summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
-rw-r--r--.gitattributes3
-rw-r--r--38987-8.txt3403
-rw-r--r--38987-8.zipbin0 -> 79758 bytes
-rw-r--r--38987-h.zipbin0 -> 1404968 bytes
-rw-r--r--38987-h/38987-h.htm3506
-rw-r--r--38987-h/images/001.pngbin0 -> 65510 bytes
-rw-r--r--38987-h/images/001a.pngbin0 -> 34265 bytes
-rw-r--r--38987-h/images/002.pngbin0 -> 18579 bytes
-rw-r--r--38987-h/images/003a.pngbin0 -> 33086 bytes
-rw-r--r--38987-h/images/003b.pngbin0 -> 25971 bytes
-rw-r--r--38987-h/images/003c.pngbin0 -> 63903 bytes
-rw-r--r--38987-h/images/004a.pngbin0 -> 38586 bytes
-rw-r--r--38987-h/images/004b.pngbin0 -> 35769 bytes
-rw-r--r--38987-h/images/005.pngbin0 -> 29115 bytes
-rw-r--r--38987-h/images/006a.pngbin0 -> 50561 bytes
-rw-r--r--38987-h/images/006b.pngbin0 -> 106253 bytes
-rw-r--r--38987-h/images/007.pngbin0 -> 170961 bytes
-rw-r--r--38987-h/images/010.pngbin0 -> 209324 bytes
-rw-r--r--38987-h/images/010a.pngbin0 -> 36764 bytes
-rw-r--r--38987-h/images/010b.pngbin0 -> 30794 bytes
-rw-r--r--38987-h/images/32-01.pngbin0 -> 8758 bytes
-rw-r--r--38987-h/images/32-02.pngbin0 -> 25603 bytes
-rw-r--r--38987-h/images/32-03.pngbin0 -> 25459 bytes
-rw-r--r--38987-h/images/32-04.pngbin0 -> 18587 bytes
-rw-r--r--38987-h/images/32-05.pngbin0 -> 25893 bytes
-rw-r--r--38987-h/images/32-06.pngbin0 -> 62878 bytes
-rw-r--r--38987-h/images/32-07.pngbin0 -> 37414 bytes
-rw-r--r--38987-h/images/32-08.pngbin0 -> 31546 bytes
-rw-r--r--38987-h/images/32-09.pngbin0 -> 25015 bytes
-rw-r--r--38987-h/images/32-10.pngbin0 -> 21766 bytes
-rw-r--r--38987-h/images/cover.jpgbin0 -> 89867 bytes
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
33 files changed, 6925 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..6833f05
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,3 @@
+* text=auto
+*.txt text
+*.md text
diff --git a/38987-8.txt b/38987-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..a127854
--- /dev/null
+++ b/38987-8.txt
@@ -0,0 +1,3403 @@
+Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0032, 7 Octobre 1843, by Various
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: L'Illustration, No. 0032, 7 Octobre 1843
+
+Author: Various
+
+Release Date: February 26, 2012 [EBook #38987]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0032, 7 ***
+
+
+
+
+Produced by Rénald Lévesque
+
+
+
+
+
+
+L'Illustration, No. 0032, 7 Octobre 1843
+
+L'ILLUSTRATION,
+
+JOURNAL UNIVERSEL.
+
+Nº 32. Vol. II.--SAMEDI 7 OCTOBRE 1843.
+Bureaux, rue de Seine, 33.
+
+Ab. pour Paris.--3 mois. 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr. Pris de
+chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.
+
+Ab. pour les Dep.--3 mois 9 fr.--6 mois 17 fr.--Un an, 32 fr. pour
+l'Étranger. -- 10 -- 20 -- 10
+
+
+
+SOMMAIRE.
+
+Révolution du Mexique. Le général Bustamante. _Portrait_.--Courrier de
+Paris,--Histoire de la Semaine. _Médaille de l'École Normale, par M.
+Bory; Messager parisien; Vue de Bahia._--Simulacre d'un combat naval
+dans la rade de Brest. _Gravure_.--Théâtres. _Une Scène de Paméla Giraud
+et Une Scène des Bohémiens de Paris._--De Paris à Spa, par Ad. J. _Vues
+du Pouhon et de la Géronstère_.--Les Fêtes de Septembre, à Bruxelles.
+(23, 24, 25 et 26 septembre 1843). _Concert dans le Parc; Concert dans
+l'ancienne église des Augustins_.--Un Amour de province, par madame
+Louise Colet. (Suite et fin.)--Margherita Pusterla. Roman de M. César
+Cantù. Chapitre X, le Procès. _Dix Gravures_.--Annonces.--Candélabres
+offerts à Louis-Philippe par le roi de Hollande. _Gravure_.--Amusements
+des Sciences.--Observations météorologiques.--Rébus.
+
+
+
+Révolution du Mexique
+
+(Voir, sur Santa-Anna, tome 1er, pages 337 et 403.) LE GÉNÉRAL
+BUSTAMANTE.
+
+Parmi les étrangers qui fréquentaient la table de l'hôtel des Princes
+dans l'automne de l'année dernière, on en remarquait un d'une taille
+au-dessus de la moyenne et, droite encore, quoiqu'il eût passé soixante
+ans. Un je ne sais quoi dans sa tournure, le ruban de quatre couleurs
+différentes qui ornait la boutonnière de sa redingote, et un certain air
+de commandement empreint dans toute sa personne, révélaient un officier
+supérieur. Ses traits irréguliers étaient assez fortement gravés de
+petite vérole, mais son front haut abritait des yeux noirs et perçants;
+ses cheveux, que l'âge faisait grisonner sans les éclaircir, frisant
+énergiquement sur une tête petite et ronde, indiquaient, ainsi que ses
+épaules larges et carrées, une constitution pleine de vigueur; enfin, un
+teint hâlé et un accent méridional très-prononcé décelaient son origine
+espagnole.
+
+Ce personnage, vêtu avec une extrême simplicité, aux manières affables
+et gracieuses, qui prenait modestement ses repas à une table commune,
+avait cependant été, à deux reprises différentes et pendant huit ans,
+investi d'un pouvoir à peu près souverain; pendant huit ans, le tambour
+avait battu aux champs lorsqu'il sortait de son palais, honneur que Dieu
+seul partageait avec lui quand le Saint-Sacrement franchissait les
+portes de la cathédrale; il avait fait aux Chambres législatives, au
+commencement de chaque session, de solennels discours d'ouverture, il
+avait eu son conseil de ministres; en un mot, c'était presque un roi
+détrôné; c'était, en 1840, l'excellentissime seigneur, et en 1842, à
+l'hôtel de la rue de Richelieu, le général Bustamante tout simplement.
+
+Une révolution dirigée par l'ambitieux Santa-Anna, son ennemi personnel
+et son antagoniste avoué, l'avait dépossédé de la présidence des
+États-Unis mexicains, et le général Bustamante, homme d'une grande
+probité politique, d'un patriotisme plus pur et plus désintéressé que
+celui de ses rivaux, cherchait à oublier dans l'étude, à Paris, non le
+pouvoir et les honneurs dont on l'avait privé et qu'il regrettait peu,
+mais les malheurs de son pays, déchiré par toutes les ambitions qui s'y
+croisent et s'y choquent incessamment. C'était ces idées qu'il essayait
+d'étouffer dans le silence studieux des bibliothèques publiques et des
+établissements consacrés à la science qu'il fréquentait avec assiduité.
+
+Lorsqu'au mois de septembre 1810, _Hidalgo_ et _Allende_ poussèrent
+contre les Espagnols le premier cri d'indépendance, et que ce cri,
+partout répété, mit la Nouvelle-Espagne en conflagration, Bustamante,
+alors âgé de trente ans environ, exerçait dans la ville de
+_Guadalajara_, à cent cinquante lieues à l'ouest de Mexico, la
+profession de médecin. Il y jouissait déjà d'une certaine réputation de
+talent, quand il fut forcé d'abandonner cette carrière et l'avenir
+qu'elle lui promettait, pour se joindre, les armes à la main, aux
+efforts des Espagnols contre ses compatriotes insurgés. A peine quatre
+mois s'étaient-ils écoulés depuis l'insurrection, qu'il combattait sous
+les ordres du général _Calleja_, contre _Hidalgo, Allende, Aldama_ et
+_Abasolo_, ces quatre grandes figures de la guerre de l'indépendance, à
+la fameuse bataille du pont _Calderon_.
+
+[Illustration: Le général Bustamante.]
+
+Les voyageurs qui ont fait une fois seulement le trajet de _Mexico_ à
+_Guadalajara_, se rappelleront un pont de pierre jeté, à quelques lieues
+de cette dernière ville, sur une rivière qui coule au milieu d'une vaste
+plaine dont le silence et l'aridité attristent l'âme. C'est le pont et
+la rivière Calderon. Dans la saison des sécheresses, à peine entend-on,
+au milieu de son lit escarpé, le murmure de ses eaux, tandis qu'à
+l'époque des pluies, elle les fait gronder, fangeuses et gonflées comme
+un torrent. Mais, dans tous les temps, le vent qui souffle lugubrement
+dans les grandes herbes desséchées, les mornes pelés qui dominent le
+pont, font naître un sentiment de terreur involontaire, et le voyageur
+éperonne son cheval pour fuir ce lieu funeste et les croix de meurtre
+dont il est parsemé.
+
+Le 17 janvier 1811, 100,000 insurgés avec 103 bouches à feu occupaient
+cette position. Un grand nombre de ces canons avaient été arrachés au
+port de San Blas sur _le Pacifique_, et transportés par-dessus la chaîne
+inaccessible de la Cordillière, où quelques-uns à moité enfouis
+aujourd'hui révèlent au voyageur qui gravit ces pics formidables
+l'irrésistible puissance des masses. Cette multitude sans discipline,
+presque sans frein, était composée des éléments les plus disparates,
+depuis la soutane des prêtres, les manteaux bariolés des _rancheros_
+(fermiers), jusqu'aux rares vêtements de cuir qui couvraient les corps
+bronzés de 7,000 guerriers indiens armés de leurs flèches et de leurs
+_macanas_ (casse-tête).
+
+Le général espagnol _Calleja_, avec un peu plus de 6,000 hommes, dont la
+moitié d'une excellente cavalerie et 10 pièces de campagne, n'hésita pas
+à attaquer cette foule innombrable; et telle fut la supériorité de la
+discipline sur le nombre, que les insurgés furent taillés en pièces et
+leurs chefs dispersés.
+
+D. Anastasio Bustamante, alors simple officier, se distingua dans cette
+bataille de manière à attirer sur lui l'attention publique, et ce fut là
+le commencement de sa carrière militaire. Le résultat de cette affaire
+fut un coup presque mortel pour l'insurrection, et la capture des chefs
+qui l'avaient excitée. Selon la coutume des Espagnols, qui ont toujours
+aimé ces sanglants trophées, leurs têtes séparées du tronc furent
+exposées sur la place de Guanajuato, derrière un grillage de fer. Elles
+blanchirent là pendant dix ans, fouettées par la pluie, desséchées par
+le soleil, alternativement outragées par les ennemis de l'indépendance,
+ou honorées par la piété des patriotes, qui venaient brûler de petits
+cierges devant elles et prier pour les âmes qui les avaient animées.
+
+Nous ne suivrons pas Bustamante dans les curieux et sanglants épisodes
+de cette guerre acharnée dont les détails sont si pleins d'un intérêt
+saisissant, et nous dirons seulement une, devenu général après s'être
+rangé parmi les indépendants, il fit enlever et ensevelir les têtes des
+chefs qu'il avait aidé à vaincre, après avoir fait célébrer en leur
+honneur un service funèbre dans l'année 1821.
+
+Ce fut cette même année que le général _Iturbide_, qui devait, à l'issue
+de cette lutte, devenir empereur du Mexique, proclama à son tour dans
+_Iguala_ l'indépendance de son pays. Bustamante se joignit à lui et lui
+fut fidèle jusqu'à sa déchéance, en opposition avec _Santa-Anna_, qui le
+premier se souleva contre ce prince, après avoir été comblé de ses
+faveurs. Forcé d'abdiquer en 1823, par suite de la défection successive
+de toutes les provinces de l'empire, sa déchéance fut proclamée le 8
+avril de la même année, et la nouvelle république fut installée. Le
+général _Guadalupe Victoria_ en fut le premier président.
+
+Pendant ce laps de temps jusqu'en 1828, époque à laquelle la présidence
+temporaire cessait de droit, Bustamante prit une part active dans les
+affaires de l'État. Le 30 novembre, une insurrection éclata dans la
+capitale; elle avait pour but de faire annuler l'élection de _Pedraza_,
+qui venait de succédera _Victoria_, et elle se termina par la fuite du
+premier, le pillage de Mexico et l'avènement du général _Guerrera_, qui,
+nommé vice-président, exerça pendant un an l'autorité du président
+lui-même. Une révolution semblable à celle qui l'avait élevé devait le
+renverser une année après, mois pour mois, et il était réservé au
+général Bustamante d'être l'instrument de sa chute, et plus tard de sa
+mort tragique.
+
+(_La fin à un prochain numéro._)
+
+
+
+Courrier de Paris.
+
+Tout est dit, l'hiver approche et Paris s'y prépare. Paris change
+d'habitudes, en effet, et se transforme périodiquement; il varie de
+trimestre en trimestre et de saison en saison: il y a quinze jours
+encore, il était leste, dégagé, vêtu à la légère, et voici qu'il
+commence à se boutonner, à mettre les mains dans ses poches, et à
+regarder du coin de l'oeil sa _tween_ et son paletot. Avant huit jours,
+il grelottera et se palissadera contre le rhume et les éternuements. On
+voit déjà des joues pâles et des nez transis circuler çà et là en plein
+vent, et annoncer les jours maussades..
+
+Les tailleurs taillent le vêtement piqué et ouaté; les bottiers
+travaillent, à coups redoublés, la double semelle; la couturière et la
+marchande de modes façonnent le velours et la soie pour abriter la
+petite poitrine de nos frêles Parisiennes.
+
+Le ramoneur, émondant tuyaux engorgés par la suie, comme dit Voltaire,
+commence à chanter sa chanson sur les toits; on replace les tapis; on
+met de l'huile dans les lampes; le marchand de bois mesure, équarrit et
+scie, et le rôtisseur de marrons allume son fourneau à l'angle des
+marchands de vin et au coin des rues.
+
+Aux Tuileries, au Luxembourg, aux Champs-Elysées, la loueuse de chaises
+se dispose à prendre ses quartiers d'hiver, et regarde d'un oeil morne
+son armée de bâtons empaillés, si peuplée tout à l'heure, maintenant
+déserte et tristement entassée. Passez-vous sur le boulevard Italien, la
+vive et élégante nation qui le peuplait dans les belles soirées, a battu
+en retraite. Les promeneurs acharnés, ceux que ni le froid, ni le vent,
+ni la pluie, ne peuvent retenir au logis, s'abritent au passage, de
+l'Opéra; et les _lions_ n'étalent plus leurs crinières, au clair de la
+lune, sur les dalles du _Café de Paris_, rongeant l'or de leur canne, ou
+lançant au nez des passants la blanche fumée du cigare.
+
+Sur les murailles, les affiches disent qu'il sera bientôt temps de
+s'envelopper de son manteau, et de crier à sa gouvernante; «Holà!
+Françoise, faites-moi un bon feu!» Les Wauxhall d'hiver, les Prado
+d'hiver, les Tivoli d'hiver, se font imprimer tout vifs et placarder à
+tous les coins de la ville, sollicitant d'avance les frisettes, les
+étudiants en droit, les élèves en médecine et les commis marchands. Que
+vous dirai-je? M. Musard a sonné un premier coup de son cor à piston,
+cette trompette joyeuse qui promet la prochaine résurrection des folles
+danses et du débardeur.
+
+On pourrait douter cependant de la réalité de tous ces signes
+précurseurs, si le Théâtre-Italien ne venait pas de rouvrir ses portes
+et de mettre en ligne son régiment de ténors et de soprani, de contralti
+et de barytons; mais puisque le Théâtre-Italien recommence ses chansons,
+l'été est bien mort, il n'y a plus à en douter. Grisi, Persiani,
+Lablache, Mario, tous les oiseaux mélodieux que l'Italie envoie à Paris,
+nous abandonnent en effet au premier soleil printanier, et nous
+reviennent invariablement quand la dernière feuille tombe et s'en va;
+contre l'habitude des rossignols, ils se montrent à nous et roucoulent
+dans la noire saison où les corbeaux s'assemblent par bandes et
+croassent. Cette année, la volière italienne a perdu deux de ses hôtes
+harmonieux et sans plumes; Tamburini nous manque, et madame Pauline
+Viardot avec lui. Regrettons madame Viardot: qui la remplacera? c'est
+encore le secret de M. Vatel, l'autocrate du Théâtre-Italien. Jetons
+aussi quelques pleurs à cet honnête Tamburini; sa voix, il est vrai,
+s'affaiblissait de jour en jour, à force d'avoir usé et abusé de la
+roulade; mais quel magnifique instrument dans le temps de ses beaux
+succès et de sa fraîche jeunesse? Pleurons donc Tamburini pour le passé,
+plutôt que pour le présent, et ne soyons pas ingrats. Rien n'est
+éternel, en ce bas monde, ni la beauté, ni la richesse, ni la puissance,
+ni les voix de basse.
+
+L'empereur de Russie donnera l'hospitalité au jeune et poétique talent
+de madame, Pauline Garcia-Viardot, et recueillera les restes encore
+vaillants de la voix de Tamburini. Tous deux vont partir, s'ils ne sont
+déjà partis; Rubini, cet autre déserteur, est là-bas, à
+Saint-Pétersbourg, qui leur fait signe et leur tend les bras. Ainsi, la
+Russie devient dilettante, et nous enlève une bonne partie de, notre
+bien. Qui sait? peut-être, est-ce une amélioration qui se prépare dans
+la gamme diplomatique, assez mal engagée, depuis la Révolution de
+juillet, entre Paris et Saint-Pétersbourg, et un acheminement à une plus
+tendre harmonie.
+
+Quant à nous, notre fureur dilettante ne se ralentit point par l'usage;
+on a souvent reproché à Paris sa légèreté et son inconstance; mais, à
+coup sur, pour ce qui est du Théâtre-Italien, le reproche n'est pas
+mérité; il y a longtemps que cette passion dure, et elle devient de plus
+en plus fidèle et tenace: ni la déportation, ni l'incendie, n'ont pu la
+décourager ni l'abattre; elle a bravé deux années d'exil à l'Odéon, et
+s'est tirée vivante de la flamme et des cendres de la salle Favart.
+
+Le ciel, sans doute, est touché de cette persévérance, car il n'a jamais
+laissé le dilettante parisien sans pâture; il le nourrit depuis quinze
+ans, avec un soin tout particulier, faisant succéder Malibran à Pasta,
+Grisi à Malibran, et il continuera certainement de nourrir les petits du
+dilettante et les petits de ses petits. Voyez, plutôt! L'empereur
+Nicolas nous ôte Tamburini, tout aussitôt le ciel nous envoie Ronconi,
+et le ténor Salvi par-dessus le marché. Les i, les o et les a ne nous
+manqueront jamais; l'Italie a de quoi renouveler l'alphahet.
+
+Le monde riche et le monde élégant se sont disputé la location des
+stalles et des loges du Théâtre-Italien avec la même ardeur que par le
+passé. Dès le mois d'août, on s'en inquiétait, et à peine septembre
+eut-il signé sa première heure, que la rage s'y est mise.--La jolie
+comtesse de S... retenue dans son château du Berry, a eu de fréquentes
+insomnies pendant huit jours, et, s'éveillant en sursaut toutes les
+nuits, s'écriait: «Aurai-je ma loge?» Elle n'a recouvré le sommeil que
+le lendemain du jour où la nouvelle lui en a été positivement expédiée
+de Paris par estafette.--Un ami de la baronne de H... a reçu ces mots
+tracés de sa petite main fine et blanche: «Courez, bien vite retenir ma
+loge de face pour la saison, et vous irez ensuite savoir des nouvelles
+de mon père, qui est à l'extrémité. Adieu, cher.»--Madame C... plaide en
+ce moment en séparation contre son mari.--Quoi! des époux si tendres et
+si bien assortis, qui promettaient de renouveler Philémon et
+Bancis!--Eh! mon Dieu oui.--Que leur est-il donc arrivé? Comment cela se
+fait-il? ils s'aimaient tant! ils vivaient dans une intimité si
+parfaite!--Le mari n'a pas voulu prendre une loge aux Italiens; la femme
+le voulait: on a plaidé d'abord le oui et le non avec douceur, puis avec
+vivacité, puis avec entêtement, puis avec emportement, puis avec fureur,
+comme cela arrive dans les meilleurs ménages; et hier la demande de
+séparation, pour cause d'incompatibilité d'humeur, a été déposée au
+greffe du tribunal: Deux époux vivaient en paix depuis dix ans; une loge
+survint, et voilà la guerre allumée.
+
+On sait ce qui arriva autrefois à propos du fameux roman de Richardson,
+_Clarisse Harlowe_: la vogue était telle qu'on faisait queue à la porte
+du libraire. Un jour, un seul exemplaire restait pour deux amateurs qui
+s'en saisirent en même temps, chacun par mi-côté.--Je l'aurai!--Tu ne
+l'auras pas!--Ils mirent l'épée à la main et l'exemplaire fut adjugé au
+vainqueur, le vaincu étant légèrement blessé.
+
+La même bataille vient de se renouveler entre deux forcenés dilettanti
+pour la dernière stalle d'orchestre à louer au Théâtre-Italien; mais
+l'issue du duel a été plus funeste: les deux adversaires, percés l'un
+par l'autre et du part en part, sont morts sur le coup; la stalle est
+revenue à un gros monsieur qui l'attendait dans son lit. Le procureur du
+roi informe.
+
+Vous êtes prié d'assister au convoi et à l'enterrement.
+
+On s'apprête, on s'inquiète, on se bat, on s'égorge pour avoir place au
+Théâtre-Italien; mais le temps n'est pas encore venu de s'y montrer; ça
+n'est pas bon genre. Se ruer ainsi dès le premier jour, fi donc! laissez
+cela aux femmes d'avoués et aux provinciales. En vérité, ne dirait-on
+pas qu'on meurt d'inanition et qu'on a besoin de se précipiter
+brutalement sur la première cavatine qu'on vous jette: il n'y a que les
+estomacs vulgaires qui montrent de ces gros appétits gloutons. Et puis,
+vous croyez, que nous allons laisser là nos châteaux pour entendre M.
+Salvi; pas si plébéiens! tout au plus commencerons-nous à y songer quand
+décembre viendra; nous prêterons nos loges, en attendant, à quelque ami
+ou à quelque petit cousin; pourvu qu'on ne nous y voie pas avant trois
+mois, notre honneur est sauf.
+
+Oui, mesdames les duchesses et mesdames les marquises, et vous les
+lionnes du barreau et de la Nuance, préparez-vous à l'hiver: illuminez
+ses sombres nuits par l'éclat des fêtes; voilez, sa tristesse par le bal
+et le plaisir; choisissez au théâtre la place la plus favorable au
+succès de votre élégance et de votre coquetterie; l'hiver vous plaît,
+vous aimez l'hiver, vous voyez venir l'hiver avec un sourire, car c'est
+la saison de vos triomphes les plus charmants et de vos joies les plus
+vives.
+
+Hélas! Paris n'est pas compris tout entier dans une loge d'Opéra, et
+dans une valse à deux temps; vous êtes le Pans que l'hiver pare, amuse
+et fait rire; mais, à côté de vous, il y a le Paris que la venue de la
+saison rigide inquiète et épouvante: Ce Paris là, c'est le Paris de
+l'ouvrier et de l'indigent l'hiver, à la main glacée, va bientôt devenir
+l'hôte sans pitié de la triste mansarde; il ébranlera de son souffle
+cruel les portes disjointes et les portes mal closes; et l'enfant nu,
+pâle, grelottant, souvent privé de nourriture, se réfugiera vainement
+dans le sein de sa mère en haillons, pour y chercher un peu de force et
+de chaleur.--Allons, mes belles, appelez les violons, et mettez-vous en
+danse! Qui est-ce qui n'est pas joyeux? qui est-ce qui ne danse
+pas?--Les cent mille malheureux que Paris cache dans ses rues sombres et
+dans ses noirs replis! La statistique l'a dit, et la statistique est
+d'une véracité terrible; chaque hiver fait une horrible guerre à près de
+cent mille infortunés, femmes, enfants, vieillards, sans feu, sans
+vêtements et sans pain.--Que ne travaillent-ils! dit nonchalamment un
+jeune blond, qui se fait les ongles et se parfume toute la journée; ce
+sont des fainéants, ajoute cet autre, qui passe sa vie étendu sur les
+coussins d'un divan, jetant à l'or et au velours de son appartement la
+fumée de sa cigarette, et frisant négligemment un coin de sa moustache.
+
+Nous allons entrer dans lu saison des circulaires, des quêtes à domicile
+et des comités de bienfaisance: mais, c'est une honte! on ne sait pas
+combien. Le Paris voluptueux et riche a l'âme dure et l'oreille fermée à
+la charité; le Paris pauvre et mourant de faim frappe incessamment à sa
+porte; la porte reste close, ou à peine une main distraite et
+dédaigneuse jette-t-elle une misérable aumône à l'insistance du maire ou
+du comité de l'arrondissement. J'ai eu entre les mains un relevé total
+de l'humanité officielle de mon quartier; c'était à faire rougir! les
+noms les plus riches ou étaient absents, ou figuraient pour les sommes
+les plus avares.
+
+Un roi de l'antiquité, avait chargé un de ses serviteurs de lui dire
+chaque jour, en l'éveillant: «Roi, souviens-toi que tu es homme!» ne
+serait-il pas bien de placer au chevet de tous ces heureux à la sourde
+oreille, un sergent de ville qui leur crierait tous les matins, à
+tue-tête: «Riche, souviens-toi qu'il y a des pauvres; la charité, s'il
+vous plaît!»
+
+Passons à la pièce comique, après cette espèce de tragédie. Un de nos
+amis, tout frais arrivé de la Haute-Marne, nous a confié, sous le sceau
+du secret, une aventure plaisante dont Chaumont, honorable chef-lieu du
+département, commence à parler tout bas; Langres s'en mêlera bientôt, et
+peu à peu, de discrétion en discrétion, l'aventure aura parcouru la
+France et passera à l'étranger.
+
+Le bouts de l'affaire fut longtemps connu à Paris pour un homme de
+beaucoup d'esprit et un philosophe remarquable par l'excentricité de ses
+fantaisies et de ses bons mots. Son nom seul fait encore tressaillir
+d'effroi les épiciers, qu'il avait particulièrement choisis pour
+victimes, et les réverbères, dont il cassait volontiers les vitres, la
+nuit, après butte.
+
+Ce charmant original est aujourd'hui préfet; la Révolution de Juillet
+l'a pris au milieu des débris des réverbères et des angoisses de
+l'épicerie, pour le hisser au pouvoir. Depuis deux ou trois mois, la
+Haute Marne a l'honneur de couler sous son administration.
+
+Ce n'est pas seulement aux épiciers et aux réverbères que l'illustre
+administrateur en voulait dans ses jours de jeunesse et de gaieté: les
+portiers aussi ont passé pas ses mains; il n'y a pas une loge où l'on ne
+raconte en frissonnant l'histoire lamentable de cet infortuné portier
+que notre jeune homme poursuivit pendant un an, sans trêve ni relâche,
+de cette apostrophe diabolique: «Portier, je veux de tes cheveux.» Tous
+les soirs, à minuit, le marteau retentissait, l'honnête portier ouvrait
+avec confiance, et les terribles paroles: «Portier, je veux de tes
+cheveux!» arrivaient invariablement à l'oreille de l'infortuné; il en
+conçut, à la longue, un tel ennui et une telle terreur, qu'il en fit une
+affreuse maladie et mourut chauve.
+
+La malheureuse, victime a laissé deux fils, ces deux rejetons
+nourrissaient, depuis leur plus tendre enfance, la pensée de venger leur
+père: les haines, à ce qu'il paraît, sont héréditaires dans les familles
+de portiers, comme jadis dans la maison d'Altrée et de Thyeste.
+
+Ils attendirent que la barbe leur eut poussé, car il est difficile de
+venger un père tant qu'on tette encore sa nourrice. Enfin, l'heure
+fatale leur paraissant venue, l'autre jour, vers la fin de septembre
+dernier, ils quittèrent Paris, l'oeil morne et la tête baissée et se
+mirent en route pour le département en question.
+
+Arrivés à Chaumont, nos deux Orestes s'inscrivirent à la préfecture,
+sous un nom supposé, et demandèrent instamment que M. le préfet voulût
+bien les recevoir en audience particulière: ils se donnaient pour
+deux hauts fonctionnaires en mission, chargés d'un secret d'État d'où
+dépendaient la prospérité et le salut de la Haute-Marne.
+
+M. le préfet n'hésita pas un seul instant à les recevoir, et leur
+expédia la lettre d'audience.--Aussitôt tous deux arrivèrent et furent
+introduits par un corridor mystérieux jusqu'au cabinet du bourreau des
+portiers; là, les plus savantes précautions avaient été prises, par
+l'ordre du préfet lui-même, pour que rien ne transpirât au dehors de
+cette importante conférence; tout importun, tout valet était éloigné et
+la porte close à double tour; de toutes parts, le silence et la
+solitude.
+
+«Que me voulez-vous, messieurs?» dit le fonctionnaire de son plus
+charmant sourire.--Ceux-ci, sans faire de frais d'éloquence, allèrent
+droit à lui et, chacun de son côté, le saisissant par un bras, de
+s'écrier d'une voix terrible; «Préfet, je veux de tes cheveux!» En même
+temps, l'aîné des frères tirait de sa poche une énorme paire de ciseaux.
+«Je veux de tes cheveux, préfet, je veux de tes cheveux!»
+
+La lutte fut longue et mémorable: le préfet eut beau appeler son
+secrétaire-général et sa gendarmerie; personne ne l'entendit et il
+fallut céder; la chevelure tout entière tomba sous le ciseau fatal,
+comme autrefois celle des rois dépossédés par quelque maire du palais.
+
+Le lendemain, il y eut une séance du conseil-général, où le préfet, la
+veille, frisé et luxuriant, parut complètement rasé.
+
+Les deux fils satisfaits revinrent à Paris, et, à la manière des
+guerriers francs, suspendirent la chevelure de leur ennemi, la chevelure
+de M. le préfet, au tombeau du leur père, un elle est visible tous les
+jours, depuis six heures du matin jusqu'à six heures du soir.
+
+Les mânes du portier sont satisfaits.
+
+Mais le département de la Haute-Marne ne sait que penser, voyant son
+préfet tondu de si près.
+
+
+
+Histoire de la Semaine.
+
+Notre gouvernement vient de voir se terminer à sa satisfaction une
+négociation dans laquelle notre chargé d'affaires intérimaire à
+Constantinople, M. de Bourqueney, a éprouvé de la résistance et
+rencontré des difficultés. Nous n'avons pas la fatuité de croire que nos
+lecteurs ne savaient rien des événements de ce monde avant que nous ne
+prissions à _l'Illustration_, il y a de cela huit jours, le portefeuille
+des affaires étrangères et de l'intérieur. Par conséquent nous les
+tenons pour précédemment instruits de l'insulte qu'avait reçue à
+Jérusalem le consul français. Il a fallu, pour que M. de Bourqueney
+arrivât à obtenir la satisfaction devenue indispensable, qu'il menaçât
+le divan de demander ses passe-ports. Enfin, le 30 au soir, nos journaux
+officiels ont pu publier la dépêche télégraphique suivante: «Le pacha de
+Jérusalem est destitué; son successeur fera au consul de France une
+visite officielle d'excuse. Le pavillon français sera solennellement
+arboré à Beyrouth, chef-lieu du gouvernement général de la province, et
+salué de vingt-un coups de canon. Tous les meneurs de l'émeute recevront
+un châtiment exemplaire.» Peut-être eussions-nous dû exiger que notre
+drapeau fût relevé également à Jérusalem, où l'outrage avait été commis;
+mais le canon n'est pas habitué à se faire entendre à Beyrouth en faveur
+de la France, et l'on aura vu là une nouveauté qui nous aura rendus
+moins exigeants.--Au Sénégal, notre gouverneur, le capitaine Bonet a
+également eu à obtenir satisfaction d'une tribu voisine de nos
+possessions du midi de l'Afrique, et a su de son côté faire respecter le
+nom français par une énergie et une détermination ferme et mesurée que
+nos officiers de marine, il faut leur rendre cette justice, possèdent en
+général à un degré plus éminent que beaucoup de nos diplomates.--Cette
+énergie, notre gouverneur des îles Marquises, le capitaine Bruat, à été
+obligé de la déployer contre une partie de l'équipage _l'Uranie_, qui le
+transportait de France dans notre nouvelle colonie de l'Océan-Pacifique.
+On manque encore de détails sur cette tentative de révolte, presque
+inouïe dans les annales de notre marine, et sur les moyens auxquels il a
+fallu recourir pour la comprimer et la punir.
+
+La situation de l'Espagne est devenue bien plus compliquée encore depuis
+huit jours. Sans nul doute, le gouvernement nouveau peut nourrir
+l'espoir de venir prochainement à bout des insurrections de Barcelone et
+de Sarragosse; mais l'état des esprits à Madrid, la situation de cette
+capitale et les mesures extraconstitutionnelles qu'il y a prises,
+compromettent sa force morale et lui aliènent bien des sympathies.
+Voyant que le résultat des élections était la condamnation de la marche
+suivie par lui, ce gouvernement, qui n'a renversé le régent que parce
+que Espartero n'avait pas su respecter la constitution, la viole dès ses
+premiers pas, avec bien moins de façons que son prédécesseur, peu
+scrupuleux cependant, a toujours cru devoir en mettre pendant ses trois
+années de règne. Le général Narvaez s'est présenté devant le conseil des
+ministres et lui a dit: «On vient de crier à mes oreilles: Vive
+Espartero! Mort à Narvaez! J'attache peu d'importance à ce dernier cri:
+un militaire doit toujours être prêt à faire le sacrifice de sa vie.
+Mais, après moi, ce sera votre tour; et pour empêcher qu'un état de
+choses aussi menaçant se prolonge, il faut prendre une mesure
+indispensable aujourd'hui: il faut mettre Madrid en état de siège.»
+C'est, on le voit, le vieux moyen classique; il eût dû seulement, pour
+compléter l'effet, s'être fait donner quelques coups de poignard dans
+son manteau, dont il eût pu montrer les trous à Lopez et à ses
+collègues. Mais il paraissait être sûr que cela était surabondant; et en
+effet, on marchanda sur les termes, mais on lui accorda sans hésiter que
+le gouverneur de Madrid, le général Mazaredo, réunirait à ses
+attributions militaires tous les pouvoirs civils. La distinction de
+cette situation, de cette concentration, avec l'état de siège nous
+échappe. Ce qui n'est pas le moins affligeant dans tout ceci, c'est que
+le seul ministère dans lequel l'Espagne eût, depuis longtemps, cru
+pouvoir placer quelque confiance, n'a pas tardé à cesser de la
+justifier, et que ce malheureux pays semble de nouveau livré aux plus
+mauvaises chances de l'instabilité.--L'Angleterre paraît aussi vouloir
+recourir aux mesures exceptionnelles pour le pays de Galles.
+L'application de la loi martiale à ces contrées, ou Rébecca et ses
+filles régnent par la destruction et l'effroi, passe pour résolue. Cette
+détermination et cet état de choses sont graves. Si le constable arrive
+en Angleterre à perdre son autorité, si son bâton blanc se voit destitué
+de sa vertu et de sa puissance, s'il faut, pour le gouvernement,
+recourir à l'armée de terre et l'élever au contingent qu'exigeront un
+pareil changement et les éventualités de l'Irlande, c'est une surcharge
+énorme, une dépense extraordinaire qui nécessitera de nouveaux impôts
+dont le vote, si on propose de l'asseoir sur la propriété, ou la
+perception, si on veut encore en surcharger les objets de consommation,
+peut amener une crise profonde.--Dans le Bolonais l'agitation continue.
+On a annoncé l'arrivée à Paris de deux des premiers instigateurs de ce
+mouvement. Il paraît que les combattants ne sont pas déterminés à imiter
+cette retraite. La cour de Rome presse l'instruction de l'affaire des
+trente-cinq prisonniers détenus au fort de Saint-Leo; mais l'Autriche,
+qui ne paraît pas croire qu'un exemple judiciaire puisse suffire pour
+faire cesser le soulèvement, a renforcé sa garnison de Ferrare, et se
+montre prête à donner un secours armé. On comprend les complications
+qu'une pareille démarche amènerait nécessairement; aussi notre
+ambassadeur, M. de La Tour-Maubourg, a-t-il repris précipitamment la
+route de la capitale du saint-siège.
+
+On avait tiré beaucoup de conjectures de la rencontre annoncée de
+l'empereur de Russie et de M. le duc de Bordeaux à Berlin. Ce prince
+n'est arrivé dans la capitale de Prusse qu'après le départ du czar.--Un
+autre prétendant au trône de France, le soi-disant Charles de Bourbon,
+duc de Normandie, arrêté pour dettes à Londres, a profité d'un secours
+de 91 st., à lui accordé par la cour des débiteurs insolvables, à
+l'effet de subvenir aux premiers frais de procédure et à déposé au
+greffe sa requête pour obtenir le bénéfice de cession de biens. Voici la
+traduction littérale des trois principaux articles de sa requête,
+contenant l'actif qu'il abandonne à ses créanciers comme libération d'un
+passif de 125,000 fr.; «1° tous mes droits et intérêts dans le château
+de Saint-Cloud et dans le château de Rambouillet, situés près de Paris,
+royaume de France; ensemble les divers domaines qui ont été achetés par
+feu ma mère, Marie-Antoinette, reine de France, à titre de propriété
+privée; 2° tous mes droits en répétition contre le gouvernement anglais
+pour obtenir le remboursement de la valeur de certains vaisseaux de
+guerre déposés en 1794, par les autorités de Toulon, entre les mains de
+l'amiral Hood, comme fidéicommis, au profit de Louis XVII, dauphin de
+France; 3° enfin _tous mes droits et intérêts au trône de France_, comme
+fils légitime et héritier de Louis XVI, décédé roi de France.» Un délai
+légal a été intimé aux créanciers pour déclarer s'ils refusent ces
+propositions, et s'ils s'opposent à la cession de biens. On voit que si
+le bottier et le tailleur du prince ne sont pas assez, mal conseillés
+pour refuser une semblable proposition, ils peuvent, un de ces beaux
+matins, devenir rois de la France, qui n'aura rien à dire si la cession
+est en règle, si l'acte a été dûment enregistré.--Un autre prince vient
+également de céder sa seigneurie. Le prince de Puckler-Muskau, qui a
+publié, il y a quelques années, des _Mémoires_, des _Voyages_ et un
+livre intitulé _De tout un peu_, tous traduits en français, et d'un
+esprit fort peu allemand, vient de vendre à l'intendant-général de la
+musique du roi de Prusse, moyennant 3 millions de thalers (environ 7
+millions et demi de francs), la seigneurie de Muskau, située dans le
+cercle de Rothembourg, contenant sept villages et une population
+d'environ 1,800 âmes. Le prince se prépare à s'aller installer en
+Italie, où il veut passer le reste de ses jours. Nous apprendrons aux
+nombreux lecteurs de ses amusants ouvrages que l'étourdi a
+cinquante-huit ans.
+
+Des délires affreux et malheureusement plus authentiques que celui de la
+ville de Bahia, dont nous donnons aujourd'hui une vue pour bien constater
+qu'il n'y a rien de changé en elle, des inondations épouvantables ont
+porté la ruine et la mort dans de riches contrées des départements de
+l'Aude, de l'Hérault et des Pyrénées-Orientales. Des vignobles entiers,
+des champs d'oliviers, des fermes, des habitations, des troupeaux nombreux,
+des routes, des ponts, des voitures publiques, ont été emportés et
+détruits. Des cimetières ont été labourés et retournés par les eaux; les
+tombeaux ont été ouverts, les ossements dispersés. Le nombre des victimes
+a été considérable; car dans un seul village, à la Cesse, quinze personnes
+ont péri et quinze maisons ont été renversées. Les moindres ruisseaux
+étaient devenus des torrents et roulaient des cadavres. Dans le nombre,
+on a remarqué celui d'une jeune femme serrant encore entre ses bras le
+corps inanimé de son enfant, étouffé sans doute dans une étreinte
+convulsive. De Cuxac à Coursan, la rivière s'est frayé un passage sur les
+deux bords par cinq brèches énormes et a changé en un lac immense la plaine
+de Coursan. Du haut du pont de ce village on voyait passer au milieu des
+flots des meubles, des charrettes, des bestiaux, et, chose épouvantable!
+des hommes, des femmes, des enfants, entraînés sans espoir vers la mer.
+Il est rare qu'au récit de ces terribles catastrophes on ne puisse ajouter
+celui de quelque noble dévouement, qui soulage un peu le coeur de l'aspect
+de tant de misères. A Peyriac, ce sont des gendarmes qui exposent
+courageusement leur vie, au milieu de la nuit, pour sauver celle des
+habitants. A Cuxac, c'est un digne curé qui, debout sur la digue, aux
+endroits les plus menacés, les plus périlleux, a eu la jambe cassée en
+donnant à ses paroissiens l'exemple du travail et du courage. Cette
+inondation, de beaucoup plus violente que celle de 1772, la seule dont
+ces populations eussent conservé un souvenir d'effroi, a également
+étendu ses désastres dans la Catalogne. A Girone, qui a été
+principalement maltraitée, cinquante-sept maisons ont croulé, dit
+_l'Émancipation_, et deux cent cinquante cadavres ont été ensevelis sous
+les décombres. Notre port le plus voisin, Port-Vendres, a également
+beaucoup souffert. Tout ce qui se trouvait sur les quais de l'ancien
+port a été entraîné, dans la mer, et le nouveau bassin a été comblé par
+les ruines des murs renversés. Un beau trois-mâts américain s'est brisé
+contre le rocher sous le fanal: l'équipage a été sauvé.--Même sort est
+advenu dans la Mer Rouge au bâtiment à vapeur anglais qui apportait de
+l'Inde la malle attendue au commencement de septembre. Aucun des
+passagers n'a péri. Ou attend d'autant plus impatiemment la malle
+d'octobre.
+
+Les habitants de Mézières viennent de célébrer, suivant l'usage,
+l'anniversaire de la levée du siège de cette ville, soutenu par le
+chevalier Bayard. Cette cérémonie a toujours quelque chose de touchant.
+Une petite ville conserve, après trois siècles, le souvenir d'un héros
+de la vieille France, d'une des plus nobles figures de notre histoire.
+Lors de notre invasion, ce souvenir, qu'elle se montra digne de
+perpétuer, lui traça sa conduite, et dans ce temps, attristé par de
+coupables faiblesses et de lâches trahisons, Mézières fit héroïquement
+son devoir, sans faste, avec simplicité. Une armée nombreuse entourait
+ses murs; il ne vint à l'idée, de personne que Mézières pût se rendre
+sans résister jusqu'au bout: la garde nationale, aidée de quelques
+braves douaniers, était nuit et jour sur les remparts. Les bombes
+pleuvaient dans les rues étroites de cette cité; les habitants de
+Saint-Julien voyaient leurs maisons brûler par ordre du gouverneur, et
+personne ne songeait à capituler. Cette belle résistance donne droit aux
+habitants de Mézières de fêter chaque année, religieusement et avec un
+noble orgueil, le chevalier Bayard.
+
+La société Cuviérienne, société zoologique et purement scientifique,
+compte plusieurs membres dans l'Italie autrichienne. Le gouvernement de
+Vienne, alarmé de voir des sociétés parisiennes étendre leurs
+ramifications jusque dans les États soumis à sa domination, fit prendre
+des renseignements par voie diplomatique. On s'adressa à notre ministre
+des affaires étrangères, et celui-ci fit passer les interrogations au
+ministre de l'intérieur, qui aussitôt envoya au siège de la société
+prendre copie de ses statuts et de son programme. Sans doute ces
+documents tout scientifiques transmis à Vienne auront rassuré le
+gouvernement autrichien, et il laissera désormais à ses sujets la
+liberté de faire partie d'une société zoologique de Paris.--Le ministre
+de l'intérieur, non pas par frayeur politique, mais par curiosité
+statistique fait faire en ce moment des recherches analogues et
+complètes pour connaître le nombre des sociétés scientifiques et autres
+qui existent à Paris. Il y a déjà constaté l'existence de cent
+quarante-neuf; et il lui reste à classer un certain nombre d'autres
+sociétés qui, par leur nature, se placent entre les sociétés proprement
+dites et les réunions ou associations industrielles ou commerciales dont
+le but n'est pas précis, et qui ne se rassemblent pas à des époques
+fixes.--Un congrès agricole s'est réuni à Vannes. Il a émis, dans
+l'intérêt de l'agriculture, quelques voeux plus pratiques et ayant plus
+de chances de se voir accueillir que les voeux de l'union vinicole.
+Toutefois, comme le congrès scientifique d'Angers, il a demandé que
+l'agriculture constituât à elle seule un département ministériel. Sans
+doute il faut que les affaires et les intérêts de l'agriculture soient
+dirigés par des hommes qui en comprennent l'importance et qui sentent
+combien il y a à faire pour réparer le mal qu'a produit le peu de
+sollicitude qu'on y a apporté jusqu'ici. Mais qu'attend-on de bon de ces
+subdivisions intimes? Depuis 1830 on a distrait du ministère de
+l'intérieur quelques bureaux dont on a fait un ministère du commerce et
+de l'agriculture; puis quelques autres qui ont constitué un ministère
+des travaux publies; on voudrait aujourd'hui que le commerce formât un
+département, que l'agriculture en composât un autre. Nous voyons bien
+comment tous ces fractionnements surchargent le budget, multiplient la
+correspondance des préfets, et retardent par conséquent l'expédition des
+affaires; ce que nous concevons moins ce sont les bons résultats qu'ils
+pourraient produire et que s'en promettent ceux qui en provoquent de
+nouveaux.--L'Académie des Beaux-Arts a, le 30 septembre, proclamé les
+prix pour le concours de peinture. Le premier grand-prix a été décerné à
+M. Dannery, de Paris, âgé de vingt ans, élève de M. Delaroche; le
+premier second grand-prix à M. Benonville, de Paris, âgé de vingt-deux
+ans et demi, élève, de M. Picot; et le deuxième second grand-prix à M.
+Gambard, de Sceaux, âgé de vingt-quatre ans, élève de M. Signol.
+
+[Illustration: Médaille de l'École Normale, par M. Bovy.]
+
+Nous avons dit un mot la semaine dernière des médailles frappées à
+l'occasion de la loi sur les chemins de fer et des travaux de l'École
+Normale. Nous dirons aujourd'hui que leur auteur, M. Bovy, vient d'être
+nommé membre de la Légion-d'Honneur, distinction à laquelle tous les
+artistes applaudiront. Nous avons déjà donné la gravure du premier de
+ces beaux ouvrages (t. I, p. 150); nous avons également fait graver le
+second, et nous pouvons le mettre aujourd'hui sous les yeux de nos
+lecteurs.--Par suite de souscriptions et des derniers votes des
+conseils-généraux, les statues de plusieurs hommes illustres vont
+s'élever sur la place principale de la ville qui a vu naître chacun
+d'eux: à Miramont (Lot-et-Garonne) sera érigée la statue de M. de
+Martignac, confiée au ciseau de M. Foyatier; à Aurillac, celle de
+Gerbert, archevêque de Reims, devenu pape sous le nom de Sylvestre II; à
+Montdidier (Somme), celle de Parmentier, propagateur zélé de la culture
+de la pomme de terre; à Avignon va être inaugurée celle du Persan auquel
+le département de Vaucluse a dû l'introduction de la garance et sa
+richesse; celle-ci, dont on fait particulièrement l'éloge, est l'oeuvre
+de M. Brian aîné, qui vient de terminer également le modèle de la statue
+de Descartes pour la ville de La Haie (Indre-et-Loire), où l'immortel
+philosophe est né, et qui a pris son nom. La ville de Tours réclamait ce
+monument; mais cette jolie cité n'y avait aucun droit, et d'ailleurs
+elle est peu conservatrice, car elle a laissé démolir et enfouir, depuis
+longtemps, dans un caveau, un monument qu'elle avait élevé, au
+commencement de ce siècle, à une de ses illustrations, pour, disait
+l'inscription, porter son souvenir à la postérité la plus reculée. La
+ville de La Haie-Descartes fait donc sagement de ne rien lui donner à
+garder.
+
+La ville de Paris entreprend un assez grand nombre de travaux d'art et
+de voirie, et va prochainement se mettre à l'oeuvre pour plusieurs
+autres.--On est sur le point de démolir l'ancienne bibliothèque
+Sainte-Geneviève, et d'en construire une nouvelle sur l'emplacement de
+la prison Montaigu. A cet effet, ou doit élargir la place Saint-Étienne
+et niveler II rue des Grès. Cet édifice coûtera deux millions. L'État
+abandonne à la ville le terrain nécessaire, et celle-ci se charge
+d'acquérir un emplacement sur la place du Panthéon pour y faire
+construire, parallèlement à l'École de Droit, la mairie du douzième
+arrondissement.--Les immenses terrains qui sont à l'entour des
+Petits-Pères, et qui font partie du domaine de l'État, vont être vendus.
