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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les énigmes de l'Univers. + +Author: Ernest Haeckel + +Release Date: February 18, 2012 [EBook #38925] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES ÉNIGMES DE L'UNIVERS. *** + + + + +Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed +Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + +Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le +typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée +et n'a pas été harmonisée. + +Les mots et phrases imprimés en gras dans le texte d'origine sont +marqués =ainsi=. + +Les mots ou phrases espacés dans le text d'origine sont marqués +~ainsi~. + +Le traducteur utilise le mot «convicts» dans la section sur «La lutte +pour la civilisation.» Il s'agit selon toute vraisemblance d'une +erreur de compréhension du terme allemand «Konvikte», dont la +traduction est «séminaire» dans le sens où il est employé ici. + + + + + LES + ENIGMES DE L'UNIVERS + + par + + ERNEST HAECKEL + PROFESSEUR DE ZOOLOGIE A L'UNIVERSITÉ D'IÉNA + + + _Traduit de l'allemand_ + + PAR + + CAMILLE BOS + + + PARIS + LIBRAIRIE C. REINWALD + SCHLEICHER FRÈRES, ÉDITEURS + 15, RUE DES SAINTS-PÈRES, 15 + + 1902 + + + + + LES + + ÉNIGMES DE L'UNIVERS + + + + + LES + ÉNIGMES DE L'UNIVERS + + PAR + + ERNEST HAECKEL + PROFESSEUR DE ZOOLOGIE A L'UNIVERSITÉ D'IÉNA + + + _Traduit de l'allemand_ + PAR + CAMILLE BOS + + + PARIS + LIBRAIRIE C. REINWALD + SCHLEICHER FRÈRES, ÉDITEURS + 15, RUE DES SAINTS-PÈRES, 15 + + 1902 + + + + +PRÉFACE + + +Les Etudes de _philosophie moniste_ qui vont suivre sont destinées aux +personnes cultivées de toutes conditions qui pensent et cherchent +sincèrement la vérité. Un des traits les plus saillants du XIXe siècle +qui finit est l'effort croissant et vivace vers la _connaissance de la +vérité_ qui, de proche en proche, a gagné les cercles les plus +étendus. Ce qui l'explique c'est, d'une part, les progrès inouïs de la +connaissance réelle de la nature accomplis dans ce chapitre, +merveilleux entre tous, de l'histoire de l'humanité; d'autre part, la +contradiction manifeste où s'est trouvée cette connaissance de la +nature par rapport à ce qu'enseigne la tradition comme étant «révélé»; +c'est, enfin, le besoin sans cesse plus général et plus pressant de la +raison qui lui fait désirer comprendre les innombrables faits +récemment découverts et connaître clairement leurs causes. + +A ces progrès énormes des connaissances empiriques dans notre _siècle +de la science_, ne répondent guère ceux accomplis dans leur +interprétation théorique et dans cette connaissance suprême de +l'enchaînement causal de tous les phénomènes que nous appelons la +_philosophie_. Nous voyons, au contraire, que la science abstraite et +surtout métaphysique enseignée depuis des siècles dans nos +Universités, sous le nom de philosophie, reste bien éloignée +d'accueillir dans son sein les trésors que lui a récemment acquis la +science expérimentale. Et nous devons, d'autre part, constater avec le +même regret que les représentants de la «science exacte» se +contentent, pour la plupart de travailler dans l'étroit domaine de +leur champ d'observation, tenant pour superflue la connaissance plus +profonde de l'enchaînement général des phénomènes observés, +c'est-à-dire précisément la philosophie! Tandis que ces purs +empiristes ne voient pas la forêt, empêchés qu'ils sont par les arbres +qui la composent--les métaphysiciens dont nous parlions tout à l'heure +se contentent du simple terme de forêt sans voir les arbres qui la +constituent. Le mot de _philosophie de la nature_ vers lequel +convergent tout naturellement les deux voies de recherche de la +vérité, la méthode empirique et la spéculative, est encore bien +souvent aujourd'hui, de part et d'autre, repoussé avec effroi. + +Cette opposition fâcheuse et anti-naturelle entre la science de la +nature et la philosophie, entre les conquêtes de l'expérience et +celles de la pensée est incontestablement ressentie, dans tous les +milieux cultivés, d'une manière sans cesse plus vive et plus +douloureuse. C'est ce dont témoigne déjà l'extension croissante de +cette littérature populaire «philosophico-scientifique» qui est +apparue dans la seconde moitié de ce siècle. C'est ce que prouve aussi +ce fait consolant que, malgré l'aversion réciproque qu'ont les uns +pour les autres les observateurs de la nature et les penseurs +philosophes, cependant, des deux camps, des hommes illustres dans la +science se tendent la main et s'unissent pour résoudre ce problème +suprême de la science que nous avons désigné d'un mot: les _Enigmes de +l'Univers_. + +Les recherches relatives aux «énigmes de l'Univers», que je publie +ici, ne peuvent raisonnablement pas prétendre à les _résoudre_ tout +entières; elles sont plutôt destinées à jeter sur ces énigmes les +_lumières_ de la critique, léguant la tâche aux savants à venir; et +surtout elles s'efforcent de répondre à cette question: dans quelle +mesure nous sommes-nous actuellement rapprochés de la solution des +énigmes? _A quel point sommes-nous réellement parvenus dans la +connaissance de la vérité, à la fin du XIXe siècle?_ et quels progrès +vers ce but indéfiniment éloigné avons-nous réellement accomplis au +cours du siècle qui s'achève? + +La réponse que je donne ici à ces graves questions ne peut +naturellement être que _subjective_ et partiellement exacte; car la +connaissance que j'ai de la Nature et la raison avec laquelle je juge +de son essence objective sont limitées comme celles de tous les autres +hommes. La seule chose que je revendique et l'aveu que j'ai le droit +d'exiger de mes adversaires même les plus acharnés, c'est que ma +philosophie moniste est _loyale_ d'un bout à l'autre, c'est-à-dire +qu'elle est l'expression complète des convictions que m'ont acquises +l'étude passionnée de la nature, poursuivie pendant de nombreuses +années et une méditation continuelle sur le fondement véritable des +phénomènes naturels. Ce travail de réflexion sur la philosophie de la +nature s'étend maintenant à une durée d'un demi-siècle et il m'est +bien permis de penser, dans ma soixante-sixième année, qu'il a acquis +toute la _maturité_ possible; je suis également certain que ce _fruit +mûr_ de l'arbre de la science ne subira plus de changement important +ni de perfectionnement essentiel durant le peu d'années que j'ai +encore à vivre. + +J'ai déjà exposé toutes les idées essentielles et décisives de ma +philosophie moniste et génétique, il y a de cela trente-trois ans, +dans ma _Morphologie générale des organismes_, ouvrage prolixe, écrit +dans un style lourd et qui n'a trouvé que très peu de lecteurs. +C'était le premier essai en vue d'étendre la théorie de l'évolution, +établie depuis peu, au domaine entier de la science des formes +organiques. Afin d'assurer du moins le triomphe d'une partie des idées +nouvelles, contenues dans ce premier ouvrage et afin, également, +d'intéresser un plus grand nombre de personnes cultivées aux progrès +les plus importants de la science en notre siècle, je publiai deux +ans après (1868) mon _Histoire naturelle de la création_. Cet ouvrage, +d'une forme plus aisée, ayant eu, malgré de grandes lacunes, la +fortune de trouver neuf éditions et douze traductions en langues +différentes, n'a pas peu contribué à répandre le système moniste. On +en peut dire de même de l'_anthropogénie_ (1874), moins lue, dans +laquelle j'ai essayé de résoudre la tâche difficile de rendre +accessibles et compréhensibles à un plus grand nombre de personnes +instruites les faits essentiels de l'histoire de l'évolution humaine; +la quatrième édition de cet ouvrage, remaniée, a paru en 1891. +Quelques-uns des progrès importants et surtout précieux que cette +partie essentielle de l'anthropologie a vu se réaliser en ces derniers +temps, ont été mis en lumière dans la Conférence que j'ai faite en +1898, au quatrième Congrès international de Zoologie à Cambridge, «sur +l'état actuel de nos connaissances en ce qui regarde l'_origine de +l'homme_» (septième édition 1899). Quelques questions spéciales +relatives à la philosophie de la nature dans son état actuel et qui +offraient un intérêt particulier, ont été abordées dans mon «Recueil +de Conférences populaires concernant la _théorie de l'évolution_» +(1878). Enfin j'ai résumé les principes les plus généraux de ma +philosophie moniste et ses rapports plus spéciaux avec les principales +doctrines religieuses, dans ma «Profession de foi d'un naturaliste: le +_Monisme, trait d'union entre la religion et la science_» (1892, +huitième édition 1899). + +Le livre que l'on va lire sur les _Enigmes de l'Univers_ est un +complément, une confirmation, un développement des convictions +exposées dans les ouvrages ci-dessus, indiquées et défendues par moi +depuis un nombre d'années qui représente déjà la durée d'une +génération. Je me propose de terminer par là mes études de philosophie +moniste. Un vieux projet nourri pendant bien des années, celui +d'édifier tout un _système de philosophie moniste_ sur la base de la +doctrine évolutionniste, ne sera jamais mis à exécution. Mes forces ne +suffisent plus à la tâche et bien des symptômes de la vieillesse qui +s'approche me poussent à terminer mon oeuvre. D'ailleurs je suis, sous +tous les rapports, un enfant du _XIXe siècle_ et je veux, le jour où +il se terminera, apposer à mon travail le trait final. + +L'incalculable étendue qu'a atteint en notre siècle la science humaine +par suite de la division croissante du travail, nous laisse déjà +pressentir l'impossibilité d'en posséder toutes les parties aussi à +fond et d'en exposer la synthèse avec unité. Même un génie de premier +ordre, (à supposer qu'il possédât à fond toutes les parties de la +science et qu'il eût le don d'en faire l'exposé synthétique), ne +serait cependant pas en état de fournir, dans les limites d'un volume +de grosseur moyenne, un tableau total du «Cosmos». Quant à moi dont +les connaissances, dans les diverses branches du savoir humain, sont +très inégales et comportent beaucoup de lacunes, je ne pouvais songer +à entreprendre qu'une tâche: esquisser le plan général de ce tableau +de l'Univers et indiquer l'_unité_ persistante à travers les parties, +en dépit de la façon très inégale dont j'ai traité ces diverses +parties. C'est pourquoi ce livre sur les énigmes de l'Univers n'offre +guère que le caractère d'un «essai» dans lequel des études de valeurs +très diverses ont été réunies en un tout. Quant à la rédaction, comme +je l'ai commencée en partie il y a de cela bien des années, tandis que +je ne l'ai terminée qu'en ces derniers temps, la forme en est +malheureusement inégale; en outre, maintes répétitions ont été +inévitables: je prie qu'on veuille bien m'en excuser. + +Chacun des vingt chapitres qui composent ce livre est précédé d'une +page dont le recto donne le titre tandis que le verso donne un court +sommaire du chapitre. Les notes qui suivent relatives à la +_bibliographie_ n'ont pas la prétention d'épuiser la matière. Elles +sont simplement destinées, d'une part, à mettre en relief, pour chaque +question, les _oeuvres capitales_ s'y rapportant, d'autre part, à +renvoyer le lecteur aux _travaux récents_ qui semblent surtout propres +à faciliter une étude plus approfondie de la question et à combler les +lacunes de mon livre. + +En prenant ainsi congé de mes lecteurs j'exprime un désir: puissé-je, +par mon travail honnête et consciencieux et malgré toutes les lacunes +dont j'ai conscience, avoir contribué par mon obole à la solution des +énigmes de l'Univers!--et puissé-je avoir montré à quelques lecteurs +consciencieux s'efforçant au milieu du conflit des systèmes vers la +science rationnelle, ce chemin qui seul, d'après ma profonde +conviction, conduit à la vérité, le chemin de l'_étude empirique de la +nature_ et de la philosophie dont elle est le fondement: la +_philosophie moniste_. + + Iéna, 2 avril 1899. + + ERNEST HAECKEL. + + + + +CHAPITRE PREMIER + +Comment se posent les énigmes de l'Univers. + +TABLEAU GÉNÉRAL DE LA CULTURE INTELLECTUELLE AU XIXe SIÈCLE + +LE CONFLIT DES SYSTÈMES.--MONISME ET DUALISME + + Joyeux depuis bien des années, + Et zélé, l'esprit s'efforçait + De scruter, de saisir, + Comment la Nature vit en créant. + C'est la même, c'est l'éternelle Unité, + Qui, diversement, se manifeste; + Le petit se confond avec le grand, le grand avec le petit, + Chacun conformément à sa propre nature. + Toujours changeant, se maintenant invariable. + Près comme loin, loin comme près; + Ainsi créant des formes, les déformant, + C'est pour éveiller l'étonnement que j'existe. + + GOETHE. + + + + +SOMMAIRE DU CHAPITRE PREMIER + + Etat des connaissances humaines et de la conception de l'Univers + à la fin du XIXe siècle.--Progrès accomplis dans la + connaissance de la nature, organique et inorganique.--La loi + de la substance et la loi d'évolution.--Progrès accomplis dans + la technique et la chimie appliquée.--Etat stationnaire des + autres domaines de la civilisation: administration de la + Justice, organisation de l'Etat, l'école, l'église.--Conflit + entre la raison et le dogme.--Anthropisme.--Perspective + cosmologique.--Principes cosmologiques.--Réfutation du délire + anthropiste des grandeurs.--Nombre des énigmes de + l'Univers.--Critique des sept énigmes de l'Univers.--Voie qui + mène à leur solution.--Activité des sens et du + cerveau.--Induction et déduction.--La raison, le sentiment et + la révélation.--La philosophie et la science.--L'empirisme et + la spéculation.--Dualisme et monisme. + + +LITTÉRATURE + + CH. DARWIN.--_De l'origine des espèces par la sélection + naturelle dans les règnes animal et végétal._ Trad. E. Barbier. + + G. LAMARCK.--_Philosophie zoologique._ 1809. + + ERNEST HAECKEL.--_Die Entwickelungsgeschichte der Organismen in + ihrer Bedeutung für die Anthropologie und Kosmologie._ 1866, + 7tes und 8ts Buch der Gener. Morphol. + + C. G. REUSCHLE.--_Philosophie und Naturwissenschaft._ 1874. + + K. DIETERICH.--_Philosophie und Naturwissenschaft, ihr neuestes + Bündniss und die monistische Weltanschauung._ 1875. + + HERBERT SPENCER.--_Système de Philosophie Synthétique._ 1875. + + FR. UEBERWEG.--_Grundriss der Geschichte der Philosophie_ (8e + édition revue et corrigée par Max Heinze). 1897. + + FR. PAULSEN.--_Einleitung in die Philosophie_ (5e édition). + 1892. + + ERNEST HAECKEL.--_Histoire de la création naturelle._ + Conférences scientifiques populaires sur la doctrine de + l'évolution. Trad. Letourneau. + + +A la fin du XIXe siècle, date à laquelle nous sommes arrivés, le +spectacle qui s'offre à tout observateur réfléchi est des plus +remarquables. Toutes les personnes instruites s'accordent à +reconnaître que, sous bien des rapports, ce siècle a dépassé +infiniment ceux qui l'avaient précédé et qu'il a résolu des problèmes +qui, à son aurore, semblaient insolubles. Non seulement les progrès +ont été étonnants dans la science théorique, dans la connaissance +réelle de la nature, mais en outre, leur merveilleuse application +pratique dans la technique, l'industrie, le commerce, etc.--si féconde +en résultats admirables--a imprimé à notre vie intellectuelle moderne, +tout entière, un caractère absolument nouveau. Mais, d'autre part, il +est d'importants domaines de la vie morale et des relations sociales, +sur lesquels nous ne pouvons revendiquer qu'un faible progrès par +rapport aux siècles précédents--souvent, hélas! nous avons à constater +un recul. + +Ce conflit manifeste amène non seulement un sentiment de malaise, +celui d'une scission interne, d'un mensonge, mais en outre il nous +expose au danger de graves catastrophes sur le terrain politique et +social. + +C'est, dès lors, non seulement un droit strict mais aussi un devoir +sacré pour tout chercheur consciencieux qu'anime l'amour de +l'humanité, de contribuer en toute conscience à résoudre ce conflit et +à éviter les dangers qui en résultent. Ce but ne peut être atteint, +d'après notre conviction, que par un effort courageux vers la +_connaissance de la vérité_ et, solidement appuyée sur celle-ci, par +l'acquisition d'une philosophie claire et _naturelle_. + + +=Progrès dans la connaissance de la nature.=--Si nous essayons de nous +représenter l'état imparfait de la connaissance de la nature au début +du XIXe siècle et si nous le comparons avec l'éclatante hauteur qu'il +a atteinte à la fin de ce même siècle, le progrès accompli doit +paraître, à tout homme capable d'en juger, merveilleusement grand. +Chaque branche particulière de la science peut se vanter d'avoir +réalisé en ce siècle--surtout pendant la seconde moitié--des conquêtes +extensives et intensives, de la plus haute portée. Le microscope pour +la science des infiniment petits, le télescope pour l'étude des +infiniment grands, nous ont acquis des données inappréciables +auxquelles, il y a cent ans, il aurait paru impossible de songer. Les +méthodes perfectionnées de recherches microscopiques et biologiques +nous ont non seulement révélé partout, dans le royaume des protistes +unicellulaires, un «monde dévies invisibles», d'une infinie richesse +de formes,--elles nous ont encore fait connaître, avec la plus +minuscule des cellules, l'«organisme élémentaire» qui constitue, par +ses associations de cellules, les tissus dont est composé le corps de +toutes les plantes et de tous les animaux pluricellulaires, tout comme +le corps de l'homme. Ces connaissances anatomiques sont de la plus +grande importance; elles sont complétées par la preuve embryologique +que tout organisme supérieur, pluricellulaire, se développe aux dépens +d'une cellule simple, unique, l'«ovule fécondé». L'importante _théorie +cellulaire_, fondée là-dessus, nous a enfin livré le vrai sens des +processus physiques et chimiques, aussi bien que des phénomènes de la +vie psychologique, phénomènes mystérieux pour l'explication desquels +on invoquait auparavant une «force vitale» surnaturelle ou une «âme, +essence immortelle». En même temps, la vraie nature des maladies, par +la pathologie cellulaire qui se rattache étroitement à la théorie +cellulaire, est devenue claire et compréhensible pour le médecin. + +Non moins remarquables sont les découvertes du XIXe siècle dans le +domaine de la nature inorganique. Toutes les parties de la physique +ont fait les progrès les plus étonnants: l'optique et l'acoustique, la +théorie du magnétisme et de l'électricité, la mécanique et la théorie +de la chaleur; et, ce qui est plus important, cette science a démontré +l'_unité des forces de la nature_ dans l'Univers tout entier. La +théorie mécanique de la chaleur a montré les rapports étroits qui +existent entre ces forces et comment, dans des conditions précises, +elles peuvent se transformer l'une en l'autre. L'analyse spectrale +nous a appris que les mêmes matériaux qui constituent notre corps et +les êtres vivants qui l'habitent, sont aussi ceux qui constituent la +masse des autres planètes, du soleil et des astres les plus lointains. +La physique astrale a élargi, dans une grande mesure, notre conception +de l'Univers, en nous montrant dans l'espace infini des millions de +corps tourbillonnant, plus grands que notre terre et, comme elle, se +transformant continuellement, alternant à jamais entre «devenir et +disparaître». La chimie nous a fait connaître une quantité de +substances autrefois inconnues, constituées toutes par un agrégat de +quelques éléments irréductibles (environ soixante-dix) et dont +certaines ont pris, dans tous les domaines de la vie, la plus grande +importance pratique. Elle nous a montré dans l'un de ces éléments, le +carbone, le corps merveilleux qui détermine la formation de l'infinie +variété des agrégats organiques et qui, par suite, représente la «base +chimique de la vie». Mais tous les progrès particuliers de la physique +et de la chimie, quant à leur importance théorique, sont infiniment +dépassés par la découverte de la grande loi où ils viennent converger +comme en un foyer: _la loi de substance_. + +Cette «loi cosmologique fondamentale», qui démontre la permanence de +la force et celle de la matière dans l'Univers, est devenue le guide +le plus sûr pour conduire notre philosophie moniste, à travers le +labyrinthe compliqué de l'énigme de l'Univers, vers la solution de +cette énigme. + +Comme nous nous efforcerons, dans les chapitres suivants, d'atteindre +à une vue d'ensemble sur l'état actuel de la science de la nature et +sur ses progrès en notre siècle, nous ne nous arrêterons pas davantage +ici sur chacune des branches particulières de cette science. Nous +voulons seulement signaler un progrès immense, aussi important que la +loi de substance et qui la complète: _la théorie de l'évolution_. Sans +doute, quelques penseurs, chercheurs isolés, avaient parlé depuis des +siècles de l'_évolution_ des choses; mais l'idée que cette loi +gouverne _tout l'Univers_ et que le monde lui-même n'est rien autre +qu'une éternelle «évolution de la substance», cette idée puissante est +fille de notre XIXe siècle. Et c'est seulement dans la seconde moitié +de ce siècle qu'elle a atteint une entière clarté et une universelle +application. L'immortelle gloire d'avoir donné à cette haute idée +philosophique un fondement empirique et une valeur générale, revient +au grand naturaliste anglais CHARLES DARWIN; il a donné, en 1859, une +base solide à cette théorie de la descendance dont le génial Français +LAMARCK, philosophe et naturaliste, avait déjà posé en 1809 les traits +principaux et que le plus grand de nos poètes et de nos penseurs +allemands, GOETHE, avait déjà prophétiquement entrevue en 1799. Par là +nous était donnée la clef qui devait nous aider à résoudre le +«problème des problèmes», la grande énigme de l'Univers, à savoir la +«place de l'homme dans la Nature» et la question de son origine +naturelle. + +Si, en cette année 1899, nous sommes à même de reconnaître clairement +l'extension universelle de la _loi d'évolution_--et de la _Genèse +moniste_!--et de l'appliquer conjointement à la _loi de substance_, à +l'explication moniste des phénomènes de la Nature, nous en sommes +redevables en première ligne aux trois philosophes naturalistes de +génie dont nous avons parlé; aussi brillent-ils à nos yeux, parmi tous +les autres grands hommes de notre siècle, pareils à trois étoiles de +première grandeur[1]. + + [1] Cf. E. HAECKEL, _Die Naturanschauung von Darwin, Goethe und + Lamarck_. (Conférence faite à Eisenach, Iéna 1882.) + +A ces extraordinaires progrès de notre connaissance _théorique_ de la +nature correspondent leurs applications variées à tous les domaines de +la vie civilisée. Si nous sommes aujourd'hui à «l'époque du commerce», +si les échanges internationaux et les voyages ont pris une importance +insoupçonnée jusqu'alors, si nous avons triomphé des limites de +l'espace et du temps au moyen du télégraphe et du téléphone--nous +devons tout cela en première ligne aux progrès techniques de la +physique, en particulier à ceux accomplis dans l'application de la +vapeur et de l'électricité. Et si, par la photographie, nous nous +rendons maîtres de la lumière solaire avec la plus grande facilité, +nous procurant, en un instant, des tableaux fidèles de tel objet qu'il +nous plaît; si la médecine, par le chloroforme et la morphine, par +l'antiseptie et l'emploi du sérum, a adouci infiniment les souffrances +humaines, nous devons tout cela à la chimie appliquée. A quelle +distance, par ces découvertes techniques et par tant d'autres, nous +avons laissé derrière nous les siècles précédents, c'est un fait trop +connu pour que nous ayons ici besoin de nous y étendre davantage. + + +=Progrès des institutions sociales.=--Tandis que nous contemplons avec +un légitime orgueil les progrès immenses accomplis par le XIXe siècle +dans la science et ses applications pratiques, un spectacle +malheureusement tout autre et beaucoup moins réjouissant s'offre à +nous si nous considérons maintenant d'autres aspects, non moins +importants, de la vie moderne. A regret, il nous faut souscrire ici à +cette phrase d'ALFRED WALLACE: «Comparés à nos étonnants progrès dans +les sciences physiques et leurs applications pratiques, notre système +de gouvernement, notre justice administrative, notre éducation +nationale et toute notre organisation sociale et morale, sont restés +_à l'état de barbarie_.» Pour nous convaincre de la justesse de ces +graves reproches, nous n'avons qu'à jeter un regard impartial au +milieu de notre vie publique, ou bien encore dans ce miroir que nous +tend chaque jour notre journal, en tant qu'organe de l'opinion +publique. + + +=Administration de la justice.=--Commençons notre revue par la +justice, le _fundamentum regnorum_: Personne ne prétendra que son état +actuel soit en harmonie avec notre connaissance avancée de l'homme et +du monde. Pas une semaine ne s'écoule sans que nous ne lisions des +jugements judiciaires qui provoquent de la part du «bon sens humain», +un hochement de tête significatif; nombre de décisions émanées de nos +tribunaux supérieurs ou ordinaires semblent presque incroyables. Nous +faisons abstraction, en traitant des énigmes de l'Univers, du fait que +dans beaucoup d'États modernes, en dépit de la constitution écrite sur +papier, c'est encore l'absolutisme qui règne en réalité, et que +beaucoup «d'hommes de droit» jugent, non d'après la conviction de leur +conscience, mais conformément au «voeu plus essentiel d'un poste +proportionné». Nous préférons admettre que la plupart des juges et des +fonctionnaires jugent en toute conscience et ne se trompent qu'en +qualité d'êtres humains. Alors la plupart des erreurs s'expliqueront +par une insuffisante préparation. Sans doute, l'opinion courante est +que les juristes sont précisément les hommes ayant la plus haute +culture; et c'est même précisément pour cela qu'ils sont choisis pour +occuper les plus hauts emplois. Mais cette «culture juridique» tant +vantée est presque toute _formelle_, aucunement réelle. Nos juristes +n'apprennent à connaître que superficiellement l'objet propre et +essentiel de leur activité: l'organisme humain et sa fonction la plus +importante, l'âme. C'est ce dont témoignent, par exemple, les idées +surprenantes que nous rencontrons chaque jour sur le «libre arbitre, +la responsabilité» etc. Comme j'assurais un jour à un jurisconsulte +éminent que la minuscule cellule sphérique aux dépens de laquelle tout +homme se développe était douée de vie tout comme l'embryon de deux, de +sept et même de neuf mois, il ne me répondit que par un sourire +d'incrédulité. La plupart de ceux qui étudient la jurisprudence ne +songent pas à s'occuper d'_anthropologie_, de _psychologie_ et +d'_embryologie_, qui sont cependant les conditions préalables de toute +juste conception sur la nature de l'homme. Il est vrai que pour ces +études, il ne reste «pas de temps»; ce temps, malheureusement n'est +que trop pris par l'étude approfondie de la bière et du vin ainsi que +par l'«annoblissant» exercice qui consiste à «prendre ses mesures»[2]. +Le reste de ce précieux temps d'étude est nécessaire pour apprendre +les centaines de paragraphes des codes, science qui met aujourd'hui le +juriste à même d'occuper toutes les situations. + + [2] L'auteur fait allusion ici, par cette expression d'escrime, à + l'habitude des duels si répandue parmi les étudiants allemands, + qui se font une gloire de leurs balafres. + +=Organisation de l'Etat.=--Nous ne ferons ici qu'effleurer en passant +le triste chapitre de la politique, car l'organisation déplorable de +la vie sociale moderne est connue de tous et chacun peut chaque jour +en ressentir les effets. Les imperfections s'expliquent en partie par +ce fait que la plupart des fonctionnaires sont précisément des +juristes, des hommes d'une culture toute de forme, mais dénués de +cette connaissance approfondie de la nature humaine qu'on ne puise que +dans l'anthropologie comparée et la psychologie moniste, dénués de +cette connaissance des rapports sociaux, dont les modèles nous sont +fournis par la zoologie et l'embryologie comparées, la théorie +cellulaire et l'étude des protistes. Nous ne pouvons comprendre +véritablement la «Structure et la Vie du corps social», c'est-à-dire +de l'_Etat_, que lorsque nous possédons la connaissance scientifique +de la «Structure et de la Vie» des _individus_ dont l'ensemble +constitue l'Etat et des _cellules_ dont l'ensemble constitue +l'individu[3]. Si nos «chefs d'Etat» et nos «représentants du peuple,» +leurs collaborateurs, possédaient _ces inappréciables_ _connaissances +préliminaires en biologie et anthropologie_, nous ne trouverions pas +chaque jour dans les journaux cette effrayante quantité d'erreurs +sociologiques et de propos politiques de cabaret qui caractérisent, +d'une façon regrettable, nos compte rendus parlementaires et plus d'un +décret officiel. Le pis, c'est de voir l'_Etat_, dans un pays +civilisé, se jeter dans les bras de l'_Eglise_, cette ennemie de la +civilisation, et de voir aussi l'égoïsme mesquin des partis, +l'aveuglement des chefs à la vue bornée, soutenir la hiérarchie. C'est +alors que se produisent les tristes scènes que le Reichstag allemand +nous met malheureusement sous les yeux, aujourd'hui, à la fin du XIXe +siècle! les destinées de la nation allemande, nation civilisée, entre +les mains du Centre ultramontain, dirigées par le papisme romain, qui +est son plus acharné et son plus dangereux ennemi. Au lieu du droit et +de la raison règnent la superstition et l'abêtissement. L'organisation +de l'Etat ne pourra devenir meilleure que lorsqu'elle sera affranchie +des chaînes de l'Eglise et lorsqu'elle aura amené à un niveau plus +élevé, par une _culture scientifique_ universellement répandue, les +connaissances des citoyens, en ce qui touche au monde et à l'homme. +D'ailleurs, la forme de gouvernement n'a ici aucune importance. Que la +constitution soit monarchique ou républicaine, aristocratique ou +démocratique, ce sont là des questions secondaires à côté de cette +grande question capitale: L'Etat moderne, dans un pays civilisé, +doit-il être ecclésiastique ou laïque? doit-il être _théocratique_, +régi par des articles de foi anti-rationnels, par l'arbitraire +cléricalisme, ou bien doit-il être _nomocratique_, régi par une loi +raisonnable et un droit civil? Notre devoir essentiel est de former la +jeunesse à la raison, d'élever des citoyens affranchis de la +superstition et cela n'est possible que par une réforme opportune de +l'Ecole. + + [3] Cf. SHÆFFLE; _Bau und Leben des socialen körpers_ 1875. + + +=L'Ecole.=--Ainsi que nous venons de le voir pour l'administration de +la Justice et l'organisation de l'Etat, l'éducation de la jeunesse est +bien loin de répondre aux exigences que les progrès scientifiques du +XIXe siècle imposent à la culture moderne. Les _sciences naturelles_ +qui l'emportent tellement sur toutes les autres sciences et qui, à y +regarder de près, ont absorbé en elles toutes les branches de la +culture intellectuelle, ne sont encore considérées dans nos écoles que +comme une étude secondaire ou reléguées dans un coin comme Cendrillon. +Par contre, la plupart de nos professeurs regardent encore comme leur +premier devoir d'acquérir une érudition surannée, empruntée aux +cloîtres du moyen âge; au premier plan figurent le sport grammatical +et cette «connaissance approfondie» des langues classiques qui absorbe +tant de temps, enfin l'histoire extérieure des peuples. La morale, +l'objet le plus important de la philosophie pratique, est négligée et +remplacée par la confession de l'Eglise. La foi doit avoir le pas sur +la science; non pas cette foi scientifique qui nous conduit à une +religion moniste, mais cette superstition antirationnelle qui fait le +fond d'un christianisme défiguré. Tandis que, dans nos écoles +supérieures, les grandes conquêtes de la cosmologie et de +l'anthropologie modernes, de la biologie et de l'embryologie +contemporaines, ne sont que peu ou pas exposées, la mémoire des élèves +est surchargée d'une masse de faits philologiques et historiques qui +n'ont d'utilité ni pour la culture théorique, ni pour la vie pratique. +Mais, d'autre part, les institutions vieillies et l'organisation des +facultés, dans nos universités, répondent aussi peu que le mode +d'enseignement dans les gymnases et les écoles primaires au degré +d'évolution où est parvenue aujourd'hui la philosophie moniste. + + +=L'Eglise.=--L'Eglise nous offre, sans contredit, le summum du +contraste avec la culture moderne et ce qui en fait la base, +c'est-à-dire la connaissance approfondie de la nature. Nous ne +parlerons pas ici du papisme ultramontain ou des sectes évangéliques +orthodoxes qui ne le cèdent en rien au premier pour l'ignorance de la +réalité et renseignement de la plus inique superstition. Considérons +plutôt le sermon d'un pasteur libéral, lequel possèderait une bonne +culture moyenne et ferait à la raison sa place à côté de la foi. + +Nous y relèverons, à côté d'excellentes maximes morales parfaitement +en harmonie avec notre Ethique moniste (voy. notre chap. XIX) +et à côté de vues humanitaires--auxquelles nous souscrivons +pleinement,--des vues sur la nature de Dieu et du monde, de l'homme et +de la vie, qui sont en contradiction absolue avec les expériences des +naturalistes. Rien d'étonnant à ce que les techniciens et les +chimistes, les médecins et les philosophes qui ont étudié à fond la +nature et réfléchi profondément sur ce qu'ils avaient observé, +refusent absolument d'aller entendre de pareils sermons. Il manque à +nos Théologiens comme à nos philologues, à nos politiciens comme à nos +juristes, cette _connaissance indispensable de la Nature_, fondée sur +la doctrine moniste de l'évolution et qui a déjà pris possession de +notre science moderne. + + +=Conflit entre la raison et le dogme.=--De ces conflits regrettables, +trop sommairement indiqués ici, il résulte, dans notre vie +intellectuelle moderne, de graves problèmes qui, par le danger qu'ils +présentent, demandent à être écartés sans retard. Notre culture +moderne, résultat des progrès immenses de la science, revendique ses +droits dans tous les domaines de la vie publique et privée; elle veut +voir l'humanité, grâce à la _raison_, parvenue à ce haut degré de +science et, par suite, d'approximation du bonheur, dont nous sommes +redevables au grand développement des sciences naturelles. Mais contre +elle se dressent tout puissants, ces partis influents qui veulent +maintenir notre culture intellectuelle, en ce qui concerne les +problêmes les plus importants, au stade représenté par le moyen âge et +de si loin dépassé; ces partis s'entêtent à demeurer sous le joug des +_dogmes_ traditionnels et demandent à la raison de se courber devant +cette «révélation plus haute». C'est le cas dans le monde des +théologiens, des philologues, des sociologues et des juristes. Les +mobiles de ceux-ci reposent, en grande partie, non pas sur un complet +égoïsme ou sur des tendances intéressées, mais tant sur l'ignorance +des faits réels que sur l'habitude commode de la tradition. Des trois +grandes ennemies de la raison et de la science, la plus dangereuse +n'est pas la méchanceté mais l'ignorance et peut-être plus encore la +paresse. Contre ces deux dernières puissances les dieux eux-mêmes +luttent en vain, après qu'ils ont heureusement combattu la première. + + +=Anthropisme.=--Cette philosophie arriérée puise sa plus grande force +dans l'_anthropisme_ ou anthropomorphisme. Par ce terme, j'entends ce +«puissant et vaste complexus de notions erronées qui tendent à mettre +l'organisme humain en opposition avec tout le reste de la nature, en +font la fin assignée d'avance à la création organique, le tiennent +pour radicalement différent de celle-ci et d'essence divine.» Une +critique plus approfondie de cet ensemble de notions nous montre +qu'elles reposent, en réalité, sur trois dogmes que nous distinguerons +sous les noms d'erreurs _anthropocentrique_, _anthropomorphique_ et +_anthropolatrique_[4]. + + [4] E. HAECKEL: _Systematische Phylogénie_, 1895, Bd. III, S. 646 + _bis_ 650: _Anthropogenie und Anthropismus_ (Anthropolâtrie + signifie culte divin de l'être humain.) + +I.--_Le dogme anthropocentrique_ a pour point culminant cette +assertion que l'homme est le centre, le but final préalablement +assigné à toute la vie terrestre, ou, en élargissant cette conception, +à tout l'Univers. Comme cette erreur sert à souhait l'égoïsme humain +et comme elle est intimement mêlée aux mythes des trois grandes +_religions méditerranéennes_ relatives à la Création: aux dogmes des +doctrines _mosaïque_, _chrétienne_ et _mahométane_, elle domine encore +aujourd'hui dans la plus grande partie du monde civilisé. + +II.--_Le dogme anthropomorphique_ se rattache de même aux mythes +relatifs à la Création et qu'on trouve non seulement dans les trois +religions déjà nommées, mais dans beaucoup d'autres encore. Il compare +la création de l'Univers et le gouvernement du monde par Dieu aux +créations artistiques d'un technicien habile ou d'un «ingénieur +machiniste» et à l'administration d'un sage chef d'Etat. «Dieu le +Seigneur», créateur, conservateur et administrateur de l'Univers est +ainsi conçu, de tous points dans son mode de penser et d'agir, sur le +modèle humain. D'où il résulte, réciproquement, que l'homme est conçu +semblable à Dieu. «Dieu créa l'homme à son image.» La naïve mythologie +primitive est un pur _homothéisme_ et confère à ses dieux la forme +humaine, leur donne de la chair et du sang. La récente théosophie +mystique est plus difficile à imaginer lorsqu'elle adore le dieu +personnel comme «invisible»--en réalité sous la forme gazeuse!--et le +fait, cependant, en même temps penser, parler et agir à la façon +humaine; elle aboutit ainsi au concept paradoxal de «vertébré gazeux». + +III.--_Le dogme anthropolâtrique_ résulte tout naturellement de cette +comparaison des activités humaine et divine, il aboutit au _culte_ +religieux de l'organisme humain, au «délire anthropiste des grandeurs» +d'où résulte, cette fois encore, la si précieuse «croyance à +l'immortalité personnelle de l'âme», ainsi que le dogme dualiste de la +double nature de l'homme, dont l'âme immortelle n'habite que +temporairement le corps. Ces trois dogmes anthropistes, développés +diversement et adaptés aux formes variables des différentes religions, +ont pris, au cours des ans, une importance extraordinaire et sont +devenus la source des plus dangereuses erreurs. La _philosophie +anthropiste_ qui en est issue est irréconciliablement en opposition +avec notre connaissance moniste de la nature: celle-ci, par sa +perspective cosmologique, en fournit la réfutation. + + +=Perspective cosmologique.=--Non seulement les trois dogmes +anthropistes, mais encore bien d'autres thèses de la philosophie +dualiste et de la religion orthodoxe deviennent inadmissibles, sitôt +qu'on les considère du point de vue critique de notre _perspective +cosmologique_ moniste. Nous entendons par là l'observation si +compréhensive de l'Univers telle que nous la pouvons faire en nous +élevant au point le plus haut où soit parvenue notre connaissance +moniste de la nature. Là nous pouvons nous convaincre des _principes +cosmologiques_ suivants, principes importants et, à notre avis, +démontrés aujourd'hui pour la plus grande partie: + +I. Le monde (Univers ou Cosmos) est éternel, infini et illimité.--II. +La substance qui le compose avec ses deux attributs (matière et +énergie) remplit l'espace infini et se trouve en état de mouvement +perpétuel.--III. Ce mouvement se produit dans un temps infini sous la +forme d'une évolution continue, avec des alternances périodiques de +développements et de disparitions, de progressions et de +régressions.--IV. Les innombrables corps célestes dispersés dans +l'éther qui remplit l'espace sont tous soumis à la loi de la +substance; tandis que dans une partie de l'Univers, les corps en +rotation vont lentement au devant de leur régression et de leur +disparition, des progressions et des néoformations ont lieu dans une +autre partie de l'espace cosmique.--V. Notre soleil est un de ces +innombrables corps célestes passagers et notre terre est une des +innombrables planètes passagères qui l'entourent.--VI. Notre planète a +traversé une longue période de refroidissement avant que l'eau n'ait +pu s'y former en gouttes liquides et qu'ainsi n'ait été réalisée la +condition première de toute vie organique.--VII. Le processus +biogénétique qui a suivi la lente formation et décomposition +d'innombrables formes organiques a exigé plusieurs millions d'années +(plus de cent millions!)[5].--VIII. Parmi les différents groupes +d'animaux qui se sont développés sur notre terre au cours du processus +biogénétique, le groupe des Vertébrés a finalement, dans la lutte pour +l'évolution, dépassé de beaucoup tous les autres.--IX. Au sein du +groupe des Vertébrés et à une époque tardive seulement (pendant la +période triasique), descendant des Reptiles primitifs et des +Amphibies, la classe des Mammifères a pris le premier rang en +importance.--X. Au sein de cette classe, le groupe le plus parfait, +parvenu au degré le plus élevé de développement, est l'ordre des +Primates, apparu seulement au début de la période tertiaire (il y a au +moins trois millions d'années) et issu par transformation des +Placentariens inférieurs (Prochoriatidés).--XI. Au sein du groupe des +Primates, l'espèce la dernière venue et la plus parfaite est +représentée par l'homme, apparu seulement vers la fin de l'époque +tertiaire et issu d'une série de singes anthropoïdes.--XII. D'où l'on +voit que la soi-disant «histoire du monde»--c'est-à-dire le court +espace de quelques milliers d'années à travers lesquelles se reflète +l'histoire de la civilisation humaine,--n'est qu'un court épisode +éphémère, au milieu du long processus de l'histoire organique de la +terre, de même que celle-ci n'est qu'une petite partie de l'histoire +de notre système planétaire. Et de même que notre mère, la terre, +n'est qu'une passagère poussière du soleil, ainsi tout homme considéré +individuellement n'est qu'un minuscule grain de plasma, au sein de la +nature organique passagère. + + [5] Durée de l'histoire organique de la terre, cf. ma conférence + de Cambridge. «De l'état actuel de nos connaissances relativement + à l'origine de l'homme». 1898. + +Rien ne me semble plus propre que cette grandiose _perspective +cosmologique_ à nous fournir, dès le début, la juste mesure et le +point de vue le plus large que nous devons toujours garder lorsque +nous essayons de résoudre la grande énigme de l'Univers qui nous +entoure. Car par là il est non seulement démontré clairement quelle +est l'exacte place de l'homme dans la nature, mais, en outre, le +_délire anthropiste des grandeurs_, si puissant, se trouve réfuté; par +là il est fait justice de la prétention avec laquelle l'homme s'oppose +à l'Univers infini et se rend hommage comme à l'élément le plus +important du Cosmos. Ce grossissement illimité de sa propre +signification a conduit l'homme, dans sa vanité, à se considérer comme +l'«image de Dieu», à revendiquer pour sa passagère personne une «vie +éternelle» et à s'imaginer qu'il possédait un entier «libre arbitre». +Le «ridicule délire de César», dont Caligula était atteint, n'est +qu'une forme spéciale de cette orgueilleuse déification de l'homme par +lui-même. C'est seulement lorsque nous aurons renoncé à cet +inadmissible délire des grandeurs et lorsque nous aurons adopté la +perspective cosmologique naturelle, que nous pourrons parvenir à +résoudre les énigmes de l'Univers. + + +=Nombre des énigmes de l'Univers.=--L'homme moderne, sans culture, +tout comme l'homme primitif et grossier, se heurte à chaque pas à un +nombre incalculable d'énigmes de l'Univers. A mesure que la culture +augmente et que la science progresse, ce nombre se réduit. La +_philosophie moniste_ ne reconnaît, finalement, qu'une seule énigme, +comprenant tout: le _problème de la substance_. Cependant il peut +paraître utile de désigner encore de ce nom un certain nombre des +problèmes les plus difficiles. Dans le discours célèbre, prononcé par +lui en 1880 à l'Académie des sciences de Berlin, au cours d'une séance +en l'honneur de Leibnitz, _Emile du Bois-Reymond_ distinguait _sept +énigmes de l'Univers_ et les énumérait dans l'ordre suivant: 1º Nature +de la matière et de la force; 2º Origine du mouvement; 3º Première +apparition de la vie; 4º Finalité (en apparence préconçue) de la +nature; 5º Apparition de la simple sensation et de la conscience; 6º +La raison et la pensée avec l'origine du langage, qui s'y rattache +étroitement; 7º La question du libre arbitre. De ces sept énigmes, le +président de l'Académie de Berlin en tient _trois_ pour tout à fait +transcendantes et insolubles (la 1re, la 2e et la 5e); il en considère +_trois_ autres comme difficiles, sans doute, mais comme pouvant être +résolues (la 3e, la 4e et la 6e); au sujet de la septième et dernière +énigme de l'Univers, pratiquement la plus importante (à savoir le +libre arbitre), l'auteur semble incertain. + +Comme mon _Monisme_ diffère essentiellement de celui du président +berlinois, comme, d'autre part, la façon dont celui-ci conçoit les +«sept énigmes de l'Univers» a trouvé le plus grand succès et s'est +propagée dans tous les milieux, je considère comme opportun de prendre +de suite et nettement position vis-à-vis de mon adversaire. + +A mon avis, les trois énigmes «transcendantes» (1, 2, 5) sont +supprimées par notre conception de la _substance_ (chapitre XII); les +trois autres problèmes, difficiles mais solubles (3, 4, 6) sont +définitivement résolus par notre moderne _théorie de l'évolution_; +quant à la septième et dernière énigme, le libre arbitre, elle n'est +pas l'objet d'une explication critique et scientifique car, en tant +que _dogme_ pur, elle ne repose que sur une illusion et, en vérité, +n'existe pas du tout. + + +=Solution des énigmes de l'Univers.=--Les moyens qui nous sont +offerts, les voies que nous avons à suivre pour résoudre la grande +énigme de l'Univers ne sont point autres que ceux dont se sert la +science pure, en général, c'est-à-dire _l'expérience_ d'abord, le +_raisonnement_ ensuite. L'expérience scientifique s'acquiert par +l'observation et l'expérimentation, dans lesquelles interviennent en +première ligne l'activité de nos organes des sens, en second lieu, +celle des «foyers internes des sens» situés dans l'écorce cérébrale. +Les organes élémentaires microscopiques sont, pour les premiers, les +cellules sensorielles, pour les seconds des groupes de cellules +ganglionnaires. Les expériences que nous avons faites du monde +extérieur, grâce à ces inappréciables organes de notre vie +intellectuelle, sont ensuite transformées par d'autres parties du +cerveau en représentations et celles-ci, à leur tour, associées pour +former des raisonnements. La formation de ces raisonnements a lieu par +deux voies différentes, qui ont, selon moi, une égale valeur et sont +au même degré indispensables: l'_induction et la déduction_. Les +autres opérations cérébrales, plus compliquées: enchaînement d'une +suite de raisonnements; abstraction et formation des concepts; le +complément fourni à l'entendement, faculté de connaître, par +l'activité plastique de la fantaisie; enfin la conscience, la pensée +et le pouvoir de philosopher--tout cela ce sont encore autant de +fonctions des cellules ganglionnaires corticales, ni plus ni moins que +les fonctions précédentes, plus élémentaires. Nous les réunissons +toutes sous le terme supérieur de _raison_[6]. + + [6] Sur l'induction et la déduction, cf. mon _Histoire de la + création naturelle_ (neuvième édition, 1898). + + +=Raison, sentiment et révélation.=--Nous pouvons, par la seule raison, +parvenir à la véritable connaissance de la nature et à la solution des +énigmes de l'Univers. La raison est le bien suprême de l'homme et la +seule prérogative qui le distingue essentiellement des animaux. Il est +vrai, il n'a acquis cette haute valeur que grâce aux progrès de la +culture intellectuelle, au développement de la _science_. L'homme +civilisé avant d'être instruit et l'homme primitif, grossier, sont +aussi peu (ou tout autant) «raisonnables» que les Mammifères les plus +voisins de l'homme (les singes, les chiens, les éléphants, etc.) +Cependant, c'est une opinion encore très répandue, qu'en dehors de la +divine raison il y a en outre deux autres modes de connaissance (plus +importants même, va-t-on jusqu'à dire!): le _sentiment_ et la +_révélation_. Nous devons, dès le début, réfuter énergiquement cette +dangereuse erreur. _Le sentiment n'a rien à démêler avec la +connaissance de la vérité._ Ce que nous appelons «sentiment» et dont +nous faisons si grand cas, est une activité compliquée du cerveau, +constituée par des émotions de plaisir et de peine, par des +représentations d'attraction et de répulsion, par des aspirations du +désir passager. A cela peuvent s'adjoindre les activités les plus +diverses de l'organisme: besoins des sens et des muscles, de l'estomac +et des organes génitaux, etc. La connaissance de la vérité n'est en +aucune manière ce que réclament ces complexus qui constituent la +statique et la dynamique sentimentales; au contraire, ils troublent +souvent la raison, seule capable d'y atteindre et ils lui nuisent à un +degré souvent sensible. Aucune des «énigmes de l'Univers» n'a encore +été résolue ni même sa solution réclamée, par la fonction cérébrale du +sentiment. Nous en pouvons dire autant de la soi-disant _révélation_ +et des prétendues _vérités de la foi_ qu'elle nous fait connaître; +tout cela repose sur une illusion, consciente on inconsciente, ainsi +que nous le montrerons au chapitre XVI. + + +=Philosophie et Sciences Naturelles.=--Nous devons nous réjouir comme +d'un des plus grands pas accomplis vers la solution des énigmes de +l'Univers, de constater qu'en ces derniers temps on a de plus en plus +reconnu pour les deux uniques routes conduisant à cette solution: +_l'expérience et la pensée_--ou _l'empirisme et la spéculation_--enfin +considérés comme ayant des droits égaux et comme des méthodes +scientifiques se complétant réciproquement. Les philosophes ont +graduellement reconnu que la spéculation pure, telle, par exemple, que +PLATON et HEGEL l'employaient à la construction _idéaliste_ de +l'Univers, ne suffit pas à la connaissance véritable. Et de même, les +naturalistes se sont convaincus, d'autre part, que la seule +expérience, telle, par exemple, que BACON et MILL la donnaient pour +base à leur philosophie _réaliste_, est insuffisante à elle seule pour +l'achèvement même de cette philosophie. Car les deux grands moyens de +connaissance: l'expérience sensible et la pensée appliquant la raison, +sont _deux fonctions différentes du cerveau_; la première s'effectue +par les organes des sens et les foyers sensoriels centraux, la seconde +s'effectue grâce aux foyers de pensée interposés au milieu des +précédents, ces grands «centres d'association de l'écorce cérébrale» +(cf. chap. VII et X). C'est seulement de l'action combinée des deux +que peut résulter la vraie connaissance. Je sais bien qu'il existe +encore aujourd'hui maints philosophes qui veulent construire le monde +en puisant dans leur seule tête et qui méprisent la connaissance +empirique de la nature pour cette première raison qu'ils ne +connaissent pas l'Univers véritable. D'autre part, aujourd'hui encore, +maint naturaliste affirme que l'unique devoir de la science est la +«connaissance des faits, l'étude objective des phénomènes naturels +considérés isolément»; ils affirment que «l'époque de la philosophie +est passée et qu'à sa place s'est installée la science[7]. Cette +suprématie exclusive accordée à l'empirisme est une erreur non moins +dangereuse que l'erreur opposée, qui confère cette suprématie à la +spéculation. Les deux moyens de connaissance sont réciproquement +indispensables l'un à l'autre. Les plus grands triomphes de l'étude +moderne de la nature: la théorie cellulaire et la théorie de la +chaleur, la doctrine de l'évolution et la loi de la substance, sont +des _faits philosophiques_, non pas, cependant, des résultats de la +pure _spéculation_, mais bien d'une _expérience_ préalable, la plus +étendue et la plus approfondie possible. + + [7] R. VIRCHOW: _Die Gründung der Berliner Universitaet und der + Uebergang aus dem philosophischen in das naturwissenschaftliche + Zeitalter_, Berlin, 1893. + +Au début du XIXe siècle, le plus grand de nos poètes idéalistes, +SCHILLER, s'adressant aux deux partis en lutte, celui des philosophes +et celui des naturalistes, leur criait: + +«La guerre soit entre vous! l'union viendra trop tôt encore! C'est à +la seule condition que vous restiez désunis dans la recherche, que la +vérité se fera connaître!» + +Depuis lors, par bonheur, la situation s'est profondément modifiée; +comme les deux partis, par des chemins différents, tendaient au même +terme, ils se sont rencontrés sur ce point et, unis par la communauté +du but, ils se rapprochent sans cesse de la connaissance de la vérité. +Nous sommes revenus à cette heure, à la fin du XIXe siècle, à cette +_méthode scientifique moniste_ que le plus grand de nos poètes +réalistes, GOETHE, au début même du siècle, avait reconnue être la +seule conforme à la nature[8]. + + [8] Cf. là-dessus le chapitre IV de ma _Morphologie générale_, + 1866: Critique des méthodes employées dans les sciences + naturelles. + + +=Dualisme et Monisme.=--Les directions diverses de la philosophie, +envisagées du point de vue actuel des sciences naturelles, se séparent +en deux groupes opposés: d'une part, la conception _dualiste_ où règne +la scission, d'autre part, la conception _moniste_ où règne l'unité. A +la première se rattachent généralement les dogmes téléologiques et +idéalistes; à la seconde, les principes réalistes et mécaniques. Le +_Dualisme_ (au sens le plus large!) sépare, dans l'Univers, deux +substances absolument différentes, un monde matériel et un Dieu +immatériel qui se pose en face de lui comme son créateur, son +conservateur et son régisseur. Le _Monisme_, par contre (entendu +également au sens le plus large du mot!) ne reconnaît dans l'Univers +qu'une substance unique, à la fois «Dieu et Nature»; pour lui, le +corps et l'esprit (ou la matière et l'énergie) sont étroitement unis. + +Le Dieu _supra terrestre_ du dualisme nous conduit nécessairement au +_théisme_; le dieu _intracosmique_ du monisme, par contre, au +_panthéisme_. + + +=Matérialisme et Spiritualisme.=--Très souvent, aujourd'hui encore, on +confond les expressions différentes de _monisme_ et _matérialisme_, +ainsi que les tendances essentiellement différentes du matérialisme +théorique et du pratique. Comme ces confusions de termes et d'autres +analogues ont des conséquences très fâcheuses et amènent +d'innombrables erreurs, nous ferons encore, afin d'éviter tout +malentendu, les brèves remarques suivantes: I. Notre _pur monisme_ +n'est identique, ni avec le _matérialisme_ théorique qui nie l'esprit +et ramène le monde à une somme d'atomes morts, ni avec le +_spiritualisme_ théorique (récemment désigné par OSTWALD du nom +d'_énergétique_[9]) qui nie la matière et considère le monde comme un +simple groupement d'énergies ou de forces naturelles immatérielles, +ordonnées dans l'espace. II. Nous sommes bien plutôt convaincus avec +GOETHE que «la matière n'existe jamais, ne peut jamais agir sans +l'esprit et l'esprit jamais sans la matière.» Nous nous en tenons +fermement au monisme pur, sans ambiguïté, de SPINOZA: la _matière_ (en +tant que substance indéfiniment étendue) et l'_esprit_ ou énergie (en +tant que substance sentante et pensante) sont les deux _attributs_ +fondamentaux, les deux propriétés essentielles de l'Etre cosmique +divin, qui embrasse tout, de l'universelle _substance_, (cf. Chapitre +XII). + + [9] WILHELM OSTWALD: _Die Ueberwindung des wissenschaftlichen + Materialismus_, 1895. + + + + +CHAPITRE II + +Comment est construit notre corps. + + ÉTUDES MONISTES D'ANATOMIE HUMAINE ET COMPARÉE. CONFORMITÉ + D'ENSEMBLE ET DE DÉTAIL ENTRE L'ORGANISATION DE L'HOMME ET + CELLE DES MAMMIFÈRES. + + «Nous pouvons considérer tel système d'organes que nous + voudrons, la comparaison des modifications qu'il subit à travers + la série simiesque, nous conduira toujours à cette même + conclusion: Que les différences anatomiques qui séparent l'homme + du gorille et du chimpanzé, ne sont pas si grandes que celles + qui distinguent le gorille d'entre les autres singes.» + + «THOMAS HUXLEY (1863).» + + + + +SOMMAIRE DU DEUXIÈME CHAPITRE + + Importance fondamentale de l'anatomie.--Anatomie + humaine.--Hippocrate. Aristote. Galien. Vésale.--Anatomie + comparée.--George Cuvier. Jean Müller. Charles + Gegenbaur.--Histologie.--Théorie cellulaire.--Schleiden et + Schwann. Kölliker. Virchow.--Les caractères d'un animal + vertébré se retrouvent chez l'homme.--Les caractères d'un + animal tétrapode se retrouvent chez l'homme.--Les caractères + des Mammifères se retrouvent chez l'homme.--Les caractères des + Placentaliens se retrouvent chez l'homme.--Les caractères des + Primates se retrouvent chez l'homme.--Prosimiens et + Simiens.--Catarrhiniens.--Papiomorphes et + Anthropomorphes.--Conformité essentielle dans la structure du + corps, entre l'homme et le singe anthropoïde. + + +LITTÉRATURE + + C. GEGENBAUR.--_Lehrbuch der Anatomie des Menschen._ 1883. + + R. VIRCHOW.--_Gesammelte Abhandlungen, z. wissenschaftl. + Medizin._ I. Die Einheits-Bestrebungen. 1856. + + J. RANKE.--_Der Mensch._ 1887. + + R. WIEDERSHEIM.--_Der Bau des Menschen als Zeugniss für seine + Vergangenheit._ 1893. + + R. HARTMANN.--_Die menschenaehnlichen Affen und ihre + Organisation im Vergleich z. menschlichen._ 1883. + + E. HAECKEL.--_Anthropogenie oder Entwickelungsgeschichte des + Menschen IX_, Die Wirbelthier-Natur des Menschen. 1874. + + TH. SCHWANN.--_Mikroskopische Untersuchungen über die + Uebereinstimmung in der Struktur und dem Wachsthum der Thiere + und Pflanzen._ 1839. + + A. KÖLLIKER.--_Handbuch der gewebelehre des Menschen._ 1889. + + PH. STÖHR.--_Lehrbuch der Histologie und der mikroskopischen + Anatomie des Menschen._ 1898. + + O. HERTWIG.--_Die Zelle und die Gewebe. Grundzüge der allgem. + Anatomie und Physiologie._ 1896. + + +Toutes les recherches biologiques, toutes les études sur la forme et +le fonctionnement des organismes, doivent avant tout s'arrêter à la +considération du _corps_ visible, sur lequel nous pouvons précisément +observer ces phénomènes morphologiques et physiologiques. Ce principe +vaut pour l'_homme_ aussi bien que pour tous les autres corps animés +de la nature. Cependant, les recherches ne doivent pas se borner à la +considération de la forme extérieure, mais, pénétrant à l'intérieur de +celle-ci, faire l'étude macroscopique et microscopique des éléments +qui la constituent. La science qui a pour objet cette recherche +fondamentale dans toute son étendue est l'_anatomie_. + + +=Anatomie humaine.=--La première incitation à l'étude de la structure +du corps humain vint, comme c'était naturel, de la médecine. Celle-ci, +chez les plus anciens peuples civilisés, étant d'ordinaire exercée par +les prêtres, nous avons tout lieu de croire que dès le second siècle +avant J.-C. ou plus tôt encore, ces représentants de la culture +d'alors possédaient déjà des connaissances anatomiques. Mais quant à +des connaissances plus précises, acquises par la dissection des +mammifères et appliquées ensuite à l'homme,--nous n'en trouvons que +chez les philosophes-naturalistes grecs des VIe et VIIe siècles avant +J.-C., chez EMPÉDOCLE (d'Agrigente) et DÉMOCRITE (d'Abdère), mais +avant tout chez le plus célèbre médecin de l'antiquité classique, chez +HIPPOCRATE (de Cos). C'est dans leurs écrits et dans d'autres, que +puisa, au IVe siècle avant J.-C. le grand ARISTOTE, le si fameux «Père +de l'histoire naturelle», aussi vaste génie dans la science que dans +la philosophie. Après lui, nous ne trouvons plus qu'un anatomiste +important dans l'antiquité, le médecin grec, CLAUDE GALIEN (de +Pergame); il eut, au IIe siècle après J.-C., à Rome, sous Marc-Aurèle, +une clientèle des plus étendues. Tous ces anatomistes anciens +acquéraient la plus grande partie de leurs connaissances, non par +l'étude du corps humain lui-même--qui était encore à cette époque +sévèrement interdite!--mais par celle des Mammifères les plus voisins +de l'homme, surtout des _singes_; ils faisaient ainsi tous, à +proprement parler, de l'anatomie _comparée_. + +Le triomphe du _Christianisme_ avec les doctrines mystiques qui s'y +rattachent, fut, pour l'anatomie comme pour les autres sciences, le +signal d'une période de décadence. Les _papes_ romains, les plus +grands charlatans de l'histoire universelle, cherchaient avant tout à +entretenir l'humanité dans l'ignorance et regardaient avec raison la +connaissance de l'organisme humain comme un dangereux moyen +d'information sur notre véritable nature. Pendant le long espace de +temps de treize siècles, les écrits de GALIEN demeurèrent presque +l'unique source pour l'anatomie humaine, comme ceux d'Aristote +l'étaient pour l'ensemble de l'histoire naturelle. + +C'est seulement lorsqu'au XIVe siècle la _Réforme_ vint renverser la +suprématie intellectuelle du papisme,--tandis que le système du monde +de COPERNIC renversait la conception géocentrique étroitement liée +avec lui,--que commença, pour la connaissance du corps humain, une +nouvelle période de relèvement. Les grands anatomistes, VÉSALE (de +Bruxelles), EUSTACHE et FALLOPE (de Modène), par leurs propres et +savantes recherches, firent faire de tels progrès à la science exacte +du corps humain, qu'ils ne laissèrent à leurs nombreux successeurs (en +ce qui concerne les points essentiels) que des détails à ajouter à +leur oeuvre. + +Le hardi autant que sagace et infatigable ANDRÉ VÉSALE (dont la +famille, comme le nom l'indique, était originaire de Wesel), ouvrant +aux autres la voie, les devança tous; dès l'âge de 28 ans il +terminait sa grande oeuvre, pleine d'unité, _De humani corporis +fabrica_ (1543); il donna à l'anatomie humaine tout entière une +direction nouvelle, originale et une base certaine. C'est pourquoi, +plus tard, à Madrid--où VÉSALE fut médecin de Charles-Quint et de +Philippe II--il fut poursuivi par l'Inquisition comme sorcier et +condamné à mort. Il n'échappa au supplice qu'en partant pour +Jérusalem; au retour, il fit naufrage dans l'île de Zante et il y +mourut misérable, malade et dénué de toute espèce de ressource. + + +=Anatomie comparée.=--Les mérites que notre XIXe siècle s'est acquis +dans la connaissance de la structure du corps consistent surtout dans +l'extension qu'ont prise deux études nouvelles, essentiellement +importantes, l'_anatomie comparée_ et l'_histologie_ ou anatomie +microscopique. En ce qui concerne la première, elle a été, dès le +début, en rapport étroit avec l'anatomie humaine, elle a même suppléé +celle-ci tant que la dissection des cadavres a été tenue pour un crime +punissable de mort--et c'était encore le cas au XVe siècle! Mais les +nombreux anatomistes des trois siècles suivants se contentèrent +presque exclusivement d'une observation exacte de l'organisme humain. +Cette discipline si développée, que nous appelons aujourd'hui anatomie +comparée, n'est née qu'en 1803, lorsque le grand zoologiste français +$1 (originaire de Montbéliard) publia ses remarquables «Leçons sur +l'anatomie comparée», essayant par là, pour la première fois, de poser +des lois précises relativement à la structure du corps humain et +animal. Tandis que ses prédécesseurs--parmi lesquels GOETHE en +1790--s'étaient surtout attachés à la comparaison du squelette de +l'homme avec celui des autres Mammifères, CUVIER, d'un regard plus +ample, embrassa l'ensemble de l'organisation animale; il y distingua +quatre formes principales ou _Types_, indépendants l'un de l'autre: +les Vertébrés, les Articulés, les Mollusques et les Radiés. Par +rapport à la «question des questions,» ce progrès faisait époque en ce +sens qu'il ressortait clairement de là que l'homme appartenait au +type des _Vertébrés_--et, de même, qu'il différait essentiellement de +tous les autres types. Il est vrai que le pénétrant LINNÉ, dans son +premier _Systema Naturae_ (1735) avait déjà fait faire à la science un +progrès important en assignant d'une manière définitive à l'homme sa +place dans la classe des mammifères; il réunissait même dans l'ordre +des _Primates_ les 3 groupes des Prosimiens, Singes et Homme. Mais il +manquait encore à cette conquête hardie de la systématique, ce +fondement empirique, plus profond, que CUVIER devait lui fournir par +l'anatomie comparée. Celle-ci a achevé de se développer avec les +grands anatomistes de notre siècle: F. MECKEL (de Halle), J. MULLER +(de Berlin), R. OWEN ET TH. HUXLEY (en Angleterre), C. GEGENBAUR +(d'Iéna, plus tard à Heidelberg). Ce dernier, dans ses _Principes +d'anatomie comparée_ (1870) ayant pour la première fois appliqué à +cette science la théorie de la descendance, posée peu avant par DARWIN +l'a élevée au premier rang des disciplines biologiques. + +Les nombreux travaux d'anatomie comparée de GEGENBAUR, de même que son +_Manuel d'anatomie humaine_ partout répandu, se distinguent par une +profonde connaissance empirique étendue à un nombre inouï de faits, +ainsi que par l'interprétation philosophique, dans le sens de la +doctrine de l'évolution, que l'auteur a su en tirer. Son «_Anatomie +comparée des Vertébrés_» parue récemment (1898) pose le fondement +inébranlable sur lequel se peut appuyer notre certitude de l'identité +absolue de nature entre l'homme et les Vertébrés. + + +=Histologie et Cytologie.=--Suivant une tout autre direction que celle +prise par l'anatomie comparée, notre siècle a vu se développer +également l'_anatomie microscopique_. Déjà en 1802, un médecin +français, BICHAT, avait essayé au moyen du microscope, de dissocier, +dans les organes du corps humain, les éléments les plus ténus et de +déterminer les rapports de ces divers _tissus_ (hista ou tela). Mais +ce premier essai n'aboutit pas à grand'chose, car l'élément commun +aux nombreuses espèces de tissus différents demeurait inconnu. Il ne +fut découvert qu'en 1838 pour les plantes dans la _cellule_, par +SCHLEIDEN et aussitôt après également pour les animaux par SCHWANN, +l'élève et le préparateur de JEAN MULLER. Deux autres célèbres élèves +de ce grand maître, encore vivants à cette heure: A. KOELLIKER et R. +VIRCHOW, poursuivirent alors dans le détail, entre 1860 et 1870 à +Würzbourg, la _théorie cellulaire_ et, fondée sur elle, l'histologie +de l'organisme humain à l'état normal et dans les états pathologiques. +Ils démontrèrent que, chez l'homme comme chez tous les autres animaux, +tous les tissus se composent d'éléments microscopiques identiques, les +_cellules_ et que ces «organismes élémentaires» sont les vrais +citoyens autonomes qui, assemblés par milliards, constituent notre +corps, la «république cellulaire.» Toutes ces cellules proviennent de +la division répétée d'une cellule simple, unique, la _cellule souche_ +ou «ovule fécondé» (Cytula). La structure et la composition générale +des tissus est la même chez l'homme que chez les autres _Vertébrés_. +Parmi ceux-ci, les Mammifères, classe la dernière parue et parvenue au +plus haut degré de perfectionnement, se distinguent par certaines +particularités acquises tardivement. C'est ainsi, par exemple, que la +formation microscopique des poils, des glandes cutanées, des glandes +lactées, des globules sanguins, leur est tout à fait particulière et +différente de ce qu'elle est chez les autres Vertébrés; l'_homme_, +sous le rapport de toutes ces particularités histologiques, est un +_pur Mammifère_. + +Les recherches microscopiques d'A. KOELLIKER et de F. LEYDIG (à +Wurzbourg) ont non seulement élargi en tous sens notre connaissance de +la structure du corps humain et animal, mais en outre elles ont pris +une importance particulière en s'alliant à _l'histoire du +développement de la cellule_ et des tissus; elles ont, entre autres, +confirmé l'importante théorie de THEODORE SIEBOLD (1845) selon +laquelle les animaux inférieurs, les Infusoires et les Rhizopodes +étaient considérés comme des _organismes monocellulaires_. + + +=Caractères des Vertébrés chez l'homme.=--Notre corps tout entier +présente, aussi bien dans l'ensemble que dans les particularités de sa +constitution, le type caractéristique des _Vertébrés_. Ce groupe, le +plus important et le plus perfectionné du règne animal, n'a été +reconnu dans son unité naturelle qu'en 1801 parle grand LAMARCK; +celui-ci réunit sous ce terme les quatre classes supérieures de LINNÉ: +Mammifères, Oiseaux, Amphibies et Poissons. Il leur opposa comme +_Invertébrés_ les deux classes inférieures: Insectes et Vers. CUVIER +(1812) confirma l'unité du type «Vertébré» et lui donna une base plus +solide encore par son anatomie comparée. De fait, tous les caractères +essentiels se retrouvent, identiques, chez tous les vertébrés depuis +les poissons jusqu'à l'homme; ils possèdent tous un squelette interne +solide, cartilagineux et osseux, composé partout d'une colonne +vertébrale et d'un crâne; la complexité de celui-ci est, sans doute, +très différente suivant les individus, mais elle se ramène toujours à +la même forme primitive. De plus, chez tous les Vertébrés se trouve, +du côté dorsal de ce squelette axial, l'«organe de l'âme», le système +nerveux central, représenté par une moelle épinière et un cerveau; et +nous pouvons dire de cet important _cerveau_--instrument de la +conscience et de toutes les fonctions psychiques supérieures!--ce que +nous avons dit de la capsule osseuse qui l'entoure, du _crâne_: +suivant les individus, son développement et sa taille présentent les +degrés les plus divers, mais, en somme, sa composition caractéristique +reste la même. + +Il en va de même si nous comparons les autres organes de notre corps +avec ceux des autres Vertébrés: partout, par suite de l'_hérédité_, la +disposition primitive et la position relative des organes restent les +mêmes, bien que la taille et le développement de chaque partie +diffèrent au plus haut degré en raison de l'_adaptation_ à des +conditions de vie très variables. C'est ainsi que nous voyons partout +le sang circuler par deux vaisseaux principaux, dont l'un (l'aorte) +passe au-dessus de l'intestin, l'autre (la veine principale) +au-dessous, et que celui-ci, en se dilatant à un endroit précis, +constitue le _coeur_; ce «coeur ventral» est aussi caractéristique des +Vertébrés qu'inversement le «coeur dorsal» est typique chez les +Articulés et les Mollusques. Un autre trait non moins spécial à tous +les Vertébrés, c'est la précoce subdivision du tube digestif en un +_pharynx_ (ou «intestin branchial») servant à la respiration, et un +_intestin_ auquel se rattache le foie, (d'où le nom d'«intestin +hépatique»); enfin la segmentation du système musculaire, la +constitution spéciale des organes urinaires et génitaux, etc. Sous +tous ces rapports anatomiques, l'_homme est un véritable Vertébré_. + + +=Caractères des Tétrapodes chez l'homme.=--Sous le nom de +_Quadrupèdes_ (Tétrapodes), ARISTOTE désignait déjà tous les animaux +supérieurs, à sang chaud, caractérisés par la possession de deux +paires de pattes. Ce terme prit, plus tard, plus d'extension et fit +place au mot latin «Quadrupèdes» après que CUVIER eût montré que les +oiseaux et les hommes, qui ont deux «jambes», étaient de véritables +Tétrapodes. Il démontra que le squelette interne osseux des quatre +jambes chez tous les Vertébrés terrestres supérieurs, depuis les +Amphibies jusqu'à l'homme, était constitué originairement de la même +façon, par un nombre fixe de segments. De même, les «bras» de l'homme, +les «ailes» de la chauve-souris et des oiseaux nous présentent le même +squelette typique que les «membres antérieurs» des animaux coureurs, +des Tétrapodes. + +L'_unité anatomique_ du squelette si compliqué, dans les quatre +membres des Tétrapodes, est un fait _très important_. Pour s'en +convaincre, il suffit de comparer attentivement le squelette d'une +salamandre ou d'une grenouille avec celui d'un singe ou d'un homme. On +s'apercevra aussitôt que la ceinture scapulaire, en avant et la +ceinture iliaque, en arrière, sont composées par les mêmes pièces +principales qu'on retrouve chez les autres «Tétrapodes». Partout, nous +voyons que le premier segment de la jambe proprement dite ne renferme +qu'un gros os long (en avant, l'os du bras, _humerus_; en arrière, +l'os de la cuisse, _fémur_); par contre, le deuxième segment est +originairement soutenu par deux os (en avant, _ulna_ et _radius_; en +arrière, _fibula_ et _tibia_). Considérons maintenant la structure +complexe du pied proprement dit: nous serons surpris de voir que les +nombreux petits os qui le constituent sont partout disposés dans le +même ordre et partout en même nombre; dans toutes les classes de +Tétrapodes, il y a homologie, en avant, entre les trois groupes d'os +du pied antérieur (ou de la «main»): I. _Carpus_; II. _Metacarpus_ et +III. _Digiti anteriores_; de même, en arrière, entre les trois groupes +d'os du pied postérieur: I. _Tarsus_; II. _Metatarsus_ et III. _Digiti +posteriores_. C'était une tâche très difficile que de ramener à la +même forme primitive tous ces nombreux petits os, dont chacun peut +présenter des aspects si divers, subir des transformations si variées, +qui peuvent s'être en partie soudés ou avoir en partie disparu--et il +n'était pas moins difficile d'établir partout l'équivalence (ou +homologie) des diverses parties. Cette tâche n'a été pleinement +résolue que par le plus grand des anatomistes contemporains, par C. +GEGENBAUR. Dans ses _Etudes d'anatomie comparée chez les Vertébrés_ +(1864), il a montré comment cette «jambe à cinq doigts», +caractéristique des Tétrapodes terrestres, dérivait originairement +(fait qui ne remonte pas au delà de la période carbonifère) de la +«nageoire» aux nombreux rayons (nageoire pectorale ou ventrale) des +anciens poissons marins. Le même auteur, dans ses célèbres _Etudes sur +le squelette céphalique des vertébrés_, 1872, avait montré que le +crâne des Tétrapodes actuels dérivait de la plus ancienne forme de +crâne des poissons, celle des requins (Sélaciens). + +Il est encore bien digne de remarque que le nombre primitif de _cinq +doigts_ à chacune des quatre pattes, la _pentadactylie_ qui apparaît +pour la première fois chez les Amphibies de l'époque carbonifère, se +soit transmise, par suite d'une rigoureuse _hérédité_, jusqu'à l'homme +actuel. En conséquence et tout naturellement, la disposition typique +des articulations et des ligaments, des muscles et des nerfs, est +restée dans ses grands traits, la même chez l'homme que chez les +autres «Tétrapodes»; sous ces rapports importants, encore, l'_homme +est un véritable Tétrapode_. + + +=Caractères des Mammifères chez l'homme.=--Les Mammifères constituent +la classe la plus récente et celle ayant atteint le plus haut degré de +perfectionnement parmi les Vertébrés. Ils dérivent, sans doute, comme +les Oiseaux et les Reptiles, de la classe plus ancienne des +_Amphibies_; mais ils se distinguent de tous les autres Tétrapodes par +un certain nombre de caractères anatomiques très frappants. Les plus +saillants sont, extérieurement, le _revêtement de poils_ qui couvre la +peau ainsi que la présence de deux sortes de glandes cutanées: des +glandes sudoripares et des glandes sébacées. Par une transformation +locale de ces glandes dans l'épiderme abdominal, s'est constitué +(pendant la période triasique?) l'organe qui est spécialement +caractéristique de la classe et lui a valu son nom, la _mammelle_. Ce +facteur important de l'élevage des jeunes, comprend les _glandes +mammaires_ et les «poches mammaires» (replis de la peau dans la région +abdominale) dont le développement ultérieur donnera les _mamelons_, +par où le jeune mammifère têtera le lait de sa mère. + +Dans l'organisation interne, un trait surtout caractéristique c'est la +présence d'un _diaphragme_ complet, cloison musculeuse qui, chez tous +les Mammifères--et chez eux _seuls_!--sépare complètement la cavité +thoracique de la cavité abdominale; chez tous les autres Vertébrés, +cette séparation fait défaut. Le _crâne_ des Mammifères se distingue +aussi par un certain nombre de transformations curieuses, +principalement en ce qui concerne la constitution de l'appareil +maxillaire (mâchoires supérieure et inférieure, osselets de +l'oreille). Mais on trouve, en outre, des particularités spéciales, +d'ensemble et de détail, dans le cerveau, l'organe olfactif, le coeur, +les poumons, les organes génitaux externes et internes, les reins et +autres parties du corps des mammifères. Tout cela réuni témoigne +indubitablement d'une séparation entre ces animaux et les groupes +ancestraux plus anciens des Reptiles et des Amphibies, séparation qui +se serait effectuée de bonne heure, _au plus tard pendant la période +triasique_--il y a au moins douze millions d'années de cela!--Sous +tous ces rapports importants, l'_homme est un véritable Mammifère_. + + +=Caractères des Placentaliens chez l'homme.=--Les nombreux ordres (de +12 à 33), que la zoologie systématique moderne distingue dans la +classe des Mammifères, ont été répartis dès 1816, par BLAINVILLE, en +trois grands groupes naturels qu'on regarde comme ayant la valeur de +sous-classes: I. _Monotrèmes_; II. _Marsupiaux_; III. _Placentaliens_. +Ces trois sous-classes, non seulement se distinguent l'une de l'autre +par des caractères importants de structure et de développement, mais +correspondent en outre à trois _Stades historiques_ différents de +l'évolution de la classe, ainsi que nous le verrons. Au groupe le plus +ancien, celui des _Monotrèmes_ de la période triasique, a fait suite +celui des _Marsupiaux_ de la période jurassique, suivi lui-même, dans +la période calcaire seulement, par l'apparition des _Placentaliens_. A +cette sous-classe la plus récente, appartient l'homme lui-même, car il +présente dans son organisation toutes les particularités qui +distinguent les Placentaliens en général, des Marsupiaux et des +Monotrèmes, plus anciens encore. + +Au nombre de ces particularités il faut citer en première ligne +l'organe caractéristique qui a valu aux Placentaliens leur nom, le +«gâteau maternel» ou _Placenta_. Celui-ci sert pendant longtemps à +nourrir le jeune embryon encore enfermé dans le corps de la mère; il +est constitué par des _villosités_ qui conduiront le sang et qui, +produites par le chorion de l'enveloppe embryonnaire, pénètrent dans +des replis correspondants, dépendant de la muqueuse de l'utérus +maternel; à cet endroit, la peau qui sépare les deux formations +s'amincit à tel point que les matériaux nutritifs peuvent passer +immédiatement à travers elle, du sang maternel dans le sang foetal. +Cet excellent mode de nutrition, qui n'est apparu que tardivement, +permet au jeune de séjourner plus longtemps dans la matrice +protectrice et d'y atteindre un degré plus complet de développement; +il fait encore défaut chez les _Implacentaliens_, c'est-à-dire chez +les deux sous-classes plus primitives des Marsupiaux et des +Monotrèmes. Mais les Placentaliens dépassent encore leurs ancêtres +implacentaliens par d'autres caractères anatomiques, en particulier +par le développement plus grand du cerveau et la disparition de l'os +marsupial. Sous tous ces rapports importants, l'_homme est un +véritable Placentalien_. + + +=Caractères des Primates chez l'homme.=--La sous-classe des +placentaliens présente une telle richesse de formes qu'elle se divise +à son tour en un grand nombre _d'ordres_; on en admet généralement de +10 à 16; mais lorsqu'on considère, ainsi qu'il convient, les +importantes formes disparues, découvertes en ces derniers temps, ce +nombre s'élève au moins à 20 ou 26. Pour mieux passer en revue ces +nombreux ordres et pour pénétrer plus avant dans leurs connexions, il +importe de les réunir en grands groupes naturels dont j'ai fait des +_légions_. Dans l'essai le plus récent[10] que j'ai proposé pour le +classement phylogénétique du système placentalien, si compliqué, j'ai +réparti les 26 ordres en 6 légions et montré que celles-ci se +ramenaient à 4 groupes-souches. Ces derniers, à leur tour, se ramènent +à un groupe ancestral commun à tous les Placentaliens, au +_Prochoriatidés_ de la période calcaire. + + [10] _Systematische Phylogenie_, 1886, Theil III, O. 490. + +Ceux-ci se rattachent immédiatement aux ancêtres marsupiaux de la +période jurassique. Comme représentants les plus importants de ces +quatre groupes principaux, nous nous contenterons de citer, parmi les +formes actuelles, les Rongeurs, les Ongulés, les Carnassiers et les +Primates. + +La légion des _Primates_ comprend les trois ordres des prosimiens, +simiens et des hommes. Tous les individus compris dans ces trois +ordres ont en commun beaucoup de particularités importantes par où ils +se distinguent des 23 autres ordres de Placentaliens. Ils sont +caractérisés, surtout, par de longues jambes, primitivement adaptées +au mode de vie qui consistait à grimper. Les mains et les pieds ont +cinq doigts et ces longs doigts sont admirablement façonnés pour +saisir et embrasser les branches d'arbres; ils portent, soit +quelques-uns, soit tous, des ongles (jamais de griffes). + +La dentition est complète, comprend les quatre groupes de dents +(incisives, canines, prémolaires et molaires). Par des particularités +importantes, spécialement par la constitution du crâne et du cerveau, +les Primates se distinguent des autres Placentaliens--et cela d'une +façon d'autant plus frappante qu'ils atteignent un plus haut degré de +développement et sont apparus tard sur la terre. + +Sous tous ces rapports anatomiques importants, notre organisme humain +est identique à celui des autres _Primates_: _L'homme est un véritable +Primate_. + + +=Caractères simiesques chez l'homme.=--Une comparaison approfondie et +impartiale de la structure du corps chez les différents primates, +permet de distinguer de suite deux ordres dans cette légion de +Mammifères parvenus à un haut degré de perfectionnement: les +_Prosimiens_ (ou Hémipitheci) et les _singes_ (Simiens ou Pitheci). +Les premiers apparaissent, sous tous les rapports, comme inférieurs et +plus anciens, les seconds comme constituant l'ordre supérieur et le +dernier paru. L'utérus des Prosimiens est encore double ou bicorne, +comme chez tous les autres Mammifères; chez les singes, au contraire, +la corne droite et la gauche sont complètement fusionnées, elles +forment un _utérus piriforme_ comme celui que l'homme seul, en dehors +du singe, nous présente. De même que chez celui-ci, le crâne des +singes possède une cloison osseuse qui sépare complètement la capsule +optique de la fosse temporale; chez les Prosimiens, cette cloison +n'est pas du tout ou très imparfaitement développée. Enfin, chez les +Prosimiens les hémisphères sont encore lisses ou n'ont que peu de +circonvolutions et ils sont relativement peu développés; chez les +singes ils le sont beaucoup plus, surtout l'écorce grise, l'organe des +fonctions psychiques supérieures; sa surface présente les +circonvolutions et les scissures caractéristiques, lesquelles sont +d'autant plus nettes qu'on se rapproche davantage de l'homme. Sous ces +rapports importants et sous d'autres encore, entr'autres dans la +formation du visage et des mains, l'_homme présente tous les +caractères anatomiques du véritable singe_. + + +=Caractères des Catarrhiniens chez l'homme.=--L'ordre des singes, si +riche en formes variées, a été, dès 1812, subdivisé par GEOFFROY en +deux sous ordres naturels, division aujourd'hui encore généralement +admise dans la zoologie systématique: les Singes de l'Occident +(_Platyrrhiniens_) et ceux de l'Orient (_Catarrhiniens_); les premiers +habitent exclusivement le nouveau Continent, les seconds l'ancien. Les +singes d'Amérique sont appelés Platyrrhiniens (à nez plat) parce que +leur nez est aplati, les narines dirigées latéralement et séparées par +une large cloison. Par contre, les singes de l'Ancien Continent ont +tous le «nez mince» (Catarrhiniens); leurs narines sont, comme chez +l'homme, dirigées vers le bas, la cloison qui les sépare étant mince. +Une autre différence entre les deux groupes consiste en ce que le +tympan chez les Platyrrhiniens est situé superficiellement, tandis que +chez les Catarrhiniens il est situé plus profondément dans l'os du +rocher. Dans cette région s'est développé un conduit auditif osseux, +long et étroit, tandis qu'il est encore court et large chez les singes +d'Amérique, quand il ne fait pas complètement défaut. Enfin, ce qui +constitue un contraste très frappant et très important entre les deux +groupes, c'est que tous les Catarrhiniens ont la dentition de l'homme, +à savoir 20 dents de lait et 32 dents définitives (pour chaque moitié +de mâchoire 2 incisives, 1 canine, 2 prémolaires et 3 molaires)[11]. +Les Platyrrhiniens, au contraire, ont une prémolaire de plus à chaque +moitié de mâchoire, soit en tout 36 dents. + + [11] Ces chiffres fournissent ce qu'on appelle la «formule + dentaire»; celle 2 1 2 3 de l'homme s'écrit d'ordinaire + ainsi------- soit 8 dents à chaque moitié de 2'1'2'3' mâchoire, + soit en tout 32 dents (N. du Tr.). + +Ces différences anatomiques entre les deux groupes de singes étant +absolument générales et tranchées, et correspondant à la répartition +géographique dans deux hémisphères séparés, nous sommes autorisés à +poser entre elles une division systématique très nette et à en tirer +cette conséquence phylogénétique que depuis fort longtemps (plus d'un +million d'années) les deux sous-ordres se sont développés +indépendamment l'un de l'autre, l'un dans l'hémisphère oriental, +l'autre dans l'hémisphère occidental. Cela est essentiellement +important pour la genèse de notre race, car l'_homme_ possède tous les +caractères des _véritables catarrhiniens_; il descend de formes très +anciennes et disparues de Catarrhiniens, lesquelles ont évolué dans +l'ancien continent. + + +=Groupe des Anthropomorphes.=--Les nombreuses formes de Catarrhiniens, +encore aujourd'hui existantes en Asie et en Afrique, ont été depuis +longtemps groupées en deux sections naturelles: les singes à queue +(_Cynopitheca_) et les singes sans queue (_Anthropomorpha_). Ces +derniers se rapprochent beaucoup plus de l'homme que les premiers, non +seulement par le manque de queue et la forme générale du corps +(surtout de la tête), mais encore par certains caractères particuliers +qui, insignifiants en eux-mêmes, sont importants par leur constance. +Le sacrum, chez les singes anthropoïdes comme chez l'homme, est +composé de cinq vertèbres soudées, tandis que chez les Cynopithèques +il n'en comprend que trois, rarement quatre. Quant à la dentition, les +prémolaires des Cynopithèques sont plus longues que larges, celles des +Anthropomorphes, au contraire, plus larges que longues; en outre la +première molaire présente chez ceux-là quatre, chez ceux-ci cinq +crochets. Enfin à la mâchoire inférieure, de chaque côté, chez les +singes anthropoïdes comme chez l'homme, l'incisive externe est plus +large que l'interne, tandis que c'est l'inverse qui a lieu chez les +Cynopithèques. Ajoutons ce fait, qui a une importance toute spéciale +et n'a été établi qu'en 1890 par SELENKA, à savoir que les singes +anthropoïdes nous présentent les mêmes particularités de conformation +que l'homme en ce qui concerne le _placenta_ discoïde, la _Decidin +reflexe_ et le _cordon ombilical_ (cf. chap. IV)[12]. D'ailleurs, un +examen superficiel de la forme du corps chez les Anthropomorphes +encore existants suffit déjà à faire voir que les représentants +asiatiques de ce groupe (orang-outan et gibbon) aussi bien que les +africains (gorille et chimpanzé) sont plus voisins de l'homme, par +l'ensemble de leur structure, que tous les Cynopithèques en général. +Parmi ceux-ci, les _Papiomorphes_ à tête de chien, en particulier les +papious et les chats de mer, n'atteignent qu'à un degré très inférieur +de développement. Les différences anatomiques entre ces grossiers +papious et les singes anthropoïdes parvenus à un si haut degré de +perfectionnement, sont plus grandes sous tous les rapports--et +quelqu'organe que l'on compare!--que celles qui existent entre les +singes supérieurs et l'homme. Ce fait instructif a été démontré tout +au long en 1883 par l'anatomiste ROBERT HARTMANN, dans son travail sur +_Les singes anthropoïdes et leur organisation comparée à celle de +l'homme_. Ce savant a proposé, par suite, de subdiviser autrement +l'ordre des singes, à savoir en deux groupes principaux: celui des +_Primaires_ (Singes et Anthropoïdes) et celui des Simiens proprement +dits ou _Pithèques_ (les autres Catarrhiniens et tous les +Platyrrhiniens). En tous cas, des considérations précédentes nous +pouvons conclure à la _plus intime parenté entre l'homme et les singes +anthropomorphes_. + + [12] E. HAECKEL, _Anthropogenie_. 1891, IV Aufl., S. 599. + +L'anatomie comparée amène ainsi le chercheur impartial, qui fait +oeuvre de critique, en face de ce fait important: à savoir que le +corps de l'homme et celui des singes anthropoïdes non seulement se +ressemblent au plus haut degré mais que, sur tous les points +essentiels, la conformation est la même. Ce sont les mêmes 200 os, +disposés dans le même ordre et associés de la même façon, qui +composent notre squelette interne; les mêmes 300 muscles président à +nos mouvements; les mêmes poils couvrent notre peau; les mêmes groupes +de cellules ganglionnaires constituent le chef-d'oeuvre artistique +qu'est notre cerveau, le même coeur à quatre cavités sert de pompe +centrale à la circulation de notre sang; les mêmes 32 dents, disposées +suivant le même ordre, composent notre dentition; les mêmes glandes +salivaires, hépatiques et intestinales servent à notre digestion; les +mêmes organes de reproduction rendent possible la conservation de +notre espèce. + +Il est vrai, à un examen plus minutieux, nous découvrons quelques +petites différences de _grandeur_ et de _forme_ dans la plupart des +organes entre l'homme et les Anthropoïdes, mais les mêmes différences, +ou d'autres analogues ressortent également d'une comparaison attentive +entre les races humaines les plus élevées ou les plus inférieures; on +les constate même en comparant très exactement entr'eux tous les +individus de notre propre race. Nous n'y trouvons pas deux personnes +qui aient tout à fait la même forme et la même grandeur de nez, +d'oreilles ou d'yeux. Il suffit, dans une assemblée nombreuse, de +porter son attention sur ces différentes parties du _visage_, pour se +convaincre de l'étonnante variété des formes, de la très grande +variabilité de l'espèce. Tout le monde sait que même des frères et +soeurs sont souvent conformés si différemment qu'on a peine à les +croire issus d'un même couple. Toutes ces différences individuelles +ne restreignent cependant pas la portée de la loi d'_identité +fondamentale de conformation corporelle_, car elles proviennent de +petites divergences dans le _développement_ individuel des parties. + + + + +CHAPITRE III + +Notre vie. + + ÉTUDES MONISTES DE PHYSIOLOGIE HUMAINE ET COMPARÉE.--IDENTITÉ, + DANS TOUTES LES FONCTIONS DE LA VIE, ENTRE L'HOMME ET LES + MAMMIFÈRES. + + Jamais la physiologie ne nous conduit, en étudiant les + phénomènes vitaux des corps naturels, à un autre principe + d'explication que ceux qu'admettent la physique et la chimie par + rapport à la nature inanimée. L'hypothèse d'une _force vitale_ + spéciale sous toutes ses formes est non seulement tout à fait + superflue, mais en outre inadmissible. Le foyer de tous les + processus vitaux et de l'élément constitutif de toute substance + vivante est la _cellule_. Par suite, si la physiologie veut + expliquer les phénomènes vitaux élémentaires et généraux, elle + ne le pourra qu'en tant que _Physiologie cellulaire_. + + MAX VERWORN (1894). + + + + +SOMMAIRE DU CHAPITRE III + + Évolution de la physiologie à travers l'antiquité et le moyen + âge: Galien.--Expérimentation et vivisection.--Découverte de + la circulation du sang par Harvey.--Force vitale (vitalisme). + Haller.--Conceptions téléologiste et vitaliste de la vie. + Examen des processus physiologiques du point de vue mécaniste + et moniste.--Physiologie comparée au XIXe siècle: Jean + Müller.--Physiologie cellulaire: Max Verworn.--Pathologie + cellulaire: Virchow.--Physiologie de Mammifères.--Identité + dans toutes les fonctions de la vie, entre l'homme et le + singe. + + +LITTÉRATURE + + MÜLLER.--_Handbuch der Physiologie des Menschen._ 3 Bd. IV Aufl. + 1844. Traduit en français. + + R. VIRCHOW.--_Die Cellular-Pathologie in ihrer Begründung auf + physiologische und pathologische Gewebelehre._ IV Aufl. 1871. + + J. MOLESCHOTT.--_Kreislauf des Lebens. Physiologische Antworten + auf Liebig's chemische Briefe._ V Aufl. 1886. + + CARL VOGT.--_Physiologische Briefe für Gebildete aller Staende._ + IV Aufl. 1874. + + LUDWIG BÜCHNER.--_Physiologische Bilder._ III Aufl. 1886. + + C. RADENHAUSEN.--_Isis: Der Mensch und die Welt._ 4 Bd. 1874. + + A. DODEL.--_Aus Leben und Wissenschaft_ (I. _Leben und Tod._ II. + _Natur-Verachtung und Betrachtung._ III. _Moses oder Darwin_) + Stuttgart. 1896. + + MAX VERWORN.--_Allgemeine Physiologie. Ein grundriss der Lehre + vom Leben._ (Iena. 1894, 2 Bd. Aufl. 1897). + + +Nos connaissances relativement à la vie humaine ne se sont élevées au +rang de _science_ réelle et indépendante qu'au cours du XIXe siècle; +elle y est devenue une des branches du savoir humain les plus élevées, +les plus importantes et les plus intéressantes. De bonne heure, il est +vrai, on avait senti que la «Science des fonctions de la vie», la +_physiologie_, constituait pour la médecine un avantageux préambule, +bien plus même, la condition nécessaire de la réussite pratique pour +ceux qui faisaient profession de guérir, en rapport étroit avec +l'anatomie, science de la structure du corps. Mais la physiologie ne +pouvait être étudiée à fond que bien après l'anatomie et bien plus +lentement qu'elle, car elle se heurtait à des difficultés bien plus +grandes. + +La notion de _vie_ en tant que contraire de la mort a naturellement +été, de très bonne heure, un sujet de réflexion. On observait chez +l'homme vivant ainsi que chez les autres animaux également vivants, un +certain nombre de changements caractéristiques, des _mouvements_ +surtout, qui étaient absents chez les corps «morts»: le changement +volontaire de lieu, par exemple, les battements du coeur, le souffle, +la parole, etc. Mais la distinction entre ces «mouvements organiques» +et les phénomènes analogues chez les corps inorganiques n'était pas +facile et on y échouait souvent; l'eau courante, la flamme vacillante, +le vent qui soufflait, le rocher qui s'écroulait, offraient à l'homme +des changements tout à fait analogues et il était tout naturel que +l'homme primitif attribuât aussi à ces corps morts une vie +indépendante. Et d'ailleurs on ne pouvait pas fournir, quant aux +causes efficientes, une explication plus satisfaisante dans un cas +que dans l'autre. + + +=Physiologie humaine.=--Nous rencontrons les premières considérations +scientifiques sur la nature des fonctions vitales de l'homme (comme +déjà celles relatives à la structure du corps) chez les médecins et +les philosophes naturalistes grecs des VIe et Ve siècles avant J.-C. +La plus riche encyclopédie des faits alors connus, se rapportant à +notre sujet, se trouve dans l'histoire naturelle d'ARISTOTE; une +grande partie de ses données lui vient probablement déjà de DÉMOCRITE +et d'HIPPOCRATE. L'école de celui-ci avait déjà tenté des +explications; elle admettait comme cause première de la vie chez +l'homme et les animaux un _esprit de vie_ fluide (Pneuma); et déjà +ERASISTRATE (280 avant J.-C.,) distinguait un esprit de vie inférieur +et un supérieur: le pneuma zoticon, dans le coeur et le pneuma +psychicon, dans le cerveau. + +La gloire d'avoir rassemblé toutes ces connaissances éparses et +d'avoir tenté le premier essai en vue de constituer la physiologie en +système,--revient au grand médecin grec, GALIEN, que nous connaissons +déjà comme le premier grand anatomiste de l'antiquité. Dans ses +recherches sur les _organes_ du corps humain, il s'interrogeait +constamment au sujet des _fonctions_ de ces organes, procédant ici +encore par comparaison, étudiant avant tout les animaux les plus +voisins de l'homme, les _singes_. Les résultats acquis en +expérimentant sur eux étaient directement étendus à l'homme. Galien +avait déjà reconnu la haute valeur de _l'expérimentation_ en +physiologie; dans ses vivisections de singes, de chiens, de porcs, il +avait fait divers essais intéressants. Les _vivisections_ ont été +dernièrement l'objet des plus violentes attaques non seulement de la +part des gens ignorants et bornés, mais encore de la part des +théologiens ennemis de la science, et de personnes à l'âme tendre; +mais ce procédé fait partie des _méthodes indispensables_ à l'étude de +la vie et il nous a déjà fourni des notions inappréciables sur les +questions les plus importantes: ce fait avait déjà été reconnu par +GALIEN, il y a de cela 1700 ans. + +Toutes les diverses fonctions du corps étaient par lui ramenées à +trois groupes principaux, correspondant aux trois formes de _pneuma_, +de l'esprit de vie ou «spiritus». Le pneuma psychicon--l'_âme_--a son +siège dans le _cerveau_ et les nerfs, il est l'instrument de la +pensée, de la sensibilité et de la volonté (mouvement volontaire); le +pneuma zoticon--_le coeur_--accomplit les «fonctions sphygmiques», le +battement du coeur, le pouls et la production de chaleur; le pneuma +physicon, enfin, logé dans le _foie_, est la cause des fonctions +appelées végétatives, de la nutrition et des échanges de matériaux, de +la croissance et de la reproduction. L'auteur insistait, en outre, +spécialement sur le renouvellement du sang dans les poumons et +exprimait l'espoir qu'on parviendrait un jour à extraire de l'air +atmosphérique l'élément qui, par la respiration, pénètre comme pneuma +dans le sang. Plus de quinze siècles s'écoulèrent avant que ce pneuma +respiratoire,--l'acide carbonique--fût découvert par LAVOISIER. + +Pour la physiologie de l'homme, comme pour son anatomie, le grandiose +système de GALIEN demeura, pendant le long espace de temps de treize +siècles, le _codex aureus_, la source inattaquable de toute +connaissance. L'influence du christianisme, hostile à toute culture, +amena ici, comme dans toutes les autres branches des sciences +naturelles, d'insurmontables obstacles. Du IIIe au XVIe siècle, on ne +rencontre pas un seul chercheur qui ait osé étudier de nouveau par +lui-même les fonctions de l'organisme humain et sortir des limites du +système de Galien. Ce n'est qu'au XVIe siècle que de modestes essais +furent faits dans cette voie, par des médecins et des anatomistes +éminents: PARACELSE, SERVET, VÉSALE, etc. Mais ce n'est qu'en 1628 que +le médecin anglais HARVEY publia sa grande découverte de la +_circulation du sang_, démontrant que le coeur est une pompe foulante +qui, par la contraction inconsciente et régulière de ses muscles, +pousse sans cesse le flot sanguin dans le système clos des vaisseaux +veines et capillaires. Non moins importantes furent les recherches +d'Harvey sur la génération animale, à la suite desquelles il posa le +principe célèbre: «Tout individu vivant se développe aux dépens d'un +oeuf» (_omne vivum ex ovo._) + +L'impulsion puissante qu'Harvey avait donnée aux observations et aux +recherches physiologiques amena, aux XVIe et XVIIe siècles, un grand +nombre de découvertes. Elles furent réunies pour la première fois au +milieu du siècle dernier par le savant A. HALLER; dans son grand +ouvrage, _Elementa physiologiae_, il établit la valeur propre de cette +science, indépendamment de ses rapports avec la médecine pratique. +Mais par le fait qu'il admettait comme cause de l'activité nerveuse +une «force d'impressionnabilité ou sensibilité» spéciale et pour cause +du mouvement musculaire une «excitabilité ou irritabilité» spéciale, +Haller préparait le terrain à la doctrine erronée d'une _force vitale_ +spéciale (_vis vitalis_). + + +_Force vitale_ (vitalisme).--Pendant plus d'un siècle, du milieu du +XVIIIe au milieu du XIXe siècle, cette idée régna dans la médecine (et +spécialement dans la physiologie) que, si une partie des phénomènes +vitaux se ramenaient à des processus physiques et chimiques, les +autres étaient produits par une force spéciale, indépendante de ces +processus: la _force vitale_ (_vis vitalis_). Si différentes que +fussent les théories relatives à la nature de cette force et en +particulier à son rapport avec l'âme, elles étaient cependant toutes +d'accord pour reconnaître que la force vitale est indépendante des +forces physico-chimiques de la «matière» ordinaire, et en diffère +essentiellement; en tant que _force première_ (_archeus_) +indépendante, manquant à la nature inorganique, la force vitale +devait, au contraire, prendre celle-ci à son service. Non seulement +l'activité de l'âme elle-même, la sensibilité des nerfs et +l'irritabilité des muscles, mais encore le fonctionnement des sens, +les phénomènes de reproduction et de développement semblaient si +merveilleux, leur cause si énigmatique, qu'on trouvait impossible de +les ramener à de simples processus naturels, physiques et chimiques. +L'activité de la force vitale étant libre, agissant consciemment et en +vue du but, elle aboutit, en philosophie, à une parfaite _téléologie_; +celle-ci parut surtout incontestable après que le grand philosophe +«critique» lui-même, KANT, dans sa célèbre critique du jugement +téléologique, eût avoué que, sans doute, la compétence de la raison +humaine était illimitée quand il s'agissait de l'explication mécanique +des phénomènes, mais que les pouvoirs de cette raison expiraient +devant les phénomènes de la vie organique; ici, la nécessité +s'imposait de recourir à un principe agissant avec finalité, ainsi +surnaturel. Il va de soi que, le contraste entre les phénomènes +_vitaux_ et les fonctions organiques _mécaniques_ se faisait plus +frappant à mesure que progressait pour celles-ci l'explication +physico-chimique. La circulation du sang et une partie des phénomènes +moteurs pouvaient être ramenés à des processus mécaniques; la +respiration et la digestion à des actes chimiques analogues à ceux qui +ont lieu dans la nature inorganique; mais la même chose semblait +impossible lorsqu'il s'agissait de l'activité merveilleuse des nerfs +ou des muscles, comme, en général, de la «vie de l'âme» proprement +dite; et d'ailleurs le concours de toutes ces différentes forces, dans +la vie de l'individu, ne semblait pas non plus explicable par là. +Ainsi se développa un _dualisme_ physiologique complet, une opposition +radicale entre la nature inorganique et l'organique, entre les +processus vitaux et les mécaniques, entre la force matérielle et la +force vitale, entre le corps et l'âme. Au début du XIXe siècle, ce +vitalisme a été établi avec de nombreux arguments à l'appui, en France +par L. DUMAS, par REIL en Allemagne. + +Un joli exposé poétique en avait été donné, dès 1795, par ALEX. DE +HUMBOLDT dans son récit du Génie de Rhodes (reproduit avec des +remarques critiques dans les _Vues de la nature_). + + +=Le mécanisme de la vie (physiologie moniste).=--Dès la première +moitié du XVIIe siècle, le célèbre philosophe DESCARTES, sous +l'influence de HARVEY qui venait de découvrir la circulation du sang, +avait exprimé l'idée que le corps de l'homme, comme celui des animaux, +n'était qu'une _machine_ compliquée, dont les mouvements se +produisaient en vertu des mêmes lois mécaniques auxquelles obéissaient +les machines artificielles construites par l'homme dans un but +déterminé. Il est vrai, DESCARTES revendiquait pour l'homme seul la +complète indépendance de son âme immatérielle et il posait même la +sensation subjective, la pensée, comme l'unique chose au monde dont +nous ayons immédiatement une connaissance certaine («_Cogito, ergo +sum!_») Pourtant, ce dualisme ne l'empêcha pas de stimuler dans +diverses directions la science mécanique des phénomènes vitaux +considérés en eux-mêmes. A sa suite, BORELLI (1660) expliqua les +mouvements du corps, chez les animaux, par des lois toutes mécaniques, +tandis que SYLVIUS essayait de ramener les phénomènes de la digestion +et de la respiration à des processus purement chimiques; le premier +fonda, en médecine, une école _iatromécanique_, le second, une école +_iatrochimique_. Mais ces élans de la raison vers une explication +naturelle mécanique des phénomènes vitaux, ne trouvèrent pas +d'application universelle, et, au cours du XVIIIe siècle, ils furent +complètement réprimés à mesure que se développait le vitalisme +téléologique. La réputation définitive de celui-ci et le retour au +point de vue précédent ne furent accomplis qu'en ce siècle, lorsque, +vers 1840, la physiologie _comparée_ moderne s'éleva au rang de +science féconde. + + +=Physiologie comparée.=--Nos connaissances relatives aux fonctions du +corps humain, pas plus que celles relatives à la structure de ce +corps, ne furent acquises, à l'origine, par l'observation directe de +l'organisme humain mais, en grande partie, par celle des Vertébrés +supérieurs les plus proches de lui, surtout des _Mammifères_. + +En ce sens les débuts les plus reculés des deux sciences méritent déjà +d'être appelés anatomie et physiologie _comparées_. Mais la +physiologie comparée proprement dite, qui embrasse tout le domaine des +phénomènes vitaux depuis les animaux inférieurs jusqu'à l'homme, ne +date que de ce siècle dont elle a été une difficile conquête; son +grand fondateur fut JEAN MÜLLER (né en 1801 à Berlin, fils d'un +cordonnier). + +De 1833 à 1858, vingt-cinq années durant, ce biologiste (le plus +érudit de notre temps et celui dont les aptitudes furent les plus +diverses) déploya à l'Université de Berlin, tant comme professeur que +dans ses recherches de savant, une activité qui n'est comparable qu'à +celles réunies de HALLER et de CUVIER. Presque tous les grands +biologistes qui ont enseigné en Allemagne ou exercé quelque influence +sur la science pendant ces 60 dernières années, ont été directement ou +indirectement les élèves de J. Müller. Parti d'abord de l'anatomie et +de la physiologie humaines, celui-ci étendit bientôt ses études +comparatives à tous les grands groupes d'animaux supérieurs et +inférieurs. Et comme il comparait, en même temps, la structure des +animaux disparus avec celle des animaux actuels, les conditions de +l'organisme sain avec celles du malade, comme il faisait un effort +vraiment philosophique pour synthétiser tous les phénomènes de la vie +organique, Müller éleva les sciences biologiques à une hauteur +qu'elles n'avaient jamais encore atteinte. + +Le fruit le plus précieux de ces études si étendues de Jean Müller, ce +fut son _Manuel de Physiologie humaine_; cet ouvrage classique donnait +beaucoup plus que ne promettait son titre: c'est l'ébauche d'une vaste +«Biologie comparée». Au point de vue de la valeur de ce qu'il renferme +et de la quantité de problèmes qu'il embrasse, ce livre, aujourd'hui +encore, est sans rival. En particulier, les méthodes d'observation et +d'expérimentation y sont appliquées de façon aussi magistrale que les +méthodes d'induction et de déduction. MÜLLER, il est vrai, fut, au +début, comme tous les physiologistes de son époque, vitaliste. +Seulement, la doctrine régnante de la force vitale prit chez lui une +forme spéciale et se transforma graduellement en son exact opposé. +Car, dans toutes les branches de la physiologie, Müller s'efforçait +d'expliquer les phénomènes vitaux mécaniquement; sa force vitale +réformée ne règne pas _au-dessus_ des lois physico-chimiques +auxquelles est soumis tout le reste de la nature: elle est étroitement +_liée_ à ces lois mêmes; ce n'est rien d'autre, en somme, que la _vie_ +elle-même, c'est-à-dire la somme de tous les phénomènes moteurs que +nous observons chez les organismes vivants. Ces phénomènes, Müller +s'efforçait partout de les expliquer mécaniquement, dans la vie +sensorielle, comme dans la vie de l'âme, qu'il s'agît de l'activité +musculaire, des phénomènes de la circulation, de la respiration ou de +la digestion,--ou qu'il s'agît des phénomènes de reproduction et de +développement. Müller provoqua les plus grands progrès en ce que, +partout, partant des phénomènes vitaux les plus simples, observables +chez les animaux inférieurs, il en suivait pas à pas l'évolution +graduelle jusqu'aux formes les plus élevées, jusqu'à l'homme. Ici, sa +méthode de _comparaison critique_, aussi bien en physiologie qu'en +anatomie, se trouvait confirmée. + +JEAN MÜLLER est, en outre, le seul des grands naturalistes qui ait +attaché une égale importance aux diverses branches de la science et +s'en soit constitué le représentant collectif. Aussitôt après sa mort, +le vaste domaine de son enseignement se morcela en quatre provinces, +presque toujours rattachées aujourd'hui à quatre chaires différentes +(sinon davantage), à savoir: Anatomie humaine et comparée, Anatomie +pathologique, Physiologie et Embryologie. On a comparé la division du +travail qui s'est effectuée subitement (1858) au sein de cet immense +érudition, au morcellement de l'empire autrefois constitué par +Alexandre le Grand. + + +=Physiologie cellulaire.=--Parmi les nombreux élèves de JEAN MÜLLER +qui, en partie de son vivant déjà, en partie après sa mort, +contribuèrent puissamment aux progrès des diverses branches de la +biologie, il faut citer comme l'un des plus heureux (sinon, peut-être, +comme le plus important!) THÉODORE SCHWANN. Lorsqu'en 1838 le +botaniste de génie, SCHLEIDEN, reconnut dans la _cellule_ l'organe +élémentaire commun à toutes les plantes et démontra que tous les +tissus du corps des végétaux étaient composés de cellules, J. MÜLLER +entrevit de suite l'immense portée de cette importante découverte; il +essaya lui-même de retrouver la même composition dans différents +tissus du corps animal, par exemple dans la _corde dorsale_ des +Vertébrés, provoquant ainsi son élève SCHWANN à étendre cette +vérification à tous les tissus animaux. Celui-ci résolut heureusement +cette tâche difficile dans ses _Recherches microscopiques sur +l'identité de structure et de développement chez les animaux et les +plantes_ (1839). Ainsi était posée la pierre angulaire de la _théorie +cellulaire_ dont l'importance fondamentale, tant pour la physiologie +que pour l'anatomie, s'est accrue d'année en année, trouvant toujours +une confirmation plus générale. + +Que l'activité fonctionnelle de tous les organismes se ramenât à celle +de leurs éléments histologiques, aux cellules microscopiques, c'est ce +que montrèrent surtout deux autres élèves de J. Müller, le pénétrant +physiologiste E. BRÜCKE, de Vienne, et le célèbre histologiste de +Würzbourg, ALBERT KÖLLIKER. Le premier désigna très justement la +cellule du nom d'_organisme élémentaire_ et montra en elle, aussi bien +dans le corps de l'homme que dans celui des animaux, le seul facteur +actuel spontanément productif de la vie. KÖLLIKER s'illustra, non +seulement par le progrès qu'il fit faire à l'histologie en général, +mais principalement par la preuve qu'il donna que l'oeuf des animaux, +ainsi que les «sphères de segmentation» qui en proviennent, sont de +simples cellules. + +Bien que la haute importance de la théorie cellulaire pour tous les +problèmes biologiques fût universellement reconnue, cependant la +_physiologie cellulaire_, qui s'est fondée sur elle, ne s'est +constituée d'une manière indépendante qu'en ces derniers temps. Ici, +il faut reconnaître à MAX VERWORN, principalement, un double mérite. +Dans ses _Études psychophysiologiques sur les Protistes_ (1889), +s'appuyant sur d'ingénieuses recherches expérimentales, il a montré +que la _Théorie de l'âme cellulaire_[13], proposée par moi en 1886, +trouve une entière justification dans l'étude exacte des Protozoaires +unicellulaires et que «les processus psychiques observables dans le +groupe des Protistes forment le pont qui relie les phénomènes +chimiques de la nature inorganique à la vie de l'âme, chez les animaux +supérieurs». Verworn a développé ces vues et les a appuyées sur +l'embryologie moderne dans sa _Physiologie générale_ (2e édition, +1897). + + [13] E. HAECKEL: _Zellseelen und Seelenzellen. Gesammelte + populaere Vortraege_. I Heft 1878. + +Cet ouvrage remarquable nous ramène pour la première fois au point de +vue si compréhensif de JEAN MÜLLER, au contraire des méthodes étroites +et exclusives de ces physiologistes modernes qui croient pouvoir +établir la nature des phénomènes vitaux exclusivement au moyen +d'expériences physiques et chimiques. VERWORN a montré que c'est +seulement par la _méthode comparative de_ MÜLLER et par une étude plus +approfondie de la _physiologie cellulaire_, qu'on peut s'élever +jusqu'au point de vue qui nous permet d'embrasser d'un regard +d'ensemble tout le domaine merveilleux des phénomènes vitaux; par là +seulement nous nous convaincrons que les fonctions vitales de l'homme, +toutes tant qu'elles sont, obéissent aux mêmes lois physiques et +chimiques que celles des autres animaux. + + +=Pathologie cellulaire.=--L'importance fondamentale de la théorie +cellulaire pour toutes les branches de la biologie a trouvé une +confirmation nouvelle dans la seconde moitié du XIXe siècle. Non +seulement, en effet, la morphologie et la physiologie ont fait de +grandioses progrès, mais encore et surtout nous avons assisté à la +complète réforme de cette science biologique qui eut de tous temps la +plus grande importance par ses rapports avec la médecine pratique: la +_Pathologie_. L'idée que les maladies de l'homme, comme celles de +tous les êtres vivants, sont des phénomènes _naturels_ qui doivent, +partant, être étudiés scientifiquement au même titre que les autres +fonctions vitales, était déjà une conviction profonde chez beaucoup +d'anciens médecins. Au XVIIe siècle même, quelques écoles médicales, +celles des _Iatrophysiciens_ et des _Iatrochimistes_, avaient déjà +essayé de ramener les causes des maladies à certaines transformations +physiques ou chimiques. Mais le degré très inférieur de développement +de la science d'alors empêchait le succès durable de ces légitimes +efforts. C'est pourquoi, jusqu'au milieu du XIXe siècle, quelques +théories anciennes qui cherchaient l'essence de la maladie dans des +causes surnaturelles ou mystiques, furent-elles presque +universellement admises. + +C'est seulement à cette époque que RUDOLF VIRCHOW, également l'élève +de JEAN MÜLLER, eut l'heureuse pensée d'appliquer à l'organisme malade +la théorie cellulaire qui valait pour l'homme sain; il chercha dans +des transformations imperceptibles des cellules malades et des tissus +constitués par leur ensemble, la véritable cause de ces +transformations plus apparentes qui, sous l'aspect de «maladies», +menacent l'organisme vivant de danger et de mort. Pendant les sept +années, surtout, qu'il fut professeur à Würzbourg (1849-1856), VIRCHOW +s'acquitta avec un tel succès de la tâche qu'il s'était proposée, que +sa _Pathologie cellulaire_ (publiée en 1858) ouvrit brusquement, +devant la pathologie tout entière et devant la médecine pratique +appuyée sur elle, des voies nouvelles, hautement fécondes. Quant à +nous et à la tâche que nous nous sommes proposée, l'importance +capitale qu'offre pour nous cette réforme de la médecine vient de ce +qu'elle nous conduit à une conception purement scientifique et moniste +de la maladie. L'homme malade, aussi bien que l'homme sain, sont donc +soumis aux mêmes «éternelles lois d'airain» de la physique et de la +chimie, que tout le reste du monde organique. + + +=Physiologie des Mammifères.=--Parmi les nombreuses classes d'animaux +(50 à 80) que distingue la zoologie moderne, les _Mammifères_, non +seulement au point de vue morphologique, mais encore au point de vue +physiologique, occupent une place tout à fait à part. + +Et puisque l'homme, par la structure tout entière de son corps, +appartient à la classe des Mammifères, nous pouvons nous attendre à +l'avance à ce que le caractère spécial de ses fonctions lui soit +commun avec les autres Mammifères. Et de fait, il en va bien ainsi. La +circulation et la respiration s'accomplissent chez l'homme absolument +en vertu des mêmes lois et sous la même forme particulière que chez +tous les autres Mammifères--et chez eux seuls--; elle résulte de la +structure spéciale et très complexe de leur coeur et de leurs poumons. +C'est chez les Mammifères seulement que tout le sang artériel est +emporté du ventricule gauche et conduit dans le corps par un seul arc +aortique--situé, partout, à gauche--tandis que chez les Oiseaux il est +situé à droite et que chez les Reptiles, les deux arcs fonctionnent. +Le sang des Mammifères diffère de celui de tous les autres Vertébrés +par ce fait que le noyau des globules rouges a disparu (par +régression). Les mouvements respiratoires, dans cette classe +seulement, s'effectuent surtout grâce au _diaphragme_, parce que +celui-ci ne forme que chez les Mammifères une cloison complète entre +les cavités thoracique et abdominale. Mais le caractère le plus +important de cette classe parvenue à un si haut degré de +développement, c'est la production de _lait_ dans les glandes +mammaires et le mode spécial d'élevage des jeunes, conséquence du fait +qu'ils sont nourris par le lait maternel. Et comme cet allaitement +exerce une influence capitale sur d'autres fonctions, comme l'amour +maternel des Mammifères a racine dans ce mode de rapports si étroits +entre la mère et le jeune, le nom donné à la classe nous rappelle à +juste titre la haute importance de l'allaitement chez les Mammifères. +Des millions de tableaux, dus la plupart à des artistes de premier +rang, glorifient la _Madone avec l'enfant Jésus_, comme l'image la +plus pure et la plus sublime de l'amour maternel, de ce même instinct +dont la forme extrême est la tendresse exagérée des mères-singes. + + +=Physiologie des singes.=--Puisqu'entre tous les Mammifères les singes +se rapprochent le plus de l'homme par l'ensemble de leur conformation, +on peut prévoir à l'avance qu'il en ira de même en ce qui regarde les +fonctions physiologiques; et, de fait, il en va bien ainsi. Chacun +sait combien les habitudes, les mouvements, les fonctions +sensorielles, la vie psychique, les soins donnés aux jeunes sont les +mêmes chez les singes et chez l'homme. Mais la physiologie +scientifique démontre la même identité capitale également sur des +points moins remarqués: le fonctionnement du coeur, la sécrétion +glandulaire et la vie sexuelle. A cet égard, un détail surtout +curieux, c'est que chez beaucoup d'espèces de singes les femelles, +parvenues à l'âge adulte, sont régulièrement exposées à un écoulement +de sang provenant de l'utérus et qui correspond à la menstruation (ou +«règles mensuelles») de la femme. La sécrétion du lait par la glande +mammaire et la façon dont le jeune tête, se font encore absolument de +la même manière chez la femelle du singe et chez la femme. + +Enfin, un fait particulièrement intéressant, c'est que la _langue des +sons_ chez les singes apparaît à l'examen de la physiologie comparée, +comme l'étape préalable vers la langue articulée de l'homme. Parmi les +singes anthropoïdes encore existants, il y en a dans l'Inde une espèce +qui est musicienne: l'_hylobates syndactilus_ chante et sa gamme de +sons, parfaitement purs et mélodieux, progressant par demi-tons, +s'étend sur un octave. + +Pour un linguiste impartial, il n'y a plus moyen de douter aujourd'hui +que notre «langue des concepts», si perfectionnée, ne se soit +développée lentement et progressivement à partir de la «langue des +sons» imparfaite de nos ancêtres, les singes du pliocène. + + + + +CHAPITRE IV + +Notre Embryologie + + ÉTUDES MONISTES D'ONTOGÉNIE HUMAINE ET COMPARÉE.--IDENTITÉ DE + DÉVELOPPEMENT DE L'EMBRYON ET DE L'ADULTE, CHEZ L'HOMME ET + CHEZ LES VERTÉBRÉS. + + L'homme est-il un être spécial? Est-il produit par un autre + procédé qu'un chien, un oiseau, une grenouille ou un poisson? + Donne-t-il ainsi raison à ceux qui affirment qu'il n'a pas place + dans la Nature et n'a aucune parenté réelle avec le monde + inférieur de la vie animale? Ou bien ne sort-il pas d'un germe + identique, ne parcourt-il pas lentement et progressivement les + mêmes modifications que les autres êtres? La réponse n'est pas + un instant douteuse et n'a pas été l'objet du moindre doute + pendant les trente dernières années. Il n'y a pas non plus moyen + d'en douter: le mode de formation et les premiers stades de + développement sont identiques chez l'homme et chez les animaux + situés immédiatement au-dessous de lui dans l'échelle des êtres: + il n'y a pas moyen d'en douter, sous ces rapports, il est plus + près du singe que le singe du chien. + + TH. HUXLEY (1863). + + + + +SOMMAIRE DU CHAPITRE IV + + L'embryologie à ses débuts.--Théorie de la préformation.--Théorie + de l'emboîtement. Haller et Leibniz.--Théorie de l'épigenèse. + C. F. Wolff.--Théorie des feuillets germinatifs.--C. E. + Baer.--Découverte de l'oeuf humain. Remak. Kölliker.--L'ovule + et l'embryon.--Théorie gastréenne.--Protozoaires et + Métazoaires.--L'ovule et le spermatozoïde humains.--Oscar + Hertwig.--Conception.--Fécondation.--Ebauche de l'embryon + humain.--Identité entre les embryons de tous les + Vertébrés.--Les enveloppes embryonnaires chez + l'homme.--Amnion, Serolemme et Allantoïde.--Formation du + placenta et arrière-faix.--Membrane criblée et cordon + ombilical.--Le placenta discoïde des singes et de l'homme. + + +LITTÉRATURE + + C. E. BAER.--_Ueber Entwickelungsgeschichte der Thiere. + Beobachtung und Reflexion._ 1828. + + A. KOELLIKER.--_Grundriss der Entwickelungsgeschichte des + Menschen und der höheren Thiere_ (2te Aufl. 1884). + + E. HAECKEL.--_Studien zur Gastræa Theorie._ Iéna, 1873-1884. + + O. HERTWIG.--_Lehrbuch der Entwickelungsgeschichte des Menschen + und der Wirbelthiere_ (Vte Aufl. 1896). + + J. KOLLMANN.--_Lehrbuch der Entwickelungsgeschichte des + Menschen_ (1898). + + H. LOCHER-WILD.--_Ueber Familien-Anlage und Erblichkeit. Eine + wissenschaftliche Razzia_ (Zurich, 1874). + + CH. DARWIN.--_De la variabilité chez les animaux et les plantes + à l'état de domestication_ (trad. franç. de E. Barbier). + + E. HAECKEL.--_Anthropogenie. Gemeinverständliche + wissenschaftliche Vorträge ueber Entwickelungsgeschichte des + Menschen_, IVte Aufl. 1891. + + +Plus encore que l'anatomie et la physiologie comparées, _l'ontogénie_, +_l'histoire du développement de l'individu_ est la création de notre +XIXe siècle. Comment l'homme se développe-t-il dans la matrice? Et +comment se développent les animaux en sortant de l'oeuf? Comment se +développe la plante en sortant de la graine? Cette question, grosse de +conséquences, a sans doute fait réfléchir l'esprit humain depuis des +milliers d'années; mais ce n'est que très tard,--il y a seulement 70 +ans de cela--que l'embryologiste BAER nous a montré les vrais moyens +de pénétrer plus avant dans la connaissance des faits mystérieux de +l'embryologie. Et c'est plus tard encore,--il y a seulement 40 +ans--que DARWIN, par sa théorie de la descendance réformée, nous a +fourni la clef capable d'ouvrir la porte fermée, derrière laquelle +l'embryologie abrite ses secrets et les moyens d'en pénétrer les +causes. Ayant donné de ces faits,--du plus haut intérêt mais d'une +interprétation difficile,--un exposé à la portée de tous et développé, +dans mon _Embryologie de l'homme_ (1re partie de l'anthropogénie, 4e +éd., 1891), je me bornerai ici à résumer et interpréter brièvement les +phénomènes principaux. Jetons d'abord un regard en arrière afin +d'avoir un aperçu historique de ce que furent, dans le passé, +l'_Ontogénie_ et, s'y rattachant, la théorie de la préformation. + + +=Théorie de la préformation.=--L'_embryologie à ses débuts_ (cf. la +leçon II de mon Anthropogénie). De même que, pour l'anatomie comparée, +les oeuvres classiques d'ARISTOTE, du «Père de l'histoire naturelle», +dans toutes ses branches, sont encore pour l'embryologie la source +scientifique la plus ancienne que nous connaissions (IVe siècle avant +J.-C.). Non seulement dans sa grande _Histoire des animaux_, mais +encore dans un traité spécial et plus petit, _Cinq livres sur la +génération et le développement des animaux_, le grand philosophe nous +rapporte une masse de faits intéressants et il y joint des +considérations relatives à leur interprétation; beaucoup d'entre elles +n'ont été appréciées à leur juste valeur qu'en ces derniers temps et +même on peut dire qu'on les a découvertes à nouveau. Naturellement il +s'y trouve aussi beaucoup de fables et d'erreurs, et quant au +développement caché de l'embryon humain, on ne savait rien de précis à +cette époque. Mais pendant la longue période suivante, pendant un +espace de temps de deux mille ans, la science sommeilla sans faire +aucun progrès. C'est seulement au début du XVIIe siècle qu'on +recommença à s'occuper de ces questions; l'anatomiste italien, FABRICE +D'AQUAPENDENTE (de Padoue) publia en 1600 les plus anciennes figures +et descriptions que nous ayons d'embryons humains et d'animaux +supérieurs; tandis que le célèbre MALPIGHI (de Bologne), novateur en +zoologie comme en botanique, donna en 1687 le premier exposé complet +de la formation du jeune poulet dans l'oeuf, après l'incubation. + +Tous ces anciens observateurs étaient dominés par cette idée que dans +l'oeuf des animaux, comme dans la semence des plantes supérieures, le +corps tout entier, avec toutes ses parties existait déjà préformé, +mais si ténu et si transparent qu'on ne pouvait le reconnaître; le +développement tout entier n'était, par suite, rien d'autre que la +croissance ou l'_évolution_ (_evolutio_) des parties enveloppées +(_partes involutæ_). Le meilleur nom qui convienne à cette théorie +erronée, qui a été presque universellement admise jusqu'au +commencement de notre siècle, c'est celui de _théorie de la +préformation_; on l'appelle souvent aussi «théorie de l'évolution», +mais par ce terme beaucoup d'auteurs modernes entendent également la +théorie, tout autre, de la transformation. + + +=Théorie de l'emboîtement.= (Théorie de la scatulation).--En rapport +étroit avec la théorie de la préformation et comme sa conséquence +légitime, nous rencontrons au siècle dernier une théorie plus vaste +qui occupa vivement les biologistes capables de penser: c'est +l'étrange «théorie de l'emboîtement». Puisqu'on admettait que dans +l'oeuf, l'ébauche de l'organisme entier avec toutes ses parties +existait déjà, il fallait que l'ovaire du jeune foetus avec les oeufs +de la génération suivante y fût préformé et que ceux-ci, à leur tour, +continssent les oeufs de la génération d'après, et ainsi de suite à +l'infini! Là-dessus, le célèbre physiologiste HALLER calcula qu'il y a +6.000 ans, le sixième jour de la création, le bon Dieu avait produit +en même temps les germes de 200.000 millions d'hommes et les avait +habilement emboîtés l'un dans l'autre dans l'ovaire de notre +respectable mère Ève. Un philosophe, qui n'était rien moins que le +grand LEIBNIZ, adopta ces vues et en tira parti pour sa théorie des +Monades; et comme en vertu de celle-ci le corps et l'âme sont +éternellement et indissolublement unis, Leibniz appliqua sa théorie du +corps à l'âme. «Les âmes des hommes ont toujours existé sous la forme +de corps organisés en la personne de leurs ancêtres jusqu'à Adam, +c'est-à-dire depuis le commencement des choses!!!» + + +=Théorie de l'épigenèse.=--En novembre 1758, à Halle, un jeune médecin +de 26 ans, G. FR. WOLFF (le fils d'un cordonnier de Berlin), soutenait +sa thèse de doctorat, laquelle avait pour titre _Theoria +generationis_. Appuyant sa démonstration sur une série d'expériences +aussi laborieuses que soigneusement faites, il établissait que toute +la théorie régnante de la préformation et de la scatulation était +fausse. + +Dans l'oeuf de poule, après l'incubation, il n'y a, au début, aucune +trace de ce qui sera plus tard le corps de l'oiseau avec ses +différentes parties; mais au lieu de cela nous trouvons en haut, sur +la sphère jaune de vitellus, un petit disque circulaire, blanc. Ce +mince _disque germinatif_ devient ovale et se subdivise alors en +quatre couches situées l'une au-dessus de l'autre et qui sont les +ébauches des quatre systèmes les plus importants d'organes: d'abord, +le plus superficiel, le système nerveux; au-dessous, la masse charnue +(système musculaire); puis le système vasculaire (avec le coeur) et +enfin le canal intestinal. Ainsi, disait WOLFF avec raison, la +formation du foetus consiste, non pas dans le développement d'organes +préformés, mais dans une _chaîne de néoformations_, dans une vraie +«épigenèse»; les parties apparaissent l'une après l'autre et toutes +sous une forme simple, absolument différente de celle qui se +développera plus tard: celle-ci ne se produit que par une série de +transformations merveilleuses. Cette grande découverte--une des plus +importantes du XVIIIe siècle--bien qu'elle ait pu être confirmée +immédiatement par la seule vérification des faits observés, et bien +que la _Théorie de la génération_ fondée sur elle ne fût pas à +proprement parler une théorie mais un simple fait, demeura +complètement méconnue pendant un demi-siècle. + +La principale entrave lui venait de la puissante autorité de HALLER +qui la combattait avec obstination, lui opposant ce dogme: «Il n'y a +pas de devenir! aucune partie du corps n'est formée avant l'autre, +toutes se produisent en même temps.» WOLFF, qui avait dû partir pour +Pétersbourg, était mort depuis longtemps lorsque ses découvertes, +oubliées depuis, furent reproduites par LORENZ OKEN, à Iéna (1806). + + +=Théorie des feuillets germinatifs.=--Après que la théorie de +l'épigenèse de WOLFF eût été confirmée par OKEN et par MECKEL (1812) +et que l'important travail de celui-ci sur le développement du tube +intestinal eût été traduit du latin en allemand, beaucoup de jeunes +naturalistes, en Allemagne, se mirent avec le plus grand zèle à +l'étude précise de l'embryologie. Le plus célèbre et le plus heureux +d'entre eux fut C. E. BAER; son fameux ouvrage parut en 1828 sous ce +titre: _Embryologie des animaux. Observation et réflexion_. Non +seulement le processus de développement du germe y est décrit d'une +façon complète et remarquablement claire, mais on trouve, en outre, +dans ce livre nombre de réflexions profondes au sujet des faits +observés. C'est à décrire la formation de l'embryon chez l'_homme_ et +les _Vertébrés_, que l'auteur s'est surtout attaché, mais il examine, +en outre, l'ontogénie toute différente des animaux inférieurs, +invertébrés. Les deux assises en forme de feuillets qui apparaissent +les premières dans le disque rond germinatif des Vertébrés supérieurs, +se subdivisent d'abord chacune, selon BAER, en deux feuillets et les +quatre feuillets germinatifs se transforment en quatre _tubes_ qui +donnent les organes fondamentaux: couche épidermique, couche +musculaire, couche vasculaire et couche muqueuse. A la suite de +processus d'épigenèse très compliqués, les organes définitifs se +constituent et cela de la même manière chez l'homme et chez tous les +Vertébrés. Il en va tout autrement dans les trois groupes principaux +d'Invertébrés, qui d'ailleurs diffèrent encore à ce point de vue les +uns des autres. Parmi les nombreuses découvertes particulières de +BAER, l'une des plus importantes fut l'oeuf humain. Jusqu'alors, chez +l'homme comme chez tous les Mammifères, on avait considéré comme des +ovules certaines petites vésicules, abondantes dans l'ovaire. BAER, le +premier, montra en 1827 que les véritables ovules sont enfermés dans +ces vésicules, les «follicules de Graaf», qu'ils sont beaucoup plus +petits qu'elles, que ce sont de petites sphères n'ayant que 0,2 +millimètres de diamètre, visibles à l'oeil nu dans des circonstances +favorables. Le premier, Baer s'aperçut encore que, chez tous les +Mammifères, ces petits ovules fécondés, en se développant, donnent +d'abord naissance à une vésicule germinative caractéristique, une +_Sphère creuse_ contenant un liquide, dont la paroi est formée par la +mince enveloppe embryonnaire: le _blastoderme_. + + +=Ovule et spermatozoïde.=--Dix ans après que Baer eût donné un solide +fondement à l'embryologie par sa théorie des feuillets germinatifs, +une nouvelle tâche, très importante, fut imposée à cette science par +la _théorie cellulaire_ (1838). Quel est le rapport de l'oeuf animal +et des feuillets germinatifs qui en proviennent, aux tissus et aux +cellules qui composent le corps adulte? La réponse à cette question +capitale fut donnée au milieu de notre siècle par deux des élèves les +plus distingués de J. Müller: REMAK (à Berlin) et KOELLIKER (à +Würzbourg). Ils démontrèrent que l'oeuf n'est pas autre chose à +l'origine qu'une _cellule_ et que, de même, les nombreuses «sphères de +segmentation» qui en proviennent, par divisions successives, ne sont +que de simples cellules. Ces «sphères de segmentation» servent d'abord +à former les feuillets germinatifs, puis, par suite de la division du +travail et de la différenciation qui se produisent au sein de ceux-ci, +les divers organes se constituent. KOELLIKER eut, en outre, le grand +mérite de démontrer que le liquide spermatique muqueux des animaux +mâles n'était pas autre chose qu'un amas de cellules microscopiques. +Les «animalcules spermatiques» toujours en mouvement et en forme +d'épingles, qui s'y trouvent, les _spermatozoïdes_, ne sont autre +chose que des _cellules flagellées_ spéciales, ainsi que je l'ai +démontré pour la première fois, en 1866, sur les filaments +spermatiques des éponges. + +Ainsi, on avait démontré que les deux éléments reproducteurs +essentiels, le sperme du mâle et l'ovule de la femelle, rentraient, +eux aussi, dans la théorie cellulaire; découverte dont la haute portée +philosophique ne fut reconnue que plus tard, par l'étude approfondie +des phénomènes de fécondation (1875). + + +=Théorie gastréenne.=--Toutes les recherches, faites jusqu'alors, sur +la formation de l'embryon, concernaient l'homme et les _Vertébrés_ +supérieurs, mais surtout l'oeuf d'oiseau: car pour l'expérimentation, +l'oeuf de poule est le plus gros, le plus commode et on l'a toujours +en grande quantité, à sa disposition. On peut très aisément faire +couver l'oeuf jusqu'à éclosion dans la couveuse--aussi bien que si la +poule couvait elle-même--puis suivre d'heure en heure la série de +transformations qui s'effectuent en trois semaines, depuis la simple +cellule oeuf jusqu'à l'oiseau complet. BAER lui-même n'avait pu +démontrer l'identité dans le mode de formation caractéristique de +l'embryon et dans l'apparition des divers organes, que pour les +différentes classes de Vertébrés. Par contre, pour les nombreuses +classes d'_Invertébrés_--c'est-à-dire la plus grande majorité des +animaux--la formation du jeune semblait s'effectuer de tout autre +façon et chez la plupart, les feuillets germinatifs semblaient faire +défaut. C'est seulement au milieu de ce siècle que leur existence fut +démontrée chez les Invertébrés; par HUXLEY (1849) pour les Méduses, +par KOELLIKER (1844) pour les Céphalopodes. + +Les découvertes de KOWALEWSKY (1866) prirent ensuite une importance +spéciale: ce savant montra que le plus inférieur des Vertébrés, la +«lancette» ou _Amphioxus_ se développe exactement de la même +manière--manière à vrai dire très primitive--qu'un Tunicier, +Invertébré d'apparence très différent, l'«étui de mer» ou _ascidie_. +Le même observateur montra, en outre, une formation analogue aux +feuillets germinatifs chez différents vers, chez les Echinodermes et +chez les Articulés. Je m'occupais alors moi-même, depuis 1866, du +développement des éponges, des coraux, des méduses et des +siphonophores et comme, dans ces classes inférieures d'organismes +pluricellulaires, j'observais partout la même formation de deux +feuillets primaires, j'acquis la conviction que ce processus important +de germination était le même à travers toute la série animale. Ce fait +me parut surtout important que chez les éponges et les Coelentérés +inférieurs (polypes, méduses) le corps n'est constitué longtemps, +sinon toute la vie, que de deux simples assises cellulaires; HUXLEY +(1849), les avait déjà comparées, en ce qui concerne les méduses, aux +deux feuillets primaires des Vertébrés. M'appuyant sur ces +observations et ces comparaisons, je posai alors en 1872, dans ma +«Philosophie des éponges calcaires», la _théorie_ _gastréenne_ dont +les points essentiels sont les suivants: I. Le règne animal tout +entier se divise en deux grands groupes radicalement différents, les +animaux monocellulaires (_Protozoaires_) et les animaux +pluricellulaires (_Métazoaires_); l'organisme tout entier des +_Protozoaires_ (Rhizopodes et Infusoires), demeure, la vie durant, à +l'état de simple cellule (plus rarement on trouve un réseau lâche de +cellules qui ne forment pas encore un tissu, le _coenobium_); +l'organisme des _Métazoaires_, par contre, n'est unicellulaire qu'au +début, plus tard il est composé de nombreuses cellules qui forment des +_tissus_. II. Il s'ensuit que la reproduction et le mode de +développement diffèrent aussi essentiellement dans les deux groupes; +la reproduction, chez les Protozoaires, est généralement _asexuée_, +elle se fait par division, bourgeonnement ou sporulation; ces animaux +ne possèdent, à proprement parler, ni oeuf ni sperme. Chez les +_Métazoaires_, au contraire, les sexes masculin et féminin diffèrent, +la reproduction est presque toujours _sexuée_, elle a lieu au moyen +d'oeufs qui sont fécondés par le sperme du mâle. III. Il s'ensuit que +c'est chez les seuls Métazoaires que se forment des _feuillets +germinatifs_ et à leur suite des _tissus_, lesquels manquent encore +totalement chez les Protozoaires. IV. Chez les Métazoaires +n'apparaissent d'abord que _deux_ feuillets germinatifs primaires, qui +ont partout la même signification essentielle: le _feuillet +épidermique_, externe, donnera le revêtement cutané externe et le +système nerveux; le _feuillet intestinal_, interne, au contraire, sera +l'origine du tube intestinal et de tous les autres organes. V. Au +stade qui, partout, suit celui de l'oeuf fécondé et où l'on ne +rencontre que les deux feuillets primitifs, j'ai donné le nom de +_larve intestinale_ ou de «germe en gobelet» (gastrula); le corps à +deux assises en forme de gobelet, délimite originairement une simple +cavité digestive, l'_intestin primitif_ (progaster ou archenteron) +dont l'unique ouverture est la _bouche primitive_ (prostoma ou +blastopore). Tels sont les premiers organes du corps, chez les animaux +pluricellulaires, et les deux assises cellulaires de la paroi, simples +épithéliums, sont les premiers tissus; tous les autres organes et +tissus n'apparaissent que plus tard (formations secondaires) et +proviennent des premiers. VI. De cette identité, de cette _homologie +de la gastrula_ dans toutes les classes et toutes les subdivisions du +groupe des Métazoaires, je tirai, en vertu de la grande loi +biogénétique (cf. chap. V) la conclusion suivante: _tous les +Métazoaires dérivent primitivement d'une forme ancestrale commune, la +gastréa_; de plus, cette forme ancestrale, qui remonte à une époque +très reculée (période laurentienne) et a disparu depuis longtemps, +possédait, dans ses traits essentiels, la forme et la composition qui +se sont conservées par _hérédité_ chez la gastrula actuelle. VII. +Cette conclusion phylogénétique, tirée de la comparaison des faits de +l'ontogénie, est en outre confirmée par ce fait qu'il existe encore +aujourd'hui des individus appartenant au groupe des _Gastréadés_ +(Gastrémaries, Cyemaries, Physemaries) ainsi que des formes +ancestrales dans d'autres groupes, dont l'organisation n'est que très +peu supérieure à celle des gastréadés précédents (l'_olynthus_ chez +les Spongiaires; l'_hydre_, le polype commun d'eau douce, chez les +Coelentérés; la _convolute_ et autres Cryptocèles, les plus simples +des Turbellariés, chez les Plathelminthes). VIII. La suite du +développement, à partir du stade gastrula, permet de diviser les +Métazoaires en deux grands groupes très différents: les plus anciens, +_animaux inférieurs_ (Coelentérés ou Acélomiens) ne présentent pas +encore de cavité du corps et ne possèdent ni sang, ni anus; c'est le +cas des Gastréadés, des Spongiaires, des Coelentérés et des +Plathelminthes. Les plus récents, au contraire, les _animaux +supérieurs_ (Célomiens ou Artiozoaires) possèdent une véritable cavité +du corps et, la plupart du moins, du sang et un anus; ils comprennent +les _vers_ (Vermalia) et les groupes typiques supérieurs auxquels les +vers ont donné naissance: Échinodermes, Mollusques, Arthropodes, +Tuniciers et Vertébrés. + +Tels sont les points essentiels de ma _théorie gastréenne_ dont la +première ébauche date de 1872 mais que j'ai reprise plus tard et +développée plus longuement, m'efforçant, dans une série d'«Etudes sur +la théorie gastréenne», de lui donner une base plus solide encore +(1873-1884). Quoiqu'au début cette théorie ait été presque +universellement repoussée et qu'elle ait été violemment combattue +pendant dix ans par de nombreuses autorités, elle est aujourd'hui +(depuis près de quinze ans) admise par tous les savants compétents. +Voyons maintenant l'étendue des conséquences que nous pouvons tirer de +la théorie gastréenne et de l'embryologie en général, par rapport au +problème principal que nous nous sommes posé: «la place de l'homme +dans la nature». + + +=Ovule et spermatozoïde de l'homme.=--L'oeuf de l'homme, comme +celuide tous les autres Métazoaires, est une simple cellule et +cette petite cellule sphérique (qui n'a que 0,2 millimètres de +diamètre) a la même structure caractéristique que chez tous les +autres mammifères vivipares. La petite masse protoplasmique, en +effet, est entourée d'une épaisse membrane transparente, présentant +de fines stries radiales: la _zone pellucide_, la petite vésicule +germinative, elle aussi (le noyau cellulaire), incluse à l'intérieur +du protoplasma (corps cellulaire) présente la même grandeur et la +même structure que chez les autres Mammifères. On en peut dire autant +des _spermatozoïdes_ ou filaments spermatiques, animés de mouvements, +du mâle, de ces minuscules cellules flagellées en forme de filaments +et qu'on trouve par millions dans chaque gouttelette du _sperme_ muqueux +du mâle; on les avait pris autrefois, à cause de leurs mouvements +rapides, pour des _animalcules spermatiques_ spéciaux: les +spermatozaires. L'apparition de ces deux importantes cellules +sexuelles dans la _glande sexuelle_ (gonade), se fait, elle aussi de +la même façon chez l'homme et chez les autres Mammifères; les oeufs +dans l'ovaire de la femme (_ovarium_) aussi bien que les +spermatozoïdes dans le testicule de l'homme (_spermarium_) se +produisent partout de la même façon: ils dérivent de cellules, +provenant originairement de l'_épithélium coelomique_, de cette assise +cellulaire qui revêt la cavité du corps. + + +=Conception. Fécondation.=--Le moment le plus important dans la vie de +tout homme (comme de tout autre Métazoaire) c'est celui où commence +son existence individuelle; c'est l'instant où les deux cellules +sexuelles des parents se rencontrent et se fusionnent pour former une +cellule unique. Cette nouvelle cellule, l'«ovule fécondé», est la +_cellule souche_ individuelle (cytula) dont proviendront, par des +divisions successives, les cellules des feuillets germinatifs, et la +gastrula. C'est seulement avec la formation de cette _cytula_, +c'est-à-dire avec le processus de la fécondation lui-même, que +commence l'_existence de la personne_, de l'individualité +indépendante. Ce fait ontogénétique est _essentiellement important_, +car de lui seul, déjà, on peut tirer des conséquences d'une portée +immense. Et d'abord il s'en suit, ainsi qu'on le voit clairement, que +l'homme, ainsi que tous les autres Métazoaires, tient toutes ses +qualités personnelles, corporelles et intellectuelles, de ses deux +parents qui les lui ont transmises en vertu de l'_hérédité_; il +s'ensuit, en outre, qu'une certitude s'impose à nous, grosse de +conséquences: c'est que la nouvelle personne, qui doit son origine à +ces phénomènes, ne peut absolument pas prétendre à être _immortelle_. + +Les détails du processus de fécondation et de reproduction sexuée, en +général, prennent par suite une importance capitale; ils ne nous sont +connus, avec toutes leurs particularités, que depuis 1875, depuis +qu'OSCAR HERTWIG (alors mon élève et mon compagnon de voyage à +Ajaccio) ouvrit la voie aux recherches ultérieures par celles qu'il +fit sur la fécondation des oeufs d'oursins. La belle capitale de l'île +des romarins, où Napoléon naquit en 1769, est en même temps l'endroit +où furent observés pour la première fois avec exactitude, et dans +leurs moindres détails, les secrets de la fécondation animale. HERTWIG +trouva que le seul phénomène essentiel était la fusion des deux +cellules sexuelles et de leurs noyaux. Parmi les millions de cellules +flagellées mâles qui se pressent en essaim autour de l'ovule femelle, +un seul pénètre dans le corps protoplasmique. Les noyaux des deux +cellules (noyau du spermatozoïde et noyau de l'ovule), sont attirés +l'un vers l'autre par une force mystérieuse considérée comme une +_activité sensorielle_ chimique, analogue à l'odorat: les deux noyaux +s'approchent ainsi l'un de l'autre et se fusionnent. Ainsi, grâce à +une impression sensible des deux noyaux sexuels et par suite d'un +_chimiotropisme érotique_, il se produit une nouvelle cellule qui +réunit en elle les qualités héréditaires des deux parents; le noyau du +spermatozoïde transmet les caractères paternels, celui de l'ovule les +caractères maternels à la _cellule souche_ aux dépens de laquelle le +germe se développe; cette transmission vaut aussi bien pour les +qualités corporelles que pour ce qu'on appelle les qualités de l'âme. + + +=Ebauche de l'embryon humain.=--La formation des feuillets germinatifs +par division répétée de la cellule souche, l'apparition de la gastrula +et des formes embryonnaires issues d'elle, tout cela se produit chez +l'homme absolument de la même manière que chez les Mammifères +supérieurs, avec les mêmes détails caractéristiques qui différencient +ce groupe de celui des Vertébrés inférieurs. Dans les premières +périodes du développement embryologique, ces caractères propres des +Placentaliens ne se distinguent pas encore. La forme très importante +de la _chordula_ ou «larve chordale», qui suit immédiatement le stade +gastrula, présente chez tous les Vertébrés les mêmes traits +essentiels: une simple baguette axiale, la chorda, s'étend tout droit +suivant le grand axe du corps qui est ovale, en forme de bouclier +(«bouclier germinatif»); au-dessus de la chorda se développe, aux +dépens du feuillet externe, la moelle épinière; au-dessous de la +chorda le tube digestif. C'est alors seulement qu'apparaissent des +deux côtés, à droite et à gauche de la baguette axiale, la chaîne des +«vertèbres primitives», et l'ébauche des plaques musculaires avec +lesquelles commence la segmentation du corps. Devant, sur la face +intestinale, apparaissent de chaque côté les fentes branchiales, +ouvertures du pharynx par lesquelles à l'origine, chez nos ancêtres +les poissons, l'eau nécessaire à la respiration et avalée par la +bouche ressortait ainsi sur les côtés. Par suite de la ténacité de +l'_hérédité_, ces _fentes branchiales_, qui n'avaient d'importance que +chez les formes ancestrales aquatiques, c'est-à-dire chez les animaux +voisins des poissons, apparaissent aujourd'hui encore chez l'homme, +comme chez tous les autres Vertébrés; elles disparaissent par la +suite. Même après l'apparition, dans la région de la tête, des cinq +vésicules cérébrales, après que, sur les côtés, les yeux et les +oreilles se sont ébauchés, après que, dans la région du tronc, les +rudiments des deux paires de membres ont fait saillie sous forme de +bourgeons ronds un peu aplatis, même alors, l'embryon humain, en forme +de poisson, est encore si semblable à celui de tous les Vertébrés, +qu'on ne peut pas l'en distinguer. + + +=Identité entre les embryons de tous les Vertébrés.=--L'identité sur +tous les points essentiels entre l'embryon humain et celui des autres +Vertébrés, à ces premiers stades de la formation et tant en ce qui +concerne la forme extérieure du corps que la structure interne--est un +_fait embryologique de première importance_; on en peut déduire, en +vertu de la grande loi biogénétique, des conséquences capitales. Car +on ne peut pas l'expliquer autrement qu'en admettant qu'il y a eu +_hérédité_ à partir d'une forme ancestrale commune. Lorsque nous +constatons qu'à un certain stade, l'embryon de l'homme et celui du +singe, celui du chien et celui du lapin, celui du porc et celui du +mouton, quoiqu'on les puisse reconnaître appartenir à des Vertébrés +supérieurs, ne peuvent cependant pas être distingués l'un de l'autre, +le fait ne nous semble pouvoir être expliqué que par une origine +commune. Et cette explication se confirme si nous observons les +différences, les divergences qui surviennent ensuite entre ces formes +embryonnaires. Plus deux formes animales sont voisines dans l'ensemble +de leur conformation et par suite dans la classification naturelle, +plus aussi leurs embryons se ressemblent longtemps, plus aussi +dépendent étroitement l'un de l'autre les deux groupes de l'arbre +généalogique auxquels se rattachent ces deux formes: plus est proche +leur «parenté phylogénétique». C'est pourquoi les embryons de l'homme +et des singes anthropoïdes restent encore très semblables par la +suite, à un degré très avancé de développement où les différences qui +les distinguent des embryons des autres Mammifères sont immédiatement +reconnaissables. J'ai exposé ce fait essentiel, tant dans mon +_Histoire de la Création naturelle_ (1898, tabl. 2 et 3) que dans mon +_Anthropogénie_ (1891, tabl. 6 à 9) en rapprochant, pour un certain +nombre de Vertébrés, les stades correspondants du développement. + + +=Les enveloppes embryonnaires chez l'homme.=--La haute importance +phylogénétique de la ressemblance dont nous venons de parler ressort +non seulement de la comparaison des embryons de Vertébrés en +eux-mêmes, mais aussi de celle de leurs enveloppes. Les trois classes +supérieures de Vertébrés, en effet (Reptiles, Oiseaux et Mammifères) +se distinguent des classes inférieures par la formation d'enveloppes +embryonnaires caractéristiques: l'_amnion_ (peau aqueuse) et le +_sérolemme_ (peau séreuse). L'embryon est inclus à l'intérieur de ces +sacs pleins d'eau et il est ainsi protégé contre les chocs et les +pressions. Cet appareil protecteur, qui a sa raison d'être dans +l'utilité, n'est probablement apparu que pendant la période permique, +alors que les premiers Reptiles, (les Proreptiles), formes originaires +des _Amniotes_, se sont complètement adaptés à la vie terrestre. Chez +leurs ancêtres directs, les Amphibies, comme chez les Poissons, cet +appareil protecteur fait encore défaut: il était superflu chez ces +animaux aquatiques. A l'acquisition de ces enveloppes se rattachent, +chez tous les Amniotes, deux changements: premièrement, la +disparition complète des branchies (tandis que les arcs branchiaux et +les fentes qui les séparaient se transmettent sous forme d'«organes +rudimentaires») et deuxièmement la formation de l'_allantoïde_. Ce sac +plein d'eau, en forme de vésicule, se développe chez l'embryon de tous +les Amniotes aux dépens de l'intestin postérieur et n'est pas autre +chose que la vessie urinaire agrandie des Amphibies ancestraux. Ses +parties interne et inférieure formeront plus tard la vessie définitive +des Amniotes, tandis que la partie externe, la plus grande, entre en +régression. D'ordinaire l'allantoïde joue, pendant quelque temps, un +rôle important dans la respiration de l'embryon par ce fait que +d'importants vaisseaux s'étalent sur sa paroi. La formation des +enveloppes embryonnaires (_amnion et sérolemme_), aussi bien que celle +de l'allantoïde, a lieu chez l'homme absolument de la même manière que +chez tous les autres Amniotes et par les mêmes processus compliqués de +développement: l'_homme est un véritable Amniote_. + + +=Le placenta de l'homme.=--La nutrition de l'embryon humain dans la +matrice a lieu, on le sait, au moyen d'un organe spécial, extrêmement +vascularisé, qu'on appelle _placenta_ ou «gâteau vasculaire». Cet +important organe de nutrition forme un disque orbiculaire spongieux, +de 16 à 20 centimètres de diamètre, 3 à 4 centimètres d'épaisseur, et +pèse de 1 à 2 livres; après la naissance de l'enfant il se détache et +il est expulsé sous le nom d'arrière-faix. Le placenta comprend deux +parties toutes différentes: le _gâteau foetal_ ou placenta de l'enfant +(Pl. _foetalis_) et le _gâteau maternel_ ou gâteau vasculaire maternel +(Pl. _uterina_). Ce dernier contient des sinus sanguins bien +développés qui reçoivent le sang amené par les vaisseaux utérins. Le +gâteau foetal, au contraire, est formé de nombreuses villosités +ramifiées qui se développent à la surface de l'_allantoïde_ de +l'enfant et tirent leur sang de ses vaisseaux ombilicaux. Les +villosités creuses, remplies par le sang du gâteau foetal, pénètrent +dans les sinus sanguins du gâteau maternel et la mince cloison qui +les sépare l'un de l'autre s'amincit tellement qu'un échange direct +des matériaux nutritifs du sang peut avoir lieu (par osmose) à travers +elle. + +Dans les groupes primitifs les plus inférieurs de _Placentaliens_, la +superficie tout entière de l'enveloppe externe de l'embryon est +couverte de nombreuses petites villosités; ces «villosités du chorion» +pénètrent dans des excavations de la muqueuse utérine et s'en +détachent aisément lors de la naissance. C'est le cas chez la plupart +des Ongulés (par exemple, le porc, le chameau, le cheval); chez la +plupart des Cétacés et des Prosimiens: on a désigné ces +Malloplacentaliens du nom d'_Indécidués_ (à placenta diffus, +_malloplacenta_). Chez les autres Placentaliens et chez l'homme, la +même disposition s'observe au début. Elle change cependant bientôt, +les villosités venant à disparaître sur une partie du chorion, mais +elles ne se développent que davantage sur la partie restante et se +soudent très intimement à la muqueuse utérine. Une partie de celle-ci, +par suite de cette soudure intime, se déchire à la naissance et son +expulsion amène un flux sanguin. Cette membrane caduque ou _membrane +criblée_ (Décidue) est une formation caractéristique des Placentaliens +supérieurs qu'on a réunis à cause de cela sous le nom de _Décidués_; à +ce groupe appartiennent principalement les Carnivores, les Onguiculés, +les singes et l'homme; chez les Carnivores et chez quelques Ongulés +(par exemple l'éléphant) le placenta présente la forme d'une ceinture +(_Zonoplacentaliens_); par contre, chez les Onguiculés, chez les +Insectivores (la taupe, le hérisson) chez les singes et l'homme il a +la forme d'un disque (_Discoplacentaliens_). + +Il n'y a pas plus de dix ans, la plupart des embryologistes croyaient +encore que l'homme se distinguait, dans la formation de son placenta, +par certaines particularités, surtout par l'existence de ce qu'on +appelle la _décidue reflexe_ et par celle du cordon ombilical qui +relie cette décidue au foetus; on pensait que ces organes +embryonnaires spéciaux manquaient aux autres placentaliens et en +particulier aux singes. Le _cordon ombilical_ (_funiculus +umbilicalis_), organe important, est un cordon cylindrique et mou, de +40 à 60 cm. de long et de l'épaisseur du petit doigt (11 à 13 mm.). Il +sert de lien entre l'embryon et le gâteau maternel en ce qu'il conduit +les vaisseaux sanguins, porteurs des matériaux nutritifs du corps de +l'embryon dans le gâteau foetal; de plus il renferme aussi l'extrémité +de l'allantoïde et du sac vitellin. Mais tandis que ce sac, chez le +foetus humain de trois semaines, représente encore la plus grande +moitié de la vésicule embryonnaire, il se résorbe bientôt après, si +bien qu'on n'en trouve plus trace chez le foetus parvenu à maturité; +cependant il persiste à l'état rudimentaire et on le retrouve, même +après la naissance, sous forme de minuscule _vésicule ombilicale_. +L'ébauche de l'allantoïde, en forme de vésicule, entre elle-même de +bonne heure en régression chez l'homme et ce fait est en rapport avec +la formation, par l'amnion, d'un organe un peu différent, ce qu'on +appelle le _pédicule ventral_. Nous ne pouvons pas, d'ailleurs, +insister ici sur les relations anatomiques et embryologiques +compliquées de ces organes: je les ai d'ailleurs décrites en y +joignant des illustrations, dans mon _Anthropogénie_ (Leçon 23). + +Les adversaires de la théorie de l'évolution invoquaient encore il y a +dix ans «ces particularités tout à fait caractéristiques» de la +fécondation chez l'_homme_, lesquelles devaient le distinguer de tous +les autres Mammifères. Mais en 1890, ÉMILE SELENKA démontra que les +mêmes particularités se présentent chez les _singes anthropoïdes_, et +notamment chez l'orang (_satyrus_), tandis qu'elles font défaut chez +les singes inférieurs. Ainsi se justifiait, ici encore, le principe +_pithecométrique_ de HUXLEY: «Les différences entre l'homme et les +singes anthropoïdes sont moindres que celles qui existent entre ces +derniers et les singes inférieurs». Les prétendues «preuves _contre_ +l'étroite parenté de l'homme et du singe» se révélaient, ici encore, à +un examen plus minutieux des données réelles, comme constituant, au +contraire, d'importants arguments _en faveur_ de cette parenté. + +Tout naturaliste qui voudra pénétrer, les yeux ouverts, plus avant +dans cet obscur mais si intéressant labyrinthe de notre embryologie, +s'il est en état d'en faire la comparaison critique avec celle des +autres Mammifères, y trouvera les fanaux les plus importants pour la +compréhension de notre phylogénie. Car les divers stades du +développement embryonnaire, en vertu de la grande loi biogénétique, +jettent comme phénomènes d'hérédité _palingénétiques_, une vive +lumière sur les stades correspondants de notre série ancestrale. Mais, +de leur côté, les phénomènes d'adaptation _cinogénétiques_, la +formation d'organes embryonnaires passagers--les enveloppes +caractéristiques et avant tout le placenta--nous donnent des aperçus +très précis sur notre étroite _parenté originelle avec les Primates_. + + + + +CHAPITRE V + +Notre généalogie. + + ÉTUDES MONISTES SUR L'ORIGINE ET LA DESCENDANCE DE L'HOMME, + TENDANT A MONTRER QU'IL DESCEND DES VERTÉBRÉS ET DIRECTEMENT + DES PRIMATES. + + L'esquisse générale de l'arbre généalogique des Primates, depuis + les plus anciens Prosimiens de l'éocène jusqu'à l'homme, est + renfermée tout entière dans la période tertiaire: il n'y a plus + là de «membre manquant» important. La _descendance de l'homme_ + d'une _lignée de Primates_ de la période tertiaire, formes + aujourd'hui disparues, n'est plus une vague hypothèse mais un + _fait historique_. L'importance incommensurable qu'offre cette + connaissance certaine de l'origine de l'homme s'impose à tout + penseur impartial et conséquent. + + (_Conférence faite à Cambridge sur l'état actuel de nos + connaissances relativement à l'origine de l'homme, 1898._) + + + + +SOMMAIRE DU CINQUIÈME CHAPITRE + + Origine de l'homme.--Histoire mythique de la création. Moïse et + Linné.--Création des espèces constantes.--Théorie des + cataclysmes, Cuvier.--Transformisme, Goethe (1790).--Théorie + de la descendance, Lamarck (1809).--Théorie de la sélection, + Darwin (1859).--Histoire généalogique (phylogénie) + (1866).--Arbres généalogiques.--Morphologie + générale.--Histoire de la création naturelle.--Phylogénie + systématique.--Grande loi fondamentale + biogénétique.--Anthropogénie.--L'homme descendant du + singe.--Théorie «pithécoïde».--Le pithécanthrope fossile de + Dubois (1894). + + +LITTÉRATURE + + CH. DARWIN.--_L'origine de l'homme et la sélection sexuelle._ + + TH. HUXLEY.--_Des faits qui témoignent de la place de l'homme + dans la nature._ + + E. HAECKEL.--_Anthropogénie._ (2 ter _Theil Stammesgeschichte + oder Phylogenie_) IVe Aufl. 1891. + + C. GEGENBAUR.--_Vergleichende Anatomie der Wirbelthiere mit + Berücksichtigung der Wirbellosen_ (2 Bde, Leipzig, 1898). + + C. ZITTEL.--_Grundzüge der Palaeontologie_ (1895). + + E. HAECKEL.--_Systematische Stammesgeschichte des Menschen_ (7. + Kapitel der _Systematischen Phylogenie der Wirbelthiere_), + Berlin 1895. + + L. BUCHNER.--_Der Mensch und eine Stellung in der Natur, in + Vergangenheit, Gegenwart und Zukunft_ (3e Aufl. 1889). + + J.-G. VOGT.--_Die Menschwerdung. Die Entwickelung des Menschen + aus der Hauptreihe der Primaten_ (Leipzig, 1892). + + E. HAECKEL.--_Ueber unsere gegenwaertige Kenntniss vom Ursprung + des Menschen_ (Vertrag in Cambridge), trad. fr. du Dr Laloy. 2e + tirage 1900. + + +La plus jeune, parmi les grandes branches de l'arbre vivant de la +biologie, c'est cette science naturelle que nous appelons _Généalogie_ +ou _Phylogénie_. Elle s'est développée bien plus tard encore et malgré +des difficultés bien plus grandes, que sa soeur naturelle, +l'embryogénie ou ontogénie. Celle-ci avait pour objet la connaissance +des processus mystérieux par suite desquels les _individus_ organisés, +animaux ou plantes, se développent aux dépens de l'oeuf. La +généalogie, par contre, doit répondre à cette question beaucoup plus +difficile et obscure: «Comment sont apparues les _espèces_ organiques, +les différents phylums d'animaux ou de plantes?» + +L'_ontogénie_ (aussi bien l'embryologie, que l'étude des +métamorphoses), pouvait adopter, pour résoudre sa tâche, sise tout +proche, la voie immédiate de l'_observation_ empirique; elle n'avait +qu'à suivre jour par jour et heure par heure les transformations +visibles que l'embryon organisé, dans l'espace de peu de temps, subit +à mesure qu'il se développe aux dépens de l'oeuf. Bien plus difficile +était, dès l'origine, la tâche lointaine de la _phylogénie_; car les +lents processus de transformation graduelle qui déterminent +l'apparition des espèces végétales et animales, s'accomplissent +insensiblement au cours de milliers et de millions de siècles; leur +observation immédiate n'est possible que dans des limites très +restreintes et la plus grande partie de ces processus historiques ne +peut être connue qu'indirectement: par la _réflexion_ critique, en +utilisant pour les comparer des données empiriques appartenant aux +domaines très différents de la paléontologie, de l'ontogénie et de la +morphologie. A cela se joignait l'important obstacle que constituait +pour la généalogie naturelle, en général, son rapport intime avec +l'«histoire de la création», avec les mythes surnaturels et les dogmes +religieux; on conçoit dès lors aisément que ce ne soit qu'au cours de +ces quarante dernières années que l'existence, en tant que science, de +la véritable phylogénie ait pu être conquise et assurée, après de +difficiles combats. + + +=Histoire mythique de la création.=--Tous les essais sérieux entrepris +jusqu'au commencement de notre XIXe siècle pour résoudre le problème +de l'apparition des organismes, sont venus échouer dans le labyrinthe +des légendes surnaturelles de la création. Les efforts individuels de +quelques penseurs éminents pour s'émanciper, atteindre à une +explication naturelle, demeurèrent infructueux. Les mythes divers, +relatifs à la création se sont développés, chez tous les peuples +civilisés de l'antiquité, en même temps que la religion; et pendant le +moyen âge, ce fut naturellement le christianisme, parvenu à la +toute-puissance, qui revendiqua le droit de résoudre le problème de la +création. Or comme la Bible était la base inébranlable de l'édifice +religieux chrétien, on emprunta toute l'histoire de la création au +premier livre de Moïse. C'est encore là-dessus que s'appuya le grand +naturaliste suédois, LINNÉ, lorsqu'en 1735, le premier, dans son +_Systema naturæ_, point de départ de la science postérieure,--il +entreprit de trouver, pour les innombrables corps de la nature, une +ordonnance, une terminologie et une classification systématiques. Il +inaugura, comme étant le meilleur auxiliaire pratique, la double +dénomination bien connue, ou «nomenclature binaire»; il donna à chaque +espèce ou phylum un nom d'espèce particulier qu'il fit précéder d'un +nom plus général de genre. Dans un même _genre_ (_genus_) furent +réunies les _espèces_ (_species_) voisines; c'est ainsi, par exemple, +que Linné réunit dans le genre chien (_canis_), comme des espèces +différentes le chien domestique (_canis familiaris_), le chacal +(_canis aureus_), le loup (_canis lupus_), le renard (_canis vulpes_), +etc. Cette nomenclature parut bientôt si pratique qu'elle fut partout +adoptée et qu'elle est appliquée aujourd'hui encore dans la +systématique, tant en botanique qu'en zoologie. + +Mais la science se heurta à un _dogme_ théorique des plus dangereux, +celui-là même auquel LINNÉ avait rattaché sa notion pratique d'espèce. +La première question qui devait se poser à ce savant penseur, c'était +naturellement de savoir ce qui constitue proprement le _concept_ +d'espèce, quelles en sont la compréhension et l'extension. A cette +question fondamentale, Linné faisait la plus naïve réponse, s'appuyant +sur le mythe mosaïque de la création, universellement admis: _Species +tot sunt diversæ, quot diversas formas ab initio creavit infinitum +eus._ (Il y a autant d'espèces différentes que l'être infini a créé au +début de formes différentes). Ce dogme théosophique coupait court à +toute explication naturelle de l'apparition des espèces. LINNÉ ne +connaissait que les espèces actuelles végétales et animales: il ne +soupçonnait rien des formes disparues, infiniment plus nombreuses, qui +avaient peuplé notre globe, sous des aspects divers, pendant les +périodes antérieures de son histoire. + +C'est seulement au début de notre siècle que ces fossiles furent mieux +connus par CUVIER. Dans son ouvrage célèbre sur les os fossiles des +Vertébrés quadrupèdes (1812), il donna, le premier, une description +exacte et une juste interprétation de nombreux fossiles. Il démontra +en même temps qu'aux différentes périodes de l'histoire de la terre, +une série de faunes très différentes s'étaient succédé. Comme CUVIER +s'obstinait à maintenir la théorie de LINNÉ de l'indépendance absolue +des espèces, il crut ne pouvoir expliquer leur apparition qu'en disant +qu'une série de grands cataclysmes et de créations successives +s'étaient succédé sur la terre; toutes les créatures vivantes auraient +été anéanties au commencement de chaque grande révolution terrestre, +tandis qu'à la fin, une nouvelle faune aurait été créée. Bien que +cette théorie des cataclysmes de CUVIER conduisît aux conséquences les +plus absurdes et conclût au pur miracle, elle fut bientôt +universellement adoptée et régna jusqu'à DARWIN (1859). + + +=Transformisme (Goethe).=--On entrevoit aisément que les idées +courantes sur l'absolue indépendance des espèces organiques et leur +création surnaturelle, ne pouvaient pas satisfaire les penseurs plus +profonds. Aussi trouvons-nous, dès la seconde moitié du XVIIIe siècle, +quelques esprits éminents préoccupés de trouver une solution naturelle +au «grand problème de la création». Devançant tous les autres, le plus +éminent de nos poètes et de nos penseurs, GOETHE, par ses études +morphologiques prolongées et assidues, avait déjà clairement reconnu, +il y a plus de cent ans, le rapport intime de toutes les formes +organiques et il était déjà parvenu à la ferme conviction d'une +origine naturelle commune. + +Dans sa célèbre _Métamorphose des plantes_ (1790), il faisait dériver +les diverses formes de plantes d'une plante originelle et les divers +organes d'une même plante d'un organe originel, la feuille. Dans sa +théorie vertébrale du crâne, il essayait de montrer que le crâne de +tous les Vertébrés--y compris l'homme!--était constitué de la même +manière par certains groupes d'os, disposés selon un ordre fixe, et +qui n'étaient autre chose que des vertèbres transformées. C'était +précisément ses études approfondies d'ostéologie comparée qui avaient +conduit GOETHE à la ferme certitude de l'unité d'organisation; il +avait reconnu que le squelette de l'homme est constitué d'après le +même type que celui de tous les autres Vertébrés, «formé d'après un +modèle qui ne s'efface un peu que dans ses parties très constantes et +qui, chaque jour, grâce à la reproduction, se développe et se +transforme». Goethe tient cette transformation pour la résultante de +l'action réciproque de deux forces plastiques: une force interne +centripète de l'organisme, la «tendance à la spécification» et une +force externe, centrifuge, la «tendance à la variation» ou «l'Idée de +métamorphose»; la première correspond à ce que nous appelons +aujourd'hui l'_hérédité_, la seconde à l'_adaptation_. Combien +GOETHE, par ces études de philosophie scientifique sur «la formation +et la transformation des corps organisés de la nature», avait pénétré +profondément dans leur essence et combien par suite, on peut le +considérer comme le précurseur le plus important de Darwin et de +Lamarck, c'est ce qui ressort des passages intéressants de ses oeuvres +que j'ai rassemblés dans la 4e leçon de mon _Histoire de la Création +Naturelle_[14], (9e édition, p. 65 à 68). Cependant, ces idées +d'évolution naturelle exprimées par GOETHE, comme aussi les vues +analogues (cf. _op. cit._) de KANT, OKEN, TREVIRANUS et autres +philosophes naturalistes du commencement de ce siècle, ne s'étendaient +pas au-delà de certaines notions générales. Il y manquait le puissant +levier, nécessaire à «l'histoire de la création naturelle» pour se +fonder définitivement par la critique du _dogme d'espèce_, et ce +levier nous le devons à LAMARCK. + + [14] E. HAECKEL. _Die Naturanschauung von Darwin, Goethe und + Lamarck._ (Conférence faite à Eisenach, 1882). + + +=Théorie de la descendance (Lamarck 1809).=--Le premier essai +vigoureux en vue de fonder scientifiquement le transformisme, fut fait +au début du XIXe siècle par le grand philosophe naturaliste français, +LAMARCK, l'adversaire le plus redoutable de son collègue CUVIER, à +Paris. Déjà, en 1802, il avait exprimé dans ses _Considérations sur +les corps vivants_, les idées toutes nouvelles sur l'instabilité et la +transformation des espèces, d'idées qu'il a traitées à fond, en 1809, +dans les deux volumes de son ouvrage profond, la _Philosophie +zoologique_. LAMARCK développait là, pour la première fois,--en +opposition avec le dogme régnant de l'espèce--l'idée juste que +l'_espèce_ organique était une _abstraction artificielle_, un terme à +valeur relative, aussi bien que les termes plus généraux de genre, de +famille, d'ordre et de classe. Il prétendait, en outre, que toutes les +espèces étaient variables et provenaient d'espèces plus anciennes, par +des transformations opérées au cours de longues périodes. Les formes +ancestrales communes, desquelles proviennent les espèces ultérieures, +étaient à l'origine des organismes très simples et très inférieurs; +les premières et les plus anciennes s'étant produites par +parthénogénèse. Tandis que par l'_hérédité_, le type se maintient +constant à travers la série des générations, les espèces se +transforment insensiblement par l'_adaptation_, l'habitude et +l'exercice des organes. Notre organisme humain, lui aussi, provient, +de la même manière, des transformations naturelles effectuées à +travers une série de mammifères voisins des singes. Pour tous ces +processus, comme en général pour tous les phénomènes de la vie de +l'esprit aussi bien que de la nature, LAMARCK n'admet exclusivement +que des processus _mécaniques_, physiques et chimiques: il ne tient +pour vraies que les causes efficientes. + +Sa profonde _Philosophie zoologique_ contient les éléments d'un +système de la nature purement moniste, fondé sur la théorie de +l'évolution. J'ai exposé en détail les mérites de LAMARCK dans la 4e +leçon de mon _Anthropogénie_ (4e édition, p. 63) et dans la 5e leçon +de ma _Création naturelle_ (9e édition, p. 89). + +On aurait pu s'attendre à ce que ce grandiose essai, en vue de fonder +scientifiquement la théorie de la descendance, ait aussitôt ébranlé le +mythe régnant de la création des espèces et frayé la voie à une +théorie naturelle de l'évolution. Mais, au contraire, LAMARCK fut +aussi impuissant contre l'autorité conservatrice de son grand rival +CUVIER, que devait l'être, vingt ans plus tard, son collègue et émule +GEOFFROY SAINT-HILAIRE. Les combats célèbres que ce philosophe +naturaliste eut à soutenir en 1830, au sein de l'Académie française, +contre CUVIER se terminèrent par le complet triomphe de ce dernier. +J'ai déjà parlé très longuement de ces combats auxquels GOETHE prit un +si vif intérêt (_H. de la Cr._, p. 77 à 80). Le puissant développement +que prit à cette époque l'étude empirique de la biologie, la quantité +d'intéressantes découvertes faites, tant sur le domaine de l'anatomie +que sur celui de la physiologie comparée, l'établissement définitif +de la théorie cellulaire et les progrès de l'ontogénie, tout cela +fournissait aux zoologistes et aux botanistes un tel surcroît de +matériaux de travail productif, qu'à côté de cela la difficile et +obscure question de l'origine des espèces fut complètement oubliée. On +se contenta du vieux dogme traditionnel de la création. Même après que +le grand naturaliste anglais $1 (1830), dans ses _Principes de +Géologie_ eut réfuté la théorie miraculeuse des cataclysmes de Cuvier +et eut démontré que la nature inorganique de notre planète avait suivi +une évolution naturelle et continue--même alors, on refusa au principe +de continuité si simple de LYELL, toute application à la nature +organique. Les germes d'une phylogénie naturelle, enfouis dans les +oeuvres de LAMARCK, furent oubliés autant que l'ébauche d'ontogénie +naturelle qu'avait tracée, cinquante ans plutôt (1759), G. F. WOLFF +dans sa théorie de la génération. Dans les deux cas, il fallut un +demi-siècle tout entier avant que les idées essentielles sur le +développement naturel, parvinssent à se faire admettre. Ce fut +seulement après que DARWIN (1859) eut abordé la solution du problème +de la création par un tout autre côté, s'aidant avec succès du trésor +de connaissances empiriques acquises depuis, que l'on commença à +s'occuper de LAMARCK comme du plus grand parmi les devanciers de +DARWIN. + + +=Théorie de la sélection (Darwin 1859).=--Le succès sans exemple que +remporta DARWIN est connu de tous; ce savant apparaît ainsi, à la fin +du XIXe siècle, sinon comme le plus grand des naturalistes qu'on y +compte, du moins comme celui qui y a exercé le plus d'influence. Car, +parmi les grands et nombreux héros de la pensée à notre époque, aucun, +au moyen d'un seul ouvrage classique, n'a remporté une victoire aussi +colossale, aussi décisive et aussi grosse de conséquences, que DARWIN +avec son célèbre ouvrage principal: _De l'origine des espèces au moyen +de la sélection naturelle dans les règnes animal et végétal ou de la +survivance des races les_ _mieux organisées dans la lutte pour la +vie_[15]. Sans doute, la réforme de l'anatomie et la physiologie +comparées, par J. MULLER, a marqué pour la biologie tout entière une +époque nouvelle et féconde. Sans doute, l'établissement de la théorie +cellulaire par SCHLEIDEN et SCHWANN, la réforme de l'ontogénie par +BAER, l'établissement de la loi de substance par ROBERT MAYER et +HELMHOLTZ ont été des hauts faits scientifiques de premier ordre: +aucun, cependant, quant à l'étendue et la profondeur des conséquences, +n'a exercé une action aussi puissante, transformé au même point la +science humaine tout entière que ne l'a fait la théorie de DARWIN, sur +l'origine naturelle des espèces. Car par là était résolu le «problème +mythique de la _Création_» et avec lui la grave «question des +questions», le problème de la vraie nature et de l'origine de l'homme +lui-même. + + [15] Trad. Ed. Barbier. (Schleicher.) + +Si nous comparons entre eux les deux grands fondateurs du +transformisme, nous trouvons chez LAMARCK une tendance prépondérante à +la _déduction_, à ébaucher l'esquisse d'un système moniste +complet,--chez DARWIN, au contraire, prédominent l'emploi de +l'_induction_, les efforts prudents pour établir, avec le plus de +certitude possible sur l'observation et l'expérience, les diverses +parties de la théorie de la descendance. Tandis que le philosophe +naturaliste français dépasse de beaucoup le cercle des connaissances +empiriques d'alors et esquisse, en somme, le programme des recherches +à venir--l'expérimentateur anglais, au contraire, a le grand avantage +de poser le principe d'explication qui sera le principe d'unification, +permettant de synthétiser une masse de connaissances empiriques +accumulées jusqu'alors sans pouvoir être comprises. Ainsi s'explique +que le succès de DARWIN ait été aussi triomphant que celui de LAMARCK +a été éphémère. DARWIN n'a pas eu seulement le grand mérite de faire +converger les résultats généraux des différentes disciplines +biologiques au foyer du principe de la descendance et de les expliquer +tous par là; il a, en outre, découvert dans le _principe de +sélection_, la cause directe du transformisme qui avait échappé à +Lamarck. DARWIN praticien, éleveur, ayant appliqué aux organismes à +l'état de nature les conclusions tirées de ses expériences de +sélection artificielle et ayant découvert dans la _lutte pour la vie_ +le principe qui réalise la sélection naturelle, posa son importante +théorie de la sélection, ce qu'on appelle proprement le +_darwinisme_[16]. + + [16] ARNOLD LANG: _Zur Charakteristik der Forschungswege von + Lamarck und Darwin_, Iéna 1889. + + +=Généalogie (Phylogénie 1866).=--Parmi les tâches nombreuses et +importantes que DARWIN traça à la biologie moderne, l'une des plus +pressantes sembla la réforme du _système_, en zoologie comme en +botanique. Puisque les innombrables espèces animale et végétale +n'étaient pas «créées» par un miracle surnaturel mais avaient «évolué» +par transformation naturelle, leur _système naturel_ apparaissait +comme leur _arbre généalogique_. La première tentative en vue de +transformer en ce sens la systématique est celle que j'ai faite +moi-même dans ma _Morphologie générale des organismes_ (1866). Le +premier livre de cet ouvrage (_Anatomie générale_) traitait de la +«science mécanique des formes constituées», le second volume +(_Embryologie générale_), des «formes se constituant». Une «Revue +généalogique du système naturel des organismes» servait d'introduction +systématique à ce dernier volume. Jusqu'alors, sous le nom +d'_embryologie_, tant en botanique qu'en zoologie, on avait entendu +exclusivement celle des _individus_ organisés (embryologie et étude +des métamorphoses). Je soutins, par contre, l'idée qu'en face de +l'embryologie (_ontogénie_) se posait, aussi légitime, une seconde +branche étroitement liée à la première, la généalogie (_phylogénie_). +Ces deux branches de l'histoire du développement des êtres sont entre +elles, à mon avis, dans le rapport causal le plus étroit, ce qui +repose sur la réciprocité d'action des lois d'hérédité et +d'adaptation et à quoi j'ai donné une expression précise et générale +dans ma _loi fondamentale biogénétique_. + + +=Histoire de la création naturelle (1868).=--Les vues nouvelles que +j'avais posées dans ma _Morphologie générale_, en dépit de la façon +rigoureusement scientifique dont je les exposais, n'ayant éveillé que +peu l'attention des gens compétents et moins encore trouvé de succès +près d'eux, j'essayai d'en reproduire la partie la plus importante +dans un ouvrage plus petit, d'allure plus populaire, qui fût +accessible à un plus grand cercle de lecteurs cultivés. C'est ce que +je fis en 1868 dans mon _Histoire de la création naturelle_ +(Conférences scientifiques populaires sur la théorie de l'évolution en +général et celles de Darwin, Goethe et Lamarck en particulier). Si le +succès de la _Morphologie générale_ était resté bien au-dessous de ce +que j'étais en droit d'espérer, par contre celui de la _Création +naturelle_ dépassa de beaucoup mon attente. Dans l'espace de trente +ans, il en parut neuf éditions remaniées et douze traductions +différentes. Malgré ses nombreuses lacunes, ce livre a beaucoup +contribué à faire pénétrer dans tous les milieux les grandes idées +directrices de la théorie de l'évolution. + +Je ne pouvais, bien entendu, indiquer là que dans ses traits généraux, +la transformation phylogénétique du système naturel, ce qui était mon +but principal. Je me suis rattrapé plus tard en établissant tout au +long ce que je n'avais pu faire ici, le système phylogénétique et cela +dans un ouvrage plus important, la _Phylogénie systématique_ (Esquisse +d'un système naturel des organismes fondé sur leur généalogie). Le +premier volume (1894) traite des Protistes et des plantes; le second +(1896) des Invertébrés; le troisième (1895) des Vertébrés. Les _arbres +généalogiques_ des groupes, petits et grands, sont étendus aussi loin +que me l'ont permis mes connaissances dans les trois grandes «chartes +d'origine»: paléontologie, ontogénie et morphologie. + + +=Loi fondamentale biogénétique.=--Le rapport causal étroit qui, à mon +avis, unit les deux branches de l'histoire organique du développement +des êtres, avait déjà été souligné par moi dans ma _Morphologie +générale_ (à la fin du Ve livre), comme l'une des notions les plus +importantes du transformisme et j'avais donné à ce fait une expression +précise dans plusieurs «Thèses sur le lien causal entre le +développement ontogénique et le phylétique»: _L'ontogénie est une +récapitulation abrégée et accélérée de la phylogénie_, conditionnée +par les fonctions physiologiques de l'hérédité (reproduction) et de +l'adaptation (nutrition). Déjà DARWIN (1859) avait insisté sur la +grande importance de sa théorie pour expliquer l'embryologie, et FRITZ +MULLER avait essayé (1864) d'en donner la preuve en prenant pour +exemple une classe précise d'animaux, les Crustacés, dans son +ingénieux petit travail intitulé: _Pour Darwin_. J'ai cherché, à mon +tour, à démontrer la valeur générale et la portée fondamentale de +cette grande loi biogénétique, dans une série de travaux, en +particulier dans _La biologie des éponges calcaires_ (1872) et dans +les _Etudes sur la théorie gastréenne_ (1873-1884). Les principes que +j'y posais de l'homologie des feuillets germinatifs, et des rapports +entre la _palingénie_ (histoire de l'abréviation) et la _cénogénie_ +(histoire des altérations) ont été confirmés depuis par les nombreux +travaux d'autres zoologistes; par eux il est devenu possible de +démontrer l'_unité_ des lois naturelles à travers la diversité de +l'embryologie animale; on en conclut, quant à l'histoire généalogique +des animaux, à leur commune descendance d'une forme ancestrale des +plus simples. + + +=Anthropogénie (1874).=--Le fondateur de la théorie de la descendance, +LAMARCK, dont le regard portait si loin, avait très justement reconnu, +dès 1809, que sa théorie valait universellement et que, par suite, +l'_homme_, en tant que Mammifère le plus perfectionné, provenait de la +même souche que tous les autres et ceux-ci, à leur tour, de la même +branche plus ancienne de l'arbre généalogique, que les autres +Vertébrés. Il avait même déjà indiqué par quels processus pouvait +être expliqué scientifiquement le fait que l'_homme descend du singe_, +en tant que Mammifère le plus voisin de lui. DARWIN, arrivé +naturellement aux mêmes convictions, laissa avec intention de côté, +dans son ouvrage capital (1859), cette conséquence de sa doctrine, qui +soulevait tant de révoltes et il ne l'a développée, avec esprit, que +plus tard (1871) dans un ouvrage en deux volumes sur _Les ancêtres +directs de l'homme et la sélection sexuelle_. Mais, dans l'intervalle, +son ami HUXLEY (1863) avait déjà discuté avec beaucoup de pénétration +cette conséquence, la plus importante de la théorie de la descendance, +dans son célèbre petit ouvrage sur _Les faits qui témoignent de la +place de l'homme dans la nature_. Disposant de l'anatomie et de +l'ontogénie comparées et s'appuyant sur les faits de la paléontologie, +HUXLEY montra dans cette proposition que «l'homme descend du singe», +conséquence nécessaire du darwinisme--et qu'on ne pouvait donner +aucune autre explication scientifique de l'origine de la race humaine. +Cette conviction était, alors déjà, partagée par C. GEGENBAUR, le +représentant le plus éminent de l'anatomie comparée, qui a fait faire +à cette science importante d'immenses progrès par l'application +conséquente et judicieuse qu'il y a faite de la théorie de la +descendance. + +Toujours par suite de cette _théorie pithécoïde_ (ou origine simiesque +de l'homme) une tâche plus difficile s'imposait: c'était de rechercher +non seulement les _ancêtres de l'homme_ les plus directs, parmi les +Mammifères de la période tertiaire, mais aussi la longue série de +formes animales qui avaient vécu à des époques antérieures de +l'histoire de la Terre et qui s'étaient développées à travers un +nombre incalculable de millions d'années. J'avais déjà commencé à +chercher une solution hypothétique à ce grand problème historique, en +1866, dans ma _Morphologie générale_; j'ai continué à la développer en +1874 dans mon _Anthropogénie_ (Ire partie: Embryologie; IIe partie: +Généalogie). La quatrième édition remaniée de ce livre (1891) +contient, à mon avis, l'exposé de l'évolution de la race humaine qui, +dans l'état actuel de nos connaissances des sources, se rapproche le +plus du but lointain de la vérité; je me suis constamment efforcé de +recourir également et en les accordant entre elles aux trois sources +empiriques de la _paléontologie_, de l'_ontogénie_ et de la +_morphologie_ (anatomie comparée). Sans doute, les hypothèses sur la +descendance, données ici, seront plus tard confirmées et complétées, +chacune en particulier, par les recherches phylogénétiques à venir; +mais je suis tout aussi convaincu que la hiérarchie que j'ai tracée +des ancêtres de l'homme répond en gros à la vérité. Car _la série +historique des fossiles de Vertébrés_ correspond absolument à la série +évolutive morphologique, que nous font connaître l'anatomie et +l'ontogénie comparées: aux Poissons siluriens succèdent les Poissons +amphibies du dévonien[17], les Amphibies du carbonifère, les Reptiles +permiques et les Mézozoïques mammifères; parmi eux apparaissent +d'abord, pendant la période du trias, les formes inférieures, les +Monotrèmes, puis pendant la période jurassique les Marsupiaux, enfin +pendant la période calcaire, les plus anciens Placentaliens. Parmi +ceux-ci apparaissent d'abord, au début de la période tertiaire +(éocène) les plus anciens des Primates ancestraux, les Prosimiens, +puis, pendant le miocène les Singes véritables et parmi les +Catarrhiniens tout d'abord les Cynopithèques, ensuite les +Anthropomorphes; un rameau de ces derniers a donné naissance, pendant +le pliocène, à l'_homme singe_ encore muet (_Pithecanthropus alalus_) +et de celui-ci descend enfin l'homme doué de la parole. + + [17] Les dipneustes (N. du T.). + +On rencontre bien plus de difficulté et d'incertitude en cherchant à +reconstruire la série des ancêtres invertébrés qui ont précédé nos +_ancêtres vertébrés_; car nous n'avons pas de restes pétrifiés de +leurs corps mous et sans squelette; la paléontologie ne peut nous +fournir aucune preuve certaine. D'autant plus précieuses deviennent +les sources de l'anatomie et de l'ontogénie comparées. Comme +l'embryon humain passe par le même stade «chordula» que l'embryon de +tous les autres Vertébrés, comme il se développe aux dépens des deux +feuillets d'une «gastrula», nous en concluons, d'après la grande loi +biogénétique, à l'existence passée de formes ancestrales +correspondantes (Vermaliés, Gastréadés). Mais ce qui est surtout +important, c'est ce fait fondamental, que l'embryon de l'homme, comme +celui de tous les autres animaux, se développe primitivement aux +dépens d'une simple cellule; car cette _cellule-souche_ +(cytula)--«ovule fécondé»--témoigne indiscutablement d'une forme +ancestrale correspondante monocellulaire, d'un antique ancêtre +(période laurentienne) _Protozoaire_. + +Pour notre _philosophie moniste_ il importe d'ailleurs assez peu de +savoir comment on établira avec plus de certitude encore, dans le +détail, la série de nos ancêtres animaux. Il n'en reste pas moins ce +_fait historique certain_, cette donnée grosse de conséquences, que +l'_homme descend directement du singe_ et par delà, d'une longue série +de Vertébrés inférieurs. J'ai déjà insisté en 1866, au septième livre +de ma _Morphologie générale_ sur le fondement logique de ce principe +pithécométrique: «Cette proposition que l'homme descend de Vertébrés +inférieurs et directement des singes est un cas particulier de +syllogisme déductif qui résulte avec une absolue nécessité, en vertu +de la loi générale d'induction, de la théorie de la descendance.» + +Pour l'établissement définitif et le triomphe de ce fondamental +_principe pithécométrique_, les _découvertes paléontologiques_ de ces +trente dernières années sont d'une plus grande importance; en +particulier la surprenante trouvaille de nombreux Mammifères disparus, +de l'époque tertiaire, nous a mis à même d'établir clairement, dans +ses grands traits, l'histoire ancestrale de cette classe la plus +importante d'animaux et cela depuis les inférieurs Monotrèmes ovipares +jusqu'à l'homme. Les quatre grands groupes de _Placentaliens_, les +légions si riches en formes des Carnivores, Rongeurs, Ongulés et +Primates, semblent séparés par un profond abîme lorsque nous ne +considérons que les épigones encore vivants qui les représentent +aujourd'hui. Mais ces abîmes profonds se comblent entièrement et les +différences entre les quatre légions s'effacent totalement lorsque +nous comparons les ancêtres tertiaires disparus et lorsque nous +remontons jusqu'à l'aube de l'histoire, jusqu'à l'éocène, au début de +la période tertiaire (au moins trois millions d'années en arrière!) La +grande sous-classe des Placentaliens, qui compte aujourd'hui plus de +2.500 espèces n'est alors représentée que par un petit nombre de +«Proplacentaliens»; et chez ces Prochoriatidés, les caractères des +quatre légions divergentes sont si mêlés et si effacés, qu'il est plus +sage de ne les regarder que comme des _ancêtres communs_. Les premiers +Carnivores (ictopsales), les premiers Rongeurs (esthonycales), les +premiers Ongulés (condylarthrales) et les premiers Primates +(lemurales) possèdent dans leurs grands traits la même conformation du +squelette et la même _dentition typique_ que les Placentaliens +primitifs, soit 44 dents (à chaque moitié de mâchoire, 3 incisives, 1 +canine, 4 prémolaires et 3 molaires)[18], ils sont tous caractérisés +par la petite taille et le développement imparfait du cerveau +(principalement de la partie la plus importante, les hémisphères, qui +ne sont constitués en «organe de la pensée» que plus tard, chez les +épigones du miocène et du pliocène); ils ont tous les jambes courtes, +cinq orteils aux pieds et marchent sur la plante du pied +(_plantigrada_). Pour certains de ces Placentaliens primitifs de +l'éocène on a d'abord hésité avant de les classer parmi les Carnivores +ou les Rongeurs, les Ongulés ou les Primates; ainsi ces quatre grandes +légions de Placentaliens qui devaient tellement différer ensuite, se +rapprochaient alors jusqu'à se confondre! On en conclut +indubitablement à une communauté d'origine dans un groupe unique; ces +Prochoriatidés vivaient déjà dans la période antérieure, calcaire (il +y a plus de trois millions d'années!) et sont probablement apparus +pendant la période jurassique, descendant d'un groupe de _Didelphes_ +insectivores (amphiteria) et présentant un placenta diffus, forme +primitive, la plus simple. + + [18] 3 1 4 3 + Formule dentaire qui s'écrit: -----------. + 3' 1' 4' 3' + +Mais les plus importantes de toutes les découvertes +paléontologiques récentes, qui ont jeté un jour nouveau sur +l'histoire généalogique des placentaliens, sont relatives à notre +propre lignée, à la légion des _Primates_. + +Autrefois, les fossiles en étaient très rares. CUVIER lui-même, le +grand fondateur de la paléontologie, affirma jusqu'à sa mort +(1832), qu'il n'existait pas de fossiles de Primates; il avait, il +est vrai, déjà décrit le crâne d'un Prosimien de l'éocène +(Adapis), mais il l'avait pris à tort pour un Ongulé. Dans ces +vingt dernières années, on a découvert un assez grand nombre de +squelettes pétrifiés de Prosimiens et de Simiens, bien conservés; +parmi eux se trouvent les intermédiaires importants qui permettent +de reconstituer la chaîne continue des ancêtres, depuis le plus +primitif Prosimien jusqu'à l'homme. + +Le plus célèbre et le plus intéressant de ces fossiles est +l'_Homme singe pétrifié de Java_, le «Pithecanthropus erectus» +dont on a tant parlé et qui a été découvert en 1894 par le médecin +militaire hollandais, EUGÈNE DUBOIS. C'est vraiment le «missing +link» tant cherché, le prétendu «membre manquant» dans la série +des Primates qui, s'étend maintenant, ininterrompue, depuis les +singes catarrhiniens inférieurs jusqu'à l'homme le plus élevé en +organisation. J'ai exposé longuement la haute portée de cette +trouvaille merveilleuse dans la conférence que j'ai faite le 26 +août 1898, au quatrième Congrès international de Zoologie, à +Cambridge: «De l'état actuel de nos connaissances relativement à +l'origine de l'homme.» Le paléontologiste qui connaît les +conditions requises pour la formation et la conservation des +fossiles, considérera la découverte du Pithécanthrope comme un +hasard tout spécialement heureux. Car les singes, en tant qu'ils +habitent sur les arbres (lorsqu'ils ne tombent pas par hasard +dans l'eau), se trouvent rarement à leur mort dans des conditions +qui permettent la conservation et la pétrification de leur +squelette. Par cette trouvaille de l'homme-singe fossile, de Java, +la _Paléontologie_, à son tour, nous démontre que «l'homme descend +du singe» aussi clairement et sûrement que l'avaient déjà fait +avant elle les disciples de l'_Anatomie_ et de l'_Ontogénie +comparées_: nous possédons maintenant tous les documents +essentiels pour notre histoire généalogique. + + + + +CHAPITRE VI + +De la nature de l'âme + + ÉTUDES MONISTES SUR LE CONCEPT D'AME.--DEVOIRS ET MÉTHODES DE LA + PSYCHOLOGIE SCIENTIFIQUE.--MÉTAMORPHOSES PSYCHOLOGIQUES. + + Les différences psychologiques entre l'homme et le singe + anthropoïde sont moindres que les différences correspondantes + entre le singe anthropoïde et le singe le plus inférieur. Et ce + fait psychologique correspond exactement à ce que nous présente + l'anatomie quant aux différences dans l'_écorce cérébrale_, le + plus important _Organe de l'Ame_. Si, cependant, aujourd'hui + encore, presque dans tous les milieux, l'âme de l'homme est + considérée comme une _substance_ spéciale et mise en avant comme + la preuve la plus importante contre l'affirmation maudite que + l'_Homme descend du singe_, cela s'explique, d'une part, par + l'état si arriéré de la soi-disant «psychologie», de l'autre, + par la _superstition_ si répandue de l'immortalité de l'âme. + + (Conférence de Cambridge sur l'origine de l'homme, 1898). + + + + +SOMMAIRE DU CHAPITRE VI + + Signification fondamentale de la psychologie.--Comment on la doit + concevoir, quelles méthodes on doit lui appliquer.--Conflit + des opinions sur ce point.--Psychologie dualiste et + psychologie moniste.--Rapport de celle-ci à la loi de + substance.--Confusion de termes.--Métamorphoses + psychologiques: Kant, Virchow, Du Bois-Reymond.--Moyens de + parvenir à la connaissance des faits de l'âme.--Méthode + introspective (auto-observation).--Méthode exacte + (psycho-physique).--Méthode comparative (psychologie + animale).--Changement de principes psychologiques, + Wundt.--Psychologie des peuples et ethnographie, + Bastian.--Psychologie ontogénique, Preyer.--Psychologie + phylogénétique, Darwin, Romanes. + + +LITTÉRATURE + + J. LAMETTRIE.--_Histoire naturelle de l'âme._ + + H. SPENCER.--_Principes de psychologie_ (trad. franç.). + + W. WUNDT.--_Grundriss der Psychologie._ Leipzig, 1898. + + TH. ZEIHEN.--_Leitfaden der physiologischen Psychologie._ Iéna, + 1891. II Aufl., 1898. + + H. MUNSTERBERG.--_Ueber Aufgaben und Methoden der Psychologie._ + Leipzig, 1891. + + L. BESSER.--_Was ist Empfindung?_ Bonn, 1891. + + A. RAU.--_Empfinden und Denken. Eine physiologische Untersuchung + über die Natur des menschlichen Verstandes._ Giessen, 1896. + + P. CARUS.--_The soul of man. An investigation of the facts of + physiological and experimental Psychology._ Chicago, 1891. + + A. FOREL.--_Gehirn und Seele (Vortrag in Wien)._ IV Aufl., Bonn, + 1894. + + A. SVOBODA.--_Der Seelenwahn. Geschichtliches und + Philosophisches._ Leipzig, 1886. + + +Les phénomènes dont l'ensemble constitue ce qu'on appelle d'ordinaire +la _Vie de l'âme_ ou l'activité psychique, sont, entre tous ceux que +nous connaissons, d'une part, les plus importants et les plus +intéressants, de l'autre, les plus compliqués et les plus +énigmatiques. La connaissance de la nature elle-même, qui a fait +l'objet de nos précédentes études philosophiques, étant une partie de +la vie de l'âme, et, d'autre part, l'anthropologie exigeant aussi bien +que la cosmologie une exacte connaissance de l'_âme_, on peut +considérer la _psychologie_, la véritable science de l'âme, comme le +fondement et la condition préalable de toutes les autres sciences. +Envisagée d'un autre point de vue, elle est, de plus, une partie de la +philosophie ou de l'anthropologie. + +La grande difficulté de son fondement naturel provient de ceci, qu'à +son tour, la psychologie présuppose la connaissance exacte de +l'organisme humain et avant tout du _cerveau_, l'organe le plus +important de la vie de l'âme. La grande majorité des prétendus +«psychologues», ignorent cependant absolument ces bases anatomiques de +l'âme, ou n'en ont qu'une connaissance très imparfaite; et ainsi +s'explique ce fait regrettable que dans aucune science nous ne +trouvons des idées aussi contradictoires et inadmissibles relativement +à sa propre nature et à son objet essentiel, que nous n'en rencontrons +en psychologie. Cette confusion est devenue d'autant plus sensible en +ces trente dernières années que les progrès immenses de l'anatomie et +de la physiologie ont ajouté à notre connaissance de la structure et +des fonctions de l'organe le plus important de l'âme. + + +=Méthode pour étudier l'âme.=--Selon moi, ce qu'on appelle _âme_ est, +à la vérité, un _phénomène de la nature_. Je considère, par +conséquent, la psychologie comme une branche des sciences naturelles +et en particulier de la _physiologie_. Et par suite, j'insiste dès le +début sur ce point que nous ne pourrons admettre, pour la psychologie, +d'autres voies de recherches que pour toutes les autres sciences +naturelles, c'est-à-dire, en première ligne, l'_observation_ et +l'_expérimentation_, en seconde ligne, l'_histoire du développement_ +et en troisième ligne, la _spéculation_ métaphysique, laquelle, +cherche à se rapprocher, autant que possible, par des raisonnements +inductifs et déductifs de l'_essence_ inconnue du phénomène. Quant à +l'examen selon les principes de ce dernier point, il faut tout +d'abord, et précisément ici, étudier de près l'opposition entre les +conceptions dualiste et moniste. + + +=Psychologie dualiste.=--La conception généralement régnante du +psychique et que nous combattons, considère le corps et l'âme comme +deux _essences_ différentes. Ces deux essences peuvent exister +indépendamment l'une de l'autre et ne sont pas forcément liées l'une à +l'autre. + +Le _corps_ organique est une essence mortelle, _matérielle_, +chimiquement constituée par du plasma vivant et des composés engendrés +par lui (produits protoplasmiques). L'_âme_, par contre, est une +essence immortelle, _immatérielle_, un agent spirituel dont l'activité +énigmatique nous est complètement inconnue. Cette plate conception +est, comme telle, spiritualiste et son contraire, en principe, est en +un certain sens matérialiste. La première est, en même temps, +_transcendante_ et _supranaturelle_, car elle affirme l'existence de +forces existant et agissant sans base matérielle; elle repose sur +l'hypothèse qu'en dehors et au-dessus de la nature, il existe encore +un «monde spirituel», monde immatériel dont, par l'expérience, nous ne +savons rien, et par suite de notre nature, ne pouvons rien savoir. + +Cette hypothèse, _monde spirituel_, qui serait complètement +indépendant du monde matériel des corps et sur lequel repose tout +l'édifice artificiel de la philosophie dualiste, est un pur produit de +la fantaisie poétique; nous en pouvons dire autant de la croyance +mystique en l'«immortalité de l'âme», qui s'y rattache étroitement et +que nous montrerons plus tard, en traitant spécialement de la +question, être inadmissible pour la science (cf. chap. XI). Si les +croyances qui animent ces mythes étaient vraiment fondées, les +phénomènes dont il s'agit devraient n'être _pas_ soumis à la _loi de +substance_. Cette exception unique à la loi suprême et fondamentale du +cosmos n'aurait dû survenir que très tard au cours de l'histoire de la +terre, puisqu'elle ne porte que sur «l'âme» des hommes et des animaux +supérieurs. Le dogme du «libre arbitre», lui aussi, autre pièce +essentielle de la psychologie dualiste, est inconciliable avec la loi +universelle de substance. + + +=Psychologie moniste.=--La conception naturelle du psychique que nous +défendons, voit au contraire dans la vie de l'âme une somme de +phénomènes vitaux qui sont liés, comme tous les autres, à un +substratum matériel précis. Nous désignerons provisoirement cette base +matérielle de toute activité psychique, sans laquelle cette activité +n'est pas concevable,--sous le nom de _psychoplasma_ et cela parce que +l'analyse chimique nous la montre partout comme un corps du groupe des +_corps protoplasmiques_, c'est-à-dire un de ces composés du carbone, +de ces albuminoïdes qui sont à la base de tous les processus vitaux. + +Chez les animaux supérieurs, qui possèdent un système nerveux et des +organes des sens, le _psychoplasma_, en se différenciant, a donné un +_neuroplasma_: la substance nerveuse. C'est en _ce sens_ que notre +conception est matérialiste. Elle est, d'ailleurs, en même temps, +_empiriste_ et _naturaliste_, car notre expérience scientifique ne +nous a encore appris à connaître aucune force qui soit dépourvue de +base matérielle, ni aucun «monde spirituel» sis en dehors et +au-dessus de la nature. + +Ainsi que tous les autres phénomènes de la nature, ceux de la vie de +l'âme sont soumis à la loi suprême qui gouverne tout: à la _loi de +substance_; dans ce domaine il n'y a pas plus que dans les autres une +seule exception à cette loi cosmologique fondamentale (cf. chap. XII). +Les processus de la vie psychique inférieure, chez les Plantes et chez +les Protistes monocellulaires,--mais également chez les animaux +inférieurs--leur irritabilité, leurs mouvements réflexes, leur +sensibilité et leur effort pour persévérer dans l'être: tout cela a +pour condition immédiate des processus psychologiques se passant dans +le _plasma_ cellulaire, des changements physiques et chimiques qui +s'expliquent en partie par l'_hérédité_, en partie par l'_adaptation_. +Mais il en faut dire tout autant de l'activité psychique supérieure, +des animaux supérieurs et de l'homme, de la formation des +représentations et des idées, des phénomènes merveilleux de la raison +et de la conscience. Car ceux-ci proviennent, par développement +phylogénétique, de ceux-là et ce qui les porte à cette hauteur, c'est +seulement le degré supérieur d'intégration ou de centralisation, +d'association ou de synthèse de fonctions jusqu'alors séparées. + + +=Conception de l'âme.=--On considère avec raison comme le premier +devoir de chaque science la _définition_ de l'objet qu'elle se propose +d'étudier. Mais pour aucune science la solution de ce premier devoir +n'est si difficile que pour la psychologie et le fait est d'autant +plus remarquable que la _logique_, la science des définitions, n'est +elle-même qu'une partie de la psychologie. Si nous rapprochons tout ce +qui a été dit sur les notions essentielles de cette science par les +philosophes et les naturalistes les plus remarquables de tous les +temps, nous nous trouvons enserrés dans un chaos des vues les plus +contradictoires. Qu'est-ce donc, en somme, que l'_âme_? Quel rapport +a-t-elle avec l'_esprit_? Qu'entend-on proprement par _conscience_? +Qu'est-ce qui différencie l'_impression_ du _sentiment_? Qu'est-ce que +l'_instinct_? Quel est son rapport avec le _libre arbitre_? Qu'est-ce +qu'une _représentation_? Quelle différence y a-t-il entre +l'_entendement_ et la _raison_? Et qu'est-ce au fond que le +_sentiment_[19]? Quelles sont les relations de tous ces «phénomènes +psychiques» avec le _corps_? + + [19] Nous traduisons «Gemüth» par sentiment, le même mot qui nous + a servi un peu plus haut à traduire «Gefühl». La traduction n'est + cette fois qu'approximative, le mot «Gemüth» étant un idiotisme. + +Les réponses à ces questions et à d'autres qui s'y rattachent sont +aussi différentes que possible; non seulement les plus grandes +autorités ont là-dessus des manières de voir opposées, mais encore, +pour une seule et même de ces autorités _scientifiques_, il n'est pas +rare de trouver au cours de l'évolution psychologique les manières de +voir complétement changées. Certes, cette _métamorphose psychologique_ +de beaucoup de penseurs n'a pas peu contribué à amener cette +_confusion colossale des idées_ qui règne en psychologie plus que dans +tout autre domaine de la connaissance humaine. + + +=Métamorphose psychologique.=--L'exemple le plus intéressant d'un +changement aussi total des vues psychologiques aussi bien objectives +que subjectives, c'est celui que nous fournit le guide le plus +influent de la philosophie allemande, _Kant_. Le Kant de la jeunesse, +le vrai _Kant critique_, était arrivé à cette conviction que +les trois _puissances du mysticisme_--«Dieu, la liberté et +l'immortalité»--étaient inadmissibles pour la _raison pure_; Kant +vieilli, le _Kant dogmatique_, trouva que ces trois «fantômes +capitaux» étaient des postulats de la _raison pratique_ et comme tels +indispensables. Et plus, de nos jours, l'école si considérée des +_Néokantiens_ prêche le «retour à Kant» comme l'unique salut devant +l'épouvantable charivari de la métaphysique moderne; plus clairement +se révèle l'indéniable et désastreuse contradiction entre les idées +essentielles du jeune et du vieux _Kant_; nous reviendrons sur ce +dualisme. + +Un intéressant exemple d'une variation analogue nous est fourni par +deux des plus célèbres naturalistes de notre temps: R. VIRCHOW et DU +BOIS-REYMOND; la métamorphose de leurs idées psychologiques doit +d'autant moins être négligée que les deux biologistes berlinois, +depuis plus de 40 ans, jouent un rôle des plus importants dans la plus +grande des universités allemandes et exercent, tant directement +qu'indirectement, une influence profonde sur la pensée moderne. +VIRCHOW, à qui nous devons tant à titre de fondateur de la pathologie +cellulaire, était, au meilleur temps de son activité scientifique, +vers le milieu du siècle (et surtout pendant son séjour à Würzbourg, +1849-1856) un pur _moniste_; il passait alors pour l'un des +représentants les plus éminents de ce _matérialisme_ naissant qui +s'était introduit vers 1855, par deux oeuvres célèbres parues presque +en même temps: _La matière et la force_, de L. BUCUNER et _La foi du +charbonnier et la science_, de C. VOGT. VIRCHOW exposait alors ses +idées générales sur la biologie et les processus vitaux de +l'homme--conçus tout comme des phénomènes mécaniques naturels--dans +une série d'articles remarquables parus dans les _Archives d'anatomie +pathologique_ qu'il dirigeait. Le plus important, sans contredit, de +ses travaux et celui dans lequel VIRCHOW a exposé le plus clairement +ses idées monistes d'alors, c'est son écrit sur «Les tendances vers +l'unité dans la médecine scientifique» (1849). Ce fut certainement +après mûre réflexion et parce qu'il était convaincu de la valeur +philosophique de cet ouvrage, que VIRCHOW, en 1856, plaça cette +«profession de foi médicale» en tête de ses _Etudes réunies de +médecine scientifique_. Il y soutient les principes fondamentaux de +notre monisme actuel, avec autant de clarté et de précision que je le +fais ici en ce qui concerne la solution de l'«énigme de l'univers»; il +défend la légitimité exclusive de la science expérimentale, dont les +seules sources dignes de foi sont l'activité des sens et le +fonctionnement du cerveau; il combat non moins nettement le dualisme +anthropologique, toute prétendue révélation et toute «transcendance», +ainsi que ses deux avenues: «la foi et l'anthropomorphisme». Il fait +ressortir avant tout le caractère moniste de l'anthropologie, le lien +indissoluble entre l'esprit et le corps, la force et la matière; à la +fin de sa préface, il s'exprime ainsi (p. 4): «Je suis convaincu que +je ne serai jamais amené à nier le principe de l'_unité de la nature +humaine_ et ses conséquences». Malheureusement cette «conviction» +était une grave erreur; car, 28 ans après, VIRCHOW soutenait des +idées, en principe tout opposées, cela dans le discours dont on a tant +parlé, sur «La liberté de la science dans l'Etat moderne» qu'il +prononça en 1877 à l'Assemblée des naturalistes, à Münich et dont j'ai +repoussé les attaques dans mon écrit: _La science libre et +l'enseignement libre_ (1878). + +Des contradictions analogues, en ce qui concerne les principes +philosophiques les plus importants se rencontrent aussi chez DU +BOIS-REYMOND, qui a remporté ainsi un bruyant succès auprès des écoles +dualistes et surtout près de l'«Ecclesia militans». Plus ce célèbre +rhéteur de l'Académie de Berlin avait défendu brillamment les +principes généraux de notre monisme, plus il avait contribué à réfuter +le vitalisme et la conception transcendantale de la vie, d'autant plus +bruyant fut le cri de triomphe des adversaires lorsqu'en 1872, dans +son discours sensationnel de l'_ignorabimus_, DU BOIS-REYMOND rétablit +la conscience comme une énigme insoluble, l'opposant comme un +phénomène surnaturel aux autres fonctions du cerveau. Je reviendrai +plus loin là-dessus (ch. X). + + +=Psychologie objective et Psychologie subjective.=--La nature spéciale +d'un grand nombre de phénomènes de l'âme et surtout de la conscience, +nous oblige à apporter certaines modifications à nos méthodes de +recherche scientifique. Une circonstance surtout importante ici, c'est +qu'à côté de l'observation ordinaire, _objective, extérieure_, il +faut faire place à la _méthode introspective_, à l'observation +_subjective, intérieure_ qui résulte du fait que notre «moi» se +réfléchit dans la conscience. La plupart des psychologues partent de +cette «certitude immédiate du moi»: _Cogito ergo sum!_ «Je pense donc +je suis». Nous jetterons donc tout d'abord un regard sur ce moyen de +connaissance et ensuite seulement sur les autres méthodes, +complémentaires de celle-ci. + + +=Psychologie introspective.= (Auto-observation de l'âme). La plus +grande partie des documents sur l'âme humaine, consignés depuis des +milliers d'années dans d'innombrables écrits, provient de l'étude +introspective de l'âme, c'est-à-dire de l'_auto-observation_, puis des +conclusions que nous tirons de l'association et de la critique de ces +«expériences internes» subjectives. Pour une grande partie de l'étude +de l'âme cette voie subjective est en général la seule possible, +surtout pour l'étude de la _conscience_; cette fonction cérébrale +occupe ainsi une place toute particulière et elle est devenue, plus +que toute autre, la source d'innombrables erreurs philosophiques (cf. +chap. X). Mais c'est un point de vue trop étroit et qui conduit à des +notions très imparfaites, fausses même, que celui qui nous fait +considérer cette auto-observation de notre esprit comme la source +principale, sinon unique, où puiser pour le connaître, ainsi que le +font de nombreux et distingués philosophes. Car une grande partie des +phénomènes les plus importants de la vie de l'âme, surtout les +_fonctions des sens_ (vue, ouïe, odorat, etc.), puis le _langage_, ne +peuvent être étudiés que par les mêmes méthodes que toute autre +fonction de l'organisme, à savoir d'abord par une recherche anatomique +approfondie de leurs _organes_ et, secondement, par une exacte analyse +physiologique des _fonctions_ qui en dépendent. Mais pour pouvoir +faire cette «observation extérieure» de l'activité de l'âme et +compléter par là les résultats de l'«observation intérieure», il faut +une connaissance profonde de l'anatomie et de l'histologie, de +l'ontogénie et de la physiologie humaines. Ces données fondamentales, +indispensables, de l'anthropologie n'en font pas moins défaut chez la +plupart des prétendus _psychologues_, ou sont très insuffisantes; +aussi ceux-ci ne sont-ils pas en état de se faire même de leur âme, +une idée suffisante. A cela s'ajoute la circonstance défavorable que +cette âme, si vénérée par son possesseur, est souvent chez le +psychologue une âme développée dans une direction unique (quelque haut +perfectionnement qu'atteigne cette Psyché dans son sport spéculatif!), +c'est en outre l'âme d'un _homme civilisé_, appartenant à une race +supérieure, c'est-à-dire le dernier _terme_ d'une longue série +phylétique évolutive, pour l'exacte compréhension duquel la +connaissance de précurseurs nombreux et inférieurs serait +indispensable. Ainsi s'explique que la plus grande partie de la +puissante littérature psychologique soit aujourd'hui une maculature +sans valeur. La méthode introspective a certainement une immense +valeur, elle est indispensable, mais elle a absolument besoin de la +collaboration et du complément que lui apportent les autres méthodes. + + +=Psychologie exacte.=--Plus s'enrichissait, au cours de ce siècle, le +développement des diverses branches de l'arbre de la connaissance +humaine, plus se perfectionnaient les diverses méthodes des sciences +particulières, plus grandissait le désir d'y apporter l'_exactitude_, +c'est-à-dire de faire un examen empirique des phénomènes, aussi +_exact_ que possible et de donner aux lois qui s'en pourraient déduire +une formule aussi nette que possible, _mathématique_ quand il se +pourrait. Mais ceci n'est réalisable que pour une petite partie de la +science humaine, avant tout dans les sciences dont la tâche principale +est la détermination de grandeurs mesurables; en première ligne les +mathématiques, puis l'astronomie, la mécanique, et en somme une grande +partie de la physique et de la chimie. Aussi désigne-t-on ces sciences +du nom de _sciences exactes_, au sens propre du mot. Par contre, on a +tort (et c'est souvent une cause d'erreur) de considérer, ainsi qu'on +le fait volontiers, _toutes_ les sciences naturelles comme «exactes», +pour les opposer à d'autres, en particulier aux sciences historiques +et «psychologiques». Car, pas plus que celles-ci, la plus grande +partie des sciences naturelles ne sont susceptibles d'un traitement +exact au sens propre; ceci vaut surtout pour la biologie et, parmi ses +branches, pour la psychologie. Celle-ci n'étant qu'une partie de la +physiologie doit, en général, participer des méthodes de la première. +Elle doit, par l'observation et l'expérimentation, donner un fondement +_empirique_, aussi exact que possible, aux phénomènes de la vie de +l'âme; après quoi elle en doit tirer les lois de l'âme par des +raisonnements inductifs et déductifs, et leur donner une formule aussi +nette que possible. Mais, pour des raisons faciles à comprendre, une +formule _mathématique_ ne sera que très rarement possible; on n'a pu +en donner avec succès que pour une partie de la physiologie des sens; +par contre, ces formules sont inapplicables à la plus grande partie de +la physiologie du cerveau. + + +=Psycho-physique.=--Une petite province de la psychologie qui semble +accessible aux recherches «exactes» que l'on poursuit, a été, depuis +vingt ans, étudiée avec grand soin et élevée au rang de discipline +spéciale sous le nom de _psychophysique_. Ses fondateurs, les +physiologistes FECHNER et WEBER de Leipzig, étudièrent d'abord avec +exactitude la dépendance de la sensation par rapport à l'excitant +externe, agissant sur l'organe sensoriel et, en particulier, le +rapport quantitatif entre l'intensité de l'excitation et celle de la +sensation. Ils trouvèrent que pour produire une sensation, un certain +quantum précis et minimum d'excitation est nécessaire, «seuil de +l'excitation», et qu'une excitation donnée doit toujours varier d'un +surcroît précis: «seuil de la différence», avant que la sensation ne +se modifie d'une manière sensible. Pour les sens les plus importants +(la vue, l'ouïe, le sens de la pression) on peut poser cette loi que +les variations des sensations sont proportionnelles à l'intensité des +excitations. De cette «loi de WEBER», empirique, FECHNER déduisit, par +des opérations mathématiques, sa «loi fondamentale psycho-physique», +en vertu de laquelle l'intensité de la sensation croît selon une +progression arithmétique; celle de l'excitation, par contre, selon une +progression géométrique. Néanmoins, cette loi de FECHNER, ainsi que +d'autres «lois» psycho-physiques, a été attaquée de divers côtés et +son «exactitude» contestée. Malgré tout, la «psycho-physique» moderne +n'est pas loin d'avoir satisfait à tout ce qu'on attendait d'elle, à +tous les voeux de ceux qui l'acclamaient il y a vingt ans; seulement +le domaine de son application possible est très restreint. Et elle a +une haute portée théorique en ce qu'elle nous démontre la valeur +absolue des lois physiques sur une partie, restreinte il est vrai, du +domaine de la prétendue «vie de l'âme», valeur revendiquée depuis +longtemps par la psychologie matérialiste pour le domaine tout entier +de la vie de l'âme. La méthode exacte s'est montrée, ici comme dans +beaucoup d'autres branches de la physiologie, insuffisante et peu +productive; en principe elle est sans doute partout désirable, mais +malheureusement inapplicable dans la plupart des cas. Bien plus +fécondes sont les méthodes comparative et génétique. + + +=Psychologie comparée.=--La ressemblance frappante qui existe entre la +vie psychique de l'homme et celle des animaux supérieurs est un fait +depuis longtemps connu. La plupart des peuples primitifs, aujourd'hui +encore, ne font aucune différence entre les deux séries de phénomènes +psychiques, ainsi qu'en font foi les fables partout répandues, les +vieilles légendes et les idées relatives à la métempsychose. La +plupart des philosophes de l'antiquité classique étaient convaincus, +eux aussi, de cette parenté, et entre les âmes humaine et animale, ils +ne découvraient aucune différence essentielle qualitative, mais une +simple différence quantitative. PLATON lui-même, qui affirma le +premier la distinction fondamentale de l'âme et du corps, faisait +traverser successivement à une seule et même âme (Idée), par sa +théorie de la métempsychose, divers corps animaux et humains. C'est +seulement le christianisme qui, rattachant étroitement la foi en +l'immortalité à la foi en Dieu, posa la distinction fondamentale entre +l'âme humaine immortelle et l'âme animale mortelle. Dans la +philosophie dualiste, c'est avant tout sous l'influence de DESCARTES +(1643) que cette idée s'implanta; il affirmait que l'homme seul a une +«âme» véritable et avec elle la sensibilité et le libre arbitre; qu'au +contraire, les bêtes sont des automates, des machines sans volonté ni +sensibilité. Depuis, la plupart des psychologues--et KANT en +particulier,--négligèrent complètement l'âme des animaux et +réduisirent à l'homme l'objet des études psychologiques; la +psychologie humaine, presque exclusivement introspective, fut privée +de la comparaison féconde avec la psychologie animale et resta, pour +cette raison, au même niveau inférieur qu'occupait la morphologie +avant que CUVIER, en fondant l'anatomie comparée, ne l'élevât à la +hauteur d'une «science naturelle philosophique». + + +=Psychologie animale.=--L'intérêt scientifique ne se réveilla en +faveur de l'âme animale que dans la seconde moitié du siècle dernier, +parallèlement aux progrès de la zoologie et de la physiologie +systématiques. L'intérêt fut stimulé surtout par l'écrit de REIMARUS: +_Considérations générales sur les instincts animaux_ (Hambourg, 1760). +Néanmoins, une étude scientifique plus sérieuse ne devint possible +qu'avec la réforme fondamentale de la physiologie, dont nous sommes +redevables au grand naturaliste berlinois, MÜLLER. Ce biologiste de +génie, embrassant le domaine entier de la nature organique, tout +ensemble la morphologie et la physiologie, introduisit pour la +première fois les _méthodes exactes_ de l'observation et de +l'expérimentation dans la physiologie tout entière et y rattacha en +même temps, d'une manière générale, les _méthodes de comparaison_; il +les appliqua aussi bien à la vie psychique, au sens le plus large +(langage, organes des sens, fonctions du cerveau), qu'à tous les +autres phénomènes vitaux. Le sixième livre de son _Manuel de +physiologie humaine_ (1840) traite spécialement de «la vie de l'âme» +et contient, en 80 pages, une quantité de considérations +psychologiques des plus importantes. + +En ces quarante dernières années, il a paru un grand nombre d'écrits +sur la psychologie comparée des animaux, provoqués en partie par +l'impulsion puissante donnée en 1859 par DARWIN dans son ouvrage sur +l'origine des espèces, et aussi par l'introduction de la _Théorie de +l'évolution_ dans le domaine psychologique. Quelques-uns de ces écrits +les plus importants sont dus à ROMANES et G. LUBBOCK, pour +l'Angleterre; WUNDT, BÜCHNER, G. SCHNEIDER, FRITZ SCHULTZE et CHARLES +GROOS, pour l'Allemagne; ESPINAS et JOURDAN, pour la France; TITO +VIGNOLI, pour l'Italie. (J'ai donné les titres de quelques-uns des +ouvrages les plus importants, au début de ce chapitre.) + +En Allemagne, WUNDT passe actuellement pour l'un des plus grands +psychologues; il possède, sur la plupart des philosophes, l'avantage +inappréciable de connaître à fond la _zoologie_, l'_anatomie_ et la +_physiologie_. Autrefois préparateur et élève d'HELMHOLZ, WUNDT s'est +de bonne heure habitué à appliquer les lois fondamentales de la +physique et de la chimie au domaine tout entier de la physiologie et, +par suite, dans l'esprit de MÜLLER, à la psychologie en tant que +faisant partie de la physiologie. Placé à ce point de vue, WUNDT +publia, en 1863, ses précieuses _Leçons sur l'âme chez l'homme et chez +l'animal_. L'auteur y donne, comme il le dit lui-même dans la préface, +la _preuve_ que le théâtre des principaux phénomènes psychiques est +l'_âme inconsciente_ et il laisse notre regard «pénétrer dans ce +_mécanisme_ de l'arrière-plan inconscient de l'âme qui élabore les +incitations venues des impressions extérieures». Mais ce qui me paraît +surtout important dans l'ouvrage de WUNDT et en faire surtout la +valeur, c'est qu'on y trouve, «pour la première fois, la _loi_ _de la +conservation de la force étendue au domaine psychique_ et, en outre, +une série de faits empruntés à l'électro-physiologie utilisés pour la +démonstration». + +Trente ans plus tard (1892), WUNDT publia une seconde édition, mais +sensiblement abrégée et complètement remaniée, de ses _Leçons sur +l'âme chez l'homme et chez l'animal_. Les principes les plus +importants de la première édition sont complétement abandonnés dans la +seconde et le point de vue _moniste_ y fait place à une conception +purement dualiste. WUNDT lui-même dit, dans la préface de la seconde +édition, qu'il ne s'est délivré que peu à peu des erreurs +fondamentales de la première et que «depuis des années, il a appris à +considérer ce travail comme un _péché de jeunesse_; son premier +ouvrage pesait sur lui comme une _faute_, qu'il aspirait à expier, si +bien que les choses parussent tourner pour lui». De fait, les vues +essentielles de WUNDT, en psychologie, sont complètement opposées dans +les deux éditions de ses _Leçons_, si répandues; elles sont, dans la +première, toutes monistes et matérialistes, dans la seconde, toutes +dualistes et spiritualistes. La première fois, la _psychologie_ est +traitée comme une _science naturelle_, les mêmes principes lui sont +appliqués qu'à la physiologie tout entière, dont elle n'est qu'une +partie; trente ans plus tard, l'étude de l'âme est devenue pour lui +une pure _science de l'esprit_, dont l'objet et les principes +diffèrent complètement de ceux des sciences naturelles. Cette +conversion trouve son expression la plus nette dans le principe du +_parallélisme psycho-physique_, en vertu duquel, sans doute, «à chaque +évènement psychique correspond un évènement physique quelconque», mais +tous les deux sont complètement indépendants l'un de l'autre et il +_n'existe pas entre eux de lien causal naturel_. Ce parfait _dualisme_ +du corps et de l'âme, de la nature et de l'esprit, a naturellement +trouvé le plus vif succès près de la philosophie d'école alors +régnante, qui y applaudit comme à un progrès important, d'autant plus +que ce dualisme est professé par un naturaliste remarquable, qui a +soutenu jadis les vues opposées. Comme je soutiens moi-même ces +opinions «étroites» depuis plus de 40 ans et comme, en dépit des +efforts les mieux intentionnés, je n'ai pas pu m'en départir, je +considère naturellement les «péchés de jeunesse» du jeune +physiologiste WUNDT comme des idées justes sur la nature et je les +défends énergiquement contre les opinions opposées du vieux philosophe +WUNDT. + +Il est très intéressant de constater le total _changement de principes +philosophiques_ dont WUNDT nous offre ici l'exemple, comme autrefois +KANT, WIRCHOW, DU BOIS-REYMOND, ainsi que BAER et d'autres. Dans leur +jeunesse, ces naturalistes, intelligents et hardis, embrassent le +domaine tout entier de leurs recherches biologiques d'un vaste regard, +s'efforçant ardemment d'asseoir la connaissance dans sa totalité sur +une base naturelle et une; dans leur vieillesse ils ont reconnu que ce +n'était pas pleinement réalisable, aussi préfèrent-ils renoncer tout à +fait à leur but. + +Pour excuser cette métamorphose psychologique, ils pourront +naturellement prétendre que dans leur jeunesse ils n'ont pas vu toutes +les difficultés de la grande tâche entreprise et qu'ils se sont +trompés sur le vrai but; que c'est seulement après que leur esprit a +mûri avec l'âge et qu'ils ont accumulé les expériences, qu'ils se sont +convaincus de leurs erreurs et ont trouvé le vrai chemin qui conduit à +la source de la vérité. Mais on peut aussi affirmer, inversement, que +les grands savants, dans leur jeune âge, abordaient avec plus de +courage et d'impartialité leur tâche difficile, que leur regard était +plus libre et leur jugement plus pur; les expériences des années +postérieures n'amènent pas seulement un enrichissement, mais un +trouble de la vue et avec la vieillesse survient une dégénérescence +graduelle, dans le cerveau comme dans les autres organes. En tout cas, +cette métamorphose, quant à la théorie de la connaissance, est en +elle-même un fait psychologique instructif; car elle montre, ainsi que +tant d'autres formes de «changement d'opinions», que les plus hautes +fonctions de l'âme sont soumises, au cours de la vie, à d'aussi +importantes modifications individuelles que toutes les autres +fonctions vitales. + + +=Psychologie des peuples.=--Il importe beaucoup, si l'on veut étudier +avec fruit la psychologie comparée, de ne pas borner la comparaison +critique à l'animal et à l'homme en général, mais aussi de placer l'un +à côté de l'autre les divers _échelons_ de la vie psychique de chacun +d'eux. C'est seulement ainsi que nous parviendrons à apercevoir +clairement la longue _échelle_ d'évolution psychique qui va, sans +interruption, des formes vivantes les plus inférieures, +monocellulaires, jusqu'aux Mammifères et, à leur tête, jusqu'à +l'homme. Mais au sein de la race humaine, elle-même, ces échelons sont +très nombreux et les rameaux de l'«arbre généalogique de l'âme» +infiniment variés. La différence psychique entre le plus grossier des +hommes incultes, au plus bas degré, et l'homme civilisé le plus +accompli, au plus haut degré de l'échelle est colossale, bien plus +grande qu'on ne l'admet généralement. L'importance de ce fait +exactement mesurée a imprimé, surtout dans la seconde moitié du XIXe +siècle, un vif élan à l'_Anthropologie des peuples primitifs_ (WAITZ), +et donné à l'ethnographie comparée une haute importance pour la +psychologie. Malheureusement, les matériaux bruts, en quantité énorme, +réunis pour la constitution de cette science, n'ont pas encore subi +une élaboration critique suffisante. On peut juger des idées confuses +et mystiques qui règnent encore là, d'après la soi-disant «_Pensée des +peuples_» du voyageur connu, ADOLPHE BASTIAN, lequel s'est rendu +célèbre par la fondation, à Berlin, du «Musée d'ethnographie», mais +qui, écrivain prolixe, nous présente une véritable monstruosité de +compilation sans critique et de spéculation confuse. + + +=Psychologie ontogénétique.=--La plus négligée, la moins employée de +toutes les méthodes, dans l'étude de l'âme, a été jusqu'à présent +l'_ontogénétique_; et pourtant ce sentier peu fréquenté est +précisément celui qui nous mène le plus vite et le plus sûrement parmi +la sombre forêt des préjugés, des dogmes et des erreurs +psychologiques, jusqu'au point d'où nous pouvons voir clair dans +beaucoup des plus importants «problèmes de l'âme». De même que dans +tout autre domaine de l'embryologie organique, je commence par poser +ici l'une en face de l'autre ses deux grandes branches, que j'ai +distinguées dès 1866: l'embryologie (ontogénie) et la généalogie +(phylogénie). L'_embryologie de l'âme_, la psychogénie individuelle ou +biontique, étudie le développement graduel et progressif de l'âme chez +l'individu et cherche à déterminer les lois qui le conditionnent. Pour +une portion importante de la psychologie humaine, il y a beaucoup de +fait depuis des milliers d'années; car la _pédagogie_ rationnelle a +déjà dû, de bonne heure, s'imposer la tâche de connaître théoriquement +le progrès graduel et la capacité d'éducation de l'âme de l'enfant, +dont elle avait, en pratique, à réaliser l'harmonieux développement et +qu'elle devait diriger. Seulement, la plupart des pédagogues étaient +des philosophes spiritualistes et dualistes qui, par suite, se +mettaient à l'oeuvre en y apportant d'avance les préjugés +traditionnels de la psychologie spiritualiste. Depuis quelques +dizaines d'années seulement, la méthode des sciences naturelles a +gagné du terrain, même dans les écoles, sur cette direction +dogmatique; on s'efforce aujourd'hui davantage, même quand on traite +l'âme de l'enfant d'appliquer les principes de la doctrine +évolutionniste. Les matériaux bruts contenus dans chaque âme +individuelle d'enfant, sont déjà qualitativement donnés _à priori, +hérités_ qu'ils sont des parents et des ancêtres; l'éducation a pour +tâche de les amener à maturité, de les faire s'épanouir par +l'instruction intellectuelle et l'éducation morale, c'est-à-dire par +l'_adaptation_. Pour la science de notre premier développement +psychique, c'est W. PREYER (1882) qui en a posé les fondements dans +son intéressant ouvrage: _L'âme de l'enfant, observations relatives_ +_au développement intellectuel de l'homme dans les premières années +de sa vie_. En ce qui concerne les stades et les métamorphoses +ultérieures de l'âme individuelle, il reste encore beaucoup à faire: +l'application légitime et pratique de la grande loi biogénétique +commence à apparaître, ici aussi, comme le fanal lumineux de la +compréhension scientifique. + + +=Psychologie phylogénétique.=--Une époque nouvelle et féconde, une ère +de développement plus grand commença, pour la psychologie comme pour +toutes les sciences biologiques, lorsqu'il y a quarante ans CH. DARWIN +y appliqua les principes de la théorie de l'évolution. Le septième +chapitre de son ouvrage sur l'Origine des espèces (1859), ouvrage qui +fit époque, est consacré à l'_instinct_; il contient la démonstration +précieuse que les instincts des animaux sont soumis, comme toutes les +autres fonctions vitales, aux autres lois générales du développement +historique. Les instincts spéciaux des espèces animales distinctes +sont transformés par l'_adaptation_ et ces «changements acquis» sont +transmis par l'_hérédité_ aux descendants. Dans leur conservation et +leur développement, la _sélection_ naturelle, au moyen de la «lutte +pour la vie», joue le même rôle disciplinateur que la transformation +de n'importe quelle fonction physiologique. Plus tard, dans plusieurs +ouvrages, DARWIN a développé cette idée et montré que les mêmes lois +de «développement intellectuel» règnent dans tout le monde organique, +qu'elles valent pour l'homme comme pour les animaux et pour ceux-ci +comme pour les plantes. L'_unité du monde organique_, explicable par +sa commune origine, s'étend ainsi au domaine tout entier de la vie de +l'âme, depuis le plus simple organisme monocellulaire jusqu'à l'homme. + +Le développement ultérieur de la psychologie de DARWIN et son +application aux divers domaines de la vie psychique sont dus à un +remarquable naturaliste anglais, G. ROMANES. Malheureusement, sa mort +récente, si prématurée, l'a empêché d'achever son grand ouvrage dans +lequel toutes les parties de la psychologie comparée devaient être +également constituées dans le sens de la doctrine moniste de +l'évolution. Les deux parties de cet ouvrage qui ont paru comptent +parmi les productions les plus précieuses de la littérature +psychologique tout entière. En effet, conformément aux principes +monistes des sciences naturelles modernes, ces ouvrages nous offrent +premièrement, réunis et ordonnés, les _faits_ les plus importants qui, +depuis des milliers d'années, ont été établis empiriquement, par +l'observation et l'expérience, sur le domaine de la psychologie +comparée. Secondement, ces faits sont ensuite examinés et groupés en +vue d'une fin, par la _critique objective_; et troisièmement, il en +découle en ce qui concerne les problèmes généraux les plus importants +de la _psychologie_, ces raisonnements qui seuls, sont conciliables +avec les principes de notre moderne doctrine moniste. Le premier +volume composant l'oeuvre de ROMANES, porte ce titre, _L'évolution +mentale chez les animaux_ (1885) et nous retrace toute la longue +hiérarchie des stades de l'évolution psychique dans la série animale, +depuis les impressions et les instincts les plus simples des animaux +inférieurs jusqu'aux phénomènes les plus parfaits de la conscience et +de la raison, chez les animaux supérieurs, tout cela s'enchaînant par +des liens naturels. On trouve aussi dans ce volume de nombreuses notes +tirées des manuscrits posthumes de DARWIN «sur l'instinct» en même +temps qu'une «collection complète de tout ce que celui-ci a écrit sur +la psychologie». + +La seconde et la plus importante partie de l'oeuvre de ROMANES, traite +de l'_Evolution mentale chez l'homme et de l'origine des facultés +humaines_[20] (1893). Le pénétrant psychologue y démontre d'une +manière convaincante que _la barrière psychologique entre l'homme et +l'animal est vaincue_! La pensée à l'aide des mots, le pouvoir +d'abstraction de l'homme, se sont graduellement développés, sortis de +degrés inférieurs où la pensée et la représentation ne s'aidaient pas +encore de mots, degrés réalisés chez les Mammifères les plus proches +de l'homme. Les plus hautes fonctions intellectuelles de l'homme, la +_raison_, le _langage_ et la _conscience_ ne sont que les +perfectionnements des mêmes fonctions aux degrés inférieurs où elles +sont réalisées dans la série des _ancêtres primates_ (Simiens et +Prosimiens). L'homme ne possède pas une seule «fonction +intellectuelle» qui soit sa propriété exclusive. Sa vie psychique tout +entière ne diffère de celles des Mammifères, ses proches, qu'en +_degré_, non en _nature_, quantitativement, non qualitativement. + + [20] Traduction française par H. de Varigny. + +Je renvoie les lecteurs qui s'intéressent à cette capitale «question +de l'âme», à l'ouvrage fondamental de ROMANES. Je suis d'accord, sur +presque tous les points et toutes les affirmations, avec lui et avec +DARWIN; lorsqu'il semble y avoir des différences entre l'opinion de +ces auteurs et les vues que j'ai exposées précédemment, elles +proviennent soit d'une expression imparfaite chez moi ou d'une +différence insignifiante dans l'application des termes fondamentaux. +D'ailleurs, c'est une des caractéristiques de cette «science des +termes» qu'en ce qui concerne les termes fondamentaux les plus +importants, les philosophes les plus marquants aient des manières de +voir toutes différentes. + + +Place de la psychologie dans le système des sciences biologiques. + + =Biologie= + Science de l'organisme + (Anthropologie, Zoologie et Botanique) + ^ + |--------+-----------------+-------------------+--------------| + | | | + =Morphologie= | =Biogénie= + Science des formes | Histoire du développement + |---+--------^-------+-----| | |-------+--------^--------+------| + | | | | | + =Anatomie= | =Histologie= | =Ontogénie= | =Phylogénie= + Science | Science | Histoire | Histoire + des organes | des tissus | de l'embryon | de la race + | + + =Physiologie= + Science des fonctions + |-----------------------^------------------------------------| + | | + Physiologie des Physiologie des + =fonctions animales= =fonctions végétatives= + (Sensation et Mouvement) (Nutrition et Reproduction) + |-------+--------^---------+--| |---------+-------^----+--------| + | | | | | + =Esthématique= | =Phoronomie= =Trophonomie= =Gonimatique= + Science | Science Science Science + de la sensation | du mouvement des échanges de la + | de matériaux génération + =Psychologie= + Science de l'âme + + + + +CHAPITRE VII + +Degrés dans la hiérarchie de l'âme. + + ÉTUDES MONISTES DE PSYCHOLOGIE COMPARÉE.--L'ÉCHELLE + PSYCHOLOGIQUE.--PSYCHOPLASMA ET SYSTÈME NERVEUX.--INSTINCT ET + RAISON. + + «Le plus merveilleux des phénomènes naturels, celui que nous + appelons d'un nom légué par la tradition _esprit_ ou _âme_, est + une propriété absolument générale de tout ce qui vit. Dans toute + matière vivante, dans tout protoplasma, il faut bien reconnaître + l'existence des premiers éléments de la vie psychique, la forme + rudimentaire de sensibilité au _plaisir_ et à la _douleur_, la + forme rudimentaire de l'_attraction_ et de la _répulsion_. Mais + les divers degrés de développement et de composition de cette + âme varient avec les divers êtres vivants; ils nous acheminent, + depuis la muette _âme cellulaire_, à travers une longue série + d'intermédiaires de plus en plus élevés, jusqu'à l'_âme + humaine_, consciente et raisonnable». + + _Ame cellulaire et cellule psychique_ (1878). + + + + +SOMMAIRE DU CHAPITRE VII + + Unité psychologique de la nature organique.--Base matérielle de + l'âme: le psychoplasma.--Echelle des sensations.--Echelle des + mouvements.--Echelle des réflexes.--Réflexes simples et + réflexes complexes.--L'acte réflexe et la conscience.--Echelle + des représentations.--Représentations inconscientes et + représentations conscientes.--Echelle de la mémoire.--Mémoire + inconsciente et mémoire consciente.--Association des + représentations.--Instincts.--Instincts primaires et instincts + secondaires.--Echelle de la raison.--Langage.--Mouvements + émotifs et passions.--Volonté--Libre arbitre. + + +LITTÉRATURE + + CH. DARWIN.--_De l'expression des émotions chez l'homme et chez + les animaux._ Trad franç. + + W. WUNDT.--_Vorlesungen über die Menschen und Thierseele._ 2te + Auflage, Leipzig, 1892. + + FRITZ SCHULTZE.--_Vergleichende Seelenkunde._ Leipzig, 1897. + + L. BUCHNER.--_Aus dem Geistesleben der Thiere, oder Staaten und + Thaten der Kleinen._ 4te Aufl., Berlin, 1897. + + A. ESPINAS.--_Les sociétés animales._ Etudes de psychologie + comparée. + + TITO VIGNOLI.--_De la loi fondamentale de l'intelligence dans le + règne animal._ Trad. allem. + + C. LLOYD MORGAN.--_Animal life and intelligence._ London, 1890. + + W. BOLSCHE.--_Das Liebesleben in der Natur. (Etude sur + l'évolution de l'amour)._ Leipzig, 1898. + + G. ROMANES.