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+The Project Gutenberg EBook of Les énigmes de l'Univers., by Ernest Haeckel
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Les énigmes de l'Univers.
+
+Author: Ernest Haeckel
+
+Release Date: February 18, 2012 [EBook #38925]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES ÉNIGMES DE L'UNIVERS. ***
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+Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed
+Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
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+Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
+typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
+et n'a pas été harmonisée.
+
+Les mots et phrases imprimés en gras dans le texte d'origine sont
+marqués =ainsi=.
+
+Les mots ou phrases espacés dans le text d'origine sont marqués
+~ainsi~.
+
+Le traducteur utilise le mot «convicts» dans la section sur «La lutte
+pour la civilisation.» Il s'agit selon toute vraisemblance d'une
+erreur de compréhension du terme allemand «Konvikte», dont la
+traduction est «séminaire» dans le sens où il est employé ici.
+
+
+
+
+ LES
+ ENIGMES DE L'UNIVERS
+
+ par
+
+ ERNEST HAECKEL
+ PROFESSEUR DE ZOOLOGIE A L'UNIVERSITÉ D'IÉNA
+
+
+ _Traduit de l'allemand_
+
+ PAR
+
+ CAMILLE BOS
+
+
+ PARIS
+ LIBRAIRIE C. REINWALD
+ SCHLEICHER FRÈRES, ÉDITEURS
+ 15, RUE DES SAINTS-PÈRES, 15
+
+ 1902
+
+
+
+
+ LES
+
+ ÉNIGMES DE L'UNIVERS
+
+
+
+
+ LES
+ ÉNIGMES DE L'UNIVERS
+
+ PAR
+
+ ERNEST HAECKEL
+ PROFESSEUR DE ZOOLOGIE A L'UNIVERSITÉ D'IÉNA
+
+
+ _Traduit de l'allemand_
+ PAR
+ CAMILLE BOS
+
+
+ PARIS
+ LIBRAIRIE C. REINWALD
+ SCHLEICHER FRÈRES, ÉDITEURS
+ 15, RUE DES SAINTS-PÈRES, 15
+
+ 1902
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+Les Etudes de _philosophie moniste_ qui vont suivre sont destinées aux
+personnes cultivées de toutes conditions qui pensent et cherchent
+sincèrement la vérité. Un des traits les plus saillants du XIXe siècle
+qui finit est l'effort croissant et vivace vers la _connaissance de la
+vérité_ qui, de proche en proche, a gagné les cercles les plus
+étendus. Ce qui l'explique c'est, d'une part, les progrès inouïs de la
+connaissance réelle de la nature accomplis dans ce chapitre,
+merveilleux entre tous, de l'histoire de l'humanité; d'autre part, la
+contradiction manifeste où s'est trouvée cette connaissance de la
+nature par rapport à ce qu'enseigne la tradition comme étant «révélé»;
+c'est, enfin, le besoin sans cesse plus général et plus pressant de la
+raison qui lui fait désirer comprendre les innombrables faits
+récemment découverts et connaître clairement leurs causes.
+
+A ces progrès énormes des connaissances empiriques dans notre _siècle
+de la science_, ne répondent guère ceux accomplis dans leur
+interprétation théorique et dans cette connaissance suprême de
+l'enchaînement causal de tous les phénomènes que nous appelons la
+_philosophie_. Nous voyons, au contraire, que la science abstraite et
+surtout métaphysique enseignée depuis des siècles dans nos
+Universités, sous le nom de philosophie, reste bien éloignée
+d'accueillir dans son sein les trésors que lui a récemment acquis la
+science expérimentale. Et nous devons, d'autre part, constater avec le
+même regret que les représentants de la «science exacte» se
+contentent, pour la plupart de travailler dans l'étroit domaine de
+leur champ d'observation, tenant pour superflue la connaissance plus
+profonde de l'enchaînement général des phénomènes observés,
+c'est-à-dire précisément la philosophie! Tandis que ces purs
+empiristes ne voient pas la forêt, empêchés qu'ils sont par les arbres
+qui la composent--les métaphysiciens dont nous parlions tout à l'heure
+se contentent du simple terme de forêt sans voir les arbres qui la
+constituent. Le mot de _philosophie de la nature_ vers lequel
+convergent tout naturellement les deux voies de recherche de la
+vérité, la méthode empirique et la spéculative, est encore bien
+souvent aujourd'hui, de part et d'autre, repoussé avec effroi.
