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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La guerre injuste + lettres d'un Espagnol + +Author: Armando Palacio Valdés + +Translator: Albert Glorget + +Release Date: February 29, 2012 [EBook #39016] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA GUERRE INJUSTE *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images available at The Internet Archive) + + + + + + + + +La Guerre injuste + +ARMANDO PALACIO VALDÉS + +De l'Académie Espagnole + +La Guerre injuste + +LETTRES D'UN ESPAGNOL + +Traduction de ALBERT GLORGET + +[Illustration: colophon] + +BLOUD & GAY + +Éditeurs + +PARIS, 3, rue Garancière +Calle del Bruch, 35, BARCELONE + +Tous droits réservés + +1917 + + + + +PRÉFACE + + +_Armando Palacio Valdés est un des romanciers les plus connus de +l'Espagne. Ses œuvres ont été traduites dans la plupart des langues +européennes, et l'une d'elles,_ Maximina, _a eu le rare bonheur d'être +tirée aux États-Unis à deux cent mille exemplaires. Après l'Amérique du +Nord, c'est en Angleterre que Palacio Valdés compte le plus +d'admirateurs. On s'y sert d'un de ses romans pour enseigner l'espagnol +dans les écoles. C'est pourquoi quelques-uns de ses compatriotes +l'accusèrent, quand il commença de publier ses sentiments aliadophiles, +de ne faire que rendre aux Alliés ce qu'il leur devait de gloire et +d'argent. Il suffira de parcourir ce livre-ci pour voir combien cette +accusation est peu fondée._ + +_En France, plusieurs ouvrages de Palacio Valdés ont paru en feuilletons +dans nos grands quotidiens:_ le Capitaine Ribot, _au «Gaulois»_, la +Sœur Saint-Sulpice, _au «Matin»;_ la Famille Bellinchon, _au «Temps»; +des extraits des_ Papiers du docteur Angélique, _au «Journal des +Débats». On verra tout à l'heure qu'il s'en faut beaucoup que nous ayons +tout traduit du grand romancier. Il y a dans son œuvre plusieurs +romans dont il est regrettable que nous n'ayons pas d'édition +française._ + + * * * * * + +_Armando Palacio Valdés est né en 1854, à Entralgo, petit village des +montagnes asturiennes. Il y demeura très peu de temps, ses parents ayant +dû transférer leur résidence à Avilès, une des petites villes maritimes +de la même région; mais il revint chaque année avec eux passer les mois +d'été à Entralgo. Il eut une enfance heureuse, remplie tour à tour de +jeux marins et rustiques. Les souvenirs de cette période de sa vie et de +ces lieux ont inspiré à Palacio Valdés_ l'Idylle d'un malade _et_ le +Village perdu, _romans de mœurs asturiennes, dont le second est +peut-être l'un des plus originaux qu'il ait écrits._ + +_A Oviedo, capitale des Asturies, où il alla faire ses études, le jeune +Valdés se lia d'étroite amitié avec Leopoldo Alas, son condisciple, qui +devait devenir sous le pseudonyme de «Clarin» l'un des meilleurs +critiques littéraires espagnols des dernières années du siècle passé._ + +_Son «bachillerato» terminé, Palacio Valdés s'en fut à Madrid pour faire +son droit. Cette étude le passionna. Pour s'y livrer avec plus de profit +et plus d'application, il se fit recevoir de l'Ateneo, sorte de cercle +qui comprend à Madrid tous les jeunes hommes aimant la science, les +arts ou la littérature, et dont la bibliothèque est très riche. Palacio +Valdés y dévora les traités de philosophie, d'histoire et surtout +d'économie politique. A ce moment-là, son désir le plus vif était d'être +un savant professeur. Il fut bientôt élu secrétaire de la section des +Sciences morales et politiques de l'_Ateneo. + + * * * * * + +_Cependant Palacio Valdés avait achevé son droit. Il commença d'écrire +et, chose curieuse chez un homme qui devait être un si abondant et si +gracieux conteur, c'est par des articles de philosophie religieuse qu'il +débuta dans les lettres. Ces articles furent remarqués. Ils valurent à +leur signataire d'être nommé rédacteur en chef de la_ Revista Europea, +_la revue scientifique la plus importante alors en Espagne. Palacio +Valdés n'avait que vingt-deux ans._ + +_Voulant donner plus d'attraits à sa revue, le nouveau directeur eut +l'idée d'y publier des portraits littéraires humouristiques des +principaux orateurs, romanciers, poètes et savants espagnols. Il prit à +tracer ces portraits le goût d'écrire et, poussé d'ailleurs à le suivre +par le succès de ses premiers écrits, il entreprit un roman. Commencé à +Madrid,_ Monsieur Octave _fut terminé à Entralgo. Il parut dans les +derniers mois de 1880._ + +_C'est avec_ Marthe et Marie, _trois ans plus tard, que Palacio Valdés +atteignit le grand public. Le grand romancier, qui est très modeste, dit +qu'il doit le retentissant succès de ce livre au dessinateur qui +l'illustra et à l'éditeur qui le mit en vente à un prix modique. En tout +cas, Palacio Valdés était en pleine fortune: le directeur de la_ Revista +Europea _était heureux, le romancier l'était aussi, l'homme allait +l'être; il se maria._ L'Idylle d'un malade _est de cette époque. Il fut +bientôt suivi de_ José _et d'un recueil de contes intitulé_ +Eaux-fortes, _qui consacrèrent définitivement la réputation de +l'auteur._ + +_Ainsi tout souriait à Palacio Valdés. Il terminait_ Riverita, _histoire +romanesque de sa propre vie, quand il perdit sa femme._ Maximina, _qui +parut bientôt après, est composé en grande partie en son souvenir._ +Riverita _et_ Maximina _se font suite: c'est lui et elle._ + +_Avec le_ Quatrième pouvoir _(1888), Palacio Valdés cesse de se conter +lui-même. C'est le récit des luttes politiques dans un petit pays; mais +ici encore l'action se passe dans un milieu auquel le romancier est +étroitement attaché; la ville de Sarrio, de ce roman, n'est autre que +Gijôn, la seconde grande ville des Asturies._ + +_Cette même année, Palacio Valdés fit un voyage en Andalousie. Il en +rapporta la_ Sœur Saint-Sulpice _(1889), roman de mœurs andalouses +d'une exquise gaieté, qui répandit son nom dans le monde entier._ + +_Puis ce fut_ l'Écume, _satire de l'aristocratie espagnole, la seule de +toutes ses œuvres où Palacio Valdés, abandonnant son naturel +idéaliste, ait sacrifié aux théories littéraires alors dans toute leur +force, celles de l'école naturaliste._ + +_Jusqu'alors il avait donné chaque année un roman. Dans la suite il mit +moins de régularité dans sa production._ La Foi, le Chevalier, l'Origine +de la pensée, la Joie du capitaine Ribot, les «Majos» de Cadix, le +Village perdu, Tristan ou le Pessimisme _parurent ainsi successivement. +Quelques années avant la guerre Valdés recueillit sous le titre de_ les +Papiers du docteur Angélique _des contes philosophiques et +scientifiques, écrits dans l'intervalle de ses autres ouvrages._ La +Guerre injuste _qu'on va lire est l'ensemble des articles qu'il publia +dans le grand journal madrilène_ El Imparcial. _Ajoutons enfin qu'une +revue espagnole,_ Revista quincenal, _publie en ce moment un nouveau +roman de notre auteur:_ Années de jeunesse du docteur Angélique. + +_Telle est l'œuvre de Palacio Valdés. Quant à l'homme, il est d'une +modestie, d'une bonne humeur, d'une libéralité d'âme, d'une richesse +d'esprit, qui font de sa société un délice. Que ce soit à Madrid, dans +nos Landes où il passe d'ordinaire l'été, il vit seul, lisant beaucoup +ou se promenant. Il n'écrit que s'il lui plaît ou s'il a vraiment besoin +d'exprimer des idées qu'il croit utile de répandre. De là le +retentissement en Espagne des articles qu'il écrivit sur la guerre. Nous +devons à leur auteur la conversion de beaucoup de nos voisins à notre +cause. Qu'il en soit ici publiquement remercié._ + +ALBERT GLORGET. + + + + +La Guerre injuste + + + + +LA RÉSOLUTION DE LA FRANCE + + +La direction de l'_Imparcial_ m'a fait l'honneur de me confier la tâche +d'étudier l'esprit français dans ces moments si critiques. +Quelqu'honneur qu'elle me fasse, je n'aurais pas accepté cette tâche si +des motifs d'ordre moral ne s'étaient d'abord offerts à mes yeux. Je +suis vieux, ma santé est chancelante, j'ai toujours craint le bruit de +la presse. A quoi bon passer du silence au fracas? Pourquoi quitter le +coin où depuis des années, à l'insu de la multitude, je cause à voix +basse avec des esprits épars dans le monde et qui me sont familiers? + +Pourquoi? Parce que la voix de ma conscience, cette voix qui, avec les +années, se fait plus forte en tout homme me l'insinue instamment. Alors +que des millions d'êtres humains vivent présentement en Europe, les uns +dans le sang, les autres dans les larmes, a-t-on le droit d'invoquer la +crainte, la maladie, la vieillesse? Laissons la vile matière murmurer; +ce n'est pas l'heure d'écouter ses rébellions. L'heure des plaisanteries +et des aises est passée; il faut maintenant regarder la réalité brutale +bien en face et porter sur les blessures une main pleine de pitié. + + * * * * * + +Me voici donc ici, et il convient à ma sincérité et au respect que j'ai +du lecteur de lui faire ma profession de foi. Je ne suis pas neutre dans +le sanglant conflit qui afflige en ce moment l'humanité; je ne l'ai +jamais été dans aucune dispute qui se soit produite sous mes yeux. J'ai +pu me tromper; mais toujours je me suis résolument placé du côté de +celui qui avait avec lui la raison. Aussi, lorsqu'éclata cette guerre, +ai-je incliné du côté de la France. Car je pensais et je continue de +penser que la raison et la justice sont avec elle. + +Durant les longues, les interminables heures de chemin de fer pour +arriver à cette grande ville auparavant si heureuse, si infortunée +aujourd'hui, j'ai eu le temps de faire un minutieux examen de +conscience. Je me suis loyalement demandé s'il n'y avait pas quelque +motif impur dans l'attitude que je prenais en faveur des Alliés. +N'était-ce pas sympathie personnelle? Non; il n'y a pas de pays pour qui +j'éprouve une préférence excessive: je suis persuadé que les hommes sont +partout les mêmes. Il n'est pas, en Europe du moins, de races +supérieures et inférieures: il n'y a que des hommes de bonne ou de +mauvaise volonté. Mon cœur est acquis aux premiers, qu'ils respirent +au milieu des vergers d'Italie ou dans les steppes de Russie. Serait-ce +donc intérêt? Je n'en ai aucun à ce que ce soient les uns ou les autres +qui triomphent. Serait-ce gratitude? J'en dois autant aux deux +belligérants: j'ai reçu de l'un et de l'autre des preuves imméritées +d'estime. Serait-ce par hasard quelque considération politique? Voilà le +motif où il faut s'arrêter. Dans l'ordre politique, en effet, j'admire +l'Angleterre plus qu'aucun autre pays au monde. C'est le pays où l'homme +a pour l'homme le plus de respect, celui qu'on peut appeler aussi en +toute sincérité le plus civilisé. Mais, en revanche, la Russie est le +plus arriéré. Je n'avais donc aucun motif de préférence particulière. + +Convaincu qu'en ce moment la mienne est fondée sur la justice, ou sur +ce que j'entends par justice, je suis tranquille et je prends la plume +pour la défendre. + +Et maintenant qu'il me soit permis de poser une question. Tous les +germanophiles et tous les francophiles d'Espagne sont-ils descendus +ainsi au fond de leur conscience et se sont-ils sincèrement interrogés +sur les motifs dont ils font la base de leur inclination? Mes +observations ne me permettent pas de l'assurer. Les uns se déclarent +partisans de l'Allemagne parce qu'ils sont autoritaires et mettent la +discipline sociale au-dessus de tout; les autres se prononcent pour la +France parce qu'il s'agit d'une république et qu'ils supposent qu'on y a +plus de liberté qu'ailleurs; les marins sont les amis des Alliés parce +qu'ils admirent la flotte anglaise; les troupes de terre sont en extase +devant les méthodes de guerre allemandes. De candides catholiques +s'écrient: Vive l'Allemagne! parce qu'ils sont sûrs qu'ayant anéanti la +France, le Kaiser n'aura rien de plus pressé que de placer le Souverain +Pontife sur son trône temporel et de rétablir l'Inquisition. Bien des +socialistes, non moins candides, crient: Vive la France! parce qu'ils +supposent qu'après son triomphe la répartition des biens ne se fera pas +longtemps attendre. En général, les violents, les colériques sont avec +les Germains; les pacifiques, ceux dont le cœur est tendre +(bienheureux les tendres de cœur!), penchent du côté des Alliés. + +Ajoutez-leur les sceptiques, les frivoles, les capricieux, ceux qui se +prononcent pour les uns ou pour les autres, comme dans une _corrida_ +l'on prend parti pour l'un ou l'autre _espada_, ou pour tel ou tel +cheval sur le champ de courses. + +Et pourtant le litige vaut la peine d'être examiné avec sérieux et +droiture. Le sang de nos frères court en torrents. Nous autres +Espagnols, serions-nous par hasard de tranquilles spectateurs assis au +Colisée pour assister à une fête de gladiateurs? Est-ce que notre +mission consiste à dire quel est celui qui a porté les meilleurs coups +ou mis le plus de grâce à tomber? Non; notre chair saigne en même temps +que saigne celle de nos frères; nos larmes coulent avec les leurs. Nous +ne faisons qu'un devant la justice divine. Demandons-lui de nous +éclairer et de ne pas nous laisser tomber dans l'erreur, afin qu'un jour +elle ne nous demande pas compte de notre injustice. + + * * * * * + +Jamais je n'oublierai l'après-midi du 2 août 1914. C'était dans un petit +village des Landes françaises où j'ai l'habitude de passer l'été et +j'étais occupé à regarder un ouvrier qui construisait avec son petit +garçon un poulailler dans mon jardin. Il était 4 heures. Le soleil +nageait dans l'air diaphane; la brise nous caressait doucement les +tempes; les oiseaux marins voltigeaient sur nos têtes. Nous devisions +amicalement, quand tout à coup l'ouvrier s'arrêta de travailler, leva la +tête et s'écria étonné: + +--Monsieur, la cloche! + +Je prêtai l'oreille et j'entendis en effet le tintement lointain de la +cloche paroissiale. + +--Y aurait-il le feu? + +--Non, ce n'est pas le feu, répondit-il d'une voix sourde. Et, baissant +de nouveau la tête, il poursuivit sa tâche. + +Au bout de quelques minutes il la releva, le visage pâle. + +--Le canon! monsieur. + +Je prêtai de nouveau l'oreille, mais je ne parvins point à l'entendre. +Il faut dire que nous nous trouvions à 22 kilomètres de Bayonne. + +--Je n'entends rien. + +--Tu l'as entendu, toi? demanda-t-il à son fils. + +--Oui, je l'ai entendu, répondit l'enfant, plus pâle encore que son +père. + +Alors, au loin, un roulement de tambour se fit entendre. Je me sentis +troublé jusqu'au plus profond de mon être. Le tambour! Et son roulement +s'approchait sinistre, fatidique, brisant le silence innocent de la +campagne. + +Et sur-le-champ accoururent à ma mémoire les souvenirs de la primitive +histoire de l'humanité. Je revoyais le clan voisin plus nombreux et plus +belliqueux se jeter à l'improviste sur le clan plus faible, s'emparer de +ses troupeaux, violenter ses femmes, égorger ses hommes. Voilà, voilà +les féroces ennemis! Alors aussi le cri d'alarme résonnait dans les +champs; alors aussi les hommes pâlissaient et les femmes serraient les +enfants sur leur sein. + +Je compris: une grande nation courait un péril de mort. La patrie de +Pascal, de Racine, de Bossuet, de Rousseau, de Balzac, de Musset, d'Hugo +allait être foulée aux pieds, humiliée, peut-être à jamais anéantie. Ce +n'était pas une guerre romantique comme celle de Napoléon que celle qui +se préparait; il ne s'agissait plus d'un génie ambitieux précipitant à +coups de pied de leur trône de ridicules despotes tenant l'Europe sous +la férule; il ne s'agissait plus d'une incomparable armée courant sur +les pas de son empereur, ivre de gloire, mais non de richesse. La guerre +qui s'approchait était une tragédie sordide, la rumeur d'un peuple qui +vient en rugissant d'envie se saisir des fruits du travail de son +voisin. Peu de mois auparavant les journaux allemands annonçaient +qu'ils exigeraient de la France dans la prochaine guerre une indemnité +de 40 milliards de francs. + +Je sortis précipitamment de chez moi et fis presque au pas de course le +kilomètre qui me séparait du bourg. Tous les habitants parlaient entre +eux sans bruit, dans un calme imposant. + +Comme je traversais un groupe de femmes, elles fixèrent sur moi un +regard jaloux et hostile. Plus loin, je passai devant un autre: même +effet. J'étais l'étranger qui pénètre, indifférent et curieux, dans une +famille affligée. Pauvres femmes, si vous aviez su que mon cœur était +alors aussi serré que le vôtre! + +Je rencontrai ensuite des personnes de ma connaissance: elles +détournèrent les yeux de moi, feignant de ne pas me connaître. Alors, +blessé de cette hostilité, je me dirigeai décidément vers elles. + +--Messieurs, je suis étranger, mais le malheur qui pèse en ce moment +sur vous ne peut pas m'être indifférent. Je suis absolument certain que +vous ne vouliez pas la guerre, que personne parmi vous n'y pensait. Bien +que vous pleuriez, comme de juste, la perte de votre Alsace-Lorraine, +vous n'espériez la recouvrer que par des moyens diplomatiques. Mais on +vous attaque indignement. La justice et la raison sont avec vous. Par +conséquent, je suis, moi aussi, avec vous, et je souhaiterais pouvoir +vous le prouver mieux qu'en paroles. + +Ils me serrèrent silencieusement la main. L'un d'eux dit enfin avec +gravité: + +--C'est assez d'humiliations comme cela! Finissons-en une bonne fois! + +Et les autres répétèrent chacun leur tour: + +--Il faut en finir, il faut en finir! + +Je m'éloignai d'eux et, suivant la route, je revins au bord de la +rivière. Assis dans une barque où il rangeait ses filets, un jeune +pêcheur avec qui j'ai l'habitude de causer m'apparut. + +--Tu as entendu? lui demandai-je en lui désignant l'endroit où sonnait +le tambour. + +--Oui, j'ai entendu. Il faut en finir! me répondit-il sèchement sans +lever la tête. + +Je me remis en route et je vis une jeune fille qui vient ordinairement +nous vendre son poisson. + +--Tu vois ce qui arrive? lui dis-je. Tu n'as pas peur? + +--Oui, monsieur, j'ai peur: j'ai deux frères qui doivent immédiatement +partir... Mais il faut en finir, monsieur, il faut en finir! + +J'arrivai sur la place et je m'assis à la porte d'un petit café qui se +trouve là. A une table proche, un vieux militaire en retraite disait à +ses amis: + +--Mieux vaut être défait une bonne fois qu'être sans cesse humilié. Il +faut en finir! + +--Il faut en finir! dirent en chœur ses amis. + + * * * * * + +Depuis lors deux années ont passé. Et voici que je reviens en France, +que j'arrive à Paris, et partout, exprimée dans la même forme, c'est la +même résolution qui retentit à mes oreilles: il faut en finir! Oui, la +guerre ne se terminera que lorsque le noir cauchemar qui tourmente la +nation française se sera tout à fait dissipé. Ou la tombe ou la liberté! +Le clan ne se jettera plus sur le clan voisin, tant que ce voisin sera +vivant. + +Combien pourtant le timbre des voix est changé! Les voix chantent, les +voix rient, les voix jouent. Un rayon de soleil est tombé sur la +France. On ne baisse plus les yeux; les fronts se lèvent; les regards se +fixent, pleins de lumière, sur notre visage. Un ami me dit gaiement à +l'oreille en m'embrassant sur le quai de la gare: + +--Maintenant c'est sûr! + +--Vous n'avez plus peur que Lohengrin ne paraisse à l'horizon? + +--En tout cas, s'il paraît, ce ne sera qu'avec son cygne. + +Voilà où en est venue la France. Voyons maintenant cet optimisme. + + + + +L'OPTIMISME FRANÇAIS + + +L'optimisme est à la mode. Il y a aussi des jupes courtes et des jupes +longues dans la philosophie. En ce moment on nous crie de partout à nous +rompre la tête: «Soyez optimistes!». Enfermées dans de jolis livres, ces +voix régénératrices nous viennent surtout d'Amérique. Les psychologues +américains de nos jours ne se lassent pas de répéter cette chanson, qui +est un peu monotone à nos oreilles de Latins. L'un des plus distingués +d'entre eux, Waldo Trine, tonne avec éloquence, dans un de ses derniers +ouvrages, contre l'ennui et la peur, qu'il appelle «les deux noirs +jumeaux». «En attirant à nous par la peur les choses mêmes qui nous +donnent de la crainte, dit-il, nous attirons aussi toutes les conditions +qui contribuent à entretenir la peur dans l'esprit. + +Je sais en effet par expérience que la peur est une chose désagréable et +que l'optimisme est bien plus stomacal. Je n'ai cependant jamais trouvé +le moyen intellectuel de se délivrer de la peur. Et si une chose m'a +parfois donné de l'assurance, c'était de voir un couple d'agents de +police près de moi. + +Si pour être optimiste, il suffit de vouloir l'être, il me semble qu'il +ne doit pas y avoir une seule personne au monde qui ne le soit. Et c'est +justement ce à quoi prétendent ceux que l'on appelle les «philosophes de +la volonté»: «Soyez optimistes; il n'y a qu'à le vouloir.» + +Non, il ne suffit pas de le vouloir. Il est facile à un ténor de donner +le «_do_ de poitrine», facile à un boxeur de porter un bon coup de +poing; mais c'est impossible au reste des hommes. C'est pourquoi dans +son fameux livre _The varieties of religious expérience_, William James, +le plus remarquable et le plus perspicace de ces philosophes, divise les +hommes en deux classes: ceux qui n'ont eu qu'à naître pour être heureux +et ceux qui pour être nés malheureux ont dû naître deux fois, _once born +and twice born_. Les premiers sont les optimistes, ceux qui voient tout +en rose. Le monde est régi par des forces bienveillantes qui se chargent +de tout arranger le plus heureusement possible. Le soleil les enchante; +la pluie leur paraît admirable; s'ils se cassent une jambe, ils prennent +cela comme un événement heureux, car ils eussent pu se casser les deux +du coup. A ces optimistes de naissance s'opposent les tempéraments +pessimistes, ceux qui sont possédés d'une tristesse incurable. Pour +ceux-ci, il n'y a point d'événement, si heureux qu'il semble, qui ne +finisse par changer de caractère et se transformer en malheur. Dans +toute joie ils voient un désabusement probable; dans toute fleur, le +ver; dans toute opulence, la faillite prochaine. + +Je reconnais qu'on rencontre quelquefois ces deux tempéraments extrêmes, +mais le plus souvent on les rencontre atténués. Ce que je ne puis +cependant admettre, c'est que le premier soit le tempérament idéal, +celui