--_L'évolution mentale dans le règne animal et chez + l'homme._ Trad. franç. + + +Les progrès immenses que la psychologie, avec l'aide de la théorie +évolutionniste, a accomplis dans la seconde moitié du XIXe siècle, ont +abouti à ceci: que nous reconnaissons l'_unité psychologique du monde +organique_. La psychologie comparée, conjointement à l'ontogénie et à +la phylogénie de l'âme, nous ont convaincus que la vie organique à +tous ses degrés, depuis les plus simples protistes monocellulaires +jusqu'à l'homme, est le produit des mêmes forces naturelles +élémentaires, des mêmes fonctions physiologiques de sensation et de +mouvement. La tâche fondamentale pour la psychologie scientifique de +l'avenir ne sera donc pas, comme elle l'a été jusqu'à présent, +l'analyse exclusivement subjective et introspective de l'âme à son +plus haut degré de perfectionnement--de l'âme au sens où l'entendent +les philosophes--mais l'étude objective et comparative de la longue +série d'échelons, de la longue suite de stades inférieurs et animaux +qu'a dû parcourir en se développant l'esprit humain. Distinguer les +divers degrés de cette échelle psychologique et démontrer leur +enchaînement phylogénétique ininterrompu, telle est la belle tâche à +laquelle on ne s'est sérieusement appliqué que depuis quelques +dizaines d'années et qui a surtout été abordée dans l'ouvrage +remarquable de ROMANES. Nous nous contenterons ici de traiter très +brièvement quelques-unes des questions les plus générales auxquelles +nous conduit la connaissance de cette suite d'étapes. + + +=Base matérielle de l'âme.=--Tous les phénomènes de la vie de l'âme +sans exception sont liés à des processus matériels ayant lieu dans la +substance vivante du corps, dans le _plasma_ ou _protoplasma_. Nous +avons désigné la partie de celui-ci qui apparaît comme le support +indispensable de l'âme, du nom de _psychoplasma_ («substance de +l'âme», au sens moniste) c'est-à-dire que nous n'entendons par là +aucune «essence» particulière, mais nous considérons l'_âme comme un +concept collectif désignant l'ensemble des fonctions psychiques du +plasma_. L'âme, en ce sens, est aussi bien une abstraction +physiologique que les termes «échange des matériaux» ou «génération». +Chez l'homme et les animaux supérieurs, par suite de l'extrême +division du travail dans les organes et les tissus, le psychoplasma +est un élément différencié du système nerveux le _neuroplasma_ des +cellules ganglionnaires et de leurs prolongements centrifuges, les +fibres nerveuses. Chez les animaux inférieurs, par contre, qui ne +possèdent pas encore de nerfs ni d'organes des sens distincts, le +psychoplasma n'est pas encore parvenu à se différencier pour exister +d'une manière indépendante, pas plus que chez les plantes. Chez les +protistes monocellulaires, enfin, le psychoplasma est, soit identique +au _protoplasma_ vivant tout entier qui constitue la simple cellule, +soit à une partie de celui-ci. En tous cas, aussi bien à ces degrés +inférieurs qu'aux degrés supérieurs de l'échelle psychologique, une +certaine composition _chimique_ du psychoplasma et une certaine +manière d'être _physique_ en lui sont indispensables dès que l'«âme» +doit fonctionner ou travailler. Cela vaut aussi bien pour l'activité +psychique élémentaire (sensation et mouvement plasmatiques) chez les +Protozoaires, que pour les fonctions complexes des organes sensoriels +et du cerveau chez les animaux supérieurs et, à leur tête, chez +l'homme. Le travail du psychoplasma, que nous nommons «âme» est +toujours lié à des échanges de matériaux. + + +=Echelle des sensations.=--Tous les organismes vivants, sans +exception, sont sensibles; ils distinguent les conditions du milieu +extérieur environnant et réagissent sur lui par certains changements +produits en eux-mêmes. La lumière et la chaleur, la pesanteur et +l'électricité, les processus mécaniques et les phénomènes chimiques du +milieu environnant agissent comme _excitants_ sur le _psychoplasma_ +sensible et provoquent des changements dans sa composition +moléculaire. Comme stades principaux de sa _sensibilité_, nous +distinguerons les 5 degrés suivants: + +I. Aux stades les plus inférieurs de l'organisation, le _psychoplasma_ +tout entier, comme tel, est sensible et réagit à l'action des +excitants: c'est le cas des protistes les plus primitifs, de beaucoup +de plantes et d'une partie des animaux supérieurs.--II. Au second +stade commencent à se développer, à la surface du corps, de simples +_instruments sensoriels_ non différenciés, sous forme de poils +protoplasmiques et de taches pigmentaires, précurseurs des organes du +tact et des yeux; c'est le cas d'une partie des protistes supérieurs, +mais aussi de beaucoup d'animaux et de plantes inférieurs.--III. Au +troisième stade, de ces éléments simples vont se développer, par +_différenciation, des organes sensoriels spécifiques_, ayant chacun +une adaptation propre; instruments chimiques de l'odorat et du goût, +organes physiques du tact et du sens de la température, de l'ouïe et +de la vue. L'«énergie spécifique» de ces organes sensibles supérieurs +n'est pas chez eux une qualité originelle, mais une propriété acquise +graduellement par une adaptation fonctionnelle et une hérédité +progressive.--IV. Au quatrième stade apparaît la centralisation, ou +_intégration du système nerveux_ et par là, en même temps, celle de la +sensation; par l'association des sensations auparavant isolées ou +localisées, se forment les représentations qui, tout d'abord, restent +encore inconscientes: c'est le cas chez beaucoup d'animaux inférieurs +et supérieurs.--V. Au cinquième stade, par la réflexion des sensations +dans une partie centrale du système nerveux, se développe la plus +haute fonction psychique, la _sensation consciente_, c'est le cas chez +l'homme et les Vertébrés supérieurs, probablement aussi chez une +partie des Invertébrés supérieurs, surtout des Articulés. + + +=Echelle des mouvements.=--Tous les corps vivants de la nature, sans +exception, se meuvent spontanément, à l'inverse de ce qui a lieu chez +les corps inorganisés, fixés et immobiles (les cristaux, par exemple); +c'est-à-dire qu'il se passe dans le _psychoplasma_ vivant des +changements de position des parties, par suite de causes internes, +lesquelles s'expliquent par la constitution chimique de ce +psychoplasma lui-même. Ces mouvements vitaux actifs peuvent être en +partie perçus directement, par l'observation, tandis qu'en partie ils +ne sont connus qu'indirectement, par leurs effets. Nous en +distinguerons 5 degrés: I. Au degré le plus inférieur de la vie +organique (chez les Chromacées, beaucoup de protophytes, et chez les +métaphytes inférieurs), nous ne constatons que ces mouvements de +_croissance_ qui sont communs à tous les organismes. Ils se produisent +d'ordinaire si lentement qu'on ne peut pas les observer immédiatement, +mais par un procédé indirect, en induisant de leurs résultats, +du changement de grandeur et de forme du corps en voie de +développement.--II. Beaucoup de protistes, en particulier les algues +monocellulaires du groupe des Diatomées et des Desmidiacées, se +meuvent en rampant ou en nageant, grâce à une _secrétion_, par la +simple excrétion d'une masse muqueuse.--III. D'autres organismes, +flottant dans l'eau (par exemple, beaucoup de radiolaires, de +Siphonophores, de Cténophores, etc.) s'élèvent ou s'enfoncent dans +l'eau en modifiant leur _poids spécifique_, tantôt par osmose, tantôt +en expulsant ou emmagasinant de l'air.--IV. Beaucoup de plantes, en +particulier les impressionnables sensitives (mimosa) et autres +Papilionacées, exécutent, avec leurs feuilles ou d'autres parties, des +mouvements au moyen d'un _changement de turgescence_, c'est-à-dire +qu'elles modifient la tension du protoplasma et par suite sa pression +sur la paroi cellulaire élastique qui l'enveloppe.--V. Les plus +importants de tous les mouvements organiques sont les _phénomènes_ +_de contraction_, c'est-à-dire les changements de forme de la +superficie du corps qui sont liés à des modifications réciproques de +position dans ses parties; ils se produisent toujours en traversant +deux états différents ou phases du mouvement: la phase de +_contraction_ et celle d'_expansion_. On distingue comme quatre formes +différentes de concentration du protoplasma: _a. les mouvements +amiboïdes_ (chez les Rhizopodes, les globules du sang, les cellules +pigmentaires, etc.); _b. les courants plasmiques_, analogues, à +l'intérieur de cellules entourées d'une membrane; _c. les mouvements +vibratiles_ (mouvement d'un flagellum ou de cils chez les Infusoires, +les Spermatozoïdes, les cellules de l'épithélium à cils vibratiles); +et enfin _d. le mouvement musculaire_ (chez la plupart des animaux). + + +=Echelle des réflexes= (phénomènes réflexes, mouvements réflexes, +etc.).--L'activité élémentaire de l'âme, produite par la liaison d'une +sensation à un mouvement, est désignée par nous du nom de _réflexe_ +(au sens le plus large), ou de _fonction réflexe_, ou mieux encore +d'_action réflexe_. Le mouvement (n'importe de quelle sorte) apparaît +ici comme la suite immédiate de l'_excitation_ provoquée par +l'impression; c'est pourquoi, dans le cas le plus simple (chez les +protistes) on l'a désigné du simple nom de _mouvement d'excitation_. +Tout protoplasma vivant est irritable. Tout changement physique ou +chimique du milieu extérieur environnant peut, dans certaines +circonstances, agir comme excitant sur le psychoplasma et produire ou +«contrebalancer» un mouvement. Nous verrons, plus tard, comment +l'importante notion physique d'_équilibre_ rattache immédiatement les +plus simples réflexes organiques aux mouvements mécaniques analogues +dans la nature inorganique (par exemple, l'explosion de la poudre par +une étincelle, de la dynamite par un choc). Nous distinguons dans +l'échelle des réflexes les sept degrés suivants: + +I.--Au stade le plus bas de l'organisation, chez les protistes +inférieurs, les excitations du monde extérieur (lumière, chaleur, +électricité, etc.), ne provoquent dans le _protoplasma_ non +différencié, que ces indispensables mouvements internes de croissance +et d'échange qui sont communs à tous les organismes et indispensables +à leur conservation. Il en va de même pour la plupart des plantes. + +II.--Chez beaucoup de Protistes qui se meuvent librement (surtout chez +les Amibes, les Héliozoaires et surtout les Rhizopodes) les +excitations extérieures provoquent sur tous les points de la +superficie du corps monocellulaire, des mouvements qui se traduisent +par des changements de lieu (mouvements amiboïdes, formation de +pseudopodes, contraction et extension des pseudopodes); ces +prolongements mal déterminés et modifiables du protoplasma ne sont pas +encore des organes constants. L'excitabilité organique générale se +traduit de la même façon, par un _réflexe non différencié_, chez les +impressionnables sensitives et chez les Métazoaires inférieurs; chez +ces organismes pluricellulaires, les excitations peuvent être +transmises d'une cellule à l'autre, puisque toutes les cellules, par +leurs prolongements, sont en rapport de contiguïté. + +III.--Chez beaucoup de Protistes, et en particulier chez les +Protozoaires ayant atteint un haut degré de développement, le corps +monocellulaire se différencie déjà en deux sortes d'organes des plus +rudimentaires: organes sensibles du tact et organes moteurs du +mouvement; les deux instruments sont des prolongements directs et +externes du protoplasma; l'excitation qui atteint le premier de ces +organes est transmise immédiatement au second par le psychoplasma du +corps monocellulaire et en provoque la contraction. Ce phénomène +s'observe surtout clairement (ou se démontre expérimentalement) chez +beaucoup d'Infusoires fixés (par exemple chez le poteriodendron parmi +les Flagellés, chez la vorticelle parmi les Ciliés). La plus faible +excitation qui atteint les prolongements vibratiles très +impressionnables (flagellum ou cils) situés à l'extrémité libre de la +cellule, produit aussitôt une contraction de l'un des bouts en forme +de fil, à l'autre bout fixé. On désigne ce phénomène du nom d'_arc +réflexe simple_[21]. + + [21] MAX VERWORN. _Allgemeine Physiologie_, 2te Aufl., 1897. + +IV.--A ces processus qui se passent dans l'organisme monocellulaire +des Infusoires, se rattache immédiatement le mécanisme intéressant des +_cellules neuromusculaires_, que nous trouvons dans le corps +pluricellulaire de beaucoup de Métazoaires inférieurs, en particulier +chez les Cnidiés (polypes, coraux). Chaque cellule neuro-musculaire, +prise individuellement, est _organe réflexe isolé_; elle possède, à la +surface de son corps, une partie sensible, au bout opposé et interne +un filament musculaire mobile: celui-ci se contracte aussitôt que +l'autre est excité. + +V.--Chez d'autres Cnidiés, en particulier chez les Méduses qui nagent +librement (et qui sont proches parentes des polypes fixés),--la +_cellule neuro-musculaire_ simple se subdivise en deux cellules +différentes mais encore réunies par un filament: une _cellule +sensorielle_ externe (dans l'épiderme) et une _cellule musculaire_ +interne (sous la peau); dans cet _organe réflexe bicellulaire_, la +première cellule est l'organe élémentaire de la sensation, la seconde +celui du mouvement; le filament de psychoplasma qui les relie est un +pont qui permet à l'excitation de passer de la première à la seconde. + +VI.--Le progrès le plus important dans le développement progressif du +mécanisme réflexe, c'est la différenciation de _trois_ cellules; à la +place du simple pont dont nous venons de parler apparaît une troisième +cellule indépendante, la _cellule psychique_ ou cellule ganglionnaire; +en même temps survient une nouvelle fonction psychique, la +_représentation_ inconsciente qui a son siège précisément dans cette +cellule centrale. L'excitation est transmise, de la cellule +sensorielle sensible tout d'abord à cette cellule représentative +intermédiaire (cellule psychique) et de celle-ci, elle passe sous +forme de commandement au mouvement, à la cellule musculaire motrice. +Ces _organes réflexes tricellulaires_ prédominent chez la grande +majorité des Invertébrés. + +VII.--A la place de cette combinaison, on trouve chez la plupart des +Vertébrés l'_organe réflexe quadricellulaire_ consistant en ceci +qu'entre la cellule sensorielle sensible et la cellule musculaire +motrice, non plus une, mais deux cellules psychiques différentes sont +intercalées. L'excitation externe passe ici de la cellule sensorielle, +par voie centripète, à la _cellule sensitive_ (cellule psychique +sensible), puis de celle-ci à la _cellule de la volition_ (cellule +psychique motrice) et c'est seulement cette dernière qui la transmet à +la cellule musculaire contractile. Par le fait que de nombreux organes +réflexes analogues s'associent, et que de nouvelles cellules +psychiques sont intercalées, se constitue le mécanisme compliqué +réflexe de l'homme et des Vertébrés supérieurs. + + +=Réflexes simples et réflexes complexes.=--La différence importante +que nous avons établie aux points de vue morphologique et +physiologique entre les organismes monocellulaires (Protistes) et les +pluricellulaires (Histones) existe de même quand il s'agit de +l'activité psychique élémentaire, de l'action réflexe. Chez les +_Protistes monocellulaires_ (aussi bien chez les plantes primitives +plasmodomes, les Protophytes, que chez les animaux primitifs +plasmophages, les Protozoaires) le processus physique du réflexe tout +entier se passe à l'intérieur du protoplasma d'une cellule unique; +leur «âme cellulaire» apparaît encore comme une fonction unique du +psychoplasma, ses diverses phases ne commençant à se différencier +qu'au cours de la différenciation d'organes distincts. Déjà chez les +Protistes cénobiontes, dans les _colonies cellulaires_ (par exemple le +volvox, le carchesium) apparaît le deuxième stade d'activité +cellulaire, l'_action réflexe composée_. Les nombreuses cellules +sociales qui composent ces colonies cellulaires ou cénobies, sont +toujours en rapport plus ou moins étroit, souvent reliées directement +les unes aux autres par des filaments, véritables ponts de plasma. +Une excitation qui atteint une ou plusieurs des cellules de cette +association est communiquée aux autres par les ponts de réunion et +peut provoquer chez toutes, une contraction collective. Cette +association existe aussi dans les tissus des plantes et des animaux +pluricellulaires. Tandis qu'on admettait autrefois, à tort, que les +cellules des tissus végétaux existaient contiguës mais isolées les +unes des autres, aujourd'hui on démontre partout l'existence de fins +filaments protoplasmiques qui traversent les épaisses membranes +cellulaires et maintiennent partout des rapports matériels et +psychologiques entre leurs protoplasmas vivants. Ainsi s'explique que +l'ébranlement de l'impressionnable racine du mimosa, provoqué par les +pas du promeneur sur le sol, transmette aussitôt l'excitation à toutes +les cellules de la plante, amenant toutes les feuilles délicates à se +reployer, tous les pétioles à tomber. + + +=Action réflexe et conscience.=--Un caractère important commun à tous +les phénomènes réflexes, c'est le _manque de conscience_. Pour des +raisons que nous exposons au chapitre X, nous n'admettons une +conscience réelle que chez l'homme et les animaux supérieurs, et nous +la refusons aux plantes, aux animaux inférieurs et aux Protistes; chez +ces derniers, par conséquent, _tous les mouvements d'excitation_ +doivent être considérés _comme des réflexes_, c'est-à-dire que tels +sont tous les mouvements en général, en tant qu'ils ne sont pas +produits _spontanément_ ou par des causes internes (mouvements +impulsifs ou automatiques)[22]. Il en va autrement chez les animaux +supérieurs qui présentent un système nerveux centralisé et des organes +des sens parfaits. Ici, l'activité psychique réflexe a graduellement +donné lieu à la conscience et l'on voit apparaître les actes +volontaires conscients s'opposant aux réflexes, qui subsistent à côté +d'eux. Mais nous devons ici, comme pour les instincts, distinguer +deux phénomènes essentiellement différents: les réflexes primaires et +les secondaires. Les _réflexes primaires_ sont ceux qui, +phylogénétiquement, n'ont jamais été conscients, c'est-à-dire qui ont +conservé leur nature originelle (héritée d'ancêtres animaux +inférieurs). Les _réflexes secondaires_, au contraire, sont ceux qui +furent, chez les ancêtres, des actes volontaires conscients mais qui, +plus tard, par l'habitude ou la disparition de la conscience, sont +devenus inconscients. On ne peut ici--pas plus qu'ailleurs--tracer une +ligne de démarcation précise entre les fonctions psychiques +conscientes et les inconscientes. + + [22] MAX VERWORN. _Psychophysiologische Protisten-Studien_ + (1889). S. 135. + + +=Echelle des représentations.= (Dokèses).--Les psychologues +d'autrefois (HERBART, par exemple), ont considéré la «représentation» +comme le phénomène psychique essentiel d'où tous les autres +dérivaient. La psychologie comparée moderne accepte cette idée en tant +qu'il s'agit de la représentation _inconsciente_; elle tient, au +contraire, la représentation _consciente_ pour un phénomène secondaire +de la vie psychique qui fait encore entièrement défaut chez les +plantes et les animaux inférieurs et ne se développe que chez les +animaux supérieurs. Parmi les nombreuses définitions contradictoires +qu'ont données les psychologues du terme de _représentation_, +(DOKESIS) la plus juste nous semble celle qui entend par là l'_image +interne_ de l'objet externe, lequel se transmet à nous par +l'impression («idée» en un sens particulier). Nous distinguerons, dans +l'échelle croissante de la fonction de représentation, quatre degrés +principaux qui sont les suivants: + +I.--_Représentation cellulaire._--Aux stades les plus inférieurs, la +représentation nous apparaît comme une fonction physiologique générale +du psychoplasma; déjà chez les plus simples Protistes monocellulaires, +les impressions laissent dans ce psychoplasma des traces durables qui +peuvent être reproduites par la mémoire. Parmi plus de quatre mille +espèces de Radiolaires que j'ai décrites, chaque espèce particulière +est caractérisée par une forme de squelette spéciale, qui s'est +transmise à elle par l'hérédité. La production de ce squelette +spécifique, d'une structure souvent des plus compliquées, par une +cellule des plus simples (presque toujours sphérique), ne peut +s'expliquer que si nous attribuons au plasma, matière composante, la +propriété de représentation et, de fait, celle toute spéciale de +«sentiment plastique de la distance», ainsi que je l'ai montré dans ma +_Psychologie des Radiolaires_[23]. + + [23] E. HAECKEL. _Allg. Naturgesch. der Radiolaren_, 1887. S. + 122. + +II.--_Représentation histonale._--Déjà chez les Cénobies ou colonies +cellulaires de Protistes associés, mais plus encore dans les tissus +des plantes et des animaux inférieurs, sans système nerveux (éponges, +polypes), nous trouvons réalisé le second degré de représentation +inconsciente, fondé sur une communauté de vie psychique entre de +nombreuses cellules, étroitement liées. Si des excitations, qui se +sont produites une seule fois, produisent non seulement un réflexe +passager dans un organe (par exemple d'une feuille ou d'un bras de +polype) mais laissent une impression durable qui sera reproduite +spontanément plus tard, il faut bien admettre, pour expliquer ce +phénomène, une représentation histonale, liée au psychoplasma des +cellules associées en tissu. + +III.--_Représentation inconsciente des cellules ganglionnaires._--Ce +troisième degré, plus élevé, de représentation est la forme la plus +fréquente de cette fonction dans le règne animal; elle apparaît comme +une localisation de la représentation en certaines «cellules +psychiques». Dans le cas le plus simple, on ne la trouve, par +conséquent, dans l'action réflexe, qu'au sixième degré de +développement, lorsqu'est constitué l'organe réflexe tricellulaire; le +siège de la représentation est alors la cellule psychique moyenne, +intercalée entre la cellule sensorielle et la cellule musculaire +motrice. Avec le développement croissant du système nerveux dans le +règne animal, avec son intégration et sa différenciation croissantes, +le développement de ces représentations inconscientes va, lui aussi, +toujours croissant. + +IV.--_Représentation consciente des cellules cérébrales._--C'est +seulement aux degrés supérieurs de l'organisation animale que se +développe la conscience, comme fonction spéciale d'un organe central +déterminé du système nerveux. Par le fait que les représentations +deviennent conscientes et que certaines parties du cerveau prennent un +développement considérable tendant à l'_association_ des +représentations conscientes, l'organisme devient capable de ces +fonctions psychiques supérieures désignées du nom de _pensée_, +réflexion, entendement et _raison_. Bien que la limite phylogénétique +soit des plus difficiles à tracer entre les représentations +primitives, inconscientes et les secondaires, conscientes, on peut +cependant admettre comme probable que celles-ci dérivent de celles-là +_polyphylétiquement_. Car nous trouvons la pensée consciente et +raisonnable, non seulement dans les formes supérieures de +l'embranchement des Vertébrés (chez l'homme, les Mammifères, les +Oiseaux, une partie des Vertébrés inférieurs)--mais encore chez les +représentants les plus parfaits des autres groupes animaux (chez les +fourmis et d'autres Insectes, les araignées et les Crustacés +supérieurs parmi les Arthropodes, chez les Céphalopodes parmi les +Mollusques). + + +=Echelle de la mémoire.=--Elle présente un rapport étroit avec celle +du développement des représentations; cette fonction capitale du +psychoplasma--condition de tout développement psychique +progressif--n'est au fond qu'une _reproduction de représentations_. +Les empreintes que l'excitation avait produites en tant qu'impression +sur le bioplasma et qui étaient devenues des représentations durables +sont ranimées par la mémoire; elles passent de l'état _potentiel_ à +l'état _actuel_. La «force de tension» latente dans le psychoplasma se +transforme en «force vive» active. Correspondant aux quatre stades de +la représentation, nous pouvons distinguer dans la mémoire quatre +stades de développement progressif. + +I.--_Mémoire cellulaire._--Il y a déjà trente ans qu'$1, dans un +travail plein de profondeur, a désigné la mémoire comme une «fonction +générale de la matière organisée», soulignant la haute importance de +cette fonction psychique «à laquelle nous devons presque tout ce que +nous sommes et ce que nous possédons» (1870). J'ai repris plus tard +cette pensée (1876) et j'ai cherché à l'établir en lui appliquant avec +fruit la théorie de l'évolution (voir ma _Périgenèse des plastidules, +essai d'explication mécaniste des processus élémentaires de +l'évolution_[24]). J'ai cherché à prouver dans cette étude que la +«mémoire inconsciente» était une fonction générale essentiellement +importante, commune à tous les plastidules, c'est-à-dire à ces +molécules ou groupes de molécules hypothétiques, que NAEGELI appelle +_micelles_, d'autres _bioplastes_, etc. Seuls les plastidules +_vivants_, molécules individuelles du plasma actif, se reproduisent et +possèdent ainsi la mémoire: c'est là la différence essentielle entre +la nature organique et l'inorganique. On peut dire: «L'_hérédité est +la mémoire des plastidules_, par contre la variabilité est +l'intelligence des plastidules». La mémoire élémentaire des protistes +monocellulaires, se constitue à l'aide des mémoires moléculaires des +plastidules ou micelles dont l'ensemble forme leur corps cellulaire +vivant. Les effets les plus surprenants de cette mémoire inconsciente +chez les Protistes monocellulaires sont surtout mis en lumière par +l'infinie diversité et régularité de leur appareil protecteur si +compliqué, le test et le squelette; une quantité d'exemples +intéressants nous sont fournis, en particulier, par les _Diatomées_ et +les _Cosmariées_ parmi les Protophytes, par les _Radiolaires_ et les +_Thalamophores_, parmi les Protozoaires. Dans des milliers d'espèces +de ces Protistes, la forme spécifique du squelette se transmet avec +une _relative constance_, témoignant ainsi de la fidélité de la +mémoire inconsciente cellulaire. + + [24] E. HAECKEL. _Gesammelte populaere Vortraege 2tes_ Heft, + 1879. + +II.--_Mémoire histonale._--Quant au second degré de la mémoire, des +preuves non moins intéressantes du souvenir inconscient des tissus +nous sont fournies par l'hérédité des organes et des tissus divers +dans le corps des plantes et des animaux inférieurs invertébrés +(Spongiaires, etc.). Ce second degré nous apparaît comme une +_reproduction des représentations histonales_ de cette association de +représentations cellulaires qui commence dès la formation des Cénobies +chez les Protistes sociaux. + +III.--De même on peut considérer le troisième degré, la _mémoire +inconsciente_ de ces animaux qui possèdent déjà un système nerveux, +comme une reproduction des «représentations inconscientes» +correspondantes, emmagasinées dans certaines cellules ganglionnaires. +Chez la plupart des animaux inférieurs, toute la mémoire est sans +doute inconsciente. Mais même chez l'homme et les animaux supérieurs +auxquels nous sommes bien obligés d'attribuer de la conscience, +les fonctions quotidiennes de la mémoire inconsciente sont +incomparablement plus nombreuses et variées que celles de la mémoire +consciente; nous nous en convaincrons facilement par l'examen +impartial de mille actions inconscientes que nous accomplissons +journellement quand nous marchons, parlons, écrivons, mangeons, etc. + +IV.--_La mémoire consciente_, qui s'effectue chez l'homme et les +animaux supérieurs au moyen de cellules cérébrales spéciales, +n'apparaît par suite que comme une _réflexion intérieure_, survenue +très tard, comme l'épanouissement dernier des mêmes reproductions de +représentations psychiques, qui se réfléchissaient déjà chez nos +ancêtres animaux inférieurs, en tant que phénomènes inconscients dans +les cellules ganglionnaires. + + +=Association des représentations.=--L'_enchaînement_ des +représentations, qu'on désigne d'ordinaire du nom d'association des +idées--ou, plus brièvement, d'association--présente également une +longue échelle de degrés, des plus inférieurs aux plus supérieurs. +Cette association, elle aussi, est encore à l'origine et de beaucoup +le plus fréquemment _inconsciente_, «instinct»; ce n'est que dans les +groupes animaux les plus élevés qu'elle devient graduellement +_consciente_, «raison». Les conséquences psychiques de cette +«association des idées» sont des plus diverses; cependant, une très +longue échelle graduée conduit sans interruption des plus simples +associations inconscientes, réalisées chez les Protistes inférieurs, +aux plus parfaites liaisons d'idées conscientes, réalisées chez +l'homme civilisé. L'_unité de la conscience_ chez celui-ci n'est +regardée que comme le résultat suprême de cette association (HUME, +CONDILLAC). Toute la vie psychique supérieure devient d'autant plus +parfaite que l'association normale s'étend à des représentations +indéfiniment plus nombreuses et que celles-ci s'ordonnent plus +naturellement, conformément à la «critique de la raison pure». Dans le +_rêve_, où cette critique fait défaut, l'association des +représentations reproduites se fait souvent de la manière la plus +confuse. Mais également dans les créations de la _fantaisie_ poétique, +laquelle par des liaisons variées entre les représentations présentes +en produit des groupes tout nouveaux, de même dans les hallucinations, +etc., ces représentations s'ordonnent d'une manière antinaturelle et +apparaissent ainsi, à qui les considère avec sang-froid, complètement +_déraisonnables_. Ceci vaut tout particulièrement pour les _formes +surnaturelles de la croyance_, les esprits du spiritisme et les images +fantaisistes de la philosophie transcendantale et dualiste; mais +précisément ces _associations anormales_ dont témoignent la croyance +et la prétendue «révélation» sont diversement prisées et considérées +comme les «biens intellectuels» les plus précieux de l'homme[25]. (Cf. +ch. XVI.) + + [25] ADALBERT SVOBODA. _Gestalten des Glaubens_, 1897. + + +=Instincts.=--La psychologie surannée du moyen âge, qui néanmoins +trouve encore aujourd'hui beaucoup de partisans, considérait la vie +psychique chez l'homme et chez l'animal comme deux choses radicalement +différentes; elle faisait dériver la première de la _raison_, la +seconde de l'_instinct_. Conformément à l'histoire traditionnelle de +la création, on admettait qu'à chaque espèce animale était inculquée, +à l'instant de sa création et par son créateur, une qualité d'âme +déterminée et inconsciente, et que ce _penchant naturel_ (instinct) +propre à chaque espèce était aussi invariable que son organisation +corporelle. Après que déjà LAMARCK (1809) en fondant sa théorie de la +descendance, eût montré l'inadmissibilité de cette erreur, DARWIN +(1859) la réfuta complètement. Il établit, s'appuyant sur sa théorie +de la sélection, les principes essentiels suivants: I. Les instincts +de chaque espèce sont variables suivant les individus et, par +l'_adaptation_, ils sont soumis au changement aussi bien que les +caractères morphologiques de l'organisation corporelle. II. Ces +variations (provenant pour la plupart d'habitudes modifiées), sont en +partie transmises aux descendants par l'_hérédité_, et au cours des +générations elles s'accumulent et se fixent. III. La _sélection_ +(naturelle ou artificielle) réalise un choix parmi ces modifications +héréditaires de l'activité psychique: elle conserve celles qui sont +utiles et écarte celles qui le sont moins. IV. La _divergence_ de +caractère psychique qui s'ensuit, amène ainsi, au cours des +générations, l'apparition de nouveaux instincts, tout comme la +divergence de caractère morphologique amène l'apparition de nouvelles +espèces. Cette théorie de l'instinct de DARWIN est aujourd'hui admise +par la plupart des biologistes; G. ROMANES, dans son remarquable +ouvrage sur l'_Evolution mentale dans le règne animal_ (1885) a traité +la question si à fond et en a si notablement étendu la portée, que je +ne peux ici que renvoyer à cet auteur. Je remarquerai seulement que, +selon moi, des instincts existent chez _tous_ les organismes, chez +tous les Protistes et toutes les plantes, aussi bien que chez tous les +animaux et tous les hommes; mais chez ces derniers ils entrent +d'autant plus en régression que la _raison_ se développe à leurs +dépens. + +Parmi les innombrables formes d'instincts, on en peut distinguer deux +grandes classes: les primaires et les secondaires. Les _instincts +primaires_ sont les tendances générales inférieures inhérentes au +psychoplasma et inconscientes chez lui depuis le commencement de la +vie organique, par dessus tout la tendance à la conservation de +l'individu (protection et nutrition) et celle à la conservation de +l'espèce (reproduction et soin des jeunes). Ces deux _tendances +fondamentales_ de la vie organique, _la faim et l'amour_, sont à +l'origine partout inconscientes, développées sans le concours de +l'entendement ou de la raison; chez les animaux supérieurs, comme chez +l'homme, elles sont devenues plus tard des objets de conscience. + +Il en va tout au contraire des _instincts secondaires_; ceux-ci se +sont développés à l'origine par une adaptation intelligente, par des +réflexions et des raisonnements de la part de l'entendement, ainsi que +par des actes conscients en vue d'une fin; peu à peu ils sont devenus +habituels au point que cette _altera natura_ agit inconsciemment et, +se transmettant aux descendants par l'hérédité, apparaît comme +«innée». La conscience et la réflexion, liées à l'origine à ces +instincts particuliers des animaux supérieurs, se sont perdues au +cours du temps et ont échappé aux plastidules (comme dans les cas +d'«hérédité abrégée»). Les actes inconscients accomplis par les +animaux supérieurs en vue d'une fin (par exemple les tendances +artistiques) paraissent aujourd'hui des instincts innés. Ainsi se doit +expliquer chez l'homme l'apparition des «connaissances _a priori_» +innées, qui, à l'origine, _chez ses ancêtres_, se sont développées _a +posteriori_ et empiriquement[26]. + + [26] E. HAECKEL. _Histoire de la création naturelle_, 9e éd., + 1898. + + +=Echelle de la raison.=--D'après les opinions psychologiques tout à +fait superficielles trahissant une complète ignorance de la +psychologie animale et qui ne reconnaissent qu'à l'homme une «âme +véritable», c'est à lui seul aussi que peuvent être attribuées, comme +bien suprême, la conscience et la _raison_. Cette grossière erreur, +qui d'ailleurs se rencontre actuellement encore dans beaucoup de +manuels a été absolument réfutée par la psychologie comparée de ces +quarante dernières années. Les Vertébrés supérieurs (surtout les +Mammifères voisins de l'homme) possèdent une raison aussi bien que +l'homme lui-même et à travers la série animale on peut tout aussi bien +suivre la longue évolution progressive de la raison, qu'à travers la +série humaine. La différence entre la raison d'hommes tels que GOETHE, +LAMARCK, KANT, DARWIN et celle de l'homme inculte le plus inférieur, +d'un Wedda, d'un Akka, d'un nègre de l'Australie ou d'un Patagonien, +est bien plus grande que la différence graduée entre la raison de ces +derniers et celle des Mammifères «les plus raisonnables», des singes +anthropoïdes et même des Papiomorphes, des chiens et des éléphants. +Cette proposition importante, elle aussi, a été démontrée d'une +manière absolument convaincante, à l'aide d'une comparaison critique +approfondie, par ROMANES et d'autres. Nous n'y insisterons donc pas +davantage, pas plus que sur la différence entre la _raison_ (ratio) et +l'_entendement_ (intellectus); de ces termes et de leurs limites, +comme de beaucoup d'autres termes essentiels à la psychologie, les +philosophes les plus remarquables donnent les définitions les plus +contradictoires. D'une manière générale, on peut dire que la faculté +de _former des concepts_, commune aux deux fonctions cérébrales, +s'applique avec l'entendement au cercle plus étroit des associations +concrètes et toutes proches, avec la raison, au contraire, au cercle +plus vaste des groupes d'associations abstraites et plus étendues. +Dans la longue échelle qui conduit des actes réflexes et des instincts +réalisés chez les animaux inférieurs à la raison, réalisée chez les +animaux supérieurs, l'entendement devance la raison. Le fait surtout +important, pour nos recherches de psychologie générale, c'est que ces +fonctions psychiques supérieures, elles aussi, sont soumises aux lois +de l'hérédité et de l'adaptation, tout comme leurs organes; ces +_organes de la pensée_ chez l'homme et les Mammifères supérieurs, +résident, ainsi que l'ont démontré les recherches de FLECHSIG (1894) +dans ces parties de l'écorce cérébrale situées entre les quatre foyers +sensoriels internes (cf. chap. X et XI). + +_Le langage._--Le haut degré de développement des concepts, de +l'entendement et de la raison, qui met l'homme tellement au-dessus de +l'animal, est étroitement lié au développement du langage. Mais ici +comme là on peut démontrer l'existence d'une longue série +ininterrompue de stades progressifs, conduisant des degrés les plus +inférieurs aux supérieurs. Le langage est aussi peu que la raison +l'apanage exclusif de l'homme. C'est plutôt au sens large un avantage +commun à tous les animaux _sociaux supérieurs_, au moins à tous les +Arthropodes et Vertébrés qui vivent en sociétés et en troupes; il leur +est nécessaire pour s'entendre, pour se communiquer leurs +représentations. Ceci ne peut se faire que par contact, ou par signes, +ou par sons désignant des concepts. Le chant des oiseaux et celui des +singes anthropoïdes chantants (hylobates) rentrent, eux aussi, dans le +langage des sons de même que l'aboiement du chien et le hennissement +du cheval, de même enfin que le chant du grillon et le cri de la +cigale. Mais chez l'homme seul s'est développé ce _langage articulé, +par concepts_, qui permet à sa raison d'atteindre à de si hautes +conquêtes. La _philologie comparée_, une des sciences les plus +intéressantes qui soient nées en ce siècle, a montré comment les +nombreuses langues, si perfectionnées, parlées par les différents +peuples, se sont développées graduellement, lentement, à partir de +quelques langues originelles très simples (G. DE HUMBOLDT, BOPP, +SCHLEICHER, STEINTHAL, etc.), AUGUSTE SCHLEICHER[27], d'Iéna, en +particulier, a montré que le développement historique des langues +s'effectue suivant les mêmes lois phylogénétiques que celui des autres +fonctions physiologiques et de leurs organes. ROMANES (1893) a repris +cette démonstration et montré d'une manière convaincante que le +langage de l'homme ne diffère que par le _degré_ de développement, non +en essence et par sa _nature_, de celui des animaux supérieurs. + + [27] A. SCHLEICHER: _Die Darwin'sche Theorie und die + Sprachwissenschaft_ (Weimar, 1863); _Ueber die Bedeutung der + Sprache für die Naturgeschichte des Menschen_ (Weimar, 1865). + + +=Echelle des émotions.=--L'important groupe de fonctions psychiques, +désigné par le terme collectif de _sentiment_[28], joue un grand rôle +dans la théorie de la raison, tant théorique que pratique. Pour notre +manière de voir, ces phénomènes prennent une importance particulière +parce qu'ici apparaît immédiatement le rapport direct de la fonction +cérébrale avec d'autres fonctions physiologiques (battements du coeur, +activité sensorielle, mouvement musculaire); c'est par là qu'apparaît +avec la plus grande clarté ce qu'a d'anti naturel et d'inadmissible la +philosophie qui veut séparer radicalement la psychologie de la +physiologie. + + [28] _Gemüth._ + +Toutes les nombreuses manifestations de la vie émotive que nous +trouvons chez l'homme s'observent aussi chez les animaux supérieurs +(surtout chez les singes anthropomorphes et chez les chiens); si +divers que soient leurs degrés de développement, ils peuvent se +ramener tous aux deux _fonctions élémentaires de l'âme_, la sensation +et le mouvement et à leur association dans le réflexe ou la +représentation. C'est au domaine de la sensation, au sens large, que +se rattache le _sentiment de plaisir et de peine_, qui détermine toute +la manière d'être sentimentale,--et de même, c'est, d'autre part, au +domaine du mouvement que se rattachent _l'attraction et la répulsion_ +correspondantes (amour et haine), l'effort pour obtenir le plaisir et +éviter la peine. + +L'_attraction et la répulsion_ apparaissent comme la source primitive +de la _volonté_, cet élément de l'âme d'une importance capitale, qui +détermine le caractère de l'individu. Les _passions_, qui jouent un si +grand rôle dans la vie psychique supérieure, ne sont que des +grossissements des «émotions». Et celles-ci sont communes à l'homme et +aux animaux, ainsi que ROMANES l'a montré récemment d'une manière +éclatante. Au degré le plus primitif de la vie organique, nous +trouvons déjà, chez tous les Protistes, ces sentiments élémentaires de +plaisir et de peine, qui se manifestent par ce qu'on appelle leurs +_tropismes_, dans leur _recherche_ de la lumière ou de l'obscurité, de +la chaleur ou du froid, dans leur attitude variable à l'égard de +l'électricité positive et négative. Au degré supérieur de la vie +psychique, nous trouvons, par contre, chez l'homme civilisé, ces +infimes nuances de sentiment, ces tons dégradés du ravissement et de +l'horreur, de l'amour et de la haine, qui sont les ressorts de +l'histoire et la mine inépuisable de la poésie. Et pourtant ces états +élémentaires les plus primitifs du sentiment, réalisés dans le +_psychoplasma_ des Protistes monocellulaires, sont reliés par une +chaîne continue, faite de tous les intermédiaires imaginables, aux +formes supérieures de la passion humaine, dont le siège est dans les +cellules ganglionnaires de l'écorce cérébrale. Que ces formes +elles-mêmes soient soumises absolument aux lois physiques, c'est ce +qu'a déjà exposé le grand SPINOZA dans sa célèbre _Statique des +passions_. + + +=Echelle de la volonté.=--Le terme de _volonté_ est soumis, comme tous +les termes psychologiques importants (ceux de représentation, d'âme, +d'esprit, etc.), aux interprétations et définitions les plus variées. +Tantôt la volonté, au sens le plus large, est considérée comme un +attribut _cosmologique_: «le monde comme volonté et représentation» +(SCHOPENHAUER); tantôt, au sens le plus étroit, elle est considérée +comme un attribut _anthropologique_, comme la propriété exclusive de +l'homme; c'est le cas de DESCARTES pour qui les animaux sont des +machines sans sensations ni volonté. Dans le langage courant, +l'existence de la volonté se déduit du phénomène de mouvement +volontaire et on la tient ainsi comme une forme d'activité psychique +commune à la plupart des animaux. Si nous analysons la volonté à la +lumière de la physiologie et de l'embryologie comparées, nous nous +convaincrons--comme dans le cas de la sensation--qu'il s'agit d'une +propriété commune à tout _psychoplasma_ vivant. Les mouvements +automatiques, aussi bien que les réflexes, déjà observés chez les +Protistes monocellulaires, nous sont apparus comme la conséquence +d'_aspirations_ liées indissolublement à la notion de vie. Chez les +plantes et les animaux inférieurs, eux aussi, les aspirations ou +_tropismes_ nous sont apparus comme la résultante des aspirations de +toutes les cellules réunies. + +C'est seulement lorsque se développe «l'organe réflexe tricellulaire», +lorsqu'entre la cellule sensorielle sensible et la cellule musculaire +motrice, la troisième cellule indépendante s'intercale, «cellule +psychique ou ganglionnaire»,--que nous pouvons reconnaître en celle-ci +un organe élémentaire indépendant de la volonté. Mais la volonté, chez +les animaux inférieurs où ceci est réalisé, reste encore presque toute +_inconsciente_. C'est seulement lorsque, chez les animaux supérieurs, +se développe la conscience, comme une réflexion subjective des +processus internes objectifs dans le neuroplasma des cellules +psychiques, que la volonté atteint ce degré suprême où elle ne diffère +plus qualitativement de la volonté humaine et pour lequel le langage +courant revendique le prédicat de «_Liberté_». Son libre déploiement +et ses effets apparaissent d'autant plus imposants que se développent +davantage, avec le mouvement libre et rapide, le systême musculaire et +les organes des sens et, en corrélation avec eux, les organes de la +pensée, le cerveau. + + +=Libre arbitre.=--Le problème de la liberté de la volonté humaine est, +de toutes les énigmes de l'univers, celle qui, de tous temps, a le +plus préoccupé l'homme pensant et cela parce qu'au haut intérêt +philosophique de la question s'ajoutent les conséquences les plus +importantes pour la philosophie pratique, pour la morale, la +pédagogie, la jurisprudence, etc. E. DU BOIS-REYMOND qui traite de la +question en tant que septième et dernière de ses «sept énigmes de +l'univers» nous dit avec raison, en parlant du problème du libre +arbitre: «Il concerne chacun, il semble abordable à chacun, il est +étroitement lié aux conditions vitales de la société humaine, il +exerce une action profonde sur les croyances religieuses, aussi le +problème a-t-il joué dans l'histoire de la civilisation et de la +pensée humaine un rôle d'une importance capitale et les diverses +solutions qu'il a reçues reflètent-elles nettement les stades +d'évolution de la pensée humaine. Peut-être n'est-il pas un objet de +la méditation humaine qui ait suscité une plus longue collection +d'in-folios jamais ouverts et destinés à moisir dans la poussière des +bibliothèques.» L'importance de la question ressort clairement aussi +de ce fait que KANT plaçait la croyance au libre arbitre immédiatement +à côté de celles en «l'immortalité de l'âme» et en «l'existence de +Dieu». Il regardait ces trois grandes questions comme les trois +indispensables _postulats de la raison pratique_, après avoir +clairement montré que leur réalité ne pouvait se démontrer à la +lumière de la raison _pure_! + +Ce qu'il y a de plus remarquable dans les débats si grandioses et si +obscurs auxquels a donné lieu le problème du libre arbitre, c'est +peut-être que, théoriquement, l'existence de ce libre arbitre a été +niée non seulement par les plus grands philosophes critiques, mais +encore par les partis les plus opposés, tandis qu'en fait, +pratiquement, elle est admise comme une chose toute naturelle, +aujourd'hui encore, par la plupart des hommes. Des docteurs éminents +de l'Eglise chrétienne, des Pères de l'Eglise comme AUGUSTIN, des +réformateurs comme CALVIN nient le libre arbitre aussi résolument que +les chefs les plus célèbres du matérialisme pur, qu'un d'HOLBACH au +XVIIIe ou qu'un BUCHNER au XIXe siècle. Les théologiens chrétiens le +nient parce qu'il est inconciliable avec leur profonde croyance en la +toute-puissance de Dieu et en la prédestination: Dieu, tout-puissant +et omniscient, a tout prévu et tout voulu de toute éternité, aussi +a-t-il déterminé, comme le reste, les actions des hommes. Si l'homme, +avec sa volonté libre, agissait autrement que Dieu ne l'a, par +avance, déterminé à agir, alors Dieu n'aurait pas été tout-puissant et +omniscient. Dans le même sens, LEIBNIZ fut, lui aussi, un absolu +_déterministe_. Les naturalistes monistes du siècle dernier, mais +par-dessus tous LAPLACE, défendirent à leur tour le déterminisme en +s'appuyant sur leur philosophie générale moniste et mécaniste. + +La lutte ardente entre les _déterministes_ et les _indéterministes_, +entre les adversaires et les partisans du libre arbitre, est +aujourd'hui, après plus de deux mille ans, définitivement résolue en +faveur des premiers. La volonté humaine, est aussi peu libre que celle +des animaux supérieurs dont elle ne diffère que par le degré, non par +la nature. Tandis qu'au siècle dernier encore on combattait le dogme +du libre arbitre avec des arguments généraux, philosophiques et +cosmologiques, notre XIXe siècle, au contraire, nous a fourni, pour sa +réfutation définitive, de toutes autres armes, à savoir ces armes +puissantes dont nous sommes redevables à l'arsenal de la _physiologie +et de l'embryologie comparées_. Nous savons aujourd'hui que tout acte +de volonté est déterminé par l'organisation de l'individu voulant et +sous la dépendance des conditions variables du milieu extérieur, au +même titre que toute autre fonction psychique. Le caractère de +l'effort est déterminé à l'avance par l'_hérédité_, il vient des +parents et des ancêtres; la décision, dans chaque acte nouveau, vient +de l'_adaptation_ aux circonstances momentanées, en vertu de quoi le +motif le plus fort donne l'impulsion, conformément aux lois qui +régissent la statistique des passions. L'_ontogénie_ nous apprend à +comprendre le développement individuel de la volonté chez l'enfant, la +_phylogénie_, le développement historique de la volonté à travers la +série de nos ancêtres vertébrés. + + +Coup d'oeil rétrospectif sur les stades principaux du développement de +la vie psychique. + + + =Les cinq groupes psychologiques | =Les cinq stades de développement + du monde organique.= | des organes de l'âme.= + | + | + V.--L'homme, les Vertébrés | V.--Système nerveux avec + supérieurs, Arthropodes et | un organe central très développé: + Mollusques. | neuropsyche avec conscience. + | + IV.--Vertébrés inférieurs, la | IV.--Système nerveux avec + plupart des Invertébrés. | un organe central simple: + | neuropsyche sans conscience. + | + III.--Invertébrés tout à fait | III.--Le système nerveux + inférieurs (polypes, éponges); | manque; âme d'un tissu + la plupart des plantes. | pluricellulaire; histopsyche + | sans conscience. + | + II.--Cénobies de protistes: | II.--Psychoplasma composé; + colonies cellulaires de | âme cellulaire sociale; cytopsyche + Protozoaires (carchesium) et | _socialis_. + de Protophytes (volvox). | + | + I.--Protistes mous cellulaires: | I.--Psychoplasma simple; + Protozoaires et Protophytes | âme cellulaire isolée, cytopsyche + solitaires. | _solitaria_. + + + + +CHAPITRE VIII + +Embryologie de l'âme. + + ÉTUDES MONISTES DE PSYCHOLOGIE ONTOGÉNÉTIQUE. DÉVELOPPEMENT DE LA + VIE PSYCHIQUE AU COURS DE LA VIE INDIVIDUELLE DE LA PERSONNE. + + «Les faits merveilleux de la _fécondation_ sont du plus haut + intérêt pour la psychologie, en particulier pour la théorie de + l'_âme cellulaire_, dont ils sont le fondement naturel. Car les + processus importants de la conception (par lesquels le + spermatozoïde mâle se fusionne avec l'ovule femelle pour former + une nouvelle cellule) ne peuvent se comprendre et s'expliquer + que si nous attribuons à ces deux cellules sexuelles une sorte + d'activité psychique inférieure. Toutes deux, elles _sentent_ + réciproquement leur voisinage; toutes deux, elles sont attirées + l'une vers l'autre par une impulsion _sensible_ (probablement + quelque chose d'analogue à une sensation d'odeur); toutes deux, + elles se meuvent l'une vers l'autre et ne se reposent qu'après + s'être fusionnées. Le mélange particulier des deux noyaux + cellulaires, parents, détermine en chaque enfant son caractère + individuel, psychique.» + + _Anthropogénie_ (1891). + + + + +SOMMAIRE DU CHAPITRE VIII + + Importance de l'ontogénie pour la psychologie.--Développement de + l'âme de l'enfant.--Commencement d'existence de l'âme + individuelle.--Emboîtement de l'âme.--Mythologie de l'origine + de l'âme.--Physiologie de l'origine de l'âme.--Processus + élémentaires de la fécondation.--Copulation entre l'ovule + femelle et le spermatozoïde mâle.--L'amour + cellulaire.--Transmission héréditaire de l'âme des parents et + des ancêtres.--Leur nature physiologique, mécanique du + plasma.--Fusion des âmes (amphigonie + psychique).--Répercussion, atavisme psychologique.--La loi + fondamentale biogénétique en psychologie.--Répétition + palingénétique et modification cénogénétique.--Psychogénie + embryonnaire et post-embryonnaire. + + +LITTÉRATURE + + J. ROMANES.--_L'évolution mentale chez l'homme. Origine des + facultés humaines._ Trad. française. + + W. PREYER.--_L'âme de l'enfant._ Observations sur l'évolution + mentale de l'homme durant les premières années de sa vie. Trad. + française. + + E. HAECKEL.--_Bildungsgeschichte unseres Nervensystems. + Anthropogénie_ 4te Aufl., 1891. + + J. LAMETTRIE.--_L'homme-machine._ + + TH. RIBOT.--_L'hérédité psychologique. Les maladies de la + mémoire._ + + A. FOREL.--_Das Gedaechtniss und seine Abnorlitaeten._ Zurich, + 1885. + + W. PREYER.--_Specielle physiologie des Embryo. Untersuchungen + über die Lebenserscheinungen vor der Geburt._ Leipzig, 1884. + + E. HAECKEL.--_Zellseelen und Seelenzellen. Ursprung und + Entwickelung der Sinneswerkzeuge (Gesammelte populaere Vortraege + aus dem Gebiete der Entwickelungslehre._ I und II Heft). Bonn, + 1878. + + +L'âme humaine--quelqu'idée qu'on se fasse de son «essence» subit au +cours de notre vie individuelle une évolution continue. Cette _donnée +ontogénétique_ est d'une importance fondamentale pour notre +psychologie moniste, bien que la plupart des «psychologues de +profession» ne lui accordent que peu ou pas d'attention. L'embryologie +individuelle étant, d'après l'expression de BAER--et conformément à la +conviction générale des biologistes,--le «vrai fanal pour toutes les +recherches relatives aux corps organiques», cette science seule pourra +aussi éclairer d'un vrai jour les secrets les plus importants de la +vie psychique de ces corps. + +Quoique l'«embryologie de l'âme humaine» soit des plus importantes et +des plus intéressantes, elle n'a trouvé jusqu'ici que dans une mesure +restreinte l'attention qu'elle mérite. Ce sont presque exclusivement +les _pédagogues_ qui, jusqu'ici, se sont occupés de cette embryologie, +et partiellement; appelés par leur profession à surveiller et à +diriger le développement de l'activité de l'âme chez l'enfant, ils en +sont venus à trouver un intérêt théorique aux faits psychogénétiques +qu'ils observaient. Cependant ces pédagogues--en tant du moins qu'ils +réfléchissaient!--aujourd'hui comme dans l'antiquité, demeuraient +presque tous sous le joug de la psychologie dualiste régnante; mais, +par contre, ils ignoraient pour la plupart les faits les plus +importants de la psychologie comparée, ainsi que l'organisation et les +fonctions du cerveau. Leurs observations, d'ailleurs, concernaient +presque toujours les enfants à l'âge où ils vont en classe ou dans les +années immédiatement précédentes. Les phénomènes merveilleux que +présente la psychogénie individuelle de l'enfant, précisément durant +ses premières années, et que les parents intelligents admirent avec +joie, n'avaient presque jamais été l'objet d'études scientifiques +approfondies. C'est G. PREYER (1881) qui a frayé la voie par son +intéressant ouvrage sur l'_Ame de l'enfant. Observations sur +l'évolution mentale de l'homme durant les premières années de sa vie_. +Au surplus, pour comprendre les choses avec une absolue clarté, il +nous faut remonter plus loin encore, jusqu'à la première apparition de +l'âme dans l'oeuf fécondé. + + +=Apparition de l'âme individuelle.=--L'origine et la première +apparition de l'_individu humain_--tant le corps que l'âme--passaient +encore, au début du XIXe siècle, pour être des secrets absolus. Sans +doute le grand C.-F. WOLFF, dès 1759 avait révélé, dans sa _Theoria +generationis_ la vraie nature du développement embryonnaire et montré, +s'appuyant sur l'observation critique, que dans le développement du +germe aux dépens d'une simple cellule oeuf, il se produisait une +véritable _épigénèse_, c'est-à-dire une série de processus de +néoformations des plus remarquables[29]. Mais la physiologie d'alors, +ayant à sa tête le célèbre HALLER, écartait carrément ces données +_empiriques_, qui se pouvaient immédiatement démontrer à l'aide du +microscope--et s'en tenait fermement au dogme traditionnel de la +_préformation_ embryonnaire. Conformément à ce dogme, on admettait que +dans l'oeuf humain--comme dans l'oeuf de tous les animaux--l'organisme +avec toutes ses parties préexistait déjà, était déjà préformé; le +«développement» du germe ne consistait proprement qu'en une +«expansion» (_evolutio_) des parties incluses. La conséquence +nécessaire de cette erreur, c'était la théorie de l'emboîtement, +mentionnée plus haut; comme dans l'embryon féminin l'ovaire était déjà +présent, on devait admettre que dans ses oeufs déjà les germes de la +génération suivante étaient emboîtés et ainsi de suite, _in +infinitum!_ A ce dogme de l'école des _ovulistes_, s'en opposait un +autre, non moins erroné, celui des _Animalculistes_; ceux-ci croyaient +que le germe proprement dit résidait, non pas dans l'ovule féminin de +la mère, mais dans le spermatozoïde mâle du père, et qu'il fallait +chercher dans cet «animalcule spermatique» (_spermatozoon_) la série +emboîtée des suites de générations. + + [29] E. HAECKEL. _Anthropologie_ (4te Aufl., 1891), S. 23-38. + +LEIBNITZ appliqua très logiquement cette théorie de l'emboîtement à +l'_âme_ humaine; il lui dénia un développement véritable (Epigenesis), +ainsi qu'il le déniait au corps et déclara dans sa Théodicée: «Ainsi +je prétends que les âmes, qui deviendront un jour des âmes humaines, +étaient présentes dans le sperme, ainsi que celles des autres espèces; +qu'elles ont toujours existé, sous la forme de corps organisés, chez +les ancêtres jusqu'à Adam, c'est-à-dire depuis le commencement des +choses». Des idées analogues ont persisté, tant dans la biologie que +dans la philosophie, jusque vers 1830, époque où la réforme de +l'embryologie par BAER leur a porté le coup mortel. Mais dans le +domaine de la psychologie elles ont su se maintenir, même jusqu'à nos +jours; elles ne représentent qu'un groupe de ces nombreuses et +étranges idées mystiques qu'on rencontre aujourd'hui encore dans +l'ontogénie de l'âme. + + +=Mythologie de l'origine de l'âme.=--Les informations précises que +nous avons acquises en ces derniers temps par l'ethnologie comparée, +relativement à la manière dont les divers mythes se sont formés chez +les anciens peuples civilisés et chez les peuples primitifs actuels, +sont aussi d'un grand intérêt pour la psychogénie; mais nous serions +entraînés trop loin si nous voulions entrer ici dans des +développements, nous renvoyons à l'ouvrage excellent de A. SVOBODA: +_Les formes de la croyance_ (1897). Du point de vue de leur contenu +scientifique ou poétique, les _mythes psychogénétiques_ considérés +peuvent être classés, de la manière suivante, en cinq groupes: I. +Mythe de la _métempsychose_: l'âme existait auparavant dans le corps +d'un autre animal et n'a fait que passer de celui-ci dans le corps de +l'homme; les prêtres égyptiens, par exemple, affirmaient que l'âme +humaine, après la mort du corps, errait à travers toutes les espèces +animales et, après trois mille ans, rentrait dans un corps humain. II. +Mythe de l'_implantation_: l'âme existait indépendante en un autre +lieu, dans une chambre de réserve psychogénétique (dans une sorte de +_sommeil embryonnaire_ ou de vie latente); un oiseau vient la chercher +(parfois représenté comme un aigle, généralement comme une «cigogne à +sonnettes»), et il la transporte dans un corps humain. III. Mythe de +la _création_: le Créateur divin, conçu comme «Dieu-Père» crée les +âmes et les tient en réserve, tantôt dans un étang à âmes (où elles +sont conçues comme formant un «Plankton» vivant), tantôt sur un arbre +à âmes (elles sont alors comme les fruits d'une plante phanérogame); +le Créateur les prend et les transporte (pendant l'acte de la +génération), dans un germe humain. IV. Mythe de l'_emboîtement des +âmes_ (celui de Leibniz, mentionné plus haut). V. Mythe de la +_division des âmes_ (celui de R. WAGNER (1855), admis aussi par +d'autres physiologistes[30]); pendant l'acte de la génération, une +partie des deux âmes (immatérielles!) qui habitent le corps des deux +parents, se détache; le morceau d'âme maternelle chevauche sur +l'ovule, le morceau d'âme paternelle sur le spermatozoïde mobile: ces +deux cellules venant à se fusionner, les deux fragments d'âme qui les +accompagnaient se mêlent également pour former une nouvelle âme +immatérielle. + + [30] Cf. G. VOGT, _Koehlerglaube und Wissenschaft_ (1855). + +=Physiologie de l'origine de l'âme.=--Bien que ces fantaisies +poétiques sur l'origine des âmes humaines individuelles soient encore +répandues et admises aujourd'hui, leur caractère purement +mythologique est cependant démontré comme certain à cette heure. Les +recherches d'un si haut intérêt et si dignes d'admiration, entreprises +pendant ces vingt-cinq dernières années, pour connaître en détail les +processus de la fécondation et de la germination de l'oeuf, ont montré +que ces phénomènes mystérieux rentrent tous dans le domaine de la +_Physiologie cellulaire_. Le germe féminin, l'ovule, et le corpuscule +fécondant masculin, le spermatozoïde, sont de _simples cellules_. Ces +cellules vivantes possèdent une somme de propriétés physiologiques que +nous réunissons sous le terme d'_âme cellulaire_, absolument comme +chez les protistes qui demeurent toujours monocellulaires. Les deux +sortes de cellules sexuelles possèdent la propriété de sentir et de se +mouvoir. Le jeune ovule, ou «oeuf primitif», se meut à la façon d'une +_amibe_; les minuscules spermatozoïdes, dont chaque goutte de sperme +muqueux renferme des millions, sont des cellules flagellées qui se +meuvent au moyen de leur flagellum vibratile et nagent au milieu du +sperme aussi vite que les _Infusoires flagellés_ ordinaires +(flagellates). + +Lorsque les deux sortes de cellules, par suite de la copulation, +viennent à se rencontrer, ou lorsqu'elles sont mises en contact par +une fécondation artificielle (par exemple chez les poissons), elles +s'attirent réciproquement et s'accolent étroitement. La cause de cette +attraction cellulaire est de nature chimique, c'est un mode d'activité +sensorielle du plasma, quelque chose d'analogue à l'odorat ou au goût, +à quoi nous donnons le nom de _Chimiotropisme érotique_; on peut très +bien aussi (et cela aussi bien au sens de la chimie qu'au sens de +l'amour romanesque) appeler cela une «affinité élective cellulaire» ou +un «_amour cellulaire_ sexuel». De nombreuses cellules flagellées, +incluses dans le sperme, nagent rapidement vers l'immobile ovule et +cherchent à pénétrer dans son corps. Mais, ainsi que l'a montré +HERTWIG (1875), il n'y a normalement qu'un seul prétendant qui soit +favorisé et qui atteigne réellement le but souhaité. Aussitôt que cet +«animalcule spermatique» favorisé s'est frayé avec sa «tête» +(c'est-à-dire son noyau cellulaire) un chemin à travers le corps de +l'ovule, celui-ci secrète une mince membrane muqueuse qui le protège +contre la pénétration d'autres cellules mâles. Ce n'est qu'au moyen +d'une température basse, en stupéfiant l'ovule par le froid ou en +l'insensibilisant par des narcotiques (chloroforme, morphine, +nicotine), que HERTWIG a pu empêcher la formation de cette membrane +protectrice; alors survenait la _surfécondation_ ou _polyspermie_ et +de nombreux filaments spermatiques pénétraient dans le corps de +l'inconsciente cellule (Cf. mon _Anthropogénie_, p. 147). Ce fait +merveilleux prouvait un faible degré d'«_instinct cellulaire_» (ou du +moins de sensation vive, spécifique) dans les deux sortes de cellules +sexuelles, non moins clairement que les processus importants appelés à +se jouer aussitôt après dans les deux cellules. Les deux sortes de +noyaux cellulaires, en effet, celui de l'ovule femelle et celui du +spermatozoïde mâle, s'attirent réciproquement, se rapprochent et se +fusionnent complètement lorsqu'ils arrivent au contact l'un de +l'autre. C'est ainsi que provient, de l'ovule fécondé, cette +importante cellule nouvelle que nous appelons _cellule souche_ +(Cytula) laquelle engendre, par des divisions répétées, l'organisme +pluricellulaire tout entier. Les conséquences psychologiques qui +ressortent de ces faits merveilleux de la fécondation, lesquels n'ont +été bien constatés que pendant ces 25 dernières années, sont d'une +importance capitale et n'ont pas été jusqu'ici, à beaucoup près, +appréciées en raison de leur portée générale. Nous résumerons les +conclusions essentielles dans les cinq propositions suivantes: I. Tout +être humain, comme tout autre animal supérieur, est, au début de son +existence, une cellule simple. II. Cette cellule souche (Cytula) se +produit partout de la même manière, par la fusion ou copulation de +deux cellules séparées, d'origine différente, l'ovule femelle (ovulum) +et le spermatozoïde mâle (spermium). III. Les deux cellules sexuelles +possèdent chacune une «âme cellulaire» différente, c'est-à-dire que +chacune est caractérisée par une forme spéciale de sensation et de +mouvement. IV. Au moment de la fécondation ou de la conception, il y a +fusion non seulement entre les corps protoplasmiques des deux cellules +sexuelles et leurs noyaux, mais aussi entre leurs «âmes», c'est-à-dire +que les forces de tension contenues dans chacune des deux et liées +indissolublement à la matière du plasma, s'unissent pour fournir une +nouvelle force de tension, l'«embryon d'âme» de la cellule souche qui +vient d être ainsi formée. V. Ainsi chaque personne possède des +qualités de corps et d'esprit, qu'elle tient de ses deux parents; en +vertu de l'hérédité, le noyau de l'ovule transmet une partie des +qualités maternelles; celui du spermatozoïde, une partie des qualités +paternelles. + +Ces phénomènes de la conception, constatés empiriquement, fondent en +outre la certitude de ce fait des plus importants, à savoir que pour +tout homme, comme pour tout animal, _l'existence individuelle a un +commencement_; la complète copulation des deux noyaux cellulaires +sexuels détermine, avec une précision mathématique, l'instant où se +produit non seulement le corps de la nouvelle _cellule souche_, mais +aussi son «âme». Déjà par ce seul fait le vieux mythe de +l'_immortalité de l'âme_ est réfuté, mais nous y reviendrons plus +loin. Une superstition encore très répandue se trouve encore réfutée +par là: c'est celle qui nous fait croire que l'homme doit son +existence individuelle à la «grâce du bon Dieu». La cause de cette +existence est bien plutôt et uniquement l'_Eros_ de ses deux parents, +ce puissant instinct sexuel commun à toutes les plantes et tous les +animaux pluricellulaires et qui les conduit à s'accoupler. Mais +l'essentiel, dans ce processus physiologique, n'est pas, comme on +l'admettait jadis, l'«étreinte» ou les jeux de l'amour qui s'y +rattachent, mais uniquement l'introduction du sperme mâle dans les +conduits sexuels féminins. C'est seulement ainsi que, chez les animaux +terrestres, la semence fécondante et l'ovule détaché peuvent se +rencontrer (ce qui a généralement lieu chez l'homme, à l'intérieur de +l'utérus.) Chez les animaux inférieurs, aquatiques (par exemple les +poissons, les coquillages, les méduses), les produits sexuels, +parvenus à maturité, tombent simplement dans l'eau et là leur +rencontre est abandonnée au hasard; il n'y a pas d'accouplement au +sens propre et par suite on ne trouve plus ces fonctions psychiques +complexes de la «vie de l'amour» qui jouent un si grand rôle chez les +animaux supérieurs. C'est pourquoi manquent, chez tous ces animaux +inférieurs, où la copulation n'existe pas, ces organes intéressants, +que DARWIN a désignés du nom de «caractères sexuels secondaires» et +qui sont des produits de la sélection sexuelle: la barbe de l'homme, +les bois du cerf, le superbe plumage des oiseaux de paradis et de +beaucoup de Gallinacés ainsi que bien d'autres signes distinctifs des +mâles qui manquent aux femelles. + + +=Hérédité de l'âme.=--Parmi les conséquences de la _physiologie de la +conception_ que nous venons d'énumérer, celle qui importe surtout pour +la psychologie, c'est l'_hérédité des qualités de l'âme transmises par +les deux parents_. Chaque enfant reçoit en héritage de ses _deux_ +parents certaines particularités de caractère, de tempérament, de +talent, d'acuité sensorielle, d'énergie de la volonté: ce sont des +faits connus de tous. Il en est de même de ce fait que souvent (ou +même généralement) les qualités psychiques des grands-parents se +transmettent par l'hérédité; bien plus, l'homme ressemble très souvent +plus, sous certains rapports, à ses grands-parents qu'à ses parents et +cela est vrai des particularités mentales aussi bien que des +corporelles. Toutes ces merveilleuses _lois de l'hérédité_ que j'ai +énoncées, d'abord dans la Morphologie générale (1866) et que j'ai +traitées sous une forme populaire dans l'_Histoire de la Création +Naturelle_, valent d'une manière générale et aussi bien pour les +phénomènes de l'activité psychique que pour les détails de structure +du corps; que dis-je? elles nous apparaissent bien souvent d'une +manière plus surprenante et avec plus de clarté quand il s'agit du +psychique que quand il s'agit du physique. + +Cependant, pris en soi, le grand domaine de l'_hérédité_, dont DARWIN +le premier (1859) nous a fait entrevoir l'incomparable portée et qu'il +nous a, le premier, appris à étudier scientifiquement, abonde en +énigmes obscures et en difficultés physiologiques; nous ne pouvons pas +prétendre que, dès maintenant, au bout de 40 ans, tous les aspects du +problème nous soient clairs. Mais ce que nous avons déjà acquis +définitivement c'est que l'_hérédité_ est par nous considérée comme +une _fonction physiologique de l'organisme_, indissolublement liée à +sa fonction de reproduction et il nous faut finalement ramener +celle-ci, comme toutes les autres fonctions vitales, à des processus +physico-chimiques, à une _mécanique du plasma_. Mais nous connaissons +maintenant avec exactitude le processus de la fécondation lui-même; +nous savons que le noyau du spermatozoïde apporte à la cellule souche, +qui vient d'être formée, les qualités paternelles, tandis que le noyau +de l'ovule lui apporte les qualités maternelles. La fusion des deux +noyaux cellulaires est proprement le fait essentiel de l'hérédité; par +là, les qualités individuelles de l'âme comme celles du corps passent +à l'individu qui vient d'être formé. A ces faits ontogénétiques, la +psychologie dualiste et mystique, qui règne aujourd'hui encore dans +les écoles, s'oppose en vain, tandis que notre psychogénie moniste les +explique avec la plus grande simplicité. + + +=Fusion des âmes (amphigonie psychique).=--Le fait physiologique qui +importe avant tout pour l'exacte appréciation de la psychogénie +individuelle, c'est la _continuité de l'âme_ dans la suite des +générations. Si, en fait, au moment de la conception, un nouvel +individu est produit, il ne constitue cependant pas une formation +nouvelle, ni au point de vue des qualités intellectuelles ni à celui +des qualités corporelles, mais c'est le simple produit de la fusion +des deux facteurs représentés par les parents, l'ovule maternel et le +spermatozoïde paternel. Les âmes cellulaires de ces deux cellules +sexuelles se fusionnent aussi complètement dans l'acte de la +fécondation, pour former une nouvelle _âme cellulaire_, que le font +les deux noyaux, porteurs matériels de ces forces de tension +psychique, pour former un nouveau _noyau cellulaire_. Puisque nous +voyons des individus de la même espèce--même des frère et soeur issus +d'un même couple de parents--présenter toujours quelques différences, +quoique peu importantes, il nous faut bien admettre que ces +différences existent déjà dans la composition chimique du plasma des +deux cellules germes unies dans la copulation. (Loi de la variation +individuelle. _Histoire de la Création Naturelle_, p. 215.) + +Ces faits déjà nous permettent de comprendre l'infinie diversité des +formes physiques et psychiques dans la nature organique. Une +conséquence extrême, mais trop exclusive, est celle que WEISMAN a +tirée de ce qui précède, considérant l'_amphimixis_, la fusion des +plasmas germinatifs dans la génération sexuée, comme la cause générale +et unique de la variabilité individuelle. Cette conception exclusive, +qui se rattache à sa théorie de la continuité du plasma germinatif, +est, à mon avis, exagérée; je suis bien plutôt convaincu que les lois +importantes de l'_hérédité progressive_ et de l'_adaptation +fonctionnelle_ qui s'y rattache, valent pour l'âme exactement comme +pour le corps. Les qualités nouvelles que l'individu s'est acquises +pendant sa vie peuvent avoir un contre-coup partiel sur la composition +moléculaire du plasma germinatif, dans l'ovule et le spermatozoïde et +peuvent ainsi, dans certaines conditions, être transmises à la +génération suivante (naturellement, en tant que simple force de +tension latente). + + +=Atavisme psychologique.=--Dans la fusion des âmes qui se produit au +moment de la conception, ce qui se transmet surtout, héréditairement, +par la fusion des deux noyaux cellulaires, c'est, sans doute, la force +de tension des deux âmes des parents; mais, en outre, il peut s'y +joindre une influence psychique héréditaire, remontant souvent en +arrière jusqu'à des générations éloignées, car les lois de +l'_hérédité latente_ ou _atavisme_ valent pour l'âme comme pour +l'organisation anatomique. Les phénomènes merveilleux que produit ce +_recul_ nous apparaissent, sous une forme bien simple et bien +instructive, dans les «générations alternantes» des polypes et des +méduses. Nous voyons là deux générations très différentes alterner +régulièrement, de telle sorte que la première reproduit la troisième, +la cinquième, etc., tandis que la seconde se répète dans la quatrième, +la sixième, etc.. (_Histoire Naturelle_, p. 185.) + +Chez l'homme, comme chez les animaux et les plantes supérieures, où, +par suite d'une hérédité continue, chaque génération ressemble à +l'autre, cette alternance régulière des générations fait défaut, mais +néanmoins nous observons, ici encore, divers phénomènes de _recul_ ou +d'atavisme qu'il faut ramener à la même loi d'hérédité latente. + +C'est précisément dans les traits de détail de leur vie psychique, +dans le fait qu'ils possèdent certaines dispositions ou talents +artistiques, par l'énergie de leur caractère ou leur tempérament +passionné, que des hommes éminents ressemblent souvent plus à leurs +grands-parents qu'à leurs parents; parfois aussi apparaît tel trait +frappant de caractère que ne possédaient ni les uns ni les autres, +mais qui s'était manifesté chez quelque membre éloigné de la série des +ancêtres, longtemps auparavant. Dans ces merveilleux traits +d'atavisme, les mêmes lois d'hérédité applicables à l'âme valent aussi +pour la physionomie, pour la qualité individuelle des organes des +sens, les muscles, le squelette et autres parties du corps. Nous +pouvons suivre cela dans un cas où le phénomène est surtout frappant: +dans les dynasties régnantes et les familles d'ancienne noblesse qui, +par le rôle marquant qu'elles ont joué dans l'Etat nous ont valu une +exacte peinture historique des individus formant la chaîne de +générations, ainsi par exemple chez les Hohenzollern, Hohenstaufen, la +famille d'Orange, les Bourbons, etc., et mieux encore dans +l'antiquité, chez les Césars. + + +=La loi fondamentale biogénétique en psychologie= (1866).--Le _lien +causal_ entre l'évolution _biontique_ (individuelle) et la +_phylétique_ (historique), que, dans ma _Morphologie générale_, +j'avais déjà placé, comme la loi suprême, en tête de toutes les +recherches biogénétiques, a la même valeur générale pour la +_psychologie_ que pour la _morphologie_. J'ai insisté sur son +importance toute spéciale pour l'homme sous ce double rapport (1874) +dans la première leçon de mon _Anthropogénie_, intitulée: «La loi +fondamentale de l'évolution organique». Chez l'homme comme chez tous +les autres organismes, l'_embryogénie est une récapitulation de la +phylogénie_. Cette récapitulation accélérée et abrégée est d'autant +plus complète que, grâce à une hérédité constante, la _répétition +évolutive_ originelle (palingenesis) est mieux conservée; au +contraire, elle est d'autant plus incomplète que, grâce à une +adaptation variée, la _modification évolutive_ ultérieure +(cenogenesis) a été introduite (_Anthropogénie_, p. 11). + +En appliquant cette loi fondamentale à l'évolution de l'âme, nous ne +devons surtout pas oublier de tenir toujours nos regards fixés sur les +_deux_ aspects de cette loi. Car chez l'homme, comme chez toutes les +plantes et les animaux supérieurs, au cours des millions d'années de +l'évolution phylétique, des modifications si importantes +(_cénogénèses_) se sont produites que, par suite, l'image originelle +et pure de la _palingénèse_ (ou «répétition historique»), s'est +trouvée très altérée et modifiée. Tandis que, d'une part, en vertu des +lois de l'hérédité dans le même temps et dans le même lieu, la +récapitulation _palingénétique_ est conservée, d'autre part, en vertu +des lois de l'hérédité simplifiée et abrégée, la récapitulation +_cénogénétique_ est sensiblement modifiée (_Histoire de la création +Naturelle_, p. 190). Cela est surtout nettement visible dans +l'histoire du développement des organes psychiques, du système +nerveux, des muscles et des organes des sens. Mais il en va exactement +de même de l'activité de l'âme, indissolublement liée au développement +normal de ces organes. L'histoire de leur développement chez l'homme +comme chez tous les autres animaux vivipares, subit déjà une profonde +modification cénogénétique par ce fait que le développement du germe a +lieu ici, pendant un temps assez long, à l'intérieur du corps de la +mère. Nous devons donc distinguer l'une de l'autre, comme deux grandes +périodes de la psychogénie individuelle: 1º l'histoire du +développement embryonnaire et 2º celle du développement +post-embryonnaire de l'âme. + + +=Psychogénie embryonnaire.=--Le germe humain ou embryon, dans les +conditions normales, se développe dans le corps maternel pendant une +durée de neuf mois (ou 270 jours). Pendant cet espace de temps, il est +complètement séparé du monde extérieur, protégé non seulement par +l'épaisse paroi musculaire de l'utérus maternel, mais encore par les +enveloppes embryonnaires spéciales (embryolemmes) caractéristiques des +trois classes supérieures de Vertébrés: Reptiles, Oiseaux et +Mammifères. Dans les trois classes d'Amniotes, ces enveloppes +embryonnaires (amnion ou membrane aqueuse, serolemme ou membrane +séreuse) se développent exactement de la même manière. Ce sont des +organes de protection que les premiers reptiles (proreptiles), formes +ancestrales communes à tous les Amniotes, ont acquis pendant la +période permique (vers la fin de l'époque paléozoïque),--alors que ces +Vertébrés supérieurs s'adaptaient à la vie exclusivement terrestre et +à la respiration aérienne. Leurs ancêtres immédiats, les Amphibies de +la période houillère, vivaient et respiraient encore dans l'eau, comme +leurs ancêtres plus lointains, les Poissons. + +Chez ces Vertébrés primitifs, inférieurs et aquatiques, l'embryologie +présentait encore à un haut degré le caractère palingénétique, ainsi +que c'est encore le cas chez la plupart des Poissons et des Amphibies +actuels. Les têtards bien connus, les larves de salamandres et de +grenouilles possèdent, aujourd'hui encore dans les premiers temps de +leur libre vie aquatique, un corps dont la forme rappelle celui de +leurs ancêtres les Poissons; ils leur ressemblent aussi par leur mode +de vie, leur respiration branchiale, le fonctionnement de leurs +organes sensoriels et de leurs autres organes psychiques. C'est +seulement lorsque survient l'intéressante métamorphose des têtards +nageurs et alors qu'ils s'adaptent à la vie terrestre, que leur corps, +pareil à celui des Poissons se transforme en celui d'un Amphibie +rampant et quadrupède; à la place de la respiration branchiale +aquatique, apparaît la respiration aérienne, au moyen de poumons et, +avec le genre de vie modifié, l'appareil psychique (système nerveux et +organes des sens) acquiert un plus haut degré de développement. Si +nous pouvions suivre complètement, depuis le commencement jusqu'à la +fin, la psychogénie des têtards, nous pourrions à bien des reprises, +appliquer la loi fondamentale biogénétique, au développement de leur +âme. Car ils se développent immédiatement dans les circonstances les +plus variées du monde extérieur et doivent de bonne heure y adapter +leur sensation et leur mouvement. Le têtard nageur ne possède pas +seulement l'organisation, mais aussi le mode de vie des Poissons et ce +n'est que par la transformation de l'un et de l'autre qu'il arrive à +posséder ceux de la grenouille. + +Chez l'homme, pas plus que chez les autres Amniotes, ce n'est le cas; +les embryons, du fait de leur inclusion dans les membranes +protectrices, sont complètement soustraits à l'influence directe du +monde extérieur et désaccoutumés de la réciprocité d'action entre ce +monde et eux. Mais, en outre, le _soin des jeunes_, si particulier +chez les Amniotes, fournit aux embryons des conditions bien plus +favorables à l'abréviation cénogénétique de l'évolution +palingénétique. Avant tout, à ce point de vue, il convient de signaler +l'excellent mode de nutrition de l'embryon; elle se fait chez les +Reptiles, Oiseaux et Monotrêmes (les Mammifères ovipares) par le +vitellus nutritif, le grand jaune de l'oeuf qui lui adhère; chez les +autres Mammifères, par contre (Marsupiaux et Placentaliens), elle se +fait par le sang de la mère qui est conduit à l'embryon par les +vaisseaux sanguins du sac vitellin et de l'allantoïde. Chez les +_placentaliens_ les plus élevés, ce mode utile de nutrition atteint, +par la formation d'un placenta maternel, le plus haut degré de +perfection; aussi l'embryon est-il ici complètement développé avant la +naissance. Son âme, cependant, demeure pendant toute cette période +dans un état de _sommeil embryonnaire_, état de repos que PREYER a +comparé avec raison au sommeil hibernal des animaux. Nous trouvons un +sommeil analogue, long et prolongé, dans l'état larvaire des insectes +qui traversent une métamorphose complète (papillons, mouches, cafards, +abeilles, etc.). Ici, le _sommeil larvaire_, pendant lequel +s'effectuent les transformations les plus importantes dans les organes +et les tissus, est d'autant plus intéressant que, pendant la période +précédente, où la larve vit libre (chenille, larve de hanneton ou +ver), l'animai possède une vie psychique très développée, de beaucoup +inférieure, pourtant, à ce que sera le stade ultérieur (après le +sommeil larvaire) alors que l'insecte sera complet, ailé et aura +atteint sa maturité sexuelle. + + +=Psychogénie post-embryonnaire.=--L'activité psychique de l'homme +traverse, pendant sa vie individuelle, ainsi que cela a lieu chez la +plupart des animaux supérieurs, une série de stades évolutifs; nous +distinguerons, comme les plus importants d'entre eux, les cinq degrés +suivants: 1º l'âme du nouveau-né, jusqu'à l'éveil de la conscience +personnelle et l'acquisition du langage; 2º l'âme du petit garçon ou +de la petite fille jusqu'à la puberté (à l'éveil de l'instinct +sexuel); 3º l'âme du jeune homme ou de la jeune fille jusqu'à ce que +survienne la liaison sexuelle (période de l'«idéal»); 4º l'âme de +l'homme fait et de la femme mûre (période de maturité complète), où se +fonde la famille: s'étendant, en général chez l'homme jusque vers la +soixantaine, chez la femme jusque vers la cinquantaine, jusqu'à ce que +survienne l'involution; 5º l'âme du vieillard ou de la vieille femme +(période de régression). La vie psychique de l'homme parcourt ainsi +les mêmes stades évolutifs de développement progressif, de pleine +maturité et de régression, que toutes les autres fonctions de +l'organisme. + + + + +CHAPITRE IX + +Phylogénie de l'Ame. + + ÉTUDES MONISTES DE PSYCHOLOGIE PHYLOGÉNÉTIQUE. ÉVOLUTION DE LA + VIE PSYCHIQUE DANS LA SÉRIE ANIMALE DES ANCÊTRES DE L'HOMME. + + Les fonctions physiologiques de l'organisme, réunies sous le + terme d'activité psychique, ou plus brièvement d'_âme_, ont pour + instrument chez l'homme les mêmes processus mécaniques + (physiques ou chimiques) que chez les autres _Vertébrés_. Les + organes de ces fonctions psychiques, eux aussi, sont les mêmes + chez les uns et les autres: cerveau et moelle épinière comme + organes centraux, nerfs périphériques et organes sensoriels. De + même que ces _organes psychiques_ se développent chez l'homme + lentement et progressivement à partir des degrés inférieurs + réalisés chez les ancêtres vertébrés, de même il en va, + naturellement de leurs _fonctions_ c'est-à-dire de l'âme + elle-même.» + + (_Phylogénie systématique des Vertébrés_, 1895.) + + + + +SOMMAIRE DU CHAPITRE IX + + Evolution historique progressive de l'âme humaine, à partir de + l'âme animale.--Méthodes de la psychologie + phylogénétique.--Quatre étapes principales dans la phylogénie + de l'âme: I. Ame cellulaire (cytopsyche) des Protistes + (Infusoires, ovule, psychologie cellulaire); II. Ame d'une + colonie cellulaire (cénopsyche), psychologie de la Morula et + de la Blastula; III. Ame des tissus (histopsyche); sa + duplicité. Ame des plantes. Ame des animaux inférieurs + dépourvus de système nerveux. Ame double des Siphonophores + (âme personnelle et âme cormale); IV. Ame du système nerveux + (neuropsyche) des animaux supérieurs.--Trois parties dans + l'appareil psychique: organes sensoriels, muscles et + nerfs.--Formation typique du centre nerveux dans les divers + groupes animaux.--Organe de l'âme chez les Vertébrés: Canal + médullaire (cerveau et moelle épinière).--Histoire de l'âme + chez les Mammifères. + + +LITTÉRATURE + + J. ROMANES.--_L'évolution mentale dans le règne animal._ Trad. + fr. par de Varigny. + + C. LLOYD MORGAN.--_The law of psychogenesis_ (London 1892). + + G. H. SCHNEIDER.--_Der Thierische Wille_ (Leipzig 1880). _Der + menschliche Wille_ (Berlin 1882). + + TH. RIBOT.--_Psychologie contemporaine_, 1870-79. + + FRITZ SCHULZE.--_Stammbaum der Philosophie. + Tabellarisch-schematischer Grundriss der Geschichte der + Philosophie_ (Iéna 1890). + + W. WURM.--_Thier und Menschenseele_ (Frankf. 1896). + + F. HANSPAUL.--_Die Seelentheorie und die Gesetze des natürlichen + Egoïsmus und der Anpassung_, Berlin 1899. + + J. LUBBOCK.--_Les débuts de la civilisation et l'état primitif + de l'espèce humaine._ + + M. VERWORN.--_Psychophysiologische Protisten-Studien_ + (experimentelle Untersuchungen), Iéna 1889. + + E. HAECKEL.--_Systematische Phylogenie_ (3ter Teil), Berlin + 1895. + + +La théorie de la descendance, appuyée sur l'anthropologie, nous a +fourni la conviction que l'organisme humain provient d'une longue +série d'ancêtres animaux et qu'il s'est développé par des +transformations progressives, effectuées lentement au cours de +plusieurs millions d'années. Comme, en outre, nous ne pouvons pas +séparer la vie psychique de l'homme de ses autres fonctions vitales, +mais qu'au contraire nous nous sommes convaincus de l'évolution +uniforme du corps et de l'esprit, la tâche s'impose à notre moderne +_Psychologie moniste_ de suivre l'évolution historique de l'âme +humaine à partir de l'âme animale. C'est la solution de cette tâche +que nous entreprenons dans notre _Phylogénie de l'âme_; on peut la +désigner aussi, en tant que rameau de la science générale de l'âme, du +nom de _psychologie phylogénétique_ ou encore--par opposition à la +_biontique_ (individuelle)--du nom de _psychogénie phylétique_. Bien +que cette science nouvelle vienne à peine d'être abordée sérieusement, +bien que son droit à l'existence soit même contesté par la plupart des +psychologues de profession, nous devons néanmoins revendiquer pour +elle une importance de premier rang et le plus grand intérêt. Car, +d'après notre ferme conviction, elle est appelée plus que tout autre à +résoudre la grande «Énigme de l'Univers», relative à son essence et à +son apparition. + + +=Méthodes de la psychogénie phylétique.=--Les voies et les moyens qui +nous doivent conduire au but, encore si lointain, de la _psychologie +phylogénétique_, à peine discernables pour beaucoup d'yeux dans le +brouillard de l'avenir, ne diffèrent pas des voies et des moyens +utilisés dans les autres recherches phylogénétiques. C'est, avant +tout, ici encore, l'anatomie comparée, la physiologie et l'ontogénie +qui sont du plus grand prix. Mais la paléontologie, elle aussi, nous +fournit un certain nombre de points d'appui solides; car l'ordre dans +lequel se succèdent les débris fossiles des classes de Vertébrés +appartenant aux diverses périodes de l'histoire organique de la terre, +nous révèle en partie, en même temps que leur enchaînement phylétique, +le développement progressif de leur activité psychique. Sans doute, +nous sommes forcés ici, comme dans toutes les recherches +phylogénétiques, de construire de nombreuses hypothèses destinées à +combler les notables lacunes de nos données empiriques; mais celles-ci +jettent un jour si lumineux et d'une telle importance, sur les stades +principaux de révolution historique, que nous sommes à même d'en +suivre assez clairement le cours général. + + +=Principaux stades de la psychogénie phylétique.=--La psychologie +comparée de l'homme et des animaux supérieurs nous permet, dès +l'abord, de reconnaître dans les groupes les plus élevés des +Mammifères placentaliens, chez les _Primates_, les progrès importants +qui ont marqué le passage de l'âme du singe anthropoïde à l'âme de +l'homme. La phylogénie des _Mammifères_ et, en remontant encore, celle +des Vertébrés inférieurs, nous montre la longue suite d'ancêtres +éloignés des Primates ayant évolué, au sein de ce groupe, depuis +l'époque silurienne. + +Tous ces _Vertébrés_ se ressemblent quant à la structure et au +développement de leur organe psychique caractéristique, le _canal +médullaire_. Que ce canal médullaire provienne d'un _acroganglion_ +dorsal ou _ganglion cérébroïde_ des ancêtres invertébrés, c'est ce que +nous apprend l'anatomie comparée des _Vers_. Remontant plus loin +encore, nous découvrons, par l'ontogénie comparée, que cet organe +psychique très simple dérive de la couche cellulaire du feuillet +germinatif externe de l'ectoderme des _Platodariés_; chez ces +Plathelminthes primitifs, qui ne possédaient pas encore de système +nerveux spécial, le revêtement cutané externe fonctionnait comme +organe universel, à la fois sensoriel et psychique. + +Enfin, par l'embryologie comparée nous nous convaincrons que ces +Métazoaires, les plus simples, proviennent par gastrulation des +_Blastéadés_, c'est-à-dire de _sphères creuses_ dont la paroi était +formée par une simple couche cellulaire, _le blastoderme_; et cette +science nous apprend en même temps, à comprendre, avec l'aide de la +loi fondamentale biogénétique, comment ces cénobies de Protozoaires +proviennent d'animaux primitifs monocellulaires, des plus simples. + +L'interprétation critique de ces diverses formes embryonnaires, dont +on peut suivre la filiation immédiate par l'_observation_ +microscopique, nous fournit, au moyen de la loi fondamentale +biogénétique, les aperçus les plus importants sur les stades +principaux de la phylogénie de notre vie psychique; nous en pouvons +distinguer huit: 1. Protozoaires monocellulaires avec une simple _âme +cellulaire_: _Infusoires_; 2. Protozoaires pluricellulaires avec une +_âme cénobiale_: _Catallactes_; 3. Premiers Métazoaires avec une _âme +épithéliale_: _Platodariés_; 4. Ancêtres invertébrés avec un simple +_ganglion cérébroïde_: _Vers_; 5. Vertébrés acrâniens avec un simple +_canal médullaire_ sans cerveau: _Acraniotes_; 6. Crâniotes avec un +_cerveau_ (formé par cinq vésicules cérébrales): _Crâniotes_; 7. +Mammifères avec développement proéminent de _l'écorce cérébrale des +hémisphères_: _Placentaliens_; 8. Singes anthropoïdes supérieurs et +homme, avec des _organes de la pensée_ (dans le cerveau proprement +dit): _Anthropomorphes_. Dans ces huit groupes historiques de la +phylogénie de l'âme humaine, on peut encore distinguer, avec plus ou +moins de clarté, un certain nombre de stades évolutifs secondaires. +Bien entendu, quand il s'agit de leur reconstruction, nous sommes +réduits aux témoignages très incomplets de la psychologie empirique, +que nous fournissent l'anatomie et la physiologie comparées de la +faune actuelle. Comme des Crâniotes du sixième stade, et même des +vrais Poissons se trouvent déjà à l'état fossile dans le système +silurien, nous sommes bien forcés d'admettre que les ancêtres des cinq +stades précédents (qui n'ont pu parvenir à se fossiliser!) ont évolué +à une époque antérieure, pendant la période présilurienne. + + +I. =L'âme cellulaire (Cytopsyche)=; _premier des stades principaux de +la psychogénèse phylétique_.--Les premiers ancêtres de l'homme, comme +de tous les autres animaux, étaient des _animaux primitifs_ +monocellulaires (Protozoaires). Cette hypothèse fondamentale de la +phylogénie rationnelle se déduit, en vertu de la grande loi +biogénétique, de ce _fait_ embryologique bien connu, que tout +homme, comme tout autre _Métazoaire_ (tout «animal à tissus», +pluricellulaire), est, au début de son existence individuelle, une +simple cellule, la _cellule souche_ (cytula) ou «ovule fécondé». Comme +celle-ci, depuis le premier moment, a été _animée_, ainsi faut-il +admettre qu'il en a été pour cette _forme ancestrale monocellulaire_ +qui, dans la série des premiers ancêtres de l'homme, a été représentée +par toute une suite de _Protozoaires_ différents. + +Nous sommes renseignés sur l'activité psychique de ces organismes +monocellulaires par la physiologie comparée des Protistes encore +vivants aujourd'hui; tant, d'une part, l'observation exacte, que de +l'autre, l'expérimentation bien conduite, nous ont ouvert, durant la +seconde moitié du XIXe siècle, un nouveau domaine fécond en phénomènes +du plus haut intérêt. Le meilleur exposé en a été donné en 1889 par +$1, dans ses profondes _Etudes_, appuyées sur des expériences +personnelles, études sur la _Psychophysiologie des Protistes_. Les +quelques observations antérieures sur la «vie psychique des Protistes» +sont réunies à ces études. VERWORN a acquis la ferme conviction que, +chez tous les Protistes, les processus psychiques sont encore +_inconscients_, que ceux de la sensation et du mouvement se confondent +encore ici avec les processus vitaux moléculaires du plasma lui-même, +et que les causes premières en doivent être cherchées dans les +propriétés des _molécules de plasma_ (des plastidules). + +«Les processus psychiques, chez les Protistes, forment ainsi le pont +qui réunit les processus chimiques de la nature inorganique à la vie +psychique des animaux supérieurs; ils représentent l'embryon des +phénomènes psychiques les plus élevés, qu'on observe chez les +Métazoaires et chez l'homme». + +Les observations soigneuses et les nombreuses expériences de VERWORN, +jointes à celles de W. ENGELMANN, W. PREYER, R. HERTWIG et autres +savants adonnés à l'étude des Protistes, fournissent une preuve +concluante à ma _théorie moniste de l'âme cellulaire_ (1866). +M'appuyant sur des recherches poursuivies pendant de longues années +sur divers Protistes, surtout des Rhizopodes et des Infusoires, +j'avais déjà, il y a 33 ans, formulé cette affirmation que toute +cellule vivante possède des propriétés psychiques et que, par suite, +la vie psychique des plantes et des animaux pluricellulaires n'est que +le résultat des fonctions psychiques des cellules composant leur +corps. Dans les groupes inférieurs (par exemple les algues et les +éponges) _toutes_ les cellules du corps y contribuent pour une part +égale (ou avec de très petites différences); au contraire, dans les +groupes supérieurs, en vertu de la loi de la division du travail, ce +rôle n'incombe qu'à une partie des cellules, les élues, les «cellules +psychiques». Les conséquences de cette _psychologie cellulaire_, de la +plus haute importance, ont été exposées en partie (1876) dans mon +travail sur la «Périgenèse des plastidules», en partie enfin (1877) +dans mon discours de Münich sur «la Théorie de l'évolution actuelle +dans son rapport avec l'ensemble de la science». On en trouvera un +exposé plus populaire dans mes deux conférences de Vienne (1878), sur +«l'Origine et l'évolution des instruments sensoriels» et sur «l'Ame +cellulaire et la cellule psychique»[31]. + + [31] E. HAECKEL, _Gesammelte populaere Vortraege aus dem Gebiete + der Entwickelungslehre_. Bonn, 1878. + +La simple _âme cellulaire_ présente déjà, d'ailleurs, au sein du +groupe des Protistes, une longue suite de stades évolutifs, depuis des +états d'âme primitifs, très simples jusqu'à d'autres très parfaits et +élevés. Chez les plus anciens et les plus simples des Protistes, la +sensation et le mouvement sont répartis également sur le plasma tout +entier du corpuscule homogène; dans les formes supérieures, par +contre, des «instruments sensoriels spéciaux» se différencient en +organes physiologiques: ce sont des _Organelles_. Comme parties +cellulaires motrices analogues, nous citerons les pseudopodes des +Rhizopodes, les cils vibratiles, les flagellums et les cils des +Infusoires. On considère, dans la vie cellulaire, comme un organe +central interne le noyau, qui fait encore défaut chez les plus +anciens et les plus inférieurs des Protistes. Au point de vue +physiologico-chimique, ce qu'il faut surtout signaler, c'est que les +Protistes originels les plus anciens étaient des _Plasmodomes_ qui +échangeaient des matériaux nutritifs avec les plantes, par suite que +c'était des _Protophytes_ ou «plantes originelles»; c'est d'elles que +proviennent, secondairement, par métasitisme, les premiers +_plasmophages_, qui échangeaient des matériaux nutritifs avec les +animaux, par suite étaient des _Protozoaires_ ou «animaux +originels»[32]. Ce _métasitisme_, l'«inversion des matériaux +nutritifs» marque un important progrès psychologique, car c'est le +point de départ de l'évolution des traits caractéristiques de «l'âme +animale» qui font encore défaut à «l'âme végétale». + + [32] E. HAECKEL: _Systematische Phylogénie_, Bd. 1 (1894), § 38. + +Le plus haut degré de développement de l'âme cellulaire animale est +réalisé dans la classe des _Ciliés_ ou _Infusoires ciliés_. Lorsque +nous comparons ce que nous observons chez eux avec les fonctions +psychiques correspondantes d'animaux pluricellulaires, plus élevés, +il ne semble presque pas y avoir de différence psychologique; les +organelles sensibles et moteurs de ces Protozoaires paraissent +accomplir les mêmes fonctions que les organes sensoriels, les nerfs et +les muscles des Métazoaires. On a même regardé le _gros noyau +cellulaire_ (meganucleus) des Infusoires comme un organe central +d'activité psychique, qui jouerait, dans leur organisme +monocellulaire, un rôle analogue à celui du cerveau dans la vie +psychique des animaux supérieurs. Au reste, il est très difficile de +décider dans quelle mesure ces comparaisons sont légitimes; les +opinions des savants qui ont étudié d'une manière spéciale les +infusoires diffèrent beaucoup sur ce point. Les uns considèrent, chez +ces animaux, tous les mouvements spontanés du corps comme automatiques +ou impulsifs, tous les mouvements d'excitation comme des réflexes; les +autres voient là en partie des mouvements volontaires et +intentionnels. Tandis que ces derniers auteurs attribuent déjà aux +Infusoires une certaine conscience, une représentation d'un moi +synthétique--les premiers se refusent à les leur reconnaître. De +quelque façon qu'on résolve cette difficile question, ce qui est en +tous cas certain, c'est que ces Protozoaires monocellulaires nous +présentent une _âme cellulaire_ des plus développées qui est du plus +haut intérêt pour l'appréciation exacte de ce qu'était l'âme chez nos +premiers ancêtres monocellulaires. + + +II. =Ame d'une colonie cellulaire= ou âme cénobiale (Cenopsyche); +_deuxième des stades principaux de la psychogénèse phylétique_. +--L'évolution individuelle commence chez l'homme, comme +chez tous les autres animaux pluricellulaires, par des divisions +répétées chez une simple cellule. La _cellule souche_ (Cytula) ou +«ovule fécondé» se divise, d'après le processus de la division +indirecte ordinaire, tout d'abord en deux cellules filles; ce +processus venant à se répéter, il se produit (par des «sillons +équatoriaux»), successivement 4, 8, 16, 32, 64 «cellules par +sillonnement, ou blastomères» identiques. D'ordinaire, chez la plupart +des animaux, survient, plus ou moins tard, à la place de cette +division primitive régulière, un accroissement irrégulier. Mais dans +tous les cas le résultat est le même: formation d'une masse (le plus +souvent sphérique), d'un ballot de cellules non différenciées, toutes +identiques au début. Nous appelons ce stade _Morula_ (cf. +_Anthropogénie_, p. 159). + +D'ordinaire s'amasse alors à l'intérieur de cet agrégat cellulaire, en +forme de petite mûre, un liquide, par suite de quoi la morula se +transforme en une petite vésicule sphérique; toutes les cellules se +portent à la surface et s'ordonnent en une simple couche cellulaire, +le _blastoderme_. La _sphère creuse_ ainsi constituée est le stade le +plus important de la _blastula_ ou _blastosphère_ (_Anthropogénie_, p. +150). + +Les _phénomènes psychologiques_ que nous pouvons constater +immédiatement, dans la formation de la blastula, sont en partie des +mouvements, en partie des sensations de cette colonie cellulaire. Les +_mouvements_ se répartissent en deux groupes: I. Mouvements internes, +qui se répètent partout suivant un mode essentiellement analogue, dans +le phénomène de la division cellulaire ordinaire (indirecte): +formation du fuseau nucléaire, mytose, caryokinèse, etc.; II. +mouvements externes, qui apparaissent dans le changement normal de +position des cellules assemblées et dans leur groupement pour former +le blastoderme. Nous tenons ces mouvements pour _héréditaires_ et +inconscients, parce qu'ils sont partout conditionnés de la même +manière, grâce à l'hérédité transmise à eux par les premières séries +ancestrales de Protistes. Quant aux _sensations_, on en peut +distinguer également deux groupes: I. Sensations des cellules isolées, +qu'elles expriment par l'affirmation de leur indépendance individuelle +et par leur attitude à l'égard des cellules voisines (avec lesquelles +elles sont en contact, reliées même en partie directement par des +ponts de plasma). II. La sensation synthétique de la colonie +cellulaire ou _cénobium_ tout entier, qui se manifeste par la +formation individuelle de la _blastula_ en _sphère creuse_ +(_Anthropogénie_, p. 491). + +La compréhension de la cause de la formation de la _blastula_ nous est +facilitée par la _loi fondamentale biogénétique_, qui en explique les +phénomènes immédiatement observables par l'_hérédité_, et les ramène à +des processus historiques analogues qui se seraient accomplis à +l'origine, lors de l'apparition des premières cénobies de Protistes, +des _Blastéadés_ (_Pylog. Syst._, III, 22-26). Mais ces processus +physiologiques et psychologiques importants ayant eu leur siège dans +les premières _associations cellulaires_, nous deviennent clairs par +l'observation et l'expérimentation faites sur les cénobies encore +aujourd'hui vivantes. Ces _colonies cellulaires_ stables ou hordes +cellulaires (désignées encore des noms de «communautés cellulaires», +«pied de cellules»,) sont aujourd'hui encore très répandues, tant parmi +les _plantes originelles plasmodomes_ (paulotomées, diatomées, +volvocinées) que parmi les _animaux originels plasmophages_ +(Infusoires et Rhizopodes). Dans toutes ces cénobies nous pouvons déjà +distinguer, à côté l'un de l'autre, deux stades divers d'activité +psychique: I. _L'âme cellulaire_ des individus cellulaires isolés (en +tant qu'«organismes élémentaires») et II. _l'âme cénobiale_ de la +colonie cellulaire tout entière. + + +III. =Ame des tissus (Histopsyche)=; _troisième des stades principaux +de la psychogénèse phylétique_.--Chez toutes les plantes +pluricellulaires possédant des tissus (métaphytes ou _plantes à +tissus_), de même que chez les _animaux à tissus_ (Métazoaires) +inférieurs, dépourvus de système nerveux, nous pouvons distinguer de +suite deux formes différentes d'activité psychique, à savoir: A. l'âme +des _cellules_ isolées qui composent les tissus, et B. l'âme des +_tissus_ eux-mêmes ou de la «république cellulaire» constituée par les +cellules. Cette _âme des tissus_ est partout la fonction psychologique +la plus élevée, celle qui nous révèle dans l'organisme pluricellulaire +complexe, un _bion_ synthétique, un _individu physiologique_, une +véritable «république cellulaire». Elle gouverne toutes les «âmes +cellulaires» isolées des cellules sociales qui, en tant que «citoyens» +indépendants, constituent la république cellulaire unifiée. Cette +_duplicité fondamentale de la psyche_ chez les Métaphytes et chez les +Métazoaires inférieurs, dépourvus de système nerveux, est chose très +importante; on en démontre l'existence immédiatement par une +observation impartiale et des expériences bien conduites: tout +d'abord, chaque cellule isolée possède sa sensation et son mouvement +et ensuite chaque tissu et chaque organe, composé d'un certain nombre +de cellules identiques, témoigne d'une excitabilité spéciale et d'une +unité psychique (par exemple, le pollen et les étamines). + + +III. _A._ =L'âme des plantes (phytopsyche).=--C'est pour nous le terme +qui résume toute l'activité psychique des _plantes pluricellulaires_, +possédant des tissus (Métaphytes, à l'exclusion des Protophytes +monocellulaires); elle a été l'objet des opinions les plus diverses +jusqu'à ce jour. On trouvait autrefois une différence fondamentale +entre les plantes et les animaux en ce qu'on attribuait d'ordinaire à +ceux-ci une «âme» qu'on refusait à celles-là. Cependant, une +comparaison impartiale de l'excitabilité et des mouvements, chez +diverses plantes supérieures et chez des animaux inférieurs, avait +convaincu, dès le commencement du siècle, quelques chercheurs isolés, +que les uns et les autres devaient être pareillement animés. + +Plus tard, FECHNER, LEITGEB entre autres, défendirent vivement +l'hypothèse d'une _Ame des plantes_. On n'en comprit mieux la nature +qu'après que la _théorie cellulaire_ (1838) eût démontré, dans les +plantes et les animaux, l'identité de structure élémentaire, et +surtout depuis que la _théorie du plasma_ de MAX SCHULZE (1859) eût +reconnu, chez les uns et les autres, la même attitude du plasma actif +et vivant. La physiologie comparée récente (en ces 30 dernières +années) a montré, en outre, que l'attitude physiologique, en réaction +aux diverses excitations (lumière, électricité, chaleur, pesanteur, +frottement, influences chimiques) était absolument la même dans les +parties _sensibles_ du corps de beaucoup de plantes et d'animaux,--que +les _mouvements réflexes_, enfin, provoqués par les excitations, se +produisaient absolument de la même manière. Si donc on attribue ces +modes d'activité chez les Métazoaires inférieurs, dépourvus de système +nerveux (éponges, polypes), à une «âme» particulière, on est autorisé à +admettre la présence de cette même âme chez beaucoup de Métaphytes +(même chez tous), au moins chez les très «sensibles» plantes +impressionnables (mimosa), chez les attrape-mouches (dionaea, drosera) +et chez les nombreuses plantes grimpantes. + +Il est vrai, la physiologie végétale récente a donné de ces +«mouvements d'excitation» ou _tropismes_ une explication toute +physique, les ramenant à des rapports particuliers de croissance, à +des oscillations de tension, etc. Mais ces causes mécaniques ne sont +ni plus ni moins _psychophysiques_ que les «mouvements réflexes» +analogues chez les éponges, les polypes et autres Métazoaires +dépourvus de système nerveux, même si le mécanisme était ici tout +différent. Le caractère de l'histopsyche ou _âme cellulaire_ se +manifeste également dans les deux cas par ce fait que les cellules du +tissu (de l'association cellulaire régulièrement ordonnée) conduisent +les excitations reçues en un point et provoquent ainsi des mouvements +en d'autres points ou dans tout l'organe. Cette _conduction de +l'excitation_ peut aussi bien être regardée comme une «activité +psychique», que la forme plus parfaite qu'elle présente chez les +animaux pourvus de système nerveux; elle s'explique anatomiquement +parce que les cellules sociales du tissu (ou association cellulaire), +loin d'être, comme on le supposait autrefois, séparées les unes des +autres, sont partout reliées entre elles par de fins filaments ou +ponts de plasma. Lorsque les plantes impressionnables nuisibles +(mimosa), qu'on vient à toucher ou ébranler, replient leurs feuilles +étalées et laissent pencher leurs pétioles--lorsque les excitables +attrape-mouches (dionaea) au contact imprimé à leurs feuilles, les +referment vivement et attrapent la mouche,--la sensation semble, +certes, plus vive, la conduction de l'excitation plus rapide et le +mouvement plus énergique que la réaction réflexe d'une éponge +officinale (ou d'autres éponges) excitée. + + +III. _B._ =Ame des Métazoaires dépourvus de système +nerveux.=--L'activité psychique de ces _Métazoaires inférieurs_ qui +possèdent, il est vrai, des tissus et souvent même des organes +différenciés, mais ni nerfs ni organes des sens spéciaux, est d'un +intérêt tout particulier pour la psychologie comparée en général, et +pour la phylogénie de l'âme animale en particulier. On distingue, +parmi eux, quatre groupes différents de _Coelentérés_ primitifs, à +savoir: 1. Les _Gastréadés_; 2. les _Platodariés_; 3. les _Eponges_; +4. les _Hydropolypes_, formes inférieures des Cnidiés. + +_Les Gastréadés ou animaux à intestin primitif_ forment ce petit +groupe des Coelentérés les plus inférieurs qui présente une haute +importance, comme étant le groupe originel commun de tous les +Métazoaires. Le corps de ces petits animaux nageurs a la forme d'une +vésicule (le plus souvent ovoïde) contenant une simple cavité avec une +ouverture (intestin primitif et bouche primitive). La paroi de la +cavité digestive est constituée par deux assises cellulaires simples, +dont l'interne (feuillet intestinal) remplit les fonctions végétatives +de nutrition et l'externe (feuillet épidermique), les fonctions +animales de sensation et de mouvement. Les cellules sensibles, toutes +pareilles, de ce feuillet épidermique, portent de fins flagellums, de +longs cils dont les vibrations effectuent le mouvement volontaire de +natation. Les quelques seules formes encore vivantes de Gastréadés, +les _Gastrémariés_ (trichoplacides) et les _Cyémariés_ (orthonectides) +sont très intéressantes par ce fait qu'elles restent, leur vie durant, +à ce stade de développement que traversent, au début de leur +évolution embryonnaire, les germes de tous les autres Métazoaires, +depuis les éponges jusqu'à l'homme. + +Ainsi que je l'ai montré dans ma _Théorie gastréenne_ (1872), chez +tous les animaux à tissus, la _blastula_, dont nous avons déjà parlé, +donne naissance tout d'abord à une forme embryonnaire des plus +caractéristiques, la _gastrula_. Le blastoderme, représenté par la +paroi de la sphère creuse, forme d'un côté une excavation en forme de +fosse qui devient bientôt une invagination si profonde que la cavité +interne de la vésicule disparaît. La moitié invaginée (interne) du +blastoderme s'accole étroitement à la moitié non invaginée (externe); +celle-ci forme le _feuillet épidermique_ ou feuillet germinatif +externe (ectoderme, épiblaste), la première, par contre, forme le +_feuillet intestinal_ ou feuillet germinatif interne (entoderme, +hypoblaste). L'espace vide ainsi constitué dans le corps en forme de +gobelet est la cavité digestive, l'_intestin primitif_ (progaster), +son ouverture, la _bouche primitive_ (prostoma)[33]. Le feuillet +épidermique ou ectoderme est, chez tous les Métazoaires, le premier +_organe de l'âme_; car il donne naissance, chez tous les animaux +pourvus de système nerveux, non seulement au revêtement cutané externe +et aux organes des sens, mais aussi au système nerveux. Chez les +Gastréadés, où ce dernier n'existe pas encore, toutes les cellules qui +composent l'assise épithéliale simple de l'ectoderme sont à la fois +des organes de sensation et de mouvement: l'âme des tissus se +manifeste ici sous sa forme la plus simple. + + [33] Cf. _Anthropogenie_, p. 161, 497; _Nat. Schopf-Gesch._, p. + 300. + +La même formation primitive semble aussi exister chez les +_Platodariés_, formes les plus anciennes et les plus simples des +_Platodes_. Quelques-uns de ces Cryptocèles (convoluta, etc.), n'ont +pas encore de système nerveux distinct, tandis que chez leurs proches +épigones, les _Turbellariés_, le système nerveux se distingue déjà de +l'épiderme et un ganglion cérébroïde apparaît. + + +=Les Spongiaires= représentent un groupe indépendant du règne animal +qui diffère de tous les autres Métazoaires par son organisation +caractéristique; les très nombreuses espèces de cette classe vivent +presque toutes fixées au fond de la mer. La forme la plus simple, +l'olynthus, n'est en somme qu'une Gastrea dont la paroi du corps est +percée, à la façon d'une passoire, de petits pores qui laissent entrer +le courant d'eau, porteur des matériaux nutritifs. Chez la plupart des +éponges (entre autres chez la plus connue, l'éponge officinale), le +corps, en forme de bosse, forme un pied composé de milliers de ces +Gastréadés (corbeilles vibratiles) et traversé par un système de +canaux nutritifs. La sensation et le mouvement n'existent qu'à un très +faible degré chez les Spongiaires; les nerfs, les organes sensoriels +et les muscles n'y existent pas. Il est donc très naturel que l'on ait +autrefois considéré ces animaux fixés, informes et insensibles, comme +des «plantes». Leur vie psychique (pour laquelle il n'y a pas d'organe +spécial différencié), est bien inférieure à celle des mimosas et des +autres plantes sensibles. + + +=L'âme des Cnidiés= présente une importance tout à fait capitale pour +la psychologie comparée et phylogénétique. Car c'est au sein de ce +groupe, aux formes si riches, que s'accomplit, sous nos yeux, le +passage de l'_âme des tissus_ à l'_âme du système nerveux_. A ce +groupe appartiennent les classes si variées des Polypes et des Coraux +fixés, des Méduses et des Siphonophores libres. On peut regarder en +toute certitude comme la forme originelle commune à tous les Cnidiés, +un hypothétique _Polype_ des plus simples, rappelant, dans ses traits +essentiels, le Polype vulgaire d'eau douce actuelle, l'hydre. Mais ces +hydres, de même que les _Hydropolypes_ fixés qui s'en rapprochent +beaucoup, ne possèdent ni nerfs ni organes des sens supérieurs, bien +qu'elles soient très sensibles. Au contraire, les Méduses qui nagent +librement et qui dérivent des animaux précédents (auxquels elles +restent liées aujourd'hui encore par le fait des générations +alternantes), ces Méduses possèdent déjà un système nerveux +indépendant et des organes des sens distincts. + +Nous pouvons donc constater ici l'origine historique de l'_âme du +système nerveux_ (neuropsyche), provenant immédiatement par ontogénèse +de l'âme des tissus (histopsyche), en même temps que nous apprenons à +en comprendre la phylogénèse. Ces connaissances sont d'autant +plus intéressantes que ces processus fort importants sont +_polyphylétiques_, c'est-à-dire qu'ils se sont accomplis plusieurs +fois (au moins deux) indépendamment l'un de l'autre. + +Ainsi que je l'ai démontré, les _Hydroméduses_ (craspédotes) dérivent +des _Hydropolypes_ selon un autre mode que les _Skyphoméduses_ (ou +acraspédotes) des _Skyphopolypes_; le mode de bourgeonnement est +terminal chez ceux-ci, latéral chez les autres. Les deux groupes +présentent, en outre, des différences héréditaires caractéristiques +dans la structure microscopique de leurs organes psychiques. Une +classe très intéressante aussi pour la psychologie est celle des +_Siphonophores_. Dans ces magnifiques colonies animales, nageant +librement, dérivées des Hydroméduses, nous pouvons observer une +_double âme_: l'âme individuelle (_âme personnelle_) des nombreuses +personnes qui la constituent et l'âme commune synthétique et active de +la colonie tout entière (_âme cormale_). + + +IV. =Ame du système nerveux (neuropsyche)=; _quatrième des stades +principaux de la psychogénèse phylétique_.--La vie psychique de tous +les animaux supérieurs, comme celle de l'homme, s'effectue au moyen +d'un _appareil psychique_ plus ou moins compliqué et celui-ci comprend +toujours trois parties principales: les _organes des sens_ qui rendent +possibles les diverses sensations; les _muscles_ qui permettent les +mouvements; les _nerfs_ qui établissent une communication entre les +premiers et les seconds à l'aide d'un organe central spécial, +_cerveau_ ou ganglion (noeud de nerfs). + +On compare d'ordinaire la disposition et le fonctionnement de cet +appareil psychique à un télégraphe électrique; les nerfs sont les +fils de fer conducteurs, le cerveau la station centrale, les muscles +et les organes des sens les stations locales secondaires. Les fibres +nerveuses motrices conduisent les ordres de la volonté ou impulsions, +suivant une direction centrifuge, de ce centre nerveux aux muscles et, +par la contraction de ceux-ci, produisent des mouvements; les fibres +nerveuses sensibles, au contraire, conduisent les diverses +impressions, suivant une direction centripète, des organes sensoriels +périphériques au cerveau et y rendent compte des impressions reçues du +monde extérieur. Les cellules ganglionnaires ou «cellules psychiques», +qui constituent l'organe nerveux central, sont les plus parfaites de +toutes les parties élémentaires organiques, car elles rendent +possibles, non seulement les rapports entre les muscles et les organes +des sens, mais aussi les plus hautes fonctions de l'âme animale, la +formation de représentations et de pensées et, au-dessus de tout, la +conscience. + +Les grands progrès de l'anatomie et de la physiologie, de l'histologie +et de l'ontogénie en ces derniers temps, ont enrichi nos connaissances +relatives à l'appareil psychique d'une foule de découvertes +intéressantes. Si la philosophie spéculative s'était emparée, ne +fût-ce que des principales de ces importantes conquêtes de la biologie +empirique, elle présenterait dès aujourd'hui une tout autre +physionomie qu'elle ne le fait malheureusement. Aborder ce sujet d'une +manière approfondie nous entraînerait trop loin, aussi me +contenterai-je de souligner seulement les faits essentiels. + +Chacun des groupes animaux supérieurs possède son organe psychique +propre; chez chacun, le système nerveux central est caractérisé par +une forme, une situation et une constitution spéciales. Parmi les +_Cnidiés_ rayonnés, les Méduses présentent un anneau nerveux, au bord +de l'ombrelle, pourvu le plus souvent de quatre ou huit ganglions. +Chez les _Echinodermes_ à cinq rayons, la bouche est entourée d'un +anneau nerveux duquel partent cinq troncs nerveux. Les _Platodes_ à +symétrie bilatérale et les _Vers_ possèdent un ganglion cérébroïde ou +acroganglion, composé d'une paire de ganglions situés dorsalement, +au-dessus de la bouche; de ces «ganglions sus-oesophagiens» partent +latéralement deux troncs nerveux qui se rendent à la peau et aux +muscles. Chez une partie des Vers et chez les _Mollusques_ s'ajoutent +à cela une paire de «ganglions sous-oesophagiens» ventraux reliés aux +autres par un anneau qui entoure l'oesophage. Cet «anneau oesophagien» +reparaît chez les _Arthropodes_ (Articulata), mais se continue ici du +côté ventral du corps allongé par une «moelle ventrale», un double +cordon en forme d'échelle, qui se renfle à chaque segment en un double +ganglion. Les _Vertébrés_ nous présentent une disposition toute +contraire de l'organe psychique; chez eux, on trouve toujours, du côté +dorsal du corps, dont la segmentation n'est plus qu'interne, une +moelle dorsale; c'est un renflement de sa partie antérieure qui +formera plus tard le cerveau caractéristique, en forme de +vésicule[34]. + + [34] Cf. mon _Hist. de la Créat. Nat._, 9e éd. (1898), tabl. 18 + et 19, p. 512. + +Bien que les organes psychiques, ainsi qu'on le voit, présentent, dans +les groupes animaux supérieurs, des différences très caractéristiques +de situation, de forme et de constitution--cependant l'anatomie +comparée est à même de démontrer, dans la plupart des cas, une origine +commune qu'il faut chercher dans le _ganglion cérébroïde_ des +_Platodes_ et des _Vers_; et tous ces organes divers ont cela de +commun qu'ils dérivent de la couche cellulaire la plus externe de +l'embryon, du _feuillet épidermo-sensoriel_ (ectoderme). De même nous +retrouvons, dans toutes les formes d'organes nerveux centraux, la même +structure essentielle: un mélange de cellules ganglionnaires ou +_cellules psychiques_ (organes élémentaires proprement actifs, de la +_psyche_ et de _fibres nerveuses_), qui établissent des connexions et +sont les instruments de l'action. + + +=Organe de l'âme chez les Vertébrés.=--La première chose qui nous +frappe, dans la psychologie comparée des Vertébrés et qui devrait être +le point de départ empirique de toute étude scientifique de l'âme +humaine, c'est la structure caractéristique de leur système nerveux +central. De même que cet organe psychique central présente, dans +chacun des groupes animaux supérieurs, une position, une forme et une +constitution spéciales, propres à ce groupe, de même il en va chez les +Vertébrés. Partout, ici, nous trouvons une _moelle dorsale_, un gros +cordon nerveux cylindrique, situé sur la ligne médiane du dos, +au-dessus de la colonne vertébrale (ou de la corde dorsale qui y +supplée). Partout nous voyons partir, de cette moelle dorsale, de +nombreux troncs nerveux qui se distribuent d'une façon régulière et +segmentaire, toujours une paire par segment. Partout nous voyons ce +«canal médullaire» se produire chez l'embryon suivant le même mode: +sur la ligne médiane de l'épiderme dorsal se forme un fin sillon, une +gouttière; les deux bords parallèles de cette _gouttière médullaire_ +se soulèvent, se courbent l'un vers l'autre et s'accolent sur la ligne +médiane pour former un canal. + +Le long canal médullaire dorsal et cylindrique, ainsi formé, est tout +à fait caractéristique des _Vertébrés_; il est partout le même au +début, chez l'embryon, et il est le point de départ commun de toutes +les différentes formes d'organes psychiques auxquels il donnera +naissance par la suite. Un petit groupe d'Invertébrés présente seul +une disposition analogue; ce sont les étranges _Tuniciers_ marins, les +_Copélates_, les _Ascidies_ et les _Thalidies_. Ils présentent, en +outre, par d'autres particularités importantes de leurs corps (en +particulier par la présence de la chorda et de l'intestin branchial), +des différences frappantes avec les autres Invertébrés et des +analogies avec les Vertébrés. Nous admettons donc que ces deux groupes +animaux, les _Vertébrés_ et les _Tuniciers_, proviennent d'un groupe +ancestral commun et plus ancien qu'il faut chercher parmi les _Vers_: +les _Prochordoniens_[35]. Une différence importante entre les deux +groupes, c'est que le corps des Tuniciers ne se segmente pas et +conserve une organisation très simple (la plupart se fixent plus tard +au fond de la mer et entrent en régression). Chez les Vertébrés, au +contraire, survient de bonne heure une _segmentation interne_ du +corps, très caractéristique, la _première formation des Vertébrés_ +(Vertebratio). Celle-ci permet le développement morphologique et +physiologique beaucoup plus élevé de l'organisme, qui finit par +atteindre chez l'homme le degré suprême de perfection. Elle se révèle, +de très bonne heure déjà, dans la structure plus fine du canal +médullaire, dans le développement d'un plus grand nombre de paires +segmentaires de nerfs qui, sous le nom de nerfs de la moelle dorsale +ou de «nerfs spinaux», se rendent à chacun des segments du corps. + + [35] HAECKEL. _Anthropogenie_, 4te Aufl. 1891, Vortrag 16 und 17 + (_Korperbau und keimesgesch. der Amphioxus und der Ascidie_). + +=Stades de développement phylétique du canal médullaire.=--La longue +histoire phylogénétique de notre «âme des Vertébrés» commence avec le +développement du simple canal médullaire chez les premiers Acraniotes; +elle nous conduit, lentement et graduellement, à travers un espace de +temps de plusieurs millions d'années jusqu'à cette merveille +compliquée qu'est le cerveau humain, merveille qui semble autoriser la +forme la plus perfectionnée des Primates à revendiquer dans la Nature +une place tout à fait exceptionnelle. Une idée claire de cette marche +lente et continue de notre psychogénie phylétique étant la première +condition d'une _psychologie conforme à la nature_, il nous a paru +utile de subdiviser ce vaste espace de temps en un certain nombre de +grandes phases; dans chacune de celles-ci, en même temps que la +structure du système nerveux central, sa fonction, la «psyche» est +allée se perfectionnant. Je distingue donc huit _périodes dans la +phylogénie du canal médullaire_, caractérisées par huit groupes +principaux de Vertébrés; ce sont: I. les Acraniotes; II. les +Cyclostomes; III. les Poissons; IV. les Amphibies; V. les Mammifères +implacentaliens (Monotrêmes et Marsupiaux); VI. les premiers +Mammifères placentaliens, en particulier les Prosimiens; VII. les +Primates plus récents, les vrais Singes ou Simiens; VIII. les Singes +anthropoïdes et l'homme (Anthropomorphes). + +I. Premier stade: les _Acrâniens_, représentés aujourd'hui encore par +l'amphioxus; l'organe psychique reste au stade de simple canal +médullaire, nous trouvons une moelle épinière régulièrement segmentée, +sans cerveau.--II. Deuxième stade: les _Cyclostomes_, le groupe le +plus ancien des Crâniotes, représenté aujourd'hui encore par les +petromyzontes et les myxinoïdes; l'extrémité antérieure de la moelle +épinière se renfle en une vésicule qui se différencie en cinq +vésicules cérébrales situées l'une derrière l'autre (cerveau +antérieur, cerveau intermédiaire, cerveau moyen, cervelet et +arrière-cerveau); ces cinq vésicules sont le point de départ commun +d'où sortira le cerveau de tous les Crâniotes, depuis le pétromyzonte +jusqu'à l'homme.--III. Troisième stade: _Poissons primitifs_ +(Sélaciens) analogues aux requins actuels; chez ces poissons +primitifs, desquels dérivent tous les Gnathostoma, commence à +s'accentuer la différenciation des cinq vésicules cérébrales d'abord +pareilles.--IV. Quatrième stade: _Amphibies_. Dans cette classe des +plus anciens Vertébrés terrestres, apparus pour la première fois +pendant la période houillère, commence à apparaître la forme du corps +caractéristique des _Tétrapodes_, en même temps que se transforme le +cerveau hérité des Poissons; les modifications se poursuivent chez les +Epigones de la période permique, les _Reptiles_ dont les plus anciens +représentants, les _Tocosauriens_, sont les formes ancestrales +communes à tous les Amniotes (les Reptiles et les Oiseaux, d'une part; +les Mammifères de l'autre).--V à VIII. du cinquième au huitième stade; +les Mammifères. + +L'histoire de la formation de notre système nerveux et la phylogénie +de notre âme, qui s'y rattache, ont été exposées en détail dans mon +_Anthropogénie_ et rendues plus claires par de nombreuses figures[36]. +Je dois donc y renvoyer, ainsi qu'aux notes dans lesquelles j'ai +insisté particulièrement sur quelques-uns des faits les plus +importants. Cependant, j'ajouterai, ici encore, quelques remarques +relatives à la dernière et la plus intéressante partie de ces faits, +au développement de l'âme et de ses organes au sein de la _Classe des +Mammifères_: je rappellerai surtout que _l'origine monophylétique_ de +cette classe, le fait que tous les Mammifères descendent d'une forme +ancestrale commune (de la période triasique) est maintenant bien +établi. + + [36] _Anthropogénie_, 4e éd., 1891, p. 621-688. + +=Histoire de l'âme chez les Mammifères.=--La conséquence la plus +importante qui ressorte de l'origine monophylétique des Mammifères, +c'est que _l'âme de l'homme_ dérive forcément d'une longue série +évolutive d'autres _âmes de Mammifères_. Un profond abîme sépare +anatomiquement et physiologiquement la structure du cerveau et la vie +psychique qui en découle, chez les Mammifères supérieurs, de ce +qu'elles sont chez les Mammifères inférieurs et pourtant ce profond +abîme est comblé par une longue série de stades intermédiaires. Car un +espace de temps d'au moins quatorze millions d'années (selon d'autres +calculs plus de cent millions!) qui se sont écoulées depuis le +commencement de l'époque triasique, suffit complètement à rendre +possibles les plus grands progrès psychologiques. Les résultats +généraux des recherches approfondies faites en ces derniers temps sur +ce sujet sont les suivants: I. Le cerveau des Mammifères se distingue +de celui des autres Vertébrés par certaines particularités, communes à +tous les membres de la classe, surtout par le développement proéminent +de la première et de la quatrième vésicule du cerveau antérieur et du +cervelet, tandis que la troisième, le cerveau moyen, entre en +régression.--II. Cependant il y a un lien étroit entre la forme du +cerveau chez les Mammifères inférieurs les plus anciens (Monotrèmes, +Marsupiaux, Prochoriates) et chez leurs ancêtres paléozoïques, les +Amphibies du carbonifère (Stegocéphales) et les Reptiles du permique +(Tocosauriens).--III. C'est seulement à l'époque tertiaire que +s'accomplit la complète et typique transformation du cerveau +antérieur, qui distingue si nettement les Mammifères récents des plus +anciens.--IV. Le développement spécial du cerveau antérieur +(quantitatif et qualitatif) qui caractérise l'homme et auquel celui-ci +doit l'apanage de ses facultés psychiques, ne se retrouve que chez une +partie des Mammifères les plus perfectionnés de la fin de l'époque +tertiaire, surtout chez les singes anthropoïdes.--V. Les différences +qui existent dans la constitution du cerveau et dans la vie psychique +entre l'homme et les singes anthropoïdes sont moindres que les +différences correspondantes entre ceux-ci et les Primates inférieurs +(les Singes les plus anciens et les Prosimiens).--VI. Par suite, il +nous faut considérer, comme un fait scientifiquement démontré, que +l'âme humaine provient, par une évolution historique progressive, +d'une longue chaîne d'âmes de Mammifères, d'abord grossières puis plus +perfectionnées--et cela en vertu des lois phylétiques partout +valables, de la Théorie de la Descendance. + + + + +CHAPITRE X + +Conscience de l'âme. + + ÉTUDES MONISTES SUR LA VIE PSYCHIQUE CONSCIENTE ET + INCONSCIENTE.--EMBRYOLOGIE ET THÉORIE DE LA CONSCIENCE. + + «C'est seulement chez les animaux supérieurs et chez l'homme, + que la conscience s'élève jusqu'à prendre une importance qui en + rend possible un examen particulier, en tant que d'une faculté + spéciale de l'âme. Mais cela n'a pas lieu tout d'un coup: bien + au contraire, très lentement et progressivement, en raison d'une + meilleure organisation du cerveau et du système nerveux, en + raison aussi d'une richesse croissante des impressions et des + représentations suscitées à leur suite.--La conscience est + précisément, plus que toute autre qualité intellectuelle, sous + la dépendance de conditions ou de circonstances matérielles. + Elle vient, va, s'évanouit et revient en raison directe d'un + grand nombre d'influences matérielles agissant sur l'organe de + l'esprit.» + + L. BÜCHNER (1898). + + + + +SOMMAIRE DU CHAPITRE X + + La Conscience, phénomène de la nature. Cette notion.--Difficultés + de l'appréciation.--Rapport de la conscience à la vie + psychique.--La conscience humaine.--Théories diverses: I. + Théorie anthropistique (Descartes).--II. Théorie neurologique + (Darwin).--III. Théorie animale (Schopenhauer).--IV. Théorie + biologique (Fechner).--V. Théorie cellulaire (Fritz + Schulze).--VI. Théorie atomistique.--Théories moniste et + dualiste.--Transcendance de la conscience.--Ignorabimus (Du + Bois Reymond).--Physiologie de la conscience.--Découverte de + l'organe de la pensée (Flechsig).--Pathologie.--Conscience + double et intermittente.--Ontogénie de la + conscience.--Changements aux différents âges de la + vie.--Phylogénie de la conscience.--Formation de ce terme. + + +LITTÉRATURE + + P. FLECHSIG.--_Gehirn und Seele_ (Leipzig 1894).--Localisation + des processus cérébraux, en particulier des sensations de + l'homme (1896) trad. française. + + A. MAYER.--_Die Lehre von der Erkenntniss_, Leipzig 1875. + + M. L. STERN.--_Philosophischer und Naturwissenschaftlicher + Monismus. Ein Beitrag zur Seelenfrage._ Leipzig 1885. + + ED. HARTMANN.--_Philosophie de l'Inconscient_ (trad. fr.). + + FR. LANGE.--_Histoire du matérialisme_ (trad. fr.). + + B. CARNERI.--_Gefühl, Bewusstsein, Wille. Eine psychologische + Studie_ (Wien, 1876). + + G. C. FISCHER.--_Das Bewusstsein_, Leipzig 1874. + + L. BÜCHNER.--_Force et matière ou principes de l'ordre naturel + de l'univers mis à la portée de tous_ (trad. fr. par A. + Regnard). + + +Parmi toutes les manifestations de la vie psychique, il n'en est +aucune qui semble si merveilleuse et soit si diversement jugée que la +_conscience_. Les opinions les plus contradictoires sont encore aux +prises, aujourd'hui comme il y a des milliers d'années, non seulement +sur la question de la nature propre de cette fonction psychique et de +son rapport avec le corps, mais aussi quant à son extension dans le +monde organique, quant à son apparition et son évolution. Plus que +tout autre fonction psychique, la conscience a donné lieu à l'idée +erronée d'une «âme immatérielle» et, s'y rattachant, à la superstition +d'une «immortalité personnelle»; beaucoup des grossières erreurs qui +dominent encore aujourd'hui notre vie intellectuelle ont là leur +origine. C'est pourquoi j'ai déjà appelé autrefois la conscience, le +_mystère central psychologique_; c'est la résistante citadelle de +toutes les erreurs dualistes et mystiques contre les remparts de +laquelle les assauts de la plus solide raison sont en danger +d'échouer. Ces faits, à eux seuls, nous autorisent déjà à consacrer à +la conscience un examen critique spécial du point de vue de notre +monisme. Nous verrons que la conscience est un _phénomène naturel_ ni +plus ni moins que toute autre fonction psychique et qu'elle est +soumise, comme tous les autres phénomènes naturels, à la _loi de +substance_. + + +=Notion de conscience.=--Déjà, quand il s'agit de définir le terme +élémentaire de cette fonction psychique, son extension et sa +compréhension, les opinions des philosophes et des naturalistes les +plus éminents divergent complètement. La meilleure définition, +peut-être, qu'on puisse donner de la conscience c'est de l'appeler une +_intuition interne_ et de la comparer à une _réflexion_. On y peut +distinguer deux domaines principaux: la conscience objective et la +subjective, la conscience de l'univers et la conscience du moi. + +La plus grande partie de l'activité psychique consciente, de beaucoup, +se rapporte, ainsi que SCHOPENHAUER l'a très justement reconnu, à la +conscience du monde extérieur, des «autres choses». Cette _conscience +de l'Univers_ comprend tous les phénomènes possibles du monde +extérieur, que notre connaissance peut atteindre. Beaucoup plus +restreinte est notre _conscience du Moi_, la réflexion interne de +notre propre activité psychique tout entière, de toutes nos +représentations, sensations et efforts volontaires. + + +=Conscience et vie psychique.=--Beaucoup de penseurs et des plus +éminents, surtout des physiologistes (WUNDT et ZIEHEN) regardent les +termes de conscience et de fonctions psychiques comme identiques: +_Toute activité psychique est consciente_; le domaine de la vie +psychique n'excède pas celui de la conscience. A notre avis, cette +définition accroît illégalement l'importance de celle-ci et donne lieu +à des erreurs et des malentendus nombreux. Nous sommes bien plutôt de +l'avis d'autres philosophes (ROMANES, FRITZ SCHULZE, PAULSEN) qui +pensent qu'à la vie psychique appartiennent, en outre, les +représentations, sensations et efforts volontaires inconscients; de +fait, le domaine de ces actions psychiques inconscientes (réflexes, +etc.) est même beaucoup plus étendu que celui des actions conscientes. +Les deux domaines sont d'ailleurs étroitement associés et ne sont +séparés par aucune frontière nette; à tout instant, une représentation +inconsciente peut nous devenir consciente; si l'attention que nous lui +portions est attirée par un autre objet, elle peut aussi rapidement +s'évanouir pour notre conscience. + + +=Conscience de l'homme.=--Notre unique source, quand il s'agit de +connaître la conscience, est celle-ci elle-même et c'est là, en +première ligne, ce qui fait l'extraordinaire difficulté de son étude +et de son interprétation scientifiques. _Sujet_ et _objet_ se +confondent ici en une même unité; le sujet connaissant se réfléchit +dans son propre être intérieur, qui doit devenir objet de +connaissance. + +Relativement à la conscience d'autres individus, nous ne pouvons donc +jamais rien conclure avec une entière certitude objective, nous sommes +toujours réduits à comparer leurs états d'âme avec les nôtres. Tant +que cette comparaison ne porte que sur des _individus normaux_, nous +pouvons, sans doute, relativement à leur conscience, tirer quelques +conclusions dont nul ne contestera la validité. Mais déjà quand il +s'agit de personnes _anormales_ (génies ou excentriques, idiots ou +déments) ces raisonnements par analogie sont, ou incertains ou faux. +C'est encore bien pis quand nous comparons la conscience de l'homme +avec celle des animaux (d'abord des animaux supérieurs, puis des +inférieurs). Nous rencontrons là des difficultés matérielles si +grandes que les opinions des physiologistes et des philosophes les +plus éminents se trouvent sur ce point aux antipodes. Nous nous +contenterons ici de mettre, en regard les unes des autres, les +opinions les plus importantes émises sur ce sujet. + + +I. =Théorie anthropistique de la conscience.=--_Elle est le propre de +l'homme._ Cette idée très répandue que la conscience et la pensée sont +exclusivement propres à l'homme et que lui seul possède en même temps +une «âme immortelle», remonte à DESCARTES (1643). Ce profond +philosophe et mathématicien français (élevé dans un collège de +_Jésuites_!) posa une séparation complète entre l'activité psychique +de l'homme et celle de l'animal. L'âme de l'homme, substance pensante +et immatérielle, est, selon lui, complètement distincte de son corps, +substance étendue et matérielle. Cependant, il faut qu'elle soit unie +au corps en un point du cerveau (la glande pinéale!) pour y +recueillir les impressions venues du monde extérieur et, à son tour, +agir sur le corps. Les _animaux_, par contre, n'étant pas des +substances pensantes, ne doivent pas posséder d'âme, mais être de purs +_automates_, des machines construites avec infiniment d'art dont les +sensations, représentations et volitions se produisent tout +mécaniquement et obéissent aux lois physiques. Pour la psychologie de +_l'homme_, DESCARTES soutenait donc le pur _dualisme_, pour celle des +_animaux_ le pur _monisme_. Cette contradiction manifeste, chez un +penseur si clair et si pénétrant, doit paraître bien extraordinaire; +pour l'expliquer, on est en droit d'admettre que DESCARTES a tu sa +propre pensée, laissant aux penseurs indépendants le soin de la +deviner. Comme élève des Jésuites, DESCARTES avait été élevé de bonne +heure à taire la vérité, quand il la voyait plus clairement que +d'autres; peut-être craignait-il aussi la puissance de l'Eglise et ses +bûchers. D'autre part déjà, son principe sceptique que tout effort +vers la connaissance vraie doit partir d'un doute au sujet du dogme +traditionnel, lui avait attiré de fanatiques accusations de +scepticisme et d'athéisme. La profonde action que DESCARTES exerça sur +la philosophie ultérieure fut très remarquable et conforme à sa «tenue +de livres en partie double». Les _Matérialistes_ des XVIIe et XVIIIe +siècles, pour poser leur psychologie moniste, se réclamèrent de la +théorie cartésienne de l'âme des bêtes et de leur activité toute +mécanique de machines. Les _Spiritualistes_, au contraire, affirmèrent +que leur dogme de l'immortalité de l'âme et de son indépendance à +l'égard du corps avait été irréfutablement fondé par la théorie +cartésienne de l'âme humaine. Cette opinion est encore aujourd'hui +celle qui prévaut dans le camp des théologiens et des métaphysiciens +dualistes. La conception scientifique du XIXe siècle a complètement +triomphé de la précédente, avec l'aide des progrès empiriques +accomplis dans le domaine de la psychologie physiologiste et comparée. + + +II. =Théorie neurologique de la conscience.=--_Elle_ _n'existe que +chez l'homme et les animaux supérieurs_ qui possèdent un système +nerveux centralisé et des organes des sens. La conviction +qu'une grande partie des animaux--au moins les Mammifères +supérieurs,--possèdent une âme pensante et une conscience, tout comme +l'homme, a conquis toute la zoologie exacte et la psychologie moniste. +Les progrès grandioses accomplis en ces derniers temps dans divers +domaines de la biologie ont tous convergé pour nous amener à +reconnaître cette importante vérité. Nous nous bornerons, pour +l'apprécier, à l'examen des _Vertébrés_ supérieurs et, avant tout, des +Mammifères. Que les représentants les plus intelligents de ces +Vertébrés plus perfectionnés,--les singes et les chiens surtout--se +rapprochent énormément de l'homme dans toute leur activité psychique, +c'est un fait qui, depuis des milliers d'années est bien connu et a +excité l'admiration. Leur mode de représentation, d'activité +sensorielle, leurs sensations et leurs désirs se rapprochent tant de +ceux de l'homme que nous n'avons pas besoin de prouver ce que nous +avançons. Mais la fonction supérieure d'activité cérébrale, la +formation de jugements, leur enchaînement en raisonnements, la pensée +et la conscience au sens propre, sont développés chez les animaux tout +comme chez l'homme--la différence n'est que dans le degré, non dans la +nature. En outre, l'anatomie comparée et l'histologie nous apprennent +que la structure si complète du cerveau (aussi bien macroscopique que +microscopique) est au fond la même chez les _Mammifères_ supérieurs et +chez l'homme. L'ontogénie comparée nous montre la même chose quant à +l'apparition de ces organes de l'âme. La physiologie comparée nous +enseigne que les divers états de conscience se comportent, chez les +plus élevés des Placentaliens, de la même manière que chez l'homme et +l'expérience démontre qu'ils réagissent de la même manière aux actions +externes. On peut anesthésier les animaux supérieurs par l'alcool, le +chloroforme, l'éther, etc.; on peut, en s'y prenant comme il faut, les +hypnotiser tout comme l'homme. Mais, par contre, il n'est pas possible +de préciser nettement la _limite_ à laquelle, aux degrés inférieurs +de la vie animale, la conscience apparaît pour la première fois comme +telle. Certains zoologistes la font remonter très haut dans la série +animale, d'autres tout à la fin. DARWIN, qui distingue très exactement +les divers stades de la conscience, de l'intelligence et du sentiment +chez les animaux supérieurs et les explique par une évolution +croissante, remarque en même temps qu'il est très difficile et même +impossible de fixer les débuts de ces fonctions psychiques supérieures +chez les animaux inférieurs. Pour moi, entre les diverses théories +contradictoires, celle qui me semble la plus vraisemblable est celle +qui rattache la formation de la conscience à la _centralisation du +système nerveux_, laquelle fait encore défaut chez les animaux +inférieurs. La présence d'un organe nerveux central, d'organes des +sens très développés et d'une association très étendue entre les +groupes de représentations, me semblent les conditions nécessaires +pour rendre possible la conscience _synthétique_. + + +III. =Théorie animale de la conscience.=--_Elle existe chez tous les +animaux et chez eux seuls._ D'après cela, il y aurait une différence +profonde entre la vie psychique des animaux et celle des plantes; +c'est ce qui a été admis par beaucoup d'auteurs anciens et nettement +formulé par LINNÉ dans son capital _Systema Naturæ_ (1735); les deux +grands règnes de la nature organique se distinguent, selon lui, par +cela que les animaux ont la sensation et la conscience, les plantes +pas. Plus tard, SCHOPENHAUER, en particulier, a beaucoup insisté sur +cette différence: «La conscience ne nous est absolument connue que +comme la propriété des êtres _animaux_. Quand même elle s'élève et +progresse à travers toute la série animale pour atteindre jusqu'à +l'homme et sa raison, l'inconscience de la plante, d'où la conscience +est sortie, reste toujours le point de départ fondamental». +L'inadmissibilité de cette opinion est apparue dès le milieu du +siècle, alors qu'on a étudié de plus près la vie psychique chez les +animaux inférieurs, surtout chez les _Célentérés_ (Spongiaires et +Cnidiés): animaux véritables, qui pourtant présentent aussi peu de +traces d'une conscience claire que la plupart des plantes. La ligne de +démarcation entre les deux règnes s'est encore plus effacée à mesure +qu'on examinait plus soigneusement, dans chacun d'eux, les formes +vitales monocellulaires. Les _animaux primitifs_ plasmophages +(Protozoaires) et les _plantes primitives_ plasmodomes (Prosophytes) +ne présentent pas de différences psychologiques, pas plus au point de +vue de la conscience qu'à d'autres. + + +IV. =Théorie biologique de la conscience.=--_Elle est commune à tous +les organismes_, elle existe chez tous les animaux et toutes les +plantes, tandis qu'elle fait défaut chez tous les corps inorganiques +(cristaux, etc.). Cette opinion va d'ordinaire de pair avec celle qui +regarde tous les organismes (par opposition aux corps inorganiques) +comme animés; les trois termes: vie, âme, conscience marchent +d'ordinaire de front. Selon une modification de cette manière de voir, +les trois phénomènes de la vie organique, sans doute seraient liés +indissolublement, mais la conscience ne serait qu'une _partie_ de +l'activité psychique, de même que celle-ci n'est qu'une _partie_ de +l'activité vitale. + +Que les plantes possèdent une «âme» au même sens que les animaux, +c'est ce que FECHNER en particulier s'est efforcé de montrer et +beaucoup d'auteurs attribuent à l'âme végétale une conscience de même +nature que celle de l'âme animale. De fait, on trouve chez les +_sensitives_ très impressionnables (mimosa, drosera, dionaea) +d'étonnants mouvements d'excitation des feuilles; chez d'autres +plantes (trèfle, pain de coucou, mais surtout l'hedysarum) des +mouvements autonomes; chez les «plantes dormeuses» (et aussi chez +quelques Papilionacées) des mouvements pendant le sommeil, qui +ressemblent étrangement à ceux des animaux inférieurs; celui qui +attribue à ces derniers la conscience ne peut la refuser aux autres. + + +V. =Théorie cellulaire de la conscience.=--_C'est une propriété vitale +de toute cellule._ L'application de la théorie cellulaire à toutes les +branches de la biologie exige aussi qu'on la rattache à la +psychologie. Aussi légitimement qu'en anatomie et en physiologie on +considère la cellule vivante comme l' «organisme élémentaire» d'où +l'on dérivera la connaissance du corps pluricellulaire des plantes et +des animaux supérieurs--de même et aussi légitimement on peut +considérer «_l'âme cellulaire_» comme l'élément psychologique et +l'activité psychique complexe des organismes supérieurs, comme le +résultat de la réunion des vies psychiques cellulaires constituantes +de l'organisme. J'ai déjà esquissé cette _psychologie cellulaire_ en +1866 dans ma _Morphologie générale_ et j'ai repris la question plus en +détails, par la suite, dans mon travail sur les _Ames cellulaires et +cellules psychiques_[37]. J'ai été conduit par mes longues recherches +sur les organismes monocellulaires, à pénétrer plus avant dans cette +«psychologie élémentaire». Beaucoup de ces petits Protistes (la +plupart microscopiques) donnent des marques de sensation et de +volonté, trahissent des instincts et des mouvements semblables à ceux +qu'on observe chez les animaux supérieurs; cela est vrai en +particulier des impressionnables et remuants Infusoires. Tant dans +l'attitude de ces minuscules et excitables cellules à l'égard du monde +extérieur, que dans beaucoup d'autres manifestations de vie de leur +part (par exemple la merveilleuse formation de l'habitacle chez les +Rhizopodes, les Thalamophores et les Infusoires) on pourrait croire +discerner des marques nettes d'activité psychique consciente. Si +maintenant on accepte la théorie biologique de la conscience (no 4) et +si l'on tient chaque fonction psychique pour accompagnée d'un peu de +conscience, on devra alors attribuer aussi la conscience à chaque +cellule protiste, considérée individuellement. Le principe matériel de +la conscience serait, en ce cas, ou le _plasma_ tout entier de la +cellule, ou son noyau, ou une partie de celui-ci. Dans la _Théorie des +Psychades_ de FRITZ SCHULZE, la conscience élémentaire de la psychade +se comporte vis-à-vis de la cellule individuelle de la même manière +que, chez les animaux supérieurs et chez l'homme, la conscience +personnelle vis-à-vis de l'organisme pluricellulaire de la personne. +Cette hypothèse, que j'ai défendue autrefois, ne se peut réfuter +définitivement. Aujourd'hui, je me range à l'avis de MAX VERWORN qui +admet, dans ses remarquables _Etudes psychophysiologiques sur les +Protistes_ qu'il leur manque probablement à tous la «conscience du +moi» développée et que leurs sensations, comme leurs mouvements, ont +un caractère d'_inconscience_». + + [37] E. HAECKEL. _Gesammelte populäre Vortraege_, Bonn, 1878. + + +VI. =Théorie atomistique de la conscience.=--_C'est une propriété +élémentaire de tout atome._ Parmi toutes les différentes manières de +voir relatives à l'extension de la conscience, c'est cette hypothèse +atomistique qui pousse les choses le plus loin. Elle est sans doute +née principalement de la difficulté qu'ont rencontrée beaucoup de +philosophes et de biologistes en abordant la question de la première +_apparition_ de la conscience. Ce phénomène, en effet, présente un +caractère si particulier, qu'il paraît des plus douteux qu'on le +puisse dériver d'autres fonctions psychiques; on a cru par suite que +le moyen le plus aisé de surmonter la difficulté était d'admettre que +la conscience était une propriété élémentaire de la matière analogue à +l'attraction de la masse ou aux affinités chimiques. Il y aurait dès +lors, autant de formes de conscience élémentaire qu'il y a d'éléments +chimiques; chaque atome d'hydrogène aurait sa «conscience +d'hydrogène», chaque atome de carbone sa «conscience de carbone», etc. +Beaucoup de philosophes ont attribué aussi la conscience aux quatre +anciens éléments d'EMPÉDOCLE, dont le mélange, sous l'influence de +«l'amour et de la haine», engendrait le devenir des choses. + +Pour ma part, je n'ai _jamais_ adopté cette hypothèse d'une +_conscience des atomes_; je suis obligé de le déclarer ici, parce que +DU BOIS REYMOND m'attribue faussement cette opinion. Dans la vive +polémique que celui-ci a engagée avec moi (1880) par son discours sur +les «Sept énigmes de l'Univers», il combat violemment ma «Philosophie +de la nature, fausse et corruptrice» et il affirme que j'ai posé, +comme un axiome métaphysique, dans mon travail sur la Périgenèse des +plastidules, cette «hypothèse que les atomes ont une conscience +individuelle». J'ai, au contraire, déclaré expressément que je me +représentais comme _inconscientes_ les fonctions psychiques +élémentaires de sensation et de volonté qu'on peut attribuer aux +atomes, aussi inconscientes que la mémoire élémentaire, qu'à l'exemple +du distingué physiologiste $1 (1870), je considère comme «une fonction +générale de la matière organisée» (ou mieux «de la substance +vivante»). DU BOIS REYMOND confond ici très évidemment «Ame» et +«Conscience»; je laisserai en suspens la question de savoir s'il ne +commet cette confusion que par mégarde. Puisqu'il considère lui-même +la conscience comme un phénomène transcendant (ainsi que nous allons +le voir) tandis qu'une partie des autres fonctions de l'âme (par +exemple l'activité sensorielle) ne le serait pas,--je dois admettre +qu'il tient les deux termes pour différents. Le contraire, il est +vrai, semble ressortir d'autres passages de ses élégants discours, +mais ce célèbre rhéteur, précisément en ce qui touche aux importantes +questions de principes, se contredit souvent de la façon la plus +manifeste. Je répète ici encore une fois que pour moi la conscience ne +constitue _qu'une partie_ des phénomènes psychiques, observables chez +l'homme et les animaux supérieurs, tandis que de beaucoup la plus +grande partie de ces phénomènes sont inconscients. + + +=Théories moniste et dualiste de la conscience.=--Si divergentes que +soient les diverses opinions relatives à la nature et à l'apparition +de la conscience, elles se laissent pourtant ramener toutes, en fin de +compte--si l'on traite la question clairement et logiquement--à deux +conceptions fondamentales opposées: la _transcendante_ (_dualiste_) et +la _physiologique_ (_moniste_). J'ai toujours, quant à moi, soutenu +cette dernière, éclairé par la _théorie de l'évolution_ et cette +manière de voir est aujourd'hui partagée par un grand nombre de +naturalistes éminents, bien qu'il s'en faille de beaucoup qu'elle le +soit par tous. La première conception est la plus ancienne et de +beaucoup la plus répandue; elle s'est acquis de nouveau, en ces +derniers temps un grand renom, grâce à DU BOIS-REYMOND et à son +célèbre _Discours de l'Ignorabimus_ lequel a fait de cette question +une de celles dont on parle le plus de nos jours dans les «Discussions +sur les énigmes de l'Univers». Vu l'extraordinaire importance de cette +capitale question, nous ne pouvons faire autrement que de revenir ici +sur ce qui en constitue le coeur. + + +=Transcendance de la conscience.=--Dans le célèbre discours «sur les +limites de la connaissance de la Nature», que DU BOIS-REYMOND fit le +14 août 1872 au Congrès des naturalistes à Leipzig, il posa deux +_limites absolues_ à notre connaissance de la nature, limites que +l'esprit humain, au degré le plus avancé de sa connaissance de la +nature, ne peut jamais franchir--_jamais_, selon le mot final souvent +cité de ce discours, concluant emphatiquement sur notre impuissance: +«_Ignorabimus!_» L'une de ces absolues et insolubles «énigmes de +l'Univers», c'est «le lien entre la matière et la force» et l'essence +propre de ces phénomènes fondamentaux de la nature; nous traiterons à +fond de ce «_problème de la substance_» au chapitre XII du présent +ouvrage. Le second obstacle insurmontable à la philosophie, serait le +problème de la _conscience_, cette question: comment notre activité +intellectuelle peut-elle s'expliquer par des conditions matérielles, +par des mouvements? Comment la «substance (qui fait le fond commun de +la matière et de la force) dans certaines conditions, sent-elle, +désire-t-elle et pense-t-elle?» + +Pour être bref et en même temps pour caractériser d'un mot décisif la +nature du discours de Leipzig, je l'ai désigné du nom de _Discours de +l'Ignorabimus_. Cela m'est d'autant mieux permis que DU BOIS-REYMOND +lui-même, huit ans plus tard (1880, dans le Discours sur les sept +énigmes du monde) se louant avec un légitime orgueil du succès +extraordinaire qu'il avait remporté, ajoutait: «La critique a fait +entendre tous les sons, depuis le joyeux éloge approbateur jusqu'au +blâme qui rejette tout et le mot _Ignorabimus_ qui couronnait mes +recherches, est devenu une sorte de parole symbolique pour la +philosophie naturelle». Il est vrai de dire que les sons retentissants +«des joyeux éloges approbateurs» partaient des amphithéâtres de la +philosophie spiritualiste et moniste, surtout du camp retranché de +l'_Ecclesia militans_ (de l'«Internationale noire»); mais tous les +spiritistes, également, toutes les natures crédules, qui pensèrent que +l'_Ignorabimus_ sauverait l'immortalité de leur chère «âme» furent +ravis du discours. Le «blâme qui rejette tout» ne vint, par contre, au +brillant discours de l'_Ignorabimus_ que de la part de quelques +naturalistes et philosophes (au début du moins); de la part des +quelques esprits possédant à la fois une connaissance suffisante de la +philosophie naturelle et le courage moral exigé pour tenir tête aux +arrêts sans appel du dogmatique et tout puissant secrétaire et +dictateur de l'Académie des Sciences de Berlin. + +Le remarquable succès du discours de l'_Ignorabimus_ (que l'orateur +lui-même a plus tard justifié d'illégitime et d'exagéré) s'explique +par deux raisons, l'une externe, l'autre interne. Considéré +extérieurement, ce discours était incontestablement «un remarquable +chef-d'oeuvre de rhétorique, un _joli sermon_, d'une haute perfection +de forme et offrant une variété surprenante d'images empruntées à la +philosophie naturelle. C'est un fait connu, que la majorité--et +surtout le «beau sexe!»--jugent un joli sermon non pas d'après sa +richesse réelle en idées, mais d'après la valeur esthétique de +l'entretien». (_Monisme_, p. 44). Analysé au point de vue interne, +par contre, le discours de l'_Ignorabimus_ contient très net, le +programme du _dualisme métaphysique_; le monde est «_doublement_ +incompréhensible: d'abord en tant que monde matériel dans lequel la +«matière et la force» déploient leur essence--et ensuite, en regard et +tout à fait séparé du précédent, le monde en tant que monde immatériel +de l'«esprit» dans lequel «la pensée et la conscience sont +inexplicables par des conditions matérielles» ainsi que l'étaient les +phénomènes du premier monde. Il était tout naturel que le dualisme et +le mysticisme régnants se saisissent ardemment de cet aveu qu'il +existait deux mondes différents, car cela leur permettait de démontrer +la double nature de l'homme et l'immortalité de l'âme. Le ravissement +des spiritualistes était d'autant plus pur et plus légitime que DU +BOIS-REYMOND avait passé jusqu'alors pour un des défenseurs redoutés +du matérialisme scientifique le plus absolu; et cela il l'avait, en +effet, été et l'est encore resté (malgré ses «beaux discours»?) tout +comme les autres naturalistes contemporains, comme tous ceux qui sont +versés dans leur science, dont la _pensée est nette et qui restent +conséquents avec eux-mêmes_. + +D'ailleurs, l'auteur du Discours de l'_Ignorabimus_ soulevait en +terminant, la question de savoir si les deux «énigmes de l'Univers», +opposées l'une à l'autre: le problème général de la substance et le +problème particulier de la conscience ne se confondaient pas. Il dit +en effet: «Sans doute cette idée est la plus simple et doit être +préférée à celle qui nous ferait apparaître le monde comme double et +incompréhensible. Mais il est inhérent à la nature des choses que nous +ne parvenions pas sur ce point à la clarté, et tout autre discours +ci-dessus reste vain».--C'est à cette dernière opinion que je me suis, +dès le début, opposé énergiquement, m'efforçant de montrer que les +deux grandes questions indiquées plus haut ne constituaient pas deux +énigmes de l'Univers différentes. _Le problème neurologique de la +conscience n'est qu'un cas particulier du problème cosmologique +universel, celui de la substance_ (_Monisme_, 1892, p. 23). + +Ce n'est pas ici le lieu de revenir sur la polémique engagée à ce +sujet ni sur la littérature très riche qui en est résultée. J'ai +déjà, il y a vingt-cinq ans, dans la préface de la première édition de +mon _Anthropogénie_, protesté énergiquement contre le Discours de +l'_Ignorabimus_, ses principes dualistes et ses sophismes +métaphysiques et j'ai justifié explicitement mon attitude dans mon +écrit sur: _La science libre et l'enseignement libre_. (Stuttgart, +1878). J'ai effleuré de nouveau le sujet dans le _Monisme_ (p. 23 à +44). DU BOIS-REYMOND, touché là à son point sensible, répondit par +divers discours où perçait l'irritation[38]; ceux-ci, comme la plupart +de ses Discours si répandus, sont éblouissants par leur style, d'une +élégance toute française et captivants par la richesse des images et +les surprenantes tournures de phrases. Mais la façon superficielle +dont les choses sont envisagées ne fait point faire de progrès +essentiel à notre connaissance de l'Univers. Il en est ainsi, du +moins, pour le _Darwinisme_, dont le physiologiste de Berlin s'est +déclaré plus tard conditionnellement l'adhérent, quoiqu'il n'ait +_jamais fait la moindre chose_ pour en étendre les conquêtes; les +remarques par lesquelles il conteste la valeur de la loi fondamentale +biogénétique, le fait qu'il rejette la phylogénie, etc., montrent +assez que notre auteur n'est ni assez familier avec les faits +empiriques de la morphologie et de l'embryologie comparées, ni capable +d'apprécier philosophiquement leur importance théorique. + + [38] DU BOIS-REYMOND. _Darwin Versus Galiani_ 1876. _Die sieben + Weltraetsel._ + + +=Physiologie de la conscience.=--La nature particulière du phénomène +naturel qu'est la conscience n'est pas, comme l'affirment DU BOIS +REYMOND et la philosophie dualiste, un problème complètement et +«absolument transcendant»; mais elle constitue, ainsi que je l'ai déjà +montré il y a trente ans, un _problème physiologique_, ramenable, +comme tel, aux phénomènes qui ressortissent à la physique et à la +chimie. Je l'ai désigné plus tard, d'une manière encore plus précise, +du nom de _problème neurologique_, parce que je suis d'avis que la +vraie conscience (la pensée et la raison) ne se trouve que chez les +animaux supérieurs qui possèdent un _système nerveux centralisé_ +et des organes des sens ayant atteint un certain degré de +perfectionnement. Cette proposition peut s'affirmer avec une absolue +certitude en ce qui concerne les Vertébrés supérieurs et par-dessus +tout les Mammifères Placentaliens, tronc dont est issue la race +humaine elle-même. La conscience chez les plus perfectionnés d'entre +les singes, les chiens, les éléphants, etc., ne diffère de celle de +l'homme qu'en degré, non en nature et les différences graduelles de +conscience entre ces Placentaliens «raisonnables» et les plus +inférieures des races humaines (Weddas, nègres de l'Australie) sont +moindres que les différences correspondantes entre celles-ci et ce qui +existe chez les hommes raisonnables les plus supérieurs (SPINOZA, +GOETHE, LAMARCK, DARWIN, etc.). La conscience n'est ainsi qu'une +_partie de l'activité psychique supérieure_ et comme telle elle dépend +de la structure normale de l'organe de l'âme auquel elle est liée, du +_cerveau_. + +L'observation physiologique et l'expérience nous ont, depuis vingt +ans, fourni la preuve certaine que l'étroite région du cerveau des +Mammifères, que l'on désigne en ce sens comme le _siège_ (ou mieux +l'_organe_) de la conscience, est une partie des _hémisphères_, à +savoir cette «écorce grise» ou «écorce cérébrale», qui se développe +très tardivement et aux dépens de la partie dorsale convexe de la +première vésicule primaire, du cerveau antérieur. Mais la preuve +_morphologique_ de ces faits physiologiques a pu être établie grâce +aux progrès merveilleux de l'_anatomie microscopique du cerveau_, dont +nous sommes redevables aux méthodes de recherches perfectionnées de +ces derniers temps (KÖLLIKER, FLECHSIG, GOLGI, EDINGER, WEIGERT). + +Le plus important de ces faits et de beaucoup c'est, sans contredit, +la découverte qu'a faite P. FLECHSIG des _organes de la pensée_; il a +démontré l'existence, dans l'écorce grise du cerveau, de quatre +régions d'organes sensoriels centraux--de quatre «sphères internes de +sensation»: sphère de sensation du corps dans le lobe pariétal, sphère +olfactive dans le lobe frontal, sphère visuelle dans le lobe +occipital, sphère auditive dans le lobe temporal. Entre ces quatre +_foyers sensoriels_ sont les quatre grands _foyers de la pensée_ ou +centres d'association, _organes réels de la vie de l'esprit_; ce sont +ces instruments les plus parfaits de l'activité psychique qui sont les +instruments de la _pensée_ et de la _conscience_: en avant, le cerveau +frontal ou centre d'association frontal, en arrière et au-dessus de +lui, le cerveau pariétal ou centre d'association pariétal, en arrière +et au-dessous, le cerveau principal ou «grand centre d'association +occipito-temporal» (le plus important de tous!) et enfin, tout à fait +en bas, caché à l'intérieur, le cerveau insulaire ou «îlot de Reil», +centre d'association insulaire. + +Ces quatre foyers de la pensée qui se distinguent par une structure +nerveuse particulière et des plus compliquées, des foyers sensoriels +intercalés entre eux sont les véritables _organes de la pensée_, les +seuls organes de notre conscience. Tout dernièrement, FLECHSIG a +démontré qu'une partie de ces organes présentent, chez l'homme, une +structure tout particulièrement compliquée, qu'on ne rencontre pas +chez les autres Mammifères et qui explique la supériorité de la +conscience humaine. + + +=Pathologie de la conscience.=--Cette découverte capitale de la +physiologie moderne que les hémisphères sont, chez l'homme et les +Mammifères supérieurs, l'organe de la vie psychique et de la +conscience, est confirmée d'une manière lumineuse par la Pathologie, +par l'étude des _maladies_ de cet organe. Quand les parties en +question des hémisphères sont détruites, leur fonction disparaît et +l'on peut même ainsi obtenir une démonstration partielle de la +_localisation_ des fonctions cérébrales; lorsque des points isolés de +cette région sont malades, on constate la suppression des éléments de +la pensée et de la conscience qui étaient liés aux parties concernées. +L'expérimentation pathologique donne les mêmes résultats: la +destruction de tel point connu (par exemple le centre du langage) +détruit la fonction (le langage). D'ailleurs, il suffit de rappeler +les phénomènes bien connus qui se produisent journellement dans le +domaine de la conscience, pour acquérir la preuve qu'ils sont sous la +dépendance absolue des changements _chimiques_ de la substance +cérébrale. Beaucoup d'aliments de luxe (café, thé) stimulent notre +pensée; d'autres (le vin, la bière) nous mettent d'humeur gaie; le +musc et le camphre, en tant qu'«excitants» raniment la conscience +faiblissante; l'éther et le chloroforme la suspendent, etc. Comment +tout cela serait-il possible si la conscience était une essence +immatérielle, indépendante des organes anatomiques dont nous avons +parlé? Et où résidera la conscience de «l'âme immortelle» quand elle +ne possédera plus ces organes? + +Tous ces faits et d'autres bien connus démontrent que la conscience +chez l'homme (et absolument de même chez les Mammifères proches de +lui) est _changeante_ et que son activité peut être modifiée à tout +instant par des causes internes (échanges nutritifs, circulation +sanguine) et des causes externes (blessure du cerveau, excitation). +Très instructifs sont aussi ces phénomènes merveilleux de _conscience +double_ ou alternante, qui rappellent les «générations alternantes de +représentations»; le même homme manifeste, à des jours différents, +dans des circonstances variées, une conscience toute différente; il ne +sait plus aujourd'hui ce qu'il a fait hier; hier il pouvait dire: je +suis moi;--aujourd'hui il est obligé de dire: je suis un autre. Ces +intermittences de la conscience peuvent durer non seulement des jours, +mais des mois et des années; ils peuvent même devenir définitifs[39]. + + [39] L. BÜCHNER. _Force et Matière_ et _Physiologische Bilder_ + (2ter Band). + + +=Ontogénie de la conscience.=--Ainsi que chacun sait, l'enfant +nouveau-né n'a encore aucune conscience et, ainsi que PREYER l'a +montré, celle-ci ne se développe que tardivement, après que le petit +enfant a commencé à parler; longtemps il parle de lui-même à la +troisième personne. C'est seulement au moment très important où il +dit pour la première fois _Moi_, où le _Sentiment du Moi_ lui devient +clair, que commence à germer sa conscience personnelle en même temps +que son opposition au monde extérieur. Les progrès rapides et profonds +que fait l'enfant en connaissance, grâce à l'instruction qu'il reçoit +de ses parents et à l'école pendant ses dix premières années, se +rattachent étroitement aux innombrables progrès que fait en croissance +et en développement sa _conscience_ et à ceux du _cerveau_, organe de +celle-ci. Et même lorsque l'écolier a obtenu son «Certificat de +maturité», il s'en faut, à la vérité, de beaucoup que sa conscience +soit mûre, et c'est seulement alors que, grâce à la diversité des +rapports avec le monde extérieur, la _Conscience de l'Univers_ +commence vraiment à se développer. C'est seulement alors, dans les +années qui précèdent la trentaine, que s'accomplit dans toute sa +maturité le complet déploiement de la pensée raisonnable et de la +conscience, qui donneront ensuite, dans les conditions normales, +pendant les trente années suivantes, des fruits réellement mûrs. Et +c'est alors, après la soixantaine (tantôt avant, tantôt après), que +commence d'ordinaire cette lente et graduelle régression des facultés +psychiques supérieures qui caractérise la vieillesse. La mémoire, les +facultés réceptives, celle de s'intéresser à des sujets spéciaux +décroissent de plus en plus; par contre, les facultés productrices, la +conscience mûre et l'intérêt philosophique pour les sujets généraux se +conservent souvent longtemps encore. L'évolution individuelle de la +conscience dans la première jeunesse confirme la valeur générale de la +_loi fondamentale biogénétique_; mais dans les dernières années, on en +trouve encore bien des marques. En tous cas, l'ontogénèse de la +conscience nous convainc clairement de ce fait qu'elle n'est point une +«essence immatérielle», mais une fonction physiologique du cerveau et +qu'elle ne constitue pas, par conséquent, une exception à la loi de +substance. + + +=Phylogénie de la conscience.=--Le fait que la conscience, comme +toutes les autres fonctions psychiques, est liée au développement +normal d'organes déterminés et que, chez l'enfant, cette conscience se +développe graduellement, parallèlement à ces organes cérébraux--nous +permet déjà de conclure qu'elle s'est développée historiquement pas à +pas à travers la série animale. Pour certaine que soit, en principe, +cette _phylogénie naturelle de la conscience_, nous ne sommes +malheureusement pas en état, néanmoins, de la poursuivre fort avant ni +d'édifier sur elle des hypothèses précises. Pourtant, la paléontologie +nous fournit d'intéressants points de repère qui ne sont pas sans +importance. Un fait très frappant, par exemple, c'est l'énorme +développement (quantitatif et qualitatif) du cerveau chez les +Mammifères placentaliens, pendant l'_époque tertiaire_. La cavité +crânienne de beaucoup de crânes fossiles de cette époque, nous est +exactement connue et nous fournit de précieux documents sur la +grandeur, et en partie aussi sur la structure du cerveau qui y était +renfermé. On constate là, dans une seule et même légion (par exemple +celle des Ongulés, celle des Carnivores, celle des Primates) un +important progrès entre les représentants d'un même groupe, au début, +pendant la période de l'éocène et de l'oligocène, et plus tard pendant +la période du miocène et du pliocène; chez ces derniers, le cerveau +(par rapport à la grandeur du corps) est de six à huit fois plus grand +que chez les premiers. + +Et ce point culminant de l'évolution de la conscience, qu'atteint seul +l'_homme civilisé_, ne résulte, lui aussi, que d'un développement +graduel--accompli grâce aux progrès de la culture elle-même--à partir +d'états inférieurs que nous trouvons réalisés, aujourd'hui encore, +chez les peuples primitifs. C'est ce que nous montre déjà la +comparaison de leurs _langues_, liée étroitement à celle de leurs +_idées_. Plus se développe, chez l'homme civilisé qui pense, la +formation des idées, plus il devient capable d'abstraire les +caractères communs à plusieurs objets divers pour les exprimer par un +terme général, et plus, en même temps, sa conscience devient claire et +intense. + + + + +CHAPITRE XI + +Immortalité de l'âme + + ÉTUDES MONISTES SUR LE THANATISME ET L'ATHANISME.--IMMORTALITÉ + COSMIQUE ET IMMORTALITÉ PERSONNELLE.--AGRÉGATION QUI CONSTITUE + LA SUBSTANCE DE L'AME. + + Une des accusations perpétuelles de l'Eglise contre la science, + c'est que celle-ci est matérialiste. Je voudrais faire + remarquer, en passant, que la conception ecclésiastique de la + vie future a toujours été, et est encore, le matérialisme le + plus pur. Le corps matériel doit ressusciter et habiter un ciel + matériel. + + M. J. SAVAGE. + + + + +SOMMAIRE DU CHAPITRE XI + + La citadelle de la superstition.--Athanisme et + Thanatisme.--Caractère individuel de la mort.--Immortalité des + Protozoaires (Protistes).--Immortalité cosmique et immortalité + personnelle.--Thanatisme primitif (chez les peuples + sauvages).--Thanatisme secondaire (chez les philosophes de + l'antiquité et des temps modernes).--Athanisme et + religion.--Comment est née la croyance en + l'immortalité.--Athanisme chrétien.--La vie éternelle.--Le + jugement dernier.--Athanisme + métaphysique.--L'âme-substance.--L'âme-éther.--L'âme-air.--Ames + liquides et âmes solides.--Immortalité de l'âme + animale.--Preuves pour et contre l'athanisme.--Illusions + athanistiques. + + +LITTÉRATURE + + D. STRAUSS.--_Gesammelte Schriften. Auswahl in sechs Baenden_ + (herausg. von Ed. Zeller), 1890. + + L. FEUERBACH.--_Gottheit Freiheit und Unsterblichkeit vom + Standpunkt der Anthropologie_, 2te Aufl. 1890. + + L. BUCHNER.--_Das künflige Leben und die moderne + Wissenschaft--Zehn Briefe an eine Freundin_, Leipzig, 1889. + + C. VOGT.--_Koehlerglaube und Wissenschaft._ 1855. + + G. KUHN.--_Naturphilosophische Studien, frei von Mysticismus_. + 1895. + + P. CARUS ET HEGELER.--_The Monist. A quarterly magazine._ Vol. + I-IX, Chicago, 1890-1899. + + M. J. SAVAGE.--_Die Unsterblichkeit_ (Kap. XII _in Die Religion + im Licht der Darwinschen Lehre_), 1886. + + AD. SVOBODA.--_Gestalten des Glaubens_, 2 Bde, Leipzig, 1897. + + +En passant de l'étude génétique de l'âme à la grande question de son +«immortalité», nous abordons ce suprême domaine de la superstition qui +constitue en quelque sorte la citadelle indestructible de toutes les +idées dualistes et mystiques. Car lorsqu'il s'agit de cette question +cardinale, plus que dans tout autre problème, se joint à l'intérêt +purement philosophique l'intérêt égoïste de la personne qui veut à +tout prix se voir garantie l'immortalité individuelle au delà de la +mort. Ce «suprême besoin de l'âme» est si puissant qu'il rejette par +dessus bord tous les raisonnements logiques de la raison critique. +Consciemment, ou inconsciemment chez la plupart des hommes, toutes les +autres idées générales et toute la conception de la vie elle-même sont +influencées par le dogme de l'immortalité personnelle et à cette +erreur théorique se rattachent des conséquences pratiques dont la +portée est immense. Nous nous proposons donc d'examiner, du point de +vue critique, tous les aspects de ce dogme important et de démontrer +qu'il est inadmissible en face des données empiriques de la biologie +moderne. + + +=Athanisme et Thanatisme.=--Afin d'avoir une expression courte et +commode pour désigner les deux attitudes opposées dans la question de +l'immortalité, nous appellerons la croyance en «l'immortalité +personnelle de l'homme» l'_Athanisme_ (de Athanes ou Athanatos: +immortel). Par contre, nous appellerons _Thanatisme_ (de Thanatos: +mort) la conviction qu'avec la mort de l'homme, non seulement toutes +les autres fonctions vitales physiologiques s'éteignent, mais que +_l'âme_, elle aussi, disparaît--en entendant par là cette somme de +fonctions cérébrales que le dualisme psychique considère comme une +«essence» spéciale, indépendante des autres manifestations vitales du +corps vivant. + +Puisque nous abordons ici le problème physiologique de la _mort_, +faisons remarquer une fois de plus le caractère _individuel_ de ce +phénomène de la nature organique. Nous entendons par «mort» +exclusivement la cessation définitive des fonctions vitales chez +l'_individu_ organique, n'importe à quelle catégorie l'individu +considéré appartient ou à quel degré d'individualité il s'est élevé. +L'homme est mort quand sa personne meurt, qu'importe qu'il ne laisse +pas de postérité ou qu'il ait donné le jour à des enfants dont les +descendants se succéderont pendant plusieurs générations. On dit, il +est vrai, en un certain sens que «l'esprit» des grands hommes (par +exemple dans une dynastie de souverains éminents, dans une famille +d'artistes pleins de talent) se perpétue à travers plusieurs +générations; on dit, de même, que l'«âme» des femmes supérieures se +survit en leurs enfants et petits-enfants. Mais dans ces cas il s'agit +toujours de phénomènes complexes d'_hérédité_, en vertu desquels une +cellule microscopique détachée du corps (spermatozoïde du père, ovule +de la mère), transmet aux descendants certaines propriétés de la +substance. Les _personnes_ elles-mêmes qui produisent ces cellules +sexuelles par milliers, demeurent néanmoins mortelles et avec leur +mort cesse leur activité psychique individuelle, de même que tout +autre fonction physiologique. + + +=Immortalité des Protozoaires.=--Il s'est trouvé, en ces dernières +années, plusieurs zoologistes éminents--surtout WEISMANN (1882)--pour +soutenir cette opinion que seuls les plus inférieurs des organismes, +les _Protistes_ monocellulaires, étaient _immortels_, à l'inverse de +tous les autres animaux et plantes pluricellulaires, dont le corps +était constitué par des tissus. A l'appui de cette étrange idée, on +invoquait surtout cet argument que la plupart des Protistes se +reproduisent presque exclusivement par génération asexuée, par +division ou sporulation. Le corps tout entier de l'être monocellulaire +se subdivise en deux parties (ou plus) ayant même valeur (cellules +filles), puis chacune de ces parties se complète par la croissance +jusqu'à ce qu'elle soit redevenue semblable, en grandeur et en forme, +à la cellule mère. Mais par le processus de division lui-même, +l'_individualité_ de l'organisme monocellulaire est déjà anéantie, il +a perdu aussi bien l'unité physiologique que la morphologique. + +Le terme d'_individu_ lui-même, d'«indivisible» est la réfutation +logique de la conception de WEISMANN; car ce mot signifie une _unité_ +que l'on ne peut diviser sans supprimer son essence. En ce sens, les +plantes primitives monocellulaires (Protophytes) et les animaux +primitifs monocellulaires (Protozoaires) sont, leur vie durant, des +_biontes_ ou _individus physiologiques_ au même titre que les plantes +et les animaux pluricellulaires, dont le corps est constitué par des +tissus. Chez ceux-ci aussi existe la reproduction asexuée, par simple +division (par exemple chez beaucoup de Cnidiés, chez les Coraux, les +Méduses); l'animal-mère, dont les deux animaux-filles proviendront par +division, cesse ici aussi d'exister par le fait qu'il se sépare en +deux. WEISMANN déclare: «Il n'existe pas chez les Protozoaires +d'individus ni de générations au sens qu'ont ces mots chez les +_Métazoaires_.» Voilà une affirmation à laquelle je m'oppose +nettement. Ayant moi-même, le premier, donné la définition des +_Métazoaires_ et opposé ces animaux pluricellulaires, dont le corps +est constitué par des tissus, aux _Protozoaires_ monocellulaires +(Infusoires, Rhizopodes), ayant, en outre, moi-même montré le premier +la différence radicale qui existait dans le mode de développement de +ces deux groupes (aux dépens de feuillets germinatifs pour les +premiers, pas pour les seconds),--je dois déclarer d'autant plus +nettement que je considère les _Protozoaires_ pour tout aussi +_mortels_ au sens physiologique (c'est-à-dire aussi au sens +psychologique) que les _Métazoaires_; dans ces deux groupes, ni le +corps ni l'âme ne sont immortels. Les autres conclusions erronées de +WEISMANN ont déjà été réfutées (1884) par MOEBIUS, qui fait remarquer +avec raison que «tous les événements du monde sont _périodiques_ et +qu'il «n'existe pas de source d'où des individus organiques immortels +aient pu jaillir». + + +=Immortalité cosmique et immortalité personnelle.=--Si l'on prend le +terme d'immortalité en un sens tout à fait général et qu'on l'étende à +l'ensemble de la nature connaissable, il prend une valeur +scientifique; il apparaît alors, pour la philosophie moniste, non +seulement acceptable, mais tout naturel et clair par lui-même. Car la +thèse de l'indestructibilité et de l'éternelle durée de tout ce qui +est coïncide alors avec notre suprême loi naturelle, la _loi de +substance_ (chapitre XII). Comme nous aurons plus tard, quand nous +chercherons à établir la doctrine de la conservation de la force et de +la matière, à discuter longuement cette immortalité cosmique, nous ne +nous y arrêterons pas plus longtemps pour l'instant. Abordons plutôt +de suite la critique de cette «croyance en l'immortalité», la seule +qu'on entende d'ordinaire par ce mot, celle en l'immortalité de l'_âme +personnelle_. Etudions d'abord la façon dont s'est formée et propagée +cette idée mystique et dualiste et insistons ensuite et surtout sur la +propagation de son contraire, de l'idée _moniste_, du _thanatisme_ +fondé empiriquement. Je distinguerai, comme deux formes absolument +différentes de celui-ci, le thanatisme _primitif_ et le _secondaire_; +dans le premier, l'absence du dogme de l'immortalité est un phénomène +originel (chez les peuples sauvages); le thanatisme secondaire, par +contre, est le résultat tardif d'une connaissance de la nature +conformément à la raison, il existe chez les peuples ayant atteint un +haut degré de civilisation. + + +=Thanatisme primitif (absence originelle de l'idée +d'immortalité).=--Dans beaucoup d'ouvrages philosophiques et surtout +théologiques, nous lisons aujourd'hui encore l'affirmation que la +croyance en l'immortalité personnelle de l'âme humaine est commune, à +l'origine, à tous les hommes ou du moins à tous les «hommes +raisonnables». Cela est faux. Ce dogme n'est pas une idée originelle +de la raison humaine et jamais il n'a été universellement admis. Sous +ce rapport, un fait surtout important, aujourd'hui certain mais qui +n'a été établi qu'en ces derniers temps par l'ethnologie comparée, +c'est celui-ci, à savoir que plusieurs peuples primitifs, au degré de +culture le plus rudimentaire, ont aussi peu l'idée d'une immortalité +que celle d'un Dieu. C'est le cas, en particulier, de ces Weddas de +Ceylan, de ces Pygmées primitifs que nous pouvons considérer, en nous +appuyant sur les remarquables recherches des messieurs SARASIN, comme +un reste des premiers «hommes primitifs de l'Inde.»[40] C'est encore +le cas de diverses branches des plus anciennes parmi les Dravidas, +très proches parents des Weddas,--enfin des Seelongs indiens et de +quelques branches parmi les nègres de l'Australie. De même, plusieurs +peuples primitifs de race américaine (dans l'intérieur du Brésil, dans +le haut cours du fleuve, etc.), ne connaissent ni dieux ni +immortalité. Cette absence _originelle_ de la croyance en Dieu et en +l'immortalité est un fait des plus importants; il convient +naturellement de le distinguer de l'absence _secondaire_ des mêmes +croyances acquises par l'homme parvenu à un haut degré de +civilisation, tardivement et avec peine, à la suite d'études faites +dans l'esprit de la philosophie critique. + + [40] E. HAECKEL, _Lettres d'un voyageur dans l'Inde_. Trad. fr. + du Dr Letourneau. + + +=Thanatisme secondaire. (Absence acquise de l'idée d'immortalité.)=--A +l'inverse du thanatisme primaire, qui existait sûrement dès l'origine +chez les tout premiers hommes et fut toujours très répandu, l'absence +secondaire de croyance en l'immortalité n'est apparue que tard; c'est +le fruit mûr d'une réflexion profonde sur «la vie et la mort», par +conséquent le produit d'une réflexion philosophique pure et +indépendante. Comme telle, elle nous apparaît dès le VIe siècle avant +Jésus-Christ, chez une partie des philosophes naturalistes ioniens, +plus tard chez les fondateurs de la vieille philosophie matérialiste, +chez DÉMOCRITE et EMPÉDOCLE, mais aussi chez SIMONIDE et EPICURE, chez +SÉNÈQUE et PLINE et le plus complètement développée chez LUCRÈCE. +Alors, lorsqu'après la chute de l'antiquité classique, le +christianisme se fut propagé et qu'avec lui l'_Athanisme_, comme +un de ses plus importants articles de foi, eût conquis la +suprématie,--alors, en même temps que d'autres superstitions, celle +relative à l'immortalité personnelle prit la plus grande importance. + +Durant la longue nuit intellectuelle que fut le moyen-âge chrétien, il +était naturellement rare qu'un penseur hardi osât exprimer des +convictions s'écartant de l'orthodoxie; les exemples de GALILÉE, de +GIORDANO BRUNO et autres philosophes indépendants qui furent livrés à +la torture et au bûcher par les «successeurs du Christ» terrifiaient +suffisamment ceux qui eussent été tentés de s'exprimer librement. Cela +ne redevint possible qu'après que la Réforme et la Renaissance eurent +brisé la toute-puissance du papisme. L'histoire de la philosophie +moderne nous montre les diverses voies par lesquelles la raison +humaine, parvenue à maturité, a cherché à échapper à la superstition +de l'immortalité. Néanmoins, le lien étroit qui unissait celle-ci au +dogme chrétien lui conférait une telle puissance jusque dans les +milieux protestants, plus libres, que même la plupart des libres +penseurs convaincus, gardaient pour eux leur manière de voir sans en +rien dire. Il était rare que quelques hommes éminents, isolés, se +risquassent à confesser librement leur conviction de l'impossibilité +pour l'âme de continuer à exister par delà la mort. Cela s'est surtout +produit dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, en France, avec +VOLTAIRE, DANTON, MIRABEAU et d'autres, puis avec les chefs du +matérialisme d'alors, HOLBACH, LAMETTRIE. Ces convictions étaient +partagées par le spirituel ami de VOLTAIRE, le plus grand prince de +la maison des Hohenzollern, le «philosophe de Sans-Souci», moniste lui +aussi. Que dirait FRÉDÉRIC LE GRAND, ce _thanatiste et athéiste +couronné_, s'il pouvait aujourd'hui comparer ses convictions monistes +avec celles de ses successeurs? + +Parmi les _médecins penseurs_, la conviction qu'avec la mort de +l'homme cesse aussi l'existence de son âme est très répandue depuis +des siècles, mais eux aussi se sont gardé le plus souvent de +l'exprimer. D'ailleurs, même au siècle dernier, la connaissance +empirique du cerveau était encore si imparfaite, que l'«âme», pareille +à un habitant mystérieux, pouvait continuer d'y poursuivre son +existence indépendante. Elle n'a été définitivement écartée que par +les progrès gigantesques qu'a faits la biologie en notre siècle, +particulièrement dans la dernière moitié. La théorie de la descendance +et la théorie cellulaire à jamais établies, les surprenantes +découvertes de l'ontogénie et de la physiologie expérimentale, mais +avant tout les merveilleux progrès de l'anatomie microscopique du +cerveau ont graduellement sapé tous les fondements de l'Athanisme, si +bien qu'aujourd'hui il est rare qu'un biologiste versé dans sa science +et loyal soutienne encore l'immortalité de l'âme. Les philosophes +monistes du XIXe siècle (STRAUSS, FEUERBACH, BUCHNER, SPENCER, etc.) +sont tous _Thanatistes_. + + +=Athanisme et religion.=--Le dogme de l'immortalité personnelle ne +s'est tant propagé et n'a pris une telle importance que par suite de +son rapport étroit avec les articles de foi du _christianisme_; et +c'est celui-ci également qui a donné lieu à cette idée erronée, encore +aujourd'hui très répandue, que cette croyance à l'immortalité +constituait un des éléments essentiels de toute _religion_ pure. Ce +n'est aucunement le cas! La croyance en l'immortalité de l'âme fait +complètement défaut dans la plupart des religions les plus élevées de +l'Orient; elle est inconnue au _Bouddhisme_, qui est, encore +aujourd'hui, la religion que professent les 30% de la population de +la terre; elle est aussi inconnue à la vieille religion populaire des +Chinois qu'à cette religion réformée par CONFUCIUS et qui a pris plus +tard la place de la première, et ce qui est plus important que tout le +reste, elle est inconnue à la religion primitive et pure des juifs; ni +dans les cinq livres de Moïse, ni dans les écrits antérieurs du +Nouveau-Testament, écrits avant l'exil de Babylone, on ne trouve ce +dogme d'une immortalité individuelle après la mort. + + +=Comment s'est formée la croyance à l'immortalité.=--L'idée mystique +que l'âme de l'homme survit à la mort, pour vivre ensuite +éternellement, a certainement une origine _polyphylétique_; elle +n'existait pas chez le premier homme doué déjà du langage, chez +l'_homme primitif_ (_homo primigenius_ hypothétique de l'Asie) pas +plus que chez ses ancêtres, le pithecanthropus et le prothylobates, +pas plus que chez ses descendants actuels, moins perfectionnés que +lui, les Weddas de Ceylan, les Seelongs de l'Inde et autres peuples +sauvages vivant au loin. C'est seulement avec les progrès de la +raison, à la suite des réflexions plus profondes sur la vie et la +mort, le sommeil et le rêve, que se développèrent, chez diverses races +humaines--indépendamment les unes des autres--des idées mystiques sur +la composition dualiste de notre organisme. Des motifs très divers +doivent avoir concouru à amener cet événement polyphylétique: culte +des ancêtres, amour des proches, joie de vivre et désir de prolonger +la vie, espoir d'une situation meilleure dans l'au-delà, espoir que +les bons seront récompensés et les méchants punis, etc. La psychologie +comparée nous a fait connaître, en ces derniers temps, un grand nombre +de ces poèmes relatifs aux croyances[41]; ils se rattachent +étroitement, pour la plus grande partie, aux formes les plus anciennes +de la croyance en Dieu et de la religion en général. Dans la plupart +des religions modernes, l'_Athanisme_ est intimement lié au _théisme_, +et la conception mystique que la plupart des croyants se font de leur +«Dieu personnel», est étendue par eux à «leur âme immortelle». Cela +vient surtout de la religion qui domine le monde civilisé moderne, du +christianisme. + + [41] Cf. AD. SVOBODA _Gestalten des Glaubens_ 1897. + + +=Croyance chrétienne en l'immortalité.=--Ainsi que chacun sait, le +dogme de l'immortalité de l'âme a pris, depuis longtemps, dans la +religion chrétienne, cette forme précise exprimée ainsi dans l'article +de foi: «Je crois à la résurrection de la chair, à la vie éternelle.» +Le Christ lui-même ressuscité d'entre les morts, le jour de Pâques +pour être désormais dans l'Eternité, «fils de Dieu assis à la droite +du Père», ce sont là des idées que nous ont rendues sensibles +d'innombrables tableaux et légendes. De même, l'homme lui aussi, +«ressuscitera au jour du jugement» et recevra la récompense qu'il aura +méritée par sa vie terrestre. Toute cette conception chrétienne est +d'un bout à l'autre _matérialiste_ et anthropistique; elle ne s'élève +pas beaucoup au-dessus des idées grossières que bon nombre de peuples +inférieurs et incultes peuvent se faire sur les mêmes sujets. Que la +«résurrection de la chair» soit impossible, c'est ce que savent tous +ceux qui ont la moindre connaissance de l'anatomie et de la +physiologie. La résurrection du Christ, que des millions de chrétiens +croyants célèbrent à chaque Pâques, est un pur mythe, exactement comme +la «Résurrection des morts», que le Christ est censé avoir accompli +plusieurs fois. Pour la raison pure, ces articles de foi mystiques +sont aussi inadmissibles que l'hypothèse d'une «vie éternelle» qui s'y +rattache. + + +=La vie éternelle.=--Les notions fantaisistes que l'Eglise chrétienne +nous enseigne relativement à la vie éternelle de l'âme immortelle +après la mort du corps sont aussi purement matérialistes que le dogme +de la «résurrection de la chair» qui s'y rattache. SAVAGE, dans son +intéressant ouvrage: _La religion étudiée à la lumière de la doctrine +darwiniste_ (1886), fait à ce sujet la très juste remarque suivante: +«Une des accusations perpétuelles de l'Eglise contre la science, +c'est que celle-ci est matérialiste. Je voudrais faire remarquer en +passant _que la conception ecclésiastique de la vie future a toujours +été et est encore le matérialisme le plus pur_. Le corps matériel doit +ressusciter et habiter un ciel matériel». Pour s'en convaincre, il +suffit de lire avec impartialité un de ces innombrables sermons ou un +de ces discours si pleins de belles phrases et si goûtés en ces +derniers temps, dans lesquels sont vantées la splendeur de la vie +éternelle, bien suprême des chrétiens, et la croyance en elle, +fondement de la morale. + +Ce qui attend les pieux croyants spiritualistes dans le «Paradis», ce +sont toutes les joies de la vie civilisée, avec tous les raffinements +d'une culture avancée--tandis que les matérialistes athées sont +martyrisés éternellement dans les tortures de l'Enfer, par leur «Père +au coeur aimant». + + +=Croyance métaphysique en l'immortalité.=--En face de l'athanisme +matérialiste, qui domine le christianisme et le mahométanisme, il +semble que l'_athanisme métaphysique_, tel que l'ont enseigné la +plupart des philosophes dualistes et spiritualistes, représente une +forme de croyance plus pure et plus élevée. Le plus marquant parmi +ceux qui ont contribué à la fonder est PLATON; il enseignait déjà, au +IVe siècle avant Jésus-Christ, ce complet dualisme entre le corps et +l'âme, qui est devenu ensuite, dans la croyance chrétienne, un des +articles les plus importants en théorie et les plus gros de +conséquences pratiques. + +Le corps est mortel, matériel, physique; l'âme est immortelle, +immatérielle, métaphysique. Tous deux ne sont associés que +passagèrement, pendant la vie individuelle. Comme PLATON admettait une +vie éternelle de l'âme autonome aussi bien avant qu'après cette +alliance temporaire, ce fut aussi un adepte de la _métempsychose_; les +âmes existent en tant que telles, en tant qu'«idées éternelles», avant +qu'elles ne passent dans un corps humain. Après avoir quitté celui-ci, +elles se mettent en quête d'un autre corps à habiter, lequel soit +aussi approprié que possible à leur nature; les âmes des tyrans +terribles passent dans les corps des loups et des vautours, celles des +travailleurs vertueux dans les corps des abeilles et des fourmis, et +ainsi de suite. + +Ce qu'il y a d'enfantin et de naïf dans ces théories de l'âme saute +aux yeux; un examen plus approfondi nous montre qu'elles sont +complètement inconciliables avec les connaissances psychologiques, +autrement certaines, que nous devons à l'anatomie et à la physiologie +modernes, aux progrès de l'histologie et de l'ontogénie. Nous les +mentionnons seulement ici parce que, malgré leur absurdité, elles ont +exercé la plus grande influence sur l'histoire de la pensée. Car, +d'une part, à la théorie de l'âme platonicienne, se rattache la +mystique des Néoplatoniciens, qui pénétra dans le Christianisme; +d'autre part, elle devint plus tard un des piliers principaux de la +philosophie spiritualiste. L'«_idée_» platonicienne se transforma par +la suite en la notion de _substance_ de l'âme, à vrai dire aussi +métaphysique et impossible à saisir, mais qui gagna à revêtir parfois +un aspect physique. + + +=Ame-substance.=--La conception de l'âme en tant que «_substance_» +est, chez beaucoup de psychologues, fort peu claire; tantôt elle est +considérée, au sens abstrait et idéal, comme un «être immatériel» +d'une espèce toute particulière, tantôt au sens concret et réaliste, +tantôt, enfin, comme une chose peu claire, hybride tenant des deux. Si +nous nous arrêtons à la notion moniste de substance, telle que nous la +prendrons (chap. XII) comme la base la plus simple sur laquelle +s'édifiera notre philosophie tout entière, l'_énergie_ et la _matière_ +nous y apparaîtront indissolublement unies. Il nous faudra alors +distinguer dans «l'âme substance», l'_énergie psychique_ proprement +dite (sensation, représentation, volition) qui nous est seule +connue--et la _matière psychique_, au seul moyen de laquelle la +première peut se produire, c'est-à-dire le _plasma_ vivant. Chez les +animaux supérieurs, la «matière-âme» est ainsi constituée par une +partie du système nerveux; chez les animaux inférieurs et les plantes, +dépourvus de système nerveux, par une partie de leur corps +pluricellulaire; chez les Protistes monocellulaires, par une partie de +leur corps cellulaire. Nous revenons ainsi aux _organes de l'âme_ et +nous sommes conduits à cette conclusion, conforme à la nature, que ces +organes matériels de l'âme sont indispensables à l'activité psychique; +quant à l'âme elle-même, elle est _actuelle_, c'est la somme de ses +fonctions physiologiques. + +Le concept de l'âme substance spécifique prend un tout autre sens chez +les philosophes dualistes qui en admettent l'existence. L'«âme» +immortelle est matérielle, sans doute, mais cependant invisible et +toute différente du corps visible dans lequel elle habite. +L'_invisibilité_ de l'âme est ainsi considérée comme un de ses +attributs essentiels. Quelques-uns, par suite, comparent l'âme avec +l'éther et pensent qu'elle est comme lui, une matière essentiellement +mobile, des plus subtiles et légères ou bien encore un agent +impondérable qui circule partout entre les particules pondérables de +l'organisme vivant. D'autres, par contre, comparent l'âme au vent et +lui attribuent par suite un état gazeux; et c'est cette comparaison, +faite d'abord par les peuples primitifs, qui a conduit plus tard à la +conception dualiste, devenue si générale. Quand l'homme mourait, son +corps demeurait, dépouille morte, mais l'âme immortelle «s'envolait +avec le dernier souffle». + +=Ame-éther.=--La comparaison de l'âme humaine avec l'éther physique, +comme étant qualitativement de même nature, a pris en ces derniers +temps une forme plus concrète, grâce aux progrès immenses de l'optique +et de l'électricité (accomplis surtout en ces dix dernières années); +car ceux-ci nous ont appris à connaître l'énergie de l'éther et par là +nous ont fourni certains aperçus sur la nature matérielle de cette +substance qui remplit l'espace. Devant parler plus longuement de ces +importants rapports (chap. XII) je ne m'y arrêterai pas plus +longuement ici, je ferai seulement remarquer en deux mots que +l'hypothèse d'une _âme-éther_ est devenue, par suite, absolument +inadmissible. Une telle «âme éthérée», c'est-à-dire une substance-âme +qui serait pareille à l'éther physique et circulerait, ainsi que lui, +entre les parties pondérables du plasma vivant ou des molécules +cérébrales, serait à jamais incapable de produire une vie psychique +individuelle. Ni les conceptions mystiques qui ont fait, à ce sujet, +l'objet de vives discussions vers le milieu du siècle, ni les +tentatives du _Néovitalisme_ moderne pour établir un lien entre la +mystique «force vitale» et l'éther physique--ne méritent plus +aujourd'hui d'être réfutées. + + +=Ame air.=--Une conception bien plus répandue et encore aujourd'hui en +haute estime, c'est celle qui attribue à la substance-âme une nature +_gazeuse_. De toute antiquité on a comparé le souffle de la +respiration humaine à celui du vent; les deux furent, à l'origine, +tenus pour identiques et désignés par un même nom. + +_Anemos_ et _Psyche_ chez les Grecs, _Anima_ et _Spiritus_ chez les +Romains désignent originairement le souffle du vent; de là ces termes +ont été appliqués ensuite au souffle de l'homme. Plus tard ce «souffle +vivant» fut identifié avec la «force vitale» et finalement considéré +comme l'essence même de l'âme, ou, en un sens plus restreint, comme +celle de sa suprême manifestation, l'«esprit». + +De là, la fantaisie dériva ensuite la conception mystique des +esprits individuels, _fantômes_ («Spirits»); ceux-ci sont encore +conçus aujourd'hui, la plupart du temps, comme des «êtres de +forme aérienne»--mais doués des fonctions physiologiques de +l'organisme!--dans maint cercle spirite célèbre, les esprits sont +néanmoins photographiés! + + +=Ames liquides et âmes solides.=--La physique expérimentale est +parvenue, dans les dix dernières années de notre XIXe siècle, à faire +passer tous les corps gazeux à l'état liquide--et même la plupart à +l'état d'agrégat solide. Il ne faut pour cela rien d'autre que des +appareils appropriés qui compriment fortement les gaz, sous une très +forte pression et avec une température très basse. Non seulement des +éléments analogues à l'air (oxygène, hydrogène, azote) ont pu +ainsi passer de l'état gazeux à l'état liquide, mais en outre +des gaz composés (acide carbonique) et des mélanges de gaz (air +atmosphérique). Mais par là ces corps _invisibles_ sont devenus pour +tous _visibles_ et, en un certain sens, il est possible de les +«toucher du doigt». Avec ce changement de densité s'est évanoui le +nimbe mystique qui enveloppait autrefois, dans l'opinion courante, la +nature des gaz tenus pour des corps invisibles produisant cependant +des effets visibles. Si la substance-âme était réellement, comme +beaucoup de «savants» le croient aujourd'hui encore, de la même nature +que les gaz, on devrait être en état, en employant une haute pression +et une température très basse, de la recueillir dans un flacon, sous +le titre de _liquide d'immortalité_ (_fluidum animæ immortale_). En +poursuivant le refroidissement et la condensation on devrait aussi +parvenir à faire passer l'âme liquide à l'état solide («neige d'âme»). +Jusqu'ici l'expérience n'a pas encore réussi. + + +=Immortalité de l'âme animale.=--Si l'athanisme était vrai, si +réellement l'«âme» de l'homme devait éternellement subsister, on +devrait soutenir absolument la même chose relativement à l'âme des +animaux supérieurs, au moins des Mammifères les plus proches de +l'homme (Singes, Chiens). Car l'homme ne se distingue pas d'eux par +une nouvelle _sorte_ de fonction psychique spéciale, n'appartenant +qu'à lui,--mais uniquement par un _degré_ supérieur d'activité +psychique, par le plus grand perfectionnement du stade d'évolution +atteint. Ce qui est surtout plus perfectionné chez beaucoup d'hommes +(mais pas chez tous!), c'est la _conscience_, la faculté d'associer +des idées, la pensée et la raison. D'ailleurs, la différence n'est, à +beaucoup près, pas aussi grande qu'on se l'imagine et elle est, sous +tous les rapports, bien moindre que la différence correspondante entre +l'âme des animaux supérieurs et celles des animaux inférieurs, ou même +que la différence entre le plus haut et le plus bas degré de l'âme +humaine. Si donc on accorde à celle-ci une «immortalité personnelle», +il faut l'attribuer aussi à l'âme des animaux supérieurs. + +Cette conviction de l'immortalité individuelle des animaux se +rencontre, ainsi qu'il était naturel, chez beaucoup de peuples anciens +et modernes; même aujourd'hui encore elle est soutenue par beaucoup de +penseurs qui revendiquent pour eux-mêmes une «vie éternelle» et, +d'autre part, possèdent une connaissance empirique très approfondie de +la vie psychique des animaux. J'ai connu un vieil inspecteur des +forêts qui, veuf et sans enfants, avait vécu plus de trente ans +absolument seul, dans une splendide forêt de la Prusse orientale. + +Il n'avait de rapports qu'avec quelques domestiques, avec lesquels il +n'échangeait que les paroles indispensables, et avec une nombreuse +meute de chiens de toute espèce, avec lesquels il vivait dans la plus +grande communauté d'âmes. Après plusieurs années d'éducation et de +dressage, ce fin observateur et ami de la Nature avait su pénétrer +profondément dans l'âme individuelle de ses chiens et il était aussi +persuadé de leur immortalité personnelle que de la sienne propre et +quelques-uns, parmi les plus intelligents de ses chiens, lui +semblaient, d'après une comparaison objective, parvenus à un stade +psychique plus élevé que sa vieille et stupide servante ou que son +grossier domestique à l'esprit borné. Tout observateur impartial qui +étudiera pendant des années la vie psychique consciente et +intelligente de chiens supérieurs, qui suivra attentivement les +processus physiologiques de leur pensée, de leur jugement, de leur +raisonnement, devra reconnaître que ces chiens peuvent revendiquer +l'«immortalité» avec autant de droit que l'homme. + + +=Preuves en faveur de l'Athanisme.=--Les motifs que l'on invoque +depuis deux mille ans en faveur de l'immortalité de l'âme et que l'on +fait encore valoir aujourd'hui, proviennent en grande partie, non de +l'effort pour connaître la vérité, mais bien plutôt du soi-disant +«besoin de l'âme», c'est-à-dire de la fantaisie et de l'invention. +Pour parler comme KANT, l'immortalité de l'âme n'est pas un objet de +connaissance de la raison _pure_, mais un «postulat de la raison +pratique». Mais celle-ci et les «besoins de l'âme, de l'éducation +morale», etc., qui s'y rattachent, doivent être laissés absolument de +côté si nous voulons sincèrement et sans parti pris parvenir à la pure +connaissance de la _vérité_; car celle-ci n'est exclusivement possible +qu'au moyen des raisonnements logiques et clairs, fondés +empiriquement, de la raison _pure_. Nous pouvons donc redire ici de +l'_Athanisme_ ce que nous avons dit du _théisme_: ce ne sont tous deux +que des objets de fantaisie mystique, de «croyance» transcendante, non +de science, laquelle procède de la raison. + +Si nous analysions l'une après l'autre toutes les raisons qu'on a fait +valoir en faveur de la croyance à l'immortalité, il en ressortirait +que pas une seule n'est vraiment _scientifique_; il n'en est pas une +seule qui se puisse concilier avec les notions claires que nous avons +acquises, depuis quelques dizaines d'années, par la psychologie +physiologique et la théorie de l'évolution. L'argument _théologique_ +selon lequel un créateur personnel aurait mis en l'homme une âme +immortelle (le plus souvent conçue comme une partie de sa propre âme +divine) est un pur mythe. L'argument _cosmologique_ selon lequel +«l'ordre moral du monde» exigerait l'éternelle durée de l'âme humaine, +est un dogme qui ne s'appuie sur rien. L'argument _téléologique_, +selon lequel la «destinée suprême» de l'homme exigerait un complet +développement dans l'au-delà de son âme si incomplète pendant la vie +terrestre, repose sur un anthropisme erroné. L'argument _moral_ selon +lequel les privations, les souhaits insatisfaits durant la vie +terrestre devraient être satisfaits dans l'au delà par une «justice +distributive», est un pieux souhait, mais rien de plus. + +L'argument _ethnologique_ selon lequel la croyance en l'immortalité, +comme celle en Dieu, serait une vérité innée, commune à tous les +hommes, est nettement une erreur. L'argument _ontologique_, selon +lequel l'âme, «substance simple, immatérielle et indivisible» ne +saurait disparaître avec la mort, repose sur une conception absolument +fausse des phénomènes psychiques: c'est une erreur spiritualiste. Tous +ces «arguments en faveur de l'athanisme» et d'autres analogues sont +surannés; ils ont été _définitivement réfutés_ par la critique +scientifique de cette fin de siècle. + + +=Preuves contraires à l'Athanisme.=--En regard des arguments cités, +tous inadmissibles, _en faveur_ de l'immortalité de l'âme, il +convient, vu la haute importance de cette question, de résumer +brièvement ici les arguments scientifiques, bien fondés, _contraires_ +à cette croyance. L'argument _physiologique_ nous enseigne que l'âme +humaine, pas plus que celle des animaux supérieurs, n'est une +substance immatérielle, indépendante, mais un terme collectif +désignant une somme de fonctions cérébrales; celles-ci sont +conditionnées, comme toutes les autres fonctions vitales, par des +processus physiques et chimiques, par suite soumis, eux aussi, à la +loi de substance. L'argument _histologique_ s'appuie sur la structure +microscopique si compliquée du cerveau et nous apprend à chercher dans +les cellules ganglionnaires de celui-ci les véritables «organes +élémentaires de l'âme». L'argument _expérimental_ nous fournit la +conviction que les diverses fonctions de l'âme sont liées à des +territoires déterminés du cerveau et sont impossibles sans l'état +normal de ceux-ci; si ces territoires sont détruits, la fonction qui y +était attachée disparaît en même temps; cette loi vaut, en +particulier, pour les «organes de la pensée», uniques instruments +centraux de la «vie de l'esprit». L'argument _pathologique_ complète +le physiologique; lorsque des régions cérébrales déterminées (centre +du langage, sphère visuelle, sphère auditive) sont détruites par la +maladie, leur travail n'est plus effectué, le langage, la vue, l'ouïe +disparaissent; la nature réalise ici l'expérience physiologique la +plus décisive. L'argument _ontogénétique_ nous met immédiatement sous +les yeux les faits de l'évolution individuelle de l'âme; nous voyons +comment, dans l'âme de l'enfant, les diverses facultés se développent +peu à peu; elles atteignent leur pleine maturité chez le jeune homme, +elles portent leurs fruits chez l'homme; dans la vieillesse se produit +une graduelle régression de l'âme, correspondant à la dégénérescence +sénile du cerveau. L'argument _phylogénétique_ s'appuie sur la +paléontologie, l'anatomie comparée et la physiologie du cerveau; se +complétant réciproquement, ces sciences réunies nous fournissent la +certitude que le cerveau de l'homme (et en même temps sa fonction, +l'âme) s'est développé graduellement et par étapes à partir de celui +des Mammifères, et, en remontant plus loin, des vertébrés inférieurs. + + +=Illusions athanistiques.=--Les recherches précédentes, qui pourraient +être complétées par beaucoup d'autres résultats de la science moderne, +ont démontré l'absolue inadmissibilité du vieux dogme de l'immortalité +de l'âme. «Celui-ci ne peut plus, au XIXe siècle, faire l'objet d'une +étude scientifique, sérieuse, mais seulement celui de _la croyance_ +transcendante. Mais la «critique de la raison pure» a démontré que +cette croyance, dont on fait tant de cas, envisagée au grand jour, est +une pure _superstition_, tout comme la croyance qu'on y rattache si +souvent, en un «Dieu personnel». Et cependant, aujourd'hui encore, des +millions de «croyants»--non seulement dans les basses classes, dans le +peuple sans culture, mais aussi dans les milieux les plus +élevés--tiennent cette superstition pour leur bien le plus cher, pour +leur «plus précieux trésor». Il est donc nécessaire de pénétrer un +peu plus avant dans le cercle d'idées auquel celle-là se rattache +et--en la supposant vraie--de soumettre sa valeur réelle à un examen +critique. La critique objective découvrira alors que cette valeur +repose en grande partie sur l'imagination, sur l'absence de jugement +clair et de pensée conséquente. La renonciation définitive à ces +_illusions athanistiques_, j'en ai la profonde et sincère conviction, +non seulement ne serait pas pour l'humanité une _perte_ douloureuse, +mais constituerait un inappréciable _gain_ positif. Le _besoin de +l'âme_ humaine s'attache à la croyance en l'immortalité surtout pour +deux motifs: premièrement, l'espoir d'une vie meilleure dans +l'au-delà, secondement l'espoir d'y revoir nos amis et tous ceux qui +nous sont chers, et que la mort nous a enlevés ici-bas. En ce qui +concerne la première espérance, elle provient d'un sentiment naturel +de rémunération, légitime il est vrai subjectivement, mais +objectivement sans fondement. Nous prétendons être dédommagés +d'innombrables déceptions, des tristes expériences de cette vie +terrestre, sans y être autorisés par aucune perspective réelle ou +aucune garantie. Nous réclamons la durée illimitée d'une vie éternelle +dans laquelle nous ne voulons éprouver que plaisir et joie, ni +déplaisir ni douleur. La façon dont la plupart des hommes se +représentent cette «vie bienheureuse dans l'Au delà» est des plus +surprenantes, et d'autant plus étonnante que d'après cela, «l'âme +immatérielle» goûterait des jouissances on ne peut plus matérielles. +La fantaisie de chaque croyant, _façonne_ cette félicité permanente +conformément à ses désirs personnels. L'Indien d'Amérique, dont +SCHILLER nous a si vivement dépeint l'Athanisme dans sa «plainte +funèbre» espère trouver dans son Paradis les plus superbes chasses +avec une quantité énorme de buffles et d'ours; l'Esquimeau, s'attend à +y voir des nappes de glaces éclairées par le soleil avec une quantité +énorme d'ours polaires, de phoques et autres animaux polaires; le doux +Singhalais conçoit son Paradis d'après la merveilleuse île +paradisiaque de Ceylan, avec ses jardins et ses forêts splendides; +mais il admet tacitement qu'il y trouvera toujours à profusion le riz +et le curry, les noix de coco et autres fruits; l'Arabe mahométan est +convaincu que son Paradis sera couvert de jardins ombragés, pleins de +fleurs, où bruiront partout de fraîches sources et qu'habiteront les +plus belles filles; le pêcheur catholique, en Sicile, s'attend à avoir +chaque jour une profusion des plus fins poissons et du meilleur +macaroni et une indulgence éternelle, pour tous les péchés que, même +dans la vie éternelle, il pourra commettre chaque jour; le chrétien du +Nord de l'Europe espère une cathédrale gothique dont on ne pourra pas +mesurer la hauteur et dans laquelle retentiront des «louanges +éternelles au Dieu des armées.» Bref, chaque croyant attend en somme +de la vie éternelle qu'elle soit un prolongement direct de son +existence terrestre individuelle, mais qu'elle en soit une édition +considérablement «revue et augmentée». + +Il nous faut faire ressortir, ici encore, le caractère d'absolu +_matérialisme_ que présente l'_Athanisme chrétien_, lié étroitement au +dogme absurde de la «résurrection de la chair». D'après ce que nous +montrent des milliers de toiles de Maîtres célèbres, les «corps +ressuscités» avec leurs âmes «nées à nouveau» vont se promener là-haut +dans le ciel tout comme ici-bas dans la vallée de misères terrestres; +ils voient Dieu avec leurs yeux, ils entendent sa voix avec leurs +oreilles, ils chantent en son honneur des cantiques avec leur larynx, +etc. Bref, les modernes habitants du Paradis chrétien sont aussi bien +des êtres doubles, composés d'un corps et d'une âme, ils sont aussi +bien en possession de tous les organes du corps terrestre, que nos +vieux devanciers au Walhalla, dans la salle d'Odin, que les +«immortels» turcs et arabes dans les plaisants jardins du Paradis de +Mahomet, que les demi-dieux et les héros de l'ancienne Grèce dans +l'Olympe, à la table de Zeus, se délectant avec le nectar et +l'ambroisie. + +Quelque merveilleuse peinture qu'on se fasse de cette «vie éternelle» +au Paradis, à la longue elle doit devenir infiniment ennuyeuse. Et +penser que c'est pour l'_éternité_! Sans interruption poursuivre cette +éternelle existence individuelle! Le mythe profond du _Juif errant_, +l'infortuné Ahasverus cherchant en vain le repos, devrait nous +éclairer sur la valeur d'une pareille «vie éternelle». La meilleure +chose que nous puissions souhaiter, après une vie bien remplie où nous +avons fait de notre mieux, en toute conscience, c'est la paix +éternelle du tombeau; _Seigneur donnez-leur le repos éternel!_ + +Toute personne instruite, raisonnable, qui connaît le _système +chronologique de la géologie_ et qui a réfléchi sur la longue suite de +millions d'années que compte l'histoire organique de la terre, devra +avouer, si son jugement est impartial, que la banale pensée de la «vie +éternelle», loin d'être même pour le meilleur homme une admirable +_consolation_, est plutôt une terrible _menace_. Pour contester cela +il faut manquer d'un jugement clair et d'une pensée conséquente. + +Le meilleur motif et le plus légitime qu'invoque l'Athanisme, c'est +l'espérance de revoir dans la «vie éternelle» nos amis et tous ceux +qui nous sont chers et dont un sort cruel nous a trop tôt séparés +ici-bas. Mais ce bonheur qu'on se promet, si l'on y regarde de plus +près, apparaîtra encore illusoire; et en tous cas il serait fortement +troublé par la perspective de retrouver en même temps là-haut tant de +personnes peu sympathiques et même les ennemis odieux qui ont +empoisonné notre vie ici-bas. Sans compter que les rapports de famille +seraient encore la source de bien des difficultés! Beaucoup d'hommes +renonceraient sûrement à toutes les splendeurs du Paradis, s'ils +avaient la certitude de s'y retrouver _éternellement_ à côté de «leur +meilleure moitié» ou de leur belle-mère! Il est douteux, également, +que le roi Henri VIII d'Angleterre s'y plairait éternellement entre +ses six femmes; c'est douteux aussi pour le roi de Pologne, Auguste le +Fort, qui aima cent femmes et en eut 352 enfants! Celui-ci, ayant été +au mieux avec le pape, «vicaire de Dieu», devrait habiter le Paradis, +malgré toutes ses fautes et bien que ses guerres aventureuses et +folles aient coûté la vie à plus de cent mille Saxons. + +D'insolubles difficultés attendent aussi les athanistes croyants sur +le point de savoir à quel _stade de leur évolution individuelle_ l'âme +vivra sa «vie éternelle»? Les nouveau-nés développeront-ils leur âme +au ciel, aux prises avec la «même lutte pour la vie» qui façonne, par +un traitement si dur, l'homme ici-bas? Le jeune homme plein de talent +qui tombe, victime du meurtre en masse de la guerre, va-t-il +développer au Walhalla les riches dons inemployés de son esprit? Le +vieillard affaibli par les ans, tombé en enfance, mais qui, dans la +force de l'âge, avait rempli le monde du bruit de ses exploits, +vivra-t-il éternellement en vieillard gâteux? ou bien reviendra-t-il +en arrière à un état de maturité antérieure? Mais si les âmes +immortelles doivent vivre dans l'Olympe, rajeunies et comme des êtres +_parfaits_, le charme et l'intérêt de la _personnalité_ sont +complètement perdus pour eux. + +Tout aussi inadmissible nous apparaît aujourd'hui, à la lumière de la +raison pure, le mythe anthropistique du _Jugement dernier_, de la +séparation des âmes humaines en deux grands tas, l'un contenant celles +destinées aux _éternelles_ joies du Paradis, l'autre celles destinées +aux tortures _éternelles_ de l'Enfer et cela par un Dieu personnel qui +serait le «Père de l'Amour!» C'est cependant ce Père tout amour qui a +«créé» lui-même les conditions d'hérédité et d'adaptation dans +lesquelles devaient _fatalement_ évoluer, d'une part, les élus +favorisés pour devenir des Bienheureux innocents, d'autre part, non +moins _fatalement_, les pauvres malheureux pour devenir de coupables +damnés. + +Une comparaison critique des innombrables tableaux variés, +fantaisistes, engendrés depuis des milliers d'années suivant les +divers peuples et les diverses religions, par la croyance en +l'immortalité, nous fournit un spectacle des plus curieux; une +description des plus intéressantes, témoignant de recherches puisées à +des sources nombreuses, nous en a été donnée par AD. SVOBODA dans ses +remarquables ouvrages: _Les délires de l'âme_ (1886) et les _Formes de +la croyance_ (1897). Si absurdes que la plupart de ces mythes puissent +nous sembler, si inconciliables qu'ils soient tous avec les progrès de +la science moderne, ils n'en jouent pas moins, aujourd'hui encore, un +rôle important, et comme «postulat de la raison pratique», ils +exercent la plus grande influence sur la conception que se font de la +vie les individus et sur les destinées des peuples. + +La philosophie idéaliste et spiritualiste du présent, il est vrai, +conviendra que ces formes matérialistes de la croyance en +l'immortalité sont insoutenables et qu'elles doivent faire place à +l'idée épurée d'une essence immatérielle de l'âme, à une idée +platonicienne ou à une substance transcendante. Mais la conception +naturaliste idéaliste du présent ne peut absolument pas admettre ces +notions insaisissables; elles ne satisfont ni le besoin de causalité +de notre entendement ni les désirs de notre âme. Si nous réunissons +tout ce que les progrès de l'anthropologie, de la psychologie et de la +cosmologie modernes ont élucidé relativement à l'Athanisme, nous en +viendrons à cette conclusion précise: «La croyance à l'immortalité de +l'âme humaine est un dogme, qui se trouve en contradiction insoluble +avec les données expérimentales les plus certaines de la science +moderne.» + + + + +CHAPITRE XII + +La loi de substance. + + ÉTUDES MONISTES SUR LA LOI FONDAMENTALE COSMOLOGIQUE. + CONSERVATION DE LA MATIÈRE ET DE L'ÉNERGIE. CONCEPTS DE + SUBSTANCE KYNÉTIQUE ET DE SUBSTANCE PYKNOTIQUE. + + La loi de la conservation de la force montre que l'énergie + répandue dans l'Univers représente une grandeur fixe et + constante. La loi de la conservation de la matière prouve de + même que la matière du Cosmos représente une grandeur fixe et + constante. Ces deux grandes lois: la loi fondamentale physique + de la conservation de l'énergie et la loi fondamentale chimique + de la conservation de la matière peuvent être réunies et + désignées par _un seul_ terme philosophique, sous le nom de _loi + de la conservation de la substance_; car, d'après notre + conception moniste, la force et la matière sont inséparables, ce + ne sont que des formes diverses, inaliénables, d'une seule et + même essence cosmique, la _substance_. + + _Le monisme, lien entre la Religion et la Science_ (1899). + + Trad. franç. de VACHER DE LAPOUGE. + + + + +SOMMAIRE DU CHAPITRE XII + + La loi fondamentale chimique de la conservation de la matière + (constance de la matière).--La loi fondamentale physique de la + conservation de la force (constance de l'énergie).--Union des + deux lois fondamentales dans la loi de substance.--Notions de + substance kinétique, pyknotique et dualiste.--Monisme de la + matière.--Masse ou matière corporelle (matière + pondérable).--Atomes et éléments.--Affinités électives des + éléments.--Atome-Ame (Sensation et tendance de la + masse).--Existence et essence de l'éther.--Ether et + masse.--Force et énergie.--Force de tension et force + vive.--Unité des forces naturelles.--Toute-puissance de la loi + de substance. + + +LITTÉRATURE + + SPINOZA.--_Ethica; Tractatus theologico politicus._ + + M. GRUNWALD.--_Spinoza in Deutschland_ (ouvrage couronné. + Berlin, 1897). + + A. LAVOISIER.--_Principes de chimie_ (1789). + + G. DALTON.--_Nouveau système de philosophie chimique._ + + G. WENDT.--_Die Entwickelung der Elemente_ (1891). + + FR. MOHR.--_Allgemeine Theorie der Bewegung und Kraft als + Grundlage der Physik und Chemie_ (1869). + + R. MAYER.--_Die Mechanik der Waerme_ (1842). + + H. HELMHOLZ.--_Ueber die Erhaltung der Kraft_ (Berlin, 1847). + + H. HERTZ.--_Ueber die Beziehungen zwischen Licht und + Elektrizitat_ (9ter Aufl., 1895). + + J.-G. VOGT.--_Das Wesen der Elektrizitat und der Magnetismus auf + Grund eines einheitlichen Substanz Begriffs_ (Leipzig, 1897). + + +Je considère comme la suprême, la plus générale des lois de la nature, +la véritable et unique _loi fondamentale cosmologique_, la _loi de +substance_; le fait de l'avoir découverte et définitivement établie +est le plus grand événement intellectuel du XIXe siècle, en ce sens +que toutes les autres lois naturelles connues s'y subordonnent. Par le +terme de _loi de substance_, nous entendons à la fois deux lois +extrêmement générales, d'origine et d'âge très différents: la plus +ancienne est la loi _chimique_ de la «conservation de la matière», la +plus récente, la loi _physique_ de la «conservation de la force»[42]. +Ces deux lois fondamentales des sciences exactes sont inséparables +dans leur essence, ainsi que cela apparaîtra de soi-même à beaucoup de +lecteurs et que cela a été reconnu par la plupart des naturalistes +modernes. Cependant cet axiome fondamental est très combattu d'autre +part, aujourd'hui encore et on doit avant tout le démontrer. Il nous +faut donc commencer par jeter un regard rapide sur chacune de ces deux +lois en particulier. + + [42] E. HAECKEL, _Monisme_ (1892), 8e éd. (trad. franç.). + + +=Loi de la conservation de la matière= (ou de la «constance de la +matière») LAVOISIER (1789).--_La somme de matière qui remplit l'espace +infini est constante._ Quand un corps semble disparaître, il ne fait +que changer de forme. Quand le carbone brûle, il se transforme, en se +mélangeant à l'oxygène de l'air, en acide carbonique gazeux: lorsqu'un +morceau de sucre se dissout dans l'eau, il passe de la forme solide à +la forme liquide. De même, la matière ne fait que changer de forme +lorsqu'un nouveau corps semble se produire; lorsqu'il pleut, la vapeur +d'eau de l'air tombe sous forme de gouttes de pluie; quand le fer se +rouille, la couche superficielle du métal s'allie à l'eau et à +l'oxygène de l'air pour former ainsi la rouille ou oxyde de fer +hydraté. Nulle part dans la nature nous ne voyons de la matière +nouvelle se produire ou «être créée»; nulle part nous ne voyons que la +matière existante vienne à disparaître ou à être anéantie. Ce principe +expérimental est aujourd'hui le premier et inébranlable axiome +fondamental de la chimie et peut être à tout instant immédiatement +démontré à l'aide d'une _balance_. Mais c'est là l'immortel service +qu'a rendu le grand chimiste français LAVOISIER, d'avoir le premier +fourni cette preuve au moyen de la balance. Aujourd'hui, tous les +naturalistes qui, pendant de longues années, se sont occupés de +l'étude des phénomènes naturels et qui ont réfléchi, sont si +profondément convaincus de l'absolue constance de la matière, qu'ils +ne peuvent plus même concevoir le contraire. + + +=Loi de la conservation de la force= (ou de la «constance de +l'énergie»), ROBERT MAYER, (1842).--_La somme de force qui agit dans +l'espace infini et produit tous les phénomènes est constante._ Quand +la locomotive entraîne le train, la force de tension de la vapeur +d'eau échauffée se transforme en la force vive du mouvement mécanique; +lorsque nous entendons le sifflet de la locomotive, les ondes sonores +de l'air ébranlé sont recueillies par notre tympan et conduites, par +la chaîne des osselets, au labyrinthe de l'oreille interne, puis, de +là, par le nerf auditif aux cellules ganglionnaires acoustiques qui +constituent la sphère auditive dans le lobe temporal de l'écorce +cérébrale. L'innombrable profusion de formes merveilleuses qui animent +le globe terrestre ne sont, en dernière instance, que de la lumière +solaire transformée. Chacun sait comment les progrès merveilleux de la +technique actuelle nous ont permis de transformer l'une en l'autre les +diverses forces de la nature: la chaleur devient mouvement, celle-ci +lumière ou son, celle-ci électricité ou inversement. La _mesure_ +exacte de la somme de force qui agit lors de cette transformation a +montré que cette force, elle aussi, demeure constante. Il n'y a +pas dans l'Univers une particule de force motrice qui se perde; +aucune particule nouvelle ne s'ajoute à ce qui existait. Déjà, +en 1837, F. MOHR, à Bonn, s'était beaucoup approché de cette +découverte fondamentale; elle a été faite en 1842, par le +remarquable médecin souabe, ROBERT MAYER; indépendamment de lui +et presque en même temps, le célèbre physiologiste H. HELMHOLZ +arrivait à poser le même principe; il en démontrait, cinq ans +plus tard, l'applicabilité générale et les conséquences fécondes +dans tous les domaines de la _physique_. Nous devrions pouvoir +dire aujourd'hui que le même principe domine aussi le domaine entier +de la _physiologie_--c'est-à-dire de la «physique organique!»--si nous +n'étions pas contredits par les biologistes vitalistes et par les +philosophes dualistes et spiritualistes. Ceux-ci voient dans les +«forces intellectuelles» de l'homme un groupe particulier de «libres» +manifestations de la force non soumises à la loi de l'énergie; cette +conception dualiste puise surtout sa force dans le dogme du libre +arbitre. Nous avons déjà vu, en parlant de celui-ci, qu'il était +inadmissible. En ces derniers temps la physique a distingué la notion +de _force_ de celle d'_énergie_. Pour les considérations générales que +nous nous sommes proposées, cette distinction est négligeable. + + +=Unité de la loi de substance.=--Ce qui importe bien davantage, pour +notre conception moniste, c'est de nous convaincre que les deux +grandes doctrines cosmologiques: la loi chimique de la conservation de +la matière et la loi physique de la conservation de la force, forment +un tout indissoluble; les deux théories sont aussi étroitement liées +l'une à l'autre que les deux objets, la _matière_ et la _force_ (ou +énergie). A beaucoup de philosophes et de naturalistes monistes, cette +_unité fondamentale_ des deux lois apparaîtra d'elle-même, +puisqu'elles ne sont que deux aspects différents d'un seul et même +objet, le _Cosmos_; néanmoins cette conviction toute naturelle est +bien loin de jouir de l'adhésion universelle. Elle est, au contraire, +énergiquement combattue par toute la philosophie dualiste, par la +biologie vitaliste, par la psychologie paralléliste;--et même par +beaucoup de monistes (inconséquents!) qui croient trouver une preuve +du contraire dans la «conscience», ou dans l'activité intellectuelle +supérieure de l'homme, ou encore dans d'autres phénomènes de la «libre +vie de l'esprit». + +J'insiste donc tout particulièrement sur l'importance fondamentale +d'une loi de substance _unique_, comme expression du lien indissoluble +entre ces deux lois que semblent séparer deux noms distincts. Qu'à +l'origine, les deux n'aient pas été conçues ensemble et qu'on n'ait +pas reconnu leur unité, c'est ce qui ressort déjà du seul fait que les +deux lois ont été découvertes à des époques différentes. La plus +ancienne, plus aisément constatable, la loi fondamentale chimique de +la «constance de la matière», fut posée dès 1789, par LAVOISIER et +grâce à l'emploi général de la balance elle s'éleva au rang de «base +de la chimie exacte». Par contre, la plus récente, beaucoup plus +cachée, la loi fondamentale de la «constance de l'énergie», ne fut +découverte qu'en 1832, par ROBERT MAYER et ne devint qu'avec HELMHOLZ +la «base de la physique exacte». L'unité des deux lois fondamentales, +encore souvent contestée aujourd'hui, est exprimée par beaucoup de +naturalistes convaincus, sous cette dénomination de «Loi de la +conservation de la force et de la matière». + +J'ai depuis longtemps proposé d'exprimer cette loi fondamentale par la +formule plus courte et plus commode de _loi de substance_ ou de «loi +fondamentale cosmologique»; on pourrait l'appeler aussi _loi +universelle_ ou loi de constance ou encore «axiome de constance de +l'univers»; au fond, elle dérive nécessairement du _principe de +causalité_[43]. + + [43] E. HAECKEL, _Monisme_ (1892); _Ursprung des Menschen_ + (1898). + + +=Notion de substance.=--Le premier penseur qui introduisit dans la +science la «notion de substance», terme tout _moniste_ et qui en +reconnut la partie fondamentale, ce fut le grand philosophe SPINOZA; +son ouvrage principal parut peu après sa mort précoce en 1677, juste +cent ans avant que LAVOISIER, au moyen du grand instrument chimique, +la balance, démontrât expérimentalement la constance de la matière. +Dans la grandiose conception panthéiste de Spinoza la notion du +_Monde_ (_universum_, Cosmos) s'identifie avec la notion totale de +_Dieu_; cette conception est en même temps le plus pur et le plus +raisonnable _monisme_, et le plus intellectuel, le plus abstrait +_monothéisme_. Cette _universelle substance_ ou ce «divin être +cosmique» nous montre deux aspects de sa véritable essence, deux +_attributs_ fondamentaux: la _matière_ (la substance-matière est +infinie et _étendue_) et l'_esprit_ (la substance-énergie comprenant +tout et _pensante_). Toutes les fluctuations qu'a subies plus tard la +notion de substance, proviennent, par une analyse logique, de cette +suprême notion fondamentale de SPINOZA que je considère, d'accord avec +GOETHE, comme une des pensées les plus hautes, les plus profondes et +les plus vraies de tous les temps. Tous les objets divers de +l'Univers, que nous pouvons connaître, toutes les formes individuelles +d'existence ne sont que des formes spéciales et passagères de la +substance, des _accidents_ ou des _modes_. Ces _modes_ sont des objets +corporels, des corps matériels, lorsque nous les considérons sous +l'attribut de l'_étendue_ (comme «remplissant l'espace»); au +contraire, ce sont des forces ou des idées lorsque nous les +considérons sous l'attribut de la _pensée_ (de l'«énergie»). C'est à +cette conception fondamentale de SPINOZA que notre monisme épuré +revient après deux cents ans; pour nous aussi la _matière_ (ce qui +remplit l'espace) et l'_énergie_ (la force motrice) ne sont que deux +attributs inséparables d'une seule et même substance. + + +=La notion de substance kinétique= (principe originel de la +vibration).--Parmi les diverses modifications que la notion +fondamentale de substance, par son alliance avec l'atomistique +régnante, a traversée, dans la physique moderne, indiquons seulement +brièvement deux théories qui divergent à l'extrême: la kinétique et la +pyknotique. Ces deux théories de la substance s'accordent à +reconnaître que toutes les diverses forces de la nature peuvent être +ramenées à une force primitive commune: pesanteur et chimisme, +électricité et magnétisme, lumière et chaleur, etc., ne sont que +divers modes de manifestations, divers modes de force ou _dynamodes_ +d'une _force primitive_ unique (prodynamis). Cette unique force +primitive générale est la plupart du temps conçue comme un mouvement +oscillatoire des plus petites parties de la masse, comme une +_vibration des atomes_. Les atomes eux-mêmes, d'après la «notion de +substance kinétique» courante, sont des particules corporelles, +mortes, discrètes, qui vibrent dans l'espace vide et agissent à +distance. Le véritable et illustre fondateur de cette théorie +kinétique de la substance est le grand mathématicien NEWTON, à qui +l'on doit la découverte de la _loi de gravitation_. Dans son principal +ouvrage, _Philosophiae naturalis principia mathematica_ (1687), il +démontra que l'Univers tout entier était régi par une seule et même +loi fondamentale, celle de l'_attraction de la masse_, d'où il suit +que la gravitation reste constante; l'attraction des deux particules +de matière est toujours en rapport direct de leur masse et en rapport +inverse du carré de leur distance. Cette _force de pesanteur_ générale +provoque aussi bien la chute de la pomme et le flux de la mer que la +rotation des planètes autour du soleil et les mouvements cosmiques de +tous les corps de l'univers. L'immortel mérite de NEWTON c'est d'avoir +établi définitivement cette loi de gravitation et d'en avoir trouvé +une formule mathématique inattaquable. Mais cette _formule +mathématique morte_ à laquelle les naturalistes, ici comme dans +beaucoup d'autres cas, s'attachent par dessus tout, nous donne +simplement la démonstration _quantitative_ de la théorie; elle ne nous +fait pas entrevoir le moins du monde la nature _qualitative_ des +phénomènes. L'immédiate _action à distance_ que NEWTON déduisit de sa +loi de gravitation et qui est devenue un des dogmes les plus +importants et les plus dangereux de la physique ultérieure, ne nous +fournit pas le moindre aperçu sur les vraies causes de l'attraction +des masses; bien plus, elle nous barre le chemin qui pourrait nous +conduire vers ces causes. Je présume que les spéculations de NEWTON +sur sa mystérieuse action à distance n'ont pas peu contribué à +entraîner le pénétrant mathématicien anglais dans l'obscur labyrinthe +de rêverie mystique et de superstition théiste, dans lequel il a passé +les 34 dernières années de sa vie; il a même fini par construire des +hypothèses métaphysiques sur les prophéties de Daniel et sur les +stupides fantaisies de la révélation de saint Jean. + + +=La notion de substance pyknotique= (Principe originel de condensation +ou pyknose).--La théorie moderne de la _densation_ ou théorie de la +substance pyknotique est en contradiction radicale avec la théorie +courante de la _vibration_ ou théorie de la substance kinétique. La +première a été exposée le plus explicitement par J. G. VOGT, dans son +ouvrage fécond en aperçus, sur _La nature de l'électricité et du +magnétisme fondée sur la notion d'une substance unique_ (1891). VOGT +admet comme force originelle générale du Cosmos, comme _prodynamie_ +universelle, non pas la _vibration_ des particules de matière, se +mouvant dans l'espace vide, mais la _condensation_ ou densation +individuelle d'une substance unique qui remplit continuellement tout +l'espace infini, c'est-à-dire ininterrompu et sans intervalles vides; +la seule forme d'action mécanique (_agens_) inhérente à cette +substance consiste en ce que, par l'effort de condensation (ou +contraction), il se produit d'infiniment petits centres de +condensation, qui peuvent, il est vrai, varier de densité et par suite +de volume, mais qui, en eux-mêmes, demeurent constants. Ces minuscules +parties individuelles de l'universelle substance, ces centres de +condensation qu'on pourrait appeler pyknatomes correspondent, d'une +façon générale, aux atomes primitifs ou dernières particules, +discrètes, de la matière dans la notion de substance kinétique, mais +ils s'en distinguent essentiellement en ce qu'ils possèdent sensation +et tendance (ou mouvement volontaire sous sa forme la plus primitive), +c'est-à-dire qu'en un certain sens ils ont une _âme_--souvenir de la +doctrine du vieil EMPÉDOCLE sur «l'amour et la haine des éléments». De +plus, ces «atomes animés» n'errent pas dans l'espace vide, mais dans +cette substance intermédiaire, continue, infiniment subtile qui +constitue la partie non condensée de la substance primitive. Grâce à +certaines «_constellations_, centres de troubles ou systèmes +déformateurs», des masses de centres de condensation marchent +rapidement les uns vers les autres pour constituer une grande étendue +et arrivent à l'emporter en poids sur les masses environnantes. Par +là, la substance qui, à l'état de repos primitif, possédait partout la +même densité moyenne, se sépare ou se différencie en deux éléments +principaux: les centres de déformation qui dépassent la densité +moyenne _positivement_, par la pyknose, constituent les _masses_ +pondérables des corps cosmiques (ce qu'on appelle la «matière +pondérable»); la substance intermédiaire plus subtile, à son tour, qui +en dehors des centres remplit l'espace et la densité moyenne +_négativement_, constitue _l'éther_ (matière impondérable). La +conséquence de cette séparation entre la masse et l'éther est une +lutte sans trêve entre ces deux partis antagonistes de la substance et +cette lutte est la cause de tous les processus physiques. La _masse_ +positive, véhicule du sentiment de plaisir, s'efforce toujours +davantage de compléter le processus de condensation commencé et réunit +les plus hautes valeurs d'énergie _potentielle_; l'éther _négatif_, au +contraire, s'oppose dans la même proportion, à toute élévation de sa +tension et du sentiment de déplaisir qui y est attaché; il réunit les +plus hautes valeurs d'énergie _actuelle_. + +Nous serions entraînés trop loin si nous voulions exposer plus à fond +la profonde théorie de la condensation de $1; le lecteur que la +question intéresserait devra chercher à comprendre les groupes +d'idées dont la difficulté tient au sujet lui-même, dans l'extrait +populaire, écrit avec clarté, qui résume le second volume de l'ouvrage +cité. Je suis, quant à moi, trop peu familier avec la physique et les +mathématiques pour pouvoir séparer leurs bons et leurs mauvais côtés; +je crois pourtant que cette notion de la substance _pyknotique_, pour +tous les biologistes convaincus de l'_unité de la nature_, pourra +paraître à maints égards plus acceptable que la notion de substance +_kinétique_ actuellement régnante. Un malentendu pourra aisément +résulter de ceci: que VOGT pose son processus cosmique de +condensation, en contradiction radicale avec le phénomène général du +_mouvement_, entendant par là la _vibration_ au sens de la physique +moderne. Mais son hypothétique «condensation» (pyknosis), implique +aussi bien le _mouvement_ de la substance que l'hypothétique +«vibration»; seulement le mode de mouvement et l'attitude des +particules de substance qui se meuvent, sont tout autres dans la +première hypothèse que dans la seconde. D'ailleurs, la théorie de la +condensation ne supprime aucunement la théorie de la vibration dans +son ensemble, elle en écarte seulement une importante partie. + +La physique moderne, à l'heure qu'il est, s'en tient encore presque +toute, timidement, à l'ancienne théorie de la vibration, à la notion +de l'action immédiate à distance et de l'éternelle vibration des +atomes morts dans l'espace vide; elle rejette, par suite, la théorie +pyknotique. Quand même cette dernière serait encore très imparfaite et +quand bien même les spéculations originales de VOGT seraient souvent +des erreurs, je regarderais cependant comme un grand mérite de la part +de ce philosophe naturaliste, qu'il ait éliminé les principes +inadmissibles de la théorie de la substance kinétique. D'après ma +manière de voir personnelle, et d'après celle aussi de beaucoup +d'autres naturalistes penseurs, je voudrais maintenir, dans la théorie +de la substance pyknotique de VOGT, les principes suivants qui y sont +contenus et que je tiens pour indispensables à toute conception de la +substance vraiment _moniste_, comprenant vraiment tout le domaine de +la nature organique et inorganique: I. Les deux éléments principaux de +la substance, la masse et l'éther, ne sont pas morts et mus seulement +par des forces extérieures, mais ils possèdent la sensation et la +volonté (naturellement au plus bas degré!); ils éprouvent du plaisir +dans la condensation, du déplaisir dans la tension; ils tendent vers +la première et luttent contre la seconde. II. Il n'y a pas d'espace +vide; la partie de l'espace infini que n'occupent pas les +atomes-masses est remplie par l'éther. III. Il n'y a pas d'action +immédiate à distance à travers l'espace vide; toute action des masses +corporelles l'une sur l'autre résulte soit d'un contact immédiat, par +rapprochement des masses, soit d'une transmission par l'éther. + + +=La notion dualiste de substance.