diff options
| -rw-r--r-- | .gitattributes | 3 | ||||
| -rw-r--r-- | 38987-8.txt | 3403 | ||||
| -rw-r--r-- | 38987-8.zip | bin | 0 -> 79758 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 38987-h.zip | bin | 0 -> 1404968 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 38987-h/38987-h.htm | 3506 | ||||
| -rw-r--r-- | 38987-h/images/001.png | bin | 0 -> 65510 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 38987-h/images/001a.png | bin | 0 -> 34265 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 38987-h/images/002.png | bin | 0 -> 18579 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 38987-h/images/003a.png | bin | 0 -> 33086 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 38987-h/images/003b.png | bin | 0 -> 25971 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 38987-h/images/003c.png | bin | 0 -> 63903 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 38987-h/images/004a.png | bin | 0 -> 38586 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 38987-h/images/004b.png | bin | 0 -> 35769 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 38987-h/images/005.png | bin | 0 -> 29115 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 38987-h/images/006a.png | bin | 0 -> 50561 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 38987-h/images/006b.png | bin | 0 -> 106253 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 38987-h/images/007.png | bin | 0 -> 170961 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 38987-h/images/010.png | bin | 0 -> 209324 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 38987-h/images/010a.png | bin | 0 -> 36764 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 38987-h/images/010b.png | bin | 0 -> 30794 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 38987-h/images/32-01.png | bin | 0 -> 8758 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 38987-h/images/32-02.png | bin | 0 -> 25603 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 38987-h/images/32-03.png | bin | 0 -> 25459 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 38987-h/images/32-04.png | bin | 0 -> 18587 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 38987-h/images/32-05.png | bin | 0 -> 25893 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 38987-h/images/32-06.png | bin | 0 -> 62878 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 38987-h/images/32-07.png | bin | 0 -> 37414 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 38987-h/images/32-08.png | bin | 0 -> 31546 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 38987-h/images/32-09.png | bin | 0 -> 25015 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 38987-h/images/32-10.png | bin | 0 -> 21766 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 38987-h/images/cover.jpg | bin | 0 -> 89867 bytes | |||
| -rw-r--r-- | LICENSE.txt | 11 | ||||
| -rw-r--r-- | README.md | 2 |
33 files changed, 6925 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/38987-8.txt b/38987-8.txt new file mode 100644 index 0000000..a127854 --- /dev/null +++ b/38987-8.txt @@ -0,0 +1,3403 @@ +Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0032, 7 Octobre 1843, by Various + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'Illustration, No. 0032, 7 Octobre 1843 + +Author: Various + +Release Date: February 26, 2012 [EBook #38987] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0032, 7 *** + + + + +Produced by Rénald Lévesque + + + + + + +L'Illustration, No. 0032, 7 Octobre 1843 + +L'ILLUSTRATION, + +JOURNAL UNIVERSEL. + +Nº 32. Vol. II.--SAMEDI 7 OCTOBRE 1843. +Bureaux, rue de Seine, 33. + +Ab. pour Paris.--3 mois. 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr. Pris de +chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75. + +Ab. pour les Dep.--3 mois 9 fr.--6 mois 17 fr.--Un an, 32 fr. pour +l'Étranger. -- 10 -- 20 -- 10 + + + +SOMMAIRE. + +Révolution du Mexique. Le général Bustamante. _Portrait_.--Courrier de +Paris,--Histoire de la Semaine. _Médaille de l'École Normale, par M. +Bory; Messager parisien; Vue de Bahia._--Simulacre d'un combat naval +dans la rade de Brest. _Gravure_.--Théâtres. _Une Scène de Paméla Giraud +et Une Scène des Bohémiens de Paris._--De Paris à Spa, par Ad. J. _Vues +du Pouhon et de la Géronstère_.--Les Fêtes de Septembre, à Bruxelles. +(23, 24, 25 et 26 septembre 1843). _Concert dans le Parc; Concert dans +l'ancienne église des Augustins_.--Un Amour de province, par madame +Louise Colet. (Suite et fin.)--Margherita Pusterla. Roman de M. César +Cantù. Chapitre X, le Procès. _Dix Gravures_.--Annonces.--Candélabres +offerts à Louis-Philippe par le roi de Hollande. _Gravure_.--Amusements +des Sciences.--Observations météorologiques.--Rébus. + + + +Révolution du Mexique + +(Voir, sur Santa-Anna, tome 1er, pages 337 et 403.) LE GÉNÉRAL +BUSTAMANTE. + +Parmi les étrangers qui fréquentaient la table de l'hôtel des Princes +dans l'automne de l'année dernière, on en remarquait un d'une taille +au-dessus de la moyenne et, droite encore, quoiqu'il eût passé soixante +ans. Un je ne sais quoi dans sa tournure, le ruban de quatre couleurs +différentes qui ornait la boutonnière de sa redingote, et un certain air +de commandement empreint dans toute sa personne, révélaient un officier +supérieur. Ses traits irréguliers étaient assez fortement gravés de +petite vérole, mais son front haut abritait des yeux noirs et perçants; +ses cheveux, que l'âge faisait grisonner sans les éclaircir, frisant +énergiquement sur une tête petite et ronde, indiquaient, ainsi que ses +épaules larges et carrées, une constitution pleine de vigueur; enfin, un +teint hâlé et un accent méridional très-prononcé décelaient son origine +espagnole. + +Ce personnage, vêtu avec une extrême simplicité, aux manières affables +et gracieuses, qui prenait modestement ses repas à une table commune, +avait cependant été, à deux reprises différentes et pendant huit ans, +investi d'un pouvoir à peu près souverain; pendant huit ans, le tambour +avait battu aux champs lorsqu'il sortait de son palais, honneur que Dieu +seul partageait avec lui quand le Saint-Sacrement franchissait les +portes de la cathédrale; il avait fait aux Chambres législatives, au +commencement de chaque session, de solennels discours d'ouverture, il +avait eu son conseil de ministres; en un mot, c'était presque un roi +détrôné; c'était, en 1840, l'excellentissime seigneur, et en 1842, à +l'hôtel de la rue de Richelieu, le général Bustamante tout simplement. + +Une révolution dirigée par l'ambitieux Santa-Anna, son ennemi personnel +et son antagoniste avoué, l'avait dépossédé de la présidence des +États-Unis mexicains, et le général Bustamante, homme d'une grande +probité politique, d'un patriotisme plus pur et plus désintéressé que +celui de ses rivaux, cherchait à oublier dans l'étude, à Paris, non le +pouvoir et les honneurs dont on l'avait privé et qu'il regrettait peu, +mais les malheurs de son pays, déchiré par toutes les ambitions qui s'y +croisent et s'y choquent incessamment. C'était ces idées qu'il essayait +d'étouffer dans le silence studieux des bibliothèques publiques et des +établissements consacrés à la science qu'il fréquentait avec assiduité. + +Lorsqu'au mois de septembre 1810, _Hidalgo_ et _Allende_ poussèrent +contre les Espagnols le premier cri d'indépendance, et que ce cri, +partout répété, mit la Nouvelle-Espagne en conflagration, Bustamante, +alors âgé de trente ans environ, exerçait dans la ville de +_Guadalajara_, à cent cinquante lieues à l'ouest de Mexico, la +profession de médecin. Il y jouissait déjà d'une certaine réputation de +talent, quand il fut forcé d'abandonner cette carrière et l'avenir +qu'elle lui promettait, pour se joindre, les armes à la main, aux +efforts des Espagnols contre ses compatriotes insurgés. A peine quatre +mois s'étaient-ils écoulés depuis l'insurrection, qu'il combattait sous +les ordres du général _Calleja_, contre _Hidalgo, Allende, Aldama_ et +_Abasolo_, ces quatre grandes figures de la guerre de l'indépendance, à +la fameuse bataille du pont _Calderon_. + +[Illustration: Le général Bustamante.] + +Les voyageurs qui ont fait une fois seulement le trajet de _Mexico_ à +_Guadalajara_, se rappelleront un pont de pierre jeté, à quelques lieues +de cette dernière ville, sur une rivière qui coule au milieu d'une vaste +plaine dont le silence et l'aridité attristent l'âme. C'est le pont et +la rivière Calderon. Dans la saison des sécheresses, à peine entend-on, +au milieu de son lit escarpé, le murmure de ses eaux, tandis qu'à +l'époque des pluies, elle les fait gronder, fangeuses et gonflées comme +un torrent. Mais, dans tous les temps, le vent qui souffle lugubrement +dans les grandes herbes desséchées, les mornes pelés qui dominent le +pont, font naître un sentiment de terreur involontaire, et le voyageur +éperonne son cheval pour fuir ce lieu funeste et les croix de meurtre +dont il est parsemé. + +Le 17 janvier 1811, 100,000 insurgés avec 103 bouches à feu occupaient +cette position. Un grand nombre de ces canons avaient été arrachés au +port de San Blas sur _le Pacifique_, et transportés par-dessus la chaîne +inaccessible de la Cordillière, où quelques-uns à moité enfouis +aujourd'hui révèlent au voyageur qui gravit ces pics formidables +l'irrésistible puissance des masses. Cette multitude sans discipline, +presque sans frein, était composée des éléments les plus disparates, +depuis la soutane des prêtres, les manteaux bariolés des _rancheros_ +(fermiers), jusqu'aux rares vêtements de cuir qui couvraient les corps +bronzés de 7,000 guerriers indiens armés de leurs flèches et de leurs +_macanas_ (casse-tête). + +Le général espagnol _Calleja_, avec un peu plus de 6,000 hommes, dont la +moitié d'une excellente cavalerie et 10 pièces de campagne, n'hésita pas +à attaquer cette foule innombrable; et telle fut la supériorité de la +discipline sur le nombre, que les insurgés furent taillés en pièces et +leurs chefs dispersés. + +D. Anastasio Bustamante, alors simple officier, se distingua dans cette +bataille de manière à attirer sur lui l'attention publique, et ce fut là +le commencement de sa carrière militaire. Le résultat de cette affaire +fut un coup presque mortel pour l'insurrection, et la capture des chefs +qui l'avaient excitée. Selon la coutume des Espagnols, qui ont toujours +aimé ces sanglants trophées, leurs têtes séparées du tronc furent +exposées sur la place de Guanajuato, derrière un grillage de fer. Elles +blanchirent là pendant dix ans, fouettées par la pluie, desséchées par +le soleil, alternativement outragées par les ennemis de l'indépendance, +ou honorées par la piété des patriotes, qui venaient brûler de petits +cierges devant elles et prier pour les âmes qui les avaient animées. + +Nous ne suivrons pas Bustamante dans les curieux et sanglants épisodes +de cette guerre acharnée dont les détails sont si pleins d'un intérêt +saisissant, et nous dirons seulement une, devenu général après s'être +rangé parmi les indépendants, il fit enlever et ensevelir les têtes des +chefs qu'il avait aidé à vaincre, après avoir fait célébrer en leur +honneur un service funèbre dans l'année 1821. + +Ce fut cette même année que le général _Iturbide_, qui devait, à l'issue +de cette lutte, devenir empereur du Mexique, proclama à son tour dans +_Iguala_ l'indépendance de son pays. Bustamante se joignit à lui et lui +fut fidèle jusqu'à sa déchéance, en opposition avec _Santa-Anna_, qui le +premier se souleva contre ce prince, après avoir été comblé de ses +faveurs. Forcé d'abdiquer en 1823, par suite de la défection successive +de toutes les provinces de l'empire, sa déchéance fut proclamée le 8 +avril de la même année, et la nouvelle république fut installée. Le +général _Guadalupe Victoria_ en fut le premier président. + +Pendant ce laps de temps jusqu'en 1828, époque à laquelle la présidence +temporaire cessait de droit, Bustamante prit une part active dans les +affaires de l'État. Le 30 novembre, une insurrection éclata dans la +capitale; elle avait pour but de faire annuler l'élection de _Pedraza_, +qui venait de succédera _Victoria_, et elle se termina par la fuite du +premier, le pillage de Mexico et l'avènement du général _Guerrera_, qui, +nommé vice-président, exerça pendant un an l'autorité du président +lui-même. Une révolution semblable à celle qui l'avait élevé devait le +renverser une année après, mois pour mois, et il était réservé au +général Bustamante d'être l'instrument de sa chute, et plus tard de sa +mort tragique. + +(_La fin à un prochain numéro._) + + + +Courrier de Paris. + +Tout est dit, l'hiver approche et Paris s'y prépare. Paris change +d'habitudes, en effet, et se transforme périodiquement; il varie de +trimestre en trimestre et de saison en saison: il y a quinze jours +encore, il était leste, dégagé, vêtu à la légère, et voici qu'il +commence à se boutonner, à mettre les mains dans ses poches, et à +regarder du coin de l'oeil sa _tween_ et son paletot. Avant huit jours, +il grelottera et se palissadera contre le rhume et les éternuements. On +voit déjà des joues pâles et des nez transis circuler çà et là en plein +vent, et annoncer les jours maussades.. + +Les tailleurs taillent le vêtement piqué et ouaté; les bottiers +travaillent, à coups redoublés, la double semelle; la couturière et la +marchande de modes façonnent le velours et la soie pour abriter la +petite poitrine de nos frêles Parisiennes. + +Le ramoneur, émondant tuyaux engorgés par la suie, comme dit Voltaire, +commence à chanter sa chanson sur les toits; on replace les tapis; on +met de l'huile dans les lampes; le marchand de bois mesure, équarrit et +scie, et le rôtisseur de marrons allume son fourneau à l'angle des +marchands de vin et au coin des rues. + +Aux Tuileries, au Luxembourg, aux Champs-Elysées, la loueuse de chaises +se dispose à prendre ses quartiers d'hiver, et regarde d'un oeil morne +son armée de bâtons empaillés, si peuplée tout à l'heure, maintenant +déserte et tristement entassée. Passez-vous sur le boulevard Italien, la +vive et élégante nation qui le peuplait dans les belles soirées, a battu +en retraite. Les promeneurs acharnés, ceux que ni le froid, ni le vent, +ni la pluie, ne peuvent retenir au logis, s'abritent au passage, de +l'Opéra; et les _lions_ n'étalent plus leurs crinières, au clair de la +lune, sur les dalles du _Café de Paris_, rongeant l'or de leur canne, ou +lançant au nez des passants la blanche fumée du cigare. + +Sur les murailles, les affiches disent qu'il sera bientôt temps de +s'envelopper de son manteau, et de crier à sa gouvernante; «Holà! +Françoise, faites-moi un bon feu!» Les Wauxhall d'hiver, les Prado +d'hiver, les Tivoli d'hiver, se font imprimer tout vifs et placarder à +tous les coins de la ville, sollicitant d'avance les frisettes, les +étudiants en droit, les élèves en médecine et les commis marchands. Que +vous dirai-je? M. Musard a sonné un premier coup de son cor à piston, +cette trompette joyeuse qui promet la prochaine résurrection des folles +danses et du débardeur. + +On pourrait douter cependant de la réalité de tous ces signes +précurseurs, si le Théâtre-Italien ne venait pas de rouvrir ses portes +et de mettre en ligne son régiment de ténors et de soprani, de contralti +et de barytons; mais puisque le Théâtre-Italien recommence ses chansons, +l'été est bien mort, il n'y a plus à en douter. Grisi, Persiani, +Lablache, Mario, tous les oiseaux mélodieux que l'Italie envoie à Paris, +nous abandonnent en effet au premier soleil printanier, et nous +reviennent invariablement quand la dernière feuille tombe et s'en va; +contre l'habitude des rossignols, ils se montrent à nous et roucoulent +dans la noire saison où les corbeaux s'assemblent par bandes et +croassent. Cette année, la volière italienne a perdu deux de ses hôtes +harmonieux et sans plumes; Tamburini nous manque, et madame Pauline +Viardot avec lui. Regrettons madame Viardot: qui la remplacera? c'est +encore le secret de M. Vatel, l'autocrate du Théâtre-Italien. Jetons +aussi quelques pleurs à cet honnête Tamburini; sa voix, il est vrai, +s'affaiblissait de jour en jour, à force d'avoir usé et abusé de la +roulade; mais quel magnifique instrument dans le temps de ses beaux +succès et de sa fraîche jeunesse? Pleurons donc Tamburini pour le passé, +plutôt que pour le présent, et ne soyons pas ingrats. Rien n'est +éternel, en ce bas monde, ni la beauté, ni la richesse, ni la puissance, +ni les voix de basse. + +L'empereur de Russie donnera l'hospitalité au jeune et poétique talent +de madame, Pauline Garcia-Viardot, et recueillera les restes encore +vaillants de la voix de Tamburini. Tous deux vont partir, s'ils ne sont +déjà partis; Rubini, cet autre déserteur, est là-bas, à +Saint-Pétersbourg, qui leur fait signe et leur tend les bras. Ainsi, la +Russie devient dilettante, et nous enlève une bonne partie de, notre +bien. Qui sait? peut-être, est-ce une amélioration qui se prépare dans +la gamme diplomatique, assez mal engagée, depuis la Révolution de +juillet, entre Paris et Saint-Pétersbourg, et un acheminement à une plus +tendre harmonie. + +Quant à nous, notre fureur dilettante ne se ralentit point par l'usage; +on a souvent reproché à Paris sa légèreté et son inconstance; mais, à +coup sur, pour ce qui est du Théâtre-Italien, le reproche n'est pas +mérité; il y a longtemps que cette passion dure, et elle devient de plus +en plus fidèle et tenace: ni la déportation, ni l'incendie, n'ont pu la +décourager ni l'abattre; elle a bravé deux années d'exil à l'Odéon, et +s'est tirée vivante de la flamme et des cendres de la salle Favart. + +Le ciel, sans doute, est touché de cette persévérance, car il n'a jamais +laissé le dilettante parisien sans pâture; il le nourrit depuis quinze +ans, avec un soin tout particulier, faisant succéder Malibran à Pasta, +Grisi à Malibran, et il continuera certainement de nourrir les petits du +dilettante et les petits de ses petits. Voyez, plutôt! L'empereur +Nicolas nous ôte Tamburini, tout aussitôt le ciel nous envoie Ronconi, +et le ténor Salvi par-dessus le marché. Les i, les o et les a ne nous +manqueront jamais; l'Italie a de quoi renouveler l'alphahet. + +Le monde riche et le monde élégant se sont disputé la location des +stalles et des loges du Théâtre-Italien avec la même ardeur que par le +passé. Dès le mois d'août, on s'en inquiétait, et à peine septembre +eut-il signé sa première heure, que la rage s'y est mise.--La jolie +comtesse de S... retenue dans son château du Berry, a eu de fréquentes +insomnies pendant huit jours, et, s'éveillant en sursaut toutes les +nuits, s'écriait: «Aurai-je ma loge?» Elle n'a recouvré le sommeil que +le lendemain du jour où la nouvelle lui en a été positivement expédiée +de Paris par estafette.--Un ami de la baronne de H... a reçu ces mots +tracés de sa petite main fine et blanche: «Courez, bien vite retenir ma +loge de face pour la saison, et vous irez ensuite savoir des nouvelles +de mon père, qui est à l'extrémité. Adieu, cher.»--Madame C... plaide en +ce moment en séparation contre son mari.--Quoi! des époux si tendres et +si bien assortis, qui promettaient de renouveler Philémon et +Bancis!--Eh! mon Dieu oui.--Que leur est-il donc arrivé? Comment cela se +fait-il? ils s'aimaient tant! ils vivaient dans une intimité si +parfaite!--Le mari n'a pas voulu prendre une loge aux Italiens; la femme +le voulait: on a plaidé d'abord le oui et le non avec douceur, puis avec +vivacité, puis avec entêtement, puis avec emportement, puis avec fureur, +comme cela arrive dans les meilleurs ménages; et hier la demande de +séparation, pour cause d'incompatibilité d'humeur, a été déposée au +greffe du tribunal: Deux époux vivaient en paix depuis dix ans; une loge +survint, et voilà la guerre allumée. + +On sait ce qui arriva autrefois à propos du fameux roman de Richardson, +_Clarisse Harlowe_: la vogue était telle qu'on faisait queue à la porte +du libraire. Un jour, un seul exemplaire restait pour deux amateurs qui +s'en saisirent en même temps, chacun par mi-côté.--Je l'aurai!--Tu ne +l'auras pas!--Ils mirent l'épée à la main et l'exemplaire fut adjugé au +vainqueur, le vaincu étant légèrement blessé. + +La même bataille vient de se renouveler entre deux forcenés dilettanti +pour la dernière stalle d'orchestre à louer au Théâtre-Italien; mais +l'issue du duel a été plus funeste: les deux adversaires, percés l'un +par l'autre et du part en part, sont morts sur le coup; la stalle est +revenue à un gros monsieur qui l'attendait dans son lit. Le procureur du +roi informe. + +Vous êtes prié d'assister au convoi et à l'enterrement. + +On s'apprête, on s'inquiète, on se bat, on s'égorge pour avoir place au +Théâtre-Italien; mais le temps n'est pas encore venu de s'y montrer; ça +n'est pas bon genre. Se ruer ainsi dès le premier jour, fi donc! laissez +cela aux femmes d'avoués et aux provinciales. En vérité, ne dirait-on +pas qu'on meurt d'inanition et qu'on a besoin de se précipiter +brutalement sur la première cavatine qu'on vous jette: il n'y a que les +estomacs vulgaires qui montrent de ces gros appétits gloutons. Et puis, +vous croyez, que nous allons laisser là nos châteaux pour entendre M. +Salvi; pas si plébéiens! tout au plus commencerons-nous à y songer quand +décembre viendra; nous prêterons nos loges, en attendant, à quelque ami +ou à quelque petit cousin; pourvu qu'on ne nous y voie pas avant trois +mois, notre honneur est sauf. + +Oui, mesdames les duchesses et mesdames les marquises, et vous les +lionnes du barreau et de la Nuance, préparez-vous à l'hiver: illuminez +ses sombres nuits par l'éclat des fêtes; voilez, sa tristesse par le bal +et le plaisir; choisissez au théâtre la place la plus favorable au +succès de votre élégance et de votre coquetterie; l'hiver vous plaît, +vous aimez l'hiver, vous voyez venir l'hiver avec un sourire, car c'est +la saison de vos triomphes les plus charmants et de vos joies les plus +vives. + +Hélas! Paris n'est pas compris tout entier dans une loge d'Opéra, et +dans une valse à deux temps; vous êtes le Pans que l'hiver pare, amuse +et fait rire; mais, à côté de vous, il y a le Paris que la venue de la +saison rigide inquiète et épouvante: Ce Paris là, c'est le Paris de +l'ouvrier et de l'indigent l'hiver, à la main glacée, va bientôt devenir +l'hôte sans pitié de la triste mansarde; il ébranlera de son souffle +cruel les portes disjointes et les portes mal closes; et l'enfant nu, +pâle, grelottant, souvent privé de nourriture, se réfugiera vainement +dans le sein de sa mère en haillons, pour y chercher un peu de force et +de chaleur.--Allons, mes belles, appelez les violons, et mettez-vous en +danse! Qui est-ce qui n'est pas joyeux? qui est-ce qui ne danse +pas?--Les cent mille malheureux que Paris cache dans ses rues sombres et +dans ses noirs replis! La statistique l'a dit, et la statistique est +d'une véracité terrible; chaque hiver fait une horrible guerre à près de +cent mille infortunés, femmes, enfants, vieillards, sans feu, sans +vêtements et sans pain.--Que ne travaillent-ils! dit nonchalamment un +jeune blond, qui se fait les ongles et se parfume toute la journée; ce +sont des fainéants, ajoute cet autre, qui passe sa vie étendu sur les +coussins d'un divan, jetant à l'or et au velours de son appartement la +fumée de sa cigarette, et frisant négligemment un coin de sa moustache. + +Nous allons entrer dans lu saison des circulaires, des quêtes à domicile +et des comités de bienfaisance: mais, c'est une honte! on ne sait pas +combien. Le Paris voluptueux et riche a l'âme dure et l'oreille fermée à +la charité; le Paris pauvre et mourant de faim frappe incessamment à sa +porte; la porte reste close, ou à peine une main distraite et +dédaigneuse jette-t-elle une misérable aumône à l'insistance du maire ou +du comité de l'arrondissement. J'ai eu entre les mains un relevé total +de l'humanité officielle de mon quartier; c'était à faire rougir! les +noms les plus riches ou étaient absents, ou figuraient pour les sommes +les plus avares. + +Un roi de l'antiquité, avait chargé un de ses serviteurs de lui dire +chaque jour, en l'éveillant: «Roi, souviens-toi que tu es homme!» ne +serait-il pas bien de placer au chevet de tous ces heureux à la sourde +oreille, un sergent de ville qui leur crierait tous les matins, à +tue-tête: «Riche, souviens-toi qu'il y a des pauvres; la charité, s'il +vous plaît!» + +Passons à la pièce comique, après cette espèce de tragédie. Un de nos +amis, tout frais arrivé de la Haute-Marne, nous a confié, sous le sceau +du secret, une aventure plaisante dont Chaumont, honorable chef-lieu du +département, commence à parler tout bas; Langres s'en mêlera bientôt, et +peu à peu, de discrétion en discrétion, l'aventure aura parcouru la +France et passera à l'étranger. + +Le bouts de l'affaire fut longtemps connu à Paris pour un homme de +beaucoup d'esprit et un philosophe remarquable par l'excentricité de ses +fantaisies et de ses bons mots. Son nom seul fait encore tressaillir +d'effroi les épiciers, qu'il avait particulièrement choisis pour +victimes, et les réverbères, dont il cassait volontiers les vitres, la +nuit, après butte. + +Ce charmant original est aujourd'hui préfet; la Révolution de Juillet +l'a pris au milieu des débris des réverbères et des angoisses de +l'épicerie, pour le hisser au pouvoir. Depuis deux ou trois mois, la +Haute Marne a l'honneur de couler sous son administration. + +Ce n'est pas seulement aux épiciers et aux réverbères que l'illustre +administrateur en voulait dans ses jours de jeunesse et de gaieté: les +portiers aussi ont passé pas ses mains; il n'y a pas une loge où l'on ne +raconte en frissonnant l'histoire lamentable de cet infortuné portier +que notre jeune homme poursuivit pendant un an, sans trêve ni relâche, +de cette apostrophe diabolique: «Portier, je veux de tes cheveux.» Tous +les soirs, à minuit, le marteau retentissait, l'honnête portier ouvrait +avec confiance, et les terribles paroles: «Portier, je veux de tes +cheveux!» arrivaient invariablement à l'oreille de l'infortuné; il en +conçut, à la longue, un tel ennui et une telle terreur, qu'il en fit une +affreuse maladie et mourut chauve. + +La malheureuse, victime a laissé deux fils, ces deux rejetons +nourrissaient, depuis leur plus tendre enfance, la pensée de venger leur +père: les haines, à ce qu'il paraît, sont héréditaires dans les familles +de portiers, comme jadis dans la maison d'Altrée et de Thyeste. + +Ils attendirent que la barbe leur eut poussé, car il est difficile de +venger un père tant qu'on tette encore sa nourrice. Enfin, l'heure +fatale leur paraissant venue, l'autre jour, vers la fin de septembre +dernier, ils quittèrent Paris, l'oeil morne et la tête baissée et se +mirent en route pour le département en question. + +Arrivés à Chaumont, nos deux Orestes s'inscrivirent à la préfecture, +sous un nom supposé, et demandèrent instamment que M. le préfet voulût +bien les recevoir en audience particulière: ils se donnaient pour +deux hauts fonctionnaires en mission, chargés d'un secret d'État d'où +dépendaient la prospérité et le salut de la Haute-Marne. + +M. le préfet n'hésita pas un seul instant à les recevoir, et leur +expédia la lettre d'audience.--Aussitôt tous deux arrivèrent et furent +introduits par un corridor mystérieux jusqu'au cabinet du bourreau des +portiers; là, les plus savantes précautions avaient été prises, par +l'ordre du préfet lui-même, pour que rien ne transpirât au dehors de +cette importante conférence; tout importun, tout valet était éloigné et +la porte close à double tour; de toutes parts, le silence et la +solitude. + +«Que me voulez-vous, messieurs?» dit le fonctionnaire de son plus +charmant sourire.--Ceux-ci, sans faire de frais d'éloquence, allèrent +droit à lui et, chacun de son côté, le saisissant par un bras, de +s'écrier d'une voix terrible; «Préfet, je veux de tes cheveux!» En même +temps, l'aîné des frères tirait de sa poche une énorme paire de ciseaux. +«Je veux de tes cheveux, préfet, je veux de tes cheveux!» + +La lutte fut longue et mémorable: le préfet eut beau appeler son +secrétaire-général et sa gendarmerie; personne ne l'entendit et il +fallut céder; la chevelure tout entière tomba sous le ciseau fatal, +comme autrefois celle des rois dépossédés par quelque maire du palais. + +Le lendemain, il y eut une séance du conseil-général, où le préfet, la +veille, frisé et luxuriant, parut complètement rasé. + +Les deux fils satisfaits revinrent à Paris, et, à la manière des +guerriers francs, suspendirent la chevelure de leur ennemi, la chevelure +de M. le préfet, au tombeau du leur père, un elle est visible tous les +jours, depuis six heures du matin jusqu'à six heures du soir. + +Les mânes du portier sont satisfaits. + +Mais le département de la Haute-Marne ne sait que penser, voyant son +préfet tondu de si près. + + + +Histoire de la Semaine. + +Notre gouvernement vient de voir se terminer à sa satisfaction une +négociation dans laquelle notre chargé d'affaires intérimaire à +Constantinople, M. de Bourqueney, a éprouvé de la résistance et +rencontré des difficultés. Nous n'avons pas la fatuité de croire que nos +lecteurs ne savaient rien des événements de ce monde avant que nous ne +prissions à _l'Illustration_, il y a de cela huit jours, le portefeuille +des affaires étrangères et de l'intérieur. Par conséquent nous les +tenons pour précédemment instruits de l'insulte qu'avait reçue à +Jérusalem le consul français. Il a fallu, pour que M. de Bourqueney +arrivât à obtenir la satisfaction devenue indispensable, qu'il menaçât +le divan de demander ses passe-ports. Enfin, le 30 au soir, nos journaux +officiels ont pu publier la dépêche télégraphique suivante: «Le pacha de +Jérusalem est destitué; son successeur fera au consul de France une +visite officielle d'excuse. Le pavillon français sera solennellement +arboré à Beyrouth, chef-lieu du gouvernement général de la province, et +salué de vingt-un coups de canon. Tous les meneurs de l'émeute recevront +un châtiment exemplaire.» Peut-être eussions-nous dû exiger que notre +drapeau fût relevé également à Jérusalem, où l'outrage avait été commis; +mais le canon n'est pas habitué à se faire entendre à Beyrouth en faveur +de la France, et l'on aura vu là une nouveauté qui nous aura rendus +moins exigeants.--Au Sénégal, notre gouverneur, le capitaine Bonet a +également eu à obtenir satisfaction d'une tribu voisine de nos +possessions du midi de l'Afrique, et a su de son côté faire respecter le +nom français par une énergie et une détermination ferme et mesurée que +nos officiers de marine, il faut leur rendre cette justice, possèdent en +général à un degré plus éminent que beaucoup de nos diplomates.--Cette +énergie, notre gouverneur des îles Marquises, le capitaine Bruat, à été +obligé de la déployer contre une partie de l'équipage _l'Uranie_, qui le +transportait de France dans notre nouvelle colonie de l'Océan-Pacifique. +On manque encore de détails sur cette tentative de révolte, presque +inouïe dans les annales de notre marine, et sur les moyens auxquels il a +fallu recourir pour la comprimer et la punir. + +La situation de l'Espagne est devenue bien plus compliquée encore depuis +huit jours. Sans nul doute, le gouvernement nouveau peut nourrir +l'espoir de venir prochainement à bout des insurrections de Barcelone et +de Sarragosse; mais l'état des esprits à Madrid, la situation de cette +capitale et les mesures extraconstitutionnelles qu'il y a prises, +compromettent sa force morale et lui aliènent bien des sympathies. +Voyant que le résultat des élections était la condamnation de la marche +suivie par lui, ce gouvernement, qui n'a renversé le régent que parce +que Espartero n'avait pas su respecter la constitution, la viole dès ses +premiers pas, avec bien moins de façons que son prédécesseur, peu +scrupuleux cependant, a toujours cru devoir en mettre pendant ses trois +années de règne. Le général Narvaez s'est présenté devant le conseil des +ministres et lui a dit: «On vient de crier à mes oreilles: Vive +Espartero! Mort à Narvaez! J'attache peu d'importance à ce dernier cri: +un militaire doit toujours être prêt à faire le sacrifice de sa vie. +Mais, après moi, ce sera votre tour; et pour empêcher qu'un état de +choses aussi menaçant se prolonge, il faut prendre une mesure +indispensable aujourd'hui: il faut mettre Madrid en état de siège.» +C'est, on le voit, le vieux moyen classique; il eût dû seulement, pour +compléter l'effet, s'être fait donner quelques coups de poignard dans +son manteau, dont il eût pu montrer les trous à Lopez et à ses +collègues. Mais il paraissait être sûr que cela était surabondant; et en +effet, on marchanda sur les termes, mais on lui accorda sans hésiter que +le gouverneur de Madrid, le général Mazaredo, réunirait à ses +attributions militaires tous les pouvoirs civils. La distinction de +cette situation, de cette concentration, avec l'état de siège nous +échappe. Ce qui n'est pas le moins affligeant dans tout ceci, c'est que +le seul ministère dans lequel l'Espagne eût, depuis longtemps, cru +pouvoir placer quelque confiance, n'a pas tardé à cesser de la +justifier, et que ce malheureux pays semble de nouveau livré aux plus +mauvaises chances de l'instabilité.--L'Angleterre paraît aussi vouloir +recourir aux mesures exceptionnelles pour le pays de Galles. +L'application de la loi martiale à ces contrées, ou Rébecca et ses +filles régnent par la destruction et l'effroi, passe pour résolue. Cette +détermination et cet état de choses sont graves. Si le constable arrive +en Angleterre à perdre son autorité, si son bâton blanc se voit destitué +de sa vertu et de sa puissance, s'il faut, pour le gouvernement, +recourir à l'armée de terre et l'élever au contingent qu'exigeront un +pareil changement et les éventualités de l'Irlande, c'est une surcharge +énorme, une dépense extraordinaire qui nécessitera de nouveaux impôts +dont le vote, si on propose de l'asseoir sur la propriété, ou la +perception, si on veut encore en surcharger les objets de consommation, +peut amener une crise profonde.--Dans le Bolonais l'agitation continue. +On a annoncé l'arrivée à Paris de deux des premiers instigateurs de ce +mouvement. Il paraît que les combattants ne sont pas déterminés à imiter +cette retraite. La cour de Rome presse l'instruction de l'affaire des +trente-cinq prisonniers détenus au fort de Saint-Leo; mais l'Autriche, +qui ne paraît pas croire qu'un exemple judiciaire puisse suffire pour +faire cesser le soulèvement, a renforcé sa garnison de Ferrare, et se +montre prête à donner un secours armé. On comprend les complications +qu'une pareille démarche amènerait nécessairement; aussi notre +ambassadeur, M. de La Tour-Maubourg, a-t-il repris précipitamment la +route de la capitale du saint-siège. + +On avait tiré beaucoup de conjectures de la rencontre annoncée de +l'empereur de Russie et de M. le duc de Bordeaux à Berlin. Ce prince +n'est arrivé dans la capitale de Prusse qu'après le départ du czar.--Un +autre prétendant au trône de France, le soi-disant Charles de Bourbon, +duc de Normandie, arrêté pour dettes à Londres, a profité d'un secours +de 91 st., à lui accordé par la cour des débiteurs insolvables, à +l'effet de subvenir aux premiers frais de procédure et à déposé au +greffe sa requête pour obtenir le bénéfice de cession de biens. Voici la +traduction littérale des trois principaux articles de sa requête, +contenant l'actif qu'il abandonne à ses créanciers comme libération d'un +passif de 125,000 fr.; «1° tous mes droits et intérêts dans le château +de Saint-Cloud et dans le château de Rambouillet, situés près de Paris, +royaume de France; ensemble les divers domaines qui ont été achetés par +feu ma mère, Marie-Antoinette, reine de France, à titre de propriété +privée; 2° tous mes droits en répétition contre le gouvernement anglais +pour obtenir le remboursement de la valeur de certains vaisseaux de +guerre déposés en 1794, par les autorités de Toulon, entre les mains de +l'amiral Hood, comme fidéicommis, au profit de Louis XVII, dauphin de +France; 3° enfin _tous mes droits et intérêts au trône de France_, comme +fils légitime et héritier de Louis XVI, décédé roi de France.» Un délai +légal a été intimé aux créanciers pour déclarer s'ils refusent ces +propositions, et s'ils s'opposent à la cession de biens. On voit que si +le bottier et le tailleur du prince ne sont pas assez, mal conseillés +pour refuser une semblable proposition, ils peuvent, un de ces beaux +matins, devenir rois de la France, qui n'aura rien à dire si la cession +est en règle, si l'acte a été dûment enregistré.--Un autre prince vient +également de céder sa seigneurie. Le prince de Puckler-Muskau, qui a +publié, il y a quelques années, des _Mémoires_, des _Voyages_ et un +livre intitulé _De tout un peu_, tous traduits en français, et d'un +esprit fort peu allemand, vient de vendre à l'intendant-général de la +musique du roi de Prusse, moyennant 3 millions de thalers (environ 7 +millions et demi de francs), la seigneurie de Muskau, située dans le +cercle de Rothembourg, contenant sept villages et une population +d'environ 1,800 âmes. Le prince se prépare à s'aller installer en +Italie, où il veut passer le reste de ses jours. Nous apprendrons aux +nombreux lecteurs de ses amusants ouvrages que l'étourdi a +cinquante-huit ans. + +Des délires affreux et malheureusement plus authentiques que celui de la +ville de Bahia, dont nous donnons aujourd'hui une vue pour bien constater +qu'il n'y a rien de changé en elle, des inondations épouvantables ont +porté la ruine et la mort dans de riches contrées des départements de +l'Aude, de l'Hérault et des Pyrénées-Orientales. Des vignobles entiers, +des champs d'oliviers, des fermes, des habitations, des troupeaux nombreux, +des routes, des ponts, des voitures publiques, ont été emportés et +détruits. Des cimetières ont été labourés et retournés par les eaux; les +tombeaux ont été ouverts, les ossements dispersés. Le nombre des victimes +a été considérable; car dans un seul village, à la Cesse, quinze personnes +ont péri et quinze maisons ont été renversées. Les moindres ruisseaux +étaient devenus des torrents et roulaient des cadavres. Dans le nombre, +on a remarqué celui d'une jeune femme serrant encore entre ses bras le +corps inanimé de son enfant, étouffé sans doute dans une étreinte +convulsive. De Cuxac à Coursan, la rivière s'est frayé un passage sur les +deux bords par cinq brèches énormes et a changé en un lac immense la plaine +de Coursan. Du haut du pont de ce village on voyait passer au milieu des +flots des meubles, des charrettes, des bestiaux, et, chose épouvantable! +des hommes, des femmes, des enfants, entraînés sans espoir vers la mer. +Il est rare qu'au récit de ces terribles catastrophes on ne puisse ajouter +celui de quelque noble dévouement, qui soulage un peu le coeur de l'aspect +de tant de misères. A Peyriac, ce sont des gendarmes qui exposent +courageusement leur vie, au milieu de la nuit, pour sauver celle des +habitants. A Cuxac, c'est un digne curé qui, debout sur la digue, aux +endroits les plus menacés, les plus périlleux, a eu la jambe cassée en +donnant à ses paroissiens l'exemple du travail et du courage. Cette +inondation, de beaucoup plus violente que celle de 1772, la seule dont +ces populations eussent conservé un souvenir d'effroi, a également +étendu ses désastres dans la Catalogne. A Girone, qui a été +principalement maltraitée, cinquante-sept maisons ont croulé, dit +_l'Émancipation_, et deux cent cinquante cadavres ont été ensevelis sous +les décombres. Notre port le plus voisin, Port-Vendres, a également +beaucoup souffert. Tout ce qui se trouvait sur les quais de l'ancien +port a été entraîné, dans la mer, et le nouveau bassin a été comblé par +les ruines des murs renversés. Un beau trois-mâts américain s'est brisé +contre le rocher sous le fanal: l'équipage a été sauvé.--Même sort est +advenu dans la Mer Rouge au bâtiment à vapeur anglais qui apportait de +l'Inde la malle attendue au commencement de septembre. Aucun des +passagers n'a péri. Ou attend d'autant plus impatiemment la malle +d'octobre. + +Les habitants de Mézières viennent de célébrer, suivant l'usage, +l'anniversaire de la levée du siège de cette ville, soutenu par le +chevalier Bayard. Cette cérémonie a toujours quelque chose de touchant. +Une petite ville conserve, après trois siècles, le souvenir d'un héros +de la vieille France, d'une des plus nobles figures de notre histoire. +Lors de notre invasion, ce souvenir, qu'elle se montra digne de +perpétuer, lui traça sa conduite, et dans ce temps, attristé par de +coupables faiblesses et de lâches trahisons, Mézières fit héroïquement +son devoir, sans faste, avec simplicité. Une armée nombreuse entourait +ses murs; il ne vint à l'idée, de personne que Mézières pût se rendre +sans résister jusqu'au bout: la garde nationale, aidée de quelques +braves douaniers, était nuit et jour sur les remparts. Les bombes +pleuvaient dans les rues étroites de cette cité; les habitants de +Saint-Julien voyaient leurs maisons brûler par ordre du gouverneur, et +personne ne songeait à capituler. Cette belle résistance donne droit aux +habitants de Mézières de fêter chaque année, religieusement et avec un +noble orgueil, le chevalier Bayard. + +La société Cuviérienne, société zoologique et purement scientifique, +compte plusieurs membres dans l'Italie autrichienne. Le gouvernement de +Vienne, alarmé de voir des sociétés parisiennes étendre leurs +ramifications jusque dans les États soumis à sa domination, fit prendre +des renseignements par voie diplomatique. On s'adressa à notre ministre +des affaires étrangères, et celui-ci fit passer les interrogations au +ministre de l'intérieur, qui aussitôt envoya au siège de la société +prendre copie de ses statuts et de son programme. Sans doute ces +documents tout scientifiques transmis à Vienne auront rassuré le +gouvernement autrichien, et il laissera désormais à ses sujets la +liberté de faire partie d'une société zoologique de Paris.--Le ministre +de l'intérieur, non pas par frayeur politique, mais par curiosité +statistique fait faire en ce moment des recherches analogues et +complètes pour connaître le nombre des sociétés scientifiques et autres +qui existent à Paris. Il y a déjà constaté l'existence de cent +quarante-neuf; et il lui reste à classer un certain nombre d'autres +sociétés qui, par leur nature, se placent entre les sociétés proprement +dites et les réunions ou associations industrielles ou commerciales dont +le but n'est pas précis, et qui ne se rassemblent pas à des époques +fixes.--Un congrès agricole s'est réuni à Vannes. Il a émis, dans +l'intérêt de l'agriculture, quelques voeux plus pratiques et ayant plus +de chances de se voir accueillir que les voeux de l'union vinicole. +Toutefois, comme le congrès scientifique d'Angers, il a demandé que +l'agriculture constituât à elle seule un département ministériel. Sans +doute il faut que les affaires et les intérêts de l'agriculture soient +dirigés par des hommes qui en comprennent l'importance et qui sentent +combien il y a à faire pour réparer le mal qu'a produit le peu de +sollicitude qu'on y a apporté jusqu'ici. Mais qu'attend-on de bon de ces +subdivisions intimes? Depuis 1830 on a distrait du ministère de +l'intérieur quelques bureaux dont on a fait un ministère du commerce et +de l'agriculture; puis quelques autres qui ont constitué un ministère +des travaux publies; on voudrait aujourd'hui que le commerce formât un +département, que l'agriculture en composât un autre. Nous voyons bien +comment tous ces fractionnements surchargent le budget, multiplient la +correspondance des préfets, et retardent par conséquent l'expédition des +affaires; ce que nous concevons moins ce sont les bons résultats qu'ils +pourraient produire et que s'en promettent ceux qui en provoquent de +nouveaux.--L'Académie des Beaux-Arts a, le 30 septembre, proclamé les +prix pour le concours de peinture. Le premier grand-prix a été décerné à +M. Dannery, de Paris, âgé de vingt ans, élève de M. Delaroche; le +premier second grand-prix à M. Benonville, de Paris, âgé de vingt-deux +ans et demi, élève, de M. Picot; et le deuxième second grand-prix à M. +Gambard, de Sceaux, âgé de vingt-quatre ans, élève de M. Signol. + +[Illustration: Médaille de l'École Normale, par M. Bovy.] + +Nous avons dit un mot la semaine dernière des médailles frappées à +l'occasion de la loi sur les chemins de fer et des travaux de l'École +Normale. Nous dirons aujourd'hui que leur auteur, M. Bovy, vient d'être +nommé membre de la Légion-d'Honneur, distinction à laquelle tous les +artistes applaudiront. Nous avons déjà donné la gravure du premier de +ces beaux ouvrages (t. I, p. 150); nous avons également fait graver le +second, et nous pouvons le mettre aujourd'hui sous les yeux de nos +lecteurs.--Par suite de souscriptions et des derniers votes des +conseils-généraux, les statues de plusieurs hommes illustres vont +s'élever sur la place principale de la ville qui a vu naître chacun +d'eux: à Miramont (Lot-et-Garonne) sera érigée la statue de M. de +Martignac, confiée au ciseau de M. Foyatier; à Aurillac, celle de +Gerbert, archevêque de Reims, devenu pape sous le nom de Sylvestre II; à +Montdidier (Somme), celle de Parmentier, propagateur zélé de la culture +de la pomme de terre; à Avignon va être inaugurée celle du Persan auquel +le département de Vaucluse a dû l'introduction de la garance et sa +richesse; celle-ci, dont on fait particulièrement l'éloge, est l'oeuvre +de M. Brian aîné, qui vient de terminer également le modèle de la statue +de Descartes pour la ville de La Haie (Indre-et-Loire), où l'immortel +philosophe est né, et qui a pris son nom. La ville de Tours réclamait ce +monument; mais cette jolie cité n'y avait aucun droit, et d'ailleurs +elle est peu conservatrice, car elle a laissé démolir et enfouir, depuis +longtemps, dans un caveau, un monument qu'elle avait élevé, au +commencement de ce siècle, à une de ses illustrations, pour, disait +l'inscription, porter son souvenir à la postérité la plus reculée. La +ville de La Haie-Descartes fait donc sagement de ne rien lui donner à +garder. + +La ville de Paris entreprend un assez grand nombre de travaux d'art et +de voirie, et va prochainement se mettre à l'oeuvre pour plusieurs +autres.