que nous devons tous admirer et souhaiter d'avoir. Ces êtres que +William James appelle «ceux qui sont nés une fois», ce sont des +inconscients, ceux qui ne se rendent pas compte de ce qu'est la vie, de +ce qu'est le monde. En ce sens, l'optimiste par excellence, c'est la +bête, qui ne sait point qu'elle mourra. Mais il est impossible à ceux +qui savent qu'ils mourront d'être optimistes à la façon qu'exaltent les +psychologues américains. + +Ne nous faisons pas d'illusions. La vie est âpre, la réalité odieuse. La +faim, le typhus, le cancer, la guerre, sont des hôtes avec lesquels il +faut compter. Qui nous eût dit il y a trois ans que l'Europe civilisée +allait se transformer en troupeaux de tigres et de chacals? Si «ceux qui +sont nés une fois» ne se soucient point de cela, c'est tant mieux ou +tant pis. Pour moi, les vrais hommes, ce sont ceux qui sont «nés deux +fois», je veux dire ceux qui se rendent compte de leur situation sur la +terre, de leur origine et de leur destin immortel. Le premier est le +«vieil homme» de saint Paul, celui en qui dominent les instincts +animaux, celui qui vit tout endormi dans l'inconscience de la nature. Le +second est l'«homme nouveau», celui qui a ouvert les yeux à la lumière, +l'homme spirituel qui s'élève sur son vêtement de chair, comme la +chrysalide pour se muer en papillon abandonne le petit sac qui +l'emprisonnait. «La mélancolie, disait le Père Lacordaire, est +inséparable de tout esprit qui voit loin et de tout cœur qui est +profond, et elle n'a que deux remèdes: la mort ou Dieu». Bénie soit donc +la mélancolie, qui nous révèle notre condition d'hommes. Arrière, +inconsciente allégresse qui nous retient dans les limbes de l'animalité! + + * * * * * + +Dans un des derniers numéros de la _Revue des Deux Mondes_, le docteur +Emmanuel Labat a publié un article intitulé «Notre optimisme». Il mérite +d'être lu: il est parfaitement écrit, et je le déclare d'autant plus +volontiers que ma façon de penser est diamétralement opposée à la +sienne. + +Le docteur Labat est un disciple de la nouvelle école psychologique. M. +James notamment a eu sur lui une influence décisive. Mais M. Labat est +médecin, et comme tel il n'hésite pas, quand il peut, à amener l'eau à +son moulin. Je veux dire qu'il exagère les enseignements un peu nébuleux +et panthéistes de l'école et les transforme, quand il lui est commode, +en enseignements matérialistes. + +L'éminent professeur suppose que l'optimisme n'est pas une opération de +l'esprit qui raisonne, mais qu'il vient de plus loin, d'une source plus +profonde et plus intime. L'optimisme, dit-il à peu près, c'est +l'instinct de la vie, l'horreur de la mort, l'allégresse, l'orgueil et +la volonté de vivre. + +J'avoue que je ne comprends pas bien cet optimisme qui consiste à avoir +horreur de la mort. Appeler optimisme l'instinct de la conservation est +un abus de langage. Le véritable optimiste doit n'avoir aucune peur de +la mort, puisque nous sommes dans un monde où il faut que l'on meure. Le +martyr chrétien qui allait au supplice en chantant était optimiste, +parce qu'il savait qu'une félicité sans fin l'attendait dans l'au-delà; +de même le musulman qui se jette sur l'épée de l'ennemi parce qu'un +chœur de belles houris l'attend, ou le Chinois qui se laisse +allègrement tuer en Amérique parce qu'il est sûr de ressusciter dans sa +patrie. Quant à celui qui conserve avec inquiétude sa précieuse peau +dans la certitude que quoi qu'il fasse il finira par être la pâture des +vers, celui-là n'est pas optimiste. + +Or, c'est de cet instinct de vie, ou de cet instinct de conservation, +comme on disait autrefois, que le docteur Labat fait dériver l'optimisme +français d'aujourd'hui. Il suppose que le Français est optimiste par +nature et que cet optimisme est la sauvegarde de son existence. C'est, +selon moi, une erreur. Il y a en France autant de pessimistes et de +neurasthéniques qu'en aucun autre pays, peut-être même davantage. Et +cela se comprend. Le Français est généralement ambitieux; il aime la +richesse et travaille ardemment pour l'acquérir. Eh bien, dans la +statistique de la neurasthénie, ce sont les hommes d'affaires qui +occupent la première place. Le Français possède en outre un esprit +critique aigu, et un critique n'est jamais optimiste. + +Au surplus, j'ai vécu en France durant les premiers mois de la guerre et +je n'ai point observé un pareil optimisme. Ce que j'ai vu, c'est la +résolution, l'inébranlable volonté de se défendre jusqu'à la mort. Et +cela ne peut pas s'appeler de l'optimisme. Au contraire, quand les +Allemands arrivèrent aux environs de Paris, j'ai constaté quelque peu de +dépression et d'abattement. Mais, et je me plais à le déclarer, la +ferme et courageuse résolution des Français n'en fut nullement altérée. + +Puis ce fut la bataille de la Marne. L'esprit français s'exalta soudain; +un chaud optimisme régna quelque temps. On crut à la victoire immédiate, +on pensa même conquérir l'Allemagne et entrer à Berlin. Mais des mois +passèrent et l'on en vint à se dire qu'il ne fallait pas s'attendre à +cette sorte de victoire. Le Français est le raisonneur par excellence. +Peut-être en d'autres pays les hommes témoignent-ils de qualités plus +hautes. Mais le bon sens est le patrimoine de la France, sauf lorsqu'on +touche à sa vanité nationale, car elle a vite fait alors de passer les +limites de la raison. Il est vrai qu'elle sait y revenir promptement et +s'accommoder des circonstances avec une étonnante facilité. + +Bien des personnes ont pensé toutefois qu'il serait possible aux +Français de percer les lignes allemandes, de recouvrer le terrain perdu +et d'avancer sur le territoire ennemi. Dans les derniers jours de +septembre, un sergent arriva dans le village que j'habitais. C'est un de +mes grands amis. Il exerce la profession de notaire, mais par +tempérament c'est un soldat: il est énergique et courageux. + +--Quand percerez-vous donc les lignes? lui demandai-je souriant. + +--Quand nous le voudrons, me répondit-il avec tranquillité. + +--Vous parlez sérieusement? + +--Oui, sérieusement. Nous attendons seulement qu'on nous en ait donné +l'ordre. + +Cet ordre arriva peu de jours après et l'on sait ce qui s'ensuivit. Au +prix de sacrifices énormes, d'une quantité de sang prodigieuse, on +avança de trois kilomètres. Au moment où j'écris, la même chose arrive +aux Allemands, avec encore moins de bonheur. + +Aujourd'hui l'optimisme a changé de direction. Si l'on veut savoir ce +que c'est que de calculer, il faut venir en France. Un de mes amis m'a +prouvé il y a peu de jours, le crayon en main, que les empires centraux +ont tels et tels moyens de défense, tant de réserves métalliques, qu'ils +peuvent tenir jusqu'à telle époque et que, cette époque passée, ils +devront succomber. Les Français considèrent l'Allemagne comme une place +assiégée. Elle ne sera point prise d'assaut, mais elle tombera rendue de +faim. Ils ont dans la victoire une confiance aveugle, absolue. + + * * * * * + +Mais cela n'est pas de l'optimisme, dira le docteur Labat. Il s'agit là +d'un calcul, de la solution d'un problème, et l'instinct vital n'a rien +à voir là-dedans. Cependant, pour moi, c'est cela qui est le véritable +et légitime optimisme, car il procède de la raison. L'autre, qui vient +du fond même de notre nature animale, pourra nous rendre parfois la vie +plus douce, plus légère; mais il est extrêmement dangereux. Si l'on veut +bien tourner les regards en arrière et se rappeler l'histoire des +personnes que l'on connaît, tout le monde y trouvera quelque grande +catastrophe ou tout au moins une succession de contrariétés produites +par cet optimisme instinctif. + +A cette heure donc, les Français s'occupent à faire des calculs. Ils ne +disent pas toutefois ce qu'on lit au fond de leurs yeux. Leur calcul le +meilleur, c'est qu'ils comptent sur leurs bras et sur leur tête. Et, de +même que le plus habile marin du monde est l'Anglais, le Français est le +meilleur des soldats. Cela n'a rien d'étonnant: cent ans à peine le +séparent de ces autres soldats qui parcoururent toute l'Europe en +vainqueurs. Les traces de l'hérédité ne s'effacent point en cent ans. + + Où le père a passé passera bien l'enfant + +disait Musset. + +Au reste, ne parlons pas de la valeur. Russes, Allemands, Français, +Bulgares, tous se sont également bien battus. Mais il y a pour le soldat +d'autres qualités d'une importance capitale: la ruse, l'allégresse, +l'habileté manuelle, l'improvisation. Depuis les temps de Jules César, +la race des Gaulois s'est toujours distinguée par ces qualités mêmes. Le +Gaulois est un homme fertile en recours. Vous le verrez louer une maison +à moitié démolie, image de la désolation; mais repassez par là quelques +mois plus tard, et vous serez tout surpris de trouver un nid +confortable, entouré de fleurs. Cuisine, jardin, peintures, terrasse: il +aura tout improvisé. + +Un de mes voisins de campagne, dans les Landes, avait besoin d'un +garage. Il vit venir un maçon, qui lui en construisit un en quelques +jours et d'une façon parfaite. Peu après, ce maçon se trouva sans +travail. Mon voisin cherchait alors un jardinier; le maçon lui offrit de +remplir cette charge, et il s'en acquitta avec une intelligence dont +nous fûmes tous émerveillés. Plus tard mon même voisin vint à manquer de +cuisinière. Le maçon passa à la cuisine et il y fut un cuisinier +admirable. + +--Pour Dieu, dis-je à mon voisin, n'allez pas congédier votre nourrice: +je vois déjà votre homme donner le sein à votre fils! + +La France est pleine de ces hommes-étuis. Or, dans une guerre longue +comme celle-ci, ils sont d'une grande utilité. Les Allemands mettent +toute leur confiance dans leurs machines; mais la meilleure de toutes +les machines, c'est l'homme. Avec du talent, la plus petite force +devient formidable. Les Allemands sont supérieurs par le nombre, par la +préparation, par les machines de guerre; mais les moyens des Français, +c'est eux-mêmes, leur adresse et leur sang-froid. Les Allemands ont plus +de canons et de plus gros; mais les artilleurs français pointent et +dissimulent les leurs plus adroitement. Ceux-là possèdent de splendides +cuisines roulantes; mais, avec de pauvres feux de campagne, ceux-ci +mangent mieux. + +Joffre est l'incarnation de cet esprit gaulois, fait d'astuce, de +courage, de prudence et de gaieté. C'est lui qui a sauvé la France au +moment suprême par sa tactique admirable; c'est lui qui, patient et +énergique, attend que le fruit soit mûr pour secouer l'arbre; c'est lui, +homme de pitié, que les soldats appellent «le père Joffre», parce qu'il +est avare du sang de ses fils. Louange à ce Gaulois insigne qui fut le +boulevard choisi par la Providence pour sauver la civilisation latine +et l'indépendance des peuples faibles! Le jour où sa statue se dressera +sur une place de Paris, nous irons tous, non point pour y planter des +clous, mais pour la couronner de fleurs. + +Il ne ressemble pas aux généraux allemands, qui, eux, ont non seulement +copié strictement la tactique de Napoléon, mais aussi ses procédés +impitoyables. «--Sire, Sire, disait le général Junot à l'Empereur, il +est absolument impossible de s'emparer de cette batterie autrichienne: +un feu d'enfer balaie tous les hommes.--Avancez! répondait +Napoléon.--Chaque régiment qui avance est un régiment perdu.--Avancez!» +répétait Napoléon. + +Il importe de ne pas confondre le peuple allemand avec ceux qui le +dirigent aujourd'hui politiquement et militairement. L'allemand est un +peuple doué de solides vertus: il est courageux, intelligent, +opiniâtre, laborieux, idéaliste. Mais, comme tous les idéalistes, il +manque d'esprit critique et c'est pourquoi il obéit facilement à tout ce +qu'on lui suggère. Sa race lui est montée au cerveau et c'est ce qui lui +a fait dire et commettre un assez beau nombre de sottises. Néanmoins, +tout le monde s'accorde à reconnaître ses hautes qualités. Mais ces +qualités ont une tache, la jalousie des Anglais: jalousie de parents, +qui se dissipera bientôt. + +Aussi est-il intolérable, extrêmement pénible, d'entendre M. Maurice +Barrès appeler les Allemands «sale race». Tous les hommes de bon sens en +France ont réprouvé ce langage, et la Presse, la première. + +Pourtant le docteur Labat lui a donné l'appui d'arguments médicaux. Il +dit que l'instinct de vie (encore, l'instinct de vie!) justifie de +pareilles injures, qu'il a pris l'avis des blessés de son hôpital et +qu'ils sont unanimes à donner raison à M. Barrès et à reconnaître que +lorsqu'on porte un coup de baïonnette en s'écriant: «Tiens cochon! +Crève, sale bête!», la baïonnette fait quelques pouces de plus dans le +corps de l'ennemi. + +Je confesse que des raisons chirurgicales de cette sorte ne m'ont point +convaincu. Ma pensée vole vers cette mémorable bataille de Fontenoy, où +le général français se découvre et crie en s'approchant de l'ennemi: +«Messieurs les Anglais, tirez les premiers!» Aujourd'hui ce mot peut +paraître don-quichottesque; mais entre le «tirez les premiers» du +général et le «crève, sale bête!» de M. Barrès, je n'hésite pas à +préférer le premier. On peut être sûr que celui qui dit «tirez les +premiers» ne tournera jamais le dos à l'ennemi; quant à l'autre, on n'en +peut rien assurer. + +Quels vilains temps que ceux où nous sommes! C'est dans les vôtres, +nobles hommes, que j'eusse aimé vivre et non point en ceux, sans +honneur, où l'on conseille aux soldats de se salir les lèvres pour se +donner du cœur et où l'on commande aux officiers de fusiller les +femmes et de jeter des bombes la nuit sur des berceaux d'enfants. + + + + +MÉDITATION SUR LE CONFLIT + + +Ni les gaz asphyxiants que dégagent les tranchées allemandes, ni la +rhétorique, plus asphyxiante encore, dont les Germains et les +germanophiles se servent pour exalter leur morale, n'arriveront à +étouffer la vérité rebelle. + +Cette vérité, c'est que cette guerre monstrueuse à laquelle l'humanité +assiste étonnée a été longuement méditée, préparée, puis déchaînée par +une nation européenne dans le seul but de dominer matériellement et +moralement les autres. + +Et comme cette vérité saute aux yeux et qu'il est impossible de la nier, +les Espagnols qui sympathisent avec cette nation croient justifier leur +sympathie en rappelant les torts que les Français et les Anglais nous +firent en des temps plus ou moins anciens. Ainsi le loup de la fable +évoquait pour manger l'agneau les mauvais traitements qu'il avait reçus +de ses pères. + +Dans tous les temps et sur tous les points du globe habité, c'est contre +leurs voisins que se sont battus les peuples et non pas contre ceux qui +vivaient au loin. Il est bien probable que si Berlin était à la place de +Bordeaux ou de Lisbonne nous en serions déjà venus aux mains avec les +Allemands, comme nous l'avons fait avec les Portugais et les Français. +L'Allemagne et l'Autriche, qui sont non seulement des voisines mais des +sœurs, ont été en guerre de nos jours même. + +Quand on sort du terrain de la haine et qu'on passe sur celui des +raisons, les arguments se présentent sous les formes les plus diverses. + +Contre l'Angleterre, on se sert de l'argument chrématistique; +l'Angleterre a de très riches colonies, des territoires immenses dans +les cinq parties du monde, tandis que l'Allemagne, pays hautement +civilisé et tout aussi méritant que la Grande-Bretagne, possède peu de +chose hors de chez elle. Pourquoi? + +Ceux qui s'indignent d'avoir à poser cette question sont le plus souvent +de riches propriétaires. Ils ne se rendent pas compte que le langage +qu'ils tiennent contre l'Angleterre est justement celui que tiennent +contre eux-mêmes les socialistes et les communistes. «Nous valons autant +que vous, disent-ils. Mais, tandis que vous êtes riches, nous sommes +pauvres: pourquoi? Vous êtes des voleurs, livrez les biens que vous +possédez injustement.» + +L'argument n'aurait de portée que si la Grande-Bretagne était incapable +de coloniser. Ses colonies seraient-elles plus heureuses entre les mains +de l'Allemagne? C'est à ces colonies qu'il faudrait le demander. + +Contre la France, c'est de l'argument religieux qu'on se sert. Cette +nation qui a décrété la séparation de l'Église et de l'État et chassé +les ordres religieux, mérite un châtiment exemplaire. + +Personne ne l'a rendue responsable des sanglants excès de la Convention, +ni des assassinats commis par Robespierre et Marat. Pourquoi l'accuser +aujourd'hui des dispositions d'un ministre anticlérical? + +En admettant d'ailleurs que l'argument fût juste, ce qui ne le serait +certainement point, ce serait de l'étendre à ceux qui n'ont commis +aucune faute. La masse du peuple en France est en effet catholique et +c'est de son plein gré, sans le moindrement recourir au trésor public, +qu'elle soutient aujourd'hui le culte catholique avec la même décence +qu'autrefois. + +On oublie ou l'on feint d'oublier que c'est de cette France impie que la +pensée chrétienne rayonne à travers le monde une lumière merveilleuse. +Non seulement il y existe en ce moment un groupe de philosophes +spiritualistes, dont Boutroux, le chef, livre sur le terrain de la +pensée de glorieuses batailles aux savants matérialistes allemands comme +les Wundt, les Haeckel et les Ostwald; mais il y existe aussi une +phalange d'éminents apologistes catholiques, des prêtres le plus +souvent, dont les livres font la consolation de tous les croyants de +l'Europe. On oublie que quelques-uns de ces prêtres se battent +aujourd'hui dans les tranchées de l'Alsace et des Flandres, et qu'ils +s'étonnent et s'affligent d'entendre les reproches que font à leur +patrie ceux qui se donnent pour les hérauts de la chrétienté. + +Contre la Russie, c'est de son retard qu'on tire un argument. Ces +pauvres Russes! Ils n'ont point de canons de précision, point de chemins +de fer stratégiques, point de gaz asphyxiants; ils mangent avec les +doigts: ce sont de vrais sauvages. Il faut aller leur apprendre le +maniement des armes à feu et de la fourchette. + +Pourtant, ces sauvages, qui sont armés de massues de fer en guise de +fusils, à en croire les journaux allemands, ces sauvages-là se battent +depuis longtemps contre toute l'armée autrichienne et plus d'un tiers de +l'armée allemande. + +Contre la Belgique enfin, on use d'un argument sanchopancesque. Qui donc +a fourré la Belgique dans une si folle aventure? Comment a-t-elle eu +l'audace de faire front au colosse allemand? Ne sait-elle pas que rien +n'est plus prudent que de rester en bons termes avec les forts? Si elle +avait laissé tranquillement passer les armées du Kaiser, elle ne serait +pas dans la calamité où elle se trouve, elle aurait reçu une pleine +bourse de pièces d'or et qui sait? à la fin de la guerre, peut-être un +petit morceau de la France. + +Voilà ce que l'on entend ici. Là-bas, en Allemagne, on méprise les +raisons: nous entrons sur le théâtre de la volonté rugissante et de +l'automatisme. Un seul mot nous en vient «Nous voulons!» Et de toutes +les régions du monde où la volonté l'emporte sur la raison, les hommes +répondent à ce «nous voulons»: «Puisque vous le voulez, nous le voulons +aussi.» + +C'est un cas de désagrégation mentale dans lequel le psychisme +inférieur, le centre de l'automatisme, brise son engrenage avec la libre +raison et s'abandonne passivement à toutes les fantaisies de +l'hypnotiseur. Les hypnotiseurs du peuple allemand, ce sont les magnats +de la politique et de l'armée prussienne, secondés par la poltronnerie +de quelques intellectuels. Ce sont eux qui ont imposé à ce peuple et la +guerre et la férocité dans la guerre. Ils lui ont dit: «Gardez-vous de +votre cœur comme d'un ennemi; fusillez des prêtres, démolissez des +monuments, violentez des femmes, asphyxiez les enfants, essayez de tous +les moyens pour atterrer l'ennemi.» Et ces honnêtes citoyens, ces bons +pères de famille que nous avons tous connus fusillent, violent, saquent, +asphyxient. Si on leur disait en outre de sacrifier les prisonniers, ils +les sacrifieraient aussi. + +Un pareil état de misère morale inspire plus de pitié que de haine. Ce +sont des hommes en sommeil; ce n'est pas à eux qu'il faut imputer leurs +horreurs, mais à ceux qui les ont ainsi magnétisés. + +A qui donc enverrons-nous le compte de la dispersion qui s'est produite +dans les centres cérébraux de quelques-uns de mes compatriotes? Car il +y a parmi nous des individus qui rougissent dès qu'on prétend que les +Teutons n'ont pas bien fait de livrer Louvain au pillage et de fusiller +des prêtres; ils rougissent, se grattent la tête, sentent bouillir leur +cervelle et finissent par s'écrier qu'ils en auraient fait tout autant, +qu'ils auraient tué plus de prêtres encore et qu'ils en auraient même +ensuite mangé en sauce tartare. + +J'ai eu l'horreur d'entendre des dames se féliciter du torpillage du +_Lusitania_ et des exploits des zeppelins. + +Le naufrage du _Lusitania_ est une chose effroyable, mais ce naufrage de +l'âme féminine est plus effroyable encore... + +Comme tout ce qui écorche un instant la croûte de notre malheureuse +planète, cette guerre aura sa fin. L'épais nuage qui couvre aujourd'hui +toute l'Europe se dissoudra enfin dans l'atmosphère azurée; la terre +maternelle boira le sang, dévorera les os et, dans son sein fécond, la +vie immortelle poursuivra son travail mystérieux; les prés auront de +nouveau des fleurs, les arbres agiteront de nouvelles branches à la +brise du soir, les oiseaux de Dieu se remettront à bénir de leurs +trilles le lever de l'aurore. + +Et que restera-t-il de tout cela? Une grande honte et un grand remords. + +Oui, un grand remords. + +Un jour viendra (le Ciel nous le donne bientôt!) où ces automates +assassins de femmes et d'enfants sortiront de leur stupeur hypnotique. +Épouvantés d'eux-mêmes, ils tomberont alors aux pieds de leurs fils et +leur demanderont pardon de les avoir tant scandalisés, d'avoir outragé +sous leurs yeux d'enfants l'honneur du genre humain, d'avoir voulu leur +arracher du cœur la seule chose pour laquelle l'homme puisse vivre et +doive mourir. + + + + +LA STRATÉGIE DE NAPOLÉON + + +Je suis allé à Marly et à la Malmaison. On éprouve un plaisir physique à +ne plus entendre le bruit de la métropole et