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+The Project Gutenberg EBook of La guerre injuste, by Armando Palacio Valdés
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La guerre injuste
+ lettres d'un Espagnol
+
+Author: Armando Palacio Valdés
+
+Translator: Albert Glorget
+
+Release Date: February 29, 2012 [EBook #39016]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA GUERRE INJUSTE ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images available at The Internet Archive)
+
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+
+
+
+
+La Guerre injuste
+
+ARMANDO PALACIO VALDÉS
+
+De l'Académie Espagnole
+
+La Guerre injuste
+
+LETTRES D'UN ESPAGNOL
+
+Traduction de ALBERT GLORGET
+
+[Illustration: colophon]
+
+BLOUD & GAY
+
+Éditeurs
+
+PARIS, 3, rue Garancière
+Calle del Bruch, 35, BARCELONE
+
+Tous droits réservés
+
+1917
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+_Armando Palacio Valdés est un des romanciers les plus connus de
+l'Espagne. Ses œuvres ont été traduites dans la plupart des langues
+européennes, et l'une d'elles,_ Maximina, _a eu le rare bonheur d'être
+tirée aux États-Unis à deux cent mille exemplaires. Après l'Amérique du
+Nord, c'est en Angleterre que Palacio Valdés compte le plus
+d'admirateurs. On s'y sert d'un de ses romans pour enseigner l'espagnol
+dans les écoles. C'est pourquoi quelques-uns de ses compatriotes
+l'accusèrent, quand il commença de publier ses sentiments aliadophiles,
+de ne faire que rendre aux Alliés ce qu'il leur devait de gloire et
+d'argent. Il suffira de parcourir ce livre-ci pour voir combien cette
+accusation est peu fondée._
+
+_En France, plusieurs ouvrages de Palacio Valdés ont paru en feuilletons
+dans nos grands quotidiens:_ le Capitaine Ribot, _au «Gaulois»_, la
+Sœur Saint-Sulpice, _au «Matin»;_ la Famille Bellinchon, _au «Temps»;
+des extraits des_ Papiers du docteur Angélique, _au «Journal des
+Débats». On verra tout à l'heure qu'il s'en faut beaucoup que nous ayons
+tout traduit du grand romancier. Il y a dans son œuvre plusieurs
+romans dont il est regrettable que nous n'ayons pas d'édition
+française._
+
+ * * * * *
+
+_Armando Palacio Valdés est né en 1854, à Entralgo, petit village des
+montagnes asturiennes. Il y demeura très peu de temps, ses parents ayant
+dû transférer leur résidence à Avilès, une des petites villes maritimes
+de la même région; mais il revint chaque année avec eux passer les mois
+d'été à Entralgo. Il eut une enfance heureuse, remplie tour à tour de
+jeux marins et rustiques. Les souvenirs de cette période de sa vie et de
+ces lieux ont inspiré à Palacio Valdés_ l'Idylle d'un malade _et_ le
+Village perdu, _romans de mœurs asturiennes, dont le second est
+peut-être l'un des plus originaux qu'il ait écrits._
+
+_A Oviedo, capitale des Asturies, où il alla faire ses études, le jeune
+Valdés se lia d'étroite amitié avec Leopoldo Alas, son condisciple, qui
+devait devenir sous le pseudonyme de «Clarin» l'un des meilleurs
+critiques littéraires espagnols des dernières années du siècle passé._
+
+_Son «bachillerato» terminé, Palacio Valdés s'en fut à Madrid pour faire
+son droit. Cette étude le passionna. Pour s'y livrer avec plus de profit
+et plus d'application, il se fit recevoir de l'Ateneo, sorte de cercle
+qui comprend à Madrid tous les jeunes hommes aimant la science, les
+arts ou la littérature, et dont la bibliothèque est très riche. Palacio
+Valdés y dévora les traités de philosophie, d'histoire et surtout
+d'économie politique. A ce moment-là, son désir le plus vif était d'être
+un savant professeur. Il fut bientôt élu secrétaire de la section des
+Sciences morales et politiques de l'_Ateneo.
+
+ * * * * *
+
+_Cependant Palacio Valdés avait achevé son droit. Il commença d'écrire
+et, chose curieuse chez un homme qui devait être un si abondant et si
+gracieux conteur, c'est par des articles de philosophie religieuse qu'il
+débuta dans les lettres. Ces articles furent remarqués. Ils valurent à
+leur signataire d'être nommé rédacteur en chef de la_ Revista Europea,
+_la revue scientifique la plus importante alors en Espagne. Palacio
+Valdés n'avait que vingt-deux ans._
+
+_Voulant donner plus d'attraits à sa revue, le nouveau directeur eut
+l'idée d'y publier des portraits littéraires humouristiques des
+principaux orateurs, romanciers, poètes et savants espagnols. Il prit à
+tracer ces portraits le goût d'écrire et, poussé d'ailleurs à le suivre
+par le succès de ses premiers écrits, il entreprit un roman. Commencé à
+Madrid,_ Monsieur Octave _fut terminé à Entralgo. Il parut dans les
+derniers mois de 1880._
+
+_C'est avec_ Marthe et Marie, _trois ans plus tard, que Palacio Valdés
+atteignit le grand public. Le grand romancier, qui est très modeste, dit
+qu'il doit le retentissant succès de ce livre au dessinateur qui
+l'illustra et à l'éditeur qui le mit en vente à un prix modique. En tout
+cas, Palacio Valdés était en pleine fortune: le directeur de la_ Revista
+Europea _était heureux, le romancier l'était aussi, l'homme allait
+l'être; il se maria._ L'Idylle d'un malade _est de cette époque. Il fut
+bientôt suivi de_ José _et d'un recueil de contes intitulé_
+Eaux-fortes, _qui consacrèrent définitivement la réputation de
+l'auteur._
+
+_Ainsi tout souriait à Palacio Valdés. Il terminait_ Riverita, _histoire
+romanesque de sa propre vie, quand il perdit sa femme._ Maximina, _qui
+parut bientôt après, est composé en grande partie en son souvenir._
+Riverita _et_ Maximina _se font suite: c'est lui et elle._
+
+_Avec le_ Quatrième pouvoir _(1888), Palacio Valdés cesse de se conter
+lui-même. C'est le récit des luttes politiques dans un petit pays; mais
+ici encore l'action se passe dans un milieu auquel le romancier est
+étroitement attaché; la ville de Sarrio, de ce roman, n'est autre que
+Gijôn, la seconde grande ville des Asturies._
+
+_Cette même année, Palacio Valdés fit un voyage en Andalousie. Il en
+rapporta la_ Sœur Saint-Sulpice _(1889), roman de mœurs andalouses
+d'une exquise gaieté, qui répandit son nom dans le monde entier._
+
+_Puis ce fut_ l'Écume, _satire de l'aristocratie espagnole, la seule de
+toutes ses œuvres où Palacio Valdés, abandonnant son naturel
+idéaliste, ait sacrifié aux théories littéraires alors dans toute leur
+force, celles de l'école naturaliste._
+
+_Jusqu'alors il avait donné chaque année un roman. Dans la suite il mit
+moins de régularité dans sa production._ La Foi, le Chevalier, l'Origine
+de la pensée, la Joie du capitaine Ribot, les «Majos» de Cadix, le
+Village perdu, Tristan ou le Pessimisme _parurent ainsi successivement.
+Quelques années avant la guerre Valdés recueillit sous le titre de_ les
+Papiers du docteur Angélique _des contes philosophiques et
+scientifiques, écrits dans l'intervalle de ses autres ouvrages._ La
+Guerre injuste _qu'on va lire est l'ensemble des articles qu'il publia
+dans le grand journal madrilène_ El Imparcial. _Ajoutons enfin qu'une
+revue espagnole,_ Revista quincenal, _publie en ce moment un nouveau
+roman de notre auteur:_ Années de jeunesse du docteur Angélique.
+
+_Telle est l'œuvre de Palacio Valdés. Quant à l'homme, il est d'une
+modestie, d'une bonne humeur, d'une libéralité d'âme, d'une richesse
+d'esprit, qui font de sa société un délice. Que ce soit à Madrid, dans
+nos Landes où il passe d'ordinaire l'été, il vit seul, lisant beaucoup
+ou se promenant. Il n'écrit que s'il lui plaît ou s'il a vraiment besoin
+d'exprimer des idées qu'il croit utile de répandre. De là le
+retentissement en Espagne des articles qu'il écrivit sur la guerre. Nous
+devons à leur auteur la conversion de beaucoup de nos voisins à notre
+cause. Qu'il en soit ici publiquement remercié._
+
+ALBERT GLORGET.
+
+
+
+
+La Guerre injuste
+
+
+
+
+LA RÉSOLUTION DE LA FRANCE
+
+
+La direction de l'_Imparcial_ m'a fait l'honneur de me confier la tâche
+d'étudier l'esprit français dans ces moments si critiques.
+Quelqu'honneur qu'elle me fasse, je n'aurais pas accepté cette tâche si
+des motifs d'ordre moral ne s'étaient d'abord offerts à mes yeux. Je
+suis vieux, ma santé est chancelante, j'ai toujours craint le bruit de
+la presse. A quoi bon passer du silence au fracas? Pourquoi quitter le
+coin où depuis des années, à l'insu de la multitude, je cause à voix
+basse avec des esprits épars dans le monde et qui me sont familiers?
+
+Pourquoi? Parce que la voix de ma conscience, cette voix qui, avec les
+années, se fait plus forte en tout homme me l'insinue instamment. Alors
+que des millions d'êtres humains vivent présentement en Europe, les uns
+dans le sang, les autres dans les larmes, a-t-on le droit d'invoquer la
+crainte, la maladie, la vieillesse? Laissons la vile matière murmurer;
+ce n'est pas l'heure d'écouter ses rébellions. L'heure des plaisanteries
+et des aises est passée; il faut maintenant regarder la réalité brutale
+bien en face et porter sur les blessures une main pleine de pitié.
+
+ * * * * *
+
+Me voici donc ici, et il convient à ma sincérité et au respect que j'ai
+du lecteur de lui faire ma profession de foi. Je ne suis pas neutre dans
+le sanglant conflit qui afflige en ce moment l'humanité; je ne l'ai
+jamais été dans aucune dispute qui se soit produite sous mes yeux. J'ai
+pu me tromper; mais toujours je me suis résolument placé du côté de
+celui qui avait avec lui la raison. Aussi, lorsqu'éclata cette guerre,
+ai-je incliné du côté de la France. Car je pensais et je continue de
+penser que la raison et la justice sont avec elle.
+
+Durant les longues, les interminables heures de chemin de fer pour
+arriver à cette grande ville auparavant si heureuse, si infortunée
+aujourd'hui, j'ai eu le temps de faire un minutieux examen de
+conscience. Je me suis loyalement demandé s'il n'y avait pas quelque
+motif impur dans l'attitude que je prenais en faveur des Alliés.
+N'était-ce pas sympathie personnelle? Non; il n'y a pas de pays pour qui
+j'éprouve une préférence excessive: je suis persuadé que les hommes sont
+partout les mêmes. Il n'est pas, en Europe du moins, de races
+supérieures et inférieures: il n'y a que des hommes de bonne ou de
+mauvaise volonté. Mon cœur est acquis aux premiers, qu'ils respirent
+au milieu des vergers d'Italie ou dans les steppes de Russie. Serait-ce
+donc intérêt? Je n'en ai aucun à ce que ce soient les uns ou les autres
+qui triomphent. Serait-ce gratitude? J'en dois autant aux deux
+belligérants: j'ai reçu de l'un et de l'autre des preuves imméritées
+d'estime. Serait-ce par hasard quelque considération politique? Voilà le
+motif où il faut s'arrêter. Dans l'ordre politique, en effet, j'admire
+l'Angleterre plus qu'aucun autre pays au monde. C'est le pays où l'homme
+a pour l'homme le plus de respect, celui qu'on peut appeler aussi en
+toute sincérité le plus civilisé. Mais, en revanche, la Russie est le
+plus arriéré. Je n'avais donc aucun motif de préférence particulière.
+
+Convaincu qu'en ce moment la mienne est fondée sur la justice, ou sur
+ce que j'entends par justice, je suis tranquille et je prends la plume
+pour la défendre.
+
+Et maintenant qu'il me soit permis de poser une question. Tous les
+germanophiles et tous les francophiles d'Espagne sont-ils descendus
+ainsi au fond de leur conscience et se sont-ils sincèrement interrogés
+sur les motifs dont ils font la base de leur inclination? Mes
+observations ne me permettent pas de l'assurer. Les uns se déclarent
+partisans de l'Allemagne parce qu'ils sont autoritaires et mettent la
+discipline sociale au-dessus de tout; les autres se prononcent pour la
+France parce qu'il s'agit d'une république et qu'ils supposent qu'on y a
+plus de liberté qu'ailleurs; les marins sont les amis des Alliés parce
+qu'ils admirent la flotte anglaise; les troupes de terre sont en extase
+devant les méthodes de guerre allemandes. De candides catholiques
+s'écrient: Vive l'Allemagne! parce qu'ils sont sûrs qu'ayant anéanti la
+France, le Kaiser n'aura rien de plus pressé que de placer le Souverain
+Pontife sur son trône temporel et de rétablir l'Inquisition. Bien des
+socialistes, non moins candides, crient: Vive la France! parce qu'ils
+supposent qu'après son triomphe la répartition des biens ne se fera pas
+longtemps attendre. En général, les violents, les colériques sont avec
+les Germains; les pacifiques, ceux dont le cœur est tendre
+(bienheureux les tendres de cœur!), penchent du côté des Alliés.
+
+Ajoutez-leur les sceptiques, les frivoles, les capricieux, ceux qui se
+prononcent pour les uns ou pour les autres, comme dans une _corrida_
+l'on prend parti pour l'un ou l'autre _espada_, ou pour tel ou tel
+cheval sur le champ de courses.
+
+Et pourtant le litige vaut la peine d'être examiné avec sérieux et
+droiture. Le sang de nos frères court en torrents. Nous autres
+Espagnols, serions-nous par hasard de tranquilles spectateurs assis au
+Colisée pour assister à une fête de gladiateurs? Est-ce que notre
+mission consiste à dire quel est celui qui a porté les meilleurs coups
+ou mis le plus de grâce à tomber? Non; notre chair saigne en même temps
+que saigne celle de nos frères; nos larmes coulent avec les leurs. Nous
+ne faisons qu'un devant la justice divine. Demandons-lui de nous
+éclairer et de ne pas nous laisser tomber dans l'erreur, afin qu'un jour
+elle ne nous demande pas compte de notre injustice.
+
+ * * * * *
+
+Jamais je n'oublierai l'après-midi du 2 août 1914. C'était dans un petit
+village des Landes françaises où j'ai l'habitude de passer l'été et
+j'étais occupé à regarder un ouvrier qui construisait avec son petit
+garçon un poulailler dans mon jardin. Il était 4 heures. Le soleil
+nageait dans l'air diaphane; la brise nous caressait doucement les
+tempes; les oiseaux marins voltigeaient sur nos têtes. Nous devisions
+amicalement, quand tout à coup l'ouvrier s'arrêta de travailler, leva la
+tête et s'écria étonné:
+
+--Monsieur, la cloche!
+
+Je prêtai l'oreille et j'entendis en effet le tintement lointain de la
+cloche paroissiale.
+
+--Y aurait-il le feu?
+
+--Non, ce n'est pas le feu, répondit-il d'une voix sourde. Et, baissant
+de nouveau la tête, il poursuivit sa tâche.
+
+Au bout de quelques minutes il la releva, le visage pâle.
+
+--Le canon! monsieur.
+
+Je prêtai de nouveau l'oreille, mais je ne parvins point à l'entendre.
+Il faut dire que nous nous trouvions à 22 kilomètres de Bayonne.
+
+--Je n'entends rien.
+
+--Tu l'as entendu, toi? demanda-t-il à son fils.
+
+--Oui, je l'ai entendu, répondit l'enfant, plus pâle encore que son
+père.
+
+Alors, au loin, un roulement de tambour se fit entendre. Je me sentis
+troublé jusqu'au plus profond de mon être. Le tambour! Et son roulement
+s'approchait sinistre, fatidique, brisant le silence innocent de la
+campagne.
+
+Et sur-le-champ accoururent à ma mémoire les souvenirs de la primitive
+histoire de l'humanité. Je revoyais le clan voisin plus nombreux et plus
+belliqueux se jeter à l'improviste sur le clan plus faible, s'emparer de
+ses troupeaux, violenter ses femmes, égorger ses hommes. Voilà, voilà
+les féroces ennemis! Alors aussi le cri d'alarme résonnait dans les
+champs; alors aussi les hommes pâlissaient et les femmes serraient les
+enfants sur leur sein.
+
+Je compris: une grande nation courait un péril de mort. La patrie de
+Pascal, de Racine, de Bossuet, de Rousseau, de Balzac, de Musset, d'Hugo
+allait être foulée aux pieds, humiliée, peut-être à jamais anéantie. Ce
+n'était pas une guerre romantique comme celle de Napoléon que celle qui
+se préparait; il ne s'agissait plus d'un génie ambitieux précipitant à
+coups de pied de leur trône de ridicules despotes tenant l'Europe sous
+la férule; il ne s'agissait plus d'une incomparable armée courant sur
+les pas de son empereur, ivre de gloire, mais non de richesse. La guerre
+qui s'approchait était une tragédie sordide, la rumeur d'un peuple qui
+vient en rugissant d'envie se saisir des fruits du travail de son
+voisin. Peu de mois auparavant les journaux allemands annonçaient
+qu'ils exigeraient de la France dans la prochaine guerre une indemnité
+de 40 milliards de francs.
+
+Je sortis précipitamment de chez moi et fis presque au pas de course le
+kilomètre qui me séparait du bourg. Tous les habitants parlaient entre
+eux sans bruit, dans un calme imposant.
+
+Comme je traversais un groupe de femmes, elles fixèrent sur moi un
+regard jaloux et hostile. Plus loin, je passai devant un autre: même
+effet. J'étais l'étranger qui pénètre, indifférent et curieux, dans une
+famille affligée. Pauvres femmes, si vous aviez su que mon cœur était
+alors aussi serré que le vôtre!
+
+Je rencontrai ensuite des personnes de ma connaissance: elles
+détournèrent les yeux de moi, feignant de ne pas me connaître. Alors,
+blessé de cette hostilité, je me dirigeai décidément vers elles.
+
+--Messieurs, je suis étranger, mais le malheur qui pèse en ce moment
+sur vous ne peut pas m'être indifférent. Je suis absolument certain que
+vous ne vouliez pas la guerre, que personne parmi vous n'y pensait. Bien
+que vous pleuriez, comme de juste, la perte de votre Alsace-Lorraine,
+vous n'espériez la recouvrer que par des moyens diplomatiques. Mais on
+vous attaque indignement. La justice et la raison sont avec vous. Par
+conséquent, je suis, moi aussi, avec vous, et je souhaiterais pouvoir
+vous le prouver mieux qu'en paroles.
+
+Ils me serrèrent silencieusement la main. L'un d'eux dit enfin avec
+gravité:
+
+--C'est assez d'humiliations comme cela! Finissons-en une bonne fois!
+
+Et les autres répétèrent chacun leur tour:
+
+--Il faut en finir, il faut en finir!
+
+Je m'éloignai d'eux et, suivant la route, je revins au bord de la
+rivière. Assis dans une barque où il rangeait ses filets, un jeune
+pêcheur avec qui j'ai l'habitude de causer m'apparut.
+
+--Tu as entendu? lui demandai-je en lui désignant l'endroit où sonnait
+le tambour.
+
+--Oui, j'ai entendu. Il faut en finir! me répondit-il sèchement sans
+lever la tête.
+
+Je me remis en route et je vis une jeune fille qui vient ordinairement
+nous vendre son poisson.
+
+--Tu vois ce qui arrive? lui dis-je. Tu n'as pas peur?
+
+--Oui, monsieur, j'ai peur: j'ai deux frères qui doivent immédiatement
+partir... Mais il faut en finir, monsieur, il faut en finir!
+
+J'arrivai sur la place et je m'assis à la porte d'un petit café qui se
+trouve là. A une table proche, un vieux militaire en retraite disait à
+ses amis:
+
+--Mieux vaut être défait une bonne fois qu'être sans cesse humilié. Il
+faut en finir!
+
+--Il faut en finir! dirent en chœur ses amis.
+
+ * * * * *
+
+Depuis lors deux années ont passé. Et voici que je reviens en France,
+que j'arrive à Paris, et partout, exprimée dans la même forme, c'est la
+même résolution qui retentit à mes oreilles: il faut en finir! Oui, la
+guerre ne se terminera que lorsque le noir cauchemar qui tourmente la
+nation française se sera tout à fait dissipé. Ou la tombe ou la liberté!
+Le clan ne se jettera plus sur le clan voisin, tant que ce voisin sera
+vivant.
+
+Combien pourtant le timbre des voix est changé! Les voix chantent, les
+voix rient, les voix jouent. Un rayon de soleil est tombé sur la
+France. On ne baisse plus les yeux; les fronts se lèvent; les regards se
+fixent, pleins de lumière, sur notre visage. Un ami me dit gaiement à
+l'oreille en m'embrassant sur le quai de la gare:
+
+--Maintenant c'est sûr!
+
+--Vous n'avez plus peur que Lohengrin ne paraisse à l'horizon?
+
+--En tout cas, s'il paraît, ce ne sera qu'avec son cygne.
+
+Voilà où en est venue la France. Voyons maintenant cet optimisme.
+
+
+
+
+L'OPTIMISME FRANÇAIS
+
+
+L'optimisme est à la mode. Il y a aussi des jupes courtes et des jupes
+longues dans la philosophie. En ce moment on nous crie de partout à nous
+rompre la tête: «Soyez optimistes!». Enfermées dans de jolis livres, ces
+voix régénératrices nous viennent surtout d'Amérique. Les psychologues
+américains de nos jours ne se lassent pas de répéter cette chanson, qui
+est un peu monotone à nos oreilles de Latins. L'un des plus distingués
+d'entre eux, Waldo Trine, tonne avec éloquence, dans un de ses derniers
+ouvrages, contre l'ennui et la peur, qu'il appelle «les deux noirs
+jumeaux». «En attirant à nous par la peur les choses mêmes qui nous
+donnent de la crainte, dit-il, nous attirons aussi toutes les conditions
+qui contribuent à entretenir la peur dans l'esprit.
+
+Je sais en effet par expérience que la peur est une chose désagréable et
+que l'optimisme est bien plus stomacal. Je n'ai cependant jamais trouvé
+le moyen intellectuel de se délivrer de la peur. Et si une chose m'a
+parfois donné de l'assurance, c'était de voir un couple d'agents de
+police près de moi.
+
+Si pour être optimiste, il suffit de vouloir l'être, il me semble qu'il
+ne doit pas y avoir une seule personne au monde qui ne le soit. Et c'est
+justement ce à quoi prétendent ceux que l'on appelle les «philosophes de
+la volonté»: «Soyez optimistes; il n'y a qu'à le vouloir.»
+
+Non, il ne suffit pas de le vouloir. Il est facile à un ténor de donner
+le «_do_ de poitrine», facile à un boxeur de porter un bon coup de
+poing; mais c'est impossible au reste des hommes. C'est pourquoi dans
+son fameux livre _The varieties of religious expérience_, William James,
+le plus remarquable et le plus perspicace de ces philosophes, divise les
+hommes en deux classes: ceux qui n'ont eu qu'à naître pour être heureux
+et ceux qui pour être nés malheureux ont dû naître deux fois, _once born
+and twice born_. Les premiers sont les optimistes, ceux qui voient tout
+en rose. Le monde est régi par des forces bienveillantes qui se chargent
+de tout arranger le plus heureusement possible. Le soleil les enchante;
+la pluie leur paraît admirable; s'ils se cassent une jambe, ils prennent
+cela comme un événement heureux, car ils eussent pu se casser les deux
+du coup. A ces optimistes de naissance s'opposent les tempéraments
+pessimistes, ceux qui sont possédés d'une tristesse incurable. Pour
+ceux-ci, il n'y a point d'événement, si heureux qu'il semble, qui ne
+finisse par changer de caractère et se transformer en malheur. Dans
+toute joie ils voient un désabusement probable; dans toute fleur, le
+ver; dans toute opulence, la faillite prochaine.