--On est sur le point de démolir l'ancienne bibliothèque +Sainte-Geneviève, et d'en construire une nouvelle sur l'emplacement de +la prison Montaigu. A cet effet, ou doit élargir la place Saint-Étienne +et niveler II rue des Grès. Cet édifice coûtera deux millions. L'État +abandonne à la ville le terrain nécessaire, et celle-ci se charge +d'acquérir un emplacement sur la place du Panthéon pour y faire +construire, parallèlement à l'École de Droit, la mairie du douzième +arrondissement.--Les immenses terrains qui sont à l'entour des +Petits-Pères, et qui font partie du domaine de l'État, vont être vendus. +On se propose de percer et de construire sur ces terrains une rue qui +continuera la partie du passage des Petits-Pères donnant rue +Neuve-des-Petits-Champs, et qui ira aboutir à la place de la Bourse. La +rue Saint-Pierre-Montmartre sera élargie et continuée jusqu'à la rue +Vivienne, en face de la rue de l'Arcade-Colbert. Le passage Vivienne +viendra déboucher sur ces nouvelles rues. La mairie du troisième +arrondissement sera transférée place des Victoires, dans l'ancien hôtel +Ternaux.--On termine la sculpture des deux colonnes de la barrière du +Trône, demeurées si longtemps inachevées. Au sommet de ces deux colonnes +on a construit deux dômes qui seront couronnés des statues du Commerce +et de l'Agriculture.--On vient de commencer dans les grandes +contre-allées de l'avenue principale des Champs-Elysées, et au milieu de +ces voies, l'établissement de trottoirs en asphalte qui régneront depuis +la barrière de l'Étoile jusqu'à la _Place de la Concorde_,--Oui, cette +place, qui a successivement porté les noms de Place Louis XV, Place de +la Révolte, Place de la Concorde, Place de la Révolution, Place Louis +XVI, vient de voir placer à ses angles des plaques de lave couleur azur, +à lettres blanches, qui lui donnent définitivement ce nom de _Place de +la Concorde_. Ce n'est sans doute pas pour l'harmonie monumentale qui y +règne; car jamais emplacement n'a été le théâtre d'une plus éclatante +discorde architecturale que cette place avec son Garde-Meuble et ses +fossés Louis XV, ses lampes romaines, son obélisque égyptien, ayant pour +terminer l'horizon, au nord et au sud, des monuments grecs, la +Madelaine, la Chambre des Députés; à l'ouest, un arc romain, et à l'est +un monument de la Renaissance, le pavillon de Philibert Delorme. Mais +enfin, on a eu beau faire, l'ensemble est si vaste, et plus d'une des +parties est si belle, que la _Place de la Concorde_ pourra toujours être +montrée avec orgueil aux étrangers.--La restauration de +Saint-Germain-l'Auxerrois tire à sa fin. On vient de poser quatorze +statues dans les niches du portail et du porche intérieur. Les chapelles +de l'hémicycle du choeur, au nombre de cinq, seront bientôt ouvertes; on +vient d'ouvrir celles de Saint-Germain et des Morts. Nous reviendrons +sur l'ensemble de ce travail.--On répare en ce moment la flèche de +Saint-Germain-des-Prés, dont la charpente était vermoulue. C'est +toujours en tremblant qu'un voit les ouvriers se mettre à cette +malheureuse église. Sous la Restauration, des craintes d'écroulement ou +bien plutôt le vandalisme d'un architecte l'a fait mutiler en lui +enlevant deux de ses tours. En 1838, le comité historique des arts et +monuments déclara, dans un rapport: «qu'on cachait sous le stuc deux +chapelles de Saint-Germain-des-Prés, en attendant qu'on eût assez +d'argent pour habiller ainsi l'église entière.» Que va-t-on faire +maintenant? Du reste, les antiquaires ont l'oeil à ce travail. + +[Illustration: Messager parisien.] + +Paris va voir s'opérer une révolution au coin de ses rues. Ces +emplacements étaient occupés de temps immémorial par des +commissionnaires, pour la plupart originaires de Savoie, auxquels la +préfecture de police accordait des médailles. Une société vient de +s'organiser pour les remplacer par des messagers offrant au public la +garantie de l'administration qui les embrigade. Déjà le service est +organisé depuis le 1er de ce mois dans le deuxième arrondissement, et +l'on voit circuler ces nouveaux commissionnaires, revêtus d'un uniforme +se composant d'une veste et d'un pantalon couleur _fumée de Londres_, +avec passe-poils rouges, et d'une casquette ayant sur le devant un +numéro d'ordre. Leurs brancards portent cette inscription: _Messagers +parisiens_. Ils stationnent, comme leurs rivaux, aux coins des rues, aux +portes des marchands de vins et sous les portes cochères: on les +trouvera bientôt dans des bureaux désignés et rapprochés. Leur tarif est +fixe et modéré. La chronique criminelle et judiciaire est aussi pauvre +cette semaine que la précédente. Les journaux spéciaux ne nous ont +entretenus que des révélations d'un détenu qui a mis la justice à même +d'arrêter une bande de criminels, ses complices, qui s'étaient, depuis +plusieurs années, rendus coupables avec lui de meurtres commis à Paris, +dont les auteurs étaient demeurés inconnus. Cet homme, nous apprend-on, +a fait des aveux par affection pour sa nièce, qui les a exigés de lui. +Il y a quinze jours, on nous citait un domestique qui, ayant disparu +depuis six mois, de chez son maître, négociant de la rue du Sentier, +avec une somme de 500 francs qu'il lui avait soustraite, était venu +lui-même remettre l'argent dérobé et se dénoncer au commissaire de +police, déclarant que depuis sa mauvaise action le sommeil l'avait fui +et la vie lui était devenue insupportable. Pauvre nature humaine! +inexplicable mélange!--Pendant que ceux-ci entraient en prison, un +forçat trouvait moyen de sortir du bagne de Rochefort. Un monsieur et +une dame, paraissant de bonne condition, avaient été admis à visiter +l'arsenal. Ils ont été de nouveau, le lendemain, autorisés à y entrer; +mais cette fois ils n'en sont pas sortis seuls: une troisième personne +les accompagnait, en habit de ville, avec des lunettes et une +décoration. Les gardiens conviennent bien aujourd'hui que la décoration +ne leur inspirait pas grande confiance, mais les lunettes les auront +complètement rassurés. Quoi qu'il en soit, c'était le forçat, qui est +monté en chaise de poste avec ses libérateurs et qu'on n'a pas encore +repris, que nous sachions.--La poste a également été prise par des +antiquaires d'une nouvelle espèce, qui se sont rendus de divers côtés au +Glandier pour y assister à la vente des meubles et effets ayant +appartenu à madame Lafarge. Sa robe de noces a, dit-on, été adjugée +moyennant 800 francs, et une jeune Anglaise, encore à marier, a payé 50 +francs le verre dans lequel l'héroïne de ces lieux donnait à boire à son +mari. + +[Illustration: Vue de Bahia.] + +La mort, par qui tout doit finir, même l'_histoire de la semaine_, a +enlevé madame Sirey, nièce de Mirabeau, femme du jurisconsulte, et mère +de M. Aimé Sirey, dont _l'Illustration_ a raconté la fin tragique à +Bruxelles, et madame Guadet veuve du conventionnel girondin, décédée à +Saint-Émilion dans un âge très-avancé. + + + +Simulacre d'un Combat Naval dans la Rade de Brest. + +[Illustration: Simulacre d'un combat naval dans la rade de Brest, en +présence du duc et de la duchesse de Nemours, le 30 août 1843.] + +La nature a créé à Brest une admirable position maritime, l'art en a +fait un des premiers ports de la terre. Les anciens habitants de +l'Armorique, Kimris on Celtes, appelaient ce lieu _Occismor_; les +Romains lui donnèrent le nom de _Brivatis-Portus_. Ce n'était alors +qu'une pauvre bourgade de pêcheurs. Les ducs de Bretagne y +construisirent un château-fort au neuvième siècle, et dès lors elle prit +de l'importance. Le cardinal de Richelieu comprit toute la valeur +militaire de ce point avancé et s'empressa d'y élever des magasins, des +fortifications et d'y faire creuser un porté Louis XIV termina, en les +développant encore, tous les plans de Richelieu. Depuis, de nombreux +travaux sont venus s'ajouter aux travaux précédents, et qui fait de +Brest la métropole de la marine française. + +La magnifique rade de Brest a quinze lieues carrées; elle offre +d'excellents mouillages et pourrait contenir tous les navires de guerre +du globe; des collines granitiques l'entourent et l'abritent +complètement; son entrée, nommée le Goulet, n'a que 1,650 mètres de +largeur; le port est formé par une baie qui s'enfonce entre deux +collines et qui a près de 4 kilomètres de longueur sur une largeur +moyenne de 60 mètres. C'est autour de ce port qu'ont été creusés les +bassins, les cales de construction et de radoub, et que sont situés les +magasins de la marine, l'arsenal et enfin la ville. De formidables +batteries défendent la rade, le port et la ville. + +Le 29 août, à quatre heures de l'après-midi, le duc et la duchesse de +Nemours arrivèrent à Brest. Depuis leur entrée en Bretagne ils avaient +été escortés, de ville en ville et de village en village, par un grand +nombre d'habitants, dans leurs costumes nationaux si caractéristiques, +si bizarres, les uns à pied, d'autres montés sur les petits chevaux vifs +et ardents du pays. + +Le 30, à dix heures du matin, le duc de Nemours s'embarqua sur le bateau +à vapeur _le Fulton_ et sortit du port. Les batteries de terre saluèrent +le prince, tous les navires de la rade se pavoisèrent aussitôt; les +vergues et les haubans se chargèrent de matelots; _le Fulton_ passa au +milieu d'eux, recevant les saluts de l'artillerie, les _vivat_ des +équipages, et se dirigea vers le Goulet. Après une bordée de plusieurs +heures en dehors de la rade, vers l'île d'Ouessant, _le Fulton_ rentra +et le prince monta sur _le Suffren_, où la duchesse de Nemours venait +d'arriver. Le contre-amiral Casy avait son pavillon à bord de ce +vaisseau; son escadre était composée du _Friedland_, vaisseau à trois +ponts; du _Scipion_, de 80; du brick de guerre _le Voltigeur_ et de +plusieurs bateaux à vapeur; il y avait de plus, en rade, le +vaisseau-école et plusieurs corvettes destinées à l'instruction des +élèves de marine et des mousses. + +Peu après l'arrivée du prince, à un signal fait à bord du _Suffren_, les +embarcations des trois vaisseaux de ligne se détachent et se dirigent +sur le brick _le Voltigeur_, à l'ancre sur un autre point de la rade. +Ces onze chaloupes se divisent en deux flottilles; l'une d'elles, +conduite par la grande chaloupe du _Friedland_, armée d'une caronade et +montée par quarante-cinq hommes, se porte sur l'arrière du brick pour +éviter le feu de sa batterie; l'autre flottille, guidée par la chaloupe +du _Scipion_, s'avance vers l'avant du _Voltigeur_. A l'approche de ces +embarcations, le brick fait branle-bas de combat, hisse ses filets +d'abordage et ouvre le feu avec ses pièces de l'avant et de l'arriére. +Les chaloupes approchent toujours et répondent au feu du brick. A une +portée de fusil, le feu de la mousqueterie se mêle à celui du canon; les +gabiers des hunes lancent du brick des grenades sur les assaillants; le +combat redouble de vivacité, la fumée cache _le Voltigeur_ aux autres +navires de la rade. On devait aller jusqu'à l'abordage, mais l'animation +des hommes, qui commençaient à prendre ce jeu au sérieux, fit juger +prudent de s'abstenir du combat corps à corps; les chaloupes reçurent +l'ordre de virer de bord et de regagner leurs vaisseaux. + +Après quelques instants de repos, la fumée s'étant dissipée et les +chaloupes ayant rejoint leurs navires respectifs, l'équipage du +_Suffren_ exécuta rapidement le branle-bas de combat. Ce mouvement +terminé, tous les officiers et marins étant à leur poste, dans les +batteries et dans les hunes, le porte-voix du commandant fit entendre +l'ordre du combat; le sifflet aigu du maître d'équipage répéta le +signal, et les batteries de tribord et de bâbord commencèrent leur feu. +Après plusieurs décharges, la cloche se fit entendre et l'équipage se +prépara à repousser l'abordage d'un vaisseau ennemi; les marins +s'élancèrent dans les haubans, sur les bastingages, sur la dunette, et +exécutèrent un feu nourri de mousqueterie; la corvette des élèves de +deuxième année passait alors sous toutes voiles à portée de pistolet du +_Suffren_. + +Après ces divers exercices, à trois heures de l'après-midi, le duc et la +duchesse de Nemours débarquèrent, visitèrent le château et sa salle +d'armes si riche et si belle; ils se rendirent ensuite au cours d'Ajot, +d'où ils eurent la vue d'une joute entre les chaloupes des navires de +guerre. La beauté du temps, le calme de la mer ajoutèrent encore à +l'intérêt qu'offrait cette scène. + +Le 31, le duc de Nemours visita le port et les établissements de la +marine, il visita _le Valmy_, vaisseau de trois ponts en construction. +Le soir, un bal de 3,000 personnes eut lieu dans une salle immense. Les +villages voisins y avaient envoyé des danseurs et des danseuses en +costumes du pays, avec leurs bannières et leurs musiciens; cette variété +d'habillements et l'exécution de danses nationales donnèrent à cette +réunion une physionomie particulière. + +Le 1er septembre, après la visite des fortifications et la revue des +troupes, le prince assista, du cours d'Ajot à un simulacre de +débarquement; le soir, il eut, du même lieu, le spectacle curieux d'un +combat naval de nuit. Cette scène termina la série de ces exercices +militaires, qui ont donné à tous les spectateurs une haute idée de ce +qui pourrait faire notre marine en cas de guerre. + + + +Théâtres + +[Illustration: Théâtre de la Gaieté--_Paméla Giraud_, 4e acte.--Le +général Verby, Saint-Mar; Dupré, Joseph; Rousseau, Édouard; Binet, +Francisque; Paméla, madame Saint-Albin; madame Rousseau, madame +Stéphanie; madame du Brocard, Mélanie.] + +_L'École des Princes_, comédie en cinq actes, et en vers de M. LOUIS +LEFÈVRE. (SECOND-THÉÂTRE-FRANÇAIS).--_Paméla Giraud_, drame de M. DE +BALZAC; (THÉÂTRE DE LA GAIETÉ).--_Les Bohémiens de Paris_ (THÉÂTRE DE +L'AMBIGU-COMIQUE). + +Le Second-Théâtre-Français, fermé pendant trois mois, a rouvert ses +portes jeudi dernier; M. Ponsard et Lucrèce ont eu les honneurs de cette +première journée; rien de mieux; cette politesse leur était bien due: +sans M. Ponsard en effet, et sans _Lucrèce_, le Second-Théâtre-Français +serait-il encore aujourd'hui le Second-Théâtre-Français? L'éclat de leur +succès a fixé sa destinée chancelante, et appelé sur lui la manne de la +subvention. Sans doute, l'oeuvre a les mêmes beautés de style que par le +passé, mais les acteurs sont moins heureux et moins habiles. Il est +fâcheux que M. Lireux, le directeur, n'ait pas gardé Bocage, Bouchet et +madame Hadley, qui avaient fortifié de tout leur talent le premier +succès de la tragédie de M. Ponsard; mademoiselle Maxime, M. Ballande et +M. Godat les remplacent, mais ne les font point oublier; il ne reste de +l'ancienne distribution que madame Dorval; encore a-t-elle abandonné le +rôle de Lucrèce pour celui de Tullie, où elle réussit moins. _Lucrèce_ +est donc un peu compromise par ces changements et ces désertions; où +sont d'ailleurs les succès éternels? + +[Illustration: Théâtre de l'Ambigu-Comique:--les bohémiens de Paris, 4e +acte.--Crèvecoeur, Malis; Louise, madame Deslandes.] + +Le Second-Théâtre-Français ne semble pas vouloir économiser la +marchandise; dès le lendemain, il mettait au monde une comédie en cinq +actes et en vers. + +L'idée de cet ouvrage est honnête et philosophique, mais d'une honnêteté +qui frise l'ennui, et d'une philosophie par trop banale; voici le sujet +en quelques mots. + +Un misanthrope, du nom de Feldmann, s'est retire du monde, qu'il hait de +toute son âme; sa philosophie mécontente et grondeuse a choisi, comme +dit l'Alceste de Molière: + + .......... Un endroit écarté, + Où d'être homme d'honneur on ait la liberté. + +Là Feldmann nourrit dans la solitude sa rancune contre le genre humain. +Mais il n'est pas si fort enfoncé dans le désert qu'un prince +d'Oldenbourg, qui chassait à travers bois, ne tombe chez lui. Le +philosophe et le prince se mettent à causer ensemble; le prince traite +gaiement le philosophe, et le philosophe gronde le prince et le prêche: +«Que faites-vous, altesse? Vous opprimez, votre peuple, et vous êtes la +dupe des intrigants et des pervers!--Allons donc! s'écrie le +prince.--Sur mon âme, c'est la vérité, réplique le philosophe.--Eh bien! +philosophe mon ami, venez avec moi; vous me donnerez des leçons, vous me +corrigerez, et nous ferons, de compagnie, le bonheur de mes honorables +sujets.» + +Aussitôt dit, aussitôt fait: voilà Feldmann à la cour du duc +d'Oldenbourg. Qu'y trouve-t-il? De méchants ministres qui sucent le +meilleur de l'impôt et s'en engraissent, une comtesse ambitieuse, qui +veut s'emparer de l'esprit du prince et mener les affaires à sa +fantaisie. Ce n'est pas tout: le prince a une passion dans le coeur, et +convoite la fille de son premier ministre; la belle résiste, et en aime +un autre; ce dédain jette monseigneur dans des emportements, et des abus +de pouvoir qui vont jusqu'à faire arrêter le père de cette beauté +récalcitrante. Précisément Budner est le seul honnête homme du +ministère; c'est avoir la main malheureuse. + +Vous voyez d'ici la tâche de Feldmann: il combat l'intrigue, il fait +face à l'ambition de la comtesse, il protège la jeune fille et son +honnête homme de père contre l'amour et la rancune du prince, et +morigène suit altesse le mieux qu'il peut. Après un semblant de +résistance, le philosophe triomphe, le prince reconnaît ses torts, +chasse les intrigants, congédie la comtesse, réhabilite le vertueux +ministre, et marie la fille persécutée à l'amant préféré. L'excellent +prince! et que le philosophe est heureux d'avoir rencontré, pour +achalander son école, un si docile écolier! + +Le grand malheur de M. Louis Lefèvre est d'avoir fait une déclamation +plutôt qu'une comédie; personne n'agit, dans cette thèse à l'usage des +princes et des courtisans; et vraiment, Feldmann trouve, dans ses +adversaires, si peu de présence d'esprit et de savoir-faire, qu'il n'y a +pas grand mérite de sa part, à être le plus fort contre eux, et à les +vaincre. + +Le style ne manque pas d'énergie, mais il est souvent incorrect et rude, +et ne sert, la plupart du temps, qu'à faire des enveloppes de rimes pour +quelque gros lieu commun.--Le succès a été pareil à l'ouvrage, très-lent +à venir et très-froid. + +Paméla Giraud, à l'exemple de la fille du premier ministre du duc +d'Oldenbourg, a grand besoin d'être protégée. Heureusement, elle trouve +aussi un protecteur; celui-là est, comme Feldmann, quelque peu +philosophe, mais particulièrement avocat. Voici à quelle occasion il +vient en aide à Paméla Giraud. + +Paméla est aimée par le fils d'un très-riche banquier nommé Rousseau; +non-seulement le jeune Ernest Rousseau est amoureux, mais il conspire. +Être carbonaro et épris de mademoiselle Paméla Giraud, c'est bien de +l'occupation à la fois. + +S'il est au mieux avec Paméla, le jeune homme est fort mal avec la +police; les gendarmes et le commissaire sont à sa piste; il presse +Paméla de s'enfuir avec lui; mais Paméla a de la vertu; aimer +honnêtement, soit; mais une fuite, jamais. Tandis qu'elle délibère ainsi +et hésite entre l'amour et le devoir, le gendarme met la main sur Ernest +Rousseau. Voilà Paméla au désespoir. Si elle avait consenti à fuir, les +sbires seraient arrivés trop lard, et Rousseau serait libre. Ce sont ses +scrupules qui l'ont perdu. + +Remarquez, qu'il s'agit de la Cour d'assises et d'une accusation +capitale: conspiration contre le prince et la sûreté de l'État! + +La famille de Rousseau est au désespoir et fait venir un avocat; il faut +sauver notre jeune homme à tout prix! Mais comment le sauvera-t-on? «Il +n'y a qu'un moyen, dit l'avocat: que Paméla Giraud atteste que cette +nuit où on l'accuse d'avoir conspiré, Ernest l'a passée tout entière +près d'elle. De là un alibi, et de là le salut d'Ernest. + +--Je ne dirai pas cela, s'écrie Paméla Giraud, car je mentirais, et puis +je serais déshonorée.» + +On offre de l'or, elle refuse. + +On lui dépeint Ernest, qu'elle aime, condamné et montant sur l'échafaud; +et Paméla consent enfin, sacrifiant ainsi sa réputation au salut +d'Ernest. Dans un moment d'entraînement, la famille Rousseau lui promet +de payer tant de dévouement, en lui donnant Ernest pour mari. + +Le procès commence; Paméla fait la déposition convenue, et Ernest est +acquitté. Mais le danger passé, la famille Rousseau devient ingrate. +«Donner notre fils à cette petite fille, allons donc!» À cette nouvelle, +la pauvre Paméla pâlit, rougit, pousse un cri et s'évanouit. + +C'est ici que la protection de l'avocat est nécessaire et devient +efficace: il se met sur la piste de ces Rousseau, il les attaque, il les +pourchasse, il les effraie par toutes sortes de ruses, de pièges et de +menaces, et les oblige enfin à tenir leur promesse et à faire le bonheur +de Paméla. + +Il y a des traits piquants et de l'observation dans ce drame, et l'on +s'aperçoit que l'esprit de M. de Balzac n'a pas impunément passé par là; +mais l'action en est un peu vague et confuse. + +Parlez-moi des _Bohémiens de Paris_; quel drame singulier et curieux! +des cabarets, des cavernes, des voleurs, des assassins, des noyés, des +forçats; voilà de quoi vous donner des hauts de coeur et des crises de +nerfs! On se hâterait de s'enfuir de ce monde repoussant, si, chemin +faisant, la vertu persécutée, puis récompensée, ne vous faisait prendre +le crime en patience. + +Montorgueil est le chef de toute cette Bohème, c'est lui qui commande à +ces bandits d'estaminet et de bagne; ce Montorgueil est d'ailleurs un +homme de très-bonne compagnie et très-raffiné sur la mode: il a bottes +vernies, gants glacés et canne à pomme d'or; mais regardez, derrière ce +beau linge, vous trouvez un infime scélérat. + +Tous les crimes de Montorgueil ont pour but de s'emparer d'un gros +héritage, ou tout au moins d'une bonne part de cet héritage. Pour +arriver à ce vol, Montorgueil persécute une pauvre jeune fille, trompe +un honnête vieillard, entraîne un jeune homme à faire un faux contrat de +mariage.--Que vous dirai-je? Montorgueil ne recule devant aucune +entreprise et aucune mauvaise action. Rencontre-t-il un homme vertueux +qui lui fasse obstacle, il l'attire dans un bouge infâme et le précipite +dans une trappe souterraine; après quoi il fait démolir la maison. Il +n'a peur de rien, il n'est arrêté par rien. Partout il a des espions, +des compères, des exécuteurs de ses hautes oeuvres; ce sont les +Bohemiens de Paris, tout ce que le désoeuvrement, la débauche et la +rapine enfantent de consciences peu scrupuleuses et de mines équivoques. +Montorgueil traîne le spectateur à la suite de cette gent effrontée, +dans tous les lieux suspects et mystérieux qui leur servent d'abri, au +cabaret, dans les jeux de billard souterrains, sous les arcades des +ponts et dans les carrières Montmartre. C'est là précisément, à +Montmartre, au Fond de ces carrières, que Montorgueil est sur le point +d'accomplir un de ses plus grands crimes: il arme le père contre la +fille, contre cette malheureuse fille dont Montorgueil a besoin de se +débarrasser à tout prix; mais, au moment de frapper, le pauvre homme, +poussé au crime par Montorgueil, reconnaît son enfant dans la victime +qu'il était près d'immoler. + +Ici commence la ruine de Montorgueil, qui finira par le châtiment que le +dieu du mélodrame tient toujours suspendu sur la tête du coupable. +D'abord, c'est ce père qui l'attaque le premier, puis la fille, puis les +victimes que le scélérat croyait avoir ensevelies sous les maisons en +démolition, et qui sortent saines et sauves des décombres. Montorgueil a +beau faire, il a beau opposer à tous les événements un front audacieux, +son heure est arrivée, et le gendarme n'est pas loin, ou plutôt le voici +qui prend mon gredin au collet avec toute son armée de bohémiens. Que +voulez-vous de plus? La morale n'est-elle pas satisfaite? + +Ou découvre que Montorgueil ne s'appelle pas Montorgueil, mais je ne +sais plus comment, Jacques Ferrand, peut-être, et qu'il a commis une +quantité de crimes dont le catalogue ne finirait pas. + +Enfin on le tient, et Dieu soit loué! + +Les décors sont curieux et pittoresques. La scélératesse de Montorgueil +aurait seule suffi au succès: que sera-ce donc avec la carrière +Montmartre et le pont des Arts, peints par MM. Séchin, Diéterle et +Gambon? + + + +De Paris à Spa. + +1er octobre 1843 + +Mon cher Directeur, + +Il y a deux ans, jour pour jour, je cherchais à Anvers une voiture qui +pût me conduire à Rotterdam, car le bateau à vapeur venait d'y emporter +mon bagage, sans ma permission, lorsque, tout à coup, au détour d'une +rue, je heurtai violemment un gros homme marchant d'un pas rapide, et si +préoccupé qu'il ne m'avait pas aperçu. Le choc fut terrible. Nous +chancelâmes d'abord tous les deux; puis, après avoir oscillé plusieurs +fois sur nos talons, nous parvînmes à reprendre notre équilibre. Nous +nous regardâmes alors; mais un cri de joie et de surprise s'échappa au +même instant de la bouche de mon _adversaire_, qui était un des plus +gros feuilletonistes de Paris (je ne parle ici que de la corpulence). + +--Vous à Anvers, mon cher! s'écria-t-il en s'adressant à mon compagnon +de voyage. + +--Heureux de vous y rencontrer, répliqua celui-ci, avec une politesse +calme et distinguée. Mais que vous est-il arrivé? ajouta-t-il aussitôt +d'un ton plus amical, dès qu'il eut jeté un regard sur son confrère. + +En effet ce feuilleton parisien, que je ne nommerai pas, avait, au +moment de notre rencontre, une physionomie si extraordinaire, qu'il +était impossible de la contempler sans trouble et sans émotion. Une +sueur abondante couvrait son front et ses joues, un tremblement +convulsif agitait ses bras et ses jambes, et ses petits yeux perçants +exprimaient tout à la fois le mépris, l'indignation et la colère. + +--Jamais vous ne pourrez le croire, répondit-il avec un accent amer et +railleur. + +--Quoi? lui demanda mon ami. + +--C'est une chose si étrange que vous refuserez d'y ajouter foi. + +--Encore faut-il savoir... + +--Ne l'avez-vous pas remarqué aussi? + +--Je ne vous comprends pas, vous dis-je.... + +--Les sots! les misérables! Et en prononçant ces mots il s'essuyait le +front à coups de poing. + +--De qui nie parlez-vous: + +--Voyez-les, continua-t-il en nous désignant du doigt trois ou quatre +citoyens d'Anvers assez bien vêtus et bien nourris qui se rendaient d'un +pas lent à leurs plaisirs où à leurs affaires.--Voyez-les. Ont-il +seulement l'air de s'en douter? Et il semblait prêt à s'élancer sur eux +pour les punir de ses propres mains de cet exécrable forfait dont il les +croyait coupables et dont ils paraissaient si peu repentants. Nous le +retînmes chacun par un bras au moment on il se disposait à frapper une +de ses victimes. + +--Ah çà! mon cher, lui dit mon ami, si vous voulez me prouver que vous +jouissez encore de l'usage complet de votre raison, répondez +catégoriquement cette fois à ma dernière question. De quoi ces +excellents pères de famille n'ont-ils pas l'air de se douter? + +--Qu'ils possèdent une cathédrale et un musée admirable, répondit-il +d'une voie indignée et avec un sérieux qui n'avait rien de joué. + +A ces mois, nous ne pûmes retenir un sourire d'incrédulité, et nous, +abandonnâmes notre infortuné confrère à ses tristes pensées, sans lui +laisser pour adieu une seule parole de consolation. Quinze jours après, +un grand journal politique de la France apprenait à ses abonnés que M. +P. S. O. M. venait de découvrir, dans une ville de la Belgique nommée +Anvers et située sur l'Escaut, à huit lieues de Bruxelles, une +magnifique cathédrale gothique que personne n'avait eu le bonheur de +voir avant lui, et des tableaux fort remarquables, sous le rapport de la +couleur, d'un peintre du dix-septième siècle, connu de certains artistes +sous le nom de Rubens. Cette grande nouvelle produisit une vive +sensation à Paris et en Europe; et depuis cette époque, des voyageurs de +tous les pays se sont rendus en pèlerinage dans cette ville curieuse, +qui devra probablement sa fortune et sa gloire à M. P. S. O. M. + +Ainsi va le monde! on imite plus volontiers et plus facilement le mal +que le bien. Depuis que M. Alexandre Dumas a eu l'esprit d'inventer la +Méditerranée, tous les gens de lettres adultes ou imberbes, inconnus ou +célèbres, qui ont franchi le mur d'enceinte de Paris, se sont crus +obligés de faire des découvertes géographiques du genre de celles de M. +P. S. O. M. Celui-ci nous apprend que Boulogne est un port de mer; +celui-là révèle à l'univers étonné l'existence des Alpes ou du Vésuve. +Ce n'est pas tout encore; leur érudition leur semblant insuffisante, ces +grands _découvreurs_ éprouvent tous, dans leurs voyages des +_impressions_ plus ou moins bizarre au besoin même ils en fabriquent ou +plutôt ils se font complaisamment les héros de toutes les aventures +qu'ils ont lues dans des recueils d'ana ou entendu raconter dans le +monde. Que l'humanité compatissante apprête ses larmes, M. I. Z. U. a eu +l'affreux malheur de coucher dans un lit trop dur et trop étroit! Que +tous les lecteurs malheureux ou mélancoliques oublient leur tristesse +pour partager la joie que la vue d'un passant ridicule a causée à M. E. +R. V... Et comme ces livres si émouvants, si comiques, sont en outre +instructifs! quel jour éclatant et nouveau ils jettent pour la plupart +sur les points les plus obscurs de l'histoire! Pour peu qu'un homme de +lettres ait de tact et de facilité, et alors même qu'il ne mettrait pas +le public dans la confidence de ses émotions intimes, une simple course +en diligence de Paris à Bruxelles lui fournira au moins la matière de +deux volumes in-8 de 340 pages. Il racontera: + +--A la barrière de la Villette, l'héroïque résistance d'une partie de la +population de Paris contre les alliés: + +--A Ermenonville, l'histoire de Jean-Jacques Rousseau: + +--A Péronne, l'arrestation de Louis XI par Charles le Téméraire; + +--A Cambrai, la vie de Fénelon et le long voyage de Télémaque à la +recherche de son père Ulysse, sous la conduite de Minerve, déguisée en +Mentor; + +--A Valenciennes, l'éboulement du beffroi; + +--A Bruxelles, la mort du comte d'Egmont, l'abdication de Charles-Quint, +et la bataille de Waterloo; + +Grands événements historiques; dont l'humanité aurait infailliblement +perdu le souvenir si MM. E. U. X. et mademoiselle A. C. K. ne s'étaient +pas décidés à en intercaler le récit dans les annales immortelles de +leur voyage en Belgique. + +Ma rencontre avec le gros feuilletoniste, à Anvers,--m'est-il permis +d'ajouter, une petite dose de bon sens dont m'a doué la Providence--et +la lecture d'un livre que j'avais emporté avec moi dans la +diligence,--me préserveront cette fois encore, Dieu merci, d'un pareil +ridicule. Ce livre, c'était le cinquième volume du voyage au pole-sud et +dans l'Océanie, sous le commandement de J. Dumont-d'Urville. En allant +de Paris à Bruxelles je visitai successivement les îles Viti, Bancks, +Niendi, Solomon, Bogolen, Gouaham, Umata, Ternate, etc.... Quel est le +touriste européen qui oserait raconter ses impressions, après avoir lu +celles de l'infortuné commandant de _l'Astrolabe_? et de ses braves +compagnons de péril et de gloire? Ses plus audacieuses intentions +égaleraient-elles jamais en intérêt leurs récits si simples et si vrais? +Le mérite réel est toujours modeste. Ces hommes courageux qui exposent +leur vie pour enrichir la science de quelques faits nouveaux, ou pour +étendre ou consolider, dans des mers lointaines, l'influence de leur +patrie, ne se vantent et ne mentent jamais. Ils ne cherchent même pas à +donner à la réalité l'apparence séduisante du mensonge. Et pourtant, +quel parti le moins inhabile de tous les feuilletonistes n'eût-il pas +tiré d'une excursion semblable à celle que tirent, le 21 novembre 1838, +MM. Ducorps, Boyer, Gervaize et Desgras, sur l'île Isabelle, une des +îles Solomon?--Ils étaient seuls, presque sans armes, loin de leur +navire, au milieu d'une population nombreuse, perfide, cruelle, +anthropophage. «Nos demandes réitérées, pour savoir s'ils mangent leurs +ennemis, sont pleinement satisfaites par leurs gestes expressifs, dit M. +Desgras; ils mordent leurs bras en faisant semblant de mâcher. Cette +démonstration est trop claire pour qu'elle puisse laisser le moindre +doute; il serait d'ailleurs extraordinaire qu'ils fissent exception, +lorsque cette coutume est générale dans l'Océan Pacifique. Mafi, qui +s'est familiarisé avec leur langage, leur exprime tant bien que mal son +aversion pour cette action. Sae, auquel il a accordé le titre pompeux de +Tayo, le regarde avec surprise et semble lui demander si, nous aussi, +nous ne mangions pas nos ennemis. Mali, qui probablement n'a pris cette +grande horreur du cannibalisme dont il fait parade que depuis son séjour +à bord, profite de la circonstance pour faire un beau discours; ses +auditeurs ont l'air de se dire: Comment un homme si grand, si robuste, +peut-il ne pas manger ses ennemis? S'il le voulait, sa table serait +toujours bien servie. Et comme s'ils ne comprenaient pas les motifs +d'une pareille conduite, ils regardent attentivement les gestes de +l'orateur un peu moins sauvage qu'eux.»--Que sont encore les biftecks +d'ours, comparés à ces biftecks d'hommes? + +Je ne vous aurais donc, mon cher directeur, adressé aucune lettre +pendant mon voyage, si je n'avais à vous parler d'un merveilleux travail +que j'ai eu le bonheur, je ne dirai pas de découvrir, mais d'admirer un +des premiers, le chemin de fer de Liège à Verviers. Une fois achevé, ce +chemin sera, sans contredit, une des principales curiosités de la +Belgique. Jamais peut-être l'homme n'avait eu à soutenir une pareille +lutte contre la nature, jamais il n'avait remporté sur sa redoutable +adversaire un plus complet et plus éclatant triomphe. La route de terre +qui reliait Verviers à Liège suivait modestement les nombreux détours +que fait, entre des collines boisées, avant de se jeter dans la Meuse, +la charmante rivière de la Vesdre. Plus hardi et plus fier, le chemin de +fer a tracé sa courbe sans s'inquiéter des obstacles qui pouvaient +l'arrêter. La rivière, il la franchit; la vallée, il la comble; les +montagnes, il les perce. C'est une suite non interrompue de viaducs, de +ponts et de tunnels. Vous sortez des ténèbres les plus profondes et vous +entrez tout à coup, sans transition, dans un délicieux petit vallon. Des +bouquets de bois couronnent ses coteaux couverts d'une douce verdure, +une eau rapide et transparente l'arrose, un soleil éclatant l'éclaire. A +peine avez-vous eu le temps de contempler ce ravisant tableau, déjà le +convoi qui vous porte s'enfonce sous une autre voûte non moins sombre +que la précédente. Est-ce un rêve que vous avez fait? Mais non, un +château gothique, de construction moderne, s'offre à vos regards +charmés. Quelle obscurité profonde! vous écriez-vous. Comme ces ruines +sont pittoresques! vous repond votre voisin en vous montrant du doigt un +vieux château du Moyen-Age, perché au sommet d'un rocher. Vous courez +ainsi, à une vitesse de huit lieues à l'heure, de surprise en surprise, +depuis Liège jusqu'à Verviers, ne sachant ce que vous devez admirer le +plus, des gracieuses beautés de cette petite vallée de la Vesdre, ou des +magnifiques et solides travaux qu'ont eu la gloire de faire exécuter les +ingénieurs de la Belgique. + +Ne louons pas trop les Belges cependant. Certains journaux français leur +ont tant répété que leurs chemins de fer étaient, sous tous les +rapports, supérieurs à ceux de la France, qu'ils ont fini par le croire +et par s'en glorifier.--D'abord leur modestie égala leur mérite; +aujourd'hui, la vanité les égare; elle les perdra entièrement s'ils n'y +prennent garde. Autant ils se montraient, jadis, simples, obligeants, +exacts, accommodants, etc., autant ils deviennent peu à peu arrogants, +maussades, inexacts et chers. Un triste désordre règne maintenant où se +faisait encore admirer, il y a deux ans, l'ordre le plus parfait. +Avez-vous l'audace de vous plaindre;--C'est encore moins cher et mieux +administré que dans votre France, vous disent les employés supérieurs +avec un ironique dédain. Telle est du moins la réponse qu'adressa à mes +justes réclamations, le 10 septembre 1843, un des chefs principaux de +l'incommode et petit embarcadère du chemin du nord à Bruxelles.--Je le +répète donc, les chemins de fer français sont, à l'heure qu'il est, +malgré leurs imperfections, beaucoup plus confortables, plus prompts et +plus polis que les chemins de fer belges. + +Messieurs des _railways_ ont, en général, le grand tort de se croire +dispensés d'avoir des attentions et des égards envers les voyageurs. Ils +se regardent comme des potentats nécessaires, que leurs sujets +obéissants doivent être trop heureux d'adorer. Dans les commencements, +le public les a autorisés en quelque sorte, par sa sotte conduite, à +concevoir d'aussi folles prétentions. Victime d'un engorgement +irréfléchi, il leur a prodigué des éloges ridicules; il s'est déclaré +hautement leur esclave, il a même tiré vanité de son imprévoyance et de +sa faiblesse. Instruit par de sévères leçons, il est actuellement plus +raisonnable. S'il se détermine à leur confier sa vie, s'il consent à +s'exposer à toutes leurs _petites misères_, il impose, en retour, aux +chemins de fer, diverses obligations, il exige qu'ils aient certaines +qualités dont ils avaient cru pouvoir impunément se priver. + +Les _petites misères_ des chemins de fer! Que n'ai-je l'esprit de mon +ami Old-Nick pour vous les raconter! Je ne parle pas _des grandes_: +elles sont tellement effroyables, + + Che nel pensier rinuova la paura. + +Mais les _petites_, qu'elles sont nombreuses et cruelles! Si elles ne +nous font jamais mourir, comme elles nous rendent l'existence pénible! +Qu'il faut être pressé d'_arriver_ pour se déterminer à les affronter et +à les subir (1) + + [Note 1: Est-il besoin d'avertir les lecteurs de l'_Illustration_ + que cette boutade de notre correspondant contre les chemins de fer + n'a rien de sérieux... (_Note du Directeur_.)] + +Vous voulez partir par le convoi de midi; quatre ou cinq _petites +misères_ (voir Old-Nick et Grandville) vous ont arrêté en roule; vous +êtes en retard: vous hâtez le pas, vous courez, même, au risque de vous +faire écraser par les voitures qui encombre les abords de l'embarcadère, +vous arrivez, inquiet, haletant, harassé; l'heure va sonner, le bureau +est devant vous, un mètre à peine vous en sépare; mais il vous faut +encore, avant de l'atteindre, décrire je ne sais quelle figure +disgracieuse entre deux balustrades en bois qui le protègent contre +l'empressement de la foule... Quand, votre billet à la main, vous +franchissez le seuil de la dernière porte, vous apercevez, à cent pas de +vous, le convoi s'éloigner, puis disparaître... Votre montre marque midi +une minute.--A quelle heure part le premier convoi? demandez-vous d'une +voix émue à l'un des employés de la compagnie.--A quatre heures, vous +répond cet homme d'un ton ironique et bourru! Vous avez quatre heures à +dépenser... + +Hélas! oui. Un écrivain fort spirituel, dont le nom m'est inconnu, a eu +raison de le dire, «les hommes attendent, les chevaux attendent, +quelquefois même, si vous êtes jeune et beau, vieux et riche, ou fort +aimable, les femmes vous attendent; mais jamais une _steam-engine_, ou +une machine à vapeur n'a attendu personne, et il est impossible de +courir après elle et de la rejoindre.» + +Quatre heures à dépenser! Amère dérision! Sais-tu bien, malheureux! ce +qu'elles lui couleront, à ce voyageur dont tu te moques si +impitoyablement, ces quatre heures?... quelle influence, à jamais +déplorable, une telle perte de temps peut avoir sur son existence? Dans +le pays où il se rendait vit une jeune fille qu'il aime et qui partage +son affection. Pressée par ses parents de consentir à un mariage odieux, +elle l'attend pour prendre, de concert avec lui, un parti décisif. Il +lui a promis d'être auprès d'elle tel jour, à telle heure. Quelque +argent qu'il dépensât maintenant, il ne saurait tenir sa parole. Si +celle qui l'attend, ne le voyant pas arriver, le croit infidèle, si le +dépit et la jalousie l'égarent, peut-être se déterminera-t-elle à céder +aux prières de son rival. Sans cette fatale barrière, il fût parti, et +au lieu d'être éternellement malheureux, ces deux êtres, créés tout +exprès l'un pour l'autre, eussent, comme on disait au siècle dernier, + + Filé jusqu'à la mort des jours d'or et de soie. + +Vous n'êtes pas seul, vous n'entrepreniez pas un voyage à la recherche +d'une épouse: vous alliez, avec quelques amis, passer une journée de +repos à la campagne, vous êtes arrivé à l'embarcadère un quart d'heure +avant l'heure fixée... Tout semble vous sourire: l'air est pur, le ciel +sans nuages, la journée sera magnifique, la société seule de vos +compagnons ou compagnes de plaisir suffirait pour vous rendre heureux. +Tout à coup un sifflet a retenti: c'est un signal du départ. Le chemin +de fer traite les hommes comme les hommes traitent les animaux: il ne +leur fait pas l'honneur de leur adresser la parole; c'est par un coup de +sifflet qu'il leur exprime ses suprêmes volontés. A ce signal, les +portes s'ouvrent avec fracas, et la foule se précipite vers les voitures +destinées à la contenir. Entraîné par des flots d'hommes, de femmes et +d'enfants, vous êtes porté malgré vous dans l'intérieur d'une voilure +où, à votre grand désespoir, vous vous trouvez, seul en compagnie de +sept manants aussi désagréables à voir qu'à entendre et à sentir. Nous +appelez vos amis; deux on trois voix, parties de deux ou trois côtés +différents, répondent à vos cris... Vous voulez sortir: un conducteur +vous le défend sous peine de la vie; vos voisins se plaignent avec +amertume de votre insupportable agitation; l'un deux même jette sur vous +des regards menaçants, et s'apprête à vous proposer un duel pour le +lendemain. En vain vous protestez contre cette odieuse tyrannie. «Votre +billet, monsieur? vous demande votre geôlier, furieux de vos +plaintes.--Mon billet?--Oui, monsieur, faut-il vous le répéter?--Je l'ai +donné à un homme qui l'a déchiré.--Et qui vous l'a rendu?--Oui.--Où +est-il alors?--Je l'ignore.» Vous le cherchez vainement, vous ne le +trouvez pas, vous l'avez perdu dans la bagarre. Au moment même où le +conducteur vous annonce l'agréable nouvelle qu'à l'arrivée il vous +contraindra à payer une seconde fois votre place, un autre coup de +sifflet se fait entendre, et la machine vous emporte sur les rails, en +vomissant des tourbillons de flamme et de fumée, et en poussant les plus +atroces gémissements qui aient jamais déchiré une oreille humaine! + +A ce bruit, vous avez frémi malgré vous; car il vous a semblé entendre +la trompette fatale de l'Ange exterminateur annonçant aux hommes l'heure +du jugement dernier. Malgré vous aussi, vous vous rappelez alors toutes +les fautes que vous avez pu commettre pendant votre vie, comme si vous +deviez bientôt comparaître devant votre Juge suprême, et votre mémoire +évoque le funèbre souvenir de la catastrophe du 8 mai... + +Mais chassons ces tristes pensées, et oublions un instant que tout +voyageur qui se sent emporté par une machine à vapeur sur des rails de +fer, doit nécessairement recommander son âme à Dieu; supposons même +qu'aucune autre petite misère ne viendra vous assaillir. Où sont les +petits bonheurs de la route de terre, les beaux chevaux qui obéissent +avec tant d'intelligence à la voix de leur maître, les détours gracieux +de la route qui serpente au travers d'une prairie ou d'une forêt, les +jeunes filles qui vous offrent des fleurs ou des fruits, les promenades +à pied dans les passage difficiles avec une aimable voisine, à laquelle +on offre son bras, et tant d'autres qu'il est inutile d'énumérer?--Le +chemin de fer suit une ligne droite ou légèrement courbée; s'il +s'arrête, c'est pour ranimer ses forces abattues, pour prendre ou pour +déposer des passagers; mais jamais il ne songerait à procurer aux +voyageurs qu'il conduit et leur destination ni distractions ni repos; +qu'il traverse une lande inculte et désolée, un frais vallon, une belle +forêt, il court toujours avec la même vitesse, sans se préoccuper des +beautés de la nature; il tourmente de ses horribles cris les nerfs les +moins sensibles; il aveugle, avec sa poussière noire, toutes celles de +ses malheureuses victimes qui se hasardent à ouvrir les yeux; il les +étouffe avec les odeurs infernales qu'il exhale à chaque soupir. Qu'un +malade soit tout à coup saisi par une de ces douleurs violentes +auxquelles une courte halte est absolument nécessaire, en vain, ne +voulant sacrifier ni sa réputation ni sa vie, il le supplie de ralentir +sa marche; sourd à ses prières comme il serait sourd à ses menaces, son +impitoyable bourreau ne lui répond que par un coup de sifflet tellement +effroyable, que l'émotion qu'il éprouve redouble encore la violence de +son mal..... + +Cependant le chemin de fer traverse un pays peu peuplé; il a fait à la +dernière station une ample provision d'eau et de charbon; depuis une +heure déjà il vous entraîne sans reprendre haleine, avec une vitesse de +plus en plus grande... Aveuglé, suffoqué, étourdi, malade peut-être, +vous sentez le besoin de respirer, ne fût-ce qu'une minute.--Vain désir! +Au lieu de diminuer, la vitesse redouble... Les arbres et les maisons +passent si rapidement devant vous, qu'ils ne vous paraissent plus +séparés par aucune solution de continuité... Vous fermez les yeux; mais +si vous cessez de voir la vitesse, vous la sentez encore. D'abord la +monotonie de ce mouvement vous donne le mal de mer; puis le sang vous +monte à la tête, mille pensées confuses se pressent en désordre dans +votre cerveau, vous éprouvez ce mal étrange qu'on appelle le vertige. +Entraîné par une force irrésistible, vous allez ouvrir la portière et +vous précipiter sur les talus du chemin pour vous soustraire à cette +insupportable souffrance... Heureusement, au moment où vous tourniez le +bouton, le convoi commence à ralentir sa marche... Vos yeux se rouvrent, +votre coeur se dilate, votre tête se débarrasse, vous respirez, vous +vivez, vous êtes arrivé. + +Arrivé!