+
+Cette opposition fâcheuse et anti-naturelle entre la science de la
+nature et la philosophie, entre les conquêtes de l'expérience et
+celles de la pensée est incontestablement ressentie, dans tous les
+milieux cultivés, d'une manière sans cesse plus vive et plus
+douloureuse. C'est ce dont témoigne déjà l'extension croissante de
+cette littérature populaire «philosophico-scientifique» qui est
+apparue dans la seconde moitié de ce siècle. C'est ce que prouve aussi
+ce fait consolant que, malgré l'aversion réciproque qu'ont les uns
+pour les autres les observateurs de la nature et les penseurs
+philosophes, cependant, des deux camps, des hommes illustres dans la
+science se tendent la main et s'unissent pour résoudre ce problème
+suprême de la science que nous avons désigné d'un mot: les _Enigmes de
+l'Univers_.
+
+Les recherches relatives aux «énigmes de l'Univers», que je publie
+ici, ne peuvent raisonnablement pas prétendre à les _résoudre_ tout
+entières; elles sont plutôt destinées à jeter sur ces énigmes les
+_lumières_ de la critique, léguant la tâche aux savants à venir; et
+surtout elles s'efforcent de répondre à cette question: dans quelle
+mesure nous sommes-nous actuellement rapprochés de la solution des
+énigmes? _A quel point sommes-nous réellement parvenus dans la
+connaissance de la vérité, à la fin du XIXe siècle?_ et quels progrès
+vers ce but indéfiniment éloigné avons-nous réellement accomplis au
+cours du siècle qui s'achève?
+
+La réponse que je donne ici à ces graves questions ne peut
+naturellement être que _subjective_ et partiellement exacte; car la
+connaissance que j'ai de la Nature et la raison avec laquelle je juge
+de son essence objective sont limitées comme celles de tous les autres
+hommes. La seule chose que je revendique et l'aveu que j'ai le droit
+d'exiger de mes adversaires même les plus acharnés, c'est que ma
+philosophie moniste est _loyale_ d'un bout à l'autre, c'est-à-dire
+qu'elle est l'expression complète des convictions que m'ont acquises
+l'étude passionnée de la nature, poursuivie pendant de nombreuses
+années et une méditation continuelle sur le fondement véritable des
+phénomènes naturels. Ce travail de réflexion sur la philosophie de la
+nature s'étend maintenant à une durée d'un demi-siècle et il m'est
+bien permis de penser, dans ma soixante-sixième année, qu'il a acquis
+toute la _maturité_ possible; je suis également certain que ce _fruit
+mûr_ de l'arbre de la science ne subira plus de changement important
+ni de perfectionnement essentiel durant le peu d'années que j'ai
+encore à vivre.
+
+J'ai déjà exposé toutes les idées essentielles et décisives de ma
+philosophie moniste et génétique, il y a de cela trente-trois ans,
+dans ma _Morphologie générale des organismes_, ouvrage prolixe, écrit
+dans un style lourd et qui n'a trouvé que très peu de lecteurs.
+C'était le premier essai en vue d'étendre la théorie de l'évolution,
+établie depuis peu, au domaine entier de la science des formes
+organiques. Afin d'assurer du moins le triomphe d'une partie des idées
+nouvelles, contenues dans ce premier ouvrage et afin, également,
+d'intéresser un plus grand nombre de personnes cultivées aux progrès
+les plus importants de la science en notre siècle, je publiai deux
+ans après (1868) mon _Histoire naturelle de la création_. Cet ouvrage,
+d'une forme plus aisée, ayant eu, malgré de grandes lacunes, la
+fortune de trouver neuf éditions et douze traductions en langues
+différentes, n'a pas peu contribué à répandre le système moniste. On
+en peut dire de même de l'_anthropogénie_ (1874), moins lue, dans
+laquelle j'ai essayé de résoudre la tâche difficile de rendre
+accessibles et compréhensibles à un plus grand nombre de personnes
+instruites les faits essentiels de l'histoire de l'évolution humaine;
+la quatrième édition de cet ouvrage, remaniée, a paru en 1891.
+Quelques-uns des progrès importants et surtout précieux que cette
+partie essentielle de l'anthropologie a vu se réaliser en ces derniers
+temps, ont été mis en lumière dans la Conférence que j'ai faite en
+1898, au quatrième Congrès international de Zoologie à Cambridge, «sur
+l'état actuel de nos connaissances en ce qui regarde l'_origine de
+l'homme_» (septième édition 1899). Quelques questions spéciales
+relatives à la philosophie de la nature dans son état actuel et qui
+offraient un intérêt particulier, ont été abordées dans mon «Recueil
+de Conférences populaires concernant la _théorie de l'évolution_»
+(1878). Enfin j'ai résumé les principes les plus généraux de ma
+philosophie moniste et ses rapports plus spéciaux avec les principales
+doctrines religieuses, dans ma «Profession de foi d'un naturaliste: le
+_Monisme, trait d'union entre la religion et la science_» (1892,
+huitième édition 1899).