+On se propose de percer et de construire sur ces terrains une rue qui
+continuera la partie du passage des Petits-Pères donnant rue
+Neuve-des-Petits-Champs, et qui ira aboutir à la place de la Bourse. La
+rue Saint-Pierre-Montmartre sera élargie et continuée jusqu'à la rue
+Vivienne, en face de la rue de l'Arcade-Colbert. Le passage Vivienne
+viendra déboucher sur ces nouvelles rues. La mairie du troisième
+arrondissement sera transférée place des Victoires, dans l'ancien hôtel
+Ternaux.--On termine la sculpture des deux colonnes de la barrière du
+Trône, demeurées si longtemps inachevées. Au sommet de ces deux colonnes
+on a construit deux dômes qui seront couronnés des statues du Commerce
+et de l'Agriculture.--On vient de commencer dans les grandes
+contre-allées de l'avenue principale des Champs-Elysées, et au milieu de
+ces voies, l'établissement de trottoirs en asphalte qui régneront depuis
+la barrière de l'Étoile jusqu'à la _Place de la Concorde_,--Oui, cette
+place, qui a successivement porté les noms de Place Louis XV, Place de
+la Révolte, Place de la Concorde, Place de la Révolution, Place Louis
+XVI, vient de voir placer à ses angles des plaques de lave couleur azur,
+à lettres blanches, qui lui donnent définitivement ce nom de _Place de
+la Concorde_. Ce n'est sans doute pas pour l'harmonie monumentale qui y
+règne; car jamais emplacement n'a été le théâtre d'une plus éclatante
+discorde architecturale que cette place avec son Garde-Meuble et ses
+fossés Louis XV, ses lampes romaines, son obélisque égyptien, ayant pour
+terminer l'horizon, au nord et au sud, des monuments grecs, la
+Madelaine, la Chambre des Députés; à l'ouest, un arc romain, et à l'est
+un monument de la Renaissance, le pavillon de Philibert Delorme. Mais
+enfin, on a eu beau faire, l'ensemble est si vaste, et plus d'une des
+parties est si belle, que la _Place de la Concorde_ pourra toujours être
+montrée avec orgueil aux étrangers.--La restauration de
+Saint-Germain-l'Auxerrois tire à sa fin. On vient de poser quatorze
+statues dans les niches du portail et du porche intérieur. Les chapelles
+de l'hémicycle du choeur, au nombre de cinq, seront bientôt ouvertes; on
+vient d'ouvrir celles de Saint-Germain et des Morts. Nous reviendrons
+sur l'ensemble de ce travail.--On répare en ce moment la flèche de
+Saint-Germain-des-Prés, dont la charpente était vermoulue. C'est
+toujours en tremblant qu'un voit les ouvriers se mettre à cette
+malheureuse église. Sous la Restauration, des craintes d'écroulement ou
+bien plutôt le vandalisme d'un architecte l'a fait mutiler en lui
+enlevant deux de ses tours. En 1838, le comité historique des arts et
+monuments déclara, dans un rapport: «qu'on cachait sous le stuc deux
+chapelles de Saint-Germain-des-Prés, en attendant qu'on eût assez
+d'argent pour habiller ainsi l'église entière.» Que va-t-on faire
+maintenant? Du reste, les antiquaires ont l'oeil à ce travail.
+
+[Illustration: Messager parisien.]
+
+Paris va voir s'opérer une révolution au coin de ses rues. Ces
+emplacements étaient occupés de temps immémorial par des
+commissionnaires, pour la plupart originaires de Savoie, auxquels la
+préfecture de police accordait des médailles. Une société vient de
+s'organiser pour les remplacer par des messagers offrant au public la
+garantie de l'administration qui les embrigade. Déjà le service est
+organisé depuis le 1er de ce mois dans le deuxième arrondissement, et
+l'on voit circuler ces nouveaux commissionnaires, revêtus d'un uniforme
+se composant d'une veste et d'un pantalon couleur _fumée de Londres_,
+avec passe-poils rouges, et d'une casquette ayant sur le devant un
+numéro d'ordre. Leurs brancards portent cette inscription: _Messagers
+parisiens_. Ils stationnent, comme leurs rivaux, aux coins des rues, aux
+portes des marchands de vins et sous les portes cochères: on les
+trouvera bientôt dans des bureaux désignés et rapprochés. Leur tarif est
+fixe et modéré. La chronique criminelle et judiciaire est aussi pauvre
+cette semaine que la précédente. Les journaux spéciaux ne nous ont
+entretenus que des révélations d'un détenu qui a mis la justice à même
+d'arrêter une bande de criminels, ses complices, qui s'étaient, depuis
+plusieurs années, rendus coupables avec lui de meurtres commis à Paris,
+dont les auteurs étaient demeurés inconnus. Cet homme, nous apprend-on,
+a fait des aveux par affection pour sa nièce, qui les a exigés de lui.
+Il y a quinze jours, on nous citait un domestique qui, ayant disparu
+depuis six mois, de chez son maître, négociant de la rue du Sentier,
+avec une somme de 500 francs qu'il lui avait soustraite, était venu
+lui-même remettre l'argent dérobé et se dénoncer au commissaire de
+police, déclarant que depuis sa mauvaise action le sommeil l'avait fui
+et la vie lui était devenue insupportable. Pauvre nature humaine!
+inexplicable mélange!--Pendant que ceux-ci entraient en prison, un
+forçat trouvait moyen de sortir du bagne de Rochefort. Un monsieur et
+une dame, paraissant de bonne condition, avaient été admis à visiter
+l'arsenal. Ils ont été de nouveau, le lendemain, autorisés à y entrer;
+mais cette fois ils n'en sont pas sortis seuls: une troisième personne
+les accompagnait, en habit de ville, avec des lunettes et une
+décoration. Les gardiens conviennent bien aujourd'hui que la décoration
+ne leur inspirait pas grande confiance, mais les lunettes les auront
+complètement rassurés. Quoi qu'il en soit, c'était le forçat, qui est
+monté en chaise de poste avec ses libérateurs et qu'on n'a pas encore
+repris, que nous sachions.--La poste a également été prise par des
+antiquaires d'une nouvelle espèce, qui se sont rendus de divers côtés au
+Glandier pour y assister à la vente des meubles et effets ayant
+appartenu à madame Lafarge. Sa robe de noces a, dit-on, été adjugée
+moyennant 800 francs, et une jeune Anglaise, encore à marier, a payé 50
+francs le verre dans lequel l'héroïne de ces lieux donnait à boire à son
+mari.
+
+[Illustration: Vue de Bahia.]
+
+La mort, par qui tout doit finir, même l'_histoire de la semaine_, a
+enlevé madame Sirey, nièce de Mirabeau, femme du jurisconsulte, et mère
+de M. Aimé Sirey, dont _l'Illustration_ a raconté la fin tragique à
+Bruxelles, et madame Guadet veuve du conventionnel girondin, décédée à
+Saint-Émilion dans un âge très-avancé.
+
+
+
+Simulacre d'un Combat Naval dans la Rade de Brest.
+
+[Illustration: Simulacre d'un combat naval dans la rade de Brest, en
+présence du duc et de la duchesse de Nemours, le 30 août 1843.]
+
+La nature a créé à Brest une admirable position maritime, l'art en a
+fait un des premiers ports de la terre. Les anciens habitants de
+l'Armorique, Kimris on Celtes, appelaient ce lieu _Occismor_; les
+Romains lui donnèrent le nom de _Brivatis-Portus_. Ce n'était alors
+qu'une pauvre bourgade de pêcheurs. Les ducs de Bretagne y
+construisirent un château-fort au neuvième siècle, et dès lors elle prit
+de l'importance. Le cardinal de Richelieu comprit toute la valeur
+militaire de ce point avancé et s'empressa d'y élever des magasins, des
+fortifications et d'y faire creuser un porté Louis XIV termina, en les
+développant encore, tous les plans de Richelieu. Depuis, de nombreux
+travaux sont venus s'ajouter aux travaux précédents, et qui fait de
+Brest la métropole de la marine française.
+
+La magnifique rade de Brest a quinze lieues carrées; elle offre
+d'excellents mouillages et pourrait contenir tous les navires de guerre
+du globe; des collines granitiques l'entourent et l'abritent
+complètement; son entrée, nommée le Goulet, n'a que 1,650 mètres de
+largeur; le port est formé par une baie qui s'enfonce entre deux
+collines et qui a près de 4 kilomètres de longueur sur une largeur
+moyenne de 60 mètres. C'est autour de ce port qu'ont été creusés les
+bassins, les cales de construction et de radoub, et que sont situés les
+magasins de la marine, l'arsenal et enfin la ville. De formidables
+batteries défendent la rade, le port et la ville.
+
+Le 29 août, à quatre heures de l'après-midi, le duc et la duchesse de
+Nemours arrivèrent à Brest. Depuis leur entrée en Bretagne ils avaient
+été escortés, de ville en ville et de village en village, par un grand
+nombre d'habitants, dans leurs costumes nationaux si caractéristiques,
+si bizarres, les uns à pied, d'autres montés sur les petits chevaux vifs
+et ardents du pays.
+
+Le 30, à dix heures du matin, le duc de Nemours s'embarqua sur le bateau
+à vapeur _le Fulton_ et sortit du port. Les batteries de terre saluèrent
+le prince, tous les navires de la rade se pavoisèrent aussitôt; les
+vergues et les haubans se chargèrent de matelots; _le Fulton_ passa au
+milieu d'eux, recevant les saluts de l'artillerie, les _vivat_ des
+équipages, et se dirigea vers le Goulet. Après une bordée de plusieurs
+heures en dehors de la rade, vers l'île d'Ouessant, _le Fulton_ rentra
+et le prince monta sur _le Suffren_, où la duchesse de Nemours venait
+d'arriver. Le contre-amiral Casy avait son pavillon à bord de ce
+vaisseau; son escadre était composée du _Friedland_, vaisseau à trois
+ponts; du _Scipion_, de 80; du brick de guerre _le Voltigeur_ et de
+plusieurs bateaux à vapeur; il y avait de plus, en rade, le
+vaisseau-école et plusieurs corvettes destinées à l'instruction des
+élèves de marine et des mousses.
+
+Peu après l'arrivée du prince, à un signal fait à bord du _Suffren_, les
+embarcations des trois vaisseaux de ligne se détachent et se dirigent
+sur le brick _le Voltigeur_, à l'ancre sur un autre point de la rade.
+Ces onze chaloupes se divisent en deux flottilles; l'une d'elles,
+conduite par la grande chaloupe du _Friedland_, armée d'une caronade et
+montée par quarante-cinq hommes, se porte sur l'arrière du brick pour
+éviter le feu de sa batterie; l'autre flottille, guidée par la chaloupe
+du _Scipion_, s'avance vers l'avant du _Voltigeur_. A l'approche de ces
+embarcations, le brick fait branle-bas de combat, hisse ses filets
+d'abordage et ouvre le feu avec ses pièces de l'avant et de l'arriére.
+Les chaloupes approchent toujours et répondent au feu du brick. A une
+portée de fusil, le feu de la mousqueterie se mêle à celui du canon; les
+gabiers des hunes lancent du brick des grenades sur les assaillants; le
+combat redouble de vivacité, la fumée cache _le Voltigeur_ aux autres
+navires de la rade. On devait aller jusqu'à l'abordage, mais l'animation
+des hommes, qui commençaient à prendre ce jeu au sérieux, fit juger
+prudent de s'abstenir du combat corps à corps; les chaloupes reçurent
+l'ordre de virer de bord et de regagner leurs vaisseaux.
+
+Après quelques instants de repos, la fumée s'étant dissipée et les
+chaloupes ayant rejoint leurs navires respectifs, l'équipage du
+_Suffren_ exécuta rapidement le branle-bas de combat. Ce mouvement
+terminé, tous les officiers et marins étant à leur poste, dans les
+batteries et dans les hunes, le porte-voix du commandant fit entendre
+l'ordre du combat; le sifflet aigu du maître d'équipage répéta le
+signal, et les batteries de tribord et de bâbord commencèrent leur feu.
+Après plusieurs décharges, la cloche se fit entendre et l'équipage se
+prépara à repousser l'abordage d'un vaisseau ennemi; les marins
+s'élancèrent dans les haubans, sur les bastingages, sur la dunette, et
+exécutèrent un feu nourri de mousqueterie; la corvette des élèves de
+deuxième année passait alors sous toutes voiles à portée de pistolet du
+_Suffren_.
+
+Après ces divers exercices, à trois heures de l'après-midi, le duc et la
+duchesse de Nemours débarquèrent, visitèrent le château et sa salle
+d'armes si riche et si belle; ils se rendirent ensuite au cours d'Ajot,
+d'où ils eurent la vue d'une joute entre les chaloupes des navires de
+guerre. La beauté du temps, le calme de la mer ajoutèrent encore à
+l'intérêt qu'offrait cette scène.
+
+Le 31, le duc de Nemours visita le port et les établissements de la
+marine, il visita _le Valmy_, vaisseau de trois ponts en construction.
+Le soir, un bal de 3,000 personnes eut lieu dans une salle immense. Les
+villages voisins y avaient envoyé des danseurs et des danseuses en
+costumes du pays, avec leurs bannières et leurs musiciens; cette variété
+d'habillements et l'exécution de danses nationales donnèrent à cette
+réunion une physionomie particulière.
+
+Le 1er septembre, après la visite des fortifications et la revue des
+troupes, le prince assista, du cours d'Ajot à un simulacre de
+débarquement; le soir, il eut, du même lieu, le spectacle curieux d'un
+combat naval de nuit. Cette scène termina la série de ces exercices
+militaires, qui ont donné à tous les spectateurs une haute idée de ce
+qui pourrait faire notre marine en cas de guerre.
+
+
+
+Théâtres
+
+[Illustration: Théâtre de la Gaieté--_Paméla Giraud_, 4e acte.--Le
+général Verby, Saint-Mar; Dupré, Joseph; Rousseau, Édouard; Binet,
+Francisque; Paméla, madame Saint-Albin; madame Rousseau, madame
+Stéphanie; madame du Brocard, Mélanie.]
+
+_L'École des Princes_, comédie en cinq actes, et en vers de M. LOUIS
+LEFÈVRE. (SECOND-THÉÂTRE-FRANÇAIS).--_Paméla Giraud_, drame de M. DE
+BALZAC; (THÉÂTRE DE LA GAIETÉ).--_Les Bohémiens de Paris_ (THÉÂTRE DE
+L'AMBIGU-COMIQUE).
+
+Le Second-Théâtre-Français, fermé pendant trois mois, a rouvert ses
+portes jeudi dernier; M. Ponsard et Lucrèce ont eu les honneurs de cette
+première journée; rien de mieux; cette politesse leur était bien due:
+sans M. Ponsard en effet, et sans _Lucrèce_, le Second-Théâtre-Français
+serait-il encore aujourd'hui le Second-Théâtre-Français? L'éclat de leur
+succès a fixé sa destinée chancelante, et appelé sur lui la manne de la
+subvention. Sans doute, l'oeuvre a les mêmes beautés de style que par le
+passé, mais les acteurs sont moins heureux et moins habiles. Il est
+fâcheux que M. Lireux, le directeur, n'ait pas gardé Bocage, Bouchet et
+madame Hadley, qui avaient fortifié de tout leur talent le premier
+succès de la tragédie de M. Ponsard; mademoiselle Maxime, M. Ballande et
+M. Godat les remplacent, mais ne les font point oublier; il ne reste de
+l'ancienne distribution que madame Dorval; encore a-t-elle abandonné le
+rôle de Lucrèce pour celui de Tullie, où elle réussit moins. _Lucrèce_
+est donc un peu compromise par ces changements et ces désertions; où
+sont d'ailleurs les succès éternels?
+
+[Illustration: Théâtre de l'Ambigu-Comique:--les bohémiens de Paris, 4e
+acte.--Crèvecoeur, Malis; Louise, madame Deslandes.]
+
+Le Second-Théâtre-Français ne semble pas vouloir économiser la
+marchandise; dès le lendemain, il mettait au monde une comédie en cinq
+actes et en vers.
+
+L'idée de cet ouvrage est honnête et philosophique, mais d'une honnêteté
+qui frise l'ennui, et d'une philosophie par trop banale; voici le sujet
+en quelques mots.
+
+Un misanthrope, du nom de Feldmann, s'est retire du monde, qu'il hait de
+toute son âme; sa philosophie mécontente et grondeuse a choisi, comme
+dit l'Alceste de Molière:
+
+ .......... Un endroit écarté,
+ Où d'être homme d'honneur on ait la liberté.
+
+Là Feldmann nourrit dans la solitude sa rancune contre le genre humain.
+Mais il n'est pas si fort enfoncé dans le désert qu'un prince
+d'Oldenbourg, qui chassait à travers bois, ne tombe chez lui. Le
+philosophe et le prince se mettent à causer ensemble; le prince traite
+gaiement le philosophe, et le philosophe gronde le prince et le prêche:
+«Que faites-vous, altesse? Vous opprimez, votre peuple, et vous êtes la
+dupe des intrigants et des pervers!--Allons donc! s'écrie le
+prince.--Sur mon âme, c'est la vérité, réplique le philosophe.--Eh bien!
+philosophe mon ami, venez avec moi; vous me donnerez des leçons, vous me
+corrigerez, et nous ferons, de compagnie, le bonheur de mes honorables
+sujets.»
+
+Aussitôt dit, aussitôt fait: voilà Feldmann à la cour du duc
+d'Oldenbourg. Qu'y trouve-t-il? De méchants ministres qui sucent le
+meilleur de l'impôt et s'en engraissent, une comtesse ambitieuse, qui
+veut s'emparer de l'esprit du prince et mener les affaires à sa
+fantaisie. Ce n'est pas tout: le prince a une passion dans le coeur, et
+convoite la fille de son premier ministre; la belle résiste, et en aime
+un autre; ce dédain jette monseigneur dans des emportements, et des abus
+de pouvoir qui vont jusqu'à faire arrêter le père de cette beauté
+récalcitrante. Précisément Budner est le seul honnête homme du
+ministère; c'est avoir la main malheureuse.
+
+Vous voyez d'ici la tâche de Feldmann: il combat l'intrigue, il fait
+face à l'ambition de la comtesse, il protège la jeune fille et son
+honnête homme de père contre l'amour et la rancune du prince, et
+morigène suit altesse le mieux qu'il peut. Après un semblant de
+résistance, le philosophe triomphe, le prince reconnaît ses torts,
+chasse les intrigants, congédie la comtesse, réhabilite le vertueux
+ministre, et marie la fille persécutée à l'amant préféré. L'excellent
+prince! et que le philosophe est heureux d'avoir rencontré, pour
+achalander son école, un si docile écolier!
+
+Le grand malheur de M. Louis Lefèvre est d'avoir fait une déclamation
+plutôt qu'une comédie; personne n'agit, dans cette thèse à l'usage des
+princes et des courtisans; et vraiment, Feldmann trouve, dans ses
+adversaires, si peu de présence d'esprit et de savoir-faire, qu'il n'y a
+pas grand mérite de sa part, à être le plus fort contre eux, et à les
+vaincre.
+
+Le style ne manque pas d'énergie, mais il est souvent incorrect et rude,
+et ne sert, la plupart du temps, qu'à faire des enveloppes de rimes pour
+quelque gros lieu commun.--Le succès a été pareil à l'ouvrage, très-lent
+à venir et très-froid.
+
+Paméla Giraud, à l'exemple de la fille du premier ministre du duc
+d'Oldenbourg, a grand besoin d'être protégée. Heureusement, elle trouve
+aussi un protecteur; celui-là est, comme Feldmann, quelque peu
+philosophe, mais particulièrement avocat. Voici à quelle occasion il
+vient en aide à Paméla Giraud.
+
+Paméla est aimée par le fils d'un très-riche banquier nommé Rousseau;
+non-seulement le jeune Ernest Rousseau est amoureux, mais il conspire.
+Être carbonaro et épris de mademoiselle Paméla Giraud, c'est bien de
+l'occupation à la fois.
+
+S'il est au mieux avec Paméla, le jeune homme est fort mal avec la
+police; les gendarmes et le commissaire sont à sa piste; il presse
+Paméla de s'enfuir avec lui; mais Paméla a de la vertu; aimer
+honnêtement, soit; mais une fuite, jamais. Tandis qu'elle délibère ainsi
+et hésite entre l'amour et le devoir, le gendarme met la main sur Ernest
+Rousseau. Voilà Paméla au désespoir. Si elle avait consenti à fuir, les
+sbires seraient arrivés trop lard, et Rousseau serait libre. Ce sont ses
+scrupules qui l'ont perdu.
+
+Remarquez, qu'il s'agit de la Cour d'assises et d'une accusation
+capitale: conspiration contre le prince et la sûreté de l'État!
+
+La famille de Rousseau est au désespoir et fait venir un avocat; il faut
+sauver notre jeune homme à tout prix! Mais comment le sauvera-t-on? «Il
+n'y a qu'un moyen, dit l'avocat: que Paméla Giraud atteste que cette
+nuit où on l'accuse d'avoir conspiré, Ernest l'a passée tout entière
+près d'elle. De là un alibi, et de là le salut d'Ernest.
+
+--Je ne dirai pas cela, s'écrie Paméla Giraud, car je mentirais, et puis
+je serais déshonorée.»
+
+On offre de l'or, elle refuse.
+
+On lui dépeint Ernest, qu'elle aime, condamné et montant sur l'échafaud;
+et Paméla consent enfin, sacrifiant ainsi sa réputation au salut
+d'Ernest. Dans un moment d'entraînement, la famille Rousseau lui promet
+de payer tant de dévouement, en lui donnant Ernest pour mari.
+
+Le procès commence; Paméla fait la déposition convenue, et Ernest est
+acquitté. Mais le danger passé, la famille Rousseau devient ingrate.
+«Donner notre fils à cette petite fille, allons donc!» À cette nouvelle,
+la pauvre Paméla pâlit, rougit, pousse un cri et s'évanouit.
+
+C'est ici que la protection de l'avocat est nécessaire et devient
+efficace: il se met sur la piste de ces Rousseau, il les attaque, il les
+pourchasse, il les effraie par toutes sortes de ruses, de pièges et de
+menaces, et les oblige enfin à tenir leur promesse et à faire le bonheur
+de Paméla.
+
+Il y a des traits piquants et de l'observation dans ce drame, et l'on
+s'aperçoit que l'esprit de M. de Balzac n'a pas impunément passé par là;
+mais l'action en est un peu vague et confuse.
+
+Parlez-moi des _Bohémiens de Paris_; quel drame singulier et curieux!
+des cabarets, des cavernes, des voleurs, des assassins, des noyés, des
+forçats; voilà de quoi vous donner des hauts de coeur et des crises de
+nerfs! On se hâterait de s'enfuir de ce monde repoussant, si, chemin
+faisant, la vertu persécutée, puis récompensée, ne vous faisait prendre
+le crime en patience.
+
+Montorgueil est le chef de toute cette Bohème, c'est lui qui commande à
+ces bandits d'estaminet et de bagne; ce Montorgueil est d'ailleurs un
+homme de très-bonne compagnie et très-raffiné sur la mode: il a bottes
+vernies, gants glacés et canne à pomme d'or; mais regardez, derrière ce
+beau linge, vous trouvez un infime scélérat.
+
+Tous les crimes de Montorgueil ont pour but de s'emparer d'un gros
+héritage, ou tout au moins d'une bonne part de cet héritage. Pour
+arriver à ce vol, Montorgueil persécute une pauvre jeune fille, trompe
+un honnête vieillard, entraîne un jeune homme à faire un faux contrat de
+mariage.--Que vous dirai-je? Montorgueil ne recule devant aucune
+entreprise et aucune mauvaise action. Rencontre-t-il un homme vertueux
+qui lui fasse obstacle, il l'attire dans un bouge infâme et le précipite
+dans une trappe souterraine; après quoi il fait démolir la maison. Il
+n'a peur de rien, il n'est arrêté par rien. Partout il a des espions,
+des compères, des exécuteurs de ses hautes oeuvres; ce sont les
+Bohemiens de Paris, tout ce que le désoeuvrement, la débauche et la
+rapine enfantent de consciences peu scrupuleuses et de mines équivoques.
+Montorgueil traîne le spectateur à la suite de cette gent effrontée,
+dans tous les lieux suspects et mystérieux qui leur servent d'abri, au
+cabaret, dans les jeux de billard souterrains, sous les arcades des
+ponts et dans les carrières Montmartre. C'est là précisément, à
+Montmartre, au Fond de ces carrières, que Montorgueil est sur le point
+d'accomplir un de ses plus grands crimes: il arme le père contre la
+fille, contre cette malheureuse fille dont Montorgueil a besoin de se
+débarrasser à tout prix; mais, au moment de frapper, le pauvre homme,
+poussé au crime par Montorgueil, reconnaît son enfant dans la victime
+qu'il était près d'immoler.
+
+Ici commence la ruine de Montorgueil, qui finira par le châtiment que le
+dieu du mélodrame tient toujours suspendu sur la tête du coupable.
+D'abord, c'est ce père qui l'attaque le premier, puis la fille, puis les
+victimes que le scélérat croyait avoir ensevelies sous les maisons en
+démolition, et qui sortent saines et sauves des décombres. Montorgueil a
+beau faire, il a beau opposer à tous les événements un front audacieux,
+son heure est arrivée, et le gendarme n'est pas loin, ou plutôt le voici
+qui prend mon gredin au collet avec toute son armée de bohémiens. Que
+voulez-vous de plus? La morale n'est-elle pas satisfaite?
+
+Ou découvre que Montorgueil ne s'appelle pas Montorgueil, mais je ne
+sais plus comment, Jacques Ferrand, peut-être, et qu'il a commis une
+quantité de crimes dont le catalogue ne finirait pas.
+
+Enfin on le tient, et Dieu soit loué!
+
+Les décors sont curieux et pittoresques. La scélératesse de Montorgueil
+aurait seule suffi au succès: que sera-ce donc avec la carrière
+Montmartre et le pont des Arts, peints par MM. Séchin, Diéterle et
+Gambon?
+
+
+
+De Paris à Spa.
+
+1er octobre 1843
+
+Mon cher Directeur,
+
+Il y a deux ans, jour pour jour, je cherchais à Anvers une voiture qui
+pût me conduire à Rotterdam, car le bateau à vapeur venait d'y emporter
+mon bagage, sans ma permission, lorsque, tout à coup, au détour d'une
+rue, je heurtai violemment un gros homme marchant d'un pas rapide, et si
+préoccupé qu'il ne m'avait pas aperçu. Le choc fut terrible. Nous
+chancelâmes d'abord tous les deux; puis, après avoir oscillé plusieurs
+fois sur nos talons, nous parvînmes à reprendre notre équilibre. Nous
+nous regardâmes alors; mais un cri de joie et de surprise s'échappa au
+même instant de la bouche de mon _adversaire_, qui était un des plus
+gros feuilletonistes de Paris (je ne parle ici que de la corpulence).
+
+--Vous à Anvers, mon cher! s'écria-t-il en s'adressant à mon compagnon
+de voyage.
+
+--Heureux de vous y rencontrer, répliqua celui-ci, avec une politesse
+calme et distinguée. Mais que vous est-il arrivé? ajouta-t-il aussitôt
+d'un ton plus amical, dès qu'il eut jeté un regard sur son confrère.
+
+En effet ce feuilleton parisien, que je ne nommerai pas, avait, au
+moment de notre rencontre, une physionomie si extraordinaire, qu'il
+était impossible de la contempler sans trouble et sans émotion. Une
+sueur abondante couvrait son front et ses joues, un tremblement
+convulsif agitait ses bras et ses jambes, et ses petits yeux perçants
+exprimaient tout à la fois le mépris, l'indignation et la colère.
+
+--Jamais vous ne pourrez le croire, répondit-il avec un accent amer et
+railleur.
+
+--Quoi? lui demanda mon ami.
+
+--C'est une chose si étrange que vous refuserez d'y ajouter foi.
+
+--Encore faut-il savoir...
+
+--Ne l'avez-vous pas remarqué aussi?
+
+--Je ne vous comprends pas, vous dis-je....
+
+--Les sots! les misérables! Et en prononçant ces mots il s'essuyait le
+front à coups de poing.
+
+--De qui nie parlez-vous:
+
+--Voyez-les, continua-t-il en nous désignant du doigt trois ou quatre
+citoyens d'Anvers assez bien vêtus et bien nourris qui se rendaient d'un
+pas lent à leurs plaisirs où à leurs affaires.--Voyez-les. Ont-il
+seulement l'air de s'en douter? Et il semblait prêt à s'élancer sur eux
+pour les punir de ses propres mains de cet exécrable forfait dont il les
+croyait coupables et dont ils paraissaient si peu repentants. Nous le
+retînmes chacun par un bras au moment on il se disposait à frapper une
+de ses victimes.
+
+--Ah çà! mon cher, lui dit mon ami, si vous voulez me prouver que vous
+jouissez encore de l'usage complet de votre raison, répondez
+catégoriquement cette fois à ma dernière question. De quoi ces
+excellents pères de famille n'ont-ils pas l'air de se douter?
+
+--Qu'ils possèdent une cathédrale et un musée admirable, répondit-il
+d'une voie indignée et avec un sérieux qui n'avait rien de joué.
+
+A ces mois, nous ne pûmes retenir un sourire d'incrédulité, et nous,
+abandonnâmes notre infortuné confrère à ses tristes pensées, sans lui
+laisser pour adieu une seule parole de consolation. Quinze jours après,
+un grand journal politique de la France apprenait à ses abonnés que M.
+P. S. O. M. venait de découvrir, dans une ville de la Belgique nommée
+Anvers et située sur l'Escaut, à huit lieues de Bruxelles, une
+magnifique cathédrale gothique que personne n'avait eu le bonheur de
+voir avant lui, et des tableaux fort remarquables, sous le rapport de la
+couleur, d'un peintre du dix-septième siècle, connu de certains artistes
+sous le nom de Rubens. Cette grande nouvelle produisit une vive
+sensation à Paris et en Europe; et depuis cette époque, des voyageurs de
+tous les pays se sont rendus en pèlerinage dans cette ville curieuse,
+qui devra probablement sa fortune et sa gloire à M. P. S. O. M.
+
+Ainsi va le monde! on imite plus volontiers et plus facilement le mal
+que le bien. Depuis que M. Alexandre Dumas a eu l'esprit d'inventer la
+Méditerranée, tous les gens de lettres adultes ou imberbes, inconnus ou
+célèbres, qui ont franchi le mur d'enceinte de Paris, se sont crus
+obligés de faire des découvertes géographiques du genre de celles de M.
+P. S. O. M. Celui-ci nous apprend que Boulogne est un port de mer;
+celui-là révèle à l'univers étonné l'existence des Alpes ou du Vésuve.
+Ce n'est pas tout encore; leur érudition leur semblant insuffisante, ces
+grands _découvreurs_ éprouvent tous, dans leurs voyages des
+_impressions_ plus ou moins bizarre au besoin même ils en fabriquent ou
+plutôt ils se font complaisamment les héros de toutes les aventures
+qu'ils ont lues dans des recueils d'ana ou entendu raconter dans le
+monde. Que l'humanité compatissante apprête ses larmes, M. I. Z. U. a eu
+l'affreux malheur de coucher dans un lit trop dur et trop étroit! Que
+tous les lecteurs malheureux ou mélancoliques oublient leur tristesse
+pour partager la joie que la vue d'un passant ridicule a causée à M. E.
+R. V... Et comme ces livres si émouvants, si comiques, sont en outre
+instructifs! quel jour éclatant et nouveau ils jettent pour la plupart
+sur les points les plus obscurs de l'histoire! Pour peu qu'un homme de
+lettres ait de tact et de facilité, et alors même qu'il ne mettrait pas
+le public dans la confidence de ses émotions intimes, une simple course
+en diligence de Paris à Bruxelles lui fournira au moins la matière de
+deux volumes in-8 de 340 pages. Il racontera:
+
+--A la barrière de la Villette, l'héroïque résistance d'une partie de la
+population de Paris contre les alliés:
+
+--A Ermenonville, l'histoire de Jean-Jacques Rousseau:
+
+--A Péronne, l'arrestation de Louis XI par Charles le Téméraire;
+
+--A Cambrai, la vie de Fénelon et le long voyage de Télémaque à la
+recherche de son père Ulysse, sous la conduite de Minerve, déguisée en
+Mentor;
+
+--A Valenciennes, l'éboulement du beffroi;
+
+--A Bruxelles, la mort du comte d'Egmont, l'abdication de Charles-Quint,
+et la bataille de Waterloo;
+
+Grands événements historiques; dont l'humanité aurait infailliblement
+perdu le souvenir si MM. E. U. X. et mademoiselle A. C. K. ne s'étaient
+pas décidés à en intercaler le récit dans les annales immortelles de
+leur voyage en Belgique.
+
+Ma rencontre avec le gros feuilletoniste, à Anvers,--m'est-il permis
+d'ajouter, une petite dose de bon sens dont m'a doué la Providence--et
+la lecture d'un livre que j'avais emporté avec moi dans la
+diligence,--me préserveront cette fois encore, Dieu merci, d'un pareil
+ridicule. Ce livre, c'était le cinquième volume du voyage au pole-sud et
+dans l'Océanie, sous le commandement de J. Dumont-d'Urville. En allant
+de Paris à Bruxelles je visitai successivement les îles Viti, Bancks,
+Niendi, Solomon, Bogolen, Gouaham, Umata, Ternate, etc.... Quel est le
+touriste européen qui oserait raconter ses impressions, après avoir lu
+celles de l'infortuné commandant de _l'Astrolabe_? et de ses braves
+compagnons de péril et de gloire? Ses plus audacieuses intentions
+égaleraient-elles jamais en intérêt leurs récits si simples et si vrais?
+Le mérite réel est toujours modeste. Ces hommes courageux qui exposent
+leur vie pour enrichir la science de quelques faits nouveaux, ou pour
+étendre ou consolider, dans des mers lointaines, l'influence de leur
+patrie, ne se vantent et ne mentent jamais. Ils ne cherchent même pas à
+donner à la réalité l'apparence séduisante du mensonge. Et pourtant,
+quel parti le moins inhabile de tous les feuilletonistes n'eût-il pas
+tiré d'une excursion semblable à celle que tirent, le 21 novembre 1838,
+MM. Ducorps, Boyer, Gervaize et Desgras, sur l'île Isabelle, une des
+îles Solomon?--Ils étaient seuls, presque sans armes, loin de leur
+navire, au milieu d'une population nombreuse, perfide, cruelle,
+anthropophage. «Nos demandes réitérées, pour savoir s'ils mangent leurs
+ennemis, sont pleinement satisfaites par leurs gestes expressifs, dit M.
+Desgras; ils mordent leurs bras en faisant semblant de mâcher. Cette
+démonstration est trop claire pour qu'elle puisse laisser le moindre
+doute; il serait d'ailleurs extraordinaire qu'ils fissent exception,
+lorsque cette coutume est générale dans l'Océan Pacifique. Mafi, qui
+s'est familiarisé avec leur langage, leur exprime tant bien que mal son
+aversion pour cette action. Sae, auquel il a accordé le titre pompeux de
+Tayo, le regarde avec surprise et semble lui demander si, nous aussi,
+nous ne mangions pas nos ennemis. Mali, qui probablement n'a pris cette
+grande horreur du cannibalisme dont il fait parade que depuis son séjour
+à bord, profite de la circonstance pour faire un beau discours; ses
+auditeurs ont l'air de se dire: Comment un homme si grand, si robuste,
+peut-il ne pas manger ses ennemis? S'il le voulait, sa table serait
+toujours bien servie. Et comme s'ils ne comprenaient pas les motifs
+d'une pareille conduite, ils regardent attentivement les gestes de
+l'orateur un peu moins sauvage qu'eux.»--Que sont encore les biftecks
+d'ours, comparés à ces biftecks d'hommes?
+
+Je ne vous aurais donc, mon cher directeur, adressé aucune lettre
+pendant mon voyage, si je n'avais à vous parler d'un merveilleux travail
+que j'ai eu le bonheur, je ne dirai pas de découvrir, mais d'admirer un
+des premiers, le chemin de fer de Liège à Verviers. Une fois achevé, ce
+chemin sera, sans contredit, une des principales curiosités de la
+Belgique. Jamais peut-être l'homme n'avait eu à soutenir une pareille
+lutte contre la nature, jamais il n'avait remporté sur sa redoutable
+adversaire un plus complet et plus éclatant triomphe. La route de terre
+qui reliait Verviers à Liège suivait modestement les nombreux détours
+que fait, entre des collines boisées, avant de se jeter dans la Meuse,
+la charmante rivière de la Vesdre. Plus hardi et plus fier, le chemin de
+fer a tracé sa courbe sans s'inquiéter des obstacles qui pouvaient
+l'arrêter. La rivière, il la franchit; la vallée, il la comble; les
+montagnes, il les perce. C'est une suite non interrompue de viaducs, de
+ponts et de tunnels. Vous sortez des ténèbres les plus profondes et vous
+entrez tout à coup, sans transition, dans un délicieux petit vallon. Des
+bouquets de bois couronnent ses coteaux couverts d'une douce verdure,
+une eau rapide et transparente l'arrose, un soleil éclatant l'éclaire. A
+peine avez-vous eu le temps de contempler ce ravisant tableau, déjà le
+convoi qui vous porte s'enfonce sous une autre voûte non moins sombre
+que la précédente. Est-ce un rêve que vous avez fait? Mais non, un
+château gothique, de construction moderne, s'offre à vos regards
+charmés. Quelle obscurité profonde! vous écriez-vous. Comme ces ruines
+sont pittoresques! vous repond votre voisin en vous montrant du doigt un
+vieux château du Moyen-Age, perché au sommet d'un rocher. Vous courez
+ainsi, à une vitesse de huit lieues à l'heure, de surprise en surprise,
+depuis Liège jusqu'à Verviers, ne sachant ce que vous devez admirer le
+plus, des gracieuses beautés de cette petite vallée de la Vesdre, ou des
+magnifiques et solides travaux qu'ont eu la gloire de faire exécuter les
+ingénieurs de la Belgique.
+
+Ne louons pas trop les Belges cependant. Certains journaux français leur
+ont tant répété que leurs chemins de fer étaient, sous tous les
+rapports, supérieurs à ceux de la France, qu'ils ont fini par le croire
+et par s'en glorifier.--D'abord leur modestie égala leur mérite;
+aujourd'hui, la vanité les égare; elle les perdra entièrement s'ils n'y
+prennent garde. Autant ils se montraient, jadis, simples, obligeants,
+exacts, accommodants, etc., autant ils deviennent peu à peu arrogants,
+maussades, inexacts et chers. Un triste désordre règne maintenant où se
+faisait encore admirer, il y a deux ans, l'ordre le plus parfait.
+Avez-vous l'audace de vous plaindre;--C'est encore moins cher et mieux
+administré que dans votre France, vous disent les employés supérieurs
+avec un ironique dédain. Telle est du moins la réponse qu'adressa à mes
+justes réclamations, le 10 septembre 1843, un des chefs principaux de
+l'incommode et petit embarcadère du chemin du nord à Bruxelles.--Je le
+répète donc, les chemins de fer français sont, à l'heure qu'il est,
+malgré leurs imperfections, beaucoup plus confortables, plus prompts et
+plus polis que les chemins de fer belges.
+
+Messieurs des _railways_ ont, en général, le grand tort de se croire
+dispensés d'avoir des attentions et des égards envers les voyageurs. Ils
+se regardent comme des potentats nécessaires, que leurs sujets
+obéissants doivent être trop heureux d'adorer. Dans les commencements,
+le public les a autorisés en quelque sorte, par sa sotte conduite, à
+concevoir d'aussi folles prétentions. Victime d'un engorgement
+irréfléchi, il leur a prodigué des éloges ridicules; il s'est déclaré
+hautement leur esclave, il a même tiré vanité de son imprévoyance et de
+sa faiblesse. Instruit par de sévères leçons, il est actuellement plus
+raisonnable. S'il se détermine à leur confier sa vie, s'il consent à
+s'exposer à toutes leurs _petites misères_, il impose, en retour, aux
+chemins de fer, diverses obligations, il exige qu'ils aient certaines
+qualités dont ils avaient cru pouvoir impunément se priver.
+
+Les _petites misères_ des chemins de fer! Que n'ai-je l'esprit de mon
+ami Old-Nick pour vous les raconter! Je ne parle pas _des grandes_:
+elles sont tellement effroyables,
+
+ Che nel pensier rinuova la paura.
+
+Mais les _petites_, qu'elles sont nombreuses et cruelles! Si elles ne
+nous font jamais mourir, comme elles nous rendent l'existence pénible!
+Qu'il faut être pressé d'_arriver_ pour se déterminer à les affronter et
+à les subir (1)
+
+ [Note 1: Est-il besoin d'avertir les lecteurs de l'_Illustration_
+ que cette boutade de notre correspondant contre les chemins de fer
+ n'a rien de sérieux... (_Note du Directeur_.)]
+
+Vous voulez partir par le convoi de midi; quatre ou cinq _petites
+misères_ (voir Old-Nick et Grandville) vous ont arrêté en roule; vous
+êtes en retard: vous hâtez le pas, vous courez, même, au risque de vous
+faire écraser par les voitures qui encombre les abords de l'embarcadère,
+vous arrivez, inquiet, haletant, harassé; l'heure va sonner, le bureau
+est devant vous, un mètre à peine vous en sépare; mais il vous faut
+encore, avant de l'atteindre, décrire je ne sais quelle figure
+disgracieuse entre deux balustrades en bois qui le protègent contre
+l'empressement de la foule... Quand, votre billet à la main, vous
+franchissez le seuil de la dernière porte, vous apercevez, à cent pas de
+vous, le convoi s'éloigner, puis disparaître... Votre montre marque midi
+une minute.--A quelle heure part le premier convoi? demandez-vous d'une
+voix émue à l'un des employés de la compagnie.--A quatre heures, vous
+répond cet homme d'un ton ironique et bourru! Vous avez quatre heures à
+dépenser...
+
+Hélas! oui. Un écrivain fort spirituel, dont le nom m'est inconnu, a eu
+raison de le dire, «les hommes attendent, les chevaux attendent,
+quelquefois même, si vous êtes jeune et beau, vieux et riche, ou fort
+aimable, les femmes vous attendent; mais jamais une _steam-engine_, ou
+une machine à vapeur n'a attendu personne, et il est impossible de
+courir après elle et de la rejoindre.»
+
+Quatre heures à dépenser! Amère dérision! Sais-tu bien, malheureux! ce
+qu'elles lui couleront, à ce voyageur dont tu te moques si
+impitoyablement, ces quatre heures?... quelle influence, à jamais
+déplorable, une telle perte de temps peut avoir sur son existence? Dans
+le pays où il se rendait vit une jeune fille qu'il aime et qui partage
+son affection. Pressée par ses parents de consentir à un mariage odieux,
+elle l'attend pour prendre, de concert avec lui, un parti décisif. Il
+lui a promis d'être auprès d'elle tel jour, à telle heure. Quelque
+argent qu'il dépensât maintenant, il ne saurait tenir sa parole. Si
+celle qui l'attend, ne le voyant pas arriver, le croit infidèle, si le
+dépit et la jalousie l'égarent, peut-être se déterminera-t-elle à céder
+aux prières de son rival. Sans cette fatale barrière, il fût parti, et
+au lieu d'être éternellement malheureux, ces deux êtres, créés tout
+exprès l'un pour l'autre, eussent, comme on disait au siècle dernier,
+
+ Filé jusqu'à la mort des jours d'or et de soie.
+
+Vous n'êtes pas seul, vous n'entrepreniez pas un voyage à la recherche
+d'une épouse: vous alliez, avec quelques amis, passer une journée de
+repos à la campagne, vous êtes arrivé à l'embarcadère un quart d'heure
+avant l'heure fixée... Tout semble vous sourire: l'air est pur, le ciel
+sans nuages, la journée sera magnifique, la société seule de vos
+compagnons ou compagnes de plaisir suffirait pour vous rendre heureux.
+Tout à coup un sifflet a retenti: c'est un signal du départ. Le chemin
+de fer traite les hommes comme les hommes traitent les animaux: il ne
+leur fait pas l'honneur de leur adresser la parole; c'est par un coup de
+sifflet qu'il leur exprime ses suprêmes volontés. A ce signal, les
+portes s'ouvrent avec fracas, et la foule se précipite vers les voitures
+destinées à la contenir. Entraîné par des flots d'hommes, de femmes et
+d'enfants, vous êtes porté malgré vous dans l'intérieur d'une voilure
+où, à votre grand désespoir, vous vous trouvez, seul en compagnie de
+sept manants aussi désagréables à voir qu'à entendre et à sentir. Nous
+appelez vos amis; deux on trois voix, parties de deux ou trois côtés
+différents, répondent à vos cris... Vous voulez sortir: un conducteur
+vous le défend sous peine de la vie; vos voisins se plaignent avec
+amertume de votre insupportable agitation; l'un deux même jette sur vous
+des regards menaçants, et s'apprête à vous proposer un duel pour le
+lendemain. En vain vous protestez contre cette odieuse tyrannie. «Votre
+billet, monsieur? vous demande votre geôlier, furieux de vos
+plaintes.--Mon billet?--Oui, monsieur, faut-il vous le répéter?--Je l'ai
+donné à un homme qui l'a déchiré.--Et qui vous l'a rendu?--Oui.--Où
+est-il alors?--Je l'ignore.» Vous le cherchez vainement, vous ne le
+trouvez pas, vous l'avez perdu dans la bagarre. Au moment même où le
+conducteur vous annonce l'agréable nouvelle qu'à l'arrivée il vous
+contraindra à payer une seconde fois votre place, un autre coup de
+sifflet se fait entendre, et la machine vous emporte sur les rails, en
+vomissant des tourbillons de flamme et de fumée, et en poussant les plus
+atroces gémissements qui aient jamais déchiré une oreille humaine!
+
+A ce bruit, vous avez frémi malgré vous; car il vous a semblé entendre
+la trompette fatale de l'Ange exterminateur annonçant aux hommes l'heure
+du jugement dernier. Malgré vous aussi, vous vous rappelez alors toutes
+les fautes que vous avez pu commettre pendant votre vie, comme si vous
+deviez bientôt comparaître devant votre Juge suprême, et votre mémoire
+évoque le funèbre souvenir de la catastrophe du 8 mai...
+
+Mais chassons ces tristes pensées, et oublions un instant que tout
+voyageur qui se sent emporté par une machine à vapeur sur des rails de
+fer, doit nécessairement recommander son âme à Dieu; supposons même
+qu'aucune autre petite misère ne viendra vous assaillir. Où sont les
+petits bonheurs de la route de terre, les beaux chevaux qui obéissent
+avec tant d'intelligence à la voix de leur maître, les détours gracieux
+de la route qui serpente au travers d'une prairie ou d'une forêt, les
+jeunes filles qui vous offrent des fleurs ou des fruits, les promenades
+à pied dans les passage difficiles avec une aimable voisine, à laquelle
+on offre son bras, et tant d'autres qu'il est inutile d'énumérer?--Le
+chemin de fer suit une ligne droite ou légèrement courbée; s'il
+s'arrête, c'est pour ranimer ses forces abattues, pour prendre ou pour
+déposer des passagers; mais jamais il ne songerait à procurer aux
+voyageurs qu'il conduit et leur destination ni distractions ni repos;
+qu'il traverse une lande inculte et désolée, un frais vallon, une belle
+forêt, il court toujours avec la même vitesse, sans se préoccuper des
+beautés de la nature; il tourmente de ses horribles cris les nerfs les
+moins sensibles; il aveugle, avec sa poussière noire, toutes celles de
+ses malheureuses victimes qui se hasardent à ouvrir les yeux; il les
+étouffe avec les odeurs infernales qu'il exhale à chaque soupir. Qu'un
+malade soit tout à coup saisi par une de ces douleurs violentes
+auxquelles une courte halte est absolument nécessaire, en vain, ne
+voulant sacrifier ni sa réputation ni sa vie, il le supplie de ralentir
+sa marche; sourd à ses prières comme il serait sourd à ses menaces, son
+impitoyable bourreau ne lui répond que par un coup de sifflet tellement
+effroyable, que l'émotion qu'il éprouve redouble encore la violence de
+son mal.....
+
+Cependant le chemin de fer traverse un pays peu peuplé; il a fait à la
+dernière station une ample provision d'eau et de charbon; depuis une
+heure déjà il vous entraîne sans reprendre haleine, avec une vitesse de
+plus en plus grande... Aveuglé, suffoqué, étourdi, malade peut-être,
+vous sentez le besoin de respirer, ne fût-ce qu'une minute.--Vain désir!
+Au lieu de diminuer, la vitesse redouble... Les arbres et les maisons
+passent si rapidement devant vous, qu'ils ne vous paraissent plus
+séparés par aucune solution de continuité... Vous fermez les yeux; mais
+si vous cessez de voir la vitesse, vous la sentez encore. D'abord la
+monotonie de ce mouvement vous donne le mal de mer; puis le sang vous
+monte à la tête, mille pensées confuses se pressent en désordre dans
+votre cerveau, vous éprouvez ce mal étrange qu'on appelle le vertige.
+Entraîné par une force irrésistible, vous allez ouvrir la portière et
+vous précipiter sur les talus du chemin pour vous soustraire à cette
+insupportable souffrance... Heureusement, au moment où vous tourniez le
+bouton, le convoi commence à ralentir sa marche... Vos yeux se rouvrent,
+votre coeur se dilate, votre tête se débarrasse, vous respirez, vous
+vivez, vous êtes arrivé.
+
+Arrivé!--J'ai bien souffert, vous dites-vous à vous-même; mais que de
+temps et d'urgent j'ai économisé!--Et, jouet de cette illusion, vous
+vous félicitez, d'avoir supporté courageusement des douleurs
+utiles.--Erreur grossière! Récapitulons, en effet, et, tout compte fait,
+il se trouve que vous avez, dépensé trois heures et dix francs de plus
+par le chemin de fer que par la diligence ordinaire, sur un modeste
+trajet de quatre-vingts lieues, et que vous avez eu en outre
+l'inappréciable avantage de changer sept ou huit fois de voiture.
+
+[Illustration: Vue de la fontaine de Pouhon, à Spa.]