à passer quelques instants +dans la fraîcheur et la tranquillité des champs. Mais le plaisir est +encore plus vif pour l'esprit, surtout quand l'endroit où l'on est vous +offre son passé comme un refuge contre un présent douloureux. Vus de +loin, et lorsqu'ils sont déjà à demi ensevelis dans l'abîme du temps, +les événements les plus pénibles allègent l'âme au lieu de l'affliger. +C'est là le secret de l'art. Le monde, comme pure représentation, ne +fait jamais de mal. + +Il n'y a point trace à Marly de la cour fastueuse qui y vécut. Marly est +un tranquille village où l'on entend battre la faux et mugir des +troupeaux. J'en ai parcouru les bois et les prairies avec respect, +évoquant la figure du Roi-Soleil, qui se plaisait tant dans ces lieux. +Son amour excessif pour Marly servit de prétexte à un de ses courtisans +pour dire, dans un transport d'adulation, que «la pluie de Marly ne +mouillait point». Louis XIV avait le gosier large, mais il ne put avaler +cette bouchée-là. + +La Malmaison me fut malheureuse: la guerre a fait fermer le palais. +Gardiens et cicerone sont sous les armes. Je dus me contenter de longues +promenades dans le parc et de mes souvenirs du vainqueur d'Austerlitz. + +Louis XIV et Napoléon! Deux monstres d'égoïsme et d'orgueil. Saint-Simon +a analysé l'orgueil du premier avec une sagacité merveilleuse; Taine, +celui du second. Mais, quoi! j'ai connu une couturière qui était aussi +égoïste que Napoléon et un cireur non moins vaniteux que Louis XIV. + +Pour moi, je crois que si nous prenions un passant au hasard de la rue +et que nous lui infusions le courage et l'intelligence de l'Empereur, je +crois bien qu'on en ferait un autre Napoléon. En tout cas, il ne serait +pas en reste pour l'égoïsme. Et si nous le dotions du pouvoir de Louis +XIV, ce serait un autre Louis XIV, et ce n'est probablement pas +d'orgueil qu'il manquerait non plus. Égoïsme et orgueil nous viennent +ensemble et tout naturellement, et ceux qui s'en délivrent sont des +êtres exceptionnels devant qui l'on devrait s'agenouiller. + +Que de souvenirs dans cette Malmaison! Derrière chaque massif de fleurs +la gracieuse figure de l'impératrice Joséphine semble nous sourire. +Elle y fut heureuse, et puis la plus infortunée des femmes. C'est là +que, victime de l'implacable égoïsme de son mari, cette douce et +sympathique créature rendit son âme à Dieu. Toutes les idylles de ce +monde misérable se terminent dans les larmes. + +Et ma mémoire s'emplit soudain de ces jours dramatiques où Napoléon +rentre à Paris avec la résolution secrète de répudier sa femme. Il est +d'abord plus cérémonieux et plus froid avec elle; il ferme ensuite toute +communication entre leurs appartements; il lui fait connaître enfin sa +décision par des émissaires diplomatiques. + +Que devait-il se passer dans le cœur de cette noble femme quand elle +constatait que l'homme idolâtré, que l'homme qui lui avait donné avec +son amour le plus haut trône du monde, allait rompre le sacré, le doux +lien qui les unissait, et partager son lit et sa gloire avec une autre? +Je crois vraiment que c'est alors que fut signé dans le ciel la sentence +qui condamna l'Empereur. Malheur à qui maltraite un enfant ou brise le +cœur d'une femme! Les anges ne tardent pas à se venger de lui. + +Je ne voudrais pas que l'on prît cela pour des niaiseries. Qui peut dire +qu'à la balance divine une larme ne pèsera pas plus qu'un empire? Le +monde n'est que le symbole d'une réalité plus haute. Un mot tombé des +lèvres d'un humble charpentier de Nazareth a fait trembler la Création. +Des chevaux, des batailles, des canons, cela n'est rien; les empires +sont des ombres, les étoiles des apparences, la gloire un songe. Mais la +parole d'un homme bon subsiste éternellement. + +Les milliers d'êtres que Bonaparte a sacrifiés à son ambition ne +déposeront pas tous contre lui au jugement dernier. Beaucoup étaient +tout aussi ambitieux, tout aussi avides de gloire que lui. S'ils y ont +perdu la vie, il exposait aussi la sienne à tout instant: c'est qu'alors +on ne se battait pas de loin comme de nos jours. Mais quand sonnera +l'heure de la justice suprême, l'impératrice Joséphine se dressera et +lira sanglotante au Conseil le renoncement de ses droits, et l'Empereur +sera irrémédiablement condamné. + +Napoléon était un homme de proie. Je répète que nous le sommes tous +quand on nous pourvoit de griffes convenables. Il s'est laissé pousser +par cette loi d'ascension qui régit la vie, par ce que l'on appelle +aujourd'hui «la volonté de puissance». + +Il y a dans chaque homme un tyran qui se sert de ses moyens pour courir +et bousculer, comme une automobile de sa gazoline. C'est le Destin des +anciens, la fatalité des modernes. Napoléon croyait aveuglément au +destin. «La politique, voilà la fatalité», disait Gœthe dans la +courte entrevue qu'il eut avec l'Empereur. Et ce disant, ses yeux +exprimaient la tristesse et l'inquiétude. Tous les hommes tremblent, +même les plus grands, lorsqu'ils parlent du destin; car ni le caractère, +ni le courage, ni la prudence ne peuvent rien contre lui. Il n'y a qu'un +être au monde qui soit capable de mépriser le destin: c'est le saint. Si +l'on avait parlé de fatalité à sainte Thérèse ou à saint Vincent de +Paul, ils se seraient mis à rire. + +L'art de la guerre avait besoin d'un maître; tous les arts en ont eu. +Alexandre, César étaient loin; leur stratégie ne valait plus rien pour +le monde moderne. Bonaparte vint, et il trouva tout prêt: poudre, +fusils, et des hommes pareils à des Romains, enthousiastes de leur +grandeur et ayant du sang de trop dans les veines. + +Je me suis attaché à étudier l'histoire de ce grand séducteur de la +jeunesse et je n'y ai point trouvé les magnifiques projets qui lui sont +attribués, et qu'il s'attribuait, se trompant peut-être lui-même: la +résurrection de la puissance romaine, la restauration de l'Empire de +Charlemagne, etc. Je n'y ai vu qu'un grand amateur, un homme passionné +de l'épée, comme Michel-Ange avait la passion de l'ébauchoir, Rubens +celle du pinceau, Balzac celle de la plume. Il ciselait, peignait sur le +champ de bataille. La guerre n'était pas pour lui qu'un moyen, c'était +aussi une fin. Il en tirait son plaisir le plus fort et c'est pourquoi +il ne voulut pas l'abandonner quand il en était temps encore, et se +perdit. + +Le culte de Napoléon, comme le culte de Bouddha, n'a pas laissé de +profondes racines dans le sol où il est né. Ainsi en fut-il d'ailleurs +de notre religion, qui, née en Orient, germa et se propagea en Occident. +Quand les vétérans qui l'avaient suivi dans ses romantiques expéditions +furent morts ou dispersés, l'hostilité commença. Des dards vinrent de +partout se planter dans la statue du grand homme: il en vint des hauts +sièges remplis par les conservateurs aussi bien que de la jeunesse +généreuse, il en vint des ignorants comme des intellectuels. Puis, les +idées pacifistes et humanitaires se développant en France, la +désaffection se manifesta de plus en plus. _Les origines de la France +contemporaine_ de Taine sont l'expression la plus vive de cette +désaffection. Là le héros merveilleux n'est plus qu'un heureux +aventurier, un condottiere dépourvu de sens moral, de grandeur et de +poésie. + +Lorsqu'il fut à peu près abandonné des Français, le culte de Napoléon se +réfugia en Allemagne. Les Allemands, qui ont de nombreuses et grandes +qualités, ne brillent point par l'originalité. Comme les Japonais, +c'est un peuple d'adaptation et non d'invention. A peine lui doit-on +quelques-unes des découvertes modernes. Mais il sait admirablement se +servir de ce qu'ont découvert les autres et porter ces découvertes à +leur plus grande perfection. Les Anglais et les Français ont plus de +génie inventif; les Allemands l'emportent dans la façon d'opérer. + +S'il est un peuple sur terre qui a mérité la palme de l'invention, c'est +le peuple anglais. Non seulement il a trouvé des méthodes et des +facilités dans les arts industriels, mais il en a trouvé même dans la +façon de vivre. Et cette façon de vivre, ils l'ont peu à peu imposée au +monde entier, avec leurs plus extravagants caprices. Cela tient au +respect qu'on a en Angleterre pour l'initiative individuelle. Il y a +aussi en France une habileté naturelle; elle n'est pas accumulée en +quelques géants, mais éparse dans tous les esprits et dans toutes les +mains. C'est une chose bien connue: les Français sont aptes aux choses +les plus diverses. + +En Allemagne, au contraire, l'initiative privée existe à peine; les +Allemands tirent toute leur force de la discipline et de la patience. +Tacite disait des Germains qu'ils n'étaient capables que des grands +efforts, mais que la continuité du travail les impatientait. Ce coup-là, +le grand historien n'a vraiment pas mis dans le mille; c'est précisément +la patience qui est le trait caractéristique de l'Allemand. Il y a +quelques années, un professeur de collège Allemand me disait que les +petits Espagnols étaient d'ordinaire mieux doués que les petits +allemands, mais qu'à la longue, par la constance dans l'effort, ces +derniers ne manquaient jamais de les surpasser. + +Il n'est donc pas étonnant qu'ayant perfectionné la vapeur, +l'électricité, l'aviation, ils aient fait merveilleusement avancer +l'art de la guerre. Pour l'étudier, ils sont accourus à la source la +plus pure et la plus abondante, à la stratégie de Napoléon. A ce point +de vue-là, l'Empereur est sans doute le plus grand maître qui ait +existé, et peut-être le plus grand qui sera jamais. La guerre n'avait +aucun secret pour lui. Il enfermait dans son esprit une telle somme de +pénétration, de décision et surtout de sens commun, qu'il en était +invincible. + +C'est que la stratégie a été et sera toujours une question de bon sens: +elle ne peut pas évoluer. Le maréchal allemand chef d'état-major +Schlœffer a écrit un livre pour démontrer que la bataille de Cannes, +livrée par Annibal, est le modèle ou l'idéal des batailles. Quelles +qu'elles soient, le seul but qu'y poursuit une armée ne peut être et ne +sera jamais que l'enveloppement de l'ennemi. + +Pendant la seconde moitié du dix-neuvième siècle, les stratèges +allemands se vouèrent tout entiers à l'étude des guerres +napoléoniennes. Le nombre de livres et d'articles de revue qui ont paru, +de conférences qui ont été faites sur ce sujet, est incalculable. On +apprit les batailles par cœur, on pénétra jusqu'aux replis la pensée +du maître. En 1870 les Allemands ont appliqué avec le plus heureux +succès le système de convergence ou de concentration des forces que +Napoléon employa dans toutes ses premières campagnes et surtout dans la +campagne d'Italie. Dans cette guerre-ci, les Allemands ont été empêchés +par les circonstances de développer cette méthode en grand; mais ils ont +eu recours à celle dont Napoléon dut se servir dans la campagne de 1813. + +La situation des armées allemandes aujourd'hui est presque exactement la +même que celle qu'occupaient alors les armées de Napoléon. Entouré par +les Alliés de cette époque, il s'appuyait avec le meilleur de son armée +sur le centre de l'Allemagne, près de Dresde. Il avait dans le Nord, +pour s'opposer à celle de son ancien subordonné Bernadotte, une armée +dite armée de Berlin; à l'est, une autre armée dite armée de Silésie +devait résister à celle que commandait le maréchal Blücher; au Sud enfin +une troisième armée faisait face aux Autrichiens et aux Prussiens du +maréchal de Schwarzenberg. Sa tactique consistait dans un mouvement de +va-et-vient, ce que l'on appelle à présent «jeu de navette». Il ajoutait +soudain ses forces à celles d'une des armées de la périphérie, puis à +une autre, à son gré. La tactique des Alliés se bornait à se retirer +quand l'Empereur accourait d'un côté et en même temps à s'avancer de +l'autre. + +Ce mouvement de va-et-vient, ce jeu de navette, c'est ce que font en ce +moment les Allemands, avec des moyens infiniment plus efficaces, en +transportant leurs forces de l'Orient à l'Occident et inversement. +Napoléon exécutait ces mouvements à marches forcées; ils s'accomplissent +aujourd'hui en wagons ou en automobiles. Napoléon les dirigeait +lui-même, c'est aujourd'hui le soin d'un état-major, sous la direction +du général en chef. + +Les Alliés de 1813 réussirent enfin à serrer le cercle et obligèrent +Bonaparte à livrer la bataille de Leipzig. Il y fut défait, et c'est +miracle qu'il ait pu sauver son armée et porter en France le théâtre des +opérations. Les Alliés d'aujourd'hui obtiendront-ils de réduire le +cercle allemand et forceront-ils l'ennemi à accepter la bataille avec +des forces inférieures aux leurs? C'est le secret de l'avenir. +L'Angleterre l'a prévu, et elle déploie aujourd'hui contre l'Allemagne +le même plan, le même système dont elle s'est servi obstinément pour +abattre Napoléon. + +Si, contre toute vraisemblance, les Allemands venaient à vaincre, les +Français auraient alors tout à la fois la satisfaction et la peine +d'avoir été battus par le chef même à qui ils doivent leur plus grande +gloire militaire. + + + + +LES SOCIALISTES FRANÇAIS + + +Il n'y a pas d'homme avec le cœur en place qui ne se soit quelquefois +senti socialiste. Il suffit de descendre dans une mine, de rencontrer à +la porte d'un théâtre quelque mendiant transi de froid et de faim, pour +qu'entre en branle la corde de nos raisonnements habituels et que nous +nous rendions compte que nous sommes tous un peu fourbes et que nous +marchons sur un terrain mouvant. + +Et il y a pourtant des individus qui, au seul mot de «socialisme» +prennent l'air navré, se grattent la tête et lancent d'odieux sons +gutturaux; quelques-uns versent des larmes abondantes. Des bombes +éclatent semant l'extermination, des mains noires qui fouillent leurs +archives, d'autres mains, plus noires encore, qui forcent leur tiroir, +des imprécations, des blasphèmes: tout cela se lève devant eux en une +vision terrifiante. + +Il n'y a pas de quoi. Comme le mot l'indique, le socialisme ne signifie +rien d'autre au fond que désir et résolution d'organiser la société +d'une façon plus juste. Ce désir et cette résolution sont parfaitement +légitimes. A moins que nous ne nous imaginions que la société ait +atteint la perfection. + +Mais si ce désir est mêlé de haine, tout faiblit et tombe. La haine est +le dissolvant le plus efficace qui soit au monde. Dès que ce dieu +infernal fait son apparition, tout change d'aspect et s'assombrit. Et +c'est malheureusement en compagnie d'une divinité si funeste que le +socialisme a paru de nos jours. + +Un _leader_ du socialisme espagnol que je rencontrai dans une _fonda_, +il y a quelques années, me disait: «Détrompez-vous. Cette affaire se +résoudra comme elles se résolvent toutes ici-bas, par la force. Je lui +répondis: «Mon cher, je crains que vous ne soyez dans l'erreur. Cette +affaire comme toutes celles d'ici-bas, se résoudra par l'amour.» + +Le temps commence à me donner raison. Qui peut s'imaginer aujourd'hui +qu'une révolution populaire vienne à triompher, alors que la bourgeoisie +dispose de mercenaires avec des mausers, des canons à tir rapide et des +mitrailleuses? + +Oui, l'amour. C'est le sentiment de fraternité guidé par la raison qui +se chargera de résoudre ce problème, en limant peu à peu les irritantes +inégalités sociales. La Nature ne procède pas par bonds, mais la société +non plus. La rive est loin, mais elle est plus près que nous ne le +pensions naguère. + +Le socialisme moderne a sa force en Allemagne. C'est une affirmation qui +étonnera et chagrinera ceux de nos germanophiles qui ne peuvent pas se +figurer qu'il nous vient d'Allemagne autre chose que la discipline, +l'autorité, la soumission. Et après tout, ils ont raison. Les masses +socialistes sont beaucoup plus disciplinées en Allemagne que partout +ailleurs. Aussi sont-elles beaucoup plus dangereuses. Cette discipline +tuera l'autre. + +En France, le socialisme a toujours été plus théorique que pratique. Il +y eut diverses classes de rêveurs. Les uns s'attaquèrent à la propriété: +ce furent les communistes. Les autres attaquèrent la famille: ce furent +les fouriéristes, ceux du fameux phalanstère. D'autres, la religion: ce +furent les saint-simoniens. Cependant aucun de ces rêveurs n'a réussi à +entraîner et à soulever les masses. Aucun n'a été capable d'organiser +une manifestation de 300.000 hommes à Paris, comme cela s'est produit à +Berlin, il y a quelques années. + +Si vous veniez en France et que vous parcouriez les provinces, vous +seriez surpris d'apprendre ce que sont les hommes qui représentent +aujourd'hui le socialisme. Dans un village, vous voyez un joli jardin +remarquablement soigné et entouré de grilles; au fond, un hôtel +magnifique; des jardiniers arrosent, taillent; sur la terrasse, de +jeunes domestiques gracieusement vêtues, tablier blanc et coiffe +blanche. «A qui cette propriété?» demandez-vous? «A M. F..., vous +répond-on; le chef du parti socialiste d'ici.» Vous allez chez un +médecin fameux pour le consulter. Un domestique en livrée vous ouvre la +porte; la maison est tenue avec un luxe extraordinaire; au moment d'être +introduit dans le cabinet, vous jetez un coup d'œil dans la salle à +manger et vous apercevez une nombreuse famille qui prend le thé. Ce +médecin, c'est le fameux B..., directeur-propriétaire d'une revue +socialiste. Vous entrez dans une église pour entendre la messe et en +sortant vous rencontrez un monsieur qui attend une dame. Habillée avec +une suprême élégance, son livre de prières à la main, la dame rejoint le +monsieur, souriante, lui passe son livre, lui prend le bras et ils +s'éloignent en devisant gaiement. C'est M. D..., le député socialiste de +la région. + +Il semble bien que ces socialistes français ne soient dangereux ni pour +la propriété, ni pour la famille, ni pour la religion. Ce sont des +microbes cultivés: ils ont perdu leur virulence. + +«Mais les nôtres sont certainement venimeux!» s'écrie un conservateur +furieux. Et il me rappelle les ignobles assassinats de Cullera, les +incendies, les cruautés de Barcelone, les pillages et les déprédations +commis ailleurs. + +Il a raison. Pour l'instant, nos socialistes n'ont pas de chemises à se +mettre. Et manquer de chemise, cela ne vaut rien pour la moralité. «Il +n'est pas impossible qu'un pauvre soit honnête», disait Cervantés. +L'honnêteté est en effet une chose de prix et qui n'est généralement +qu'à la portée des personnes à leur aise. Le privilège le plus enviable +des riches, c'est de pouvoir se donner le luxe d'être honnêtes. + +Il m'est cependant venu aux oreilles que quelques-uns des chefs du +socialisme espagnol ont maintenant des chemises de jour et de nuit, et +non seulement des chemises, mais aussi des maisons de rapport. On dit +même que ce sont d'impitoyables propriétaires et qui ne manquent jamais +le premier du mois, à l'heure du déjeuner, d'envoyer leur quittance aux +locataires, lesquels en perdent l'appétit et avalent de travers leurs +côtelettes pannées. Je ne crois pas à cette noire légende, elle a été +sans doute inventée et répandue par quelque réactionnaire malveillant. + +En tout cas, nous devrions nous féliciter que les socialistes aient des +maisons de rapport. Et s'ils achètent des actions de la Banque +d'Espagne, ce sera mieux encore. Le jour où les socialistes espagnols +auront des jardins avec des grilles et conduiront leurs femmes à la +messe, les bourgeois n'auront plus à trembler pour leur titres de +propriété ni pour leurs tiroirs. + +Dans tous les pays, les socialistes ont ajouté de nos jours à leur +bannière une devise séduisante: «A bas la guerre! Fraternité +universelle.» Et c'est vraiment très bien. Tout de suite j'ai été pris +par ce cri qui répond à l'aspiration la plus ardente de tout esprit +chrétien. + +Fraternité universelle: le beau mot! Mais en attendant cette fraternité +si vaste, les bons socialistes ne pourraient-ils pas faire usage d'une +autre un peu moins étendue? Pourquoi voyons-nous tous les jours, quand +une grève se déclare dans quelque établissement industriel, que le +malheureux ouvrier qui se présente, poussé par la faim, pour reprendre +le travail, est assailli par ses compagnons avec une fraternité canine? + +Il n'y a personne en Europe qui n'ait éprouvé quelque sympathie à voir +parmi les principes du socialisme moderne le désarmement des nations et +conséquemment la paix entre elles... On disait autrefois: «Paix entre +les princes chrétiens». Il aurait fallu ne pas supprimer cette phrase, +car ce sont les princes chrétiens qui ont été la principale cause de +cette guerre. Tous, jusqu'aux plus récalcitrants bourgeois, tournèrent +les regards vers eux avec une affectueuse complaisance. Dans les +ténèbres amoncelées sur la vieille Europe par des armements incessants +qui semaient l'épouvante dans les âmes, le seul rayon de lumière que +nous ayons perçu nous venait du socialisme. La diplomatie, nous +disions-nous, est impuissante: elle a perdu tout crédit; mais le +socialisme est fort, les masses ouvrières se chargeront d'opposer une +barrière à la superbe et aux ambitions des tyrans. Si elles laissent +tomber leur fusil et se croisent les bras, qui fera la guerre? + +Nous avons été bien amèrement déçus. Les ouvriers ne laissèrent pas +tomber leur fusil. Tous s'empressèrent au contraire de l'empoigner et de +s'en servir avec une inconscience de soldats mercenaires. + +Était-ce lâcheté! Était-ce l'effet de ce féroce instinct qui pousse les +troupeaux qu'on est parvenu à exciter? Je n'en sais rien; mais le fait +est vraiment lamentable. De toutes les faillites qu'a entraînées la +guerre, celle du socialisme est assurément la plus attristante. Causant +il y a quelques jours avec l'un de ses représentants, je lui exprimai, +non sans chaleur ni amertume, le sentiment de tristesse que ses +coreligionnaires avaient donné au monde dans cette guerre. + +--Est-ce la peine, lui disais-je, que pendant tant d'années vous ayez +prêché la paix et la fraternité internationale, fait systématiquement +obstacle aux armements, pour en arriver à être des guerriers aussi +féroces que les nôtres? + +Et voici dans quels termes il répondit à mon interpellation: + +«Pour tout le monde, socialistes ou bourgeois, des jours