=--Les deux théories de la substance +que nous venons d'opposer l'une à l'autre, sont, en principe, toutes +deux _monistes_, puisque la différence entre les deux éléments +principaux de la substance (masse et éther) n'est pas primitive; il +faut en outre admettre un contact et une réciprocité d'action directs +et permanents entre les deux substances. Il en est tout autrement dans +les théories _dualistes_ de la substance qui prévalent, aujourd'hui +encore, dans la philosophie idéaliste et spiritualiste; elles sont +d'ailleurs soutenues par l'influente théologie, en tant du moins que +celle-ci intervient dans ces spéculations métaphysiques. D'après ces +théories, il faudrait distinguer dans la substance deux éléments +principaux tout à fait différents: l'un _matériel_, l'autre +_immatériel_. La _substance matérielle_ constitue le _monde des +corps_, dont l'étude est l'objet de la physique et de la chimie: c'est +pour elle seule que vaut la loi de la conservation de la matière et de +l'énergie (en tant, du moins, qu'on ne la croit pas «tirée du néant» +ou qu'on n'invoque pas de miracle quelconque!). La _substance +immatérielle_, au contraire, constitue le _monde des esprits_ dans +lequel cette loi n'a pas cours; ici, les lois de la physique et de la +chimie, ou bien sont sans valeur ou bien sont subordonnées à la +«force vitale», ou à la «volonté libre», à la «toute-puissance divine» +ou autres fantômes qui n'ont rien à voir avec la _science_ critique. A +vrai dire, ces erreurs absolues n'ont plus besoin aujourd'hui d'être +réfutées; car jusqu'à ce jour l'expérience ne nous a appris à +connaître aucune _substance immatérielle_, aucune force qui ne soit +pas liée à une matière, aucune forme d'énergie qui ne s'effectue pas +au moyen de mouvements de la matière, soit de la masse, soit de +l'éther, soit des deux éléments à la fois. Même les formes d'énergie +les plus compliquées et les plus parfaites que nous connaissions, la +vie psychique des animaux supérieurs, la pensée et la raison humaines, +reposent sur des processus matériels, sur des changements dans le +neuroplasma des cellules ganglionnaires; on ne peut pas les concevoir +sans cela. J'ai déjà démontré (chap. XI) que l'hypothèse physiologique +d'une «substance âme» spéciale, immatérielle, était inadmissible. + + +=Masse ou matière corporelle= (matière pondérable).--La science de +cette partie _pondérable_ de la matière fait avant tout l'objet de la +_chimie_. Les extraordinaires progrès théoriques accomplis par cette +science au cours du XIXe siècle, et l'influence inouïe qu'ils ont +exercée dans tous les domaines de la vie pratique,--sont connus de +tous. Nous nous contenterons donc de quelques remarques à propos des +plus importantes questions théoriques touchant la nature de la masse. +La chimie analytique est parvenue, on le sait, à ramener les +innombrables corps de la nature, en les dissociant, à un petit nombre +de substances premières ou _éléments_, c'est-à-dire de corps simples +qu'on ne peut plus dissocier. Le nombre de ces éléments s'élève +environ à soixante-dix. Il n'y en a qu'une petite fraction (en somme, +quatorze), qui soient répandus sur toute la terre et qui sont d'une +grande importance; la majeure partie consiste en éléments rares et peu +importants (c'est le cas pour la plupart des métaux). La _parenté_ +entre certains de ces éléments qui constituent des _groupes_ et les +rapports remarquables qui existent entre leurs poids atomiques (ainsi +que l'ont démontré L. MEYER et MENDELEJEFF, dans leur _système +périodique des éléments_), rendent très vraisemblable que ces éléments +ne sont pas des _espèces absolument fixes de la matière_, qu'ils ne +sont pas des grandeurs éternellement constantes. Dans ce système, on a +réparti les soixante-dix éléments en huit groupes principaux et on les +a ordonnés, à l'intérieur de ceux-ci, d'après la grandeur de leurs +poids atomiques, de sorte que les éléments chimiques analogues forment +des séries de familles. Les rapports entre corps d'un même groupe dans +le système naturel des éléments rappellent, d'une part, les phénomènes +analogues que présentent les divers composés du carbone; d'autre part, +les rapports entre groupes parallèles que nous observons dans le +système naturel des espèces végétales et animales. De même que, dans +ce dernier cas, la «parenté» entre formes analogues provient de la +descendance commune de formes ancestrales plus simples--de même, il +est très probable que la même explication vaut pour les familles et +les ordres d'éléments. Nous pouvons donc admettre que les «éléments +empiriques» actuels ne sont pas véritablement des _espèces fixes de la +matière_, simples et constantes, mais qu'elles sont, dès l'origine, +composées d'atomes primitifs simples, tous identiques, dont le nombre +et la position varient seuls. Les spéculations de G. WENDT, W. PREYER, +W. CROOKES et d'autres, ont montré de quelle manière on pouvait +concevoir que tous les éléments se soient différenciés à partir d'une +seule et unique _matière première_, le _prothyl_. + + +=Atomes et éléments.=--Il faut bien distinguer la _théorie des atomes_ +actuelle, telle qu'elle apparaît à la chimie comme un auxiliaire +indispensable, de l'ancien _atomisme_ philosophique, tel que +l'enseignaient déjà, il y a plus de deux mille ans, les philosophes +monistes éminents de l'antiquité: LEUCIPPE, DÉMOCRITE et LUCRÈCE: cet +atomisme se compléta et prit plus tard une nouvelle direction, grâce à +DESCARTES, HOBBES, LEIBNITZ et autres philosophes éminents. Il n'a +été donné de l'_empirisme moderne_ une conception précise et +acceptable, un _fondement empirique_ qu'en 1808, par le chimiste +anglais DALTON qui posa la «loi des proportions simples et multiples» +dans la formation des combinaisons chimiques. Il détermina d'abord les +_poids atomiques des divers éléments_, posant ainsi la _base exacte_, +inébranlable, sur laquelle reposent les nouvelles théories chimiques; +celles-ci sont toutes _atomistes_ en tant qu'elles admettent que les +éléments sont composés de particules identiques, minuscules, +discrètes, qu'on ne peut dissocier. Le problème de la _nature_ propre +des atomes, de leur forme, de leur grandeur, la question de savoir +s'ils sont animés restent d'ailleurs hors de cause; car ces qualités +sont hypothétiques; au contraire, le _chimisme_ des atomes ou leurs +«affinités chimiques», c'est-à-dire la proportion constante dans +laquelle ils se combinent avec les atomes d'autres éléments[44],--est +tout empirique. + + [44] E. HAECKEL. _Le Monisme_, 1892, traduction française. + + +=Affinités électives des éléments.=--L'attitude variable des éléments +isolés à l'égard les uns des autres, ce que la chimie désigne du nom +d'«affinité», est une des propriétés les plus importantes de la masse +et se manifeste par les divers rapports de quantité ou proportions +dans lesquelles s'effectue leur combinaison, et dans l'intensité avec +laquelle elle se produit. Tous les degrés d'inclination, depuis la +plus complète indifférence, jusqu'à la plus violente passion, +s'observent dans l'attitude chimique des divers éléments à l'égard les +uns des autres, de même que dans la psychologie de l'homme et en +particulier dans l'inclination des deux sexes l'un pour l'autre, le +même phénomène joue un grand rôle. GOETHE a rapproché, comme on sait, +dans son roman classique les _Affinités électives_, les rapports entre +deux amoureux des phénomènes de même nature, qui interviennent dans +les combinaisons chimiques. L'irrésistible passion qui entraîne +Edouard vers la sympathique Ottilie, Pâris vers Hélène, et qui +triomphe de tous les obstacles de la raison et de la morale est la +même puissante force d'attraction «inconsciente» qui, lors de la +fécondation des oeufs animaux ou végétaux, pousse le spermatozoïde +vivant à pénétrer dans l'ovule; c'est encore le même mouvement violent +par lequel deux atomes d'hydrogène et un atome d'oxygène s'unissent +pour former une molécule d'eau. Cette foncière _Unité des affinités +électives dans toute la nature_, depuis le processus chimique le plus +simple, jusqu'au plus compliqué des romans d'amour, a été reconnue dès +le Ve siècle avant Jésus-Christ, par le grand philosophe naturaliste +grec, EMPÉDOCLE, dans sa doctrine de _l'amour et de la haine des +éléments_. Elle est confirmée par les intéressants progrès de la +_psychologie cellulaire_, dont la haute importance n'a été entrevue +qu'en ces trente dernières années. Nous appuyons là-dessus notre +conviction que les _atomes_, déjà, possèdent sous leur forme la plus +simple, la sensation et la volonté--ou plutôt: le _sentiment_ +(Aesthesis) et l'_effort_ (tropesis)--c'est-à-dire une _âme_ +universelle sous sa forme la plus primitive. Mais on en peut dire +autant des molécules ou particules de matière constituées par la +réunion de deux ou plusieurs atomes. Par la combinaison, enfin, de +diverses de ces molécules se produisent d'abord les combinaisons +chimiques simples, puis les plus complexes, dans lesquelles le même +jeu se répète sous une forme plus compliquée. + + +=Ether= (_Matière impondérable_).--L'étude de cette partie +_impondérable_ de la matière est avant tout l'objet de la _physique_. +Après avoir depuis longtemps admis l'existence d'un médium infiniment +subtil, remplissant l'espace en dehors de la matière et avoir invoqué +cet «éther» pour expliquer divers phénomènes (la _lumière_ +surtout)--ce n'est qu'en la seconde moitié du XIXe siècle qu'on est +parvenu à connaître plus exactement cette merveilleuse substance et ce +progrès se rattache aux surprenantes découvertes empiriques faites +dans le domaine de l'_électricité_, à leur connaissance expérimentale, +à leur compréhension théorique et à leur application pratique. +Signalons en premier lieu ici, comme ayant frayé les voies, les +recherches célèbres d'HENRI HERTZ, à Bonn (1888); on ne saurait trop +déplorer la mort précoce de ce jeune physicien de génie qui donnait +les plus grandes espérances; c'est là, comme la mort trop prématurée +de SPINOZA, de RAPHAËL, de SCHUBERT et de tant d'autres jeunes gens de +génie, un de ces _faits brutaux_ dans l'histoire de l'humanité qui, +par eux-mêmes, suffisent déjà complètement à réfuter le mythe +inadmissible d'une «Sage Providence» et d'un «Père céleste qui ne +serait qu'amour». + + +=L'existence de l'éther= ou de l'_éther cosmique_, comme matière +réelle, est aujourd'hui (depuis douze ans) un _fait positif_. On peut, +il est vrai, lire aujourd'hui encore que l'éther est une «pure +hypothèse»; cette affirmation erronée est répétée, non seulement par +des philosophes et des écrivains populaires qui ne sont pas au courant +des faits, mais encore par quelques «prudents physiciens exacts». Mais +on devrait, tout aussi légitimement, nier l'existence de la matière +pondérable, de la masse. Sans doute, il y a aujourd'hui encore des +métaphysiciens qui en viennent là et dont la suprême sagesse consiste +à nier (ou du moins à révoquer en doute) la réalité du monde +extérieur; d'après eux, il n'existe, en somme, qu'un seul être réel, à +savoir leur chère personne ou plutôt l'âme immortelle qu'elle +renferme. Quelques physiologistes éminents ont même, en ces derniers +temps, accepté ce point de vue ultra idéaliste qui avait déjà été +développé dans la métaphysique de DESCARTES, BERKELEY, FICHTE et +autres; ils affirment dans leur _psychomonisme_: «Il n'existe qu'une +chose et c'est mon âme». Cette affirmation spiritualiste hardie nous +semble reposer sur une déduction fausse tirée de la remarque très +juste de KANT: à savoir que nous ne pouvons connaître du monde +extérieur que les phénomènes rendus possibles par nos _organes_ +humains de connaissance, le cerveau et les organes des sens. Mais si, +par leur fonctionnement, nous ne pouvons atteindre qu'à une +connaissance imparfaite et limitée du monde des corps, cela ne nous +donne pas le droit d'en nier l'existence. Pour moi du moins, l'éther +_existe_ aussi certainement que la masse, aussi certainement que +moi-même lorsque je réfléchis et que j'écris sur ces questions. Si +nous nous convainquons de la réalité de la _matière_ pondérable, par +la mesure et le poids, par des expériences mécaniques et chimiques, +nous pouvons tout aussi bien nous convaincre de l'existence de +l'_éther_ impondérable, par les expériences d'optique et +d'électricité. + + +=Nature de l'éther.=--Bien qu'aujourd'hui presque tous les physiciens +considèrent l'existence réelle de l'éther comme un fait positif, et +bien que nous connaissions très exactement, grâce à d'innombrables +expériences (surtout d'optique et d'électricité) les nombreux _effets_ +de cette matière merveilleuse,--cependant nous ne sommes pas encore +parvenus à connaître avec clarté et certitude sa vraie _nature_. Au +contraire, aujourd'hui encore, les opinions des physiciens les plus +éminents, qui ont spécialement étudié la question, divergent +profondément; elles se contredisent même sur les points les plus +importants. Chacun est donc libre d'adopter, parmi les hypothèses +contradictoires, celle qui sera le plus conforme à son degré de +connaissance et à la force de son jugement (qui tous deux resteront +toujours très imparfaits). L'opinion à laquelle j'en suis venu après +avoir mûrement réfléchi (et bien que je ne sois qu'un _dilettante_ sur +ce terrain), peut être résumée dans les huit propositions suivantes: + +I. L'éther remplit, sous forme de _matière continue_, tout l'espace +cosmique, en tant que celui-ci n'est pas occupé par la masse (ou +matière pondérable); il comble en outre tous les intervalles laissés +entre les atomes de celle-ci; II. L'éther ne possède probablement +encore _aucun chimisme_ et n'est pas encore composé d'atomes, comme la +masse; si l'on admet qu'il est composé d'atomes identiques, infiniment +petits (par exemple de petites sphères d'éther de même grandeur), on +doit alors admettre aussi qu'entre celles-ci, il existe encore quelque +chose d'autre, soit l'«espace vide», soit un troisième médium tout à +fait inconnu, un _Interéther_ tout hypothétique; le problème de son +essence soulèverait les mêmes difficultés que lorsqu'il s'agissait de +l'éther (_in infinitum_); III. L'hypothèse d'un espace vide et d'une +action à distance immédiate, n'étant plus guère possible dans l'état +actuel de la science (ou du moins, ne conduisant à aucune claire +conception moniste), j'admets une _structure particulière de l'éther_ +qui ne serait pas atomistique comme celle de la masse pondérable et +qu'on pourrait provisoirement concevoir (sans définition plus +précise), comme une structure _éthérique_ ou _dynamique_. IV. L'_état +d'agrégat_ de l'éther, par suite de cette hypothèse, serait également +particulier et différent de celui de la masse; il ne serait ni gazeux, +ni solide, comme le soutiennent certains physiciens; la meilleure +façon de se le représenter, c'est peut-être de le comparer à une gelée +infiniment ténue, élastique et légère. V. L'éther est une _matière +impondérable_, en ce sens que nous ne possédons aucun moyen de +déterminer expérimentalement son poids; s'il en a réellement un, ce +qui est très vraisemblable, ce poids est infiniment petit et échappe à +la mesure de nos plus fines balances. Quelques physiciens ont essayé +de calculer le poids de l'éther d'après l'énergie des ondes +lumineuses; ils ont trouvé qu'il était quinze trillions de fois plus +petit que celui de l'air atmosphérique; en tous cas, une sphère +d'éther du même volume que la terre pèserait _au moins_ 250 livres +(?). VI. L'état d'agrégat de l'éther peut probablement (en vertu de la +théorie pyknotique), dans des conditions déterminées par une +condensation croissante, passer à l'état gazeux de la masse, de même +que celui-ci, par un refroidissement croissant, pourra redevenir +liquide et ensuite solide. VII. Ces _états d'agrégat de la matière_ +s'ordonnent par conséquent (ce qui est très important pour la +_Cosmogénie_ moniste), suivant une série génétique continue, nous en +distinguerons cinq moments: 1º L'état éthérique; 2º le gazeux; 3º le +liquide; 4º le liquide-solide (dans le plasma vivant); 5º l'état +solide. VIII. L'éther est infini et incommensurable tout comme +l'espace qu'il remplit; il est éternellement en mouvement. Ce _motus +propre de l'éther_ (qu'on le conçoive comme une vibration, une +tension, une condensation, etc.), en réciprocité d'action avec les +mouvements de la masse (gravitation), est la cause dernière de tous +les phénomènes. + + +=Ether et masse.=--«La colossale question de la nature de l'éther» +ainsi qu'HERTZ la nomme avec raison, comprend celle de ses rapports +avec la masse; car ces deux éléments principaux de la matière sont non +seulement partout en contact extérieur très intime, mais encore en +continuelle _réciprocité d'action_ dynamique. On peut répartir les +phénomènes naturels les plus généraux, désignés par la physique sous +le nom de forces naturelles ou de «fonctions de la matière», en deux +groupes, dont l'un comprend _surtout_ (mais pas exclusivement) les +fonctions de l'éther, l'autre celles de la masse; on obtient alors le +schéma suivant que j'ai donné (1892) dans le _Monisme_: + + +Univers (= Nature = Substance = Cosmos) + + I. =Éther= (IMPONDERABILE | II. =Masse= (PONDERABLE, SUBSTANCE + A L'ÉTAT DE TENSION) | A L'ÉTAT DE CONDENSATION) + | + | + 1. _Etat d'agrégat_: éthérique (ni | 1. _Etat d'agrégat_: pas éthérique + gazeux, ni liquide, ni solide). | (mais gazeux, liquide ou + | solide). + | + 2. _Structure_: pas atomique, | 2. _Structure_: atomique, + continue, composée de particules | discontinue, composée d'infiniment + discrètes (atomes). | petites particules (atomes) + | discrètes. + | + 3. _Fonctions principales_: | 3. _Fonctions principales_: + lumière, chaleur rayonnante, | pesanteur, inertie, chaleur + électricité, magnétisme. | latente, chimisme. + + +Les deux groupes de fonctions de la matière, opposés l'un à l'autre +dans ce schéma, peuvent en quelque mesure être regardés comme +résultant de la première division du travail de la matière, comme +l'_ergonomie primaire de la matière_. Mais cette distinction ne marque +pas une séparation absolue entre les deux groupes opposés; au +contraire, tous deux restent unis, conservent un lien et demeurent +partout en constante réciprocité d'action. Les processus optiques et +électriques de l'éther sont, comme on sait, étroitement liés aux +changements mécaniques et chimiques de la masse; la chaleur rayonnante +de celui-là passe directement à l'état de chaleur latente ou chaleur +mécanique de celle-ci; la gravitation ne peut agir sans que l'éther ne +serve d'intermédiaire à l'attraction des atomes séparés, puisque nous +ne saurions admettre d'action à distance. La transformation d'une des +formes de l'énergie en l'autre, démontrée par la loi de la +conservation de la force confirme en même temps la constante +réciprocité d'action entre les deux parties essentielles de la +substance, l'_éther_ et la _masse_. + + +=Force et énergie.=--La grande loi fondamentale de la nature, que nous +plaçons sous le nom de loi de substance en tête de toutes les +considérations d'ordre physique, a été désignée originellement, par R. +MEYER qui la formula (1842) et par HELMHOLZ qui la développa (1847), +sous le nom de _loi de la conservation de la force_. Dix ans +auparavant, déjà, un autre naturaliste allemand, FR. MOHR, de Bonn, en +avait clairement exposé l'essentiel (1837). Plus tard, la physique +moderne sépara l'ancienne notion de _force_ de celle d'_énergie_, dont +elle ne se séparait pas à l'origine. Aussi cette même loi est-elle +ordinairement désignée aujourd'hui du nom de loi de la _constance de +l'énergie_. Pour l'étude générale, dont je dois me contenter ici et +pour le grand principe de la «conservation de la substance», cette +distinction subtile n'entre pas en ligne de compte. Le lecteur que +cette question intéresserait en trouverait une explication très +claire, par exemple, dans le travail remarquable du physicien anglais +TYNDALL, sur «la loi fondamentale de la nature»[45]. La portée +universelle de cette grande loi cosmologique y est bien mise en +lumière, de même que son application aux problèmes les plus +importants, dans les domaines les plus différents. Nous nous +contenterons de relever ici le fait important qu'aujourd'hui le +«principe de l'énergie» et la certitude de l'unité des forces +naturelles qui s'y rattache, ainsi que leur origine commune, sont +reconnus par tous les physiciens compétents et considérés comme le +progrès le plus important de la physique au XIXe siècle. Nous savons +aujourd'hui que la chaleur est une forme de _mouvement_ au même titre +que le son, l'électricité au même titre que la lumière et le chimisme +au même titre que le magnétisme. Nous pouvons, par des procédés +appropriés, transformer une de ces forces en l'autre et nous +convaincre ainsi, en mesurant avec exactitude, que jamais il ne se +perd la plus petite particule de leur somme totale. + + [45] JOHN TYNDALL: _Fragments d'histoire naturelle_. + + +=Force de tension et force vive= (_énergie potentielle et énergie +actuelle_).--La somme totale de la force ou énergie dans l'univers +reste constante, quels que soient les phénomènes qui nous frappent; +elle est éternelle et infinie comme la matière, à laquelle elle est +liée indissolublement. Tout le jeu de la nature consiste en +l'alternance du repos apparent avec le mouvement; mais les corps +immobiles possèdent une quantité indestructible de force, tout comme +les corps en mouvement. Dans le mouvement lui-même, la force de +tension des premiers se transforme en la force vive des seconds. «Le +principe de la conservation de la force concernant aussi bien la +répulsion que l'attraction, énonce l'affirmation que la valeur +mécanique des forces de tension et des forces vives dans le monde +matériel, est une quantité constante. En un mot, le capital de force +de l'univers se compose de deux parties qui, d'après un rapport de +valeur déterminé, peuvent se transformer l'une en l'autre. La +diminution de l'une entraîne l'augmentation de l'autre; la valeur +totale de la somme reste cependant immuable». La _force de tension_ ou +_énergie potentielle_ et la _force vive_ ou _énergie actuelle_ se +transforment continuellement l'une en l'autre, sans que la somme +totale infinie de force, dans l'univers infini, éprouve jamais la +moindre perte. + + +=Unité des forces de la nature.=--Après que la physique moderne eût +posé la loi de substance à propos des rapports très simples des corps +inorganiques, la physiologie en démontra la valeur générale dans le +domaine tout entier de la nature organique. Elle montra que toutes les +fonctions vitales de l'organisme--sans exception!--reposent sur un +continuel _échange de forces_ et sur l'«échange de matériaux» qui s'y +rattache, aussi bien que les processus les plus simples de ce qu'on +appelle la «nature inanimée». Non seulement la croissance et la +nutrition des plantes et des animaux, mais encore leurs fonctions de +sensation et de mouvement, leur activité sensorielle et leur vie +psychique,--ont pour base la transformation de la force de tension en +force vive et inversement. Cette loi suprême régit encore les +phénomènes les plus parfaits du système nerveux qu'on désigne, chez +les animaux supérieurs et chez l'homme, sous le nom de _vie +intellectuelle_. + + +=Toute-puissance de la loi de substance.=--Notre ferme conviction +moniste, que la loi fondamentale cosmologique vaut universellement +dans la _nature entière_, est de la plus haute importance. Car non +seulement elle démontre _positivement_ l'unité foncière du Cosmos et +l'enchaînement causal de tous les phénomènes que nous pouvons +connaître, mais elle réalise, en outre, _négativement_, le suprême +progrès intellectuel, la chute définitive des _trois dogmes centraux +de la métaphysique_: «Dieu, la liberté et l'immortalité». En tant que +la loi de substance nous démontre que partout les phénomènes ont des +causes mécaniques, elle se rattache à la _loi générale de causalité_. + + + + +La loi de substance ou loi nouvelle + +A LA LUMIÈRE DE LA PHILOSOPHIE DUALISTE + +ET DE LA PHILOSOPHIE MONISTE + + =Dualisme= =Monisme= + (CONCEPTION TÉLÉOLOGIQUE) (CONCEPTION MÉCANISTE) + + + 1. _Le monde_ (Cosmos) comprend 1. _Le monde_ (Cosmos) ne comprend + deux domaines distincts, celui qu'un seul et unique + de la _nature_ (des corps matériels) domaine: le _royaume de la + et celui de l'_esprit_ (du substance_; ses deux attributs + monde psychique immatériel). inséparables sont la _matière_ + (substance étendue) et l'_énergie_ + (la force efficiente). + + 2. Par suite, le royaume de la 2. Par suite, le royaume tout + science se divise en deux domaines entier de la science, forme un + distincts: _sciences naturelles_ domaine, unique; les sciences + (théorie empirique des dites _de l'esprit_ ne sont que + processus mécaniques) et _sciences certaines parties des _sciences + de l'esprit_ (théorie transcendentale naturelles_ universelles; toute + des processus psychiques). véritable science repose sur + l'empirisme, non sur la + transcendance. + + 3. La connaissance des _phénomènes 3. La connaissance de _tous_ les + naturels_ s'acquiert par phénomènes (aussi bien de la + la méthode _empirique_, par _nature_ que de la vie de + l'observation, l'expérience et l'_esprit_) s'acquiert + l'association des représentations. exclusivement par la méthode + La connaissance des _phénomènes _empirique_ (par le + de l'esprit_, au contraire, travail de nos organes des sens + n'est possible que par et de notre cerveau). Toute + des procédés surnaturels, par prétendue _révélation_ ou + la _révélation_. transcendance repose sur une + _illusion_, consciente ou + inconsciente. + + 4. La _loi de substance_ avec ses 4. _La loi de substance_ a une + _deux_ parties (Conservation de valeur absolument _universelle_, + la matière et de l'énergie) n'a aussi bien dans le domaine de + de valeur que dans le domaine la _nature_ que dans celui de + de la _nature_; c'est ici seulement l'_esprit_--sans exception!--Même + que la matière et la force dans les plus hautes fonctions + sont indissolublement liées. intellectuelles (représentation + Dans le domaine de l'_esprit_, et pensée) le travail des + par contre, l'activité de l'âme cellules nerveuses efficientes + est libre et n'est pas liée à des est aussi nécessairement + changements physico-chimiques lié aux changements matériels + dans la substance de ses de leur substance (plasma + organes. nerveux), que dans tout autre + processus naturel la force + et la matière sont liées l'une + à l'autre. + + + + +CHAPITRE XIII + +Histoire du développement de l'Univers. + + ÉTUDES MONISTES SUR L'ÉTERNELLE ÉVOLUTION DE + L'UNIVERS.--CRÉATION, COMMENCEMENT ET FIN DU + MONDE.--COSMOGÉNIE CRÉATISTE ET COSMOGÉNIE GÉNÉTIQUE. + + La dernière énigme de l'Univers ne sera certes pas résolue par + les libres esprits de la philosophie moniste à venir. Mais ils + ne se contenteront plus de prendre l'apparence pour la réalité, + et l'illusion pour la vérité. La grande loi de l'_évolution_ + prendra la place de l'hypothèse de la création, la croyance à un + ordre naturel du monde, la place du miracle, la vive et gaie + réalité, celle de la phrase et de l'imagination, le _monisme_ + conforme à la nature, celle du faux dualisme, l'idéal positif + (pratique), celle du fol idéal (théorique). + + L. BÜCHNER (1898). + + + + +SOMMAIRE DU CHAPITRE XIII + + Notion de création.--Miracle.--Création de l'Univers en général + et des choses particulières.--Création de la substance + (créatisme cosmologique).--Déisme: Un jour de la + création.--Création des choses particulières.--Cinq formes du + créatisme ontologique.--Notion d'évolution (_genesis_, + _evolutio_).--I. Cosmogénie moniste.--Commencement et fin du + monde.--Infinité et éternité de l'Univers. Espace et + temps.--_Universum perpetuum mobile._ Entropie de + l'Univers.--II. Géogénie moniste.--Histoire de la terre + inorganique et histoire organique.--III. Biogénie moniste. + Transformisme et théorie de la descendance. Lamarck et + Darwin.--IV. Anthropogénie moniste.--Descendance de l'homme. + + +LITTÉRATURE + + KANT.--_Allgemeine Naturgeschichte und Theorie des Himmels._ + 1755. + + ALEX. HUMBOLDT.--_Kosmos. Entwurf einer physischen + Weltbeschreibung._ 4 Bd. 1845-1854. + + W. BÖLSCHE.--_Entwicklungsgeschichte der Natur._ 1896. + + CARUS STERNE (E. KRAUSE).--_Werden und Vergehen. Eine + Entwicklungsgesch. des Naturganzen in gemeinverst. Fassung_ (4te + Aufl.) Berlin, 1899. + + H. WOLFF.--_Kosmos. Die Weltentwickl. nach monistisch. psychol. + Prinzipien auf Grundlage der exacten Naturforsch. dargestellt_ + (2 Bd.) Leipzig, 1890. + + K. A. SPECHT.--_Populäre Entwicklungsgeschichte der Welt._ + + L. ZEHNDER.--_Die Mechanik des Weltalls._ 1897. + + M. NEUMAYR.--_Erdgeschichte_ (2te Aufl. von V. Uhlig). 1895. + + J. WALTHER.--_Einleit. In die Geologie als historische + Wissenschaft._ + + C. RADENHAUSEN.--_Osiris. Weltgesetze in der Erdgeschichte._ + + L. NOIRE.--_Die Welt als Entwickl. des Geistes. Bausteine zu + einer monistichen Weltanschauung._ 1874. + + +Entre toutes les énigmes de l'Univers, la plus grande, la plus +difficile à résoudre, celle qui embrasse le plus de problèmes, c'est +celle de l'apparition et du développement de l'Univers, appelée +d'ordinaire d'un mot la _question de la création_. A la solution de +cette énigme, difficile entre toutes, notre XIXe siècle, une fois +encore, a plus contribué que tous ses prédécesseurs; il a même, +jusqu'à un certain point, réussi à la donner. Du moins voyons-nous que +toutes les diverses questions particulières, relatives à la création +sont liées entre elles inséparablement, qu'elles ne forment toutes +qu'un unique et total _problème cosmique universel_--et que la clef +qui donne la solution de cette «question cosmique» nous est fournie +par un seul mot magique: _évolution!_ Les grandes questions de la +création de l'homme, de celle des animaux et des plantes, de celle de +la terre et du soleil, etc., ne sont toutes que des parties de cette +question universelle: Comment l'Univers tout entier est-il apparu? +A-t-il été _créé_ par des procédés surnaturels, ou bien s'est-il +_graduellement produit_ par des procédés naturels? De quelle nature +sont les causes et les procédés de cette évolution? Si nous parvenons +à trouver une réponse certaine à ces questions en ce qui concerne l'un +de ces problèmes _partiels_, nous aurons alors, d'après notre +conception moniste de la nature, trouvé en même temps un flambeau qui +nous éclairera et nous montrera la réponse à ces questions en ce qui +concerne le problème cosmique _tout entier_. + + +=Création= (_creatio_).--L'opinion presque partout admise, aux siècles +passés, relativement à l'origine du monde, c'était la _croyance à sa +création_. Cette croyance a trouvé des expressions différentes dans +des milliers de légendes et de poëmes intéressants, plus ou moins +fabuleux, dans les _cosmogonies_ et dans les _mythes relatifs à la +création_. Seuls, quelques grands philosophes restèrent réfractaires à +cette croyance, surtout ces admirables libres penseurs de l'antiquité +classique qui, les premiers, conçurent l'idée d'une _évolution_ +naturelle. A l'inverse, tous les mythes relatifs à la création +portaient le caractère du _surnaturel_, du merveilleux ou du +transcendant. Incapable de saisir l'essence du monde en elle-même et +d'expliquer l'apparition de ce monde par des causes naturelles, la +raison encore peu développée devait naturellement recourir au +_miracle_. Dans la plupart des légendes relatives à la création, le +miracle s'allie à l'_anthropisme_. De même que l'homme crée ses +oeuvres avec une intention et en faisant preuve d'art, de même le +«Dieu» créateur devait avoir produit le monde conformément à un plan; +l'idée de ce Dieu était presque toujours tout anthropomorphique; il +s'agissait manifestement d'un _créatisme anthropistique_. Le +«tout-puissant créateur du ciel et de la terre», d'après le premier +livre de Moïse et d'après le catéchisme encore aujourd'hui admis, est +conçu créant d'une façon aussi purement humaine que le créateur +moderne d'AGASSIZ ou de REINKE ou que l'intelligent «ingénieur +machiniste» d'autres biologistes contemporains. + + +=Création de l'Univers en général et des choses particulières= +(_Création de la substance et de ses accidents_).--Pénétrant plus +avant dans la notion merveilleuse de _création_, nous y pouvons +distinguer comme deux actes essentiellement différents, la création +totale de l'Univers en général et la création partielle des choses +particulières, correspondant à la notion, chez SPINOZA, de la +_substance_ (_Universum_) et des _accidents_ (ou modes, «formes +phénoménales» isolées de la substance). Cette distinction est +foncièrement importante; car il y a eu beaucoup de philosophes et des +plus distingués (et il en est encore aujourd'hui) qui admettent la +première création, mais qui rejettent la seconde. + + +=Création de la substance= (_Créatisme cosmologique_).--D'après cette +théorie de la création, «Dieu a créé le monde en le tirant du néant». +On se représente le «Dieu éternel» (être raisonnable mais immatériel) +comme ayant seul existé, de toute éternité (dans l'espace) sans monde, +jusqu'à ce qu'un beau jour il lui soit venu à l'idée «de créer le +monde». Quelques partisans de cette croyance restreignent à l'extrême +cette activité créatrice de Dieu, la limitant à un acte unique, ils +admettent que le Dieu extra mondain (dont l'activité, en dehors de +cela, reste une énigme!) a créé, à un instant donné, la substance, +qu'il lui a conféré la capacité de se développer à l'extrême et puis +qu'il ne s'est plus jamais occupé d'elle. Cette idée très répandue a +été, en particulier, reprise sous diverses formes par le _déisme_ +anglais; elle se rapproche, jusqu'à y toucher, de notre théorie +moniste de l'évolution et ne l'abandonne que dans ce seul instant +(celui de l'éternité!) où est venu à Dieu la pensée de créer. D'autres +partisans du créatisme cosmologique admettent, au contraire, que «le +Seigneur Dieu», non seulement a créé une fois la substance, mais en +tant que «conservateur et régisseur du monde», continue d'agir sur ses +destinées. Plusieurs variations de cette croyance se rapprochent +tantôt du _Panthéisme_, tantôt du _théisme_ conséquent. Toutes ces +formes (et autres semblables) de la croyance à la création sont +inconciliables avec la loi de la conservation de la force et de la +matière; celle-ci ne connaît pas de «commencement du monde». + +Il est particulièrement intéressant de voir que E. DU BOIS-REYMOND, +dans son dernier discours (sur le _Néovitalisme_, 1894), a embrassé ce +créatisme cosmologique (comme solution de la grande énigme de +l'Univers); il dit: «La seule conception digne de la _toute-puissance +divine_, c'est celle qui consiste à penser qu'elle a, de temps +immémorial, créé, par _un seul acte de création_, toute la matière, de +telle sorte qu'en vertu des lois inviolables qui lui sont inhérentes, +partout où les conditions d'apparition et de durée de la vie seraient +présentes, par exemple ici-bas sur terre, les êtres les plus simples +apparaîtraient, desquels, sans autre intervention, sortirait la nature +actuelle, depuis le bacille primitif jusqu'à la forêt de palmes, +depuis le micrococcus originel jusqu'aux gracieuses attitudes d'une +Suleima, jusqu'au cerveau d'un Newton! Ainsi nous sortirions de toutes +les difficultés par _un jour de création_(!) et laissant de côté +l'ancien et le nouveau vitalisme, nous admettrions que la Nature s'est +produite mécaniquement.» Ici, comme lorsqu'il s'agissait de la +question de la conscience, dans le discours de l'_Ignorabimus_, DU +BOIS-REYMOND trahit, de la façon la plus éclatante, le peu de +profondeur et de logique inhérents à sa conception moniste. + + +=Création des choses particulières= (_Créatisme +ontologique_).--D'après cette théorie individuelle de la création, +encore aujourd'hui prédominante, Dieu n'a pas seulement produit le +monde tout entier («de rien») mais encore toutes les choses +particulières qui y sont renfermées. Dans le monde civilisé chrétien, +c'est la légende primitive et sémitique de la Création, empruntée au +premier livre de Moïse, qui prévaut aujourd'hui encore; même parmi les +naturalistes modernes, elle trouve encore ici et là de croyants +adeptes. Je l'ai critiquée en détail dans le premier chapitre de mon +_Histoire de la Création naturelle_. On pourrait relever, comme +d'intéressantes modifications de ce créatisme ontologique, les +théories suivantes: + +I. _Création dualiste._--Dieu s'est borné à _deux actes de création_; +d'abord il a créé le monde inorganique, la substance morte à laquelle +seule s'applique la loi de l'énergie, aveugle et agissant sans but +dans le mécanisme du monde corporel et des formations géologiques; +plus tard, Dieu acquit l'intelligence et la communiqua aux +dominantes, à ces forces intelligentes, s'efforçant vers un but, qui +produisent et dirigent le développement des organismes (REINKE)[46]. + + [46] J. REINKE, _Die Welt als That_. 1899 S 451, 477. + +II. _Création trialistique._--Dieu a créé le monde en _trois actes +principaux_: A. Création du Ciel (cas du monde supra-terrestre); B. +Création de la terre (comme centre du monde) et de ses organismes; C. +Création de l'homme (comme image de Dieu); ce dogme est encore +aujourd'hui très répandu parmi les théologiens chrétiens et autres +«savants»; on l'enseigne comme une vérité dans beaucoup d'écoles. + +III. _Création heptamérale._--La Création en sept jours, de _Moïse_. +Bien que peu de savants, aujourd'hui, croient encore à ce mythe +mosaïque, il se grave pourtant profondément, dès la première jeunesse, +en même temps que l'enseignement de la Bible, dans l'esprit de nos +enfants. Les divers essais, tentés surtout en Angleterre, pour mettre +ce mythe d'accord avec la théorie de l'évolution, ont complètement +échoué. Pour les sciences naturelles, ce mythe a pris une grande +importance en ce que LINNÉ, lorsqu'il fonda son système de la nature, +l'adopta et l'employa pour définir la notion d'_espèce_ organique +(tenue par lui pour fixe): «Il y a autant d'espèces différentes +d'animaux et de plantes, qu'au commencement du monde l'Être infini a +créé d'espèces différentes»[47]. Ce dogme a été admis assez +généralement jusqu'à DARWIN (1859), bien que, dès 1809, LAMARCK en ait +exposé l'inadmissibilité. + + [47] E. HAECKEL, _Histoire de la Créat. nat._, 9e édit. + +IV. _Création périodique._--Au commencement de chaque période +géologique, toute la population animale et végétale est créée à +nouveau, et à la fin de chaque période elle est anéantie par une +catastrophe générale; il y a autant d'actes de création générale qu'il +s'est succédé de périodes géologiques distinctes (théorie des +catastrophes de CUVIER, 1818 et AGASSIZ, 1858). La paléontologie qui, +lors de ses débuts, encore très incomplète (dans la première moitié +du XIXe siècle), semblait prêter appui à cette théorie des créations +successives du monde organique, l'a complètement réfutée par la suite. + +V. _Création individuelle._--Chaque homme, en particulier--de même que +chaque animal et chaque plante en particulier--ne provient pas d'un +acte naturel de reproduction, mais est créé par la grâce de Dieu («qui +connaît toutes choses et qui a compté les cheveux sur notre tête»). On +lit souvent, aujourd'hui encore, cette conception chrétienne de la +Création, dans les journaux, en particulier aux annonces de naissance +(«Hier, Dieu, dans sa bonté, nous a fait cadeau d'un fils qui se porte +bien», etc.) Même dans les talents individuels, dans les avantages de +nos enfants, nous constatons souvent, avec reconnaissance, les «dons +spéciaux de Dieu» (mais nous ne le faisons pas, d'ordinaire, quand il +s'agit des défauts héréditaires!). + + +=Evolution= (_Genesio_, _Evolutio_).--Ce qu'avaient d'inadmissible les +légendes relatives à la Création et la croyance au miracle qui s'y +rattache a dû frapper de bonne heure les hommes capables de penser; +aussi trouvons-nous, remontant à plus de deux mille ans, de nombreuses +tentatives pour remplacer ces mythes par une théorie raisonnable et +expliquer l'apparition du monde par des causes naturelles. Au premier +rang, nous retrouvons ici les grands penseurs de l'école naturaliste +ionienne, puis DÉMOCRITE, HÉRACLITE, EMPÉDOCLE, ARISTOTE, LUCRÈCE et +autres philosophes de l'antiquité. Leurs premiers essais, encore +imparfaits, nous surprennent en partie par leurs intuitions +lumineuses, tant ils semblent les précurseurs des idées modernes. +Cependant, il manquait à l'antiquité ce terrain solide de la +spéculation scientifique qui n'a été conquis que par les innombrables +observations et expériences des temps modernes. Pendant le moyen +âge--et surtout sous la suprématie du papisme--la recherche +scientifique est restée stationnaire. La torture et les bûchers de +l'Inquisition veillaient à ce que la foi inconditionnée en la +mythologie hébraïque de Moïse demeurât la réponse définitive aux +questions concernant la Création. Même les phénomènes qui invitaient à +l'observation immédiate des _faits_ embryologiques: le développement +des animaux et des plantes, l'embryologie de l'homme, passaient +inaperçus ou n'excitaient çà et là que l'intérêt de quelques +observateurs ayant soif de savoir; mais leurs découvertes furent +ignorées ou perdues. D'ailleurs, le chemin était à l'avance barré à +toute vraie science du développement naturel, par la théorie régnante +de la _préformation_, par le dogme que la forme et la structure +caractéristiques de chaque espèce animale ou végétale sont déjà +préformés dans le germe. + + +=Théorie de l'évolution= (_Génétisme_, _Evolutisme_, +_Evolutionnisme_).--La science que nous appelons aujourd'hui +évolutionnisme (au sens le plus large) est, aussi bien dans son +ensemble que dans ses diverses parties, l'enfant du XIIe siècle; elle +est au nombre de ses créations les plus importantes et les plus +brillantes. De fait, la notion d'évolution, encore presque inconnue au +siècle dernier, est déjà devenue une pierre angulaire, solide, de +notre conception de l'Univers. J'en ai exposé explicitement les +principes dans des écrits antérieurs, surtout dans ma _Morphologie +générale_ (1866), puis, sous une forme plus populaire, dans mon +_Histoire de la création naturelle_ (1868), enfin, en ce qui concerne +spécialement l'homme, dans mon _Anthropogénie_ (1874, 4e éd. 1891). Je +me contenterai donc ici de passer rapidement en revue les progrès les +plus importants accomplis par la doctrine de l'évolution au cours de +notre siècle; elle se divise, d'après son objet, en quatre parties +principales: elle étudie l'apparition naturelle: 1º du Cosmos, 2º de +la terre, 3º des organismes vivants et 4º de l'homme. + + +I. =Cosmogénie moniste.= Le premier qui ait essayé d'expliquer d'une +manière simple la constitution et l'origine mécanique de tout le +système cosmique, d'après les principes de NEWTON--c'est-à-dire par +des lois physiques et mathématiques,--c'est KANT, dans son oeuvre de +jeunesse, si célèbre: _Histoire naturelle générale et théorie du ciel_ +(1755). Malheureusement, cette oeuvre grandiose et hardie demeura 90 +ans presque inconnue; elle ne fut tirée du tombeau qu'en 1845 par A. +DE HUMBOLDT qui lui donna droit de cité dans le premier volume de son +_Cosmos_. Dans l'intervalle, le grand mathématicien français, LAPLACE, +était arrivé, de son côté, à des théories analogues à celles de KANT +et les avait développées, les appuyant sur les mathématiques, dans son +_Exposition du système du monde_ (1796). Son oeuvre principale, la +_Mécanique céleste_, parut il y a cent ans. Les principes de la +Cosmogénie de KANT et de LAPLACE, qui sont les mêmes, reposent sur une +explication mécanique du mouvement des planètes et sur l'hypothèse qui +en découle, que tous les mondes proviennent originairement de +nébuleuses qui se sont condensées. L'_Hypothèse des Nébuleuses_ ou +_Théorie cosmologique des gaz_ a été très retouchée et complétée +depuis, mais elle reste inébranlable, aujourd'hui encore, comme la +meilleure des tentatives d'explication mécaniste et moniste de tout le +système cosmique[48]. Elle a trouvé, en ces derniers temps, un +important complément en même temps qu'une confirmation dans +l'hypothèse que ce _processus cosmogonique_ n'aurait pas seulement eu +lieu une fois, mais se serait reproduit périodiquement. Tandis que, +dans certaines parties de l'espace infini, des nébuleuses en rotation +donneraient naissance à de nouveaux mondes qui évolueraient, dans +d'autres parties, au contraire, des mondes refroidis et morts venant à +s'entrechoquer, se dissémineraient en poussière et retourneraient à +l'état de nébuleuses diffuses. + + [48] Cf. W. BOLSCHE, _Entwickelungsgeschichte der Natur_. Bd, + 1894. + + +=Commencement et fin du monde.=--Presque toutes les cosmogénies +anciennes et modernes et la plupart aussi de celles qui se rattachent +à KANT et à LAPLACE, partaient de l'opinion régnante, que le monde +avait eu un _commencement_. Ainsi, d'après une forme très répandue de +l'hypothèse des «Nébuleuses», une énorme nébuleuse, faite d'une +matière infiniment subtile et légère, se serait formée «au +commencement», puis à un moment déterminé du temps («il y a de cela +infiniment longtemps»), un mouvement de rotation aurait commencé dans +cette nébuleuse. Le «premier commencement» de ce mouvement cosmogène +une fois donné, les processus ultérieurs de formation des mondes, de +différenciation des systèmes planétaires, etc., se déduisent alors +avec certitude des principes mécaniques et il devient alors aisé de +les fonder mécaniquement. Cette première _origine du mouvement_ est la +seconde des «énigmes de l'Univers» de DU BOIS-REYMOND; il la déclare +_transcendante_. + +Beaucoup d'autres naturalistes et philosophes ne peuvent pas davantage +sortir de cette difficulté et se résignent en avouant qu'il faut +admettre ici une première «impulsion surnaturelle», c'est-à-dire «un +miracle». + +D'après nous, cette «seconde énigme de l'Univers» est résolue par +l'hypothèse que le _mouvement_ est une propriété de la substance aussi +immanente et _originelle_ que la _sensation_. Ce qui légitime cette +hypothèse moniste, c'est d'abord la loi de substance et ensuite les +grands progrès que l'astronomie et la physique ont faits dans la +seconde moitié du XIXe siècle. Par _l'analyse spectrale_ de BUNSEN et +de KIRCHHOFF (1860), nous avons non seulement acquis la preuve que les +millions de mondes qui remplissent l'espace infini sont faits de la +même matière que notre soleil et notre terre--mais encore qu'ils se +trouvent à des stades différents d'évolution; nous avons même, grâce à +l'auxiliaire de l'analyse spectrale, acquis des connaissances sur les +mouvements et les distances des astres, que le télescope seul était +impuissant à nous fournir. Enfin le _télescope_ lui-même a été très +perfectionné et, avec l'aide de la _photographie_, nous a permis de +faire une masse de découvertes astronomiques, qu'on ne pouvait même +pas soupçonner au début du siècle. En particulier, nous avons appris +à comprendre la grande importance des petits corps célestes semés par +milliards dans l'espace entre les étoiles plus grandes, en apprenant à +mieux connaître les comètes et les étoiles filantes, les +agglomérations d'étoiles et les nébuleuses. + +Nous savons également aujourd'hui que les _orbites_ tracées par des +millions de corps célestes sont _variables_ et en partie irrégulières, +tandis qu'on admettait, autrefois, que les systèmes planétaires +étaient constants et que les sphères en rotation décrivaient leurs +courbes avec une éternelle régularité. L'astrophysique doit aussi +d'importants aperçus aux progrès immenses accomplis dans d'autres +domaines de la physique, surtout en optique et en électricité, ainsi +qu'à la théorie de l'éther, amenée par ces progrès. Enfin, et avant +tout, réapparaît ici, comme constituant le plus grand progrès accompli +vers la connaissance de la nature, _l'universelle loi de substance_. +Nous savons maintenant que partout, dans les espaces les plus +lointains, cette loi a la même valeur absolue que dans notre système +planétaire, qu'elle vaut dans le plus petit coin de notre terre comme +dans la plus petite cellule de notre corps. Nous avons le droit (et +nous sommes logiquement forcés) d'admettre cette importante hypothèse, +que la conservation de la matière et de l'énergie a existé de tous +temps aussi universellement qu'elle régit tout aujourd'hui sans +exception. _De toute éternité, l'Univers infini a été, est et restera +soumis à la loi de substance_. + +De tous ces immenses progrès de l'astronomie et de la physique qui +s'éclairent et se complètent l'un l'autre, une série de conclusions +infiniment importantes découlent relativement à la composition et à +l'évolution du Cosmos, à la stabilité et à la variabilité de la +substance. Nous les résumerons brièvement dans les thèses suivantes: +I. L'_espace_ est infiniment grand et illimité; il n'est jamais vide +mais partout rempli de substance. II. Le _temps_ est de même infini et +illimité; il n'a ni commencement ni fin, c'est l'éternité. III. La +_substance_ se trouve partout et en tous temps dans un état de +mouvement et de changement ininterrompu; nulle part ne règne le repos +parfait; mais en même temps la quantité infinie de matière demeure +aussi invariable que celle de l'énergie éternellement changeante. IV. +Le mouvement éternel de la substance dans l'espace est un cercle +éternel, avec des phases d'évolution se répétant périodiquement. V. +Ces phases consistent en une alternance périodique de _conditions +d'agrégat_, la principale étant la différenciation primaire de la +masse et de l'éther (l'ergonomie de la matière pondérable et +impondérable). VI. Cette différenciation est fondée sur une +_condensation_ croissante de la matière, la formation d'innombrables +petits centres de condensation dont les causes efficientes sont les +propriétés originelles immanentes à la substance: le sentiment et +l'effort. VII. Tandis que dans une partie de l'espace, par ce +processus pyknotique, de petits corps célestes, puis de plus grands, +se produisent et que l'éther qui est entre eux augmente de +tension--dans l'autre partie de l'espace, le processus inverse se +produit en même temps: la _destruction_ des corps célestes qui +viennent à s'entrechoquer. VIII. Les sommes inouïes de chaleur +produites, dans ces processus mécaniques par le choc des corps +célestes en rotation, sont représentées par les nouvelles forces vives +qui amènent le mouvement des masses de poussière cosmique engendrées, +ainsi que la _néoformation_ de sphères en rotation: le jeu éternel +recommence à nouveau. Notre mère, la Terre, elle aussi, issue il y a +des millions de milliers d'années d'une partie du système solaire en +rotation,--après que de nouveaux millions de milliers d'années se +seront écoulés, se glacera à son tour, et après que son orbite aura +toujours été se rétrécissant, elle se précipitera dans le soleil. + +Pour comprendre clairement l'universel processus d'évolution cosmique, +ces aperçus modernes sur l'alternance périodique de la disparition et +de la néoformation des mondes, que nous devons aux immenses progrès +de la physique et de l'astronomie moderne,--me paraissent +particulièrement importants, à côté de la loi de substance. Notre +mère, la _Terre_, se réduit alors à la valeur d'une minuscule +«poussière de soleil», pareille aux autres incalculables millions de +ces poussières qui se pourchassent dans l'espace infini: Notre propre +_Etre humain_ qui, dans son délire de grandeur anthropistique, s'adore +comme l'image de Dieu, retombe au rang de mammifère placentalien, +lequel n'a pas plus de valeur pour l'Univers tout entier, que la +fourmi ou l'éphémère, que l'infusoire microscopique ou le plus infime +bacille. Nous autres, hommes, nous ne sommes encore que des stades +d'évolution passagers de l'éternelle substance, des formes +phénoménales individuelles de la matière et de l'énergie, dont nous +comprenons le néant quand nous nous plaçons en regard de l'espace +infini et du temps éternel. + + +=Espace et Temps.=--Depuis que KANT a fait, des notions d'Espace et de +Temps, de simples «formes de l'intuition»--de l'espace, la forme +externe, du temps l'interne--une lutte ardente s'est élevée au sujet +de ces importants problèmes de la connaissance, qui dure encore +aujourd'hui. Une grande partie des métaphysiciens modernes se sont +convaincus de cette opinion, qu'on devait attribuer à l'«acte +critique» de Kant, comme point de départ d'une «théorie de la +connaissance purement idéaliste», la plus grande importance et qu'elle +réfutait l'opinion naturelle du bon sens humain qui croit à la +_réalité de l'espace et du temps_. Cette conception exclusive et +ultra-idéaliste des deux notions capitales est devenue la source des +plus grosses erreurs; elle ne voit pas que KANT, dans sa proposition, +n'abordait qu'un côté du problème, le côté _subjectif_, mais +reconnaissait l'autre, le côté _objectif_ comme tout aussi légitime; +il dit: «L'espace et le temps possèdent la _réalité empirique_, mais +l'_idéalité transcendentale_». Notre monisme moderne peut fort bien +accepter cette proposition de KANT, mais non pas la prétention +exclusive de certains à ne relever que le côté subjectif du problème; +car la conséquence logique de ceci, c'est l'absurde idéalisme qui +atteint son comble avec cette proposition de BERKELEY: «Les corps ne +sont que des représentations; leur existence réelle consiste à être +perçus». Cette proposition devrait s'énoncer ainsi: «Les corps ne +sont, pour ma conscience personnelle, que des représentations; leur +existence est aussi réelle que celle des organes de ma pensée, à +savoir des cellules ganglionnaires des hémisphères qui recueillent les +impressions faites par les corps extérieurs sur mes organes sensoriels +et en les associant, forment les représentations». De même que je +révoque en doute, ou même que je nie la «réalité de l'espace et du +temps», de même je peux nier celle de ma propre conscience; dans le +délire fébrile, l'hallucination, le rêve, les cas de double +conscience, je tiens pour vraies des représentations qui ne sont pas +réelles, mais ne sont que des «imaginations»; je prends même ma propre +personne pour une autre; le célèbre _cogito ergo sum_ n'a plus ici de +valeur. Par contre, la _réalité de l'espace et du temps_ est +aujourd'hui définitivement prouvée par le progrès même de notre +conception, que nous devons à la loi de substance et à la cosmogénie +moniste. Après avoir heureusement dépouillé l'inadmissible notion d'un +«espace vide», il nous reste comme infini _médium emplissant +l'espace_, la _matière_ et cela sous ses deux formes: «l'_éther_ et la +_masse_». Et, de même, nous considérons comme le «devenir _emplissant +le temps_», le mouvement éternel ou _énergie_ génétique, qui s'exprime +par l'_évolution_ ininterrompue de la substance, par le _perpetuum +mobile_ de l'_Univers_. + + +=Universum perpetuum mobile.=--Puisque tout corps qui se meut continue +de se mouvoir tant qu'il n'en est pas empêché par des obstacles +extérieurs, il était naturel que l'homme eût l'idée, depuis des +milliers d'années, de construire des appareils qui, une fois mis en +mouvement, continuassent à se mouvoir toujours de même. On ne voyait +pas que tout mouvement rencontre des obstacles extérieurs et s'éteint +graduellement si une nouvelle impulsion ne survient pas du dehors, si +une nouvelle force ne s'ajoute pas qui l'emporte sur les obstacles. +C'est ainsi, par exemple, qu'un pendule oscillant se mouvrait +éternellement de droite à gauche avec la même vitesse, si la +résistance de l'air et le frottement au point de suspension +n'éteignaient graduellement la force vive, mécanique, de son mouvement +pour la transformer en chaleur. Nous devons lui imprimer une nouvelle +force mécanique par une nouvelle impulsion (ou, s'il s'agit de +l'horloge à pendule, en remontant le poids). C'est pourquoi la +construction d'une machine qui, sans secours extérieur, produirait un +surplus de travail, par lequel elle se maintiendrait d'elle-même +toujours en marche, est chose impossible. Toutes les tentatives faites +pour créer un pareil _perpetuum mobile_, étaient d'avance condamnées à +échouer; la connaissance de la loi de substance démontrait d'ailleurs, +théoriquement, l'impossibilité de cette entreprise. + +Mais il n'en va plus de même quand nous envisageons le _cosmos_ comme +un Tout, l'infini Tout cosmique, conçu éternellement en mouvement. +Nous nommons la matière infinie qui, objectivement le remplit, d'après +notre conception subjective, _espace_; son éternel mouvement qui, +objectivement, représente une évolution périodique revenant sur +elle-même, est ce que nous appelons subjectivement le _temps_. Ces +deux «formes de l'intuition» nous convainquent de l'infinité et de +l'éternité du Cosmos. Mais par là nous reconnaissons en même temps que +l'_Univers_ tout entier, lui-même, est un _perpetuum mobile_ +embrassant tout. Cette infinie et éternelle «machine du Cosmos» se +maintient dans un mouvement éternel et ininterrompu parce que +l'infiniment grande _somme_ d'énergie actuelle et potentielle reste +éternellement la même. La loi de la conservation de la force démontre +donc que l'idée du _perpetuum mobile_ est aussi vraie et d'une +importance aussi fondamentale, en ce qui concerne le cosmos _tout_ +_entier_, qu'elle est impossible en ce qui concerne l'action isolée +d'une _partie_ de celui-ci. Par là se trouve encore réfutée la théorie +de l'_entropie_. + + +=Entropie du Cosmos.=--Le pénétrant fondateur de la _Théorie mécanique +de la Chaleur_ (1850), CLAUSIUS, résumait ce qu'il y avait de plus +essentiel dans cette importante théorie dans deux propositions +principales. La première est celle-ci: _L'énergie du Cosmos est +constante_; cette proposition forme la moitié de notre loi de +substance, le «principe de l'énergie». La seconde affirme: _L'entropie +du Cosmos tend vers un maximum_; cette seconde proposition est, à +notre avis, aussi erronée que la première était juste. D'après +CLAUSIUS, l'énergie totale du Cosmos se compose de deux parties, dont +l'une (en tant que chaleur à une haute température, énergie mécanique, +électrique, chimique, etc.) est encore partiellement convertible en +travail, tandis que l'autre, au contraire, ne l'est pas; celle-ci, qui +est déjà de l'énergie transformée en chaleur et accumulée dans des +corps plus froids, est perdue sans retour pour la production +ultérieure du travail. Cette partie d'énergie inemployée, qui ne peut +plus être transformée en travail mécanique, est ce que CLAUSIUS +appelle _entropie_ (c'est-à-dire la force employée à l'intérieur); +elle croît continuellement aux dépens de l'autre partie. Mais comme +journellement, une partie de plus en plus grande de l'énergie +mécanique du Cosmos se transforme en chaleur et que celle-ci ne peut +pas, réciproquement, revenir à sa première forme,--alors la quantité +totale (infinie) de chaleur et d'énergie doit se disperser et diminuer +de plus en plus. Toutes les différences de température devraient, en +fin de compte, s'évanouir, et la chaleur, toute à l'état fixé, devrait +être répartie également dans un unique et inerte morceau de matière +congelée; toute vie et tout mouvement organiques auraient cessé +lorsque serait atteint ce _maximum d'entropie_; ce serait la vraie +«fin du monde». Si cette théorie de l'entropie était exacte, il +faudrait qu'à cette _fin du monde_ qu'on admet, correspondît aussi un +_commencement_, un _minimum d'entropie_ dans lequel les différences de +température des parties distinctes de l'Univers eussent atteint leur +maximum. Ces deux idées, d'après notre conception moniste et +rigoureusement logique du processus cosmogénétique éternel, sont aussi +inadmissibles l'une que l'autre; toutes deux sont en contradiction +avec la loi de substance. Le monde n'a pas plus commencé qu'il ne +finira. De même que l'univers est infini, de même il restera +éternellement en mouvement; la force vive se transforme en force de +tension et inversement, par un processus ininterrompu; et la somme de +cette énergie potentielle et actuelle reste toujours la même. La +seconde proposition de la théorie mécanique de la chaleur contredit la +première et doit être sacrifiée. + +Les défenseurs de l'entropie la soutiennent, par contre, à juste +titre, tant qu'ils n'ont en vue que des processus _particuliers_ dans +lesquels, _dans certaines conditions_, la chaleur fixée ne peut plus +être transformée en travail. C'est ainsi, par exemple, que dans la +machine à vapeur, la chaleur ne peut être transformée en travail +mécanique que lorsqu'elle passe d'un corps plus chaud (la vapeur) à un +plus froid (l'eau fraîche), mais non inversement. Mais dans le grand +_Tout_ du Cosmos, les choses se passent bien autrement; des conditions +sont données, cette fois, qui permettent aussi la transformation +inverse de la chaleur latente en travail mécanique. C'est ainsi, par +exemple, que lorsque deux corps célestes viennent à s'entrechoquer, +animés chacun d'une vitesse inouïe, des quantités énormes de chaleur +sont mises en liberté, tandis que les masses, réduites en poussière, +sont disséminées et répandues dans l'espace. Le jeu éternel des masses +en rotation avec condensation des parties, grossissement en forme de +sphères de nouveaux petits météorites, réunion de ceux-ci pour en +constituer de plus grosses, etc., recommence alors à nouveau[49]. + + [49] ZEHNDER. _Die Mechanik des Weltalls_, 1897. + + +II. =Géogénie moniste.=--L'histoire de l'évolution de la terre, sur +laquelle nous allons jeter ici un rapide coup d'oeil, ne forme qu'une +infiniment petite partie de celle du Cosmos. Elle a été, il est vrai, +comme cette dernière, depuis des milliers d'années, l'objet des +spéculations philosophiques et, plus encore, de la fantaisie +mythologique; mais elle n'est devenue objet de science que beaucoup +plus récemment et date, presque tout entière, de notre XIXe siècle. En +principe, la nature de la terre, en tant que planète tournant autour +du soleil, était déjà déterminée par le système de COPERNIC (1543); +GALILÉE, KEPLER et autres grands astronomes ont fixé mathématiquement +sa distance du soleil, la loi de son mouvement, etc. Déjà, d'ailleurs, +la cosmogénie de KANT et de LAPLACE s'était engagée dans la voie qui +montrait comment la terre provenait de la mère-soleil. Mais l'histoire +ultérieure de notre planète, les transformations de sa superficie, la +formation des continents et des mers, des montagnes et des déserts: +tout cela, à la fin du XVIIIe siècle et dans les vingt premières +années du XIXe, n'avait fait que bien peu l'objet de sérieuses +recherches scientifiques; on se contentait, le plus souvent, de +suppositions assez incertaines ou bien on admettait les +traditionnelles légendes relatives à la création; c'était surtout, ici +encore, la croyance en l'histoire mosaïque de la création qui barrait, +par avance, la route qui eût conduit les recherches indépendantes à la +connaissance de la vérité. + +Ce n'est qu'en 1822 que parut une oeuvre importante, dans laquelle +était employée, pour l'étude scientifique de l'histoire de la terre, +cette méthode qu'on reconnut bientôt après être de beaucoup +la plus féconde, _la méthode ontologique_ ou _le principe de +l'actualisme_[50]. Elle consiste à étudier minutieusement les +phénomènes du _présent_ et à s'en servir pour expliquer les processus +historiques analogues du _passé_. La Société des sciences de Göttingue +avait en outre (1818) promis un prix à «l'étude la plus approfondie +et la plus compréhensive sur les changements de la surface de la terre +dont on peut trouver la preuve dans l'histoire et sur l'application +qu'on peut faire des données ainsi acquises à l'étude des révolutions +terrestres qui échappent au domaine de l'histoire.» Cette importante +question de concours fut résolue par K. HOFF de Gotha, dans son +excellent ouvrage: _Histoire des changements naturels de la surface de +la terre, démontrés par la tradition_ (4 vol. 1822-1834). La _méthode +ontologique_ ou _actualiste_, fondée par lui, fut appliquée avec une +portée plus vaste et un immense succès au domaine tout entier de la +_géologie_ par le grand géologue anglais C. LYELL; _les Principes de +géologie_ (1830) de celui-ci furent la base solide sur laquelle +l'histoire ultérieure de la terre continua de construire avec un si +éclatant succès[51]. Les importantes recherches géogénétiques d'AL. +HUMBOLDT et L. BUCH, de G. BISCHOF et E. SUSS, ainsi que celles de +beaucoup d'autres géologues modernes, s'appuient sur les solides bases +empiriques et sur les principes spéculatifs, dont nous sommes +redevables aux recherches de H. KOFF et de CH. LYELL qui ont frayé la +voie; ils ont dégagé la voie à la science pure, fondée sur la raison, +dans le domaine de l'histoire de la terre; ils ont éloigné les +puissants obstacles qu'ici aussi la fantaisie mythologique et la +tradition religieuse avaient entassés, surtout la Bible et la +mythologie chrétienne fondée sur elle. J'ai déjà parlé, dans la +sixième et la quinzième leçon de mon _Histoire de la Création +naturelle_, des grands mérites de CH. LYELL et des rapports qui +existaient entre lui et son ami CH. DARWIN; quant à une étude plus +approfondie de l'histoire de la terre et des immenses progrès que la +géologie dynamique et historique a faits en notre siècle, je renvoie +aux ouvrages connus de SUSS, NEUMAYR, CREDNER et J. WALTHER. + + [50] J. WALTHER, _Einleit. in die Geologie als historische + Wissenschaft_, 1893. S. XIV. + + [51] Cf. M. NEUMAYR, _Erdgeschichte_, 2te Aufl. 1895. + +Il faut avant tout distinguer deux parties principales dans +l'histoire de la terre: la _géogénie anorganique_ et l'_organique_; +cette dernière commence avec la première apparition des êtres vivants +à la surface du globe. L'_histoire anorganique_ de la terre, période +la plus ancienne, s'est écoulée pareille à celle des autres planètes +de notre système solaire; tous ils se sont détachés de l'équateur du +corps solaire en rotation, sous forme d'anneaux nébuleux qui se +condensèrent graduellement en mondes indépendants. De la nébuleuse +gazeuse est sortie, par refroidissement, la terre en ignition, après +quoi s'est produite à sa superficie, par un progressif rayonnement de +chaleur, la mince _écorce_ solide que nous habitons. C'est seulement +après qu'à la surface la température se fût abaissée jusqu'à un +certain degré, que la première goutte d'eau liquide put se former au +milieu de l'enveloppe vaporeuse qui l'entourait: c'était la condition +la plus importante pour l'apparition de la vie organique. Bien des +millions d'années se sont écoulés--en tous cas plus de cent--depuis +que cet important processus de la formation de l'eau s'est produit, +nous conduisant ainsi à la troisième partie de la cosmogénie, à la +_biogénie_. + + +III. =Biogénie moniste.=--La troisième phase de l'évolution du monde +commence avec la première apparition des organismes sur notre globe +terrestre et se prolonge depuis lors, sans interruption, jusqu'à nos +jours. Les grandes énigmes de l'Univers qui se posent à nous, dans +cette intéressante partie de l'histoire de la terre, passaient encore, +au commencement du XIXe siècle, pour insolubles, ou du moins pour si +difficiles que leur solution semblait reculer dans un lointain avenir; +à la fin du siècle, nous pouvons dire, avec un orgueil légitime, +qu'elles sont résolues en _principe_ par la _biologie_ moderne et son +_transformisme_; et même, beaucoup de phénomènes isolés de ce +merveilleux «royaume de la vie», s'expliquent aujourd'hui physiquement +d'une manière aussi parfaite que n'importe quel phénomène physique +très connu, de la nature inorganique. Le mérite d'avoir fait le +premier pas, si gros de conséquences, sur cette route difficile et +d'avoir montré la route vers la solution moniste de tous les problèmes +biologiques,--revient au profond naturaliste français J. LAMARCK; il +publia en 1809, l'année même où naissait CH. DARWIN, sa _Philosophie +zoologique_ si riche en aperçus. Cette oeuvre originale est non +seulement un essai grandiose d'explication de tous les phénomènes de +la vie organique d'un point de vue unique et physique, c'est, en +outre, un chemin frayé, le seul qui puisse conduire à la solution de +la plus difficile énigme de ce domaine: du problème de l'apparition +naturelle des espèces organiques. LAMARCK, qui possédait des +connaissances empiriques aussi étendues en zoologie qu'en botanique, +ébaucha ici, pour la première fois les principes de la _théorie de la +descendance_; il montra comment les innombrables formes des règnes +animal et végétal proviennent, par transformations graduelles, de +formes ancestrales communes, des plus simples, et comment les +changements graduels de forme, produits par l'action de l'_adaptation_ +contrebalancée par celle de l'_hérédité_, ont amené cette lente +transmutation. + +Dans la cinquième leçon de mon _Histoire de la Création naturelle_, +j'ai apprécié les mérites de LAMARCK comme ils méritaient de l'être, +dans la sixième et la septième, j'en ai fait autant pour ceux de CH. +DARWIN (1859). Grâce à lui, cinquante ans plus tard, non seulement +tous les principes importants de la théorie de la descendance étaient +posés irréfutablement, mais, en outre, grâce à l'introduction de la +_Théorie de la sélection_, les lacunes laissées par son devancier +étaient comblées par Darwin. Le succès que, malgré tous ses mérites, +LAMARCK n'avait pu obtenir, échut libéralement à DARWIN; son ouvrage +qui fait époque, sur _l'Origine des Espèces au moyen de la sélection +naturelle_ a révolutionné de fond en comble toute la biologie moderne +en ces quarante dernières années, et l'a élevée à une hauteur qui ne +le cède en rien à celle des autres sciences naturelles. DARWIN _est +devenu le_ _Copernic du monde organique_, ainsi que je m'exprimais +déjà en 1868 et ainsi que E. DU BOIS-REYMOND le faisait quinze ans +après, répétant mes paroles (Cf. _Monisme_). + + +IV. =Anthropogénie moniste.=--Nous pouvons considérer, nous autres +hommes, comme la quatrième et dernière période de l'évolution +cosmique, celle pendant laquelle notre propre race a évolué. Déjà +LAMARCK (1809) avait clairement reconnu que cette évolution ne se +pouvait raisonnablement concevoir que par une solution naturelle, la +_descendance du Singe_ en tant que Mammifère le plus proche. HUXLEY +montra ensuite (1863), dans son célèbre mémoire sur _La place de +l'homme dans la nature_--que cette importante hypothèse était une +conséquence nécessaire de la théorie de la descendance et qu'elle +s'appuyait sur des faits très probants de l'anatomie, de l'embryologie +et de la paléontologie; il tenait cette «question essentielle entre +toutes les questions» pour résolue en principe. DARWIN la traita +ensuite, de divers points de vue et de façon remarquable dans son +ouvrage sur _La descendance de l'homme et la sélection sexuelle_ +(1871). J'avais moi-même, dans ma _Morphologie générale_, (1866), +consacré un chapitre spécial à cet important problème de la +descendance. En 1874 je publiai mon _Anthropogénie_ dans laquelle, +pour la première fois, est menée à bonne fin la tentative de suivre la +descendance de l'homme à travers la série entière de ses aïeux, +jusqu'aux plus anciennes formes archigones de Monères; je me suis +appuyé également sur les trois grandes branches de la phylogénie: +l'anatomie comparée, l'ontogénie et la paléontologie (4e éd. 1891). Ce +que nous avons encore acquis en ces dernières années, grâce aux +nombreux et importants progrès des études anthropogénétiques,--j'ai +essayé de le montrer dans la conférence que j'ai faite, en 1898, au +Congrès international de zoologie tenu à Cambridge, sur l'état actuel +de nos connaissances relativement à l'origine de l'homme. (Bonn 7e éd. +1899, trad. franç, par le Dr Laloy.) + + + + +CHAPITRE XIV + +Unité de la nature. + + ÉTUDES MONISTES SUR L'UNITÉ MATÉRIELLE ET ÉNERGÉTIQUE DU + COSMOS.--MÉCANISME ET VITALISME.--BUT, FIN ET HASARD. + + Tous les corps naturels connus, animés ou inanimés, concordent + dans toutes leurs propriétés essentielles. Les différences qui + existent entre ces deux grands groupes de corps (les organiques + et les inorganiques), quant à la forme et aux fonctions, sont + simplement la suite nécessaire de leur différente composition + chimique. Les phénomènes caractéristiques de mouvement et de + forme de la vie organique ne sont pas la manifestation d'une + _force vitale_ spéciale, mais simplement les modes d'activité + (immédiate ou médiate) des corps albuminoïdes (combinaisons du + _plasma_) et autres combinaisons plus compliquées du _carbone_. + + _Morphologie générale_ (1866). + + + + +SOMMAIRE DU CHAPITRE XIV + + Monisme du Cosmos.--Unité foncière de la nature organique et de + l'inorganique.--Théorie carbogène.--Hypothèse de la + procréation primitive (archigonie).--Causes mécaniques et + causes finales.--Mécanique et téléologie chez Kant.--La fin + dans la nature organique et dans l'inorganique.--Vitalisme, + force vitale, néovitalisme, + dominantes.--Dystéléologie.--Théorie des organes + rudimentaires.--Absence de finalité et imperfection de la + nature.--Tendance vers un but, chez les corps organiques.--Son + absence dans l'ontogénèse et dans la psychogénèse.--Idées + platoniciennes.--Ordre moral du monde: on n'en peut démontrer + l'existence ni dans l'histoire organique de la terre, ni dans + celle des Vertébrés, ni dans celle des + peuples.--Providence.--But, fin et hasard. + + +LITTÉRATURE + + P. HOLBACH.--_Système de la nature._ Paris, 1770. + + H. HELMHOLZ.--_Populaere wissensch. Vortraege._ I-III, Heft. + + W. R. GROVE.--_Die Verwandschaft der Naturkraefte._ 1871. + + PH. SPILLER.--_Die Entstehung der Welt und die Einheit der + Naturkraefte. Populaere Kosmogenie._ Berlin, 1870. + + PH. SPILLER.--_Die Urkraft des Weltalls nach ihrem Wesen und + Wirken auf allen Naturgebieten._ 1876. + + C. NAEGELI.--_Mechanisch-physiologische Theorie der + Abstammungslehre._ München, 1884. + + L. ZEHNDER.--_Die Entstehung des Lebens, aus mechanischen + Grundlagen entwickelt._ 1899. + + E. HAECKEL.--_Allgem. Untersuchungen über die Natur und erste + Entstehung der Organismen, ihr Verhaeltniss zu den Anorganen und + ihre Eintheilung in Thiere und Pflanzen._ 2tes Buch der + _Generellen Morphologie_, Bd. I. S. 109-238, 1866. + + KOSMOS.--_Zeitschrift für einheitliche Weltanschauung auf Grund + der Entwicklungslehre. Unter Mitwirkung von Ch. Darwin und E. + Haeckel, herausgegeben von E. Krause._ Bd. I-XIX, 1877-1886. + + +La loi de substance nous fournit avant tout la preuve de ce fait +fondamental que toute la force de la nature peut être, médiatement ou +immédiatement transformée en une autre. L'énergie mécanique et la +chimique, le son et la chaleur, la lumière et l'électricité, sont +convertibles l'un en l'autre et ne nous apparaissent que comme des +aspects phénoménaux différents d'une seule et même force originelle, +l'_énergie_. Il s'en déduit le principe important de l'_Unité de +toutes les forces de la Nature_ ou du _Monisme de l'énergie_. Dans +tout le domaine des sciences physico-chimiques, ce principe +fondamental est universellement adopté, en tant qu'il s'applique aux +corps naturels inorganiques. + +Il semble en aller autrement dans le monde organique, dans le domaine +riche et varié de la vie. Sans doute, il est visible ici aussi qu'une +_grande partie_ des phénomènes vitaux sont ramenables immédiatement à +l'énergie mécanique ou chimique, à des effets d'électricité ou +d'optique. Mais pour une autre partie de ces phénomènes, la chose est +contestée aujourd'hui encore, surtout en ce qui concerne l'énigme de +la _vie psychique_, en particulier de la conscience. Le grand mérite +de la théorie moderne de l'_évolution_, c'est précisément d'avoir jeté +un pont entre ces deux domaines, en apparence distincts. Nous en +sommes venus, maintenant, à la conviction nette que tous les +phénomènes de la vie _organique_, eux aussi, sont soumis à la loi +universelle de substance, tout comme les phénomènes anorganiques qui +se passent dans l'infini Cosmos. + + +=L'Unité de la Nature= qui s'en déduit, la défaite du dualisme +d'autrefois, est certainement une des plus belles conquêtes de notre +moderne _génétique_. J'ai déjà cherché, il y a trente-trois ans, à +démontrer très explicitement ce _Monisme du Cosmos_, cette foncière +«unité de la Nature organique et de l'inorganique», en soumettant à un +examen critique et à une comparaison minutieuse, la concordance que +présentent les deux grands règnes quant aux matériaux premiers, aux +formes et aux forces[52]. J'ai donné un court extrait des résultats +obtenus dans la quinzième leçon de mon _Histoire de la Création +naturelle_. Tandis que les idées exposées là sont admises aujourd'hui +par la plus grande majorité des philosophes, de plusieurs côtés on a +voulu essayer, en ces derniers temps, de les combattre et de rétablir +l'ancienne opposition entre deux domaines distincts de la Nature. Le +plus rigoureux de ces essais est l'ouvrage récemment paru du botaniste +REINKE: _Le monde comme action_[53]. L'auteur y défend, avec une +clarté et une rigueur logique dignes d'éloges, le _pur dualisme +cosmologique_ et démontre en même temps lui-même combien la conception +téléologique qu'on y veut rattacher, est insoutenable. Dans le domaine +tout entier de la Nature inorganique n'agiraient que des forces +physiques et chimiques, tandis que dans celui de la Nature organique +se joindraient aux précédentes des «forces intelligentes», les forces +directrices ou _dominantes_. La loi de substance n'aurait de valeur +que dans le premier groupe, non dans le second. Au fond, il s'agit +encore ici de la vieille opposition entre la conception _mécanique_ et +la _téléologique_. Avant d'aborder celle-ci, indiquons brièvement deux +autres théories qui sont, à mon avis, très précieuses pour résoudre +ces importants problèmes: la théorie carbogène et la théorie de la +procréation primitive. + + [52] HAECKEL. _Generelle Morphologie der Organismen._ 1866, 2tes + Buch, 5tes Kap. + + [53] F. REINKE. _Die Welt als That._ Berlin 1899. + + +=Théorie carbogène.=--La chimie physiologique, par d'innombrables +analyses, a établi au cours de ces quarante dernières années, les cinq +faits suivants: I. Dans les corps naturels organiques il n'entre pas +d'éléments qui ne soient pas inorganiques; II. Les combinaisons +d'éléments, particulières aux organismes et qui déterminent leurs +«phénomènes vitaux», consistent toutes en composés de plasma, du +groupe des albuminoïdes; III. La vie organique elle-même est un +processus physico-chimique, fondé sur des échanges nutritifs entre ces +plasmas albuminoïdes; IV. L'élément qui seul est capable de construire +ces albuminoïdes complexes en se combinant à d'autres éléments +(oxygène, hydrogène, azote, soufre), c'est le carbone; V. Ces +combinaisons de plasma à base de carbone se distinguent de la plupart +des autres combinaisons chimiques par leur structure moléculaire très +complexe, par leur instabilité et par l'état gonflé de leurs agrégats. +M'appuyant sur ces cinq faits fondamentaux, j'avais posé, il y a +trente-trois ans, la _Théorie carbogène_ suivante: «Seules, les +propriétés caractéristiques, physico-chimiques du carbone--et +principalement son état d'agrégat semi-liquide, ainsi que la facilité +avec laquelle se détruisent ses combinaisons, ses très complexes +albuminoïdes,--sont les causes mécaniques de ces phénomènes moteurs +particuliers qui distinguent les organismes des corps inorganisés, +ensemble de phénomènes qu'on désigne du nom de «vie» (_Hist. de la +Créat. Nat._, p. 357). Bien que cette «théorie carbogène» ait été +violemment attaquée par divers biologistes, aucun cependant n'a pu +jusqu'ici proposer à sa place une meilleure théorie moniste. +Aujourd'hui que nous connaissons bien mieux et plus à fond les +conditions physiologiques de la vie cellulaire, la physique et la +chimie du plasma vivant, nous pouvons poser la théorie carbogène plus +explicitement et plus sûrement qu'il ne nous était possible de le +faire il y a trente-trois ans. + + +=Archigonie ou procréation primitive.=--Le vieux concept de +_procréation_ (génération spontanée ou équivoque) est encore employé +aujourd'hui dans des sens très différents; l'obscurité de ce terme et +son application contradictoire à des hypothèses anciennes et modernes, +toutes différentes, sont précisément causes que cet important problème +compte parmi les questions les plus confuses et les plus débattues des +sciences naturelles. Je limite le terme de procréation--_archigonie_ +ou _abiogénèse_--à la première apparition du plasma vivant succédant +aux combinaisons anorganiques du carbone desquelles il est issu et je +distingue deux périodes principales dans ce _Commencement de +biogénèse_: «I. L'_Autogonie_, l'apparition de corps plasmiques des +plus simples dans un liquide formateur inorganique, et II. la +_Plasmogonie_, l'individualisation en organismes primitifs, de ces +combinaisons de plasma, sous forme de _monères_. J'ai traité si à fond +ces problèmes importants mais très difficiles, dans le chapitre XV de +mon _Histoire de la Création Naturelle_,--que je peux me contenter d'y +renvoyer. On en trouverait déjà une discussion très longue, +rigoureusement scientifique, dans ma _Morphologie générale_ (vol. I. +p. 167-190); plus tard, dans sa théorie mécanico-physiologique de la +descendance, (1884) NAEGELI a repris tout à fait dans le même sens +l'hypothèse de la procréation qu'il considère comme _indispensable_ à +la théorie naturelle de l'évolution. J'approuve complètement son +affirmation: «Nier la procréation c'est proclamer le miracle». + + +=Téléologie et mécanisme.=--L'hypothèse de la procréation, ainsi que +la théorie carbogène qui s'y relie étroitement, sont de la plus grande +importance lorsqu'il s'agit de se prononcer dans le vieux conflit +entre la conception _téléologique_ (_dualiste_) des phénomènes et la +_mécanique_ (_moniste_). Depuis que DARWIN, il y a quarante ans de +cela, nous a mis entre les mains la clef de l'explication moniste de +l'organisation, par sa _théorie de la sélection_, nous sommes en état +de ramener l'infinie diversité des dispositions conformes à une fin, +que nous observons dans le monde des corps vivants, à des causes +mécaniques, naturelles, absolument comme nous le faisons quand il +s'agit de la nature inorganique, pour laquelle seule la chose était +possible auparavant. Les causes finales surnaturelles, auxquelles on +était obligé de recourir autrefois, sont ainsi devenues superflues. +Cependant la métaphysique moderne continue à les déclarer +indispensables et les causes mécaniques insuffisantes. + + +=Causes efficientes et causes finales.=--Nul n'a mieux fait ressortir +que KANT le profond contraste entre les causes efficientes et les +causes finales quand il s'agit d'expliquer la nature dans sa totalité. +Dans son oeuvre de jeunesse, si célèbre, l'_Histoire naturelle +générale et théorie du ciel_ (1755), il avait tenté l'entreprise +hardie «de traiter de la composition et de l'origine mécanique de tout +l'édifice cosmique, d'après les principes de NEWTON.» Cette «théorie +cosmologique des gaz» s'appuyait tout entière sur les phénomènes du +mouvement mécanique de la gravitation; elle fut reprise plus tard par +le grand astronome et mathématicien LAPLACE, qui la fonda sur les +mathématiques. Lorsque Napoléon Ier demanda à ce savant, quelle place +Dieu, créateur et conservateur de l'Univers, occupait dans son +système, Laplace répondit simplement et loyalement: «Sire, je n'ai pas +besoin de cette hypothèse.» C'était reconnaître ouvertement le +_caractère athéistique_ que cette _cosmogénie mécanique_ partage avec +toutes les sciences inorganiques. Nous devons d'autant plus insister +là-dessus que la théorie _Kant-Laplace_ a conservé jusqu'à ce jour une +valeur presque universelle; toutes les tentatives faites pour la +remplacer par une meilleure ont échoué. Si l'accusation d'_athéisme_ +constitue encore aujourd'hui, dans beaucoup de milieux, un grave +reproche, il s'applique à l'ensemble des sciences naturelles modernes +en tant qu'elles donnent du monde _inorganique_ une explication toute +mécanique. + +Le _mécanisme à lui seul_ (au sens de KANT) nous fournit une réelle +explication des phénomènes naturels en ce qu'il les ramène à des +causes efficientes, à des mouvements aveugles et inconscients, +provoqués par la constitution matérielle de ces corps naturels +eux-mêmes. KANT fait remarquer que «sans ce mécanisme de la nature, il +ne peut pas y avoir de science»--et que les _droits qu'a_ la raison +humaine de recourir à une explication mécanique de _tous_ les +phénomènes sont illimités. Mais lorsque, plus tard, dans sa critique +du jugement téléologique, il aborda l'explication des phénomènes +compliqués de la nature _organique_, KANT affirma que pour ceux-ci les +causes mécaniques étaient insuffisantes; qu'il fallait recourir à des +causes finales. Sans doute, ici encore, la raison est en droit de +recourir à une explication mécanique, mais sa _puissance_ est limitée. +KANT, il est vrai, reconnaît en partie la puissance de la raison, mais +pour la plus grande partie des phénomènes vitaux (et surtout pour +l'activité psychique de l'homme) il tient pour indispensable +d'admettre les causes finales. Le remarquable paragraphe 79 de la +_Critique du jugement_ porte cette épigraphe caractéristique: «De la +subordination nécessaire du principe du mécanisme au principe +téléologique pour expliquer qu'une chose soit une fin naturelle». Les +dispositions conformes à une fin, réalisées dans le corps des êtres +organiques, semblaient à KANT si inexplicables sans causes finales +(c'est-à-dire une force créatrice se conformant à un plan), qu'il nous +dit: «Il est bien certain, en ce qui concerne les êtres organisés et +leurs facultés internes, qu'au moyen des seuls principes mécaniques de +la nature, non seulement nous les connaissons insuffisamment, mais que +nous pouvons encore bien moins nous les expliquer; cela est si certain +que l'on peut affirmer hardiment ceci: il serait absurde, de la part +de l'homme, de concevoir seulement un tel projet et d'espérer qu'un +nouveau NEWTON pourrait peut-être surgir qui nous ferait comprendre, +ne fût-ce que la production d'un brin d'herbe, d'après des lois +naturelles qu'aucune pensée préalable n'aurait pas ordonnées: on doit +détourner absolument l'homme de cette pensée.» Soixante-dix ans plus +tard, cet impossible «NEWTON de la nature organique» est apparu en la +personne de DARWIN et a résolu le grand problème que KANT avait +déclaré insoluble. + + +=La fin dans la nature inorganique= (_Téléologie +anorganique_).--Depuis que NEWTON a posé la loi de la gravitation +(1682), que KANT a établi «la composition et l'origine _mécanique_ de +tout l'édifice cosmique d'après les principes de NEWTON (1755)», +depuis, enfin, que LAPLACE a fondé mathématiquement cette _loi +fondamentale du mécanisme cosmique_, les sciences naturelles +anorganiques, toutes ensemble, sont devenues purement mécaniques et en +même temps purement _athéistes_. Dans l'astronomie et la cosmogénie, +dans la géologie et la météorologie, dans la physique et la chimie +inorganiques, depuis lors, les lois mécaniques, appuyées sur une base +mathématique, sont considérées comme absolument établies et régnant +sans réserve. Depuis lors aussi, la _notion de fin_ a _disparu_ de +tout ce grand domaine. Actuellement, à la fin de notre XIXe siècle où +cette conception moniste, après de durs combats, est arrivée à se +faire accepter, aucun naturaliste, parlant sérieusement, ne s'inquiète +du but d'un phénomène quelconque dans le domaine incommensurable qu'il +explore. Pense-t-on qu'un astronome s'informerait sérieusement +aujourd'hui du but des mouvements planétaires, ou un minéralogiste du +but de telles formes de cristaux? Un physicien va-t-il se creuser la +tête sur la fin des forces électriques ou un chimiste sur celle des +poids atomiques? Nous pouvons avec confiance répondre: _Non!_ A coup +sûr pas en ce sens que le «bon Dieu» ou quelque force naturelle +tendant vers un but, aurait un beau jour tiré subitement «du néant» +ces lois fondamentales du mécanisme cosmique, en vue d'une fin +déterminée--et qu'il les ferait agir journellement conformément à sa +volonté raisonnable. Cette conception anthropomorphique d'un +constructeur et régisseur de l'Univers, agissant en vue d'une fin, est +complètement surannée; sa place a été prise par les «grandes, +éternelles lois d'airain de la nature». + + +=La fin dans la nature organique= (_Téléologie biologique_).--Quand il +s'agit de la nature organique, la _notion de finalité_ possède, +aujourd'hui encore, une tout autre signification et une tout autre +valeur que lorsqu'il s'agissait du monde inorganique. Dans la +structure du corps et dans les fonctions vitales de tout organisme, +l'activité en vue d'une fin s'impose à nous, indéniable. Chaque plante +et chaque animal, à la manière dont ils sont composés de parties +distinctes, nous apparaissent organisés en vue d'une fin déterminée, +absolument comme le sont les machines artificielles, inventées et +construites par l'homme; et tant que dure leur vie, la fonction de +leurs divers organes tend vers une fin précise, absolument comme le +travail dans les diverses parties de la machine. Il était donc tout +naturel que les conceptions primitives et naïves, pour expliquer +l'apparition et l'activité vitale des êtres organiques, invoquassent +un créateur qui aurait «ordonné toutes choses avec sagesse et +lumières» et aurait organisé chaque plante et chaque animal, +conformément à la fin spéciale de sa vie. On se représente d'ordinaire +ce «tout-puissant Créateur du Ciel et de la Terre» d'une façon tout +anthropomorphique; il créa «chaque être d'après son espèce». +Cependant, tant que l'homme se figurait le créateur sous forme +humaine, pensant avec _son_ cerveau humain, voyant avec _ses_ yeux, +façonnant avec _ses_ mains, on pouvait encore se faire une image +sensible de ce divin constructeur de machines et de son oeuvre +artificielle dans le grand atelier de la création. La chose devint +bien plus difficile lorsque l'idée de Dieu s'épura et que l'on +envisagea dans le «dieu invisible» un créateur sans organes--(une +créature gazeuse). Ces conceptions anthropistiques devinrent encore +plus incompréhensibles lorsqu'à la place du Dieu construisant +consciemment, la physiologie vint mettre la _force vitale_ créant +inconsciemment--force naturelle inconnue, agissant conformément à une +fin et qui, différente des forces physiques et chimiques connues, ne +les prenait que temporairement à son service--pendant sa vie. Ce +_vitalisme_ régna jusqu'au milieu de notre siècle; il ne fut +réellement réfuté que par le grand physiologiste de Berlin, J. MÜLLER. +Celui-ci, sans doute (comme tous les autres biologistes de la première +moitié du XIXe siècle) avait été élevé dans la croyance à la force +vitale et la tenait pour indispensable à l'explication des «causes +dernières de la vie», mais il donna d'autre part, dans son manuel +classique de Physiologie (1833) qui, jusqu'à ce jour, n'a pas été +dépassé, la preuve apagogique, qu'en somme on ne pouvait rien faire de +cette force vitale. MÜLLER montra, par une longue série d'observations +remarquables et d'expériences ingénieuses, que la plupart des +fonctions vitales de l'organisme humain, comme de l'organisme animal, +s'exécutaient d'après des lois physiques et chimiques, que certaines +d'entre elles pouvaient même être déterminées mathématiquement. Et +cela s'applique aussi bien aux fonctions animales des muscles et des +nerfs, des organes des sens supérieurs ou inférieurs, qu'aux processus +de la vie végétative, de la nutrition et des échanges de matériaux, de +la digestion et de la circulation. Seuls, deux domaines restaient +énigmatiques et inexplicables si l'on n'admettait pas une force +vitale: celui de l'activité psychique supérieure (la vie de l'esprit) +et celui de la reproduction (génération). Mais dans ces domaines, à +leur tour, on fit, sitôt après la mort de MÜLLER, des découvertes et +des progrès si importants, que l'inquiétant «spectre de la force +vitale» disparut également de ces deux derniers recoins. C'est +vraiment un curieux hasard chronologique que $1 soit mort en 1858, +l'année même où DARWIN publiait les premiers faits relatifs à sa +théorie qui fit époque. La _théorie de la sélection_ de ce dernier +répondait à la grande énigme devant laquelle le premier s'était +arrêté: la question de l'apparition de dispositions conformes à un but +et produites par des causes toutes mécaniques. + + +=La fin dans la théorie de la sélection= (DARWIN 1859).--L'immortel +mérite philosophique de DARWIN demeure, ainsi que je l'ai souvent +répété, double: c'est d'abord d'avoir réformé l'ancienne _théorie de +la descendance_, fondée en 1809 par LAMARCK, définitivement établie +par DARWIN sur l'immense amas de faits amoncelés au cours de ce +demi-siècle;--c'est ensuite d'avoir posé la _théorie de la sélection_ +qui, pour la première fois, nous découvre seulement les véritables +causes efficientes de la graduelle transformation des espèces. DARWIN +montra d'abord comment l'âpre _lutte pour la vie_ est le régulateur +inconsciemment efficace qui gouverne l'action réciproque de l'hérédité +et de l'adaptation, dans la graduelle transformation des espèces; +c'est le grand _Dieu éleveur_ qui, sans intention, produit de +nouvelles formes par la «sélection naturelle», tout comme un éleveur +humain, avec intention, réalise de nouvelles formes par la «sélection +artificielle». Ainsi était résolue cette grande énigme philosophique: +«Comment des dispositions conformes à une fin peuvent-elles être +produites d'une manière toute mécanique, sans causes agissant en vue +d'une fin»? KANT, lui encore, avait déclaré cette difficile énigme +insoluble, bien que, plus de deux mille ans avant lui, le grand +penseur EMPÉDOCLE eût indiqué le chemin de la solution. Grâce à +celle-ci, le principe de la _mécanique téléologique_ a pris, en ces +derniers temps, une valeur de plus en plus grande et nous a expliqué +mécaniquement les dispositions les plus subtiles et les plus cachées +des êtres organiques, par «l'autoformation fonctionnelle de la +structure conforme à une fin». Par là, la notion transcendante de +finalité propre à la philosophie téléologique de l'Ecole, se trouve +écartée et avec elle l'obstacle le plus grand qui s'opposait à une +conception rationnelle et moniste de la nature. + + +=Néovitalisme.=--En ces derniers temps, le vieux spectre de la +mystique force vitale, qui semblait mort à jamais, s'est ranimé; +divers biologistes distingués ont cherché à le faire revivre sous un +nouveau nom. L'exposé le plus clair et le plus rigoureux en a été +donné récemment, par le botaniste de Kiel, J. REINKE[54]. Il défend la +croyance au miracle et le _théisme_, l'histoire mosaïque de la +_Création_ et la constance des espèces; il appelle les «forces +vitales», par opposition aux forces physiques, des forces directrices, +forces supérieures ou _dominantes_. D'autres, au lieu de cela, +d'après une conception toute anthropistique, admettent un +_ingénieur-machiniste_, qui aurait inculqué à la substance organique +une organisation conforme à une fin et dirigée vers un but déterminé. + + [54] J. REINKE, _Die Welt als That_ (Berlin, 1899). + +Ces étranges hypothèses téléologiques nécessitent aussi peu, +aujourd'hui, une réfutation scientifique, que les naïves objections +contre le Darwinisme, dont elles s'accompagnent d'ordinaire. + + +=Théorie des organes non conformes à une fin= (_Dystéléogie_).--Sous +ce nom j'ai déjà constitué, il y a trente-trois ans, la science des +faits biologiques intéressants et importants entre tous, qui +contredisent directement, d'une manière qui saute aux yeux, la +traditionnelle conception téléologique des «corps vivants organisés +conformément à une fin»[55]. Cette «Science des individus +rudimentaires, avortés, manqués, étiolés, atrophiés ou cataplastiques» +s'appuie sur une quantité énorme de phénomènes des plus remarquables, +connus, il est vrai, depuis longtemps des zoologistes et des +botanistes mais dont DARWIN, le premier, a expliqué la cause et évalué +la haute portée philosophique. + + [55] E. HAECKEL. «_Generelle Morphologie_» 1866. Bd. II, S. + 266-285 Cf. «_Natürl. Schöpf Gesch._» IX Aufl. 1898. S. 14, 18, + 288, 792. + +Chez toutes les plantes et tous les animaux supérieurs, en particulier +chez tous les organismes dont le corps n'est pas simple mais composé +de plusieurs organes concourant à une même fin,--on constate, à un +examen attentif, un certain nombre de dispositions inutiles ou +inactives, et même en partie dangereuses ou nuisibles. Dans les fleurs +de la plupart des plantes, on trouve à côté des feuilles sexuelles, +actives, par lesquelles s'effectue la reproduction, quelques +organes-feuilles, inutiles, sans importance (étamines, carpophylles, +pétales, sépales, etc., étiolés ou «manqués»). Dans les deux grandes +classes d'animaux volants, classes si riches en formes, les oiseaux et +les insectes, on trouve à côté des animaux normaux qui se servent +journellement de leurs ailes un certain nombre d'individus dont les +ailes sont atrophiées et qui ne peuvent pas voler. + +Presque dans toutes les classes d'animaux supérieurs dont les yeux +servent à la vision, il existe des espèces isolées qui vivent dans +l'obscurité et ne voient pas; cependant ils possèdent encore presque +tous des yeux; mais ces yeux sont atrophiés, incapables de servir à la +vision. Notre propre corps humain présente de pareils rudiments +inutiles: les muscles de nos oreilles, la membrane clignotante de nos +yeux, la glande mammaire de l'homme et autres parties du corps; bien +plus, le redoutable appendice vermiforme du coecum intestinal, n'est +pas seulement inutile, mais dangereux car son inflammation amène +chaque année la mort d'un certain nombre de personnes[56]. + + [56] C'est cette inflammation qui constitue l'_appendicite_. + +L'_explication_ de ces dispositions et d'autres semblables qui ne +répondent à aucun but dans la constitution du corps animal ou végétal, +ne peut nous être fournie ni par le vieux _vitalisme mystique_, ni par +le moderne _néovitalisme_, tout aussi _irrationnel_; au contraire, +elle devient très simple par la _théorie de la descendance_. Celle-ci +nous montre que les organes rudimentaires sont _atrophiés_ et cela par +suite du manque d'usage. De même que les muscles, les nerfs, les +organes sensoriels se fortifient par l'exercice et une activité +répétée, de même, inversement, ils entrent plus ou moins en régression +s'ils ne fonctionnent pas et que l'usage en soit abandonné. Mais +quoique l'exercice et l'adaptation stimulent ainsi le développement +des organes, ces organes ne disparaissent cependant pas, par suite +d'inaction, immédiatement et sans qu'on en puisse retrouver la trace; +la force de l'hérédité les maintient encore pendant plusieurs +générations, ils ne disparaissent qu'au bout de très longtemps et +graduellement. L'aveugle «lutte pour l'existence entre organes» amène +leur disparition hors de l'histoire, comme elle avait, à l'origine, +amené leur apparition et leur développement. Aucun «but» immanent ne +joue de rôle ici. + + +=Imperfection de la Nature.=--Ainsi que la vie de l'homme, celle de +l'animai et celle de la plante restent partout et toujours +imparfaites. Ceci est la conséquence très simple du fait que la +Nature--l'organique comme l'inorganique--est conçue dans un flux +constant d'_évolution_, de changement et de transformation. Cette +évolution nous apparaît dans son ensemble--dans la mesure, du moins, +où nous pouvons suivre l'histoire de la nature sur notre +planète--comme une transformation progressive, comme un progrès +historique du simple au complexe, de l'inférieur au supérieur, de +l'imparfait au parfait. J'ai déjà démontré dans ma _Morphologie +générale_ (1866) que ce _progrès_ historique (_progressus_)--ou +_perfectionnement_ graduel (_teleosis_),--était l'_effet nécessaire de +la sélection_ et non la suite d'un but conçu au préalable. C'est ce +qui ressort aussi du fait qu'aucun organisme n'est absolument parfait; +même s'il était à un moment donné, parfaitement adapté aux conditions +extérieures, cet état ne durerait pas longtemps; car les conditions +d'existence du monde extérieur sont elles-mêmes soumises à un +continuel changement, lequel a pour suite une adaptation ininterrompue +des organismes. + + +=Tendance vers un but chez les corps organiques.=--Sous ce titre, le +célèbre embryologiste K. E. BAER publia, en 1876, un travail suivi +d'un article sur DARWIN, qui fut très bien accueilli des adversaires +de celui-ci et qu'on invoque aujourd'hui encore, en des sens divers, +contre la théorie de l'évolution. En même temps, il renouvela sous un +nom nouveau l'ancienne conception téléologique de la Nature; ce +dernier point demande une courte critique. Faisons d'abord remarquer +que BAER, bien que philosophe naturaliste au meilleur sens du mot et +_moniste à l'origine_, a montré, à mesure qu'il avançait en âge, des +tendances mystiques et qu'il a abouti au pur _dualisme_. Dans son +ouvrage principal «sur l'embryologie des animaux» (1828) qu'il +intitule lui-même: _Observations et réflexions_,--il s'est servi, en +effet, de deux modes de connaissance. Un examen minutieux de tous les +faits isolés du développement de l'oeuf animal a permis à BAER +d'exposer, pour la première fois, l'ensemble des transformations +merveilleuses que subit l'oeuf, simple petite sphère, avant de devenir +le corps d'un Vertébré. Par des comparaisons prudentes et des +réflexions ingénieuses, BAER chercha en même temps à découvrir les +causes de cette transformation et à les ramener à des lois générales +de formation. Il a exprimé le résultat de celles-ci par la proposition +suivante: «L'histoire du développement de l'individu est l'histoire de +l'individualité croissante, à tous points de vue.» En même temps, il +insistait sur ce fait que «la _pensée fondamentale_ qui régit toutes +les conditions du développement animal, est la même qui réunit en +sphères les fragments de la masse et groupe ceux-ci en systèmes +solaires. Cette pensée fondamentale n'est autre chose que _la vie_ +elle-même, tandis que les syllabes et les mots par lesquels elle +s'exprime sont les diverses formes de la vie». + + * * * * * + +BAER ne pouvait pas alors parvenir à une connaissance plus approfondie +de cette pensée fondamentale génétique, ni à la claire compréhension +des véritables causes efficientes du développement organique, car ses +études portaient exclusivement sur une moitié de l'histoire de ce +développement, celle qui a rapport aux _individus_: l'_embryologie_ ou +_ontogénie_. L'autre moitié, l'histoire du développement des groupes +et espèces, notre histoire généalogique ou _phylogénie_ n'existait pas +encore à cette époque, bien que, dès 1809, LAMARCK avec son regard de +voyant, eût montré la route qui y conduisait. Lorsque plus tard cette +science fut fondée par DARWIN (1859), BAER vieilli ne put pas la +comprendre; la lutte vaine qu'il entreprit contre la théorie de la +sélection montre clairement qu'il n'en reconnut ni le vrai sens ni la +portée philosophique. Des spéculations téléologiques auxquelles, plus +tard, s'en joignirent de théosophiques, avaient rendu le vieux BAER +incapable d'apprécier équitablement cette grande réforme de la +biologie; les considérations téléologiques qu'il lui opposa, dans +ses _Discours et Etudes_ (1876), alors qu'il était âgé de +quatre-vingt-quatre ans ne sont que la répétition des erreurs +analogues que la doctrine finaliste de la philosophie dualiste oppose +depuis plus de deux mille ans à la philosophie mécaniste ou moniste. +l'_idée tendant vers un but_ qui, d'après BAER, régit le développement +tout entier du corps animal à partir de l'ovule,--n'est qu'une autre +expression de l'éternelle _Idée_ de PLATON et de l'«entéléchie» de son +élève ARISTOTE. Notre biogénie moderne, au contraire, explique les +faits embryologiques d'une façon toute physiologique en ce qu'elle +reconnaît pour leurs causes efficientes et mécaniques les fonctions +d'hérédité et d'adaptation. La _loi fondamentale biogénétique_ que +BAER ne pouvait pas comprendre, nous livre le lien causal intime entre +_l'ontogénèse_ des individus et la _phylogénèse_ de leurs ancêtres; la +première nous apparaît maintenant comme la récapitulation héréditaire +de la seconde. Or, nulle part dans la phylogénie des animaux et des +plantes, nous ne constatons une tendance vers un but, mais uniquement +le résultat nécessaire de la terrible lutte pour la vie, régulateur +aveugle, non Dieu prévoyant, qui amène la transformation des formes +organiques par l'action réciproque des lois de l'adaptation et de +l'hérédité. Nous ne pouvons pas davantage admettre de «tendance vers +un but» dans l'histoire du développement des individus, dans +l'embryologie des plantes, des animaux et des hommes. Car cette +ontogénie n'est qu'un court extrait de cette phylogénie, une +répétition abrégée et accélérée de celle-ci, par les lois +physiologiques de l'hérédité. + +BAER terminait en 1828 la préface de sa classique _Histoire_ _du +développement des animaux_ par ces mots: «Celui-là se sera acquis une +couronne de lauriers, auquel il est réservé de ramener les forces qui +façonnent le corps animal aux forces ou aux formes générales de la vie +universelle. L'arbre qui doit fournir le berceau de cet homme n'a pas +encore germé».--Sur ce point encore, le grand embryologiste se +trompait. En la même année 1828 entrait à l'université de Cambridge +pour y étudier la théologie (!), le jeune CH. DARWIN qui, trente ans +plus tard s'acquit réellement une couronne de lauriers par sa théorie +de la sélection. + + +=Ordre moral du monde.=--Dans la philosophie de l'histoire, dans les +considérations générales que développent les historiens sur les +destinées des peuples et sur la marche tortueuse de l'évolution des +Etats, on admet encore aujourd'hui l'existence d'un «ordre moral du +monde». Les historiens cherchent, dans les alternatives variées de +l'histoire des peuples, un but conducteur, une intention idéale qui +aurait élu telle ou telle race, tel ou tel Etat pour lui procurer une +félicité spéciale et la suprématie sur les autres. Cette conception +téléologique de l'histoire s'est trouvée en ces derniers temps en +opposition d'autant plus radicale avec notre philosophie moniste, que +celle-ci est apparue avec plus de certitude comme la seule légitime +dans le domaine tout entier de la nature inorganique. Quand il s'agit +de l'astronomie et de la géologie, de la physique et de la chimie, +personne aujourd'hui ne parle plus d'un ordre moral du monde, pas plus +que d'un Dieu personnel dont «la main a ordonné toutes choses avec +sagesse et lumières». Mais il en va de même dans tout le domaine de la +biologie, de la composition et de l'histoire de la nature organique, +l'homme encore excepté. DARWIN ne nous a pas seulement montré, dans sa +théorie de la sélection, comment les dispositions conformes à un but, +dans la vie et la structure du corps des animaux et des plantes, ont +été produites mécaniquement, sans but préconçu, mais en outre il nous +a appris à reconnaître dans la _lutte pour la vie_, la puissante +force naturelle qui, depuis plusieurs millions d'années, régit et +règle sans interruption tout le processus évolutif du monde organique. +On pourrait dire: «La lutte pour la vie» est la «survivance du plus +apte» ou le «triomphe du meilleur», mais on ne le peut que si l'on +considère toujours le plus fort comme le meilleur (au sens moral) et +d'ailleurs l'histoire tout entière du monde organique nous montre, en +tous temps, à côté du progrès vers le plus parfait, qui prédomine, +quelques retours en arrière vers des états inférieurs. La «tendance +vers un but» au sens de BAER lui-même, n'offre pas davantage le +moindre caractère moral. + +En irait-il peut-être autrement dans l'histoire des peuples, dans +cette histoire que l'homme, en proie qu'il est au délire +anthropistique des grandeurs, se plaît à nommer «l'histoire +universelle»? Peut-on y découvrir, partout et en tous temps, un +principe moral suprême ou un sage régent de l'univers qui dirige les +destinées des peuples? Dans l'état avancé où sont aujourd'hui +parvenues l'histoire naturelle et l'histoire des peuples, la réponse +impartiale ne peut être qu'un: _Non_. Les destinées des diverses +branches de l'espèce humaine qui, en tant que races et nations, +luttent depuis des milliers d'années pour conserver leur existence et +poursuivre leur développement--sont soumises aux mêmes «grandes et +éternelles lois d'airain», que l'histoire du monde organique tout +entier qui, depuis des millions d'années, peuple la terre. + +Les géologues distinguent dans «l'histoire organique de la terre» en +tant qu'elle nous est connue par les documents de la paléontologie, +trois grandes périodes: les périodes primaire, secondaire et +tertiaire. La durée de la première, d'après des calculs récents, doit +s'élever au moins à 34 millions d'années, celle de la seconde à 11 et +celle de la troisième à 3. L'histoire de l'embranchement des +Vertébrés, dont notre propre race est issue, est facile à suivre à +travers ce grand espace de temps; trois stades divers du +développement des Vertébrés sont successivement apparus durant ces +trois grandes périodes; dans la primaire (période _paléozoïque_) les +_Poissons_, dans la secondaire (période _mésozoïque_) les _Reptiles_, +dans la tertiaire (période _cénozoïque_) les _Mammifères_. De ces +trois grands groupes de Vertébrés, les Poissons représentent le degré +inférieur de perfection, les Reptiles le degré moyen et les Mammifères +le degré supérieur. Une étude plus approfondie de l'histoire de ces +trois classes nous montrerait également que les divers ordres et +familles qui les composent ont évolué progressivement, pendant ces +trois périodes, vers un degré toujours supérieur de perfection. +Peut-on maintenant considérer ce processus évolutif progressif comme +l'expression d'une tendance consciente vers un but ou d'un ordre moral +du monde? Absolument pas. Car la théorie de la sélection nous +enseigne, comme la différenciation organique, que le _progrès_ +organique est une _conséquence nécessaire_ de la lutte pour la vie. +Des milliers d'espèces, bonnes, belles, dignes d'admiration, tant dans +le règne animal que dans le règne végétal, ont disparu au cours de ces +quarante-huit millions d'années, parce qu'il leur a fallu faire place +à d'autres plus fortes et ces vainqueurs, dans la lutte pour la vie, +n'ont pas toujours été les formes les plus nobles ni les plus +parfaites au sens moral. + +Il en va de même exactement de l'_histoire des peuples_. La +merveilleuse culture de l'antiquité classique a disparu parce que le +Christianisme est venu fournir à l'esprit humain qui se débattait, un +puissant et nouvel essor, par la croyance en un Dieu aimant et par +l'espérance d'une vie meilleure dans l'au-delà. Le papisme devint +bientôt la caricature impudente du christianisme pur et foula +impitoyablement aux pieds les trésors de science que la philosophie +grecque avait déjà amassés; mais il conquit la suprématie universelle +par l'ignorance des _masses_ aveuglément croyantes. C'est la Réforme +qui brisa les chaînes dans lesquelles l'esprit était captif et qui +aida la raison à revendiquer ses droits. Mais dans cette nouvelle +période de l'histoire de la civilisation, comme dans la précédente, +la grande lutte pour la vie ondoie éternellement, sans le moindre +ordre moral. + + +=Providence.=--Si un examen critique et impartial des choses ne nous +permet pas de reconnaître un «ordre moral» dans la marche de +l'histoire des peuples, nous ne pouvons pas trouver davantage qu'une +«sage providence» règle la destinée des individus. L'une comme l'autre +résultent avec une nécessité de fer de la causalité mécanique qui fait +dériver chaque phénomène d'une ou de plusieurs causes antécédentes. +Déjà les anciens Hellènes reconnaissaient comme principe suprême de +l'Univers l'ANANKE, l'aveugle HEIMARMENE, le _Fatum_ qui «domine les +dieux et les hommes». A sa place, le christianisme mit la Providence +consciente, non plus aveugle mais voyante et qui dirige le +gouvernement du monde en souverain patriarcal. Le caractère +anthropomorphique de cette conception, étroitement liée d'ordinaire à +celle du «Dieu personnel», saute aux yeux. La croyance en un «père +aimant» qui tient entre ses mains la destinée des quinze cents +millions d'hommes de notre planète et qui tient compte de leurs +prières, de leurs «pieux désirs» se croisant en tous sens--est une +croyance parfaitement inadmissible; on s'en aperçoit de suite, sitôt +que la raison réfléchissant là-dessus dépouille les verres teintés de +la «croyance». + +D'ordinaire, chez l'homme moderne civilisé--de même que chez le +sauvage inculte--la croyance en la Providence et la confiance en un +père aimant surgissent très vives lorsque quelque chose d'heureux +survient, soit que l'homme échappe à un danger mortel, qu'il guérisse +d'une maladie grave, qu'il gagne le gros lot à une loterie, qu'il ait +un enfant depuis longtemps désiré, etc. Si, au contraire, un malheur +arrive ou qu'un désir ardent ne soit pas réalisé, la «Providence» est +oubliée, le sage régent de l'Univers a alors dormi ou bien il a refusé +sa bénédiction. + +Vu l'essor inouï qu'a pris la vie sociale au XIXe siècle, le nombre +des crimes et des accidents a nécessairement augmenté, dans une +proportion insoupçonnée jusqu'alors, les journaux nous en instruisent +formellement. Chaque année des milliers d'hommes disparaissent dans +des naufrages, des milliers dans des accidents de chemins de fer, des +milliers dans des catastrophes de mines etc. Chaque année des milliers +s'entretuent par la guerre et les préparatifs nécessaires à ce meurtre +en masse absorbent, chez les nations les plus civilisées, professant +la charité chrétienne, la plus grande partie de la fortune nationale. +Et parmi ces centaines de milliers d'hommes qui tombent annuellement, +victimes de la civilisation moderne, il s'en trouve de tout à fait +remarquables, forts et travailleurs. Et l'on parlera encore d'ordre +moral du monde! + + +=But, fin et hasard.=--Si un examen impartial de l'évolution +universelle nous enseigne qu'on n'y peut reconnaître ni un but précis, +ni une fin spéciale (au sens de la raison humaine), il semble ne plus +rester d'autre alternative que d'abandonner tout à l'_aveugle hasard_. +Et, de fait, ce reproche a été adressé au _transformisme_ de LAMARCK +et de DARWIN, comme autrefois à la _cosmogénie_ de KANT et de LAPLACE; +beaucoup de philosophes dualistes attribuent même à cette objection +une importance toute spéciale. Elle vaut donc bien la peine que nous +l'examinions encore une fois rapidement. + +Un certain groupe de philosophes affirment, d'après leur conception +_téléologique_: l'Univers tout entier est un Cosmos bien ordonné dans +lequel chaque phénomène a un but et une fin; il n'y a _pas de hasard_! +Un autre groupe, par contre, en vertu de sa conception _mécaniste_ +soutient que: Le développement de l'Univers entier est un processus +mécanique uniforme, dans lequel nous ne pouvons découvrir nulle part +de but ni de fin; ce que nous nommons ainsi, dans la vie organique, +est une conséquence spéciale des conditions biologiques; ni dans le +développement des corps célestes, ni dans celui de notre écorce +terrestre inorganique, on ne peut discerner de fin directrice; _tout +est hasard_. Les deux partis ont raison, d'après leur définition du +«hasard». La loi générale de _causalité_, d'accord avec la loi de +substance, nous assure que tout phénomène a sa cause mécanique; en ce +sens il n'y a pas de hasard. Mais nous pouvons et devons conserver ce +terme indispensable, pour désigner par là la rencontre de deux +phénomènes que n'unit pas un rapport de causalité mais dont, +naturellement, chacun a sa cause indépendante de celle de l'autre. +Ainsi que chacun sait, le hasard, en ce sens moniste, joue le plus +grand rôle dans la vie de l'homme comme dans celle de tous les autres +corps de la nature. Cela n'empêche pas que, dans chaque _hasard_ +particulier, comme dans l'évolution de l'Univers tout entier, nous ne +reconnaissions l'universel empire de la loi naturelle qui régit tout, +de la _loi de substance_. + + + + +CHAPITRE XV + +Dieu et le Monde + + ÉTUDES MONISTES SUR LE THÉISME ET LE PANTHÉISME.--LE MONOTHÉISME + ANTHROPISTIQUE DES TROIS GRANDES RELIGIONS + MÉDITERRANÉENNES.--LE DIEU EXTRAMONDAIN ET LE DIEU + INTRAMONDAIN. + + Que serait un Dieu qui ne ferait qu'imprimer du dehors une + impulsion au monde + Qui, en le touchant du doigt, ferait mouvoir le Tout suivant + un cercle? + Il lui convient bien mieux de mouvoir l'Univers du dedans, + D'enfermer la Nature en soi, de s'enfermer en elle + De telle sorte que tout ce qui, en Lui, vit, s'agite et est + Ne soit jamais privé de sa force ni de son esprit. + + GOETHE. + + + + +SOMMAIRE DU CHAPITRE XV + + L'idée de Dieu en général.--Contraste entre Dieu et le monde, le + surnaturel et la nature.--Théisme et panthéisme.--Formes + principales du théisme.--Polythéisme.--Triplothéisme.-- + Amphithéisme.--Monothéisme.--Statistique des religions.-- + Monothéisme naturaliste.--Solarisme (culte du soleil).-- + Monothéisme anthropistique.--Les trois grandes religions + méditerranéennes.--Mosaïsme (Jehovah).--Christianisme + (Trinité).--Culte de la Madone et des saints.--Polythéisme + papiste.--Islamisme.--Mixothéisme.--Essence du théisme.--Le + Dieu extramondain et anthropomorphique.--Vertébré à forme + gazeuse.--Panthéisme.--Le Dieu intramondain (la + Nature).--Hylozoïsme des Monistes ioniens + (Anaximandre).--Conflit entre le Panthéisme et le + Christianisme.--Spinoza.--Monisme moderne. Athéisme. + + +LITTÉRATURE + + W. GOETHE.--_Dieu et le Monde._ _Faust._ _Prométhée._ + + KUNO FISCHER.--_Geschichte der neueren Philosophie._ Bd. I + «_Baruch Spinoza_» 2te Aufl., 1865. + + H. BRUNNHOFER.--_Giordano Bruno's Weltanschauung und + Verhaengniss._ Leipzig, 1882. + + J. DRAPER.--_Geschichte der geistigen Entwicklung Europa's._ + Leipzig, 1865. + + FR. KOLB.--_Kulturgeschichte der Menschheit._ 2te Aufl., 1873. + + TH. HUXLEY.--_Discours et Travaux_, trad. fr. + + W. STRECKER.--_Welt und Menschheit, vom Standpunkte des + Materialismus._ Leipzig, 1892. + + C. STERNE (E. KRAUSE).--_Die allgem. Weltanschauung in ihrer + historischen Entwicklung._ Stuttgart, 1889. + + +L'humanité considère, depuis des milliers d'années, comme la raison +dernière et suprême de tous les phénomènes, une cause efficiente +qu'elle appelle _Dieu_ (_Deus_, _Theos_). Comme toutes les notions +générales, cette notion suprême a subi, au cours de l'évolution de la +raison, les transformations les plus importantes et les déviations les +plus diverses. On peut même dire qu'aucun terme n'a subi autant de +modifications et de déformations; car aucun autre ne touche de si +près, à la fois, aux devoirs suprêmes de l'entendement s'efforçant de +connaître, de la science fondée sur la raison et aux intérêts les plus +profonds de l'âme croyante et de la fantaisie poétique. + +Une comparaison critique des nombreuses formes différentes de l'idée +de Dieu serait des plus intéressantes et instructives, mais nous +entraînerait trop loin; nous nous contenterons ici de jeter un regard +rapide sur les formes les plus importantes qu'a revêtues l'idée de +Dieu et sur le rapport qu'elles présentent avec notre conception +moderne, déterminée par la seule connaissance de la nature. Nous +renvoyons, pour toute autre recherche qu'on voudrait faire sur cet +intéressant domaine, à l'ouvrage remarquable, déjà plusieurs fois cité +d'AD. SVOBODA: _Les formes de la croyance_ (2 vol. Leipzig 1897). + +Si nous faisons abstraction des nuances très fines et des revêtements +variés apposés sur l'image de Dieu et si nous nous bornons au contenu +le plus essentiel de cette notion, nous pourrons à bon droit ranger +les diverses conceptions en deux grands groupes opposés: le groupe +_théiste_ et le groupe _panthéiste_. Celui-ci se rattache directement +à la conception _moniste_ ou rationnelle, celui-là à la philosophie +_dualiste_ ou mystique. + + +I. =Théisme: Dieu et le monde sont deux personnes distinctes.=--Dieu +s'oppose au monde comme son créateur, son conservateur et son +régisseur. Aussi Dieu est-il conçu plus ou moins à l'image de l'homme, +comme un organisme qui pense et agit à la façon de l'homme (bien que +sous une forme beaucoup plus parfaite). Ce _Dieu anthropomorphe_, dont +la conception chez les différents peuples est manifestement +polyphylétique, a été soumis par leur fantaisie aux formes les plus +variées, depuis le fétichisme jusqu'aux religions monothéistes +épurées, du présent. Parmi les sous-classes les plus importantes du +théisme, nous distinguerons le polythéisme, le triplothéisme, +l'amphithéisme et le monothéisme. + + +=Polythéisme.=--Le monde est peuplé de divinités variées qui +interviennent, avec plus ou moins d'indépendance, dans la marche des +évènements. Le _fétichisme_ trouve de pareils dieux subalternes dans +les corps inanimés les plus divers de la nature, dans les pierres, +dans l'eau, dans l'air, dans les produits de toutes sortes de l'art +humain (images des dieux, statues, etc.). Le _démonisme_ voit des +dieux dans les organismes vivants les plus variés: dans les arbres, +les animaux, les hommes. Ce polythéisme revêt déjà, dans les formes +les plus inférieures de la religion, chez les peuples primitifs et +incultes, les formes les plus diverses. Il nous apparaît avec son +maximum de pureté dans le _polythéisme grec_, dans ces superbes +légendes des dieux qui fournissent aujourd'hui encore à notre art +moderne les plus beaux modèles poétiques et plastiques. Bien inférieur +est le _polythéisme catholique_, dans lequel de nombreux «saints» (de +réputation souvent fort équivoque), sont invoqués comme des divinités +subalternes ou suppliés d'intercéder auprès du Dieu suprême (ou de son +amie, la «Vierge Marie»). + + +=Triplothéisme= (Doctrine de la Trinité).--La doctrine de la _Trinité +de Dieu_ qui forme aujourd'hui encore, dans le Credo des peuples +chrétiens, les «trois articles de foi» fondamentaux, aboutit, comme on +sait, à l'idée que le _Dieu unique_ du christianisme, se compose à la +vérité de trois personnes d'essence très différente: I. _Dieu le Père_ +est le «tout-puissant créateur du ciel et de la terre» (ce mythe +inadmissible est depuis longtemps réfuté par la cosmogénie, +l'astronomie et la géologie scientifiques). II. _Jésus-Christ_ est le +«fils unique de Dieu le Père» (et en même temps de la troisième +personne, le «Saint-Esprit»!!) conçu par l'immaculée conception de la +Vierge Marie (sur ce mythe, cf. chapitre XVII). III. Le +_Saint-Esprit_, être mystique, dont les rapports incompréhensibles +avec le «fils» et avec le «père» font, depuis dix-neuf cents ans, que +des millions de théologiens chrétiens se cassent inutilement la tête. +Les Évangiles, qui sont cependant la seule source claire de ce +_triplothéisme chrétien_, nous laissent dans une ignorance complète au +sujet des rapports particuliers qu'ont entre elles ces trois +personnes, et quant à la question de leur énigmatique unité, ils ne +nous donnent aucune réponse satisfaisante. Par contre, nous devons +insister particulièrement sur la confusion que cette obscure et +mystique théorie de la Trinité amène nécessairement dans la tête de +nos enfants, dès les premières leçons qu'ils entendent là-dessus à +l'école. Le lundi matin, pendant la première heure de leçon (religion) +ils apprennent: Trois fois un font un!--et aussitôt après, pendant la +seconde heure de leçon (calcul): Trois fois un font trois! Je me +souviens encore très bien, pour ma part, des hésitations que +cette frappante contradiction éveilla en moi dès la première +leçon.--D'ailleurs la _Trinité_ du christianisme n'est aucunement +originale, mais (comme la plupart des autres dogmes) elle est +empruntée aux religions plus anciennes. Du culte du soleil des mages +chaldéens est issue la Trinité d'_Ilu_, la mystérieuse source de +l'Univers; ses trois manifestations sont _Anu_, le chaos originel, +_Bel_, l'ordonnateur du monde et _Ao_, la lumière divine, la sagesse +éclairant tout. Dans la religion des Brahmanes, la _Trimurti_, «unité +divine» est composée également de trois personnes: _Brahma_ (le +créateur), _Wischnu_ (le conservateur) et _Schiwa_ (le destructeur). +Il semble que, dans ces conceptions, ainsi que dans d'autres relatives +à la Trinité, le _saint nombre trois_ en tant que tel--en tant que +_nombre symbolique_--ait joué un rôle. Les trois premiers devoirs +chrétiens, eux aussi: «la foi, l'espérance et la charité» forment une +_triade_ analogue. + + +=Amphithéisme.=--Le monde est régi par deux dieux différents, un bon +et un mauvais, le _dieu_ et le _diable_. Ces deux régents de l'Univers +sont en lutte éternelle, comme le roi et l'anti-roi, le Pape et +l'anti-pape. Le résultat de cette lutte est continuellement l'état +actuel du monde. Le bon _Dieu_, en tant qu'être bon, est la source du +Bon et du Beau, du plaisir et de la joie. Le monde serait parfait si +son action n'était pas continuellement contrebalancée par celle de +l'être mauvais, du _Diable_; ce mauvais Satan est la cause de tout mal +et de toute laideur, du déplaisir et de la douleur. + +Cet _amphithéisme_ est, sans contredit, parmi toutes les différentes +formes de croyance aux dieux, la plus raisonnable, celle dont la +théorie s'accorde le mieux avec une explication scientifique de +l'Univers. Aussi la trouvons-nous développée, plusieurs milliers +d'années déjà avant le Christianisme, chez les divers peuples +civilisés de l'antiquité. Dans l'Inde ancienne, WISCHNU, le +conservateur, lutte contre SCHIWA, le destructeur. Dans l'ancienne +Égypte, au bon OSIRIS s'oppose le méchant TYPHON. Chez les premiers +Hébreux, un dualisme analogue se retrouve entre ASCHERA, la terre, +mère féconde qui engendre (= Keturah) et ELJOU (= Moloch ou Sethos), +le sévère père céleste. Dans la religion Zende des anciens Perses, +fondée par Zoroastre deux mille ans avant J.-C., règne une guerre +continuelle entre ORMUDZ, le bon dieu de la lumière et AHRIMAN, le +méchant dieu des ténèbres. + +Le diable ne joue pas un moindre rôle dans la mythologie du +_Christianisme_, en tant qu'adversaire du bon Dieu, en tant que +tentateur, prince de l'Enfer et des Ténèbres. En tant que _Satanas_ +personnel il était encore au commencement de notre siècle, un élément +essentiel dans la croyance de la plupart des chrétiens; c'est +seulement vers le milieu du siècle qu'avec le progrès des lumières il +fut peu à peu dépossédé ou qu'il dut se contenter du rôle subalterne +que GOETHE dans le _Faust_, le plus grand de tous les poèmes +dramatiques, assigne à _Méphistophélès_. Actuellement, dans les +milieux les plus cultivés, la «croyance en un Diable personnel» passe +pour une superstition du moyen âge, qu'on a dépassée, tandis qu'en +même temps la «croyance en Dieu» (c'est-à-dire en un Dieu personnel, +bon et aimant) est conservée comme un élément indispensable de la +religion. Et pourtant la première croyance est aussi pleinement +légitime (et aussi peu fondée) que la seconde. En tous cas, +l'«imperfection de la vie terrestre» dont on se plaint tant, la «lutte +pour la vie» et tout ce qui s'y rattache, s'expliquent bien plus +simplement et plus naturellement par cette lutte entre le dieu bon et +le dieu méchant, que par n'importe quelle autre forme de croyance en +Dieu. + + +=Monothéisme.=--La doctrine de l'unité de Dieu peut passer, sous plus +d'un rapport, pour la forme la plus simple et la plus naturelle du +culte rendu à Dieu; d'après l'opinion courante, c'est le fondement le +plus répandu de la religion et qui domine en particulier la croyance +de l'Eglise chez les peuples cultivés. Cependant, en fait, ce n'est +pas le cas; car le prétendu _monothéisme_, si l'on y regarde de plus +près, apparaît le plus souvent comme une des formes précédemment +examinées du théisme, en ce sens qu'à côté du «Dieu principal», +suprême, un ou plusieurs dieux secondaires s'introduisent. En outre, +la plupart des religions qui ont eu un point de départ purement +monothéiste, sont devenues, au cours du temps, plus ou moins +polythéistes. Il est vrai et la statistique moderne l'affirme, parmi +les quinze cents millions d'hommes qui habitent notre terre, la plus +grande majorité sont _monothéistes_; il y aurait _soi-disant_, parmi +eux, _environ_ 600 millions de brahmano-bouddhistes, 500 millions de +Chrétiens (prétendus), 200 millions de païens (de diverses sortes), +180 millions de Mahométans, 10 millions d'Israélites et 10 millions +qui seraient sans religion aucune. Mais la grande majorité des +prétendus monothéistes se fait de Dieu l'idée la plus obscure, ou bien +croit, à côté du Dieu principal unique, à beaucoup de dieux +accessoires, comme par exemple: aux anges, au diable, aux démons, etc. +Les diverses formes sous lesquelles le _monothéisme_ s'est développé +_polyphylétiquement_ peuvent être ramenées à deux grands groupes: le +monothéisme naturaliste et le naturalisme anthropistique. + + +=Monothéisme naturaliste.=--Cette ancienne forme de religion voit +l'incarnation de Dieu dans quelque phénomène naturel élevé, dominant +tout. Comme tel, depuis plusieurs milliers d'années, ce qui a frappé +l'homme avant tout c'est le _soleil_, la divinité éclairant et +réchauffant qui tient visiblement, sous sa dépendance immédiate, toute +la vie organique. Le _culte du soleil_ (solarisme ou héliothéisme) +apparaît au naturaliste moderne, entre toutes les formes de croyances +théistes, comme la plus estimable et celle qui se fusionne le plus +aisément avec la philosophie naturelle moniste du présent. + +Car notre astrophysique et notre géogénie modernes nous ont convaincus +que notre terre est une partie détachée du soleil et qu'elle +retournera plus tard se perdre dans son sein. La physiologie moderne +nous enseigne que la source première de toute vie organique, sur la +terre, est la formation du plasma ou _plasmodomie_ et que cette +synthèse de combinaisons inorganiques simples (eau, acide carbonique +et ammoniaque ou acide azotique) ne peut se produire que sous +l'influence de la _lumière solaire_. Le développement primaire des +_plantes plasmodomes_ n'a été suivi que tardivement, secondairement +par celui des _animaux plasmophages_ qui, directement ou +indirectement, se nourrissent des premières et l'apparition de +l'espèce humaine elle-même n'est, à son tour, qu'un fait tardif dans +l'histoire généalogique du règne animal. Notre vie humaine tout +entière, corporelle et intellectuelle, se ramène en dernière analyse, +comme toute autre vie organique, au rayonnement du soleil dispensateur +de lumière et de chaleur. Du point de vue de la raison pure, le _culte +du soleil_ apparaît donc comme un _monothéisme naturaliste_, beaucoup +plus fondé que le culte anthropistique des chrétiens et autres peuples +civilisés, qui se représentent Dieu sous la forme humaine. De fait, +les adorateurs du soleil étaient déjà parvenus, il y a des milliers +d'années, à un degré de culture intellectuelle et morale plus élevé +que la plupart des autres théistes. Me trouvant en 1881 à Bombay, j'y +ai suivi avec la plus grande sympathie les édifiants exercices de +piété des fidèles parsis qui, debout au bord de la mer ou agenouillés +sur des tapis étendus, lors du lever et du coucher du soleil +exprimaient à l'astre leur adoration[57].--Le _culte de la lune_, +_lunarisme_ ou _Sélénothéisme_ est moins important que le solarisme; +s'il y a quelques peuples primitifs qui adorent la lune seule, la +plupart cependant professent en même temps le culte du soleil et des +étoiles. + + [57] E. HAECKEL, _Lettres d'un voyageur dans l'Inde_ (trad. + française). + + +=Monothéisme anthropistique.=--L'identification de Dieu à l'homme, +l'idée que l'«Etre suprême» pense, sent et agit comme l'homme (quoique +sous une forme plus élevée) joue le plus grand rôle dans l'histoire de +la civilisation, en tant que _monothéisme anthropomorphique_. Il faut +mettre ici au premier plan les trois grandes religions de la race +méditerranéenne: la religion mosaïque ancienne, la religion +chrétienne intermédiaire et la religion mahométane, dernière venue. +Ces _trois grandes religions méditerranéennes_, apparues toutes trois +sur les rivages favorisés de la plus intéressante des mers, fondées +toutes trois d'une manière analogue par un enthousiaste de race +sémitique, à l'imagination enflammée--ont entre elles les rapports les +plus étroits, non seulement extérieurement, par cette origine commune, +mais encore intérieurement, par de nombreux traits communs à leurs +articles de foi. De même que le Christianisme a emprunté directement +une grande partie de sa mythologie à l'ancien Judaïsme, de même +l'Islamisme, dernier venu, a conservé beaucoup de l'héritage des deux +autres religions. Les religions méditerranéennes étaient toutes les +trois, à l'origine, purement _monothéistes_; toutes les trois, elles +ont subi plus tard les transformations _polythéistes_ les plus +variées, à mesure qu'elles se répandaient sur les côtes découpées et +si diversement habitées de la Méditerranée et de là sur les autres +points du globe. + + +=Le Mosaïsme.=--Le monothéisme juif, tel que _Moïse_ le fonda (1600 +av. J.-C.) passe d'ordinaire pour la forme de croyance religieuse qui, +dans l'antiquité, a exercé la plus grande influence sur le +développement ultérieur, éthique et religieux, de l'humanité. Il est +incontestable que cette haute valeur historique lui incombe déjà pour +cette raison que les deux autres religions méditerranéennes qui +partagent avec lui l'empire du monde sont issues de lui; le Christ est +porté sur les épaules de Moïse comme plus tard Mahomet sur celles du +Christ. De même, le Nouveau Testament qui, dans le court espace de +dix-neuf cents ans, est devenu le fondement de la foi de tous les +peuples civilisés, repose sur la base vénérable de l'Ancien Testament. +Tous deux réunis, sous le nom de _Bible_, ont pris une influence et +une extension qu'on ne peut comparer à celles d'aucun livre au monde. +De fait, la Bible est aujourd'hui encore sous certains rapports--et +malgré le mélange étrange du bon et du mauvais--le «livre des +livres». Mais si nous examinons impartialement et sans préjugé, cette +remarquable source historique, bien des points importants se +présenteront sous un tout autre jour qu'on ne l'enseigne partout. Ici +aussi, la critique moderne et l'histoire de la civilisation pénétrant +plus avant, nous ont fourni des renseignements précieux qui ébranlent +dans ses fondements la tradition admise. + +Le monothéisme, tel que Moïse chercha à l'établir dans le culte de +Jéhovah et tel qu'il fut plus tard développé avec grand succès par les +_prophètes_--les philosophes des Hébreux--eut à l'origine de longs et +durs combats à soutenir avec l'ancien polythéisme, alors tout +puissant. _Jéhovah_ ou Japheh fut d'abord dérivé de ce Dieu céleste +qui, sous le nom de Moloch ou Baal était une des divinités les plus +honorées de l'Orient. (Sethos ou Typhon des Egyptiens, Saturne ou +Chronos des Grecs). Mais à côté, d'autres dieux demeuraient en haute +estime, et la lutte contre l'«idolâtrie» ne cessa jamais chez le +peuple juif. Cependant, en principe, Jéhovah demeura le seul Dieu, +celui qui, dans le premier des dix commandements de Moïse, dit +expressément: «Je suis le Seigneur ton Dieu, tu n'auras pas d'autre +Dieu que moi». + + +=Le Christianisme.=--Le monothéisme chrétien partagea le sort de son +père, le mosaïsme, il ne resta monothéisme vrai que théoriquement, en +principe, tandis que pratiquement il revêtait les formes les plus +diverses du polythéisme. A vrai dire, déjà par la doctrine de la +Trinité, qui passait pourtant pour un des éléments indispensables de +la religion chrétienne, le monothéisme était logiquement supprimé. Les +_trois personnes_ distinguées comme Père, Fils et Saint-Esprit, sont +et restent trois _individus_ différents (et même des personnages +anthropomorphes) au même titre que les trois divinités hindoues de la +Trimurti (Brahma, Wischnou, Schiwa) ou que celles de la Trinité des +anciens Hébreux (Anu, Bel, Ao). Ajoutons que dans les sectes les plus +répandues du Christianisme, la Vierge Marie, comme Mère immaculée du +Christ, joue un grand rôle à titre de quatrième divinité; dans +beaucoup de cercles catholiques, elle passe même pour plus importante +et plus influente que les trois personnages masculins du Céleste +royaume. Le _culte de la Madone_ a pris là une telle importance qu'on +pourrait l'opposer comme un _monothéisme féminin_ à la forme ordinaire +de monothéisme masculin. L'auguste reine des Cieux occupe si bien le +premier plan (ainsi que d'innombrables portraits de la madone et +d'innombrables légendes en font preuve), que les trois personnages +masculins sont complètement effacés. + +En dehors de cela, la fantaisie des Chrétiens croyants a de bonne +heure joint une nombreuse société de _Saints_ de toutes espèces au +chef suprême du gouvernement céleste et des anges musiciens veillent à +ce que, dans la «vie éternelle» on ne manque pas de jouissances +musicales. Les papes romains--les plus grands charlatans que jamais +religion ait produits--s'empressent continuellement d'augmenter par +des canonisations nouvelles le nombre de ces célestes trabans +anthropomorphes. Cette étonnante société du Paradis a reçu une +augmentation de population, à la fois plus considérable et plus +intéressante que toutes les autres, le 13 juillet 1870, lorsque le +Concile du Vatican a déclaré les papes, en tant que représentants du +Christ, _infaillibles_, les élevant ainsi, de lui-même, au rang de +_dieux_. Si nous ajoutons à cela le «diable personnel» et les «mauvais +anges» qui composent sa cour, personnages reconnus par les papes, le +_papisme_ nous présentera encore aujourd'hui la forme la plus répandue +du Christianisme moderne, et le tableau varié d'un _polythéisme_ si +riche, que l'Olympe hellénique nous paraîtra, à côté de lui, petit et +misérable. + + +=L'Islamisme= (ou _Monothéisme mahométan_) est la forme la plus +récente et en même temps la plus pure du Monothéisme. Lorsque le jeune +Mahomet (né en 570), de bonne heure en vint à mépriser le culte +polythéiste de ses concitoyens arabes et apprit à connaître le +Christianisme des Nestoriens, il s'appropria, il est vrai, les +doctrines fondamentales de ceux-ci, mais il ne put se résoudre à voir +dans le Christ autre chose qu'un Prophète, comme Moïse. Dans le dogme +de la Trinité, il ne trouva que ce qu'y doit forcément trouver tout +homme sans préjugé après une réflexion impartiale: un article de foi +absurde qui n'est ni conciliable avec les principes de notre raison, +ni du moindre prix pour notre édification religieuse. Mahomet +considérait avec raison l'adoration de l'immaculée Vierge Marie «Mère +de Dieu» comme une idolâtrie aussi vaine que le culte rendu aux images +et aux statues. Plus il y réfléchissait, plus il aspirait vers une +plus pure conception de Dieu, plus clairement lui apparaissait la +certitude de son grand principe: «Dieu est le seul Dieu»; il n'y a pas +à côté de lui d'autres dieux. + +Sans doute, Mahomet ne pouvait pas non plus s'affranchir de tout +anthropomorphisme dans sa conception de Dieu. Son Dieu unique restait, +lui aussi, un homme tout-puissant, idéalisé, tout comme le sévère Dieu +vengeur de Moïse, tout comme le Dieu doux et aimant du Christ. Mais +nous devons cependant reconnaître à la religion mahométane cette +supériorité qu'à travers son évolution historique et ses inévitables +déviations, elle a conservé bien plus rigoureusement que les religions +mosaïque et chrétienne le caractère du _pur monothéisme_. Cela se voit +encore aujourd'hui, extérieurement, dans les formules de prières, la +façon de prêcher inhérentes au culte mahométan, de même que dans +l'architecture et la décoration de ses temples. Lorsqu'en 1873, je +visitai pour la première fois l'Orient, que j'admirai les splendides +mosquées du Caire et de Smyrne, de Brousse et de Constantinople, je +fus rempli d'une piété sincère par la décoration simple et pleine de +goût de l'intérieur, par l'ornementation architectonique d'un style si +élevé et en même temps si riche de l'extérieur. Comme ces mosquées +paraissent nobles et d'un style élevé, comparées à la plupart des +églises catholiques qui, à l'intérieur, sont surchargées de tableaux +de toutes sortes et d'oripeaux dorés, tandis qu'à l'extérieur elles +sont défigurées par une profusion de figures humaines et animales! Le +même caractère d'élévation se retrouve dans les prières silencieuses +et les simples exercices de piété du Coran, comparés au bruyant et +incompréhensible bredouillage de mots des messes catholiques ou à la +musique tapageuse des processions théâtrales. + + +=Mixothéisme.=--On peut à bon droit réunir sous ce terme toutes les +formes de croyance aux dieux qui renferment des _mélanges_ de +conceptions religieuses différentes et en partie même contradictoires. +En théorie, cette forme de religion, des plus répandues, n'a jamais +été reconnue jusqu'ici. En pratique, néanmoins, c'est la plus +importante et la plus remarquable de toutes. Car la grande majorité +des hommes qui se sont formés des idées religieuses ont été de tous +temps et sont aujourd'hui encore _mixothéistes_; leur notion de Dieu +est un mélange des principes religieux de telle confession spéciale, +qu'on leur a inculqués dès l'enfance et de beaucoup d'impressions +diverses éprouvées plus tard au contact d'autres formes de croyance et +qui ont modifié les premières. Pour beaucoup de savants il faut +ajouter à cela l'influence transformatrice des études philosophiques +de l'âge mûr et surtout l'étude impartiale des phénomènes de la nature +qui montre le néant des croyances théistes. La lutte entre ces notions +contradictoires, infiniment douloureuse pour les âmes sensibles et qui +parfois se prolonge sans solution pendant la vie entière,--montre +clairement la puissance inouïe de l'_hérédité_ des vieux principes +religieux d'une part et de l'_adaptation_ précoce à des principes +erronés, d'autre part. La confession spéciale qui, dès sa plus tendre +enfance, a été inculquée de force à l'enfant par ses parents, reste le +plus souvent et pour la plus grande part, prédominante, au cas où plus +tard l'influence plus forte d'une autre confession n'amène pas une +conversion. Mais même dans ce passage d'une forme de croyance à +l'autre, le nouveau nom, comme déjà celui qu'on vient de quitter, +n'est souvent qu'une étiquette extérieure sous laquelle s'abritent les +croyances et les erreurs les plus diverses, formant le mélange le plus +bariolé. La grande majorité des prétendus chrétiens ne sont pas +monothéistes (comme ils le croient), mais amphithéistes, +triplothéistes ou polythéistes. On en peut dire autant des adeptes de +l'islamisme et du mosaïsme, ainsi que de ceux de toutes les religions +monothéistes. Partout viennent s'adjoindre à la notion originelle du +«Dieu unique ou du dieu triple», des croyances, acquises plus tard, à +des divinités subalternes: anges, diables, saints et autres démons, +mélange bariolé des formes les plus diverses du théisme. + + +=Essence du théisme.=--Toutes les formes que nous venons de passer en +revue, du théisme au sens propre--peu importe que cette croyance en +Dieu revête une forme naturaliste ou anthropistique--ont en commun la +conception de Dieu comme d'un être _extérieur au monde_ (_extra +mundanum_) ou _surnaturel_ (_supranaturale_). Toujours Dieu s'oppose, +comme un Etre indépendant, au monde ou à la nature, le plus souvent +comme leur Créateur, leur Conservateur et leur Régisseur. Dans la +plupart des religions s'ajoute encore à cela le caractère de +_personnalité_ et l'idée, plus précise encore, que Dieu en tant que +personne est semblable à l'homme. «L'homme se peint dans ses dieux.» +Cet _anthropomorphisme de Dieu_ ou conception anthropistique d'un Etre +qui pense, sent et agit comme l'homme, prédomine chez la majorité de +ceux qui croient en Dieu, tantôt sous une forme plus naïve et plus +grossière, tantôt sous une forme plus abstraite et plus raffinée. Sans +doute, la théosophie la plus élevée affirme que Dieu, en tant qu'Etre +suprême, est absolument parfait et par suite complètement différent de +l'Etre imparfait qu'est l'homme. Mais à un examen plus minutieux on +s'aperçoit toujours que ce qui est commun aux deux c'est l'activité +psychique ou intellectuelle. Dieu sent, pense et agit comme l'homme, +quoique sous une forme infiniment plus parfaite. + + +=L'anthropisme personnel de Dieu= est devenu pour la plupart des +croyants une idée si naturelle qu'ils ne sont pas choqués de voir Dieu +personnifié sous la forme humaine dans les tableaux et les statues, ni +de lui voir revêtir cette forme humaine dans les diverses créations +poétiques de l'imagination, où Dieu se transforme ainsi en un +_Vertébré_. Dans beaucoup de mythes, Dieu apparaît encore sous la +forme d'autres Mammifères (singes, lions, taureaux, etc.), plus +rarement sous celle d'Oiseaux (aigle, colombe, cigogne) ou sous celle +de Vertébrés inférieurs (serpents, crocodiles, dragons). Dans les +religions les plus élevées et les plus abstraites, cette forme +corporelle disparaît et Dieu n'est adoré que comme «_pur esprit_» sans +corps. «Dieu est esprit et celui qui l'adore doit l'adorer en esprit +et en vérité». Mais néanmoins l'activité psychique de ce pur esprit +est absolument la même que celle des dieux anthropomorphes. A la +vérité, ce Dieu immatériel n'est pas incorporel, mais invisible, conçu +sous la forme d'un gaz. + +Nous aboutissons ainsi à la notion paradoxale d'un Dieu, _Vertébré +gazeux_ (cf. _Morphol. gén._, 1866). + + +II. =Panthéisme= (Doctrine de l'Un-Tout), _Dieu et le monde sont un +seul et même être_. L'idée de Dieu s'identifie avec celle de la +_nature_ ou de la _substance_. Cette conception panthéiste est en +opposition radicale, en principe du moins, avec toutes les formes +précédentes et autres possibles du _théisme_, bien qu'on se soit +efforcé, par des concessions réciproques, de combler le profond abîme +qui sépare les deux doctrines. Entre elles persiste toujours cette +opposition fondamentale que, dans le _théisme_, Dieu, être +_extramondain_, s'oppose à la nature qu'il crée et conserve, agissant +sur elle _du dehors_, tandis que dans le _panthéisme_, Dieu, Etre +_intramondain_, est partout la nature elle-même et agit _à +l'intérieur_ de la substance, en tant que «force ou énergie». Ce +dernier point de vue est seul conciliable avec la loi naturelle +suprême qu'un des plus grands triomphes du XIXe siècle est d'avoir +posée: la _loi de substance_. Le _panthéisme_ est donc nécessairement +le _point de_ _vue des sciences naturelles modernes_. Sans doute, les +naturalistes, aujourd'hui encore, sont nombreux qui contestent cette +affirmation et pensent pouvoir concilier l'ancienne doctrine théiste +avec les idées fondamentales du panthéisme exprimées par la loi de +substance. Mais ces vains efforts ne reposent tous que sur l'obscurité +ou sur l'inconséquence de la pensée, dans le cas toutefois où ils sont +sincères et tentés avec loyauté. + +Le _panthéisme_ ne pouvant provenir que de l'observation de la nature, +rectifiée et interprétée par la pensée de l'homme civilisé, on +comprend qu'il soit apparu bien plus tard que le _théisme_ qui, sous +sa forme la plus grossière, était déjà constitué il y a plus de dix +mille ans, chez les peuples primitifs et avec les variations les plus +diverses. + +Si des germes de panthéisme se trouvent déjà épars dans les diverses +religions dès le début de la philosophie (chez les plus anciens des +peuples civilisés dans l'Inde et en Egypte, en Chine et au Japon), +bien des milliers de siècles avant Jésus-Christ, cependant, le +panthéisme, comme philosophie précise et constituée, n'apparaît +qu'avec l'_hylozoïsme des philosophes naturalistes ioniens_ dans la +première moitié du VIe siècle avant Jésus-Christ. A cette époque de +splendeur pour l'esprit grec, tous les grands penseurs sont dépassés +par ANAXIMANDRE de Milet, lequel conçut l'unité fondamentale du _Tout +infini_ (Apeiron) avec plus de profondeur et de clarté que son maître +THALÈS ou son élève ANAXIMÈNE. Non seulement ANAXIMANDRE avait déjà +exprimé la grande pensée de l'_unité_ originelle du Cosmos, de +l'_évolution_ de tous les phénomènes provenant de la _matière +première_ qui pénètre tout, mais aussi la conception hardie d'une +_alternance_ périodique et indéfinie de mondes apparaissant et +disparaissant. + +Beaucoup d'autres grands philosophes ultérieurs, dans l'antiquité +classique, surtout DÉMOCRITE, HÉRACLITE et EMPÉDOCLE ont été amenés +par leurs réflexions profondes à concevoir dans le même sens ou d'une +manière analogue, cette unité de la Nature et de Dieu, du corps et de +l'esprit qui a trouvé son expression la plus précise dans la loi de +substance de notre _monisme_ actuel. Le grand poète romain et +philosophe naturaliste, LUCRÈCE, a exposé ce monisme sous une forme +hautement poétique dans son célèbre poème didactique _De rerum +Natura_. Mais ce monisme panthéiste et conforme à la Nature fut +bientôt repoussé par le dualisme mystique de PLATON et surtout par la +puissante influence que conquit sa philosophie idéaliste en se +fusionnant avec les doctrines chrétiennes. Lorsqu'ensuite leur plus +puissant représentant, le pape, eut acquis l'empire intellectuel du +monde, le panthéisme fut violemment comprimé, $1, son représentant le +plus remarquable, fut brûlé vif le 17 février 1600, sur le Campo Fiori +de Rome, par le «représentant de Dieu». + +Ce n'est que dans la seconde moitié du XVIIe siècle que le système +panthéiste fut constitué sous sa forme la plus pure par le grand +SPINOZA; il créa pour désigner la totalité des choses le pur _concept +de substance_ dans lequel «Dieu et le Monde» sont inséparables. Nous +devons d'autant plus admirer aujourd'hui la clarté, l'exactitude et la +logique du système moniste de SPINOZA, qu'il y a deux cent cinquante +ans, ce puissant penseur manquait encore de toutes les données +empiriques certaines que nous n'avons acquises que dans la seconde +moitié du XIXe siècle. Quant aux rapports entre le panthéisme de +SPINOZA, le _matérialisme_ ultérieur du XVIIIe siècle et notre +_monisme_ actuel, nous en avons déjà parlé au premier chapitre de ce +livre. Rien n'a tant contribué à le propager, surtout en Allemagne, +que les oeuvres immortelles du plus grand de nos poètes et penseurs, +de GOETHE. Ses admirables poèmes _Dieu et le Monde_, _Prométhée_, +_Faust_, etc., contiennent, enveloppées sous la forme poétique la plus +parfaite, les pensées fondamentales du panthéisme. + + +=Athéisme= (_Conception de l'Univers dépouillé de Dieu_).--Il n'y a +_pas de Dieu_ ni de dieux, si l'on désigne par ce terme des êtres +personnels existant en dehors de la Nature. + +Cette _conception athéiste_ coïncide, quant aux points essentiels, +avec le _monisme_ ou _panthéisme_ des sciences naturelles; elle en +donne seulement une autre expression, en ce qu'elle en fait ressortir +le côté négatif, la non-existence de la divinité extramondaine ou +surnaturelle. En ce sens, SCHOPENHAUER dit très justement: «Le +_panthéisme_ n'est qu'un athéisme poli. La vérité du panthéisme +consiste dans la suppression de l'opposition dualiste entre Dieu et le +monde, dans la constatation que le monde existe en vertu de sa force +interne et par lui-même. La proposition panthéiste: Dieu et le monde +ne font qu'un, est un détour poli pour signifier au seigneur Dieu son +congé.» + +Pendant tout le moyen âge, sous la tyrannie sanglante du papisme, +l'_Athéisme_ a été poursuivi par le fer et par le feu comme la forme +la plus épouvantable de conception de l'Univers. Comme dans l'Evangile +l'_athée_ est complétement identifié au _méchant_ et qu'il est menacé +dans la vie éternelle--pour un simple «manque de foi»--des peines de +l'Enfer et de la damnation éternelle, on conçoit que tout bon chrétien +ait évité soigneusement le moindre soupçon d'athéisme. Malheureusement +c'est là une opinion accréditée aujourd'hui encore, dans beaucoup de +milieux. Le naturaliste _athée_, qui consacre ses forces et sa vie à +la recherche de la _vérité_, est tenu d'avance pour capable de tout ce +qui est mal; le dévot _théiste_ qui assiste sans pensée à toutes les +cérémonies vides du culte papiste, passe déjà, rien qu'à cause de +cela, pour un bon citoyen, même si, sous sa _croyance_ il ne pense +rien du tout et qu'il pratique à côté de cela la morale la plus +répréhensible. Cette erreur ne s'expliquera qu'au XXe siècle lorsque +la superstition cédera davantage le pas à la connaissance de la nature +par la raison et à la conviction moniste de _l'unité de Dieu et du +monde_. + + + + +CHAPITRE XVI + +Science et Croyance + + ÉTUDES MONISTES SUR LA CONNAISSANCE DE LA VÉRITÉ.--ACTIVITÉ DES + SENS ET ACTIVITÉ DE LA RAISON.--CROYANCE ET + SUPERSTITION.--EXPÉRIENCE ET RÉVÉLATION. + + La recherche scientifique ne connaît qu'un but: la connaissance + de la réalité. Aucun sanctuaire ne peut lui être plus sacré que + celui de la _Vérité_. Il faut qu'elle pénètre tout; elle ne doit + reculer devant aucun examen, devant aucune analyse, si fort que + tienne au coeur du chercheur ce qu'il lui faut examiner, soit + que le respect, l'amour, le sentiment de la loyauté, la + religion, les opinions viennent se mettre à la traverse de sa + tâche. Il lui faut déclarer les résultats de l'examen sans + ménagement, sans souci de son avantage ou de son désavantage, + sans chercher l'éloge et sans craindre le blâme. + + L. BRENTANO. + + + + +SOMMAIRE DU CHAPITRE XVI + + Connaissance de la Vérité et ses sources: activité sensorielle et + association des représentations.--Organes des sens (Esthètes) + et organes de la pensée (phronètes).--Organes des sens et leur + énergie spécifique.--Développement de celle-ci.--Philosophie + de la sensibilité.--Valeur inappréciable des sens.--Limites de + la connaissance sensible.--Hypothèse et croyance.--Théorie et + croyance.--Opposition radicale entre les croyances + scientifiques (naturelles) et les croyances religieuses + (surnaturelles).--Superstition des peuples primitifs et des + peuples civilisés.--Confessions diverses.--Ecoles sans + confession.--La croyance de nos + pères.--Spiritisme.--Révélation. + + +LITTÉRATURE + + A. SVOBODA.--_Gestalten des Glaubens._ Leipzig, 1897. + + D. STRAUSS.--_Gesammelte Schriften_, 12 Bänder, Bonn, 1877. + + J. W. DRAPER.--_Geschichte der Konflikte Zwischen Religion und + Wissenschaft_, Leipzig, 1865. + + L. BUCHNER.--_Über religioese und wissenschaftliche + Weltanschauung_, 1887. + + O. MÖLLINGER.--_Die Gott-Idee der neuen Zeit und der nothwendige + Ausbau des Christenthums_ 2te Aufl., Zurich 1870. + + A. RAU.--_Empfinden und Denken._ Giessen 1896. + + F. ZOLLNER.--_Ueber die Natur der Kometen. Beitraege zur Gesch. + und Theorie der Erkenntniss_, Leipzig, 1872. + + A. LEHMANN.--_Aberglaube und Zauberei von den aeltesten Zeiten + an bis in die Gegenwart._ trad. allem. de 1899. + + F. BACON.--_Novum Organon Scientiarum._ + + +Tout travail véritablement scientifique tend à la connaissance de la +_vérité_. Notre vrai savoir, celui qui a du prix, se rapporte au réel +et consiste en représentations auxquelles correspondent des choses +réellement existantes. Nous sommes incapables, il est vrai, de +connaître l'essence intime de ce monde réel,--«la chose en soi»--mais +une observation impartiale et une comparaison critique des choses nous +convainquent que, dans l'état normal du cerveau et des organes des +sens, les impressions du monde extérieur sur ceux-ci sont les mêmes +chez tous les hommes raisonnables--et que, lorsque les organes de la +pensée fonctionnent normalement, certaines représentations se forment, +qui sont partout les mêmes; nous les disons _vraies_ et sommes +convaincus par là que leur contenu correspond à la partie des choses +qu'il nous est donné de connaître. Nous _savons_ que ces faits ne sont +point imaginaires mais réels. + + +=Sources de connaissance.=--Toute connaissance de la vérité a pour +fondement deux groupes de fonctions physiologiques distincts mais +ayant entre eux d'étroits rapports: d'abord la _sensation_ des objets, +au moyen de l'activité sensorielle et ensuite la liaison des +impressions ainsi recueillies, en _représentation_, grâce à +l'association. Les instruments de la sensation sont les _organes des +sens_ (sensibles ou Aesthètes); les instruments à l'aide desquels se +forment et s'enchaînent les représentations, sont les _organes de la +pensée_ (phronètes). Ceux-ci font partie du _système nerveux_ +central; les autres, au contraire, du système nerveux périphérique, +système si important et si développé chez les animaux supérieurs pour +lesquels il est le seul et unique facteur de l'activité psychique. + + +=Organes des sens= (_sensilles ou aesthètes_).--L'activité sensorielle +de l'homme, point de départ de toute connaissance, s'est développée +lentement et progressivement, comme un perfectionnement de celle des +Mammifères les plus proches, les Primates. Les organes, chez tous les +représentants de cette classe très élevée, présentent partout la même +structure essentielle et leurs fonctions sont partout soumises aux +mêmes lois physico-chimiques. Elles se sont partout constituées +historiquement de la même manière. De même que chez tous les autres +animaux, les sensilles, chez les Mammifères, sont à l'origine des +parties du revêtement cutané et les cellules sensibles de l'_épiderme_ +sont les ancêtres des différents organes sensoriels, lesquels ont +acquis leur énergie spécifique en s'adaptant à des excitations +différentes (lumière, chaleur, son, chimiopathie). Aussi bien les +bâtonnets de la rétine que les cellules auditives du limaçon de +l'oreille, que les cellules olfactives et les cellules gustatives, +proviennent originairement de ces simples cellules non différenciées +de l'épiderme, qui revêtent toute la surface de notre corps. Ce fait +très important peut être directement démontré par l'observation +immédiate de l'embryon humain ou de tout autre embryon animal. De ce +fait ontogénétique se déduit avec certitude, d'après la loi +fondamentale biogénétique, cette conclusion phylogénétique grosse +elle-même de conséquences, à savoir: que dans la longue histoire +généalogique de nos ancêtres, les organes sensoriels supérieurs, avec +leur énergie spécifique, dérivent originairement, eux aussi, de +l'épiderme d'animaux inférieurs, d'une assise cellulaire simple qui ne +contenait pas encore de pareilles sensilles différenciées. + + +=Énergie spécifique des sensilles.=--C'est un fait de la plus haute +importance pour l'étude de l'homme, que différents nerfs de notre +corps puissent percevoir des qualités très différentes du monde +extérieur et ne puissent percevoir que celles-là. Le nerf visuel ne +transmet que les impressions lumineuses, le nerf auditif que les +impressions de son, le nerf olfactif que des impressions olfactives, +etc. De quelque nature que soit l'excitation qui stimule un de ces +nerfs déterminés, la réaction, par contre, est toujours +qualitativement la même. De cette _énergie spécifique_ des nerfs +sensoriels, dont toute la portée a été exposée pour la première fois +par le grand physiologiste J. MÜLLER, on a tiré des conséquences très +inexactes, surtout au profit d'une théorie de la connaissance dualiste +et a prioriste. On a prétendu que le cerveau ou l'âme ne percevait +qu'un certain état du nerf excité et qu'on ne pouvait rien conclure de +là, quant à l'existence ou la nature du monde extérieur d'où provenait +l'excitation. La philosophie sceptique en tirait cette conclusion que +l'existence même de ce monde était douteuse et l'extrême idéalisme, +non seulement mettait en doute cette réalité, mais la niait +simplement; il prétendait que le monde n'existait que dans notre +représentation. + +En face de ces erreurs, nous devons rappeler que l'«énergie +spécifique» n'est pas originairement une qualité innée de certains +nerfs, mais qu'elle provient de leur _adaptation_ à l'activité +particulière des cellules épidermiques dans lesquelles ils se +terminent. En vertu des grandes lois de la division du travail, les +_cellules sensorielles épidermiques_, à l'origine non différenciées, +se sont attribuées des tâches diverses, en ce sens que les uns ont +recueilli l'excitation des rayons lumineux, les autres l'impression +des ondes sonores, un troisième groupe l'action chimique des +substances odorantes, etc. Au cours des siècles, ces excitations +sensorielles externes ont amené une modification graduelle des +propriétés physiologiques et morphologiques de ces régions +épidermiques, tandis qu'en même temps se modifiaient aussi les nerfs +sensibles, chargés de conduire au cerveau les impressions recueillies +à la périphérie. La sélection améliora pas à pas celles d'entre les +transformations de ces nerfs qui se montrèrent utiles et créa enfin au +cours de millions d'années, ces merveilleux instruments qui, comme +l'_oeil_ et l'_oreille_, constituent nos biens les plus précieux; leur +disposition est si admirablement conforme à un but d'utilité qu'ils +ont pu nous induire à l'hypothèse erronée d'une «création d'après un +plan préconçu». Ainsi la propriété caractéristique de tout organe +sensoriel et de son nerf spécifique ne s'est développée que +graduellement par l'habitude et l'exercice--c'est-à-dire par +l'_adaptation_--et s'est transmise ensuite par l'_hérédité_ de +génération en génération. A. RAU a établi explicitement cette +conception dans son excellent ouvrage: _Sensation et pensée, étude +physiologique sur la nature de l'entendement humain_ (1896). On y +trouve à côté de la juste interprétation de la loi de MÜLLER sur +l'énergie sensorielle spécifique, des discussions pénétrantes sur le +rapport de ces énergies avec le cerveau et, dans le dernier chapitre +en particulier, appuyée sur celle de L. FEUERBACH, une remarquable +_philosophie de la sensibilité_; je me range complètement du côté de +ce convainquant exposé. + + +=Limites de la perception sensorielle.=--D'une comparaison critique +entre l'activité sensorielle de l'homme et celle des autres vertébrés, +il ressort un certain nombre de faits de la plus haute importance, +dont nous sommes redevables aux recherches approfondies faites +au XIXe siècle, surtout dans la seconde moitié. Cela est vrai, +particulièrement, des deux organes sensoriels les plus perfectionnés, +des «organes esthétiques», l'oeil et l'oreille. Ils présentent, dans +l'embranchement des Vertébrés, une structure différente de ce qu'elle +est chez les autres animaux, structure plus complexe,--et ils se +développent en outre, dans l'embryon des Vertébrés, d'une manière +toute spéciale. Cette ontogénèse et cette structure typique des +sensilles, chez tous les Vertébrés, s'explique par _l'hérédité_ +remontant jusqu'à une forme ancestrale commune. Mais au sein du +groupe, on observe une grande variété de détail dans le développement, +laquelle résulte de _l'adaptation_ à des conditions de vie variant +avec les espèces, ainsi que de l'exercice plus fréquent ou plus rare +des diverses parties de l'organisme. + +L'homme, sous le rapport du développement des sens, est bien loin de +nous apparaître comme le Vertébré le plus perfectionné. L'oiseau a la +vue bien plus pénétrante et distingue les petits objets à une grande +distance, bien plus distinctement que l'homme. L'oreille de nombreux +Mammifères, en particulier des Carnivores, Ongulés, Rongeurs vivant +dans les déserts, est beaucoup plus sensible que celle de l'homme et +perçoit les bruits légers à des distances bien plus grandes; c'est ce +qu'indique déjà le pavillon de leur oreille, très grand et très +mobile. Les oiseaux chanteurs présentent, même au point de vue des +sons musicaux, une organisation bien supérieure à celle de l'homme. Le +sens olfactif, chez la plupart des Mammifères, en particulier chez les +Carnivores et les Ongulés, est beaucoup plus développé que chez +l'homme. Si le chien pouvait comparer son flair, si fin, avec celui de +l'homme, il regarderait celui-ci avec une pitié dédaigneuse. De même, +quant aux sens inférieurs (sens du goût, sens sexuel, sens du contact +et de la température), l'homme est bien loin de pouvoir prétendre au +plus haut degré de perfectionnement. + +Nous autres hommes ne pouvons naturellement juger que des sensations +que nous possédons. Mais l'anatomie nous démontre l'existence, dans le +corps de beaucoup d'animaux, d'organes sensoriels autres que ceux que +nous connaissons. C'est ainsi que les poissons et d'autres Vertébrés +aquatiques inférieurs possèdent, dans la peau, des sensilles +caractéristiques en communication avec des nerfs sensoriels spéciaux. +Sur les côtés du corps des poissons, à droite et à gauche, court un +long canal qui, en avant, dans la région de la tête, se prolonge par +plusieurs canaux ramifiés. Dans ces «canaux muqueux» sont des nerfs +pourvus de branches nombreuses dont les terminaisons sont en rapport +avec des éminences nerveuses caractéristiques. Il est probable que cet +«organe sensoriel épidermique» étendu sert à percevoir les +différences, soit dans la pression, soit dans les autres qualités de +l'eau. D'autres groupes d'animaux se distinguent encore par la +possession d'autres sensilles caractéristiques dont le rôle nous est +inconnu. + +Ces faits nous montrent déjà que l'activité sensorielle de l'homme est +limitée et cela aussi bien quantitativement que qualitativement. A +l'aide de nos sens, même de celui de la vue et de celui du tact, nous +ne pouvons donc jamais connaître qu'une partie des qualités que +possèdent les objets du monde extérieur. Mais cette perception +partielle est elle-même incomplète, car nos organes sensoriels sont +imparfaits et les nerfs sensoriels sont des interprètes qui ne +transmettent au cerveau que la traduction des impressions reçues. + +Cette imperfection reconnue de notre activité sensorielle ne doit +pourtant pas nous empêcher de considérer ces instruments et l'oeil +avant tout, comme les plus nobles des organes; ils constituent, avec +les organes de la pensée localisés dans le cerveau, le cadeau le plus +précieux que la Nature ait fait à l'homme. A. RAU dit très justement: +«_Toute science est en dernière analyse une connaissance sensible_; +les données des sens ne sont pas niées mais interprétées par elle; les +sens sont nos premiers et nos meilleurs amis; bien avant que +l'entendement ne se développe, les sens disent à l'homme ce qu'il doit +faire et ce dont il doit s'abstenir. Celui qui renierait la +_sensibilité_ pour échapper à ses dangers, agirait avec autant +d'irréflexion et de sottise que celui qui s'arracherait les yeux parce +que ces organes pourraient un jour voir des choses honteuses; ou celui +qui s'écorcherait la peau de la main, de crainte que cette main ne se +saisisse un jour du bien d'autrui.» Aussi FEUERBACH a-t-il pleinement +raison de traiter toutes les philosophies, les religions, les +institutions qui sont en contradiction avec le principe de la +_sensibilité_, non seulement d'erronées, mais de _foncièrement +pernicieuses_. Sans sens pas de connaissance! _Nihil est in +intellectu, quod non fuerit in sensu._ (LOCKE). L'immense mérite que +s'est acquis en ces derniers temps le Darwinisme, en nous faisant +connaître plus à fond et apprécier plus hautement l'activité +sensorielle, a déjà fait, il y a vingt ans, le sujet de ma conférence +«sur l'origine et le développement des organes des sens»[58]. + + [58] E. HAECKEL, _Gesammelte populaere Vortraege_ (Bonn, 1878). + + +=Hypothèse et croyance.=--Le besoin de connaître de l'homme civilisé, +parvenu à un haut degré de culture, n'est pas satisfait par la +connaissance, pleine de lacunes, du monde extérieur que cet homme +acquiert au moyen de ses organes des sens, si imparfaits. Il s'efforce +de transformer les impressions sensibles qui lui ont été ainsi +fournies, en valeurs de connaissance; il les élabore, dans les centres +sensoriels de l'écorce cérébrale, en sensations spécifiques et par +l'_association_, dans le centre propre à cette opération, il assemble +ces sensations de manière à former des représentations; par +l'enchaînement des groupes de représentations, l'homme parvient +ensuite à constituer une science d'ensemble. Mais cette science reste +toujours pleine de lacunes et insatisfaisante, si la _fantaisie_ ne +vient pas compléter la force de combinaison insuffisante de +l'entendement et si elle ne rassemble pas, par l'association des +images, des connaissances anciennes, de manière à en constituer un +tout. De là résultent de nouvelles formations de représentations qui, +seules, permettront d'expliquer les faits perçus et «satisferont le +besoin de causalité de la raison». Les représentations qui comblent +les lacunes de la science et prennent sa place peuvent être désignées, +d'une manière générale, du nom de _croyance_. Et c'est ainsi qu'il en +va constamment dans la vie journalière. Lorsque nous ne sommes pas +sûrs d'une chose, nous disons que nous la croyons. En ce sens, dans la +science elle-même, nous sommes forcés de croire; nous présumons ou +admettons qu'il existe un certain rapport entre deux phénomènes, +quoique nous ne le sachions pas d'une façon certaine. Dans le cas où +il s'agit de la connaissance des _causes_, nous construisons des +_hypothèses_. D'ailleurs on ne peut admettre, en science, que les +hypothèses comprises dans les limites des facultés humaines et qui ne +contredisent pas des faits connus. Telles sont, par exemple, en +physique, la théorie des vibrations de l'éther; en chimie, l'existence +des atomes avec leurs affinités; en biologie, la théorie de la +structure moléculaire du plasma vivant. + + +=Théorie et croyance.=--L'explication d'un grand nombre de phénomènes +se rattachant les uns aux autres, par une cause qu'on admet leur être +commune, constitue ce qu'on appelle une théorie. Pour la théorie, +comme pour l'hypothèse, la _croyance_ (au sens scientifique) est +indispensable; car, ici aussi, la fantaisie créatrice comble les +lacunes que l'entendement laisse quand il tâche de connaître les +rapports entre les choses. La théorie, par suite, ne peut jamais être +considérée que comme une approximation de la vérité; on doit avouer +qu'elle pourra, plus tard, être supplantée par une autre mieux fondée. +Malgré l'aveu de cette incertitude, la théorie reste indispensable à +toute vraie science; car, seule, elle _explique_ les faits en +supposant admises leurs causes. Celui qui renoncerait absolument à la +théorie et ne voudrait construire la science pure qu'avec des «faits +certains» (ce qui est le cas des esprits bornés, dans les prétendues +«sciences naturelles exactes» de nos jours)--celui-là renoncerait du +même coup à la connaissance des causes en général et par là à la +satisfaction du besoin de causalité inhérent à la raison. + +La théorie de la gravitation en astronomie (NEWTON), la théorie +cosmologique des gaz en cosmogénie (KANT et LAPLACE), le principe de +l'énergie en physique (MAYER et HELMHOLTZ), la théorie atomique en +chimie (DALTON), la théorie des vibrations en optique (HUYGHENS), la +théorie cellulaire en histologie (SCHLEIDEN et SCHWANN), la théorie +de la descendance en biologie (LAMARCK et DARWIN): autant d'exemples +grandioses de théories de premier ordre. Elles expliquent tout un +monde de grands phénomènes naturels par l'hypothèse d'une _cause qui +soit commune_ à tous les faits isolés de leurs domaines respectifs et +par la démonstration qu'elles donnent que tous les phénomènes font +bien partie d'un même domaine et qu'ils sont régis par des lois fixes, +découlant de cette cause unique. D'ailleurs, cette cause elle-même +peut être inconnue dans son essence ou peut n'être qu'une «hypothèse +provisoire». La _pesanteur_, dans la théorie de la gravitation et la +cosmogénie, l'_énergie_ elle-même, dans son rapport avec la matière, +l'_éther_ en optique et en électricité, l'_atome_ en chimie, le +_plasma_ vivant dans la théorie cellulaire, l'_hérédité_ dans la +théorie de la descendance--tous ces concepts, et autres semblables, +dont usent les grandes théories, peuvent être considérés par la +philosophie sceptique comme de «pures hypothèses», comme les produits +de la croyance scientifique, mais ils nous demeurent, comme tels, +_indispensables_ aussi longtemps qu'ils n'auront pas été remplacés par +une hypothèse meilleure. + + +=Croyance et Superstition.=--D'une toute autre nature que ces formes +de croyance scientifique sont ces conceptions qui, dans les diverses +_religions_, servent à expliquer les phénomènes et qu'on désigne +simplement du nom de _croyance_, au sens restreint du mot. Comme ces +deux formes de croyance, la «croyance naturelle» de la science et la +«croyance surnaturelle» de la religion, sont souvent confondues et +qu'une certaine obscurité s'ensuit; il est utile, nécessaire même de +bien mettre en relief leur _opposition radicale_. La croyance +«religieuse» est toujours une _croyance au miracle_ et, comme telle, +est en contradiction irrémédiable avec la croyance naturelle de la +raison. Par opposition à celle-ci, elle affirme l'existence de faits +surnaturels et peut ainsi être désignée du nom de _surcroyance_, +_hypercroyance_, forme originelle du mot _Superstition_[59]. La +différence essentielle entre cette superstition et la «croyance +raisonnable» consiste en ceci que la première admet des forces et des +phénomènes surnaturels, que la science ne connaît pas et qu'elle +n'admet pas, auxquels ont donné naissance des perceptions fausses et +des inventions erronées de la fantaisie poétique; la superstition est +ainsi en contradiction avec les lois naturelles clairement reconnues +et, partant, elle est _déraisonnable_. + + [59] La parenté des trois mots n'apparaît qu'en allemand où tous + trois sont des composés du mot croyance: _Überglaube_, + _Oberglaube_ et _Aberglaube_ (N. du Tr.). + + +=Superstition des peuples primitifs.=--Grâce aux grands progrès de +l'ethnologie au XIXe siècle, nous connaissons une quantité énorme de +formes et de produits de la superstition tels qu'on les trouve +aujourd'hui encore chez les grossiers peuples primitifs. Si on les +compare entre eux, puis avec les conceptions mythologiques +correspondantes des âges antérieurs, on constate une analogie sur bien +des points, souvent une origine commune et, finalement, une source +primitive très simple d'où tous découlent. Nous trouvons celle-ci dans +le _besoin naturel de causalité de la raison_, dans la recherche de +l'explication des phénomènes inconnus qui pousse à trouver leur cause. +C'est le cas, en particulier, pour ces phénomènes moteurs qui +éveillent la crainte par la menace d'un danger: comme l'éclair et le +tonnerre, les tremblements de terre, les éclipses, etc. Le besoin +d'une explication causale de ces phénomènes naturels existe déjà chez +les peuples primitifs les plus inférieurs qui le tiennent eux-mêmes, +par l'hérédité, de leurs ancêtres primates. Il existe également chez +beaucoup d'autres Vertébrés. Quand un chien aboie devant la pleine +lune, ou en entendant sonner une cloche dont il voit le battant se +mouvoir, ou en voyant un drapeau flotter au vent, il n'exprime pas +seulement par là sa crainte mais aussi le vague besoin de connaître la +cause de ce phénomène inconnu. Les germes grossiers de religion, chez +les peuples primitifs, ont leurs racines en partie dans cette +superstition héréditaire de leurs ancêtres primates,--en partie dans +le culte des aïeux, dans divers besoins de l'âme et dans des habitudes +devenues traditionnelles. + + +=Superstition des peuples civilisés.=--Les croyances religieuses des +peuples civilisés modernes, qu'ils considèrent comme leur bien +spirituel le plus précieux, sont placées par eux bien au-dessus des +«grossières superstitions» des peuples primitifs; on loue le grand +progrès qu'a amené la marche de la civilisation, en dépassant ces +superstitions. C'est là une grande erreur! Un examen critique et une +comparaison impartiale nous montreraient que les deux croyances ne +diffèrent que par la «forme spéciale» et par l'enveloppe externe de la +confession. A la claire lumière de la _raison_, la croyance au +miracle, croyance distillée des religions les plus libérales--en tant +qu'elle contredit les lois naturelles solidement établies,--nous +paraît une superstition aussi déraisonnable et au même titre que la +grossière croyance aux fantômes des religions primitives, fétichistes, +que les premières regardent avec un orgueilleux dédain. + +De ce point de vue impartial, si nous jetons un regard critique sur +les croyances religieuses encore aujourd'hui régnantes, parmi les +peuples civilisés, nous les trouverons partout pénétrées de +superstitions traditionnelles. La croyance chrétienne à la Création, +la Trinité divine, l'Immaculée Conception de Marie, la Rédemption, la +Résurrection et l'Ascension du Christ, etc., tout cela est de la +_fantaisie pure_ et ne peut pas plus s'accorder avec la connaissance +rationnelle de la Nature que les différents dogmes des religions +mahométane, moïsiaque, bouddhiste et brahmanique. Chacune de ces +religions est, pour le vrai _croyant_, une vérité incontestable et +chacune d'elles considère toute autre croyance comme une hérésie et +une dangereuse erreur. Plus une religion donnée se considère comme «la +seule qui sauve»--comme étant la religion _catholique_,--et plus cette +conviction est chaleureusement défendue comme étant ce que cette +religion a le plus à coeur, plus, naturellement, elle doit mettre de +zèle à combattre les autres et plus deviennent fanatiques ces +terribles guerres religieuses qui remplissent les pages les plus +tristes du livre d'histoire de la civilisation. Et pourtant, +l'impartiale _Critique de la raison mûre_ nous convainc que toutes ces +différentes formes de croyance sont au même titre fausses et +déraisonnables, produits, toutes, de l'imagination poétique et de la +tradition acceptée sans critique. La science fondée sur la raison doit +les rejeter toutes tant qu'elles sont, comme des créations de la +superstition. + + +=Professions de foi (Confessions).=--L'incommensurable dommage que la +superstition, contraire à la raison, cause depuis des milliers +d'années dans l'humanité croyante, ne se manifeste nulle part dune +manière aussi frappante que dans l'éternel «Combat des confessions». +Entre toutes les guerres que les peuples ont entreprises les uns +contre les autres, par le fer et par le feu, les guerres de religion +ont été entre toutes les plus sanglantes; entre toutes les formes de +discorde qui ont troublé le bonheur des familles et des individus, +celles d'origine religieuse, provenant de différences de croyance +sont, encore aujourd'hui, les plus haineuses. Qu'on songe aux nombreux +millions d'hommes qui ont perdu la vie lors des conversions au +Christianisme, des persécutions des chrétiens, dans les guerres de +religion de l'Islamisme et de la Réforme, pendant l'Inquisition ou les +procès de sorcellerie! Ou bien qu'on pense au nombre encore plus grand +de malheureux qui, à cause de différences de croyance, ont eu à +souffrir des dissensions de famille, ont perdu l'estime de leurs +concitoyens croyants, leur position dans l'Etat--ou qui ont dû émigrer +hors de leur patrie. La confession officielle exerce l'action la plus +nuisible lorsqu'elle s'allie aux buts politiques de l'Etat civilisé et +que l'enseignement en est imposé dans les écoles, sous le nom de +«leçon de religion confessionnelle». La raison des enfants est par là +détournée de bonne heure de la connaissance de la vérité et acheminée +vers la superstition. Tout philanthrope devrait donc, par tous les +moyens possibles, pousser à la fondation d'_écoles sans confession_, +comme à l'une des institutions les plus précieuses de l'Etat moderne +où règne la raison. + + +=La croyance de nos pères.=--La haute valeur dont jouit, encore +aujourd'hui, dans beaucoup de milieux, l'enseignement de la religion +confessionnelle, ne résulte pas seulement du joug confessionnel imposé +par un Etat arriéré ni de sa dépendance vis-à-vis de l'autorité +cléricale--elle s'explique aussi par la pression d'anciennes +traditions et de «besoins de l'âme» de différentes sortes. Parmi +ceux-ci le plus puissant est le culte pieux, rendu dans beaucoup de +milieux, à la _confession traditionnelle_, à la «sainte croyance de +nos pères». Dans des milliers de récits et de poèmes, la fidélité à +ces croyances est célébrée comme un trésor spirituel et un devoir +sacré. Et pourtant il suffit de réfléchir avec impartialité sur +l'_histoire de la croyance_ pour se convaincre de l'absolue absurdité +de cette idée si puissamment influente. La croyance dominante, celle +de l'église évangélique, est essentiellement différente dans la +seconde moitié du XIXe siècle si éclairé, de ce qu'elle était dans la +première moitié et celle qui régnait alors est à son tour tout autre +que celle du XVIIIe siècle. Cette dernière s'écarte beaucoup de ce qui +était la «croyance de nos pères» au XVIIe siècle et encore plus au +XVIe. La Réforme qui a délivré la raison asservie de la tyrannie du +papisme est naturellement poursuivie par celui-ci comme la pire des +hérésies; mais la croyance au papisme elle-même avait complètement +changé au cours d'un millier d'années. Et combien la croyance des +chrétiens baptisés diffère de celle de leurs pères païens! Chaque +homme, capable de penser d'une façon indépendante, se forme une +croyance propre, plus ou moins «personnelle», qui diffère toujours de +celle de ses pères, car elle dépend de l'état de culture générale du +temps. Plus nous remontons dans l'histoire de la civilisation, plus +nous apparaît comme une superstition inadmissible, la «croyance de nos +pères» tant vantée, dont les formes se renouvellent incessamment. + + +=Spiritisme.=--Une des formes les plus remarquables de la superstition +est celle qui, aujourd'hui encore dans notre société civilisée, joue +un rôle étonnant: le spiritisme ou _croyance aux esprits_ sous sa +forme moderne. C'est une chose aussi étonnante qu'affligeante de voir +que, de nos jours, des millions d'hommes civilisés sont encore +complètement sous le joug de cette sombre superstition; bien plus, on +compte quelques naturalistes célèbres qui n'ont pas pu s'en +affranchir. De nombreuses revues spirites répandent cette croyance aux +esprits dans tous les milieux et dans nos «salons les plus +distingués», on n'a pas honte de faire apparaître des «esprits» qui +frappent, écrivent, apportent des «nouvelles de l'au-delà», etc. On +fait valoir, dans les cercles spirites, que des naturalistes éminents +eux-mêmes partagent cette superstition. On invoque comme exemple, en +Allemagne, ZOELLNER et FECHNER à Leipzig, en Angleterre WALLACE et +CROOKES. Le fait regrettable que des physiciens et des biologistes +aussi distingués aient pu tomber dans cette erreur s'explique en +partie par l'excès chez eux de l'imagination, par le manque de +critique, en partie aussi par la puissante influence de dogmes +inflexibles implantés dans le cerveau de l'enfant, dès la première +jeunesse, par l'instruction religieuse. D'ailleurs, à propos des +célèbres croyances spirites répandues à Leipzig et dans l'erreur +desquelles les physiciens ZOELLNER, FECHNER et W. WEBER sont tombés +grâce au rusé escamoteur SLADE, la supercherie de celui-ci a été mise +au jour bien que tardivement; SLADE lui-même a été reconnu pour un +escroc vulgaire et démasqué. Dans tous les autres cas où l'on a +examiné à fond les prétendus «miracles du spiritisme», on a reconnu +qu'ils avaient tous pour origine une supercherie plus ou moins +grossière et quant aux prétendus «médiums» (la plupart sont des +femmes) les uns ont été démasqués comme de rusés escamoteurs, tandis +que dans les autres on a reconnu des personnes nerveuses d'une +excitabilité anormale, leur soi-disant _télépathie_ (ou «action à +distance de la pensée sans intermédiaire matériel»), existe aussi peu +que les «voix des esprits», les «soupirs des fantômes», etc. Les +descriptions animées que CARL DU PREL de Münich et autres spirites +donnent de ces «apparitions des esprits», s'expliquent par +l'excitation de leur imagination active, jointe au manque de critique +et de connaissances physiologiques. + + +=Révélation.=--La plupart des religions, en dépit de leurs variétés, +ont un trait fondamental commun qui constitue en même temps, dans +beaucoup de milieux, un de leurs plus puissants supports; elles +affirment pouvoir donner, de l'énigme de l'existence, dont la solution +n'est pas possible par la voie naturelle de la raison, la solution par +la voie surnaturelle de la révélation; on en déduit en même temps la +valeur des dogmes ou articles de foi qui, en tant que «lois divines», +doivent régler les moeurs et la vie pratique. De telles inspirations +divines sont au fond de nombreux mythes et légendes dont l'origine +anthropistique saute aux yeux. Le Dieu qui «se révèle», il est vrai, +n'apparaît pas directement sous forme humaine, mais au milieu du +tonnerre et des éclairs, des orages et des tremblements de terre, des +buissons en feu ou des nuages menaçants. Mais la révélation elle-même +qu'il donne à ceux des enfants des hommes qui ont la foi, est toujours +conçue sous une forme anthropistique: c'est toujours une communication +d'idées ou d'ordres formulés et exprimés selon le mode normal de +fonctionnement des hémisphères cérébraux et du larynx humains. Dans +les religions de l'Inde et de l'Égypte, dans les mythologies grecque +et romaine, dans le Talmud comme dans le Coran, dans l'Ancien comme +dans le Nouveau Testament--les dieux pensent, parlent et agissent +absolument comme les hommes et les révélations par lesquelles ils nous +dévoilent les secrets de la vie et prétendent en résoudre les sombres +énigmes,--sont des _inventions poétiques_ de la fantaisie humaine. La +_vérité_ que le croyant y trouve est une invention humaine et la +«croyance enfantine» à ces révélations contraires à la raison n'est +que superstition. + +La _véritable révélation_, c'est-à-dire la véritable source de +connaissance fondée sur la raison, ne se trouve que dans la _nature_. +Le riche trésor de savoir véritable, qui constitue l'élément le plus +précieux de la civilisation humaine, jaillit de la seule et unique +expérience que s'est acquise l'entendement en cherchant à _connaître +la nature_ et des _raisonnements_ qu'il a construits en associant les +représentations empiriques ainsi acquises. Tout homme raisonnable dont +le cerveau et les sens sont normaux puise dans l'observation +impartiale de la nature cette véritable révélation et se libère ainsi +des superstitions que lui ont imposées les révélations de la religion. + + + + +CHAPITRE XVII + +Science et Christianisme + + ÉTUDES MONISTES SUR LE CONFLIT ENTRE L'EXPÉRIENCE SCIENTIFIQUE ET + LA RÉVÉLATION CHRÉTIENNE.--QUATRE PÉRIODES DANS LA + MÉTAMORPHOSE HISTORIQUE DE LA RELIGION CHRÉTIENNE.--RAISON ET + DOGME. + + Entre les principes fondamentaux du Christianisme et la culture + moderne le conflit est irrémédiable et ce conflit se terminera + nécessairement, soit par une réaction victorieuse du + Christianisme, soit par sa complète défaite par la culture + moderne; soit par l'enchaînement de la liberté des peuples sous + le flot montant de l'ultramontanisme, soit par la disparition du + Christianisme, sinon de nom, du moins de fait. + + ED. HARTMANN. + + Affirmer que le Christianisme a introduit dans le monde des + vérités morales inconnues auparavant, témoignerait soit d'une + grossière ignorance, soit d'une imposture voulue. + + TH. BUCKLE. + + + + +SOMMAIRE DU CHAPITRE XVII + + Opposition croissante entre la connaissance de la nature chez les + modernes, et la conception chrétienne.--L'ancienne et la + nouvelle croyance.--Défense de la science fondée sur la raison + contre les attaques de la superstition chrétienne, surtout du + papisme.--Quatre périodes dans l'évolution du + Christianisme.--I. Le Christianisme primitif (trois + siècles).--Les quatre évangiles canoniques.--Les épîtres de + Paul.--II. Le papisme (le christianisme ultramontain).--État + arriéré de la culture au Moyen Age.--Falsification de + l'histoire par l'ultramontanisme.--Papisme et + Science.--Papisme et Christianisme.--III. La Réforme.--Luther + et Calvin.--Le siècle des lumières (Aufklärung).--IV. Le + Christianisme du XIXe siècle.--Déclaration de guerre du pape à + la raison et à la science:--1º Infaillibilité.--2º + L'encyclique.--3º Immaculée Conception. + + +LITTÉRATURE + + SALADIN (STEWART ROSS).--_Jehovas Gesammelte Werke. Eine + kritische Untersuch. des jüdisch-christ. Religions Gebäudes auf + Grund der Bibelforsch._ (Zurich 1896). + + S. E. VERUS.--_Vergl. Uebersicht der vier Evangelien in + unverkürztem Wortlaut_ (Leipzig 1897). + + D. STRAUSS.--_Das Leben Jesus für das deutsche Volk_ (11te Aufl. + 1890). + + L. FEUERBACH.--_Das Wesen des Christentums_ (4te Aufl. 1883). + + P. DE REGLA (P. DESJARDIN).--_Jesus von Nazareth vom + wissenschaftlich. geschichtl. und gesellschaftlich. Standpunkt + aus Dargestellt_ (1891). + + TH. BUCKLE.--_Geschichte der Civilisation in England_ (trad. + all.). + + M. J. SAVAGE.--_Die Religion im Lichte der darwin'schen Lehre_ + (trad. all.). + + ED. HARTMANN.--_Die Selbstzersetzung des Christenthums_ (Berlin + 1874). + + +Parmi les traits caractéristiques les plus saillants du XIXe siècle +finissant, il faut signaler la vivacité croissante du contraste entre +la science et le christianisme. C'est parfaitement naturel et +nécessaire; car dans la mesure même où les progrès victorieux de la +_Science de la nature_ moderne ont laissé loin derrière eux les +conquêtes scientifiques des siècles précédents, l'inadmissibilité de +toutes ces conceptions mystiques qui essaient de courber la raison +sous le joug de la prétendue _Révélation_ devenait manifeste, et la +religion chrétienne est du nombre. Plus l'astronomie, la physique et +la chimie modernes démontraient avec certitude que des lois naturelles +inflexibles règnent seules dans l'Univers, plus la botanique, la +zoologie et l'anthropologie démontraient à leur tour la valeur des +mêmes lois dans le domaine tout entier de la nature organique--plus la +religion chrétienne, d'accord avec la métaphysique dualiste, se refuse +énergiquement à reconnaître la valeur de ces lois naturelles dans le +domaine de la prétendue «vie de l'esprit», c'est-à-dire dans un +département de la physiologie cérébrale. + +Nul n'a montré plus clairement, avec plus de courage et plus +irréfutablement, le conflit manifeste et irrémédiable de la science +moderne et de la tradition chrétienne--que le plus grand théologien du +XIXe siècle, DAVID FRÉDÉRIC STRAUSS. Sa dernière confession: +l'_Ancienne et la nouvelle croyance_ (9e éd. 1877) est l'expression +universelle des convictions sincères de tous les savants modernes qui +discernent le conflit irrémédiable entre les doctrines courantes du +christianisme dont on nous imprègne et les révélations lumineuses, +conformes à la raison, des sciences naturelles actuelles; ce livre +exprime les convictions de tous ceux qui ont le courage de défendre +les droits de la _raison_ contre les prétentions de la _superstition_ +et qui éprouvent le besoin philosophique de se faire de la nature une +conception moniste. STRAUSS, libre penseur loyal et courageux, a +exposé, beaucoup mieux que je ne l'aurais cru, les contradictions les +plus importantes entre «l'ancienne et la nouvelle croyance». L'absolue +impossibilité de résoudre la contradiction, l'inévitabilité d'un +combat décisif entre les deux croyances--«question de vie ou de +mort»--ont été démontrées au point de vue philosophique, en +particulier par ED. HARTMANN dans son intéressant ouvrage sur +l'_Auto-dissolution du christianisme_ (1874). + +Après avoir lu les oeuvres de STRAUSS et de FEUERBACH ainsi que +l'_Histoire des conflits entre la religion et la science_ de G. W. +DRAPER (1875), il pourrait paraître superflu de consacrer à ce sujet +un chapitre spécial. Il est cependant utile, nécessaire même, de jeter +ici un regard critique sur l'évolution historique de ce grand conflit +et cela pour cette raison que les _attaques_ de l'Eglise militante +contre la science en général et contre la théorie de l'évolution en +particulier, sont devenues, en ces derniers temps, particulièrement +vives et menaçantes. De plus, malheureusement, le relâchement +intellectuel qui sévit actuellement, de même que le flot montant de la +réaction sur le terrain politique, social et religieux, ne sont que +trop propres à augmenter encore ces dangers. Si quelqu'un en doutait, +il n'aurait qu'à lire les débats des synodes chrétiens et du Reichstag +allemand, en ces dernières années. C'est dans le même sens que +beaucoup de gouvernements s'efforcent de faire aussi bon ménage que +possible avec le régiment ecclésiastique, leur ennemi mortel, +c'est-à-dire de se soumettre à son joug; les deux alliés entrevoient +comme but commun l'oppression de la libre pensée et de la libre +recherche scientifique, dans le but de s'assurer ainsi, par le procédé +le plus facile, _l'absolue domination_. + +Nous devons faire remarquer expressément qu'il s'agit ici d'un cas de +légitime _défense_ de la part de la science et de la raison, contre +les vives attaques de l'église chrétienne et de ses puissantes +légions--et non pas du tout d'un cas d'_attaque_ injustifiée des +premières contre la seconde. + +En première ligne, nous devons parer au coup du _papisme_ ou de +l'_ultramontanisme_; car cette église catholique «qui seule sauve» et +«offre le salut à tous», est non seulement plus nombreuse et plus +puissante que les autres confessions chrétiennes, mais elle a surtout +l'avantage d'une organisation admirablement centralisée et d'une +politique rusée, sans égale. On entend souvent des naturalistes et +autres savants soutenir cette opinion que la superstition catholique +n'est pas pire que les autres formes de croyance au surnaturel et que +ces trompeuses «formes de la croyance» sont toutes au même titre les +ennemies naturelles de la raison et de la science. En théorie, comme +principe général, cette affirmation est exacte, mais quant aux +conséquences pratiques, elle est fausse; car les attaques faites avec +un but précis et que rien n'arrête, comme celles que dirige contre la +science l'église ultramontaine, soutenue par l'inertie et la bêtise +des masses, sont infiniment plus graves et plus dangereuses, à cause +de leur organisation puissante, que celles de toutes les autres +religions. + + +=Evolution du Christianisme.=--Pour apprécier exactement l'importance +inouïe du Christianisme dans toute l'histoire de la civilisation, mais +surtout son antagonisme radical avec la religion et la science, il +faut jeter un regard rapide sur les phases principales de son +évolution historique. Nous y distinguerons quatre périodes: + +I. Le _Christianisme primitif_ (les trois premiers siècles); + +II. Le _Papisme_ (douze siècles, du IVe au XVe); + +III. LA RÉFORME (trois siècles, du XVIe au XVIIIe); + +IV. Le moderne _Pseudo-christianisme_ (au XIXe siècle). + +I. Le _christianisme primitif_ embrasse les trois premiers siècles. +Le Christ lui-même, ce prophète noble et illuminé, tout rempli de +l'amour des hommes, était bien au-dessous du niveau de culture de +l'antiquité classique; il ne connaissait que la tradition juive; il +n'a laissé aucune ligne de sa main. Il n'avait, d'ailleurs, aucun +soupçon du degré avancé, auquel la philosophie et la science grecques +s'étaient élevées cinq cents ans déjà avant lui. Ce que nous savons du +Christ et de la doctrine primitive, nous le puisons donc dans les +principaux écrits du Nouveau Testament: d'abord dans les quatre +Évangiles et ensuite dans les lettres de PAUL. Quant aux _quatre +Evangiles canoniques_, nous savons maintenant qu'ils ont été choisis +en 325, au concile de Nicée, par 318 évêques assemblés, parmi un tas +de manuscrits contradictoires et falsifiés, datant des trois premiers +siècles. Sur la première liste d'élection, figuraient quarante +évangiles, sur la seconde, restreinte, quatre restèrent. Comme les +évêques, se disputant, s'injuriant méchamment, ne pouvaient pas +s'entendre sur le choix définitif, on décida (après le _Synodikon_ de +PAPPUS) de laisser un miracle divin décider de ce choix: on posa tous +les livres sous l'autel et l'on pria le Ciel de faire que les écrits +apocryphes d'origine humaine, restassent sous l'autel tandis que les +écrits véridiques, émanés de Dieu lui-même, sautassent au contraire +sur l'autel. Et il en fut ainsi! Les trois Évangiles synoptiques (de +Matthieu, Marc et Lucas, tous trois rédigés non _par_ ces hommes, mais +d'_après_ eux, au commencement du _deuxième_ siècle)--ainsi que le +quatrième Évangile, tout différent (probablement composé d'_après_ +Jean, au milieu du IIe siècle)--tous ensemble, ces quatre Évangiles +sautèrent sur la table et devinrent dès lors les bases _authentiques_ +(se contredisant en mille endroits!)--de la doctrine chrétienne (cf. +Saladin). Si quelque «incrédule» moderne trouvait incroyable ce _Saut +des livres_ nous lui rappellerions que le tout aussi incroyable +_remuement des tables_ et les _coups frappés par les esprits_ trouvent +encore aujourd'hui, parmi les spirites «cultivés», des millions de +croyants; et des centaines de millions de croyants chrétiens ne sont +pas moins convaincus, à cette heure encore, de leur propre +immortalité, de «la résurrection après la mort» et de la «Trinité de +Dieu»--dogmes qui ne sont ni plus ni moins en contradiction avec la +raison pure que ce merveilleux saut des évangiles manuscrits. + +A côté des Evangiles, on sait que les sources principales sont les +quatorze Épîtres différentes (en grande partie falsifiées!) de +l'apôtre PAUL. Les lettres authentiques de Paul (qui d'après la +critique moderne ne sont qu'au nombre de _trois_: celles aux Romains, +aux Galates et aux Corinthiens)--ont toutes été écrites antérieurement +aux quatre Évangiles canoniques et contiennent moins de légendes +miraculeuses incroyables que ceux-ci; on y démêle aussi, plus que dans +ces derniers, un effort pour se concilier avec une conception +rationnelle. Aussi la théologie moderne éclairée, construit-elle, en +partie, son _Christianisme idéal_ en s'appuyant plus sur les lettres +de Paul que sur les Evangiles, ce qui a fait désigner cette théologie +du nom de _Paulinisme_. La personnalité marquante de l'apôtre PAUL, +qui était beaucoup plus instruit et doué d'un sens pratique beaucoup +plus grand que le _Christ_, est intéressante, en outre, au point de +vue _anthropologique_ en ce que les _races originelles_ des deux +grands fondateurs de la religion chrétienne, sont à peu près les +mêmes. + +Les parents de PAUL, eux aussi, (d'après les recherches historiques +récentes) appartenaient, le père à la race grecque la mère à la race +juive. Les métis, issus de ces deux races, qui à l'origine sont très +différentes (quoique rameaux, toutes deux, _d'une même espèce: homo +mediterraneus_) se distinguent souvent par un heureux mélange de +talents et de traits de caractère, ainsi qu'en font foi de nombreux +exemples, à une époque ultérieure à celle de Paul et de nos jours +encore. La fantaisie orientale, plastique, des _Sémites_ et la raison +occidentale, critique, des _Ariens_, se complètent souvent d'une façon +avantageuse. C'est ce dont témoigne la doctrine paulinienne qui acquit +bientôt une plus grande influence que la conception primitive du +christianisme originel. Aussi a-t-on voulu voir avec raison dans le +_Paulinisme_ une apparition nouvelle dont le père serait la +philosophie grecque et la mère, la religion juive; un mélange analogue +était déjà apparu dans le _Néoplatonisme_. + +En ce qui concerne la doctrine originelle et le but que se proposait +le Christ--de même qu'en ce qui touche à beaucoup de points importants +de sa vie--les opinions des théologiens en conflit ont divergé de plus +en plus à mesure que la critique historique (STRAUSS, FEUERBACH, BAUR, +RENAN, etc.) a remis dans leur vrai jour les faits qu'il lui était +donné de connaître et en a tiré des conclusions impartiales. Ce qui +demeure comme certain, c'est le noble principe de l'amour universel du +prochain et le principe suprême de la morale, qui s'en déduit: la +_règle d'or_--tous deux d'ailleurs connus et pratiqués plusieurs +siècles avant J.-C. (cf. chap. XIX.) Au reste, les _premiers +chrétiens_, ceux des premiers siècles, étaient en grande partie de +simples communistes, en partie des _démocrates-socialistes_ qui, +d'après les principes aujourd'hui en vigueur en Allemagne, auraient +dûs être exterminés par le feu et par le fer. + + +II. =Le papisme.=--Le _Christianisme latin_ ou _papisme_, l'«Église +catholique romaine», appelée souvent aussi _Ultramontanisme_, ou, +d'après la résidence de son chef, _vaticanisme_ ou plus brièvement +papisme, est, entre tous les phénomènes de l'histoire de la +civilisation humaine, l'un des plus grandioses et des plus +remarquables, une «grandeur de l'histoire universelle», de premier +ordre; en dépit des assauts du temps, elle jouit aujourd'hui encore +d'une immense influence. Sur les 410 millions de chrétiens répandus +actuellement sur la terre, la plus grande moitié, à savoir 225 +millions, professent le catholicisme romain, 75 millions seulement le +catholicisme grec et 110 millions sont protestants. Pendant une durée +de douze cents ans, du IVe au XVIe siècle, le papisme a presque +entièrement dominé et empoisonné la vie intellectuelle de l'Europe; +par contre, il n'a gagné que très peu de terrain sur les grands +systèmes religieux anciens de l'Asie et de l'Afrique. En Asie, le +bouddhisme compte, aujourd'hui encore, 503 millions d'adhérents, la +religion de Brahma, 138 millions, l'islamisme 120 millions. C'est +surtout la suprématie du papisme qui a imprimé au _moyen âge_ son +caractère sombre; son vrai sens, c'est la mort de toute libre vie +intellectuelle, le recul de toute vraie science, la ruine de toute +pure moralité. De la brillante splendeur où s'était élevée la vie +intellectuelle dans l'antiquité classique, pendant le premier siècle +avant J.-C. et durant les premiers siècles du christianisme, elle +tombe bientôt, sous le règne du papisme, jusqu'à un niveau qu'on ne +peut caractériser autrement, en ce qui concerne la _connaissance de la +vérité_, que du nom de _barbarie_. On fait bien valoir qu'au moyen +âge, d'autres côtés de la vie intellectuelle trouvèrent un riche +déploiement: la poésie et les arts plastiques, l'érudition +scholastique et la philosophie patristique. Mais cette production +intellectuelle était au service de l'Église régnante et elle était +employée, non comme un levier, mais comme un instrument d'oppression +vis-à-vis de la libre recherche. Le souci exclusif de se préparer à +une «vie éternelle dans l'au-delà» inconnu, le mépris de la nature, +l'aversion pour son étude, inhérents au principe de la religion +chrétienne, devinrent des devoirs sacrés pour la hiérarchie romaine. +Une transformation en mieux n'eut lieu qu'au commencement du XVIe +siècle, grâce à la _Réforme_. + + +=État arriéré de la culture au moyen âge.=--Nous serions entraînés +trop loin si nous voulions décrire ici le déplorable recul qui s'opéra +dans la culture et dans les moeurs, pendant douze siècles, sous la +domination intellectuelle du papisme. L'illustration la plus frappante +nous en sera fournie par une phrase du plus grand et du plus spirituel +des HOHENZOLLERN: FRÉDÉRIC LE GRAND résumait sa pensée en disant que +l'_étude de l'histoire_ conduisait à cette conclusion que depuis +Constantin jusqu'à l'époque de la Réforme, _l'Univers entier_ avait +été _en proie au délire_. Une courte mais excellente peinture de cette +«période de délire» nous a été donnée en 1887 par BUCHNER dans son +traité sur «les conceptions religieuses et scientifiques». Nous +renvoyons celui qui voudrait approfondir ces questions aux ouvrages +historiques de RANKE, DRAPER, KOLB, SVOBODA, etc. La peinture conforme +à la vérité, que nous donnent ces historiens et d'autres non moins +impartiaux, en ce qui concerne l'horrible état de choses du _moyen âge +chrétien_, est continuée par toutes les sources d'information +véridiques et par les monuments historiques que cette période, la +_plus triste de toutes_, a laissés partout derrière elle. Les +catholiques instruits qui cherchent _loyalement_ la vérité ne +sauraient trop être renvoyés à l'étude de ces sources. Nous devons +d'autant plus insister là-dessus qu'actuellement encore la littérature +ultramontaine exerce une grande influence; le vieil artifice qui +consiste à dénaturer impudemment les faits et à inventer des histoires +miraculeuses pour duper le «peuple croyant», est employé aujourd'hui +encore avec succès par l'ultramontanisme: qu'il nous suffise de +rappeler _Lourdes_ et la «roche sainte» de Trèves (1898). Jusqu'où la +déformation de la vérité peut aller, même dans les ouvrages +scientifiques, c'est ce dont le professeur ultramontain, J. JANSSEN de +Francfort, nous fournit un exemple frappant; ses ouvrages très +répandus (surtout l'«_Histoire du peuple allemand depuis la fin du +moyen âge_», qui a de nombreuses éditions) poussent à un degré +incroyable _l'impudente falsification de l'histoire_[60]. Le mensonge +de ces falsifications jésuitiques marche de pair avec la crédulité et +l'absence de sens critique du simple peuple allemand qui les accepte +comme de l'argent comptant. + + [60] _Lenz, «Janssen's Geschichte des deutschen Volks_», 1883. + + +=Papisme et science.=--Parmi les faits historiques qui démontrent de +la manière la plus éclatante l'odieux de la tyrannie intellectuelle +exercée par l'ultramontanisme, ce qui nous intéresse avant tout c'est +la lutte énergique et méthodiquement menée contre la science comme +telle. Cette lutte, il est vrai, dès son point de départ, était +déterminée par ceci, que le Christianisme plaçait la foi au-dessus de +la raison et exigeait l'aveugle soumission de celle-ci devant la +première; et non moins par cette autre raison que le Christianisme +considérait toute la vie terrestre comme une simple préparation à +l'«au-delà» imaginaire et déniait par conséquent toute valeur à la +recherche scientifique en soi-même. Mais la lutte victorieuse, menée +conformément à un plan, ne commença contre la science qu'au début du +IVe siècle, surtout à la suite du célèbre Concile de Nicée (327), +présidé par l'empereur CONSTANTIN--nommé _le grand_ parce qu'il fit du +Christianisme la religion d'Etat et fonda la ville de Constantinople, +ce qui ne l'empêcha pas d'être un caractère sans valeur, un faux +hypocrite et plusieurs fois assassin. Les succès du papisme dans la +lutte contre toute pensée et toute recherche scientifique +indépendantes sont bien mis en lumière par l'état déplorable de la +connaissance de la nature et de la littérature s'y rapportant, au +moyen âge. Non seulement les riches trésors intellectuels légués par +l'antiquité classique furent en grande partie détruits ou soustraits à +la publicité, mais, en outre, des bourreaux et des bûchers veillaient +à ce que chaque «hérétique», c'est-à-dire tout penseur indépendant, +gardât pour soi ses pensées raisonnables. S'il ne le faisait pas, il +devait s'attendre à être brûlé vif, ce qui fut le sort du grand +philosophe moniste GIORDANO BRUNO, du réformateur $1 et de plus de +cent mille autres «témoins de la vérité». L'histoire des sciences au +moyen âge nous apprend, de quelque côté que nous nous tournions, que +la pensée indépendante et la recherche scientifique, empirique, sont +restées pendant douze tristes siècles, réellement enterrées sous +l'oppression du tout-puissant papisme. + + +=Papisme et Christianisme.=--Tout ce que nous tenons en haute estime +dans le véritable christianisme, selon l'esprit de son fondateur et +des successeurs les plus élevés de celui-ci et ce que, dans la ruine +inévitable de cette «religion universelle», nous cherchons à sauver en +le transportant dans notre religion moniste,--tout cela appartient au +côté _éthique et social_ du Christianisme. Les principes de la +véritable humanité, de la règle d'or, de la tolérance, de l'amour du +prochain au sens le meilleur et le plus élevé du mot: tous ces beaux +côtés du Christianisme n'ont sans doute pas été inventés ni posés pour +la première fois par lui, mais ils ont été mis en pratique avec succès +lors de cette période critique pendant laquelle l'antiquité classique +marchait à sa dissolution. Pourtant le papisme a su trouver le moyen +de transformer toutes ces vertus en leur _contraire_ direct, tout en +conservant l'_ancienne enseigne_. A la place de la charité chrétienne +s'installa la haine fanatique contre tous ceux dont les croyances +étaient différentes; le feu et le fer furent employés à exterminer non +seulement les païens, mais aussi ces sectes chrétiennes qui puisaient +dans une meilleure instruction des objections qu'elles osaient élever +contre les dogmes de la superstition ultramontaine qui leur étaient +imposés. Partout en Europe florissaient les tribunaux de l'Inquisition +réclamant d'innombrables victimes dont les tortures procuraient un +plaisir particulier à ces pieux bourreaux tout pénétrés d'un +«fraternel amour chrétien». La puissance papale à son apogée fit rage +pendant des siècles, sans pitié pour tout ce qui était un obstacle à +sa suprématie. Sous le célèbre Grand Inquisiteur Torquemada (1481 à +1498), rien qu'en Espagne, huit mille hérétiques furent brûlés vifs, +quatre-vingt-dix mille eurent leurs biens confisqués et furent +condamnés aux pénitences publiques les plus irritantes,--tandis qu'aux +Pays-Bas, sous le règne de Charles-Quint, cinquante mille hommes au +moins tombaient, victimes de la soif sanguinaire du clergé. Et pendant +que les hurlements des martyrs emplissaient l'air, à Rome, dont le +monde chrétien tout entier était tributaire, les richesses de la +moitié de l'univers venaient affluer et les prétendus représentants +de Dieu sur terre, ainsi que leurs suppôts (eux-mêmes, souvent +poussant l'athéisme à ses derniers degrés) se vautraient dans les +débauches et les crimes de toutes sortes. «Quels avantages», disait +ironiquement le frivole et syphilitique pape Léon X, «nous a pourtant +valus cette _fable de Jésus-Christ_!» En dépit de la dévotion à +l'Eglise et de la dévotion à Dieu, la condition de la société en +Europe était déplorable. Le féodalisme, le servage, les ordres +mendiants et le monarchisme régnaient par tout le pays et les pauvres +hilotes étaient heureux lorsqu'il leur était permis d'élever leurs +misérables huttes sur les terres appartenant aux châteaux ou aux +cloîtres de leurs oppresseurs et exploiteurs laïques et +ecclésiastiques. Nous souffrons aujourd'hui encore des restes et des +suites douloureuses du triste état de choses d'alors, de cette époque +où il ne pouvait être question qu'exceptionnellement et en cachette de +l'intérêt de la science et d'une haute culture intellectuelle. +L'ignorance, la pauvreté et la superstition se joignaient au +déplorable effet du _célibat_, introduit au XIe siècle, pour fortifier +toujours davantage la puissance absolue de la papauté (BÜCHNER). On a +calculé que pendant cette période d'éclat du papisme, plus de dix +millions d'hommes avaient été victimes des fanatiques haines de +religion de la _charité chrétienne_; et à combien de millions a dû +s'élever le nombre des victimes humaines qu'ont faites le _célibat_, +la _confession auriculaire_, l'_oppression des consciences_, ces +institutions préjudiciables et maudites entre toutes, de l'absolutisme +papiste! Les philosophes «incrédules» qui ont réuni les preuves +_contre_ l'existence de Dieu en ont oublié une des plus fortes: le +fait que les _représentants du Christ_ à Rome ont pu impunément, +pendant douze siècles, exercer les pires crimes et commettre les pires +infamies _au nom de Dieu_. + + +II. =La Réforme.=--L'histoire des peuples civilisés que nous appelons +d'ordinaire «histoire universelle», fait commencer sa troisième +période, les «temps modernes», avec la Réforme de l'Eglise chrétienne, +comme elle fait commencer le moyen âge avec la fondation du +Christianisme: elle a en cela raison, car avec la Réforme commence la +_renaissance de la raison enchaînée_, le réveil de la science, que la +poigne de fer du papisme chrétien avait comprimée pendant douze cents +ans. La propagation générale de la culture avait déjà commencé, il est +vrai, vers le milieu du XVe siècle, grâce à l'imprimerie et vers la +fin du même siècle, plusieurs grands événements, surtout la découverte +de l'Amérique (1492), vinrent se joindre à la _Renaissance_ des arts +pour préparer aussi la Renaissance des sciences. En outre, de la +première moitié du seizième siècle, datent des progrès infiniment +importants, dans la connaissance de la Nature, qui sont venus ébranler +dans ses fondements la conception régnante: tels la première +navigation autour de la terre par MAGELLAN, qui fournit la preuve +empirique de la forme sphérique de notre planète (1522), puis la +fondation du nouveau système cosmique par COPERNIC (1543). Mais le 31 +octobre 1517, jour où MARTIN LUTHER cloua ses 95 thèses sur la porte +de bois de l'église du château de Wittenberg, n'en reste pas moins un +jour marquant dans l'histoire universelle; car Luther brisait la porte +de fer du cachot dans lequel l'absolutisme papiste avait tenu pendant +douze cents ans la raison enchaînée. Les mérites du grand réformateur +qui traduisit la Bible à la Wartburg ont été en partie exagérés, en +partie méconnus; on a d'ailleurs fait ressortir avec raison combien +LUTHER, pareil en cela aux autres réformateurs, était encore resté +captif de la superstition. C'est ainsi que, de toute sa vie il ne put +s'affranchir d'une croyance figée à la lettre de la Bible; il défendit +chaleureusement les dogmes de la résurrection, du péché originel et de +la prédestination, le salut par la foi, etc. Il rejeta comme une +sottise la puissante découverte de COPERNIC parce que dans la Bible +«Josué ordonne au Soleil de s'arrêter et non à la Terre». + +Il ne prenait aucun intérêt aux grandes révolutions politiques de son +temps, le grandiose et si légitime mouvement des paysans, en +particulier, le laissa complètement indifférent. Le fanatique +réformateur de Genève, CALVIN, fit pis encore en faisant brûler vif le +remarquable médecin espagnol SERVETO (1553) parce qu'il avait attaqué +la croyance inique en la Trinité. D'ailleurs, les «orthodoxes» +fanatiques de l'Eglise réformée ne s'engagèrent que trop souvent dans +les sentiers ensanglantés tracés par leurs ennemis mortels, les +papistes, ainsi qu'ils le font encore aujourd'hui. Malheureusement +aussi la Réforme entraîna bientôt à sa suite des cruautés inouïes: la +nuit de la Saint-Barthélemy et la persécution des Huguenots en France, +les sanglantes chasses aux hérétiques en Italie, de longues guerres +civiles en Angleterre, la guerre de Trente ans en Allemagne. Mais les +XVIe et XVIIe siècles gardent malgré tout la gloire d'avoir les +premiers rouvert librement la route à la pensée humaine et d'avoir +délivré la raison de l'oppression étouffante de la domination papiste. +C'est seulement grâce à cela que redevint possible le riche +déploiement, en des directions diverses, de la critique philosophique +et de l'étude de la nature, qui a valu au siècle suivant le glorieux +nom de _siècle des lumières_. + + +IV. =Le pseudo-christianisme du XIXe siècle.=--Dans une quatrième et +dernière période de l'histoire du Christianisme, notre XIXe siècle +vient s'opposer aux précédents. Si pendant ceux-ci déjà, les +_lumières_ venues de toutes les directions avaient fait avancer la +philosophie critique et si les sciences naturelles florissantes +avaient déjà fourni à cette philosophie les armes empiriques les plus +redoutables, cependant, dans les deux directions, le progrès accompli +durant notre XIXe siècle nous paraît encore colossal. Avec ce siècle +recommence une période toute nouvelle de l'histoire de l'esprit +humain, caractérisée par le développement de la _philosophie naturelle +moniste_. Dès le début du siècle furent posés les fondements d'une +anthropologie nouvelle (par l'anatomie comparée de CUVIER) et d'une +nouvelle biologie (par la «philosophie zoologique» de LAMARCK). Ces +deux grands Français furent bientôt suivis par deux de leurs pairs +allemands, BAER, le fondateur de l'embryologie (1828) et J. MÜLLER +(1834), le fondateur de la morphologie et de la physiologie comparées. + +Un élève de celui-ci, TH. SCHWANN, posa en 1838, avec M. SCHLEIDEN la +théorie cellulaire, fondamentale. Auparavant déjà (1830), LYELL avait +ramené l'histoire de l'évolution de la terre à des causes mécaniques +et confirmé par là, en ce qui concerne nos planètes, la valeur de +cette cosmogénie mécanique que KANT, en 1755, avait déjà ébauchée +d'une main hardie. Enfin, R. MAYER et HELMHOLZ (1842) établirent le +principe de l'énergie qui complétait, comme sa seconde moitié, la +grande loi de substance dont la première moitié, la constance de la +matière, avait déjà été découverte par LAVOISIER. Tous ces aperçus +profonds sur l'essence intime de la Nature reçurent leur couronnement, +il y a quarante ans, par la nouvelle théorie de l'évolution de CH. +DARWIN, le plus grand événement du siècle pour la philosophie de la +Nature (1859). + +Comment se comporte maintenant, en face de ces immenses progrès dans +la connaissance de la nature, dépassant de si loin tout ce qui avait +été fait jusqu'alors, le _Christianisme moderne_? D'abord, et c'était +naturel, l'abîme s'est creusé de plus en plus profond entre ses deux +directions principales, entre le _papisme_ conservateur et le +_protestantisme_ progressiste. Le clergé ultramontain et, d'accord +avec lui, l'«Alliance Evangélique» orthodoxe, devaient naturellement +opposer la résistance la plus vive à ces grandes conquêtes du libre +esprit; ils s'entêtaient, indemnes, dans leur rigoureuse croyance +littérale et réclamaient la soumission absolue de la raison à leur +dogme. Le _protestantisme_ libéral, par contre, se réfugiait de plus +en plus dans un panthéisme moniste et s'efforçait de réconcilier les +deux principes opposés; il cherchait à allier l'inévitable réalité des +lois naturelles démontrées empiriquement, avec une forme de religion +épurée dans laquelle, il est vrai, ne restait presque plus rien d'une +doctrine proprement dite. Entre les deux extrêmes, de nombreux essais +de compromis s'intercalaient; mais au-dessus d'eux pénétrait toujours +plus avant cette conviction que le christianisme dogmatique, en +général, avait perdu toutes ses racines et qu'il n'y avait plus qu'à +sauver sa grande valeur éthique en la transportant dans la nouvelle +religion moniste du XXe siècle. Mais comme, en même temps, les formes +extérieures de la religion chrétienne régnante survivaient, comme +elles étaient même, en dépit des progrès de révolution politique, +rattachées de plus en plus étroitement aux besoins pratiques de +l'Etat,--il se développa cette forme de conception religieuse, si +répandue dans les milieux instruits, que nous ne pouvons désigner +autrement que du nom de _Pseudo-christianisme_--«mensonge religieux», +au fond, de la nature la plus douteuse. Les grands dangers qu'entraîne +à sa suite ce profond conflit entre les convictions véritables et les +fausses manifestations des modernes Pseudo-chrétiens ont été +excellemment décrits par M. NORDAU dans son intéressant ouvrage: _Les +mensonges conventionnels de l'humanité civilisée_ (12e édition 1886). + +Au milieu de l'insincérité manifeste du Pseudo-christianisme régnant, +c'est un fait appréciable pour le progrès de la connaissance de la +nature fondée sur la raison, que son adversaire le plus décidé et le +plus puissant, le _papisme_, ait rejeté, vers le milieu du siècle, le +vieux masque d'une prétendue haute culture intellectuelle pour +déclarer à la _science_ indépendante, un combat «question de vie ou de +mort». Il y eut ainsi trois importantes déclarations de guerre faites +à la raison, pour lesquelles la science et la culture modernes ne +peuvent qu'être reconnaissantes envers le «représentant du Christ» à +Rome, car ces attaques ont été aussi décisives que peu ambiguës: I. En +décembre 1854, le pape proclama le dogme de _l'Immaculée conception de +Marie_. II. Dix ans plus tard, en décembre 1864, le «Saint Père» +prononça dans _l'encyclique_ célèbre, un _jugement de damnation +plénière sur toute la civilisation et toute la culture intellectuelle +modernes_; dans le _syllabus_ qui accompagnait l'encyclique, le pape +énumérait et anathémisait l'une après l'autre les affirmations de la +raison et les principes philosophiques que la science moderne tient +pour des _vérités_ claires comme le jour. III. Enfin six ans plus +tard, le 13 juillet 1870, le belliqueux prince de l'Eglise mettait le +comble à son extravagance, en prononçant pour lui et pour tous ceux +qui l'avaient précédé dans ses fonctions papales _l'infaillibilité_. +Ce triomphe de la curie romaine fut annoncée au monde stupéfait, cinq +jours plus tard, le 18 juillet 1870, en ce jour mémorable où la France +déclarait la guerre à l'Allemagne! Deux mois après, à la suite de +cette guerre, le pouvoir temporel du pape était supprimé. + + +=Infaillibilité du pape.=--Ces trois actes, essentiels entre tous, de +la part du papisme au XIXe siècle, étaient si manifestement des coups +de poing donnés en plein visage à la raison qu'ils ont, dès le début, +soulevé les plus grandes hésitations dans le sein même du catholicisme +orthodoxe. Lorsque le Concile du Vatican se réunit le 13 juillet 1870 +pour voter, au sujet du dogme de _l'infaillibilité_, les trois quarts +seulement des princes de l'Eglise se prononcèrent en faveur de ce +dogme, à savoir 451 votants sur 601; il manquait, en outre, beaucoup +d'autres évêques qui avaient voulu se soustraire à ce vote dangereux. +Pourtant on s'aperçut bientôt que le pape, rusé connaisseur des +hommes, avait calculé plus juste que les «catholiques réfléchis» et +timorés; car, dans la masse ignorante et crédule, ce dogme monstrueux +fut accueilli aveuglément. + +_L'histoire de la papauté_ tout entière, telle qu'elle ressort +nettement tracée de milliers de sources dignes de foi et de documents +historiques d'une évidence palpable, apparaît à tout juge impartial +comme un tissu de mensonges et d'impudences, comme un effort sans +scrupule pour conquérir l'absolue domination intellectuelle avec la +puissance temporelle, comme la dénégation frivole de tous les +commandements moraux élevés, prescrits par le véritable christianisme: +Amour du prochain et patience, véracité et chasteté, pauvreté et +renoncement. Si l'on applique à la longue série des papes et des +princes de l'Eglise romaine parmi lesquels on les choisissait, la +mesure de la pure morale chrétienne, il ressort clairement que la +plupart de ces hommes étaient d'impudents et fourbes charlatans, et +beaucoup d'entre eux des criminels méprisables. Ces _faits +historiques_ bien connus n'empêchent pourtant pas qu'aujourd'hui +encore, des millions de catholiques croyants et «instruits» ne croient +à «l'infaillibilité» que ce «saint père» s'est octroyée à lui-même; +cela n'empêche pas, aujourd'hui encore, des princes protestants +d'aller à Rome témoigner leur vénération au «Saint Père» (leur ennemi +le plus dangereux); cela n'empêche pas aujourd'hui encore, dans +l'empire allemand, les valets et les suppôts de ce «Saint Charlatan» +de décider des destinées du peuple allemand--grâce à son incroyable +incapacité politique et à sa crédulité sans critique! + + +=Encyclique et Syllabus.=--Des trois grands actes d'autorité par +lesquels nous avons vu le papisme moderne, en la seconde moitié du +XIXe siècle, essayer de sauver et d'affermir son autorité absolue, le +plus intéressant pour nous est la proclamation de l'_encyclique_ et du +_Syllabus_ (décembre 1864); car dans ces pièces mémorables, la raison +et la science se voient refuser toute activité indépendante et l'on +exige leur absolue soumission à la «foi qui seule sauve» c'est-à-dire +aux décrets du «pape infaillible». L'incroyable agitation provoquée +par cette impudence sans borne dans tous les milieux cultivés où l'on +pense avec indépendance, correspondait bien au contenu inouï de +l'encyclique; une excellente discussion nous a été donnée de sa portée +politique et intellectuelle par DRAPER, dans son _Histoire des +conflits entre la religion et la science_ (1875). + + +=Immaculée conception de la Vierge Marie.=--Ce dogme paraît peut-être +de moindre conséquence et moins effrontément hardi que celui de +l'infaillibilité du pape. Cependant la plus grande importance est +attachée à cet article de foi, non seulement par la hiérarchie +romaine, mais aussi par une partie du protestantisme orthodoxe (par +exemple l'alliance évangélique). Ce qu'on appelle le _Serment +d'immaculation_ c'est-à-dire l'affirmation par _serment_ de la foi en +l'immaculée conception de Marie est encore un devoir sacré pour des +millions de chrétiens! Beaucoup de croyants réunissent sur ce point +deux idées: ils prétendent que la mère de la Vierge Marie a été +fécondée par le «Saint Esprit» comme Marie elle-même. Par suite, cet +étrange Dieu aurait vécu à la fois avec la mère et avec la fille dans +les rapports les plus intimes; il devrait, par suite, être son propre +beau-père (SALADIN). La théologie critique et comparée a récemment +démontré que ce mythe, comme la plupart des autres légendes de la +mythologie chrétienne, n'était aucunement original, mais avait été +emprunté à des religions plus anciennes, en particulier au +_bouddhisme_. Des fables analogues étaient déjà très répandues +plusieurs siècles avant la naissance du Christ, dans l'Inde, en Perse, +en Asie Mineure et en Grèce. Lorsque des filles de roi ou autres +jeunes filles de haute condition, sans être légitimement mariées, +donnaient le jour à un enfant, on désignait comme le père de ce +rejeton illégitime un «Dieu» ou un «demi-Dieu», qui était en ce cas le +mystérieux «Saint Esprit». + +Les dons tout particuliers de l'esprit ou du corps qui distinguaient +souvent ces «enfants de l'amour» des enfants des hommes ordinaires, +étaient en même temps expliqués partialement par l'_hérédité_. Ces +éminents «fils des dieux» jouissaient, tant dans l'antiquité qu'au +moyen âge, d'une haute considération, tandis que le code moral de la +civilisation moderne leur impute, comme une flétrissure, le manque de +parents «légitimes». Cela s'applique encore bien davantage aux «filles +des dieux», quoique ces pauvres jeunes filles soient tout aussi +innocentes du fait qu'il manquait un titre à leur père. D'ailleurs, +tous ceux qui se sont délectés des beautés de la mythologie de +l'antiquité classique savent que ce sont précisément les prétendus +fils et filles des «dieux» grecs et romains, qui se sont le plus +rapprochés de l'idéal suprême du pur type humain; qu'on pense à la +nombreuse famille légitime et à la famille illégitime plus nombreuse +encore de Zeus, père des dieux (Cf. SHAKESPEARE)! + +En ce qui concerne spécialement la fécondation de la Vierge Marie par +le Saint-Esprit, nous sommes renseignés par le témoignage des +Évangiles eux-mêmes. Les deux Évangélistes qui seuls nous en parlent, +MATTHIEU et LUCAS s'accordent pour nous raconter que Marie, la Vierge +juive, était fiancée au charpentier Joseph, mais devint enceinte sans +qu'il y fût pour rien et «par l'opération du Saint-Esprit». MATTHIEU +dit expressément (Chap. I., vers. 19): «Cependant Joseph, son époux, +était pieux et ne voulait pas la perdre de réputation, mais il +songeait à la quitter secrètement; il ne fut apaisé que lorsque +«l'ange du Seigneur» lui annonça: «Ce qui a été conçu en elle, l'a été +par le Saint-Esprit.» LUCAS est plus explicite (Chap. I, vers. 26-38); +il nous raconte l'annonciation faite à Marie par l'archange Gabriel +«L'esprit saint descendra sur toi et la force du Très Haut te couvrira +de son ombre»--à quoi Marie répond: «Voici, je suis la servante du +Seigneur, qu'il soit fait selon ce que tu dis». Ainsi qu'on sait, +cette visite de l'ange Gabriel et son Annonciation ont fourni à +beaucoup de peintres le sujet d'intéressants tableaux. SVOBODA nous +dit: «L'archange parle ici avec une exactitude que la peinture, par +bonheur, ne pouvait pas reproduire. Nous avons un cas nouveau +d'anoblissement d'un sujet prosaïque tiré de la Bible, par les arts +plastiques. Il s'est, d'ailleurs trouvé des peintres dont les toiles +ont rendu facile la compréhension des considérations embryologiques de +l'archange Gabriel.» + +Ainsi que nous l'avons dit, les quatre Evangiles canoniques qui, +seuls, ont été reconnus pour authentiques par l'Eglise chrétienne et +qui ont été élevés au rang de fondements de la foi, ont été choisis +arbitrairement parmi un nombre beaucoup plus grand d'Evangiles dont +les données précises ne se contredisent pas moins entre elles que les +légendes des quatre autres. Les Pères de l'Église eux-mêmes ne +comptent pas moins de 40 à 50 de ces Évangiles inauthentiques ou +apocryphes; quelques-uns existent encore en grec et en latin, tels +l'Évangile de Jacob, celui de Thomas, de Nicodème, etc. Les récits que +font ces Évangiles apocryphes sur la vie de Jésus, en particulier sur +sa naissance et sur son enfance, peuvent prétendre tout autant (ou +plutôt tout aussi peu) à la véracité historique, que ceux que nous +fournissent les quatre Évangiles canoniques, prétendus «authentiques». +Or il se trouve dans un de ces Évangiles apocryphes un récit +historique, confirmé d'ailleurs par le _Sepher Toldoth Jeschua_ et qui +nous donne, probablement, une solution toute naturelle de l'_énigme_ +de la conception surnaturelle et de la naissance du Christ. Cet +historien raconte, très franchement, en une phrase, l'anecdote +singulière qui contient cette solution: «JOSEPHUS PANDERA, chef romain +d'une légion calabrienne établie en Judée, séduisit _Mirjam_ de +Bethléem, une jeune fille hébraïque, et devint le _père de Jésus_». +D'autres récits du même auteur sur _Mirjam_ (le nom hébraïque de +_Marie_) rendent bien équivoque la réputation de la «pure reine du +Ciel»! + +Naturellement ces récits historiques sont soigneusement passés sous +silence par les théologiens officiels, car ils s'accorderaient mal +avec le mythe traditionnel et lèveraient le voile qui recouvre le +secret de ce mythe, d'une façon trop simple et trop naturelle. La +_recherche objective de la vérité_ n'en a que d'autant plus le droit, +et la _raison pure_ le devoir sacré, de faire de ces récits importants +un examen critique. Il en résulte qu'ils peuvent, à beaucoup plus +juste titre que les autres récits, prétendre à la véracité en ce qui +concerne les origines du Christ. Ne pouvant, au nom des principes +scientifiques connus, que repousser la conception surnaturelle par +l'«ombre protectrice du Très Haut,» comme un pur mythe, il ne reste +plus que l'opinion très répandue de la «théologie rationnelle» +moderne, à savoir que le charpentier juif, _Joseph_, aurait été le +père réel du Christ. Mais cette opinion est expressément contredite +par plusieurs passages de l'Évangile; le Christ lui-même était +persuadé d'être le _Fils de Dieu_ et n'a jamais reconnu son père +adoptif, Joseph, comme l'ayant engendré. Quant à Joseph, il songea à +quitter sa fiancée Marie lorsqu'il s'aperçut qu'elle était enceinte +sans qu'il y fût pour rien. Il ne renonça à ce projet qu'après qu'_en +rêve_ un «ange du Seigneur» lui fût apparu et l'eût tranquillisé. +Ainsi que Matthieu le fait remarquer expressément (Chap. I, vers. 24, +25) l'union sexuelle de Joseph et de Marie eut lieu pour la première +fois _après que Jésus fut né_. + +Le récit des Evangiles apocryphes d'après lequel le chef romain +PANDERA aurait été le vrai père du Christ, paraît d'autant plus +vraisemblable, quand on examine la _personne du Christ_ du point de +vue strictement _anthropologique_. On le considère, d'ordinaire, comme +un pur juif. Mais précisément les traits de son caractère qui font sa +personnalité si haute et si noble et qui impriment son sceau à «sa +religion de l'amour», ne sont sûrement _pas sémites_; ils semblent +être bien plutôt les traits distinctifs de la _race arienne_, plus +élevée et en particulier de son rameau le plus noble, de +l'_hellénisme_. De plus, le nom du véritable père du Christ: +«PANDERA», indique indubitablement une origine grecque; dans le +manuscrit, il est même écrit PANDORA. Or PANDORA était, comme on sait, +d'après la légende grecque, la première femme née de l'union de +Vulcain avec la Terre, dotée par les dieux de tous les charmes, qui +épousa Epiméthée et que Dieu le père envoya vers les hommes avec la +terrible «boîte de Pandore» où tous les maux étaient contenus, en +punition de ce que PROMÉTHÉE, porteur de lumière, avait ravi du ciel +le feu divin (la «raison»). + +Il est intéressant, d'ailleurs, de comparer la manière différente dont +a été conçu et apprécié le roman d'amour de Mirjam, par les quatre +grandes nations cultivées et chrétiennes de l'Europe. Conformément aux +austères idées morales de la race _germanique_, celle-ci le rejette +entièrement; l'honnête Allemand et le prude Anglais croient plus +volontiers l'impossible légende de la conception par le +«Saint-Esprit». Ainsi qu'on sait, l'austère pruderie de la société +distinguée, soigneusement étalée (surtout en Angleterre!) ne +correspond aucunement à ce qu'est, en réalité, la moralité au point de +vue sexuel, dans le «High life» d'Outre-Manche. Les révélations, par +exemple, que nous a faites là-dessus, il y a une douzaine d'années, le +_Pall Mall Gazette_ nous rappellent fort les moeurs de _Babylone_. + +Les races _romanes_ qui se rient de cette pruderie et jugent avec plus +de légèreté les rapports sexuels, trouvent ce _roman de Marie_ très +charmant et le culte spécial, dont jouit justement en France et en +Italie «notre chère Madone», se rattache souvent, avec une naïveté +remarquable, à cette histoire d'amour. C'est ainsi, par exemple que P. +DE REGLA (Dr DESJARDIN), qui nous a donné (1894) un «_Jésus de +Nazareth, du point de vue scientifique, historique et social_,» trouve +précisément dans la _naissance illégitime du Christ_ un «droit spécial +à l'apparence de _sainteté_ qui se dégage de sa sublime figure!» + +Il m'a semblé nécessaire de mettre ici dans tout leur jour, +franchement et dans le sens de la _science historique objective_, +cette importante question des origines du Christ, parce que l'église +belliqueuse attache elle-même la plus grande importance à cette +question et parce qu'elle emploie la croyance au miracle, qu'elle +appuie là-dessus, comme l'arme la plus redoutable contre la conception +moderne de l'univers. La haute valeur éthique du pur christianisme +originel, l'influence anoblissante que cette «religion de l'amour» a +exercée sur la civilisation, sont choses indépendantes de ce dogme +mythologique; les prétendues _révélations_ sur lesquelles s'appuient +ces mythes sont inconciliables avec les résultats les plus certains de +notre moderne science de la nature. + + + + +CHAPITRE XVIII + +Notre religion moniste. + + ÉTUDES MONISTES SUR LA RELIGION DE LA RAISON ET SON HARMONIE AVEC + LA SCIENCE.--LE TRIPLE IDÉAL DU CULTE: LE VRAI, LE BEAU, LE + BIEN. + + Celui qui possède la science et l'art + Celui-là possède aussi la religion! + Celui qui ne possède pas ces deux biens, + Que celui-là ait la religion. + + GOETHE. + + Quelle religion je professe? Aucune d'elles! + Et pourquoi aucune?--Par religion! + + SCHILLER. + + Si le monde dure encore un nombre incalculable d'années, la + _religion universelle_ sera le _Spinozisme épuré_. La raison + laissée à elle-même ne conduit à rien d'autre et il est + impossible qu'elle conduise à rien d'autre. + + LICHTENBERG. + + + + +SOMMAIRE DU CHAPITRE XVIII + + Le monisme, lien entre la religion et la science.--La lutte pour + la civilisation.--Rapports de l'Église et de + l'État.--Principes de la religion moniste. Son triple idéal du + culte: le vrai, le beau et le bien.--Opposition entre la + vérité naturelle et la vérité chrétienne.--Harmonie entre + l'idée moniste de vertu et l'idée chrétienne.--Opposition + entre l'art moniste et l'art chrétien.--Conception moderne + enrichie et agrandie de la scène de l'Univers.--Peinture de + paysage et amour moderne de la nature.--Beautés de la + nature.--Vie présente et vie future.--Églises monistes. + + +LITTÉRATURE + + D. STRAUSS.--_Der alte und der neue Glaube. Ein Bekenntnis_, + 1872, 14te Aufl. 1892. + + C. RADENHAUSEN.--_Zum neuen Glauben. Einleit. und Ubersicht zum + «Osiris»_ (1877). + + ED. HARTMANN.--_Die Selbstzersetzung des Christentums und die + Religion der Zukunft_ (1874). + + J. TOLAND.--_Pantheistikon. Kosmopolis_, 1720. + + P. CARUS AND E. C. HEGELER.--_The open Court, A monthly + magazine._ Chicago, vol. I-XIII (1890-1899). + + --_The Monist. A quarterly magazine devoted to the philosophy of + Science._ Chicago, vol. I-IX. + + MORISON.--_Menschheitsdienst. Versuch einer Zukunftsreligion_ + (Leipzig, 1890). + + M. J. SAVAGE.--_Die Religion im Lichte der Darwins'chen Lehre._ + (trad. all.) + + L. BESSER.--_Die Religion der Naturwissenschaft_ (1890.) + + B. BETTER.--_Die moderne Weltanschauung und der Mensch_ (1896). + + E. HAECKEL, _Le Monisme, lien entre la religion et la science_, + trad. française de V. de Lapouge. + + +Beaucoup de naturalistes et de philosophes actuels des plus distingués +et qui partagent nos idées monistes tiennent la religion, en général, +pour une chose finie. Ils pensent que la connaissance claire de +l'évolution de l'univers, due aux immenses progrès accomplis par le +XIXe siècle, non seulement satisfait entièrement le besoin de +causalité qu'éprouve notre _raison_, mais aussi les besoins les plus +élevés du sentiment qu'éprouve notre _coeur_. Cette opinion est juste +en partie, en ce sens que, dans une conception parfaitement claire et +conséquente du monisme, les deux notions de religion et de science se +confondent de fait en une seule. D'ailleurs peu de penseurs résolus +s'élèvent jusqu'à cette conception, la plus haute et la plus pure, qui +fut celle de SPINOZA et de GOETHE; la plupart des savants de notre +temps, au contraire, sans parler des masses ignorantes, s'en tiennent +à la conviction que la religion constitue un domaine propre de la vie +intellectuelle, indépendant de celui de la science, non moins précieux +ni indispensable que ce dernier. + +Si nous nous plaçons à ce point de vue, nous pourrons trouver une +conciliation entre ces deux grands domaines, en apparence séparés, +dans la théorie que j'ai exposée en 1892, dans ma conférence +d'Altenbourg: «Le monisme, lien entre la religion et la science». Dans +la préface de cette «Profession de foi d'un naturaliste», je me suis +exprimé ainsi qu'il suit, sur le double but poursuivi par moi: «Je +voudrais d'abord donner une idée de la _conception rationnelle_ du +monde, qui nous est imposée comme une nécessité logique par les +récents progrès de la science unitaire de la nature; elle se trouve, +au fond, chez tous les naturalistes indépendants et qui pensent, bien +qu'un petit nombre seulement ait le courage ou éprouve le besoin de la +confesser. Je voudrais ensuite établir par là un _lien entre la +religion et la science_ et contribuer ainsi à faire disparaître +l'opposition que l'on a établie à tort et sans nécessité; le besoin +moral de notre _sentiment_ sera satisfait par le monisme, autant que +le besoin logique de causalité de notre _jugement_.» + +Le grand effet qu'a produit cette conférence d'Altenbourg montre que, +par cette profession de foi moniste, j'ai exprimé celle non seulement +de beaucoup de naturalistes, mais encore de beaucoup d'hommes et de +femmes instruits, de toutes conditions. J'ai été récompensé non +seulement par des centaines de lettres d'approbation, mais encore par +le grand succès de presse de cette conférence dont, en six mois, +parurent six éditions. Ce succès inattendu a pour moi d'autant plus de +valeur que cette profession de foi a été tout d'abord un discours +d'occasion, improvisé, que j'ai prononcé sans m'y être préparé, le 9 +octobre 1892, à Altenbourg, durant le jubilé d'anniversaire de la +«Société des naturalistes» des Osterlandes. Naturellement, la réaction +inévitable surgit bientôt d'autre part; j'ai subi les attaques les +plus vives, non seulement de la presse ultramontaine, du _papisme_, +des défenseurs jurés de la superstition, mais aussi de la part des +lutteurs «libéraux» du christianisme évangélique qui prétendent +défendre à la fois la vérité scientifique et la croyance épurée. +Cependant, durant les sept années qui se sont écoulées depuis, la +grande lutte entre la science moderne et le christianisme orthodoxe +s'est faite de plus en plus menaçante; elle est devenue d'autant plus +dangereuse pour la première que le second était plus soutenu par la +croissante réaction intellectuelle et politique. Cette réaction est +déjà si avancée dans certains pays, que la liberté de pensée et de +conscience, garantie par la loi, est fort compromise en pratique +(ainsi, par exemple, en Bavière actuellement). En somme, le grand +combat intellectuel, que J. DRAPER a si excellemment dépeint dans son +_Histoire des conflits entre la religion et la science_, a atteint +aujourd'hui une ardeur et une importance qu'il n'avait jamais eues +jusqu'ici; aussi l'appelle-t-on avec raison, depuis vingt-sept ans, la +_Lutte pour la civilisation_. + + +=La lutte pour la civilisation.