+
+Arrivé!--Payez une seconde fois votre place et courez, découvrir votre
+bagage au milieu d'une montagne de malles, de valises, de sacoches,
+d'étuis, etc. Une fouille intelligente vous a mis en possession de
+l'objet cherché; tout fier encore d'en être quitte à si bon marché, de
+n'avoir perdu aucun de vos membres, vous vous dirigez, votre bagage sous
+le bras, vers la porte de sortie. Une dernière misère vous était
+réservée. Vous avez perdu aussi le petit bulletin qui devait prouver à
+l'employé de service à cette porte que vous êtes le légitime
+propriétaire de vos effets... heureux si on ne vous arrête pas comme un
+voleur! Que de démarches vous devez faire avant de pouvoir obtenir la
+remise de tout ce qui vous appartient!--Bonne chance, ô mon infortuné
+compagnon de route! Quant à moi, le sort aujourd'hui m'est favorable, et
+je profite de ma liberté m'échapper de la station et courir à Spa.
+
+Mais, j'y songe! que vous dirai-je de ce charmant pays que vous et vos
+lecteurs ne sachiez déjà? Qui n'a entendu parler de ces eaux minérales,
+si célèbres dans le monde entier? jamais un malade n'a demandé en vain
+au _Pouhon_ et à la _Géronstère_ la sauté qu'il avait perdue. Mais sur
+les dix mille étrangers qui visitent Spa chaque année, huit mille
+environ se portent parfaitement bien, ou se guérissent, sinon avec les
+eaux, du moins avec les plaisirs de Spa. Tous les matins, de nombreuses
+et brillantes cavalcades partent dans toutes les directions. Celles-ci
+vont parcourir les vastes forêts qui couronnent, à 650 mètres au-dessus
+du niveau de la mer, les montagnes voisines; celles-là se rendent à la
+cascade de Cou, à la grotte de Remouchamps, à la belle propriété de
+Justenville. Le soir ramène tous les promeneurs au rendez-vous commun.
+Souvent une même, table d'hôte, réunit trois cents convives. Après le
+dîner, un orchestre de musiciens exécute des ouvertures et des
+symphonies sous les magnifiques ombrages du la promenade de _Sept
+heures_, ou au sommet de la montagne, d'_Annette et Lubin._ La nuit
+venue, chacun se rend à la Redoute, où des divertissement variés, le
+jeu, le spectacle, la lecture, la conversation, les concerts, le bal,
+terminent la journée des heureux oisifs auxquels les hôtels de Spa ont
+accordé une hospitalité aussi aimable que modérée. Il y a dix ans, Spa,
+abandonnée pour Baden-Baden et Wiessbaden, avait beaucoup perdu de son
+ancienne splendeur. Une administration intelligente et les chemins de
+fer la rendront désormais ce qu'elle a déjà été cette année, la ville
+d'eaux la plut agréable, et la plus fréquentée de l'Europe.
+
+[Illustration: Source de la Géronstère à Spa.]
+
+Adieu, mon cher directeur. Une autre fois, si vous me le permettez, je
+vous ferai part de la _découverte_ de la Moselle par votre dévoué
+correspondant.
+
+
+
+Les Fêtes de Septembre, à Bruxelles
+
+23, 24, 25, 26 SEPTEMBRE 1843.
+
+Avant 1830 la Belgique ne s'était jamais appartenue à elle-même; les
+Romains, les Francs, des seigneurs féodaux, les ducs de Bourgogne, la
+maison d'Autriche, l'Espagne, la France et la Hollande, l'avaient tour à
+tour conquise et gouvernée. La Révolution de Juillet lui inspira le
+désir et le courage de devenir libre et indépendante. Au mois de
+septembre 1830 elle prit les armes, chassa ses derniers maîtres, brisa,
+en ce qui la concernait, les traités de 1815, et, puissamment aidée par
+la France, elle conquit enfin sa nationalité. Aujourd'hui elle forme un
+des États secondaires de l'Europe.
+
+Cependant, bien qu'unies entre elles par les mêmes lois, les neuf
+provinces dont se compose le royaume de Belgique offraient encore des
+divisions parfaitement distinctes. Chacune d'elles avait sa physionomie,
+son climat, sa langue, ses moeurs, ses coutumes, ses opinions. La
+révolution une fois accomplie, les hommes d'État appelés à la diriger
+durent donc s'occuper de moyens de fondre en un seul tout homogène ces
+éléments si divers et si opposés. Les habitants de la Belgique étaient
+Français, Allemands, Hollandais, Espagnols même: il fallait les rendre
+tous Belges. Pour atteindre ce but, le gouvernement présenta la loi du
+1er mai 1834, qui décrétait l'établissement d'un vaste ensemble de
+chemins de fer.
+
+[Illustration: Anniversaire de la Révolution belge.--Concert dans le
+Parc de Bruxelles.]
+
+Cette grande mesure, si promptement exécutée, a déjà eu d'immenses
+résultats. Sans doute elle n'a pas encore produit tous les effets que
+l'avenir doit en attendre; mais en rapprochant à de courtes distances
+les provinces les plus éloignées, elle a affaibli, si ce n'est détruit,
+une foule de préjugés et de rivalités; elle a rendu, de plus, d'éminents
+services à l'agriculture, au commerce, à l'industrie; enfin elle a
+évidemment favorisé le développement intellectuel de la nation. Ainsi,
+depuis 1830, la Belgique, qui emprunte ses différents idiomes aux
+peuples qui l'avoisinent, et qui, par conséquent, n'a point de
+littérature nationale proprement dite, a publié, pour la première fois,
+des ouvrages originaux d'un mérite incontestable. Les arts ont devancé
+les progrès de la littérature. La peinture, la sculpture, la musique,
+ont maintenant, chez, nos voisins du Nord, de célèbres interprètes.
+
+Le gouvernement belge n'a pas voulu que le peuple pût perdre le souvenir
+d'une révolution dont les bienfaits sont déjà si grands. Aussi fait-il
+chaque année célébrer des fêtes publiques en l'honneur de son
+anniversaire. Ces fêtes ne sont pas toujours aussi monotones et aussi
+ennuyeusement absurdes que celles qui ont lieu à Paris, soit au 1er mai,
+soit au 29 juillet; elles varient selon les circonstances et selon les
+opinions des ministres régnants. Tous les ans le programme est discuté
+et arrêté par les Chambres.
+
+Ainsi, en 1831, la même année où furent votés les chemins de fer, les
+fêtes de septembre eurent un caractère qu'on ne leur a malheureusement
+plus donné depuis. M. Hogier, alors ministre de l'intérieur, avait conçu
+le plan d'un grand concours musical et littéraire, qui avait pour but
+d'aider au développement de l'intelligence. Ce but fut atteint. Le
+gouvernement décerna des médailles et des sommes d'argent à des
+littérateurs et à des compositeurs de musique. Ces récompenses avaient
+un grand attrait pour des artistes belges, dont les travaux sont si
+rarement rémunérés avec quelque munificence ou avec quelque dignité dans
+leur pays. Ce concours ne fut suivi d'aucun autre; mais l'impulsion
+était donnée, et, à dater de ce moment, une grande activité se déploya
+dans les travaux intellectuels. La littérature et la musique, qui ne
+peuvent aussi facilement se produire que la peinture et la sculpture,
+firent cependant de grands progrès. Ce fut en 1835, si nous ne nous
+trompons, qu'eut lieu dans le temple des Augustins, sous la direction de
+M. Félis, le premier grand festival belge de musique. Un nombre
+considérable d'instrumentistes et de chanteurs, venus de tous les points
+de la Belgique, se rendirent dans cette ancienne église, transformée en
+salle de concert.
+
+[Illustration: Anniversaire de la Révolution Belge.--Concert dans
+l'ancienne église des Augustins.]
+
+En 1837, le déplorable état où se trouvait alors l'enseignement primaire
+inspira l'idée de créer à Bruxelles une société ayant pour but de
+répandre l'instruction parmi les classes ouvrières. Cette société ouvrit
+des cours gratuits qui comptèrent, en peu de temps, plus de huit cents
+élèves. On y enseignait surtout la musique.
+
+Le gouvernement s'était méfié des tendances de cette société; rassuré,
+il conçut l'idée de faire servir cet enseignement à l'embellissement des
+fêtes de septembre de l'année 1838. Des choeurs devaient être chantés
+sur la place des Martyrs au moment de l'inauguration de la statue de la
+Liberté élevée à l'endroit où reposent les combattant» qui succombèrent
+en 1830. Mais les ministres actuels, craignant sans doute de donner aux
+fêtes de septembre un caractère trop prononcé, renoncèrent à ce projet.
+
+Cependant, l'enseignement musical continua de faire de rapides progrès
+parmi les masses; de nombreuses sociétés de chant se constituèrent de
+toutes parts, et, en 1841, le gouvernement songea de nouveau à les
+employer aux fêtes de septembre; un grand concours vocal ayant été
+institué cette année à Bruxelles, toutes les sociétés de chant du
+royaume et même de l'étranger furent invitées à y prendre part. Des
+médailles étaient destinées aux sociétés victorieuses. Une fête
+semblable eut également lieu en 1842; mais alors déjà on s'aperçut des
+nombreux inconvénients qu'elle offrait. Les villes ou résidaient les
+sociétés qui n'obtenaient point de prix virent leur défaite avec dépit.
+L'union que l'on voulait faire régner entre toutes les provinces de la
+Belgique fut de nouveau compromise, On se rappela que, sous le
+gouvernement hollandais, une haine profonde entre Gand et Anvers n'avait
+eu d'autre motif que le prix remporté par la première de ces villes à un
+concours de musique. Les concours de chant durent donc être abandonnés
+de nouveau.
+
+L'anniversaire de la Révolution de 1830, célébré cette année à
+Bruxelles, n'a pas encore été ce qu'il devrait être si le gouvernement
+comprenait son devoir. Les fêtes données étaient plus faites pour
+récréer les yeux que pour réjouir le coeur ou élever l'intelligence.
+Cependant, parmi ces fêtes, nous en avons remarqué qui sont susceptibles
+de développer de plus en plus, en Belgique, le goût et le sentiment de
+la musique; tels sont, par exemple, les concerts donnés aux Augustins et
+au Parc.
+
+L'ancienne église des Augustins, où se donnent actuellement à Bruxelles
+les concerts qui exigent la réunion d'un grand nombre d'exécutants, est
+un édifice élevé en 1642 et réuni à cette époque à un couvent d'une
+construction beaucoup plus ancienne. L'extérieur, d'une remarquable
+simplicité, offre quelque intérêt; le portail de l'église est assez
+large: il est orné de six colonnes dont les chapiteaux supportent une
+corniche qui règne, sur toute la façade. Trois portes donnent accès à
+l'intérieur. Les dessins de cette église et de son portail sont dus à
+Wenceslaus Coebergher.
+
+L'intérieur des Augustins, disposé actuellement en salle de concert,
+peut contenir un grand nombre d'auditeurs; des bancs sont rangés dans la
+nef principale ainsi que dans les deux nefs latérales. Au-dessus des
+deux nefs latérales, on a élevé des espèces de tribunes qui contiennent
+encore un certain nombre de places. Au fond, dans l'ancien choeur, se
+trouve l'orchestre.
+
+La partie musicale des fêtes de cette année a été confiée par le
+gouvernement à M. Ferdinand, ancien chef d'orchestre du théâtre de
+Liège. M. Ferdinand a fait preuve d'une grande activité, et surtout de
+beaucoup d'habileté dans l'organisation et dans la direction des grandes
+solennités musicales. Trois cents exécutants environ, tant
+instrumentistes que chanteurs, se trouvaient placés sous sa direction
+aux concerts des Augustins. Liège, Tongres. Verviers, Namur, Mons,
+Maestricht, Berg-op-Zoom, Leyde. Cambrai, Valenciennes, Courtrai,
+Bruges, Ostende, Gand, Termonde, Ham, Lille, Spa, Aix-la-Chapelle,
+Cologne et Mayence, avaient envoyé à Bruxelles, par les chemins de fer,
+l'élite de leurs dilettanti. Comme on le voit, la Hollande elle-même
+était représentée à ce Festival. Telle est la puissance de la musique,
+qu'elle force à fraterniser les ennemis les plus irréconciliables.
+
+Cette masse imposante d'exécutants a rendu avec beaucoup d'ensemble
+quelques-uns des morceaux les plus célèbres de la musique classique, au
+nombre desquels on a surtout remarqué les magnifiques compositions de
+Beethoven, de Chérubini, de Méhul, de Haendel et de Haydn.
+
+Outre les deux concerts donnés aux Augustins, le programme des fêtes de
+septembre portait qu'une troisième séance musicale, également dirigée
+par M. Ferdinand, aurait lieu dans l'enceinte du parc.
+
+Le parc de Bruxelles, regardé avec raison comme l'une des plus belles
+promenades de l'Europe, est merveilleusement disposé pour que la
+musique,--la musique vocale surtout,--y produise de beaux effets. Vers
+le milieu de cette magnifique promenade se trouve un bassin rempli
+d'eau. C'est à quelques pas de ce bassin que l'on avait disposé une
+estrade où sont venus se placer, vers les sept heures du soir, tous les
+chanteurs appelés à prendre part à ce concert vocal. Notre dessin peut
+seul donner une idée de l'aspect féerique que présentait cette scène,
+brillamment éclairée par des milliers de lampions et de candélabres, qui
+se réfléchissaient dans l'eau du bassin, et dont un sombre rideau de
+verdure faisait encore ressortir l'éclat.
+
+Si jamais de nouvelles modifications étaient apportées aux fêtes
+variables de l'anniversaire de la Révolution belge, _l'Illustration_
+préparerait de nouveau ses crayons et sa plume.
+
+
+
+Un Amour en province.
+
+NOUVELLE. (Suite et fin.--Voir v. II, p. 74)
+
+II
+
+La mère de Démosthène passait les premiers mois de son deuil dans une
+jolie bastide que son mari avait achetée sur les bords de la mer pour
+aller se reposer des fatigues du barreau. C'est là qu'entourée de sa
+famille, elle attendait l'arrivée de son fils. Démosthène n'avait qu'une
+soeur, qui s'était mariée pendant son absence avec un assez riche
+négociant nommé M. Armand. Celui-ci était resté orphelin de bonne heure,
+et avait servi, pour ainsi dire, de tuteur à deux soeurs plus jeunes que
+lui. Madame Delvil, qui dépassait alors trente ans, dissimulant son âge,
+unie à un vieux mari qui lui laissait une grande liberté, élégante,
+coquette, et étrangement dépitée de voir toujours auprès d'elle une
+jeune soeur de dix-huit ans, à l'air noble et candide, vraiment, belle,
+douée d'une intelligence supérieure et originale qui ne s'était encore
+éveillée qu'à demi dans ce contact étouffant du monde jaloux ou vulgaire
+qui l'entourait. Thérèse Armand était pour sa soeur un objet de
+menaçante rivalité: tandis que les grâces de la jeune fille se
+développaient chaque jour, les charmes un peu surannés de la femme déjà
+sur le retour tendaient il s'effacer pour jamais. C'est pour la plupart
+des femmes une époque pleine d'amertume et d'aigreur que cette phase du
+déclin. Madame Delvil la combattait résolument; mais forcée de lui céder
+cependant, elle éprouvait des révoltes intérieures qui se trahissaient
+en mauvaise humeur contre Thérèse, calme, riante et chaque jour plus
+jolie. Aussi souvent et aussi longtemps que possible, madame Delvil
+s'était reposée du rôle de mentor de Thérèse, que lui imposait sa
+qualité de soeur aînée, d'abord sur son frère, plus tard sur sa
+belle-soeur, et, en dernier lieu, sur la mère de Démosthène, qui, depuis
+la mort de son mari, avait trouvé une douce distraction à sa douleur
+dans l'aimable compagnie de la jeune fille. De son côté, Thérèse s'était
+sentie véritablement heureuse de passer quelques, mois avec la bonne
+veuve dans cette riante bastide, au bord de la mer, loin du ménage un
+peu bourgeois de son frère et des goûts mondains et vulgaires de sa
+soeur. Elle avait plus vécu par l'esprit et l'imagination, durant ces
+quelques semaines de solitude, que pendant les années lentement écoulées
+de sa jeunesse contenue et rêveuse. Le père de Démosthène, voulant en
+imposer comme érudit et comme bel-esprit, avait eu le luxe d'une double
+bibliothèque à la ville et à la campagne, et sa veuve, qui n'avait
+jamais ouvert de sa vie un autre livre que son livre d'heures, ne
+soupçonna pas qu'il y eût le moindre danger pour une jeune fille de lire
+tous les livres de littérature une son mari avait mêlés aux Digestes et
+aux Codes.
+
+Thérèse lut ainsi les poètes, les historiens, et même quelques romans.
+_Clarice Harlowe_ la loucha; _Corinne_ exalta son intelligence; la
+_Nouvelle Héloïse_ fut pour elle sans danger, _Julie_ lui parut
+raisonneuse et pédante, et _Saint-Preux_ un triste idéal. Enfermée dans
+le cabinet de l'avocat défunt, la jeune fille dévorait volume sur
+volume, tandis que la mère de Démosthène surveillait ses poules, ses
+lapins et ses fruits. Thérèse employait ainsi les heures brûlantes de la
+journée, alors que la promenade était impossible; mais lorsque, le soir,
+la brise de la mer fraîchissait, elle allait s'asseoir sous un petit
+bois de pins qui touchait au rivage, elle rêvait délicieusement, son
+coeur se dilatait, elle sentait, en face de la nature, le réveil d'une
+âme forte et d'une sensibilité exquise. Parfois la mère de Démosthène
+l'accompagnait; alors la jeune fille était distraite de ses rêveries
+accoutumées par la conversation de la bonne mère, qui ne tarissait pas
+en éloges sur son fils bien-aimé, gloire à venir de sa maison, noble
+héritier de l'éloquence paternelle. Thérèse, dont l'esprit juste et un
+peu moqueur s'était permis de douter depuis quelques années du génie du
+père de Démosthène, fut d'abord disposée à la même incrédulité envers
+les mérites du fils; mais la mère les exaltait avec tant de conviction
+et de ferveur, qu'insensiblement sa foi fit quelque impression sur l'âme
+de la jeune fille; il y avait d'ailleurs, ajoutait la bonne veuve, des
+rapports frappants de goûts entre Démosthène et Thérèse: comme elle, il
+aimait l'étude, la littérature, la poésie. Insensiblement l'esprit de la
+jeune fille fut attiré vers cette image du jeune _Parisien_ instruit,
+élégant et spirituel, ainsi qu'on se plaisait à lui représenter
+Démosthène dans sa famille; et parfois, durant ses promenades au soleil
+couchant qui se baignait dans la mer, une figure idéale et chère
+peuplait la solitude qui se déroulait devant elle: c'était celle de
+Démosthène!!!... Elle était dans cette disposition d'âme, lorsqu'une
+lettre du héros de ses rêves annonça à l'heureuse veuve le jour fixé
+pour l'arrivée de son fils. Il devait, avant de se _montrer_ à la ville,
+aller embrasser sa mère à la campagne, et s'y arrêter une semaine pour
+se reposer de la fatigue du voyage.
+
+Le jour si vivement désiré par la mère de Démosthène et assez,
+impatiemment attendu par Thérèse arriva enfin. Dès le matin, M.. et
+madame Armand et madame Delvil, dans sa plus jeune et agaçante toilette,
+s'étaient rendus à la bastide. On ne savait pas à quelle heure précise
+devait arriver le voyageur, de sorte que toute la journée se passa dans
+une attente agitée. La bonne mère allait et venait, donnant des ordres,
+gourmandant et aidant sa cuisinière, afin que le premier repas qu'elle
+offrirait à son fils fut exquis en tous points. M. Armand se promenait
+avec sa femme dans l'allée du petit jardin, et, comme un bon négociant,
+causait affaires d'intérêt. «Votre frère se montrera, j'espère,
+équitable dans le partage, disait-il à sa femme; il hérite, grâce à
+l'injuste testament de votre père, du quart en sus de tous les biens; je
+pense du moins qu'il nous laissera notre part d'immeubles.--Oui, certes,
+il le faudra bien,» répondait la ménagère, qui, en femme positive, était
+résolue à plaider contre son frère plutôt que de se laisser dépouiller.
+Madame Delvil passait les heures d'attente dans sa chambre, allant de
+son miroir à la fenêtre, épiant le moindre bruit, revenant arranger une
+boucle rebelle, un noeud de ruban d'un effet incertain, et, tout en se
+mettant sous les armes, elle pensait que l'aimable avocat parisien
+ferait une heureuse diversion à la monotone compagnie des jeunes
+négociants de la ville, qui ne savaient parler que bonne chère et
+denrées coloniales. Quant à Thérèse, assise sous un berceau d'acacias en
+fleurs d'où l'on dominait la route et la mer, elle lisait une des plus
+belles élégies de M. de Lamartine, celle qui commence ainsi:
+
+ D'ici je vois la vie à travers un nuage
+ S'évanouir pour moi dans l'ombre du passé;
+ L'amour seul est resté, comme une grande image
+ Survit seule au néant dans un souvenir effacé.
+
+Ces expressions brûlantes et poétiques d'un ravissement et d'une
+souffrance qu'elle comprenait, mais qu'elle n'avait pas encore
+ressentis, initiaient son âme à l'amour, à cet ineffable et divin
+sentiment qui, selon d'expression du poète, survit seul au néant.
+L'image de Démosthène flottait dans son ardente rêverie. Un bruit se fit
+entendre; elle crut qu'il arrivait, elle resta immobile, son coeur
+battait avec force: une larme s'échappa de ses yeux et tomba sur le
+feuillet du livre entrouvert; mais tout à coup elle s'arracha elle-même
+à son émotion en poussant un petit éclat de rire enfantin: son esprit
+était en révolte contre son coeur: elle céda à cette opposition. Malgré
+les séductions qu'elle prêtait ou _fantôme adoré_, le nom de Démosthène
+lui paraissait souverainement ridicule, et elle se disait qu'un homme
+d'esprit, dans notre siècle de sérieuse simplicité, aurait dû se
+débarrasser bien vite de ce nom écrasant. Tout en pensant ainsi, elle
+monta d'un pas leste et avec un air demi-railleur les marches du perron
+qui conduisait au salon. Démosthène n'était pas arrivé. Toute la famille
+attirée, ainsi que Thérèse, par une fausse alerte, était là réunie; M.
+et madame Armand, fort calmes; la mère, inquiète et troublée par la
+pensée des dangers imaginaires que son fils courait en route; madame
+Delvil, assise près de la porte vitrée qui s'ouvrait sur le perron,
+jouant avec un charmant éventail ou avec les barbes diaphanes d'un
+gracieux bonnet qui encadrait coquettement et rajeunissait son joli
+visage; parfois son attention se portait sur les plis réguliers de sa
+robe de taffetas noir, ornée de dentelles noires, et dessinant à
+merveille sa taille encore svelte. Vue _seule_, madame Delvil aurait
+encore pu faire illusion; mais, à côté de sa soeur, ce n'était plus
+qu'un _débris_; elle le sentait, et involontairement elle jetait des
+regards d'envie sur la jeune fille belle et sereine qui était là près
+d'elle, nonchalamment accoudée sur la table où reposait le livre qu'elle
+continuait à lire. Ses blonds cheveux, relevés en nattes au sommet de la
+tête, entouraient de grappes flottantes son frais visage, son cou pur,
+et venaient effleurer ses blanches épaules; une simple robe de
+mousseline bleue dessinait sa taille souple et fine; ses manches étaient
+courtes et laissaient à découvert des bras d'une pureté de forme qui
+rappelait la statuaire grecque. Elle était ainsi adorablement belle, et
+la pensée envieuse de sa soeur, tout en cherchant un défaut à ces
+charmes si purs, était vaincue. Elle disait alors tout bas, «C'est bien
+avec raison que nos lourdauds de province l'ont surnommée, la perle des
+Bouches-du-Rhône!» Tandis que chacun s'abandonnait ainsi à ses
+préoccupations diverses, la nuit était tout à fait venue. Tout à coup un
+bruit de fouet se fit entendre; «Pour cette fois, c'est bien lui!»
+s'écria la mère, et retrouvant de jeunes jambes, elle courut sur la
+route par laquelle devait arriver son fils. M. et madame Armand la
+suivirent d'un pas plus modéré. Madame Delvil composa son sourire le
+plus séduisant, son regard le plus assassin, et descendit le perron.
+Thérèse seule resta debout sur le seuil de la porte, en apparence
+indifférente, mais en réalité fort troublée; car, au moment où la
+voiture s'arrêta et qu'elle vit un jeune homme dont elle ne distingua
+pas les traits s'en élancer, elle prêta à cette ombre, que la veuve de
+l'avocat pressait avec tendresse dans ses bras, toutes les séductions
+irrésistibles de l'idéal de ses rêves; et, s'abandonnant de nouveau à
+son coeur, elle s'écria mentalement: «Oh! mon Dieu, ne serai-je pas
+déçue? sera-t-il tel que je l'espère? et m'aimera-t-il?
+
+III.
+
+Après avoir embrassé sa mère, sa soeur et son beau-frère, et baisé
+galamment la blanche main de madame Delvil, Démosthène entra dans le
+salon très-faiblement éclairé; il aperçut Thérèse plutôt qu'il ne la
+vit, il la baisa au front d'un air distrait, comme une aimable enfant
+dont sa mère lui avait souvent parlé dans ses lettres. La jeune fille
+tressaillit sous ce premier baiser donné froidement, mais reçu par elle
+avec une émotion virginale et brûlante. Elle resta quelques instants
+recueillie, les paupières baissées, connue si elle eût craint qu'un
+regard fit évanouir l'ineffable bonheur qu'elle venait d'éprouver; enfin
+elle se décida à regarder Démosthène. Ce premier coup d'oeil fut un
+désenchantement, elle le trouva vieux et laid; mais il parla, et le son
+de sa voix la charma, cet accent parisien si doux, si correct, en
+contraste avec le mauvais français criard et discordant qu'elle
+entendait chaque jour, lui parut une harmonieuse musique. Il parla de
+Paris, de ses monuments, de ses orateurs, de ses artistes, de ses
+littérateurs célèbres; il cita des vers des poètes en vogue qu'il
+connaissait tous, disait-il; il se vantait, il mentait, il produisait un
+grand effet. Thérèse l'écoutait avec ravissement; il s'exprimait d'une
+manière fort ordinaire, mais les choses qu'il racontait avaient un
+attrait de puissante curiosité pour la jeune fille; elle restait
+silencieuse et charmée, tandis que madame Delvil, sémillante et
+coquette, questionnait Démosthène, le complimentait, s'occupait sans
+cesse de lui et le forçait à s'occuper d'elle. Pour la première fois,
+Thérèse souffrait de l'irritante coquetterie de sa soeur, sa candeur en
+était révoltée. Que voulait madame Delvil? dans quel but exciter
+l'attention de Démosthène et provoquer sa galanterie? Elle, du moins,
+elle était libre, elle pouvait l'aimer... et, en pensant ainsi, elle
+sentit une sorte de mépris pour sa soeur. Durant toute la soirée,
+Démosthène avait à peine regardé une ou deux fois le jeune fille; elle
+lui avait paru fort belle, mais il la jugea très-sotte, car, plus
+occupée à l'écouter qu'à se montrer elle-même, elle avait gardé un
+strict silence. Retirée dans sa chambre, Thérèse pleura; il est noble,
+instruit, distingué, pensa-t-elle; je l'aime, mais il ne m'aime pas, il
+aime ma soeur; et elle se sentit jalouse.
+
+IV.
+
+Elle passa une nuit fort agitée, et le lendemain, quand le jour parut,
+elle descendit dans le cabinet du père de Démosthène, y prit un volume,
+et alla s'asseoir sur le bord de la mer. Elle lisait à haute voix cette
+admirable éloge du lac, dont le langage passionné a souvent servi
+d'interprète à des auteurs qui auraient craint de se trahir sous des
+expressions moins poétiques. Un bruit de pas vint l'interrompre, elle
+tourna la tête, aperçut Démosthène, et tressaillit visiblement. «Pardon,
+mademoiselle, je vous dérange, je suis indiscret... Mais que lisez-vous
+là, vos prières du matin, sans doute? ajouta-t-il d'un ton
+demi-railleur.--Oui, comme une petite fille, répondit-elle en souriant
+malicieusement à son tour.--Mais non, s'écria Démosthène avec
+étonnement: Lamartine! _le lac!_ oh! _le Lac_, c'est mon morceau favori;
+que de fois je l'ai déclamé!» et, prenant le livre des mains de Thérèse,
+il se mit à réciter avec assez d'art ces belles strophes qui,
+accompagnées du bruissement des vagues, et, à cette heure matinale et
+recueillie, parurent plus belles encore à l'âme attendrie de Thérèse.
+C'est le poète qui la captivait, mais, involontairement, elle attribua
+au charme de la voix de Démosthène une partie de son émotion. Bientôt
+elle s'imagina que ces beaux vers traduisaient des sentiments réels que
+Démosthène connaissait, et qu'il ne les disait si bien que parce qu'ils
+étaient un écho de son coeur. A la dernière strophe, des larmes
+jaillissaient sur les joues de Thérèse. Enchanté de l'effet qu'il
+pensait avoir produit: «N'est-ce pas que c'est beau, dit ainsi?
+poursuivit-il; et maintenant, voulez-vous du Racine? écoulez la
+déclaration de Néron à Junie, vous croirez entendre Talma.» Et il se mit
+à déclamer avec une certaine habileté d'imitation ces vers
+inaltérablement beaux.
+
+Thérèse l'écoutait avec ravissement, car toute grande poésie l'émouvait.
+Il lui lit entendre ainsi plusieurs fragments de nos meilleurs poètes;
+elle le louai fort de son goût et de son talent, et lui _découvrit_
+alors qu'elle avait beaucoup d'instruction et d'esprit, un esprit vif,
+original et profond, qui l'embarrassait parfois, lui qui n'avait qu'une
+intelligence de _placage_.
+
+Ils se promenèrent fort longtemps sur le rivage et dans le petit bois de
+pins. A l'heure du déjeuner, la voix retentissante de M. Armand vint les
+avertir qu'on les attendait à la bastide. Thérèse, un peu troublée,
+passa devant son frère sans lui parler, et elle rejoignit ces dames déjà
+réunies dans la salle à manger.» Mais savez-vous que votre soeur est
+charmante? dit d'un ton de connaisseur Démosthène à son beau-frère.--Je
+le crois bien, répondit simplement l'honnête négociant; c'est la plus
+belle personne du département, sans compter qu'elle a un esprit qui nous
+étonne: nous ne savons d'où il vient.--Oui, en vérité, son esprit est
+surprenant, répliqua Démosthène.--Plusieurs riches partis se sont déjà
+présentés pour elle, mais elle n'épousera jamais qu'un homme bien élevé
+et d'un vrai mérite.» Démosthène se rengorgea. En ce moment, ils
+entrèrent dans la salle à manger.--Quoi! monsieur le Parisien, vous
+faire attendre? dit madame Delvil en minaudant.--C'est la faute de votre
+aimable soeur, répondit Démosthène avec un sourire galant qui
+s'adressait à Thérèse.--En vérité? répliqua sèchement madame
+Delvil.--Oui, madame, je me suis oublié en lui récitant de beaux vers;
+elle les sentait si bien qu'elle encourageait mon faible talent.--Je
+l'avais prévu, dit naïvement la mère de Démosthène; vous avez les mêmes
+goûts, vous déviez, vous entendre--Ainsi, monsieur, poursuivit madame
+Delvil avec une sorte d'irritation, vous approuvez qu'une jeune fille se
+nourrisse l'esprit de romans et de poésie?--Eh! eh! ma soeur, l'amour
+qu'on trouve dans les livres ne mène pas si loin que d'autres amours,
+répliqua M. Armand avec un gros rire.» Madame Delvil jeta à son frère un
+regard de superbe dédain, et, continuant à s'adresser à Démosthène:
+Est-ce qu'à Paris, monsieur, on aime les femmes bel-esprit?--Ou aime les
+femmes qui ont assez d'intelligence pour apprécier la notre, répondit
+Démosthène avec fatuité.--Seulement assez pour cela? lui dit Thérèse
+d'un ton un peu railleur.» Il fut déconcerté; et, pour sortir
+d'embarras, il s'efforça de nouveau d'être très-aimable auprès de la
+jeune fille. Son amour-propre était en jeu; c'était, disait-on, la plus
+belle personne du département, et, quoiqu'elle eût à peine dix-huit ans,
+on la citait déjà pour son esprit. De prime abord occuper ce jeune
+coeur, s'en faire aimer, n'était-ce pas pour lui une preuve de
+supériorité dont il devait être fier? Un instant, dans la soirée de la
+veille, la coquetterie de madame Delvil l'avait attiré; mais quand il
+revit au grand jour ces grâces de trente ans auprès de la fraîche beauté
+de Thérèse, il s'accusa de mauvais goût.
+
+D'ailleurs, le souvenir des charmes surannés de Léocadie le rendait plus
+disposé encore à la séduction de la jeunesse; il sentait qu'être aimé de
+Thérèse, après l'avoir été de la figurante, serait une éclatante
+réhabilitation nécessaire à son amour-propre. Dans cette situation
+d'âme, il ne s'occupa que de la jeune fille; madame Delvil en
+vieillissait de dépit. Après le déjeuner, elle se retira dans son
+appartement pour essayer d'une nouvelle toilette, pensant que celle du
+malin avait manqué son effet.--Thérèse passa dans la petite
+bibliothèque, Démosthène l'y suivit; elle lui parla de nouveau de Paris.
+Ils causèrent longtemps avec bonheur. La conversation de Démosthène
+empruntait un vif intérêt aux souvenirs de tout ce qu'il avait vu; celle
+de la jeune fille était naturellement enjouée, spirituelle et
+supérieure. Ils furent interrompus par le bruit d'une voiture qui
+s'approchait de l'habitation; Démosthène regarda par la fenêtre, et
+laissa échapper un cri de surprise et presque d'effroi. Dans cette
+voiture qui touchait à la bastide, il venait de reconnaître Léocadie!
+
+V.
+
+Il ferma brusquement la fenêtre, et donnant un tour de clef à la porte
+du cabinet, il se précipita aux genoux de Thérèse, «Mademoiselle, lui
+dit-il avec emphase, au nom du ciel, donnez-moi une preuve d'affection!»
+Presque épouvantée de cet étrange mouvement et de ton solennel,
+Thérèse se dirigea vers la porte, qu'elle allait ouvrir lorsque
+Démosthène s'écria avec plus d'instance: «Oh! de grâce, mademoiselle, ne
+craignez rien, mais écoutez-moi!--Et que faut-il que j'écoute? dit
+Thérèse en tremblant et en rougissant beaucoup.--Vous m'inspirez une
+respectueuse admiration, une irrésistible sympathie; eh bien! en échange
+de ces purs et vifs sentiments, accordez-moi un peu de confiance, un peu
+d'amitié.--Comment? répondit Thérèse.--En croyant ce que je vous dirai
+sur ce qui va se passer ici, et en ne cherchant pas à le pénétrer.--Et
+que va-t-il se passer? dit Thérèse avec une sorte de terreur.--Vous le
+saurez, s'écria Démosthène; mais consentez, à ne pas en être témoin:
+restez ici un quart d'heure à m'attendre.--C'est facile, répondit
+Thérèse en souriant: je suis restée souvent plusieurs heures
+volontairement enfermée.--Oh! merci.» s'écria Démosthène, qui reçut
+cette réponse comme un consentement. Et ouvrant la porte, il en ôta la
+clef et la referma à l'extérieur. «Quoi! prisonnière! s'écria Thérèse,
+mais je ne veux pas; ouvrez donc, monsieur.» Démosthène ne l'entendit
+point, la vois retentissante de Léocadie arrivait seule en ce moment
+jusqu'à lui: il se précipita pour conjurer l'orage. Cependant Thérèse
+s'était approchée de la fenêtre, et à travers des barres de fer qui la
+rendaient infranchissable, elle avait vu la voiture déboucher de
+l'avenue de la bastide et s'arrêter devant le perron. Une femme en
+descendit; Thérèse ne put distinguer qu'un mantelet noir et un voile
+vert. Cette femme était-elle jeune et belle, ou vieille et laide?
+l'esprit de la jeune fille se perdit en conjectures. Pour satisfaire sa
+curiosité, elle fut sur le point d'appeler. «Je veux la voir,»
+pensait-elle. Puis, après une réflexion, «Mais à quoi bon? ne m'a-t-il
+pas dit qu'il se sentait attiré vers moi par une irrésistible sympathie?
+c'est donc moi qu'il aime!
+
+Cette femme, quelle qu'elle soit, il ne l'aime pas!» Cette pensée lui
+fut douce et elle se résigna à l'attente. L'obéissance et le, dévouement
+sont si faciles en amour! et en ce moment Thérèse; croyait sincèrement
+aimer Démosthène. Elle s'assit sur le bord! de la fenêtre, et se mit à
+rêver avec assez de calme.
+
+VI.
+
+«Démosthène! Démosthène! criait éperdument Léocadie en franchissant la
+porte du salon, où étaient alors réunis la veuve de l'avocat, sa fille
+et son gendre.--Que voulez-vous, madame? dit M. Armand en se levant
+ébahi.--Ce que je veux, répondit la figurante; l'ingrat n'est-il pas
+ici?» Et elle se mit à jouer au naturel une scène d'Ariane abandonnée.
+En ce moment Démosthène entra. L'indignation céda la place à l'humour
+dans le coeur de Léocadie, et s'élançant vers l'infidèle, elle
+l'étreignit à l'étouffer dans ses bras musculeux. Il se débattit
+quelques instants, et finit par se dégager. «Madame, dit-il d'un ton
+grave tout à fait plaisant, la plus grande preuve de tendresse que vous
+puissiez me donner, c'est de remonter dans votre voiture: je vous
+rejoindrai dans quelques minutes, je vous le jure, et je vous
+reconduirai à la ville; mais vous comprenez, bien, ajouta-t-il, que j'ai
+quelques explications préalables à donner à ma mère, à ma soeur» Et tout
+en parlant ainsi, il reconduisait la figurante vers la porte. «J'y
+consens, murmura-t-elle; mais si vous ne reparaissez pas dans dix
+inimités, je reviens.» A peine eut-elle disparu que la mère, la soeur et
+le beau-frère de Démosthène s'écrièrent à la fois: «Quelle est donc
+cette femme? que vient-elle faire ici?--Cette femme m'a beaucoup aimé,
+et elle ne peut vivre sans moi!--C'est en dehors de tout principe!
+s'écria l'excellente mère.--Mais cette femme est fort laide, objectèrent
+M. et madame Armand?--Elle a été fort belle, et c'est encore une de nos
+premières, tragédiennes.--Jésus Marie! s'écria l'honnête veuve
+scandalisée, je savais bien que Paris te perdrait.
+
+--Soyez tranquille, ma mère, je n'épouserai jamais cette femme; mais je
+dois quelques égards à son dévouement à ses malheurs, à son talent je
+vais la reconduire à la ville, lui faire entendre raison et je vous
+reviens.» A ces mots il sortit, et, se dirigeant du côté de la petite de
+la petite bibliothèque, il aperçut Thérèse et s'approcha d'elle. «Je
+viens vous délivrer, lui dit-il en lui remettant la clef de la porte,
+qu'il avait fermée sur lui. Oh! merci, ajouta-t-il, de votre
+condescendance, et maintenant donnez-moi encore une preuve de bonté: ne
+m'accusez pas pendant ma courte absence; à mon retour je vous dirai
+tout. Cette femme, qui m'a suivi jusqu'ici, a été bien belle, bien
+séduisante puis elle ma tant aimé. Pour moi, Thérèse, ajouta-t-il d'une
+voix émue, avant de vous connaître, sais-je si j'ai aimé? Et sans
+attendre de réponse, il disparut. Tout en rejoignant avec humeur
+Léocadie, il se félicitait d'avoir pu la dérober du moins aux regards de
+madame Delvil et surtout à ceux de Thérèse. Si par malheur Thérèse
+l'avait vue, pensait-il, c'en était fait de mon prestige. Une telle
+héroïne m'aurait rendu bien ridicule, tandis qu'inconnue, son image
+agitera le coeur de la jeune fille et le tournera infailliblement vers
+moi. Tout en pensant ainsi, il se réjouissait de son habileté. Dans
+cette aventure, il songeait à mettre à couvert, non sa moralité, mais
+son amour-propre.
+
+VII.
+
+«Madame, dit-il d'une voix très-rude à la figurante, je ne comprends
+rien à votre équipée; je vous avais laissée à Paris dans une position
+avantageuse, et.....--Bien avantageuse, ni elle! interrompit Léocadie
+d'un ton naturellement aigri par les paroles de Démosthène; dès le
+premier soir, une cabale a interrompu mes débuts, et pour vous suivre,
+pour payer ma place à la diligence, j'ai été forcée de vendre mon
+mobilier.
+
+--Quel folie! murmura Démosthène; et maintenant que voulez-vous?
+qu'espérez-vous faire, ici?--Ne plus vous quitter, et si vous me
+repoussez, faire un esclandre, vous afficher, faire renaître votre
+ingratitude à tout le pays, et enfin, si vous me refusez votre appui, je
+débuterai, pour gagner de quoi vivre, sur le grand théâtre de la ville.»
+Cette dernière menace épouvanta Démosthène; il n'avait plus d'illusion
+sur le talent de la figurante, et il sentait que si elle paraissait sur
+la scène locale, elle serait indubitablement sifflée. Alors comment
+aspirer désormais à la réputation d'homme irrésistible, qu'il
+ambitionnait d'acquérir en arrivant en province. Vue et jugée par toute la
+ville, Léocadie devenait une héroïne impossible; ce n'était plus qu'une
+grotesque Dulcinée. Pour conjurer cette redoutable alternative,
+Démosthène se décida à filer doux «Madame, lui dit-il, feignant d'être
+subitement attendri, je serais le plus ingrat des hommes si je n'étais
+profondément reconnaissant de la preuve d'amour que vous me donnez: mais
+cet amour me serait trop envié s'il venait à être connu. De grâce,
+Léocadie, consentez à mener ici une vie cachée; je vous verrai souvent,
+je ne serai occupé que de vous; mais je veux qu'on nous ignore. La
+province n'a pas les moeurs de Paris, et votre arrivée, qui m'a déjà
+follement compromis, dans ma famille, pourrait me perdre tout à fait en
+public. Soyons heureux, mais sans bruit» Tout en parlant ainsi, il
+prenait un air suppliant qui vainquit tout à fait la figurante. Ils
+arrivèrent à la ville, et, après avoir installé Léocadie dans un fort
+modeste logement, Démosthène s'empressa de prendre congé d'elle.
+
+VIII
+
+Son prompt retour à la bastide interrompit toutes les conjectures
+auxquelles s'étaient livrés, pendant son absence, les quatre femmes et
+M. Armand. La crainte qui préoccupait en ce moment l'excellente veuve
+était que son fils, entraîné par l'étrangère, n'eût pris la fuite avec
+elle et ne reparut plus. «Mais elle est donc bien belle, cette
+Parisienne?» demanda aigrement madame Delvil, qui, ainsi que Thérèse,
+venait d'entendre avec une vive curiosité le récit du cette
+aventure.--Pas le moins du monde, répondirent d'un ton convaincu M. et
+madame Armand.--Je m'en doutais, répliqua madame Delvil. Ces messieurs,
+si difficiles en province, sont fort accommodants à Paris, on l'on ne
+prend pas garde à eux.--Mais cette femme peut avoir les séductions de
+l'esprit? objecta timidement Thérèse.» Et en se hasardant à prononcer
+ces paroles, elle rougit beaucoup, «Oui, sans doute, dit la bonne mère,
+des séductions diaboliques; c'est une femme de théâtre!» A ces mois,
+Thérèse baissa la tête et devint fort triste. Ainsi Démosthène n'était
+pas l'homme studieux et distingué qu'elle avait cru d'abord trouver; il
+n'aimait pas la littérature, et la poésie n'était pas l'élévation
+naturelle de son esprit; il ne devait l'apparence de ces nobles goûts
+qu'à sa liaison avec une femme de théâtre: cette réflexion fut un
+premier désenchantement.
+
+En arrivant, Démosthène, qui avait étudié son rôle, embrassa
+cordialement sa mère, serra la main de sa soeur, fit un salut gracieux à
+madame Delvil, et sourit à Thérèse avec mélancolie. «Oublions ce qui
+vient de se passer, dit-il à sa mère d'un ton sérieux. Cette femme a
+commis une action extravagante en venant ici; c'est un sentiment
+irrésistible qui l'a poussée, le même sentiment la décide à présent à la
+résignation, à l'obéissance; dans peu de jours elle aura pour jamais
+quitté la France.--Pauvre victime! murmura d'un air railleur madame
+Delvil.--Pauvre femme! pensa tristement Thérèse; il l'a aimée, il ne
+l'aime plus et il la chasse. Démosthène ne lui paraissait pas encore
+ridicule, mais elle commençait à pénétrer qu'il était fort personnel.
+Pour lui, impatient de se réhabiliter dans son esprit, il lui dit avec
+instance à voix basse: «Pardonnez-moi d'avoir pensé que j'avais aimé
+avant de vous avoir vue, ce n'était là qu'une illusion; d'hier seulement
+j'ai connu l'amour.»
+
+A ces paroles, qui ressemblaient à l'aveu d'un sentiment réel, Thérèse
+se troubla, garda le silence; puis, après quelques instants de
+recueillement, elle se retira dans sa chambre. Elle aimait Démosthène!
+oui, en vérité, elle l'aimait!... et qu'on ne la juge pas trop sotte
+d'après ce ridicule sentiment, elle comprenait instinctivement ce que
+c'était qu'un homme vraiment supérieur, mais comme elle n'en avait
+jamais rencontré autour d'elle, elle crut un instant que Démosthène
+allait prendre la place de cet idéal dont il n'était qu'une bouffonne
+parodie.
+
+Ainsi qu'il l'avait prévu, l'arrivée subite de Léocadie avait surexcité
+le sentiment naissant de la jeune fille. La curiosité, la jalousie,
+l'amour, le dédain, luttaient dans son coeur et lui présentaient
+Démosthène sous les traits d'un héros de roman.
+
+Le jour suivant, dès le matin, madame Delvil quitta la bastide; elle
+avait hâte de se retrouver à la ville pour raconter à toutes ses
+connaissances l'aventure de la veille; elle espérait se venger de
+Démosthène en le ridiculisant; elle n'y réussit qu'à demi. Malgré ses
+attestations, très-peu voulurent croire à la laideur de la figurante.
+Pour le plus grand nombre, ce fut une mystérieuse beauté; ou s'en
+préoccupa beaucoup. Les hommes envièrent Démosthène; les femmes rêvèrent
+à lui, et la pauvre Léocadie, retirée dans sa mansarde, ne se douta pas
+qu'elle avait agité pendant un mois les imaginations oisives d'une
+grande ville de province.
+
+Démosthène, retenu à la bastide par ses affaires de famille, écrivit à
+la figurante des lettres fort tendres pour conjurer un nouvel éclat; il
+conquit ainsi quelques jours de liberté. Il les employa à exalter dans
+l'âme de Thérèse le penchant qu'elle éprouvait pour lui; la solitude et
+la poésie lui furent de puissants auxiliaires. Il s'occupait aussi à
+égler avec sa mère et sa sieur le partage de l'héritage de son père, et
+parfois, il montrait alors involontairement à la pénétrante intelligence
+de Thérèse un coeur sec, intéressé et vulgaire. Souvent sa séduction fut
+prête à s'évanouir; mais il lui suffisait, pour remettre la jeune fille
+sons le charme, de quelques beaux vers lus ensemble. Cependant le moment
+approchait où Démosthène devait faire ses premières armes dans ce
+barreau, veuf encore de l'éloquence de son père. Il était attendu à la
+ville, il s'y rendit avec sa mère, tandis que sa soeur et Thérèse
+devaient finir à la bastide la saison d'automne. Cette décision convint
+à la jeune fille; elle, désirait l'isolement pour s'y recueillir et
+mieux pénétrer le sentiment qu'elle éprouvait. Avant de la quitter,
+Démosthène, attendri, se déclara positivement: il lui promit un prompt
+retour, puis une éternelle réunion. Thérèse l'arrêta... «Avant de nous
+engager, dit-elle, il faut réciproquement nous bien connaître.»
+
+Un mois suffit à Démosthène pour accaparer tous les plaideurs de sa
+province, enchanter par sa faconde tous les membres de la cour royale,
+être le point de mire de toutes les héritières à marier et de toutes les
+coquettes en renom de la ville; il devint l'homme à la mode de son
+département. Son amour-propre trônait sur des roses. Mais de toutes ses
+satisfactions, la plus douce, la plus complète, était d'avoir pu se
+faire aimer de cette jeune fille si belle, si intelligente, si admirée,
+lui en définitive déjà vieux, laid, médiocre. Thérèse était de plus un
+fort riche parti.
+
+Pour _couronner_ sa destinée par un tel mariage, Démosthène songea
+d'abord à se débarrasser à jamais de la figurante. Une occasion se
+présenta, il la saisit brusquement. Un directeur de spectacle recrutait
+dans la ville une troupe tragique pour les États-Unis; heureux d'obliger
+Démosthène, dont il était le débiteur, il y incorpora Léocadie. Elle
+pleura, s'indigna, résista d'abord, puis finit par signer son
+engagement, et bon gré mal gré elle fut embarquée sur un navire qui
+mettait à la voile.