+
+Je reconnais qu'on rencontre quelquefois ces deux tempéraments extrêmes,
+mais le plus souvent on les rencontre atténués. Ce que je ne puis
+cependant admettre, c'est que le premier soit le tempérament idéal,
+celui que nous devons tous admirer et souhaiter d'avoir. Ces êtres que
+William James appelle «ceux qui sont nés une fois», ce sont des
+inconscients, ceux qui ne se rendent pas compte de ce qu'est la vie, de
+ce qu'est le monde. En ce sens, l'optimiste par excellence, c'est la
+bête, qui ne sait point qu'elle mourra. Mais il est impossible à ceux
+qui savent qu'ils mourront d'être optimistes à la façon qu'exaltent les
+psychologues américains.
+
+Ne nous faisons pas d'illusions. La vie est âpre, la réalité odieuse. La
+faim, le typhus, le cancer, la guerre, sont des hôtes avec lesquels il
+faut compter. Qui nous eût dit il y a trois ans que l'Europe civilisée
+allait se transformer en troupeaux de tigres et de chacals? Si «ceux qui
+sont nés une fois» ne se soucient point de cela, c'est tant mieux ou
+tant pis. Pour moi, les vrais hommes, ce sont ceux qui sont «nés deux
+fois», je veux dire ceux qui se rendent compte de leur situation sur la
+terre, de leur origine et de leur destin immortel. Le premier est le
+«vieil homme» de saint Paul, celui en qui dominent les instincts
+animaux, celui qui vit tout endormi dans l'inconscience de la nature. Le
+second est l'«homme nouveau», celui qui a ouvert les yeux à la lumière,
+l'homme spirituel qui s'élève sur son vêtement de chair, comme la
+chrysalide pour se muer en papillon abandonne le petit sac qui
+l'emprisonnait. «La mélancolie, disait le Père Lacordaire, est
+inséparable de tout esprit qui voit loin et de tout cœur qui est
+profond, et elle n'a que deux remèdes: la mort ou Dieu». Bénie soit donc
+la mélancolie, qui nous révèle notre condition d'hommes. Arrière,
+inconsciente allégresse qui nous retient dans les limbes de l'animalité!
+
+ * * * * *
+
+Dans un des derniers numéros de la _Revue des Deux Mondes_, le docteur
+Emmanuel Labat a publié un article intitulé «Notre optimisme». Il mérite
+d'être lu: il est parfaitement écrit, et je le déclare d'autant plus
+volontiers que ma façon de penser est diamétralement opposée à la
+sienne.
+
+Le docteur Labat est un disciple de la nouvelle école psychologique. M.
+James notamment a eu sur lui une influence décisive. Mais M. Labat est
+médecin, et comme tel il n'hésite pas, quand il peut, à amener l'eau à
+son moulin. Je veux dire qu'il exagère les enseignements un peu nébuleux
+et panthéistes de l'école et les transforme, quand il lui est commode,
+en enseignements matérialistes.
+
+L'éminent professeur suppose que l'optimisme n'est pas une opération de
+l'esprit qui raisonne, mais qu'il vient de plus loin, d'une source plus
+profonde et plus intime. L'optimisme, dit-il à peu près, c'est
+l'instinct de la vie, l'horreur de la mort, l'allégresse, l'orgueil et
+la volonté de vivre.
+
+J'avoue que je ne comprends pas bien cet optimisme qui consiste à avoir
+horreur de la mort. Appeler optimisme l'instinct de la conservation est
+un abus de langage. Le véritable optimiste doit n'avoir aucune peur de
+la mort, puisque nous sommes dans un monde où il faut que l'on meure. Le
+martyr chrétien qui allait au supplice en chantant était optimiste,
+parce qu'il savait qu'une félicité sans fin l'attendait dans l'au-delà;
+de même le musulman qui se jette sur l'épée de l'ennemi parce qu'un
+chœur de belles houris l'attend, ou le Chinois qui se laisse
+allègrement tuer en Amérique parce qu'il est sûr de ressusciter dans sa
+patrie. Quant à celui qui conserve avec inquiétude sa précieuse peau
+dans la certitude que quoi qu'il fasse il finira par être la pâture des
+vers, celui-là n'est pas optimiste.
+
+Or, c'est de cet instinct de vie, ou de cet instinct de conservation,
+comme on disait autrefois, que le docteur Labat fait dériver l'optimisme
+français d'aujourd'hui. Il suppose que le Français est optimiste par
+nature et que cet optimisme est la sauvegarde de son existence. C'est,
+selon moi, une erreur. Il y a en France autant de pessimistes et de
+neurasthéniques qu'en aucun autre pays, peut-être même davantage. Et
+cela se comprend. Le Français est généralement ambitieux; il aime la
+richesse et travaille ardemment pour l'acquérir. Eh bien, dans la
+statistique de la neurasthénie, ce sont les hommes d'affaires qui
+occupent la première place. Le Français possède en outre un esprit
+critique aigu, et un critique n'est jamais optimiste.
+
+Au surplus, j'ai vécu en France durant les premiers mois de la guerre et
+je n'ai point observé un pareil optimisme. Ce que j'ai vu, c'est la
+résolution, l'inébranlable volonté de se défendre jusqu'à la mort. Et
+cela ne peut pas s'appeler de l'optimisme. Au contraire, quand les
+Allemands arrivèrent aux environs de Paris, j'ai constaté quelque peu de
+dépression et d'abattement. Mais, et je me plais à le déclarer, la
+ferme et courageuse résolution des Français n'en fut nullement altérée.
+
+Puis ce fut la bataille de la Marne. L'esprit français s'exalta soudain;
+un chaud optimisme régna quelque temps. On crut à la victoire immédiate,
+on pensa même conquérir l'Allemagne et entrer à Berlin. Mais des mois
+passèrent et l'on en vint à se dire qu'il ne fallait pas s'attendre à
+cette sorte de victoire. Le Français est le raisonneur par excellence.
+Peut-être en d'autres pays les hommes témoignent-ils de qualités plus
+hautes. Mais le bon sens est le patrimoine de la France, sauf lorsqu'on
+touche à sa vanité nationale, car elle a vite fait alors de passer les
+limites de la raison. Il est vrai qu'elle sait y revenir promptement et
+s'accommoder des circonstances avec une étonnante facilité.
+
+Bien des personnes ont pensé toutefois qu'il serait possible aux
+Français de percer les lignes allemandes, de recouvrer le terrain perdu
+et d'avancer sur le territoire ennemi. Dans les derniers jours de
+septembre, un sergent arriva dans le village que j'habitais. C'est un de
+mes grands amis. Il exerce la profession de notaire, mais par
+tempérament c'est un soldat: il est énergique et courageux.
+
+--Quand percerez-vous donc les lignes? lui demandai-je souriant.
+
+--Quand nous le voudrons, me répondit-il avec tranquillité.
+
+--Vous parlez sérieusement?
+
+--Oui, sérieusement. Nous attendons seulement qu'on nous en ait donné
+l'ordre.
+
+Cet ordre arriva peu de jours après et l'on sait ce qui s'ensuivit. Au
+prix de sacrifices énormes, d'une quantité de sang prodigieuse, on
+avança de trois kilomètres. Au moment où j'écris, la même chose arrive
+aux Allemands, avec encore moins de bonheur.
+
+Aujourd'hui l'optimisme a changé de direction. Si l'on veut savoir ce
+que c'est que de calculer, il faut venir en France. Un de mes amis m'a
+prouvé il y a peu de jours, le crayon en main, que les empires centraux
+ont tels et tels moyens de défense, tant de réserves métalliques, qu'ils
+peuvent tenir jusqu'à telle époque et que, cette époque passée, ils
+devront succomber. Les Français considèrent l'Allemagne comme une place
+assiégée. Elle ne sera point prise d'assaut, mais elle tombera rendue de
+faim. Ils ont dans la victoire une confiance aveugle, absolue.
+
+ * * * * *
+
+Mais cela n'est pas de l'optimisme, dira le docteur Labat. Il s'agit là
+d'un calcul, de la solution d'un problème, et l'instinct vital n'a rien
+à voir là-dedans. Cependant, pour moi, c'est cela qui est le véritable
+et légitime optimisme, car il procède de la raison. L'autre, qui vient
+du fond même de notre nature animale, pourra nous rendre parfois la vie
+plus douce, plus légère; mais il est extrêmement dangereux. Si l'on veut
+bien tourner les regards en arrière et se rappeler l'histoire des
+personnes que l'on connaît, tout le monde y trouvera quelque grande
+catastrophe ou tout au moins une succession de contrariétés produites
+par cet optimisme instinctif.
+
+A cette heure donc, les Français s'occupent à faire des calculs. Ils ne
+disent pas toutefois ce qu'on lit au fond de leurs yeux. Leur calcul le
+meilleur, c'est qu'ils comptent sur leurs bras et sur leur tête. Et, de
+même que le plus habile marin du monde est l'Anglais, le Français est le
+meilleur des soldats. Cela n'a rien d'étonnant: cent ans à peine le
+séparent de ces autres soldats qui parcoururent toute l'Europe en
+vainqueurs. Les traces de l'hérédité ne s'effacent point en cent ans.
+
+ Où le père a passé passera bien l'enfant
+
+disait Musset.
+
+Au reste, ne parlons pas de la valeur. Russes, Allemands, Français,
+Bulgares, tous se sont également bien battus. Mais il y a pour le soldat
+d'autres qualités d'une importance capitale: la ruse, l'allégresse,
+l'habileté manuelle, l'improvisation. Depuis les temps de Jules César,
+la race des Gaulois s'est toujours distinguée par ces qualités mêmes. Le
+Gaulois est un homme fertile en recours. Vous le verrez louer une maison
+à moitié démolie, image de la désolation; mais repassez par là quelques
+mois plus tard, et vous serez tout surpris de trouver un nid
+confortable, entouré de fleurs. Cuisine, jardin, peintures, terrasse: il
+aura tout improvisé.
+
+Un de mes voisins de campagne, dans les Landes, avait besoin d'un
+garage. Il vit venir un maçon, qui lui en construisit un en quelques
+jours et d'une façon parfaite. Peu après, ce maçon se trouva sans
+travail. Mon voisin cherchait alors un jardinier; le maçon lui offrit de
+remplir cette charge, et il s'en acquitta avec une intelligence dont
+nous fûmes tous émerveillés. Plus tard mon même voisin vint à manquer de
+cuisinière. Le maçon passa à la cuisine et il y fut un cuisinier
+admirable.
+
+--Pour Dieu, dis-je à mon voisin, n'allez pas congédier votre nourrice:
+je vois déjà votre homme donner le sein à votre fils!
+
+La France est pleine de ces hommes-étuis. Or, dans une guerre longue
+comme celle-ci, ils sont d'une grande utilité. Les Allemands mettent
+toute leur confiance dans leurs machines; mais la meilleure de toutes
+les machines, c'est l'homme. Avec du talent, la plus petite force
+devient formidable. Les Allemands sont supérieurs par le nombre, par la
+préparation, par les machines de guerre; mais les moyens des Français,
+c'est eux-mêmes, leur adresse et leur sang-froid. Les Allemands ont plus
+de canons et de plus gros; mais les artilleurs français pointent et
+dissimulent les leurs plus adroitement. Ceux-là possèdent de splendides
+cuisines roulantes; mais, avec de pauvres feux de campagne, ceux-ci
+mangent mieux.
+
+Joffre est l'incarnation de cet esprit gaulois, fait d'astuce, de
+courage, de prudence et de gaieté. C'est lui qui a sauvé la France au
+moment suprême par sa tactique admirable; c'est lui qui, patient et
+énergique, attend que le fruit soit mûr pour secouer l'arbre; c'est lui,
+homme de pitié, que les soldats appellent «le père Joffre», parce qu'il
+est avare du sang de ses fils. Louange à ce Gaulois insigne qui fut le
+boulevard choisi par la Providence pour sauver la civilisation latine
+et l'indépendance des peuples faibles! Le jour où sa statue se dressera
+sur une place de Paris, nous irons tous, non point pour y planter des
+clous, mais pour la couronner de fleurs.
+
+Il ne ressemble pas aux généraux allemands, qui, eux, ont non seulement
+copié strictement la tactique de Napoléon, mais aussi ses procédés
+impitoyables. «--Sire, Sire, disait le général Junot à l'Empereur, il
+est absolument impossible de s'emparer de cette batterie autrichienne:
+un feu d'enfer balaie tous les hommes.--Avancez! répondait
+Napoléon.--Chaque régiment qui avance est un régiment perdu.--Avancez!»
+répétait Napoléon.
+
+Il importe de ne pas confondre le peuple allemand avec ceux qui le
+dirigent aujourd'hui politiquement et militairement. L'allemand est un
+peuple doué de solides vertus: il est courageux, intelligent,
+opiniâtre, laborieux, idéaliste. Mais, comme tous les idéalistes, il
+manque d'esprit critique et c'est pourquoi il obéit facilement à tout ce
+qu'on lui suggère. Sa race lui est montée au cerveau et c'est ce qui lui
+a fait dire et commettre un assez beau nombre de sottises. Néanmoins,
+tout le monde s'accorde à reconnaître ses hautes qualités. Mais ces
+qualités ont une tache, la jalousie des Anglais: jalousie de parents,
+qui se dissipera bientôt.
+
+Aussi est-il intolérable, extrêmement pénible, d'entendre M. Maurice
+Barrès appeler les Allemands «sale race». Tous les hommes de bon sens en
+France ont réprouvé ce langage, et la Presse, la première.
+
+Pourtant le docteur Labat lui a donné l'appui d'arguments médicaux. Il
+dit que l'instinct de vie (encore, l'instinct de vie!) justifie de
+pareilles injures, qu'il a pris l'avis des blessés de son hôpital et
+qu'ils sont unanimes à donner raison à M. Barrès et à reconnaître que
+lorsqu'on porte un coup de baïonnette en s'écriant: «Tiens cochon!
+Crève, sale bête!», la baïonnette fait quelques pouces de plus dans le
+corps de l'ennemi.
+
+Je confesse que des raisons chirurgicales de cette sorte ne m'ont point
+convaincu. Ma pensée vole vers cette mémorable bataille de Fontenoy, où
+le général français se découvre et crie en s'approchant de l'ennemi:
+«Messieurs les Anglais, tirez les premiers!» Aujourd'hui ce mot peut
+paraître don-quichottesque; mais entre le «tirez les premiers» du
+général et le «crève, sale bête!» de M. Barrès, je n'hésite pas à
+préférer le premier. On peut être sûr que celui qui dit «tirez les
+premiers» ne tournera jamais le dos à l'ennemi; quant à l'autre, on n'en
+peut rien assurer.
+
+Quels vilains temps que ceux où nous sommes! C'est dans les vôtres,
+nobles hommes, que j'eusse aimé vivre et non point en ceux, sans
+honneur, où l'on conseille aux soldats de se salir les lèvres pour se
+donner du cœur et où l'on commande aux officiers de fusiller les
+femmes et de jeter des bombes la nuit sur des berceaux d'enfants.
+
+
+
+
+MÉDITATION SUR LE CONFLIT
+
+
+Ni les gaz asphyxiants que dégagent les tranchées allemandes, ni la
+rhétorique, plus asphyxiante encore, dont les Germains et les
+germanophiles se servent pour exalter leur morale, n'arriveront à
+étouffer la vérité rebelle.
+
+Cette vérité, c'est que cette guerre monstrueuse à laquelle l'humanité
+assiste étonnée a été longuement méditée, préparée, puis déchaînée par
+une nation européenne dans le seul but de dominer matériellement et
+moralement les autres.
+
+Et comme cette vérité saute aux yeux et qu'il est impossible de la nier,
+les Espagnols qui sympathisent avec cette nation croient justifier leur
+sympathie en rappelant les torts que les Français et les Anglais nous
+firent en des temps plus ou moins anciens. Ainsi le loup de la fable
+évoquait pour manger l'agneau les mauvais traitements qu'il avait reçus
+de ses pères.
+
+Dans tous les temps et sur tous les points du globe habité, c'est contre
+leurs voisins que se sont battus les peuples et non pas contre ceux qui
+vivaient au loin. Il est bien probable que si Berlin était à la place de
+Bordeaux ou de Lisbonne nous en serions déjà venus aux mains avec les
+Allemands, comme nous l'avons fait avec les Portugais et les Français.
+L'Allemagne et l'Autriche, qui sont non seulement des voisines mais des
+sœurs, ont été en guerre de nos jours même.
+
+Quand on sort du terrain de la haine et qu'on passe sur celui des
+raisons, les arguments se présentent sous les formes les plus diverses.
+
+Contre l'Angleterre, on se sert de l'argument chrématistique;
+l'Angleterre a de très riches colonies, des territoires immenses dans
+les cinq parties du monde, tandis que l'Allemagne, pays hautement
+civilisé et tout aussi méritant que la Grande-Bretagne, possède peu de
+chose hors de chez elle. Pourquoi?
+
+Ceux qui s'indignent d'avoir à poser cette question sont le plus souvent
+de riches propriétaires. Ils ne se rendent pas compte que le langage
+qu'ils tiennent contre l'Angleterre est justement celui que tiennent
+contre eux-mêmes les socialistes et les communistes. «Nous valons autant
+que vous, disent-ils. Mais, tandis que vous êtes riches, nous sommes
+pauvres: pourquoi? Vous êtes des voleurs, livrez les biens que vous
+possédez injustement.»
+
+L'argument n'aurait de portée que si la Grande-Bretagne était incapable
+de coloniser. Ses colonies seraient-elles plus heureuses entre les mains
+de l'Allemagne? C'est à ces colonies qu'il faudrait le demander.
+
+Contre la France, c'est de l'argument religieux qu'on se sert. Cette
+nation qui a décrété la séparation de l'Église et de l'État et chassé
+les ordres religieux, mérite un châtiment exemplaire.
+
+Personne ne l'a rendue responsable des sanglants excès de la Convention,
+ni des assassinats commis par Robespierre et Marat. Pourquoi l'accuser
+aujourd'hui des dispositions d'un ministre anticlérical?
+
+En admettant d'ailleurs que l'argument fût juste, ce qui ne le serait
+certainement point, ce serait de l'étendre à ceux qui n'ont commis
+aucune faute. La masse du peuple en France est en effet catholique et
+c'est de son plein gré, sans le moindrement recourir au trésor public,
+qu'elle soutient aujourd'hui le culte catholique avec la même décence
+qu'autrefois.
+
+On oublie ou l'on feint d'oublier que c'est de cette France impie que la
+pensée chrétienne rayonne à travers le monde une lumière merveilleuse.
+Non seulement il y existe en ce moment un groupe de philosophes
+spiritualistes, dont Boutroux, le chef, livre sur le terrain de la
+pensée de glorieuses batailles aux savants matérialistes allemands comme
+les Wundt, les Haeckel et les Ostwald; mais il y existe aussi une
+phalange d'éminents apologistes catholiques, des prêtres le plus
+souvent, dont les livres font la consolation de tous les croyants de
+l'Europe. On oublie que quelques-uns de ces prêtres se battent
+aujourd'hui dans les tranchées de l'Alsace et des Flandres, et qu'ils
+s'étonnent et s'affligent d'entendre les reproches que font à leur
+patrie ceux qui se donnent pour les hérauts de la chrétienté.
+
+Contre la Russie, c'est de son retard qu'on tire un argument. Ces
+pauvres Russes! Ils n'ont point de canons de précision, point de chemins
+de fer stratégiques, point de gaz asphyxiants; ils mangent avec les
+doigts: ce sont de vrais sauvages. Il faut aller leur apprendre le
+maniement des armes à feu et de la fourchette.
+
+Pourtant, ces sauvages, qui sont armés de massues de fer en guise de
+fusils, à en croire les journaux allemands, ces sauvages-là se battent
+depuis longtemps contre toute l'armée autrichienne et plus d'un tiers de
+l'armée allemande.
+
+Contre la Belgique enfin, on use d'un argument sanchopancesque. Qui donc
+a fourré la Belgique dans une si folle aventure? Comment a-t-elle eu
+l'audace de faire front au colosse allemand? Ne sait-elle pas que rien
+n'est plus prudent que de rester en bons termes avec les forts? Si elle
+avait laissé tranquillement passer les armées du Kaiser, elle ne serait
+pas dans la calamité où elle se trouve, elle aurait reçu une pleine
+bourse de pièces d'or et qui sait? à la fin de la guerre, peut-être un
+petit morceau de la France.
+
+Voilà ce que l'on entend ici. Là-bas, en Allemagne, on méprise les
+raisons: nous entrons sur le théâtre de la volonté rugissante et de
+l'automatisme. Un seul mot nous en vient «Nous voulons!» Et de toutes
+les régions du monde où la volonté l'emporte sur la raison, les hommes
+répondent à ce «nous voulons»: «Puisque vous le voulez, nous le voulons
+aussi.»
+
+C'est un cas de désagrégation mentale dans lequel le psychisme
+inférieur, le centre de l'automatisme, brise son engrenage avec la libre
+raison et s'abandonne passivement à toutes les fantaisies de
+l'hypnotiseur. Les hypnotiseurs du peuple allemand, ce sont les magnats
+de la politique et de l'armée prussienne, secondés par la poltronnerie
+de quelques intellectuels. Ce sont eux qui ont imposé à ce peuple et la
+guerre et la férocité dans la guerre. Ils lui ont dit: «Gardez-vous de
+votre cœur comme d'un ennemi; fusillez des prêtres, démolissez des
+monuments, violentez des femmes, asphyxiez les enfants, essayez de tous
+les moyens pour atterrer l'ennemi.» Et ces honnêtes citoyens, ces bons
+pères de famille que nous avons tous connus fusillent, violent, saquent,
+asphyxient. Si on leur disait en outre de sacrifier les prisonniers, ils
+les sacrifieraient aussi.
+
+Un pareil état de misère morale inspire plus de pitié que de haine. Ce
+sont des hommes en sommeil; ce n'est pas à eux qu'il faut imputer leurs
+horreurs, mais à ceux qui les ont ainsi magnétisés.
+
+A qui donc enverrons-nous le compte de la dispersion qui s'est produite
+dans les centres cérébraux de quelques-uns de mes compatriotes? Car il
+y a parmi nous des individus qui rougissent dès qu'on prétend que les
+Teutons n'ont pas bien fait de livrer Louvain au pillage et de fusiller
+des prêtres; ils rougissent, se grattent la tête, sentent bouillir leur
+cervelle et finissent par s'écrier qu'ils en auraient fait tout autant,
+qu'ils auraient tué plus de prêtres encore et qu'ils en auraient même
+ensuite mangé en sauce tartare.
+
+J'ai eu l'horreur d'entendre des dames se féliciter du torpillage du
+_Lusitania_ et des exploits des zeppelins.
+
+Le naufrage du _Lusitania_ est une chose effroyable, mais ce naufrage de
+l'âme féminine est plus effroyable encore...
+
+Comme tout ce qui écorche un instant la croûte de notre malheureuse
+planète, cette guerre aura sa fin. L'épais nuage qui couvre aujourd'hui
+toute l'Europe se dissoudra enfin dans l'atmosphère azurée; la terre
+maternelle boira le sang, dévorera les os et, dans son sein fécond, la
+vie immortelle poursuivra son travail mystérieux; les prés auront de
+nouveau des fleurs, les arbres agiteront de nouvelles branches à la
+brise du soir, les oiseaux de Dieu se remettront à bénir de leurs
+trilles le lever de l'aurore.
+
+Et que restera-t-il de tout cela? Une grande honte et un grand remords.
+
+Oui, un grand remords.