=--La célèbre _encyclique_ suivie du +_syllabus_ que le belliqueux pape Pie IX avait lancée en 1864, dans le +monde entier, déclarait la guerre, sur tous les points essentiels, à +la science moderne; elle exigeait la soumission aveugle de la raison +aux dogmes de l'«infaillible représentant du Christ». Ce brutal +attentat contre les biens suprêmes de l'humanité civilisée était si +monstrueux et si inouï que beaucoup de natures molles et indolentes, +elles-mêmes, furent tirées du sommeil de leur foi. Jointe à la +déclaration _d'infaillibilité_ du pape, qui la suivit en 1870, +l'encyclique provoqua une immense excitation et un mouvement de +défense énergique, qui rendirent légitimes les plus belles espérances. +Dans l'empire allemand, de formation récente, qui, dans les guerres de +1866 et 1871, avait acquis son indispensable unité nationale au prix +de lourds sacrifices, les attentats imprudents du papisme eurent des +suites particulièrement pénibles; car, d'une part, l'Allemagne est le +berceau de la Réforme et de l'affranchissement de l'esprit moderne, +d'autre part, malheureusement, elle possède, parmi ses 18 millions de +catholiques, une puissante armée de croyants belliqueux qui +l'emportent sur tous les autres peuples civilisés en fait d'obéissance +aveugle aux ordres de son pasteur suprême[61]. Les dangers qui +résultaient de là furent bien vus du grand homme d'Etat au regard +pénétrant, qui a résolu «l'énigme politique» de la dissension +nationale allemande et qui, par une diplomatie remarquable, nous a +conduits au but désiré de l'unité et de la puissance nationales. Le +prince de BISMARCK commença, en 1872, cette mémorable _lutte pour la +civilisation_, suscitée par le Vatican, conduite avec autant +d'intelligence que d'énergie par le remarquable ministre des cultes +FALK, au moyen des «ordonnances de mai» (1873). La lutte, +malheureusement, dut être abandonnée six ans après. Quoique notre +grand homme d'Etat fût un remarquable connaisseur de la nature humaine +et un habile politicien pratique, il avait cependant estimé trop bas +la puissance de trois redoutables obstacles: premièrement, la ruse +sans égale et la perfidie sans scrupule de la curie romaine; +secondement l'incapacité de penser et la crédulité de la masse +catholique ignorante, conditions bien faites pour s'adapter à la +première et sur lesquelles celle-ci s'appuyait; enfin, troisièmement, +la force d'inertie, de persévérance dans la déraison, simplement parce +que cette déraison est là. C'est pourquoi dès 1878, après que le pape +Léon XIII, plus avisé, eût inauguré son règne, la dure «visite à +Canossa» dut recommencer. La puissance du Vatican, récemment accrue, +augmenta dès lors rapidement, d'une part grâce aux manoeuvres sans +scrupule, aux artifices de serpent de la politique d'anguille, d'autre +part grâce à la politique religieuse erronée du gouvernement allemand +et à la merveilleuse incapacité politique du peuple allemand. Ainsi, à +la fin du XIXe siècle, il nous faut assister au honteux spectacle qui +nous montre que «l'atout est le centre du Reichstag» et que les +destinées de notre patrie humiliée sont dirigées par un parti papiste +qui ne représente pas encore le tiers de la population totale. + + [61] Le Christ dit à Pierre: «fais paître mes brebis!» Les + successeurs de Pierre ont traduit «fais paître» par «tonds». + +Lorsque commença, en 1872, la lutte pour la civilisation, elle fut +saluée, _à juste titre_, par tous les hommes pensants avec +indépendance, comme une reproduction politique de la Réforme, comme +une tentative énergique pour délivrer la civilisation moderne du joug +de la tyrannie intellectuelle papiste; la presse libérale tout entière +célébrait dans le Prince de Bismarck le «Luther politique», le +puissant héros qui avait conquis non seulement l'unité nationale, +mais encore l'affranchissement intellectuel de l'Allemagne. Dix ans +plus tard, après la victoire du papisme, la même «presse libérale» +affirmait le contraire et déclarait la lutte pour la civilisation, une +grande faute; c'est ce qu'elle fait encore aujourd'hui. Ce fait prouve +simplement combien la mémoire de nos journalistes est courte, combien +est défectueuse leur connaissance de l'histoire et combien imparfaite +leur éducation philosophique. Le prétendu «Traité de paix entre +l'Église et l'État» n'est toujours qu'un armistice. Le papisme +moderne, fidèle aux principes absolutistes suivis depuis 1600 ans, +peut et doit vouloir exercer l'_aristocratie universelle_ sur les âmes +crédules; il doit exiger l'absolue soumission de l'État qui représente +les droits de la raison et de la science. La paix réelle ne pourra +s'établir que lorsqu'un des deux combattants, vaincu, gisera sur le +sol. Ou bien la victoire sera à «l'Église qui seule sauve», et alors +c'en sera fait définitivement de la «Science libre et de +l'enseignement libre», les Universités se transformeront en convicts, +les gymnases en cloîtres. Ou bien la victoire sera à l'État moderne +appuyé sur la raison et alors le XXe siècle verra se développer la +culture moderne, la liberté et le bien-être dans une bien plus large +mesure encore que ce ne fut le cas au XIXe siècle (cf. plus haut, ED. +HARTMANN). + +Pour hâter, précisément, la réalisation de ce but, il nous semble +importer surtout, non seulement que les sciences naturelles modernes +détruisent le faux édifice de la superstition et déblaient le chemin +de ses vils décombres, mais encore qu'elles édifient, sur le terrain +libre, un nouvel édifice habitable pour l'âme humaine, un _palais de +la raison_ dans lequel, au sein de notre conception moniste +nouvellement conquise, nous adorerons pieusement la vraie Trinité du +XIXe siècle, la _Trinité du Vrai, du Beau et du Bien_. Pour rendre +palpable le culte de ce triple idéal divin, il nous paraît avant tout +nécessaire de régler nos comptes avec les formes régnantes du +Christianisme et d'envisager les changements qu'il faudrait effectuer +en les remplaçant par le culte nouveau. Car le Christianisme possède +(dans sa forme pure, _originelle_) malgré toutes ses lacunes et toutes +ses erreurs, une si haute valeur morale, il est surtout mêlé si +étroitement depuis quinze cents ans, à toutes les institutions +politiques et sociales de notre vie civilisée,--qu'en fondant notre +religion moniste nous devrons nous appuyer autant que possible sur les +institutions existantes. Nous ne voulons pas de _Révolution_ brutale, +mais une _Réforme_ raisonnable de notre vie intellectuelle et +religieuse. Et de même qu'il y a deux mille ans la poésie classique +des anciens Hellènes incarnait, sous la forme des dieux, la vertu +idéale, de même nous pouvons prêter à notre triple idéal de la raison, +la forme de sublimes déesses; nous allons examiner ce que deviennent, +dans notre monisme, les trois déesses de la _Vérité_, de la _Beauté_ +et de la _Vertu_; et nous examinerons, en outre, leurs rapports avec +les dieux correspondants du Christianisme, qu'elles sont destinées à +remplacer. + + +I. =L'Idéal de la Vérité.=--Les considérations précédentes nous ont +convaincus que la Vérité pure ne se peut trouver que dans le temple de +la _connaissance de la Nature_ et que les seules routes qui puissent +servir à nous y conduire sont l'«observation et la réflexion», l'étude +empirique des faits et la connaissance, conforme à la raison, de leurs +causes efficientes. C'est ainsi que nous arriverons, au moyen de la +_raison pure_, à la science véritable, trésor le plus précieux de +l'humanité civilisée. Par contre, et pour les raisons importantes +exposées au chapitre XVI, nous devons écarter toute prétendue +_révélation_, toute croyance fantaisiste qui affirme connaître, par +des procédés surnaturels, des vérités que notre raison ne suffit pas à +découvrir. Et comme tout l'édifice des croyances de la religion +judéo-chrétienne, ainsi que de l'islamisme et du bouddhisme, repose +sur de pareilles révélations prétendues,--comme, en outre, ces +produits de la fantaisie mystique sont en contradiction directe avec +la connaissance empirique et claire de la Nature,--il est donc +certain que nous ne pouvons trouver la vérité qu'au moyen de la raison +travaillant à construire la véritable _science_, non au moyen de +l'imagination fantaisiste aidée de la croyance mystique. Sous ce +rapport, il est absolument certain que la conception _chrétienne_ doit +être remplacée par la philosophie _moniste_. La déesse de la Vérité +habite le temple de la Nature, les vertes forêts, la mer bleue, les +monts couverts de neige;--elle n'habite pas les sombres galeries des +cloîtres, ni les étroits cachots des écoles de convicts, ni les +Églises chrétiennes, parfumées d'encens. Les chemins par lesquels nous +nous rapprocherons de cette sublime déesse de la Vérité et de la +Science, sont l'étude, faite avec amour, de la nature et de ses lois, +l'observation du monde infiniment grand des étoiles au moyen du +télescope, du monde cellulaire infiniment petit, au moyen du +microscope; mais ce n'est ni par d'ineptes exercices de piété ou +prières murmurées sans penser, ni par les deniers de Saint-Pierre ou +les pénitences en vue d'obtenir des indulgences. Les dons précieux +dont nous favorise la déesse de la Vérité sont les splendides fruits +de l'arbre de la connaissance et le gain inappréciable d'une claire +conception unitaire de l'Univers,--mais ce n'est ni la croyance au +«miracle» surnaturel, ni le songe creux d'une «vie éternelle». + + +II. =L'Idéal de la Vertu.=--Il n'en va pas, pour le divin idéal du +Bien éternel, de même que pour celui du Vrai éternel. Tandis que, +lorsqu'il s'agit de connaître la vérité, il faut exclure complètement +la révélation que nous propose l'Eglise et interroger la seule étude +de la nature, la notion du _Bien_, au contraire, ce que nous appelons +vertu, coïncide, dans notre religion moniste, presque entièrement avec +la vertu chrétienne; il ne s'agit, naturellement, que du christianisme +originel, le pur Christianisme des trois premiers siècles dont la +théorie de la vertu est exposée dans les évangiles et les lettres de +Paul; il ne s'agit pas, naturellement, de la caricature de cette pure +doctrine, faite au Vatican, et qui a dirigé la civilisation européenne +pour son plus grand dommage, pendant douze siècles. La meilleure +partie de la morale chrétienne, celle à laquelle nous nous en tenons, +consiste dans les préceptes d'humanité, d'amour et d'endurance, de +compassion et de fraternité. Seulement ces nobles commandements, qu'on +réunit d'ordinaire sous le nom de «morale chrétienne» (au meilleur +sens) ne sont pas une invention nouvelle du Christianisme, mais ont +été empruntés par lui à des formes de religion plus anciennes. De +fait, la _Règle d'or_, qui résume ces commandements en une seule +proposition, est antérieure de plusieurs siècles au Christianisme. +Dans la pratique de la vie, d'ailleurs, cette loi morale naturelle a +été aussi souvent suivie par des athées et des hérétiques qu'elle a +été laissée de côté par de pieux croyants chrétiens. Au surplus, la +doctrine de la vertu chrétienne a commis une grande faute en ne +faisant un commandement que de l'_altruisme_ seul et en rejetant +l'_égoïsme_. Notre _éthique moniste_ accorde à tous deux la même +_valeur_ et fait consister la vertu parfaite dans un juste équilibre +entre l'amour du prochain et l'amour de soi (Cf. chap. XIX: la loi +fondamentale éthique). + + +III. =L'Idéal de la Beauté.=--C'est sur le domaine du Beau que notre +monisme offre la plus grande contradiction avec le Christianisme. Le +christianisme pur, originel, prêchait le néant de la vie terrestre et +ne la considérait que comme une préparation à la vie éternelle dans +l'_Au delà_. Il s'ensuit immédiatement que tout ce que nous offre la +vie humaine dans le _présent_, tout ce qu'il peut y avoir de beau dans +l'art et dans la science, dans la vie publique ou la vie privée, n'a +aucune valeur. Le vrai chrétien doit s'en détourner et ne penser qu'à +se préparer convenablement à la vie future. Le mépris de la nature, +l'éloignement pour tous ses charmes inépuisables, l'abstention de +toute forme d'art: ce sont là les purs devoirs chrétiens; le meilleur +moyen de remplir ces devoirs, pour l'homme, c'est de se séparer de ses +semblables, de se mortifier et de ne s'occuper, dans les cloîtres ou +les ermitages, exclusivement qu'à «adorer Dieu». + +L'histoire de la civilisation nous apprend, il est vrai, que cette +morale chrétienne ascétique, qui insultait à la nature, eut pour +conséquence naturelle de produire le contraire. Les cloîtres, asiles +de la chasteté et de la discipline, devinrent bientôt les repaires des +pires orgies, les rapports sexuels des moines et des nonnes donnèrent +matière à quantité de romans, que la littérature de la Renaissance a +reproduits avec une vérité conforme à la nature. Le culte de la +«Beauté», tel qu'on le pratiquait alors, était en contradiction +absolue avec le «renoncement au monde» tel qu'on le prêchait et on en +peut dire autant du luxe et de la richesse, qui prirent bientôt une +telle extension dans la vie privée dissolue du haut clergé catholique +et dans la décoration artistique des églises et des cloîtres +chrétiens. + + +=L'art chrétien.=--On nous objectera que notre opinion se trouve +réfutée par le déploiement de beauté de l'art chrétien qui a produit, +à la belle époque du moyen âge, des oeuvres impérissables. Les +splendides cathédrales gothiques, les basiliques byzantines, les +centaines de chapelles somptueuses, les milliers de statues de marbre +des saints et des martyrs chrétiens, les millions de beaux portraits +de saints, les peintures du Christ et de la Madone jaillies d'un +sentiment profond, tout cela témoigne d'un épanouissement de l'art au +moyen âge qui, en son genre, est unique. Tous ces splendides monuments +des arts plastiques, de même que ceux de la poésie, conservent leur +haute valeur esthétique, quelque jugement que nous portions sur le +mélange de «Vérité et Poésie» qu'ils nous présentent. Mais qu'est-ce +que tout cela a à voir avec la pure doctrine chrétienne? avec cette +religion du renoncement, qui se détournait de toute splendeur +terrestre, de toute beauté matérielle et de toute forme d'art, qui +faisait peu de cas de la vie de famille et de l'amour, qui prêchait +exclusivement le souci des biens immatériels de la «vie éternelle»? +La notion de l'«art chrétien» est, à proprement parler, une +contradiction en soi, une _contradictio in adjecto_. Les riches +princes de l'Eglise qui cultivaient cet art poursuivaient par là, il +est vrai, des buts tout autres et les atteignaient d'ailleurs +pleinement. En dirigeant tout l'intérêt et tout l'effort de l'esprit +humain vers l'_Eglise_ chrétienne et son _art_ propre, on le +détournait de la _nature_ et de la connaissance des trésors qu'elle +recelait et qui auraient pu conduire à une _science_ indépendante. En +outre, le spectacle quotidien des images de saints, abondamment +exposées partout, des scènes tirées de l'histoire sainte, rappelaient +sans cesse aux chrétiens croyants le riche trésor de légendes que la +fantaisie de l'Eglise avait accumulées. Ces légendes étaient données +pour des récits véridiques, les histoires miraculeuses pour des +événements réels et les uns comme les autres étaient crus. Il est +incontestable que, sous ce rapport, l'art chrétien a exercé une +influence inouïe sur la culture en général et sur la croyance, en +particulier, pour la fortifier, influence qui, dans tout le monde +civilisé, s'est fait sentir jusqu'à ce jour. + + +=Art moniste.=--L'antipode de cet art chrétien prédominant, c'est la +nouvelle forme plastique qui n'a commencé à se développer qu'en notre +siècle, corrélativement à la _science de la nature_. La surprenante +extension de notre connaissance de l'Univers, la découverte +d'innombrables et belles formes de vie qui s'en est suivie, ont fait +naître, à notre époque, un goût esthétique tout autre et imprimé en +même temps aux arts plastiques une direction toute nouvelle. De +nombreux voyages scientifiques, de grandes expéditions à la recherche +de pays et de mers inconnus, ont mis au jour, déjà au siècle dernier +mais bien plus encore en celui-ci, une profusion insoupçonnée de +formes organiques nouvelles. Le nombre des espèces animales et +végétales s'est bientôt accru à l'infini et parmi ces espèces (surtout +dans les groupes inférieurs, dont l'étude a d'abord été négligée), il +s'est trouvé des milliers de formes belles et intéressantes, des +motifs tout nouveaux pour la peinture et la sculpture, pour +l'architecture et les arts industriels. Un nouveau monde, dans cet +ordre d'idées, nous a surtout été ouvert par l'extension de l'étude +_microscopique_, dans la seconde moitié du siècle, et en particulier +par la découverte des fabuleux habitants des _profondeurs de la mer_, +sur lesquels la lumière ne s'est faite qu'à la suite de la célèbre +expédition Challenger (1872-1876)[62]. Des milliers d'élégantes +radiolaires et de Thalamophores, de Méduses et de Coraux superbes, de +Mollusques et de Crustacés singuliers, nous ont révélé tout d'un coup +une profusion insoupçonnée de formes cachées, dont la diversité et la +beauté caractéristiques dépassent infiniment tous les produits +artistiques engendrés par la fantaisie humaine. Rien que dans les +cinquante gros volumes qui constituent l'oeuvre de la mission +Challenger, nous trouvons sur trois mille planches des reproductions +d'une masse de ces jolies formes; mais, d'ailleurs, dans beaucoup +d'autres ouvrages de luxe qui, depuis quelques dizaines d'années, sont +venues enrichir la littérature botanique et zoologique, toujours +grandissante, on trouve ces formes charmantes reproduites par +millions. J'ai récemment essayé, dans mes _Formes artistiques de la +Nature_ (1899), de faire connaître au grand public un choix de ces +formes charmantes. D'ailleurs, il n'est pas besoin de voyages +lointains ni d'oeuvres coûteuses pour révéler à tous les splendeurs de +ce monde. Il suffit d'avoir les yeux ouverts et les sens exercés. La +nature qui nous environne nous présente partout une profusion +surabondante de beaux et intéressants objets de toutes sortes. Dans +chaque mousse ou chaque brin d'herbe, dans un hanneton ou un papillon, +un examen minutieux nous fera découvrir des beautés devant lesquelles, +d'ordinaire, l'homme passe sans prendre garde. Et si nous les +observons avec une loupe, au faible grossissement, ou mieux encore, si +nous employons le grossissement plus fort d'un bon microscope, nous +découvrirons plus complètement encore, partout dans la nature +inorganique, un monde nouveau plein de beautés inépuisables. + + [62] Cf. E. HAECKEL _Das Challenger Werk_ (_Deutsche Rundschau_, + Feb. 1896.) + +Mais notre XIXe siècle est le premier à nous avoir ouvert les yeux, +non seulement à cette considération esthétique des infiniment petits, +mais encore à celle des infiniment grands de la nature. Au +commencement du siècle, c'était encore une opinion répandue que les +hauts sommets, grandioses sans doute, n'en étaient pas moins +repoussants par l'effroi qu'ils causaient et que la mer, superbe sans +doute, n'en était pas moins terrible. Aujourd'hui, à la fin du même +siècle, la plupart des gens instruits (et surtout les habitants des +grandes villes) sont heureux de pouvoir, chaque année, jouir pendant +quelques semaines des beautés des Alpes et de l'éclat cristallique des +glaciers, ou de pouvoir admirer la majesté de la mer bleue, du bord de +ses côtes charmantes. Toutes ces sources de jouissances les plus +nobles, tirées de la nature, ne nous ont été révélées dans toute leur +splendeur et rendues compréhensibles que tout récemment et les progrès +surprenants de la facilité et de la rapidité des communications ont +mis à même de les connaître, ceux dont les moyens pécuniaires sont le +plus restreints. Tous ces progrès dans la jouissance esthétique tirée +de la nature--et en même temps dans la compréhension scientifique de +cette nature--sont autant de progrès dans la culture intellectuelle +supérieure de l'humanité et par suite dans notre religion moniste. + + +=Peinture de paysage et oeuvres illustrées.=--Le contraste qui existe +entre notre siècle _naturaliste_ et les précédents, _anthropistiques_, +s'exprime surtout par la différence dans l'appréciation et l'extension +que les divers objets de la nature ont trouvées autrefois et +aujourd'hui. Un vif intérêt pour les représentations figurées de ces +objets s'est éveillé de nos jours, intérêt qu'on ne connaissait pas +auparavant; il est favorisé par les étonnants progrès de la technique +et du commerce qui lui permettent de se répandre dans tous les +milieux. De nombreuses revues illustrées propagent, en même temps que +la culture générale, le sens de la beauté infinie de la nature. C'est +surtout la _peinture de paysage_ qui a pris, à ce point de vue, une +importance insoupçonnée jusqu'ici. Déjà dans la première moitié du +siècle, un de nos naturalistes les plus éminents et les plus cultivés, +A. DE HUMBOLDT avait fait remarquer que le développement de la +peinture de paysage, à notre époque, n'était pas seulement un +«stimulant à l'étude de la nature» ou une représentation géographique +de haute importance, mais encore qu'il avait une haute valeur, à un +autre point de vue et en tant qu'instrument de culture intellectuelle. +Depuis, le goût pour cette forme de peinture s'est encore +considérablement accru. On devrait s'appliquer, dans chaque école, à +donner de bonne heure aux enfants le goût du _paysage_ et de l'art +auquel nous devons que, par le dessin et l'aquarelle, les paysages se +gravent dans notre mémoire. + + +=Amour moderne de la nature.=--L'infinie richesse de la nature en +choses belles et sublimes réserve à tout homme ayant les yeux ouverts +et doué du sens esthétique une source inépuisable de jouissances des +plus rares. Si précieuse et agréable que soit la puissance immédiate +de chacune en particulier, leur valeur s'accroît pourtant lorsqu'on +reconnaît leur sens et leurs _rapports_ avec le reste de la nature. +Quand $1, dans son grandiose _Cosmos_ donnait, il y a cinquante ans, +un «projet de description physique de l'Univers», lorsqu'il alliait si +heureusement, dans ses _Vues sur la nature_ qui restent un modèle, les +considérations esthétiques aux scientifiques, il insistait avec raison +sur le rapport étroit qui unit le goût épuré de la nature au +«fondement scientifique des lois cosmiques» et il faisait remarquer +combien tous deux réunis contribuent à élever l'être humain à un plus +haut degré de perfection. L'étonnement mêlé de stupeur avec lequel +nous considérons le ciel étoilé et la vie microscopique dans une +goutte d'eau, la crainte qui nous saisit lorsque nous étudions les +effets merveilleux de l'énergie dans la matière en mouvement, le +respect que nous inspire la valeur universelle de la loi de +substance--tout cela constitue autant d'éléments de notre _vie de +l'âme_ qui sont compris sous le nom de _religion naturelle_. + + +=Vie présente et vie future.=--Les progrès auxquels nous venons de +faire allusion, accomplis de notre temps dans la connaissance du vrai +et l'amour du beau, constituent, d'une part, le contenu essentiel et +précieux de notre religion moniste et, de l'autre, prennent une +position hostile vis-à-vis du christianisme. Car l'esprit humain vit, +dans le premier cas, dans la vie _présente_ et connue, dans le second, +dans une vie _future_ inconnue. Notre monisme nous enseigne que nous +sommes des enfants de la terre, des mortels qui n'auront que pendant +une, deux, au plus trois «générations», le bonheur de jouir en cette +vie des splendeurs de notre planète, de contempler l'inépuisable +richesse de ses beautés et de reconnaître le jeu merveilleux de ses +forces. Le christianisme, au contraire, nous enseigne que la terre est +une sombre vallée de larmes dans laquelle nous n'avons que peu de +temps à passer, pour nous y macérer et torturer, afin de jouir ensuite +dans l'«au delà», d'une vie éternelle pleine de délices. Où se trouve +cet «au delà» et en quoi consistera la splendeur de cette vie +éternelle, voilà ce qu'aucune «révélation» ne nous a dit encore. Tant +que le «ciel» était pour l'homme une voûte bleue, étendue au dessus du +disque terrestre et éclairée par la lumière étincelante de plusieurs +milliers d'étoiles, la fantaisie humaine pouvait à la rigueur se +représenter là-haut, dans cette salle céleste, le repas ambrosique des +dieux olympiens, ou la table joyeuse des habitants du Walhalla. Mais à +présent, toutes ces divinités et les «âmes immortelles» attablées avec +elles, se trouvent dans le cas manifeste de _manque de logement_, +décrit par D. STRAUSS; car nous savons aujourd'hui, grâce à +l'_astrophysique_, que l'espace infini est rempli d'un éther +irrespirable et que des millions de corps célestes s'y meuvent, +conformément à des «lois» d'airain, éternelles, sans trève et en tous +sens, soumis tous à l'éternel grand rythme de l'«apparition et de la +disparition». + + +=Eglises monistes.=--Les lieux de recueillement, dans lesquels l'homme +satisfait son besoin religieux et rend hommage aux objets de son +culte, sont considérés par lui comme ses «Eglises» sacrées. Les +pagodes de l'Asie bouddhiste, les temples grecs de l'antiquité +classique, les synagogues de la Palestine, les mosquées d'Egypte, les +cathédrales catholiques du sud de l'Europe et les temples protestants +du Nord--toutes ces «maisons de Dieu» doivent servir à élever l'homme +au dessus des misères et de la prose de la vie réelle quotidienne; +elles doivent le transporter dans la sainteté et la poésie d'un monde +idéal supérieur. Elles remplissent ce but de mille manières +différentes, correspondantes aux diverses formes du culte et aux +différences entre les époques. L'homme moderne, «en possession de la +science et de l'art»--et par suite, en même temps de la +«religion»--n'a besoin d'aucune Eglise spéciale, d'aucun lieu étroit +et fermé. Car partout où, dans la libre nature, il dirige ses regards +sur l'Univers infini ou sur quelqu'une de ses parties, partout il +observe sans doute la dure «lutte pour la vie», mais à côté aussi le +«vrai», le «beau» et le «bien»; il trouve partout son _Eglise_ dans la +splendide _nature_ elle-même. Mais il faut en outre, pour répondre aux +besoins particuliers de bien des hommes, de beaux temples bien ornés, +ou des Eglises, ou quelque lieu clos de recueillement dans lesquels +ces hommes puissent se retirer. De même que, depuis le XVIe siècle, le +papisme a dû céder de nombreuses Eglises à la Réforme, de même, au XXe +siècle, un grand nombre passeront aux «libres communautés» du +_monisme_. + + + + +CHAPITRE XIX + +Notre morale moniste + + ÉTUDES MONISTES SUR LA LOI FONDAMENTALE ÉTHIQUE.--ÉQUILIBRE ENTRE + L'AMOUR DE SOI ET L'AMOUR DU PROCHAIN.--ÉGALE LÉGITIMITÉ DE + L'ÉGOÏSME ET DE L'ALTRUISME.--FAUTE DE LA MORALE + CHRÉTIENNE.--ÉTAT, ÉCOLE ET ÉGLISE.</sc> + + «Aucun arbre ne tombe du premier coup. Le coup que je porte + d'ailleurs ici à une très vieille habitude de penser, est loin + d'être le premier: jamais il ne pourra me venir à l'esprit de le + considérer comme le dernier et de penser que je pourrai voir + l'arbre abattu. Si je pouvais parvenir à imprimer la même + direction à d'autres branches et à de plus importantes, mon + souhait le plus hardi serait réalisé. Je ne doute pas un seul + instant qu'un jour l'arbre ne tombe et que la _moralité_ ne + trouve dans l'_unification_ de la nature humaine un abri plus + sûr que celui qui lui a été offert jusqu'ici par la conception + d'une double nature.» + + CARNERI (1891). + + + + +SOMMAIRE DU CHAPITRE XIX + + Ethique moniste et éthique dualiste.--Contradiction entre la + raison pure et la raison pratique de Kant.--Son impératif + catégorique.--Les Néokantiens.--Herbert Spencer.--Egoïsme et + altruisme (amour de soi et amour du prochain). Equivalence + entre ces deux penchants de la nature.--La loi fondamentale + éthique: la règle d'or.--Son ancienneté.--Morale + chrétienne.--Mépris de l'individu, du corps, de la nature, de + la civilisation, de la famille, de la femme.--Morale + papiste.--Suites immorales du célibat.--Nécessité de + l'abolition du célibat, de la confession auriculaire et du + trafic des indulgences.--Etat et Eglise.--La religion est une + chose privée.--Eglise et école.--Etat et école.--Nécessité de + la réforme scolaire. + + +LITTÉRATURE + + H. SPENCER.--_Principes de Sociologie et de Morale._ (Trad. + franç.). + + LESTER F. WARD.--_Dynamic Sociology, or applied social science_ + (2 vol. New-York 1883). + + B. CARNERI.--_Der moderne Mensch. Versuche einer Lebensführung_ + (Bonn, 1891.)--_Sittlichkeit und Darwinismus. Drei Bücher Ethik_ + (Wien 1871).--_Grundlegung der Ethik_ (Wien + 1881).--_Entwickelung und Glückseligkeit_ (Stuttgart, 1886.) + + B. VETTER.--_Die moderne Weltanschauung und der Mensch_ (6 + Vorträge) 2te Aufl. 1896. + + H. E. ZIEGLER.--_Die Naturwissenschaft und die + Socialdemokratische Theorie_ (1894). + + OTTO AMMON.--_Die Gesellschaftsordnung und ihre natürlichen + Grundlagen. Entwurf einer Social Anthropologie_ (1895). + + P. LILIENFED.--_Socialwissenschaft der Zukunft._ 5 theile + (1873). + + E. GROSSE.--_Die Formen der Familie und die Formen der + Wirthschaft_ (1896). + + F. HANSPAUL.--_Die Seelentheorie und die Gesetze des natürlichen + Egoïsmus und der Anpassung_ (1889). + + MAX NORDAU.--_Les mensonges conventionnels de l'humanité + civilisée._ (Trad. franç.) + + +La vie pratique impose à l'homme une série d'obligations morales, +précises, qui ne peuvent être bien remplies et conformément à la +nature, que lorsqu'elles s'harmonisent avec la conception rationnelle +que l'homme se fait de l'Univers. Il suit de ce principe fondamental +de notre philosophie moniste, que notre _morale_ doit se trouver +d'accord, au point de vue de la raison, avec la conception unitaire du +«Cosmos» que nous avons acquise par la connaissance progressive des +lois de la nature. L'univers infini ne constituant pour notre Monisme +qu'un seul grand Tout, la vie intellectuelle et morale de l'homme ne +forme qu'une partie de ce _Cosmos_ et le réglement conforme à la +nature que nous lui appliquerons ne pourra être qu'unitaire. _Il n'y a +pas deux mondes distincts et séparés_: l'un _physique, matériel_ et +l'autre _moral, immatériel_. + +La plupart des philosophes et des théologiens, aujourd'hui encore, +sont d'un tout autre avis; ils affirment avec KANT que le monde moral +est complètement indépendant du monde physique et soumis à de tout +autres lois; par suite, la _conscience morale de l'homme_, en tant que +base de la vie morale, serait complétement indépendante de la +_connaissance scientifique de l'Univers_ et devrait, au contraire, +s'appuyer sur les croyances religieuses. La connaissance du monde +moral doit donc s'effectuer par la _raison pratique_, laquelle croira, +tandis que la connaissance de la Nature ou du monde physique +s'effectuera par la _raison théorique_ pure. + +Cet indéniable _dualisme_, dont il eut d'ailleurs conscience, fut la +plus grande et la plus _grave faute_ de KANT; elle a eu, à l'infini, +des suites fâcheuses, suites dont nous nous ressentons encore +aujourd'hui. Tout d'abord, le _Kant critique_ avait édifié le +grandiose et merveilleux palais de la raison pure et montré d'une +façon lumineuse que les trois grands _dogmes centraux de la +Métaphysique_, le dieu personnel, le libre arbitre et l'âme immortelle +n'y pouvaient trouver place nulle part et même qu'on ne pouvait pas +trouver de preuve rationnelle de leur réalité. Mais, plus tard, le +_Kant dogmatique_ construisit, à côté de ce palais de cristal réel de +la raison pure, le château de cartes idéal de la raison pratique, +brillant d'un éclat trompeur, dans lequel on fit trois nefs imposantes +pour abriter ces trois puissantes déesses mystiques. Après avoir été +chassées par la grande porte, par la science rationnelle, elles sont +revenues par la petite porte, introduites par la croyance +antirationnelle. + +KANT couronna la coupole de sa grande cathédrale de foi par une +étrange idole, le célèbre _impératif catégorique_, par là, +l'obligation de la loi morale en général est _absolument +inconditionnée_, indépendante de toute considération de réalité ou de +possibilité; elle s énonce ainsi: «Agis toujours de telle sorte que la +maxime de ta conduite (ou le principe subjectif de ta volonté) puisse +être érigée en principe d'une législation universelle». Tout homme +normal devrait, par suite, avoir le même sentiment du devoir qu'un +autre. L'anthropologie moderne a cruellement dissipé ce beau rêve; +elle a montré que, parmi les peuples primitifs, les devoirs étaient +encore bien plus différents que parmi les peuples civilisés. Toutes +les moeurs, tous les usages que nous considérons comme des fautes +répréhensibles ou comme des crimes épouvantables (le vol, la fraude, +le meurtre, l'adultère, etc.) passent chez d'autres peuples, dans +certaines circonstances, pour des vertus ou même pour des devoirs. + +Quoique la contradiction manifeste des deux «Raisons» de KANT, +l'antagonisme radical entre la raison _pure_ et la raison _pratique_ +ait été reconnue et réfutée dès le commencement du siècle elle a +prévalu jusqu'à ce jour dans de nombreux milieux. L'école moderne des +_Néokantiens_ prêche, aujourd'hui encore, le «retour à Kant» avec +insistance, précisément _à cause de ce dualisme_ bienvenu, et l'Eglise +militante la soutient chaleureusement sur ce point, parce que cela +concorde très bien avec sa propre foi mystique. Une importante défaite +n'a commencé pour celle-ci qu'en la seconde moitié du XIXe siècle, +préparée par la science moderne de la nature; les prémisses de la +doctrine de la raison pratique ont été, par suite, renversées. La +cosmologie moniste a démontré, s'appuyant sur la loi de substance, +qu'il n'y a pas de «Dieu personnel»; la psychologie comparée et +génétique a montré qu'une «âme immortelle» ne peut pas exister et la +physiologie moniste a prouvé que l'hypothèse du «libre arbitre» repose +sur une illusion. Enfin la théorie de l'évolution nous a fait voir que +les «_éternelles lois d'airain de la nature_» qui régissent le monde +inorganique, valent encore dans le monde organique et dans le monde +moral. + +Notre moderne connaissance de la Nature, cependant, n'agit pas +seulement sur la philosophie et la morale d'une manière _négative_, en +détruisant le dualisme kantien, elle agit aussi en un sens _positif_, +mettant à sa place le nouvel édifice du _Monisme éthique_. Elle montre +que le _sentiment du devoir_ chez l'homme, ne repose pas sur un +«_impératif catégorique_» illusoire, mais sur le _terrain réel des +instincts sociaux_, que nous trouvons chez tous les animaux supérieurs +vivant en sociétés. Elle reconnaît comme but suprême de la morale +d'établir une saine harmonie entre l'_égoïsme_ et l'_altruisme_, entre +l'amour de soi et l'amour du prochain. C'est avant tout au grand +philosophe anglais, SPENCER, que nous devons l'établissement de cette +morale éthique, par la doctrine de l'évolution. + + +=Egoïsme et altruisme.=--L'homme fait partie du groupe des _vertébrés +sociables_ et il a, par suite, comme tous les animaux sociables, deux +sortes de devoirs différents: premièrement envers lui-même et +secondement envers la société à laquelle il appartient. Les premiers +sont les commandements de _l'amour de soi_ (égoïsme), les seconds ceux +de _l'amour du prochain_ (altruisme). Ces deux sortes de commandements +naturels sont également légitimes, également normaux et également +indispensables. Si l'homme veut vivre dans une société ordonnée et s'y +bien trouver, il ne doit pas seulement rechercher son propre bonheur, +mais aussi celui de la communauté à laquelle il appartient et celui de +ses «prochains», lesquels constituent cette association sociale. Il +doit reconnaître que leur prospérité fait la sienne et leurs +souffrances les siennes. Cette loi sociale fondamentale est si simple +et d'une nécessité si bien imposée par la nature, qu'il est difficile +de comprendre qu'on la puisse contredire, théoriquement et +pratiquement; et cependant, cela se produit aujourd'hui encore, ainsi +que depuis des années cela s'est produit. + + +=Equivalence de l'égoïsme et de l'altruisme.=--L'égale légitimité de +ces deux penchants de la nature, l'égale valeur morale de l'amour de +soi et de l'amour du prochain, est le _principe fondamental_ le plus +important de _notre morale_. Le but suprême de toute morale +rationnelle est, par suite, très simple: c'est d'établir un +«_équilibre conforme à la nature entre l'égoïsme et l'altruisme_, +entre l'amour de soi et l'amour du prochain.» La règle d'or de la loi +morale nous dit: «Fais aux autres ce que tu veux qu'ils te fassent». +De ce commandement suprême du Christianisme s'ensuit de soi-même que +nous avons des devoirs aussi sacrés envers nous-mêmes qu'envers notre +prochain. J'ai déjà exposé en 1892, dans mon _Monisme_, la façon dont +je conçois ce principe fondamental et j'ai insisté surtout sur trois +propositions importantes: I. Les deux penchants en lutte sont des +_lois de la nature_ également importantes et également indispensables +au maintien de la famille et de la société; l'égoïsme permet la +conservation de l'_individu_, l'altruisme celle de l'_espèce_ +constituée par la chaîne des individus périssables. II. Les _devoirs +sociaux_ que la constitution de la Société impose aux hommes associés +et par lesquels celle-ci se maintient, ne sont que des formes +d'évolution supérieures des _instincts sociaux_ que nous constatons +chez tous les animaux supérieurs vivant en sociétés (en tant +qu'«habitudes devenues héréditaires»). III. Pour tout homme civilisé, +la _morale_, aussi bien pratique que théorique, en tant que «Science +des Normes» est liée à la _conception philosophique_ et, partant, +aussi à la _religion_. + + +=La loi fondamentale éthique.=--(La loi d'or de la morale). Notre +principe fondamental de la morale étant bien reconnu, il s'ensuit +immédiatement le suprême commandement de cette morale, ce devoir qu'on +désigne souvent aujourd'hui du nom de _loi d'or de la morale_ ou, plus +brièvement de «loi d'or». Le _Christ_ l'a énoncée à plusieurs reprises +par cette simple phrase: _Tu aimeras ton prochain comme toi-même_ +(Math., 19, 19; 22, 39, 40: Romains, 139, etc.); l'évangéliste MARC +ajoutait très justement: «Il n'y a pas de plus grand commandement que +celui-ci»; et MATHIEU disait: «Ces deux commandements contiennent +toute la loi et les prophètes». Par ce commandement suprême, notre +_Ethique moniste_ concorde absolument avec la morale _chrétienne_. +Mais nous devons mentionner tout de suite ce fait historique que le +mérite d'avoir posé cette loi fondamentale ne revient pas au Christ, +comme l'affirment la plupart des théologiens chrétiens et comme +l'admettent aveuglément les croyants dépourvus de sens critique. +Cependant cette _règle d'or_ remonte à plus de cinq siècles avant le +Christ et elle avait été proclamée par de nombreux sages de la Grèce +et de l'Orient comme la règle la plus importante de la morale. +PITTAKUS de Mytilène, l'un des sept Sages de la Grèce, disait, 620 ans +avant J.-C.: «Ne fais pas à ton prochain ce que tu ne voudrais pas +qu'il te fît.--CONFUCIUS, le grand philosophe et fondateur de la +religion de la Chine (qui niait la personnalité de Dieu et +l'immortalité de l'âme), disait 500 ans avant J.-C., «Fais à chacun +ce que tu voudrais qu'il te fît, et ne fais à personne ce que tu ne +voudrais pas qu'il te fît. Tu n'as besoin que de ce seul commandement; +il est _le fondement de tous les autres_.» ARISTOTE enseignait, au +milieu du IVe siècle avant J.-C. «Nous devons nous comporter envers +les autres de la manière dont nous désirons qu'ils se comportent +envers nous.» Dans le même sens et presque dans les mêmes termes, la +règle d'or est encore exprimée par THALÈS, ISOCRATE, ARISTIPPE, le +pythagoricien SEXTUS et autres philosophes de l'antiquité classique, +_plusieurs siècles avant le Christ_. On pourra consulter là-dessus +l'ouvrage excellent de SALADIN: «OEuvres complètes de Jehovah», dont +l'étude ne saurait être trop recommandée à tout _théologien_, +cherchant avec _sincérité_ la vérité. Il ressort de ces rapprochements +que la loi d'or fondamentale a une origine _polyphylétique_, +c'est-à-dire qu'elle a été posée à des époques différentes et en +différents lieux par plusieurs philosophes et indépendamment l'un de +de l'autre. D'autre part il faut admettre que Jésus a emprunté cette +loi à d'autres sources orientales (à des traditions plus anciennes, +sémites, hindoues, chinoises et surtout aux doctrines bouddhistes) +ainsi que la chose est aujourd'hui démontrée pour la plupart des +autres dogmes chrétiens. SALADIN résume les résultats de la théologie +critique moderne, en cette phrase: «Il n'est pas un principe moral, +raisonnable et pratique, enseigné par _Jésus_, qui n'ait pas, déjà +avant lui, été enseigné par _d'autres_.» (Thalès, Solon, Socrate, +Platon, Confucius, etc.). + + +=Morale chrétienne.=--Puisque la loi éthique fondamentale existe ainsi +depuis deux mille cinq cents ans et puisque le christianisme en a fait +expressément le précepte suprême, comprenant tous les autres, qu'il a +placé en tête de sa morale, il semblerait que notre _Ethique moniste_ +concorde absolument sur ce point le plus important, non seulement avec +les antiques doctrines morales du paganisme, mais encore avec celles +du christianisme. Malheureusement cette heureuse harmonie est +détruite par le fait que les Évangiles et les Épîtres de Paul +contiennent beaucoup d'autres doctrines morales qui contredisent +ouvertement ce premier et suprême précepte. Les théologiens chrétiens +se sont, en vain, efforcés de résoudre par d'habiles interprétations +ces contradictions frappantes dont ils souffraient[63]. Nous n'avons +donc pas besoin de nous étendre là-dessus; nous ne ferons qu'indiquer +brièvement ces côtés regrettables de la doctrine chrétienne, qui sont +inconciliables avec la conception moderne, en progrès sur la +chrétienne et qui sont nettement nuisibles, quant à leurs conséquences +pratiques. De ce nombre est le mépris de la morale chrétienne pour +l'individu, pour le corps, la nature, la civilisation, la famille et +la femme. + + [63] Cf D. STRAUSS _Gesammelte Schriften_ Auswahl in C. Bänden, + Bonn 1878. SALADIN _Jehovahs Gesammelte Werke_, 1886. + + +I. _Le mépris de soi-même professé par le christianisme._--La plus +importante et la suprême erreur de la morale chrétienne, qui annule +complètement la règle d'or, c'est l'_exagération_ de l'amour du +prochain aux dépens de l'amour de soi-même. Le christianisme combat et +rejette en principe l'_égoïsme_ et pourtant ce penchant de la nature +est absolument indispensable à la conservation de l'individu; on peut +même dire que l'_altruisme_, son contraire en apparence, n'est au fond +qu'un égoïsme raffiné. Rien de grand, rien de sublime n'a jamais été +accompli sans égoïsme et sans la _passion_ qui nous rend capable des +grands sacrifices. Seules les _déviations_ de ces penchants sont +répréhensibles. Parmi les préceptes chrétiens qui nous ont été +inculqués dans la première jeunesse comme importants entre tous et +dont, dans des millions de sermons, on nous fait admirer la beauté, se +trouve cette phrase (Matth. 5, 44): «Aimez vos ennemis, bénissez ceux +qui vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous haïssent, implorez +pour ceux qui vous offensent et vous poursuivent.» Ce précepte est +d'un haut idéal, mais il est aussi contraire à la nature que dénué de +valeur pratique. SALADIN (op. cit. p. 205) dit excellemment: «Faire +cela est injuste, quand bien même ce serait possible; et ce serait +quand bien même impossible, au cas où ce serait juste.» Il en va de +même de l'exhortation: «Si quelqu'un prend ta robe, donne lui aussi +ton manteau»; c'est à dire, traduit en langage moderne: «Si quelque +coquin sans conscience te vole la moitié de ta fortune, donne-lui +encore l'autre moitié» ou bien, transposé en politique pratique: +«Allemands à l'esprit simple, si les pieux Anglais, là-bas en Afrique, +vous enlèvent l'une après l'autre vos nouvelles et précieuses +colonies, donnez-leur, en outre, vos autres colonies--ou mieux encore; +donnez-leur l'Allemagne par-dessus le marché!» Puisque nous touchons +ici à la politique toute-puissante et tant admirée de l'Angleterre +moderne, faisons remarquer, en passant, _la contradiction flagrante_ +de cette politique par rapport à toutes les doctrines fondamentales de +la charité chrétienne, que cette grande nation, plus qu'aucune autre, +a toujours _à la bouche_. D'ailleurs le contraste évident entre la +morale recommandée _idéale_ et altruiste, de l'homme _isolé_--et la +morale _réelle_, purement égoïste, des _sociétés_ humaines, et en +particulier des états chrétiens civilisés, est un fait connu de tous. +Il serait intéressant d'établir mathématiquement, à partir de quel +_nombre_ d'hommes réunis, l'idéal moral altruiste de toute personne +prise isolément, se transforme en son contraire, en la «politique +réelle» purement _égoïste_ des états et des nations. + +II. _Le mépris du corps professé par le christianisme._--La foi +chrétienne envisageant l'organisme humain d'un point de vue absolument +dualiste et n'assignant à l'âme immortelle qu'un séjour passager dans +le corps mortel, il est tout naturel que la première se soit vu +assigner une bien plus haute valeur que le second. Il s'ensuit cette +négligence des soins du corps, de l'éducation physique et des soins de +propreté, par où le moyen-âge chrétien se distingue, fort à son +désavantage, de l'antiquité classique et païenne. On ne rencontre pas, +dans la doctrine chrétienne, ces préceptes sévères d'ablutions +quotidiennes, de soins minutieux du corps que nous trouvons dans les +religions mahométane, hindoue ou autres, non seulement établis +théoriquement, mais encore pratiquement exécutés. L'idéal du pieux +chrétien, dans beaucoup de cloîtres, c'est l'homme qui jamais ne se +lave, ni ne s'habille soigneusement, qui ne change jamais son froc +quand il sent mauvais, et qui, au lieu de travailler, passe +paresseusement sa vie dans des prières sans pensée, des jeûnes +ineptes, etc. Rappelons enfin comme de monstrueux excès de ce mépris +du corps, les odieux exercices de pénitence des flagellants et autres +ascètes. + +III. _Le mépris de la Nature professé par le christianisme._--Une +quantité innombrable d'erreurs théoriques et de fautes pratiques, de +grossièretés admises et de lacunes déplorables, prennent leur source +dans le faux _anthropisme du christianisme_, dans la position +exclusive qu'il assigne à l'homme en tant qu'«image de Dieu», par +opposition à tout le reste de la Nature. Ceci a contribué à amener, +non seulement un éloignement très préjudiciable à l'égard de notre +merveilleuse mère, la «Nature», mais encore un regrettable mépris de +notre part, pour les autres organismes. Le christianisme ignore ce +louable _amour des animaux_, cette pitié envers les mammifères, nos +proches et nos amis (les chiens, les chevaux, le bétail), qui font +partie des lois morales de beaucoup d'autres religions et, avant tout, +de celle qui est le plus répandue, du _bouddhisme_. Ceux qui ont +habité longtemps le sud de l'Europe catholique, ont été souvent +témoins de ces horribles tortures infligées aux animaux et qui +éveillent en nous, leurs amis, la plus profonde pitié et le plus vif +courroux; et s'il leur est arrivé de faire à ces barbares «chrétiens», +des reproches de leur cruauté, on leur aura fait cette ridicule +réponse: «Quoi, les animaux ne sont pourtant pas des chrétiens!» Cette +erreur, malheureusement, a été confirmée par DESCARTES qui n'accordait +qu'à l'homme une âme sentante et la refusait aux animaux. Le +_darwinisme_ nous enseigne que nous descendons directement des +Primates et, si nous remontons plus loin, d'une série de mammifères, +qui sont «nos frères»; la physiologie nous démontre que ces animaux +possèdent les mêmes nerfs et les mêmes organes sensoriels que nous; +qu'ils éprouvent du plaisir et de la douleur tout comme nous. Aucun +naturaliste moniste, compatissant, ne se rendra jamais coupable envers +les animaux, de ces mauvais traitements que leur inflige étourdiment +le chrétien croyant qui, dans son délire anthropique des grandeurs, se +considère comme l'«enfant du Dieu de l'amour.» En outre, le mépris +radical de la nature prive le chrétien d'une foule des joies +terrestres les plus nobles et avant tout de _l'amour de la Nature_, ce +sentiment si beau et si élevé. + +IV.--_Le mépris de la civilisation, professé par le +christianisme._--La doctrine du Christ faisant de la terre une vallée +de larmes, de notre vie terrestre, sans valeur par elle-même, une +simple préparation à la «vie éternelle» dans un au-delà meilleur, +cette doctrine se trouvait logiquement amenée à exiger de l'homme +qu'il renonce à tout bonheur en cette vie et qu'il fasse peu de cas de +tous les _biens terrestres_ qu'on demande à cette existence. Dans ces +«biens terrestres», cependant, rentrent pour l'homme civilisé moderne, +les innombrables secours de la chimie, de l'hygiène, des moyens de +communication qui rendent, aujourd'hui, notre vie civilisée agréable +et plaisante;--dans ces «biens terrestres» rentrent toutes les +jouissances élevées des beaux-arts, de la musique, de la poésie, qui +déjà pendant le moyen âge chrétien (et en dépit de ses principes) +avaient atteint un brillant épanouissement et que nous apprécions si +hautement, en tant que «biens idéals»;--dans ces «biens terrestres» +rentrent enfin les inappréciables progrès de la science et surtout de +la connaissance de la nature dont le développement inespéré permet à +notre XIXe siècle d'être fier à juste titre. Tous ces «biens +terrestres» d'une culture raffinée auxquels nous attachons la plus +haute valeur dans notre conception moniste, sont, dans la doctrine +chrétienne, sans valeur aucune, répréhensibles même en grande partie, +et la morale chrétienne rigoureuse doit désapprouver la recherche de +ces biens, juste autant que notre éthique humaniste l'approuve et la +recommande. Le christianisme se montre donc encore, sur ce domaine +pratique, hostile à la culture, et la lutte que la civilisation et la +science moderne sont obligées de soutenir contre lui, est encore en ce +sens _la lutte pour la civilisation_. + +V.--_Le mépris de la famille professé par le christianisme._--Un des +points les plus déplorables de la morale chrétienne, c'est le peu de +cas qu'elle fait de la _vie de famille_, c'est-à-dire de cette vie +commune, conforme à la nature, partagée avec ceux qui nous sont le +plus proches par le sang, et qui est aussi indispensable à l'homme +normal qu'à tous les animaux supérieurs sociables. La «famille» passe +à bon droit chez nous pour la «base de la société» et la vie de la +famille honnête, pour la première condition d'une vie sociale +florissante. Tout autre était l'opinion du Christ, dont le regard, +dirigé vers l'«au-delà», faisait aussi peu de cas de la femme et de la +famille que de tous les autres biens de «cette vie». Les évangiles ne +nous disent que très peu de chose des rares points de contact du +Christ avec ses parents ou ses frères et soeurs; ses rapports avec sa +mère, Marie, n'étaient nullement aussi tendres et intimes que des +milliers de beaux tableaux nous représentent les choses, _embellies +par la poésie_; lui-même n'était pas marié. L'amour sexuel, qui est +pourtant le premier fondement de la constitution de la famille, +semblait plutôt à Jésus un mal nécessaire. Son apôtre le plus zélé, +PAUL, allait plus loin encore, quand il déclarait que ne pas se marier +valait mieux que se marier: «Il est bon pour l'homme de ne point +toucher une femme» (1 Corinth. 7, 1, 28-38). Si l'humanité suivait ce +bon conseil, il est sûr qu'elle serait bientôt délivrée de toute +souffrance et de toute douleur terrestre; par cette cure radicale, +elle s'éteindrait dans l'espace d'un siècle. + +VI.--_Le mépris de la femme professé par le christianisme._--Le Christ +lui-même n'ayant pas connu l'amour de la femme, ignora toujours +personnellement ce délicat anoblissement de ce qui fait le fond de la +nature humaine et qui ne jaillit que par une intime communauté de vie +entre l'homme et la femme. Les rapports sexuels intimes, sur lesquels +seuls repose la perpétuité de l'espèce humaine sont aussi importants +pour l'amour élevé, que la pénétration intellectuelle des deux sexes +et le complément réciproque que chacun des deux fournit à l'autre, +tant dans les besoins pratiques de la vie quotidienne, que dans les +fonctions idéales les plus élevées de l'activité psychique. Car +l'homme et la femme sont deux organismes différents mais d'égale +valeur, ayant chacun ses avantages et ses défectuosités. Plus la +culture est allée se développant, plus a été reconnue cette valeur +idéale de l'amour sexuel et plus est allée croissant l'estime pour la +femme, surtout dans la race germanique; n'est-ce pas la source d'où +ont jailli les plus belles fleurs de la poésie et de l'art? Ce point +de vue, au contraire, est resté étranger au Christ, comme à presque +toute l'antiquité; il partageait l'opinion généralement répandue en +_Orient_, selon laquelle la femme est inférieure à l'homme et le +commerce avec elle «impur». La nature offensée s'est terriblement +vengée de ce mépris, dont les tristes conséquences, principalement +dans l'histoire de la civilisation du moyen-âge papiste, sont +inscrites en lettres de sang. + + +=Morale papiste.=--La merveilleuse hiérarchie du papisme romain, qui +ne négligeait aucun moyen pour s'assurer la domination absolue des +esprits, trouva un excellent instrument dans l'exploitation de cette +idée d'«impureté» et dans la propagation de cette théorie ascétique +que l'abstention de tout commerce avec la femme constituait en +soi-même une vertu. Dès les premiers siècles après Jésus-Christ, +beaucoup de prêtres s'abstinrent volontairement du mariage et bientôt +la valeur présumée de ce _célibat_ augmenta tellement qu'on le déclara +obligatoire. L'immoralité qui, par suite, se propagea, est un fait +universellement connu depuis les recherches récentes de l'histoire de +la civilisation[64]. Dès le Moyen-Age, la séduction des femmes et des +filles honnêtes par le clergé catholique (la confession jouait là un +rôle important) était un sujet public de mécontentement; beaucoup de +communautés insistaient pour que, dans le but d'éviter ces désordres, +on permit aux «chastes» prêtres, le _concubinat_! C'est d'ailleurs ce +qui se produisit, sous diverses formes, souvent fort romantiques. +C'est ainsi, par exemple, que la loi canonique exigeant que la +cuisinière du prêtre n'eût pas moins de quarante ans, fut très +judicieusement «interprétée» en ce sens, que le chapelain prenait deux +«cuisinières», l'une à la cure, l'autre dehors; si l'une avait 24 ans +et l'autre 18, cela faisait en tout 42, c'est-à-dire 2 ans de plus +qu'il n'était nécessaire. Pendant les conciles chrétiens, où les +hérétiques incroyants étaient brûlés vifs, les cardinaux et les +évêques assemblés festoyaient avec toute une troupe de filles de joie. +Les désordres publics et privés du clergé catholique étaient devenus +si impudents et constituaient un danger général si grand, que déjà +avant LUTHER l'indignation était universelle et qu'on réclamait à +grands cris une «Réforme de l'Eglise dans ses chefs et dans ses +membres». On sait d'ailleurs que ces moeurs immorales existent +aujourd'hui encore (quoique plus clandestines) dans les pays +catholiques. Autrefois, on en revenait toujours, de temps à temps, à +proposer la suppression définitive du célibat, par exemple dans les +Chambres du Duché de Bade, de la Bavière, du Hesse, de la Saxe et +d'autres pays. Malheureusement, jusqu'ici, cela a été en vain! Au +Reichstag allemand, où le centre ultramontain propose aujourd'hui les +moyens les plus ridicules pour éviter l'immoralité sexuelle, aucun +parti ne pense encore à demander l'abolition du célibat dans +l'intérêt de la morale publique. Le prétendu _libéralisme_ et la +_social-démocratie_ utopiste briguent les faveurs de ce centre! + + [64] CF. Les histoires de la civilisation de Kolb, Hellwald, + Scheer, etc. + +L'état civilisé moderne, qui ne doit pas seulement élever à un degré +supérieur la vie pratique du peuple, mais aussi sa vie morale, a le +droit et le devoir de faire cesser un état de choses si indigne et +qui est nuisible à tous. Le _célibat obligatoire_ du clergé catholique +est aussi pernicieux et immoral que la _confession auriculaire_ et le +_commerce des indulgences_; ces trois institutions n'ont _rien_ à voir +avec le _christianisme originel_; toutes trois insultent à la pure +morale chrétienne; toutes trois sont d'indignes inventions du +_papisme_, combinées en vue de maintenir son absolue puissance sur les +masses crédules et de les exploiter matériellement autant que +possible. + +La Némésis de l'histoire prononcera tôt ou tard, contre le papisme +romain un châtiment terrible et les millions d'hommes à qui cette +religion dégénérée aura enlevé les joies de la vie, serviront à lui +porter, au XXe siècle, le coup mortel--du moins dans les véritables +«états civilisés». On a récemment calculé que le nombre d'hommes ayant +perdu la vie dans les persécutions papistes contre les hérétiques, +pendant l'Inquisition, les guerres de religion, etc., s'élevait bien +au-delà de dix millions. Mais que signifie ce nombre à coté de celui, +dix fois plus grand, des malheureux qui sont devenus les victimes +_morales_ des règlements et de la domination des prêtres de l'Eglise +chrétienne dégénérée,--à côté du nombre infini de ceux dont la haute +vie intellectuelle a été tuée par cette religion, dont la conscience +naïve a été torturée, la vie de famille brisée par elle? Vraiment, le +mot de GOETHE dans son superbe poème «La fiancée de Corinthe» est bien +digne d'être médité: + + «Des victimes tombent; ni l'agneau ni le taureau + Mais _des victimes humaines, spectacle inouï_!» + + +=Etat et Eglise.=--Dans la grande «_lutte pour la civilisation_» qui, +par suite de ce triste état de choses, doit toujours être poursuivie, +le premier but que l'on devrait se proposer devrait être la +_séparation complète de l'Eglise et de l'Etat_. L'«Eglise libre» doit +exister dans l'«Etat libre», c'est-à-dire toute Eglise doit être libre +dans l'exercice de son culte et de ses cérémonies, de même que dans la +construction de ses poèmes fantaisistes et de ses dogmes +superstitieux--à la _condition_, cependant, qu'elle ne menace pas par +là l'ordre public ni la moralité. Et alors le même droit doit régner +pour tous! Les communautés libres et les sociétés religieuses monistes +doivent être tolérées et laissées libres de leurs actes, tout comme +les associations protestantes libérales ou les communautés +ultramontaines orthodoxes. Mais, pour tous les «croyants» de ces +confessions différentes, la _religion doit rester chose privée_; +l'Etat ne doit que la surveiller et empêcher ses écarts, mais il ne +doit ni l'opprimer ni la soutenir. Avant tout, les contribuables ne +devraient pas être tenus de donner leur argent pour le maintien et la +propagation d'une «_croyance_» étrangère, qui, d'après leur conviction +sincère, n'est qu'une _superstition_ funeste. Dans les Etats-Unis +d'Amérique la «séparation complète de l'Eglise et de l'Etat» est, en +ce sens, depuis longtemps réalisée et cela à la satisfaction de tous +les intéressés. Cela a entraîné, dans ce pays, la séparation non +moins importante de l'Eglise et de l'Ecole, raison capitale, +incontestablement, du puissant essor que la science et la vie +intellectuelle supérieure, en général, ont pris en ces derniers temps +en Amérique. + + +=Eglise et Ecole.=--Il va de soi que l'abstention de l'Eglise dans les +choses de l'Ecole, ne doit frapper que la _confession_, la forme +spéciale de croyance que le cycle légendaire de chaque Eglise a +constituée au cours du temps. Cet «enseignement confessionnel» est +chose toute privée, c'est un devoir qui incombe aux parents ou aux +tuteurs, ou bien aux prêtres et précepteurs en qui les premiers ont +mis personnellement leur confiance. Mais à la place de la «confession» +éliminée, il reste à l'école deux importants sujets d'enseignement: +premièrement, la morale moniste et secondement, l'histoire comparée +des religions. La nouvelle _Esthétique moniste_, édifiée sur le +fondement solide de la connaissance moderne de la nature--et avant +tout de la _doctrine de l'évolution_--a fourni matière, en ces trente +dernières années, à une littérature très étudiée[65]. Notre nouvelle +_histoire comparée des religions_ se rattache, naturellement, à +l'enseignement élémentaire, tel qu'il existe actuellement, de +l'«histoire de la Bible» et de la mythologie de l'antiquité grecque et +romaine. Tous deux restent, comme jusqu'à ce jour, des éléments +essentiels dans l'éducation de l'esprit. Ce qui se comprend déjà par +ce seul fait, que tout notre _art plastique_, domaine principal de +notre _Esthétique moniste_, est intimement mêlé aux mythologies +chrétienne, hellénique et romaine. Une différence essentielle sera +seule introduite dans l'enseignement: c'est que les légendes et mythes +chrétiens ne seront plus présentés comme des «_vérités_», mais comme +des _fantaisies poétiques_, au même titre que les grecs et les +romains; la haute valeur du contenu éthique et esthétique qu'ils +renferment ne sera pas pour cela diminuée, mais accrue. Quant à la +_Bible_, ce «Livre des livres», elle ne devrait être mise entre les +mains des enfants que sous forme d'extraits soigneusement choisis +(sous forme de «Bible scolaire»); on éviterait ainsi que l'imagination +enfantine ne soit souillée des nombreuses histoires impures et récits +immoraux dont l'Ancien Testament, en particulier, est si riche. + + [65] Cf. les ouvrages précédemment cités de _Spencer_, _Carneri_, + _Vetter_, _Ziegler_, _Ammon_, _Nordau_, etc. + + +=État et École.=--Après que notre État civilisé moderne se sera +délivré et l'École avec lui, des chaînes où l'Église les tenait +esclaves, il ne pourra que mieux consacrer ses forces et ses soins à +l'organisation de l'_école_. Nous avons d'autant mieux pris conscience +de l'inappréciable valeur d'une bonne instruction, qu'au cours du XIXe +siècle, toutes les branches de la culture sont allées se déployant +plus richement et réalisant des progrès plus grandioses. Mais +l'évolution des méthodes d'enseignement est loin d'avoir marché du +même pas. La nécessité d'une _réforme scolaire_ générale se fait +sentir à nous toujours plus vive. Sur cette grave question également +on a beaucoup écrit au cours de ces quarante dernières années. Nous +nous contenterons de relever quelques-uns des points de vue généraux +qui nous ont paru les plus importants: 1º dans l'enseignement tel +qu'on l'a donné jusqu'à nos jours, c'est l'_homme_ qui a joué le rôle +principal et en particulier l'étude grammaticale de sa _langue_; +l'étude de la Nature a été complètement négligée; 2º dans l'école +moderne, la _nature_ deviendra l'objet principal des études; l'homme +devra se faire une idée juste du monde dans lequel il vit; il ne devra +pas rester en dehors de la Nature ou en opposition avec elle, mais il +devra s'apparaître comme son produit le plus élevé et le plus noble; +3º l'étude des _langues classiques_ (latin et grec) qui a absorbé +jusqu'ici la plus grande partie du temps et du travail des élèves, +demeure sans doute précieuse mais doit être fort restreinte et réduite +aux éléments (le grec facultatif, le latin obligatoire); 4º il n'en +faudra cultiver que plus, dans toutes les écoles supérieures, les +_langues modernes_ des peuples civilisés (l'anglais et le français +obligatoires, mais l'italien facultatif); 5º l'enseignement de +l'histoire doit s'attacher davantage à la vie intellectuelle, à la +civilisation intérieure et moins à l'histoire extérieure des peuples +(sort des dynasties, guerres, etc.); 6º les grands traits de la +_doctrine de l'évolution_ doivent être enseignés conjointement avec +ceux de la _cosmologie_, la géologie en même temps que la géographie, +l'anthropologie avec la biologie; 7º les grands traits de la +_biologie_ doivent être possédés par tout homme instruit; +«l'enseignement de la contemplation» moderne favorise l'attrayante +initiation aux sciences biologiques (anthropologie, zoologie, +botanique). Au commencement, on partira de la systématique descriptive +(simultanément avec l'oecologie ou bionomie), plus tard, on y ajoutera +des éléments d'anatomie et de physiologie; 8º en outre tout homme +instruit devra connaître les grands points de la _physique_ et de la +_chimie_, de même que leur validation exacte par les mathématiques; 9º +tout élève devra apprendre à bien _dessiner_ et à le faire d'après +nature; si possible il peindra aussi à l'aquarelle. Les esquisses de +dessins et d'aquarelles d'après nature (de fleurs, d'animaux, de +paysages, de nuages, etc.), éveillent non seulement l'intérêt pour la +Nature et conservent le souvenir du plaisir éprouvé à la contempler, +mais, en outre, ce n'est que comme cela que les élèves apprennent à +bien _voir_ et à _comprendre_ ce qu'ils ont vu; 10º on devra consacrer +beaucoup plus de soin et de temps qu'on ne l'a fait jusqu'ici à +l'_éducation corporelle_, à la gymnastique et à la natation; il y aura +avantage à faire chaque semaine, des _promenades_ en commun et à +entreprendre chaque année, pendant les vacances, plusieurs _voyages à +pied_; la leçon de contemplation, qui s'offrira dans ces +circonstances, aura la plus grande valeur. + +Le but principal de la culture supérieure donnée dans les écoles est +resté jusqu'à ce jour, dans la plupart des États civilisés, la +préparation à la profession ultérieure, l'acquisition d'une certaine +dose de connaissances et le dressage aux devoirs de citoyen. L'école +du XXe siècle, au contraire, poursuivra comme but principal, le +développement de la _pensée indépendante_, la claire compréhension des +choses acquises et la découverte de l'enchaînement naturel des +phénomènes. Puisque l'état civilisé moderne reconnaît à tout citoyen +un droit égal à l'éligibilité, il doit aussi lui fournir les moyens, +par une bonne préparation donnée à l'école, de développer son +intelligence afin que chacun l'emploie raisonnablement pour le plus +grand bien de tous. + + +Opposition des principes fondamentaux + + ~DANS LE DOMAINE DE LA PHILOSOPHIE MONISTE~ + + ~ET DANS CELUI DE LA PHILOSOPHIE DUALISTE~ + + 1. =Monisme= (_Conception | 1. =Dualisme= (_Conception + unitaire_): Le monde corporel | dualiste_): Le monde corporel + matériel et le monde spirituel | matériel et le monde spirituel + immatériel forment un Univers unique, | immatériel forment deux domaines + inséparable et qui comprend tout. | complètement distincts + | (complètement indépendants l'un + | de l'autre). + | + 2. =Panthéisme= (et _Athéisme_), | 2. =Théisme= (et _Déisme_), _Deus + _Deus intramundanus_: Le monde et | extramundanus_: Dieu et le monde + Dieu sont une seule substance (la | sont deux substances distinctes + matière et l'énergie sont des | (la matière et l'énergie ne sont + attributs inséparables). | que partiellement unies). + | + 3. =Génétisme= (_Evolutionnisme_), | 3. =Créatisme= (_Démiurgique_), + _Théorie de l'évolution_: Le Cosmos | _Théorie de la création_: Le + (Univers) est éternel et infini, | Cosmos (_Universum_) n'est ni + n'a jamais été créé et évolue | éternel, ni infini, mais a été + d'après des lois naturelles | tiré une fois (ou plusieurs fois) + éternelles. | du néant par Dieu. + | + 4. =Naturalisme= (et _Rationalisme_): | 4. =Supranaturalisme= (et + La _loi de substance_ (conservation | _Mysticisme_): La _loi de + de la matière et de l'énergie) | substance_ ne régit qu'une partie + régit tous les phénomènes sans | de la nature; les phénomènes de + exception; tout se ramène à des | la vie intellectuelle en sont + choses naturelles. | indépendants et sont surnaturels. + | + 5. =Mécanisme= (et _Hylozoïsme_): | 5. =Vitalisme= (et _Théologie_): + Il n'existe pas de _force vitale | _La force vitale_ (_vis + spéciale_ qui puisse se poser | vitalis_) agit dans la nature + indépendante en face des forces | organique conformément à un but, + physiques et chimiques. | indépendante des forces physiques + | et chimiques. + | + 6. =Thanatisme= (_Croyance en la | 6. =Athanisme= (_Croyance en + mortalité_): L'âme de l'homme | l'immortalité_): L'âme de l'homme + n'est pas une substance indépendante, | est une substance indépendante, + immortelle, mais elle | immortelle, créée par une voie + est issue, par des voies naturelles, | surnaturelle, partiellement ou + de l'âme animale: c'est un complexus | complètement indépendante des + de fonctions cérébrales. | fonctions cérébrales. + + + + +CHAPITRE XX + +Solution des énigmes de l'Univers. + + COUP D'OEIL RÉTROSPECTIF SUR LES PROGRÈS DE LA CONNAISSANCE + SCIENTIFIQUE DE L'UNIVERS AU XIXE SIÈCLE.--RÉPONSES DONNÉES + AUX ÉNIGMES DE L'UNIVERS PAR LA PHILOSOPHIE NATURELLE MONISTE. + + Vaste Univers et longue vie, + Effort sincère poursuivi pendant de nombreuses années + Toujours scruté, toujours fondé + Jamais achevé, souvent arrondi; + L'ancien conservé fidèlement, + Le nouveau amicalement accueilli... + L'esprit serein, le but noble + Allons! On avancera bien un peu! + + GOETHE. + + + + +SOMMAIRE DU CHAPITRE XX + + Coup d'oeil rétrospectif sur les progrès du XIXe siècle vers la + solution des énigmes de l'Univers.--I. Progrès de l'astronomie + et de la cosmologie. Unité physique et chimique de + l'Univers.--Métamorphose du Cosmos.--Evolution des systèmes + planétaires.--Analogie des processus phylogénétiques sur la + Terre et dans les autres planètes.--Habitants organiques des + autres corps célestes.--Alternance périodique des formations + cosmiques.--II. Progrès de la géologie et de la + paléontologie.--Neptunisme et vulcanisme.--Théorie de la + continuité.--III. Progrès de la physique et de la chimie.--IV. + Progrès de la biologie.--Théorie cellulaire et théorie de la + descendance.--V. Anthropologie.--Origine de + l'homme.--Considérations générales finales. + + +LITTÉRATURE + + W. GOETHE.--_Faust._ _Dieu et le Monde._ _Prométhée._ _Sur les + Sciences naturelles en général._ + + ALEX. HUMBOLDT.--_Kosmos. Entwurf einer physischen + Weltbeschreibung._ + + CARUS STERNE (E. KRAUSE).--_Werden und Vergehen._ (4te Aufl. + Berlin, 1899.) + + W. BÖLSCHE.--_Entwickelungsgeschichte der Natur._ (2 Bde. 1896.) + + G. HART.--_Der neue Gott. Ein Ausblick auf das neue Jahrhundert_ + (Leipzig, 1899). + + G. G. VOGT.--_Entstehen und Vergehen der Welt auf Grund eines + einheitlichen Substanz-Begriffes_ (2te Aufl. Leipzig, 1897). + + G. SPICKER.--_Der Kampf zweier Weltanschauungen. Eine Kritik der + alten und neuesten Philosophie, mit Einschluss der christlichen + Offenbarung_ (Stuttgart, 1898). + + L. BÜCHNER.--_An Sterbelager des Jahrhunderts. Blicke eines + freien Denkers aus der Zeit in Die Zeit_ (1898). + + E. HAECKEL.--_Histoire de la Création naturelle_ (Trad. + Letourneau). + + +Parvenus au terme de nos études philosophiques sur les Enigmes de +l'Univers, nous pouvons avec confiance tenter de répondre à cette +grave question: Dans quelle mesure nous sommes-nous approchés de leur +solution? Que valent les progrès inouïs qu'a faits le XIXe siècle +finissant dans la véritable connaissance de la nature? Et quels +horizons nous entr'ouvrent-ils pour l'avenir, pour le développement +ultérieur de notre conception du monde, pendant le XXe siècle au seuil +duquel nous sommes parvenus? Tout penseur non prévenu, qui aura pu +suivre quelque peu les progrès réels de nos connaissances empiriques +et l'interprétation que nous en avons donnée à la lumière d'une +philosophie unitaire, partagera notre opinion: le XIXe siècle a +accompli dans la connaissance de la nature et dans la compréhension de +son essence, de plus grands progrès que tous les siècles antérieurs; +il a résolu beaucoup et d'importantes «énigmes de l'Univers» qui, à +son aurore, passaient pour insolubles; il nous a dévoilé, dans la +Science et dans la connaissance, de nouveaux domaines, dont l'homme ne +soupçonnait pas l'existence il y a cent ans. Avant tout, il a mis +nettement devant nos yeux le but élevé de la _Cosmologie moniste_ et +nous a montré le chemin qui seul nous en rapprochera, le chemin de +l'étude exacte, empirique des _faits_ et de la connaissance génétique, +critique de leurs _causes_. La grande loi abstraite de la _causalité +mécanique_ dont notre _loi cosmologique fondamentale_, la _loi de +substance_, n'est qu'une autre expression concrète, régit maintenant +l'Univers aussi bien que l'esprit humain; elle est devenue l'étoile +conductrice sûre et fixe, dont la claire lumière nous indique la route +à travers l'obscur labyrinthe des innombrables phénomènes isolés. Pour +nous en convaincre, nous allons jeter un rapide coup d'oeil +rétrospectif sur les étonnants progrès qu'ont faits, en ce mémorable +siècle, les branches principales des Sciences Naturelles. + + +I. =Progrès de l'astronomie.=--La Science du Ciel est la plus +ancienne, comme celle de l'homme la plus récente des Sciences +naturelles. L'homme n'a appris à connaître et lui-même et sa propre +essence, avec une entière clarté que dans la seconde moitié de notre +siècle, tandis qu'il possédait déjà sur le Ciel étoilé, le mouvement +des planètes, etc., des connaissances merveilleuses, depuis plus de +quatre mille cinq cents ans. Les anciens Chinois, Indiens, Egyptiens +et Chaldéens, dans leur lointain Orient, connaissaient dès lors mieux +l'astronomie des sphères que la plupart des chrétiens «cultivés» de +l'Occident quatre mille ans plus tard. Déjà en l'an 2697 avant +Jésus-Christ, en Chine, une éclipse de soleil avait été observée +astronomiquement et onze cents ans avant Jésus-Christ, au moyen d'un +gnomon, l'inclinaison de l'écliptique déterminée, tandis que le Christ +lui-même (le «fils de Dieu») n'avait, comme on sait, aucune +connaissance astronomique mais jugeait, au contraire, le Ciel et la +Terre, la Nature et l'homme du point de vue géocentrique et +anthropocentrique le plus étroit. On considère d'ordinaire, et à bon +droit, comme le plus grand des progrès accomplis en astronomie, le +système héliocentrique du monde de COPERNIC, dont l'ouvrage grandiose: +_De revolutionibus orbium coelestium_ provoqua à son tour la plus +grande révolution dans les têtes pensantes. En même temps qu'il +renversait le système géocentrique du monde, admis depuis PTOLÉMÉE, il +supprimait tout point d'appui à la pure conception chrétienne, qui +faisait de la terre le centre du monde et de l'homme un souverain +semblable à Dieu. Il est donc logique que le clergé chrétien, et à sa +tête le pape de Rome, aient attaqué avec la dernière violence la +récente et inappréciable découverte de COPERNIC. Cependant elle se +fraya bientôt un chemin, après que KEPLER et GALILÉE eurent fondé sur +elle la vraie «mécanique céleste» et que NEWTON lui eût donné, par sa +théorie de la gravitation, une base mathématique inébranlable (1686). + +Un autre progrès immense, embrassant tout l'Univers, fut +l'introduction de l'_idée d'évolution_ en astronomie; ce progrès fut +accompli en 1755 par KANT, alors très jeune encore, et qui, dans sa +hardie _Histoire naturelle générale et Théorie du Ciel_ entreprit de +traiter d'après les principes de NEWTON, non seulement de la +_composition_, mais encore de l'_origine mécanique_ du système +cosmique tout entier. Grâce au grandiose _Système du monde_, de +LAPLACE, qui était arrivé, indépendamment de KANT, aux mêmes idées sur +la formation du monde,--cette nouvelle _Mécanique céleste_ fut fondée +en 1796 et si solidement établie qu'on eût pu croire que notre XIXe +siècle ne pourrait rien apporter d'essentiellement nouveau dans ce +département de la connaissance, qui eût une importance égale. Et +pourtant il reste à notre siècle la gloire d'avoir, ici aussi, frayé +des voies toutes nouvelles et d'avoir étendu infiniment, dans +l'Univers, la portée de nos regards. Par la découverte de la +photographie et de la photométrie, mais surtout de l'analyse spectrale +(par BUNSEN et KIRCHHOFF, 1860) la physique et la chimie ont pénétré +dans l'astronomie et par là nous avons acquis des données +cosmologiques d'une immense portée. Il en ressort cette fois, avec +certitude, que la _matière_ est la même dans tout l'Univers et que ses +propriétés physiques et chimiques ne sont pas différentes, dans les +étoiles les plus éloignées, de ce qu'elles sont sur notre terre. + +La conviction moniste de l'_unité physique et chimique du Cosmos +infini_, que nous avons acquise ainsi, est certainement une des +connaissances générales les plus précieuses dont nous soyons +redevables à l'_Astrophysique_, cette branche récente de l'astronomie +dans laquelle s'est illustré, en particulier, F. ZOLLNER[66]. Une +autre connaissance, non moins importante et acquise à l'aide de la +précédente, c'est celle de ce fait que les mêmes lois d'évolution +mécanique qui gouvernent notre terre valent encore partout dans +l'Univers infini. Une puissante _métamorphose du Cosmos_ embrassant +tout s'accomplit sans interruption dans toutes les parties de +l'Univers aussi bien dans l'histoire géologique de notre terre, aussi +bien dans l'histoire généalogique de ses habitants que dans l'histoire +des peuples et dans la vie de chaque homme en particulier. Dans une +partie du Cosmos, nous découvrons, avec nos télescopes perfectionnés, +d'énormes nébuleuses faites de masses gazeuses, incandescentes, +infiniment subtiles; nous les tenons pour les _germes_ de corps +célestes éloignés de milliards de milles et que nous concevons être au +premier stade de leur évolution. Dans une partie de ces «germes +stellaires», les éléments chimiques ne sont probablement pas encore +séparés, mais réunis, à une température extraordinairement élevée, +évaluée à plusieurs millions de degrés, en un _élément primordial_ +(_Prothyl_); peut-être même la _substance_ primordiale n'est-elle ici, +en partie, pas encore différenciée en «masse» et «éther». Dans +d'autres parties de l'Univers, nous trouvons des étoiles qui sont +déjà, par suite de refroidissement, à l'état de liquide brûlant, +d'autres qui sont déjà congelées; nous pouvons déterminer +approximativement leurs stades respectifs d'évolution d'après leurs +différentes couleurs. Nous voyons, en outre, des étoiles qui sont +entourées d'aréoles et de lunes, comme notre Saturne; nous +reconnaissons, dans le brillant anneau nébuleux, le germe d'une +nouvelle lune qui s'est détachée de la planète mère, comme celle-ci du +soleil. + + [66] F. ZOLLNER «_Ueber die Natur der Kometen. Beitrage zur + Geschichte und Theorie der Erkenntniss._» 1871. + +Pour beaucoup d'«étoiles fixes», dont la lumière met des milliers +d'années à nous parvenir, nous pouvons admettre avec certitude, que +ce sont des _soleils_, pareils à notre Père Soleil et qu'ils sont +entourés de planètes et de lunes, pareils à ceux de notre propre +système solaire. Nous pouvons, en outre, présumer que des milliers de +ces planètes se trouvent à peu près au même degré d'évolution que +notre terre, c'est-à-dire à un âge où la température de la superficie +varie entre le degré de congélation et le degré d'ébullition de l'eau, +c'est-à-dire où l'eau peut exister à l'état de gouttes liquides. Il +devient par suite possible à l'_acide carbonique_, ici comme sur la +terre, de former avec les autres éléments des combinaisons très +complexes et parmi ces composés azotés peut se développer le _plasma_, +cette merveilleuse _substance vivante_, que nous avons reconnu +concentrer en elle seule toutes les propriétés de la vie organique. + +Les _Monères_ (par exemple les _Chromacées_ et les _Bactéries_) +constituées exclusivement par ce _protoplasma_ primitif et qui +proviennent, par _génération spontanée_ (_Archigonie_) de ces +nitrocarbonates inorganiques, peuvent avoir suivi, sur beaucoup +d'autres planètes, la marche évolutive qu'elles ont suivie sur la +nôtre; tout d'abord se sont constituées, par la différenciation de +leurs corps plasmique homogène en un _noyau_ (_Karyon_) interne et un +_corps cellulaire_ (_Cytosoma_) externe, les plus simples des +_cellules_ vivantes. Mais l'analogie qui se retrouve dans la vie de +toutes les cellules--aussi bien des cellules végétales _plasmodomes_ +que des cellules animales _plasmophages_--nous autorise à conclure que +la suite de l'histoire généalogique est encore la même dans beaucoup +d'astres que sur notre terre,--naturellement en présupposant les mêmes +étroites limites de température, celles dans lesquelles l'eau reste à +l'état de gouttes liquides; pour les corps célestes à l'état de +liquide brûlant, où l'eau est à l'état de vapeur et pour les corps +congelés, où elle est à l'état de glace, la vie organique y est chose +impossible. + + +=L'analogie de la phylogénie=, cette analogie dans l'évolution +généalogique, que nous pouvons par suite admettre pour beaucoup +d'astres parvenus au même stade d'évolution biogénétique, offre +naturellement à l'imagination créatrice, un vaste champ de +spéculations attrayantes. Un de ses sujets de prédilection, depuis +longtemps, c'est la question de savoir si des _hommes_ ou des +organismes analogues, peut-être supérieurs à nous, habitent d'autres +planètes? Parmi les nombreux ouvrages qui essaient de répondre à cette +question pendante, ceux de l'astronome parisien, C. FLAMMARION, en +particulier, ont trouvé récemment des lecteurs nombreux: ils se +distinguent par la richesse de la fantaisie et la vivacité des +peintures en même temps que par une regrettable insuffisance de +critique et de connaissances biologiques. Dans la mesure où nous +pouvons, à l'heure actuelle, répondre à cette question, nous pouvons +nous représenter les choses à peu près ainsi qu'il suit: I. Il est +très vraisemblable que sur quelques planètes de notre système (Mars et +Vénus) et sur beaucoup de planètes d'autres systèmes solaires, le +processus biogénétique est le même que sur notre terre; tout d'abord +se sont produites, par archigonie, des monères simples, lesquelles ont +donné naissance à des protistes monocellulaires (d'abord les plantes +primitives plasmodomes, plus tard les animaux primitifs, +plasmophages). II. Il est très vraisemblable qu'au cours ultérieur de +l'évolution, ces protistes monocellulaires ont constitué d'abord des +colonies cellulaires, sociales (Cénobies), plus tard des plantes et +des animaux à tissus (Métaphytes et Métazoaires). III. Il est encore +très vraisemblable que, dans le règne végétal, sont apparus d'abord +les Tallophytes (algues et champignons), puis les diaphytes (mousses +et fougères), enfin les autophytes (les plantes phanérogames, +gymnospermes et angiospermes). IV. Il est vraisemblable, de même, que +dans le règne animal également, le processus biogénétique a suivi une +marche analogue, que des Blastéadés (Catallactes) ont évolué d'abord +les Gastréadés, puis de ceux-ci, les animaux inférieurs (Célentérés) +et plus tard les animaux supérieurs (Célomariés). V. Il est très +douteux, par contre, que les groupes distincts d'animaux supérieurs +(comme de plantes supérieures) parcourent, dans d'autres planètes, +une marche évolutive analogue à celle qu'ils parcourent sur notre +terre. VI. En particulier, il est fort peu certain que des vertébrés +existent en dehors de la terre et que, par suite de leur métamorphose +phylétique, au cours de millions d'années, des mammifères soient +apparus et l'homme à leur tête, comme cela a eu lieu sur la terre; il +faudrait alors que des millions de transformations se soient répétées +en d'autres planètes, exactement comme ici-bas. VII. Il est au +contraire, bien plus vraisemblable qu'il s'y est développé d'autres +types de plantes et d'animaux supérieurs, étrangers à notre terre, +peut être aussi provenant d'une souche animale supérieure aux +vertébrés par sa capacité plastique, des êtres supérieurs, dépassant +de beaucoup les hommes terrestres en intelligence et en force de +pensée. VIII. La possibilité que nous entrions jamais en contact +direct avec ces habitants des autres planètes semble exclue par la +grande distance qui sépare notre terre des autres corps célestes et +par l'absence de l'air atmosphérique indispensable, dans +l'inter-espace que remplit seul l'éther. + +Tandis que beaucoup d'astres en sont, probablement, au même stade +d'évolution biogénétique que notre terre (depuis au moins cent +millions d'années), d'autres sont déjà plus avancés et s'approchent, +dans leur «vieillesse planétaire» de leur fin, de la même fin qui +attend sûrement notre terre. Grâce au rayonnement de la chaleur dans +le froid espace cosmique, la température, peu à peu, s'abaisse +tellement que toute l'eau liquide se congèle en glace; par là cesse la +possibilité de la vie organique. En même temps, la masse des corps +célestes en rotation se contracte toujours davantage; la rapidité de +leur révolution circulaire se modifie lentement. Les orbites des +planètes en rotation se font de plus en plus étroits, de même que ceux +des lunes qui les entourent. Finalement les lunes se précipitent dans +les planètes, celles-ci dans les soleils qui les ont engendrées. Ce +choc général produit à nouveau des quantités énormes de chaleur. La +masse des corps célestes réduits en poussière par la collision se +répand librement dans l'espace infini et le jeu éternel des formations +solaires recommence à nouveau. + +Le tableau grandiose que l'astrophysique moderne déroule ainsi devant +les yeux de notre esprit nous révèle une éternelle apparition et +disparition des innombrables corps célestes, une alternance périodique +des conditions cosmogénétiques différentes que nous observons l'une +après l'autre dans l'Univers. Tandis qu'en un point de l'espace +infini, sort d'une nébuleuse diffuse un nouveau germe de monde, un +autre genre, en un point très éloigné, s'est déjà condensé en une +masse d'une matière liquide et brûlante, animée d'un mouvement +circulaire; de l'équateur d'un autre, ont déjà été projetés des +aréoles qui se pelotonnent en planètes; un quatrième est déjà devenu +un soleil puissant, dont les planètes se sont entourées de trabants +secondaires, etc. Et au milieu de tout cela, dans l'espace cosmique, +des milliards de corps célestes plus petits, de météorites et +d'étoiles filantes, s'agitent en tous sens, en apparence sans loi et +pareils à des vagabonds qui coupent l'orbite des plus grands et dont +chaque jour une grande partie se précipitent dans ceux-là. En outre, +les temps de révolution et les orbites des corps célestes qui se +pourchassent, se modifient lentement et continuellement. Les lunes +refroidies se précipitent dans leurs planètes comme celles-ci dans +leurs soleils. Deux soleils éloignés l'un de l'autre, peut-être déjà +congelés, s'entrechoquent avec une force inouïe et s'éparpillent en +poussière, formant une masse nébuleuse. Ils dégagent, par là, de si +colossales quantités de chaleur que la nébuleuse redevient +incandescente et le vieux jeu recommence à nouveau. Dans ce «perpetuum +mobile», cependant, la substance infinie de l'Univers, la somme de sa +matière et de son énergie demeure éternellement invariable et ainsi se +répète éternellement dans le temps infini _l'alternance périodique des +formations_ _cosmiques_, la _Métamorphose du Cosmos_ revenant +éternellement sur elle-même. Toute-puissante, la _loi de substance_ +exerce partout son empire. + + +II. =Progrès de la géologie.=--La terre et le problème de son +apparition ne sont devenus des objets de recherche scientifique que +bien après le Ciel. Les nombreuses cosmogénies de l'antiquité et des +temps modernes prétendaient, il est vrai, nous renseigner sur +l'apparition de la terre aussi bien que sur celle du ciel; mais le +vêtement mythologique dont elles s'enveloppaient, les unes et les +autres, trahissait de suite qu'elles tiraient leur origine de +l'imagination poétique. Parmi toutes les nombreuses légendes relatives +à la Création et que nous font connaître l'histoire des religions et +celle de la civilisation, une seule a bientôt conquis la priorité sur +toutes les autres: c'est l'histoire de la création de _Moïse_ telle +qu'elle est racontée dans le premier livre du Pentateuque (Genèse). +Elle n'est apparue, sous sa forme actuelle, que longtemps après la +mort de Moïse (probablement pas moins de huit cents ans après); mais +ses sources sont en grande partie plus anciennes et remontent aux +légendes assyriennes, babyloniennes et indiennes. Cette légende de la +création judaïque prit la plus grande influence par ce fait qu'elle +passa dans la profession de foi chrétienne et fut vénérée comme la +«parole de Dieu». Il est vrai que 500 ans déjà avant J.-C., les +philosophes naturalistes grecs avaient expliqué la formation naturelle +de la terre de la même manière que celle des autres corps célestes. +Dès cette époque, également, _Xénophane_ de Colophon avait déjà +reconnu la vraie nature des _pétrifications_, qui prirent plus tard +une si grande importance. + +Le grand peintre LÉONARD DE VINCI avait, de même, au XVe siècle, +déclaré que ces pétrifications étaient des restes fossiles d'animaux +ayant vécu à des époques antérieures de l'histoire de la terre. Mais +l'autorité de la Bible et en particulier le Mythe du déluge, +empêchaient tout progrès dans la connaissance des faits réels et +faisaient tant que les légendes mosaïques, relatives à la Création, +ont eu cours jusqu'au milieu du siècle dernier. Dans le cercle de la +théologie orthodoxe, elles sont encore admises aujourd'hui. Ce n'est +que dans la seconde moitié du XVIIIe siècle que commencèrent, +indépendamment de ces légendes, des recherches scientifiques sur la +structure de l'écorce terrestre et que des conclusions s'en +déduisirent relativement à la formation de cette planète. Le fondateur +de la géognosie, WERNER de Freiberg, faisait provenir toutes les +roches de l'eau, tandis que VOIGT et HUTTON (1788) reconnaissaient +très justement que seules les roches sédimentaires, charriant des +fossiles, avaient cette origine, tandis que les masses montagneuses +vulcaniennes et plutoniennes s'étaient constituées par la congélation +de masses ignées liquides. + +La lutte ardente qui s'ensuivit entre l'école _neptunienne_ et la +_plutonienne_ durait encore pendant les trente premières années du +siècle; elle ne s'apaisa qu'après que C. HOFF eût posé le principe de +l'actualisme (1822) et que CH. LYELL l'eût soutenu avec le plus grand +succès, quant à l'évolution naturelle tout entière de la terre. Par +ses _Principes de géologie_ (1830) la théorie essentiellement +importante de la _Continuité_ de la transformation de la terre était +définitivement reconnue et triomphait de la théorie opposée, celle des +catastrophes de CUVIER[67]. La _paléontologie_, que ce dernier avait +fondée par son ouvrage sur les ossements fossiles (1812), devint +bientôt l'auxiliaire important de la géologie et dès le milieu de +notre siècle celle-ci était si avancée que les périodes principales de +l'histoire de la terre et de ses Habitants étaient établies. On +reconnaissait dès lors, dans la mince couche qui forme l'écorce +terrestre, la croûte formée par la solidification de la planète en +fusion, dont le refroidissement et la contraction se continuent, +lentement, mais sans interruption. Le plissement de l'écorce +solidifiée, la «réaction de l'intérieur de la terre, à l'état de +fusion, contre la surface refroidie», et avant tout, l'activité +géologique ininterrompue de l'eau, sont les causes naturelles +efficientes qui travaillent journellement à la lente transformation de +l'écorce terrestre et de ses montagnes. + + [67] Cf. Là-dessus, mon _Histoire de la création naturelle_. + Leçons 3, 6, 15 et 16. + +Trois résultats de la plus haute importance et d'une portée générale +sont dus aux progrès merveilleux de la géologie moderne. D'abord, +grâce à eux, ont été exclus de l'histoire de la terre tous les +_miracles_, toutes les causes surnaturelles qui venaient expliquer +l'édification des montagnes et la transformation des continents. En +second lieu, notre idée de la longueur des _espaces de temps inouïs_ +écoulés depuis leur formation, s'est considérablement élargie. Nous +savons maintenant que les masses de montagnes immenses des formations +paléozoïque, mésozoïque et cénozoïque ont exigé pour se constituer, +non pas des milliers d'années, mais des millions d'années (bien +au-delà de cent). En troisième lieu, nous savons aujourd'hui que les +nombreux _fossiles_ compris dans ces formations, ne sont pas de +merveilleux «jeux de la nature», comme on le croyait encore il y a +cent cinquante ans, mais les restes pétrifiés d'organismes, ayant +réellement vécu à des époques antérieures de l'histoire de la terre, +résultats eux-mêmes d'une lente transformation dans la série des +ancêtres disparus. + + +III. =Progrès de la physique et de la chimie.=--Les innombrables et +importantes découvertes que ces sciences fondamentales ont faites au +XIXe siècle sont si connues et leurs applications pratiques dans +toutes les branches de la civilisation humaine sont si évidentes à +tous les yeux, que nous n'avons pas besoin d'y insister ici en détail. +Avant tout, l'emploi de la vapeur et de l'électricité ont imprimé à +notre siècle le «sceau» caractéristique du «machinisme». Mais les +progrès colossaux de la chimie, organique et inorganique, ne sont pas +moins précieux. Toutes les branches de notre civilisation moderne: la +médecine et la technologie, l'industrie et l'agriculture, +l'exploitation des mines et des forêts, le transport par terre et par +mer ont reçu, grâce à ces progrès, une telle impulsion au cours du +XIXe siècle, surtout de sa seconde moitié, que nos grands-pères du +XVIIIe siècle ne se reconnaîtraient plus et seraient dépaysés dans +notre civilisation. Mais un progrès plus précieux encore et d'une plus +haute portée, c'est l'extension inouïe qu'a prise notre connaissance +théorique de la nature et dont nous sommes redevables à la _loi de +substance_. Après que LAVOISIER (1789) eût posé la loi de la +conservation de la matière et que DALTON (1808), grâce à cette loi, +eût renouvelé la théorie atomique, la _chimie_ moderne trouva grande +ouverte la voie dans laquelle elle prit, par une course rapide et +victorieuse, une importance insoupçonnée jusqu'alors. On en peut dire +autant de la _physique_, au sujet de la loi de la conservation de +l'énergie. La découverte de cette loi par R. MAYER (1842) et H. +HELMHOLZ (1847), marque également pour cette science une nouvelle +période de fécond développement. Car c'est seulement à partir de cette +date que la physique a été en état de saisir l'_unité universelle des +forces de la nature_ et le jeu éternel des processus innombrables par +lesquels, à chaque instant, une force peut se transformer en une +autre. + + +IV. =Progrès de la biologie.=--Les grandioses découvertes, si +importantes pour toute notre conception de l'Univers, qu'ont faites en +notre XIXe siècle _l'astronomie_ et la _géologie_, sont encore bien +surpassées par celles de la _biologie_; nous pouvons même dire que, +pour toutes les nombreuses branches dans lesquelles cette vaste +science de la vie organique a pris en ces derniers temps une telle +extension, la plus grande partie des progrès n'ont été accomplis qu'au +XIXe siècle. Ainsi que nous l'avons vu au commencement de cet ouvrage, +toutes les parties différentes de l'anatomie et de la physiologie, de +la botanique et de la zoologie, de l'ontogénie et de la phylogénie, se +sont tellement enrichies, grâce aux innombrables découvertes et +inventions de notre siècle, que l'état actuel de nos connaissances +biologiques est multiple de ce qu'il était il y a cent ans. Cela est +vrai, d'abord, _quantitativement_, de la croissance colossale de notre +connaissance positive, dans toutes les sciences et dans toutes leurs +subdivisions. Mais cela est vrai aussi, et plus encore, +_qualitativement_, de la compréhension plus approfondie des phénomènes +biologiques, de la connaissance de leurs causes efficientes. C'est là +que CH. DARWIN s'est conquis, avant tout autre, les palmes de la +gloire (1859); il a résolu, par la théorie de la sélection, la grande +énigme de la «création organique», de l'origine naturelle des +nombreuses formes de vie, par une transformation graduelle. Cinquante +ans auparavant, il est vrai (1809), le grand LAMARCK avait déjà +reconnu que le moyen de cette transformation était l'influence +réciproque de l'hérédité et de l'adaptation, mais il lui manquait +encore le principe de la sélection et il lui manquait surtout une +connaissance plus approfondie de l'essence véritable de +l'organisation, ce qui n'a été acquis que plus tard, lorsque furent +fondées l'embryologie et la théorie cellulaire. En réunissant les +résultats généraux de ces disciplines et d'autres encore et après +avoir trouvé dans la phylogénie des organismes la clef qui nous en +fournissait une explication unitaire, nous sommes parvenus à fonder +cette _biologie moniste_ dont j'ai essayé de poser les principes +(1866) dans ma _Morphologie générale_. + + +V. =Progrès de l'anthropologie.=--Au-dessus de toutes les autres +sciences se place en un certain sens, la véritable _Science de +l'homme_, la vraie anthropologie rationnelle. Le mot du sage antique: +_Homme, connais-toi toi-même_ (_homo, nosce te ipsum_) et cette autre +parole célèbre: L'homme est la mesure de toutes choses, ont été de +tous temps reconnus et appliqués. Et pourtant cette science--prise en +son acception la plus large--a langui plus longtemps que toutes les +autres, dans les chaînes de la tradition et de la superstition. Nous +avons vu, au commencement de ce livre, combien la connaissance de +l'organisme humain s'était développée lentement et tardivement. Une +de ses branches les plus importantes, l'embryologie, n'a été +définitivement fondée qu'en 1828 (par BAER) et une autre, non moins +importante, la théorie cellulaire, en 1838 seulement (par SCHWANN). Et +ce n'est que plus tard encore qu'a été résolue la «question des +questions», la colossale énigme de _l'origine de l'homme_. Bien que, +dès 1809, LAMARCK ait montré l'unique route qui pouvait conduire à +résoudre heureusement cette énigme et qu'il ait affirmé que «l'homme +descend du singe», ce n'est que cinquante ans plus tard que DARWIN +réussit à démontrer cette affirmation, et ce n'est qu'en 1863 +qu'HUXLEY, dans ses _Preuves de la place de l' homme dans la Nature_, +en rassembla les démonstrations les plus convaincantes. J'ai moi-même, +alors, dans mon _Anthropogénie_ (1874), essayé pour la première fois +de retracer, dans son enchaînement historique, toute la série +d'ancêtres par lesquels, au cours de millions d'années, notre race a +lentement évolué du règne animal. + + + + +Considérations finales + + +Le nombre des énigmes de l'Univers, grâce aux progrès que nous venons +de retracer et qui se sont accomplis de la connaissance de la nature +au cours du XIXe siècle,--s'est considérablement réduit; il se ramène +finalement à une seule énigme universelle, embrassant tout, au +_problème de la substance_. Qu'est donc proprement, au plus profond de +son essence, cette toute puissante merveille de l'Univers que le +naturaliste réaliste glorifie sous le nom de _Nature_ ou d'Univers, le +philosophe idéaliste en tant que _substance_ ou cosmos, et le dévot +croyant comme créateur ou _Dieu_? Pouvons-nous affirmer aujourd'hui +que les merveilleux progrès de notre cosmologie moderne aient résolu +cette «Enigme de la substance», ou même simplement, qu'ils nous aient +rapprochés beaucoup de cette solution? + +La réponse à cette question finale différera naturellement beaucoup +d'après le point de vue du philosophe qui la posera et d'après les +connaissances empiriques qu'il possèdera du monde réel. Nous accordons +tout de suite que, quant à l'essence intime de la nature, elle nous +est aussi étrangère, nous demeure aussi incompréhensible qu'elle +pouvait l'être à _Anaximandre_ ou _Empédocle_, il y a deux mille +quatre cents ans, à _Spinoza_ ou _Newton_ il y a deux cents ans, à +_Kant_ ou _Goethe_ il y a cent ans. Bien plus, nous devons même avouer +que cette essence propre de la substance nous apparaît de plus en plus +merveilleuse et énigmatique à mesure que nous pénétrons plus avant +dans la connaissance de ses attributs, la matière et l'énergie, à +mesure que nous apprenons à connaître ses innombrables phénomènes et +leur évolution. Quelle est la _chose en soi_ qui est cachée derrière +ces phénomènes connaissables, nous ne le savons pas encore +aujourd'hui. Mais que nous importe cette mystique «chose en soi» +puisque nous n'avons aucun moyen de la connaître, puisque nous ne +savons pas même au juste si elle existe? Laissons donc les stériles +méditations sur ce fantôme idéal aux «purs métaphysiciens» et +réjouissons-nous, au contraire, en «purs physiciens», des progrès +réels et gigantesques que notre philosophie naturelle moniste a +accomplis. + +Ici, tous les autres progrès et découvertes de notre «grand siècle» +sont éclipsés par la grandiose et universelle _loi de substance_, la +«loi fondamentale de la conservation de la force et de la matière». + +Le fait que la substance est partout soumise à un éternel mouvement et +à une continuelle transformation, imprime en outre à la même loi le +caractère de _loi d'évolution_ universelle. Cette loi suprême de la +nature étant posée et toutes les autres lui étant subordonnées, nous +nous sommes convaincus de l'universelle _Unité de la nature_ et de +l'éternelle valeur des lois naturelles. De l'obscur _problème_ de la +substance est issue la claire _loi_ de substance. Le «Monisme du +Cosmos», que nous avons établi sur cette base, nous enseigne la portée +universelle, dans l'univers entier, des «grandes lois d'airain +éternelles». Mais du même coup ce monisme démolit les trois grands +dogmes centraux de la philosophie dualiste admise jusqu'à ce jour: le +dieu personnel, l'immortalité de l'âme et le libre arbitre. + +Beaucoup d'entre nous assistent sans doute avec un vif regret, +peut-même avec une profonde douleur, à la chute de ces dieux, qui +furent les biens spirituels suprêmes de nos chers parents et ancêtres. +Consolons-nous, cependant, avec les paroles du poète: + + L'ancien succombe, les temps se modifient + Et sur les ruines fleurit une vie nouvelle! + +L'ancienne conception du _Dualisme idéaliste_, avec ses dogmes +mystiques et anthropistiques, tombe en ruines; mais au-dessus de cet +immense champ de décombres se lève, auguste et splendide, le nouveau +soleil de notre _Monisme réaliste_, qui nous ouvre tout grand le +temple merveilleux de la nature. Dans le culte pur du «vrai, du beau, +du bien», qui forme le centre de notre nouvelle _religion moniste_, +nous trouverons une riche compensation au triple idéal anthropistique +de «Dieu, liberté et immortalité» que nous avons perdu. + +Dans les études qu'on vient de lire sur les énigmes de l'univers, j'ai +fait nettement ressortir mon point de vue moniste avec ses +conséquences et j'ai clairement souligné l'opposition qu'il présente +par rapport à la conception dualiste, encore aujourd'hui régnante. Je +m'appuie d'ailleurs sur l'adhésion de presque tous les naturalistes +modernes, ceux du moins qui ont le désir et le courage de professer +une conviction philosophique achevée et formant un tout. Je ne +voudrais cependant pas prendre congé de mes lecteurs sans leur faire +remarquer, en signe de réconciliation, que ce contraste brutal +s'atténue jusqu'à un certain degré, quand on réfléchit avec clarté et +logique,--que même il peut se résoudre en une heureuse harmonie. Une +pensée parfaitement conséquente avec elle-même, l'application uniforme +des grands principes à l'_ensemble tout entier_ du Cosmos,--à la +nature organique aussi bien qu'à l'inorganique--rapprocheront l'un de +l'autre les deux antipodes du théisme et du panthéisme, du vitalisme +et du mécanisme, jusqu'à les faire se toucher. Mais il est vrai qu'une +pensée conséquente avec elle-même demeure un rare phénomène. La grande +majorité des philosophes souhaiteraient pouvoir saisir de la main +droite la _science_ pure, fondée sur l'expérience, mais en même temps +ne peuvent pas se passer de la _foi_ mystique fondée sur la révélation +et qu'ils retiennent de la main gauche. Ce dualisme contradictoire +trouve son illustration caractéristique dans le conflit entre la +raison pure et la raison pratique, tel que nous le constatons dans la +philosophie critique du plus éminent penseur moderne, du grand KANT. + +Mais le nombre des penseurs qui ont su triomphé de ce dualisme pour se +tourner vers le pur monisme a toujours été restreint. Cela est aussi +vrai des idéalistes et des théistes conséquents avec eux-mêmes, que +des réalistes et des panthéistes à l'esprit logique. La conciliation +des contraires apparents et par suite le progrès vers la solution de +l'énigme fondamentale, se rapprochent cependant de nous chaque année, +grâce à l'extension continue de notre connaissance de la nature. Aussi +nous est-il permis d'espérer que le XXe siècle, qui va s'ouvrir, +conciliera sans cesse davantage les contraires et par l'extension du +_pur monisme_, propagera sans cesse davantage la désirable unification +de notre conception de l'univers. Notre plus grand poète et penseur, +dont nous célébrerons sous peu le cent cinquantième anniversaire, W. +GOETHE, a donné au début du XIXe siècle, de cette philosophie +unitaire, la plus poétique expression, dans ses immortels poèmes: +_Faust_, _Prométhée_. + + +_Dieu et le monde!_ + + D'après d'immortelles, de grandes + Lois d'airain + Nous devons tous + Accomplir le cercle + De notre existence. + + + + +REMARQUES ET ÉCLAIRCISSEMENTS + + +=1. Perspective cosmologique= (p. 14).--La faible latitude que nous +permet notre faculté d'imagination dans l'appréciation des grandes +dimensions dans le temps et dans l'espace est non seulement une grande +source d'illusions anthropomorphiques, mais encore un empêchement +puissant à la pure conception moniste de l'univers. Pour concevoir +l'extension infinie de l'_espace_, il faut considérer d'une part, que +les plus petits organismes visibles (bactéries) sont gigantesques en +comparaison des atomes et des molécules invisibles qui demeurent bien +loin du domaine de la visibilité, même si l'on emploie les microscopes +les plus puissants. Il faut, d'autre part, considérer les dimensions +infinies du monde, dans lequel notre système solaire n'a que la valeur +d'une étoile fixe et où notre terre ne représente qu'une chétive planète +du prestigieux soleil. De même, nous ne concevrons l'extension infinie +du _temps_ qu'en nous souvenant d'une part des mouvements physiques et +physiologiques qui se terminent en une seconde, et, d'autre part, +l'énorme durée des espaces de temps que suppose le développement de +l'univers. Même la durée relativement courte de la «géologie organique» +(pendant laquelle s'est développée la vie organique sur notre globe) +comprend d'après les nouveaux calculs, beaucoup plus de cent millions +d'années, c'est-à-dire, plus de 100.000 milliers d'années! + +Sans doute, les faits géologiques et paléontologiques, sur lesquels ces +calculs se fondent, ne fournissent que des données numériques très +incertaines et très variables, tandis que la plupart des autorités +compétentes admettent actuellement comme moyenne vraisemblable 100 à 200 +millions d'années pour la durée de la géologie organique, celle-ci, +d'après d'autres appréciations ne s'étendrait qu'à 25 ou 50 millions; +d'après une évaluation géologique exacte de ces derniers temps, elle +comprendrait _au moins quatorze cent millions d'années_ (Cf. mon +discours de Cambridge sur l'_Origine de l'homme_, 1898, p. 51.) Mais si +nous sommes tout à fait hors d'état de déterminer d'une façon à peu près +sûre la _durée absolue_ des périodes phylogénitiques, nous possédons, +par contre, fort bien les moyens d'évaluer approximativement leur _durée +relative_. Si nous prenons pour chiffre minimum cent millions d'années, +elles se répartiront à peu près de la façon suivante dans les cinq +périodes principales de la géologie organique: + + I. _Période archozoïque_ (époque primordiale), du début de la + vie organique à la fin de la formation cambrienne (période des + Invertébrés) 52 millions. + + II. _Période paléozoïque_ (époque primaire), du début de la + formation silurienne jusqu'à la fin de la formation permienne + (période des poissons) 34 millions. + + III. _Période mésozoïque_ (époque secondaire), du début de la + période du trias jusqu'à la fin de la période crétacée (période + des reptiles) 11 millions. + + IV. _Période cénozoïque_ (époque tertiaire), du début de la + période éocène à la fin de la période pliocène, (période des + mammifères) 3 millions. + + V. _Période anthropozoïque_ (époque quaternaire), du début de + l'époque diluvienne (à laquelle se rapporte vraisemblablement le + langage humain) jusqu'à l'époque actuelle, période de l'homme, + au moins 100.000 ans 0,1 million. + +Pour rendre plus accessible au pouvoir de compréhension de l'homme +l'énorme durée de ces périodes phylogénétiques, pour faire sentir en +particulier la brièveté relative de ce qu'on appelle l'histoire +universelle (c'est-à-dire l'histoire des nations civilisées!), un de +mes élèves, Heinrich Schmidt (de Iéna) a récemment réduit le minimum +admis de cent millions d'années à _un jour_ par une réduction +chronométrique. Dans cette échelle de réduction, les 24 heures du +«jour» de la création se répartissent de la façon suivante dans les +cinq périodes phylogénétiques, citées plus haut: + + I. _Période archozoïque._ (52 millions d'années) = 12 h. 30' (de + minuit à midi et demi.) + + II. _Période paléozoïque_ (34 millions d'années) = 8 h. 05' (de + midi et demi à 8 h. et demie du soir.) + + III. _Période mésozoïque_ (11 millions d'années) = 2 h. 38' (de + 8 h. et demie à 11 h. et quart.) + + IV. _Période cénozoïque_ (3 millions d'années) = 43' (de 11 h. + et quart à minuit moins deux minutes.) + + V. _Période anthropozoïque_ (0,1-0,2 de million d'années) = 02'. + + VI. _Période de civilisation_ (histoire universelle) = 05" + (6.000 ans.) + +Si l'on se contente donc d'admettre le minimum de 100 millions +d'années (et non le maximum de 1,400) pour la durée du développement +organique sur notre globe et qu'on la réduise à 24 heures, ce que l'on +appelle l'_histoire universelle_ ne compte que _cinq secondes_. +(_Prometheus_ Xe année. 1899, no 24 [492, p. 381].) + + +=2. Essence de la maladie.=--La _pathologie_ est devenue une véritable +_science_ au cours de notre XIXe siècle, depuis que l'on a appliqué +les doctrines fondamentales de la physiologie (et surtout de la +théorie cellulaire) à l'organisme humain soit en état de santé, soit +en état de maladie. Depuis cette époque la maladie n'est plus une +_essence_ spéciale, c'est «une vie dans des conditions anormales, +nuisibles et dangereuses». Depuis cette époque également tout médecin +instruit ne cherche plus les _causes_ de la maladie dans les +influences mystiques d'ordre surnaturel, mais dans les conditions +physiques et chimiques du monde extérieur, et dans leurs rapports +avec l'organisme. Les petites _bactéries_ jouent là un grand rôle. +Cependant, maintenant encore, dans des sphères étendues (même chez les +gens instruits) se maintient cette conception ancienne, +superstitieuse, que les maladies sont appelées par de «mauvais +esprits» ou sont les «punitions infligées aux hommes par Dieu pour +leurs péchés». Cette opinion était encore représentée par exemple, au +milieu du siècle, par un pathologue distingué, le conseiller privé +RINGSEIS, à Munich. + + +=3. Impuissance de la psychologie introspective.=--Pour se persuader +que la théorie métaphysique et traditionnelle de l'âme est +complétement en état de résoudre les grands problèmes de cette science +par l'activité propre de la pensée, il suffit de jeter un coup d'oeil +sur les manuels les plus usités de la psychologie moderne qui servent +de guide dans la plupart des cours des facultés. On n'y fait aucune +mention de la structure anatomique des organes de l'âme, ni des +rapports physiologiques de leurs fonctions, ni de l'ontogénie ni de la +phylogénie de la «psyché». Au lieu de le faire, ces «purs +psychologues» se livrent à des fantaisies sur l'_essence de l'âme_ qui +est immatérielle, dont personne ne sait rien et attribuent à ce +fantôme immortel toutes les merveilles possibles. En outre, ils +injurient violemment ces méchants naturalistes matérialistes qui se +permettent, au moyen de l'_expérience_, de l'observation, de +l'expérimentation, de démontrer le néant de leurs chimères +métaphysiques. Un exemple plaisant de ces invectives communes nous a +été fourni récemment par le Dr A. WAGNER dans son ouvrage +_Grundprobleme der Naturwissenschaft, Briefe eines unmodernen +Naturforschers_, Berlin 1887. Le chef récemment décédé du matérialisme +moderne, le professeur L. BUCHNER qui se trouvait très violemment +attaqué lui a répondu comme il convenait (_Berliner Gegenwart_, 1897, +40, p. 218, et _Munchener Algemeine Zeitung_, supplément 20 mars 1899 +no 58.--Un ami intellectuel du Dr A. WAGNER, M. le Dr A. BRODBECK, de +Hanovre, m'a fait dernièrement l'honneur de diriger contre mon +_Monisme_ une attaque semblable bien que plus convenable. _Kraft und +Geist Eine Streitschrift gegen den unhaltbaren Schein-Monismus +Professor Hæckel's und Genossen._ Leipzig, Strauch 1899). M. BRODBECK +termine sa préface par cette phrase: «Je suis curieux de savoir ce que +les matérialistes pourront me répondre.--La réponse est très simple: +«Etudiez assidûment pendant cinq ans les sciences naturelles, et +surtout l'anthropologie (spécialement l'anatomie et la physiologie du +cerveau!) et vous acquerrez, ainsi, les _connaissances empiriques +préliminaires_ indispensables des faits fondamentaux, connaissances +qui vous font encore complètement défaut.» + + +=4. L'Idée nationale.=--Comme cette soi-disant _idée nationale_ +d'ADOLPHE BASTIAN a été souvent admirée et célébrée non seulement en +_ethnographie_, mais encore en _psychologie_, et que même son +inventeur la considère comme le fruit théorique le plus important de +son infatigable application, il nous fait observer que dans aucun des +nombreux et importants ouvrages de BASTIAN on ne peut trouver une +définition claire de ce fantôme mystique. Il est déplorable que ce +voyageur et collectionneur éminent ne comprenne rien à la théorie +moderne de l'évolution. Les nombreuses attaques qu'il a dirigées +contre le darwinisme et le transformisme sont les produits les plus +étranges et en partie les plus amusants de toute l'abondante +littérature qui s'occupe de ce sujet. + + +=5. Néovitalisme.=--Bien que le darwinisme ait porté un coup fatal à +la doctrine mystique d'une force vitale surnaturelle et en ait +heureusement triomphé, il y a vingt ans déjà, cette théorie vient de +reparaître et a même, dans ces dix dernières années, rencontré de +nombreux adhérents. Le physiologue BUNGE, le pathologue RINDFLEISCH, +le botaniste REINKE et d'autres, ont défendu avec grand succès cette +foi en la force vitale immatérielle et intellectuelle qui vient de +renaître. Quelques-uns de mes anciens élèves ont montré le plus grand +zèle. Ces naturalistes «très modernes» ont acquis la conviction que la +doctrine de l'évolution et surtout le darwinisme constituent une +théorie erronée, sans consistance et que _l'histoire n'est aucunement +une science_. L'un d'entre eux a même porté ce diagnostic «que tous +les darwinistes sont atteints de ramollissement cérébral». Mais comme +malgré le néovitalisme, la grande majorité des naturalistes modernes +(plus des neuf dixièmes) voit dans la doctrine de l'évolution le plus +grand progrès qu'ait accompli la biologie dans notre siècle, il nous +faut expliquer ce fait regrettable par une effroyable épidémie +cérébrale. Toutes ces communications venant de spécialistes à l'esprit +confus et étroit ont tout aussi peu d'effet sur notre doctrine de +l'évolution et sur l'histoire des sciences que les excommunications du +pape (p. 456). + +Le néovitalisme apparaît dans toute son insuffisance et dans toute son +inconsistance quand on l'oppose dans tout le monde organique aux +_faits fournis par l'histoire_. Ces faits historiques de «l'histoire +de l'évolution» entendus au sens le plus large, les fondements de la +géologie, de la paléontologie, de l'ontogénie, etc., ne sont +explicables dans leur liaison naturelle que grâce à notre _doctrine +moniste de l'évolution_, qui ne s'accorde ni avec l'ancien, ni avec le +nouveau vitalisme. Cette dernière théorie prend de l'extension; cela +s'explique en partie par un fait regrettable, par la _réaction +générale_ dans la vie politique et individuelle qui distingue très +désavantageusement la dernière décade du XIXe siècle de celle du +XVIIIe. En Allemagne, en particulier, ce que l'on a appelé l'«ère +nouvelle» (_neue Kurs_) a fait naître un byzantinisme déprimant qui +s'exerce non seulement dans la vie politique et religieuse, mais +encore dans l'art et dans la science. Cependant cette réaction moderne +ne constitue en somme qu'un épisode passager. + + +=6. Plasmodomes et plasmophages.=--La division des _protistes_ ou +êtres vivants unicellulaires dans les deux groupes des plasmodomes et +des plasmophages, est la seule classification qui permette de les +faire rentrer dans les deux grands règnes de la nature organique, le +règne animal et le règne végétal. Les plasmodomes (dont font partie ce +que l'on appelle les «algues unicellulaires») possèdent l'échange de +matière caractéristique des plantes proprement dites. Le plasma, +créateur de leur corps cellulaire, jouit de la propriété +chimico-physiologique de pouvoir former du nouveau plasma vivant par +_synthèse_ et réduction (assimilation de carbone) de combinaisons +anorganiques (eau, acide carbonique, ammoniaque, acide nitrique). Les +_plasmophages_, par contre (infusoires et rhizopodes), possèdent +l'échange de matière des _animaux_ proprement dits. Le plasma +analytique de leur corps cellulaire ne possède pas cette propriété +synthétique. Il faut que leur plasma emprunte sa nourriture nécessaire +directement ou indirectement au règne végétal. A l'origine (au +commencement de la vie organique sur la terre), c'est d'abord par +archigonie que sont nés les végétaux primitifs plasmodomes +(phytomonères, probiontes, chromacées); c'est de ces derniers que sont +provenus par métasitisme les animalcules plasmophages (zoomonères, +bactéries, amibes). J'ai expliqué le phénomène important de ce +métasitisme dans la dernière édition de mon _Histoire de la création +naturelle_ (1898, p. 426-439). J'en ai fait une discussion complète +dans le premier tome de ma _Phylogénie systématique_ (1894, p. 44-55). + + +=7. Stades d'évolution de l'âme cellulaire.=--J'ai distingué quatre +stades principaux dans la _psychogénie des protistes_: 1º l'âme +cellulaire des archephytes; 2º des archezoaires; 3º des rhizopodes; 4º +des infusoires. + +I. A. Ame cellulaire des _archephytes_ ou _phytomonères_, des plantes +les plus simples ou protophytes. De ces formes les plus primitives de +la vie organique, nous connaissons exactement la classe des +_chromacées_ ou cyanophycées, avec les trois familles des +_chroocoques_, des _oscillaires_ et des _nostocacées_ (_Phylogénie +systématique_, I, § 80). Le corps, dans le cas le plus simple +(_procytelle_, _chroocoque_, _gleothèque_ et autres _coccochromales_) +un petit noyau de plasma globuleux, vert bleu ou vert brun, sans noyau +cellulaire, sans structure reconnaissable semblable à un grain de +_chlorophylle_ des cellules des plantes supérieures. Sa substance +homogène est sensible à la lumière et forme du plasma par une synthèse +d'eau, d'acide carbonique et d'ammoniaque. Les mouvements moléculaires +internes qui permettent cet échange de matière végétale, ne sont pas +visibles extérieurement. La reproduction se fait de la façon la plus +simple, par division. Chez beaucoup de chromacées ces produits de +division se rangent en un certain ordre; ils forment souvent des +chaînes, et chez les oscillaires, ils exécutent des mouvements +particuliers d'oscillation dont la raison et la signification sont +inconnues. Ces chromacées sont particulièrement importantes au point +de vue de la psychogénie phylétique parce que les plus anciennes +d'entre elles (probiontes) sont nées par _archigonie_ de combinaisons +anorganiques. C'est avec la vie organique que l'activité psychologique +la plus simple a pris naissance à l'origine (_Phylogénie +systématique_, I, §31-34, 78-80). La vie consistait uniquement en un +échange de matières végétales et en une multiplication par division +(conséquence de l'accroissement). L'activité psychologique se bornait +à la sensibilité à la lumière et à un échange chimique, comme cela se +passe dans les plaques photographiques «sensibles». + +I. B. _Ame cellulaire des archéozoaires_ ou _zoomonères_, les plus +simples des animaux primitifs ou protozoaires. Le corpuscule est comme +chez les archephytes un grain de plasma homogène, sans structure et +sans noyau; mais l'échange de matières est opposé. Comme le grain de +plasma a perdu la qualité plasmodomique de la synthèse, il lui faut +emprunter sa nourriture à d'autres organismes. Il décompose le plasma +par analyse, par oxydation d'albuminate et d'hydrates de carbone. A +l'origine ces _zoomonères_ sont provenues de phytomonères plasmodomes +par métasitisme, par une modification dans l'échange des matières[68]. +Nous connaissons deux classes de ces archeozoaires, les bactéries et +les rhizomonères. Les petites bactéries (rangées la plupart du temps +parmi les champignons et désignées sous le nom de schizomycètes) sont +des «cellules sans noyau», et conservent une forme constante +globuleuse chez les sphérobactéries (micrococcus, streptococcus), en +bâtonnets chez les rhabdobactéries (bacillus, eubactérium), en spirale +chez les spirobactéries (spirillum, vibrio). On sait que depuis peu +ces bactéries présentent un remarquable intérêt parce que, malgré leur +structure très simple, elles causent les modifications les plus +importantes dans d'autres organismes. Les bactéries _zymogènes_ +occasionnent la fermentation, la putréfaction, les bactéries +_pathogènes_ sont les causes des maladies infectieuses les plus +redoutables (tuberculose, typhus, choléra, lèpre); les bactéries +_parasitaires_ vivent dans les tissus de beaucoup de plantes et +d'animaux sans leur causer ni beaucoup de bien, ni beaucoup de mal; +les bactéries _symbiotiques_ favorisent très utilement la nutrition et +l'accroissement des plantes (essences forestières) et des animaux chez +qui elles vivent en bons mutualistes. Ces petits archeozoaires +témoignent d'un grand degré de sensibilité; ils distinguent des +différences physiques et chimiques délicates; beaucoup jouissent de la +faculté de se déplacer momentanément (grâce à des cils vibratiles). Le +puissant _intérêt psychologique_ que présentent les bactéries consiste +en ce que ces différentes fonctions de sensibilité et de mouvement +apparaissent sous la forme la plus simple comme des processus +physiques et chimiques accomplis par la substance homogène du +corpuscule plasmique qui n'a ni noyau ni structure. _L'âme du plasma_ +manifeste ici le point d'origine le plus ancien de la vie +psychologique animale. La même observation s'applique aux +_rhizomonères_ les plus anciennes (protomonas, protomyxa, Vampyrella, +etc.); elles se distinguent des petites bactéries par la mobilité de +leur forme, elles possèdent des appendices en forme de lambeaux +(protomoeba) ou de fils (protomyxa). Ces pseudopodes sont employés à +différentes fonctions animales, comme organes du tact, de mobilité, de +nutrition, et cependant ils ne constituent pas des organes constants, +mais des appendices variables de la masse homogène et demi-liquide du +corpuscule qui peuvent naître et disparaître à tout point de la +surface comme chez les rhizopodes proprement dits. + + [68] _Phylogénie systématique_, t. I, 1894, §37, 38, 101, 108. + +I. C. _Ame cellulaire des rhizopodes._ La grande classe des rhizopodes +présente à plusieurs points de vue un grand intérêt pour la +psychogénie phylétique. Dans ce groupe de protozoaires à formes très +variées, nous connaissons plusieurs milliers d'espèces (vivant pour la +plupart dans la mer) et nous les distinguons principalement par la +forme caractéristique du squelette que le corpuscule unicellulaire +sécrète dans un but de protection ou de soutien. Ce «cythecium» tant +chez les talamophores à coquille calcaire que chez les radiolaires à +coquille siliceuse est d'une forme très variée, en général très +élégante et très régulière. Dans beaucoup des formes les plus grandes, +(nummulites, phæodaires) se montre une disposition étonnamment +compliquée; elle se transmet dans les espèces isolées avec une +«constance relative» aussi grande que la forme spécifique typique chez +les animaux supérieurs. Et nous savons cependant que ces étonnantes +«merveilles de la nature» sont les produits de sécrétion d'un plasma +amorphe, liquide et consistant qui projette les mêmes pseudopodes +variables que les rhizomonères dont nous avons parlé. Pour expliquer +ce phénomène, il nous faut attribuer au plasma sans structure des +rhizopodes unicellulaires un «sentiment plastique de la distance» qui +leur est particulier ainsi qu'un sentiment de l'équilibre +hydrostatique[69]. + + [69] ERNST HAECKEL, _Monographie des radiolaires_, Ire part. + (1862), p. 127-135. IIe part. (1887) p. 113-122. + +Nous voyons de plus que la même substance homogène est sensible aux +excitations lumineuses, caloriques, électriques, à la pression et aux +réactifs chimiques. De même l'observation microscopique la plus +scrupuleuse nous convainc que cette masse albumineuse, muqueuse, +liquide, ne possède pas de structure anatomique appréciable, bien que +nous devions admettre l'hypothèse d'une structure moléculaire très +développée, invisible pour nous et héréditaire. Nous voyons que le +nombre et la forme des mailles du réseau muqueux que forment en +s'unissant les milliers de pseudopodes rayonnant dans leurs rencontres +fortuites changent constamment et quand nous les excitons violemment +ils rentrent tous dans le plasma commun des corpuscules globuleux. +Nous observons le même fait sur une grande échelle chez les +_mycelozoaires_ ou mycomycètes, par exemple chez l'_aethalium +septicum_ qui recouvre d'un mucus jaune gigantesque les couches de +tan. En une plus faible mesure et sous une forme plus simple, nous +observons la même «âme des rhizopodes» chez les amibes ordinaires. Ces +cellules nues projetant des lambeaux sont particulièrement +intéressantes par ce fait que leur constitution primitive se retrouve +partout dans les tissus d'animaux unicellulaires plus élevés. Le jeune +oeuf dont l'homme provient, les millions de leucocytes ou globules +blancs qui circulent dans notre sang, beaucoup de «cellules +muqueuses», etc., sont «amiboïdes». Quand ces cellules voyagent +(planocytes) ou mangent (phagocytes), elles manifestent les mêmes +phénomènes vitaux propres aux animaux, les mêmes faits de mouvement et +de sensibilité que les amibes isolées. Tout dernièrement RHUMBLER a +montré, dans une excellente étude, que beaucoup de ces _mouvements +amiboïdes_ donnent l'impression d'une activité psychique, mais peuvent +être créés expérimentalement et dans la même forme dans des corps +inorganiques. + +I. D. _Ame cellulaire des infusoires._ C'est chez les infusoires +proprement dits, tant chez les _flagellés_ que chez les _ciliés_ et +chez les _acinetes_ que l'activité psychique animale des organismes +unicellulaires atteint son degré le plus élevé. Ces animalcules +délicats dont le corps tendre revêt ordinairement une forme très +simple, arrondie et allongée, se meuvent d'une façon particulièrement +vive dans l'eau, nageant, courant, grimpant. Ils utilisent, comme +organes moteurs, les fins petits poils qui sortent de la pellicule. +Des organes moteurs d'une autre espèce sont constitués par les fibres +musculaires contractiles (myophènes) qui se trouvent sous la pellicule +et modifient la forme du corps d'après leur combinaison. + +Ces myophènes se développent sur des points isolés du corpuscule pour +former les organes moteurs spéciaux. Les vorticelles se caractérisent +par un muscle pétiolé contractile et beaucoup d'hypotriques, par un +«muscle obturateur de l'orifice cellulaire». Des organes de +sensibilité spéciaux se sont également développés chez eux. En +particulier certains cils phosphorescents se sont transformés en +organes olfactifs et gustatifs. Chez les infusoires qui se +reproduisent par la copulation de deux cellules, il faut admettre une +sensibilité chimique semblable à l'odorat des animaux plus élevés. Et +si les deux cellules qui copulent présentent déjà une différenciation +sexuelle, ce chémotropisme prend un caractère érotique. On peut alors +distinguer dans la cellule la plus grande, la cellule femelle une +«tache de conception» et dans la cellule la plus petite un «cône de +fécondation.» + + +=8. Formes principales des cénobies.=--Les nombreuses formes d'unions +cellulaires qui sont très importantes puisqu'elles forment le passage +entre les protozoaires et les métazoaires n'ont pas jusqu'à présent +été suffisamment appréciées. Beaucoup de _chromacées_, de +_paulotomiées_, de _diatomées_, de _desmidiacées_, de _mastigotes_ et +de _melethaelies_ constituent des cénobies de _protophytes_. Des +cénobies de protozoaires se rencontrent dans plusieurs groupes de +_rhizopodes_ (polycyttaria) et d'infusoires (chez les flagellés et +chez les ciliés, cf. _Phylogénie systématique_, l., p. 58). Toutes ces +cénobies proviennent d'une _division_ répétée (la division a lieu, +dans la plupart des cas, le bourgeonnement est plus rare) d'une +_cellule-mère simple_. D'après la forme particulière de cette division +et en suivant la disposition spéciale des générations cellulaires +sociales qui en sont provenues, on peut distinguer quatre formes +principales de cénobies: 1º _Cénobies_ grégales, masses gélatineuses +de forme globuleuse, cylindrique, plate, d'un volume indéterminé, dans +lesquelles de nombreuses cellules de même espèce (la plupart du temps +sans ordre fixe) sont réparties (la masse gélatineuse, dépourvue de +structure qui les réunit est sécrétée par les cellules mêmes). La +morula appartient à ce groupe; 2º _Cénobies_ sphérales, globules +gélatineux à la surface desquels les cellules sociales sont disposées +les unes à côté des autres en une simple rangée. Les colonies +globuleuses des volvocines et des halosphères, des catallactes et des +polycyttaires. Cette forme est particulièrement intéressante parce que +sa disposition rappelle la blastula des métazoaires. Comme dans le +blastoderme de ces derniers, souvent les nombreuses cellules des +cénobies sphérales se trouvent serrées les unes contre les autres et +constituent un épithélium très simple (forme la plus ancienne du +tissu). Il en est ainsi chez les _magosphères_ et les _halosphères_. +Dans d'autres cas, par contre, les cellules sociales sont séparées par +des intervalles et ne sont rattachées entre elles que par des ponts de +plasma comme si elles se donnaient la main. C'est ce que l'on +rencontre chez les volvocines et les phylocyttaires (sphérozoaires, +collosphères, etc.); 3º _Cénobies arborales_. Tout le bâtonnet +cellulaire est ramifié et ressemble à une tige de fleurs. Comme le +fond, les fleurs et les feuilles, dans ce dernier cas, les cellules +sociales se trouvent sur les branches d'un tronc gélatineux ramifié, +ou bien encore dans leur multiplication elles se disposent de telle +façon que toute la colonie ressemble à un arbrisseau, à un polypier. +Il en est ainsi chez beaucoup de diatomées et de mastigotes, de +flagellés et de rhizopodes. 4º _Cénobies catenales._ Les cellules se +divisant à plusieurs reprises (transversalement) et les produits de +cette division étant rangés les uns à côté des autres, il se produit +des filets ou chaînes de cellules. Parmi les _protophytes_, elles sont +très répandues chez les chromacées, desmidiacées, diatomées, et parmi +les protozoaires chez les bactéries et les rhizopodes, plus rarement +chez les infusoires. Dans toutes ces différentes formes de cénobies +interviennent deux degrés différents d'_individualités_ ainsi que +d'activité psychique: 1º _l'âme cellulaire_ de chaque cellule +individuelle, 2º _l'âme cénobiale_ de toute la colonie cellulaire. + + +=9. Psychologie des cuidaires.=--_L'hydre_, polype d'eau douce +ordinaire possède un corps ovale d'une constitution très simple, de +deux rangées de cellules, ressemblant à une gastrula qui se serait +fixée. Autour de la bouche se trouve une couronne de tentacules. Les +deux rangées de cellules qui constituent la paroi du corps (et même la +paroi des tentacules) sont les mêmes que chez les prédécesseurs +immédiats des polypes, chez les _gastréades_. Une différence s'est +pourtant établie dans l'ectoderme, la division du travail existe parmi +les cellules. Entre les cellules ordinaires indifférentes se trouvent +des cellules urticantes, des cellules sexuelles et des cellules +_neuromusculaires_. Ces dernières sont particulièrement intéressantes. +Du corps cellulaire part un long appendice en forme de filet qui se +dirige vers l'intérieur, il est contractile à un haut degré et rend +possibles les vives contractions du corps. On le considère comme +l'origine de la constitution musculaire, aussi le nomme-t-on myophène +ou myonème. Comme la partie extérieure des mêmes cellules est +sensible, on les désigne sous le nom de cellules neuromusculaires ou +encore cellules musculaires épithéliales. Comme les cellules voisines +sont reliées par de fins prolongements et qu'elles sont peut-être +unies en un plexus nerveux par les prolongements des cellules +ganglionnaires éparses, toutes ces fibres musculaires peuvent se +contracter en même temps, mais un organe nerveux central, un ganglion +véritable n'existe pas encore, pas plus que n'existent d'organes des +sens différenciés. Les nombreuses formes des hydropolypes marins +(tubulariées, campanariées) possèdent la même structure épithéliale +que l'hydre. La plupart des espèces portent des bourgeons et forment +des pieds. Les nombreux individus qui composent ces pieds sont entre +eux en relation directe. Une forte excitation venant atteindre une +partie de le société peut se transmettre à tous ses membres et causer +la contraction de beaucoup d'entre eux ou même de tous. De plus +faibles excitations n'amènent de contraction que chez le seul individu +atteint. Nous pouvons donc distinguer déjà chez les polypiers une +double âme; l'_âme personnelle_ du polype isolé, et l'_âme cormale_ et +commune de tout le pied. + +_Ame des méduses._--Les _méduses_ qui sont fort près des petits +polypes fixes et nagent librement, possèdent une organisation bien +supérieure surtout les grandes et belles discoméduses. Leur corps +tendre, gélatineux ressemble à un parapluie ouvert, s'appuyant sur 4 +ou 8 rayons. Au manche du parapluie (umbrella) correspond le canal +stomacal qui descend au milieu. A son extrémité inférieure se trouve +la bouche, formée de 4 lambeaux, très sensible et très mobile. A la +surface inférieure de l'ombrelle se trouve une couche de muscles +annulaires dont la contraction régulière maintient plus solidement +arquée l'ombrelle et expulsent vers la partie inférieure l'eau de mer +contenue dans les cavités. Sur le bord libre et circulaire de +l'ombrelle siègent, répartis en général à intervalles égaux, 4 ou 8 +_organes sensoriels_ ainsi que de longs tentacules, très mobiles et +très sensibles. Les organes sensoriels (_sensilla_) sont tantôt de +simples yeux ou des ampoules auditives, tantôt des massues +sensorielles composées (rhopalia) dont chacune contient un oeil, une +ampoule auditive et un organe gustatif. Le long du bord de l'ombrelle +court un anneau nerveux qui met en communication les petits ganglions +nerveux situés à la base des tentacules. Ces derniers envoient des +nerfs sensitifs aux organes des sens et des nerfs moteurs aux muscles. +A cette structure différenciée de l'appareil psychique correspond chez +les méduses une activité psychique vive et complètement développée. +Elles meuvent comme il leur plaît les différentes parties de leur +corps, réagissent contre la lumière, la chaleur, l'électricité, les +excitations chimiques comme les animaux supérieurs. L'anneau nerveux +du bord de l'ombrelle avec ses 4 ou 8 ganglions constitue un organe +central et celui-ci permet qu'il y ait relation entre les différents +organes sensibles et moteurs. Mais de plus chacune des 4 ou 8 parties +radiales qui contient un ganglion a son âme et peut indépendamment des +autres manifester de la sensibilité et de la motilité. L'âme des +méduses possède donc déjà le véritable caractère de l'âme nerveuse, +mais elle fournit en même temps un très intéressant exemple du fait +que cette âme peut se _diviser en plusieurs parties d'égale valeur_. + +_Métagenèse de l'âme._--Les petits polypes fixes et les grandes +méduses qui nagent librement apparaissent à tous les points de vue +comme des animaux si différents qu'autrefois on en faisait +universellement deux classes totalement distinctes. Le polype, de +structure simple, n'a ni nerfs, ni muscles, ni organes sensoriels +différenciés; son âme est mise en action par la rangée de cellules de +l'ectoderme. La méduse, de structure plus compliquée, jouit de nerfs +et de muscles indépendants, de ganglions et d'organes sensoriels +différenciés. Son _âme nerveuse_ a besoin pour son activité de cet +appareil complexe. Tandis que l'organe de nutrition des polypes se +réduit à la simple ouverture stomacale ou à l'intestin primitif des +anciens gastréades, on trouve souvent à sa place, chez les méduses, un +système de gastrocanal fort compliqué avec des poches ou canaux de +nutrition, bien ordonnés en rayons et partant de l'estomac central. +Dans sa paroi se développent 4 ou 8 glandes sexuelles indépendantes ou +gonades qui manquent encore aux polypes; ici naissent de la façon la +plus simple des cellules sexuelles isolées au milieu des cellules +ordinaires et indifférentes. La différence dans la structure, dans la +vie psychique de ces deux classes d'animaux est donc très importante, +bien plus grande que la différence correspondante qui existe entre un +homme et un poisson, ou entre une fourmi et un ver de terre. Grande +fut donc la surprise des zoologues quand en 1841, l'éminent +naturaliste SARO (d'abord pasteur protestant, puis zoologue moniste) +fit la découverte que ces deux formes animales appartenaient à une +seule et même sphère de génération. Des oeufs fécondés des _méduses_ +naissent de simples _polypes_ et ces derniers produisent par la voie +insexuée du bourgeonnement de nouvelles méduses. STEENSTRUP, à +Copenhague, avait déjà fait de semblables observations sur les vers +intestinaux et il réunit en 1842 toutes les observations sous le terme +de _métagenèse_. On découvrit plus tard que le même phénomène +remarquable est très répandu aussi bien chez des animaux inférieurs +que chez des plantes (mousses, fougères). Ordinairement deux +générations très différentes alternent de telle façon que l'une est +sexuée, produit oeuf et sperme, tandis que l'autre reste insexuée et +se reproduit par bourgeonnement. + +Au point de vue de la _psychologie phylogénétique_ cette métagenèse +des polypes et des méduses présente le plus vif intérêt parce que les +deux représentants d'une même espèce animale qui alternent +régulièrement apparaissent comme si éloignés, non seulement dans leur +structure, mais encore dans leur activité psychique. Nous pouvons +suivre ici par l'observation directe, en une certaine mesure, _in +statu nascendi_, la naissance de l'âme nerveuse de forme supérieure +d'une âme de forme inférieure; et ce qui est surtout important, nous +pouvons l'expliquer en montrant les _causes_ qui se produisent. + +_Origine de l'âme nerveuse._ La première origine du système nerveux, +des muscles et organes des sens, sa provenance de l'ectoderme peut +_ontogénétiquement_ s'observer directement chez l'homme et chez les +animaux supérieurs, mais l'explication phylogénétique de ces +phénomènes remarquables ne peut être atteinte qu'indirectement. Par +contre nous en trouvons l'explication directe dans la «métagenèse» des +polypes et des méduses dont nous venons de parler. La cause efficiente +de cette métagenèse se trouve dans les _modes d'existence complètement +différents_ de ces deux formes animales. Les polypes, antérieurs, +fixés comme des plantes sur le sol de la mer n'avaient besoin dans +leurs simples prétentions ni d'organes sensoriels supérieurs ni de +muscles et de nerfs distincts. Pour nourrir leurs petits corps +vésiculeux il leur suffisait de l'ectoderme, de même que le simple +épithélium de leur membrane externe avec ses légers commencements de +différenciation histologique suffisait pour recevoir leurs sensations +et accomplir leurs mouvements toujours identiques. Il en est tout +autrement chez les grandes _méduses_ qui nagent librement, comme je +l'ai montré dans ma monographie de ces beaux animaux[,?] si +intéressants (1864-1882); grâce à leur _adaptation_ aux conditions +d'existence particulières à la mer, leurs organes sensoriels, leurs +muscles et leurs nerfs ne doivent pas être moins parfaits et distincts +que chez beaucoup d'animaux supérieurs. Pour les nourrir il a fallu +que se développât un gastro-canal compliqué. La structure plus fine de +leurs organes psychiques que RICHARD HERTWIG nous a fait connaître, en +1882, correspond à des prétentions plus élevées que le mode +d'existence de ces animaux de proie nageant librement impose: yeux, +organes auditifs, organes permettant également de prendre conscience +de l'équilibre, organes chimiques (gustatifs et olfactifs) sont nés à +la suite de la distinction et de la conscience des différentes +excitations; les mouvements arbitraires dans la nage, la capture de la +proie, dans l'ingestion de la nourriture, dans la lutte contre les +ennemis ont conduit à la distinction de groupes de muscles. La liaison +régulière établie entre les organes moteurs et ces organes sensibles a +causé le développement des 4 à 8 ganglions radiés situés sur le bord +de l'ombrelle ainsi que de l'anneau nerveux qui les unit. Mais si les +oeufs fécondés de ces méduses se développent de nouveau sous formes de +polypes libres, ce retour s'explique par les lois de l'_hérédité +latente_. + + +=10. Psychologie des singes.=--Comme les singes et surtout les singes +anthropoïdes sont très rapprochés des hommes non seulement +relativement à la structure et au mode d'évolution, mais encore sous +tous les rapports pour la vie psychique, _l'étude comparative de la +psychologie des singes_ ne saurait être recommandée d'une façon assez +pressante à nos psychologues de profession. La visite des jardins +zoologiques, des théâtres où paraissent les singes est en particulier +aussi instructive que récréative. Mais la fréquentation du cirque et +des théâtres où paraissent des chiens, n'est pas moins riche en +enseignements. Les résultats étonnants qu'a atteint le _dressage +moderne_ non seulement dans l'instruction des chiens, des chevaux et +des éléphants, mais encore dans l'éducation des rapaces rongeurs et +autres mammifères inférieurs doivent fournir à ces psychologues +impartiaux, s'ils les étudient avec soin, une source de connaissances +psychologiques des plus importantes au point de vue moniste. +Indépendamment de cela, la fréquentation de semblables expositions est +plus récréative et élargit bien davantage l'horizon anthropologique +que l'étude ennuyeuse et relativement abrutissante des fantaisies +métaphysiques que ce que l'on appelle la «psychologie introspective +pure» a couché dans des milliers de volumes et d'articles. + + +=11. Téléologie de Kant.=--Les progrès étonnants de la biologie +moderne ont complètement réfuté l'_explication téléologique de la +nature due à Kant_. La physiologie a prouvé entre autres choses que +tous les phénomènes biologiques se ramènent à des procès chimiques et +physiques et que leur explication n'exige ni un _créateur_ personnel +agissant en chef d'entreprise, ni une _force vitale_ énigmatique +construisant en vue d'une fin. La théorie cellulaire nous a montré que +toutes les activités biologiques complexes des animaux et des plantes +supérieurs doivent être dérivées des procès physico-chimiques simples +qui se produisent dans l'organisme élémentaire des _cellules_ +microscopiques et que la base matérielle de ces procès est le _plasma_ +du corps cellulaire. Cette observation s'applique tant aux phénomènes +d'accroissement et de la nutrition qu'à ceux de la reproduction, de la +sensibilité et du mouvement. La loi biologique fondamentale nous +enseigne que les phénomènes énigmatiques de l'embryologie (le +développement des embryons et la modification résultant de la puberté) +reposent sur la transmission héréditaire de processus correspondants +qui se sont produits dans la ligne des ancêtres. La théorie de la +descendance a résolu l'énigme, elle a expliqué comment ces processus, +ces activités physiologiques de l'_hérédité_ et de l'_adaptation_, +ont, au cours de longs espaces de temps, causé un changement constant +des formes spécifiques, une lente _transformation_ des espèces. La +théorie de la _sélection_, enfin, prouve clairement que, dans ces +procès phylogénétiques, les dispositions les plus opportunes se +produisent d'une façon purement mécanique, par sélection du plus +utile. DARWIN a donc fait prévaloir un principe d'explication +mécanique de l'utilité organique que, déjà plus de 2.000 ans +auparavant, EMPÉDOCLE avait soupçonné. Il est devenu ainsi le _Newton +de la vie organique_ ce dont Kant avait complètement contesté la +possibilité. + +Ces circonstances historiques que j'ai déjà relevées il y a plus de +trente ans (dans le cinquième chapitre de l'_Histoire de la création +naturelle_), sont si intéressantes et si importantes que je tiens à +insister sur elles ici. Ce n'est pas seulement opportun parce que la +philosophie moderne demande avec une insistance particulière un +_retour à Kant_, mais aussi parce qu'il en découle que les +métaphysisiens les plus grands tombent tête baissée dans les plus +graves erreurs en jugeant les questions les plus importantes. + +KANT, le fondateur subtil et clair de la «philosophie critique», +déclare avec la plus grande précision qu'il est «absurde» d'espérer +une découverte qui 70 ans plus tard est faite réellement par Darwin et +il refuse pour tous les temps, à l'esprit humain une notion importante +que ce dernier acquiert réellement par la théorie de la sélection. On +voit combien est dangereux l'_ignorabimus_ catégorique. + +En ce qui touche l'honneur exagéré que l'on rend à KANT dans la +nouvelle philosophie allemande et qui se transforme chez beaucoup de +«Néo-Kantiens» en une adoration idolâtre et indéterminée, il nous sera +permis de mettre en lumière les imperfections humaines du grand +philosophe de Königsberg et les faiblesses néfastes de sa sagesse +critique. Sa tendance dualiste vers une métaphysique transcendentale, +qui ne fit qu'accroître avec les années, avait pour cause +l'instruction préparatoire, pleine de lacunes incomplètes qu'il reçut +à l'école et à l'université. Cette instruction ainsi obtenue était +surtout _philologique, théologique_ et _mathématique_. Dans les +sciences naturelles, il n'apprit à fond que l'astronomie et la +physique et en partie également la chimie et la minéralogie. Par +contre, le vaste domaine de la biologie, si peu étendu qu'il fût à +l'époque, lui reste _inconnu pour la plus grande partie_. Parmi les +sciences naturelles organiques, il n'a étudié ni la zoologie, ni la +botanique, ni l'anatomie, ni la physiologie; son anthropologie dont il +s'occupa pendant longtemps resta fort imparfaite. Si KANT, au lieu +d'étudier la philologie et la médecine avait approfondi la médecine, +il aurait puisé dans les cours d'anatomie et de physiologie une +connaissance approfondie de l'_organisme_ humain, si dans les +cliniques il s'était acquis une appréciation vivante de ces +modifications pathologiques, non seulement son anthropologie mais +encore toute la conception de l'univers du philosophe critique aurait +pris une tout autre forme. KANT alors n'aurait pas aussi légèrement +passé sur les phénomènes biologiques les plus importants comme il le +fit dans ses écrits postérieurs (à dater de 1769). + +Après avoir accompli ses études universitaires, KANT dut pendant neuf +ans gagner son pain en donnant des leçons à domicile, de 22 à 31 ans, +précisément dans la période la plus importante de sa vie de jeunesse, +quand à la suite de l'enseignement pris à l'Université, le libre +développement du caractère personnel et scientifique se décide. Si +KANT, qui pendant la plus grande partie de son existence resta fixé à +Königsberg et ne franchit presque jamais les frontières de la province +de Prusse avait accompli des voyages plus importants, s'il avait donné +au vif intérêt qu'il portait à la géographie et à l'anthropologie un +aliment vivant par des appréciations réelles, l'extension de son +horizon aurait eu une action réaliste très heureuse sur la forme de sa +conception idéale de l'univers. Puis le fait que KANT ne se maria pas +peut, chez lui comme chez d'autres vieux garçons philosophes excuser +ses lacunes et son exclusivisme. L'homme et la femme constituent, en +effet, deux organismes essentiellement différents qui n'arrivent à +rendre parfaitement la notion générique normale «d'hommes» qu'en se +complétant mutuellement. + + +=12. Critique des Évangiles.= (S. E. VERUS, _Tableau synoptique des +évangiles_ dans leur texte complet.) Leipzig 1897.--Conclusion: «Toute +oeuvre doit être comprise et jugée d'après l'esprit de son temps. Les +_fictions évangéliques_ naissent à une époque très peu scientifique et +dans des sphères pleines de grossières superstitions; elles ont été +écrites pour leur temps, et non pour le temps présent ni pour «tous +les temps», mais non comme oeuvres historiques, ce sont des oeuvres +d'édification et en partie des pamphlets ecclésiastiques. Seul +l'intérêt de l'Église et de ses prêtres ainsi que des institutions +sociales qui y sont liées pouvait demander que l'on rapportât +l'origine de chaque oeuvre aux «apôtres» (Matthieu, Jean) ou aux +«disciples des apôtres» (Marc, Luc); cela suffit pour expliquer très +simplement et très naturellement leur crédit persistant pendant des +siècles et que l'on a coutume de ramener à des influences +surnaturelles. + +«La forme primitive de ces fictions a subi dans les premiers siècles +des modifications variées et ne peut plus être établie présentement. +Le recueil des écrits du Nouveau Testament ne s'est formé que très +lentement et sa reconnaissance n'a été unanimement acceptée qu'après +des siècles, pour une partie du moins. Tout ce que l'on tire comme +article de foi des écrits de cette époque sans critique ne repose que +sur l'arbitraire, l'erreur, si ce n'est sur la falsification +consciente. + +«A toute époque de grande oppression, les Israélites ont attendu un +sauveur (Messie). C'est ainsi qu'Isaïe 45, I, après la captivité de +Babylone (597-538) salue du titre de Messie le roi des Perses, Cyrus +(qui n'était pas Juif) parce qu'il a rendu la liberté au peuple. Un +grand prêtre, Josué, fait rentrer les Juifs dans leur patrie et la +légende créa un Josué antérieur qui, comme successeur de Moïse aurait +ramené son peuple à Chanaan. Après la ruine de Jérusalem (70 de notre +ère), le savant Josèphe déclare qu'il restait encore à l'humanité un +temple plus vaste qui ne serait pas bâti par la main des hommes, et +voyait dans l'empereur Vespasien un Messie qui apporterait la liberté +à tout l'univers. Mais dans le vaste empire romain, plus d'un poète, +plus d'un penseur, rêvaient d'un sauveur du monde, et en quelques +dizaines d'années se produisit toute une série de «Messies». L'esprit +poétique du peuple créa un troisième Josué (en grec _Jésus_). + +«La vie d'un semblable ami des pauvres, d'un faiseur de miracles, d'un +sauveur du monde n'était pas trop difficile à écrire: des aventures, +des événements, des discours étaient fournis par les modèles de +l'ancien testament (abstraction faite des légendes de Krishna et de +Bouddha qui depuis des siècles étaient répandues dans tout l'Orient). +Un Moïse, un Élie, un Élisée auxquels il ne fallait pas que le héros +reste inférieur, des expressions des psaumes et des prophètes. Souvent +les auteurs prenaient à la lettre des images. Les pâtres de l'Église +tenaient encore beaucoup de contes merveilleux pour des allégories, +alors que maintenant l'Église veut que tout, même ce qui est le plus +étonnant, soit pris à la lettre. + +«La figure du Messie se créa donc peu à peu. Dans les _épîtres de +Paul_ qui sont prouvées avoir été composées avant les «fictions +évangéliques», il n'est rien dit de la mort ni de la résurrection. De +certains passages des prophètes, littéralement interprétés, on +déduisit la doctrine du salut. On se demanda enfin, où, comment, de +qui est-il né? Combien de temps a-t-il vécu? etc. Dès que l'exemple +d'une semblable fiction eut été donné, un flot d'oeuvres semblables se +répandit, caricatures grossières pour une partie, pour une autre, +tableaux de la vie se renfermant dans les limites du possible jusqu'à +un certain point. Chaque région, chaque commune importante a son +évangile et souvent on le nommait d'un nom devenu célèbre. On tenait +pour parfaitement permis d'écrire ainsi sous un faux nom. + +«Ces fictions évangéliques placent leur héros dans la première moitié +du premier siècle de notre ère. Mais ni les écrivains juifs (Philon, +Josèphe) ni les écrivains romains ou grecs (comme Tacite, Suétone, +Pline, Dion, Cassius) de cette époque et de la suivante, ne +connaissent ni ce «Jésus de Nazareth», ni les événements de sa vie que +l'on raconte; la ville de Nazareth est même tout à fait inconnue.» + + +=13. Christ et Bouddha.=--A l'excellent ouvrage de S. E. VERUS: +_Vergleichende Uebersicht der vier Evangelien_ (source unique pour une +vie de Jésus) j'emprunte la communication suivante: «Le professeur $1 +a comparé les biographies indiennes et chinoises de Bouddha qui sont +nombreuses et sont certainement antérieures à notre ère dans plusieurs +travaux consciencieux estimés par d'éminents théologiens, tels que le +professeur PFLEIDERER. Il a établi indubitablement les faits suivants: +Le fonds de la vie des deux _fondateurs de religion_ est une vie +nomade, apostolique et salvatrice, la plupart du temps en compagnie de +disciples, interrompue parfois par des repos (banquets, solitude au +désert); en outre on y rencontre des sermons sur des montagnes et un +séjour dans la capitale après une entrée triomphale. Mais dans tous +les détails et dans leur suite se montre un surprenant accord. + +«Bouddha est un Dieu fait homme; comme homme il est de race royale. Il +est engendré et mis au monde de façon surnaturelle, sa naissance est +annoncée à l'avance d'une façon merveilleuse. Dieux et rois saluent le +nouveau-né et lui apportent des présents. Un vieux brahmane le +reconnaît aussitôt pour le rédempteur de tous les maux. Il ramène la +paix et la joie sur la terre. Le jeune Bouddha est poursuivi et +miraculeusement sauvé, installé solennellement dans le temple, enfant +de 12 ans, il est recherché par ses parents et retrouvé au milieu des +prêtres. Il est précoce, dépasse ses maîtres et grandit en âge et en +sagesse. Il prend le baptême de consécration dans le fleuve sacré. +Quelques disciples d'un sage brahmane viennent à lui. Le mot de +ralliement est «suis-moi». Il consacre un disciple d'après l'usage +indien sous un figuier. Parmi les douze, trois des disciples sont de +vrais modèles et il se trouve aussi un traître. Les anciens noms des +disciples sont changés. Non loin se trouve un cercle plus nombreux de +18 élèves. Bouddha envoie ses disciples par deux et par trois après +les avoir munis d'instructions. Une fille du peuple célèbre sa mère +comme bienheureuse. Un riche brahmane veut le suivre mais ne peut se +séparer de ses biens. Un autre lui rend visite la nuit. Il n'était pas +apprécié par sa famille, mais trouva des sympathies chez les notables +et chez les femmes. + +«Bouddha enseigne en promettant le bonheur comme prix. Il parle +volontiers par parabole. Ses enseignements montrent (souvent dans le +choix même des mots) une ressemblance, il détourne des prodiges, +recommande l'humilité, l'humeur pacifique, l'amour des ennemis, +l'humilité, la victoire sur soi-même et même l'abstinence de rapports +charnels. Il enseigne aussi sa destinée. Au cours des pressentiments +de sa mort prochaine, il insiste sur le fait qu'il rentre au ciel, +dans ses adieux, il exhorte ses disciples, leur désigne un médiateur +(consolateur) et annonce un bouleversement général de l'univers. Sans +patrie et pauvre, il voyage en qualité de médecin, de sauveur, de +rédempteur. Ses adversaires lui opposent qu'il préfère la société des +«pécheurs». Peu de temps avant sa mort il est invité à dîner chez une +pécheresse. Un disciple convertit une fille d'une classe méprisée, +prés d'un puits. De nombreux miracles attestent sa divinité (il marche +sur l'eau, etc.). Il entre triomphalement dans la capitale et meurt au +milieu de signes merveilleux: la terre tremble, les extrémités de la +terre sont en flamme, le soleil s'éteint, un météore tombe du ciel. +Bouddha lui aussi va en enfer et au ciel.» + + +=14. La généalogie du Christ.=--PAUL DE REGLA dit dans son intéressant +ouvrage (1891): «Heureusement ce fils de Marie qui, au sens de notre +langue juridique actuelle était un _fils naturel_, possède d'autres +titres de gloire que son obscure extraction. Qu'il soit le fils d'un +amour secret ou la suite d'un acte que notre société actuelle déclare +être un crime, quelle importance cela pouvait-il avoir pour sa +glorieuse existence: est-ce que la dignité de sa conduite ne lui donne +pas un droit à l'auréole qui illumine sa noble physionomie?» Dans le +sud de l'Italie et de l'Espagne, où beaucoup de notions très relâchées +ont cours sur la sainteté du mariage le prêtre catholique s'est adapté +à ces conceptions habituelles dans le pays. Les enfants naturels qui +sont engendrés en quantité, tous les ans, par les prêtres et +chapelains (suite naturelle du saint _célibat_) sont souvent +considérés comme les produits d'une _immaculée conception_ et +jouissent d'une considération particulière. Par contre le nom de +baptême _Joseph_ (Beppo), qui rappelle le bon charpentier trompé de +Galilée, n'est souvent pas très bien vu. Ayant été en 1859, à Messine, +le témoin oculaire d'une rixe violente entre mon pêcheur Vincenzo et +son collègue Giuseppe, le premier cria brusquement, en faisant les +cornes au dernier, le seul mot de Beppo, ce qui le jeta dans une +grande fureur. Comme je demandais ce que cela signifiait Vincenzo +répondit en riant; «Eh! il s'appelle Beppo et sa femme Marie et, de +même, que pour notre sainte madone le premier fils n'est pas de lui; +mais d'un prêtre!» C'est très caractéristique. + +La doctrine vaticane pour qui de semblables débats sont très +désagréables cherche naturellement à passer légèrement sur la +conception douteuse et la naissance illégitime du Christ et cependant +elle ne peut éviter de glorifier par des images et des poésies cet +événement important de sa vie humaine ainsi que d'autres d'ailleurs, +et elle le fait parfois d'une façon remarquablement _matérialiste_. + +Dans l'influence extraordinaire que les représentations par images de +l'«histoire sainte» ont exercée sur la fantaisie du peuple croyant et +qui aujourd'hui encore est un des soutiens les plus forts de +l'_ecclesia militans_, il est intéressant de voir combien l'Eglise +tient au maintien invariable du modèle fixé, et usité depuis plus de +mille ans. Tout homme instruit sait que les millions d'images +répandues partout et consacrées à l'écriture sainte ne représentent ni +les scènes ni leurs personnages, dans les vêtements de l'époque (comme +le croit la masse ignorante), mais suivant une conception idéalisée +qui répond au goût d'artistes postérieurs. Les écoles de peintres +italiennes ont exercé l'influence prépondérante; cela vient de ce +qu'au moyen âge l'Italie était non seulement le siège du papisme qui +gouvernait le monde, mais de ce qu'elle produisait aussi les plus +grands peintres, sculpteurs, architectes qui se mettaient à son +service. + +Il y a quelques dizaines d'années toute une série de peintures +consacrées à l'histoire sainte, excita une grande sensation. Elle +était due au génial peintre russe WERESCHTCHAGIN. Elles représentaient +les scènes importantes de la vie du Christ d'après une conception +originale, _naturaliste_ et _ethnographique_: la sainte famille, Jésus +près de Jean au bord du Jourdain, Jésus dans le désert, Jésus sur le +lac de Tibériade, la prophétie, etc. Le peintre avait, au cours de son +voyage en Palestine (en 1884), étudié soigneusement non seulement +toute la scène du pays saint, mais encore sa population, le costume, +les habitations et les avait reproduits très fidèlement. Nous savons +que le pays ainsi que les ornements en Palestine se sont très peu +modifiés depuis 2.000 ans. Aussi les peintures de WERESCHTCHAGIN les +représentaient-elles d'une façon beaucoup plus vraie et plus naturelle +que tous les millions d'images qui traitent l'écriture sainte d'après +les patrons traditionnels des Italiens. Mais c'est précisément ce +caractère réaliste des peintures qui choquait particulièrement le +prêtre catholique et il n'eut de repos que quand l'exposition fut +interdite par ordre de la police (en _Autriche_, par exemple). + + +=15. Le christianisme et la famille.=--L'attitude hostile que prit le +christianisme primitif dès le début contre la vie de famille et +l'amour de la femme qui en est la raison est prouvée irréfutablement +par les évangiles ainsi que par les épîtres de Paul. Quand Marie +s'inquiétait du Christ, il la repoussa par ces mots indignes d'un +fils: «Femme qu'ai-je de commun avec toi?» Quand sa mère et ses frères +voulaient converser avec lui, il répondait: «Qui est ma mère et qui +sont mes frères?» Puis, montrant ses disciples assis autour de lui: +«Voyez, voici ma mère et voici mes frères, etc.» (Mathieu 12, 46-50; +Marc 3, 31-35; Luc, 8, 19-21). Et même le Christ faisait du revirement +complet de sa propre famille et de la haine contre elle, la condition +de la vertu: «Quiconque vient à moi et ne hait point son père, sa +mère, sa femme, ses frères, ses soeurs et même sa propre vie ne peut +pas être mon disciple.» (Luc, 14, 26.) + + +=16. Anathème du pape contre la science.=--Dans la lutte difficile que +la science moderne doit mener contre la superstition régnante de +l'église chrétienne, la _déclaration de guerre_ publique que le +puissant représentant de cette dernière, le pape de Rome, a lancée +contre la première en 1870 est excessivement importante. Parmi les +_propositions canoniques_ que le concile oecuménique de Rome en 1870 a +déclaré être des _commandements de Dieu_ se trouvent les «anathèmes +suivants», _soit anathème_, quiconque nie le seul vrai Dieu, créateur +et seigneur de toutes choses, visibles et invisibles.--Qui n'a pas +honte de prétendre qu'à côté de la matière il n'y a rien d'autre.--Qui +dit que l'essence de Dieu et de toute chose est une seule et +même.--Qui dit que les objets finis, corporels et spirituels, ou au +moins les spirituels, sont des émanations de la substance divine, ou +que l'essence divine produit toute chose par manifestation ou +extériorisation.--Qui ne reconnaît pas que tout l'univers et tous les +objets qui y sont contenus ont été tirés par Dieu du néant.--Qui dit +que par son propre effort et grâce à un constant progrès l'homme +pourrait et devrait arriver à posséder toute vérité et toute +bonté.--Qui ne veut pas reconnaître pour saints et canoniques les +livres de la sainte Ecriture dans leur totalité et dans toutes leurs +parties, tels qu'ils ont été désignés par le saint concile de Trente +ou qui met en doute leur inspiration divine.--Qui dit que la raison +humaine possède une indépendance telle que Dieu ne peut lui demander +la foi.--Qui prétend que la révélation divine ne pourrait gagner en +autorité par des preuves extérieures.--Qui prétend qu'il n'y a pas +de miracle ou que ceux-ci ne doivent jamais être reconnus sûrement, +ou que l'origine divine du christianisme ne peut être prouvée par +des miracles.--Qui prétend qu'aucun mystère ne fait partie de +la révélation et que tous les articles de foi doivent être +compréhensibles pour la raison convenablement développée.--Qui +prétend que les sciences humaines devraient être traitées assez +libéralement pour que l'on pût considérer leurs propositions pour +fondées en vérité, même si elles contredisent à la doctrine de la +révélation.--Qui prétend que par les progrès de la science on pourrait +arriver à ce que les doctrines établies par l'Eglise puissent être +entendues en un sens différent qu'en celui où l'Eglise les a toujours +entendues et les entend encore.» + +_L'église évangélique orthodoxe_ ne reste pas en arrière de la +catholique dans cet _anathème_ porté contre la _science_. On pouvait +lire dernièrement dans le _Mecklemburgisches Schulblatt_ +l'avertissement suivant: «Prenez garde au premier pas. Vous vous +trouvez encore peut-être touchés par le faux dieu de la science. +Avez-vous donné à Satan le petit doigt, il prend peu à peu toute la +main jusqu'à ce que vous tombiez avec lui; il vous entoure d'un charme +mystérieux et vous conduit jusqu'à l'_arbre de la science_, et si vous +en avez goûté une seule fois, il vous ramène vers cet arbre grâce à +une force magique pour vous faire complètement connaître le vrai du +faux, le bien du mal. _Que votre innocence scientifique nous conserve +votre paradis._ + + +=17. Théologie et zoologie.=--Le rapport étroit dans lequel se +trouvent chez la plupart des hommes la conception philosophique du +monde et leur conviction religieuse m'a contraint ici à insister +davantage sur les croyances régnantes du christianisme et à affirmer +publiquement leur opposition fondamentale avec les doctrines +essentielles de notre philosophie moniste. Mais mes adversaires +chrétiens m'ont autrefois déjà fait le reproche de ne connaître +nullement la religion chrétienne. Il y a peu de temps encore le pieux +docteur DANNERT (pour recommander un travail de psychologie animale du +parfait jésuite et zoologue ERICH WASMANN) a exprimé cette opinion +sous cette forme polie: _On sait qu'Ernest Hæckel connaît autant le +christianisme qu'un âne les logarithmes_. (_Konservative +Monatschrift_, juillet 1898, p. 774.) + +Cette opinion souvent exprimée est une _erreur de fait_. Non seulement +à l'école--par suite de ma pieuse éducation--par un zèle et une ardeur +particulière aux classes d'instruction religieuse, j'ai appris à +connaître la religion, mais j'ai encore défendu à l'âge de 21 ans de +la façon la plus chaleureuse les doctrines chrétiennes contre mes +futurs compagnons d'armes en libre-pensée, et cependant l'étude de +l'anatomie et de la physiologie humaines, leur comparaison avec celles +des autres vertébrés avaient déjà profondément ébranlé ma foi. Je +n'arrivai à l'abandonner complètement--_en proie aux combats +intérieurs les plus amers_--qu'à la suite de l'étude complète de la +médecine et de ma pratique médicale. J'appris alors à comprendre le +mot de Faust: «Toute la douleur de l'humanité me saisit!» C'est alors +que je ne reconnus pas la souveraine bonté du Père aimant à la dure +école de la vie quand j'essayais de découvrir la «sage providence» +dans la lutte pour la vie. Quand plus tard j'appris à connaître dans +mes nombreux voyages scientifiques tous les pays et les peuples +d'Europe, quand dans mes visites nombreuses en Europe et en Asie, je +pus observer d'une part les honorables religions des anciens peuples +civilisés, et d'autre part les commencements des religions des +peuplades naturelles les plus basses, alors s'élabora en moi, grâce à +une _critique comparative des religions_, cette conception du +christianisme que j'ai exprimée dans le chap. XVII. + +Il va d'ailleurs de soi que, comme _zoologue_, je suis autorisé à +faire entrer les conceptions théologiques du monde les plus opposées +dans la sphère de ma critique philosophique puisque je considère toute +l'anthropologie comme une partie de la zoologie et que je ne puis +donc en exclure la psychologie. + + +=18. L'Eglise moniste.=--Le besoin pratique de la vie sentimentale et +de l'ordre politique conduira un jour ou l'autre à donner à notre +religion moniste une forme de culte comme ce fut le cas pour toutes +les autres religions des peuples civilisés. Ce sera une belle oeuvre +réservée aux _honorables théologiens_ du XXe siècle que de constituer +ce culte moniste et de l'adapter aux différents besoins de chacune des +nations civilisées. Comme sur ce terrain important également nous ne +désirons pas de _révolution_ violente, mais une _réforme_ rationnelle, +il nous paraît très exact de se rattacher aux institutions existantes +de l'Eglise chrétienne régnante d'autant plus qu'elles aussi sont +unies le plus intimement possible aux institutions politiques et +sociales. + +De même que l'Eglise chrétienne a transporté ses grandes fêtes +annuelles aux anciens jours des fêtes des païens, l'église moniste +leur rendra leur destination primitive découlant du culte de la +nature. Noël sera de nouveau la fête solsticiale d'hiver, la +Saint-Jean, la fête du solstice d'été. A Pâques, nous ne fêterons pas +la résurrection surnaturelle et impossible d'un crucifié mystique, +mais la noble renaissance de la vie organique, la résurrection de la +nature printanière après le long sommeil de l'hiver. A la fête +d'automne, à la Saint-Michel, nous célébrerons la clôture de la +joyeuse saison de l'été et l'entrée dans la sévère et laborieuse +période de l'hiver. De la même façon, d'autres institutions de +l'Eglise chrétienne dominante et même certaines cérémonies +particulières peuvent être utilisées pour établir le culte moniste. + +Le service divin du _dimanche_, qui toujours, à titre de jour primitif +de repos de l'édification et du délassement, a suivi les six jours de +la semaine de travail subira dans l'église moniste un perfectionnement +essentiel. Au lieu de la foi mystique en des miracles surnaturels +interviendra la _science_ claire des véritables merveilles de la +nature. Les églises considérées comme lieu de dévotion ne seront pas +ornées d'images des saints et de crucifix, mais de représentations +artistiques tirées de l'inépuisable trésor de beautés que fournit la +vie de l'homme et celle de la nature. Entre les hautes colonnes des +dômes gothiques qui sont entourées de lianes, les sveltes palmiers et +les fougères arborescentes, les gracieux bananiers et les bambous +rappelleront la force créatrice des tropiques. Dans de grands +aquariums, au-dessous des fenêtres, les gracieuses méduses et les +siphonophores, les coraux et les astéries enseigneront les formes +artistiques de la vie marine. Au lieu du maître autel sera une +_uranie_ qui montre dans les mouvements des corps célestes la toute +puissance de la loi de substance. En fait, maintenant, beaucoup de +gens instruits trouvent leur édification non dans l'audition de +prêcheurs riches en phrases et pauvres en pensée, mais en assistant à +des conférences publiques sur la science et sur l'art, dans la +jouissance des beautés infinies qui sortent du sein de notre mère +nature en un fleuve intarissable. + + +=19. Egoïsme et altruisme.=--Les deux piliers de la vaine morale et +de la sociologie sont constitués par l'égoïsme et l'altruisme en +_équilibre exact_. Cela est vrai de l'homme comme de tous les autres +_animaux sociaux_. De même que la prospérité de la société est liée à +celle des personnes qui la composent; d'autre part, le plein +développement de l'essence individuelle de l'homme n'est possible que +dans la vie en commun avec ses semblables. La _morale chrétienne_ +célèbre la valeur exclusive de l'altruisme et ne veut accorder aucun +droit à l'égoïsme. Tout contrairement se conduit la morale +aristocratique moderne (de MAX STIRNER à FR. NIETZSCHE). Les deux +extrêmes sont également faux et contredisent également aux exigences +sacrées de la nature sociale. (Cf. HERMANN TURCK, FR. NIETZSCHE _und +seine philosophischen Irrewege_, (Iéna 1891). L. BUCHNER, _Die +Philosophie des Egoismus_, _Internationale Literatur Berichte_.) IV. I +(7 Janvier 1887). + + +=20. Coup d'oeil sur le XXe siècle.=--La ferme conviction en la +_vérité de la philosophie moniste_ qui perce dans tout mon livre sur +les _énigmes de l'univers_, du commencement à la fin, se fonde tout +d'abord sur les progrès merveilleux accomplis par la science naturelle +au cours du XIXe siècle. Mais elle nous invite également à jeter +encore un regard plein d'espoir sur le XXe siècle qui commence à poser +cette question. «Nous sentons-nous émus par l'essor d'un esprit +nouveau et _portons-nous en nous-mêmes le pressentiment sûr et le +sentiment certain de quelque chose de supérieur et de meilleur?_» +JULIUS HART dont l'_Histoire de la littérature universelle_ (2 vol. +Berlin 1894), a contribué beaucoup à éclairer en tous sens cette +question importante, l'a récemment résolue avec esprit dans un nouvel +ouvrage: «_Zukunftsland_. _Im Kampf um eine Weltanschauung_, 1er vol. +_Der Neue Gott_. _Ein Anblick auf das kommende Jahrhundert._» Pour +moi, je réponds à la question incontestablement par l'affirmative, +parce que je considère comme le plus grand progrès pouvant amener +enfin à la solution des «énigmes de l'univers» l'établissement sûr de +la loi de substance et de la doctrine évolutionniste qui y est +inséparablement liée. Je ne méconnais pas le lourd fardeau que nous +impose la perte douleureuse dont souffre l'humanité moderne en voyant +disparaître les croyances régnantes et les espérances d'un avenir +meilleur qui s'y rattachent. Mais je trouve une grande compensation +dans le trésor inépuisable ouvert à nous par la conception unitaire du +monde. Je suis fermement convaincu que le XXe siècle nous permettra +pour la première fois de jouir prochainement de ces trésors +intellectuels et nous conduira ainsi à la religion _du vrai, du bien +et du beau_ que Goethe a si noblement conçue. + + + + +TABLE DES MATIERES + + + CHAPITRE PREMIER.--=Comment se posent les énigmes de l'univers.= + + Tableau général de la culture intellectuelle au XIXe siècle. + Le conflit des systèmes. Monisme et dualisme. 1 + + + CHAPITRE II.--=Comment est construit notre corps.= + + Études monistes d'anatomie humaine et comparée. Conformité + d'ensemble et de détail entre l'organisation de l'homme et + celle des mammifères. 25 + + + CHAPITRE III.--=Notre vie.= + + Études monistes de physiologie humaine et comparée. Identité, + dans toutes les fonctions de la vie, entre l'homme et les + mammifères. 45 + + + CHAPITRE IV.--=Notre embryologie.= + + Études monistes d'ontogénie humaine et comparée. Identité du + développement de l'embryon et de l'adulte, chez l'homme et + chez les vertébrés. 61 + + + CHAPITRE V.--=Notre généalogie.= + + Études monistes sur l'origine et la descendance de l'homme, + tendant à montrer qu'il descend des vertébrés et directement + des primates. 81 + + + CHAPITRE VI.--=De la nature de l'âme.= + + Études monistes sur le concept d'âme. Devoirs et méthodes de + la psychologie scientifique. Métamorphoses psychologiques. 101 + + + CHAPITRE VII.--=Degrés dans la hiérarchie de l'âme.= + + Études monistes de psychologie comparée. L'échelle + psychologique. Psychoplasma et système nerveux. Instinct + et raison. 125 + + + CHAPITRE VIII.--=Embryologie de l'âme.= + + Études monistes de psychologie ontogénétique. Développement + de la vie psychique au cours de la vie individuelle de la + personne. 153 + + + CHAPITRE IX.--=Phylogénie de l'âme.= + + Études monistes de psychologie phylogénétique. Evolution de + la vie psychique dans la série animale des ancêtres de l'homme. 171 + + + CHAPITRE X.--=Conscience de l'âme.= + + Études monistes sur la vie psychique consciente et + inconsciente. Embryologie et théorie de la conscience. 195 + + + CHAPITRE XI.--=Immortalité de l'âme.= + + Études monistes sur le thanatisme et l'athanisme. Immortalité + cosmique et immortalité personnelle. Agrégation qui constitue + la substance de l'âme. 217 + + + CHAPITRE XII.--=La loi de substance.= + + Études monistes sur la loi fondamentale cosmologique. + Conservation de la matière et de l'énergie. Concepts de + substance kynétique et de substance pyknotique. 243 + + + CHAPITRE XIII.--=Histoire du développement de l'Univers.= + + Études monistes sur l'éternelle évolution de l'univers. + Création, commencement et fin du monde. Cosmogénie créatiste + et cosmogénie génétique. 267 + + + CHAPITRE XIV.--=Unité de la nature.= + + Études monistes sur l'unité matérielle et énergétique du + Cosmos. Mécanisme et vitalisme. But, fin et hasard. 291 + + + CHAPITRE XV.--=Dieu et le monde.= + + Études monistes sur le théisme et le panthéisme. Le monothéisme + anthropistique des trois grandes religions méditerranéennes. Le + Dieu extramondain et le Dieu intramondain. 315 + + + CHAPITRE XVI.--=Science et croyance.= + + Études monistes sur la connaissance de la vérité. Activité des + sens et activité de la raison. Croyance et superstition. + Expérience et révélation. 335 + + + CHAPITRE XVII.--=Science et christianisme.= + + Études monistes sur le conflit entre l'expérience scientifique + et la révélation chrétienne. Quatre périodes dans la + métamorphose historique de la religion chrétienne. Raison + et dogme. 353 + + + CHAPITRE XVIII.--=Notre religion moniste.= + + Études monistes sur la religion de la raison et son harmonie + avec la science. Le triple idéal du culte: le vrai, le beau, + le bien. 377 + + + CHAPITRE XIX.--=Notre morale moniste.= + + Études monistes sur la loi fondamentale éthique. Équilibre + entre l'amour de soi et l'amour du prochain. Égale légitimité + de l'égoïsme et de l'altruisme. Faute de la morale chrétienne. + État, École et Église. 395 + + + CHAPITRE XX.--=Solution des énigmes de l'Univers.= + + Coup d'oeil rétrospectif sur les progrès de la connaissance + scientifique de l'univers du XIXe siècle. Réponses données + aux Enigmes de l'univers par la philosophie naturelle moniste. 417 + + + APPENDICE.--=Notes et éclaircissements.= 433 + + Paris.--Typ. A. DAVY, 52 rue Madame.--_Téléphone._ + + + + + Librairie C. REINWALD.--SCHLEICHER Frères, Editeurs + + Paris.--15, rue des Saints-Pères, 15.--Paris + + + + +Ouvrages d'ERNEST HAECKEL + +Professeur de Zoologie à l'Université d'Iéna + + + =Histoire de la création des êtres organisés d'après les lois + naturelles.= Conférence scientifique sur la doctrine de + l'évolution en général et celle de Darwin, Goethe et Lamarck en + particulier. Traduit de l'allemand et revu sur la septième + édition allemande, par le Dr Ch. Letourneau, 3e édition. + + 1 vol in-8o avec 17 planches, 20 gravures sur bois, 21 tableaux + généalogiques et une carte chromolithographique. Cartonné à + l'anglaise. 12 50 + + =Lettres d'un voyageur dans l'Inde.= Traduit de l'allemand par + le Dr Ch. Letourneau. + + 1 vol. in-8o cartonné à l'anglaise. 8 » + + =Anthropogénie ou Histoire de l'évolution humaine.= Traduit de + l'allemand par le Dr Ch. Letourneau. Epuisé + + =Le Monisme, lien entre la religion et la science.= Profession + de foi d'un naturaliste. Préface et traduction de G. Vacher de + Lapouge. + + Brochure grand in-8o. 2 » + + =Etat actuel de nos connaissances sur l'origine de l'homme.= + Mémoire présenté au 4e Congrès international de Zoologie à + Cambridge (Angleterre), le 26 août 1898, augmenté de remarques + et tables explicatives, traduit sur la 7e édition allemande et + accompagné d'une préface par le Dr L. Laloy. + + Brochure grand in-8o. Nouveau tirage. 2 » + + + BUCHNER (Louis).--=A l'aurore du siècle.= Coup d'oeil d'un + penseur sur le Passé et l'Avenir, par le Dr Louis Büchner. + Traduit de l'allemand par le Dr Laloy. + + 1 vol. in-8o. 4 » + + ROYER (Mme Clémence).--=La Constitution du Monde.= Dynamique des + atomes. Nouveaux principes de philosophie naturelle par Mme + Clémence Royer. + + 1 vol. in-8o de xxii-800 pages avec 92 figures et 4 planches 15 » + + +Imp. C. RENAUDIE, 56, rue de Seine, Paris--4452 + + + + + +End of Project Gutenberg's Les énigmes de l'Univers., by Ernest Haeckel + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES ÉNIGMES DE L'UNIVERS. *** + +***** This file should be named 38925-8.txt or 38925-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/3/8/9/2/38925/ + +Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed +Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/38925-8.zip b/38925-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..d1a977f --- /dev/null +++ b/38925-8.zip diff --git a/38925-h.zip b/38925-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f85ce45 --- /dev/null +++ b/38925-h.zip diff --git a/38925-h/38925-h.htm b/38925-h/38925-h.htm new file mode 100644 index 0000000..423d05e --- /dev/null +++ b/38925-h/38925-h.htm @@ -0,0 +1,17759 @@ + <!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + <html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" + content="text/html;charset=iso-8859-1" /> + <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> + <title> + The Project Gutenberg's eBook of Les énigmes de l'Univers, by Ernest Haeckel</title> + <link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> +<style type="text/css"> + + + h1 {text-align: center; + margin-top: 1em; + margin-bottom: 2em; + clear: both;} + + h2 {text-align: center; + margin-top: 4em; + margin-bottom: 1em; + clear: both;} + + hr { width: 25%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + margin-left: 37.5%; + } + + + table {margin-left: auto; margin-right: auto;} + .tdc {text-align: center;} + .tdvt {vertical-align: top;} + .tdma {vertical-align: middle;} + .tdba {text-align: right; vertical-align: bottom;} + .bor_right {border-right: 1px solid;} + .bor_top {border-top: 1px solid;} + + .poem {font-size: 95%; margin-left: 35%; margin-right: 10%; + margin-bottom: 1em; text-align: left; } + .poem .stanza { margin: 1em 0em 1em 0em; } + .poem .line { margin: 0; padding-left: 3em; text-indent: -3em; } + .poem .auteur {margin-left: 9em;} + +a[title].pagenum +{ + position: absolute; + right: 3%; +} + +a[title].pagenum:after +{ + content: attr(title); + border: 1px solid silver; + display: inline; + font-size: x-small; + text-align: right; + color: #808080; + background-color: inherit; + font-style: normal; + padding: 1px 4px 1px 4px; + font-variant: normal; + font-weight: normal; + text-decoration: none; + text-indent: 0; + letter-spacing: 0; +} + .footnotes {border: dashed 1px; background-color: #F0FFFF} + .footnote {margin-left: 15%; margin-right: 15%; font-size: 0.9em;} + .fnanchor {vertical-align: super; font-size: .6em; text-decoration: none; + font-style: normal;} + .footnote .label {position: absolute; right: 80%; text-align: right;} + + .tnote {margin: auto; + border: 1px solid; + padding: 1em; + background-color: #F0FFFF; + width: 25em;} + + sup {font-size: 0.7em; font-variant: normal;} + + .indent {margin-left: 15%; margin-right: 5%; font-size: 0.9em;} + .hanging {margin-left: 3em; text-indent: -2em;} + .sper {font-weight: normal; letter-spacing: .2em; padding-left: .2em;} + .center {text-align: center;} + .smcap {font-variant: small-caps; font-size: 90%;} + + .figcenter {margin: auto; text-align: center;} + + .p2 {margin-top: 2em;} + .p4 {margin-top: 4em;} + + .i2 {margin-left: 2em;} + .i3 {margin-left: 3em;} + .i4 {margin-left: 4em;} + .i9 {margin-left: 9em;} + + .small {font-size: small;} + .medium {font-size: medium;} + .large {font-size: large;} + .xlarge {font-size: x-large;} + + .font75 {font-size: 75%;} + .left5 {margin-left: 5%;} + .left45 {margin-left: 45%;} + .right { text-align: right; clear: both; margin-left: 25%; width: 75%; } + +@media screen +{ + body + { + width: 90%; + max-width: 45em; + margin: auto; + } + p + { + margin-top: .75em; + margin: 0.75em auto; + text-align: justify; + } +} + +@media print, handheld +{ + p + { + margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; + } + + .left45 + { + margin-left: 5%; + width: 90%; + } + + .poem + { + margin: 0.5em; + display: block; + } + + .smcap + { + text-transform: uppercase; + font-size: 80%; + } +} +@media handheld +{ + body + { + margin: 0; + padding: 0; + width: 95%; + } +} +--> +</style> +<!--[if lt IE 8]> +<style type="text/css"> +a[title].pagenum +{ + position: static; +} +</style> +<![endif]--> +</head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Les énigmes de l'Univers., by Ernest Haeckel + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les énigmes de l'Univers. + +Author: Ernest Haeckel + +Release Date: February 18, 2012 [EBook #38925] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES ÉNIGMES DE L'UNIVERS. *** + + + + +Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed +Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + +<div class="tnote"> +<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le +typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée +et n'a pas été harmonisée.</p> + +<p>Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.</p> + + +<p>Le traducteur utilise le mot «<a href="#convicts">convicts</a>» dans la section sur «La lutte +pour la civilisation.» Il s'agit selon toute vraisemblance d'une +erreur de compréhension du terme allemand «Konvikte», dont la +traduction est «séminaire» dans le sens où il est employé ici.</p> +</div> + +<div class="p4 figcenter"> +<img src="images/cover1.jpg" width="250" height="378" alt="" title="" /> +</div> + +<h1><span class="medium">LES</span><br /> +ENIGMES DE L'UNIVERS</h1> + +<p class="p4 center"><span class="large"><b>LES</b></span><br /> +<span class="xlarge">ENIGMES DE L'UNIVERS</span></p> + +<p class="p2 center"><b>par</b></p> + +<p class="center"><b>ERNEST HAECKEL</b><br /> +<b>PROFESSEUR DE ZOOLOGIE A L'UNIVERSITÉ D'IÉNA</b></p> + +<p class="p2 center"><i>Traduit de l'allemand</i></p> + +<p class="center small"><b>PAR</b></p> + +<p class="center"><b>CAMILLE BOS</b></p> + +<p class="p4 center">PARIS<br /> +<span class="small">LIBRAIRIE C. REINWALD</span><br /> +SCHLEICHER FRÈRES, ÉDITEURS<br /> +<span class="small">15, RUE DES SAINTS-PÈRES, 15</span></p> + +<p class="p2 center"><b>1902</b></p> + +<p><a class="pagenum" id="Page_I" title="I"></a></p> + +<h2>PRÉFACE</h2> + +<p class="p2">Les Etudes de <em>philosophie moniste</em> qui vont suivre sont destinées aux +personnes cultivées de toutes conditions qui pensent et cherchent +sincèrement la vérité. Un des traits les plus saillants du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle +qui finit est l'effort croissant et vivace vers la <em>connaissance de la +vérité</em> qui, de proche en proche, a gagné les cercles les plus étendus. +Ce qui l'explique c'est, d'une part, les progrès inouïs de la connaissance +réelle de la nature accomplis dans ce chapitre, merveilleux entre +tous, de l'histoire de l'humanité; d'autre part, la contradiction manifeste +où s'est trouvée cette connaissance de la nature par rapport à ce +qu'enseigne la tradition comme étant «révélé»; c'est, enfin, le besoin +sans cesse plus général et plus pressant de la raison qui lui fait désirer +comprendre les innombrables faits récemment découverts et connaître +clairement leurs causes.</p> + +<p>A ces progrès énormes des connaissances empiriques dans notre +<em>siècle de la science</em>, ne répondent guère ceux accomplis dans leur interprétation +théorique et dans cette connaissance suprême de l'enchaînement +causal de tous les phénomènes que nous appelons la <em>philosophie</em>. +Nous voyons, au contraire, que la science abstraite et surtout +métaphysique enseignée depuis des siècles dans nos Universités, sous +le nom de philosophie, reste bien éloignée d'accueillir dans son sein +les trésors que lui a récemment acquis la science expérimentale. Et +nous devons, d'autre part, constater avec le même regret que les +représentants de la «science exacte» se contentent, pour la plupart +de travailler dans l'étroit domaine de leur champ d'observation, tenant +pour superflue la connaissance plus profonde de l'enchaînement général +des phénomènes observés, c'est-à-dire précisément la philosophie! +Tandis que ces purs empiristes ne voient pas la forêt, empêchés qu'ils +sont par les arbres qui la composent—les métaphysiciens dont nous +parlions tout à l'heure se contentent du simple terme de forêt sans +voir les arbres qui la constituent. Le mot de <em>philosophie de la nature</em> +vers lequel convergent tout naturellement les deux voies de recherche +de la vérité, la méthode empirique et la spéculative, est encore +bien souvent aujourd'hui, de part et d'autre, repoussé avec effroi.</p> + +<p>Cette opposition fâcheuse et anti-naturelle entre la science de la +nature et la philosophie, entre les conquêtes de l'expérience et celles +de la pensée est incontestablement ressentie, dans tous les milieux +cultivés, d'une manière sans cesse plus vive et plus douloureuse. +C'est ce dont témoigne déjà l'extension croissante de cette littérature +<a class="pagenum" id="Page_II" title="II"></a> +populaire «philosophico-scientifique» qui est apparue dans la seconde +moitié de ce siècle. C'est ce que prouve aussi ce fait consolant que, +malgré l'aversion réciproque qu'ont les uns pour les autres les observateurs +de la nature et les penseurs philosophes, cependant, des deux +camps, des hommes illustres dans la science se tendent la main et +s'unissent pour résoudre ce problème suprême de la science que nous +avons désigné d'un mot: les <em>Enigmes de l'Univers</em>.</p> + +<p>Les recherches relatives aux «énigmes de l'Univers», que je publie ici, +ne peuvent raisonnablement pas prétendre à les <em>résoudre</em> tout entières; +elles sont plutôt destinées à jeter sur ces énigmes les <em>lumières</em> de la +critique, léguant la tâche aux savants à venir; et surtout elles s'efforcent +de répondre à cette question: dans quelle mesure nous sommes-nous +actuellement rapprochés de la solution des énigmes? <em>A quel +point sommes-nous réellement parvenus dans la connaissance de la +vérité, à la fin du XIX<sup>e</sup> siècle?</em> et quels progrès vers ce but indéfiniment +éloigné avons-nous réellement accomplis au cours du siècle qui +s'achève?</p> + +<p>La réponse que je donne ici à ces graves questions ne peut naturellement +être que <em>subjective</em> et partiellement exacte; car la connaissance +que j'ai de la Nature et la raison avec laquelle je juge de son +essence objective sont limitées comme celles de tous les autres +hommes. La seule chose que je revendique et l'aveu que j'ai le droit +d'exiger de mes adversaires même les plus acharnés, c'est que ma philosophie +moniste est <em>loyale</em> d'un bout à l'autre, c'est-à-dire qu'elle est +l'expression complète des convictions que m'ont acquises l'étude passionnée +de la nature, poursuivie pendant de nombreuses années et +une méditation continuelle sur le fondement véritable des phénomènes +naturels. Ce travail de réflexion sur la philosophie de la nature +s'étend maintenant à une durée d'un demi-siècle et il m'est bien permis +de penser, dans ma soixante-sixième année, qu'il a acquis toute +la <em>maturité</em> possible; je suis également certain que ce <em>fruit mûr</em> de +l'arbre de la science ne subira plus de changement important ni de +perfectionnement essentiel durant le peu d'années que j'ai encore à +vivre.</p> + +<p>J'ai déjà exposé toutes les idées essentielles et décisives de ma philosophie +moniste et génétique, il y a de cela trente-trois ans, dans ma +<em>Morphologie générale des organismes</em>, ouvrage prolixe, écrit dans un +style lourd et qui n'a trouvé que très peu de lecteurs. C'était le premier +essai en vue d'étendre la théorie de l'évolution, établie depuis +peu, au domaine entier de la science des formes organiques. Afin +d'assurer du moins le triomphe d'une partie des idées nouvelles, contenues +dans ce premier ouvrage et afin, également, d'intéresser un +plus grand nombre de personnes cultivées aux progrès les plus importants +<a class="pagenum" id="Page_III" title="III"> </a> +de la science en notre siècle, je publiai deux ans après (1868) +mon <em>Histoire naturelle de la création</em>. Cet ouvrage, d'une forme plus +aisée, ayant eu, malgré de grandes lacunes, la fortune de trouver neuf +éditions et douze traductions en langues différentes, n'a pas peu contribué +à répandre le système moniste. On en peut dire de même de +l'<em>anthropogénie</em> (1874), moins lue, dans laquelle j'ai essayé de résoudre +la tâche difficile de rendre accessibles et compréhensibles à un +plus grand nombre de personnes instruites les faits essentiels de l'histoire +de l'évolution humaine; la quatrième édition de cet ouvrage, +remaniée, a paru en 1891. Quelques-uns des progrès importants et +surtout précieux que cette partie essentielle de l'anthropologie a vu +se réaliser en ces derniers temps, ont été mis en lumière dans la +Conférence que j'ai faite en 1898, au quatrième Congrès international +de Zoologie à Cambridge, «sur l'état actuel de nos connaissances en ce +qui regarde l'<em>origine de l'homme</em>» (septième édition 1899). Quelques +questions spéciales relatives à la philosophie de la nature dans son état +actuel et qui offraient un intérêt particulier, ont été abordées dans +mon «Recueil de Conférences populaires concernant la <em>théorie de +l'évolution</em>» (1878). Enfin j'ai résumé les principes les plus généraux +de ma philosophie moniste et ses rapports plus spéciaux avec les principales +doctrines religieuses, dans ma «Profession de foi d'un naturaliste: +le <em>Monisme, trait d'union entre la religion et la science</em>» (1892, +huitième édition 1899).</p> + +<p>Le livre que l'on va lire sur les <em>Enigmes de l'Univers</em> est un complément, +une confirmation, un développement des convictions exposées +dans les ouvrages ci-dessus, indiquées et défendues par moi depuis un +nombre d'années qui représente déjà la durée d'une génération. Je me +propose de terminer par là mes études de philosophie moniste. Un +vieux projet nourri pendant bien des années, celui d'édifier tout un +<em>système de philosophie moniste</em> sur la base de la doctrine évolutionniste, +ne sera jamais mis à exécution. Mes forces ne suffisent plus à la +tâche et bien des symptômes de la vieillesse qui s'approche me poussent +à terminer mon œuvre. D'ailleurs je suis, sous tous les rapports, +un enfant du <em>XIX<sup>e</sup> siècle</em> et je veux, le jour où il se terminera, apposer +à mon travail le trait final.</p> + +<p>L'incalculable étendue qu'a atteint en notre siècle la science +humaine par suite de la division croissante du travail, nous laisse déjà +pressentir l'impossibilité d'en posséder toutes les parties aussi à fond et +d'en exposer la synthèse avec unité. Même un génie de premier ordre, +(à supposer qu'il possédât à fond toutes les parties de la science et +qu'il eût le don d'en faire l'exposé synthétique), ne serait cependant +pas en état de fournir, dans les limites d'un volume de grosseur +moyenne, un tableau total du «Cosmos». Quant à moi dont les connaissances, +<a class="pagenum" id="Page_IV" title="IV"> </a> +dans les diverses branches du savoir humain, sont très +inégales et comportent beaucoup de lacunes, je ne pouvais songer à +entreprendre qu'une tâche: esquisser le plan général de ce tableau +de l'Univers et indiquer l'<em>unité</em> persistante à travers les parties, en +dépit de la façon très inégale dont j'ai traité ces diverses parties. C'est +pourquoi ce livre sur les énigmes de l'Univers n'offre guère que le caractère +d'un «essai» dans lequel des études de valeurs très diverses ont +été réunies en un tout. Quant à la rédaction, comme je l'ai commencée +en partie il y a de cela bien des années, tandis que je ne l'ai terminée +qu'en ces derniers temps, la forme en est malheureusement +inégale; en outre, maintes répétitions ont été inévitables: je prie qu'on +veuille bien m'en excuser.</p> + +<p>Chacun des vingt chapitres qui composent ce livre est précédé d'une +page dont le recto donne le titre tandis que le verso donne un court +sommaire du chapitre. Les notes qui suivent relatives à la <em>bibliographie</em> +n'ont pas la prétention d'épuiser la matière. Elles sont simplement +destinées, d'une part, à mettre en relief, pour chaque question, les <em>œuvres +capitales</em> s'y rapportant, d'autre part, à renvoyer le lecteur aux +<em>travaux récents</em> qui semblent surtout propres à faciliter une étude +plus approfondie de la question et à combler les lacunes de mon +livre.</p> + +<p>En prenant ainsi congé de mes lecteurs j'exprime un désir: puissé-je, +par mon travail honnête et consciencieux et malgré toutes les lacunes +dont j'ai conscience, avoir contribué par mon obole à la solution +des énigmes de l'Univers!—et puissé-je avoir montré à quelques lecteurs +consciencieux s'efforçant au milieu du conflit des systèmes vers +la science rationnelle, ce chemin qui seul, d'après ma profonde conviction, +conduit à la vérité, le chemin de l'<em>étude empirique de la nature</em> +et de la philosophie dont elle est le fondement: la <em>philosophie moniste</em>.</p> + +<p class="left5">Iéna, 2 avril 1899.</p> + +<p class="right"><span class="smcap">Ernest Haeckel.</span></p> + +<p><a class="pagenum" id="Page_1" title="1"></a></p> + +<h2>CHAPITRE PREMIER<br /> +<span class="medium">Comment se posent les énigmes de l'Univers.</span></h2> +<p class="center"><span class="smcap">Tableau général de la culture intellectuelle au XIX<sup>e</sup> siècle</span><br /> +<span class="smcap">Le conflit des systèmes.—Monisme et Dualisme</span></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<div class="line">Joyeux depuis bien des années,<br /></div> +<div class="line">Et zélé, l'esprit s'efforçait<br /></div> +<div class="line">De scruter, de saisir,<br /></div> +<div class="line">Comment la Nature vit en créant.<br /></div> +<div class="line">C'est la même, c'est l'éternelle Unité,<br /></div> +<div class="line">Qui, diversement, se manifeste;<br /></div> +<div class="line">Le petit se confond avec le grand, le grand avec le petit,<br /></div> +<div class="line">Chacun conformément à sa propre nature.<br /></div> +<div class="line">Toujours changeant, se maintenant invariable.<br /></div> +<div class="line">Près comme loin, loin comme près;<br /></div> +<div class="line">Ainsi créant des formes, les déformant,<br /></div> +<div class="line">C'est pour éveiller l'étonnement que j'existe.<br /></div> +<div class="line auteur smcap">Gœthe.</div> +</div></div> + +<hr /> +<p><a class="pagenum" id="Page_2" title="2"></a></p> + +<p class="center"><b>SOMMAIRE DU CHAPITRE PREMIER</b></p> + +<p class="hanging indent">Etat des connaissances humaines et de la conception de l'Univers à la fin +du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle.—Progrès accomplis dans la connaissance de la nature, +organique et inorganique.—La loi de la substance et la loi d'évolution.—Progrès +accomplis dans la technique et la chimie appliquée.—Etat +stationnaire des autres domaines de la civilisation: administration de la +Justice, organisation de l'Etat, l'école, l'église.—Conflit entre la raison et le +dogme.—Anthropisme.—Perspective cosmologique.—Principes cosmologiques.—Réfutation +du délire anthropiste des grandeurs.—Nombre +des énigmes de l'Univers.—Critique des sept énigmes de l'Univers.—Voie +qui mène à leur solution.—Activité des sens et du cerveau.—Induction +et déduction.—La raison, le sentiment et la révélation.—La philosophie +et la science.—L'empirisme et la spéculation.—Dualisme et monisme.</p> + +<p class="center"><b>LITTÉRATURE</b></p> + +<div class="hanging indent"> +<p><span class="smcap">Ch. Darwin.</span>—<i>De l'origine des espèces par la sélection naturelle dans les +règnes animal et végétal.</i> Trad. E. Barbier.</p> + +<p><span class="smcap">G. Lamarck.</span>—<i>Philosophie zoologique.</i> 1809.</p> + +<p><span class="smcap">Ernest Haeckel.</span>—<i>Die Entwickelungsgeschichte der Organismen in ihrer +Bedeutung für die Anthropologie und Kosmologie.</i> 1866, 7tes und 8ts Buch +der Gener. Morphol.</p> + +<p><span class="smcap">C. G. Reuschle.</span>—<i>Philosophie und Naturwissenschaft.</i> 1874.</p> + +<p><span class="smcap">K. Dieterich.</span>—<i>Philosophie und Naturwissenschaft, ihr neuestes Bündniss +und die monistische Weltanschauung.</i> 1875.</p> + +<p><span class="smcap">Herbert Spencer.</span>—<i>Système de Philosophie Synthétique.</i> 1875.</p> + +<p><span class="smcap">Fr. Ueberweg.</span>—<i>Grundriss der Geschichte der Philosophie</i> (8<sup>e</sup> édition revue +et corrigée par Max Heinze). 1897.</p> + +<p><span class="smcap">Fr. Paulsen.</span>—<i>Einleitung in die Philosophie</i> (5<sup>e</sup> édition). 1892.</p> + +<p><span class="smcap">Ernest Haeckel.</span>—<i>Histoire de la création naturelle.</i> Conférences scientifiques +populaires sur la doctrine de l'évolution. Trad. Letourneau.</p> +</div> + +<p><a class="pagenum" id="Page_3" title="3"></a></p> + +<p class="p2">A la fin du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, date à laquelle nous sommes arrivés, +le spectacle qui s'offre à tout observateur réfléchi est +des plus remarquables. Toutes les personnes instruites s'accordent +à reconnaître que, sous bien des rapports, ce siècle +a dépassé infiniment ceux qui l'avaient précédé et qu'il a +résolu des problèmes qui, à son aurore, semblaient insolubles. +Non seulement les progrès ont été étonnants dans la science +théorique, dans la connaissance réelle de la nature, mais en +outre, leur merveilleuse application pratique dans la technique, +l'industrie, le commerce, etc.—si féconde en résultats admirables—a +imprimé à notre vie intellectuelle moderne, tout +entière, un caractère absolument nouveau. Mais, d'autre +part, il est d'importants domaines de la vie morale et des +relations sociales, sur lesquels nous ne pouvons revendiquer +qu'un faible progrès par rapport aux siècles précédents—souvent, +hélas! nous avons à constater un recul.</p> + +<p>Ce conflit manifeste amène non seulement un sentiment +de malaise, celui d'une scission interne, d'un mensonge, +mais en outre il nous expose au danger de graves catastrophes +sur le terrain politique et social.</p> + +<p>C'est, dès lors, non seulement un droit strict mais aussi +un devoir sacré pour tout chercheur consciencieux qu'anime +l'amour de l'humanité, de contribuer en toute conscience à +résoudre ce conflit et à éviter les dangers qui en résultent. +Ce but ne peut être atteint, d'après notre conviction, que par +un effort courageux vers la <em>connaissance de la vérité</em> et, solidement +appuyée sur celle-ci, par l'acquisition d'une philosophie +claire et <em>naturelle</em>.</p> + +<p class="p2"><a class="pagenum" id="Page_4" title="4"></a> +<b>Progrès dans la connaissance de la nature.</b>—Si +nous essayons de nous représenter l'état imparfait de la +connaissance de la nature au début du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle et si nous +le comparons avec l'éclatante hauteur qu'il a atteinte à la fin +de ce même siècle, le progrès accompli doit paraître, à tout +homme capable d'en juger, merveilleusement grand. Chaque +branche particulière de la science peut se vanter d'avoir +réalisé en ce siècle—surtout pendant la seconde moitié—des +conquêtes extensives et intensives, de la plus haute portée. Le +microscope pour la science des infiniment petits, le télescope +pour l'étude des infiniment grands, nous ont acquis des données +inappréciables auxquelles, il y a cent ans, il aurait paru +impossible de songer. Les méthodes perfectionnées de recherches +microscopiques et biologiques nous ont non seulement +révélé partout, dans le royaume des protistes unicellulaires, +un «monde dévies invisibles», d'une infinie richesse de +formes,—elles nous ont encore fait connaître, avec la plus +minuscule des cellules, l'«organisme élémentaire» qui +constitue, par ses associations de cellules, les tissus dont +est composé le corps de toutes les plantes et de tous les +animaux pluricellulaires, tout comme le corps de l'homme. +Ces connaissances anatomiques sont de la plus grande +importance; elles sont complétées par la preuve embryologique +que tout organisme supérieur, pluricellulaire, se développe +aux dépens d'une cellule simple, unique, l'«ovule +fécondé». L'importante <em>théorie cellulaire</em>, fondée là-dessus, +nous a enfin livré le vrai sens des processus physiques et +chimiques, aussi bien que des phénomènes de la vie psychologique, +phénomènes mystérieux pour l'explication desquels +on invoquait auparavant une «force vitale» surnaturelle ou +une «âme, essence immortelle». En même temps, la vraie +nature des maladies, par la pathologie cellulaire qui se +rattache étroitement à la théorie cellulaire, est devenue claire +et compréhensible pour le médecin.</p> + +<p>Non moins remarquables sont les découvertes du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle +dans le domaine de la nature inorganique. Toutes les +<a class="pagenum" id="Page_5" title="5"></a> +parties de la physique ont fait les progrès les plus étonnants: +l'optique et l'acoustique, la théorie du magnétisme +et de l'électricité, la mécanique et la théorie de la chaleur; +et, ce qui est plus important, cette science a démontré +l'<em>unité des forces de la nature</em> dans l'Univers tout entier. La +théorie mécanique de la chaleur a montré les rapports étroits +qui existent entre ces forces et comment, dans des conditions +précises, elles peuvent se transformer l'une en l'autre. L'analyse +spectrale nous a appris que les mêmes matériaux qui +constituent notre corps et les êtres vivants qui l'habitent, +sont aussi ceux qui constituent la masse des autres planètes, +du soleil et des astres les plus lointains. La physique astrale +a élargi, dans une grande mesure, notre conception de +l'Univers, en nous montrant dans l'espace infini des millions +de corps tourbillonnant, plus grands que notre terre et, +comme elle, se transformant continuellement, alternant à +jamais entre «devenir et disparaître». La chimie nous a +fait connaître une quantité de substances autrefois inconnues, +constituées toutes par un agrégat de quelques éléments +irréductibles (environ soixante-dix) et dont certaines ont pris, +dans tous les domaines de la vie, la plus grande importance +pratique. Elle nous a montré dans l'un de ces éléments, le +carbone, le corps merveilleux qui détermine la formation de +l'infinie variété des agrégats organiques et qui, par suite, +représente la «base chimique de la vie». Mais tous les progrès +particuliers de la physique et de la chimie, quant à leur +importance théorique, sont infiniment dépassés par la découverte +de la grande loi où ils viennent converger comme en +un foyer: <em>la loi de substance</em>.</p> + +<p>Cette «loi cosmologique fondamentale», qui démontre la +permanence de la force et celle de la matière dans l'Univers, +est devenue le guide le plus sûr pour conduire notre philosophie +moniste, à travers le labyrinthe compliqué de l'énigme +de l'Univers, vers la solution de cette énigme.</p> + +<p>Comme nous nous efforcerons, dans les chapitres suivants, +d'atteindre à une vue d'ensemble sur l'état actuel de la science +<a class="pagenum" id="Page_6" title="6"></a> +de la nature et sur ses progrès en notre siècle, nous ne nous +arrêterons pas davantage ici sur chacune des branches particulières +de cette science. Nous voulons seulement signaler un +progrès immense, aussi important que la loi de substance +et qui la complète: <em>la théorie de l'évolution</em>. Sans doute, +quelques penseurs, chercheurs isolés, avaient parlé depuis des +siècles de l'<em>évolution</em> des choses; mais l'idée que cette loi +gouverne <em>tout l'Univers</em> et que le monde lui-même n'est rien +autre qu'une éternelle «évolution de la substance», cette +idée puissante est fille de notre <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle. Et c'est seulement +dans la seconde moitié de ce siècle qu'elle a atteint une +entière clarté et une universelle application. L'immortelle +gloire d'avoir donné à cette haute idée philosophique un fondement +empirique et une valeur générale, revient au grand +naturaliste anglais <span class="smcap">Charles Darwin</span>; il a donné, en 1859, une +base solide à cette théorie de la descendance dont le génial +Français <span class="smcap">Lamarck</span>, philosophe et naturaliste, avait déjà posé +en 1809 les traits principaux et que le plus grand de +nos poètes et de nos penseurs allemands, <span class="smcap">Gœthe</span>, avait déjà +prophétiquement entrevue en 1799. Par là nous était donnée +la clef qui devait nous aider à résoudre le «problème des +problèmes», la grande énigme de l'Univers, à savoir la «place +de l'homme dans la Nature» et la question de son origine +naturelle.</p> + +<p>Si, en cette année 1899, nous sommes à même de reconnaître +clairement l'extension universelle de la <em>loi d'évolution</em>—et +de la <em>Genèse moniste</em>!—et de l'appliquer conjointement +à la <em>loi de substance</em>, à l'explication moniste des phénomènes +de la Nature, nous en sommes redevables en première +ligne aux trois philosophes naturalistes de génie dont +nous avons parlé; aussi brillent-ils à nos yeux, parmi tous +les autres grands hommes de notre siècle, pareils à trois +étoiles de première grandeur<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>.</p> + +<p><a class="pagenum" id="Page_7" title="7"></a> +A ces extraordinaires progrès de notre connaissance <em>théorique</em> +de la nature correspondent leurs applications variées à +tous les domaines de la vie civilisée. Si nous sommes aujourd'hui +à «l'époque du commerce», si les échanges internationaux +et les voyages ont pris une importance insoupçonnée +jusqu'alors, si nous avons triomphé des limites de l'espace et +du temps au moyen du télégraphe et du téléphone—nous +devons tout cela en première ligne aux progrès techniques de +la physique, en particulier à ceux accomplis dans l'application +de la vapeur et de l'électricité. Et si, par la photographie, +nous nous rendons maîtres de la lumière solaire avec la plus +grande facilité, nous procurant, en un instant, des tableaux +fidèles de tel objet qu'il nous plaît; si la médecine, par le +chloroforme et la morphine, par l'antiseptie et l'emploi du +sérum, a adouci infiniment les souffrances humaines, nous +devons tout cela à la chimie appliquée. A quelle distance, par +ces découvertes techniques et par tant d'autres, nous avons +laissé derrière nous les siècles précédents, c'est un fait +trop connu pour que nous ayons ici besoin de nous y étendre +davantage.</p> + +<p class="p2"><b>Progrès des institutions sociales.</b>—Tandis que nous +contemplons avec un légitime orgueil les progrès immenses +accomplis par le <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle dans la science et ses applications +pratiques, un spectacle malheureusement tout autre et +beaucoup moins réjouissant s'offre à nous si nous considérons +maintenant d'autres aspects, non moins importants, de la +vie moderne. A regret, il nous faut souscrire ici à cette phrase +d'<span class="smcap">Alfred Wallace</span>: «Comparés à nos étonnants progrès dans +les sciences physiques et leurs applications pratiques, notre +système de gouvernement, notre justice administrative, notre +éducation nationale et toute notre organisation sociale et +morale, sont restés <em>à l'état de barbarie</em>.» Pour nous convaincre +de la justesse de ces graves reproches, nous n'avons qu'à jeter +un regard impartial au milieu de notre vie publique, ou bien +<a class="pagenum" id="Page_8" title="8"></a> +encore dans ce miroir que nous tend chaque jour notre journal, +en tant qu'organe de l'opinion publique.</p> + +<p class="p2"><b>Administration de la justice.</b>—Commençons notre +revue par la justice, le <em>fundamentum regnorum</em>: Personne +ne prétendra que son état actuel soit en harmonie avec +notre connaissance avancée de l'homme et du monde. Pas +une semaine ne s'écoule sans que nous ne lisions des jugements +judiciaires qui provoquent de la part du «bon sens +humain», un hochement de tête significatif; nombre de décisions +émanées de nos tribunaux supérieurs ou ordinaires +semblent presque incroyables. Nous faisons abstraction, en +traitant des énigmes de l'Univers, du fait que dans beaucoup +d'États modernes, en dépit de la constitution écrite sur papier, +c'est encore l'absolutisme qui règne en réalité, et +que beaucoup «d'hommes de droit» jugent, non d'après +la conviction de leur conscience, mais conformément au +«vœu plus essentiel d'un poste proportionné». Nous préférons +admettre que la plupart des juges et des fonctionnaires +jugent en toute conscience et ne se trompent qu'en qualité +d'êtres humains. Alors la plupart des erreurs s'expliqueront +par une insuffisante préparation. Sans doute, l'opinion courante +est que les juristes sont précisément les hommes ayant +la plus haute culture; et c'est même précisément pour cela +qu'ils sont choisis pour occuper les plus hauts emplois. Mais +cette «culture juridique» tant vantée est presque toute <em>formelle</em>, +aucunement réelle. Nos juristes n'apprennent à connaître +que superficiellement l'objet propre et essentiel de leur +activité: l'organisme humain et sa fonction la plus importante, +l'âme. C'est ce dont témoignent, par exemple, les idées +surprenantes que nous rencontrons chaque jour sur le «libre +arbitre, la responsabilité» etc. Comme j'assurais un jour à un +jurisconsulte éminent que la minuscule cellule sphérique aux +dépens de laquelle tout homme se développe était douée de +vie tout comme l'embryon de deux, de sept et même de +<a class="pagenum" id="Page_9" title="9"></a> +neuf mois, il ne me répondit que par un sourire d'incrédulité. +La plupart de ceux qui étudient la jurisprudence ne +songent pas à s'occuper d'<em>anthropologie</em>, de <em>psychologie</em> et +d'<em>embryologie</em>, qui sont cependant les conditions préalables +de toute juste conception sur la nature de l'homme. Il est vrai +que pour ces études, il ne reste «pas de temps»; ce temps, +malheureusement n'est que trop pris par l'étude approfondie +de la bière et du vin ainsi que par l'«annoblissant» exercice +qui consiste à «prendre ses mesures»<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>. Le reste de ce +précieux temps d'étude est nécessaire pour apprendre les +centaines de paragraphes des codes, science qui met aujourd'hui +le juriste à même d'occuper toutes les situations.</p> + +<p><b>Organisation de l'Etat.</b>—Nous ne ferons ici qu'effleurer +en passant le triste chapitre de la politique, car l'organisation +déplorable de la vie sociale moderne est connue de tous et +chacun peut chaque jour en ressentir les effets. Les imperfections +s'expliquent en partie par ce fait que la plupart des +fonctionnaires sont précisément des juristes, des hommes +d'une culture toute de forme, mais dénués de cette connaissance +approfondie de la nature humaine qu'on ne puise +que dans l'anthropologie comparée et la psychologie moniste, +dénués de cette connaissance des rapports sociaux, dont +les modèles nous sont fournis par la zoologie et l'embryologie +comparées, la théorie cellulaire et l'étude des protistes. +Nous ne pouvons comprendre véritablement la «Structure +et la Vie du corps social», c'est-à-dire de l'<em>Etat</em>, que +lorsque nous possédons la connaissance scientifique de la +«Structure et de la Vie» des <em>individus</em> dont l'ensemble constitue +l'Etat et des <em>cellules</em> dont l'ensemble constitue l'individu<a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>. +Si nos «chefs d'Etat» et nos «représentants du +peuple,» leurs collaborateurs, possédaient <em>ces inappréciables</em> +<a class="pagenum" id="Page_10" title="10"></a> +<em>connaissances préliminaires en biologie et anthropologie</em>, nous +ne trouverions pas chaque jour dans les journaux cette +effrayante quantité d'erreurs sociologiques et de propos +politiques de cabaret qui caractérisent, d'une façon regrettable, +nos compte rendus parlementaires et plus d'un +décret officiel. Le pis, c'est de voir l'<em>Etat</em>, dans un pays civilisé, +se jeter dans les bras de l'<em>Eglise</em>, cette ennemie de la +civilisation, et de voir aussi l'égoïsme mesquin des partis, +l'aveuglement des chefs à la vue bornée, soutenir la hiérarchie. +C'est alors que se produisent les tristes scènes que le +Reichstag allemand nous met malheureusement sous les +yeux, aujourd'hui, à la fin du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle! les destinées de la +nation allemande, nation civilisée, entre les mains du Centre +ultramontain, dirigées par le papisme romain, qui est son +plus acharné et son plus dangereux ennemi. Au lieu du droit +et de la raison règnent la superstition et l'abêtissement. L'organisation +de l'Etat ne pourra devenir meilleure que lorsqu'elle +sera affranchie des chaînes de l'Eglise et lorsqu'elle aura amené +à un niveau plus élevé, par une <em>culture scientifique</em> universellement +répandue, les connaissances des citoyens, en ce qui +touche au monde et à l'homme. D'ailleurs, la forme de gouvernement +n'a ici aucune importance. Que la constitution soit +monarchique ou républicaine, aristocratique ou démocratique, +ce sont là des questions secondaires à côté de cette grande question +capitale: L'Etat moderne, dans un pays civilisé, doit-il +être ecclésiastique ou laïque? doit-il être <em>théocratique</em>, régi +par des articles de foi anti-rationnels, par l'arbitraire cléricalisme, +ou bien doit-il être <em>nomocratique</em>, régi par une loi +raisonnable et un droit civil? Notre devoir essentiel est de +former la jeunesse à la raison, d'élever des citoyens affranchis +de la superstition et cela n'est possible que par une réforme +opportune de l'Ecole.</p> + +<p><b>L'Ecole.</b>—Ainsi que nous venons de le voir pour l'administration +de la Justice et l'organisation de l'Etat, l'éducation +de la jeunesse est bien loin de répondre aux exigences que +<a class="pagenum" id="Page_11" title="11"></a> +les progrès scientifiques du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle imposent à la culture +moderne. Les <em>sciences naturelles</em> qui l'emportent tellement +sur toutes les autres sciences et qui, à y regarder de près, +ont absorbé en elles toutes les branches de la culture intellectuelle, +ne sont encore considérées dans nos écoles que +comme une étude secondaire ou reléguées dans un coin +comme Cendrillon. Par contre, la plupart de nos professeurs +regardent encore comme leur premier devoir d'acquérir une +érudition surannée, empruntée aux cloîtres du moyen âge; au +premier plan figurent le sport grammatical et cette «connaissance +approfondie» des langues classiques qui absorbe tant +de temps, enfin l'histoire extérieure des peuples. La morale, +l'objet le plus important de la philosophie pratique, est négligée +et remplacée par la confession de l'Eglise. La foi doit +avoir le pas sur la science; non pas cette foi scientifique qui +nous conduit à une religion moniste, mais cette superstition +antirationnelle qui fait le fond d'un christianisme défiguré. +Tandis que, dans nos écoles supérieures, les grandes conquêtes +de la cosmologie et de l'anthropologie modernes, de la biologie +et de l'embryologie contemporaines, ne sont que peu ou +pas exposées, la mémoire des élèves est surchargée d'une +masse de faits philologiques et historiques qui n'ont d'utilité +ni pour la culture théorique, ni pour la vie pratique. Mais, +d'autre part, les institutions vieillies et l'organisation des +facultés, dans nos universités, répondent aussi peu que le +mode d'enseignement dans les gymnases et les écoles primaires +au degré d'évolution où est parvenue aujourd'hui la +philosophie moniste.</p> + +<p class="p2"><b>L'Eglise.</b>—L'Eglise nous offre, sans contredit, le summum +du contraste avec la culture moderne et ce qui en fait +la base, c'est-à-dire la connaissance approfondie de la nature. +Nous ne parlerons pas ici du papisme ultramontain ou des +sectes évangéliques orthodoxes qui ne le cèdent en rien au +premier pour l'ignorance de la réalité et renseignement de la +plus inique superstition. Considérons plutôt le sermon d'un +<a class="pagenum" id="Page_12" title="12"></a> +pasteur libéral, lequel possèderait une bonne culture moyenne +et ferait à la raison sa place à côté de la foi.</p> + +<p>Nous y relèverons, à côté d'excellentes maximes morales +parfaitement en harmonie avec notre Ethique moniste (voy. +notre chap. XIX) et à côté de vues humanitaires—auxquelles +nous souscrivons pleinement,—des vues sur la nature de +Dieu et du monde, de l'homme et de la vie, qui sont en contradiction +absolue avec les expériences des naturalistes. Rien +d'étonnant à ce que les techniciens et les chimistes, les médecins +et les philosophes qui ont étudié à fond la nature et +réfléchi profondément sur ce qu'ils avaient observé, refusent +absolument d'aller entendre de pareils sermons. Il manque à +nos Théologiens comme à nos philologues, à nos politiciens +comme à nos juristes, cette <em>connaissance indispensable de la +Nature</em>, fondée sur la doctrine moniste de l'évolution et qui +a déjà pris possession de notre science moderne.</p> + +<p class="p2"><b>Conflit entre la raison et le dogme.</b>—De ces conflits +regrettables, trop sommairement indiqués ici, il résulte, dans +notre vie intellectuelle moderne, de graves problèmes qui, +par le danger qu'ils présentent, demandent à être écartés +sans retard. Notre culture moderne, résultat des progrès +immenses de la science, revendique ses droits dans tous les +domaines de la vie publique et privée; elle veut voir l'humanité, +grâce à la <em>raison</em>, parvenue à ce haut degré de science +et, par suite, d'approximation du bonheur, dont nous sommes +redevables au grand développement des sciences naturelles. +Mais contre elle se dressent tout puissants, ces partis influents +qui veulent maintenir notre culture intellectuelle, en ce qui +concerne les problêmes les plus importants, au stade représenté +par le moyen âge et de si loin dépassé; ces partis s'entêtent +à demeurer sous le joug des <em>dogmes</em> traditionnels et +demandent à la raison de se courber devant cette «révélation +plus haute». C'est le cas dans le monde des théologiens, +des philologues, des sociologues et des juristes. Les mobiles +de ceux-ci reposent, en grande partie, non pas sur un complet +<a class="pagenum" id="Page_13" title="13"></a> +égoïsme ou sur des tendances intéressées, mais tant sur +l'ignorance des faits réels que sur l'habitude commode de la +tradition. Des trois grandes ennemies de la raison et de la +science, la plus dangereuse n'est pas la méchanceté mais +l'ignorance et peut-être plus encore la paresse. Contre ces +deux dernières puissances les dieux eux-mêmes luttent en +vain, après qu'ils ont heureusement combattu la première.</p> + +<p class="p2"><b>Anthropisme.</b>—Cette philosophie arriérée puise sa +plus grande force dans l'<em>anthropisme</em> ou anthropomorphisme. +Par ce terme, j'entends ce «puissant et vaste complexus de +notions erronées qui tendent à mettre l'organisme humain +en opposition avec tout le reste de la nature, en font la fin +assignée d'avance à la création organique, le tiennent pour +radicalement différent de celle-ci et d'essence divine.» Une +critique plus approfondie de cet ensemble de notions nous +montre qu'elles reposent, en réalité, sur trois dogmes que +nous distinguerons sous les noms d'erreurs <em>anthropocentrique</em>, +<em>anthropomorphique</em> et <em>anthropolatrique</em><a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p> + +<p>I.—<em>Le dogme anthropocentrique</em> a pour point culminant +cette assertion que l'homme est le centre, le but final préalablement +assigné à toute la vie terrestre, ou, en élargissant +cette conception, à tout l'Univers. Comme cette erreur +sert à souhait l'égoïsme humain et comme elle est intimement +mêlée aux mythes des trois grandes <em>religions méditerranéennes</em> +relatives à la Création: aux dogmes des doctrines +<em>mosaïque</em>, <em>chrétienne</em> et <em>mahométane</em>, elle domine encore +aujourd'hui dans la plus grande partie du monde civilisé.</p> + +<p>II.—<em>Le dogme anthropomorphique</em> se rattache de même +aux mythes relatifs à la Création et qu'on trouve non seulement +dans les trois religions déjà nommées, mais dans +beaucoup d'autres encore. Il compare la création de l'Univers +<a class="pagenum" id="Page_14" title="14"></a> +et le gouvernement du monde par Dieu aux créations artistiques +d'un technicien habile ou d'un «ingénieur machiniste» +et à l'administration d'un sage chef d'Etat. «Dieu +le Seigneur», créateur, conservateur et administrateur de +l'Univers est ainsi conçu, de tous points dans son mode de penser +et d'agir, sur le modèle humain. D'où il résulte, réciproquement, +que l'homme est conçu semblable à Dieu. «Dieu +créa l'homme à son image.» La naïve mythologie primitive +est un pur <em>homothéisme</em> et confère à ses dieux la forme +humaine, leur donne de la chair et du sang. La récente théosophie +mystique est plus difficile à imaginer lorsqu'elle adore +le dieu personnel comme «invisible»—en réalité sous la +forme gazeuse!—et le fait, cependant, en même temps penser, +parler et agir à la façon humaine; elle aboutit ainsi au +concept paradoxal de «vertébré gazeux».</p> + +<p>III.—<em>Le dogme anthropolâtrique</em> résulte tout naturellement +de cette comparaison des activités humaine et divine, +il aboutit au <em>culte</em> religieux de l'organisme humain, au +«délire anthropiste des grandeurs» d'où résulte, cette +fois encore, la si précieuse «croyance à l'immortalité personnelle +de l'âme», ainsi que le dogme dualiste de la double +nature de l'homme, dont l'âme immortelle n'habite que temporairement +le corps. Ces trois dogmes anthropistes, développés +diversement et adaptés aux formes variables des différentes +religions, ont pris, au cours des ans, une importance +extraordinaire et sont devenus la source des plus dangereuses +erreurs. La <em>philosophie anthropiste</em> qui en est issue est irréconciliablement +en opposition avec notre connaissance moniste +de la nature: celle-ci, par sa perspective cosmologique, en +fournit la réfutation.</p> + +<p class="p2"><b>Perspective cosmologique.</b>—Non seulement les trois +dogmes anthropistes, mais encore bien d'autres thèses de +la philosophie dualiste et de la religion orthodoxe deviennent +inadmissibles, sitôt qu'on les considère du point de vue critique +de notre <em>perspective cosmologique</em> moniste. Nous entendons +<a class="pagenum" id="Page_15" title="15"></a> +par là l'observation si compréhensive de l'Univers telle +que nous la pouvons faire en nous élevant au point le plus +haut où soit parvenue notre connaissance moniste de la +nature. Là nous pouvons nous convaincre des <em>principes +cosmologiques</em> suivants, principes importants et, à notre avis, +démontrés aujourd'hui pour la plus grande partie:</p> + +<p>I. Le monde (Univers ou Cosmos) est éternel, infini et +illimité.—II. La substance qui le compose avec ses deux +attributs (matière et énergie) remplit l'espace infini et se +trouve en état de mouvement perpétuel.—III. Ce mouvement +se produit dans un temps infini sous la forme d'une +évolution continue, avec des alternances périodiques de développements +et de disparitions, de progressions et de régressions.—IV. +Les innombrables corps célestes dispersés dans +l'éther qui remplit l'espace sont tous soumis à la loi de la +substance; tandis que dans une partie de l'Univers, les corps +en rotation vont lentement au devant de leur régression et de +leur disparition, des progressions et des néoformations ont +lieu dans une autre partie de l'espace cosmique.—V. Notre +soleil est un de ces innombrables corps célestes passagers et +notre terre est une des innombrables planètes passagères qui +l'entourent.—VI. Notre planète a traversé une longue +période de refroidissement avant que l'eau n'ait pu s'y former +en gouttes liquides et qu'ainsi n'ait été réalisée la condition +première de toute vie organique.—VII. Le processus biogénétique +qui a suivi la lente formation et décomposition d'innombrables +formes organiques a exigé plusieurs millions +d'années (plus de cent millions!)<a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>.—VIII. Parmi les différents +groupes d'animaux qui se sont développés sur notre +terre au cours du processus biogénétique, le groupe des Vertébrés +a finalement, dans la lutte pour l'évolution, dépassé de +beaucoup tous les autres.—IX. Au sein du groupe des Vertébrés +<a class="pagenum" id="Page_16" title="16"></a> +et à une époque tardive seulement (pendant la période +triasique), descendant des Reptiles primitifs et des Amphibies, +la classe des Mammifères a pris le premier rang en +importance.—X. Au sein de cette classe, le groupe le plus +parfait, parvenu au degré le plus élevé de développement, est +l'ordre des Primates, apparu seulement au début de la période +tertiaire (il y a au moins trois millions d'années) et issu par +transformation des Placentariens inférieurs (Prochoriatidés).—XI. +Au sein du groupe des Primates, l'espèce la dernière +venue et la plus parfaite est représentée par l'homme, +apparu seulement vers la fin de l'époque tertiaire et issu +d'une série de singes anthropoïdes.—XII. D'où l'on voit que +la soi-disant «histoire du monde»—c'est-à-dire le court +espace de quelques milliers d'années à travers lesquelles se +reflète l'histoire de la civilisation humaine,—n'est qu'un +court épisode éphémère, au milieu du long processus de +l'histoire organique de la terre, de même que celle-ci n'est +qu'une petite partie de l'histoire de notre système planétaire. +Et de même que notre mère, la terre, n'est qu'une passagère +poussière du soleil, ainsi tout homme considéré individuellement +n'est qu'un minuscule grain de plasma, au sein de la +nature organique passagère.</p> + +<p>Rien ne me semble plus propre que cette grandiose +<em>perspective cosmologique</em> à nous fournir, dès le début, la juste +mesure et le point de vue le plus large que nous devons toujours +garder lorsque nous essayons de résoudre la grande +énigme de l'Univers qui nous entoure. Car par là il est non +seulement démontré clairement quelle est l'exacte place de +l'homme dans la nature, mais, en outre, le <em>délire anthropiste +des grandeurs</em>, si puissant, se trouve réfuté; par là il est +fait justice de la prétention avec laquelle l'homme s'oppose +à l'Univers infini et se rend hommage comme à l'élément le +plus important du Cosmos. Ce grossissement illimité de sa +propre signification a conduit l'homme, dans sa vanité, à se +considérer comme l'«image de Dieu», à revendiquer pour sa +passagère personne une «vie éternelle» et à s'imaginer qu'il +<a class="pagenum" id="Page_17" title="17"></a> +possédait un entier «libre arbitre». Le «ridicule délire de +César», dont Caligula était atteint, n'est qu'une forme spéciale +de cette orgueilleuse déification de l'homme par lui-même. +C'est seulement lorsque nous aurons renoncé à cet inadmissible +délire des grandeurs et lorsque nous aurons adopté la +perspective cosmologique naturelle, que nous pourrons parvenir +à résoudre les énigmes de l'Univers.</p> + +<p class="p2"><b>Nombre des énigmes de l'Univers.</b>—L'homme moderne, +sans culture, tout comme l'homme primitif et grossier, se +heurte à chaque pas à un nombre incalculable d'énigmes de +l'Univers. A mesure que la culture augmente et que la +science progresse, ce nombre se réduit. La <em>philosophie moniste</em> +ne reconnaît, finalement, qu'une seule énigme, comprenant +tout: le <em>problème de la substance</em>. Cependant il peut paraître +utile de désigner encore de ce nom un certain nombre des +problèmes les plus difficiles. Dans le discours célèbre, prononcé +par lui en 1880 à l'Académie des sciences de Berlin, au +cours d'une séance en l'honneur de Leibnitz, <em>Emile du Bois-Reymond</em> +distinguait <em>sept énigmes de l'Univers</em> et les énumérait +dans l'ordre suivant: 1<sup>o</sup> Nature de la matière et de la +force; 2<sup>o</sup> Origine du mouvement; 3<sup>o</sup> Première apparition de +la vie; 4<sup>o</sup> Finalité (en apparence préconçue) de la nature; +5<sup>o</sup> Apparition de la simple sensation et de la conscience; +6<sup>o</sup> La raison et la pensée avec l'origine du langage, qui s'y rattache +étroitement; 7<sup>o</sup> La question du libre arbitre. De ces sept +énigmes, le président de l'Académie de Berlin en tient <em>trois</em> +pour tout à fait transcendantes et insolubles (la 1<sup>re</sup>, la 2<sup>e</sup> et la +5<sup>e</sup>); il en considère <em>trois</em> autres comme difficiles, sans doute, +mais comme pouvant être résolues (la 3<sup>e</sup>, la 4<sup>e</sup> et la 6<sup>e</sup>); au +sujet de la septième et dernière énigme de l'Univers, pratiquement +la plus importante (à savoir le libre arbitre), l'auteur +semble incertain.</p> + +<p>Comme mon <em>Monisme</em> diffère essentiellement de celui du +président berlinois, comme, d'autre part, la façon dont celui-ci +conçoit les «sept énigmes de l'Univers» a trouvé le plus +<a class="pagenum" id="Page_18" title="18"></a> +grand succès et s'est propagée dans tous les milieux, je considère +comme opportun de prendre de suite et nettement +position vis-à-vis de mon adversaire.</p> + +<p>A mon avis, les trois énigmes «transcendantes» (1, 2, 5) +sont supprimées par notre conception de la <em>substance</em> (chapitre +XII); les trois autres problèmes, difficiles mais solubles +(3, 4, 6) sont définitivement résolus par notre moderne <em>théorie +de l'évolution</em>; quant à la septième et dernière énigme, le +libre arbitre, elle n'est pas l'objet d'une explication critique +et scientifique car, en tant que <em>dogme</em> pur, elle ne repose que +sur une illusion et, en vérité, n'existe pas du tout.</p> + +<p class="p2"><b>Solution des énigmes de l'Univers.</b>—Les moyens qui +nous sont offerts, les voies que nous avons à suivre pour +résoudre la grande énigme de l'Univers ne sont point autres +que ceux dont se sert la science pure, en général, c'est-à-dire +<em>l'expérience</em> d'abord, le <em>raisonnement</em> ensuite. L'expérience +scientifique s'acquiert par l'observation et l'expérimentation, +dans lesquelles interviennent en première ligne l'activité de +nos organes des sens, en second lieu, celle des «foyers internes +des sens» situés dans l'écorce cérébrale. Les organes élémentaires +microscopiques sont, pour les premiers, les cellules +sensorielles, pour les seconds des groupes de cellules +ganglionnaires. Les expériences que nous avons faites du +monde extérieur, grâce à ces inappréciables organes de notre +vie intellectuelle, sont ensuite transformées par d'autres +parties du cerveau en représentations et celles-ci, à leur +tour, associées pour former des raisonnements. La formation +de ces raisonnements a lieu par deux voies différentes, qui +ont, selon moi, une égale valeur et sont au même degré indispensables: +l'<em>induction et la déduction</em>. Les autres opérations +cérébrales, plus compliquées: enchaînement d'une suite de +raisonnements; abstraction et formation des concepts; le +complément fourni à l'entendement, faculté de connaître, par +l'activité plastique de la fantaisie; enfin la conscience, la +pensée et le pouvoir de philosopher—tout cela ce sont +<a class="pagenum" id="Page_19" title="19"></a> +encore autant de fonctions des cellules ganglionnaires corticales, +ni plus ni moins que les fonctions précédentes, plus +élémentaires. Nous les réunissons toutes sous le terme supérieur +de <em>raison</em><a name="FNanchor_6" id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>.</p> + +<p class="p2"><b>Raison, sentiment et révélation.</b>—Nous pouvons, par +la seule raison, parvenir à la véritable connaissance de la +nature et à la solution des énigmes de l'Univers. La raison est +le bien suprême de l'homme et la seule prérogative qui le distingue +essentiellement des animaux. Il est vrai, il n'a acquis +cette haute valeur que grâce aux progrès de la culture intellectuelle, +au développement de la <em>science</em>. L'homme civilisé +avant d'être instruit et l'homme primitif, grossier, sont aussi +peu (ou tout autant) «raisonnables» que les Mammifères +les plus voisins de l'homme (les singes, les chiens, les éléphants, +etc.) Cependant, c'est une opinion encore très répandue, +qu'en dehors de la divine raison il y a en outre deux +autres modes de connaissance (plus importants même, va-t-on +jusqu'à dire!): le <em>sentiment</em> et la <em>révélation</em>. Nous devons, +dès le début, réfuter énergiquement cette dangereuse erreur. +<em>Le sentiment n'a rien à démêler avec la connaissance de la +vérité.</em> Ce que nous appelons «sentiment» et dont nous faisons +si grand cas, est une activité compliquée du cerveau, +constituée par des émotions de plaisir et de peine, par des +représentations d'attraction et de répulsion, par des aspirations +du désir passager. A cela peuvent s'adjoindre les activités +les plus diverses de l'organisme: besoins des sens et +des muscles, de l'estomac et des organes génitaux, etc. La +connaissance de la vérité n'est en aucune manière ce que +réclament ces complexus qui constituent la statique et la +dynamique sentimentales; au contraire, ils troublent souvent +la raison, seule capable d'y atteindre et ils lui nuisent à +un degré souvent sensible. Aucune des «énigmes de l'Univers» +<a class="pagenum" id="Page_20" title="20"></a> +n'a encore été résolue ni même sa solution réclamée, par la +fonction cérébrale du sentiment. Nous en pouvons dire +autant de la soi-disant <em>révélation</em> et des prétendues <em>vérités de +la foi</em> qu'elle nous fait connaître; tout cela repose sur une +illusion, consciente on inconsciente, ainsi que nous le montrerons +au chapitre XVI.</p> + +<p class="p2"><b>Philosophie et Sciences Naturelles.