+
+Sur ce même élément qui l'entraînait au loin, glissait un autre vaisseau
+porteur d'une autre fortune. Pour en finir avec cette métaphore banale,
+disons simplement que M. Armand, frère de Thérèse, avait aventuré dans
+une opération commerciale d'outre-mer la fortune de sa soeur, qu'il
+gérait comme tuteur. Le vaisseau fit naufrage, et la dot entière de
+Thérèse fut perdue. Tandis que ce sinistre s'accomplissait dans la
+solitude de l'Océan, Thérèse, ignorante et insoucieuse de sa fortune,
+passait à la compagne ces beaux jours d'une attente agitée, si pleine de
+tourments et de douceur, ces jours d'illusions naïves qui passent si
+vite et ne reviennent jamais. Elle voyait souvent Démosthène; il lui
+paraissait tendre, généreux, éloquent; elle le jugeait souvent ainsi
+lorsqu'il n'était plus là, car alors l'idéal reprenait la place de la
+réalité incomplète. Si parfois Démosthène manquait à la visite promise,
+Thérèse, éprouvait une morne tristesse; cette femme inconnue, qui avait
+suivi Démosthène en province, le retenait sans doute! Ainsi la pauvre
+figurante exilée était devenue, sans s'en douter, l'objet de la pudique
+jalousie de la jeune fille.
+
+Un jour Démosthène était attendu à la bastide, il n'arriva pas. M.
+Armand lui-même, qui venait chaque soir, ne parut point. L'inquiétude de
+Thérèse était extrême; elle n'osait pourtant en faire l'aveu à sa
+belle-soeur. Le lendemain, M. Armand arriva suivant son habitude, mais
+il était seul et fort agité. En voyant son trouble, Thérèse, qui ne
+pensait qu'à Démosthène, s'écria:» _Lui_ serait-il arrivé quelque
+malheur?--C'est à _moi_, c'est à _nous_, ma soeur, répondit M. Armand,
+qu'il est arrivé un malheur irréparable; et tout en larmes il se jeta
+dans les bras de sa soeur.--Mais que se passe-t-il donc, dit-elle avec
+effroi?
+
+--Votre fortune et la mienne sont ruinées. J'ai aventuré votre dot, je
+l'ai perdue; je suis bien coupable, ma soeur.» Les traits de M. Armand
+exprimaient un profond désespoir. Thérèse prit la main du son frère, et
+lui dit avec un divin sourire: «Je craignais un malheur plus grand; je
+craignais la mort d'un parent, d'un ami, d'une personne qui nous est
+bien chère. Notre fortune est perdue; dites-vous? du moins cette
+campagne reste à votre femme: j'y passerai heureuse ma vie avec
+vous.--Et avec un autre, j'espère, dit madame Armand, attendrie de la
+résiliation de la jeune fille.
+
+--Mais si cet autre ne venait pas? murmura M. Armand d'un air
+sombre.--Il viendra, s'écria joyeusement Thérèse en entourant son frère
+de ses bras; il viendra, il est trop fier, trop généreux. Il m'aime trop
+pour ne pas venir.» Et en répétant ces mots qui trahissaient son amour,
+elle était radieuse.
+
+Cependant huit jours s'écoulèrent et Démosthène ne parut point. Il
+écrivit un court billet à sa soeur pour s'excuser: une affaire des plus
+importantes le retenait, disait-il, à la ville; il ajoutait un froid
+souvenir pour Thérèse. D'abord elle crut faire un rêve douloureux; mais
+quinze jours s'écoulèrent ainsi, il ne revenait pas, il n'écrivait plus;
+elle questionnait son frère. Sans doute, cette femme, cette actrice
+brillante était la cause de son oubli? M. Armand ne répondait point, il
+craignait d'accroître sa douleur en lui disant la vérité.
+
+Un jour madame Armand reçut une lettre; Thérèse reconnut l'écriture de
+Démosthène: «Montrez-moi cette lettre, dit-elle vivement. Sa belle-soeur
+la lui remit sans l'avoir lue. Thérèse pâlit beaucoup en la parcourant;
+puis, sans proférer une parole, elle sortit du salon. Dans cette lettre,
+Démosthène annonçait son mariage à sa soeur; il épousait, lui disait-il,
+une riche héritière d'origine belge, point belle, mais _suffisamment
+agréable_; d'un esprit ordinaire, mais d'une _grande raison_, ce qui
+vaut bien mieux en mariage... Puis il ajoutait, comme faisant allusion à
+Thérèse: Une espérance plus brillante et plus chère m'avait un instant
+séduit... j'ai cru sagement devoir en faire le sacrifice, il m'en a
+coûté... «Misérable!...» s'écria M. Armand après avoir lu cette lettre.
+Quant à Thérèse, elle avait disparu; où était-elle? Il la chercha dans
+le jardin, et ne l'y trouvant point, il se dirigea sur les bords de la
+mer; il l'aperçut debout sur le rivage, pâle, immobile, le visage
+couvert de larmes. Cette horrible pensée le frappa, et d'un bond il
+s'élança sur le sable mouvant et saisit Thérèse par ses vêtements. «Si
+je voulais mourir, dit-elle impérieusement et d'un air égare,
+auriez-vous le droit de m'en empêcher?» Quoiqu'il fût profondément
+affligé, M. Armand, qui avait un esprit juste et une vive pénétration,
+affecta une grande hilarité, et laissa échapper un bruyant éclat de
+rire. Oh! mon frère, vous m'insultez! dit la jeune fille avec une
+explosion de sanglots!--Non, ma soeur, c'est de lui que je ris, dit-il,
+et il y bien de quoi, j'espère, en effet, concevez-vous une plus
+plaisante pasquinade? hier il vous adore! et aujourd'hui il en épouse
+une autre, passe une votre dot est perdue; cela mérite-t-il autre chose
+que la dérision et le mépris?--A ces mots, Thérèse parut, sortir d'un
+songe; les paroles de son frère dépouillèrent de tout prestige celui
+qu'elle avait cru aimer, elle le vit tel qu'il était; elle eut honte de
+son amour: la guérison fut rapide et complète. «Pour vous prouver ma
+force d'âme, dit-elle à son frère, je veux assister à ce mariage,
+taquiner le futur de ma présence, l'insulter de ma gaieté franche et
+réelle, je vous assure, car elle ne sera point causée par le dépit, mais
+par la satisfaction vraie de ne m'être pas liée pour toujours à une âme
+aussi commune.»
+
+Huit jours après, riante et parée, Thérèse assistait au mariage de
+Démosthène. La mariée était richement laide, comme le sont par une grâce
+presque toutes les héritières. Thérèse, _sans dot_ attirait tous les
+regards. Parmi les conviés se trouvait par hasard un homme supérieur qui
+passait dans le département; il vit Thérèse, l'aima, l'obtint en mariage
+et l'emmena à Paris. Avant de quitter sa ville natale, Thérèse, qui, par
+une clairvoyance soudaine, avait pénétré la pauvreté du coeur de
+Démosthène, voulut aussi se faire une idée réelle de la valeur de son
+esprit. Il devait plaider dans une grande affaire; ses partisans
+exaltaient à l'avance son éloquence. Thérèse assista à l'audience. Il
+s'agissait d'une cause fort tragique; Démosthène fut ampoulé, froidement
+chaleureux, faussement attendri, d'une sensibilité et d'une éloquence
+factices; Thérèse ne put s'empêcher de rire aux éclats. Elle croyait
+assister, non à l'exposition d'un drame sanglant, mais à sa parodie.
+Pauvre coeur! pauvre esprit, pensa Thérèse; et elle partit heureuse.
+
+Plusieurs années s'étaient écoulées; Thérèse était devenue une des plus
+belles et des plus spirituelles jeunes femmes de Paris. Un soir, elle
+était à l'Opéra avec son mari; un de ses compatriotes entra dans sa
+loge: «Madame, lui dit-il, il y a ici une de nos anciennes
+connaissances.--Il fallait nous l'amener, répondit Thérèse avec un
+sourire aimable.--Je l'ai tenté, mais il n'a pas osé se présenter à
+vous.--Mais de qui parlez-vous donc? ajouta-t-elle.--De Démosthène!»
+Elle cacha son hilarité derrière son éventail. «Voyons, montrez-le-moi;
+où est-il placé?» L'interlocuteur de Thérèse lui indiqua du geste un
+petit homme assis dans une stalle de balcon: sa taille était voûtée, son
+front ridé, ses cheveux blancs; il portait des lunettes d'or. «Et quand
+je pense que ce fut là ma première passion, dit gaiement Thérèse.--Ceci
+demande une explication, répliqua son mari en riant.--Oh! vous l'aurez,
+mon ami, et dès ce soir; cette histoire vous amusera,--Il paraît que
+c'est le moment des reconnaissances et des désenchantements, ajouta son
+compatriote, qui comprenait à demi. Je juge que Démosthène vous semble
+vieilli et fort laid, Eh bien! à son tour, il vient de retrouver ici une
+personne qui lui avait jadis tourné la tête, et qui aujourd'hui...
+--J'espère que ce n'est pas moi, interrompit Thérèse avec un sourire
+d'honnête coquetterie.--Oh! non, madame, ce n'est pas vous, mais
+regardez:» et il désigna à Thérèse une grosse femme au teint couperosé,
+aux cheveux grisonnants couverts d'un simple bonnet, et qui, en ce
+montent, entrouvrait la porte de la loge voisine et offrait un petit
+banc à une daine qui venait d'entrer. «Que voulez-vous dire? Qui est
+cette femme?--C'est l'ancienne héroïne de Démosthène, celle qui a tenu
+en émoi durant un an notre ville de province, la grande Tragédienne qui
+n'a jamais été qu'une figurante, et qui est aujourd'hui ouvreuse de
+loges.--Pauvre femme! murmura Thérèse presque avec tristesse; et lui si
+riche, il ne songe pas à lui faire un peu de bien?--Il ne songe qu'à
+être député, et il le sera infailliblement l'année prochaine--Et dire
+que c'est à cette femme qu'il devra d'avoir été orateur,» ajouta
+Thérèse.
+
+Depuis ce jour, chaque fois que Thérèse va à l'Opéra, elle cherche du
+regard la grosse Léocadie, et lorsque celle-ci lui offre un petit banc,
+elle glisse généreusement dans sa main une pièce d'argent; puis par fois
+en la considérant, elle se prend à sourire en pensant que cette pauvre
+femme lui a, sans s'en douter, fait connaître, dans ses plus belles
+années, ce sentiment âcre et profond: la jalousie!--O! destin!
+
+LOUISE COLET.
+
+
+
+MARGHERITA PUSTERLA.
+
+Lecteur, as-tu souffert?--Non.--Ce livre n'est pas pour toi.
+
+CHAPITRE X.
+
+LE PROCÈS
+
+A Milan, sur ces entrefaites, on instruisait le procès des personnes
+arrêtées comme ayant pris part à la conjuration. Luchino Visconti
+s'étudiait soigneusement à garder les apparences de la justice, et ses
+flatteurs rappelaient souvent avec de grands éloges le trait dont nous
+allons parler. Il avait remis le gouvernement de Lodi aux mains de
+Bruzio, son bâtard de prédilection, jeune homme ami des belles-lettres,
+mais plongé dans toutes sortes de corruptions. Sous son administration,
+il arriva qu'un gentilhomme de Lodi tua un autre gentilhomme; il fut
+pris et condamné à la peine capitale. Les parents du condamné se
+présentèrent devant Bruzio, et lui dirent: «Messire, si vous avez besoin
+d'argent, sauvez la tête de notre fils, et voici quinze mille beaux
+florins que nous vous donnons.»
+
+A cette proposition. Bruzio, tenté par l'or, chevaucha vers Milan, alla
+trouver son père, se jeta à ses genoux, et, lui demandant la grâce du
+coupable, lui démontra comment cette grâce lui donnait les moyens de
+s'enrichir. Luchino fit signe à un page de lui apporter son casque, qui
+était tout reluisant, avec un beau cimier couvert de velours vermeil;
+et, le montrant à Bruzio, il lui dit: «Lis les paroles qui sont
+inscrites sur ce casque;» elles disaient: justice! «et la justice,
+ajouta-t-il, nous veillerons à ce qu'elle soit accomplie. Je ne
+permettrai pas que quinze mille florins pèsent plus que ma devise. Va,
+retourne à Lodi, et fais justice, ou je la ferai de toi.»
+
+[Illustration.]
+
+Le droit du sang, dans les républiques lombardes, après la paix de
+Constance, appartenait au podestat. Ce magistrat, qu'on choisissait
+ordinairement parmi les étrangers, et qui siégeait pendant deux on trois
+années, rendait les sentences de concert avec un lieutenant et quelques
+praticiens en droit romain et en droit coutumier. Dans les procès
+d'État, les républiques avaient déjà commis la faille de déroger au
+droit commun; les petits tyrans qui leur succédèrent dans la plus grande
+partie de l'Italie aggravèrent encore les dispositions des gouvernements
+populaires à cet égard. Quand on retrouva, ou, pour mieux dire, quand ou
+se mit à étudier la raison écrite dans les Pandectes, les puissants ne
+se soucièrent pas des garanties qu'y avait inscrites la sagesse de Rome
+libre, mais firent leur profit des lois excessive que la craintive
+tyrannie des Césars avait mêlées à de meilleurs règlements. Ils se
+servirent de ces exemples pour en faire la base de leur illégitime
+autorité, et se crurent justifiés de transgresser le droit dans les cas
+de lèse-majesté.
+
+Alors les jurisconsultes ne consultèrent plus ce qui était juste, mais
+ce qui était écrit. Inspirés par les exemples d'une société où le Christ
+n'était point encore venu opposer à l'épée un pouvoir tutélaire, ils
+tombèrent dans la servilité la plus abjecte, et devinrent de furieux
+champions du parti Gibelin, par cette manie d'imitation romaine qui a
+tant gâté de choses dans notre beau pays. Quand Barberousse rassembla à
+Roncaglia la diète italienne, de fameux légistes déclarèrent que
+l'empereur était seigneur du ciel et de la terre, maître de la vie et
+des biens. Dante ne s'avança guère moins dans son livre servile _de
+Monarcchia_. Les jurisconsultes avaient toujours à leur disposition
+quelques raisonnements pour induire les villes à substituer au
+gouvernement de tous le gouvernement d'un seul. Les petits tyrans
+profitaient de pareilles doctrines, qui ne mettaient point la légalité
+dans la raison, mais dans les actes d'un gouvernement quel qu'il fût,
+qui soutenaient que toute loi est absolument obligatoire et que ce qui
+plaît aux chefs est la loi. De cette manière, les tyrans pouvaient se
+vanter d'être les protecteurs de la liberté, puisqu'on définissait la
+liberté le pouvoir de faire tout ce qui n'était pas proscrit par les
+lois.
+
+Les statuts criminels de Milan se sentent de cet esprit du siècle. Le
+paragraphe 168 établit: «Que seront rebelles dans la commune de Milan
+tous ceux qui se déclareront contre la tranquillité du seigneur et de la
+commune.» L'article précédent ordonne que, dans les cas de rébellion,
+considérés dans ce large sens, le podestat et les juges, tous et chacun,
+soient tenus par leur office d'informer et de procéder par indices,
+arguments et tortures, et tous autres moyens qu'il paraîtra, puis de
+condamner et de punir.
+
+Ces règlements élastiques faisaient que dans tout pays, comme le dit
+Muratori: «Quand, par vengeance ou sur de simples soupçons, on voulait
+ôter la vie à un homme, on mettait en avant le nom et la procédure d'une
+conjuration.»
+
+C'était aussi ce nom que Luchino avait répandu. Il s'agissait maintenant
+qu'un procès lui donnât de la consistance. Le 15 de juin, c'est-à-dire à
+peine six jours avant ces événements, la chaise de podestat de Milan
+avait été conférée à Francesco de Osomara, marquis de Malaspina, habile
+jurisconsulte, et lui aussi adulateur de la lettre écrite. Il regardait
+comme le premier devoir d'un magistral de conserver la paix publique. En
+entrant en charge, il avait juré de faire observer les statuts de la
+commune de Milan, et principalement ceux qui concernaient les rebelles,
+ou comme on les appelait, les _malesardi_. Il n'aurait donc mis aucun
+obstacle à la condamnation des conjurés; mais, d'un autre côté, il était
+honnête homme: il avait des vues courtes, mais des intentions droites;
+il pouvait être enveloppé par les ruses d'un homme pervers, mais il
+était absolument incapable de se salir les mains pour flatter le prince,
+ou dans de sordides espérances. Luchino avait en réserve l'homme qu'il
+lui fallait.
+
+[Illustration.]
+
+Cette troupe de Saint-Georges, dont nous avons parlé plus haut, et que
+Lodrisio avait rassemblée, se débanda après la bataille de Parabiago.
+Ces mercenaires, habitués aux violences et aux sacs des villes,
+pillaient, attaquaient, incendiaient, terribles encore en petites
+troupes. On les connaissait sous le nom de _giorgi_. Pour les réprimer,
+on permit à chacun de se faire justice par ses propres mains. Les
+mémoires du temps rapportent qu'Antoine et Matteo Crivelli, dont les
+_giorgi_ avaient détruit leurs villas, les rôtissaient au feu quand ils
+pouvaient les attraper, et les farcissant d'avoine ils les donnaient à
+manger à leurs chevaux; d'autres, dans le Crémonais, eurent la peau
+taillée sur le dos, en guise de rubans, puis le bourreau les fouettait
+en criant à chaque coup: «_Stringhe e bindetti_, bandes et
+aiguillettes.» Ainsi les citoyens et les nations s'instruisaient à
+l'humanité.
+
+Luchino, à cause de son amour pour ce genre de justice, avait institué
+contre les _giorgi_ un nouveau magistrat, le capitaine de justice, et il
+l'avait revêtu d'une autorité considérable. Il choisit, pour remplir
+cette charge, un certain Lucio, homme d'un caractère impitoyable, qui,
+ne se lassant point d'emprisonner et de pendre, débarrassa le pays des
+brigands.
+
+[Illustration.]
+
+Je dis des grands et des petits brigands, car les seigneurs mêmes, dans
+leurs citadelles et dans leurs palais de campagne, ne laissaient passer
+aucun homme s'il n'avait le sauf-conduit de la misère. Luchino mit aussi
+un frein à l'orgueil de ces nobles voleurs; il abolit les guerres de
+personnes à personnes, de familles à familles, il déclara que tout le
+pays relevait immédiatement du siège de. Milan au criminel. Les
+feudataires furent obligés de se restreindre à la juridiction simple, et
+ne purent plus compter que leur tyrannie serait sans appel. Aussi les
+courtisans du prince pouvaient le louer d'avoir établi l'égalité de tous
+devant la loi. «Mais cette égalité, cependant, dit un historien, ne
+plaçait point sous son niveau les puissants, les rusés, les flatteurs,
+le prince, ses favoris, ni les favoris de ses favoris.
+
+Les améliorations sont un bienfait du ciel lorsqu'elles sont opérées par
+un bon prince; mais, entre les mains d'un mauvais souverain, elles
+deviennent des armes terribles, dont il se sert pour assouvir ses
+passions. Luchino, en effet, abattait ses ennemis de la même main dont
+il frappait les ennemis de la société! Il était merveilleusement servi
+dans cette oeuvre par le caractère de Lucio. Nul n'était plus dur, nul
+ne savait mieux que lui fabriquée des traquenards judiciaires, et rien
+n'égalait son zèle à faire observer ce qu'il appelait le droit,
+c'est-à-dire la volonté du prince. Ce n'est pas que sa conscience
+l'égarât dans une voie trompeuse, mais c'est qu'il n'ambitionnait que de
+se délivrer d'une honte qui lui pesait plus qu'un crime, celle d'être né
+dans une classe pauvre et d'être pauvre lui-même.
+
+Luchino l'avait acheté, et l'avait employé plusieurs fois à ses fins.
+Aussi n'hésita-t-il point à jeter les yeux sur lui dans cette occasion,
+et il commença à le flatter et à mettre en jeu la vanité de cet homme.
+Le jour de la translation solennelle des reliques de saint Pierre,
+martyr, la grande fête dont nous avons parlé se termina à la cour par un
+splendide festin. L'évêque Giovanni, tous les ambassadeurs des villes,
+des princes, des grands seigneurs, des lettrés milanais ou étrangers,
+assistaient à ce festin, et la profusion y était si grande, que
+Grillincervello, en admiration devant toutes ces choses, dit à l'oreille
+de Luchino: «Maître, tu as donc quelque poisson à prendre par la gueule?
+'»
+
+Chaque service était porté, à son de trompe et d'autres instruments, par
+des pages magnifiquement vêtus. Grillincervello courait au milieu d'eux,
+tenant tout le monde en joie par ses bons mots, ses vers et ses
+chansons. Il recevait de toutes mains des reliefs, qu'il avait entassés
+à l'écart sur un escabeau, disant qu'ils suffiraient à nourrir pendant
+quinze jours les nombreuses femmes et les nombreux enfants que, selon
+l'usage libertin de ses pareils, il entretenait dans sa maison.
+
+[Illustration.]
+
+Les discours étaient plus vifs entre les conviés qu'ils n'ont coutume de
+l'être aujourd'hui à la table des princes. C'était une nouvelle caresse
+pour l'amour-propre de Luchino, parce que jamais la gaieté du vin ne
+suscitait des paroles qui eussent pu déplaire au prince. La tranquille
+félicité des peuples, les actes de bienfaisance, les prouesses
+guerrières, la honte des ennemis, quelque joyeuse aventure d'un
+particulier, fournissaient une ample matière de plaisanteries et
+d'adulations. On pensera peut-être que les convives de Luchino devaient
+soigneusement éviter la moindre allusion aux troubles de la semaine et
+aux malheureux qui languissaient en prison pendant qu'on se réjouissait
+à la cour; mais n'était-ce pas un nouveau triomphe du prince? n'était-ce
+pas un péril évité, un acte de publique justice? Le podestat et le
+capitaine de justice, placés au milieu d'autres jurisconsultes,
+tardèrent donc peu à prendre ces événements pour thème de leurs
+discussions. Dès que Luchino s'en aperçut, il adressa la parole à Lucio,
+et lui dit: «Vous qui connaissez à fond les lois, vous qui avez
+interrogé tous les oracles de l'antique sagesse, que pensez-vous de ce
+qui vient d'arriver? Qu'en auraient dit les Humains, nos illustres
+aïeux?»
+
+La bassesse calculée du capitaine, s'accrut de la distinction dont il
+était l'objet au milieu de toute cette noblesse, et il répondit sans
+hésiter: «La condamnation des traîtres à la patrie peut-elle être un
+instant douteuse? Quant à moi, habitué à soutenir franchement la
+justice, à décider selon les lois, quoi qu'il m'en doive coûter, je dis
+et je maintiens que si votre sérénité épargne le sang des coupables,
+elle manquera à ses devoirs, et désertera l'autorité que le peuple lui a
+confiée.»
+
+Comme ils sonnent bien à l'oreille des tyrans ces conseils qui leur font
+un devoir d'obéir à leur cruauté et de suivre tous leurs penchants! Les
+yeux de Luchino brillèrent de complaisance. Joyeux d'avoir été si bien
+compris, il continua, «Oui, mais comment s'y prendre avec les vieux
+renards, gens de robe, gens d'épée, tous retors dans l'art de nier les
+faits les plus évidents?
+
+--Prince, enseignez-moi à vaincre l'ennemi; pour faire parler un rebelle
+obstiné, je n'ai pas besoin d'aller à l'école.
+
+Ainsi, sous le masque d'une véracité rustique, Lucio cachait les plus
+viles adulations et déguisait son infamie. Puis il se vanta, comme d'un
+bel exploit, d'avoir conduit à bonne fin les procès les plus difficiles,
+où il était parvenu à convaincra à sa manière les plus obstinés à nier
+leur crime, et là où les témoignages manquaient le plus. Puis la
+discussion s'échauffa entre tous ces suppôts de chicane, et dura
+longtemps après qu'on fut sorti de table. Enfin Luchino, prenant à part
+le capitaine, lui confia le soin de diriger le procès, et conclut en
+disant: «. Les Pusterla sont d'opulents seigneurs; le trésor aura en
+abondance les moyens de récompenser magnifiquement ses fidèles
+ministres.»
+
+[Illustration.]
+
+C'était donner de l'éperon à un bon cheval, et, de ce moment, Lucio ne
+songea plus qu'à ourdir les fils de sa trame. Je ne sais quel écrivain
+moderne a dit:» Donnez-moi deux ligues d'un galant homme, et je vous
+promets de le trouver digne de la mort.» Pensez ce que ce devait être,
+dans ces temps où aucun frein ne retenait les mauvaises passions du
+prince et la vénalité des juges, et où d'ailleurs la torture pouvait
+toujours être employée pour arracher à l'accusé la vérité, ou ce qu'on
+voulait prendre pour elle.
+
+Outre l'assemblée générale, en qui résidait la suprême autorité, il y
+avait à Milan un conseil particulier composé de vingt-quatre citoyens,
+douze plébéiens et douze nobles: les uns, _juris periti_ c'est-à-dire
+lettrés et maîtres dans la science îles lois; les autres, _morum
+periti_, c'est-à-dire praticiens au fait du droit coutumier et des
+statuts. Ils gardaient leur office deux mois, s'appelaient société de
+justice; et c'est à eux que revenait la connaissance des délits de
+majesté. Ils étaient présidés par un juge, toujours choisi parmi les
+étrangers.
+
+Le juge, président ou capitaine était ce même Lucio. Il travailla à
+former son conseil de gens dociles à ses vues, plutôt par une
+disposition naturelle de leur esprit et par l'influence de leurs
+préjugés que par un pacte abject qui les eût vendus à prix d'argent à
+leur maître. Il savait d'ailleurs quels sont les avantages de
+l'accusation en de tels procès, et que celui-là est un prodige
+d'innocence qui en sort sain et sauf. En outre, n'avait-il pas son
+recours aux tortures, soit aux tortures éclatantes de la corde et du
+chevalet, soit aux hypocrites tortures qui se cachent dans l'obscurité
+des cachots et qu'on mesure au prisonnier goutte à goutte? Aussi, après
+avoir tout bien examiné, après avoir pesé toutes les circonstances d'un
+procès d'État, où les accusateurs, témoins, juges savent être agréables
+au prince en chargeant les accusations, il trouva que tout lui souriait,
+et se dit à lui-même: «Repose, mon coeur: un beau palais, un riche
+domaine et la confiance de mon maître, sont des biens qui ne peuvent me
+manquer.»
+
+Mais, pour être plus sûr de l'accomplissement de ses projets, le
+capitaine mit d'abord en jugement Franzino Malcolzato, le serviteur de
+Pusterla, bravache renommé pour son humeur batailleuse et ses homicides.
+Dès que cet homme se vit placé entre la torture, la potence, ou du moins
+la prison perpétuelle d'un côté, et de l'autre la promesse de l'impunité
+s'il s'avouait coupable et découvrait les fautes qu'on imputait à son
+maître, il n'hésita pas dans son choix, et Lucio triompha de son
+invention. Obéissant donc aux suggestions du capitaine de justice,
+Malcolzato dit qu'il avait entendu former le plan d'une grande
+conjuration; qu'on parlait habituellement avec mépris du prince et de
+ses actes; qu'on s'entretenait d'espérances, de changements prochains,
+d'un meilleur avenir; que son maître avait eu à Vérone de fréquentes et
+secrètes conférences avec le seigneur Mastino della Scala et avec Matteo
+Visconti, qu'il avait reçu de cette ville Alpinolo, expédié en grande
+diligence par les conjurés milanais, et qu'il était revenu en toute hâte
+à Milan avec ce page, souvent blasphémant pendant la route contre le
+seigneur Luchino; qu'il y avait des armes dans le palais des Pusterla;
+qu'un certain soir il avait introduit les plus fidèles amis de son
+maître, et qu'on avait, tout disposé en fait de serment, de meurtre,
+d'incendie, de pillage.--Il poursuivit ainsi, racontant des choses si
+absurdes et si contradictoires, qu'il eût fallu l'enfermer dans une
+maison du fous ou le condamner comme imposteur.
+
+[Illustration.]
+
+Dans le conseil de justice, il ne manqua pas de gens qui firent
+apercevoir l'inconséquence de semblables dépositions. Mais Lucio observa
+que, pour éteindre les séditions, il fallait poser le pied sur les
+premières étincelles, et que, si la paix commune demandait quelque
+victime, il valait mieux frapper ce ribaud que de mettre en péril tant
+de têtes illustres.
+
+Il est vrai que la justice ne devrait point faire acception de
+personnes; mais combien d'autres choses ne devrait-elle pas faire? Le
+petit nombre des opposants, voyant l'opinion de la majorité prévaloir,
+entrait en défiance de son propre sentiment et craignait de se tromper.
+Le respect du pouvoir est si profondément enraciné dans le plus grand
+nombre, que, sans s'en apercevoir, ils mêlaient dans leurs jugements la
+pensée d'honneurs probables, de récompenses, de participation à
+l'autorité; enfin, ou réfléchissait qu'après tout il ne s'agissait que
+d'un bandit dont la société ne pouvait attendre aucun service d'aucun
+genre.
+
+Mais malheur à l'homme qui pactise un seul moment avec l'austérité de sa
+conscience! Si c'est un particulier, il deviendra un homme injuste, si
+c'est un magistrat, un séide; si c'est un prince, un tyran.
+
+[Illustration.]
+
+Bronzino Caimo ne put supporter une pareille procédure; et ce courageux
+jurisconsulte osa en pleine assemblée, en démontrer l'énormité à ses
+collègues. Lucio (les méchants se trompent aussi quelquefois) n'avait
+pas hésité à le mettre sur la liste des juges. Bien qu'il ne dissimulât
+point l'aversion que lui inspiraient les violences de Luchino, les
+ennemis du prince n'avaient jamais montré qu'ils fissent grand cas de
+lui, parce qu'il se déclarait toujours contre les oppositions illégales
+et les améliorations obtenues par l'épée. Aussi avait-on coutume de dire
+qu'il prétendait redresser le monde avec l'eau bénite et le missel. Mais
+l'eau bénite et le missel lui inspirait une répugnance profonde pour
+toute fraude, et le courage de soutenir le vrai. Il se déclara avec tant
+de force que la procédure échafaudée à si grands frais par Lucio ne
+pouvait arriver à son terme, si on ne punissait d'abord celui qui avait
+osé avoir raison, Lucio, dans un secret interrogatoire, parvint à faire
+confesser par Malcolzato que Bronzino Caimo était au nombre des
+conjurés, et même le plus dangereux, parce qu'il était le plus
+raisonnable. Au moment où cet homme généreux se préparait à ne point
+permettre que la justice fût violée sans protestation, il se vil traîner
+lui-même dans les prisons, et appelé devant les mêmes juges à qui son
+exemple devait enseigner la servilité.
+
+Personne n'osa plus élever la voix, et les aveux de Malcolzato furent
+tenus pour véridiques. Puis, sous prétexte qu'il n'avait pas voulu dire
+tout ce qu'il savait, on ne lui accorda point l'impunité promise.
+Condamné à mort, il fut bientôt pendu comme le criminel agent des
+manoeuvres criminelles de Pusterla. Le peuple courait à ce spectacle, et
+on disait; «Tant mieux! c'était un méchant spadassin, et il devait finir
+ainsi. Vivent nos seigneurs, qui purgent le monde d'une telle canaille!»
+
+Mais, comme les injustices s'enchaînent! Après ce supplice, il demeurait
+convenu parmi le peuple, bien plus, il était passé en chose jugée qu'une
+conspiration existait, que Pusterla en était le chef: qu'il était
+secondé par les personnages qu'on avait nommés, et par un plus grand
+nombre d'autres complices qu'on n'avait pu découvrir. On pouvait donc
+faire le procès des autres accusés sur un fait dont il n'était plus
+permis de douter, toujours en vertu de la chose jugée, et il ne restait
+plus à Lucio qu'à les montrer coupables des crimes qu'on leur imputait.
+
+La conclusion de tout cela fut que, lorsque les débats de la société de
+justice furent clos, les crieurs de la commune parcoururent la ville,
+s'arrêtant à chaque carrefour, et, après un son de trompe, invitèrent
+les chefs de famille à se rassembler à midi, à un jour prescrit, pour y
+former l'assemblée générale.
+
+Dans cette assemblée générale résidait, comme nous l'avons dit,
+l'autorité souveraine. J'entends qu'elle y résidait en droit; car, dans
+la pratique, on pensait qu'après avoir nommé le prince, les citoyens
+s'étaient spontanément déchargés sur les épaules de l'élu du fardeau de
+la souveraineté, qui, s'il faut l'avouer, paraissait rarement trop
+pesant à ce dernier.
+
+La circonstance était une de ces rares occasions où le prince aimait à
+se décharger de sa responsabilité; il fallait, en effet, que l'ombre du
+voeu public sanctionnât un des actes de sa tyrannie. Visconti n'était
+nullement inquiet de la décision de l'assemblée: il savait par
+expérience que le voeu de la multitude ainsi rassemblée n'est que
+l'expression de la volonté de quelques intrigants trompant la foule,
+qui, pour la plupart, n'a ni la volonté, ni le temps, ni la capacité de
+peser les droits et la justice. D'un autre côté, comme il regardait d'un
+mauvais oeil ces apparences républicaines qui survivaient au sein: de la
+monarchie, Luchino aimait à discréditer ces assemblées en les associant
+à ses crimes.
+
+Donc, lorsque les citoyens furent rassemblés, la société de justice
+comparut au milieu d'eux, et le capitaine, montant à la _parlera_,
+exposa la conspiration qu'on avait découverte, nomma les coupables,
+publia les projets de sentences, tant contre les prisonniers que contre
+les fuyards. Ces derniers n'étaient pas en petit nombre. Tous ceux qui
+savaient n'être point agréables à Visconti, bien qu'ils n'eussent pris
+aucune part à la prétendue conjuration et qu'elle leur eût été même
+complètement inconnue, se sauvèrent, dans la crainte que Luchino ne
+choisit cette invasion où la rigueur pouvait être justifiée.
+
+Après lecture du procès, c'est-à-dire des extraits qu'il avait plu à
+Lucio de choisir, la faute de tous les accusés parut si énorme, si
+évidente, que les neuf cents pères de famille qui votaient secrètement
+avec des cailloux blancs et roux, se trouvèrent tous d'accord pour
+confirmer la condamnation, excepté une douzaine d'entre eux, qui, ou
+s'étaient trompés de cailloux, ou n'avaient pas compris la volonté
+sérénissime.
+
+Les fuyards furent déchus de noblesse et leurs biens confisqués. Devant
+une madone qui surmontait la porte Romaine, on alluma deux torches, et
+il fut intimé au beau Galéas et à Barnabé de sortir de la ville avant
+que la cire fût consumée. Lorsqu'ils furent partis, on publia un rescrit
+qui les déclarait bannis de l'État comme suspects dans leur foi,
+violateur de la paix, parjures détestables; on déclarait en outre qu'ils
+ne pouvaient contracter mariage, ni, après leur mort, être enterrés en
+terre sainte.
+
+On ne sait que trop comment ils revinrent, traitant ce malheureux pays
+le plus mal qu'ils purent. Ils furent ensevelis dans l'église, et
+laissèrent une postérité qui ne valait pas mieux que ses pères.
+
+Le sort le plus affreux fut pour ceux des conjurés dont on avait pu se
+saisir. Machino et Pinalla Alipratuli, enfermés dans les prisons
+prétoriennes sur la place des Marchands, sous les escaliers du palais,
+purent entendre, par une lucarne de leur tanière, la sentence qui les
+condamnait à mourir de faim. Le jours suivant, ils virent Botolo da
+Castelletto, Beltramolo d'Amieo et l'incorruptible juge Bronzino Caimo
+décapités sur la place. Ils les virent, et combien ils durent envier
+leur prompte mort, eux qui étaient contraints de la voir s'avancer à pas
+lents, au milieu des atroces tortures du jeûne!
+
+Chaque année on imposait une taille extraordinaire, dite du _florin
+d'or_, aussi onéreuse à la noblesse qu'au peuple. Le matin de
+l'exécution, Luchino fit publier qu'il remettait cette taille, et qu'il
+ne la percevrait plus, à moins d'invasion des ennemis.
+
+Cela suffit, et ce fut même trop pour que le peuple milanais oubliât le
+sang versé, et même courut assister à l'exécution de la justice de son
+généreux seigneur. Tant le peuple ressemble aux enfants, pour qui tout
+est sujet de fête, qui contemplent en riant le drap étendu sur le
+cercueil de leur père, et qui admirent la beauté des cierges allumés aux
+funérailles de leur mère.
+
+[Illustration.]
+
+Les juges, en sortant de charge, eurent la satisfaction d'avoir bien
+travaillé pour le maintien de la sécurité publique, et d'avoir bien
+réussi à découvrir et à châtier les traîtres à la patrie. Le capitaine
+Lucio eut une satisfaction beaucoup plus grande: une lettre de Luchino
+lui assigna pour résidence le palais des Pusterla et il lui concéda
+l'usufruit du délicieux domaine de Montebello, sauf à lui en accorder la
+propriété lorsqu'on aurait définitivement prononcé sur le sort de
+Pusterla et de sa famille.
+
+[Illustration.]
+
+
+
+Candélabres offerts à Louis-Philippe
+
+PAR LE ROI DE HOLLANDE.
+
+On remarque depuis quelque temps au palais des Tuileries, dans la
+galerie de Diane, deux grands candélabres remplaçant, à chacune des
+extrémités de cette galerie, des vases ornés de peintures, qui ont été
+transportes au musée du Louvre, et placés près des idoles chinoises dont
+_l'Illustration_ a donné la figure dans son 24e numéro.
+
+Ces candélabres, élevés sur un socle en marbre et d'une hauteur de 2
+mètres environ, ont été envoyés par le roi de Hollande au roi des
+Français. Les matériaux employés par les artistes chargés leur
+construction sont le cristal et le bronze doré.
+
+[Illustration: Candélabres en bronze et cristal, donné par le roi de
+Hollande au roi des Français.]
+
+L'ornementation, d'un style renaissance généralement heureux, paraît
+avoir été composée sur des dessins français; l'exécution des bronzes est
+très-satisfaisante: mais les cristaux, quoique d'une belle eau, laissent
+à désirer sous le rapport de la taille, principalement dans le fût des
+colonnes, dont les cannelures, s'enfilant au lieu de se contrarier, ne
+produisent pas les feux et l'effet qu'on devrait en attendre.
+
+Quoiqu'il en soit, l'ensemble de ces candélabres fait honneur à la
+fabrication hollandaise; mais l'exposition prochaine de notre industrie
+démontrera que, pour le goût et la pureté de l'exécution de ses bronzes
+et cristaux, la France marche et marchera toujours à la tête des autres
+nations.
+
+
+
+Amusements des Sciences.
+
+SOLUTION DES QUESTIONS PROPOSÉES DANS LE DERNIER NUMÉRO.
+
+I. Ce problème est de la même nature que celui du lion de bronze que
+nous avons donne dans un des numéros précédents; il est aussi tirè de
+l'anthologie grecque, d'où il a été traduit en mauvais vers latins que
+voici:
+
+ Qui jaculamur aquas tres hic, adstamus Amores;
+ Sed varie liquidas Euripo immittimus undas.
+ Dexter ego; fummis et quae mihi manat ab alis
+ Quatuor est horis laevus versa influit urna
+ Dimidiatque diem medius dum fundit ab area
+ Die, age, quam paucis Euripum implebimus horis
+ Ex arca simul atque alis urnaque fluentes?
+
+En supposant le jour divisé en vingt-quatre heures, ou trouvera que les
+trois Amours rempliront le bassin en 2/24 ou près de deux heures.
+
+II. La solution de ce problème est contenue dans ces deux diptiques
+latins;
+
+ It duplex mulier, redit una, vehitque manentem,
+ Itque una; utuntur tunc duo puppe viri
+ Par vadit et redeunt bini, mulierque sororem
+ Advehit; ad propriam fine maritus abit.
+
+Ce qui signifie:
+
+Deux femmes passeront d'abord: puis, l'une ayant ramené le bateau,
+repassera avec la troisième femme. Ensuite une des trois femmes ramènera
+le bateau, et, se mettant à terre, laissera passer les deux hommes dont
+les femmes sont de l'autre côté. Alors un des hommes ramènera sa femme,
+et, la mettant à terre, il prendra le troisième homme et repassera avec
+lui. Enfin la femme qui se trouve passée entrera dans le bateau et ira
+en deux fois chercher les deux autres femmes.
+
+On propose encore ce problème sous le titre des _trois maîtres et des
+trois valets_. Les maîtres s'accordent bien ensemble et les valets
+aussi; mais chaque maître ne peut, souffrir les valets des deux autres;
+de manière que s'il se trouvait avec un des deux valets, en l'absence de
+son maître, il le battrait infailliblement.
+
+III. Il faut faire une boîte carrée; car c'est celle qui, à cause des
+angles droits, est la plus propre à ce jeu optique. Vous la diviserez en
+quatre cloisons perpendiculaires au fond, qui se croiseront au centre,
+et contre lesquelles vous appliquerez des miroirs plans. Vous percerez
+ensuite chaque face de la boîte d'un trou propre à regarder au dedans,
+et qui soit tellement ménagé que l'on ne puisse voir que les miroirs
+appliqués contre les cloisons, et non la base. Dans chaque petit
+triangle rectangle, enfin, qui est formé par deux cloisons, vous
+disposerez un objet qui, se répétant dans les glaces latérales, puisse
+former un dessin régulier, comme un dessin de parterre, un plan de
+fortification, une place de ville, un pavé de compartiments. Pour
+éclairer l'intérieur, vous ne couvrirez la boîte que d'un parchemin
+transparent.
+
+Il est évident que si on place l'oeil à chacune des petites ouvertures
+pratiquées aux côtés de cette boîte, on apercevra autant d'objets
+différents, qui paraîtront néanmoins remplir toute la boîte. L'un sera
+un parterre très-régulier; l'autre, un plan de fortification; le
+troisième, un pavé de compartiments; le quatrième, une place décorée.
+
+Si plusieurs personnes ont regardé à la fois par ces différentes
+ouvertures et qu'elles se questionnent ensuite sur ce qu'elles ont vu,
+il en pourra résulter entre elles une contestation assez plaisante pour
+celui qui sera au fait du tour: l'une assurant qu'elle a vu un objet,
+l'autre un autre, et chacune étant également persuadée qu'elle a raison.
+
+Pour rendre, plus transparent le parchemin dont on se sert dans les
+machines optiques telles que la précédente, il faut le laver plusieurs
+fois dans une lessive claire qu'on changera à chaque fois, et, à la
+dernière, dans de l'eau de fontaine; on le mettra ensuite sécher à
+l'air, en le tenant bien étendu.
+
+Si l'on veut lui donner de la couleur, on se servira, pour le vert, de
+vert-de-gris délayé dans du vinaigre, avec un peu de vert foncé; pour le
+rouge, de l'infusion de bois de Brésil; pour le jaune, de l'infusion de
+baies de nerprun, cueillies au mois d'août; l'on passera enfin de temps
+en temps un vernis sur ce parchemin.
+
+NOUVELLES QUESTIONS A RÉSOUDRE.
+
+I. Un père de famille ordonne, par son testament, que l'aîné de ses
+enfants prendra sur tous ses biens, 10,000 francs et la septième partie
+de ce qui restera; le second 20,000 francs et la septième partie de ce
+qui restera; le troisieme 30,000 francs et la septième partie du
+surplus; et ainsi jusqu'au dernier, en augmentant toujours de 10,000
+francs. Ses enfants ayant suivi la disposition du testament, il se
+trouve qu'ils ont été également partagés. On demande combien il y avait
+d'enfants, quel était le bien de ce père, et quelle a été la part de
+chacun des enfants.
+
+II. Un homme rencontre, en sortant de sa maison, un certain nombre de
+pauvres. Il veut leur distribuer l'argent qu'il a sur lui: il trouve
+qu'en donnant à chacun 9 sous, il en a 32 de moins qu'il ne lui faut;
+mais, qu'en en donnant à chacun 7, il lui en reste 24. Quels étaient le
+nombre de pauvres et la somme que cet homme avait dans sa bourse?
+
+III. Faire une boule trompeuse au jeu de quilles.
+
+
+
+Observations Météorologiques
+
+FAITES À L'OBSERVATOIRE DE PARIS.
+
+1843.--SEPTEMBRE.
+
+[Tableau complexe.]
+
+
+
+Rébus
+
+EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS.
+
+La nuit, tous chats sont gris.
+
+[Illustration: Nouveau rébus.]
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0032, 7 Octobre
+1843, by Various
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0032, 7 ***
+
+***** This file should be named 38987-8.txt or 38987-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/8/9/8/38987/
+
+Produced by Rénald Lévesque
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/38987-8.zip b/38987-8.zip
new file mode 100644
index 0000000..f21bc50
--- /dev/null
+++ b/38987-8.zip
Binary files differ
diff --git a/38987-h.zip b/38987-h.zip
new file mode 100644
index 0000000..c86c308
--- /dev/null
+++ b/38987-h.zip
Binary files differ
diff --git a/38987-h/38987-h.htm b/38987-h/38987-h.htm
new file mode 100644
index 0000000..ae3f8ef
--- /dev/null
+++ b/38987-h/38987-h.htm
@@ -0,0 +1,3506 @@
+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
+<html>
+<head>
+ <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1">
+ <title>The Project Gutenberg eBook of L'Illustration, No. 0032, 7 Octobre 1843 by Various</title>
+
+<link rel="coverpage" href="images/cover.jpg">
+
+<style type="text/css">
+
+
+body {margin-left: 10%; margin-right: 10%}
+
+h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;}
+p {text-align: justify}
+blockquote {text-align: justify}
+
+hr {width: 50%; text-align: center}
+hr.full {width: 100%}
+hr.short {width: 10%; text-align: center}
+
+.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%}
+.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%}
+.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%;
+ float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed; width: 80px; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left}
+
+.sc {font-variant: small-caps}
+.lef {float: left}
+.mid {text-align: center}
+.rig {float: right}
+.sml {font-size: 10pt}
+.overl {font-size: 10pt; text-decoration: overline; text-align: center}
+.cont {width: 650px}
+.somm {float: left; width: 300px; font-size: 10pt; padding: 1em}
+.suppl {color: #5A5047; background-color: #EEE2CA }
+
+
+span.pagenum {font-size: 70%; left: 91%; right: 1%; position: absolute}
+span.linenum {font-size: 70%; right: 91%; left: 1%; position: absolute}
+
+.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%;
+ text-align: left}
+.poem .stanza {margin: 1em 0em}
+.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;}
+.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em}
+.poem p.i2 {margin-left: 1em}
+.poem p.i4 {margin-left: 2em}
+.poem p.i6 {margin-left: 3em}
+.poem p.i8 {margin-left: 4em}
+.poem p.i10 {margin-left: 5em}
+.poem p.i12 {margin-left: 6em}
+.poem p.i14 {margin-left: 7em}
+.poem p.i16 {margin-left: 8em}
+.poem p.i18 {margin-left: 9em}
+.poem p.i20 {margin-left: 10em}
+.poem p.i30 {margin-left: 15em}
+
+
+
+</style>
+</head>
+<body>
+
+
+<pre>
+
+Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0032, 7 Octobre 1843, by Various
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: L'Illustration, No. 0032, 7 Octobre 1843
+
+Author: Various
+
+Release Date: February 26, 2012 [EBook #38987]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0032, 7 ***
+
+
+
+
+Produced by Rénald Lévesque
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+
+
+<br><br>
+
+<div class="cont">
+
+
+
+
+<p>L'Illustration, No. 0032, 7 Octobre 1843</p>
+
+ <p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p>
+
+<p class="mid">Nº 32. Vol. II.--SAMEDI 7 OCTOBRE 1843.<br>
+Bureaux, rue de Seine, 33.</p>
+
+<pre>
+ Ab. pour Paris.--3 mois. 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr. Pris de
+ chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.
+
+ Ab. pour les Dep.--3 mois 9 fr.--6 mois 17 fr.--Un an, 32 fr. pour
+ l'Étranger. -- 10 -- 20 -- 10.
+</pre>
+
+<div class="somm">
+<h3>SOMMAIRE.</h3>
+
+<p><b>Révolution du Mexique</b>. Le général Bustamante. <i>Portrait</i>.--<b>Courrier de
+Paris,--Histoire de la Semaine</b>. <i>Médaille de l'École Normale, par M.
+Bory; Messager parisien; Vue de Bahia.</i> --<b>Simulacre d'un combat naval
+dans la rade de Brest</b>. <i>Gravure</i>.--<b>Théâtres</b>. <i>Une Scène de Paméla Giraud
+et Une Scène des Bohémiens de Paris.</i>--<b>De Paris à Spa</b>, par Ad. J. <i>Vues
+du Pouhon et de la Géronstère</i>.--<b>Les Fêtes de Septembre, à Bruxelles</b>.
+(23, 24, 25 et 26 septembre 1843). <i>Concert dans le Parc; Concert dans
+l'ancienne église des Augustins</i>.--<b>Un Amour de province</b>, par madame
+Louise Colet. (Suite et fin.)--<b>Margherita Pusterla</b>. Roman de M. César
+Cantù. Chapitre X, le Procès. <i>Dix Gravures</i>. --<b>Annonces. --Candélabres
+offerts à Louis-Philippe par le roi de Hollande</b>. <i>Gravure</i>.--<b>Amusements
+des Sciences. --Observations météorologiques.--Rébus.</b></p>
+</div>
+<br>
+<h3>Révolution du Mexique</h3>
+
+<p class="mid">(Voir, sur Santa-Anna, tome 1er, pages 337 et 403.)