+
+Un jour viendra (le Ciel nous le donne bientôt!) où ces automates
+assassins de femmes et d'enfants sortiront de leur stupeur hypnotique.
+Épouvantés d'eux-mêmes, ils tomberont alors aux pieds de leurs fils et
+leur demanderont pardon de les avoir tant scandalisés, d'avoir outragé
+sous leurs yeux d'enfants l'honneur du genre humain, d'avoir voulu leur
+arracher du cœur la seule chose pour laquelle l'homme puisse vivre et
+doive mourir.
+
+
+
+
+LA STRATÉGIE DE NAPOLÉON
+
+
+Je suis allé à Marly et à la Malmaison. On éprouve un plaisir physique à
+ne plus entendre le bruit de la métropole et à passer quelques instants
+dans la fraîcheur et la tranquillité des champs. Mais le plaisir est
+encore plus vif pour l'esprit, surtout quand l'endroit où l'on est vous
+offre son passé comme un refuge contre un présent douloureux. Vus de
+loin, et lorsqu'ils sont déjà à demi ensevelis dans l'abîme du temps,
+les événements les plus pénibles allègent l'âme au lieu de l'affliger.
+C'est là le secret de l'art. Le monde, comme pure représentation, ne
+fait jamais de mal.
+
+Il n'y a point trace à Marly de la cour fastueuse qui y vécut. Marly est
+un tranquille village où l'on entend battre la faux et mugir des
+troupeaux. J'en ai parcouru les bois et les prairies avec respect,
+évoquant la figure du Roi-Soleil, qui se plaisait tant dans ces lieux.
+Son amour excessif pour Marly servit de prétexte à un de ses courtisans
+pour dire, dans un transport d'adulation, que «la pluie de Marly ne
+mouillait point». Louis XIV avait le gosier large, mais il ne put avaler
+cette bouchée-là.
+
+La Malmaison me fut malheureuse: la guerre a fait fermer le palais.
+Gardiens et cicerone sont sous les armes. Je dus me contenter de longues
+promenades dans le parc et de mes souvenirs du vainqueur d'Austerlitz.
+
+Louis XIV et Napoléon! Deux monstres d'égoïsme et d'orgueil. Saint-Simon
+a analysé l'orgueil du premier avec une sagacité merveilleuse; Taine,
+celui du second. Mais, quoi! j'ai connu une couturière qui était aussi
+égoïste que Napoléon et un cireur non moins vaniteux que Louis XIV.
+
+Pour moi, je crois que si nous prenions un passant au hasard de la rue
+et que nous lui infusions le courage et l'intelligence de l'Empereur, je
+crois bien qu'on en ferait un autre Napoléon. En tout cas, il ne serait
+pas en reste pour l'égoïsme. Et si nous le dotions du pouvoir de Louis
+XIV, ce serait un autre Louis XIV, et ce n'est probablement pas
+d'orgueil qu'il manquerait non plus. Égoïsme et orgueil nous viennent
+ensemble et tout naturellement, et ceux qui s'en délivrent sont des
+êtres exceptionnels devant qui l'on devrait s'agenouiller.
+
+Que de souvenirs dans cette Malmaison! Derrière chaque massif de fleurs
+la gracieuse figure de l'impératrice Joséphine semble nous sourire.
+Elle y fut heureuse, et puis la plus infortunée des femmes. C'est là
+que, victime de l'implacable égoïsme de son mari, cette douce et
+sympathique créature rendit son âme à Dieu. Toutes les idylles de ce
+monde misérable se terminent dans les larmes.
+
+Et ma mémoire s'emplit soudain de ces jours dramatiques où Napoléon
+rentre à Paris avec la résolution secrète de répudier sa femme. Il est
+d'abord plus cérémonieux et plus froid avec elle; il ferme ensuite toute
+communication entre leurs appartements; il lui fait connaître enfin sa
+décision par des émissaires diplomatiques.
+
+Que devait-il se passer dans le cœur de cette noble femme quand elle
+constatait que l'homme idolâtré, que l'homme qui lui avait donné avec
+son amour le plus haut trône du monde, allait rompre le sacré, le doux
+lien qui les unissait, et partager son lit et sa gloire avec une autre?
+Je crois vraiment que c'est alors que fut signé dans le ciel la sentence
+qui condamna l'Empereur. Malheur à qui maltraite un enfant ou brise le
+cœur d'une femme! Les anges ne tardent pas à se venger de lui.
+
+Je ne voudrais pas que l'on prît cela pour des niaiseries. Qui peut dire
+qu'à la balance divine une larme ne pèsera pas plus qu'un empire? Le
+monde n'est que le symbole d'une réalité plus haute. Un mot tombé des
+lèvres d'un humble charpentier de Nazareth a fait trembler la Création.
+Des chevaux, des batailles, des canons, cela n'est rien; les empires
+sont des ombres, les étoiles des apparences, la gloire un songe. Mais la
+parole d'un homme bon subsiste éternellement.
+
+Les milliers d'êtres que Bonaparte a sacrifiés à son ambition ne
+déposeront pas tous contre lui au jugement dernier. Beaucoup étaient
+tout aussi ambitieux, tout aussi avides de gloire que lui. S'ils y ont
+perdu la vie, il exposait aussi la sienne à tout instant: c'est qu'alors
+on ne se battait pas de loin comme de nos jours. Mais quand sonnera
+l'heure de la justice suprême, l'impératrice Joséphine se dressera et
+lira sanglotante au Conseil le renoncement de ses droits, et l'Empereur
+sera irrémédiablement condamné.
+
+Napoléon était un homme de proie. Je répète que nous le sommes tous
+quand on nous pourvoit de griffes convenables. Il s'est laissé pousser
+par cette loi d'ascension qui régit la vie, par ce que l'on appelle
+aujourd'hui «la volonté de puissance».
+
+Il y a dans chaque homme un tyran qui se sert de ses moyens pour courir
+et bousculer, comme une automobile de sa gazoline. C'est le Destin des
+anciens, la fatalité des modernes. Napoléon croyait aveuglément au
+destin. «La politique, voilà la fatalité», disait Gœthe dans la
+courte entrevue qu'il eut avec l'Empereur. Et ce disant, ses yeux
+exprimaient la tristesse et l'inquiétude. Tous les hommes tremblent,
+même les plus grands, lorsqu'ils parlent du destin; car ni le caractère,
+ni le courage, ni la prudence ne peuvent rien contre lui. Il n'y a qu'un
+être au monde qui soit capable de mépriser le destin: c'est le saint. Si
+l'on avait parlé de fatalité à sainte Thérèse ou à saint Vincent de
+Paul, ils se seraient mis à rire.
+
+L'art de la guerre avait besoin d'un maître; tous les arts en ont eu.
+Alexandre, César étaient loin; leur stratégie ne valait plus rien pour
+le monde moderne. Bonaparte vint, et il trouva tout prêt: poudre,
+fusils, et des hommes pareils à des Romains, enthousiastes de leur
+grandeur et ayant du sang de trop dans les veines.
+
+Je me suis attaché à étudier l'histoire de ce grand séducteur de la
+jeunesse et je n'y ai point trouvé les magnifiques projets qui lui sont
+attribués, et qu'il s'attribuait, se trompant peut-être lui-même: la
+résurrection de la puissance romaine, la restauration de l'Empire de
+Charlemagne, etc. Je n'y ai vu qu'un grand amateur, un homme passionné
+de l'épée, comme Michel-Ange avait la passion de l'ébauchoir, Rubens
+celle du pinceau, Balzac celle de la plume. Il ciselait, peignait sur le
+champ de bataille. La guerre n'était pas pour lui qu'un moyen, c'était
+aussi une fin. Il en tirait son plaisir le plus fort et c'est pourquoi
+il ne voulut pas l'abandonner quand il en était temps encore, et se
+perdit.
+
+Le culte de Napoléon, comme le culte de Bouddha, n'a pas laissé de
+profondes racines dans le sol où il est né. Ainsi en fut-il d'ailleurs
+de notre religion, qui, née en Orient, germa et se propagea en Occident.
+Quand les vétérans qui l'avaient suivi dans ses romantiques expéditions
+furent morts ou dispersés, l'hostilité commença. Des dards vinrent de
+partout se planter dans la statue du grand homme: il en vint des hauts
+sièges remplis par les conservateurs aussi bien que de la jeunesse
+généreuse, il en vint des ignorants comme des intellectuels. Puis, les
+idées pacifistes et humanitaires se développant en France, la
+désaffection se manifesta de plus en plus. _Les origines de la France
+contemporaine_ de Taine sont l'expression la plus vive de cette
+désaffection. Là le héros merveilleux n'est plus qu'un heureux
+aventurier, un condottiere dépourvu de sens moral, de grandeur et de
+poésie.
+
+Lorsqu'il fut à peu près abandonné des Français, le culte de Napoléon se
+réfugia en Allemagne. Les Allemands, qui ont de nombreuses et grandes
+qualités, ne brillent point par l'originalité. Comme les Japonais,
+c'est un peuple d'adaptation et non d'invention. A peine lui doit-on
+quelques-unes des découvertes modernes. Mais il sait admirablement se
+servir de ce qu'ont découvert les autres et porter ces découvertes à
+leur plus grande perfection. Les Anglais et les Français ont plus de
+génie inventif; les Allemands l'emportent dans la façon d'opérer.
+
+S'il est un peuple sur terre qui a mérité la palme de l'invention, c'est
+le peuple anglais. Non seulement il a trouvé des méthodes et des
+facilités dans les arts industriels, mais il en a trouvé même dans la
+façon de vivre. Et cette façon de vivre, ils l'ont peu à peu imposée au
+monde entier, avec leurs plus extravagants caprices. Cela tient au
+respect qu'on a en Angleterre pour l'initiative individuelle. Il y a
+aussi en France une habileté naturelle; elle n'est pas accumulée en
+quelques géants, mais éparse dans tous les esprits et dans toutes les
+mains. C'est une chose bien connue: les Français sont aptes aux choses
+les plus diverses.
+
+En Allemagne, au contraire, l'initiative privée existe à peine; les
+Allemands tirent toute leur force de la discipline et de la patience.
+Tacite disait des Germains qu'ils n'étaient capables que des grands
+efforts, mais que la continuité du travail les impatientait. Ce coup-là,
+le grand historien n'a vraiment pas mis dans le mille; c'est précisément
+la patience qui est le trait caractéristique de l'Allemand. Il y a
+quelques années, un professeur de collège Allemand me disait que les
+petits Espagnols étaient d'ordinaire mieux doués que les petits
+allemands, mais qu'à la longue, par la constance dans l'effort, ces
+derniers ne manquaient jamais de les surpasser.
+
+Il n'est donc pas étonnant qu'ayant perfectionné la vapeur,
+l'électricité, l'aviation, ils aient fait merveilleusement avancer
+l'art de la guerre. Pour l'étudier, ils sont accourus à la source la
+plus pure et la plus abondante, à la stratégie de Napoléon. A ce point
+de vue-là, l'Empereur est sans doute le plus grand maître qui ait
+existé, et peut-être le plus grand qui sera jamais. La guerre n'avait
+aucun secret pour lui. Il enfermait dans son esprit une telle somme de
+pénétration, de décision et surtout de sens commun, qu'il en était
+invincible.
+
+C'est que la stratégie a été et sera toujours une question de bon sens:
+elle ne peut pas évoluer. Le maréchal allemand chef d'état-major
+Schlœffer a écrit un livre pour démontrer que la bataille de Cannes,
+livrée par Annibal, est le modèle ou l'idéal des batailles. Quelles
+qu'elles soient, le seul but qu'y poursuit une armée ne peut être et ne
+sera jamais que l'enveloppement de l'ennemi.
+
+Pendant la seconde moitié du dix-neuvième siècle, les stratèges
+allemands se vouèrent tout entiers à l'étude des guerres
+napoléoniennes. Le nombre de livres et d'articles de revue qui ont paru,
+de conférences qui ont été faites sur ce sujet, est incalculable. On
+apprit les batailles par cœur, on pénétra jusqu'aux replis la pensée
+du maître. En 1870 les Allemands ont appliqué avec le plus heureux
+succès le système de convergence ou de concentration des forces que
+Napoléon employa dans toutes ses premières campagnes et surtout dans la
+campagne d'Italie. Dans cette guerre-ci, les Allemands ont été empêchés
+par les circonstances de développer cette méthode en grand; mais ils ont
+eu recours à celle dont Napoléon dut se servir dans la campagne de 1813.
+
+La situation des armées allemandes aujourd'hui est presque exactement la
+même que celle qu'occupaient alors les armées de Napoléon. Entouré par
+les Alliés de cette époque, il s'appuyait avec le meilleur de son armée
+sur le centre de l'Allemagne, près de Dresde. Il avait dans le Nord,
+pour s'opposer à celle de son ancien subordonné Bernadotte, une armée
+dite armée de Berlin; à l'est, une autre armée dite armée de Silésie
+devait résister à celle que commandait le maréchal Blücher; au Sud enfin
+une troisième armée faisait face aux Autrichiens et aux Prussiens du
+maréchal de Schwarzenberg. Sa tactique consistait dans un mouvement de
+va-et-vient, ce que l'on appelle à présent «jeu de navette». Il ajoutait
+soudain ses forces à celles d'une des armées de la périphérie, puis à
+une autre, à son gré. La tactique des Alliés se bornait à se retirer
+quand l'Empereur accourait d'un côté et en même temps à s'avancer de
+l'autre.
+
+Ce mouvement de va-et-vient, ce jeu de navette, c'est ce que font en ce
+moment les Allemands, avec des moyens infiniment plus efficaces, en
+transportant leurs forces de l'Orient à l'Occident et inversement.
+Napoléon exécutait ces mouvements à marches forcées; ils s'accomplissent
+aujourd'hui en wagons ou en automobiles. Napoléon les dirigeait
+lui-même, c'est aujourd'hui le soin d'un état-major, sous la direction
+du général en chef.
+
+Les Alliés de 1813 réussirent enfin à serrer le cercle et obligèrent
+Bonaparte à livrer la bataille de Leipzig. Il y fut défait, et c'est
+miracle qu'il ait pu sauver son armée et porter en France le théâtre des
+opérations. Les Alliés d'aujourd'hui obtiendront-ils de réduire le
+cercle allemand et forceront-ils l'ennemi à accepter la bataille avec
+des forces inférieures aux leurs? C'est le secret de l'avenir.
+L'Angleterre l'a prévu, et elle déploie aujourd'hui contre l'Allemagne
+le même plan, le même système dont elle s'est servi obstinément pour
+abattre Napoléon.
+
+Si, contre toute vraisemblance, les Allemands venaient à vaincre, les
+Français auraient alors tout à la fois la satisfaction et la peine
+d'avoir été battus par le chef même à qui ils doivent leur plus grande
+gloire militaire.
+
+
+
+
+LES SOCIALISTES FRANÇAIS
+
+
+Il n'y a pas d'homme avec le cœur en place qui ne se soit quelquefois
+senti socialiste. Il suffit de descendre dans une mine, de rencontrer à
+la porte d'un théâtre quelque mendiant transi de froid et de faim, pour
+qu'entre en branle la corde de nos raisonnements habituels et que nous
+nous rendions compte que nous sommes tous un peu fourbes et que nous
+marchons sur un terrain mouvant.
+
+Et il y a pourtant des individus qui, au seul mot de «socialisme»
+prennent l'air navré, se grattent la tête et lancent d'odieux sons
+gutturaux; quelques-uns versent des larmes abondantes. Des bombes
+éclatent semant l'extermination, des mains noires qui fouillent leurs
+archives, d'autres mains, plus noires encore, qui forcent leur tiroir,
+des imprécations, des blasphèmes: tout cela se lève devant eux en une
+vision terrifiante.
+
+Il n'y a pas de quoi. Comme le mot l'indique, le socialisme ne signifie
+rien d'autre au fond que désir et résolution d'organiser la société
+d'une façon plus juste. Ce désir et cette résolution sont parfaitement
+légitimes. A moins que nous ne nous imaginions que la société ait
+atteint la perfection.
+
+Mais si ce désir est mêlé de haine, tout faiblit et tombe. La haine est
+le dissolvant le plus efficace qui soit au monde. Dès que ce dieu
+infernal fait son apparition, tout change d'aspect et s'assombrit. Et
+c'est malheureusement en compagnie d'une divinité si funeste que le
+socialisme a paru de nos jours.
+
+Un _leader_ du socialisme espagnol que je rencontrai dans une _fonda_,
+il y a quelques années, me disait: «Détrompez-vous. Cette affaire se
+résoudra comme elles se résolvent toutes ici-bas, par la force. Je lui
+répondis: «Mon cher, je crains que vous ne soyez dans l'erreur. Cette
+affaire comme toutes celles d'ici-bas, se résoudra par l'amour.»
+
+Le temps commence à me donner raison. Qui peut s'imaginer aujourd'hui
+qu'une révolution populaire vienne à triompher, alors que la bourgeoisie
+dispose de mercenaires avec des mausers, des canons à tir rapide et des
+mitrailleuses?
+
+Oui, l'amour. C'est le sentiment de fraternité guidé par la raison qui
+se chargera de résoudre ce problème, en limant peu à peu les irritantes
+inégalités sociales. La Nature ne procède pas par bonds, mais la société
+non plus. La rive est loin, mais elle est plus près que nous ne le
+pensions naguère.
+
+Le socialisme moderne a sa force en Allemagne. C'est une affirmation qui
+étonnera et chagrinera ceux de nos germanophiles qui ne peuvent pas se
+figurer qu'il nous vient d'Allemagne autre chose que la discipline,
+l'autorité, la soumission. Et après tout, ils ont raison. Les masses
+socialistes sont beaucoup plus disciplinées en Allemagne que partout
+ailleurs. Aussi sont-elles beaucoup plus dangereuses. Cette discipline
+tuera l'autre.
+
+En France, le socialisme a toujours été plus théorique que pratique. Il
+y eut diverses classes de rêveurs. Les uns s'attaquèrent à la propriété:
+ce furent les communistes. Les autres attaquèrent la famille: ce furent
+les fouriéristes, ceux du fameux phalanstère. D'autres, la religion: ce
+furent les saint-simoniens. Cependant aucun de ces rêveurs n'a réussi à
+entraîner et à soulever les masses. Aucun n'a été capable d'organiser
+une manifestation de 300.000 hommes à Paris, comme cela s'est produit à
+Berlin, il y a quelques années.
+
+Si vous veniez en France et que vous parcouriez les provinces, vous
+seriez surpris d'apprendre ce que sont les hommes qui représentent
+aujourd'hui le socialisme. Dans un village, vous voyez un joli jardin
+remarquablement soigné et entouré de grilles; au fond, un hôtel
+magnifique; des jardiniers arrosent, taillent; sur la terrasse, de
+jeunes domestiques gracieusement vêtues, tablier blanc et coiffe
+blanche. «A qui cette propriété?» demandez-vous? «A M. F..., vous
+répond-on; le chef du parti socialiste d'ici.» Vous allez chez un
+médecin fameux pour le consulter. Un domestique en livrée vous ouvre la
+porte; la maison est tenue avec un luxe extraordinaire; au moment d'être
+introduit dans le cabinet, vous jetez un coup d'œil dans la salle à
+manger et vous apercevez une nombreuse famille qui prend le thé. Ce
+médecin, c'est le fameux B..., directeur-propriétaire d'une revue
+socialiste. Vous entrez dans une église pour entendre la messe et en
+sortant vous rencontrez un monsieur qui attend une dame. Habillée avec
+une suprême élégance, son livre de prières à la main, la dame rejoint le
+monsieur, souriante, lui passe son livre, lui prend le bras et ils
+s'éloignent en devisant gaiement. C'est M. D..., le député socialiste de
+la région.
+
+Il semble bien que ces socialistes français ne soient dangereux ni pour
+la propriété, ni pour la famille, ni pour la religion. Ce sont des
+microbes cultivés: ils ont perdu leur virulence.
+
+«Mais les nôtres sont certainement venimeux!» s'écrie un conservateur
+furieux. Et il me rappelle les ignobles assassinats de Cullera, les
+incendies, les cruautés de Barcelone, les pillages et les déprédations
+commis ailleurs.
+
+Il a raison. Pour l'instant, nos socialistes n'ont pas de chemises à se
+mettre. Et manquer de chemise, cela ne vaut rien pour la moralité. «Il
+n'est pas impossible qu'un pauvre soit honnête», disait Cervantés.
+L'honnêteté est en effet une chose de prix et qui n'est généralement
+qu'à la portée des personnes à leur aise. Le privilège le plus enviable
+des riches, c'est de pouvoir se donner le luxe d'être honnêtes.
+
+Il m'est cependant venu aux oreilles que quelques-uns des chefs du
+socialisme espagnol ont maintenant des chemises de jour et de nuit, et
+non seulement des chemises, mais aussi des maisons de rapport. On dit
+même que ce sont d'impitoyables propriétaires et qui ne manquent jamais
+le premier du mois, à l'heure du déjeuner, d'envoyer leur quittance aux
+locataires, lesquels en perdent l'appétit et avalent de travers leurs
+côtelettes pannées. Je ne crois pas à cette noire légende, elle a été
+sans doute inventée et répandue par quelque réactionnaire malveillant.
+
+En tout cas, nous devrions nous féliciter que les socialistes aient des
+maisons de rapport. Et s'ils achètent des actions de la Banque
+d'Espagne, ce sera mieux encore. Le jour où les socialistes espagnols
+auront des jardins avec des grilles et conduiront leurs femmes à la
+messe, les bourgeois n'auront plus à trembler pour leur titres de
+propriété ni pour leurs tiroirs.
+
+Dans tous les pays, les socialistes ont ajouté de nos jours à leur
+bannière une devise séduisante: «A bas la guerre! Fraternité
+universelle.» Et c'est vraiment très bien. Tout de suite j'ai été pris
+par ce cri qui répond à l'aspiration la plus ardente de tout esprit
+chrétien.
+
+Fraternité universelle: le beau mot! Mais en attendant cette fraternité
+si vaste, les bons socialistes ne pourraient-ils pas faire usage d'une
+autre un peu moins étendue? Pourquoi voyons-nous tous les jours, quand
+une grève se déclare dans quelque établissement industriel, que le
+malheureux ouvrier qui se présente, poussé par la faim, pour reprendre
+le travail, est assailli par ses compagnons avec une fraternité canine?
+
+Il n'y a personne en Europe qui n'ait éprouvé quelque sympathie à voir
+parmi les principes du socialisme moderne le désarmement des nations et
+conséquemment la paix entre elles... On disait autrefois: «Paix entre
+les princes chrétiens». Il aurait fallu ne pas supprimer cette phrase,
+car ce sont les princes chrétiens qui ont été la principale cause de
+cette guerre. Tous, jusqu'aux plus récalcitrants bourgeois, tournèrent
+les regards vers eux avec une affectueuse complaisance. Dans les
+ténèbres amoncelées sur la vieille Europe par des armements incessants
+qui semaient l'épouvante dans les âmes, le seul rayon de lumière que
+nous ayons perçu nous venait du socialisme. La diplomatie, nous
+disions-nous, est impuissante: elle a perdu tout crédit; mais le
+socialisme est fort, les masses ouvrières se chargeront d'opposer une
+barrière à la superbe et aux ambitions des tyrans. Si elles laissent
+tomber leur fusil et se croisent les bras, qui fera la guerre?
+
+Nous avons été bien amèrement déçus. Les ouvriers ne laissèrent pas
+tomber leur fusil. Tous s'empressèrent au contraire de l'empoigner et de
+s'en servir avec une inconscience de soldats mercenaires.
+
+Était-ce lâcheté! Était-ce l'effet de ce féroce instinct qui pousse les
+troupeaux qu'on est parvenu à exciter? Je n'en sais rien; mais le fait
+est vraiment lamentable. De toutes les faillites qu'a entraînées la
+guerre, celle du socialisme est assurément la plus attristante. Causant
+il y a quelques jours avec l'un de ses représentants, je lui exprimai,
+non sans chaleur ni amertume, le sentiment de tristesse que ses
+coreligionnaires avaient donné au monde dans cette guerre.