très durs se +sont levés. Quand dans une maison l'on crie «au feu!», les plus stoïques +sautent de leur lit; et si c'est «au voleur!» qu'on crie, le moins cruel +se saisira de son couteau de cuisine. Être pacifiste lorsqu'on a à côté +de soi un ennemi qui épie vos mouvements pour se jeter sur vous à la +moindre négligence, c'est un vrai crime. Eh bien, nous, les socialistes +français, nous l'avons commis, ce crime-là, et nous devons l'expier en +versant largement notre sang. Nous nous étions opposé aux dépenses +militaires; nous avons maltraité des généraux qui étaient braves et +prévoyants, pensant que nos frères de là-bas en feraient autant. Ils +faisaient bien quelque chose, mais nous voyons aujourd'hui que ce +n'était qu'une comédie, qu'au fond ils étaient les complices des tyrans +et que les uns et les autres s'entendaient pour s'élancer sur nous et +nous arracher le fruit de nos travaux. Toutes les lois, qu'elles soient +divines ou humaines, cèdent devant le droit de légitime défense. Ne vous +êtes-vous pas, vous, brillamment défendus à Saragosse et à Gérone quand +nous avons envahi votre territoire? Et vous saviez pourtant bien que +nous ne venions pas avec l'intention de nous saisir de votre bourse. +C'était bien différent d'aujourd'hui. Je reconnais que nous, les +Français, nous pénétrions injustement sur le territoire des autres. Ce +fut un mouvement de vanité exploité par un homme de génie. Auparavant +notre République avait elle-même été attaquée par ces autres. Mais nous +du moins nous avions en venant chez eux quelque chose à donner. Nous +apportions, en politique, les droits sacrés de l'homme, alors méconnus +ou foulés aux pieds en Europe; dans l'ordre civil, nous apportions un +Code que vous avez tous copié dans la suite. Nous avions remplacé un +régime despotique par un régime libéral, ou simplement un roi par un +autre. Après tout ils étaient Français tous les deux: l'un frère de +Bonaparte, l'autre petit-fils de Louis XIV. Et la preuve que nous +n'étions pas des bandits, c'est que vos hommes les plus éminents +d'alors, les Moratin, les Silvela, les Menendez Valdès, les Hermosilla, +d'autres encore, prirent notre parti. La même chose advint dans d'autres +pays. Le plus haut esprit que l'Allemagne ait eu jusqu'alors, Gœthe, +fut injurié dans sa propre patrie parce qu'il passait pour être notre +ami. + +Mais l'Allemagne, qu'apporte-t-elle de neuf et de bon à l'Europe? Elle +n'a pas les poètes les mieux inspirés, ni les plus profonds philosophes; +ses lois ne sont pas les plus sages, ni ses mœurs les plus pures. +Elle a des hommes de science éminents. Il y en a d'aussi grands en +France, en Angleterre, en Italie et en Russie. Ce n'est pas à elle que +reviennent les plus étonnantes inventions modernes, mais aux pays de +Marconi et d'Edison. Au lieu de régime plus libéral et plus humain, +c'est l'autocratie militaire que les Allemands apportent. C'est eux qui +ont imposé à toute l'Europe cette servitude moderne qu'on appelle le +service militaire obligatoire. C'est eux qui se sont dressés contre la +généreuse entreprise du tzar Nicolas II se proposant le désarmement. +C'est eux qui ont fait échouer la Conférence de La Haye. C'est eux qui +entretenaient l'alarme dans le monde entier. En somme, que leur doit-on? +Un peu de chimie et beaucoup moins de sens moral.» + +Je laisse à mon ardent interlocuteur la responsabilité de ces raisons, +qui, si elles sont excessives, sont cependant vraies dans le fond. + + + + +FRANÇAIS ET ESPAGNOLS + + +C'est, je crois, un sujet très délicat. Il faut y être +maître-équilibriste pour ne pas tomber dans de lamentables méprises. +Parler en ce moment des relations entre Français et Espagnols sans +blesser les uns ni les autres, c'est une entreprise dont les dangers +devraient me faire reculer. «Taisez-vous! méfiez-vous! Les oreilles +ennemies vous écoutent», disent partout à Paris des écriteaux. Je ne +suivrai pas ce conseil. J'ai, pour me risquer sur la corde tendue, un +balancier dont je me suis toujours servi avec bonheur. Ce balancier, +c'est la sincérité. + +Mais l'écriteau en question se prête au commentaire. Tout d'abord il +montre que le caractère français est expansif. Les Berlinois n'ont sans +doute pas eu besoin de pareil avis. Et si mes compatriotes les Galiciens +étaient en guerre avec une autre puissance européenne (mais ils ne se +mettront jamais dans ce cas), ils n'en auraient pas besoin non plus. + +J'avais un ami, précisément un Galicien, que je rencontrais dans la rue +après une longue séparation. + +--Quand donc êtes-vous arrivé? lui demandai-je. + +--Il y a trois jours, me répondit-il. + +Mais il ajouta aussitôt, regrettant d'avoir laissé échappé la vérité: + +--Et un peu plus. + +Il est évident que la France manque de maîtres comme celui-là. + +Parlons donc sérieusement de notre amitié pour les Français. + +Il va de soi qu'il y a des gens en Espagne qui n'aiment pas et qui +n'admirent pas la France. Vieux ressentiments, dépits, colères, voilà ce +qui monte à la surface dès qu'on remue un peu l'eau. + +C'est l'histoire de tous les voisins. Quand on vit longtemps avec +quelqu'un dans un commerce étroit, les petits ennuis, les inattentions, +les injustices naturelles à l'égoïsme finissent par se déposer peu à peu +dans ce que les psychologues appellent la «subconscience». L'éducation, +le désir d'avoir la paix, la paresse concourent aussi à contenir tous +ces éléments de discorde. Mais il arrive un moment où quelque événement +imprévu leur ouvre la porte. Ils sortent alors avec fureur et brutalité, +l'œil injecté de sang. + +Il faut convenir que jusqu'à présent les Français ne se sont guère +souciés de gagner notre sympathie. La presse en particulier n'a pas +hésité à nous tirer dessus et à nous manifester son mépris dans plus +d'une occasion. Quand le présent président de la République nous fit +l'honneur de venir nous voir, quelques-uns des journalistes qui +l'accompagnaient se sont montrés peu aimables envers nous. J'ai lu dans +l'une de leurs correspondances que les rues de Madrid étaient sombres. +C'est tout simplement ridicule: il y a dans d'autres capitales de +l'Europe des rues aussi sombres que celles de Madrid. Mais cela n'est +rien; un Français ne m'a-t-il pas dit un jour qu'il suffirait de 25.000 +hommes pour conquérir l'Espagne! + +Je sais bien qu'il y a partout des êtres grossiers et niais. Il ne faut +pas toutefois s'étonner que ces coups d'épingle aient fini par faire +l'effet d'un coup de couteau. Il y a peu de personnes capables d'assez +de sang-froid pour assigner aux choses leur valeur véritable. Un des +théorèmes de l'_Éthique_ de Spinoza dit: «Celui qui croit être haï d'un +autre et ne lui avoir donné aucune raison de haine, haïra cet autre à +son tour.» + +Tout cela, je le répète, c'est le voisinage. Si les habitants d'une +maison savaient comment ils parlent tout bas les uns des autres, cette +maison aurait vite fait de devenir un camp d'Agramant, et quand l'un +deux est assez sot pour le dire tout haut, c'est alors qu'éclatent ces +querelles de Capulets et Montaigus que nous connaissons tous. + +Je crois d'ailleurs que si au lieu des Français nous avions les +Allemands pour voisins, les Allemands ne nous seraient pas plus +pitoyables. Témoin ce journaliste germain qui vint me voir il y a +quelques années. Notre nation le ravissait; tout l'intéressait, tout +l'émouvait; il courait tous les villages de la province de Madrid, +passait des semaines entières avec les paysans et apprenait d'eux de +grossières chansons, qu'il répétait d'une façon risible. J'avais +cependant quelques vagues soupçons que cette admiration pour l'Espagne +n'était pas de bon aloi. Et c'est lui-même qui vint un jour me les +confirmer. + +--Hier, dit-il, j'ai rencontré un de mes amis de Leipzig, un confrère, +qui est ici depuis quelques jours. Le malheureux se plaint de tout: de +vos chemins de fer, de vos hôtels, de vos services publics, de la poste, +du pavé de vos rues, de la police, de l'éclairage... J'ai fini par lui +dire: «Mon cher, tu es vraiment un peu sot. Ce n'est pas en Espagne +qu'on vient chercher de bons hôtels, ni des rues bien pavées, ni une +police, ni une poste... On vient chercher ici de tout autres choses!» + +Je confesse que des couleurs de colère me montèrent au visage. Ce jeune +journaliste nous prenait pour des Africains et parlait de Madrid comme +il l'eût fait de Meknez. + +En dehors de ces antipathies éparses, nées du dépit, il y a chez nous +des éléments puissants qui se sont mis du côté des Allemands dans le +présent litige. On peut dire sans crainte de se tromper que des trois +états, le clergé, l'armée et le peuple, le dernier seul a de la +sympathie pour les Alliés. Les deux premiers se sont rangés d'une façon +plus ou moins manifeste du côté des Empires centraux. Je vois bien sur +quoi se fonde le deuxième pour garder la position qu'il a prise. +L'Allemagne est un empire essentiellement militaire: il est normal que +tous ceux qui exercent en Europe le métier des armes aient quelque +inclination pour elle. Si l'on fabriquait en Allemagne plus de fruits au +sirop que d'explosifs et de liquides inflammables et s'il sortait des +usines Krupp, au lieu de canons, des gâteaux, tous les confiseurs +d'Espagne seraient germanophiles. + +Quant à l'attitude du premier de ces états, elle me paraît moins +justifiée. D'où vient, de quoi procède l'amour que notre clergé régulier +et séculier témoigne pour les Allemands? + +--Ce n'est pas, me disait un ami, par amour des Allemands qu'ils sont +ainsi: c'est en haine des Français. + +--Impossible! répliquai-je. Dans la doctrine chrétienne, le mot haine +est vide de sens. Un ministre du Crucifié ne doit jamais agir que par +amour. Il est possible d'ailleurs de haïr une ou plusieurs personnes, +mais monstrueux et absurde de détester quarante millions d'êtres +humains. + +Pour parler avec la sincérité promise, je dirai que je suis assez porté +à croire à l'existence de quelque révélation connue seulement des +religieux et des prêtres et cachée à la plupart de nous. Il est plus que +probable qu'une religieuse, dans quelque couvent d'Espagne, eut une de +ces visions célestes comme en ont eu sainte Thérèse ou son élève la +bienheureuse Marina de Escobar, et que Notre Seigneur, dans cette +vision, lui découvrit que nous devions nous mettre résolument du côté +des Germains et des Turcs. On a eu grand tort dans ce cas de ne pas +rendre publique la nouvelle de cette vision, car sa publication eût +permis aux fidèles chrétiens d'Espagne qui avons pris le parti des +Alliés de sortir de l'état de péché mortel où nous sommes. + +Je comprends néanmoins que certains catholiques se soient laissés égarer +par cette loi d'association de sentiments, dont Spinoza a aussi parlé. +Lorsqu'une personne ou une chose nous a produit une impression +désagréable, tout ce qui se rapporte à cette personne ou à cette chose +nous produit le même effet. C'est ainsi qu'ils étendent à tous les +Français l'aversion que quelques-uns d'entre eux leur inspirent. + +Le sectarisme en France avait fini par devenir odieux. C'était un +terrorisme blanc, à l'instar du terrorisme rouge de 93, dont le genre +humain garde encore le souvenir affreux. On n'y coupait point de têtes, +mais des carrières et des bourses. C'étaient des sacrifices non +sanglants, avec des conséquences désastreuses pour les victimes et leurs +familles. Comme au temps de Robespierre, le Pouvoir central avait ses +délateurs dans tous les coins de la République. Des renseignements sur +les fonctionnaires civils et sur les militaires arrivaient aux bureaux +des ministères de l'Intérieur et de la Guerre. C'était une Inquisition +renversée. Il y avait une liste de personnes qui se confessaient et +communiaient, une autre de celles qui n'assistaient qu'à la messe du +dimanche, une autre enfin de celles qui accompagnaient leurs femmes à +l'église et restaient à la porte. Est-ce assez ridicule? Il semble +impossible que les Français, si avisés d'ordinaire, si fins, d'un +sentiment du comique si aigu, aient pu supporter un ridicule de cette +taille-là. + +Mais je ne vois pas qu'il y ait là de quoi les haïr. Ce n'est qu'une de +ces innombrables lâchetés sociales, comme on en observe dans tous les +temps et dans tous les pays. Un démagogue parvient à s'élever et sème la +terreur dans la nation, non plus comme ses anciens collègues au moyen de +la guillotine, mais par le retrait d'emploi et la disgrâce. Est-ce +étonnant? Qu'on se rappelle ces malheureux temps où notre Espagne était +dans les griffes d'une minorité anarchique et grossière. L'exercice du +culte catholique était alors soumis à des restrictions, on injuriait +dans la rue les ministres de ce culte, de répugnants blasphèmes étaient +proférés en plein Congrès des députés. Supposons qu'il ait alors existé +près de nous un peuple craignant Dieu et qui, sous le coup de ces excès +nous ait pris en mortelle haine et se soit réjoui de nos malheurs. +N'aurions-nous pas immédiatement crié à l'injustice? C'est précisément +la situation où se trouve aujourd'hui la France vis-à-vis de l'Espagne. + +A tort ou à raison, une grande partie de cette France trouve que nous, +Espagnols, nous lui sommes hostiles. Les Français se sentent blessés et +s'irritent, et cette irritation se traduit en froideur, pour ne pas dire +plus. Quelques Espagnols, hommes et femmes, se plaignent à moi d'avoir +été reçus sans politesse dans certains lieux; que dans les magasins où +ils font leurs achats, ils ont entendu, prononcées à voix basse, de +désagréables paroles. «Mesdames, messieurs, leur ai-je répondu, ce qui +vous arrive là ne doit pas vous surprendre. On oublie aisément que +l'amour n'est pas aussi répandu qu'il conviendrait dans notre humanité. +Quand un chien étranger traverse un village, ceux du village lui aboient +tous sans raison. Entre gens qui se sont vus longtemps et qui semblaient +s'estimer, il suffit d'un rien pour amener la rupture et la haine. Qu'un +domestique nous insulte dans la rue et nous en voudrons à son maître qui +n'aura pas quitté son logis. Mon père avait un chien à qui il était +impossible de traverser certain quartier où nous passions quand nous +allions en promenade. Arrivé là, il devait s'en retourner, parce qu'il +avait dans ce quartier un frère de race qui lui était un ennemi +formidable. Un jour le maître de ce chien vint nous voir. A notre grande +surprise, notre chien qui était très pacifique se jeta furieusement sur +l'autre et ce fut une rude affaire que de l'empêcher de le mettre en +pièces. Tel est le monde des chiens; tel est aussi celui des hommes. +Nous payons à Paris les vitres que nos germanophiles brisent à Madrid. + +Et pourtant je dois à la vérité de reconnaître que ni moi ni aucune des +personnes qui m'accompagnent n'avons rien entendu qui pût nous déplaire +dans notre voyage en France. Bien au contraire, on nous a partout reçus +avec la plus parfaite correction. Mes bons Espagnols ont sans doute été +victimes de leur imagination. + +Mais en admettant même qu'il y ait dans le vulgaire quelque hostilité à +l'égard de la France, cela ne nous déconcerterait pas. Qu'est-ce que le +vulgaire? Ici et partout ailleurs il n'y a d'important que les gens qui +pensent, ceux que l'on s'est mis de nos jours à appeler les +«intellectuels». A Paris c'est quelques milliers de personnes; quelques +centaines à Madrid. Ceux-là ont de la stabilité dans les sentiments et +sont par conséquent dignes de respect. La masse penche d'un côté ou de +l'autre selon le vent; ce qu'elle aime aujourd'hui, elle l'aura demain +en horreur. La roche Tarpéienne a partout et toujours été près du +Capitole. Je me souviens qu'à mon premier voyage à Paris, il y a une +vingtaine d'années, on m'avait recommandé, si je voulais m'épargner des +ennuis, de faire tout mon possible pour n'être pas pris pour un Italien. +Il serait bon aujourd'hui de prendre en France l'accent napolitain ou +toscan. + +Les intellectuels français sont avec nous. Ils ont reçu avec gratitude +le manifeste que leur adressèrent les nôtres. Ils savent apprécier nos +qualités et, pour dire toute la vérité, j'ajouterai qu'ils nous jugent +parfois meilleurs que nous sommes. Dans une étude sur la littérature +espagnole qu'a publiée naguère le savant professeur de la Sorbonne M. +Ernest Martinenche, je lis les lignes suivantes: «De toutes les +littératures étrangères, l'espagnole est peut-être celle qui a exercé en +France l'action la plus profonde et la plus continue.» Il est donc faux +que nous soyons en mépris aux seuls hommes capables d'apprécier. Et +comme en définitive c'est eux qui guident l'opinion et qui dirigent le +monde, nous ne pouvons qu'être sûrs de l'amitié de la France. + + + + +LES FEMMES ET LA GUERRE + + +Me promenant au Bois de Boulogne, voici quelques années, en compagnie +d'un Espagnol arrivé comme moi depuis peu à Paris, il nous arriva de +rencontrer un jeune et joli couple gracieusement embrassé. Il passa près +de nous le plus tranquillement du monde, sans paraître le moindrement +embarrassé d'être vu. Mon compagnon s'en montra profondément scandalisé: +il était arrivé tout disposé à se scandaliser. + +A Madrid, la corruption parisienne est proverbiale. Tout est proverbial +à Madrid. Je veux dire que ce que l'un pense, l'autre aussi le pense, et +ainsi de suite. + +Un de mes amis, très enclin au paradoxe, prétend qu'il y a deux cent +quarante personnes en Espagne qui pensent par elles-mêmes. Hormis ceux +qui ne pensent en aucune façon, et c'est la classe la plus nombreuse, +les autres pensent aux dépens du voisin. + +C'est une plaisanterie qui n'est pas tout à fait dépourvue de vérité. +Nous autres Espagnols, qui avons été sur terre et sur mer de hardis +aventuriers, nous devenons, dès que nous nous lançons sur l'océan des +idées, de timides marins. Un voyageur américain assure qu'en Angleterre +on exige de chacun qu'il ose avoir une opinion propre, et qu'on pardonne +facilement à qui rompt avec les conventions pourvu que ce soit avec +esprit. On voit dans ce procédé une garantie de la force et du progrès +de la nation. Or, en Espagne, c'est justement le contraire qui se +produit. Ici, on voit d'un mauvais œil tout homme qui dit ou fait ce +que d'autres n'ont pas dit ou fait avant lui. On conte que l'Allemagne +est le pays de l'uniforme: l'Espagne l'est aussi; mais nous, c'est +intérieurement que nous le portons. + +Pour en revenir à mon compagnon de promenade, je dois dire qu'il rugit +d'indignation. + +--Quelle honte! quel cynisme! Il faut venir à Paris pour voir cela! +s'écria-t-il. + +--Ce n'est pas la peine de faire un si long voyage, répondis-je. On voit +bien que vous ne fréquentez pas les allées du Retiro. + +Paris, pour ce qui est des relations des deux sexes, n'est pas plus +corrompu que Londres, Berlin ou New-York. Songez qu'avant la guerre il y +avait à Paris une population flottante beaucoup plus nombreuse qu'en +aucune autre ville du monde. Tous les gais compagnons d'Europe et +d'Amérique s'y donnaient rendez-vous pour s'amuser. + +Force est de confesser que la mauvaise renommée des Françaises leur +vient des Français mêmes. Ce sont leurs pères, leurs maris, leurs frères +qui les ont déshonorées aux yeux du monde; dans le théâtre et dans les +romans de ces cinquante dernières années, il n'est question que des +vilains tours que les femmes françaises jouent à leurs maris. +L'intempérance est à peu près la seule muse des romanciers modernes; +l'adultère leur seul sujet. De sorte que celui qui se sature de cette +littérature-là doit forcément penser qu'il n'y a en France ni femme +fidèle ni fille pudique, ce qui est une infâme calomnie. + +Sortez de Paris et vous trouverez dans toutes les provinces de la France +les mêmes mœurs qu'en Espagne. Moi qui depuis longtemps passe une +partie de l'année dans une de ces provinces, je n'y ai jamais rien +observé de bien immoral. Assurément, il y a bien çà et là quelques +divorces; mais les dames françaises regardent de travers la femme +divorcée, tout comme cela se ferait en Espagne. D'ailleurs, nos lois y +consentant, n'y aurait-il pas de divorces chez nous! + +Et puis, la Française a tant de choses à faire valoir, qu'on peut bien +lui passer un peu de coquetterie. Elle a pour elle sa grâce, son +intelligence, son élégance, sa culture; elle a surtout l'inlassable +besoin de se rendre aimable. Ce n'est pas dans les hommes, mais dans les +femmes, que réside la fameuse courtoisie française. J'en demande bien +pardon à tous mes bons amis de France. + +Le pouvoir de la femme française est infini. Personne ne lui résiste. +Parfois sans beauté, souvent sans haute position sociale, sans riches +habits, ni instruction solide, elle sait cependant fasciner, puis +s'assujettir ceux qui l'approchent. On est étonné, lorsqu'on lit la +correspondance de Voltaire, de l'immense variété de phrases ingénieuses +dont disposait cet homme pour flatter ses correspondants. Or, toutes les +Françaises sont de petits Voltaires. Quand en France vous entrez dans un +cercle de dames, soyez sûr que vous y entendrez maintes petites phrases +flatteuses pour votre amour-propre et dites avec un tel art, une +simplicité si raffinée, que vous ne vous rendrez pas compte qu'on vous +adule. Et cela constitue un vrai péril: vous vous retirerez en faisant +la roue comme un paon. + +Il est remarquable qu'à mesure qu'elle vieillit la Française devient +plus aimable. Si les Anglaises, comme le disent les romanciers et les +voyageurs, aigrissent avec le temps, les Françaises sont comme les +confitures: elles concentrent leur douceur et se givrent en +vieillissant. C'est alors qu'elles déploient tous les recours de leur +art. Il est difficile en France de se défendre d'une jeune femme; mais +résister à une vieille, impossible. + +Il y a quelques jours, j'attendais le tram à une station. Je ne savais +pas qu'il fallait arracher d'une certaine colonne un petit papier avec +un numéro. Une dame aux cheveux gris s'aperçut de mon involontaire +insouciance. + +--Monsieur, me dit-elle, vous feriez bien d'aller chercher un numéro, +sans quoi vous ne prendrez jamais le tram. + +Une autre fois, dans une église, j'oublie mon manteau sur le prie-dieu +où je m'étais agenouillé. Je me trouvais