+
+Le livre que l'on va lire sur les _Enigmes de l'Univers_ est un
+complément, une confirmation, un développement des convictions
+exposées dans les ouvrages ci-dessus, indiquées et défendues par moi
+depuis un nombre d'années qui représente déjà la durée d'une
+génération. Je me propose de terminer par là mes études de philosophie
+moniste. Un vieux projet nourri pendant bien des années, celui
+d'édifier tout un _système de philosophie moniste_ sur la base de la
+doctrine évolutionniste, ne sera jamais mis à exécution. Mes forces ne
+suffisent plus à la tâche et bien des symptômes de la vieillesse qui
+s'approche me poussent à terminer mon oeuvre. D'ailleurs je suis, sous
+tous les rapports, un enfant du _XIXe siècle_ et je veux, le jour où
+il se terminera, apposer à mon travail le trait final.
+
+L'incalculable étendue qu'a atteint en notre siècle la science humaine
+par suite de la division croissante du travail, nous laisse déjà
+pressentir l'impossibilité d'en posséder toutes les parties aussi à
+fond et d'en exposer la synthèse avec unité. Même un génie de premier
+ordre, (à supposer qu'il possédât à fond toutes les parties de la
+science et qu'il eût le don d'en faire l'exposé synthétique), ne
+serait cependant pas en état de fournir, dans les limites d'un volume
+de grosseur moyenne, un tableau total du «Cosmos». Quant à moi dont
+les connaissances, dans les diverses branches du savoir humain, sont
+très inégales et comportent beaucoup de lacunes, je ne pouvais songer
+à entreprendre qu'une tâche: esquisser le plan général de ce tableau
+de l'Univers et indiquer l'_unité_ persistante à travers les parties,
+en dépit de la façon très inégale dont j'ai traité ces diverses
+parties. C'est pourquoi ce livre sur les énigmes de l'Univers n'offre
+guère que le caractère d'un «essai» dans lequel des études de valeurs
+très diverses ont été réunies en un tout. Quant à la rédaction, comme
+je l'ai commencée en partie il y a de cela bien des années, tandis que
+je ne l'ai terminée qu'en ces derniers temps, la forme en est
+malheureusement inégale; en outre, maintes répétitions ont été
+inévitables: je prie qu'on veuille bien m'en excuser.
+
+Chacun des vingt chapitres qui composent ce livre est précédé d'une
+page dont le recto donne le titre tandis que le verso donne un court
+sommaire du chapitre. Les notes qui suivent relatives à la
+_bibliographie_ n'ont pas la prétention d'épuiser la matière. Elles
+sont simplement destinées, d'une part, à mettre en relief, pour chaque
+question, les _oeuvres capitales_ s'y rapportant, d'autre part, à
+renvoyer le lecteur aux _travaux récents_ qui semblent surtout propres
+à faciliter une étude plus approfondie de la question et à combler les
+lacunes de mon livre.
+
+En prenant ainsi congé de mes lecteurs j'exprime un désir: puissé-je,
+par mon travail honnête et consciencieux et malgré toutes les lacunes
+dont j'ai conscience, avoir contribué par mon obole à la solution des
+énigmes de l'Univers!--et puissé-je avoir montré à quelques lecteurs
+consciencieux s'efforçant au milieu du conflit des systèmes vers la
+science rationnelle, ce chemin qui seul, d'après ma profonde
+conviction, conduit à la vérité, le chemin de l'_étude empirique de la
+nature_ et de la philosophie dont elle est le fondement: la
+_philosophie moniste_.
+
+ Iéna, 2 avril 1899.
+
+ ERNEST HAECKEL.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+Comment se posent les énigmes de l'Univers.
+
+TABLEAU GÉNÉRAL DE LA CULTURE INTELLECTUELLE AU XIXe SIÈCLE
+
+LE CONFLIT DES SYSTÈMES.--MONISME ET DUALISME
+
+ Joyeux depuis bien des années,
+ Et zélé, l'esprit s'efforçait
+ De scruter, de saisir,
+ Comment la Nature vit en créant.