</b>—Nous devons +nous réjouir comme d'un des plus grands pas accomplis vers +la solution des énigmes de l'Univers, de constater qu'en ces +derniers temps on a de plus en plus reconnu pour les deux +uniques routes conduisant à cette solution: <em>l'expérience et la +pensée</em>—ou <em>l'empirisme et la spéculation</em>—enfin considérés +comme ayant des droits égaux et comme des méthodes scientifiques +se complétant réciproquement. Les philosophes ont +graduellement reconnu que la spéculation pure, telle, par +exemple, que <span class="smcap">Platon</span> et <span class="smcap">Hegel</span> l'employaient à la construction +<em>idéaliste</em> de l'Univers, ne suffit pas à la connaissance véritable. +Et de même, les naturalistes se sont convaincus, +d'autre part, que la seule expérience, telle, par exemple, que +<span class="smcap">Bacon</span> et <span class="smcap">Mill</span> la donnaient pour base à leur philosophie <em>réaliste</em>, +est insuffisante à elle seule pour l'achèvement même de +cette philosophie. Car les deux grands moyens de connaissance: +l'expérience sensible et la pensée appliquant la raison, +sont <em>deux fonctions différentes du cerveau</em>; la première +s'effectue par les organes des sens et les foyers sensoriels +centraux, la seconde s'effectue grâce aux foyers de pensée interposés +au milieu des précédents, ces grands «centres d'association +de l'écorce cérébrale» (cf. chap. VII et X). C'est +seulement de l'action combinée des deux que peut résulter +la vraie connaissance. Je sais bien qu'il existe encore aujourd'hui +maints philosophes qui veulent construire le monde +en puisant dans leur seule tête et qui méprisent la connaissance +empirique de la nature pour cette première raison +qu'ils ne connaissent pas l'Univers véritable. D'autre part, +aujourd'hui encore, maint naturaliste affirme que l'unique +<a class="pagenum" id="Page_21" title="21"></a> +devoir de la science est la «connaissance des faits, l'étude +objective des phénomènes naturels considérés isolément»; +ils affirment que «l'époque de la philosophie est passée et +qu'à sa place s'est installée la science<a name="FNanchor_7" id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>. Cette suprématie +exclusive accordée à l'empirisme est une erreur non moins +dangereuse que l'erreur opposée, qui confère cette suprématie +à la spéculation. Les deux moyens de connaissance sont réciproquement +indispensables l'un à l'autre. Les plus grands +triomphes de l'étude moderne de la nature: la théorie cellulaire +et la théorie de la chaleur, la doctrine de l'évolution et +la loi de la substance, sont des <em>faits philosophiques</em>, non pas, +cependant, des résultats de la pure <em>spéculation</em>, mais bien +d'une <em>expérience</em> préalable, la plus étendue et la plus approfondie +possible.</p> + +<p>Au début du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, le plus grand de nos poètes idéalistes, +<span class="smcap">Schiller</span>, s'adressant aux deux partis en lutte, celui +des philosophes et celui des naturalistes, leur criait:</p> + +<p>«La guerre soit entre vous! l'union viendra trop tôt encore! +C'est à la seule condition que vous restiez désunis +dans la recherche, que la vérité se fera connaître!»</p> + +<p>Depuis lors, par bonheur, la situation s'est profondément +modifiée; comme les deux partis, par des chemins différents, +tendaient au même terme, ils se sont rencontrés sur +ce point et, unis par la communauté du but, ils se rapprochent +sans cesse de la connaissance de la vérité. Nous sommes revenus +à cette heure, à la fin du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, à cette <em>méthode +scientifique moniste</em> que le plus grand de nos poètes réalistes, +<span class="smcap">Goethe</span>, au début même du siècle, avait reconnue être la +seule conforme à la nature<a name="FNanchor_8" id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>.</p> + +<p class="p2"><b>Dualisme et Monisme.</b>—Les directions diverses de la +<a class="pagenum" id="Page_22" title="22"></a> +philosophie, envisagées du point de vue actuel des sciences +naturelles, se séparent en deux groupes opposés: d'une part, +la conception <em>dualiste</em> où règne la scission, d'autre part, la +conception <em>moniste</em> où règne l'unité. A la première se rattachent +généralement les dogmes téléologiques et idéalistes; à +la seconde, les principes réalistes et mécaniques. Le <em>Dualisme</em> +(au sens le plus large!) sépare, dans l'Univers, deux +substances absolument différentes, un monde matériel et un +Dieu immatériel qui se pose en face de lui comme son créateur, +son conservateur et son régisseur. Le <em>Monisme</em>, par +contre (entendu également au sens le plus large du mot!) +ne reconnaît dans l'Univers qu'une substance unique, à la +fois «Dieu et Nature»; pour lui, le corps et l'esprit (ou la +matière et l'énergie) sont étroitement unis.</p> + +<p>Le Dieu <em>supra terrestre</em> du dualisme nous conduit nécessairement +au <em>théisme</em>; le dieu <em>intracosmique</em> du monisme, +par contre, au <em>panthéisme</em>.</p> + +<p class="p2"><b>Matérialisme et Spiritualisme.</b>—Très souvent, aujourd'hui +encore, on confond les expressions différentes de <em>monisme</em> +et <em>matérialisme</em>, ainsi que les tendances essentiellement +différentes du matérialisme théorique et du pratique. +Comme ces confusions de termes et d'autres analogues ont +des conséquences très fâcheuses et amènent d'innombrables +erreurs, nous ferons encore, afin d'éviter tout malentendu, +les brèves remarques suivantes: I. Notre <em>pur monisme</em> n'est +identique, ni avec le <em>matérialisme</em> théorique qui nie l'esprit +et ramène le monde à une somme d'atomes morts, ni avec +le <em>spiritualisme</em> théorique (récemment désigné par <span class="smcap">Ostwald</span> +du nom d'<em>énergétique</em><a name="FNanchor_9" id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>) qui nie la matière et considère le +monde comme un simple groupement d'énergies ou de forces +naturelles immatérielles, ordonnées dans l'espace. II. Nous +sommes bien plutôt convaincus avec <span class="smcap">Goethe</span> que «la matière +<a class="pagenum" id="Page_23" title="23"></a> +n'existe jamais, ne peut jamais agir sans l'esprit et l'esprit +jamais sans la matière.» Nous nous en tenons fermement au +monisme pur, sans ambiguïté, de <span class="smcap">Spinoza</span>: la <em>matière</em> (en +tant que substance indéfiniment étendue) et l'<em>esprit</em> ou +énergie (en tant que substance sentante et pensante) sont les +deux <em>attributs</em> fondamentaux, les deux propriétés essentielles +de l'Etre cosmique divin, qui embrasse tout, de l'universelle +<em>substance</em>, (cf. Chapitre XII).</p> + +<h2>CHAPITRE II<br /> +<span class="medium">Comment est construit notre corps.</span></h2> + +<p><a class="pagenum" id="Page_24" title="" /> +<a class="pagenum" id="Page_25" title="25"></a></p> + +<p class="center"><span class="smcap">Études monistes d'anatomie humaine et comparée. Conformité +d'ensemble et de détail entre l'organisation de l'homme et +celle des mammifères.</span></p> + +<p class="left45">«Nous pouvons considérer tel système d'organes que +nous voudrons, la comparaison des modifications +qu'il subit à travers la série simiesque, nous conduira +toujours à cette même conclusion: Que les +différences anatomiques qui séparent l'homme du +gorille et du chimpanzé, ne sont pas si grandes +que celles qui distinguent le gorille d'entre les +autres singes.»<br /> +<span class="i9 smcap">«Thomas Huxley (1863).»</span></p> + +<hr /> + +<p><a class="pagenum" id="Page_26" title="26"></a></p> + +<p class="center"><b>SOMMAIRE DU DEUXIÈME CHAPITRE</b></p> + +<p class="hanging indent">Importance fondamentale de l'anatomie.—Anatomie humaine.—Hippocrate. +Aristote. Galien. Vésale.—Anatomie comparée.—George Cuvier. Jean +Müller. Charles Gegenbaur.—Histologie.—Théorie cellulaire.—Schleiden +et Schwann. Kölliker. Virchow.—Les caractères d'un animal +vertébré se retrouvent chez l'homme.—Les caractères d'un animal +tétrapode se retrouvent chez l'homme.—Les caractères des Mammifères +se retrouvent chez l'homme.—Les caractères des Placentaliens se +retrouvent chez l'homme.—Les caractères des Primates se retrouvent +chez l'homme.—Prosimiens et Simiens.—Catarrhiniens.—Papiomorphes +et Anthropomorphes.—Conformité essentielle dans la structure du +corps, entre l'homme et le singe anthropoïde.</p> + +<p class="center"><b>LITTÉRATURE</b></p> + +<div class="hanging indent"> +<p><span class="smcap">C. Gegenbaur.</span>—<i>Lehrbuch der Anatomie des Menschen.</i> 1883.</p> + +<p><span class="smcap">R. Virchow.</span>—<i>Gesammelte Abhandlungen, z. wissenschaftl. Medizin.</i> I. Die +Einheits-Bestrebungen. 1856.</p> + +<p><span class="smcap">J. Ranke.</span>—<i>Der Mensch.</i> 1887.</p> + +<p><span class="smcap">R. Wiedersheim.</span>—<i>Der Bau des Menschen als Zeugniss für seine Vergangenheit.</i> +1893.</p> + +<p><span class="smcap">R. Hartmann.</span>—<i>Die menschenaehnlichen Affen und ihre Organisation im +Vergleich z. menschlichen.</i> 1883.</p> + +<p><span class="smcap">E. Haeckel.</span>—<i>Anthropogenie oder Entwickelungsgeschichte des Menschen +IX</i>, Die Wirbelthier-Natur des Menschen. 1874.</p> + +<p><span class="smcap">Th. Schwann.</span>—<i>Mikroskopische Untersuchungen über die Uebereinstimmung +in der Struktur und dem Wachsthum der Thiere und Pflanzen.</i> 1839.</p> + +<p><span class="smcap">A. Kölliker.</span>—<i>Handbuch der gewebelehre des Menschen.</i> 1889.</p> + +<p><span class="smcap">Ph. Stöhr.</span>—<i>Lehrbuch der Histologie und der mikroskopischen Anatomie +des Menschen.</i> 1898.</p> + +<p><span class="smcap">O. Hertwig.</span>—<i>Die Zelle und die Gewebe. Grundzüge der allgem. Anatomie +und Physiologie.</i> 1896.</p> +</div> +<p><a class="pagenum" id="Page_27" title="27"></a></p> + +<p class="p2">Toutes les recherches biologiques, toutes les études sur la +forme et le fonctionnement des organismes, doivent avant +tout s'arrêter à la considération du <em>corps</em> visible, sur lequel +nous pouvons précisément observer ces phénomènes morphologiques +et physiologiques. Ce principe vaut pour l'<em>homme</em> aussi +bien que pour tous les autres corps animés de la nature. +Cependant, les recherches ne doivent pas se borner à la considération +de la forme extérieure, mais, pénétrant à l'intérieur +de celle-ci, faire l'étude macroscopique et microscopique des +éléments qui la constituent. La science qui a pour objet cette +recherche fondamentale dans toute son étendue est l'<em>anatomie</em>.</p> + +<p class="p2"><b>Anatomie humaine.</b>—La première incitation à l'étude +de la structure du corps humain vint, comme c'était naturel, +de la médecine. Celle-ci, chez les plus anciens peuples civilisés, +étant d'ordinaire exercée par les prêtres, nous avons +tout lieu de croire que dès le second siècle avant J.-C. ou plus +tôt encore, ces représentants de la culture d'alors possédaient +déjà des connaissances anatomiques. Mais quant à des connaissances +plus précises, acquises par la dissection des mammifères +et appliquées ensuite à l'homme,—nous n'en trouvons +que chez les philosophes-naturalistes grecs des <span class="smcap">VI</span><sup>e</sup> et +<span class="smcap">VII</span><sup>e</sup> siècles avant J.-C., chez <span class="smcap">Empédocle</span> (d'Agrigente) et <span class="smcap">Démocrite</span> +(d'Abdère), mais avant tout chez le plus célèbre médecin +de l'antiquité classique, chez <span class="smcap">Hippocrate</span> (de Cos). C'est dans +leurs écrits et dans d'autres, que puisa, au <span class="smcap">IV</span><sup>e</sup> siècle avant +J.-C. le grand <span class="smcap">Aristote</span>, le si fameux «Père de l'histoire naturelle», +<a class="pagenum" id="Page_28" title="28"></a> +aussi vaste génie dans la science que dans la philosophie. +Après lui, nous ne trouvons plus qu'un anatomiste +important dans l'antiquité, le médecin grec, <span class="smcap">Claude Galien</span> +(de Pergame); il eut, au <span class="smcap">II</span><sup>e</sup> siècle après J.-C., à Rome, sous +Marc-Aurèle, une clientèle des plus étendues. Tous ces anatomistes +anciens acquéraient la plus grande partie de leurs +connaissances, non par l'étude du corps humain lui-même—qui +était encore à cette époque sévèrement interdite!—mais +par celle des Mammifères les plus voisins de l'homme, +surtout des <em>singes</em>; ils faisaient ainsi tous, à proprement +parler, de l'anatomie <em>comparée</em>.</p> + +<p>Le triomphe du <em>Christianisme</em> avec les doctrines mystiques +qui s'y rattachent, fut, pour l'anatomie comme pour les autres +sciences, le signal d'une période de décadence. Les <em>papes</em> +romains, les plus grands charlatans de l'histoire universelle, +cherchaient avant tout à entretenir l'humanité dans l'ignorance +et regardaient avec raison la connaissance de l'organisme +humain comme un dangereux moyen d'information sur +notre véritable nature. Pendant le long espace de temps de +treize siècles, les écrits de <span class="smcap">Galien</span> demeurèrent presque l'unique +source pour l'anatomie humaine, comme ceux d'Aristote +l'étaient pour l'ensemble de l'histoire naturelle.</p> + +<p>C'est seulement lorsqu'au <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle la <em>Réforme</em> vint renverser +la suprématie intellectuelle du papisme,—tandis que +le système du monde de <span class="smcap">Copernic</span> renversait la conception géocentrique +étroitement liée avec lui,—que commença, pour +la connaissance du corps humain, une nouvelle période de +relèvement. Les grands anatomistes, <span class="smcap">Vésale</span> (de Bruxelles), +<span class="smcap">Eustache</span> et <span class="smcap">Fallope</span> (de Modène), par leurs propres et savantes +recherches, firent faire de tels progrès à la science +exacte du corps humain, qu'ils ne laissèrent à leurs nombreux +successeurs (en ce qui concerne les points essentiels) +que des détails à ajouter à leur œuvre.</p> + +<p>Le hardi autant que sagace et infatigable <span class="smcap">André Vésale</span> +(dont la famille, comme le nom l'indique, était originaire de +Wesel), ouvrant aux autres la voie, les devança tous; dès l'âge +<a class="pagenum" id="Page_29" title="29"></a> +de 28 ans il terminait sa grande œuvre, pleine d'unité, <em>De +humani corporis fabrica</em> (1543); il donna à l'anatomie humaine +tout entière une direction nouvelle, originale et une +base certaine. C'est pourquoi, plus tard, à Madrid—où +<span class="smcap">Vésale</span> fut médecin de Charles-Quint et de Philippe II—il +fut poursuivi par l'Inquisition comme sorcier et condamné à +mort. Il n'échappa au supplice qu'en partant pour Jérusalem; +au retour, il fit naufrage dans l'île de Zante et il y mourut +misérable, malade et dénué de toute espèce de ressource.</p> + +<p class="p2"><b>Anatomie comparée.</b>—Les mérites que notre <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle +s'est acquis dans la connaissance de la structure du corps +consistent surtout dans l'extension qu'ont prise deux études +nouvelles, essentiellement importantes, l'<em>anatomie comparée</em> +et l'<em>histologie</em> ou anatomie microscopique. En ce qui concerne +la première, elle a été, dès le début, en rapport étroit +avec l'anatomie humaine, elle a même suppléé celle-ci tant +que la dissection des cadavres a été tenue pour un crime +punissable de mort—et c'était encore le cas au <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle! +Mais les nombreux anatomistes des trois siècles suivants se +contentèrent presque exclusivement d'une observation exacte +de l'organisme humain. Cette discipline si développée, que +nous appelons aujourd'hui anatomie comparée, n'est née +qu'en 1803, lorsque le grand zoologiste français <span class="smcap">Georges +Cuvier</span> (originaire de Montbéliard) publia ses remarquables +«Leçons sur l'anatomie comparée», essayant par là, pour la +première fois, de poser des lois précises relativement à la +structure du corps humain et animal. Tandis que ses prédécesseurs—parmi +lesquels <span class="smcap">Goethe</span> en 1790—s'étaient surtout +attachés à la comparaison du squelette de l'homme avec +celui des autres Mammifères, <span class="smcap">Cuvier</span>, d'un regard plus ample, +embrassa l'ensemble de l'organisation animale; il y distingua +quatre formes principales ou <em>Types</em>, indépendants l'un de +l'autre: les Vertébrés, les Articulés, les Mollusques et les +Radiés. Par rapport à la «question des questions,» ce progrès +faisait époque en ce sens qu'il ressortait clairement de +<a class="pagenum" id="Page_30" title="30"></a> +là que l'homme appartenait au type des <em>Vertébrés</em>—et, de +même, qu'il différait essentiellement de tous les autres types. +Il est vrai que le pénétrant <span class="smcap">Linné</span>, dans son premier <em>Systema +Naturae</em> (1735) avait déjà fait faire à la science un progrès +important en assignant d'une manière définitive à l'homme +sa place dans la classe des mammifères; il réunissait même +dans l'ordre des <em>Primates</em> les 3 groupes des Prosimiens, Singes +et Homme. Mais il manquait encore à cette conquête +hardie de la systématique, ce fondement empirique, plus +profond, que <span class="smcap">Cuvier</span> devait lui fournir par l'anatomie comparée. +Celle-ci a achevé de se développer avec les grands +anatomistes de notre siècle: <span class="smcap">F. Meckel</span> (de Halle), <span class="smcap">J. Muller</span> +(de Berlin), <span class="smcap">R. Owen et Th. Huxley</span> (en Angleterre), <span class="smcap">C. Gegenbaur</span> +(d'Iéna, plus tard à Heidelberg). Ce dernier, dans +ses <em>Principes d'anatomie comparée</em> (1870) ayant pour la +première fois appliqué à cette science la théorie de la descendance, +posée peu avant par <span class="smcap">Darwin</span> l'a élevée au premier +rang des disciplines biologiques.</p> + +<p>Les nombreux travaux d'anatomie comparée de <span class="smcap">Gegenbaur</span>, +de même que son <em>Manuel d'anatomie humaine</em> partout +répandu, se distinguent par une profonde connaissance +empirique étendue à un nombre inouï de faits, ainsi +que par l'interprétation philosophique, dans le sens de la +doctrine de l'évolution, que l'auteur a su en tirer. Son «<em>Anatomie +comparée des Vertébrés</em>» parue récemment (1898) pose +le fondement inébranlable sur lequel se peut appuyer notre +certitude de l'identité absolue de nature entre l'homme et +les Vertébrés.</p> + +<p class="p2"><b>Histologie et Cytologie.</b>—Suivant une tout autre direction +que celle prise par l'anatomie comparée, notre siècle a +vu se développer également l'<em>anatomie microscopique</em>. Déjà en +1802, un médecin français, <span class="smcap">Bichat</span>, avait essayé au moyen +du microscope, de dissocier, dans les organes du corps +humain, les éléments les plus ténus et de déterminer les +rapports de ces divers <em>tissus</em> (hista ou tela). Mais ce premier +<a class="pagenum" id="Page_31" title="31"></a> +essai n'aboutit pas à grand'chose, car l'élément commun aux +nombreuses espèces de tissus différents demeurait inconnu. +Il ne fut découvert qu'en 1838 pour les plantes dans la <em>cellule</em>, +par <span class="smcap">Schleiden</span> et aussitôt après également pour les animaux +par <span class="smcap">Schwann</span>, l'élève et le préparateur de <span class="smcap">Jean Muller</span>. Deux +autres célèbres élèves de ce grand maître, encore vivants à +cette heure: <span class="smcap">A. Koelliker</span> et <span class="smcap">R. Virchow</span>, poursuivirent alors +dans le détail, entre 1860 et 1870 à Würzbourg, la <em>théorie cellulaire</em> +et, fondée sur elle, l'histologie de l'organisme humain +à l'état normal et dans les états pathologiques. Ils démontrèrent +que, chez l'homme comme chez tous les autres animaux, +tous les tissus se composent d'éléments microscopiques +identiques, les <em>cellules</em> et que ces «organismes élémentaires» +sont les vrais citoyens autonomes qui, assemblés +par milliards, constituent notre corps, la «république cellulaire.» +Toutes ces cellules proviennent de la division répétée +d'une cellule simple, unique, la <em>cellule souche</em> ou «ovule +fécondé» (Cytula). La structure et la composition générale +des tissus est la même chez l'homme que chez les autres +<em>Vertébrés</em>. Parmi ceux-ci, les Mammifères, classe la dernière +parue et parvenue au plus haut degré de perfectionnement, +se distinguent par certaines particularités acquises tardivement. +C'est ainsi, par exemple, que la formation microscopique +des poils, des glandes cutanées, des glandes lactées, des +globules sanguins, leur est tout à fait particulière et différente +de ce qu'elle est chez les autres Vertébrés; l'<em>homme</em>, sous +le rapport de toutes ces particularités histologiques, est un +<em>pur Mammifère</em>.</p> + +<p>Les recherches microscopiques d'<span class="smcap">A. Koelliker</span> et de <span class="smcap">F. Leydig</span> +(à Wurzbourg) ont non seulement élargi en tous sens +notre connaissance de la structure du corps humain et +animal, mais en outre elles ont pris une importance particulière +en s'alliant à <em>l'histoire du développement de la cellule</em> +et des tissus; elles ont, entre autres, confirmé l'importante +théorie de <span class="smcap">Theodore Siebold</span> (1845) selon laquelle les animaux +<a class="pagenum" id="Page_32" title="32"></a> +inférieurs, les Infusoires et les Rhizopodes étaient considérés +comme des <em>organismes monocellulaires</em>.</p> + +<p class="p2"><b>Caractères des Vertébrés chez l'homme.</b>—Notre corps +tout entier présente, aussi bien dans l'ensemble que dans +les particularités de sa constitution, le type caractéristique +des <em>Vertébrés</em>. Ce groupe, le plus important et le plus perfectionné +du règne animal, n'a été reconnu dans son unité +naturelle qu'en 1801 parle grand <span class="smcap">Lamarck</span>; celui-ci réunit sous +ce terme les quatre classes supérieures de <span class="smcap">Linné</span>: Mammifères, +Oiseaux, Amphibies et Poissons. Il leur opposa comme <em>Invertébrés</em> +les deux classes inférieures: Insectes et Vers. <span class="smcap">Cuvier</span> +(1812) confirma l'unité du type «Vertébré» et lui donna une +base plus solide encore par son anatomie comparée. De fait, +tous les caractères essentiels se retrouvent, identiques, chez +tous les vertébrés depuis les poissons jusqu'à l'homme; ils +possèdent tous un squelette interne solide, cartilagineux et +osseux, composé partout d'une colonne vertébrale et d'un +crâne; la complexité de celui-ci est, sans doute, très différente +suivant les individus, mais elle se ramène toujours +à la même forme primitive. De plus, chez tous les Vertébrés +se trouve, du côté dorsal de ce squelette axial, l'«organe +de l'âme», le système nerveux central, représenté par une +moelle épinière et un cerveau; et nous pouvons dire de cet +important <em>cerveau</em>—instrument de la conscience et de toutes +les fonctions psychiques supérieures!—ce que nous avons +dit de la capsule osseuse qui l'entoure, du <em>crâne</em>: suivant les +individus, son développement et sa taille présentent les +degrés les plus divers, mais, en somme, sa composition caractéristique +reste la même.</p> + +<p>Il en va de même si nous comparons les autres organes de +notre corps avec ceux des autres Vertébrés: partout, par +suite de l'<em>hérédité</em>, la disposition primitive et la position relative +des organes restent les mêmes, bien que la taille et le développement +de chaque partie diffèrent au plus haut degré +<a class="pagenum" id="Page_33" title="33"></a> +en raison de l'<em>adaptation</em> à des conditions de vie très variables. +C'est ainsi que nous voyons partout le sang circuler +par deux vaisseaux principaux, dont l'un (l'aorte) passe au-dessus +de l'intestin, l'autre (la veine principale) au-dessous, +et que celui-ci, en se dilatant à un endroit précis, constitue +le <em>cœur</em>; ce «cœur ventral» est aussi caractéristique +des Vertébrés qu'inversement le «cœur dorsal» est typique +chez les Articulés et les Mollusques. Un autre trait non moins +spécial à tous les Vertébrés, c'est la précoce subdivision du +tube digestif en un <em>pharynx</em> (ou «intestin branchial») servant +à la respiration, et un <em>intestin</em> auquel se rattache le foie, +(d'où le nom d'«intestin hépatique»); enfin la segmentation +du système musculaire, la constitution spéciale des organes +urinaires et génitaux, etc. Sous tous ces rapports anatomiques, +l'<em>homme est un véritable Vertébré</em>.</p> + +<p class="p2"><b>Caractères des Tétrapodes chez l'homme.</b>—Sous le +nom de <em>Quadrupèdes</em> (Tétrapodes), <span class="smcap">Aristote</span> désignait déjà +tous les animaux supérieurs, à sang chaud, caractérisés par +la possession de deux paires de pattes. Ce terme prit, plus +tard, plus d'extension et fit place au mot latin «Quadrupèdes» +après que <span class="smcap">Cuvier</span> eût montré que les oiseaux et les +hommes, qui ont deux «jambes», étaient de véritables Tétrapodes. +Il démontra que le squelette interne osseux des +quatre jambes chez tous les Vertébrés terrestres supérieurs, +depuis les Amphibies jusqu'à l'homme, était constitué originairement +de la même façon, par un nombre fixe de segments. +De même, les «bras» de l'homme, les «ailes» de la +chauve-souris et des oiseaux nous présentent le même squelette +typique que les «membres antérieurs» des animaux +coureurs, des Tétrapodes.</p> + +<p>L'<em>unité anatomique</em> du squelette si compliqué, dans les +quatre membres des Tétrapodes, est un fait <em>très important</em>. +Pour s'en convaincre, il suffit de comparer attentivement le +squelette d'une salamandre ou d'une grenouille avec celui +d'un singe ou d'un homme. On s'apercevra aussitôt que la +<a class="pagenum" id="Page_34" title="34"></a> +ceinture scapulaire, en avant et la ceinture iliaque, en arrière, +sont composées par les mêmes pièces principales qu'on +retrouve chez les autres «Tétrapodes». Partout, nous voyons +que le premier segment de la jambe proprement dite ne renferme +qu'un gros os long (en avant, l'os du bras, <em>humerus</em>; +en arrière, l'os de la cuisse, <em>fémur</em>); par contre, le +deuxième segment est originairement soutenu par deux os +(en avant, <i>ulna</i> et <i>radius</i>; en arrière, <i>fibula</i> et <i>tibia</i>). Considérons +maintenant la structure complexe du pied proprement +dit: nous serons surpris de voir que les nombreux petits +os qui le constituent sont partout disposés dans le même +ordre et partout en même nombre; dans toutes les classes de +Tétrapodes, il y a homologie, en avant, entre les trois groupes +d'os du pied antérieur (ou de la «main»): I. <i>Carpus</i>; II. +<i>Metacarpus</i> et III. <i>Digiti anteriores</i>; de même, en arrière, +entre les trois groupes d'os du pied postérieur: I. <i>Tarsus</i>; II. +<i>Metatarsus</i> et III. <i>Digiti posteriores</i>. C'était une tâche très +difficile que de ramener à la même forme primitive tous ces +nombreux petits os, dont chacun peut présenter des aspects +si divers, subir des transformations si variées, qui peuvent +s'être en partie soudés ou avoir en partie disparu—et il +n'était pas moins difficile d'établir partout l'équivalence (ou +homologie) des diverses parties. Cette tâche n'a été pleinement +résolue que par le plus grand des anatomistes contemporains, +par <span class="smcap">C. Gegenbaur</span>. Dans ses <i>Etudes d'anatomie comparée +chez les Vertébrés</i> (1864), il a montré comment cette «jambe +à cinq doigts», caractéristique des Tétrapodes terrestres, dérivait +originairement (fait qui ne remonte pas au delà de la période +carbonifère) de la «nageoire» aux nombreux rayons +(nageoire pectorale ou ventrale) des anciens poissons marins. +Le même auteur, dans ses célèbres <i>Etudes sur le squelette +céphalique des vertébrés</i>, 1872, avait montré que le crâne des +Tétrapodes actuels dérivait de la plus ancienne forme de crâne +des poissons, celle des requins (Sélaciens).</p> + +<p>Il est encore bien digne de remarque que le nombre primitif +de <em>cinq doigts</em> à chacune des quatre pattes, la <em>pentadactylie</em> +<a class="pagenum" id="Page_35" title="35"></a> +qui apparaît pour la première fois chez les Amphibies +de l'époque carbonifère, se soit transmise, par suite d'une +rigoureuse <em>hérédité</em>, jusqu'à l'homme actuel. En conséquence +et tout naturellement, la disposition typique des articulations +et des ligaments, des muscles et des nerfs, est restée dans ses +grands traits, la même chez l'homme que chez les autres «Tétrapodes»; +sous ces rapports importants, encore, l'<em>homme est +un véritable Tétrapode</em>.</p> + +<p class="p2"><b>Caractères des Mammifères chez l'homme.</b>—Les +Mammifères constituent la classe la plus récente et celle ayant +atteint le plus haut degré de perfectionnement parmi les +Vertébrés. Ils dérivent, sans doute, comme les Oiseaux et les +Reptiles, de la classe plus ancienne des <em>Amphibies</em>; mais ils +se distinguent de tous les autres Tétrapodes par un certain +nombre de caractères anatomiques très frappants. Les plus +saillants sont, extérieurement, le <em>revêtement de poils</em> qui +couvre la peau ainsi que la présence de deux sortes de glandes +cutanées: des glandes sudoripares et des glandes sébacées. +Par une transformation locale de ces glandes dans l'épiderme +abdominal, s'est constitué (pendant la période triasique?) +l'organe qui est spécialement caractéristique de la classe et +lui a valu son nom, la <em>mammelle</em>. Ce facteur important de +l'élevage des jeunes, comprend les <em>glandes mammaires</em> et les +«poches mammaires» (replis de la peau dans la région abdominale) +dont le développement ultérieur donnera les <em>mamelons</em>, +par où le jeune mammifère têtera le lait de sa mère.</p> + +<p>Dans l'organisation interne, un trait surtout caractéristique +c'est la présence d'un <em>diaphragme</em> complet, cloison +musculeuse qui, chez tous les Mammifères—et chez eux +<em>seuls</em>!—sépare complètement la cavité thoracique de la cavité +abdominale; chez tous les autres Vertébrés, cette séparation +fait défaut. Le <em>crâne</em> des Mammifères se distingue aussi +par un certain nombre de transformations curieuses, principalement +en ce qui concerne la constitution de l'appareil +maxillaire (mâchoires supérieure et inférieure, osselets de +<a class="pagenum" id="Page_36" title="36"></a> +l'oreille). Mais on trouve, en outre, des particularités spéciales, +d'ensemble et de détail, dans le cerveau, l'organe olfactif, +le cœur, les poumons, les organes génitaux externes et +internes, les reins et autres parties du corps des mammifères. +Tout cela réuni témoigne indubitablement d'une séparation +entre ces animaux et les groupes ancestraux plus anciens des +Reptiles et des Amphibies, séparation qui se serait effectuée +de bonne heure, <em>au plus tard pendant la période triasique</em>—il +y a au moins douze millions d'années de cela!—Sous +tous ces rapports importants, l'<em>homme est un véritable Mammifère</em>.</p> + +<p class="p2"><b>Caractères des Placentaliens chez l'homme.</b>—Les +nombreux ordres (de 12 à 33), que la zoologie systématique +moderne distingue dans la classe des Mammifères, ont été +répartis dès 1816, par <span class="smcap">Blainville</span>, en trois grands groupes +naturels qu'on regarde comme ayant la valeur de sous-classes: +I. <em>Monotrèmes</em>; II. <em>Marsupiaux</em>; III. <em>Placentaliens</em>. Ces trois +sous-classes, non seulement se distinguent l'une de l'autre +par des caractères importants de structure et de développement, +mais correspondent en outre à trois <em>Stades historiques</em> +différents de l'évolution de la classe, ainsi que nous le verrons. +Au groupe le plus ancien, celui des <em>Monotrèmes</em> de la +période triasique, a fait suite celui des <em>Marsupiaux</em> de la période +jurassique, suivi lui-même, dans la période calcaire +seulement, par l'apparition des <em>Placentaliens</em>. A cette sous-classe +la plus récente, appartient l'homme lui-même, car il +présente dans son organisation toutes les particularités qui +distinguent les Placentaliens en général, des Marsupiaux et +des Monotrèmes, plus anciens encore.</p> + +<p>Au nombre de ces particularités il faut citer en première +ligne l'organe caractéristique qui a valu aux Placentaliens +leur nom, le «gâteau maternel» ou <em>Placenta</em>. Celui-ci sert +pendant longtemps à nourrir le jeune embryon encore enfermé +dans le corps de la mère; il est constitué par des <em>villosités</em> +qui conduiront le sang et qui, produites par le chorion +<a class="pagenum" id="Page_37" title="37"></a> +de l'enveloppe embryonnaire, pénètrent dans des replis correspondants, +dépendant de la muqueuse de l'utérus maternel; +à cet endroit, la peau qui sépare les deux formations +s'amincit à tel point que les matériaux nutritifs peuvent +passer immédiatement à travers elle, du sang maternel dans +le sang fœtal. Cet excellent mode de nutrition, qui n'est +apparu que tardivement, permet au jeune de séjourner plus +longtemps dans la matrice protectrice et d'y atteindre un +degré plus complet de développement; il fait encore défaut +chez les <em>Implacentaliens</em>, c'est-à-dire chez les deux sous-classes +plus primitives des Marsupiaux et des Monotrèmes. +Mais les Placentaliens dépassent encore leurs ancêtres implacentaliens +par d'autres caractères anatomiques, en particulier +par le développement plus grand du cerveau et la disparition +de l'os marsupial. Sous tous ces rapports importants, l'<em>homme +est un véritable Placentalien</em>.</p> + +<p class="p2"><b>Caractères des Primates chez l'homme.</b>—La sous-classe +des placentaliens présente une telle richesse de formes +qu'elle se divise à son tour en un grand nombre <em>d'ordres</em>; on +en admet généralement de 10 à 16; mais lorsqu'on considère, +ainsi qu'il convient, les importantes formes disparues, découvertes +en ces derniers temps, ce nombre s'élève au moins +à 20 ou 26. Pour mieux passer en revue ces nombreux ordres +et pour pénétrer plus avant dans leurs connexions, il importe +de les réunir en grands groupes naturels dont j'ai fait des +<em>légions</em>. Dans l'essai le plus récent<a name="FNanchor_10" id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a> que j'ai proposé pour +le classement phylogénétique du système placentalien, si compliqué, +j'ai réparti les 26 ordres en 6 légions et montré que +celles-ci se ramenaient à 4 groupes-souches. Ces derniers, à +leur tour, se ramènent à un groupe ancestral commun à tous +les Placentaliens, au <em>Prochoriatidés</em> de la période calcaire.</p> + +<p>Ceux-ci se rattachent immédiatement aux ancêtres marsupiaux +de la période jurassique. Comme représentants les +<a class="pagenum" id="Page_38" title="38"></a> +plus importants de ces quatre groupes principaux, nous nous +contenterons de citer, parmi les formes actuelles, les Rongeurs, +les Ongulés, les Carnassiers et les Primates.</p> + +<p>La légion des <em>Primates</em> comprend les trois ordres des prosimiens, +simiens et des hommes. Tous les individus compris +dans ces trois ordres ont en commun beaucoup de particularités +importantes par où ils se distinguent des 23 autres ordres +de Placentaliens. Ils sont caractérisés, surtout, par de longues +jambes, primitivement adaptées au mode de vie qui consistait +à grimper. Les mains et les pieds ont cinq doigts et ces longs +doigts sont admirablement façonnés pour saisir et embrasser +les branches d'arbres; ils portent, soit quelques-uns, soit +tous, des ongles (jamais de griffes).</p> + +<p>La dentition est complète, comprend les quatre groupes +de dents (incisives, canines, prémolaires et molaires). Par +des particularités importantes, spécialement par la constitution +du crâne et du cerveau, les Primates se distinguent des +autres Placentaliens—et cela d'une façon d'autant plus frappante +qu'ils atteignent un plus haut degré de développement +et sont apparus tard sur la terre.</p> + +<p>Sous tous ces rapports anatomiques importants, notre organisme +humain est identique à celui des autres <em>Primates</em>: +<em>L'homme est un véritable Primate</em>.</p> + +<p class="p2"><b>Caractères simiesques chez l'homme.</b>—Une comparaison +approfondie et impartiale de la structure du corps chez +les différents primates, permet de distinguer de suite deux +ordres dans cette légion de Mammifères parvenus à un haut +degré de perfectionnement: les <em>Prosimiens</em> (ou Hémipitheci) +et les <em>singes</em> (Simiens ou Pitheci). Les premiers apparaissent, +sous tous les rapports, comme inférieurs et plus anciens, les +seconds comme constituant l'ordre supérieur et le dernier +paru. L'utérus des Prosimiens est encore double ou bicorne, +comme chez tous les autres Mammifères; chez les singes, au +contraire, la corne droite et la gauche sont complètement fusionnées, +elles forment un <em>utérus piriforme</em> comme celui que +<a class="pagenum" id="Page_39" title="39"></a> +l'homme seul, en dehors du singe, nous présente. De même +que chez celui-ci, le crâne des singes possède une cloison osseuse +qui sépare complètement la capsule optique de la fosse +temporale; chez les Prosimiens, cette cloison n'est pas du +tout ou très imparfaitement développée. Enfin, chez les Prosimiens +les hémisphères sont encore lisses ou n'ont que peu +de circonvolutions et ils sont relativement peu développés; +chez les singes ils le sont beaucoup plus, surtout l'écorce +grise, l'organe des fonctions psychiques supérieures; sa surface +présente les circonvolutions et les scissures caractéristiques, +lesquelles sont d'autant plus nettes qu'on se rapproche +davantage de l'homme. Sous ces rapports importants et sous +d'autres encore, entr'autres dans la formation du visage et des +mains, l'<em>homme présente tous les caractères anatomiques du +véritable singe</em>.</p> + +<p class="p2"><b>Caractères des Catarrhiniens chez l'homme.</b>—L'ordre +des singes, si riche en formes variées, a été, dès 1812, subdivisé +par <span class="smcap">Geoffroy</span> en deux sous ordres naturels, division +aujourd'hui encore généralement admise dans la zoologie +systématique: les Singes de l'Occident (<em>Platyrrhiniens</em>) et +ceux de l'Orient (<em>Catarrhiniens</em>); les premiers habitent exclusivement +le nouveau Continent, les seconds l'ancien. Les +singes d'Amérique sont appelés Platyrrhiniens (à nez plat) +parce que leur nez est aplati, les narines dirigées latéralement +et séparées par une large cloison. Par contre, les singes +de l'Ancien Continent ont tous le «nez mince» (Catarrhiniens); +leurs narines sont, comme chez l'homme, dirigées +vers le bas, la cloison qui les sépare étant mince. Une autre +différence entre les deux groupes consiste en ce que le tympan +chez les Platyrrhiniens est situé superficiellement, tandis +que chez les Catarrhiniens il est situé plus profondément +dans l'os du rocher. Dans cette région s'est développé un +conduit auditif osseux, long et étroit, tandis qu'il est encore +court et large chez les singes d'Amérique, quand il ne fait +pas complètement défaut. Enfin, ce qui constitue un contraste +<a class="pagenum" id="Page_40" title="40"></a> +très frappant et très important entre les deux groupes, +c'est que tous les Catarrhiniens ont la dentition de l'homme, +à savoir 20 dents de lait et 32 dents définitives (pour chaque +moitié de mâchoire 2 incisives, 1 canine, 2 prémolaires et +3 molaires)<a name="FNanchor_11" id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>. Les Platyrrhiniens, au contraire, ont une +prémolaire de plus à chaque moitié de mâchoire, soit en tout +36 dents.</p> + +<p>Ces différences anatomiques entre les deux groupes de +singes étant absolument générales et tranchées, et correspondant +à la répartition géographique dans deux hémisphères +séparés, nous sommes autorisés à poser entre elles +une division systématique très nette et à en tirer cette +conséquence phylogénétique que depuis fort longtemps (plus +d'un million d'années) les deux sous-ordres se sont développés +indépendamment l'un de l'autre, l'un dans l'hémisphère +oriental, l'autre dans l'hémisphère occidental. Cela est essentiellement +important pour la genèse de notre race, car +l'<em>homme</em> possède tous les caractères des <em>véritables catarrhiniens</em>; +il descend de formes très anciennes et disparues de Catarrhiniens, +lesquelles ont évolué dans l'ancien continent.</p> + +<p class="p2"><b>Groupe des Anthropomorphes.</b>—Les nombreuses +formes de Catarrhiniens, encore aujourd'hui existantes en +Asie et en Afrique, ont été depuis longtemps groupées en +deux sections naturelles: les singes à queue (<em>Cynopitheca</em>) +et les singes sans queue (<em>Anthropomorpha</em>). Ces derniers se +rapprochent beaucoup plus de l'homme que les premiers, +non seulement par le manque de queue et la forme générale +du corps (surtout de la tête), mais encore par certains caractères +particuliers qui, insignifiants en eux-mêmes, sont importants +par leur constance. Le sacrum, chez les singes anthropoïdes +comme chez l'homme, est composé de cinq vertèbres +<a class="pagenum" id="Page_41" title="41"></a> +soudées, tandis que chez les Cynopithèques il n'en +comprend que trois, rarement quatre. Quant à la dentition, +les prémolaires des Cynopithèques sont plus longues que +larges, celles des Anthropomorphes, au contraire, plus larges +que longues; en outre la première molaire présente chez +ceux-là quatre, chez ceux-ci cinq crochets. Enfin à la mâchoire +inférieure, de chaque côté, chez les singes anthropoïdes +comme chez l'homme, l'incisive externe est plus large que +l'interne, tandis que c'est l'inverse qui a lieu chez les Cynopithèques. +Ajoutons ce fait, qui a une importance toute spéciale +et n'a été établi qu'en 1890 par <span class="smcap">Selenka</span>, à savoir que les +singes anthropoïdes nous présentent les mêmes particularités +de conformation que l'homme en ce qui concerne le <em>placenta</em> +discoïde, la <em>Decidin reflexe</em> et le <em>cordon ombilical</em> (cf. +chap. IV)<a name="FNanchor_12" id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>. D'ailleurs, un examen superficiel de la forme +du corps chez les Anthropomorphes encore existants suffit +déjà à faire voir que les représentants asiatiques de ce groupe +(orang-outan et gibbon) aussi bien que les africains (gorille +et chimpanzé) sont plus voisins de l'homme, par l'ensemble +de leur structure, que tous les Cynopithèques en général. +Parmi ceux-ci, les <em>Papiomorphes</em> à tête de chien, en particulier +les papious et les chats de mer, n'atteignent qu'à un degré +très inférieur de développement. Les différences anatomiques +entre ces grossiers papious et les singes anthropoïdes +parvenus à un si haut degré de perfectionnement, sont plus +grandes sous tous les rapports—et quelqu'organe que l'on +compare!—que celles qui existent entre les singes supérieurs +et l'homme. Ce fait instructif a été démontré tout au +long en 1883 par l'anatomiste <span class="smcap">Robert Hartmann</span>, dans son +travail sur <em>Les singes anthropoïdes et leur organisation +comparée à celle de l'homme</em>. Ce savant a proposé, par +suite, de subdiviser autrement l'ordre des singes, à savoir en +deux groupes principaux: celui des <em>Primaires</em> (Singes et Anthropoïdes) +et celui des Simiens proprement dits ou <em>Pithèques</em> +<a class="pagenum" id="Page_42" title="42"></a> +(les autres Catarrhiniens et tous les Platyrrhiniens). En tous +cas, des considérations précédentes nous pouvons conclure +à la <em>plus intime parenté entre l'homme et les singes anthropomorphes</em>.</p> + +<p>L'anatomie comparée amène ainsi le chercheur impartial, +qui fait œuvre de critique, en face de ce fait important: à +savoir que le corps de l'homme et celui des singes anthropoïdes +non seulement se ressemblent au plus haut degré +mais que, sur tous les points essentiels, la conformation est +la même. Ce sont les mêmes 200 os, disposés dans le même +ordre et associés de la même façon, qui composent notre squelette +interne; les mêmes 300 muscles président à nos mouvements; +les mêmes poils couvrent notre peau; les mêmes +groupes de cellules ganglionnaires constituent le chef-d'œuvre +artistique qu'est notre cerveau, le même cœur à +quatre cavités sert de pompe centrale à la circulation de notre +sang; les mêmes 32 dents, disposées suivant le même ordre, +composent notre dentition; les mêmes glandes salivaires, +hépatiques et intestinales servent à notre digestion; les +mêmes organes de reproduction rendent possible la conservation +de notre espèce.</p> + +<p>Il est vrai, à un examen plus minutieux, nous découvrons +quelques petites différences de <em>grandeur</em> et de <em>forme</em> dans la +plupart des organes entre l'homme et les Anthropoïdes, mais +les mêmes différences, ou d'autres analogues ressortent également +d'une comparaison attentive entre les races humaines +les plus élevées ou les plus inférieures; on les constate +même en comparant très exactement entr'eux tous les individus +de notre propre race. Nous n'y trouvons pas deux personnes +qui aient tout à fait la même forme et la même grandeur +de nez, d'oreilles ou d'yeux. Il suffit, dans une assemblée +nombreuse, de porter son attention sur ces différentes parties +du <em>visage</em>, pour se convaincre de l'étonnante variété des +formes, de la très grande variabilité de l'espèce. Tout le +monde sait que même des frères et sœurs sont souvent conformés +si différemment qu'on a peine à les croire issus d'un +<a class="pagenum" id="Page_43" title="43"></a> +même couple. Toutes ces différences individuelles ne restreignent +cependant pas la portée de la loi d'<em>identité fondamentale +de conformation corporelle</em>, car elles proviennent de +petites divergences dans le <em>développement</em> individuel des +parties.</p> + +<h2>CHAPITRE III<br /> +Notre vie.</h2> +<p><a class="pagenum" id="Page_44" title=""></a> +<a class="pagenum" id="Page_45" title="45"></a></p> + +<p class="center"><span class="smcap">Études monistes de physiologie humaine et comparée.—Identité, +dans toutes les fonctions de la vie, entre l'homme et +les Mammifères.</span></p> + +<p class="left45">Jamais la physiologie ne nous conduit, en étudiant +les phénomènes vitaux des corps naturels, à un +autre principe d'explication que ceux qu'admettent +la physique et la chimie par rapport à la +nature inanimée. L'hypothèse d'une <em>force vitale</em> +spéciale sous toutes ses formes est non seulement +tout à fait superflue, mais en outre inadmissible. +Le foyer de tous les processus vitaux +et de l'élément constitutif de toute substance +vivante est la <em>cellule</em>. Par suite, si la physiologie +veut expliquer les phénomènes vitaux élémentaires +et généraux, elle ne le pourra qu'en +tant que <em>Physiologie cellulaire</em>.<br /> +<span class="smcap i9">Max Verworn (1894).</span></p> + +<hr /> +<p><a class="pagenum" id="Page_46" title="46"></a></p> + +<p class="center"><b>SOMMAIRE DU CHAPITRE III</b></p> + +<p class="hanging indent">Evolution de la physiologie à travers l'antiquité et le moyen âge: Galien.—Expérimentation +et vivisection.—Découverte de la circulation du sang +par Harvey.—Force vitale (vitalisme). Haller.—Conceptions téléologiste +et vitaliste de la vie. Examen des processus physiologiques du point +de vue mécaniste et moniste.—Physiologie comparée au <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle: Jean +Müller.—Physiologie cellulaire: Max Verworn.—Pathologie cellulaire: +Virchow.—Physiologie de Mammifères.—Identité dans toutes les fonctions +de la vie, entre l'homme et le singe.</p> + +<p class="center"><b>LITTÉRATURE</b></p> + +<p><span class="smcap">Müller.</span>—<i>Handbuch der Physiologie des Menschen.</i> 3 Bd. IV Aufl. 1844. +Traduit en français.</p> + +<p><span class="smcap">R. Virchow.</span>—<i>Die Cellular-Pathologie in ihrer Begründung auf physiologische +und pathologische Gewebelehre.</i> IV Aufl. 1871.</p> + +<p><span class="smcap">J. Moleschott.</span>—<i>Kreislauf des Lebens. Physiologische Antworten auf Liebig's +chemische Briefe.</i> V Aufl. 1886.</p> + +<p><span class="smcap">Carl Vogt.</span>—<i>Physiologische Briefe für Gebildete aller Staende.</i> IV Aufl. +1874.</p> + +<p><span class="smcap">Ludwig Büchner.</span>—<i>Physiologische Bilder.</i> III Aufl. 1886.</p> + +<p><span class="smcap">C. Radenhausen.</span>—<i>Isis: Der Mensch und die Welt.</i> 4 Bd. 1874.</p> + +<p><span class="smcap">A. Dodel.</span>—<i>Aus Leben und Wissenschaft</i> (I. <i>Leben und Tod.</i> II. <i>Natur-Verachtung +und Betrachtung.</i> III. <i>Moses oder Darwin</i>) Stuttgart. 1896.</p> + +<p><span class="smcap">Max Verworn.</span>—<i>Allgemeine Physiologie. Ein grundriss der Lehre vom Leben.</i> +(Iena. 1894, 2 Bd. Aufl. 1897).</p> + +<p><a class="pagenum" id="Page_47" title="47"></a></p> +<p class="p2">Nos connaissances relativement à la vie humaine ne se sont +élevées au rang de <em>science</em> réelle et indépendante qu'au +cours du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle; elle y est devenue une des branches du +savoir humain les plus élevées, les plus importantes et les +plus intéressantes. De bonne heure, il est vrai, on avait senti +que la «Science des fonctions de la vie», la <em>physiologie</em>, +constituait pour la médecine un avantageux préambule, bien +plus même, la condition nécessaire de la réussite pratique +pour ceux qui faisaient profession de guérir, en rapport +étroit avec l'anatomie, science de la structure du corps. Mais +la physiologie ne pouvait être étudiée à fond que bien après +l'anatomie et bien plus lentement qu'elle, car elle se heurtait +à des difficultés bien plus grandes.</p> + +<p>La notion de <em>vie</em> en tant que contraire de la mort a naturellement +été, de très bonne heure, un sujet de réflexion. On +observait chez l'homme vivant ainsi que chez les autres +animaux également vivants, un certain nombre de changements +caractéristiques, des <em>mouvements</em> surtout, qui étaient +absents chez les corps «morts»: le changement volontaire +de lieu, par exemple, les battements du cœur, le souffle, la +parole, etc. Mais la distinction entre ces «mouvements organiques» +et les phénomènes analogues chez les corps inorganiques +n'était pas facile et on y échouait souvent; l'eau courante, +la flamme vacillante, le vent qui soufflait, le rocher +qui s'écroulait, offraient à l'homme des changements tout à +fait analogues et il était tout naturel que l'homme primitif +attribuât aussi à ces corps morts une vie indépendante. Et +d'ailleurs on ne pouvait pas fournir, quant aux causes efficientes, +<a class="pagenum" id="Page_48" title="48"></a> +une explication plus satisfaisante dans un cas que +dans l'autre.</p> + +<p class="p2"><b>Physiologie humaine.</b>—Nous rencontrons les premières +considérations scientifiques sur la nature des fonctions +vitales de l'homme (comme déjà celles relatives à la structure +du corps) chez les médecins et les philosophes naturalistes +grecs des <span class="smcap">VI</span><sup>e</sup> et <span class="smcap">V</span><sup>e</sup> siècles avant J.-C. La plus riche +encyclopédie des faits alors connus, se rapportant à notre +sujet, se trouve dans l'histoire naturelle d'<span class="smcap">Aristote</span>; une +grande partie de ses données lui vient probablement déjà de +<span class="smcap">Démocrite</span> et d'<span class="smcap">Hippocrate</span>. L'école de celui-ci avait déjà tenté +des explications; elle admettait comme cause première de la +vie chez l'homme et les animaux un <em>esprit de vie</em> fluide +(Pneuma); et déjà <span class="smcap">Erasistrate</span> (280 avant J.-C.,) distinguait +un esprit de vie inférieur et un supérieur: le pneuma zoticon, +dans le cœur et le pneuma psychicon, dans le cerveau.</p> + +<p>La gloire d'avoir rassemblé toutes ces connaissances éparses +et d'avoir tenté le premier essai en vue de constituer la physiologie +en système,—revient au grand médecin grec, <span class="smcap">Galien</span>, +que nous connaissons déjà comme le premier grand anatomiste +de l'antiquité. Dans ses recherches sur les <em>organes</em> du +corps humain, il s'interrogeait constamment au sujet des +<em>fonctions</em> de ces organes, procédant ici encore par comparaison, +étudiant avant tout les animaux les plus voisins de +l'homme, les <em>singes</em>. Les résultats acquis en expérimentant +sur eux étaient directement étendus à l'homme. Galien avait +déjà reconnu la haute valeur de <em>l'expérimentation</em> en physiologie; +dans ses vivisections de singes, de chiens, de porcs, il +avait fait divers essais intéressants. Les <em>vivisections</em> ont été +dernièrement l'objet des plus violentes attaques non seulement +de la part des gens ignorants et bornés, mais encore de +la part des théologiens ennemis de la science, et de personnes +à l'âme tendre; mais ce procédé fait partie des <em>méthodes +indispensables</em> à l'étude de la vie et il nous a déjà fourni des +notions inappréciables sur les questions les plus importantes: +<a class="pagenum" id="Page_49" title="49"></a> +ce fait avait déjà été reconnu par <span class="smcap">Galien</span>, il y a de cela +1700 ans.</p> + +<p>Toutes les diverses fonctions du corps étaient par lui ramenées +à trois groupes principaux, correspondant aux trois +formes de <em>pneuma</em>, de l'esprit de vie ou «spiritus». Le +pneuma psychicon—l'<em>âme</em>—a son siège dans le <em>cerveau</em> +et les nerfs, il est l'instrument de la pensée, de la sensibilité +et de la volonté (mouvement volontaire); le pneuma zoticon—<em>le cœur</em>—accomplit +les «fonctions sphygmiques», le +battement du cœur, le pouls et la production de chaleur; le +pneuma physicon, enfin, logé dans le <em>foie</em>, est la cause des +fonctions appelées végétatives, de la nutrition et des échanges +de matériaux, de la croissance et de la reproduction. L'auteur +insistait, en outre, spécialement sur le renouvellement du +sang dans les poumons et exprimait l'espoir qu'on parviendrait +un jour à extraire de l'air atmosphérique l'élément qui, +par la respiration, pénètre comme pneuma dans le sang. +Plus de quinze siècles s'écoulèrent avant que ce pneuma respiratoire,—l'acide +carbonique—fût découvert par <span class="smcap">Lavoisier</span>.</p> + +<p>Pour la physiologie de l'homme, comme pour son anatomie, +le grandiose système de <span class="smcap">Galien</span> demeura, pendant le +long espace de temps de treize siècles, le <em>codex aureus</em>, +la source inattaquable de toute connaissance. L'influence du +christianisme, hostile à toute culture, amena ici, comme dans +toutes les autres branches des sciences naturelles, d'insurmontables +obstacles. Du <span class="smcap">III</span><sup>e</sup> au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, on ne rencontre +pas un seul chercheur qui ait osé étudier de nouveau par +lui-même les fonctions de l'organisme humain et sortir des +limites du système de Galien. Ce n'est qu'au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle que +de modestes essais furent faits dans cette voie, par des médecins +et des anatomistes éminents: <span class="smcap">Paracelse</span>, <span class="smcap">Servet</span>, +<span class="smcap">Vésale</span>, etc. Mais ce n'est qu'en 1628 que le médecin anglais +<span class="smcap">Harvey</span> publia sa grande découverte de la <em>circulation du sang</em>, +démontrant que le cœur est une pompe foulante qui, par la +contraction inconsciente et régulière de ses muscles, pousse +<a class="pagenum" id="Page_50" title="50"></a> +sans cesse le flot sanguin dans le système clos des vaisseaux +veines et capillaires. Non moins importantes furent +les recherches d'Harvey sur la génération animale, à la suite +desquelles il posa le principe célèbre: «Tout individu vivant +se développe aux dépens d'un œuf» (<i>omne vivum ex ovo.</i>)</p> + +<p>L'impulsion puissante qu'Harvey avait donnée aux observations +et aux recherches physiologiques amena, aux <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> et +<span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècles, un grand nombre de découvertes. Elles furent +réunies pour la première fois au milieu du siècle dernier par +le savant <span class="smcap">A. Haller</span>; dans son grand ouvrage, <i>Elementa physiologiae</i>, +il établit la valeur propre de cette science, indépendamment +de ses rapports avec la médecine pratique. Mais +par le fait qu'il admettait comme cause de l'activité nerveuse +une «force d'impressionnabilité ou sensibilité» spéciale et +pour cause du mouvement musculaire une «excitabilité ou +irritabilité» spéciale, Haller préparait le terrain à la doctrine +erronée d'une <em>force vitale</em> spéciale (<em>vis vitalis</em>).</p> + +<p class="p2"><em>Force vitale</em> (vitalisme).—Pendant plus d'un siècle, du milieu +du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> au milieu du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, cette idée régna dans la médecine +(et spécialement dans la physiologie) que, si une partie +des phénomènes vitaux se ramenaient à des processus +physiques et chimiques, les autres étaient produits par une +force spéciale, indépendante de ces processus: la <em>force vitale</em> +(<em>vis vitalis</em>). Si différentes que fussent les théories relatives à +la nature de cette force et en particulier à son rapport avec +l'âme, elles étaient cependant toutes d'accord pour reconnaître +que la force vitale est indépendante des forces physico-chimiques +de la «matière» ordinaire, et en diffère essentiellement; +en tant que <em>force première</em> (<em>archeus</em>) indépendante, +manquant à la nature inorganique, la force vitale +devait, au contraire, prendre celle-ci à son service. Non seulement +l'activité de l'âme elle-même, la sensibilité des nerfs +et l'irritabilité des muscles, mais encore le fonctionnement +des sens, les phénomènes de reproduction et de développement +semblaient si merveilleux, leur cause si énigmatique, +<a class="pagenum" id="Page_51" title="51"></a> +qu'on trouvait impossible de les ramener à de simples processus +naturels, physiques et chimiques. L'activité de la force +vitale étant libre, agissant consciemment et en vue du but, +elle aboutit, en philosophie, à une parfaite <em>téléologie</em>; celle-ci +parut surtout incontestable après que le grand philosophe +«critique» lui-même, <span class="smcap">Kant</span>, dans sa célèbre critique du jugement +téléologique, eût avoué que, sans doute, la compétence +de la raison humaine était illimitée quand il s'agissait +de l'explication mécanique des phénomènes, mais que les +pouvoirs de cette raison expiraient devant les phénomènes de +la vie organique; ici, la nécessité s'imposait de recourir à un +principe agissant avec finalité, ainsi surnaturel. Il va de soi +que, le contraste entre les phénomènes <em>vitaux</em> et les fonctions +organiques <em>mécaniques</em> se faisait plus frappant à mesure +que progressait pour celles-ci l'explication physico-chimique. +La circulation du sang et une partie des phénomènes moteurs +pouvaient être ramenés à des processus mécaniques; la respiration +et la digestion à des actes chimiques analogues à ceux +qui ont lieu dans la nature inorganique; mais la même chose +semblait impossible lorsqu'il s'agissait de l'activité merveilleuse +des nerfs ou des muscles, comme, en général, de la +«vie de l'âme» proprement dite; et d'ailleurs le concours de +toutes ces différentes forces, dans la vie de l'individu, ne +semblait pas non plus explicable par là. Ainsi se développa +un <em>dualisme</em> physiologique complet, une opposition radicale +entre la nature inorganique et l'organique, entre les processus +vitaux et les mécaniques, entre la force matérielle et la force +vitale, entre le corps et l'âme. Au début du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, ce vitalisme +a été établi avec de nombreux arguments à l'appui, +en France par <span class="smcap">L. Dumas</span>, par <span class="smcap">Reil</span> en Allemagne.</p> + +<p>Un joli exposé poétique en avait été donné, dès 1795, par +<span class="smcap">Alex. de Humboldt</span> dans son récit du Génie de Rhodes (reproduit +avec des remarques critiques dans les <em>Vues de la nature</em>).</p> + +<p class="p2"><b>Le mécanisme de la vie (physiologie moniste).</b>—Dès +la première moitié du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, le célèbre philosophe <span class="smcap">Descartes</span>, +<a class="pagenum" id="Page_52" title="52"></a> +sous l'influence de <span class="smcap">Harvey</span> qui venait de découvrir la +circulation du sang, avait exprimé l'idée que le corps de +l'homme, comme celui des animaux, n'était qu'une <em>machine</em> +compliquée, dont les mouvements se produisaient en vertu +des mêmes lois mécaniques auxquelles obéissaient les machines +artificielles construites par l'homme dans un but déterminé. +Il est vrai, <span class="smcap">Descartes</span> revendiquait pour l'homme +seul la complète indépendance de son âme immatérielle et il +posait même la sensation subjective, la pensée, comme l'unique +chose au monde dont nous ayons immédiatement une +connaissance certaine («<i>Cogito, ergo sum!</i>») Pourtant, ce +dualisme ne l'empêcha pas de stimuler dans diverses directions +la science mécanique des phénomènes vitaux considérés +en eux-mêmes. A sa suite, <span class="smcap">Borelli</span> (1660) expliqua les mouvements +du corps, chez les animaux, par des lois toutes mécaniques, +tandis que <span class="smcap">Sylvius</span> essayait de ramener les phénomènes +de la digestion et de la respiration à des processus +purement chimiques; le premier fonda, en médecine, une +école <em>iatromécanique</em>, le second, une école <em>iatrochimique</em>. +Mais ces élans de la raison vers une explication naturelle mécanique +des phénomènes vitaux, ne trouvèrent pas d'application +universelle, et, au cours du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, ils furent complètement +réprimés à mesure que se développait le vitalisme +téléologique. La réputation définitive de celui-ci et le retour +au point de vue précédent ne furent accomplis qu'en ce siècle, +lorsque, vers 1840, la physiologie <em>comparée</em> moderne +s'éleva au rang de science féconde.</p> + +<p class="p2"><b>Physiologie comparée.</b>—Nos connaissances relatives +aux fonctions du corps humain, pas plus que celles relatives +à la structure de ce corps, ne furent acquises, à l'origine, par +l'observation directe de l'organisme humain mais, en grande +partie, par celle des Vertébrés supérieurs les plus proches de +lui, surtout des <em>Mammifères</em>.</p> + +<p>En ce sens les débuts les plus reculés des deux sciences +méritent déjà d'être appelés anatomie et physiologie <em>comparées</em>. +<a class="pagenum" id="Page_53" title="53"></a> +Mais la physiologie comparée proprement dite, qui embrasse +tout le domaine des phénomènes vitaux depuis les animaux +inférieurs jusqu'à l'homme, ne date que de ce siècle +dont elle a été une difficile conquête; son grand fondateur +fut <span class="smcap">Jean Müller</span> (né en 1801 à Berlin, fils d'un cordonnier).</p> + +<p>De 1833 à 1858, vingt-cinq années durant, ce biologiste +(le plus érudit de notre temps et celui dont les aptitudes furent +les plus diverses) déploya à l'Université de Berlin, tant +comme professeur que dans ses recherches de savant, une +activité qui n'est comparable qu'à celles réunies de <span class="smcap">Haller</span> et +de <span class="smcap">Cuvier</span>. Presque tous les grands biologistes qui ont enseigné +en Allemagne ou exercé quelque influence sur la science +pendant ces 60 dernières années, ont été directement ou indirectement +les élèves de J. Müller. Parti d'abord de l'anatomie +et de la physiologie humaines, celui-ci étendit bientôt +ses études comparatives à tous les grands groupes d'animaux +supérieurs et inférieurs. Et comme il comparait, en même +temps, la structure des animaux disparus avec celle des animaux +actuels, les conditions de l'organisme sain avec celles +du malade, comme il faisait un effort vraiment philosophique +pour synthétiser tous les phénomènes de la vie organique, +Müller éleva les sciences biologiques à une hauteur qu'elles +n'avaient jamais encore atteinte.</p> + +<p>Le fruit le plus précieux de ces études si étendues de +Jean Müller, ce fut son <em>Manuel de Physiologie humaine</em>; +cet ouvrage classique donnait beaucoup plus que ne promettait +son titre: c'est l'ébauche d'une vaste «Biologie comparée». +Au point de vue de la valeur de ce qu'il renferme et +de la quantité de problèmes qu'il embrasse, ce livre, aujourd'hui +encore, est sans rival. En particulier, les méthodes +d'observation et d'expérimentation y sont appliquées de façon +aussi magistrale que les méthodes d'induction et de déduction. +<span class="smcap">Müller</span>, il est vrai, fut, au début, comme tous les physiologistes +de son époque, vitaliste. Seulement, la doctrine +régnante de la force vitale prit chez lui une forme spéciale et +se transforma graduellement en son exact opposé. Car, dans +<a class="pagenum" id="Page_54" title="54"></a> +toutes les branches de la physiologie, Müller s'efforçait +d'expliquer les phénomènes vitaux mécaniquement; sa force +vitale réformée ne règne pas <em>au-dessus</em> des lois physico-chimiques +auxquelles est soumis tout le reste de la nature: elle +est étroitement <em>liée</em> à ces lois mêmes; ce n'est rien d'autre, en +somme, que la <em>vie</em> elle-même, c'est-à-dire la somme de tous +les phénomènes moteurs que nous observons chez les organismes +vivants. Ces phénomènes, Müller s'efforçait partout de +les expliquer mécaniquement, dans la vie sensorielle, comme +dans la vie de l'âme, qu'il s'agît de l'activité musculaire, des +phénomènes de la circulation, de la respiration ou de la +digestion,—ou qu'il s'agît des phénomènes de reproduction +et de développement. Müller provoqua les plus grands progrès +en ce que, partout, partant des phénomènes vitaux les plus +simples, observables chez les animaux inférieurs, il en suivait +pas à pas l'évolution graduelle jusqu'aux formes les plus +élevées, jusqu'à l'homme. Ici, sa méthode de <em>comparaison +critique</em>, aussi bien en physiologie qu'en anatomie, se trouvait +confirmée.</p> + +<p><span class="smcap">Jean Müller</span> est, en outre, le seul des grands naturalistes +qui ait attaché une égale importance aux diverses branches +de la science et s'en soit constitué le représentant collectif. +Aussitôt après sa mort, le vaste domaine de son enseignement +se morcela en quatre provinces, presque toujours rattachées +aujourd'hui à quatre chaires différentes (sinon davantage), à +savoir: Anatomie humaine et comparée, Anatomie pathologique, +Physiologie et Embryologie. On a comparé la division +du travail qui s'est effectuée subitement (1858) au sein de cet +immense érudition, au morcellement de l'empire autrefois +constitué par Alexandre le Grand.</p> + +<p class="p2"><b>Physiologie cellulaire.</b>—Parmi les nombreux élèves de +<span class="smcap">Jean Müller</span> qui, en partie de son vivant déjà, en partie +après sa mort, contribuèrent puissamment aux progrès des +diverses branches de la biologie, il faut citer comme l'un des +plus heureux (sinon, peut-être, comme le plus important!) +<a class="pagenum" id="Page_55" title="55"></a> +<span class="smcap">Théodore Schwann</span>. Lorsqu'en 1838 le botaniste de génie, +<span class="smcap">Schleiden</span>, reconnut dans la <em>cellule</em> l'organe élémentaire +commun à toutes les plantes et démontra que tous les tissus +du corps des végétaux étaient composés de cellules, <span class="smcap">J. Müller</span> +entrevit de suite l'immense portée de cette importante découverte; +il essaya lui-même de retrouver la même composition +dans différents tissus du corps animal, par exemple dans la +<em>corde dorsale</em> des Vertébrés, provoquant ainsi son élève +<span class="smcap">Schwann</span> à étendre cette vérification à tous les tissus animaux. +Celui-ci résolut heureusement cette tâche difficile dans +ses <em>Recherches microscopiques sur l'identité de structure +et de développement chez les animaux et les plantes</em> (1839). +Ainsi était posée la pierre angulaire de la <em>théorie cellulaire</em> +dont l'importance fondamentale, tant pour la physiologie que +pour l'anatomie, s'est accrue d'année en année, trouvant +toujours une confirmation plus générale.</p> + +<p>Que l'activité fonctionnelle de tous les organismes se +ramenât à celle de leurs éléments histologiques, aux cellules +microscopiques, c'est ce que montrèrent surtout deux autres +élèves de J. Müller, le pénétrant physiologiste <span class="smcap">E. Brücke</span>, de +Vienne, et le célèbre histologiste de Würzbourg, <span class="smcap">Albert Kölliker</span>. +Le premier désigna très justement la cellule du nom +d'<em>organisme élémentaire</em> et montra en elle, aussi bien dans le +corps de l'homme que dans celui des animaux, le seul facteur +actuel spontanément productif de la vie. <span class="smcap">Kölliker</span> s'illustra, +non seulement par le progrès qu'il fit faire à l'histologie en +général, mais principalement par la preuve qu'il donna que +l'œuf des animaux, ainsi que les «sphères de segmentation» +qui en proviennent, sont de simples cellules.</p> + +<p>Bien que la haute importance de la théorie cellulaire pour +tous les problèmes biologiques fût universellement reconnue, +cependant la <em>physiologie cellulaire</em>, qui s'est fondée sur elle, +ne s'est constituée d'une manière indépendante qu'en ces +derniers temps. Ici, il faut reconnaître à <span class="smcap">Max Verworn</span>, principalement, +un double mérite. Dans ses <em>Études psychophysiologiques +sur les Protistes</em> (1889), s'appuyant sur +<a class="pagenum" id="Page_56" title="56"></a> +d'ingénieuses recherches expérimentales, il a montré que la +<em>Théorie de l'âme cellulaire</em><a name="FNanchor_13" id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>, proposée par moi en 1886, +trouve une entière justification dans l'étude exacte des Protozoaires +unicellulaires et que «les processus psychiques +observables dans le groupe des Protistes forment le pont qui +relie les phénomènes chimiques de la nature inorganique à la +vie de l'âme, chez les animaux supérieurs». Verworn a +développé ces vues et les a appuyées sur l'embryologie moderne +dans sa <em>Physiologie générale</em> (2<sup>e</sup> édition, 1897).</p> + +<p>Cet ouvrage remarquable nous ramène pour la première +fois au point de vue si compréhensif de <span class="smcap">Jean Müller</span>, au +contraire des méthodes étroites et exclusives de ces physiologistes +modernes qui croient pouvoir établir la nature des +phénomènes vitaux exclusivement au moyen d'expériences +physiques et chimiques. <span class="smcap">Verworn</span> a montré que c'est seulement +par la <em>méthode comparative de</em> <span class="smcap">Müller</span> et par une étude +plus approfondie de la <em>physiologie cellulaire</em>, qu'on peut +s'élever jusqu'au point de vue qui nous permet d'embrasser +d'un regard d'ensemble tout le domaine merveilleux des +phénomènes vitaux; par là seulement nous nous convaincrons +que les fonctions vitales de l'homme, toutes tant +qu'elles sont, obéissent aux mêmes lois physiques et chimiques +que celles des autres animaux.</p> + +<p class="p2"><b>Pathologie cellulaire.</b>—L'importance fondamentale de +la théorie cellulaire pour toutes les branches de la biologie a +trouvé une confirmation nouvelle dans la seconde moitié du +<span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle. Non seulement, en effet, la morphologie et la +physiologie ont fait de grandioses progrès, mais encore et +surtout nous avons assisté à la complète réforme de cette +science biologique qui eut de tous temps la plus grande +importance par ses rapports avec la médecine pratique: la +<em>Pathologie</em>. L'idée que les maladies de l'homme, comme +<a class="pagenum" id="Page_57" title="57"></a> +celles de tous les êtres vivants, sont des phénomènes <em>naturels</em> +qui doivent, partant, être étudiés scientifiquement au même +titre que les autres fonctions vitales, était déjà une conviction +profonde chez beaucoup d'anciens médecins. Au <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle +même, quelques écoles médicales, celles des <em>Iatrophysiciens</em> +et des <em>Iatrochimistes</em>, avaient déjà essayé de ramener les +causes des maladies à certaines transformations physiques +ou chimiques. Mais le degré très inférieur de développement +de la science d'alors empêchait le succès durable de ces légitimes +efforts. C'est pourquoi, jusqu'au milieu du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, +quelques théories anciennes qui cherchaient l'essence de la +maladie dans des causes surnaturelles ou mystiques, furent-elles +presque universellement admises.</p> + +<p>C'est seulement à cette époque que <span class="smcap">Rudolf Virchow</span>, également +l'élève de <span class="smcap">Jean Müller</span>, eut l'heureuse pensée d'appliquer +à l'organisme malade la théorie cellulaire qui valait +pour l'homme sain; il chercha dans des transformations +imperceptibles des cellules malades et des tissus constitués +par leur ensemble, la véritable cause de ces transformations +plus apparentes qui, sous l'aspect de «maladies», menacent +l'organisme vivant de danger et de mort. Pendant les +sept années, surtout, qu'il fut professeur à Würzbourg +(1849-1856), <span class="smcap">Virchow</span> s'acquitta avec un tel succès de la tâche +qu'il s'était proposée, que sa <em>Pathologie cellulaire</em> (publiée +en 1858) ouvrit brusquement, devant la pathologie tout +entière et devant la médecine pratique appuyée sur elle, des +voies nouvelles, hautement fécondes. Quant à nous et à la +tâche que nous nous sommes proposée, l'importance capitale +qu'offre pour nous cette réforme de la médecine vient de ce +qu'elle nous conduit à une conception purement scientifique +et moniste de la maladie. L'homme malade, aussi bien que +l'homme sain, sont donc soumis aux mêmes «éternelles lois +d'airain» de la physique et de la chimie, que tout le reste du +monde organique.</p> + +<p class="p2"><b>Physiologie des Mammifères.</b>—Parmi les nombreuses +<a class="pagenum" id="Page_58" title="58"></a> +classes d'animaux (50 à 80) que distingue la zoologie moderne, +les <em>Mammifères</em>, non seulement au point de vue morphologique, +mais encore au point de vue physiologique, occupent +une place tout à fait à part.</p> + +<p>Et puisque l'homme, par la structure tout entière de son +corps, appartient à la classe des Mammifères, nous pouvons +nous attendre à l'avance à ce que le caractère spécial de ses +fonctions lui soit commun avec les autres Mammifères. Et de +fait, il en va bien ainsi. La circulation et la respiration s'accomplissent +chez l'homme absolument en vertu des mêmes +lois et sous la même forme particulière que chez tous les +autres Mammifères—et chez eux seuls—; elle résulte de +la structure spéciale et très complexe de leur cœur et de +leurs poumons. C'est chez les Mammifères seulement que +tout le sang artériel est emporté du ventricule gauche et conduit +dans le corps par un seul arc aortique—situé, partout, +à gauche—tandis que chez les Oiseaux il est situé à droite +et que chez les Reptiles, les deux arcs fonctionnent. Le sang +des Mammifères diffère de celui de tous les autres Vertébrés +par ce fait que le noyau des globules rouges a disparu (par +régression). Les mouvements respiratoires, dans cette classe +seulement, s'effectuent surtout grâce au <em>diaphragme</em>, parce +que celui-ci ne forme que chez les Mammifères une cloison +complète entre les cavités thoracique et abdominale. Mais le +caractère le plus important de cette classe parvenue à un si +haut degré de développement, c'est la production de <em>lait</em> +dans les glandes mammaires et le mode spécial d'élevage des +jeunes, conséquence du fait qu'ils sont nourris par le lait +maternel. Et comme cet allaitement exerce une influence +capitale sur d'autres fonctions, comme l'amour maternel des +Mammifères a racine dans ce mode de rapports si étroits +entre la mère et le jeune, le nom donné à la classe nous rappelle +à juste titre la haute importance de l'allaitement chez +les Mammifères. Des millions de tableaux, dus la plupart à +des artistes de premier rang, glorifient la <em>Madone avec l'enfant +Jésus</em>, comme l'image la plus pure et la plus sublime de +<a class="pagenum" id="Page_59" title="59"></a> +l'amour maternel, de ce même instinct dont la forme extrême +est la tendresse exagérée des mères-singes.</p> + +<p class="p2"><b>Physiologie des singes.</b>—Puisqu'entre tous les Mammifères +les singes se rapprochent le plus de l'homme par l'ensemble +de leur conformation, on peut prévoir à l'avance qu'il +en ira de même en ce qui regarde les fonctions physiologiques; +et, de fait, il en va bien ainsi. Chacun sait combien les habitudes, +les mouvements, les fonctions sensorielles, la vie psychique, +les soins donnés aux jeunes sont les mêmes chez les +singes et chez l'homme. Mais la physiologie scientifique +démontre la même identité capitale également sur des points +moins remarqués: le fonctionnement du cœur, la sécrétion +glandulaire et la vie sexuelle. A cet égard, un détail surtout +curieux, c'est que chez beaucoup d'espèces de singes les femelles, +parvenues à l'âge adulte, sont régulièrement exposées +à un écoulement de sang provenant de l'utérus et qui correspond +à la menstruation (ou «règles mensuelles») de la femme. +La sécrétion du lait par la glande mammaire et la façon +dont le jeune tête, se font encore absolument de la même +manière chez la femelle du singe et chez la femme.</p> + +<p>Enfin, un fait particulièrement intéressant, c'est que la <em>langue +des sons</em> chez les singes apparaît à l'examen de la physiologie +comparée, comme l'étape préalable vers la langue articulée +de l'homme. Parmi les singes anthropoïdes encore existants, +il y en a dans l'Inde une espèce qui est musicienne: +l'<em>hylobates syndactilus</em> chante et sa gamme de sons, parfaitement +purs et mélodieux, progressant par demi-tons, s'étend +sur un octave.</p> + +<p>Pour un linguiste impartial, il n'y a plus moyen de douter +aujourd'hui que notre «langue des concepts», si perfectionnée, +ne se soit développée lentement et progressivement à +partir de la «langue des sons» imparfaite de nos ancêtres, +les singes du pliocène.</p> + +<h2>CHAPITRE IV<br /> +Notre Embryologie</h2> + +<p><a class="pagenum" id="Page_60" title=""></a> +<a class="pagenum" id="Page_61" title="61"></a></p> + +<p class="center"><span class="smcap">Études monistes d'ontogénie humaine et comparée.—Identité de +développement de l'embryon et de l'adulte, chez l'homme et +chez les Vertébrés.</span></p> + +<p class="left45">L'homme est-il un être spécial? Est-il produit par un +autre procédé qu'un chien, un oiseau, une grenouille +ou un poisson? Donne-t-il ainsi raison à ceux qui +affirment qu'il n'a pas place dans la Nature et n'a aucune +parenté réelle avec le monde inférieur de la vie +animale? Ou bien ne sort-il pas d'un germe identique, +ne parcourt-il pas lentement et progressivement les +mêmes modifications que les autres êtres? La réponse +n'est pas un instant douteuse et n'a pas été l'objet du +moindre doute pendant les trente dernières années. +Il n'y a pas non plus moyen d'en douter: le mode de +formation et les premiers stades de développement +sont identiques chez l'homme et chez les animaux +situés immédiatement au-dessous de lui dans l'échelle +des êtres: il n'y a pas moyen d'en douter, sous ces +rapports, il est plus près du singe que le singe du +chien.<br /> +<span class="smcap i9">Th. Huxley (1863).</span></p> + +<p><a class="pagenum" id="Page_62" title="62"></a></p> + +<hr /> + +<p class="center"><b>SOMMAIRE DU CHAPITRE IV</b></p> + +<p class="hanging indent">L'embryologie à ses débuts.—Théorie de la préformation.—Théorie de +l'emboîtement. Haller et Leibniz.—Théorie de l'épigenèse. C. F. Wolff.—Théorie +des feuillets germinatifs.—C. E. Baer.—Découverte de l'œuf +humain. Remak. Kölliker.—L'ovule et l'embryon.—Théorie gastréenne.—Protozoaires +et Métazoaires.—L'ovule et le spermatozoïde humains.—Oscar +Hertwig.—Conception.—Fécondation.—Ebauche de +l'embryon humain.—Identité entre les embryons de tous les Vertébrés.—Les +enveloppes embryonnaires chez l'homme.—Amnion, Serolemme +et Allantoïde.—Formation du placenta et arrière-faix.—Membrane criblée +et cordon ombilical.—Le placenta discoïde des singes et de l'homme.</p> + +<p class="center"><b>LITTÉRATURE</b></p> + +<p><span class="smcap">C. E. Baer.</span>—<i>Ueber Entwickelungsgeschichte der Thiere. Beobachtung und +Reflexion.</i> 1828.</p> + +<p><span class="smcap">A. Kœlliker.</span>—<i>Grundriss der Entwickelungsgeschichte des Menschen und +der höheren Thiere</i> (2te Aufl. 1884).</p> + +<p><span class="smcap">E. Haeckel.</span>—<i>Studien zur Gastræa Theorie.</i> Iéna, 1873-1884.</p> + +<p><span class="smcap">O. Hertwig.</span>—<i>Lehrbuch der Entwickelungsgeschichte des Menschen und der +Wirbelthiere</i> (Vte Aufl. 1896).</p> + +<p><span class="smcap">J. Kollmann.</span>—<i>Lehrbuch der Entwickelungsgeschichte des Menschen</i> (1898).</p> + +<p><span class="smcap">H. Locher-Wild.</span>—<i>Ueber Familien-Anlage und Erblichkeit. Eine wissenschaftliche +Razzia</i> (Zurich, 1874).</p> + +<p><span class="smcap">Ch. Darwin.</span>—<i>De la variabilité chez les animaux et les plantes à l'état de +domestication</i> (trad. franç. de E. Barbier).</p> + +<p><span class="smcap">E. Haeckel.</span>—<i>Anthropogenie. Gemeinverständliche wissenschaftliche Vorträge +ueber Entwickelungsgeschichte des Menschen</i>, IVte Aufl. 1891.</p> + +<p><a class="pagenum" id="Page_63" title="63"></a></p> + +<p class="p2">Plus encore que l'anatomie et la physiologie comparées, +<em>l'ontogénie</em>, <em>l'histoire du développement de l'individu</em> est la +création de notre <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle. Comment l'homme se développe-t-il +dans la matrice? Et comment se développent les +animaux en sortant de l'œuf? Comment se développe la +plante en sortant de la graine? Cette question, grosse de +conséquences, a sans doute fait réfléchir l'esprit humain +depuis des milliers d'années; mais ce n'est que très tard,—il +y a seulement 70 ans de cela—que l'embryologiste <span class="smcap">Baer</span> +nous a montré les vrais moyens de pénétrer plus avant dans +la connaissance des faits mystérieux de l'embryologie. Et +c'est plus tard encore,—il y a seulement 40 ans—que +<span class="smcap">Darwin</span>, par sa théorie de la descendance réformée, nous a +fourni la clef capable d'ouvrir la porte fermée, derrière +laquelle l'embryologie abrite ses secrets et les moyens d'en +pénétrer les causes. Ayant donné de ces faits,—du plus +haut intérêt mais d'une interprétation difficile,—un exposé +à la portée de tous et développé, dans mon <em>Embryologie de +l'homme</em> (1<sup>re</sup> partie de l'anthropogénie, 4<sup>e</sup> éd., 1891), je me +bornerai ici à résumer et interpréter brièvement les phénomènes +principaux. Jetons d'abord un regard en arrière afin +d'avoir un aperçu historique de ce que furent, dans le passé, +l'<em>Ontogénie</em> et, s'y rattachant, la théorie de la préformation.</p> + +<p class="p2"><b>Théorie de la préformation.</b>—L'<em>embryologie à ses débuts</em> +(cf. la leçon II de mon Anthropogénie). De même que, +pour l'anatomie comparée, les œuvres classiques d'<span class="smcap">Aristote</span>, +du «Père de l'histoire naturelle», dans toutes ses branches, +<a class="pagenum" id="Page_64" title="64"></a> +sont encore pour l'embryologie la source scientifique la +plus ancienne que nous connaissions (<span class="smcap">IV</span><sup>e</sup> siècle avant J.-C.). +Non seulement dans sa grande <em>Histoire des animaux</em>, mais +encore dans un traité spécial et plus petit, <em>Cinq livres sur la +génération et le développement des animaux</em>, le grand philosophe +nous rapporte une masse de faits intéressants et il y +joint des considérations relatives à leur interprétation; beaucoup +d'entre elles n'ont été appréciées à leur juste valeur +qu'en ces derniers temps et même on peut dire qu'on les a +découvertes à nouveau. Naturellement il s'y trouve aussi +beaucoup de fables et d'erreurs, et quant au développement +caché de l'embryon humain, on ne savait rien de précis à +cette époque. Mais pendant la longue période suivante, pendant +un espace de temps de deux mille ans, la science sommeilla +sans faire aucun progrès. C'est seulement au début +du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle qu'on recommença à s'occuper de ces questions; +l'anatomiste italien, <span class="smcap">Fabrice d'Aquapendente</span> (de Padoue) +publia en 1600 les plus anciennes figures et descriptions +que nous ayons d'embryons humains et d'animaux +supérieurs; tandis que le célèbre <span class="smcap">Malpighi</span> (de Bologne), +novateur en zoologie comme en botanique, donna en 1687 le +premier exposé complet de la formation du jeune poulet +dans l'œuf, après l'incubation.</p> + +<p>Tous ces anciens observateurs étaient dominés par cette +idée que dans l'œuf des animaux, comme dans la semence des +plantes supérieures, le corps tout entier, avec toutes ses parties +existait déjà préformé, mais si ténu et si transparent +qu'on ne pouvait le reconnaître; le développement tout +entier n'était, par suite, rien d'autre que la croissance ou +l'<em>évolution</em> (<i>evolutio</i>) des parties enveloppées (<i>partes involutæ</i>). +Le meilleur nom qui convienne à cette théorie erronée, +qui a été presque universellement admise jusqu'au commencement +de notre siècle, c'est celui de <em>théorie de la préformation</em>; +on l'appelle souvent aussi «théorie de l'évolution», +mais par ce terme beaucoup d'auteurs modernes entendent +également la théorie, tout autre, de la transformation.</p> + +<p class="p2"><a class="pagenum" id="Page_65" title="65"></a> +<b>Théorie de l'emboîtement.</b> (Théorie de la scatulation).—En +rapport étroit avec la théorie de la préformation et comme +sa conséquence légitime, nous rencontrons au siècle dernier +une théorie plus vaste qui occupa vivement les biologistes +capables de penser: c'est l'étrange «théorie de l'emboîtement». +Puisqu'on admettait que dans l'œuf, l'ébauche de +l'organisme entier avec toutes ses parties existait déjà, il fallait +que l'ovaire du jeune fœtus avec les œufs de la génération +suivante y fût préformé et que ceux-ci, à leur tour, continssent +les œufs de la génération d'après, et ainsi de suite à +l'infini! Là-dessus, le célèbre physiologiste <span class="smcap">Haller</span> calcula +qu'il y a 6.000 ans, le sixième jour de la création, le bon +Dieu avait produit en même temps les germes de 200.000 +millions d'hommes et les avait habilement emboîtés l'un +dans l'autre dans l'ovaire de notre respectable mère Ève. Un +philosophe, qui n'était rien moins que le grand <span class="smcap">Leibniz</span>, +adopta ces vues et en tira parti pour sa théorie des Monades; +et comme en vertu de celle-ci le corps et l'âme sont éternellement +et indissolublement unis, Leibniz appliqua sa théorie +du corps à l'âme. «Les âmes des hommes ont toujours existé +sous la forme de corps organisés en la personne de leurs ancêtres +jusqu'à Adam, c'est-à-dire depuis le commencement +des choses!!!»</p> + +<p class="p2"><b>Théorie de l'épigenèse.</b>—En novembre 1758, à Halle, +un jeune médecin de 26 ans, <span class="smcap">G. Fr. Wolff</span> (le fils d'un cordonnier +de Berlin), soutenait sa thèse de doctorat, laquelle +avait pour titre <i>Theoria generationis</i>. Appuyant sa démonstration +sur une série d'expériences aussi laborieuses que +soigneusement faites, il établissait que toute la théorie régnante +de la préformation et de la scatulation était fausse.</p> + +<p>Dans l'œuf de poule, après l'incubation, il n'y a, au début, +aucune trace de ce qui sera plus tard le corps de l'oiseau avec +ses différentes parties; mais au lieu de cela nous trouvons +en haut, sur la sphère jaune de vitellus, un petit disque +circulaire, blanc. Ce mince <em>disque germinatif</em> devient +<a class="pagenum" id="Page_66" title="66"></a> +ovale et se subdivise alors en quatre couches situées l'une +au-dessus de l'autre et qui sont les ébauches des quatre +systèmes les plus importants d'organes: d'abord, le plus +superficiel, le système nerveux; au-dessous, la masse charnue +(système musculaire); puis le système vasculaire (avec +le cœur) et enfin le canal intestinal. Ainsi, disait <span class="smcap">Wolff</span> avec +raison, la formation du fœtus consiste, non pas dans le développement +d'organes préformés, mais dans une <em>chaîne de +néoformations</em>, dans une vraie «épigenèse»; les parties +apparaissent l'une après l'autre et toutes sous une forme +simple, absolument différente de celle qui se développera +plus tard: celle-ci ne se produit que par une série de transformations +merveilleuses. Cette grande découverte—une +des plus importantes du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle—bien qu'elle ait pu +être confirmée immédiatement par la seule vérification des +faits observés, et bien que la <em>Théorie de la génération</em> fondée +sur elle ne fût pas à proprement parler une théorie mais un +simple fait, demeura complètement méconnue pendant un +demi-siècle.</p> + +<p>La principale entrave lui venait de la puissante autorité de +<span class="smcap">Haller</span> qui la combattait avec obstination, lui opposant ce +dogme: «Il n'y a pas de devenir! aucune partie du corps +n'est formée avant l'autre, toutes se produisent en même +temps.» <span class="smcap">Wolff</span>, qui avait dû partir pour Pétersbourg, était +mort depuis longtemps lorsque ses découvertes, oubliées +depuis, furent reproduites par <span class="smcap">Lorenz Oken</span>, à Iéna (1806).</p> + +<p class="p2"><b>Théorie des feuillets germinatifs.</b>—Après que la +théorie de l'épigenèse de <span class="smcap">Wolff</span> eût été confirmée par <span class="smcap">Oken</span> +et par <span class="smcap">Meckel</span> (1812) et que l'important travail de celui-ci +sur le développement du tube intestinal eût été traduit du +latin en allemand, beaucoup de jeunes naturalistes, en Allemagne, +se mirent avec le plus grand zèle à l'étude précise de +l'embryologie. Le plus célèbre et le plus heureux d'entre eux +fut <span class="smcap">C. E. Baer</span>; son fameux ouvrage parut en 1828 sous ce +titre: <i>Embryologie des animaux. Observation et réflexion</i>. +<a class="pagenum" id="Page_67" title="67"></a> +Non seulement le processus de développement du germe y +est décrit d'une façon complète et remarquablement claire, +mais on trouve, en outre, dans ce livre nombre de réflexions +profondes au sujet des faits observés. C'est à décrire la formation +de l'embryon chez l'<em>homme</em> et les <em>Vertébrés</em>, que l'auteur +s'est surtout attaché, mais il examine, en outre, l'ontogénie +toute différente des animaux inférieurs, invertébrés. +Les deux assises en forme de feuillets qui apparaissent les +premières dans le disque rond germinatif des Vertébrés +supérieurs, se subdivisent d'abord chacune, selon <span class="smcap">Baer</span>, en +deux feuillets et les quatre feuillets germinatifs se transforment +en quatre <em>tubes</em> qui donnent les organes fondamentaux: +couche épidermique, couche musculaire, couche vasculaire +et couche muqueuse. A la suite de processus d'épigenèse +très compliqués, les organes définitifs se constituent +et cela de la même manière chez l'homme et chez tous les +Vertébrés. Il en va tout autrement dans les trois groupes +principaux d'Invertébrés, qui d'ailleurs diffèrent encore à ce +point de vue les uns des autres. Parmi les nombreuses découvertes +particulières de <span class="smcap">Baer</span>, l'une des plus importantes fut +l'œuf humain. Jusqu'alors, chez l'homme comme chez tous +les Mammifères, on avait considéré comme des ovules certaines +petites vésicules, abondantes dans l'ovaire. <span class="smcap">Baer</span>, le +premier, montra en 1827 que les véritables ovules sont +enfermés dans ces vésicules, les «follicules de Graaf», qu'ils +sont beaucoup plus petits qu'elles, que ce sont de petites +sphères n'ayant que 0,2 millimètres de diamètre, visibles à +l'œil nu dans des circonstances favorables. Le premier, Baer +s'aperçut encore que, chez tous les Mammifères, ces petits +ovules fécondés, en se développant, donnent d'abord naissance +à une vésicule germinative caractéristique, une <em>Sphère creuse</em> +contenant un liquide, dont la paroi est formée par la mince +enveloppe embryonnaire: le <em>blastoderme</em>.</p> + +<p class="p2"><b>Ovule et spermatozoïde.</b>—Dix ans après que Baer eût +donné un solide fondement à l'embryologie par sa théorie +<a class="pagenum" id="Page_68" title="68"></a> +des feuillets germinatifs, une nouvelle tâche, très importante, +fut imposée à cette science par la <em>théorie cellulaire</em> (1838). +Quel est le rapport de l'œuf animal et des feuillets germinatifs +qui en proviennent, aux tissus et aux cellules qui +composent le corps adulte? La réponse à cette question capitale +fut donnée au milieu de notre siècle par deux des élèves +les plus distingués de J. Müller: <span class="smcap">Remak</span> (à Berlin) et <span class="smcap">Koelliker</span> +(à Würzbourg). Ils démontrèrent que l'œuf n'est pas autre +chose à l'origine qu'une <em>cellule</em> et que, de même, les nombreuses +«sphères de segmentation» qui en proviennent, par +divisions successives, ne sont que de simples cellules. Ces +«sphères de segmentation» servent d'abord à former les +feuillets germinatifs, puis, par suite de la division du travail +et de la différenciation qui se produisent au sein de ceux-ci, +les divers organes se constituent. <span class="smcap">Koelliker</span> eut, en outre, le +grand mérite de démontrer que le liquide spermatique +muqueux des animaux mâles n'était pas autre chose qu'un +amas de cellules microscopiques. Les «animalcules spermatiques» +toujours en mouvement et en forme d'épingles, qui +s'y trouvent, les <em>spermatozoïdes</em>, ne sont autre chose que des +<em>cellules flagellées</em> spéciales, ainsi que je l'ai démontré +pour la première fois, en 1866, sur les filaments spermatiques +des éponges.</p> + +<p>Ainsi, on avait démontré que les deux éléments reproducteurs +essentiels, le sperme du mâle et l'ovule de la femelle, +rentraient, eux aussi, dans la théorie cellulaire; découverte +dont la haute portée philosophique ne fut reconnue que plus +tard, par l'étude approfondie des phénomènes de fécondation +(1875).</p> + +<p class="p2"><b>Théorie gastréenne.</b>—Toutes les recherches, faites +jusqu'alors, sur la formation de l'embryon, concernaient +l'homme et les <em>Vertébrés</em> supérieurs, mais surtout l'œuf d'oiseau: +car pour l'expérimentation, l'œuf de poule est le plus +gros, le plus commode et on l'a toujours en grande quantité, +à sa disposition. On peut très aisément faire couver l'œuf +<a class="pagenum" id="Page_69" title="69"></a> +jusqu'à éclosion dans la couveuse—aussi bien que si la +poule couvait elle-même—puis suivre d'heure en heure la +série de transformations qui s'effectuent en trois semaines, +depuis la simple cellule œuf jusqu'à l'oiseau complet. <span class="smcap">Baer</span> +lui-même n'avait pu démontrer l'identité dans le mode de +formation caractéristique de l'embryon et dans l'apparition +des divers organes, que pour les différentes classes de Vertébrés. +Par contre, pour les nombreuses classes d'<em>Invertébrés</em>—c'est-à-dire +la plus grande majorité des animaux—la +formation du jeune semblait s'effectuer de tout autre façon +et chez la plupart, les feuillets germinatifs semblaient faire +défaut. C'est seulement au milieu de ce siècle que leur existence +fut démontrée chez les Invertébrés; par <span class="smcap">Huxley</span> (1849) +pour les Méduses, par <span class="smcap">Koelliker</span> (1844) pour les Céphalopodes.</p> + +<p>Les découvertes de <span class="smcap">Kowalewsky</span> (1866) prirent ensuite une +importance spéciale: ce savant montra que le plus inférieur +des Vertébrés, la «lancette» ou <em>Amphioxus</em> se développe exactement +de la même manière—manière à vrai dire très primitive—qu'un +Tunicier, Invertébré d'apparence très différent, +l'«étui de mer» ou <em>ascidie</em>. Le même observateur montra, +en outre, une formation analogue aux feuillets germinatifs +chez différents vers, chez les Echinodermes et chez les Articulés. +Je m'occupais alors moi-même, depuis 1866, du développement +des éponges, des coraux, des méduses et des +siphonophores et comme, dans ces classes inférieures d'organismes +pluricellulaires, j'observais partout la même formation +de deux feuillets primaires, j'acquis la conviction que ce +processus important de germination était le même à travers +toute la série animale. Ce fait me parut surtout important +que chez les éponges et les Cœlentérés inférieurs (polypes, +méduses) le corps n'est constitué longtemps, sinon toute la +vie, que de deux simples assises cellulaires; <span class="smcap">Huxley</span> (1849), +les avait déjà comparées, en ce qui concerne les méduses, +aux deux feuillets primaires des Vertébrés. M'appuyant sur +ces observations et ces comparaisons, je posai alors en 1872, +dans ma «Philosophie des éponges calcaires», la <em>théorie</em> +<a class="pagenum" id="Page_70" title="70"></a> +<em>gastréenne</em> dont les points essentiels sont les suivants: I. Le +règne animal tout entier se divise en deux grands groupes +radicalement différents, les animaux monocellulaires (<em>Protozoaires</em>) +et les animaux pluricellulaires (<em>Métazoaires</em>); l'organisme +tout entier des <em>Protozoaires</em> (Rhizopodes et Infusoires), +demeure, la vie durant, à l'état de simple cellule (plus +rarement on trouve un réseau lâche de cellules qui ne forment +pas encore un tissu, le <em>cœnobium</em>); l'organisme des +<em>Métazoaires</em>, par contre, n'est unicellulaire qu'au début, plus +tard il est composé de nombreuses cellules qui forment des +<em>tissus</em>. II. Il s'ensuit que la reproduction et le mode de développement +diffèrent aussi essentiellement dans les deux groupes; +la reproduction, chez les Protozoaires, est généralement +<em>asexuée</em>, elle se fait par division, bourgeonnement ou sporulation; +ces animaux ne possèdent, à proprement parler, ni +œuf ni sperme. Chez les <em>Métazoaires</em>, au contraire, les sexes +masculin et féminin diffèrent, la reproduction est presque +toujours <em>sexuée</em>, elle a lieu au moyen d'œufs qui sont fécondés +par le sperme du mâle. III. Il s'ensuit que c'est chez les +seuls Métazoaires que se forment des <em>feuillets germinatifs</em> et +à leur suite des <em>tissus</em>, lesquels manquent encore totalement +chez les Protozoaires. IV. Chez les Métazoaires n'apparaissent +d'abord que <em>deux</em> feuillets germinatifs primaires, qui ont +partout la même signification essentielle: le <em>feuillet épidermique</em>, +externe, donnera le revêtement cutané externe et le +système nerveux; le <em>feuillet intestinal</em>, interne, au contraire, +sera l'origine du tube intestinal et de tous les autres organes. +V. Au stade qui, partout, suit celui de l'œuf fécondé et +où l'on ne rencontre que les deux feuillets primitifs, j'ai +donné le nom de <em>larve intestinale</em> ou de «germe en gobelet» +(gastrula); le corps à deux assises en forme de gobelet, +délimite originairement une simple cavité digestive, l'<em>intestin +primitif</em> (progaster ou archenteron) dont l'unique ouverture +est la <em>bouche primitive</em> (prostoma ou blastopore). Tels +sont les premiers organes du corps, chez les animaux pluricellulaires, +et les deux assises cellulaires de la paroi, simples +<a class="pagenum" id="Page_71" title="71"></a> +épithéliums, sont les premiers tissus; tous les autres organes +et tissus n'apparaissent que plus tard (formations secondaires) +et proviennent des premiers. VI. De cette identité, de +cette <em>homologie de la gastrula</em> dans toutes les classes et toutes +les subdivisions du groupe des Métazoaires, je tirai, en vertu +de la grande loi biogénétique (cf. chap. V) la conclusion suivante: +<em>tous les Métazoaires dérivent primitivement d'une +forme ancestrale commune, la gastréa</em>; de plus, cette forme +ancestrale, qui remonte à une époque très reculée (période +laurentienne) et a disparu depuis longtemps, possédait, dans +ses traits essentiels, la forme et la composition qui se sont +conservées par <em>hérédité</em> chez la gastrula actuelle. VII. Cette +conclusion phylogénétique, tirée de la comparaison des faits +de l'ontogénie, est en outre confirmée par ce fait qu'il existe +encore aujourd'hui des individus appartenant au groupe des +<em>Gastréadés</em> (Gastrémaries, Cyemaries, Physemaries) ainsi +que des formes ancestrales dans d'autres groupes, dont l'organisation +n'est que très peu supérieure à celle des gastréadés +précédents (l'<em>olynthus</em> chez les Spongiaires; l'<em>hydre</em>, le polype +commun d'eau douce, chez les Cœlentérés; la <em>convolute</em> et +autres Cryptocèles, les plus simples des Turbellariés, chez les +Plathelminthes). VIII. La suite du développement, à partir du +stade gastrula, permet de diviser les Métazoaires en deux +grands groupes très différents: les plus anciens, <em>animaux +inférieurs</em> (Cœlentérés ou Acélomiens) ne présentent pas +encore de cavité du corps et ne possèdent ni sang, ni anus; +c'est le cas des Gastréadés, des Spongiaires, des Cœlentérés +et des Plathelminthes. Les plus récents, au contraire, les +<em>animaux supérieurs</em> (Célomiens ou Artiozoaires) possèdent +une véritable cavité du corps et, la plupart du moins, du +sang et un anus; ils comprennent les <em>vers</em> (Vermalia) et les +groupes typiques supérieurs auxquels les vers ont donné +naissance: Échinodermes, Mollusques, Arthropodes, Tuniciers +et Vertébrés.</p> + +<p>Tels sont les points essentiels de ma <em>théorie gastréenne</em> dont +<a class="pagenum" id="Page_72" title="72"></a> +la première ébauche date de 1872 mais que j'ai reprise plus +tard et développée plus longuement, m'efforçant, dans une +série d'«Etudes sur la théorie gastréenne», de lui donner +une base plus solide encore (1873-1884). Quoiqu'au début +cette théorie ait été presque universellement repoussée et +qu'elle ait été violemment combattue pendant dix ans par de +nombreuses autorités, elle est aujourd'hui (depuis près de +quinze ans) admise par tous les savants compétents. Voyons +maintenant l'étendue des conséquences que nous pouvons +tirer de la théorie gastréenne et de l'embryologie en général, +par rapport au problème principal que nous nous sommes +posé: «la place de l'homme dans la nature».</p> + +<p class="p2"><b>Ovule et spermatozoïde de l'homme.</b>—L'œuf de +l'homme, comme celui de tous les autres Métazoaires, est +une simple cellule et cette petite cellule sphérique (qui n'a +que 0,2 millimètres de diamètre) a la même structure caractéristique +que chez tous les autres mammifères vivipares. +La petite masse protoplasmique, en effet, est entourée d'une +épaisse membrane transparente, présentant de fines stries +radiales: la <em>zone pellucide</em>, la petite vésicule germinative, elle +aussi (le noyau cellulaire), incluse à l'intérieur du protoplasma +(corps cellulaire) présente la même grandeur et la +même structure que chez les autres Mammifères. On en peut +dire autant des <em>spermatozoïdes</em> ou filaments spermatiques, +animés de mouvements, du mâle, de ces minuscules cellules +flagellées en forme de filaments et qu'on trouve par millions +dans chaque gouttelette du <em>sperme</em> muqueux du mâle; on les +avait pris autrefois, à cause de leurs mouvements rapides, pour +des <em>animalcules spermatiques</em> spéciaux: les spermatozaires. +L'apparition de ces deux importantes cellules sexuelles dans +la <em>glande sexuelle</em> (gonade), se fait, elle aussi de la même façon +chez l'homme et chez les autres Mammifères; les œufs dans +l'ovaire de la femme (<em>ovarium</em>) aussi bien que les spermatozoïdes +dans le testicule de l'homme (<em>spermarium</em>) se produisent +<a class="pagenum" id="Page_73" title="73"></a> +partout de la même façon: ils dérivent de cellules, +provenant originairement de l'<em>épithélium cœlomique</em>, de cette +assise cellulaire qui revêt la cavité du corps.</p> + +<p class="p2"><b>Conception. Fécondation.</b>—Le moment le plus important +dans la vie de tout homme (comme de tout autre Métazoaire) +c'est celui où commence son existence individuelle; +c'est l'instant où les deux cellules sexuelles des parents se +rencontrent et se fusionnent pour former une cellule unique. +Cette nouvelle cellule, l'«ovule fécondé», est la <em>cellule souche</em> +individuelle (cytula) dont proviendront, par des divisions +successives, les cellules des feuillets germinatifs, et la gastrula. +C'est seulement avec la formation de cette <em>cytula</em>, +c'est-à-dire avec le processus de la fécondation lui-même, que +commence l'<em>existence de la personne</em>, de l'individualité indépendante. +Ce fait ontogénétique est <em>essentiellement important</em>, +car de lui seul, déjà, on peut tirer des conséquences +d'une portée immense. Et d'abord il s'en suit, ainsi qu'on le +voit clairement, que l'homme, ainsi que tous les autres Métazoaires, +tient toutes ses qualités personnelles, corporelles et +intellectuelles, de ses deux parents qui les lui ont transmises +en vertu de l'<em>hérédité</em>; il s'ensuit, en outre, qu'une certitude +s'impose à nous, grosse de conséquences: c'est que la nouvelle +personne, qui doit son origine à ces phénomènes, ne +peut absolument pas prétendre à être <em>immortelle</em>.</p> + +<p>Les détails du processus de fécondation et de reproduction +sexuée, en général, prennent par suite une importance capitale; +ils ne nous sont connus, avec toutes leurs particularités, +que depuis 1875, depuis qu'<span class="smcap">Oscar Hertwig</span> (alors mon élève +et mon compagnon de voyage à Ajaccio) ouvrit la voie aux +recherches ultérieures par celles qu'il fit sur la fécondation +des œufs d'oursins. La belle capitale de l'île des romarins, où +Napoléon naquit en 1769, est en même temps l'endroit où +furent observés pour la première fois avec exactitude, et dans +leurs moindres détails, les secrets de la fécondation animale. +<span class="smcap">Hertwig</span> trouva que le seul phénomène essentiel était la fusion +<a class="pagenum" id="Page_74" title="74"></a> +des deux cellules sexuelles et de leurs noyaux. Parmi les +millions de cellules flagellées mâles qui se pressent en essaim +autour de l'ovule femelle, un seul pénètre dans le corps protoplasmique. +Les noyaux des deux cellules (noyau du spermatozoïde +et noyau de l'ovule), sont attirés l'un vers l'autre par +une force mystérieuse considérée comme une <em>activité sensorielle</em> +chimique, analogue à l'odorat: les deux noyaux s'approchent +ainsi l'un de l'autre et se fusionnent. Ainsi, grâce à +une impression sensible des deux noyaux sexuels et par +suite d'un <em>chimiotropisme érotique</em>, il se produit une nouvelle +cellule qui réunit en elle les qualités héréditaires des deux +parents; le noyau du spermatozoïde transmet les caractères +paternels, celui de l'ovule les caractères maternels à la <em>cellule +souche</em> aux dépens de laquelle le germe se développe; cette +transmission vaut aussi bien pour les qualités corporelles que +pour ce qu'on appelle les qualités de l'âme.</p> + +<p class="p2"><b>Ebauche de l'embryon humain.</b>—La formation des +feuillets germinatifs par division répétée de la cellule souche, +l'apparition de la gastrula et des formes embryonnaires issues +d'elle, tout cela se produit chez l'homme absolument de la +même manière que chez les Mammifères supérieurs, avec les +mêmes détails caractéristiques qui différencient ce groupe de +celui des Vertébrés inférieurs. Dans les premières périodes +du développement embryologique, ces caractères propres des +Placentaliens ne se distinguent pas encore. La forme très importante +de la <em>chordula</em> ou «larve chordale», qui suit immédiatement +le stade gastrula, présente chez tous les Vertébrés +les mêmes traits essentiels: une simple baguette +axiale, la chorda, s'étend tout droit suivant le grand axe du +corps qui est ovale, en forme de bouclier («bouclier germinatif»); +au-dessus de la chorda se développe, aux dépens +du feuillet externe, la moelle épinière; au-dessous de la +chorda le tube digestif. C'est alors seulement qu'apparaissent +des deux côtés, à droite et à gauche de la baguette +axiale, la chaîne des «vertèbres primitives», et l'ébauche +<a class="pagenum" id="Page_75" title="75"></a> +des plaques musculaires avec lesquelles commence la segmentation +du corps. Devant, sur la face intestinale, apparaissent +de chaque côté les fentes branchiales, ouvertures du +pharynx par lesquelles à l'origine, chez nos ancêtres les poissons, +l'eau nécessaire à la respiration et avalée par la bouche +ressortait ainsi sur les côtés. Par suite de la ténacité de l'<em>hérédité</em>, +ces <em>fentes branchiales</em>, qui n'avaient d'importance +que chez les formes ancestrales aquatiques, c'est-à-dire chez +les animaux voisins des poissons, apparaissent aujourd'hui +encore chez l'homme, comme chez tous les autres Vertébrés; +elles disparaissent par la suite. Même après l'apparition, +dans la région de la tête, des cinq vésicules cérébrales, +après que, sur les côtés, les yeux et les oreilles se sont ébauchés, +après que, dans la région du tronc, les rudiments des +deux paires de membres ont fait saillie sous forme de bourgeons +ronds un peu aplatis, même alors, l'embryon humain, +en forme de poisson, est encore si semblable à celui de tous +les Vertébrés, qu'on ne peut pas l'en distinguer.</p> + +<p class="p2"><b>Identité entre les embryons de tous les Vertébrés.</b>—L'identité +sur tous les points essentiels entre +l'embryon humain et celui des autres Vertébrés, à ces premiers +stades de la formation et tant en ce qui concerne la +forme extérieure du corps que la structure interne—est un +<em>fait embryologique de première importance</em>; on en peut +déduire, en vertu de la grande loi biogénétique, des conséquences +capitales. Car on ne peut pas l'expliquer autrement +qu'en admettant qu'il y a eu <em>hérédité</em> à partir d'une forme +ancestrale commune. Lorsque nous constatons qu'à un certain +stade, l'embryon de l'homme et celui du singe, celui du +chien et celui du lapin, celui du porc et celui du mouton, +quoiqu'on les puisse reconnaître appartenir à des Vertébrés +supérieurs, ne peuvent cependant pas être distingués l'un de +l'autre, le fait ne nous semble pouvoir être expliqué que par +une origine commune. Et cette explication se confirme si +nous observons les différences, les divergences qui surviennent +<a class="pagenum" id="Page_76" title="76"></a> +ensuite entre ces formes embryonnaires. Plus deux +formes animales sont voisines dans l'ensemble de leur conformation +et par suite dans la classification naturelle, plus +aussi leurs embryons se ressemblent longtemps, plus aussi +dépendent étroitement l'un de l'autre les deux groupes de +l'arbre généalogique auxquels se rattachent ces deux formes: +plus est proche leur «parenté phylogénétique». C'est pourquoi +les embryons de l'homme et des singes anthropoïdes +restent encore très semblables par la suite, à un degré très +avancé de développement où les différences qui les distinguent +des embryons des autres Mammifères sont immédiatement +reconnaissables. J'ai exposé ce fait essentiel, tant dans mon +<em>Histoire de la Création naturelle</em> (1898, tabl. 2 et 3) que dans +mon <em>Anthropogénie</em> (1891, tabl. 6 à 9) en rapprochant, pour +un certain nombre de Vertébrés, les stades correspondants +du développement.</p> + +<p class="p2"><b>Les enveloppes embryonnaires chez l'homme.</b>—La +haute importance phylogénétique de la ressemblance +dont nous venons de parler ressort non seulement de la +comparaison des embryons de Vertébrés en eux-mêmes, +mais aussi de celle de leurs enveloppes. Les trois classes +supérieures de Vertébrés, en effet (Reptiles, Oiseaux et Mammifères) +se distinguent des classes inférieures par la formation +d'enveloppes embryonnaires caractéristiques: l'<em>amnion</em> +(peau aqueuse) et le <em>sérolemme</em> (peau séreuse). L'embryon +est inclus à l'intérieur de ces sacs pleins d'eau et il est +ainsi protégé contre les chocs et les pressions. Cet appareil +protecteur, qui a sa raison d'être dans l'utilité, n'est probablement +apparu que pendant la période permique, alors que +les premiers Reptiles, (les Proreptiles), formes originaires des +<em>Amniotes</em>, se sont complètement adaptés à la vie terrestre. +Chez leurs ancêtres directs, les Amphibies, comme chez les +Poissons, cet appareil protecteur fait encore défaut: il était +superflu chez ces animaux aquatiques. A l'acquisition de ces +enveloppes se rattachent, chez tous les Amniotes, deux changements: +<a class="pagenum" id="Page_77" title="77"></a> +premièrement, la disparition complète des branchies +(tandis que les arcs branchiaux et les fentes qui les +séparaient se transmettent sous forme d'«organes rudimentaires») +et deuxièmement la formation de l'<em>allantoïde</em>. Ce sac +plein d'eau, en forme de vésicule, se développe chez l'embryon +de tous les Amniotes aux dépens de l'intestin postérieur et +n'est pas autre chose que la vessie urinaire agrandie des Amphibies +ancestraux. Ses parties interne et inférieure formeront +plus tard la vessie définitive des Amniotes, tandis +que la partie externe, la plus grande, entre en régression. +D'ordinaire l'allantoïde joue, pendant quelque temps, un rôle +important dans la respiration de l'embryon par ce fait que +d'importants vaisseaux s'étalent sur sa paroi. La formation +des enveloppes embryonnaires (<em>amnion et sérolemme</em>), aussi +bien que celle de l'allantoïde, a lieu chez l'homme absolument +de la même manière que chez tous les autres +Amniotes et par les mêmes processus compliqués de développement: +l'<em>homme est un véritable Amniote</em>.</p> + +<p class="p2"><b>Le placenta de l'homme.</b>—La nutrition de l'embryon +humain dans la matrice a lieu, on le sait, au moyen d'un +organe spécial, extrêmement vascularisé, qu'on appelle <em>placenta</em> +ou «gâteau vasculaire». Cet important organe de +nutrition forme un disque orbiculaire spongieux, de 16 à +20 centimètres de diamètre, 3 à 4 centimètres d'épaisseur, et +pèse de 1 à 2 livres; après la naissance de l'enfant il se +détache et il est expulsé sous le nom d'arrière-faix. Le placenta +comprend deux parties toutes différentes: le <em>gâteau +fœtal</em> ou placenta de l'enfant (Pl. <em>fœtalis</em>) et le <em>gâteau maternel</em> +ou gâteau vasculaire maternel (Pl. <em>uterina</em>). Ce dernier +contient des sinus sanguins bien développés qui reçoivent +le sang amené par les vaisseaux utérins. Le gâteau fœtal, au +contraire, est formé de nombreuses villosités ramifiées qui +se développent à la surface de l'<em>allantoïde</em> de l'enfant et tirent +leur sang de ses vaisseaux ombilicaux. Les villosités creuses, +remplies par le sang du gâteau fœtal, pénètrent dans les +<a class="pagenum" id="Page_78" title="78"></a> +sinus sanguins du gâteau maternel et la mince cloison qui les +sépare l'un de l'autre s'amincit tellement qu'un échange +direct des matériaux nutritifs du sang peut avoir lieu (par +osmose) à travers elle.</p> + +<p>Dans les groupes primitifs les plus inférieurs de <em>Placentaliens</em>, +la superficie tout entière de l'enveloppe externe de +l'embryon est couverte de nombreuses petites villosités; ces +«villosités du chorion» pénètrent dans des excavations de la +muqueuse utérine et s'en détachent aisément lors de la naissance. +C'est le cas chez la plupart des Ongulés (par exemple, +le porc, le chameau, le cheval); chez la plupart des Cétacés et +des Prosimiens: on a désigné ces Malloplacentaliens du nom +d'<em>Indécidués</em> (à placenta diffus, <em>malloplacenta</em>). Chez les autres +Placentaliens et chez l'homme, la même disposition s'observe +au début. Elle change cependant bientôt, les villosités venant +à disparaître sur une partie du chorion, mais elles ne se +développent que davantage sur la partie restante et se soudent +très intimement à la muqueuse utérine. Une partie de celle-ci, +par suite de cette soudure intime, se déchire à la naissance +et son expulsion amène un flux sanguin. Cette membrane +caduque ou <em>membrane criblée</em> (Décidue) est une formation +caractéristique des Placentaliens supérieurs qu'on a réunis à +cause de cela sous le nom de <em>Décidués</em>; à ce groupe appartiennent +principalement les Carnivores, les Onguiculés, les +singes et l'homme; chez les Carnivores et chez quelques +Ongulés (par exemple l'éléphant) le placenta présente la forme +d'une ceinture (<em>Zonoplacentaliens</em>); par contre, chez les +Onguiculés, chez les Insectivores (la taupe, le hérisson) chez +les singes et l'homme il a la forme d'un disque (<em>Discoplacentaliens</em>).</p> + +<p>Il n'y a pas plus de dix ans, la plupart des embryologistes +croyaient encore que l'homme se distinguait, dans la formation +de son placenta, par certaines particularités, surtout par +l'existence de ce qu'on appelle la <em>décidue reflexe</em> et par celle +du cordon ombilical qui relie cette décidue au fœtus; on +pensait que ces organes embryonnaires spéciaux manquaient +<a class="pagenum" id="Page_79" title="79"></a> +aux autres placentaliens et en particulier aux singes. Le +<em>cordon ombilical</em> (<em>funiculus umbilicalis</em>), organe important, +est un cordon cylindrique et mou, de 40 à 60 cm. de long et +de l'épaisseur du petit doigt (11 à 13 mm.). Il sert de lien +entre l'embryon et le gâteau maternel en ce qu'il conduit les +vaisseaux sanguins, porteurs des matériaux nutritifs du corps +de l'embryon dans le gâteau fœtal; de plus il renferme aussi +l'extrémité de l'allantoïde et du sac vitellin. Mais tandis que +ce sac, chez le fœtus humain de trois semaines, représente +encore la plus grande moitié de la vésicule embryonnaire, il +se résorbe bientôt après, si bien qu'on n'en trouve plus trace +chez le fœtus parvenu à maturité; cependant il persiste à +l'état rudimentaire et on le retrouve, même après la naissance, +sous forme de minuscule <em>vésicule ombilicale</em>. L'ébauche +de l'allantoïde, en forme de vésicule, entre elle-même de +bonne heure en régression chez l'homme et ce fait est en +rapport avec la formation, par l'amnion, d'un organe un peu +différent, ce qu'on appelle le <em>pédicule ventral</em>. Nous ne pouvons +pas, d'ailleurs, insister ici sur les relations anatomiques +et embryologiques compliquées de ces organes: je les ai +d'ailleurs décrites en y joignant des illustrations, dans mon +<em>Anthropogénie</em> (Leçon 23).</p> + +<p>Les adversaires de la théorie de l'évolution invoquaient +encore il y a dix ans «ces particularités tout à fait caractéristiques» +de la fécondation chez l'<em>homme</em>, lesquelles +devaient le distinguer de tous les autres Mammifères. Mais +en 1890, <span class="smcap">Émile Selenka</span> démontra que les mêmes particularités +se présentent chez les <em>singes anthropoïdes</em>, et notamment chez +l'orang (<em>satyrus</em>), tandis qu'elles font défaut chez les singes +inférieurs. Ainsi se justifiait, ici encore, le principe <em>pithecométrique</em> +de <span class="smcap">Huxley</span>: «Les différences entre l'homme et les +singes anthropoïdes sont moindres que celles qui existent +entre ces derniers et les singes inférieurs». Les prétendues +«preuves <em>contre</em> l'étroite parenté de l'homme et du singe» +se révélaient, ici encore, à un examen plus minutieux des +<a class="pagenum" id="Page_80" title="80"></a> +données réelles, comme constituant, au contraire, d'importants +arguments <em>en faveur</em> de cette parenté.</p> + +<p>Tout naturaliste qui voudra pénétrer, les yeux ouverts, +plus avant dans cet obscur mais si intéressant labyrinthe de +notre embryologie, s'il est en état d'en faire la comparaison +critique avec celle des autres Mammifères, y trouvera les +fanaux les plus importants pour la compréhension de notre +phylogénie. Car les divers stades du développement embryonnaire, +en vertu de la grande loi biogénétique, jettent comme +phénomènes d'hérédité <em>palingénétiques</em>, une vive lumière sur +les stades correspondants de notre série ancestrale. Mais, de +leur côté, les phénomènes d'adaptation <em>cinogénétiques</em>, la +formation d'organes embryonnaires passagers—les enveloppes +caractéristiques et avant tout le placenta—nous +donnent des aperçus très précis sur notre étroite <em>parenté +originelle avec les Primates</em>.</p> + +<h2>CHAPITRE V<br /> +Notre généalogie.</h2> + +<p><a class="pagenum" id="Page_81" title="81"></a></p> + +<p class="center"><span class="smcap">Études monistes sur l'origine et la descendance de l'homme, +tendant a montrer qu'il descend des Vertébrés et directement +des Primates.</span></p> + +<div class="left45"> +<p>L'esquisse générale de l'arbre généalogique des +Primates, depuis les plus anciens Prosimiens +de l'éocène jusqu'à l'homme, est renfermée +tout entière dans la période tertiaire: il n'y a +plus là de «membre manquant» important. +La <em>descendance de l'homme</em> d'une <em>lignée de +Primates</em> de la période tertiaire, formes +aujourd'hui disparues, n'est plus une vague +hypothèse mais un <em>fait historique</em>. L'importance +incommensurable qu'offre cette connaissance +certaine de l'origine de l'homme +s'impose à tout penseur impartial et conséquent.</p> + +<p class="i4">(<i>Conférence faite à Cambridge sur +l'état actuel de nos connaissances +relativement à l'origine de +l'homme, 1898.</i>)</p> +</div> + +<hr /> + +<p><a class="pagenum" id="Page_82" title="82"></a></p> + +<p class="center"><b>SOMMAIRE DU CINQUIÈME CHAPITRE</b></p> + +<p class="hanging indent">Origine de l'homme.—Histoire mythique de la création. Moïse et Linné.—Création +des espèces constantes.—Théorie des cataclysmes, Cuvier.—Transformisme, +Gœthe (1790).—Théorie de la descendance, Lamarck +(1809).—Théorie de la sélection, Darwin (1859).—Histoire généalogique +(phylogénie) (1866).—Arbres généalogiques.—Morphologie générale.—Histoire +de la création naturelle.—Phylogénie systématique.—Grande +loi fondamentale biogénétique.—Anthropogénie.—L'homme descendant +du singe.—Théorie «pithécoïde».—Le pithécanthrope fossile de +Dubois (1894).</p> + +<p class="center"><b>LITTÉRATURE</b></p> + +<p><span class="smcap">Ch. Darwin.</span>—<i>L'origine de l'homme et la sélection sexuelle.</i></p> + +<p><span class="smcap">Th. Huxley.</span>—<i>Des faits qui témoignent de la place de l'homme dans la +nature.</i></p> + +<p><span class="smcap">E. Haeckel.</span>—<i>Anthropogénie.</i> (2 ter <i>Theil Stammesgeschichte oder Phylogenie</i>) +IV<sup>e</sup> Aufl. 1891.</p> + +<p><span class="smcap">C. Gegenbaur.</span>—<i>Vergleichende Anatomie der Wirbelthiere mit Berücksichtigung +der Wirbellosen</i> (2 Bde, Leipzig, 1898).</p> + +<p><span class="smcap">C. Zittel.</span>—<i>Grundzüge der Palaeontologie</i> (1895).</p> + +<p><span class="smcap">E. Haeckel.</span>—<i>Systematische Stammesgeschichte des Menschen</i> (7. Kapitel +der <i>Systematischen Phylogenie der Wirbelthiere</i>), Berlin 1895.</p> + +<p><span class="smcap">L. Buchner.</span>—<i>Der Mensch und eine Stellung in der Natur, in Vergangenheit, +Gegenwart und Zukunft</i> (3<sup>e</sup> Aufl. 1889).</p> + +<p><span class="smcap">J.-G. Vogt.</span>—<i>Die Menschwerdung. Die Entwickelung des Menschen aus der +Hauptreihe der Primaten</i> (Leipzig, 1892).</p> + +<p><span class="smcap">E. Haeckel.</span>—<i>Ueber unsere gegenwaertige Kenntniss vom Ursprung des +Menschen</i> (Vertrag in Cambridge), trad. fr. du D<sup>r</sup> Laloy. 2<sup>e</sup> tirage 1900.</p> + +<p><a class="pagenum" id="Page_83" title="83"></a></p> +<p class="p2">La plus jeune, parmi les grandes branches de l'arbre +vivant de la biologie, c'est cette science naturelle que nous +appelons <em>Généalogie</em> ou <em>Phylogénie</em>. Elle s'est développée +bien plus tard encore et malgré des difficultés bien plus +grandes, que sa sœur naturelle, l'embryogénie ou ontogénie. +Celle-ci avait pour objet la connaissance des processus +mystérieux par suite desquels les <em>individus</em> organisés, animaux +ou plantes, se développent aux dépens de l'œuf. La généalogie, +par contre, doit répondre à cette question beaucoup plus +difficile et obscure: «Comment sont apparues les <em>espèces</em> +organiques, les différents phylums d'animaux ou de plantes?»</p> + +<p>L'<em>ontogénie</em> (aussi bien l'embryologie, que l'étude des +métamorphoses), pouvait adopter, pour résoudre sa tâche, +sise tout proche, la voie immédiate de l'<em>observation</em> empirique; +elle n'avait qu'à suivre jour par jour et heure par heure les +transformations visibles que l'embryon organisé, dans +l'espace de peu de temps, subit à mesure qu'il se développe +aux dépens de l'œuf. Bien plus difficile était, dès l'origine, la +tâche lointaine de la <em>phylogénie</em>; car les lents processus de +transformation graduelle qui déterminent l'apparition des +espèces végétales et animales, s'accomplissent insensiblement +au cours de milliers et de millions de siècles; leur +observation immédiate n'est possible que dans des limites +très restreintes et la plus grande partie de ces processus +historiques ne peut être connue qu'indirectement: par la +<em>réflexion</em> critique, en utilisant pour les comparer des données +empiriques appartenant aux domaines très différents +de la paléontologie, de l'ontogénie et de la morphologie. +<a class="pagenum" id="Page_84" title="84"></a> +A cela se joignait l'important obstacle que constituait pour la +généalogie naturelle, en général, son rapport intime avec +l'«histoire de la création», avec les mythes surnaturels et +les dogmes religieux; on conçoit dès lors aisément que ce ne +soit qu'au cours de ces quarante dernières années que +l'existence, en tant que science, de la véritable phylogénie ait +pu être conquise et assurée, après de difficiles combats.</p> + +<p class="p2"><b>Histoire mythique de la création.</b>—Tous les essais +sérieux entrepris jusqu'au commencement de notre <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle +pour résoudre le problème de l'apparition des organismes, +sont venus échouer dans le labyrinthe des légendes +surnaturelles de la création. Les efforts individuels de quelques +penseurs éminents pour s'émanciper, atteindre à une +explication naturelle, demeurèrent infructueux. Les mythes +divers, relatifs à la création se sont développés, chez tous +les peuples civilisés de l'antiquité, en même temps que la +religion; et pendant le moyen âge, ce fut naturellement le +christianisme, parvenu à la toute-puissance, qui revendiqua +le droit de résoudre le problème de la création. Or comme la +Bible était la base inébranlable de l'édifice religieux chrétien, +on emprunta toute l'histoire de la création au premier livre +de Moïse. C'est encore là-dessus que s'appuya le grand naturaliste +suédois, <span class="smcap">Linné</span>, lorsqu'en 1735, le premier, dans son +<em>Systema naturæ</em>, point de départ de la science postérieure,—il +entreprit de trouver, pour les innombrables corps de la +nature, une ordonnance, une terminologie et une classification +systématiques. Il inaugura, comme étant le meilleur auxiliaire +pratique, la double dénomination bien connue, ou «nomenclature +binaire»; il donna à chaque espèce ou phylum un +nom d'espèce particulier qu'il fit précéder d'un nom plus +général de genre. Dans un même <em>genre</em> (<em>genus</em>) furent réunies +les <em>espèces</em> (<em>species</em>) voisines; c'est ainsi, par exemple, que +Linné réunit dans le genre chien (<em>canis</em>), comme des espèces +différentes le chien domestique (<em>canis familiaris</em>), le chacal +(<em>canis aureus</em>), le loup (<em>canis lupus</em>), le renard (<em>canis vulpes</em>), +<a class="pagenum" id="Page_85" title="85"></a> +etc. Cette nomenclature parut bientôt si pratique +qu'elle fut partout adoptée et qu'elle est appliquée aujourd'hui +encore dans la systématique, tant en botanique qu'en +zoologie.</p> + +<p>Mais la science se heurta à un <em>dogme</em> théorique des plus +dangereux, celui-là même auquel <span class="smcap">Linné</span> avait rattaché sa +notion pratique d'espèce. La première question qui devait se +poser à ce savant penseur, c'était naturellement de savoir ce +qui constitue proprement le <em>concept</em> d'espèce, quelles en sont +la compréhension et l'extension. A cette question fondamentale, +Linné faisait la plus naïve réponse, s'appuyant sur le +mythe mosaïque de la création, universellement admis: +<em>Species tot sunt diversæ, quot diversas formas ab initio +creavit infinitum eus.</em> (Il y a autant d'espèces différentes que +l'être infini a créé au début de formes différentes). Ce dogme +théosophique coupait court à toute explication naturelle de +l'apparition des espèces. <span class="smcap">Linné</span> ne connaissait que les espèces +actuelles végétales et animales: il ne soupçonnait rien des +formes disparues, infiniment plus nombreuses, qui avaient +peuplé notre globe, sous des aspects divers, pendant les +périodes antérieures de son histoire.</p> + +<p>C'est seulement au début de notre siècle que ces fossiles +furent mieux connus par <span class="smcap">Cuvier</span>. Dans son ouvrage célèbre +sur les os fossiles des Vertébrés quadrupèdes (1812), il donna, +le premier, une description exacte et une juste interprétation +de nombreux fossiles. Il démontra en même temps qu'aux +différentes périodes de l'histoire de la terre, une série de +faunes très différentes s'étaient succédé. Comme <span class="smcap">Cuvier</span> +s'obstinait à maintenir la théorie de <span class="smcap">Linné</span> de l'indépendance +absolue des espèces, il crut ne pouvoir expliquer leur apparition +qu'en disant qu'une série de grands cataclysmes et de +créations successives s'étaient succédé sur la terre; toutes les +créatures vivantes auraient été anéanties au commencement +de chaque grande révolution terrestre, tandis qu'à la fin, une +nouvelle faune aurait été créée. Bien que cette théorie des +cataclysmes de <span class="smcap">Cuvier</span> conduisît aux conséquences les plus +<a class="pagenum" id="Page_86" title="86"></a> +absurdes et conclût au pur miracle, elle fut bientôt universellement +adoptée et régna jusqu'à <span class="smcap">Darwin</span> (1859).</p> + +<p class="p2"><b>Transformisme (Gœthe).</b>—On entrevoit aisément que +les idées courantes sur l'absolue indépendance des espèces +organiques et leur création surnaturelle, ne pouvaient pas +satisfaire les penseurs plus profonds. Aussi trouvons-nous, +dès la seconde moitié du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, quelques esprits éminents +préoccupés de trouver une solution naturelle au «grand +problème de la création». Devançant tous les autres, le plus +éminent de nos poètes et de nos penseurs, <span class="smcap">Gœthe</span>, par ses +études morphologiques prolongées et assidues, avait déjà +clairement reconnu, il y a plus de cent ans, le rapport intime +de toutes les formes organiques et il était déjà parvenu à la +ferme conviction d'une origine naturelle commune.</p> + +<p>Dans sa célèbre <em>Métamorphose des plantes</em> (1790), il +faisait dériver les diverses formes de plantes d'une plante +originelle et les divers organes d'une même plante d'un +organe originel, la feuille. Dans sa théorie vertébrale du +crâne, il essayait de montrer que le crâne de tous les Vertébrés—y +compris l'homme!—était constitué de la même +manière par certains groupes d'os, disposés selon un ordre +fixe, et qui n'étaient autre chose que des vertèbres transformées. +C'était précisément ses études approfondies d'ostéologie +comparée qui avaient conduit <span class="smcap">Gœthe</span> à la ferme certitude +de l'unité d'organisation; il avait reconnu que le squelette +de l'homme est constitué d'après le même type que celui de +tous les autres Vertébrés, «formé d'après un modèle qui ne +s'efface un peu que dans ses parties très constantes et qui, +chaque jour, grâce à la reproduction, se développe et se transforme». +Gœthe tient cette transformation pour la résultante +de l'action réciproque de deux forces plastiques: une force +interne centripète de l'organisme, la «tendance à la spécification» +et une force externe, centrifuge, la «tendance +à la variation» ou «l'Idée de métamorphose»; la première +correspond à ce que nous appelons aujourd'hui l'<em>hérédité</em>, la +<a class="pagenum" id="Page_87" title="87"></a> +seconde à l'<em>adaptation</em>. Combien <span class="smcap">Gœthe</span>, par ces études de +philosophie scientifique sur «la formation et la transformation +des corps organisés de la nature», avait pénétré profondément +dans leur essence et combien par suite, on peut le considérer +comme le précurseur le plus important de Darwin et de +Lamarck, c'est ce qui ressort des passages intéressants de +ses œuvres que j'ai rassemblés dans la 4<sup>e</sup> leçon de mon <em>Histoire +de la Création Naturelle</em><a name="FNanchor_14" id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>, (9<sup>e</sup> édition, p. 65 à 68). +Cependant, ces idées d'évolution naturelle exprimées par <span class="smcap">Gœthe</span>, +comme aussi les vues analogues (cf. <em>op. cit.</em>) de <span class="smcap">Kant</span>, +<span class="smcap">Oken</span>, <span class="smcap">Treviranus</span> et autres philosophes naturalistes du commencement +de ce siècle, ne s'étendaient pas au-delà de certaines +notions générales. Il y manquait le puissant levier, +nécessaire à «l'histoire de la création naturelle» pour se +fonder définitivement par la critique du <em>dogme d'espèce</em>, et ce +levier nous le devons à <span class="smcap">Lamarck</span>.</p> + +<p class="p2"><b>Théorie de la descendance (Lamarck 1809).</b>—Le +premier essai vigoureux en vue de fonder scientifiquement le +transformisme, fut fait au début du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle par le grand +philosophe naturaliste français, <span class="smcap">Lamarck</span>, l'adversaire le plus +redoutable de son collègue <span class="smcap">Cuvier</span>, à Paris. Déjà, en 1802, il +avait exprimé dans ses <em>Considérations sur les corps vivants</em>, +les idées toutes nouvelles sur l'instabilité et la transformation +des espèces, d'idées qu'il a traitées à fond, en +1809, dans les deux volumes de son ouvrage profond, la +<em>Philosophie zoologique</em>. <span class="smcap">Lamarck</span> développait là, pour la +première fois,—en opposition avec le dogme régnant de +l'espèce—l'idée juste que l'<em>espèce</em> organique était une <em>abstraction +artificielle</em>, un terme à valeur relative, aussi bien que +les termes plus généraux de genre, de famille, d'ordre et de +classe. Il prétendait, en outre, que toutes les espèces étaient +variables et provenaient d'espèces plus anciennes, par des +<a class="pagenum" id="Page_88" title="88"></a> +transformations opérées au cours de longues périodes. Les +formes ancestrales communes, desquelles proviennent les espèces +ultérieures, étaient à l'origine des organismes très +simples et très inférieurs; les premières et les plus anciennes +s'étant produites par parthénogénèse. Tandis que par l'<em>hérédité</em>, +le type se maintient constant à travers la série des générations, +les espèces se transforment insensiblement par +l'<em>adaptation</em>, l'habitude et l'exercice des organes. Notre +organisme humain, lui aussi, provient, de la même manière, +des transformations naturelles effectuées à travers une série +de mammifères voisins des singes. Pour tous ces processus, +comme en général pour tous les phénomènes de la vie de +l'esprit aussi bien que de la nature, <span class="smcap">Lamarck</span> n'admet exclusivement +que des processus <em>mécaniques</em>, physiques et chimiques: +il ne tient pour vraies que les causes efficientes.</p> + +<p>Sa profonde <em>Philosophie zoologique</em> contient les éléments +d'un système de la nature purement moniste, fondé sur +la théorie de l'évolution. J'ai exposé en détail les mérites +de <span class="smcap">Lamarck</span> dans la 4<sup>e</sup> leçon de mon <em>Anthropogénie</em> (4<sup>e</sup> édition, +p. 63) et dans la 5<sup>e</sup> leçon de ma <em>Création naturelle</em> (9<sup>e</sup> édition, +p. 89).</p> + +<p>On aurait pu s'attendre à ce que ce grandiose essai, en vue +de fonder scientifiquement la théorie de la descendance, ait +aussitôt ébranlé le mythe régnant de la création des espèces +et frayé la voie à une théorie naturelle de l'évolution. Mais, +au contraire, <span class="smcap">Lamarck</span> fut aussi impuissant contre l'autorité +conservatrice de son grand rival <span class="smcap">Cuvier</span>, que devait l'être, vingt +ans plus tard, son collègue et émule <span class="smcap">Geoffroy Saint-Hilaire</span>. +Les combats célèbres que ce philosophe naturaliste eut à +soutenir en 1830, au sein de l'Académie française, contre +<span class="smcap">Cuvier</span> se terminèrent par le complet triomphe de ce dernier. +J'ai déjà parlé très longuement de ces combats auxquels +<span class="smcap">Gœthe</span> prit un si vif intérêt (<em>H. de la Cr.</em>, p. 77 à 80). Le +puissant développement que prit à cette époque l'étude empirique +de la biologie, la quantité d'intéressantes découvertes +faites, tant sur le domaine de l'anatomie que sur celui de la +<a class="pagenum" id="Page_89" title="89"></a> +physiologie comparée, l'établissement définitif de la théorie +cellulaire et les progrès de l'ontogénie, tout cela fournissait +aux zoologistes et aux botanistes un tel surcroît de matériaux +de travail productif, qu'à côté de cela la difficile et +obscure question de l'origine des espèces fut complètement +oubliée. On se contenta du vieux dogme traditionnel de la +création. Même après que le grand naturaliste anglais <span class="smcap">Ch. +Lyell</span> (1830), dans ses <em>Principes de Géologie</em> eut réfuté +la théorie miraculeuse des cataclysmes de Cuvier et eut +démontré que la nature inorganique de notre planète avait +suivi une évolution naturelle et continue—même alors, on +refusa au principe de continuité si simple de <span class="smcap">Lyell</span>, toute +application à la nature organique. Les germes d'une phylogénie +naturelle, enfouis dans les œuvres de <span class="smcap">Lamarck</span>, furent +oubliés autant que l'ébauche d'ontogénie naturelle qu'avait +tracée, cinquante ans plutôt (1759), <span class="smcap">G. F. Wolff</span> dans sa théorie +de la génération. Dans les deux cas, il fallut un demi-siècle +tout entier avant que les idées essentielles sur le développement +naturel, parvinssent à se faire admettre. Ce fut +seulement après que <span class="smcap">Darwin</span> (1859) eut abordé la solution +du problème de la création par un tout autre côté, s'aidant +avec succès du trésor de connaissances empiriques acquises +depuis, que l'on commença à s'occuper de <span class="smcap">Lamarck</span> comme +du plus grand parmi les devanciers de <span class="smcap">Darwin</span>.</p> + +<p class="p2"><b>Théorie de la sélection (Darwin 1859).</b>—Le succès +sans exemple que remporta <span class="smcap">Darwin</span> est connu de tous; ce +savant apparaît ainsi, à la fin du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, sinon comme le +plus grand des naturalistes qu'on y compte, du moins comme +celui qui y a exercé le plus d'influence. Car, parmi les grands +et nombreux héros de la pensée à notre époque, aucun, au +moyen d'un seul ouvrage classique, n'a remporté une victoire +aussi colossale, aussi décisive et aussi grosse de conséquences, +que <span class="smcap">Darwin</span> avec son célèbre ouvrage principal: +<em>De l'origine des espèces au moyen de la sélection naturelle dans +les règnes animal et végétal ou de la survivance des races les</em> +<a class="pagenum" id="Page_90" title="90"></a> +<em>mieux organisées dans la lutte pour la vie</em><a name="FNanchor_15" id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>. Sans doute, +la réforme de l'anatomie et la physiologie comparées, par +<span class="smcap">J. Muller</span>, a marqué pour la biologie tout entière une +époque nouvelle et féconde. Sans doute, l'établissement de la +théorie cellulaire par <span class="smcap">Schleiden</span> et <span class="smcap">Schwann</span>, la réforme de +l'ontogénie par <span class="smcap">Baer</span>, l'établissement de la loi de substance par +<span class="smcap">Robert Mayer</span> et <span class="smcap">Helmholtz</span> ont été des hauts faits scientifiques +de premier ordre: aucun, cependant, quant à l'étendue et +la profondeur des conséquences, n'a exercé une action aussi +puissante, transformé au même point la science humaine tout +entière que ne l'a fait la théorie de <span class="smcap">Darwin</span>, sur l'origine +naturelle des espèces. Car par là était résolu le «problème +mythique de la <em>Création</em>» et avec lui la grave «question des +questions», le problème de la vraie nature et de l'origine +de l'homme lui-même.</p> + +<p>Si nous comparons entre eux les deux grands fondateurs +du transformisme, nous trouvons chez <span class="smcap">Lamarck</span> une tendance +prépondérante à la <em>déduction</em>, à ébaucher l'esquisse +d'un système moniste complet,—chez <span class="smcap">Darwin</span>, au contraire, +prédominent l'emploi de l'<em>induction</em>, les efforts prudents +pour établir, avec le plus de certitude possible sur l'observation +et l'expérience, les diverses parties de la théorie de la +descendance. Tandis que le philosophe naturaliste français +dépasse de beaucoup le cercle des connaissances empiriques +d'alors et esquisse, en somme, le programme des recherches +à venir—l'expérimentateur anglais, au contraire, a le grand +avantage de poser le principe d'explication qui sera le principe +d'unification, permettant de synthétiser une masse de connaissances +empiriques accumulées jusqu'alors sans pouvoir +être comprises. Ainsi s'explique que le succès de <span class="smcap">Darwin</span> ait +été aussi triomphant que celui de <span class="smcap">Lamarck</span> a été éphémère. <span class="smcap">Darwin</span> +n'a pas eu seulement le grand mérite de faire converger les +résultats généraux des différentes disciplines biologiques au +foyer du principe de la descendance et de les expliquer tous +<a class="pagenum" id="Page_91" title="91"></a> +par là; il a, en outre, découvert dans le <em>principe de sélection</em>, +la cause directe du transformisme qui avait échappé à +Lamarck. <span class="smcap">Darwin</span> praticien, éleveur, ayant appliqué aux +organismes à l'état de nature les conclusions tirées de ses +expériences de sélection artificielle et ayant découvert dans +la <em>lutte pour la vie</em> le principe qui réalise la sélection naturelle, +posa son importante théorie de la sélection, ce qu'on +appelle proprement le <em>darwinisme</em><a name="FNanchor_16" id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>.</p> + +<p class="p2"><b>Généalogie (Phylogénie 1866).</b>—Parmi les tâches nombreuses +et importantes que <span class="smcap">Darwin</span> traça à la biologie moderne, +l'une des plus pressantes sembla la réforme du <em>système</em>, en +zoologie comme en botanique. Puisque les innombrables +espèces animale et végétale n'étaient pas «créées» par un +miracle surnaturel mais avaient «évolué» par transformation +naturelle, leur <em>système naturel</em> apparaissait comme leur +<em>arbre généalogique</em>. La première tentative en vue de transformer +en ce sens la systématique est celle que j'ai faite moi-même +dans ma <em>Morphologie générale des organismes</em> (1866). +Le premier livre de cet ouvrage (<em>Anatomie générale</em>) traitait +de la «science mécanique des formes constituées», le second +volume (<em>Embryologie générale</em>), des «formes se constituant». +Une «Revue généalogique du système naturel des organismes» +servait d'introduction systématique à ce dernier +volume. Jusqu'alors, sous le nom d'<em>embryologie</em>, tant en +botanique qu'en zoologie, on avait entendu exclusivement +celle des <em>individus</em> organisés (embryologie et étude des +métamorphoses). Je soutins, par contre, l'idée qu'en face de +l'embryologie (<em>ontogénie</em>) se posait, aussi légitime, une +seconde branche étroitement liée à la première, la généalogie +(<em>phylogénie</em>). Ces deux branches de l'histoire du développement +des êtres sont entre elles, à mon avis, dans le rapport +causal le plus étroit, ce qui repose sur la réciprocité d'action +<a class="pagenum" id="Page_92" title="92"></a> +des lois d'hérédité et d'adaptation et à quoi j'ai donné une +expression précise et générale dans ma <em>loi fondamentale +biogénétique</em>.</p> + +<p class="p2"><b>Histoire de la création naturelle (1868).</b>—Les vues +nouvelles que j'avais posées dans ma <em>Morphologie générale</em>, +en dépit de la façon rigoureusement scientifique dont +je les exposais, n'ayant éveillé que peu l'attention des gens +compétents et moins encore trouvé de succès près d'eux, +j'essayai d'en reproduire la partie la plus importante dans +un ouvrage plus petit, d'allure plus populaire, qui fût +accessible à un plus grand cercle de lecteurs cultivés. C'est +ce que je fis en 1868 dans mon <em>Histoire de la création naturelle</em> +(Conférences scientifiques populaires sur la théorie +de l'évolution en général et celles de Darwin, Gœthe et +Lamarck en particulier). Si le succès de la <em>Morphologie +générale</em> était resté bien au-dessous de ce que j'étais en +droit d'espérer, par contre celui de la <em>Création naturelle</em> +dépassa de beaucoup mon attente. Dans l'espace de trente +ans, il en parut neuf éditions remaniées et douze traductions +différentes. Malgré ses nombreuses lacunes, ce livre a beaucoup +contribué à faire pénétrer dans tous les milieux les +grandes idées directrices de la théorie de l'évolution.</p> + +<p>Je ne pouvais, bien entendu, indiquer là que dans ses +traits généraux, la transformation phylogénétique du système +naturel, ce qui était mon but principal. Je me suis rattrapé +plus tard en établissant tout au long ce que je n'avais +pu faire ici, le système phylogénétique et cela dans un +ouvrage plus important, la <em>Phylogénie systématique</em> (Esquisse +d'un système naturel des organismes fondé sur leur généalogie). +Le premier volume (1894) traite des Protistes et des +plantes; le second (1896) des Invertébrés; le troisième (1895) +des Vertébrés. Les <em>arbres généalogiques</em> des groupes, petits +et grands, sont étendus aussi loin que me l'ont permis mes +connaissances dans les trois grandes «chartes d'origine»: +paléontologie, ontogénie et morphologie.</p> + +<p class="p2"><a class="pagenum" id="Page_93" title="93"></a> +<b>Loi fondamentale biogénétique.</b>—Le rapport causal +étroit qui, à mon avis, unit les deux branches de l'histoire +organique du développement des êtres, avait déjà été souligné +par moi dans ma <em>Morphologie générale</em> (à la fin du V<sup>e</sup> livre), +comme l'une des notions les plus importantes du transformisme +et j'avais donné à ce fait une expression précise dans +plusieurs «Thèses sur le lien causal entre le développement +ontogénique et le phylétique»: <em>L'ontogénie est une récapitulation +abrégée et accélérée de la phylogénie</em>, conditionnée par +les fonctions physiologiques de l'hérédité (reproduction) et +de l'adaptation (nutrition). Déjà <span class="smcap">Darwin</span> (1859) avait insisté +sur la grande importance de sa théorie pour expliquer l'embryologie, +et <span class="smcap">Fritz Muller</span> avait essayé (1864) d'en donner la +preuve en prenant pour exemple une classe précise d'animaux, +les Crustacés, dans son ingénieux petit travail intitulé: +<em>Pour Darwin</em>. J'ai cherché, à mon tour, à démontrer la valeur +générale et la portée fondamentale de cette grande loi biogénétique, +dans une série de travaux, en particulier dans <em>La +biologie des éponges calcaires</em> (1872) et dans les <em>Etudes sur la +théorie gastréenne</em> (1873-1884). Les principes que j'y posais +de l'homologie des feuillets germinatifs, et des rapports +entre la <em>palingénie</em> (histoire de l'abréviation) et la <em>cénogénie</em> +(histoire des altérations) ont été confirmés depuis par les +nombreux travaux d'autres zoologistes; par eux il est devenu +possible de démontrer l'<em>unité</em> des lois naturelles à travers la +diversité de l'embryologie animale; on en conclut, quant à +l'histoire généalogique des animaux, à leur commune descendance +d'une forme ancestrale des plus simples.</p> + +<p class="p2"><b>Anthropogénie (1874).</b>—Le fondateur de la théorie de +la descendance, <span class="smcap">Lamarck</span>, dont le regard portait si loin, avait +très justement reconnu, dès 1809, que sa théorie valait universellement +et que, par suite, l'<em>homme</em>, en tant que Mammifère +le plus perfectionné, provenait de la même souche +que tous les autres et ceux-ci, à leur tour, de la même branche +plus ancienne de l'arbre généalogique, que les autres Vertébrés. +<a class="pagenum" id="Page_94" title="94"></a> +Il avait même déjà indiqué par quels processus pouvait +être expliqué scientifiquement le fait que l'<em>homme descend +du singe</em>, en tant que Mammifère le plus voisin de lui. +<span class="smcap">Darwin</span>, arrivé naturellement aux mêmes convictions, laissa +avec intention de côté, dans son ouvrage capital (1859), cette +conséquence de sa doctrine, qui soulevait tant de révoltes et +il ne l'a développée, avec esprit, que plus tard (1871) dans +un ouvrage en deux volumes sur <em>Les ancêtres directs de +l'homme et la sélection sexuelle</em>. Mais, dans l'intervalle, son +ami <span class="smcap">Huxley</span> (1863) avait déjà discuté avec beaucoup de pénétration +cette conséquence, la plus importante de la théorie de +la descendance, dans son célèbre petit ouvrage sur <em>Les faits +qui témoignent de la place de l'homme dans la nature</em>. Disposant +de l'anatomie et de l'ontogénie comparées et s'appuyant +sur les faits de la paléontologie, <span class="smcap">Huxley</span> montra dans +cette proposition que «l'homme descend du singe», conséquence +nécessaire du darwinisme—et qu'on ne pouvait +donner aucune autre explication scientifique de l'origine +de la race humaine. Cette conviction était, alors déjà, partagée +par <span class="smcap">C. Gegenbaur</span>, le représentant le plus éminent de +l'anatomie comparée, qui a fait faire à cette science importante +d'immenses progrès par l'application conséquente et +judicieuse qu'il y a faite de la théorie de la descendance.</p> + +<p>Toujours par suite de cette <em>théorie pithécoïde</em> (ou origine +simiesque de l'homme) une tâche plus difficile s'imposait: +c'était de rechercher non seulement les <em>ancêtres de l'homme</em> +les plus directs, parmi les Mammifères de la période tertiaire, +mais aussi la longue série de formes animales qui avaient +vécu à des époques antérieures de l'histoire de la Terre et qui +s'étaient développées à travers un nombre incalculable de +millions d'années. J'avais déjà commencé à chercher une +solution hypothétique à ce grand problème historique, en +1866, dans ma <em>Morphologie générale</em>; j'ai continué à la développer +en 1874 dans mon <em>Anthropogénie</em> (I<sup>re</sup> partie: Embryologie; +II<sup>e</sup> partie: Généalogie). La quatrième édition remaniée +de ce livre (1891) contient, à mon avis, l'exposé de l'évolution +<a class="pagenum" id="Page_95" title="95"></a> +de la race humaine qui, dans l'état actuel de nos connaissances +des sources, se rapproche le plus du but lointain de +la vérité; je me suis constamment efforcé de recourir également +et en les accordant entre elles aux trois sources empiriques +de la <em>paléontologie</em>, de l'<em>ontogénie</em> et de la <em>morphologie</em> +(anatomie comparée). Sans doute, les hypothèses sur la descendance, +données ici, seront plus tard confirmées et complétées, +chacune en particulier, par les recherches phylogénétiques +à venir; mais je suis tout aussi convaincu que la +hiérarchie que j'ai tracée des ancêtres de l'homme répond en +gros à la vérité. Car <em>la série historique des fossiles de Vertébrés</em> +correspond absolument à la série évolutive morphologique, +que nous font connaître l'anatomie et l'ontogénie comparées: +aux Poissons siluriens succèdent les Poissons amphibies du +dévonien<a name="FNanchor_17" id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>, les Amphibies du carbonifère, les Reptiles permiques +et les Mézozoïques mammifères; parmi eux apparaissent +d'abord, pendant la période du trias, les formes inférieures, +les Monotrèmes, puis pendant la période jurassique +les Marsupiaux, enfin pendant la période calcaire, les plus +anciens Placentaliens. Parmi ceux-ci apparaissent d'abord, +au début de la période tertiaire (éocène) les plus anciens des +Primates ancestraux, les Prosimiens, puis, pendant le miocène +les Singes véritables et parmi les Catarrhiniens tout +d'abord les Cynopithèques, ensuite les Anthropomorphes; +un rameau de ces derniers a donné naissance, pendant le +pliocène, à l'<em>homme singe</em> encore muet (<em>Pithecanthropus +alalus</em>) et de celui-ci descend enfin l'homme doué de la +parole.</p> + +<p>On rencontre bien plus de difficulté et d'incertitude en +cherchant à reconstruire la série des ancêtres invertébrés +qui ont précédé nos <em>ancêtres vertébrés</em>; car nous n'avons pas +de restes pétrifiés de leurs corps mous et sans squelette; la +paléontologie ne peut nous fournir aucune preuve certaine. +D'autant plus précieuses deviennent les sources de l'anatomie +<a class="pagenum" id="Page_96" title="96"></a> +et de l'ontogénie comparées. Comme l'embryon humain +passe par le même stade «chordula» que l'embryon de tous +les autres Vertébrés, comme il se développe aux dépens des +deux feuillets d'une «gastrula», nous en concluons, d'après +la grande loi biogénétique, à l'existence passée de formes +ancestrales correspondantes (Vermaliés, Gastréadés). Mais +ce qui est surtout important, c'est ce fait fondamental, +que l'embryon de l'homme, comme celui de tous les autres +animaux, se développe primitivement aux dépens d'une simple +cellule; car cette <em>cellule-souche</em> (cytula)—«ovule fécondé»—témoigne +indiscutablement d'une forme ancestrale correspondante +monocellulaire, d'un antique ancêtre (période laurentienne) +<em>Protozoaire</em>.</p> + +<p>Pour notre <em>philosophie moniste</em> il importe d'ailleurs assez +peu de savoir comment on établira avec plus de certitude +encore, dans le détail, la série de nos ancêtres animaux. Il +n'en reste pas moins ce <em>fait historique certain</em>, cette +donnée grosse de conséquences, que l'<em>homme descend directement +du singe</em> et par delà, d'une longue série de Vertébrés +inférieurs. J'ai déjà insisté en 1866, au septième livre de ma +<em>Morphologie générale</em> sur le fondement logique de ce +principe pithécométrique: «Cette proposition que l'homme +descend de Vertébrés inférieurs et directement des singes +est un cas particulier de syllogisme déductif qui résulte +avec une absolue nécessité, en vertu de la loi générale d'induction, +de la théorie de la descendance.»</p> + +<p>Pour l'établissement définitif et le triomphe de ce fondamental +<em>principe pithécométrique</em>, les <em>découvertes paléontologiques</em> +de ces trente dernières années sont d'une plus grande +importance; en particulier la surprenante trouvaille de nombreux +Mammifères disparus, de l'époque tertiaire, nous a mis +à même d'établir clairement, dans ses grands traits, l'histoire +ancestrale de cette classe la plus importante d'animaux et +cela depuis les inférieurs Monotrèmes ovipares jusqu'à +l'homme. Les quatre grands groupes de <em>Placentaliens</em>, les +légions si riches en formes des Carnivores, Rongeurs, Ongulés +<a class="pagenum" id="Page_97" title="97"></a> +et Primates, semblent séparés par un profond abîme lorsque +nous ne considérons que les épigones encore vivants qui les +représentent aujourd'hui. Mais ces abîmes profonds se comblent +entièrement et les différences entre les quatre légions +s'effacent totalement lorsque nous comparons les ancêtres +tertiaires disparus et lorsque nous remontons jusqu'à l'aube +de l'histoire, jusqu'à l'éocène, au début de la période tertiaire +(au moins trois millions d'années en arrière!) La +grande sous-classe des Placentaliens, qui compte aujourd'hui +plus de 2.500 espèces n'est alors représentée que par un petit +nombre de «Proplacentaliens»; et chez ces Prochoriatidés, +les caractères des quatre légions divergentes sont si mêlés +et si effacés, qu'il est plus sage de ne les regarder que +comme des <em>ancêtres communs</em>. Les premiers Carnivores +(ictopsales), les premiers Rongeurs (esthonycales), les premiers +Ongulés (condylarthrales) et les premiers Primates (lemurales) +possèdent dans leurs grands traits la même conformation +du squelette et la même <em>dentition typique</em> que les Placentaliens +primitifs, soit 44 dents (à chaque moitié de mâchoire, +3 incisives, 1 canine, 4 prémolaires et 3 molaires)<a name="FNanchor_18" id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>, ils sont +tous caractérisés par la petite taille et le développement +imparfait du cerveau (principalement de la partie la plus +importante, les hémisphères, qui ne sont constitués en «organe +de la pensée» que plus tard, chez les épigones du miocène et +du pliocène); ils ont tous les jambes courtes, cinq orteils +aux pieds et marchent sur la plante du pied (<em>plantigrada</em>). +Pour certains de ces Placentaliens primitifs de l'éocène on a +d'abord hésité avant de les classer parmi les Carnivores ou +les Rongeurs, les Ongulés ou les Primates; ainsi ces quatre +grandes légions de Placentaliens qui devaient tellement +différer ensuite, se rapprochaient alors jusqu'à se confondre! +On en conclut indubitablement à une communauté d'origine +dans un groupe unique; ces Prochoriatidés vivaient déjà dans +<a class="pagenum" id="Page_98" title="98"></a> +la période antérieure, calcaire (il y a plus de trois millions +d'années!) et sont probablement apparus pendant la période +jurassique, descendant d'un groupe de <em>Didelphes</em> insectivores +(amphiteria) et présentant un placenta diffus, forme primitive, +la plus simple.</p> + +<p>Mais les plus importantes de toutes les découvertes paléontologiques +récentes, qui ont jeté un jour nouveau sur l'histoire +généalogique des placentaliens, sont relatives à notre +propre lignée, à la légion des <em>Primates</em>.</p> + +<p>Autrefois, les fossiles en étaient très rares. <span class="smcap">Cuvier</span> lui-même, +le grand fondateur de la paléontologie, affirma jusqu'à +sa mort (1832), qu'il n'existait pas de fossiles de Primates; +il avait, il est vrai, déjà décrit le crâne d'un Prosimien +de l'éocène (Adapis), mais il l'avait pris à tort pour un +Ongulé. Dans ces vingt dernières années, on a découvert un +assez grand nombre de squelettes pétrifiés de Prosimiens et +de Simiens, bien conservés; parmi eux se trouvent les intermédiaires +importants qui permettent de reconstituer la +chaîne continue des ancêtres, depuis le plus primitif Prosimien +jusqu'à l'homme.</p> + +<p>Le plus célèbre et le plus intéressant de ces fossiles est +l'<em>Homme singe pétrifié de Java</em>, le «Pithecanthropus erectus» +dont on a tant parlé et qui a été découvert en 1894 par le médecin +militaire hollandais, <span class="smcap">Eugène Dubois</span>. C'est vraiment le +«missing link» tant cherché, le prétendu «membre manquant» +dans la série des Primates qui, s'étend maintenant, +ininterrompue, depuis les singes catarrhiniens inférieurs +jusqu'à l'homme le plus élevé en organisation. J'ai exposé +longuement la haute portée de cette trouvaille merveilleuse +dans la conférence que j'ai faite le 26 août 1898, au quatrième +Congrès international de Zoologie, à Cambridge: «De +l'état actuel de nos connaissances relativement à l'origine +de l'homme.» Le paléontologiste qui connaît les conditions +requises pour la formation et la conservation des fossiles, +considérera la découverte du Pithécanthrope comme un hasard +tout spécialement heureux. Car les singes, en tant qu'ils +<a class="pagenum" id="Page_99" title="99"></a> +habitent sur les arbres (lorsqu'ils ne tombent pas par hasard +dans l'eau), se trouvent rarement à leur mort dans des conditions +qui permettent la conservation et la pétrification de +leur squelette. Par cette trouvaille de l'homme-singe fossile, +de Java, la <em>Paléontologie</em>, à son tour, nous démontre que +«l'homme descend du singe» aussi clairement et sûrement +que l'avaient déjà fait avant elle les disciples de l'<em>Anatomie</em> +et de l'<em>Ontogénie comparées</em>: nous possédons maintenant +tous les documents essentiels pour notre histoire généalogique.</p> + +<h2>CHAPITRE VI<br /> +De la nature de l'âme</h2> +<p><a class="pagenum" id="Page_100" title=""></a> +<a class="pagenum" id="Page_101" title="101"></a></p> + +<p class="center"><span class="smcap">Études monistes sur le concept d'ame.—Devoirs et méthodes +de la psychologie scientifique.—Métamorphoses psychologiques.</span></p> + +<div class="left45"> +<p>Les différences psychologiques entre l'homme et +le singe anthropoïde sont moindres que les différences +correspondantes entre le singe anthropoïde +et le singe le plus inférieur. Et ce fait +psychologique correspond exactement à ce que +nous présente l'anatomie quant aux différences +dans l'<em>écorce cérébrale</em>, le plus important <em>Organe +de l'Ame</em>. Si, cependant, aujourd'hui encore, +presque dans tous les milieux, l'âme de l'homme +est considérée comme une <em>substance</em> spéciale et +mise en avant comme la preuve la plus importante +contre l'affirmation maudite que l'<em>Homme +descend du singe</em>, cela s'explique, d'une part, +par l'état si arriéré de la soi-disant «psychologie», +de l'autre, par la <em>superstition</em> si répandue de +l'immortalité de l'âme.</p> + +<p class="i4">(Conférence de Cambridge sur l'origine +de l'homme, 1898).</p> +</div> + +<hr /> + +<p><a class="pagenum" id="Page_102" title="102"></a></p> + +<p class="center"><b>SOMMAIRE DU CHAPITRE VI</b></p> + +<p class="hanging indent">Signification fondamentale de la psychologie.—Comment on la doit concevoir, +quelles méthodes on doit lui appliquer.—Conflit des opinions sur +ce point.—Psychologie dualiste et psychologie moniste.—Rapport de +celle-ci à la loi de substance.—Confusion de termes.—Métamorphoses +psychologiques: Kant, Virchow, Du Bois-Reymond.—Moyens de parvenir à +la connaissance des faits de l'âme.—Méthode introspective (auto-observation).—Méthode +exacte (psycho-physique).—Méthode comparative +(psychologie animale).—Changement de principes psychologiques, Wundt.—Psychologie +des peuples et ethnographie, Bastian.—Psychologie ontogénique, +Preyer.—Psychologie phylogénétique, Darwin, Romanes.</p> + +<p class="center"><b>LITTÉRATURE</b></p> + +<p><span class="smcap">J. Lamettrie.</span>—<i>Histoire naturelle de l'âme.</i></p> + +<p><span class="smcap">H. Spencer.</span>—<i>Principes de psychologie</i> (trad. franç.).</p> + +<p><span class="smcap">W. Wundt.</span>—<i>Grundriss der Psychologie.</i> Leipzig, 1898.</p> + +<p><span class="smcap">Th. Zeihen.</span>—<i>Leitfaden der physiologischen Psychologie.</i> Iéna, 1891. II Aufl., +1898.</p> + +<p><span class="smcap">H. Munsterberg.</span>—<i>Ueber Aufgaben und Methoden der Psychologie.</i> Leipzig, +1891.</p> + +<p><span class="smcap">L. Besser.</span>—<i>Was ist Empfindung?</i> Bonn, 1891.</p> + +<p><span class="smcap">A. Rau.</span>—<i>Empfinden und Denken. Eine physiologische Untersuchung über die +Natur des menschlichen Verstandes.</i> Giessen, 1896.</p> + +<p><span class="smcap">P. Carus.</span>—<i>The soul of man. An investigation of the facts of physiological +and experimental Psychology.</i> Chicago, 1891.</p> + +<p><span class="smcap">A. Forel.</span>—<i>Gehirn und Seele (Vortrag in Wien).</i> IV Aufl., Bonn, 1894.</p> + +<p><span class="smcap">A. Svoboda.</span>—<i>Der Seelenwahn. Geschichtliches und Philosophisches.</i> Leipzig, +1886.</p> + +<p><a class="pagenum" id="Page_103" title="103"></a></p> +<p class="p2">Les phénomènes dont l'ensemble constitue ce qu'on appelle +d'ordinaire la <em>Vie de l'âme</em> ou l'activité psychique, sont, +entre tous ceux que nous connaissons, d'une part, les plus +importants et les plus intéressants, de l'autre, les plus compliqués +et les plus énigmatiques. La connaissance de la nature +elle-même, qui a fait l'objet de nos précédentes études philosophiques, +étant une partie de la vie de l'âme, et, d'autre part, +l'anthropologie exigeant aussi bien que la cosmologie une +exacte connaissance de l'<em>âme</em>, on peut considérer la <em>psychologie</em>, +la véritable science de l'âme, comme le fondement et la +condition préalable de toutes les autres sciences. Envisagée +d'un autre point de vue, elle est, de plus, une partie de la +philosophie ou de l'anthropologie.</p> + +<p>La grande difficulté de son fondement naturel provient de +ceci, qu'à son tour, la psychologie présuppose la connaissance +exacte de l'organisme humain et avant tout du <em>cerveau</em>, l'organe +le plus important de la vie de l'âme. La grande majorité +des prétendus «psychologues», ignorent cependant absolument +ces bases anatomiques de l'âme, ou n'en ont qu'une connaissance +très imparfaite; et ainsi s'explique ce fait regrettable +que dans aucune science nous ne trouvons des idées +aussi contradictoires et inadmissibles relativement à sa propre +nature et à son objet essentiel, que nous n'en rencontrons +en psychologie. Cette confusion est devenue d'autant +plus sensible en ces trente dernières années que les progrès +immenses de l'anatomie et de la physiologie ont ajouté à +notre connaissance de la structure et des fonctions de l'organe +le plus important de l'âme.</p> + +<p class="p2"><a class="pagenum" id="Page_104" title="104"></a> +<b>Méthode pour étudier l'âme.</b>—Selon moi, ce qu'on +appelle <em>âme</em> est, à la vérité, un <em>phénomène de la nature</em>. Je +considère, par conséquent, la psychologie comme une +branche des sciences naturelles et en particulier de la <em>physiologie</em>. +Et par suite, j'insiste dès le début sur ce point que +nous ne pourrons admettre, pour la psychologie, d'autres +voies de recherches que pour toutes les autres sciences naturelles, +c'est-à-dire, en première ligne, l'<em>observation</em> et l'<em>expérimentation</em>, +en seconde ligne, l'<em>histoire du développement</em> et +en troisième ligne, la <em>spéculation</em> métaphysique, laquelle, +cherche à se rapprocher, autant que possible, par des raisonnements +inductifs et déductifs de l'<em>essence</em> inconnue du phénomène. +Quant à l'examen selon les principes de ce dernier +point, il faut tout d'abord, et précisément ici, étudier de près +l'opposition entre les conceptions dualiste et moniste.</p> + +<p class="p2"><b>Psychologie dualiste.</b>—La conception généralement +régnante du psychique et que nous combattons, considère +le corps et l'âme comme deux <em>essences</em> différentes. Ces deux +essences peuvent exister indépendamment l'une de l'autre et +ne sont pas forcément liées l'une à l'autre.</p> + +<p>Le <em>corps</em> organique est une essence mortelle, <em>matérielle</em>, +chimiquement constituée par du plasma vivant et des composés +engendrés par lui (produits protoplasmiques). L'<em>âme</em>, +par contre, est une essence immortelle, <em>immatérielle</em>, un +agent spirituel dont l'activité énigmatique nous est complètement +inconnue. Cette plate conception est, comme telle, +spiritualiste et son contraire, en principe, est en un certain +sens matérialiste. La première est, en même temps, <em>transcendante</em> +et <em>supranaturelle</em>, car elle affirme l'existence de forces +existant et agissant sans base matérielle; elle repose sur +l'hypothèse qu'en dehors et au-dessus de la nature, il existe +encore un «monde spirituel», monde immatériel dont, +par l'expérience, nous ne savons rien, et par suite de notre +nature, ne pouvons rien savoir.</p> + +<p>Cette hypothèse, <em>monde spirituel</em>, qui serait complètement +<a class="pagenum" id="Page_105" title="105"></a> +indépendant du monde matériel des corps et sur lequel +repose tout l'édifice artificiel de la philosophie dualiste, est +un pur produit de la fantaisie poétique; nous en pouvons dire +autant de la croyance mystique en l'«immortalité de l'âme», +qui s'y rattache étroitement et que nous montrerons plus +tard, en traitant spécialement de la question, être inadmissible +pour la science (cf. chap. XI). Si les croyances qui +animent ces mythes étaient vraiment fondées, les phénomènes +dont il s'agit devraient n'être <em>pas</em> soumis à la <em>loi de substance</em>. +Cette exception unique à la loi suprême et fondamentale +du cosmos n'aurait dû survenir que très tard au cours +de l'histoire de la terre, puisqu'elle ne porte que sur +«l'âme» des hommes et des animaux supérieurs. Le dogme +du «libre arbitre», lui aussi, autre pièce essentielle de la +psychologie dualiste, est inconciliable avec la loi universelle +de substance.</p> + +<p class="p2"><b>Psychologie moniste.</b>—La conception naturelle du +psychique que nous défendons, voit au contraire dans la vie +de l'âme une somme de phénomènes vitaux qui sont liés, +comme tous les autres, à un substratum matériel précis. Nous +désignerons provisoirement cette base matérielle de toute +activité psychique, sans laquelle cette activité n'est pas +concevable,—sous le nom de <em>psychoplasma</em> et cela parce +que l'analyse chimique nous la montre partout comme un +corps du groupe des <em>corps protoplasmiques</em>, c'est-à-dire un +de ces composés du carbone, de ces albuminoïdes qui sont +à la base de tous les processus vitaux.</p> + +<p>Chez les animaux supérieurs, qui possèdent un système +nerveux et des organes des sens, le <em>psychoplasma</em>, en se différenciant, +a donné un <em>neuroplasma</em>: la substance nerveuse. +C'est en <em>ce sens</em> que notre conception est matérialiste. Elle +est, d'ailleurs, en même temps, <em>empiriste</em> et <em>naturaliste</em>, +car notre expérience scientifique ne nous a encore appris +à connaître aucune force qui soit dépourvue de base matérielle, +<a class="pagenum" id="Page_106" title="106"></a> +ni aucun «monde spirituel» sis en dehors et au-dessus +de la nature.</p> + +<p>Ainsi que tous les autres phénomènes de la nature, ceux +de la vie de l'âme sont soumis à la loi suprême qui gouverne +tout: à la <em>loi de substance</em>; dans ce domaine il n'y a pas plus +que dans les autres une seule exception à cette loi cosmologique +fondamentale (cf. chap. XII). Les processus de la vie +psychique inférieure, chez les Plantes et chez les Protistes +monocellulaires,—mais également chez les animaux inférieurs—leur +irritabilité, leurs mouvements réflexes, leur +sensibilité et leur effort pour persévérer dans l'être: tout +cela a pour condition immédiate des processus psychologiques +se passant dans le <em>plasma</em> cellulaire, des changements +physiques et chimiques qui s'expliquent en partie par +l'<em>hérédité</em>, en partie par l'<em>adaptation</em>. Mais il en faut dire tout +autant de l'activité psychique supérieure, des animaux supérieurs +et de l'homme, de la formation des représentations et +des idées, des phénomènes merveilleux de la raison et de la +conscience. Car ceux-ci proviennent, par développement +phylogénétique, de ceux-là et ce qui les porte à cette hauteur, +c'est seulement le degré supérieur d'intégration ou de centralisation, +d'association ou de synthèse de fonctions jusqu'alors +séparées.</p> + +<p class="p2"><b>Conception de l'âme.</b>—On considère avec raison comme +le premier devoir de chaque science la <em>définition</em> de l'objet +qu'elle se propose d'étudier. Mais pour aucune science la +solution de ce premier devoir n'est si difficile que pour la +psychologie et le fait est d'autant plus remarquable que la +<em>logique</em>, la science des définitions, n'est elle-même qu'une +partie de la psychologie. Si nous rapprochons tout ce qui a +été dit sur les notions essentielles de cette science par les +philosophes et les naturalistes les plus remarquables de tous +les temps, nous nous trouvons enserrés dans un chaos des +vues les plus contradictoires. Qu'est-ce donc, en somme, que +<a class="pagenum" id="Page_107" title="107"></a> +l'<em>âme</em>? Quel rapport a-t-elle avec l'<em>esprit</em>? Qu'entend-on proprement +par <em>conscience</em>? Qu'est-ce qui différencie l'<em>impression</em> +du <em>sentiment</em>? Qu'est-ce que l'<em>instinct</em>? Quel est son +rapport avec le <em>libre arbitre</em>? Qu'est-ce qu'une <em>représentation</em>? +Quelle différence y a-t-il entre l'<em>entendement</em> et la <em>raison</em>? +Et qu'est-ce au fond que le <em>sentiment</em><a name="FNanchor_19" id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>? Quelles sont +les relations de tous ces «phénomènes psychiques» avec le +<em>corps</em>?</p> + +<p>Les réponses à ces questions et à d'autres qui s'y rattachent +sont aussi différentes que possible; non seulement les +plus grandes autorités ont là-dessus des manières de voir +opposées, mais encore, pour une seule et même de ces autorités +<em>scientifiques</em>, il n'est pas rare de trouver au cours de +l'évolution psychologique les manières de voir complétement +changées. Certes, cette <em>métamorphose psychologique</em> de beaucoup +de penseurs n'a pas peu contribué à amener cette <em>confusion +colossale des idées</em> qui règne en psychologie plus que +dans tout autre domaine de la connaissance humaine.</p> + +<p class="p2"><b>Métamorphose psychologique.</b>—L'exemple le plus +intéressant d'un changement aussi total des vues psychologiques +aussi bien objectives que subjectives, c'est celui que +nous fournit le guide le plus influent de la philosophie allemande, +<em>Kant</em>. Le Kant de la jeunesse, le vrai <em>Kant critique</em>, +était arrivé à cette conviction que les trois <em>puissances du +mysticisme</em>—«Dieu, la liberté et l'immortalité»—étaient +inadmissibles pour la <em>raison pure</em>; Kant vieilli, le <em>Kant dogmatique</em>, +trouva que ces trois «fantômes capitaux» étaient +des postulats de la <em>raison pratique</em> et comme tels indispensables. +Et plus, de nos jours, l'école si considérée des <em>Néokantiens</em> +prêche le «retour à Kant» comme l'unique salut +devant l'épouvantable charivari de la métaphysique moderne; +plus clairement se révèle l'indéniable et désastreuse contradiction +<a class="pagenum" id="Page_108" title="108"></a> +entre les idées essentielles du jeune et du vieux <em>Kant</em>; +nous reviendrons sur ce dualisme.</p> + +<p>Un intéressant exemple d'une variation analogue nous est +fourni par deux des plus célèbres naturalistes de notre temps: +<span class="smcap">R. Virchow</span> et <span class="smcap">du Bois-Reymond</span>; la métamorphose de leurs +idées psychologiques doit d'autant moins être négligée que +les deux biologistes berlinois, depuis plus de 40 ans, jouent +un rôle des plus importants dans la plus grande des universités +allemandes et exercent, tant directement qu'indirectement, +une influence profonde sur la pensée moderne. <span class="smcap">Virchow</span>, +à qui nous devons tant à titre de fondateur de la +pathologie cellulaire, était, au meilleur temps de son activité +scientifique, vers le milieu du siècle (et surtout pendant +son séjour à Würzbourg, 1849-1856) un pur <em>moniste</em>; il +passait alors pour l'un des représentants les plus éminents +de ce <em>matérialisme</em> naissant qui s'était introduit vers 1855, +par deux œuvres célèbres parues presque en même temps: +<em>La matière et la force</em>, de <span class="smcap">L. Bucuner</span> et <em>La foi du charbonnier +et la science</em>, de <span class="smcap">C. Vogt</span>. <span class="smcap">Virchow</span> exposait alors ses +idées générales sur la biologie et les processus vitaux de +l'homme—conçus tout comme des phénomènes mécaniques +naturels—dans une série d'articles remarquables +parus dans les <em>Archives d'anatomie pathologique</em> qu'il dirigeait. +Le plus important, sans contredit, de ses travaux et +celui dans lequel <span class="smcap">Virchow</span> a exposé le plus clairement ses +idées monistes d'alors, c'est son écrit sur «Les tendances +vers l'unité dans la médecine scientifique» (1849). Ce fut +certainement après mûre réflexion et parce qu'il était convaincu +de la valeur philosophique de cet ouvrage, que <span class="smcap">Virchow</span>, +en 1856, plaça cette «profession de foi médicale» en +tête de ses <em>Etudes réunies de médecine scientifique</em>. Il y soutient +les principes fondamentaux de notre monisme actuel, +avec autant de clarté et de précision que je le fais ici en ce +qui concerne la solution de l'«énigme de l'univers»; il +défend la légitimité exclusive de la science expérimentale, +dont les seules sources dignes de foi sont l'activité des sens +<a class="pagenum" id="Page_109" title="109"></a> +et le fonctionnement du cerveau; il combat non moins nettement +le dualisme anthropologique, toute prétendue révélation +et toute «transcendance», ainsi que ses deux avenues: «la +foi et l'anthropomorphisme». Il fait ressortir avant tout le +caractère moniste de l'anthropologie, le lien indissoluble +entre l'esprit et le corps, la force et la matière; à la fin de +sa préface, il s'exprime ainsi (p. 4): «Je suis convaincu que +je ne serai jamais amené à nier le principe de l'<em>unité de la +nature humaine</em> et ses conséquences». Malheureusement +cette «conviction» était une grave erreur; car, 28 ans après, +<span class="smcap">Virchow</span> soutenait des idées, en principe tout opposées, cela +dans le discours dont on a tant parlé, sur «La liberté de la +science dans l'Etat moderne» qu'il prononça en 1877 à l'Assemblée +des naturalistes, à Münich et dont j'ai repoussé les +attaques dans mon écrit: <em>La science libre et l'enseignement +libre</em> (1878).</p> + +<p>Des contradictions analogues, en ce qui concerne les principes +philosophiques les plus importants se rencontrent +aussi chez <span class="smcap">du Bois-Reymond</span>, qui a remporté ainsi un bruyant +succès auprès des écoles dualistes et surtout près de l'«Ecclesia +militans». Plus ce célèbre rhéteur de l'Académie de +Berlin avait défendu brillamment les principes généraux de +notre monisme, plus il avait contribué à réfuter le vitalisme +et la conception transcendantale de la vie, d'autant plus +bruyant fut le cri de triomphe des adversaires lorsqu'en 1872, +dans son discours sensationnel de l'<i>ignorabimus</i>, <span class="smcap">du Bois-Reymond</span> +rétablit la conscience comme une énigme insoluble, +l'opposant comme un phénomène surnaturel aux autres +fonctions du cerveau. Je reviendrai plus loin là-dessus +(ch. X).</p> + +<p class="p2"><b>Psychologie objective et Psychologie subjective.</b>—La +nature spéciale d'un grand nombre de phénomènes de l'âme +et surtout de la conscience, nous oblige à apporter certaines +modifications à nos méthodes de recherche scientifique. +Une circonstance surtout importante ici, c'est qu'à côté +<a class="pagenum" id="Page_110" title="110"></a> +de l'observation ordinaire, <em>objective, extérieure</em>, il faut faire +place à la <em>méthode introspective</em>, à l'observation <em>subjective, +intérieure</em> qui résulte du fait que notre «moi» se réfléchit +dans la conscience. La plupart des psychologues partent de +cette «certitude immédiate du moi»: <i>Cogito ergo sum!</i> «Je +pense donc je suis». Nous jetterons donc tout d'abord un +regard sur ce moyen de connaissance et ensuite seulement +sur les autres méthodes, complémentaires de celle-ci.</p> + +<p class="p2"><b>Psychologie introspective.</b> (Auto-observation de l'âme). +La plus grande partie des documents sur l'âme humaine, +consignés depuis des milliers d'années dans d'innombrables +écrits, provient de l'étude introspective de l'âme, c'est-à-dire +de l'<em>auto-observation</em>, puis des conclusions que nous +tirons de l'association et de la critique de ces «expériences +internes» subjectives. Pour une grande partie de l'étude +de l'âme cette voie subjective est en général la seule possible, +surtout pour l'étude de la <em>conscience</em>; cette fonction +cérébrale occupe ainsi une place toute particulière et elle +est devenue, plus que toute autre, la source d'innombrables +erreurs philosophiques (cf. chap. X). Mais c'est un point +de vue trop étroit et qui conduit à des notions très imparfaites, +fausses même, que celui qui nous fait considérer +cette auto-observation de notre esprit comme la source +principale, sinon unique, où puiser pour le connaître, ainsi +que le font de nombreux et distingués philosophes. Car une +grande partie des phénomènes les plus importants de la vie +de l'âme, surtout les <em>fonctions des sens</em> (vue, ouïe, odorat, +etc.), puis le <em>langage</em>, ne peuvent être étudiés que par les +mêmes méthodes que toute autre fonction de l'organisme, à +savoir d'abord par une recherche anatomique approfondie de +leurs <em>organes</em> et, secondement, par une exacte analyse physiologique +des <em>fonctions</em> qui en dépendent. Mais pour pouvoir +faire cette «observation extérieure» de l'activité de +l'âme et compléter par là les résultats de l'«observation +intérieure», il faut une connaissance profonde de l'anatomie +<a class="pagenum" id="Page_111" title="111"></a> +et de l'histologie, de l'ontogénie et de la physiologie +humaines. Ces données fondamentales, indispensables, de +l'anthropologie n'en font pas moins défaut chez la plupart +des prétendus <em>psychologues</em>, ou sont très insuffisantes; aussi +ceux-ci ne sont-ils pas en état de se faire même de leur +âme, une idée suffisante. A cela s'ajoute la circonstance +défavorable que cette âme, si vénérée par son possesseur, est +souvent chez le psychologue une âme développée dans une +direction unique (quelque haut perfectionnement qu'atteigne +cette Psyché dans son sport spéculatif!), c'est en outre l'âme +d'un <em>homme civilisé</em>, appartenant à une race supérieure, c'est-à-dire +le dernier <em>terme</em> d'une longue série phylétique évolutive, +pour l'exacte compréhension duquel la connaissance +de précurseurs nombreux et inférieurs serait indispensable. +Ainsi s'explique que la plus grande partie de la puissante +littérature psychologique soit aujourd'hui une maculature +sans valeur. La méthode introspective a certainement une +immense valeur, elle est indispensable, mais elle a absolument +besoin de la collaboration et du complément que lui +apportent les autres méthodes.</p> + +<p class="p2"><b>Psychologie exacte.</b>—Plus s'enrichissait, au cours de ce +siècle, le développement des diverses branches de l'arbre de +la connaissance humaine, plus se perfectionnaient les diverses +méthodes des sciences particulières, plus grandissait le +désir d'y apporter l'<em>exactitude</em>, c'est-à-dire de faire un examen +empirique des phénomènes, aussi <em>exact</em> que possible et +de donner aux lois qui s'en pourraient déduire une formule +aussi nette que possible, <em>mathématique</em> quand il se pourrait. +Mais ceci n'est réalisable que pour une petite partie de la +science humaine, avant tout dans les sciences dont la tâche +principale est la détermination de grandeurs mesurables; en +première ligne les mathématiques, puis l'astronomie, la +mécanique, et en somme une grande partie de la physique et +de la chimie. Aussi désigne-t-on ces sciences du nom de +<em>sciences exactes</em>, au sens propre du mot. Par contre, on a tort +<a class="pagenum" id="Page_112" title="112"></a> +(et c'est souvent une cause d'erreur) de considérer, ainsi +qu'on le fait volontiers, <em>toutes</em> les sciences naturelles comme +«exactes», pour les opposer à d'autres, en particulier aux +sciences historiques et «psychologiques». Car, pas plus que +celles-ci, la plus grande partie des sciences naturelles ne sont +susceptibles d'un traitement exact au sens propre; ceci vaut +surtout pour la biologie et, parmi ses branches, pour la psychologie. +Celle-ci n'étant qu'une partie de la physiologie doit, +en général, participer des méthodes de la première. Elle doit, +par l'observation et l'expérimentation, donner un fondement +<em>empirique</em>, aussi exact que possible, aux phénomènes +de la vie de l'âme; après quoi elle en doit tirer les lois de +l'âme par des raisonnements inductifs et déductifs, et leur +donner une formule aussi nette que possible. Mais, pour des +raisons faciles à comprendre, une formule <em>mathématique</em> ne +sera que très rarement possible; on n'a pu en donner avec +succès que pour une partie de la physiologie des sens; par +contre, ces formules sont inapplicables à la plus grande +partie de la physiologie du cerveau.</p> + +<p class="p2"><b>Psycho-physique.</b>—Une petite province de la psychologie +qui semble accessible aux recherches «exactes» que +l'on poursuit, a été, depuis vingt ans, étudiée avec grand soin et +élevée au rang de discipline spéciale sous le nom de <em>psychophysique</em>. +Ses fondateurs, les physiologistes <span class="smcap">Fechner</span> et <span class="smcap">Weber</span> +de Leipzig, étudièrent d'abord avec exactitude la dépendance +de la sensation par rapport à l'excitant externe, agissant sur +l'organe sensoriel et, en particulier, le rapport quantitatif +entre l'intensité de l'excitation et celle de la sensation. Ils +trouvèrent que pour produire une sensation, un certain quantum +précis et minimum d'excitation est nécessaire, «seuil +de l'excitation», et qu'une excitation donnée doit toujours +varier d'un surcroît précis: «seuil de la différence», avant +que la sensation ne se modifie d'une manière sensible. Pour +les sens les plus importants (la vue, l'ouïe, le sens de la +pression) on peut poser cette loi que les variations des sensations +<a class="pagenum" id="Page_113" title="113"></a> +sont proportionnelles à l'intensité des excitations. De +cette «loi de <span class="smcap">Weber</span>», empirique, <span class="smcap">Fechner</span> déduisit, par des +opérations mathématiques, sa «loi fondamentale psycho-physique», +en vertu de laquelle l'intensité de la sensation croît +selon une progression arithmétique; celle de l'excitation, par +contre, selon une progression géométrique. Néanmoins, cette +loi de <span class="smcap">Fechner</span>, ainsi que d'autres «lois» psycho-physiques, a +été attaquée de divers côtés et son «exactitude» contestée. +Malgré tout, la «psycho-physique» moderne n'est pas loin +d'avoir satisfait à tout ce qu'on attendait d'elle, à tous les +vœux de ceux qui l'acclamaient il y a vingt ans; seulement +le domaine de son application possible est très restreint. Et +elle a une haute portée théorique en ce qu'elle nous démontre +la valeur absolue des lois physiques sur une partie, restreinte +il est vrai, du domaine de la prétendue «vie de +l'âme», valeur revendiquée depuis longtemps par la psychologie +matérialiste pour le domaine tout entier de la vie de +l'âme. La méthode exacte s'est montrée, ici comme dans +beaucoup d'autres branches de la physiologie, insuffisante et +peu productive; en principe elle est sans doute partout désirable, +mais malheureusement inapplicable dans la plupart +des cas. Bien plus fécondes sont les méthodes comparative +et génétique.</p> + +<p class="p2"><b>Psychologie comparée.</b>—La ressemblance frappante +qui existe entre la vie psychique de l'homme et celle des +animaux supérieurs est un fait depuis longtemps connu. La +plupart des peuples primitifs, aujourd'hui encore, ne font +aucune différence entre les deux séries de phénomènes psychiques, +ainsi qu'en font foi les fables partout répandues, les +vieilles légendes et les idées relatives à la métempsychose. +La plupart des philosophes de l'antiquité classique étaient +convaincus, eux aussi, de cette parenté, et entre les âmes +humaine et animale, ils ne découvraient aucune différence +essentielle qualitative, mais une simple différence quantitative. +<span class="smcap">Platon</span> lui-même, qui affirma le premier la distinction +<a class="pagenum" id="Page_114" title="114"></a> +fondamentale de l'âme et du corps, faisait traverser successivement +à une seule et même âme (Idée), par sa théorie +de la métempsychose, divers corps animaux et humains. +C'est seulement le christianisme qui, rattachant étroitement +la foi en l'immortalité à la foi en Dieu, posa la distinction +fondamentale entre l'âme humaine immortelle et l'âme animale +mortelle. Dans la philosophie dualiste, c'est avant tout +sous l'influence de <span class="smcap">Descartes</span> (1643) que cette idée s'implanta; +il affirmait que l'homme seul a une «âme» véritable et avec +elle la sensibilité et le libre arbitre; qu'au contraire, les bêtes +sont des automates, des machines sans volonté ni sensibilité. +Depuis, la plupart des psychologues—et <span class="smcap">Kant</span> en particulier,—négligèrent +complètement l'âme des animaux et +réduisirent à l'homme l'objet des études psychologiques; la +psychologie humaine, presque exclusivement introspective, +fut privée de la comparaison féconde avec la psychologie +animale et resta, pour cette raison, au même niveau inférieur +qu'occupait la morphologie avant que <span class="smcap">Cuvier</span>, en fondant +l'anatomie comparée, ne l'élevât à la hauteur d'une «science +naturelle philosophique».</p> + +<p class="p2"><b>Psychologie animale.</b>—L'intérêt scientifique ne se +réveilla en faveur de l'âme animale que dans la seconde +moitié du siècle dernier, parallèlement aux progrès de la +zoologie et de la physiologie systématiques. L'intérêt fut +stimulé surtout par l'écrit de <span class="smcap">Reimarus</span>: <em>Considérations +générales sur les instincts animaux</em> (Hambourg, 1760). +Néanmoins, une étude scientifique plus sérieuse ne devint +possible qu'avec la réforme fondamentale de la physiologie, +dont nous sommes redevables au grand naturaliste berlinois, +<span class="smcap">Müller</span>. Ce biologiste de génie, embrassant le domaine +entier de la nature organique, tout ensemble la morphologie +et la physiologie, introduisit pour la première fois les +<em>méthodes exactes</em> de l'observation et de l'expérimentation +dans la physiologie tout entière et y rattacha en même +temps, d'une manière générale, les <em>méthodes de comparaison</em>; +<a class="pagenum" id="Page_115" title="115"></a> +il les appliqua aussi bien à la vie psychique, au sens le plus +large (langage, organes des sens, fonctions du cerveau), qu'à +tous les autres phénomènes vitaux. Le sixième livre de son +<em>Manuel de physiologie humaine</em> (1840) traite spécialement de +«la vie de l'âme» et contient, en 80 pages, une quantité de +considérations psychologiques des plus importantes.</p> + +<p>En ces quarante dernières années, il a paru un grand +nombre d'écrits sur la psychologie comparée des animaux, +provoqués en partie par l'impulsion puissante donnée en 1859 +par <span class="smcap">Darwin</span> dans son ouvrage sur l'origine des espèces, et +aussi par l'introduction de la <em>Théorie de l'évolution</em> dans le +domaine psychologique. Quelques-uns de ces écrits les plus +importants sont dus à <span class="smcap">Romanes</span> et <span class="smcap">G. Lubbock</span>, pour l'Angleterre; +<span class="smcap">Wundt</span>, <span class="smcap">Büchner</span>, <span class="smcap">G. Schneider</span>, <span class="smcap">Fritz Schultze</span> et +<span class="smcap">Charles Groos</span>, pour l'Allemagne; <span class="smcap">Espinas</span> et <span class="smcap">Jourdan</span>, pour +la France; <span class="smcap">Tito Vignoli</span>, pour l'Italie. (J'ai donné les titres de +quelques-uns des ouvrages les plus importants, au début de +ce chapitre.)</p> + +<p>En Allemagne, <span class="smcap">Wundt</span> passe actuellement pour l'un des +plus grands psychologues; il possède, sur la plupart des +philosophes, l'avantage inappréciable de connaître à fond la +<em>zoologie</em>, l'<em>anatomie</em> et la <em>physiologie</em>. Autrefois préparateur +et élève d'<span class="smcap">Helmholz</span>, <span class="smcap">Wundt</span> s'est de bonne heure habitué à +appliquer les lois fondamentales de la physique et de la +chimie au domaine tout entier de la physiologie et, par suite, +dans l'esprit de <span class="smcap">Müller</span>, à la psychologie en tant que faisant +partie de la physiologie. Placé à ce point de vue, <span class="smcap">Wundt</span> +publia, en 1863, ses précieuses <em>Leçons sur l'âme chez l'homme +et chez l'animal</em>. L'auteur y donne, comme il le dit lui-même +dans la préface, la <em>preuve</em> que le théâtre des principaux +phénomènes psychiques est l'<em>âme inconsciente</em> et il +laisse notre regard «pénétrer dans ce <em>mécanisme</em> de l'arrière-plan +inconscient de l'âme qui élabore les incitations venues +des impressions extérieures». Mais ce qui me paraît surtout +important dans l'ouvrage de <span class="smcap">Wundt</span> et en faire surtout la +valeur, c'est qu'on y trouve, «pour la première fois, la <em>loi</em> +<a class="pagenum" id="Page_116" title="116"></a> +<em>de la conservation de la force étendue au domaine psychique</em> +et, en outre, une série de faits empruntés à l'électro-physiologie +utilisés pour la démonstration».</p> + +<p>Trente ans plus tard (1892), <span class="smcap">Wundt</span> publia une seconde +édition, mais sensiblement abrégée et complètement remaniée, +de ses <em>Leçons sur l'âme chez l'homme et chez l'animal</em>. +Les principes les plus importants de la première édition sont +complétement abandonnés dans la seconde et le point de vue +<em>moniste</em> y fait place à une conception purement dualiste. +<span class="smcap">Wundt</span> lui-même dit, dans la préface de la seconde édition, +qu'il ne s'est délivré que peu à peu des erreurs fondamentales +de la première et que «depuis des années, il a appris à +considérer ce travail comme un <em>péché de jeunesse</em>; son premier +ouvrage pesait sur lui comme une <em>faute</em>, qu'il aspirait à expier, +si bien que les choses parussent tourner pour lui». De +fait, les vues essentielles de <span class="smcap">Wundt</span>, en psychologie, sont complètement +opposées dans les deux éditions de ses <em>Leçons</em>, si +répandues; elles sont, dans la première, toutes monistes et +matérialistes, dans la seconde, toutes dualistes et spiritualistes. +La première fois, la <em>psychologie</em> est traitée comme une +<em>science naturelle</em>, les mêmes principes lui sont appliqués qu'à +la physiologie tout entière, dont elle n'est qu'une partie; +trente ans plus tard, l'étude de l'âme est devenue pour lui une +pure <em>science de l'esprit</em>, dont l'objet et les principes diffèrent +complètement de ceux des sciences naturelles. Cette conversion +trouve son expression la plus nette dans le principe du +<em>parallélisme psycho-physique</em>, en vertu duquel, sans doute, +«à chaque évènement psychique correspond un évènement +physique quelconque», mais tous les deux sont complètement +indépendants l'un de l'autre et il <em>n'existe pas entre eux +de lien causal naturel</em>. Ce parfait <em>dualisme</em> du corps et de +l'âme, de la nature et de l'esprit, a naturellement trouvé le +plus vif succès près de la philosophie d'école alors régnante, +qui y applaudit comme à un progrès important, d'autant plus +que ce dualisme est professé par un naturaliste remarquable, +qui a soutenu jadis les vues opposées. Comme je +<a class="pagenum" id="Page_117" title="117"></a> +soutiens moi-même ces opinions «étroites» depuis plus de +40 ans et comme, en dépit des efforts les mieux intentionnés, +je n'ai pas pu m'en départir, je considère naturellement les +«péchés de jeunesse» du jeune physiologiste <span class="smcap">Wundt</span> comme +des idées justes sur la nature et je les défends énergiquement +contre les opinions opposées du vieux philosophe <span class="smcap">Wundt</span>.</p> + +<p>Il est très intéressant de constater le total <em>changement de +principes philosophiques</em> dont <span class="smcap">Wundt</span> nous offre ici l'exemple, +comme autrefois <span class="smcap">Kant</span>, <span class="smcap">Wirchow</span>, <span class="smcap">du Bois-Reymond</span>, ainsi +que <span class="smcap">Baer</span> et d'autres. Dans leur jeunesse, ces naturalistes, +intelligents et hardis, embrassent le domaine tout entier de +leurs recherches biologiques d'un vaste regard, s'efforçant +ardemment d'asseoir la connaissance dans sa totalité sur une +base naturelle et une; dans leur vieillesse ils ont reconnu +que ce n'était pas pleinement réalisable, aussi préfèrent-ils +renoncer tout à fait à leur but.</p> + +<p>Pour excuser cette métamorphose psychologique, ils pourront +naturellement prétendre que dans leur jeunesse ils +n'ont pas vu toutes les difficultés de la grande tâche entreprise +et qu'ils se sont trompés sur le vrai but; que c'est +seulement après que leur esprit a mûri avec l'âge et qu'ils ont +accumulé les expériences, qu'ils se sont convaincus de leurs +erreurs et ont trouvé le vrai chemin qui conduit à la source de +la vérité. Mais on peut aussi affirmer, inversement, que les +grands savants, dans leur jeune âge, abordaient avec plus de +courage et d'impartialité leur tâche difficile, que leur regard +était plus libre et leur jugement plus pur; les expériences +des années postérieures n'amènent pas seulement un enrichissement, +mais un trouble de la vue et avec la vieillesse +survient une dégénérescence graduelle, dans le cerveau +comme dans les autres organes. En tout cas, cette métamorphose, +quant à la théorie de la connaissance, est en elle-même +un fait psychologique instructif; car elle montre, ainsi +que tant d'autres formes de «changement d'opinions», que +les plus hautes fonctions de l'âme sont soumises, au cours de +<a class="pagenum" id="Page_118" title="118"></a> +la vie, à d'aussi importantes modifications individuelles que +toutes les autres fonctions vitales.</p> + +<p class="p2"><b>Psychologie des peuples.</b>—Il importe beaucoup, si l'on +veut étudier avec fruit la psychologie comparée, de ne pas +borner la comparaison critique à l'animal et à l'homme en +général, mais aussi de placer l'un à côté de l'autre les divers +<em>échelons</em> de la vie psychique de chacun d'eux. C'est seulement +ainsi que nous parviendrons à apercevoir clairement la +longue <em>échelle</em> d'évolution psychique qui va, sans interruption, +des formes vivantes les plus inférieures, monocellulaires, +jusqu'aux Mammifères et, à leur tête, jusqu'à l'homme. Mais +au sein de la race humaine, elle-même, ces échelons sont +très nombreux et les rameaux de l'«arbre généalogique de +l'âme» infiniment variés. La différence psychique entre le +plus grossier des hommes incultes, au plus bas degré, et +l'homme civilisé le plus accompli, au plus haut degré de +l'échelle est colossale, bien plus grande qu'on ne l'admet +généralement. L'importance de ce fait exactement mesurée a +imprimé, surtout dans la seconde moitié du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, un +vif élan à l'<em>Anthropologie des peuples primitifs</em> (<span class="smcap">Waitz</span>), et +donné à l'ethnographie comparée une haute importance pour +la psychologie. Malheureusement, les matériaux bruts, en +quantité énorme, réunis pour la constitution de cette science, +n'ont pas encore subi une élaboration critique suffisante. On +peut juger des idées confuses et mystiques qui règnent +encore là, d'après la soi-disant «<em>Pensée des peuples</em>» du +voyageur connu, <span class="smcap">Adolphe Bastian</span>, lequel s'est rendu célèbre +par la fondation, à Berlin, du «Musée d'ethnographie», +mais qui, écrivain prolixe, nous présente une véritable monstruosité +de compilation sans critique et de spéculation +confuse.</p> + +<p class="p2"><b>Psychologie ontogénétique.</b>—La plus négligée, la +moins employée de toutes les méthodes, dans l'étude de +<a class="pagenum" id="Page_119" title="119"></a> +l'âme, a été jusqu'à présent l'<em>ontogénétique</em>; et pourtant +ce sentier peu fréquenté est précisément celui qui nous mène +le plus vite et le plus sûrement parmi la sombre forêt des +préjugés, des dogmes et des erreurs psychologiques, jusqu'au +point d'où nous pouvons voir clair dans beaucoup des plus +importants «problèmes de l'âme». De même que dans tout +autre domaine de l'embryologie organique, je commence par +poser ici l'une en face de l'autre ses deux grandes branches, +que j'ai distinguées dès 1866: l'embryologie (ontogénie) et la +généalogie (phylogénie). L'<em>embryologie de l'âme</em>, la psychogénie +individuelle ou biontique, étudie le développement +graduel et progressif de l'âme chez l'individu et cherche à +déterminer les lois qui le conditionnent. Pour une portion +importante de la psychologie humaine, il y a beaucoup de +fait depuis des milliers d'années; car la <em>pédagogie</em> rationnelle +a déjà dû, de bonne heure, s'imposer la tâche de connaître +théoriquement le progrès graduel et la capacité d'éducation +de l'âme de l'enfant, dont elle avait, en pratique, à +réaliser l'harmonieux développement et qu'elle devait +diriger. Seulement, la plupart des pédagogues étaient des +philosophes spiritualistes et dualistes qui, par suite, se mettaient +à l'œuvre en y apportant d'avance les préjugés traditionnels +de la psychologie spiritualiste. Depuis quelques +dizaines d'années seulement, la méthode des sciences naturelles +a gagné du terrain, même dans les écoles, sur cette +direction dogmatique; on s'efforce aujourd'hui davantage, +même quand on traite l'âme de l'enfant d'appliquer les principes +de la doctrine évolutionniste. Les matériaux bruts contenus +dans chaque âme individuelle d'enfant, sont déjà qualitativement +donnés <em>à priori, hérités</em> qu'ils sont des parents +et des ancêtres; l'éducation a pour tâche de les amener à +maturité, de les faire s'épanouir par l'instruction intellectuelle +et l'éducation morale, c'est-à-dire par l'<em>adaptation</em>. Pour la +science de notre premier développement psychique, c'est +<span class="smcap">W. Preyer</span> (1882) qui en a posé les fondements dans son +intéressant ouvrage: <em>L'âme de l'enfant, observations relatives</em> +<a class="pagenum" id="Page_120" title="120"></a> +<em>au développement intellectuel de l'homme dans les premières +années de sa vie</em>. En ce qui concerne les stades et les métamorphoses +ultérieures de l'âme individuelle, il reste encore +beaucoup à faire: l'application légitime et pratique de la +grande loi biogénétique commence à apparaître, ici aussi, +comme le fanal lumineux de la compréhension scientifique.</p> + +<p class="p2"><b>Psychologie phylogénétique.</b>—Une époque nouvelle et +féconde, une ère de développement plus grand commença, pour +la psychologie comme pour toutes les sciences biologiques, +lorsqu'il y a quarante ans <span class="smcap">Ch. Darwin</span> y appliqua les principes +de la théorie de l'évolution. Le septième chapitre de son ouvrage +sur l'Origine des espèces (1859), ouvrage qui fit époque, est +consacré à l'<em>instinct</em>; il contient la démonstration précieuse +que les instincts des animaux sont soumis, comme toutes les +autres fonctions vitales, aux autres lois générales du développement +historique. Les instincts spéciaux des espèces animales +distinctes sont transformés par l'<em>adaptation</em> et ces +«changements acquis» sont transmis par l'<em>hérédité</em> aux descendants. +Dans leur conservation et leur développement, la +<em>sélection</em> naturelle, au moyen de la «lutte pour la vie», joue le +même rôle disciplinateur que la transformation de n'importe +quelle fonction physiologique. Plus tard, dans plusieurs +ouvrages, <span class="smcap">Darwin</span> a développé cette idée et montré que les +mêmes lois de «développement intellectuel» règnent dans +tout le monde organique, qu'elles valent pour l'homme +comme pour les animaux et pour ceux-ci comme pour les +plantes. L'<em>unité du monde organique</em>, explicable par sa commune +origine, s'étend ainsi au domaine tout entier de la vie +de l'âme, depuis le plus simple organisme monocellulaire +jusqu'à l'homme.</p> + +<p>Le développement ultérieur de la psychologie de <span class="smcap">Darwin</span> +et son application aux divers domaines de la vie psychique +sont dus à un remarquable naturaliste anglais, <span class="smcap">G. Romanes</span>. +Malheureusement, sa mort récente, si prématurée, l'a +empêché d'achever son grand ouvrage dans lequel toutes les +<a class="pagenum" id="Page_121" title="121"></a> +parties de la psychologie comparée devaient être également +constituées dans le sens de la doctrine moniste de l'évolution. +Les deux parties de cet ouvrage qui ont paru comptent parmi +les productions les plus précieuses de la littérature psychologique +tout entière. En effet, conformément aux principes +monistes des sciences naturelles modernes, ces ouvrages +nous offrent premièrement, réunis et ordonnés, les <em>faits</em> les +plus importants qui, depuis des milliers d'années, ont été +établis empiriquement, par l'observation et l'expérience, sur +le domaine de la psychologie comparée. Secondement, ces +faits sont ensuite examinés et groupés en vue d'une fin, par +la <em>critique objective</em>; et troisièmement, il en découle en ce qui +concerne les problèmes généraux les plus importants de la +<em>psychologie</em>, ces raisonnements qui seuls, sont conciliables avec +les principes de notre moderne doctrine moniste. Le premier +volume composant l'œuvre de <span class="smcap">Romanes</span>, porte ce titre, +<em>L'évolution mentale chez les animaux</em> (1885) et nous +retrace toute la longue hiérarchie des stades de l'évolution +psychique dans la série animale, depuis les impressions et +les instincts les plus simples des animaux inférieurs jusqu'aux +phénomènes les plus parfaits de la conscience et de la +raison, chez les animaux supérieurs, tout cela s'enchaînant +par des liens naturels. On trouve aussi dans ce volume de +nombreuses notes tirées des manuscrits posthumes de +<span class="smcap">Darwin</span> «sur l'instinct» en même temps qu'une «collection +complète de tout ce que celui-ci a écrit sur la psychologie».</p> + +<p>La seconde et la plus importante partie de l'œuvre de +<span class="smcap">Romanes</span>, traite de l'<em>Evolution mentale chez l'homme et de +l'origine des facultés humaines</em><a name="FNanchor_20" id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a> (1893). Le pénétrant psychologue +y démontre d'une manière convaincante que <em>la +barrière psychologique entre l'homme et l'animal est vaincue</em>! +La pensée à l'aide des mots, le pouvoir d'abstraction de +l'homme, se sont graduellement développés, sortis de degrés +inférieurs où la pensée et la représentation ne s'aidaient pas +<a class="pagenum" id="Page_122" title="122"></a> +encore de mots, degrés réalisés chez les Mammifères les plus +proches de l'homme. Les plus hautes fonctions intellectuelles +de l'homme, la <em>raison</em>, le <em>langage</em> et la <em>conscience</em> ne sont que +les perfectionnements des mêmes fonctions aux degrés inférieurs +où elles sont réalisées dans la série des <em>ancêtres primates</em> +(Simiens et Prosimiens). L'homme ne possède pas une +seule «fonction intellectuelle» qui soit sa propriété exclusive. +Sa vie psychique tout entière ne diffère de celles des +Mammifères, ses proches, qu'en <em>degré</em>, non en <em>nature</em>, quantitativement, +non qualitativement.</p> + +<p>Je renvoie les lecteurs qui s'intéressent à cette capitale +«question de l'âme», à l'ouvrage fondamental de <span class="smcap">Romanes</span>. +Je suis d'accord, sur presque tous les points et toutes les +affirmations, avec lui et avec <span class="smcap">Darwin</span>; lorsqu'il semble y +avoir des différences entre l'opinion de ces auteurs et les +vues que j'ai exposées précédemment, elles proviennent soit +d'une expression imparfaite chez moi ou d'une différence +insignifiante dans l'application des termes fondamentaux. +D'ailleurs, c'est une des caractéristiques de cette «science des +termes» qu'en ce qui concerne les termes fondamentaux les +plus importants, les philosophes les plus marquants aient des +manières de voir toutes différentes.</p> + +<p class="p2"><a class="pagenum" id="Page_123" title="123"></a></p> +<p class="center"><b>Place de la psychologie dans le système +des sciences biologiques.</b></p> + +<p class="center"><b>Biologie</b><br /> +Science de l'organisme<br /> +(Anthropologie, Zoologie et Botanique)</p> + +<div class="p2 font75"> +<table border="0" cellpadding="3" cellspacing="0" summary="Science de l'organisme"> +<tr> + <td colspan="1" class="bor_right"> </td> + <td colspan="2" class="bor_top"> </td> + <td class="bor_top tdma"><span class="i4">|</span></td> + <td colspan="1" class="bor_top bor_right"> </td> + </tr> +<tr> + <td colspan="3" class="tdc"><b>Morphologie</b><br /> + Science des formes</td> + <td class="tdma"><span class="i4">|</span></td> + <td colspan="3" class="tdc"><b>Biogénie</b><br /> + Histoire du développement</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdc"><b>Anatomie</b><br /> + Science<br /> + des organes</td> + <td class="tdc"><b>Histologie</b><br /> + Science<br /> + des tissus</td> + <td> </td> + <td class="tdma"><span class="i4">|</span></td> + <td class="tdc"><b>Ontogénie</b><br /> + Histoire<br /> + de l'embryon</td> + <td class="tdc"><b>Phylogénie</b><br /> + Histoire<br /> + de la race</td> +</tr> +<tr> + <td colspan="3"> </td> + <td class="tdc"><b>Physiologie</b><br /> + Science des fonctions</td> +</tr> +<tr> + <td colspan="1" class="bor_right"> </td> + <td colspan="3" class="bor_top"> </td> + <td colspan="1" class="bor_top bor_right"> </td> +</tr> +<tr> + <td colspan="3" class="tdc">Physiologie des<br /> + <b>fonctions animales</b> <br /> + (Sensation et Mouvement)</td> + <td> </td> + <td colspan="3" class="tdc">Physiologie des<br /> + <b>fonctions végétatives</b><br /> + (Nutrition et Reproduction)</td> +</tr> +<tr> + <td><span class="i3">|</span></td> + <td><span class="i3">|</span></td> + <td> </td> + <td> </td> + <td><span class="i3">|</span></td> + <td><span class="i3">|</span></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdc"><b>Esthématique</b><br /> + Science<br /> + de la sensation</td> + <td class="tdc"><b>Phoronomie</b><br /> + Science<br /> + du mouvement </td> + <td> </td> + <td> </td> + <td><b>Trophonomie</b><br /> + Science<br /> + des échanges<br /> + de matériaux</td> + <td class="tdc"><b>Gonimatique</b><br /> + Science<br /> + de la<br /> + génération</td> +</tr> +<tr> + <td colspan="1" class="bor_right"> </td> +</tr> +<tr> + <td colspan="3" class="tdc"><b>Psychologie</b><br /> + Science de l'âme</td> +</tr> +</table> +</div> + +<h2>CHAPITRE VII<br /> +Degrés dans la hiérarchie de l'âme.</h2> + +<p><a class="pagenum" id="Page_124" title=""></a> +<a class="pagenum" id="Page_125" title="125"></a></p> + +<p class="center"><span class="smcap">Études monistes de psychologie comparée.—L'échelle psychologique.—Psychoplasma +et système nerveux.—Instinct +et raison.</span></p> + +<p class="left45">«Le plus merveilleux des phénomènes naturels, celui +que nous appelons d'un nom légué par la tradition +<em>esprit</em> ou <em>âme</em>, est une propriété absolument +générale de tout ce qui vit. Dans toute matière +vivante, dans tout protoplasma, il faut bien +reconnaître l'existence des premiers éléments de +la vie psychique, la forme rudimentaire de sensibilité +au <em>plaisir</em> et à la <em>douleur</em>, la forme rudimentaire +de l'<em>attraction</em> et de la <em>répulsion</em>. Mais +les divers degrés de développement et de composition +de cette âme varient avec les divers êtres +vivants; ils nous acheminent, depuis la muette +<em>âme cellulaire</em>, à travers une longue série d'intermédiaires +de plus en plus élevés, jusqu'à l'<em>âme +humaine</em>, consciente et raisonnable».<br /> +<span class="i4"><em>Ame cellulaire et cellule psychique</em> (1878).</span></p> + +<hr /> + +<p><a class="pagenum" id="Page_126" title="126"></a></p> + +<p class="center"><b>SOMMAIRE DU CHAPITRE VII</b></p> + +<p class="hanging indent">Unité psychologique de la nature organique.—Base matérielle de l'âme: +le psychoplasma.—Echelle des sensations.—Echelle des mouvements.—Echelle +des réflexes.—Réflexes simples et réflexes complexes.—L'acte +réflexe et la conscience.—Echelle des représentations.—Représentations +inconscientes et représentations conscientes.—Echelle de la mémoire.—Mémoire +inconsciente et mémoire consciente.—Association des représentations.—Instincts.—Instincts +primaires et instincts secondaires.—Echelle +de la raison.—Langage.—Mouvements émotifs et passions.—Volonté—Libre +arbitre.</p> + + +<p class="center"><b>LITTÉRATURE</b></p> + +<p><span class="smcap">Ch. Darwin.</span>—<i>De l'expression des émotions chez l'homme et chez les animaux.</i> +Trad franç.</p> + +<p><span class="smcap">W. Wundt.</span>—<i>Vorlesungen über die Menschen und Thierseele.</i> 2te Auflage, +Leipzig, 1892.</p> + +<p><span class="smcap">Fritz Schultze.</span>—<i>Vergleichende Seelenkunde.</i> Leipzig, 1897.</p> + +<p><span class="smcap">L. Buchner.</span>—<i>Aus dem Geistesleben der Thiere, oder Staaten und Thaten +der Kleinen.</i> 4te Aufl., Berlin, 1897.</p> + +<p><span class="smcap">A. Espinas.</span>—<i>Les sociétés animales.</i> Etudes de psychologie comparée.</p> + +<p><span class="smcap">Tito Vignoli.</span>—<i>De la loi fondamentale de l'intelligence dans le règne +animal.</i> Trad. allem.</p> + +<p><span class="smcap">C. Lloyd Morgan.</span>—<i>Animal life and intelligence.</i> London, 1890.</p> + +<p><span class="smcap">W. Bolsche.</span>—<i>Das Liebesleben in der Natur. (Etude sur l'évolution de +l'amour).</i> Leipzig, 1898.</p> + +<p><span class="smcap">G. Romanes.</span>—<i>L'évolution mentale dans le règne animal et chez l'homme.</i> +Trad. franç.</p> + +<p class="p2"><a class="pagenum" id="Page_127" title="127"></a> +Les progrès immenses que la psychologie, avec l'aide de la +théorie évolutionniste, a accomplis dans la seconde moitié du +<span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, ont abouti à ceci: que nous reconnaissons l'<em>unité +psychologique du monde organique</em>. La psychologie comparée, +conjointement à l'ontogénie et à la phylogénie de l'âme, +nous ont convaincus que la vie organique à tous ses degrés, +depuis les plus simples protistes monocellulaires jusqu'à +l'homme, est le produit des mêmes forces naturelles élémentaires, +des mêmes fonctions physiologiques de sensation et +de mouvement. La tâche fondamentale pour la psychologie +scientifique de l'avenir ne sera donc pas, comme elle l'a été +jusqu'à présent, l'analyse exclusivement subjective et introspective +de l'âme à son plus haut degré de perfectionnement—de +l'âme au sens où l'entendent les philosophes—mais +l'étude objective et comparative de la longue série d'échelons, +de la longue suite de stades inférieurs et animaux qu'a dû +parcourir en se développant l'esprit humain. Distinguer les +divers degrés de cette échelle psychologique et démontrer +leur enchaînement phylogénétique ininterrompu, telle est la +belle tâche à laquelle on ne s'est sérieusement appliqué que +depuis quelques dizaines d'années et qui a surtout été abordée +dans l'ouvrage remarquable de <span class="smcap">Romanes</span>. Nous nous +contenterons ici de traiter très brièvement quelques-unes des +questions les plus générales auxquelles nous conduit la +connaissance de cette suite d'étapes.</p> + +<p class="p2"><b>Base matérielle de l'âme.</b>—Tous les phénomènes de la +<a class="pagenum" id="Page_128" title="128"></a> +vie de l'âme sans exception sont liés à des processus matériels +ayant lieu dans la substance vivante du corps, dans le +<em>plasma</em> ou <em>protoplasma</em>. Nous avons désigné la partie de +celui-ci qui apparaît comme le support indispensable de +l'âme, du nom de <em>psychoplasma</em> («substance de l'âme», au +sens moniste) c'est-à-dire que nous n'entendons par là +aucune «essence» particulière, mais nous considérons l'<em>âme +comme un concept collectif désignant l'ensemble des fonctions +psychiques du plasma</em>. L'âme, en ce sens, est aussi bien une +abstraction physiologique que les termes «échange des matériaux» +ou «génération». Chez l'homme et les animaux supérieurs, +par suite de l'extrême division du travail dans les +organes et les tissus, le psychoplasma est un élément différencié +du système nerveux le <em>neuroplasma</em> des cellules ganglionnaires +et de leurs prolongements centrifuges, les fibres +nerveuses. Chez les animaux inférieurs, par contre, qui ne +possèdent pas encore de nerfs ni d'organes des sens distincts, +le psychoplasma n'est pas encore parvenu à se différencier +pour exister d'une manière indépendante, pas plus que chez +les plantes. Chez les protistes monocellulaires, enfin, le +psychoplasma est, soit identique au <em>protoplasma</em> vivant tout +entier qui constitue la simple cellule, soit à une partie de +celui-ci. En tous cas, aussi bien à ces degrés inférieurs qu'aux +degrés supérieurs de l'échelle psychologique, une certaine +composition <em>chimique</em> du psychoplasma et une certaine +manière d'être <em>physique</em> en lui sont indispensables dès que +l'«âme» doit fonctionner ou travailler. Cela vaut aussi bien +pour l'activité psychique élémentaire (sensation et mouvement +plasmatiques) chez les Protozoaires, que pour les fonctions +complexes des organes sensoriels et du cerveau chez les +animaux supérieurs et, à leur tête, chez l'homme. Le travail +du psychoplasma, que nous nommons «âme» est toujours +lié à des échanges de matériaux.</p> + +<p class="p2"><b>Echelle des sensations.</b>—Tous les organismes vivants, +sans exception, sont sensibles; ils distinguent les conditions +<a class="pagenum" id="Page_129" title="129"></a> +du milieu extérieur environnant et réagissent sur lui par +certains changements produits en eux-mêmes. La lumière et +la chaleur, la pesanteur et l'électricité, les processus mécaniques +et les phénomènes chimiques du milieu environnant +agissent comme <em>excitants</em> sur le <em>psychoplasma</em> sensible et +provoquent des changements dans sa composition moléculaire. +Comme stades principaux de sa <em>sensibilité</em>, nous distinguerons +les 5 degrés suivants:</p> + +<p>I. Aux stades les plus inférieurs de l'organisation, le <em>psychoplasma</em> +tout entier, comme tel, est sensible et réagit à +l'action des excitants: c'est le cas des protistes les plus primitifs, +de beaucoup de plantes et d'une partie des animaux +supérieurs.—II. Au second stade commencent à se développer, +à la surface du corps, de simples <em>instruments sensoriels</em> +non différenciés, sous forme de poils protoplasmiques et de +taches pigmentaires, précurseurs des organes du tact et des +yeux; c'est le cas d'une partie des protistes supérieurs, mais +aussi de beaucoup d'animaux et de plantes inférieurs.—III. +Au troisième stade, de ces éléments simples vont se +développer, par <em>différenciation, des organes sensoriels spécifiques</em>, +ayant chacun une adaptation propre; instruments +chimiques de l'odorat et du goût, organes physiques du tact +et du sens de la température, de l'ouïe et de la vue. L'«énergie +spécifique» de ces organes sensibles supérieurs n'est pas +chez eux une qualité originelle, mais une propriété acquise +graduellement par une adaptation fonctionnelle et une hérédité +progressive.—IV. Au quatrième stade apparaît la centralisation, +ou <em>intégration du système nerveux</em> et par là, en même +temps, celle de la sensation; par l'association des sensations +auparavant isolées ou localisées, se forment les représentations +qui, tout d'abord, restent encore inconscientes: c'est le +cas chez beaucoup d'animaux inférieurs et supérieurs.—V. +Au cinquième stade, par la réflexion des sensations dans +une partie centrale du système nerveux, se développe la plus +haute fonction psychique, la <em>sensation consciente</em>, c'est le cas +chez l'homme et les Vertébrés supérieurs, probablement aussi +<a class="pagenum" id="Page_130" title="130"></a> +chez une partie des Invertébrés supérieurs, surtout des Articulés.</p> + +<p class="p2"><b>Echelle des mouvements.</b>—Tous les corps vivants de +la nature, sans exception, se meuvent spontanément, à l'inverse +de ce qui a lieu chez les corps inorganisés, fixés et immobiles +(les cristaux, par exemple); c'est-à-dire qu'il se passe +dans le <em>psychoplasma</em> vivant des changements de position des +parties, par suite de causes internes, lesquelles s'expliquent +par la constitution chimique de ce psychoplasma lui-même. +Ces mouvements vitaux actifs peuvent être en partie perçus +directement, par l'observation, tandis qu'en partie ils ne sont +connus qu'indirectement, par leurs effets. Nous en distinguerons +5 degrés: I. Au degré le plus inférieur de la vie organique +(chez les Chromacées, beaucoup de protophytes, et chez les +métaphytes inférieurs), nous ne constatons que ces mouvements +de <em>croissance</em> qui sont communs à tous les organismes. +Ils se produisent d'ordinaire si lentement qu'on ne peut pas +les observer immédiatement, mais par un procédé indirect, en +induisant de leurs résultats, du changement de grandeur et +de forme du corps en voie de développement.—II. Beaucoup +de protistes, en particulier les algues monocellulaires du +groupe des Diatomées et des Desmidiacées, se meuvent en +rampant ou en nageant, grâce à une <em>secrétion</em>, par la simple excrétion +d'une masse muqueuse.—III. D'autres organismes, +flottant dans l'eau (par exemple, beaucoup de radiolaires, de +Siphonophores, de Cténophores, etc.) s'élèvent ou s'enfoncent +dans l'eau en modifiant leur <em>poids spécifique</em>, tantôt par osmose, +tantôt en expulsant ou emmagasinant de l'air.—IV. Beaucoup +de plantes, en particulier les impressionnables sensitives +(mimosa) et autres Papilionacées, exécutent, avec leurs +feuilles ou d'autres parties, des mouvements au moyen d'un +<em>changement de turgescence</em>, c'est-à-dire qu'elles modifient la +tension du protoplasma et par suite sa pression sur la paroi +cellulaire élastique qui l'enveloppe.—V. Les plus importants +de tous les mouvements organiques sont les <em>phénomènes</em> +<a class="pagenum" id="Page_131" title="131"></a> +<em>de contraction</em>, c'est-à-dire les changements de forme de la +superficie du corps qui sont liés à des modifications réciproques +de position dans ses parties; ils se produisent toujours +en traversant deux états différents ou phases du mouvement: la +phase de <em>contraction</em> et celle d'<em>expansion</em>. On distingue comme +quatre formes différentes de concentration du protoplasma: +<em>a. les mouvements amiboïdes</em> (chez les Rhizopodes, les globules +du sang, les cellules pigmentaires, etc.); <em>b. les courants +plasmiques</em>, analogues, à l'intérieur de cellules entourées +d'une membrane; <em>c. les mouvements vibratiles</em> (mouvement +d'un flagellum ou de cils chez les Infusoires, les Spermatozoïdes, +les cellules de l'épithélium à cils vibratiles); et enfin +<em>d. le mouvement musculaire</em> (chez la plupart des animaux).</p> + +<p class="p2"><b>Echelle des réflexes</b> (phénomènes réflexes, mouvements +réflexes, etc.).—L'activité élémentaire de l'âme, produite +par la liaison d'une sensation à un mouvement, est désignée +par nous du nom de <em>réflexe</em> (au sens le plus large), ou +de <em>fonction réflexe</em>, ou mieux encore d'<em>action réflexe</em>. Le +mouvement (n'importe de quelle sorte) apparaît ici comme la +suite immédiate de l'<em>excitation</em> provoquée par l'impression; +c'est pourquoi, dans le cas le plus simple (chez les protistes) +on l'a désigné du simple nom de <em>mouvement d'excitation</em>. +Tout protoplasma vivant est irritable. Tout changement physique +ou chimique du milieu extérieur environnant peut, +dans certaines circonstances, agir comme excitant sur le psychoplasma +et produire ou «contrebalancer» un mouvement. +Nous verrons, plus tard, comment l'importante notion physique +d'<em>équilibre</em> rattache immédiatement les plus simples +réflexes organiques aux mouvements mécaniques analogues +dans la nature inorganique (par exemple, l'explosion de la +poudre par une étincelle, de la dynamite par un choc). Nous +distinguons dans l'échelle des réflexes les sept degrés suivants:</p> + +<p>I.—Au stade le plus bas de l'organisation, chez les protistes +inférieurs, les excitations du monde extérieur (lumière, +<a class="pagenum" id="Page_132" title="132"></a> +chaleur, électricité, etc.), ne provoquent dans le <em>protoplasma</em> +non différencié, que ces indispensables mouvements internes +de croissance et d'échange qui sont communs à tous les organismes +et indispensables à leur conservation. Il en va de +même pour la plupart des plantes.</p> + +<p>II.—Chez beaucoup de Protistes qui se meuvent librement +(surtout chez les Amibes, les Héliozoaires et surtout les Rhizopodes) +les excitations extérieures provoquent sur tous les +points de la superficie du corps monocellulaire, des mouvements +qui se traduisent par des changements de lieu (mouvements +amiboïdes, formation de pseudopodes, contraction +et extension des pseudopodes); ces prolongements mal déterminés +et modifiables du protoplasma ne sont pas encore +des organes constants. L'excitabilité organique générale se +traduit de la même façon, par un <em>réflexe non différencié</em>, +chez les impressionnables sensitives et chez les Métazoaires +inférieurs; chez ces organismes pluricellulaires, les excitations +peuvent être transmises d'une cellule à l'autre, puisque +toutes les cellules, par leurs prolongements, sont en rapport +de contiguïté.</p> + +<p>III.—Chez beaucoup de Protistes, et en particulier chez +les Protozoaires ayant atteint un haut degré de développement, +le corps monocellulaire se différencie déjà en deux +sortes d'organes des plus rudimentaires: organes sensibles +du tact et organes moteurs du mouvement; les deux instruments +sont des prolongements directs et externes du protoplasma; +l'excitation qui atteint le premier de ces organes est +transmise immédiatement au second par le psychoplasma du +corps monocellulaire et en provoque la contraction. Ce phénomène +s'observe surtout clairement (ou se démontre expérimentalement) +chez beaucoup d'Infusoires fixés (par exemple +chez le poteriodendron parmi les Flagellés, chez la vorticelle +parmi les Ciliés). La plus faible excitation qui atteint les prolongements +vibratiles très impressionnables (flagellum ou cils) +situés à l'extrémité libre de la cellule, produit aussitôt une +contraction de l'un des bouts en forme de fil, à l'autre +<a class="pagenum" id="Page_133" title="133"></a> +bout fixé. On désigne ce phénomène du nom d'<em>arc réflexe +simple</em><a name="FNanchor_21" id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>.</p> + +<p>IV.—A ces processus qui se passent dans l'organisme monocellulaire +des Infusoires, se rattache immédiatement le mécanisme +intéressant des <em>cellules neuromusculaires</em>, que nous +trouvons dans le corps pluricellulaire de beaucoup de Métazoaires +inférieurs, en particulier chez les Cnidiés (polypes, +coraux). Chaque cellule neuro-musculaire, prise individuellement, +est <em>organe réflexe isolé</em>; elle possède, à la surface de son +corps, une partie sensible, au bout opposé et interne un filament +musculaire mobile: celui-ci se contracte aussitôt que l'autre +est excité.</p> + +<p>V.—Chez d'autres Cnidiés, en particulier chez les Méduses +qui nagent librement (et qui sont proches parentes des +polypes fixés),—la <em>cellule neuro-musculaire</em> simple se subdivise +en deux cellules différentes mais encore réunies par +un filament: une <em>cellule sensorielle</em> externe (dans l'épiderme) +et une <em>cellule musculaire</em> interne (sous la peau); dans cet +<em>organe réflexe bicellulaire</em>, la première cellule est l'organe +élémentaire de la sensation, la seconde celui du mouvement; +le filament de psychoplasma qui les relie est un pont qui +permet à l'excitation de passer de la première à la seconde.</p> + +<p>VI.—Le progrès le plus important dans le développement +progressif du mécanisme réflexe, c'est la différenciation de +<em>trois</em> cellules; à la place du simple pont dont nous venons de +parler apparaît une troisième cellule indépendante, la <em>cellule +psychique</em> ou cellule ganglionnaire; en même temps survient +une nouvelle fonction psychique, la <em>représentation</em> inconsciente +qui a son siège précisément dans cette cellule centrale. +L'excitation est transmise, de la cellule sensorielle +sensible tout d'abord à cette cellule représentative intermédiaire +(cellule psychique) et de celle-ci, elle passe sous forme +de commandement au mouvement, à la cellule musculaire +<a class="pagenum" id="Page_134" title="134"></a> +motrice. Ces <em>organes réflexes tricellulaires</em> prédominent chez +la grande majorité des Invertébrés.</p> + +<p>VII.—A la place de cette combinaison, on trouve chez la +plupart des Vertébrés l'<em>organe réflexe quadricellulaire</em> consistant +en ceci qu'entre la cellule sensorielle sensible et la cellule +musculaire motrice, non plus une, mais deux cellules +psychiques différentes sont intercalées. L'excitation externe +passe ici de la cellule sensorielle, par voie centripète, à la +<em>cellule sensitive</em> (cellule psychique sensible), puis de celle-ci +à la <em>cellule de la volition</em> (cellule psychique motrice) et c'est +seulement cette dernière qui la transmet à la cellule musculaire +contractile. Par le fait que de nombreux organes réflexes +analogues s'associent, et que de nouvelles cellules psychiques +sont intercalées, se constitue le mécanisme compliqué réflexe +de l'homme et des Vertébrés supérieurs.</p> + +<p class="p2"><b>Réflexes simples et réflexes complexes.</b>—La différence +importante que nous avons établie aux points de vue +morphologique et physiologique entre les organismes monocellulaires +(Protistes) et les pluricellulaires (Histones) existe +de même quand il s'agit de l'activité psychique élémentaire, +de l'action réflexe. Chez les <em>Protistes monocellulaires</em> (aussi +bien chez les plantes primitives plasmodomes, les Protophytes, +que chez les animaux primitifs plasmophages, les +Protozoaires) le processus physique du réflexe tout entier se +passe à l'intérieur du protoplasma d'une cellule unique; leur +«âme cellulaire» apparaît encore comme une fonction +unique du psychoplasma, ses diverses phases ne commençant +à se différencier qu'au cours de la différenciation d'organes +distincts. Déjà chez les Protistes cénobiontes, dans les +<em>colonies cellulaires</em> (par exemple le volvox, le carchesium) +apparaît le deuxième stade d'activité cellulaire, l'<em>action +réflexe composée</em>. Les nombreuses cellules sociales qui composent +ces colonies cellulaires ou cénobies, sont toujours en +rapport plus ou moins étroit, souvent reliées directement les +unes aux autres par des filaments, véritables ponts de plasma. +<a class="pagenum" id="Page_135" title="135"></a> +Une excitation qui atteint une ou plusieurs des cellules de +cette association est communiquée aux autres par les ponts +de réunion et peut provoquer chez toutes, une contraction collective. +Cette association existe aussi dans les tissus des +plantes et des animaux pluricellulaires. Tandis qu'on admettait +autrefois, à tort, que les cellules des tissus végétaux +existaient contiguës mais isolées les unes des autres, +aujourd'hui on démontre partout l'existence de fins filaments +protoplasmiques qui traversent les épaisses membranes +cellulaires et maintiennent partout des rapports matériels +et psychologiques entre leurs protoplasmas vivants. +Ainsi s'explique que l'ébranlement de l'impressionnable +racine du mimosa, provoqué par les pas du promeneur sur le +sol, transmette aussitôt l'excitation à toutes les cellules de la +plante, amenant toutes les feuilles délicates à se reployer, +tous les pétioles à tomber.</p> + +<p class="p2"><b>Action réflexe et conscience.</b>—Un caractère important +commun à tous les phénomènes réflexes, c'est le <em>manque de +conscience</em>. Pour des raisons que nous exposons au chapitre +X, nous n'admettons une conscience réelle que chez +l'homme et les animaux supérieurs, et nous la refusons +aux plantes, aux animaux inférieurs et aux Protistes; chez +ces derniers, par conséquent, <em>tous les mouvements d'excitation</em> +doivent être considérés <em>comme des réflexes</em>, c'est-à-dire +que tels sont tous les mouvements en général, en tant +qu'ils ne sont pas produits <em>spontanément</em> ou par des causes +internes (mouvements impulsifs ou automatiques)<a name="FNanchor_22" id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>. Il en +va autrement chez les animaux supérieurs qui présentent un +système nerveux centralisé et des organes des sens parfaits. +Ici, l'activité psychique réflexe a graduellement donné lieu à +la conscience et l'on voit apparaître les actes volontaires +conscients s'opposant aux réflexes, qui subsistent à côté d'eux. +Mais nous devons ici, comme pour les instincts, distinguer +<a class="pagenum" id="Page_136" title="136"></a> +deux phénomènes essentiellement différents: les réflexes +primaires et les secondaires. Les <em>réflexes primaires</em> sont ceux +qui, phylogénétiquement, n'ont jamais été conscients, c'est-à-dire +qui ont conservé leur nature originelle (héritée d'ancêtres +animaux inférieurs). Les <em>réflexes secondaires</em>, au contraire, +sont ceux qui furent, chez les ancêtres, des actes +volontaires conscients mais qui, plus tard, par l'habitude ou +la disparition de la conscience, sont devenus inconscients. +On ne peut ici—pas plus qu'ailleurs—tracer une ligne de +démarcation précise entre les fonctions psychiques conscientes +et les inconscientes.</p> + +<p class="p2"><b>Echelle des représentations.</b> (Dokèses).—Les psychologues +d'autrefois (<span class="smcap">Herbart</span>, par exemple), ont considéré +la «représentation» comme le phénomène psychique essentiel +d'où tous les autres dérivaient. La psychologie comparée moderne +accepte cette idée en tant qu'il s'agit de la représentation +<em>inconsciente</em>; elle tient, au contraire, la représentation +<em>consciente</em> pour un phénomène secondaire de la vie psychique +qui fait encore entièrement défaut chez les plantes et les animaux +inférieurs et ne se développe que chez les animaux +supérieurs. Parmi les nombreuses définitions contradictoires +qu'ont données les psychologues du terme de <em>représentation</em>, +(<span class="smcap">Dokesis</span>) la plus juste nous semble celle qui entend par là +l'<em>image interne</em> de l'objet externe, lequel se transmet à nous +par l'impression («idée» en un sens particulier). Nous distinguerons, +dans l'échelle croissante de la fonction de représentation, +quatre degrés principaux qui sont les suivants:</p> + +<p>I.—<em>Représentation cellulaire.</em>—Aux stades les plus inférieurs, +la représentation nous apparaît comme une fonction +physiologique générale du psychoplasma; déjà chez les plus +simples Protistes monocellulaires, les impressions laissent +dans ce psychoplasma des traces durables qui peuvent être +reproduites par la mémoire. Parmi plus de quatre mille +espèces de Radiolaires que j'ai décrites, chaque espèce particulière +est caractérisée par une forme de squelette spéciale, +<a class="pagenum" id="Page_137" title="137"></a> +qui s'est transmise à elle par l'hérédité. La production de ce +squelette spécifique, d'une structure souvent des plus compliquées, +par une cellule des plus simples (presque toujours +sphérique), ne peut s'expliquer que si nous attribuons au +plasma, matière composante, la propriété de représentation +et, de fait, celle toute spéciale de «sentiment plastique de la +distance», ainsi que je l'ai montré dans ma <em>Psychologie des +Radiolaires</em><a name="FNanchor_23" id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a>.</p> + +<p>II.—<em>Représentation histonale.</em>—Déjà chez les Cénobies +ou colonies cellulaires de Protistes associés, mais plus encore +dans les tissus des plantes et des animaux inférieurs, sans +système nerveux (éponges, polypes), nous trouvons réalisé +le second degré de représentation inconsciente, fondé sur +une communauté de vie psychique entre de nombreuses cellules, +étroitement liées. Si des excitations, qui se sont produites +une seule fois, produisent non seulement un réflexe +passager dans un organe (par exemple d'une feuille ou d'un +bras de polype) mais laissent une impression durable qui sera +reproduite spontanément plus tard, il faut bien admettre, +pour expliquer ce phénomène, une représentation histonale, +liée au psychoplasma des cellules associées en tissu.</p> + +<p>III.—<em>Représentation inconsciente des cellules ganglionnaires.</em>—Ce +troisième degré, plus élevé, de représentation +est la forme la plus fréquente de cette fonction dans le règne +animal; elle apparaît comme une localisation de la représentation +en certaines «cellules psychiques». Dans le cas le +plus simple, on ne la trouve, par conséquent, dans l'action +réflexe, qu'au sixième degré de développement, lorsqu'est +constitué l'organe réflexe tricellulaire; le siège de la représentation +est alors la cellule psychique moyenne, intercalée +entre la cellule sensorielle et la cellule musculaire motrice. +Avec le développement croissant du système nerveux dans le +règne animal, avec son intégration et sa différenciation +<a class="pagenum" id="Page_138" title="138"></a> +croissantes, le développement de ces représentations inconscientes +va, lui aussi, toujours croissant.</p> + +<p>IV.—<em>Représentation consciente des cellules cérébrales.</em>—C'est +seulement aux degrés supérieurs de l'organisation animale +que se développe la conscience, comme fonction spéciale +d'un organe central déterminé du système nerveux. Par le +fait que les représentations deviennent conscientes et que certaines +parties du cerveau prennent un développement considérable +tendant à l'<em>association</em> des représentations conscientes, +l'organisme devient capable de ces fonctions psychiques supérieures +désignées du nom de <em>pensée</em>, réflexion, entendement +et <em>raison</em>. Bien que la limite phylogénétique soit des plus difficiles +à tracer entre les représentations primitives, inconscientes +et les secondaires, conscientes, on peut cependant +admettre comme probable que celles-ci dérivent de celles-là +<em>polyphylétiquement</em>. Car nous trouvons la pensée consciente +et raisonnable, non seulement dans les formes supérieures +de l'embranchement des Vertébrés (chez l'homme, les Mammifères, +les Oiseaux, une partie des Vertébrés inférieurs)—mais +encore chez les représentants les plus parfaits des +autres groupes animaux (chez les fourmis et d'autres Insectes, +les araignées et les Crustacés supérieurs parmi les +Arthropodes, chez les Céphalopodes parmi les Mollusques).</p> + +<p class="p2"><b>Echelle de la mémoire.</b>—Elle présente un rapport étroit +avec celle du développement des représentations; cette fonction +capitale du psychoplasma—condition de tout développement +psychique progressif—n'est au fond qu'une <em>reproduction +de représentations</em>. Les empreintes que l'excitation +avait produites en tant qu'impression sur le bioplasma et qui +étaient devenues des représentations durables sont ranimées +par la mémoire; elles passent de l'état <em>potentiel</em> à l'état <em>actuel</em>. +La «force de tension» latente dans le psychoplasma se +transforme en «force vive» active. Correspondant aux quatre +stades de la représentation, nous pouvons distinguer dans la +mémoire quatre stades de développement progressif.</p> + +<p><a class="pagenum" id="Page_139" title="139"></a> +I.—<em>Mémoire cellulaire.</em>—Il y a déjà trente ans qu'<span class="smcap">Ewald +Héring</span>, dans un travail plein de profondeur, a désigné la +mémoire comme une «fonction générale de la matière organisée», +soulignant la haute importance de cette fonction +psychique «à laquelle nous devons presque tout ce que nous +sommes et ce que nous possédons» (1870). J'ai repris plus +tard cette pensée (1876) et j'ai cherché à l'établir en lui appliquant +avec fruit la théorie de l'évolution (voir ma <em>Périgenèse +des plastidules, essai d'explication mécaniste des processus +élémentaires de l'évolution</em><a name="FNanchor_24" id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a>). J'ai cherché à prouver +dans cette étude que la «mémoire inconsciente» était une +fonction générale essentiellement importante, commune à +tous les plastidules, c'est-à-dire à ces molécules ou groupes de +molécules hypothétiques, que <span class="smcap">Naegeli</span> appelle <em>micelles</em>, d'autres +<em>bioplastes</em>, etc. Seuls les plastidules <em>vivants</em>, molécules individuelles +du plasma actif, se reproduisent et possèdent ainsi +la mémoire: c'est là la différence essentielle entre la nature +organique et l'inorganique. On peut dire: «L'<em>hérédité est la +mémoire des plastidules</em>, par contre la variabilité est l'intelligence +des plastidules». La mémoire élémentaire des protistes +monocellulaires, se constitue à l'aide des mémoires +moléculaires des plastidules ou micelles dont l'ensemble +forme leur corps cellulaire vivant. Les effets les plus surprenants +de cette mémoire inconsciente chez les Protistes +monocellulaires sont surtout mis en lumière par l'infinie +diversité et régularité de leur appareil protecteur si compliqué, +le test et le squelette; une quantité d'exemples intéressants +nous sont fournis, en particulier, par les <em>Diatomées</em> et les +<em>Cosmariées</em> parmi les Protophytes, par les <em>Radiolaires</em> et les +<em>Thalamophores</em>, parmi les Protozoaires. Dans des milliers +d'espèces de ces Protistes, la forme spécifique du squelette se +transmet avec une <em>relative constance</em>, témoignant ainsi de la +fidélité de la mémoire inconsciente cellulaire.