déjà à la porte, quand je sens +derrière moi une respiration haletante et j'entends une voix qui me +disait: + +--Monsieur, votre pardessus que vous aviez oublié! + +C'était encore une dame avec des cheveux blancs. Comment ne pas adorer +ces bonnes vieilles françaises? + +Autre particularité curieuse: en France, contrairement à ce qu'on +observe en Espagne, il n'y a pas de provinciales. Toutes les femmes sont +parisiennes. Même goût dans le vêtement, même esprit, même politesse, +même distinction dans les manières. Dans un village, en plein air, j'ai +vu d'humbles paysannes danser avec une élégance et une majesté telles +que si une fée eût soudain changé en soie le percale de leurs habits et +en orchestre le misérable violon qui accompagnait leurs pas, on se fût +cru au milieu de princesses. Tout en nous promenant, nous entendions des +personnes qui se saluaient en termes cérémonieux et entamaient une +conversation où s'échangeaient de fines idées. Nous tournons la tête: ce +sont des domestiques qui ont rencontré un employé de tramway. J'ai même +été témoin d'une discussion entre deux femmes, qui en vinrent aux mains +sans abandonner cependant toute courtoisie. + +--Oh, madame! criait l'une en lançant un coup de griffe à l'autre. + +--Oh, mademoiselle! faisait l'autre, la main en l'air pour la saisir aux +cheveux. + +Quant à la politique, si presque tous les hommes en France sont +républicains, il est rare qu'une femme le soit. Du moins, toutes les +femmes que j'ai rencontrées m'ont interrogé sur notre roi, sur la reine, +sur les princes et les infants, avec un intérêt, une sympathie qui +révèlent des sentiments monarchiques encore tièdes. Elles manifestent la +plus vive curiosité pour les particularités de la vie et pour les +habitudes de notre famille royale. J'avais beau leur dire que n'étant +pas courtisan et n'allant jamais au palais, il m'était impossible de +leur donner satisfaction, elles s'obstinaient, voulaient tirer de moi +quelque détail amusant, une nouvelle, une anecdote. Alors, me souvenant +que j'étais romancier, je leur contai une histoire. + +Leur attitude, la guerre déclarée, fut absolument admirable. Je les ai +vues pleines de confiance, sereines, résolues comme les hommes, mais +avec plus de dignité encore. Devant moi, quelques-uns de ceux-ci, +complètement affolés, se laissèrent aller à injurier l'ennemi, à +proférer contre lui des paroles de mauvais goût. Jamais les femmes ne +s'abaissaient à l'injure grossière. Elles, si communicatives +d'ordinaire, restaient graves et silencieuses. Mais dans leurs yeux, +dans toute leur personne, on lisait l'inébranlable décision d'aider +leurs maris, leurs frères jusqu'à la mort. + +Et ce qu'elles l'ont accomplie, cette décision! Dans une guerre +d'agression et de conquête, la femme est peureuse. Pour marcher il faut +qu'elle se sente accompagnée de la justice. Mais quand elle la sent à +son côté, elle est alors plus intrépide que l'homme. Souvenez-vous, +Espagnols, des remparts de Gérone défendus par nos héroïques aïeules: +«Pas de quartiers! criaient-elles! Nous n'en faisons ni n'en voulons.» + +Une fois convaincues que leur patrie avait été injustement attaquée, les +Françaises, pour alléger le sort des leurs, déployèrent les merveilleux +recours de leur propre nature. Aux champs, elles prirent sur leurs +épaules la lourde charge des cultures; ici, à Paris, elles remplissent +avec un égal succès les emplois des hommes. Et cela n'est pas sans +inquiéter ces derniers. C'est ainsi qu'un ouvrier me disait il y a +quelque temps, sur un ton d'amertume: + +--Voyez, monsieur; les femmes ont déjà tout envahi: elles sont +encaisseurs de tramways, garçons de café, employés de commerce, cochers, +elles travaillent dans les usines et même aux munitions. Qu'est-ce qui +se passera après la guerre? Les hommes trouveront toutes les places +prises et ils auront bien de la peine à les reprendre. La femme se +contente d'un salaire moitié moindre que celui d'un homme. Il va de soi +que les entrepreneurs et les propriétaires d'établissements commerciaux +préféreront conserver les femmes. Un grave conflit en sortira, vous +pouvez me croire. + +Oui, je le crois. Mais je n'ai pu m'empêcher de me demander: quelle est +la cause originale de ce conflit? Ce sont les principaux besoins des +hommes, et pour parler très nettement, nous pourrions dire: leurs vices. +La femme n'a pas besoin d'alcool ni de tabac; elle est plus sobre dans +sa nourriture; elle n'exige pas des plaisirs coûteux. Il n'y a qu'une +façon de résoudre le problème: c'est que les hommes deviennent plus +sobres, plus soumis à leurs devoirs et se résignent à vivre avec le même +salaire que les femmes. Ils y gagneraient, et leur nation, leur race +tout entière y gagneraient aussi. + +Des milliers de jeunes femmes dans une situation brillante, abandonnant +les commodités du foyer, allèrent servir dans les ambulances du front; +d'autres entrèrent dans les hôpitaux, dont quelques-uns se trouvent dans +les lieux les plus retirés du territoire, pour y recevoir les blessés; +d'autres enfin courent le pays, faisant tout ce qui est possible +humainement pour trouver des secours. + +J'ai été témoin de leurs travaux dans ces hôpitaux. Elles ne se bornent +pas à entourer de soins les blessés, à les veiller, à nettoyer leurs +plaies: elles font beaucoup plus. Comme elles savent que la gaieté est +le plus efficace des médicaments connus, et capable à lui seul de +merveilleuses cures, elles s'efforcent de donner de cette gaieté à leurs +malades. La première chose qu'elles font pour cela, c'est d'installer +un piano, et si possible, un cinématographe. Alors, selon les +circonstances et l'état des blessés, elles organisent des concerts +vocaux ou instrumentaux, jouent des comédies, lisent des romans, font +des tours de prestidigitation et surtout rient, bavardent, charment les +malades. + +Inutile d'ajouter que le petit dieu ailé, fils de Mars et de Vénus, +accourt dans ces lieux qui devraient être l'abri de la douleur et qui +sont souvent celui de l'allégresse. Avec une cruauté inouïe, il achève +l'œuvre des Allemands en tirant sur ces malheureux, non plus comme +aux temps antiques des flèches d'or, mais d'ardentes grenades à mains. +Quelques-uns d'entre eux vont se rétablir à la sacristie de la paroisse; +d'autres repartent pour le front. Mais ceux-là promettent à leurs +infirmières qu'ils leur reviendront bientôt, à nouveau blessés. + + + + +AUTEURS ET LIVRES + + +Après les hommes politiques, nous les hommes de lettres, nous sommes ce +qu'il y a de pire en tous pays. La politique est le domaine de l'intérêt +et de la vanité. Un artiste se passera sans peine de déjeuner si vous +daignez lui louer ses œuvres; et si vous lui dites du mal de celles +de ses confrères, peut-être se passera-t-il en outre de dîner. Mais, en +plus de l'éloge, il faut à l'homme politique du champagne et de bons +cigares. Toutefois, en ce qui concerne la flatterie, il a le palais +moins fin que l'écrivain. Quand j'étais jeune et que je fréquentais des +politiciens, j'en ai vu qui avalaient avec délectation de vrais plats +de gargote. + +Cependant, il est trop souvent question de la vanité des poètes, comme +si ceux qui ne sont point poètes étaient exempts de toute vanité. Dans +ce monde-ci, tous ceux qui ont fait une œuvre, et même aussi ceux qui +n'en ont jamais fait, tous se jugent dignes d'être célébrés. + +On prétend que de tous les grands écrivains c'est le Français qui est le +plus chatouilleux, le plus impatient. Je ne sais pas si c'est vrai, +n'étant en relations personnelles avec aucun. Tout ce que je sais, c'est +qu'en Espagne un de ses jeunes admirateurs ayant un jour demandé à un +poète fameux quel était de Shakespeare ou de lui le plus grand poète: + +--Je te le dirai, répondit gravement le poète espagnol, décidé à +éclaircir l'affaire. + +Je ne crois pas que Victor Hugo fût allé plus loin. + +Quoiqu'il en soit, je pardonne leur impertinence aux écrivains. Et si le +lecteur veut bien aussi la leur pardonner, il n'a qu'à faire comme moi: +c'est de vivre loin d'eux. + +Un de mes amis, grand amateur de _toros_, me disait: «Les courses me +ravissent; mais je déteste les toreros. Si j'étais un despote à la +Caligula, la fête finie, je les ferais jeter en prison et ils n'en +sortiraient qu'à la course suivante.» Faisons-en autant; enfermons les +auteurs dans la prison de leurs livres et ne les en tirons qu'aux +moments où nous avons besoin d'eux. Je me trouvais à Paris, alors que +Zola, Daudet, Maupassant, Renan et Taine étaient du monde des vivants. +Malgré la grande admiration qu'ils m'inspiraient, je ne fis aucun pas +pour entrer en relation avec eux. En revanche j'en fis beaucoup pour +visiter les tombes de Balzac et de Musset. Et je peux assurer qu'ils me +reçurent d'une façon tout à fait cordiale et que je n'eus pas à me +plaindre de leur orgueil[A]. + + [A] Cet article avait paru dans l'_Imparcial_, lorsque + j'eus l'occasion de faire connaissance avec quelques + écrivains français éminents. Ils m'ont traité avec plus + de courtoisie et d'amabilité encore que Musset et + Balzac. Tout ce que je viens d'en dire est donc à + effacer. + +D'ailleurs il n'y a pas à s'étonner que les artistes et les écrivains +français se disputent avec acharnement les rayons de soleil de la +gloire. C'est qu'en France la gloire existe vraiment. Les artistes et +les écrivains y composent la plus haute aristocratie sociale, et le +public, sans qu'ils soient précédés de licteurs ni de faisceaux, leur +fait la haie et les salue avec respect. Mais en Espagne cette gloire +n'existe pas, n'a jamais existé. J'espère cependant qu'elle finira par +exister, car il ne faut pas que nous continuions à être jusqu'à la fin +des temps le peuple le plus rustre de l'Europe. Quand je songe à ces +malheureux et faméliques écrivains de notre dix-huitième siècle, qui +passèrent toute leur vie à s'injurier au milieu de la plus parfaite +indifférence du public, je suis pris tout ensemble de l'envie de rire et +de pleurer. + +En France les écrivains ne se disputent pas que la gloire, ils se +disputent aussi l'argent. Car la littérature rapporte de l'argent, mais +assurément beaucoup moins qu'on ne le dit en Espagne. Du reste, les +gains de ces auteurs ne sont pas comparables à ceux de leurs confrères +d'Angleterre ou des États-Unis. Cependant leurs gains sont +considérables, mais leur gloire plus considérable encore. Aussi +lutte-t-on en France avec rage et fait-on d'incroyables efforts pour +l'acquérir. Ces efforts atteignent parfois même le comble du ridicule. + +Ce qui explique cette soif de gloire, c'est qu'en France la littérature +tient une place énorme dans la vie. Tout le monde lit, les petites gens +comme les gens du monde, les hommes aussi bien que les femmes. Le nombre +des librairies est surprenant. Dans l'une d'elles, j'ai dû faire queue +pour acheter un livre. La demoiselle qui vous vend des gâteaux ou des +cravates vous parlera des dernières publications littéraires avec une +sagacité remarquable et parfois même de notre littérature avec plus +d'expérience que certains millionnaires espagnols. Après la guerre, +appauvris, épuisés par le malheur, les Français trouveront toujours de +quoi s'acheter des livres. Tandis que la maison Nelson a dû s'arrêter de +publier des ouvrages espagnols, elle continue de mettre tous les mois en +vente quelques volumes en français. Et pourtant, jusqu'aujourd'hui du +moins, nous n'avons eu aucune charge extraordinaire à supporter. + +C'est pourquoi, habitués à être excessivement choyés et fêtés, à être +connus du monde entier, à voir leurs propos, leurs gestes, et jusqu'à +leurs éternuements, reproduits dans les lieux les plus reculés, c'est +pourquoi de temps en temps les écrivains français prennent une voix +grave et laissent échapper des sottises. Il faut avouer que la guerre +leur a fourni l'occasion d'en proférer pas mal. + +Dans un roman de Balzac, un aristocrate français qui rentre chez lui +après les guerres de Vendée, transi de corps et d'âme par l'égoïsme de +quelques-uns de ses compagnons, se contente de dire avec une magnanime +simplicité: «Les barons n'ont pas tous fait leur devoir.» De même +pouvons-nous dire aujourd'hui: «Tous les écrivains n'ont pas gardé leur +dignité.» Ils ont écrit et publié de nombreuses fanfaronnades ridicules, +des menaces, des phrases inconvenantes. Et le pire, c'est que tout cela +se disait sans émotion et seulement pour attirer l'attention du public. +Voilà la plaie de la littérature française. Les écrivains perdent de +leur initiative et de leur liberté sacrée pour se faire les laquais de +l'opinion. Nous, leurs confrères d'Espagne, nous avons sur eux à ce +point de vue un avantage enviable. Que nous écrivions droit ou tordu, +comme un ange ou comme le diable, nous savons d'avance que le grand +public ne se soucie point de nous. Nous travaillons pour une douzaine +d'amateurs; nous sommes libres comme l'oiseau de Minerve. + +Oh, liberté sacrée, nous ne paierons jamais assez tes caresses! J'ai +toujours senti tes baisers sur mon front quand je traçais les humbles +ouvrages que j'ai livrés au public. Mais j'assure qu'ils ne m'ont jamais +été si doux, ces baisers, qu'aux jours où, tout jeune homme, je +descendais l'escalier d'un politique éminent chez qui je venais de +passer quelques heures. «Dieu! m'écriai-je, les yeux au ciel. A quoi +sert d'avoir la gloire et le pouvoir si l'on est obligé d'écouter de +pareilles inepties? Infortuné grand homme! Modeste gribouilleur de +papier, du moins ne suis-je pas comme toi l'esclave des grandeurs. Je +suis libre. Je peux à l'instant même aller m'asseoir sur un banc de +Recoletos ou manger un bifteck au café Habanero: la foule de tes +flatteurs ne m'y suivra pas.» + +Les écrivains français prêtent trop l'oreille aux rumeurs de la rue. +Comme les rois, ils essaient leurs saluts au miroir; ils ne peuvent, +comme les enfants, se passer de cajoleries. Ils auraient besoin d'une +école plus rude pour acquérir un peu de simplicité. Reconnaissons +toutefois que le bon sens, cette pudeur de l'esprit gaulois, s'imposa à +eux après les premiers jours de la guerre. Il y a beau temps aujourd'hui +que les phrases de mauvais goût ont disparu des journaux. On n'y écrit +à présent qu'avec mesure et dignité. + + * * * * * + +Je me trouvais ces jours-ci à Montmartre, sur la terrasse du +Sacré-Cœur. C'était à la tombée du jour, heure de mélancolie. Le +panorama que découvraient mes yeux est unique au monde. La grande Lutèce +étendait le toit de ses maisons jusqu'aux derniers confins de l'horizon. +Le soleil, tour à tour caché dans les nuages et soudain reparu, jouait +avec la ville qui s'éclairait ou s'assombrissait à son gré. Là, une +brume bleuâtre donnait un sentiment de paix idyllique; ici, un nuage +noir inspirait la tristesse et la crainte. Le Trocadéro, la tour Eiffel, +les Invalides, le Panthéon, Saint-Sulpice, Sainte-Clotilde, Notre-Dame +rappelaient à mon esprit les faits les plus saillants de l'histoire +ancienne et moderne. + +Jamais je n'ai senti comme à cette minute l'importance de la grande +cité. Victor Hugo disait de Paris que c'était le cerveau du monde. Ce +n'est là qu'une de ces phrases sonores comme en a proféré beaucoup ce +génie emphatique. Non, Paris n'est pas le cerveau du monde: il y a bien +d'autres endroits où l'on pense; il y a partout des cerveaux. Paris, +c'est la main du monde. Nous vivons tellement séparés les uns des autres +sur cette planète, et non seulement par la distance physique mais encore +par la distance morale, ce qui est pire, que s'il n'y avait pas une main +pour nous conduire les uns vers les autres, nous courrions le danger de +nous glacer dans notre solitude. + +Grande et noble destinée que celle de la France! Tous nous venons nous y +laver de notre exclusivisme. C'est le centre où s'équilibrent toutes +les forces; c'est l'alambic où se distillent tous les mauvais goûts et +toutes les grossièretés dont le monde est entaché. La France est comme +un grand salon et Paris une maîtresse de maison qui sait avec un tact +raffiné faire observer une attitude correcte à ses hôtes les plus mal +élevés. + +Si les Allemands avaient vaincu la France, ils eussent tôt ou tard été +soumis au joug aimable de cette ravissante Circé, comme autrefois les +Romains à celui d'Athènes. + +La France se charge de faire la balance des grandeurs et des petitesses +des hommes. Quand ils arrivent à Paris, les rois les plus despotiques se +transforment en citoyens aimables et les humbles ouvriers en hommes de +bonne compagnie. Tout le monde ici se fait la barbe et ôte ses bottes de +cheval. Les Peaux-Rouges d'Amérique vous y demanderont pardon de passer +devant vous. + +On me dira que tout cela n'est que l'apparence, et que l'important est +d'avoir l'intelligence élevée et le cœur droit. D'accord; mais la +courtoisie est un antidote contre l'égoïsme et le commencement de la +charité. On arrive aux sentiments par les actes, disent les psychologues +modernes; Pascal prenait de l'eau bénite pour se donner la foi. La +nature humaine est si vicieuse qu'il lui faut tous les freins de +l'éducation pour qu'elle ne montre point sa lèpre. + +Mais elle n'est pas que distinguée et charmante, cette maîtresse de +maison: elle est en outre plus cultivée qu'aucune. L'Angleterre a une +littérature plus riche, l'Allemagne une philosophie plus haute, l'Italie +un art plus splendide. Pourtant, considérée dans l'ensemble, c'est la +France qui l'emporte. Sa littérature du dix-septième siècle est +admirable. Les noms de Corneille, Racine, Bossuet, Fénelon, Mme de +Sévigné, Molière, La Rochefoucauld rivalisent avec les noms les plus +grands des autres pays. Au dix-huitième, il y a des colosses comme +Voltaire, Diderot, Rousseau, et d'exquis écrivains comme Marivaux, +l'abbé Prévost, Beaumarchais et Champfort. Le dix-neuvième est +merveilleux: Chateaubriand, Lamartine, Hugo, Musset, Vigny, Balzac, +George Sand, Michelet ont vécu dans le même moment, et à côté d'eux des +douzaines d'écrivains notables, tels qu'aucune nation n'en saurait +montrer. + +Et si nous en venons aux sciences, c'est mieux encore. L'Allemagne est +la première dans l'application industrielle; mais dans la science pure +les Français ont été et continuent à être les maîtres. Descartes, +Malebranche, Pascal, Laplace, Lavoisier, Lamarck, Champollion, Ampère, +Gay-Lussac, Buffon, Cuvier en sont la preuve; et de nos jours Pasteur, +Auguste Comte, Claude Bernard, Quatrefages, Charcot, Taine, +Brown-Séquard. Dans ces dernières années il n'y a pas eu de naturaliste +comparable à Pasteur, ni de mathématicien comparable à Henri Poincaré, +mort naguère, ni de métaphysicien égal à Bergson, gloire de son pays. En +ce moment Le Dantec, Boutroux, Pierre Janet, Grasset, Richet, Durkheim, +Le Bon, et tant d'autres qu'il m'est impossible de nommer, travaillent +avec éclat. + +Quand je me rappelle tant de noms illustres, quand j'observe cette +jeunesse si avide de s'instruire et que je considère le travail efficace +et harmonieux que font en même temps ici les savants naturalistes et les +penseurs, les prêtres et les militaires, les ouvriers et les écrivains, +je ne peux m'empêcher de tourner les regards vers cette Espagne que +j'aime tant. Mon cœur se serre et un flot d'amertume me monte à la +gorge et m'étouffe. + +Ce peuple espagnol, je me le représente comme un homme bien doué, bien +bâti, d'une intelligence pénétrante, mais endormi. Je voudrais qu'un +génie puissant, un nouvel Ariel, parût et le secouât rudement en lui +criant dans l'oreille: «Éveille-toi! Éveille-toi! N'entends-tu pas le +chant de l'alouette? Ne vois-tu pas que le soleil crible déjà la terre +de ses rayons? L'œuvre est longue. Presse-toi! L'humanité attend +beaucoup encore du pays qui lui a donné Cervantés et découvert de +nouveaux mondes. Dans la marche du progrès, qui n'avance pas recule. Si +tu continues à dormir, la poussière finira par faire croûte sur toi; les +araignées et les rats te grimperont dessus et les moutons imprimeront +leur ongle sur ton visage.» + +Peut-être l'endormi s'éveillera-t-il; peut-être alors se frottera-t-il +les yeux et après un instant d'hésitation répondra-t-il: «Pourquoi?» +Puis, se tournant de l'autre côté, il se remettra à dormir. + +Mais peut-être aura-t-il raison. Une fois debout, que verrait-il? Des +campagnes desséchées, des hommes affamés, le népotisme dictant ses +ordres, l'injustice dressée en système, la frivolité lâchant des éclats +de rire stupides, une politique mesquine empoisonnant les plus hautes +intelligences et les caractères les plus nobles... + +Dors donc, peuple espagnol, dors! Il vaut mieux vivre endormi, qu'être +éveillé mais sans espoir. + + + + +LE KRISCHNA DES TRANCHÉES + + +La répétition est la loi de la vie. Les faits se répètent et les pensées +aussi. Ce qu'ont pensé nos plus lointains ancêtres quand ils +commencèrent à penser, nous le pensons nous-mêmes aujourd'hui. + +Devant la nécessité inéluctable, l'homme, poursuivi par les rigueurs de +la nature, se réfugie dans sa propre âme et adopte un stoïcisme +fataliste qui l'émancipe de la douleur. Toute la philosophie de l'Orient +est imprégnée d'un pareil stoïcisme; la philosophie grecque acquit le +sien au Portique; les plus grands hommes de l'antiquité lui rendirent +un culte. Et de nos jours mêmes, quand la foi chrétienne n'adoucit point +notre amertume, chacun de nous lutte contre la douleur en mettant son +âme pointe en avant contre les événements et en livrant sa pensée à +l'oracle de la fatalité. + +De tous les oracles fatalistes, celui qui s'exprime dans l'épisode du +Mahabharata indien connu sous le nom de Bhagavad-Gita est le plus fameux +et le plus impressionnant. Les armées des Pandavas et des Curavas se +trouvent en face l'une de l'autre dans une plaine immense. Les cornes de +guerre sonnent, les tambours battent, les chars se précipitent, les +flèches sifflent. Krischna, incarnation humaine de Vichnou, consent à +servir de cocher au troisième fils de Pandou, Ardjouna, son disciple +favori. A la vue de tous ces hommes qui vont s'égorger, Ardjouna se sent +pris d'une mélancolie désespérée. Il contemple cette multitude d'amis +et d'ennemis que sépare la haine et que la mort va unir, et