+
+<h4>LE GÉNÉRAL
+BUSTAMANTE.</h4>
+
+<p>Parmi les étrangers qui fréquentaient la table de l'hôtel des Princes
+dans l'automne de l'année dernière, on en remarquait un d'une taille
+au-dessus de la moyenne et, droite encore, quoiqu'il eût passé soixante
+ans. Un je ne sais quoi dans sa tournure, le ruban de quatre couleurs
+différentes qui ornait la boutonnière de sa redingote, et un certain air
+de commandement empreint dans toute sa personne, révélaient un officier
+supérieur. Ses traits irréguliers étaient assez fortement gravés de
+petite vérole, mais son front haut abritait des yeux noirs et perçants;
+ses cheveux, que l'âge faisait grisonner sans les éclaircir, frisant
+énergiquement sur une tête petite et ronde, indiquaient, ainsi que ses
+épaules larges et carrées, une constitution pleine de vigueur; enfin, un
+teint hâlé et un accent méridional très-prononcé décelaient son origine
+espagnole.</p>
+
+<p>Ce personnage, vêtu avec une extrême simplicité, aux manières affables
+et gracieuses, qui prenait modestement ses repas à une table commune,
+avait cependant été, à deux reprises différentes et pendant huit ans,
+investi d'un pouvoir à peu près souverain; pendant huit ans, le tambour
+avait battu aux champs lorsqu'il sortait de son palais, honneur que Dieu
+seul partageait avec lui quand le Saint-Sacrement franchissait les
+portes de la cathédrale; il avait fait aux Chambres législatives, au
+commencement de chaque session, de solennels discours d'ouverture, il
+avait eu son conseil de ministres; en un mot, c'était presque un roi
+détrôné; c'était, en 1840, l'excellentissime seigneur, et en 1842, à
+l'hôtel de la rue de Richelieu, le général Bustamante tout simplement.</p>
+
+<p>Une révolution dirigée par l'ambitieux Santa-Anna, son ennemi personnel
+et son antagoniste avoué, l'avait dépossédé de la présidence des
+États-Unis mexicains, et le général Bustamante, homme d'une grande
+probité politique, d'un patriotisme plus pur et plus désintéressé que
+celui de ses rivaux, cherchait à oublier dans l'étude, à Paris, non le
+pouvoir et les honneurs dont on l'avait privé et qu'il regrettait peu,
+mais les malheurs de son pays, déchiré par toutes les ambitions qui s'y
+croisent et s'y choquent incessamment. C'était ces idées qu'il essayait
+d'étouffer dans le silence studieux des bibliothèques publiques et des
+établissements consacrés à la science qu'il fréquentait avec assiduité.</p>
+
+<p>Lorsqu'au mois de septembre 1810, <i>Hidalgo</i> et <i>Allende</i> poussèrent
+contre les Espagnols le premier cri d'indépendance, et que ce cri,
+partout répété, mit la Nouvelle-Espagne en conflagration, Bustamante,
+alors âgé de trente ans environ, exerçait dans la ville de
+<i>Guadalajara</i>, à cent cinquante lieues à l'ouest de Mexico, la
+profession de médecin. Il y jouissait déjà d'une certaine réputation de
+talent, quand il fut forcé d'abandonner cette carrière et l'avenir
+qu'elle lui promettait, pour se joindre, les armes à la main, aux
+efforts des Espagnols contre ses compatriotes insurgés. A peine quatre
+mois s'étaient-ils écoulés depuis l'insurrection, qu'il combattait sous
+les ordres du général <i>Calleja</i>, contre <i>Hidalgo, Allende, Aldama</i> et
+<i>Abasolo</i>, ces quatre grandes figures de la guerre de l'indépendance, à
+la fameuse bataille du pont <i>Calderon</i>.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/001a.png"><br><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Le général Bustamante.</b></p>
+
+<p>Les voyageurs qui ont fait une fois seulement le trajet de <i>Mexico</i> à
+<i>Guadalajara</i>, se rappelleront un pont de pierre jeté, à quelques lieues
+de cette dernière ville, sur une rivière qui coule au milieu d'une vaste
+plaine dont le silence et l'aridité attristent l'âme. C'est le pont et
+la rivière Calderon. Dans la saison des sécheresses, à peine entend-on,
+au milieu de son lit escarpé, le murmure de ses eaux, tandis qu'à
+l'époque des pluies, elle les fait gronder, fangeuses et gonflées comme
+un torrent. Mais, dans tous les temps, le vent qui souffle lugubrement
+dans les grandes herbes desséchées, les mornes pelés qui dominent le
+pont, font naître un sentiment de terreur involontaire, et le voyageur
+éperonne son cheval pour fuir ce lieu funeste et les croix de meurtre
+dont il est parsemé.</p>
+
+<p>Le 17 janvier 1811, 100,000 insurgés avec 103 bouches à feu occupaient
+cette position. Un grand nombre de ces canons avaient été arrachés au
+port de San Blas sur <i>le Pacifique</i>, et transportés par-dessus la chaîne
+inaccessible de la Cordillière, où quelques-uns à moité enfouis
+aujourd'hui révèlent au voyageur qui gravit ces pics formidables
+l'irrésistible puissance des masses. Cette multitude sans discipline,
+presque sans frein, était composée des éléments les plus disparates,
+depuis la soutane des prêtres, les manteaux bariolés des <i>rancheros</i>
+(fermiers), jusqu'aux rares vêtements de cuir qui couvraient les corps
+bronzés de 7,000 guerriers indiens armés de leurs flèches et de leurs
+<i>macanas</i> (casse-tête).</p>
+
+<p>Le général espagnol <i>Calleja</i>, avec un peu plus de 6,000 hommes, dont la
+moitié d'une excellente cavalerie et 10 pièces de campagne, n'hésita pas
+à attaquer cette foule innombrable; et telle fut la supériorité de la
+discipline sur le nombre, que les insurgés furent taillés en pièces et
+leurs chefs dispersés.</p>
+
+<p>D. Anastasio Bustamante, alors simple officier, se distingua dans cette
+bataille de manière à attirer sur lui l'attention publique, et ce fut là
+le commencement de sa carrière militaire. Le résultat de cette affaire
+fut un coup presque mortel pour l'insurrection, et la capture des chefs
+qui l'avaient excitée. Selon la coutume des Espagnols, qui ont toujours
+aimé ces sanglants trophées, leurs têtes séparées du tronc furent
+exposées sur la place de Guanajuato, derrière un grillage de fer. Elles
+blanchirent là pendant dix ans, fouettées par la pluie, desséchées par
+le soleil, alternativement outragées par les ennemis de l'indépendance,
+ou honorées par la piété des patriotes, qui venaient brûler de petits
+cierges devant elles et prier pour les âmes qui les avaient animées.</p>
+
+<p>Nous ne suivrons pas Bustamante dans les curieux et sanglants épisodes
+de cette guerre acharnée dont les détails sont si pleins d'un intérêt
+saisissant, et nous dirons seulement une, devenu général après s'être
+rangé parmi les indépendants, il fit enlever et ensevelir les têtes des
+chefs qu'il avait aidé à vaincre, après avoir fait célébrer en leur
+honneur un service funèbre dans l'année 1821.</p>
+
+<p>Ce fut cette même année que le général <i>Iturbide</i>, qui devait, à l'issue
+de cette lutte, devenir empereur du Mexique, proclama à son tour dans
+<i>Iguala</i> l'indépendance de son pays. Bustamante se joignit à lui et lui
+fut fidèle jusqu'à sa déchéance, en opposition avec <i>Santa-Anna</i>, qui le
+premier se souleva contre ce prince, après avoir été comblé de ses
+faveurs. Forcé d'abdiquer en 1823, par suite de la défection successive
+de toutes les provinces de l'empire, sa déchéance fut proclamée le 8
+avril de la même année, et la nouvelle république fut installée. Le
+général <i>Guadalupe Victoria</i> en fut le premier président.</p>
+
+<p>Pendant ce laps de temps jusqu'en 1828, époque à laquelle la présidence
+temporaire cessait de droit, Bustamante prit une part active dans les
+affaires de l'État. Le 30 novembre, une insurrection éclata dans la
+capitale; elle avait pour but de faire annuler l'élection de <i>Pedraza</i>,
+qui venait de succédera <i>Victoria</i>, et elle se termina par la fuite du
+premier, le pillage de Mexico et l'avènement du général <i>Guerrera</i>, qui,
+nommé vice-président, exerça pendant un an l'autorité du président
+lui-même. Une révolution semblable à celle qui l'avait élevé devait le
+renverser une année après, mois pour mois, et il était réservé au
+général Bustamante d'être l'instrument de sa chute, et plus tard de sa
+mort tragique.</p>
+
+<p>(<i>La fin à un prochain numéro.</i>)</p>
+<br><br>
+
+<h2>Courrier de Paris.</h2>
+
+<p>Tout est dit, l'hiver approche et Paris s'y prépare. Paris change
+d'habitudes, en effet, et se transforme périodiquement; il varie de
+trimestre en trimestre et de saison en saison: il y a quinze jours
+encore, il était leste, dégagé, vêtu à la légère, et voici qu'il
+commence à se boutonner, à mettre les mains dans ses poches, et à
+regarder du coin de l'oeil sa <i>tween</i> et son paletot. Avant huit jours,
+il grelottera et se palissadera contre le rhume et les éternuements. On
+voit déjà des joues pâles et des nez transis circuler çà et là en plein
+vent, et annoncer les jours maussades..</p>
+
+<p>Les tailleurs taillent le vêtement piqué et ouaté; les bottiers
+travaillent, à coups redoublés, la double semelle; la couturière et la
+marchande de modes façonnent le velours et la soie pour abriter la
+petite poitrine de nos frêles Parisiennes.</p>
+
+<p>Le ramoneur, émondant tuyaux engorgés par la suie, comme dit Voltaire,
+commence à chanter sa chanson sur les toits; on replace les tapis; on
+met de l'huile dans les lampes; le marchand de bois mesure, équarrit et
+scie, et le rôtisseur de marrons allume son fourneau à l'angle des
+marchands de vin et au coin des rues.</p>
+
+<p>Aux Tuileries, au Luxembourg, aux Champs-Elysées, la loueuse de chaises
+se dispose à prendre ses quartiers d'hiver, et regarde d'un oeil morne
+son armée de bâtons empaillés, si peuplée tout à l'heure, maintenant
+déserte et tristement entassée. Passez-vous sur le boulevard Italien, la
+vive et élégante nation qui le peuplait dans les belles soirées, a battu
+en retraite. Les promeneurs acharnés, ceux que ni le froid, ni le vent,
+ni la pluie, ne peuvent retenir au logis, s'abritent au passage, de
+l'Opéra; et les <i>lions</i> n'étalent plus leurs crinières, au clair de la
+lune, sur les dalles du <i>Café de Paris</i>, rongeant l'or de leur canne, ou
+lançant au nez des passants la blanche fumée du cigare.</p>
+
+<p>Sur les murailles, les affiches disent qu'il sera bientôt temps de
+s'envelopper de son manteau, et de crier à sa gouvernante; «Holà!
+Françoise, faites-moi un bon feu!» Les Wauxhall d'hiver, les Prado
+d'hiver, les Tivoli d'hiver, se font imprimer tout vifs et placarder à
+tous les coins de la ville, sollicitant d'avance les frisettes, les
+étudiants en droit, les élèves en médecine et les commis marchands. Que
+vous dirai-je? M. Musard a sonné un premier coup de son cor à piston,
+cette trompette joyeuse qui promet la prochaine résurrection des folles
+danses et du débardeur.</p>
+
+<p>On pourrait douter cependant de la réalité de tous ces signes
+précurseurs, si le Théâtre-Italien ne venait pas de rouvrir ses portes
+et de mettre en ligne son régiment de ténors et de soprani, de contralti
+et de barytons; mais puisque le Théâtre-Italien recommence ses chansons,
+l'été est bien mort, il n'y a plus à en douter. Grisi, Persiani,
+Lablache, Mario, tous les oiseaux mélodieux que l'Italie envoie à Paris,
+nous abandonnent en effet au premier soleil printanier, et nous
+reviennent invariablement quand la dernière feuille tombe et s'en va;
+contre l'habitude des rossignols, ils se montrent à nous et roucoulent
+dans la noire saison où les corbeaux s'assemblent par bandes et
+croassent. Cette année, la volière italienne a perdu deux de ses hôtes
+harmonieux et sans plumes; Tamburini nous manque, et madame Pauline
+Viardot avec lui. Regrettons madame Viardot: qui la remplacera? c'est
+encore le secret de M. Vatel, l'autocrate du Théâtre-Italien. Jetons
+aussi quelques pleurs à cet honnête Tamburini; sa voix, il est vrai,
+s'affaiblissait de jour en jour, à force d'avoir usé et abusé de la
+roulade; mais quel magnifique instrument dans le temps de ses beaux
+succès et de sa fraîche jeunesse? Pleurons donc Tamburini pour le passé,
+plutôt que pour le présent, et ne soyons pas ingrats. Rien n'est
+éternel, en ce bas monde, ni la beauté, ni la richesse, ni la puissance,
+ni les voix de basse.</p>
+
+<p>L'empereur de Russie donnera l'hospitalité au jeune et poétique talent
+de madame, Pauline Garcia-Viardot, et recueillera les restes encore
+vaillants de la voix de Tamburini. Tous deux vont partir, s'ils ne sont
+déjà partis; Rubini, cet autre déserteur, est là-bas, à
+Saint-Pétersbourg, qui leur fait signe et leur tend les bras. Ainsi, la
+Russie devient dilettante, et nous enlève une bonne partie de, notre
+bien. Qui sait? peut-être, est-ce une amélioration qui se prépare dans
+la gamme diplomatique, assez mal engagée, depuis la Révolution de
+juillet, entre Paris et Saint-Pétersbourg, et un acheminement à une plus
+tendre harmonie.</p>
+
+<p>Quant à nous, notre fureur dilettante ne se ralentit point par l'usage;
+on a souvent reproché à Paris sa légèreté et son inconstance; mais, à
+coup sur, pour ce qui est du Théâtre-Italien, le reproche n'est pas
+mérité; il y a longtemps que cette passion dure, et elle devient de plus
+en plus fidèle et tenace: ni la déportation, ni l'incendie, n'ont pu la
+décourager ni l'abattre; elle a bravé deux années d'exil à l'Odéon, et
+s'est tirée vivante de la flamme et des cendres de la salle Favart.</p>
+
+<p>Le ciel, sans doute, est touché de cette persévérance, car il n'a jamais
+laissé le dilettante parisien sans pâture; il le nourrit depuis quinze
+ans, avec un soin tout particulier, faisant succéder Malibran à Pasta,
+Grisi à Malibran, et il continuera certainement de nourrir les petits du
+dilettante et les petits de ses petits. Voyez, plutôt! L'empereur
+Nicolas nous ôte Tamburini, tout aussitôt le ciel nous envoie Ronconi,
+et le ténor Salvi par-dessus le marché. Les i, les o et les a ne nous
+manqueront jamais; l'Italie a de quoi renouveler l'alphahet.</p>
+
+<p>Le monde riche et le monde élégant se sont disputé la location des
+stalles et des loges du Théâtre-Italien avec la même ardeur que par le
+passé. Dès le mois d'août, on s'en inquiétait, et à peine septembre
+eut-il signé sa première heure, que la rage s'y est mise.--La jolie
+comtesse de S... retenue dans son château du Berry, a eu de fréquentes
+insomnies pendant huit jours, et, s'éveillant en sursaut toutes les
+nuits, s'écriait: «Aurai-je ma loge?» Elle n'a recouvré le sommeil que
+le lendemain du jour où la nouvelle lui en a été positivement expédiée
+de Paris par estafette.--Un ami de la baronne de H... a reçu ces mots
+tracés de sa petite main fine et blanche: «Courez, bien vite retenir ma
+loge de face pour la saison, et vous irez ensuite savoir des nouvelles
+de mon père, qui est à l'extrémité. Adieu, cher.»--Madame C... plaide en
+ce moment en séparation contre son mari.--Quoi! des époux si tendres et
+si bien assortis, qui promettaient de renouveler Philémon et
+Bancis!--Eh! mon Dieu oui.--Que leur est-il donc arrivé? Comment cela se
+fait-il? ils s'aimaient tant! ils vivaient dans une intimité si
+parfaite!--Le mari n'a pas voulu prendre une loge aux Italiens; la femme
+le voulait: on a plaidé d'abord le oui et le non avec douceur, puis avec
+vivacité, puis avec entêtement, puis avec emportement, puis avec fureur,
+comme cela arrive dans les meilleurs ménages; et hier la demande de
+séparation, pour cause d'incompatibilité d'humeur, a été déposée au
+greffe du tribunal: Deux époux vivaient en paix depuis dix ans; une loge
+survint, et voilà la guerre allumée.</p>
+
+<p>On sait ce qui arriva autrefois à propos du fameux roman de Richardson,
+<i>Clarisse Harlowe</i>: la vogue était telle qu'on faisait queue à la porte
+du libraire. Un jour, un seul exemplaire restait pour deux amateurs qui
+s'en saisirent en même temps, chacun par mi-côté.--Je l'aurai!--Tu ne
+l'auras pas!--Ils mirent l'épée à la main et l'exemplaire fut adjugé au
+vainqueur, le vaincu étant légèrement blessé.</p>
+
+<p>La même bataille vient de se renouveler entre deux forcenés dilettanti
+pour la dernière stalle d'orchestre à louer au Théâtre-Italien; mais
+l'issue du duel a été plus funeste: les deux adversaires, percés l'un
+par l'autre et du part en part, sont morts sur le coup; la stalle est
+revenue à un gros monsieur qui l'attendait dans son lit. Le procureur du
+roi informe.</p>
+
+<p>Vous êtes prié d'assister au convoi et à l'enterrement.</p>
+
+<p>On s'apprête, on s'inquiète, on se bat, on s'égorge pour avoir place au
+Théâtre-Italien; mais le temps n'est pas encore venu de s'y montrer; ça
+n'est pas bon genre. Se ruer ainsi dès le premier jour, fi donc! laissez
+cela aux femmes d'avoués et aux provinciales. En vérité, ne dirait-on
+pas qu'on meurt d'inanition et qu'on a besoin de se précipiter
+brutalement sur la première cavatine qu'on vous jette: il n'y a que les
+estomacs vulgaires qui montrent de ces gros appétits gloutons. Et puis,
+vous croyez, que nous allons laisser là nos châteaux pour entendre M.
+Salvi; pas si plébéiens! tout au plus commencerons-nous à y songer quand
+décembre viendra; nous prêterons nos loges, en attendant, à quelque ami
+ou à quelque petit cousin; pourvu qu'on ne nous y voie pas avant trois
+mois, notre honneur est sauf.</p>
+
+<p>Oui, mesdames les duchesses et mesdames les marquises, et vous les
+lionnes du barreau et de la Nuance, préparez-vous à l'hiver: illuminez
+ses sombres nuits par l'éclat des fêtes; voilez, sa tristesse par le bal
+et le plaisir; choisissez au théâtre la place la plus favorable au
+succès de votre élégance et de votre coquetterie; l'hiver vous plaît,
+vous aimez l'hiver, vous voyez venir l'hiver avec un sourire, car c'est
+la saison de vos triomphes les plus charmants et de vos joies les plus
+vives.</p>
+
+<p>Hélas! Paris n'est pas compris tout entier dans une loge d'Opéra, et
+dans une valse à deux temps; vous êtes le Pans que l'hiver pare, amuse
+et fait rire; mais, à côté de vous, il y a le Paris que la venue de la
+saison rigide inquiète et épouvante: Ce Paris là, c'est le Paris de
+l'ouvrier et de l'indigent l'hiver, à la main glacée, va bientôt devenir
+l'hôte sans pitié de la triste mansarde; il ébranlera de son souffle
+cruel les portes disjointes et les portes mal closes; et l'enfant nu,
+pâle, grelottant, souvent privé de nourriture, se réfugiera vainement
+dans le sein de sa mère en haillons, pour y chercher un peu de force et
+de chaleur.--Allons, mes belles, appelez les violons, et mettez-vous en
+danse! Qui est-ce qui n'est pas joyeux? qui est-ce qui ne danse
+pas?--Les cent mille malheureux que Paris cache dans ses rues sombres et
+dans ses noirs replis! La statistique l'a dit, et la statistique est
+d'une véracité terrible; chaque hiver fait une horrible guerre à près de
+cent mille infortunés, femmes, enfants, vieillards, sans feu, sans
+vêtements et sans pain.--Que ne travaillent-ils! dit nonchalamment un
+jeune blond, qui se fait les ongles et se parfume toute la journée; ce
+sont des fainéants, ajoute cet autre, qui passe sa vie étendu sur les
+coussins d'un divan, jetant à l'or et au velours de son appartement la
+fumée de sa cigarette, et frisant négligemment un coin de sa moustache.</p>
+
+<p>Nous allons entrer dans lu saison des circulaires, des quêtes à domicile
+et des comités de bienfaisance: mais, c'est une honte! on ne sait pas
+combien. Le Paris voluptueux et riche a l'âme dure et l'oreille fermée à
+la charité; le Paris pauvre et mourant de faim frappe incessamment à sa
+porte; la porte reste close, ou à peine une main distraite et
+dédaigneuse jette-t-elle une misérable aumône à l'insistance du maire ou
+du comité de l'arrondissement. J'ai eu entre les mains un relevé total
+de l'humanité officielle de mon quartier; c'était à faire rougir! les
+noms les plus riches ou étaient absents, ou figuraient pour les sommes
+les plus avares.</p>
+
+<p>Un roi de l'antiquité, avait chargé un de ses serviteurs de lui dire
+chaque jour, en l'éveillant: «Roi, souviens-toi que tu es homme!» ne
+serait-il pas bien de placer au chevet de tous ces heureux à la sourde
+oreille, un sergent de ville qui leur crierait tous les matins, à
+tue-tête: «Riche, souviens-toi qu'il y a des pauvres; la charité, s'il
+vous plaît!»</p>
+
+<p>Passons à la pièce comique, après cette espèce de tragédie. Un de nos
+amis, tout frais arrivé de la Haute-Marne, nous a confié, sous le sceau
+du secret, une aventure plaisante dont Chaumont, honorable chef-lieu du
+département, commence à parler tout bas; Langres s'en mêlera bientôt, et
+peu à peu, de discrétion en discrétion, l'aventure aura parcouru la
+France et passera à l'étranger.</p>
+
+<p>Le bouts de l'affaire fut longtemps connu à Paris pour un homme de
+beaucoup d'esprit et un philosophe remarquable par l'excentricité de ses
+fantaisies et de ses bons mots. Son nom seul fait encore tressaillir
+d'effroi les épiciers, qu'il avait particulièrement choisis pour
+victimes, et les réverbères, dont il cassait volontiers les vitres, la
+nuit, après butte.</p>
+
+<p>Ce charmant original est aujourd'hui préfet; la Révolution de Juillet
+l'a pris au milieu des débris des réverbères et des angoisses de
+l'épicerie, pour le hisser au pouvoir. Depuis deux ou trois mois, la
+Haute Marne a l'honneur de couler sous son administration.</p>
+
+<p>Ce n'est pas seulement aux épiciers et aux réverbères que l'illustre
+administrateur en voulait dans ses jours de jeunesse et de gaieté: les
+portiers aussi ont passé pas ses mains; il n'y a pas une loge où l'on ne
+raconte en frissonnant l'histoire lamentable de cet infortuné portier
+que notre jeune homme poursuivit pendant un an, sans trêve ni relâche,
+de cette apostrophe diabolique: «Portier, je veux de tes cheveux.» Tous
+les soirs, à minuit, le marteau retentissait, l'honnête portier ouvrait
+avec confiance, et les terribles paroles: «Portier, je veux de tes
+cheveux!» arrivaient invariablement à l'oreille de l'infortuné; il en
+conçut, à la longue, un tel ennui et une telle terreur, qu'il en fit une
+affreuse maladie et mourut chauve.</p>
+
+<p>La malheureuse, victime a laissé deux fils, ces deux rejetons
+nourrissaient, depuis leur plus tendre enfance, la pensée de venger leur
+père: les haines, à ce qu'il paraît, sont héréditaires dans les familles
+de portiers, comme jadis dans la maison d'Altrée et de Thyeste.</p>
+
+<p>Ils attendirent que la barbe leur eut poussé, car il est difficile de
+venger un père tant qu'on tette encore sa nourrice. Enfin, l'heure
+fatale leur paraissant venue, l'autre jour, vers la fin de septembre
+dernier, ils quittèrent Paris, l'oeil morne et la tête baissée et se
+mirent en route pour le département en question.</p>
+
+<p>Arrivés à Chaumont, nos deux Orestes s'inscrivirent à la préfecture,
+sous un nom supposé, et demandèrent instamment que M. le préfet voulût
+bien les recevoir en audience particulière: ils se donnaient pour
+deux hauts fonctionnaires en mission, chargés d'un secret d'État d'où
+dépendaient la prospérité et le salut de la Haute-Marne.</p>
+
+<p>M. le préfet n'hésita pas un seul instant à les recevoir, et leur
+expédia la lettre d'audience.--Aussitôt tous deux arrivèrent et furent
+introduits par un corridor mystérieux jusqu'au cabinet du bourreau des
+portiers; là, les plus savantes précautions avaient été prises, par
+l'ordre du préfet lui-même, pour que rien ne transpirât au dehors de
+cette importante conférence; tout importun, tout valet était éloigné et
+la porte close à double tour; de toutes parts, le silence et la
+solitude.</p>
+
+<p>«Que me voulez-vous, messieurs?» dit le fonctionnaire de son plus
+charmant sourire.--Ceux-ci, sans faire de frais d'éloquence, allèrent
+droit à lui et, chacun de son côté, le saisissant par un bras, de
+s'écrier d'une voix terrible; «Préfet, je veux de tes cheveux!» En même
+temps, l'aîné des frères tirait de sa poche une énorme paire de ciseaux.
+«Je veux de tes cheveux, préfet, je veux de tes cheveux!»</p>
+
+<p>La lutte fut longue et mémorable: le préfet eut beau appeler son
+secrétaire-général et sa gendarmerie; personne ne l'entendit et il
+fallut céder; la chevelure tout entière tomba sous le ciseau fatal,
+comme autrefois celle des rois dépossédés par quelque maire du palais.</p>
+
+<p>Le lendemain, il y eut une séance du conseil-général, où le préfet, la
+veille, frisé et luxuriant, parut complètement rasé.</p>
+
+<p>Les deux fils satisfaits revinrent à Paris, et, à la manière des
+guerriers francs, suspendirent la chevelure de leur ennemi, la chevelure
+de M. le préfet, au tombeau du leur père, un elle est visible tous les
+jours, depuis six heures du matin jusqu'à six heures du soir.</p>
+
+<p>Les mânes du portier sont satisfaits.</p>
+
+<p>Mais le département de la Haute-Marne ne sait que penser, voyant son
+préfet tondu de si près.</p>
+<br><br>
+
+<h2>Histoire de la Semaine.</h2>
+
+<p>Notre gouvernement vient de voir se terminer à sa satisfaction une
+négociation dans laquelle notre chargé d'affaires intérimaire à
+Constantinople, M. de Bourqueney, a éprouvé de la résistance et
+rencontré des difficultés. Nous n'avons pas la fatuité de croire que nos
+lecteurs ne savaient rien des événements de ce monde avant que nous ne
+prissions à <i>l'Illustration</i>, il y a de cela huit jours, le portefeuille
+des affaires étrangères et de l'intérieur. Par conséquent nous les
+tenons pour précédemment instruits de l'insulte qu'avait reçue à
+Jérusalem le consul français. Il a fallu, pour que M. de Bourqueney
+arrivât à obtenir la satisfaction devenue indispensable, qu'il menaçât
+le divan de demander ses passe-ports. Enfin, le 30 au soir, nos journaux
+officiels ont pu publier la dépêche télégraphique suivante: «Le pacha de
+Jérusalem est destitué; son successeur fera au consul de France une
+visite officielle d'excuse. Le pavillon français sera solennellement
+arboré à Beyrouth, chef-lieu du gouvernement général de la province, et
+salué de vingt-un coups de canon. Tous les meneurs de l'émeute recevront
+un châtiment exemplaire.» Peut-être eussions-nous dû exiger que notre
+drapeau fût relevé également à Jérusalem, où l'outrage avait été commis;
+mais le canon n'est pas habitué à se faire entendre à Beyrouth en faveur
+de la France, et l'on aura vu là une nouveauté qui nous aura rendus
+moins exigeants.--Au Sénégal, notre gouverneur, le capitaine Bonet a
+également eu à obtenir satisfaction d'une tribu voisine de nos
+possessions du midi de l'Afrique, et a su de son côté faire respecter le
+nom français par une énergie et une détermination ferme et mesurée que
+nos officiers de marine, il faut leur rendre cette justice, possèdent en
+général à un degré plus éminent que beaucoup de nos diplomates.--Cette
+énergie, notre gouverneur des îles Marquises, le capitaine Bruat, à été
+obligé de la déployer contre une partie de l'équipage <i>l'Uranie</i>, qui le
+transportait de France dans notre nouvelle colonie de l'Océan-Pacifique.
+On manque encore de détails sur cette tentative de révolte, presque
+inouïe dans les annales de notre marine, et sur les moyens auxquels il a
+fallu recourir pour la comprimer et la punir.</p>
+
+<p>La situation de l'Espagne est devenue bien plus compliquée encore depuis
+huit jours. Sans nul doute, le gouvernement nouveau peut nourrir
+l'espoir de venir prochainement à bout des insurrections de Barcelone et
+de Sarragosse; mais l'état des esprits à Madrid, la situation de cette
+capitale et les mesures extraconstitutionnelles qu'il y a prises,
+compromettent sa force morale et lui aliènent bien des sympathies.
+Voyant que le résultat des élections était la condamnation de la marche
+suivie par lui, ce gouvernement, qui n'a renversé le régent que parce
+que Espartero n'avait pas su respecter la constitution, la viole dès ses
+premiers pas, avec bien moins de façons que son prédécesseur, peu
+scrupuleux cependant, a toujours cru devoir en mettre pendant ses trois
+années de règne. Le général Narvaez s'est présenté devant le conseil des
+ministres et lui a dit: «On vient de crier à mes oreilles: Vive
+Espartero! Mort à Narvaez! J'attache peu d'importance à ce dernier cri:
+un militaire doit toujours être prêt à faire le sacrifice de sa vie.
+Mais, après moi, ce sera votre tour; et pour empêcher qu'un état de
+choses aussi menaçant se prolonge, il faut prendre une mesure
+indispensable aujourd'hui: il faut mettre Madrid en état de siège.»
+C'est, on le voit, le vieux moyen classique; il eût dû seulement, pour
+compléter l'effet, s'être fait donner quelques coups de poignard dans
+son manteau, dont il eût pu montrer les trous à Lopez et à ses
+collègues. Mais il paraissait être sûr que cela était surabondant; et en
+effet, on marchanda sur les termes, mais on lui accorda sans hésiter que
+le gouverneur de Madrid, le général Mazaredo, réunirait à ses
+attributions militaires tous les pouvoirs civils. La distinction de
+cette situation, de cette concentration, avec l'état de siège nous
+échappe. Ce qui n'est pas le moins affligeant dans tout ceci, c'est que
+le seul ministère dans lequel l'Espagne eût, depuis longtemps, cru
+pouvoir placer quelque confiance, n'a pas tardé à cesser de la
+justifier, et que ce malheureux pays semble de nouveau livré aux plus
+mauvaises chances de l'instabilité.--L'Angleterre paraît aussi vouloir
+recourir aux mesures exceptionnelles pour le pays de Galles.
+L'application de la loi martiale à ces contrées, ou Rébecca et ses
+filles régnent par la destruction et l'effroi, passe pour résolue. Cette
+détermination et cet état de choses sont graves. Si le constable arrive
+en Angleterre à perdre son autorité, si son bâton blanc se voit destitué
+de sa vertu et de sa puissance, s'il faut, pour le gouvernement,
+recourir à l'armée de terre et l'élever au contingent qu'exigeront un
+pareil changement et les éventualités de l'Irlande, c'est une surcharge
+énorme, une dépense extraordinaire qui nécessitera de nouveaux impôts
+dont le vote, si on propose de l'asseoir sur la propriété, ou la
+perception, si on veut encore en surcharger les objets de consommation,
+peut amener une crise profonde. --Dans le Bolonais l'agitation continue.
+On a annoncé l'arrivée à Paris de deux des premiers instigateurs de ce
+mouvement. Il paraît que les combattants ne sont pas déterminés à imiter
+cette retraite. La cour de Rome presse l'instruction de l'affaire des
+trente-cinq prisonniers détenus au fort de Saint-Leo; mais l'Autriche,
+qui ne paraît pas croire qu'un exemple judiciaire puisse suffire pour
+faire cesser le soulèvement, a renforcé sa garnison de Ferrare, et se
+montre prête à donner un secours armé. On comprend les complications
+qu'une pareille démarche amènerait nécessairement; aussi notre
+ambassadeur, M. de La Tour-Maubourg, a-t-il repris précipitamment la
+route de la capitale du saint-siège.</p>
+
+<p>On avait tiré beaucoup de conjectures de la rencontre annoncée de
+l'empereur de Russie et de M. le duc de Bordeaux à Berlin. Ce prince
+n'est arrivé dans la capitale de Prusse qu'après le départ du czar.--Un
+autre prétendant au trône de France, le soi-disant Charles de Bourbon,
+duc de Normandie, arrêté pour dettes à Londres, a profité d'un secours
+de 91 st., à lui accordé par la cour des débiteurs insolvables, à
+l'effet de subvenir aux premiers frais de procédure et à déposé au
+greffe sa requête pour obtenir le bénéfice de cession de biens. Voici la
+traduction littérale des trois principaux articles de sa requête,
+contenant l'actif qu'il abandonne à ses créanciers comme libération d'un
+passif de 125,000 fr.; «1° tous mes droits et intérêts dans le château
+de Saint-Cloud et dans le château de Rambouillet, situés près de Paris,
+royaume de France; ensemble les divers domaines qui ont été achetés par
+feu ma mère, Marie-Antoinette, reine de France, à titre de propriété
+privée; 2° tous mes droits en répétition contre le gouvernement anglais
+pour obtenir le remboursement de la valeur de certains vaisseaux de
+guerre déposés en 1794, par les autorités de Toulon, entre les mains de
+l'amiral Hood, comme fidéicommis, au profit de Louis XVII, dauphin de
+France; 3° enfin <i>tous mes droits et intérêts au trône de France</i>, comme
+fils légitime et héritier de Louis XVI, décédé roi de France.» Un délai
+légal a été intimé aux créanciers pour déclarer s'ils refusent ces
+propositions, et s'ils s'opposent à la cession de biens. On voit que si
+le bottier et le tailleur du prince ne sont pas assez, mal conseillés
+pour refuser une semblable proposition, ils peuvent, un de ces beaux
+matins, devenir rois de la France, qui n'aura rien à dire si la cession
+est en règle, si l'acte a été dûment enregistré.--Un autre prince vient
+également de céder sa seigneurie. Le prince de Puckler-Muskau, qui a
+publié, il y a quelques années, des <i>Mémoires</i>, des <i>Voyages</i> et un
+livre intitulé <i>De tout un peu</i>, tous traduits en français, et d'un
+esprit fort peu allemand, vient de vendre à l'intendant-général de la
+musique du roi de Prusse, moyennant 3 millions de thalers (environ 7
+millions et demi de francs), la seigneurie de Muskau, située dans le
+cercle de Rothembourg, contenant sept villages et une population
+d'environ 1,800 âmes. Le prince se prépare à s'aller installer en
+Italie, où il veut passer le reste de ses jours. Nous apprendrons aux
+nombreux lecteurs de ses amusants ouvrages que l'étourdi a
+cinquante-huit ans.</p>
+
+<p>Des délires affreux et malheureusement plus authentiques que celui de la
+ville de Bahia, dont nous donnons aujourd'hui une vue pour bien constater
+qu'il n'y a rien de changé en elle, des inondations épouvantables ont
+porté la ruine et la mort dans de riches contrées des départements de
+l'Aude, de l'Hérault et des Pyrénées-Orientales. Des vignobles entiers,
+des champs d'oliviers, des fermes, des habitations, des troupeaux nombreux,
+des routes, des ponts, des voitures publiques, ont été emportés et
+détruits. Des cimetières ont été labourés et retournés par les eaux; les
+tombeaux ont été ouverts, les ossements dispersés. Le nombre des victimes
+a été considérable; car dans un seul village, à la Cesse, quinze personnes
+ont péri et quinze maisons ont été renversées. Les moindres ruisseaux
+étaient devenus des torrents et roulaient des cadavres. Dans le nombre,
+on a remarqué celui d'une jeune femme serrant encore entre ses bras le
+corps inanimé de son enfant, étouffé sans doute dans une étreinte
+convulsive. De Cuxac à Coursan, la rivière s'est frayé un passage sur les
+deux bords par cinq brèches énormes et a changé en un lac immense la plaine
+de Coursan. Du haut du pont de ce village on voyait passer au milieu des
+flots des meubles, des charrettes, des bestiaux, et, chose épouvantable!
+des hommes, des femmes, des enfants, entraînés sans espoir vers la mer.
+Il est rare qu'au récit de ces terribles catastrophes on ne puisse ajouter
+celui de quelque noble dévouement, qui soulage un peu le coeur de l'aspect
+de tant de misères. A Peyriac, ce sont des gendarmes qui exposent
+courageusement leur vie, au milieu de la nuit, pour sauver celle des
+habitants. A Cuxac, c'est un digne curé qui, debout sur la digue, aux
+endroits les plus menacés, les plus périlleux, a eu la jambe cassée en
+donnant à ses paroissiens l'exemple du travail et du courage. Cette
+inondation, de beaucoup plus violente que celle de 1772, la seule dont
+ces populations eussent conservé un souvenir d'effroi, a également
+étendu ses désastres dans la Catalogne. A Girone, qui a été
+principalement maltraitée, cinquante-sept maisons ont croulé, dit
+<i>l'Émancipation</i>, et deux cent cinquante cadavres ont été ensevelis sous
+les décombres. Notre port le plus voisin, Port-Vendres, a également
+beaucoup souffert. Tout ce qui se trouvait sur les quais de l'ancien
+port a été entraîné, dans la mer, et le nouveau bassin a été comblé par
+les ruines des murs renversés. Un beau trois-mâts américain s'est brisé
+contre le rocher sous le fanal: l'équipage a été sauvé.--Même sort est
+advenu dans la Mer Rouge au bâtiment à vapeur anglais qui apportait de
+l'Inde la malle attendue au commencement de septembre. Aucun des
+passagers n'a péri. Ou attend d'autant plus impatiemment la malle
+d'octobre.</p>
+
+<p>Les habitants de Mézières viennent de célébrer, suivant l'usage,
+l'anniversaire de la levée du siège de cette ville, soutenu par le
+chevalier Bayard. Cette cérémonie a toujours quelque chose de touchant.
+Une petite ville conserve, après trois siècles, le souvenir d'un héros
+de la vieille France, d'une des plus nobles figures de notre histoire.
+Lors de notre invasion, ce souvenir, qu'elle se montra digne de
+perpétuer, lui traça sa conduite, et dans ce temps, attristé par de
+coupables faiblesses et de lâches trahisons, Mézières fit héroïquement
+son devoir, sans faste, avec simplicité. Une armée nombreuse entourait
+ses murs; il ne vint à l'idée, de personne que Mézières pût se rendre
+sans résister jusqu'au bout: la garde nationale, aidée de quelques
+braves douaniers, était nuit et jour sur les remparts. Les bombes
+pleuvaient dans les rues étroites de cette cité; les habitants de
+Saint-Julien voyaient leurs maisons brûler par ordre du gouverneur, et
+personne ne songeait à capituler. Cette belle résistance donne droit aux
+habitants de Mézières de fêter chaque année, religieusement et avec un
+noble orgueil, le chevalier Bayard.</p>
+
+<p>La société Cuviérienne, société zoologique et purement scientifique,
+compte plusieurs membres dans l'Italie autrichienne. Le gouvernement de
+Vienne, alarmé de voir des sociétés parisiennes étendre leurs
+ramifications jusque dans les États soumis à sa domination, fit prendre
+des renseignements par voie diplomatique. On s'adressa à notre ministre
+des affaires étrangères, et celui-ci fit passer les interrogations au
+ministre de l'intérieur, qui aussitôt envoya au siège de la société
+prendre copie de ses statuts et de son programme. Sans doute ces
+documents tout scientifiques transmis à Vienne auront rassuré le
+gouvernement autrichien, et il laissera désormais à ses sujets la
+liberté de faire partie d'une société zoologique de Paris.--Le ministre
+de l'intérieur, non pas par frayeur politique, mais par curiosité
+statistique fait faire en ce moment des recherches analogues et
+complètes pour connaître le nombre des sociétés scientifiques et autres
+qui existent à Paris. Il y a déjà constaté l'existence de cent
+quarante-neuf; et il lui reste à classer un certain nombre d'autres
+sociétés qui, par leur nature, se placent entre les sociétés proprement
+dites et les réunions ou associations industrielles ou commerciales dont
+le but n'est pas précis, et qui ne se rassemblent pas à des époques
+fixes.--Un congrès agricole s'est réuni à Vannes. Il a émis, dans
+l'intérêt de l'agriculture, quelques voeux plus pratiques et ayant plus
+de chances de se voir accueillir que les voeux de l'union vinicole.
+Toutefois, comme le congrès scientifique d'Angers, il a demandé que
+l'agriculture constituât à elle seule un département ministériel. Sans
+doute il faut que les affaires et les intérêts de l'agriculture soient
+dirigés par des hommes qui en comprennent l'importance et qui sentent
+combien il y a à faire pour réparer le mal qu'a produit le peu de
+sollicitude qu'on y a apporté jusqu'ici. Mais qu'attend-on de bon de ces
+subdivisions intimes? Depuis 1830 on a distrait du ministère de
+l'intérieur quelques bureaux dont on a fait un ministère du commerce et
+de l'agriculture; puis quelques autres qui ont constitué un ministère
+des travaux publies; on voudrait aujourd'hui que le commerce formât un
+département, que l'agriculture en composât un autre. Nous voyons bien
+comment tous ces fractionnements surchargent le budget, multiplient la
+correspondance des préfets, et retardent par conséquent l'expédition des
+affaires; ce que nous concevons moins ce sont les bons résultats qu'ils
+pourraient produire et que s'en promettent ceux qui en provoquent de
+nouveaux.--L'Académie des Beaux-Arts a, le 30 septembre, proclamé les
+prix pour le concours de peinture. Le premier grand-prix a été décerné à
+M. Dannery, de Paris, âgé de vingt ans, élève de M. Delaroche; le
+premier second grand-prix à M. Benonville, de Paris, âgé de vingt-deux
+ans et demi, élève, de M. Picot; et le deuxième second grand-prix à M.
+Gambard, de Sceaux, âgé de vingt-quatre ans, élève de M. Signol.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/002.png"><br><b>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Médaille de l'École Normale,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;par M. Bovy.</b></p>
+
+<p>Nous avons dit un mot la semaine dernière des médailles frappées à
+l'occasion de la loi sur les chemins de fer et des travaux de l'École
+Normale. Nous dirons aujourd'hui que leur auteur, M. Bovy, vient d'être
+nommé membre de la Légion-d'Honneur, distinction à laquelle tous les
+artistes applaudiront. Nous avons déjà donné la gravure du premier de
+ces beaux ouvrages (t. I, p. 150); nous avons également fait graver le
+second, et nous pouvons le mettre aujourd'hui sous les yeux de nos
+lecteurs.--Par suite de souscriptions et des derniers votes des
+conseils-généraux, les statues de plusieurs hommes illustres vont
+s'élever sur la place principale de la ville qui a vu naître chacun
+d'eux: à Miramont (Lot-et-Garonne) sera érigée la statue de M. de
+Martignac, confiée au ciseau de M. Foyatier; à Aurillac, celle de
+Gerbert, archevêque de Reims, devenu pape sous le nom de Sylvestre II; à
+Montdidier (Somme), celle de Parmentier, propagateur zélé de la culture
+de la pomme de terre; à Avignon va être inaugurée celle du Persan auquel
+le département de Vaucluse a dû l'introduction de la garance et sa
+richesse; celle-ci, dont on fait particulièrement l'éloge, est l'oeuvre
+de M. Brian aîné, qui vient de terminer également le modèle de la statue
+de Descartes pour la ville de La Haie (Indre-et-Loire), où l'immortel
+philosophe est né, et qui a pris son nom. La ville de Tours réclamait ce
+monument; mais cette jolie cité n'y avait aucun droit, et d'ailleurs
+elle est peu conservatrice, car elle a laissé démolir et enfouir, depuis
+longtemps, dans un caveau, un monument qu'elle avait élevé, au
+commencement de ce siècle, à une de ses illustrations, pour, disait
+l'inscription, porter son souvenir à la postérité la plus reculée. La
+ville de La Haie-Descartes fait donc sagement de ne rien lui donner à
+garder.</p>
+
+<p>La ville de Paris entreprend un assez grand nombre de travaux d'art et
+de voirie, et va prochainement se mettre à l'oeuvre pour plusieurs
+autres.--On est sur le point de démolir l'ancienne bibliothèque
+Sainte-Geneviève, et d'en construire une nouvelle sur l'emplacement de
+la prison Montaigu. A cet effet, ou doit élargir la place Saint-Étienne
+et niveler II rue des Grès. Cet édifice coûtera deux millions. L'État
+abandonne à la ville le terrain nécessaire, et celle-ci se charge
+d'acquérir un emplacement sur la place du Panthéon pour y faire
+construire, parallèlement à l'École de Droit, la mairie du douzième
+arrondissement.--Les immenses terrains qui sont à l'entour des
+Petits-Pères, et qui font partie du domaine de l'État, vont être vendus.
+On se propose de percer et de construire sur ces terrains une rue qui
+continuera la partie du passage des Petits-Pères donnant rue
+Neuve-des-Petits-Champs, et qui ira aboutir à la place de la Bourse. La
+rue Saint-Pierre-Montmartre sera élargie et continuée jusqu'à la rue
+Vivienne, en face de la rue de l'Arcade-Colbert. Le passage Vivienne
+viendra déboucher sur ces nouvelles rues. La mairie du troisième
+arrondissement sera transférée place des Victoires, dans l'ancien hôtel
+Ternaux.--On termine la sculpture des deux colonnes de la barrière du
+Trône, demeurées si longtemps inachevées. Au sommet de ces deux colonnes
+on a construit deux dômes qui seront couronnés des statues du Commerce
+et de l'Agriculture.--On vient de commencer dans les grandes
+contre-allées de l'avenue principale des Champs-Elysées, et au milieu de
+ces voies, l'établissement de trottoirs en asphalte qui régneront depuis
+la barrière de l'Étoile jusqu'à la <i>Place de la Concorde</i>,--Oui, cette
+place, qui a successivement porté les noms de Place Louis XV, Place de
+la Révolte, Place de la Concorde, Place de la Révolution, Place Louis
+XVI, vient de voir placer à ses angles des plaques de lave couleur azur,
+à lettres blanches, qui lui donnent définitivement ce nom de <i>Place de
+la Concorde</i>. Ce n'est sans doute pas pour l'harmonie monumentale qui y
+règne; car jamais emplacement n'a été le théâtre d'une plus éclatante
+discorde architecturale que cette place avec son Garde-Meuble et ses
+fossés Louis XV, ses lampes romaines, son obélisque égyptien, ayant pour
+terminer l'horizon, au nord et au sud, des monuments grecs, la
+Madelaine, la Chambre des Députés; à l'ouest, un arc romain, et à l'est
+un monument de la Renaissance, le pavillon de Philibert Delorme. Mais
+enfin, on a eu beau faire, l'ensemble est si vaste, et plus d'une des
+parties est si belle, que la <i>Place de la Concorde</i> pourra toujours être
+montrée avec orgueil aux étrangers.--La restauration de
+Saint-Germain-l'Auxerrois tire à sa fin. On vient de poser quatorze
+statues dans les niches du portail et du porche intérieur. Les chapelles
+de l'hémicycle du choeur, au nombre de cinq, seront bientôt ouvertes; on
+vient d'ouvrir celles de Saint-Germain et des Morts. Nous reviendrons
+sur l'ensemble de ce travail.--On répare en ce moment la flèche de
+Saint-Germain-des-Prés, dont la charpente était vermoulue. C'est
+toujours en tremblant qu'un voit les ouvriers se mettre à cette
+malheureuse église. Sous la Restauration, des craintes d'écroulement ou
+bien plutôt le vandalisme d'un architecte l'a fait mutiler en lui
+enlevant deux de ses tours. En 1838, le comité historique des arts et
+monuments déclara, dans un rapport: «qu'on cachait sous le stuc deux
+chapelles de Saint-Germain-des-Prés, en attendant qu'on eût assez
+d'argent pour habiller ainsi l'église entière.» Que va-t-on faire
+maintenant? Du reste, les antiquaires ont l'oeil à ce travail.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/003a.png"><br><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Messager parisien.</b></p>
+
+<p>Paris va voir s'opérer une révolution au coin de ses rues. Ces
+emplacements étaient occupés de temps immémorial par des
+commissionnaires, pour la plupart originaires de Savoie, auxquels la
+préfecture de police accordait des médailles. Une société vient de
+s'organiser pour les remplacer par des messagers offrant au public la
+garantie de l'administration qui les embrigade. Déjà le service est
+organisé depuis le 1er de ce mois dans le deuxième arrondissement, et
+l'on voit circuler ces nouveaux commissionnaires, revêtus d'un uniforme
+se composant d'une veste et d'un pantalon couleur <i>fumée de Londres</i>,
+avec passe-poils rouges, et d'une casquette ayant sur le devant un
+numéro d'ordre. Leurs brancards portent cette inscription: <i>Messagers
+parisiens</i>. Ils stationnent, comme leurs rivaux, aux coins des rues, aux
+portes des marchands de vins et sous les portes cochères: on les
+trouvera bientôt dans des bureaux désignés et rapprochés. Leur tarif est
+fixe et modéré. La chronique criminelle et judiciaire est aussi pauvre
+cette semaine que la précédente. Les journaux spéciaux ne nous ont
+entretenus que des révélations d'un détenu qui a mis la justice à même
+d'arrêter une bande de criminels, ses complices, qui s'étaient, depuis
+plusieurs années, rendus coupables avec lui de meurtres commis à Paris,
+dont les auteurs étaient demeurés inconnus. Cet homme, nous apprend-on,
+a fait des aveux par affection pour sa nièce, qui les a exigés de lui.