</p> + +<p>II.—<em>Mémoire histonale.</em>—Quant au second degré de la +<a class="pagenum" id="Page_140" title="140"></a> +mémoire, des preuves non moins intéressantes du souvenir +inconscient des tissus nous sont fournies par l'hérédité des +organes et des tissus divers dans le corps des plantes et des +animaux inférieurs invertébrés (Spongiaires, etc.). Ce second +degré nous apparaît comme une <em>reproduction des représentations +histonales</em> de cette association de représentations cellulaires +qui commence dès la formation des Cénobies chez les +Protistes sociaux.</p> + +<p>III.—De même on peut considérer le troisième degré, la +<em>mémoire inconsciente</em> de ces animaux qui possèdent déjà un +système nerveux, comme une reproduction des «représentations +inconscientes» correspondantes, emmagasinées dans +certaines cellules ganglionnaires. Chez la plupart des animaux +inférieurs, toute la mémoire est sans doute inconsciente. +Mais même chez l'homme et les animaux supérieurs +auxquels nous sommes bien obligés d'attribuer de la conscience, +les fonctions quotidiennes de la mémoire inconsciente +sont incomparablement plus nombreuses et variées que celles +de la mémoire consciente; nous nous en convaincrons facilement +par l'examen impartial de mille actions inconscientes +que nous accomplissons journellement quand nous marchons, +parlons, écrivons, mangeons, etc.</p> + +<p>IV.—<em>La mémoire consciente</em>, qui s'effectue chez l'homme +et les animaux supérieurs au moyen de cellules cérébrales +spéciales, n'apparaît par suite que comme une <em>réflexion intérieure</em>, +survenue très tard, comme l'épanouissement dernier +des mêmes reproductions de représentations psychiques, +qui se réfléchissaient déjà chez nos ancêtres animaux inférieurs, +en tant que phénomènes inconscients dans les cellules +ganglionnaires.</p> + +<p class="p2"><b>Association des représentations.</b>—L'<em>enchaînement</em> des +représentations, qu'on désigne d'ordinaire du nom d'association +des idées—ou, plus brièvement, d'association—présente +également une longue échelle de degrés, des plus +inférieurs aux plus supérieurs. Cette association, elle +<a class="pagenum" id="Page_141" title="141"></a> +aussi, est encore à l'origine et de beaucoup le plus fréquemment +<em>inconsciente</em>, «instinct»; ce n'est que dans les groupes +animaux les plus élevés qu'elle devient graduellement <em>consciente</em>, +«raison». Les conséquences psychiques de cette +«association des idées» sont des plus diverses; cependant, +une très longue échelle graduée conduit sans interruption +des plus simples associations inconscientes, réalisées chez +les Protistes inférieurs, aux plus parfaites liaisons d'idées +conscientes, réalisées chez l'homme civilisé. L'<em>unité de la +conscience</em> chez celui-ci n'est regardée que comme le résultat +suprême de cette association (<span class="smcap">Hume</span>, <span class="smcap">Condillac</span>). Toute +la vie psychique supérieure devient d'autant plus parfaite que +l'association normale s'étend à des représentations indéfiniment +plus nombreuses et que celles-ci s'ordonnent plus naturellement, +conformément à la «critique de la raison pure». +Dans le <em>rêve</em>, où cette critique fait défaut, l'association des +représentations reproduites se fait souvent de la manière la +plus confuse. Mais également dans les créations de la <em>fantaisie</em> +poétique, laquelle par des liaisons variées entre les représentations +présentes en produit des groupes tout nouveaux, +de même dans les hallucinations, etc., ces représentations s'ordonnent +d'une manière antinaturelle et apparaissent ainsi, +à qui les considère avec sang-froid, complètement <em>déraisonnables</em>. +Ceci vaut tout particulièrement pour les <em>formes surnaturelles +de la croyance</em>, les esprits du spiritisme et les images +fantaisistes de la philosophie transcendantale et dualiste; +mais précisément ces <em>associations anormales</em> dont témoignent +la croyance et la prétendue «révélation» sont diversement +prisées et considérées comme les «biens intellectuels» les +plus précieux de l'homme<a name="FNanchor_25" id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a>. (Cf. ch. XVI.)</p> + +<p class="p2"><b>Instincts.</b>—La psychologie surannée du moyen âge, qui +néanmoins trouve encore aujourd'hui beaucoup de partisans, +considérait la vie psychique chez l'homme et chez l'animal +comme deux choses radicalement différentes; elle faisait dériver +<a class="pagenum" id="Page_142" title="142"></a> +la première de la <em>raison</em>, la seconde de l'<em>instinct</em>. Conformément +à l'histoire traditionnelle de la création, on admettait +qu'à chaque espèce animale était inculquée, à l'instant +de sa création et par son créateur, une qualité d'âme déterminée +et inconsciente, et que ce <em>penchant naturel</em> (instinct) +propre à chaque espèce était aussi invariable que son organisation +corporelle. Après que déjà <span class="smcap">Lamarck</span> (1809) en fondant sa +théorie de la descendance, eût montré l'inadmissibilité de +cette erreur, <span class="smcap">Darwin</span> (1859) la réfuta complètement. Il établit, +s'appuyant sur sa théorie de la sélection, les principes essentiels +suivants: I. Les instincts de chaque espèce sont variables +suivant les individus et, par l'<em>adaptation</em>, ils sont soumis au +changement aussi bien que les caractères morphologiques de +l'organisation corporelle. II. Ces variations (provenant pour la +plupart d'habitudes modifiées), sont en partie transmises aux +descendants par l'<em>hérédité</em>, et au cours des générations elles +s'accumulent et se fixent. III. La <em>sélection</em> (naturelle ou artificielle) +réalise un choix parmi ces modifications héréditaires +de l'activité psychique: elle conserve celles qui sont utiles +et écarte celles qui le sont moins. IV. La <em>divergence</em> de caractère +psychique qui s'ensuit, amène ainsi, au cours des générations, +l'apparition de nouveaux instincts, tout comme la +divergence de caractère morphologique amène l'apparition +de nouvelles espèces. Cette théorie de l'instinct de <span class="smcap">Darwin</span> +est aujourd'hui admise par la plupart des biologistes; <span class="smcap">G. Romanes</span>, +dans son remarquable ouvrage sur l'<em>Evolution mentale +dans le règne animal</em> (1885) a traité la question si à fond +et en a si notablement étendu la portée, que je ne peux ici +que renvoyer à cet auteur. Je remarquerai seulement que, +selon moi, des instincts existent chez <em>tous</em> les organismes, +chez tous les Protistes et toutes les plantes, aussi bien +que chez tous les animaux et tous les hommes; mais chez +ces derniers ils entrent d'autant plus en régression que la +<em>raison</em> se développe à leurs dépens.</p> + +<p>Parmi les innombrables formes d'instincts, on en peut +distinguer deux grandes classes: les primaires et les secondaires. +<a class="pagenum" id="Page_143" title="143"></a> +Les <em>instincts primaires</em> sont les tendances générales +inférieures inhérentes au psychoplasma et inconscientes chez +lui depuis le commencement de la vie organique, par dessus +tout la tendance à la conservation de l'individu (protection et +nutrition) et celle à la conservation de l'espèce (reproduction +et soin des jeunes). Ces deux <em>tendances fondamentales</em> de la +vie organique, <em>la faim et l'amour</em>, sont à l'origine partout +inconscientes, développées sans le concours de l'entendement +ou de la raison; chez les animaux supérieurs, comme chez +l'homme, elles sont devenues plus tard des objets de conscience.</p> + +<p>Il en va tout au contraire des <em>instincts secondaires</em>; ceux-ci +se sont développés à l'origine par une adaptation intelligente, +par des réflexions et des raisonnements de la part de l'entendement, +ainsi que par des actes conscients en vue d'une fin; +peu à peu ils sont devenus habituels au point que cette <em>altera +natura</em> agit inconsciemment et, se transmettant aux descendants +par l'hérédité, apparaît comme «innée». La conscience +et la réflexion, liées à l'origine à ces instincts particuliers des +animaux supérieurs, se sont perdues au cours du temps et ont +échappé aux plastidules (comme dans les cas d'«hérédité +abrégée»). Les actes inconscients accomplis par les animaux +supérieurs en vue d'une fin (par exemple les tendances artistiques) +paraissent aujourd'hui des instincts innés. Ainsi se doit +expliquer chez l'homme l'apparition des «connaissances <em>a +priori</em>» innées, qui, à l'origine, <em>chez ses ancêtres</em>, se sont +développées <em>a posteriori</em> et empiriquement<a name="FNanchor_26" id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>.</p> + +<p class="p2"><b>Echelle de la raison.</b>—D'après les opinions psychologiques +tout à fait superficielles trahissant une complète ignorance +de la psychologie animale et qui ne reconnaissent +qu'à l'homme une «âme véritable», c'est à lui seul aussi +que peuvent être attribuées, comme bien suprême, la conscience +et la <em>raison</em>. Cette grossière erreur, qui d'ailleurs se +<a class="pagenum" id="Page_144" title="144"></a> +rencontre actuellement encore dans beaucoup de manuels a été +absolument réfutée par la psychologie comparée de ces quarante +dernières années. Les Vertébrés supérieurs (surtout les +Mammifères voisins de l'homme) possèdent une raison aussi +bien que l'homme lui-même et à travers la série animale on +peut tout aussi bien suivre la longue évolution progressive +de la raison, qu'à travers la série humaine. La différence +entre la raison d'hommes tels que <span class="smcap">Goethe</span>, <span class="smcap">Lamarck</span>, <span class="smcap">Kant</span>, +<span class="smcap">Darwin</span> et celle de l'homme inculte le plus inférieur, d'un +Wedda, d'un Akka, d'un nègre de l'Australie ou d'un Patagonien, +est bien plus grande que la différence graduée entre +la raison de ces derniers et celle des Mammifères «les plus +raisonnables», des singes anthropoïdes et même des Papiomorphes, +des chiens et des éléphants. Cette proposition +importante, elle aussi, a été démontrée d'une manière absolument +convaincante, à l'aide d'une comparaison critique +approfondie, par <span class="smcap">Romanes</span> et d'autres. Nous n'y insisterons +donc pas davantage, pas plus que sur la différence entre la +<em>raison</em> (ratio) et l'<em>entendement</em> (intellectus); de ces termes et +de leurs limites, comme de beaucoup d'autres termes essentiels +à la psychologie, les philosophes les plus remarquables +donnent les définitions les plus contradictoires. D'une +manière générale, on peut dire que la faculté de <em>former des +concepts</em>, commune aux deux fonctions cérébrales, s'applique +avec l'entendement au cercle plus étroit des associations +concrètes et toutes proches, avec la raison, au contraire, au +cercle plus vaste des groupes d'associations abstraites et plus +étendues. Dans la longue échelle qui conduit des actes +réflexes et des instincts réalisés chez les animaux inférieurs à +la raison, réalisée chez les animaux supérieurs, l'entendement +devance la raison. Le fait surtout important, pour nos recherches +de psychologie générale, c'est que ces fonctions psychiques +supérieures, elles aussi, sont soumises aux lois de +l'hérédité et de l'adaptation, tout comme leurs organes; ces +<em>organes de la pensée</em> chez l'homme et les Mammifères supérieurs, +résident, ainsi que l'ont démontré les recherches de +<a class="pagenum" id="Page_145" title="145"></a> +<span class="smcap">Flechsig</span> (1894) dans ces parties de l'écorce cérébrale situées +entre les quatre foyers sensoriels internes (cf. chap. X et XI).</p> + +<p><em>Le langage.</em>—Le haut degré de développement des concepts, +de l'entendement et de la raison, qui met l'homme +tellement au-dessus de l'animal, est étroitement lié au développement +du langage. Mais ici comme là on peut démontrer +l'existence d'une longue série ininterrompue de stades progressifs, +conduisant des degrés les plus inférieurs aux supérieurs. +Le langage est aussi peu que la raison l'apanage +exclusif de l'homme. C'est plutôt au sens large un avantage +commun à tous les animaux <em>sociaux supérieurs</em>, au moins à +tous les Arthropodes et Vertébrés qui vivent en sociétés et en +troupes; il leur est nécessaire pour s'entendre, pour se communiquer +leurs représentations. Ceci ne peut se faire que +par contact, ou par signes, ou par sons désignant des concepts. +Le chant des oiseaux et celui des singes anthropoïdes +chantants (hylobates) rentrent, eux aussi, dans le langage des +sons de même que l'aboiement du chien et le hennissement du +cheval, de même enfin que le chant du grillon et le cri de la +cigale. Mais chez l'homme seul s'est développé ce <em>langage +articulé, par concepts</em>, qui permet à sa raison d'atteindre à de +si hautes conquêtes. La <em>philologie comparée</em>, une des sciences +les plus intéressantes qui soient nées en ce siècle, a montré +comment les nombreuses langues, si perfectionnées, parlées +par les différents peuples, se sont développées graduellement, +lentement, à partir de quelques langues originelles très +simples (<span class="smcap">G. de Humboldt</span>, <span class="smcap">Bopp</span>, <span class="smcap">Schleicher</span>, <span class="smcap">Steinthal</span>, etc.), +<span class="smcap">Auguste Schleicher</span><a name="FNanchor_27" id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>, d'Iéna, en particulier, a montré que +le développement historique des langues s'effectue suivant +les mêmes lois phylogénétiques que celui des autres fonctions +physiologiques et de leurs organes. <span class="smcap">Romanes</span> (1893) a +repris cette démonstration et montré d'une manière convaincante +<a class="pagenum" id="Page_146" title="146"></a> +que le langage de l'homme ne diffère que par le <em>degré</em> +de développement, non en essence et par sa <em>nature</em>, de celui +des animaux supérieurs.</p> + +<p class="p2"><b>Echelle des émotions.</b>—L'important groupe de fonctions +psychiques, désigné par le terme collectif de <em>sentiment</em><a name="FNanchor_28" id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>, +joue un grand rôle dans la théorie de la raison, +tant théorique que pratique. Pour notre manière de voir, +ces phénomènes prennent une importance particulière parce +qu'ici apparaît immédiatement le rapport direct de la fonction +cérébrale avec d'autres fonctions physiologiques (battements +du cœur, activité sensorielle, mouvement musculaire); +c'est par là qu'apparaît avec la plus grande clarté ce qu'a +d'anti naturel et d'inadmissible la philosophie qui veut séparer +radicalement la psychologie de la physiologie.</p> + +<p>Toutes les nombreuses manifestations de la vie émotive +que nous trouvons chez l'homme s'observent aussi chez les +animaux supérieurs (surtout chez les singes anthropomorphes +et chez les chiens); si divers que soient leurs degrés de +développement, ils peuvent se ramener tous aux deux <em>fonctions +élémentaires de l'âme</em>, la sensation et le mouvement +et à leur association dans le réflexe ou la représentation. +C'est au domaine de la sensation, au sens large, que se rattache +le <em>sentiment de plaisir et de peine</em>, qui détermine toute +la manière d'être sentimentale,—et de même, c'est, d'autre +part, au domaine du mouvement que se rattachent <em>l'attraction +et la répulsion</em> correspondantes (amour et haine), +l'effort pour obtenir le plaisir et éviter la peine.</p> + +<p>L'<em>attraction et la répulsion</em> apparaissent comme la source +primitive de la <em>volonté</em>, cet élément de l'âme d'une importance +capitale, qui détermine le caractère de l'individu. Les +<em>passions</em>, qui jouent un si grand rôle dans la vie psychique +supérieure, ne sont que des grossissements des «émotions». +Et celles-ci sont communes à l'homme et aux animaux, ainsi +<a class="pagenum" id="Page_147" title="147"></a> +que <span class="smcap">Romanes</span> l'a montré récemment d'une manière éclatante. +Au degré le plus primitif de la vie organique, nous trouvons +déjà, chez tous les Protistes, ces sentiments élémentaires de +plaisir et de peine, qui se manifestent par ce qu'on appelle +leurs <em>tropismes</em>, dans leur <em>recherche</em> de la lumière ou de l'obscurité, +de la chaleur ou du froid, dans leur attitude variable +à l'égard de l'électricité positive et négative. Au degré supérieur +de la vie psychique, nous trouvons, par contre, chez +l'homme civilisé, ces infimes nuances de sentiment, ces +tons dégradés du ravissement et de l'horreur, de l'amour et +de la haine, qui sont les ressorts de l'histoire et la mine +inépuisable de la poésie. Et pourtant ces états élémentaires +les plus primitifs du sentiment, réalisés dans le <em>psychoplasma</em> +des Protistes monocellulaires, sont reliés par une +chaîne continue, faite de tous les intermédiaires imaginables, +aux formes supérieures de la passion humaine, dont +le siège est dans les cellules ganglionnaires de l'écorce cérébrale. +Que ces formes elles-mêmes soient soumises absolument +aux lois physiques, c'est ce qu'a déjà exposé le grand +<span class="smcap">Spinoza</span> dans sa célèbre <em>Statique des passions</em>.</p> + +<p class="p2"><b>Echelle de la volonté.</b>—Le terme de <em>volonté</em> est soumis, +comme tous les termes psychologiques importants (ceux de +représentation, d'âme, d'esprit, etc.), aux interprétations et +définitions les plus variées. Tantôt la volonté, au sens le plus +large, est considérée comme un attribut <em>cosmologique</em>: «le +monde comme volonté et représentation» (<span class="smcap">Schopenhauer</span>); +tantôt, au sens le plus étroit, elle est considérée comme un +attribut <em>anthropologique</em>, comme la propriété exclusive de +l'homme; c'est le cas de <span class="smcap">Descartes</span> pour qui les animaux sont +des machines sans sensations ni volonté. Dans le langage +courant, l'existence de la volonté se déduit du phénomène de +mouvement volontaire et on la tient ainsi comme une forme +d'activité psychique commune à la plupart des animaux. Si +nous analysons la volonté à la lumière de la physiologie et +de l'embryologie comparées, nous nous convaincrons—comme +<a class="pagenum" id="Page_148" title="148"></a> +dans le cas de la sensation—qu'il s'agit d'une +propriété commune à tout <em>psychoplasma</em> vivant. Les mouvements +automatiques, aussi bien que les réflexes, déjà +observés chez les Protistes monocellulaires, nous sont +apparus comme la conséquence d'<em>aspirations</em> liées indissolublement +à la notion de vie. Chez les plantes et les animaux +inférieurs, eux aussi, les aspirations ou <em>tropismes</em> nous sont +apparus comme la résultante des aspirations de toutes les +cellules réunies.</p> + +<p>C'est seulement lorsque se développe «l'organe réflexe +tricellulaire», lorsqu'entre la cellule sensorielle sensible et +la cellule musculaire motrice, la troisième cellule indépendante +s'intercale, «cellule psychique ou ganglionnaire»,—que +nous pouvons reconnaître en celle-ci un organe élémentaire +indépendant de la volonté. Mais la volonté, chez les +animaux inférieurs où ceci est réalisé, reste encore presque +toute <em>inconsciente</em>. C'est seulement lorsque, chez les animaux +supérieurs, se développe la conscience, comme une réflexion +subjective des processus internes objectifs dans le neuroplasma +des cellules psychiques, que la volonté atteint ce +degré suprême où elle ne diffère plus qualitativement de la +volonté humaine et pour lequel le langage courant revendique +le prédicat de «<em>Liberté</em>». Son libre déploiement et ses +effets apparaissent d'autant plus imposants que se développent +davantage, avec le mouvement libre et rapide, le systême +musculaire et les organes des sens et, en corrélation +avec eux, les organes de la pensée, le cerveau.</p> + +<p class="p2"><b>Libre arbitre.</b>—Le problème de la liberté de la volonté +humaine est, de toutes les énigmes de l'univers, celle qui, de +tous temps, a le plus préoccupé l'homme pensant et cela +parce qu'au haut intérêt philosophique de la question s'ajoutent +les conséquences les plus importantes pour la philosophie +pratique, pour la morale, la pédagogie, la jurisprudence, +etc. <span class="smcap">E. du Bois-Reymond</span> qui traite de la question en +tant que septième et dernière de ses «sept énigmes de l'univers» +<a class="pagenum" id="Page_149" title="149"></a> +nous dit avec raison, en parlant du problème du libre +arbitre: «Il concerne chacun, il semble abordable à chacun, +il est étroitement lié aux conditions vitales de la société humaine, +il exerce une action profonde sur les croyances religieuses, +aussi le problème a-t-il joué dans l'histoire de la civilisation +et de la pensée humaine un rôle d'une importance +capitale et les diverses solutions qu'il a reçues reflètent-elles +nettement les stades d'évolution de la pensée humaine. Peut-être +n'est-il pas un objet de la méditation humaine qui ait +suscité une plus longue collection d'in-folios jamais ouverts +et destinés à moisir dans la poussière des bibliothèques.» +L'importance de la question ressort clairement aussi de ce +fait que <span class="smcap">Kant</span> plaçait la croyance au libre arbitre immédiatement +à côté de celles en «l'immortalité de l'âme» et +en «l'existence de Dieu». Il regardait ces trois grandes +questions comme les trois indispensables <em>postulats de la +raison pratique</em>, après avoir clairement montré que leur +réalité ne pouvait se démontrer à la lumière de la raison +<em>pure</em>!</p> + +<p>Ce qu'il y a de plus remarquable dans les débats si grandioses +et si obscurs auxquels a donné lieu le problème du libre +arbitre, c'est peut-être que, théoriquement, l'existence +de ce libre arbitre a été niée non seulement par les plus +grands philosophes critiques, mais encore par les partis les +plus opposés, tandis qu'en fait, pratiquement, elle est admise +comme une chose toute naturelle, aujourd'hui encore, par la +plupart des hommes. Des docteurs éminents de l'Eglise chrétienne, +des Pères de l'Eglise comme <span class="smcap">Augustin</span>, des réformateurs +comme <span class="smcap">Calvin</span> nient le libre arbitre aussi résolument +que les chefs les plus célèbres du matérialisme pur, qu'un +d'<span class="smcap">Holbach</span> au <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> ou qu'un <span class="smcap">Buchner</span> au <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle. Les théologiens +chrétiens le nient parce qu'il est inconciliable avec +leur profonde croyance en la toute-puissance de Dieu et en +la prédestination: Dieu, tout-puissant et omniscient, a tout +prévu et tout voulu de toute éternité, aussi a-t-il déterminé, +comme le reste, les actions des hommes. Si l'homme, avec sa +<a class="pagenum" id="Page_150" title="150"></a> +volonté libre, agissait autrement que Dieu ne l'a, par avance, +déterminé à agir, alors Dieu n'aurait pas été tout-puissant et +omniscient. Dans le même sens, <span class="smcap">Leibniz</span> fut, lui aussi, un +absolu <em>déterministe</em>. Les naturalistes monistes du siècle dernier, +mais par-dessus tous <span class="smcap">Laplace</span>, défendirent à leur tour le +déterminisme en s'appuyant sur leur philosophie générale +moniste et mécaniste.</p> + +<p>La lutte ardente entre les <em>déterministes</em> et les <em>indéterministes</em>, +entre les adversaires et les partisans du libre arbitre, +est aujourd'hui, après plus de deux mille ans, définitivement +résolue en faveur des premiers. La volonté humaine, est +aussi peu libre que celle des animaux supérieurs dont +elle ne diffère que par le degré, non par la nature. Tandis +qu'au siècle dernier encore on combattait le dogme du libre +arbitre avec des arguments généraux, philosophiques et cosmologiques, +notre <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, au contraire, nous a fourni, +pour sa réfutation définitive, de toutes autres armes, à savoir +ces armes puissantes dont nous sommes redevables à l'arsenal +de la <em>physiologie et de l'embryologie comparées</em>. Nous savons +aujourd'hui que tout acte de volonté est déterminé par +l'organisation de l'individu voulant et sous la dépendance +des conditions variables du milieu extérieur, au même titre +que toute autre fonction psychique. Le caractère de l'effort est +déterminé à l'avance par l'<em>hérédité</em>, il vient des parents et +des ancêtres; la décision, dans chaque acte nouveau, vient +de l'<em>adaptation</em> aux circonstances momentanées, en vertu de +quoi le motif le plus fort donne l'impulsion, conformément +aux lois qui régissent la statistique des passions. L'<em>ontogénie</em> +nous apprend à comprendre le développement individuel de +la volonté chez l'enfant, la <em>phylogénie</em>, le développement historique +de la volonté à travers la série de nos ancêtres vertébrés.</p> + +<p><a class="pagenum" id="Page_151" title="151"></a></p> +<p class="p2 center"><b>Coup d'œil rétrospectif sur les stades principaux +du développement de la vie psychique.</b></p> + +<table border="0" cellpadding="5" cellspacing="5" summary="rétrospectif"> +<tr> +<td class="tdvt"><b>Les cinq groupes psychologiques +du monde organique.</b></td> +<td class="tdvt"><b>Les cinq stades de développement +des organes de l'âme.</b></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdvt">V.—L'homme, les Vertébrés +supérieurs, Arthropodes et Mollusques.</td> +<td class="tdvt">V.—Système nerveux avec +un organe central très développé: +neuropsyche avec conscience.</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdvt">IV.—Vertébrés inférieurs, la +plupart des Invertébrés.</td> +<td class="tdvt">IV.—Système nerveux avec +un organe central simple: neuropsyche +sans conscience.</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdvt">III.—Invertébrés tout à fait +inférieurs (polypes, éponges); la +plupart des plantes.</td> +<td class="tdvt">III.—Le système nerveux +manque; âme d'un tissu pluricellulaire; +histopsyche sans conscience.</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdvt">II.—Cénobies de protistes: +colonies cellulaires de Protozoaires +(carchesium) et de Protophytes (volvox).</td> +<td class="tdvt">II.—Psychoplasma composé; +âme cellulaire sociale; cytopsyche +<em>socialis</em>.</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdvt">I.—Protistes mous cellulaires: +Protozoaires et Protophytes solitaires.</td> +<td class="tdvt">I.—Psychoplasma simple; +âme cellulaire isolée, cytopsyche <em>solitaria</em>.</td> +</tr> +</table> + +<h2>CHAPITRE VIII<br /> +Embryologie de l'âme.</h2> + +<p><a class="pagenum" id="Page_152" title=""></a> +<a class="pagenum" id="Page_153" title="153"></a></p> + +<p class="center"><span class="smcap">Études monistes de psychologie ontogénétique. Développement +de la vie psychique au cours de la vie individuelle de la +personne.</span></p> + +<p class="left45">«Les faits merveilleux de la <em>fécondation</em> sont du +plus haut intérêt pour la psychologie, en particulier +pour la théorie de l'<em>âme cellulaire</em>, dont ils sont +le fondement naturel. Car les processus importants +de la conception (par lesquels le spermatozoïde +mâle se fusionne avec l'ovule femelle +pour former une nouvelle cellule) ne peuvent se +comprendre et s'expliquer que si nous attribuons +à ces deux cellules sexuelles une sorte d'activité +psychique inférieure. Toutes deux, elles <em>sentent</em> +réciproquement leur voisinage; toutes deux, elles +sont attirées l'une vers l'autre par une impulsion +<em>sensible</em> (probablement quelque chose d'analogue à +une sensation d'odeur); toutes deux, elles se +meuvent l'une vers l'autre et ne se reposent +qu'après s'être fusionnées. Le mélange particulier +des deux noyaux cellulaires, parents, détermine en +chaque enfant son caractère individuel, psychique.»<br /> +<span class="i4"><em>Anthropogénie</em> (1891).</span></p> + +<hr /> +<p><a class="pagenum" id="Page_154" title="154"></a></p> + +<p class="center"><b>SOMMAIRE DU CHAPITRE VIII</b></p> + +<p class="hanging indent">Importance de l'ontogénie pour la psychologie.—Développement de l'âme +de l'enfant.—Commencement d'existence de l'âme individuelle.—Emboîtement +de l'âme.—Mythologie de l'origine de l'âme.—Physiologie de +l'origine de l'âme.—Processus élémentaires de la fécondation.—Copulation +entre l'ovule femelle et le spermatozoïde mâle.—L'amour cellulaire.—Transmission +héréditaire de l'âme des parents et des ancêtres.—Leur +nature physiologique, mécanique du plasma.—Fusion des âmes (amphigonie +psychique).—Répercussion, atavisme psychologique.—La loi fondamentale +biogénétique en psychologie.—Répétition palingénétique et +modification cénogénétique.—Psychogénie embryonnaire et post-embryonnaire.</p> + + +<p class="center"><b>LITTÉRATURE</b></p> + +<p><span class="smcap">J. Romanes.</span>—<i>L'évolution mentale chez l'homme. Origine des facultés +humaines.</i> Trad. française.</p> + +<p><span class="smcap">W. Preyer.</span>—<i>L'âme de l'enfant.</i> Observations sur l'évolution mentale de +l'homme durant les premières années de sa vie. Trad. française.</p> + +<p><span class="smcap">E. Haeckel.</span>—<i>Bildungsgeschichte unseres Nervensystems. Anthropogénie</i> +4te Aufl., 1891.</p> + +<p><span class="smcap">J. Lamettrie.</span>—<i>L'homme-machine.</i></p> + +<p><span class="smcap">Th. Ribot.</span>—<i>L'hérédité psychologique. Les maladies de la mémoire.</i></p> + +<p><span class="smcap">A. Forel.</span>—<i>Das Gedaechtniss und seine Abnorlitaeten.</i> Zurich, 1885.</p> + +<p><span class="smcap">W. Preyer.</span>—<i>Specielle physiologie des Embryo. Untersuchungen über die +Lebenserscheinungen vor der Geburt.</i> Leipzig, 1884.</p> + +<p><span class="smcap">E. Haeckel.</span>—<i>Zellseelen und Seelenzellen. Ursprung und Entwickelung der +Sinneswerkzeuge (Gesammelte populaere Vortraege aus dem Gebiete der +Entwickelungslehre.</i> I und II Heft). Bonn, 1878.</p> + +<p><a class="pagenum" id="Page_155" title="155"></a></p> + +<p class="p2">L'âme humaine—quelqu'idée qu'on se fasse de son +«essence» subit au cours de notre vie individuelle une évolution +continue. Cette <em>donnée ontogénétique</em> est d'une importance +fondamentale pour notre psychologie moniste, bien +que la plupart des «psychologues de profession» ne lui +accordent que peu ou pas d'attention. L'embryologie individuelle +étant, d'après l'expression de <span class="smcap">Baer</span>—et conformément +à la conviction générale des biologistes,—le «vrai fanal +pour toutes les recherches relatives aux corps organiques», +cette science seule pourra aussi éclairer d'un vrai jour les +secrets les plus importants de la vie psychique de ces corps.</p> + +<p>Quoique l'«embryologie de l'âme humaine» soit des plus +importantes et des plus intéressantes, elle n'a trouvé jusqu'ici +que dans une mesure restreinte l'attention qu'elle mérite. Ce +sont presque exclusivement les <em>pédagogues</em> qui, jusqu'ici, se +sont occupés de cette embryologie, et partiellement; appelés +par leur profession à surveiller et à diriger le développement +de l'activité de l'âme chez l'enfant, ils en sont venus à trouver +un intérêt théorique aux faits psychogénétiques qu'ils +observaient. Cependant ces pédagogues—en tant du moins +qu'ils réfléchissaient!—aujourd'hui comme dans l'antiquité, +demeuraient presque tous sous le joug de la psychologie +dualiste régnante; mais, par contre, ils ignoraient pour +la plupart les faits les plus importants de la psychologie +comparée, ainsi que l'organisation et les fonctions du cerveau. +Leurs observations, d'ailleurs, concernaient presque +toujours les enfants à l'âge où ils vont en classe ou dans les +<a class="pagenum" id="Page_156" title="156"></a> +années immédiatement précédentes. Les phénomènes merveilleux +que présente la psychogénie individuelle de l'enfant, +précisément durant ses premières années, et que les parents +intelligents admirent avec joie, n'avaient presque jamais été +l'objet d'études scientifiques approfondies. C'est <span class="smcap">G. Preyer</span> +(1881) qui a frayé la voie par son intéressant ouvrage sur +l'<em>Ame de l'enfant. Observations sur l'évolution mentale de +l'homme durant les premières années de sa vie</em>. Au surplus, +pour comprendre les choses avec une absolue clarté, il nous +faut remonter plus loin encore, jusqu'à la première apparition +de l'âme dans l'œuf fécondé.</p> + +<p class="p2"><b>Apparition de l'âme individuelle.</b>—L'origine et la première +apparition de l'<em>individu humain</em>—tant le corps que +l'âme—passaient encore, au début du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, pour être +des secrets absolus. Sans doute le grand <span class="smcap">C.-F. Wolff</span>, dès 1759 +avait révélé, dans sa <em>Theoria generationis</em> la vraie nature du +développement embryonnaire et montré, s'appuyant sur l'observation +critique, que dans le développement du germe aux +dépens d'une simple cellule œuf, il se produisait une véritable +<em>épigénèse</em>, c'est-à-dire une série de processus de néoformations +des plus remarquables<a name="FNanchor_29" id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>. Mais la physiologie +d'alors, ayant à sa tête le célèbre <span class="smcap">Haller</span>, écartait carrément +ces données <em>empiriques</em>, qui se pouvaient immédiatement +démontrer à l'aide du microscope—et s'en tenait fermement +au dogme traditionnel de la <em>préformation</em> embryonnaire. +Conformément à ce dogme, on admettait que dans +l'œuf humain—comme dans l'œuf de tous les animaux—l'organisme +avec toutes ses parties préexistait déjà, était déjà +préformé; le «développement» du germe ne consistait +proprement qu'en une «expansion» (<em>evolutio</em>) des parties +incluses. La conséquence nécessaire de cette erreur, c'était +la théorie de l'emboîtement, mentionnée plus haut; comme +dans l'embryon féminin l'ovaire était déjà présent, on devait +<a class="pagenum" id="Page_157" title="157"></a> +admettre que dans ses œufs déjà les germes de la génération +suivante étaient emboîtés et ainsi de suite, <em>in infinitum!</em> +A ce dogme de l'école des <em>ovulistes</em>, s'en opposait un autre, +non moins erroné, celui des <em>Animalculistes</em>; ceux-ci croyaient +que le germe proprement dit résidait, non pas dans l'ovule +féminin de la mère, mais dans le spermatozoïde mâle du +père, et qu'il fallait chercher dans cet «animalcule spermatique» +(<em>spermatozoon</em>) la série emboîtée des suites de générations.</p> + +<p><span class="smcap">Leibnitz</span> appliqua très logiquement cette théorie de l'emboîtement +à l'<em>âme</em> humaine; il lui dénia un développement +véritable (Epigenesis), ainsi qu'il le déniait au corps et +déclara dans sa Théodicée: «Ainsi je prétends que les âmes, +qui deviendront un jour des âmes humaines, étaient présentes +dans le sperme, ainsi que celles des autres espèces; qu'elles +ont toujours existé, sous la forme de corps organisés, chez +les ancêtres jusqu'à Adam, c'est-à-dire depuis le commencement +des choses». Des idées analogues ont persisté, tant +dans la biologie que dans la philosophie, jusque vers 1830, +époque où la réforme de l'embryologie par <span class="smcap">Baer</span> leur a porté +le coup mortel. Mais dans le domaine de la psychologie elles +ont su se maintenir, même jusqu'à nos jours; elles ne représentent +qu'un groupe de ces nombreuses et étranges idées +mystiques qu'on rencontre aujourd'hui encore dans l'ontogénie +de l'âme.</p> + +<p class="p2"><b>Mythologie de l'origine de l'âme.</b>—Les informations +précises que nous avons acquises en ces derniers temps par +l'ethnologie comparée, relativement à la manière dont les +divers mythes se sont formés chez les anciens peuples civilisés +et chez les peuples primitifs actuels, sont aussi d'un +grand intérêt pour la psychogénie; mais nous serions entraînés +trop loin si nous voulions entrer ici dans des développements, +nous renvoyons à l'ouvrage excellent de <span class="smcap">A. Svoboda</span>: +<em>Les formes de la croyance</em> (1897). Du point de vue de leur +contenu scientifique ou poétique, les <em>mythes psychogénétiques</em> +<a class="pagenum" id="Page_158" title="158"></a> +considérés peuvent être classés, de la manière suivante, en +cinq groupes: I. Mythe de la <em>métempsychose</em>: l'âme existait +auparavant dans le corps d'un autre animal et n'a fait que +passer de celui-ci dans le corps de l'homme; les prêtres +égyptiens, par exemple, affirmaient que l'âme humaine, +après la mort du corps, errait à travers toutes les espèces +animales et, après trois mille ans, rentrait dans un corps +humain. II. Mythe de l'<em>implantation</em>: l'âme existait indépendante +en un autre lieu, dans une chambre de réserve +psychogénétique (dans une sorte de <em>sommeil embryonnaire</em> +ou de vie latente); un oiseau vient la chercher (parfois représenté +comme un aigle, généralement comme une «cigogne à +sonnettes»), et il la transporte dans un corps humain. +III. Mythe de la <em>création</em>: le Créateur divin, conçu comme +«Dieu-Père» crée les âmes et les tient en réserve, tantôt +dans un étang à âmes (où elles sont conçues comme formant +un «Plankton» vivant), tantôt sur un arbre à âmes (elles +sont alors comme les fruits d'une plante phanérogame); le +Créateur les prend et les transporte (pendant l'acte de la +génération), dans un germe humain. IV. Mythe de l'<em>emboîtement +des âmes</em> (celui de Leibniz, mentionné plus haut). +V. Mythe de la <em>division des âmes</em> (celui de <span class="smcap">R. Wagner</span> (1855), +admis aussi par d'autres physiologistes<a name="FNanchor_30" id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a>); pendant l'acte de +la génération, une partie des deux âmes (immatérielles!) qui +habitent le corps des deux parents, se détache; le morceau +d'âme maternelle chevauche sur l'ovule, le morceau d'âme +paternelle sur le spermatozoïde mobile: ces deux cellules +venant à se fusionner, les deux fragments d'âme qui les +accompagnaient se mêlent également pour former une nouvelle +âme immatérielle.</p> + +<p><b>Physiologie de l'origine de l'âme.</b>—Bien que ces +fantaisies poétiques sur l'origine des âmes humaines individuelles +soient encore répandues et admises aujourd'hui, +<a class="pagenum" id="Page_159" title="159"></a> +leur caractère purement mythologique est cependant démontré +comme certain à cette heure. Les recherches d'un si +haut intérêt et si dignes d'admiration, entreprises pendant +ces vingt-cinq dernières années, pour connaître en détail les +processus de la fécondation et de la germination de l'œuf, +ont montré que ces phénomènes mystérieux rentrent tous +dans le domaine de la <em>Physiologie cellulaire</em>. Le germe +féminin, l'ovule, et le corpuscule fécondant masculin, le +spermatozoïde, sont de <em>simples cellules</em>. Ces cellules vivantes +possèdent une somme de propriétés physiologiques que nous +réunissons sous le terme d'<em>âme cellulaire</em>, absolument comme +chez les protistes qui demeurent toujours monocellulaires. +Les deux sortes de cellules sexuelles possèdent la propriété +de sentir et de se mouvoir. Le jeune ovule, ou «œuf primitif», +se meut à la façon d'une <em>amibe</em>; les minuscules spermatozoïdes, +dont chaque goutte de sperme muqueux renferme +des millions, sont des cellules flagellées qui se meuvent +au moyen de leur flagellum vibratile et nagent au milieu du +sperme aussi vite que les <em>Infusoires flagellés</em> ordinaires +(flagellates).</p> + +<p>Lorsque les deux sortes de cellules, par suite de la copulation, +viennent à se rencontrer, ou lorsqu'elles sont mises +en contact par une fécondation artificielle (par exemple chez +les poissons), elles s'attirent réciproquement et s'accolent +étroitement. La cause de cette attraction cellulaire est de +nature chimique, c'est un mode d'activité sensorielle du +plasma, quelque chose d'analogue à l'odorat ou au goût, à +quoi nous donnons le nom de <em>Chimiotropisme érotique</em>; on +peut très bien aussi (et cela aussi bien au sens de la chimie +qu'au sens de l'amour romanesque) appeler cela une «affinité +élective cellulaire» ou un «<em>amour cellulaire</em> sexuel». De +nombreuses cellules flagellées, incluses dans le sperme, +nagent rapidement vers l'immobile ovule et cherchent à +pénétrer dans son corps. Mais, ainsi que l'a montré <span class="smcap">Hertwig</span> +(1875), il n'y a normalement qu'un seul prétendant qui soit +favorisé et qui atteigne réellement le but souhaité. Aussitôt +<a class="pagenum" id="Page_160" title="160"></a> +que cet «animalcule spermatique» favorisé s'est frayé avec +sa «tête» (c'est-à-dire son noyau cellulaire) un chemin à +travers le corps de l'ovule, celui-ci secrète une mince membrane +muqueuse qui le protège contre la pénétration d'autres +cellules mâles. Ce n'est qu'au moyen d'une température +basse, en stupéfiant l'ovule par le froid ou en l'insensibilisant +par des narcotiques (chloroforme, morphine, nicotine), que +<span class="smcap">Hertwig</span> a pu empêcher la formation de cette membrane +protectrice; alors survenait la <em>surfécondation</em> ou <em>polyspermie</em> +et de nombreux filaments spermatiques pénétraient dans le +corps de l'inconsciente cellule (Cf. mon <em>Anthropogénie</em>, p. 147). +Ce fait merveilleux prouvait un faible degré d'«<em>instinct +cellulaire</em>» (ou du moins de sensation vive, spécifique) dans +les deux sortes de cellules sexuelles, non moins clairement +que les processus importants appelés à se jouer aussitôt +après dans les deux cellules. Les deux sortes de noyaux cellulaires, +en effet, celui de l'ovule femelle et celui du spermatozoïde +mâle, s'attirent réciproquement, se rapprochent et se +fusionnent complètement lorsqu'ils arrivent au contact l'un +de l'autre. C'est ainsi que provient, de l'ovule fécondé, cette +importante cellule nouvelle que nous appelons <em>cellule souche</em> +(Cytula) laquelle engendre, par des divisions répétées, +l'organisme pluricellulaire tout entier. Les conséquences +psychologiques qui ressortent de ces faits merveilleux de la +fécondation, lesquels n'ont été bien constatés que pendant +ces 25 dernières années, sont d'une importance capitale et +n'ont pas été jusqu'ici, à beaucoup près, appréciées en raison +de leur portée générale. Nous résumerons les conclusions +essentielles dans les cinq propositions suivantes: I. Tout être +humain, comme tout autre animal supérieur, est, au début +de son existence, une cellule simple. II. Cette cellule souche +(Cytula) se produit partout de la même manière, par la fusion +ou copulation de deux cellules séparées, d'origine différente, +l'ovule femelle (ovulum) et le spermatozoïde mâle (spermium). +III. Les deux cellules sexuelles possèdent chacune +une «âme cellulaire» différente, c'est-à-dire que chacune +<a class="pagenum" id="Page_161" title="161"></a> +est caractérisée par une forme spéciale de sensation et de +mouvement. IV. Au moment de la fécondation ou de la conception, +il y a fusion non seulement entre les corps protoplasmiques +des deux cellules sexuelles et leurs noyaux, mais +aussi entre leurs «âmes», c'est-à-dire que les forces de +tension contenues dans chacune des deux et liées indissolublement +à la matière du plasma, s'unissent pour fournir une +nouvelle force de tension, l'«embryon d'âme» de la cellule +souche qui vient d être ainsi formée. V. Ainsi chaque personne +possède des qualités de corps et d'esprit, qu'elle tient +de ses deux parents; en vertu de l'hérédité, le noyau de +l'ovule transmet une partie des qualités maternelles; celui du +spermatozoïde, une partie des qualités paternelles.</p> + +<p>Ces phénomènes de la conception, constatés empiriquement, +fondent en outre la certitude de ce fait des plus importants, +à savoir que pour tout homme, comme pour tout animal, +<em>l'existence individuelle a un commencement</em>; la complète +copulation des deux noyaux cellulaires sexuels détermine, +avec une précision mathématique, l'instant où se produit non +seulement le corps de la nouvelle <em>cellule souche</em>, mais aussi +son «âme». Déjà par ce seul fait le vieux mythe de l'<em>immortalité +de l'âme</em> est réfuté, mais nous y reviendrons plus loin. +Une superstition encore très répandue se trouve encore réfutée +par là: c'est celle qui nous fait croire que l'homme doit +son existence individuelle à la «grâce du bon Dieu». La +cause de cette existence est bien plutôt et uniquement l'<em>Eros</em> +de ses deux parents, ce puissant instinct sexuel commun à +toutes les plantes et tous les animaux pluricellulaires et qui +les conduit à s'accoupler. Mais l'essentiel, dans ce processus +physiologique, n'est pas, comme on l'admettait jadis, +l'«étreinte» ou les jeux de l'amour qui s'y rattachent, mais +uniquement l'introduction du sperme mâle dans les conduits +sexuels féminins. C'est seulement ainsi que, chez les animaux +terrestres, la semence fécondante et l'ovule détaché peuvent +se rencontrer (ce qui a généralement lieu chez l'homme, à +l'intérieur de l'utérus.) Chez les animaux inférieurs, aquatiques +<a class="pagenum" id="Page_162" title="162"></a> +(par exemple les poissons, les coquillages, les méduses), +les produits sexuels, parvenus à maturité, tombent +simplement dans l'eau et là leur rencontre est abandonnée +au hasard; il n'y a pas d'accouplement au sens propre et par +suite on ne trouve plus ces fonctions psychiques complexes +de la «vie de l'amour» qui jouent un si grand rôle chez les +animaux supérieurs. C'est pourquoi manquent, chez tous ces +animaux inférieurs, où la copulation n'existe pas, ces organes +intéressants, que <span class="smcap">Darwin</span> a désignés du nom de «caractères +sexuels secondaires» et qui sont des produits de la sélection +sexuelle: la barbe de l'homme, les bois du cerf, le superbe +plumage des oiseaux de paradis et de beaucoup de Gallinacés +ainsi que bien d'autres signes distinctifs des mâles qui manquent +aux femelles.</p> + +<p class="p2"><b>Hérédité de l'âme.</b>—Parmi les conséquences de la <em>physiologie +de la conception</em> que nous venons d'énumérer, celle +qui importe surtout pour la psychologie, c'est l'<em>hérédité des +qualités de l'âme transmises par les deux parents</em>. Chaque enfant +reçoit en héritage de ses <em>deux</em> parents certaines particularités +de caractère, de tempérament, de talent, d'acuité sensorielle, +d'énergie de la volonté: ce sont des faits connus de tous. Il +en est de même de ce fait que souvent (ou même généralement) +les qualités psychiques des grands-parents se transmettent +par l'hérédité; bien plus, l'homme ressemble très +souvent plus, sous certains rapports, à ses grands-parents +qu'à ses parents et cela est vrai des particularités mentales +aussi bien que des corporelles. Toutes ces merveilleuses <em>lois +de l'hérédité</em> que j'ai énoncées, d'abord dans la Morphologie +générale (1866) et que j'ai traitées sous une forme populaire +dans l'<em>Histoire de la Création Naturelle</em>, valent d'une manière +générale et aussi bien pour les phénomènes de l'activité psychique +que pour les détails de structure du corps; que dis-je? +elles nous apparaissent bien souvent d'une manière plus +surprenante et avec plus de clarté quand il s'agit du psychique +que quand il s'agit du physique.</p> + +<p><a class="pagenum" id="Page_163" title="163"></a> +Cependant, pris en soi, le grand domaine de l'<em>hérédité</em>, +dont <span class="smcap">Darwin</span> le premier (1859) nous a fait entrevoir l'incomparable +portée et qu'il nous a, le premier, appris à étudier +scientifiquement, abonde en énigmes obscures et en difficultés +physiologiques; nous ne pouvons pas prétendre que, dès +maintenant, au bout de 40 ans, tous les aspects du problème +nous soient clairs. Mais ce que nous avons déjà acquis définitivement +c'est que l'<em>hérédité</em> est par nous considérée comme +une <em>fonction physiologique de l'organisme</em>, indissolublement +liée à sa fonction de reproduction et il nous faut finalement +ramener celle-ci, comme toutes les autres fonctions vitales, à +des processus physico-chimiques, à une <em>mécanique du plasma</em>. +Mais nous connaissons maintenant avec exactitude le processus +de la fécondation lui-même; nous savons que le noyau +du spermatozoïde apporte à la cellule souche, qui vient d'être +formée, les qualités paternelles, tandis que le noyau de +l'ovule lui apporte les qualités maternelles. La fusion des +deux noyaux cellulaires est proprement le fait essentiel de +l'hérédité; par là, les qualités individuelles de l'âme comme +celles du corps passent à l'individu qui vient d'être formé. A +ces faits ontogénétiques, la psychologie dualiste et mystique, +qui règne aujourd'hui encore dans les écoles, s'oppose en +vain, tandis que notre psychogénie moniste les explique avec +la plus grande simplicité.</p> + +<p class="p2"><b>Fusion des âmes (amphigonie psychique).</b>—Le fait +physiologique qui importe avant tout pour l'exacte appréciation +de la psychogénie individuelle, c'est la <em>continuité de +l'âme</em> dans la suite des générations. Si, en fait, au moment +de la conception, un nouvel individu est produit, il ne constitue +cependant pas une formation nouvelle, ni au point de vue +des qualités intellectuelles ni à celui des qualités corporelles, +mais c'est le simple produit de la fusion des deux facteurs +représentés par les parents, l'ovule maternel et le spermatozoïde +paternel. Les âmes cellulaires de ces deux cellules +sexuelles se fusionnent aussi complètement dans l'acte de la +<a class="pagenum" id="Page_164" title="164"></a> +fécondation, pour former une nouvelle <em>âme cellulaire</em>, que +le font les deux noyaux, porteurs matériels de ces forces +de tension psychique, pour former un nouveau <em>noyau cellulaire</em>. +Puisque nous voyons des individus de la même espèce—même +des frère et sœur issus d'un même couple de parents—présenter +toujours quelques différences, quoique peu +importantes, il nous faut bien admettre que ces différences +existent déjà dans la composition chimique du plasma des +deux cellules germes unies dans la copulation. (Loi de la variation +individuelle. <em>Histoire de la Création Naturelle</em>, p. 215.)</p> + +<p>Ces faits déjà nous permettent de comprendre l'infinie +diversité des formes physiques et psychiques dans la nature +organique. Une conséquence extrême, mais trop exclusive, +est celle que <span class="smcap">Weisman</span> a tirée de ce qui précède, considérant +l'<em>amphimixis</em>, la fusion des plasmas germinatifs dans la +génération sexuée, comme la cause générale et unique de la +variabilité individuelle. Cette conception exclusive, qui se +rattache à sa théorie de la continuité du plasma germinatif, +est, à mon avis, exagérée; je suis bien plutôt convaincu que +les lois importantes de l'<em>hérédité progressive</em> et de l'<em>adaptation +fonctionnelle</em> qui s'y rattache, valent pour l'âme exactement +comme pour le corps. Les qualités nouvelles que l'individu +s'est acquises pendant sa vie peuvent avoir un contre-coup +partiel sur la composition moléculaire du plasma +germinatif, dans l'ovule et le spermatozoïde et peuvent ainsi, +dans certaines conditions, être transmises à la génération +suivante (naturellement, en tant que simple force de tension +latente).</p> + +<p class="p2"><b>Atavisme psychologique.</b>—Dans la fusion des âmes +qui se produit au moment de la conception, ce qui se transmet +surtout, héréditairement, par la fusion des deux noyaux +cellulaires, c'est, sans doute, la force de tension des deux +âmes des parents; mais, en outre, il peut s'y joindre une +influence psychique héréditaire, remontant souvent en +arrière jusqu'à des générations éloignées, car les lois de +<a class="pagenum" id="Page_165" title="165"></a> +l'<em>hérédité latente</em> ou <em>atavisme</em> valent pour l'âme comme pour +l'organisation anatomique. Les phénomènes merveilleux que +produit ce <em>recul</em> nous apparaissent, sous une forme bien +simple et bien instructive, dans les «générations alternantes» +des polypes et des méduses. Nous voyons là deux générations +très différentes alterner régulièrement, de telle sorte que la +première reproduit la troisième, la cinquième, etc., tandis +que la seconde se répète dans la quatrième, la sixième, etc.. +(<em>Histoire Naturelle</em>, p. 185.)</p> + +<p>Chez l'homme, comme chez les animaux et les plantes +supérieures, où, par suite d'une hérédité continue, chaque +génération ressemble à l'autre, cette alternance régulière des +générations fait défaut, mais néanmoins nous observons, ici +encore, divers phénomènes de <em>recul</em> ou d'atavisme qu'il faut +ramener à la même loi d'hérédité latente.</p> + +<p>C'est précisément dans les traits de détail de leur vie +psychique, dans le fait qu'ils possèdent certaines dispositions +ou talents artistiques, par l'énergie de leur caractère ou leur +tempérament passionné, que des hommes éminents ressemblent +souvent plus à leurs grands-parents qu'à leurs parents; +parfois aussi apparaît tel trait frappant de caractère que ne +possédaient ni les uns ni les autres, mais qui s'était manifesté +chez quelque membre éloigné de la série des ancêtres, longtemps +auparavant. Dans ces merveilleux traits d'atavisme, les +mêmes lois d'hérédité applicables à l'âme valent aussi +pour la physionomie, pour la qualité individuelle des organes +des sens, les muscles, le squelette et autres parties du corps. +Nous pouvons suivre cela dans un cas où le phénomène est +surtout frappant: dans les dynasties régnantes et les familles +d'ancienne noblesse qui, par le rôle marquant qu'elles ont +joué dans l'Etat nous ont valu une exacte peinture historique +des individus formant la chaîne de générations, ainsi par +exemple chez les Hohenzollern, Hohenstaufen, la famille +d'Orange, les Bourbons, etc., et mieux encore dans l'antiquité, +chez les Césars.</p> + +<p class="p2"><a class="pagenum" id="Page_166" title="166"></a> +<b>La loi fondamentale biogénétique en psychologie</b> +(1866).—Le <em>lien causal</em> entre l'évolution <em>biontique</em> (individuelle) +et la <em>phylétique</em> (historique), que, dans ma <em>Morphologie +générale</em>, j'avais déjà placé, comme la loi suprême, en +tête de toutes les recherches biogénétiques, a la même valeur +générale pour la <em>psychologie</em> que pour la <em>morphologie</em>. J'ai +insisté sur son importance toute spéciale pour l'homme sous +ce double rapport (1874) dans la première leçon de mon +<em>Anthropogénie</em>, intitulée: «La loi fondamentale de l'évolution +organique». Chez l'homme comme chez tous les autres +organismes, l'<em>embryogénie est une récapitulation de la phylogénie</em>. +Cette récapitulation accélérée et abrégée est d'autant +plus complète que, grâce à une hérédité constante, la <em>répétition +évolutive</em> originelle (palingenesis) est mieux conservée; +au contraire, elle est d'autant plus incomplète que, +grâce à une adaptation variée, la <em>modification évolutive</em> ultérieure +(cenogenesis) a été introduite (<em>Anthropogénie</em>, p. 11).</p> + +<p>En appliquant cette loi fondamentale à l'évolution de l'âme, +nous ne devons surtout pas oublier de tenir toujours nos +regards fixés sur les <em>deux</em> aspects de cette loi. Car chez +l'homme, comme chez toutes les plantes et les animaux supérieurs, +au cours des millions d'années de l'évolution phylétique, +des modifications si importantes (<em>cénogénèses</em>) se sont +produites que, par suite, l'image originelle et pure de la +<em>palingénèse</em> (ou «répétition historique»), s'est trouvée très +altérée et modifiée. Tandis que, d'une part, en vertu des lois +de l'hérédité dans le même temps et dans le même lieu, la +récapitulation <em>palingénétique</em> est conservée, d'autre part, en +vertu des lois de l'hérédité simplifiée et abrégée, la récapitulation +<em>cénogénétique</em> est sensiblement modifiée (<em>Histoire de la +création Naturelle</em>, p. 190). Cela est surtout nettement visible +dans l'histoire du développement des organes psychiques, du +système nerveux, des muscles et des organes des sens. Mais il +en va exactement de même de l'activité de l'âme, indissolublement +liée au développement normal de ces organes. L'histoire +<a class="pagenum" id="Page_167" title="167"></a> +de leur développement chez l'homme comme chez tous +les autres animaux vivipares, subit déjà une profonde modification +cénogénétique par ce fait que le développement du +germe a lieu ici, pendant un temps assez long, à l'intérieur +du corps de la mère. Nous devons donc distinguer l'une de +l'autre, comme deux grandes périodes de la psychogénie individuelle: +1<sup>o</sup> l'histoire du développement embryonnaire et +2<sup>o</sup> celle du développement post-embryonnaire de l'âme.</p> + +<p class="p2"><b>Psychogénie embryonnaire.</b>—Le germe humain ou +embryon, dans les conditions normales, se développe dans le +corps maternel pendant une durée de neuf mois (ou +270 jours). Pendant cet espace de temps, il est complètement +séparé du monde extérieur, protégé non seulement par +l'épaisse paroi musculaire de l'utérus maternel, mais encore +par les enveloppes embryonnaires spéciales (embryolemmes) +caractéristiques des trois classes supérieures de Vertébrés: +Reptiles, Oiseaux et Mammifères. Dans les trois classes +d'Amniotes, ces enveloppes embryonnaires (amnion ou +membrane aqueuse, serolemme ou membrane séreuse) se +développent exactement de la même manière. Ce sont des +organes de protection que les premiers reptiles (proreptiles), +formes ancestrales communes à tous les Amniotes, ont +acquis pendant la période permique (vers la fin de l'époque +paléozoïque),—alors que ces Vertébrés supérieurs s'adaptaient +à la vie exclusivement terrestre et à la respiration +aérienne. Leurs ancêtres immédiats, les Amphibies de la +période houillère, vivaient et respiraient encore dans l'eau, +comme leurs ancêtres plus lointains, les Poissons.</p> + +<p>Chez ces Vertébrés primitifs, inférieurs et aquatiques, +l'embryologie présentait encore à un haut degré le caractère +palingénétique, ainsi que c'est encore le cas chez la plupart +des Poissons et des Amphibies actuels. Les têtards bien +connus, les larves de salamandres et de grenouilles possèdent, +aujourd'hui encore dans les premiers temps de leur +libre vie aquatique, un corps dont la forme rappelle celui de +leurs ancêtres les Poissons; ils leur ressemblent aussi par +<a class="pagenum" id="Page_168" title="168"></a> +leur mode de vie, leur respiration branchiale, le fonctionnement +de leurs organes sensoriels et de leurs autres organes +psychiques. C'est seulement lorsque survient l'intéressante +métamorphose des têtards nageurs et alors qu'ils s'adaptent +à la vie terrestre, que leur corps, pareil à celui des Poissons +se transforme en celui d'un Amphibie rampant et quadrupède; +à la place de la respiration branchiale aquatique, apparaît la +respiration aérienne, au moyen de poumons et, avec le genre +de vie modifié, l'appareil psychique (système nerveux et +organes des sens) acquiert un plus haut degré de développement. +Si nous pouvions suivre complètement, depuis le commencement +jusqu'à la fin, la psychogénie des têtards, nous +pourrions à bien des reprises, appliquer la loi fondamentale +biogénétique, au développement de leur âme. Car ils se développent +immédiatement dans les circonstances les plus +variées du monde extérieur et doivent de bonne heure y +adapter leur sensation et leur mouvement. Le têtard nageur +ne possède pas seulement l'organisation, mais aussi le mode +de vie des Poissons et ce n'est que par la transformation de +l'un et de l'autre qu'il arrive à posséder ceux de la grenouille.</p> + +<p>Chez l'homme, pas plus que chez les autres Amniotes, ce +n'est le cas; les embryons, du fait de leur inclusion dans +les membranes protectrices, sont complètement soustraits à +l'influence directe du monde extérieur et désaccoutumés de la +réciprocité d'action entre ce monde et eux. Mais, en outre, le +<em>soin des jeunes</em>, si particulier chez les Amniotes, fournit aux +embryons des conditions bien plus favorables à l'abréviation +cénogénétique de l'évolution palingénétique. Avant tout, à ce +point de vue, il convient de signaler l'excellent mode de nutrition +de l'embryon; elle se fait chez les Reptiles, Oiseaux +et Monotrêmes (les Mammifères ovipares) par le vitellus +nutritif, le grand jaune de l'œuf qui lui adhère; chez les +autres Mammifères, par contre (Marsupiaux et Placentaliens), +elle se fait par le sang de la mère qui est conduit à l'embryon +par les vaisseaux sanguins du sac vitellin et de l'allantoïde. Chez +les <em>placentaliens</em> les plus élevés, ce mode utile de nutrition +atteint, par la formation d'un placenta maternel, le plus haut +<a class="pagenum" id="Page_169" title="169"></a> +degré de perfection; aussi l'embryon est-il ici complètement +développé avant la naissance. Son âme, cependant, demeure +pendant toute cette période dans un état de <em>sommeil embryonnaire</em>, +état de repos que <span class="smcap">Preyer</span> a comparé avec raison au +sommeil hibernal des animaux. Nous trouvons un sommeil +analogue, long et prolongé, dans l'état larvaire des insectes +qui traversent une métamorphose complète (papillons, mouches, +cafards, abeilles, etc.). Ici, le <em>sommeil larvaire</em>, pendant +lequel s'effectuent les transformations les plus importantes +dans les organes et les tissus, est d'autant plus intéressant +que, pendant la période précédente, où la larve vit +libre (chenille, larve de hanneton ou ver), l'animai possède +une vie psychique très développée, de beaucoup inférieure, +pourtant, à ce que sera le stade ultérieur (après le sommeil +larvaire) alors que l'insecte sera complet, ailé et aura atteint +sa maturité sexuelle.</p> + +<p class="p2"><b>Psychogénie post-embryonnaire.</b>—L'activité psychique +de l'homme traverse, pendant sa vie individuelle, +ainsi que cela a lieu chez la plupart des animaux supérieurs, +une série de stades évolutifs; nous distinguerons, +comme les plus importants d'entre eux, les cinq degrés suivants: +1<sup>o</sup> l'âme du nouveau-né, jusqu'à l'éveil de la conscience +personnelle et l'acquisition du langage; 2<sup>o</sup> l'âme du +petit garçon ou de la petite fille jusqu'à la puberté (à l'éveil +de l'instinct sexuel); 3<sup>o</sup> l'âme du jeune homme ou de la jeune +fille jusqu'à ce que survienne la liaison sexuelle (période de +l'«idéal»); 4<sup>o</sup> l'âme de l'homme fait et de la femme mûre +(période de maturité complète), où se fonde la famille: s'étendant, +en général chez l'homme jusque vers la soixantaine, +chez la femme jusque vers la cinquantaine, jusqu'à ce que +survienne l'involution; 5<sup>o</sup> l'âme du vieillard ou de la vieille +femme (période de régression). La vie psychique de l'homme +parcourt ainsi les mêmes stades évolutifs de développement +progressif, de pleine maturité et de régression, que toutes +les autres fonctions de l'organisme.</p> + +<h2>CHAPITRE IX<br /> +Phylogénie de l'Ame.</h2> + +<p><a class="pagenum" id="Page_170" title=""></a> +<a class="pagenum" id="Page_171" title="171"></a></p> + +<p class="center"><span class="smcap">Études monistes de psychologie phylogénétique. Évolution +de la vie psychique dans la série animale des ancêtres de +l'homme.</span></p> + +<p class="left45">Les fonctions physiologiques de l'organisme, réunies +sous le terme d'activité psychique, ou plus brièvement +d'<em>âme</em>, ont pour instrument chez l'homme +les mêmes processus mécaniques (physiques ou chimiques) +que chez les autres <em>Vertébrés</em>. Les organes +de ces fonctions psychiques, eux aussi, sont les +mêmes chez les uns et les autres: cerveau et +moelle épinière comme organes centraux, nerfs périphériques +et organes sensoriels. De même que +ces <em>organes psychiques</em> se développent chez l'homme +lentement et progressivement à partir des degrés +inférieurs réalisés chez les ancêtres vertébrés, de +même il en va, naturellement de leurs <em>fonctions</em> +c'est-à-dire de l'âme elle-même.»<br /> +<span class="i4"><em>Philogénie systématique des Vertébrés</em>, 1895.</span></p> + +<hr /> + +<p><a class="pagenum" id="Page_172" title="172"></a></p> + +<p class="center"><b>SOMMAIRE DU CHAPITRE IX</b></p> + +<p class="hanging indent">Evolution historique progressive de l'âme humaine, à partir de l'âme animale.—Méthodes +de la psychologie phylogénétique.—Quatre étapes +principales dans la phylogénie de l'âme: I. Ame cellulaire (cytopsyche) +des Protistes (Infusoires, ovule, psychologie cellulaire); II. Ame d'une colonie +cellulaire (cénopsyche), psychologie de la Morula et de la Blastula; +III. Ame des tissus (histopsyche); sa duplicité. Ame des plantes. Ame des +animaux inférieurs dépourvus de système nerveux. Ame double des Siphonophores +(âme personnelle et âme cormale); IV. Ame du système nerveux +(neuropsyche) des animaux supérieurs.—Trois parties dans l'appareil +psychique: organes sensoriels, muscles et nerfs.—Formation typique du +centre nerveux dans les divers groupes animaux.—Organe de l'âme chez +les Vertébrés: Canal médullaire (cerveau et moelle épinière).—Histoire de +l'âme chez les Mammifères.</p> + +<p class="center"><b>LITTÉRATURE</b></p> + +<p><span class="smcap">J. Romanes.</span>—<i>L'évolution mentale dans le règne animal.</i> Trad. fr. par de +Varigny.</p> + +<p><span class="smcap">C. Lloyd Morgan.</span>—<i>The law of psychogenesis</i> (London 1892).</p> + +<p><span class="smcap">G. H. Schneider.</span>—<i>Der Thierische Wille</i> (Leipzig 1880). <i>Der menschliche +Wille</i> (Berlin 1882).</p> + +<p><span class="smcap">Th. Ribot.</span>—<i>Psychologie contemporaine</i>, 1870-79.</p> + +<p><span class="smcap">Fritz Schulze.</span>—<i>Stammbaum der Philosophie. Tabellarisch-schematischer +Grundriss der Geschichte der Philosophie</i> (Iéna 1890).</p> + +<p><span class="smcap">W. Wurm.</span>—<i>Thier und Menschenseele</i> (Frankf. 1896).</p> + +<p><span class="smcap">F. Hanspaul.</span>—<i>Die Seelentheorie und die Gesetze des natürlichen Egoïsmus +und der Anpassung</i>, Berlin 1899.</p> + +<p><span class="smcap">J. Lubbock.</span>—<i>Les débuts de la civilisation et l'état primitif de l'espèce humaine.</i></p> + +<p><span class="smcap">M. Verworn.</span>—<i>Psychophysiologische Protisten-Studien</i> (experimentelle Untersuchungen), +Iéna 1889.</p> + +<p><span class="smcap">E. Haeckel.</span>—<i>Systematische Phylogenie</i> (3ter Teil), Berlin 1895.</p> + +<p class="p2"><a class="pagenum" id="Page_173" title="173"></a> +La théorie de la descendance, appuyée sur l'anthropologie, +nous a fourni la conviction que l'organisme humain provient +d'une longue série d'ancêtres animaux et qu'il s'est développé +par des transformations progressives, effectuées lentement +au cours de plusieurs millions d'années. Comme, en outre, +nous ne pouvons pas séparer la vie psychique de l'homme de +ses autres fonctions vitales, mais qu'au contraire nous nous +sommes convaincus de l'évolution uniforme du corps et de +l'esprit, la tâche s'impose à notre moderne <em>Psychologie moniste</em> +de suivre l'évolution historique de l'âme humaine à +partir de l'âme animale. C'est la solution de cette tâche que +nous entreprenons dans notre <em>Phylogénie de l'âme</em>; on peut +la désigner aussi, en tant que rameau de la science générale +de l'âme, du nom de <em>psychologie phylogénétique</em> ou encore—par +opposition à la <em>biontique</em> (individuelle)—du nom de +<em>psychogénie phylétique</em>. Bien que cette science nouvelle +vienne à peine d'être abordée sérieusement, bien que son +droit à l'existence soit même contesté par la plupart des psychologues +de profession, nous devons néanmoins revendiquer +pour elle une importance de premier rang et le plus grand +intérêt. Car, d'après notre ferme conviction, elle est appelée +plus que tout autre à résoudre la grande «Énigme de l'Univers», +relative à son essence et à son apparition.</p> + +<p class="p2"><b>Méthodes de la psychogénie phylétique.</b>—Les voies +et les moyens qui nous doivent conduire au but, encore si +lointain, de la <em>psychologie phylogénétique</em>, à peine discernables +<a class="pagenum" id="Page_174" title="174"></a> +pour beaucoup d'yeux dans le brouillard de l'avenir, +ne diffèrent pas des voies et des moyens utilisés dans les autres +recherches phylogénétiques. C'est, avant tout, ici encore, +l'anatomie comparée, la physiologie et l'ontogénie qui sont +du plus grand prix. Mais la paléontologie, elle aussi, nous +fournit un certain nombre de points d'appui solides; car l'ordre +dans lequel se succèdent les débris fossiles des classes de +Vertébrés appartenant aux diverses périodes de l'histoire organique +de la terre, nous révèle en partie, en même temps +que leur enchaînement phylétique, le développement progressif +de leur activité psychique. Sans doute, nous sommes +forcés ici, comme dans toutes les recherches phylogénétiques, +de construire de nombreuses hypothèses destinées à combler +les notables lacunes de nos données empiriques; mais celles-ci +jettent un jour si lumineux et d'une telle importance, sur +les stades principaux de révolution historique, que nous +sommes à même d'en suivre assez clairement le cours +général.</p> + +<p class="p2"><b>Principaux stades de la psychogénie phylétique.</b>—La +psychologie comparée de l'homme et des animaux supérieurs +nous permet, dès l'abord, de reconnaître dans les +groupes les plus élevés des Mammifères placentaliens, chez +les <em>Primates</em>, les progrès importants qui ont marqué le passage +de l'âme du singe anthropoïde à l'âme de l'homme. La +phylogénie des <em>Mammifères</em> et, en remontant encore, celle des +Vertébrés inférieurs, nous montre la longue suite d'ancêtres +éloignés des Primates ayant évolué, au sein de ce groupe, depuis +l'époque silurienne.</p> + +<p>Tous ces <em>Vertébrés</em> se ressemblent quant à la structure et +au développement de leur organe psychique caractéristique, +le <em>canal médullaire</em>. Que ce canal médullaire provienne d'un +<em>acroganglion</em> dorsal ou <em>ganglion cérébroïde</em> des ancêtres invertébrés, +c'est ce que nous apprend l'anatomie comparée +des <em>Vers</em>. Remontant plus loin encore, nous découvrons, par +l'ontogénie comparée, que cet organe psychique très simple +<a class="pagenum" id="Page_175" title="175"></a> +dérive de la couche cellulaire du feuillet germinatif externe +de l'ectoderme des <em>Platodariés</em>; chez ces Plathelminthes primitifs, +qui ne possédaient pas encore de système nerveux +spécial, le revêtement cutané externe fonctionnait comme +organe universel, à la fois sensoriel et psychique.</p> + +<p>Enfin, par l'embryologie comparée nous nous convaincrons +que ces Métazoaires, les plus simples, proviennent par gastrulation +des <em>Blastéadés</em>, c'est-à-dire de <em>sphères creuses</em> dont la +paroi était formée par une simple couche cellulaire, <em>le blastoderme</em>; +et cette science nous apprend en même temps, à comprendre, +avec l'aide de la loi fondamentale biogénétique, +comment ces cénobies de Protozoaires proviennent d'animaux +primitifs monocellulaires, des plus simples.</p> + +<p>L'interprétation critique de ces diverses formes embryonnaires, +dont on peut suivre la filiation immédiate par l'<em>observation</em> +microscopique, nous fournit, au moyen de la loi fondamentale +biogénétique, les aperçus les plus importants sur les +stades principaux de la phylogénie de notre vie psychique; +nous en pouvons distinguer huit: 1. Protozoaires monocellulaires +avec une simple <em>âme cellulaire</em>: <em>Infusoires</em>; 2. Protozoaires +pluricellulaires avec une <em>âme cénobiale</em>: <em>Catallactes</em>; +3. Premiers Métazoaires avec une <em>âme épithéliale</em>: <em>Platodariés</em>; +4. Ancêtres invertébrés avec un simple <em>ganglion cérébroïde</em>: +<em>Vers</em>; 5. Vertébrés acrâniens avec un simple <em>canal médullaire</em> +sans cerveau: <em>Acraniotes</em>; 6. Crâniotes avec un <em>cerveau</em> +(formé par cinq vésicules cérébrales): <em>Crâniotes</em>; 7. +Mammifères avec développement proéminent de <em>l'écorce +cérébrale des hémisphères</em>: <em>Placentaliens</em>; 8. Singes anthropoïdes +supérieurs et homme, avec des <em>organes de la pensée</em> +(dans le cerveau proprement dit): <em>Anthropomorphes</em>. Dans +ces huit groupes historiques de la phylogénie de l'âme humaine, +on peut encore distinguer, avec plus ou moins de +clarté, un certain nombre de stades évolutifs secondaires. +Bien entendu, quand il s'agit de leur reconstruction, nous +sommes réduits aux témoignages très incomplets de la psychologie +<a class="pagenum" id="Page_176" title="176"></a> +empirique, que nous fournissent l'anatomie et la +physiologie comparées de la faune actuelle. Comme des Crâniotes +du sixième stade, et même des vrais Poissons se trouvent +déjà à l'état fossile dans le système silurien, nous +sommes bien forcés d'admettre que les ancêtres des cinq +stades précédents (qui n'ont pu parvenir à se fossiliser!) ont +évolué à une époque antérieure, pendant la période présilurienne.</p> + +<p class="p2">I. <b>L'âme cellulaire (Cytopsyche)</b>; <em>premier des stades +principaux de la psychogénèse phylétique</em>.—Les premiers ancêtres +de l'homme, comme de tous les autres animaux, +étaient des <em>animaux primitifs</em> monocellulaires (Protozoaires). +Cette hypothèse fondamentale de la phylogénie rationnelle +se déduit, en vertu de la grande loi biogénétique, de ce <em>fait</em> +embryologique bien connu, que tout homme, comme tout +autre <em>Métazoaire</em> (tout «animal à tissus», pluricellulaire), +est, au début de son existence individuelle, une simple cellule, +la <em>cellule souche</em> (cytula) ou «ovule fécondé». Comme +celle-ci, depuis le premier moment, a été <em>animée</em>, ainsi faut-il +admettre qu'il en a été pour cette <em>forme ancestrale monocellulaire</em> +qui, dans la série des premiers ancêtres de l'homme, +a été représentée par toute une suite de <em>Protozoaires</em> différents.</p> + +<p>Nous sommes renseignés sur l'activité psychique de ces +organismes monocellulaires par la physiologie comparée des +Protistes encore vivants aujourd'hui; tant, d'une part, l'observation +exacte, que de l'autre, l'expérimentation bien conduite, +nous ont ouvert, durant la seconde moitié du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, +un nouveau domaine fécond en phénomènes du plus haut +intérêt. Le meilleur exposé en a été donné en 1889 par <span class="smcap">Max +Verworn</span>, dans ses profondes <em>Etudes</em>, appuyées sur des expériences +personnelles, études sur la <em>Psychophysiologie des Protistes</em>. +Les quelques observations antérieures sur la «vie psychique +des Protistes» sont réunies à ces études. <span class="smcap">Verworn</span> a +<a class="pagenum" id="Page_177" title="177"></a> +acquis la ferme conviction que, chez tous les Protistes, les +processus psychiques sont encore <em>inconscients</em>, que ceux de la +sensation et du mouvement se confondent encore ici avec les +processus vitaux moléculaires du plasma lui-même, et que +les causes premières en doivent être cherchées dans les propriétés +des <em>molécules de plasma</em> (des plastidules).</p> + +<p>«Les processus psychiques, chez les Protistes, forment +ainsi le pont qui réunit les processus chimiques de la nature +inorganique à la vie psychique des animaux supérieurs; ils +représentent l'embryon des phénomènes psychiques les +plus élevés, qu'on observe chez les Métazoaires et chez +l'homme».</p> + +<p>Les observations soigneuses et les nombreuses expériences +de <span class="smcap">Verworn</span>, jointes à celles de <span class="smcap">W. Engelmann</span>, <span class="smcap">W. Preyer</span>, +<span class="smcap">R. Hertwig</span> et autres savants adonnés à l'étude des Protistes, +fournissent une preuve concluante à ma <em>théorie moniste de +l'âme cellulaire</em> (1866). M'appuyant sur des recherches poursuivies +pendant de longues années sur divers Protistes, surtout +des Rhizopodes et des Infusoires, j'avais déjà, il y a +33 ans, formulé cette affirmation que toute cellule vivante +possède des propriétés psychiques et que, par suite, la vie +psychique des plantes et des animaux pluricellulaires n'est +que le résultat des fonctions psychiques des cellules composant +leur corps. Dans les groupes inférieurs (par exemple +les algues et les éponges) <em>toutes</em> les cellules du corps y contribuent +pour une part égale (ou avec de très petites différences); +au contraire, dans les groupes supérieurs, en vertu +de la loi de la division du travail, ce rôle n'incombe qu'à une +partie des cellules, les élues, les «cellules psychiques». Les +conséquences de cette <em>psychologie cellulaire</em>, de la plus haute +importance, ont été exposées en partie (1876) dans mon travail +sur la «Périgenèse des plastidules», en partie enfin (1877) +dans mon discours de Münich sur «la Théorie de l'évolution +actuelle dans son rapport avec l'ensemble de la science». +On en trouvera un exposé plus populaire dans mes deux conférences +de Vienne (1878), sur «l'Origine et l'évolution des +<a class="pagenum" id="Page_178" title="178"></a> +instruments sensoriels» et sur «l'Ame cellulaire et la cellule +psychique»<a name="FNanchor_31" id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a>.</p> + +<p>La simple <em>âme cellulaire</em> présente déjà, d'ailleurs, au sein +du groupe des Protistes, une longue suite de stades évolutifs, +depuis des états d'âme primitifs, très simples jusqu'à d'autres +très parfaits et élevés. Chez les plus anciens et les plus simples +des Protistes, la sensation et le mouvement sont répartis également +sur le plasma tout entier du corpuscule homogène; +dans les formes supérieures, par contre, des «instruments +sensoriels spéciaux» se différencient en organes physiologiques: +ce sont des <em>Organelles</em>. Comme parties cellulaires motrices +analogues, nous citerons les pseudopodes des Rhizopodes, +les cils vibratiles, les flagellums et les cils des Infusoires. +On considère, dans la vie cellulaire, comme un organe +central interne le noyau, qui fait encore défaut chez les plus +anciens et les plus inférieurs des Protistes. Au point de vue +physiologico-chimique, ce qu'il faut surtout signaler, c'est +que les Protistes originels les plus anciens étaient des <em>Plasmodomes</em> +qui échangeaient des matériaux nutritifs avec +les plantes, par suite que c'était des <em>Protophytes</em> ou «plantes +originelles»; c'est d'elles que proviennent, secondairement, +par métasitisme, les premiers <em>plasmophages</em>, qui échangeaient +des matériaux nutritifs avec les animaux, par suite étaient +des <em>Protozoaires</em> ou «animaux originels»<a name="FNanchor_32" id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>. Ce <em>métasitisme</em>, +l'«inversion des matériaux nutritifs» marque un +important progrès psychologique, car c'est le point de départ +de l'évolution des traits caractéristiques de «l'âme animale» +qui font encore défaut à «l'âme végétale».</p> + +<p>Le plus haut degré de développement de l'âme cellulaire +animale est réalisé dans la classe des <em>Ciliés</em> ou <em>Infusoires +ciliés</em>. Lorsque nous comparons ce que nous observons chez +eux avec les fonctions psychiques correspondantes d'animaux +<a class="pagenum" id="Page_179" title="179"></a> +pluricellulaires, plus élevés, il ne semble presque pas +y avoir de différence psychologique; les organelles sensibles +et moteurs de ces Protozoaires paraissent accomplir les +mêmes fonctions que les organes sensoriels, les nerfs et les +muscles des Métazoaires. On a même regardé le <em>gros noyau +cellulaire</em> (meganucleus) des Infusoires comme un organe +central d'activité psychique, qui jouerait, dans leur organisme +monocellulaire, un rôle analogue à celui du cerveau +dans la vie psychique des animaux supérieurs. Au reste, il est +très difficile de décider dans quelle mesure ces comparaisons +sont légitimes; les opinions des savants qui ont étudié +d'une manière spéciale les infusoires diffèrent beaucoup sur +ce point. Les uns considèrent, chez ces animaux, tous les +mouvements spontanés du corps comme automatiques ou +impulsifs, tous les mouvements d'excitation comme des réflexes; +les autres voient là en partie des mouvements volontaires +et intentionnels. Tandis que ces derniers auteurs +attribuent déjà aux Infusoires une certaine conscience, une +représentation d'un moi synthétique—les premiers se refusent +à les leur reconnaître. De quelque façon qu'on résolve +cette difficile question, ce qui est en tous cas certain, c'est +que ces Protozoaires monocellulaires nous présentent une +<em>âme cellulaire</em> des plus développées qui est du plus haut intérêt +pour l'appréciation exacte de ce qu'était l'âme chez nos +premiers ancêtres monocellulaires.</p> + +<p class="p2">II. <b>Ame d'une colonie cellulaire</b> ou âme cénobiale (Cenopsyche); +<em>deuxième des stades principaux de la psychogénèse +phylétique</em>.—L'évolution individuelle commence chez +l'homme, comme chez tous les autres animaux pluricellulaires, +par des divisions répétées chez une simple cellule. La <em>cellule +souche</em> (Cytula) ou «ovule fécondé» se divise, d'après le processus +de la division indirecte ordinaire, tout d'abord en deux +cellules filles; ce processus venant à se répéter, il se produit +(par des «sillons équatoriaux»), successivement 4, 8, 16, 32, +<a class="pagenum" id="Page_180" title="180"></a> +64 «cellules par sillonnement, ou blastomères» identiques. +D'ordinaire, chez la plupart des animaux, survient, plus ou +moins tard, à la place de cette division primitive régulière, un +accroissement irrégulier. Mais dans tous les cas le résultat +est le même: formation d'une masse (le plus souvent sphérique), +d'un ballot de cellules non différenciées, toutes identiques +au début. Nous appelons ce stade <em>Morula</em> (cf. <em>Anthropogénie</em>, +p. 159).</p> + +<p>D'ordinaire s'amasse alors à l'intérieur de cet agrégat cellulaire, +en forme de petite mûre, un liquide, par suite de quoi +la morula se transforme en une petite vésicule sphérique; +toutes les cellules se portent à la surface et s'ordonnent en +une simple couche cellulaire, le <em>blastoderme</em>. La <em>sphère creuse</em> +ainsi constituée est le stade le plus important de la <em>blastula</em> +ou <em>blastosphère</em> (<em>Anthropogénie</em>, p. 150).</p> + +<p>Les <em>phénomènes psychologiques</em> que nous pouvons constater +immédiatement, dans la formation de la blastula, sont +en partie des mouvements, en partie des sensations de cette +colonie cellulaire. Les <em>mouvements</em> se répartissent en deux +groupes: I. Mouvements internes, qui se répètent partout +suivant un mode essentiellement analogue, dans le phénomène +de la division cellulaire ordinaire (indirecte): formation +du fuseau nucléaire, mytose, caryokinèse, etc.; II. mouvements +externes, qui apparaissent dans le changement +normal de position des cellules assemblées et dans leur groupement +pour former le blastoderme. Nous tenons ces mouvements +pour <em>héréditaires</em> et inconscients, parce qu'ils sont +partout conditionnés de la même manière, grâce à l'hérédité +transmise à eux par les premières séries ancestrales de Protistes. +Quant aux <em>sensations</em>, on en peut distinguer également +deux groupes: I. Sensations des cellules isolées, +qu'elles expriment par l'affirmation de leur indépendance +individuelle et par leur attitude à l'égard des cellules voisines +(avec lesquelles elles sont en contact, reliées même en partie +directement par des ponts de plasma). II. La sensation synthétique +<a class="pagenum" id="Page_181" title="181"></a> +de la colonie cellulaire ou <em>cénobium</em> tout entier, qui se +manifeste par la formation individuelle de la <em>blastula</em> en +<em>sphère creuse</em> (<em>Anthropogénie</em>, p. 491).</p> + +<p>La compréhension de la cause de la formation de la <em>blastula</em> +nous est facilitée par la <em>loi fondamentale biogénétique</em>, +qui en explique les phénomènes immédiatement observables +par l'<em>hérédité</em>, et les ramène à des processus historiques analogues +qui se seraient accomplis à l'origine, lors de l'apparition +des premières cénobies de Protistes, des <em>Blastéadés</em> +(<em>Pylog. Syst.</em>, III, 22-26). Mais ces processus physiologiques +et psychologiques importants ayant eu leur siège dans les +premières <em>associations cellulaires</em>, nous deviennent clairs par +l'observation et l'expérimentation faites sur les cénobies +encore aujourd'hui vivantes. Ces <em>colonies cellulaires</em> stables +ou hordes cellulaires (désignées encore des noms de «communautés +cellulaires», «pied de cellules»,) sont aujourd'hui +encore très répandues, tant parmi les <em>plantes originelles +plasmodomes</em> (paulotomées, diatomées, volvocinées) que +parmi les <em>animaux originels plasmophages</em> (Infusoires et +Rhizopodes). Dans toutes ces cénobies nous pouvons déjà +distinguer, à côté l'un de l'autre, deux stades divers d'activité +psychique: I. <em>L'âme cellulaire</em> des individus cellulaires +isolés (en tant qu'«organismes élémentaires») et II. <em>l'âme +cénobiale</em> de la colonie cellulaire tout entière.</p> + +<p class="p2">III. <b>Ame des tissus (Histopsyche)</b>; <em>troisième des stades +principaux de la psychogénèse phylétique</em>.—Chez toutes les +plantes pluricellulaires possédant des tissus (métaphytes ou +<em>plantes à tissus</em>), de même que chez les <em>animaux à tissus</em> +(Métazoaires) inférieurs, dépourvus de système nerveux, +nous pouvons distinguer de suite deux formes différentes +d'activité psychique, à savoir: A. l'âme des <em>cellules</em> isolées +qui composent les tissus, et B. l'âme des <em>tissus</em> eux-mêmes ou +de la «république cellulaire» constituée par les cellules. +Cette <em>âme des tissus</em> est partout la fonction psychologique la +plus élevée, celle qui nous révèle dans l'organisme pluricellulaire +<a class="pagenum" id="Page_182" title="182"></a> +complexe, un <em>bion</em> synthétique, un <em>individu physiologique</em>, +une véritable «république cellulaire». Elle gouverne +toutes les «âmes cellulaires» isolées des cellules +sociales qui, en tant que «citoyens» indépendants, constituent +la république cellulaire unifiée. Cette <em>duplicité fondamentale +de la psyche</em> chez les Métaphytes et chez les Métazoaires +inférieurs, dépourvus de système nerveux, est chose +très importante; on en démontre l'existence immédiatement +par une observation impartiale et des expériences bien conduites: +tout d'abord, chaque cellule isolée possède sa sensation +et son mouvement et ensuite chaque tissu et chaque +organe, composé d'un certain nombre de cellules identiques, +témoigne d'une excitabilité spéciale et d'une unité psychique +(par exemple, le pollen et les étamines).</p> + +<p class="p2">III. <em>A.</em> <b>L'âme des plantes (phytopsyche).</b>—C'est pour +nous le terme qui résume toute l'activité psychique des +<em>plantes pluricellulaires</em>, possédant des tissus (Métaphytes, à +l'exclusion des Protophytes monocellulaires); elle a été +l'objet des opinions les plus diverses jusqu'à ce jour. On +trouvait autrefois une différence fondamentale entre les +plantes et les animaux en ce qu'on attribuait d'ordinaire à +ceux-ci une «âme» qu'on refusait à celles-là. Cependant, +une comparaison impartiale de l'excitabilité et des mouvements, +chez diverses plantes supérieures et chez des animaux +inférieurs, avait convaincu, dès le commencement du +siècle, quelques chercheurs isolés, que les uns et les autres +devaient être pareillement animés.</p> + +<p>Plus tard, <span class="smcap">Fechner</span>, <span class="smcap">Leitgeb</span> entre autres, défendirent vivement +l'hypothèse d'une <em>Ame des plantes</em>. On n'en comprit +mieux la nature qu'après que la <em>théorie cellulaire</em> (1838) eût +démontré, dans les plantes et les animaux, l'identité de structure +élémentaire, et surtout depuis que la <em>théorie du plasma</em> +de <span class="smcap">Max Schulze</span> (1859) eût reconnu, chez les uns et les autres, +la même attitude du plasma actif et vivant. La physiologie +comparée récente (en ces 30 dernières années) a montré, en +<a class="pagenum" id="Page_183" title="183"></a> +outre, que l'attitude physiologique, en réaction aux diverses +excitations (lumière, électricité, chaleur, pesanteur, frottement, +influences chimiques) était absolument la même dans +les parties <em>sensibles</em> du corps de beaucoup de plantes et +d'animaux,—que les <em>mouvements réflexes</em>, enfin, provoqués +par les excitations, se produisaient absolument de la même +manière. Si donc on attribue ces modes d'activité chez les +Métazoaires inférieurs, dépourvus de système nerveux (éponges, +polypes), à une «âme» particulière, on est autorisé à +admettre la présence de cette même âme chez beaucoup de +Métaphytes (même chez tous), au moins chez les très «sensibles» +plantes impressionnables (mimosa), chez les attrape-mouches +(dionaea, drosera) et chez les nombreuses plantes +grimpantes.</p> + +<p>Il est vrai, la physiologie végétale récente a donné de ces +«mouvements d'excitation» ou <em>tropismes</em> une explication +toute physique, les ramenant à des rapports particuliers de +croissance, à des oscillations de tension, etc. Mais ces causes +mécaniques ne sont ni plus ni moins <em>psychophysiques</em> que +les «mouvements réflexes» analogues chez les éponges, les +polypes et autres Métazoaires dépourvus de système nerveux, +même si le mécanisme était ici tout différent. Le caractère +de l'histopsyche ou <em>âme cellulaire</em> se manifeste également +dans les deux cas par ce fait que les cellules du tissu (de +l'association cellulaire régulièrement ordonnée) conduisent +les excitations reçues en un point et provoquent ainsi des +mouvements en d'autres points ou dans tout l'organe. Cette +<em>conduction de l'excitation</em> peut aussi bien être regardée +comme une «activité psychique», que la forme plus parfaite +qu'elle présente chez les animaux pourvus de système +nerveux; elle s'explique anatomiquement parce que les cellules +sociales du tissu (ou association cellulaire), loin d'être, +comme on le supposait autrefois, séparées les unes des +autres, sont partout reliées entre elles par de fins filaments +ou ponts de plasma. Lorsque les plantes impressionnables +nuisibles (mimosa), qu'on vient à toucher ou ébranler, +<a class="pagenum" id="Page_184" title="184"></a> +replient leurs feuilles étalées et laissent pencher leurs +pétioles—lorsque les excitables attrape-mouches (dionaea) +au contact imprimé à leurs feuilles, les referment vivement +et attrapent la mouche,—la sensation semble, certes, plus +vive, la conduction de l'excitation plus rapide et le mouvement +plus énergique que la réaction réflexe d'une éponge +officinale (ou d'autres éponges) excitée.</p> + +<p class="p2">III. <em>B.</em> <b>Ame des Métazoaires dépourvus de système +nerveux.</b>—L'activité psychique de ces <em>Métazoaires inférieurs</em> +qui possèdent, il est vrai, des tissus et souvent même +des organes différenciés, mais ni nerfs ni organes des sens +spéciaux, est d'un intérêt tout particulier pour la psychologie +comparée en général, et pour la phylogénie de l'âme animale +en particulier. On distingue, parmi eux, quatre groupes +différents de <em>Cœlentérés</em> primitifs, à savoir: 1. Les <em>Gastréadés</em>; +2. les <em>Platodariés</em>; 3. les <em>Eponges</em>; 4. les <em>Hydropolypes</em>, +formes inférieures des Cnidiés.</p> + +<p><em>Les Gastréadés ou animaux à intestin primitif</em> forment ce +petit groupe des Cœlentérés les plus inférieurs qui présente +une haute importance, comme étant le groupe originel commun +de tous les Métazoaires. Le corps de ces petits animaux +nageurs a la forme d'une vésicule (le plus souvent +ovoïde) contenant une simple cavité avec une ouverture +(intestin primitif et bouche primitive). La paroi de la cavité +digestive est constituée par deux assises cellulaires simples, +dont l'interne (feuillet intestinal) remplit les fonctions végétatives +de nutrition et l'externe (feuillet épidermique), les +fonctions animales de sensation et de mouvement. Les cellules +sensibles, toutes pareilles, de ce feuillet épidermique, +portent de fins flagellums, de longs cils dont les vibrations +effectuent le mouvement volontaire de natation. Les quelques +seules formes encore vivantes de Gastréadés, les <em>Gastrémariés</em> +(trichoplacides) et les <em>Cyémariés</em> (orthonectides) sont très +intéressantes par ce fait qu'elles restent, leur vie durant, à ce +stade de développement que traversent, au début de leur +<a class="pagenum" id="Page_185" title="185"></a> +évolution embryonnaire, les germes de tous les autres Métazoaires, +depuis les éponges jusqu'à l'homme.</p> + +<p>Ainsi que je l'ai montré dans ma <em>Théorie gastréenne</em> (1872), +chez tous les animaux à tissus, la <em>blastula</em>, dont nous avons +déjà parlé, donne naissance tout d'abord à une forme embryonnaire +des plus caractéristiques, la <em>gastrula</em>. Le blastoderme, +représenté par la paroi de la sphère creuse, forme +d'un côté une excavation en forme de fosse qui devient +bientôt une invagination si profonde que la cavité interne de +la vésicule disparaît. La moitié invaginée (interne) du blastoderme +s'accole étroitement à la moitié non invaginée (externe); +celle-ci forme le <em>feuillet épidermique</em> ou feuillet germinatif +externe (ectoderme, épiblaste), la première, par contre, forme +le <em>feuillet intestinal</em> ou feuillet germinatif interne (entoderme, +hypoblaste). L'espace vide ainsi constitué dans le corps en +forme de gobelet est la cavité digestive, l'<em>intestin primitif</em> +(progaster), son ouverture, la <em>bouche primitive</em> (prostoma)<a name="FNanchor_33" id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a>. +Le feuillet épidermique ou ectoderme est, chez tous les +Métazoaires, le premier <em>organe de l'âme</em>; car il donne naissance, +chez tous les animaux pourvus de système nerveux, +non seulement au revêtement cutané externe et aux organes +des sens, mais aussi au système nerveux. Chez les Gastréadés, +où ce dernier n'existe pas encore, toutes les cellules qui +composent l'assise épithéliale simple de l'ectoderme sont à +la fois des organes de sensation et de mouvement: l'âme des +tissus se manifeste ici sous sa forme la plus simple.</p> + +<p>La même formation primitive semble aussi exister chez les +<em>Platodariés</em>, formes les plus anciennes et les plus simples +des <em>Platodes</em>. Quelques-uns de ces Cryptocèles (convoluta, +etc.), n'ont pas encore de système nerveux distinct, +tandis que chez leurs proches épigones, les <em>Turbellariés</em>, le +système nerveux se distingue déjà de l'épiderme et un ganglion +cérébroïde apparaît.</p> + +<p class="p2"><a class="pagenum" id="Page_186" title="186"></a> +<b>Les Spongiaires</b> représentent un groupe indépendant du +règne animal qui diffère de tous les autres Métazoaires par +son organisation caractéristique; les très nombreuses espèces +de cette classe vivent presque toutes fixées au fond de la +mer. La forme la plus simple, l'olynthus, n'est en somme +qu'une Gastrea dont la paroi du corps est percée, à la façon +d'une passoire, de petits pores qui laissent entrer le courant +d'eau, porteur des matériaux nutritifs. Chez la plupart des +éponges (entre autres chez la plus connue, l'éponge officinale), +le corps, en forme de bosse, forme un pied composé de +milliers de ces Gastréadés (corbeilles vibratiles) et traversé +par un système de canaux nutritifs. La sensation et le mouvement +n'existent qu'à un très faible degré chez les Spongiaires; +les nerfs, les organes sensoriels et les muscles n'y +existent pas. Il est donc très naturel que l'on ait autrefois +considéré ces animaux fixés, informes et insensibles, comme +des «plantes». Leur vie psychique (pour laquelle il n'y a +pas d'organe spécial différencié), est bien inférieure à celle +des mimosas et des autres plantes sensibles.</p> + +<p class="p2"><b>L'âme des Cnidiés</b> présente une importance tout à fait +capitale pour la psychologie comparée et phylogénétique. +Car c'est au sein de ce groupe, aux formes si riches, que +s'accomplit, sous nos yeux, le passage de l'<em>âme des tissus</em> à +l'<em>âme du système nerveux</em>. A ce groupe appartiennent les +classes si variées des Polypes et des Coraux fixés, des Méduses +et des Siphonophores libres. On peut regarder en +toute certitude comme la forme originelle commune à tous +les Cnidiés, un hypothétique <em>Polype</em> des plus simples, rappelant, +dans ses traits essentiels, le Polype vulgaire d'eau douce +actuelle, l'hydre. Mais ces hydres, de même que les <em>Hydropolypes</em> +fixés qui s'en rapprochent beaucoup, ne possèdent ni +nerfs ni organes des sens supérieurs, bien qu'elles soient très +sensibles. Au contraire, les Méduses qui nagent librement +et qui dérivent des animaux précédents (auxquels elles +restent liées aujourd'hui encore par le fait des générations +<a class="pagenum" id="Page_187" title="187"></a> +alternantes), ces Méduses possèdent déjà un système nerveux +indépendant et des organes des sens distincts.</p> + +<p>Nous pouvons donc constater ici l'origine historique de +l'<em>âme du système nerveux</em> (neuropsyche), provenant immédiatement +par ontogénèse de l'âme des tissus (histopsyche), +en même temps que nous apprenons à en comprendre la +phylogénèse. Ces connaissances sont d'autant plus intéressantes +que ces processus fort importants sont <em>polyphylétiques</em>, +c'est-à-dire qu'ils se sont accomplis plusieurs fois (au moins +deux) indépendamment l'un de l'autre.</p> + +<p>Ainsi que je l'ai démontré, les <em>Hydroméduses</em> (craspédotes) +dérivent des <em>Hydropolypes</em> selon un autre mode que les +<em>Skyphoméduses</em> (ou acraspédotes) des <em>Skyphopolypes</em>; le +mode de bourgeonnement est terminal chez ceux-ci, latéral +chez les autres. Les deux groupes présentent, en outre, des +différences héréditaires caractéristiques dans la structure +microscopique de leurs organes psychiques. Une classe très +intéressante aussi pour la psychologie est celle des <em>Siphonophores</em>. +Dans ces magnifiques colonies animales, nageant +librement, dérivées des Hydroméduses, nous pouvons observer +une <em>double âme</em>: l'âme individuelle (<em>âme personnelle</em>) des +nombreuses personnes qui la constituent et l'âme commune +synthétique et active de la colonie tout entière (<em>âme cormale</em>).</p> + +<p class="p2">IV. <b>Ame du système nerveux (neuropsyche)</b>; <em>quatrième +des stades principaux de la psychogénèse phylétique</em>.—La +vie psychique de tous les animaux supérieurs, comme +celle de l'homme, s'effectue au moyen d'un <em>appareil psychique</em> +plus ou moins compliqué et celui-ci comprend toujours trois +parties principales: les <em>organes des sens</em> qui rendent possibles +les diverses sensations; les <em>muscles</em> qui permettent les mouvements; +les <em>nerfs</em> qui établissent une communication entre +les premiers et les seconds à l'aide d'un organe central +spécial, <em>cerveau</em> ou ganglion (nœud de nerfs).</p> + +<p>On compare d'ordinaire la disposition et le fonctionnement +de cet appareil psychique à un télégraphe électrique; les +<a class="pagenum" id="Page_188" title="188"></a> +nerfs sont les fils de fer conducteurs, le cerveau la station +centrale, les muscles et les organes des sens les stations +locales secondaires. Les fibres nerveuses motrices conduisent +les ordres de la volonté ou impulsions, suivant une direction +centrifuge, de ce centre nerveux aux muscles et, par la contraction +de ceux-ci, produisent des mouvements; les fibres +nerveuses sensibles, au contraire, conduisent les diverses +impressions, suivant une direction centripète, des organes +sensoriels périphériques au cerveau et y rendent compte des +impressions reçues du monde extérieur. Les cellules ganglionnaires +ou «cellules psychiques», qui constituent l'organe +nerveux central, sont les plus parfaites de toutes les +parties élémentaires organiques, car elles rendent possibles, +non seulement les rapports entre les muscles et les organes +des sens, mais aussi les plus hautes fonctions de l'âme animale, +la formation de représentations et de pensées et, au-dessus +de tout, la conscience.</p> + +<p>Les grands progrès de l'anatomie et de la physiologie, de +l'histologie et de l'ontogénie en ces derniers temps, ont +enrichi nos connaissances relatives à l'appareil psychique +d'une foule de découvertes intéressantes. Si la philosophie +spéculative s'était emparée, ne fût-ce que des principales de +ces importantes conquêtes de la biologie empirique, elle présenterait +dès aujourd'hui une tout autre physionomie qu'elle +ne le fait malheureusement. Aborder ce sujet d'une manière +approfondie nous entraînerait trop loin, aussi me contenterai-je +de souligner seulement les faits essentiels.</p> + +<p>Chacun des groupes animaux supérieurs possède son +organe psychique propre; chez chacun, le système nerveux +central est caractérisé par une forme, une situation et une +constitution spéciales. Parmi les <em>Cnidiés</em> rayonnés, les +Méduses présentent un anneau nerveux, au bord de l'ombrelle, +pourvu le plus souvent de quatre ou huit ganglions. +Chez les <em>Echinodermes</em> à cinq rayons, la bouche est entourée +d'un anneau nerveux duquel partent cinq troncs nerveux. +Les <em>Platodes</em> à symétrie bilatérale et les <em>Vers</em> possèdent un +<a class="pagenum" id="Page_189" title="189"></a> +ganglion cérébroïde ou acroganglion, composé d'une paire de +ganglions situés dorsalement, au-dessus de la bouche; de ces +«ganglions sus-œsophagiens» partent latéralement deux +troncs nerveux qui se rendent à la peau et aux muscles. +Chez une partie des Vers et chez les <em>Mollusques</em> s'ajoutent à +cela une paire de «ganglions sous-œsophagiens» ventraux +reliés aux autres par un anneau qui entoure l'œsophage. Cet +«anneau œsophagien» reparaît chez les <em>Arthropodes</em> (Articulata), +mais se continue ici du côté ventral du corps allongé +par une «moelle ventrale», un double cordon en forme +d'échelle, qui se renfle à chaque segment en un double ganglion. +Les <em>Vertébrés</em> nous présentent une disposition toute +contraire de l'organe psychique; chez eux, on trouve toujours, +du côté dorsal du corps, dont la segmentation n'est plus +qu'interne, une moelle dorsale; c'est un renflement de sa +partie antérieure qui formera plus tard le cerveau caractéristique, +en forme de vésicule<a name="FNanchor_34" id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a>.</p> + +<p>Bien que les organes psychiques, ainsi qu'on le voit, présentent, +dans les groupes animaux supérieurs, des différences +très caractéristiques de situation, de forme et de constitution—cependant +l'anatomie comparée est à même de démontrer, +dans la plupart des cas, une origine commune qu'il faut chercher +dans le <em>ganglion cérébroïde</em> des <em>Platodes</em> et des <em>Vers</em>; et +tous ces organes divers ont cela de commun qu'ils dérivent +de la couche cellulaire la plus externe de l'embryon, du <em>feuillet +épidermo-sensoriel</em> (ectoderme). De même nous retrouvons, +dans toutes les formes d'organes nerveux centraux, la +même structure essentielle: un mélange de cellules ganglionnaires +ou <em>cellules psychiques</em> (organes élémentaires +proprement actifs), de la <em>psyche</em> et de <em>fibres nerveuses</em>, qui +établissent des connexions et sont les instruments de +l'action.</p> + +<p class="p2"><a class="pagenum" id="Page_190" title="190"></a> +<b>Organe de l'âme chez les Vertébrés.</b>—La première +chose qui nous frappe, dans la psychologie comparée des +Vertébrés et qui devrait être le point de départ empirique de +toute étude scientifique de l'âme humaine, c'est la structure +caractéristique de leur système nerveux central. De même +que cet organe psychique central présente, dans chacun des +groupes animaux supérieurs, une position, une forme et une +constitution spéciales, propres à ce groupe, de même il en +va chez les Vertébrés. Partout, ici, nous trouvons une <em>moelle +dorsale</em>, un gros cordon nerveux cylindrique, situé sur la +ligne médiane du dos, au-dessus de la colonne vertébrale (ou +de la corde dorsale qui y supplée). Partout nous voyons partir, +de cette moelle dorsale, de nombreux troncs nerveux qui +se distribuent d'une façon régulière et segmentaire, toujours +une paire par segment. Partout nous voyons ce «canal +médullaire» se produire chez l'embryon suivant le même +mode: sur la ligne médiane de l'épiderme dorsal se forme un +fin sillon, une gouttière; les deux bords parallèles de cette +<em>gouttière médullaire</em> se soulèvent, se courbent l'un vers +l'autre et s'accolent sur la ligne médiane pour former un +canal.</p> + +<p>Le long canal médullaire dorsal et cylindrique, ainsi +formé, est tout à fait caractéristique des <em>Vertébrés</em>; il est partout +le même au début, chez l'embryon, et il est le point de +départ commun de toutes les différentes formes d'organes +psychiques auxquels il donnera naissance par la suite. Un +petit groupe d'Invertébrés présente seul une disposition analogue; +ce sont les étranges <em>Tuniciers</em> marins, les <em>Copélates</em>, +les <em>Ascidies</em> et les <em>Thalidies</em>. Ils présentent, en outre, par +d'autres particularités importantes de leurs corps (en particulier +par la présence de la chorda et de l'intestin branchial), +des différences frappantes avec les autres Invertébrés et des +analogies avec les Vertébrés. Nous admettons donc que ces +deux groupes animaux, les <em>Vertébrés</em> et les <em>Tuniciers</em>, proviennent +d'un groupe ancestral commun et plus ancien qu'il faut +<a class="pagenum" id="Page_191" title="191"></a> +chercher parmi les <em>Vers</em>: les <em>Prochordoniens</em><a name="FNanchor_35" id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a>. Une différence +importante entre les deux groupes, c'est que le corps +des Tuniciers ne se segmente pas et conserve une organisation +très simple (la plupart se fixent plus tard au fond de la +mer et entrent en régression). Chez les Vertébrés, au contraire, +survient de bonne heure une <em>segmentation interne</em> du +corps, très caractéristique, la <em>première formation des Vertébrés</em> +(Vertebratio). Celle-ci permet le développement morphologique +et physiologique beaucoup plus élevé de l'organisme, +qui finit par atteindre chez l'homme le degré suprême de +perfection. Elle se révèle, de très bonne heure déjà, dans la +structure plus fine du canal médullaire, dans le développement +d'un plus grand nombre de paires segmentaires de +nerfs qui, sous le nom de nerfs de la moelle dorsale ou de +«nerfs spinaux», se rendent à chacun des segments du +corps.</p> + +<p><b>Stades de développement phylétique du canal +médullaire.</b>—La longue histoire phylogénétique de notre +«âme des Vertébrés» commence avec le développement du +simple canal médullaire chez les premiers Acraniotes; elle +nous conduit, lentement et graduellement, à travers un +espace de temps de plusieurs millions d'années jusqu'à cette +merveille compliquée qu'est le cerveau humain, merveille +qui semble autoriser la forme la plus perfectionnée des Primates +à revendiquer dans la Nature une place tout à fait +exceptionnelle. Une idée claire de cette marche lente et continue +de notre psychogénie phylétique étant la première +condition d'une <em>psychologie conforme à la nature</em>, il nous a +paru utile de subdiviser ce vaste espace de temps en un certain +nombre de grandes phases; dans chacune de celles-ci, en +même temps que la structure du système nerveux central, sa +fonction, la «psyche» est allée se perfectionnant. Je distingue +<a class="pagenum" id="Page_192" title="192"></a> +donc huit <em>périodes dans la phylogénie du canal +médullaire</em>, caractérisées par huit groupes principaux de +Vertébrés; ce sont: I. les Acraniotes; II. les Cyclostomes; +III. les Poissons; IV. les Amphibies; V. les Mammifères implacentaliens +(Monotrêmes et Marsupiaux); VI. les premiers +Mammifères placentaliens, en particulier les Prosimiens; +VII. les Primates plus récents, les vrais Singes ou Simiens; +VIII. les Singes anthropoïdes et l'homme (Anthropomorphes).</p> + +<p>I. Premier stade: les <em>Acrâniens</em>, représentés aujourd'hui +encore par l'amphioxus; l'organe psychique reste au stade de +simple canal médullaire, nous trouvons une moelle épinière +régulièrement segmentée, sans cerveau.—II. Deuxième +stade: les <em>Cyclostomes</em>, le groupe le plus ancien des Crâniotes, +représenté aujourd'hui encore par les petromyzontes et les +myxinoïdes; l'extrémité antérieure de la moelle épinière se +renfle en une vésicule qui se différencie en cinq vésicules +cérébrales situées l'une derrière l'autre (cerveau antérieur, +cerveau intermédiaire, cerveau moyen, cervelet et arrière-cerveau); +ces cinq vésicules sont le point de départ commun +d'où sortira le cerveau de tous les Crâniotes, depuis le pétromyzonte +jusqu'à l'homme.—III. Troisième stade: <em>Poissons +primitifs</em> (Sélaciens) analogues aux requins actuels; chez ces +poissons primitifs, desquels dérivent tous les Gnathostoma, +commence à s'accentuer la différenciation des cinq vésicules +cérébrales d'abord pareilles.—IV. Quatrième stade: <em>Amphibies</em>. +Dans cette classe des plus anciens Vertébrés terrestres, +apparus pour la première fois pendant la période +houillère, commence à apparaître la forme du corps caractéristique +des <em>Tétrapodes</em>, en même temps que se transforme le +cerveau hérité des Poissons; les modifications se poursuivent +chez les Epigones de la période permique, les <em>Reptiles</em> +dont les plus anciens représentants, les <em>Tocosauriens</em>, sont les +formes ancestrales communes à tous les Amniotes (les +Reptiles et les Oiseaux, d'une part; les Mammifères de +l'autre).—V à VIII. du cinquième au huitième stade; les +Mammifères.</p> + +<p><a class="pagenum" id="Page_193" title="193"></a> +L'histoire de la formation de notre système nerveux et la +phylogénie de notre âme, qui s'y rattache, ont été exposées +en détail dans mon <em>Anthropogénie</em> et rendues plus claires par +de nombreuses figures<a name="FNanchor_36" id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a>. Je dois donc y renvoyer, ainsi +qu'aux notes dans lesquelles j'ai insisté particulièrement sur +quelques-uns des faits les plus importants. Cependant, +j'ajouterai, ici encore, quelques remarques relatives à la dernière +et la plus intéressante partie de ces faits, au développement +de l'âme et de ses organes au sein de la <em>Classe des +Mammifères</em>: je rappellerai surtout que <em>l'origine monophylétique</em> +de cette classe, le fait que tous les Mammifères descendent +d'une forme ancestrale commune (de la période triasique) +est maintenant bien établi.</p> + +<p><b>Histoire de l'âme chez les Mammifères.</b>—La conséquence +la plus importante qui ressorte de l'origine monophylétique +des Mammifères, c'est que <em>l'âme de l'homme</em> dérive +forcément d'une longue série évolutive d'autres <em>âmes de +Mammifères</em>. Un profond abîme sépare anatomiquement et +physiologiquement la structure du cerveau et la vie psychique +qui en découle, chez les Mammifères supérieurs, de ce qu'elles +sont chez les Mammifères inférieurs et pourtant ce profond +abîme est comblé par une longue série de stades intermédiaires. +Car un espace de temps d'au moins quatorze millions +d'années (selon d'autres calculs plus de cent millions!) qui se +sont écoulées depuis le commencement de l'époque triasique, +suffit complètement à rendre possibles les plus grands progrès +psychologiques. Les résultats généraux des recherches +approfondies faites en ces derniers temps sur ce sujet sont +les suivants: I. Le cerveau des Mammifères se distingue de +celui des autres Vertébrés par certaines particularités, communes +à tous les membres de la classe, surtout par le développement +proéminent de la première et de la quatrième +vésicule du cerveau antérieur et du cervelet, tandis que la +<a class="pagenum" id="Page_194" title="194"></a> +troisième, le cerveau moyen, entre en régression.—II. Cependant +il y a un lien étroit entre la forme du cerveau chez les +Mammifères inférieurs les plus anciens (Monotrèmes, Marsupiaux, +Prochoriates) et chez leurs ancêtres paléozoïques, +les Amphibies du carbonifère (Stegocéphales) et les Reptiles +du permique (Tocosauriens).—III. C'est seulement à l'époque +tertiaire que s'accomplit la complète et typique transformation +du cerveau antérieur, qui distingue si nettement les +Mammifères récents des plus anciens.—IV. Le développement +spécial du cerveau antérieur (quantitatif et qualitatif) qui +caractérise l'homme et auquel celui-ci doit l'apanage de ses +facultés psychiques, ne se retrouve que chez une partie des +Mammifères les plus perfectionnés de la fin de l'époque tertiaire, +surtout chez les singes anthropoïdes.—V. Les différences +qui existent dans la constitution du cerveau et dans la +vie psychique entre l'homme et les singes anthropoïdes sont +moindres que les différences correspondantes entre ceux-ci +et les Primates inférieurs (les Singes les plus anciens et les +Prosimiens).—VI. Par suite, il nous faut considérer, comme +un fait scientifiquement démontré, que l'âme humaine provient, +par une évolution historique progressive, d'une longue +chaîne d'âmes de Mammifères, d'abord grossières puis plus +perfectionnées—et cela en vertu des lois phylétiques partout +valables, de la Théorie de la Descendance.</p> + +<h2>CHAPITRE X<br /> +Conscience de l'âme.</h2> + +<p><a class="pagenum" id="Page_195" title="195"></a></p> + +<p class="center"><span class="smcap">Études monistes sur la vie psychique consciente +et inconsciente.—Embryologie et Théorie de la conscience</span></p> + +<p class="left45">«C'est seulement chez les animaux supérieurs et chez +l'homme, que la conscience s'élève jusqu'à prendre une +importance qui en rend possible un examen particulier, +en tant que d'une faculté spéciale de l'âme. Mais cela n'a +pas lieu tout d'un coup: bien au contraire, très lentement +et progressivement, en raison d'une meilleure organisation +du cerveau et du système nerveux, en raison +aussi d'une richesse croissante des impressions et des +représentations suscitées à leur suite.—La conscience +est précisément, plus que toute autre qualité intellectuelle, +sous la dépendance de conditions ou de circonstances +matérielles. Elle vient, va, s'évanouit et +revient en raison directe d'un grand nombre d'influences +matérielles agissant sur l'organe de l'esprit.»<br /> +<span class="smcap i4">L. Büchner (1898).</span></p> + +<hr /> + +<p><a class="pagenum" id="Page_196" title="196"></a></p> + +<p class="center"><b>SOMMAIRE DU CHAPITRE X</b></p> + +<p class="hanging indent">La Conscience, phénomène de la nature. Cette notion.—Difficultés de l'appréciation.—Rapport +de la conscience à la vie psychique.—La conscience +humaine.—Théories diverses: I. Théorie anthropistique (Descartes).—II. +Théorie neurologique (Darwin).—III. Théorie animale (Schopenhauer).—IV. +Théorie biologique (Fechner).—V. Théorie cellulaire (Fritz Schulze).—VI. +Théorie atomistique.—Théories moniste et dualiste.—Transcendance +de la conscience.—Ignorabimus (Du Bois Reymond).—Physiologie +de la conscience.—Découverte de l'organe de la pensée (Flechsig).—Pathologie.—Conscience +double et intermittente.—Ontogénie de la +conscience.—Changements aux différents âges de la vie.—Phylogénie +de la conscience.—Formation de ce terme.</p> + +<p class="center">LITTÉRATURE</p> + +<p><span class="smcap">P. Flechsig.</span>—<i>Gehirn und Seele</i> (Leipzig 1894).—Localisation des processus +cérébraux, en particulier des sensations de l'homme (1896) trad. française.</p> + +<p><span class="smcap">A. Mayer.</span>—<i>Die Lehre von der Erkenntniss</i>, Leipzig 1875.</p> + +<p><span class="smcap">M. L. Stern.</span>—<i>Philosophischer und Naturwissenschaftlicher Monismus. Ein +Beitrag zur Seelenfrage.</i> Leipzig 1885.</p> + +<p><span class="smcap">Ed. Hartmann.</span>—<i>Philosophie de l'Inconscient</i> (trad. fr.).</p> + +<p><span class="smcap">Fr. Lange.</span>—<i>Histoire du matérialisme</i> (trad. fr.).</p> + +<p><span class="smcap">B. Carneri.</span>—<i>Gefühl, Bewusstsein, Wille. Eine psychologische Studie</i> +(Wien, 1876).</p> + +<p><span class="smcap">G. C. Fischer.</span>—<i>Das Bewusstsein</i>, Leipzig 1874.</p> + +<p><span class="smcap">L. Büchner.</span>—<i>Force et matière ou principes de l'ordre naturel de l'univers +mis à la portée de tous</i> (trad. fr. par A. Regnard).</p> + +<p><a class="pagenum" id="Page_197" title="197"></a></p> + +<p class="p2">Parmi toutes les manifestations de la vie psychique, il n'en +est aucune qui semble si merveilleuse et soit si diversement +jugée que la <em>conscience</em>. Les opinions les plus contradictoires +sont encore aux prises, aujourd'hui comme il y a des +milliers d'années, non seulement sur la question de la nature +propre de cette fonction psychique et de son rapport avec le +corps, mais aussi quant à son extension dans le monde organique, +quant à son apparition et son évolution. Plus que tout +autre fonction psychique, la conscience a donné lieu à l'idée +erronée d'une «âme immatérielle» et, s'y rattachant, à la +superstition d'une «immortalité personnelle»; beaucoup des +grossières erreurs qui dominent encore aujourd'hui notre vie +intellectuelle ont là leur origine. C'est pourquoi j'ai déjà +appelé autrefois la conscience, le <em>mystère central psychologique</em>; +c'est la résistante citadelle de toutes les erreurs dualistes +et mystiques contre les remparts de laquelle les assauts +de la plus solide raison sont en danger d'échouer. Ces faits, à +eux seuls, nous autorisent déjà à consacrer à la conscience +un examen critique spécial du point de vue de notre monisme. +Nous verrons que la conscience est un <em>phénomène naturel</em> ni +plus ni moins que toute autre fonction psychique et qu'elle +est soumise, comme tous les autres phénomènes naturels, à +la <em>loi de substance</em>.</p> + +<p class="p2"><b>Notion de conscience.</b>—Déjà, quand il s'agit de définir +le terme élémentaire de cette fonction psychique, son extension +et sa compréhension, les opinions des philosophes et des +<a class="pagenum" id="Page_198" title="198"></a> +naturalistes les plus éminents divergent complètement. La +meilleure définition, peut-être, qu'on puisse donner de la +conscience c'est de l'appeler une <em>intuition interne</em> et de la +comparer à une <em>réflexion</em>. On y peut distinguer deux domaines +principaux: la conscience objective et la subjective, la conscience +de l'univers et la conscience du moi.</p> + +<p>La plus grande partie de l'activité psychique consciente, +de beaucoup, se rapporte, ainsi que <span class="smcap">Schopenhauer</span> l'a très +justement reconnu, à la conscience du monde extérieur, des +«autres choses». Cette <em>conscience de l'Univers</em> comprend +tous les phénomènes possibles du monde extérieur, que notre +connaissance peut atteindre. Beaucoup plus restreinte est +notre <em>conscience du Moi</em>, la réflexion interne de notre propre +activité psychique tout entière, de toutes nos représentations, +sensations et efforts volontaires.</p> + +<p class="p2"><b>Conscience et vie psychique.</b>—Beaucoup de penseurs +et des plus éminents, surtout des physiologistes (<span class="smcap">Wundt</span> et +<span class="smcap">Ziehen</span>) regardent les termes de conscience et de fonctions +psychiques comme identiques: <em>Toute activité psychique est +consciente</em>; le domaine de la vie psychique n'excède pas celui +de la conscience. A notre avis, cette définition accroît illégalement +l'importance de celle-ci et donne lieu à des erreurs et +des malentendus nombreux. Nous sommes bien plutôt de +l'avis d'autres philosophes (<span class="smcap">Romanes</span>, <span class="smcap">Fritz Schulze</span>, <span class="smcap">Paulsen</span>) +qui pensent qu'à la vie psychique appartiennent, en outre, les +représentations, sensations et efforts volontaires inconscients; +de fait, le domaine de ces actions psychiques inconscientes +(réflexes, etc.) est même beaucoup plus étendu que celui +des actions conscientes. Les deux domaines sont d'ailleurs +étroitement associés et ne sont séparés par aucune frontière +nette; à tout instant, une représentation inconsciente peut +nous devenir consciente; si l'attention que nous lui portions +est attirée par un autre objet, elle peut aussi rapidement +s'évanouir pour notre conscience.</p> + +<p class="p2"><a class="pagenum" id="Page_199" title="199"></a> +<b>Conscience de l'homme.</b>—Notre unique source, quand +il s'agit de connaître la conscience, est celle-ci elle-même et +c'est là, en première ligne, ce qui fait l'extraordinaire difficulté +de son étude et de son interprétation scientifiques. <em>Sujet</em> et +<em>objet</em> se confondent ici en une même unité; le sujet connaissant +se réfléchit dans son propre être intérieur, qui doit +devenir objet de connaissance.</p> + +<p>Relativement à la conscience d'autres individus, nous ne +pouvons donc jamais rien conclure avec une entière certitude +objective, nous sommes toujours réduits à comparer leurs +états d'âme avec les nôtres. Tant que cette comparaison ne +porte que sur des <em>individus normaux</em>, nous pouvons, sans +doute, relativement à leur conscience, tirer quelques conclusions +dont nul ne contestera la validité. Mais déjà quand il +s'agit de personnes <em>anormales</em> (génies ou excentriques, idiots +ou déments) ces raisonnements par analogie sont, ou incertains +ou faux. C'est encore bien pis quand nous comparons +la conscience de l'homme avec celle des animaux (d'abord des +animaux supérieurs, puis des inférieurs). Nous rencontrons +là des difficultés matérielles si grandes que les opinions des +physiologistes et des philosophes les plus éminents se trouvent +sur ce point aux antipodes. Nous nous contenterons ici +de mettre, en regard les unes des autres, les opinions les plus +importantes émises sur ce sujet.</p> + +<p class="p2">I. <b>Théorie anthropistique de la conscience.</b>—<em>Elle est +le propre de l'homme.</em> Cette idée très répandue que la conscience +et la pensée sont exclusivement propres à l'homme +et que lui seul possède en même temps une «âme immortelle», +remonte à <span class="smcap">Descartes</span> (1643). Ce profond philosophe +et mathématicien français (élevé dans un collège de <em>Jésuites</em>!) +posa une séparation complète entre l'activité psychique de +l'homme et celle de l'animal. L'âme de l'homme, substance +pensante et immatérielle, est, selon lui, complètement distincte +de son corps, substance étendue et matérielle. Cependant, +il faut qu'elle soit unie au corps en un point du cerveau +<a class="pagenum" id="Page_200" title="200"></a> +(la glande pinéale!) pour y recueillir les impressions venues +du monde extérieur et, à son tour, agir sur le corps. Les +<em>animaux</em>, par contre, n'étant pas des substances pensantes, +ne doivent pas posséder d'âme, mais être de purs <em>automates</em>, +des machines construites avec infiniment d'art dont les sensations, +représentations et volitions se produisent tout mécaniquement +et obéissent aux lois physiques. Pour la psychologie +de <em>l'homme</em>, <span class="smcap">Descartes</span> soutenait donc le pur <em>dualisme</em>, +pour celle des <em>animaux</em> le pur <em>monisme</em>. Cette contradiction +manifeste, chez un penseur si clair et si pénétrant, doit paraître +bien extraordinaire; pour l'expliquer, on est en droit +d'admettre que <span class="smcap">Descartes</span> a tu sa propre pensée, laissant aux +penseurs indépendants le soin de la deviner. Comme élève des +Jésuites, <span class="smcap">Descartes</span> avait été élevé de bonne heure à taire la +vérité, quand il la voyait plus clairement que d'autres; peut-être +craignait-il aussi la puissance de l'Eglise et ses bûchers. +D'autre part déjà, son principe sceptique que tout effort vers +la connaissance vraie doit partir d'un doute au sujet du +dogme traditionnel, lui avait attiré de fanatiques accusations +de scepticisme et d'athéisme. La profonde action que <span class="smcap">Descartes</span> +exerça sur la philosophie ultérieure fut très remarquable +et conforme à sa «tenue de livres en partie double». Les +<em>Matérialistes</em> des <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> et <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècles, pour poser leur psychologie +moniste, se réclamèrent de la théorie cartésienne +de l'âme des bêtes et de leur activité toute mécanique de +machines. Les <em>Spiritualistes</em>, au contraire, affirmèrent que +leur dogme de l'immortalité de l'âme et de son indépendance +à l'égard du corps avait été irréfutablement fondé par la +théorie cartésienne de l'âme humaine. Cette opinion est +encore aujourd'hui celle qui prévaut dans le camp des théologiens +et des métaphysiciens dualistes. La conception scientifique +du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle a complètement triomphé de la précédente, +avec l'aide des progrès empiriques accomplis dans le +domaine de la psychologie physiologiste et comparée.</p> + +<p class="p2">II. <b>Théorie neurologique de la conscience.</b>—<em>Elle</em> +<a class="pagenum" id="Page_201" title="201"></a> +<em>n'existe que chez l'homme et les animaux supérieurs</em> qui possèdent +un système nerveux centralisé et des organes des +sens. La conviction qu'une grande partie des animaux—au +moins les Mammifères supérieurs,—possèdent une âme +pensante et une conscience, tout comme l'homme, a conquis +toute la zoologie exacte et la psychologie moniste. Les progrès +grandioses accomplis en ces derniers temps dans divers +domaines de la biologie ont tous convergé pour nous amener +à reconnaître cette importante vérité. Nous nous bornerons, +pour l'apprécier, à l'examen des <em>Vertébrés</em> supérieurs et, avant +tout, des Mammifères. Que les représentants les plus intelligents +de ces Vertébrés plus perfectionnés,—les singes et les +chiens surtout—se rapprochent énormément de l'homme +dans toute leur activité psychique, c'est un fait qui, depuis des +milliers d'années est bien connu et a excité l'admiration. Leur +mode de représentation, d'activité sensorielle, leurs sensations +et leurs désirs se rapprochent tant de ceux de l'homme +que nous n'avons pas besoin de prouver ce que nous avançons. +Mais la fonction supérieure d'activité cérébrale, la formation +de jugements, leur enchaînement en raisonnements, +la pensée et la conscience au sens propre, sont développés +chez les animaux tout comme chez l'homme—la différence +n'est que dans le degré, non dans la nature. En outre, l'anatomie +comparée et l'histologie nous apprennent que la structure +si complète du cerveau (aussi bien macroscopique que +microscopique) est au fond la même chez les <em>Mammifères</em> +supérieurs et chez l'homme. L'ontogénie comparée nous +montre la même chose quant à l'apparition de ces organes de +l'âme. La physiologie comparée nous enseigne que les divers +états de conscience se comportent, chez les plus élevés des Placentaliens, +de la même manière que chez l'homme et l'expérience +démontre qu'ils réagissent de la même manière aux +actions externes. On peut anesthésier les animaux supérieurs +par l'alcool, le chloroforme, l'éther, etc.; on peut, en s'y prenant +comme il faut, les hypnotiser tout comme l'homme. Mais, par +contre, il n'est pas possible de préciser nettement la <em>limite</em> à +<a class="pagenum" id="Page_202" title="202"></a> +laquelle, aux degrés inférieurs de la vie animale, la conscience +apparaît pour la première fois comme telle. Certains +zoologistes la font remonter très haut dans la série animale, +d'autres tout à la fin. <span class="smcap">Darwin</span>, qui distingue très exactement +les divers stades de la conscience, de l'intelligence et du sentiment +chez les animaux supérieurs et les explique par une +évolution croissante, remarque en même temps qu'il est très +difficile et même impossible de fixer les débuts de ces fonctions +psychiques supérieures chez les animaux inférieurs. +Pour moi, entre les diverses théories contradictoires, celle +qui me semble la plus vraisemblable est celle qui rattache la +formation de la conscience à la <em>centralisation du système nerveux</em>, +laquelle fait encore défaut chez les animaux inférieurs. +La présence d'un organe nerveux central, d'organes des sens +très développés et d'une association très étendue entre les +groupes de représentations, me semblent les conditions +nécessaires pour rendre possible la conscience <em>synthétique</em>.</p> + +<p class="p2">III. <b>Théorie animale de la conscience.</b>—<em>Elle existe +chez tous les animaux et chez eux seuls.</em> D'après cela, il y +aurait une différence profonde entre la vie psychique des +animaux et celle des plantes; c'est ce qui a été admis par +beaucoup d'auteurs anciens et nettement formulé par <span class="smcap">Linné</span> +dans son capital <em>Systema Naturæ</em> (1735); les deux grands +règnes de la nature organique se distinguent, selon lui, par +cela que les animaux ont la sensation et la conscience, les +plantes pas. Plus tard, <span class="smcap">Schopenhauer</span>, en particulier, a beaucoup +insisté sur cette différence: «La conscience ne nous +est absolument connue que comme la propriété des êtres +<em>animaux</em>. Quand même elle s'élève et progresse à travers +toute la série animale pour atteindre jusqu'à l'homme et sa +raison, l'inconscience de la plante, d'où la conscience est +sortie, reste toujours le point de départ fondamental». +L'inadmissibilité de cette opinion est apparue dès le milieu +du siècle, alors qu'on a étudié de plus près la vie psychique +chez les animaux inférieurs, surtout chez les <em>Célentérés</em> (Spongiaires +<a class="pagenum" id="Page_203" title="203"></a> +et Cnidiés): animaux véritables, qui pourtant présentent +aussi peu de traces d'une conscience claire que la +plupart des plantes. La ligne de démarcation entre les deux +règnes s'est encore plus effacée à mesure qu'on examinait plus +soigneusement, dans chacun d'eux, les formes vitales monocellulaires. +Les <em>animaux primitifs</em> plasmophages (Protozoaires) +et les <em>plantes primitives</em> plasmodomes (Prosophytes) +ne présentent pas de différences psychologiques, pas plus au +point de vue de la conscience qu'à d'autres.</p> + +<p class="p2">IV. <b>Théorie biologique de la conscience.</b>—<em>Elle est +commune à tous les organismes</em>, elle existe chez tous les animaux +et toutes les plantes, tandis qu'elle fait défaut chez tous +les corps inorganiques (cristaux, etc.). Cette opinion va d'ordinaire +de pair avec celle qui regarde tous les organismes (par +opposition aux corps inorganiques) comme animés; les trois +termes: vie, âme, conscience marchent d'ordinaire de front. +Selon une modification de cette manière de voir, les trois +phénomènes de la vie organique, sans doute seraient liés +indissolublement, mais la conscience ne serait qu'une <em>partie</em> +de l'activité psychique, de même que celle-ci n'est qu'une +<em>partie</em> de l'activité vitale.</p> + +<p>Que les plantes possèdent une «âme» au même sens que +les animaux, c'est ce que <span class="smcap">Fechner</span> en particulier s'est efforcé +de montrer et beaucoup d'auteurs attribuent à l'âme végétale +une conscience de même nature que celle de l'âme animale. +De fait, on trouve chez les <em>sensitives</em> très impressionnables +(mimosa, drosera, dionaea) d'étonnants mouvements d'excitation +des feuilles; chez d'autres plantes (trèfle, pain de +coucou, mais surtout l'hedysarum) des mouvements autonomes; +chez les «plantes dormeuses» (et aussi chez quelques +Papilionacées) des mouvements pendant le sommeil, qui +ressemblent étrangement à ceux des animaux inférieurs; +celui qui attribue à ces derniers la conscience ne peut la refuser +aux autres.</p> + +<p class="p2"><a class="pagenum" id="Page_204" title="204"></a> +V. <b>Théorie cellulaire de la conscience.</b>—<em>C'est une propriété +vitale de toute cellule.</em> L'application de la théorie cellulaire +à toutes les branches de la biologie exige aussi qu'on +la rattache à la psychologie. Aussi légitimement qu'en anatomie +et en physiologie on considère la cellule vivante comme +l' «organisme élémentaire» d'où l'on dérivera la connaissance +du corps pluricellulaire des plantes et des animaux supérieurs—de +même et aussi légitimement on peut considérer «<em>l'âme +cellulaire</em>» comme l'élément psychologique et l'activité psychique +complexe des organismes supérieurs, comme le résultat +de la réunion des vies psychiques cellulaires constituantes +de l'organisme. J'ai déjà esquissé cette <em>psychologie cellulaire</em> en +1866 dans ma <em>Morphologie générale</em> et j'ai repris la question +plus en détails, par la suite, dans mon travail sur les +<em>Ames cellulaires et cellules psychiques</em><a name="FNanchor_37" id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a>. J'ai été conduit +par mes longues recherches sur les organismes monocellulaires, +à pénétrer plus avant dans cette «psychologie élémentaire». +Beaucoup de ces petits Protistes (la plupart microscopiques) +donnent des marques de sensation et de volonté, +trahissent des instincts et des mouvements semblables à ceux +qu'on observe chez les animaux supérieurs; cela est vrai en +particulier des impressionnables et remuants Infusoires. Tant +dans l'attitude de ces minuscules et excitables cellules à l'égard +du monde extérieur, que dans beaucoup d'autres manifestations +de vie de leur part (par exemple la merveilleuse formation +de l'habitacle chez les Rhizopodes, les Thalamophores et +les Infusoires) on pourrait croire discerner des marques nettes +d'activité psychique consciente. Si maintenant on accepte la +théorie biologique de la conscience (n<sup>o</sup> 4) et si l'on tient chaque +fonction psychique pour accompagnée d'un peu de conscience, +on devra alors attribuer aussi la conscience à chaque cellule +protiste, considérée individuellement. Le principe matériel de +la conscience serait, en ce cas, ou le <em>plasma</em> tout entier de la +cellule, ou son noyau, ou une partie de celui-ci. Dans la <em>Théorie des Psychades</em> +<a class="pagenum" id="Page_205" title="205"></a> +de <span class="smcap">Fritz Schulze</span>, la conscience élémentaire +de la psychade se comporte vis-à-vis de la cellule individuelle +de la même manière que, chez les animaux supérieurs et chez +l'homme, la conscience personnelle vis-à-vis de l'organisme +pluricellulaire de la personne. Cette hypothèse, que j'ai défendue +autrefois, ne se peut réfuter définitivement. Aujourd'hui, +je me range à l'avis de <span class="smcap">Max Verworn</span> qui admet, dans ses +remarquables <em>Etudes psychophysiologiques sur les Protistes</em> +qu'il leur manque probablement à tous la «conscience +du moi» développée et que leurs sensations, comme leurs +mouvements, ont un caractère d'<em>inconscience</em>».</p> + +<p class="p2">VI. <b>Théorie atomistique de la conscience.</b>—<em>C'est une +propriété élémentaire de tout atome.</em> Parmi toutes les différentes +manières de voir relatives à l'extension de la conscience, +c'est cette hypothèse atomistique qui pousse les choses +le plus loin. Elle est sans doute née principalement de la difficulté +qu'ont rencontrée beaucoup de philosophes et de biologistes +en abordant la question de la première <em>apparition</em> de la +conscience. Ce phénomène, en effet, présente un caractère si +particulier, qu'il paraît des plus douteux qu'on le puisse dériver +d'autres fonctions psychiques; on a cru par suite que le +moyen le plus aisé de surmonter la difficulté était d'admettre +que la conscience était une propriété élémentaire de la matière +analogue à l'attraction de la masse ou aux affinités chimiques. +Il y aurait dès lors, autant de formes de conscience élémentaire +qu'il y a d'éléments chimiques; chaque atome +d'hydrogène aurait sa «conscience d'hydrogène», chaque +atome de carbone sa «conscience de carbone», etc. Beaucoup +de philosophes ont attribué aussi la conscience aux +quatre anciens éléments d'<span class="smcap">Empédocle</span>, dont le mélange, sous +l'influence de «l'amour et de la haine», engendrait le devenir +des choses.</p> + +<p>Pour ma part, je n'ai <em>jamais</em> adopté cette hypothèse d'une +<em>conscience des atomes</em>; je suis obligé de le déclarer ici, parce +que <span class="smcap">du Bois Reymond</span> m'attribue faussement cette opinion. +<a class="pagenum" id="Page_206" title="206"></a> +Dans la vive polémique que celui-ci a engagée avec moi (1880) +par son discours sur les «Sept énigmes de l'Univers», il +combat violemment ma «Philosophie de la nature, fausse et +corruptrice» et il affirme que j'ai posé, comme un axiome +métaphysique, dans mon travail sur la Périgenèse des plastidules, +cette «hypothèse que les atomes ont une conscience +individuelle». J'ai, au contraire, déclaré expressément que je +me représentais comme <em>inconscientes</em> les fonctions psychiques +élémentaires de sensation et de volonté qu'on peut attribuer +aux atomes, aussi inconscientes que la mémoire élémentaire, +qu'à l'exemple du distingué physiologiste <span class="smcap">Ewald +Hering</span> (1870), je considère comme «une fonction générale +de la matière organisée» (ou mieux «de la substance +vivante»). <span class="smcap">Du Bois Reymond</span> confond ici très évidemment +«Ame» et «Conscience»; je laisserai en suspens la question +de savoir s'il ne commet cette confusion que par mégarde. +Puisqu'il considère lui-même la conscience comme un phénomène +transcendant (ainsi que nous allons le voir) tandis qu'une +partie des autres fonctions de l'âme (par exemple l'activité +sensorielle) ne le serait pas,—je dois admettre qu'il tient les +deux termes pour différents. Le contraire, il est vrai, semble +ressortir d'autres passages de ses élégants discours, mais ce +célèbre rhéteur, précisément en ce qui touche aux importantes +questions de principes, se contredit souvent de la façon la +plus manifeste. Je répète ici encore une fois que pour moi la +conscience ne constitue <em>qu'une partie</em> des phénomènes psychiques, +observables chez l'homme et les animaux supérieurs, +tandis que de beaucoup la plus grande partie de ces phénomènes +sont inconscients.</p> + +<p class="p2"><b>Théories moniste et dualiste de la conscience.</b>—Si +divergentes que soient les diverses opinions relatives à la +nature et à l'apparition de la conscience, elles se laissent +pourtant ramener toutes, en fin de compte—si l'on traite +la question clairement et logiquement—à deux conceptions +fondamentales opposées: la <em>transcendante</em> (<em>dualiste</em>) et la +<a class="pagenum" id="Page_207" title="207"></a> +<em>physiologique</em> (<em>moniste</em>). J'ai toujours, quant à moi, soutenu +cette dernière, éclairé par la <em>théorie de l'évolution</em> et cette +manière de voir est aujourd'hui partagée par un grand +nombre de naturalistes éminents, bien qu'il s'en faille de beaucoup +qu'elle le soit par tous. La première conception est la +plus ancienne et de beaucoup la plus répandue; elle s'est +acquis de nouveau, en ces derniers temps un grand renom, +grâce à <span class="smcap">Du Bois-Reymond</span> et à son célèbre <em>Discours de l'Ignorabimus</em> +lequel a fait de cette question une de celles dont on +parle le plus de nos jours dans les «Discussions sur les +énigmes de l'Univers». Vu l'extraordinaire importance de +cette capitale question, nous ne pouvons faire autrement que +de revenir ici sur ce qui en constitue le cœur.</p> + +<p class="p2"><b>Transcendance de la conscience.</b>—Dans le célèbre +discours «sur les limites de la connaissance de la Nature», +que <span class="smcap">Du Bois-Reymond</span> fit le 14 août 1872 au Congrès des +naturalistes à Leipzig, il posa deux <em>limites absolues</em> à notre +connaissance de la nature, limites que l'esprit humain, au +degré le plus avancé de sa connaissance de la nature, ne peut +jamais franchir—<em>jamais</em>, selon le mot final souvent cité de +ce discours, concluant emphatiquement sur notre impuissance: +«<em>Ignorabimus!</em>» L'une de ces absolues et insolubles +«énigmes de l'Univers», c'est «le lien entre la matière et la +force» et l'essence propre de ces phénomènes fondamentaux +de la nature; nous traiterons à fond de ce «<em>problème de la +substance</em>» au chapitre XII du présent ouvrage. Le second +obstacle insurmontable à la philosophie, serait le problème +de la <em>conscience</em>, cette question: comment notre activité intellectuelle +peut-elle s'expliquer par des conditions matérielles, +par des mouvements? Comment la «substance (qui fait le +fond commun de la matière et de la force) dans certaines +conditions, sent-elle, désire-t-elle et pense-t-elle?»</p> + +<p>Pour être bref et en même temps pour caractériser d'un +mot décisif la nature du discours de Leipzig, je l'ai désigné +du nom de <em>Discours de l'Ignorabimus</em>. Cela m'est d'autant +<a class="pagenum" id="Page_208" title="208"></a> +mieux permis que <span class="smcap">Du Bois-Reymond</span> lui-même, huit ans plus +tard (1880, dans le Discours sur les sept énigmes du monde) +se louant avec un légitime orgueil du succès extraordinaire +qu'il avait remporté, ajoutait: «La critique a fait entendre +tous les sons, depuis le joyeux éloge approbateur jusqu'au +blâme qui rejette tout et le mot <em>Ignorabimus</em> qui couronnait +mes recherches, est devenu une sorte de parole +symbolique pour la philosophie naturelle». Il est vrai de +dire que les sons retentissants «des joyeux éloges approbateurs» +partaient des amphithéâtres de la philosophie spiritualiste +et moniste, surtout du camp retranché de l'<em>Ecclesia +militans</em> (de l'«Internationale noire»); mais tous les spiritistes, +également, toutes les natures crédules, qui pensèrent +que l'<em>Ignorabimus</em> sauverait l'immortalité de leur chère +«âme» furent ravis du discours. Le «blâme qui rejette tout» +ne vint, par contre, au brillant discours de l'<em>Ignorabimus</em> que +de la part de quelques naturalistes et philosophes (au début +du moins); de la part des quelques esprits possédant à la fois +une connaissance suffisante de la philosophie naturelle et le +courage moral exigé pour tenir tête aux arrêts sans appel du +dogmatique et tout puissant secrétaire et dictateur de l'Académie +des Sciences de Berlin.</p> + +<p>Le remarquable succès du discours de l'<em>Ignorabimus</em> +(que l'orateur lui-même a plus tard justifié d'illégitime et +d'exagéré) s'explique par deux raisons, l'une externe, l'autre +interne. Considéré extérieurement, ce discours était incontestablement +«un remarquable chef-d'œuvre de rhétorique, +un <em>joli sermon</em>, d'une haute perfection de forme et offrant +une variété surprenante d'images empruntées à la philosophie +naturelle. C'est un fait connu, que la majorité—et surtout +le «beau sexe!»—jugent un joli sermon non pas d'après sa +richesse réelle en idées, mais d'après la valeur esthétique de +l'entretien». (<em>Monisme</em>, p. 44). Analysé au point de vue +interne, par contre, le discours de l'<em>Ignorabimus</em> contient +très net, le programme du <em>dualisme métaphysique</em>; le monde +est «<em>doublement</em> incompréhensible: d'abord en tant que +<a class="pagenum" id="Page_209" title="209"></a> +monde matériel dans lequel la «matière et la force» +déploient leur essence—et ensuite, en regard et tout à fait +séparé du précédent, le monde en tant que monde immatériel +de l'«esprit» dans lequel «la pensée et la conscience +sont inexplicables par des conditions matérielles» ainsi que +l'étaient les phénomènes du premier monde. Il était tout +naturel que le dualisme et le mysticisme régnants se saisissent +ardemment de cet aveu qu'il existait deux mondes +différents, car cela leur permettait de démontrer la double +nature de l'homme et l'immortalité de l'âme. Le ravissement +des spiritualistes était d'autant plus pur et plus légitime que +<span class="smcap">Du Bois-Reymond</span> avait passé jusqu'alors pour un des défenseurs +redoutés du matérialisme scientifique le plus absolu; +et cela il l'avait, en effet, été et l'est encore resté (malgré ses +«beaux discours»?) tout comme les autres naturalistes contemporains, +comme tous ceux qui sont versés dans leur +science, dont la <em>pensée est nette et qui restent conséquents avec +eux-mêmes</em>.</p> + +<p>D'ailleurs, l'auteur du Discours de l'<em>Ignorabimus</em> soulevait +en terminant, la question de savoir si les deux «énigmes de +l'Univers», opposées l'une à l'autre: le problème général de +la substance et le problème particulier de la conscience ne se +confondaient pas. Il dit en effet: «Sans doute cette idée est +la plus simple et doit être préférée à celle qui nous ferait +apparaître le monde comme double et incompréhensible. Mais +il est inhérent à la nature des choses que nous ne parvenions +pas sur ce point à la clarté, et tout autre discours ci-dessus +reste vain».—C'est à cette dernière opinion que je +me suis, dès le début, opposé énergiquement, m'efforçant de +montrer que les deux grandes questions indiquées plus haut +ne constituaient pas deux énigmes de l'Univers différentes. +<em>Le problème neurologique de la conscience n'est qu'un cas particulier +du problème cosmologique universel, celui de la substance</em> +(<em>Monisme</em>, 1892, p. 23).</p> + +<p>Ce n'est pas ici le lieu de revenir sur la polémique engagée +à ce sujet ni sur la littérature très riche qui en est résultée. +<a class="pagenum" id="Page_210" title="210"></a> +J'ai déjà, il y a vingt-cinq ans, dans la préface de la première +édition de mon <em>Anthropogénie</em>, protesté énergiquement contre +le Discours de l'<em>Ignorabimus</em>, ses principes dualistes et ses +sophismes métaphysiques et j'ai justifié explicitement mon +attitude dans mon écrit sur: <em>La science libre et l'enseignement +libre</em>. (Stuttgart, 1878). J'ai effleuré de nouveau +le sujet dans le <em>Monisme</em> (p. 23 à 44). <span class="smcap">Du Bois-Reymond</span>, +touché là à son point sensible, répondit par divers discours +où perçait l'irritation<a name="FNanchor_38" id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a>; ceux-ci, comme la plupart de ses +Discours si répandus, sont éblouissants par leur style, d'une +élégance toute française et captivants par la richesse des +images et les surprenantes tournures de phrases. Mais la +façon superficielle dont les choses sont envisagées ne fait +point faire de progrès essentiel à notre connaissance de +l'Univers. Il en est ainsi, du moins, pour le <em>Darwinisme</em>, dont +le physiologiste de Berlin s'est déclaré plus tard conditionnellement +l'adhérent, quoiqu'il n'ait <em>jamais fait la moindre +chose</em> pour en étendre les conquêtes; les remarques par +lesquelles il conteste la valeur de la loi fondamentale biogénétique, +le fait qu'il rejette la phylogénie, etc., montrent +assez que notre auteur n'est ni assez familier avec les faits +empiriques de la morphologie et de l'embryologie comparées, +ni capable d'apprécier philosophiquement leur importance +théorique.</p> + +<p class="p2"><b>Physiologie de la conscience.</b>—La nature particulière +du phénomène naturel qu'est la conscience n'est pas, comme +l'affirment <span class="smcap">Du Bois Reymond</span> et la philosophie dualiste, un problème +complètement et «absolument transcendant»; mais +elle constitue, ainsi que je l'ai déjà montré il y a trente ans, +un <em>problème physiologique</em>, ramenable, comme tel, aux phénomènes +qui ressortissent à la physique et à la chimie. Je +l'ai désigné plus tard, d'une manière encore plus précise, du +nom de <em>problème neurologique</em>, parce que je suis d'avis que la +vraie conscience (la pensée et la raison) ne se trouve que +<a class="pagenum" id="Page_211" title="211"></a> +chez les animaux supérieurs qui possèdent un <em>système nerveux +centralisé</em> et des organes des sens ayant atteint un certain +degré de perfectionnement. Cette proposition peut s'affirmer +avec une absolue certitude en ce qui concerne les Vertébrés +supérieurs et par-dessus tout les Mammifères Placentaliens, +tronc dont est issue la race humaine elle-même. La +conscience chez les plus perfectionnés d'entre les singes, les +chiens, les éléphants, etc., ne diffère de celle de l'homme +qu'en degré, non en nature et les différences graduelles de +conscience entre ces Placentaliens «raisonnables» et les +plus inférieures des races humaines (Weddas, nègres de l'Australie) +sont moindres que les différences correspondantes +entre celles-ci et ce qui existe chez les hommes raisonnables +les plus supérieurs (<span class="smcap">Spinoza</span>, <span class="smcap">Gœthe</span>, <span class="smcap">Lamarck</span>, <span class="smcap">Darwin</span>, etc.). +La conscience n'est ainsi qu'une <em>partie de l'activité psychique +supérieure</em> et comme telle elle dépend de la structure normale +de l'organe de l'âme auquel elle est liée, du <em>cerveau</em>.</p> + +<p>L'observation physiologique et l'expérience nous ont, +depuis vingt ans, fourni la preuve certaine que l'étroite +région du cerveau des Mammifères, que l'on désigne en ce +sens comme le <em>siège</em> (ou mieux l'<em>organe</em>) de la conscience, est +une partie des <em>hémisphères</em>, à savoir cette «écorce grise» ou +«écorce cérébrale», qui se développe très tardivement et +aux dépens de la partie dorsale convexe de la première vésicule +primaire, du cerveau antérieur. Mais la preuve <em>morphologique</em> +de ces faits physiologiques a pu être établie grâce aux +progrès merveilleux de l'<em>anatomie microscopique du cerveau</em>, +dont nous sommes redevables aux méthodes de recherches +perfectionnées de ces derniers temps (<span class="smcap">Kölliker</span>, <span class="smcap">Flechsig</span>, +<span class="smcap">Golgi</span>, <span class="smcap">Edinger</span>, <span class="smcap">Weigert</span>).</p> + +<p>Le plus important de ces faits et de beaucoup c'est, sans +contredit, la découverte qu'a faite <span class="smcap">P. Flechsig</span> des <em>organes de la +pensée</em>; il a démontré l'existence, dans l'écorce grise du cerveau, +de quatre régions d'organes sensoriels centraux—de +quatre «sphères internes de sensation»: sphère de sensation +du corps dans le lobe pariétal, sphère olfactive dans le +<a class="pagenum" id="Page_212" title="212"></a> +lobe frontal, sphère visuelle dans le lobe occipital, sphère +auditive dans le lobe temporal. Entre ces quatre <em>foyers sensoriels</em> +sont les quatre grands <em>foyers de la pensée</em> ou centres +d'association, <em>organes réels de la vie de l'esprit</em>; ce sont ces +instruments les plus parfaits de l'activité psychique qui sont +les instruments de la <em>pensée</em> et de la <em>conscience</em>: en avant, le +cerveau frontal ou centre d'association frontal, en arrière et +au-dessus de lui, le cerveau pariétal ou centre d'association +pariétal, en arrière et au-dessous, le cerveau principal ou +«grand centre d'association occipito-temporal» (le plus +important de tous!) et enfin, tout à fait en bas, caché à l'intérieur, +le cerveau insulaire ou «îlot de Reil», centre d'association +insulaire.</p> + +<p>Ces quatre foyers de la pensée qui se distinguent par une +structure nerveuse particulière et des plus compliquées, des +foyers sensoriels intercalés entre eux sont les véritables +<em>organes de la pensée</em>, les seuls organes de notre conscience. +Tout dernièrement, <span class="smcap">Flechsig</span> a démontré qu'une partie de ces +organes présentent, chez l'homme, une structure tout particulièrement +compliquée, qu'on ne rencontre pas chez les autres +Mammifères et qui explique la supériorité de la conscience +humaine.</p> + +<p class="p2"><b>Pathologie de la conscience.</b>—Cette découverte capitale +de la physiologie moderne que les hémisphères sont, chez +l'homme et les Mammifères supérieurs, l'organe de la vie +psychique et de la conscience, est confirmée d'une manière +lumineuse par la Pathologie, par l'étude des <em>maladies</em> de cet +organe. Quand les parties en question des hémisphères sont +détruites, leur fonction disparaît et l'on peut même ainsi +obtenir une démonstration partielle de la <em>localisation</em> des +fonctions cérébrales; lorsque des points isolés de cette région +sont malades, on constate la suppression des éléments de la +pensée et de la conscience qui étaient liés aux parties concernées. +L'expérimentation pathologique donne les mêmes +résultats: la destruction de tel point connu (par exemple le +<a class="pagenum" id="Page_213" title="213"></a> +centre du langage) détruit la fonction (le langage). D'ailleurs, +il suffit de rappeler les phénomènes bien connus qui se produisent +journellement dans le domaine de la conscience, +pour acquérir la preuve qu'ils sont sous la dépendance +absolue des changements <em>chimiques</em> de la substance cérébrale. +Beaucoup d'aliments de luxe (café, thé) stimulent notre +pensée; d'autres (le vin, la bière) nous mettent d'humeur +gaie; le musc et le camphre, en tant qu'«excitants» raniment +la conscience faiblissante; l'éther et le chloroforme la +suspendent, etc. Comment tout cela serait-il possible si la +conscience était une essence immatérielle, indépendante des +organes anatomiques dont nous avons parlé? Et où résidera +la conscience de «l'âme immortelle» quand elle ne possédera +plus ces organes?</p> + +<p>Tous ces faits et d'autres bien connus démontrent que la +conscience chez l'homme (et absolument de même chez les +Mammifères proches de lui) est <em>changeante</em> et que son activité +peut être modifiée à tout instant par des causes internes +(échanges nutritifs, circulation sanguine) et des causes +externes (blessure du cerveau, excitation). Très instructifs +sont aussi ces phénomènes merveilleux de <em>conscience double</em> +ou alternante, qui rappellent les «générations alternantes +de représentations»; le même homme manifeste, à des jours +différents, dans des circonstances variées, une conscience +toute différente; il ne sait plus aujourd'hui ce qu'il a fait hier; +hier il pouvait dire: je suis moi;—aujourd'hui il est obligé +de dire: je suis un autre. Ces intermittences de la conscience +peuvent durer non seulement des jours, mais des mois et +des années; ils peuvent même devenir définitifs<a name="FNanchor_39" id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a>.</p> + +<p class="p2"><b>Ontogénie de la conscience.</b>—Ainsi que chacun sait, +l'enfant nouveau-né n'a encore aucune conscience et, ainsi +que <span class="smcap">Preyer</span> l'a montré, celle-ci ne se développe que tardivement, +après que le petit enfant a commencé à parler; longtemps +il parle de lui-même à la troisième personne. C'est +<a class="pagenum" id="Page_214" title="214"></a> +seulement au moment très important où il dit pour la première +fois <em>Moi</em>, où le <em>Sentiment du Moi</em> lui devient clair, que commence +à germer sa conscience personnelle en même temps +que son opposition au monde extérieur. Les progrès rapides +et profonds que fait l'enfant en connaissance, grâce à l'instruction +qu'il reçoit de ses parents et à l'école pendant ses +dix premières années, se rattachent étroitement aux innombrables +progrès que fait en croissance et en développement +sa <em>conscience</em> et à ceux du <em>cerveau</em>, organe de celle-ci. Et +même lorsque l'écolier a obtenu son «Certificat de maturité», +il s'en faut, à la vérité, de beaucoup que sa conscience soit +mûre, et c'est seulement alors que, grâce à la diversité des +rapports avec le monde extérieur, la <em>Conscience de l'Univers</em> +commence vraiment à se développer. C'est seulement alors, +dans les années qui précèdent la trentaine, que s'accomplit +dans toute sa maturité le complet déploiement de la pensée +raisonnable et de la conscience, qui donneront ensuite, dans +les conditions normales, pendant les trente années suivantes, +des fruits réellement mûrs. Et c'est alors, après la soixantaine +(tantôt avant, tantôt après), que commence d'ordinaire cette +lente et graduelle régression des facultés psychiques supérieures +qui caractérise la vieillesse. La mémoire, les facultés +réceptives, celle de s'intéresser à des sujets spéciaux décroissent +de plus en plus; par contre, les facultés productrices, la +conscience mûre et l'intérêt philosophique pour les sujets +généraux se conservent souvent longtemps encore. L'évolution +individuelle de la conscience dans la première jeunesse +confirme la valeur générale de la <em>loi fondamentale biogénétique</em>; +mais dans les dernières années, on en trouve encore +bien des marques. En tous cas, l'ontogénèse de la conscience +nous convainc clairement de ce fait qu'elle n'est point une +«essence immatérielle», mais une fonction physiologique +du cerveau et qu'elle ne constitue pas, par conséquent, une +exception à la loi de substance.</p> + +<p class="p2"><b>Phylogénie de la conscience.</b>—Le fait que la conscience, +<a class="pagenum" id="Page_215" title="215"></a> +comme toutes les autres fonctions psychiques, est +liée au développement normal d'organes déterminés et que, +chez l'enfant, cette conscience se développe graduellement, +parallèlement à ces organes cérébraux—nous permet déjà +de conclure qu'elle s'est développée historiquement pas à pas +à travers la série animale. Pour certaine que soit, en principe, +cette <em>phylogénie naturelle de la conscience</em>, nous ne sommes +malheureusement pas en état, néanmoins, de la poursuivre +fort avant ni d'édifier sur elle des hypothèses précises. Pourtant, +la paléontologie nous fournit d'intéressants points de +repère qui ne sont pas sans importance. Un fait très frappant, +par exemple, c'est l'énorme développement (quantitatif +et qualitatif) du cerveau chez les Mammifères placentaliens, +pendant l'<em>époque tertiaire</em>. La cavité crânienne de beaucoup +de crânes fossiles de cette époque, nous est exactement +connue et nous fournit de précieux documents sur la grandeur, +et en partie aussi sur la structure du cerveau qui y +était renfermé. On constate là, dans une seule et même +légion (par exemple celle des Ongulés, celle des Carnivores, +celle des Primates) un important progrès entre les représentants +d'un même groupe, au début, pendant la période de +l'éocène et de l'oligocène, et plus tard pendant la période du +miocène et du pliocène; chez ces derniers, le cerveau (par +rapport à la grandeur du corps) est de six à huit fois plus +grand que chez les premiers.</p> + +<p>Et ce point culminant de l'évolution de la conscience, +qu'atteint seul l'<em>homme civilisé</em>, ne résulte, lui aussi, que +d'un développement graduel—accompli grâce aux progrès +de la culture elle-même—à partir d'états inférieurs que nous +trouvons réalisés, aujourd'hui encore, chez les peuples primitifs. +C'est ce que nous montre déjà la comparaison de +leurs <em>langues</em>, liée étroitement à celle de leurs <em>idées</em>. Plus se +développe, chez l'homme civilisé qui pense, la formation des +idées, plus il devient capable d'abstraire les caractères communs +à plusieurs objets divers pour les exprimer par un +terme général, et plus, en même temps, sa conscience devient +claire et intense.</p> + +<h2>CHAPITRE XI<br /> +Immortalité de l'âme</h2> + +<p><a class="pagenum" id="Page_216" title=""></a> +<a class="pagenum" id="Page_217" title="217"></a></p> + +<p class="center"><span class="smcap">Études monistes sur le thanatisme et l'athanisme.—Immortalité +cosmique et immortalité personnelle.—Agrégation qui +constitue la substance de l'ame.</span></p> + +<p class="left45">Une des accusations perpétuelles de l'Eglise contre la +science, c'est que celle-ci est matérialiste. Je voudrais +faire remarquer, en passant, que la conception ecclésiastique +de la vie future a toujours été, et est encore, +le matérialisme le plus pur. Le corps matériel doit +ressusciter et habiter un ciel matériel.<br /> +<span class="i9 smcap">M. J. Savage.</span></p> + +<hr /> +<p><a class="pagenum" id="Page_218" title="218"></a></p> + +<p class="center"><b>SOMMAIRE DU CHAPITRE XI</b></p> + +<p class="hanging indent">La citadelle de la superstition.—Athanisme et Thanatisme.—Caractère individuel +de la mort.—Immortalité des Protozoaires (Protistes).—Immortalité +cosmique et immortalité personnelle.—Thanatisme primitif (chez les peuples +sauvages).—Thanatisme secondaire (chez les philosophes de l'antiquité +et des temps modernes).—Athanisme et religion.—Comment est +née la croyance en l'immortalité.—Athanisme chrétien.—La vie éternelle.—Le +jugement dernier.—Athanisme métaphysique.—L'âme-substance.—L'âme-éther.—L'âme-air.—Ames +liquides et âmes solides.—Immortalité +de l'âme animale.—Preuves pour et contre l'athanisme.—Illusions +athanistiques.</p> + +<p class="center"><b>LITTÉRATURE</b></p> + +<p><span class="smcap">D. Strauss.</span>—<i>Gesammelte Schriften. Auswahl in sechs Baenden</i> (herausg. +von Ed. Zeller), 1890.</p> + +<p><span class="smcap">L. Feuerbach.</span>—<i>Gottheit Freiheit und Unsterblichkeit vom Standpunkt der +Anthropologie</i>, 2te Aufl. 1890.</p> + +<p><span class="smcap">L. Buchner.</span>—<i>Das künflige Leben und die moderne Wissenschaft—Zehn +Briefe an eine Freundin</i>, Leipzig, 1889.</p> + +<p><span class="smcap">C. Vogt.</span>—<i>Kœhlerglaube und Wissenschaft.</i> 1855.</p> + +<p><span class="smcap">G. Kuhn.</span>—<i>Naturphilosophische Studien, frei von Mysticismus</i>. 1895.</p> + +<p><span class="smcap">P. Carus et Hegeler.</span>—<i>The Monist. A quarterly magazine.</i> Vol. I-IX, Chicago, +1890-1899.</p> + +<p><span class="smcap">M. J. Savage.</span>—<i>Die Unsterblichkeit</i> (Kap. XII <i>in Die Religion im Licht der +Darwinschen Lehre</i>), 1886.</p> + +<p><span class="smcap">Ad. Svoboda.</span>—<i>Gestalten des Glaubens</i>, 2 Bde, Leipzig, 1897.</p> + +<p><a class="pagenum" id="Page_219" title="219"></a></p> + +<p class="p2">En passant de l'étude génétique de l'âme à la grande question +de son «immortalité», nous abordons ce suprême +domaine de la superstition qui constitue en quelque sorte la +citadelle indestructible de toutes les idées dualistes et mystiques. +Car lorsqu'il s'agit de cette question cardinale, plus +que dans tout autre problème, se joint à l'intérêt purement +philosophique l'intérêt égoïste de la personne qui veut à +tout prix se voir garantie l'immortalité individuelle au delà +de la mort. Ce «suprême besoin de l'âme» est si puissant +qu'il rejette par dessus bord tous les raisonnements logiques +de la raison critique. Consciemment, ou inconsciemment chez +la plupart des hommes, toutes les autres idées générales et +toute la conception de la vie elle-même sont influencées par +le dogme de l'immortalité personnelle et à cette erreur théorique +se rattachent des conséquences pratiques dont la +portée est immense. Nous nous proposons donc d'examiner, +du point de vue critique, tous les aspects de ce dogme +important et de démontrer qu'il est inadmissible en face des +données empiriques de la biologie moderne.</p> + +<p class="p2"><b>Athanisme et Thanatisme.</b>—Afin d'avoir une expression +courte et commode pour désigner les deux attitudes +opposées dans la question de l'immortalité, nous appellerons +la croyance en «l'immortalité personnelle de l'homme» +l'<em>Athanisme</em> (de Athanes ou Athanatos: immortel). Par contre, +nous appellerons <em>Thanatisme</em> (de Thanatos: mort) la conviction +qu'avec la mort de l'homme, non seulement toutes +<a class="pagenum" id="Page_220" title="220"></a> +les autres fonctions vitales physiologiques s'éteignent, mais +que <em>l'âme</em>, elle aussi, disparaît—en entendant par là cette +somme de fonctions cérébrales que le dualisme psychique +considère comme une «essence» spéciale, indépendante des +autres manifestations vitales du corps vivant.</p> + +<p>Puisque nous abordons ici le problème physiologique de la +<em>mort</em>, faisons remarquer une fois de plus le caractère <em>individuel</em> +de ce phénomène de la nature organique. Nous entendons +par «mort» exclusivement la cessation définitive des +fonctions vitales chez l'<em>individu</em> organique, n'importe à +quelle catégorie l'individu considéré appartient ou à quel +degré d'individualité il s'est élevé. L'homme est mort quand +sa personne meurt, qu'importe qu'il ne laisse pas de postérité +ou qu'il ait donné le jour à des enfants dont les descendants +se succéderont pendant plusieurs générations. On dit, il est +vrai, en un certain sens que «l'esprit» des grands hommes (par +exemple dans une dynastie de souverains éminents, dans une +famille d'artistes pleins de talent) se perpétue à travers +plusieurs générations; on dit, de même, que l'«âme» des +femmes supérieures se survit en leurs enfants et petits-enfants. +Mais dans ces cas il s'agit toujours de phénomènes complexes +d'<em>hérédité</em>, en vertu desquels une cellule microscopique détachée +du corps (spermatozoïde du père, ovule de la mère), +transmet aux descendants certaines propriétés de la substance. +Les <em>personnes</em> elles-mêmes qui produisent ces cellules +sexuelles par milliers, demeurent néanmoins mortelles et +avec leur mort cesse leur activité psychique individuelle, de +même que tout autre fonction physiologique.</p> + +<p class="p2"><b>Immortalité des Protozoaires.</b>—Il s'est trouvé, en ces +dernières années, plusieurs zoologistes éminents—surtout +<span class="smcap">Weismann</span> (1882)—pour soutenir cette opinion que seuls les +plus inférieurs des organismes, les <em>Protistes</em> monocellulaires, +étaient <em>immortels</em>, à l'inverse de tous les autres animaux et +plantes pluricellulaires, dont le corps était constitué par des +tissus. A l'appui de cette étrange idée, on invoquait surtout +<a class="pagenum" id="Page_221" title="221"></a> +cet argument que la plupart des Protistes se reproduisent +presque exclusivement par génération asexuée, par division +ou sporulation. Le corps tout entier de l'être monocellulaire +se subdivise en deux parties (ou plus) ayant même valeur +(cellules filles), puis chacune de ces parties se complète par la +croissance jusqu'à ce qu'elle soit redevenue semblable, en +grandeur et en forme, à la cellule mère. Mais par le processus +de division lui-même, l'<em>individualité</em> de l'organisme monocellulaire +est déjà anéantie, il a perdu aussi bien l'unité +physiologique que la morphologique.</p> + +<p>Le terme d'<em>individu</em> lui-même, d'«indivisible» est la réfutation +logique de la conception de <span class="smcap">Weismann</span>; car ce mot +signifie une <em>unité</em> que l'on ne peut diviser sans supprimer +son essence. En ce sens, les plantes primitives monocellulaires +(Protophytes) et les animaux primitifs monocellulaires +(Protozoaires) sont, leur vie durant, des <em>biontes</em> ou <em>individus +physiologiques</em> au même titre que les plantes et les +animaux pluricellulaires, dont le corps est constitué par des +tissus. Chez ceux-ci aussi existe la reproduction asexuée, +par simple division (par exemple chez beaucoup de Cnidiés, +chez les Coraux, les Méduses); l'animal-mère, dont les deux +animaux-filles proviendront par division, cesse ici aussi +d'exister par le fait qu'il se sépare en deux. <span class="smcap">Weismann</span> déclare: +«Il n'existe pas chez les Protozoaires d'individus ni de générations +au sens qu'ont ces mots chez les <em>Métazoaires</em>.» Voilà +une affirmation à laquelle je m'oppose nettement. Ayant +moi-même, le premier, donné la définition des <em>Métazoaires</em> +et opposé ces animaux pluricellulaires, dont le corps est +constitué par des tissus, aux <em>Protozoaires</em> monocellulaires +(Infusoires, Rhizopodes), ayant, en outre, moi-même montré +le premier la différence radicale qui existait dans le mode de +développement de ces deux groupes (aux dépens de feuillets +germinatifs pour les premiers, pas pour les seconds),—je dois +déclarer d'autant plus nettement que je considère les <em>Protozoaires</em> +pour tout aussi <em>mortels</em> au sens physiologique (c'est-à-dire +aussi au sens psychologique) que les <em>Métazoaires</em>; +<a class="pagenum" id="Page_222" title="222"></a> +dans ces deux groupes, ni le corps ni l'âme ne sont immortels. +Les autres conclusions erronées de <span class="smcap">Weismann</span> ont déjà +été réfutées (1884) par <span class="smcap">Mœbius</span>, qui fait remarquer avec +raison que «tous les événements du monde sont <em>périodiques</em> +et qu'il «n'existe pas de source d'où des individus organiques +immortels aient pu jaillir».</p> + +<p class="p2"><b>Immortalité cosmique et immortalité personnelle.</b>—Si +l'on prend le terme d'immortalité en un sens tout à fait +général et qu'on l'étende à l'ensemble de la nature connaissable, +il prend une valeur scientifique; il apparaît alors, pour +la philosophie moniste, non seulement acceptable, mais tout +naturel et clair par lui-même. Car la thèse de l'indestructibilité +et de l'éternelle durée de tout ce qui est coïncide alors +avec notre suprême loi naturelle, la <em>loi de substance</em> (chapitre +XII). Comme nous aurons plus tard, quand nous chercherons +à établir la doctrine de la conservation de la force et +de la matière, à discuter longuement cette immortalité cosmique, +nous ne nous y arrêterons pas plus longtemps pour +l'instant. Abordons plutôt de suite la critique de cette +«croyance en l'immortalité», la seule qu'on entende d'ordinaire +par ce mot, celle en l'immortalité de l'<em>âme personnelle</em>. +Etudions d'abord la façon dont s'est formée et propagée cette +idée mystique et dualiste et insistons ensuite et surtout sur +la propagation de son contraire, de l'idée <em>moniste</em>, du <em>thanatisme</em> +fondé empiriquement. Je distinguerai, comme deux +formes absolument différentes de celui-ci, le thanatisme +<em>primitif</em> et le <em>secondaire</em>; dans le premier, l'absence du +dogme de l'immortalité est un phénomène originel (chez les +peuples sauvages); le thanatisme secondaire, par contre, est +le résultat tardif d'une connaissance de la nature conformément +à la raison, il existe chez les peuples ayant atteint un +haut degré de civilisation.</p> + +<p class="p2"><b>Thanatisme primitif (absence originelle de l'idée +d'immortalité).</b>—Dans beaucoup d'ouvrages philosophiques +<a class="pagenum" id="Page_223" title="223"></a> +et surtout théologiques, nous lisons aujourd'hui encore +l'affirmation que la croyance en l'immortalité personnelle de +l'âme humaine est commune, à l'origine, à tous les hommes +ou du moins à tous les «hommes raisonnables». Cela est +faux. Ce dogme n'est pas une idée originelle de la raison +humaine et jamais il n'a été universellement admis. Sous ce +rapport, un fait surtout important, aujourd'hui certain mais +qui n'a été établi qu'en ces derniers temps par l'ethnologie +comparée, c'est celui-ci, à savoir que plusieurs peuples primitifs, +au degré de culture le plus rudimentaire, ont aussi peu +l'idée d'une immortalité que celle d'un Dieu. C'est le cas, en +particulier, de ces Weddas de Ceylan, de ces Pygmées primitifs +que nous pouvons considérer, en nous appuyant sur les +remarquables recherches des messieurs <span class="smcap">Sarasin</span>, comme un +reste des premiers «hommes primitifs de l'Inde.»<a name="FNanchor_40" id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a> C'est +encore le cas de diverses branches des plus anciennes +parmi les Dravidas, très proches parents des Weddas,—enfin +des Seelongs indiens et de quelques branches parmi +les nègres de l'Australie. De même, plusieurs peuples primitifs +de race américaine (dans l'intérieur du Brésil, dans +le haut cours du fleuve, etc.), ne connaissent ni dieux ni +immortalité. Cette absence <em>originelle</em> de la croyance en Dieu +et en l'immortalité est un fait des plus importants; il convient +naturellement de le distinguer de l'absence <em>secondaire</em> +des mêmes croyances acquises par l'homme parvenu à un haut +degré de civilisation, tardivement et avec peine, à la suite +d'études faites dans l'esprit de la philosophie critique.</p> + +<p class="p2"><b>Thanatisme secondaire. (Absence acquise de l'idée +d'immortalité.)</b>—A l'inverse du thanatisme primaire, qui +existait sûrement dès l'origine chez les tout premiers +hommes et fut toujours très répandu, l'absence secondaire de +croyance en l'immortalité n'est apparue que tard; c'est le +fruit mûr d'une réflexion profonde sur «la vie et la mort», par +<a class="pagenum" id="Page_224" title="224"></a> +conséquent le produit d'une réflexion philosophique pure et +indépendante. Comme telle, elle nous apparaît dès le <span class="smcap">VI</span><sup>e</sup> siècle +avant Jésus-Christ, chez une partie des philosophes naturalistes +ioniens, plus tard chez les fondateurs de la vieille philosophie +matérialiste, chez <span class="smcap">Démocrite</span> et <span class="smcap">Empédocle</span>, mais aussi chez +<span class="smcap">Simonide</span> et <span class="smcap">Epicure</span>, chez <span class="smcap">Sénèque</span> et <span class="smcap">Pline</span> et le plus complètement +développée chez <span class="smcap">Lucrèce</span>. Alors, lorsqu'après la chute +de l'antiquité classique, le christianisme se fut propagé et +qu'avec lui l'<em>Athanisme</em>, comme un de ses plus importants +articles de foi, eût conquis la suprématie,—alors, en même +temps que d'autres superstitions, celle relative à l'immortalité +personnelle prit la plus grande importance.</p> + +<p>Durant la longue nuit intellectuelle que fut le moyen-âge +chrétien, il était naturellement rare qu'un penseur hardi osât +exprimer des convictions s'écartant de l'orthodoxie; les +exemples de <span class="smcap">Galilée</span>, de <span class="smcap">Giordano Bruno</span> et autres philosophes +indépendants qui furent livrés à la torture et au +bûcher par les «successeurs du Christ» terrifiaient suffisamment +ceux qui eussent été tentés de s'exprimer librement. +Cela ne redevint possible qu'après que la Réforme et la +Renaissance eurent brisé la toute-puissance du papisme. +L'histoire de la philosophie moderne nous montre les diverses +voies par lesquelles la raison humaine, parvenue à maturité, +a cherché à échapper à la superstition de l'immortalité. +Néanmoins, le lien étroit qui unissait celle-ci au dogme +chrétien lui conférait une telle puissance jusque dans les +milieux protestants, plus libres, que même la plupart des +libres penseurs convaincus, gardaient pour eux leur manière +de voir sans en rien dire. Il était rare que quelques hommes +éminents, isolés, se risquassent à confesser librement leur +conviction de l'impossibilité pour l'âme de continuer à +exister par delà la mort. Cela s'est surtout produit dans la +seconde moitié du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, en France, avec <span class="smcap">Voltaire</span>, +<span class="smcap">Danton</span>, <span class="smcap">Mirabeau</span> et d'autres, puis avec les chefs du matérialisme +d'alors, <span class="smcap">Holbach</span>, <span class="smcap">Lamettrie</span>. Ces convictions étaient +partagées par le spirituel ami de <span class="smcap">Voltaire</span>, le plus grand prince +<a class="pagenum" id="Page_225" title="225"></a> +de la maison des Hohenzollern, le «philosophe de Sans-Souci», +moniste lui aussi. Que dirait <span class="smcap">Frédéric le Grand</span>, ce +<em>thanatiste et athéiste couronné</em>, s'il pouvait aujourd'hui comparer +ses convictions monistes avec celles de ses successeurs?</p> + +<p>Parmi les <em>médecins penseurs</em>, la conviction qu'avec la mort +de l'homme cesse aussi l'existence de son âme est très +répandue depuis des siècles, mais eux aussi se sont gardé le +plus souvent de l'exprimer. D'ailleurs, même au siècle dernier, +la connaissance empirique du cerveau était encore si +imparfaite, que l'«âme», pareille à un habitant mystérieux, +pouvait continuer d'y poursuivre son existence indépendante. +Elle n'a été définitivement écartée que par les progrès gigantesques +qu'a faits la biologie en notre siècle, particulièrement +dans la dernière moitié. La théorie de la descendance et la +théorie cellulaire à jamais établies, les surprenantes découvertes +de l'ontogénie et de la physiologie expérimentale, mais +avant tout les merveilleux progrès de l'anatomie microscopique +du cerveau ont graduellement sapé tous les fondements +de l'Athanisme, si bien qu'aujourd'hui il est rare qu'un biologiste +versé dans sa science et loyal soutienne encore l'immortalité +de l'âme. Les philosophes monistes du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle +(<span class="smcap">Strauss</span>, <span class="smcap">Feuerbach</span>, <span class="smcap">Buchner</span>, <span class="smcap">Spencer</span>, etc.) sont tous <em>Thanatistes</em>.</p> + +<p class="p2"><b>Athanisme et religion.</b>—Le dogme de l'immortalité +personnelle ne s'est tant propagé et n'a pris une telle importance +que par suite de son rapport étroit avec les articles de +foi du <em>christianisme</em>; et c'est celui-ci également qui a donné +lieu à cette idée erronée, encore aujourd'hui très répandue, +que cette croyance à l'immortalité constituait un des éléments +essentiels de toute <em>religion</em> pure. Ce n'est aucunement le cas! +La croyance en l'immortalité de l'âme fait complètement +défaut dans la plupart des religions les plus élevées de +l'Orient; elle est inconnue au <em>Bouddhisme</em>, qui est, encore +aujourd'hui, la religion que professent les 30% de la population +<a class="pagenum" id="Page_226" title="226"></a> +de la terre; elle est aussi inconnue à la vieille religion +populaire des Chinois qu'à cette religion réformée par <span class="smcap">Confucius</span> +et qui a pris plus tard la place de la première, et ce qui +est plus important que tout le reste, elle est inconnue à la +religion primitive et pure des juifs; ni dans les cinq livres de +Moïse, ni dans les écrits antérieurs du Nouveau-Testament, +écrits avant l'exil de Babylone, on ne trouve ce dogme d'une +immortalité individuelle après la mort.</p> + +<p class="p2"><b>Comment s'est formée la croyance à l'immortalité.</b>—L'idée +mystique que l'âme de l'homme survit à la mort, pour +vivre ensuite éternellement, a certainement une origine <em>polyphylétique</em>; +elle n'existait pas chez le premier homme doué +déjà du langage, chez l'<em>homme primitif</em> (<em>homo primigenius</em> +hypothétique de l'Asie) pas plus que chez ses ancêtres, le +pithecanthropus et le prothylobates, pas plus que chez ses +descendants actuels, moins perfectionnés que lui, les Weddas +de Ceylan, les Seelongs de l'Inde et autres peuples sauvages +vivant au loin. C'est seulement avec les progrès de la raison, +à la suite des réflexions plus profondes sur la vie et la mort, +le sommeil et le rêve, que se développèrent, chez diverses +races humaines—indépendamment les unes des autres—des +idées mystiques sur la composition dualiste de notre +organisme. Des motifs très divers doivent avoir concouru à +amener cet événement polyphylétique: culte des ancêtres, +amour des proches, joie de vivre et désir de prolonger la vie, +espoir d'une situation meilleure dans l'au-delà, espoir que +les bons seront récompensés et les méchants punis, etc. La +psychologie comparée nous a fait connaître, en ces derniers +temps, un grand nombre de ces poèmes relatifs aux +croyances<a name="FNanchor_41" id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a>; ils se rattachent étroitement, pour la plus +grande partie, aux formes les plus anciennes de la croyance +en Dieu et de la religion en général. Dans la plupart des religions +modernes, l'<em>Athanisme</em> est intimement lié au <em>théisme</em>, et +<a class="pagenum" id="Page_227" title="227"></a> +la conception mystique que la plupart des croyants se font +de leur «Dieu personnel», est étendue par eux à «leur âme +immortelle». Cela vient surtout de la religion qui domine le +monde civilisé moderne, du christianisme.</p> + +<p class="p2"><b>Croyance chrétienne en l'immortalité.</b>—Ainsi que +chacun sait, le dogme de l'immortalité de l'âme a pris, depuis +longtemps, dans la religion chrétienne, cette forme précise +exprimée ainsi dans l'article de foi: «Je crois à la résurrection +de la chair, à la vie éternelle.» Le Christ lui-même ressuscité +d'entre les morts, le jour de Pâques pour être désormais +dans l'Eternité, «fils de Dieu assis à la droite du Père», +ce sont là des idées que nous ont rendues sensibles d'innombrables +tableaux et légendes. De même, l'homme lui aussi, «ressuscitera +au jour du jugement» et recevra la récompense qu'il +aura méritée par sa vie terrestre. Toute cette conception chrétienne +est d'un bout à l'autre <em>matérialiste</em> et anthropistique; +elle ne s'élève pas beaucoup au-dessus des idées grossières +que bon nombre de peuples inférieurs et incultes peuvent se +faire sur les mêmes sujets. Que la «résurrection de la chair» +soit impossible, c'est ce que savent tous ceux qui ont la +moindre connaissance de l'anatomie et de la physiologie. La +résurrection du Christ, que des millions de chrétiens croyants +célèbrent à chaque Pâques, est un pur mythe, exactement +comme la «Résurrection des morts», que le Christ est censé +avoir accompli plusieurs fois. Pour la raison pure, ces articles +de foi mystiques sont aussi inadmissibles que l'hypothèse +d'une «vie éternelle» qui s'y rattache.</p> + +<p class="p2"><b>La vie éternelle.</b>—Les notions fantaisistes que l'Eglise +chrétienne nous enseigne relativement à la vie éternelle de +l'âme immortelle après la mort du corps sont aussi purement +matérialistes que le dogme de la «résurrection de la chair» +qui s'y rattache. <span class="smcap">Savage</span>, dans son intéressant ouvrage: <em>La +religion étudiée à la lumière de la doctrine darwiniste</em> (1886), +fait à ce sujet la très juste remarque suivante: «Une +<a class="pagenum" id="Page_228" title="228"></a> +des accusations perpétuelles de l'Eglise contre la science, +c'est que celle-ci est matérialiste. Je voudrais faire remarquer +en passant <em>que la conception ecclésiastique de la vie future a +toujours été et est encore le matérialisme le plus pur</em>. Le corps +matériel doit ressusciter et habiter un ciel matériel». Pour +s'en convaincre, il suffit de lire avec impartialité un de ces +innombrables sermons ou un de ces discours si pleins de +belles phrases et si goûtés en ces derniers temps, dans lesquels +sont vantées la splendeur de la vie éternelle, bien +suprême des chrétiens, et la croyance en elle, fondement de +la morale.</p> + +<p>Ce qui attend les pieux croyants spiritualistes dans le +«Paradis», ce sont toutes les joies de la vie civilisée, avec +tous les raffinements d'une culture avancée—tandis que les +matérialistes athées sont martyrisés éternellement dans les +tortures de l'Enfer, par leur «Père au cœur aimant».</p> + +<p class="p2"><b>Croyance métaphysique en l'immortalité.</b>—En face +de l'athanisme matérialiste, qui domine le christianisme et le +mahométanisme, il semble que l'<em>athanisme métaphysique</em>, tel +que l'ont enseigné la plupart des philosophes dualistes et +spiritualistes, représente une forme de croyance plus pure et +plus élevée. Le plus marquant parmi ceux qui ont contribué +à la fonder est <span class="smcap">Platon</span>; il enseignait déjà, au <span class="smcap">IV</span><sup>e</sup> siècle avant +Jésus-Christ, ce complet dualisme entre le corps et l'âme, qui +est devenu ensuite, dans la croyance chrétienne, un des articles +les plus importants en théorie et les plus gros de conséquences +pratiques.</p> + +<p>Le corps est mortel, matériel, physique; l'âme est immortelle, +immatérielle, métaphysique. Tous deux ne sont associés +que passagèrement, pendant la vie individuelle. Comme +<span class="smcap">Platon</span> admettait une vie éternelle de l'âme autonome aussi +bien avant qu'après cette alliance temporaire, ce fut aussi un +adepte de la <em>métempsychose</em>; les âmes existent en tant +que telles, en tant qu'«idées éternelles», avant qu'elles +ne passent dans un corps humain. Après avoir quitté celui-ci, +<a class="pagenum" id="Page_229" title="229"></a> +elles se mettent en quête d'un autre corps à habiter, +lequel soit aussi approprié que possible à leur nature; les +âmes des tyrans terribles passent dans les corps des loups et +des vautours, celles des travailleurs vertueux dans les corps +des abeilles et des fourmis, et ainsi de suite.</p> + +<p>Ce qu'il y a d'enfantin et de naïf dans ces théories de +l'âme saute aux yeux; un examen plus approfondi nous +montre qu'elles sont complètement inconciliables avec les +connaissances psychologiques, autrement certaines, que nous +devons à l'anatomie et à la physiologie modernes, aux progrès +de l'histologie et de l'ontogénie. Nous les mentionnons seulement +ici parce que, malgré leur absurdité, elles ont exercé +la plus grande influence sur l'histoire de la pensée. Car, d'une +part, à la théorie de l'âme platonicienne, se rattache la mystique +des Néoplatoniciens, qui pénétra dans le Christianisme; +d'autre part, elle devint plus tard un des piliers principaux +de la philosophie spiritualiste. L'«<em>idée</em>» platonicienne se +transforma par la suite en la notion de <em>substance</em> de l'âme, +à vrai dire aussi métaphysique et impossible à saisir, mais +qui gagna à revêtir parfois un aspect physique.</p> + +<p class="p2"><b>Ame-substance.</b>—La conception de l'âme en tant que +«<em>substance</em>» est, chez beaucoup de psychologues, fort peu +claire; tantôt elle est considérée, au sens abstrait et idéal, +comme un «être immatériel» d'une espèce toute particulière, +tantôt au sens concret et réaliste, tantôt, enfin, comme une +chose peu claire, hybride tenant des deux. Si nous nous +arrêtons à la notion moniste de substance, telle que nous +la prendrons (chap. XII) comme la base la plus simple +sur laquelle s'édifiera notre philosophie tout entière, l'<em>énergie</em> +et la <em>matière</em> nous y apparaîtront indissolublement unies. +Il nous faudra alors distinguer dans «l'âme substance», +l'<em>énergie psychique</em> proprement dite (sensation, représentation, +volition) qui nous est seule connue—et la <em>matière psychique</em>, +au seul moyen de laquelle la première peut se produire, +c'est-à-dire le <em>plasma</em> vivant. Chez les animaux supérieurs, +<a class="pagenum" id="Page_230" title="230"></a> +la «matière-âme» est ainsi constituée par une partie +du système nerveux; chez les animaux inférieurs et les +plantes, dépourvus de système nerveux, par une partie de +leur corps pluricellulaire; chez les Protistes monocellulaires, +par une partie de leur corps cellulaire. Nous revenons +ainsi aux <em>organes de l'âme</em> et nous sommes conduits à cette +conclusion, conforme à la nature, que ces organes matériels +de l'âme sont indispensables à l'activité psychique; quant à +l'âme elle-même, elle est <em>actuelle</em>, c'est la somme de ses fonctions +physiologiques.</p> + +<p>Le concept de l'âme substance spécifique prend un tout +autre sens chez les philosophes dualistes qui en admettent +l'existence. L'«âme» immortelle est matérielle, sans doute, +mais cependant invisible et toute différente du corps visible +dans lequel elle habite. L'<em>invisibilité</em> de l'âme est ainsi considérée +comme un de ses attributs essentiels. Quelques-uns, +par suite, comparent l'âme avec l'éther et pensent qu'elle est +comme lui, une matière essentiellement mobile, des plus +subtiles et légères ou bien encore un agent impondérable qui +circule partout entre les particules pondérables de l'organisme +vivant. D'autres, par contre, comparent l'âme au vent et lui +attribuent par suite un état gazeux; et c'est cette comparaison, +faite d'abord par les peuples primitifs, qui a conduit plus +tard à la conception dualiste, devenue si générale. Quand +l'homme mourait, son corps demeurait, dépouille morte, +mais l'âme immortelle «s'envolait avec le dernier +souffle».</p> + +<p class="p2"><b>Ame-éther.</b>—La comparaison de l'âme humaine avec +l'éther physique, comme étant qualitativement de même +nature, a pris en ces derniers temps une forme plus concrète, +grâce aux progrès immenses de l'optique et de l'électricité +(accomplis surtout en ces dix dernières années); car ceux-ci +nous ont appris à connaître l'énergie de l'éther et par là +nous ont fourni certains aperçus sur la nature matérielle de +cette substance qui remplit l'espace. Devant parler plus longuement +<a class="pagenum" id="Page_231" title="231"></a> +de ces importants rapports (chap. XII) je ne m'y +arrêterai pas plus longuement ici, je ferai seulement remarquer +en deux mots que l'hypothèse d'une <em>âme-éther</em> est +devenue, par suite, absolument inadmissible. Une telle «âme +éthérée», c'est-à-dire une substance-âme qui serait pareille +à l'éther physique et circulerait, ainsi que lui, entre les parties +pondérables du plasma vivant ou des molécules cérébrales, +serait à jamais incapable de produire une vie psychique +individuelle. Ni les conceptions mystiques qui ont fait, +à ce sujet, l'objet de vives discussions vers le milieu du +siècle, ni les tentatives du <em>Néovitalisme</em> moderne pour établir +un lien entre la mystique «force vitale» et l'éther physique—ne +méritent plus aujourd'hui d'être réfutées.</p> + +<p class="p2"><b>Ame air.</b>—Une conception bien plus répandue et encore +aujourd'hui en haute estime, c'est celle qui attribue à la +substance-âme une nature <em>gazeuse</em>. De toute antiquité on a +comparé le souffle de la respiration humaine à celui du vent; +les deux furent, à l'origine, tenus pour identiques et désignés +par un même nom.</p> + +<p><em>Anemos</em> et <em>Psyche</em> chez les Grecs, <em>Anima</em> et <em>Spiritus</em> chez +les Romains désignent originairement le souffle du vent; de +là ces termes ont été appliqués ensuite au souffle de l'homme. +Plus tard ce «souffle vivant» fut identifié avec la «force +vitale» et finalement considéré comme l'essence même de +l'âme, ou, en un sens plus restreint, comme celle de sa +suprême manifestation, l'«esprit».</p> + +<p>De là, la fantaisie dériva ensuite la conception mystique +des esprits individuels, <em>fantômes</em> («Spirits»); ceux-ci sont +encore conçus aujourd'hui, la plupart du temps, comme des +«êtres de forme aérienne»—mais doués des fonctions +physiologiques de l'organisme!—dans maint cercle spirite +célèbre, les esprits sont néanmoins photographiés!</p> + +<p class="p2"><b>Ames liquides et âmes solides.</b>—La physique expérimentale +est parvenue, dans les dix dernières années de notre +<a class="pagenum" id="Page_232" title="232"></a> +<span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, à faire passer tous les corps gazeux à l'état liquide—et +même la plupart à l'état d'agrégat solide. Il ne faut pour +cela rien d'autre que des appareils appropriés qui compriment +fortement les gaz, sous une très forte pression et +avec une température très basse. Non seulement des éléments +analogues à l'air (oxygène, hydrogène, azote) ont pu +ainsi passer de l'état gazeux à l'état liquide, mais en outre +des gaz composés (acide carbonique) et des mélanges de gaz +(air atmosphérique). Mais par là ces corps <em>invisibles</em> sont +devenus pour tous <em>visibles</em> et, en un certain sens, il est +possible de les «toucher du doigt». Avec ce changement de +densité s'est évanoui le nimbe mystique qui enveloppait +autrefois, dans l'opinion courante, la nature des gaz tenus +pour des corps invisibles produisant cependant des effets +visibles. Si la substance-âme était réellement, comme beaucoup +de «savants» le croient aujourd'hui encore, de la +même nature que les gaz, on devrait être en état, en employant +une haute pression et une température très basse, +de la recueillir dans un flacon, sous le titre de <em>liquide d'immortalité</em> +(<em>fluidum animæ immortale</em>). En poursuivant le +refroidissement et la condensation on devrait aussi parvenir +à faire passer l'âme liquide à l'état solide («neige d'âme»). +Jusqu'ici l'expérience n'a pas encore réussi.</p> + +<p class="p2"><b>Immortalité de l'âme animale.</b>—Si l'athanisme était +vrai, si réellement l'«âme» de l'homme devait éternellement +subsister, on devrait soutenir absolument la même chose +relativement à l'âme des animaux supérieurs, au moins des +Mammifères les plus proches de l'homme (Singes, Chiens). +Car l'homme ne se distingue pas d'eux par une nouvelle +<em>sorte</em> de fonction psychique spéciale, n'appartenant qu'à lui,—mais +uniquement par un <em>degré</em> supérieur d'activité psychique, +par le plus grand perfectionnement du stade d'évolution +atteint. Ce qui est surtout plus perfectionné chez beaucoup +d'hommes (mais pas chez tous!), c'est la <em>conscience</em>, la faculté +d'associer des idées, la pensée et la raison. D'ailleurs, la différence +<a class="pagenum" id="Page_233" title="233"></a> +n'est, à beaucoup près, pas aussi grande qu'on se +l'imagine et elle est, sous tous les rapports, bien moindre que +la différence correspondante entre l'âme des animaux supérieurs +et celles des animaux inférieurs, ou même que la différence +entre le plus haut et le plus bas degré de l'âme +humaine. Si donc on accorde à celle-ci une «immortalité +personnelle», il faut l'attribuer aussi à l'âme des animaux +supérieurs.</p> + +<p>Cette conviction de l'immortalité individuelle des animaux +se rencontre, ainsi qu'il était naturel, chez beaucoup de peuples +anciens et modernes; même aujourd'hui encore elle est +soutenue par beaucoup de penseurs qui revendiquent pour +eux-mêmes une «vie éternelle» et, d'autre part, possèdent +une connaissance empirique très approfondie de la vie psychique +des animaux. J'ai connu un vieil inspecteur des forêts +qui, veuf et sans enfants, avait vécu plus de trente ans absolument +seul, dans une splendide forêt de la Prusse orientale.</p> + +<p>Il n'avait de rapports qu'avec quelques domestiques, avec +lesquels il n'échangeait que les paroles indispensables, et +avec une nombreuse meute de chiens de toute espèce, +avec lesquels il vivait dans la plus grande communauté +d'âmes. Après plusieurs années d'éducation et de dressage, +ce fin observateur et ami de la Nature avait su pénétrer profondément +dans l'âme individuelle de ses chiens et il était +aussi persuadé de leur immortalité personnelle que de la +sienne propre et quelques-uns, parmi les plus intelligents de +ses chiens, lui semblaient, d'après une comparaison objective, +parvenus à un stade psychique plus élevé que sa vieille +et stupide servante ou que son grossier domestique à l'esprit +borné. Tout observateur impartial qui étudiera pendant des +années la vie psychique consciente et intelligente de chiens +supérieurs, qui suivra attentivement les processus physiologiques +de leur pensée, de leur jugement, de leur raisonnement, +devra reconnaître que ces chiens peuvent revendiquer +l'«immortalité» avec autant de droit que l'homme.</p> + +<p class="p2"><a class="pagenum" id="Page_234" title="234"></a> +<b>Preuves en faveur de l'Athanisme.</b>—Les motifs que +l'on invoque depuis deux mille ans en faveur de l'immortalité +de l'âme et que l'on fait encore valoir aujourd'hui, proviennent +en grande partie, non de l'effort pour connaître la +vérité, mais bien plutôt du soi-disant «besoin de l'âme», +c'est-à-dire de la fantaisie et de l'invention. Pour parler +comme <span class="smcap">Kant</span>, l'immortalité de l'âme n'est pas un objet de +connaissance de la raison <em>pure</em>, mais un «postulat de la raison +pratique». Mais celle-ci et les «besoins de l'âme, de +l'éducation morale», etc., qui s'y rattachent, doivent être +laissés absolument de côté si nous voulons sincèrement et +sans parti pris parvenir à la pure connaissance de la <em>vérité</em>; +car celle-ci n'est exclusivement possible qu'au moyen des +raisonnements logiques et clairs, fondés empiriquement, +de la raison <em>pure</em>. Nous pouvons donc redire ici de l'<em>Athanisme</em> +ce que nous avons dit du <em>théisme</em>: ce ne sont tous +deux que des objets de fantaisie mystique, de «croyance» +transcendante, non de science, laquelle procède de la +raison.</p> + +<p>Si nous analysions l'une après l'autre toutes les raisons +qu'on a fait valoir en faveur de la croyance à l'immortalité, il +en ressortirait que pas une seule n'est vraiment <em>scientifique</em>; +il n'en est pas une seule qui se puisse concilier avec les +notions claires que nous avons acquises, depuis quelques +dizaines d'années, par la psychologie physiologique et la +théorie de l'évolution. L'argument <em>théologique</em> selon lequel +un créateur personnel aurait mis en l'homme une âme immortelle +(le plus souvent conçue comme une partie de sa +propre âme divine) est un pur mythe. L'argument <em>cosmologique</em> +selon lequel «l'ordre moral du monde» exigerait +l'éternelle durée de l'âme humaine, est un dogme qui ne +s'appuie sur rien. L'argument <em>téléologique</em>, selon lequel la +«destinée suprême» de l'homme exigerait un complet développement +dans l'au-delà de son âme si incomplète pendant +la vie terrestre, repose sur un anthropisme erroné. L'argument +<a class="pagenum" id="Page_235" title="235"></a> +<em>moral</em> selon lequel les privations, les souhaits +insatisfaits durant la vie terrestre devraient être satisfaits dans +l'au delà par une «justice distributive», est un pieux souhait, +mais rien de plus.</p> + +<p>L'argument <em>ethnologique</em> selon lequel la croyance en +l'immortalité, comme celle en Dieu, serait une vérité innée, +commune à tous les hommes, est nettement une erreur. L'argument +<em>ontologique</em>, selon lequel l'âme, «substance simple, +immatérielle et indivisible» ne saurait disparaître avec la +mort, repose sur une conception absolument fausse des phénomènes +psychiques: c'est une erreur spiritualiste. Tous ces +«arguments en faveur de l'athanisme» et d'autres analogues +sont surannés; ils ont été <em>définitivement réfutés</em> par la +critique scientifique de cette fin de siècle.</p> + +<p class="p2"><b>Preuves contraires à l'Athanisme.</b>—En regard des +arguments cités, tous inadmissibles, <em>en faveur</em> de l'immortalité +de l'âme, il convient, vu la haute importance de cette +question, de résumer brièvement ici les arguments scientifiques, +bien fondés, <em>contraires</em> à cette croyance. L'argument +<em>physiologique</em> nous enseigne que l'âme humaine, pas plus +que celle des animaux supérieurs, n'est une substance immatérielle, +indépendante, mais un terme collectif désignant une +somme de fonctions cérébrales; celles-ci sont conditionnées, +comme toutes les autres fonctions vitales, par des processus +physiques et chimiques, par suite soumis, eux aussi, à la loi +de substance. L'argument <em>histologique</em> s'appuie sur la structure +microscopique si compliquée du cerveau et nous apprend +à chercher dans les cellules ganglionnaires de celui-ci les +véritables «organes élémentaires de l'âme». L'argument +<em>expérimental</em> nous fournit la conviction que les diverses +fonctions de l'âme sont liées à des territoires déterminés du +cerveau et sont impossibles sans l'état normal de ceux-ci; si +ces territoires sont détruits, la fonction qui y était attachée +disparaît en même temps; cette loi vaut, en particulier, pour +les «organes de la pensée», uniques instruments centraux +<a class="pagenum" id="Page_236" title="236"></a> +de la «vie de l'esprit». L'argument <em>pathologique</em> complète +le physiologique; lorsque des régions cérébrales déterminées +(centre du langage, sphère visuelle, sphère auditive) sont +détruites par la maladie, leur travail n'est plus effectué, le +langage, la vue, l'ouïe disparaissent; la nature réalise ici l'expérience +physiologique la plus décisive. L'argument <em>ontogénétique</em> +nous met immédiatement sous les yeux les faits de +l'évolution individuelle de l'âme; nous voyons comment, dans +l'âme de l'enfant, les diverses facultés se développent peu à +peu; elles atteignent leur pleine maturité chez le jeune +homme, elles portent leurs fruits chez l'homme; dans la +vieillesse se produit une graduelle régression de l'âme, +correspondant à la dégénérescence sénile du cerveau. L'argument +<em>phylogénétique</em> s'appuie sur la paléontologie, l'anatomie +comparée et la physiologie du cerveau; se complétant +réciproquement, ces sciences réunies nous fournissent la +certitude que le cerveau de l'homme (et en même temps sa +fonction, l'âme) s'est développé graduellement et par étapes +à partir de celui des Mammifères, et, en remontant plus loin, +des vertébrés inférieurs.</p> + +<p class="p2"><b>Illusions athanistiques.</b>—Les recherches précédentes, +qui pourraient être complétées par beaucoup d'autres résultats +de la science moderne, ont démontré l'absolue inadmissibilité +du vieux dogme de l'immortalité de l'âme. «Celui-ci +ne peut plus, au <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, faire l'objet d'une étude scientifique, +sérieuse, mais seulement celui de <em>la croyance</em> transcendante. +Mais la «critique de la raison pure» a démontré +que cette croyance, dont on fait tant de cas, envisagée au +grand jour, est une pure <em>superstition</em>, tout comme la croyance +qu'on y rattache si souvent, en un «Dieu personnel». Et +cependant, aujourd'hui encore, des millions de «croyants»—non +seulement dans les basses classes, dans le peuple sans +culture, mais aussi dans les milieux les plus élevés—tiennent +cette superstition pour leur bien le plus cher, pour leur +«plus précieux trésor». Il est donc nécessaire de pénétrer +<a class="pagenum" id="Page_237" title="237"></a> +un peu plus avant dans le cercle d'idées auquel celle-là se +rattache et—en la supposant vraie—de soumettre sa valeur +réelle à un examen critique. La critique objective découvrira +alors que cette valeur repose en grande partie sur l'imagination, +sur l'absence de jugement clair et de pensée conséquente. +La renonciation définitive à ces <em>illusions athanistiques</em>, +j'en ai la profonde et sincère conviction, non +seulement ne serait pas pour l'humanité une <em>perte</em> douloureuse, +mais constituerait un inappréciable <em>gain</em> positif. Le +<em>besoin de l'âme</em> humaine s'attache à la croyance en l'immortalité +surtout pour deux motifs: premièrement, l'espoir +d'une vie meilleure dans l'au-delà, secondement l'espoir d'y +revoir nos amis et tous ceux qui nous sont chers, et que la +mort nous a enlevés ici-bas. En ce qui concerne la première +espérance, elle provient d'un sentiment naturel de rémunération, +légitime il est vrai subjectivement, mais objectivement +sans fondement. Nous prétendons être dédommagés d'innombrables +déceptions, des tristes expériences de cette vie +terrestre, sans y être autorisés par aucune perspective réelle +ou aucune garantie. Nous réclamons la durée illimitée d'une +vie éternelle dans laquelle nous ne voulons éprouver que +plaisir et joie, ni déplaisir ni douleur. La façon dont la plupart +des hommes se représentent cette «vie bienheureuse +dans l'Au delà» est des plus surprenantes, et d'autant plus +étonnante que d'après cela, «l'âme immatérielle» goûterait +des jouissances on ne peut plus matérielles. La fantaisie de +chaque croyant, <em>façonne</em> cette félicité permanente conformément +à ses désirs personnels. L'Indien d'Amérique, dont +<span class="smcap">Schiller</span> nous a si vivement dépeint l'Athanisme dans sa +«plainte funèbre» espère trouver dans son Paradis les plus +superbes chasses avec une quantité énorme de buffles et +d'ours; l'Esquimeau, s'attend à y voir des nappes de glaces +éclairées par le soleil avec une quantité énorme d'ours +polaires, de phoques et autres animaux polaires; le doux +Singhalais conçoit son Paradis d'après la merveilleuse île +paradisiaque de Ceylan, avec ses jardins et ses forêts splendides; +<a class="pagenum" id="Page_238" title="238"></a> +mais il admet tacitement qu'il y trouvera toujours à +profusion le riz et le curry, les noix de coco et autres fruits; +l'Arabe mahométan est convaincu que son Paradis sera couvert +de jardins ombragés, pleins de fleurs, où bruiront +partout de fraîches sources et qu'habiteront les plus belles +filles; le pêcheur catholique, en Sicile, s'attend à avoir chaque +jour une profusion des plus fins poissons et du meilleur +macaroni et une indulgence éternelle, pour tous les péchés +que, même dans la vie éternelle, il pourra commettre chaque +jour; le chrétien du Nord de l'Europe espère une cathédrale +gothique dont on ne pourra pas mesurer la hauteur et dans +laquelle retentiront des «louanges éternelles au Dieu des +armées.» Bref, chaque croyant attend en somme de la vie +éternelle qu'elle soit un prolongement direct de son existence +terrestre individuelle, mais qu'elle en soit une édition considérablement +«revue et augmentée».</p> + +<p>Il nous faut faire ressortir, ici encore, le caractère d'absolu +<em>matérialisme</em> que présente l'<em>Athanisme chrétien</em>, lié étroitement +au dogme absurde de la «résurrection de la chair». +D'après ce que nous montrent des milliers de toiles de +Maîtres célèbres, les «corps ressuscités» avec leurs âmes +«nées à nouveau» vont se promener là-haut dans le ciel +tout comme ici-bas dans la vallée de misères terrestres; ils +voient Dieu avec leurs yeux, ils entendent sa voix avec leurs +oreilles, ils chantent en son honneur des cantiques avec +leur larynx, etc. Bref, les modernes habitants du Paradis +chrétien sont aussi bien des êtres doubles, composés d'un +corps et d'une âme, ils sont aussi bien en possession de tous +les organes du corps terrestre, que nos vieux devanciers au +Walhalla, dans la salle d'Odin, que les «immortels» turcs +et arabes dans les plaisants jardins du Paradis de Mahomet, +que les demi-dieux et les héros de l'ancienne Grèce dans +l'Olympe, à la table de Zeus, se délectant avec le nectar et +l'ambroisie.</p> + +<p>Quelque merveilleuse peinture qu'on se fasse de cette «vie +éternelle» au Paradis, à la longue elle doit devenir infiniment +<a class="pagenum" id="Page_239" title="239"></a> +ennuyeuse. Et penser que c'est pour l'<em>éternité</em>! Sans +interruption poursuivre cette éternelle existence individuelle! +Le mythe profond du <em>Juif errant</em>, l'infortuné Ahasverus cherchant +en vain le repos, devrait nous éclairer sur la valeur +d'une pareille «vie éternelle». La meilleure chose que +nous puissions souhaiter, après une vie bien remplie où nous +avons fait de notre mieux, en toute conscience, c'est la paix +éternelle du tombeau; <em>Seigneur donnez-leur le repos éternel!</em></p> + +<p>Toute personne instruite, raisonnable, qui connaît le <em>système +chronologique de la géologie</em> et qui a réfléchi sur la longue +suite de millions d'années que compte l'histoire organique +de la terre, devra avouer, si son jugement est impartial, que +la banale pensée de la «vie éternelle», loin d'être même pour +le meilleur homme une admirable <em>consolation</em>, est plutôt une +terrible <em>menace</em>. Pour contester cela il faut manquer d'un +jugement clair et d'une pensée conséquente.</p> + +<p>Le meilleur motif et le plus légitime qu'invoque l'Athanisme, +c'est l'espérance de revoir dans la «vie éternelle» +nos amis et tous ceux qui nous sont chers et dont un sort +cruel nous a trop tôt séparés ici-bas. Mais ce bonheur qu'on +se promet, si l'on y regarde de plus près, apparaîtra encore +illusoire; et en tous cas il serait fortement troublé par la +perspective de retrouver en même temps là-haut tant de +personnes peu sympathiques et même les ennemis odieux +qui ont empoisonné notre vie ici-bas. Sans compter que les +rapports de famille seraient encore la source de bien des difficultés! +Beaucoup d'hommes renonceraient sûrement à toutes +les splendeurs du Paradis, s'ils avaient la certitude de s'y +retrouver <em>éternellement</em> à côté de «leur meilleure moitié» ou +de leur belle-mère! Il est douteux, également, que le roi +Henri VIII d'Angleterre s'y plairait éternellement entre ses +six femmes; c'est douteux aussi pour le roi de Pologne, +Auguste le Fort, qui aima cent femmes et en eut 352 enfants! +Celui-ci, ayant été au mieux avec le pape, «vicaire de Dieu», +devrait habiter le Paradis, malgré toutes ses fautes et bien +<a class="pagenum" id="Page_240" title="240"></a> +que ses guerres aventureuses et folles aient coûté la vie à +plus de cent mille Saxons.</p> + +<p>D'insolubles difficultés attendent aussi les athanistes +croyants sur le point de savoir à quel <em>stade de leur évolution +individuelle</em> l'âme vivra sa «vie éternelle»? Les nouveau-nés +développeront-ils leur âme au ciel, aux prises avec +la «même lutte pour la vie» qui façonne, par un traitement +si dur, l'homme ici-bas? Le jeune homme plein de talent qui +tombe, victime du meurtre en masse de la guerre, va-t-il +développer au Walhalla les riches dons inemployés de son +esprit? Le vieillard affaibli par les ans, tombé en enfance, +mais qui, dans la force de l'âge, avait rempli le monde du +bruit de ses exploits, vivra-t-il éternellement en vieillard +gâteux? ou bien reviendra-t-il en arrière à un état de maturité +antérieure? Mais si les âmes immortelles doivent vivre +dans l'Olympe, rajeunies et comme des êtres <em>parfaits</em>, le +charme et l'intérêt de la <em>personnalité</em> sont complètement +perdus pour eux.</p> + +<p>Tout aussi inadmissible nous apparaît aujourd'hui, à la +lumière de la raison pure, le mythe anthropistique du +<em>Jugement dernier</em>, de la séparation des âmes humaines en +deux grands tas, l'un contenant celles destinées aux <em>éternelles</em> +joies du Paradis, l'autre celles destinées aux tortures <em>éternelles</em> +de l'Enfer et cela par un Dieu personnel qui serait le +«Père de l'Amour!» C'est cependant ce Père tout amour qui +a «créé» lui-même les conditions d'hérédité et d'adaptation +dans lesquelles devaient <em>fatalement</em> évoluer, d'une part, les +élus favorisés pour devenir des Bienheureux innocents, +d'autre part, non moins <em>fatalement</em>, les pauvres malheureux +pour devenir de coupables damnés.</p> + +<p>Une comparaison critique des innombrables tableaux +variés, fantaisistes, engendrés depuis des milliers d'années +suivant les divers peuples et les diverses religions, par la +croyance en l'immortalité, nous fournit un spectacle des +plus curieux; une description des plus intéressantes, témoignant +de recherches puisées à des sources nombreuses, nous +<a class="pagenum" id="Page_241" title="241"></a> +en a été donnée par <span class="smcap">Ad. Svoboda</span> dans ses remarquables +ouvrages: <em>Les délires de l'âme</em> (1886) et les <em>Formes de la +croyance</em> (1897). Si absurdes que la plupart de ces mythes +puissent nous sembler, si inconciliables qu'ils soient tous +avec les progrès de la science moderne, ils n'en jouent pas +moins, aujourd'hui encore, un rôle important, et comme +«postulat de la raison pratique», ils exercent la plus grande +influence sur la conception que se font de la vie les individus +et sur les destinées des peuples.</p> + +<p>La philosophie idéaliste et spiritualiste du présent, il est +vrai, conviendra que ces formes matérialistes de la croyance +en l'immortalité sont insoutenables et qu'elles doivent faire +place à l'idée épurée d'une essence immatérielle de l'âme, à +une idée platonicienne ou à une substance transcendante. +Mais la conception naturaliste idéaliste du présent ne peut +absolument pas admettre ces notions insaisissables; elles ne +satisfont ni le besoin de causalité de notre entendement ni les +désirs de notre âme. Si nous réunissons tout ce que les +progrès de l'anthropologie, de la psychologie et de la cosmologie +modernes ont élucidé relativement à l'Athanisme, +nous en viendrons à cette conclusion précise: «La croyance +à l'immortalité de l'âme humaine est un dogme, qui se trouve +en contradiction insoluble avec les données expérimentales +les plus certaines de la science moderne.»</p> + +<h2>CHAPITRE XII<br /> +La loi de substance.</h2> + +<p><a class="pagenum" id="Page_242" title=""></a> +<a class="pagenum" id="Page_243" title="243"></a></p> + +<p class="center"><span class="smcap">Études monistes sur la loi fondamentale cosmologique. +Conservation de la matière et de l'énergie. Concepts de +substance kynétique et de substance pyknotique.</span></p> + +<div class="left45"> +<p>La loi de la conservation de la force montre +que l'énergie répandue dans l'Univers représente +une grandeur fixe et constante. La loi +de la conservation de la matière prouve de +même que la matière du Cosmos représente +une grandeur fixe et constante. Ces deux +grandes lois: la loi fondamentale physique de +la conservation de l'énergie et la loi fondamentale +chimique de la conservation de la +matière peuvent être réunies et désignées +par <em>un seul</em> terme philosophique, sous le nom +de <em>loi de la conservation de la substance</em>; +car, d'après notre conception moniste, la force +et la matière sont inséparables, ce ne sont que +des formes diverses, inaliénables, d'une seule +et même essence cosmique, la <em>substance</em>.<br /> +<span class="i2"><i>Le monisme, lien entre la Religion et la Science</i> (1899).</span></p> + +<p class="i2">Trad. franç. de <span class="smcap">Vacher de Lapouge.</span></p> +</div> + +<hr /> + +<p><a class="pagenum" id="Page_244" title="244"></a></p> + +<p class="center"><b>SOMMAIRE DU CHAPITRE XII</b></p> + +<p class="hanging indent">La loi fondamentale chimique de la conservation de la matière (constance +de la matière).—La loi fondamentale physique de la conservation de la +force (constance de l'énergie).—Union des deux lois fondamentales dans +la loi de substance.—Notions de substance kinétique, pyknotique et dualiste.—Monisme +de la matière.—Masse ou matière corporelle (matière +pondérable).—Atomes et éléments.—Affinités électives des éléments.—Atome-Ame +(Sensation et tendance de la masse).—Existence et essence +de l'éther.—Ether et masse.—Force et énergie.—Force de tension et +force vive.—Unité des forces naturelles.—Toute-puissance de la loi de +substance.</p> + +<p class="center"><b>LITTÉRATURE</b></p> + +<p><span class="smcap">Spinoza.</span>—<i>Ethica; Tractatus theologico politicus.</i></p> + +<p><span class="smcap">M. Grunwald.</span>—<i>Spinoza in Deutschland</i> (ouvrage couronné. Berlin, 1897).</p> + +<p><span class="smcap">A. Lavoisier.</span>—<i>Principes de chimie</i> (1789).</p> + +<p><span class="smcap">G. Dalton.</span>—<i>Nouveau système de philosophie chimique.</i></p> + +<p><span class="smcap">G. Wendt.</span>—<i>Die Entwickelung der Elemente</i> (1891).</p> + +<p><span class="smcap">Fr. Mohr.</span>—<i>Allgemeine Theorie der Bewegung und Kraft als Grundlage der +Physik und Chemie</i> (1869).</p> + +<p><span class="smcap">R. Mayer.</span>—<i>Die Mechanik der Waerme</i> (1842).</p> + +<p><span class="smcap">H. Helmholz.</span>—<i>Ueber die Erhaltung der Kraft</i> (Berlin, 1847).</p> + +<p><span class="smcap">H. Hertz.</span>—<i>Ueber die Beziehungen zwischen Licht und Elektrizitat</i> (9ter +Aufl., 1895).</p> + +<p><span class="smcap">J.-G. Vogt.</span>—<i>Das Wesen der Elektrizitat und der Magnetismus auf Grund +eines einheitlichen Substanz Begriffs</i> (Leipzig, 1897).</p> + +<p><a class="pagenum" id="Page_245" title="245"></a></p> + +<p class="p2">Je considère comme la suprême, la plus générale des lois +de la nature, la véritable et unique <em>loi fondamentale cosmologique</em>, +la <em>loi de substance</em>; le fait de l'avoir découverte et définitivement +établie est le plus grand événement intellectuel +du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, en ce sens que toutes les autres lois naturelles +connues s'y subordonnent. Par le terme de <em>loi de substance</em>, +nous entendons à la fois deux lois extrêmement générales, +d'origine et d'âge très différents: la plus ancienne est la loi +<em>chimique</em> de la «conservation de la matière», la plus récente, +la loi <em>physique</em> de la «conservation de la force»<a name="FNanchor_42" id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a>. Ces +deux lois fondamentales des sciences exactes sont inséparables +dans leur essence, ainsi que cela apparaîtra de soi-même +à beaucoup de lecteurs et que cela a été reconnu par +la plupart des naturalistes modernes. Cependant cet axiome +fondamental est très combattu d'autre part, aujourd'hui encore +et on doit avant tout le démontrer. Il nous faut donc +commencer par jeter un regard rapide sur chacune de ces +deux lois en particulier.</p> + +<p class="p2"><b>Loi de la conservation de la matière</b> (ou de la «constance +de la matière») <span class="smcap">Lavoisier</span> (1789).—<em>La somme de matière +qui remplit l'espace infini est constante.</em> Quand un corps +semble disparaître, il ne fait que changer de forme. Quand le +carbone brûle, il se transforme, en se mélangeant à l'oxygène +de l'air, en acide carbonique gazeux: lorsqu'un morceau de +sucre se dissout dans l'eau, il passe de la forme solide à la +<a class="pagenum" id="Page_246" title="246"></a> +forme liquide. De même, la matière ne fait que changer de +forme lorsqu'un nouveau corps semble se produire; lorsqu'il +pleut, la vapeur d'eau de l'air tombe sous forme de gouttes de +pluie; quand le fer se rouille, la couche superficielle du +métal s'allie à l'eau et à l'oxygène de l'air pour former ainsi +la rouille ou oxyde de fer hydraté. Nulle part dans la nature +nous ne voyons de la matière nouvelle se produire ou «être +créée»; nulle part nous ne voyons que la matière existante +vienne à disparaître ou à être anéantie. Ce principe expérimental +est aujourd'hui le premier et inébranlable axiome +fondamental de la chimie et peut être à tout instant immédiatement +démontré à l'aide d'une <em>balance</em>. Mais c'est là l'immortel +service qu'a rendu le grand chimiste français <span class="smcap">Lavoisier</span>, +d'avoir le premier fourni cette preuve au moyen de la balance. +Aujourd'hui, tous les naturalistes qui, pendant de longues +années, se sont occupés de l'étude des phénomènes naturels +et qui ont réfléchi, sont si profondément convaincus de l'absolue +constance de la matière, qu'ils ne peuvent plus même +concevoir le contraire.</p> + +<p class="p2"><b>Loi de la conservation de la force</b> (ou de la «constance +de l'énergie»), <span class="smcap">Robert Mayer</span>, (1842).—<em>La somme de force +qui agit dans l'espace infini et produit tous les phénomènes +est constante.</em> Quand la locomotive entraîne le train, la force +de tension de la vapeur d'eau échauffée se transforme en la +force vive du mouvement mécanique; lorsque nous entendons +le sifflet de la locomotive, les ondes sonores de l'air ébranlé +sont recueillies par notre tympan et conduites, par la chaîne +des osselets, au labyrinthe de l'oreille interne, puis, de là, par +le nerf auditif aux cellules ganglionnaires acoustiques qui +constituent la sphère auditive dans le lobe temporal de +l'écorce cérébrale. L'innombrable profusion de formes merveilleuses +qui animent le globe terrestre ne sont, en dernière +instance, que de la lumière solaire transformée. Chacun sait +comment les progrès merveilleux de la technique actuelle +nous ont permis de transformer l'une en l'autre les diverses +<a class="pagenum" id="Page_247" title="247"></a> +forces de la nature: la chaleur devient mouvement, celle-ci +lumière ou son, celle-ci électricité ou inversement. La <em>mesure</em> +exacte de la somme de force qui agit lors de cette transformation +a montré que cette force, elle aussi, demeure constante. +Il n'y a pas dans l'Univers une particule de force motrice +qui se perde; aucune particule nouvelle ne s'ajoute à ce +qui existait. Déjà, en 1837, <span class="smcap">F. Mohr</span>, à Bonn, s'était beaucoup +approché de cette découverte fondamentale; elle a été faite +en 1842, par le remarquable médecin souabe, <span class="smcap">Robert Mayer</span>; +indépendamment de lui et presque en même temps, le célèbre +physiologiste <span class="smcap">H. Helmholz</span> arrivait à poser le même principe; +il en démontrait, cinq ans plus tard, l'applicabilité générale +et les conséquences fécondes dans tous les domaines de la +<em>physique</em>. Nous devrions pouvoir dire aujourd'hui que le +même principe domine aussi le domaine entier de la <em>physiologie</em>—c'est-à-dire +de la «physique organique!»—si +nous n'étions pas contredits par les biologistes vitalistes et +par les philosophes dualistes et spiritualistes. Ceux-ci voient +dans les «forces intellectuelles» de l'homme un groupe +particulier de «libres» manifestations de la force non soumises +à la loi de l'énergie; cette conception dualiste puise +surtout sa force dans le dogme du libre arbitre. Nous avons +déjà vu, en parlant de celui-ci, qu'il était inadmissible. En ces +derniers temps la physique a distingué la notion de <em>force</em> de +celle d'<em>énergie</em>. Pour les considérations générales que nous +nous sommes proposées, cette distinction est négligeable.</p> + +<p class="p2"><b>Unité de la loi de substance.</b>—Ce qui importe bien davantage, +pour notre conception moniste, c'est de nous convaincre +que les deux grandes doctrines cosmologiques: la loi +chimique de la conservation de la matière et la loi physique +de la conservation de la force, forment un tout indissoluble; +les deux théories sont aussi étroitement liées l'une à l'autre +que les deux objets, la <em>matière</em> et la <em>force</em> (ou énergie). A +beaucoup de philosophes et de naturalistes monistes, cette +<em>unité fondamentale</em> des deux lois apparaîtra d'elle-même, +puisqu'elles ne sont que deux aspects différents d'un seul et +<a class="pagenum" id="Page_248" title="248"></a> +même objet, le <em>Cosmos</em>; néanmoins cette conviction toute naturelle +est bien loin de jouir de l'adhésion universelle. Elle +est, au contraire, énergiquement combattue par toute la philosophie +dualiste, par la biologie vitaliste, par la psychologie +paralléliste;—et même par beaucoup de monistes (inconséquents!) +qui croient trouver une preuve du contraire dans +la «conscience», ou dans l'activité intellectuelle supérieure +de l'homme, ou encore dans d'autres phénomènes de la «libre +vie de l'esprit».</p> + +<p>J'insiste donc tout particulièrement sur l'importance fondamentale +d'une loi de substance <em>unique</em>, comme expression +du lien indissoluble entre ces deux lois que semblent +séparer deux noms distincts. Qu'à l'origine, les deux n'aient +pas été conçues ensemble et qu'on n'ait pas reconnu leur +unité, c'est ce qui ressort déjà du seul fait que les deux lois +ont été découvertes à des époques différentes. La plus +ancienne, plus aisément constatable, la loi fondamentale +chimique de la «constance de la matière», fut posée +dès 1789, par <span class="smcap">Lavoisier</span> et grâce à l'emploi général de la +balance elle s'éleva au rang de «base de la chimie exacte». +Par contre, la plus récente, beaucoup plus cachée, la loi +fondamentale de la «constance de l'énergie», ne fut découverte +qu'en 1832, par <span class="smcap">Robert Mayer</span> et ne devint qu'avec +<span class="smcap">Helmholz</span> la «base de la physique exacte». L'unité des deux +lois fondamentales, encore souvent contestée aujourd'hui, +est exprimée par beaucoup de naturalistes convaincus, sous +cette dénomination de «Loi de la conservation de la force et +de la matière».</p> + +<p>J'ai depuis longtemps proposé d'exprimer cette loi fondamentale +par la formule plus courte et plus commode de <em>loi +de substance</em> ou de «loi fondamentale cosmologique»; on +pourrait l'appeler aussi <em>loi universelle</em> ou loi de constance ou +encore «axiome de constance de l'univers»; au fond, elle +dérive nécessairement du <em>principe de causalité</em><a name="FNanchor_43" id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">[43]</a>.</p> + +<p class="p2"><a class="pagenum" id="Page_249" title="249"></a> +<b>Notion de substance.</b>—Le premier penseur qui introduisit +dans la science la «notion de substance», terme tout +<em>moniste</em> et qui en reconnut la partie fondamentale, ce fut le +grand philosophe <span class="smcap">Spinoza</span>; son ouvrage principal parut peu +après sa mort précoce en 1677, juste cent ans avant que +<span class="smcap">Lavoisier</span>, au moyen du grand instrument chimique, la +balance, démontrât expérimentalement la constance de +la matière. Dans la grandiose conception panthéiste de +Spinoza la notion du <em>Monde</em> (<em>universum</em>, Cosmos) s'identifie +avec la notion totale de <em>Dieu</em>; cette conception est en même +temps le plus pur et le plus raisonnable <em>monisme</em>, et le plus +intellectuel, le plus abstrait <em>monothéisme</em>. Cette <em>universelle +substance</em> ou ce «divin être cosmique» nous montre deux +aspects de sa véritable essence, deux <em>attributs</em> fondamentaux: +la <em>matière</em> (la substance-matière est infinie et <em>étendue</em>) et +l'<em>esprit</em> (la substance-énergie comprenant tout et <em>pensante</em>). +Toutes les fluctuations qu'a subies plus tard la notion de +substance, proviennent, par une analyse logique, de cette +suprême notion fondamentale de <span class="smcap">Spinoza</span> que je considère, +d'accord avec <span class="smcap">Gœthe</span>, comme une des pensées les plus hautes, +les plus profondes et les plus vraies de tous les temps. Tous +les objets divers de l'Univers, que nous pouvons connaître, +toutes les formes individuelles d'existence ne sont que des +formes spéciales et passagères de la substance, des <em>accidents</em> +ou des <em>modes</em>. Ces <em>modes</em> sont des objets corporels, des corps +matériels, lorsque nous les considérons sous l'attribut de +l'<em>étendue</em> (comme «remplissant l'espace»); au contraire, ce +sont des forces ou des idées lorsque nous les considérons +sous l'attribut de la <em>pensée</em> (de l'«énergie»). C'est à cette conception +fondamentale de <span class="smcap">Spinoza</span> que notre monisme épuré +revient après deux cents ans; pour nous aussi la <em>matière</em> (ce +qui remplit l'espace) et l'<em>énergie</em> (la force motrice) ne sont que +deux attributs inséparables d'une seule et même substance.</p> + +<p class="p2"><b>La notion de substance kinétique</b> (principe originel +de la vibration).—Parmi les diverses modifications que la notion +<a class="pagenum" id="Page_250" title="250"></a> +fondamentale de substance, par son alliance avec l'atomistique +régnante, a traversée, dans la physique moderne, indiquons +seulement brièvement deux théories qui divergent à +l'extrême: la kinétique et la pyknotique. Ces deux théories +de la substance s'accordent à reconnaître que toutes les +diverses forces de la nature peuvent être ramenées à une force +primitive commune: pesanteur et chimisme, électricité et +magnétisme, lumière et chaleur, etc., ne sont que divers +modes de manifestations, divers modes de force ou <em>dynamodes</em> +d'une <em>force primitive</em> unique (prodynamis). Cette unique +force primitive générale est la plupart du temps conçue +comme un mouvement oscillatoire des plus petites parties de +la masse, comme une <em>vibration des atomes</em>. Les atomes eux-mêmes, +d'après la «notion de substance kinétique» courante, +sont des particules corporelles, mortes, discrètes, qui +vibrent dans l'espace vide et agissent à distance. Le véritable +et illustre fondateur de cette théorie kinétique de la +substance est le grand mathématicien <span class="smcap">Newton</span>, à qui l'on +doit la découverte de la <em>loi de gravitation</em>. Dans son principal +ouvrage, <em>Philosophiae naturalis principia mathematica</em> +(1687), il démontra que l'Univers tout entier était régi +par une seule et même loi fondamentale, celle de l'<em>attraction +de la masse</em>, d'où il suit que la gravitation reste constante; +l'attraction des deux particules de matière est toujours en +rapport direct de leur masse et en rapport inverse du carré +de leur distance. Cette <em>force de pesanteur</em> générale provoque +aussi bien la chute de la pomme et le flux de la mer que la +rotation des planètes autour du soleil et les mouvements +cosmiques de tous les corps de l'univers. L'immortel mérite +de <span class="smcap">Newton</span> c'est d'avoir établi définitivement cette loi de gravitation +et d'en avoir trouvé une formule mathématique inattaquable. +Mais cette <em>formule mathématique morte</em> à laquelle +les naturalistes, ici comme dans beaucoup d'autres cas, s'attachent +par dessus tout, nous donne simplement la démonstration +<em>quantitative</em> de la théorie; elle ne nous fait pas entrevoir +le moins du monde la nature <em>qualitative</em> des phénomènes. +<a class="pagenum" id="Page_251" title="251"></a> +L'immédiate <em>action à distance</em> que <span class="smcap">Newton</span> déduisit +de sa loi de gravitation et qui est devenue un des dogmes les +plus importants et les plus dangereux de la physique ultérieure, +ne nous fournit pas le moindre aperçu sur les vraies +causes de l'attraction des masses; bien plus, elle nous barre +le chemin qui pourrait nous conduire vers ces causes. Je présume +que les spéculations de <span class="smcap">Newton</span> sur sa mystérieuse action +à distance n'ont pas peu contribué à entraîner le pénétrant +mathématicien anglais dans l'obscur labyrinthe de rêverie +mystique et de superstition théiste, dans lequel il a passé les +34 dernières années de sa vie; il a même fini par construire +des hypothèses métaphysiques sur les prophéties de Daniel +et sur les stupides fantaisies de la révélation de saint Jean.</p> + +<p class="p2"><b>La notion de substance pyknotique</b> (Principe originel +de condensation ou pyknose).—La théorie moderne de la +<em>densation</em> ou théorie de la substance pyknotique est en contradiction +radicale avec la théorie courante de la <em>vibration</em> ou +théorie de la substance kinétique. La première a été exposée +le plus explicitement par <span class="smcap">J. G. Vogt</span>, dans son ouvrage fécond +en aperçus, sur <em>La nature de l'électricité et du magnétisme +fondée sur la notion d'une substance unique</em> (1891). <span class="smcap">Vogt</span> +admet comme force originelle générale du Cosmos, comme +<em>prodynamie</em> universelle, non pas la <em>vibration</em> des particules +de matière, se mouvant dans l'espace vide, mais la <em>condensation</em> +ou densation individuelle d'une substance unique qui +remplit continuellement tout l'espace infini, c'est-à-dire +ininterrompu et sans intervalles vides; la seule forme +d'action mécanique (<em>agens</em>) inhérente à cette substance consiste +en ce que, par l'effort de condensation (ou contraction), +il se produit d'infiniment petits centres de condensation, qui +peuvent, il est vrai, varier de densité et par suite de volume, +mais qui, en eux-mêmes, demeurent constants. Ces minuscules +parties individuelles de l'universelle substance, ces +centres de condensation qu'on pourrait appeler pyknatomes +correspondent, d'une façon générale, aux atomes primitifs ou +<a class="pagenum" id="Page_252" title="252"></a> +dernières particules, discrètes, de la matière dans la notion +de substance kinétique, mais ils s'en distinguent essentiellement +en ce qu'ils possèdent sensation et tendance (ou mouvement +volontaire sous sa forme la plus primitive), c'est-à-dire +qu'en un certain sens ils ont une <em>âme</em>—souvenir de la +doctrine du vieil <span class="smcap">Empédocle</span> sur «l'amour et la haine des éléments». +De plus, ces «atomes animés» n'errent pas dans +l'espace vide, mais dans cette substance intermédiaire, continue, +infiniment subtile qui constitue la partie non condensée +de la substance primitive. Grâce à certaines «<em>constellations</em>, +centres de troubles ou systèmes déformateurs», des masses +de centres de condensation marchent rapidement les uns vers +les autres pour constituer une grande étendue et arrivent à +l'emporter en poids sur les masses environnantes. Par là, la +substance qui, à l'état de repos primitif, possédait partout la +même densité moyenne, se sépare ou se différencie en deux +éléments principaux: les centres de déformation qui dépassent +la densité moyenne <em>positivement</em>, par la pyknose, constituent +les <em>masses</em> pondérables des corps cosmiques (ce qu'on +appelle la «matière pondérable»); la substance intermédiaire +plus subtile, à son tour, qui en dehors des centres +remplit l'espace et la densité moyenne <em>négativement</em>, constitue +<em>l'éther</em> (matière impondérable). La conséquence de cette +séparation entre la masse et l'éther est une lutte sans trêve +entre ces deux partis antagonistes de la substance et cette +lutte est la cause de tous les processus physiques. La <em>masse</em> +positive, véhicule du sentiment de plaisir, s'efforce toujours +davantage de compléter le processus de condensation commencé +et réunit les plus hautes valeurs d'énergie <em>potentielle</em>; +l'éther <em>négatif</em>, au contraire, s'oppose dans la même proportion, +à toute élévation de sa tension et du sentiment de +déplaisir qui y est attaché; il réunit les plus hautes valeurs +d'énergie <em>actuelle</em>.</p> + +<p>Nous serions entraînés trop loin si nous voulions exposer +plus à fond la profonde théorie de la condensation de <span class="smcap">J. G. +Vogt</span>; le lecteur que la question intéresserait devra chercher +<a class="pagenum" id="Page_253" title="253"></a> +à comprendre les groupes d'idées dont la difficulté tient au +sujet lui-même, dans l'extrait populaire, écrit avec clarté, +qui résume le second volume de l'ouvrage cité. Je suis, quant +à moi, trop peu familier avec la physique et les mathématiques +pour pouvoir séparer leurs bons et leurs mauvais +côtés; je crois pourtant que cette notion de la substance +<em>pyknotique</em>, pour tous les biologistes convaincus de l'<em>unité de +la nature</em>, pourra paraître à maints égards plus acceptable +que la notion de substance <em>kinétique</em> actuellement régnante. +Un malentendu pourra aisément résulter de ceci: que <span class="smcap">Vogt</span> +pose son processus cosmique de condensation, en contradiction +radicale avec le phénomène général du <em>mouvement</em>, +entendant par là la <em>vibration</em> au sens de la physique moderne. +Mais son hypothétique «condensation» (pyknosis), +implique aussi bien le <em>mouvement</em> de la substance que l'hypothétique +«vibration»; seulement le mode de mouvement et +l'attitude des particules de substance qui se meuvent, sont +tout autres dans la première hypothèse que dans la seconde. +D'ailleurs, la théorie de la condensation ne supprime aucunement +la théorie de la vibration dans son ensemble, elle en +écarte seulement une importante partie.</p> + +<p>La physique moderne, à l'heure qu'il est, s'en tient encore +presque toute, timidement, à l'ancienne théorie de la vibration, +à la notion de l'action immédiate à distance et de l'éternelle +vibration des atomes morts dans l'espace vide; elle +rejette, par suite, la théorie pyknotique. Quand même cette +dernière serait encore très imparfaite et quand bien même +les spéculations originales de <span class="smcap">Vogt</span> seraient souvent des +erreurs, je regarderais cependant comme un grand mérite de +la part de ce philosophe naturaliste, qu'il ait éliminé les principes +inadmissibles de la théorie de la substance kinétique. +D'après ma manière de voir personnelle, et d'après celle aussi +de beaucoup d'autres naturalistes penseurs, je voudrais +maintenir, dans la théorie de la substance pyknotique de +<span class="smcap">Vogt</span>, les principes suivants qui y sont contenus et que je +tiens pour indispensables à toute conception de la substance +<a class="pagenum" id="Page_254" title="254"></a> +vraiment <em>moniste</em>, comprenant vraiment tout le domaine de +la nature organique et inorganique: I. Les deux éléments +principaux de la substance, la masse et l'éther, ne sont pas +morts et mus seulement par des forces extérieures, mais ils +possèdent la sensation et la volonté (naturellement au plus +bas degré!); ils éprouvent du plaisir dans la condensation, +du déplaisir dans la tension; ils tendent vers la première et +luttent contre la seconde. II. Il n'y a pas d'espace vide; la +partie de l'espace infini que n'occupent pas les atomes-masses +est remplie par l'éther. III. Il n'y a pas d'action immédiate à +distance à travers l'espace vide; toute action des masses corporelles +l'une sur l'autre résulte soit d'un contact immédiat, +par rapprochement des masses, soit d'une transmission par +l'éther.</p> + +<p class="p2"><b>La notion dualiste de substance.</b>—Les deux théories +de la substance que nous venons d'opposer l'une à l'autre, +sont, en principe, toutes deux <em>monistes</em>, puisque la différence +entre les deux éléments principaux de la substance (masse et +éther) n'est pas primitive; il faut en outre admettre un +contact et une réciprocité d'action directs et permanents +entre les deux substances. Il en est tout autrement dans les +théories <em>dualistes</em> de la substance qui prévalent, aujourd'hui +encore, dans la philosophie idéaliste et spiritualiste; elles sont +d'ailleurs soutenues par l'influente théologie, en tant du +moins que celle-ci intervient dans ces spéculations métaphysiques. +D'après ces théories, il faudrait distinguer dans la +substance deux éléments principaux tout à fait différents: +l'un <em>matériel</em>, l'autre <em>immatériel</em>. La <em>substance matérielle</em> +constitue le <em>monde des corps</em>, dont l'étude est l'objet de la +physique et de la chimie: c'est pour elle seule que vaut la loi +de la conservation de la matière et de l'énergie (en tant, du +moins, qu'on ne la croit pas «tirée du néant» ou qu'on n'invoque +pas de miracle quelconque!). La <em>substance immatérielle</em>, +au contraire, constitue le <em>monde des esprits</em> dans lequel cette +loi n'a pas cours; ici, les lois de la physique et de la chimie, +<a class="pagenum" id="Page_255" title="255"></a> +ou bien sont sans valeur ou bien sont subordonnées à la +«force vitale», ou à la «volonté libre», à la «toute-puissance +divine» ou autres fantômes qui n'ont rien à voir avec la +<em>science</em> critique. A vrai dire, ces erreurs absolues n'ont plus +besoin aujourd'hui d'être réfutées; car jusqu'à ce jour l'expérience +ne nous a appris à connaître aucune <em>substance immatérielle</em>, +aucune force qui ne soit pas liée à une matière, aucune +forme d'énergie qui ne s'effectue pas au moyen de mouvements +de la matière, soit de la masse, soit de l'éther, soit des +deux éléments à la fois. Même les formes d'énergie les plus +compliquées et les plus parfaites que nous connaissions, la +vie psychique des animaux supérieurs, la pensée et la raison +humaines, reposent sur des processus matériels, sur des +changements dans le neuroplasma des cellules ganglionnaires; +on ne peut pas les concevoir sans cela. J'ai déjà +démontré (chap. XI) que l'hypothèse physiologique d'une +«substance âme» spéciale, immatérielle, était inadmissible.</p> + +<p class="p2"><b>Masse ou matière corporelle</b> (matière pondérable).