--J'ai bien souffert, vous dites-vous à vous-même; mais que de +temps et d'urgent j'ai économisé!--Et, jouet de cette illusion, vous +vous félicitez, d'avoir supporté courageusement des douleurs +utiles.--Erreur grossière! Récapitulons, en effet, et, tout compte fait, +il se trouve que vous avez, dépensé trois heures et dix francs de plus +par le chemin de fer que par la diligence ordinaire, sur un modeste +trajet de quatre-vingts lieues, et que vous avez eu en outre +l'inappréciable avantage de changer sept ou huit fois de voiture. + +[Illustration: Vue de la fontaine de Pouhon, à Spa.] + +Arrivé!--Payez une seconde fois votre place et courez, découvrir votre +bagage au milieu d'une montagne de malles, de valises, de sacoches, +d'étuis, etc. Une fouille intelligente vous a mis en possession de +l'objet cherché; tout fier encore d'en être quitte à si bon marché, de +n'avoir perdu aucun de vos membres, vous vous dirigez, votre bagage sous +le bras, vers la porte de sortie. Une dernière misère vous était +réservée. Vous avez perdu aussi le petit bulletin qui devait prouver à +l'employé de service à cette porte que vous êtes le légitime +propriétaire de vos effets... heureux si on ne vous arrête pas comme un +voleur! Que de démarches vous devez faire avant de pouvoir obtenir la +remise de tout ce qui vous appartient!--Bonne chance, ô mon infortuné +compagnon de route! Quant à moi, le sort aujourd'hui m'est favorable, et +je profite de ma liberté m'échapper de la station et courir à Spa. + +Mais, j'y songe! que vous dirai-je de ce charmant pays que vous et vos +lecteurs ne sachiez déjà? Qui n'a entendu parler de ces eaux minérales, +si célèbres dans le monde entier? jamais un malade n'a demandé en vain +au _Pouhon_ et à la _Géronstère_ la sauté qu'il avait perdue. Mais sur +les dix mille étrangers qui visitent Spa chaque année, huit mille +environ se portent parfaitement bien, ou se guérissent, sinon avec les +eaux, du moins avec les plaisirs de Spa. Tous les matins, de nombreuses +et brillantes cavalcades partent dans toutes les directions. Celles-ci +vont parcourir les vastes forêts qui couronnent, à 650 mètres au-dessus +du niveau de la mer, les montagnes voisines; celles-là se rendent à la +cascade de Cou, à la grotte de Remouchamps, à la belle propriété de +Justenville. Le soir ramène tous les promeneurs au rendez-vous commun. +Souvent une même, table d'hôte, réunit trois cents convives. Après le +dîner, un orchestre de musiciens exécute des ouvertures et des +symphonies sous les magnifiques ombrages du la promenade de _Sept +heures_, ou au sommet de la montagne, d'_Annette et Lubin._ La nuit +venue, chacun se rend à la Redoute, où des divertissement variés, le +jeu, le spectacle, la lecture, la conversation, les concerts, le bal, +terminent la journée des heureux oisifs auxquels les hôtels de Spa ont +accordé une hospitalité aussi aimable que modérée. Il y a dix ans, Spa, +abandonnée pour Baden-Baden et Wiessbaden, avait beaucoup perdu de son +ancienne splendeur. Une administration intelligente et les chemins de +fer la rendront désormais ce qu'elle a déjà été cette année, la ville +d'eaux la plut agréable, et la plus fréquentée de l'Europe. + +[Illustration: Source de la Géronstère à Spa.] + +Adieu, mon cher directeur. Une autre fois, si vous me le permettez, je +vous ferai part de la _découverte_ de la Moselle par votre dévoué +correspondant. + + + +Les Fêtes de Septembre, à Bruxelles + +23, 24, 25, 26 SEPTEMBRE 1843. + +Avant 1830 la Belgique ne s'était jamais appartenue à elle-même; les +Romains, les Francs, des seigneurs féodaux, les ducs de Bourgogne, la +maison d'Autriche, l'Espagne, la France et la Hollande, l'avaient tour à +tour conquise et gouvernée. La Révolution de Juillet lui inspira le +désir et le courage de devenir libre et indépendante. Au mois de +septembre 1830 elle prit les armes, chassa ses derniers maîtres, brisa, +en ce qui la concernait, les traités de 1815, et, puissamment aidée par +la France, elle conquit enfin sa nationalité. Aujourd'hui elle forme un +des États secondaires de l'Europe. + +Cependant, bien qu'unies entre elles par les mêmes lois, les neuf +provinces dont se compose le royaume de Belgique offraient encore des +divisions parfaitement distinctes. Chacune d'elles avait sa physionomie, +son climat, sa langue, ses moeurs, ses coutumes, ses opinions. La +révolution une fois accomplie, les hommes d'État appelés à la diriger +durent donc s'occuper de moyens de fondre en un seul tout homogène ces +éléments si divers et si opposés. Les habitants de la Belgique étaient +Français, Allemands, Hollandais, Espagnols même: il fallait les rendre +tous Belges. Pour atteindre ce but, le gouvernement présenta la loi du +1er mai 1834, qui décrétait l'établissement d'un vaste ensemble de +chemins de fer. + +[Illustration: Anniversaire de la Révolution belge.--Concert dans le +Parc de Bruxelles.] + +Cette grande mesure, si promptement exécutée, a déjà eu d'immenses +résultats. Sans doute elle n'a pas encore produit tous les effets que +l'avenir doit en attendre; mais en rapprochant à de courtes distances +les provinces les plus éloignées, elle a affaibli, si ce n'est détruit, +une foule de préjugés et de rivalités; elle a rendu, de plus, d'éminents +services à l'agriculture, au commerce, à l'industrie; enfin elle a +évidemment favorisé le développement intellectuel de la nation. Ainsi, +depuis 1830, la Belgique, qui emprunte ses différents idiomes aux +peuples qui l'avoisinent, et qui, par conséquent, n'a point de +littérature nationale proprement dite, a publié, pour la première fois, +des ouvrages originaux d'un mérite incontestable. Les arts ont devancé +les progrès de la littérature. La peinture, la sculpture, la musique, +ont maintenant, chez, nos voisins du Nord, de célèbres interprètes. + +Le gouvernement belge n'a pas voulu que le peuple pût perdre le souvenir +d'une révolution dont les bienfaits sont déjà si grands. Aussi fait-il +chaque année célébrer des fêtes publiques en l'honneur de son +anniversaire. Ces fêtes ne sont pas toujours aussi monotones et aussi +ennuyeusement absurdes que celles qui ont lieu à Paris, soit au 1er mai, +soit au 29 juillet; elles varient selon les circonstances et selon les +opinions des ministres régnants. Tous les ans le programme est discuté +et arrêté par les Chambres. + +Ainsi, en 1831, la même année où furent votés les chemins de fer, les +fêtes de septembre eurent un caractère qu'on ne leur a malheureusement +plus donné depuis. M. Hogier, alors ministre de l'intérieur, avait conçu +le plan d'un grand concours musical et littéraire, qui avait pour but +d'aider au développement de l'intelligence. Ce but fut atteint. Le +gouvernement décerna des médailles et des sommes d'argent à des +littérateurs et à des compositeurs de musique. Ces récompenses avaient +un grand attrait pour des artistes belges, dont les travaux sont si +rarement rémunérés avec quelque munificence ou avec quelque dignité dans +leur pays. Ce concours ne fut suivi d'aucun autre; mais l'impulsion +était donnée, et, à dater de ce moment, une grande activité se déploya +dans les travaux intellectuels. La littérature et la musique, qui ne +peuvent aussi facilement se produire que la peinture et la sculpture, +firent cependant de grands progrès. Ce fut en 1835, si nous ne nous +trompons, qu'eut lieu dans le temple des Augustins, sous la direction de +M. Félis, le premier grand festival belge de musique. Un nombre +considérable d'instrumentistes et de chanteurs, venus de tous les points +de la Belgique, se rendirent dans cette ancienne église, transformée en +salle de concert. + +[Illustration: Anniversaire de la Révolution Belge.--Concert dans +l'ancienne église des Augustins.] + +En 1837, le déplorable état où se trouvait alors l'enseignement primaire +inspira l'idée de créer à Bruxelles une société ayant pour but de +répandre l'instruction parmi les classes ouvrières. Cette société ouvrit +des cours gratuits qui comptèrent, en peu de temps, plus de huit cents +élèves. On y enseignait surtout la musique. + +Le gouvernement s'était méfié des tendances de cette société; rassuré, +il conçut l'idée de faire servir cet enseignement à l'embellissement des +fêtes de septembre de l'année 1838. Des choeurs devaient être chantés +sur la place des Martyrs au moment de l'inauguration de la statue de la +Liberté élevée à l'endroit où reposent les combattant» qui succombèrent +en 1830. Mais les ministres actuels, craignant sans doute de donner aux +fêtes de septembre un caractère trop prononcé, renoncèrent à ce projet. + +Cependant, l'enseignement musical continua de faire de rapides progrès +parmi les masses; de nombreuses sociétés de chant se constituèrent de +toutes parts, et, en 1841, le gouvernement songea de nouveau à les +employer aux fêtes de septembre; un grand concours vocal ayant été +institué cette année à Bruxelles, toutes les sociétés de chant du +royaume et même de l'étranger furent invitées à y prendre part. Des +médailles étaient destinées aux sociétés victorieuses. Une fête +semblable eut également lieu en 1842; mais alors déjà on s'aperçut des +nombreux inconvénients qu'elle offrait. Les villes ou résidaient les +sociétés qui n'obtenaient point de prix virent leur défaite avec dépit. +L'union que l'on voulait faire régner entre toutes les provinces de la +Belgique fut de nouveau compromise, On se rappela que, sous le +gouvernement hollandais, une haine profonde entre Gand et Anvers n'avait +eu d'autre motif que le prix remporté par la première de ces villes à un +concours de musique. Les concours de chant durent donc être abandonnés +de nouveau. + +L'anniversaire de la Révolution de 1830, célébré cette année à +Bruxelles, n'a pas encore été ce qu'il devrait être si le gouvernement +comprenait son devoir. Les fêtes données étaient plus faites pour +récréer les yeux que pour réjouir le coeur ou élever l'intelligence. +Cependant, parmi ces fêtes, nous en avons remarqué qui sont susceptibles +de développer de plus en plus, en Belgique, le goût et le sentiment de +la musique; tels sont, par exemple, les concerts donnés aux Augustins et +au Parc. + +L'ancienne église des Augustins, où se donnent actuellement à Bruxelles +les concerts qui exigent la réunion d'un grand nombre d'exécutants, est +un édifice élevé en 1642 et réuni à cette époque à un couvent d'une +construction beaucoup plus ancienne. L'extérieur, d'une remarquable +simplicité, offre quelque intérêt; le portail de l'église est assez +large: il est orné de six colonnes dont les chapiteaux supportent une +corniche qui règne, sur toute la façade. Trois portes donnent accès à +l'intérieur. Les dessins de cette église et de son portail sont dus à +Wenceslaus Coebergher. + +L'intérieur des Augustins, disposé actuellement en salle de concert, +peut contenir un grand nombre d'auditeurs; des bancs sont rangés dans la +nef principale ainsi que dans les deux nefs latérales. Au-dessus des +deux nefs latérales, on a élevé des espèces de tribunes qui contiennent +encore un certain nombre de places. Au fond, dans l'ancien choeur, se +trouve l'orchestre. + +La partie musicale des fêtes de cette année a été confiée par le +gouvernement à M. Ferdinand, ancien chef d'orchestre du théâtre de +Liège. M. Ferdinand a fait preuve d'une grande activité, et surtout de +beaucoup d'habileté dans l'organisation et dans la direction des grandes +solennités musicales. Trois cents exécutants environ, tant +instrumentistes que chanteurs, se trouvaient placés sous sa direction +aux concerts des Augustins. Liège, Tongres. Verviers, Namur, Mons, +Maestricht, Berg-op-Zoom, Leyde. Cambrai, Valenciennes, Courtrai, +Bruges, Ostende, Gand, Termonde, Ham, Lille, Spa, Aix-la-Chapelle, +Cologne et Mayence, avaient envoyé à Bruxelles, par les chemins de fer, +l'élite de leurs dilettanti. Comme on le voit, la Hollande elle-même +était représentée à ce Festival. Telle est la puissance de la musique, +qu'elle force à fraterniser les ennemis les plus irréconciliables. + +Cette masse imposante d'exécutants a rendu avec beaucoup d'ensemble +quelques-uns des morceaux les plus célèbres de la musique classique, au +nombre desquels on a surtout remarqué les magnifiques compositions de +Beethoven, de Chérubini, de Méhul, de Haendel et de Haydn. + +Outre les deux concerts donnés aux Augustins, le programme des fêtes de +septembre portait qu'une troisième séance musicale, également dirigée +par M. Ferdinand, aurait lieu dans l'enceinte du parc. + +Le parc de Bruxelles, regardé avec raison comme l'une des plus belles +promenades de l'Europe, est merveilleusement disposé pour que la +musique,--la musique vocale surtout,--y produise de beaux effets. Vers +le milieu de cette magnifique promenade se trouve un bassin rempli +d'eau. C'est à quelques pas de ce bassin que l'on avait disposé une +estrade où sont venus se placer, vers les sept heures du soir, tous les +chanteurs appelés à prendre part à ce concert vocal. Notre dessin peut +seul donner une idée de l'aspect féerique que présentait cette scène, +brillamment éclairée par des milliers de lampions et de candélabres, qui +se réfléchissaient dans l'eau du bassin, et dont un sombre rideau de +verdure faisait encore ressortir l'éclat. + +Si jamais de nouvelles modifications étaient apportées aux fêtes +variables de l'anniversaire de la Révolution belge, _l'Illustration_ +préparerait de nouveau ses crayons et sa plume. + + + +Un Amour en province. + +NOUVELLE. (Suite et fin.--Voir v. II, p. 74) + +II + +La mère de Démosthène passait les premiers mois de son deuil dans une +jolie bastide que son mari avait achetée sur les bords de la mer pour +aller se reposer des fatigues du barreau. C'est là qu'entourée de sa +famille, elle attendait l'arrivée de son fils. Démosthène n'avait qu'une +soeur, qui s'était mariée pendant son absence avec un assez riche +négociant nommé M. Armand. Celui-ci était resté orphelin de bonne heure, +et avait servi, pour ainsi dire, de tuteur à deux soeurs plus jeunes que +lui. Madame Delvil, qui dépassait alors trente ans, dissimulant son âge, +unie à un vieux mari qui lui laissait une grande liberté, élégante, +coquette, et étrangement dépitée de voir toujours auprès d'elle une +jeune soeur de dix-huit ans, à l'air noble et candide, vraiment, belle, +douée d'une intelligence supérieure et originale qui ne s'était encore +éveillée qu'à demi dans ce contact étouffant du monde jaloux ou vulgaire +qui l'entourait. Thérèse Armand était pour sa soeur un objet de +menaçante rivalité: tandis que les grâces de la jeune fille se +développaient chaque jour, les charmes un peu surannés de la femme déjà +sur le retour tendaient il s'effacer pour jamais. C'est pour la plupart +des femmes une époque pleine d'amertume et d'aigreur que cette phase du +déclin. Madame Delvil la combattait résolument; mais forcée de lui céder +cependant, elle éprouvait des révoltes intérieures qui se trahissaient +en mauvaise humeur contre Thérèse, calme, riante et chaque jour plus +jolie. Aussi souvent et aussi longtemps que possible, madame Delvil +s'était reposée du rôle de mentor de Thérèse, que lui imposait sa +qualité de soeur aînée, d'abord sur son frère, plus tard sur sa +belle-soeur, et, en dernier lieu, sur la mère de Démosthène, qui, depuis +la mort de son mari, avait trouvé une douce distraction à sa douleur +dans l'aimable compagnie de la jeune fille. De son côté, Thérèse s'était +sentie véritablement heureuse de passer quelques, mois avec la bonne +veuve dans cette riante bastide, au bord de la mer, loin du ménage un +peu bourgeois de son frère et des goûts mondains et vulgaires de sa +soeur. Elle avait plus vécu par l'esprit et l'imagination, durant ces +quelques semaines de solitude, que pendant les années lentement écoulées +de sa jeunesse contenue et rêveuse. Le père de Démosthène, voulant en +imposer comme érudit et comme bel-esprit, avait eu le luxe d'une double +bibliothèque à la ville et à la campagne, et sa veuve, qui n'avait +jamais ouvert de sa vie un autre livre que son livre d'heures, ne +soupçonna pas qu'il y eût le moindre danger pour une jeune fille de lire +tous les livres de littérature une son mari avait mêlés aux Digestes et +aux Codes. + +Thérèse lut ainsi les poètes, les historiens, et même quelques romans. +_Clarice Harlowe_ la loucha; _Corinne_ exalta son intelligence; la +_Nouvelle Héloïse_ fut pour elle sans danger, _Julie_ lui parut +raisonneuse et pédante, et _Saint-Preux_ un triste idéal. Enfermée dans +le cabinet de l'avocat défunt, la jeune fille dévorait volume sur +volume, tandis que la mère de Démosthène surveillait ses poules, ses +lapins et ses fruits. Thérèse employait ainsi les heures brûlantes de la +journée, alors que la promenade était impossible; mais lorsque, le soir, +la brise de la mer fraîchissait, elle allait s'asseoir sous un petit +bois de pins qui touchait au rivage, elle rêvait délicieusement, son +coeur se dilatait, elle sentait, en face de la nature, le réveil d'une +âme forte et d'une sensibilité exquise. Parfois la mère de Démosthène +l'accompagnait; alors la jeune fille était distraite de ses rêveries +accoutumées par la conversation de la bonne mère, qui ne tarissait pas +en éloges sur son fils bien-aimé, gloire à venir de sa maison, noble +héritier de l'éloquence paternelle. Thérèse, dont l'esprit juste et un +peu moqueur s'était permis de douter depuis quelques années du génie du +père de Démosthène, fut d'abord disposée à la même incrédulité envers +les mérites du fils; mais la mère les exaltait avec tant de conviction +et de ferveur, qu'insensiblement sa foi fit quelque impression sur l'âme +de la jeune fille; il y avait d'ailleurs, ajoutait la bonne veuve, des +rapports frappants de goûts entre Démosthène et Thérèse: comme elle, il +aimait l'étude, la littérature, la poésie. Insensiblement l'esprit de la +jeune fille fut attiré vers cette image du jeune _Parisien_ instruit, +élégant et spirituel, ainsi qu'on se plaisait à lui représenter +Démosthène dans sa famille; et parfois, durant ses promenades au soleil +couchant qui se baignait dans la mer, une figure idéale et chère +peuplait la solitude qui se déroulait devant elle: c'était celle de +Démosthène!!!... Elle était dans cette disposition d'âme, lorsqu'une +lettre du héros de ses rêves annonça à l'heureuse veuve le jour fixé +pour l'arrivée de son fils. Il devait, avant de se _montrer_ à la ville, +aller embrasser sa mère à la campagne, et s'y arrêter une semaine pour +se reposer de la fatigue du voyage. + +Le jour si vivement désiré par la mère de Démosthène et assez, +impatiemment attendu par Thérèse arriva enfin. Dès le matin, M.. et +madame Armand et madame Delvil, dans sa plus jeune et agaçante toilette, +s'étaient rendus à la bastide. On ne savait pas à quelle heure précise +devait arriver le voyageur, de sorte que toute la journée se passa dans +une attente agitée. La bonne mère allait et venait, donnant des ordres, +gourmandant et aidant sa cuisinière, afin que le premier repas qu'elle +offrirait à son fils fut exquis en tous points. M. Armand se promenait +avec sa femme dans l'allée du petit jardin, et, comme un bon négociant, +causait affaires d'intérêt. «Votre frère se montrera, j'espère, +équitable dans le partage, disait-il à sa femme; il hérite, grâce à +l'injuste testament de votre père, du quart en sus de tous les biens; je +pense du moins qu'il nous laissera notre part d'immeubles.--Oui, certes, +il le faudra bien,» répondait la ménagère, qui, en femme positive, était +résolue à plaider contre son frère plutôt que de se laisser dépouiller. +Madame Delvil passait les heures d'attente dans sa chambre, allant de +son miroir à la fenêtre, épiant le moindre bruit, revenant arranger une +boucle rebelle, un noeud de ruban d'un effet incertain, et, tout en se +mettant sous les armes, elle pensait que l'aimable avocat parisien +ferait une heureuse diversion à la monotone compagnie des jeunes +négociants de la ville, qui ne savaient parler que bonne chère et +denrées coloniales. Quant à Thérèse, assise sous un berceau d'acacias en +fleurs d'où l'on dominait la route et la mer, elle lisait une des plus +belles élégies de M. de Lamartine, celle qui commence ainsi: + + D'ici je vois la vie à travers un nuage + S'évanouir pour moi dans l'ombre du passé; + L'amour seul est resté, comme une grande image + Survit seule au néant dans un souvenir effacé. + +Ces expressions brûlantes et poétiques d'un ravissement et d'une +souffrance qu'elle comprenait, mais qu'elle n'avait pas encore +ressentis, initiaient son âme à l'amour, à cet ineffable et divin +sentiment qui, selon d'expression du poète, survit seul au néant. +L'image de Démosthène flottait dans son ardente rêverie. Un bruit se fit +entendre; elle crut qu'il arrivait, elle resta immobile, son coeur +battait avec force: une larme s'échappa de ses yeux et tomba sur le +feuillet du livre entrouvert; mais tout à coup elle s'arracha elle-même +à son émotion en poussant un petit éclat de rire enfantin: son esprit +était en révolte contre son coeur: elle céda à cette opposition. Malgré +les séductions qu'elle prêtait ou _fantôme adoré_, le nom de Démosthène +lui paraissait souverainement ridicule, et elle se disait qu'un homme +d'esprit, dans notre siècle de sérieuse simplicité, aurait dû se +débarrasser bien vite de ce nom écrasant. Tout en pensant ainsi, elle +monta d'un pas leste et avec un air demi-railleur les marches du perron +qui conduisait au salon. Démosthène n'était pas arrivé. Toute la famille +attirée, ainsi que Thérèse, par une fausse alerte, était là réunie; M. +et madame Armand, fort calmes; la mère, inquiète et troublée par la +pensée des dangers imaginaires que son fils courait en route; madame +Delvil, assise près de la porte vitrée qui s'ouvrait sur le perron, +jouant avec un charmant éventail ou avec les barbes diaphanes d'un +gracieux bonnet qui encadrait coquettement et rajeunissait son joli +visage; parfois son attention se portait sur les plis réguliers de sa +robe de taffetas noir, ornée de dentelles noires, et dessinant à +merveille sa taille encore svelte. Vue _seule_, madame Delvil aurait +encore pu faire illusion; mais, à côté de sa soeur, ce n'était plus +qu'un _débris_; elle le sentait, et involontairement elle jetait des +regards d'envie sur la jeune fille belle et sereine qui était là près +d'elle, nonchalamment accoudée sur la table où reposait le livre qu'elle +continuait à lire. Ses blonds cheveux, relevés en nattes au sommet de la +tête, entouraient de grappes flottantes son frais visage, son cou pur, +et venaient effleurer ses blanches épaules; une simple robe de +mousseline bleue dessinait sa taille souple et fine; ses manches étaient +courtes et laissaient à découvert des bras d'une pureté de forme qui +rappelait la statuaire grecque. Elle était ainsi adorablement belle, et +la pensée envieuse de sa soeur, tout en cherchant un défaut à ces +charmes si purs, était vaincue. Elle disait alors tout bas, «C'est bien +avec raison que nos lourdauds de province l'ont surnommée, la perle des +Bouches-du-Rhône!» Tandis que chacun s'abandonnait ainsi à ses +préoccupations diverses, la nuit était tout à fait venue. Tout à coup un +bruit de fouet se fit entendre; «Pour cette fois, c'est bien lui!» +s'écria la mère, et retrouvant de jeunes jambes, elle courut sur la +route par laquelle devait arriver son fils. M. et madame Armand la +suivirent d'un pas plus modéré. Madame Delvil composa son sourire le +plus séduisant, son regard le plus assassin, et descendit le perron. +Thérèse seule resta debout sur le seuil de la porte, en apparence +indifférente, mais en réalité fort troublée; car, au moment où la +voiture s'arrêta et qu'elle vit un jeune homme dont elle ne distingua +pas les traits s'en élancer, elle prêta à cette ombre, que la veuve de +l'avocat pressait avec tendresse dans ses bras, toutes les séductions +irrésistibles de l'idéal de ses rêves; et, s'abandonnant de nouveau à +son coeur, elle s'écria mentalement: «Oh! mon Dieu, ne serai-je pas +déçue? sera-t-il tel que je l'espère? et m'aimera-t-il? + +III. + +Après avoir embrassé sa mère, sa soeur et son beau-frère, et baisé +galamment la blanche main de madame Delvil, Démosthène entra dans le +salon très-faiblement éclairé; il aperçut Thérèse plutôt qu'il ne la +vit, il la baisa au front d'un air distrait, comme une aimable enfant +dont sa mère lui avait souvent parlé dans ses lettres. La jeune fille +tressaillit sous ce premier baiser donné froidement, mais reçu par elle +avec une émotion virginale et brûlante. Elle resta quelques instants +recueillie, les paupières baissées, connue si elle eût craint qu'un +regard fit évanouir l'ineffable bonheur qu'elle venait d'éprouver; enfin +elle se décida à regarder Démosthène. Ce premier coup d'oeil fut un +désenchantement, elle le trouva vieux et laid; mais il parla, et le son +de sa voix la charma, cet accent parisien si doux, si correct, en +contraste avec le mauvais français criard et discordant qu'elle +entendait chaque jour, lui parut une harmonieuse musique. Il parla de +Paris, de ses monuments, de ses orateurs, de ses artistes, de ses +littérateurs célèbres; il cita des vers des poètes en vogue qu'il +connaissait tous, disait-il; il se vantait, il mentait, il produisait un +grand effet. Thérèse l'écoutait avec ravissement; il s'exprimait d'une +manière fort ordinaire, mais les choses qu'il racontait avaient un +attrait de puissante curiosité pour la jeune fille; elle restait +silencieuse et charmée, tandis que madame Delvil, sémillante et +coquette, questionnait Démosthène, le complimentait, s'occupait sans +cesse de lui et le forçait à s'occuper d'elle. Pour la première fois, +Thérèse souffrait de l'irritante coquetterie de sa soeur, sa candeur en +était révoltée. Que voulait madame Delvil? dans quel but exciter +l'attention de Démosthène et provoquer sa galanterie? Elle, du moins, +elle était libre, elle pouvait l'aimer... et, en pensant ainsi, elle +sentit une sorte de mépris pour sa soeur. Durant toute la soirée, +Démosthène avait à peine regardé une ou deux fois le jeune fille; elle +lui avait paru fort belle, mais il la jugea très-sotte, car, plus +occupée à l'écouter qu'à se montrer elle-même, elle avait gardé un +strict silence. Retirée dans sa chambre, Thérèse pleura; il est noble, +instruit, distingué, pensa-t-elle; je l'aime, mais il ne m'aime pas, il +aime ma soeur; et elle se sentit jalouse. + +IV. + +Elle passa une nuit fort agitée, et le lendemain, quand le jour parut, +elle descendit dans le cabinet du père de Démosthène, y prit un volume, +et alla s'asseoir sur le bord de la mer. Elle lisait à haute voix cette +admirable éloge du lac, dont le langage passionné a souvent servi +d'interprète à des auteurs qui auraient craint de se trahir sous des +expressions moins poétiques. Un bruit de pas vint l'interrompre, elle +tourna la tête, aperçut Démosthène, et tressaillit visiblement. «Pardon, +mademoiselle, je vous dérange, je suis indiscret... Mais que lisez-vous +là, vos prières du matin, sans doute? ajouta-t-il d'un ton +demi-railleur.--Oui, comme une petite fille, répondit-elle en souriant +malicieusement à son tour.--Mais non, s'écria Démosthène avec +étonnement: Lamartine! _le lac!_ oh! _le Lac_, c'est mon morceau favori; +que de fois je l'ai déclamé!» et, prenant le livre des mains de Thérèse, +il se mit à réciter avec assez d'art ces belles strophes qui, +accompagnées du bruissement des vagues, et, à cette heure matinale et +recueillie, parurent plus belles encore à l'âme attendrie de Thérèse. +C'est le poète qui la captivait, mais, involontairement, elle attribua +au charme de la voix de Démosthène une partie de son émotion. Bientôt +elle s'imagina que ces beaux vers traduisaient des sentiments réels que +Démosthène connaissait, et qu'il ne les disait si bien que parce qu'ils +étaient un écho de son coeur. A la dernière strophe, des larmes +jaillissaient sur les joues de Thérèse. Enchanté de l'effet qu'il +pensait avoir produit: «N'est-ce pas que c'est beau, dit ainsi? +poursuivit-il; et maintenant, voulez-vous du Racine? écoulez la +déclaration de Néron à Junie, vous croirez entendre Talma.» Et il se mit +à déclamer avec une certaine habileté d'imitation ces vers +inaltérablement beaux. + +Thérèse l'écoutait avec ravissement, car toute grande poésie l'émouvait. +Il lui lit entendre ainsi plusieurs fragments de nos meilleurs poètes; +elle le louai fort de son goût et de son talent, et lui _découvrit_ +alors qu'elle avait beaucoup d'instruction et d'esprit, un esprit vif, +original et profond, qui l'embarrassait parfois, lui qui n'avait qu'une +intelligence de _placage_. + +Ils se promenèrent fort longtemps sur le rivage et dans le petit bois de +pins. A l'heure du déjeuner, la voix retentissante de M. Armand vint les +avertir qu'on les attendait à la bastide. Thérèse, un peu troublée, +passa devant son frère sans lui parler, et elle rejoignit ces dames déjà +réunies dans la salle à manger.» Mais savez-vous que votre soeur est +charmante? dit d'un ton de connaisseur Démosthène à son beau-frère.--Je +le crois bien, répondit simplement l'honnête négociant; c'est la plus +belle personne du département, sans compter qu'elle a un esprit qui nous +étonne: nous ne savons d'où il vient.--Oui, en vérité, son esprit est +surprenant, répliqua Démosthène.--Plusieurs riches partis se sont déjà +présentés pour elle, mais elle n'épousera jamais qu'un homme bien élevé +et d'un vrai mérite.» Démosthène se rengorgea. En ce moment, ils +entrèrent dans la salle à manger.--Quoi! monsieur le Parisien, vous +faire attendre? dit madame Delvil en minaudant.--C'est la faute de votre +aimable soeur, répondit Démosthène avec un sourire galant qui +s'adressait à Thérèse.--En vérité? répliqua sèchement madame +Delvil.--Oui, madame, je me suis oublié en lui récitant de beaux vers; +elle les sentait si bien qu'elle encourageait mon faible talent.--Je +l'avais prévu, dit naïvement la mère de Démosthène; vous avez les mêmes +goûts, vous déviez, vous entendre--Ainsi, monsieur, poursuivit madame +Delvil avec une sorte d'irritation, vous approuvez qu'une jeune fille se +nourrisse l'esprit de romans et de poésie?--Eh! eh! ma soeur, l'amour +qu'on trouve dans les livres ne mène pas si loin que d'autres amours, +répliqua M. Armand avec un gros rire.» Madame Delvil jeta à son frère un +regard de superbe dédain, et, continuant à s'adresser à Démosthène: +Est-ce qu'à Paris, monsieur, on aime les femmes bel-esprit?--Ou aime les +femmes qui ont assez d'intelligence pour apprécier la notre, répondit +Démosthène avec fatuité.--Seulement assez pour cela? lui dit Thérèse +d'un ton un peu railleur.» Il fut déconcerté; et, pour sortir +d'embarras, il s'efforça de nouveau d'être très-aimable auprès de la +jeune fille. Son amour-propre était en jeu; c'était, disait-on, la plus +belle personne du département, et, quoiqu'elle eût à peine dix-huit ans, +on la citait déjà pour son esprit. De prime abord occuper ce jeune +coeur, s'en faire aimer, n'était-ce pas pour lui une preuve de +supériorité dont il devait être fier? Un instant, dans la soirée de la +veille, la coquetterie de madame Delvil l'avait attiré; mais quand il +revit au grand jour ces grâces de trente ans auprès de la fraîche beauté +de Thérèse, il s'accusa de mauvais goût. + +D'ailleurs, le souvenir des charmes surannés de Léocadie le rendait plus +disposé encore à la séduction de la jeunesse; il sentait qu'être aimé de +Thérèse, après l'avoir été de la figurante, serait une éclatante +réhabilitation nécessaire à son amour-propre. Dans cette situation +d'âme, il ne s'occupa que de la jeune fille; madame Delvil en +vieillissait de dépit. Après le déjeuner, elle se retira dans son +appartement pour essayer d'une nouvelle toilette, pensant que celle du +malin avait manqué son effet.--Thérèse passa dans la petite +bibliothèque, Démosthène l'y suivit; elle lui parla de nouveau de Paris. +Ils causèrent longtemps avec bonheur. La conversation de Démosthène +empruntait un vif intérêt aux souvenirs de tout ce qu'il avait vu; celle +de la jeune fille était naturellement enjouée, spirituelle et +supérieure. Ils furent interrompus par le bruit d'une voiture qui +s'approchait de l'habitation; Démosthène regarda par la fenêtre, et +laissa échapper un cri de surprise et presque d'effroi. Dans cette +voiture qui touchait à la bastide, il venait de reconnaître Léocadie! + +V. + +Il ferma brusquement la fenêtre, et donnant un tour de clef à la porte +du cabinet, il se précipita aux genoux de Thérèse, «Mademoiselle, lui +dit-il avec emphase, au nom du ciel, donnez-moi une preuve d'affection!» +Presque épouvantée de cet étrange mouvement et de ton solennel, +Thérèse se dirigea vers la porte, qu'elle allait ouvrir lorsque +Démosthène s'écria avec plus d'instance: «Oh! de grâce, mademoiselle, ne +craignez rien, mais écoutez-moi!--Et que faut-il que j'écoute? dit +Thérèse en tremblant et en rougissant beaucoup.--Vous m'inspirez une +respectueuse admiration, une irrésistible sympathie; eh bien! en échange +de ces purs et vifs sentiments, accordez-moi un peu de confiance, un peu +d'amitié.--Comment? répondit Thérèse.--En croyant ce que je vous dirai +sur ce qui va se passer ici, et en ne cherchant pas à le pénétrer.--Et +que va-t-il se passer? dit Thérèse avec une sorte de terreur.--Vous le +saurez, s'écria Démosthène; mais consentez, à ne pas en être témoin: +restez ici un quart d'heure à m'attendre.--C'est facile, répondit +Thérèse en souriant: je suis restée souvent plusieurs heures +volontairement enfermée.--Oh! merci.» s'écria Démosthène, qui reçut +cette réponse comme un consentement. Et ouvrant la porte, il en ôta la +clef et la referma à l'extérieur. «Quoi! prisonnière! s'écria Thérèse, +mais je ne veux pas; ouvrez donc, monsieur.» Démosthène ne l'entendit +point, la vois retentissante de Léocadie arrivait seule en ce moment +jusqu'à lui: il se précipita pour conjurer l'orage. Cependant Thérèse +s'était approchée de la fenêtre, et à travers des barres de fer qui la +rendaient infranchissable, elle avait vu la voiture déboucher de +l'avenue de la bastide et s'arrêter devant le perron. Une femme en +descendit; Thérèse ne put distinguer qu'un mantelet noir et un voile +vert. Cette femme était-elle jeune et belle, ou vieille et laide? +l'esprit de la jeune fille se perdit en conjectures. Pour satisfaire sa +curiosité, elle fut sur le point d'appeler. «Je veux la voir,» +pensait-elle. Puis, après une réflexion, «Mais à quoi bon? ne m'a-t-il +pas dit qu'il se sentait attiré vers moi par une irrésistible sympathie? +c'est donc moi qu'il aime! + +Cette femme, quelle qu'elle soit, il ne l'aime pas!» Cette pensée lui +fut douce et elle se résigna à l'attente. L'obéissance et le, dévouement +sont si faciles en amour! et en ce moment Thérèse; croyait sincèrement +aimer Démosthène. Elle s'assit sur le bord! de la fenêtre, et se mit à +rêver avec assez de calme. + +VI. + +«Démosthène! Démosthène! criait éperdument Léocadie en franchissant la +porte du salon, où étaient alors réunis la veuve de l'avocat, sa fille +et son gendre.--Que voulez-vous, madame? dit M. Armand en se levant +ébahi.--Ce que je veux, répondit la figurante; l'ingrat n'est-il pas +ici?» Et elle se mit à jouer au naturel une scène d'Ariane abandonnée. +En ce moment Démosthène entra. L'indignation céda la place à l'humour +dans le coeur de Léocadie, et s'élançant vers l'infidèle, elle +l'étreignit à l'étouffer dans ses bras musculeux. Il se débattit +quelques instants, et finit par se dégager. «Madame, dit-il d'un ton +grave tout à fait plaisant, la plus grande preuve de tendresse que vous +puissiez me donner, c'est de remonter dans votre voiture: je vous +rejoindrai dans quelques minutes, je vous le jure, et je vous +reconduirai à la ville; mais vous comprenez, bien, ajouta-t-il, que j'ai +quelques explications préalables à donner à ma mère, à ma soeur» Et tout +en parlant ainsi, il reconduisait la figurante vers la porte. «J'y +consens, murmura-t-elle; mais si vous ne reparaissez pas dans dix +inimités, je reviens.» A peine eut-elle disparu que la mère, la soeur et +le beau-frère de Démosthène s'écrièrent à la fois: «Quelle est donc +cette femme? que vient-elle faire ici?--Cette femme m'a beaucoup aimé, +et elle ne peut vivre sans moi!--C'est en dehors de tout principe! +s'écria l'excellente mère.--Mais cette femme est fort laide, objectèrent +M. et madame Armand?--Elle a été fort belle, et c'est encore une de nos +premières, tragédiennes.--Jésus Marie! s'écria l'honnête veuve +scandalisée, je savais bien que Paris te perdrait. + +--Soyez tranquille, ma mère, je n'épouserai jamais cette femme; mais je +dois quelques égards à son dévouement à ses malheurs, à son talent je +vais la reconduire à la ville, lui faire entendre raison et je vous +reviens.» A ces mots il sortit, et, se dirigeant du côté de la petite de +la petite bibliothèque, il aperçut Thérèse et s'approcha d'elle. «Je +viens vous délivrer, lui dit-il en lui remettant la clef de la porte, +qu'il avait fermée sur lui. Oh! merci, ajouta-t-il, de votre +condescendance, et maintenant donnez-moi encore une preuve de bonté: ne +m'accusez pas pendant ma courte absence; à mon retour je vous dirai +tout. Cette femme, qui m'a suivi jusqu'ici, a été bien belle, bien +séduisante puis elle ma tant aimé. Pour moi, Thérèse, ajouta-t-il d'une +voix émue, avant de vous connaître, sais-je si j'ai aimé? Et sans +attendre de réponse, il disparut. Tout en rejoignant avec humeur +Léocadie, il se félicitait d'avoir pu la dérober du moins aux regards de +madame Delvil et surtout à ceux de Thérèse. Si par malheur Thérèse +l'avait vue, pensait-il, c'en était fait de mon prestige. Une telle +héroïne m'aurait rendu bien ridicule, tandis qu'inconnue, son image +agitera le coeur de la jeune fille et le tournera infailliblement vers +moi. Tout en pensant ainsi, il se réjouissait de son habileté. Dans +cette aventure, il songeait à mettre à couvert, non sa moralité, mais +son amour-propre. + +VII. + +«Madame, dit-il d'une voix très-rude à la figurante, je ne comprends +rien à votre équipée; je vous avais laissée à Paris dans une position +avantageuse, et.....--Bien avantageuse, ni elle! interrompit Léocadie +d'un ton naturellement aigri par les paroles de Démosthène; dès le +premier soir, une cabale a interrompu mes débuts, et pour vous suivre, +pour payer ma place à la diligence, j'ai été forcée de vendre mon +mobilier. + +--Quel folie! murmura Démosthène; et maintenant que voulez-vous? +qu'espérez-vous faire, ici?--Ne plus vous quitter, et si vous me +repoussez, faire un esclandre, vous afficher, faire renaître votre +ingratitude à tout le pays, et enfin, si vous me refusez votre appui, je +débuterai, pour gagner de quoi vivre, sur le grand théâtre de la ville.» +Cette dernière menace épouvanta Démosthène; il n'avait plus d'illusion +sur le talent de la figurante, et il sentait que si elle paraissait sur +la scène locale, elle serait indubitablement sifflée. Alors comment +aspirer désormais à la réputation d'homme irrésistible, qu'il +ambitionnait d'acquérir en arrivant en province. Vue et jugée par toute la +ville, Léocadie devenait une héroïne impossible; ce n'était plus qu'une +grotesque Dulcinée. Pour conjurer cette redoutable alternative, +Démosthène se décida à filer doux «Madame, lui dit-il, feignant d'être +subitement attendri, je serais le plus ingrat des hommes si je n'étais +profondément reconnaissant de la preuve d'amour que vous me donnez: mais +cet amour me serait trop envié s'il venait à être connu. De grâce, +Léocadie, consentez à mener ici une vie cachée; je vous verrai souvent, +je ne serai occupé que de vous; mais je veux qu'on nous ignore. La +province n'a pas les moeurs de Paris, et votre arrivée, qui m'a déjà +follement compromis, dans ma famille, pourrait me perdre tout à fait en +public. Soyons heureux, mais sans bruit» Tout en parlant ainsi, il +prenait un air suppliant qui vainquit tout à fait la figurante. Ils +arrivèrent à la ville, et, après avoir installé Léocadie dans un fort +modeste logement, Démosthène s'empressa de prendre congé d'elle. + +VIII + +Son prompt retour à la bastide interrompit toutes les conjectures +auxquelles s'étaient livrés, pendant son absence, les quatre femmes et +M. Armand. La crainte qui préoccupait en ce moment l'excellente veuve +était que son fils, entraîné par l'étrangère, n'eût pris la fuite avec +elle et ne reparut plus. «Mais elle est donc bien belle, cette +Parisienne?» demanda aigrement madame Delvil, qui, ainsi que Thérèse, +venait d'entendre avec une vive curiosité le récit du cette +aventure.--Pas le moins du monde, répondirent d'un ton convaincu M. et +madame Armand.--Je m'en doutais, répliqua madame Delvil. Ces messieurs, +si difficiles en province, sont fort accommodants à Paris, on l'on ne +prend pas garde à eux.--Mais cette femme peut avoir les séductions de +l'esprit? objecta timidement Thérèse.» Et en se hasardant à prononcer +ces paroles, elle rougit beaucoup, «Oui, sans doute, dit la bonne mère, +des séductions diaboliques; c'est une femme de théâtre!» A ces mois, +Thérèse baissa la tête et devint fort triste. Ainsi Démosthène n'était +pas l'homme studieux et distingué qu'elle avait cru d'abord trouver; il +n'aimait pas la littérature, et la poésie n'était pas l'élévation +naturelle de son esprit; il ne devait l'apparence de ces nobles goûts +qu'à sa liaison avec une femme de théâtre: cette réflexion fut un +premier désenchantement. + +En arrivant, Démosthène, qui avait étudié son rôle, embrassa +cordialement sa mère, serra la main de sa soeur, fit un salut gracieux à +madame Delvil, et sourit à Thérèse avec mélancolie. «Oublions ce qui +vient de se passer, dit-il à sa mère d'un ton sérieux. Cette femme a +commis une action extravagante en venant ici; c'est un sentiment +irrésistible qui l'a poussée, le même sentiment la décide à présent à la +résignation, à l'obéissance; dans peu de jours elle aura pour jamais +quitté la France.--Pauvre victime! murmura d'un air railleur madame +Delvil.--Pauvre femme! pensa tristement Thérèse; il l'a aimée, il ne +l'aime plus et il la chasse. Démosthène ne lui paraissait pas encore +ridicule, mais elle commençait à pénétrer qu'il était fort personnel. +Pour lui, impatient de se réhabiliter dans son esprit, il lui dit avec +instance à voix basse: «Pardonnez-moi d'avoir pensé que j'avais aimé +avant de vous avoir vue, ce n'était là qu'une illusion; d'hier seulement +j'ai connu l'amour.» + +A ces paroles, qui ressemblaient à l'aveu d'un sentiment réel, Thérèse +se troubla, garda le silence; puis, après quelques instants de +recueillement, elle se retira dans sa chambre. Elle aimait Démosthène! +oui, en vérité, elle l'aimait!... et qu'on ne la juge pas trop sotte +d'après ce ridicule sentiment, elle comprenait instinctivement ce que +c'était qu'un homme vraiment supérieur, mais comme elle n'en avait +jamais rencontré autour d'elle, elle crut un instant que Démosthène +allait prendre la place de cet idéal dont il n'était qu'une bouffonne +parodie. + +Ainsi qu'il l'avait prévu, l'arrivée subite de Léocadie avait surexcité +le sentiment naissant de la jeune fille. La curiosité, la jalousie, +l'amour, le dédain, luttaient dans son coeur et lui présentaient +Démosthène sous les traits d'un héros de roman. + +Le jour suivant, dès le matin, madame Delvil quitta la bastide; elle +avait hâte de se retrouver à la ville pour raconter à toutes ses +connaissances l'aventure de la veille; elle espérait se venger de +Démosthène en le ridiculisant; elle n'y réussit qu'à demi. Malgré ses +attestations, très-peu voulurent croire à la laideur de la figurante. +Pour le plus grand nombre, ce fut une mystérieuse beauté; ou s'en +préoccupa beaucoup. Les hommes envièrent Démosthène; les femmes rêvèrent +à lui, et la pauvre Léocadie, retirée dans sa mansarde, ne se douta pas +qu'elle avait agité pendant un mois les imaginations oisives d'une +grande ville de province. + +Démosthène, retenu à la bastide par ses affaires de famille, écrivit à +la figurante des lettres fort tendres pour conjurer un nouvel éclat; il +conquit ainsi quelques jours de liberté. Il les employa à exalter dans +l'âme de Thérèse le penchant qu'elle éprouvait pour lui; la solitude et +la poésie lui furent de puissants auxiliaires. Il s'occupait aussi à +égler avec sa mère et sa sieur le partage de l'héritage de son père, et +parfois, il montrait alors involontairement à la pénétrante intelligence +de Thérèse un coeur sec, intéressé et vulgaire. Souvent sa séduction fut +prête à s'évanouir; mais il lui suffisait, pour remettre la jeune fille +sons le charme, de quelques beaux vers lus ensemble. Cependant le moment +approchait où Démosthène devait faire ses premières armes dans ce +barreau, veuf encore de l'éloquence de son père. Il était attendu à la +ville, il s'y rendit avec sa mère, tandis que sa soeur et Thérèse +devaient finir à la bastide la saison d'automne. Cette décision convint +à la jeune fille; elle, désirait l'isolement pour s'y recueillir et +mieux pénétrer le sentiment qu'elle éprouvait. Avant de la quitter, +Démosthène, attendri, se déclara positivement: il lui promit un prompt +retour, puis une éternelle réunion. Thérèse l'arrêta... «Avant de nous +engager, dit-elle, il faut réciproquement nous bien connaître.» + +Un mois suffit à Démosthène pour accaparer tous les plaideurs de sa +province, enchanter par sa faconde tous les membres de la cour royale, +être le point de mire de toutes les héritières à marier et de toutes les +coquettes en renom de la ville; il devint l'homme à la mode de son +département. Son amour-propre trônait sur des roses. Mais de toutes ses +satisfactions, la plus douce, la plus complète, était d'avoir pu se +faire aimer de cette jeune fille si belle, si intelligente, si admirée, +lui en définitive déjà vieux, laid, médiocre. Thérèse était de plus un +fort riche parti. + +Pour _couronner_ sa destinée par un tel mariage, Démosthène songea +d'abord à se débarrasser à jamais de la figurante. Une occasion se +présenta, il la saisit brusquement. Un directeur de spectacle recrutait +dans la ville une troupe tragique pour les États-Unis; heureux d'obliger +Démosthène, dont il était le débiteur, il y incorpora Léocadie. Elle +pleura, s'indigna, résista d'abord, puis finit par signer son +engagement, et bon gré mal gré elle fut embarquée sur un navire qui +mettait à la voile. + +Sur ce même élément qui l'entraînait au loin, glissait un autre vaisseau +porteur d'une autre fortune. Pour en finir avec cette métaphore banale, +disons simplement que M. Armand, frère de Thérèse, avait aventuré dans +une opération commerciale d'outre-mer la fortune de sa soeur, qu'il +gérait comme tuteur. Le vaisseau fit naufrage, et la dot entière de +Thérèse fut perdue. Tandis que ce sinistre s'accomplissait dans la +solitude de l'Océan, Thérèse, ignorante et insoucieuse de sa fortune, +passait à la compagne ces beaux jours d'une attente agitée, si pleine de +tourments et de douceur, ces jours d'illusions naïves qui passent si +vite et ne reviennent jamais. Elle voyait souvent Démosthène; il lui +paraissait tendre, généreux, éloquent; elle le jugeait souvent ainsi +lorsqu'il n'était plus là, car alors l'idéal reprenait la place de la +réalité incomplète. Si parfois Démosthène manquait à la visite promise, +Thérèse, éprouvait une morne tristesse; cette femme inconnue, qui avait +suivi Démosthène en province, le retenait sans doute! Ainsi la pauvre +figurante exilée était devenue, sans s'en douter, l'objet de la pudique +jalousie de la jeune fille. + +Un jour Démosthène était attendu à la bastide, il n'arriva pas. M. +Armand lui-même, qui venait chaque soir, ne parut point. L'inquiétude de +Thérèse était extrême; elle n'osait pourtant en faire l'aveu à sa +belle-soeur. Le lendemain, M. Armand arriva suivant son habitude, mais +il était seul et fort agité. En voyant son trouble, Thérèse, qui ne +pensait qu'à Démosthène, s'écria:» _Lui_ serait-il arrivé quelque +malheur?