ses mains +tremblent, sa bouche se sèche, ses cheveux se dressent, la peau lui +brûle, ses forces tombent, son arc lui échappe des mains. Il se laisse +défaillir sur le siège de son char, pâle, effrayé, l'âme transie de +douleur. C'est alors que Krischna lui révèle qui il est, et commence à +l'instruire de la vanité des choses terrestres et du caractère +insignifiant de tous nos actes. Le vrai sage ne doit s'inquiéter ni des +vivants ni des morts: le corps n'est que l'enveloppe d'une intelligence +immortelle, qui change de forme comme un habit. Mourir ou tuer, c'est +absolument indifférent, etc., etc. + +Là-bas, dans les tranchées de la Champagne, cette même scène s'est +répétée. Il ne s'agissait plus de dieux, mais de pauvres soldats de +l'infanterie. Voici comment j'en ai eu la nouvelle. + +Je venais d'entrer avec un ami dans un café des boulevards. Au moment de +nous asseoir, mon ami aperçut au fond de la salle quelqu'un qu'il +connaissait et il s'empressa d'aller le saluer. Je vis que son +interlocuteur avait deux béquilles près de lui et je pensais +immédiatement que c'était un invalide de la guerre. Mon ami me fit signe +alors de m'approcher; il me présenta à l'invalide et nous prîmes place à +sa table. C'était un garçon qui avait l'aspect agréable, l'air ouvert et +bon. On lui avait coupé une jambe, il n'y avait pas longtemps; c'était +le fils d'un banquier du boulevard Haussmann et il paraissait jouir +d'une brillante situation dans le monde. + +Il va de soi que la conversation roula sur la guerre. M. Gardiel--ce +sympathique jeune homme se nommait ainsi--nous entretint longtemps de la +vie des tranchées; il nous conta quelques-unes de ses aventures +guerrières. Son récit n'avait rien d'extraordinaire; les journaux en +ont publié mille semblables. Je l'écoutais cependant avec attention: le +banal devient intéressant lorsqu'il est rapporté naïvement et par la +personne même qui l'a vécu. Un des épisodes de cette histoire commune +sortit tout à coup de l'ordinaire et me toucha profondément. Le voici en +quelques mots. + +--Parmi les hommes de la compagnie à laquelle j'appartenais, dit-il, il +y en avait un que sa laideur distinguait du reste. La nature en lui +semblait s'être surpassée. Je crois bien que c'était l'homme le plus +laid de France. Entre nous, nous l'appelions «la Mérode», en souvenir +d'une beauté qui a fait grand bruit naguère. Et le moral dans ce garçon +répondait assez bien au physique. Taciturne, brusque, indifférent à ce +qui se passait autour de lui, il nous était antipathique à tous. Ce +qu'il avait de plus repoussant, c'était le sourire: un sourire +sardonique, malicieux, qui ne lui tombait jamais des lèvres. Si une +grenade l'avait mis en morceaux, nous ne l'aurions pas regretté. + +De son vrai nom il s'appelait Tabourin; on m'a dit qu'il était +professeur dans un collège de Lyon. Sa vocation scientifique était +patente: il profitait de toutes les occasions qui s'offraient à lui pour +faire la chasse aux insectes, aux papillons. Il les fixait ensuite sur +de petits bouts de carton qu'il gardait soigneusement dans son havresac, +ce qui nous le rendait encore plus antipathique. Son indifférence +glaciale était répugnante. Quand il entendait qu'on se plaignait de +l'humidité, de la faim, d'un mal quelconque, ses yeux avaient un regard +plus sarcastique. Lui ne proférait jamais une plainte. + +«La grande offensive de septembre arriva. Les horreurs d'un enfer +imaginé par un dévot hystérique ne seraient rien à côté de celles que +nous avons connues pendant quelques jours. Nous avons vu couler tant de +sang, tant de membres s'éparpiller, nous avons entendu de tels cris de +douleur que, pour ma part, j'avais fini par être dans un état de stupeur +indicible. + +«Une nuit, j'étais couché dans le fond de la tranchée, fatigué à +m'évanouir, mais incapable de dormir. J'entendais respirer mes +camarades; je songeais à ce que nous apporterait le matin prochain, +peut-être cette nuit même; je pensais à nos familles, à nos mères, et +j'étais triste jusqu'à la mort. Je ne pleurais pas: à la guerre on perd +la faculté de pleurer; mais je ne pouvais me retenir de soupirer. + +--Tu ne peux pas dormir, hein? me murmura quelqu'un à l'oreille. + +C'était Tabourin. + +--Non, fis-je sèchement. + +--Tu es triste? + +--Oui, répondis-je sur le même ton. + +--Veux-tu de l'éther? J'en ai encore un peu. + +La douceur de sa voix me surprit: c'était un tel contraste avec son air +repoussant! Je n'acceptai pas son offre; mais ému de reconnaissance, je +lui dis: + +--Non, je ne suis pas triste, du moins de ce qui peut m'arriver demain. +Être tué d'un coup de fusil ou de baïonnette, c'est peut-être ce qu'il y +a de mieux. Ce qui m'attriste, c'est de voir dormir tranquillement tous +ces pauvres diables et de penser à tout ce qu'il leur reste à souffrir. +C'est aussi de penser à tous ceux qui les aiment, et qui les pleurent et +les pleureront. + +Il demeura quelques instants silencieux; puis, approchant ses lèvres de +mon oreille, il dit doucement: + +--Le sang, ce n'est rien; les larmes, moins encore. Qu'importe de +mourir! Je crois que ce doit être un plaisir immense que de se reposer +dans le sein de la grande Nature. Avec quel calme on doit dormir sous +quelques pelletées de terre! En réalité, mon cher, la mort n'existe pas; +l'étincelle de vie qui nous anime ne s'éteint pas avec chacun de nous: +elle va allumer un autre foyer. Les champs, les mers, les hommes, les +bêtes, les soleils qui brillent dans le ciel, tout ce qui se meut et +respire, tout naît et tout meurt, tout tombe et tout renaît. Seul le +grand pouvoir de la Nature ne s'éteint jamais, il est seul immortel. Ce +grand pouvoir silencieux et tranquille est le seul qui existe vraiment: +nous ne sommes, nous, que des apparences, que les projections du grand +cinématographe. Pourquoi la destruction nous ferait-elle horreur? Elle +aussi n'est qu'apparente. Vois les fourmis: elles traversent la route en +file, accomplissant leur tâche. Le pied d'un passant en écrase une +centaine; les autres poursuivent impassiblement leur ouvrage sans +donner d'importance à l'accident. Pourquoi en donnons-nous tant, nous +autres, à la mort d'une centaine d'entre nous? Nous et elles, nous +tombons également dans le sein fécond de notre mère la terre. Jamais le +Destin ne pourra nous priver de ce giron maternel. Le secret de la force +des choses est en nous comme en tout le reste des êtres. Il n'y a pas de +vide dans l'Univers. Les limites entre le monde inanimé et le monde de +la vie sont imaginaires... Console-toi, mon ami; la mort n'est une porte +d'horreur et de ténèbres pour personne: c'est au contraire le passage +d'une heure sombre à une heure claire. Soumettons-nous gaiement à la +volonté de la nature et ne voyons pas en elle une ennemie, mais une +tendre alliée qui nous délivre de l'intolérable tyrannie de la vie. + +Naturellement, cela ne me consolait pas; mais dès lors j'eus du respect +pour ce compagnon qui était tout autre que ce que mes camarades et +moi-même nous nous étions figuré. + +La grande offensive se termina; notre compagnie avait à peu près perdu +la moitié de ses hommes; je m'en étais tiré par miracle, et Tabourin +aussi. Nous revînmes à la vie monotone et malpropre des tranchées. Tous +ceux qui l'ont soufferte se la rappelleront avec dégoût. J'essayai +d'avoir avec Tabourin des rapports plus étroits; car après les graves +paroles que j'avais entendues de lui, il me semblait que son âme n'était +pas sans noblesse. Seulement mes attentions se brisèrent contre son +attitude toujours ironique et glaciale. Il continuait à nous fuir; il +parlait très peu et sur un ton presque toujours méprisant. Il devenait +chaque jour plus antipathique à ses camarades et plus odieux à ses +chefs. + +Tabourin passait de nouveau ses loisirs à la chasse des lépidoptères, +dont il étudiait les antennes et les trompes et les écailles des ailes à +travers une loupe énorme. Parfois la nuit il voulut chasser à la lumière +les papillons nocturnes. Il en fut rudement réprimandé et il dut se +rabattre sur les chasses diurnes et crépusculaires. Tout d'abord nous +avions ri de ce goût-là. Nous finîmes par le respecter, nous persuadant +que Tabourin était un homme de science, peut-être un grand +entomologiste. + +Un jour, nous eûmes à faire une reconnaissance périlleuse dans un +terrain occupé par l'ennemi. Nous étions douze et un lieutenant. Nous +parcourûmes tantôt en nous cachant comme des lapins, tantôt en faisant +des sauts de chèvre, une assez grande étendue sans nous laisser +découvrir. Nous sortions d'un bois quand on s'aperçut qu'il nous +manquait un homme. Cet homme c'était Tabourin. Étonné, car nous +n'avions entendu aucun coup de fusil, le lieutenant s'arrêta et commanda +à deux soldats de retourner sur leurs pas pour le chercher. Ils +revinrent bientôt sans l'avoir découvert. Nous continuâmes de +reconnaître le terrain en nous couvrant plus soigneusement aux regards: +nous étions en plein dans les lignes ennemies. + +Tout à coup, au moment de descendre dans une dépression du terrain, nous +apercevons au-dessous de nous deux soldats qui parlaient avec animation: +un Allemand et un Français. A notre vue le premier prit la fuite. Le +lieutenant, croyant logiquement qu'il s'agissait d'un espion, commanda +le feu, sûr en même temps que nous nous découvrions du coup. L'Allemand +n'avait pas fait vingt pas qu'il tombait criblé de balles. + +Fou de fureur, le visage injecté, notre lieutenant s'avança vers +Tabourin, le revolver au poing. + +--Ah, sale bête! Traître! + +Tabourin laissa tomber son fusil et, l'air extraordinairement +tranquille, ouvrit les bras pour recevoir le coup. Le même sourire +mystérieux et sardonique lui contractait les lèvres. + +Il reçut la décharge en pleine poitrine. Il tomba de tout son long, les +bras toujours ouverts, comme s'il eût voulu étreindre cette terre qu'il +aimait tant. + +Nous étions découverts; nous fûmes poursuivis de près; on perdit trois +hommes; je fus blessé. Je parvins néanmoins à me traîner jusqu'à nos +tranchées, où je fus secouru. + +Quelques jours après, ajouta l'aimable invalide en souriant, ma pauvre +jambe allait pourrir dans le cimetière du village où l'on avait établi +notre ambulance et moi je m'en revins ici avec mes histoires +militaires. + +--Mais êtes-vous sûr, vous, que Tabourin trahissait? demandai-je ému par +ce récit. + +--Je suis sûr de tout le contraire. Pour moi, le soldat allemand était +un entomologiste comme lui. Ils s'étaient rencontrés l'un l'autre en +poursuivant un insecte quelconque et ils étaient sans doute entièrement +occupés de leur science quand nous leur avons tombé dessus. + + + + +LES DEUX IDÉALS + + +Depuis la chute de l'Empire d'Occident l'Europe n'a pas traversé de +moments plus critiques que ceux-ci. Le commun s'imagine que cette guerre +est une guerre de commerçants: il ignore que son véritable objet est le +concept de l'État et le concept même de la vie. + +Ce qui est en lutte présentement, ce sont deux idéals: l'idéal germain +et l'idéal latin. Le premier, nourri en d'autres temps par le panthéisme +idéaliste, tombé ensuite dans le pessimisme et enfin dans le monisme +matérialiste, est aujourd'hui franchement antichrétien. Les directeurs, +il est vrai, invoquent le nom de Dieu; mais, qu'on y prenne garde, ce +Dieu est un Dieu allemand avec un État-major infaillible et une +artillerie lourde: un nouveau Jéhovah, qui se délecte des cris de +douleur poussés par les ennemis de son peuple. + +La morale germanique, d'accord avec la pensée de Frédéric Nietzsche, son +dernier philosophe, a renversé l'ancienne échelle des valeurs. Les bons, +ce sont les forts; les mauvais, les faibles. Nous ne devons obéir qu'à +un instinct primordial: l'instinct d'accroître ses forces. Voilà la loi +fondamentale de l'existence. La morale est une invention des hommes; +Dieu, le Bien, la Vérité, des fantômes issus de notre imagination. Il +n'y a qu'une réalité naturelle: la vie. L'individu sain et fort, et qui +aime la vie, est seul digne de vivre. Celui qui s'enquiert du bien et de +la vérité pour eux-mêmes et non par amour de la vie, celui-là est un +dégénéré. + +Et qu'on ne croie pas que ces principes se trouvent dans tel ou tel +penseur isolé de l'Allemagne. Voilés ou découverts, ils paraissent dans +la plupart des livres publiés là-bas depuis quelques années. Lisez +attentivement le manifeste par lequel les intellectuels allemands ont +prétendu excuser l'invasion de la Belgique et la destruction de ses +cités, et vous les y verrez palpiter. + +Le concept germanique de l'État répond à ce concept de la vie. De même +que l'individu doit subordonner tous ses instincts au primordial +instinct d'accroître ses forces afin que la vie soit de plus en plus +exubérante, de même la totalité de ces individus doit se subordonner à +la vie de l'État afin qu'il soit de jour en jour plus fort, plus apte à +dominer. C'est la résurrection de l'idée spartiate. Les nations sont +comme les individus: les uns sont dignes de vivre, les autres peuvent +disparaître. Nous, dont l'instinct vital s'est amorti, nous les Latins, +nous sommes des décadents, des impuissants et nous devons livrer passage +à la race germanique, dont la vie, sans cesse en progrès, figure ce +qu'il y a de plus haut, de plus splendide dans l'humanité. + +Que les germanophiles espagnols ne s'y trompent pas: ce dont ils se +plaignent, c'est de quelques blessures que la vanité française leur a +faites; ce sont des jalousies, des querelles de frères. Mais le mépris +allemand est bien plus sincère et par conséquent plus humiliant. +L'Allemagne contemple notre Espagne avec la froide attention du +naturaliste qui examine un insecte. + +Je ne veux cependant pas commettre l'injustice de supposer que tous les +Allemands partageant ces idées-là. J'ai parmi eux de bons amis qui les +détestent autant que moi. Mais il faut aussi reconnaître qu'elles sont +très répandues chez eux et déclarer surtout que les grands hommes de +l'Allemagne, aussi bien les hommes d'action que les intellectuels, les +approuvent et les célèbrent ouvertement ou secrètement. + +Nous avons l'habitude de ne regarder que la glorieuse Allemagne de la +fin du dix-huitième, l'empire alors des grandes idées et des sentiments +nobles. Quand on se rappelle cette époque, la mémoire s'emplit des noms +de Gœthe, de Schiller, de Lessing, de Wieland, de Kant, de Fichte, de +Schelling, de Richter, et nous nous représentons cette petite et +éminente société qui ressembla tant à celle d'Athènes. Mais, las! que +l'Allemagne d'aujourd'hui lui ressemble peu! Elle a des savants +considérables, de consciencieux chercheurs, mais des poètes et des +métaphysiciens inspirés, non. La science semble y être subordonnée à +l'industrie, la philosophie à la gloire militaire. + +Je me souviens qu'au lendemain de sa résonnante victoire sur la France +(j'étais encore un enfant), je visitai avec mon père une grande fabrique +espagnole dans laquelle il y avait des ingénieurs allemands. On était à +table, le repas achevé, quand un des ingénieurs (il s'appelait Jacobi, +comme l'aimable philosophe ami de Gœthe) se mit à dénombrer avec une +orgueilleuse satisfaction les produits que son pays fabriquait et +exportait aux autres. Sa longue liste terminée, il fit une pause, puis +ajouta en souriant: «Et enfin la philosophie, que nous exportons aussi.» + +Qu'est-ce que cela signifie, sinon que les Allemands ne considèrent plus +leurs philosophes que comme de vénérables ruines bonnes à exciter les +étrangers curieux! + +De même que les Japonais ne croient point en leurs idoles, les Allemands +ne croient point en leurs philosophes. Ils les montrent en souriant aux +touristes, les portent aux autres nations, comme nous les Espagnols nos +chanteurs «flamencos». + +Latins, Slaves, Anglo-Saxons, en retard sans doute dans l'évolution +biologique, nous n'avons encore pas atteint la sérénité olympienne qui +caractérise les Germains de nos jours. Leur empereur n'est pas ému par +la pensée des milliers d'hommes qu'il envoie quotidiennement à la mort. +Si devant ces champs de bataille où le sang ruisselle, nous nous sentons +saisis d'une infinie mélancolie, lui, l'Empereur, semblable à Jupiter, +père des Dieux, redresse sa moustache parfumée et sourit à notre +faiblesse puérile. Ses généraux, olympiens de second rang, ont observé +que la guerre est une nécessité biologique et le seul moyen d'empêcher +que la race des éphémères ne dégénère. + +Vieux latins, nous continuons de penser que c'est pour eux-mêmes qu'il +faut rechercher la vérité et le bien, et non pas pour accroître notre +vitalité. Chez nous, les incrédules mêmes sont chrétiens, car aucun de +nous ne doute que la charité est la plus haute des vertus. Nous pensons +que le respect des faibles, la pitié, la compassion ne sont point des +sentiments qui débilitent, mais qui réconfortent, et que ce qui fait +vraiment dégénérer les hommes, c'est le pouvoir sans bornes. Tibère, +Néron et Domitien, trois monstrueuses hontes du genre humain, étaient de +très bonnes personnes avant de monter au trône. + +Enfin, même si les Germains venaient à triompher, l'idéal chrétien ne +périrait point pour cela. Car les «portes de l'enfer ne prévaudront +jamais contre lui». Il subirait seulement une éclipse. + +Pour soutenir leur hégémonie, non seulement l'Allemagne et l'Autriche +seraient dans la nécessité de poursuivre leurs armements et de rester +sur le pied de guerre, mais elles devraient en outre s'opposer par la +force à l'armement des autres nations. Nous serions trois cent millions +d'Européens réduits au même état où se trouvaient les Chinois en même +nombre quand, au treizième siècle, quelques tribus guerrières de la +Mongolie s'emparèrent de l'empire. Les empereurs mongols respectèrent +les coutumes des Chinois, mais ils leur interdirent les armes. Au bout +d'un siècle à peu près, les vaincus tramèrent un complot ténébreux, +quelque chose d'invraisemblable, et, le jour fixé, égorgèrent les +petites garnisons de soldats que les Mongols entretenaient dans les +villes de l'empire. + +Nous autres, nous n'aurions même pas ce moyen-là: comment trouver en +Europe la dissimulation et le secret nécessaires à une conspiration de +cette taille? + +Éloignons de nous ces visions d'Apocalypse qui ne se vérifieront +jamais. Pensons plutôt qu'après cette copieuse saignée et le jeûne +régénérateur auquel elle s'est soumise, l'Allemagne recouvrera la raison +et redeviendra, pour son propre bonheur, une nation tranquille avec des +philosophes, des poètes et des musiciens comme ceux que nous n'avons +cessé d'admirer. + + + + +L'IDOLE SCIENTIFIQUE + + + Cap-Breton-sur-Mer, 28 août 1916. + +La vieille histoire que nous avons apprise enfants, d'un peuple +cheminant dans le désert guidé par un nuage de feu, cette vieille +histoire est le symbole de la marche de l'Humanité sur la terre. + +Vous rappelez-vous combien de fois, se détachant du seul vrai Dieu, ce +peuple tourna le dos à son chef et se laissa tomber dans les bras d'une +immonde idolâtrie? Suivez les pas du genre humain à travers l'histoire +et vous verrez le même acte attristant de déloyauté se reproduire sans +cesse. Le fanatisme, la superstition, l'idolâtrie nous épient toujours +dans notre pérégrination et nous tendent des lacs que nous ne pouvons +éviter. + +La présente guerre a mis en évidence l'un des plus funestes de ces lacs +où soit tombée notre pauvre Humanité. + +Certes nous les admirons, ces savants qui nous parlaient des molécules +comme s'ils eussent dansé toute la vie avec elles, qui nous en contaient +les secrets les plus intimes et, comme le serpent du Paradis, nous +laissaient entrevoir à travers de fallacieuses paroles que le jour était +proche où toute la science du Bien et du Mal nous appartiendrait. + +Mais qui donc se souvient de Dieu! qui parle d'immortalité! Ouvrez un +des livres allemands de ces dernières années et, au milieu de +minutieuses analyses consacrées à quelque particularité de la science, +vous surprendrez une attaque intempestive, furieuse, contre ce que ces +savants appellent la «dégradation théologique», une flambée de haine +contre la superstition théiste. + +Il n'y a qu'une seule divinité: la Vérité scientifique. Si au lieu +d'avoir un culte et de l'adoration pour elle, nous courons nous +prosterner devant les autels du vétuste Dieu de nos pères, les savants +modernes nous menacent d'éternelle condamnation intellectuelle. Le +magnifique édifice des sciences physiques doit remplacer le monument +ruineux de la théologie. Toutes nos croyances et tous nos espoirs sont +de pur subjectivisme. Il faut se garder de la foi comme d'une maladie +contagieuse. Croire en quelque chose qui ne soit pas évident à la +raison, c'est pécher ouvertement contre elle. Avoir foi en Dieu et dans +l'immortalité sans aucune preuve qui justifie cette foi, c'est se donner +un plaisir coupable, c'est d'une immoralité profonde. + +Le vieil Hœckel, le savant le plus fameux de l'Allemagne moderne, +nous convie à adorer l'éther cosmique. Tout en sort, tout y rentre. +Agenouillons-nous et chantons: «Saint, immortel Saint!» + +Pourquoi se moquer alors de ces pauvres nègres qui adoraient les +oignons? Il s'accomplit dans un oignon d'admirables et mystérieuses +opérations chimiques, que répètent celles de l'éther cosmique. Mieux +encore, l'éther impalpable, indivisible, s'y rencontre tout entier. + +Nous autres hommes, il semble que l'ivresse nous attire d'une façon +irrésistible. Les limites nous indignent. Nous ne sommes contents que si +nous avons tout épuisé. Qu'est-ce que la scholastique, sinon l'ivresse +produite par la logique? N'est-ce pas une ivresse égalitaire que la +Révolution française? Le romantisme est-il autre chose qu'une ivresse +sentimentale? Vivons donc en pleine ivrognerie scientifique. + +Il faut chercher la technique: la technique avant tout. Les +Mathématiques pures nous donnent la technique de la mesure; la Physique, +la technique des machines; la Chimie, celle des prodigieuses +transformations de l'industrie. La connaissance scientifique des +mœurs nous donnera une morale scientifique. La morale traditionnelle +est morte. A sa place reste la morale technique. + +Tout le monde