+ C'est la même, c'est l'éternelle Unité,
+ Qui, diversement, se manifeste;
+ Le petit se confond avec le grand, le grand avec le petit,
+ Chacun conformément à sa propre nature.
+ Toujours changeant, se maintenant invariable.
+ Près comme loin, loin comme près;
+ Ainsi créant des formes, les déformant,
+ C'est pour éveiller l'étonnement que j'existe.
+
+ GOETHE.
+
+
+
+
+SOMMAIRE DU CHAPITRE PREMIER
+
+ Etat des connaissances humaines et de la conception de l'Univers
+ à la fin du XIXe siècle.--Progrès accomplis dans la
+ connaissance de la nature, organique et inorganique.--La loi
+ de la substance et la loi d'évolution.--Progrès accomplis dans
+ la technique et la chimie appliquée.--Etat stationnaire des
+ autres domaines de la civilisation: administration de la
+ Justice, organisation de l'Etat, l'école, l'église.--Conflit
+ entre la raison et le dogme.--Anthropisme.--Perspective
+ cosmologique.--Principes cosmologiques.--Réfutation du délire
+ anthropiste des grandeurs.--Nombre des énigmes de
+ l'Univers.--Critique des sept énigmes de l'Univers.--Voie qui
+ mène à leur solution.--Activité des sens et du
+ cerveau.--Induction et déduction.--La raison, le sentiment et
+ la révélation.--La philosophie et la science.--L'empirisme et
+ la spéculation.--Dualisme et monisme.
+
+
+LITTÉRATURE
+
+ CH. DARWIN.--_De l'origine des espèces par la sélection
+ naturelle dans les règnes animal et végétal._ Trad. E. Barbier.
+
+ G. LAMARCK.--_Philosophie zoologique._ 1809.
+
+ ERNEST HAECKEL.--_Die Entwickelungsgeschichte der Organismen in
+ ihrer Bedeutung für die Anthropologie und Kosmologie._ 1866,
+ 7tes und 8ts Buch der Gener. Morphol.
+
+ C. G. REUSCHLE.--_Philosophie und Naturwissenschaft._ 1874.
+
+ K. DIETERICH.--_Philosophie und Naturwissenschaft, ihr neuestes
+ Bündniss und die monistische Weltanschauung._ 1875.
+
+ HERBERT SPENCER.--_Système de Philosophie Synthétique._ 1875.
+
+ FR. UEBERWEG.--_Grundriss der Geschichte der Philosophie_ (8e
+ édition revue et corrigée par Max Heinze). 1897.
+
+ FR. PAULSEN.--_Einleitung in die Philosophie_ (5e édition).
+ 1892.
+
+ ERNEST HAECKEL.--_Histoire de la création naturelle._
+ Conférences scientifiques populaires sur la doctrine de
+ l'évolution. Trad. Letourneau.
+
+
+A la fin du XIXe siècle, date à laquelle nous sommes arrivés, le
+spectacle qui s'offre à tout observateur réfléchi est des plus
+remarquables. Toutes les personnes instruites s'accordent à
+reconnaître que, sous bien des rapports, ce siècle a dépassé
+infiniment ceux qui l'avaient précédé et qu'il a résolu des problèmes
+qui, à son aurore, semblaient insolubles. Non seulement les progrès
+ont été étonnants dans la science théorique, dans la connaissance
+réelle de la nature, mais en outre, leur merveilleuse application
+pratique dans la technique, l'industrie, le commerce, etc.--si féconde
+en résultats admirables--a imprimé à notre vie intellectuelle moderne,
+tout entière, un caractère absolument nouveau. Mais, d'autre part, il
+est d'importants domaines de la vie morale et des relations sociales,
+sur lesquels nous ne pouvons revendiquer qu'un faible progrès par
+rapport aux siècles précédents--souvent, hélas! nous avons à constater
+un recul.
+
+Ce conflit manifeste amène non seulement un sentiment de malaise,
+celui d'une scission interne, d'un mensonge, mais en outre il nous
+expose au danger de graves catastrophes sur le terrain politique et
+social.
+
+C'est, dès lors, non seulement un droit strict mais aussi un devoir
+sacré pour tout chercheur consciencieux qu'anime l'amour de
+l'humanité, de contribuer en toute conscience à résoudre ce conflit et
+à éviter les dangers qui en résultent. Ce but ne peut être atteint,
+d'après notre conviction, que par un effort courageux vers la
+_connaissance de la vérité_ et, solidement appuyée sur celle-ci, par
+l'acquisition d'une philosophie claire et _naturelle_.