--C'est à _moi_, c'est à _nous_, ma soeur, répondit M. Armand, +qu'il est arrivé un malheur irréparable; et tout en larmes il se jeta +dans les bras de sa soeur.--Mais que se passe-t-il donc, dit-elle avec +effroi? + +--Votre fortune et la mienne sont ruinées. J'ai aventuré votre dot, je +l'ai perdue; je suis bien coupable, ma soeur.» Les traits de M. Armand +exprimaient un profond désespoir. Thérèse prit la main du son frère, et +lui dit avec un divin sourire: «Je craignais un malheur plus grand; je +craignais la mort d'un parent, d'un ami, d'une personne qui nous est +bien chère. Notre fortune est perdue; dites-vous? du moins cette +campagne reste à votre femme: j'y passerai heureuse ma vie avec +vous.--Et avec un autre, j'espère, dit madame Armand, attendrie de la +résiliation de la jeune fille. + +--Mais si cet autre ne venait pas? murmura M. Armand d'un air +sombre.--Il viendra, s'écria joyeusement Thérèse en entourant son frère +de ses bras; il viendra, il est trop fier, trop généreux. Il m'aime trop +pour ne pas venir.» Et en répétant ces mots qui trahissaient son amour, +elle était radieuse. + +Cependant huit jours s'écoulèrent et Démosthène ne parut point. Il +écrivit un court billet à sa soeur pour s'excuser: une affaire des plus +importantes le retenait, disait-il, à la ville; il ajoutait un froid +souvenir pour Thérèse. D'abord elle crut faire un rêve douloureux; mais +quinze jours s'écoulèrent ainsi, il ne revenait pas, il n'écrivait plus; +elle questionnait son frère. Sans doute, cette femme, cette actrice +brillante était la cause de son oubli? M. Armand ne répondait point, il +craignait d'accroître sa douleur en lui disant la vérité. + +Un jour madame Armand reçut une lettre; Thérèse reconnut l'écriture de +Démosthène: «Montrez-moi cette lettre, dit-elle vivement. Sa belle-soeur +la lui remit sans l'avoir lue. Thérèse pâlit beaucoup en la parcourant; +puis, sans proférer une parole, elle sortit du salon. Dans cette lettre, +Démosthène annonçait son mariage à sa soeur; il épousait, lui disait-il, +une riche héritière d'origine belge, point belle, mais _suffisamment +agréable_; d'un esprit ordinaire, mais d'une _grande raison_, ce qui +vaut bien mieux en mariage... Puis il ajoutait, comme faisant allusion à +Thérèse: Une espérance plus brillante et plus chère m'avait un instant +séduit... j'ai cru sagement devoir en faire le sacrifice, il m'en a +coûté... «Misérable!...» s'écria M. Armand après avoir lu cette lettre. +Quant à Thérèse, elle avait disparu; où était-elle? Il la chercha dans +le jardin, et ne l'y trouvant point, il se dirigea sur les bords de la +mer; il l'aperçut debout sur le rivage, pâle, immobile, le visage +couvert de larmes. Cette horrible pensée le frappa, et d'un bond il +s'élança sur le sable mouvant et saisit Thérèse par ses vêtements. «Si +je voulais mourir, dit-elle impérieusement et d'un air égare, +auriez-vous le droit de m'en empêcher?» Quoiqu'il fût profondément +affligé, M. Armand, qui avait un esprit juste et une vive pénétration, +affecta une grande hilarité, et laissa échapper un bruyant éclat de +rire. Oh! mon frère, vous m'insultez! dit la jeune fille avec une +explosion de sanglots!--Non, ma soeur, c'est de lui que je ris, dit-il, +et il y bien de quoi, j'espère, en effet, concevez-vous une plus +plaisante pasquinade? hier il vous adore! et aujourd'hui il en épouse +une autre, passe une votre dot est perdue; cela mérite-t-il autre chose +que la dérision et le mépris?--A ces mots, Thérèse parut, sortir d'un +songe; les paroles de son frère dépouillèrent de tout prestige celui +qu'elle avait cru aimer, elle le vit tel qu'il était; elle eut honte de +son amour: la guérison fut rapide et complète. «Pour vous prouver ma +force d'âme, dit-elle à son frère, je veux assister à ce mariage, +taquiner le futur de ma présence, l'insulter de ma gaieté franche et +réelle, je vous assure, car elle ne sera point causée par le dépit, mais +par la satisfaction vraie de ne m'être pas liée pour toujours à une âme +aussi commune.» + +Huit jours après, riante et parée, Thérèse assistait au mariage de +Démosthène. La mariée était richement laide, comme le sont par une grâce +presque toutes les héritières. Thérèse, _sans dot_ attirait tous les +regards. Parmi les conviés se trouvait par hasard un homme supérieur qui +passait dans le département; il vit Thérèse, l'aima, l'obtint en mariage +et l'emmena à Paris. Avant de quitter sa ville natale, Thérèse, qui, par +une clairvoyance soudaine, avait pénétré la pauvreté du coeur de +Démosthène, voulut aussi se faire une idée réelle de la valeur de son +esprit. Il devait plaider dans une grande affaire; ses partisans +exaltaient à l'avance son éloquence. Thérèse assista à l'audience. Il +s'agissait d'une cause fort tragique; Démosthène fut ampoulé, froidement +chaleureux, faussement attendri, d'une sensibilité et d'une éloquence +factices; Thérèse ne put s'empêcher de rire aux éclats. Elle croyait +assister, non à l'exposition d'un drame sanglant, mais à sa parodie. +Pauvre coeur! pauvre esprit, pensa Thérèse; et elle partit heureuse. + +Plusieurs années s'étaient écoulées; Thérèse était devenue une des plus +belles et des plus spirituelles jeunes femmes de Paris. Un soir, elle +était à l'Opéra avec son mari; un de ses compatriotes entra dans sa +loge: «Madame, lui dit-il, il y a ici une de nos anciennes +connaissances.--Il fallait nous l'amener, répondit Thérèse avec un +sourire aimable.--Je l'ai tenté, mais il n'a pas osé se présenter à +vous.--Mais de qui parlez-vous donc? ajouta-t-elle.--De Démosthène!» +Elle cacha son hilarité derrière son éventail. «Voyons, montrez-le-moi; +où est-il placé?» L'interlocuteur de Thérèse lui indiqua du geste un +petit homme assis dans une stalle de balcon: sa taille était voûtée, son +front ridé, ses cheveux blancs; il portait des lunettes d'or. «Et quand +je pense que ce fut là ma première passion, dit gaiement Thérèse.--Ceci +demande une explication, répliqua son mari en riant.--Oh! vous l'aurez, +mon ami, et dès ce soir; cette histoire vous amusera,--Il paraît que +c'est le moment des reconnaissances et des désenchantements, ajouta son +compatriote, qui comprenait à demi. Je juge que Démosthène vous semble +vieilli et fort laid, Eh bien! à son tour, il vient de retrouver ici une +personne qui lui avait jadis tourné la tête, et qui aujourd'hui... +--J'espère que ce n'est pas moi, interrompit Thérèse avec un sourire +d'honnête coquetterie.--Oh! non, madame, ce n'est pas vous, mais +regardez:» et il désigna à Thérèse une grosse femme au teint couperosé, +aux cheveux grisonnants couverts d'un simple bonnet, et qui, en ce +montent, entrouvrait la porte de la loge voisine et offrait un petit +banc à une daine qui venait d'entrer. «Que voulez-vous dire? Qui est +cette femme?--C'est l'ancienne héroïne de Démosthène, celle qui a tenu +en émoi durant un an notre ville de province, la grande Tragédienne qui +n'a jamais été qu'une figurante, et qui est aujourd'hui ouvreuse de +loges.--Pauvre femme! murmura Thérèse presque avec tristesse; et lui si +riche, il ne songe pas à lui faire un peu de bien?--Il ne songe qu'à +être député, et il le sera infailliblement l'année prochaine--Et dire +que c'est à cette femme qu'il devra d'avoir été orateur,» ajouta +Thérèse. + +Depuis ce jour, chaque fois que Thérèse va à l'Opéra, elle cherche du +regard la grosse Léocadie, et lorsque celle-ci lui offre un petit banc, +elle glisse généreusement dans sa main une pièce d'argent; puis par fois +en la considérant, elle se prend à sourire en pensant que cette pauvre +femme lui a, sans s'en douter, fait connaître, dans ses plus belles +années, ce sentiment âcre et profond: la jalousie!--O! destin! + +LOUISE COLET. + + + +MARGHERITA PUSTERLA. + +Lecteur, as-tu souffert?--Non.--Ce livre n'est pas pour toi. + +CHAPITRE X. + +LE PROCÈS + +A Milan, sur ces entrefaites, on instruisait le procès des personnes +arrêtées comme ayant pris part à la conjuration. Luchino Visconti +s'étudiait soigneusement à garder les apparences de la justice, et ses +flatteurs rappelaient souvent avec de grands éloges le trait dont nous +allons parler. Il avait remis le gouvernement de Lodi aux mains de +Bruzio, son bâtard de prédilection, jeune homme ami des belles-lettres, +mais plongé dans toutes sortes de corruptions. Sous son administration, +il arriva qu'un gentilhomme de Lodi tua un autre gentilhomme; il fut +pris et condamné à la peine capitale. Les parents du condamné se +présentèrent devant Bruzio, et lui dirent: «Messire, si vous avez besoin +d'argent, sauvez la tête de notre fils, et voici quinze mille beaux +florins que nous vous donnons.» + +A cette proposition. Bruzio, tenté par l'or, chevaucha vers Milan, alla +trouver son père, se jeta à ses genoux, et, lui demandant la grâce du +coupable, lui démontra comment cette grâce lui donnait les moyens de +s'enrichir. Luchino fit signe à un page de lui apporter son casque, qui +était tout reluisant, avec un beau cimier couvert de velours vermeil; +et, le montrant à Bruzio, il lui dit: «Lis les paroles qui sont +inscrites sur ce casque;» elles disaient: justice! «et la justice, +ajouta-t-il, nous veillerons à ce qu'elle soit accomplie. Je ne +permettrai pas que quinze mille florins pèsent plus que ma devise. Va, +retourne à Lodi, et fais justice, ou je la ferai de toi.» + +[Illustration.] + +Le droit du sang, dans les républiques lombardes, après la paix de +Constance, appartenait au podestat. Ce magistrat, qu'on choisissait +ordinairement parmi les étrangers, et qui siégeait pendant deux on trois +années, rendait les sentences de concert avec un lieutenant et quelques +praticiens en droit romain et en droit coutumier. Dans les procès +d'État, les républiques avaient déjà commis la faille de déroger au +droit commun; les petits tyrans qui leur succédèrent dans la plus grande +partie de l'Italie aggravèrent encore les dispositions des gouvernements +populaires à cet égard. Quand on retrouva, ou, pour mieux dire, quand ou +se mit à étudier la raison écrite dans les Pandectes, les puissants ne +se soucièrent pas des garanties qu'y avait inscrites la sagesse de Rome +libre, mais firent leur profit des lois excessive que la craintive +tyrannie des Césars avait mêlées à de meilleurs règlements. Ils se +servirent de ces exemples pour en faire la base de leur illégitime +autorité, et se crurent justifiés de transgresser le droit dans les cas +de lèse-majesté. + +Alors les jurisconsultes ne consultèrent plus ce qui était juste, mais +ce qui était écrit. Inspirés par les exemples d'une société où le Christ +n'était point encore venu opposer à l'épée un pouvoir tutélaire, ils +tombèrent dans la servilité la plus abjecte, et devinrent de furieux +champions du parti Gibelin, par cette manie d'imitation romaine qui a +tant gâté de choses dans notre beau pays. Quand Barberousse rassembla à +Roncaglia la diète italienne, de fameux légistes déclarèrent que +l'empereur était seigneur du ciel et de la terre, maître de la vie et +des biens. Dante ne s'avança guère moins dans son livre servile _de +Monarcchia_. Les jurisconsultes avaient toujours à leur disposition +quelques raisonnements pour induire les villes à substituer au +gouvernement de tous le gouvernement d'un seul. Les petits tyrans +profitaient de pareilles doctrines, qui ne mettaient point la légalité +dans la raison, mais dans les actes d'un gouvernement quel qu'il fût, +qui soutenaient que toute loi est absolument obligatoire et que ce qui +plaît aux chefs est la loi. De cette manière, les tyrans pouvaient se +vanter d'être les protecteurs de la liberté, puisqu'on définissait la +liberté le pouvoir de faire tout ce qui n'était pas proscrit par les +lois. + +Les statuts criminels de Milan se sentent de cet esprit du siècle. Le +paragraphe 168 établit: «Que seront rebelles dans la commune de Milan +tous ceux qui se déclareront contre la tranquillité du seigneur et de la +commune.» L'article précédent ordonne que, dans les cas de rébellion, +considérés dans ce large sens, le podestat et les juges, tous et chacun, +soient tenus par leur office d'informer et de procéder par indices, +arguments et tortures, et tous autres moyens qu'il paraîtra, puis de +condamner et de punir. + +Ces règlements élastiques faisaient que dans tout pays, comme le dit +Muratori: «Quand, par vengeance ou sur de simples soupçons, on voulait +ôter la vie à un homme, on mettait en avant le nom et la procédure d'une +conjuration.» + +C'était aussi ce nom que Luchino avait répandu. Il s'agissait maintenant +qu'un procès lui donnât de la consistance. Le 15 de juin, c'est-à-dire à +peine six jours avant ces événements, la chaise de podestat de Milan +avait été conférée à Francesco de Osomara, marquis de Malaspina, habile +jurisconsulte, et lui aussi adulateur de la lettre écrite. Il regardait +comme le premier devoir d'un magistral de conserver la paix publique. En +entrant en charge, il avait juré de faire observer les statuts de la +commune de Milan, et principalement ceux qui concernaient les rebelles, +ou comme on les appelait, les _malesardi_. Il n'aurait donc mis aucun +obstacle à la condamnation des conjurés; mais, d'un autre côté, il était +honnête homme: il avait des vues courtes, mais des intentions droites; +il pouvait être enveloppé par les ruses d'un homme pervers, mais il +était absolument incapable de se salir les mains pour flatter le prince, +ou dans de sordides espérances. Luchino avait en réserve l'homme qu'il +lui fallait. + +[Illustration.] + +Cette troupe de Saint-Georges, dont nous avons parlé plus haut, et que +Lodrisio avait rassemblée, se débanda après la bataille de Parabiago. +Ces mercenaires, habitués aux violences et aux sacs des villes, +pillaient, attaquaient, incendiaient, terribles encore en petites +troupes. On les connaissait sous le nom de _giorgi_. Pour les réprimer, +on permit à chacun de se faire justice par ses propres mains. Les +mémoires du temps rapportent qu'Antoine et Matteo Crivelli, dont les +_giorgi_ avaient détruit leurs villas, les rôtissaient au feu quand ils +pouvaient les attraper, et les farcissant d'avoine ils les donnaient à +manger à leurs chevaux; d'autres, dans le Crémonais, eurent la peau +taillée sur le dos, en guise de rubans, puis le bourreau les fouettait +en criant à chaque coup: «_Stringhe e bindetti_, bandes et +aiguillettes.» Ainsi les citoyens et les nations s'instruisaient à +l'humanité. + +Luchino, à cause de son amour pour ce genre de justice, avait institué +contre les _giorgi_ un nouveau magistrat, le capitaine de justice, et il +l'avait revêtu d'une autorité considérable. Il choisit, pour remplir +cette charge, un certain Lucio, homme d'un caractère impitoyable, qui, +ne se lassant point d'emprisonner et de pendre, débarrassa le pays des +brigands. + +[Illustration.] + +Je dis des grands et des petits brigands, car les seigneurs mêmes, dans +leurs citadelles et dans leurs palais de campagne, ne laissaient passer +aucun homme s'il n'avait le sauf-conduit de la misère. Luchino mit aussi +un frein à l'orgueil de ces nobles voleurs; il abolit les guerres de +personnes à personnes, de familles à familles, il déclara que tout le +pays relevait immédiatement du siège de. Milan au criminel. Les +feudataires furent obligés de se restreindre à la juridiction simple, et +ne purent plus compter que leur tyrannie serait sans appel. Aussi les +courtisans du prince pouvaient le louer d'avoir établi l'égalité de tous +devant la loi. «Mais cette égalité, cependant, dit un historien, ne +plaçait point sous son niveau les puissants, les rusés, les flatteurs, +le prince, ses favoris, ni les favoris de ses favoris. + +Les améliorations sont un bienfait du ciel lorsqu'elles sont opérées par +un bon prince; mais, entre les mains d'un mauvais souverain, elles +deviennent des armes terribles, dont il se sert pour assouvir ses +passions. Luchino, en effet, abattait ses ennemis de la même main dont +il frappait les ennemis de la société! Il était merveilleusement servi +dans cette oeuvre par le caractère de Lucio. Nul n'était plus dur, nul +ne savait mieux que lui fabriquée des traquenards judiciaires, et rien +n'égalait son zèle à faire observer ce qu'il appelait le droit, +c'est-à-dire la volonté du prince. Ce n'est pas que sa conscience +l'égarât dans une voie trompeuse, mais c'est qu'il n'ambitionnait que de +se délivrer d'une honte qui lui pesait plus qu'un crime, celle d'être né +dans une classe pauvre et d'être pauvre lui-même. + +Luchino l'avait acheté, et l'avait employé plusieurs fois à ses fins. +Aussi n'hésita-t-il point à jeter les yeux sur lui dans cette occasion, +et il commença à le flatter et à mettre en jeu la vanité de cet homme. +Le jour de la translation solennelle des reliques de saint Pierre, +martyr, la grande fête dont nous avons parlé se termina à la cour par un +splendide festin. L'évêque Giovanni, tous les ambassadeurs des villes, +des princes, des grands seigneurs, des lettrés milanais ou étrangers, +assistaient à ce festin, et la profusion y était si grande, que +Grillincervello, en admiration devant toutes ces choses, dit à l'oreille +de Luchino: «Maître, tu as donc quelque poisson à prendre par la gueule? +'» + +Chaque service était porté, à son de trompe et d'autres instruments, par +des pages magnifiquement vêtus. Grillincervello courait au milieu d'eux, +tenant tout le monde en joie par ses bons mots, ses vers et ses +chansons. Il recevait de toutes mains des reliefs, qu'il avait entassés +à l'écart sur un escabeau, disant qu'ils suffiraient à nourrir pendant +quinze jours les nombreuses femmes et les nombreux enfants que, selon +l'usage libertin de ses pareils, il entretenait dans sa maison. + +[Illustration.] + +Les discours étaient plus vifs entre les conviés qu'ils n'ont coutume de +l'être aujourd'hui à la table des princes. C'était une nouvelle caresse +pour l'amour-propre de Luchino, parce que jamais la gaieté du vin ne +suscitait des paroles qui eussent pu déplaire au prince. La tranquille +félicité des peuples, les actes de bienfaisance, les prouesses +guerrières, la honte des ennemis, quelque joyeuse aventure d'un +particulier, fournissaient une ample matière de plaisanteries et +d'adulations. On pensera peut-être que les convives de Luchino devaient +soigneusement éviter la moindre allusion aux troubles de la semaine et +aux malheureux qui languissaient en prison pendant qu'on se réjouissait +à la cour; mais n'était-ce pas un nouveau triomphe du prince? n'était-ce +pas un péril évité, un acte de publique justice? Le podestat et le +capitaine de justice, placés au milieu d'autres jurisconsultes, +tardèrent donc peu à prendre ces événements pour thème de leurs +discussions. Dès que Luchino s'en aperçut, il adressa la parole à Lucio, +et lui dit: «Vous qui connaissez à fond les lois, vous qui avez +interrogé tous les oracles de l'antique sagesse, que pensez-vous de ce +qui vient d'arriver? Qu'en auraient dit les Humains, nos illustres +aïeux?» + +La bassesse calculée du capitaine, s'accrut de la distinction dont il +était l'objet au milieu de toute cette noblesse, et il répondit sans +hésiter: «La condamnation des traîtres à la patrie peut-elle être un +instant douteuse? Quant à moi, habitué à soutenir franchement la +justice, à décider selon les lois, quoi qu'il m'en doive coûter, je dis +et je maintiens que si votre sérénité épargne le sang des coupables, +elle manquera à ses devoirs, et désertera l'autorité que le peuple lui a +confiée.» + +Comme ils sonnent bien à l'oreille des tyrans ces conseils qui leur font +un devoir d'obéir à leur cruauté et de suivre tous leurs penchants! Les +yeux de Luchino brillèrent de complaisance. Joyeux d'avoir été si bien +compris, il continua, «Oui, mais comment s'y prendre avec les vieux +renards, gens de robe, gens d'épée, tous retors dans l'art de nier les +faits les plus évidents? + +--Prince, enseignez-moi à vaincre l'ennemi; pour faire parler un rebelle +obstiné, je n'ai pas besoin d'aller à l'école. + +Ainsi, sous le masque d'une véracité rustique, Lucio cachait les plus +viles adulations et déguisait son infamie. Puis il se vanta, comme d'un +bel exploit, d'avoir conduit à bonne fin les procès les plus difficiles, +où il était parvenu à convaincra à sa manière les plus obstinés à nier +leur crime, et là où les témoignages manquaient le plus. Puis la +discussion s'échauffa entre tous ces suppôts de chicane, et dura +longtemps après qu'on fut sorti de table. Enfin Luchino, prenant à part +le capitaine, lui confia le soin de diriger le procès, et conclut en +disant: «. Les Pusterla sont d'opulents seigneurs; le trésor aura en +abondance les moyens de récompenser magnifiquement ses fidèles +ministres.» + +[Illustration.] + +C'était donner de l'éperon à un bon cheval, et, de ce moment, Lucio ne +songea plus qu'à ourdir les fils de sa trame. Je ne sais quel écrivain +moderne a dit:» Donnez-moi deux ligues d'un galant homme, et je vous +promets de le trouver digne de la mort.» Pensez ce que ce devait être, +dans ces temps où aucun frein ne retenait les mauvaises passions du +prince et la vénalité des juges, et où d'ailleurs la torture pouvait +toujours être employée pour arracher à l'accusé la vérité, ou ce qu'on +voulait prendre pour elle. + +Outre l'assemblée générale, en qui résidait la suprême autorité, il y +avait à Milan un conseil particulier composé de vingt-quatre citoyens, +douze plébéiens et douze nobles: les uns, _juris periti_ c'est-à-dire +lettrés et maîtres dans la science îles lois; les autres, _morum +periti_, c'est-à-dire praticiens au fait du droit coutumier et des +statuts. Ils gardaient leur office deux mois, s'appelaient société de +justice; et c'est à eux que revenait la connaissance des délits de +majesté. Ils étaient présidés par un juge, toujours choisi parmi les +étrangers. + +Le juge, président ou capitaine était ce même Lucio. Il travailla à +former son conseil de gens dociles à ses vues, plutôt par une +disposition naturelle de leur esprit et par l'influence de leurs +préjugés que par un pacte abject qui les eût vendus à prix d'argent à +leur maître. Il savait d'ailleurs quels sont les avantages de +l'accusation en de tels procès, et que celui-là est un prodige +d'innocence qui en sort sain et sauf. En outre, n'avait-il pas son +recours aux tortures, soit aux tortures éclatantes de la corde et du +chevalet, soit aux hypocrites tortures qui se cachent dans l'obscurité +des cachots et qu'on mesure au prisonnier goutte à goutte? Aussi, après +avoir tout bien examiné, après avoir pesé toutes les circonstances d'un +procès d'État, où les accusateurs, témoins, juges savent être agréables +au prince en chargeant les accusations, il trouva que tout lui souriait, +et se dit à lui-même: «Repose, mon coeur: un beau palais, un riche +domaine et la confiance de mon maître, sont des biens qui ne peuvent me +manquer.» + +Mais, pour être plus sûr de l'accomplissement de ses projets, le +capitaine mit d'abord en jugement Franzino Malcolzato, le serviteur de +Pusterla, bravache renommé pour son humeur batailleuse et ses homicides. +Dès que cet homme se vit placé entre la torture, la potence, ou du moins +la prison perpétuelle d'un côté, et de l'autre la promesse de l'impunité +s'il s'avouait coupable et découvrait les fautes qu'on imputait à son +maître, il n'hésita pas dans son choix, et Lucio triompha de son +invention. Obéissant donc aux suggestions du capitaine de justice, +Malcolzato dit qu'il avait entendu former le plan d'une grande +conjuration; qu'on parlait habituellement avec mépris du prince et de +ses actes; qu'on s'entretenait d'espérances, de changements prochains, +d'un meilleur avenir; que son maître avait eu à Vérone de fréquentes et +secrètes conférences avec le seigneur Mastino della Scala et avec Matteo +Visconti, qu'il avait reçu de cette ville Alpinolo, expédié en grande +diligence par les conjurés milanais, et qu'il était revenu en toute hâte +à Milan avec ce page, souvent blasphémant pendant la route contre le +seigneur Luchino; qu'il y avait des armes dans le palais des Pusterla; +qu'un certain soir il avait introduit les plus fidèles amis de son +maître, et qu'on avait, tout disposé en fait de serment, de meurtre, +d'incendie, de pillage.--Il poursuivit ainsi, racontant des choses si +absurdes et si contradictoires, qu'il eût fallu l'enfermer dans une +maison du fous ou le condamner comme imposteur. + +[Illustration.] + +Dans le conseil de justice, il ne manqua pas de gens qui firent +apercevoir l'inconséquence de semblables dépositions. Mais Lucio observa +que, pour éteindre les séditions, il fallait poser le pied sur les +premières étincelles, et que, si la paix commune demandait quelque +victime, il valait mieux frapper ce ribaud que de mettre en péril tant +de têtes illustres. + +Il est vrai que la justice ne devrait point faire acception de +personnes; mais combien d'autres choses ne devrait-elle pas faire? Le +petit nombre des opposants, voyant l'opinion de la majorité prévaloir, +entrait en défiance de son propre sentiment et craignait de se tromper. +Le respect du pouvoir est si profondément enraciné dans le plus grand +nombre, que, sans s'en apercevoir, ils mêlaient dans leurs jugements la +pensée d'honneurs probables, de récompenses, de participation à +l'autorité; enfin, ou réfléchissait qu'après tout il ne s'agissait que +d'un bandit dont la société ne pouvait attendre aucun service d'aucun +genre. + +Mais malheur à l'homme qui pactise un seul moment avec l'austérité de sa +conscience! Si c'est un particulier, il deviendra un homme injuste, si +c'est un magistrat, un séide; si c'est un prince, un tyran. + +[Illustration.] + +Bronzino Caimo ne put supporter une pareille procédure; et ce courageux +jurisconsulte osa en pleine assemblée, en démontrer l'énormité à ses +collègues. Lucio (les méchants se trompent aussi quelquefois) n'avait +pas hésité à le mettre sur la liste des juges. Bien qu'il ne dissimulât +point l'aversion que lui inspiraient les violences de Luchino, les +ennemis du prince n'avaient jamais montré qu'ils fissent grand cas de +lui, parce qu'il se déclarait toujours contre les oppositions illégales +et les améliorations obtenues par l'épée. Aussi avait-on coutume de dire +qu'il prétendait redresser le monde avec l'eau bénite et le missel. Mais +l'eau bénite et le missel lui inspirait une répugnance profonde pour +toute fraude, et le courage de soutenir le vrai. Il se déclara avec tant +de force que la procédure échafaudée à si grands frais par Lucio ne +pouvait arriver à son terme, si on ne punissait d'abord celui qui avait +osé avoir raison, Lucio, dans un secret interrogatoire, parvint à faire +confesser par Malcolzato que Bronzino Caimo était au nombre des +conjurés, et même le plus dangereux, parce qu'il était le plus +raisonnable. Au moment où cet homme généreux se préparait à ne point +permettre que la justice fût violée sans protestation, il se vil traîner +lui-même dans les prisons, et appelé devant les mêmes juges à qui son +exemple devait enseigner la servilité. + +Personne n'osa plus élever la voix, et les aveux de Malcolzato furent +tenus pour véridiques. Puis, sous prétexte qu'il n'avait pas voulu dire +tout ce qu'il savait, on ne lui accorda point l'impunité promise. +Condamné à mort, il fut bientôt pendu comme le criminel agent des +manoeuvres criminelles de Pusterla. Le peuple courait à ce spectacle, et +on disait; «Tant mieux! c'était un méchant spadassin, et il devait finir +ainsi. Vivent nos seigneurs, qui purgent le monde d'une telle canaille!» + +Mais, comme les injustices s'enchaînent! Après ce supplice, il demeurait +convenu parmi le peuple, bien plus, il était passé en chose jugée qu'une +conspiration existait, que Pusterla en était le chef: qu'il était +secondé par les personnages qu'on avait nommés, et par un plus grand +nombre d'autres complices qu'on n'avait pu découvrir. On pouvait donc +faire le procès des autres accusés sur un fait dont il n'était plus +permis de douter, toujours en vertu de la chose jugée, et il ne restait +plus à Lucio qu'à les montrer coupables des crimes qu'on leur imputait. + +La conclusion de tout cela fut que, lorsque les débats de la société de +justice furent clos, les crieurs de la commune parcoururent la ville, +s'arrêtant à chaque carrefour, et, après un son de trompe, invitèrent +les chefs de famille à se rassembler à midi, à un jour prescrit, pour y +former l'assemblée générale. + +Dans cette assemblée générale résidait, comme nous l'avons dit, +l'autorité souveraine. J'entends qu'elle y résidait en droit; car, dans +la pratique, on pensait qu'après avoir nommé le prince, les citoyens +s'étaient spontanément déchargés sur les épaules de l'élu du fardeau de +la souveraineté, qui, s'il faut l'avouer, paraissait rarement trop +pesant à ce dernier. + +La circonstance était une de ces rares occasions où le prince aimait à +se décharger de sa responsabilité; il fallait, en effet, que l'ombre du +voeu public sanctionnât un des actes de sa tyrannie. Visconti n'était +nullement inquiet de la décision de l'assemblée: il savait par +expérience que le voeu de la multitude ainsi rassemblée n'est que +l'expression de la volonté de quelques intrigants trompant la foule, +qui, pour la plupart, n'a ni la volonté, ni le temps, ni la capacité de +peser les droits et la justice. D'un autre côté, comme il regardait d'un +mauvais oeil ces apparences républicaines qui survivaient au sein: de la +monarchie, Luchino aimait à discréditer ces assemblées en les associant +à ses crimes. + +Donc, lorsque les citoyens furent rassemblés, la société de justice +comparut au milieu d'eux, et le capitaine, montant à la _parlera_, +exposa la conspiration qu'on avait découverte, nomma les coupables, +publia les projets de sentences, tant contre les prisonniers que contre +les fuyards. Ces derniers n'étaient pas en petit nombre. Tous ceux qui +savaient n'être point agréables à Visconti, bien qu'ils n'eussent pris +aucune part à la prétendue conjuration et qu'elle leur eût été même +complètement inconnue, se sauvèrent, dans la crainte que Luchino ne +choisit cette invasion où la rigueur pouvait être justifiée. + +Après lecture du procès, c'est-à-dire des extraits qu'il avait plu à +Lucio de choisir, la faute de tous les accusés parut si énorme, si +évidente, que les neuf cents pères de famille qui votaient secrètement +avec des cailloux blancs et roux, se trouvèrent tous d'accord pour +confirmer la condamnation, excepté une douzaine d'entre eux, qui, ou +s'étaient trompés de cailloux, ou n'avaient pas compris la volonté +sérénissime. + +Les fuyards furent déchus de noblesse et leurs biens confisqués. Devant +une madone qui surmontait la porte Romaine, on alluma deux torches, et +il fut intimé au beau Galéas et à Barnabé de sortir de la ville avant +que la cire fût consumée. Lorsqu'ils furent partis, on publia un rescrit +qui les déclarait bannis de l'État comme suspects dans leur foi, +violateur de la paix, parjures détestables; on déclarait en outre qu'ils +ne pouvaient contracter mariage, ni, après leur mort, être enterrés en +terre sainte. + +On ne sait que trop comment ils revinrent, traitant ce malheureux pays +le plus mal qu'ils purent. Ils furent ensevelis dans l'église, et +laissèrent une postérité qui ne valait pas mieux que ses pères. + +Le sort le plus affreux fut pour ceux des conjurés dont on avait pu se +saisir. Machino et Pinalla Alipratuli, enfermés dans les prisons +prétoriennes sur la place des Marchands, sous les escaliers du palais, +purent entendre, par une lucarne de leur tanière, la sentence qui les +condamnait à mourir de faim. Le jours suivant, ils virent Botolo da +Castelletto, Beltramolo d'Amieo et l'incorruptible juge Bronzino Caimo +décapités sur la place. Ils les virent, et combien ils durent envier +leur prompte mort, eux qui étaient contraints de la voir s'avancer à pas +lents, au milieu des atroces tortures du jeûne! + +Chaque année on imposait une taille extraordinaire, dite du _florin +d'or_, aussi onéreuse à la noblesse qu'au peuple. Le matin de +l'exécution, Luchino fit publier qu'il remettait cette taille, et qu'il +ne la percevrait plus, à moins d'invasion des ennemis. + +Cela suffit, et ce fut même trop pour que le peuple milanais oubliât le +sang versé, et même courut assister à l'exécution de la justice de son +généreux seigneur. Tant le peuple ressemble aux enfants, pour qui tout +est sujet de fête, qui contemplent en riant le drap étendu sur le +cercueil de leur père, et qui admirent la beauté des cierges allumés aux +funérailles de leur mère. + +[Illustration.] + +Les juges, en sortant de charge, eurent la satisfaction d'avoir bien +travaillé pour le maintien de la sécurité publique, et d'avoir bien +réussi à découvrir et à châtier les traîtres à la patrie. Le capitaine +Lucio eut une satisfaction beaucoup plus grande: une lettre de Luchino +lui assigna pour résidence le palais des Pusterla et il lui concéda +l'usufruit du délicieux domaine de Montebello, sauf à lui en accorder la +propriété lorsqu'on aurait définitivement prononcé sur le sort de +Pusterla et de sa famille. + +[Illustration.] + + + +Candélabres offerts à Louis-Philippe + +PAR LE ROI DE HOLLANDE. + +On remarque depuis quelque temps au palais des Tuileries, dans la +galerie de Diane, deux grands candélabres remplaçant, à chacune des +extrémités de cette galerie, des vases ornés de peintures, qui ont été +transportes au musée du Louvre, et placés près des idoles chinoises dont +_l'Illustration_ a donné la figure dans son 24e numéro. + +Ces candélabres, élevés sur un socle en marbre et d'une hauteur de 2 +mètres environ, ont été envoyés par le roi de Hollande au roi des +Français. Les matériaux employés par les artistes chargés leur +construction sont le cristal et le bronze doré. + +[Illustration: Candélabres en bronze et cristal, donné par le roi de +Hollande au roi des Français.] + +L'ornementation, d'un style renaissance généralement heureux, paraît +avoir été composée sur des dessins français; l'exécution des bronzes est +très-satisfaisante: mais les cristaux, quoique d'une belle eau, laissent +à désirer sous le rapport de la taille, principalement dans le fût des +colonnes, dont les cannelures, s'enfilant au lieu de se contrarier, ne +produisent pas les feux et l'effet qu'on devrait en attendre. + +Quoiqu'il en soit, l'ensemble de ces candélabres fait honneur à la +fabrication hollandaise; mais l'exposition prochaine de notre industrie +démontrera que, pour le goût et la pureté de l'exécution de ses bronzes +et cristaux, la France marche et marchera toujours à la tête des autres +nations. + + + +Amusements des Sciences. + +SOLUTION DES QUESTIONS PROPOSÉES DANS LE DERNIER NUMÉRO. + +I. Ce problème est de la même nature que celui du lion de bronze que +nous avons donne dans un des numéros précédents; il est aussi tirè de +l'anthologie grecque, d'où il a été traduit en mauvais vers latins que +voici: + + Qui jaculamur aquas tres hic, adstamus Amores; + Sed varie liquidas Euripo immittimus undas. + Dexter ego; fummis et quae mihi manat ab alis + Quatuor est horis laevus versa influit urna + Dimidiatque diem medius dum fundit ab area + Die, age, quam paucis Euripum implebimus horis + Ex arca simul atque alis urnaque fluentes? + +En supposant le jour divisé en vingt-quatre heures, ou trouvera que les +trois Amours rempliront le bassin en 2/24 ou près de deux heures. + +II. La solution de ce problème est contenue dans ces deux diptiques +latins; + + It duplex mulier, redit una, vehitque manentem, + Itque una; utuntur tunc duo puppe viri + Par vadit et redeunt bini, mulierque sororem + Advehit; ad propriam fine maritus abit. + +Ce qui signifie: + +Deux femmes passeront d'abord: puis, l'une ayant ramené le bateau, +repassera avec la troisième femme. Ensuite une des trois femmes ramènera +le bateau, et, se mettant à terre, laissera passer les deux hommes dont +les femmes sont de l'autre côté. Alors un des hommes ramènera sa femme, +et, la mettant à terre, il prendra le troisième homme et repassera avec +lui. Enfin la femme qui se trouve passée entrera dans le bateau et ira +en deux fois chercher les deux autres femmes. + +On propose encore ce problème sous le titre des _trois maîtres et des +trois valets_. Les maîtres s'accordent bien ensemble et les valets +aussi; mais chaque maître ne peut, souffrir les valets des deux autres; +de manière que s'il se trouvait avec un des deux valets, en l'absence de +son maître, il le battrait infailliblement. + +III. Il faut faire une boîte carrée; car c'est celle qui, à cause des +angles droits, est la plus propre à ce jeu optique. Vous la diviserez en +quatre cloisons perpendiculaires au fond, qui se croiseront au centre, +et contre lesquelles vous appliquerez des miroirs plans. Vous percerez +ensuite chaque face de la boîte d'un trou propre à regarder au dedans, +et qui soit tellement ménagé que l'on ne puisse voir que les miroirs +appliqués contre les cloisons, et non la base. Dans chaque petit +triangle rectangle, enfin, qui est formé par deux cloisons, vous +disposerez un objet qui, se répétant dans les glaces latérales, puisse +former un dessin régulier, comme un dessin de parterre, un plan de +fortification, une place de ville, un pavé de compartiments. Pour +éclairer l'intérieur, vous ne couvrirez la boîte que d'un parchemin +transparent. + +Il est évident que si on place l'oeil à chacune des petites ouvertures +pratiquées aux côtés de cette boîte, on apercevra autant d'objets +différents, qui paraîtront néanmoins remplir toute la boîte. L'un sera +un parterre très-régulier; l'autre, un plan de fortification; le +troisième, un pavé de compartiments; le quatrième, une place décorée. + +Si plusieurs personnes ont regardé à la fois par ces différentes +ouvertures et qu'elles se questionnent ensuite sur ce qu'elles ont vu, +il en pourra résulter entre elles une contestation assez plaisante pour +celui qui sera au fait du tour: l'une assurant qu'elle a vu un objet, +l'autre un autre, et chacune étant également persuadée qu'elle a raison. + +Pour rendre, plus transparent le parchemin dont on se sert dans les +machines optiques telles que la précédente, il faut le laver plusieurs +fois dans une lessive claire qu'on changera à chaque fois, et, à la +dernière, dans de l'eau de fontaine; on le mettra ensuite sécher à +l'air, en le tenant bien étendu. + +Si l'on veut lui donner de la couleur, on se servira, pour le vert, de +vert-de-gris délayé dans du vinaigre, avec un peu de vert foncé; pour le +rouge, de l'infusion de bois de Brésil; pour le jaune, de l'infusion de +baies de nerprun, cueillies au mois d'août; l'on passera enfin de temps +en temps un vernis sur ce parchemin. + +NOUVELLES QUESTIONS A RÉSOUDRE. + +I. Un père de famille ordonne, par son testament, que l'aîné de ses +enfants prendra sur tous ses biens, 10,000 francs et la septième partie +de ce qui restera; le second 20,000 francs et la septième partie de ce +qui restera; le troisieme 30,000 francs et la septième partie du +surplus; et ainsi jusqu'au dernier, en augmentant toujours de 10,000 +francs. Ses enfants ayant suivi la disposition du testament, il se +trouve qu'ils ont été également partagés. On demande combien il y avait +d'enfants, quel était le bien de ce père, et quelle a été la part de +chacun des enfants. + +II. Un homme rencontre, en sortant de sa maison, un certain nombre de +pauvres. Il veut leur distribuer l'argent qu'il a sur lui: il trouve +qu'en donnant à chacun 9 sous, il en a 32 de moins qu'il ne lui faut; +mais, qu'en en donnant à chacun 7, il lui en reste 24. Quels étaient le +nombre de pauvres et la somme que cet homme avait dans sa bourse? + +III. Faire une boule trompeuse au jeu de quilles. + + + +Observations Météorologiques + +FAITES À L'OBSERVATOIRE DE PARIS. + +1843.--SEPTEMBRE. + +[Tableau complexe.] + + + +Rébus + +EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS. + +La nuit, tous chats sont gris. + +[Illustration: Nouveau rébus.] + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0032, 7 Octobre +1843, by Various + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0032, 7 *** + +***** This file should be named 38987-8.txt or 38987-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/8/9/8/38987/ + +Produced by Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/38987-8.zip b/38987-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f21bc50 --- /dev/null +++ b/38987-8.zip diff --git a/38987-h.zip b/38987-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..c86c308 --- /dev/null +++ b/38987-h.zip diff --git a/38987-h/38987-h.htm b/38987-h/38987-h.htm new file mode 100644 index 0000000..ae3f8ef --- /dev/null +++ b/38987-h/38987-h.htm @@ -0,0 +1,3506 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>The Project Gutenberg eBook of L'Illustration, No. 0032, 7 Octobre 1843 by Various</title> + +<link rel="coverpage" href="images/cover.jpg"> + +<style type="text/css"> + + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +hr {width: 50%; text-align: center} +hr.full {width: 100%} +hr.short {width: 10%; text-align: center} + +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%; + float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed; width: 80px; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left} + +.sc {font-variant: small-caps} +.lef {float: left} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} +.sml {font-size: 10pt} +.overl {font-size: 10pt; text-decoration: overline; text-align: center} +.cont {width: 650px} +.somm {float: left; width: 300px; font-size: 10pt; padding: 1em} +.suppl {color: #5A5047; background-color: #EEE2CA } + + +span.pagenum {font-size: 70%; left: 91%; right: 1%; position: absolute} +span.linenum {font-size: 70%; right: 91%; left: 1%; position: absolute} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} +.poem p.i14 {margin-left: 7em} +.poem p.i16 {margin-left: 8em} +.poem p.i18 {margin-left: 9em} +.poem p.i20 {margin-left: 10em} +.poem p.i30 {margin-left: 15em} + + + +</style> +</head> +<body> + + +<pre> + +Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0032, 7 Octobre 1843, by Various + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'Illustration, No. 0032, 7 Octobre 1843 + +Author: Various + +Release Date: February 26, 2012 [EBook #38987] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0032, 7 *** + + + + +Produced by Rénald Lévesque + + + + + +</pre> + + + + +<br><br> + +<div class="cont"> + + + + +<p>L'Illustration, No. 0032, 7 Octobre 1843</p> + + <p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p> + +<p class="mid">Nº 32. Vol. II.--SAMEDI 7 OCTOBRE 1843.<br> +Bureaux, rue de Seine, 33.</p> + +<pre> + Ab. pour Paris.--3 mois. 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr. Pris de + chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75. + + Ab. pour les Dep.--3 mois 9 fr.--6 mois 17 fr.--Un an, 32 fr. pour + l'Étranger. -- 10 -- 20 -- 10. +</pre> + +<div class="somm"> +<h3>SOMMAIRE.</h3> + +<p><b>Révolution du Mexique</b>. Le général Bustamante. <i>Portrait</i>.--<b>Courrier de +Paris,--Histoire de la Semaine</b>. <i>Médaille de l'École Normale, par M. +Bory; Messager parisien; Vue de Bahia.</i> --<b>Simulacre d'un combat naval +dans la rade de Brest</b>. <i>Gravure</i>.--<b>Théâtres</b>. <i>Une Scène de Paméla Giraud +et Une Scène des Bohémiens de Paris.</i>--<b>De Paris à Spa</b>, par Ad. J. <i>Vues +du Pouhon et de la Géronstère</i>.--<b>Les Fêtes de Septembre, à Bruxelles</b>. +(23, 24, 25 et 26 septembre 1843). <i>Concert dans le Parc; Concert dans +l'ancienne église des Augustins</i>.--<b>Un Amour de province</b>, par madame +Louise Colet. (Suite et fin.)--<b>Margherita Pusterla</b>. Roman de M. César +Cantù. Chapitre X, le Procès. <i>Dix Gravures</i>. --<b>Annonces. --Candélabres +offerts à Louis-Philippe par le roi de Hollande</b>. <i>Gravure</i>.--<b>Amusements +des Sciences. --Observations météorologiques.--Rébus.</b></p> +</div> +<br> +<h3>Révolution du Mexique</h3> + +<p class="mid">(Voir, sur Santa-Anna, tome 1er, pages 337 et 403.) + +<h4>LE GÉNÉRAL +BUSTAMANTE.