—La +science de cette partie <em>pondérable</em> de la matière fait avant +tout l'objet de la <em>chimie</em>. Les extraordinaires progrès théoriques +accomplis par cette science au cours du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, et +l'influence inouïe qu'ils ont exercée dans tous les domaines +de la vie pratique,—sont connus de tous. Nous nous contenterons +donc de quelques remarques à propos des plus +importantes questions théoriques touchant la nature de la +masse. La chimie analytique est parvenue, on le sait, à ramener +les innombrables corps de la nature, en les dissociant, à +un petit nombre de substances premières ou <em>éléments</em>, c'est-à-dire +de corps simples qu'on ne peut plus dissocier. Le +nombre de ces éléments s'élève environ à soixante-dix. Il n'y +en a qu'une petite fraction (en somme, quatorze), qui soient +répandus sur toute la terre et qui sont d'une grande importance; +la majeure partie consiste en éléments rares et peu +importants (c'est le cas pour la plupart des métaux). La <em>parenté</em> +entre certains de ces éléments qui constituent des <em>groupes</em> et +<a class="pagenum" id="Page_256" title="256"></a> +les rapports remarquables qui existent entre leurs poids atomiques +(ainsi que l'ont démontré <span class="smcap">L. Meyer</span> et <span class="smcap">Mendelejeff</span>, +dans leur <em>système périodique des éléments</em>), rendent très vraisemblable +que ces éléments ne sont pas des <em>espèces absolument +fixes de la matière</em>, qu'ils ne sont pas des grandeurs +éternellement constantes. Dans ce système, on a réparti les +soixante-dix éléments en huit groupes principaux et on les a +ordonnés, à l'intérieur de ceux-ci, d'après la grandeur de +leurs poids atomiques, de sorte que les éléments chimiques +analogues forment des séries de familles. Les rapports entre +corps d'un même groupe dans le système naturel des éléments +rappellent, d'une part, les phénomènes analogues que +présentent les divers composés du carbone; d'autre part, les +rapports entre groupes parallèles que nous observons dans le +système naturel des espèces végétales et animales. De même +que, dans ce dernier cas, la «parenté» entre formes analogues +provient de la descendance commune de formes ancestrales +plus simples—de même, il est très probable que la +même explication vaut pour les familles et les ordres d'éléments. +Nous pouvons donc admettre que les «éléments empiriques» +actuels ne sont pas véritablement des <em>espèces fixes +de la matière</em>, simples et constantes, mais qu'elles sont, dès +l'origine, composées d'atomes primitifs simples, tous identiques, +dont le nombre et la position varient seuls. Les +spéculations de <span class="smcap">G. Wendt</span>, <span class="smcap">W. Preyer</span>, <span class="smcap">W. Crookes</span> et d'autres, +ont montré de quelle manière on pouvait concevoir que +tous les éléments se soient différenciés à partir d'une seule +et unique <em>matière première</em>, le <em>prothyl</em>.</p> + +<p class="p2"><b>Atomes et éléments.</b>—Il faut bien distinguer la <em>théorie +des atomes</em> actuelle, telle qu'elle apparaît à la chimie comme +un auxiliaire indispensable, de l'ancien <em>atomisme</em> philosophique, +tel que l'enseignaient déjà, il y a plus de deux mille +ans, les philosophes monistes éminents de l'antiquité: <span class="smcap">Leucippe</span>, +<span class="smcap">Démocrite</span> et <span class="smcap">Lucrèce</span>: cet atomisme se compléta et prit +plus tard une nouvelle direction, grâce à <span class="smcap">Descartes</span>, <span class="smcap">Hobbes</span>, +<a class="pagenum" id="Page_257" title="257"></a> +<span class="smcap">Leibnitz</span> et autres philosophes éminents. Il n'a été donné de +l'<em>empirisme moderne</em> une conception précise et acceptable, +un <em>fondement empirique</em> qu'en 1808, par le chimiste anglais +<span class="smcap">Dalton</span> qui posa la «loi des proportions simples et multiples» +dans la formation des combinaisons chimiques. Il détermina +d'abord les <em>poids atomiques des divers éléments</em>, posant ainsi +la <em>base exacte</em>, inébranlable, sur laquelle reposent les nouvelles +théories chimiques; celles-ci sont toutes <em>atomistes</em> +en tant qu'elles admettent que les éléments sont composés de +particules identiques, minuscules, discrètes, qu'on ne peut +dissocier. Le problème de la <em>nature</em> propre des atomes, de +leur forme, de leur grandeur, la question de savoir s'ils sont +animés restent d'ailleurs hors de cause; car ces qualités +sont hypothétiques; au contraire, le <em>chimisme</em> des atomes ou +leurs «affinités chimiques», c'est-à-dire la proportion constante +dans laquelle ils se combinent avec les atomes d'autres +éléments<a name="FNanchor_44" id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor">[44]</a>,—est tout empirique.</p> + +<p class="p2"><b>Affinités électives des éléments.</b>—L'attitude variable +des éléments isolés à l'égard les uns des autres, ce que la chimie +désigne du nom d'«affinité», est une des propriétés +les plus importantes de la masse et se manifeste par les divers +rapports de quantité ou proportions dans lesquelles s'effectue +leur combinaison, et dans l'intensité avec laquelle elle se +produit. Tous les degrés d'inclination, depuis la plus complète +indifférence, jusqu'à la plus violente passion, s'observent +dans l'attitude chimique des divers éléments à l'égard les +uns des autres, de même que dans la psychologie de +l'homme et en particulier dans l'inclination des deux sexes +l'un pour l'autre, le même phénomène joue un grand rôle. +<span class="smcap">Gœthe</span> a rapproché, comme on sait, dans son roman classique +les <em>Affinités électives</em>, les rapports entre deux amoureux des +phénomènes de même nature, qui interviennent dans les +combinaisons chimiques. L'irrésistible passion qui entraîne +<a class="pagenum" id="Page_258" title="258"></a> +Edouard vers la sympathique Ottilie, Pâris vers Hélène, et +qui triomphe de tous les obstacles de la raison et de la morale +est la même puissante force d'attraction «inconsciente» qui, +lors de la fécondation des œufs animaux ou végétaux, pousse +le spermatozoïde vivant à pénétrer dans l'ovule; c'est encore +le même mouvement violent par lequel deux atomes d'hydrogène +et un atome d'oxygène s'unissent pour former une molécule +d'eau. Cette foncière <em>Unité des affinités électives dans +toute la nature</em>, depuis le processus chimique le plus simple, +jusqu'au plus compliqué des romans d'amour, a été reconnue +dès le <span class="smcap">V</span><sup>e</sup> siècle avant Jésus-Christ, par le grand philosophe +naturaliste grec, <span class="smcap">Empédocle</span>, dans sa doctrine de <em>l'amour et de +la haine des éléments</em>. Elle est confirmée par les intéressants +progrès de la <em>psychologie cellulaire</em>, dont la haute importance +n'a été entrevue qu'en ces trente dernières années. Nous +appuyons là-dessus notre conviction que les <em>atomes</em>, déjà, +possèdent sous leur forme la plus simple, la sensation et la +volonté—ou plutôt: le <em>sentiment</em> (Aesthesis) et l'<em>effort</em> +(tropesis)—c'est-à-dire une <em>âme</em> universelle sous sa forme +la plus primitive. Mais on en peut dire autant des molécules +ou particules de matière constituées par la réunion de deux +ou plusieurs atomes. Par la combinaison, enfin, de diverses +de ces molécules se produisent d'abord les combinaisons +chimiques simples, puis les plus complexes, dans lesquelles +le même jeu se répète sous une forme plus compliquée.</p> + +<p class="p2"><b>Ether</b> (<em>Matière impondérable</em>).—L'étude de cette partie +<em>impondérable</em> de la matière est avant tout l'objet de la <em>physique</em>. +Après avoir depuis longtemps admis l'existence d'un +médium infiniment subtil, remplissant l'espace en dehors de +la matière et avoir invoqué cet «éther» pour expliquer divers +phénomènes (la <em>lumière</em> surtout)—ce n'est qu'en la seconde +moitié du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle qu'on est parvenu à connaître plus +exactement cette merveilleuse substance et ce progrès se +rattache aux surprenantes découvertes empiriques faites dans +le domaine de l'<em>électricité</em>, à leur connaissance expérimentale, +<a class="pagenum" id="Page_259" title="259"></a> +à leur compréhension théorique et à leur application pratique. +Signalons en premier lieu ici, comme ayant frayé les +voies, les recherches célèbres d'<span class="smcap">Henri Hertz</span>, à Bonn (1888); +on ne saurait trop déplorer la mort précoce de ce jeune physicien +de génie qui donnait les plus grandes espérances; +c'est là, comme la mort trop prématurée de <span class="smcap">Spinoza</span>, de +<span class="smcap">Raphaël</span>, de <span class="smcap">Schubert</span> et de tant d'autres jeunes gens de +génie, un de ces <em>faits brutaux</em> dans l'histoire de l'humanité +qui, par eux-mêmes, suffisent déjà complètement à réfuter le +mythe inadmissible d'une «Sage Providence» et d'un «Père +céleste qui ne serait qu'amour».</p> + +<p class="p2"><b>L'existence de l'éther</b> ou de l'<em>éther cosmique</em>, comme +matière réelle, est aujourd'hui (depuis douze ans) un <em>fait +positif</em>. On peut, il est vrai, lire aujourd'hui encore que l'éther +est une «pure hypothèse»; cette affirmation erronée est +répétée, non seulement par des philosophes et des écrivains +populaires qui ne sont pas au courant des faits, mais encore +par quelques «prudents physiciens exacts». Mais on devrait, +tout aussi légitimement, nier l'existence de la matière pondérable, +de la masse. Sans doute, il y a aujourd'hui encore des +métaphysiciens qui en viennent là et dont la suprême sagesse +consiste à nier (ou du moins à révoquer en doute) la réalité +du monde extérieur; d'après eux, il n'existe, en somme, +qu'un seul être réel, à savoir leur chère personne ou plutôt +l'âme immortelle qu'elle renferme. Quelques physiologistes +éminents ont même, en ces derniers temps, accepté ce point +de vue ultra idéaliste qui avait déjà été développé dans la +métaphysique de <span class="smcap">Descartes</span>, <span class="smcap">Berkeley</span>, <span class="smcap">Fichte</span> et autres; ils +affirment dans leur <em>psychomonisme</em>: «Il n'existe qu'une +chose et c'est mon âme». Cette affirmation spiritualiste +hardie nous semble reposer sur une déduction fausse tirée de +la remarque très juste de <span class="smcap">Kant</span>: à savoir que nous ne pouvons +connaître du monde extérieur que les phénomènes rendus +possibles par nos <em>organes</em> humains de connaissance, le +cerveau et les organes des sens. Mais si, par leur fonctionnement, +<a class="pagenum" id="Page_260" title="260"></a> +nous ne pouvons atteindre qu'à une connaissance +imparfaite et limitée du monde des corps, cela ne nous +donne pas le droit d'en nier l'existence. Pour moi du moins, +l'éther <em>existe</em> aussi certainement que la masse, aussi certainement +que moi-même lorsque je réfléchis et que j'écris sur +ces questions. Si nous nous convainquons de la réalité de la +<em>matière</em> pondérable, par la mesure et le poids, par des expériences +mécaniques et chimiques, nous pouvons tout aussi +bien nous convaincre de l'existence de l'<em>éther</em> impondérable, +par les expériences d'optique et d'électricité.</p> + +<p class="p2"><b>Nature de l'éther.</b>—Bien qu'aujourd'hui presque tous les +physiciens considèrent l'existence réelle de l'éther comme +un fait positif, et bien que nous connaissions très exactement, +grâce à d'innombrables expériences (surtout d'optique +et d'électricité) les nombreux <em>effets</em> de cette matière merveilleuse,—cependant +nous ne sommes pas encore parvenus à +connaître avec clarté et certitude sa vraie <em>nature</em>. Au contraire, +aujourd'hui encore, les opinions des physiciens les plus éminents, +qui ont spécialement étudié la question, divergent profondément; +elles se contredisent même sur les points les +plus importants. Chacun est donc libre d'adopter, parmi les +hypothèses contradictoires, celle qui sera le plus conforme à +son degré de connaissance et à la force de son jugement (qui +tous deux resteront toujours très imparfaits). L'opinion à +laquelle j'en suis venu après avoir mûrement réfléchi (et bien +que je ne sois qu'un <em>dilettante</em> sur ce terrain), peut être +résumée dans les huit propositions suivantes:</p> + +<p>I. L'éther remplit, sous forme de <em>matière continue</em>, tout +l'espace cosmique, en tant que celui-ci n'est pas occupé par +la masse (ou matière pondérable); il comble en outre tous +les intervalles laissés entre les atomes de celle-ci; II. L'éther +ne possède probablement encore <em>aucun chimisme</em> et n'est pas +encore composé d'atomes, comme la masse; si l'on admet +qu'il est composé d'atomes identiques, infiniment petits +(par exemple de petites sphères d'éther de même grandeur), +<a class="pagenum" id="Page_261" title="261"></a> +on doit alors admettre aussi qu'entre celles-ci, il existe encore +quelque chose d'autre, soit l'«espace vide», soit un troisième +médium tout à fait inconnu, un <em>Interéther</em> tout hypothétique; +le problème de son essence soulèverait les mêmes +difficultés que lorsqu'il s'agissait de l'éther (<em>in infinitum</em>); +III. L'hypothèse d'un espace vide et d'une action à distance +immédiate, n'étant plus guère possible dans l'état actuel de +la science (ou du moins, ne conduisant à aucune claire conception +moniste), j'admets une <em>structure particulière de l'éther</em> +qui ne serait pas atomistique comme celle de la masse pondérable +et qu'on pourrait provisoirement concevoir (sans +définition plus précise), comme une structure <em>éthérique</em> ou +<em>dynamique</em>. IV. L'<em>état d'agrégat</em> de l'éther, par suite de +cette hypothèse, serait également particulier et différent de +celui de la masse; il ne serait ni gazeux, ni solide, comme le +soutiennent certains physiciens; la meilleure façon de se le +représenter, c'est peut-être de le comparer à une gelée infiniment +ténue, élastique et légère. V. L'éther est une <em>matière +impondérable</em>, en ce sens que nous ne possédons aucun +moyen de déterminer expérimentalement son poids; s'il en +a réellement un, ce qui est très vraisemblable, ce poids est +infiniment petit et échappe à la mesure de nos plus fines +balances. Quelques physiciens ont essayé de calculer le poids +de l'éther d'après l'énergie des ondes lumineuses; ils ont +trouvé qu'il était quinze trillions de fois plus petit que celui +de l'air atmosphérique; en tous cas, une sphère d'éther du +même volume que la terre pèserait <em>au moins</em> 250 livres (?). +VI. L'état d'agrégat de l'éther peut probablement (en vertu +de la théorie pyknotique), dans des conditions déterminées +par une condensation croissante, passer à l'état gazeux de la +masse, de même que celui-ci, par un refroidissement croissant, +pourra redevenir liquide et ensuite solide. VII. Ces +<em>états d'agrégat de la matière</em> s'ordonnent par conséquent +(ce qui est très important pour la <em>Cosmogénie</em> moniste), suivant +une série génétique continue, nous en distinguerons cinq +moments: 1<sup>o</sup> L'état éthérique; 2<sup>o</sup> le gazeux; 3<sup>o</sup> le liquide; +<a class="pagenum" id="Page_262" title="262"></a> +4<sup>o</sup> le liquide-solide (dans le plasma vivant); 5<sup>o</sup> l'état solide. +VIII. L'éther est infini et incommensurable tout comme +l'espace qu'il remplit; il est éternellement en mouvement. Ce +<em>motus propre de l'éther</em> (qu'on le conçoive comme une vibration, +une tension, une condensation, etc.), en réciprocité d'action +avec les mouvements de la masse (gravitation), est la +cause dernière de tous les phénomènes.</p> + +<p class="p2"><b>Ether et masse.</b>—«La colossale question de la nature +de l'éther» ainsi qu'<span class="smcap">Hertz</span> la nomme avec raison, comprend +celle de ses rapports avec la masse; car ces deux éléments +principaux de la matière sont non seulement partout en +contact extérieur très intime, mais encore en continuelle +<em>réciprocité d'action</em> dynamique. On peut répartir les phénomènes +naturels les plus généraux, désignés par la physique +sous le nom de forces naturelles ou de «fonctions de la +matière», en deux groupes, dont l'un comprend <em>surtout</em> +(mais pas exclusivement) les fonctions de l'éther, l'autre +celles de la masse; on obtient alors le schéma suivant que +j'ai donné (1892) dans le <em>Monisme</em>:</p> + +<table border="0" cellpadding="5" cellspacing="5" summary="univers"> +<tr> +<th colspan="2" class="tbc">Univers (= Nature = Substance = Cosmos)</th> +</tr> +<tr> +<td>I. <b>Éther</b> (<span class="smcap">Imponderabile, +substance a l'état de tension</span>)</td> +<td>II. <b>Masse</b> (<span class="smcap">Ponderabile, substance +a l'état de condensation</span>)</td> +</tr> +<tr> +<td>1. <em>Etat d'agrégat</em>: éthérique (ni +gazeux, ni liquide, ni solide).</td> +<td>1. <em>Etat d'agrégat</em>: pas éthérique +(mais gazeux, liquide ou solide).</td> +</tr> +<tr> +<td>2. <em>Structure</em>: pas atomique, continue, +composée de particules +discrètes (atomes).</td> +<td>2. <em>Structure</em>: atomique, discontinue, +composée d'infiniment +petites particules (atomes) discrètes.</td> +</tr> +<tr> +<td>3. <em>Fonctions principales</em>: lumière, +chaleur rayonnante, +électricité, magnétisme.</td> +<td>3. <em>Fonctions principales</em>: pesanteur, +inertie, chaleur latente, +chimisme.</td> +</tr> +</table> + +<p><a class="pagenum" id="Page_263" title="263"></a> +Les deux groupes de fonctions de la matière, opposés l'un +à l'autre dans ce schéma, peuvent en quelque mesure être +regardés comme résultant de la première division du travail +de la matière, comme l'<em>ergonomie primaire de la matière</em>. Mais +cette distinction ne marque pas une séparation absolue entre +les deux groupes opposés; au contraire, tous deux restent +unis, conservent un lien et demeurent partout en constante +réciprocité d'action. Les processus optiques et électriques de +l'éther sont, comme on sait, étroitement liés aux changements +mécaniques et chimiques de la masse; la chaleur +rayonnante de celui-là passe directement à l'état de chaleur +latente ou chaleur mécanique de celle-ci; la gravitation ne +peut agir sans que l'éther ne serve d'intermédiaire à l'attraction +des atomes séparés, puisque nous ne saurions admettre +d'action à distance. La transformation d'une des formes de +l'énergie en l'autre, démontrée par la loi de la conservation +de la force confirme en même temps la constante réciprocité +d'action entre les deux parties essentielles de la substance, +l'<em>éther</em> et la <em>masse</em>.</p> + +<p class="p2"><b>Force et énergie.</b>—La grande loi fondamentale de la +nature, que nous plaçons sous le nom de loi de substance en +tête de toutes les considérations d'ordre physique, a été désignée +originellement, par <span class="smcap">R. Meyer</span> qui la formula (1842) et +par <span class="smcap">Helmholz</span> qui la développa (1847), sous le nom de <em>loi de +la conservation de la force</em>. Dix ans auparavant, déjà, un autre +naturaliste allemand, <span class="smcap">Fr. Mohr</span>, de Bonn, en avait clairement +exposé l'essentiel (1837). Plus tard, la physique moderne +sépara l'ancienne notion de <em>force</em> de celle d'<em>énergie</em>, +dont elle ne se séparait pas à l'origine. Aussi cette même loi +est-elle ordinairement désignée aujourd'hui du nom de loi +de la <em>constance de l'énergie</em>. Pour l'étude générale, dont je +dois me contenter ici et pour le grand principe de la «conservation +de la substance», cette distinction subtile n'entre pas +en ligne de compte. Le lecteur que cette question intéresserait +en trouverait une explication très claire, par exemple, +<a class="pagenum" id="Page_264" title="264"></a> +dans le travail remarquable du physicien anglais <span class="smcap">Tyndall</span>, sur +«la loi fondamentale de la nature»<a name="FNanchor_45" id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor">[45]</a>. La portée universelle +de cette grande loi cosmologique y est bien mise en lumière, +de même que son application aux problèmes les plus importants, +dans les domaines les plus différents. Nous nous contenterons +de relever ici le fait important qu'aujourd'hui le +«principe de l'énergie» et la certitude de l'unité des forces +naturelles qui s'y rattache, ainsi que leur origine commune, +sont reconnus par tous les physiciens compétents et considérés +comme le progrès le plus important de la physique au +<span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle. Nous savons aujourd'hui que la chaleur est une +forme de <em>mouvement</em> au même titre que le son, l'électricité +au même titre que la lumière et le chimisme au même titre +que le magnétisme. Nous pouvons, par des procédés appropriés, +transformer une de ces forces en l'autre et nous convaincre +ainsi, en mesurant avec exactitude, que jamais il ne +se perd la plus petite particule de leur somme totale.</p> + +<p class="p2"><b>Force de tension et force vive</b> (<em>énergie potentielle et +énergie actuelle</em>).—La somme totale de la force ou énergie +dans l'univers reste constante, quels que soient les phénomènes +qui nous frappent; elle est éternelle et infinie comme la +matière, à laquelle elle est liée indissolublement. Tout le jeu +de la nature consiste en l'alternance du repos apparent avec le +mouvement; mais les corps immobiles possèdent une quantité +indestructible de force, tout comme les corps en mouvement. +Dans le mouvement lui-même, la force de tension des +premiers se transforme en la force vive des seconds. «Le +principe de la conservation de la force concernant aussi bien +la répulsion que l'attraction, énonce l'affirmation que la +valeur mécanique des forces de tension et des forces vives +dans le monde matériel, est une quantité constante. En un +mot, le capital de force de l'univers se compose de deux parties +qui, d'après un rapport de valeur déterminé, peuvent se +<a class="pagenum" id="Page_265" title="265"></a> +transformer l'une en l'autre. La diminution de l'une entraîne +l'augmentation de l'autre; la valeur totale de la somme reste +cependant immuable». La <em>force de tension</em> ou <em>énergie potentielle</em> +et la <em>force vive</em> ou <em>énergie actuelle</em> se transforment continuellement +l'une en l'autre, sans que la somme totale infinie +de force, dans l'univers infini, éprouve jamais la moindre +perte.</p> + +<p class="p2"><b>Unité des forces de la nature.</b>—Après que la physique +moderne eût posé la loi de substance à propos des rapports +très simples des corps inorganiques, la physiologie en démontra +la valeur générale dans le domaine tout entier de la nature +organique. Elle montra que toutes les fonctions vitales de +l'organisme—sans exception!—reposent sur un continuel +<em>échange de forces</em> et sur l'«échange de matériaux» qui s'y +rattache, aussi bien que les processus les plus simples de ce +qu'on appelle la «nature inanimée». Non seulement la croissance +et la nutrition des plantes et des animaux, mais encore +leurs fonctions de sensation et de mouvement, leur activité +sensorielle et leur vie psychique,—ont pour base la transformation +de la force de tension en force vive et inversement. +Cette loi suprême régit encore les phénomènes les plus parfaits +du système nerveux qu'on désigne, chez les animaux +supérieurs et chez l'homme, sous le nom de <em>vie intellectuelle</em>.</p> + +<p class="p2"><b>Toute-puissance de la loi de substance.</b>—Notre +ferme conviction moniste, que la loi fondamentale cosmologique +vaut universellement dans la <em>nature entière</em>, est de la +plus haute importance. Car non seulement elle démontre +<em>positivement</em> l'unité foncière du Cosmos et l'enchaînement +causal de tous les phénomènes que nous pouvons connaître, +mais elle réalise, en outre, <em>négativement</em>, le suprême progrès +intellectuel, la chute définitive des <em>trois dogmes centraux de +la métaphysique</em>: «Dieu, la liberté et l'immortalité». En +tant que la loi de substance nous démontre que partout les +phénomènes ont des causes mécaniques, elle se rattache à la +<em>loi générale de causalité</em>.</p> + +<p><a class="pagenum" id="Page_266" title="266"></a></p> +<p class="p2 center">La loi de substance ou loi nouvelle<br /> +<span class="sper">A LA LUMIÈRE DE LA PHILOSOPHIE DUALISTE</span><br /> +<span class="sper">ET DE LA PHILOSOPHIE MONISTE</span></p> + +<table border="0" cellpadding="5" cellspacing="5" summary="philosophie"> +<tr> +<td class="tdc"><b>Dualisme</b> +(<span class="smcap">conception téléologique</span>)</td> +<td class="tdc"><b>Monisme</b> +(<span class="smcap">conception mécaniste</span>)</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdvt">1. <em>Le monde</em> (Cosmos) comprend +deux domaines distincts, celui +de la <em>nature</em> (des corps matériels) +et celui de l'<em>esprit</em> (du +monde psychique immatériel).</td> +<td class="tdvt">1. <em>Le monde</em> (Cosmos) ne comprend +qu'un seul et unique domaine: le +<em>royaume de la substance</em>; ses deux +attributs inséparables sont la <em>matière</em> +(substance étendue) et l'<em>énergie</em> +(la force efficiente).</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdvt">2. Par suite, le royaume de la +science se divise en deux domaines +distincts: <em>sciences naturelles</em> +(théorie empirique des +processus mécaniques) et <em>sciences +de l'esprit</em> (théorie transcendentale +des processus psychiques).</td> +<td class="tdvt">2. Par suite, le royaume tout +entier de la science, forme un +domaine, unique; les sciences +dites <em>de l'esprit</em> ne sont que +certaines parties des <em>sciences +naturelles</em> universelles; toute +véritable science repose sur +l'empirisme, non sur la transcendance.</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdvt">3. La connaissance des <em>phénomènes +naturels</em> s'acquiert par +la méthode <em>empirique</em>, par +l'observation, l'expérience et +l'association des représentations. +La connaissance des <em>phénomènes +de l'esprit</em>, au contraire, +n'est possible que par +des procédés surnaturels, par +la <em>révélation</em>.</td> +<td class="tdvt">3. La connaissance de <em>tous</em> les +phénomènes (aussi bien de la +<em>nature</em> que de la vie de l'<em>esprit</em>) +s'acquiert exclusivement par +la méthode <em>empirique</em> (par le +travail de nos organes des sens +et de notre cerveau). Toute +prétendue <em>révélation</em> ou transcendance +repose sur une <em>illusion</em>, +consciente ou inconsciente.</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdvt">4. La <em>loi de substance</em> avec ses +<em>deux</em> parties (Conservation de +la matière et de l'énergie) n'a +de valeur que dans le domaine +de la <em>nature</em>; c'est ici seulement +que la matière et la force +sont indissolublement liées. +Dans le domaine de l'<em>esprit</em>, +par contre, l'activité de l'âme +est libre et n'est pas liée à des +changements physico-chimiques +dans la substance de ses organes.</td> +<td class="tdvt">4. <em>La loi de substance</em> a une valeur +absolument <em>universelle</em>, +aussi bien dans le domaine de +la <em>nature</em> que dans celui de +l'<em>esprit</em>—sans exception!—Même +dans les plus hautes +fonctions intellectuelles (représentation +et pensée) le travail +des cellules nerveuses +efficientes est aussi nécessairement +lié aux changements +matériels de leur substance +(plasma nerveux), que dans +tout autre processus naturel +la force et la matière sont liées +l'une à l'autre.</td> +</tr> +</table> + +<p><a class="pagenum" id="Page_267" title="267"></a></p> +<h2>CHAPITRE XIII<br /> +Histoire du développement de l'Univers.</h2> + +<p class="center"><span class="smcap">Études monistes sur l'éternelle évolution de l'Univers.—Création, +commencement et fin du monde.—Cosmogénie +créatiste et cosmogénie génétique.</span></p> + +<p class="left45">La dernière énigme de l'Univers ne sera certes pas +résolue par les libres esprits de la philosophie +moniste à venir. Mais ils ne se contenteront plus +de prendre l'apparence pour la réalité, et l'illusion +pour la vérité. La grande loi de l'<em>évolution</em> +prendra la place de l'hypothèse de la création, +la croyance à un ordre naturel du monde, la +place du miracle, la vive et gaie réalité, celle de +la phrase et de l'imagination, le <em>monisme</em> conforme +à la nature, celle du faux dualisme, l'idéal +positif (pratique), celle du fol idéal (théorique).<br /> +<span class="i9 smcap">L. Büchner</span> (1898).</p> + +<hr /> +<p><a class="pagenum" id="Page_268" title="268"></a></p> + +<p class="center"><b>SOMMAIRE DU CHAPITRE XIII</b></p> + +<p class="hanging indent">Notion de création.—Miracle.—Création de l'Univers en général et des +choses particulières.—Création de la substance (créatisme cosmologique).—Déisme: +Un jour de la création.—Création des choses particulières.—Cinq +formes du créatisme ontologique.—Notion d'évolution (<em>genesis</em>, <em>evolutio</em>).—I. +Cosmogénie moniste.—Commencement et fin du monde.—Infinité +et éternité de l'Univers. Espace et temps.—<em>Universum perpetuum +mobile.</em> Entropie de l'Univers.—II. Géogénie moniste.—Histoire de la +terre inorganique et histoire organique.—III. Biogénie moniste. Transformisme +et théorie de la descendance. Lamarck et Darwin.—IV. Anthropogénie +moniste.—Descendance de l'homme.</p> + +<p class="center"><b>LITTÉRATURE</b></p> + +<p><span class="smcap">Kant.</span>—<i>Allgemeine Naturgeschichte und Theorie des Himmels.</i> 1755.</p> + +<p><span class="smcap">Alex. Humboldt.</span>—<i>Kosmos. Entwurf einer physischen Weltbeschreibung.</i> +4 Bd. 1845-1854.</p> + +<p><span class="smcap">W. Bölsche.</span>—<i>Entwicklungsgeschichte der Natur.</i> 1896.</p> + +<p><span class="smcap">Carus Sterne (E. Krause).</span>—<i>Werden und Vergehen. Eine Entwicklungsgesch. +des Naturganzen in gemeinverst. Fassung</i> (4te Aufl.) Berlin, 1899.</p> + +<p><span class="smcap">H. Wolff.</span>—<i>Kosmos. Die Weltentwickl. nach monistisch. psychol. Prinzipien +auf Grundlage der exacten Naturforsch. dargestellt</i> (2 Bd.) Leipzig, +1890.</p> + +<p><span class="smcap">K. A. Specht.</span>—<i>Populäre Entwicklungsgeschichte der Welt.</i></p> + +<p><span class="smcap">L. Zehnder.</span>—<i>Die Mechanik des Weltalls.</i> 1897.</p> + +<p><span class="smcap">M. Neumayr.</span>—<i>Erdgeschichte</i> (2te Aufl. von V. Uhlig). 1895.</p> + +<p><span class="smcap">J. Walther.</span>—<i>Einleit. In die Geologie als historische Wissenschaft.</i></p> + +<p><span class="smcap">C. Radenhausen.</span>—<i>Osiris. Weltgesetze in der Erdgeschichte.</i></p> + +<p><span class="smcap">L. Noire.</span>—<i>Die Welt als Entwickl. des Geistes. Bausteine zu einer monistichen +Weltanschauung.</i> 1874.</p> + +<p><a class="pagenum" id="Page_269" title="269"></a></p> + +<p class="p2">Entre toutes les énigmes de l'Univers, la plus grande, la +plus difficile à résoudre, celle qui embrasse le plus de problèmes, +c'est celle de l'apparition et du développement de +l'Univers, appelée d'ordinaire d'un mot la <em>question de la création</em>. +A la solution de cette énigme, difficile entre toutes, +notre <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, une fois encore, a plus contribué que tous +ses prédécesseurs; il a même, jusqu'à un certain point, réussi +à la donner. Du moins voyons-nous que toutes les diverses +questions particulières, relatives à la création sont liées +entre elles inséparablement, qu'elles ne forment toutes qu'un +unique et total <em>problème cosmique universel</em>—et que la clef +qui donne la solution de cette «question cosmique» nous est +fournie par un seul mot magique: <em>évolution!</em> Les grandes +questions de la création de l'homme, de celle des animaux et +des plantes, de celle de la terre et du soleil, etc., ne sont +toutes que des parties de cette question universelle: Comment +l'Univers tout entier est-il apparu? A-t-il été <em>créé</em> par +des procédés surnaturels, ou bien s'est-il <em>graduellement produit</em> +par des procédés naturels? De quelle nature sont les +causes et les procédés de cette évolution? Si nous parvenons +à trouver une réponse certaine à ces questions en ce qui concerne +l'un de ces problèmes <em>partiels</em>, nous aurons alors, +d'après notre conception moniste de la nature, trouvé en +même temps un flambeau qui nous éclairera et nous montrera +la réponse à ces questions en ce qui concerne le problème +cosmique <em>tout entier</em>.</p> + +<p class="p2"><a class="pagenum" id="Page_270" title="270"></a> +<b>Création</b> (<i>creatio</i>).—L'opinion presque partout admise, +aux siècles passés, relativement à l'origine du monde, c'était +la <em>croyance à sa création</em>. Cette croyance a trouvé des expressions +différentes dans des milliers de légendes et de poëmes +intéressants, plus ou moins fabuleux, dans les <em>cosmogonies</em> +et dans les <em>mythes relatifs à la création</em>. Seuls, quelques +grands philosophes restèrent réfractaires à cette croyance, +surtout ces admirables libres penseurs de l'antiquité classique +qui, les premiers, conçurent l'idée d'une <em>évolution</em> +naturelle. A l'inverse, tous les mythes relatifs à la création +portaient le caractère du <em>surnaturel</em>, du merveilleux ou du +transcendant. Incapable de saisir l'essence du monde en elle-même +et d'expliquer l'apparition de ce monde par des causes +naturelles, la raison encore peu développée devait naturellement +recourir au <em>miracle</em>. Dans la plupart des légendes relatives +à la création, le miracle s'allie à l'<em>anthropisme</em>. De +même que l'homme crée ses œuvres avec une intention et en +faisant preuve d'art, de même le «Dieu» créateur devait +avoir produit le monde conformément à un plan; l'idée de ce +Dieu était presque toujours tout anthropomorphique; il +s'agissait manifestement d'un <em>créatisme anthropistique</em>. Le +«tout-puissant créateur du ciel et de la terre», d'après le +premier livre de Moïse et d'après le catéchisme encore +aujourd'hui admis, est conçu créant d'une façon aussi purement +humaine que le créateur moderne d'<span class="smcap">Agassiz</span> ou de +<span class="smcap">Reinke</span> ou que l'intelligent «ingénieur machiniste» d'autres +biologistes contemporains.</p> + +<p class="p2"><b>Création de l'Univers en général et des choses particulières</b> +(<em>Création de la substance et de ses accidents</em>).—Pénétrant +plus avant dans la notion merveilleuse de <em>création</em>, +nous y pouvons distinguer comme deux actes essentiellement +différents, la création totale de l'Univers en général et +la création partielle des choses particulières, correspondant +à la notion, chez <span class="smcap">Spinoza</span>, de la <em>substance</em> (<em>Universum</em>) et des +<em>accidents</em> (ou modes, «formes phénoménales» isolées de la +<a class="pagenum" id="Page_271" title="271"></a> +substance). Cette distinction est foncièrement importante; car +il y a eu beaucoup de philosophes et des plus distingués (et +il en est encore aujourd'hui) qui admettent la première création, +mais qui rejettent la seconde.</p> + +<p class="p2"><b>Création de la substance</b> (<em>Créatisme cosmologique</em>).—D'après +cette théorie de la création, «Dieu a créé le monde +en le tirant du néant». On se représente le «Dieu éternel» +(être raisonnable mais immatériel) comme ayant seul +existé, de toute éternité (dans l'espace) sans monde, jusqu'à +ce qu'un beau jour il lui soit venu à l'idée «de créer le +monde». Quelques partisans de cette croyance restreignent +à l'extrême cette activité créatrice de Dieu, la limitant à un +acte unique, ils admettent que le Dieu extra mondain (dont +l'activité, en dehors de cela, reste une énigme!) a créé, à un +instant donné, la substance, qu'il lui a conféré la capacité de +se développer à l'extrême et puis qu'il ne s'est plus jamais +occupé d'elle. Cette idée très répandue a été, en particulier, +reprise sous diverses formes par le <em>déisme</em> anglais; elle se +rapproche, jusqu'à y toucher, de notre théorie moniste de +l'évolution et ne l'abandonne que dans ce seul instant (celui +de l'éternité!) où est venu à Dieu la pensée de créer. D'autres +partisans du créatisme cosmologique admettent, au contraire, +que «le Seigneur Dieu», non seulement a créé une +fois la substance, mais en tant que «conservateur et régisseur +du monde», continue d'agir sur ses destinées. Plusieurs +variations de cette croyance se rapprochent tantôt du <em>Panthéisme</em>, +tantôt du <em>théisme</em> conséquent. Toutes ces formes (et +autres semblables) de la croyance à la création sont inconciliables +avec la loi de la conservation de la force et de la +matière; celle-ci ne connaît pas de «commencement du +monde».</p> + +<p>Il est particulièrement intéressant de voir que <span class="smcap">E. du Bois-Reymond</span>, +dans son dernier discours (sur le <em>Néovitalisme</em>, +1894), a embrassé ce créatisme cosmologique (comme solution +de la grande énigme de l'Univers); il dit: «La seule +<a class="pagenum" id="Page_272" title="272"></a> +conception digne de la <em>toute-puissance divine</em>, c'est celle qui +consiste à penser qu'elle a, de temps immémorial, créé, par +<em>un seul acte de création</em>, toute la matière, de telle sorte qu'en +vertu des lois inviolables qui lui sont inhérentes, partout où +les conditions d'apparition et de durée de la vie seraient présentes, +par exemple ici-bas sur terre, les êtres les plus simples +apparaîtraient, desquels, sans autre intervention, sortirait +la nature actuelle, depuis le bacille primitif jusqu'à la forêt +de palmes, depuis le micrococcus originel jusqu'aux gracieuses +attitudes d'une Suleima, jusqu'au cerveau d'un Newton! +Ainsi nous sortirions de toutes les difficultés par <em>un jour de +création</em>(!) et laissant de côté l'ancien et le nouveau vitalisme, +nous admettrions que la Nature s'est produite mécaniquement.» +Ici, comme lorsqu'il s'agissait de la question de +la conscience, dans le discours de l'<em>Ignorabimus</em>, <span class="smcap">Du Bois-Reymond</span> +trahit, de la façon la plus éclatante, le peu de profondeur +et de logique inhérents à sa conception moniste.</p> + +<p class="p2"><b>Création des choses particulières</b> (<em>Créatisme ontologique</em>).—D'après +cette théorie individuelle de la création, +encore aujourd'hui prédominante, Dieu n'a pas seulement +produit le monde tout entier («de rien») mais encore toutes +les choses particulières qui y sont renfermées. Dans le monde +civilisé chrétien, c'est la légende primitive et sémitique de la +Création, empruntée au premier livre de Moïse, qui prévaut +aujourd'hui encore; même parmi les naturalistes modernes, +elle trouve encore ici et là de croyants adeptes. Je l'ai critiquée +en détail dans le premier chapitre de mon <em>Histoire de +la Création naturelle</em>. On pourrait relever, comme d'intéressantes +modifications de ce créatisme ontologique, les +théories suivantes:</p> + +<p>I. <em>Création dualiste.</em>—Dieu s'est borné à <em>deux actes de +création</em>; d'abord il a créé le monde inorganique, la substance +morte à laquelle seule s'applique la loi de l'énergie, +aveugle et agissant sans but dans le mécanisme du monde +corporel et des formations géologiques; plus tard, Dieu +<a class="pagenum" id="Page_273" title="273"></a> +acquit l'intelligence et la communiqua aux dominantes, à ces +forces intelligentes, s'efforçant vers un but, qui produisent +et dirigent le développement des organismes (<span class="smcap">Reinke</span>)<a name="FNanchor_46" id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor">[46]</a>.</p> + +<p>II. <em>Création trialistique.</em>—Dieu a créé le monde en <em>trois +actes principaux</em>: A. Création du Ciel (cas du monde supra-terrestre); +B. Création de la terre (comme centre du monde) et +de ses organismes; C. Création de l'homme (comme image +de Dieu); ce dogme est encore aujourd'hui très répandu +parmi les théologiens chrétiens et autres «savants»; on +l'enseigne comme une vérité dans beaucoup d'écoles.</p> + +<p>III. <em>Création heptamérale.</em>—La Création en sept jours, de +<em>Moïse</em>. Bien que peu de savants, aujourd'hui, croient encore +à ce mythe mosaïque, il se grave pourtant profondément, dès +la première jeunesse, en même temps que l'enseignement de +la Bible, dans l'esprit de nos enfants. Les divers essais, +tentés surtout en Angleterre, pour mettre ce mythe d'accord +avec la théorie de l'évolution, ont complètement échoué. +Pour les sciences naturelles, ce mythe a pris une grande importance +en ce que <span class="smcap">Linné</span>, lorsqu'il fonda son système de la +nature, l'adopta et l'employa pour définir la notion d'<em>espèce</em> +organique (tenue par lui pour fixe): «Il y a autant d'espèces +différentes d'animaux et de plantes, qu'au commencement +du monde l'Être infini a créé d'espèces différentes»<a name="FNanchor_47" id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor">[47]</a>. Ce +dogme a été admis assez généralement jusqu'à <span class="smcap">Darwin</span> +(1859), bien que, dès 1809, <span class="smcap">Lamarck</span> en ait exposé l'inadmissibilité.</p> + +<p class="p2">IV. <em>Création périodique.</em>—Au commencement de chaque +période géologique, toute la population animale et végétale +est créée à nouveau, et à la fin de chaque période elle est +anéantie par une catastrophe générale; il y a autant d'actes +de création générale qu'il s'est succédé de périodes géologiques +distinctes (théorie des catastrophes de <span class="smcap">Cuvier</span> 1818 et +<span class="smcap">Agassiz</span>, 1858). La paléontologie qui, lors de ses débuts, +<a class="pagenum" id="Page_274" title="274"></a> +encore très incomplète (dans la première moitié du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle), +semblait prêter appui à cette théorie des créations successives +du monde organique, l'a complètement réfutée par +la suite.</p> + +<p>V. <em>Création individuelle.</em>—Chaque homme, en particulier—de +même que chaque animal et chaque plante en +particulier—ne provient pas d'un acte naturel de reproduction, +mais est créé par la grâce de Dieu («qui connaît toutes +choses et qui a compté les cheveux sur notre tête»). On lit +souvent, aujourd'hui encore, cette conception chrétienne de +la Création, dans les journaux, en particulier aux annonces +de naissance («Hier, Dieu, dans sa bonté, nous a fait cadeau +d'un fils qui se porte bien», etc.) Même dans les talents individuels, +dans les avantages de nos enfants, nous constatons +souvent, avec reconnaissance, les «dons spéciaux de +Dieu» (mais nous ne le faisons pas, d'ordinaire, quand il +s'agit des défauts héréditaires!).</p> + +<p class="p2"><b>Evolution</b> (<em>Genesio</em>, <em>Evolutio</em>).—Ce qu'avaient d'inadmissible +les légendes relatives à la Création et la croyance au +miracle qui s'y rattache a dû frapper de bonne heure les +hommes capables de penser; aussi trouvons-nous, remontant +à plus de deux mille ans, de nombreuses tentatives pour +remplacer ces mythes par une théorie raisonnable et expliquer +l'apparition du monde par des causes naturelles. Au +premier rang, nous retrouvons ici les grands penseurs de +l'école naturaliste ionienne, puis <span class="smcap">Démocrite</span>, <span class="smcap">Héraclite</span>, <span class="smcap">Empédocle</span>, +<span class="smcap">Aristote</span>, <span class="smcap">Lucrèce</span> et autres philosophes de l'antiquité. +Leurs premiers essais, encore imparfaits, nous surprennent +en partie par leurs intuitions lumineuses, tant ils semblent +les précurseurs des idées modernes. Cependant, il manquait +à l'antiquité ce terrain solide de la spéculation scientifique +qui n'a été conquis que par les innombrables observations +et expériences des temps modernes. Pendant le +moyen âge—et surtout sous la suprématie du papisme—la +recherche scientifique est restée stationnaire. La torture et +<a class="pagenum" id="Page_275" title="275"></a> +les bûchers de l'Inquisition veillaient à ce que la foi inconditionnée +en la mythologie hébraïque de Moïse demeurât la +réponse définitive aux questions concernant la Création. +Même les phénomènes qui invitaient à l'observation immédiate +des <em>faits</em> embryologiques: le développement des animaux +et des plantes, l'embryologie de l'homme, passaient +inaperçus ou n'excitaient çà et là que l'intérêt de quelques +observateurs ayant soif de savoir; mais leurs découvertes +furent ignorées ou perdues. D'ailleurs, le chemin était à +l'avance barré à toute vraie science du développement naturel, +par la théorie régnante de la <em>préformation</em>, par le dogme +que la forme et la structure caractéristiques de chaque espèce +animale ou végétale sont déjà préformés dans le germe.</p> + +<p class="p2"><b>Théorie de l'évolution</b> (<em>Génétisme</em>, <em>Evolutisme</em>, <em>Evolutionnisme</em>).—La +science que nous appelons aujourd'hui évolutionnisme +(au sens le plus large) est, aussi bien dans son +ensemble que dans ses diverses parties, l'enfant du <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle; +elle est au nombre de ses créations les plus importantes et +les plus brillantes. De fait, la notion d'évolution, encore +presque inconnue au siècle dernier, est déjà devenue une +pierre angulaire, solide, de notre conception de l'Univers. +J'en ai exposé explicitement les principes dans des écrits +antérieurs, surtout dans ma <em>Morphologie générale</em> (1866), +puis, sous une forme plus populaire, dans mon <em>Histoire de +la création naturelle</em> (1868), enfin, en ce qui concerne spécialement +l'homme, dans mon <em>Anthropogénie</em> (1874, 4<sup>e</sup> éd. +1891). Je me contenterai donc ici de passer rapidement en +revue les progrès les plus importants accomplis par la +doctrine de l'évolution au cours de notre siècle; elle se +divise, d'après son objet, en quatre parties principales: elle +étudie l'apparition naturelle: 1<sup>o</sup> du Cosmos, 2<sup>o</sup> de la terre, +3<sup>o</sup> des organismes vivants et 4<sup>o</sup> de l'homme.</p> + +<p class="p2">I. <b>Cosmogénie moniste.</b> Le premier qui ait essayé +d'expliquer d'une manière simple la constitution et l'origine +<a class="pagenum" id="Page_276" title="276"></a> +mécanique de tout le système cosmique, d'après les principes +de <span class="smcap">Newton</span>—c'est-à-dire par des lois physiques et mathématiques,—c'est +<span class="smcap">Kant</span>, dans son œuvre de jeunesse, si +célèbre: <em>Histoire naturelle générale et théorie du ciel</em> (1755). +Malheureusement, cette œuvre grandiose et hardie demeura +90 ans presque inconnue; elle ne fut tirée du tombeau +qu'en 1845 par <span class="smcap">A. de Humboldt</span> qui lui donna droit de cité +dans le premier volume de son <em>Cosmos</em>. Dans l'intervalle, le +grand mathématicien français, <span class="smcap">Laplace</span>, était arrivé, de son +côté, à des théories analogues à celles de <span class="smcap">Kant</span> et les avait +développées, les appuyant sur les mathématiques, dans son +<em>Exposition du système du monde</em> (1796). Son œuvre principale, +la <em>Mécanique céleste</em>, parut il y a cent ans. Les principes +de la Cosmogénie de <span class="smcap">Kant</span> et de <span class="smcap">Laplace</span>, qui sont les +mêmes, reposent sur une explication mécanique du mouvement +des planètes et sur l'hypothèse qui en découle, que +tous les mondes proviennent originairement de nébuleuses +qui se sont condensées. L'<em>Hypothèse des Nébuleuses</em> ou <em>Théorie +cosmologique des gaz</em> a été très retouchée et complétée +depuis, mais elle reste inébranlable, aujourd'hui encore, +comme la meilleure des tentatives d'explication mécaniste et +moniste de tout le système cosmique<a name="FNanchor_48" id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor">[48]</a>. Elle a trouvé, en +ces derniers temps, un important complément en même +temps qu'une confirmation dans l'hypothèse que ce <em>processus +cosmogonique</em> n'aurait pas seulement eu lieu une fois, mais se +serait reproduit périodiquement. Tandis que, dans certaines +parties de l'espace infini, des nébuleuses en rotation donneraient +naissance à de nouveaux mondes qui évolueraient, +dans d'autres parties, au contraire, des mondes refroidis et +morts venant à s'entrechoquer, se dissémineraient en poussière +et retourneraient à l'état de nébuleuses diffuses.</p> + +<p class="p2"><b>Commencement et fin du monde.</b>—Presque toutes les +cosmogénies anciennes et modernes et la plupart aussi de +<a class="pagenum" id="Page_277" title="277"></a> +celles qui se rattachent à <span class="smcap">Kant</span> et à <span class="smcap">Laplace</span>, partaient de l'opinion +régnante, que le monde avait eu un <em>commencement</em>. +Ainsi, d'après une forme très répandue de l'hypothèse des +«Nébuleuses», une énorme nébuleuse, faite d'une matière +infiniment subtile et légère, se serait formée «au commencement», +puis à un moment déterminé du temps («il y a de +cela infiniment longtemps»), un mouvement de rotation aurait +commencé dans cette nébuleuse. Le «premier commencement» +de ce mouvement cosmogène une fois donné, les processus +ultérieurs de formation des mondes, de différenciation +des systèmes planétaires, etc., se déduisent alors avec certitude +des principes mécaniques et il devient alors aisé de les +fonder mécaniquement. Cette première <em>origine du mouvement</em> +est la seconde des «énigmes de l'Univers» de <span class="smcap">du Bois-Reymond</span>; +il la déclare <em>transcendante</em>.</p> + +<p>Beaucoup d'autres naturalistes et philosophes ne peuvent +pas davantage sortir de cette difficulté et se résignent en +avouant qu'il faut admettre ici une première «impulsion +surnaturelle», c'est-à-dire «un miracle».</p> + +<p>D'après nous, cette «seconde énigme de l'Univers» est +résolue par l'hypothèse que le <em>mouvement</em> est une propriété +de la substance aussi immanente et <em>originelle</em> que la <em>sensation</em>. +Ce qui légitime cette hypothèse moniste, c'est d'abord +la loi de substance et ensuite les grands progrès que l'astronomie +et la physique ont faits dans la seconde moitié du +<span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle. Par <em>l'analyse spectrale</em> de <span class="smcap">Bunsen</span> et de <span class="smcap">Kirchhoff</span> +(1860), nous avons non seulement acquis la preuve que les +millions de mondes qui remplissent l'espace infini sont faits +de la même matière que notre soleil et notre terre—mais +encore qu'ils se trouvent à des stades différents d'évolution; +nous avons même, grâce à l'auxiliaire de l'analyse spectrale, +acquis des connaissances sur les mouvements et les distances +des astres, que le télescope seul était impuissant à nous fournir. +Enfin le <em>télescope</em> lui-même a été très perfectionné et, +avec l'aide de la <em>photographie</em>, nous a permis de faire une +masse de découvertes astronomiques, qu'on ne pouvait même +<a class="pagenum" id="Page_278" title="278"></a> +pas soupçonner au début du siècle. En particulier, nous +avons appris à comprendre la grande importance des petits +corps célestes semés par milliards dans l'espace entre les +étoiles plus grandes, en apprenant à mieux connaître les +comètes et les étoiles filantes, les agglomérations d'étoiles et +les nébuleuses.</p> + +<p>Nous savons également aujourd'hui que les <em>orbites</em> tracées +par des millions de corps célestes sont <em>variables</em> et en partie +irrégulières, tandis qu'on admettait, autrefois, que les systèmes +planétaires étaient constants et que les sphères en +rotation décrivaient leurs courbes avec une éternelle régularité. +L'astrophysique doit aussi d'importants aperçus aux +progrès immenses accomplis dans d'autres domaines de la +physique, surtout en optique et en électricité, ainsi qu'à la +théorie de l'éther, amenée par ces progrès. Enfin, et avant +tout, réapparaît ici, comme constituant le plus grand progrès +accompli vers la connaissance de la nature, <em>l'universelle +loi de substance</em>. Nous savons maintenant que partout, +dans les espaces les plus lointains, cette loi a la même valeur +absolue que dans notre système planétaire, qu'elle vaut dans +le plus petit coin de notre terre comme dans la plus petite +cellule de notre corps. Nous avons le droit (et nous sommes +logiquement forcés) d'admettre cette importante hypothèse, +que la conservation de la matière et de l'énergie a existé de +tous temps aussi universellement qu'elle régit tout aujourd'hui +sans exception. <em>De toute éternité, l'Univers infini a été, est et +restera soumis à la loi de substance</em>.</p> + +<p>De tous ces immenses progrès de l'astronomie et de la +physique qui s'éclairent et se complètent l'un l'autre, une +série de conclusions infiniment importantes découlent relativement +à la composition et à l'évolution du Cosmos, à la stabilité +et à la variabilité de la substance. Nous les résumerons +brièvement dans les thèses suivantes: I. L'<em>espace</em> est infiniment +grand et illimité; il n'est jamais vide mais partout +rempli de substance. II. Le <em>temps</em> est de même infini et illimité; +il n'a ni commencement ni fin, c'est l'éternité. III. La +<a class="pagenum" id="Page_279" title="279"></a> +<em>substance</em> se trouve partout et en tous temps dans un état de +mouvement et de changement ininterrompu; nulle part ne +règne le repos parfait; mais en même temps la quantité infinie +de matière demeure aussi invariable que celle de l'énergie +éternellement changeante. IV. Le mouvement éternel de +la substance dans l'espace est un cercle éternel, avec des +phases d'évolution se répétant périodiquement. V. Ces phases +consistent en une alternance périodique de <em>conditions +d'agrégat</em>, la principale étant la différenciation primaire de +la masse et de l'éther (l'ergonomie de la matière pondérable +et impondérable). VI. Cette différenciation est fondée sur +une <em>condensation</em> croissante de la matière, la formation +d'innombrables petits centres de condensation dont les +causes efficientes sont les propriétés originelles immanentes à +la substance: le sentiment et l'effort. VII. Tandis que dans une +partie de l'espace, par ce processus pyknotique, de petits +corps célestes, puis de plus grands, se produisent et que +l'éther qui est entre eux augmente de tension—dans l'autre +partie de l'espace, le processus inverse se produit en même +temps: la <em>destruction</em> des corps célestes qui viennent à s'entrechoquer. +VIII. Les sommes inouïes de chaleur produites, +dans ces processus mécaniques par le choc des corps célestes +en rotation, sont représentées par les nouvelles forces +vives qui amènent le mouvement des masses de poussière +cosmique engendrées, ainsi que la <em>néoformation</em> de sphères +en rotation: le jeu éternel recommence à nouveau. Notre +mère, la Terre, elle aussi, issue il y a des millions de milliers +d'années d'une partie du système solaire en rotation,—après +que de nouveaux millions de milliers d'années se +seront écoulés, se glacera à son tour, et après que son +orbite aura toujours été se rétrécissant, elle se précipitera +dans le soleil.</p> + +<p>Pour comprendre clairement l'universel processus d'évolution +cosmique, ces aperçus modernes sur l'alternance périodique +de la disparition et de la néoformation des mondes, +que nous devons aux immenses progrès de la physique et de +<a class="pagenum" id="Page_280" title="280"></a> +l'astronomie moderne,—me paraissent particulièrement +importants, à côté de la loi de substance. Notre mère, la +<em>Terre</em>, se réduit alors à la valeur d'une minuscule «poussière +de soleil», pareille aux autres incalculables millions de ces +poussières qui se pourchassent dans l'espace infini: Notre +propre <em>Etre humain</em> qui, dans son délire de grandeur anthropistique, +s'adore comme l'image de Dieu, retombe au rang +de mammifère placentalien, lequel n'a pas plus de valeur +pour l'Univers tout entier, que la fourmi ou l'éphémère, que +l'infusoire microscopique ou le plus infime bacille. Nous +autres, hommes, nous ne sommes encore que des stades +d'évolution passagers de l'éternelle substance, des formes +phénoménales individuelles de la matière et de l'énergie, +dont nous comprenons le néant quand nous nous plaçons en +regard de l'espace infini et du temps éternel.</p> + +<p class="p2"><b>Espace et Temps.</b>—Depuis que <span class="smcap">Kant</span> a fait, des notions +d'Espace et de Temps, de simples «formes de l'intuition»—de +l'espace, la forme externe, du temps l'interne—une lutte +ardente s'est élevée au sujet de ces importants problèmes de +la connaissance, qui dure encore aujourd'hui. Une grande +partie des métaphysiciens modernes se sont convaincus de +cette opinion, qu'on devait attribuer à l'«acte critique» de +Kant, comme point de départ d'une «théorie de la connaissance +purement idéaliste», la plus grande importance et +qu'elle réfutait l'opinion naturelle du bon sens humain qui +croit à la <em>réalité de l'espace et du temps</em>. Cette conception +exclusive et ultra-idéaliste des deux notions capitales est +devenue la source des plus grosses erreurs; elle ne voit pas +que <span class="smcap">Kant</span>, dans sa proposition, n'abordait qu'un côté du problème, +le côté <em>subjectif</em>, mais reconnaissait l'autre, le côté +<em>objectif</em> comme tout aussi légitime; il dit: «L'espace et le +temps possèdent la <em>réalité empirique</em>, mais l'<em>idéalité transcendentale</em>». +Notre monisme moderne peut fort bien accepter +cette proposition de <span class="smcap">Kant</span>, mais non pas la prétention exclusive +de certains à ne relever que le côté subjectif du problème; +<a class="pagenum" id="Page_281" title="281"></a> +car la conséquence logique de ceci, c'est l'absurde idéalisme +qui atteint son comble avec cette proposition de <span class="smcap">Berkeley</span>: +«Les corps ne sont que des représentations; leur existence +réelle consiste à être perçus». Cette proposition devrait +s'énoncer ainsi: «Les corps ne sont, pour ma conscience +personnelle, que des représentations; leur existence est aussi +réelle que celle des organes de ma pensée, à savoir des +cellules ganglionnaires des hémisphères qui recueillent les +impressions faites par les corps extérieurs sur mes organes +sensoriels et en les associant, forment les représentations». +De même que je révoque en doute, ou même que je nie la +«réalité de l'espace et du temps», de même je peux nier +celle de ma propre conscience; dans le délire fébrile, l'hallucination, +le rêve, les cas de double conscience, je tiens pour +vraies des représentations qui ne sont pas réelles, mais ne +sont que des «imaginations»; je prends même ma propre +personne pour une autre; le célèbre <em>cogito ergo sum</em> n'a +plus ici de valeur. Par contre, la <em>réalité de l'espace et du +temps</em> est aujourd'hui définitivement prouvée par le progrès +même de notre conception, que nous devons à la loi de +substance et à la cosmogénie moniste. Après avoir heureusement +dépouillé l'inadmissible notion d'un «espace vide», +il nous reste comme infini <em>médium emplissant l'espace</em>, +la <em>matière</em> et cela sous ses deux formes: «l'<em>éther</em> et la <em>masse</em>». +Et, de même, nous considérons comme le «devenir <em>emplissant +le temps</em>», le mouvement éternel ou <em>énergie</em> génétique, +qui s'exprime par l'<em>évolution</em> ininterrompue de la substance, +par le <em>perpetuum mobile</em> de l'<em>Univers</em>.</p> + +<p class="p2"><b>Universum perpetuum mobile.</b>—Puisque tout corps +qui se meut continue de se mouvoir tant qu'il n'en est pas +empêché par des obstacles extérieurs, il était naturel que +l'homme eût l'idée, depuis des milliers d'années, de construire +des appareils qui, une fois mis en mouvement, continuassent +à se mouvoir toujours de même. On ne voyait pas +<a class="pagenum" id="Page_282" title="282"></a> +que tout mouvement rencontre des obstacles extérieurs et +s'éteint graduellement si une nouvelle impulsion ne survient +pas du dehors, si une nouvelle force ne s'ajoute pas qui +l'emporte sur les obstacles. C'est ainsi, par exemple, qu'un +pendule oscillant se mouvrait éternellement de droite à +gauche avec la même vitesse, si la résistance de l'air et le +frottement au point de suspension n'éteignaient graduellement +la force vive, mécanique, de son mouvement pour la +transformer en chaleur. Nous devons lui imprimer une nouvelle +force mécanique par une nouvelle impulsion (ou, s'il +s'agit de l'horloge à pendule, en remontant le poids). C'est +pourquoi la construction d'une machine qui, sans secours +extérieur, produirait un surplus de travail, par lequel elle se +maintiendrait d'elle-même toujours en marche, est chose +impossible. Toutes les tentatives faites pour créer un pareil +<em>perpetuum mobile</em>, étaient d'avance condamnées à échouer; +la connaissance de la loi de substance démontrait d'ailleurs, +théoriquement, l'impossibilité de cette entreprise.</p> + +<p>Mais il n'en va plus de même quand nous envisageons le +<em>cosmos</em> comme un Tout, l'infini Tout cosmique, conçu éternellement +en mouvement. Nous nommons la matière infinie +qui, objectivement le remplit, d'après notre conception +subjective, <em>espace</em>; son éternel mouvement qui, objectivement, +représente une évolution périodique revenant sur elle-même, +est ce que nous appelons subjectivement le <em>temps</em>. Ces deux +«formes de l'intuition» nous convainquent de l'infinité et +de l'éternité du Cosmos. Mais par là nous reconnaissons en +même temps que l'<em>Univers</em> tout entier, lui-même, est un +<em>perpetuum mobile</em> embrassant tout. Cette infinie et éternelle +«machine du Cosmos» se maintient dans un mouvement +éternel et ininterrompu parce que l'infiniment grande <em>somme</em> +d'énergie actuelle et potentielle reste éternellement la même. +La loi de la conservation de la force démontre donc que +l'idée du <em>perpetuum mobile</em> est aussi vraie et d'une importance +aussi fondamentale, en ce qui concerne le cosmos <em>tout</em> +<a class="pagenum" id="Page_283" title="283"></a> +<em>entier</em>, qu'elle est impossible en ce qui concerne l'action isolée +d'une <em>partie</em> de celui-ci. Par là se trouve encore réfutée la +théorie de l'<em>entropie</em>.</p> + +<p class="p2"><b>Entropie du Cosmos.</b>—Le pénétrant fondateur de la +<em>Théorie mécanique de la Chaleur</em> (1850), <span class="smcap">Clausius</span>, résumait +ce qu'il y avait de plus essentiel dans cette importante théorie +dans deux propositions principales. La première est celle-ci: +<em>L'énergie du Cosmos est constante</em>; cette proposition forme +la moitié de notre loi de substance, le «principe de l'énergie». +La seconde affirme: <em>L'entropie du Cosmos tend vers un +maximum</em>; cette seconde proposition est, à notre avis, aussi +erronée que la première était juste. D'après <span class="smcap">Clausius</span>, +l'énergie totale du Cosmos se compose de deux parties, dont +l'une (en tant que chaleur à une haute température, énergie +mécanique, électrique, chimique, etc.) est encore partiellement +convertible en travail, tandis que l'autre, au contraire, +ne l'est pas; celle-ci, qui est déjà de l'énergie transformée en +chaleur et accumulée dans des corps plus froids, est perdue +sans retour pour la production ultérieure du travail. Cette +partie d'énergie inemployée, qui ne peut plus être transformée +en travail mécanique, est ce que <span class="smcap">Clausius</span> appelle <em>entropie</em> +(c'est-à-dire la force employée à l'intérieur); elle croît continuellement +aux dépens de l'autre partie. Mais comme journellement, +une partie de plus en plus grande de l'énergie mécanique +du Cosmos se transforme en chaleur et que celle-ci ne +peut pas, réciproquement, revenir à sa première forme,—alors +la quantité totale (infinie) de chaleur et d'énergie doit +se disperser et diminuer de plus en plus. Toutes les différences +de température devraient, en fin de compte, s'évanouir, +et la chaleur, toute à l'état fixé, devrait être répartie également +dans un unique et inerte morceau de matière congelée; +toute vie et tout mouvement organiques auraient cessé lorsque +serait atteint ce <em>maximum d'entropie</em>; ce serait la vraie +«fin du monde». Si cette théorie de l'entropie était exacte, +il faudrait qu'à cette <em>fin du monde</em> qu'on admet, correspondît +<a class="pagenum" id="Page_284" title="284"></a> +aussi un <em>commencement</em>, un <em>minimum d'entropie</em> dans lequel +les différences de température des parties distinctes de l'Univers +eussent atteint leur maximum. Ces deux idées, d'après +notre conception moniste et rigoureusement logique du +processus cosmogénétique éternel, sont aussi inadmissibles +l'une que l'autre; toutes deux sont en contradiction avec la +loi de substance. Le monde n'a pas plus commencé qu'il ne +finira. De même que l'univers est infini, de même il restera +éternellement en mouvement; la force vive se transforme en +force de tension et inversement, par un processus ininterrompu; +et la somme de cette énergie potentielle et actuelle +reste toujours la même. La seconde proposition de la théorie +mécanique de la chaleur contredit la première et doit être +sacrifiée.</p> + +<p>Les défenseurs de l'entropie la soutiennent, par contre, à +juste titre, tant qu'ils n'ont en vue que des processus <em>particuliers</em> +dans lesquels, <em>dans certaines conditions</em>, la chaleur fixée +ne peut plus être transformée en travail. C'est ainsi, par +exemple, que dans la machine à vapeur, la chaleur ne peut +être transformée en travail mécanique que lorsqu'elle passe +d'un corps plus chaud (la vapeur) à un plus froid (l'eau +fraîche), mais non inversement. Mais dans le grand <em>Tout</em> du +Cosmos, les choses se passent bien autrement; des conditions +sont données, cette fois, qui permettent aussi la transformation +inverse de la chaleur latente en travail mécanique. C'est +ainsi, par exemple, que lorsque deux corps célestes viennent +à s'entrechoquer, animés chacun d'une vitesse inouïe, des +quantités énormes de chaleur sont mises en liberté, tandis +que les masses, réduites en poussière, sont disséminées et +répandues dans l'espace. Le jeu éternel des masses en rotation +avec condensation des parties, grossissement en forme +de sphères de nouveaux petits météorites, réunion de ceux-ci +pour en constituer de plus grosses, etc., recommence alors +à nouveau<a name="FNanchor_49" id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor">[49]</a>.</p> + +<p class="p2"><a class="pagenum" id="Page_285" title="285"></a> +II. <b>Géogénie moniste.</b>—L'histoire de l'évolution de la +terre, sur laquelle nous allons jeter ici un rapide coup d'œil, +ne forme qu'une infiniment petite partie de celle du Cosmos. +Elle a été, il est vrai, comme cette dernière, depuis des milliers +d'années, l'objet des spéculations philosophiques et, +plus encore, de la fantaisie mythologique; mais elle n'est +devenue objet de science que beaucoup plus récemment et +date, presque tout entière, de notre <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle. En principe, +la nature de la terre, en tant que planète tournant autour du +soleil, était déjà déterminée par le système de <span class="smcap">Copernic</span> (1543); +<span class="smcap">Galilée</span>, <span class="smcap">Kepler</span> et autres grands astronomes ont fixé mathématiquement +sa distance du soleil, la loi de son mouvement, +etc. Déjà, d'ailleurs, la cosmogénie de <span class="smcap">Kant</span> et de <span class="smcap">Laplace</span> +s'était engagée dans la voie qui montrait comment la +terre provenait de la mère-soleil. Mais l'histoire ultérieure de +notre planète, les transformations de sa superficie, la formation +des continents et des mers, des montagnes et des déserts: +tout cela, à la fin du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle et dans les vingt premières +années du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup>, n'avait fait que bien peu l'objet de +sérieuses recherches scientifiques; on se contentait, le plus +souvent, de suppositions assez incertaines ou bien on admettait +les traditionnelles légendes relatives à la création; c'était +surtout, ici encore, la croyance en l'histoire mosaïque de la +création qui barrait, par avance, la route qui eût conduit +les recherches indépendantes à la connaissance de la vérité.</p> + +<p>Ce n'est qu'en 1822 que parut une œuvre importante, dans +laquelle était employée, pour l'étude scientifique de l'histoire +de la terre, cette méthode qu'on reconnut bientôt après être +de beaucoup la plus féconde, <em>la méthode ontologique</em> ou <em>le +principe de l'actualisme</em><a name="FNanchor_50" id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor">[50]</a>. Elle consiste à étudier minutieusement +les phénomènes du <em>présent</em> et à s'en servir pour expliquer +les processus historiques analogues du <em>passé</em>. La Société +des sciences de Göttingue avait en outre (1818) promis +<a class="pagenum" id="Page_286" title="286"></a> +un prix à «l'étude la plus approfondie et la plus compréhensive +sur les changements de la surface de la terre dont on +peut trouver la preuve dans l'histoire et sur l'application +qu'on peut faire des données ainsi acquises à l'étude +des révolutions terrestres qui échappent au domaine de +l'histoire.» Cette importante question de concours fut +résolue par <span class="smcap">K. Hoff</span> de Gotha, dans son excellent ouvrage: +<em>Histoire des changements naturels de la surface de la terre, +démontrés par la tradition</em> (4 vol. 1822-1834). La <em>méthode +ontologique</em> ou <em>actualiste</em>, fondée par lui, fut appliquée +avec une portée plus vaste et un immense succès au domaine +tout entier de la <em>géologie</em> par le grand géologue anglais +<span class="smcap">C. Lyell</span>; <em>les Principes de géologie</em> (1830) de celui-ci furent la +base solide sur laquelle l'histoire ultérieure de la terre continua +de construire avec un si éclatant succès<a name="FNanchor_51" id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor">[51]</a>. Les importantes +recherches géogénétiques d'<span class="smcap">Al. Humboldt</span> et <span class="smcap">L. Buch</span>, +de <span class="smcap">G. Bischof</span> et <span class="smcap">E. Suss</span>, ainsi que celles de beaucoup d'autres +géologues modernes, s'appuient sur les solides bases empiriques +et sur les principes spéculatifs, dont nous sommes +redevables aux recherches de <span class="smcap">H. Koff</span> et de <span class="smcap">Ch. Lyell</span> qui ont +frayé la voie; ils ont dégagé la voie à la science pure, fondée +sur la raison, dans le domaine de l'histoire de la terre; ils ont +éloigné les puissants obstacles qu'ici aussi la fantaisie mythologique +et la tradition religieuse avaient entassés, surtout la +Bible et la mythologie chrétienne fondée sur elle. J'ai déjà +parlé, dans la sixième et la quinzième leçon de mon <em>Histoire +de la Création naturelle</em>, des grands mérites de <span class="smcap">Ch. Lyell</span> et +des rapports qui existaient entre lui et son ami <span class="smcap">Ch. Darwin</span>; +quant à une étude plus approfondie de l'histoire de la terre et +des immenses progrès que la géologie dynamique et historique +a faits en notre siècle, je renvoie aux ouvrages connus de +<span class="smcap">Suss</span>, <span class="smcap">Neumayr</span>, <span class="smcap">Credner</span> et <span class="smcap">J. Walther</span>.</p> + +<p>Il faut avant tout distinguer deux parties principales dans +<a class="pagenum" id="Page_287" title="287"></a> +l'histoire de la terre: la <em>géogénie anorganique</em> et l'<em>organique</em>; +cette dernière commence avec la première apparition des êtres +vivants à la surface du globe. L'<em>histoire anorganique</em> de la +terre, période la plus ancienne, s'est écoulée pareille à celle +des autres planètes de notre système solaire; tous ils se sont +détachés de l'équateur du corps solaire en rotation, sous forme +d'anneaux nébuleux qui se condensèrent graduellement en +mondes indépendants. De la nébuleuse gazeuse est sortie, +par refroidissement, la terre en ignition, après quoi s'est produite +à sa superficie, par un progressif rayonnement de chaleur, +la mince <em>écorce</em> solide que nous habitons. C'est seulement +après qu'à la surface la température se fût abaissée +jusqu'à un certain degré, que la première goutte d'eau liquide +put se former au milieu de l'enveloppe vaporeuse qui l'entourait: +c'était la condition la plus importante pour l'apparition +de la vie organique. Bien des millions d'années se sont +écoulés—en tous cas plus de cent—depuis que cet +important processus de la formation de l'eau s'est produit, +nous conduisant ainsi à la troisième partie de la cosmogénie, +à la <em>biogénie</em>.</p> + +<p class="p2">III. <b>Biogénie moniste.</b>—La troisième phase de l'évolution +du monde commence avec la première apparition +des organismes sur notre globe terrestre et se prolonge depuis +lors, sans interruption, jusqu'à nos jours. Les grandes énigmes +de l'Univers qui se posent à nous, dans cette intéressante +partie de l'histoire de la terre, passaient encore, au commencement +du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, pour insolubles, ou du moins pour si +difficiles que leur solution semblait reculer dans un lointain +avenir; à la fin du siècle, nous pouvons dire, avec un orgueil +légitime, qu'elles sont résolues en <em>principe</em> par la <em>biologie</em> +moderne et son <em>transformisme</em>; et même, beaucoup de phénomènes +isolés de ce merveilleux «royaume de la vie», s'expliquent +aujourd'hui physiquement d'une manière aussi parfaite +que n'importe quel phénomène physique très connu, de la +<a class="pagenum" id="Page_288" title="288"></a> +nature inorganique. Le mérite d'avoir fait le premier pas, si +gros de conséquences, sur cette route difficile et d'avoir montré +la route vers la solution moniste de tous les problèmes +biologiques,—revient au profond naturaliste français <span class="smcap">J. Lamarck</span>; +il publia en 1809, l'année même où naissait <span class="smcap">Ch. Darwin</span>, +sa <em>Philosophie zoologique</em> si riche en aperçus. Cette +œuvre originale est non seulement un essai grandiose d'explication +de tous les phénomènes de la vie organique d'un +point de vue unique et physique, c'est, en outre, un chemin +frayé, le seul qui puisse conduire à la solution de la plus difficile +énigme de ce domaine: du problème de l'apparition +naturelle des espèces organiques. <span class="smcap">Lamarck</span>, qui possédait des +connaissances empiriques aussi étendues en zoologie qu'en +botanique, ébaucha ici, pour la première fois les principes de +la <em>théorie de la descendance</em>; il montra comment les innombrables +formes des règnes animal et végétal proviennent, par +transformations graduelles, de formes ancestrales communes, +des plus simples, et comment les changements graduels +de forme, produits par l'action de l'<em>adaptation</em> contrebalancée +par celle de l'<em>hérédité</em>, ont amené cette lente transmutation.</p> + +<p>Dans la cinquième leçon de mon <em>Histoire de la Création +naturelle</em>, j'ai apprécié les mérites de <span class="smcap">Lamarck</span> comme ils +méritaient de l'être, dans la sixième et la septième, j'en ai fait +autant pour ceux de <span class="smcap">Ch. Darwin</span> (1859). Grâce à lui, cinquante +ans plus tard, non seulement tous les principes importants +de la théorie de la descendance étaient posés irréfutablement, +mais, en outre, grâce à l'introduction de la <em>Théorie de la +sélection</em>, les lacunes laissées par son devancier étaient comblées +par Darwin. Le succès que, malgré tous ses mérites, +<span class="smcap">Lamarck</span> n'avait pu obtenir, échut libéralement à <span class="smcap">Darwin</span>; +son ouvrage qui fait époque, sur <em>l'Origine des Espèces au +moyen de la sélection naturelle</em> a révolutionné de fond en +comble toute la biologie moderne en ces quarante dernières +années, et l'a élevée à une hauteur qui ne le cède en rien à +celle des autres sciences naturelles. <span class="smcap">Darwin</span> <em>est devenu le</em> +<a class="pagenum" id="Page_289" title="289"></a> +<em>Copernic du monde organique</em>, ainsi que je m'exprimais déjà +en 1868 et ainsi que <span class="smcap">E. du Bois-Reymond</span> le faisait quinze ans +après, répétant mes paroles (Cf. <em>Monisme</em>).</p> + +<p class="p2">IV. <b>Anthropogénie moniste.</b>—Nous pouvons considérer, +nous autres hommes, comme la quatrième et dernière +période de l'évolution cosmique, celle pendant laquelle notre +propre race a évolué. Déjà <span class="smcap">Lamarck</span> (1809) avait clairement +reconnu que cette évolution ne se pouvait raisonnablement +concevoir que par une solution naturelle, la <em>descendance +du Singe</em> en tant que Mammifère le plus proche. <span class="smcap">Huxley</span> +montra ensuite (1863), dans son célèbre mémoire sur <em>La +place de l'homme dans la nature</em>—que cette importante +hypothèse était une conséquence nécessaire de la théorie de +la descendance et qu'elle s'appuyait sur des faits très probants +de l'anatomie, de l'embryologie et de la paléontologie; +il tenait cette «question essentielle entre toutes les questions» +pour résolue en principe. <span class="smcap">Darwin</span> la traita ensuite, de +divers points de vue et de façon remarquable dans son +ouvrage sur <em>La descendance de l'homme et la sélection +sexuelle</em> (1871). J'avais moi-même, dans ma <em>Morphologie +générale</em>, (1866), consacré un chapitre spécial à cet important +problème de la descendance. En 1874 je publiai mon <em>Anthropogénie</em> +dans laquelle, pour la première fois, est menée à +bonne fin la tentative de suivre la descendance de l'homme à +travers la série entière de ses aïeux, jusqu'aux plus anciennes +formes archigones de Monères; je me suis appuyé +également sur les trois grandes branches de la phylogénie: +l'anatomie comparée, l'ontogénie et la paléontologie +(4<sup>e</sup> éd. 1891). Ce que nous avons encore acquis en ces +dernières années, grâce aux nombreux et importants progrès +des études anthropogénétiques,—j'ai essayé de le +montrer dans la conférence que j'ai faite, en 1898, au Congrès +international de zoologie tenu à Cambridge, sur l'état actuel +de nos connaissances relativement à l'origine de l'homme. +(Bonn 7<sup>e</sup> éd. 1899, trad. franç, par le D<sup>r</sup> Laloy.)</p> + +<h2>CHAPITRE XIV<br /> +Unité de la nature.</h2> + +<p><a class="pagenum" id="Page_290" title=""></a> +<a class="pagenum" id="Page_291" title="291"></a></p> + +<p class="center"><span class="smcap">Études monistes sur l'unité matérielle et énergétique du +Cosmos.—Mécanisme et vitalisme.—But, Fin et Hasard.</span></p> + +<p class="left45">Tous les corps naturels connus, animés ou inanimés, +concordent dans toutes leurs propriétés essentielles. +Les différences qui existent entre ces +deux grands groupes de corps (les organiques et +les inorganiques), quant à la forme et aux +fonctions, sont simplement la suite nécessaire +de leur différente composition chimique. Les +phénomènes caractéristiques de mouvement et +de forme de la vie organique ne sont pas la +manifestation d'une <em>force vitale</em> spéciale, mais +simplement les modes d'activité (immédiate ou +médiate) des corps albuminoïdes (combinaisons +du <em>plasma</em>) et autres combinaisons plus compliquées +du <em>carbone</em>.<br /> +<span class="i4"><em>Morphologie générale</em> (1866).</span></p> + +<hr /> +<p><a class="pagenum" id="Page_292" title="292"></a></p> + +<p class="center"><b>SOMMAIRE DU CHAPITRE XIV</b></p> + +<p class="hanging indent">Monisme du Cosmos.—Unité foncière de la nature organique et de l'inorganique.—Théorie +carbogène.—Hypothèse de la procréation primitive +(archigonie).—Causes mécaniques et causes finales.—Mécanique et +téléologie chez Kant.—La fin dans la nature organique et dans l'inorganique.—Vitalisme, +force vitale, néovitalisme, dominantes.—Dystéléologie.—Théorie +des organes rudimentaires.—Absence de finalité et imperfection +de la nature.—Tendance vers un but, chez les corps organiques.—Son +absence dans l'ontogénèse et dans la psychogénèse.—Idées platoniciennes.—Ordre +moral du monde: on n'en peut démontrer l'existence +ni dans l'histoire organique de la terre, ni dans celle des Vertébrés, ni +dans celle des peuples.—Providence.—But, fin et hasard.</p> + +<p class="center"><b>LITTÉRATURE</b></p> + +<p><span class="smcap">P. Holbach.</span>—<i>Système de la nature.</i> Paris, 1770.</p> + +<p><span class="smcap">H. Helmholz.</span>—<i>Populaere wissensch. Vortraege.</i> I-III, Heft.</p> + +<p><span class="smcap">W. R. Grove.</span>—<i>Die Verwandschaft der Naturkraefte.</i> 1871.</p> + +<p><span class="smcap">Ph. Spiller.</span>—<i>Die Entstehung der Welt und die Einheit der Naturkraefte. +Populaere Kosmogenie.</i> Berlin, 1870.</p> + +<p><span class="smcap">Ph. Spiller.</span>—<i>Die Urkraft des Weltalls nach ihrem Wesen und Wirken auf +allen Naturgebieten.</i> 1876.</p> + +<p><span class="smcap">C. Naegeli.</span>—<i>Mechanisch-physiologische Theorie der Abstammungslehre.</i> +München, 1884.</p> + +<p><span class="smcap">L. Zehnder.</span>—<i>Die Entstehung des Lebens, aus mechanischen Grundlagen +entwickelt.</i> 1899.</p> + +<p><span class="smcap">E. Haeckel.</span>—<i>Allgem. Untersuchungen über die Natur und erste Entstehung +der Organismen, ihr Verhaeltniss zu den Anorganen und ihre Eintheilung +in Thiere und Pflanzen.</i> 2tes Buch der <i>Generellen Morphologie</i>, Bd. I. +S. 109-238, 1866.</p> + +<p><span class="smcap">Kosmos.</span>—<i>Zeitschrift für einheitliche Weltanschauung auf Grund der Entwicklungslehre. +Unter Mitwirkung von Ch. Darwin und E. Haeckel, herausgegeben +von E. Krause.</i> Bd. I-XIX, 1877-1886.</p> + +<p class="p2"><a class="pagenum" id="Page_293" title="293"></a> +La loi de substance nous fournit avant tout la preuve de ce +fait fondamental que toute la force de la nature peut être, +médiatement ou immédiatement transformée en une autre. +L'énergie mécanique et la chimique, le son et la chaleur, la +lumière et l'électricité, sont convertibles l'un en l'autre et ne +nous apparaissent que comme des aspects phénoménaux +différents d'une seule et même force originelle, l'<em>énergie</em>. Il +s'en déduit le principe important de l'<em>Unité de toutes les +forces de la Nature</em> ou du <em>Monisme de l'énergie</em>. Dans tout le +domaine des sciences physico-chimiques, ce principe fondamental +est universellement adopté, en tant qu'il s'applique +aux corps naturels inorganiques.</p> + +<p>Il semble en aller autrement dans le monde organique, +dans le domaine riche et varié de la vie. Sans doute, il est +visible ici aussi qu'une <em>grande partie</em> des phénomènes +vitaux sont ramenables immédiatement à l'énergie mécanique +ou chimique, à des effets d'électricité ou d'optique. Mais pour +une autre partie de ces phénomènes, la chose est contestée +aujourd'hui encore, surtout en ce qui concerne l'énigme de +la <em>vie psychique</em>, en particulier de la conscience. Le grand +mérite de la théorie moderne de l'<em>évolution</em>, c'est précisément +d'avoir jeté un pont entre ces deux domaines, en apparence +distincts. Nous en sommes venus, maintenant, à la conviction +nette que tous les phénomènes de la vie <em>organique</em>, eux +aussi, sont soumis à la loi universelle de substance, tout +comme les phénomènes anorganiques qui se passent dans +l'infini Cosmos.</p> + +<p class="p2"><a class="pagenum" id="Page_294" title="294"></a> +<b>L'Unité de la Nature</b> qui s'en déduit, la défaite du dualisme +d'autrefois, est certainement une des plus belles conquêtes +de notre moderne <em>génétique</em>. J'ai déjà cherché, il y a +trente-trois ans, à démontrer très explicitement ce <em>Monisme du +Cosmos</em>, cette foncière «unité de la Nature organique et de +l'inorganique», en soumettant à un examen critique et à une +comparaison minutieuse, la concordance que présentent les +deux grands règnes quant aux matériaux premiers, aux +formes et aux forces<a name="FNanchor_52" id="FNanchor_52" href="#Footnote_52" class="fnanchor">[52]</a>. J'ai donné un court extrait des +résultats obtenus dans la quinzième leçon de mon <em>Histoire de +la Création naturelle</em>. Tandis que les idées exposées là sont +admises aujourd'hui par la plus grande majorité des philosophes, +de plusieurs côtés on a voulu essayer, en ces derniers +temps, de les combattre et de rétablir l'ancienne opposition +entre deux domaines distincts de la Nature. Le plus rigoureux +de ces essais est l'ouvrage récemment paru du botaniste +<span class="smcap">Reinke</span>: <em>Le monde comme action</em><a name="FNanchor_53" id="FNanchor_53" href="#Footnote_53" class="fnanchor">[53]</a>. L'auteur y défend, +avec une clarté et une rigueur logique dignes d'éloges, le +<em>pur dualisme cosmologique</em> et démontre en même temps lui-même +combien la conception téléologique qu'on y veut rattacher, +est insoutenable. Dans le domaine tout entier de la +Nature inorganique n'agiraient que des forces physiques et +chimiques, tandis que dans celui de la Nature organique se +joindraient aux précédentes des «forces intelligentes», les +forces directrices ou <em>dominantes</em>. La loi de substance n'aurait +de valeur que dans le premier groupe, non dans le second. +Au fond, il s'agit encore ici de la vieille opposition entre la +conception <em>mécanique</em> et la <em>téléologique</em>. Avant d'aborder +celle-ci, indiquons brièvement deux autres théories qui sont, +à mon avis, très précieuses pour résoudre ces importants +problèmes: la théorie carbogène et la théorie de la procréation +primitive.</p> + +<p class="p2"><a class="pagenum" id="Page_295" title="295"></a> +<b>Théorie carbogène.</b>—La chimie physiologique, par +d'innombrables analyses, a établi au cours de ces quarante dernières +années, les cinq faits suivants: I. Dans les corps naturels +organiques il n'entre pas d'éléments qui ne soient pas +inorganiques; II. Les combinaisons d'éléments, particulières +aux organismes et qui déterminent leurs «phénomènes +vitaux», consistent toutes en composés de plasma, du groupe +des albuminoïdes; III. La vie organique elle-même est un +processus physico-chimique, fondé sur des échanges nutritifs +entre ces plasmas albuminoïdes; IV. L'élément qui seul est +capable de construire ces albuminoïdes complexes en se +combinant à d'autres éléments (oxygène, hydrogène, azote, +soufre), c'est le carbone; V. Ces combinaisons de plasma à +base de carbone se distinguent de la plupart des autres +combinaisons chimiques par leur structure moléculaire très +complexe, par leur instabilité et par l'état gonflé de leurs +agrégats. M'appuyant sur ces cinq faits fondamentaux, +j'avais posé, il y a trente-trois ans, la <em>Théorie carbogène</em> suivante: +«Seules, les propriétés caractéristiques, physico-chimiques +du carbone—et principalement son état d'agrégat +semi-liquide, ainsi que la facilité avec laquelle se détruisent +ses combinaisons, ses très complexes albuminoïdes,—sont +les causes mécaniques de ces phénomènes moteurs particuliers +qui distinguent les organismes des corps inorganisés, +ensemble de phénomènes qu'on désigne du nom de «vie» +(<em>Hist. de la Créat. Nat.</em>, p. 357). Bien que cette «théorie +carbogène» ait été violemment attaquée par divers biologistes, +aucun cependant n'a pu jusqu'ici proposer à sa place +une meilleure théorie moniste. Aujourd'hui que nous connaissons +bien mieux et plus à fond les conditions physiologiques +de la vie cellulaire, la physique et la chimie du plasma +vivant, nous pouvons poser la théorie carbogène plus explicitement +et plus sûrement qu'il ne nous était possible de le +faire il y a trente-trois ans.</p> + +<p class="p2"><b>Archigonie ou procréation primitive.</b>—Le vieux +concept de <em>procréation</em> (génération spontanée ou équivoque) +<a class="pagenum" id="Page_296" title="296"></a> +est encore employé aujourd'hui dans des sens très différents; +l'obscurité de ce terme et son application contradictoire à +des hypothèses anciennes et modernes, toutes différentes, +sont précisément causes que cet important problème compte +parmi les questions les plus confuses et les plus débattues +des sciences naturelles. Je limite le terme de procréation—<em>archigonie</em> +ou <em>abiogénèse</em>—à la première apparition du +plasma vivant succédant aux combinaisons anorganiques du +carbone desquelles il est issu et je distingue deux périodes +principales dans ce <em>Commencement de biogénèse</em>: «I. L'<em>Autogonie</em>, +l'apparition de corps plasmiques des plus simples +dans un liquide formateur inorganique, et II. la <em>Plasmogonie</em>, +l'individualisation en organismes primitifs, de ces combinaisons +de plasma, sous forme de <em>monères</em>. J'ai traité si à +fond ces problèmes importants mais très difficiles, dans le +chapitre XV de mon <em>Histoire de la Création Naturelle</em>,—que +je peux me contenter d'y renvoyer. On en trouverait +déjà une discussion très longue, rigoureusement scientifique, +dans ma <em>Morphologie générale</em> (vol. I. p. 167-190); plus tard, +dans sa théorie mécanico-physiologique de la descendance, +(1884) <span class="smcap">Naegeli</span> a repris tout à fait dans le même sens l'hypothèse +de la procréation qu'il considère comme <em>indispensable</em> +à la théorie naturelle de l'évolution. J'approuve complètement +son affirmation: «Nier la procréation c'est proclamer +le miracle».</p> + +<p class="p2"><b>Téléologie et mécanisme.</b>—L'hypothèse de la procréation, +ainsi que la théorie carbogène qui s'y relie étroitement, +sont de la plus grande importance lorsqu'il s'agit de se prononcer +dans le vieux conflit entre la conception <em>téléologique</em> +(<em>dualiste</em>) des phénomènes et la <em>mécanique</em> (<em>moniste</em>). Depuis +que <span class="smcap">Darwin</span>, il y a quarante ans de cela, nous a mis entre les +mains la clef de l'explication moniste de l'organisation, par +sa <em>théorie de la sélection</em>, nous sommes en état de ramener +l'infinie diversité des dispositions conformes à une fin, que +nous observons dans le monde des corps vivants, à des causes +<a class="pagenum" id="Page_297" title="297"></a> +mécaniques, naturelles, absolument comme nous le faisons +quand il s'agit de la nature inorganique, pour laquelle +seule la chose était possible auparavant. Les causes finales +surnaturelles, auxquelles on était obligé de recourir autrefois, +sont ainsi devenues superflues. Cependant la métaphysique +moderne continue à les déclarer indispensables et les +causes mécaniques insuffisantes.</p> + +<p class="p2"><b>Causes efficientes et causes finales.</b>—Nul n'a mieux +fait ressortir que <span class="smcap">Kant</span> le profond contraste entre les causes +efficientes et les causes finales quand il s'agit d'expliquer la +nature dans sa totalité. Dans son œuvre de jeunesse, si +célèbre, l'<em>Histoire naturelle générale et théorie du ciel</em> +(1755), il avait tenté l'entreprise hardie «de traiter de la composition +et de l'origine mécanique de tout l'édifice cosmique, +d'après les principes de <span class="smcap">Newton</span>.» Cette «théorie +cosmologique des gaz» s'appuyait tout entière sur les phénomènes +du mouvement mécanique de la gravitation; elle +fut reprise plus tard par le grand astronome et mathématicien +<span class="smcap">Laplace</span>, qui la fonda sur les mathématiques. Lorsque +Napoléon I<sup>er</sup> demanda à ce savant, quelle place Dieu, créateur +et conservateur de l'Univers, occupait dans son système, +Laplace répondit simplement et loyalement: «Sire, je n'ai +pas besoin de cette hypothèse.» C'était reconnaître ouvertement +le <em>caractère athéistique</em> que cette <em>cosmogénie mécanique</em> +partage avec toutes les sciences inorganiques. Nous +devons d'autant plus insister là-dessus que la théorie <em>Kant-Laplace</em> +a conservé jusqu'à ce jour une valeur presque universelle; +toutes les tentatives faites pour la remplacer par +une meilleure ont échoué. Si l'accusation d'<em>athéisme</em> constitue +encore aujourd'hui, dans beaucoup de milieux, un grave +reproche, il s'applique à l'ensemble des sciences naturelles +modernes en tant qu'elles donnent du monde <em>inorganique</em> +une explication toute mécanique.</p> + +<p>Le <em>mécanisme à lui seul</em> (au sens de <span class="smcap">Kant</span>) nous fournit une +réelle explication des phénomènes naturels en ce qu'il les +<a class="pagenum" id="Page_298" title="298"></a> +ramène à des causes efficientes, à des mouvements aveugles +et inconscients, provoqués par la constitution matérielle de +ces corps naturels eux-mêmes. <span class="smcap">Kant</span> fait remarquer que «sans +ce mécanisme de la nature, il ne peut pas y avoir de science»—et +que les <em>droits qu'a</em> la raison humaine de recourir à une +explication mécanique de <em>tous</em> les phénomènes sont illimités. +Mais lorsque, plus tard, dans sa critique du jugement téléologique, +il aborda l'explication des phénomènes compliqués de +la nature <em>organique</em>, <span class="smcap">Kant</span> affirma que pour ceux-ci les causes +mécaniques étaient insuffisantes; qu'il fallait recourir à des +causes finales. Sans doute, ici encore, la raison est en droit +de recourir à une explication mécanique, mais sa <em>puissance</em> +est limitée. <span class="smcap">Kant</span>, il est vrai, reconnaît en partie la puissance +de la raison, mais pour la plus grande partie des phénomènes +vitaux (et surtout pour l'activité psychique de l'homme) il +tient pour indispensable d'admettre les causes finales. Le +remarquable paragraphe 79 de la <em>Critique du jugement</em> porte +cette épigraphe caractéristique: «De la subordination nécessaire +du principe du mécanisme au principe téléologique pour +expliquer qu'une chose soit une fin naturelle». Les dispositions +conformes à une fin, réalisées dans le corps des êtres +organiques, semblaient à <span class="smcap">Kant</span> si inexplicables sans causes +finales (c'est-à-dire une force créatrice se conformant à un +plan), qu'il nous dit: «Il est bien certain, en ce qui concerne +les êtres organisés et leurs facultés internes, qu'au +moyen des seuls principes mécaniques de la nature, non seulement +nous les connaissons insuffisamment, mais que nous +pouvons encore bien moins nous les expliquer; cela est si certain +que l'on peut affirmer hardiment ceci: il serait absurde, +de la part de l'homme, de concevoir seulement un tel projet +et d'espérer qu'un nouveau <span class="smcap">Newton</span> pourrait peut-être surgir +qui nous ferait comprendre, ne fût-ce que la production d'un +brin d'herbe, d'après des lois naturelles qu'aucune pensée +préalable n'aurait pas ordonnées: on doit détourner absolument +l'homme de cette pensée.» Soixante-dix ans plus tard, +cet impossible «<span class="smcap">Newton</span> de la nature organique» est apparu +<a class="pagenum" id="Page_299" title="299"></a> +en la personne de <span class="smcap">Darwin</span> et a résolu le grand problème que +<span class="smcap">Kant</span> avait déclaré insoluble.</p> + +<p class="p2"><b>La fin dans la nature inorganique</b> (<em>Téléologie anorganique</em>).—Depuis +que <span class="smcap">Newton</span> a posé la loi de la gravitation +(1682), que <span class="smcap">Kant</span> a établi «la composition et l'origine <em>mécanique</em> +de tout l'édifice cosmique d'après les principes de +<span class="smcap">Newton</span> (1755)», depuis, enfin, que <span class="smcap">Laplace</span> a fondé mathématiquement +cette <em>loi fondamentale du mécanisme cosmique</em>, +les sciences naturelles anorganiques, toutes ensemble, sont +devenues purement mécaniques et en même temps purement +<em>athéistes</em>. Dans l'astronomie et la cosmogénie, dans la +géologie et la météorologie, dans la physique et la chimie +inorganiques, depuis lors, les lois mécaniques, appuyées sur +une base mathématique, sont considérées comme absolument +établies et régnant sans réserve. Depuis lors aussi, la <em>notion +de fin</em> a <em>disparu</em> de tout ce grand domaine. Actuellement, à +la fin de notre <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle où cette conception moniste, après +de durs combats, est arrivée à se faire accepter, aucun naturaliste, +parlant sérieusement, ne s'inquiète du but d'un phénomène +quelconque dans le domaine incommensurable qu'il +explore. Pense-t-on qu'un astronome s'informerait sérieusement +aujourd'hui du but des mouvements planétaires, ou un +minéralogiste du but de telles formes de cristaux? Un physicien +va-t-il se creuser la tête sur la fin des forces électriques +ou un chimiste sur celle des poids atomiques? Nous pouvons +avec confiance répondre: <em>Non!</em> A coup sûr pas en ce sens que +le «bon Dieu» ou quelque force naturelle tendant vers un but, +aurait un beau jour tiré subitement «du néant» ces lois fondamentales +du mécanisme cosmique, en vue d'une fin déterminée—et +qu'il les ferait agir journellement conformément à +sa volonté raisonnable. Cette conception anthropomorphique +d'un constructeur et régisseur de l'Univers, agissant en vue +d'une fin, est complètement surannée; sa place a été prise +par les «grandes, éternelles lois d'airain de la nature».</p> + +<p class="p2"><a class="pagenum" id="Page_300" title="300"></a> +<b>La fin dans la nature organique</b> (<em>Téléologie biologique</em>).—Quand +il s'agit de la nature organique, la <em>notion de finalité</em> +possède, aujourd'hui encore, une tout autre signification et +une tout autre valeur que lorsqu'il s'agissait du monde inorganique. +Dans la structure du corps et dans les fonctions +vitales de tout organisme, l'activité en vue d'une fin s'impose +à nous, indéniable. Chaque plante et chaque animal, à la manière +dont ils sont composés de parties distinctes, nous apparaissent +organisés en vue d'une fin déterminée, absolument +comme le sont les machines artificielles, inventées et construites +par l'homme; et tant que dure leur vie, la fonction de +leurs divers organes tend vers une fin précise, absolument +comme le travail dans les diverses parties de la machine. Il +était donc tout naturel que les conceptions primitives et +naïves, pour expliquer l'apparition et l'activité vitale des +êtres organiques, invoquassent un créateur qui aurait +«ordonné toutes choses avec sagesse et lumières» et aurait +organisé chaque plante et chaque animal, conformément à la +fin spéciale de sa vie. On se représente d'ordinaire ce «tout-puissant +Créateur du Ciel et de la Terre» d'une façon tout +anthropomorphique; il créa «chaque être d'après son espèce». +Cependant, tant que l'homme se figurait le créateur sous +forme humaine, pensant avec <em>son</em> cerveau humain, voyant +avec <em>ses</em> yeux, façonnant avec <em>ses</em> mains, on pouvait encore se +faire une image sensible de ce divin constructeur de machines +et de son œuvre artificielle dans le grand atelier de la +création. La chose devint bien plus difficile lorsque l'idée de +Dieu s'épura et que l'on envisagea dans le «dieu invisible» +un créateur sans organes—(une créature gazeuse). Ces conceptions +anthropistiques devinrent encore plus incompréhensibles +lorsqu'à la place du Dieu construisant consciemment, +la physiologie vint mettre la <em>force vitale</em> créant inconsciemment—force +naturelle inconnue, agissant conformément à +une fin et qui, différente des forces physiques et chimiques +connues, ne les prenait que temporairement à son service—pendant +sa vie. Ce <em>vitalisme</em> régna jusqu'au milieu de notre +<a class="pagenum" id="Page_301" title="301"></a> +siècle; il ne fut réellement réfuté que par le grand physiologiste +de Berlin, <span class="smcap">J. Müller</span>. Celui-ci, sans doute (comme tous +les autres biologistes de la première moitié du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle) +avait été élevé dans la croyance à la force vitale et la tenait +pour indispensable à l'explication des «causes dernières de +la vie», mais il donna d'autre part, dans son manuel classique +de Physiologie (1833) qui, jusqu'à ce jour, n'a pas été +dépassé, la preuve apagogique, qu'en somme on ne pouvait +rien faire de cette force vitale. <span class="smcap">Müller</span> montra, par une longue +série d'observations remarquables et d'expériences ingénieuses, +que la plupart des fonctions vitales de l'organisme +humain, comme de l'organisme animal, s'exécutaient d'après +des lois physiques et chimiques, que certaines d'entre +elles pouvaient même être déterminées mathématiquement. +Et cela s'applique aussi bien aux fonctions animales des muscles +et des nerfs, des organes des sens supérieurs ou inférieurs, +qu'aux processus de la vie végétative, de la nutrition +et des échanges de matériaux, de la digestion et de la circulation. +Seuls, deux domaines restaient énigmatiques et inexplicables +si l'on n'admettait pas une force vitale: celui de +l'activité psychique supérieure (la vie de l'esprit) et celui de +la reproduction (génération). Mais dans ces domaines, à leur +tour, on fit, sitôt après la mort de <span class="smcap">Müller</span>, des découvertes et +des progrès si importants, que l'inquiétant «spectre de la +force vitale» disparut également de ces deux derniers recoins. +C'est vraiment un curieux hasard chronologique que <span class="smcap">J. +Müller</span> soit mort en 1858, l'année même où <span class="smcap">Darwin</span> publiait +les premiers faits relatifs à sa théorie qui fit époque. La +<em>théorie de la sélection</em> de ce dernier répondait à la grande +énigme devant laquelle le premier s'était arrêté: la question +de l'apparition de dispositions conformes à un but et produites +par des causes toutes mécaniques.</p> + +<p class="p2"><b>La fin dans la théorie de la sélection</b> (<span class="smcap">Darwin</span> 1859).—L'immortel +mérite philosophique de <span class="smcap">Darwin</span> demeure, ainsi +que je l'ai souvent répété, double: c'est d'abord d'avoir +<a class="pagenum" id="Page_302" title="302"></a> +réformé l'ancienne <em>théorie de la descendance</em>, fondée en 1809 +par <span class="smcap">Lamarck</span>, définitivement établie par <span class="smcap">Darwin</span> sur l'immense +amas de faits amoncelés au cours de ce demi-siècle;—c'est +ensuite d'avoir posé la <em>théorie de la sélection</em> qui, pour +la première fois, nous découvre seulement les véritables +causes efficientes de la graduelle transformation des espèces. +<span class="smcap">Darwin</span> montra d'abord comment l'âpre <em>lutte pour la vie</em> est +le régulateur inconsciemment efficace qui gouverne l'action +réciproque de l'hérédité et de l'adaptation, dans la graduelle +transformation des espèces; c'est le grand <em>Dieu éleveur</em> qui, +sans intention, produit de nouvelles formes par la «sélection +naturelle», tout comme un éleveur humain, avec intention, +réalise de nouvelles formes par la «sélection artificielle». +Ainsi était résolue cette grande énigme philosophique: +«Comment des dispositions conformes à une fin peuvent-elles +être produites d'une manière toute mécanique, sans +causes agissant en vue d'une fin»? <span class="smcap">Kant</span>, lui encore, avait +déclaré cette difficile énigme insoluble, bien que, plus de deux +mille ans avant lui, le grand penseur <span class="smcap">Empédocle</span> eût indiqué +le chemin de la solution. Grâce à celle-ci, le principe de la +<em>mécanique téléologique</em> a pris, en ces derniers temps, une +valeur de plus en plus grande et nous a expliqué mécaniquement +les dispositions les plus subtiles et les plus cachées des +êtres organiques, par «l'autoformation fonctionnelle de la +structure conforme à une fin». Par là, la notion transcendante +de finalité propre à la philosophie téléologique de l'Ecole, +se trouve écartée et avec elle l'obstacle le plus grand qui s'opposait +à une conception rationnelle et moniste de la nature.</p> + +<p class="p2"><b>Néovitalisme.</b>—En ces derniers temps, le vieux spectre +de la mystique force vitale, qui semblait mort à jamais, s'est +ranimé; divers biologistes distingués ont cherché à le faire +revivre sous un nouveau nom. L'exposé le plus clair et le +plus rigoureux en a été donné récemment, par le botaniste +de Kiel, <span class="smcap">J. Reinke</span><a name="FNanchor_54" id="FNanchor_54" href="#Footnote_54" class="fnanchor">[54]</a>. Il défend la croyance au miracle et le +<a class="pagenum" id="Page_303" title="303"></a> +<em>théisme</em>, l'histoire mosaïque de la <em>Création</em> et la constance +des espèces; il appelle les «forces vitales», par opposition +aux forces physiques, des forces directrices, forces supérieures +ou <em>dominantes</em>. D'autres, au lieu de cela, d'après +une conception toute anthropistique, admettent un <em>ingénieur-machiniste</em>, +qui aurait inculqué à la substance organique +une organisation conforme à une fin et dirigée vers un +but déterminé.</p> + +<p>Ces étranges hypothèses téléologiques nécessitent aussi +peu, aujourd'hui, une réfutation scientifique, que les naïves +objections contre le Darwinisme, dont elles s'accompagnent +d'ordinaire.</p> + +<p class="p2"><b>Théorie des organes non conformes à une fin</b> (<em>Dystéléogie</em>).—Sous +ce nom j'ai déjà constitué, il y a trente-trois +ans, la science des faits biologiques intéressants et importants +entre tous, qui contredisent directement, d'une manière qui +saute aux yeux, la traditionnelle conception téléologique des +«corps vivants organisés conformément à une fin»<a name="FNanchor_55" id="FNanchor_55" href="#Footnote_55" class="fnanchor">[55]</a>. Cette +«Science des individus rudimentaires, avortés, manqués, +étiolés, atrophiés ou cataplastiques» s'appuie sur une quantité +énorme de phénomènes des plus remarquables, connus, +il est vrai, depuis longtemps des zoologistes et des botanistes +mais dont <span class="smcap">Darwin</span>, le premier, a expliqué la cause et évalué +la haute portée philosophique.</p> + +<p>Chez toutes les plantes et tous les animaux supérieurs, en +particulier chez tous les organismes dont le corps n'est pas +simple mais composé de plusieurs organes concourant à +une même fin,—on constate, à un examen attentif, un certain +nombre de dispositions inutiles ou inactives, et même +en partie dangereuses ou nuisibles. Dans les fleurs de la plupart +des plantes, on trouve à côté des feuilles sexuelles, +actives, par lesquelles s'effectue la reproduction, quelques +<a class="pagenum" id="Page_304" title="304"></a> +organes-feuilles, inutiles, sans importance (étamines, carpophylles, +pétales, sépales, etc., étiolés ou «manqués»). Dans +les deux grandes classes d'animaux volants, classes si riches +en formes, les oiseaux et les insectes, on trouve à côté des +animaux normaux qui se servent journellement de leurs ailes +un certain nombre d'individus dont les ailes sont atrophiées +et qui ne peuvent pas voler.</p> + +<p>Presque dans toutes les classes d'animaux supérieurs dont +les yeux servent à la vision, il existe des espèces isolées qui +vivent dans l'obscurité et ne voient pas; cependant ils possèdent +encore presque tous des yeux; mais ces yeux sont +atrophiés, incapables de servir à la vision. Notre propre corps +humain présente de pareils rudiments inutiles: les muscles +de nos oreilles, la membrane clignotante de nos yeux, la +glande mammaire de l'homme et autres parties du corps; +bien plus, le redoutable appendice vermiforme du cœcum +intestinal, n'est pas seulement inutile, mais dangereux car +son inflammation amène chaque année la mort d'un certain +nombre de personnes<a name="FNanchor_56" id="FNanchor_56" href="#Footnote_56" class="fnanchor">[56]</a>.</p> + +<p>L'<em>explication</em> de ces dispositions et d'autres semblables +qui ne répondent à aucun but dans la constitution du corps +animal ou végétal, ne peut nous être fournie ni par le vieux +<em>vitalisme mystique</em>, ni par le moderne <em>néovitalisme</em>, tout +aussi <em>irrationnel</em>; au contraire, elle devient très simple par +la <em>théorie de la descendance</em>. Celle-ci nous montre que les +organes rudimentaires sont <em>atrophiés</em> et cela par suite du +manque d'usage. De même que les muscles, les nerfs, les +organes sensoriels se fortifient par l'exercice et une activité +répétée, de même, inversement, ils entrent plus ou moins +en régression s'ils ne fonctionnent pas et que l'usage en soit +abandonné. Mais quoique l'exercice et l'adaptation stimulent +ainsi le développement des organes, ces organes ne disparaissent +cependant pas, par suite d'inaction, immédiatement +et sans qu'on en puisse retrouver la trace; la force de l'hérédité +<a class="pagenum" id="Page_305" title="305"></a> +les maintient encore pendant plusieurs générations, ils +ne disparaissent qu'au bout de très longtemps et graduellement. +L'aveugle «lutte pour l'existence entre organes» +amène leur disparition hors de l'histoire, comme elle avait, à +l'origine, amené leur apparition et leur développement. +Aucun «but» immanent ne joue de rôle ici.</p> + +<p class="p2"><b>Imperfection de la Nature.</b>—Ainsi que la vie de +l'homme, celle de l'animai et celle de la plante restent partout +et toujours imparfaites. Ceci est la conséquence très +simple du fait que la Nature—l'organique comme l'inorganique—est +conçue dans un flux constant d'<em>évolution</em>, de +changement et de transformation. Cette évolution nous +apparaît dans son ensemble—dans la mesure, du moins, où +nous pouvons suivre l'histoire de la nature sur notre planète—comme +une transformation progressive, comme un progrès +historique du simple au complexe, de l'inférieur au supérieur, +de l'imparfait au parfait. J'ai déjà démontré dans ma <em>Morphologie +générale</em> (1866) que ce <em>progrès</em> historique (<em>progressus</em>)—ou +<em>perfectionnement</em> graduel (<em>teleosis</em>),—était l'<em>effet +nécessaire de la sélection</em> et non la suite d'un but conçu au +préalable. C'est ce qui ressort aussi du fait qu'aucun organisme +n'est absolument parfait; même s'il était à un moment +donné, parfaitement adapté aux conditions extérieures, cet +état ne durerait pas longtemps; car les conditions d'existence +du monde extérieur sont elles-mêmes soumises à un +continuel changement, lequel a pour suite une adaptation +ininterrompue des organismes.</p> + +<p class="p2"><b>Tendance vers un but chez les corps organiques.</b>—Sous +ce titre, le célèbre embryologiste <span class="smcap">K. E. Baer</span> publia, +en 1876, un travail suivi d'un article sur <span class="smcap">Darwin</span>, qui fut très +bien accueilli des adversaires de celui-ci et qu'on invoque +aujourd'hui encore, en des sens divers, contre la théorie de +l'évolution. En même temps, il renouvela sous un nom nouveau +l'ancienne conception téléologique de la Nature; ce +<a class="pagenum" id="Page_306" title="306"></a> +dernier point demande une courte critique. Faisons d'abord +remarquer que <span class="smcap">Baer</span>, bien que philosophe naturaliste au +meilleur sens du mot et <em>moniste à l'origine</em>, a montré, à +mesure qu'il avançait en âge, des tendances mystiques et qu'il +a abouti au pur <em>dualisme</em>. Dans son ouvrage principal «sur +l'embryologie des animaux» (1828) qu'il intitule lui-même: +<em>Observations et réflexions</em>,—il s'est servi, en effet, de +deux modes de connaissance. Un examen minutieux de tous +les faits isolés du développement de l'œuf animal a permis +à <span class="smcap">Baer</span> d'exposer, pour la première fois, l'ensemble des transformations +merveilleuses que subit l'œuf, simple petite +sphère, avant de devenir le corps d'un Vertébré. Par des +comparaisons prudentes et des réflexions ingénieuses, <span class="smcap">Baer</span> +chercha en même temps à découvrir les causes de cette +transformation et à les ramener à des lois générales de formation. +Il a exprimé le résultat de celles-ci par la proposition +suivante: «L'histoire du développement de l'individu est +l'histoire de l'individualité croissante, à tous points de vue.» +En même temps, il insistait sur ce fait que «la <em>pensée fondamentale</em> +qui régit toutes les conditions du développement +animal, est la même qui réunit en sphères les fragments de +la masse et groupe ceux-ci en systèmes solaires. Cette pensée +fondamentale n'est autre chose que <em>la vie</em> elle-même, tandis +que les syllabes et les mots par lesquels elle s'exprime sont +les diverses formes de la vie».</p> + +<hr /> + +<p><span class="smcap">Baer</span> ne pouvait pas alors parvenir à une connaissance plus +approfondie de cette pensée fondamentale génétique, ni à la +claire compréhension des véritables causes efficientes du développement +organique, car ses études portaient exclusivement +sur une moitié de l'histoire de ce développement, celle +qui a rapport aux <em>individus</em>: l'<em>embryologie</em> ou <em>ontogénie</em>. +L'autre moitié, l'histoire du développement des groupes et +espèces, notre histoire généalogique ou <em>phylogénie</em> n'existait +pas encore à cette époque, bien que, dès 1809, <span class="smcap">Lamarck</span> avec +son regard de voyant, eût montré la route qui y conduisait. +<a class="pagenum" id="Page_307" title="307"></a> +Lorsque plus tard cette science fut fondée par <span class="smcap">Darwin</span> (1859), +<span class="smcap">Baer</span> vieilli ne put pas la comprendre; la lutte vaine qu'il entreprit +contre la théorie de la sélection montre clairement +qu'il n'en reconnut ni le vrai sens ni la portée philosophique. +Des spéculations téléologiques auxquelles, plus tard, s'en joignirent +de théosophiques, avaient rendu le vieux <span class="smcap">Baer</span> incapable +d'apprécier équitablement cette grande réforme de la biologie; +les considérations téléologiques qu'il lui opposa, dans ses +<em>Discours et Etudes</em> (1876), alors qu'il était âgé de quatre-vingt-quatre +ans ne sont que la répétition des erreurs analogues que la +doctrine finaliste de la philosophie dualiste oppose depuis plus +de deux mille ans à la philosophie mécaniste ou moniste. +l'<em>idée tendant vers un but</em> qui, d'après <span class="smcap">Baer</span>, régit le +développement tout entier du corps animal à partir de l'ovule,—n'est +qu'une autre expression de l'éternelle <em>Idée</em> de +<span class="smcap">Platon</span> et de l'«entéléchie» de son élève <span class="smcap">Aristote</span>. Notre biogénie +moderne, au contraire, explique les faits embryologiques +d'une façon toute physiologique en ce qu'elle reconnaît +pour leurs causes efficientes et mécaniques les fonctions +d'hérédité et d'adaptation. La <em>loi fondamentale biogénétique</em> +que <span class="smcap">Baer</span> ne pouvait pas comprendre, nous livre le lien causal +intime entre <em>l'ontogénèse</em> des individus et la <em>phylogénèse</em> de +leurs ancêtres; la première nous apparaît maintenant comme la +récapitulation héréditaire de la seconde. Or, nulle part dans +la phylogénie des animaux et des plantes, nous ne constatons +une tendance vers un but, mais uniquement le résultat nécessaire +de la terrible lutte pour la vie, régulateur aveugle, non +Dieu prévoyant, qui amène la transformation des formes organiques +par l'action réciproque des lois de l'adaptation et de +l'hérédité. Nous ne pouvons pas davantage admettre de «tendance +vers un but» dans l'histoire du développement des +individus, dans l'embryologie des plantes, des animaux et des +hommes. Car cette ontogénie n'est qu'un court extrait de +cette phylogénie, une répétition abrégée et accélérée de celle-ci, +par les lois physiologiques de l'hérédité.</p> + +<p><span class="smcap">Baer</span> terminait en 1828 la préface de sa classique <em>Histoire</em> +<a class="pagenum" id="Page_308" title="308"></a> +<em>du développement des animaux</em> par ces mots: «Celui-là se +sera acquis une couronne de lauriers, auquel il est réservé +de ramener les forces qui façonnent le corps animal aux forces +ou aux formes générales de la vie universelle. L'arbre qui +doit fournir le berceau de cet homme n'a pas encore germé».—Sur +ce point encore, le grand embryologiste se trompait. +En la même année 1828 entrait à l'université de Cambridge +pour y étudier la théologie (!), le jeune <span class="smcap">Ch. Darwin</span> qui, trente +ans plus tard s'acquit réellement une couronne de lauriers +par sa théorie de la sélection.</p> + +<p class="p2"><b>Ordre moral du monde.</b>—Dans la philosophie de l'histoire, +dans les considérations générales que développent les +historiens sur les destinées des peuples et sur la marche +tortueuse de l'évolution des Etats, on admet encore aujourd'hui +l'existence d'un «ordre moral du monde». Les historiens +cherchent, dans les alternatives variées de l'histoire +des peuples, un but conducteur, une intention idéale qui +aurait élu telle ou telle race, tel ou tel Etat pour lui procurer +une félicité spéciale et la suprématie sur les autres. Cette +conception téléologique de l'histoire s'est trouvée en ces +derniers temps en opposition d'autant plus radicale avec +notre philosophie moniste, que celle-ci est apparue avec plus +de certitude comme la seule légitime dans le domaine tout +entier de la nature inorganique. Quand il s'agit de l'astronomie +et de la géologie, de la physique et de la chimie, personne +aujourd'hui ne parle plus d'un ordre moral du monde, +pas plus que d'un Dieu personnel dont «la main a ordonné +toutes choses avec sagesse et lumières». Mais il en va de +même dans tout le domaine de la biologie, de la composition +et de l'histoire de la nature organique, l'homme encore +excepté. <span class="smcap">Darwin</span> ne nous a pas seulement montré, dans sa +théorie de la sélection, comment les dispositions conformes +à un but, dans la vie et la structure du corps des animaux +et des plantes, ont été produites mécaniquement, +sans but préconçu, mais en outre il nous a appris à reconnaître +<a class="pagenum" id="Page_309" title="309"></a> +dans la <em>lutte pour la vie</em>, la puissante force naturelle +qui, depuis plusieurs millions d'années, régit et +règle sans interruption tout le processus évolutif du monde +organique. On pourrait dire: «La lutte pour la vie» est +la «survivance du plus apte» ou le «triomphe du meilleur», +mais on ne le peut que si l'on considère toujours +le plus fort comme le meilleur (au sens moral) et d'ailleurs +l'histoire tout entière du monde organique nous +montre, en tous temps, à côté du progrès vers le plus +parfait, qui prédomine, quelques retours en arrière vers +des états inférieurs. La «tendance vers un but» au sens de +<span class="smcap">Baer</span> lui-même, n'offre pas davantage le moindre caractère +moral.</p> + +<p>En irait-il peut-être autrement dans l'histoire des peuples, +dans cette histoire que l'homme, en proie qu'il est au délire +anthropistique des grandeurs, se plaît à nommer «l'histoire +universelle»? Peut-on y découvrir, partout et en tous +temps, un principe moral suprême ou un sage régent de +l'univers qui dirige les destinées des peuples? Dans l'état +avancé où sont aujourd'hui parvenues l'histoire naturelle et +l'histoire des peuples, la réponse impartiale ne peut être +qu'un: <em>Non</em>. Les destinées des diverses branches de l'espèce +humaine qui, en tant que races et nations, luttent depuis +des milliers d'années pour conserver leur existence et poursuivre +leur développement—sont soumises aux mêmes +«grandes et éternelles lois d'airain», que l'histoire du +monde organique tout entier qui, depuis des millions d'années, +peuple la terre.</p> + +<p>Les géologues distinguent dans «l'histoire organique de +la terre» en tant qu'elle nous est connue par les documents +de la paléontologie, trois grandes périodes: les périodes primaire, +secondaire et tertiaire. La durée de la première, +d'après des calculs récents, doit s'élever au moins à 34 millions +d'années, celle de la seconde à 11 et celle de la troisième +à 3. L'histoire de l'embranchement des Vertébrés, dont +notre propre race est issue, est facile à suivre à travers ce +<a class="pagenum" id="Page_310" title="310"></a> +grand espace de temps; trois stades divers du développement +des Vertébrés sont successivement apparus durant ces +trois grandes périodes; dans la primaire (période <em>paléozoïque</em>) +les <em>Poissons</em>, dans la secondaire (période <em>mésozoïque</em>) +les <em>Reptiles</em>, dans la tertiaire (période <em>cénozoïque</em>) les <em>Mammifères</em>. +De ces trois grands groupes de Vertébrés, les Poissons +représentent le degré inférieur de perfection, les Reptiles +le degré moyen et les Mammifères le degré supérieur. +Une étude plus approfondie de l'histoire de ces trois classes +nous montrerait également que les divers ordres et familles +qui les composent ont évolué progressivement, pendant ces +trois périodes, vers un degré toujours supérieur de perfection. +Peut-on maintenant considérer ce processus évolutif +progressif comme l'expression d'une tendance consciente +vers un but ou d'un ordre moral du monde? Absolument +pas. Car la théorie de la sélection nous enseigne, comme la +différenciation organique, que le <em>progrès</em> organique est une +<em>conséquence nécessaire</em> de la lutte pour la vie. Des milliers +d'espèces, bonnes, belles, dignes d'admiration, tant dans le +règne animal que dans le règne végétal, ont disparu au cours +de ces quarante-huit millions d'années, parce qu'il leur a fallu +faire place à d'autres plus fortes et ces vainqueurs, dans la +lutte pour la vie, n'ont pas toujours été les formes les plus +nobles ni les plus parfaites au sens moral.</p> + +<p>Il en va de même exactement de l'<em>histoire des peuples</em>. La +merveilleuse culture de l'antiquité classique a disparu parce +que le Christianisme est venu fournir à l'esprit humain qui +se débattait, un puissant et nouvel essor, par la croyance en +un Dieu aimant et par l'espérance d'une vie meilleure dans +l'au-delà. Le papisme devint bientôt la caricature impudente +du christianisme pur et foula impitoyablement aux pieds les +trésors de science que la philosophie grecque avait déjà +amassés; mais il conquit la suprématie universelle par l'ignorance +des <em>masses</em> aveuglément croyantes. C'est la Réforme qui +brisa les chaînes dans lesquelles l'esprit était captif et qui +aida la raison à revendiquer ses droits. Mais dans cette nouvelle +<a class="pagenum" id="Page_311" title="311"></a> +période de l'histoire de la civilisation, comme dans la +précédente, la grande lutte pour la vie ondoie éternellement, +sans le moindre ordre moral.</p> + +<p class="p2"><b>Providence.</b>—Si un examen critique et impartial des +choses ne nous permet pas de reconnaître un «ordre moral» +dans la marche de l'histoire des peuples, nous ne pouvons +pas trouver davantage qu'une «sage providence» règle la +destinée des individus. L'une comme l'autre résultent avec +une nécessité de fer de la causalité mécanique qui fait dériver +chaque phénomène d'une ou de plusieurs causes antécédentes. +Déjà les anciens Hellènes reconnaissaient comme +principe suprême de l'Univers l'<span class="smcap">Ananke</span>, l'aveugle <span class="smcap">Heimarmene</span>, +le <em>Fatum</em> qui «domine les dieux et les hommes». A sa place, le +christianisme mit la Providence consciente, non plus aveugle +mais voyante et qui dirige le gouvernement du monde en souverain +patriarcal. Le caractère anthropomorphique de cette +conception, étroitement liée d'ordinaire à celle du «Dieu personnel», +saute aux yeux. La croyance en un «père aimant» +qui tient entre ses mains la destinée des quinze cents millions +d'hommes de notre planète et qui tient compte de leurs +prières, de leurs «pieux désirs» se croisant en tous sens—est une +croyance parfaitement inadmissible; on s'en aperçoit +de suite, sitôt que la raison réfléchissant là-dessus dépouille +les verres teintés de la «croyance».</p> + +<p>D'ordinaire, chez l'homme moderne civilisé—de même +que chez le sauvage inculte—la croyance en la Providence +et la confiance en un père aimant surgissent très vives +lorsque quelque chose d'heureux survient, soit que l'homme +échappe à un danger mortel, qu'il guérisse d'une maladie +grave, qu'il gagne le gros lot à une loterie, qu'il ait un enfant +depuis longtemps désiré, etc. Si, au contraire, un malheur +arrive ou qu'un désir ardent ne soit pas réalisé, la «Providence» +est oubliée, le sage régent de l'Univers a alors dormi +ou bien il a refusé sa bénédiction.</p> + +<p>Vu l'essor inouï qu'a pris la vie sociale au <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, le +<a class="pagenum" id="Page_312" title="312"></a> +nombre des crimes et des accidents a nécessairement augmenté, +dans une proportion insoupçonnée jusqu'alors, les +journaux nous en instruisent formellement. Chaque année +des milliers d'hommes disparaissent dans des naufrages, des +milliers dans des accidents de chemins de fer, des milliers +dans des catastrophes de mines etc. Chaque année des milliers +s'entretuent par la guerre et les préparatifs nécessaires +à ce meurtre en masse absorbent, chez les nations les plus +civilisées, professant la charité chrétienne, la plus grande +partie de la fortune nationale. Et parmi ces centaines de +milliers d'hommes qui tombent annuellement, victimes de +la civilisation moderne, il s'en trouve de tout à fait remarquables, +forts et travailleurs. Et l'on parlera encore d'ordre +moral du monde!</p> + +<p class="p2"><b>But, fin et hasard.</b>—Si un examen impartial de l'évolution +universelle nous enseigne qu'on n'y peut reconnaître ni +un but précis, ni une fin spéciale (au sens de la raison humaine), +il semble ne plus rester d'autre alternative que +d'abandonner tout à l'<em>aveugle hasard</em>. Et, de fait, ce reproche +a été adressé au <em>transformisme</em> de <span class="smcap">Lamarck</span> et de +<span class="smcap">Darwin</span>, comme autrefois à la <em>cosmogénie</em> de <span class="smcap">Kant</span> et de <span class="smcap">Laplace</span>; +beaucoup de philosophes dualistes attribuent même à +cette objection une importance toute spéciale. Elle vaut donc +bien la peine que nous l'examinions encore une fois rapidement.</p> + +<p>Un certain groupe de philosophes affirment, d'après leur +conception <em>téléologique</em>: l'Univers tout entier est un Cosmos +bien ordonné dans lequel chaque phénomène a un but et une +fin; il n'y a <em>pas de hasard</em>! Un autre groupe, par contre, en +vertu de sa conception <em>mécaniste</em> soutient que: Le développement +de l'Univers entier est un processus mécanique +uniforme, dans lequel nous ne pouvons découvrir nulle part +de but ni de fin; ce que nous nommons ainsi, dans la vie +organique, est une conséquence spéciale des conditions biologiques; +ni dans le développement des corps célestes, ni dans +<a class="pagenum" id="Page_313" title="313"></a> +celui de notre écorce terrestre inorganique, on ne peut discerner +de fin directrice; <em>tout est hasard</em>. Les deux partis ont raison, +d'après leur définition du «hasard». La loi générale de <em>causalité</em>, +d'accord avec la loi de substance, nous assure que tout phénomène +a sa cause mécanique; en ce sens il n'y a pas de +hasard. Mais nous pouvons et devons conserver ce terme +indispensable, pour désigner par là la rencontre de deux phénomènes +que n'unit pas un rapport de causalité mais dont, +naturellement, chacun a sa cause indépendante de celle de +l'autre. Ainsi que chacun sait, le hasard, en ce sens moniste, +joue le plus grand rôle dans la vie de l'homme comme dans +celle de tous les autres corps de la nature. Cela n'empêche +pas que, dans chaque <em>hasard</em> particulier, comme dans +l'évolution de l'Univers tout entier, nous ne reconnaissions +l'universel empire de la loi naturelle qui régit tout, de la <em>loi +de substance</em>.</p> + +<h2>CHAPITRE XV<br /> +Dieu et le Monde</h2> + +<p><a class="pagenum" id="Page_314" title=""></a> +<a class="pagenum" id="Page_315" title="315"></a></p> + +<p class="center"><span class="smcap">Études monistes sur le théisme et le panthéisme.—Le monothéisme +anthropistique des trois grandes religions méditerranéennes.—Le +Dieu extramondain et le Dieu intramondain.</span></p> + +<p class="left45">Que serait un Dieu qui ne ferait qu'imprimer du dehors une impulsion au monde +Qui, en le touchant du doigt, ferait mouvoir le Tout suivant un cercle? +Il lui convient bien mieux de mouvoir l'Univers du dedans, +D'enfermer la Nature en soi, de s'enfermer en elle +De telle sorte que tout ce qui, en Lui, vit, s'agite et est +Ne soit jamais privé de sa force ni de son esprit.<br /> +<span class="i9 smcap">Goethe.</span></p> + +<hr /> + +<p><a class="pagenum" id="Page_316" title="316"></a></p> + +<p class="center"><b>SOMMAIRE DU CHAPITRE XV</b></p> + +<p class="hanging indent">L'idée de Dieu en général.—Contraste entre Dieu et le monde, le surnaturel +et la nature.—Théisme et panthéisme.—Formes principales du +théisme.—Polythéisme.—Triplothéisme.—Amphithéisme.—Monothéisme.—Statistique +des religions.—Monothéisme naturaliste.—Solarisme +(culte du soleil).—Monothéisme anthropistique.—Les trois +grandes religions méditerranéennes.—Mosaïsme (Jehovah).—Christianisme +(Trinité).—Culte de la Madone et des saints.—Polythéisme +papiste.—Islamisme.—Mixothéisme.—Essence du théisme.—Le Dieu +extramondain et anthropomorphique.—Vertébré à forme gazeuse.—Panthéisme.—Le +Dieu intramondain (la Nature).—Hylozoïsme des Monistes +ioniens (Anaximandre).—Conflit entre le Panthéisme et le Christianisme.—Spinoza.—Monisme +moderne. Athéisme.</p> + +<p class="center"><b>LITTÉRATURE</b></p> + +<p><span class="smcap">W. Goethe.</span>—<i>Dieu et le Monde.</i> <i>Faust.</i> <i>Prométhée.</i></p> + +<p><span class="smcap">Kuno Fischer.</span>—<i>Geschichte der neueren Philosophie.</i> Bd. I «<i>Baruch Spinoza</i>» +2te Aufl., 1865.</p> + +<p><span class="smcap">H. Brunnhofer.</span>—<i>Giordano Bruno's Weltanschauung und Verhaengniss.</i> +Leipzig, 1882.</p> + +<p><span class="smcap">J. Draper.</span>—<i>Geschichte der geistigen Entwicklung Europa's.</i> Leipzig, 1865.</p> + +<p><span class="smcap">Fr. Kolb.</span>—<i>Kulturgeschichte der Menschheit.</i> 2te Aufl., 1873.</p> + +<p><span class="smcap">Th. Huxley.</span>—<i>Discours et Travaux</i>, trad. fr.</p> + +<p><span class="smcap">W. Strecker.</span>—<i>Welt und Menschheit, vom Standpunkte des Materialismus.</i> +Leipzig, 1892.</p> + +<p><span class="smcap">C. Sterne (E. Krause).</span>—<i>Die allgem. Weltanschauung in ihrer historischen +Entwicklung.</i> Stuttgart, 1889.</p> + +<p class="p2"><a class="pagenum" id="Page_317" title="317"></a> +L'humanité considère, depuis des milliers d'années, comme +la raison dernière et suprême de tous les phénomènes, une +cause efficiente qu'elle appelle <em>Dieu</em> (<i>Deus</i>, <i>Theos</i>). Comme +toutes les notions générales, cette notion suprême a subi, +au cours de l'évolution de la raison, les transformations les +plus importantes et les déviations les plus diverses. On peut +même dire qu'aucun terme n'a subi autant de modifications +et de déformations; car aucun autre ne touche de si près, à +la fois, aux devoirs suprêmes de l'entendement s'efforçant +de connaître, de la science fondée sur la raison et aux intérêts +les plus profonds de l'âme croyante et de la fantaisie +poétique.</p> + +<p>Une comparaison critique des nombreuses formes différentes +de l'idée de Dieu serait des plus intéressantes et +instructives, mais nous entraînerait trop loin; nous nous +contenterons ici de jeter un regard rapide sur les formes les +plus importantes qu'a revêtues l'idée de Dieu et sur le rapport +qu'elles présentent avec notre conception moderne, +déterminée par la seule connaissance de la nature. Nous +renvoyons, pour toute autre recherche qu'on voudrait faire +sur cet intéressant domaine, à l'ouvrage remarquable, déjà +plusieurs fois cité d'<span class="smcap">Ad. Svoboda</span>: <em>Les formes de la croyance</em> +(2 vol. Leipzig 1897).</p> + +<p>Si nous faisons abstraction des nuances très fines et des +revêtements variés apposés sur l'image de Dieu et si nous +nous bornons au contenu le plus essentiel de cette notion, +nous pourrons à bon droit ranger les diverses conceptions +<a class="pagenum" id="Page_318" title="318"></a> +en deux grands groupes opposés: le groupe <em>théiste</em> et le +groupe <em>panthéiste</em>. Celui-ci se rattache directement à la conception +<em>moniste</em> ou rationnelle, celui-là à la philosophie +<em>dualiste</em> ou mystique.</p> + +<p class="p2">I. <b>Théisme: Dieu et le monde sont deux personnes +distinctes.</b>—Dieu s'oppose au monde comme son créateur, +son conservateur et son régisseur. Aussi Dieu est-il conçu +plus ou moins à l'image de l'homme, comme un organisme +qui pense et agit à la façon de l'homme (bien que sous une +forme beaucoup plus parfaite). Ce <em>Dieu anthropomorphe</em>, +dont la conception chez les différents peuples est manifestement +polyphylétique, a été soumis par leur fantaisie aux +formes les plus variées, depuis le fétichisme jusqu'aux religions +monothéistes épurées, du présent. Parmi les sous-classes +les plus importantes du théisme, nous distinguerons +le polythéisme, le triplothéisme, l'amphithéisme et le monothéisme.</p> + +<p class="p2"><b>Polythéisme.</b>—Le monde est peuplé de divinités variées +qui interviennent, avec plus ou moins d'indépendance, +dans la marche des évènements. Le <em>fétichisme</em> trouve de +pareils dieux subalternes dans les corps inanimés les plus +divers de la nature, dans les pierres, dans l'eau, dans l'air, +dans les produits de toutes sortes de l'art humain (images +des dieux, statues, etc.). Le <em>démonisme</em> voit des dieux dans +les organismes vivants les plus variés: dans les arbres, les +animaux, les hommes. Ce polythéisme revêt déjà, dans les +formes les plus inférieures de la religion, chez les peuples +primitifs et incultes, les formes les plus diverses. Il nous +apparaît avec son maximum de pureté dans le <em>polythéisme +grec</em>, dans ces superbes légendes des dieux qui fournissent +aujourd'hui encore à notre art moderne les plus beaux +modèles poétiques et plastiques. Bien inférieur est le <em>polythéisme +catholique</em>, dans lequel de nombreux «saints» (de +réputation souvent fort équivoque), sont invoqués comme +<a class="pagenum" id="Page_319" title="319"></a> +des divinités subalternes ou suppliés d'intercéder auprès du +Dieu suprême (ou de son amie, la «Vierge Marie»).</p> + +<p class="p2"><b>Triplothéisme</b> (Doctrine de la Trinité).—La doctrine de +la <em>Trinité de Dieu</em> qui forme aujourd'hui encore, dans le +Credo des peuples chrétiens, les «trois articles de foi» fondamentaux, +aboutit, comme on sait, à l'idée que le <em>Dieu unique</em> +du christianisme, se compose à la vérité de trois personnes +d'essence très différente: I. <em>Dieu le Père</em> est le «tout-puissant +créateur du ciel et de la terre» (ce mythe inadmissible +est depuis longtemps réfuté par la cosmogénie, l'astronomie +et la géologie scientifiques). II. <em>Jésus-Christ</em> est le «fils unique +de Dieu le Père» (et en même temps de la troisième personne, +le «Saint-Esprit»!!) conçu par l'immaculée conception de la +Vierge Marie (sur ce mythe, cf. chapitre XVII). III. Le <em>Saint-Esprit</em>, +être mystique, dont les rapports incompréhensibles +avec le «fils» et avec le «père» font, depuis dix-neuf cents ans, +que des millions de théologiens chrétiens se cassent inutilement +la tête. Les Évangiles, qui sont cependant la seule source +claire de ce <em>triplothéisme chrétien</em>, nous laissent dans une +ignorance complète au sujet des rapports particuliers qu'ont +entre elles ces trois personnes, et quant à la question de leur +énigmatique unité, ils ne nous donnent aucune réponse +satisfaisante. Par contre, nous devons insister particulièrement +sur la confusion que cette obscure et mystique théorie +de la Trinité amène nécessairement dans la tête de nos +enfants, dès les premières leçons qu'ils entendent là-dessus +à l'école. Le lundi matin, pendant la première heure de leçon +(religion) ils apprennent: Trois fois un font un!—et aussitôt +après, pendant la seconde heure de leçon (calcul): Trois +fois un font trois! Je me souviens encore très bien, pour ma +part, des hésitations que cette frappante contradiction +éveilla en moi dès la première leçon.—D'ailleurs la <em>Trinité</em> +du christianisme n'est aucunement originale, mais (comme +la plupart des autres dogmes) elle est empruntée aux religions +plus anciennes. Du culte du soleil des mages chaldéens +<a class="pagenum" id="Page_320" title="320"></a> +est issue la Trinité d'<em>Ilu</em>, la mystérieuse source de +l'Univers; ses trois manifestations sont <em>Anu</em>, le chaos originel, +<em>Bel</em>, l'ordonnateur du monde et <em>Ao</em>, la lumière divine, +la sagesse éclairant tout. Dans la religion des Brahmanes, la +<em>Trimurti</em>, «unité divine» est composée également de +trois personnes: <em>Brahma</em> (le créateur), <em>Wischnu</em> (le conservateur) +et <em>Schiwa</em> (le destructeur). Il semble que, dans ces conceptions, +ainsi que dans d'autres relatives à la Trinité, le <em>saint +nombre trois</em> en tant que tel—en tant que <em>nombre symbolique</em>—ait +joué un rôle. Les trois premiers devoirs chrétiens, +eux aussi: «la foi, l'espérance et la charité» forment une +<em>triade</em> analogue.</p> + +<p class="p2"><b>Amphithéisme.</b>—Le monde est régi par deux dieux différents, +un bon et un mauvais, le <em>dieu</em> et le <em>diable</em>. Ces deux +régents de l'Univers sont en lutte éternelle, comme le roi et +l'anti-roi, le Pape et l'anti-pape. Le résultat de cette lutte est +continuellement l'état actuel du monde. Le bon <em>Dieu</em>, en tant +qu'être bon, est la source du Bon et du Beau, du plaisir et de +la joie. Le monde serait parfait si son action n'était pas continuellement +contrebalancée par celle de l'être mauvais, du +<em>Diable</em>; ce mauvais Satan est la cause de tout mal et de +toute laideur, du déplaisir et de la douleur.</p> + +<p>Cet <em>amphithéisme</em> est, sans contredit, parmi toutes les +différentes formes de croyance aux dieux, la plus raisonnable, +celle dont la théorie s'accorde le mieux avec une +explication scientifique de l'Univers. Aussi la trouvons-nous +développée, plusieurs milliers d'années déjà avant le Christianisme, +chez les divers peuples civilisés de l'antiquité. +Dans l'Inde ancienne, <span class="smcap">Wischnu</span>, le conservateur, lutte contre +<span class="smcap">Schiwa</span>, le destructeur. Dans l'ancienne Égypte, au bon +<span class="smcap">Osiris</span> s'oppose le méchant <span class="smcap">Typhon</span>. Chez les premiers Hébreux, +un dualisme analogue se retrouve entre <span class="smcap">Aschera</span>, la +terre, mère féconde qui engendre (= Keturah) et <span class="smcap">Eljou</span> +(= Moloch ou Sethos), le sévère père céleste. Dans la religion +Zende des anciens Perses, fondée par Zoroastre deux mille ans +<a class="pagenum" id="Page_321" title="321"></a> +avant J.-C., règne une guerre continuelle entre <span class="smcap">Ormudz</span>, le +bon dieu de la lumière et <span class="smcap">Ahriman</span>, le méchant dieu des +ténèbres.</p> + +<p>Le diable ne joue pas un moindre rôle dans la mythologie +du <em>Christianisme</em>, en tant qu'adversaire du bon Dieu, en tant +que tentateur, prince de l'Enfer et des Ténèbres. En tant que +<em>Satanas</em> personnel il était encore au commencement de notre +siècle, un élément essentiel dans la croyance de la plupart +des chrétiens; c'est seulement vers le milieu du siècle +qu'avec le progrès des lumières il fut peu à peu dépossédé ou +qu'il dut se contenter du rôle subalterne que <span class="smcap">Gœthe</span> dans le +<em>Faust</em>, le plus grand de tous les poèmes dramatiques, +assigne à <em>Méphistophélès</em>. Actuellement, dans les milieux les +plus cultivés, la «croyance en un Diable personnel» passe +pour une superstition du moyen âge, qu'on a dépassée, +tandis qu'en même temps la «croyance en Dieu» (c'est-à-dire +en un Dieu personnel, bon et aimant) est conservée comme +un élément indispensable de la religion. Et pourtant la première +croyance est aussi pleinement légitime (et aussi peu +fondée) que la seconde. En tous cas, l'«imperfection de la +vie terrestre» dont on se plaint tant, la «lutte pour la vie» +et tout ce qui s'y rattache, s'expliquent bien plus simplement +et plus naturellement par cette lutte entre le dieu bon et le +dieu méchant, que par n'importe quelle autre forme de +croyance en Dieu.</p> + +<p class="p2"><b>Monothéisme.</b>—La doctrine de l'unité de Dieu peut +passer, sous plus d'un rapport, pour la forme la plus simple +et la plus naturelle du culte rendu à Dieu; d'après l'opinion +courante, c'est le fondement le plus répandu de la religion et +qui domine en particulier la croyance de l'Eglise chez les +peuples cultivés. Cependant, en fait, ce n'est pas le cas; car +le prétendu <em>monothéisme</em>, si l'on y regarde de plus près, +apparaît le plus souvent comme une des formes précédemment +examinées du théisme, en ce sens qu'à côté du «Dieu +principal», suprême, un ou plusieurs dieux secondaires s'introduisent. +<a class="pagenum" id="Page_322" title="322"></a> +En outre, la plupart des religions qui ont eu un +point de départ purement monothéiste, sont devenues, au +cours du temps, plus ou moins polythéistes. Il est vrai et la +statistique moderne l'affirme, parmi les quinze cents millions +d'hommes qui habitent notre terre, la plus grande majorité +sont <em>monothéistes</em>; il y aurait <em>soi-disant</em>, parmi eux, <em>environ</em> +600 millions de brahmano-bouddhistes, 500 millions de +Chrétiens (prétendus), 200 millions de païens (de diverses +sortes), 180 millions de Mahométans, 10 millions d'Israélites +et 10 millions qui seraient sans religion aucune. Mais +la grande majorité des prétendus monothéistes se fait de Dieu +l'idée la plus obscure, ou bien croit, à côté du Dieu principal +unique, à beaucoup de dieux accessoires, comme par +exemple: aux anges, au diable, aux démons, etc. Les +diverses formes sous lesquelles le <em>monothéisme</em> s'est développé +<em>polyphylétiquement</em> peuvent être ramenées à deux +grands groupes: le monothéisme naturaliste et le naturalisme +anthropistique.</p> + +<p class="p2"><b>Monothéisme naturaliste.</b>—Cette ancienne forme de +religion voit l'incarnation de Dieu dans quelque phénomène +naturel élevé, dominant tout. Comme tel, depuis plusieurs +milliers d'années, ce qui a frappé l'homme avant tout c'est le +<em>soleil</em>, la divinité éclairant et réchauffant qui tient visiblement, +sous sa dépendance immédiate, toute la vie organique. +Le <em>culte du soleil</em> (solarisme ou héliothéisme) apparaît au +naturaliste moderne, entre toutes les formes de croyances +théistes, comme la plus estimable et celle qui se fusionne +le plus aisément avec la philosophie naturelle moniste du +présent.</p> + +<p>Car notre astrophysique et notre géogénie modernes nous +ont convaincus que notre terre est une partie détachée du +soleil et qu'elle retournera plus tard se perdre dans son sein. +La physiologie moderne nous enseigne que la source première +de toute vie organique, sur la terre, est la formation du +plasma ou <em>plasmodomie</em> et que cette synthèse de combinaisons +<a class="pagenum" id="Page_323" title="323"></a> +inorganiques simples (eau, acide carbonique et ammoniaque +ou acide azotique) ne peut se produire que sous l'influence +de la <em>lumière solaire</em>. Le développement primaire des +<em>plantes plasmodomes</em> n'a été suivi que tardivement, secondairement +par celui des <em>animaux plasmophages</em> qui, directement +ou indirectement, se nourrissent des premières et l'apparition +de l'espèce humaine elle-même n'est, à son tour, qu'un fait +tardif dans l'histoire généalogique du règne animal. Notre vie +humaine tout entière, corporelle et intellectuelle, se ramène en +dernière analyse, comme toute autre vie organique, au rayonnement +du soleil dispensateur de lumière et de chaleur. Du +point de vue de la raison pure, le <em>culte du soleil</em> apparaît donc +comme un <em>monothéisme naturaliste</em>, beaucoup plus fondé que +le culte anthropistique des chrétiens et autres peuples civilisés, +qui se représentent Dieu sous la forme humaine. De +fait, les adorateurs du soleil étaient déjà parvenus, il y a des +milliers d'années, à un degré de culture intellectuelle et +morale plus élevé que la plupart des autres théistes. Me trouvant +en 1881 à Bombay, j'y ai suivi avec la plus grande sympathie +les édifiants exercices de piété des fidèles parsis qui, debout +au bord de la mer ou agenouillés sur des tapis étendus, lors +du lever et du coucher du soleil exprimaient à l'astre leur +adoration<a name="FNanchor_57" id="FNanchor_57" href="#Footnote_57" class="fnanchor">[57]</a>.—Le <em>culte de la lune</em>, <em>lunarisme</em> ou <em>Sélénothéisme</em> +est moins important que le solarisme; s'il y a quelques +peuples primitifs qui adorent la lune seule, la plupart +cependant professent en même temps le culte du soleil et des +étoiles.</p> + +<p class="p2"><b>Monothéisme anthropistique.</b>—L'identification de Dieu +à l'homme, l'idée que l'«Etre suprême» pense, sent et agit +comme l'homme (quoique sous une forme plus élevée) joue +le plus grand rôle dans l'histoire de la civilisation, en tant +que <em>monothéisme anthropomorphique</em>. Il faut mettre ici au +premier plan les trois grandes religions de la race méditerranéenne: +<a class="pagenum" id="Page_324" title="324"></a> +la religion mosaïque ancienne, la religion chrétienne +intermédiaire et la religion mahométane, dernière venue. +Ces <em>trois grandes religions méditerranéennes</em>, apparues toutes +trois sur les rivages favorisés de la plus intéressante des +mers, fondées toutes trois d'une manière analogue par un +enthousiaste de race sémitique, à l'imagination enflammée—ont +entre elles les rapports les plus étroits, non seulement +extérieurement, par cette origine commune, mais encore +intérieurement, par de nombreux traits communs à leurs +articles de foi. De même que le Christianisme a emprunté +directement une grande partie de sa mythologie à l'ancien +Judaïsme, de même l'Islamisme, dernier venu, a conservé +beaucoup de l'héritage des deux autres religions. Les religions +méditerranéennes étaient toutes les trois, à l'origine, +purement <em>monothéistes</em>; toutes les trois, elles ont subi plus +tard les transformations <em>polythéistes</em> les plus variées, à mesure +qu'elles se répandaient sur les côtes découpées et si diversement +habitées de la Méditerranée et de là sur les autres points +du globe.</p> + +<p class="p2"><b>Le Mosaïsme.</b>—Le monothéisme juif, tel que <em>Moïse</em> le +fonda (1600 av. J.-C.) passe d'ordinaire pour la forme de +croyance religieuse qui, dans l'antiquité, a exercé la plus +grande influence sur le développement ultérieur, éthique et +religieux, de l'humanité. Il est incontestable que cette haute +valeur historique lui incombe déjà pour cette raison que les +deux autres religions méditerranéennes qui partagent avec +lui l'empire du monde sont issues de lui; le Christ est porté +sur les épaules de Moïse comme plus tard Mahomet sur celles +du Christ. De même, le Nouveau Testament qui, dans le court +espace de dix-neuf cents ans, est devenu le fondement de la +foi de tous les peuples civilisés, repose sur la base vénérable +de l'Ancien Testament. Tous deux réunis, sous le nom de +<em>Bible</em>, ont pris une influence et une extension qu'on ne +peut comparer à celles d'aucun livre au monde. De fait, la +Bible est aujourd'hui encore sous certains rapports—et +<a class="pagenum" id="Page_325" title="325"></a> +malgré le mélange étrange du bon et du mauvais—le «livre +des livres». Mais si nous examinons impartialement et +sans préjugé, cette remarquable source historique, bien des +points importants se présenteront sous un tout autre jour +qu'on ne l'enseigne partout. Ici aussi, la critique moderne et +l'histoire de la civilisation pénétrant plus avant, nous ont +fourni des renseignements précieux qui ébranlent dans ses +fondements la tradition admise.</p> + +<p>Le monothéisme, tel que Moïse chercha à l'établir dans le +culte de Jéhovah et tel qu'il fut plus tard développé avec +grand succès par les <em>prophètes</em>—les philosophes des Hébreux—eut +à l'origine de longs et durs combats à soutenir +avec l'ancien polythéisme, alors tout puissant. <em>Jéhovah</em> ou +Japheh fut d'abord dérivé de ce Dieu céleste qui, sous le nom +de Moloch ou Baal était une des divinités les plus honorées +de l'Orient. (Sethos ou Typhon des Egyptiens, Saturne ou +Chronos des Grecs). Mais à côté, d'autres dieux demeuraient +en haute estime, et la lutte contre l'«idolâtrie» ne cessa +jamais chez le peuple juif. Cependant, en principe, Jéhovah +demeura le seul Dieu, celui qui, dans le premier des dix commandements +de Moïse, dit expressément: «Je suis le Seigneur +ton Dieu, tu n'auras pas d'autre Dieu que moi».</p> + +<p class="p2"><b>Le Christianisme.</b>—Le monothéisme chrétien partagea +le sort de son père, le mosaïsme, il ne resta monothéisme +vrai que théoriquement, en principe, tandis que pratiquement +il revêtait les formes les plus diverses du polythéisme. +A vrai dire, déjà par la doctrine de la Trinité, qui passait +pourtant pour un des éléments indispensables de la religion +chrétienne, le monothéisme était logiquement supprimé. Les +<em>trois personnes</em> distinguées comme Père, Fils et Saint-Esprit, +sont et restent trois <em>individus</em> différents (et même des personnages +anthropomorphes) au même titre que les trois +divinités hindoues de la Trimurti (Brahma, Wischnou, Schiwa) +ou que celles de la Trinité des anciens Hébreux (Anu, Bel, +Ao). Ajoutons que dans les sectes les plus répandues du Christianisme, +<a class="pagenum" id="Page_326" title="326"></a> +la Vierge Marie, comme Mère immaculée du Christ, +joue un grand rôle à titre de quatrième divinité; dans beaucoup +de cercles catholiques, elle passe même pour plus importante +et plus influente que les trois personnages masculins +du Céleste royaume. Le <em>culte de la Madone</em> a pris là une telle +importance qu'on pourrait l'opposer comme un <em>monothéisme +féminin</em> à la forme ordinaire de monothéisme masculin. L'auguste +reine des Cieux occupe si bien le premier plan (ainsi +que d'innombrables portraits de la madone et d'innombrables +légendes en font preuve), que les trois personnages masculins +sont complètement effacés.</p> + +<p>En dehors de cela, la fantaisie des Chrétiens croyants a de +bonne heure joint une nombreuse société de <em>Saints</em> de toutes +espèces au chef suprême du gouvernement céleste et des anges +musiciens veillent à ce que, dans la «vie éternelle» on ne +manque pas de jouissances musicales. Les papes romains—les +plus grands charlatans que jamais religion ait produits—s'empressent +continuellement d'augmenter par des canonisations +nouvelles le nombre de ces célestes trabans +anthropomorphes. Cette étonnante société du Paradis a reçu +une augmentation de population, à la fois plus considérable +et plus intéressante que toutes les autres, le 13 juillet +1870, lorsque le Concile du Vatican a déclaré les papes, +en tant que représentants du Christ, <em>infaillibles</em>, les élevant +ainsi, de lui-même, au rang de <em>dieux</em>. Si nous ajoutons à cela +le «diable personnel» et les «mauvais anges» qui composent +sa cour, personnages reconnus par les papes, le <em>papisme</em> +nous présentera encore aujourd'hui la forme la plus répandue +du Christianisme moderne, et le tableau varié d'un <em>polythéisme</em> +si riche, que l'Olympe hellénique nous paraîtra, à +côté de lui, petit et misérable.</p> + +<p class="p2"><b>L'Islamisme</b> (ou <em>Monothéisme mahométan</em>) est la forme +la plus récente et en même temps la plus pure du Monothéisme. +Lorsque le jeune Mahomet (né en 570), de bonne +heure en vint à mépriser le culte polythéiste de ses concitoyens +<a class="pagenum" id="Page_327" title="327"></a> +arabes et apprit à connaître le Christianisme des +Nestoriens, il s'appropria, il est vrai, les doctrines fondamentales +de ceux-ci, mais il ne put se résoudre à voir dans le +Christ autre chose qu'un Prophète, comme Moïse. Dans le +dogme de la Trinité, il ne trouva que ce qu'y doit forcément +trouver tout homme sans préjugé après une réflexion impartiale: +un article de foi absurde qui n'est ni conciliable avec +les principes de notre raison, ni du moindre prix pour notre +édification religieuse. Mahomet considérait avec raison l'adoration +de l'immaculée Vierge Marie «Mère de Dieu» comme +une idolâtrie aussi vaine que le culte rendu aux images et aux +statues. Plus il y réfléchissait, plus il aspirait vers une plus +pure conception de Dieu, plus clairement lui apparaissait la +certitude de son grand principe: «Dieu est le seul Dieu»; +il n'y a pas à côté de lui d'autres dieux.</p> + +<p>Sans doute, Mahomet ne pouvait pas non plus s'affranchir +de tout anthropomorphisme dans sa conception de Dieu. Son +Dieu unique restait, lui aussi, un homme tout-puissant, +idéalisé, tout comme le sévère Dieu vengeur de Moïse, tout +comme le Dieu doux et aimant du Christ. Mais nous devons +cependant reconnaître à la religion mahométane cette supériorité +qu'à travers son évolution historique et ses inévitables +déviations, elle a conservé bien plus rigoureusement que les +religions mosaïque et chrétienne le caractère du <em>pur monothéisme</em>. +Cela se voit encore aujourd'hui, extérieurement, +dans les formules de prières, la façon de prêcher inhérentes au +culte mahométan, de même que dans l'architecture et la décoration +de ses temples. Lorsqu'en 1873, je visitai pour la première +fois l'Orient, que j'admirai les splendides mosquées du +Caire et de Smyrne, de Brousse et de Constantinople, je fus +rempli d'une piété sincère par la décoration simple et pleine de +goût de l'intérieur, par l'ornementation architectonique d'un +style si élevé et en même temps si riche de l'extérieur. +Comme ces mosquées paraissent nobles et d'un style élevé, +comparées à la plupart des églises catholiques qui, à l'intérieur, +sont surchargées de tableaux de toutes sortes et d'oripeaux +<a class="pagenum" id="Page_328" title="328"></a> +dorés, tandis qu'à l'extérieur elles sont défigurées par +une profusion de figures humaines et animales! Le même +caractère d'élévation se retrouve dans les prières silencieuses +et les simples exercices de piété du Coran, comparés au +bruyant et incompréhensible bredouillage de mots des messes +catholiques ou à la musique tapageuse des processions +théâtrales.</p> + +<p class="p2"><b>Mixothéisme.</b>—On peut à bon droit réunir sous ce +terme toutes les formes de croyance aux dieux qui renferment +des <em>mélanges</em> de conceptions religieuses différentes et +en partie même contradictoires. En théorie, cette forme de +religion, des plus répandues, n'a jamais été reconnue jusqu'ici. +En pratique, néanmoins, c'est la plus importante et la plus +remarquable de toutes. Car la grande majorité des hommes +qui se sont formés des idées religieuses ont été de tous +temps et sont aujourd'hui encore <em>mixothéistes</em>; leur notion +de Dieu est un mélange des principes religieux de telle confession +spéciale, qu'on leur a inculqués dès l'enfance et de +beaucoup d'impressions diverses éprouvées plus tard au +contact d'autres formes de croyance et qui ont modifié les +premières. Pour beaucoup de savants il faut ajouter à cela +l'influence transformatrice des études philosophiques de +l'âge mûr et surtout l'étude impartiale des phénomènes de la +nature qui montre le néant des croyances théistes. La lutte +entre ces notions contradictoires, infiniment douloureuse +pour les âmes sensibles et qui parfois se prolonge sans solution +pendant la vie entière,—montre clairement la puissance +inouïe de l'<em>hérédité</em> des vieux principes religieux d'une +part et de l'<em>adaptation</em> précoce à des principes erronés, d'autre +part. La confession spéciale qui, dès sa plus tendre enfance, +a été inculquée de force à l'enfant par ses parents, reste le +plus souvent et pour la plus grande part, prédominante, au +cas où plus tard l'influence plus forte d'une autre confession +n'amène pas une conversion. Mais même dans ce passage +d'une forme de croyance à l'autre, le nouveau nom, comme +<a class="pagenum" id="Page_329" title="329"></a> +déjà celui qu'on vient de quitter, n'est souvent qu'une étiquette +extérieure sous laquelle s'abritent les croyances et les +erreurs les plus diverses, formant le mélange le plus +bariolé. La grande majorité des prétendus chrétiens ne sont +pas monothéistes (comme ils le croient), mais amphithéistes, +triplothéistes ou polythéistes. On en peut dire autant des +adeptes de l'islamisme et du mosaïsme, ainsi que de ceux de +toutes les religions monothéistes. Partout viennent s'adjoindre +à la notion originelle du «Dieu unique ou du dieu triple», +des croyances, acquises plus tard, à des divinités subalternes: +anges, diables, saints et autres démons, mélange bariolé des +formes les plus diverses du théisme.</p> + +<p class="p2"><b>Essence du théisme.</b>—Toutes les formes que nous +venons de passer en revue, du théisme au sens propre—peu +importe que cette croyance en Dieu revête une forme naturaliste +ou anthropistique—ont en commun la conception de +Dieu comme d'un être <em>extérieur au monde</em> (<em>extra mundanum</em>) +ou <em>surnaturel</em> (<em>supranaturale</em>). Toujours Dieu s'oppose, comme +un Etre indépendant, au monde ou à la nature, le plus souvent +comme leur Créateur, leur Conservateur et leur Régisseur. +Dans la plupart des religions s'ajoute encore à cela le +caractère de <em>personnalité</em> et l'idée, plus précise encore, que +Dieu en tant que personne est semblable à l'homme. +«L'homme se peint dans ses dieux.» Cet <em>anthropomorphisme +de Dieu</em> ou conception anthropistique d'un Etre qui pense, +sent et agit comme l'homme, prédomine chez la majorité de +ceux qui croient en Dieu, tantôt sous une forme plus naïve +et plus grossière, tantôt sous une forme plus abstraite et plus +raffinée. Sans doute, la théosophie la plus élevée affirme que +Dieu, en tant qu'Etre suprême, est absolument parfait et par +suite complètement différent de l'Etre imparfait qu'est +l'homme. Mais à un examen plus minutieux on s'aperçoit +toujours que ce qui est commun aux deux c'est l'activité +psychique ou intellectuelle. Dieu sent, pense et agit comme +l'homme, quoique sous une forme infiniment plus parfaite.</p> + +<p class="p2"><a class="pagenum" id="Page_330" title="330"></a> +<b>L'anthropisme personnel de Dieu</b> est devenu pour la +plupart des croyants une idée si naturelle qu'ils ne sont pas +choqués de voir Dieu personnifié sous la forme humaine dans +les tableaux et les statues, ni de lui voir revêtir cette forme +humaine dans les diverses créations poétiques de l'imagination, +où Dieu se transforme ainsi en un <em>Vertébré</em>. Dans beaucoup de +mythes, Dieu apparaît encore sous la forme d'autres Mammifères +(singes, lions, taureaux, etc.), plus rarement sous celle +d'Oiseaux (aigle, colombe, cigogne) ou sous celle de Vertébrés +inférieurs (serpents, crocodiles, dragons). Dans les religions +les plus élevées et les plus abstraites, cette forme corporelle +disparaît et Dieu n'est adoré que comme «<em>pur esprit</em>» sans +corps. «Dieu est esprit et celui qui l'adore doit l'adorer en +esprit et en vérité». Mais néanmoins l'activité psychique de +ce pur esprit est absolument la même que celle des dieux +anthropomorphes. A la vérité, ce Dieu immatériel n'est pas +incorporel, mais invisible, conçu sous la forme d'un gaz.</p> + +<p>Nous aboutissons ainsi à la notion paradoxale d'un Dieu, +<em>Vertébré gazeux</em> (cf. <em>Morphol. gén.</em>, 1866).</p> + +<p class="p2">II. <b>Panthéisme</b> (Doctrine de l'Un-Tout), <em>Dieu et le monde +sont un seul et même être</em>. L'idée de Dieu s'identifie avec celle +de la <em>nature</em> ou de la <em>substance</em>. Cette conception panthéiste +est en opposition radicale, en principe du moins, avec toutes +les formes précédentes et autres possibles du <em>théisme</em>, bien +qu'on se soit efforcé, par des concessions réciproques, de combler +le profond abîme qui sépare les deux doctrines. Entre elles +persiste toujours cette opposition fondamentale que, dans le +<em>théisme</em>, Dieu, être <em>extramondain</em>, s'oppose à la nature qu'il +crée et conserve, agissant sur elle <em>du dehors</em>, tandis que dans +le <em>panthéisme</em>, Dieu, Etre <em>intramondain</em>, est partout la nature +elle-même et agit <em>à l'intérieur</em> de la substance, en tant +que «force ou énergie». Ce dernier point de vue est seul conciliable +avec la loi naturelle suprême qu'un des plus grands +triomphes du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle est d'avoir posée: la <em>loi de substance</em>. +Le <em>panthéisme</em> est donc nécessairement le <em>point de</em> +<a class="pagenum" id="Page_331" title="331"></a> +<em>vue des sciences naturelles modernes</em>. Sans doute, les naturalistes, +aujourd'hui encore, sont nombreux qui contestent cette +affirmation et pensent pouvoir concilier l'ancienne doctrine +théiste avec les idées fondamentales du panthéisme exprimées +par la loi de substance. Mais ces vains efforts ne reposent tous +que sur l'obscurité ou sur l'inconséquence de la pensée, +dans le cas toutefois où ils sont sincères et tentés avec +loyauté.</p> + +<p>Le <em>panthéisme</em> ne pouvant provenir que de l'observation de +la nature, rectifiée et interprétée par la pensée de l'homme +civilisé, on comprend qu'il soit apparu bien plus tard que le +<em>théisme</em> qui, sous sa forme la plus grossière, était déjà constitué +il y a plus de dix mille ans, chez les peuples primitifs et +avec les variations les plus diverses.</p> + +<p>Si des germes de panthéisme se trouvent déjà épars dans +les diverses religions dès le début de la philosophie (chez les +plus anciens des peuples civilisés dans l'Inde et en Egypte, +en Chine et au Japon), bien des milliers de siècles avant +Jésus-Christ, cependant, le panthéisme, comme philosophie +précise et constituée, n'apparaît qu'avec l'<em>hylozoïsme +des philosophes naturalistes ioniens</em> dans la première moitié +du <span class="smcap">VI</span><sup>e</sup> siècle avant Jésus-Christ. A cette époque de splendeur +pour l'esprit grec, tous les grands penseurs sont dépassés +par <span class="smcap">Anaximandre</span> de Milet, lequel conçut l'unité fondamentale +du <em>Tout infini</em> (Apeiron) avec plus de profondeur et de clarté +que son maître <span class="smcap">Thalès</span> ou son élève <span class="smcap">Anaximène</span>. Non seulement +<span class="smcap">Anaximandre</span> avait déjà exprimé la grande pensée de +l'<em>unité</em> originelle du Cosmos, de l'<em>évolution</em> de tous les phénomènes +provenant de la <em>matière première</em> qui pénètre tout, +mais aussi la conception hardie d'une <em>alternance</em> périodique +et indéfinie de mondes apparaissant et disparaissant.</p> + +<p>Beaucoup d'autres grands philosophes ultérieurs, dans +l'antiquité classique, surtout <span class="smcap">Démocrite</span>, <span class="smcap">Héraclite</span> et <span class="smcap">Empédocle</span> +ont été amenés par leurs réflexions profondes à concevoir +dans le même sens ou d'une manière analogue, cette +unité de la Nature et de Dieu, du corps et de l'esprit qui a +<a class="pagenum" id="Page_332" title="332"></a> +trouvé son expression la plus précise dans la loi de substance +de notre <em>monisme</em> actuel. Le grand poète romain et +philosophe naturaliste, <span class="smcap">Lucrèce</span>, a exposé ce monisme sous +une forme hautement poétique dans son célèbre poème +didactique <em>De rerum Natura</em>. Mais ce monisme panthéiste +et conforme à la Nature fut bientôt repoussé par le dualisme +mystique de <span class="smcap">Platon</span> et surtout par la puissante influence que +conquit sa philosophie idéaliste en se fusionnant avec les +doctrines chrétiennes. Lorsqu'ensuite leur plus puissant +représentant, le pape, eut acquis l'empire intellectuel du +monde, le panthéisme fut violemment comprimé, <span class="smcap">Giordano +Bruno</span>, son représentant le plus remarquable, fut brûlé vif le +17 février 1600, sur le Campo Fiori de Rome, par le «représentant +de Dieu».</p> + +<p>Ce n'est que dans la seconde moitié du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle que le +système panthéiste fut constitué sous sa forme la plus pure +par le grand <span class="smcap">Spinoza</span>; il créa pour désigner la totalité des +choses le pur <em>concept de substance</em> dans lequel «Dieu et le +Monde» sont inséparables. Nous devons d'autant plus admirer +aujourd'hui la clarté, l'exactitude et la logique du système +moniste de <span class="smcap">Spinoza</span>, qu'il y a deux cent cinquante ans, +ce puissant penseur manquait encore de toutes les données +empiriques certaines que nous n'avons acquises que dans la +seconde moitié du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle. Quant aux rapports entre le +panthéisme de <span class="smcap">Spinoza</span>, le <em>matérialisme</em> ultérieur du +<span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle et notre <em>monisme</em> actuel, nous en avons déjà +parlé au premier chapitre de ce livre. Rien n'a tant contribué +à le propager, surtout en Allemagne, que les œuvres +immortelles du plus grand de nos poètes et penseurs, +de <span class="smcap">Goethe</span>. Ses admirables poèmes <em>Dieu et le Monde</em>, +<em>Prométhée</em>, <em>Faust</em>, etc., contiennent, enveloppées sous +la forme poétique la plus parfaite, les pensées fondamentales +du panthéisme.</p> + +<p class="p2"><b>Athéisme</b> (<em>Conception de l'Univers dépouillé de Dieu</em>).—Il +n'y a <em>pas de Dieu</em> ni de dieux, si l'on désigne par ce terme +<a class="pagenum" id="Page_333" title="333"></a> +des êtres personnels existant en dehors de la Nature.</p> + +<p>Cette <em>conception athéiste</em> coïncide, quant aux points +essentiels, avec le <em>monisme</em> ou <em>panthéisme</em> des sciences naturelles; +elle en donne seulement une autre expression, en ce +qu'elle en fait ressortir le côté négatif, la non-existence de la +divinité extramondaine ou surnaturelle. En ce sens, <span class="smcap">Schopenhauer</span> +dit très justement: «Le <em>panthéisme</em> n'est qu'un +athéisme poli. La vérité du panthéisme consiste dans la suppression +de l'opposition dualiste entre Dieu et le monde, +dans la constatation que le monde existe en vertu de sa force +interne et par lui-même. La proposition panthéiste: Dieu +et le monde ne font qu'un, est un détour poli pour signifier +au seigneur Dieu son congé.»</p> + +<p>Pendant tout le moyen âge, sous la tyrannie sanglante du +papisme, l'<em>Athéisme</em> a été poursuivi par le fer et par le feu +comme la forme la plus épouvantable de conception de +l'Univers. Comme dans l'Evangile l'<em>athée</em> est complétement +identifié au <em>méchant</em> et qu'il est menacé dans la vie éternelle—pour +un simple «manque de foi»—des peines de +l'Enfer et de la damnation éternelle, on conçoit que tout bon +chrétien ait évité soigneusement le moindre soupçon d'athéisme. +Malheureusement c'est là une opinion accréditée +aujourd'hui encore, dans beaucoup de milieux. Le naturaliste +<em>athée</em>, qui consacre ses forces et sa vie à la recherche +de la <em>vérité</em>, est tenu d'avance pour capable de tout ce qui est +mal; le dévot <em>théiste</em> qui assiste sans pensée à toutes les +cérémonies vides du culte papiste, passe déjà, rien qu'à cause +de cela, pour un bon citoyen, même si, sous sa <em>croyance</em> il ne +pense rien du tout et qu'il pratique à côté de cela la morale +la plus répréhensible. Cette erreur ne s'expliquera qu'au +<span class="smcap">XX</span><sup>e</sup> siècle lorsque la superstition cédera davantage le pas à la +connaissance de la nature par la raison et à la conviction +moniste de <em>l'unité de Dieu et du monde</em>.</p> + +<h2>CHAPITRE XVI<br /> +Science et Croyance</h2> + +<p><a class="pagenum" id="Page_334" title=""></a> +<a class="pagenum" id="Page_335" title="335"></a></p> + +<p class="center"><span class="smcap">Études monistes sur la connaissance de la Vérité.—Activité +des sens et activité de la raison.—Croyance et superstition.—Expérience +et révélation.</span></p> + +<p class="left45">La recherche scientifique ne connaît qu'un but: la connaissance +de la réalité. Aucun sanctuaire ne peut lui +être plus sacré que celui de la <em>Vérité</em>. Il faut qu'elle +pénètre tout; elle ne doit reculer devant aucun +examen, devant aucune analyse, si fort que tienne au +cœur du chercheur ce qu'il lui faut examiner, soit +que le respect, l'amour, le sentiment de la loyauté, la +religion, les opinions viennent se mettre à la traverse +de sa tâche. Il lui faut déclarer les résultats de +l'examen sans ménagement, sans souci de son avantage +ou de son désavantage, sans chercher l'éloge et sans +craindre le blâme.<br /> +<span class="i9 smcap">L. Brentano.</span></p> + +<hr /> +<p><a class="pagenum" id="Page_336" title="336"></a></p> + +<p class="center"><b>SOMMAIRE DU CHAPITRE XVI</b></p> + +<p class="hanging content">Connaissance de la Vérité et ses sources: activité sensorielle et association +des représentations.—Organes des sens (Esthètes) et organes de la pensée +(phronètes).—Organes des sens et leur énergie spécifique.—Développement +de celle-ci.—Philosophie de la sensibilité.—Valeur inappréciable +des sens.—Limites de la connaissance sensible.—Hypothèse et +croyance.—Théorie et croyance.—Opposition radicale entre les croyances +scientifiques (naturelles) et les croyances religieuses (surnaturelles).—Superstition +des peuples primitifs et des peuples civilisés.—Confessions +diverses.—Ecoles sans confession.—La croyance de nos pères.—Spiritisme.—Révélation.</p> + +<p class="center">LITTÉRATURE</p> + +<p><span class="smcap">A. Svoboda.</span>—<i>Gestalten des Glaubens.</i> Leipzig, 1897.</p> + +<p><span class="smcap">D. Strauss.</span>—<i>Gesammelte Schriften</i>, 12 Bänder, Bonn, 1877.</p> + +<p><span class="smcap">J. W. Draper.</span>—<i>Geschichte der Konflikte Zwischen Religion und Wissenschaft</i>, +Leipzig, 1865.</p> + +<p><span class="smcap">L. Buchner.</span>—<i>Über religioese und wissenschaftliche Weltanschauung</i>, 1887.</p> + +<p><span class="smcap">O. Möllinger.</span>—<i>Die Gott-Idee der neuen Zeit und der nothwendige Ausbau +des Christenthums</i> 2te Aufl., Zurich 1870.</p> + +<p><span class="smcap">A. Rau.</span>—<i>Empfinden und Denken.</i> Giessen 1896.</p> + +<p><span class="smcap">F. Zollner.</span>—<i>Ueber die Natur der Kometen. Beitraege zur Gesch. und Theorie +der Erkenntniss</i>, Leipzig, 1872.</p> + +<p><span class="smcap">A. Lehmann.</span>—<i>Aberglaube und Zauberei von den aeltesten Zeiten an bis in +die Gegenwart.</i> trad. allem. de 1899.</p> + +<p><span class="smcap">F. Bacon.</span>—<i>Novum Organon Scientiarum.</i></p> + +<p><a class="pagenum" id="Page_337" title="337"></a></p> + +<p class="p2">Tout travail véritablement scientifique tend à la connaissance +de la <em>vérité</em>. Notre vrai savoir, celui qui a du prix, se +rapporte au réel et consiste en représentations auxquelles correspondent +des choses réellement existantes. Nous sommes +incapables, il est vrai, de connaître l'essence intime de ce +monde réel,—«la chose en soi»—mais une observation +impartiale et une comparaison critique des choses nous convainquent +que, dans l'état normal du cerveau et des organes +des sens, les impressions du monde extérieur sur ceux-ci +sont les mêmes chez tous les hommes raisonnables—et +que, lorsque les organes de la pensée fonctionnent normalement, +certaines représentations se forment, qui sont partout +les mêmes; nous les disons <em>vraies</em> et sommes convaincus +par là que leur contenu correspond à la partie des choses +qu'il nous est donné de connaître. Nous <em>savons</em> que ces faits +ne sont point imaginaires mais réels.</p> + +<p class="p2"><b>Sources de connaissance.</b>—Toute connaissance de la +vérité a pour fondement deux groupes de fonctions physiologiques +distincts mais ayant entre eux d'étroits rapports: +d'abord la <em>sensation</em> des objets, au moyen de l'activité sensorielle +et ensuite la liaison des impressions ainsi recueillies, +en <em>représentation</em>, grâce à l'association. Les instruments de +la sensation sont les <em>organes des sens</em> (sensibles ou Aesthètes); +les instruments à l'aide desquels se forment et s'enchaînent +les représentations, sont les <em>organes de la pensée</em> +<a class="pagenum" id="Page_338" title="338"></a> +(phronètes). Ceux-ci font partie du <em>système nerveux</em> central; +les autres, au contraire, du système nerveux périphérique, +système si important et si développé chez les animaux supérieurs +pour lesquels il est le seul et unique facteur de l'activité +psychique.</p> + +<p class="p2"><b>Organes des sens</b> (<em>sensilles ou aesthètes</em>).—L'activité +sensorielle de l'homme, point de départ de toute connaissance, +s'est développée lentement et progressivement, comme +un perfectionnement de celle des Mammifères les plus +proches, les Primates. Les organes, chez tous les représentants +de cette classe très élevée, présentent partout la même +structure essentielle et leurs fonctions sont partout soumises +aux mêmes lois physico-chimiques. Elles se sont partout +constituées historiquement de la même manière. De même +que chez tous les autres animaux, les sensilles, chez les Mammifères, +sont à l'origine des parties du revêtement cutané et +les cellules sensibles de l'<em>épiderme</em> sont les ancêtres des différents +organes sensoriels, lesquels ont acquis leur énergie +spécifique en s'adaptant à des excitations différentes +(lumière, chaleur, son, chimiopathie). Aussi bien les bâtonnets +de la rétine que les cellules auditives du limaçon de +l'oreille, que les cellules olfactives et les cellules gustatives, +proviennent originairement de ces simples cellules non différenciées +de l'épiderme, qui revêtent toute la surface de +notre corps. Ce fait très important peut être directement +démontré par l'observation immédiate de l'embryon humain +ou de tout autre embryon animal. De ce fait ontogénétique +se déduit avec certitude, d'après la loi fondamentale biogénétique, +cette conclusion phylogénétique grosse elle-même +de conséquences, à savoir: que dans la longue histoire généalogique +de nos ancêtres, les organes sensoriels supérieurs, +avec leur énergie spécifique, dérivent originairement, eux +aussi, de l'épiderme d'animaux inférieurs, d'une assise cellulaire +simple qui ne contenait pas encore de pareilles sensilles +différenciées.</p> + +<p class="p2"><a class="pagenum" id="Page_339" title="339"></a> +<b>Énergie spécifique des sensilles.</b>—C'est un fait de la +plus haute importance pour l'étude de l'homme, que différents +nerfs de notre corps puissent percevoir des qualités très différentes +du monde extérieur et ne puissent percevoir que +celles-là. Le nerf visuel ne transmet que les impressions +lumineuses, le nerf auditif que les impressions de son, le +nerf olfactif que des impressions olfactives, etc. De quelque +nature que soit l'excitation qui stimule un de ces nerfs déterminés, +la réaction, par contre, est toujours qualitativement +la même. De cette <em>énergie spécifique</em> des nerfs sensoriels, +dont toute la portée a été exposée pour la première fois par +le grand physiologiste <span class="smcap">J. Müller</span>, on a tiré des conséquences +très inexactes, surtout au profit d'une théorie de la connaissance +dualiste et a prioriste. On a prétendu que le cerveau +ou l'âme ne percevait qu'un certain état du nerf excité et +qu'on ne pouvait rien conclure de là, quant à l'existence ou +la nature du monde extérieur d'où provenait l'excitation. La +philosophie sceptique en tirait cette conclusion que l'existence +même de ce monde était douteuse et l'extrême idéalisme, +non seulement mettait en doute cette réalité, mais la +niait simplement; il prétendait que le monde n'existait que +dans notre représentation.</p> + +<p>En face de ces erreurs, nous devons rappeler que l'«énergie +spécifique» n'est pas originairement une qualité innée +de certains nerfs, mais qu'elle provient de leur <em>adaptation</em> +à l'activité particulière des cellules épidermiques dans +lesquelles ils se terminent. En vertu des grandes lois de la +division du travail, les <em>cellules sensorielles épidermiques</em>, à +l'origine non différenciées, se sont attribuées des tâches +diverses, en ce sens que les uns ont recueilli l'excitation des +rayons lumineux, les autres l'impression des ondes sonores, +un troisième groupe l'action chimique des substances odorantes, +etc. Au cours des siècles, ces excitations sensorielles +externes ont amené une modification graduelle des propriétés +physiologiques et morphologiques de ces régions épidermiques, +tandis qu'en même temps se modifiaient aussi les +<a class="pagenum" id="Page_340" title="340"></a> +nerfs sensibles, chargés de conduire au cerveau les impressions +recueillies à la périphérie. La sélection améliora pas à +pas celles d'entre les transformations de ces nerfs qui se +montrèrent utiles et créa enfin au cours de millions d'années, +ces merveilleux instruments qui, comme l'<em>œil</em> et l'<em>oreille</em>, +constituent nos biens les plus précieux; leur disposition est +si admirablement conforme à un but d'utilité qu'ils ont pu +nous induire à l'hypothèse erronée d'une «création d'après +un plan préconçu». Ainsi la propriété caractéristique de tout +organe sensoriel et de son nerf spécifique ne s'est développée +que graduellement par l'habitude et l'exercice—c'est-à-dire +par l'<em>adaptation</em>—et s'est transmise ensuite par l'<em>hérédité</em> +de génération en génération. <span class="smcap">A. Rau</span> a établi explicitement +cette conception dans son excellent ouvrage: <em>Sensation +et pensée, étude physiologique sur la nature de l'entendement +humain</em> (1896). On y trouve à côté de la juste interprétation +de la loi de <span class="smcap">Müller</span> sur l'énergie sensorielle spécifique, +des discussions pénétrantes sur le rapport de ces +énergies avec le cerveau et, dans le dernier chapitre en particulier, +appuyée sur celle de <span class="smcap">L. Feuerbach</span>, une remarquable +<em>philosophie de la sensibilité</em>; je me range complètement du +côté de ce convainquant exposé.</p> + +<p class="p2"><b>Limites de la perception sensorielle.</b>—D'une comparaison +critique entre l'activité sensorielle de l'homme et celle +des autres vertébrés, il ressort un certain nombre de faits de +la plus haute importance, dont nous sommes redevables aux +recherches approfondies faites au <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, surtout dans la +seconde moitié. Cela est vrai, particulièrement, des deux organes +sensoriels les plus perfectionnés, des «organes esthétiques», +l'œil et l'oreille. Ils présentent, dans l'embranchement +des Vertébrés, une structure différente de ce qu'elle est +chez les autres animaux, structure plus complexe,—et ils +se développent en outre, dans l'embryon des Vertébrés, +d'une manière toute spéciale. Cette ontogénèse et cette +structure typique des sensilles, chez tous les Vertébrés, s'explique +<a class="pagenum" id="Page_341" title="341"></a> +par <em>l'hérédité</em> remontant jusqu'à une forme ancestrale +commune. Mais au sein du groupe, on observe une +grande variété de détail dans le développement, laquelle +résulte de <em>l'adaptation</em> à des conditions de vie variant avec les +espèces, ainsi que de l'exercice plus fréquent ou plus rare des +diverses parties de l'organisme.</p> + +<p>L'homme, sous le rapport du développement des sens, est +bien loin de nous apparaître comme le Vertébré le plus perfectionné. +L'oiseau a la vue bien plus pénétrante et distingue +les petits objets à une grande distance, bien plus distinctement +que l'homme. L'oreille de nombreux Mammifères, en +particulier des Carnivores, Ongulés, Rongeurs vivant dans +les déserts, est beaucoup plus sensible que celle de l'homme +et perçoit les bruits légers à des distances bien plus grandes; +c'est ce qu'indique déjà le pavillon de leur oreille, très grand +et très mobile. Les oiseaux chanteurs présentent, même au +point de vue des sons musicaux, une organisation bien supérieure +à celle de l'homme. Le sens olfactif, chez la plupart +des Mammifères, en particulier chez les Carnivores et les Ongulés, +est beaucoup plus développé que chez l'homme. Si le +chien pouvait comparer son flair, si fin, avec celui de l'homme, +il regarderait celui-ci avec une pitié dédaigneuse. De même, +quant aux sens inférieurs (sens du goût, sens sexuel, sens +du contact et de la température), l'homme est bien loin de +pouvoir prétendre au plus haut degré de perfectionnement.</p> + +<p>Nous autres hommes ne pouvons naturellement juger que +des sensations que nous possédons. Mais l'anatomie nous +démontre l'existence, dans le corps de beaucoup d'animaux, +d'organes sensoriels autres que ceux que nous connaissons. +C'est ainsi que les poissons et d'autres Vertébrés aquatiques +inférieurs possèdent, dans la peau, des sensilles caractéristiques +en communication avec des nerfs sensoriels spéciaux. +Sur les côtés du corps des poissons, à droite et à gauche, court +un long canal qui, en avant, dans la région de la tête, se +prolonge par plusieurs canaux ramifiés. Dans ces «canaux +muqueux» sont des nerfs pourvus de branches nombreuses +<a class="pagenum" id="Page_342" title="342"></a> +dont les terminaisons sont en rapport avec des éminences +nerveuses caractéristiques. Il est probable que cet «organe +sensoriel épidermique» étendu sert à percevoir les différences, +soit dans la pression, soit dans les autres qualités de +l'eau. D'autres groupes d'animaux se distinguent encore par +la possession d'autres sensilles caractéristiques dont le rôle +nous est inconnu.</p> + +<p>Ces faits nous montrent déjà que l'activité sensorielle de +l'homme est limitée et cela aussi bien quantitativement que +qualitativement. A l'aide de nos sens, même de celui de la +vue et de celui du tact, nous ne pouvons donc jamais connaître +qu'une partie des qualités que possèdent les objets du +monde extérieur. Mais cette perception partielle est elle-même +incomplète, car nos organes sensoriels sont imparfaits +et les nerfs sensoriels sont des interprètes qui ne transmettent +au cerveau que la traduction des impressions reçues.</p> + +<p>Cette imperfection reconnue de notre activité sensorielle ne +doit pourtant pas nous empêcher de considérer ces instruments +et l'œil avant tout, comme les plus nobles des organes; +ils constituent, avec les organes de la pensée localisés dans +le cerveau, le cadeau le plus précieux que la Nature ait fait à +l'homme. <span class="smcap">A. Rau</span> dit très justement: «<em>Toute science est en +dernière analyse une connaissance sensible</em>; les données des +sens ne sont pas niées mais interprétées par elle; les sens +sont nos premiers et nos meilleurs amis; bien avant que +l'entendement ne se développe, les sens disent à l'homme ce +qu'il doit faire et ce dont il doit s'abstenir. Celui qui renierait +la <em>sensibilité</em> pour échapper à ses dangers, agirait avec +autant d'irréflexion et de sottise que celui qui s'arracherait +les yeux parce que ces organes pourraient un jour voir des +choses honteuses; ou celui qui s'écorcherait la peau de la +main, de crainte que cette main ne se saisisse un jour du +bien d'autrui.» Aussi <span class="smcap">Feuerbach</span> a-t-il pleinement raison de +traiter toutes les philosophies, les religions, les institutions +qui sont en contradiction avec le principe de la <em>sensibilité</em>, +non seulement d'erronées, mais de <em>foncièrement pernicieuses</em>. +<a class="pagenum" id="Page_343" title="343"></a> +Sans sens pas de connaissance! <em>Nihil est in intellectu, quod +non fuerit in sensu.</em> (<span class="smcap">Locke</span>). L'immense mérite que s'est acquis +en ces derniers temps le Darwinisme, en nous faisant +connaître plus à fond et apprécier plus hautement l'activité +sensorielle, a déjà fait, il y a vingt ans, le sujet de ma conférence +«sur l'origine et le développement des organes des +sens»<a name="FNanchor_58" id="FNanchor_58" href="#Footnote_58" class="fnanchor">[58]</a>.</p> + +<p class="p2"><b>Hypothèse et croyance.</b>—Le besoin de connaître de +l'homme civilisé, parvenu à un haut degré de culture, n'est +pas satisfait par la connaissance, pleine de lacunes, du monde +extérieur que cet homme acquiert au moyen de ses organes +des sens, si imparfaits. Il s'efforce de transformer les impressions +sensibles qui lui ont été ainsi fournies, en valeurs de +connaissance; il les élabore, dans les centres sensoriels de +l'écorce cérébrale, en sensations spécifiques et par l'<em>association</em>, +dans le centre propre à cette opération, il assemble ces +sensations de manière à former des représentations; par +l'enchaînement des groupes de représentations, l'homme parvient +ensuite à constituer une science d'ensemble. Mais cette +science reste toujours pleine de lacunes et insatisfaisante, si +la <em>fantaisie</em> ne vient pas compléter la force de combinaison +insuffisante de l'entendement et si elle ne rassemble pas, +par l'association des images, des connaissances anciennes, +de manière à en constituer un tout. De là résultent de nouvelles +formations de représentations qui, seules, permettront +d'expliquer les faits perçus et «satisferont le besoin de causalité +de la raison». Les représentations qui comblent les +lacunes de la science et prennent sa place peuvent être +désignées, d'une manière générale, du nom de <em>croyance</em>. Et +c'est ainsi qu'il en va constamment dans la vie journalière. +Lorsque nous ne sommes pas sûrs d'une chose, nous disons +que nous la croyons. En ce sens, dans la science elle-même, +nous sommes forcés de croire; nous présumons ou admettons +<a class="pagenum" id="Page_344" title="344"></a> +qu'il existe un certain rapport entre deux phénomènes, +quoique nous ne le sachions pas d'une façon certaine. Dans +le cas où il s'agit de la connaissance des <em>causes</em>, nous construisons +des <em>hypothèses</em>. D'ailleurs on ne peut admettre, en +science, que les hypothèses comprises dans les limites des +facultés humaines et qui ne contredisent pas des faits connus. +Telles sont, par exemple, en physique, la théorie des vibrations +de l'éther; en chimie, l'existence des atomes avec leurs +affinités; en biologie, la théorie de la structure moléculaire +du plasma vivant.</p> + +<p class="p2"><b>Théorie et croyance.</b>—L'explication d'un grand nombre +de phénomènes se rattachant les uns aux autres, par une +cause qu'on admet leur être commune, constitue ce qu'on +appelle une théorie. Pour la théorie, comme pour l'hypothèse, +la <em>croyance</em> (au sens scientifique) est indispensable; +car, ici aussi, la fantaisie créatrice comble les lacunes que +l'entendement laisse quand il tâche de connaître les rapports +entre les choses. La théorie, par suite, ne peut jamais être +considérée que comme une approximation de la vérité; on +doit avouer qu'elle pourra, plus tard, être supplantée par une +autre mieux fondée. Malgré l'aveu de cette incertitude, la +théorie reste indispensable à toute vraie science; car, seule, +elle <em>explique</em> les faits en supposant admises leurs causes. +Celui qui renoncerait absolument à la théorie et ne voudrait +construire la science pure qu'avec des «faits certains» (ce +qui est le cas des esprits bornés, dans les prétendues «sciences +naturelles exactes» de nos jours)—celui-là renoncerait +du même coup à la connaissance des causes en général et par +là à la satisfaction du besoin de causalité inhérent à la +raison.</p> + +<p>La théorie de la gravitation en astronomie (<span class="smcap">Newton</span>), la +théorie cosmologique des gaz en cosmogénie (<span class="smcap">Kant</span> et <span class="smcap">Laplace</span>), +le principe de l'énergie en physique (<span class="smcap">Mayer</span> et <span class="smcap">Helmholtz</span>), +la théorie atomique en chimie (<span class="smcap">Dalton</span>), la théorie des +vibrations en optique (<span class="smcap">Huyghens</span>), la théorie cellulaire en histologie +<a class="pagenum" id="Page_345" title="345"></a> +(<span class="smcap">Schleiden</span> et <span class="smcap">Schwann</span>), la théorie de la descendance +en biologie (<span class="smcap">Lamarck</span> et <span class="smcap">Darwin</span>): autant d'exemples grandioses +de théories de premier ordre. Elles expliquent tout un +monde de grands phénomènes naturels par l'hypothèse d'une +<em>cause qui soit commune</em> à tous les faits isolés de leurs domaines +respectifs et par la démonstration qu'elles donnent que +tous les phénomènes font bien partie d'un même domaine et +qu'ils sont régis par des lois fixes, découlant de cette cause +unique. D'ailleurs, cette cause elle-même peut être inconnue +dans son essence ou peut n'être qu'une «hypothèse provisoire». +La <em>pesanteur</em>, dans la théorie de la gravitation +et la cosmogénie, l'<em>énergie</em> elle-même, dans son rapport +avec la matière, l'<em>éther</em> en optique et en électricité, +l'<em>atome</em> en chimie, le <em>plasma</em> vivant dans la théorie +cellulaire, l'<em>hérédité</em> dans la théorie de la descendance—tous +ces concepts, et autres semblables, dont usent les +grandes théories, peuvent être considérés par la philosophie +sceptique comme de «pures hypothèses», comme les +produits de la croyance scientifique, mais ils nous demeurent, +comme tels, <em>indispensables</em> aussi longtemps qu'ils n'auront +pas été remplacés par une hypothèse meilleure.</p> + +<p class="p2"><b>Croyance et Superstition.</b>—D'une toute autre nature +que ces formes de croyance scientifique sont ces conceptions +qui, dans les diverses <em>religions</em>, servent à expliquer les +phénomènes et qu'on désigne simplement du nom de <em>croyance</em>, +au sens restreint du mot. Comme ces deux formes de croyance, +la «croyance naturelle» de la science et la «croyance surnaturelle» +de la religion, sont souvent confondues et qu'une +certaine obscurité s'ensuit; il est utile, nécessaire même de +bien mettre en relief leur <em>opposition radicale</em>. La croyance +«religieuse» est toujours une <em>croyance au miracle</em> et, comme +telle, est en contradiction irrémédiable avec la croyance +naturelle de la raison. Par opposition à celle-ci, elle affirme +l'existence de faits surnaturels et peut ainsi être désignée du +nom de <em>surcroyance</em>, <em>hypercroyance</em>, forme originelle du +<a class="pagenum" id="Page_346" title="346"></a> +mot <em>Superstition</em><a name="FNanchor_59" id="FNanchor_59" href="#Footnote_59" class="fnanchor">[59]</a>. La différence essentielle entre cette +superstition et la «croyance raisonnable» consiste en ceci +que la première admet des forces et des phénomènes surnaturels, +que la science ne connaît pas et qu'elle n'admet pas, +auxquels ont donné naissance des perceptions fausses et des +inventions erronées de la fantaisie poétique; la superstition +est ainsi en contradiction avec les lois naturelles clairement +reconnues et, partant, elle est <em>déraisonnable</em>.</p> + +<p class="p2"><b>Superstition des peuples primitifs.</b>—Grâce aux grands +progrès de l'ethnologie au <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, nous connaissons une +quantité énorme de formes et de produits de la superstition +tels qu'on les trouve aujourd'hui encore chez les grossiers +peuples primitifs. Si on les compare entre eux, puis avec les +conceptions mythologiques correspondantes des âges antérieurs, +on constate une analogie sur bien des points, souvent +une origine commune et, finalement, une source primitive +très simple d'où tous découlent. Nous trouvons celle-ci dans +le <em>besoin naturel de causalité de la raison</em>, dans la recherche +de l'explication des phénomènes inconnus qui pousse à trouver +leur cause. C'est le cas, en particulier, pour ces phénomènes +moteurs qui éveillent la crainte par la menace d'un danger: +comme l'éclair et le tonnerre, les tremblements de terre, les +éclipses, etc. Le besoin d'une explication causale de ces phénomènes +naturels existe déjà chez les peuples primitifs les +plus inférieurs qui le tiennent eux-mêmes, par l'hérédité, de +leurs ancêtres primates. Il existe également chez beaucoup +d'autres Vertébrés. Quand un chien aboie devant la pleine +lune, ou en entendant sonner une cloche dont il voit le +battant se mouvoir, ou en voyant un drapeau flotter au vent, +il n'exprime pas seulement par là sa crainte mais aussi le +vague besoin de connaître la cause de ce phénomène inconnu. +Les germes grossiers de religion, chez les peuples primitifs, +<a class="pagenum" id="Page_347" title="347"></a> +ont leurs racines en partie dans cette superstition héréditaire +de leurs ancêtres primates,—en partie dans le culte des +aïeux, dans divers besoins de l'âme et dans des habitudes +devenues traditionnelles.</p> + +<p class="p2"><b>Superstition des peuples civilisés.</b>—Les croyances +religieuses des peuples civilisés modernes, qu'ils considèrent +comme leur bien spirituel le plus précieux, sont placées par +eux bien au-dessus des «grossières superstitions» des +peuples primitifs; on loue le grand progrès qu'a amené la +marche de la civilisation, en dépassant ces superstitions. +C'est là une grande erreur! Un examen critique et une comparaison +impartiale nous montreraient que les deux croyances +ne diffèrent que par la «forme spéciale» et par l'enveloppe +externe de la confession. A la claire lumière de la <em>raison</em>, la +croyance au miracle, croyance distillée des religions les plus +libérales—en tant qu'elle contredit les lois naturelles solidement +établies,—nous paraît une superstition aussi déraisonnable +et au même titre que la grossière croyance aux fantômes +des religions primitives, fétichistes, que les premières +regardent avec un orgueilleux dédain.</p> + +<p>De ce point de vue impartial, si nous jetons un regard +critique sur les croyances religieuses encore aujourd'hui +régnantes, parmi les peuples civilisés, nous les trouverons +partout pénétrées de superstitions traditionnelles. La +croyance chrétienne à la Création, la Trinité divine, l'Immaculée +Conception de Marie, la Rédemption, la Résurrection et +l'Ascension du Christ, etc., tout cela est de la <em>fantaisie pure</em> +et ne peut pas plus s'accorder avec la connaissance rationnelle +de la Nature que les différents dogmes des religions +mahométane, moïsiaque, bouddhiste et brahmanique. Chacune +de ces religions est, pour le vrai <em>croyant</em>, une vérité +incontestable et chacune d'elles considère toute autre croyance +comme une hérésie et une dangereuse erreur. Plus une religion +donnée se considère comme «la seule qui sauve»—comme +étant la religion <em>catholique</em>,—et plus cette conviction +<a class="pagenum" id="Page_348" title="348"></a> +est chaleureusement défendue comme étant ce que cette religion +a le plus à cœur, plus, naturellement, elle doit mettre +de zèle à combattre les autres et plus deviennent fanatiques +ces terribles guerres religieuses qui remplissent les pages les +plus tristes du livre d'histoire de la civilisation. Et pourtant, +l'impartiale <em>Critique de la raison mûre</em> nous convainc que +toutes ces différentes formes de croyance sont au même titre +fausses et déraisonnables, produits, toutes, de l'imagination +poétique et de la tradition acceptée sans critique. La science +fondée sur la raison doit les rejeter toutes tant qu'elles sont, +comme des créations de la superstition.</p> + +<p class="p2"><b>Professions de foi (Confessions).</b>—L'incommensurable +dommage que la superstition, contraire à la raison, +cause depuis des milliers d'années dans l'humanité croyante, +ne se manifeste nulle part dune manière aussi frappante que +dans l'éternel «Combat des confessions». Entre toutes les +guerres que les peuples ont entreprises les uns contre les +autres, par le fer et par le feu, les guerres de religion ont été +entre toutes les plus sanglantes; entre toutes les formes de +discorde qui ont troublé le bonheur des familles et des individus, +celles d'origine religieuse, provenant de différences +de croyance sont, encore aujourd'hui, les plus haineuses. +Qu'on songe aux nombreux millions d'hommes qui ont perdu +la vie lors des conversions au Christianisme, des persécutions +des chrétiens, dans les guerres de religion de l'Islamisme et +de la Réforme, pendant l'Inquisition ou les procès de sorcellerie! +Ou bien qu'on pense au nombre encore plus grand de +malheureux qui, à cause de différences de croyance, ont eu à +souffrir des dissensions de famille, ont perdu l'estime de +leurs concitoyens croyants, leur position dans l'Etat—ou +qui ont dû émigrer hors de leur patrie. La confession officielle +exerce l'action la plus nuisible lorsqu'elle s'allie aux +buts politiques de l'Etat civilisé et que l'enseignement en est +imposé dans les écoles, sous le nom de «leçon de religion +confessionnelle». La raison des enfants est par là détournée +<a class="pagenum" id="Page_349" title="349"></a> +de bonne heure de la connaissance de la vérité et acheminée +vers la superstition. Tout philanthrope devrait donc, par tous +les moyens possibles, pousser à la fondation d'<em>écoles sans +confession</em>, comme à l'une des institutions les plus précieuses +de l'Etat moderne où règne la raison.</p> + +<p class="p2"><b>La croyance de nos pères.</b>—La haute valeur dont +jouit, encore aujourd'hui, dans beaucoup de milieux, l'enseignement +de la religion confessionnelle, ne résulte pas seulement +du joug confessionnel imposé par un Etat arriéré ni de +sa dépendance vis-à-vis de l'autorité cléricale—elle s'explique +aussi par la pression d'anciennes traditions et de +«besoins de l'âme» de différentes sortes. Parmi ceux-ci le +plus puissant est le culte pieux, rendu dans beaucoup de +milieux, à la <em>confession traditionnelle</em>, à la «sainte croyance +de nos pères». Dans des milliers de récits et de poèmes, la +fidélité à ces croyances est célébrée comme un trésor spirituel +et un devoir sacré. Et pourtant il suffit de réfléchir avec +impartialité sur l'<em>histoire de la croyance</em> pour se convaincre +de l'absolue absurdité de cette idée si puissamment influente. +La croyance dominante, celle de l'église évangélique, est +essentiellement différente dans la seconde moitié du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle +si éclairé, de ce qu'elle était dans la première moitié et celle +qui régnait alors est à son tour tout autre que celle du +<span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle. Cette dernière s'écarte beaucoup de ce qui était +la «croyance de nos pères» au <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle et encore plus au +<span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup>. La Réforme qui a délivré la raison asservie de la +tyrannie du papisme est naturellement poursuivie par celui-ci +comme la pire des hérésies; mais la croyance au papisme +elle-même avait complètement changé au cours d'un millier +d'années. Et combien la croyance des chrétiens baptisés +diffère de celle de leurs pères païens! Chaque homme, +capable de penser d'une façon indépendante, se forme une +croyance propre, plus ou moins «personnelle», qui diffère +toujours de celle de ses pères, car elle dépend de l'état de +culture générale du temps. Plus nous remontons dans l'histoire +<a class="pagenum" id="Page_350" title="350"></a> +de la civilisation, plus nous apparaît comme une superstition +inadmissible, la «croyance de nos pères» tant vantée, +dont les formes se renouvellent incessamment.</p> + +<p class="p2"><b>Spiritisme.</b>—Une des formes les plus remarquables de +la superstition est celle qui, aujourd'hui encore dans notre +société civilisée, joue un rôle étonnant: le spiritisme ou +<em>croyance aux esprits</em> sous sa forme moderne. C'est une chose +aussi étonnante qu'affligeante de voir que, de nos jours, des +millions d'hommes civilisés sont encore complètement sous +le joug de cette sombre superstition; bien plus, on compte +quelques naturalistes célèbres qui n'ont pas pu s'en affranchir. +De nombreuses revues spirites répandent cette croyance +aux esprits dans tous les milieux et dans nos «salons les +plus distingués», on n'a pas honte de faire apparaître des +«esprits» qui frappent, écrivent, apportent des «nouvelles +de l'au-delà», etc. On fait valoir, dans les cercles spirites, +que des naturalistes éminents eux-mêmes partagent cette +superstition. On invoque comme exemple, en Allemagne, +<span class="smcap">Zœllner</span> et <span class="smcap">Fechner</span> à Leipzig, en Angleterre <span class="smcap">Wallace</span> et +<span class="smcap">Crookes</span>. Le fait regrettable que des physiciens et des biologistes +aussi distingués aient pu tomber dans cette erreur +s'explique en partie par l'excès chez eux de l'imagination, par +le manque de critique, en partie aussi par la puissante +influence de dogmes inflexibles implantés dans le cerveau de +l'enfant, dès la première jeunesse, par l'instruction religieuse. +D'ailleurs, à propos des célèbres croyances spirites répandues +à Leipzig et dans l'erreur desquelles les physiciens <span class="smcap">Zœllner</span>, +<span class="smcap">Fechner</span> et <span class="smcap">W. Weber</span> sont tombés grâce au rusé escamoteur +<span class="smcap">Slade</span>, la supercherie de celui-ci a été mise au jour bien que +tardivement; <span class="smcap">Slade</span> lui-même a été reconnu pour un escroc +vulgaire et démasqué. Dans tous les autres cas où l'on a examiné +à fond les prétendus «miracles du spiritisme», on a +reconnu qu'ils avaient tous pour origine une supercherie plus +ou moins grossière et quant aux prétendus «médiums» (la +plupart sont des femmes) les uns ont été démasqués comme +<a class="pagenum" id="Page_351" title="351"></a> +de rusés escamoteurs, tandis que dans les autres on a reconnu +des personnes nerveuses d'une excitabilité anormale, leur +soi-disant <em>télépathie</em> (ou «action à distance de la pensée sans +intermédiaire matériel»), existe aussi peu que les «voix des +esprits», les «soupirs des fantômes», etc. Les descriptions +animées que <span class="smcap">Carl du Prel</span> de Münich et autres spirites donnent +de ces «apparitions des esprits», s'expliquent par +l'excitation de leur imagination active, jointe au manque de +critique et de connaissances physiologiques.</p> + +<p class="p2"><b>Révélation.</b>—La plupart des religions, en dépit de +leurs variétés, ont un trait fondamental commun qui constitue +en même temps, dans beaucoup de milieux, un de leurs +plus puissants supports; elles affirment pouvoir donner, de +l'énigme de l'existence, dont la solution n'est pas possible +par la voie naturelle de la raison, la solution par la voie +surnaturelle de la révélation; on en déduit en même +temps la valeur des dogmes ou articles de foi qui, en tant +que «lois divines», doivent régler les mœurs et la vie pratique. +De telles inspirations divines sont au fond de nombreux +mythes et légendes dont l'origine anthropistique saute +aux yeux. Le Dieu qui «se révèle», il est vrai, n'apparaît +pas directement sous forme humaine, mais au milieu du +tonnerre et des éclairs, des orages et des tremblements de +terre, des buissons en feu ou des nuages menaçants. Mais la +révélation elle-même qu'il donne à ceux des enfants des +hommes qui ont la foi, est toujours conçue sous une forme +anthropistique: c'est toujours une communication d'idées +ou d'ordres formulés et exprimés selon le mode normal de +fonctionnement des hémisphères cérébraux et du larynx +humains. Dans les religions de l'Inde et de l'Égypte, dans les +mythologies grecque et romaine, dans le Talmud comme +dans le Coran, dans l'Ancien comme dans le Nouveau Testament—les +dieux pensent, parlent et agissent absolument +comme les hommes et les révélations par lesquelles ils nous +dévoilent les secrets de la vie et prétendent en résoudre les +<a class="pagenum" id="Page_352" title="352"></a> +sombres énigmes,—sont des <em>inventions poétiques</em> de la +fantaisie humaine. La <em>vérité</em> que le croyant y trouve est une +invention humaine et la «croyance enfantine» à ces révélations +contraires à la raison n'est que superstition.</p> + +<p>La <em>véritable révélation</em>, c'est-à-dire la véritable source de +connaissance fondée sur la raison, ne se trouve que dans la +<em>nature</em>. Le riche trésor de savoir véritable, qui constitue +l'élément le plus précieux de la civilisation humaine, jaillit de +la seule et unique expérience que s'est acquise l'entendement +en cherchant à <em>connaître la nature</em> et des <em>raisonnements</em> +qu'il a construits en associant les représentations empiriques +ainsi acquises. Tout homme raisonnable dont le cerveau +et les sens sont normaux puise dans l'observation +impartiale de la nature cette véritable révélation et se libère +ainsi des superstitions que lui ont imposées les révélations +de la religion.</p> + +<h2>CHAPITRE XVII<br /> +Science et Christianisme</h2> + +<p><a class="pagenum" id="Page_353" title="353"></a></p> + +<p class="center"><span class="smcap">Études monistes sur le conflit entre l'expérience scientifique +et la révélation chrétienne.—Quatre périodes dans la +métamorphose historique de la religion chrétienne.—Raison +et dogme.</span></p> + +<div class="left45"> +<p>Entre les principes fondamentaux du Christianisme et +la culture moderne le conflit est irrémédiable et ce +conflit se terminera nécessairement, soit par une +réaction victorieuse du Christianisme, soit par sa +complète défaite par la culture moderne; soit par +l'enchaînement de la liberté des peuples sous le flot +montant de l'ultramontanisme, soit par la disparition +du Christianisme, sinon de nom, du moins de fait.<br /> +<span class="i9 smcap">Ed. Hartmann.</span></p> + +<p>Affirmer que le Christianisme a introduit dans le +monde des vérités morales inconnues auparavant, +témoignerait soit d'une grossière ignorance, soit d'une +imposture voulue.<br /> +<span class="i9 smcap">Th. Buckle.</span></p> +</div> + +<hr /> +<p><a class="pagenum" id="Page_354" title="354"></a></p> + +<p class="center"><b>SOMMAIRE DU CHAPITRE XVII</b></p> + +<p class="hanging indent">Opposition croissante entre la connaissance de la nature chez les modernes, et +la conception chrétienne.—L'ancienne et la nouvelle croyance.—Défense +de la science fondée sur la raison contre les attaques de la superstition +chrétienne, surtout du papisme.—Quatre périodes dans l'évolution du +Christianisme.—I. Le Christianisme primitif (trois siècles).—Les quatre +évangiles canoniques.—Les épîtres de Paul.—II. Le papisme (le christianisme +ultramontain).—État arriéré de la culture au Moyen Age.—Falsification +de l'histoire par l'ultramontanisme.—Papisme et Science.—Papisme +et Christianisme.—III. La Réforme.—Luther et Calvin.—Le +siècle des lumières (Aufklärung).—IV. Le Christianisme du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle.—Déclaration +de guerre du pape à la raison et à la science:—1<sup>o</sup> Infaillibilité.—2<sup>o</sup> +L'encyclique.—3<sup>o</sup> Immaculée Conception.</p> + +<p class="center"><b>LITTÉRATURE</b></p> + +<p><span class="smcap">Saladin (Stewart Ross).</span>—<i>Jehovas Gesammelte Werke. Eine kritische +Untersuch. des jüdisch-christ. Religions Gebäudes auf Grund der Bibelforsch.</i> +(Zurich 1896).</p> + +<p><span class="smcap">S. E. Verus.</span>—<i>Vergl. Uebersicht der vier Evangelien in unverkürztem +Wortlaut</i> (Leipzig 1897).</p> + +<p><span class="smcap">D. Strauss.</span>—<i>Das Leben Jesus für das deutsche Volk</i> (11te Aufl. 1890).</p> + +<p><span class="smcap">L. Feuerbach.</span>—<i>Das Wesen des Christentums</i> (4te Aufl. 1883).</p> + +<p><span class="smcap">P. de Regla (P. Desjardin).</span>—<i>Jesus von Nazareth vom wissenschaftlich. +geschichtl. und gesellschaftlich. Standpunkt aus Dargestellt</i> (1891).</p> + +<p><span class="smcap">Th. Buckle.</span>—<i>Geschichte der Civilisation in England</i> (trad. all.).</p> + +<p><span class="smcap">M. J. Savage.</span>—<i>Die Religion im Lichte der darwin'schen Lehre</i> (trad. all.).</p> + +<p><span class="smcap">Ed. Hartmann.</span>—<i>Die Selbstzersetzung des Christenthums</i> (Berlin 1874).</p> + +<p class="p2"><a class="pagenum" id="Page_355" title="355"></a> +Parmi les traits caractéristiques les plus saillants du +<span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle finissant, il faut signaler la vivacité croissante du contraste +entre la science et le christianisme. C'est parfaitement +naturel et nécessaire; car dans la mesure même où les progrès +victorieux de la <em>Science de la nature</em> moderne ont laissé +loin derrière eux les conquêtes scientifiques des siècles précédents, +l'inadmissibilité de toutes ces conceptions mystiques +qui essaient de courber la raison sous le joug de la prétendue +<em>Révélation</em> devenait manifeste, et la religion chrétienne +est du nombre. Plus l'astronomie, la physique et la chimie +modernes démontraient avec certitude que des lois naturelles +inflexibles règnent seules dans l'Univers, plus la botanique, +la zoologie et l'anthropologie démontraient à leur +tour la valeur des mêmes lois dans le domaine tout entier de +la nature organique—plus la religion chrétienne, d'accord +avec la métaphysique dualiste, se refuse énergiquement +à reconnaître la valeur de ces lois naturelles dans le domaine +de la prétendue «vie de l'esprit», c'est-à-dire dans un +département de la physiologie cérébrale.</p> + +<p>Nul n'a montré plus clairement, avec plus de courage et +plus irréfutablement, le conflit manifeste et irrémédiable de +la science moderne et de la tradition chrétienne—que le +plus grand théologien du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, <span class="smcap">David Frédéric Strauss</span>. +Sa dernière confession: l'<em>Ancienne et la nouvelle croyance</em> +(9<sup>e</sup> éd. 1877) est l'expression universelle des convictions sincères +de tous les savants modernes qui discernent le conflit +irrémédiable entre les doctrines courantes du christianisme +dont on nous imprègne et les révélations lumineuses, conformes +<a class="pagenum" id="Page_356" title="356"></a> +à la raison, des sciences naturelles actuelles; ce livre +exprime les convictions de tous ceux qui ont le courage de +défendre les droits de la <em>raison</em> contre les prétentions de la +<em>superstition</em> et qui éprouvent le besoin philosophique de se +faire de la nature une conception moniste. <span class="smcap">Strauss</span>, libre +penseur loyal et courageux, a exposé, beaucoup mieux que +je ne l'aurais cru, les contradictions les plus importantes +entre «l'ancienne et la nouvelle croyance». L'absolue impossibilité +de résoudre la contradiction, l'inévitabilité d'un combat +décisif entre les deux croyances—«question de vie ou de +mort»—ont été démontrées au point de vue philosophique, +en particulier par <span class="smcap">Ed. Hartmann</span> dans son intéressant ouvrage +sur l'<em>Auto-dissolution du christianisme</em> (1874).</p> + +<p>Après avoir lu les œuvres de <span class="smcap">Strauss</span> et de <span class="smcap">Feuerbach</span> +ainsi que l'<em>Histoire des conflits entre la religion et la science</em> +de <span class="smcap">G. W. Draper</span> (1875), il pourrait paraître superflu de consacrer +à ce sujet un chapitre spécial. Il est cependant utile, +nécessaire même, de jeter ici un regard critique sur l'évolution +historique de ce grand conflit et cela pour cette raison +que les <em>attaques</em> de l'Eglise militante contre la science en +général et contre la théorie de l'évolution en particulier, +sont devenues, en ces derniers temps, particulièrement vives +et menaçantes. De plus, malheureusement, le relâchement +intellectuel qui sévit actuellement, de même que le flot montant +de la réaction sur le terrain politique, social et religieux, +ne sont que trop propres à augmenter encore ces dangers. +Si quelqu'un en doutait, il n'aurait qu'à lire les débats des +synodes chrétiens et du Reichstag allemand, en ces dernières +années. C'est dans le même sens que beaucoup de gouvernements +s'efforcent de faire aussi bon ménage que possible +avec le régiment ecclésiastique, leur ennemi mortel, +c'est-à-dire de se soumettre à son joug; les deux alliés +entrevoient comme but commun l'oppression de la libre +pensée et de la libre recherche scientifique, dans le but de +s'assurer ainsi, par le procédé le plus facile, <em>l'absolue domination</em>.</p> + +<p><a class="pagenum" id="Page_357" title="357"></a> +Nous devons faire remarquer expressément qu'il s'agit ici +d'un cas de légitime <em>défense</em> de la part de la science et de la +raison, contre les vives attaques de l'église chrétienne et de +ses puissantes légions—et non pas du tout d'un cas d'<em>attaque</em> +injustifiée des premières contre la seconde.</p> + +<p>En première ligne, nous devons parer au coup du <em>papisme</em> +ou de l'<em>ultramontanisme</em>; car cette église catholique «qui +seule sauve» et «offre le salut à tous», est non seulement +plus nombreuse et plus puissante que les autres confessions +chrétiennes, mais elle a surtout l'avantage d'une organisation +admirablement centralisée et d'une politique rusée, sans égale. +On entend souvent des naturalistes et autres savants soutenir +cette opinion que la superstition catholique n'est pas +pire que les autres formes de croyance au surnaturel et que +ces trompeuses «formes de la croyance» sont toutes au +même titre les ennemies naturelles de la raison et de la +science. En théorie, comme principe général, cette affirmation +est exacte, mais quant aux conséquences pratiques, elle est +fausse; car les attaques faites avec un but précis et que rien +n'arrête, comme celles que dirige contre la science l'église +ultramontaine, soutenue par l'inertie et la bêtise des +masses, sont infiniment plus graves et plus dangereuses, à +cause de leur organisation puissante, que celles de toutes les +autres religions.</p> + +<p class="p2"><b>Evolution du Christianisme.</b>—Pour apprécier exactement +l'importance inouïe du Christianisme dans toute l'histoire +de la civilisation, mais surtout son antagonisme radical +avec la religion et la science, il faut jeter un regard rapide +sur les phases principales de son évolution historique. Nous +y distinguerons quatre périodes:</p> + +<p>I. Le <em>Christianisme primitif</em> (les trois premiers siècles);</p> + +<p>II. Le <em>Papisme</em> (douze siècles, du <span class="smcap">IV</span><sup>e</sup> au <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup>);</p> + +<p>III. <span class="smcap">La Réforme</span> (trois siècles, du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> au <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup>);</p> + +<p>IV. Le moderne <em>Pseudo-christianisme</em> (au <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle).</p> + +<p>I. Le <em>christianisme primitif</em> embrasse les trois premiers +<a class="pagenum" id="Page_358" title="358"></a> +siècles. Le Christ lui-même, ce prophète noble et illuminé, +tout rempli de l'amour des hommes, était bien au-dessous du +niveau de culture de l'antiquité classique; il ne connaissait +que la tradition juive; il n'a laissé aucune ligne de sa main. +Il n'avait, d'ailleurs, aucun soupçon du degré avancé, +auquel la philosophie et la science grecques s'étaient +élevées cinq cents ans déjà avant lui. Ce que nous savons du +Christ et de la doctrine primitive, nous le puisons donc dans +les principaux écrits du Nouveau Testament: d'abord dans +les quatre Évangiles et ensuite dans les lettres de <span class="smcap">Paul</span>. +Quant aux <em>quatre Evangiles canoniques</em>, nous savons maintenant +qu'ils ont été choisis en 325, au concile de Nicée, par +318 évêques assemblés, parmi un tas de manuscrits contradictoires +et falsifiés, datant des trois premiers siècles. Sur la +première liste d'élection, figuraient quarante évangiles, sur +la seconde, restreinte, quatre restèrent. Comme les évêques, +se disputant, s'injuriant méchamment, ne pouvaient pas +s'entendre sur le choix définitif, on décida (après le <em>Synodikon</em> +de <span class="smcap">Pappus</span>) de laisser un miracle divin décider de ce +choix: on posa tous les livres sous l'autel et l'on pria le Ciel +de faire que les écrits apocryphes d'origine humaine, restassent +sous l'autel tandis que les écrits véridiques, émanés +de Dieu lui-même, sautassent au contraire sur l'autel. Et il +en fut ainsi! Les trois Évangiles synoptiques (de Matthieu, +Marc et Lucas, tous trois rédigés non <em>par</em> ces hommes, mais +d'<em>après</em> eux, au commencement du <em>deuxième</em> siècle)—ainsi +que le quatrième Évangile, tout différent (probablement composé +d'<em>après</em> Jean, au milieu du <span class="smcap">II</span><sup>e</sup> siècle)—tous ensemble, +ces quatre Évangiles sautèrent sur la table et devinrent dès +lors les bases <em>authentiques</em> (se contredisant en mille endroits!)—de +la doctrine chrétienne (cf. Saladin). Si quelque «incrédule» +moderne trouvait incroyable ce <em>Saut des livres</em> nous +lui rappellerions que le tout aussi incroyable <em>remuement des +tables</em> et les <em>coups frappés par les esprits</em> trouvent encore +aujourd'hui, parmi les spirites «cultivés», des millions de +croyants; et des centaines de millions de croyants chrétiens +<a class="pagenum" id="Page_359" title="359"></a> +ne sont pas moins convaincus, à cette heure encore, de leur +propre immortalité, de «la résurrection après la mort» et de +la «Trinité de Dieu»—dogmes qui ne sont ni plus ni moins +en contradiction avec la raison pure que ce merveilleux saut +des évangiles manuscrits.</p> + +<p>A côté des Evangiles, on sait que les sources principales +sont les quatorze Épîtres différentes (en grande partie falsifiées!) +de l'apôtre <span class="smcap">Paul</span>. Les lettres authentiques de Paul (qui +d'après la critique moderne ne sont qu'au nombre de <em>trois</em>: +celles aux Romains, aux Galates et aux Corinthiens)—ont +toutes été écrites antérieurement aux quatre Évangiles canoniques +et contiennent moins de légendes miraculeuses +incroyables que ceux-ci; on y démêle aussi, plus que dans +ces derniers, un effort pour se concilier avec une conception +rationnelle. Aussi la théologie moderne éclairée, construit-elle, +en partie, son <em>Christianisme idéal</em> en s'appuyant plus +sur les lettres de Paul que sur les Evangiles, ce qui a fait +désigner cette théologie du nom de <em>Paulinisme</em>. La personnalité +marquante de l'apôtre <span class="smcap">Paul</span>, qui était beaucoup plus +instruit et doué d'un sens pratique beaucoup plus grand que +le <em>Christ</em>, est intéressante, en outre, au point de vue <em>anthropologique</em> +en ce que les <em>races originelles</em> des deux grands +fondateurs de la religion chrétienne, sont à peu près les +mêmes.</p> + +<p>Les parents de <span class="smcap">Paul</span>, eux aussi, (d'après les recherches +historiques récentes) appartenaient, le père à la race grecque +la mère à la race juive. Les métis, issus de ces deux races, +qui à l'origine sont très différentes (quoique rameaux, toutes +deux, <em>d'une même espèce: homo mediterraneus</em>) se distinguent +souvent par un heureux mélange de talents et de traits +de caractère, ainsi qu'en font foi de nombreux exemples, à +une époque ultérieure à celle de Paul et de nos jours encore. +La fantaisie orientale, plastique, des <em>Sémites</em> et la raison occidentale, +critique, des <em>Ariens</em>, se complètent souvent d'une +façon avantageuse. C'est ce dont témoigne la doctrine paulinienne +qui acquit bientôt une plus grande influence que la +<a class="pagenum" id="Page_360" title="360"></a> +conception primitive du christianisme originel. Aussi a-t-on +voulu voir avec raison dans le <em>Paulinisme</em> une apparition +nouvelle dont le père serait la philosophie grecque et la +mère, la religion juive; un mélange analogue était déjà +apparu dans le <em>Néoplatonisme</em>.</p> + +<p>En ce qui concerne la doctrine originelle et le but que se +proposait le Christ—de même qu'en ce qui touche à beaucoup +de points importants de sa vie—les opinions des théologiens +en conflit ont divergé de plus en plus à mesure que +la critique historique (<span class="smcap">Strauss</span>, <span class="smcap">Feuerbach</span>, <span class="smcap">Baur</span>, <span class="smcap">Renan</span>, etc.) +a remis dans leur vrai jour les faits qu'il lui était donné +de connaître et en a tiré des conclusions impartiales. Ce +qui demeure comme certain, c'est le noble principe de +l'amour universel du prochain et le principe suprême de la +morale, qui s'en déduit: la <em>règle d'or</em>—tous deux d'ailleurs +connus et pratiqués plusieurs siècles avant J.-C. +(cf. chap. XIX.) Au reste, les <em>premiers chrétiens</em>, ceux des +premiers siècles, étaient en grande partie de simples communistes, +en partie des <em>démocrates-socialistes</em> qui, d'après les +principes aujourd'hui en vigueur en Allemagne, auraient dûs +être exterminés par le feu et par le fer.</p> + +<p class="p2">II. <b>Le papisme.</b>—Le <em>Christianisme latin</em> ou <em>papisme</em>, +l'«Église catholique romaine», appelée souvent aussi <em>Ultramontanisme</em>, +ou, d'après la résidence de son chef, <em>vaticanisme</em> +ou plus brièvement papisme, est, entre tous les phénomènes +de l'histoire de la civilisation humaine, l'un des +plus grandioses et des plus remarquables, une «grandeur +de l'histoire universelle», de premier ordre; en dépit des +assauts du temps, elle jouit aujourd'hui encore d'une immense +influence. Sur les 410 millions de chrétiens répandus actuellement +sur la terre, la plus grande moitié, à savoir 225 millions, +professent le catholicisme romain, 75 millions seulement +le catholicisme grec et 110 millions sont protestants. +Pendant une durée de douze cents ans, du <span class="smcap">IV</span><sup>e</sup> au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, le +papisme a presque entièrement dominé et empoisonné la vie +<a class="pagenum" id="Page_361" title="361"></a> +intellectuelle de l'Europe; par contre, il n'a gagné que très +peu de terrain sur les grands systèmes religieux anciens de +l'Asie et de l'Afrique. En Asie, le bouddhisme compte, +aujourd'hui encore, 503 millions d'adhérents, la religion de +Brahma, 138 millions, l'islamisme 120 millions. C'est surtout +la suprématie du papisme qui a imprimé au <em>moyen âge</em> son +caractère sombre; son vrai sens, c'est la mort de toute libre +vie intellectuelle, le recul de toute vraie science, la ruine de +toute pure moralité. De la brillante splendeur où s'était élevée +la vie intellectuelle dans l'antiquité classique, pendant +le premier siècle avant J.-C. et durant les premiers siècles du +christianisme, elle tombe bientôt, sous le règne du papisme, +jusqu'à un niveau qu'on ne peut caractériser autrement, en +ce qui concerne la <em>connaissance de la vérité</em>, que du nom de +<em>barbarie</em>. On fait bien valoir qu'au moyen âge, d'autres côtés +de la vie intellectuelle trouvèrent un riche déploiement: la +poésie et les arts plastiques, l'érudition scholastique et la +philosophie patristique. Mais cette production intellectuelle +était au service de l'Église régnante et elle était employée, +non comme un levier, mais comme un instrument d'oppression +vis-à-vis de la libre recherche. Le souci exclusif de se +préparer à une «vie éternelle dans l'au-delà» inconnu, le +mépris de la nature, l'aversion pour son étude, inhérents au +principe de la religion chrétienne, devinrent des devoirs +sacrés pour la hiérarchie romaine. Une transformation en +mieux n'eut lieu qu'au commencement du <span class="smcap">xvi</span><sup>e</sup> siècle, grâce +à la <em>Réforme</em>.</p> + +<p class="p2"><b>État arriéré de la culture au moyen âge.</b>—Nous +serions entraînés trop loin si nous voulions décrire ici le +déplorable recul qui s'opéra dans la culture et dans les +mœurs, pendant douze siècles, sous la domination intellectuelle +du papisme. L'illustration la plus frappante nous en +sera fournie par une phrase du plus grand et du plus spirituel +des <span class="smcap">Hohenzollern</span>: <span class="smcap">Frédéric le Grand</span> résumait sa pensée +en disant que l'<em>étude de l'histoire</em> conduisait à cette conclusion +<a class="pagenum" id="Page_362" title="362"></a> +que depuis Constantin jusqu'à l'époque de la Réforme, +<em>l'Univers entier</em> avait été <em>en proie au délire</em>. Une courte mais +excellente peinture de cette «période de délire» nous a été +donnée en 1887 par <span class="smcap">Buchner</span> dans son traité sur «les conceptions +religieuses et scientifiques». Nous renvoyons celui qui +voudrait approfondir ces questions aux ouvrages historiques +de <span class="smcap">Ranke</span>, <span class="smcap">Draper</span>, <span class="smcap">Kolb</span>, <span class="smcap">Svoboda</span>, etc. La peinture conforme à +la vérité, que nous donnent ces historiens et d'autres non +moins impartiaux, en ce qui concerne l'horrible état de choses +du <em>moyen âge chrétien</em>, est continuée par toutes les sources +d'information véridiques et par les monuments historiques que +cette période, la <em>plus triste de toutes</em>, a laissés partout derrière +elle. Les catholiques instruits qui cherchent <em>loyalement</em> la +vérité ne sauraient trop être renvoyés à l'étude de ces +sources. Nous devons d'autant plus insister là-dessus +qu'actuellement encore la littérature ultramontaine exerce +une grande influence; le vieil artifice qui consiste à dénaturer +impudemment les faits et à inventer des histoires miraculeuses +pour duper le «peuple croyant», est employé +aujourd'hui encore avec succès par l'ultramontanisme: qu'il +nous suffise de rappeler <em>Lourdes</em> et la «roche sainte» de +Trèves (1898). Jusqu'où la déformation de la vérité peut aller, +même dans les ouvrages scientifiques, c'est ce dont le professeur +ultramontain, <span class="smcap">J. Janssen</span> de Francfort, nous fournit un +exemple frappant; ses ouvrages très répandus (surtout +l'«<em>Histoire du peuple allemand depuis la fin du moyen +âge</em>», qui a de nombreuses éditions) poussent à un degré +incroyable <em>l'impudente falsification de l'histoire</em><a name="FNanchor_60" id="FNanchor_60" href="#Footnote_60" class="fnanchor">[60]</a>. Le mensonge +de ces falsifications jésuitiques marche de pair avec la +crédulité et l'absence de sens critique du simple peuple allemand +qui les accepte comme de l'argent comptant.</p> + +<p class="p2"><b>Papisme et science.</b>—Parmi les faits historiques qui +démontrent de la manière la plus éclatante l'odieux de la +<a class="pagenum" id="Page_363" title="363"></a> +tyrannie intellectuelle exercée par l'ultramontanisme, ce qui +nous intéresse avant tout c'est la lutte énergique et méthodiquement +menée contre la science comme telle. Cette lutte, il +est vrai, dès son point de départ, était déterminée par ceci, +que le Christianisme plaçait la foi au-dessus de la raison et +exigeait l'aveugle soumission de celle-ci devant la première; +et non moins par cette autre raison que le Christianisme +considérait toute la vie terrestre comme une simple préparation +à l'«au-delà» imaginaire et déniait par conséquent +toute valeur à la recherche scientifique en soi-même. Mais la +lutte victorieuse, menée conformément à un plan, ne commença +contre la science qu'au début du <span class="smcap">iv</span><sup>e</sup> siècle, surtout à la +suite du célèbre Concile de Nicée (327), présidé par l'empereur +<span class="smcap">Constantin</span>—nommé <em>le grand</em> parce qu'il fit du Christianisme +la religion d'Etat et fonda la ville de Constantinople, +ce qui ne l'empêcha pas d'être un caractère sans valeur, un faux +hypocrite et plusieurs fois assassin. Les succès du papisme +dans la lutte contre toute pensée et toute recherche scientifique +indépendantes sont bien mis en lumière par l'état déplorable +de la connaissance de la nature et de la littérature +s'y rapportant, au moyen âge. Non seulement les riches trésors +intellectuels légués par l'antiquité classique furent en +grande partie détruits ou soustraits à la publicité, mais, en +outre, des bourreaux et des bûchers veillaient à ce que chaque +«hérétique», c'est-à-dire tout penseur indépendant, gardât +pour soi ses pensées raisonnables. S'il ne le faisait pas, il devait +s'attendre à être brûlé vif, ce qui fut le sort du grand +philosophe moniste <span class="smcap">Giordano Bruno</span>, du réformateur <span class="smcap">Jean +Huss</span> et de plus de cent mille autres «témoins de la vérité». +L'histoire des sciences au moyen âge nous apprend, de quelque +côté que nous nous tournions, que la pensée indépendante +et la recherche scientifique, empirique, sont restées pendant +douze tristes siècles, réellement enterrées sous l'oppression +du tout-puissant papisme.</p> + +<p class="p2"><b>Papisme et Christianisme.</b>—Tout ce que nous tenons +<a class="pagenum" id="Page_364" title="364"></a> +en haute estime dans le véritable christianisme, selon l'esprit +de son fondateur et des successeurs les plus élevés de +celui-ci et ce que, dans la ruine inévitable de cette «religion +universelle», nous cherchons à sauver en le transportant +dans notre religion moniste,—tout cela appartient au côté +<em>éthique et social</em> du Christianisme. Les principes de la véritable +humanité, de la règle d'or, de la tolérance, de l'amour +du prochain au sens le meilleur et le plus élevé du mot: tous +ces beaux côtés du Christianisme n'ont sans doute pas été +inventés ni posés pour la première fois par lui, mais ils ont +été mis en pratique avec succès lors de cette période critique +pendant laquelle l'antiquité classique marchait à sa dissolution. +Pourtant le papisme a su trouver le moyen de transformer +toutes ces vertus en leur <em>contraire</em> direct, tout en conservant +l'<em>ancienne enseigne</em>. A la place de la charité chrétienne +s'installa la haine fanatique contre tous ceux dont les croyances +étaient différentes; le feu et le fer furent employés à exterminer +non seulement les païens, mais aussi ces sectes chrétiennes +qui puisaient dans une meilleure instruction des objections +qu'elles osaient élever contre les dogmes de la superstition +ultramontaine qui leur étaient imposés. Partout en Europe +florissaient les tribunaux de l'Inquisition réclamant d'innombrables +victimes dont les tortures procuraient un plaisir +particulier à ces pieux bourreaux tout pénétrés d'un «fraternel +amour chrétien». La puissance papale à son apogée +fit rage pendant des siècles, sans pitié pour tout ce qui était +un obstacle à sa suprématie. Sous le célèbre Grand Inquisiteur +Torquemada (1481 à 1498), rien qu'en Espagne, huit mille +hérétiques furent brûlés vifs, quatre-vingt-dix mille eurent +leurs biens confisqués et furent condamnés aux pénitences +publiques les plus irritantes,—tandis qu'aux Pays-Bas, sous +le règne de Charles-Quint, cinquante mille hommes au moins +tombaient, victimes de la soif sanguinaire du clergé. Et pendant +que les hurlements des martyrs emplissaient l'air, à +Rome, dont le monde chrétien tout entier était tributaire, les +richesses de la moitié de l'univers venaient affluer et les prétendus +<a class="pagenum" id="Page_365" title="365"></a> +représentants de Dieu sur terre, ainsi que leurs suppôts +(eux-mêmes, souvent poussant l'athéisme à ses derniers +degrés) se vautraient dans les débauches et les crimes de +toutes sortes. «Quels avantages», disait ironiquement le +frivole et syphilitique pape Léon X, «nous a pourtant valus +cette <em>fable de Jésus-Christ</em>!» En dépit de la dévotion à +l'Eglise et de la dévotion à Dieu, la condition de la société en +Europe était déplorable. Le féodalisme, le servage, les ordres +mendiants et le monarchisme régnaient par tout le pays et les +pauvres hilotes étaient heureux lorsqu'il leur était permis +d'élever leurs misérables huttes sur les terres appartenant aux +châteaux ou aux cloîtres de leurs oppresseurs et exploiteurs +laïques et ecclésiastiques. Nous souffrons aujourd'hui encore +des restes et des suites douloureuses du triste état de choses +d'alors, de cette époque où il ne pouvait être question qu'exceptionnellement +et en cachette de l'intérêt de la science et +d'une haute culture intellectuelle. L'ignorance, la pauvreté +et la superstition se joignaient au déplorable effet du <em>célibat</em>, +introduit au <span class="smcap">XI</span><sup>e</sup> siècle, pour fortifier toujours davantage la +puissance absolue de la papauté (<span class="smcap">Büchner</span>). On a calculé que +pendant cette période d'éclat du papisme, plus de dix millions +d'hommes avaient été victimes des fanatiques haines de +religion de la <em>charité chrétienne</em>; et à combien de millions a +dû s'élever le nombre des victimes humaines qu'ont faites le +<em>célibat</em>, la <em>confession auriculaire</em>, l'<em>oppression des consciences</em>, +ces institutions préjudiciables et maudites entre toutes, de +l'absolutisme papiste! Les philosophes «incrédules» qui ont +réuni les preuves <em>contre</em> l'existence de Dieu en ont oublié +une des plus fortes: le fait que les <em>représentants du Christ</em> à +Rome ont pu impunément, pendant douze siècles, exercer les +pires crimes et commettre les pires infamies <em>au nom de Dieu</em>.</p> + +<p class="p2">II. <b>La Réforme.</b>—L'histoire des peuples civilisés que +nous appelons d'ordinaire «histoire universelle», fait commencer +sa troisième période, les «temps modernes», avec la +Réforme de l'Eglise chrétienne, comme elle fait commencer +<a class="pagenum" id="Page_366" title="366"></a> +le moyen âge avec la fondation du Christianisme: elle a en +cela raison, car avec la Réforme commence la <em>renaissance de +la raison enchaînée</em>, le réveil de la science, que la poigne de fer +du papisme chrétien avait comprimée pendant douze cents ans. +La propagation générale de la culture avait déjà commencé, +il est vrai, vers le milieu du <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle, grâce à l'imprimerie +et vers la fin du même siècle, plusieurs grands événements, +surtout la découverte de l'Amérique (1492), vinrent se joindre +à la <em>Renaissance</em> des arts pour préparer aussi la Renaissance +des sciences. En outre, de la première moitié du seizième +siècle, datent des progrès infiniment importants, dans la connaissance +de la Nature, qui sont venus ébranler dans ses +fondements la conception régnante: tels la première navigation +autour de la terre par <span class="smcap">Magellan</span>, qui fournit la preuve +empirique de la forme sphérique de notre planète (1522), puis +la fondation du nouveau système cosmique par <span class="smcap">Copernic</span> +(1543). Mais le 31 octobre 1517, jour où <span class="smcap">Martin Luther</span> cloua +ses 95 thèses sur la porte de bois de l'église du château de +Wittenberg, n'en reste pas moins un jour marquant dans +l'histoire universelle; car Luther brisait la porte de fer du +cachot dans lequel l'absolutisme papiste avait tenu pendant +douze cents ans la raison enchaînée. Les mérites du grand +réformateur qui traduisit la Bible à la Wartburg ont été en +partie exagérés, en partie méconnus; on a d'ailleurs fait ressortir +avec raison combien <span class="smcap">Luther</span>, pareil en cela aux autres +réformateurs, était encore resté captif de la superstition. +C'est ainsi que, de toute sa vie il ne put s'affranchir d'une +croyance figée à la lettre de la Bible; il défendit chaleureusement +les dogmes de la résurrection, du péché originel et +de la prédestination, le salut par la foi, etc. Il rejeta comme +une sottise la puissante découverte de <span class="smcap">Copernic</span> parce que +dans la Bible «Josué ordonne au Soleil de s'arrêter et non à +la Terre».</p> + +<p>Il ne prenait aucun intérêt aux grandes révolutions politiques +de son temps, le grandiose et si légitime mouvement +des paysans, en particulier, le laissa complètement indifférent. +<a class="pagenum" id="Page_367" title="367"></a> +Le fanatique réformateur de Genève, <span class="smcap">Calvin</span>, fit pis +encore en faisant brûler vif le remarquable médecin espagnol +<span class="smcap">Serveto</span> (1553) parce qu'il avait attaqué la croyance +inique en la Trinité. D'ailleurs, les «orthodoxes» fanatiques +de l'Eglise réformée ne s'engagèrent que trop souvent dans +les sentiers ensanglantés tracés par leurs ennemis mortels, +les papistes, ainsi qu'ils le font encore aujourd'hui. Malheureusement +aussi la Réforme entraîna bientôt à sa suite des +cruautés inouïes: la nuit de la Saint-Barthélemy et la persécution +des Huguenots en France, les sanglantes chasses +aux hérétiques en Italie, de longues guerres civiles en Angleterre, +la guerre de Trente ans en Allemagne. Mais les <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> et +<span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècles gardent malgré tout la gloire d'avoir les premiers +rouvert librement la route à la pensée humaine et d'avoir +délivré la raison de l'oppression étouffante de la domination +papiste. C'est seulement grâce à cela que redevint possible le +riche déploiement, en des directions diverses, de la critique +philosophique et de l'étude de la nature, qui a valu au siècle +suivant le glorieux nom de <em>siècle des lumières</em>.</p> + +<p class="p2">IV. <b>Le pseudo-christianisme du XIX<sup>e</sup> siècle.</b>—Dans +une quatrième et dernière période de l'histoire du Christianisme, +notre <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle vient s'opposer aux précédents. +Si pendant ceux-ci déjà, les <em>lumières</em> venues de toutes les directions +avaient fait avancer la philosophie critique et si les +sciences naturelles florissantes avaient déjà fourni à cette +philosophie les armes empiriques les plus redoutables, cependant, +dans les deux directions, le progrès accompli durant +notre <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle nous paraît encore colossal. Avec ce siècle +recommence une période toute nouvelle de l'histoire de l'esprit +humain, caractérisée par le développement de la <em>philosophie +naturelle moniste</em>. Dès le début du siècle furent posés +les fondements d'une anthropologie nouvelle (par l'anatomie +comparée de <span class="smcap">Cuvier</span>) et d'une nouvelle biologie (par la «philosophie +zoologique» de <span class="smcap">Lamarck</span>). Ces deux grands Français +furent bientôt suivis par deux de leurs pairs allemands, <span class="smcap">Baer</span>, +<a class="pagenum" id="Page_368" title="368"></a> +le fondateur de l'embryologie (1828) et <span class="smcap">J. Müller</span> (1834), le +fondateur de la morphologie et de la physiologie comparées.</p> + +<p>Un élève de celui-ci, <span class="smcap">Th. Schwann</span>, posa en 1838, avec +<span class="smcap">M. Schleiden</span> la théorie cellulaire, fondamentale. Auparavant +déjà (1830), <span class="smcap">Lyell</span> avait ramené l'histoire de l'évolution de la +terre à des causes mécaniques et confirmé par là, en ce qui +concerne nos planètes, la valeur de cette cosmogénie mécanique +que <span class="smcap">Kant</span>, en 1755, avait déjà ébauchée d'une main +hardie. Enfin, <span class="smcap">R. Mayer</span> et <span class="smcap">Helmholz</span> (1842) établirent le +principe de l'énergie qui complétait, comme sa seconde +moitié, la grande loi de substance dont la première moitié, +la constance de la matière, avait déjà été découverte par <span class="smcap">Lavoisier</span>. +Tous ces aperçus profonds sur l'essence intime de +la Nature reçurent leur couronnement, il y a quarante ans, +par la nouvelle théorie de l'évolution de <span class="smcap">Ch. Darwin</span>, le plus +grand événement du siècle pour la philosophie de la Nature +(1859).</p> + +<p>Comment se comporte maintenant, en face de ces immenses +progrès dans la connaissance de la nature, dépassant de si loin +tout ce qui avait été fait jusqu'alors, le <em>Christianisme +moderne</em>? D'abord, et c'était naturel, l'abîme s'est creusé de +plus en plus profond entre ses deux directions principales, +entre le <em>papisme</em> conservateur et le <em>protestantisme</em> progressiste. +Le clergé ultramontain et, d'accord avec lui, l'«Alliance +Evangélique» orthodoxe, devaient naturellement opposer +la résistance la plus vive à ces grandes conquêtes du libre +esprit; ils s'entêtaient, indemnes, dans leur rigoureuse croyance +littérale et réclamaient la soumission absolue de la raison à +leur dogme. Le <em>protestantisme</em> libéral, par contre, se réfugiait +de plus en plus dans un panthéisme moniste et s'efforçait de +réconcilier les deux principes opposés; il cherchait à allier +l'inévitable réalité des lois naturelles démontrées empiriquement, +avec une forme de religion épurée dans laquelle, il est +vrai, ne restait presque plus rien d'une doctrine proprement +dite. Entre les deux extrêmes, de nombreux essais de compromis +s'intercalaient; mais au-dessus d'eux pénétrait toujours +<a class="pagenum" id="Page_369" title="369"></a> +plus avant cette conviction que le christianisme dogmatique, +en général, avait perdu toutes ses racines et qu'il +n'y avait plus qu'à sauver sa grande valeur éthique en la +transportant dans la nouvelle religion moniste du <span class="smcap">XX</span><sup>e</sup> siècle. +Mais comme, en même temps, les formes extérieures de la +religion chrétienne régnante survivaient, comme elles étaient +même, en dépit des progrès de révolution politique, rattachées +de plus en plus étroitement aux besoins pratiques de +l'Etat,—il se développa cette forme de conception religieuse, +si répandue dans les milieux instruits, que nous ne pouvons +désigner autrement que du nom de <em>Pseudo-christianisme</em>—«mensonge +religieux», au fond, de la nature la plus douteuse. +Les grands dangers qu'entraîne à sa suite ce profond +conflit entre les convictions véritables et les fausses manifestations +des modernes Pseudo-chrétiens ont été excellemment +décrits par <span class="smcap">M. Nordau</span> dans son intéressant ouvrage: +<em>Les mensonges conventionnels de l'humanité civilisée</em> +(12<sup>e</sup> édition 1886).