+
+--Est-ce la peine, lui disais-je, que pendant tant d'années vous ayez
+prêché la paix et la fraternité internationale, fait systématiquement
+obstacle aux armements, pour en arriver à être des guerriers aussi
+féroces que les nôtres?
+
+Et voici dans quels termes il répondit à mon interpellation:
+
+«Pour tout le monde, socialistes ou bourgeois, des jours très durs se
+sont levés. Quand dans une maison l'on crie «au feu!», les plus stoïques
+sautent de leur lit; et si c'est «au voleur!» qu'on crie, le moins cruel
+se saisira de son couteau de cuisine. Être pacifiste lorsqu'on a à côté
+de soi un ennemi qui épie vos mouvements pour se jeter sur vous à la
+moindre négligence, c'est un vrai crime. Eh bien, nous, les socialistes
+français, nous l'avons commis, ce crime-là, et nous devons l'expier en
+versant largement notre sang. Nous nous étions opposé aux dépenses
+militaires; nous avons maltraité des généraux qui étaient braves et
+prévoyants, pensant que nos frères de là-bas en feraient autant. Ils
+faisaient bien quelque chose, mais nous voyons aujourd'hui que ce
+n'était qu'une comédie, qu'au fond ils étaient les complices des tyrans
+et que les uns et les autres s'entendaient pour s'élancer sur nous et
+nous arracher le fruit de nos travaux. Toutes les lois, qu'elles soient
+divines ou humaines, cèdent devant le droit de légitime défense. Ne vous
+êtes-vous pas, vous, brillamment défendus à Saragosse et à Gérone quand
+nous avons envahi votre territoire? Et vous saviez pourtant bien que
+nous ne venions pas avec l'intention de nous saisir de votre bourse.
+C'était bien différent d'aujourd'hui. Je reconnais que nous, les
+Français, nous pénétrions injustement sur le territoire des autres. Ce
+fut un mouvement de vanité exploité par un homme de génie. Auparavant
+notre République avait elle-même été attaquée par ces autres. Mais nous
+du moins nous avions en venant chez eux quelque chose à donner. Nous
+apportions, en politique, les droits sacrés de l'homme, alors méconnus
+ou foulés aux pieds en Europe; dans l'ordre civil, nous apportions un
+Code que vous avez tous copié dans la suite. Nous avions remplacé un
+régime despotique par un régime libéral, ou simplement un roi par un
+autre. Après tout ils étaient Français tous les deux: l'un frère de
+Bonaparte, l'autre petit-fils de Louis XIV. Et la preuve que nous
+n'étions pas des bandits, c'est que vos hommes les plus éminents
+d'alors, les Moratin, les Silvela, les Menendez Valdès, les Hermosilla,
+d'autres encore, prirent notre parti. La même chose advint dans d'autres
+pays. Le plus haut esprit que l'Allemagne ait eu jusqu'alors, Gœthe,
+fut injurié dans sa propre patrie parce qu'il passait pour être notre
+ami.
+
+Mais l'Allemagne, qu'apporte-t-elle de neuf et de bon à l'Europe? Elle
+n'a pas les poètes les mieux inspirés, ni les plus profonds philosophes;
+ses lois ne sont pas les plus sages, ni ses mœurs les plus pures.
+Elle a des hommes de science éminents. Il y en a d'aussi grands en
+France, en Angleterre, en Italie et en Russie. Ce n'est pas à elle que
+reviennent les plus étonnantes inventions modernes, mais aux pays de
+Marconi et d'Edison. Au lieu de régime plus libéral et plus humain,
+c'est l'autocratie militaire que les Allemands apportent. C'est eux qui
+ont imposé à toute l'Europe cette servitude moderne qu'on appelle le
+service militaire obligatoire. C'est eux qui se sont dressés contre la
+généreuse entreprise du tzar Nicolas II se proposant le désarmement.
+C'est eux qui ont fait échouer la Conférence de La Haye. C'est eux qui
+entretenaient l'alarme dans le monde entier. En somme, que leur doit-on?
+Un peu de chimie et beaucoup moins de sens moral.»
+
+Je laisse à mon ardent interlocuteur la responsabilité de ces raisons,
+qui, si elles sont excessives, sont cependant vraies dans le fond.
+
+
+
+
+FRANÇAIS ET ESPAGNOLS
+
+
+C'est, je crois, un sujet très délicat. Il faut y être
+maître-équilibriste pour ne pas tomber dans de lamentables méprises.
+Parler en ce moment des relations entre Français et Espagnols sans
+blesser les uns ni les autres, c'est une entreprise dont les dangers
+devraient me faire reculer. «Taisez-vous! méfiez-vous! Les oreilles
+ennemies vous écoutent», disent partout à Paris des écriteaux. Je ne
+suivrai pas ce conseil. J'ai, pour me risquer sur la corde tendue, un
+balancier dont je me suis toujours servi avec bonheur. Ce balancier,
+c'est la sincérité.
+
+Mais l'écriteau en question se prête au commentaire. Tout d'abord il
+montre que le caractère français est expansif. Les Berlinois n'ont sans
+doute pas eu besoin de pareil avis. Et si mes compatriotes les Galiciens
+étaient en guerre avec une autre puissance européenne (mais ils ne se
+mettront jamais dans ce cas), ils n'en auraient pas besoin non plus.
+
+J'avais un ami, précisément un Galicien, que je rencontrais dans la rue
+après une longue séparation.
+
+--Quand donc êtes-vous arrivé? lui demandai-je.
+
+--Il y a trois jours, me répondit-il.
+
+Mais il ajouta aussitôt, regrettant d'avoir laissé échappé la vérité:
+
+--Et un peu plus.
+
+Il est évident que la France manque de maîtres comme celui-là.
+
+Parlons donc sérieusement de notre amitié pour les Français.
+
+Il va de soi qu'il y a des gens en Espagne qui n'aiment pas et qui
+n'admirent pas la France. Vieux ressentiments, dépits, colères, voilà ce
+qui monte à la surface dès qu'on remue un peu l'eau.
+
+C'est l'histoire de tous les voisins. Quand on vit longtemps avec
+quelqu'un dans un commerce étroit, les petits ennuis, les inattentions,
+les injustices naturelles à l'égoïsme finissent par se déposer peu à peu
+dans ce que les psychologues appellent la «subconscience». L'éducation,
+le désir d'avoir la paix, la paresse concourent aussi à contenir tous
+ces éléments de discorde. Mais il arrive un moment où quelque événement
+imprévu leur ouvre la porte. Ils sortent alors avec fureur et brutalité,
+l'œil injecté de sang.
+
+Il faut convenir que jusqu'à présent les Français ne se sont guère
+souciés de gagner notre sympathie. La presse en particulier n'a pas
+hésité à nous tirer dessus et à nous manifester son mépris dans plus
+d'une occasion. Quand le présent président de la République nous fit
+l'honneur de venir nous voir, quelques-uns des journalistes qui
+l'accompagnaient se sont montrés peu aimables envers nous. J'ai lu dans
+l'une de leurs correspondances que les rues de Madrid étaient sombres.
+C'est tout simplement ridicule: il y a dans d'autres capitales de
+l'Europe des rues aussi sombres que celles de Madrid. Mais cela n'est
+rien; un Français ne m'a-t-il pas dit un jour qu'il suffirait de 25.000
+hommes pour conquérir l'Espagne!
+
+Je sais bien qu'il y a partout des êtres grossiers et niais. Il ne faut
+pas toutefois s'étonner que ces coups d'épingle aient fini par faire
+l'effet d'un coup de couteau. Il y a peu de personnes capables d'assez
+de sang-froid pour assigner aux choses leur valeur véritable. Un des
+théorèmes de l'_Éthique_ de Spinoza dit: «Celui qui croit être haï d'un
+autre et ne lui avoir donné aucune raison de haine, haïra cet autre à
+son tour.»
+
+Tout cela, je le répète, c'est le voisinage. Si les habitants d'une
+maison savaient comment ils parlent tout bas les uns des autres, cette
+maison aurait vite fait de devenir un camp d'Agramant, et quand l'un
+deux est assez sot pour le dire tout haut, c'est alors qu'éclatent ces
+querelles de Capulets et Montaigus que nous connaissons tous.
+
+Je crois d'ailleurs que si au lieu des Français nous avions les
+Allemands pour voisins, les Allemands ne nous seraient pas plus
+pitoyables. Témoin ce journaliste germain qui vint me voir il y a
+quelques années. Notre nation le ravissait; tout l'intéressait, tout
+l'émouvait; il courait tous les villages de la province de Madrid,
+passait des semaines entières avec les paysans et apprenait d'eux de
+grossières chansons, qu'il répétait d'une façon risible. J'avais
+cependant quelques vagues soupçons que cette admiration pour l'Espagne
+n'était pas de bon aloi. Et c'est lui-même qui vint un jour me les
+confirmer.
+
+--Hier, dit-il, j'ai rencontré un de mes amis de Leipzig, un confrère,
+qui est ici depuis quelques jours. Le malheureux se plaint de tout: de
+vos chemins de fer, de vos hôtels, de vos services publics, de la poste,
+du pavé de vos rues, de la police, de l'éclairage... J'ai fini par lui
+dire: «Mon cher, tu es vraiment un peu sot. Ce n'est pas en Espagne
+qu'on vient chercher de bons hôtels, ni des rues bien pavées, ni une
+police, ni une poste... On vient chercher ici de tout autres choses!»
+
+Je confesse que des couleurs de colère me montèrent au visage. Ce jeune
+journaliste nous prenait pour des Africains et parlait de Madrid comme
+il l'eût fait de Meknez.
+
+En dehors de ces antipathies éparses, nées du dépit, il y a chez nous
+des éléments puissants qui se sont mis du côté des Allemands dans le
+présent litige. On peut dire sans crainte de se tromper que des trois
+états, le clergé, l'armée et le peuple, le dernier seul a de la
+sympathie pour les Alliés. Les deux premiers se sont rangés d'une façon
+plus ou moins manifeste du côté des Empires centraux. Je vois bien sur
+quoi se fonde le deuxième pour garder la position qu'il a prise.
+L'Allemagne est un empire essentiellement militaire: il est normal que
+tous ceux qui exercent en Europe le métier des armes aient quelque
+inclination pour elle. Si l'on fabriquait en Allemagne plus de fruits au
+sirop que d'explosifs et de liquides inflammables et s'il sortait des
+usines Krupp, au lieu de canons, des gâteaux, tous les confiseurs
+d'Espagne seraient germanophiles.
+
+Quant à l'attitude du premier de ces états, elle me paraît moins
+justifiée. D'où vient, de quoi procède l'amour que notre clergé régulier
+et séculier témoigne pour les Allemands?
+
+--Ce n'est pas, me disait un ami, par amour des Allemands qu'ils sont
+ainsi: c'est en haine des Français.
+
+--Impossible! répliquai-je. Dans la doctrine chrétienne, le mot haine
+est vide de sens. Un ministre du Crucifié ne doit jamais agir que par
+amour. Il est possible d'ailleurs de haïr une ou plusieurs personnes,
+mais monstrueux et absurde de détester quarante millions d'êtres
+humains.
+
+Pour parler avec la sincérité promise, je dirai que je suis assez porté
+à croire à l'existence de quelque révélation connue seulement des
+religieux et des prêtres et cachée à la plupart de nous. Il est plus que
+probable qu'une religieuse, dans quelque couvent d'Espagne, eut une de
+ces visions célestes comme en ont eu sainte Thérèse ou son élève la
+bienheureuse Marina de Escobar, et que Notre Seigneur, dans cette
+vision, lui découvrit que nous devions nous mettre résolument du côté
+des Germains et des Turcs. On a eu grand tort dans ce cas de ne pas
+rendre publique la nouvelle de cette vision, car sa publication eût
+permis aux fidèles chrétiens d'Espagne qui avons pris le parti des
+Alliés de sortir de l'état de péché mortel où nous sommes.
+
+Je comprends néanmoins que certains catholiques se soient laissés égarer
+par cette loi d'association de sentiments, dont Spinoza a aussi parlé.
+Lorsqu'une personne ou une chose nous a produit une impression
+désagréable, tout ce qui se rapporte à cette personne ou à cette chose
+nous produit le même effet. C'est ainsi qu'ils étendent à tous les
+Français l'aversion que quelques-uns d'entre eux leur inspirent.
+
+Le sectarisme en France avait fini par devenir odieux. C'était un
+terrorisme blanc, à l'instar du terrorisme rouge de 93, dont le genre
+humain garde encore le souvenir affreux. On n'y coupait point de têtes,
+mais des carrières et des bourses. C'étaient des sacrifices non
+sanglants, avec des conséquences désastreuses pour les victimes et leurs
+familles. Comme au temps de Robespierre, le Pouvoir central avait ses
+délateurs dans tous les coins de la République. Des renseignements sur
+les fonctionnaires civils et sur les militaires arrivaient aux bureaux
+des ministères de l'Intérieur et de la Guerre. C'était une Inquisition
+renversée. Il y avait une liste de personnes qui se confessaient et
+communiaient, une autre de celles qui n'assistaient qu'à la messe du
+dimanche, une autre enfin de celles qui accompagnaient leurs femmes à
+l'église et restaient à la porte. Est-ce assez ridicule? Il semble
+impossible que les Français, si avisés d'ordinaire, si fins, d'un
+sentiment du comique si aigu, aient pu supporter un ridicule de cette
+taille-là.
+
+Mais je ne vois pas qu'il y ait là de quoi les haïr. Ce n'est qu'une de
+ces innombrables lâchetés sociales, comme on en observe dans tous les
+temps et dans tous les pays. Un démagogue parvient à s'élever et sème la
+terreur dans la nation, non plus comme ses anciens collègues au moyen de
+la guillotine, mais par le retrait d'emploi et la disgrâce. Est-ce
+étonnant? Qu'on se rappelle ces malheureux temps où notre Espagne était
+dans les griffes d'une minorité anarchique et grossière. L'exercice du
+culte catholique était alors soumis à des restrictions, on injuriait
+dans la rue les ministres de ce culte, de répugnants blasphèmes étaient
+proférés en plein Congrès des députés. Supposons qu'il ait alors existé
+près de nous un peuple craignant Dieu et qui, sous le coup de ces excès
+nous ait pris en mortelle haine et se soit réjoui de nos malheurs.
+N'aurions-nous pas immédiatement crié à l'injustice? C'est précisément
+la situation où se trouve aujourd'hui la France vis-à-vis de l'Espagne.
+
+A tort ou à raison, une grande partie de cette France trouve que nous,
+Espagnols, nous lui sommes hostiles. Les Français se sentent blessés et
+s'irritent, et cette irritation se traduit en froideur, pour ne pas dire
+plus. Quelques Espagnols, hommes et femmes, se plaignent à moi d'avoir
+été reçus sans politesse dans certains lieux; que dans les magasins où
+ils font leurs achats, ils ont entendu, prononcées à voix basse, de
+désagréables paroles. «Mesdames, messieurs, leur ai-je répondu, ce qui
+vous arrive là ne doit pas vous surprendre. On oublie aisément que
+l'amour n'est pas aussi répandu qu'il conviendrait dans notre humanité.
+Quand un chien étranger traverse un village, ceux du village lui aboient
+tous sans raison. Entre gens qui se sont vus longtemps et qui semblaient
+s'estimer, il suffit d'un rien pour amener la rupture et la haine. Qu'un
+domestique nous insulte dans la rue et nous en voudrons à son maître qui
+n'aura pas quitté son logis. Mon père avait un chien à qui il était
+impossible de traverser certain quartier où nous passions quand nous
+allions en promenade. Arrivé là, il devait s'en retourner, parce qu'il
+avait dans ce quartier un frère de race qui lui était un ennemi
+formidable. Un jour le maître de ce chien vint nous voir. A notre grande
+surprise, notre chien qui était très pacifique se jeta furieusement sur
+l'autre et ce fut une rude affaire que de l'empêcher de le mettre en
+pièces. Tel est le monde des chiens; tel est aussi celui des hommes.
+Nous payons à Paris les vitres que nos germanophiles brisent à Madrid.
+
+Et pourtant je dois à la vérité de reconnaître que ni moi ni aucune des
+personnes qui m'accompagnent n'avons rien entendu qui pût nous déplaire
+dans notre voyage en France. Bien au contraire, on nous a partout reçus
+avec la plus parfaite correction. Mes bons Espagnols ont sans doute été
+victimes de leur imagination.
+
+Mais en admettant même qu'il y ait dans le vulgaire quelque hostilité à
+l'égard de la France, cela ne nous déconcerterait pas. Qu'est-ce que le
+vulgaire? Ici et partout ailleurs il n'y a d'important que les gens qui
+pensent, ceux que l'on s'est mis de nos jours à appeler les
+«intellectuels». A Paris c'est quelques milliers de personnes; quelques
+centaines à Madrid. Ceux-là ont de la stabilité dans les sentiments et
+sont par conséquent dignes de respect. La masse penche d'un côté ou de
+l'autre selon le vent; ce qu'elle aime aujourd'hui, elle l'aura demain
+en horreur. La roche Tarpéienne a partout et toujours été près du
+Capitole. Je me souviens qu'à mon premier voyage à Paris, il y a une
+vingtaine d'années, on m'avait recommandé, si je voulais m'épargner des
+ennuis, de faire tout mon possible pour n'être pas pris pour un Italien.
+Il serait bon aujourd'hui de prendre en France l'accent napolitain ou
+toscan.
+
+Les intellectuels français sont avec nous. Ils ont reçu avec gratitude
+le manifeste que leur adressèrent les nôtres. Ils savent apprécier nos
+qualités et, pour dire toute la vérité, j'ajouterai qu'ils nous jugent
+parfois meilleurs que nous sommes. Dans une étude sur la littérature
+espagnole qu'a publiée naguère le savant professeur de la Sorbonne M.
+Ernest Martinenche, je lis les lignes suivantes: «De toutes les
+littératures étrangères, l'espagnole est peut-être celle qui a exercé en
+France l'action la plus profonde et la plus continue.» Il est donc faux
+que nous soyons en mépris aux seuls hommes capables d'apprécier. Et
+comme en définitive c'est eux qui guident l'opinion et qui dirigent le
+monde, nous ne pouvons qu'être sûrs de l'amitié de la France.
+
+
+
+
+LES FEMMES ET LA GUERRE
+
+
+Me promenant au Bois de Boulogne, voici quelques années, en compagnie
+d'un Espagnol arrivé comme moi depuis peu à Paris, il nous arriva de
+rencontrer un jeune et joli couple gracieusement embrassé. Il passa près
+de nous le plus tranquillement du monde, sans paraître le moindrement
+embarrassé d'être vu. Mon compagnon s'en montra profondément scandalisé:
+il était arrivé tout disposé à se scandaliser.
+
+A Madrid, la corruption parisienne est proverbiale. Tout est proverbial
+à Madrid. Je veux dire que ce que l'un pense, l'autre aussi le pense, et
+ainsi de suite.
+
+Un de mes amis, très enclin au paradoxe, prétend qu'il y a deux cent
+quarante personnes en Espagne qui pensent par elles-mêmes. Hormis ceux
+qui ne pensent en aucune façon, et c'est la classe la plus nombreuse,
+les autres pensent aux dépens du voisin.
+
+C'est une plaisanterie qui n'est pas tout à fait dépourvue de vérité.
+Nous autres Espagnols, qui avons été sur terre et sur mer de hardis
+aventuriers, nous devenons, dès que nous nous lançons sur l'océan des
+idées, de timides marins. Un voyageur américain assure qu'en Angleterre
+on exige de chacun qu'il ose avoir une opinion propre, et qu'on pardonne
+facilement à qui rompt avec les conventions pourvu que ce soit avec
+esprit. On voit dans ce procédé une garantie de la force et du progrès
+de la nation. Or, en Espagne, c'est justement le contraire qui se
+produit. Ici, on voit d'un mauvais œil tout homme qui dit ou fait ce
+que d'autres n'ont pas dit ou fait avant lui. On conte que l'Allemagne
+est le pays de l'uniforme: l'Espagne l'est aussi; mais nous, c'est
+intérieurement que nous le portons.
+
+Pour en revenir à mon compagnon de promenade, je dois dire qu'il rugit
+d'indignation.
+
+--Quelle honte! quel cynisme! Il faut venir à Paris pour voir cela!
+s'écria-t-il.
+
+--Ce n'est pas la peine de faire un si long voyage, répondis-je. On voit
+bien que vous ne fréquentez pas les allées du Retiro.
+
+Paris, pour ce qui est des relations des deux sexes, n'est pas plus
+corrompu que Londres, Berlin ou New-York. Songez qu'avant la guerre il y
+avait à Paris une population flottante beaucoup plus nombreuse qu'en
+aucune autre ville du monde. Tous les gais compagnons d'Europe et
+d'Amérique s'y donnaient rendez-vous pour s'amuser.
+
+Force est de confesser que la mauvaise renommée des Françaises leur
+vient des Français mêmes. Ce sont leurs pères, leurs maris, leurs frères
+qui les ont déshonorées aux yeux du monde; dans le théâtre et dans les
+romans de ces cinquante dernières années, il n'est question que des
+vilains tours que les femmes françaises jouent à leurs maris.
+L'intempérance est à peu près la seule muse des romanciers modernes;
+l'adultère leur seul sujet. De sorte que celui qui se sature de cette
+littérature-là doit forcément penser qu'il n'y a en France ni femme
+fidèle ni fille pudique, ce qui est une infâme calomnie.
+
+Sortez de Paris et vous trouverez dans toutes les provinces de la France
+les mêmes mœurs qu'en Espagne. Moi qui depuis longtemps passe une
+partie de l'année dans une de ces provinces, je n'y ai jamais rien
+observé de bien immoral. Assurément, il y a bien çà et là quelques
+divorces; mais les dames françaises regardent de travers la femme
+divorcée, tout comme cela se ferait en Espagne. D'ailleurs, nos lois y
+consentant, n'y aurait-il pas de divorces chez nous!
+
+Et puis, la Française a tant de choses à faire valoir, qu'on peut bien
+lui passer un peu de coquetterie. Elle a pour elle sa grâce, son
+intelligence, son élégance, sa culture; elle a surtout l'inlassable
+besoin de se rendre aimable. Ce n'est pas dans les hommes, mais dans les
+femmes, que réside la fameuse courtoisie française. J'en demande bien
+pardon à tous mes bons amis de France.
+
+Le pouvoir de la femme française est infini. Personne ne lui résiste.
+Parfois sans beauté, souvent sans haute position sociale, sans riches
+habits, ni instruction solide, elle sait cependant fasciner, puis
+s'assujettir ceux qui l'approchent. On est étonné, lorsqu'on lit la
+correspondance de Voltaire, de l'immense variété de phrases ingénieuses
+dont disposait cet homme pour flatter ses correspondants. Or, toutes les
+Françaises sont de petits Voltaires. Quand en France vous entrez dans un
+cercle de dames, soyez sûr que vous y entendrez maintes petites phrases
+flatteuses pour votre amour-propre et dites avec un tel art, une
+simplicité si raffinée, que vous ne vous rendrez pas compte qu'on vous
+adule. Et cela constitue un vrai péril: vous vous retirerez en faisant
+la roue comme un paon.
+
+Il est remarquable qu'à mesure qu'elle vieillit la Française devient
+plus aimable. Si les Anglaises, comme le disent les romanciers et les
+voyageurs, aigrissent avec le temps, les Françaises sont comme les
+confitures: elles concentrent leur douceur et se givrent en
+vieillissant. C'est alors qu'elles déploient tous les recours de leur
+art. Il est difficile en France de se défendre d'une jeune femme; mais
+résister à une vieille, impossible.