</h4> + +<p>Parmi les étrangers qui fréquentaient la table de l'hôtel des Princes +dans l'automne de l'année dernière, on en remarquait un d'une taille +au-dessus de la moyenne et, droite encore, quoiqu'il eût passé soixante +ans. Un je ne sais quoi dans sa tournure, le ruban de quatre couleurs +différentes qui ornait la boutonnière de sa redingote, et un certain air +de commandement empreint dans toute sa personne, révélaient un officier +supérieur. Ses traits irréguliers étaient assez fortement gravés de +petite vérole, mais son front haut abritait des yeux noirs et perçants; +ses cheveux, que l'âge faisait grisonner sans les éclaircir, frisant +énergiquement sur une tête petite et ronde, indiquaient, ainsi que ses +épaules larges et carrées, une constitution pleine de vigueur; enfin, un +teint hâlé et un accent méridional très-prononcé décelaient son origine +espagnole.</p> + +<p>Ce personnage, vêtu avec une extrême simplicité, aux manières affables +et gracieuses, qui prenait modestement ses repas à une table commune, +avait cependant été, à deux reprises différentes et pendant huit ans, +investi d'un pouvoir à peu près souverain; pendant huit ans, le tambour +avait battu aux champs lorsqu'il sortait de son palais, honneur que Dieu +seul partageait avec lui quand le Saint-Sacrement franchissait les +portes de la cathédrale; il avait fait aux Chambres législatives, au +commencement de chaque session, de solennels discours d'ouverture, il +avait eu son conseil de ministres; en un mot, c'était presque un roi +détrôné; c'était, en 1840, l'excellentissime seigneur, et en 1842, à +l'hôtel de la rue de Richelieu, le général Bustamante tout simplement.</p> + +<p>Une révolution dirigée par l'ambitieux Santa-Anna, son ennemi personnel +et son antagoniste avoué, l'avait dépossédé de la présidence des +États-Unis mexicains, et le général Bustamante, homme d'une grande +probité politique, d'un patriotisme plus pur et plus désintéressé que +celui de ses rivaux, cherchait à oublier dans l'étude, à Paris, non le +pouvoir et les honneurs dont on l'avait privé et qu'il regrettait peu, +mais les malheurs de son pays, déchiré par toutes les ambitions qui s'y +croisent et s'y choquent incessamment. C'était ces idées qu'il essayait +d'étouffer dans le silence studieux des bibliothèques publiques et des +établissements consacrés à la science qu'il fréquentait avec assiduité.</p> + +<p>Lorsqu'au mois de septembre 1810, <i>Hidalgo</i> et <i>Allende</i> poussèrent +contre les Espagnols le premier cri d'indépendance, et que ce cri, +partout répété, mit la Nouvelle-Espagne en conflagration, Bustamante, +alors âgé de trente ans environ, exerçait dans la ville de +<i>Guadalajara</i>, à cent cinquante lieues à l'ouest de Mexico, la +profession de médecin. Il y jouissait déjà d'une certaine réputation de +talent, quand il fut forcé d'abandonner cette carrière et l'avenir +qu'elle lui promettait, pour se joindre, les armes à la main, aux +efforts des Espagnols contre ses compatriotes insurgés. A peine quatre +mois s'étaient-ils écoulés depuis l'insurrection, qu'il combattait sous +les ordres du général <i>Calleja</i>, contre <i>Hidalgo, Allende, Aldama</i> et +<i>Abasolo</i>, ces quatre grandes figures de la guerre de l'indépendance, à +la fameuse bataille du pont <i>Calderon</i>.</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/001a.png"><br><b> Le général Bustamante.</b></p> + +<p>Les voyageurs qui ont fait une fois seulement le trajet de <i>Mexico</i> à +<i>Guadalajara</i>, se rappelleront un pont de pierre jeté, à quelques lieues +de cette dernière ville, sur une rivière qui coule au milieu d'une vaste +plaine dont le silence et l'aridité attristent l'âme. C'est le pont et +la rivière Calderon. Dans la saison des sécheresses, à peine entend-on, +au milieu de son lit escarpé, le murmure de ses eaux, tandis qu'à +l'époque des pluies, elle les fait gronder, fangeuses et gonflées comme +un torrent. Mais, dans tous les temps, le vent qui souffle lugubrement +dans les grandes herbes desséchées, les mornes pelés qui dominent le +pont, font naître un sentiment de terreur involontaire, et le voyageur +éperonne son cheval pour fuir ce lieu funeste et les croix de meurtre +dont il est parsemé.</p> + +<p>Le 17 janvier 1811, 100,000 insurgés avec 103 bouches à feu occupaient +cette position. Un grand nombre de ces canons avaient été arrachés au +port de San Blas sur <i>le Pacifique</i>, et transportés par-dessus la chaîne +inaccessible de la Cordillière, où quelques-uns à moité enfouis +aujourd'hui révèlent au voyageur qui gravit ces pics formidables +l'irrésistible puissance des masses. Cette multitude sans discipline, +presque sans frein, était composée des éléments les plus disparates, +depuis la soutane des prêtres, les manteaux bariolés des <i>rancheros</i> +(fermiers), jusqu'aux rares vêtements de cuir qui couvraient les corps +bronzés de 7,000 guerriers indiens armés de leurs flèches et de leurs +<i>macanas</i> (casse-tête).</p> + +<p>Le général espagnol <i>Calleja</i>, avec un peu plus de 6,000 hommes, dont la +moitié d'une excellente cavalerie et 10 pièces de campagne, n'hésita pas +à attaquer cette foule innombrable; et telle fut la supériorité de la +discipline sur le nombre, que les insurgés furent taillés en pièces et +leurs chefs dispersés.</p> + +<p>D. Anastasio Bustamante, alors simple officier, se distingua dans cette +bataille de manière à attirer sur lui l'attention publique, et ce fut là +le commencement de sa carrière militaire. Le résultat de cette affaire +fut un coup presque mortel pour l'insurrection, et la capture des chefs +qui l'avaient excitée. Selon la coutume des Espagnols, qui ont toujours +aimé ces sanglants trophées, leurs têtes séparées du tronc furent +exposées sur la place de Guanajuato, derrière un grillage de fer. Elles +blanchirent là pendant dix ans, fouettées par la pluie, desséchées par +le soleil, alternativement outragées par les ennemis de l'indépendance, +ou honorées par la piété des patriotes, qui venaient brûler de petits +cierges devant elles et prier pour les âmes qui les avaient animées.</p> + +<p>Nous ne suivrons pas Bustamante dans les curieux et sanglants épisodes +de cette guerre acharnée dont les détails sont si pleins d'un intérêt +saisissant, et nous dirons seulement une, devenu général après s'être +rangé parmi les indépendants, il fit enlever et ensevelir les têtes des +chefs qu'il avait aidé à vaincre, après avoir fait célébrer en leur +honneur un service funèbre dans l'année 1821.</p> + +<p>Ce fut cette même année que le général <i>Iturbide</i>, qui devait, à l'issue +de cette lutte, devenir empereur du Mexique, proclama à son tour dans +<i>Iguala</i> l'indépendance de son pays. Bustamante se joignit à lui et lui +fut fidèle jusqu'à sa déchéance, en opposition avec <i>Santa-Anna</i>, qui le +premier se souleva contre ce prince, après avoir été comblé de ses +faveurs. Forcé d'abdiquer en 1823, par suite de la défection successive +de toutes les provinces de l'empire, sa déchéance fut proclamée le 8 +avril de la même année, et la nouvelle république fut installée. Le +général <i>Guadalupe Victoria</i> en fut le premier président.</p> + +<p>Pendant ce laps de temps jusqu'en 1828, époque à laquelle la présidence +temporaire cessait de droit, Bustamante prit une part active dans les +affaires de l'État. Le 30 novembre, une insurrection éclata dans la +capitale; elle avait pour but de faire annuler l'élection de <i>Pedraza</i>, +qui venait de succédera <i>Victoria</i>, et elle se termina par la fuite du +premier, le pillage de Mexico et l'avènement du général <i>Guerrera</i>, qui, +nommé vice-président, exerça pendant un an l'autorité du président +lui-même. Une révolution semblable à celle qui l'avait élevé devait le +renverser une année après, mois pour mois, et il était réservé au +général Bustamante d'être l'instrument de sa chute, et plus tard de sa +mort tragique.</p> + +<p>(<i>La fin à un prochain numéro.</i>)</p> +<br><br> + +<h2>Courrier de Paris.</h2> + +<p>Tout est dit, l'hiver approche et Paris s'y prépare. Paris change +d'habitudes, en effet, et se transforme périodiquement; il varie de +trimestre en trimestre et de saison en saison: il y a quinze jours +encore, il était leste, dégagé, vêtu à la légère, et voici qu'il +commence à se boutonner, à mettre les mains dans ses poches, et à +regarder du coin de l'oeil sa <i>tween</i> et son paletot. Avant huit jours, +il grelottera et se palissadera contre le rhume et les éternuements. On +voit déjà des joues pâles et des nez transis circuler çà et là en plein +vent, et annoncer les jours maussades..</p> + +<p>Les tailleurs taillent le vêtement piqué et ouaté; les bottiers +travaillent, à coups redoublés, la double semelle; la couturière et la +marchande de modes façonnent le velours et la soie pour abriter la +petite poitrine de nos frêles Parisiennes.</p> + +<p>Le ramoneur, émondant tuyaux engorgés par la suie, comme dit Voltaire, +commence à chanter sa chanson sur les toits; on replace les tapis; on +met de l'huile dans les lampes; le marchand de bois mesure, équarrit et +scie, et le rôtisseur de marrons allume son fourneau à l'angle des +marchands de vin et au coin des rues.</p> + +<p>Aux Tuileries, au Luxembourg, aux Champs-Elysées, la loueuse de chaises +se dispose à prendre ses quartiers d'hiver, et regarde d'un oeil morne +son armée de bâtons empaillés, si peuplée tout à l'heure, maintenant +déserte et tristement entassée. Passez-vous sur le boulevard Italien, la +vive et élégante nation qui le peuplait dans les belles soirées, a battu +en retraite. Les promeneurs acharnés, ceux que ni le froid, ni le vent, +ni la pluie, ne peuvent retenir au logis, s'abritent au passage, de +l'Opéra; et les <i>lions</i> n'étalent plus leurs crinières, au clair de la +lune, sur les dalles du <i>Café de Paris</i>, rongeant l'or de leur canne, ou +lançant au nez des passants la blanche fumée du cigare.</p> + +<p>Sur les murailles, les affiches disent qu'il sera bientôt temps de +s'envelopper de son manteau, et de crier à sa gouvernante; «Holà! +Françoise, faites-moi un bon feu!» Les Wauxhall d'hiver, les Prado +d'hiver, les Tivoli d'hiver, se font imprimer tout vifs et placarder à +tous les coins de la ville, sollicitant d'avance les frisettes, les +étudiants en droit, les élèves en médecine et les commis marchands. Que +vous dirai-je? M. Musard a sonné un premier coup de son cor à piston, +cette trompette joyeuse qui promet la prochaine résurrection des folles +danses et du débardeur.</p> + +<p>On pourrait douter cependant de la réalité de tous ces signes +précurseurs, si le Théâtre-Italien ne venait pas de rouvrir ses portes +et de mettre en ligne son régiment de ténors et de soprani, de contralti +et de barytons; mais puisque le Théâtre-Italien recommence ses chansons, +l'été est bien mort, il n'y a plus à en douter. Grisi, Persiani, +Lablache, Mario, tous les oiseaux mélodieux que l'Italie envoie à Paris, +nous abandonnent en effet au premier soleil printanier, et nous +reviennent invariablement quand la dernière feuille tombe et s'en va; +contre l'habitude des rossignols, ils se montrent à nous et roucoulent +dans la noire saison où les corbeaux s'assemblent par bandes et +croassent. Cette année, la volière italienne a perdu deux de ses hôtes +harmonieux et sans plumes; Tamburini nous manque, et madame Pauline +Viardot avec lui. Regrettons madame Viardot: qui la remplacera? c'est +encore le secret de M. Vatel, l'autocrate du Théâtre-Italien. Jetons +aussi quelques pleurs à cet honnête Tamburini; sa voix, il est vrai, +s'affaiblissait de jour en jour, à force d'avoir usé et abusé de la +roulade; mais quel magnifique instrument dans le temps de ses beaux +succès et de sa fraîche jeunesse? Pleurons donc Tamburini pour le passé, +plutôt que pour le présent, et ne soyons pas ingrats. Rien n'est +éternel, en ce bas monde, ni la beauté, ni la richesse, ni la puissance, +ni les voix de basse.</p> + +<p>L'empereur de Russie donnera l'hospitalité au jeune et poétique talent +de madame, Pauline Garcia-Viardot, et recueillera les restes encore +vaillants de la voix de Tamburini. Tous deux vont partir, s'ils ne sont +déjà partis; Rubini, cet autre déserteur, est là-bas, à +Saint-Pétersbourg, qui leur fait signe et leur tend les bras. Ainsi, la +Russie devient dilettante, et nous enlève une bonne partie de, notre +bien. Qui sait? peut-être, est-ce une amélioration qui se prépare dans +la gamme diplomatique, assez mal engagée, depuis la Révolution de +juillet, entre Paris et Saint-Pétersbourg, et un acheminement à une plus +tendre harmonie.</p> + +<p>Quant à nous, notre fureur dilettante ne se ralentit point par l'usage; +on a souvent reproché à Paris sa légèreté et son inconstance; mais, à +coup sur, pour ce qui est du Théâtre-Italien, le reproche n'est pas +mérité; il y a longtemps que cette passion dure, et elle devient de plus +en plus fidèle et tenace: ni la déportation, ni l'incendie, n'ont pu la +décourager ni l'abattre; elle a bravé deux années d'exil à l'Odéon, et +s'est tirée vivante de la flamme et des cendres de la salle Favart.</p> + +<p>Le ciel, sans doute, est touché de cette persévérance, car il n'a jamais +laissé le dilettante parisien sans pâture; il le nourrit depuis quinze +ans, avec un soin tout particulier, faisant succéder Malibran à Pasta, +Grisi à Malibran, et il continuera certainement de nourrir les petits du +dilettante et les petits de ses petits. Voyez, plutôt! L'empereur +Nicolas nous ôte Tamburini, tout aussitôt le ciel nous envoie Ronconi, +et le ténor Salvi par-dessus le marché. Les i, les o et les a ne nous +manqueront jamais; l'Italie a de quoi renouveler l'alphahet.</p> + +<p>Le monde riche et le monde élégant se sont disputé la location des +stalles et des loges du Théâtre-Italien avec la même ardeur que par le +passé. Dès le mois d'août, on s'en inquiétait, et à peine septembre +eut-il signé sa première heure, que la rage s'y est mise.--La jolie +comtesse de S... retenue dans son château du Berry, a eu de fréquentes +insomnies pendant huit jours, et, s'éveillant en sursaut toutes les +nuits, s'écriait: «Aurai-je ma loge?» Elle n'a recouvré le sommeil que +le lendemain du jour où la nouvelle lui en a été positivement expédiée +de Paris par estafette.--Un ami de la baronne de H... a reçu ces mots +tracés de sa petite main fine et blanche: «Courez, bien vite retenir ma +loge de face pour la saison, et vous irez ensuite savoir des nouvelles +de mon père, qui est à l'extrémité. Adieu, cher.»--Madame C... plaide en +ce moment en séparation contre son mari.--Quoi! des époux si tendres et +si bien assortis, qui promettaient de renouveler Philémon et +Bancis!--Eh! mon Dieu oui.--Que leur est-il donc arrivé? Comment cela se +fait-il? ils s'aimaient tant! ils vivaient dans une intimité si +parfaite!--Le mari n'a pas voulu prendre une loge aux Italiens; la femme +le voulait: on a plaidé d'abord le oui et le non avec douceur, puis avec +vivacité, puis avec entêtement, puis avec emportement, puis avec fureur, +comme cela arrive dans les meilleurs ménages; et hier la demande de +séparation, pour cause d'incompatibilité d'humeur, a été déposée au +greffe du tribunal: Deux époux vivaient en paix depuis dix ans; une loge +survint, et voilà la guerre allumée.</p> + +<p>On sait ce qui arriva autrefois à propos du fameux roman de Richardson, +<i>Clarisse Harlowe</i>: la vogue était telle qu'on faisait queue à la porte +du libraire. Un jour, un seul exemplaire restait pour deux amateurs qui +s'en saisirent en même temps, chacun par mi-côté.--Je l'aurai!--Tu ne +l'auras pas!--Ils mirent l'épée à la main et l'exemplaire fut adjugé au +vainqueur, le vaincu étant légèrement blessé.</p> + +<p>La même bataille vient de se renouveler entre deux forcenés dilettanti +pour la dernière stalle d'orchestre à louer au Théâtre-Italien; mais +l'issue du duel a été plus funeste: les deux adversaires, percés l'un +par l'autre et du part en part, sont morts sur le coup; la stalle est +revenue à un gros monsieur qui l'attendait dans son lit. Le procureur du +roi informe.</p> + +<p>Vous êtes prié d'assister au convoi et à l'enterrement.</p> + +<p>On s'apprête, on s'inquiète, on se bat, on s'égorge pour avoir place au +Théâtre-Italien; mais le temps n'est pas encore venu de s'y montrer; ça +n'est pas bon genre. Se ruer ainsi dès le premier jour, fi donc! laissez +cela aux femmes d'avoués et aux provinciales. En vérité, ne dirait-on +pas qu'on meurt d'inanition et qu'on a besoin de se précipiter +brutalement sur la première cavatine qu'on vous jette: il n'y a que les +estomacs vulgaires qui montrent de ces gros appétits gloutons. Et puis, +vous croyez, que nous allons laisser là nos châteaux pour entendre M. +Salvi; pas si plébéiens! tout au plus commencerons-nous à y songer quand +décembre viendra; nous prêterons nos loges, en attendant, à quelque ami +ou à quelque petit cousin; pourvu qu'on ne nous y voie pas avant trois +mois, notre honneur est sauf.</p> + +<p>Oui, mesdames les duchesses et mesdames les marquises, et vous les +lionnes du barreau et de la Nuance, préparez-vous à l'hiver: illuminez +ses sombres nuits par l'éclat des fêtes; voilez, sa tristesse par le bal +et le plaisir; choisissez au théâtre la place la plus favorable au +succès de votre élégance et de votre coquetterie; l'hiver vous plaît, +vous aimez l'hiver, vous voyez venir l'hiver avec un sourire, car c'est +la saison de vos triomphes les plus charmants et de vos joies les plus +vives.</p> + +<p>Hélas! Paris n'est pas compris tout entier dans une loge d'Opéra, et +dans une valse à deux temps; vous êtes le Pans que l'hiver pare, amuse +et fait rire; mais, à côté de vous, il y a le Paris que la venue de la +saison rigide inquiète et épouvante: Ce Paris là, c'est le Paris de +l'ouvrier et de l'indigent l'hiver, à la main glacée, va bientôt devenir +l'hôte sans pitié de la triste mansarde; il ébranlera de son souffle +cruel les portes disjointes et les portes mal closes; et l'enfant nu, +pâle, grelottant, souvent privé de nourriture, se réfugiera vainement +dans le sein de sa mère en haillons, pour y chercher un peu de force et +de chaleur.--Allons, mes belles, appelez les violons, et mettez-vous en +danse! Qui est-ce qui n'est pas joyeux? qui est-ce qui ne danse +pas?--Les cent mille malheureux que Paris cache dans ses rues sombres et +dans ses noirs replis! La statistique l'a dit, et la statistique est +d'une véracité terrible; chaque hiver fait une horrible guerre à près de +cent mille infortunés, femmes, enfants, vieillards, sans feu, sans +vêtements et sans pain.--Que ne travaillent-ils! dit nonchalamment un +jeune blond, qui se fait les ongles et se parfume toute la journée; ce +sont des fainéants, ajoute cet autre, qui passe sa vie étendu sur les +coussins d'un divan, jetant à l'or et au velours de son appartement la +fumée de sa cigarette, et frisant négligemment un coin de sa moustache.</p> + +<p>Nous allons entrer dans lu saison des circulaires, des quêtes à domicile +et des comités de bienfaisance: mais, c'est une honte! on ne sait pas +combien. Le Paris voluptueux et riche a l'âme dure et l'oreille fermée à +la charité; le Paris pauvre et mourant de faim frappe incessamment à sa +porte; la porte reste close, ou à peine une main distraite et +dédaigneuse jette-t-elle une misérable aumône à l'insistance du maire ou +du comité de l'arrondissement. J'ai eu entre les mains un relevé total +de l'humanité officielle de mon quartier; c'était à faire rougir! les +noms les plus riches ou étaient absents, ou figuraient pour les sommes +les plus avares.</p> + +<p>Un roi de l'antiquité, avait chargé un de ses serviteurs de lui dire +chaque jour, en l'éveillant: «Roi, souviens-toi que tu es homme!» ne +serait-il pas bien de placer au chevet de tous ces heureux à la sourde +oreille, un sergent de ville qui leur crierait tous les matins, à +tue-tête: «Riche, souviens-toi qu'il y a des pauvres; la charité, s'il +vous plaît!»</p> + +<p>Passons à la pièce comique, après cette espèce de tragédie. Un de nos +amis, tout frais arrivé de la Haute-Marne, nous a confié, sous le sceau +du secret, une aventure plaisante dont Chaumont, honorable chef-lieu du +département, commence à parler tout bas; Langres s'en mêlera bientôt, et +peu à peu, de discrétion en discrétion, l'aventure aura parcouru la +France et passera à l'étranger.</p> + +<p>Le bouts de l'affaire fut longtemps connu à Paris pour un homme de +beaucoup d'esprit et un philosophe remarquable par l'excentricité de ses +fantaisies et de ses bons mots. Son nom seul fait encore tressaillir +d'effroi les épiciers, qu'il avait particulièrement choisis pour +victimes, et les réverbères, dont il cassait volontiers les vitres, la +nuit, après butte.</p> + +<p>Ce charmant original est aujourd'hui préfet; la Révolution de Juillet +l'a pris au milieu des débris des réverbères et des angoisses de +l'épicerie, pour le hisser au pouvoir. Depuis deux ou trois mois, la +Haute Marne a l'honneur de couler sous son administration.</p> + +<p>Ce n'est pas seulement aux épiciers et aux réverbères que l'illustre +administrateur en voulait dans ses jours de jeunesse et de gaieté: les +portiers aussi ont passé pas ses mains; il n'y a pas une loge où l'on ne +raconte en frissonnant l'histoire lamentable de cet infortuné portier +que notre jeune homme poursuivit pendant un an, sans trêve ni relâche, +de cette apostrophe diabolique: «Portier, je veux de tes cheveux.» Tous +les soirs, à minuit, le marteau retentissait, l'honnête portier ouvrait +avec confiance, et les terribles paroles: «Portier, je veux de tes +cheveux!» arrivaient invariablement à l'oreille de l'infortuné; il en +conçut, à la longue, un tel ennui et une telle terreur, qu'il en fit une +affreuse maladie et mourut chauve.</p> + +<p>La malheureuse, victime a laissé deux fils, ces deux rejetons +nourrissaient, depuis leur plus tendre enfance, la pensée de venger leur +père: les haines, à ce qu'il paraît, sont héréditaires dans les familles +de portiers, comme jadis dans la maison d'Altrée et de Thyeste.</p> + +<p>Ils attendirent que la barbe leur eut poussé, car il est difficile de +venger un père tant qu'on tette encore sa nourrice. Enfin, l'heure +fatale leur paraissant venue, l'autre jour, vers la fin de septembre +dernier, ils quittèrent Paris, l'oeil morne et la tête baissée et se +mirent en route pour le département en question.</p> + +<p>Arrivés à Chaumont, nos deux Orestes s'inscrivirent à la préfecture, +sous un nom supposé, et demandèrent instamment que M. le préfet voulût +bien les recevoir en audience particulière: ils se donnaient pour +deux hauts fonctionnaires en mission, chargés d'un secret d'État d'où +dépendaient la prospérité et le salut de la Haute-Marne.</p> + +<p>M. le préfet n'hésita pas un seul instant à les recevoir, et leur +expédia la lettre d'audience.--Aussitôt tous deux arrivèrent et furent +introduits par un corridor mystérieux jusqu'au cabinet du bourreau des +portiers; là, les plus savantes précautions avaient été prises, par +l'ordre du préfet lui-même, pour que rien ne transpirât au dehors de +cette importante conférence; tout importun, tout valet était éloigné et +la porte close à double tour; de toutes parts, le silence et la +solitude.</p> + +<p>«Que me voulez-vous, messieurs?» dit le fonctionnaire de son plus +charmant sourire.--Ceux-ci, sans faire de frais d'éloquence, allèrent +droit à lui et, chacun de son côté, le saisissant par un bras, de +s'écrier d'une voix terrible; «Préfet, je veux de tes cheveux!» En même +temps, l'aîné des frères tirait de sa poche une énorme paire de ciseaux. +«Je veux de tes cheveux, préfet, je veux de tes cheveux!»</p> + +<p>La lutte fut longue et mémorable: le préfet eut beau appeler son +secrétaire-général et sa gendarmerie; personne ne l'entendit et il +fallut céder; la chevelure tout entière tomba sous le ciseau fatal, +comme autrefois celle des rois dépossédés par quelque maire du palais.</p> + +<p>Le lendemain, il y eut une séance du conseil-général, où le préfet, la +veille, frisé et luxuriant, parut complètement rasé.</p> + +<p>Les deux fils satisfaits revinrent à Paris, et, à la manière des +guerriers francs, suspendirent la chevelure de leur ennemi, la chevelure +de M. le préfet, au tombeau du leur père, un elle est visible tous les +jours, depuis six heures du matin jusqu'à six heures du soir.</p> + +<p>Les mânes du portier sont satisfaits.</p> + +<p>Mais le département de la Haute-Marne ne sait que penser, voyant son +préfet tondu de si près.</p> +<br><br> + +<h2>Histoire de la Semaine.</h2> + +<p>Notre gouvernement vient de voir se terminer à sa satisfaction une +négociation dans laquelle notre chargé d'affaires intérimaire à +Constantinople, M. de Bourqueney, a éprouvé de la résistance et +rencontré des difficultés. Nous n'avons pas la fatuité de croire que nos +lecteurs ne savaient rien des événements de ce monde avant que nous ne +prissions à <i>l'Illustration</i>, il y a de cela huit jours, le portefeuille +des affaires étrangères et de l'intérieur. Par conséquent nous les +tenons pour précédemment instruits de l'insulte qu'avait reçue à +Jérusalem le consul français. Il a fallu, pour que M. de Bourqueney +arrivât à obtenir la satisfaction devenue indispensable, qu'il menaçât +le divan de demander ses passe-ports. Enfin, le 30 au soir, nos journaux +officiels ont pu publier la dépêche télégraphique suivante: «Le pacha de +Jérusalem est destitué; son successeur fera au consul de France une +visite officielle d'excuse. Le pavillon français sera solennellement +arboré à Beyrouth, chef-lieu du gouvernement général de la province, et +salué de vingt-un coups de canon. Tous les meneurs de l'émeute recevront +un châtiment exemplaire.» Peut-être eussions-nous dû exiger que notre +drapeau fût relevé également à Jérusalem, où l'outrage avait été commis; +mais le canon n'est pas habitué à se faire entendre à Beyrouth en faveur +de la France, et l'on aura vu là une nouveauté qui nous aura rendus +moins exigeants.--Au Sénégal, notre gouverneur, le capitaine Bonet a +également eu à obtenir satisfaction d'une tribu voisine de nos +possessions du midi de l'Afrique, et a su de son côté faire respecter le +nom français par une énergie et une détermination ferme et mesurée que +nos officiers de marine, il faut leur rendre cette justice, possèdent en +général à un degré plus éminent que beaucoup de nos diplomates.--Cette +énergie, notre gouverneur des îles Marquises, le capitaine Bruat, à été +obligé de la déployer contre une partie de l'équipage <i>l'Uranie</i>, qui le +transportait de France dans notre nouvelle colonie de l'Océan-Pacifique. +On manque encore de détails sur cette tentative de révolte, presque +inouïe dans les annales de notre marine, et sur les moyens auxquels il a +fallu recourir pour la comprimer et la punir.</p> + +<p>La situation de l'Espagne est devenue bien plus compliquée encore depuis +huit jours. Sans nul doute, le gouvernement nouveau peut nourrir +l'espoir de venir prochainement à bout des insurrections de Barcelone et +de Sarragosse; mais l'état des esprits à Madrid, la situation de cette +capitale et les mesures extraconstitutionnelles qu'il y a prises, +compromettent sa force morale et lui aliènent bien des sympathies. +Voyant que le résultat des élections était la condamnation de la marche +suivie par lui, ce gouvernement, qui n'a renversé le régent que parce +que Espartero n'avait pas su respecter la constitution, la viole dès ses +premiers pas, avec bien moins de façons que son prédécesseur, peu +scrupuleux cependant, a toujours cru devoir en mettre pendant ses trois +années de règne. Le général Narvaez s'est présenté devant le conseil des +ministres et lui a dit: «On vient de crier à mes oreilles: Vive +Espartero! Mort à Narvaez! J'attache peu d'importance à ce dernier cri: +un militaire doit toujours être prêt à faire le sacrifice de sa vie. +Mais, après moi, ce sera votre tour; et pour empêcher qu'un état de +choses aussi menaçant se prolonge, il faut prendre une mesure +indispensable aujourd'hui: il faut mettre Madrid en état de siège.» +C'est, on le voit, le vieux moyen classique; il eût dû seulement, pour +compléter l'effet, s'être fait donner quelques coups de poignard dans +son manteau, dont il eût pu montrer les trous à Lopez et à ses +collègues. Mais il paraissait être sûr que cela était surabondant; et en +effet, on marchanda sur les termes, mais on lui accorda sans hésiter que +le gouverneur de Madrid, le général Mazaredo, réunirait à ses +attributions militaires tous les pouvoirs civils. La distinction de +cette situation, de cette concentration, avec l'état de siège nous +échappe. Ce qui n'est pas le moins affligeant dans tout ceci, c'est que +le seul ministère dans lequel l'Espagne eût, depuis longtemps, cru +pouvoir placer quelque confiance, n'a pas tardé à cesser de la +justifier, et que ce malheureux pays semble de nouveau livré aux plus +mauvaises chances de l'instabilité.--L'Angleterre paraît aussi vouloir +recourir aux mesures exceptionnelles pour le pays de Galles. +L'application de la loi martiale à ces contrées, ou Rébecca et ses +filles régnent par la destruction et l'effroi, passe pour résolue. Cette +détermination et cet état de choses sont graves. Si le constable arrive +en Angleterre à perdre son autorité, si son bâton blanc se voit destitué +de sa vertu et de sa puissance, s'il faut, pour le gouvernement, +recourir à l'armée de terre et l'élever au contingent qu'exigeront un +pareil changement et les éventualités de l'Irlande, c'est une surcharge +énorme, une dépense extraordinaire qui nécessitera de nouveaux impôts +dont le vote, si on propose de l'asseoir sur la propriété, ou la +perception, si on veut encore en surcharger les objets de consommation, +peut amener une crise profonde. --Dans le Bolonais l'agitation continue. +On a annoncé l'arrivée à Paris de deux des premiers instigateurs de ce +mouvement. Il paraît que les combattants ne sont pas déterminés à imiter +cette retraite. La cour de Rome presse l'instruction de l'affaire des +trente-cinq prisonniers détenus au fort de Saint-Leo; mais l'Autriche, +qui ne paraît pas croire qu'un exemple judiciaire puisse suffire pour +faire cesser le soulèvement, a renforcé sa garnison de Ferrare, et se +montre prête à donner un secours armé. On comprend les complications +qu'une pareille démarche amènerait nécessairement; aussi notre +ambassadeur, M. de La Tour-Maubourg, a-t-il repris précipitamment la +route de la capitale du saint-siège.</p> + +<p>On avait tiré beaucoup de conjectures de la rencontre annoncée de +l'empereur de Russie et de M. le duc de Bordeaux à Berlin. Ce prince +n'est arrivé dans la capitale de Prusse qu'après le départ du czar.--Un +autre prétendant au trône de France, le soi-disant Charles de Bourbon, +duc de Normandie, arrêté pour dettes à Londres, a profité d'un secours +de 91 st., à lui accordé par la cour des débiteurs insolvables, à +l'effet de subvenir aux premiers frais de procédure et à déposé au +greffe sa requête pour obtenir le bénéfice de cession de biens. Voici la +traduction littérale des trois principaux articles de sa requête, +contenant l'actif qu'il abandonne à ses créanciers comme libération d'un +passif de 125,000 fr.; «1° tous mes droits et intérêts dans le château +de Saint-Cloud et dans le château de Rambouillet, situés près de Paris, +royaume de France; ensemble les divers domaines qui ont été achetés par +feu ma mère, Marie-Antoinette, reine de France, à titre de propriété +privée; 2° tous mes droits en répétition contre le gouvernement anglais +pour obtenir le remboursement de la valeur de certains vaisseaux de +guerre déposés en 1794, par les autorités de Toulon, entre les mains de +l'amiral Hood, comme fidéicommis, au profit de Louis XVII, dauphin de +France; 3° enfin <i>tous mes droits et intérêts au trône de France</i>, comme +fils légitime et héritier de Louis XVI, décédé roi de France.» Un délai +légal a été intimé aux créanciers pour déclarer s'ils refusent ces +propositions, et s'ils s'opposent à la cession de biens. On voit que si +le bottier et le tailleur du prince ne sont pas assez, mal conseillés +pour refuser une semblable proposition, ils peuvent, un de ces beaux +matins, devenir rois de la France, qui n'aura rien à dire si la cession +est en règle, si l'acte a été dûment enregistré.--Un autre prince vient +également de céder sa seigneurie. Le prince de Puckler-Muskau, qui a +publié, il y a quelques années, des <i>Mémoires</i>, des <i>Voyages</i> et un +livre intitulé <i>De tout un peu</i>, tous traduits en français, et d'un +esprit fort peu allemand, vient de vendre à l'intendant-général de la +musique du roi de Prusse, moyennant 3 millions de thalers (environ 7 +millions et demi de francs), la seigneurie de Muskau, située dans le +cercle de Rothembourg, contenant sept villages et une population +d'environ 1,800 âmes. Le prince se prépare à s'aller installer en +Italie, où il veut passer le reste de ses jours. Nous apprendrons aux +nombreux lecteurs de ses amusants ouvrages que l'étourdi a +cinquante-huit ans.</p> + +<p>Des délires affreux et malheureusement plus authentiques que celui de la +ville de Bahia, dont nous donnons aujourd'hui une vue pour bien constater +qu'il n'y a rien de changé en elle, des inondations épouvantables ont +porté la ruine et la mort dans de riches contrées des départements de +l'Aude, de l'Hérault et des Pyrénées-Orientales. Des vignobles entiers, +des champs d'oliviers, des fermes, des habitations, des troupeaux nombreux, +des routes, des ponts, des voitures publiques, ont été emportés et +détruits. Des cimetières ont été labourés et retournés par les eaux; les +tombeaux ont été ouverts, les ossements dispersés. Le nombre des victimes +a été considérable; car dans un seul village, à la Cesse, quinze personnes +ont péri et quinze maisons ont été renversées. Les moindres ruisseaux +étaient devenus des torrents et roulaient des cadavres. Dans le nombre, +on a remarqué celui d'une jeune femme serrant encore entre ses bras le +corps inanimé de son enfant, étouffé sans doute dans une étreinte +convulsive. De Cuxac à Coursan, la rivière s'est frayé un passage sur les +deux bords par cinq brèches énormes et a changé en un lac immense la plaine +de Coursan. Du haut du pont de ce village on voyait passer au milieu des +flots des meubles, des charrettes, des bestiaux, et, chose épouvantable! +des hommes, des femmes, des enfants, entraînés sans espoir vers la mer. +Il est rare qu'au récit de ces terribles catastrophes on ne puisse ajouter +celui de quelque noble dévouement, qui soulage un peu le coeur de l'aspect +de tant de misères. A Peyriac, ce sont des gendarmes qui exposent +courageusement leur vie, au milieu de la nuit, pour sauver celle des +habitants. A Cuxac, c'est un digne curé qui, debout sur la digue, aux +endroits les plus menacés, les plus périlleux, a eu la jambe cassée en +donnant à ses paroissiens l'exemple du travail et du courage. Cette +inondation, de beaucoup plus violente que celle de 1772, la seule dont +ces populations eussent conservé un souvenir d'effroi, a également +étendu ses désastres dans la Catalogne. A Girone, qui a été +principalement maltraitée, cinquante-sept maisons ont croulé, dit +<i>l'Émancipation</i>, et deux cent cinquante cadavres ont été ensevelis sous +les décombres. Notre port le plus voisin, Port-Vendres, a également +beaucoup souffert. Tout ce qui se trouvait sur les quais de l'ancien +port a été entraîné, dans la mer, et le nouveau bassin a été comblé par +les ruines des murs renversés. Un beau trois-mâts américain s'est brisé +contre le rocher sous le fanal: l'équipage a été sauvé.--Même sort est +advenu dans la Mer Rouge au bâtiment à vapeur anglais qui apportait de +l'Inde la malle attendue au commencement de septembre. Aucun des +passagers n'a péri. Ou attend d'autant plus impatiemment la malle +d'octobre.</p> + +<p>Les habitants de Mézières viennent de célébrer, suivant l'usage, +l'anniversaire de la levée du siège de cette ville, soutenu par le +chevalier Bayard. Cette cérémonie a toujours quelque chose de touchant. +Une petite ville conserve, après trois siècles, le souvenir d'un héros +de la vieille France, d'une des plus nobles figures de notre histoire. +Lors de notre invasion, ce souvenir, qu'elle se montra digne de +perpétuer, lui traça sa conduite, et dans ce temps, attristé par de +coupables faiblesses et de lâches trahisons, Mézières fit héroïquement +son devoir, sans faste, avec simplicité. Une armée nombreuse entourait +ses murs; il ne vint à l'idée, de personne que Mézières pût se rendre +sans résister jusqu'au bout: la garde nationale, aidée de quelques +braves douaniers, était nuit et jour sur les remparts. Les bombes +pleuvaient dans les rues étroites de cette cité; les habitants de +Saint-Julien voyaient leurs maisons brûler par ordre du gouverneur, et +personne ne songeait à capituler. Cette belle résistance donne droit aux +habitants de Mézières de fêter chaque année, religieusement et avec un +noble orgueil, le chevalier Bayard.</p> + +<p>La société Cuviérienne, société zoologique et purement scientifique, +compte plusieurs membres dans l'Italie autrichienne. Le gouvernement de +Vienne, alarmé de voir des sociétés parisiennes étendre leurs +ramifications jusque dans les États soumis à sa domination, fit prendre +des renseignements par voie diplomatique. On s'adressa à notre ministre +des affaires étrangères, et celui-ci fit passer les interrogations au +ministre de l'intérieur, qui aussitôt envoya au siège de la société +prendre copie de ses statuts et de son programme. Sans doute ces +documents tout scientifiques transmis à Vienne auront rassuré le +gouvernement autrichien, et il laissera désormais à ses sujets la +liberté de faire partie d'une société zoologique de Paris.--Le ministre +de l'intérieur, non pas par frayeur politique, mais par curiosité +statistique fait faire en ce moment des recherches analogues et +complètes pour connaître le nombre des sociétés scientifiques et autres +qui existent à Paris. Il y a déjà constaté l'existence de cent +quarante-neuf; et il lui reste à classer un certain nombre d'autres +sociétés qui, par leur nature, se placent entre les sociétés proprement +dites et les réunions ou associations industrielles ou commerciales dont +le but n'est pas précis, et qui ne se rassemblent pas à des époques +fixes.--Un congrès agricole s'est réuni à Vannes. Il a émis, dans +l'intérêt de l'agriculture, quelques voeux plus pratiques et ayant plus +de chances de se voir accueillir que les voeux de l'union vinicole. +Toutefois, comme le congrès scientifique d'Angers, il a demandé que +l'agriculture constituât à elle seule un département ministériel. Sans +doute il faut que les affaires et les intérêts de l'agriculture soient +dirigés par des hommes qui en comprennent l'importance et qui sentent +combien il y a à faire pour réparer le mal qu'a produit le peu de +sollicitude qu'on y a apporté jusqu'ici. Mais qu'attend-on de bon de ces +subdivisions intimes? Depuis 1830 on a distrait du ministère de +l'intérieur quelques bureaux dont on a fait un ministère du commerce et +de l'agriculture; puis quelques autres qui ont constitué un ministère +des travaux publies; on voudrait aujourd'hui que le commerce formât un +département, que l'agriculture en composât un autre. Nous voyons bien +comment tous ces fractionnements surchargent le budget, multiplient la +correspondance des préfets, et retardent par conséquent l'expédition des +affaires; ce que nous concevons moins ce sont les bons résultats qu'ils +pourraient produire et que s'en promettent ceux qui en provoquent de +nouveaux.--L'Académie des Beaux-Arts a, le 30 septembre, proclamé les +prix pour le concours de peinture. Le premier grand-prix a été décerné à +M. Dannery, de Paris, âgé de vingt ans, élève de M. Delaroche; le +premier second grand-prix à M. Benonville, de Paris, âgé de vingt-deux +ans et demi, élève, de M. Picot; et le deuxième second grand-prix à M. +Gambard, de Sceaux, âgé de vingt-quatre ans, élève de M. Signol.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/002.png"><br><b> + Médaille de l'École Normale,<br> + par M. Bovy.</b></p> + +<p>Nous avons dit un mot la semaine dernière des médailles frappées à +l'occasion de la loi sur les chemins de fer et des travaux de l'École +Normale. Nous dirons aujourd'hui que leur auteur, M. Bovy, vient d'être +nommé membre de la Légion-d'Honneur, distinction à laquelle tous les +artistes applaudiront. Nous avons déjà donné la gravure du premier de +ces beaux ouvrages (t. I, p. 150); nous avons également fait graver le +second, et nous pouvons le mettre aujourd'hui sous les yeux de nos +lecteurs.--Par suite de souscriptions et des derniers votes des +conseils-généraux, les statues de plusieurs hommes illustres vont +s'élever sur la place principale de la ville qui a vu naître chacun +d'eux: à Miramont (Lot-et-Garonne) sera érigée la statue de M. de +Martignac, confiée au ciseau de M. Foyatier; à Aurillac, celle de +Gerbert, archevêque de Reims, devenu pape sous le nom de Sylvestre II; à +Montdidier (Somme), celle de Parmentier, propagateur zélé de la culture +de la pomme de terre; à Avignon va être inaugurée celle du Persan auquel +le département de Vaucluse a dû l'introduction de la garance et sa +richesse; celle-ci, dont on fait particulièrement l'éloge, est l'oeuvre +de M. Brian aîné, qui vient de terminer également le modèle de la statue +de Descartes pour la ville de La Haie (Indre-et-Loire), où l'immortel +philosophe est né, et qui a pris son nom. La ville de Tours réclamait ce +monument; mais cette jolie cité n'y avait aucun droit, et d'ailleurs +elle est peu conservatrice, car elle a laissé démolir et enfouir, depuis +longtemps, dans un caveau, un monument qu'elle avait élevé, au +commencement de ce siècle, à une de ses illustrations, pour, disait +l'inscription, porter son souvenir à la postérité la plus reculée. La +ville de La Haie-Descartes fait donc sagement de ne rien lui donner à +garder.</p> + +<p>La ville de Paris entreprend un assez grand nombre de travaux d'art et +de voirie, et va prochainement se mettre à l'oeuvre pour plusieurs +autres.--On est sur le point de démolir l'ancienne bibliothèque +Sainte-Geneviève, et d'en construire une nouvelle sur l'emplacement de +la prison Montaigu. A cet effet, ou doit élargir la place Saint-Étienne +et niveler II rue des Grès. Cet édifice coûtera deux millions. L'État +abandonne à la ville le terrain nécessaire, et celle-ci se charge +d'acquérir un emplacement sur la place du Panthéon pour y faire +construire, parallèlement à l'École de Droit, la mairie du douzième +arrondissement.--Les immenses terrains qui sont à l'entour des +Petits-Pères, et qui font partie du domaine de l'État, vont être vendus. +On se propose de percer et de construire sur ces terrains une rue qui +continuera la partie du passage des Petits-Pères donnant rue +Neuve-des-Petits-Champs, et qui ira aboutir à la place de la Bourse. La +rue Saint-Pierre-Montmartre sera élargie et continuée jusqu'à la rue +Vivienne, en face de la rue de l'Arcade-Colbert. Le passage Vivienne +viendra déboucher sur ces nouvelles rues. La mairie du troisième +arrondissement sera transférée place des Victoires, dans l'ancien hôtel +Ternaux.--On termine la sculpture des deux colonnes de la barrière du +Trône, demeurées si longtemps inachevées. Au sommet de ces deux colonnes +on a construit deux dômes qui seront couronnés des statues du Commerce +et de l'Agriculture.--On vient de commencer dans les grandes +contre-allées de l'avenue principale des Champs-Elysées, et au milieu de +ces voies, l'établissement de trottoirs en asphalte qui régneront depuis +la barrière de l'Étoile jusqu'à la <i>Place de la Concorde</i>,--Oui, cette +place, qui a successivement porté les noms de Place Louis XV, Place de +la Révolte, Place de la Concorde, Place de la Révolution, Place Louis +XVI, vient de voir placer à ses angles des plaques de lave couleur azur, +à lettres blanches, qui lui donnent définitivement ce nom de <i>Place de +la Concorde</i>. Ce n'est sans doute pas pour l'harmonie monumentale qui y +règne; car jamais emplacement n'a été le théâtre d'une plus éclatante +discorde architecturale que cette place avec son Garde-Meuble et ses +fossés Louis XV, ses lampes romaines, son obélisque égyptien, ayant pour +terminer l'horizon, au nord et au sud, des monuments grecs, la +Madelaine, la Chambre des Députés; à l'ouest, un arc romain, et à l'est +un monument de la Renaissance, le pavillon de Philibert Delorme. Mais +enfin, on a eu beau faire, l'ensemble est si vaste, et plus d'une des +parties est si belle, que la <i>Place de la Concorde</i> pourra toujours être +montrée avec orgueil aux étrangers.--La restauration de +Saint-Germain-l'Auxerrois tire à sa fin. On vient de poser quatorze +statues dans les niches du portail et du porche intérieur. Les chapelles +de l'hémicycle du choeur, au nombre de cinq, seront bientôt ouvertes; on +vient d'ouvrir celles de Saint-Germain et des Morts. Nous reviendrons +sur l'ensemble de ce travail.--On répare en ce moment la flèche de +Saint-Germain-des-Prés, dont la charpente était vermoulue. C'est +toujours en tremblant qu'un voit les ouvriers se mettre à cette +malheureuse église. Sous la Restauration, des craintes d'écroulement ou +bien plutôt le vandalisme d'un architecte l'a fait mutiler en lui +enlevant deux de ses tours. En 1838, le comité historique des arts et +monuments déclara, dans un rapport: «qu'on cachait sous le stuc deux +chapelles de Saint-Germain-des-Prés, en attendant qu'on eût assez +d'argent pour habiller ainsi l'église entière.» Que va-t-on faire +maintenant? Du reste, les antiquaires ont l'oeil à ce travail.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/003a.png"><br><b> Messager parisien.