</p> + +<p>Au milieu de l'insincérité manifeste du Pseudo-christianisme +régnant, c'est un fait appréciable pour le progrès de la +connaissance de la nature fondée sur la raison, que son +adversaire le plus décidé et le plus puissant, le <em>papisme</em>, ait +rejeté, vers le milieu du siècle, le vieux masque d'une prétendue +haute culture intellectuelle pour déclarer à la <em>science</em> +indépendante, un combat «question de vie ou de mort». Il +y eut ainsi trois importantes déclarations de guerre faites à +la raison, pour lesquelles la science et la culture modernes +ne peuvent qu'être reconnaissantes envers le «représentant +du Christ» à Rome, car ces attaques ont été aussi décisives +que peu ambiguës: I. En décembre 1854, le pape proclama +le dogme de <em>l'Immaculée conception de Marie</em>. II. Dix ans +plus tard, en décembre 1864, le «Saint Père» prononça +dans <em>l'encyclique</em> célèbre, un <em>jugement de damnation plénière +sur toute la civilisation et toute la culture intellectuelle modernes</em>; +dans le <em>syllabus</em> qui accompagnait l'encyclique, le +pape énumérait et anathémisait l'une après l'autre les affirmations +<a class="pagenum" id="Page_370" title="370"></a> +de la raison et les principes philosophiques que la +science moderne tient pour des <em>vérités</em> claires comme le jour. +III. Enfin six ans plus tard, le 13 juillet 1870, le belliqueux +prince de l'Eglise mettait le comble à son extravagance, en +prononçant pour lui et pour tous ceux qui l'avaient précédé +dans ses fonctions papales <em>l'infaillibilité</em>. Ce triomphe de la +curie romaine fut annoncée au monde stupéfait, cinq jours +plus tard, le 18 juillet 1870, en ce jour mémorable où la +France déclarait la guerre à l'Allemagne! Deux mois après, +à la suite de cette guerre, le pouvoir temporel du pape était +supprimé.</p> + +<p class="p2"><b>Infaillibilité du pape.</b>—Ces trois actes, essentiels entre +tous, de la part du papisme au <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, étaient si manifestement +des coups de poing donnés en plein visage à la +raison qu'ils ont, dès le début, soulevé les plus grandes hésitations +dans le sein même du catholicisme orthodoxe. Lorsque +le Concile du Vatican se réunit le 13 juillet 1870 pour +voter, au sujet du dogme de <em>l'infaillibilité</em>, les trois quarts +seulement des princes de l'Eglise se prononcèrent en faveur +de ce dogme, à savoir 451 votants sur 601; il manquait, en +outre, beaucoup d'autres évêques qui avaient voulu se soustraire +à ce vote dangereux. Pourtant on s'aperçut bientôt que +le pape, rusé connaisseur des hommes, avait calculé plus +juste que les «catholiques réfléchis» et timorés; car, dans +la masse ignorante et crédule, ce dogme monstrueux fut +accueilli aveuglément.</p> + +<p><em>L'histoire de la papauté</em> tout entière, telle qu'elle +ressort nettement tracée de milliers de sources dignes +de foi et de documents historiques d'une évidence palpable, +apparaît à tout juge impartial comme un tissu de mensonges +et d'impudences, comme un effort sans scrupule pour conquérir +l'absolue domination intellectuelle avec la puissance +temporelle, comme la dénégation frivole de tous les commandements +moraux élevés, prescrits par le véritable christianisme: +Amour du prochain et patience, véracité et chasteté, +<a class="pagenum" id="Page_371" title="371"></a> +pauvreté et renoncement. Si l'on applique à la longue série +des papes et des princes de l'Eglise romaine parmi lesquels +on les choisissait, la mesure de la pure morale chrétienne, il +ressort clairement que la plupart de ces hommes étaient d'impudents +et fourbes charlatans, et beaucoup d'entre eux des +criminels méprisables. Ces <em>faits historiques</em> bien connus +n'empêchent pourtant pas qu'aujourd'hui encore, des millions +de catholiques croyants et «instruits» ne croient à «l'infaillibilité» +que ce «saint père» s'est octroyée à lui-même; cela +n'empêche pas, aujourd'hui encore, des princes protestants +d'aller à Rome témoigner leur vénération au «Saint Père» +(leur ennemi le plus dangereux); cela n'empêche pas +aujourd'hui encore, dans l'empire allemand, les valets et les +suppôts de ce «Saint Charlatan» de décider des destinées du +peuple allemand—grâce à son incroyable incapacité politique +et à sa crédulité sans critique!</p> + +<p class="p2"><b>Encyclique et Syllabus.</b>—Des trois grands actes d'autorité +par lesquels nous avons vu le papisme moderne, en la seconde +moitié du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, essayer de sauver et d'affermir son +autorité absolue, le plus intéressant pour nous est la proclamation +de l'<em>encyclique</em> et du <em>Syllabus</em> (décembre 1864); car dans +ces pièces mémorables, la raison et la science se voient refuser +toute activité indépendante et l'on exige leur absolue +soumission à la «foi qui seule sauve» c'est-à-dire aux décrets du +«pape infaillible». L'incroyable agitation provoquée par cette +impudence sans borne dans tous les milieux cultivés où l'on +pense avec indépendance, correspondait bien au contenu inouï +de l'encyclique; une excellente discussion nous a été donnée +de sa portée politique et intellectuelle par <span class="smcap">Draper</span>, dans +son <em>Histoire des conflits entre la religion et la science</em> (1875).</p> + +<p class="p2"><b>Immaculée conception de la Vierge Marie.</b>—Ce dogme +paraît peut-être de moindre conséquence et moins effrontément +hardi que celui de l'infaillibilité du pape. Cependant la +plus grande importance est attachée à cet article de foi, non +<a class="pagenum" id="Page_372" title="372"></a> +seulement par la hiérarchie romaine, mais aussi par une partie +du protestantisme orthodoxe (par exemple l'alliance évangélique). +Ce qu'on appelle le <em>Serment d'immaculation</em> c'est-à-dire +l'affirmation par <em>serment</em> de la foi en l'immaculée conception de +Marie est encore un devoir sacré pour des millions de chrétiens! +Beaucoup de croyants réunissent sur ce point deux +idées: ils prétendent que la mère de la Vierge Marie a été +fécondée par le «Saint Esprit» comme Marie elle-même. Par +suite, cet étrange Dieu aurait vécu à la fois avec la mère et +avec la fille dans les rapports les plus intimes; il devrait, par +suite, être son propre beau-père (<span class="smcap">Saladin</span>). La théologie critique +et comparée a récemment démontré que ce mythe, comme +la plupart des autres légendes de la mythologie chrétienne, +n'était aucunement original, mais avait été emprunté à des +religions plus anciennes, en particulier au <em>bouddhisme</em>. Des +fables analogues étaient déjà très répandues plusieurs siècles +avant la naissance du Christ, dans l'Inde, en Perse, en Asie +Mineure et en Grèce. Lorsque des filles de roi ou autres +jeunes filles de haute condition, sans être légitimement +mariées, donnaient le jour à un enfant, on désignait comme le +père de ce rejeton illégitime un «Dieu» ou un «demi-Dieu», +qui était en ce cas le mystérieux «Saint Esprit».</p> + +<p>Les dons tout particuliers de l'esprit ou du corps qui distinguaient +souvent ces «enfants de l'amour» des enfants des +hommes ordinaires, étaient en même temps expliqués partialement +par l'<em>hérédité</em>. Ces éminents «fils des dieux» jouissaient, +tant dans l'antiquité qu'au moyen âge, d'une haute +considération, tandis que le code moral de la civilisation +moderne leur impute, comme une flétrissure, le manque de +parents «légitimes». Cela s'applique encore bien davantage +aux «filles des dieux», quoique ces pauvres jeunes filles +soient tout aussi innocentes du fait qu'il manquait un titre à +leur père. D'ailleurs, tous ceux qui se sont délectés des +beautés de la mythologie de l'antiquité classique savent que +ce sont précisément les prétendus fils et filles des «dieux» +grecs et romains, qui se sont le plus rapprochés de l'idéal +<a class="pagenum" id="Page_373" title="373"></a> +suprême du pur type humain; qu'on pense à la nombreuse +famille légitime et à la famille illégitime plus nombreuse +encore de Zeus, père des dieux (Cf. <span class="smcap">Shakespeare</span>)!</p> + +<p>En ce qui concerne spécialement la fécondation de la +Vierge Marie par le Saint-Esprit, nous sommes renseignés +par le témoignage des Évangiles eux-mêmes. Les deux Évangélistes +qui seuls nous en parlent, <span class="smcap">Matthieu</span> et <span class="smcap">Lucas</span> s'accordent +pour nous raconter que Marie, la Vierge juive, était +fiancée au charpentier Joseph, mais devint enceinte sans qu'il +y fût pour rien et «par l'opération du Saint-Esprit». <span class="smcap">Matthieu</span> +dit expressément (Chap. I., vers. 19): «Cependant Joseph, +son époux, était pieux et ne voulait pas la perdre de réputation, +mais il songeait à la quitter secrètement; il ne fut +apaisé que lorsque «l'ange du Seigneur» lui annonça: «Ce +qui a été conçu en elle, l'a été par le Saint-Esprit.» <span class="smcap">Lucas</span> +est plus explicite (Chap. I, vers. 26-38); il nous raconte +l'annonciation faite à Marie par l'archange Gabriel «L'esprit +saint descendra sur toi et la force du Très Haut te couvrira +de son ombre»—à quoi Marie répond: «Voici, je suis la +servante du Seigneur, qu'il soit fait selon ce que tu dis». +Ainsi qu'on sait, cette visite de l'ange Gabriel et son Annonciation +ont fourni à beaucoup de peintres le sujet d'intéressants +tableaux. <span class="smcap">Svoboda</span> nous dit: «L'archange parle ici +avec une exactitude que la peinture, par bonheur, ne pouvait +pas reproduire. Nous avons un cas nouveau d'anoblissement +d'un sujet prosaïque tiré de la Bible, par les arts plastiques. +Il s'est, d'ailleurs trouvé des peintres dont les toiles +ont rendu facile la compréhension des considérations embryologiques +de l'archange Gabriel.»</p> + +<p>Ainsi que nous l'avons dit, les quatre Evangiles canoniques +qui, seuls, ont été reconnus pour authentiques par +l'Eglise chrétienne et qui ont été élevés au rang de fondements +de la foi, ont été choisis arbitrairement parmi un +nombre beaucoup plus grand d'Evangiles dont les données +précises ne se contredisent pas moins entre elles que les +légendes des quatre autres. Les Pères de l'Église eux-mêmes +<a class="pagenum" id="Page_374" title="374"></a> +ne comptent pas moins de 40 à 50 de ces Évangiles inauthentiques +ou apocryphes; quelques-uns existent encore en grec +et en latin, tels l'Évangile de Jacob, celui de Thomas, de +Nicodème, etc. Les récits que font ces Évangiles apocryphes +sur la vie de Jésus, en particulier sur sa naissance et sur son +enfance, peuvent prétendre tout autant (ou plutôt tout aussi +peu) à la véracité historique, que ceux que nous fournissent +les quatre Évangiles canoniques, prétendus «authentiques». +Or il se trouve dans un de ces Évangiles apocryphes un récit +historique, confirmé d'ailleurs par le <em>Sepher Toldoth Jeschua</em> +et qui nous donne, probablement, une solution toute naturelle +de l'<em>énigme</em> de la conception surnaturelle et de la naissance +du Christ. Cet historien raconte, très franchement, en +une phrase, l'anecdote singulière qui contient cette solution: +«<span class="smcap">Josephus Pandera</span>, chef romain d'une légion calabrienne +établie en Judée, séduisit <em>Mirjam</em> de Bethléem, une jeune +fille hébraïque, et devint le <em>père de Jésus</em>». D'autres récits +du même auteur sur <em>Mirjam</em> (le nom hébraïque de <em>Marie</em>) +rendent bien équivoque la réputation de la «pure reine du +Ciel»!</p> + +<p>Naturellement ces récits historiques sont soigneusement +passés sous silence par les théologiens officiels, car ils +s'accorderaient mal avec le mythe traditionnel et lèveraient +le voile qui recouvre le secret de ce mythe, d'une façon trop +simple et trop naturelle. La <em>recherche objective de la vérité</em> +n'en a que d'autant plus le droit, et la <em>raison pure</em> le devoir sacré, +de faire de ces récits importants un examen critique. Il en +résulte qu'ils peuvent, à beaucoup plus juste titre que +les autres récits, prétendre à la véracité en ce qui concerne +les origines du Christ. Ne pouvant, au nom des principes +scientifiques connus, que repousser la conception surnaturelle +par l'«ombre protectrice du Très Haut,» comme un +pur mythe, il ne reste plus que l'opinion très répandue de la +«théologie rationnelle» moderne, à savoir que le charpentier +juif, <em>Joseph</em>, aurait été le père réel du Christ. Mais cette opinion +est expressément contredite par plusieurs passages de +<a class="pagenum" id="Page_375" title="375"></a> +l'Évangile; le Christ lui-même était persuadé d'être le <em>Fils de +Dieu</em> et n'a jamais reconnu son père adoptif, Joseph, comme +l'ayant engendré. Quant à Joseph, il songea à quitter sa +fiancée Marie lorsqu'il s'aperçut qu'elle était enceinte sans +qu'il y fût pour rien. Il ne renonça à ce projet qu'après +qu'<em>en rêve</em> un «ange du Seigneur» lui fût apparu et l'eût +tranquillisé. Ainsi que Matthieu le fait remarquer expressément +(Chap. I, vers. 24, 25) l'union sexuelle de Joseph et de +Marie eut lieu pour la première fois <em>après que Jésus fut né</em>.</p> + +<p>Le récit des Evangiles apocryphes d'après lequel le chef +romain <span class="smcap">Pandera</span> aurait été le vrai père du Christ, paraît +d'autant plus vraisemblable, quand on examine la <em>personne +du Christ</em> du point de vue strictement <em>anthropologique</em>. On le +considère, d'ordinaire, comme un pur juif. Mais précisément +les traits de son caractère qui font sa personnalité si haute et +si noble et qui impriment son sceau à «sa religion de +l'amour», ne sont sûrement <em>pas sémites</em>; ils semblent être +bien plutôt les traits distinctifs de la <em>race arienne</em>, plus +élevée et en particulier de son rameau le plus noble, de +l'<em>hellénisme</em>. De plus, le nom du véritable père du Christ: +«<span class="smcap">Pandera</span>», indique indubitablement une origine grecque; +dans le manuscrit, il est même écrit <span class="smcap">Pandora</span>. Or <span class="smcap">Pandora</span> +était, comme on sait, d'après la légende grecque, la première +femme née de l'union de Vulcain avec la Terre, dotée par les +dieux de tous les charmes, qui épousa Epiméthée et que +Dieu le père envoya vers les hommes avec la terrible «boîte +de Pandore» où tous les maux étaient contenus, en punition +de ce que <span class="smcap">Prométhée</span>, porteur de lumière, avait ravi du ciel +le feu divin (la «raison»).</p> + +<p>Il est intéressant, d'ailleurs, de comparer la manière différente +dont a été conçu et apprécié le roman d'amour de Mirjam, +par les quatre grandes nations cultivées et chrétiennes de l'Europe. +Conformément aux austères idées morales de la race <em>germanique</em>, +celle-ci le rejette entièrement; l'honnête Allemand +et le prude Anglais croient plus volontiers l'impossible +légende de la conception par le «Saint-Esprit». Ainsi qu'on +<a class="pagenum" id="Page_376" title="376"></a> +sait, l'austère pruderie de la société distinguée, soigneusement +étalée (surtout en Angleterre!) ne correspond aucunement +à ce qu'est, en réalité, la moralité au point de vue sexuel, +dans le «High life» d'Outre-Manche. Les révélations, par +exemple, que nous a faites là-dessus, il y a une douzaine +d'années, le <em>Pall Mall Gazette</em> nous rappellent fort les mœurs +de <em>Babylone</em>.</p> + +<p>Les races <em>romanes</em> qui se rient de cette pruderie et jugent +avec plus de légèreté les rapports sexuels, trouvent ce <em>roman +de Marie</em> très charmant et le culte spécial, dont jouit justement +en France et en Italie «notre chère Madone», se rattache +souvent, avec une naïveté remarquable, à cette histoire +d'amour. C'est ainsi, par exemple que <span class="smcap">P. de Regla</span> (D<sup>r</sup> <span class="smcap">Desjardin</span>), +qui nous a donné (1894) un «<em>Jésus de Nazareth, du +point de vue scientifique, historique et social</em>,» trouve précisément +dans la <em>naissance illégitime du Christ</em> un «droit spécial +à l'apparence de <em>sainteté</em> qui se dégage de sa sublime +figure!»</p> + +<p>Il m'a semblé nécessaire de mettre ici dans tout leur jour, +franchement et dans le sens de la <em>science historique objective</em>, +cette importante question des origines du Christ, parce +que l'église belliqueuse attache elle-même la plus grande importance +à cette question et parce qu'elle emploie la croyance +au miracle, qu'elle appuie là-dessus, comme l'arme la +plus redoutable contre la conception moderne de l'univers. +La haute valeur éthique du pur christianisme originel, +l'influence anoblissante que cette «religion de l'amour» +a exercée sur la civilisation, sont choses indépendantes +de ce dogme mythologique; les prétendues <em>révélations</em> sur +lesquelles s'appuient ces mythes sont inconciliables avec +les résultats les plus certains de notre moderne science de la +nature.</p> + +<h2>CHAPITRE XVIII +Notre religion moniste.</h2> + +<p><a class="pagenum" id="Page_377" title="377"></a></p> + +<p class="center"><span class="smcap">Études monistes sur la religion de la raison et son harmonie +avec la science.—Le triple idéal du culte: le vrai, le +beau, le bien.</span></p> + +<div class="left45"><div class="stanza"> +<div class="line">Celui qui possède la science et l'art<br /></div> +<div class="line">Celui-là possède aussi la religion!<br /></div> +<div class="line">Celui qui ne possède pas ces deux biens,<br /></div> +<div class="line">Que celui-là ait la religion.<br /></div> +<div class="line i9"><span class="smcap">Gœthe.</span></div> +</div> +</div> + +<p class="left45">Quelle religion je professe? Aucune d'elles! +Et pourquoi aucune?—Par religion!<br /> +<span class="i9 smcap">Schiller.</span></p> + +<p class="left45">Si le monde dure encore un nombre incalculable +d'années, la <em>religion universelle</em> sera le <em>Spinozisme +épuré</em>. La raison laissée à elle-même ne conduit à +rien d'autre et il est impossible qu'elle conduise à +rien d'autre.<br /> +<span class="i9 smcap">Lichtenberg.</span></p> + +<hr /> +<p><a class="pagenum" id="Page_378" title="378"></a></p> + +<p class="center"><b>SOMMAIRE DU CHAPITRE XVIII</b></p> + +<p class="hanging indent">Le monisme, lien entre la religion et la science.—La lutte pour la civilisation.—Rapports +de l'Église et de l'État.—Principes de la religion moniste. +Son triple idéal du culte: le vrai, le beau et le bien.—Opposition entre +la vérité naturelle et la vérité chrétienne.—Harmonie entre l'idée moniste +de vertu et l'idée chrétienne.—Opposition entre l'art moniste et l'art +chrétien.—Conception moderne enrichie et agrandie de la scène de +l'Univers.—Peinture de paysage et amour moderne de la nature.—Beautés +de la nature.—Vie présente et vie future.—Églises monistes.</p> + +<p class="center"><b>LITTÉRATURE</b></p> + +<p><span class="smcap">D. Strauss.</span>—<i>Der alte und der neue Glaube. Ein Bekenntnis</i>, 1872, 14te +Aufl. 1892.</p> + +<p><span class="smcap">C. Radenhausen.</span>—<i>Zum neuen Glauben. Einleit. und Ubersicht zum «Osiris»</i> +(1877).</p> + +<p><span class="smcap">Ed. Hartmann.</span>—<i>Die Selbstzersetzung des Christentums und die Religion +der Zukunft</i> (1874).</p> + +<p><span class="smcap">J. Toland.</span>—<i>Pantheistikon. Kosmopolis</i>, 1720.</p> + +<p><span class="smcap">P. Carus and E. C. Hegeler.</span>—<i>The open Court, A monthly magazine.</i> Chicago, +vol. I-XIII (1890-1899).</p> + +<p>—<i>The Monist. A quarterly magazine devoted to the philosophy of Science.</i> +Chicago, vol. I-IX.</p> + +<p><span class="smcap">Morison.</span>—<i>Menschheitsdienst. Versuch einer Zukunftsreligion</i> (Leipzig, 1890).</p> + +<p><span class="smcap">M. J. Savage.</span>—<i>Die Religion im Lichte der Darwins'chen Lehre.</i> (trad. all.)</p> + +<p><span class="smcap">L. Besser.</span>—<i>Die Religion der Naturwissenschaft</i> (1890.)</p> + +<p><span class="smcap">B. Better.</span>—<i>Die moderne Weltanschauung und der Mensch</i> (1896).</p> + +<p><span class="smcap">E. Haeckel</span>, <i>Le Monisme, lien entre la religion et la science</i>, trad. française +de V. de Lapouge.</p> + +<p><a class="pagenum" id="Page_379" title="379"></a></p> + +<p class="p2">Beaucoup de naturalistes et de philosophes actuels des +plus distingués et qui partagent nos idées monistes tiennent +la religion, en général, pour une chose finie. Ils pensent que +la connaissance claire de l'évolution de l'univers, due aux +immenses progrès accomplis par le <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, non seulement +satisfait entièrement le besoin de causalité qu'éprouve +notre <em>raison</em>, mais aussi les besoins les plus élevés du +sentiment qu'éprouve notre <em>cœur</em>. Cette opinion est juste +en partie, en ce sens que, dans une conception parfaitement +claire et conséquente du monisme, les deux notions de religion +et de science se confondent de fait en une seule. D'ailleurs +peu de penseurs résolus s'élèvent jusqu'à cette conception, +la plus haute et la plus pure, qui fut celle de <span class="smcap">Spinoza</span> et +de <span class="smcap">Gœthe</span>; la plupart des savants de notre temps, au contraire, +sans parler des masses ignorantes, s'en tiennent à la +conviction que la religion constitue un domaine propre de la +vie intellectuelle, indépendant de celui de la science, non +moins précieux ni indispensable que ce dernier.</p> + +<p>Si nous nous plaçons à ce point de vue, nous pourrons +trouver une conciliation entre ces deux grands domaines, en +apparence séparés, dans la théorie que j'ai exposée en 1892, +dans ma conférence d'Altenbourg: «Le monisme, lien entre la +religion et la science». Dans la préface de cette «Profession +de foi d'un naturaliste», je me suis exprimé ainsi qu'il suit, +sur le double but poursuivi par moi: «Je voudrais d'abord +donner une idée de la <em>conception rationnelle</em> du monde, +qui nous est imposée comme une nécessité logique par +<a class="pagenum" id="Page_380" title="380"></a> +les récents progrès de la science unitaire de la nature; elle +se trouve, au fond, chez tous les naturalistes indépendants +et qui pensent, bien qu'un petit nombre seulement ait le courage +ou éprouve le besoin de la confesser. Je voudrais ensuite +établir par là un <em>lien entre la religion et la science</em> et contribuer +ainsi à faire disparaître l'opposition que l'on a établie +à tort et sans nécessité; le besoin moral de notre <em>sentiment</em> +sera satisfait par le monisme, autant que le besoin logique de +causalité de notre <em>jugement</em>.»</p> + +<p>Le grand effet qu'a produit cette conférence d'Altenbourg +montre que, par cette profession de foi moniste, j'ai exprimé +celle non seulement de beaucoup de naturalistes, mais encore +de beaucoup d'hommes et de femmes instruits, de toutes +conditions. J'ai été récompensé non seulement par des centaines +de lettres d'approbation, mais encore par le grand succès +de presse de cette conférence dont, en six mois, parurent +six éditions. Ce succès inattendu a pour moi d'autant +plus de valeur que cette profession de foi a été tout d'abord +un discours d'occasion, improvisé, que j'ai prononcé sans +m'y être préparé, le 9 octobre 1892, à Altenbourg, durant le +jubilé d'anniversaire de la «Société des naturalistes» des +Osterlandes. Naturellement, la réaction inévitable surgit +bientôt d'autre part; j'ai subi les attaques les plus vives, non +seulement de la presse ultramontaine, du <em>papisme</em>, des +défenseurs jurés de la superstition, mais aussi de la part +des lutteurs «libéraux» du christianisme évangélique qui +prétendent défendre à la fois la vérité scientifique et la +croyance épurée. Cependant, durant les sept années qui se +sont écoulées depuis, la grande lutte entre la science +moderne et le christianisme orthodoxe s'est faite de plus en +plus menaçante; elle est devenue d'autant plus dangereuse +pour la première que le second était plus soutenu par la +croissante réaction intellectuelle et politique. Cette réaction +est déjà si avancée dans certains pays, que la liberté de pensée +et de conscience, garantie par la loi, est fort compromise +en pratique (ainsi, par exemple, en Bavière actuellement). En +<a class="pagenum" id="Page_381" title="381"></a> +somme, le grand combat intellectuel, que <span class="smcap">J. Draper</span> a si +excellemment dépeint dans son <em>Histoire des conflits entre la +religion et la science</em>, a atteint aujourd'hui une ardeur et une +importance qu'il n'avait jamais eues jusqu'ici; aussi l'appelle-t-on +avec raison, depuis vingt-sept ans, la <em>Lutte pour la +civilisation</em>.</p> + +<p class="p2"><b>La lutte pour la civilisation.</b>—La célèbre <em>encyclique</em> +suivie du <em>syllabus</em> que le belliqueux pape Pie IX avait lancée +en 1864, dans le monde entier, déclarait la guerre, sur tous +les points essentiels, à la science moderne; elle exigeait la +soumission aveugle de la raison aux dogmes de l'«infaillible +représentant du Christ». Ce brutal attentat contre les +biens suprêmes de l'humanité civilisée était si monstrueux +et si inouï que beaucoup de natures molles et indolentes, elles-mêmes, +furent tirées du sommeil de leur foi. Jointe à la déclaration +<em>d'infaillibilité</em> du pape, qui la suivit en 1870, l'encyclique +provoqua une immense excitation et un mouvement +de défense énergique, qui rendirent légitimes les plus belles +espérances. Dans l'empire allemand, de formation récente, +qui, dans les guerres de 1866 et 1871, avait acquis son indispensable +unité nationale au prix de lourds sacrifices, les +attentats imprudents du papisme eurent des suites particulièrement +pénibles; car, d'une part, l'Allemagne est le berceau +de la Réforme et de l'affranchissement de l'esprit +moderne, d'autre part, malheureusement, elle possède, +parmi ses 18 millions de catholiques, une puissante armée de +croyants belliqueux qui l'emportent sur tous les autres peuples +civilisés en fait d'obéissance aveugle aux ordres de son +pasteur suprême<a name="FNanchor_61" id="FNanchor_61" href="#Footnote_61" class="fnanchor">[61]</a>. Les dangers qui résultaient de là furent +bien vus du grand homme d'Etat au regard pénétrant, qui a +résolu «l'énigme politique» de la dissension nationale allemande +et qui, par une diplomatie remarquable, nous a conduits +<a class="pagenum" id="Page_382" title="382"></a> +au but désiré de l'unité et de la puissance nationales. +Le prince de <span class="smcap">Bismarck</span> commença, en 1872, cette mémorable +<em>lutte pour la civilisation</em>, suscitée par le Vatican, conduite +avec autant d'intelligence que d'énergie par le remarquable +ministre des cultes <span class="smcap">Falk</span>, au moyen des «ordonnances de +mai» (1873). La lutte, malheureusement, dut être abandonnée +six ans après. Quoique notre grand homme d'Etat fût un +remarquable connaisseur de la nature humaine et un habile +politicien pratique, il avait cependant estimé trop bas la +puissance de trois redoutables obstacles: premièrement, la +ruse sans égale et la perfidie sans scrupule de la curie +romaine; secondement l'incapacité de penser et la crédulité +de la masse catholique ignorante, conditions bien faites +pour s'adapter à la première et sur lesquelles celle-ci s'appuyait; +enfin, troisièmement, la force d'inertie, de persévérance +dans la déraison, simplement parce que cette déraison est là. +C'est pourquoi dès 1878, après que le pape Léon XIII, plus +avisé, eût inauguré son règne, la dure «visite à Canossa» +dut recommencer. La puissance du Vatican, récemment +accrue, augmenta dès lors rapidement, d'une part grâce aux +manœuvres sans scrupule, aux artifices de serpent de la politique +d'anguille, d'autre part grâce à la politique religieuse +erronée du gouvernement allemand et à la merveilleuse incapacité +politique du peuple allemand. Ainsi, à la fin du +<span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, il nous faut assister au honteux spectacle qui nous +montre que «l'atout est le centre du Reichstag» et que les +destinées de notre patrie humiliée sont dirigées par un parti +papiste qui ne représente pas encore le tiers de la population +totale.</p> + +<p>Lorsque commença, en 1872, la lutte pour la civilisation, +elle fut saluée, <em>à juste titre</em>, par tous les hommes pensants +avec indépendance, comme une reproduction politique de la +Réforme, comme une tentative énergique pour délivrer la +civilisation moderne du joug de la tyrannie intellectuelle +papiste; la presse libérale tout entière célébrait dans le +Prince de Bismarck le «Luther politique», le puissant héros +<a class="pagenum" id="Page_383" title="383"></a> +qui avait conquis non seulement l'unité nationale, mais +encore l'affranchissement intellectuel de l'Allemagne. Dix +ans plus tard, après la victoire du papisme, la même «presse +libérale» affirmait le contraire et déclarait la lutte pour la +civilisation, une grande faute; c'est ce qu'elle fait encore +aujourd'hui. Ce fait prouve simplement combien la mémoire +de nos journalistes est courte, combien est défectueuse leur +connaissance de l'histoire et combien imparfaite leur éducation +philosophique. Le prétendu «Traité de paix entre +l'Église et l'État» n'est toujours qu'un armistice. Le papisme +moderne, fidèle aux principes absolutistes suivis depuis +1600 ans, peut et doit vouloir exercer l'<em>aristocratie universelle</em> +sur les âmes crédules; il doit exiger l'absolue soumission de +l'État qui représente les droits de la raison et de la science. +La paix réelle ne pourra s'établir que lorsqu'un des deux +combattants, vaincu, gisera sur le sol. Ou bien la victoire +sera à «l'Église qui seule sauve», et alors c'en sera fait définitivement +de la «Science libre et de l'enseignement libre», +les Universités se transformeront en <a name="convicts" id="convicts"></a>convicts, les gymnases +en cloîtres. Ou bien la victoire sera à l'État moderne +appuyé sur la raison et alors le <span class="smcap">XX</span><sup>e</sup> siècle verra se +développer la culture moderne, la liberté et le bien-être dans +une bien plus large mesure encore que ce ne fut le cas au +<span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle (cf. plus haut, <span class="smcap">Ed. Hartmann</span>).</p> + +<p>Pour hâter, précisément, la réalisation de ce but, il nous +semble importer surtout, non seulement que les sciences +naturelles modernes détruisent le faux édifice de la superstition +et déblaient le chemin de ses vils décombres, mais +encore qu'elles édifient, sur le terrain libre, un nouvel édifice +habitable pour l'âme humaine, un <em>palais de la raison</em> dans +lequel, au sein de notre conception moniste nouvellement +conquise, nous adorerons pieusement la vraie Trinité du +<span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, la <em>Trinité du Vrai, du Beau et du Bien</em>. Pour +rendre palpable le culte de ce triple idéal divin, il nous paraît +avant tout nécessaire de régler nos comptes avec les formes +régnantes du Christianisme et d'envisager les changements +<a class="pagenum" id="Page_384" title="384"></a> +qu'il faudrait effectuer en les remplaçant par le culte nouveau. +Car le Christianisme possède (dans sa forme pure, +<em>originelle</em>) malgré toutes ses lacunes et toutes ses erreurs, +une si haute valeur morale, il est surtout mêlé si étroitement +depuis quinze cents ans, à toutes les institutions politiques et +sociales de notre vie civilisée,—qu'en fondant notre religion +moniste nous devrons nous appuyer autant que possible sur +les institutions existantes. Nous ne voulons pas de <em>Révolution</em> +brutale, mais une <em>Réforme</em> raisonnable de notre vie intellectuelle +et religieuse. Et de même qu'il y a deux mille ans la +poésie classique des anciens Hellènes incarnait, sous la forme +des dieux, la vertu idéale, de même nous pouvons prêter à notre +triple idéal de la raison, la forme de sublimes déesses; nous +allons examiner ce que deviennent, dans notre monisme, les +trois déesses de la <em>Vérité</em>, de la <em>Beauté</em> et de la <em>Vertu</em>; et nous +examinerons, en outre, leurs rapports avec les dieux correspondants +du Christianisme, qu'elles sont destinées à remplacer.</p> + +<p class="p2">I. <b>L'Idéal de la Vérité.</b>—Les considérations précédentes +nous ont convaincus que la Vérité pure ne se peut +trouver que dans le temple de la <em>connaissance de la Nature</em> +et que les seules routes qui puissent servir à nous y conduire +sont l'«observation et la réflexion», l'étude empirique des +faits et la connaissance, conforme à la raison, de leurs causes +efficientes. C'est ainsi que nous arriverons, au moyen de la +<em>raison pure</em>, à la science véritable, trésor le plus précieux de +l'humanité civilisée. Par contre, et pour les raisons importantes +exposées au chapitre XVI, nous devons écarter toute +prétendue <em>révélation</em>, toute croyance fantaisiste qui affirme +connaître, par des procédés surnaturels, des vérités que notre +raison ne suffit pas à découvrir. Et comme tout l'édifice des +croyances de la religion judéo-chrétienne, ainsi que de l'islamisme +et du bouddhisme, repose sur de pareilles révélations +prétendues,—comme, en outre, ces produits de la fantaisie +mystique sont en contradiction directe avec la connaissance +<a class="pagenum" id="Page_385" title="385"></a> +empirique et claire de la Nature,—il est donc certain que +nous ne pouvons trouver la vérité qu'au moyen de la raison +travaillant à construire la véritable <em>science</em>, non au moyen de +l'imagination fantaisiste aidée de la croyance mystique. Sous +ce rapport, il est absolument certain que la conception <em>chrétienne</em> +doit être remplacée par la philosophie <em>moniste</em>. La +déesse de la Vérité habite le temple de la Nature, les vertes +forêts, la mer bleue, les monts couverts de neige;—elle +n'habite pas les sombres galeries des cloîtres, ni les étroits +cachots des écoles de convicts, ni les Églises chrétiennes, parfumées +d'encens. Les chemins par lesquels nous nous rapprocherons +de cette sublime déesse de la Vérité et de la +Science, sont l'étude, faite avec amour, de la nature et de ses +lois, l'observation du monde infiniment grand des étoiles au +moyen du télescope, du monde cellulaire infiniment petit, +au moyen du microscope; mais ce n'est ni par d'ineptes +exercices de piété ou prières murmurées sans penser, ni par +les deniers de Saint-Pierre ou les pénitences en vue d'obtenir +des indulgences. Les dons précieux dont nous favorise la +déesse de la Vérité sont les splendides fruits de l'arbre de la +connaissance et le gain inappréciable d'une claire conception +unitaire de l'Univers,—mais ce n'est ni la croyance au +«miracle» surnaturel, ni le songe creux d'une «vie éternelle».</p> + +<p class="p2">II. <b>L'Idéal de la Vertu.</b>—Il n'en va pas, pour le divin idéal +du Bien éternel, de même que pour celui du Vrai éternel. +Tandis que, lorsqu'il s'agit de connaître la vérité, il faut exclure +complètement la révélation que nous propose l'Eglise +et interroger la seule étude de la nature, la notion du <em>Bien</em>, au +contraire, ce que nous appelons vertu, coïncide, dans notre +religion moniste, presque entièrement avec la vertu chrétienne; +il ne s'agit, naturellement, que du christianisme originel, +le pur Christianisme des trois premiers siècles dont la +théorie de la vertu est exposée dans les évangiles et les lettres +de Paul; il ne s'agit pas, naturellement, de la caricature de +<a class="pagenum" id="Page_386" title="386"></a> +cette pure doctrine, faite au Vatican, et qui a dirigé la civilisation +européenne pour son plus grand dommage, pendant +douze siècles. La meilleure partie de la morale chrétienne, +celle à laquelle nous nous en tenons, consiste dans les préceptes +d'humanité, d'amour et d'endurance, de compassion +et de fraternité. Seulement ces nobles commandements, +qu'on réunit d'ordinaire sous le nom de «morale +chrétienne» (au meilleur sens) ne sont pas une invention +nouvelle du Christianisme, mais ont été empruntés par lui à +des formes de religion plus anciennes. De fait, la <em>Règle d'or</em>, +qui résume ces commandements en une seule proposition, +est antérieure de plusieurs siècles au Christianisme. Dans la +pratique de la vie, d'ailleurs, cette loi morale naturelle a été +aussi souvent suivie par des athées et des hérétiques qu'elle +a été laissée de côté par de pieux croyants chrétiens. Au surplus, +la doctrine de la vertu chrétienne a commis une grande +faute en ne faisant un commandement que de l'<em>altruisme</em> seul +et en rejetant l'<em>égoïsme</em>. Notre <em>éthique moniste</em> accorde à tous +deux la même <em>valeur</em> et fait consister la vertu parfaite dans +un juste équilibre entre l'amour du prochain et l'amour de +soi (Cf. chap. XIX: la loi fondamentale éthique).</p> + +<p class="p2">III. <b>L'Idéal de la Beauté.</b>—C'est sur le domaine du Beau +que notre monisme offre la plus grande contradiction avec le +Christianisme. Le christianisme pur, originel, prêchait le +néant de la vie terrestre et ne la considérait que comme une +préparation à la vie éternelle dans l'<em>Au delà</em>. Il s'ensuit immédiatement +que tout ce que nous offre la vie humaine dans +le <em>présent</em>, tout ce qu'il peut y avoir de beau dans l'art et dans +la science, dans la vie publique ou la vie privée, n'a aucune +valeur. Le vrai chrétien doit s'en détourner et ne penser qu'à +se préparer convenablement à la vie future. Le mépris de la +nature, l'éloignement pour tous ses charmes inépuisables, +l'abstention de toute forme d'art: ce sont là les purs devoirs +chrétiens; le meilleur moyen de remplir ces devoirs, pour +l'homme, c'est de se séparer de ses semblables, de se mortifier +<a class="pagenum" id="Page_387" title="387"></a> +et de ne s'occuper, dans les cloîtres ou les ermitages, +exclusivement qu'à «adorer Dieu».</p> + +<p>L'histoire de la civilisation nous apprend, il est vrai, que +cette morale chrétienne ascétique, qui insultait à la nature, +eut pour conséquence naturelle de produire le contraire. Les +cloîtres, asiles de la chasteté et de la discipline, devinrent +bientôt les repaires des pires orgies, les rapports sexuels des +moines et des nonnes donnèrent matière à quantité de romans, +que la littérature de la Renaissance a reproduits avec une +vérité conforme à la nature. Le culte de la «Beauté», tel qu'on +le pratiquait alors, était en contradiction absolue avec le +«renoncement au monde» tel qu'on le prêchait et on en peut +dire autant du luxe et de la richesse, qui prirent bientôt une +telle extension dans la vie privée dissolue du haut clergé catholique +et dans la décoration artistique des églises et des +cloîtres chrétiens.</p> + +<p class="p2"><b>L'art chrétien.</b>—On nous objectera que notre opinion +se trouve réfutée par le déploiement de beauté de l'art +chrétien qui a produit, à la belle époque du moyen âge, des +œuvres impérissables. Les splendides cathédrales gothiques, +les basiliques byzantines, les centaines de chapelles somptueuses, +les milliers de statues de marbre des saints et des +martyrs chrétiens, les millions de beaux portraits de saints, +les peintures du Christ et de la Madone jaillies d'un sentiment +profond, tout cela témoigne d'un épanouissement de +l'art au moyen âge qui, en son genre, est unique. Tous ces +splendides monuments des arts plastiques, de même que +ceux de la poésie, conservent leur haute valeur esthétique, +quelque jugement que nous portions sur le mélange de «Vérité +et Poésie» qu'ils nous présentent. Mais qu'est-ce que +tout cela a à voir avec la pure doctrine chrétienne? avec cette +religion du renoncement, qui se détournait de toute splendeur +terrestre, de toute beauté matérielle et de toute forme +d'art, qui faisait peu de cas de la vie de famille et de l'amour, +qui prêchait exclusivement le souci des biens immatériels de +<a class="pagenum" id="Page_388" title="388"></a> +la «vie éternelle»? La notion de l'«art chrétien» est, à proprement +parler, une contradiction en soi, une <em>contradictio in +adjecto</em>. Les riches princes de l'Eglise qui cultivaient cet art +poursuivaient par là, il est vrai, des buts tout autres et les atteignaient +d'ailleurs pleinement. En dirigeant tout l'intérêt et tout +l'effort de l'esprit humain vers l'<em>Eglise</em> chrétienne et son <em>art</em> +propre, on le détournait de la <em>nature</em> et de la connaissance +des trésors qu'elle recelait et qui auraient pu conduire à une +<em>science</em> indépendante. En outre, le spectacle quotidien des +images de saints, abondamment exposées partout, des scènes +tirées de l'histoire sainte, rappelaient sans cesse aux chrétiens +croyants le riche trésor de légendes que la fantaisie de +l'Eglise avait accumulées. Ces légendes étaient données pour +des récits véridiques, les histoires miraculeuses pour des événements +réels et les uns comme les autres étaient crus. Il +est incontestable que, sous ce rapport, l'art chrétien a exercé +une influence inouïe sur la culture en général et sur la +croyance, en particulier, pour la fortifier, influence qui, dans +tout le monde civilisé, s'est fait sentir jusqu'à ce jour.</p> + +<p class="p2"><b>Art moniste.</b>—L'antipode de cet art chrétien prédominant, +c'est la nouvelle forme plastique qui n'a commencé +à se développer qu'en notre siècle, corrélativement à +la <em>science de la nature</em>. La surprenante extension de notre +connaissance de l'Univers, la découverte d'innombrables et +belles formes de vie qui s'en est suivie, ont fait naître, à notre +époque, un goût esthétique tout autre et imprimé en même +temps aux arts plastiques une direction toute nouvelle. De +nombreux voyages scientifiques, de grandes expéditions à la +recherche de pays et de mers inconnus, ont mis au jour, +déjà au siècle dernier mais bien plus encore en celui-ci, une +profusion insoupçonnée de formes organiques nouvelles. Le +nombre des espèces animales et végétales s'est bientôt accru +à l'infini et parmi ces espèces (surtout dans les groupes inférieurs, +dont l'étude a d'abord été négligée), il s'est trouvé +des milliers de formes belles et intéressantes, des motifs tout +<a class="pagenum" id="Page_389" title="389"></a> +nouveaux pour la peinture et la sculpture, pour l'architecture +et les arts industriels. Un nouveau monde, dans cet ordre +d'idées, nous a surtout été ouvert par l'extension de l'étude +<em>microscopique</em>, dans la seconde moitié du siècle, et en particulier +par la découverte des fabuleux habitants des <em>profondeurs +de la mer</em>, sur lesquels la lumière ne s'est faite qu'à la +suite de la célèbre expédition Challenger (1872-1876)<a name="FNanchor_62" id="FNanchor_62" href="#Footnote_62" class="fnanchor">[62]</a>. Des +milliers d'élégantes radiolaires et de Thalamophores, de Méduses +et de Coraux superbes, de Mollusques et de Crustacés +singuliers, nous ont révélé tout d'un coup une profusion insoupçonnée +de formes cachées, dont la diversité et la beauté +caractéristiques dépassent infiniment tous les produits artistiques +engendrés par la fantaisie humaine. Rien que dans les +cinquante gros volumes qui constituent l'œuvre de la mission +Challenger, nous trouvons sur trois mille planches des reproductions +d'une masse de ces jolies formes; mais, d'ailleurs, dans +beaucoup d'autres ouvrages de luxe qui, depuis quelques dizaines +d'années, sont venues enrichir la littérature botanique +et zoologique, toujours grandissante, on trouve ces formes +charmantes reproduites par millions. J'ai récemment essayé, +dans mes <em>Formes artistiques de la Nature</em> (1899), de faire connaître +au grand public un choix de ces formes charmantes. +D'ailleurs, il n'est pas besoin de voyages lointains ni d'œuvres +coûteuses pour révéler à tous les splendeurs de ce monde. Il +suffit d'avoir les yeux ouverts et les sens exercés. La nature +qui nous environne nous présente partout une profusion surabondante +de beaux et intéressants objets de toutes sortes. +Dans chaque mousse ou chaque brin d'herbe, dans un hanneton +ou un papillon, un examen minutieux nous fera découvrir +des beautés devant lesquelles, d'ordinaire, l'homme passe +sans prendre garde. Et si nous les observons avec une loupe, +au faible grossissement, ou mieux encore, si nous employons +le grossissement plus fort d'un bon microscope, nous découvrirons +plus complètement encore, partout dans la nature +<a class="pagenum" id="Page_390" title="390"></a> +inorganique, un monde nouveau plein de beautés inépuisables.</p> + +<p>Mais notre <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle est le premier à nous avoir ouvert les +yeux, non seulement à cette considération esthétique des infiniment +petits, mais encore à celle des infiniment grands de la nature. +Au commencement du siècle, c'était encore une opinion +répandue que les hauts sommets, grandioses sans doute, n'en +étaient pas moins repoussants par l'effroi qu'ils causaient et +que la mer, superbe sans doute, n'en était pas moins terrible. +Aujourd'hui, à la fin du même siècle, la plupart des gens +instruits (et surtout les habitants des grandes villes) sont heureux +de pouvoir, chaque année, jouir pendant quelques +semaines des beautés des Alpes et de l'éclat cristallique des +glaciers, ou de pouvoir admirer la majesté de la mer bleue, +du bord de ses côtes charmantes. Toutes ces sources de jouissances +les plus nobles, tirées de la nature, ne nous ont été révélées +dans toute leur splendeur et rendues compréhensibles +que tout récemment et les progrès surprenants de la +facilité et de la rapidité des communications ont mis à même de +les connaître, ceux dont les moyens pécuniaires sont le plus +restreints. Tous ces progrès dans la jouissance esthétique +tirée de la nature—et en même temps dans la compréhension +scientifique de cette nature—sont autant de progrès dans la +culture intellectuelle supérieure de l'humanité et par suite +dans notre religion moniste.</p> + +<p class="p2"><b>Peinture de paysage et œuvres illustrées.</b>—Le contraste +qui existe entre notre siècle <em>naturaliste</em> et les précédents, +<em>anthropistiques</em>, s'exprime surtout par la différence +dans l'appréciation et l'extension que les divers objets de la +nature ont trouvées autrefois et aujourd'hui. Un vif intérêt +pour les représentations figurées de ces objets s'est éveillé de +nos jours, intérêt qu'on ne connaissait pas auparavant; il est +favorisé par les étonnants progrès de la technique et du commerce +qui lui permettent de se répandre dans tous les milieux. +De nombreuses revues illustrées propagent, en même temps +<a class="pagenum" id="Page_391" title="391"></a> +que la culture générale, le sens de la beauté infinie de la nature. +C'est surtout la <em>peinture de paysage</em> qui a pris, à ce point de +vue, une importance insoupçonnée jusqu'ici. Déjà dans la première +moitié du siècle, un de nos naturalistes les plus éminents +et les plus cultivés, <span class="smcap">A. de Humboldt</span> avait fait remarquer que +le développement de la peinture de paysage, à notre époque, +n'était pas seulement un «stimulant à l'étude de la nature» ou +une représentation géographique de haute importance, mais +encore qu'il avait une haute valeur, à un autre point de vue et +en tant qu'instrument de culture intellectuelle. Depuis, +le goût pour cette forme de peinture s'est encore considérablement +accru. On devrait s'appliquer, dans chaque +école, à donner de bonne heure aux enfants le goût du +<em>paysage</em> et de l'art auquel nous devons que, par le dessin et +l'aquarelle, les paysages se gravent dans notre mémoire.</p> + +<p class="p2"><b>Amour moderne de la nature.</b>—L'infinie richesse de la +nature en choses belles et sublimes réserve à tout homme +ayant les yeux ouverts et doué du sens esthétique une source +inépuisable de jouissances des plus rares. Si précieuse et +agréable que soit la puissance immédiate de chacune en particulier, +leur valeur s'accroît pourtant lorsqu'on reconnaît leur +sens et leurs <em>rapports</em> avec le reste de la nature. Quand <span class="smcap">A. de +Humboldt</span>, dans son grandiose <em>Cosmos</em> donnait, il y a cinquante +ans, un «projet de description physique de l'Univers», +lorsqu'il alliait si heureusement, dans ses <em>Vues sur +la nature</em> qui restent un modèle, les considérations esthétiques +aux scientifiques, il insistait avec raison sur le rapport +étroit qui unit le goût épuré de la nature au «fondement +scientifique des lois cosmiques» et il faisait remarquer combien +tous deux réunis contribuent à élever l'être humain à un +plus haut degré de perfection. L'étonnement mêlé de stupeur +avec lequel nous considérons le ciel étoilé et la vie microscopique +dans une goutte d'eau, la crainte qui nous saisit lorsque +nous étudions les effets merveilleux de l'énergie dans la +matière en mouvement, le respect que nous inspire la valeur +<a class="pagenum" id="Page_392" title="392"></a> +universelle de la loi de substance—tout cela constitue +autant d'éléments de notre <em>vie de l'âme</em> qui sont compris sous +le nom de <em>religion naturelle</em>.</p> + +<p class="p2"><b>Vie présente et vie future.</b>—Les progrès auxquels +nous venons de faire allusion, accomplis de notre temps dans +la connaissance du vrai et l'amour du beau, constituent, d'une +part, le contenu essentiel et précieux de notre religion +moniste et, de l'autre, prennent une position hostile vis-à-vis +du christianisme. Car l'esprit humain vit, dans le premier +cas, dans la vie <em>présente</em> et connue, dans le second, dans une +vie <em>future</em> inconnue. Notre monisme nous enseigne que nous +sommes des enfants de la terre, des mortels qui n'auront que +pendant une, deux, au plus trois «générations», le bonheur +de jouir en cette vie des splendeurs de notre planète, de contempler +l'inépuisable richesse de ses beautés et de reconnaître +le jeu merveilleux de ses forces. Le christianisme, au +contraire, nous enseigne que la terre est une sombre vallée +de larmes dans laquelle nous n'avons que peu de temps à +passer, pour nous y macérer et torturer, afin de jouir ensuite +dans l'«au delà», d'une vie éternelle pleine de délices. Où +se trouve cet «au delà» et en quoi consistera la splendeur +de cette vie éternelle, voilà ce qu'aucune «révélation» ne +nous a dit encore. Tant que le «ciel» était pour l'homme +une voûte bleue, étendue au dessus du disque terrestre et +éclairée par la lumière étincelante de plusieurs milliers +d'étoiles, la fantaisie humaine pouvait à la rigueur se représenter +là-haut, dans cette salle céleste, le repas ambrosique +des dieux olympiens, ou la table joyeuse des habitants du +Walhalla. Mais à présent, toutes ces divinités et les «âmes +immortelles» attablées avec elles, se trouvent dans le cas +manifeste de <em>manque de logement</em>, décrit par <span class="smcap">D. Strauss</span>; car +nous savons aujourd'hui, grâce à l'<em>astrophysique</em>, que l'espace +infini est rempli d'un éther irrespirable et que des millions +de corps célestes s'y meuvent, conformément à des «lois» +d'airain, éternelles, sans trève et en tous sens, soumis tous +<a class="pagenum" id="Page_393" title="393"></a> +à l'éternel grand rythme de l'«apparition et de la disparition».</p> + +<p class="p2"><b>Eglises monistes.</b>—Les lieux de recueillement, dans +lesquels l'homme satisfait son besoin religieux et rend hommage +aux objets de son culte, sont considérés par lui comme +ses «Eglises» sacrées. Les pagodes de l'Asie bouddhiste, les +temples grecs de l'antiquité classique, les synagogues de la +Palestine, les mosquées d'Egypte, les cathédrales catholiques +du sud de l'Europe et les temples protestants du Nord—toutes +ces «maisons de Dieu» doivent servir à élever +l'homme au dessus des misères et de la prose de la vie réelle +quotidienne; elles doivent le transporter dans la sainteté et +la poésie d'un monde idéal supérieur. Elles remplissent ce +but de mille manières différentes, correspondantes aux diverses +formes du culte et aux différences entre les époques. +L'homme moderne, «en possession de la science et de +l'art»—et par suite, en même temps de la «religion»—n'a +besoin d'aucune Eglise spéciale, d'aucun lieu étroit et fermé. +Car partout où, dans la libre nature, il dirige ses regards sur +l'Univers infini ou sur quelqu'une de ses parties, partout il +observe sans doute la dure «lutte pour la vie», mais à +côté aussi le «vrai», le «beau» et le «bien»; il trouve +partout son <em>Eglise</em> dans la splendide <em>nature</em> elle-même. Mais +il faut en outre, pour répondre aux besoins particuliers de +bien des hommes, de beaux temples bien ornés, ou des Eglises, +ou quelque lieu clos de recueillement dans lesquels ces +hommes puissent se retirer. De même que, depuis le <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, +le papisme a dû céder de nombreuses Eglises à la +Réforme, de même, au <span class="smcap">XX</span><sup>e</sup> siècle, un grand nombre passeront +aux «libres communautés» du <em>monisme</em>.</p> + +<h2>CHAPITRE XIX<br /> +Notre morale moniste</h2> + +<p><a class="pagenum" id="Page_394" title=""></a> +<a class="pagenum" id="Page_395" title="395"></a></p> + +<p class="center"><span class="smcap">Études monistes sur la loi fondamentale éthique.—Équilibre +entre l'amour de soi et l'amour du prochain.—Égale +légitimité de l'égoïsme et de l'altruisme.—Faute de la +morale chrétienne.—État, école et église.</span></p> + +<p class="left45">«Aucun arbre ne tombe du premier coup. Le coup +que je porte d'ailleurs ici à une très vieille +habitude de penser, est loin d'être le premier: +jamais il ne pourra me venir à l'esprit de le considérer +comme le dernier et de penser que je pourrai +voir l'arbre abattu. Si je pouvais parvenir à +imprimer la même direction à d'autres branches +et à de plus importantes, mon souhait le plus +hardi serait réalisé. Je ne doute pas un seul instant +qu'un jour l'arbre ne tombe et que la <em>moralité</em> +ne trouve dans l'<em>unification</em> de la nature +humaine un abri plus sûr que celui qui lui a été +offert jusqu'ici par la conception d'une double +nature.»<br /> +<span class="i9 smcap">Carneri (1891).</span></p> + +<hr /> +<p><a class="pagenum" id="Page_396" title="396"></a></p> + +<p class="center"><b>SOMMAIRE DU CHAPITRE XIX</b></p> + +<p class="hanging indent">Ethique moniste et éthique dualiste.—Contradiction entre la raison pure et +la raison pratique de Kant.—Son impératif catégorique.—Les Néokantiens.—Herbert +Spencer.—Egoïsme et altruisme (amour de soi et amour +du prochain). Equivalence entre ces deux penchants de la nature.—La +loi fondamentale éthique: la règle d'or.—Son ancienneté.—Morale +chrétienne.—Mépris de l'individu, du corps, de la nature, de la civilisation, +de la famille, de la femme.—Morale papiste.—Suites immorales du +célibat.—Nécessité de l'abolition du célibat, de la confession auriculaire +et du trafic des indulgences.—Etat et Eglise.—La religion est une +chose privée.—Eglise et école.—Etat et école.—Nécessité de la réforme +scolaire.</p> + +<p class="center"><b>LITTÉRATURE</b></p> + +<p><span class="smcap">H. Spencer.</span>—<i>Principes de Sociologie et de Morale.</i> (Trad. franç.).</p> + +<p><span class="smcap">Lester F. Ward.</span>—<i>Dynamic Sociology, or applied social science</i> (2 vol. +New-York 1883).</p> + +<p><span class="smcap">B. Carneri.</span>—<i>Der moderne Mensch. Versuche einer Lebensführung</i> (Bonn, +1891.)—<i>Sittlichkeit und Darwinismus. Drei Bücher Ethik</i> (Wien 1871).—<i>Grundlegung +der Ethik</i> (Wien 1881).—<i>Entwickelung und Glückseligkeit</i> +(Stuttgart, 1886.)</p> + +<p><span class="smcap">B. Vetter.</span>—<i>Die moderne Weltanschauung und der Mensch</i> (6 Vorträge) +2te Aufl. 1896.</p> + +<p><span class="smcap">H. E. Ziegler.</span>—<i>Die Naturwissenschaft und die Socialdemokratische Theorie</i> +(1894).</p> + +<p><span class="smcap">Otto Ammon.</span>—<i>Die Gesellschaftsordnung und ihre natürlichen Grundlagen. +Entwurf einer Social Anthropologie</i> (1895).</p> + +<p><span class="smcap">P. Lilienfed.</span>—<i>Socialwissenschaft der Zukunft.</i> 5 theile (1873).</p> + +<p><span class="smcap">E. Grosse.</span>—<i>Die Formen der Familie und die Formen der Wirthschaft</i> (1896).</p> + +<p><span class="smcap">F. Hanspaul.</span>—<i>Die Seelentheorie und die Gesetze des natürlichen Egoïsmus +und der Anpassung</i> (1889).</p> + +<p><span class="smcap">Max Nordau.</span>—<i>Les mensonges conventionnels de l'humanité civilisée.</i> (Trad. +franç.)</p> + +<p><a class="pagenum" id="Page_397" title="397"></a></p> + +<p class="p2">La vie pratique impose à l'homme une série d'obligations +morales, précises, qui ne peuvent être bien remplies et conformément +à la nature, que lorsqu'elles s'harmonisent avec la +conception rationnelle que l'homme se fait de l'Univers. Il +suit de ce principe fondamental de notre philosophie moniste, +que notre <em>morale</em> doit se trouver d'accord, au point de vue +de la raison, avec la conception unitaire du «Cosmos» que +nous avons acquise par la connaissance progressive des lois +de la nature. L'univers infini ne constituant pour notre +Monisme qu'un seul grand Tout, la vie intellectuelle et morale +de l'homme ne forme qu'une partie de ce <em>Cosmos</em> et le +réglement conforme à la nature que nous lui appliquerons +ne pourra être qu'unitaire. <em>Il n'y a pas deux mondes distincts +et séparés</em>: l'un <em>physique, matériel</em> et l'autre <em>moral, immatériel</em>.</p> + +<p>La plupart des philosophes et des théologiens, aujourd'hui +encore, sont d'un tout autre avis; ils affirment avec +<span class="smcap">Kant</span> que le monde moral est complètement indépendant du +monde physique et soumis à de tout autres lois; par suite, la +<em>conscience morale de l'homme</em>, en tant que base de la vie +morale, serait complétement indépendante de la <em>connaissance +scientifique de l'Univers</em> et devrait, au contraire, s'appuyer +sur les croyances religieuses. La connaissance du monde +moral doit donc s'effectuer par la <em>raison pratique</em>, laquelle +croira, tandis que la connaissance de la Nature ou du monde +physique s'effectuera par la <em>raison théorique</em> pure.</p> + +<p>Cet indéniable <em>dualisme</em>, dont il eut d'ailleurs conscience, +<a class="pagenum" id="Page_398" title="398"></a> +fut la plus grande et la plus <em>grave faute</em> de <span class="smcap">Kant</span>; elle a eu, +à l'infini, des suites fâcheuses, suites dont nous nous +ressentons encore aujourd'hui. Tout d'abord, le <em>Kant +critique</em> avait édifié le grandiose et merveilleux palais de la +raison pure et montré d'une façon lumineuse que les trois +grands <em>dogmes centraux de la Métaphysique</em>, le dieu personnel, +le libre arbitre et l'âme immortelle n'y pouvaient +trouver place nulle part et même qu'on ne pouvait pas trouver +de preuve rationnelle de leur réalité. Mais, plus tard, le +<em>Kant dogmatique</em> construisit, à côté de ce palais de cristal +réel de la raison pure, le château de cartes idéal de la raison +pratique, brillant d'un éclat trompeur, dans lequel on fit +trois nefs imposantes pour abriter ces trois puissantes +déesses mystiques. Après avoir été chassées par la grande +porte, par la science rationnelle, elles sont revenues par la +petite porte, introduites par la croyance antirationnelle.</p> + +<p><span class="smcap">Kant</span> couronna la coupole de sa grande cathédrale de foi +par une étrange idole, le célèbre <em>impératif catégorique</em>, par +là, l'obligation de la loi morale en général est <em>absolument +inconditionnée</em>, indépendante de toute considération de réalité +ou de possibilité; elle s énonce ainsi: «Agis toujours de +telle sorte que la maxime de ta conduite (ou le principe subjectif +de ta volonté) puisse être érigée en principe d'une législation +universelle». Tout homme normal devrait, par suite, +avoir le même sentiment du devoir qu'un autre. L'anthropologie +moderne a cruellement dissipé ce beau rêve; elle a +montré que, parmi les peuples primitifs, les devoirs étaient encore +bien plus différents que parmi les peuples civilisés. Toutes +les mœurs, tous les usages que nous considérons comme des +fautes répréhensibles ou comme des crimes épouvantables (le +vol, la fraude, le meurtre, l'adultère, etc.) passent chez +d'autres peuples, dans certaines circonstances, pour des +vertus ou même pour des devoirs.</p> + +<p>Quoique la contradiction manifeste des deux «Raisons» +de <span class="smcap">Kant</span>, l'antagonisme radical entre la raison <em>pure</em> et la raison +<em>pratique</em> ait été reconnue et réfutée dès le commencement +<a class="pagenum" id="Page_399" title="399"></a> +du siècle elle a prévalu jusqu'à ce jour dans de nombreux +milieux. L'école moderne des <em>Néokantiens</em> prêche, aujourd'hui +encore, le «retour à Kant» avec insistance, précisément +<em>à cause de ce dualisme</em> bienvenu, et l'Eglise militante la +soutient chaleureusement sur ce point, parce que cela concorde +très bien avec sa propre foi mystique. Une importante +défaite n'a commencé pour celle-ci qu'en la seconde moitié +du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, préparée par la science moderne de la nature; +les prémisses de la doctrine de la raison pratique ont été, par +suite, renversées. La cosmologie moniste a démontré, s'appuyant +sur la loi de substance, qu'il n'y a pas de «Dieu personnel»; +la psychologie comparée et génétique a montré +qu'une «âme immortelle» ne peut pas exister et la physiologie +moniste a prouvé que l'hypothèse du «libre arbitre» +repose sur une illusion. Enfin la théorie de l'évolution nous a fait +voir que les «<em>éternelles lois d'airain de la nature</em>» qui régissent +le monde inorganique, valent encore dans le monde +organique et dans le monde moral.</p> + +<p>Notre moderne connaissance de la Nature, cependant, +n'agit pas seulement sur la philosophie et la morale d'une +manière <em>négative</em>, en détruisant le dualisme kantien, elle +agit aussi en un sens <em>positif</em>, mettant à sa place le nouvel +édifice du <em>Monisme éthique</em>. Elle montre que le <em>sentiment du +devoir</em> chez l'homme, ne repose pas sur un «<em>impératif catégorique</em>» +illusoire, mais sur le <em>terrain réel des instincts +sociaux</em>, que nous trouvons chez tous les animaux supérieurs +vivant en sociétés. Elle reconnaît comme but suprême de la +morale d'établir une saine harmonie entre l'<em>égoïsme</em> et l'<em>altruisme</em>, +entre l'amour de soi et l'amour du prochain. C'est +avant tout au grand philosophe anglais, <span class="smcap">Spencer</span>, que nous +devons l'établissement de cette morale éthique, par la doctrine +de l'évolution.</p> + +<p class="p2"><b>Egoïsme et altruisme.</b>—L'homme fait partie du groupe +des <em>vertébrés sociables</em> et il a, par suite, comme tous les animaux +sociables, deux sortes de devoirs différents: premièrement +<a class="pagenum" id="Page_400" title="400"></a> +envers lui-même et secondement envers la société à +laquelle il appartient. Les premiers sont les commandements +de <em>l'amour de soi</em> (égoïsme), les seconds ceux de <em>l'amour du +prochain</em> (altruisme). Ces deux sortes de commandements +naturels sont également légitimes, également normaux et +également indispensables. Si l'homme veut vivre dans une +société ordonnée et s'y bien trouver, il ne doit pas seulement +rechercher son propre bonheur, mais aussi celui de la communauté +à laquelle il appartient et celui de ses «prochains», +lesquels constituent cette association sociale. Il doit reconnaître +que leur prospérité fait la sienne et leurs souffrances les +siennes. Cette loi sociale fondamentale est si simple et d'une +nécessité si bien imposée par la nature, qu'il est difficile +de comprendre qu'on la puisse contredire, théoriquement +et pratiquement; et cependant, cela se produit aujourd'hui +encore, ainsi que depuis des années cela s'est produit.</p> + +<p class="p2"><b>Equivalence de l'égoïsme et de l'altruisme.</b>—L'égale +légitimité de ces deux penchants de la nature, l'égale +valeur morale de l'amour de soi et de l'amour du prochain, +est le <em>principe fondamental</em> le plus important de <em>notre +morale</em>. Le but suprême de toute morale rationnelle est, par +suite, très simple: c'est d'établir un «<em>équilibre conforme à la +nature entre l'égoïsme et l'altruisme</em>, entre l'amour de soi et +l'amour du prochain.» La règle d'or de la loi morale nous +dit: «Fais aux autres ce que tu veux qu'ils te fassent». De +ce commandement suprême du Christianisme s'ensuit de +soi-même que nous avons des devoirs aussi sacrés envers +nous-mêmes qu'envers notre prochain. J'ai déjà exposé +en 1892, dans mon <em>Monisme</em>, la façon dont je conçois ce +principe fondamental et j'ai insisté surtout sur trois propositions +importantes: I. Les deux penchants en lutte sont des +<em>lois de la nature</em> également importantes et également indispensables +au maintien de la famille et de la société; +l'égoïsme permet la conservation de l'<em>individu</em>, l'altruisme +celle de l'<em>espèce</em> constituée par la chaîne des individus périssables. +<a class="pagenum" id="Page_401" title="401"></a> +II. Les <em>devoirs sociaux</em> que la constitution de la Société +impose aux hommes associés et par lesquels celle-ci se +maintient, ne sont que des formes d'évolution supérieures +des <em>instincts sociaux</em> que nous constatons chez tous les animaux +supérieurs vivant en sociétés (en tant qu'«habitudes +devenues héréditaires»). III. Pour tout homme civilisé, la +<em>morale</em>, aussi bien pratique que théorique, en tant que +«Science des Normes» est liée à la <em>conception philosophique</em> +et, partant, aussi à la <em>religion</em>.</p> + +<p class="p2"><b>La loi fondamentale éthique.</b>—(La loi d'or de la morale). +Notre principe fondamental de la morale étant bien +reconnu, il s'ensuit immédiatement le suprême commandement +de cette morale, ce devoir qu'on désigne souvent +aujourd'hui du nom de <em>loi d'or de la morale</em> ou, plus brièvement +de «loi d'or». Le <em>Christ</em> l'a énoncée à plusieurs reprises +par cette simple phrase: <em>Tu aimeras ton prochain +comme toi-même</em> (Math., 19, 19; 22, 39, 40: Romains, +139, etc.); l'évangéliste <span class="smcap">Marc</span> ajoutait très justement: «Il n'y +a pas de plus grand commandement que celui-ci»; et <span class="smcap">Mathieu</span> +disait: «Ces deux commandements contiennent toute +la loi et les prophètes». Par ce commandement suprême, +notre <em>Ethique moniste</em> concorde absolument avec la morale +<em>chrétienne</em>. Mais nous devons mentionner tout de suite ce fait +historique que le mérite d'avoir posé cette loi fondamentale +ne revient pas au Christ, comme l'affirment la plupart des +théologiens chrétiens et comme l'admettent aveuglément les +croyants dépourvus de sens critique. Cependant cette <em>règle +d'or</em> remonte à plus de cinq siècles avant le Christ et elle +avait été proclamée par de nombreux sages de la Grèce et de +l'Orient comme la règle la plus importante de la morale. +<span class="smcap">Pittakus</span> de Mytilène, l'un des sept Sages de la Grèce, disait, +620 ans avant J.-C.: «Ne fais pas à ton prochain ce que tu +ne voudrais pas qu'il te fît.—<span class="smcap">Confucius</span>, le grand philosophe +et fondateur de la religion de la Chine (qui niait la personnalité +de Dieu et l'immortalité de l'âme), disait 500 ans avant +<a class="pagenum" id="Page_402" title="402"></a> +J.-C., «Fais à chacun ce que tu voudrais qu'il te fît, et ne fais +à personne ce que tu ne voudrais pas qu'il te fît. Tu n'as besoin +que de ce seul commandement; il est <em>le fondement de +tous les autres</em>.» <span class="smcap">Aristote</span> enseignait, au milieu du <span class="smcap">IV</span><sup>e</sup> siècle +avant J.-C. «Nous devons nous comporter envers les autres +de la manière dont nous désirons qu'ils se comportent envers +nous.» Dans le même sens et presque dans les mêmes +termes, la règle d'or est encore exprimée par <span class="smcap">Thalès</span>, <span class="smcap">Isocrate</span>, +<span class="smcap">Aristippe</span>, le pythagoricien <span class="smcap">Sextus</span> et autres philosophes de +l'antiquité classique, <em>plusieurs siècles avant le Christ</em>. On +pourra consulter là-dessus l'ouvrage excellent de <span class="smcap">Saladin</span>: +«Œuvres complètes de Jehovah», dont l'étude ne saurait +être trop recommandée à tout <em>théologien</em>, cherchant avec +<em>sincérité</em> la vérité. Il ressort de ces rapprochements que la loi +d'or fondamentale a une origine <em>polyphylétique</em>, c'est-à-dire +qu'elle a été posée à des époques différentes et en différents +lieux par plusieurs philosophes et indépendamment l'un de +de l'autre. D'autre part il faut admettre que Jésus a emprunté +cette loi à d'autres sources orientales (à des traditions plus +anciennes, sémites, hindoues, chinoises et surtout aux doctrines +bouddhistes) ainsi que la chose est aujourd'hui démontrée +pour la plupart des autres dogmes chrétiens. <span class="smcap">Saladin</span> +résume les résultats de la théologie critique moderne, en +cette phrase: «Il n'est pas un principe moral, raisonnable +et pratique, enseigné par <em>Jésus</em>, qui n'ait pas, déjà avant lui, +été enseigné par <em>d'autres</em>.» (Thalès, Solon, Socrate, Platon, +Confucius, etc.).</p> + +<p class="p2"><b>Morale chrétienne.</b>—Puisque la loi éthique fondamentale +existe ainsi depuis deux mille cinq cents ans et puisque le +christianisme en a fait expressément le précepte suprême, comprenant +tous les autres, qu'il a placé en tête de sa morale, il +semblerait que notre <em>Ethique moniste</em> concorde absolument +sur ce point le plus important, non seulement avec les antiques +doctrines morales du paganisme, mais encore avec celles +du christianisme. Malheureusement cette heureuse harmonie +<a class="pagenum" id="Page_403" title="403"></a> +est détruite par le fait que les Évangiles et les Épîtres de +Paul contiennent beaucoup d'autres doctrines morales qui +contredisent ouvertement ce premier et suprême précepte. +Les théologiens chrétiens se sont, en vain, efforcés de résoudre +par d'habiles interprétations ces contradictions frappantes +dont ils souffraient<a name="FNanchor_63" id="FNanchor_63" href="#Footnote_63" class="fnanchor">[63]</a>. Nous n'avons donc pas besoin de +nous étendre là-dessus; nous ne ferons qu'indiquer brièvement +ces côtés regrettables de la doctrine chrétienne, qui sont +inconciliables avec la conception moderne, en progrès sur la +chrétienne et qui sont nettement nuisibles, quant à leurs conséquences +pratiques. De ce nombre est le mépris de la morale +chrétienne pour l'individu, pour le corps, la nature, la +civilisation, la famille et la femme.</p> + +<p class="p2">I. <em>Le mépris de soi-même professé par le christianisme.</em>—La +plus importante et la suprême erreur de la morale chrétienne, +qui annule complètement la règle d'or, c'est l'<em>exagération</em> +de l'amour du prochain aux dépens de l'amour de soi-même. +Le christianisme combat et rejette en principe +l'<em>égoïsme</em> et pourtant ce penchant de la nature est absolument +indispensable à la conservation de l'individu; on peut +même dire que l'<em>altruisme</em>, son contraire en apparence, n'est +au fond qu'un égoïsme raffiné. Rien de grand, rien de sublime +n'a jamais été accompli sans égoïsme et sans la <em>passion</em> +qui nous rend capable des grands sacrifices. Seules les <em>déviations</em> +de ces penchants sont répréhensibles. Parmi les préceptes +chrétiens qui nous ont été inculqués dans la première +jeunesse comme importants entre tous et dont, dans des millions +de sermons, on nous fait admirer la beauté, se trouve +cette phrase (Matth. 5, 44): «Aimez vos ennemis, bénissez +ceux qui vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous +haïssent, implorez pour ceux qui vous offensent et vous poursuivent.» +Ce précepte est d'un haut idéal, mais il est aussi +contraire à la nature que dénué de valeur pratique. <span class="smcap">Saladin</span> +<a class="pagenum" id="Page_404" title="404"></a> +(op. cit. p. 205) dit excellemment: «Faire cela est injuste, +quand bien même ce serait possible; et ce serait quand bien +même impossible, au cas où ce serait juste.» Il en va de +même de l'exhortation: «Si quelqu'un prend ta robe, donne +lui aussi ton manteau»; c'est à dire, traduit en langage moderne: +«Si quelque coquin sans conscience te vole la moitié +de ta fortune, donne-lui encore l'autre moitié» ou bien, transposé +en politique pratique: «Allemands à l'esprit simple, si +les pieux Anglais, là-bas en Afrique, vous enlèvent l'une après +l'autre vos nouvelles et précieuses colonies, donnez-leur, en +outre, vos autres colonies—ou mieux encore; donnez-leur +l'Allemagne par-dessus le marché!» Puisque nous touchons +ici à la politique toute-puissante et tant admirée de l'Angleterre +moderne, faisons remarquer, en passant, <em>la contradiction +flagrante</em> de cette politique par rapport à toutes les +doctrines fondamentales de la charité chrétienne, que cette +grande nation, plus qu'aucune autre, a toujours <em>à la bouche</em>. +D'ailleurs le contraste évident entre la morale recommandée +<em>idéale</em> et altruiste, de l'homme <em>isolé</em>—et la morale <em>réelle</em>, purement +égoïste, des <em>sociétés</em> humaines, et en particulier des +états chrétiens civilisés, est un fait connu de tous. Il serait +intéressant d'établir mathématiquement, à partir de quel +<em>nombre</em> d'hommes réunis, l'idéal moral altruiste de toute personne +prise isolément, se transforme en son contraire, en la +«politique réelle» purement <em>égoïste</em> des états et des nations.</p> + +<p>II. <em>Le mépris du corps professé par le christianisme.</em>—La +foi chrétienne envisageant l'organisme humain d'un point de +vue absolument dualiste et n'assignant à l'âme immortelle +qu'un séjour passager dans le corps mortel, il est tout naturel +que la première se soit vu assigner une bien plus haute valeur +que le second. Il s'ensuit cette négligence des soins du corps, +de l'éducation physique et des soins de propreté, par où le +moyen-âge chrétien se distingue, fort à son désavantage, de +l'antiquité classique et païenne. On ne rencontre pas, dans la +doctrine chrétienne, ces préceptes sévères d'ablutions quotidiennes, +de soins minutieux du corps que nous trouvons +<a class="pagenum" id="Page_405" title="405"></a> +dans les religions mahométane, hindoue ou autres, non seulement +établis théoriquement, mais encore pratiquement +exécutés. L'idéal du pieux chrétien, dans beaucoup de cloîtres, +c'est l'homme qui jamais ne se lave, ni ne s'habille soigneusement, +qui ne change jamais son froc quand il sent +mauvais, et qui, au lieu de travailler, passe paresseusement +sa vie dans des prières sans pensée, des jeûnes ineptes, etc. +Rappelons enfin comme de monstrueux excès de ce mépris +du corps, les odieux exercices de pénitence des flagellants et +autres ascètes.</p> + +<p>III. <em>Le mépris de la Nature professé par le christianisme.</em>—Une +quantité innombrable d'erreurs théoriques et de fautes +pratiques, de grossièretés admises et de lacunes déplorables, +prennent leur source dans le faux <em>anthropisme du christianisme</em>, +dans la position exclusive qu'il assigne à l'homme en tant +qu'«image de Dieu», par opposition à tout le reste de la Nature. +Ceci a contribué à amener, non seulement un éloignement +très préjudiciable à l'égard de notre merveilleuse mère, +la «Nature», mais encore un regrettable mépris de notre +part, pour les autres organismes. Le christianisme ignore ce +louable <em>amour des animaux</em>, cette pitié envers les mammifères, +nos proches et nos amis (les chiens, les chevaux, le bétail), +qui font partie des lois morales de beaucoup d'autres +religions et, avant tout, de celle qui est le plus répandue, du +<em>bouddhisme</em>. Ceux qui ont habité longtemps le sud de l'Europe +catholique, ont été souvent témoins de ces horribles tortures +infligées aux animaux et qui éveillent en nous, leurs amis, la +plus profonde pitié et le plus vif courroux; et s'il leur est arrivé +de faire à ces barbares «chrétiens», des reproches de +leur cruauté, on leur aura fait cette ridicule réponse: «Quoi, +les animaux ne sont pourtant pas des chrétiens!» Cette erreur, +malheureusement, a été confirmée par <span class="smcap">Descartes</span> qui +n'accordait qu'à l'homme une âme sentante et la refusait aux +animaux. Le <em>darwinisme</em> nous enseigne que nous descendons +directement des Primates et, si nous remontons plus loin, +d'une série de mammifères, qui sont «nos frères»; la physiologie +<a class="pagenum" id="Page_406" title="406"></a> +nous démontre que ces animaux possèdent les mêmes +nerfs et les mêmes organes sensoriels que nous; qu'ils éprouvent +du plaisir et de la douleur tout comme nous. Aucun naturaliste +moniste, compatissant, ne se rendra jamais coupable +envers les animaux, de ces mauvais traitements que +leur inflige étourdiment le chrétien croyant qui, dans son délire +anthropique des grandeurs, se considère comme l'«enfant +du Dieu de l'amour.» En outre, le mépris radical de la +nature prive le chrétien d'une foule des joies terrestres les +plus nobles et avant tout de <em>l'amour de la Nature</em>, ce sentiment +si beau et si élevé.</p> + +<p>IV.—<em>Le mépris de la civilisation, professé par le christianisme.</em>—La +doctrine du Christ faisant de la terre une vallée +de larmes, de notre vie terrestre, sans valeur par elle-même, +une simple préparation à la «vie éternelle» dans un au-delà +meilleur, cette doctrine se trouvait logiquement amenée à +exiger de l'homme qu'il renonce à tout bonheur en cette vie +et qu'il fasse peu de cas de tous les <em>biens terrestres</em> qu'on +demande à cette existence. Dans ces «biens terrestres», +cependant, rentrent pour l'homme civilisé moderne, les +innombrables secours de la chimie, de l'hygiène, des +moyens de communication qui rendent, aujourd'hui, notre +vie civilisée agréable et plaisante;—dans ces «biens terrestres» +rentrent toutes les jouissances élevées des beaux-arts, +de la musique, de la poésie, qui déjà pendant le moyen âge +chrétien (et en dépit de ses principes) avaient atteint un +brillant épanouissement et que nous apprécions si hautement, +en tant que «biens idéals»;—dans ces «biens terrestres» +rentrent enfin les inappréciables progrès de la science +et surtout de la connaissance de la nature dont le développement +inespéré permet à notre <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle d'être fier à juste titre. +Tous ces «biens terrestres» d'une culture raffinée auxquels +nous attachons la plus haute valeur dans notre conception +moniste, sont, dans la doctrine chrétienne, sans valeur aucune, +répréhensibles même en grande partie, et la morale chrétienne +rigoureuse doit désapprouver la recherche de ces biens, juste +<a class="pagenum" id="Page_407" title="407"></a> +autant que notre éthique humaniste l'approuve et la recommande. +Le christianisme se montre donc encore, sur ce +domaine pratique, hostile à la culture, et la lutte que la civilisation +et la science moderne sont obligées de soutenir contre +lui, est encore en ce sens <em>la lutte pour la civilisation</em>.</p> + +<p>V.—<em>Le mépris de la famille professé par le christianisme.</em>—Un +des points les plus déplorables de la morale chrétienne, +c'est le peu de cas qu'elle fait de la <em>vie de famille</em>, +c'est-à-dire de cette vie commune, conforme à la nature, +partagée avec ceux qui nous sont le plus proches par le sang, +et qui est aussi indispensable à l'homme normal qu'à tous +les animaux supérieurs sociables. La «famille» passe à bon +droit chez nous pour la «base de la société» et la vie de la +famille honnête, pour la première condition d'une vie sociale +florissante. Tout autre était l'opinion du Christ, dont le +regard, dirigé vers l'«au-delà», faisait aussi peu de cas de +la femme et de la famille que de tous les autres biens de +«cette vie». Les évangiles ne nous disent que très peu de +chose des rares points de contact du Christ avec ses parents +ou ses frères et sœurs; ses rapports avec sa mère, Marie, +n'étaient nullement aussi tendres et intimes que des milliers +de beaux tableaux nous représentent les choses, <em>embellies +par la poésie</em>; lui-même n'était pas marié. L'amour sexuel, +qui est pourtant le premier fondement de la constitution de +la famille, semblait plutôt à Jésus un mal nécessaire. Son +apôtre le plus zélé, <span class="smcap">Paul</span>, allait plus loin encore, quand il +déclarait que ne pas se marier valait mieux que se marier: +«Il est bon pour l'homme de ne point toucher une femme» +(1 Corinth. 7, 1, 28-38). Si l'humanité suivait ce bon conseil, +il est sûr qu'elle serait bientôt délivrée de toute souffrance et +de toute douleur terrestre; par cette cure radicale, elle +s'éteindrait dans l'espace d'un siècle.</p> + +<p>VI.—<em>Le mépris de la femme professé par le christianisme.</em>—Le +Christ lui-même n'ayant pas connu l'amour de la +femme, ignora toujours personnellement ce délicat anoblissement +de ce qui fait le fond de la nature humaine et qui +<a class="pagenum" id="Page_408" title="408"></a> +ne jaillit que par une intime communauté de vie entre +l'homme et la femme. Les rapports sexuels intimes, sur lesquels +seuls repose la perpétuité de l'espèce humaine sont aussi +importants pour l'amour élevé, que la pénétration intellectuelle +des deux sexes et le complément réciproque que chacun +des deux fournit à l'autre, tant dans les besoins pratiques +de la vie quotidienne, que dans les fonctions idéales les +plus élevées de l'activité psychique. Car l'homme et la +femme sont deux organismes différents mais d'égale valeur, +ayant chacun ses avantages et ses défectuosités. Plus la +culture est allée se développant, plus a été reconnue cette +valeur idéale de l'amour sexuel et plus est allée croissant +l'estime pour la femme, surtout dans la race germanique; +n'est-ce pas la source d'où ont jailli les plus belles fleurs de +la poésie et de l'art? Ce point de vue, au contraire, est resté +étranger au Christ, comme à presque toute l'antiquité; il +partageait l'opinion généralement répandue en <em>Orient</em>, selon +laquelle la femme est inférieure à l'homme et le commerce +avec elle «impur». La nature offensée s'est terriblement +vengée de ce mépris, dont les tristes conséquences, principalement +dans l'histoire de la civilisation du moyen-âge +papiste, sont inscrites en lettres de sang.</p> + +<p class="p2"><b>Morale papiste.</b>—La merveilleuse hiérarchie du papisme +romain, qui ne négligeait aucun moyen pour s'assurer la +domination absolue des esprits, trouva un excellent instrument +dans l'exploitation de cette idée d'«impureté» et dans +la propagation de cette théorie ascétique que l'abstention +de tout commerce avec la femme constituait en soi-même +une vertu. Dès les premiers siècles après Jésus-Christ, beaucoup +de prêtres s'abstinrent volontairement du mariage et +bientôt la valeur présumée de ce <em>célibat</em> augmenta tellement +qu'on le déclara obligatoire. L'immoralité qui, par suite, se +propagea, est un fait universellement connu depuis les +recherches récentes de l'histoire de la civilisation<a name="FNanchor_64" id="FNanchor_64" href="#Footnote_64" class="fnanchor">[64]</a>. Dès le +<a class="pagenum" id="Page_409" title="409"></a> +Moyen-Age, la séduction des femmes et des filles honnêtes +par le clergé catholique (la confession jouait là un rôle important) +était un sujet public de mécontentement; beaucoup +de communautés insistaient pour que, dans le but d'éviter +ces désordres, on permit aux «chastes» prêtres, le <em>concubinat</em>! +C'est d'ailleurs ce qui se produisit, sous diverses formes, +souvent fort romantiques. C'est ainsi, par exemple, que la loi +canonique exigeant que la cuisinière du prêtre n'eût pas +moins de quarante ans, fut très judicieusement «interprétée» +en ce sens, que le chapelain prenait deux «cuisinières», +l'une à la cure, l'autre dehors; si l'une avait 24 ans et l'autre +18, cela faisait en tout 42, c'est-à-dire 2 ans de plus qu'il +n'était nécessaire. Pendant les conciles chrétiens, où les +hérétiques incroyants étaient brûlés vifs, les cardinaux et +les évêques assemblés festoyaient avec toute une troupe de +filles de joie. Les désordres publics et privés du clergé +catholique étaient devenus si impudents et constituaient un +danger général si grand, que déjà avant <span class="smcap">Luther</span> l'indignation +était universelle et qu'on réclamait à grands cris une +«Réforme de l'Eglise dans ses chefs et dans ses membres». +On sait d'ailleurs que ces mœurs immorales existent aujourd'hui +encore (quoique plus clandestines) dans les pays catholiques. +Autrefois, on en revenait toujours, de temps à temps, +à proposer la suppression définitive du célibat, par exemple +dans les Chambres du Duché de Bade, de la Bavière, du +Hesse, de la Saxe et d'autres pays. Malheureusement, jusqu'ici, +cela a été en vain! Au Reichstag allemand, où le centre +ultramontain propose aujourd'hui les moyens les plus +ridicules pour éviter l'immoralité sexuelle, aucun parti ne +pense encore à demander l'abolition du célibat dans l'intérêt +de la morale publique. Le prétendu <em>libéralisme</em> et la <em>social-démocratie</em> +utopiste briguent les faveurs de ce centre!</p> + +<p>L'état civilisé moderne, qui ne doit pas seulement élever à +un degré supérieur la vie pratique du peuple, mais aussi sa +vie morale, a le droit et le devoir de faire cesser un état de +<a class="pagenum" id="Page_410" title="410"></a> +choses si indigne et qui est nuisible à tous. Le <em>célibat obligatoire</em> +du clergé catholique est aussi pernicieux et immoral +que la <em>confession auriculaire</em> et le <em>commerce des indulgences</em>; +ces trois institutions n'ont <em>rien</em> à voir avec le <em>christianisme +originel</em>; toutes trois insultent à la pure morale chrétienne; +toutes trois sont d'indignes inventions du <em>papisme</em>, combinées +en vue de maintenir son absolue puissance sur les +masses crédules et de les exploiter matériellement autant +que possible.</p> + +<p>La Némésis de l'histoire prononcera tôt ou tard, contre le +papisme romain un châtiment terrible et les millions d'hommes +à qui cette religion dégénérée aura enlevé les joies de la +vie, serviront à lui porter, au <span class="smcap">XX</span><sup>e</sup> siècle, le coup mortel—du +moins dans les véritables «états civilisés». On a récemment +calculé que le nombre d'hommes ayant perdu la vie dans les +persécutions papistes contre les hérétiques, pendant l'Inquisition, +les guerres de religion, etc., s'élevait bien au-delà de +dix millions. Mais que signifie ce nombre à coté de celui, dix +fois plus grand, des malheureux qui sont devenus les victimes +<em>morales</em> des règlements et de la domination des prêtres de +l'Eglise chrétienne dégénérée,—à côté du nombre infini de +ceux dont la haute vie intellectuelle a été tuée par cette religion, +dont la conscience naïve a été torturée, la vie de famille +brisée par elle? Vraiment, le mot de <span class="smcap">Goethe</span> dans son superbe +poème «La fiancée de Corinthe» est bien digne d'être médité:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<div class="line">«Des victimes tombent; ni l'agneau ni le taureau<br /></div> +<div class="line">Mais <em>des victimes humaines, spectacle inouï</em>!»</div> +</div></div> + +<p class="p2"><b>Etat et Eglise.</b>—Dans la grande «<em>lutte pour la civilisation</em>» +qui, par suite de ce triste état de choses, doit toujours +être poursuivie, le premier but que l'on devrait se proposer +devrait être la <em>séparation complète de l'Eglise et de l'Etat</em>. +L'«Eglise libre» doit exister dans l'«Etat libre», c'est-à-dire +toute Eglise doit être libre dans l'exercice de son culte +et de ses cérémonies, de même que dans la construction de +<a class="pagenum" id="Page_411" title="411"></a> +ses poèmes fantaisistes et de ses dogmes superstitieux—à la +<em>condition</em>, cependant, qu'elle ne menace pas par là l'ordre +public ni la moralité. Et alors le même droit doit régner pour +tous! Les communautés libres et les sociétés religieuses monistes +doivent être tolérées et laissées libres de leurs actes, +tout comme les associations protestantes libérales ou les communautés +ultramontaines orthodoxes. Mais, pour tous les +«croyants» de ces confessions différentes, la <em>religion doit +rester chose privée</em>; l'Etat ne doit que la surveiller et empêcher +ses écarts, mais il ne doit ni l'opprimer ni la soutenir. +Avant tout, les contribuables ne devraient pas être +tenus de donner leur argent pour le maintien et la propagation +d'une «<em>croyance</em>» étrangère, qui, d'après leur conviction +sincère, n'est qu'une <em>superstition</em> funeste. Dans les Etats-Unis +d'Amérique la «séparation complète de l'Eglise et de +l'Etat» est, en ce sens, depuis longtemps réalisée et cela à la +satisfaction de tous les intéressés. Cela a entraîné, dans ce +pays, la séparation non moins importante de l'Eglise et de l'Ecole, +raison capitale, incontestablement, du puissant essor que +la science et la vie intellectuelle supérieure, en général, ont +pris en ces derniers temps en Amérique.</p> + +<p class="p2"><b>Eglise et Ecole.</b>—Il va de soi que l'abstention de l'Eglise +dans les choses de l'Ecole, ne doit frapper que la <em>confession</em>, +la forme spéciale de croyance que le cycle légendaire de chaque +Eglise a constituée au cours du temps. Cet «enseignement +confessionnel» est chose toute privée, c'est un devoir +qui incombe aux parents ou aux tuteurs, ou bien aux prêtres +et précepteurs en qui les premiers ont mis personnellement +leur confiance. Mais à la place de la «confession» éliminée, il +reste à l'école deux importants sujets d'enseignement: premièrement, +la morale moniste et secondement, l'histoire comparée +des religions. La nouvelle <em>Esthétique moniste</em>, édifiée +sur le fondement solide de la connaissance moderne de la +nature—et avant tout de la <em>doctrine de l'évolution</em>—a fourni +matière, en ces trente dernières années, à une littérature +<a class="pagenum" id="Page_412" title="412"></a> +très étudiée<a name="FNanchor_65" id="FNanchor_65" href="#Footnote_65" class="fnanchor">[65]</a>. Notre nouvelle <em>histoire comparée des religions</em> +se rattache, naturellement, à l'enseignement élémentaire, tel +qu'il existe actuellement, de l'«histoire de la Bible» et de la +mythologie de l'antiquité grecque et romaine. Tous deux restent, +comme jusqu'à ce jour, des éléments essentiels dans +l'éducation de l'esprit. Ce qui se comprend déjà par ce seul +fait, que tout notre <em>art plastique</em>, domaine principal de notre +<em>Esthétique moniste</em>, est intimement mêlé aux mythologies +chrétienne, hellénique et romaine. Une différence essentielle +sera seule introduite dans l'enseignement: c'est que les légendes +et mythes chrétiens ne seront plus présentés comme +des «<em>vérités</em>», mais comme des <em>fantaisies poétiques</em>, au même +titre que les grecs et les romains; la haute valeur du contenu +éthique et esthétique qu'ils renferment ne sera pas pour cela +diminuée, mais accrue. Quant à la <em>Bible</em>, ce «Livre des livres», +elle ne devrait être mise entre les mains des enfants que sous +forme d'extraits soigneusement choisis (sous forme de «Bible +scolaire»); on éviterait ainsi que l'imagination enfantine ne +soit souillée des nombreuses histoires impures et récits immoraux +dont l'Ancien Testament, en particulier, est si riche.</p> + +<p class="p2"><b>État et École.</b>—Après que notre État civilisé moderne +se sera délivré et l'École avec lui, des chaînes où l'Église les +tenait esclaves, il ne pourra que mieux consacrer ses forces +et ses soins à l'organisation de l'<em>école</em>. Nous avons d'autant +mieux pris conscience de l'inappréciable valeur d'une bonne +instruction, qu'au cours du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, toutes les branches de +la culture sont allées se déployant plus richement et réalisant +des progrès plus grandioses. Mais l'évolution des méthodes +d'enseignement est loin d'avoir marché du même pas. La +nécessité d'une <em>réforme scolaire</em> générale se fait sentir à nous +toujours plus vive. Sur cette grave question également on a +beaucoup écrit au cours de ces quarante dernières années. +<a class="pagenum" id="Page_413" title="413"></a> +Nous nous contenterons de relever quelques-uns des points +de vue généraux qui nous ont paru les plus importants: 1<sup>o</sup> dans +l'enseignement tel qu'on l'a donné jusqu'à nos jours, c'est +l'<em>homme</em> qui a joué le rôle principal et en particulier l'étude +grammaticale de sa <em>langue</em>; l'étude de la Nature a été complètement +négligée; 2<sup>o</sup> dans l'école moderne, la <em>nature</em> deviendra +l'objet principal des études; l'homme devra se faire une +idée juste du monde dans lequel il vit; il ne devra pas rester +en dehors de la Nature ou en opposition avec elle, mais il +devra s'apparaître comme son produit le plus élevé et le plus +noble; 3<sup>o</sup> l'étude des <em>langues classiques</em> (latin et grec) qui a +absorbé jusqu'ici la plus grande partie du temps et du travail +des élèves, demeure sans doute précieuse mais doit être fort +restreinte et réduite aux éléments (le grec facultatif, le latin +obligatoire); 4<sup>o</sup> il n'en faudra cultiver que plus, dans toutes +les écoles supérieures, les <em>langues modernes</em> des peuples civilisés +(l'anglais et le français obligatoires, mais l'italien facultatif); +5<sup>o</sup> l'enseignement de l'histoire doit s'attacher davantage +à la vie intellectuelle, à la civilisation intérieure et moins +à l'histoire extérieure des peuples (sort des dynasties, +guerres, etc.); 6<sup>o</sup> les grands traits de la <em>doctrine de l'évolution</em> +doivent être enseignés conjointement avec ceux de la <em>cosmologie</em>, +la géologie en même temps que la géographie, l'anthropologie +avec la biologie; 7<sup>o</sup> les grands traits de la <em>biologie</em> +doivent être possédés par tout homme instruit; «l'enseignement +de la contemplation» moderne favorise l'attrayante +initiation aux sciences biologiques (anthropologie, zoologie, +botanique). Au commencement, on partira de la systématique +descriptive (simultanément avec l'œcologie ou bionomie), +plus tard, on y ajoutera des éléments d'anatomie et de physiologie; +8<sup>o</sup> en outre tout homme instruit devra connaître +les grands points de la <em>physique</em> et de la <em>chimie</em>, de même +que leur validation exacte par les mathématiques; 9<sup>o</sup> tout +élève devra apprendre à bien <em>dessiner</em> et à le faire d'après +nature; si possible il peindra aussi à l'aquarelle. Les esquisses +de dessins et d'aquarelles d'après nature (de fleurs, d'animaux, +<a class="pagenum" id="Page_414" title="414"></a> +de paysages, de nuages, etc.), éveillent non seulement +l'intérêt pour la Nature et conservent le souvenir du plaisir +éprouvé à la contempler, mais, en outre, ce n'est que comme +cela que les élèves apprennent à bien <em>voir</em> et à <em>comprendre</em> +ce qu'ils ont vu; 10<sup>o</sup> on devra consacrer beaucoup plus de +soin et de temps qu'on ne l'a fait jusqu'ici à l'<em>éducation corporelle</em>, +à la gymnastique et à la natation; il y aura avantage +à faire chaque semaine, des <em>promenades</em> en commun et à +entreprendre chaque année, pendant les vacances, plusieurs +<em>voyages à pied</em>; la leçon de contemplation, qui s'offrira dans +ces circonstances, aura la plus grande valeur.</p> + +<p>Le but principal de la culture supérieure donnée dans les +écoles est resté jusqu'à ce jour, dans la plupart des États +civilisés, la préparation à la profession ultérieure, l'acquisition +d'une certaine dose de connaissances et le dressage aux +devoirs de citoyen. L'école du <span class="smcap">XX</span><sup>e</sup> siècle, au contraire, poursuivra +comme but principal, le développement de la <em>pensée +indépendante</em>, la claire compréhension des choses acquises +et la découverte de l'enchaînement naturel des phénomènes. +Puisque l'état civilisé moderne reconnaît à tout citoyen un +droit égal à l'éligibilité, il doit aussi lui fournir les moyens, +par une bonne préparation donnée à l'école, de développer +son intelligence afin que chacun l'emploie raisonnablement +pour le plus grand bien de tous.</p> + +<p><a class="pagenum" id="Page_415" title="415"></a></p> +<p class="p2 center">Opposition des principes fondamentaux<br /> +<span class="sper center">DANS LE DOMAINE DE LA PHILOSOPHIE MONISTE</span><br /> +<span class="sper center">ET DANS CELUI DE LA PHILOSOPHIE DUALISTE</span></p> + +<table border="0" cellpadding="5" cellspacing="5" summary="opposition"> +<tr> +<td class="tdvt">1. <b>Monisme</b> (<em>Conception +unitaire</em>): Le monde corporel +matériel et le monde spirituel +immatériel forment un Univers unique, +inséparable et qui comprend tout.</td> +<td class="tdvt">1. <b>Dualisme</b> (<em>Conception dualiste</em>): +Lemonde corporel matériel et le +monde spirituel immatériel forment +deux domaines complètement +distincts (complètement +indépendants l'un de l'autre).</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdvt">2. <b>Panthéisme</b> (et <em>Athéisme</em>), +<em>Deus intramundanus</em>: Le monde et +Dieu sont une seule substance (la +matière et l'énergie sont des +attributs inséparables).</td> +<td class="tdvt">2. <b>Théisme</b> (et <em>Déisme</em>), <em>Deus +extramundanus</em>: Dieu et le monde +sont deux substances distinctes +(la matière et l'énergie ne sont +que partiellement unies).</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdvt">3. <b>Génétisme</b> (<em>Evolutionnisme</em>), +<em>Théorie de l'évolution</em>: Le Cosmos +(Univers) est éternel et infini, +n'a jamais été créé et évolue +d'après des lois naturelles +éternelles.</td> +<td class="tdvt">3. <b>Créatisme</b> (<em>Démiurgique</em>), +<em>Théorie de la création</em>: Le Cosmos +(<em>Universum</em>) n'est ni éternel, ni +infini, mais a été tiré une fois +(ou plusieurs fois) du néant par +Dieu.</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdvt">4. <b>Naturalisme</b> (et <em>Rationalisme</em>): +La <em>loi de substance</em> (conservation +de la matière et de l'énergie) +régit tous les phénomènes sans +exception; tout se ramène à des +choses naturelles.</td> +<td class="tdvt">4. <b>Supranaturalisme</b> (et <em>Mysticisme</em>): +La <em>loi de substance</em> ne +régit qu'une partie de la nature; +les phénomènes de la vie intellectuelle +en sont indépendants +et sont surnaturels.</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdvt">5. <b>Mécanisme</b> (et <em>Hylozoïsme</em>): +Il n'existe pas de <em>force vitale +spéciale</em> qui puisse se poser +indépendante en face des forces +physiques et chimiques.</td> +<td>5. <b>Vitalisme</b> (et <em>Théologie</em>): <em>La +force vitale</em> (<em>vis vitalis</em>) agit dans +la nature organique conformément +à un but, indépendante des +forces physiques et chimiques.</td> +</tr> +<tr> +<td class="tdvt">6. <b>Thanatisme</b> (<em>Croyance en la +mortalité</em>): L'âme de l'homme +n'est pas une substance indépendante, +immortelle, mais elle +est issue, par des voies naturelles, +de l'âme animale: c'est un complexus +de fonctions cérébrales.</td> +<td class="tdvt">6. <b>Athanisme</b> (<em>Croyance en +l'immortalité</em>): L'âme de l'homme +est une substance indépendante, +immortelle, créée par une voie +surnaturelle, partiellement ou +complètement indépendante des +fonctions cérébrales.</td> +</tr> +</table> + +<h2>CHAPITRE XX<br /> +Solution des énigmes de l'Univers.</h2> + +<p><a class="pagenum" id="Page_416" title=""></a> +<a class="pagenum" id="Page_417" title="417"></a></p> + +<p class="center"><span class="smcap">Coup d'œil rétrospectif sur les progrès de la connaissance +scientifique de l'Univers au XIX<sup>e</sup> siècle.—Réponses données +aux énigmes de l'Univers par la philosophie naturelle +moniste.</span></p> + +<div class="left45"><div class="stanza"> +<div class="line">Vaste Univers et longue vie,<br /></div> +<div class="line">Effort sincère poursuivi pendant de nombreuses années<br /></div> +<div class="line">Toujours scruté, toujours fondé<br /></div> +<div class="line">Jamais achevé, souvent arrondi;<br /></div> +<div class="line">L'ancien conservé fidèlement,<br /></div> +<div class="line">Le nouveau amicalement accueilli...<br /></div> +<div class="line">L'esprit serein, le but noble<br /></div> +<div class="line">Allons! On avancera bien un peu!<br /></div> +<div class="line i9"><span class="smcap">Gœthe.</span></div> +</div></div> + +<hr /> +<p><a class="pagenum" id="Page_418" title="418"></a></p> + +<p class="center"><b>SOMMAIRE DU CHAPITRE XX</b></p> + +<p class="hanging indent">Coup d'œil rétrospectif sur les progrès du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle vers la solution des +énigmes de l'Univers.—I. Progrès de l'astronomie et de la cosmologie. +Unité physique et chimique de l'Univers.—Métamorphose du Cosmos.—Evolution +des systèmes planétaires.—Analogie des processus phylogénétiques +sur la Terre et dans les autres planètes.—Habitants organiques +des autres corps célestes.—Alternance périodique des formations +cosmiques.—II. Progrès de la géologie et de la paléontologie.—Neptunisme +et vulcanisme.—Théorie de la continuité.—III. Progrès de la +physique et de la chimie.—IV. Progrès de la biologie.—Théorie cellulaire +et théorie de la descendance.—V. Anthropologie.—Origine de +l'homme.—Considérations générales finales.</p> + +<p class="center"><b>LITTÉRATURE</b></p> + +<p><span class="smcap">W. Gœthe.</span>—<i>Faust.</i> <i>Dieu et le Monde.</i> <i>Prométhée.</i> <i>Sur les Sciences naturelles +en général.</i></p> + +<p><span class="smcap">Alex. Humboldt.</span>—<i>Kosmos. Entwurf einer physischen Weltbeschreibung.</i></p> + +<p><span class="smcap">Carus Sterne (E. Krause).</span>—<i>Werden und Vergehen.</i> (4te Aufl. Berlin, 1899.)</p> + +<p><span class="smcap">W. Bölsche.</span>—<i>Entwickelungsgeschichte der Natur.</i> (2 Bde. 1896.)</p> + +<p><span class="smcap">G. Hart.</span>—<i>Der neue Gott. Ein Ausblick auf das neue Jahrhundert</i> (Leipzig, +1899).</p> + +<p><span class="smcap">G. G. Vogt.</span>—<i>Entstehen und Vergehen der Welt auf Grund eines einheitlichen +Substanz-Begriffes</i> (2te Aufl. Leipzig, 1897).</p> + +<p><span class="smcap">G. Spicker.</span>—<i>Der Kampf zweier Weltanschauungen. Eine Kritik der alten +und neuesten Philosophie, mit Einschluss der christlichen Offenbarung</i> +(Stuttgart, 1898).</p> + +<p><span class="smcap">L. Büchner.</span>—<i>An Sterbelager des Jahrhunderts. Blicke eines freien Denkers +aus der Zeit in Die Zeit</i> (1898).</p> + +<p><span class="smcap">E. Haeckel.</span>—<i>Histoire de la Création naturelle</i> (Trad. Letourneau).</p> + +<p class="p2"><a class="pagenum" id="Page_419" title="419"></a> +Parvenus au terme de nos études philosophiques sur les +Enigmes de l'Univers, nous pouvons avec confiance tenter +de répondre à cette grave question: Dans quelle mesure +nous sommes-nous approchés de leur solution? Que valent +les progrès inouïs qu'a faits le <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle finissant dans la +véritable connaissance de la nature? Et quels horizons nous +entr'ouvrent-ils pour l'avenir, pour le développement ultérieur +de notre conception du monde, pendant le <span class="smcap">XX</span><sup>e</sup> siècle +au seuil duquel nous sommes parvenus? Tout penseur non +prévenu, qui aura pu suivre quelque peu les progrès réels +de nos connaissances empiriques et l'interprétation que +nous en avons donnée à la lumière d'une philosophie unitaire, +partagera notre opinion: le <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle a accompli +dans la connaissance de la nature et dans la compréhension +de son essence, de plus grands progrès que tous les siècles +antérieurs; il a résolu beaucoup et d'importantes «énigmes +de l'Univers» qui, à son aurore, passaient pour insolubles; il +nous a dévoilé, dans la Science et dans la connaissance, de +nouveaux domaines, dont l'homme ne soupçonnait pas l'existence +il y a cent ans. Avant tout, il a mis nettement devant +nos yeux le but élevé de la <em>Cosmologie moniste</em> et nous a +montré le chemin qui seul nous en rapprochera, le chemin +de l'étude exacte, empirique des <em>faits</em> et de la connaissance +génétique, critique de leurs <em>causes</em>. La grande loi abstraite +de la <em>causalité mécanique</em> dont notre <em>loi cosmologique fondamentale</em>, +la <em>loi de substance</em>, n'est qu'une autre expression +concrète, régit maintenant l'Univers aussi bien que l'esprit +<a class="pagenum" id="Page_420" title="420"></a> +humain; elle est devenue l'étoile conductrice sûre et fixe, +dont la claire lumière nous indique la route à travers l'obscur +labyrinthe des innombrables phénomènes isolés. Pour nous +en convaincre, nous allons jeter un rapide coup d'œil rétrospectif +sur les étonnants progrès qu'ont faits, en ce mémorable +siècle, les branches principales des Sciences Naturelles.</p> + +<p class="p2">I. <b>Progrès de l'astronomie.</b>—La Science du Ciel est la +plus ancienne, comme celle de l'homme la plus récente des +Sciences naturelles. L'homme n'a appris à connaître et lui-même +et sa propre essence, avec une entière clarté que dans +la seconde moitié de notre siècle, tandis qu'il possédait déjà +sur le Ciel étoilé, le mouvement des planètes, etc., des connaissances +merveilleuses, depuis plus de quatre mille cinq +cents ans. Les anciens Chinois, Indiens, Egyptiens et Chaldéens, +dans leur lointain Orient, connaissaient dès lors mieux +l'astronomie des sphères que la plupart des chrétiens «cultivés» +de l'Occident quatre mille ans plus tard. Déjà en +l'an 2697 avant Jésus-Christ, en Chine, une éclipse de soleil +avait été observée astronomiquement et onze cents ans +avant Jésus-Christ, au moyen d'un gnomon, l'inclinaison +de l'écliptique déterminée, tandis que le Christ lui-même (le +«fils de Dieu») n'avait, comme on sait, aucune connaissance +astronomique mais jugeait, au contraire, le Ciel et +la Terre, la Nature et l'homme du point de vue géocentrique +et anthropocentrique le plus étroit. On considère d'ordinaire, +et à bon droit, comme le plus grand des progrès +accomplis en astronomie, le système héliocentrique du +monde de <span class="smcap">Copernic</span>, dont l'ouvrage grandiose: <em>De revolutionibus +orbium cœlestium</em> provoqua à son tour la plus +grande révolution dans les têtes pensantes. En même temps +qu'il renversait le système géocentrique du monde, admis +depuis <span class="smcap">Ptolémée</span>, il supprimait tout point d'appui à la pure +conception chrétienne, qui faisait de la terre le centre du +monde et de l'homme un souverain semblable à Dieu. Il est +donc logique que le clergé chrétien, et à sa tête le pape de +<a class="pagenum" id="Page_421" title="421"></a> +Rome, aient attaqué avec la dernière violence la récente et +inappréciable découverte de <span class="smcap">Copernic</span>. Cependant elle se fraya +bientôt un chemin, après que <span class="smcap">Kepler</span> et <span class="smcap">Galilée</span> eurent fondé +sur elle la vraie «mécanique céleste» et que <span class="smcap">Newton</span> lui eût +donné, par sa théorie de la gravitation, une base mathématique +inébranlable (1686).</p> + +<p>Un autre progrès immense, embrassant tout l'Univers, fut +l'introduction de l'<em>idée d'évolution</em> en astronomie; ce progrès +fut accompli en 1755 par <span class="smcap">Kant</span>, alors très jeune encore, et qui, +dans sa hardie <em>Histoire naturelle générale et Théorie du Ciel</em> +entreprit de traiter d'après les principes de <span class="smcap">Newton</span>, non seulement +de la <em>composition</em>, mais encore de l'<em>origine mécanique</em> +du système cosmique tout entier. Grâce au grandiose <em>Système +du monde</em>, de <span class="smcap">Laplace</span>, qui était arrivé, indépendamment de +<span class="smcap">Kant</span>, aux mêmes idées sur la formation du monde,—cette +nouvelle <em>Mécanique céleste</em> fut fondée en 1796 et si solidement +établie qu'on eût pu croire que notre <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle ne +pourrait rien apporter d'essentiellement nouveau dans ce +département de la connaissance, qui eût une importance +égale. Et pourtant il reste à notre siècle la gloire d'avoir, ici +aussi, frayé des voies toutes nouvelles et d'avoir étendu infiniment, +dans l'Univers, la portée de nos regards. Par la découverte +de la photographie et de la photométrie, mais surtout +de l'analyse spectrale (par <span class="smcap">Bunsen</span> et <span class="smcap">Kirchhoff</span>, 1860) la physique +et la chimie ont pénétré dans l'astronomie et par là +nous avons acquis des données cosmologiques d'une immense +portée. Il en ressort cette fois, avec certitude, que la <em>matière</em> +est la même dans tout l'Univers et que ses propriétés +physiques et chimiques ne sont pas différentes, dans les +étoiles les plus éloignées, de ce qu'elles sont sur notre terre.</p> + +<p>La conviction moniste de l'<em>unité physique et chimique du +Cosmos infini</em>, que nous avons acquise ainsi, est certainement +une des connaissances générales les plus précieuses dont nous +soyons redevables à l'<em>Astrophysique</em>, cette branche récente +de l'astronomie dans laquelle s'est illustré, en particulier, +<a class="pagenum" id="Page_422" title="422"></a> +<span class="smcap">F. Zollner</span><a name="FNanchor_66" id="FNanchor_66" href="#Footnote_66" class="fnanchor">[66]</a>. Une autre connaissance, non moins importante +et acquise à l'aide de la précédente, c'est celle de ce fait que les +mêmes lois d'évolution mécanique qui gouvernent notre terre +valent encore partout dans l'Univers infini. Une puissante +<em>métamorphose du Cosmos</em> embrassant tout s'accomplit sans +interruption dans toutes les parties de l'Univers aussi bien +dans l'histoire géologique de notre terre, aussi bien dans +l'histoire généalogique de ses habitants que dans l'histoire +des peuples et dans la vie de chaque homme en particulier. +Dans une partie du Cosmos, nous découvrons, avec +nos télescopes perfectionnés, d'énormes nébuleuses faites de +masses gazeuses, incandescentes, infiniment subtiles; nous +les tenons pour les <em>germes</em> de corps célestes éloignés de +milliards de milles et que nous concevons être au premier +stade de leur évolution. Dans une partie de ces «germes +stellaires», les éléments chimiques ne sont probablement pas +encore séparés, mais réunis, à une température extraordinairement +élevée, évaluée à plusieurs millions de degrés, en un +<em>élément primordial</em> (<em>Prothyl</em>); peut-être même la <em>substance</em> +primordiale n'est-elle ici, en partie, pas encore différenciée +en «masse» et «éther». Dans d'autres parties de l'Univers, +nous trouvons des étoiles qui sont déjà, par suite de refroidissement, +à l'état de liquide brûlant, d'autres qui sont déjà +congelées; nous pouvons déterminer approximativement leurs +stades respectifs d'évolution d'après leurs différentes couleurs. +Nous voyons, en outre, des étoiles qui sont entourées +d'aréoles et de lunes, comme notre Saturne; nous reconnaissons, +dans le brillant anneau nébuleux, le germe d'une nouvelle +lune qui s'est détachée de la planète mère, comme +celle-ci du soleil.</p> + +<p>Pour beaucoup d'«étoiles fixes», dont la lumière met des +milliers d'années à nous parvenir, nous pouvons admettre +<a class="pagenum" id="Page_423" title="423"></a> +avec certitude, que ce sont des <em>soleils</em>, pareils à notre Père +Soleil et qu'ils sont entourés de planètes et de lunes, pareils +à ceux de notre propre système solaire. Nous pouvons, en +outre, présumer que des milliers de ces planètes se trouvent +à peu près au même degré d'évolution que notre terre, c'est-à-dire +à un âge où la température de la superficie varie entre +le degré de congélation et le degré d'ébullition de l'eau, c'est-à-dire +où l'eau peut exister à l'état de gouttes liquides. Il +devient par suite possible à l'<em>acide carbonique</em>, ici comme +sur la terre, de former avec les autres éléments des combinaisons +très complexes et parmi ces composés azotés peut se +développer le <em>plasma</em>, cette merveilleuse <em>substance vivante</em>, +que nous avons reconnu concentrer en elle seule toutes les +propriétés de la vie organique.</p> + +<p>Les <em>Monères</em> (par exemple les <em>Chromacées</em> et les <em>Bactéries</em>) +constituées exclusivement par ce <em>protoplasma</em> primitif et qui +proviennent, par <em>génération spontanée</em> (<em>Archigonie</em>) de ces +nitrocarbonates inorganiques, peuvent avoir suivi, sur beaucoup +d'autres planètes, la marche évolutive qu'elles ont suivie +sur la nôtre; tout d'abord se sont constituées, par la différenciation +de leurs corps plasmique homogène en un <em>noyau</em> +(<em>Karyon</em>) interne et un <em>corps cellulaire</em> (<em>Cytosoma</em>) externe, +les plus simples des <em>cellules</em> vivantes. Mais l'analogie qui se +retrouve dans la vie de toutes les cellules—aussi bien des +cellules végétales <em>plasmodomes</em> que des cellules animales +<em>plasmophages</em>—nous autorise à conclure que la suite de +l'histoire généalogique est encore la même dans beaucoup +d'astres que sur notre terre,—naturellement en présupposant +les mêmes étroites limites de température, celles dans +lesquelles l'eau reste à l'état de gouttes liquides; pour les +corps célestes à l'état de liquide brûlant, où l'eau est à l'état +de vapeur et pour les corps congelés, où elle est à l'état de +glace, la vie organique y est chose impossible.</p> + +<p class="p2"><b>L'analogie de la phylogénie</b>, cette analogie dans l'évolution +généalogique, que nous pouvons par suite admettre pour +<a class="pagenum" id="Page_424" title="424"></a> +beaucoup d'astres parvenus au même stade d'évolution biogénétique, +offre naturellement à l'imagination créatrice, un +vaste champ de spéculations attrayantes. Un de ses sujets +de prédilection, depuis longtemps, c'est la question de savoir +si des <em>hommes</em> ou des organismes analogues, peut-être supérieurs +à nous, habitent d'autres planètes? Parmi les nombreux +ouvrages qui essaient de répondre à cette question pendante, +ceux de l'astronome parisien, <span class="smcap">C. Flammarion</span>, en particulier, +ont trouvé récemment des lecteurs nombreux: ils se distinguent +par la richesse de la fantaisie et la vivacité des peintures +en même temps que par une regrettable insuffisance de +critique et de connaissances biologiques. Dans la mesure où +nous pouvons, à l'heure actuelle, répondre à cette question, +nous pouvons nous représenter les choses à peu près ainsi +qu'il suit: I. Il est très vraisemblable que sur quelques planètes +de notre système (Mars et Vénus) et sur beaucoup de +planètes d'autres systèmes solaires, le processus biogénétique +est le même que sur notre terre; tout d'abord se sont produites, +par archigonie, des monères simples, lesquelles ont +donné naissance à des protistes monocellulaires (d'abord les +plantes primitives plasmodomes, plus tard les animaux primitifs, +plasmophages). II. Il est très vraisemblable qu'au +cours ultérieur de l'évolution, ces protistes monocellulaires +ont constitué d'abord des colonies cellulaires, sociales +(Cénobies), plus tard des plantes et des animaux à tissus +(Métaphytes et Métazoaires). III. Il est encore très vraisemblable +que, dans le règne végétal, sont apparus d'abord les +Tallophytes (algues et champignons), puis les diaphytes +(mousses et fougères), enfin les autophytes (les plantes phanérogames, +gymnospermes et angiospermes). IV. Il est vraisemblable, +de même, que dans le règne animal également, le +processus biogénétique a suivi une marche analogue, que des +Blastéadés (Catallactes) ont évolué d'abord les Gastréadés, +puis de ceux-ci, les animaux inférieurs (Célentérés) et plus +tard les animaux supérieurs (Célomariés). V. Il est très douteux, +par contre, que les groupes distincts d'animaux supérieurs +<a class="pagenum" id="Page_425" title="425"></a> +(comme de plantes supérieures) parcourent, dans +d'autres planètes, une marche évolutive analogue à celle +qu'ils parcourent sur notre terre. VI. En particulier, il est +fort peu certain que des vertébrés existent en dehors de la +terre et que, par suite de leur métamorphose phylétique, au +cours de millions d'années, des mammifères soient apparus +et l'homme à leur tête, comme cela a eu lieu sur la terre; il +faudrait alors que des millions de transformations se soient +répétées en d'autres planètes, exactement comme ici-bas. +VII. Il est au contraire, bien plus vraisemblable qu'il s'y est +développé d'autres types de plantes et d'animaux supérieurs, +étrangers à notre terre, peut être aussi provenant d'une souche +animale supérieure aux vertébrés par sa capacité plastique, +des êtres supérieurs, dépassant de beaucoup les hommes +terrestres en intelligence et en force de pensée. VIII. La +possibilité que nous entrions jamais en contact direct avec +ces habitants des autres planètes semble exclue par la grande +distance qui sépare notre terre des autres corps célestes et +par l'absence de l'air atmosphérique indispensable, dans +l'inter-espace que remplit seul l'éther.</p> + +<p>Tandis que beaucoup d'astres en sont, probablement, au +même stade d'évolution biogénétique que notre terre (depuis +au moins cent millions d'années), d'autres sont déjà plus +avancés et s'approchent, dans leur «vieillesse planétaire» +de leur fin, de la même fin qui attend sûrement notre terre. +Grâce au rayonnement de la chaleur dans le froid espace +cosmique, la température, peu à peu, s'abaisse tellement que +toute l'eau liquide se congèle en glace; par là cesse la possibilité +de la vie organique. En même temps, la masse des +corps célestes en rotation se contracte toujours davantage; +la rapidité de leur révolution circulaire se modifie lentement. +Les orbites des planètes en rotation se font de plus en plus +étroits, de même que ceux des lunes qui les entourent. Finalement +les lunes se précipitent dans les planètes, celles-ci +dans les soleils qui les ont engendrées. Ce choc général produit +<a class="pagenum" id="Page_426" title="426"></a> +à nouveau des quantités énormes de chaleur. La masse +des corps célestes réduits en poussière par la collision se +répand librement dans l'espace infini et le jeu éternel des +formations solaires recommence à nouveau.</p> + +<p>Le tableau grandiose que l'astrophysique moderne déroule +ainsi devant les yeux de notre esprit nous révèle une éternelle +apparition et disparition des innombrables corps +célestes, une alternance périodique des conditions cosmogénétiques +différentes que nous observons l'une après l'autre +dans l'Univers. Tandis qu'en un point de l'espace infini, sort +d'une nébuleuse diffuse un nouveau germe de monde, un autre +genre, en un point très éloigné, s'est déjà condensé en une +masse d'une matière liquide et brûlante, animée d'un mouvement +circulaire; de l'équateur d'un autre, ont déjà été +projetés des aréoles qui se pelotonnent en planètes; un quatrième +est déjà devenu un soleil puissant, dont les planètes +se sont entourées de trabants secondaires, etc. Et au milieu +de tout cela, dans l'espace cosmique, des milliards de corps +célestes plus petits, de météorites et d'étoiles filantes, s'agitent +en tous sens, en apparence sans loi et pareils à des +vagabonds qui coupent l'orbite des plus grands et dont +chaque jour une grande partie se précipitent dans ceux-là. +En outre, les temps de révolution et les orbites des corps +célestes qui se pourchassent, se modifient lentement et continuellement. +Les lunes refroidies se précipitent dans leurs +planètes comme celles-ci dans leurs soleils. Deux soleils +éloignés l'un de l'autre, peut-être déjà congelés, s'entrechoquent +avec une force inouïe et s'éparpillent en poussière, +formant une masse nébuleuse. Ils dégagent, par là, de si +colossales quantités de chaleur que la nébuleuse redevient +incandescente et le vieux jeu recommence à nouveau. Dans +ce «perpetuum mobile», cependant, la substance infinie de +l'Univers, la somme de sa matière et de son énergie demeure +éternellement invariable et ainsi se répète éternellement +dans le temps infini <em>l'alternance périodique des formations</em> +<a class="pagenum" id="Page_427" title="427"></a> +<em>cosmiques</em>, la <em>Métamorphose du Cosmos</em> revenant éternellement +sur elle-même. Toute-puissante, la <em>loi de substance</em> +exerce partout son empire.</p> + +<p class="p2">II. <b>Progrès de la géologie.</b>—La terre et le problème de +son apparition ne sont devenus des objets de recherche scientifique +que bien après le Ciel. Les nombreuses cosmogénies +de l'antiquité et des temps modernes prétendaient, il est +vrai, nous renseigner sur l'apparition de la terre aussi bien +que sur celle du ciel; mais le vêtement mythologique dont +elles s'enveloppaient, les unes et les autres, trahissait de +suite qu'elles tiraient leur origine de l'imagination poétique. +Parmi toutes les nombreuses légendes relatives à la Création +et que nous font connaître l'histoire des religions et celle de +la civilisation, une seule a bientôt conquis la priorité sur +toutes les autres: c'est l'histoire de la création de <em>Moïse</em> telle +qu'elle est racontée dans le premier livre du Pentateuque (Genèse). +Elle n'est apparue, sous sa forme actuelle, que longtemps +après la mort de Moïse (probablement pas moins de huit +cents ans après); mais ses sources sont en grande partie +plus anciennes et remontent aux légendes assyriennes, babyloniennes +et indiennes. Cette légende de la création judaïque +prit la plus grande influence par ce fait qu'elle passa dans la +profession de foi chrétienne et fut vénérée comme la «parole +de Dieu». Il est vrai que 500 ans déjà avant J.-C., les philosophes +naturalistes grecs avaient expliqué la formation naturelle +de la terre de la même manière que celle des autres +corps célestes. Dès cette époque, également, <em>Xénophane</em> de +Colophon avait déjà reconnu la vraie nature des <em>pétrifications</em>, +qui prirent plus tard une si grande importance.</p> + +<p>Le grand peintre <span class="smcap">Léonard de Vinci</span> avait, de même, au +<span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle, déclaré que ces pétrifications étaient des restes +fossiles d'animaux ayant vécu à des époques antérieures de +l'histoire de la terre. Mais l'autorité de la Bible et en particulier +le Mythe du déluge, empêchaient tout progrès dans la +connaissance des faits réels et faisaient tant que les légendes +<a class="pagenum" id="Page_428" title="428"></a> +mosaïques, relatives à la Création, ont eu cours jusqu'au milieu +du siècle dernier. Dans le cercle de la théologie orthodoxe, +elles sont encore admises aujourd'hui. Ce n'est que +dans la seconde moitié du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle que commencèrent, +indépendamment de ces légendes, des recherches scientifiques +sur la structure de l'écorce terrestre et que des conclusions +s'en déduisirent relativement à la formation de cette planète. +Le fondateur de la géognosie, <span class="smcap">Werner</span> de Freiberg, faisait +provenir toutes les roches de l'eau, tandis que <span class="smcap">Voigt</span> et <span class="smcap">Hutton</span> +(1788) reconnaissaient très justement que seules les roches +sédimentaires, charriant des fossiles, avaient cette origine, +tandis que les masses montagneuses vulcaniennes et plutoniennes +s'étaient constituées par la congélation de masses +ignées liquides.</p> + +<p>La lutte ardente qui s'ensuivit entre l'école <em>neptunienne</em> +et la <em>plutonienne</em> durait encore pendant les trente premières +années du siècle; elle ne s'apaisa qu'après que <span class="smcap">C. Hoff</span> eût +posé le principe de l'actualisme (1822) et que <span class="smcap">Ch. Lyell</span> l'eût +soutenu avec le plus grand succès, quant à l'évolution naturelle +tout entière de la terre. Par ses <em>Principes de géologie</em> +(1830) la théorie essentiellement importante de la <em>Continuité</em> +de la transformation de la terre était définitivement reconnue +et triomphait de la théorie opposée, celle des catastrophes de +<span class="smcap">Cuvier</span><a name="FNanchor_67" id="FNanchor_67" href="#Footnote_67" class="fnanchor">[67]</a>. La <em>paléontologie</em>, que ce dernier avait fondée par +son ouvrage sur les ossements fossiles (1812), devint bientôt +l'auxiliaire important de la géologie et dès le milieu de notre +siècle celle-ci était si avancée que les périodes principales de +l'histoire de la terre et de ses Habitants étaient établies. On +reconnaissait dès lors, dans la mince couche qui forme +l'écorce terrestre, la croûte formée par la solidification de la +planète en fusion, dont le refroidissement et la contraction +se continuent, lentement, mais sans interruption. Le plissement +de l'écorce solidifiée, la «réaction de l'intérieur de la +<a class="pagenum" id="Page_429" title="429"></a> +terre, à l'état de fusion, contre la surface refroidie», et avant +tout, l'activité géologique ininterrompue de l'eau, sont les +causes naturelles efficientes qui travaillent journellement à +la lente transformation de l'écorce terrestre et de ses montagnes.</p> + +<p>Trois résultats de la plus haute importance et d'une portée +générale sont dus aux progrès merveilleux de la géologie +moderne. D'abord, grâce à eux, ont été exclus de l'histoire de +la terre tous les <em>miracles</em>, toutes les causes surnaturelles qui +venaient expliquer l'édification des montagnes et la transformation +des continents. En second lieu, notre idée de la longueur +des <em>espaces de temps inouïs</em> écoulés depuis leur formation, +s'est considérablement élargie. Nous savons maintenant +que les masses de montagnes immenses des formations +paléozoïque, mésozoïque et cénozoïque ont exigé pour se +constituer, non pas des milliers d'années, mais des millions +d'années (bien au-delà de cent). En troisième lieu, nous +savons aujourd'hui que les nombreux <em>fossiles</em> compris dans ces +formations, ne sont pas de merveilleux «jeux de la nature», +comme on le croyait encore il y a cent cinquante ans, mais +les restes pétrifiés d'organismes, ayant réellement vécu à des +époques antérieures de l'histoire de la terre, résultats eux-mêmes +d'une lente transformation dans la série des ancêtres +disparus.</p> + +<p class="p2">III. <b>Progrès de la physique et de la chimie.</b>—Les innombrables +et importantes découvertes que ces sciences fondamentales +ont faites au <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle sont si connues et leurs +applications pratiques dans toutes les branches de la civilisation +humaine sont si évidentes à tous les yeux, que nous +n'avons pas besoin d'y insister ici en détail. Avant tout, +l'emploi de la vapeur et de l'électricité ont imprimé à notre +siècle le «sceau» caractéristique du «machinisme». Mais +les progrès colossaux de la chimie, organique et inorganique, +ne sont pas moins précieux. Toutes les branches de notre +civilisation moderne: la médecine et la technologie, l'industrie +<a class="pagenum" id="Page_430" title="430"></a> +et l'agriculture, l'exploitation des mines et des forêts, le +transport par terre et par mer ont reçu, grâce à ces progrès, +une telle impulsion au cours du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, surtout de sa +seconde moitié, que nos grands-pères du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle ne se +reconnaîtraient plus et seraient dépaysés dans notre civilisation. +Mais un progrès plus précieux encore et d'une plus +haute portée, c'est l'extension inouïe qu'a prise notre connaissance +théorique de la nature et dont nous sommes redevables +à la <em>loi de substance</em>. Après que <span class="smcap">Lavoisier</span> (1789) eût posé la +loi de la conservation de la matière et que <span class="smcap">Dalton</span> (1808), +grâce à cette loi, eût renouvelé la théorie atomique, la <em>chimie</em> +moderne trouva grande ouverte la voie dans laquelle elle prit, +par une course rapide et victorieuse, une importance insoupçonnée +jusqu'alors. On en peut dire autant de la <em>physique</em>, +au sujet de la loi de la conservation de l'énergie. La +découverte de cette loi par <span class="smcap">R. Mayer</span> (1842) et <span class="smcap">H. Helmholz</span> +(1847), marque également pour cette science une nouvelle +période de fécond développement. Car c'est seulement à partir +de cette date que la physique a été en état de saisir l'<em>unité +universelle des forces de la nature</em> et le jeu éternel des processus +innombrables par lesquels, à chaque instant, une +force peut se transformer en une autre.</p> + +<p class="p2">IV. <b>Progrès de la biologie.</b>—Les grandioses découvertes, +si importantes pour toute notre conception de l'Univers, +qu'ont faites en notre <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle <em>l'astronomie</em> et la <em>géologie</em>, +sont encore bien surpassées par celles de la <em>biologie</em>; nous +pouvons même dire que, pour toutes les nombreuses branches +dans lesquelles cette vaste science de la vie organique a pris +en ces derniers temps une telle extension, la plus grande +partie des progrès n'ont été accomplis qu'au <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle. +Ainsi que nous l'avons vu au commencement de cet ouvrage, +toutes les parties différentes de l'anatomie et de la physiologie, +de la botanique et de la zoologie, de l'ontogénie et de +la phylogénie, se sont tellement enrichies, grâce aux innombrables +découvertes et inventions de notre siècle, que l'état +<a class="pagenum" id="Page_431" title="431"></a> +actuel de nos connaissances biologiques est multiple de ce +qu'il était il y a cent ans. Cela est vrai, d'abord, <em>quantitativement</em>, +de la croissance colossale de notre connaissance positive, +dans toutes les sciences et dans toutes leurs subdivisions. +Mais cela est vrai aussi, et plus encore, <em>qualitativement</em>, de +la compréhension plus approfondie des phénomènes biologiques, +de la connaissance de leurs causes efficientes. C'est +là que <span class="smcap">Ch. Darwin</span> s'est conquis, avant tout autre, les palmes +de la gloire (1859); il a résolu, par la théorie de la sélection, +la grande énigme de la «création organique», de l'origine +naturelle des nombreuses formes de vie, par une transformation +graduelle. Cinquante ans auparavant, il est vrai (1809), le +grand <span class="smcap">Lamarck</span> avait déjà reconnu que le moyen de cette +transformation était l'influence réciproque de l'hérédité +et de l'adaptation, mais il lui manquait encore le principe de +la sélection et il lui manquait surtout une connaissance plus +approfondie de l'essence véritable de l'organisation, ce qui +n'a été acquis que plus tard, lorsque furent fondées l'embryologie +et la théorie cellulaire. En réunissant les résultats +généraux de ces disciplines et d'autres encore et après avoir +trouvé dans la phylogénie des organismes la clef qui nous en +fournissait une explication unitaire, nous sommes parvenus +à fonder cette <em>biologie moniste</em> dont j'ai essayé de poser les +principes (1866) dans ma <em>Morphologie générale</em>.</p> + +<p class="p2">V. <b>Progrès de l'anthropologie.</b>—Au-dessus de toutes +les autres sciences se place en un certain sens, la véritable +<em>Science de l'homme</em>, la vraie anthropologie rationnelle. Le +mot du sage antique: <em>Homme, connais-toi toi-même</em> (<em>homo, +nosce te ipsum</em>) et cette autre parole célèbre: L'homme est +la mesure de toutes choses, ont été de tous temps reconnus +et appliqués. Et pourtant cette science—prise en son acception +la plus large—a langui plus longtemps que toutes les +autres, dans les chaînes de la tradition et de la superstition. +Nous avons vu, au commencement de ce livre, combien la +connaissance de l'organisme humain s'était développée lentement +<a class="pagenum" id="Page_432" title="432"></a> +et tardivement. Une de ses branches les plus importantes, +l'embryologie, n'a été définitivement fondée qu'en +1828 (par <span class="smcap">Baer</span>) et une autre, non moins importante, la +théorie cellulaire, en 1838 seulement (par <span class="smcap">Schwann</span>). Et ce +n'est que plus tard encore qu'a été résolue la «question des +questions», la colossale énigme de <em>l'origine de l'homme</em>. Bien +que, dès 1809, <span class="smcap">Lamarck</span> ait montré l'unique route qui pouvait +conduire à résoudre heureusement cette énigme et qu'il ait +affirmé que «l'homme descend du singe», ce n'est que +cinquante ans plus tard que <span class="smcap">Darwin</span> réussit à démontrer cette +affirmation, et ce n'est qu'en 1863 qu'<span class="smcap">Huxley</span>, dans ses <em>Preuves +de la place de l' homme dans la Nature</em>, en rassembla les +démonstrations les plus convaincantes. J'ai moi-même, alors, +dans mon <em>Anthropogénie</em> (1874), essayé pour la première fois +de retracer, dans son enchaînement historique, toute la série +d'ancêtres par lesquels, au cours de millions d'années, notre +race a lentement évolué du règne animal.</p> + +<p><a class="pagenum" id="Page_433" title="433"></a></p> +<h2>Considérations finales</h2> + +<p class="p2">Le nombre des énigmes de l'Univers, grâce aux progrès +que nous venons de retracer et qui se sont accomplis de la +connaissance de la nature au cours du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle,—s'est considérablement +réduit; il se ramène finalement à une seule +énigme universelle, embrassant tout, au <em>problème de la substance</em>. +Qu'est donc proprement, au plus profond de son essence, +cette toute puissante merveille de l'Univers que le naturaliste +réaliste glorifie sous le nom de <em>Nature</em> ou d'Univers, +le philosophe idéaliste en tant que <em>substance</em> ou cosmos, et le +dévot croyant comme créateur ou <em>Dieu</em>? Pouvons-nous affirmer +aujourd'hui que les merveilleux progrès de notre cosmologie +moderne aient résolu cette «Enigme de la substance», +ou même simplement, qu'ils nous aient rapprochés beaucoup +de cette solution?</p> + +<p>La réponse à cette question finale différera naturellement +beaucoup d'après le point de vue du philosophe qui la posera +et d'après les connaissances empiriques qu'il possèdera du +monde réel. Nous accordons tout de suite que, quant à l'essence +intime de la nature, elle nous est aussi étrangère, nous +demeure aussi incompréhensible qu'elle pouvait l'être à +<em>Anaximandre</em> ou <em>Empédocle</em>, il y a deux mille quatre cents ans, +à <em>Spinoza</em> ou <em>Newton</em> il y a deux cents ans, à <em>Kant</em> ou <em>Gœthe</em> il +y a cent ans. Bien plus, nous devons même avouer que cette +essence propre de la substance nous apparaît de plus en plus +<a class="pagenum" id="Page_434" title="434"></a> +merveilleuse et énigmatique à mesure que nous pénétrons +plus avant dans la connaissance de ses attributs, la matière et +l'énergie, à mesure que nous apprenons à connaître ses innombrables +phénomènes et leur évolution. Quelle est la +<em>chose en soi</em> qui est cachée derrière ces phénomènes connaissables, +nous ne le savons pas encore aujourd'hui. Mais que +nous importe cette mystique «chose en soi» puisque nous +n'avons aucun moyen de la connaître, puisque nous ne savons +pas même au juste si elle existe? Laissons donc les stériles +méditations sur ce fantôme idéal aux «purs métaphysiciens» +et réjouissons-nous, au contraire, en «purs physiciens», des +progrès réels et gigantesques que notre philosophie naturelle +moniste a accomplis.</p> + +<p>Ici, tous les autres progrès et découvertes de notre «grand +siècle» sont éclipsés par la grandiose et universelle <em>loi de +substance</em>, la «loi fondamentale de la conservation de la force +et de la matière».</p> + +<p>Le fait que la substance est partout soumise à un éternel +mouvement et à une continuelle transformation, imprime en +outre à la même loi le caractère de <em>loi d'évolution</em> universelle. +Cette loi suprême de la nature étant posée et toutes les +autres lui étant subordonnées, nous nous sommes convaincus +de l'universelle <em>Unité de la nature</em> et de l'éternelle valeur des +lois naturelles. De l'obscur <em>problème</em> de la substance est issue +la claire <em>loi</em> de substance. Le «Monisme du Cosmos», que +nous avons établi sur cette base, nous enseigne la portée universelle, +dans l'univers entier, des «grandes lois d'airain +éternelles». Mais du même coup ce monisme démolit les +trois grands dogmes centraux de la philosophie dualiste admise +jusqu'à ce jour: le dieu personnel, l'immortalité de l'âme +et le libre arbitre.</p> + +<p>Beaucoup d'entre nous assistent sans doute avec un vif regret, +peut-même avec une profonde douleur, à la chute de ces +dieux, qui furent les biens spirituels suprêmes de nos chers +parents et ancêtres. Consolons-nous, cependant, avec les paroles +du poète:</p> + +<p><a class="pagenum" id="Page_435" title="435"></a></p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<div class="line">L'ancien succombe, les temps se modifient<br /></div> +<div class="line">Et sur les ruines fleurit une vie nouvelle!</div> +</div></div> + +<p>L'ancienne conception du <em>Dualisme idéaliste</em>, avec ses +dogmes mystiques et anthropistiques, tombe en ruines; mais +au-dessus de cet immense champ de décombres se lève, auguste +et splendide, le nouveau soleil de notre <em>Monisme réaliste</em>, +qui nous ouvre tout grand le temple merveilleux de la +nature. Dans le culte pur du «vrai, du beau, du bien», qui +forme le centre de notre nouvelle <em>religion moniste</em>, nous +trouverons une riche compensation au triple idéal anthropistique +de «Dieu, liberté et immortalité» que nous avons +perdu.</p> + +<p>Dans les études qu'on vient de lire sur les énigmes de +l'univers, j'ai fait nettement ressortir mon point de vue moniste +avec ses conséquences et j'ai clairement souligné l'opposition +qu'il présente par rapport à la conception dualiste, +encore aujourd'hui régnante. Je m'appuie d'ailleurs sur l'adhésion +de presque tous les naturalistes modernes, ceux du +moins qui ont le désir et le courage de professer une conviction +philosophique achevée et formant un tout. Je ne voudrais +cependant pas prendre congé de mes lecteurs sans leur +faire remarquer, en signe de réconciliation, que ce contraste +brutal s'atténue jusqu'à un certain degré, quand on réfléchit +avec clarté et logique,—que même il peut se résoudre en +une heureuse harmonie. Une pensée parfaitement conséquente +avec elle-même, l'application uniforme des grands +principes à l'<em>ensemble tout entier</em> du Cosmos,—à la nature +organique aussi bien qu'à l'inorganique—rapprocheront l'un +de l'autre les deux antipodes du théisme et du panthéisme, +du vitalisme et du mécanisme, jusqu'à les faire se toucher. +Mais il est vrai qu'une pensée conséquente avec elle-même +demeure un rare phénomène. La grande majorité des philosophes +souhaiteraient pouvoir saisir de la main droite la +<em>science</em> pure, fondée sur l'expérience, mais en même temps +ne peuvent pas se passer de la <em>foi</em> mystique fondée sur la révélation +et qu'ils retiennent de la main gauche. Ce dualisme +<a class="pagenum" id="Page_436" title="436"></a> +contradictoire trouve son illustration caractéristique dans le +conflit entre la raison pure et la raison pratique, tel que nous +le constatons dans la philosophie critique du plus éminent +penseur moderne, du grand <span class="smcap">Kant</span>.</p> + +<p>Mais le nombre des penseurs qui ont su triomphé de ce dualisme +pour se tourner vers le pur monisme a toujours été +restreint. Cela est aussi vrai des idéalistes et des théistes conséquents +avec eux-mêmes, que des réalistes et des panthéistes +à l'esprit logique. La conciliation des contraires apparents +et par suite le progrès vers la solution de l'énigme fondamentale, +se rapprochent cependant de nous chaque année, +grâce à l'extension continue de notre connaissance de la nature. +Aussi nous est-il permis d'espérer que le <span class="smcap">XX</span><sup>e</sup> siècle, qui +va s'ouvrir, conciliera sans cesse davantage les contraires et +par l'extension du <em>pur monisme</em>, propagera sans cesse davantage +la désirable unification de notre conception de l'univers. +Notre plus grand poète et penseur, dont nous célébrerons +sous peu le cent cinquantième anniversaire, <span class="smcap">W. Goethe</span>, a +donné au début du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, de cette philosophie unitaire, +la plus poétique expression, dans ses immortels poèmes: +<em>Faust</em>, <em>Prométhée</em>.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<div class="line"><em>Dieu et le monde!</em><br /></div> +</div> +<div class="stanza"><br /></div> +<div class="line">D'après d'immortelles, de grandes<br /></div> +<div class="line">Lois d'airain<br /></div> +<div class="line">Nous devons tous<br /></div> +<div class="line">Accomplir le cercle +<div class="line">De notre existence.</div> +</div></div> +<p><a class="pagenum" id="Page_437" title="437"></a></p> + +<h2>REMARQUES ET ÉCLAIRCISSEMENTS</h2> + +<p class="p2"><b>1. Perspective cosmologique</b> (p. 14).—La faible latitude que nous +permet notre faculté d'imagination dans l'appréciation des grandes dimensions +dans le temps et dans l'espace est non seulement une grande +source d'illusions anthropomorphiques, mais encore un empêchement +puissant à la pure conception moniste de l'univers. Pour concevoir l'extension +infinie de l'<em>espace</em>, il faut considérer d'une part, que les plus +petits organismes visibles (bactéries) sont gigantesques en comparaison +des atomes et des molécules invisibles qui demeurent bien loin du +domaine de la visibilité, même si l'on emploie les microscopes les plus +puissants. Il faut, d'autre part, considérer les dimensions infinies du monde, +dans lequel notre système solaire n'a que la valeur d'une étoile fixe et +où notre terre ne représente qu'une chétive planète du prestigieux soleil. +De même, nous ne concevrons l'extension infinie du <em>temps</em> qu'en nous +souvenant d'une part des mouvements physiques et physiologiques qui se +terminent en une seconde, et, d'autre part, l'énorme durée des espaces de +temps que suppose le développement de l'univers. Même la durée relativement +courte de la «géologie organique» (pendant laquelle s'est +développée la vie organique sur notre globe) comprend d'après les nouveaux +calculs, beaucoup plus de cent millions d'années, c'est-à-dire, plus +de 100.000 milliers d'années!</p> + +<p>Sans doute, les faits géologiques et paléontologiques, sur lesquels ces +calculs se fondent, ne fournissent que des données numériques très +incertaines et très variables, tandis que la plupart des autorités compétentes +admettent actuellement comme moyenne vraisemblable 100 à 200 millions +d'années pour la durée de la géologie organique, celle-ci, d'après +d'autres appréciations ne s'étendrait qu'à 25 ou 50 millions; d'après une évaluation +géologique exacte de ces derniers temps, elle comprendrait <em>au +moins quatorze cent millions d'années</em> (Cf. mon discours de Cambridge sur +l'<em>Origine de l'homme</em>, 1898, p. 51.) Mais si nous sommes tout à fait hors +d'état de déterminer d'une façon à peu près sûre la <em>durée absolue</em> des +périodes phylogénitiques, nous possédons, par contre, fort bien les moyens +d'évaluer approximativement leur <em>durée relative</em>. Si nous prenons pour +chiffre minimum cent millions d'années, elles se répartiront à peu près +de la façon suivante dans les cinq périodes principales de la géologie +organique:</p> + + +<p><a class="pagenum" id="Page_438" title="438"></a></p> +<table border="0" cellpadding="5" cellspacing="5" summary="chronologie"> +<tr> + <td>I. <em>Période archozoïque</em> (époque primordiale), du début de la vie organique + à la fin de la formation cambrienne (période des Invertébrés)</td> + <td class="tdba">52 millions.</td> +</tr> +<tr> + <td>II. <em>Période paléozoïque</em> (époque primaire), du début de la formation + silurienne jusqu'à la fin de la formation permienne (période des + poissons)</td> + <td class="tdba">34 millions.</td> +</tr> +<tr> + <td>III. <em>Période mésozoïque</em> (époque secondaire), du début de la période + du trias jusqu'à la fin de la période crétacée (période des + reptiles)</td> + <td class="tdba">11 millions.</td> +</tr> +<tr> + <td>IV. <em>Période cénozoïque</em> (époque tertiaire), du début de la période éocène + à la fin de la période pliocène, (période des mammifères)</td> + <td class="tdba">3 millions.</td> +</tr> +<tr> + <td>V. <em>Période anthropozoïque</em> (époque quaternaire), du début de l'époque + diluvienne (à laquelle se rapporte vraisemblablement le langage + humain) jusqu'à l'époque actuelle, période de l'homme, au moins + 100.000 ans</td> + <td class="tdba"> 0,1 million.</td> +</tr> +</table> + +<p>Pour rendre plus accessible au pouvoir de compréhension de l'homme +l'énorme durée de ces périodes phylogénétiques, pour faire sentir en particulier +la brièveté relative de ce qu'on appelle l'histoire universelle (c'est-à-dire +l'histoire des nations civilisées!), un de mes élèves, Heinrich Schmidt +(de Iéna) a récemment réduit le minimum admis de cent millions d'années +à <em>un jour</em> par une réduction chronométrique. Dans cette échelle de réduction, +les 24 heures du «jour» de la création se répartissent de la façon +suivante dans les cinq périodes phylogénétiques, citées plus haut:</p> + +<div class="hanging indent"> +<p>I. <em>Période archozoïque.</em> (52 millions d'années) = 12 h. 30' (de minuit à +midi 1/2.)</p> + +<p>II. <em>Période paléozoïque</em> (34 millions d'années) = 8 h. 05' (de midi 1/2 à +8 h. 1/2 du soir.)</p> + +<p>III. <em>Période mésozoïque</em> (11 millions d'années) = 2 h. 38' (= de 8 h. 1/2 +à 11 h. 1/4.)</p> + +<p>IV. <em>Période cénozoïque</em> (3 millions d'années) = 43' (de 11 1/4 à minuit +moins deux minutes.)</p> + +<p>V. <em>Période anthropozoïque</em> (0,1-0,2 de million d'années) = 02'.</p> + +<p>VI. <em>Période de civilisation</em> (histoire universelle) = 05" (6.000 ans.)</p> +</div> + +<p>Si l'on se contente donc d'admettre le minimum de 100 millions d'années +(et non le maximum de 1,400) pour la durée du développement organique +sur notre globe et qu'on la réduise à 24 heures, ce que l'on appelle l'<em>histoire +universelle</em> ne compte que <em>cinq secondes</em>. (<em>Prometheus</em> X<sup>e</sup> année. 1899, +n<sup>o</sup> 24 [492, p. 381].)</p> + +<p class="p2"><b>2. Essence de la maladie.</b>—La <em>pathologie</em> est devenue une véritable +<em>science</em> au cours de notre <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, depuis que l'on a appliqué les +doctrines fondamentales de la physiologie (et surtout de la théorie cellulaire) +à l'organisme humain soit en état de santé, soit en état de maladie. Depuis +cette époque la maladie n'est plus une <em>essence</em> spéciale, c'est «une vie dans +des conditions anormales, nuisibles et dangereuses». Depuis cette époque +également tout médecin instruit ne cherche plus les <em>causes</em> de la maladie +dans les influences mystiques d'ordre surnaturel, mais dans les conditions +<a class="pagenum" id="Page_439" title="439"></a> +physiques et chimiques du monde extérieur, et dans leurs rapports avec +l'organisme. Les petites <em>bactéries</em> jouent là un grand rôle. Cependant, +maintenant encore, dans des sphères étendues (même chez les gens instruits) +se maintient cette conception ancienne, superstitieuse, que les +maladies sont appelées par de «mauvais esprits» ou sont les «punitions +infligées aux hommes par Dieu pour leurs péchés». Cette opinion était +encore représentée par exemple, au milieu du siècle, par un pathologue +distingué, le conseiller privé <span class="smcap">Ringseis</span>, à Munich.</p> + +<p class="p2"><b>3. Impuissance de la psychologie introspective.</b>—Pour se persuader +que la théorie métaphysique et traditionnelle de l'âme est complétement +en état de résoudre les grands problèmes de cette science par l'activité +propre de la pensée, il suffit de jeter un coup d'œil sur les manuels les +plus usités de la psychologie moderne qui servent de guide dans la plupart +des cours des facultés. On n'y fait aucune mention de la structure anatomique +des organes de l'âme, ni des rapports physiologiques de leurs fonctions, +ni de l'ontogénie ni de la phylogénie de la «psyché». Au lieu de le faire, +ces «purs psychologues» se livrent à des fantaisies sur l'<em>essence de l'âme</em> +qui est immatérielle, dont personne ne sait rien et attribuent à ce fantôme +immortel toutes les merveilles possibles. En outre, ils injurient violemment +ces méchants naturalistes matérialistes qui se permettent, au +moyen de l'<em>expérience</em>, de l'observation, de l'expérimentation, de démontrer +le néant de leurs chimères métaphysiques. Un exemple plaisant de ces +invectives communes nous a été fourni récemment par le D<sup>r</sup> <span class="smcap">A. Wagner</span> +dans son ouvrage <em>Grundprobleme der Naturwissenschaft, Briefe eines unmodernen +Naturforschers</em>, Berlin 1887. Le chef récemment décédé du matérialisme +moderne, le professeur <span class="smcap">L. Buchner</span> qui se trouvait très violemment +attaqué lui a répondu comme il convenait (<em>Berliner Gegenwart</em>, 1897, 40, +p. 218, et <em>Munchener Algemeine Zeitung</em>, supplément 20 mars 1899 n<sup>o</sup> 58.—Un +ami intellectuel du D<sup>r</sup> <span class="smcap">A. Wagner</span>, M. le D<sup>r</sup> <span class="smcap">A. Brodbeck</span>, de +Hanovre, m'a fait dernièrement l'honneur de diriger contre mon <em>Monisme</em> +une attaque semblable bien que plus convenable. <em>Kraft und Geist Eine +Streitschrift gegen den unhaltbaren Schein-Monismus Professor Hæckel's und +Genossen.</em> Leipzig, Strauch 1899). <span class="smcap">M. Brodbeck</span> termine sa préface par cette +phrase: «Je suis curieux de savoir ce que les matérialistes pourront me +répondre.—La réponse est très simple: «Etudiez assidûment pendant +cinq ans les sciences naturelles, et surtout l'anthropologie (spécialement +l'anatomie et la physiologie du cerveau!) et vous acquerrez, ainsi, les <em>connaissances +empiriques préliminaires</em> indispensables des faits fondamentaux, +connaissances qui vous font encore complètement défaut.»</p> + +<p class="p2"><b>4. L'Idée nationale.</b>—Comme cette soi-disant <em>idée nationale</em> +d'<span class="smcap">Adolphe Bastian</span> a été souvent admirée et célébrée non seulement en +<em>ethnographie</em>, mais encore en <em>psychologie</em>, et que même son inventeur la +considère comme le fruit théorique le plus important de son infatigable +application, il nous fait observer que dans aucun des nombreux et importants +ouvrages de <span class="smcap">Bastian</span> on ne peut trouver une définition claire de ce +fantôme mystique. Il est déplorable que ce voyageur et collectionneur +éminent ne comprenne rien à la théorie moderne de l'évolution. Les nombreuses +<a class="pagenum" id="Page_440" title="440"></a> +attaques qu'il a dirigées contre le darwinisme et le transformisme +sont les produits les plus étranges et en partie les plus amusants de toute +l'abondante littérature qui s'occupe de ce sujet.</p> + +<p class="p2"><b>5. Néovitalisme.</b>—Bien que le darwinisme ait porté un coup fatal +à la doctrine mystique d'une force vitale surnaturelle et en ait heureusement +triomphé, il y a vingt ans déjà, cette théorie vient de reparaître +et a même, dans ces dix dernières années, rencontré de nombreux +adhérents. Le physiologue <span class="smcap">Bunge</span>, le pathologue <span class="smcap">Rindfleisch</span>, le botaniste +<span class="smcap">Reinke</span> et d'autres, ont défendu avec grand succès cette foi en la force vitale +immatérielle et intellectuelle qui vient de renaître. Quelques-uns de +mes anciens élèves ont montré le plus grand zèle. Ces naturalistes «très +modernes» ont acquis la conviction que la doctrine de l'évolution et surtout +le darwinisme constituent une théorie erronée, sans consistance et +que <em>l'histoire n'est aucunement une science</em>. L'un d'entre eux a même porté +ce diagnostic «que tous les darwinistes sont atteints de ramollissement +cérébral». Mais comme malgré le néovitalisme, la grande majorité des naturalistes +modernes (plus des neuf dixièmes) voit dans la doctrine de l'évolution +le plus grand progrès qu'ait accompli la biologie dans notre siècle, +il nous faut expliquer ce fait regrettable par une effroyable épidémie cérébrale. +Toutes ces communications venant de spécialistes à l'esprit confus +et étroit ont tout aussi peu d'effet sur notre doctrine de l'évolution et sur +l'histoire des sciences que les excommunications du pape (p. 456).</p> + +<p>Le néovitalisme apparaît dans toute son insuffisance et dans toute son +inconsistance quand on l'oppose dans tout le monde organique aux <em>faits +fournis par l'histoire</em>. Ces faits historiques de «l'histoire de l'évolution» +entendus au sens le plus large, les fondements de la géologie, de la paléontologie, +de l'ontogénie, etc., ne sont explicables dans leur liaison naturelle +que grâce à notre <em>doctrine moniste de l'évolution</em>, qui ne s'accorde ni avec +l'ancien, ni avec le nouveau vitalisme. Cette dernière théorie prend de +l'extension; cela s'explique en partie par un fait regrettable, par la <em>réaction +générale</em> dans la vie politique et individuelle qui distingue très désavantageusement +la dernière décade du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle de celle du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup>. En Allemagne, +en particulier, ce que l'on a appelé l'«ère nouvelle» (<em>neue Kurs</em>) a +fait naître un byzantinisme déprimant qui s'exerce non seulement dans la +vie politique et religieuse, mais encore dans l'art et dans la science. Cependant +cette réaction moderne ne constitue en somme qu'un épisode +passager.</p> + +<p class="p2"><b>6. Plasmodomes et plasmophages.</b>—La division des <em>protistes</em> +ou êtres vivants unicellulaires dans les deux groupes des plasmodomes +et des plasmophages, est la seule classification qui permette de +les faire rentrer dans les deux grands règnes de la nature organique, le +règne animal et le règne végétal. Les plasmodomes (dont font partie ce +que l'on appelle les «algues unicellulaires») possèdent l'échange de matière +caractéristique des plantes proprement dites. Le plasma, créateur +de leur corps cellulaire, jouit de la propriété chimico-physiologique de +pouvoir former du nouveau plasma vivant par <em>synthèse</em> et réduction (assimilation +<a class="pagenum" id="Page_441" title="441"></a> +de carbone) de combinaisons anorganiques (eau, acide carbonique, +ammoniaque, acide nitrique). Les <em>plasmophages</em>, par contre (infusoires +et rhizopodes), possèdent l'échange de matière des <em>animaux</em> proprement +dits. Le plasma analytique de leur corps cellulaire ne possède pas +cette propriété synthétique. Il faut que leur plasma emprunte sa nourriture +nécessaire directement ou indirectement au règne végétal. A l'origine +(au commencement de la vie organique sur la terre), c'est d'abord par +archigonie que sont nés les végétaux primitifs plasmodomes (phytomonères, +probiontes, chromacées); c'est de ces derniers que sont provenus +par métasitisme les animalcules plasmophages (zoomonères, bactéries, +amibes). J'ai expliqué le phénomène important de ce métasitisme dans la +dernière édition de mon <em>Histoire de la création naturelle</em> (1898, p. 426-439). +J'en ai fait une discussion complète dans le premier tome de ma <em>Phylogénie +systématique</em> (1894, p. 44-55).</p> + +<p class="p2"><b>7. Stades d'évolution de l'âme cellulaire.</b>—J'ai distingué quatre +stades principaux dans la <em>psychogénie des protistes</em>: 1<sup>o</sup> l'âme cellulaire des +archephytes; 2<sup>o</sup> des archezoaires; 3<sup>o</sup> des rhizopodes; 4<sup>o</sup> des infusoires.</p> + +<p>I. A. Ame cellulaire des <em>archephytes</em> ou <em>phytomonères</em>, des plantes les plus +simples ou protophytes. De ces formes les plus primitives de la vie organique, +nous connaissons exactement la classe des <em>chromacées</em> ou cyanophycées, +avec les trois familles des <em>chroocoques</em>, des <em>oscillaires</em> et des <em>nostocacées</em> +(<em>Phylogénie systématique</em>, I, § 80). Le corps, dans le cas le plus +simple (<em>procytelle</em>, <em>chroocoque</em>, <em>gleothèque</em> et autres <em>coccochromales</em>) un petit +noyau de plasma globuleux, vert bleu ou vert brun, sans noyau cellulaire, +sans structure reconnaissable semblable à un grain de <em>chlorophylle</em> +des cellules des plantes supérieures. Sa substance homogène est sensible +à la lumière et forme du plasma par une synthèse d'eau, d'acide carbonique +et d'ammoniaque. Les mouvements moléculaires internes qui permettent +cet échange de matière végétale, ne sont pas visibles extérieurement. +La reproduction se fait de la façon la plus simple, par division. Chez +beaucoup de chromacées ces produits de division se rangent en un certain +ordre; ils forment souvent des chaînes, et chez les oscillaires, ils exécutent +des mouvements particuliers d'oscillation dont la raison et la signification +sont inconnues. Ces chromacées sont particulièrement importantes +au point de vue de la psychogénie phylétique parce que les plus anciennes +d'entre elles (probiontes) sont nées par <em>archigonie</em> de combinaisons anorganiques. +C'est avec la vie organique que l'activité psychologique la plus +simple a pris naissance à l'origine (<em>Phylogénie systématique</em>, I, §31-34, +78-80). La vie consistait uniquement en un échange de matières végétales +et en une multiplication par division (conséquence de l'accroissement). +L'activité psychologique se bornait à la sensibilité à la lumière et à un +échange chimique, comme cela se passe dans les plaques photographiques +«sensibles».</p> + +<p>I. B. <em>Ame cellulaire des archéozoaires</em> ou <em>zoomonères</em>, les plus simples des +animaux primitifs ou protozoaires. Le corpuscule est comme chez les archephytes +un grain de plasma homogène, sans structure et sans noyau; +mais l'échange de matières est opposé. Comme le grain de plasma a perdu +<a class="pagenum" id="Page_442" title="442"></a> +la qualité plasmodomique de la synthèse, il lui faut emprunter sa nourriture +à d'autres organismes. Il décompose le plasma par analyse, par oxydation +d'albuminate et d'hydrates de carbone. A l'origine ces <em>zoomonères</em> +sont provenues de phytomonères plasmodomes par métasitisme, par une +modification dans l'échange des matières<a name="FNanchor_68" id="FNanchor_68" href="#Footnote_68" class="fnanchor">[68]</a>. Nous connaissons deux classes +de ces archeozoaires, les bactéries et les rhizomonères. Les petites bactéries +(rangées la plupart du temps parmi les champignons et désignées sous +le nom de schizomycètes) sont des «cellules sans noyau», et conservent +une forme constante globuleuse chez les sphérobactéries (micrococcus, +streptococcus), en bâtonnets chez les rhabdobactéries (bacillus, eubactérium), +en spirale chez les spirobactéries (spirillum, vibrio). On sait que +depuis peu ces bactéries présentent un remarquable intérêt parce que, +malgré leur structure très simple, elles causent les modifications les plus +importantes dans d'autres organismes. Les bactéries <em>zymogènes</em> occasionnent +la fermentation, la putréfaction, les bactéries <em>pathogènes</em> sont les +causes des maladies infectieuses les plus redoutables (tuberculose, typhus, +choléra, lèpre); les bactéries <em>parasitaires</em> vivent dans les tissus de beaucoup +de plantes et d'animaux sans leur causer ni beaucoup de bien, ni +beaucoup de mal; les bactéries <em>symbiotiques</em> favorisent très utilement la +nutrition et l'accroissement des plantes (essences forestières) et des animaux +chez qui elles vivent en bons mutualistes. Ces petits archeozoaires +témoignent d'un grand degré de sensibilité; ils distinguent des différences +physiques et chimiques délicates; beaucoup jouissent de la faculté de se +déplacer momentanément (grâce à des cils vibratiles). Le puissant <em>intérêt +psychologique</em> que présentent les bactéries consiste en ce que ces différentes +fonctions de sensibilité et de mouvement apparaissent sous la +forme la plus simple comme des processus physiques et chimiques accomplis +par la substance homogène du corpuscule plasmique qui n'a ni noyau +ni structure. <em>L'âme du plasma</em> manifeste ici le point d'origine le plus ancien +de la vie psychologique animale. La même observation s'applique +aux <em>rhizomonères</em> les plus anciennes (protomonas, protomyxa, Vampyrella, +etc.); elles se distinguent des petites bactéries par la mobilité de +leur forme, elles possèdent des appendices en forme de lambeaux (protomœba) +ou de fils (protomyxa). Ces pseudopodes sont employés à différentes +fonctions animales, comme organes du tact, de mobilité, de nutrition, +et cependant ils ne constituent pas des organes constants, mais +des appendices variables de la masse homogène et demi-liquide du corpuscule +qui peuvent naître et disparaître à tout point de la surface comme +chez les rhizopodes proprement dits.</p> + +<p>I. C. <em>Ame cellulaire des rhizopodes.</em> La grande classe des rhizopodes +présente à plusieurs points de vue un grand intérêt pour la psychogénie +phylétique. Dans ce groupe de protozoaires à formes très variées, nous +connaissons plusieurs milliers d'espèces (vivant pour la plupart dans la +mer) et nous les distinguons principalement par la forme caractéristique +du squelette que le corpuscule unicellulaire sécrète dans un but de protection +ou de soutien. Ce «cythecium» tant chez les talamophores à +<a class="pagenum" id="Page_443" title="443"></a> +coquille calcaire que chez les radiolaires à coquille siliceuse est d'une +forme très variée, en général très élégante et très régulière. Dans beaucoup +des formes les plus grandes, (nummulites, phæodaires) se montre +une disposition étonnamment compliquée; elle se transmet dans les espèces +isolées avec une «constance relative» aussi grande que la forme spécifique +typique chez les animaux supérieurs. Et nous savons cependant que +ces étonnantes «merveilles de la nature» sont les produits de sécrétion +d'un plasma amorphe, liquide et consistant qui projette les mêmes pseudopodes +variables que les rhizomonères dont nous avons parlé. Pour +expliquer ce phénomène, il nous faut attribuer au plasma sans structure +des rhizopodes unicellulaires un «sentiment plastique de la distance» +qui leur est particulier ainsi qu'un sentiment de l'équilibre hydrostatique<a name="FNanchor_69" id="FNanchor_69" href="#Footnote_69" class="fnanchor">[69]</a>.</p> + +<p>Nous voyons de plus que la même substance homogène est sensible aux +excitations lumineuses, caloriques, électriques, à la pression et aux +réactifs chimiques. De même l'observation microscopique la plus scrupuleuse +nous convainc que cette masse albumineuse, muqueuse, liquide, ne +possède pas de structure anatomique appréciable, bien que nous devions +admettre l'hypothèse d'une structure moléculaire très développée, invisible +pour nous et héréditaire. Nous voyons que le nombre et la forme des +mailles du réseau muqueux que forment en s'unissant les milliers de +pseudopodes rayonnant dans leurs rencontres fortuites changent constamment +et quand nous les excitons violemment ils rentrent tous dans le +plasma commun des corpuscules globuleux. Nous observons le même fait +sur une grande échelle chez les <em>mycelozoaires</em> ou mycomycètes, par +exemple chez l'<em>aethalium septicum</em> qui recouvre d'un mucus jaune gigantesque +les couches de tan. En une plus faible mesure et sous une forme +plus simple, nous observons la même «âme des rhizopodes» chez les +amibes ordinaires. Ces cellules nues projetant des lambeaux sont particulièrement +intéressantes par ce fait que leur constitution primitive se +retrouve partout dans les tissus d'animaux unicellulaires plus élevés. Le +jeune œuf dont l'homme provient, les millions de leucocytes ou globules +blancs qui circulent dans notre sang, beaucoup de «cellules muqueuses», +etc., sont «amiboïdes». Quand ces cellules voyagent (planocytes) +ou mangent (phagocytes), elles manifestent les mêmes phénomènes vitaux +propres aux animaux, les mêmes faits de mouvement et de sensibilité +que les amibes isolées. Tout dernièrement <span class="smcap">Rhumbler</span> a montré, dans une +excellente étude, que beaucoup de ces <em>mouvements amiboïdes</em> donnent +l'impression d'une activité psychique, mais peuvent être créés expérimentalement +et dans la même forme dans des corps inorganiques.</p> + +<p>I. D. <em>Ame cellulaire des infusoires.</em> C'est chez les infusoires proprement +dits, tant chez les <em>flagellés</em> que chez les <em>ciliés</em> et chez les <em>acinetes</em> que l'activité +psychique animale des organismes unicellulaires atteint son degré le +plus élevé. Ces animalcules délicats dont le corps tendre revêt ordinairement +une forme très simple, arrondie et allongée, se meuvent d'une façon +<a class="pagenum" id="Page_444" title="444"></a> +particulièrement vive dans l'eau, nageant, courant, grimpant. Ils utilisent, +comme organes moteurs, les fins petits poils qui sortent de la pellicule. +Des organes moteurs d'une autre espèce sont constitués par les fibres +musculaires contractiles (myophènes) qui se trouvent sous la pellicule et +modifient la forme du corps d'après leur combinaison.</p> + +<p>Ces myophènes se développent sur des points isolés du corpuscule pour +former les organes moteurs spéciaux. Les vorticelles se caractérisent par +un muscle pétiolé contractile et beaucoup d'hypotriques, par un «muscle +obturateur de l'orifice cellulaire». Des organes de sensibilité spéciaux se +sont également développés chez eux. En particulier certains cils phosphorescents +se sont transformés en organes olfactifs et gustatifs. Chez les +infusoires qui se reproduisent par la copulation de deux cellules, il faut +admettre une sensibilité chimique semblable à l'odorat des animaux plus +élevés. Et si les deux cellules qui copulent présentent déjà une différenciation +sexuelle, ce chémotropisme prend un caractère érotique. On peut +alors distinguer dans la cellule la plus grande, la cellule femelle une +«tache de conception» et dans la cellule la plus petite un «cône de fécondation.»</p> + +<p class="p2"><b>8. Formes principales des cénobies.</b>—Les nombreuses formes +d'unions cellulaires qui sont très importantes puisqu'elles forment le passage +entre les protozoaires et les métazoaires n'ont pas jusqu'à présent été +suffisamment appréciées. Beaucoup de <em>chromacées</em>, de <em>paulotomiées</em>, de +<em>diatomées</em>, de <em>desmidiacées</em>, de <em>mastigotes</em> et de <em>melethaelies</em> constituent des +cénobies de <em>protophytes</em>. Des cénobies de protozoaires se rencontrent dans +plusieurs groupes de <em>rhizopodes</em> (polycyttaria) et d'infusoires (chez les +flagellés et chez les ciliés, cf. <em>Phylogénie systématique</em>, l., p. 58). Toutes ces +cénobies proviennent d'une <em>division</em> répétée (la division a lieu, dans la +plupart des cas, le bourgeonnement est plus rare) d'une <em>cellule-mère simple</em>. +D'après la forme particulière de cette division et en suivant la disposition +spéciale des générations cellulaires sociales qui en sont provenues, on +peut distinguer quatre formes principales de cénobies: 1<sup>o</sup> <em>Cénobies</em> grégales, +masses gélatineuses de forme globuleuse, cylindrique, plate, d'un +volume indéterminé, dans lesquelles de nombreuses cellules de même +espèce (la plupart du temps sans ordre fixe) sont réparties (la masse gélatineuse, +dépourvue de structure qui les réunit est sécrétée par les cellules +mêmes). La morula appartient à ce groupe; 2<sup>o</sup> <em>Cénobies</em> sphérales, globules +gélatineux à la surface desquels les cellules sociales sont disposées les unes +à côté des autres en une simple rangée. Les colonies globuleuses des volvocines +et des halosphères, des catallactes et des polycyttaires. Cette forme +est particulièrement intéressante parce que sa disposition rappelle la blastula +des métazoaires. Comme dans le blastoderme de ces derniers, souvent +les nombreuses cellules des cénobies sphérales se trouvent serrées les unes +contre les autres et constituent un épithélium très simple (forme la plus +ancienne du tissu). Il en est ainsi chez les <em>magosphères</em> et les <em>halosphères</em>. +Dans d'autres cas, par contre, les cellules sociales sont séparées par des +intervalles et ne sont rattachées entre elles que par des ponts de plasma +comme si elles se donnaient la main. C'est ce que l'on rencontre chez les +<a class="pagenum" id="Page_445" title="445"></a> +volvocines et les phylocyttaires (sphérozoaires, collosphères, etc.); 3<sup>o</sup> <em>Cénobies +arborales</em>. Tout le bâtonnet cellulaire est ramifié et ressemble à une +tige de fleurs. Comme le fond, les fleurs et les feuilles, dans ce dernier cas, +les cellules sociales se trouvent sur les branches d'un tronc gélatineux +ramifié, ou bien encore dans leur multiplication elles se disposent de telle +façon que toute la colonie ressemble à un arbrisseau, à un polypier. Il en +est ainsi chez beaucoup de diatomées et de mastigotes, de flagellés et de +rhizopodes. 4<sup>o</sup> <em>Cénobies catenales.</em> Les cellules se divisant à plusieurs +reprises (transversalement) et les produits de cette division étant rangés +les uns à côté des autres, il se produit des filets ou chaînes de cellules. +Parmi les <em>protophytes</em>, elles sont très répandues chez les chromacées, desmidiacées, +diatomées, et parmi les protozoaires chez les bactéries et les +rhizopodes, plus rarement chez les infusoires. Dans toutes ces différentes +formes de cénobies interviennent deux degrés différents d'<em>individualités</em> +ainsi que d'activité psychique: 1<sup>o</sup> <em>l'âme cellulaire</em> de chaque cellule individuelle, +2<sup>o</sup> <em>l'âme cénobiale</em> de toute la colonie cellulaire.</p> + +<p class="p2"><b>9. Psychologie des cuidaires.</b>—<em>L'hydre</em>, polype d'eau douce ordinaire +possède un corps ovale d'une constitution très simple, de deux rangées +de cellules, ressemblant à une gastrula qui se serait fixée. Autour de +la bouche se trouve une couronne de tentacules. Les deux rangées de cellules +qui constituent la paroi du corps (et même la paroi des tentacules) +sont les mêmes que chez les prédécesseurs immédiats des polypes, chez +les <em>gastréades</em>. Une différence s'est pourtant établie dans l'ectoderme, la +division du travail existe parmi les cellules. Entre les cellules ordinaires +indifférentes se trouvent des cellules urticantes, des cellules sexuelles et +des cellules <em>neuromusculaires</em>. Ces dernières sont particulièrement intéressantes. +Du corps cellulaire part un long appendice en forme de filet qui se +dirige vers l'intérieur, il est contractile à un haut degré et rend possibles +les vives contractions du corps. On le considère comme l'origine de la +constitution musculaire, aussi le nomme-t-on myophène ou myonème. +Comme la partie extérieure des mêmes cellules est sensible, on les désigne +sous le nom de cellules neuromusculaires ou encore cellules musculaires +épithéliales. Comme les cellules voisines sont reliées par de fins prolongements +et qu'elles sont peut-être unies en un plexus nerveux par les prolongements +des cellules ganglionnaires éparses, toutes ces fibres musculaires +peuvent se contracter en même temps, mais un organe nerveux +central, un ganglion véritable n'existe pas encore, pas plus que n'existent +d'organes des sens différenciés. Les nombreuses formes des hydropolypes +marins (tubulariées, campanariées) possèdent la même structure épithéliale +que l'hydre. La plupart des espèces portent des bourgeons et forment +des pieds. Les nombreux individus qui composent ces pieds sont entre eux +en relation directe. Une forte excitation venant atteindre une partie de +le société peut se transmettre à tous ses membres et causer la contraction +de beaucoup d'entre eux ou même de tous. De plus faibles excitations +n'amènent de contraction que chez le seul individu atteint. Nous pouvons +donc distinguer déjà chez les polypiers une double âme; l'<em>âme personnelle</em> +du polype isolé, et l'<em>âme cormale</em> et commune de tout le pied.</p> + +<p><a class="pagenum" id="Page_446" title="446"></a> +<em>Ame des méduses.</em>—Les <em>méduses</em> qui sont fort près des petits polypes +fixes et nagent librement, possèdent une organisation bien supérieure +surtout les grandes et belles discoméduses. Leur corps tendre, gélatineux +ressemble à un parapluie ouvert, s'appuyant sur 4 ou 8 rayons. Au manche +du parapluie (umbrella) correspond le canal stomacal qui descend au milieu. +A son extrémité inférieure se trouve la bouche, formée de 4 lambeaux, +très sensible et très mobile. A la surface inférieure de l'ombrelle se +trouve une couche de muscles annulaires dont la contraction régulière +maintient plus solidement arquée l'ombrelle et expulsent vers la partie +inférieure l'eau de mer contenue dans les cavités. Sur le bord libre et circulaire +de l'ombrelle siègent, répartis en général à intervalles égaux, 4 ou +8 <em>organes sensoriels</em> ainsi que de longs tentacules, très mobiles et très sensibles. +Les organes sensoriels (<em>sensilla</em>) sont tantôt de simples yeux ou des +ampoules auditives, tantôt des massues sensorielles composées (rhopalia) +dont chacune contient un œil, une ampoule auditive et un organe gustatif. +Le long du bord de l'ombrelle court un anneau nerveux qui met en +communication les petits ganglions nerveux situés à la base des tentacules. +Ces derniers envoient des nerfs sensitifs aux organes des sens et des nerfs +moteurs aux muscles. A cette structure différenciée de l'appareil psychique +correspond chez les méduses une activité psychique vive et complètement +développée. Elles meuvent comme il leur plaît les différentes +parties de leur corps, réagissent contre la lumière, la chaleur, l'électricité, +les excitations chimiques comme les animaux supérieurs. L'anneau nerveux +du bord de l'ombrelle avec ses 4 ou 8 ganglions constitue un organe +central et celui-ci permet qu'il y ait relation entre les différents organes +sensibles et moteurs. Mais de plus chacune des 4 ou 8 parties radiales qui +contient un ganglion a son âme et peut indépendamment des autres manifester +de la sensibilité et de la motilité. L'âme des méduses possède +donc déjà le véritable caractère de l'âme nerveuse, mais elle fournit en +même temps un très intéressant exemple du fait que cette âme peut se +<em>diviser en plusieurs parties d'égale valeur</em>.</p> + +<p><em>Métagenèse de l'âme.</em>—Les petits polypes fixes et les grandes méduses +qui nagent librement apparaissent à tous les points de vue comme +des animaux si différents qu'autrefois on en faisait universellement deux +classes totalement distinctes. Le polype, de structure simple, n'a ni nerfs, +ni muscles, ni organes sensoriels différenciés; son âme est mise en action +par la rangée de cellules de l'ectoderme. La méduse, de structure plus +compliquée, jouit de nerfs et de muscles indépendants, de ganglions et +d'organes sensoriels différenciés. Son <em>âme nerveuse</em> a besoin pour son activité +de cet appareil complexe. Tandis que l'organe de nutrition des polypes +se réduit à la simple ouverture stomacale ou à l'intestin primitif des +anciens gastréades, on trouve souvent à sa place, chez les méduses, un système +de gastrocanal fort compliqué avec des poches ou canaux de nutrition, +bien ordonnés en rayons et partant de l'estomac central. Dans sa +paroi se développent 4 ou 8 glandes sexuelles indépendantes ou gonades qui +manquent encore aux polypes; ici naissent de la façon la plus simple des +cellules sexuelles isolées au milieu des cellules ordinaires et indifférentes. +La différence dans la structure, dans la vie psychique de ces deux classes +<a class="pagenum" id="Page_447" title="447"></a> +d'animaux est donc très importante, bien plus grande que la différence +correspondante qui existe entre un homme et un poisson, ou entre une +fourmi et un ver de terre. Grande fut donc la surprise des zoologues quand +en 1841, l'éminent naturaliste <span class="smcap">Saro</span> (d'abord pasteur protestant, puis zoologue +moniste) fit la découverte que ces deux formes animales appartenaient +à une seule et même sphère de génération. Des œufs fécondés des +<em>méduses</em> naissent de simples <em>polypes</em> et ces derniers produisent par la voie +insexuée du bourgeonnement de nouvelles méduses. <span class="smcap">Steenstrup</span>, à Copenhague, +avait déjà fait de semblables observations sur les vers intestinaux +et il réunit en 1842 toutes les observations sous le terme de <em>métagenèse</em>. +On découvrit plus tard que le même phénomène remarquable est très +répandu aussi bien chez des animaux inférieurs que chez des plantes +(mousses, fougères). Ordinairement deux générations très différentes alternent +de telle façon que l'une est sexuée, produit œuf et sperme, tandis +que l'autre reste insexuée et se reproduit par bourgeonnement.</p> + +<p>Au point de vue de la <em>psychologie phylogénétique</em> cette métagenèse des +polypes et des méduses présente le plus vif intérêt parce que les deux +représentants d'une même espèce animale qui alternent régulièrement +apparaissent comme si éloignés, non seulement dans leur structure, mais +encore dans leur activité psychique. Nous pouvons suivre ici par l'observation +directe, en une certaine mesure, <em>in statu nascendi</em>, la naissance de +l'âme nerveuse de forme supérieure d'une âme de forme inférieure; et ce +qui est surtout important, nous pouvons l'expliquer en montrant les +<em>causes</em> qui se produisent.</p> + +<p><em>Origine de l'âme nerveuse.</em> La première origine du système nerveux, des +muscles et organes des sens, sa provenance de l'ectoderme peut <em>ontogénétiquement</em> +s'observer directement chez l'homme et chez les animaux supérieurs, +mais l'explication phylogénétique de ces phénomènes remarquables +ne peut être atteinte qu'indirectement. Par contre nous en trouvons +l'explication directe dans la «métagenèse» des polypes et des méduses +dont nous venons de parler. La cause efficiente de cette métagenèse se +trouve dans les <em>modes d'existence complètement différents</em> de ces deux +formes animales. Les polypes, antérieurs, fixés comme des plantes sur le +sol de la mer n'avaient besoin dans leurs simples prétentions ni d'organes +sensoriels supérieurs ni de muscles et de nerfs distincts. Pour nourrir +leurs petits corps vésiculeux il leur suffisait de l'ectoderme, de même +que le simple épithélium de leur membrane externe avec ses légers +commencements de différenciation histologique suffisait pour recevoir +leurs sensations et accomplir leurs mouvements toujours identiques. +Il en est tout autrement chez les grandes <em>méduses</em> qui nagent librement, +comme je l'ai montré dans ma monographie de ces beaux animaux[,?] si +intéressants (1864-1882); grâce à leur <em>adaptation</em> aux conditions d'existence +particulières à la mer, leurs organes sensoriels, leurs muscles et leurs +nerfs ne doivent pas être moins parfaits et distincts que chez beaucoup +d'animaux supérieurs. Pour les nourrir il a fallu que se développât un +gastro-canal compliqué. La structure plus fine de leurs organes psychiques +que <span class="smcap">Richard Hertwig</span> nous a fait connaître, en 1882, correspond à des +prétentions plus élevées que le mode d'existence de ces animaux de proie +<a class="pagenum" id="Page_448" title="448"></a> +nageant librement impose: yeux, organes auditifs, organes permettant +également de prendre conscience de l'équilibre, organes chimiques +(gustatifs et olfactifs) sont nés à la suite de la distinction et de la conscience +des différentes excitations; les mouvements arbitraires dans la +nage, la capture de la proie, dans l'ingestion de la nourriture, dans la lutte +contre les ennemis ont conduit à la distinction de groupes de muscles. +La liaison régulière établie entre les organes moteurs et ces organes sensibles +a causé le développement des 4 à 8 ganglions radiés situés sur le +bord de l'ombrelle ainsi que de l'anneau nerveux qui les unit. Mais si +les œufs fécondés de ces méduses se développent de nouveau sous formes +de polypes libres, ce retour s'explique par les lois de l'<em>hérédité latente</em>.</p> + +<p class="p2"><b>10. Psychologie des singes.</b>—Comme les singes et surtout les +singes anthropoïdes sont très rapprochés des hommes non seulement +relativement à la structure et au mode d'évolution, mais encore sous tous +les rapports pour la vie psychique, <em>l'étude comparative de la psychologie des +singes</em> ne saurait être recommandée d'une façon assez pressante à nos +psychologues de profession. La visite des jardins zoologiques, des théâtres +où paraissent les singes est en particulier aussi instructive que récréative. +Mais la fréquentation du cirque et des théâtres où paraissent des chiens, +n'est pas moins riche en enseignements. Les résultats étonnants qu'a +atteint le <em>dressage moderne</em> non seulement dans l'instruction des chiens, des +chevaux et des éléphants, mais encore dans l'éducation des rapaces rongeurs +et autres mammifères inférieurs doivent fournir à ces psychologues +impartiaux, s'ils les étudient avec soin, une source de connaissances psychologiques +des plus importantes au point de vue moniste. Indépendamment +de cela, la fréquentation de semblables expositions est plus récréative +et élargit bien davantage l'horizon anthropologique que l'étude +ennuyeuse et relativement abrutissante des fantaisies métaphysiques que +ce que l'on appelle la «psychologie introspective pure» a couché dans des +milliers de volumes et d'articles.</p> + +<p class="p2"><b>11. Téléologie de Kant.</b>—Les progrès étonnants de la biologie +moderne ont complètement réfuté l'<em>explication téléologique de la nature +due à Kant</em>. La physiologie a prouvé entre autres choses que tous les +phénomènes biologiques se ramènent à des procès chimiques et physiques +et que leur explication n'exige ni un <em>créateur</em> personnel agissant en chef +d'entreprise, ni une <em>force vitale</em> énigmatique construisant en vue d'une +fin. La théorie cellulaire nous a montré que toutes les activités biologiques +complexes des animaux et des plantes supérieurs doivent être dérivées +des procès physico-chimiques simples qui se produisent dans l'organisme +élémentaire des <em>cellules</em> microscopiques et que la base matérielle +de ces procès est le <em>plasma</em> du corps cellulaire. Cette observation s'applique +tant aux phénomènes d'accroissement et de la nutrition qu'à ceux de la +reproduction, de la sensibilité et du mouvement. La loi biologique fondamentale +nous enseigne que les phénomènes énigmatiques de l'embryologie +(le développement des embryons et la modification résultant de la +puberté) reposent sur la transmission héréditaire de processus correspondants +<a class="pagenum" id="Page_449" title="449"></a> +qui se sont produits dans la ligne des ancêtres. La théorie de la +descendance a résolu l'énigme, elle a expliqué comment ces processus, +ces activités physiologiques de l'<em>hérédité</em> et de l'<em>adaptation</em>, ont, au cours +de longs espaces de temps, causé un changement constant des formes +spécifiques, une lente <em>transformation</em> des espèces. La théorie de la <em>sélection</em>, +enfin, prouve clairement que, dans ces procès phylogénétiques, les +dispositions les plus opportunes se produisent d'une façon purement +mécanique, par sélection du plus utile. <span class="smcap">Darwin</span> a donc fait prévaloir un +principe d'explication mécanique de l'utilité organique que, déjà plus de +2.000 ans auparavant, <span class="smcap">Empédocle</span> avait soupçonné. Il est devenu ainsi le +<em>Newton de la vie organique</em> ce dont Kant avait complètement contesté la +possibilité.</p> + +<p>Ces circonstances historiques que j'ai déjà relevées il y a plus de trente +ans (dans le cinquième chapitre de l'<em>Histoire de la création naturelle</em>), sont +si intéressantes et si importantes que je tiens à insister sur elles ici. Ce +n'est pas seulement opportun parce que la philosophie moderne demande +avec une insistance particulière un <em>retour à Kant</em>, mais aussi parce qu'il +en découle que les métaphysisiens les plus grands tombent tête baissée +dans les plus graves erreurs en jugeant les questions les plus importantes.</p> + +<p><span class="smcap">Kant</span>, le fondateur subtil et clair de la «philosophie critique», déclare +avec la plus grande précision qu'il est «absurde» d'espérer une découverte +qui 70 ans plus tard est faite réellement par Darwin et il refuse pour tous +les temps, à l'esprit humain une notion importante que ce dernier acquiert +réellement par la théorie de la sélection. On voit combien est dangereux +l'<em>ignorabimus</em> catégorique.</p> + +<p>En ce qui touche l'honneur exagéré que l'on rend à <span class="smcap">Kant</span> dans la nouvelle +philosophie allemande et qui se transforme chez beaucoup de «Néo-Kantiens» +en une adoration idolâtre et indéterminée, il nous sera permis +de mettre en lumière les imperfections humaines du grand philosophe +de Königsberg et les faiblesses néfastes de sa sagesse critique. Sa tendance +dualiste vers une métaphysique transcendentale, qui ne fit qu'accroître +avec les années, avait pour cause l'instruction préparatoire, pleine +de lacunes incomplètes qu'il reçut à l'école et à l'université. Cette instruction +ainsi obtenue était surtout <em>philologique, théologique</em> et <em>mathématique</em>. +Dans les sciences naturelles, il n'apprit à fond que l'astronomie et la physique +et en partie également la chimie et la minéralogie. Par contre, le +vaste domaine de la biologie, si peu étendu qu'il fût à l'époque, lui reste +<em>inconnu pour la plus grande partie</em>. Parmi les sciences naturelles organiques, +il n'a étudié ni la zoologie, ni la botanique, ni l'anatomie, ni la physiologie; +son anthropologie dont il s'occupa pendant longtemps resta fort +imparfaite. Si <span class="smcap">Kant</span>, au lieu d'étudier la philologie et la médecine avait +approfondi la médecine, il aurait puisé dans les cours d'anatomie et de +physiologie une connaissance approfondie de l'<em>organisme</em> humain, si dans +les cliniques il s'était acquis une appréciation vivante de ces modifications +pathologiques, non seulement son anthropologie mais encore toute la +conception de l'univers du philosophe critique aurait pris une tout autre +forme. <span class="smcap">Kant</span> alors n'aurait pas aussi légèrement passé sur les phénomènes +<a class="pagenum" id="Page_450" title="450"></a> +biologiques les plus importants comme il le fit dans ses écrits postérieurs +(à dater de 1769).</p> + +<p>Après avoir accompli ses études universitaires, <span class="smcap">Kant</span> dut pendant neuf +ans gagner son pain en donnant des leçons à domicile, de 22 à 31 ans, +précisément dans la période la plus importante de sa vie de jeunesse, +quand à la suite de l'enseignement pris à l'Université, le libre développement +du caractère personnel et scientifique se décide. Si <span class="smcap">Kant</span>, qui pendant +la plus grande partie de son existence resta fixé à Königsberg et ne franchit +presque jamais les frontières de la province de Prusse avait accompli +des voyages plus importants, s'il avait donné au vif intérêt qu'il portait à +la géographie et à l'anthropologie un aliment vivant par des appréciations +réelles, l'extension de son horizon aurait eu une action réaliste très heureuse +sur la forme de sa conception idéale de l'univers. Puis le fait que +<span class="smcap">Kant</span> ne se maria pas peut, chez lui comme chez d'autres vieux garçons +philosophes excuser ses lacunes et son exclusivisme. L'homme et la +femme constituent, en effet, deux organismes essentiellement différents +qui n'arrivent à rendre parfaitement la notion générique normale +«d'hommes» qu'en se complétant mutuellement.</p> + +<p class="p2"><b>12. Critique des Évangiles.</b> (<span class="smcap">S. E. Verus</span>, <em>Tableau synoptique des +évangiles</em> dans leur texte complet.) Leipzig 1897.—Conclusion: «Toute +œuvre doit être comprise et jugée d'après l'esprit de son temps. Les +<em>fictions évangéliques</em> naissent à une époque très peu scientifique et dans +des sphères pleines de grossières superstitions; elles ont été écrites pour +leur temps, et non pour le temps présent ni pour «tous les temps», mais +non comme œuvres historiques, ce sont des œuvres d'édification et en +partie des pamphlets ecclésiastiques. Seul l'intérêt de l'Église et de ses +prêtres ainsi que des institutions sociales qui y sont liées pouvait demander +que l'on rapportât l'origine de chaque œuvre aux «apôtres» (Matthieu, +Jean) ou aux «disciples des apôtres» (Marc, Luc); cela suffit pour expliquer +très simplement et très naturellement leur crédit persistant pendant +des siècles et que l'on a coutume de ramener à des influences surnaturelles.</p> + +<p>«La forme primitive de ces fictions a subi dans les premiers siècles des +modifications variées et ne peut plus être établie présentement. Le recueil +des écrits du Nouveau Testament ne s'est formé que très lentement et +sa reconnaissance n'a été unanimement acceptée qu'après des siècles, pour +une partie du moins. Tout ce que l'on tire comme article de foi des écrits +de cette époque sans critique ne repose que sur l'arbitraire, l'erreur, si ce +n'est sur la falsification consciente.</p> + +<p>«A toute époque de grande oppression, les Israélites ont attendu un +sauveur (Messie). C'est ainsi qu'Isaïe 45, I, après la captivité de Babylone +(597-538) salue du titre de Messie le roi des Perses, Cyrus (qui n'était pas +Juif) parce qu'il a rendu la liberté au peuple. Un grand prêtre, Josué, fait +rentrer les Juifs dans leur patrie et la légende créa un Josué antérieur +qui, comme successeur de Moïse aurait ramené son peuple à Chanaan. +Après la ruine de Jérusalem (70 de notre ère), le savant Josèphe déclare +<a class="pagenum" id="Page_451" title="451"></a> +qu'il restait encore à l'humanité un temple plus vaste qui ne serait pas +bâti par la main des hommes, et voyait dans l'empereur Vespasien un +Messie qui apporterait la liberté à tout l'univers. Mais dans le vaste empire +romain, plus d'un poète, plus d'un penseur, rêvaient d'un sauveur du +monde, et en quelques dizaines d'années se produisit toute une série de +«Messies». L'esprit poétique du peuple créa un troisième Josué (en grec +<em>Jésus</em>).</p> + +<p>«La vie d'un semblable ami des pauvres, d'un faiseur de miracles, d'un +sauveur du monde n'était pas trop difficile à écrire: des aventures, des +événements, des discours étaient fournis par les modèles de l'ancien +testament (abstraction faite des légendes de Krishna et de Bouddha qui +depuis des siècles étaient répandues dans tout l'Orient). Un Moïse, un +Élie, un Élisée auxquels il ne fallait pas que le héros reste inférieur, des +expressions des psaumes et des prophètes. Souvent les auteurs prenaient +à la lettre des images. Les pâtres de l'Église tenaient encore beaucoup de +contes merveilleux pour des allégories, alors que maintenant l'Église veut +que tout, même ce qui est le plus étonnant, soit pris à la lettre.</p> + +<p>«La figure du Messie se créa donc peu à peu. Dans les <em>épîtres de Paul</em> +qui sont prouvées avoir été composées avant les «fictions évangéliques», +il n'est rien dit de la mort ni de la résurrection. De certains passages des +prophètes, littéralement interprétés, on déduisit la doctrine du salut. On +se demanda enfin, où, comment, de qui est-il né? Combien de temps a-t-il +vécu? etc. Dès que l'exemple d'une semblable fiction eut été donné, un +flot d'œuvres semblables se répandit, caricatures grossières pour une +partie, pour une autre, tableaux de la vie se renfermant dans les limites +du possible jusqu'à un certain point. Chaque région, chaque commune +importante a son évangile et souvent on le nommait d'un nom devenu +célèbre. On tenait pour parfaitement permis d'écrire ainsi sous un faux nom.</p> + +<p>«Ces fictions évangéliques placent leur héros dans la première moitié +du premier siècle de notre ère. Mais ni les écrivains juifs (Philon, Josèphe) +ni les écrivains romains ou grecs (comme Tacite, Suétone, Pline, Dion, Cassius) +de cette époque et de la suivante, ne connaissent ni ce «Jésus de +Nazareth», ni les événements de sa vie que l'on raconte; la ville de Nazareth +est même tout à fait inconnue.»</p> + +<p class="p2"><b>13. Christ et Bouddha.</b>—A l'excellent ouvrage de <span class="smcap">S. E. Verus</span>: <em>Vergleichende +Uebersicht der vier Evangelien</em> (source unique pour une vie de +Jésus) j'emprunte la communication suivante: «Le professeur <span class="smcap">Rudolf +Seydel</span> a comparé les biographies indiennes et chinoises de Bouddha qui +sont nombreuses et sont certainement antérieures à notre ère dans plusieurs +travaux consciencieux estimés par d'éminents théologiens, tels que +le professeur <span class="smcap">Pfleiderer</span>. Il a établi indubitablement les faits suivants: +Le fonds de la vie des deux <em>fondateurs de religion</em> est une vie nomade, +apostolique et salvatrice, la plupart du temps en compagnie de disciples, +interrompue parfois par des repos (banquets, solitude au désert); en outre +on y rencontre des sermons sur des montagnes et un séjour dans la capitale +après une entrée triomphale. Mais dans tous les détails et dans leur +suite se montre un surprenant accord.</p> + +<p><a class="pagenum" id="Page_452" title="452"></a> +«Bouddha est un Dieu fait homme; comme homme il est de race +royale. Il est engendré et mis au monde de façon surnaturelle, sa naissance +est annoncée à l'avance d'une façon merveilleuse. Dieux et rois saluent +le nouveau-né et lui apportent des présents. Un vieux brahmane le +reconnaît aussitôt pour le rédempteur de tous les maux. Il ramène la paix +et la joie sur la terre. Le jeune Bouddha est poursuivi et miraculeusement +sauvé, installé solennellement dans le temple, enfant de 12 ans, il est recherché +par ses parents et retrouvé au milieu des prêtres. Il est précoce, +dépasse ses maîtres et grandit en âge et en sagesse. Il prend le baptême de +consécration dans le fleuve sacré. Quelques disciples d'un sage brahmane +viennent à lui. Le mot de ralliement est «suis-moi». Il consacre un disciple +d'après l'usage indien sous un figuier. Parmi les douze, trois des disciples +sont de vrais modèles et il se trouve aussi un traître. Les anciens +noms des disciples sont changés. Non loin se trouve un cercle plus nombreux +de 18 élèves. Bouddha envoie ses disciples par deux et par trois après +les avoir munis d'instructions. Une fille du peuple célèbre sa mère comme +bienheureuse. Un riche brahmane veut le suivre mais ne peut se séparer +de ses biens. Un autre lui rend visite la nuit. Il n'était pas apprécié par +sa famille, mais trouva des sympathies chez les notables et chez les +femmes.</p> + +<p>«Bouddha enseigne en promettant le bonheur comme prix. Il parle volontiers +par parabole. Ses enseignements montrent (souvent dans le +choix même des mots) une ressemblance, il détourne des prodiges, recommande +l'humilité, l'humeur pacifique, l'amour des ennemis, l'humilité, +la victoire sur soi-même et même l'abstinence de rapports charnels. Il +enseigne aussi sa destinée. Au cours des pressentiments de sa mort prochaine, +il insiste sur le fait qu'il rentre au ciel, dans ses adieux, il exhorte +ses disciples, leur désigne un médiateur (consolateur) et annonce un bouleversement +général de l'univers. Sans patrie et pauvre, il voyage en +qualité de médecin, de sauveur, de rédempteur. Ses adversaires lui opposent +qu'il préfère la société des «pécheurs». Peu de temps avant sa mort +il est invité à dîner chez une pécheresse. Un disciple convertit une fille +d'une classe méprisée, prés d'un puits. De nombreux miracles attestent sa +divinité (il marche sur l'eau, etc.). Il entre triomphalement dans la capitale +et meurt au milieu de signes merveilleux: la terre tremble, les extrémités +de la terre sont en flamme, le soleil s'éteint, un météore tombe du ciel. +Bouddha lui aussi va en enfer et au ciel.»</p> + +<p class="p2"><b>14. La généalogie du Christ.</b>—<span class="smcap">Paul de Regla</span> dit dans son intéressant +ouvrage (1891): «Heureusement ce fils de Marie qui, au sens de +notre langue juridique actuelle était un <em>fils naturel</em>, possède d'autres +titres de gloire que son obscure extraction. Qu'il soit le fils d'un amour +secret ou la suite d'un acte que notre société actuelle déclare être un +crime, quelle importance cela pouvait-il avoir pour sa glorieuse existence: +est-ce que la dignité de sa conduite ne lui donne pas un droit à l'auréole +qui illumine sa noble physionomie?» Dans le sud de l'Italie et de l'Espagne, +où beaucoup de notions très relâchées ont cours sur la sainteté du mariage +le prêtre catholique s'est adapté à ces conceptions habituelles dans le pays. +<a class="pagenum" id="Page_453" title="453"></a> +Les enfants naturels qui sont engendrés en quantité, tous les ans, par les +prêtres et chapelains (suite naturelle du saint <em>célibat</em>) sont souvent considérés +comme les produits d'une <em>immaculée conception</em> et jouissent d'une +considération particulière. Par contre le nom de baptême <em>Joseph</em> (Beppo), qui +rappelle le bon charpentier trompé de Galilée, n'est souvent pas très bien +vu. Ayant été en 1859, à Messine, le témoin oculaire d'une rixe violente +entre mon pêcheur Vincenzo et son collègue Giuseppe, le premier cria +brusquement, en faisant les cornes au dernier, le seul mot de Beppo, ce +qui le jeta dans une grande fureur. Comme je demandais ce que cela signifiait +Vincenzo répondit en riant; «Eh! il s'appelle Beppo et sa femme +Marie et, de même, que pour notre sainte madone le premier fils n'est pas +de lui; mais d'un prêtre!» C'est très caractéristique.</p> + +<p>La doctrine vaticane pour qui de semblables débats sont très désagréables +cherche naturellement à passer légèrement sur la conception douteuse et +la naissance illégitime du Christ et cependant elle ne peut éviter de glorifier +par des images et des poésies cet événement important de sa vie humaine +ainsi que d'autres d'ailleurs, et elle le fait parfois d'une façon remarquablement +<em>matérialiste</em>.</p> + +<p>Dans l'influence extraordinaire que les représentations par images de +l'«histoire sainte» ont exercée sur la fantaisie du peuple croyant et qui +aujourd'hui encore est un des soutiens les plus forts de l'<em>ecclesia militans</em>, +il est intéressant de voir combien l'Eglise tient au maintien invariable +du modèle fixé, et usité depuis plus de mille ans. Tout homme instruit +sait que les millions d'images répandues partout et consacrées à l'écriture +sainte ne représentent ni les scènes ni leurs personnages, dans les +vêtements de l'époque (comme le croit la masse ignorante), mais suivant +une conception idéalisée qui répond au goût d'artistes postérieurs. Les +écoles de peintres italiennes ont exercé l'influence prépondérante; cela +vient de ce qu'au moyen âge l'Italie était non seulement le siège du +papisme qui gouvernait le monde, mais de ce qu'elle produisait aussi les +plus grands peintres, sculpteurs, architectes qui se mettaient à son service.</p> + +<p>Il y a quelques dizaines d'années toute une série de peintures consacrées +à l'histoire sainte, excita une grande sensation. Elle était due au génial +peintre russe <span class="smcap">Wereschtchagin</span>. Elles représentaient les scènes importantes +de la vie du Christ d'après une conception originale, <em>naturaliste</em> et <em>ethnographique</em>: +la sainte famille, Jésus près de Jean au bord du Jourdain, +Jésus dans le désert, Jésus sur le lac de Tibériade, la prophétie, etc. Le +peintre avait, au cours de son voyage en Palestine (en 1884), étudié soigneusement +non seulement toute la scène du pays saint, mais encore sa +population, le costume, les habitations et les avait reproduits très fidèlement. +Nous savons que le pays ainsi que les ornements en Palestine se +sont très peu modifiés depuis 2.000 ans. Aussi les peintures de <span class="smcap">Wereschtchagin</span> +les représentaient-elles d'une façon beaucoup plus vraie et plus +naturelle que tous les millions d'images qui traitent l'écriture sainte +d'après les patrons traditionnels des Italiens. Mais c'est précisément ce +caractère réaliste des peintures qui choquait particulièrement le prêtre +catholique et il n'eut de repos que quand l'exposition fut interdite par +ordre de la police (en <em>Autriche</em>, par exemple).</p> + + +<p class="p2"><a class="pagenum" id="Page_454" title="454"></a> +<b>15. Le christianisme et la famille.</b>—L'attitude hostile que prit le +christianisme primitif dès le début contre la vie de famille et l'amour +de la femme qui en est la raison est prouvée irréfutablement par les +évangiles ainsi que par les épîtres de Paul. Quand Marie s'inquiétait +du Christ, il la repoussa par ces mots indignes d'un fils: «Femme qu'ai-je +de commun avec toi?» Quand sa mère et ses frères voulaient converser +avec lui, il répondait: «Qui est ma mère et qui sont mes frères?» Puis, +montrant ses disciples assis autour de lui: «Voyez, voici ma mère et +voici mes frères, etc.» (Mathieu 12, 46-50; Marc 3, 31-35; Luc, 8, 19-21). Et +même le Christ faisait du revirement complet de sa propre famille et de +la haine contre elle, la condition de la vertu: «Quiconque vient à moi +et ne hait point son père, sa mère, sa femme, ses frères, ses sœurs et +même sa propre vie ne peut pas être mon disciple.» (Luc, 14, 26.)</p> + +<p class="p2"><b>16. Anathème du pape contre la science.</b>—Dans la lutte difficile +que la science moderne doit mener contre la superstition régnante de +l'église chrétienne, la <em>déclaration de guerre</em> publique que le puissant représentant +de cette dernière, le pape de Rome, a lancée contre la première +en 1870 est excessivement importante. Parmi les <em>propositions canoniques</em> +que le concile œcuménique de Rome en 1870 a déclaré être des <em>commandements +de Dieu</em> se trouvent les «anathèmes suivants», <em>soit anathème</em>, +quiconque nie le seul vrai Dieu, créateur et seigneur de toutes choses, +visibles et invisibles.—Qui n'a pas honte de prétendre qu'à côté de la +matière il n'y a rien d'autre.—Qui dit que l'essence de Dieu et de toute +chose est une seule et même.—Qui dit que les objets finis, corporels et +spirituels, ou au moins les spirituels, sont des émanations de la substance +divine, ou que l'essence divine produit toute chose par manifestation ou +extériorisation.—Qui ne reconnaît pas que tout l'univers et tous les objets +qui y sont contenus ont été tirés par Dieu du néant.—Qui dit que par son +propre effort et grâce à un constant progrès l'homme pourrait et devrait +arriver à posséder toute vérité et toute bonté.—Qui ne veut pas reconnaître +pour saints et canoniques les livres de la sainte Ecriture dans leur +totalité et dans toutes leurs parties, tels qu'ils ont été désignés par le +saint concile de Trente ou qui met en doute leur inspiration divine.—Qui +dit que la raison humaine possède une indépendance telle que Dieu ne +peut lui demander la foi.—Qui prétend que la révélation divine ne pourrait +gagner en autorité par des preuves extérieures.—Qui prétend qu'il n'y a pas +de miracle ou que ceux-ci ne doivent jamais être reconnus sûrement, ou +que l'origine divine du christianisme ne peut être prouvée par des +miracles.—Qui prétend qu'aucun mystère ne fait partie de la révélation et +que tous les articles de foi doivent être compréhensibles pour la raison +convenablement développée.—Qui prétend que les sciences humaines +devraient être traitées assez libéralement pour que l'on pût considérer +leurs propositions pour fondées en vérité, même si elles contredisent à la +doctrine de la révélation.—Qui prétend que par les progrès de la science on +pourrait arriver à ce que les doctrines établies par l'Eglise puissent être +entendues en un sens différent qu'en celui où l'Eglise les a toujours +entendues et les entend encore.»</p> + +<p><a class="pagenum" id="Page_455" title="455"></a> +<em>L'église évangélique orthodoxe</em> ne reste pas en arrière de la catholique +dans cet <em>anathème</em> porté contre la <em>science</em>. On pouvait lire dernièrement +dans le <em>Mecklemburgisches Schulblatt</em> l'avertissement suivant: «Prenez +garde au premier pas. Vous vous trouvez encore peut-être touchés par +le faux dieu de la science. Avez-vous donné à Satan le petit doigt, il +prend peu à peu toute la main jusqu'à ce que vous tombiez avec lui; il +vous entoure d'un charme mystérieux et vous conduit jusqu'à l'<em>arbre +de la science</em>, et si vous en avez goûté une seule fois, il vous ramène +vers cet arbre grâce à une force magique pour vous faire complètement +connaître le vrai du faux, le bien du mal. <em>Que votre innocence scientifique +nous conserve votre paradis.</em></p> + +<p class="p2"><b>17. Théologie et zoologie.</b>—Le rapport étroit dans lequel se trouvent +chez la plupart des hommes la conception philosophique du +monde et leur conviction religieuse m'a contraint ici à insister davantage +sur les croyances régnantes du christianisme et à affirmer publiquement +leur opposition fondamentale avec les doctrines essentielles de notre philosophie +moniste. Mais mes adversaires chrétiens m'ont autrefois déjà fait +le reproche de ne connaître nullement la religion chrétienne. Il y a peu +de temps encore le pieux docteur <span class="smcap">Dannert</span> (pour recommander un travail +de psychologie animale du parfait jésuite et zoologue <span class="smcap">Erich Wasmann</span>) a +exprimé cette opinion sous cette forme polie: <em>On sait qu'Ernest Hæckel +connaît autant le christianisme qu'un âne les logarithmes</em>. (<em>Konservative Monatschrift</em>, +juillet 1898, p. 774.)</p> + +<p>Cette opinion souvent exprimée est une <em>erreur de fait</em>. Non seulement à +l'école—par suite de ma pieuse éducation—par un zèle et une ardeur +particulière aux classes d'instruction religieuse, j'ai appris à connaître la +religion, mais j'ai encore défendu à l'âge de 21 ans de la façon la plus +chaleureuse les doctrines chrétiennes contre mes futurs compagnons +d'armes en libre-pensée, et cependant l'étude de l'anatomie et de la physiologie +humaines, leur comparaison avec celles des autres vertébrés +avaient déjà profondément ébranlé ma foi. Je n'arrivai à l'abandonner complètement—<em>en +proie aux combats intérieurs les plus amers</em>—qu'à la suite de +l'étude complète de la médecine et de ma pratique médicale. J'appris alors +à comprendre le mot de Faust: «Toute la douleur de l'humanité me saisit!» +C'est alors que je ne reconnus pas la souveraine bonté du Père aimant à +la dure école de la vie quand j'essayais de découvrir la «sage providence» +dans la lutte pour la vie. Quand plus tard j'appris à connaître dans mes +nombreux voyages scientifiques tous les pays et les peuples d'Europe, quand +dans mes visites nombreuses en Europe et en Asie, je pus observer d'une +part les honorables religions des anciens peuples civilisés, et d'autre part +les commencements des religions des peuplades naturelles les plus basses, +alors s'élabora en moi, grâce à une <em>critique comparative des religions</em>, cette +conception du christianisme que j'ai exprimée dans le chap. XVII.</p> + +<p>Il va d'ailleurs de soi que, comme <em>zoologue</em>, je suis autorisé à faire entrer +les conceptions théologiques du monde les plus opposées dans la sphère +de ma critique philosophique puisque je considère toute l'anthropologie +<a class="pagenum" id="Page_456" title="456"></a> +comme une partie de la zoologie et que je ne puis donc en exclure la +psychologie.</p> + +<p class="p2"><b>18. L'Eglise moniste.</b>—Le besoin pratique de la vie sentimentale +et de l'ordre politique conduira un jour ou l'autre à donner à +notre religion moniste une forme de culte comme ce fut le cas pour toutes +les autres religions des peuples civilisés. Ce sera une belle œuvre réservée +aux <em>honorables théologiens</em> du <span class="smcap">XX</span><sup>e</sup> siècle que de constituer ce culte moniste +et de l'adapter aux différents besoins de chacune des nations civilisées. +Comme sur ce terrain important également nous ne désirons pas de <em>révolution</em> +violente, mais une <em>réforme</em> rationnelle, il nous paraît très exact de se +rattacher aux institutions existantes de l'Eglise chrétienne régnante d'autant +plus qu'elles aussi sont unies le plus intimement possible aux institutions +politiques et sociales.</p> + +<p>De même que l'Eglise chrétienne a transporté ses grandes fêtes annuelles +aux anciens jours des fêtes des païens, l'église moniste leur rendra leur +destination primitive découlant du culte de la nature. Noël sera de nouveau +la fête solsticiale d'hiver, la Saint-Jean, la fête du solstice d'été. A +Pâques, nous ne fêterons pas la résurrection surnaturelle et impossible +d'un crucifié mystique, mais la noble renaissance de la vie organique, la +résurrection de la nature printanière après le long sommeil de l'hiver. A la +fête d'automne, à la Saint-Michel, nous célébrerons la clôture de la joyeuse +saison de l'été et l'entrée dans la sévère et laborieuse période de l'hiver. De +la même façon, d'autres institutions de l'Eglise chrétienne dominante et +même certaines cérémonies particulières peuvent être utilisées pour établir +le culte moniste.</p> + +<p>Le service divin du <em>dimanche</em>, qui toujours, à titre de jour primitif de +repos de l'édification et du délassement, a suivi les six jours de la semaine +de travail subira dans l'église moniste un perfectionnement essentiel. +Au lieu de la foi mystique en des miracles surnaturels interviendra la +<em>science</em> claire des véritables merveilles de la nature. Les églises considérées +comme lieu de dévotion ne seront pas ornées d'images des saints +et de crucifix, mais de représentations artistiques tirées de l'inépuisable +trésor de beautés que fournit la vie de l'homme et celle de la nature. +Entre les hautes colonnes des dômes gothiques qui sont entourées de +lianes, les sveltes palmiers et les fougères arborescentes, les gracieux +bananiers et les bambous rappelleront la force créatrice des tropiques. Dans +de grands aquariums, au-dessous des fenêtres, les gracieuses méduses et +les siphonophores, les coraux et les astéries enseigneront les formes artistiques +de la vie marine. Au lieu du maître autel sera une <em>uranie</em> qui +montre dans les mouvements des corps célestes la toute puissance de la +loi de substance. En fait, maintenant, beaucoup de gens instruits trouvent +leur édification non dans l'audition de prêcheurs riches en phrases +et pauvres en pensée, mais en assistant à des conférences publiques sur +la science et sur l'art, dans la jouissance des beautés infinies qui sortent +du sein de notre mère nature en un fleuve intarissable.</p> + +<p class="p2"><b>19. Egoïsme et altruisme.</b>—Les deux piliers de la vaine +<a class="pagenum" id="Page_457" title="457"></a> +morale et de la sociologie sont constitués par l'égoïsme et l'altruisme en +<em>équilibre exact</em>. Cela est vrai de l'homme comme de tous les autres <em>animaux +sociaux</em>. De même que la prospérité de la société est liée à celle des +personnes qui la composent; d'autre part, le plein développement de +l'essence individuelle de l'homme n'est possible que dans la vie en commun +avec ses semblables. La <em>morale chrétienne</em> célèbre la valeur exclusive +de l'altruisme et ne veut accorder aucun droit à l'égoïsme. Tout contrairement +se conduit la morale aristocratique moderne (de <span class="smcap">Max Stirner</span> +à <span class="smcap">Fr. Nietzsche</span>). Les deux extrêmes sont également faux et contredisent +également aux exigences sacrées de la nature sociale. (Cf. <span class="smcap">Hermann Turck</span>, +<span class="smcap">Fr. Nietzsche</span> <em>und seine philosophischen Irrewege</em>, (Iéna 1891). <span class="smcap">L. Buchner</span>, +<em>Die Philosophie des Egoismus</em>, <em>Internationale Literatur Berichte</em>.) IV. I +(7 Janvier 1887).</p> + +<p class="p2"><b>20. Coup d'œil sur le XX<sup>e</sup> siècle.</b>—La ferme conviction en la +<em>vérité de la philosophie moniste</em> qui perce dans tout mon livre sur les +<em>énigmes de l'univers</em>, du commencement à la fin, se fonde tout d'abord sur +les progrès merveilleux accomplis par la science naturelle au cours du +<span class="smcap">xix</span><sup>e</sup> siècle. Mais elle nous invite également à jeter encore un regard plein +d'espoir sur le <span class="smcap">XX</span><sup>e</sup> siècle qui commence à poser cette question. «Nous +sentons-nous émus par l'essor d'un esprit nouveau et <em>portons-nous en nous-mêmes +le pressentiment sûr et le sentiment certain de quelque chose de supérieur +et de meilleur?</em>» <span class="smcap">Julius Hart</span> dont l'<em>Histoire de la littérature universelle</em> +(2 vol. Berlin 1894), a contribué beaucoup à éclairer en tous sens cette +question importante, l'a récemment résolue avec esprit dans un nouvel +ouvrage: «<em>Zukunftsland</em>. <em>Im Kampf um eine Weltanschauung</em>, 1<sup>er</sup> vol. <em>Der +Neue Gott</em>. <em>Ein Anblick auf das kommende Jahrhundert.</em>» Pour moi, je +réponds à la question incontestablement par l'affirmative, parce que je +considère comme le plus grand progrès pouvant amener enfin à la solution +des «énigmes de l'univers» l'établissement sûr de la loi de substance et +de la doctrine évolutionniste qui y est inséparablement liée. Je ne méconnais +pas le lourd fardeau que nous impose la perte douleureuse dont +souffre l'humanité moderne en voyant disparaître les croyances régnantes +et les espérances d'un avenir meilleur qui s'y rattachent. Mais je trouve +une grande compensation dans le trésor inépuisable ouvert à nous par la +conception unitaire du monde. Je suis fermement convaincu que le +<span class="smcap">XX</span><sup>e</sup> siècle nous permettra pour la première fois de jouir prochainement +de ces trésors intellectuels et nous conduira ainsi à la religion <em>du vrai, +du bien et du beau</em> que Gœthe a si noblement conçue.</p> + +<p><a class="pagenum" id="Page_458" title="458"></a></p> + +<hr /> + +<div class="footnotes"><h2>NOTES:</h2> +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Cf. <span class="smcap">E. Haeckel</span>, <i>Die Naturanschauung von Darwin, Gœthe und Lamarck</i>. +(Conférence faite à Eisenach, Iéna 1882.)</p> + +<p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> L'auteur fait allusion ici, par cette expression d'escrime, à l'habitude des +duels si répandue parmi les étudiants allemands, qui se font une gloire de +leurs balafres.</p> + +<p><a name="Footnote_3" id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Cf. <span class="smcap">Shæffle</span>; <em>Bau und Leben des socialen körpers</em> 1875.</p> + +<p><a name="Footnote_4" id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> <span class="smcap">E. Haeckel</span>: <em>Systematische Phylogénie</em>, 1895, Bd. III, S. 646 <em>bis</em> 650: +<em>Anthropogenie und Anthropismus</em> (Anthropolâtrie signifie culte divin de +l'être humain.)</p> + +<p><a name="Footnote_5" id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Durée de l'histoire organique de la terre, cf. ma conférence de Cambridge. +«De l'état actuel de nos connaissances relativement à l'origine de +l'homme». 1898.</p> + +<p><a name="Footnote_6" id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Sur l'induction et la déduction, cf. mon <em>Histoire de la création naturelle</em> +(neuvième édition, 1898).</p> + +<p><a name="Footnote_7" id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> <span class="smcap">R. Virchow</span>: <em>Die Gründung der Berliner Universitaet und der Uebergang +aus dem philosophischen in das naturwissenschaftliche Zeitalter</em>, Berlin, 1893.</p> + +<p><a name="Footnote_8" id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Cf. là-dessus le chapitre IV de ma <em>Morphologie générale</em>, 1866: Critique +des méthodes employées dans les sciences naturelles.</p> + +<p><a name="Footnote_9" id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> <span class="smcap">Wilhelm Ostwald</span>: <em>Die Ueberwindung des wissenschaftlichen Materialismus</em>, +1895.</p> + +<p><a name="Footnote_10" id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> <em>Systematische Phylogenie</em>, 1886, Theil III, O. 490.</p> + +<p><a name="Footnote_11" id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Ces chiffres fournissent ce qu'on appelle la «formule dentaire»; celle +de l'homme s'écrit d'ordinaire ainsi<br /> +<span class="i4">2 1 2 3</span><br /> +<span class="i4">———</span><br /> +<span class="i4">2'1'2'3'</span><br /> +soit 8 dents à chaque moitié de +mâchoire, soit en tout 32 dents (N. du Tr.).</p> + +<p><a name="Footnote_12" id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> <span class="smcap">E. Haeckel</span>, <em>Anthropogenie</em>. 1891, IV Aufl., S. 599.</p> + +<p><a name="Footnote_13" id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> <span class="smcap">E. Haeckel</span>: <em>Zellseelen und Seelenzellen. Gesammelte populaere Vortraege.</em> +I Heft 1878.</p> + +<p><a name="Footnote_14" id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> <span class="smcap">E. Haeckel.</span> <em>Die Naturanschauung von Darwin, Gœthe und Lamarck.</em> +(Conférence faite à Eisenach, 1882).</p> + +<p><a name="Footnote_15" id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> Trad. Ed. Barbier. (Schleicher.)</p> + +<p><a name="Footnote_16" id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> <span class="smcap">Arnold Lang</span>: <em>Zur Charakteristik der Forschungswege von Lamarck und +Darwin</em>, Iéna 1889.</p> + +<p><a name="Footnote_17" id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> Les dipneustes (N. du T.).</p> + +<p><a name="Footnote_18" id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> +Formule dentaire qui s'écrit:<br /> +<span class="i4">3 1 4 3</span><br /> +<span class="i4">———</span><br /> +<span class="i4">3'1'4'3'</span></p> + +<p><a name="Footnote_19" id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> Nous traduisons «Gemüth» par sentiment, le même mot qui nous a +servi un peu plus haut à traduire «Gefühl». La traduction n'est cette fois +qu'approximative, le mot «Gemüth» étant un idiotisme.</p> + +<p><a name="Footnote_20" id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> Traduction française par H. de Varigny.</p> + +<p><a name="Footnote_21" id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> <span class="smcap">Max Verworn.</span> <em>Allgemeine Physiologie</em>, 2te Aufl., 1897.</p> + +<p><a name="Footnote_22" id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> <span class="smcap">Max Verworn.</span> <em>Psychophysiologische Protisten-Studien</em> (1889). S. 135.</p> + +<p><a name="Footnote_23" id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> <span class="smcap">E. Haeckel.</span> <em>Allg. Naturgesch. der Radiolaren</em>, 1887. S. 122.</p> + +<p><a name="Footnote_24" id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> <span class="smcap">E. Haeckel.</span> <em>Gesammelte populaere Vortraege 2tes</em> Heft, 1879.</p> + +<p><a name="Footnote_25" id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> <span class="smcap">Adalbert Svoboda.</span> <em>Gestalten des Glaubens</em>, 1897.</p> + +<p><a name="Footnote_26" id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> <span class="smcap">E. Haeckel.</span> <em>Histoire de la création naturelle</em>, 9<sup>e</sup> éd., 1898.</p> + +<p><a name="Footnote_27" id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> <span class="smcap">A. Schleicher</span>: <em>Die Darwin'sche Theorie und die Sprachwissenschaft</em> +(Weimar, 1863); <em>Ueber die Bedeutung der Sprache für die Naturgeschichte +des Menschen</em> (Weimar, 1865).</p> + +<p><a name="Footnote_28" id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> <em>Gemüth.</em></p> + +<p><a name="Footnote_29" id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> <span class="smcap">E. Haeckel.</span> <em>Anthropologie</em> (4te Aufl., 1891), S. 23-38.</p> + +<p><a name="Footnote_30" id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> Cf. <span class="smcap">G. Vogt</span>, <em>Kœhlerglaube und Wissenschaft</em> (1855).</p> + +<p><a name="Footnote_31" id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> <span class="smcap">E. Haeckel</span>, <em>Gesammelte populaere Vortraege aus dem Gebiete der +Entwickelungslehre</em>. Bonn, 1878.</p> + +<p><a name="Footnote_32" id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> <span class="smcap">E. Haeckel</span>: <em>Systematische Phylogénie</em>, Bd. 1 (1894), § 38.</p> + +<p><a name="Footnote_33" id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> Cf. <em>Anthropogenie</em>, p. 161, 497; <em>Nat. Schopf-Gesch.</em>, p. 300.</p> + +<p><a name="Footnote_34" id="Footnote_34" href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a> Cf. mon <em>Hist. de la Créat. Nat.</em>, 9<sup>e</sup> éd. (1898), tabl. 18 et 19, p. 512.</p> + +<p><a name="Footnote_35" id="Footnote_35" href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a> <span class="smcap">Haeckel.</span> <em>Anthropogenie</em>, 4te Aufl. 1891, Vortrag 16 und 17 (<em>Korperbau +und keimesgesch. der Amphioxus und der Ascidie</em>).</p> + +<p><a name="Footnote_36" id="Footnote_36" href="#FNanchor_36"><span class="label">[36]</span></a> <em>Anthropogénie</em>, 4<sup>e</sup> éd., 1891, p. 621-688.</p> + +<p><a name="Footnote_37" id="Footnote_37" href="#FNanchor_37"><span class="label">[37]</span></a> <span class="smcap">E. Haeckel.</span> <em>Gesammelte populäre Vortraege</em>, Bonn, 1878.</p> + +<p><a name="Footnote_38" id="Footnote_38" href="#FNanchor_38"><span class="label">[38]</span></a> <span class="smcap">Du Bois-Reymond.</span> <em>Darwin Versus Galiani</em> 1876. <em>Die sieben Weltraetsel.</em></p> + +<p><a name="Footnote_39" id="Footnote_39" href="#FNanchor_39"><span class="label">[39]</span></a> <span class="smcap">L. Büchner.</span> <em>Force et Matière</em> et <em>Physiologische Bilder</em> (2ter Band).</p> + +<p><a name="Footnote_40" id="Footnote_40" href="#FNanchor_40"><span class="label">[40]</span></a> <span class="smcap">E. Haeckel</span>, <em>Lettres d'un voyageur dans l'Inde</em>. Trad. fr. du D<sup>r</sup> Letourneau.</p> + +<p><a name="Footnote_41" id="Footnote_41" href="#FNanchor_41"><span class="label">[41]</span></a> Cf. <span class="smcap">Ad. Svoboda</span> <em>Gestalten des Glaubens</em> 1897.</p> + +<p><a name="Footnote_42" id="Footnote_42" href="#FNanchor_42"><span class="label">[42]</span></a> <span class="smcap">E. Haeckel</span>, <em>Monisme</em> (1892), 8<sup>e</sup> éd. (trad. franç.).</p> + +<p><a name="Footnote_43" id="Footnote_43" href="#FNanchor_43"><span class="label">[43]</span></a> <span class="smcap">E. Haeckel</span>, <em>Monisme</em> (1892); <em>Ursprung des Menschen</em> (1898).</p> + +<p><a name="Footnote_44" id="Footnote_44" href="#FNanchor_44"><span class="label">[44]</span></a> <span class="smcap">E. Haeckel.</span> <em>Le Monisme</em>, 1892, traduction française.</p> + +<p><a name="Footnote_45" id="Footnote_45" href="#FNanchor_45"><span class="label">[45]</span></a> <span class="smcap">John Tyndall</span>: <em>Fragments d'histoire naturelle</em>.</p> + +<p><a name="Footnote_46" id="Footnote_46" href="#FNanchor_46"><span class="label">[46]</span></a> <span class="smcap">J. Reinke</span>, <em>Die Welt als That</em>. 1899 S 451, 477.</p> + +<p><a name="Footnote_47" id="Footnote_47" href="#FNanchor_47"><span class="label">[47]</span></a> <span class="smcap">E. Haeckel</span>, <em>Histoire de la Créat. nat.</em>, 9<sup>e</sup> édit.</p> + +<p><a name="Footnote_48" id="Footnote_48" href="#FNanchor_48"><span class="label">[48]</span></a> Cf. <span class="smcap">W. Bolsche</span>, <em>Entwickelungsgeschichte der Natur</em>. Bd, 1894.</p> + +<p><a name="Footnote_49" id="Footnote_49" href="#FNanchor_49"><span class="label">[49]</span></a> <span class="smcap">Zehnder.</span> <em>Die Mechanik des Weltalls</em>, 1897.</p> + +<p><a name="Footnote_50" id="Footnote_50" href="#FNanchor_50"><span class="label">[50]</span></a> <span class="smcap">J. Walther</span>, <em>Einleit. in die Geologie als historische Wissenschaft</em>, 1893. +S. XIV.</p> + +<p><a name="Footnote_51" id="Footnote_51" href="#FNanchor_51"><span class="label">[51]</span></a> Cf. <span class="smcap">M. Neumayr</span>, <em>Erdgeschichte</em>, 2te Aufl. 1895.</p> + +<p><a name="Footnote_52" id="Footnote_52" href="#FNanchor_52"><span class="label">[52]</span></a> <span class="smcap">Haeckel.</span> <em>Generelle Morphologie der Organismen.</em> 1866, 2tes Buch, +5tes Kap.</p> + +<p><a name="Footnote_53" id="Footnote_53" href="#FNanchor_53"><span class="label">[53]</span></a> <span class="smcap">F. Reinke.</span> <em>Die Welt als That.</em> Berlin 1899.</p> + +<p><a name="Footnote_54" id="Footnote_54" href="#FNanchor_54"><span class="label">[54]</span></a> <span class="smcap">J. Reinke</span>, <em>Die Welt als That</em> (Berlin, 1899).</p> + +<p><a name="Footnote_55" id="Footnote_55" href="#FNanchor_55"><span class="label">[55]</span></a> <span class="smcap">E. Haeckel.</span> «<em>Generelle Morphologie</em>» 1866. Bd. II, S. 266-285 Cf. «<em>Natürl. +Schöpf Gesch.</em>» IX Aufl. 1898. S. 14, 18, 288, 792.</p> + +<p><a name="Footnote_56" id="Footnote_56" href="#FNanchor_56"><span class="label">[56]</span></a> C'est cette inflammation qui constitue l'<em>appendicite</em>.</p> + +<p><a name="Footnote_57" id="Footnote_57" href="#FNanchor_57"><span class="label">[57]</span></a> <span class="smcap">E. Haeckel</span>, <em>Lettres d'un voyageur dans l'Inde</em> (trad. française).</p> + +<p><a name="Footnote_58" id="Footnote_58" href="#FNanchor_58"><span class="label">[58]</span></a> <span class="smcap">E. Haeckel</span>, <em>Gesammelte populaere Vortraege</em> (Bonn, 1878).</p> + +<p><a name="Footnote_59" id="Footnote_59" href="#FNanchor_59"><span class="label">[59]</span></a> La parenté des trois mots n'apparaît qu'en allemand où tous trois +sont des composés du mot croyance: <em>Überglaube</em>, <em>Oberglaube</em> et <em>Aberglaube</em> +(N. du Tr.).</p> + +<p><a name="Footnote_60" id="Footnote_60" href="#FNanchor_60"><span class="label">[60]</span></a> <em>Lenz, «Janssen's Geschichte des deutschen Volks</em>», 1883.</p> + +<p><a name="Footnote_61" id="Footnote_61" href="#FNanchor_61"><span class="label">[61]</span></a> Le Christ dit à Pierre: «fais paître mes brebis!» Les successeurs de +Pierre ont traduit «fais paître» par «tonds».</p> + +<p><a name="Footnote_62" id="Footnote_62" href="#FNanchor_62"><span class="label">[62]</span></a> Cf. <span class="smcap">E. Haeckel</span> <em>Das Challenger Werk</em> (<em>Deutsche Rundschau</em>, Feb. 1896.)</p> + +<p><a name="Footnote_63" id="Footnote_63" href="#FNanchor_63"><span class="label">[63]</span></a> Cf <span class="smcap">D. Strauss</span> <em>Gesammelte Schriften</em> Auswahl in C. Bänden, Bonn 1878. +<span class="smcap">Saladin</span> <em>Jehovahs Gesammelte Werke</em>, 1886.</p> + +<p><a name="Footnote_64" id="Footnote_64" href="#FNanchor_64"><span class="label">[64]</span></a> CF. Les histoires de la civilisation de Kolb, Hellwald, Scheer, etc.</p> + +<p><a name="Footnote_65" id="Footnote_65" href="#FNanchor_65"><span class="label">[65]</span></a> Cf. les ouvrages précédemment cités de <em>Spencer</em>, <em>Carneri</em>, <em>Vetter</em>, +<em>Ziegler</em>, <em>Ammon</em>, <em>Nordau</em>, etc.</p> + +<p><a name="Footnote_66" id="Footnote_66" href="#FNanchor_66"><span class="label">[66]</span></a> <span class="smcap">F. Zollner</span> «<em>Ueber die Natur der Kometen. Beitrage zur Geschichte +und Theorie der Erkenntniss.</em>» 1871.</p> + +<p><a name="Footnote_67" id="Footnote_67" href="#FNanchor_67"><span class="label">[67]</span></a> Cf. Là-dessus, mon <em>Histoire de la création naturelle</em>. Leçons 3, 6, 15 +et 16.</p> + +<p><a name="Footnote_68" id="Footnote_68" href="#FNanchor_68"><span class="label">[68]</span></a> <em>Phylogénie systématique</em>, t. I, 1894, §37, 38, 101, 108.</p> + +<p><a name="Footnote_69" id="Footnote_69" href="#FNanchor_69"><span class="label">[69]</span></a> <span class="smcap">Ernst Haeckel</span>, <em>Monographie des radiolaires</em>, I<sup>re</sup> part. (1862), p. 127-135. II<sup>e</sup> part. +(1887) p. 113-122.</p> + +<hr /> + </div> +</div> + + +<h2>TABLE DES MATIERES</h2> + +<table border="0" cellpadding="5" cellspacing="5" summary="toc"> +<tr> + <td class="tdc"><span class="smcap">Chapitre Premier.</span>—<b>Comment se posent les énigmes de l'univers.</b></td> +</tr> +<tr> + <td>Tableau général de la culture intellectuelle au <span class="smcap">xix</span><sup>e</sup> siècle. + Le conflit des systèmes. Monisme et dualisme.</td> + <td class="tdba"><a href="#Page_1">1</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdc"><span class="smcap">Chapitre II.</span>—<b>Comment est construit notre corps.</b></td> +</tr> +<tr> + <td>Études monistes d'anatomie humaine et comparée. Conformité d'ensemble + et de détail entre l'organisation de l'homme et celle des + mammifères.</td> + <td class="tdba"><a href="#Page_25">25</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdc"><span class="smcap">Chapitre III.</span>—<b>Notre vie.</b></td> +</tr> +<tr> + <td>Études monistes de physiologie humaine et comparée. Identité, dans + toutes les fonctions de la vie, entre l'homme et les mammifères.</td> + <td class="tdba"><a href="#Page_45">45</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdc"><span class="smcap">Chapitre IV.</span>—<b>Notre embryologie.</b></td> +</tr> +<tr> + <td>Études monistes d'ontogénie humaine et comparée. Identité du développement + de l'embryon et de l'adulte, chez l'homme et chez les vertébrés.</td> + <td class="tdba"><a href="#Page_61">61</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdc"><span class="smcap">Chapitre V.</span>—<b>Notre généalogie.</b></td> +</tr> +<tr> + <td>Études monistes sur l'origine et la descendance de l'homme, tendant à + montrer qu'il descend des vertébrés et directement des primates.</td> + <td class="tdba"><a href="#Page_81">81</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdc"><span class="smcap">Chapitre VI.</span>—<b>De la nature de l'âme.</b></td> +</tr> +<tr> + <td>Études monistes sur le concept d'âme. Devoirs et méthodes de la + psychologie scientifique. Métamorphoses psychologiques.</td> + <td class="tdba"><a href="#Page_101">101</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdc"><span class="smcap">Chapitre VII.</span>—<b>Degrés dans la hiérarchie de l'âme.</b></td> +</tr> +<tr> + <td>Études monistes de psychologie comparée. L'échelle psychologique. + Psychoplasma et système nerveux. Instinct et raison.</td> + <td class="tdba"><a href="#Page_125">125</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdc"><span class="smcap">Chapitre VIII.</span>—<b>Embryologie de l'âme.</b></td> +</tr> +<tr> + <td>Études monistes de psychologie ontogénétique. Développement de la + vie psychique au cours de la vie individuelle de la personne.</td> + <td class="tdba"><a href="#Page_153">153</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdc"><span class="smcap">Chapitre IX.</span>—<b>Phylogénie de l'âme.</b></td> +</tr> +<tr> + <td>Études monistes de psychologie phylogénétique. Evolution de la vie + psychique dans la série animale des ancêtres de l'homme.</td> + <td class="tdba"><a href="#Page_171">171</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdc"><span class="smcap">Chapitre X.</span>—<b>Conscience de l'âme.</b></td> +</tr> +<tr> + <td>Études monistes sur la vie psychique consciente et inconsciente. Embryologie + et théorie de la conscience.</td> + <td class="tdba"><a href="#Page_195">195</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdc"><span class="smcap">Chapitre XI.</span>—<b>Immortalité de l'âme.</b></td> +</tr> +<tr> + <td>Études monistes sur le thanatisme et l'athanisme. Immortalité cosmique + et immortalité personnelle. Agrégation qui constitue la substance de + l'âme.</td> + <td class="tdba"><a href="#Page_217">217</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdc"><a class="pagenum" id="Page_459" title="459"></a> + <span class="smcap">Chapitre XII.</span>—<b>La loi de substance.</b></td> +</tr> +<tr> + <td>Études monistes sur la loi fondamentale cosmologique. Conservation + de la matière et de l'énergie. Concepts de substance kynétique et de + substance pyknotique.</td> + <td class="tdba"><a href="#Page_243">243</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdc"><span class="smcap">Chapitre XIII.</span>—<b>Histoire du développement de l'Univers.</b></td> +</tr> +<tr> + <td>Études monistes sur l'éternelle évolution de l'univers. Création, commencement + et fin du monde. Cosmogénie créatiste et cosmogénie + génétique.</td> + <td class="tdba"><a href="#Page_267">267</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdc"><span class="smcap">Chapitre XIV.</span>—<b>Unité de la nature.</b></td> +</tr> +<tr> + <td>Études monistes sur l'unité matérielle et énergétique du Cosmos. Mécanisme + et vitalisme. But, fin et hasard.</td> + <td class="tdba"><a href="#Page_291">291</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdc"><span class="smcap">Chapitre XV.</span>—<b>Dieu et le monde.</b></td> +</tr> +<tr> + <td>Études monistes sur le théisme et le panthéisme. Le monothéisme anthropistique + des trois grandes religions méditerranéennes. Le Dieu + extramondain et le Dieu intramondain.</td> + <td class="tdba"><a href="#Page_315">315</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdc"><span class="smcap">Chapitre XVI.</span>—<b>Science et croyance.</b></td> +</tr> +<tr> + <td>Études monistes sur la connaissance de la vérité. Activité des sens et + activité de la raison. Croyance et superstition. Expérience et + révélation.</td> + <td class="tdba"><a href="#Page_335">335</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdc"><span class="smcap">Chapitre XVII.</span>—<b>Science et christianisme.</b></td> +</tr> +<tr> + <td>Études monistes sur le conflit entre l'expérience scientifique et la révélation + chrétienne. Quatre périodes dans la métamorphose historique + de la religion chrétienne. Raison et dogme.</td> + <td class="tdba"><a href="#Page_353">353</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdc"><span class="smcap">Chapitre XVIII.</span>—<b>Notre religion moniste.</b></td> +</tr> +<tr> + <td>Études monistes sur la religion de la raison et son harmonie avec la + science. Le triple idéal du culte: le vrai, le beau, le bien.</td> + <td class="tdba"><a href="#Page_377">377</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdc"><span class="smcap">Chapitre XIX.</span>—<b>Notre morale moniste.</b></td> +</tr> +<tr> + <td>Études monistes sur la loi fondamentale éthique. Équilibre entre l'amour + de soi et l'amour du prochain. Égale légitimité de l'égoïsme et de l'altruisme. + Faute de la morale chrétienne. État, École et Église.</td> + <td class="tdba"><a href="#Page_395">395</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdc"><span class="smcap">Chapitre XX.</span>—<b>Solution des énigmes de l'Univers.</b></td> +</tr> +<tr> + <td>Coup d'œil rétrospectif sur les progrès de la connaissance scientifique + de l'univers du <span class="smcap">xix</span><sup>e</sup> siècle. Réponses données aux Enigmes de l'univers + par la philosophie naturelle moniste.</td> + <td class="tdba"><a href="#Page_417">417</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdc"><span class="smcap">Appendice.</span>—<b>Notes et éclaircissements.</b></td> + <td class="tdba"><a href="#Page_433">433</a></td> +</tr> +</table> + + +<p class="p2 center">Paris.—Typ. A. DAVY, 52 rue Madame.—<i>Téléphone.</i></p> + +<p><a class="pagenum" id="Page_460" title="460"></a></p> + +<p class="p2 center">Librairie C. REINWALD.—SCHLEICHER Frères, Editeurs<br /> +Paris.—15, rue des Saints-Pères, 15.—Paris</p> + +<hr /> + +<p class="center">Ouvrages d'ERNEST HAECKEL<br /> +<span class="small">Professeur de Zoologie à l'Université d'Iéna</span></p> + +<hr /> + +<table border="0" cellpadding="5" cellspacing="5" summary="ad2"> +<tr> + <td><b>Histoire de la création des êtres organisés d'après les lois naturelles.</b> + Conférence scientifique sur la doctrine de l'évolution en + général et celle de Darwin, Goethe et Lamarck en particulier. + Traduit de l'allemand et revu sur la septième édition allemande, + par le D<sup>r</sup> Ch. Letourneau, 3<sup>e</sup> édition.</td> +</tr> +<tr> + <td>1 vol in-8<sup>o</sup> avec 17 planches, 20 gravures sur bois, 21 tableaux + généalogiques et une carte chromolithographique. Cartonné à + l'anglaise.</td> + <td class="tdba">12 50</td> +</tr> +<tr> + <td><b>Lettres d'un voyageur dans l'Inde.</b> Traduit de l'allemand par le + D<sup>r</sup> Ch. Letourneau.</td> +</tr> +<tr> + <td>1 vol. in-8<sup>o</sup> cartonné à l'anglaise.</td> + <td class="tdba">8 »</td> +</tr> +<tr> + <td><b>Anthropogénie ou Histoire de l'évolution humaine.</b> Traduit de + l'allemand par le D<sup>r</sup> Ch. Letourneau. </td> +</tr> +<tr> + <td> </td> + <td class="tdba">Epuisé</td> +</tr> +<tr> + <td><b>Le Monisme, lien entre la religion et la science.</b> Profession de + foi d'un naturaliste. Préface et traduction de G. Vacher de Lapouge.</td> +</tr> +<tr> + <td>Brochure grand in-8<sup>o</sup>.</td> + <td class="tdba">2 »</td> +</tr> +<tr> + <td><b>Etat actuel de nos connaissances sur l'origine de l'homme.</b> Mémoire + présenté au 4<sup>e</sup> Congrès international de Zoologie à Cambridge + (Angleterre), le 26 août 1898, augmenté de remarques + et tables explicatives, traduit sur la 7<sup>e</sup> édition allemande et accompagné + d'une préface par le D<sup>r</sup> L. Laloy.</td> +</tr> +<tr> + <td>Brochure grand in-8<sup>o</sup>. Nouveau tirage.</td> + <td class="tdba">2 »</td> +</tr> +<tr> + <td><p class="p2">BUCHNER (Louis).—<b>A l'aurore du siècle.</b> Coup d'œil d'un penseur + sur le Passé et l'Avenir, par le D<sup>r</sup> Louis Büchner. Traduit de + l'allemand par le D<sup>r</sup> Laloy.</p></td> +</tr> +<tr> + <td>1 vol. in-8<sup>o</sup>.</td> + <td class="tdba">4 »</td> +</tr> +<tr> + <td>ROYER (M<sup>me</sup> Clémence).—<b>La Constitution du Monde.</b> Dynamique + des atomes. Nouveaux principes de philosophie naturelle par + M<sup>me</sup> Clémence Royer.</td> +</tr> +<tr> + <td>1 vol. in-8<sup>o</sup><br /> + de xxii-800 pages avec 92 figures et 4 planches</td> + <td class="tdba">15 »</td> +</tr> +</table> +<p class="p2 center small">Imp. C. RENAUDIE, 56, rue de Seine, Paris—4452</p> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Les énigmes de l'Univers., by Ernest Haeckel + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES ÉNIGMES DE L'UNIVERS. *** + +***** This file should be named 38925-h.htm or 38925-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/3/8/9/2/38925/ + +Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed +Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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