+
+Il y a quelques jours, j'attendais le tram à une station. Je ne savais
+pas qu'il fallait arracher d'une certaine colonne un petit papier avec
+un numéro. Une dame aux cheveux gris s'aperçut de mon involontaire
+insouciance.
+
+--Monsieur, me dit-elle, vous feriez bien d'aller chercher un numéro,
+sans quoi vous ne prendrez jamais le tram.
+
+Une autre fois, dans une église, j'oublie mon manteau sur le prie-dieu
+où je m'étais agenouillé. Je me trouvais déjà à la porte, quand je sens
+derrière moi une respiration haletante et j'entends une voix qui me
+disait:
+
+--Monsieur, votre pardessus que vous aviez oublié!
+
+C'était encore une dame avec des cheveux blancs. Comment ne pas adorer
+ces bonnes vieilles françaises?
+
+Autre particularité curieuse: en France, contrairement à ce qu'on
+observe en Espagne, il n'y a pas de provinciales. Toutes les femmes sont
+parisiennes. Même goût dans le vêtement, même esprit, même politesse,
+même distinction dans les manières. Dans un village, en plein air, j'ai
+vu d'humbles paysannes danser avec une élégance et une majesté telles
+que si une fée eût soudain changé en soie le percale de leurs habits et
+en orchestre le misérable violon qui accompagnait leurs pas, on se fût
+cru au milieu de princesses. Tout en nous promenant, nous entendions des
+personnes qui se saluaient en termes cérémonieux et entamaient une
+conversation où s'échangeaient de fines idées. Nous tournons la tête: ce
+sont des domestiques qui ont rencontré un employé de tramway. J'ai même
+été témoin d'une discussion entre deux femmes, qui en vinrent aux mains
+sans abandonner cependant toute courtoisie.
+
+--Oh, madame! criait l'une en lançant un coup de griffe à l'autre.
+
+--Oh, mademoiselle! faisait l'autre, la main en l'air pour la saisir aux
+cheveux.
+
+Quant à la politique, si presque tous les hommes en France sont
+républicains, il est rare qu'une femme le soit. Du moins, toutes les
+femmes que j'ai rencontrées m'ont interrogé sur notre roi, sur la reine,
+sur les princes et les infants, avec un intérêt, une sympathie qui
+révèlent des sentiments monarchiques encore tièdes. Elles manifestent la
+plus vive curiosité pour les particularités de la vie et pour les
+habitudes de notre famille royale. J'avais beau leur dire que n'étant
+pas courtisan et n'allant jamais au palais, il m'était impossible de
+leur donner satisfaction, elles s'obstinaient, voulaient tirer de moi
+quelque détail amusant, une nouvelle, une anecdote. Alors, me souvenant
+que j'étais romancier, je leur contai une histoire.
+
+Leur attitude, la guerre déclarée, fut absolument admirable. Je les ai
+vues pleines de confiance, sereines, résolues comme les hommes, mais
+avec plus de dignité encore. Devant moi, quelques-uns de ceux-ci,
+complètement affolés, se laissèrent aller à injurier l'ennemi, à
+proférer contre lui des paroles de mauvais goût. Jamais les femmes ne
+s'abaissaient à l'injure grossière. Elles, si communicatives
+d'ordinaire, restaient graves et silencieuses. Mais dans leurs yeux,
+dans toute leur personne, on lisait l'inébranlable décision d'aider
+leurs maris, leurs frères jusqu'à la mort.
+
+Et ce qu'elles l'ont accomplie, cette décision! Dans une guerre
+d'agression et de conquête, la femme est peureuse. Pour marcher il faut
+qu'elle se sente accompagnée de la justice. Mais quand elle la sent à
+son côté, elle est alors plus intrépide que l'homme. Souvenez-vous,
+Espagnols, des remparts de Gérone défendus par nos héroïques aïeules:
+«Pas de quartiers! criaient-elles! Nous n'en faisons ni n'en voulons.»
+
+Une fois convaincues que leur patrie avait été injustement attaquée, les
+Françaises, pour alléger le sort des leurs, déployèrent les merveilleux
+recours de leur propre nature. Aux champs, elles prirent sur leurs
+épaules la lourde charge des cultures; ici, à Paris, elles remplissent
+avec un égal succès les emplois des hommes. Et cela n'est pas sans
+inquiéter ces derniers. C'est ainsi qu'un ouvrier me disait il y a
+quelque temps, sur un ton d'amertume:
+
+--Voyez, monsieur; les femmes ont déjà tout envahi: elles sont
+encaisseurs de tramways, garçons de café, employés de commerce, cochers,
+elles travaillent dans les usines et même aux munitions. Qu'est-ce qui
+se passera après la guerre? Les hommes trouveront toutes les places
+prises et ils auront bien de la peine à les reprendre. La femme se
+contente d'un salaire moitié moindre que celui d'un homme. Il va de soi
+que les entrepreneurs et les propriétaires d'établissements commerciaux
+préféreront conserver les femmes. Un grave conflit en sortira, vous
+pouvez me croire.
+
+Oui, je le crois. Mais je n'ai pu m'empêcher de me demander: quelle est
+la cause originale de ce conflit? Ce sont les principaux besoins des
+hommes, et pour parler très nettement, nous pourrions dire: leurs vices.
+La femme n'a pas besoin d'alcool ni de tabac; elle est plus sobre dans
+sa nourriture; elle n'exige pas des plaisirs coûteux. Il n'y a qu'une
+façon de résoudre le problème: c'est que les hommes deviennent plus
+sobres, plus soumis à leurs devoirs et se résignent à vivre avec le même
+salaire que les femmes. Ils y gagneraient, et leur nation, leur race
+tout entière y gagneraient aussi.
+
+Des milliers de jeunes femmes dans une situation brillante, abandonnant
+les commodités du foyer, allèrent servir dans les ambulances du front;
+d'autres entrèrent dans les hôpitaux, dont quelques-uns se trouvent dans
+les lieux les plus retirés du territoire, pour y recevoir les blessés;
+d'autres enfin courent le pays, faisant tout ce qui est possible
+humainement pour trouver des secours.
+
+J'ai été témoin de leurs travaux dans ces hôpitaux. Elles ne se bornent
+pas à entourer de soins les blessés, à les veiller, à nettoyer leurs
+plaies: elles font beaucoup plus. Comme elles savent que la gaieté est
+le plus efficace des médicaments connus, et capable à lui seul de
+merveilleuses cures, elles s'efforcent de donner de cette gaieté à leurs
+malades. La première chose qu'elles font pour cela, c'est d'installer
+un piano, et si possible, un cinématographe. Alors, selon les
+circonstances et l'état des blessés, elles organisent des concerts
+vocaux ou instrumentaux, jouent des comédies, lisent des romans, font
+des tours de prestidigitation et surtout rient, bavardent, charment les
+malades.
+
+Inutile d'ajouter que le petit dieu ailé, fils de Mars et de Vénus,
+accourt dans ces lieux qui devraient être l'abri de la douleur et qui
+sont souvent celui de l'allégresse. Avec une cruauté inouïe, il achève
+l'œuvre des Allemands en tirant sur ces malheureux, non plus comme
+aux temps antiques des flèches d'or, mais d'ardentes grenades à mains.
+Quelques-uns d'entre eux vont se rétablir à la sacristie de la paroisse;
+d'autres repartent pour le front. Mais ceux-là promettent à leurs
+infirmières qu'ils leur reviendront bientôt, à nouveau blessés.
+
+
+
+
+AUTEURS ET LIVRES
+
+
+Après les hommes politiques, nous les hommes de lettres, nous sommes ce
+qu'il y a de pire en tous pays. La politique est le domaine de l'intérêt
+et de la vanité. Un artiste se passera sans peine de déjeuner si vous
+daignez lui louer ses œuvres; et si vous lui dites du mal de celles
+de ses confrères, peut-être se passera-t-il en outre de dîner. Mais, en
+plus de l'éloge, il faut à l'homme politique du champagne et de bons
+cigares. Toutefois, en ce qui concerne la flatterie, il a le palais
+moins fin que l'écrivain. Quand j'étais jeune et que je fréquentais des
+politiciens, j'en ai vu qui avalaient avec délectation de vrais plats
+de gargote.
+
+Cependant, il est trop souvent question de la vanité des poètes, comme
+si ceux qui ne sont point poètes étaient exempts de toute vanité. Dans
+ce monde-ci, tous ceux qui ont fait une œuvre, et même aussi ceux qui
+n'en ont jamais fait, tous se jugent dignes d'être célébrés.
+
+On prétend que de tous les grands écrivains c'est le Français qui est le
+plus chatouilleux, le plus impatient. Je ne sais pas si c'est vrai,
+n'étant en relations personnelles avec aucun. Tout ce que je sais, c'est
+qu'en Espagne un de ses jeunes admirateurs ayant un jour demandé à un
+poète fameux quel était de Shakespeare ou de lui le plus grand poète:
+
+--Je te le dirai, répondit gravement le poète espagnol, décidé à
+éclaircir l'affaire.
+
+Je ne crois pas que Victor Hugo fût allé plus loin.
+
+Quoiqu'il en soit, je pardonne leur impertinence aux écrivains. Et si le
+lecteur veut bien aussi la leur pardonner, il n'a qu'à faire comme moi:
+c'est de vivre loin d'eux.
+
+Un de mes amis, grand amateur de _toros_, me disait: «Les courses me
+ravissent; mais je déteste les toreros. Si j'étais un despote à la
+Caligula, la fête finie, je les ferais jeter en prison et ils n'en
+sortiraient qu'à la course suivante.» Faisons-en autant; enfermons les
+auteurs dans la prison de leurs livres et ne les en tirons qu'aux
+moments où nous avons besoin d'eux. Je me trouvais à Paris, alors que
+Zola, Daudet, Maupassant, Renan et Taine étaient du monde des vivants.
+Malgré la grande admiration qu'ils m'inspiraient, je ne fis aucun pas
+pour entrer en relation avec eux. En revanche j'en fis beaucoup pour
+visiter les tombes de Balzac et de Musset. Et je peux assurer qu'ils me
+reçurent d'une façon tout à fait cordiale et que je n'eus pas à me
+plaindre de leur orgueil[A].
+
+ [A] Cet article avait paru dans l'_Imparcial_, lorsque
+ j'eus l'occasion de faire connaissance avec quelques
+ écrivains français éminents. Ils m'ont traité avec plus
+ de courtoisie et d'amabilité encore que Musset et
+ Balzac. Tout ce que je viens d'en dire est donc à
+ effacer.
+
+D'ailleurs il n'y a pas à s'étonner que les artistes et les écrivains
+français se disputent avec acharnement les rayons de soleil de la
+gloire. C'est qu'en France la gloire existe vraiment. Les artistes et
+les écrivains y composent la plus haute aristocratie sociale, et le
+public, sans qu'ils soient précédés de licteurs ni de faisceaux, leur
+fait la haie et les salue avec respect. Mais en Espagne cette gloire
+n'existe pas, n'a jamais existé. J'espère cependant qu'elle finira par
+exister, car il ne faut pas que nous continuions à être jusqu'à la fin
+des temps le peuple le plus rustre de l'Europe. Quand je songe à ces
+malheureux et faméliques écrivains de notre dix-huitième siècle, qui
+passèrent toute leur vie à s'injurier au milieu de la plus parfaite
+indifférence du public, je suis pris tout ensemble de l'envie de rire et
+de pleurer.
+
+En France les écrivains ne se disputent pas que la gloire, ils se
+disputent aussi l'argent. Car la littérature rapporte de l'argent, mais
+assurément beaucoup moins qu'on ne le dit en Espagne. Du reste, les
+gains de ces auteurs ne sont pas comparables à ceux de leurs confrères
+d'Angleterre ou des États-Unis. Cependant leurs gains sont
+considérables, mais leur gloire plus considérable encore. Aussi
+lutte-t-on en France avec rage et fait-on d'incroyables efforts pour
+l'acquérir. Ces efforts atteignent parfois même le comble du ridicule.
+
+Ce qui explique cette soif de gloire, c'est qu'en France la littérature
+tient une place énorme dans la vie. Tout le monde lit, les petites gens
+comme les gens du monde, les hommes aussi bien que les femmes. Le nombre
+des librairies est surprenant. Dans l'une d'elles, j'ai dû faire queue
+pour acheter un livre. La demoiselle qui vous vend des gâteaux ou des
+cravates vous parlera des dernières publications littéraires avec une
+sagacité remarquable et parfois même de notre littérature avec plus
+d'expérience que certains millionnaires espagnols. Après la guerre,
+appauvris, épuisés par le malheur, les Français trouveront toujours de
+quoi s'acheter des livres. Tandis que la maison Nelson a dû s'arrêter de
+publier des ouvrages espagnols, elle continue de mettre tous les mois en
+vente quelques volumes en français. Et pourtant, jusqu'aujourd'hui du
+moins, nous n'avons eu aucune charge extraordinaire à supporter.
+
+C'est pourquoi, habitués à être excessivement choyés et fêtés, à être
+connus du monde entier, à voir leurs propos, leurs gestes, et jusqu'à
+leurs éternuements, reproduits dans les lieux les plus reculés, c'est
+pourquoi de temps en temps les écrivains français prennent une voix
+grave et laissent échapper des sottises. Il faut avouer que la guerre
+leur a fourni l'occasion d'en proférer pas mal.
+
+Dans un roman de Balzac, un aristocrate français qui rentre chez lui
+après les guerres de Vendée, transi de corps et d'âme par l'égoïsme de
+quelques-uns de ses compagnons, se contente de dire avec une magnanime
+simplicité: «Les barons n'ont pas tous fait leur devoir.» De même
+pouvons-nous dire aujourd'hui: «Tous les écrivains n'ont pas gardé leur
+dignité.» Ils ont écrit et publié de nombreuses fanfaronnades ridicules,
+des menaces, des phrases inconvenantes. Et le pire, c'est que tout cela
+se disait sans émotion et seulement pour attirer l'attention du public.
+Voilà la plaie de la littérature française. Les écrivains perdent de
+leur initiative et de leur liberté sacrée pour se faire les laquais de
+l'opinion. Nous, leurs confrères d'Espagne, nous avons sur eux à ce
+point de vue un avantage enviable. Que nous écrivions droit ou tordu,
+comme un ange ou comme le diable, nous savons d'avance que le grand
+public ne se soucie point de nous. Nous travaillons pour une douzaine
+d'amateurs; nous sommes libres comme l'oiseau de Minerve.
+
+Oh, liberté sacrée, nous ne paierons jamais assez tes caresses! J'ai
+toujours senti tes baisers sur mon front quand je traçais les humbles
+ouvrages que j'ai livrés au public. Mais j'assure qu'ils ne m'ont jamais
+été si doux, ces baisers, qu'aux jours où, tout jeune homme, je
+descendais l'escalier d'un politique éminent chez qui je venais de
+passer quelques heures. «Dieu! m'écriai-je, les yeux au ciel. A quoi
+sert d'avoir la gloire et le pouvoir si l'on est obligé d'écouter de
+pareilles inepties? Infortuné grand homme! Modeste gribouilleur de
+papier, du moins ne suis-je pas comme toi l'esclave des grandeurs. Je
+suis libre. Je peux à l'instant même aller m'asseoir sur un banc de
+Recoletos ou manger un bifteck au café Habanero: la foule de tes
+flatteurs ne m'y suivra pas.»
+
+Les écrivains français prêtent trop l'oreille aux rumeurs de la rue.
+Comme les rois, ils essaient leurs saluts au miroir; ils ne peuvent,
+comme les enfants, se passer de cajoleries. Ils auraient besoin d'une
+école plus rude pour acquérir un peu de simplicité. Reconnaissons
+toutefois que le bon sens, cette pudeur de l'esprit gaulois, s'imposa à
+eux après les premiers jours de la guerre. Il y a beau temps aujourd'hui
+que les phrases de mauvais goût ont disparu des journaux. On n'y écrit
+à présent qu'avec mesure et dignité.
+
+ * * * * *
+
+Je me trouvais ces jours-ci à Montmartre, sur la terrasse du
+Sacré-Cœur. C'était à la tombée du jour, heure de mélancolie. Le
+panorama que découvraient mes yeux est unique au monde. La grande Lutèce
+étendait le toit de ses maisons jusqu'aux derniers confins de l'horizon.
+Le soleil, tour à tour caché dans les nuages et soudain reparu, jouait
+avec la ville qui s'éclairait ou s'assombrissait à son gré. Là, une
+brume bleuâtre donnait un sentiment de paix idyllique; ici, un nuage
+noir inspirait la tristesse et la crainte. Le Trocadéro, la tour Eiffel,
+les Invalides, le Panthéon, Saint-Sulpice, Sainte-Clotilde, Notre-Dame
+rappelaient à mon esprit les faits les plus saillants de l'histoire
+ancienne et moderne.
+
+Jamais je n'ai senti comme à cette minute l'importance de la grande
+cité. Victor Hugo disait de Paris que c'était le cerveau du monde. Ce
+n'est là qu'une de ces phrases sonores comme en a proféré beaucoup ce
+génie emphatique. Non, Paris n'est pas le cerveau du monde: il y a bien
+d'autres endroits où l'on pense; il y a partout des cerveaux. Paris,
+c'est la main du monde. Nous vivons tellement séparés les uns des autres
+sur cette planète, et non seulement par la distance physique mais encore
+par la distance morale, ce qui est pire, que s'il n'y avait pas une main
+pour nous conduire les uns vers les autres, nous courrions le danger de
+nous glacer dans notre solitude.
+
+Grande et noble destinée que celle de la France! Tous nous venons nous y
+laver de notre exclusivisme. C'est le centre où s'équilibrent toutes
+les forces; c'est l'alambic où se distillent tous les mauvais goûts et
+toutes les grossièretés dont le monde est entaché. La France est comme
+un grand salon et Paris une maîtresse de maison qui sait avec un tact
+raffiné faire observer une attitude correcte à ses hôtes les plus mal
+élevés.
+
+Si les Allemands avaient vaincu la France, ils eussent tôt ou tard été
+soumis au joug aimable de cette ravissante Circé, comme autrefois les
+Romains à celui d'Athènes.
+
+La France se charge de faire la balance des grandeurs et des petitesses
+des hommes. Quand ils arrivent à Paris, les rois les plus despotiques se
+transforment en citoyens aimables et les humbles ouvriers en hommes de
+bonne compagnie. Tout le monde ici se fait la barbe et ôte ses bottes de
+cheval. Les Peaux-Rouges d'Amérique vous y demanderont pardon de passer
+devant vous.
+
+On me dira que tout cela n'est que l'apparence, et que l'important est
+d'avoir l'intelligence élevée et le cœur droit. D'accord; mais la
+courtoisie est un antidote contre l'égoïsme et le commencement de la
+charité. On arrive aux sentiments par les actes, disent les psychologues
+modernes; Pascal prenait de l'eau bénite pour se donner la foi. La
+nature humaine est si vicieuse qu'il lui faut tous les freins de
+l'éducation pour qu'elle ne montre point sa lèpre.
+
+Mais elle n'est pas que distinguée et charmante, cette maîtresse de
+maison: elle est en outre plus cultivée qu'aucune. L'Angleterre a une
+littérature plus riche, l'Allemagne une philosophie plus haute, l'Italie
+un art plus splendide. Pourtant, considérée dans l'ensemble, c'est la
+France qui l'emporte. Sa littérature du dix-septième siècle est
+admirable. Les noms de Corneille, Racine, Bossuet, Fénelon, Mme de
+Sévigné, Molière, La Rochefoucauld rivalisent avec les noms les plus
+grands des autres pays. Au dix-huitième, il y a des colosses comme
+Voltaire, Diderot, Rousseau, et d'exquis écrivains comme Marivaux,
+l'abbé Prévost, Beaumarchais et Champfort. Le dix-neuvième est
+merveilleux: Chateaubriand, Lamartine, Hugo, Musset, Vigny, Balzac,
+George Sand, Michelet ont vécu dans le même moment, et à côté d'eux des
+douzaines d'écrivains notables, tels qu'aucune nation n'en saurait
+montrer.
+
+Et si nous en venons aux sciences, c'est mieux encore. L'Allemagne est
+la première dans l'application industrielle; mais dans la science pure
+les Français ont été et continuent à être les maîtres. Descartes,
+Malebranche, Pascal, Laplace, Lavoisier, Lamarck, Champollion, Ampère,
+Gay-Lussac, Buffon, Cuvier en sont la preuve; et de nos jours Pasteur,
+Auguste Comte, Claude Bernard, Quatrefages, Charcot, Taine,
+Brown-Séquard. Dans ces dernières années il n'y a pas eu de naturaliste
+comparable à Pasteur, ni de mathématicien comparable à Henri Poincaré,
+mort naguère, ni de métaphysicien égal à Bergson, gloire de son pays. En
+ce moment Le Dantec, Boutroux, Pierre Janet, Grasset, Richet, Durkheim,
+Le Bon, et tant d'autres qu'il m'est impossible de nommer, travaillent
+avec éclat.
+
+Quand je me rappelle tant de noms illustres, quand j'observe cette
+jeunesse si avide de s'instruire et que je considère le travail efficace
+et harmonieux que font en même temps ici les savants naturalistes et les
+penseurs, les prêtres et les militaires, les ouvriers et les écrivains,
+je ne peux m'empêcher de tourner les regards vers cette Espagne que
+j'aime tant. Mon cœur se serre et un flot d'amertume me monte à la
+gorge et m'étouffe.
+
+Ce peuple espagnol, je me le représente comme un homme bien doué, bien
+bâti, d'une intelligence pénétrante, mais endormi. Je voudrais qu'un
+génie puissant, un nouvel Ariel, parût et le secouât rudement en lui
+criant dans l'oreille: «Éveille-toi! Éveille-toi! N'entends-tu pas le
+chant de l'alouette? Ne vois-tu pas que le soleil crible déjà la terre
+de ses rayons? L'œuvre est longue. Presse-toi! L'humanité attend
+beaucoup encore du pays qui lui a donné Cervantés et découvert de
+nouveaux mondes. Dans la marche du progrès, qui n'avance pas recule. Si
+tu continues à dormir, la poussière finira par faire croûte sur toi; les
+araignées et les rats te grimperont dessus et les moutons imprimeront
+leur ongle sur ton visage.»
+
+Peut-être l'endormi s'éveillera-t-il; peut-être alors se frottera-t-il
+les yeux et après un instant d'hésitation répondra-t-il: «Pourquoi?»
+Puis, se tournant de l'autre côté, il se remettra à dormir.
+
+Mais peut-être aura-t-il raison. Une fois debout, que verrait-il? Des
+campagnes desséchées, des hommes affamés, le népotisme dictant ses
+ordres, l'injustice dressée en système, la frivolité lâchant des éclats
+de rire stupides, une politique mesquine empoisonnant les plus hautes
+intelligences et les caractères les plus nobles...
+
+Dors donc, peuple espagnol, dors! Il vaut mieux vivre endormi, qu'être
+éveillé mais sans espoir.
+
+
+
+
+LE KRISCHNA DES TRANCHÉES
+
+
+La répétition est la loi de la vie. Les faits se répètent et les pensées
+aussi. Ce qu'ont pensé nos plus lointains ancêtres quand ils
+commencèrent à penser, nous le pensons nous-mêmes aujourd'hui.
+
+Devant la nécessité inéluctable, l'homme, poursuivi par les rigueurs de
+la nature, se réfugie dans sa propre âme et adopte un stoïcisme
+fataliste qui l'émancipe de la douleur. Toute la philosophie de l'Orient
+est imprégnée d'un pareil stoïcisme; la philosophie grecque acquit le
+sien au Portique; les plus grands hommes de l'antiquité lui rendirent
+un culte. Et de nos jours mêmes, quand la foi chrétienne n'adoucit point
+notre amertume, chacun de nous lutte contre la douleur en mettant son
+âme pointe en avant contre les événements et en livrant sa pensée à
+l'oracle de la fatalité.