</b></p> + +<p>Paris va voir s'opérer une révolution au coin de ses rues. Ces +emplacements étaient occupés de temps immémorial par des +commissionnaires, pour la plupart originaires de Savoie, auxquels la +préfecture de police accordait des médailles. Une société vient de +s'organiser pour les remplacer par des messagers offrant au public la +garantie de l'administration qui les embrigade. Déjà le service est +organisé depuis le 1er de ce mois dans le deuxième arrondissement, et +l'on voit circuler ces nouveaux commissionnaires, revêtus d'un uniforme +se composant d'une veste et d'un pantalon couleur <i>fumée de Londres</i>, +avec passe-poils rouges, et d'une casquette ayant sur le devant un +numéro d'ordre. Leurs brancards portent cette inscription: <i>Messagers +parisiens</i>. Ils stationnent, comme leurs rivaux, aux coins des rues, aux +portes des marchands de vins et sous les portes cochères: on les +trouvera bientôt dans des bureaux désignés et rapprochés. Leur tarif est +fixe et modéré. La chronique criminelle et judiciaire est aussi pauvre +cette semaine que la précédente. Les journaux spéciaux ne nous ont +entretenus que des révélations d'un détenu qui a mis la justice à même +d'arrêter une bande de criminels, ses complices, qui s'étaient, depuis +plusieurs années, rendus coupables avec lui de meurtres commis à Paris, +dont les auteurs étaient demeurés inconnus. Cet homme, nous apprend-on, +a fait des aveux par affection pour sa nièce, qui les a exigés de lui. +Il y a quinze jours, on nous citait un domestique qui, ayant disparu +depuis six mois, de chez son maître, négociant de la rue du Sentier, +avec une somme de 500 francs qu'il lui avait soustraite, était venu +lui-même remettre l'argent dérobé et se dénoncer au commissaire de +police, déclarant que depuis sa mauvaise action le sommeil l'avait fui +et la vie lui était devenue insupportable. Pauvre nature humaine! +inexplicable mélange!--Pendant que ceux-ci entraient en prison, un +forçat trouvait moyen de sortir du bagne de Rochefort. Un monsieur et +une dame, paraissant de bonne condition, avaient été admis à visiter +l'arsenal. Ils ont été de nouveau, le lendemain, autorisés à y entrer; +mais cette fois ils n'en sont pas sortis seuls: une troisième personne +les accompagnait, en habit de ville, avec des lunettes et une +décoration. Les gardiens conviennent bien aujourd'hui que la décoration +ne leur inspirait pas grande confiance, mais les lunettes les auront +complètement rassurés. Quoi qu'il en soit, c'était le forçat, qui est +monté en chaise de poste avec ses libérateurs et qu'on n'a pas encore +repris, que nous sachions.--La poste a également été prise par des +antiquaires d'une nouvelle espèce, qui se sont rendus de divers côtés au +Glandier pour y assister à la vente des meubles et effets ayant +appartenu à madame Lafarge. Sa robe de noces a, dit-on, été adjugée +moyennant 800 francs, et une jeune Anglaise, encore à marier, a payé 50 +francs le verre dans lequel l'héroïne de ces lieux donnait à boire à son +mari.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/003b.png"><br><b>Vue de Bahia.</b></p> + +<p>La mort, par qui tout doit finir, même l'<i>histoire de la semaine</i>, a +enlevé madame Sirey, nièce de Mirabeau, femme du jurisconsulte, et mère +de M. Aimé Sirey, dont <i>l'Illustration</i> a raconté la fin tragique à +Bruxelles, et madame Guadet veuve du conventionnel girondin, décédée à +Saint-Émilion dans un âge très-avancé.</p> +<br><br> + +<h3>Simulacre d'un Combat Naval dans la Rade de Brest.</h3> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/003c.png"><br><b>Simulacre d'un combat naval dans la rade de Brest, en<br> +présence du duc et de la duchesse de Nemours, le 30 août 1843.</b></p> + +<p>La nature a créé à Brest une admirable position maritime, l'art en a +fait un des premiers ports de la terre. Les anciens habitants de +l'Armorique, Kimris on Celtes, appelaient ce lieu <i>Occismor</i>; les +Romains lui donnèrent le nom de <i>Brivatis-Portus</i>. Ce n'était alors +qu'une pauvre bourgade de pêcheurs. Les ducs de Bretagne y +construisirent un château-fort au neuvième siècle, et dès lors elle prit +de l'importance. Le cardinal de Richelieu comprit toute la valeur +militaire de ce point avancé et s'empressa d'y élever des magasins, des +fortifications et d'y faire creuser un porté Louis XIV termina, en les +développant encore, tous les plans de Richelieu. Depuis, de nombreux +travaux sont venus s'ajouter aux travaux précédents, et qui fait de +Brest la métropole de la marine française.</p> + +<p>La magnifique rade de Brest a quinze lieues carrées; elle offre +d'excellents mouillages et pourrait contenir tous les navires de guerre +du globe; des collines granitiques l'entourent et l'abritent +complètement; son entrée, nommée le Goulet, n'a que 1,650 mètres de +largeur; le port est formé par une baie qui s'enfonce entre deux +collines et qui a près de 4 kilomètres de longueur sur une largeur +moyenne de 60 mètres. C'est autour de ce port qu'ont été creusés les +bassins, les cales de construction et de radoub, et que sont situés les +magasins de la marine, l'arsenal et enfin la ville. De formidables +batteries défendent la rade, le port et la ville.</p> + +<p>Le 29 août, à quatre heures de l'après-midi, le duc et la duchesse de +Nemours arrivèrent à Brest. Depuis leur entrée en Bretagne ils avaient +été escortés, de ville en ville et de village en village, par un grand +nombre d'habitants, dans leurs costumes nationaux si caractéristiques, +si bizarres, les uns à pied, d'autres montés sur les petits chevaux vifs +et ardents du pays.</p> + +<p>Le 30, à dix heures du matin, le duc de Nemours s'embarqua sur le bateau +à vapeur <i>le Fulton</i> et sortit du port. Les batteries de terre saluèrent +le prince, tous les navires de la rade se pavoisèrent aussitôt; les +vergues et les haubans se chargèrent de matelots; <i>le Fulton</i> passa au +milieu d'eux, recevant les saluts de l'artillerie, les <i>vivat</i> des +équipages, et se dirigea vers le Goulet. Après une bordée de plusieurs +heures en dehors de la rade, vers l'île d'Ouessant, <i>le Fulton</i> rentra +et le prince monta sur <i>le Suffren</i>, où la duchesse de Nemours venait +d'arriver. Le contre-amiral Casy avait son pavillon à bord de ce +vaisseau; son escadre était composée du <i>Friedland</i>, vaisseau à trois +ponts; du <i>Scipion</i>, de 80; du brick de guerre <i>le Voltigeur</i> et de +plusieurs bateaux à vapeur; il y avait de plus, en rade, le +vaisseau-école et plusieurs corvettes destinées à l'instruction des +élèves de marine et des mousses.</p> + +<p>Peu après l'arrivée du prince, à un signal fait à bord du <i>Suffren</i>, les +embarcations des trois vaisseaux de ligne se détachent et se dirigent +sur le brick <i>le Voltigeur</i>, à l'ancre sur un autre point de la rade. +Ces onze chaloupes se divisent en deux flottilles; l'une d'elles, +conduite par la grande chaloupe du <i>Friedland</i>, armée d'une caronade et +montée par quarante-cinq hommes, se porte sur l'arrière du brick pour +éviter le feu de sa batterie; l'autre flottille, guidée par la chaloupe +du <i>Scipion</i>, s'avance vers l'avant du <i>Voltigeur</i>. A l'approche de ces +embarcations, le brick fait branle-bas de combat, hisse ses filets +d'abordage et ouvre le feu avec ses pièces de l'avant et de l'arriére. +Les chaloupes approchent toujours et répondent au feu du brick. A une +portée de fusil, le feu de la mousqueterie se mêle à celui du canon; les +gabiers des hunes lancent du brick des grenades sur les assaillants; le +combat redouble de vivacité, la fumée cache <i>le Voltigeur</i> aux autres +navires de la rade. On devait aller jusqu'à l'abordage, mais l'animation +des hommes, qui commençaient à prendre ce jeu au sérieux, fit juger +prudent de s'abstenir du combat corps à corps; les chaloupes reçurent +l'ordre de virer de bord et de regagner leurs vaisseaux.</p> + +<p>Après quelques instants de repos, la fumée s'étant dissipée et les +chaloupes ayant rejoint leurs navires respectifs, l'équipage du +<i>Suffren</i> exécuta rapidement le branle-bas de combat. Ce mouvement +terminé, tous les officiers et marins étant à leur poste, dans les +batteries et dans les hunes, le porte-voix du commandant fit entendre +l'ordre du combat; le sifflet aigu du maître d'équipage répéta le +signal, et les batteries de tribord et de bâbord commencèrent leur feu. +Après plusieurs décharges, la cloche se fit entendre et l'équipage se +prépara à repousser l'abordage d'un vaisseau ennemi; les marins +s'élancèrent dans les haubans, sur les bastingages, sur la dunette, et +exécutèrent un feu nourri de mousqueterie; la corvette des élèves de +deuxième année passait alors sous toutes voiles à portée de pistolet du +<i>Suffren</i>.</p> + +<p>Après ces divers exercices, à trois heures de l'après-midi, le duc et la +duchesse de Nemours débarquèrent, visitèrent le château et sa salle +d'armes si riche et si belle; ils se rendirent ensuite au cours d'Ajot, +d'où ils eurent la vue d'une joute entre les chaloupes des navires de +guerre. La beauté du temps, le calme de la mer ajoutèrent encore à +l'intérêt qu'offrait cette scène.</p> + +<p>Le 31, le duc de Nemours visita le port et les établissements de la +marine, il visita <i>le Valmy</i>, vaisseau de trois ponts en construction. +Le soir, un bal de 3,000 personnes eut lieu dans une salle immense. Les +villages voisins y avaient envoyé des danseurs et des danseuses en +costumes du pays, avec leurs bannières et leurs musiciens; cette variété +d'habillements et l'exécution de danses nationales donnèrent à cette +réunion une physionomie particulière.</p> + +<p>Le 1er septembre, après la visite des fortifications et la revue des +troupes, le prince assista, du cours d'Ajot à un simulacre de +débarquement; le soir, il eut, du même lieu, le spectacle curieux d'un +combat naval de nuit. Cette scène termina la série de ces exercices +militaires, qui ont donné à tous les spectateurs une haute idée de ce +qui pourrait faire notre marine en cas de guerre.</p> +<br><br> + +<h2>Théâtres</h2> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/004a.png"><br> +<b>Théâtre de la Gaieté--<i>Paméla Giraud</i>, 4e acte.--Le<br> +général Verby, Saint-Mar; Dupré, Joseph; Rousseau, Édouard;<br> Binet, +Francisque; Paméla, madame Saint-Albin; madame Rousseau,<br> madame +Stéphanie; madame du Brocard, Mélanie.</b></p> + +<p><i>L'École des Princes</i>, comédie en cinq actes, et en vers de <span class="sc">M. Louis +Lefèvre. (Second-Théâtre-Français)</span>.--<i>Paméla Giraud</i>, drame de <span class="sc">M. de +Balzac; (Théâtre de la Gaieté)</span>. --<i>Les Bohémiens de Paris</i> <span class="sc">(Théâtre de +l'Ambigu-Comique).</span></p> + +<p>Le Second-Théâtre-Français, fermé pendant trois mois, a rouvert ses +portes jeudi dernier; M. Ponsard et Lucrèce ont eu les honneurs de cette +première journée; rien de mieux; cette politesse leur était bien due: +sans M. Ponsard en effet, et sans <i>Lucrèce</i>, le Second-Théâtre-Français +serait-il encore aujourd'hui le Second-Théâtre-Français? L'éclat de leur +succès a fixé sa destinée chancelante, et appelé sur lui la manne de la +subvention. Sans doute, l'oeuvre a les mêmes beautés de style que par le +passé, mais les acteurs sont moins heureux et moins habiles. Il est +fâcheux que M. Lireux, le directeur, n'ait pas gardé Bocage, Bouchet et +madame Hadley, qui avaient fortifié de tout leur talent le premier +succès de la tragédie de M. Ponsard; mademoiselle Maxime, M. Ballande et +M. Godat les remplacent, mais ne les font point oublier; il ne reste de +l'ancienne distribution que madame Dorval; encore a-t-elle abandonné le +rôle de Lucrèce pour celui de Tullie, où elle réussit moins. <i>Lucrèce</i> +est donc un peu compromise par ces changements et ces désertions; où +sont d'ailleurs les succès éternels?</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/004b.png"><br><b> +Théâtre de l'Ambigu-Comique:--les bohémiens de Paris, 4e<br> +acte.--Crèvecoeur, Malis; Louise, madame Deslandes.</b></p> + +<p>Le Second-Théâtre-Français ne semble pas vouloir économiser la +marchandise; dès le lendemain, il mettait au monde une comédie en cinq +actes et en vers.</p> + +<p>L'idée de cet ouvrage est honnête et philosophique, mais d'une honnêteté +qui frise l'ennui, et d'une philosophie par trop banale; voici le sujet +en quelques mots.</p> + +<p>Un misanthrope, du nom de Feldmann, s'est retire du monde, qu'il hait de +toute son âme; sa philosophie mécontente et grondeuse a choisi, comme +dit l'Alceste de Molière:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i20"> .......... Un endroit écarté,</p> +<p class="i10"> Où d'être homme d'honneur on ait la liberté.</p> +</div></div> + +<p>Là Feldmann nourrit dans la solitude sa rancune contre le genre humain. +Mais il n'est pas si fort enfoncé dans le désert qu'un prince +d'Oldenbourg, qui chassait à travers bois, ne tombe chez lui. Le +philosophe et le prince se mettent à causer ensemble; le prince traite +gaiement le philosophe, et le philosophe gronde le prince et le prêche: +«Que faites-vous, altesse? Vous opprimez, votre peuple, et vous êtes la +dupe des intrigants et des pervers!--Allons donc! s'écrie le +prince.--Sur mon âme, c'est la vérité, réplique le philosophe.--Eh bien! +philosophe mon ami, venez avec moi; vous me donnerez des leçons, vous me +corrigerez, et nous ferons, de compagnie, le bonheur de mes honorables +sujets.»</p> + +<p>Aussitôt dit, aussitôt fait: voilà Feldmann à la cour du duc +d'Oldenbourg. Qu'y trouve-t-il? De méchants ministres qui sucent le +meilleur de l'impôt et s'en engraissent, une comtesse ambitieuse, qui +veut s'emparer de l'esprit du prince et mener les affaires à sa +fantaisie. Ce n'est pas tout: le prince a une passion dans le coeur, et +convoite la fille de son premier ministre; la belle résiste, et en aime +un autre; ce dédain jette monseigneur dans des emportements, et des abus +de pouvoir qui vont jusqu'à faire arrêter le père de cette beauté +récalcitrante. Précisément Budner est le seul honnête homme du +ministère; c'est avoir la main malheureuse.</p> + +<p>Vous voyez d'ici la tâche de Feldmann: il combat l'intrigue, il fait +face à l'ambition de la comtesse, il protège la jeune fille et son +honnête homme de père contre l'amour et la rancune du prince, et +morigène suit altesse le mieux qu'il peut. Après un semblant de +résistance, le philosophe triomphe, le prince reconnaît ses torts, +chasse les intrigants, congédie la comtesse, réhabilite le vertueux +ministre, et marie la fille persécutée à l'amant préféré. L'excellent +prince! et que le philosophe est heureux d'avoir rencontré, pour +achalander son école, un si docile écolier!</p> + +<p>Le grand malheur de M. Louis Lefèvre est d'avoir fait une déclamation +plutôt qu'une comédie; personne n'agit, dans cette thèse à l'usage des +princes et des courtisans; et vraiment, Feldmann trouve, dans ses +adversaires, si peu de présence d'esprit et de savoir-faire, qu'il n'y a +pas grand mérite de sa part, à être le plus fort contre eux, et à les +vaincre.</p> + +<p>Le style ne manque pas d'énergie, mais il est souvent incorrect et rude, +et ne sert, la plupart du temps, qu'à faire des enveloppes de rimes pour +quelque gros lieu commun.--Le succès a été pareil à l'ouvrage, très-lent +à venir et très-froid.</p> + +<p>Paméla Giraud, à l'exemple de la fille du premier ministre du duc +d'Oldenbourg, a grand besoin d'être protégée. Heureusement, elle trouve +aussi un protecteur; celui-là est, comme Feldmann, quelque peu +philosophe, mais particulièrement avocat. Voici à quelle occasion il +vient en aide à Paméla Giraud.</p> + +<p>Paméla est aimée par le fils d'un très-riche banquier nommé Rousseau; +non-seulement le jeune Ernest Rousseau est amoureux, mais il conspire. +Être carbonaro et épris de mademoiselle Paméla Giraud, c'est bien de +l'occupation à la fois.</p> + +<p>S'il est au mieux avec Paméla, le jeune homme est fort mal avec la +police; les gendarmes et le commissaire sont à sa piste; il presse +Paméla de s'enfuir avec lui; mais Paméla a de la vertu; aimer +honnêtement, soit; mais une fuite, jamais. Tandis qu'elle délibère ainsi +et hésite entre l'amour et le devoir, le gendarme met la main sur Ernest +Rousseau. Voilà Paméla au désespoir. Si elle avait consenti à fuir, les +sbires seraient arrivés trop lard, et Rousseau serait libre. Ce sont ses +scrupules qui l'ont perdu.</p> + +<p>Remarquez, qu'il s'agit de la Cour d'assises et d'une accusation +capitale: conspiration contre le prince et la sûreté de l'État!</p> + +<p>La famille de Rousseau est au désespoir et fait venir un avocat; il faut +sauver notre jeune homme à tout prix! Mais comment le sauvera-t-on? «Il +n'y a qu'un moyen, dit l'avocat: que Paméla Giraud atteste que cette +nuit où on l'accuse d'avoir conspiré, Ernest l'a passée tout entière +près d'elle. De là un alibi, et de là le salut d'Ernest.</p> + +<p>--Je ne dirai pas cela, s'écrie Paméla Giraud, car je mentirais, et puis +je serais déshonorée.»</p> + +<p>On offre de l'or, elle refuse.</p> + +<p>On lui dépeint Ernest, qu'elle aime, condamné et montant sur l'échafaud; +et Paméla consent enfin, sacrifiant ainsi sa réputation au salut +d'Ernest. Dans un moment d'entraînement, la famille Rousseau lui promet +de payer tant de dévouement, en lui donnant Ernest pour mari.</p> + +<p>Le procès commence; Paméla fait la déposition convenue, et Ernest est +acquitté. Mais le danger passé, la famille Rousseau devient ingrate. +«Donner notre fils à cette petite fille, allons donc!» À cette nouvelle, +la pauvre Paméla pâlit, rougit, pousse un cri et s'évanouit.</p> + +<p>C'est ici que la protection de l'avocat est nécessaire et devient +efficace: il se met sur la piste de ces Rousseau, il les attaque, il les +pourchasse, il les effraie par toutes sortes de ruses, de pièges et de +menaces, et les oblige enfin à tenir leur promesse et à faire le bonheur +de Paméla.</p> + +<p>Il y a des traits piquants et de l'observation dans ce drame, et l'on +s'aperçoit que l'esprit de M. de Balzac n'a pas impunément passé par là; +mais l'action en est un peu vague et confuse.</p> + +<p>Parlez-moi des <i>Bohémiens de Paris</i>; quel drame singulier et curieux! +des cabarets, des cavernes, des voleurs, des assassins, des noyés, des +forçats; voilà de quoi vous donner des hauts de coeur et des crises de +nerfs! On se hâterait de s'enfuir de ce monde repoussant, si, chemin +faisant, la vertu persécutée, puis récompensée, ne vous faisait prendre +le crime en patience.</p> + +<p>Montorgueil est le chef de toute cette Bohème, c'est lui qui commande à +ces bandits d'estaminet et de bagne; ce Montorgueil est d'ailleurs un +homme de très-bonne compagnie et très-raffiné sur la mode: il a bottes +vernies, gants glacés et canne à pomme d'or; mais regardez, derrière ce +beau linge, vous trouvez un infime scélérat.</p> + +<p>Tous les crimes de Montorgueil ont pour but de s'emparer d'un gros +héritage, ou tout au moins d'une bonne part de cet héritage. Pour +arriver à ce vol, Montorgueil persécute une pauvre jeune fille, trompe +un honnête vieillard, entraîne un jeune homme à faire un faux contrat de +mariage.--Que vous dirai-je? Montorgueil ne recule devant aucune +entreprise et aucune mauvaise action. Rencontre-t-il un homme vertueux +qui lui fasse obstacle, il l'attire dans un bouge infâme et le précipite +dans une trappe souterraine; après quoi il fait démolir la maison. Il +n'a peur de rien, il n'est arrêté par rien. Partout il a des espions, +des compères, des exécuteurs de ses hautes oeuvres; ce sont les +Bohemiens de Paris, tout ce que le désoeuvrement, la débauche et la +rapine enfantent de consciences peu scrupuleuses et de mines équivoques. +Montorgueil traîne le spectateur à la suite de cette gent effrontée, +dans tous les lieux suspects et mystérieux qui leur servent d'abri, au +cabaret, dans les jeux de billard souterrains, sous les arcades des +ponts et dans les carrières Montmartre. C'est là précisément, à +Montmartre, au Fond de ces carrières, que Montorgueil est sur le point +d'accomplir un de ses plus grands crimes: il arme le père contre la +fille, contre cette malheureuse fille dont Montorgueil a besoin de se +débarrasser à tout prix; mais, au moment de frapper, le pauvre homme, +poussé au crime par Montorgueil, reconnaît son enfant dans la victime +qu'il était près d'immoler.</p> + +<p>Ici commence la ruine de Montorgueil, qui finira par le châtiment que le +dieu du mélodrame tient toujours suspendu sur la tête du coupable. +D'abord, c'est ce père qui l'attaque le premier, puis la fille, puis les +victimes que le scélérat croyait avoir ensevelies sous les maisons en +démolition, et qui sortent saines et sauves des décombres. Montorgueil a +beau faire, il a beau opposer à tous les événements un front audacieux, +son heure est arrivée, et le gendarme n'est pas loin, ou plutôt le voici +qui prend mon gredin au collet avec toute son armée de bohémiens. Que +voulez-vous de plus? La morale n'est-elle pas satisfaite?</p> + +<p>Ou découvre que Montorgueil ne s'appelle pas Montorgueil, mais je ne +sais plus comment, Jacques Ferrand, peut-être, et qu'il a commis une +quantité de crimes dont le catalogue ne finirait pas.</p> + +<p>Enfin on le tient, et Dieu soit loué!</p> + +<p>Les décors sont curieux et pittoresques. La scélératesse de Montorgueil +aurait seule suffi au succès: que sera-ce donc avec la carrière +Montmartre et le pont des Arts, peints par MM. Séchin, Diéterle et +Gambon?</p> +<br><br> + +<h2>De Paris à Spa.</h2> + +<p class="mid">1er octobre 1843</p> + +<p>Mon cher Directeur,</p> + +<p>Il y a deux ans, jour pour jour, je cherchais à Anvers une voiture qui +pût me conduire à Rotterdam, car le bateau à vapeur venait d'y emporter +mon bagage, sans ma permission, lorsque, tout à coup, au détour d'une +rue, je heurtai violemment un gros homme marchant d'un pas rapide, et si +préoccupé qu'il ne m'avait pas aperçu. Le choc fut terrible. Nous +chancelâmes d'abord tous les deux; puis, après avoir oscillé plusieurs +fois sur nos talons, nous parvînmes à reprendre notre équilibre. Nous +nous regardâmes alors; mais un cri de joie et de surprise s'échappa au +même instant de la bouche de mon <i>adversaire</i>, qui était un des plus +gros feuilletonistes de Paris (je ne parle ici que de la corpulence).</p> + +<p>--Vous à Anvers, mon cher! s'écria-t-il en s'adressant à mon compagnon +de voyage.</p> + +<p>--Heureux de vous y rencontrer, répliqua celui-ci, avec une politesse +calme et distinguée. Mais que vous est-il arrivé? ajouta-t-il aussitôt +d'un ton plus amical, dès qu'il eut jeté un regard sur son confrère.</p> + +<p>En effet ce feuilleton parisien, que je ne nommerai pas, avait, au +moment de notre rencontre, une physionomie si extraordinaire, qu'il +était impossible de la contempler sans trouble et sans émotion. Une +sueur abondante couvrait son front et ses joues, un tremblement +convulsif agitait ses bras et ses jambes, et ses petits yeux perçants +exprimaient tout à la fois le mépris, l'indignation et la colère.</p> + +<p>--Jamais vous ne pourrez le croire, répondit-il avec un accent amer et +railleur.</p> + +<p>--Quoi? lui demanda mon ami.</p> + +<p>--C'est une chose si étrange que vous refuserez d'y ajouter foi.</p> + +<p>--Encore faut-il savoir...</p> + +<p>--Ne l'avez-vous pas remarqué aussi?</p> + +<p>--Je ne vous comprends pas, vous dis-je....</p> + +<p>--Les sots! les misérables! Et en prononçant ces mots il s'essuyait le +front à coups de poing.</p> + +<p>--De qui nie parlez-vous:</p> + +<p>--Voyez-les, continua-t-il en nous désignant du doigt trois ou quatre +citoyens d'Anvers assez bien vêtus et bien nourris qui se rendaient d'un +pas lent à leurs plaisirs où à leurs affaires.--Voyez-les. Ont-il +seulement l'air de s'en douter? Et il semblait prêt à s'élancer sur eux +pour les punir de ses propres mains de cet exécrable forfait dont il les +croyait coupables et dont ils paraissaient si peu repentants. Nous le +retînmes chacun par un bras au moment on il se disposait à frapper une +de ses victimes.</p> + +<p>--Ah çà! mon cher, lui dit mon ami, si vous voulez me prouver que vous +jouissez encore de l'usage complet de votre raison, répondez +catégoriquement cette fois à ma dernière question. De quoi ces +excellents pères de famille n'ont-ils pas l'air de se douter?</p> + +<p>--Qu'ils possèdent une cathédrale et un musée admirable, répondit-il +d'une voie indignée et avec un sérieux qui n'avait rien de joué.</p> + +<p>A ces mois, nous ne pûmes retenir un sourire d'incrédulité, et nous, +abandonnâmes notre infortuné confrère à ses tristes pensées, sans lui +laisser pour adieu une seule parole de consolation. Quinze jours après, +un grand journal politique de la France apprenait à ses abonnés que M. +P. S. O. M. venait de découvrir, dans une ville de la Belgique nommée +Anvers et située sur l'Escaut, à huit lieues de Bruxelles, une +magnifique cathédrale gothique que personne n'avait eu le bonheur de +voir avant lui, et des tableaux fort remarquables, sous le rapport de la +couleur, d'un peintre du dix-septième siècle, connu de certains artistes +sous le nom de Rubens. Cette grande nouvelle produisit une vive +sensation à Paris et en Europe; et depuis cette époque, des voyageurs de +tous les pays se sont rendus en pèlerinage dans cette ville curieuse, +qui devra probablement sa fortune et sa gloire à M. P. S. O. M.</p> + +<p>Ainsi va le monde! on imite plus volontiers et plus facilement le mal +que le bien. Depuis que M. Alexandre Dumas a eu l'esprit d'inventer la +Méditerranée, tous les gens de lettres adultes ou imberbes, inconnus ou +célèbres, qui ont franchi le mur d'enceinte de Paris, se sont crus +obligés de faire des découvertes géographiques du genre de celles de M. +P. S. O. M. Celui-ci nous apprend que Boulogne est un port de mer; +celui-là révèle à l'univers étonné l'existence des Alpes ou du Vésuve. +Ce n'est pas tout encore; leur érudition leur semblant insuffisante, ces +grands <i>découvreurs</i> éprouvent tous, dans leurs voyages des +<i>impressions</i> plus ou moins bizarre au besoin même ils en fabriquent ou +plutôt ils se font complaisamment les héros de toutes les aventures +qu'ils ont lues dans des recueils d'ana ou entendu raconter dans le +monde. Que l'humanité compatissante apprête ses larmes, M. I. Z. U. a eu +l'affreux malheur de coucher dans un lit trop dur et trop étroit! Que +tous les lecteurs malheureux ou mélancoliques oublient leur tristesse +pour partager la joie que la vue d'un passant ridicule a causée à M. E. +R. V... Et comme ces livres si émouvants, si comiques, sont en outre +instructifs! quel jour éclatant et nouveau ils jettent pour la plupart +sur les points les plus obscurs de l'histoire! Pour peu qu'un homme de +lettres ait de tact et de facilité, et alors même qu'il ne mettrait pas +le public dans la confidence de ses émotions intimes, une simple course +en diligence de Paris à Bruxelles lui fournira au moins la matière de +deux volumes in-8 de 340 pages. Il racontera:</p> + +<p>--A la barrière de la Villette, l'héroïque résistance d'une partie de la +population de Paris contre les alliés:</p> + +<p>--A Ermenonville, l'histoire de Jean-Jacques Rousseau:</p> + +<p>--A Péronne, l'arrestation de Louis XI par Charles le Téméraire;</p> + +<p>--A Cambrai, la vie de Fénelon et le long voyage de Télémaque à la +recherche de son père Ulysse, sous la conduite de Minerve, déguisée en +Mentor;</p> + +<p>--A Valenciennes, l'éboulement du beffroi;</p> + +<p>--A Bruxelles, la mort du comte d'Egmont, l'abdication de Charles-Quint, +et la bataille de Waterloo;</p> + +<p>Grands événements historiques; dont l'humanité aurait infailliblement +perdu le souvenir si MM. E. U. X. et mademoiselle A. C. K. ne s'étaient +pas décidés à en intercaler le récit dans les annales immortelles de +leur voyage en Belgique.</p> + +<p>Ma rencontre avec le gros feuilletoniste, à Anvers,--m'est-il permis +d'ajouter, une petite dose de bon sens dont m'a doué la Providence--et +la lecture d'un livre que j'avais emporté avec moi dans la +diligence,--me préserveront cette fois encore, Dieu merci, d'un pareil +ridicule. Ce livre, c'était le cinquième volume du voyage au pole-sud et +dans l'Océanie, sous le commandement de J. Dumont-d'Urville. En allant +de Paris à Bruxelles je visitai successivement les îles Viti, Bancks, +Niendi, Solomon, Bogolen, Gouaham, Umata, Ternate, etc.... Quel est le +touriste européen qui oserait raconter ses impressions, après avoir lu +celles de l'infortuné commandant de <i>l'Astrolabe</i>? et de ses braves +compagnons de péril et de gloire? Ses plus audacieuses intentions +égaleraient-elles jamais en intérêt leurs récits si simples et si vrais? +Le mérite réel est toujours modeste. Ces hommes courageux qui exposent +leur vie pour enrichir la science de quelques faits nouveaux, ou pour +étendre ou consolider, dans des mers lointaines, l'influence de leur +patrie, ne se vantent et ne mentent jamais. Ils ne cherchent même pas à +donner à la réalité l'apparence séduisante du mensonge. Et pourtant, +quel parti le moins inhabile de tous les feuilletonistes n'eût-il pas +tiré d'une excursion semblable à celle que tirent, le 21 novembre 1838, +MM. Ducorps, Boyer, Gervaize et Desgras, sur l'île Isabelle, une des +îles Solomon?--Ils étaient seuls, presque sans armes, loin de leur +navire, au milieu d'une population nombreuse, perfide, cruelle, +anthropophage. «Nos demandes réitérées, pour savoir s'ils mangent leurs +ennemis, sont pleinement satisfaites par leurs gestes expressifs, dit M. +Desgras; ils mordent leurs bras en faisant semblant de mâcher. Cette +démonstration est trop claire pour qu'elle puisse laisser le moindre +doute; il serait d'ailleurs extraordinaire qu'ils fissent exception, +lorsque cette coutume est générale dans l'Océan Pacifique. Mafi, qui +s'est familiarisé avec leur langage, leur exprime tant bien que mal son +aversion pour cette action. Sae, auquel il a accordé le titre pompeux de +Tayo, le regarde avec surprise et semble lui demander si, nous aussi, +nous ne mangions pas nos ennemis. Mali, qui probablement n'a pris cette +grande horreur du cannibalisme dont il fait parade que depuis son séjour +à bord, profite de la circonstance pour faire un beau discours; ses +auditeurs ont l'air de se dire: Comment un homme si grand, si robuste, +peut-il ne pas manger ses ennemis? S'il le voulait, sa table serait +toujours bien servie. Et comme s'ils ne comprenaient pas les motifs +d'une pareille conduite, ils regardent attentivement les gestes de +l'orateur un peu moins sauvage qu'eux.» --Que sont encore les biftecks +d'ours, comparés à ces biftecks d'hommes?</p> + +<p>Je ne vous aurais donc, mon cher directeur, adressé aucune lettre +pendant mon voyage, si je n'avais à vous parler d'un merveilleux travail +que j'ai eu le bonheur, je ne dirai pas de découvrir, mais d'admirer un +des premiers, le chemin de fer de Liège à Verviers. Une fois achevé, ce +chemin sera, sans contredit, une des principales curiosités de la +Belgique. Jamais peut-être l'homme n'avait eu à soutenir une pareille +lutte contre la nature, jamais il n'avait remporté sur sa redoutable +adversaire un plus complet et plus éclatant triomphe. La route de terre +qui reliait Verviers à Liège suivait modestement les nombreux détours +que fait, entre des collines boisées, avant de se jeter dans la Meuse, +la charmante rivière de la Vesdre. Plus hardi et plus fier, le chemin de +fer a tracé sa courbe sans s'inquiéter des obstacles qui pouvaient +l'arrêter. La rivière, il la franchit; la vallée, il la comble; les +montagnes, il les perce. C'est une suite non interrompue de viaducs, de +ponts et de tunnels. Vous sortez des ténèbres les plus profondes et vous +entrez tout à coup, sans transition, dans un délicieux petit vallon. Des +bouquets de bois couronnent ses coteaux couverts d'une douce verdure, +une eau rapide et transparente l'arrose, un soleil éclatant l'éclaire. A +peine avez-vous eu le temps de contempler ce ravisant tableau, déjà le +convoi qui vous porte s'enfonce sous une autre voûte non moins sombre +que la précédente. Est-ce un rêve que vous avez fait? Mais non, un +château gothique, de construction moderne, s'offre à vos regards +charmés. Quelle obscurité profonde! vous écriez-vous. Comme ces ruines +sont pittoresques! vous repond votre voisin en vous montrant du doigt un +vieux château du Moyen-Age, perché au sommet d'un rocher. Vous courez +ainsi, à une vitesse de huit lieues à l'heure, de surprise en surprise, +depuis Liège jusqu'à Verviers, ne sachant ce que vous devez admirer le +plus, des gracieuses beautés de cette petite vallée de la Vesdre, ou des +magnifiques et solides travaux qu'ont eu la gloire de faire exécuter les +ingénieurs de la Belgique.</p> + +<p>Ne louons pas trop les Belges cependant. Certains journaux français leur +ont tant répété que leurs chemins de fer étaient, sous tous les +rapports, supérieurs à ceux de la France, qu'ils ont fini par le croire +et par s'en glorifier.--D'abord leur modestie égala leur mérite; +aujourd'hui, la vanité les égare; elle les perdra entièrement s'ils n'y +prennent garde. Autant ils se montraient, jadis, simples, obligeants, +exacts, accommodants, etc., autant ils deviennent peu à peu arrogants, +maussades, inexacts et chers. Un triste désordre règne maintenant où se +faisait encore admirer, il y a deux ans, l'ordre le plus parfait. +Avez-vous l'audace de vous plaindre;--C'est encore moins cher et mieux +administré que dans votre France, vous disent les employés supérieurs +avec un ironique dédain. Telle est du moins la réponse qu'adressa à mes +justes réclamations, le 10 septembre 1843, un des chefs principaux de +l'incommode et petit embarcadère du chemin du nord à Bruxelles.--Je le +répète donc, les chemins de fer français sont, à l'heure qu'il est, +malgré leurs imperfections, beaucoup plus confortables, plus prompts et +plus polis que les chemins de fer belges.</p> + +<p>Messieurs des <i>railways</i> ont, en général, le grand tort de se croire +dispensés d'avoir des attentions et des égards envers les voyageurs. Ils +se regardent comme des potentats nécessaires, que leurs sujets +obéissants doivent être trop heureux d'adorer. Dans les commencements, +le public les a autorisés en quelque sorte, par sa sotte conduite, à +concevoir d'aussi folles prétentions. Victime d'un engorgement +irréfléchi, il leur a prodigué des éloges ridicules; il s'est déclaré +hautement leur esclave, il a même tiré vanité de son imprévoyance et de +sa faiblesse. Instruit par de sévères leçons, il est actuellement plus +raisonnable. S'il se détermine à leur confier sa vie, s'il consent à +s'exposer à toutes leurs <i>petites misères</i>, il impose, en retour, aux +chemins de fer, diverses obligations, il exige qu'ils aient certaines +qualités dont ils avaient cru pouvoir impunément se priver.</p> + +<p>Les <i>petites misères</i> des chemins de fer! Que n'ai-je l'esprit de mon +ami Old-Nick pour vous les raconter! Je ne parle pas <i>des grandes</i>: +elles sont tellement effroyables,</p> + +<p class="mid">Che nel pensier rinuova la paura.</p> + +<p>Mais les <i>petites</i>, qu'elles sont nombreuses et cruelles! Si elles ne +nous font jamais mourir, comme elles nous rendent l'existence pénible! +Qu'il faut être pressé d'<i>arriver</i> pour se déterminer à les affronter et +à les subir (1)</p> + +<blockquote>Note 1: Est-il besoin d'avertir les lecteurs de l'<i>Illustration</i> que +cette boutade de notre correspondant contre les chemins de fer n'a rien +de sérieux... (<i>Note du Directeur</i>.)</blockquote> + +<p>Vous voulez partir par le convoi de midi; quatre ou cinq <i>petites +misères</i> (voir Old-Nick et Grandville) vous ont arrêté en roule; vous +êtes en retard: vous hâtez le pas, vous courez, même, au risque de vous +faire écraser par les voitures qui encombre les abords de l'embarcadère, +vous arrivez, inquiet, haletant, harassé; l'heure va sonner, le bureau +est devant vous, un mètre à peine vous en sépare; mais il vous faut +encore, avant de l'atteindre, décrire je ne sais quelle figure +disgracieuse entre deux balustrades en bois qui le protègent contre +l'empressement de la foule... Quand, votre billet à la main, vous +franchissez le seuil de la dernière porte, vous apercevez, à cent pas de +vous, le convoi s'éloigner, puis disparaître... Votre montre marque midi +une minute.--A quelle heure part le premier convoi? demandez-vous d'une +voix émue à l'un des employés de la compagnie.--A quatre heures, vous +répond cet homme d'un ton ironique et bourru! Vous avez quatre heures à +dépenser...</p> + +<p>Hélas! oui. Un écrivain fort spirituel, dont le nom m'est inconnu, a eu +raison de le dire, «les hommes attendent, les chevaux attendent, +quelquefois même, si vous êtes jeune et beau, vieux et riche, ou fort +aimable, les femmes vous attendent; mais jamais une <i>steam-engine</i>, ou +une machine à vapeur n'a attendu personne, et il est impossible de +courir après elle et de la rejoindre.»</p> + +<p>Quatre heures à dépenser! Amère dérision! Sais-tu bien, malheureux! ce +qu'elles lui couleront, à ce voyageur dont tu te moques si +impitoyablement, ces quatre heures?... quelle influence, à jamais +déplorable, une telle perte de temps peut avoir sur son existence? Dans +le pays où il se rendait vit une jeune fille qu'il aime et qui partage +son affection. Pressée par ses parents de consentir à un mariage odieux, +elle l'attend pour prendre, de concert avec lui, un parti décisif. Il +lui a promis d'être auprès d'elle tel jour, à telle heure. Quelque +argent qu'il dépensât maintenant, il ne saurait tenir sa parole. Si +celle qui l'attend, ne le voyant pas arriver, le croit infidèle, si le +dépit et la jalousie l'égarent, peut-être se déterminera-t-elle à céder +aux prières de son rival. Sans cette fatale barrière, il fût parti, et +au lieu d'être éternellement malheureux, ces deux êtres, créés tout +exprès l'un pour l'autre, eussent, comme on disait au siècle dernier,</p> + +<p class="mid">Filé jusqu'à la mort des jours d'or et de soie.</p> + +<p>Vous n'êtes pas seul, vous n'entrepreniez pas un voyage à la recherche +d'une épouse: vous alliez, avec quelques amis, passer une journée de +repos à la campagne, vous êtes arrivé à l'embarcadère un quart d'heure +avant l'heure fixée... Tout semble vous sourire: l'air est pur, le ciel +sans nuages, la journée sera magnifique, la société seule de vos +compagnons ou compagnes de plaisir suffirait pour vous rendre heureux. +Tout à coup un sifflet a retenti: c'est un signal du départ. Le chemin +de fer traite les hommes comme les hommes traitent les animaux: il ne +leur fait pas l'honneur de leur adresser la parole; c'est par un coup de +sifflet qu'il leur exprime ses suprêmes volontés. A ce signal, les +portes s'ouvrent avec fracas, et la foule se précipite vers les voitures +destinées à la contenir. Entraîné par des flots d'hommes, de femmes et +d'enfants, vous êtes porté malgré vous dans l'intérieur d'une voilure +où, à votre grand désespoir, vous vous trouvez, seul en compagnie de +sept manants aussi désagréables à voir qu'à entendre et à sentir. Nous +appelez vos amis; deux on trois voix, parties de deux ou trois côtés +différents, répondent à vos cris... Vous voulez sortir: un conducteur +vous le défend sous peine de la vie; vos voisins se plaignent avec +amertume de votre insupportable agitation; l'un deux même jette sur vous +des regards menaçants, et s'apprête à vous proposer un duel pour le +lendemain. En vain vous protestez contre cette odieuse tyrannie. «Votre +billet, monsieur? vous demande votre geôlier, furieux de vos +plaintes.--Mon billet?--Oui, monsieur, faut-il vous le répéter?--Je l'ai +donné à un homme qui l'a déchiré.--Et qui vous l'a rendu?--Oui.--Où +est-il alors?--Je l'ignore.» Vous le cherchez vainement, vous ne le +trouvez pas, vous l'avez perdu dans la bagarre. Au moment même où le +conducteur vous annonce l'agréable nouvelle qu'à l'arrivée il vous +contraindra à payer une seconde fois votre place, un autre coup de +sifflet se fait entendre, et la machine vous emporte sur les rails, en +vomissant des tourbillons de flamme et de fumée, et en poussant les plus +atroces gémissements qui aient jamais déchiré une oreille humaine!</p> + +<p>A ce bruit, vous avez frémi malgré vous; car il vous a semblé entendre +la trompette fatale de l'Ange exterminateur annonçant aux hommes l'heure +du jugement dernier. Malgré vous aussi, vous vous rappelez alors toutes +les fautes que vous avez pu commettre pendant votre vie, comme si vous +deviez bientôt comparaître devant votre Juge suprême, et votre mémoire +évoque le funèbre souvenir de la catastrophe du 8 mai...</p> + +<p>Mais chassons ces tristes pensées, et oublions un instant que tout +voyageur qui se sent emporté par une machine à vapeur sur des rails de +fer, doit nécessairement recommander son âme à Dieu; supposons même +qu'aucune autre petite misère ne viendra vous assaillir. Où sont les +petits bonheurs de la route de terre, les beaux chevaux qui obéissent +avec tant d'intelligence à la voix de leur maître, les détours gracieux +de la route qui serpente au travers d'une prairie ou d'une forêt, les +jeunes filles qui vous offrent des fleurs ou des fruits, les promenades +à pied dans les passage difficiles avec une aimable voisine, à laquelle +on offre son bras, et tant d'autres qu'il est inutile d'énumérer?--Le +chemin de fer suit une ligne droite ou légèrement courbée; s'il +s'arrête, c'est pour ranimer ses forces abattues, pour prendre ou pour +déposer des passagers; mais jamais il ne songerait à procurer aux +voyageurs qu'il conduit et leur destination ni distractions ni repos; +qu'il traverse une lande inculte et désolée, un frais vallon, une belle +forêt, il court toujours avec la même vitesse, sans se préoccuper des +beautés de la nature; il tourmente de ses horribles cris les nerfs les +moins sensibles; il aveugle, avec sa poussière noire, toutes celles de +ses malheureuses victimes qui se hasardent à ouvrir les yeux; il les +étouffe avec les odeurs infernales qu'il exhale à chaque soupir. Qu'un +malade soit tout à coup saisi par une de ces douleurs violentes +auxquelles une courte halte est absolument nécessaire, en vain, ne +voulant sacrifier ni sa réputation ni sa vie, il le supplie de ralentir +sa marche; sourd à ses prières comme il serait sourd à ses menaces, son +impitoyable bourreau ne lui répond que par un coup de sifflet tellement +effroyable, que l'émotion qu'il éprouve redouble encore la violence de +son mal.....</p> + +<p>Cependant le chemin de fer traverse un pays peu peuplé; il a fait à la +dernière station une ample provision d'eau et de charbon; depuis une +heure déjà il vous entraîne sans reprendre haleine, avec une vitesse de +plus en plus grande... Aveuglé, suffoqué, étourdi, malade peut-être, +vous sentez le besoin de respirer, ne fût-ce qu'une minute.--Vain désir! +Au lieu de diminuer, la vitesse redouble... Les arbres et les maisons +passent si rapidement devant vous, qu'ils ne vous paraissent plus +séparés par aucune solution de continuité... Vous fermez les yeux; mais +si vous cessez de voir la vitesse, vous la sentez encore. D'abord la +monotonie de ce mouvement vous donne le mal de mer; puis le sang vous +monte à la tête, mille pensées confuses se pressent en désordre dans +votre cerveau, vous éprouvez ce mal étrange qu'on appelle le vertige. +Entraîné par une force irrésistible, vous allez ouvrir la portière et +vous précipiter sur les talus du chemin pour vous soustraire à cette +insupportable souffrance... Heureusement, au moment où vous tourniez le +bouton, le convoi commence à ralentir sa marche... Vos yeux se rouvrent, +votre coeur se dilate, votre tête se débarrasse, vous respirez, vous +vivez, vous êtes arrivé.</p> + +<p>Arrivé!--J'ai bien souffert, vous dites-vous à vous-même; mais que de +temps et d'urgent j'ai économisé!--Et, jouet de cette illusion, vous +vous félicitez, d'avoir supporté courageusement des douleurs +utiles.--Erreur grossière! Récapitulons, en effet, et, tout compte fait, +il se trouve que vous avez, dépensé trois heures et dix francs de plus +par le chemin de fer que par la diligence ordinaire, sur un modeste +trajet de quatre-vingts lieues, et que vous avez eu en outre +l'inappréciable avantage de changer sept ou huit fois de voiture.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/005.png"><br><b>Vue de la fontaine de Pouhon, à Spa.</b></p> + +<p>Arrivé!--Payez une seconde fois votre place et courez, découvrir votre +bagage au milieu d'une montagne de malles, de valises, de sacoches, +d'étuis, etc. Une fouille intelligente vous a mis en possession de +l'objet cherché; tout fier encore d'en être quitte à si bon marché, de +n'avoir perdu aucun de vos membres, vous vous dirigez, votre bagage sous +le bras, vers la porte de sortie. Une dernière misère vous était +réservée. Vous avez perdu aussi le petit bulletin qui devait prouver à +l'employé de service à cette porte que vous êtes le légitime +propriétaire de vos effets... heureux si on ne vous arrête pas comme un +voleur! Que de démarches vous devez faire avant de pouvoir obtenir la +remise de tout ce qui vous appartient!--Bonne chance, ô mon infortuné +compagnon de route! Quant à moi, le sort aujourd'hui m'est favorable, et +je profite de ma liberté m'échapper de la station et courir à Spa.</p> + +<p>Mais, j'y songe! que vous dirai-je de ce charmant pays que vous et vos +lecteurs ne sachiez déjà? Qui n'a entendu parler de ces eaux minérales, +si célèbres dans le monde entier? jamais un malade n'a demandé en vain +au <i>Pouhon</i> et à la <i>Géronstère</i> la sauté qu'il avait perdue. Mais sur +les dix mille étrangers qui visitent Spa chaque année, huit mille +environ se portent parfaitement bien, ou se guérissent, sinon avec les +eaux, du moins avec les plaisirs de Spa. Tous les matins, de nombreuses +et brillantes cavalcades partent dans toutes les directions. Celles-ci +vont parcourir les vastes forêts qui couronnent, à 650 mètres au-dessus +du niveau de la mer, les montagnes voisines; celles-là se rendent à la +cascade de Cou, à la grotte de Remouchamps, à la belle propriété de +Justenville. Le soir ramène tous les promeneurs au rendez-vous commun. +Souvent une même, table d'hôte, réunit trois cents convives. Après le +dîner, un orchestre de musiciens exécute des ouvertures et des +symphonies sous les magnifiques ombrages du la promenade de <i>Sept +heures</i>, ou au sommet de la montagne, d'<i>Annette et Lubin.</i> La nuit +venue, chacun se rend à la Redoute, où des divertissement variés, le +jeu, le spectacle, la lecture, la conversation, les concerts, le bal, +terminent la journée des heureux oisifs auxquels les hôtels de Spa ont +accordé une hospitalité aussi aimable que modérée. Il y a dix ans, Spa, +abandonnée pour Baden-Baden et Wiessbaden, avait beaucoup perdu de son +ancienne splendeur. Une administration intelligente et les chemins de +fer la rendront désormais ce qu'elle a déjà été cette année, la ville +d'eaux la plut agréable, et la plus fréquentée de l'Europe.