civilisé participe aujourd'hui à cette ivrognerie +technique. Mais ce sont les Allemands qui s'y sont principalement +adonnés. Et ils ont montré que leur vin était pire que celui de tous les +autres. + +C'est un fait à peu près constant que l'alcool produit une +transformation du caractère. Un homme ordinairement taciturne, +insociable, devient, quand il a ingéré une raisonnable quantité de vin, +un joyeux compère, tout tendresse et affection, qui vous embrasse, vous +manie et vous laisse les épaules pleines de larmes et de bave. + +Au contraire, les sujets les plus timides et les plus inoffensifs y ont +à peine goûté qu'ils acquièrent une humeur belliqueuse, impatiente, +montrent les poings et défient tout le monde. + +Et voilà justement ce qui est arrivé aux nations. La France, qui a +toujours été un pays guerrier, s'est transformée sous l'influence de +l'ivresse scientifique en un pays humanitaire et pacifiste. L'Allemagne, +cette simple et bonne Allemagne des débuts du dix-neuvième siècle qui +faisait verser des larmes de tendresse à la sensible Mme de Staël, est +devenue agressive et provocante. + +Cette radicale transformation me remet en mémoire le cas d'un de mes +condisciples d'Institut. Dans les premières années c'était un garçon +très appliqué, exact, pacifique, un étudiant modèle. Il évitait avec +soin les disputes. Si quelques-uns d'entre nous en venaient aux mains, +on le voyait devenir grave et s'éloigner le plus possible du théâtre des +coups. + +Un jour, quelques minutes avant d'entrer en classe, un élève turbulent +et hargneux, le pire de nos compagnons, un garçon que nous craignions +tous, se mit à le railler de la plus féroce façon. Et non seulement il +l'abreuva des plus grossiers sarcasmes, mais en venant aux voies de +fait, il lui jetait à terre son chapeau chaque fois que l'autre le +remettait. Nous assistions à la scène, les uns non sans peine, les +autres avec gaieté, chacun selon son cœur. Le malheureux garçon, +silencieux et pâle, reprenait son chapeau par terre et tentait de se +retirer; mais l'autre, qui ne l'entendait pas ainsi, renouvelait sa +plaisanterie avec un plaisir grandissant. A la fin nous le vîmes si +blême que nous en fûmes effrayés. Il s'élança tout à coup sur son +agresseur avec une telle impétuosité qu'il le renversa sur le sol, puis, +lui montant dessus, lui appliqua de si rudes coups de poing sur le +visage qu'il le mit bientôt en sang. + +Peu de jours après, sans aucun motif apparent, il défiait un des autres +querelleurs de la classe et le battait également. Dès lors, ce garçon si +docile, si aimable, devint, sans cesser de s'appliquer à l'étude, un +bravache insupportable et nous fûmes forcés de le fuir. + +Eh bien, c'est quelque chose de semblable qui est arrivé aux savants à +lunettes de l'Allemagne. Il n'y a rien de plus détestable qu'un +pacifique converti du soir au matin en fier-à-bras. + +Il s'est produit, il y a quelques jours, dans cette région tranquille, +une singulière alarme. Le bruit avait couru dans le village qu'un homme +suspect traversait le bois à bicyclette et l'on disait que c'était un +prisonnier évadé. + +Le téléphone commença de fonctionner d'un centre à l'autre. On annonça +enfin son passage dans un village voisin et un groupe d'habitants partit +dans le dessein de l'arrêter. Ils y réussirent. Le fugitif était en +effet un officier allemand; il était en bras de chemise, portait des +lunettes (cela va de soi) et avait une fine tête intelligente. + +Il se laissa prendre sans résistance. On le conduisit à la mairie, où, +poussés par la curiosité, nous nous rendîmes aussi. Il parlait +correctement le français et assez bien l'espagnol. Nous lui adressâmes +la parole tandis qu'arrivaient les gendarmes qu'on était allé chercher, +et il nous répondit avec cette froide hauteur et ce ton de supériorité +si fréquents aujourd'hui chez les Germains. Car ils sont arrivés à se +persuader qu'il n'y a de science, de culture, de bon sens même, que +dans la seule Allemagne. + +Une des personnes qui se trouvaient là osa discuter avec lui les fins de +la guerre. Le prisonnier n'hésita pas à déclarer que la victoire de +l'Allemagne était certaine et que le genre humain y gagnerait beaucoup. + +--Sur quoi vous basez-vous pour supposer ce dernier point? lui +demandai-je, piqué de curiosité. + +--Sur ce que l'Allemagne, répliqua-t-il, est le seul pays actuellement +organisé. Il existe dans les autres pays des éléments de culture +assurément très considérables, mais épars. Il leur manque cette efficace +unité sans laquelle le plus souvent ces éléments demeurent stériles. +Dans la guerre comme dans la paix, dans les sciences comme dans les +arts, ce qu'il vous faut, c'est une cohésion, une discipline que la +prépondérance de l'Allemagne est seule capable de donner. Vous ne +pouvez pas voir les choses d'une façon continue et intellectuelle, ni en +donner la véritable explication scientifique, car vous travaillez sans +ordre. Ce sont des efforts isolés, subjectifs, des produits de +l'initiative individuelle, qui n'engendrent que des résultats +superficiels. + +--Ces efforts isolés, répartis-je, ont pourtant produit toute la science +et tout l'art qui aient été et qui soient sur notre planète. Ni Platon, +ni Aristote, ni Shakespeare, ni Cervantés, ni Képler, ni Galilée n'ont +eu besoin de votre organisation de fer pour arracher à ce monde des +trésors de beauté et de vérité. Que signifie cette discipline +scientifique? Voudriez-vous par hasard que des poètes et des savants se +missent en uniforme? Quel avantage y aurait-il que Pasteur se fût mis à +ses expériences sur un coup de trompette ou qu'Anatole France eût écrit +ses ouvrages par ordre du général-commandant la région? + +Les yeux du prisonnier étincelèrent de colère comme si on l'eût pincé, +et il me fit entendre dans des termes peu polis que j'étais d'autant +moins autorisé à lui tenir tête que j'étais Espagnol. + +Il continua de causer avec les autres personnes. Sans doute ne lui +agissaient-elles pas autant que moi sur les nerfs. Cependant, comme +l'une d'elles reprochait aux Allemands les actes de cruauté qu'ils +avaient commis en Belgique et dans le nord de la France, il répliqua +avec un sourire sarcastique: + +--Ce reproche indique qu'il n'y a pas encore en France un esprit +vraiment scientifique. Pour déterminer le bien et le mal des choses, il +est nécessaire de fuir les concepts à priori et de bien comprendre que +tout, absolument tout, dépend des résultats expérimentaux. La discipline +scientifique nous oblige de penser que, seule, une systématisation des +faits nous donnera la vérité exacte, et jamais les spéculations de +l'imagination individuelle. Pour vous la guerre est une aventure; c'est +pour nous un théorème. Nous considérons le résultat et nous le +développons d'une manière inflexible. La guerre la plus cruelle est +nécessairement la plus courte. + +--Je me félicite vivement, m'écriai-je, de n'être pas un homme de +science! Mieux vaut mourir dans une ignorance crasse que de porter une +conscience chargée de cruauté. Nous tous ici, nous sommes des chrétiens +et nous voyons en chacun de nos semblables l'image de Dieu et non point +des moutons ou des bœufs qui doivent être sacrifiés pour que les +autres existent. Le plus grand philosophe que vous ayez eu, Emmanuel +Kant, a dit admirablement que nous «devions toujours prendre un être +humain comme fin et non point comme moyen». + +--Ce sont des subtilités de philosophes, des vieilleries métaphysiques, +qu'aucun esprit positif ne peut croire de nos jours, répondit-il sans +cesser de sourire. Nos actes de cruauté ont été et sont absolument +nécessaires comme les termes d'un théorème, et ils ont une explication +satisfaisante parce qu'elle est scientifique. + +--Vous voulez dire que ce sont des assassinats scientifiques? + +Il me jeta un long regard de colère et de mépris, et me tourna le dos. + +Je n'en fus pas le moins du monde touché. La seule chose qui +m'affligerait, c'est que des hommes honorables et pitoyables me +tournassent eux aussi le dos. + +De cet entretien, comme d'ailleurs de tout ce que je lis et observe, +j'ai tiré la conviction que les Alliés n'obtiendront rien de tels +hommes en leur enlevant des canons, s'ils ne leur enlèvent auparavant +leurs idées. + + + + +LA RELIGION DE LA FRANCE + + +L'irréligion de la France est le topique dont ses ennemis ont tiré le +plus de profit. Un moine à qui je faisais part en Espagne du grand +mouvement religieux qui s'est produit en France, me disait: + +--C'est possible: les Français se souviennent de sainte Barbe quand il +tonne. + +--Est-ce que par hasard les Espagnols se souviendraient d'elle quand le +ciel est bleu? répliquai-je. Je crois bien que nous ne pensons presque +tous à l'autre monde qu'au moment de prendre congé de celui-ci, à moins +que des parentes ou des voisines ne nous aient glissé un prêtre dans +notre chambre et dit avec plus ou moins de ménagements: «Tu vas mourir: +prépare-toi!» + +--Oh, mais chez nous les églises sont pleines de monde, grâces à Dieu! + +--Pleines de femmes, oui. Le matin, à l'église, je n'ai jamais vu qu'un +seul homme aller à la sainte table pour trente ou quarante femmes qui y +allaient. En Espagne, on dirait que nous chargeons les femmes de notre +religion, comme elles sont chargées de notre cuisine et de notre +blanchissage. + +Il faut reconnaître qu'elles s'acquittent de la première de ces charges +avec une diligence et une perfection qu'elles ont peu l'habitude +d'apporter dans la seconde. C'est vraiment étonnant que de voir l'ardeur +avec laquelle quantité de femmes accourent au temple à toutes heures du +jour! J'en suis arrivé à m'imaginer que pour certaines âmes timorées +Dieu est une sorte de Louis XIV qui a constamment besoin d'être adulé. +Elles courent à la neuvaine et aux quarante heures, comme les courtisans +se pressaient à Versailles au «dîner» et au «coucher» du roi. Je connais +une dame qui va toujours communier avec trois ou quatre scapulaires +pendus au cou. S'il lui arrive d'en oublier un chez elle, ce n'est qu'en +tremblant qu'elle s'avance vers la sainte table, craignant que Notre +Seigneur ne lui en veuille de ne se point présenter avec toutes ses +décorations. + +Mais les esprits qui prennent la religion au sérieux observent avec +chagrin qu'il y a peu de gens qui ont une foi vraie et claire. Nous +avons l'habitude d'attribuer ce fait à la corruption des temps; c'est +une erreur. Bien des personnes s'extasient sincèrement en parlant de la +ferveur des temps anciens, et pourtant, alors comme aujourd'hui, les +âmes soucieuses des choses éternelles étaient en très petit nombre. La +dévotion était plus apparente, il y avait plus d'hypocrisie. On aimait +plus la terre que le ciel. + + * * * * * + +En réalité, que ce soit avant ou après Jésus-Christ, les hommes se sont +toujours divisés en païens et en chrétiens. Les premiers supposent que +nous avons été mis au monde pour jouir; les seconds croient que nous +sommes nés pour travailler et souffrir. Il s'agit là uniquement de la +façon dont on conçoit la vie. César Borgia, bien que cardinal de +l'Église catholique, était païen et un vrai païen, et son méchant +entourage l'était aussi, et aussi toute la Cour du pape Alexandre VI et +les cardinaux qui mangèrent cent plateaux de confiseries aux noces de +Lucrèce Borgia et dansèrent avec leurs dames et avec celles de la +princesse de Squillace, comme le rapporte une lettre récemment +découverte par notre savant compatriote le marquis de Laurencin. Mais +Socrate, Léonidas, Régulus, Sénèque, les Gracques, Pauline, Térence et +tous les martyrs ignorés de l'antiquité, dont les noms ne sont pas +arrivés jusqu'à nous, étaient des chrétiens. Il ne faut pas oublier la +belle sentence de saint Anselme: «Le Christ étant la vérité et la +justice, quiconque meurt pour la justice et la vérité, même s'il ne +croit pas au Christ, meurt pour le Christ.» + +Mais il y a de suprêmes instants dans la vie où ces païens peuvent +devenir des chrétiens. Nous naissons tous imprégnés de foi. Dès qu'une +petite porte s'ouvre dans notre cœur, la religion s'y précipite. +C'est pourquoi nous voyons nombre de grands pécheurs se convertir sous +le coup de la foi en chrétiens fervents. Cette même Lucrèce Borgia dont +nous parlions tout à l'heure menait une vie exemplaire à Ferrare dans +les dernières années de sa vie. Elle portait sans cesse un cilice; elle +laissa à sa mort la réputation d'une sainte. + +Il faut toutefois pour cela que le cerveau n'ait subi aucune diminution. +Si singulier que cela paraisse, les blessures du cœur se guérissent +plus facilement que celles de la tête. Quand la cervelle se gâte, il n'y +a plus de remède pour le malade. Car, aujourd'hui comme toujours, ce +sont les idées qui gouvernent le monde. Les idées engendrent les +sentiments et les actes, ou, ce qui est la même chose, toute la vie de +l'homme. Nous ne sommes pas ce que nous sentons, mais ce que nous +pensons; nous sommes toujours proportionnés à nos idées, et notre âme +s'abaisse ou s'élève à mesure que s'élève ou s'abaisse notre état +mental. + +Aussi se trompe-t-on fort quand on pense que les idées n'ont aucune +influence sur la conduite de l'homme; mais on se tromperait bien plus +encore si l'on croyait, comme au moyen âge, qu'elles ne doivent +s'inculquer que par le feu et le marteau. + + * * * * * + +Telle est, sur ce terrain, la situation qu'occupe la France vis-à-vis de +l'Allemagne. Les Français sont des pécheurs: j'ai donné précédemment mes +raisons de penser ainsi. Ils avaient dans une certaine mesure le cœur +égaré. Les Allemands sont des philosophes: ils ont le cerveau corrompu. + +Ce n'est pas parce qu'elle a expulsé les ordres religieux qu'on peut +dire de la France qu'elle a perdu sa religion. L'Espagne a-t-elle perdu +la sienne quand notre roi catholique, Carlos III, chassa plus +cruellement encore la Compagnie de Jésus, et plus tard, quand notre +Gouvernement décréta la suppression de tous les moines et que, +pénétrant dans les couvents, la populace en égorgea les occupants? Ces +décisions n'ont rien à voir avec la religion des pays où elles sont +appliquées. Parcourez les départements français, visitez-en les villages +et vous y trouverez exactement reproduit le type de notre religiosité +espagnole. C'est que le catholicisme, ainsi que son nom l'indique, a eu +la vertu d'unifier tous les hommes, de leur mettre son timbre, en les +rendant semblables entre eux devant l'autel. Ce sont les mêmes +solennités, les mêmes processions, les mêmes Confréries, les mêmes fêtes +profanes ne faisant qu'un avec les fêtes religieuses. Les petits enfants +suivent le catéchisme, les jeunes filles assistent aux processions avec +leur médaille et sous le voile blanc des filles de Marie; les vieilles +femmes vont infailliblement aux offices de l'après-midi. La première +communion se célèbre en France avec une pompe et une allégresse comme +je n'en ai jamais vu en Espagne. Les parents viennent de loin à cette +occasion, comme on fait chez nous pour un mariage; la maison se +transforme en un temple, la rue est jonchée de fleurs. Au grand ennui +des confesseurs, mais à la grande joie des sacristains, le type +classique de la bigote est lui aussi représenté à la fête. + +D'où vient donc cette haine à mort pour la nation française? Quelle est +la folie qui a frappé tant de catholiques et un assez grand nombre de +prêtres? J'ai entendu l'un de ces derniers prononcer la phrase suivante: +«Si la France se tirait victorieusement de cette guerre, je douterais de +l'existence de Dieu.» + +Est-ce d'un chrétien? Est-ce même d'un homme? + +On lit peu de livres allemands en Espagne; l'allemand est une langue +sans grande diffusion chez nous et ses traducteurs sont rares. Il faut +avouer d'ailleurs qu'en général ces livres sont une nourriture trop +forte pour nos estomacs de Latins. Aussi ne sait-on pas bien en Espagne +quel est l'état mental de l'Allemagne d'aujourd'hui. Mais il suffit +d'avoir suivi avec quelque attention l'histoire de sa philosophie +pendant les temps modernes pour voir que la religion de l'Allemagne +intellectuelle au cours de ce dernier siècle n'est point le +christianisme, mais le panthéisme. Le panthéisme ne saurait fonder la +morale: il la nie absolument. Il n'est par conséquent qu'un pont qui +conduit au monisme, et il y a beau temps que les intellectuels allemands +ont franchi ce pont-là. La théorie du surhomme et de la surnation, +théories dominantes aujourd'hui en Allemagne, découlent naturellement de +ce matérialisme. + +Mais, dira-t-on, les intellectuels ne sont pas le pays. Grave erreur. +Les intellectuels sont toujours la nation présente ou future. Les idées +sont comme les cours d'eau; elles naissent sur les cimes. Mais elles +descendent peu à peu, en suivant le flanc des montagnes, jusqu'aux +bas-fonds ou bien s'infiltrent secrètement dans les terrains perméables +et vous trempent au moment qu'on s'y attend le moins. Presque personne +ne lit Platon et pourtant le plus rustre des hommes de nos jours est +imprégné de platonisme. Ainsi en est-il du peuple allemand: il ne lit +point Kant, mais il est pénétré jusqu'aux os de son «modeste athéisme», +comme disait Coleridge. Les Allemands sont hégeliens sans avoir lu +Hegel, car les poètes, les dramaturges, les romanciers, les critiques et +les journalistes se sont chargés de leur servir avec d'appétissants +assaisonnements le plat du fatalisme panthéiste. + +Mais l'Allemagne n'aurait-elle point la foi? Oui, elle a la foi, elle en +a même beaucoup. Mais c'est dans la chimie. Dieu y est transformé en +machinerie, en charbon, en électricité. Il n'est pas venu au monde pour +souffrir et mourir: il y est venu pour vivre et faire souffrir. Soyons +puissants, triturons nos voisins, imposons partout notre volonté, et la +Divinité paraîtra en nous ce qu'elle est: une force immanente et +universelle. + +Quelques catholiques espagnols s'attendrissent en lisant à chaque pas le +nom de Dieu dans les proclamations du Kaiser et de ses généraux. Ils +sont victimes d'une admirable falsification: ce Dieu a lui aussi été +extrait du charbon, comme maints autres produits extraordinaires. + +Mais le vrai Dieu, le Dieu légitime a une expérience infinie de ces +affaires de psychologie et ne se laisse pas tromper par les marques de +fabrique allemande. Il voit «made in Germany» sur l'étiquette et +repousse l'article, tout en reconnaissant qu'il est bien présenté. + + * * * * * + +L'esprit gaulois n'est pas panthéiste. Du moins ne l'est-il plus depuis +le jour lointain où le christianisme tua le druidisme dans les bois de +la Gaule. L'idée que les Français se font de la divinité, soit pour +l'affirmer, soit pour la nier, est la vraie. Il y a parmi eux un assez +grand nombre de sceptiques, Montaignes en miniature; il y a bien plus de +Rabelais passionnés de bonne chère et de vin; mais on ne trouverait pas +dans toute la France un Frédéric Nietzsche, ou quelqu'un qui fût capable +de soutenir le mal par principe. + +Dans chaque pays, comme dans chaque homme, la foi et le scepticisme sont +des états instables qui se succèdent. Il ne faut pas trop donner +d'importance à ces fluctuations. Elle tiennent à l'imperfection même de +notre nature et il faut s'y résigner. Les arbres sont tour à tour vêtus +de feuilles et tout nus. Qui eût dit qu'après le sceptique dix-huitième +siècle dût se lever le spiritualiste dix-neuvième, qu'après Voltaire, +Diderot et Helvétius paraîtraient Chateaubriand, Lamartine, de Bonald et +de Maistre? Ce qui est très important, c'est la substitution d'une foi à +une autre, et c'est ce qui arrive présentement en Allemagne. + +Les Français ont commis récemment la même folie que nous avons faite il +y a quatre-vingts ans: la suppression des ordres religieux. + +Ne parlons pas de la séparation de l'Église et de l'État. Bien des +catholiques refusent d'admettre que l'Église soit un organisme de l'État +et préfèrent l'indépendance absolue à un protectorat importun et +intéressé. Parlons seulement des ordres religieux. + +Il est hors de doute que leur expulsion a été un fait arbitraire et +scandaleux. En interdisant les Congrégations, la République française +commettait une injustice horrible, portait atteinte à la liberté et du +coup dénonçait ses propres principes: liberté, égalité, fraternité. + +Mais qu'il me soit permis de poser quelques questions aux Congrégations +expulsées. Ont-elles toujours examiné leur conscience à fond? +L'ont-elles examinée scrupuleusement? N'y ont-elles pas trouvé quelque +haine des institutions républicaines? N'ont-elles pas conspiré parfois +contre ces institutions? + +Si elles ne se tirent pas de cet examen complètement exemptes de péché, +elles ne doivent pas s'étonner de la pénitence. Qui sème la haine ne +peut recueillir l'amour. L'abeille se nourrit de miel, la nature lui en +donne; la puce vit de sang, la nature lui fournit le moyen d'en avoir. +La nature nous pourvoit généreusement de ce que nous lui demandons. +C'est une loi, et une loi consolante. + +Si les religieux français avaient accepté loyalement les institutions +républicaines, la République ne leur eût pas mis la main dessus. «Si tu +veux que les femmes te suivent, disait notre Quevedo, marche devant +elles.» Pourquoi ne pas accepter franchement la République? Le pape Léon +XIII, d'inoubliable mémoire, ne l'avait-il pas fait? Marcher devant les +hommes, voilà le secret de les guider. + + * * * * * + +Le Français n'est pas un impie-né, comme on le propage en Espagne, par +ignorance ou dans d'ignobles desseins. Comme tous ceux qui sont nés et +ont été élevés dans la foi du Christ, les Français gardent leur +religion dans l'âme comme un fonds de réserve. Quand ils sont heureux, +ils délaissent les pratiques religieuses; ils y recourent dans le +malheur et y puisent leur consolation. En Espagne, nous faisons +exactement la même chose. Sans douleur, point de religion. + +J'ai vu s'emplir de monde certaines nuits une petite église de village. +De pauvres femmes en deuil y accouraient, tirant par la main des enfants +également en deuil. Des vieillards, le visage pâle et le regard triste, +les suivaient d'un pas chancelant. Et dans le silence auguste du temple, +tandis que les