+
+De tous les oracles fatalistes, celui qui s'exprime dans l'épisode du
+Mahabharata indien connu sous le nom de Bhagavad-Gita est le plus fameux
+et le plus impressionnant. Les armées des Pandavas et des Curavas se
+trouvent en face l'une de l'autre dans une plaine immense. Les cornes de
+guerre sonnent, les tambours battent, les chars se précipitent, les
+flèches sifflent. Krischna, incarnation humaine de Vichnou, consent à
+servir de cocher au troisième fils de Pandou, Ardjouna, son disciple
+favori. A la vue de tous ces hommes qui vont s'égorger, Ardjouna se sent
+pris d'une mélancolie désespérée. Il contemple cette multitude d'amis
+et d'ennemis que sépare la haine et que la mort va unir, et ses mains
+tremblent, sa bouche se sèche, ses cheveux se dressent, la peau lui
+brûle, ses forces tombent, son arc lui échappe des mains. Il se laisse
+défaillir sur le siège de son char, pâle, effrayé, l'âme transie de
+douleur. C'est alors que Krischna lui révèle qui il est, et commence à
+l'instruire de la vanité des choses terrestres et du caractère
+insignifiant de tous nos actes. Le vrai sage ne doit s'inquiéter ni des
+vivants ni des morts: le corps n'est que l'enveloppe d'une intelligence
+immortelle, qui change de forme comme un habit. Mourir ou tuer, c'est
+absolument indifférent, etc., etc.
+
+Là-bas, dans les tranchées de la Champagne, cette même scène s'est
+répétée. Il ne s'agissait plus de dieux, mais de pauvres soldats de
+l'infanterie. Voici comment j'en ai eu la nouvelle.
+
+Je venais d'entrer avec un ami dans un café des boulevards. Au moment de
+nous asseoir, mon ami aperçut au fond de la salle quelqu'un qu'il
+connaissait et il s'empressa d'aller le saluer. Je vis que son
+interlocuteur avait deux béquilles près de lui et je pensais
+immédiatement que c'était un invalide de la guerre. Mon ami me fit signe
+alors de m'approcher; il me présenta à l'invalide et nous prîmes place à
+sa table. C'était un garçon qui avait l'aspect agréable, l'air ouvert et
+bon. On lui avait coupé une jambe, il n'y avait pas longtemps; c'était
+le fils d'un banquier du boulevard Haussmann et il paraissait jouir
+d'une brillante situation dans le monde.
+
+Il va de soi que la conversation roula sur la guerre. M. Gardiel--ce
+sympathique jeune homme se nommait ainsi--nous entretint longtemps de la
+vie des tranchées; il nous conta quelques-unes de ses aventures
+guerrières. Son récit n'avait rien d'extraordinaire; les journaux en
+ont publié mille semblables. Je l'écoutais cependant avec attention: le
+banal devient intéressant lorsqu'il est rapporté naïvement et par la
+personne même qui l'a vécu. Un des épisodes de cette histoire commune
+sortit tout à coup de l'ordinaire et me toucha profondément. Le voici en
+quelques mots.
+
+--Parmi les hommes de la compagnie à laquelle j'appartenais, dit-il, il
+y en avait un que sa laideur distinguait du reste. La nature en lui
+semblait s'être surpassée. Je crois bien que c'était l'homme le plus
+laid de France. Entre nous, nous l'appelions «la Mérode», en souvenir
+d'une beauté qui a fait grand bruit naguère. Et le moral dans ce garçon
+répondait assez bien au physique. Taciturne, brusque, indifférent à ce
+qui se passait autour de lui, il nous était antipathique à tous. Ce
+qu'il avait de plus repoussant, c'était le sourire: un sourire
+sardonique, malicieux, qui ne lui tombait jamais des lèvres. Si une
+grenade l'avait mis en morceaux, nous ne l'aurions pas regretté.
+
+De son vrai nom il s'appelait Tabourin; on m'a dit qu'il était
+professeur dans un collège de Lyon. Sa vocation scientifique était
+patente: il profitait de toutes les occasions qui s'offraient à lui pour
+faire la chasse aux insectes, aux papillons. Il les fixait ensuite sur
+de petits bouts de carton qu'il gardait soigneusement dans son havresac,
+ce qui nous le rendait encore plus antipathique. Son indifférence
+glaciale était répugnante. Quand il entendait qu'on se plaignait de
+l'humidité, de la faim, d'un mal quelconque, ses yeux avaient un regard
+plus sarcastique. Lui ne proférait jamais une plainte.
+
+«La grande offensive de septembre arriva. Les horreurs d'un enfer
+imaginé par un dévot hystérique ne seraient rien à côté de celles que
+nous avons connues pendant quelques jours. Nous avons vu couler tant de
+sang, tant de membres s'éparpiller, nous avons entendu de tels cris de
+douleur que, pour ma part, j'avais fini par être dans un état de stupeur
+indicible.
+
+«Une nuit, j'étais couché dans le fond de la tranchée, fatigué à
+m'évanouir, mais incapable de dormir. J'entendais respirer mes
+camarades; je songeais à ce que nous apporterait le matin prochain,
+peut-être cette nuit même; je pensais à nos familles, à nos mères, et
+j'étais triste jusqu'à la mort. Je ne pleurais pas: à la guerre on perd
+la faculté de pleurer; mais je ne pouvais me retenir de soupirer.
+
+--Tu ne peux pas dormir, hein? me murmura quelqu'un à l'oreille.
+
+C'était Tabourin.
+
+--Non, fis-je sèchement.
+
+--Tu es triste?
+
+--Oui, répondis-je sur le même ton.
+
+--Veux-tu de l'éther? J'en ai encore un peu.
+
+La douceur de sa voix me surprit: c'était un tel contraste avec son air
+repoussant! Je n'acceptai pas son offre; mais ému de reconnaissance, je
+lui dis:
+
+--Non, je ne suis pas triste, du moins de ce qui peut m'arriver demain.
+Être tué d'un coup de fusil ou de baïonnette, c'est peut-être ce qu'il y
+a de mieux. Ce qui m'attriste, c'est de voir dormir tranquillement tous
+ces pauvres diables et de penser à tout ce qu'il leur reste à souffrir.
+C'est aussi de penser à tous ceux qui les aiment, et qui les pleurent et
+les pleureront.
+
+Il demeura quelques instants silencieux; puis, approchant ses lèvres de
+mon oreille, il dit doucement:
+
+--Le sang, ce n'est rien; les larmes, moins encore. Qu'importe de
+mourir! Je crois que ce doit être un plaisir immense que de se reposer
+dans le sein de la grande Nature. Avec quel calme on doit dormir sous
+quelques pelletées de terre! En réalité, mon cher, la mort n'existe pas;
+l'étincelle de vie qui nous anime ne s'éteint pas avec chacun de nous:
+elle va allumer un autre foyer. Les champs, les mers, les hommes, les
+bêtes, les soleils qui brillent dans le ciel, tout ce qui se meut et
+respire, tout naît et tout meurt, tout tombe et tout renaît. Seul le
+grand pouvoir de la Nature ne s'éteint jamais, il est seul immortel. Ce
+grand pouvoir silencieux et tranquille est le seul qui existe vraiment:
+nous ne sommes, nous, que des apparences, que les projections du grand
+cinématographe. Pourquoi la destruction nous ferait-elle horreur? Elle
+aussi n'est qu'apparente. Vois les fourmis: elles traversent la route en
+file, accomplissant leur tâche. Le pied d'un passant en écrase une
+centaine; les autres poursuivent impassiblement leur ouvrage sans
+donner d'importance à l'accident. Pourquoi en donnons-nous tant, nous
+autres, à la mort d'une centaine d'entre nous? Nous et elles, nous
+tombons également dans le sein fécond de notre mère la terre. Jamais le
+Destin ne pourra nous priver de ce giron maternel. Le secret de la force
+des choses est en nous comme en tout le reste des êtres. Il n'y a pas de
+vide dans l'Univers. Les limites entre le monde inanimé et le monde de
+la vie sont imaginaires... Console-toi, mon ami; la mort n'est une porte
+d'horreur et de ténèbres pour personne: c'est au contraire le passage
+d'une heure sombre à une heure claire. Soumettons-nous gaiement à la
+volonté de la nature et ne voyons pas en elle une ennemie, mais une
+tendre alliée qui nous délivre de l'intolérable tyrannie de la vie.
+
+Naturellement, cela ne me consolait pas; mais dès lors j'eus du respect
+pour ce compagnon qui était tout autre que ce que mes camarades et
+moi-même nous nous étions figuré.
+
+La grande offensive se termina; notre compagnie avait à peu près perdu
+la moitié de ses hommes; je m'en étais tiré par miracle, et Tabourin
+aussi. Nous revînmes à la vie monotone et malpropre des tranchées. Tous
+ceux qui l'ont soufferte se la rappelleront avec dégoût. J'essayai
+d'avoir avec Tabourin des rapports plus étroits; car après les graves
+paroles que j'avais entendues de lui, il me semblait que son âme n'était
+pas sans noblesse. Seulement mes attentions se brisèrent contre son
+attitude toujours ironique et glaciale. Il continuait à nous fuir; il
+parlait très peu et sur un ton presque toujours méprisant. Il devenait
+chaque jour plus antipathique à ses camarades et plus odieux à ses
+chefs.
+
+Tabourin passait de nouveau ses loisirs à la chasse des lépidoptères,
+dont il étudiait les antennes et les trompes et les écailles des ailes à
+travers une loupe énorme. Parfois la nuit il voulut chasser à la lumière
+les papillons nocturnes. Il en fut rudement réprimandé et il dut se
+rabattre sur les chasses diurnes et crépusculaires. Tout d'abord nous
+avions ri de ce goût-là. Nous finîmes par le respecter, nous persuadant
+que Tabourin était un homme de science, peut-être un grand
+entomologiste.
+
+Un jour, nous eûmes à faire une reconnaissance périlleuse dans un
+terrain occupé par l'ennemi. Nous étions douze et un lieutenant. Nous
+parcourûmes tantôt en nous cachant comme des lapins, tantôt en faisant
+des sauts de chèvre, une assez grande étendue sans nous laisser
+découvrir. Nous sortions d'un bois quand on s'aperçut qu'il nous
+manquait un homme. Cet homme c'était Tabourin. Étonné, car nous
+n'avions entendu aucun coup de fusil, le lieutenant s'arrêta et commanda
+à deux soldats de retourner sur leurs pas pour le chercher. Ils
+revinrent bientôt sans l'avoir découvert. Nous continuâmes de
+reconnaître le terrain en nous couvrant plus soigneusement aux regards:
+nous étions en plein dans les lignes ennemies.
+
+Tout à coup, au moment de descendre dans une dépression du terrain, nous
+apercevons au-dessous de nous deux soldats qui parlaient avec animation:
+un Allemand et un Français. A notre vue le premier prit la fuite. Le
+lieutenant, croyant logiquement qu'il s'agissait d'un espion, commanda
+le feu, sûr en même temps que nous nous découvrions du coup. L'Allemand
+n'avait pas fait vingt pas qu'il tombait criblé de balles.
+
+Fou de fureur, le visage injecté, notre lieutenant s'avança vers
+Tabourin, le revolver au poing.
+
+--Ah, sale bête! Traître!
+
+Tabourin laissa tomber son fusil et, l'air extraordinairement
+tranquille, ouvrit les bras pour recevoir le coup. Le même sourire
+mystérieux et sardonique lui contractait les lèvres.
+
+Il reçut la décharge en pleine poitrine. Il tomba de tout son long, les
+bras toujours ouverts, comme s'il eût voulu étreindre cette terre qu'il
+aimait tant.
+
+Nous étions découverts; nous fûmes poursuivis de près; on perdit trois
+hommes; je fus blessé. Je parvins néanmoins à me traîner jusqu'à nos
+tranchées, où je fus secouru.
+
+Quelques jours après, ajouta l'aimable invalide en souriant, ma pauvre
+jambe allait pourrir dans le cimetière du village où l'on avait établi
+notre ambulance et moi je m'en revins ici avec mes histoires
+militaires.
+
+--Mais êtes-vous sûr, vous, que Tabourin trahissait? demandai-je ému par
+ce récit.
+
+--Je suis sûr de tout le contraire. Pour moi, le soldat allemand était
+un entomologiste comme lui. Ils s'étaient rencontrés l'un l'autre en
+poursuivant un insecte quelconque et ils étaient sans doute entièrement
+occupés de leur science quand nous leur avons tombé dessus.
+
+
+
+
+LES DEUX IDÉALS
+
+
+Depuis la chute de l'Empire d'Occident l'Europe n'a pas traversé de
+moments plus critiques que ceux-ci. Le commun s'imagine que cette guerre
+est une guerre de commerçants: il ignore que son véritable objet est le
+concept de l'État et le concept même de la vie.
+
+Ce qui est en lutte présentement, ce sont deux idéals: l'idéal germain
+et l'idéal latin. Le premier, nourri en d'autres temps par le panthéisme
+idéaliste, tombé ensuite dans le pessimisme et enfin dans le monisme
+matérialiste, est aujourd'hui franchement antichrétien. Les directeurs,
+il est vrai, invoquent le nom de Dieu; mais, qu'on y prenne garde, ce
+Dieu est un Dieu allemand avec un État-major infaillible et une
+artillerie lourde: un nouveau Jéhovah, qui se délecte des cris de
+douleur poussés par les ennemis de son peuple.
+
+La morale germanique, d'accord avec la pensée de Frédéric Nietzsche, son
+dernier philosophe, a renversé l'ancienne échelle des valeurs. Les bons,
+ce sont les forts; les mauvais, les faibles. Nous ne devons obéir qu'à
+un instinct primordial: l'instinct d'accroître ses forces. Voilà la loi
+fondamentale de l'existence. La morale est une invention des hommes;
+Dieu, le Bien, la Vérité, des fantômes issus de notre imagination. Il
+n'y a qu'une réalité naturelle: la vie. L'individu sain et fort, et qui
+aime la vie, est seul digne de vivre. Celui qui s'enquiert du bien et de
+la vérité pour eux-mêmes et non par amour de la vie, celui-là est un
+dégénéré.
+
+Et qu'on ne croie pas que ces principes se trouvent dans tel ou tel
+penseur isolé de l'Allemagne. Voilés ou découverts, ils paraissent dans
+la plupart des livres publiés là-bas depuis quelques années. Lisez
+attentivement le manifeste par lequel les intellectuels allemands ont
+prétendu excuser l'invasion de la Belgique et la destruction de ses
+cités, et vous les y verrez palpiter.
+
+Le concept germanique de l'État répond à ce concept de la vie. De même
+que l'individu doit subordonner tous ses instincts au primordial
+instinct d'accroître ses forces afin que la vie soit de plus en plus
+exubérante, de même la totalité de ces individus doit se subordonner à
+la vie de l'État afin qu'il soit de jour en jour plus fort, plus apte à
+dominer. C'est la résurrection de l'idée spartiate. Les nations sont
+comme les individus: les uns sont dignes de vivre, les autres peuvent
+disparaître. Nous, dont l'instinct vital s'est amorti, nous les Latins,
+nous sommes des décadents, des impuissants et nous devons livrer passage
+à la race germanique, dont la vie, sans cesse en progrès, figure ce
+qu'il y a de plus haut, de plus splendide dans l'humanité.
+
+Que les germanophiles espagnols ne s'y trompent pas: ce dont ils se
+plaignent, c'est de quelques blessures que la vanité française leur a
+faites; ce sont des jalousies, des querelles de frères. Mais le mépris
+allemand est bien plus sincère et par conséquent plus humiliant.
+L'Allemagne contemple notre Espagne avec la froide attention du
+naturaliste qui examine un insecte.
+
+Je ne veux cependant pas commettre l'injustice de supposer que tous les
+Allemands partageant ces idées-là. J'ai parmi eux de bons amis qui les
+détestent autant que moi. Mais il faut aussi reconnaître qu'elles sont
+très répandues chez eux et déclarer surtout que les grands hommes de
+l'Allemagne, aussi bien les hommes d'action que les intellectuels, les
+approuvent et les célèbrent ouvertement ou secrètement.
+
+Nous avons l'habitude de ne regarder que la glorieuse Allemagne de la
+fin du dix-huitième, l'empire alors des grandes idées et des sentiments
+nobles. Quand on se rappelle cette époque, la mémoire s'emplit des noms
+de Gœthe, de Schiller, de Lessing, de Wieland, de Kant, de Fichte, de
+Schelling, de Richter, et nous nous représentons cette petite et
+éminente société qui ressembla tant à celle d'Athènes. Mais, las! que
+l'Allemagne d'aujourd'hui lui ressemble peu! Elle a des savants
+considérables, de consciencieux chercheurs, mais des poètes et des
+métaphysiciens inspirés, non. La science semble y être subordonnée à
+l'industrie, la philosophie à la gloire militaire.
+
+Je me souviens qu'au lendemain de sa résonnante victoire sur la France
+(j'étais encore un enfant), je visitai avec mon père une grande fabrique
+espagnole dans laquelle il y avait des ingénieurs allemands. On était à
+table, le repas achevé, quand un des ingénieurs (il s'appelait Jacobi,
+comme l'aimable philosophe ami de Gœthe) se mit à dénombrer avec une
+orgueilleuse satisfaction les produits que son pays fabriquait et
+exportait aux autres. Sa longue liste terminée, il fit une pause, puis
+ajouta en souriant: «Et enfin la philosophie, que nous exportons aussi.»
+
+Qu'est-ce que cela signifie, sinon que les Allemands ne considèrent plus
+leurs philosophes que comme de vénérables ruines bonnes à exciter les
+étrangers curieux!
+
+De même que les Japonais ne croient point en leurs idoles, les Allemands
+ne croient point en leurs philosophes. Ils les montrent en souriant aux
+touristes, les portent aux autres nations, comme nous les Espagnols nos
+chanteurs «flamencos».
+
+Latins, Slaves, Anglo-Saxons, en retard sans doute dans l'évolution
+biologique, nous n'avons encore pas atteint la sérénité olympienne qui
+caractérise les Germains de nos jours. Leur empereur n'est pas ému par
+la pensée des milliers d'hommes qu'il envoie quotidiennement à la mort.
+Si devant ces champs de bataille où le sang ruisselle, nous nous sentons
+saisis d'une infinie mélancolie, lui, l'Empereur, semblable à Jupiter,
+père des Dieux, redresse sa moustache parfumée et sourit à notre
+faiblesse puérile. Ses généraux, olympiens de second rang, ont observé
+que la guerre est une nécessité biologique et le seul moyen d'empêcher
+que la race des éphémères ne dégénère.
+
+Vieux latins, nous continuons de penser que c'est pour eux-mêmes qu'il
+faut rechercher la vérité et le bien, et non pas pour accroître notre
+vitalité. Chez nous, les incrédules mêmes sont chrétiens, car aucun de
+nous ne doute que la charité est la plus haute des vertus. Nous pensons
+que le respect des faibles, la pitié, la compassion ne sont point des
+sentiments qui débilitent, mais qui réconfortent, et que ce qui fait
+vraiment dégénérer les hommes, c'est le pouvoir sans bornes. Tibère,
+Néron et Domitien, trois monstrueuses hontes du genre humain, étaient de
+très bonnes personnes avant de monter au trône.
+
+Enfin, même si les Germains venaient à triompher, l'idéal chrétien ne
+périrait point pour cela. Car les «portes de l'enfer ne prévaudront
+jamais contre lui». Il subirait seulement une éclipse.
+
+Pour soutenir leur hégémonie, non seulement l'Allemagne et l'Autriche
+seraient dans la nécessité de poursuivre leurs armements et de rester
+sur le pied de guerre, mais elles devraient en outre s'opposer par la
+force à l'armement des autres nations. Nous serions trois cent millions
+d'Européens réduits au même état où se trouvaient les Chinois en même
+nombre quand, au treizième siècle, quelques tribus guerrières de la
+Mongolie s'emparèrent de l'empire. Les empereurs mongols respectèrent
+les coutumes des Chinois, mais ils leur interdirent les armes. Au bout
+d'un siècle à peu près, les vaincus tramèrent un complot ténébreux,
+quelque chose d'invraisemblable, et, le jour fixé, égorgèrent les
+petites garnisons de soldats que les Mongols entretenaient dans les
+villes de l'empire.
+
+Nous autres, nous n'aurions même pas ce moyen-là: comment trouver en
+Europe la dissimulation et le secret nécessaires à une conspiration de
+cette taille?
+
+Éloignons de nous ces visions d'Apocalypse qui ne se vérifieront
+jamais. Pensons plutôt qu'après cette copieuse saignée et le jeûne
+régénérateur auquel elle s'est soumise, l'Allemagne recouvrera la raison
+et redeviendra, pour son propre bonheur, une nation tranquille avec des
+philosophes, des poètes et des musiciens comme ceux que nous n'avons
+cessé d'admirer.
+
+
+
+
+L'IDOLE SCIENTIFIQUE
+
+
+ Cap-Breton-sur-Mer, 28 août 1916.
+
+La vieille histoire que nous avons apprise enfants, d'un peuple
+cheminant dans le désert guidé par un nuage de feu, cette vieille
+histoire est le symbole de la marche de l'Humanité sur la terre.
+
+Vous rappelez-vous combien de fois, se détachant du seul vrai Dieu, ce
+peuple tourna le dos à son chef et se laissa tomber dans les bras d'une
+immonde idolâtrie? Suivez les pas du genre humain à travers l'histoire
+et vous verrez le même acte attristant de déloyauté se reproduire sans
+cesse. Le fanatisme, la superstition, l'idolâtrie nous épient toujours
+dans notre pérégrination et nous tendent des lacs que nous ne pouvons
+éviter.
+
+La présente guerre a mis en évidence l'un des plus funestes de ces lacs
+où soit tombée notre pauvre Humanité.
+
+Certes nous les admirons, ces savants qui nous parlaient des molécules
+comme s'ils eussent dansé toute la vie avec elles, qui nous en contaient
+les secrets les plus intimes et, comme le serpent du Paradis, nous
+laissaient entrevoir à travers de fallacieuses paroles que le jour était
+proche où toute la science du Bien et du Mal nous appartiendrait.
+
+Mais qui donc se souvient de Dieu! qui parle d'immortalité! Ouvrez un
+des livres allemands de ces dernières années et, au milieu de
+minutieuses analyses consacrées à quelque particularité de la science,
+vous surprendrez une attaque intempestive, furieuse, contre ce que ces
+savants appellent la «dégradation théologique», une flambée de haine
+contre la superstition théiste.
+
+Il n'y a qu'une seule divinité: la Vérité scientifique. Si au lieu
+d'avoir un culte et de l'adoration pour elle, nous courons nous
+prosterner devant les autels du vétuste Dieu de nos pères, les savants
+modernes nous menacent d'éternelle condamnation intellectuelle. Le
+magnifique édifice des sciences physiques doit remplacer le monument
+ruineux de la théologie. Toutes nos croyances et tous nos espoirs sont
+de pur subjectivisme. Il faut se garder de la foi comme d'une maladie
+contagieuse. Croire en quelque chose qui ne soit pas évident à la
+raison, c'est pécher ouvertement contre elle. Avoir foi en Dieu et dans
+l'immortalité sans aucune preuve qui justifie cette foi, c'est se donner
+un plaisir coupable, c'est d'une immoralité profonde.
+
+Le vieil Hœckel, le savant le plus fameux de l'Allemagne moderne,
+nous convie à adorer l'éther cosmique. Tout en sort, tout y rentre.
+Agenouillons-nous et chantons: «Saint, immortel Saint!»
+
+Pourquoi se moquer alors de ces pauvres nègres qui adoraient les
+oignons? Il s'accomplit dans un oignon d'admirables et mystérieuses
+opérations chimiques, que répètent celles de l'éther cosmique. Mieux
+encore, l'éther impalpable, indivisible, s'y rencontre tout entier.