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/006a.png"><br><b>Source de la Géronstère à Spa.</b></p> + +<p>Adieu, mon cher directeur. Une autre fois, si vous me le permettez, je +vous ferai part de la <i>découverte</i> de la Moselle par votre dévoué +correspondant.</p> +<br><br> + +<h3>Les Fêtes de Septembre, à Bruxelles</h3> + +<p class="mid">23, 24, 25, 26 SEPTEMBRE 1843.</p> + +<p>Avant 1830 la Belgique ne s'était jamais appartenue à elle-même; les +Romains, les Francs, des seigneurs féodaux, les ducs de Bourgogne, la +maison d'Autriche, l'Espagne, la France et la Hollande, l'avaient tour à +tour conquise et gouvernée. La Révolution de Juillet lui inspira le +désir et le courage de devenir libre et indépendante. Au mois de +septembre 1830 elle prit les armes, chassa ses derniers maîtres, brisa, +en ce qui la concernait, les traités de 1815, et, puissamment aidée par +la France, elle conquit enfin sa nationalité. Aujourd'hui elle forme un +des États secondaires de l'Europe.</p> + +<p>Cependant, bien qu'unies entre elles par les mêmes lois, les neuf +provinces dont se compose le royaume de Belgique offraient encore des +divisions parfaitement distinctes. Chacune d'elles avait sa physionomie, +son climat, sa langue, ses moeurs, ses coutumes, ses opinions. La +révolution une fois accomplie, les hommes d'État appelés à la diriger +durent donc s'occuper de moyens de fondre en un seul tout homogène ces +éléments si divers et si opposés. Les habitants de la Belgique étaient +Français, Allemands, Hollandais, Espagnols même: il fallait les rendre +tous Belges. Pour atteindre ce but, le gouvernement présenta la loi du +1er mai 1834, qui décrétait l'établissement d'un vaste ensemble de +chemins de fer.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/006b.png"><br><b>Anniversaire de la Révolution belge.--Concert dans le +Parc de Bruxelles.</b></p> + +<p>Cette grande mesure, si promptement exécutée, a déjà eu d'immenses +résultats. Sans doute elle n'a pas encore produit tous les effets que +l'avenir doit en attendre; mais en rapprochant à de courtes distances +les provinces les plus éloignées, elle a affaibli, si ce n'est détruit, +une foule de préjugés et de rivalités; elle a rendu, de plus, d'éminents +services à l'agriculture, au commerce, à l'industrie; enfin elle a +évidemment favorisé le développement intellectuel de la nation. Ainsi, +depuis 1830, la Belgique, qui emprunte ses différents idiomes aux +peuples qui l'avoisinent, et qui, par conséquent, n'a point de +littérature nationale proprement dite, a publié, pour la première fois, +des ouvrages originaux d'un mérite incontestable. Les arts ont devancé +les progrès de la littérature. La peinture, la sculpture, la musique, +ont maintenant, chez, nos voisins du Nord, de célèbres interprètes.</p> + +<p>Le gouvernement belge n'a pas voulu que le peuple pût perdre le souvenir +d'une révolution dont les bienfaits sont déjà si grands. Aussi fait-il +chaque année célébrer des fêtes publiques en l'honneur de son +anniversaire. Ces fêtes ne sont pas toujours aussi monotones et aussi +ennuyeusement absurdes que celles qui ont lieu à Paris, soit au 1er mai, +soit au 29 juillet; elles varient selon les circonstances et selon les +opinions des ministres régnants. Tous les ans le programme est discuté +et arrêté par les Chambres.</p> + +<p>Ainsi, en 1831, la même année où furent votés les chemins de fer, les +fêtes de septembre eurent un caractère qu'on ne leur a malheureusement +plus donné depuis. M. Hogier, alors ministre de l'intérieur, avait conçu +le plan d'un grand concours musical et littéraire, qui avait pour but +d'aider au développement de l'intelligence. Ce but fut atteint. Le +gouvernement décerna des médailles et des sommes d'argent à des +littérateurs et à des compositeurs de musique. Ces récompenses avaient +un grand attrait pour des artistes belges, dont les travaux sont si +rarement rémunérés avec quelque munificence ou avec quelque dignité dans +leur pays. Ce concours ne fut suivi d'aucun autre; mais l'impulsion +était donnée, et, à dater de ce moment, une grande activité se déploya +dans les travaux intellectuels. La littérature et la musique, qui ne +peuvent aussi facilement se produire que la peinture et la sculpture, +firent cependant de grands progrès. Ce fut en 1835, si nous ne nous +trompons, qu'eut lieu dans le temple des Augustins, sous la direction de +M. Félis, le premier grand festival belge de musique. Un nombre +considérable d'instrumentistes et de chanteurs, venus de tous les points +de la Belgique, se rendirent dans cette ancienne église, transformée en +salle de concert.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/007.png"><br><b>Anniversaire de la Révolution Belge.--Concert dans +l'ancienne église des Augustins.</b></p> + +<p>En 1837, le déplorable état où se trouvait alors l'enseignement primaire +inspira l'idée de créer à Bruxelles une société ayant pour but de +répandre l'instruction parmi les classes ouvrières. Cette société ouvrit +des cours gratuits qui comptèrent, en peu de temps, plus de huit cents +élèves. On y enseignait surtout la musique.</p> + +<p>Le gouvernement s'était méfié des tendances de cette société; rassuré, +il conçut l'idée de faire servir cet enseignement à l'embellissement des +fêtes de septembre de l'année 1838. Des choeurs devaient être chantés +sur la place des Martyrs au moment de l'inauguration de la statue de la +Liberté élevée à l'endroit où reposent les combattant» qui succombèrent +en 1830. Mais les ministres actuels, craignant sans doute de donner aux +fêtes de septembre un caractère trop prononcé, renoncèrent à ce projet.</p> + +<p>Cependant, l'enseignement musical continua de faire de rapides progrès +parmi les masses; de nombreuses sociétés de chant se constituèrent de +toutes parts, et, en 1841, le gouvernement songea de nouveau à les +employer aux fêtes de septembre; un grand concours vocal ayant été +institué cette année à Bruxelles, toutes les sociétés de chant du +royaume et même de l'étranger furent invitées à y prendre part. Des +médailles étaient destinées aux sociétés victorieuses. Une fête +semblable eut également lieu en 1842; mais alors déjà on s'aperçut des +nombreux inconvénients qu'elle offrait. Les villes ou résidaient les +sociétés qui n'obtenaient point de prix virent leur défaite avec dépit. +L'union que l'on voulait faire régner entre toutes les provinces de la +Belgique fut de nouveau compromise, On se rappela que, sous le +gouvernement hollandais, une haine profonde entre Gand et Anvers n'avait +eu d'autre motif que le prix remporté par la première de ces villes à un +concours de musique. Les concours de chant durent donc être abandonnés +de nouveau.</p> + +<p>L'anniversaire de la Révolution de 1830, célébré cette année à +Bruxelles, n'a pas encore été ce qu'il devrait être si le gouvernement +comprenait son devoir. Les fêtes données étaient plus faites pour +récréer les yeux que pour réjouir le coeur ou élever l'intelligence. +Cependant, parmi ces fêtes, nous en avons remarqué qui sont susceptibles +de développer de plus en plus, en Belgique, le goût et le sentiment de +la musique; tels sont, par exemple, les concerts donnés aux Augustins et +au Parc.</p> + +<p>L'ancienne église des Augustins, où se donnent actuellement à Bruxelles +les concerts qui exigent la réunion d'un grand nombre d'exécutants, est +un édifice élevé en 1642 et réuni à cette époque à un couvent d'une +construction beaucoup plus ancienne. L'extérieur, d'une remarquable +simplicité, offre quelque intérêt; le portail de l'église est assez +large: il est orné de six colonnes dont les chapiteaux supportent une +corniche qui règne, sur toute la façade. Trois portes donnent accès à +l'intérieur. Les dessins de cette église et de son portail sont dus à +Wenceslaus Coebergher.</p> + +<p>L'intérieur des Augustins, disposé actuellement en salle de concert, +peut contenir un grand nombre d'auditeurs; des bancs sont rangés dans la +nef principale ainsi que dans les deux nefs latérales. Au-dessus des +deux nefs latérales, on a élevé des espèces de tribunes qui contiennent +encore un certain nombre de places. Au fond, dans l'ancien choeur, se +trouve l'orchestre.</p> + +<p>La partie musicale des fêtes de cette année a été confiée par le +gouvernement à M. Ferdinand, ancien chef d'orchestre du théâtre de +Liège. M. Ferdinand a fait preuve d'une grande activité, et surtout de +beaucoup d'habileté dans l'organisation et dans la direction des grandes +solennités musicales. Trois cents exécutants environ, tant +instrumentistes que chanteurs, se trouvaient placés sous sa direction +aux concerts des Augustins. Liège, Tongres. Verviers, Namur, Mons, +Maestricht, Berg-op-Zoom, Leyde. Cambrai, Valenciennes, Courtrai, +Bruges, Ostende, Gand, Termonde, Ham, Lille, Spa, Aix-la-Chapelle, +Cologne et Mayence, avaient envoyé à Bruxelles, par les chemins de fer, +l'élite de leurs dilettanti. Comme on le voit, la Hollande elle-même +était représentée à ce Festival. Telle est la puissance de la musique, +qu'elle force à fraterniser les ennemis les plus irréconciliables.</p> + +<p>Cette masse imposante d'exécutants a rendu avec beaucoup d'ensemble +quelques-uns des morceaux les plus célèbres de la musique classique, au +nombre desquels on a surtout remarqué les magnifiques compositions de +Beethoven, de Chérubini, de Méhul, de Haendel et de Haydn.</p> + +<p>Outre les deux concerts donnés aux Augustins, le programme des fêtes de +septembre portait qu'une troisième séance musicale, également dirigée +par M. Ferdinand, aurait lieu dans l'enceinte du parc.</p> + +<p>Le parc de Bruxelles, regardé avec raison comme l'une des plus belles +promenades de l'Europe, est merveilleusement disposé pour que la +musique,--la musique vocale surtout, --y produise de beaux effets. Vers +le milieu de cette magnifique promenade se trouve un bassin rempli +d'eau. C'est à quelques pas de ce bassin que l'on avait disposé une +estrade où sont venus se placer, vers les sept heures du soir, tous les +chanteurs appelés à prendre part à ce concert vocal. Notre dessin peut +seul donner une idée de l'aspect féerique que présentait cette scène, +brillamment éclairée par des milliers de lampions et de candélabres, qui +se réfléchissaient dans l'eau du bassin, et dont un sombre rideau de +verdure faisait encore ressortir l'éclat.</p> + +<p>Si jamais de nouvelles modifications étaient apportées aux fêtes +variables de l'anniversaire de la Révolution belge, <i>l'Illustration</i> +préparerait de nouveau ses crayons et sa plume.</p> + +<br><br> + +<h2>Un Amour en province.</h2> + +<p class="mid">NOUVELLE. (Suite et fin.--Voir v. II, p. 74)</p> + +<h3>II</h3> + +<p>La mère de Démosthène passait les premiers mois de son deuil dans une +jolie bastide que son mari avait achetée sur les bords de la mer pour +aller se reposer des fatigues du barreau. C'est là qu'entourée de sa +famille, elle attendait l'arrivée de son fils. Démosthène n'avait qu'une +soeur, qui s'était mariée pendant son absence avec un assez riche +négociant nommé M. Armand. Celui-ci était resté orphelin de bonne heure, +et avait servi, pour ainsi dire, de tuteur à deux soeurs plus jeunes que +lui. Madame Delvil, qui dépassait alors trente ans, dissimulant son âge, +unie à un vieux mari qui lui laissait une grande liberté, élégante, +coquette, et étrangement dépitée de voir toujours auprès d'elle une +jeune soeur de dix-huit ans, à l'air noble et candide, vraiment, belle, +douée d'une intelligence supérieure et originale qui ne s'était encore +éveillée qu'à demi dans ce contact étouffant du monde jaloux ou vulgaire +qui l'entourait. Thérèse Armand était pour sa soeur un objet de +menaçante rivalité: tandis que les grâces de la jeune fille se +développaient chaque jour, les charmes un peu surannés de la femme déjà +sur le retour tendaient il s'effacer pour jamais. C'est pour la plupart +des femmes une époque pleine d'amertume et d'aigreur que cette phase du +déclin. Madame Delvil la combattait résolument; mais forcée de lui céder +cependant, elle éprouvait des révoltes intérieures qui se trahissaient +en mauvaise humeur contre Thérèse, calme, riante et chaque jour plus +jolie. Aussi souvent et aussi longtemps que possible, madame Delvil +s'était reposée du rôle de mentor de Thérèse, que lui imposait sa +qualité de soeur aînée, d'abord sur son frère, plus tard sur sa +belle-soeur, et, en dernier lieu, sur la mère de Démosthène, qui, depuis +la mort de son mari, avait trouvé une douce distraction à sa douleur +dans l'aimable compagnie de la jeune fille. De son côté, Thérèse s'était +sentie véritablement heureuse de passer quelques, mois avec la bonne +veuve dans cette riante bastide, au bord de la mer, loin du ménage un +peu bourgeois de son frère et des goûts mondains et vulgaires de sa +soeur. Elle avait plus vécu par l'esprit et l'imagination, durant ces +quelques semaines de solitude, que pendant les années lentement écoulées +de sa jeunesse contenue et rêveuse. Le père de Démosthène, voulant en +imposer comme érudit et comme bel-esprit, avait eu le luxe d'une double +bibliothèque à la ville et à la campagne, et sa veuve, qui n'avait +jamais ouvert de sa vie un autre livre que son livre d'heures, ne +soupçonna pas qu'il y eût le moindre danger pour une jeune fille de lire +tous les livres de littérature une son mari avait mêlés aux Digestes et +aux Codes.</p> + +<p>Thérèse lut ainsi les poètes, les historiens, et même quelques romans. +<i>Clarice Harlowe</i> la loucha; <i>Corinne</i> exalta son intelligence; la +<i>Nouvelle Héloïse</i> fut pour elle sans danger, <i>Julie</i> lui parut +raisonneuse et pédante, et <i>Saint-Preux</i> un triste idéal. Enfermée dans +le cabinet de l'avocat défunt, la jeune fille dévorait volume sur +volume, tandis que la mère de Démosthène surveillait ses poules, ses +lapins et ses fruits. Thérèse employait ainsi les heures brûlantes de la +journée, alors que la promenade était impossible; mais lorsque, le soir, +la brise de la mer fraîchissait, elle allait s'asseoir sous un petit +bois de pins qui touchait au rivage, elle rêvait délicieusement, son +coeur se dilatait, elle sentait, en face de la nature, le réveil d'une +âme forte et d'une sensibilité exquise. Parfois la mère de Démosthène +l'accompagnait; alors la jeune fille était distraite de ses rêveries +accoutumées par la conversation de la bonne mère, qui ne tarissait pas +en éloges sur son fils bien-aimé, gloire à venir de sa maison, noble +héritier de l'éloquence paternelle. Thérèse, dont l'esprit juste et un +peu moqueur s'était permis de douter depuis quelques années du génie du +père de Démosthène, fut d'abord disposée à la même incrédulité envers +les mérites du fils; mais la mère les exaltait avec tant de conviction +et de ferveur, qu'insensiblement sa foi fit quelque impression sur l'âme +de la jeune fille; il y avait d'ailleurs, ajoutait la bonne veuve, des +rapports frappants de goûts entre Démosthène et Thérèse: comme elle, il +aimait l'étude, la littérature, la poésie. Insensiblement l'esprit de la +jeune fille fut attiré vers cette image du jeune <i>Parisien</i> instruit, +élégant et spirituel, ainsi qu'on se plaisait à lui représenter +Démosthène dans sa famille; et parfois, durant ses promenades au soleil +couchant qui se baignait dans la mer, une figure idéale et chère +peuplait la solitude qui se déroulait devant elle: c'était celle de +Démosthène!!!... Elle était dans cette disposition d'âme, lorsqu'une +lettre du héros de ses rêves annonça à l'heureuse veuve le jour fixé +pour l'arrivée de son fils. Il devait, avant de se <i>montrer</i> à la ville, +aller embrasser sa mère à la campagne, et s'y arrêter une semaine pour +se reposer de la fatigue du voyage.</p> + +<p>Le jour si vivement désiré par la mère de Démosthène et assez, +impatiemment attendu par Thérèse arriva enfin. Dès le matin, M.. et +madame Armand et madame Delvil, dans sa plus jeune et agaçante toilette, +s'étaient rendus à la bastide. On ne savait pas à quelle heure précise +devait arriver le voyageur, de sorte que toute la journée se passa dans +une attente agitée. La bonne mère allait et venait, donnant des ordres, +gourmandant et aidant sa cuisinière, afin que le premier repas qu'elle +offrirait à son fils fut exquis en tous points. M. Armand se promenait +avec sa femme dans l'allée du petit jardin, et, comme un bon négociant, +causait affaires d'intérêt. «Votre frère se montrera, j'espère, +équitable dans le partage, disait-il à sa femme; il hérite, grâce à +l'injuste testament de votre père, du quart en sus de tous les biens; je +pense du moins qu'il nous laissera notre part d'immeubles.--Oui, certes, +il le faudra bien,» répondait la ménagère, qui, en femme positive, était +résolue à plaider contre son frère plutôt que de se laisser dépouiller. +Madame Delvil passait les heures d'attente dans sa chambre, allant de +son miroir à la fenêtre, épiant le moindre bruit, revenant arranger une +boucle rebelle, un noeud de ruban d'un effet incertain, et, tout en se +mettant sous les armes, elle pensait que l'aimable avocat parisien +ferait une heureuse diversion à la monotone compagnie des jeunes +négociants de la ville, qui ne savaient parler que bonne chère et +denrées coloniales. Quant à Thérèse, assise sous un berceau d'acacias en +fleurs d'où l'on dominait la route et la mer, elle lisait une des plus +belles élégies de M. de Lamartine, celle qui commence ainsi:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> D'ici je vois la vie à travers un nuage</p> +<p class="i14"> S'évanouir pour moi dans l'ombre du passé;</p> +<p class="i14"> L'amour seul est resté, comme une grande image</p> +<p class="i14"> Survit seule au néant dans un souvenir effacé.</p> +</div></div> + +<p>Ces expressions brûlantes et poétiques d'un ravissement et d'une +souffrance qu'elle comprenait, mais qu'elle n'avait pas encore +ressentis, initiaient son âme à l'amour, à cet ineffable et divin +sentiment qui, selon d'expression du poète, survit seul au néant. +L'image de Démosthène flottait dans son ardente rêverie. Un bruit se fit +entendre; elle crut qu'il arrivait, elle resta immobile, son coeur +battait avec force: une larme s'échappa de ses yeux et tomba sur le +feuillet du livre entrouvert; mais tout à coup elle s'arracha elle-même +à son émotion en poussant un petit éclat de rire enfantin: son esprit +était en révolte contre son coeur: elle céda à cette opposition. Malgré +les séductions qu'elle prêtait ou <i>fantôme adoré</i>, le nom de Démosthène +lui paraissait souverainement ridicule, et elle se disait qu'un homme +d'esprit, dans notre siècle de sérieuse simplicité, aurait dû se +débarrasser bien vite de ce nom écrasant. Tout en pensant ainsi, elle +monta d'un pas leste et avec un air demi-railleur les marches du perron +qui conduisait au salon. Démosthène n'était pas arrivé. Toute la famille +attirée, ainsi que Thérèse, par une fausse alerte, était là réunie; M. +et madame Armand, fort calmes; la mère, inquiète et troublée par la +pensée des dangers imaginaires que son fils courait en route; madame +Delvil, assise près de la porte vitrée qui s'ouvrait sur le perron, +jouant avec un charmant éventail ou avec les barbes diaphanes d'un +gracieux bonnet qui encadrait coquettement et rajeunissait son joli +visage; parfois son attention se portait sur les plis réguliers de sa +robe de taffetas noir, ornée de dentelles noires, et dessinant à +merveille sa taille encore svelte. Vue <i>seule</i>, madame Delvil aurait +encore pu faire illusion; mais, à côté de sa soeur, ce n'était plus +qu'un <i>débris</i>; elle le sentait, et involontairement elle jetait des +regards d'envie sur la jeune fille belle et sereine qui était là près +d'elle, nonchalamment accoudée sur la table où reposait le livre qu'elle +continuait à lire. Ses blonds cheveux, relevés en nattes au sommet de la +tête, entouraient de grappes flottantes son frais visage, son cou pur, +et venaient effleurer ses blanches épaules; une simple robe de +mousseline bleue dessinait sa taille souple et fine; ses manches étaient +courtes et laissaient à découvert des bras d'une pureté de forme qui +rappelait la statuaire grecque. Elle était ainsi adorablement belle, et +la pensée envieuse de sa soeur, tout en cherchant un défaut à ces +charmes si purs, était vaincue. Elle disait alors tout bas, «C'est bien +avec raison que nos lourdauds de province l'ont surnommée, la perle des +Bouches-du-Rhône!» Tandis que chacun s'abandonnait ainsi à ses +préoccupations diverses, la nuit était tout à fait venue. Tout à coup un +bruit de fouet se fit entendre; «Pour cette fois, c'est bien lui!» +s'écria la mère, et retrouvant de jeunes jambes, elle courut sur la +route par laquelle devait arriver son fils. M. et madame Armand la +suivirent d'un pas plus modéré. Madame Delvil composa son sourire le +plus séduisant, son regard le plus assassin, et descendit le perron. +Thérèse seule resta debout sur le seuil de la porte, en apparence +indifférente, mais en réalité fort troublée; car, au moment où la +voiture s'arrêta et qu'elle vit un jeune homme dont elle ne distingua +pas les traits s'en élancer, elle prêta à cette ombre, que la veuve de +l'avocat pressait avec tendresse dans ses bras, toutes les séductions +irrésistibles de l'idéal de ses rêves; et, s'abandonnant de nouveau à +son coeur, elle s'écria mentalement: «Oh! mon Dieu, ne serai-je pas +déçue? sera-t-il tel que je l'espère? et m'aimera-t-il?</p> + +<h3>III.</h3> + +<p>Après avoir embrassé sa mère, sa soeur et son beau-frère, et baisé +galamment la blanche main de madame Delvil, Démosthène entra dans le +salon très-faiblement éclairé; il aperçut Thérèse plutôt qu'il ne la +vit, il la baisa au front d'un air distrait, comme une aimable enfant +dont sa mère lui avait souvent parlé dans ses lettres. La jeune fille +tressaillit sous ce premier baiser donné froidement, mais reçu par elle +avec une émotion virginale et brûlante. Elle resta quelques instants +recueillie, les paupières baissées, connue si elle eût craint qu'un +regard fit évanouir l'ineffable bonheur qu'elle venait d'éprouver; enfin +elle se décida à regarder Démosthène. Ce premier coup d'oeil fut un +désenchantement, elle le trouva vieux et laid; mais il parla, et le son +de sa voix la charma, cet accent parisien si doux, si correct, en +contraste avec le mauvais français criard et discordant qu'elle +entendait chaque jour, lui parut une harmonieuse musique. Il parla de +Paris, de ses monuments, de ses orateurs, de ses artistes, de ses +littérateurs célèbres; il cita des vers des poètes en vogue qu'il +connaissait tous, disait-il; il se vantait, il mentait, il produisait un +grand effet. Thérèse l'écoutait avec ravissement; il s'exprimait d'une +manière fort ordinaire, mais les choses qu'il racontait avaient un +attrait de puissante curiosité pour la jeune fille; elle restait +silencieuse et charmée, tandis que madame Delvil, sémillante et +coquette, questionnait Démosthène, le complimentait, s'occupait sans +cesse de lui et le forçait à s'occuper d'elle. Pour la première fois, +Thérèse souffrait de l'irritante coquetterie de sa soeur, sa candeur en +était révoltée. Que voulait madame Delvil? dans quel but exciter +l'attention de Démosthène et provoquer sa galanterie? Elle, du moins, +elle était libre, elle pouvait l'aimer... et, en pensant ainsi, elle +sentit une sorte de mépris pour sa soeur. Durant toute la soirée, +Démosthène avait à peine regardé une ou deux fois le jeune fille; elle +lui avait paru fort belle, mais il la jugea très-sotte, car, plus +occupée à l'écouter qu'à se montrer elle-même, elle avait gardé un +strict silence. Retirée dans sa chambre, Thérèse pleura; il est noble, +instruit, distingué, pensa-t-elle; je l'aime, mais il ne m'aime pas, il +aime ma soeur; et elle se sentit jalouse.</p> + +<h3>IV.</h3> + +<p>Elle passa une nuit fort agitée, et le lendemain, quand le jour parut, +elle descendit dans le cabinet du père de Démosthène, y prit un volume, +et alla s'asseoir sur le bord de la mer. Elle lisait à haute voix cette +admirable éloge du lac, dont le langage passionné a souvent servi +d'interprète à des auteurs qui auraient craint de se trahir sous des +expressions moins poétiques. Un bruit de pas vint l'interrompre, elle +tourna la tête, aperçut Démosthène, et tressaillit visiblement. «Pardon, +mademoiselle, je vous dérange, je suis indiscret... Mais que lisez-vous +là, vos prières du matin, sans doute? ajouta-t-il d'un ton +demi-railleur.--Oui, comme une petite fille, répondit-elle en souriant +malicieusement à son tour. --Mais non, s'écria Démosthène avec +étonnement: Lamartine! <i>le lac!</i> oh! <i>le Lac</i>, c'est mon morceau favori; +que de fois je l'ai déclamé!» et, prenant le livre des mains de Thérèse, +il se mit à réciter avec assez d'art ces belles strophes qui, +accompagnées du bruissement des vagues, et, à cette heure matinale et +recueillie, parurent plus belles encore à l'âme attendrie de Thérèse. +C'est le poète qui la captivait, mais, involontairement, elle attribua +au charme de la voix de Démosthène une partie de son émotion. Bientôt +elle s'imagina que ces beaux vers traduisaient des sentiments réels que +Démosthène connaissait, et qu'il ne les disait si bien que parce qu'ils +étaient un écho de son coeur. A la dernière strophe, des larmes +jaillissaient sur les joues de Thérèse. Enchanté de l'effet qu'il +pensait avoir produit: «N'est-ce pas que c'est beau, dit ainsi? +poursuivit-il; et maintenant, voulez-vous du Racine? écoulez la +déclaration de Néron à Junie, vous croirez entendre Talma.» Et il se mit +à déclamer avec une certaine habileté d'imitation ces vers +inaltérablement beaux.</p> + +<p>Thérèse l'écoutait avec ravissement, car toute grande poésie l'émouvait. +Il lui lit entendre ainsi plusieurs fragments de nos meilleurs poètes; +elle le louai fort de son goût et de son talent, et lui <i>découvrit</i> +alors qu'elle avait beaucoup d'instruction et d'esprit, un esprit vif, +original et profond, qui l'embarrassait parfois, lui qui n'avait qu'une +intelligence de <i>placage</i>.</p> + +<p>Ils se promenèrent fort longtemps sur le rivage et dans le petit bois de +pins. A l'heure du déjeuner, la voix retentissante de M. Armand vint les +avertir qu'on les attendait à la bastide. Thérèse, un peu troublée, +passa devant son frère sans lui parler, et elle rejoignit ces dames déjà +réunies dans la salle à manger.» Mais savez-vous que votre soeur est +charmante? dit d'un ton de connaisseur Démosthène à son beau-frère.--Je +le crois bien, répondit simplement l'honnête négociant; c'est la plus +belle personne du département, sans compter qu'elle a un esprit qui nous +étonne: nous ne savons d'où il vient.--Oui, en vérité, son esprit est +surprenant, répliqua Démosthène. --Plusieurs riches partis se sont déjà +présentés pour elle, mais elle n'épousera jamais qu'un homme bien élevé +et d'un vrai mérite.» Démosthène se rengorgea. En ce moment, ils +entrèrent dans la salle à manger.--Quoi! monsieur le Parisien, vous +faire attendre? dit madame Delvil en minaudant.--C'est la faute de votre +aimable soeur, répondit Démosthène avec un sourire galant qui +s'adressait à Thérèse.--En vérité? répliqua sèchement madame +Delvil.--Oui, madame, je me suis oublié en lui récitant de beaux vers; +elle les sentait si bien qu'elle encourageait mon faible talent.--Je +l'avais prévu, dit naïvement la mère de Démosthène; vous avez les mêmes +goûts, vous déviez, vous entendre--Ainsi, monsieur, poursuivit madame +Delvil avec une sorte d'irritation, vous approuvez qu'une jeune fille se +nourrisse l'esprit de romans et de poésie?--Eh! eh! ma soeur, l'amour +qu'on trouve dans les livres ne mène pas si loin que d'autres amours, +répliqua M. Armand avec un gros rire.» Madame Delvil jeta à son frère un +regard de superbe dédain, et, continuant à s'adresser à Démosthène: +Est-ce qu'à Paris, monsieur, on aime les femmes bel-esprit?--Ou aime les +femmes qui ont assez d'intelligence pour apprécier la notre, répondit +Démosthène avec fatuité.--Seulement assez pour cela? lui dit Thérèse +d'un ton un peu railleur.» Il fut déconcerté; et, pour sortir +d'embarras, il s'efforça de nouveau d'être très-aimable auprès de la +jeune fille. Son amour-propre était en jeu; c'était, disait-on, la plus +belle personne du département, et, quoiqu'elle eût à peine dix-huit ans, +on la citait déjà pour son esprit. De prime abord occuper ce jeune +coeur, s'en faire aimer, n'était-ce pas pour lui une preuve de +supériorité dont il devait être fier? Un instant, dans la soirée de la +veille, la coquetterie de madame Delvil l'avait attiré; mais quand il +revit au grand jour ces grâces de trente ans auprès de la fraîche beauté +de Thérèse, il s'accusa de mauvais goût.</p> + +<p>D'ailleurs, le souvenir des charmes surannés de Léocadie le rendait plus +disposé encore à la séduction de la jeunesse; il sentait qu'être aimé de +Thérèse, après l'avoir été de la figurante, serait une éclatante +réhabilitation nécessaire à son amour-propre. Dans cette situation +d'âme, il ne s'occupa que de la jeune fille; madame Delvil en +vieillissait de dépit. Après le déjeuner, elle se retira dans son +appartement pour essayer d'une nouvelle toilette, pensant que celle du +malin avait manqué son effet.--Thérèse passa dans la petite +bibliothèque, Démosthène l'y suivit; elle lui parla de nouveau de Paris. +Ils causèrent longtemps avec bonheur. La conversation de Démosthène +empruntait un vif intérêt aux souvenirs de tout ce qu'il avait vu; celle +de la jeune fille était naturellement enjouée, spirituelle et +supérieure. Ils furent interrompus par le bruit d'une voiture qui +s'approchait de l'habitation; Démosthène regarda par la fenêtre, et +laissa échapper un cri de surprise et presque d'effroi. Dans cette +voiture qui touchait à la bastide, il venait de reconnaître Léocadie!</p> + +<h3>V.</h3> + +<p>Il ferma brusquement la fenêtre, et donnant un tour de clef à la porte +du cabinet, il se précipita aux genoux de Thérèse, «Mademoiselle, lui +dit-il avec emphase, au nom du ciel, donnez-moi une preuve d'affection!» +Presque épouvantée de cet étrange mouvement et de ton solennel, +Thérèse se dirigea vers la porte, qu'elle allait ouvrir lorsque +Démosthène s'écria avec plus d'instance: «Oh! de grâce, mademoiselle, ne +craignez rien, mais écoutez-moi!--Et que faut-il que j'écoute? dit +Thérèse en tremblant et en rougissant beaucoup.--Vous m'inspirez une +respectueuse admiration, une irrésistible sympathie; eh bien! en échange +de ces purs et vifs sentiments, accordez-moi un peu de confiance, un peu +d'amitié.--Comment? répondit Thérèse.--En croyant ce que je vous dirai +sur ce qui va se passer ici, et en ne cherchant pas à le pénétrer.--Et +que va-t-il se passer? dit Thérèse avec une sorte de terreur.--Vous le +saurez, s'écria Démosthène; mais consentez, à ne pas en être témoin: +restez ici un quart d'heure à m'attendre.--C'est facile, répondit +Thérèse en souriant: je suis restée souvent plusieurs heures +volontairement enfermée. --Oh! merci.» s'écria Démosthène, qui reçut +cette réponse comme un consentement. Et ouvrant la porte, il en ôta la +clef et la referma à l'extérieur. «Quoi! prisonnière! s'écria Thérèse, +mais je ne veux pas; ouvrez donc, monsieur.» Démosthène ne l'entendit +point, la vois retentissante de Léocadie arrivait seule en ce moment +jusqu'à lui: il se précipita pour conjurer l'orage. Cependant Thérèse +s'était approchée de la fenêtre, et à travers des barres de fer qui la +rendaient infranchissable, elle avait vu la voiture déboucher de +l'avenue de la bastide et s'arrêter devant le perron. Une femme en +descendit; Thérèse ne put distinguer qu'un mantelet noir et un voile +vert. Cette femme était-elle jeune et belle, ou vieille et laide? +l'esprit de la jeune fille se perdit en conjectures. Pour satisfaire sa +curiosité, elle fut sur le point d'appeler. «Je veux la voir,» +pensait-elle. Puis, après une réflexion, «Mais à quoi bon? ne m'a-t-il +pas dit qu'il se sentait attiré vers moi par une irrésistible sympathie? +c'est donc moi qu'il aime!</p> + +<p>Cette femme, quelle qu'elle soit, il ne l'aime pas!» Cette pensée lui +fut douce et elle se résigna à l'attente. L'obéissance et le, dévouement +sont si faciles en amour! et en ce moment Thérèse; croyait sincèrement +aimer Démosthène. Elle s'assit sur le bord! de la fenêtre, et se mit à +rêver avec assez de calme.</p> + +<h3>VI.</h3> + +<p>«Démosthène! Démosthène! criait éperdument Léocadie en franchissant la +porte du salon, où étaient alors réunis la veuve de l'avocat, sa fille +et son gendre.--Que voulez-vous, madame? dit M. Armand en se levant +ébahi.--Ce que je veux, répondit la figurante; l'ingrat n'est-il pas +ici?» Et elle se mit à jouer au naturel une scène d'Ariane abandonnée. +En ce moment Démosthène entra. L'indignation céda la place à l'humour +dans le coeur de Léocadie, et s'élançant vers l'infidèle, elle +l'étreignit à l'étouffer dans ses bras musculeux. Il se débattit +quelques instants, et finit par se dégager. «Madame, dit-il d'un ton +grave tout à fait plaisant, la plus grande preuve de tendresse que vous +puissiez me donner, c'est de remonter dans votre voiture: je vous +rejoindrai dans quelques minutes, je vous le jure, et je vous +reconduirai à la ville; mais vous comprenez, bien, ajouta-t-il, que j'ai +quelques explications préalables à donner à ma mère, à ma soeur» Et tout +en parlant ainsi, il reconduisait la figurante vers la porte. «J'y +consens, murmura-t-elle; mais si vous ne reparaissez pas dans dix +inimités, je reviens.» A peine eut-elle disparu que la mère, la soeur et +le beau-frère de Démosthène s'écrièrent à la fois: «Quelle est donc +cette femme? que vient-elle faire ici?--Cette femme m'a beaucoup aimé, +et elle ne peut vivre sans moi!--C'est en dehors de tout principe! +s'écria l'excellente mère.--Mais cette femme est fort laide, objectèrent +M. et madame Armand?--Elle a été fort belle, et c'est encore une de nos +premières, tragédiennes.--Jésus Marie! s'écria l'honnête veuve +scandalisée, je savais bien que Paris te perdrait.</p> + +<p>--Soyez tranquille, ma mère, je n'épouserai jamais cette femme; mais je +dois quelques égards à son dévouement à ses malheurs, à son talent je +vais la reconduire à la ville, lui faire entendre raison et je vous +reviens.» A ces mots il sortit, et, se dirigeant du côté de la petite de +la petite bibliothèque, il aperçut Thérèse et s'approcha d'elle. «Je +viens vous délivrer, lui dit-il en lui remettant la clef de la porte, +qu'il avait fermée sur lui. Oh! merci, ajouta-t-il, de votre +condescendance, et maintenant donnez-moi encore une preuve de bonté: ne +m'accusez pas pendant ma courte absence; à mon retour je vous dirai +tout. Cette femme, qui m'a suivi jusqu'ici, a été bien belle, bien +séduisante puis elle ma tant aimé. Pour moi, Thérèse, ajouta-t-il d'une +voix émue, avant de vous connaître, sais-je si j'ai aimé? Et sans +attendre de réponse, il disparut. Tout en rejoignant avec humeur +Léocadie, il se félicitait d'avoir pu la dérober du moins aux regards de +madame Delvil et surtout à ceux de Thérèse. Si par malheur Thérèse +l'avait vue, pensait-il, c'en était fait de mon prestige. Une telle +héroïne m'aurait rendu bien ridicule, tandis qu'inconnue, son image +agitera le coeur de la jeune fille et le tournera infailliblement vers +moi. Tout en pensant ainsi, il se réjouissait de son habileté. Dans +cette aventure, il songeait à mettre à couvert, non sa moralité, mais +son amour-propre.</p> + +<h3>VII.</h3> + +<p>«Madame, dit-il d'une voix très-rude à la figurante, je ne comprends +rien à votre équipée; je vous avais laissée à Paris dans une position +avantageuse, et.....--Bien avantageuse, ni elle! interrompit Léocadie +d'un ton naturellement aigri par les paroles de Démosthène; dès le +premier soir, une cabale a interrompu mes débuts, et pour vous suivre, +pour payer ma place à la diligence, j'ai été forcée de vendre mon +mobilier.</p> + +<p>--Quel folie! murmura Démosthène; et maintenant que voulez-vous? +qu'espérez-vous faire, ici?--Ne plus vous quitter, et si vous me +repoussez, faire un esclandre, vous afficher, faire renaître votre +ingratitude à tout le pays, et enfin, si vous me refusez votre appui, je +débuterai, pour gagner de quoi vivre, sur le grand théâtre de la ville.» +Cette dernière menace épouvanta Démosthène; il n'avait plus d'illusion +sur le talent de la figurante, et il sentait que si elle paraissait sur +la scène locale, elle serait indubitablement sifflée. Alors comment +aspirer désormais à la réputation d'homme irrésistible, qu'il +ambitionnait d'acquérir en arrivant en province. Vue et jugée par toute la +ville, Léocadie devenait une héroïne impossible; ce n'était plus qu'une +grotesque Dulcinée. Pour conjurer cette redoutable alternative, +Démosthène se décida à filer doux «Madame, lui dit-il, feignant d'être +subitement attendri, je serais le plus ingrat des hommes si je n'étais +profondément reconnaissant de la preuve d'amour que vous me donnez: mais +cet amour me serait trop envié s'il venait à être connu. De grâce, +Léocadie, consentez à mener ici une vie cachée; je vous verrai souvent, +je ne serai occupé que de vous; mais je veux qu'on nous ignore. La +province n'a pas les moeurs de Paris, et votre arrivée, qui m'a déjà +follement compromis, dans ma famille, pourrait me perdre tout à fait en +public. Soyons heureux, mais sans bruit» Tout en parlant ainsi, il +prenait un air suppliant qui vainquit tout à fait la figurante. Ils +arrivèrent à la ville, et, après avoir installé Léocadie dans un fort +modeste logement, Démosthène s'empressa de prendre congé d'elle.</p> + +<h3>VIII</h3> + +<p>Son prompt retour à la bastide interrompit toutes les conjectures +auxquelles s'étaient livrés, pendant son absence, les quatre femmes et +M. Armand. La crainte qui préoccupait en ce moment l'excellente veuve +était que son fils, entraîné par l'étrangère, n'eût pris la fuite avec +elle et ne reparut plus. «Mais elle est donc bien belle, cette +Parisienne?» demanda aigrement madame Delvil, qui, ainsi que Thérèse, +venait d'entendre avec une vive curiosité le récit du cette +aventure.--Pas le moins du monde, répondirent d'un ton convaincu M. et +madame Armand.--Je m'en doutais, répliqua madame Delvil. Ces messieurs, +si difficiles en province, sont fort accommodants à Paris, on l'on ne +prend pas garde à eux.--Mais cette femme peut avoir les séductions de +l'esprit? objecta timidement Thérèse.» Et en se hasardant à prononcer +ces paroles, elle rougit beaucoup, «Oui, sans doute, dit la bonne mère, +des séductions diaboliques; c'est une femme de théâtre!» A ces mois, +Thérèse baissa la tête et devint fort triste. Ainsi Démosthène n'était +pas l'homme studieux et distingué qu'elle avait cru d'abord trouver; il +n'aimait pas la littérature, et la poésie n'était pas l'élévation +naturelle de son esprit; il ne devait l'apparence de ces nobles goûts +qu'à sa liaison avec une femme de théâtre: cette réflexion fut un +premier désenchantement.</p> + +<p>En arrivant, Démosthène, qui avait étudié son rôle, embrassa +cordialement sa mère, serra la main de sa soeur, fit un salut gracieux à +madame Delvil, et sourit à Thérèse avec mélancolie. «Oublions ce qui +vient de se passer, dit-il à sa mère d'un ton sérieux. Cette femme a +commis une action extravagante en venant ici; c'est un sentiment +irrésistible qui l'a poussée, le même sentiment la décide à présent à la +résignation, à l'obéissance; dans peu de jours elle aura pour jamais +quitté la France.--Pauvre victime! murmura d'un air railleur madame +Delvil.--Pauvre femme! pensa tristement Thérèse; il l'a aimée, il ne +l'aime plus et il la chasse. Démosthène ne lui paraissait pas encore +ridicule, mais elle commençait à pénétrer qu'il était fort personnel. +Pour lui, impatient de se réhabiliter dans son esprit, il lui dit avec +instance à voix basse: «Pardonnez-moi d'avoir pensé que j'avais aimé +avant de vous avoir vue, ce n'était là qu'une illusion; d'hier seulement +j'ai connu l'amour.»</p> + +<p>A ces paroles, qui ressemblaient à l'aveu d'un sentiment réel, Thérèse +se troubla, garda le silence; puis, après quelques instants de +recueillement, elle se retira dans sa chambre. Elle aimait Démosthène! +oui, en vérité, elle l'aimait!... et qu'on ne la juge pas trop sotte +d'après ce ridicule sentiment, elle comprenait instinctivement ce que +c'était qu'un homme vraiment supérieur, mais comme elle n'en avait +jamais rencontré autour d'elle, elle crut un instant que Démosthène +allait prendre la place de cet idéal dont il n'était qu'une bouffonne +parodie.</p> + +<p>Ainsi qu'il l'avait prévu, l'arrivée subite de Léocadie avait surexcité +le sentiment naissant de la jeune fille. La curiosité, la jalousie, +l'amour, le dédain, luttaient dans son coeur et lui présentaient +Démosthène sous les traits d'un héros de roman.</p> + +<p>Le jour suivant, dès le matin, madame Delvil quitta la bastide; elle +avait hâte de se retrouver à la ville pour raconter à toutes ses +connaissances l'aventure de la veille; elle espérait se venger de +Démosthène en le ridiculisant; elle n'y réussit qu'à demi. Malgré ses +attestations, très-peu voulurent croire à la laideur de la figurante. +Pour le plus grand nombre, ce fut une mystérieuse beauté; ou s'en +préoccupa beaucoup. Les hommes envièrent Démosthène; les femmes rêvèrent +à lui, et la pauvre Léocadie, retirée dans sa mansarde, ne se douta pas +qu'elle avait agité pendant un mois les imaginations oisives d'une +grande ville de province.</p> + +<p>Démosthène, retenu à la bastide par ses affaires de famille, écrivit à +la figurante des lettres fort tendres pour conjurer un nouvel éclat; il +conquit ainsi quelques jours de liberté. Il les employa à exalter dans +l'âme de Thérèse le penchant qu'elle éprouvait pour lui; la solitude et +la poésie lui furent de puissants auxiliaires. Il s'occupait aussi à +égler avec sa mère et sa sieur le partage de l'héritage de son père, et +parfois, il montrait alors involontairement à la pénétrante intelligence +de Thérèse un coeur sec, intéressé et vulgaire. Souvent sa séduction fut +prête à s'évanouir; mais il lui suffisait, pour remettre la jeune fille +sons le charme, de quelques beaux vers lus ensemble. Cependant le moment +approchait où Démosthène devait faire ses premières armes dans ce +barreau, veuf encore de l'éloquence de son père. Il était attendu à la +ville, il s'y rendit avec sa mère, tandis que sa soeur et Thérèse +devaient finir à la bastide la saison d'automne. Cette décision convint +à la jeune fille; elle, désirait l'isolement pour s'y recueillir et +mieux pénétrer le sentiment qu'elle éprouvait. Avant de la quitter, +Démosthène, attendri, se déclara positivement: il lui promit un prompt +retour, puis une éternelle réunion. Thérèse l'arrêta... «Avant de nous +engager, dit-elle, il faut réciproquement nous bien connaître.»</p> + +<p>Un mois suffit à Démosthène pour accaparer tous les plaideurs de sa +province, enchanter par sa faconde tous les membres de la cour royale, +être le point de mire de toutes les héritières à marier et de toutes les +coquettes en renom de la ville; il devint l'homme à la mode de son +département. Son amour-propre trônait sur des roses. Mais de toutes ses +satisfactions, la plus douce, la plus complète, était d'avoir pu se +faire aimer de cette jeune fille si belle, si intelligente, si admirée, +lui en définitive déjà vieux, laid, médiocre. Thérèse était de plus un +fort riche parti.</p> + +<p>Pour <i>couronner</i> sa destinée par un tel mariage, Démosthène songea +d'abord à se débarrasser à jamais de la figurante. Une occasion se +présenta, il la saisit brusquement. Un directeur de spectacle recrutait +dans la ville une troupe tragique pour les États-Unis; heureux d'obliger +Démosthène, dont il était le débiteur, il y incorpora Léocadie. Elle +pleura, s'indigna, résista d'abord, puis finit par signer son +engagement, et bon gré mal gré elle fut embarquée sur un navire qui +mettait à la voile.</p> + +<p>Sur ce même élément qui l'entraînait au loin, glissait un autre vaisseau +porteur d'une autre fortune. Pour en finir avec cette métaphore banale, +disons simplement que M. Armand, frère de Thérèse, avait aventuré dans +une opération commerciale d'outre-mer la fortune de sa soeur, qu'il +gérait comme tuteur. Le vaisseau fit naufrage, et la dot entière de +Thérèse fut perdue. Tandis que ce sinistre s'accomplissait dans la +solitude de l'Océan, Thérèse, ignorante et insoucieuse de sa fortune, +passait à la compagne ces beaux jours d'une attente agitée, si pleine de +tourments et de douceur, ces jours d'illusions naïves qui passent si +vite et ne reviennent jamais. Elle voyait souvent Démosthène; il lui +paraissait tendre, généreux, éloquent; elle le jugeait souvent ainsi +lorsqu'il n'était plus là, car alors l'idéal reprenait la place de la +réalité incomplète. Si parfois Démosthène manquait à la visite promise, +Thérèse, éprouvait une morne tristesse; cette femme inconnue, qui avait +suivi Démosthène en province, le retenait sans doute! Ainsi la pauvre +figurante exilée était devenue, sans s'en douter, l'objet de la pudique +jalousie de la jeune fille.</p> + +<p>Un jour Démosthène était attendu à la bastide, il n'arriva pas. M. +Armand lui-même, qui venait chaque soir, ne parut point. L'inquiétude de +Thérèse était extrême; elle n'osait pourtant en faire l'aveu à sa +belle-soeur. Le lendemain, M. Armand arriva suivant son habitude, mais +il était seul et fort agité. En voyant son trouble, Thérèse, qui ne +pensait qu'à Démosthène, s'écria:» <i>Lui</i> serait-il arrivé quelque +malheur?--C'est à <i>moi</i>, c'est à <i>nous</i>, ma soeur, répondit M. Armand, +qu'il est arrivé un malheur irréparable; et tout en larmes il se jeta +dans les bras de sa soeur.--Mais que se passe-t-il donc, dit-elle avec +effroi?