+Il y a quinze jours, on nous citait un domestique qui, ayant disparu
+depuis six mois, de chez son maître, négociant de la rue du Sentier,
+avec une somme de 500 francs qu'il lui avait soustraite, était venu
+lui-même remettre l'argent dérobé et se dénoncer au commissaire de
+police, déclarant que depuis sa mauvaise action le sommeil l'avait fui
+et la vie lui était devenue insupportable. Pauvre nature humaine!
+inexplicable mélange!--Pendant que ceux-ci entraient en prison, un
+forçat trouvait moyen de sortir du bagne de Rochefort. Un monsieur et
+une dame, paraissant de bonne condition, avaient été admis à visiter
+l'arsenal. Ils ont été de nouveau, le lendemain, autorisés à y entrer;
+mais cette fois ils n'en sont pas sortis seuls: une troisième personne
+les accompagnait, en habit de ville, avec des lunettes et une
+décoration. Les gardiens conviennent bien aujourd'hui que la décoration
+ne leur inspirait pas grande confiance, mais les lunettes les auront
+complètement rassurés. Quoi qu'il en soit, c'était le forçat, qui est
+monté en chaise de poste avec ses libérateurs et qu'on n'a pas encore
+repris, que nous sachions.--La poste a également été prise par des
+antiquaires d'une nouvelle espèce, qui se sont rendus de divers côtés au
+Glandier pour y assister à la vente des meubles et effets ayant
+appartenu à madame Lafarge. Sa robe de noces a, dit-on, été adjugée
+moyennant 800 francs, et une jeune Anglaise, encore à marier, a payé 50
+francs le verre dans lequel l'héroïne de ces lieux donnait à boire à son
+mari.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/003b.png"><br><b>Vue de Bahia.</b></p>
+
+<p>La mort, par qui tout doit finir, même l'<i>histoire de la semaine</i>, a
+enlevé madame Sirey, nièce de Mirabeau, femme du jurisconsulte, et mère
+de M. Aimé Sirey, dont <i>l'Illustration</i> a raconté la fin tragique à
+Bruxelles, et madame Guadet veuve du conventionnel girondin, décédée à
+Saint-Émilion dans un âge très-avancé.</p>
+<br><br>
+
+<h3>Simulacre d'un Combat Naval dans la Rade de Brest.</h3>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/003c.png"><br><b>Simulacre d'un combat naval dans la rade de Brest, en<br>
+présence du duc et de la duchesse de Nemours, le 30 août 1843.</b></p>
+
+<p>La nature a créé à Brest une admirable position maritime, l'art en a
+fait un des premiers ports de la terre. Les anciens habitants de
+l'Armorique, Kimris on Celtes, appelaient ce lieu <i>Occismor</i>; les
+Romains lui donnèrent le nom de <i>Brivatis-Portus</i>. Ce n'était alors
+qu'une pauvre bourgade de pêcheurs. Les ducs de Bretagne y
+construisirent un château-fort au neuvième siècle, et dès lors elle prit
+de l'importance. Le cardinal de Richelieu comprit toute la valeur
+militaire de ce point avancé et s'empressa d'y élever des magasins, des
+fortifications et d'y faire creuser un porté Louis XIV termina, en les
+développant encore, tous les plans de Richelieu. Depuis, de nombreux
+travaux sont venus s'ajouter aux travaux précédents, et qui fait de
+Brest la métropole de la marine française.</p>
+
+<p>La magnifique rade de Brest a quinze lieues carrées; elle offre
+d'excellents mouillages et pourrait contenir tous les navires de guerre
+du globe; des collines granitiques l'entourent et l'abritent
+complètement; son entrée, nommée le Goulet, n'a que 1,650 mètres de
+largeur; le port est formé par une baie qui s'enfonce entre deux
+collines et qui a près de 4 kilomètres de longueur sur une largeur
+moyenne de 60 mètres. C'est autour de ce port qu'ont été creusés les
+bassins, les cales de construction et de radoub, et que sont situés les
+magasins de la marine, l'arsenal et enfin la ville. De formidables
+batteries défendent la rade, le port et la ville.</p>
+
+<p>Le 29 août, à quatre heures de l'après-midi, le duc et la duchesse de
+Nemours arrivèrent à Brest. Depuis leur entrée en Bretagne ils avaient
+été escortés, de ville en ville et de village en village, par un grand
+nombre d'habitants, dans leurs costumes nationaux si caractéristiques,
+si bizarres, les uns à pied, d'autres montés sur les petits chevaux vifs
+et ardents du pays.</p>
+
+<p>Le 30, à dix heures du matin, le duc de Nemours s'embarqua sur le bateau
+à vapeur <i>le Fulton</i> et sortit du port. Les batteries de terre saluèrent
+le prince, tous les navires de la rade se pavoisèrent aussitôt; les
+vergues et les haubans se chargèrent de matelots; <i>le Fulton</i> passa au
+milieu d'eux, recevant les saluts de l'artillerie, les <i>vivat</i> des
+équipages, et se dirigea vers le Goulet. Après une bordée de plusieurs
+heures en dehors de la rade, vers l'île d'Ouessant, <i>le Fulton</i> rentra
+et le prince monta sur <i>le Suffren</i>, où la duchesse de Nemours venait
+d'arriver. Le contre-amiral Casy avait son pavillon à bord de ce
+vaisseau; son escadre était composée du <i>Friedland</i>, vaisseau à trois
+ponts; du <i>Scipion</i>, de 80; du brick de guerre <i>le Voltigeur</i> et de
+plusieurs bateaux à vapeur; il y avait de plus, en rade, le
+vaisseau-école et plusieurs corvettes destinées à l'instruction des
+élèves de marine et des mousses.</p>
+
+<p>Peu après l'arrivée du prince, à un signal fait à bord du <i>Suffren</i>, les
+embarcations des trois vaisseaux de ligne se détachent et se dirigent
+sur le brick <i>le Voltigeur</i>, à l'ancre sur un autre point de la rade.
+Ces onze chaloupes se divisent en deux flottilles; l'une d'elles,
+conduite par la grande chaloupe du <i>Friedland</i>, armée d'une caronade et
+montée par quarante-cinq hommes, se porte sur l'arrière du brick pour
+éviter le feu de sa batterie; l'autre flottille, guidée par la chaloupe
+du <i>Scipion</i>, s'avance vers l'avant du <i>Voltigeur</i>. A l'approche de ces
+embarcations, le brick fait branle-bas de combat, hisse ses filets
+d'abordage et ouvre le feu avec ses pièces de l'avant et de l'arriére.
+Les chaloupes approchent toujours et répondent au feu du brick. A une
+portée de fusil, le feu de la mousqueterie se mêle à celui du canon; les
+gabiers des hunes lancent du brick des grenades sur les assaillants; le
+combat redouble de vivacité, la fumée cache <i>le Voltigeur</i> aux autres
+navires de la rade. On devait aller jusqu'à l'abordage, mais l'animation
+des hommes, qui commençaient à prendre ce jeu au sérieux, fit juger
+prudent de s'abstenir du combat corps à corps; les chaloupes reçurent
+l'ordre de virer de bord et de regagner leurs vaisseaux.</p>
+
+<p>Après quelques instants de repos, la fumée s'étant dissipée et les
+chaloupes ayant rejoint leurs navires respectifs, l'équipage du
+<i>Suffren</i> exécuta rapidement le branle-bas de combat. Ce mouvement
+terminé, tous les officiers et marins étant à leur poste, dans les
+batteries et dans les hunes, le porte-voix du commandant fit entendre
+l'ordre du combat; le sifflet aigu du maître d'équipage répéta le
+signal, et les batteries de tribord et de bâbord commencèrent leur feu.
+Après plusieurs décharges, la cloche se fit entendre et l'équipage se
+prépara à repousser l'abordage d'un vaisseau ennemi; les marins
+s'élancèrent dans les haubans, sur les bastingages, sur la dunette, et
+exécutèrent un feu nourri de mousqueterie; la corvette des élèves de
+deuxième année passait alors sous toutes voiles à portée de pistolet du
+<i>Suffren</i>.</p>
+
+<p>Après ces divers exercices, à trois heures de l'après-midi, le duc et la
+duchesse de Nemours débarquèrent, visitèrent le château et sa salle
+d'armes si riche et si belle; ils se rendirent ensuite au cours d'Ajot,
+d'où ils eurent la vue d'une joute entre les chaloupes des navires de
+guerre. La beauté du temps, le calme de la mer ajoutèrent encore à
+l'intérêt qu'offrait cette scène.</p>
+
+<p>Le 31, le duc de Nemours visita le port et les établissements de la
+marine, il visita <i>le Valmy</i>, vaisseau de trois ponts en construction.
+Le soir, un bal de 3,000 personnes eut lieu dans une salle immense. Les
+villages voisins y avaient envoyé des danseurs et des danseuses en
+costumes du pays, avec leurs bannières et leurs musiciens; cette variété
+d'habillements et l'exécution de danses nationales donnèrent à cette
+réunion une physionomie particulière.</p>
+
+<p>Le 1er septembre, après la visite des fortifications et la revue des
+troupes, le prince assista, du cours d'Ajot à un simulacre de
+débarquement; le soir, il eut, du même lieu, le spectacle curieux d'un
+combat naval de nuit. Cette scène termina la série de ces exercices
+militaires, qui ont donné à tous les spectateurs une haute idée de ce
+qui pourrait faire notre marine en cas de guerre.</p>
+<br><br>
+
+<h2>Théâtres</h2>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/004a.png"><br>
+<b>Théâtre de la Gaieté--<i>Paméla Giraud</i>, 4e acte.--Le<br>
+général Verby, Saint-Mar; Dupré, Joseph; Rousseau, Édouard;<br> Binet,
+Francisque; Paméla, madame Saint-Albin; madame Rousseau,<br> madame
+Stéphanie; madame du Brocard, Mélanie.</b></p>
+
+<p><i>L'École des Princes</i>, comédie en cinq actes, et en vers de <span class="sc">M. Louis
+Lefèvre. (Second-Théâtre-Français)</span>.--<i>Paméla Giraud</i>, drame de <span class="sc">M. de
+Balzac; (Théâtre de la Gaieté)</span>. --<i>Les Bohémiens de Paris</i> <span class="sc">(Théâtre de
+l'Ambigu-Comique).</span></p>
+
+<p>Le Second-Théâtre-Français, fermé pendant trois mois, a rouvert ses
+portes jeudi dernier; M. Ponsard et Lucrèce ont eu les honneurs de cette
+première journée; rien de mieux; cette politesse leur était bien due:
+sans M. Ponsard en effet, et sans <i>Lucrèce</i>, le Second-Théâtre-Français
+serait-il encore aujourd'hui le Second-Théâtre-Français? L'éclat de leur
+succès a fixé sa destinée chancelante, et appelé sur lui la manne de la
+subvention. Sans doute, l'oeuvre a les mêmes beautés de style que par le
+passé, mais les acteurs sont moins heureux et moins habiles. Il est
+fâcheux que M. Lireux, le directeur, n'ait pas gardé Bocage, Bouchet et
+madame Hadley, qui avaient fortifié de tout leur talent le premier
+succès de la tragédie de M. Ponsard; mademoiselle Maxime, M. Ballande et
+M. Godat les remplacent, mais ne les font point oublier; il ne reste de
+l'ancienne distribution que madame Dorval; encore a-t-elle abandonné le
+rôle de Lucrèce pour celui de Tullie, où elle réussit moins. <i>Lucrèce</i>
+est donc un peu compromise par ces changements et ces désertions; où
+sont d'ailleurs les succès éternels?</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/004b.png"><br><b>
+Théâtre de l'Ambigu-Comique:--les bohémiens de Paris, 4e<br>
+acte.--Crèvecoeur, Malis; Louise, madame Deslandes.</b></p>
+
+<p>Le Second-Théâtre-Français ne semble pas vouloir économiser la
+marchandise; dès le lendemain, il mettait au monde une comédie en cinq
+actes et en vers.</p>
+
+<p>L'idée de cet ouvrage est honnête et philosophique, mais d'une honnêteté
+qui frise l'ennui, et d'une philosophie par trop banale; voici le sujet
+en quelques mots.</p>
+
+<p>Un misanthrope, du nom de Feldmann, s'est retire du monde, qu'il hait de
+toute son âme; sa philosophie mécontente et grondeuse a choisi, comme
+dit l'Alceste de Molière:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i20"> .......... Un endroit écarté,</p>
+<p class="i10"> Où d'être homme d'honneur on ait la liberté.</p>
+</div></div>
+
+<p>Là Feldmann nourrit dans la solitude sa rancune contre le genre humain.
+Mais il n'est pas si fort enfoncé dans le désert qu'un prince
+d'Oldenbourg, qui chassait à travers bois, ne tombe chez lui. Le
+philosophe et le prince se mettent à causer ensemble; le prince traite
+gaiement le philosophe, et le philosophe gronde le prince et le prêche:
+«Que faites-vous, altesse? Vous opprimez, votre peuple, et vous êtes la
+dupe des intrigants et des pervers!--Allons donc! s'écrie le
+prince.--Sur mon âme, c'est la vérité, réplique le philosophe.--Eh bien!
+philosophe mon ami, venez avec moi; vous me donnerez des leçons, vous me
+corrigerez, et nous ferons, de compagnie, le bonheur de mes honorables
+sujets.»</p>
+
+<p>Aussitôt dit, aussitôt fait: voilà Feldmann à la cour du duc
+d'Oldenbourg. Qu'y trouve-t-il? De méchants ministres qui sucent le
+meilleur de l'impôt et s'en engraissent, une comtesse ambitieuse, qui
+veut s'emparer de l'esprit du prince et mener les affaires à sa
+fantaisie. Ce n'est pas tout: le prince a une passion dans le coeur, et
+convoite la fille de son premier ministre; la belle résiste, et en aime
+un autre; ce dédain jette monseigneur dans des emportements, et des abus
+de pouvoir qui vont jusqu'à faire arrêter le père de cette beauté
+récalcitrante. Précisément Budner est le seul honnête homme du
+ministère; c'est avoir la main malheureuse.</p>
+
+<p>Vous voyez d'ici la tâche de Feldmann: il combat l'intrigue, il fait
+face à l'ambition de la comtesse, il protège la jeune fille et son
+honnête homme de père contre l'amour et la rancune du prince, et
+morigène suit altesse le mieux qu'il peut. Après un semblant de
+résistance, le philosophe triomphe, le prince reconnaît ses torts,
+chasse les intrigants, congédie la comtesse, réhabilite le vertueux
+ministre, et marie la fille persécutée à l'amant préféré. L'excellent
+prince! et que le philosophe est heureux d'avoir rencontré, pour
+achalander son école, un si docile écolier!</p>
+
+<p>Le grand malheur de M. Louis Lefèvre est d'avoir fait une déclamation
+plutôt qu'une comédie; personne n'agit, dans cette thèse à l'usage des
+princes et des courtisans; et vraiment, Feldmann trouve, dans ses
+adversaires, si peu de présence d'esprit et de savoir-faire, qu'il n'y a
+pas grand mérite de sa part, à être le plus fort contre eux, et à les
+vaincre.</p>
+
+<p>Le style ne manque pas d'énergie, mais il est souvent incorrect et rude,
+et ne sert, la plupart du temps, qu'à faire des enveloppes de rimes pour
+quelque gros lieu commun.--Le succès a été pareil à l'ouvrage, très-lent
+à venir et très-froid.</p>
+
+<p>Paméla Giraud, à l'exemple de la fille du premier ministre du duc
+d'Oldenbourg, a grand besoin d'être protégée. Heureusement, elle trouve
+aussi un protecteur; celui-là est, comme Feldmann, quelque peu
+philosophe, mais particulièrement avocat. Voici à quelle occasion il
+vient en aide à Paméla Giraud.</p>
+
+<p>Paméla est aimée par le fils d'un très-riche banquier nommé Rousseau;
+non-seulement le jeune Ernest Rousseau est amoureux, mais il conspire.
+Être carbonaro et épris de mademoiselle Paméla Giraud, c'est bien de
+l'occupation à la fois.</p>
+
+<p>S'il est au mieux avec Paméla, le jeune homme est fort mal avec la
+police; les gendarmes et le commissaire sont à sa piste; il presse
+Paméla de s'enfuir avec lui; mais Paméla a de la vertu; aimer
+honnêtement, soit; mais une fuite, jamais. Tandis qu'elle délibère ainsi
+et hésite entre l'amour et le devoir, le gendarme met la main sur Ernest
+Rousseau. Voilà Paméla au désespoir. Si elle avait consenti à fuir, les
+sbires seraient arrivés trop lard, et Rousseau serait libre. Ce sont ses
+scrupules qui l'ont perdu.</p>
+
+<p>Remarquez, qu'il s'agit de la Cour d'assises et d'une accusation
+capitale: conspiration contre le prince et la sûreté de l'État!</p>
+
+<p>La famille de Rousseau est au désespoir et fait venir un avocat; il faut
+sauver notre jeune homme à tout prix! Mais comment le sauvera-t-on? «Il
+n'y a qu'un moyen, dit l'avocat: que Paméla Giraud atteste que cette
+nuit où on l'accuse d'avoir conspiré, Ernest l'a passée tout entière
+près d'elle. De là un alibi, et de là le salut d'Ernest.</p>
+
+<p>--Je ne dirai pas cela, s'écrie Paméla Giraud, car je mentirais, et puis
+je serais déshonorée.»</p>
+
+<p>On offre de l'or, elle refuse.</p>
+
+<p>On lui dépeint Ernest, qu'elle aime, condamné et montant sur l'échafaud;
+et Paméla consent enfin, sacrifiant ainsi sa réputation au salut
+d'Ernest. Dans un moment d'entraînement, la famille Rousseau lui promet
+de payer tant de dévouement, en lui donnant Ernest pour mari.</p>
+
+<p>Le procès commence; Paméla fait la déposition convenue, et Ernest est
+acquitté. Mais le danger passé, la famille Rousseau devient ingrate.
+«Donner notre fils à cette petite fille, allons donc!» À cette nouvelle,
+la pauvre Paméla pâlit, rougit, pousse un cri et s'évanouit.</p>
+
+<p>C'est ici que la protection de l'avocat est nécessaire et devient
+efficace: il se met sur la piste de ces Rousseau, il les attaque, il les
+pourchasse, il les effraie par toutes sortes de ruses, de pièges et de
+menaces, et les oblige enfin à tenir leur promesse et à faire le bonheur
+de Paméla.</p>
+
+<p>Il y a des traits piquants et de l'observation dans ce drame, et l'on
+s'aperçoit que l'esprit de M. de Balzac n'a pas impunément passé par là;
+mais l'action en est un peu vague et confuse.</p>
+
+<p>Parlez-moi des <i>Bohémiens de Paris</i>; quel drame singulier et curieux!
+des cabarets, des cavernes, des voleurs, des assassins, des noyés, des
+forçats; voilà de quoi vous donner des hauts de coeur et des crises de
+nerfs! On se hâterait de s'enfuir de ce monde repoussant, si, chemin
+faisant, la vertu persécutée, puis récompensée, ne vous faisait prendre
+le crime en patience.</p>
+
+<p>Montorgueil est le chef de toute cette Bohème, c'est lui qui commande à
+ces bandits d'estaminet et de bagne; ce Montorgueil est d'ailleurs un
+homme de très-bonne compagnie et très-raffiné sur la mode: il a bottes
+vernies, gants glacés et canne à pomme d'or; mais regardez, derrière ce
+beau linge, vous trouvez un infime scélérat.</p>
+
+<p>Tous les crimes de Montorgueil ont pour but de s'emparer d'un gros
+héritage, ou tout au moins d'une bonne part de cet héritage. Pour
+arriver à ce vol, Montorgueil persécute une pauvre jeune fille, trompe
+un honnête vieillard, entraîne un jeune homme à faire un faux contrat de
+mariage.--Que vous dirai-je? Montorgueil ne recule devant aucune
+entreprise et aucune mauvaise action. Rencontre-t-il un homme vertueux
+qui lui fasse obstacle, il l'attire dans un bouge infâme et le précipite
+dans une trappe souterraine; après quoi il fait démolir la maison. Il
+n'a peur de rien, il n'est arrêté par rien. Partout il a des espions,
+des compères, des exécuteurs de ses hautes oeuvres; ce sont les
+Bohemiens de Paris, tout ce que le désoeuvrement, la débauche et la
+rapine enfantent de consciences peu scrupuleuses et de mines équivoques.
+Montorgueil traîne le spectateur à la suite de cette gent effrontée,
+dans tous les lieux suspects et mystérieux qui leur servent d'abri, au
+cabaret, dans les jeux de billard souterrains, sous les arcades des
+ponts et dans les carrières Montmartre. C'est là précisément, à
+Montmartre, au Fond de ces carrières, que Montorgueil est sur le point
+d'accomplir un de ses plus grands crimes: il arme le père contre la
+fille, contre cette malheureuse fille dont Montorgueil a besoin de se
+débarrasser à tout prix; mais, au moment de frapper, le pauvre homme,
+poussé au crime par Montorgueil, reconnaît son enfant dans la victime
+qu'il était près d'immoler.</p>
+
+<p>Ici commence la ruine de Montorgueil, qui finira par le châtiment que le
+dieu du mélodrame tient toujours suspendu sur la tête du coupable.
+D'abord, c'est ce père qui l'attaque le premier, puis la fille, puis les
+victimes que le scélérat croyait avoir ensevelies sous les maisons en
+démolition, et qui sortent saines et sauves des décombres. Montorgueil a
+beau faire, il a beau opposer à tous les événements un front audacieux,
+son heure est arrivée, et le gendarme n'est pas loin, ou plutôt le voici
+qui prend mon gredin au collet avec toute son armée de bohémiens. Que
+voulez-vous de plus? La morale n'est-elle pas satisfaite?</p>
+
+<p>Ou découvre que Montorgueil ne s'appelle pas Montorgueil, mais je ne
+sais plus comment, Jacques Ferrand, peut-être, et qu'il a commis une
+quantité de crimes dont le catalogue ne finirait pas.</p>
+
+<p>Enfin on le tient, et Dieu soit loué!</p>
+
+<p>Les décors sont curieux et pittoresques. La scélératesse de Montorgueil
+aurait seule suffi au succès: que sera-ce donc avec la carrière
+Montmartre et le pont des Arts, peints par MM. Séchin, Diéterle et
+Gambon?</p>
+<br><br>
+
+<h2>De Paris à Spa.</h2>
+
+<p class="mid">1er octobre 1843</p>
+
+<p>Mon cher Directeur,</p>
+
+<p>Il y a deux ans, jour pour jour, je cherchais à Anvers une voiture qui
+pût me conduire à Rotterdam, car le bateau à vapeur venait d'y emporter
+mon bagage, sans ma permission, lorsque, tout à coup, au détour d'une
+rue, je heurtai violemment un gros homme marchant d'un pas rapide, et si
+préoccupé qu'il ne m'avait pas aperçu. Le choc fut terrible. Nous
+chancelâmes d'abord tous les deux; puis, après avoir oscillé plusieurs
+fois sur nos talons, nous parvînmes à reprendre notre équilibre. Nous
+nous regardâmes alors; mais un cri de joie et de surprise s'échappa au
+même instant de la bouche de mon <i>adversaire</i>, qui était un des plus
+gros feuilletonistes de Paris (je ne parle ici que de la corpulence).</p>
+
+<p>--Vous à Anvers, mon cher! s'écria-t-il en s'adressant à mon compagnon
+de voyage.</p>
+
+<p>--Heureux de vous y rencontrer, répliqua celui-ci, avec une politesse
+calme et distinguée. Mais que vous est-il arrivé? ajouta-t-il aussitôt
+d'un ton plus amical, dès qu'il eut jeté un regard sur son confrère.</p>
+
+<p>En effet ce feuilleton parisien, que je ne nommerai pas, avait, au
+moment de notre rencontre, une physionomie si extraordinaire, qu'il
+était impossible de la contempler sans trouble et sans émotion. Une
+sueur abondante couvrait son front et ses joues, un tremblement
+convulsif agitait ses bras et ses jambes, et ses petits yeux perçants
+exprimaient tout à la fois le mépris, l'indignation et la colère.</p>
+
+<p>--Jamais vous ne pourrez le croire, répondit-il avec un accent amer et
+railleur.</p>
+
+<p>--Quoi? lui demanda mon ami.</p>
+
+<p>--C'est une chose si étrange que vous refuserez d'y ajouter foi.</p>
+
+<p>--Encore faut-il savoir...</p>
+
+<p>--Ne l'avez-vous pas remarqué aussi?</p>
+
+<p>--Je ne vous comprends pas, vous dis-je....</p>
+
+<p>--Les sots! les misérables! Et en prononçant ces mots il s'essuyait le
+front à coups de poing.</p>
+
+<p>--De qui nie parlez-vous:</p>
+
+<p>--Voyez-les, continua-t-il en nous désignant du doigt trois ou quatre
+citoyens d'Anvers assez bien vêtus et bien nourris qui se rendaient d'un
+pas lent à leurs plaisirs où à leurs affaires.--Voyez-les. Ont-il
+seulement l'air de s'en douter? Et il semblait prêt à s'élancer sur eux
+pour les punir de ses propres mains de cet exécrable forfait dont il les
+croyait coupables et dont ils paraissaient si peu repentants. Nous le
+retînmes chacun par un bras au moment on il se disposait à frapper une
+de ses victimes.</p>
+
+<p>--Ah çà! mon cher, lui dit mon ami, si vous voulez me prouver que vous
+jouissez encore de l'usage complet de votre raison, répondez
+catégoriquement cette fois à ma dernière question. De quoi ces
+excellents pères de famille n'ont-ils pas l'air de se douter?</p>
+
+<p>--Qu'ils possèdent une cathédrale et un musée admirable, répondit-il
+d'une voie indignée et avec un sérieux qui n'avait rien de joué.</p>
+
+<p>A ces mois, nous ne pûmes retenir un sourire d'incrédulité, et nous,
+abandonnâmes notre infortuné confrère à ses tristes pensées, sans lui
+laisser pour adieu une seule parole de consolation. Quinze jours après,
+un grand journal politique de la France apprenait à ses abonnés que M.
+P. S. O. M. venait de découvrir, dans une ville de la Belgique nommée
+Anvers et située sur l'Escaut, à huit lieues de Bruxelles, une
+magnifique cathédrale gothique que personne n'avait eu le bonheur de
+voir avant lui, et des tableaux fort remarquables, sous le rapport de la
+couleur, d'un peintre du dix-septième siècle, connu de certains artistes
+sous le nom de Rubens. Cette grande nouvelle produisit une vive
+sensation à Paris et en Europe; et depuis cette époque, des voyageurs de
+tous les pays se sont rendus en pèlerinage dans cette ville curieuse,
+qui devra probablement sa fortune et sa gloire à M. P. S. O. M.</p>
+
+<p>Ainsi va le monde! on imite plus volontiers et plus facilement le mal
+que le bien. Depuis que M. Alexandre Dumas a eu l'esprit d'inventer la
+Méditerranée, tous les gens de lettres adultes ou imberbes, inconnus ou
+célèbres, qui ont franchi le mur d'enceinte de Paris, se sont crus
+obligés de faire des découvertes géographiques du genre de celles de M.
+P. S. O. M. Celui-ci nous apprend que Boulogne est un port de mer;
+celui-là révèle à l'univers étonné l'existence des Alpes ou du Vésuve.
+Ce n'est pas tout encore; leur érudition leur semblant insuffisante, ces
+grands <i>découvreurs</i> éprouvent tous, dans leurs voyages des
+<i>impressions</i> plus ou moins bizarre au besoin même ils en fabriquent ou
+plutôt ils se font complaisamment les héros de toutes les aventures
+qu'ils ont lues dans des recueils d'ana ou entendu raconter dans le
+monde. Que l'humanité compatissante apprête ses larmes, M. I. Z. U. a eu
+l'affreux malheur de coucher dans un lit trop dur et trop étroit! Que
+tous les lecteurs malheureux ou mélancoliques oublient leur tristesse
+pour partager la joie que la vue d'un passant ridicule a causée à M. E.
+R. V... Et comme ces livres si émouvants, si comiques, sont en outre
+instructifs! quel jour éclatant et nouveau ils jettent pour la plupart
+sur les points les plus obscurs de l'histoire! Pour peu qu'un homme de
+lettres ait de tact et de facilité, et alors même qu'il ne mettrait pas
+le public dans la confidence de ses émotions intimes, une simple course
+en diligence de Paris à Bruxelles lui fournira au moins la matière de
+deux volumes in-8 de 340 pages. Il racontera:</p>
+
+<p>--A la barrière de la Villette, l'héroïque résistance d'une partie de la
+population de Paris contre les alliés:</p>
+
+<p>--A Ermenonville, l'histoire de Jean-Jacques Rousseau:</p>
+
+<p>--A Péronne, l'arrestation de Louis XI par Charles le Téméraire;</p>
+
+<p>--A Cambrai, la vie de Fénelon et le long voyage de Télémaque à la
+recherche de son père Ulysse, sous la conduite de Minerve, déguisée en
+Mentor;</p>
+
+<p>--A Valenciennes, l'éboulement du beffroi;</p>
+
+<p>--A Bruxelles, la mort du comte d'Egmont, l'abdication de Charles-Quint,
+et la bataille de Waterloo;</p>
+
+<p>Grands événements historiques; dont l'humanité aurait infailliblement
+perdu le souvenir si MM. E. U. X. et mademoiselle A. C. K. ne s'étaient
+pas décidés à en intercaler le récit dans les annales immortelles de
+leur voyage en Belgique.</p>
+
+<p>Ma rencontre avec le gros feuilletoniste, à Anvers,--m'est-il permis
+d'ajouter, une petite dose de bon sens dont m'a doué la Providence--et
+la lecture d'un livre que j'avais emporté avec moi dans la
+diligence,--me préserveront cette fois encore, Dieu merci, d'un pareil
+ridicule. Ce livre, c'était le cinquième volume du voyage au pole-sud et
+dans l'Océanie, sous le commandement de J. Dumont-d'Urville. En allant
+de Paris à Bruxelles je visitai successivement les îles Viti, Bancks,
+Niendi, Solomon, Bogolen, Gouaham, Umata, Ternate, etc.... Quel est le
+touriste européen qui oserait raconter ses impressions, après avoir lu
+celles de l'infortuné commandant de <i>l'Astrolabe</i>? et de ses braves
+compagnons de péril et de gloire? Ses plus audacieuses intentions
+égaleraient-elles jamais en intérêt leurs récits si simples et si vrais?
+Le mérite réel est toujours modeste. Ces hommes courageux qui exposent
+leur vie pour enrichir la science de quelques faits nouveaux, ou pour
+étendre ou consolider, dans des mers lointaines, l'influence de leur
+patrie, ne se vantent et ne mentent jamais. Ils ne cherchent même pas à
+donner à la réalité l'apparence séduisante du mensonge. Et pourtant,
+quel parti le moins inhabile de tous les feuilletonistes n'eût-il pas
+tiré d'une excursion semblable à celle que tirent, le 21 novembre 1838,
+MM. Ducorps, Boyer, Gervaize et Desgras, sur l'île Isabelle, une des
+îles Solomon?--Ils étaient seuls, presque sans armes, loin de leur
+navire, au milieu d'une population nombreuse, perfide, cruelle,
+anthropophage. «Nos demandes réitérées, pour savoir s'ils mangent leurs
+ennemis, sont pleinement satisfaites par leurs gestes expressifs, dit M.
+Desgras; ils mordent leurs bras en faisant semblant de mâcher. Cette
+démonstration est trop claire pour qu'elle puisse laisser le moindre
+doute; il serait d'ailleurs extraordinaire qu'ils fissent exception,
+lorsque cette coutume est générale dans l'Océan Pacifique. Mafi, qui
+s'est familiarisé avec leur langage, leur exprime tant bien que mal son
+aversion pour cette action. Sae, auquel il a accordé le titre pompeux de
+Tayo, le regarde avec surprise et semble lui demander si, nous aussi,
+nous ne mangions pas nos ennemis. Mali, qui probablement n'a pris cette
+grande horreur du cannibalisme dont il fait parade que depuis son séjour
+à bord, profite de la circonstance pour faire un beau discours; ses
+auditeurs ont l'air de se dire: Comment un homme si grand, si robuste,
+peut-il ne pas manger ses ennemis? S'il le voulait, sa table serait
+toujours bien servie. Et comme s'ils ne comprenaient pas les motifs
+d'une pareille conduite, ils regardent attentivement les gestes de
+l'orateur un peu moins sauvage qu'eux.» --Que sont encore les biftecks
+d'ours, comparés à ces biftecks d'hommes?</p>
+
+<p>Je ne vous aurais donc, mon cher directeur, adressé aucune lettre
+pendant mon voyage, si je n'avais à vous parler d'un merveilleux travail
+que j'ai eu le bonheur, je ne dirai pas de découvrir, mais d'admirer un
+des premiers, le chemin de fer de Liège à Verviers. Une fois achevé, ce
+chemin sera, sans contredit, une des principales curiosités de la
+Belgique. Jamais peut-être l'homme n'avait eu à soutenir une pareille
+lutte contre la nature, jamais il n'avait remporté sur sa redoutable
+adversaire un plus complet et plus éclatant triomphe. La route de terre
+qui reliait Verviers à Liège suivait modestement les nombreux détours
+que fait, entre des collines boisées, avant de se jeter dans la Meuse,
+la charmante rivière de la Vesdre. Plus hardi et plus fier, le chemin de
+fer a tracé sa courbe sans s'inquiéter des obstacles qui pouvaient
+l'arrêter. La rivière, il la franchit; la vallée, il la comble; les
+montagnes, il les perce. C'est une suite non interrompue de viaducs, de
+ponts et de tunnels. Vous sortez des ténèbres les plus profondes et vous
+entrez tout à coup, sans transition, dans un délicieux petit vallon. Des
+bouquets de bois couronnent ses coteaux couverts d'une douce verdure,
+une eau rapide et transparente l'arrose, un soleil éclatant l'éclaire. A
+peine avez-vous eu le temps de contempler ce ravisant tableau, déjà le
+convoi qui vous porte s'enfonce sous une autre voûte non moins sombre
+que la précédente. Est-ce un rêve que vous avez fait? Mais non, un
+château gothique, de construction moderne, s'offre à vos regards
+charmés. Quelle obscurité profonde! vous écriez-vous. Comme ces ruines
+sont pittoresques! vous repond votre voisin en vous montrant du doigt un
+vieux château du Moyen-Age, perché au sommet d'un rocher. Vous courez
+ainsi, à une vitesse de huit lieues à l'heure, de surprise en surprise,
+depuis Liège jusqu'à Verviers, ne sachant ce que vous devez admirer le
+plus, des gracieuses beautés de cette petite vallée de la Vesdre, ou des
+magnifiques et solides travaux qu'ont eu la gloire de faire exécuter les
+ingénieurs de la Belgique.</p>
+
+<p>Ne louons pas trop les Belges cependant. Certains journaux français leur
+ont tant répété que leurs chemins de fer étaient, sous tous les
+rapports, supérieurs à ceux de la France, qu'ils ont fini par le croire
+et par s'en glorifier.--D'abord leur modestie égala leur mérite;
+aujourd'hui, la vanité les égare; elle les perdra entièrement s'ils n'y
+prennent garde. Autant ils se montraient, jadis, simples, obligeants,
+exacts, accommodants, etc., autant ils deviennent peu à peu arrogants,
+maussades, inexacts et chers. Un triste désordre règne maintenant où se
+faisait encore admirer, il y a deux ans, l'ordre le plus parfait.
+Avez-vous l'audace de vous plaindre;--C'est encore moins cher et mieux
+administré que dans votre France, vous disent les employés supérieurs
+avec un ironique dédain. Telle est du moins la réponse qu'adressa à mes
+justes réclamations, le 10 septembre 1843, un des chefs principaux de
+l'incommode et petit embarcadère du chemin du nord à Bruxelles.--Je le
+répète donc, les chemins de fer français sont, à l'heure qu'il est,
+malgré leurs imperfections, beaucoup plus confortables, plus prompts et
+plus polis que les chemins de fer belges.</p>
+
+<p>Messieurs des <i>railways</i> ont, en général, le grand tort de se croire
+dispensés d'avoir des attentions et des égards envers les voyageurs. Ils
+se regardent comme des potentats nécessaires, que leurs sujets
+obéissants doivent être trop heureux d'adorer. Dans les commencements,
+le public les a autorisés en quelque sorte, par sa sotte conduite, à
+concevoir d'aussi folles prétentions. Victime d'un engorgement
+irréfléchi, il leur a prodigué des éloges ridicules; il s'est déclaré
+hautement leur esclave, il a même tiré vanité de son imprévoyance et de
+sa faiblesse. Instruit par de sévères leçons, il est actuellement plus
+raisonnable. S'il se détermine à leur confier sa vie, s'il consent à
+s'exposer à toutes leurs <i>petites misères</i>, il impose, en retour, aux
+chemins de fer, diverses obligations, il exige qu'ils aient certaines
+qualités dont ils avaient cru pouvoir impunément se priver.</p>
+
+<p>Les <i>petites misères</i> des chemins de fer! Que n'ai-je l'esprit de mon
+ami Old-Nick pour vous les raconter! Je ne parle pas <i>des grandes</i>:
+elles sont tellement effroyables,</p>
+
+<p class="mid">Che nel pensier rinuova la paura.</p>
+
+<p>Mais les <i>petites</i>, qu'elles sont nombreuses et cruelles! Si elles ne
+nous font jamais mourir, comme elles nous rendent l'existence pénible!
+Qu'il faut être pressé d'<i>arriver</i> pour se déterminer à les affronter et
+à les subir (1)</p>
+
+<blockquote>Note 1: Est-il besoin d'avertir les lecteurs de l'<i>Illustration</i> que
+cette boutade de notre correspondant contre les chemins de fer n'a rien
+de sérieux... (<i>Note du Directeur</i>.)</blockquote>
+
+<p>Vous voulez partir par le convoi de midi; quatre ou cinq <i>petites
+misères</i> (voir Old-Nick et Grandville) vous ont arrêté en roule; vous
+êtes en retard: vous hâtez le pas, vous courez, même, au risque de vous
+faire écraser par les voitures qui encombre les abords de l'embarcadère,
+vous arrivez, inquiet, haletant, harassé; l'heure va sonner, le bureau
+est devant vous, un mètre à peine vous en sépare; mais il vous faut
+encore, avant de l'atteindre, décrire je ne sais quelle figure
+disgracieuse entre deux balustrades en bois qui le protègent contre
+l'empressement de la foule... Quand, votre billet à la main, vous
+franchissez le seuil de la dernière porte, vous apercevez, à cent pas de
+vous, le convoi s'éloigner, puis disparaître... Votre montre marque midi
+une minute.--A quelle heure part le premier convoi? demandez-vous d'une
+voix émue à l'un des employés de la compagnie.--A quatre heures, vous
+répond cet homme d'un ton ironique et bourru! Vous avez quatre heures à
+dépenser...</p>
+
+<p>Hélas! oui. Un écrivain fort spirituel, dont le nom m'est inconnu, a eu
+raison de le dire, «les hommes attendent, les chevaux attendent,
+quelquefois même, si vous êtes jeune et beau, vieux et riche, ou fort
+aimable, les femmes vous attendent; mais jamais une <i>steam-engine</i>, ou
+une machine à vapeur n'a attendu personne, et il est impossible de
+courir après elle et de la rejoindre.»</p>
+
+<p>Quatre heures à dépenser! Amère dérision! Sais-tu bien, malheureux! ce
+qu'elles lui couleront, à ce voyageur dont tu te moques si
+impitoyablement, ces quatre heures?... quelle influence, à jamais
+déplorable, une telle perte de temps peut avoir sur son existence? Dans
+le pays où il se rendait vit une jeune fille qu'il aime et qui partage
+son affection. Pressée par ses parents de consentir à un mariage odieux,
+elle l'attend pour prendre, de concert avec lui, un parti décisif. Il
+lui a promis d'être auprès d'elle tel jour, à telle heure. Quelque
+argent qu'il dépensât maintenant, il ne saurait tenir sa parole. Si
+celle qui l'attend, ne le voyant pas arriver, le croit infidèle, si le
+dépit et la jalousie l'égarent, peut-être se déterminera-t-elle à céder
+aux prières de son rival. Sans cette fatale barrière, il fût parti, et
+au lieu d'être éternellement malheureux, ces deux êtres, créés tout
+exprès l'un pour l'autre, eussent, comme on disait au siècle dernier,</p>
+
+<p class="mid">Filé jusqu'à la mort des jours d'or et de soie.</p>
+
+<p>Vous n'êtes pas seul, vous n'entrepreniez pas un voyage à la recherche
+d'une épouse: vous alliez, avec quelques amis, passer une journée de
+repos à la campagne, vous êtes arrivé à l'embarcadère un quart d'heure
+avant l'heure fixée... Tout semble vous sourire: l'air est pur, le ciel
+sans nuages, la journée sera magnifique, la société seule de vos
+compagnons ou compagnes de plaisir suffirait pour vous rendre heureux.
+Tout à coup un sifflet a retenti: c'est un signal du départ. Le chemin
+de fer traite les hommes comme les hommes traitent les animaux: il ne
+leur fait pas l'honneur de leur adresser la parole; c'est par un coup de
+sifflet qu'il leur exprime ses suprêmes volontés. A ce signal, les
+portes s'ouvrent avec fracas, et la foule se précipite vers les voitures
+destinées à la contenir. Entraîné par des flots d'hommes, de femmes et
+d'enfants, vous êtes porté malgré vous dans l'intérieur d'une voilure
+où, à votre grand désespoir, vous vous trouvez, seul en compagnie de
+sept manants aussi désagréables à voir qu'à entendre et à sentir. Nous
+appelez vos amis; deux on trois voix, parties de deux ou trois côtés
+différents, répondent à vos cris... Vous voulez sortir: un conducteur
+vous le défend sous peine de la vie; vos voisins se plaignent avec
+amertume de votre insupportable agitation; l'un deux même jette sur vous
+des regards menaçants, et s'apprête à vous proposer un duel pour le
+lendemain. En vain vous protestez contre cette odieuse tyrannie. «Votre
+billet, monsieur? vous demande votre geôlier, furieux de vos
+plaintes.--Mon billet?--Oui, monsieur, faut-il vous le répéter?--Je l'ai
+donné à un homme qui l'a déchiré.--Et qui vous l'a rendu?--Oui.--Où
+est-il alors?--Je l'ignore.» Vous le cherchez vainement, vous ne le
+trouvez pas, vous l'avez perdu dans la bagarre. Au moment même où le
+conducteur vous annonce l'agréable nouvelle qu'à l'arrivée il vous
+contraindra à payer une seconde fois votre place, un autre coup de
+sifflet se fait entendre, et la machine vous emporte sur les rails, en
+vomissant des tourbillons de flamme et de fumée, et en poussant les plus
+atroces gémissements qui aient jamais déchiré une oreille humaine!</p>
+
+<p>A ce bruit, vous avez frémi malgré vous; car il vous a semblé entendre
+la trompette fatale de l'Ange exterminateur annonçant aux hommes l'heure
+du jugement dernier. Malgré vous aussi, vous vous rappelez alors toutes
+les fautes que vous avez pu commettre pendant votre vie, comme si vous
+deviez bientôt comparaître devant votre Juge suprême, et votre mémoire
+évoque le funèbre souvenir de la catastrophe du 8 mai...</p>
+
+<p>Mais chassons ces tristes pensées, et oublions un instant que tout
+voyageur qui se sent emporté par une machine à vapeur sur des rails de
+fer, doit nécessairement recommander son âme à Dieu; supposons même
+qu'aucune autre petite misère ne viendra vous assaillir. Où sont les
+petits bonheurs de la route de terre, les beaux chevaux qui obéissent
+avec tant d'intelligence à la voix de leur maître, les détours gracieux
+de la route qui serpente au travers d'une prairie ou d'une forêt, les
+jeunes filles qui vous offrent des fleurs ou des fruits, les promenades
+à pied dans les passage difficiles avec une aimable voisine, à laquelle
+on offre son bras, et tant d'autres qu'il est inutile d'énumérer?--Le
+chemin de fer suit une ligne droite ou légèrement courbée; s'il
+s'arrête, c'est pour ranimer ses forces abattues, pour prendre ou pour
+déposer des passagers; mais jamais il ne songerait à procurer aux
+voyageurs qu'il conduit et leur destination ni distractions ni repos;
+qu'il traverse une lande inculte et désolée, un frais vallon, une belle
+forêt, il court toujours avec la même vitesse, sans se préoccuper des
+beautés de la nature; il tourmente de ses horribles cris les nerfs les
+moins sensibles; il aveugle, avec sa poussière noire, toutes celles de
+ses malheureuses victimes qui se hasardent à ouvrir les yeux; il les
+étouffe avec les odeurs infernales qu'il exhale à chaque soupir. Qu'un
+malade soit tout à coup saisi par une de ces douleurs violentes
+auxquelles une courte halte est absolument nécessaire, en vain, ne
+voulant sacrifier ni sa réputation ni sa vie, il le supplie de ralentir
+sa marche; sourd à ses prières comme il serait sourd à ses menaces, son
+impitoyable bourreau ne lui répond que par un coup de sifflet tellement
+effroyable, que l'émotion qu'il éprouve redouble encore la violence de
+son mal.....</p>
+
+<p>Cependant le chemin de fer traverse un pays peu peuplé; il a fait à la
+dernière station une ample provision d'eau et de charbon; depuis une
+heure déjà il vous entraîne sans reprendre haleine, avec une vitesse de
+plus en plus grande... Aveuglé, suffoqué, étourdi, malade peut-être,
+vous sentez le besoin de respirer, ne fût-ce qu'une minute.--Vain désir!
+Au lieu de diminuer, la vitesse redouble... Les arbres et les maisons
+passent si rapidement devant vous, qu'ils ne vous paraissent plus
+séparés par aucune solution de continuité... Vous fermez les yeux; mais
+si vous cessez de voir la vitesse, vous la sentez encore. D'abord la
+monotonie de ce mouvement vous donne le mal de mer; puis le sang vous
+monte à la tête, mille pensées confuses se pressent en désordre dans
+votre cerveau, vous éprouvez ce mal étrange qu'on appelle le vertige.
+Entraîné par une force irrésistible, vous allez ouvrir la portière et
+vous précipiter sur les talus du chemin pour vous soustraire à cette
+insupportable souffrance... Heureusement, au moment où vous tourniez le
+bouton, le convoi commence à ralentir sa marche... Vos yeux se rouvrent,
+votre coeur se dilate, votre tête se débarrasse, vous respirez, vous
+vivez, vous êtes arrivé.</p>
+
+<p>Arrivé!--J'ai bien souffert, vous dites-vous à vous-même; mais que de
+temps et d'urgent j'ai économisé!--Et, jouet de cette illusion, vous
+vous félicitez, d'avoir supporté courageusement des douleurs
+utiles.--Erreur grossière! Récapitulons, en effet, et, tout compte fait,
+il se trouve que vous avez, dépensé trois heures et dix francs de plus
+par le chemin de fer que par la diligence ordinaire, sur un modeste
+trajet de quatre-vingts lieues, et que vous avez eu en outre
+l'inappréciable avantage de changer sept ou huit fois de voiture.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/005.png"><br><b>Vue de la fontaine de Pouhon, à Spa.</b></p>
+
+<p>Arrivé!--Payez une seconde fois votre place et courez, découvrir votre
+bagage au milieu d'une montagne de malles, de valises, de sacoches,
+d'étuis, etc. Une fouille intelligente vous a mis en possession de
+l'objet cherché; tout fier encore d'en être quitte à si bon marché, de
+n'avoir perdu aucun de vos membres, vous vous dirigez, votre bagage sous
+le bras, vers la porte de sortie. Une dernière misère vous était
+réservée. Vous avez perdu aussi le petit bulletin qui devait prouver à
+l'employé de service à cette porte que vous êtes le légitime
+propriétaire de vos effets... heureux si on ne vous arrête pas comme un
+voleur! Que de démarches vous devez faire avant de pouvoir obtenir la
+remise de tout ce qui vous appartient!--Bonne chance, ô mon infortuné
+compagnon de route! Quant à moi, le sort aujourd'hui m'est favorable, et
+je profite de ma liberté m'échapper de la station et courir à Spa.</p>
+
+<p>Mais, j'y songe! que vous dirai-je de ce charmant pays que vous et vos
+lecteurs ne sachiez déjà? Qui n'a entendu parler de ces eaux minérales,
+si célèbres dans le monde entier? jamais un malade n'a demandé en vain
+au <i>Pouhon</i> et à la <i>Géronstère</i> la sauté qu'il avait perdue. Mais sur
+les dix mille étrangers qui visitent Spa chaque année, huit mille
+environ se portent parfaitement bien, ou se guérissent, sinon avec les
+eaux, du moins avec les plaisirs de Spa. Tous les matins, de nombreuses
+et brillantes cavalcades partent dans toutes les directions. Celles-ci
+vont parcourir les vastes forêts qui couronnent, à 650 mètres au-dessus
+du niveau de la mer, les montagnes voisines; celles-là se rendent à la
+cascade de Cou, à la grotte de Remouchamps, à la belle propriété de
+Justenville. Le soir ramène tous les promeneurs au rendez-vous commun.