+
+Nous autres hommes, il semble que l'ivresse nous attire d'une façon
+irrésistible. Les limites nous indignent. Nous ne sommes contents que si
+nous avons tout épuisé. Qu'est-ce que la scholastique, sinon l'ivresse
+produite par la logique? N'est-ce pas une ivresse égalitaire que la
+Révolution française? Le romantisme est-il autre chose qu'une ivresse
+sentimentale? Vivons donc en pleine ivrognerie scientifique.
+
+Il faut chercher la technique: la technique avant tout. Les
+Mathématiques pures nous donnent la technique de la mesure; la Physique,
+la technique des machines; la Chimie, celle des prodigieuses
+transformations de l'industrie. La connaissance scientifique des
+mœurs nous donnera une morale scientifique. La morale traditionnelle
+est morte. A sa place reste la morale technique.
+
+Tout le monde civilisé participe aujourd'hui à cette ivrognerie
+technique. Mais ce sont les Allemands qui s'y sont principalement
+adonnés. Et ils ont montré que leur vin était pire que celui de tous les
+autres.
+
+C'est un fait à peu près constant que l'alcool produit une
+transformation du caractère. Un homme ordinairement taciturne,
+insociable, devient, quand il a ingéré une raisonnable quantité de vin,
+un joyeux compère, tout tendresse et affection, qui vous embrasse, vous
+manie et vous laisse les épaules pleines de larmes et de bave.
+
+Au contraire, les sujets les plus timides et les plus inoffensifs y ont
+à peine goûté qu'ils acquièrent une humeur belliqueuse, impatiente,
+montrent les poings et défient tout le monde.
+
+Et voilà justement ce qui est arrivé aux nations. La France, qui a
+toujours été un pays guerrier, s'est transformée sous l'influence de
+l'ivresse scientifique en un pays humanitaire et pacifiste. L'Allemagne,
+cette simple et bonne Allemagne des débuts du dix-neuvième siècle qui
+faisait verser des larmes de tendresse à la sensible Mme de Staël, est
+devenue agressive et provocante.
+
+Cette radicale transformation me remet en mémoire le cas d'un de mes
+condisciples d'Institut. Dans les premières années c'était un garçon
+très appliqué, exact, pacifique, un étudiant modèle. Il évitait avec
+soin les disputes. Si quelques-uns d'entre nous en venaient aux mains,
+on le voyait devenir grave et s'éloigner le plus possible du théâtre des
+coups.
+
+Un jour, quelques minutes avant d'entrer en classe, un élève turbulent
+et hargneux, le pire de nos compagnons, un garçon que nous craignions
+tous, se mit à le railler de la plus féroce façon. Et non seulement il
+l'abreuva des plus grossiers sarcasmes, mais en venant aux voies de
+fait, il lui jetait à terre son chapeau chaque fois que l'autre le
+remettait. Nous assistions à la scène, les uns non sans peine, les
+autres avec gaieté, chacun selon son cœur. Le malheureux garçon,
+silencieux et pâle, reprenait son chapeau par terre et tentait de se
+retirer; mais l'autre, qui ne l'entendait pas ainsi, renouvelait sa
+plaisanterie avec un plaisir grandissant. A la fin nous le vîmes si
+blême que nous en fûmes effrayés. Il s'élança tout à coup sur son
+agresseur avec une telle impétuosité qu'il le renversa sur le sol, puis,
+lui montant dessus, lui appliqua de si rudes coups de poing sur le
+visage qu'il le mit bientôt en sang.
+
+Peu de jours après, sans aucun motif apparent, il défiait un des autres
+querelleurs de la classe et le battait également. Dès lors, ce garçon si
+docile, si aimable, devint, sans cesser de s'appliquer à l'étude, un
+bravache insupportable et nous fûmes forcés de le fuir.
+
+Eh bien, c'est quelque chose de semblable qui est arrivé aux savants à
+lunettes de l'Allemagne. Il n'y a rien de plus détestable qu'un
+pacifique converti du soir au matin en fier-à-bras.
+
+Il s'est produit, il y a quelques jours, dans cette région tranquille,
+une singulière alarme. Le bruit avait couru dans le village qu'un homme
+suspect traversait le bois à bicyclette et l'on disait que c'était un
+prisonnier évadé.
+
+Le téléphone commença de fonctionner d'un centre à l'autre. On annonça
+enfin son passage dans un village voisin et un groupe d'habitants partit
+dans le dessein de l'arrêter. Ils y réussirent. Le fugitif était en
+effet un officier allemand; il était en bras de chemise, portait des
+lunettes (cela va de soi) et avait une fine tête intelligente.
+
+Il se laissa prendre sans résistance. On le conduisit à la mairie, où,
+poussés par la curiosité, nous nous rendîmes aussi. Il parlait
+correctement le français et assez bien l'espagnol. Nous lui adressâmes
+la parole tandis qu'arrivaient les gendarmes qu'on était allé chercher,
+et il nous répondit avec cette froide hauteur et ce ton de supériorité
+si fréquents aujourd'hui chez les Germains. Car ils sont arrivés à se
+persuader qu'il n'y a de science, de culture, de bon sens même, que
+dans la seule Allemagne.
+
+Une des personnes qui se trouvaient là osa discuter avec lui les fins de
+la guerre. Le prisonnier n'hésita pas à déclarer que la victoire de
+l'Allemagne était certaine et que le genre humain y gagnerait beaucoup.
+
+--Sur quoi vous basez-vous pour supposer ce dernier point? lui
+demandai-je, piqué de curiosité.
+
+--Sur ce que l'Allemagne, répliqua-t-il, est le seul pays actuellement
+organisé. Il existe dans les autres pays des éléments de culture
+assurément très considérables, mais épars. Il leur manque cette efficace
+unité sans laquelle le plus souvent ces éléments demeurent stériles.
+Dans la guerre comme dans la paix, dans les sciences comme dans les
+arts, ce qu'il vous faut, c'est une cohésion, une discipline que la
+prépondérance de l'Allemagne est seule capable de donner. Vous ne
+pouvez pas voir les choses d'une façon continue et intellectuelle, ni en
+donner la véritable explication scientifique, car vous travaillez sans
+ordre. Ce sont des efforts isolés, subjectifs, des produits de
+l'initiative individuelle, qui n'engendrent que des résultats
+superficiels.
+
+--Ces efforts isolés, répartis-je, ont pourtant produit toute la science
+et tout l'art qui aient été et qui soient sur notre planète. Ni Platon,
+ni Aristote, ni Shakespeare, ni Cervantés, ni Képler, ni Galilée n'ont
+eu besoin de votre organisation de fer pour arracher à ce monde des
+trésors de beauté et de vérité. Que signifie cette discipline
+scientifique? Voudriez-vous par hasard que des poètes et des savants se
+missent en uniforme? Quel avantage y aurait-il que Pasteur se fût mis à
+ses expériences sur un coup de trompette ou qu'Anatole France eût écrit
+ses ouvrages par ordre du général-commandant la région?
+
+Les yeux du prisonnier étincelèrent de colère comme si on l'eût pincé,
+et il me fit entendre dans des termes peu polis que j'étais d'autant
+moins autorisé à lui tenir tête que j'étais Espagnol.
+
+Il continua de causer avec les autres personnes. Sans doute ne lui
+agissaient-elles pas autant que moi sur les nerfs. Cependant, comme
+l'une d'elles reprochait aux Allemands les actes de cruauté qu'ils
+avaient commis en Belgique et dans le nord de la France, il répliqua
+avec un sourire sarcastique:
+
+--Ce reproche indique qu'il n'y a pas encore en France un esprit
+vraiment scientifique. Pour déterminer le bien et le mal des choses, il
+est nécessaire de fuir les concepts à priori et de bien comprendre que
+tout, absolument tout, dépend des résultats expérimentaux. La discipline
+scientifique nous oblige de penser que, seule, une systématisation des
+faits nous donnera la vérité exacte, et jamais les spéculations de
+l'imagination individuelle. Pour vous la guerre est une aventure; c'est
+pour nous un théorème. Nous considérons le résultat et nous le
+développons d'une manière inflexible. La guerre la plus cruelle est
+nécessairement la plus courte.
+
+--Je me félicite vivement, m'écriai-je, de n'être pas un homme de
+science! Mieux vaut mourir dans une ignorance crasse que de porter une
+conscience chargée de cruauté. Nous tous ici, nous sommes des chrétiens
+et nous voyons en chacun de nos semblables l'image de Dieu et non point
+des moutons ou des bœufs qui doivent être sacrifiés pour que les
+autres existent. Le plus grand philosophe que vous ayez eu, Emmanuel
+Kant, a dit admirablement que nous «devions toujours prendre un être
+humain comme fin et non point comme moyen».
+
+--Ce sont des subtilités de philosophes, des vieilleries métaphysiques,
+qu'aucun esprit positif ne peut croire de nos jours, répondit-il sans
+cesser de sourire. Nos actes de cruauté ont été et sont absolument
+nécessaires comme les termes d'un théorème, et ils ont une explication
+satisfaisante parce qu'elle est scientifique.
+
+--Vous voulez dire que ce sont des assassinats scientifiques?
+
+Il me jeta un long regard de colère et de mépris, et me tourna le dos.
+
+Je n'en fus pas le moins du monde touché. La seule chose qui
+m'affligerait, c'est que des hommes honorables et pitoyables me
+tournassent eux aussi le dos.
+
+De cet entretien, comme d'ailleurs de tout ce que je lis et observe,
+j'ai tiré la conviction que les Alliés n'obtiendront rien de tels
+hommes en leur enlevant des canons, s'ils ne leur enlèvent auparavant
+leurs idées.
+
+
+
+
+LA RELIGION DE LA FRANCE
+
+
+L'irréligion de la France est le topique dont ses ennemis ont tiré le
+plus de profit. Un moine à qui je faisais part en Espagne du grand
+mouvement religieux qui s'est produit en France, me disait:
+
+--C'est possible: les Français se souviennent de sainte Barbe quand il
+tonne.
+
+--Est-ce que par hasard les Espagnols se souviendraient d'elle quand le
+ciel est bleu? répliquai-je. Je crois bien que nous ne pensons presque
+tous à l'autre monde qu'au moment de prendre congé de celui-ci, à moins
+que des parentes ou des voisines ne nous aient glissé un prêtre dans
+notre chambre et dit avec plus ou moins de ménagements: «Tu vas mourir:
+prépare-toi!»
+
+--Oh, mais chez nous les églises sont pleines de monde, grâces à Dieu!
+
+--Pleines de femmes, oui. Le matin, à l'église, je n'ai jamais vu qu'un
+seul homme aller à la sainte table pour trente ou quarante femmes qui y
+allaient. En Espagne, on dirait que nous chargeons les femmes de notre
+religion, comme elles sont chargées de notre cuisine et de notre
+blanchissage.
+
+Il faut reconnaître qu'elles s'acquittent de la première de ces charges
+avec une diligence et une perfection qu'elles ont peu l'habitude
+d'apporter dans la seconde. C'est vraiment étonnant que de voir l'ardeur
+avec laquelle quantité de femmes accourent au temple à toutes heures du
+jour! J'en suis arrivé à m'imaginer que pour certaines âmes timorées
+Dieu est une sorte de Louis XIV qui a constamment besoin d'être adulé.
+Elles courent à la neuvaine et aux quarante heures, comme les courtisans
+se pressaient à Versailles au «dîner» et au «coucher» du roi. Je connais
+une dame qui va toujours communier avec trois ou quatre scapulaires
+pendus au cou. S'il lui arrive d'en oublier un chez elle, ce n'est qu'en
+tremblant qu'elle s'avance vers la sainte table, craignant que Notre
+Seigneur ne lui en veuille de ne se point présenter avec toutes ses
+décorations.
+
+Mais les esprits qui prennent la religion au sérieux observent avec
+chagrin qu'il y a peu de gens qui ont une foi vraie et claire. Nous
+avons l'habitude d'attribuer ce fait à la corruption des temps; c'est
+une erreur. Bien des personnes s'extasient sincèrement en parlant de la
+ferveur des temps anciens, et pourtant, alors comme aujourd'hui, les
+âmes soucieuses des choses éternelles étaient en très petit nombre. La
+dévotion était plus apparente, il y avait plus d'hypocrisie. On aimait
+plus la terre que le ciel.
+
+ * * * * *
+
+En réalité, que ce soit avant ou après Jésus-Christ, les hommes se sont
+toujours divisés en païens et en chrétiens. Les premiers supposent que
+nous avons été mis au monde pour jouir; les seconds croient que nous
+sommes nés pour travailler et souffrir. Il s'agit là uniquement de la
+façon dont on conçoit la vie. César Borgia, bien que cardinal de
+l'Église catholique, était païen et un vrai païen, et son méchant
+entourage l'était aussi, et aussi toute la Cour du pape Alexandre VI et
+les cardinaux qui mangèrent cent plateaux de confiseries aux noces de
+Lucrèce Borgia et dansèrent avec leurs dames et avec celles de la
+princesse de Squillace, comme le rapporte une lettre récemment
+découverte par notre savant compatriote le marquis de Laurencin. Mais
+Socrate, Léonidas, Régulus, Sénèque, les Gracques, Pauline, Térence et
+tous les martyrs ignorés de l'antiquité, dont les noms ne sont pas
+arrivés jusqu'à nous, étaient des chrétiens. Il ne faut pas oublier la
+belle sentence de saint Anselme: «Le Christ étant la vérité et la
+justice, quiconque meurt pour la justice et la vérité, même s'il ne
+croit pas au Christ, meurt pour le Christ.»
+
+Mais il y a de suprêmes instants dans la vie où ces païens peuvent
+devenir des chrétiens. Nous naissons tous imprégnés de foi. Dès qu'une
+petite porte s'ouvre dans notre cœur, la religion s'y précipite.
+C'est pourquoi nous voyons nombre de grands pécheurs se convertir sous
+le coup de la foi en chrétiens fervents. Cette même Lucrèce Borgia dont
+nous parlions tout à l'heure menait une vie exemplaire à Ferrare dans
+les dernières années de sa vie. Elle portait sans cesse un cilice; elle
+laissa à sa mort la réputation d'une sainte.
+
+Il faut toutefois pour cela que le cerveau n'ait subi aucune diminution.
+Si singulier que cela paraisse, les blessures du cœur se guérissent
+plus facilement que celles de la tête. Quand la cervelle se gâte, il n'y
+a plus de remède pour le malade. Car, aujourd'hui comme toujours, ce
+sont les idées qui gouvernent le monde. Les idées engendrent les
+sentiments et les actes, ou, ce qui est la même chose, toute la vie de
+l'homme. Nous ne sommes pas ce que nous sentons, mais ce que nous
+pensons; nous sommes toujours proportionnés à nos idées, et notre âme
+s'abaisse ou s'élève à mesure que s'élève ou s'abaisse notre état
+mental.
+
+Aussi se trompe-t-on fort quand on pense que les idées n'ont aucune
+influence sur la conduite de l'homme; mais on se tromperait bien plus
+encore si l'on croyait, comme au moyen âge, qu'elles ne doivent
+s'inculquer que par le feu et le marteau.
+
+ * * * * *
+
+Telle est, sur ce terrain, la situation qu'occupe la France vis-à-vis de
+l'Allemagne. Les Français sont des pécheurs: j'ai donné précédemment mes
+raisons de penser ainsi. Ils avaient dans une certaine mesure le cœur
+égaré. Les Allemands sont des philosophes: ils ont le cerveau corrompu.
+
+Ce n'est pas parce qu'elle a expulsé les ordres religieux qu'on peut
+dire de la France qu'elle a perdu sa religion. L'Espagne a-t-elle perdu
+la sienne quand notre roi catholique, Carlos III, chassa plus
+cruellement encore la Compagnie de Jésus, et plus tard, quand notre
+Gouvernement décréta la suppression de tous les moines et que,
+pénétrant dans les couvents, la populace en égorgea les occupants? Ces
+décisions n'ont rien à voir avec la religion des pays où elles sont
+appliquées. Parcourez les départements français, visitez-en les villages
+et vous y trouverez exactement reproduit le type de notre religiosité
+espagnole. C'est que le catholicisme, ainsi que son nom l'indique, a eu
+la vertu d'unifier tous les hommes, de leur mettre son timbre, en les
+rendant semblables entre eux devant l'autel. Ce sont les mêmes
+solennités, les mêmes processions, les mêmes Confréries, les mêmes fêtes
+profanes ne faisant qu'un avec les fêtes religieuses. Les petits enfants
+suivent le catéchisme, les jeunes filles assistent aux processions avec
+leur médaille et sous le voile blanc des filles de Marie; les vieilles
+femmes vont infailliblement aux offices de l'après-midi. La première
+communion se célèbre en France avec une pompe et une allégresse comme
+je n'en ai jamais vu en Espagne. Les parents viennent de loin à cette
+occasion, comme on fait chez nous pour un mariage; la maison se
+transforme en un temple, la rue est jonchée de fleurs. Au grand ennui
+des confesseurs, mais à la grande joie des sacristains, le type
+classique de la bigote est lui aussi représenté à la fête.
+
+D'où vient donc cette haine à mort pour la nation française? Quelle est
+la folie qui a frappé tant de catholiques et un assez grand nombre de
+prêtres? J'ai entendu l'un de ces derniers prononcer la phrase suivante:
+«Si la France se tirait victorieusement de cette guerre, je douterais de
+l'existence de Dieu.»
+
+Est-ce d'un chrétien? Est-ce même d'un homme?
+
+On lit peu de livres allemands en Espagne; l'allemand est une langue
+sans grande diffusion chez nous et ses traducteurs sont rares. Il faut
+avouer d'ailleurs qu'en général ces livres sont une nourriture trop
+forte pour nos estomacs de Latins. Aussi ne sait-on pas bien en Espagne
+quel est l'état mental de l'Allemagne d'aujourd'hui. Mais il suffit
+d'avoir suivi avec quelque attention l'histoire de sa philosophie
+pendant les temps modernes pour voir que la religion de l'Allemagne
+intellectuelle au cours de ce dernier siècle n'est point le
+christianisme, mais le panthéisme. Le panthéisme ne saurait fonder la
+morale: il la nie absolument. Il n'est par conséquent qu'un pont qui
+conduit au monisme, et il y a beau temps que les intellectuels allemands
+ont franchi ce pont-là. La théorie du surhomme et de la surnation,
+théories dominantes aujourd'hui en Allemagne, découlent naturellement de
+ce matérialisme.
+
+Mais, dira-t-on, les intellectuels ne sont pas le pays. Grave erreur.
+Les intellectuels sont toujours la nation présente ou future. Les idées
+sont comme les cours d'eau; elles naissent sur les cimes. Mais elles
+descendent peu à peu, en suivant le flanc des montagnes, jusqu'aux
+bas-fonds ou bien s'infiltrent secrètement dans les terrains perméables
+et vous trempent au moment qu'on s'y attend le moins. Presque personne
+ne lit Platon et pourtant le plus rustre des hommes de nos jours est
+imprégné de platonisme. Ainsi en est-il du peuple allemand: il ne lit
+point Kant, mais il est pénétré jusqu'aux os de son «modeste athéisme»,
+comme disait Coleridge. Les Allemands sont hégeliens sans avoir lu
+Hegel, car les poètes, les dramaturges, les romanciers, les critiques et
+les journalistes se sont chargés de leur servir avec d'appétissants
+assaisonnements le plat du fatalisme panthéiste.
+
+Mais l'Allemagne n'aurait-elle point la foi? Oui, elle a la foi, elle en
+a même beaucoup. Mais c'est dans la chimie. Dieu y est transformé en
+machinerie, en charbon, en électricité. Il n'est pas venu au monde pour
+souffrir et mourir: il y est venu pour vivre et faire souffrir. Soyons
+puissants, triturons nos voisins, imposons partout notre volonté, et la
+Divinité paraîtra en nous ce qu'elle est: une force immanente et
+universelle.
+
+Quelques catholiques espagnols s'attendrissent en lisant à chaque pas le
+nom de Dieu dans les proclamations du Kaiser et de ses généraux. Ils
+sont victimes d'une admirable falsification: ce Dieu a lui aussi été
+extrait du charbon, comme maints autres produits extraordinaires.
+
+Mais le vrai Dieu, le Dieu légitime a une expérience infinie de ces
+affaires de psychologie et ne se laisse pas tromper par les marques de
+fabrique allemande. Il voit «made in Germany» sur l'étiquette et
+repousse l'article, tout en reconnaissant qu'il est bien présenté.
+
+ * * * * *
+
+L'esprit gaulois n'est pas panthéiste. Du moins ne l'est-il plus depuis
+le jour lointain où le christianisme tua le druidisme dans les bois de
+la Gaule. L'idée que les Français se font de la divinité, soit pour
+l'affirmer, soit pour la nier, est la vraie. Il y a parmi eux un assez
+grand nombre de sceptiques, Montaignes en miniature; il y a bien plus de
+Rabelais passionnés de bonne chère et de vin; mais on ne trouverait pas
+dans toute la France un Frédéric Nietzsche, ou quelqu'un qui fût capable
+de soutenir le mal par principe.
+
+Dans chaque pays, comme dans chaque homme, la foi et le scepticisme sont
+des états instables qui se succèdent. Il ne faut pas trop donner
+d'importance à ces fluctuations. Elle tiennent à l'imperfection même de
+notre nature et il faut s'y résigner. Les arbres sont tour à tour vêtus
+de feuilles et tout nus. Qui eût dit qu'après le sceptique dix-huitième
+siècle dût se lever le spiritualiste dix-neuvième, qu'après Voltaire,
+Diderot et Helvétius paraîtraient Chateaubriand, Lamartine, de Bonald et
+de Maistre? Ce qui est très important, c'est la substitution d'une foi à
+une autre, et c'est ce qui arrive présentement en Allemagne.
+
+Les Français ont commis récemment la même folie que nous avons faite il
+y a quatre-vingts ans: la suppression des ordres religieux.
+
+Ne parlons pas de la séparation de l'Église et de l'État. Bien des
+catholiques refusent d'admettre que l'Église soit un organisme de l'État
+et préfèrent l'indépendance absolue à un protectorat importun et
+intéressé. Parlons seulement des ordres religieux.
+
+Il est hors de doute que leur expulsion a été un fait arbitraire et
+scandaleux. En interdisant les Congrégations, la République française
+commettait une injustice horrible, portait atteinte à la liberté et du
+coup dénonçait ses propres principes: liberté, égalité, fraternité.
+
+Mais qu'il me soit permis de poser quelques questions aux Congrégations
+expulsées. Ont-elles toujours examiné leur conscience à fond?
+L'ont-elles examinée scrupuleusement? N'y ont-elles pas trouvé quelque
+haine des institutions républicaines? N'ont-elles pas conspiré parfois
+contre ces institutions?
+
+Si elles ne se tirent pas de cet examen complètement exemptes de péché,
+elles ne doivent pas s'étonner de la pénitence. Qui sème la haine ne
+peut recueillir l'amour. L'abeille se nourrit de miel, la nature lui en
+donne; la puce vit de sang, la nature lui fournit le moyen d'en avoir.
+La nature nous pourvoit généreusement de ce que nous lui demandons.
+C'est une loi, et une loi consolante.
+
+Si les religieux français avaient accepté loyalement les institutions
+républicaines, la République ne leur eût pas mis la main dessus. «Si tu
+veux que les femmes te suivent, disait notre Quevedo, marche devant
+elles.» Pourquoi ne pas accepter franchement la République? Le pape Léon
+XIII, d'inoubliable mémoire, ne l'avait-il pas fait? Marcher devant les
+hommes, voilà le secret de les guider.
+
+ * * * * *
+
+Le Français n'est pas un impie-né, comme on le propage en Espagne, par
+ignorance ou dans d'ignobles desseins. Comme tous ceux qui sont nés et
+ont été élevés dans la foi du Christ, les Français gardent leur
+religion dans l'âme comme un fonds de réserve. Quand ils sont heureux,
+ils délaissent les pratiques religieuses; ils y recourent dans le
+malheur et y puisent leur consolation. En Espagne, nous faisons
+exactement la même chose. Sans douleur, point de religion.