</p> + +<p>--Votre fortune et la mienne sont ruinées. J'ai aventuré votre dot, je +l'ai perdue; je suis bien coupable, ma soeur.» Les traits de M. Armand +exprimaient un profond désespoir. Thérèse prit la main du son frère, et +lui dit avec un divin sourire: «Je craignais un malheur plus grand; je +craignais la mort d'un parent, d'un ami, d'une personne qui nous est +bien chère. Notre fortune est perdue; dites-vous? du moins cette +campagne reste à votre femme: j'y passerai heureuse ma vie avec +vous.--Et avec un autre, j'espère, dit madame Armand, attendrie de la +résiliation de la jeune fille.</p> + +<p>--Mais si cet autre ne venait pas? murmura M. Armand d'un air +sombre.--Il viendra, s'écria joyeusement Thérèse en entourant son frère +de ses bras; il viendra, il est trop fier, trop généreux. Il m'aime trop +pour ne pas venir.» Et en répétant ces mots qui trahissaient son amour, +elle était radieuse.</p> + +<p>Cependant huit jours s'écoulèrent et Démosthène ne parut point. Il +écrivit un court billet à sa soeur pour s'excuser: une affaire des plus +importantes le retenait, disait-il, à la ville; il ajoutait un froid +souvenir pour Thérèse. D'abord elle crut faire un rêve douloureux; mais +quinze jours s'écoulèrent ainsi, il ne revenait pas, il n'écrivait plus; +elle questionnait son frère. Sans doute, cette femme, cette actrice +brillante était la cause de son oubli? M. Armand ne répondait point, il +craignait d'accroître sa douleur en lui disant la vérité.</p> + +<p>Un jour madame Armand reçut une lettre; Thérèse reconnut l'écriture de +Démosthène: «Montrez-moi cette lettre, dit-elle vivement. Sa belle-soeur +la lui remit sans l'avoir lue. Thérèse pâlit beaucoup en la parcourant; +puis, sans proférer une parole, elle sortit du salon. Dans cette lettre, +Démosthène annonçait son mariage à sa soeur; il épousait, lui disait-il, +une riche héritière d'origine belge, point belle, mais <i>suffisamment +agréable</i>; d'un esprit ordinaire, mais d'une <i>grande raison</i>, ce qui +vaut bien mieux en mariage... Puis il ajoutait, comme faisant allusion à +Thérèse: Une espérance plus brillante et plus chère m'avait un instant +séduit... j'ai cru sagement devoir en faire le sacrifice, il m'en a +coûté... «Misérable!...» s'écria M. Armand après avoir lu cette lettre. +Quant à Thérèse, elle avait disparu; où était-elle? Il la chercha dans +le jardin, et ne l'y trouvant point, il se dirigea sur les bords de la +mer; il l'aperçut debout sur le rivage, pâle, immobile, le visage +couvert de larmes. Cette horrible pensée le frappa, et d'un bond il +s'élança sur le sable mouvant et saisit Thérèse par ses vêtements. «Si +je voulais mourir, dit-elle impérieusement et d'un air égare, +auriez-vous le droit de m'en empêcher?» Quoiqu'il fût profondément +affligé, M. Armand, qui avait un esprit juste et une vive pénétration, +affecta une grande hilarité, et laissa échapper un bruyant éclat de +rire. Oh! mon frère, vous m'insultez! dit la jeune fille avec une +explosion de sanglots!--Non, ma soeur, c'est de lui que je ris, dit-il, +et il y bien de quoi, j'espère, en effet, concevez-vous une plus +plaisante pasquinade? hier il vous adore! et aujourd'hui il en épouse +une autre, passe une votre dot est perdue; cela mérite-t-il autre chose +que la dérision et le mépris?--A ces mots, Thérèse parut, sortir d'un +songe; les paroles de son frère dépouillèrent de tout prestige celui +qu'elle avait cru aimer, elle le vit tel qu'il était; elle eut honte de +son amour: la guérison fut rapide et complète. «Pour vous prouver ma +force d'âme, dit-elle à son frère, je veux assister à ce mariage, +taquiner le futur de ma présence, l'insulter de ma gaieté franche et +réelle, je vous assure, car elle ne sera point causée par le dépit, mais +par la satisfaction vraie de ne m'être pas liée pour toujours à une âme +aussi commune.»</p> + +<p>Huit jours après, riante et parée, Thérèse assistait au mariage de +Démosthène. La mariée était richement laide, comme le sont par une grâce +presque toutes les héritières. Thérèse, <i>sans dot</i> attirait tous les +regards. Parmi les conviés se trouvait par hasard un homme supérieur qui +passait dans le département; il vit Thérèse, l'aima, l'obtint en mariage +et l'emmena à Paris. Avant de quitter sa ville natale, Thérèse, qui, par +une clairvoyance soudaine, avait pénétré la pauvreté du coeur de +Démosthène, voulut aussi se faire une idée réelle de la valeur de son +esprit. Il devait plaider dans une grande affaire; ses partisans +exaltaient à l'avance son éloquence. Thérèse assista à l'audience. Il +s'agissait d'une cause fort tragique; Démosthène fut ampoulé, froidement +chaleureux, faussement attendri, d'une sensibilité et d'une éloquence +factices; Thérèse ne put s'empêcher de rire aux éclats. Elle croyait +assister, non à l'exposition d'un drame sanglant, mais à sa parodie. +Pauvre coeur! pauvre esprit, pensa Thérèse; et elle partit heureuse.</p> + +<p>Plusieurs années s'étaient écoulées; Thérèse était devenue une des plus +belles et des plus spirituelles jeunes femmes de Paris. Un soir, elle +était à l'Opéra avec son mari; un de ses compatriotes entra dans sa +loge: «Madame, lui dit-il, il y a ici une de nos anciennes +connaissances.--Il fallait nous l'amener, répondit Thérèse avec un +sourire aimable.--Je l'ai tenté, mais il n'a pas osé se présenter à +vous.--Mais de qui parlez-vous donc? ajouta-t-elle.--De Démosthène!» +Elle cacha son hilarité derrière son éventail. «Voyons, montrez-le-moi; +où est-il placé?» L'interlocuteur de Thérèse lui indiqua du geste un +petit homme assis dans une stalle de balcon: sa taille était voûtée, son +front ridé, ses cheveux blancs; il portait des lunettes d'or. «Et quand +je pense que ce fut là ma première passion, dit gaiement Thérèse.--Ceci +demande une explication, répliqua son mari en riant.--Oh! vous l'aurez, +mon ami, et dès ce soir; cette histoire vous amusera,--Il paraît que +c'est le moment des reconnaissances et des désenchantements, ajouta son +compatriote, qui comprenait à demi. Je juge que Démosthène vous semble +vieilli et fort laid, Eh bien! à son tour, il vient de retrouver ici une +personne qui lui avait jadis tourné la tête, et qui aujourd'hui... +--J'espère que ce n'est pas moi, interrompit Thérèse avec un sourire +d'honnête coquetterie.--Oh! non, madame, ce n'est pas vous, mais +regardez:» et il désigna à Thérèse une grosse femme au teint couperosé, +aux cheveux grisonnants couverts d'un simple bonnet, et qui, en ce +montent, entrouvrait la porte de la loge voisine et offrait un petit +banc à une daine qui venait d'entrer. «Que voulez-vous dire? Qui est +cette femme?--C'est l'ancienne héroïne de Démosthène, celle qui a tenu +en émoi durant un an notre ville de province, la grande Tragédienne qui +n'a jamais été qu'une figurante, et qui est aujourd'hui ouvreuse de +loges.--Pauvre femme! murmura Thérèse presque avec tristesse; et lui si +riche, il ne songe pas à lui faire un peu de bien?--Il ne songe qu'à +être député, et il le sera infailliblement l'année prochaine--Et dire +que c'est à cette femme qu'il devra d'avoir été orateur,» ajouta +Thérèse.</p> + +<p>Depuis ce jour, chaque fois que Thérèse va à l'Opéra, elle cherche du +regard la grosse Léocadie, et lorsque celle-ci lui offre un petit banc, +elle glisse généreusement dans sa main une pièce d'argent; puis par fois +en la considérant, elle se prend à sourire en pensant que cette pauvre +femme lui a, sans s'en douter, fait connaître, dans ses plus belles +années, ce sentiment âcre et profond: la jalousie!--O! destin!<br> + +<span class="rig"><span class="sc">Louise Colet.</span></span></p><br><br> + +<h2>MARGHERITA PUSTERLA.</h2> + +<p>Lecteur, as-tu souffert?--Non.<br> +--Ce livre n'est pas pour toi.</p> + +<h3>CHAPITRE X.</h3> + +<h4>LE PROCÈS</h4> + +<p><span class="lef"><img alt="" src="images/32-01.png"></span><span class="sc">Milan</span>, sur ces entrefaites, on instruisait le procès des personnes +arrêtées comme ayant pris part à la conjuration. Luchino Visconti +s'étudiait soigneusement à garder les apparences de la justice, et ses +flatteurs rappelaient souvent avec de grands éloges le trait dont nous +allons parler. Il avait remis le gouvernement de Lodi aux mains de +Bruzio, son bâtard de prédilection, jeune homme ami des belles-lettres, +mais plongé dans toutes sortes de corruptions. Sous son administration, +il arriva qu'un gentilhomme de Lodi tua un autre gentilhomme; il fut +pris et condamné à la peine capitale. Les parents du condamné se +présentèrent devant Bruzio, et lui dirent: «Messire, si vous avez besoin +d'argent, sauvez la tête de notre fils, et voici quinze mille beaux +florins que nous vous donnons.»</p> + +<p>A cette proposition. Bruzio, tenté par l'or, chevaucha vers Milan, alla +trouver son père, se jeta à ses genoux, et, lui demandant la grâce du +coupable, lui démontra comment cette grâce lui donnait les moyens de +s'enrichir. Luchino fit signe à un page de lui apporter son casque, qui +était tout reluisant, avec un beau cimier couvert de velours vermeil; +et, le montrant à Bruzio, il lui dit: «Lis les paroles qui sont +inscrites sur ce casque;» elles disaient: justice! «et la justice, +ajouta-t-il, nous veillerons à ce qu'elle soit accomplie. Je ne +permettrai pas que quinze mille florins pèsent plus que ma devise. Va, +retourne à Lodi, et fais justice, ou je la ferai de toi.»</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/32-02.png"></p> + +<p>Le droit du sang, dans les républiques lombardes, après la paix de +Constance, appartenait au podestat. Ce magistrat, qu'on choisissait +ordinairement parmi les étrangers, et qui siégeait pendant deux on trois +années, rendait les sentences de concert avec un lieutenant et quelques +praticiens en droit romain et en droit coutumier. Dans les procès +d'État, les républiques avaient déjà commis la faille de déroger au +droit commun; les petits tyrans qui leur succédèrent dans la plus grande +partie de l'Italie aggravèrent encore les dispositions des gouvernements +populaires à cet égard. Quand on retrouva, ou, pour mieux dire, quand ou +se mit à étudier la raison écrite dans les Pandectes, les puissants ne +se soucièrent pas des garanties qu'y avait inscrites la sagesse de Rome +libre, mais firent leur profit des lois excessive que la craintive +tyrannie des Césars avait mêlées à de meilleurs règlements. Ils se +servirent de ces exemples pour en faire la base de leur illégitime +autorité, et se crurent justifiés de transgresser le droit dans les cas +de lèse-majesté.</p> + +<p>Alors les jurisconsultes ne consultèrent plus ce qui était juste, mais +ce qui était écrit. Inspirés par les exemples d'une société où le Christ +n'était point encore venu opposer à l'épée un pouvoir tutélaire, ils +tombèrent dans la servilité la plus abjecte, et devinrent de furieux +champions du parti Gibelin, par cette manie d'imitation romaine qui a +tant gâté de choses dans notre beau pays. Quand Barberousse rassembla à +Roncaglia la diète italienne, de fameux légistes déclarèrent que +l'empereur était seigneur du ciel et de la terre, maître de la vie et +des biens. Dante ne s'avança guère moins dans son livre servile <i>de +Monarcchia</i>. Les jurisconsultes avaient toujours à leur disposition +quelques raisonnements pour induire les villes à substituer au +gouvernement de tous le gouvernement d'un seul. Les petits tyrans +profitaient de pareilles doctrines, qui ne mettaient point la légalité +dans la raison, mais dans les actes d'un gouvernement quel qu'il fût, +qui soutenaient que toute loi est absolument obligatoire et que ce qui +plaît aux chefs est la loi. De cette manière, les tyrans pouvaient se +vanter d'être les protecteurs de la liberté, puisqu'on définissait la +liberté le pouvoir de faire tout ce qui n'était pas proscrit par les +lois.</p> + +<p>Les statuts criminels de Milan se sentent de cet esprit du siècle. Le +paragraphe 168 établit: «Que seront rebelles dans la commune de Milan +tous ceux qui se déclareront contre la tranquillité du seigneur et de la +commune.» L'article précédent ordonne que, dans les cas de rébellion, +considérés dans ce large sens, le podestat et les juges, tous et chacun, +soient tenus par leur office d'informer et de procéder par indices, +arguments et tortures, et tous autres moyens qu'il paraîtra, puis de +condamner et de punir.</p> + +<p>Ces règlements élastiques faisaient que dans tout pays, comme le dit +Muratori: «Quand, par vengeance ou sur de simples soupçons, on voulait +ôter la vie à un homme, on mettait en avant le nom et la procédure d'une +conjuration.»</p> + +<p>C'était aussi ce nom que Luchino avait répandu. Il s'agissait maintenant +qu'un procès lui donnât de la consistance. Le 15 de juin, c'est-à-dire à +peine six jours avant ces événements, la chaise de podestat de Milan +avait été conférée à Francesco de Osomara, marquis de Malaspina, habile +jurisconsulte, et lui aussi adulateur de la lettre écrite. Il regardait +comme le premier devoir d'un magistral de conserver la paix publique. En +entrant en charge, il avait juré de faire observer les statuts de la +commune de Milan, et principalement ceux qui concernaient les rebelles, +ou comme on les appelait, les <i>malesardi</i>. Il n'aurait donc mis aucun +obstacle à la condamnation des conjurés; mais, d'un autre côté, il était +honnête homme: il avait des vues courtes, mais des intentions droites; +il pouvait être enveloppé par les ruses d'un homme pervers, mais il +était absolument incapable de se salir les mains pour flatter le prince, +ou dans de sordides espérances. Luchino avait en réserve l'homme qu'il +lui fallait.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/32-03.png"></p> + +<p>Cette troupe de Saint-Georges, dont nous avons parlé plus haut, et que +Lodrisio avait rassemblée, se débanda après la bataille de Parabiago. +Ces mercenaires, habitués aux violences et aux sacs des villes, +pillaient, attaquaient, incendiaient, terribles encore en petites +troupes. On les connaissait sous le nom de <i>giorgi</i>. Pour les réprimer, +on permit à chacun de se faire justice par ses propres mains. Les +mémoires du temps rapportent qu'Antoine et Matteo Crivelli, dont les +<i>giorgi</i> avaient détruit leurs villas, les rôtissaient au feu quand ils +pouvaient les attraper, et les farcissant d'avoine ils les donnaient à +manger à leurs chevaux; d'autres, dans le Crémonais, eurent la peau +taillée sur le dos, en guise de rubans, puis le bourreau les fouettait +en criant à chaque coup: «<i>Stringhe e bindetti</i>, bandes et +aiguillettes.» Ainsi les citoyens et les nations s'instruisaient à +l'humanité.</p> + +<p>Luchino, à cause de son amour pour ce genre de justice, avait institué +contre les <i>giorgi</i> un nouveau magistrat, le capitaine de justice, et il +l'avait revêtu d'une autorité considérable. Il choisit, pour remplir +cette charge, un certain Lucio, homme d'un caractère impitoyable, qui, +ne se lassant point d'emprisonner et de pendre, débarrassa le pays des +brigands.</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/32-04.png"></p> + +<p>Je dis des grands et des petits brigands, car les seigneurs mêmes, dans +leurs citadelles et dans leurs palais de campagne, ne laissaient passer +aucun homme s'il n'avait le sauf-conduit de la misère. Luchino mit aussi +un frein à l'orgueil de ces nobles voleurs; il abolit les guerres de +personnes à personnes, de familles à familles, il déclara que tout le +pays relevait immédiatement du siège de. Milan au criminel. Les +feudataires furent obligés de se restreindre à la juridiction simple, et +ne purent plus compter que leur tyrannie serait sans appel. Aussi les +courtisans du prince pouvaient le louer d'avoir établi l'égalité de tous +devant la loi. «Mais cette égalité, cependant, dit un historien, ne +plaçait point sous son niveau les puissants, les rusés, les flatteurs, +le prince, ses favoris, ni les favoris de ses favoris.</p> + +<p>Les améliorations sont un bienfait du ciel lorsqu'elles sont opérées par +un bon prince; mais, entre les mains d'un mauvais souverain, elles +deviennent des armes terribles, dont il se sert pour assouvir ses +passions. Luchino, en effet, abattait ses ennemis de la même main dont +il frappait les ennemis de la société! Il était merveilleusement servi +dans cette oeuvre par le caractère de Lucio. Nul n'était plus dur, nul +ne savait mieux que lui fabriquée des traquenards judiciaires, et rien +n'égalait son zèle à faire observer ce qu'il appelait le droit, +c'est-à-dire la volonté du prince. Ce n'est pas que sa conscience +l'égarât dans une voie trompeuse, mais c'est qu'il n'ambitionnait que de +se délivrer d'une honte qui lui pesait plus qu'un crime, celle d'être né +dans une classe pauvre et d'être pauvre lui-même.</p> + +<p>Luchino l'avait acheté, et l'avait employé plusieurs fois à ses fins. +Aussi n'hésita-t-il point à jeter les yeux sur lui dans cette occasion, +et il commença à le flatter et à mettre en jeu la vanité de cet homme. +Le jour de la translation solennelle des reliques de saint Pierre, +martyr, la grande fête dont nous avons parlé se termina à la cour par un +splendide festin. L'évêque Giovanni, tous les ambassadeurs des villes, +des princes, des grands seigneurs, des lettrés milanais ou étrangers, +assistaient à ce festin, et la profusion y était si grande, que +Grillincervello, en admiration devant toutes ces choses, dit à l'oreille +de Luchino: «Maître, tu as donc quelque poisson à prendre par la gueule? +'»</p> + +<p>Chaque service était porté, à son de trompe et d'autres instruments, par +des pages magnifiquement vêtus. Grillincervello courait au milieu d'eux, +tenant tout le monde en joie par ses bons mots, ses vers et ses +chansons. Il recevait de toutes mains des reliefs, qu'il avait entassés +à l'écart sur un escabeau, disant qu'ils suffiraient à nourrir pendant +quinze jours les nombreuses femmes et les nombreux enfants que, selon +l'usage libertin de ses pareils, il entretenait dans sa maison.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/32-05.png"></p> + +<p>Les discours étaient plus vifs entre les conviés qu'ils n'ont coutume de +l'être aujourd'hui à la table des princes. C'était une nouvelle caresse +pour l'amour-propre de Luchino, parce que jamais la gaieté du vin ne +suscitait des paroles qui eussent pu déplaire au prince. La tranquille +félicité des peuples, les actes de bienfaisance, les prouesses +guerrières, la honte des ennemis, quelque joyeuse aventure d'un +particulier, fournissaient une ample matière de plaisanteries et +d'adulations. On pensera peut-être que les convives de Luchino devaient +soigneusement éviter la moindre allusion aux troubles de la semaine et +aux malheureux qui languissaient en prison pendant qu'on se réjouissait +à la cour; mais n'était-ce pas un nouveau triomphe du prince? n'était-ce +pas un péril évité, un acte de publique justice? Le podestat et le +capitaine de justice, placés au milieu d'autres jurisconsultes, +tardèrent donc peu à prendre ces événements pour thème de leurs +discussions. Dès que Luchino s'en aperçut, il adressa la parole à Lucio, +et lui dit: «Vous qui connaissez à fond les lois, vous qui avez +interrogé tous les oracles de l'antique sagesse, que pensez-vous de ce +qui vient d'arriver? Qu'en auraient dit les Humains, nos illustres +aïeux?»</p> + +<p>La bassesse calculée du capitaine, s'accrut de la distinction dont il +était l'objet au milieu de toute cette noblesse, et il répondit sans +hésiter: «La condamnation des traîtres à la patrie peut-elle être un +instant douteuse? Quant à moi, habitué à soutenir franchement la +justice, à décider selon les lois, quoi qu'il m'en doive coûter, je dis +et je maintiens que si votre sérénité épargne le sang des coupables, +elle manquera à ses devoirs, et désertera l'autorité que le peuple lui a +confiée.»</p> + +<p>Comme ils sonnent bien à l'oreille des tyrans ces conseils qui leur font +un devoir d'obéir à leur cruauté et de suivre tous leurs penchants! Les +yeux de Luchino brillèrent de complaisance. Joyeux d'avoir été si bien +compris, il continua, «Oui, mais comment s'y prendre avec les vieux +renards, gens de robe, gens d'épée, tous retors dans l'art de nier les +faits les plus évidents?</p> + +<p>--Prince, enseignez-moi à vaincre l'ennemi; pour faire parler un rebelle +obstiné, je n'ai pas besoin d'aller à l'école.</p> + +<p>Ainsi, sous le masque d'une véracité rustique, Lucio cachait les plus +viles adulations et déguisait son infamie. Puis il se vanta, comme d'un +bel exploit, d'avoir conduit à bonne fin les procès les plus difficiles, +où il était parvenu à convaincra à sa manière les plus obstinés à nier +leur crime, et là où les témoignages manquaient le plus. Puis la +discussion s'échauffa entre tous ces suppôts de chicane, et dura +longtemps après qu'on fut sorti de table. Enfin Luchino, prenant à part +le capitaine, lui confia le soin de diriger le procès, et conclut en +disant: «. Les Pusterla sont d'opulents seigneurs; le trésor aura en +abondance les moyens de récompenser magnifiquement ses fidèles +ministres.»</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/32-06.png"></p> + +<p>C'était donner de l'éperon à un bon cheval, et, de ce moment, Lucio ne +songea plus qu'à ourdir les fils de sa trame. Je ne sais quel écrivain +moderne a dit:» Donnez-moi deux ligues d'un galant homme, et je vous +promets de le trouver digne de la mort.» Pensez ce que ce devait être, +dans ces temps où aucun frein ne retenait les mauvaises passions du +prince et la vénalité des juges, et où d'ailleurs la torture pouvait +toujours être employée pour arracher à l'accusé la vérité, ou ce qu'on +voulait prendre pour elle.</p> + +<p>Outre l'assemblée générale, en qui résidait la suprême autorité, il y +avait à Milan un conseil particulier composé de vingt-quatre citoyens, +douze plébéiens et douze nobles: les uns, <i>juris periti</i> c'est-à-dire +lettrés et maîtres dans la science îles lois; les autres, <i>morum +periti</i>, c'est-à-dire praticiens au fait du droit coutumier et des +statuts. Ils gardaient leur office deux mois, s'appelaient société de +justice; et c'est à eux que revenait la connaissance des délits de +majesté. Ils étaient présidés par un juge, toujours choisi parmi les +étrangers.</p> + +<p>Le juge, président ou capitaine était ce même Lucio. Il travailla à +former son conseil de gens dociles à ses vues, plutôt par une +disposition naturelle de leur esprit et par l'influence de leurs +préjugés que par un pacte abject qui les eût vendus à prix d'argent à +leur maître. Il savait d'ailleurs quels sont les avantages de +l'accusation en de tels procès, et que celui-là est un prodige +d'innocence qui en sort sain et sauf. En outre, n'avait-il pas son +recours aux tortures, soit aux tortures éclatantes de la corde et du +chevalet, soit aux hypocrites tortures qui se cachent dans l'obscurité +des cachots et qu'on mesure au prisonnier goutte à goutte? Aussi, après +avoir tout bien examiné, après avoir pesé toutes les circonstances d'un +procès d'État, où les accusateurs, témoins, juges savent être agréables +au prince en chargeant les accusations, il trouva que tout lui souriait, +et se dit à lui-même: «Repose, mon coeur: un beau palais, un riche +domaine et la confiance de mon maître, sont des biens qui ne peuvent me +manquer.»</p> + +<p>Mais, pour être plus sûr de l'accomplissement de ses projets, le +capitaine mit d'abord en jugement Franzino Malcolzato, le serviteur de +Pusterla, bravache renommé pour son humeur batailleuse et ses homicides. +Dès que cet homme se vit placé entre la torture, la potence, ou du moins +la prison perpétuelle d'un côté, et de l'autre la promesse de l'impunité +s'il s'avouait coupable et découvrait les fautes qu'on imputait à son +maître, il n'hésita pas dans son choix, et Lucio triompha de son +invention. Obéissant donc aux suggestions du capitaine de justice, +Malcolzato dit qu'il avait entendu former le plan d'une grande +conjuration; qu'on parlait habituellement avec mépris du prince et de +ses actes; qu'on s'entretenait d'espérances, de changements prochains, +d'un meilleur avenir; que son maître avait eu à Vérone de fréquentes et +secrètes conférences avec le seigneur Mastino della Scala et avec Matteo +Visconti, qu'il avait reçu de cette ville Alpinolo, expédié en grande +diligence par les conjurés milanais, et qu'il était revenu en toute hâte +à Milan avec ce page, souvent blasphémant pendant la route contre le +seigneur Luchino; qu'il y avait des armes dans le palais des Pusterla; +qu'un certain soir il avait introduit les plus fidèles amis de son +maître, et qu'on avait, tout disposé en fait de serment, de meurtre, +d'incendie, de pillage.--Il poursuivit ainsi, racontant des choses si +absurdes et si contradictoires, qu'il eût fallu l'enfermer dans une +maison du fous ou le condamner comme imposteur.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/32-07.png"></p> + +<p>Dans le conseil de justice, il ne manqua pas de gens qui firent +apercevoir l'inconséquence de semblables dépositions. Mais Lucio observa +que, pour éteindre les séditions, il fallait poser le pied sur les +premières étincelles, et que, si la paix commune demandait quelque +victime, il valait mieux frapper ce ribaud que de mettre en péril tant +de têtes illustres.</p> + +<p>Il est vrai que la justice ne devrait point faire acception de +personnes; mais combien d'autres choses ne devrait-elle pas faire? Le +petit nombre des opposants, voyant l'opinion de la majorité prévaloir, +entrait en défiance de son propre sentiment et craignait de se tromper. +Le respect du pouvoir est si profondément enraciné dans le plus grand +nombre, que, sans s'en apercevoir, ils mêlaient dans leurs jugements la +pensée d'honneurs probables, de récompenses, de participation à +l'autorité; enfin, ou réfléchissait qu'après tout il ne s'agissait que +d'un bandit dont la société ne pouvait attendre aucun service d'aucun +genre.</p> + +<p>Mais malheur à l'homme qui pactise un seul moment avec l'austérité de sa +conscience! Si c'est un particulier, il deviendra un homme injuste, si +c'est un magistrat, un séide; si c'est un prince, un tyran.</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/32-08.png"></p> + +<p>Bronzino Caimo ne put supporter une pareille procédure; et ce courageux +jurisconsulte osa en pleine assemblée, en démontrer l'énormité à ses +collègues. Lucio (les méchants se trompent aussi quelquefois) n'avait +pas hésité à le mettre sur la liste des juges. Bien qu'il ne dissimulât +point l'aversion que lui inspiraient les violences de Luchino, les +ennemis du prince n'avaient jamais montré qu'ils fissent grand cas de +lui, parce qu'il se déclarait toujours contre les oppositions illégales +et les améliorations obtenues par l'épée. Aussi avait-on coutume de dire +qu'il prétendait redresser le monde avec l'eau bénite et le missel. Mais +l'eau bénite et le missel lui inspirait une répugnance profonde pour +toute fraude, et le courage de soutenir le vrai. Il se déclara avec tant +de force que la procédure échafaudée à si grands frais par Lucio ne +pouvait arriver à son terme, si on ne punissait d'abord celui qui avait +osé avoir raison, Lucio, dans un secret interrogatoire, parvint à faire +confesser par Malcolzato que Bronzino Caimo était au nombre des +conjurés, et même le plus dangereux, parce qu'il était le plus +raisonnable. Au moment où cet homme généreux se préparait à ne point +permettre que la justice fût violée sans protestation, il se vil traîner +lui-même dans les prisons, et appelé devant les mêmes juges à qui son +exemple devait enseigner la servilité.</p> + +<p>Personne n'osa plus élever la voix, et les aveux de Malcolzato furent +tenus pour véridiques. Puis, sous prétexte qu'il n'avait pas voulu dire +tout ce qu'il savait, on ne lui accorda point l'impunité promise. +Condamné à mort, il fut bientôt pendu comme le criminel agent des +manoeuvres criminelles de Pusterla. Le peuple courait à ce spectacle, et +on disait; «Tant mieux! c'était un méchant spadassin, et il devait finir +ainsi. Vivent nos seigneurs, qui purgent le monde d'une telle canaille!»</p> + +<p>Mais, comme les injustices s'enchaînent! Après ce supplice, il demeurait +convenu parmi le peuple, bien plus, il était passé en chose jugée qu'une +conspiration existait, que Pusterla en était le chef: qu'il était +secondé par les personnages qu'on avait nommés, et par un plus grand +nombre d'autres complices qu'on n'avait pu découvrir. On pouvait donc +faire le procès des autres accusés sur un fait dont il n'était plus +permis de douter, toujours en vertu de la chose jugée, et il ne restait +plus à Lucio qu'à les montrer coupables des crimes qu'on leur imputait.</p> + +<p>La conclusion de tout cela fut que, lorsque les débats de la société de +justice furent clos, les crieurs de la commune parcoururent la ville, +s'arrêtant à chaque carrefour, et, après un son de trompe, invitèrent +les chefs de famille à se rassembler à midi, à un jour prescrit, pour y +former l'assemblée générale.</p> + +<p>Dans cette assemblée générale résidait, comme nous l'avons dit, +l'autorité souveraine. J'entends qu'elle y résidait en droit; car, dans +la pratique, on pensait qu'après avoir nommé le prince, les citoyens +s'étaient spontanément déchargés sur les épaules de l'élu du fardeau de +la souveraineté, qui, s'il faut l'avouer, paraissait rarement trop +pesant à ce dernier.</p> + +<p>La circonstance était une de ces rares occasions où le prince aimait à +se décharger de sa responsabilité; il fallait, en effet, que l'ombre du +voeu public sanctionnât un des actes de sa tyrannie. Visconti n'était +nullement inquiet de la décision de l'assemblée: il savait par +expérience que le voeu de la multitude ainsi rassemblée n'est que +l'expression de la volonté de quelques intrigants trompant la foule, +qui, pour la plupart, n'a ni la volonté, ni le temps, ni la capacité de +peser les droits et la justice. D'un autre côté, comme il regardait d'un +mauvais oeil ces apparences républicaines qui survivaient au sein: de la +monarchie, Luchino aimait à discréditer ces assemblées en les associant +à ses crimes.</p> + +<p>Donc, lorsque les citoyens furent rassemblés, la société de justice +comparut au milieu d'eux, et le capitaine, montant à la <i>parlera</i>, +exposa la conspiration qu'on avait découverte, nomma les coupables, +publia les projets de sentences, tant contre les prisonniers que contre +les fuyards. Ces derniers n'étaient pas en petit nombre. Tous ceux qui +savaient n'être point agréables à Visconti, bien qu'ils n'eussent pris +aucune part à la prétendue conjuration et qu'elle leur eût été même +complètement inconnue, se sauvèrent, dans la crainte que Luchino ne +choisit cette invasion où la rigueur pouvait être justifiée.</p> + +<p>Après lecture du procès, c'est-à-dire des extraits qu'il avait plu à +Lucio de choisir, la faute de tous les accusés parut si énorme, si +évidente, que les neuf cents pères de famille qui votaient secrètement +avec des cailloux blancs et roux, se trouvèrent tous d'accord pour +confirmer la condamnation, excepté une douzaine d'entre eux, qui, ou +s'étaient trompés de cailloux, ou n'avaient pas compris la volonté +sérénissime.</p> + +<p>Les fuyards furent déchus de noblesse et leurs biens confisqués. Devant +une madone qui surmontait la porte Romaine, on alluma deux torches, et +il fut intimé au beau Galéas et à Barnabé de sortir de la ville avant +que la cire fût consumée. Lorsqu'ils furent partis, on publia un rescrit +qui les déclarait bannis de l'État comme suspects dans leur foi, +violateur de la paix, parjures détestables; on déclarait en outre qu'ils +ne pouvaient contracter mariage, ni, après leur mort, être enterrés en +terre sainte.</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/32-09.png"></p> + +<p>On ne sait que trop comment ils revinrent, traitant ce malheureux pays +le plus mal qu'ils purent. Ils furent ensevelis dans l'église, et +laissèrent une postérité qui ne valait pas mieux que ses pères.</p> + +<p>Le sort le plus affreux fut pour ceux des conjurés dont on avait pu se +saisir. Machino et Pinalla Alipratuli, enfermés dans les prisons +prétoriennes sur la place des Marchands, sous les escaliers du palais, +purent entendre, par une lucarne de leur tanière, la sentence qui les +condamnait à mourir de faim. Le jours suivant, ils virent Botolo da +Castelletto, Beltramolo d'Amieo et l'incorruptible juge Bronzino Caimo +décapités sur la place. Ils les virent, et combien ils durent envier +leur prompte mort, eux qui étaient contraints de la voir s'avancer à pas +lents, au milieu des atroces tortures du jeûne!</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/32-10.png"></p> + +<p>Chaque année on imposait une taille extraordinaire, dite du <i>florin +d'or</i>, aussi onéreuse à la noblesse qu'au peuple. Le matin de +l'exécution, Luchino fit publier qu'il remettait cette taille, et qu'il +ne la percevrait plus, à moins d'invasion des ennemis.</p> + +<p>Cela suffit, et ce fut même trop pour que le peuple milanais oubliât le +sang versé, et même courut assister à l'exécution de la justice de son +généreux seigneur. Tant le peuple ressemble aux enfants, pour qui tout +est sujet de fête, qui contemplent en riant le drap étendu sur le +cercueil de leur père, et qui admirent la beauté des cierges allumés aux +funérailles de leur mère.</p> + +<p>Les juges, en sortant de charge, eurent la satisfaction d'avoir bien +travaillé pour le maintien de la sécurité publique, et d'avoir bien +réussi à découvrir et à châtier les traîtres à la patrie. Le capitaine +Lucio eut une satisfaction beaucoup plus grande: une lettre de Luchino +lui assigna pour résidence le palais des Pusterla et il lui concéda +l'usufruit du délicieux domaine de Montebello, sauf à lui en accorder la +propriété lorsqu'on aurait définitivement prononcé sur le sort de +Pusterla et de sa famille.</p> + +<br><br> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/010a.png"><br><b> + Candélabres en bronze et cristal,<br> + donné par le roi de Hollande au<br> + roi des Français.</b></p> + +<h2>Candélabres offerts à Louis-Philippe</h2> + +<h4>PAR LE ROI DE HOLLANDE.</h4> + +<p>On remarque depuis quelque temps au palais des Tuileries, dans la +galerie de Diane, deux grands candélabres remplaçant, à chacune des +extrémités de cette galerie, des vases ornés de peintures, qui ont été +transportes au musée du Louvre, et placés près des idoles chinoises dont +<i>l'Illustration</i> a donné la figure dans son 24e numéro.</p> + +<p>Ces candélabres, élevés sur un socle en marbre et d'une hauteur de 2 +mètres environ, ont été envoyés par le roi de Hollande au roi des +Français. Les matériaux employés par les artistes chargés leur +construction sont le cristal et le bronze doré.</p> + +<p>L'ornementation, d'un style renaissance généralement heureux, paraît +avoir été composée sur des dessins français; l'exécution des bronzes est +très-satisfaisante: mais les cristaux, quoique d'une belle eau, laissent +à désirer sous le rapport de la taille, principalement dans le fût des +colonnes, dont les cannelures, s'enfilant au lieu de se contrarier, ne +produisent pas les feux et l'effet qu'on devrait en attendre.</p> + +<p>Quoiqu'il en soit, l'ensemble de ces candélabres fait honneur à la +fabrication hollandaise; mais l'exposition prochaine de notre industrie +démontrera que, pour le goût et la pureté de l'exécution de ses bronzes +et cristaux, la France marche et marchera toujours à la tête des autres +nations.</p> + +<br><br> + +<h2>Amusements des Sciences.</h2> + +<h4>SOLUTION DES QUESTIONS PROPOSÉES DANS LE DERNIER NUMÉRO.</h4> + +<p>I. Ce problème est de la même nature que celui du lion de bronze que +nous avons donne dans un des numéros précédents; il est aussi tirè de +l'anthologie grecque, d'où il a été traduit en mauvais vers latins que +voici:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Qui jaculamur aquas tres hic, adstamus Amores;</p> +<p class="i14"> Sed varie liquidas Euripo immittimus undas.</p> +<p class="i14"> Dexter ego; fummis et quae mihi manat ab alis</p> +<p class="i14"> Quatuor est horis laevus versa influit urna</p> +<p class="i14"> Dimidiatque diem medius dum fundit ab area</p> +<p class="i14"> Die, age, quam paucis Euripum implebimus horis</p> +<p class="i14"> Ex arca simul atque alis urnaque fluentes?</p> +</div></div> + +<p>En supposant le jour divisé en vingt-quatre heures, ou trouvera que les +trois Amours rempliront le bassin en 2/24 ou près de deux heures.</p> + +<p>II. La solution de ce problème est contenue dans ces deux diptiques +latins;</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> It duplex mulier, redit una, vehitque manentem,</p> +<p class="i14"> Itque una; utuntur tunc duo puppe viri</p> +<p class="i14"> Par vadit et redeunt bini, mulierque sororem</p> +<p class="i14"> Advehit; ad propriam fine maritus abit.</p> +</div></div> + +<p>Ce qui signifie:</p> + +<p>Deux femmes passeront d'abord: puis, l'une ayant ramené le bateau, +repassera avec la troisième femme. Ensuite une des trois femmes ramènera +le bateau, et, se mettant à terre, laissera passer les deux hommes dont +les femmes sont de l'autre côté. Alors un des hommes ramènera sa femme, +et, la mettant à terre, il prendra le troisième homme et repassera avec +lui. Enfin la femme qui se trouve passée entrera dans le bateau et ira +en deux fois chercher les deux autres femmes.</p> + +<p>On propose encore ce problème sous le titre des <i>trois maîtres et des +trois valets</i>. Les maîtres s'accordent bien ensemble et les valets +aussi; mais chaque maître ne peut, souffrir les valets des deux autres; +de manière que s'il se trouvait avec un des deux valets, en l'absence de +son maître, il le battrait infailliblement.</p> + +<p>III. Il faut faire une boîte carrée; car c'est celle qui, à cause des +angles droits, est la plus propre à ce jeu optique. Vous la diviserez en +quatre cloisons perpendiculaires au fond, qui se croiseront au centre, +et contre lesquelles vous appliquerez des miroirs plans. Vous percerez +ensuite chaque face de la boîte d'un trou propre à regarder au dedans, +et qui soit tellement ménagé que l'on ne puisse voir que les miroirs +appliqués contre les cloisons, et non la base. Dans chaque petit +triangle rectangle, enfin, qui est formé par deux cloisons, vous +disposerez un objet qui, se répétant dans les glaces latérales, puisse +former un dessin régulier, comme un dessin de parterre, un plan de +fortification, une place de ville, un pavé de compartiments. Pour +éclairer l'intérieur, vous ne couvrirez la boîte que d'un parchemin +transparent.</p> + +<p>Il est évident que si on place l'oeil à chacune des petites ouvertures +pratiquées aux côtés de cette boîte, on apercevra autant d'objets +différents, qui paraîtront néanmoins remplir toute la boîte. L'un sera +un parterre très-régulier; l'autre, un plan de fortification; le +troisième, un pavé de compartiments; le quatrième, une place décorée.</p> + +<p>Si plusieurs personnes ont regardé à la fois par ces différentes +ouvertures et qu'elles se questionnent ensuite sur ce qu'elles ont vu, +il en pourra résulter entre elles une contestation assez plaisante pour +celui qui sera au fait du tour: l'une assurant qu'elle a vu un objet, +l'autre un autre, et chacune étant également persuadée qu'elle a raison.</p> + +<p>Pour rendre, plus transparent le parchemin dont on se sert dans les +machines optiques telles que la précédente, il faut le laver plusieurs +fois dans une lessive claire qu'on changera à chaque fois, et, à la +dernière, dans de l'eau de fontaine; on le mettra ensuite sécher à +l'air, en le tenant bien étendu.</p> + +<p>Si l'on veut lui donner de la couleur, on se servira, pour le vert, de +vert-de-gris délayé dans du vinaigre, avec un peu de vert foncé; pour le +rouge, de l'infusion de bois de Brésil; pour le jaune, de l'infusion de +baies de nerprun, cueillies au mois d'août; l'on passera enfin de temps +en temps un vernis sur ce parchemin.</p> + +<h4>NOUVELLES QUESTIONS A RÉSOUDRE.</h4> + +<p>I. Un père de famille ordonne, par son testament, que l'aîné de ses +enfants prendra sur tous ses biens, 10,000 francs et la septième partie +de ce qui restera; le second 20,000 francs et la septième partie de ce +qui restera; le troisieme 30,000 francs et la septième partie du +surplus; et ainsi jusqu'au dernier, en augmentant toujours de 10,000 +francs. Ses enfants ayant suivi la disposition du testament, il se +trouve qu'ils ont été également partagés. On demande combien il y avait +d'enfants, quel était le bien de ce père, et quelle a été la part de +chacun des enfants.</p> + +<p>II. Un homme rencontre, en sortant de sa maison, un certain nombre de +pauvres. Il veut leur distribuer l'argent qu'il a sur lui: il trouve +qu'en donnant à chacun 9 sous, il en a 32 de moins qu'il ne lui faut; +mais, qu'en en donnant à chacun 7, il lui en reste 24. Quels étaient le +nombre de pauvres et la somme que cet homme avait dans sa bourse?</p> + +<p>III. Faire une boule trompeuse au jeu de quilles.</p> + +<br><br> + +<h2>Observations Météorologiques</h2> + +<h4>FAITES À L'OBSERVATOIRE DE PARIS.</h4> + +<p class="mid">1843.--SEPTEMBRE.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/010.png"></p> +<br><br> + +<h2>Rébus</h2> + +<p class="mid">EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS.<br> La nuit, tous chats sont gris.</p> +<br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/010b.png"></p> + + + + + + +<br><br> +</div> + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0032, 7 Octobre +1843, by Various + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0032, 7 *** + +***** This file should be named 38987-h.htm or 38987-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/8/9/8/38987/ + +Produced by Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> + diff --git a/38987-h/images/001.png b/38987-h/images/001.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ccf4ded --- /dev/null +++ b/38987-h/images/001.png diff --git a/38987-h/images/001a.png b/38987-h/images/001a.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..c0d400c --- /dev/null +++ b/38987-h/images/001a.png diff --git a/38987-h/images/002.png b/38987-h/images/002.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..dddfc6d --- /dev/null +++ b/38987-h/images/002.png diff --git a/38987-h/images/003a.png b/38987-h/images/003a.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..a2847a9 --- /dev/null +++ b/38987-h/images/003a.png diff --git a/38987-h/images/003b.png b/38987-h/images/003b.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..41faf0f --- /dev/null +++ b/38987-h/images/003b.png diff --git a/38987-h/images/003c.png b/38987-h/images/003c.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..a4e916e --- /dev/null +++ b/38987-h/images/003c.png diff --git a/38987-h/images/004a.png b/38987-h/images/004a.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..a4b9141 --- /dev/null +++ b/38987-h/images/004a.png diff --git a/38987-h/images/004b.png b/38987-h/images/004b.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..aba1672 --- /dev/null +++ b/38987-h/images/004b.png diff --git a/38987-h/images/005.png b/38987-h/images/005.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b2b119d --- /dev/null +++ b/38987-h/images/005.png diff --git a/38987-h/images/006a.png b/38987-h/images/006a.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f33658e --- /dev/null +++ b/38987-h/images/006a.png diff --git a/38987-h/images/006b.png b/38987-h/images/006b.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..591f27e --- /dev/null +++ b/38987-h/images/006b.png diff --git a/38987-h/images/007.png b/38987-h/images/007.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..4e4c091 --- /dev/null +++ b/38987-h/images/007.png diff --git a/38987-h/images/010.png b/38987-h/images/010.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f5eacc2 --- /dev/null +++ b/38987-h/images/010.png diff --git a/38987-h/images/010a.png b/38987-h/images/010a.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..fe634c2 --- /dev/null +++ b/38987-h/images/010a.png diff --git a/38987-h/images/010b.png b/38987-h/images/010b.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..7530f96 --- /dev/null +++ b/38987-h/images/010b.png diff --git a/38987-h/images/32-01.png b/38987-h/images/32-01.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..a710ca1 --- /dev/null +++ b/38987-h/images/32-01.png diff --git a/38987-h/images/32-02.png b/38987-h/images/32-02.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..6ed6bcf --- /dev/null +++ b/38987-h/images/32-02.png diff --git a/38987-h/images/32-03.png b/38987-h/images/32-03.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..44a06ef --- /dev/null +++ b/38987-h/images/32-03.png diff --git a/38987-h/images/32-04.png b/38987-h/images/32-04.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..9b3c1f3 --- /dev/null +++ b/38987-h/images/32-04.png diff --git a/38987-h/images/32-05.png b/38987-h/images/32-05.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..7fbb4fb --- /dev/null +++ b/38987-h/images/32-05.png diff --git a/38987-h/images/32-06.png b/38987-h/images/32-06.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..fd519b3 --- /dev/null +++ b/38987-h/images/32-06.png diff --git a/38987-h/images/32-07.png b/38987-h/images/32-07.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..0c2f49b --- /dev/null +++ b/38987-h/images/32-07.png diff --git a/38987-h/images/32-08.png b/38987-h/images/32-08.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..8c73081 --- /dev/null +++ b/38987-h/images/32-08.png diff --git a/38987-h/images/32-09.png b/38987-h/images/32-09.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..60a0915 --- /dev/null +++ b/38987-h/images/32-09.png diff --git a/38987-h/images/32-10.png b/38987-h/images/32-10.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..2c1b109 --- /dev/null +++ b/38987-h/images/32-10.png diff --git a/38987-h/images/cover.jpg b/38987-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..d3cf673 --- /dev/null +++ b/38987-h/images/cover.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..5f8653f --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #38987 (https://www.gutenberg.org/ebooks/38987) |