+Souvent une même, table d'hôte, réunit trois cents convives. Après le
+dîner, un orchestre de musiciens exécute des ouvertures et des
+symphonies sous les magnifiques ombrages du la promenade de <i>Sept
+heures</i>, ou au sommet de la montagne, d'<i>Annette et Lubin.</i> La nuit
+venue, chacun se rend à la Redoute, où des divertissement variés, le
+jeu, le spectacle, la lecture, la conversation, les concerts, le bal,
+terminent la journée des heureux oisifs auxquels les hôtels de Spa ont
+accordé une hospitalité aussi aimable que modérée. Il y a dix ans, Spa,
+abandonnée pour Baden-Baden et Wiessbaden, avait beaucoup perdu de son
+ancienne splendeur. Une administration intelligente et les chemins de
+fer la rendront désormais ce qu'elle a déjà été cette année, la ville
+d'eaux la plut agréable, et la plus fréquentée de l'Europe.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/006a.png"><br><b>Source de la Géronstère à Spa.</b></p>
+
+<p>Adieu, mon cher directeur. Une autre fois, si vous me le permettez, je
+vous ferai part de la <i>découverte</i> de la Moselle par votre dévoué
+correspondant.</p>
+<br><br>
+
+<h3>Les Fêtes de Septembre, à Bruxelles</h3>
+
+<p class="mid">23, 24, 25, 26 SEPTEMBRE 1843.</p>
+
+<p>Avant 1830 la Belgique ne s'était jamais appartenue à elle-même; les
+Romains, les Francs, des seigneurs féodaux, les ducs de Bourgogne, la
+maison d'Autriche, l'Espagne, la France et la Hollande, l'avaient tour à
+tour conquise et gouvernée. La Révolution de Juillet lui inspira le
+désir et le courage de devenir libre et indépendante. Au mois de
+septembre 1830 elle prit les armes, chassa ses derniers maîtres, brisa,
+en ce qui la concernait, les traités de 1815, et, puissamment aidée par
+la France, elle conquit enfin sa nationalité. Aujourd'hui elle forme un
+des États secondaires de l'Europe.</p>
+
+<p>Cependant, bien qu'unies entre elles par les mêmes lois, les neuf
+provinces dont se compose le royaume de Belgique offraient encore des
+divisions parfaitement distinctes. Chacune d'elles avait sa physionomie,
+son climat, sa langue, ses moeurs, ses coutumes, ses opinions. La
+révolution une fois accomplie, les hommes d'État appelés à la diriger
+durent donc s'occuper de moyens de fondre en un seul tout homogène ces
+éléments si divers et si opposés. Les habitants de la Belgique étaient
+Français, Allemands, Hollandais, Espagnols même: il fallait les rendre
+tous Belges. Pour atteindre ce but, le gouvernement présenta la loi du
+1er mai 1834, qui décrétait l'établissement d'un vaste ensemble de
+chemins de fer.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/006b.png"><br><b>Anniversaire de la Révolution belge.--Concert dans le
+Parc de Bruxelles.</b></p>
+
+<p>Cette grande mesure, si promptement exécutée, a déjà eu d'immenses
+résultats. Sans doute elle n'a pas encore produit tous les effets que
+l'avenir doit en attendre; mais en rapprochant à de courtes distances
+les provinces les plus éloignées, elle a affaibli, si ce n'est détruit,
+une foule de préjugés et de rivalités; elle a rendu, de plus, d'éminents
+services à l'agriculture, au commerce, à l'industrie; enfin elle a
+évidemment favorisé le développement intellectuel de la nation. Ainsi,
+depuis 1830, la Belgique, qui emprunte ses différents idiomes aux
+peuples qui l'avoisinent, et qui, par conséquent, n'a point de
+littérature nationale proprement dite, a publié, pour la première fois,
+des ouvrages originaux d'un mérite incontestable. Les arts ont devancé
+les progrès de la littérature. La peinture, la sculpture, la musique,
+ont maintenant, chez, nos voisins du Nord, de célèbres interprètes.</p>
+
+<p>Le gouvernement belge n'a pas voulu que le peuple pût perdre le souvenir
+d'une révolution dont les bienfaits sont déjà si grands. Aussi fait-il
+chaque année célébrer des fêtes publiques en l'honneur de son
+anniversaire. Ces fêtes ne sont pas toujours aussi monotones et aussi
+ennuyeusement absurdes que celles qui ont lieu à Paris, soit au 1er mai,
+soit au 29 juillet; elles varient selon les circonstances et selon les
+opinions des ministres régnants. Tous les ans le programme est discuté
+et arrêté par les Chambres.</p>
+
+<p>Ainsi, en 1831, la même année où furent votés les chemins de fer, les
+fêtes de septembre eurent un caractère qu'on ne leur a malheureusement
+plus donné depuis. M. Hogier, alors ministre de l'intérieur, avait conçu
+le plan d'un grand concours musical et littéraire, qui avait pour but
+d'aider au développement de l'intelligence. Ce but fut atteint. Le
+gouvernement décerna des médailles et des sommes d'argent à des
+littérateurs et à des compositeurs de musique. Ces récompenses avaient
+un grand attrait pour des artistes belges, dont les travaux sont si
+rarement rémunérés avec quelque munificence ou avec quelque dignité dans
+leur pays. Ce concours ne fut suivi d'aucun autre; mais l'impulsion
+était donnée, et, à dater de ce moment, une grande activité se déploya
+dans les travaux intellectuels. La littérature et la musique, qui ne
+peuvent aussi facilement se produire que la peinture et la sculpture,
+firent cependant de grands progrès. Ce fut en 1835, si nous ne nous
+trompons, qu'eut lieu dans le temple des Augustins, sous la direction de
+M. Félis, le premier grand festival belge de musique. Un nombre
+considérable d'instrumentistes et de chanteurs, venus de tous les points
+de la Belgique, se rendirent dans cette ancienne église, transformée en
+salle de concert.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/007.png"><br><b>Anniversaire de la Révolution Belge.--Concert dans
+l'ancienne église des Augustins.</b></p>
+
+<p>En 1837, le déplorable état où se trouvait alors l'enseignement primaire
+inspira l'idée de créer à Bruxelles une société ayant pour but de
+répandre l'instruction parmi les classes ouvrières. Cette société ouvrit
+des cours gratuits qui comptèrent, en peu de temps, plus de huit cents
+élèves. On y enseignait surtout la musique.</p>
+
+<p>Le gouvernement s'était méfié des tendances de cette société; rassuré,
+il conçut l'idée de faire servir cet enseignement à l'embellissement des
+fêtes de septembre de l'année 1838. Des choeurs devaient être chantés
+sur la place des Martyrs au moment de l'inauguration de la statue de la
+Liberté élevée à l'endroit où reposent les combattant» qui succombèrent
+en 1830. Mais les ministres actuels, craignant sans doute de donner aux
+fêtes de septembre un caractère trop prononcé, renoncèrent à ce projet.</p>
+
+<p>Cependant, l'enseignement musical continua de faire de rapides progrès
+parmi les masses; de nombreuses sociétés de chant se constituèrent de
+toutes parts, et, en 1841, le gouvernement songea de nouveau à les
+employer aux fêtes de septembre; un grand concours vocal ayant été
+institué cette année à Bruxelles, toutes les sociétés de chant du
+royaume et même de l'étranger furent invitées à y prendre part. Des
+médailles étaient destinées aux sociétés victorieuses. Une fête
+semblable eut également lieu en 1842; mais alors déjà on s'aperçut des
+nombreux inconvénients qu'elle offrait. Les villes ou résidaient les
+sociétés qui n'obtenaient point de prix virent leur défaite avec dépit.
+L'union que l'on voulait faire régner entre toutes les provinces de la
+Belgique fut de nouveau compromise, On se rappela que, sous le
+gouvernement hollandais, une haine profonde entre Gand et Anvers n'avait
+eu d'autre motif que le prix remporté par la première de ces villes à un
+concours de musique. Les concours de chant durent donc être abandonnés
+de nouveau.</p>
+
+<p>L'anniversaire de la Révolution de 1830, célébré cette année à
+Bruxelles, n'a pas encore été ce qu'il devrait être si le gouvernement
+comprenait son devoir. Les fêtes données étaient plus faites pour
+récréer les yeux que pour réjouir le coeur ou élever l'intelligence.
+Cependant, parmi ces fêtes, nous en avons remarqué qui sont susceptibles
+de développer de plus en plus, en Belgique, le goût et le sentiment de
+la musique; tels sont, par exemple, les concerts donnés aux Augustins et
+au Parc.</p>
+
+<p>L'ancienne église des Augustins, où se donnent actuellement à Bruxelles
+les concerts qui exigent la réunion d'un grand nombre d'exécutants, est
+un édifice élevé en 1642 et réuni à cette époque à un couvent d'une
+construction beaucoup plus ancienne. L'extérieur, d'une remarquable
+simplicité, offre quelque intérêt; le portail de l'église est assez
+large: il est orné de six colonnes dont les chapiteaux supportent une
+corniche qui règne, sur toute la façade. Trois portes donnent accès à
+l'intérieur. Les dessins de cette église et de son portail sont dus à
+Wenceslaus Coebergher.</p>
+
+<p>L'intérieur des Augustins, disposé actuellement en salle de concert,
+peut contenir un grand nombre d'auditeurs; des bancs sont rangés dans la
+nef principale ainsi que dans les deux nefs latérales. Au-dessus des
+deux nefs latérales, on a élevé des espèces de tribunes qui contiennent
+encore un certain nombre de places. Au fond, dans l'ancien choeur, se
+trouve l'orchestre.</p>
+
+<p>La partie musicale des fêtes de cette année a été confiée par le
+gouvernement à M. Ferdinand, ancien chef d'orchestre du théâtre de
+Liège. M. Ferdinand a fait preuve d'une grande activité, et surtout de
+beaucoup d'habileté dans l'organisation et dans la direction des grandes
+solennités musicales. Trois cents exécutants environ, tant
+instrumentistes que chanteurs, se trouvaient placés sous sa direction
+aux concerts des Augustins. Liège, Tongres. Verviers, Namur, Mons,
+Maestricht, Berg-op-Zoom, Leyde. Cambrai, Valenciennes, Courtrai,
+Bruges, Ostende, Gand, Termonde, Ham, Lille, Spa, Aix-la-Chapelle,
+Cologne et Mayence, avaient envoyé à Bruxelles, par les chemins de fer,
+l'élite de leurs dilettanti. Comme on le voit, la Hollande elle-même
+était représentée à ce Festival. Telle est la puissance de la musique,
+qu'elle force à fraterniser les ennemis les plus irréconciliables.</p>
+
+<p>Cette masse imposante d'exécutants a rendu avec beaucoup d'ensemble
+quelques-uns des morceaux les plus célèbres de la musique classique, au
+nombre desquels on a surtout remarqué les magnifiques compositions de
+Beethoven, de Chérubini, de Méhul, de Haendel et de Haydn.</p>
+
+<p>Outre les deux concerts donnés aux Augustins, le programme des fêtes de
+septembre portait qu'une troisième séance musicale, également dirigée
+par M. Ferdinand, aurait lieu dans l'enceinte du parc.</p>
+
+<p>Le parc de Bruxelles, regardé avec raison comme l'une des plus belles
+promenades de l'Europe, est merveilleusement disposé pour que la
+musique,--la musique vocale surtout, --y produise de beaux effets. Vers
+le milieu de cette magnifique promenade se trouve un bassin rempli
+d'eau. C'est à quelques pas de ce bassin que l'on avait disposé une
+estrade où sont venus se placer, vers les sept heures du soir, tous les
+chanteurs appelés à prendre part à ce concert vocal. Notre dessin peut
+seul donner une idée de l'aspect féerique que présentait cette scène,
+brillamment éclairée par des milliers de lampions et de candélabres, qui
+se réfléchissaient dans l'eau du bassin, et dont un sombre rideau de
+verdure faisait encore ressortir l'éclat.</p>
+
+<p>Si jamais de nouvelles modifications étaient apportées aux fêtes
+variables de l'anniversaire de la Révolution belge, <i>l'Illustration</i>
+préparerait de nouveau ses crayons et sa plume.</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Un Amour en province.</h2>
+
+<p class="mid">NOUVELLE. (Suite et fin.--Voir v. II, p. 74)</p>
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>La mère de Démosthène passait les premiers mois de son deuil dans une
+jolie bastide que son mari avait achetée sur les bords de la mer pour
+aller se reposer des fatigues du barreau. C'est là qu'entourée de sa
+famille, elle attendait l'arrivée de son fils. Démosthène n'avait qu'une
+soeur, qui s'était mariée pendant son absence avec un assez riche
+négociant nommé M. Armand. Celui-ci était resté orphelin de bonne heure,
+et avait servi, pour ainsi dire, de tuteur à deux soeurs plus jeunes que
+lui. Madame Delvil, qui dépassait alors trente ans, dissimulant son âge,
+unie à un vieux mari qui lui laissait une grande liberté, élégante,
+coquette, et étrangement dépitée de voir toujours auprès d'elle une
+jeune soeur de dix-huit ans, à l'air noble et candide, vraiment, belle,
+douée d'une intelligence supérieure et originale qui ne s'était encore
+éveillée qu'à demi dans ce contact étouffant du monde jaloux ou vulgaire
+qui l'entourait. Thérèse Armand était pour sa soeur un objet de
+menaçante rivalité: tandis que les grâces de la jeune fille se
+développaient chaque jour, les charmes un peu surannés de la femme déjà
+sur le retour tendaient il s'effacer pour jamais. C'est pour la plupart
+des femmes une époque pleine d'amertume et d'aigreur que cette phase du
+déclin. Madame Delvil la combattait résolument; mais forcée de lui céder
+cependant, elle éprouvait des révoltes intérieures qui se trahissaient
+en mauvaise humeur contre Thérèse, calme, riante et chaque jour plus
+jolie. Aussi souvent et aussi longtemps que possible, madame Delvil
+s'était reposée du rôle de mentor de Thérèse, que lui imposait sa
+qualité de soeur aînée, d'abord sur son frère, plus tard sur sa
+belle-soeur, et, en dernier lieu, sur la mère de Démosthène, qui, depuis
+la mort de son mari, avait trouvé une douce distraction à sa douleur
+dans l'aimable compagnie de la jeune fille. De son côté, Thérèse s'était
+sentie véritablement heureuse de passer quelques, mois avec la bonne
+veuve dans cette riante bastide, au bord de la mer, loin du ménage un
+peu bourgeois de son frère et des goûts mondains et vulgaires de sa
+soeur. Elle avait plus vécu par l'esprit et l'imagination, durant ces
+quelques semaines de solitude, que pendant les années lentement écoulées
+de sa jeunesse contenue et rêveuse. Le père de Démosthène, voulant en
+imposer comme érudit et comme bel-esprit, avait eu le luxe d'une double
+bibliothèque à la ville et à la campagne, et sa veuve, qui n'avait
+jamais ouvert de sa vie un autre livre que son livre d'heures, ne
+soupçonna pas qu'il y eût le moindre danger pour une jeune fille de lire
+tous les livres de littérature une son mari avait mêlés aux Digestes et
+aux Codes.</p>
+
+<p>Thérèse lut ainsi les poètes, les historiens, et même quelques romans.
+<i>Clarice Harlowe</i> la loucha; <i>Corinne</i> exalta son intelligence; la
+<i>Nouvelle Héloïse</i> fut pour elle sans danger, <i>Julie</i> lui parut
+raisonneuse et pédante, et <i>Saint-Preux</i> un triste idéal. Enfermée dans
+le cabinet de l'avocat défunt, la jeune fille dévorait volume sur
+volume, tandis que la mère de Démosthène surveillait ses poules, ses
+lapins et ses fruits. Thérèse employait ainsi les heures brûlantes de la
+journée, alors que la promenade était impossible; mais lorsque, le soir,
+la brise de la mer fraîchissait, elle allait s'asseoir sous un petit
+bois de pins qui touchait au rivage, elle rêvait délicieusement, son
+coeur se dilatait, elle sentait, en face de la nature, le réveil d'une
+âme forte et d'une sensibilité exquise. Parfois la mère de Démosthène
+l'accompagnait; alors la jeune fille était distraite de ses rêveries
+accoutumées par la conversation de la bonne mère, qui ne tarissait pas
+en éloges sur son fils bien-aimé, gloire à venir de sa maison, noble
+héritier de l'éloquence paternelle. Thérèse, dont l'esprit juste et un
+peu moqueur s'était permis de douter depuis quelques années du génie du
+père de Démosthène, fut d'abord disposée à la même incrédulité envers
+les mérites du fils; mais la mère les exaltait avec tant de conviction
+et de ferveur, qu'insensiblement sa foi fit quelque impression sur l'âme
+de la jeune fille; il y avait d'ailleurs, ajoutait la bonne veuve, des
+rapports frappants de goûts entre Démosthène et Thérèse: comme elle, il
+aimait l'étude, la littérature, la poésie. Insensiblement l'esprit de la
+jeune fille fut attiré vers cette image du jeune <i>Parisien</i> instruit,
+élégant et spirituel, ainsi qu'on se plaisait à lui représenter
+Démosthène dans sa famille; et parfois, durant ses promenades au soleil
+couchant qui se baignait dans la mer, une figure idéale et chère
+peuplait la solitude qui se déroulait devant elle: c'était celle de
+Démosthène!!!... Elle était dans cette disposition d'âme, lorsqu'une
+lettre du héros de ses rêves annonça à l'heureuse veuve le jour fixé
+pour l'arrivée de son fils. Il devait, avant de se <i>montrer</i> à la ville,
+aller embrasser sa mère à la campagne, et s'y arrêter une semaine pour
+se reposer de la fatigue du voyage.</p>
+
+<p>Le jour si vivement désiré par la mère de Démosthène et assez,
+impatiemment attendu par Thérèse arriva enfin. Dès le matin, M.. et
+madame Armand et madame Delvil, dans sa plus jeune et agaçante toilette,
+s'étaient rendus à la bastide. On ne savait pas à quelle heure précise
+devait arriver le voyageur, de sorte que toute la journée se passa dans
+une attente agitée. La bonne mère allait et venait, donnant des ordres,
+gourmandant et aidant sa cuisinière, afin que le premier repas qu'elle
+offrirait à son fils fut exquis en tous points. M. Armand se promenait
+avec sa femme dans l'allée du petit jardin, et, comme un bon négociant,
+causait affaires d'intérêt. «Votre frère se montrera, j'espère,
+équitable dans le partage, disait-il à sa femme; il hérite, grâce à
+l'injuste testament de votre père, du quart en sus de tous les biens; je
+pense du moins qu'il nous laissera notre part d'immeubles.--Oui, certes,
+il le faudra bien,» répondait la ménagère, qui, en femme positive, était
+résolue à plaider contre son frère plutôt que de se laisser dépouiller.
+Madame Delvil passait les heures d'attente dans sa chambre, allant de
+son miroir à la fenêtre, épiant le moindre bruit, revenant arranger une
+boucle rebelle, un noeud de ruban d'un effet incertain, et, tout en se
+mettant sous les armes, elle pensait que l'aimable avocat parisien
+ferait une heureuse diversion à la monotone compagnie des jeunes
+négociants de la ville, qui ne savaient parler que bonne chère et
+denrées coloniales. Quant à Thérèse, assise sous un berceau d'acacias en
+fleurs d'où l'on dominait la route et la mer, elle lisait une des plus
+belles élégies de M. de Lamartine, celle qui commence ainsi:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> D'ici je vois la vie à travers un nuage</p>
+<p class="i14"> S'évanouir pour moi dans l'ombre du passé;</p>
+<p class="i14"> L'amour seul est resté, comme une grande image</p>
+<p class="i14"> Survit seule au néant dans un souvenir effacé.</p>
+</div></div>
+
+<p>Ces expressions brûlantes et poétiques d'un ravissement et d'une
+souffrance qu'elle comprenait, mais qu'elle n'avait pas encore
+ressentis, initiaient son âme à l'amour, à cet ineffable et divin
+sentiment qui, selon d'expression du poète, survit seul au néant.
+L'image de Démosthène flottait dans son ardente rêverie. Un bruit se fit
+entendre; elle crut qu'il arrivait, elle resta immobile, son coeur
+battait avec force: une larme s'échappa de ses yeux et tomba sur le
+feuillet du livre entrouvert; mais tout à coup elle s'arracha elle-même
+à son émotion en poussant un petit éclat de rire enfantin: son esprit
+était en révolte contre son coeur: elle céda à cette opposition. Malgré
+les séductions qu'elle prêtait ou <i>fantôme adoré</i>, le nom de Démosthène
+lui paraissait souverainement ridicule, et elle se disait qu'un homme
+d'esprit, dans notre siècle de sérieuse simplicité, aurait dû se
+débarrasser bien vite de ce nom écrasant. Tout en pensant ainsi, elle
+monta d'un pas leste et avec un air demi-railleur les marches du perron
+qui conduisait au salon. Démosthène n'était pas arrivé. Toute la famille
+attirée, ainsi que Thérèse, par une fausse alerte, était là réunie; M.
+et madame Armand, fort calmes; la mère, inquiète et troublée par la
+pensée des dangers imaginaires que son fils courait en route; madame
+Delvil, assise près de la porte vitrée qui s'ouvrait sur le perron,
+jouant avec un charmant éventail ou avec les barbes diaphanes d'un
+gracieux bonnet qui encadrait coquettement et rajeunissait son joli
+visage; parfois son attention se portait sur les plis réguliers de sa
+robe de taffetas noir, ornée de dentelles noires, et dessinant à
+merveille sa taille encore svelte. Vue <i>seule</i>, madame Delvil aurait
+encore pu faire illusion; mais, à côté de sa soeur, ce n'était plus
+qu'un <i>débris</i>; elle le sentait, et involontairement elle jetait des
+regards d'envie sur la jeune fille belle et sereine qui était là près
+d'elle, nonchalamment accoudée sur la table où reposait le livre qu'elle
+continuait à lire. Ses blonds cheveux, relevés en nattes au sommet de la
+tête, entouraient de grappes flottantes son frais visage, son cou pur,
+et venaient effleurer ses blanches épaules; une simple robe de
+mousseline bleue dessinait sa taille souple et fine; ses manches étaient
+courtes et laissaient à découvert des bras d'une pureté de forme qui
+rappelait la statuaire grecque. Elle était ainsi adorablement belle, et
+la pensée envieuse de sa soeur, tout en cherchant un défaut à ces
+charmes si purs, était vaincue. Elle disait alors tout bas, «C'est bien
+avec raison que nos lourdauds de province l'ont surnommée, la perle des
+Bouches-du-Rhône!» Tandis que chacun s'abandonnait ainsi à ses
+préoccupations diverses, la nuit était tout à fait venue. Tout à coup un
+bruit de fouet se fit entendre; «Pour cette fois, c'est bien lui!»
+s'écria la mère, et retrouvant de jeunes jambes, elle courut sur la
+route par laquelle devait arriver son fils. M. et madame Armand la
+suivirent d'un pas plus modéré. Madame Delvil composa son sourire le
+plus séduisant, son regard le plus assassin, et descendit le perron.
+Thérèse seule resta debout sur le seuil de la porte, en apparence
+indifférente, mais en réalité fort troublée; car, au moment où la
+voiture s'arrêta et qu'elle vit un jeune homme dont elle ne distingua
+pas les traits s'en élancer, elle prêta à cette ombre, que la veuve de
+l'avocat pressait avec tendresse dans ses bras, toutes les séductions
+irrésistibles de l'idéal de ses rêves; et, s'abandonnant de nouveau à
+son coeur, elle s'écria mentalement: «Oh! mon Dieu, ne serai-je pas
+déçue? sera-t-il tel que je l'espère? et m'aimera-t-il?</p>
+
+<h3>III.</h3>
+
+<p>Après avoir embrassé sa mère, sa soeur et son beau-frère, et baisé
+galamment la blanche main de madame Delvil, Démosthène entra dans le
+salon très-faiblement éclairé; il aperçut Thérèse plutôt qu'il ne la
+vit, il la baisa au front d'un air distrait, comme une aimable enfant
+dont sa mère lui avait souvent parlé dans ses lettres. La jeune fille
+tressaillit sous ce premier baiser donné froidement, mais reçu par elle
+avec une émotion virginale et brûlante. Elle resta quelques instants
+recueillie, les paupières baissées, connue si elle eût craint qu'un
+regard fit évanouir l'ineffable bonheur qu'elle venait d'éprouver; enfin
+elle se décida à regarder Démosthène. Ce premier coup d'oeil fut un
+désenchantement, elle le trouva vieux et laid; mais il parla, et le son
+de sa voix la charma, cet accent parisien si doux, si correct, en
+contraste avec le mauvais français criard et discordant qu'elle
+entendait chaque jour, lui parut une harmonieuse musique. Il parla de
+Paris, de ses monuments, de ses orateurs, de ses artistes, de ses
+littérateurs célèbres; il cita des vers des poètes en vogue qu'il
+connaissait tous, disait-il; il se vantait, il mentait, il produisait un
+grand effet. Thérèse l'écoutait avec ravissement; il s'exprimait d'une
+manière fort ordinaire, mais les choses qu'il racontait avaient un
+attrait de puissante curiosité pour la jeune fille; elle restait
+silencieuse et charmée, tandis que madame Delvil, sémillante et
+coquette, questionnait Démosthène, le complimentait, s'occupait sans
+cesse de lui et le forçait à s'occuper d'elle. Pour la première fois,
+Thérèse souffrait de l'irritante coquetterie de sa soeur, sa candeur en
+était révoltée. Que voulait madame Delvil? dans quel but exciter
+l'attention de Démosthène et provoquer sa galanterie? Elle, du moins,
+elle était libre, elle pouvait l'aimer... et, en pensant ainsi, elle
+sentit une sorte de mépris pour sa soeur. Durant toute la soirée,
+Démosthène avait à peine regardé une ou deux fois le jeune fille; elle
+lui avait paru fort belle, mais il la jugea très-sotte, car, plus
+occupée à l'écouter qu'à se montrer elle-même, elle avait gardé un
+strict silence. Retirée dans sa chambre, Thérèse pleura; il est noble,
+instruit, distingué, pensa-t-elle; je l'aime, mais il ne m'aime pas, il
+aime ma soeur; et elle se sentit jalouse.</p>
+
+<h3>IV.</h3>
+
+<p>Elle passa une nuit fort agitée, et le lendemain, quand le jour parut,
+elle descendit dans le cabinet du père de Démosthène, y prit un volume,
+et alla s'asseoir sur le bord de la mer. Elle lisait à haute voix cette
+admirable éloge du lac, dont le langage passionné a souvent servi
+d'interprète à des auteurs qui auraient craint de se trahir sous des
+expressions moins poétiques. Un bruit de pas vint l'interrompre, elle
+tourna la tête, aperçut Démosthène, et tressaillit visiblement. «Pardon,
+mademoiselle, je vous dérange, je suis indiscret... Mais que lisez-vous
+là, vos prières du matin, sans doute? ajouta-t-il d'un ton
+demi-railleur.--Oui, comme une petite fille, répondit-elle en souriant
+malicieusement à son tour. --Mais non, s'écria Démosthène avec
+étonnement: Lamartine! <i>le lac!</i> oh! <i>le Lac</i>, c'est mon morceau favori;
+que de fois je l'ai déclamé!» et, prenant le livre des mains de Thérèse,
+il se mit à réciter avec assez d'art ces belles strophes qui,
+accompagnées du bruissement des vagues, et, à cette heure matinale et
+recueillie, parurent plus belles encore à l'âme attendrie de Thérèse.
+C'est le poète qui la captivait, mais, involontairement, elle attribua
+au charme de la voix de Démosthène une partie de son émotion. Bientôt
+elle s'imagina que ces beaux vers traduisaient des sentiments réels que
+Démosthène connaissait, et qu'il ne les disait si bien que parce qu'ils
+étaient un écho de son coeur. A la dernière strophe, des larmes
+jaillissaient sur les joues de Thérèse. Enchanté de l'effet qu'il
+pensait avoir produit: «N'est-ce pas que c'est beau, dit ainsi?
+poursuivit-il; et maintenant, voulez-vous du Racine? écoulez la
+déclaration de Néron à Junie, vous croirez entendre Talma.» Et il se mit
+à déclamer avec une certaine habileté d'imitation ces vers
+inaltérablement beaux.</p>
+
+<p>Thérèse l'écoutait avec ravissement, car toute grande poésie l'émouvait.
+Il lui lit entendre ainsi plusieurs fragments de nos meilleurs poètes;
+elle le louai fort de son goût et de son talent, et lui <i>découvrit</i>
+alors qu'elle avait beaucoup d'instruction et d'esprit, un esprit vif,
+original et profond, qui l'embarrassait parfois, lui qui n'avait qu'une
+intelligence de <i>placage</i>.</p>
+
+<p>Ils se promenèrent fort longtemps sur le rivage et dans le petit bois de
+pins. A l'heure du déjeuner, la voix retentissante de M. Armand vint les
+avertir qu'on les attendait à la bastide. Thérèse, un peu troublée,
+passa devant son frère sans lui parler, et elle rejoignit ces dames déjà
+réunies dans la salle à manger.» Mais savez-vous que votre soeur est
+charmante? dit d'un ton de connaisseur Démosthène à son beau-frère.--Je
+le crois bien, répondit simplement l'honnête négociant; c'est la plus
+belle personne du département, sans compter qu'elle a un esprit qui nous
+étonne: nous ne savons d'où il vient.--Oui, en vérité, son esprit est
+surprenant, répliqua Démosthène. --Plusieurs riches partis se sont déjà
+présentés pour elle, mais elle n'épousera jamais qu'un homme bien élevé
+et d'un vrai mérite.» Démosthène se rengorgea. En ce moment, ils
+entrèrent dans la salle à manger.--Quoi! monsieur le Parisien, vous
+faire attendre? dit madame Delvil en minaudant.--C'est la faute de votre
+aimable soeur, répondit Démosthène avec un sourire galant qui
+s'adressait à Thérèse.--En vérité? répliqua sèchement madame
+Delvil.--Oui, madame, je me suis oublié en lui récitant de beaux vers;
+elle les sentait si bien qu'elle encourageait mon faible talent.--Je
+l'avais prévu, dit naïvement la mère de Démosthène; vous avez les mêmes
+goûts, vous déviez, vous entendre--Ainsi, monsieur, poursuivit madame
+Delvil avec une sorte d'irritation, vous approuvez qu'une jeune fille se
+nourrisse l'esprit de romans et de poésie?--Eh! eh! ma soeur, l'amour
+qu'on trouve dans les livres ne mène pas si loin que d'autres amours,
+répliqua M. Armand avec un gros rire.» Madame Delvil jeta à son frère un
+regard de superbe dédain, et, continuant à s'adresser à Démosthène:
+Est-ce qu'à Paris, monsieur, on aime les femmes bel-esprit?--Ou aime les
+femmes qui ont assez d'intelligence pour apprécier la notre, répondit
+Démosthène avec fatuité.--Seulement assez pour cela? lui dit Thérèse
+d'un ton un peu railleur.» Il fut déconcerté; et, pour sortir
+d'embarras, il s'efforça de nouveau d'être très-aimable auprès de la
+jeune fille. Son amour-propre était en jeu; c'était, disait-on, la plus
+belle personne du département, et, quoiqu'elle eût à peine dix-huit ans,
+on la citait déjà pour son esprit. De prime abord occuper ce jeune
+coeur, s'en faire aimer, n'était-ce pas pour lui une preuve de
+supériorité dont il devait être fier? Un instant, dans la soirée de la
+veille, la coquetterie de madame Delvil l'avait attiré; mais quand il
+revit au grand jour ces grâces de trente ans auprès de la fraîche beauté
+de Thérèse, il s'accusa de mauvais goût.</p>
+
+<p>D'ailleurs, le souvenir des charmes surannés de Léocadie le rendait plus
+disposé encore à la séduction de la jeunesse; il sentait qu'être aimé de
+Thérèse, après l'avoir été de la figurante, serait une éclatante
+réhabilitation nécessaire à son amour-propre. Dans cette situation
+d'âme, il ne s'occupa que de la jeune fille; madame Delvil en
+vieillissait de dépit. Après le déjeuner, elle se retira dans son
+appartement pour essayer d'une nouvelle toilette, pensant que celle du
+malin avait manqué son effet.--Thérèse passa dans la petite
+bibliothèque, Démosthène l'y suivit; elle lui parla de nouveau de Paris.
+Ils causèrent longtemps avec bonheur. La conversation de Démosthène
+empruntait un vif intérêt aux souvenirs de tout ce qu'il avait vu; celle
+de la jeune fille était naturellement enjouée, spirituelle et
+supérieure. Ils furent interrompus par le bruit d'une voiture qui
+s'approchait de l'habitation; Démosthène regarda par la fenêtre, et
+laissa échapper un cri de surprise et presque d'effroi. Dans cette
+voiture qui touchait à la bastide, il venait de reconnaître Léocadie!</p>
+
+<h3>V.</h3>
+
+<p>Il ferma brusquement la fenêtre, et donnant un tour de clef à la porte
+du cabinet, il se précipita aux genoux de Thérèse, «Mademoiselle, lui
+dit-il avec emphase, au nom du ciel, donnez-moi une preuve d'affection!»
+Presque épouvantée de cet étrange mouvement et de ton solennel,
+Thérèse se dirigea vers la porte, qu'elle allait ouvrir lorsque
+Démosthène s'écria avec plus d'instance: «Oh! de grâce, mademoiselle, ne
+craignez rien, mais écoutez-moi!--Et que faut-il que j'écoute? dit
+Thérèse en tremblant et en rougissant beaucoup.--Vous m'inspirez une
+respectueuse admiration, une irrésistible sympathie; eh bien! en échange
+de ces purs et vifs sentiments, accordez-moi un peu de confiance, un peu
+d'amitié.--Comment? répondit Thérèse.--En croyant ce que je vous dirai
+sur ce qui va se passer ici, et en ne cherchant pas à le pénétrer.--Et
+que va-t-il se passer? dit Thérèse avec une sorte de terreur.--Vous le
+saurez, s'écria Démosthène; mais consentez, à ne pas en être témoin:
+restez ici un quart d'heure à m'attendre.--C'est facile, répondit
+Thérèse en souriant: je suis restée souvent plusieurs heures
+volontairement enfermée. --Oh! merci.» s'écria Démosthène, qui reçut
+cette réponse comme un consentement. Et ouvrant la porte, il en ôta la
+clef et la referma à l'extérieur. «Quoi! prisonnière! s'écria Thérèse,
+mais je ne veux pas; ouvrez donc, monsieur.» Démosthène ne l'entendit
+point, la vois retentissante de Léocadie arrivait seule en ce moment
+jusqu'à lui: il se précipita pour conjurer l'orage. Cependant Thérèse
+s'était approchée de la fenêtre, et à travers des barres de fer qui la
+rendaient infranchissable, elle avait vu la voiture déboucher de
+l'avenue de la bastide et s'arrêter devant le perron. Une femme en
+descendit; Thérèse ne put distinguer qu'un mantelet noir et un voile
+vert. Cette femme était-elle jeune et belle, ou vieille et laide?
+l'esprit de la jeune fille se perdit en conjectures. Pour satisfaire sa
+curiosité, elle fut sur le point d'appeler. «Je veux la voir,»
+pensait-elle. Puis, après une réflexion, «Mais à quoi bon? ne m'a-t-il
+pas dit qu'il se sentait attiré vers moi par une irrésistible sympathie?
+c'est donc moi qu'il aime!</p>
+
+<p>Cette femme, quelle qu'elle soit, il ne l'aime pas!» Cette pensée lui
+fut douce et elle se résigna à l'attente. L'obéissance et le, dévouement
+sont si faciles en amour! et en ce moment Thérèse; croyait sincèrement
+aimer Démosthène. Elle s'assit sur le bord! de la fenêtre, et se mit à
+rêver avec assez de calme.</p>
+
+<h3>VI.</h3>
+
+<p>«Démosthène! Démosthène! criait éperdument Léocadie en franchissant la
+porte du salon, où étaient alors réunis la veuve de l'avocat, sa fille
+et son gendre.--Que voulez-vous, madame? dit M. Armand en se levant
+ébahi.--Ce que je veux, répondit la figurante; l'ingrat n'est-il pas
+ici?» Et elle se mit à jouer au naturel une scène d'Ariane abandonnée.
+En ce moment Démosthène entra. L'indignation céda la place à l'humour
+dans le coeur de Léocadie, et s'élançant vers l'infidèle, elle
+l'étreignit à l'étouffer dans ses bras musculeux. Il se débattit
+quelques instants, et finit par se dégager. «Madame, dit-il d'un ton
+grave tout à fait plaisant, la plus grande preuve de tendresse que vous
+puissiez me donner, c'est de remonter dans votre voiture: je vous
+rejoindrai dans quelques minutes, je vous le jure, et je vous
+reconduirai à la ville; mais vous comprenez, bien, ajouta-t-il, que j'ai
+quelques explications préalables à donner à ma mère, à ma soeur» Et tout
+en parlant ainsi, il reconduisait la figurante vers la porte. «J'y
+consens, murmura-t-elle; mais si vous ne reparaissez pas dans dix
+inimités, je reviens.» A peine eut-elle disparu que la mère, la soeur et
+le beau-frère de Démosthène s'écrièrent à la fois: «Quelle est donc
+cette femme? que vient-elle faire ici?--Cette femme m'a beaucoup aimé,
+et elle ne peut vivre sans moi!--C'est en dehors de tout principe!
+s'écria l'excellente mère.--Mais cette femme est fort laide, objectèrent
+M. et madame Armand?--Elle a été fort belle, et c'est encore une de nos
+premières, tragédiennes.--Jésus Marie! s'écria l'honnête veuve
+scandalisée, je savais bien que Paris te perdrait.</p>
+
+<p>--Soyez tranquille, ma mère, je n'épouserai jamais cette femme; mais je
+dois quelques égards à son dévouement à ses malheurs, à son talent je
+vais la reconduire à la ville, lui faire entendre raison et je vous
+reviens.» A ces mots il sortit, et, se dirigeant du côté de la petite de
+la petite bibliothèque, il aperçut Thérèse et s'approcha d'elle. «Je
+viens vous délivrer, lui dit-il en lui remettant la clef de la porte,
+qu'il avait fermée sur lui. Oh! merci, ajouta-t-il, de votre
+condescendance, et maintenant donnez-moi encore une preuve de bonté: ne
+m'accusez pas pendant ma courte absence; à mon retour je vous dirai
+tout. Cette femme, qui m'a suivi jusqu'ici, a été bien belle, bien
+séduisante puis elle ma tant aimé. Pour moi, Thérèse, ajouta-t-il d'une
+voix émue, avant de vous connaître, sais-je si j'ai aimé? Et sans
+attendre de réponse, il disparut. Tout en rejoignant avec humeur
+Léocadie, il se félicitait d'avoir pu la dérober du moins aux regards de
+madame Delvil et surtout à ceux de Thérèse. Si par malheur Thérèse
+l'avait vue, pensait-il, c'en était fait de mon prestige. Une telle
+héroïne m'aurait rendu bien ridicule, tandis qu'inconnue, son image
+agitera le coeur de la jeune fille et le tournera infailliblement vers
+moi. Tout en pensant ainsi, il se réjouissait de son habileté. Dans
+cette aventure, il songeait à mettre à couvert, non sa moralité, mais
+son amour-propre.</p>
+
+<h3>VII.</h3>
+
+<p>«Madame, dit-il d'une voix très-rude à la figurante, je ne comprends
+rien à votre équipée; je vous avais laissée à Paris dans une position
+avantageuse, et.....--Bien avantageuse, ni elle! interrompit Léocadie
+d'un ton naturellement aigri par les paroles de Démosthène; dès le
+premier soir, une cabale a interrompu mes débuts, et pour vous suivre,
+pour payer ma place à la diligence, j'ai été forcée de vendre mon
+mobilier.</p>
+
+<p>--Quel folie! murmura Démosthène; et maintenant que voulez-vous?
+qu'espérez-vous faire, ici?--Ne plus vous quitter, et si vous me
+repoussez, faire un esclandre, vous afficher, faire renaître votre
+ingratitude à tout le pays, et enfin, si vous me refusez votre appui, je
+débuterai, pour gagner de quoi vivre, sur le grand théâtre de la ville.»
+Cette dernière menace épouvanta Démosthène; il n'avait plus d'illusion
+sur le talent de la figurante, et il sentait que si elle paraissait sur
+la scène locale, elle serait indubitablement sifflée. Alors comment
+aspirer désormais à la réputation d'homme irrésistible, qu'il
+ambitionnait d'acquérir en arrivant en province. Vue et jugée par toute la
+ville, Léocadie devenait une héroïne impossible; ce n'était plus qu'une
+grotesque Dulcinée. Pour conjurer cette redoutable alternative,
+Démosthène se décida à filer doux «Madame, lui dit-il, feignant d'être
+subitement attendri, je serais le plus ingrat des hommes si je n'étais
+profondément reconnaissant de la preuve d'amour que vous me donnez: mais
+cet amour me serait trop envié s'il venait à être connu. De grâce,
+Léocadie, consentez à mener ici une vie cachée; je vous verrai souvent,
+je ne serai occupé que de vous; mais je veux qu'on nous ignore. La
+province n'a pas les moeurs de Paris, et votre arrivée, qui m'a déjà
+follement compromis, dans ma famille, pourrait me perdre tout à fait en
+public. Soyons heureux, mais sans bruit» Tout en parlant ainsi, il
+prenait un air suppliant qui vainquit tout à fait la figurante. Ils
+arrivèrent à la ville, et, après avoir installé Léocadie dans un fort
+modeste logement, Démosthène s'empressa de prendre congé d'elle.</p>
+
+<h3>VIII</h3>
+
+<p>Son prompt retour à la bastide interrompit toutes les conjectures
+auxquelles s'étaient livrés, pendant son absence, les quatre femmes et
+M. Armand. La crainte qui préoccupait en ce moment l'excellente veuve
+était que son fils, entraîné par l'étrangère, n'eût pris la fuite avec
+elle et ne reparut plus. «Mais elle est donc bien belle, cette
+Parisienne?» demanda aigrement madame Delvil, qui, ainsi que Thérèse,
+venait d'entendre avec une vive curiosité le récit du cette
+aventure.--Pas le moins du monde, répondirent d'un ton convaincu M. et
+madame Armand.--Je m'en doutais, répliqua madame Delvil. Ces messieurs,
+si difficiles en province, sont fort accommodants à Paris, on l'on ne
+prend pas garde à eux.--Mais cette femme peut avoir les séductions de
+l'esprit? objecta timidement Thérèse.» Et en se hasardant à prononcer
+ces paroles, elle rougit beaucoup, «Oui, sans doute, dit la bonne mère,
+des séductions diaboliques; c'est une femme de théâtre!» A ces mois,
+Thérèse baissa la tête et devint fort triste. Ainsi Démosthène n'était
+pas l'homme studieux et distingué qu'elle avait cru d'abord trouver; il
+n'aimait pas la littérature, et la poésie n'était pas l'élévation
+naturelle de son esprit; il ne devait l'apparence de ces nobles goûts
+qu'à sa liaison avec une femme de théâtre: cette réflexion fut un
+premier désenchantement.</p>
+
+<p>En arrivant, Démosthène, qui avait étudié son rôle, embrassa
+cordialement sa mère, serra la main de sa soeur, fit un salut gracieux à
+madame Delvil, et sourit à Thérèse avec mélancolie. «Oublions ce qui
+vient de se passer, dit-il à sa mère d'un ton sérieux. Cette femme a
+commis une action extravagante en venant ici; c'est un sentiment
+irrésistible qui l'a poussée, le même sentiment la décide à présent à la
+résignation, à l'obéissance; dans peu de jours elle aura pour jamais
+quitté la France.--Pauvre victime! murmura d'un air railleur madame
+Delvil.--Pauvre femme! pensa tristement Thérèse; il l'a aimée, il ne
+l'aime plus et il la chasse. Démosthène ne lui paraissait pas encore
+ridicule, mais elle commençait à pénétrer qu'il était fort personnel.
+Pour lui, impatient de se réhabiliter dans son esprit, il lui dit avec
+instance à voix basse: «Pardonnez-moi d'avoir pensé que j'avais aimé
+avant de vous avoir vue, ce n'était là qu'une illusion; d'hier seulement
+j'ai connu l'amour.»</p>
+
+<p>A ces paroles, qui ressemblaient à l'aveu d'un sentiment réel, Thérèse
+se troubla, garda le silence; puis, après quelques instants de
+recueillement, elle se retira dans sa chambre. Elle aimait Démosthène!
+oui, en vérité, elle l'aimait!... et qu'on ne la juge pas trop sotte
+d'après ce ridicule sentiment, elle comprenait instinctivement ce que
+c'était qu'un homme vraiment supérieur, mais comme elle n'en avait
+jamais rencontré autour d'elle, elle crut un instant que Démosthène
+allait prendre la place de cet idéal dont il n'était qu'une bouffonne
+parodie.</p>
+
+<p>Ainsi qu'il l'avait prévu, l'arrivée subite de Léocadie avait surexcité
+le sentiment naissant de la jeune fille. La curiosité, la jalousie,
+l'amour, le dédain, luttaient dans son coeur et lui présentaient
+Démosthène sous les traits d'un héros de roman.</p>
+
+<p>Le jour suivant, dès le matin, madame Delvil quitta la bastide; elle
+avait hâte de se retrouver à la ville pour raconter à toutes ses
+connaissances l'aventure de la veille; elle espérait se venger de
+Démosthène en le ridiculisant; elle n'y réussit qu'à demi. Malgré ses
+attestations, très-peu voulurent croire à la laideur de la figurante.
+Pour le plus grand nombre, ce fut une mystérieuse beauté; ou s'en
+préoccupa beaucoup. Les hommes envièrent Démosthène; les femmes rêvèrent
+à lui, et la pauvre Léocadie, retirée dans sa mansarde, ne se douta pas
+qu'elle avait agité pendant un mois les imaginations oisives d'une
+grande ville de province.</p>
+
+<p>Démosthène, retenu à la bastide par ses affaires de famille, écrivit à
+la figurante des lettres fort tendres pour conjurer un nouvel éclat; il
+conquit ainsi quelques jours de liberté. Il les employa à exalter dans
+l'âme de Thérèse le penchant qu'elle éprouvait pour lui; la solitude et
+la poésie lui furent de puissants auxiliaires. Il s'occupait aussi à
+égler avec sa mère et sa sieur le partage de l'héritage de son père, et
+parfois, il montrait alors involontairement à la pénétrante intelligence
+de Thérèse un coeur sec, intéressé et vulgaire. Souvent sa séduction fut
+prête à s'évanouir; mais il lui suffisait, pour remettre la jeune fille
+sons le charme, de quelques beaux vers lus ensemble. Cependant le moment
+approchait où Démosthène devait faire ses premières armes dans ce
+barreau, veuf encore de l'éloquence de son père. Il était attendu à la
+ville, il s'y rendit avec sa mère, tandis que sa soeur et Thérèse
+devaient finir à la bastide la saison d'automne. Cette décision convint
+à la jeune fille; elle, désirait l'isolement pour s'y recueillir et
+mieux pénétrer le sentiment qu'elle éprouvait. Avant de la quitter,
+Démosthène, attendri, se déclara positivement: il lui promit un prompt
+retour, puis une éternelle réunion. Thérèse l'arrêta... «Avant de nous
+engager, dit-elle, il faut réciproquement nous bien connaître.»</p>
+
+<p>Un mois suffit à Démosthène pour accaparer tous les plaideurs de sa
+province, enchanter par sa faconde tous les membres de la cour royale,
+être le point de mire de toutes les héritières à marier et de toutes les
+coquettes en renom de la ville; il devint l'homme à la mode de son
+département. Son amour-propre trônait sur des roses. Mais de toutes ses
+satisfactions, la plus douce, la plus complète, était d'avoir pu se
+faire aimer de cette jeune fille si belle, si intelligente, si admirée,
+lui en définitive déjà vieux, laid, médiocre. Thérèse était de plus un
+fort riche parti.</p>
+
+<p>Pour <i>couronner</i> sa destinée par un tel mariage, Démosthène songea
+d'abord à se débarrasser à jamais de la figurante. Une occasion se
+présenta, il la saisit brusquement. Un directeur de spectacle recrutait
+dans la ville une troupe tragique pour les États-Unis; heureux d'obliger
+Démosthène, dont il était le débiteur, il y incorpora Léocadie. Elle
+pleura, s'indigna, résista d'abord, puis finit par signer son
+engagement, et bon gré mal gré elle fut embarquée sur un navire qui
+mettait à la voile.</p>
+
+<p>Sur ce même élément qui l'entraînait au loin, glissait un autre vaisseau
+porteur d'une autre fortune. Pour en finir avec cette métaphore banale,
+disons simplement que M. Armand, frère de Thérèse, avait aventuré dans
+une opération commerciale d'outre-mer la fortune de sa soeur, qu'il
+gérait comme tuteur. Le vaisseau fit naufrage, et la dot entière de
+Thérèse fut perdue. Tandis que ce sinistre s'accomplissait dans la
+solitude de l'Océan, Thérèse, ignorante et insoucieuse de sa fortune,
+passait à la compagne ces beaux jours d'une attente agitée, si pleine de
+tourments et de douceur, ces jours d'illusions naïves qui passent si
+vite et ne reviennent jamais. Elle voyait souvent Démosthène; il lui
+paraissait tendre, généreux, éloquent; elle le jugeait souvent ainsi
+lorsqu'il n'était plus là, car alors l'idéal reprenait la place de la
+réalité incomplète. Si parfois Démosthène manquait à la visite promise,
+Thérèse, éprouvait une morne tristesse; cette femme inconnue, qui avait
+suivi Démosthène en province, le retenait sans doute! Ainsi la pauvre
+figurante exilée était devenue, sans s'en douter, l'objet de la pudique
+jalousie de la jeune fille.</p>
+
+<p>Un jour Démosthène était attendu à la bastide, il n'arriva pas. M.