cœurs demandaient au Très-Haut sa miséricorde, de +temps à autre éclatait un sanglot dont j'avais les entrailles remuées. + +A Paris, cette foule élégante qui en d'autres temps courait les lieux de +plaisir envahit aujourd'hui les églises. J'ai eu peine à trouver place +à Saint-Sulpice, à Saint-Germain-l'Auxerrois, à la Trinité, à +Notre-Dame-des-Victoires. Et vous n'y voyez pas que des femmes comme à +Madrid: il y a là des hommes, et qui prient avec autant de ferveur +qu'elles. Celui qui ne se sent pas pénétré de respect devant cette +humble foule affligée, qui à genoux aux pieds de la Vierge demande le +soulagement de ses peines, celui-là pourra se dire chrétien; mais qu'il +est loin d'en mériter le nom! + +Et là-bas, au front, sur la ligne de feu? + +Ah, là-bas, ce sont les scènes mêmes des Croisades qui se reproduisent! +Une compagnie de soldats attendant l'ordre de sortir s'est massée au +fond d'une tranchée. Les grenades tombent, éclatent avec un bruit +épouvantable; la terre se lève et se meut comme une mer en courroux; et +voici qu'arrivent les lignes serrées de l'infanterie allemande, poussant +devant elles les mitrailleuses, moissonneuses d'hommes. L'heure de +s'élancer à travers cet enfer a sonné. Les cœurs battent, les mains +tremblent, les gorges se nouent. Alors, à cette minute suprême, la voix +d'un pauvre soldat s'élève avec autorité: «Ceux qui croient en Jésus +crucifié, à genoux! Que chacun se repente de ses fautes; je vais donner +l'absolution.» Et tous tombent à genoux, et, levant son bras, le +prêtre-soldat les absout. + +--Jamais je n'oublierai cet instant, me disait le blessé qui me +rapportait ce trait. + +--Et vous aurez raison, lui répondis-je. Un pareil instant suffit à +ennoblir toute une vie. + +Une autre fois, dans une reconnaissance, un soldat de la patrouille +tombe blessé. Un de ses camarades se précipite à son secours et essaie +de s'en charger pour le transporter à l'ambulance. + +--Ne t'occupe pas de moi, dit le blessé. Je suis perdu. Je vais +seulement te demander une chose. Je suis prêtre et je te prie +instamment, à la première occasion, de recevoir pour moi la communion. +Je n'aurai pas le temps d'avoir la consolation de recevoir mon Dieu. + +Le camarade, confus, honteux, garde le silence un instant. C'était un +garçon riche, dissipé et qui depuis des années s'était tenu loin de la +religion. Il dit enfin: + +--Je ne me suis pas confessé depuis mon enfance, mais je ferai ce que tu +me demandes. Dieu m'a touché par ce que tu viens de me dire. Dans une +minute une balle me tuera peut-être moi aussi. Tu es prêtre, +confesse-moi. + +Il fit ainsi l'aveu de ses fautes et son camarade moribond lui donna +l'absolution. + +Quel tableau! On le dirait tiré de _La légende dorée_ et tracé sur un de +ces manuscrits du moyen âge qu'illustrait la main pieuse des moines. + +Ah, défaisons-nous des préventions injustes! Ne nous flattons plus tant, +nous Espagnols, d'être seuls religieux; ne critiquons pas trop le +voisin. Demandons plutôt au Ciel que quand viendra pour nous le jour de +la grande épreuve, nous sachions nous aussi montrer la même foi et le +même courage que la France. + + + + +ET APRÈS? + + +Et de cette guerre incroyable, de cette guerre comme on n'en a jamais vu +et comme on n'en reverra jamais plus, que restera-t-il? Tous ces +ruisseaux de sang féconderont-ils la terre qui les aura bus? +Sècheront-ils au contraire la racine des fleurs, et notre planète ne +sera-t-elle plus jamais qu'un sinistre enclos de douleur et d'épouvante? + +Je ne suis ni optimiste ni pessimiste. Penser que la guerre est dans +l'ordre des choses créées et qu'elle est périodiquement nécessaire pour +tempérer les excès de la fécondité, c'est à mon sens un blasphème. Je +n'ai jamais cru à l'utilité du mal; je n'ai jamais cru que le mal venait +de Dieu. Notre liberté, qui est tout ensemble notre perfection et notre +imperfection, engendre toutes les dépravations que nous observons dans +le monde. Et Dieu même est impuissant contre notre liberté. + +Mais s'imaginer que l'Esprit de Vérité et de Justice qui gouverne le +monde va se croiser les bras et ne tirera point parti pour notre bien de +nos erreurs et de notre méchanceté, c'est également blâmable. + +Dans notre voyage sur terre, nous entassons sous nos pas +d'infranchissables obstacles; mais une main divine les éloigne de nous. +Nous semons des écueils à l'envi, mais il y a quelqu'un qui prend soin +de les retirer. + +La présente guerre est un mal dont il naîtra quelque bien. Ne parlons +pas de races perdues, anéanties, qui n'ont fait qu'apprêter le terrain +pour de nouvelles races. Ne parlons pas non plus de vieux systèmes qui +se défont pour faire place à d'autres plus parfaits. + +Ne disons pas que la férocité est nécessaire à l'équilibre de +l'existence et que la domination des plus forts est légitime. C'est un +langage d'impie, que je ne sais pas balbutier. Pensons plutôt que +l'homme n'a pas été fait pour la guerre, mais pour la paix; car il n'est +pas la continuation de l'animal, mais un saut hors de lui. Nous sommes +composés d'atomes brutaux; nous ne sommes pas un atome brutal. S'il +arrive qu'en nous le lion rugisse et que le vautour croasse, n'en soyons +pas inquiets: ils y sont comme en cage. + +Les nations sont comme les individus: elles ont des accès périodiques de +colère. Les physiologues ont défini la colère une courte folie. Cette +folie nous laisse toujours quelque chose de mauvais dans l'organisme, +trouble l'équilibre de nos humeurs, cause des dommages à la machine +corporelle. + +Mais ce qui se passe dans l'âme est différent. Quand nous nous +rétablissons d'une de ces fièvres mortelles, nous ne manquons jamais +d'éprouver quelque confusion, quelque honte. Cette honte, c'est la +reconnaissance de notre être spirituel, c'est la voix d'En-haut qui nous +montre notre destin. Nous courons à la cage des lions et des tigres, et +nous lui donnons un second tour de clef. + +C'est la même chose qui arrive aux nations européennes. Après la colère +dont elles ont été prises, après cette formidable attaque de nerfs, des +jours de détente et de réflexion viendront, et ces nations se sentiront +profondément honteuses. Mécontentes d'elles-mêmes, elles fermeront les +yeux et méditeront longuement. Une grande réforme morale se prépare. Le +Droit international va faire un saut prodigieux. + +Mais les villages dévastés?--Ils se repeupleront: le grincement des +charrettes et le chant du paysan sonneront de nouveau dans les lieux que +remplissent aujourd'hui les cris de bataille et la voix du canon.--Et +ces milliers d'êtres mutilés?--Ils penseront, résignés, qu'ils ont livré +leurs pieds et leurs mains au fauve pour racheter ceux de leurs frères +et qu'ils ont maintenant enchaîné ce fauve pour toujours.--Et ces +larmes, tout ce sang répandu?--Les larmes, c'est la rosée des âmes: il +faut que nous pleurions pour croître. Quant au sang, il aura été le prix +de notre rédemption. + +La France a fait une cruelle expérience; mais c'est cette expérience qui +la sauvera. Elle vivait dans la langueur d'un bien-être matériel sans +exemple dans l'histoire. Son idéal, c'était de jouir. Une sensualité +sage et réfléchie régnait dans toutes les villes et se répandait dans +les campagnes. Quand cela se produit, quand nous adulons notre corps, +l'âme, offensée, nous abandonne et nous nous convertissons en une statue +vivante, comme celle dont parlait Condillac. Il n'y avait en cela rien +de mauvais, mais seulement de la froideur. Les liens d'homme à homme +s'étaient amollis; chacun se regardait le ventre: je te respecte pour +que tu me respectes, et rien de plus. + +Or, ces règlements de Police ne suffisent pas à l'âme. Les salles du +Commissariat et de la Préfecture sont trop froides pour elle. Nous ne +sommes pas nés, nous les hommes, que pour échanger des coups de +chapeaux. Il a fallu cette grande catastrophe pour que les Français +fissent quelques pas en arrière et corrigeassent la direction de leur +marche. Quand le malheur entre dans une maison, les frères qui vivaient +loin les uns des autres, se voyaient à peine, s'embrassent en pleurant. +La fraternité, qui s'était fort relâchée en France dans ces dernières +années, fleurit de nouveau et exhale d'exquis parfums. Il faut signaler +cet événement: c'est ce que la terrible inondation laissera de plus +heureux derrière elle. + +Une autre chose encore lui sera profitable: le culte de l'austérité. On +commence à en voir maints témoignages. Les français n'ont jamais été des +viveurs dissipés: ce sont des viveurs ordonnés. Je veux dire qu'ils se +sont toujours accordé le plus de plaisirs possible, mais que ce n'était +jamais sans calcul. Aujourd'hui ils renoncent résolument aux plaisirs. +Vous les verrez le lendemain de la paix déployer une activité fiévreuse +pour cicatriser les blessures de la guerre, pour recouvrer leur ancienne +prospérité: ainsi les fourmis d'une fourmilière bouleversée. + +La politique s'assainira aussi. Oui, la politique avait besoin de se +refaire. On se rappelle qu'il y a deux ans, se prévalant de la haute +position politique de son mari, une femme assassinait un journaliste +connu. Quand on apprit que cette femme venait d'être acquittée par un +jury libre, tous les hommes qui en Europe ont quelque sens moral +s'écrièrent: «Il y a quelque chose de pourri!» Tous nous vîmes voltiger +les corbeaux sur la chair en putréfaction. Il était temps d'arrêter la +gangrène par le bistouri et le cautère, et ce sont les Allemands que la +Providence chargea de l'opération. Ils se chargèrent aussi de battre la +cataracte de ces partisans aveugles qui ignorent la tolérance et la +justice. «Que les Barbares sont longs à venir! Que fait donc Attila?» +s'écriait un jour Ernest Hello, en contemplant la corruption du second +Empire. Et Attila vint en effet peu de temps après. Le voici maintenant +revenu. Ce n'est plus cette fois pour châtier la luxure, mais le +mensonge. Si la République Française ne fait pas honneur à sa devise +«Liberté, Égalité, Fraternité», à quoi sert-elle? + +Mais la Providence divine a beaucoup plus à faire en Allemagne. Le grand +péché des Germains, c'est l'orgueil. Et l'orgueil est le plus grand +péché de l'humanité; c'est celui qui fait vraiment de nous des bêtes. + +Dans sa superbe, le roi Nabuchodonosor mangea du foin comme un bœuf. +Ne tombons-nous pas tous à quatre pattes dès que la fumée nous monte à +la tête? + +D'où vient aux Allemands leur orgueil? Il leur vient surtout des excès +de leur industrialisme. En voyant qu'ils peuvent jouer avec les atomes, +les escamoter, transformer les gaz en solides et soumettre les forces +naturelles à toutes sortes de services, les hommes s'enflent +extraordinairement. Les Allemands, dans cet ordre de choses, avaient +fait plus de progrès qu'aucun peuple; ils en furent pleins d'eux-mêmes, +et ils se mirent à considérer avec mépris ceux qui ne savaient pas faire +du pain de bois et à se croire les élus de Dieu. + +Mais Dieu n'a pas besoin de boulangers. Quand les mages de Pharaon +eurent converti les verges en serpents, celle d'Aaron avala toutes les +autres. Pour beaucoup de gens la fin et le résumé de toute la +civilisation, ce sont les cornues, les alambics et les gaz inflammables. +Il en est qui tremblent d'émoi, font les yeux blancs, quand on leur +parle des tours de danse que les Allemands font exécuter à la matière. +Je leur répondrais que même si je les voyais transformer un palais en un +immense feuilleté, je n'en continuerais pas moins à admirer davantage un +dialogue de Platon ou un drame de Shakespeare. + +Au temps où se réunissaient à Weimar des hommes comme Gœthe, +Schiller, Herder, Wieland, Kotzebue, des musiciens inspirés, des grands +peintres, des architectes, des savants, des acteurs, les Allemands +étaient bien plus admirables qu'aujourd'hui avec tous leurs canons et +leurs zeppelins. Mais ce n'est pas une chose à dire au vulgaire: il ne +se prosterne que devant les œuvres tangibles, comme si le monde moral +n'avait point le pas sur le monde matériel et l'invisible sur le +visible. + +Le progrès qui ne consiste qu'à utiliser les forces de la nature pour +notre avantage est un progrès chimérique. Si l'homme ne progresse pas +moralement, au lieu de se tourner à son avantage ces forces finissent +par concourir à sa perte. Et c'est précisément ce qui vient d'arriver. +Quand verra-t-on la fin de cette grossière superstition de +l'industrialisme? Platon, Épictète, Sophocle, Cicéron étaient des hommes +fort civilisés; ils s'éclairaient pourtant à l'huile, et l'apôtre saint +Paul, qui n'était pas un sauvage, ignorait le bicarbonate de soude. Le +cœur de l'homme sera toujours plus intéressant que la nature. +L'acteur importe plus que les coulisses ou le décor qui l'entourent. + +Sa superbe en déroute, l'Allemagne redeviendra grande. Quand le vent de +la fortune nous souffle dessus, quand nos affaires prospèrent, que nous +vivons au milieu des commodités et que nous sommes enfoncés dans la +richesse, c'est alors que nous courons le plus grand risque de perdre le +bonheur. La sage Providence qui nous garde nous ouvre brusquement les +yeux pour nous permettre de redresser nos pas. + +Il est inutile que nos viles passions se cachent sous le manteau du +patriotisme. Le patriotisme se compose d'un centième d'amour, le reste +est fait d'orgueil. De même que la loi divine et humaine nous donne le +droit de défendre notre vie en tant qu'individus, de même nous avons le +droit de défendre notre indépendance nationale par la force. Hors de +cela, le patriotisme n'est qu'un orgueil collectif. + +Ce n'est pas parce qu'ils appartiennent à une grande nation qu'un +Allemand ou qu'un Russe sont plus grands, plus savants, ou plus heureux +qu'un Suisse ou qu'un Hollandais. La grandeur d'un homme ne se mesure +pas au terrain qu'occupent ses pieds, mais à l'horizon que son regard +découvre. Un mendiant anglais est comme un mendiant espagnol, et de même +un savant. + +Les Allemands avaient atteint un degré inouï de prospérité industrielle +et commerciale. Je ne sais si les hommes étaient plus heureux pour cela +en Allemagne que dans les autres pays. Quoiqu'il en soit, au milieu de +leur prospérité, le serpent tentateur leur souffla à l'oreille qu'ils +devaient manger le fruit défendu. Ce fruit, c'était la richesse et +l'humiliation de leurs voisins. Ils pensèrent que les lois naturelles +étaient inévitables, mais qu'on pouvait se soustraire aux morales: +profonde erreur. Chassés de leur paradis (si c'en est un) ils seront +demain affligés, défaits, ensanglantés. Il est vrai qu'ils ont fait bien +du mal aux autres. Mais y a-t-il un homme au monde qui s'en puisse +féliciter? Espérons qu'après une expérience si douloureuse ils iront de +nouveau chercher leur ciel non plus à l'usine Krupp, mais où ils l'ont +toujours eu: dans la modération, dans la sobriété, dans la vie +tranquille de la famille, dans les bibliothèques et dans les salles de +concert. + + * * * * * + +Et quelles seront, pour l'Angleterre, les conséquences de cette guerre? + +Nulles. Les dards les plus acérés s'émoussent sur la peau de l'éléphant. +La Grande-Bretagne ouvrira son Grand-Livre, passera au «Doit» les hommes +et les bateaux perdus, à l'«Avoir» les colonies allemandes conquises; +puis elle le refermera et, le parapluie sous le bras, ira faire sa +promenade. + +C'est une singulière nation que l'Angleterre. J'ai lu dans mon enfance +un roman de Jules Verne où l'on voit un Français obséquieux qui cherche +à flatter le capitaine du bateau où il est. Ce capitaine est Anglais et +le Français lui dit: «J'admire tellement l'Angleterre que, si je n'étais +pas Français, c'est Anglais que je voudrais être.» Le capitaine tire une +bouffée de sa pipe et lui répond tranquillement: «Eh bien, moi, si je +n'étais pas Anglais, je voudrais le devenir.» Combien d'hommes en Europe +pensent de même! + +J'admire la littérature, la politique, les mœurs, les jeux, +l'originalité de l'Angleterre. Je lui passe même son orgueil, qui n'a +rien d'agressif. Mais ce qui fait surtout que je l'admire, c'est qu'elle +est la patrie des hommes libres. Comparés aux siens, les hommes des +autres pays ne sont que des esclaves. Que de fois, en constatant +l'arbitraire et la violence du pouvoir en Espagne, en entendant parler +de l'insolence des militaires allemands, de l'intolérance des jacobins +français, de la cruauté des sbires russes, que de fois me suis-je dit: +«Prohibez, violentez, maltraitez: tant que l'Angleterre sera là, la +liberté du monde ne sera pas près de disparaître! C'est là qu'à la +dernière extrémité, nous qui ne sommes pas nés serviles, nous irons +chercher un refuge!» + +On critique l'orgueil britannique. Et pourtant, partout où il y a +quelque chose d'admirable on rencontre un Anglais. Leur orgueil signifie +confiance en soi-même, et cela n'est pas pour inspirer de l'aversion +mais du respect. Quand éclata cette guerre, l'Europe croyait unanimement +que les immenses et lointaines colonies anglaises se lèveraient et +secoueraient le joug de leur domination. Les Allemands y comptaient +beaucoup aussi. C'est le contraire qui arriva. Les colonies se sentirent +blessées dans la métropole comme dans leur propre cœur et +s'apprêtèrent à porter secours à la mère-patrie. + +On n'a pas assez médité ce fait, qui est unique dans l'histoire. Combien +il faut avoir été bon et généreux pour que ceux qui se trouvent dans +notre dépendance ne profitent pas des circonstances pour rompre soudain +avec nous! Il est possible que des actes de cruauté aient été commis +autrefois. Ils n'étaient d'ailleurs ni aussi nombreux ni aussi grands +que ceux qu'on reproche aux autres nations. Et puis, à quoi bon parler +de ce qui a disparu dans l'abîme des temps? L'histoire du genre humain +n'est que l'histoire de la bête humaine. Oublions les morsures que nous +nous sommes faites les uns les autres. + +Durant leur guerre avec les Boërs de l'Afrique méridionale, les Anglais +durent à l'habileté et au courage de ces guerriers improvisés des revers +douloureux. Un de ceux qui leur firent le plus de mal est, comme on le +sait, le général Dewett. Or, un jour, le portrait de ce chef héroïque +parut tout à coup sur l'écran d'un cinématographe à Londres: la salle +entière applaudit à l'image du grand ennemi. Je me demande ce qui se +serait produit dans la même occurrence en quelque autre pays de +l'Europe. Oh, grand et noble peuple anglais, ne crains pas pour ton +immense empire! Les anges soutiennent de leurs ailes les puissances qui +sont justes! + +Du contact intime de la France et de l'Angleterre, pays libres, la +Russie sortira imprégnée de l'esprit de liberté. Chose inouïe, on y +voit déjà un despote libérer son peuple. «Vous autres philosophes, +disait Catherine II à Diderot qui la poussait à faire des réformes, vous +écrivez sur du papier et le papier supporte très bien le frottement de +la plume; mais nous, les rois, c'est sur la peau humaine que nous +travaillons: elle est beaucoup plus sensible.» Le bon tsar Nicolas a une +belle occasion d'éprouver la sentence de son aïeule. Il existe dans son +vaste empire un parti réactionnaire qui crie comme nos «chisperos» du +siècle dernier: «Vivent les chaînes!» et qui a paralysé sa généreuse +initiative. En face de ce parti s'en dresse un autre, intransigeant, +féroce et qui prétend faire table rase de la tradition. Avec un diable +si déchaîné, il est bien difficile de sortir de l'enfer. + +L'Italie gagnera Trieste. L'ombre de Sylvio Pellico, qui erre et gémit +encore à travers l'Italie irrédente, pourra se reposer en paix dans son +sépulcre. La Belgique aura bientôt étanché le sang de ses blessures. La +Turquie livrera aux chrétiens le tombeau du Christ. Les États +balkaniques continueront de se tirer par les cheveux en sourdine jusqu'à +ce que l'Europe, comme un maître rigoureux, portant un doigt à ses +lèvres et montrant sa férule, leur impose la paix. + +Le désarmement s'ensuivra-t-il? Oui, j'espère que le désarmement +s'ensuivra. La maladie a produit une crise: le malade en mourra, ou il +sera sauvé. Redescendons dans les gouffres de l'animalité ou +élevons-nous au-dessus des nuages. + +«L'animal prend son point d'appui sur la plante, dit M. Henri Bergson, +l'homme chevauche sur l'animalité, et l'humanité entière, dans l'espace +et dans le temps, est une immense armée qui galope à côté de chacun de +nous, en avant et en arrière de nous, dans une charge entraînante +capable de culbuter toutes les résistances et de franchir bien des +obstacles, même peut-être la mort.» + +L'obstacle que l'humanité vient de rencontrer est le plus haut sur +lequel elle soit tombée dans sa longue carrière. Le tremplin est devant. +Si elle recule, nous continuerons de chevaucher, non pas devant, mais à +côté même de l'animal. Comme dans le fond de l'océan, c'est la loi du +plus fort qui continuera de s'appliquer. L'état de guerre se poursuivra +sur notre planète, la haine établira définitivement son empire sur les +cœurs; la bête rugira de nouveau par la bouche des canons. Si +l'humanité saute, elle tombera sur le doux sein de la loi du Christ, +elle acquerra pour toujours conscience de soi-même et poursuivra +glorieusement son chemin vers les hauts destins que la Providence lui a +réservés. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + +La résolution de la France 1 + +L'optimisme français 19 + +Méditation sur le conflit 41 + +La stratégie de Napoléon 53 + +Les socialistes français 71 + +Français et Espagnols 89 + +Les femmes et la guerre 107 + +Auteurs et livres 123 + +Le Krischna des tranchées 143 + +Les deux idéals 161 + +L'idole scientifique 173 + +La religion de la France 191 + +Et après? 215 + + +4254.--Imprimerie spéciale de la librairie BLOUD et GAY. + + + + + + +End of Project Gutenberg's La guerre injuste, by Armando Palacio Valdés + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA GUERRE INJUSTE *** + +***** This file should be named 39016-0.txt or 39016-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/9/0/1/39016/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images available at The Internet Archive) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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