+
+J'ai vu s'emplir de monde certaines nuits une petite église de village.
+De pauvres femmes en deuil y accouraient, tirant par la main des enfants
+également en deuil. Des vieillards, le visage pâle et le regard triste,
+les suivaient d'un pas chancelant. Et dans le silence auguste du temple,
+tandis que les cœurs demandaient au Très-Haut sa miséricorde, de
+temps à autre éclatait un sanglot dont j'avais les entrailles remuées.
+
+A Paris, cette foule élégante qui en d'autres temps courait les lieux de
+plaisir envahit aujourd'hui les églises. J'ai eu peine à trouver place
+à Saint-Sulpice, à Saint-Germain-l'Auxerrois, à la Trinité, à
+Notre-Dame-des-Victoires. Et vous n'y voyez pas que des femmes comme à
+Madrid: il y a là des hommes, et qui prient avec autant de ferveur
+qu'elles. Celui qui ne se sent pas pénétré de respect devant cette
+humble foule affligée, qui à genoux aux pieds de la Vierge demande le
+soulagement de ses peines, celui-là pourra se dire chrétien; mais qu'il
+est loin d'en mériter le nom!
+
+Et là-bas, au front, sur la ligne de feu?
+
+Ah, là-bas, ce sont les scènes mêmes des Croisades qui se reproduisent!
+Une compagnie de soldats attendant l'ordre de sortir s'est massée au
+fond d'une tranchée. Les grenades tombent, éclatent avec un bruit
+épouvantable; la terre se lève et se meut comme une mer en courroux; et
+voici qu'arrivent les lignes serrées de l'infanterie allemande, poussant
+devant elles les mitrailleuses, moissonneuses d'hommes. L'heure de
+s'élancer à travers cet enfer a sonné. Les cœurs battent, les mains
+tremblent, les gorges se nouent. Alors, à cette minute suprême, la voix
+d'un pauvre soldat s'élève avec autorité: «Ceux qui croient en Jésus
+crucifié, à genoux! Que chacun se repente de ses fautes; je vais donner
+l'absolution.» Et tous tombent à genoux, et, levant son bras, le
+prêtre-soldat les absout.
+
+--Jamais je n'oublierai cet instant, me disait le blessé qui me
+rapportait ce trait.
+
+--Et vous aurez raison, lui répondis-je. Un pareil instant suffit à
+ennoblir toute une vie.
+
+Une autre fois, dans une reconnaissance, un soldat de la patrouille
+tombe blessé. Un de ses camarades se précipite à son secours et essaie
+de s'en charger pour le transporter à l'ambulance.
+
+--Ne t'occupe pas de moi, dit le blessé. Je suis perdu. Je vais
+seulement te demander une chose. Je suis prêtre et je te prie
+instamment, à la première occasion, de recevoir pour moi la communion.
+Je n'aurai pas le temps d'avoir la consolation de recevoir mon Dieu.
+
+Le camarade, confus, honteux, garde le silence un instant. C'était un
+garçon riche, dissipé et qui depuis des années s'était tenu loin de la
+religion. Il dit enfin:
+
+--Je ne me suis pas confessé depuis mon enfance, mais je ferai ce que tu
+me demandes. Dieu m'a touché par ce que tu viens de me dire. Dans une
+minute une balle me tuera peut-être moi aussi. Tu es prêtre,
+confesse-moi.
+
+Il fit ainsi l'aveu de ses fautes et son camarade moribond lui donna
+l'absolution.
+
+Quel tableau! On le dirait tiré de _La légende dorée_ et tracé sur un de
+ces manuscrits du moyen âge qu'illustrait la main pieuse des moines.
+
+Ah, défaisons-nous des préventions injustes! Ne nous flattons plus tant,
+nous Espagnols, d'être seuls religieux; ne critiquons pas trop le
+voisin. Demandons plutôt au Ciel que quand viendra pour nous le jour de
+la grande épreuve, nous sachions nous aussi montrer la même foi et le
+même courage que la France.
+
+
+
+
+ET APRÈS?
+
+
+Et de cette guerre incroyable, de cette guerre comme on n'en a jamais vu
+et comme on n'en reverra jamais plus, que restera-t-il? Tous ces
+ruisseaux de sang féconderont-ils la terre qui les aura bus?
+Sècheront-ils au contraire la racine des fleurs, et notre planète ne
+sera-t-elle plus jamais qu'un sinistre enclos de douleur et d'épouvante?
+
+Je ne suis ni optimiste ni pessimiste. Penser que la guerre est dans
+l'ordre des choses créées et qu'elle est périodiquement nécessaire pour
+tempérer les excès de la fécondité, c'est à mon sens un blasphème. Je
+n'ai jamais cru à l'utilité du mal; je n'ai jamais cru que le mal venait
+de Dieu. Notre liberté, qui est tout ensemble notre perfection et notre
+imperfection, engendre toutes les dépravations que nous observons dans
+le monde. Et Dieu même est impuissant contre notre liberté.
+
+Mais s'imaginer que l'Esprit de Vérité et de Justice qui gouverne le
+monde va se croiser les bras et ne tirera point parti pour notre bien de
+nos erreurs et de notre méchanceté, c'est également blâmable.
+
+Dans notre voyage sur terre, nous entassons sous nos pas
+d'infranchissables obstacles; mais une main divine les éloigne de nous.
+Nous semons des écueils à l'envi, mais il y a quelqu'un qui prend soin
+de les retirer.
+
+La présente guerre est un mal dont il naîtra quelque bien. Ne parlons
+pas de races perdues, anéanties, qui n'ont fait qu'apprêter le terrain
+pour de nouvelles races. Ne parlons pas non plus de vieux systèmes qui
+se défont pour faire place à d'autres plus parfaits.
+
+Ne disons pas que la férocité est nécessaire à l'équilibre de
+l'existence et que la domination des plus forts est légitime. C'est un
+langage d'impie, que je ne sais pas balbutier. Pensons plutôt que
+l'homme n'a pas été fait pour la guerre, mais pour la paix; car il n'est
+pas la continuation de l'animal, mais un saut hors de lui. Nous sommes
+composés d'atomes brutaux; nous ne sommes pas un atome brutal. S'il
+arrive qu'en nous le lion rugisse et que le vautour croasse, n'en soyons
+pas inquiets: ils y sont comme en cage.
+
+Les nations sont comme les individus: elles ont des accès périodiques de
+colère. Les physiologues ont défini la colère une courte folie. Cette
+folie nous laisse toujours quelque chose de mauvais dans l'organisme,
+trouble l'équilibre de nos humeurs, cause des dommages à la machine
+corporelle.
+
+Mais ce qui se passe dans l'âme est différent. Quand nous nous
+rétablissons d'une de ces fièvres mortelles, nous ne manquons jamais
+d'éprouver quelque confusion, quelque honte. Cette honte, c'est la
+reconnaissance de notre être spirituel, c'est la voix d'En-haut qui nous
+montre notre destin. Nous courons à la cage des lions et des tigres, et
+nous lui donnons un second tour de clef.
+
+C'est la même chose qui arrive aux nations européennes. Après la colère
+dont elles ont été prises, après cette formidable attaque de nerfs, des
+jours de détente et de réflexion viendront, et ces nations se sentiront
+profondément honteuses. Mécontentes d'elles-mêmes, elles fermeront les
+yeux et méditeront longuement. Une grande réforme morale se prépare. Le
+Droit international va faire un saut prodigieux.
+
+Mais les villages dévastés?--Ils se repeupleront: le grincement des
+charrettes et le chant du paysan sonneront de nouveau dans les lieux que
+remplissent aujourd'hui les cris de bataille et la voix du canon.--Et
+ces milliers d'êtres mutilés?--Ils penseront, résignés, qu'ils ont livré
+leurs pieds et leurs mains au fauve pour racheter ceux de leurs frères
+et qu'ils ont maintenant enchaîné ce fauve pour toujours.--Et ces
+larmes, tout ce sang répandu?--Les larmes, c'est la rosée des âmes: il
+faut que nous pleurions pour croître. Quant au sang, il aura été le prix
+de notre rédemption.
+
+La France a fait une cruelle expérience; mais c'est cette expérience qui
+la sauvera. Elle vivait dans la langueur d'un bien-être matériel sans
+exemple dans l'histoire. Son idéal, c'était de jouir. Une sensualité
+sage et réfléchie régnait dans toutes les villes et se répandait dans
+les campagnes. Quand cela se produit, quand nous adulons notre corps,
+l'âme, offensée, nous abandonne et nous nous convertissons en une statue
+vivante, comme celle dont parlait Condillac. Il n'y avait en cela rien
+de mauvais, mais seulement de la froideur. Les liens d'homme à homme
+s'étaient amollis; chacun se regardait le ventre: je te respecte pour
+que tu me respectes, et rien de plus.
+
+Or, ces règlements de Police ne suffisent pas à l'âme. Les salles du
+Commissariat et de la Préfecture sont trop froides pour elle. Nous ne
+sommes pas nés, nous les hommes, que pour échanger des coups de
+chapeaux. Il a fallu cette grande catastrophe pour que les Français
+fissent quelques pas en arrière et corrigeassent la direction de leur
+marche. Quand le malheur entre dans une maison, les frères qui vivaient
+loin les uns des autres, se voyaient à peine, s'embrassent en pleurant.
+La fraternité, qui s'était fort relâchée en France dans ces dernières
+années, fleurit de nouveau et exhale d'exquis parfums. Il faut signaler
+cet événement: c'est ce que la terrible inondation laissera de plus
+heureux derrière elle.
+
+Une autre chose encore lui sera profitable: le culte de l'austérité. On
+commence à en voir maints témoignages. Les français n'ont jamais été des
+viveurs dissipés: ce sont des viveurs ordonnés. Je veux dire qu'ils se
+sont toujours accordé le plus de plaisirs possible, mais que ce n'était
+jamais sans calcul. Aujourd'hui ils renoncent résolument aux plaisirs.
+Vous les verrez le lendemain de la paix déployer une activité fiévreuse
+pour cicatriser les blessures de la guerre, pour recouvrer leur ancienne
+prospérité: ainsi les fourmis d'une fourmilière bouleversée.
+
+La politique s'assainira aussi. Oui, la politique avait besoin de se
+refaire. On se rappelle qu'il y a deux ans, se prévalant de la haute
+position politique de son mari, une femme assassinait un journaliste
+connu. Quand on apprit que cette femme venait d'être acquittée par un
+jury libre, tous les hommes qui en Europe ont quelque sens moral
+s'écrièrent: «Il y a quelque chose de pourri!» Tous nous vîmes voltiger
+les corbeaux sur la chair en putréfaction. Il était temps d'arrêter la
+gangrène par le bistouri et le cautère, et ce sont les Allemands que la
+Providence chargea de l'opération. Ils se chargèrent aussi de battre la
+cataracte de ces partisans aveugles qui ignorent la tolérance et la
+justice. «Que les Barbares sont longs à venir! Que fait donc Attila?»
+s'écriait un jour Ernest Hello, en contemplant la corruption du second
+Empire. Et Attila vint en effet peu de temps après. Le voici maintenant
+revenu. Ce n'est plus cette fois pour châtier la luxure, mais le
+mensonge. Si la République Française ne fait pas honneur à sa devise
+«Liberté, Égalité, Fraternité», à quoi sert-elle?
+
+Mais la Providence divine a beaucoup plus à faire en Allemagne. Le grand
+péché des Germains, c'est l'orgueil. Et l'orgueil est le plus grand
+péché de l'humanité; c'est celui qui fait vraiment de nous des bêtes.
+
+Dans sa superbe, le roi Nabuchodonosor mangea du foin comme un bœuf.
+Ne tombons-nous pas tous à quatre pattes dès que la fumée nous monte à
+la tête?
+
+D'où vient aux Allemands leur orgueil? Il leur vient surtout des excès
+de leur industrialisme. En voyant qu'ils peuvent jouer avec les atomes,
+les escamoter, transformer les gaz en solides et soumettre les forces
+naturelles à toutes sortes de services, les hommes s'enflent
+extraordinairement. Les Allemands, dans cet ordre de choses, avaient
+fait plus de progrès qu'aucun peuple; ils en furent pleins d'eux-mêmes,
+et ils se mirent à considérer avec mépris ceux qui ne savaient pas faire
+du pain de bois et à se croire les élus de Dieu.
+
+Mais Dieu n'a pas besoin de boulangers. Quand les mages de Pharaon
+eurent converti les verges en serpents, celle d'Aaron avala toutes les
+autres. Pour beaucoup de gens la fin et le résumé de toute la
+civilisation, ce sont les cornues, les alambics et les gaz inflammables.
+Il en est qui tremblent d'émoi, font les yeux blancs, quand on leur
+parle des tours de danse que les Allemands font exécuter à la matière.
+Je leur répondrais que même si je les voyais transformer un palais en un
+immense feuilleté, je n'en continuerais pas moins à admirer davantage un
+dialogue de Platon ou un drame de Shakespeare.
+
+Au temps où se réunissaient à Weimar des hommes comme Gœthe,
+Schiller, Herder, Wieland, Kotzebue, des musiciens inspirés, des grands
+peintres, des architectes, des savants, des acteurs, les Allemands
+étaient bien plus admirables qu'aujourd'hui avec tous leurs canons et
+leurs zeppelins. Mais ce n'est pas une chose à dire au vulgaire: il ne
+se prosterne que devant les œuvres tangibles, comme si le monde moral
+n'avait point le pas sur le monde matériel et l'invisible sur le
+visible.
+
+Le progrès qui ne consiste qu'à utiliser les forces de la nature pour
+notre avantage est un progrès chimérique. Si l'homme ne progresse pas
+moralement, au lieu de se tourner à son avantage ces forces finissent
+par concourir à sa perte. Et c'est précisément ce qui vient d'arriver.
+Quand verra-t-on la fin de cette grossière superstition de
+l'industrialisme? Platon, Épictète, Sophocle, Cicéron étaient des hommes
+fort civilisés; ils s'éclairaient pourtant à l'huile, et l'apôtre saint
+Paul, qui n'était pas un sauvage, ignorait le bicarbonate de soude. Le
+cœur de l'homme sera toujours plus intéressant que la nature.
+L'acteur importe plus que les coulisses ou le décor qui l'entourent.
+
+Sa superbe en déroute, l'Allemagne redeviendra grande. Quand le vent de
+la fortune nous souffle dessus, quand nos affaires prospèrent, que nous
+vivons au milieu des commodités et que nous sommes enfoncés dans la
+richesse, c'est alors que nous courons le plus grand risque de perdre le
+bonheur. La sage Providence qui nous garde nous ouvre brusquement les
+yeux pour nous permettre de redresser nos pas.
+
+Il est inutile que nos viles passions se cachent sous le manteau du
+patriotisme. Le patriotisme se compose d'un centième d'amour, le reste
+est fait d'orgueil. De même que la loi divine et humaine nous donne le
+droit de défendre notre vie en tant qu'individus, de même nous avons le
+droit de défendre notre indépendance nationale par la force. Hors de
+cela, le patriotisme n'est qu'un orgueil collectif.
+
+Ce n'est pas parce qu'ils appartiennent à une grande nation qu'un
+Allemand ou qu'un Russe sont plus grands, plus savants, ou plus heureux
+qu'un Suisse ou qu'un Hollandais. La grandeur d'un homme ne se mesure
+pas au terrain qu'occupent ses pieds, mais à l'horizon que son regard
+découvre. Un mendiant anglais est comme un mendiant espagnol, et de même
+un savant.
+
+Les Allemands avaient atteint un degré inouï de prospérité industrielle
+et commerciale. Je ne sais si les hommes étaient plus heureux pour cela
+en Allemagne que dans les autres pays. Quoiqu'il en soit, au milieu de
+leur prospérité, le serpent tentateur leur souffla à l'oreille qu'ils
+devaient manger le fruit défendu. Ce fruit, c'était la richesse et
+l'humiliation de leurs voisins. Ils pensèrent que les lois naturelles
+étaient inévitables, mais qu'on pouvait se soustraire aux morales:
+profonde erreur. Chassés de leur paradis (si c'en est un) ils seront
+demain affligés, défaits, ensanglantés. Il est vrai qu'ils ont fait bien
+du mal aux autres. Mais y a-t-il un homme au monde qui s'en puisse
+féliciter? Espérons qu'après une expérience si douloureuse ils iront de
+nouveau chercher leur ciel non plus à l'usine Krupp, mais où ils l'ont
+toujours eu: dans la modération, dans la sobriété, dans la vie
+tranquille de la famille, dans les bibliothèques et dans les salles de
+concert.
+
+ * * * * *
+
+Et quelles seront, pour l'Angleterre, les conséquences de cette guerre?
+
+Nulles. Les dards les plus acérés s'émoussent sur la peau de l'éléphant.
+La Grande-Bretagne ouvrira son Grand-Livre, passera au «Doit» les hommes
+et les bateaux perdus, à l'«Avoir» les colonies allemandes conquises;
+puis elle le refermera et, le parapluie sous le bras, ira faire sa
+promenade.
+
+C'est une singulière nation que l'Angleterre. J'ai lu dans mon enfance
+un roman de Jules Verne où l'on voit un Français obséquieux qui cherche
+à flatter le capitaine du bateau où il est. Ce capitaine est Anglais et
+le Français lui dit: «J'admire tellement l'Angleterre que, si je n'étais
+pas Français, c'est Anglais que je voudrais être.» Le capitaine tire une
+bouffée de sa pipe et lui répond tranquillement: «Eh bien, moi, si je
+n'étais pas Anglais, je voudrais le devenir.» Combien d'hommes en Europe
+pensent de même!
+
+J'admire la littérature, la politique, les mœurs, les jeux,
+l'originalité de l'Angleterre. Je lui passe même son orgueil, qui n'a
+rien d'agressif. Mais ce qui fait surtout que je l'admire, c'est qu'elle
+est la patrie des hommes libres. Comparés aux siens, les hommes des
+autres pays ne sont que des esclaves. Que de fois, en constatant
+l'arbitraire et la violence du pouvoir en Espagne, en entendant parler
+de l'insolence des militaires allemands, de l'intolérance des jacobins
+français, de la cruauté des sbires russes, que de fois me suis-je dit:
+«Prohibez, violentez, maltraitez: tant que l'Angleterre sera là, la
+liberté du monde ne sera pas près de disparaître! C'est là qu'à la
+dernière extrémité, nous qui ne sommes pas nés serviles, nous irons
+chercher un refuge!»
+
+On critique l'orgueil britannique. Et pourtant, partout où il y a
+quelque chose d'admirable on rencontre un Anglais. Leur orgueil signifie
+confiance en soi-même, et cela n'est pas pour inspirer de l'aversion
+mais du respect. Quand éclata cette guerre, l'Europe croyait unanimement
+que les immenses et lointaines colonies anglaises se lèveraient et
+secoueraient le joug de leur domination. Les Allemands y comptaient
+beaucoup aussi. C'est le contraire qui arriva. Les colonies se sentirent
+blessées dans la métropole comme dans leur propre cœur et
+s'apprêtèrent à porter secours à la mère-patrie.
+
+On n'a pas assez médité ce fait, qui est unique dans l'histoire. Combien
+il faut avoir été bon et généreux pour que ceux qui se trouvent dans
+notre dépendance ne profitent pas des circonstances pour rompre soudain
+avec nous! Il est possible que des actes de cruauté aient été commis
+autrefois. Ils n'étaient d'ailleurs ni aussi nombreux ni aussi grands
+que ceux qu'on reproche aux autres nations. Et puis, à quoi bon parler
+de ce qui a disparu dans l'abîme des temps? L'histoire du genre humain
+n'est que l'histoire de la bête humaine. Oublions les morsures que nous
+nous sommes faites les uns les autres.
+
+Durant leur guerre avec les Boërs de l'Afrique méridionale, les Anglais
+durent à l'habileté et au courage de ces guerriers improvisés des revers
+douloureux. Un de ceux qui leur firent le plus de mal est, comme on le
+sait, le général Dewett. Or, un jour, le portrait de ce chef héroïque
+parut tout à coup sur l'écran d'un cinématographe à Londres: la salle
+entière applaudit à l'image du grand ennemi. Je me demande ce qui se
+serait produit dans la même occurrence en quelque autre pays de
+l'Europe. Oh, grand et noble peuple anglais, ne crains pas pour ton
+immense empire! Les anges soutiennent de leurs ailes les puissances qui
+sont justes!
+
+Du contact intime de la France et de l'Angleterre, pays libres, la
+Russie sortira imprégnée de l'esprit de liberté. Chose inouïe, on y
+voit déjà un despote libérer son peuple. «Vous autres philosophes,
+disait Catherine II à Diderot qui la poussait à faire des réformes, vous
+écrivez sur du papier et le papier supporte très bien le frottement de
+la plume; mais nous, les rois, c'est sur la peau humaine que nous
+travaillons: elle est beaucoup plus sensible.» Le bon tsar Nicolas a une
+belle occasion d'éprouver la sentence de son aïeule. Il existe dans son
+vaste empire un parti réactionnaire qui crie comme nos «chisperos» du
+siècle dernier: «Vivent les chaînes!» et qui a paralysé sa généreuse
+initiative. En face de ce parti s'en dresse un autre, intransigeant,
+féroce et qui prétend faire table rase de la tradition. Avec un diable
+si déchaîné, il est bien difficile de sortir de l'enfer.
+
+L'Italie gagnera Trieste. L'ombre de Sylvio Pellico, qui erre et gémit
+encore à travers l'Italie irrédente, pourra se reposer en paix dans son
+sépulcre. La Belgique aura bientôt étanché le sang de ses blessures. La
+Turquie livrera aux chrétiens le tombeau du Christ. Les États
+balkaniques continueront de se tirer par les cheveux en sourdine jusqu'à
+ce que l'Europe, comme un maître rigoureux, portant un doigt à ses
+lèvres et montrant sa férule, leur impose la paix.
+
+Le désarmement s'ensuivra-t-il? Oui, j'espère que le désarmement
+s'ensuivra. La maladie a produit une crise: le malade en mourra, ou il
+sera sauvé. Redescendons dans les gouffres de l'animalité ou
+élevons-nous au-dessus des nuages.
+
+«L'animal prend son point d'appui sur la plante, dit M. Henri Bergson,
+l'homme chevauche sur l'animalité, et l'humanité entière, dans l'espace
+et dans le temps, est une immense armée qui galope à côté de chacun de
+nous, en avant et en arrière de nous, dans une charge entraînante
+capable de culbuter toutes les résistances et de franchir bien des
+obstacles, même peut-être la mort.»
+
+L'obstacle que l'humanité vient de rencontrer est le plus haut sur
+lequel elle soit tombée dans sa longue carrière. Le tremplin est devant.
+Si elle recule, nous continuerons de chevaucher, non pas devant, mais à
+côté même de l'animal. Comme dans le fond de l'océan, c'est la loi du
+plus fort qui continuera de s'appliquer. L'état de guerre se poursuivra
+sur notre planète, la haine établira définitivement son empire sur les
+cœurs; la bête rugira de nouveau par la bouche des canons. Si
+l'humanité saute, elle tombera sur le doux sein de la loi du Christ,
+elle acquerra pour toujours conscience de soi-même et poursuivra
+glorieusement son chemin vers les hauts destins que la Providence lui a
+réservés.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+La résolution de la France 1
+
+L'optimisme français 19
+
+Méditation sur le conflit 41
+
+La stratégie de Napoléon 53
+
+Les socialistes français 71
+
+Français et Espagnols 89
+
+Les femmes et la guerre 107
+
+Auteurs et livres 123
+
+Le Krischna des tranchées 143
+
+Les deux idéals 161
+
+L'idole scientifique 173
+
+La religion de la France 191
+
+Et après? 215
+
+
+4254.--Imprimerie spéciale de la librairie BLOUD et GAY.
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's La guerre injuste, by Armando Palacio Valdés
+
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+
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+
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+Literary Archive Foundation
+
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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+
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
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