+Armand lui-même, qui venait chaque soir, ne parut point. L'inquiétude de
+Thérèse était extrême; elle n'osait pourtant en faire l'aveu à sa
+belle-soeur. Le lendemain, M. Armand arriva suivant son habitude, mais
+il était seul et fort agité. En voyant son trouble, Thérèse, qui ne
+pensait qu'à Démosthène, s'écria:» <i>Lui</i> serait-il arrivé quelque
+malheur?--C'est à <i>moi</i>, c'est à <i>nous</i>, ma soeur, répondit M. Armand,
+qu'il est arrivé un malheur irréparable; et tout en larmes il se jeta
+dans les bras de sa soeur.--Mais que se passe-t-il donc, dit-elle avec
+effroi?</p>
+
+<p>--Votre fortune et la mienne sont ruinées. J'ai aventuré votre dot, je
+l'ai perdue; je suis bien coupable, ma soeur.» Les traits de M. Armand
+exprimaient un profond désespoir. Thérèse prit la main du son frère, et
+lui dit avec un divin sourire: «Je craignais un malheur plus grand; je
+craignais la mort d'un parent, d'un ami, d'une personne qui nous est
+bien chère. Notre fortune est perdue; dites-vous? du moins cette
+campagne reste à votre femme: j'y passerai heureuse ma vie avec
+vous.--Et avec un autre, j'espère, dit madame Armand, attendrie de la
+résiliation de la jeune fille.</p>
+
+<p>--Mais si cet autre ne venait pas? murmura M. Armand d'un air
+sombre.--Il viendra, s'écria joyeusement Thérèse en entourant son frère
+de ses bras; il viendra, il est trop fier, trop généreux. Il m'aime trop
+pour ne pas venir.» Et en répétant ces mots qui trahissaient son amour,
+elle était radieuse.</p>
+
+<p>Cependant huit jours s'écoulèrent et Démosthène ne parut point. Il
+écrivit un court billet à sa soeur pour s'excuser: une affaire des plus
+importantes le retenait, disait-il, à la ville; il ajoutait un froid
+souvenir pour Thérèse. D'abord elle crut faire un rêve douloureux; mais
+quinze jours s'écoulèrent ainsi, il ne revenait pas, il n'écrivait plus;
+elle questionnait son frère. Sans doute, cette femme, cette actrice
+brillante était la cause de son oubli? M. Armand ne répondait point, il
+craignait d'accroître sa douleur en lui disant la vérité.</p>
+
+<p>Un jour madame Armand reçut une lettre; Thérèse reconnut l'écriture de
+Démosthène: «Montrez-moi cette lettre, dit-elle vivement. Sa belle-soeur
+la lui remit sans l'avoir lue. Thérèse pâlit beaucoup en la parcourant;
+puis, sans proférer une parole, elle sortit du salon. Dans cette lettre,
+Démosthène annonçait son mariage à sa soeur; il épousait, lui disait-il,
+une riche héritière d'origine belge, point belle, mais <i>suffisamment
+agréable</i>; d'un esprit ordinaire, mais d'une <i>grande raison</i>, ce qui
+vaut bien mieux en mariage... Puis il ajoutait, comme faisant allusion à
+Thérèse: Une espérance plus brillante et plus chère m'avait un instant
+séduit... j'ai cru sagement devoir en faire le sacrifice, il m'en a
+coûté... «Misérable!...» s'écria M. Armand après avoir lu cette lettre.
+Quant à Thérèse, elle avait disparu; où était-elle? Il la chercha dans
+le jardin, et ne l'y trouvant point, il se dirigea sur les bords de la
+mer; il l'aperçut debout sur le rivage, pâle, immobile, le visage
+couvert de larmes. Cette horrible pensée le frappa, et d'un bond il
+s'élança sur le sable mouvant et saisit Thérèse par ses vêtements. «Si
+je voulais mourir, dit-elle impérieusement et d'un air égare,
+auriez-vous le droit de m'en empêcher?» Quoiqu'il fût profondément
+affligé, M. Armand, qui avait un esprit juste et une vive pénétration,
+affecta une grande hilarité, et laissa échapper un bruyant éclat de
+rire. Oh! mon frère, vous m'insultez! dit la jeune fille avec une
+explosion de sanglots!--Non, ma soeur, c'est de lui que je ris, dit-il,
+et il y bien de quoi, j'espère, en effet, concevez-vous une plus
+plaisante pasquinade? hier il vous adore! et aujourd'hui il en épouse
+une autre, passe une votre dot est perdue; cela mérite-t-il autre chose
+que la dérision et le mépris?--A ces mots, Thérèse parut, sortir d'un
+songe; les paroles de son frère dépouillèrent de tout prestige celui
+qu'elle avait cru aimer, elle le vit tel qu'il était; elle eut honte de
+son amour: la guérison fut rapide et complète. «Pour vous prouver ma
+force d'âme, dit-elle à son frère, je veux assister à ce mariage,
+taquiner le futur de ma présence, l'insulter de ma gaieté franche et
+réelle, je vous assure, car elle ne sera point causée par le dépit, mais
+par la satisfaction vraie de ne m'être pas liée pour toujours à une âme
+aussi commune.»</p>
+
+<p>Huit jours après, riante et parée, Thérèse assistait au mariage de
+Démosthène. La mariée était richement laide, comme le sont par une grâce
+presque toutes les héritières. Thérèse, <i>sans dot</i> attirait tous les
+regards. Parmi les conviés se trouvait par hasard un homme supérieur qui
+passait dans le département; il vit Thérèse, l'aima, l'obtint en mariage
+et l'emmena à Paris. Avant de quitter sa ville natale, Thérèse, qui, par
+une clairvoyance soudaine, avait pénétré la pauvreté du coeur de
+Démosthène, voulut aussi se faire une idée réelle de la valeur de son
+esprit. Il devait plaider dans une grande affaire; ses partisans
+exaltaient à l'avance son éloquence. Thérèse assista à l'audience. Il
+s'agissait d'une cause fort tragique; Démosthène fut ampoulé, froidement
+chaleureux, faussement attendri, d'une sensibilité et d'une éloquence
+factices; Thérèse ne put s'empêcher de rire aux éclats. Elle croyait
+assister, non à l'exposition d'un drame sanglant, mais à sa parodie.
+Pauvre coeur! pauvre esprit, pensa Thérèse; et elle partit heureuse.</p>
+
+<p>Plusieurs années s'étaient écoulées; Thérèse était devenue une des plus
+belles et des plus spirituelles jeunes femmes de Paris. Un soir, elle
+était à l'Opéra avec son mari; un de ses compatriotes entra dans sa
+loge: «Madame, lui dit-il, il y a ici une de nos anciennes
+connaissances.--Il fallait nous l'amener, répondit Thérèse avec un
+sourire aimable.--Je l'ai tenté, mais il n'a pas osé se présenter à
+vous.--Mais de qui parlez-vous donc? ajouta-t-elle.--De Démosthène!»
+Elle cacha son hilarité derrière son éventail. «Voyons, montrez-le-moi;
+où est-il placé?» L'interlocuteur de Thérèse lui indiqua du geste un
+petit homme assis dans une stalle de balcon: sa taille était voûtée, son
+front ridé, ses cheveux blancs; il portait des lunettes d'or. «Et quand
+je pense que ce fut là ma première passion, dit gaiement Thérèse.--Ceci
+demande une explication, répliqua son mari en riant.--Oh! vous l'aurez,
+mon ami, et dès ce soir; cette histoire vous amusera,--Il paraît que
+c'est le moment des reconnaissances et des désenchantements, ajouta son
+compatriote, qui comprenait à demi. Je juge que Démosthène vous semble
+vieilli et fort laid, Eh bien! à son tour, il vient de retrouver ici une
+personne qui lui avait jadis tourné la tête, et qui aujourd'hui...
+--J'espère que ce n'est pas moi, interrompit Thérèse avec un sourire
+d'honnête coquetterie.--Oh! non, madame, ce n'est pas vous, mais
+regardez:» et il désigna à Thérèse une grosse femme au teint couperosé,
+aux cheveux grisonnants couverts d'un simple bonnet, et qui, en ce
+montent, entrouvrait la porte de la loge voisine et offrait un petit
+banc à une daine qui venait d'entrer. «Que voulez-vous dire? Qui est
+cette femme?--C'est l'ancienne héroïne de Démosthène, celle qui a tenu
+en émoi durant un an notre ville de province, la grande Tragédienne qui
+n'a jamais été qu'une figurante, et qui est aujourd'hui ouvreuse de
+loges.--Pauvre femme! murmura Thérèse presque avec tristesse; et lui si
+riche, il ne songe pas à lui faire un peu de bien?--Il ne songe qu'à
+être député, et il le sera infailliblement l'année prochaine--Et dire
+que c'est à cette femme qu'il devra d'avoir été orateur,» ajouta
+Thérèse.</p>
+
+<p>Depuis ce jour, chaque fois que Thérèse va à l'Opéra, elle cherche du
+regard la grosse Léocadie, et lorsque celle-ci lui offre un petit banc,
+elle glisse généreusement dans sa main une pièce d'argent; puis par fois
+en la considérant, elle se prend à sourire en pensant que cette pauvre
+femme lui a, sans s'en douter, fait connaître, dans ses plus belles
+années, ce sentiment âcre et profond: la jalousie!--O! destin!<br>
+
+<span class="rig"><span class="sc">Louise Colet.</span></span></p><br><br>
+
+<h2>MARGHERITA PUSTERLA.</h2>
+
+<p>Lecteur, as-tu souffert?--Non.<br>
+--Ce livre n'est pas pour toi.</p>
+
+<h3>CHAPITRE X.</h3>
+
+<h4>LE PROCÈS</h4>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/32-01.png"></span><span class="sc">Milan</span>, sur ces entrefaites, on instruisait le procès des personnes
+arrêtées comme ayant pris part à la conjuration. Luchino Visconti
+s'étudiait soigneusement à garder les apparences de la justice, et ses
+flatteurs rappelaient souvent avec de grands éloges le trait dont nous
+allons parler. Il avait remis le gouvernement de Lodi aux mains de
+Bruzio, son bâtard de prédilection, jeune homme ami des belles-lettres,
+mais plongé dans toutes sortes de corruptions. Sous son administration,
+il arriva qu'un gentilhomme de Lodi tua un autre gentilhomme; il fut
+pris et condamné à la peine capitale. Les parents du condamné se
+présentèrent devant Bruzio, et lui dirent: «Messire, si vous avez besoin
+d'argent, sauvez la tête de notre fils, et voici quinze mille beaux
+florins que nous vous donnons.»</p>
+
+<p>A cette proposition. Bruzio, tenté par l'or, chevaucha vers Milan, alla
+trouver son père, se jeta à ses genoux, et, lui demandant la grâce du
+coupable, lui démontra comment cette grâce lui donnait les moyens de
+s'enrichir. Luchino fit signe à un page de lui apporter son casque, qui
+était tout reluisant, avec un beau cimier couvert de velours vermeil;
+et, le montrant à Bruzio, il lui dit: «Lis les paroles qui sont
+inscrites sur ce casque;» elles disaient: justice! «et la justice,
+ajouta-t-il, nous veillerons à ce qu'elle soit accomplie. Je ne
+permettrai pas que quinze mille florins pèsent plus que ma devise. Va,
+retourne à Lodi, et fais justice, ou je la ferai de toi.»</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/32-02.png"></p>
+
+<p>Le droit du sang, dans les républiques lombardes, après la paix de
+Constance, appartenait au podestat. Ce magistrat, qu'on choisissait
+ordinairement parmi les étrangers, et qui siégeait pendant deux on trois
+années, rendait les sentences de concert avec un lieutenant et quelques
+praticiens en droit romain et en droit coutumier. Dans les procès
+d'État, les républiques avaient déjà commis la faille de déroger au
+droit commun; les petits tyrans qui leur succédèrent dans la plus grande
+partie de l'Italie aggravèrent encore les dispositions des gouvernements
+populaires à cet égard. Quand on retrouva, ou, pour mieux dire, quand ou
+se mit à étudier la raison écrite dans les Pandectes, les puissants ne
+se soucièrent pas des garanties qu'y avait inscrites la sagesse de Rome
+libre, mais firent leur profit des lois excessive que la craintive
+tyrannie des Césars avait mêlées à de meilleurs règlements. Ils se
+servirent de ces exemples pour en faire la base de leur illégitime
+autorité, et se crurent justifiés de transgresser le droit dans les cas
+de lèse-majesté.</p>
+
+<p>Alors les jurisconsultes ne consultèrent plus ce qui était juste, mais
+ce qui était écrit. Inspirés par les exemples d'une société où le Christ
+n'était point encore venu opposer à l'épée un pouvoir tutélaire, ils
+tombèrent dans la servilité la plus abjecte, et devinrent de furieux
+champions du parti Gibelin, par cette manie d'imitation romaine qui a
+tant gâté de choses dans notre beau pays. Quand Barberousse rassembla à
+Roncaglia la diète italienne, de fameux légistes déclarèrent que
+l'empereur était seigneur du ciel et de la terre, maître de la vie et
+des biens. Dante ne s'avança guère moins dans son livre servile <i>de
+Monarcchia</i>. Les jurisconsultes avaient toujours à leur disposition
+quelques raisonnements pour induire les villes à substituer au
+gouvernement de tous le gouvernement d'un seul. Les petits tyrans
+profitaient de pareilles doctrines, qui ne mettaient point la légalité
+dans la raison, mais dans les actes d'un gouvernement quel qu'il fût,
+qui soutenaient que toute loi est absolument obligatoire et que ce qui
+plaît aux chefs est la loi. De cette manière, les tyrans pouvaient se
+vanter d'être les protecteurs de la liberté, puisqu'on définissait la
+liberté le pouvoir de faire tout ce qui n'était pas proscrit par les
+lois.</p>
+
+<p>Les statuts criminels de Milan se sentent de cet esprit du siècle. Le
+paragraphe 168 établit: «Que seront rebelles dans la commune de Milan
+tous ceux qui se déclareront contre la tranquillité du seigneur et de la
+commune.» L'article précédent ordonne que, dans les cas de rébellion,
+considérés dans ce large sens, le podestat et les juges, tous et chacun,
+soient tenus par leur office d'informer et de procéder par indices,
+arguments et tortures, et tous autres moyens qu'il paraîtra, puis de
+condamner et de punir.</p>
+
+<p>Ces règlements élastiques faisaient que dans tout pays, comme le dit
+Muratori: «Quand, par vengeance ou sur de simples soupçons, on voulait
+ôter la vie à un homme, on mettait en avant le nom et la procédure d'une
+conjuration.»</p>
+
+<p>C'était aussi ce nom que Luchino avait répandu. Il s'agissait maintenant
+qu'un procès lui donnât de la consistance. Le 15 de juin, c'est-à-dire à
+peine six jours avant ces événements, la chaise de podestat de Milan
+avait été conférée à Francesco de Osomara, marquis de Malaspina, habile
+jurisconsulte, et lui aussi adulateur de la lettre écrite. Il regardait
+comme le premier devoir d'un magistral de conserver la paix publique. En
+entrant en charge, il avait juré de faire observer les statuts de la
+commune de Milan, et principalement ceux qui concernaient les rebelles,
+ou comme on les appelait, les <i>malesardi</i>. Il n'aurait donc mis aucun
+obstacle à la condamnation des conjurés; mais, d'un autre côté, il était
+honnête homme: il avait des vues courtes, mais des intentions droites;
+il pouvait être enveloppé par les ruses d'un homme pervers, mais il
+était absolument incapable de se salir les mains pour flatter le prince,
+ou dans de sordides espérances. Luchino avait en réserve l'homme qu'il
+lui fallait.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/32-03.png"></p>
+
+<p>Cette troupe de Saint-Georges, dont nous avons parlé plus haut, et que
+Lodrisio avait rassemblée, se débanda après la bataille de Parabiago.
+Ces mercenaires, habitués aux violences et aux sacs des villes,
+pillaient, attaquaient, incendiaient, terribles encore en petites
+troupes. On les connaissait sous le nom de <i>giorgi</i>. Pour les réprimer,
+on permit à chacun de se faire justice par ses propres mains. Les
+mémoires du temps rapportent qu'Antoine et Matteo Crivelli, dont les
+<i>giorgi</i> avaient détruit leurs villas, les rôtissaient au feu quand ils
+pouvaient les attraper, et les farcissant d'avoine ils les donnaient à
+manger à leurs chevaux; d'autres, dans le Crémonais, eurent la peau
+taillée sur le dos, en guise de rubans, puis le bourreau les fouettait
+en criant à chaque coup: «<i>Stringhe e bindetti</i>, bandes et
+aiguillettes.» Ainsi les citoyens et les nations s'instruisaient à
+l'humanité.</p>
+
+<p>Luchino, à cause de son amour pour ce genre de justice, avait institué
+contre les <i>giorgi</i> un nouveau magistrat, le capitaine de justice, et il
+l'avait revêtu d'une autorité considérable. Il choisit, pour remplir
+cette charge, un certain Lucio, homme d'un caractère impitoyable, qui,
+ne se lassant point d'emprisonner et de pendre, débarrassa le pays des
+brigands.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/32-04.png"></p>
+
+<p>Je dis des grands et des petits brigands, car les seigneurs mêmes, dans
+leurs citadelles et dans leurs palais de campagne, ne laissaient passer
+aucun homme s'il n'avait le sauf-conduit de la misère. Luchino mit aussi
+un frein à l'orgueil de ces nobles voleurs; il abolit les guerres de
+personnes à personnes, de familles à familles, il déclara que tout le
+pays relevait immédiatement du siège de. Milan au criminel. Les
+feudataires furent obligés de se restreindre à la juridiction simple, et
+ne purent plus compter que leur tyrannie serait sans appel. Aussi les
+courtisans du prince pouvaient le louer d'avoir établi l'égalité de tous
+devant la loi. «Mais cette égalité, cependant, dit un historien, ne
+plaçait point sous son niveau les puissants, les rusés, les flatteurs,
+le prince, ses favoris, ni les favoris de ses favoris.</p>
+
+<p>Les améliorations sont un bienfait du ciel lorsqu'elles sont opérées par
+un bon prince; mais, entre les mains d'un mauvais souverain, elles
+deviennent des armes terribles, dont il se sert pour assouvir ses
+passions. Luchino, en effet, abattait ses ennemis de la même main dont
+il frappait les ennemis de la société! Il était merveilleusement servi
+dans cette oeuvre par le caractère de Lucio. Nul n'était plus dur, nul
+ne savait mieux que lui fabriquée des traquenards judiciaires, et rien
+n'égalait son zèle à faire observer ce qu'il appelait le droit,
+c'est-à-dire la volonté du prince. Ce n'est pas que sa conscience
+l'égarât dans une voie trompeuse, mais c'est qu'il n'ambitionnait que de
+se délivrer d'une honte qui lui pesait plus qu'un crime, celle d'être né
+dans une classe pauvre et d'être pauvre lui-même.</p>
+
+<p>Luchino l'avait acheté, et l'avait employé plusieurs fois à ses fins.
+Aussi n'hésita-t-il point à jeter les yeux sur lui dans cette occasion,
+et il commença à le flatter et à mettre en jeu la vanité de cet homme.
+Le jour de la translation solennelle des reliques de saint Pierre,
+martyr, la grande fête dont nous avons parlé se termina à la cour par un
+splendide festin. L'évêque Giovanni, tous les ambassadeurs des villes,
+des princes, des grands seigneurs, des lettrés milanais ou étrangers,
+assistaient à ce festin, et la profusion y était si grande, que
+Grillincervello, en admiration devant toutes ces choses, dit à l'oreille
+de Luchino: «Maître, tu as donc quelque poisson à prendre par la gueule?
+'»</p>
+
+<p>Chaque service était porté, à son de trompe et d'autres instruments, par
+des pages magnifiquement vêtus. Grillincervello courait au milieu d'eux,
+tenant tout le monde en joie par ses bons mots, ses vers et ses
+chansons. Il recevait de toutes mains des reliefs, qu'il avait entassés
+à l'écart sur un escabeau, disant qu'ils suffiraient à nourrir pendant
+quinze jours les nombreuses femmes et les nombreux enfants que, selon
+l'usage libertin de ses pareils, il entretenait dans sa maison.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/32-05.png"></p>
+
+<p>Les discours étaient plus vifs entre les conviés qu'ils n'ont coutume de
+l'être aujourd'hui à la table des princes. C'était une nouvelle caresse
+pour l'amour-propre de Luchino, parce que jamais la gaieté du vin ne
+suscitait des paroles qui eussent pu déplaire au prince. La tranquille
+félicité des peuples, les actes de bienfaisance, les prouesses
+guerrières, la honte des ennemis, quelque joyeuse aventure d'un
+particulier, fournissaient une ample matière de plaisanteries et
+d'adulations. On pensera peut-être que les convives de Luchino devaient
+soigneusement éviter la moindre allusion aux troubles de la semaine et
+aux malheureux qui languissaient en prison pendant qu'on se réjouissait
+à la cour; mais n'était-ce pas un nouveau triomphe du prince? n'était-ce
+pas un péril évité, un acte de publique justice? Le podestat et le
+capitaine de justice, placés au milieu d'autres jurisconsultes,
+tardèrent donc peu à prendre ces événements pour thème de leurs
+discussions. Dès que Luchino s'en aperçut, il adressa la parole à Lucio,
+et lui dit: «Vous qui connaissez à fond les lois, vous qui avez
+interrogé tous les oracles de l'antique sagesse, que pensez-vous de ce
+qui vient d'arriver? Qu'en auraient dit les Humains, nos illustres
+aïeux?»</p>
+
+<p>La bassesse calculée du capitaine, s'accrut de la distinction dont il
+était l'objet au milieu de toute cette noblesse, et il répondit sans
+hésiter: «La condamnation des traîtres à la patrie peut-elle être un
+instant douteuse? Quant à moi, habitué à soutenir franchement la
+justice, à décider selon les lois, quoi qu'il m'en doive coûter, je dis
+et je maintiens que si votre sérénité épargne le sang des coupables,
+elle manquera à ses devoirs, et désertera l'autorité que le peuple lui a
+confiée.»</p>
+
+<p>Comme ils sonnent bien à l'oreille des tyrans ces conseils qui leur font
+un devoir d'obéir à leur cruauté et de suivre tous leurs penchants! Les
+yeux de Luchino brillèrent de complaisance. Joyeux d'avoir été si bien
+compris, il continua, «Oui, mais comment s'y prendre avec les vieux
+renards, gens de robe, gens d'épée, tous retors dans l'art de nier les
+faits les plus évidents?</p>
+
+<p>--Prince, enseignez-moi à vaincre l'ennemi; pour faire parler un rebelle
+obstiné, je n'ai pas besoin d'aller à l'école.</p>
+
+<p>Ainsi, sous le masque d'une véracité rustique, Lucio cachait les plus
+viles adulations et déguisait son infamie. Puis il se vanta, comme d'un
+bel exploit, d'avoir conduit à bonne fin les procès les plus difficiles,
+où il était parvenu à convaincra à sa manière les plus obstinés à nier
+leur crime, et là où les témoignages manquaient le plus. Puis la
+discussion s'échauffa entre tous ces suppôts de chicane, et dura
+longtemps après qu'on fut sorti de table. Enfin Luchino, prenant à part
+le capitaine, lui confia le soin de diriger le procès, et conclut en
+disant: «. Les Pusterla sont d'opulents seigneurs; le trésor aura en
+abondance les moyens de récompenser magnifiquement ses fidèles
+ministres.»</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/32-06.png"></p>
+
+<p>C'était donner de l'éperon à un bon cheval, et, de ce moment, Lucio ne
+songea plus qu'à ourdir les fils de sa trame. Je ne sais quel écrivain
+moderne a dit:» Donnez-moi deux ligues d'un galant homme, et je vous
+promets de le trouver digne de la mort.» Pensez ce que ce devait être,
+dans ces temps où aucun frein ne retenait les mauvaises passions du
+prince et la vénalité des juges, et où d'ailleurs la torture pouvait
+toujours être employée pour arracher à l'accusé la vérité, ou ce qu'on
+voulait prendre pour elle.</p>
+
+<p>Outre l'assemblée générale, en qui résidait la suprême autorité, il y
+avait à Milan un conseil particulier composé de vingt-quatre citoyens,
+douze plébéiens et douze nobles: les uns, <i>juris periti</i> c'est-à-dire
+lettrés et maîtres dans la science îles lois; les autres, <i>morum
+periti</i>, c'est-à-dire praticiens au fait du droit coutumier et des
+statuts. Ils gardaient leur office deux mois, s'appelaient société de
+justice; et c'est à eux que revenait la connaissance des délits de
+majesté. Ils étaient présidés par un juge, toujours choisi parmi les
+étrangers.</p>
+
+<p>Le juge, président ou capitaine était ce même Lucio. Il travailla à
+former son conseil de gens dociles à ses vues, plutôt par une
+disposition naturelle de leur esprit et par l'influence de leurs
+préjugés que par un pacte abject qui les eût vendus à prix d'argent à
+leur maître. Il savait d'ailleurs quels sont les avantages de
+l'accusation en de tels procès, et que celui-là est un prodige
+d'innocence qui en sort sain et sauf. En outre, n'avait-il pas son
+recours aux tortures, soit aux tortures éclatantes de la corde et du
+chevalet, soit aux hypocrites tortures qui se cachent dans l'obscurité
+des cachots et qu'on mesure au prisonnier goutte à goutte? Aussi, après
+avoir tout bien examiné, après avoir pesé toutes les circonstances d'un
+procès d'État, où les accusateurs, témoins, juges savent être agréables
+au prince en chargeant les accusations, il trouva que tout lui souriait,
+et se dit à lui-même: «Repose, mon coeur: un beau palais, un riche
+domaine et la confiance de mon maître, sont des biens qui ne peuvent me
+manquer.»</p>
+
+<p>Mais, pour être plus sûr de l'accomplissement de ses projets, le
+capitaine mit d'abord en jugement Franzino Malcolzato, le serviteur de
+Pusterla, bravache renommé pour son humeur batailleuse et ses homicides.
+Dès que cet homme se vit placé entre la torture, la potence, ou du moins
+la prison perpétuelle d'un côté, et de l'autre la promesse de l'impunité
+s'il s'avouait coupable et découvrait les fautes qu'on imputait à son
+maître, il n'hésita pas dans son choix, et Lucio triompha de son
+invention. Obéissant donc aux suggestions du capitaine de justice,
+Malcolzato dit qu'il avait entendu former le plan d'une grande
+conjuration; qu'on parlait habituellement avec mépris du prince et de
+ses actes; qu'on s'entretenait d'espérances, de changements prochains,
+d'un meilleur avenir; que son maître avait eu à Vérone de fréquentes et
+secrètes conférences avec le seigneur Mastino della Scala et avec Matteo
+Visconti, qu'il avait reçu de cette ville Alpinolo, expédié en grande
+diligence par les conjurés milanais, et qu'il était revenu en toute hâte
+à Milan avec ce page, souvent blasphémant pendant la route contre le
+seigneur Luchino; qu'il y avait des armes dans le palais des Pusterla;
+qu'un certain soir il avait introduit les plus fidèles amis de son
+maître, et qu'on avait, tout disposé en fait de serment, de meurtre,
+d'incendie, de pillage.--Il poursuivit ainsi, racontant des choses si
+absurdes et si contradictoires, qu'il eût fallu l'enfermer dans une
+maison du fous ou le condamner comme imposteur.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/32-07.png"></p>
+
+<p>Dans le conseil de justice, il ne manqua pas de gens qui firent
+apercevoir l'inconséquence de semblables dépositions. Mais Lucio observa
+que, pour éteindre les séditions, il fallait poser le pied sur les
+premières étincelles, et que, si la paix commune demandait quelque
+victime, il valait mieux frapper ce ribaud que de mettre en péril tant
+de têtes illustres.</p>
+
+<p>Il est vrai que la justice ne devrait point faire acception de
+personnes; mais combien d'autres choses ne devrait-elle pas faire? Le
+petit nombre des opposants, voyant l'opinion de la majorité prévaloir,
+entrait en défiance de son propre sentiment et craignait de se tromper.
+Le respect du pouvoir est si profondément enraciné dans le plus grand
+nombre, que, sans s'en apercevoir, ils mêlaient dans leurs jugements la
+pensée d'honneurs probables, de récompenses, de participation à
+l'autorité; enfin, ou réfléchissait qu'après tout il ne s'agissait que
+d'un bandit dont la société ne pouvait attendre aucun service d'aucun
+genre.</p>
+
+<p>Mais malheur à l'homme qui pactise un seul moment avec l'austérité de sa
+conscience! Si c'est un particulier, il deviendra un homme injuste, si
+c'est un magistrat, un séide; si c'est un prince, un tyran.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/32-08.png"></p>
+
+<p>Bronzino Caimo ne put supporter une pareille procédure; et ce courageux
+jurisconsulte osa en pleine assemblée, en démontrer l'énormité à ses
+collègues. Lucio (les méchants se trompent aussi quelquefois) n'avait
+pas hésité à le mettre sur la liste des juges. Bien qu'il ne dissimulât
+point l'aversion que lui inspiraient les violences de Luchino, les
+ennemis du prince n'avaient jamais montré qu'ils fissent grand cas de
+lui, parce qu'il se déclarait toujours contre les oppositions illégales
+et les améliorations obtenues par l'épée. Aussi avait-on coutume de dire
+qu'il prétendait redresser le monde avec l'eau bénite et le missel. Mais
+l'eau bénite et le missel lui inspirait une répugnance profonde pour
+toute fraude, et le courage de soutenir le vrai. Il se déclara avec tant
+de force que la procédure échafaudée à si grands frais par Lucio ne
+pouvait arriver à son terme, si on ne punissait d'abord celui qui avait
+osé avoir raison, Lucio, dans un secret interrogatoire, parvint à faire
+confesser par Malcolzato que Bronzino Caimo était au nombre des
+conjurés, et même le plus dangereux, parce qu'il était le plus
+raisonnable. Au moment où cet homme généreux se préparait à ne point
+permettre que la justice fût violée sans protestation, il se vil traîner
+lui-même dans les prisons, et appelé devant les mêmes juges à qui son
+exemple devait enseigner la servilité.</p>
+
+<p>Personne n'osa plus élever la voix, et les aveux de Malcolzato furent
+tenus pour véridiques. Puis, sous prétexte qu'il n'avait pas voulu dire
+tout ce qu'il savait, on ne lui accorda point l'impunité promise.
+Condamné à mort, il fut bientôt pendu comme le criminel agent des
+manoeuvres criminelles de Pusterla. Le peuple courait à ce spectacle, et
+on disait; «Tant mieux! c'était un méchant spadassin, et il devait finir
+ainsi. Vivent nos seigneurs, qui purgent le monde d'une telle canaille!»</p>
+
+<p>Mais, comme les injustices s'enchaînent! Après ce supplice, il demeurait
+convenu parmi le peuple, bien plus, il était passé en chose jugée qu'une
+conspiration existait, que Pusterla en était le chef: qu'il était
+secondé par les personnages qu'on avait nommés, et par un plus grand
+nombre d'autres complices qu'on n'avait pu découvrir. On pouvait donc
+faire le procès des autres accusés sur un fait dont il n'était plus
+permis de douter, toujours en vertu de la chose jugée, et il ne restait
+plus à Lucio qu'à les montrer coupables des crimes qu'on leur imputait.</p>
+
+<p>La conclusion de tout cela fut que, lorsque les débats de la société de
+justice furent clos, les crieurs de la commune parcoururent la ville,
+s'arrêtant à chaque carrefour, et, après un son de trompe, invitèrent
+les chefs de famille à se rassembler à midi, à un jour prescrit, pour y
+former l'assemblée générale.</p>
+
+<p>Dans cette assemblée générale résidait, comme nous l'avons dit,
+l'autorité souveraine. J'entends qu'elle y résidait en droit; car, dans
+la pratique, on pensait qu'après avoir nommé le prince, les citoyens
+s'étaient spontanément déchargés sur les épaules de l'élu du fardeau de
+la souveraineté, qui, s'il faut l'avouer, paraissait rarement trop
+pesant à ce dernier.</p>
+
+<p>La circonstance était une de ces rares occasions où le prince aimait à
+se décharger de sa responsabilité; il fallait, en effet, que l'ombre du
+voeu public sanctionnât un des actes de sa tyrannie. Visconti n'était
+nullement inquiet de la décision de l'assemblée: il savait par
+expérience que le voeu de la multitude ainsi rassemblée n'est que
+l'expression de la volonté de quelques intrigants trompant la foule,
+qui, pour la plupart, n'a ni la volonté, ni le temps, ni la capacité de
+peser les droits et la justice. D'un autre côté, comme il regardait d'un
+mauvais oeil ces apparences républicaines qui survivaient au sein: de la
+monarchie, Luchino aimait à discréditer ces assemblées en les associant
+à ses crimes.</p>
+
+<p>Donc, lorsque les citoyens furent rassemblés, la société de justice
+comparut au milieu d'eux, et le capitaine, montant à la <i>parlera</i>,
+exposa la conspiration qu'on avait découverte, nomma les coupables,
+publia les projets de sentences, tant contre les prisonniers que contre
+les fuyards. Ces derniers n'étaient pas en petit nombre. Tous ceux qui
+savaient n'être point agréables à Visconti, bien qu'ils n'eussent pris
+aucune part à la prétendue conjuration et qu'elle leur eût été même
+complètement inconnue, se sauvèrent, dans la crainte que Luchino ne
+choisit cette invasion où la rigueur pouvait être justifiée.</p>
+
+<p>Après lecture du procès, c'est-à-dire des extraits qu'il avait plu à
+Lucio de choisir, la faute de tous les accusés parut si énorme, si
+évidente, que les neuf cents pères de famille qui votaient secrètement
+avec des cailloux blancs et roux, se trouvèrent tous d'accord pour
+confirmer la condamnation, excepté une douzaine d'entre eux, qui, ou
+s'étaient trompés de cailloux, ou n'avaient pas compris la volonté
+sérénissime.</p>
+
+<p>Les fuyards furent déchus de noblesse et leurs biens confisqués. Devant
+une madone qui surmontait la porte Romaine, on alluma deux torches, et
+il fut intimé au beau Galéas et à Barnabé de sortir de la ville avant
+que la cire fût consumée. Lorsqu'ils furent partis, on publia un rescrit
+qui les déclarait bannis de l'État comme suspects dans leur foi,
+violateur de la paix, parjures détestables; on déclarait en outre qu'ils
+ne pouvaient contracter mariage, ni, après leur mort, être enterrés en
+terre sainte.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/32-09.png"></p>
+
+<p>On ne sait que trop comment ils revinrent, traitant ce malheureux pays
+le plus mal qu'ils purent. Ils furent ensevelis dans l'église, et
+laissèrent une postérité qui ne valait pas mieux que ses pères.</p>
+
+<p>Le sort le plus affreux fut pour ceux des conjurés dont on avait pu se
+saisir. Machino et Pinalla Alipratuli, enfermés dans les prisons
+prétoriennes sur la place des Marchands, sous les escaliers du palais,
+purent entendre, par une lucarne de leur tanière, la sentence qui les
+condamnait à mourir de faim. Le jours suivant, ils virent Botolo da
+Castelletto, Beltramolo d'Amieo et l'incorruptible juge Bronzino Caimo
+décapités sur la place. Ils les virent, et combien ils durent envier
+leur prompte mort, eux qui étaient contraints de la voir s'avancer à pas
+lents, au milieu des atroces tortures du jeûne!</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/32-10.png"></p>
+
+<p>Chaque année on imposait une taille extraordinaire, dite du <i>florin
+d'or</i>, aussi onéreuse à la noblesse qu'au peuple. Le matin de
+l'exécution, Luchino fit publier qu'il remettait cette taille, et qu'il
+ne la percevrait plus, à moins d'invasion des ennemis.</p>
+
+<p>Cela suffit, et ce fut même trop pour que le peuple milanais oubliât le
+sang versé, et même courut assister à l'exécution de la justice de son
+généreux seigneur. Tant le peuple ressemble aux enfants, pour qui tout
+est sujet de fête, qui contemplent en riant le drap étendu sur le
+cercueil de leur père, et qui admirent la beauté des cierges allumés aux
+funérailles de leur mère.</p>
+
+<p>Les juges, en sortant de charge, eurent la satisfaction d'avoir bien
+travaillé pour le maintien de la sécurité publique, et d'avoir bien
+réussi à découvrir et à châtier les traîtres à la patrie. Le capitaine
+Lucio eut une satisfaction beaucoup plus grande: une lettre de Luchino
+lui assigna pour résidence le palais des Pusterla et il lui concéda
+l'usufruit du délicieux domaine de Montebello, sauf à lui en accorder la
+propriété lorsqu'on aurait définitivement prononcé sur le sort de
+Pusterla et de sa famille.</p>
+
+<br><br>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/010a.png"><br><b>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Candélabres en bronze et cristal,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;donné par le roi de Hollande au<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;roi des Français.</b></p>
+
+<h2>Candélabres offerts à Louis-Philippe</h2>
+
+<h4>PAR LE ROI DE HOLLANDE.</h4>
+
+<p>On remarque depuis quelque temps au palais des Tuileries, dans la
+galerie de Diane, deux grands candélabres remplaçant, à chacune des
+extrémités de cette galerie, des vases ornés de peintures, qui ont été
+transportes au musée du Louvre, et placés près des idoles chinoises dont
+<i>l'Illustration</i> a donné la figure dans son 24e numéro.</p>
+
+<p>Ces candélabres, élevés sur un socle en marbre et d'une hauteur de 2
+mètres environ, ont été envoyés par le roi de Hollande au roi des
+Français. Les matériaux employés par les artistes chargés leur
+construction sont le cristal et le bronze doré.</p>
+
+<p>L'ornementation, d'un style renaissance généralement heureux, paraît
+avoir été composée sur des dessins français; l'exécution des bronzes est
+très-satisfaisante: mais les cristaux, quoique d'une belle eau, laissent
+à désirer sous le rapport de la taille, principalement dans le fût des
+colonnes, dont les cannelures, s'enfilant au lieu de se contrarier, ne
+produisent pas les feux et l'effet qu'on devrait en attendre.</p>
+
+<p>Quoiqu'il en soit, l'ensemble de ces candélabres fait honneur à la
+fabrication hollandaise; mais l'exposition prochaine de notre industrie
+démontrera que, pour le goût et la pureté de l'exécution de ses bronzes
+et cristaux, la France marche et marchera toujours à la tête des autres
+nations.</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Amusements des Sciences.</h2>
+
+<h4>SOLUTION DES QUESTIONS PROPOSÉES DANS LE DERNIER NUMÉRO.</h4>
+
+<p>I. Ce problème est de la même nature que celui du lion de bronze que
+nous avons donne dans un des numéros précédents; il est aussi tirè de
+l'anthologie grecque, d'où il a été traduit en mauvais vers latins que
+voici:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Qui jaculamur aquas tres hic, adstamus Amores;</p>
+<p class="i14"> Sed varie liquidas Euripo immittimus undas.</p>
+<p class="i14"> Dexter ego; fummis et quae mihi manat ab alis</p>
+<p class="i14"> Quatuor est horis laevus versa influit urna</p>
+<p class="i14"> Dimidiatque diem medius dum fundit ab area</p>
+<p class="i14"> Die, age, quam paucis Euripum implebimus horis</p>
+<p class="i14"> Ex arca simul atque alis urnaque fluentes?</p>
+</div></div>
+
+<p>En supposant le jour divisé en vingt-quatre heures, ou trouvera que les
+trois Amours rempliront le bassin en 2/24 ou près de deux heures.</p>
+
+<p>II. La solution de ce problème est contenue dans ces deux diptiques
+latins;</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> It duplex mulier, redit una, vehitque manentem,</p>
+<p class="i14"> Itque una; utuntur tunc duo puppe viri</p>
+<p class="i14"> Par vadit et redeunt bini, mulierque sororem</p>
+<p class="i14"> Advehit; ad propriam fine maritus abit.</p>
+</div></div>
+
+<p>Ce qui signifie:</p>
+
+<p>Deux femmes passeront d'abord: puis, l'une ayant ramené le bateau,
+repassera avec la troisième femme. Ensuite une des trois femmes ramènera
+le bateau, et, se mettant à terre, laissera passer les deux hommes dont
+les femmes sont de l'autre côté. Alors un des hommes ramènera sa femme,
+et, la mettant à terre, il prendra le troisième homme et repassera avec
+lui. Enfin la femme qui se trouve passée entrera dans le bateau et ira
+en deux fois chercher les deux autres femmes.</p>
+
+<p>On propose encore ce problème sous le titre des <i>trois maîtres et des
+trois valets</i>. Les maîtres s'accordent bien ensemble et les valets
+aussi; mais chaque maître ne peut, souffrir les valets des deux autres;
+de manière que s'il se trouvait avec un des deux valets, en l'absence de
+son maître, il le battrait infailliblement.</p>
+
+<p>III. Il faut faire une boîte carrée; car c'est celle qui, à cause des
+angles droits, est la plus propre à ce jeu optique. Vous la diviserez en
+quatre cloisons perpendiculaires au fond, qui se croiseront au centre,
+et contre lesquelles vous appliquerez des miroirs plans. Vous percerez
+ensuite chaque face de la boîte d'un trou propre à regarder au dedans,
+et qui soit tellement ménagé que l'on ne puisse voir que les miroirs
+appliqués contre les cloisons, et non la base. Dans chaque petit
+triangle rectangle, enfin, qui est formé par deux cloisons, vous
+disposerez un objet qui, se répétant dans les glaces latérales, puisse
+former un dessin régulier, comme un dessin de parterre, un plan de
+fortification, une place de ville, un pavé de compartiments. Pour
+éclairer l'intérieur, vous ne couvrirez la boîte que d'un parchemin
+transparent.</p>
+
+<p>Il est évident que si on place l'oeil à chacune des petites ouvertures
+pratiquées aux côtés de cette boîte, on apercevra autant d'objets
+différents, qui paraîtront néanmoins remplir toute la boîte. L'un sera
+un parterre très-régulier; l'autre, un plan de fortification; le
+troisième, un pavé de compartiments; le quatrième, une place décorée.</p>
+
+<p>Si plusieurs personnes ont regardé à la fois par ces différentes
+ouvertures et qu'elles se questionnent ensuite sur ce qu'elles ont vu,
+il en pourra résulter entre elles une contestation assez plaisante pour
+celui qui sera au fait du tour: l'une assurant qu'elle a vu un objet,
+l'autre un autre, et chacune étant également persuadée qu'elle a raison.</p>
+
+<p>Pour rendre, plus transparent le parchemin dont on se sert dans les
+machines optiques telles que la précédente, il faut le laver plusieurs
+fois dans une lessive claire qu'on changera à chaque fois, et, à la
+dernière, dans de l'eau de fontaine; on le mettra ensuite sécher à
+l'air, en le tenant bien étendu.</p>
+
+<p>Si l'on veut lui donner de la couleur, on se servira, pour le vert, de
+vert-de-gris délayé dans du vinaigre, avec un peu de vert foncé; pour le
+rouge, de l'infusion de bois de Brésil; pour le jaune, de l'infusion de
+baies de nerprun, cueillies au mois d'août; l'on passera enfin de temps
+en temps un vernis sur ce parchemin.</p>
+
+<h4>NOUVELLES QUESTIONS A RÉSOUDRE.</h4>
+
+<p>I. Un père de famille ordonne, par son testament, que l'aîné de ses
+enfants prendra sur tous ses biens, 10,000 francs et la septième partie
+de ce qui restera; le second 20,000 francs et la septième partie de ce
+qui restera; le troisieme 30,000 francs et la septième partie du
+surplus; et ainsi jusqu'au dernier, en augmentant toujours de 10,000
+francs. Ses enfants ayant suivi la disposition du testament, il se
+trouve qu'ils ont été également partagés. On demande combien il y avait
+d'enfants, quel était le bien de ce père, et quelle a été la part de
+chacun des enfants.</p>
+
+<p>II. Un homme rencontre, en sortant de sa maison, un certain nombre de
+pauvres. Il veut leur distribuer l'argent qu'il a sur lui: il trouve
+qu'en donnant à chacun 9 sous, il en a 32 de moins qu'il ne lui faut;
+mais, qu'en en donnant à chacun 7, il lui en reste 24. Quels étaient le
+nombre de pauvres et la somme que cet homme avait dans sa bourse?</p>
+
+<p>III. Faire une boule trompeuse au jeu de quilles.</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Observations Météorologiques</h2>
+
+<h4>FAITES À L'OBSERVATOIRE DE PARIS.</h4>
+
+<p class="mid">1843.--SEPTEMBRE.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/010.png"></p>
+<br><br>
+
+<h2>Rébus</h2>
+
+<p class="mid">EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS.<br> La nuit, tous chats sont gris.</p>
+<br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/010b.png"></p>
+
+
+
+
+
+
+<br><br>
+</div>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0032, 7 Octobre
+1843, by Various
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0032, 7 ***
+
+***** This file should be named 38987-h.htm or 38987-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/8/9/8/38987/
+
+Produced by Rénald Lévesque
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
+
diff --git a/38987-h/images/001.png b/38987-h/images/001.png
new file mode 100644
index 0000000..ccf4ded
--- /dev/null
+++ b/38987-h/images/001.png
Binary files differ
diff --git a/38987-h/images/001a.png b/38987-h/images/001a.png
new file mode 100644
index 0000000..c0d400c
--- /dev/null
+++ b/38987-h/images/001a.png
Binary files differ
diff --git a/38987-h/images/002.png b/38987-h/images/002.png
new file mode 100644
index 0000000..dddfc6d
--- /dev/null
+++ b/38987-h/images/002.png
Binary files differ
diff --git a/38987-h/images/003a.png b/38987-h/images/003a.png
new file mode 100644
index 0000000..a2847a9
--- /dev/null
+++ b/38987-h/images/003a.png
Binary files differ
diff --git a/38987-h/images/003b.png b/38987-h/images/003b.png
new file mode 100644
index 0000000..41faf0f
--- /dev/null
+++ b/38987-h/images/003b.png
Binary files differ
diff --git a/38987-h/images/003c.png b/38987-h/images/003c.png
new file mode 100644
index 0000000..a4e916e
--- /dev/null
+++ b/38987-h/images/003c.png
Binary files differ
diff --git a/38987-h/images/004a.png b/38987-h/images/004a.png
new file mode 100644
index 0000000..a4b9141
--- /dev/null
+++ b/38987-h/images/004a.png
Binary files differ
diff --git a/38987-h/images/004b.png b/38987-h/images/004b.png
new file mode 100644
index 0000000..aba1672
--- /dev/null
+++ b/38987-h/images/004b.png
Binary files differ
diff --git a/38987-h/images/005.png b/38987-h/images/005.png
new file mode 100644
index 0000000..b2b119d
--- /dev/null
+++ b/38987-h/images/005.png
Binary files differ
diff --git a/38987-h/images/006a.png b/38987-h/images/006a.png
new file mode 100644
index 0000000..f33658e
--- /dev/null
+++ b/38987-h/images/006a.png
Binary files differ
diff --git a/38987-h/images/006b.png b/38987-h/images/006b.png
new file mode 100644
index 0000000..591f27e
--- /dev/null
+++ b/38987-h/images/006b.png
Binary files differ
diff --git a/38987-h/images/007.png b/38987-h/images/007.png
new file mode 100644
index 0000000..4e4c091
--- /dev/null
+++ b/38987-h/images/007.png
Binary files differ
diff --git a/38987-h/images/010.png b/38987-h/images/010.png
new file mode 100644
index 0000000..f5eacc2
--- /dev/null
+++ b/38987-h/images/010.png
Binary files differ
diff --git a/38987-h/images/010a.png b/38987-h/images/010a.png
new file mode 100644
index 0000000..fe634c2
--- /dev/null
+++ b/38987-h/images/010a.png
Binary files differ
diff --git a/38987-h/images/010b.png b/38987-h/images/010b.png
new file mode 100644
index 0000000..7530f96
--- /dev/null
+++ b/38987-h/images/010b.png
Binary files differ
diff --git a/38987-h/images/32-01.png b/38987-h/images/32-01.png
new file mode 100644
index 0000000..a710ca1
--- /dev/null
+++ b/38987-h/images/32-01.png
Binary files differ
diff --git a/38987-h/images/32-02.png b/38987-h/images/32-02.png
new file mode 100644
index 0000000..6ed6bcf
--- /dev/null
+++ b/38987-h/images/32-02.png
Binary files differ
diff --git a/38987-h/images/32-03.png b/38987-h/images/32-03.png
new file mode 100644
index 0000000..44a06ef
--- /dev/null
+++ b/38987-h/images/32-03.png
Binary files differ
diff --git a/38987-h/images/32-04.png b/38987-h/images/32-04.png
new file mode 100644
index 0000000..9b3c1f3
--- /dev/null
+++ b/38987-h/images/32-04.png
Binary files differ
diff --git a/38987-h/images/32-05.png b/38987-h/images/32-05.png
new file mode 100644
index 0000000..7fbb4fb
--- /dev/null
+++ b/38987-h/images/32-05.png
Binary files differ
diff --git a/38987-h/images/32-06.png b/38987-h/images/32-06.png
new file mode 100644
index 0000000..fd519b3
--- /dev/null
+++ b/38987-h/images/32-06.png
Binary files differ
diff --git a/38987-h/images/32-07.png b/38987-h/images/32-07.png
new file mode 100644
index 0000000..0c2f49b
--- /dev/null
+++ b/38987-h/images/32-07.png
Binary files differ
diff --git a/38987-h/images/32-08.png b/38987-h/images/32-08.png
new file mode 100644
index 0000000..8c73081
--- /dev/null
+++ b/38987-h/images/32-08.png
Binary files differ
diff --git a/38987-h/images/32-09.png b/38987-h/images/32-09.png
new file mode 100644
index 0000000..60a0915
--- /dev/null
+++ b/38987-h/images/32-09.png
Binary files differ
diff --git a/38987-h/images/32-10.png b/38987-h/images/32-10.png
new file mode 100644
index 0000000..2c1b109
--- /dev/null
+++ b/38987-h/images/32-10.png
Binary files differ
diff --git a/38987-h/images/cover.jpg b/38987-h/images/cover.jpg
new file mode 100644
index 0000000..d3cf673
--- /dev/null
+++ b/38987-h/images/cover.jpg
Binary files differ
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..5f8653f
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #38987 (https://www.gutenberg.org/ebooks/38987)