+
+
+=Progrès dans la connaissance de la nature.=--Si nous essayons de nous
+représenter l'état imparfait de la connaissance de la nature au début
+du XIXe siècle et si nous le comparons avec l'éclatante hauteur qu'il
+a atteinte à la fin de ce même siècle, le progrès accompli doit
+paraître, à tout homme capable d'en juger, merveilleusement grand.
+Chaque branche particulière de la science peut se vanter d'avoir
+réalisé en ce siècle--surtout pendant la seconde moitié--des conquêtes
+extensives et intensives, de la plus haute portée. Le microscope pour
+la science des infiniment petits, le télescope pour l'étude des
+infiniment grands, nous ont acquis des données inappréciables
+auxquelles, il y a cent ans, il aurait paru impossible de songer. Les
+méthodes perfectionnées de recherches microscopiques et biologiques
+nous ont non seulement révélé partout, dans le royaume des protistes
+unicellulaires, un «monde dévies invisibles», d'une infinie richesse
+de formes,--elles nous ont encore fait connaître, avec la plus
+minuscule des cellules, l'«organisme élémentaire» qui constitue, par
+ses associations de cellules, les tissus dont est composé le corps de
+toutes les plantes et de tous les animaux pluricellulaires, tout comme
+le corps de l'homme. Ces connaissances anatomiques sont de la plus
+grande importance; elles sont complétées par la preuve embryologique
+que tout organisme supérieur, pluricellulaire, se développe aux dépens
+d'une cellule simple, unique, l'«ovule fécondé». L'importante _théorie
+cellulaire_, fondée là-dessus, nous a enfin livré le vrai sens des
+processus physiques et chimiques, aussi bien que des phénomènes de la
+vie psychologique, phénomènes mystérieux pour l'explication desquels
+on invoquait auparavant une «force vitale» surnaturelle ou une «âme,
+essence immortelle». En même temps, la vraie nature des maladies, par
+la pathologie cellulaire qui se rattache étroitement à la théorie
+cellulaire, est devenue claire et compréhensible pour le médecin.
+
+Non moins remarquables sont les découvertes du XIXe siècle dans le
+domaine de la nature inorganique. Toutes les parties de la physique
+ont fait les progrès les plus étonnants: l'optique et l'acoustique, la
+théorie du magnétisme et de l'électricité, la mécanique et la théorie
+de la chaleur; et, ce qui est plus important, cette science a démontré
+l'_unité des forces de la nature_ dans l'Univers tout entier. La
+théorie mécanique de la chaleur a montré les rapports étroits qui
+existent entre ces forces et comment, dans des conditions précises,
+elles peuvent se transformer l'une en l'autre. L'analyse spectrale
+nous a appris que les mêmes matériaux qui constituent notre corps et
+les êtres vivants qui l'habitent, sont aussi ceux qui constituent la
+masse des autres planètes, du soleil et des astres les plus lointains.
+La physique astrale a élargi, dans une grande mesure, notre conception
+de l'Univers, en nous montrant dans l'espace infini des millions de
+corps tourbillonnant, plus grands que notre terre et, comme elle, se
+transformant continuellement, alternant à jamais entre «devenir et
+disparaître». La chimie nous a fait connaître une quantité de
+substances autrefois inconnues, constituées toutes par un agrégat de
+quelques éléments irréductibles (environ soixante-dix) et dont
+certaines ont pris, dans tous les domaines de la vie, la plus grande
+importance pratique. Elle nous a montré dans l'un de ces éléments, le
+carbone, le corps merveilleux qui détermine la formation de l'infinie
+variété des agrégats organiques et qui, par suite, représente la «base
+chimique de la vie». Mais tous les progrès particuliers de la physique
+et de la chimie, quant à leur importance théorique, sont infiniment
+dépassés par la découverte de la grande loi où ils viennent converger
+comme en un foyer: _la loi de substance_.
+
+Cette «loi cosmologique fondamentale», qui démontre la permanence de
+la force et celle de la matière dans l'Univers, est devenue le guide
+le plus sûr pour conduire notre philosophie moniste, à travers le
+labyrinthe compliqué de l'énigme de l'Univers, vers la solution de
+cette énigme.
+
+Comme nous nous efforcerons, dans les chapitres suivants, d'atteindre
+à une vue d'ensemble sur l'état actuel de la science de la nature et
+sur ses progrès en notre siècle, nous ne nous arrêterons pas davantage
+ici sur chacune des branches particulières de cette science. Nous
+voulons seulement signaler un progrès immense, aussi important que la
+loi de substance et qui la complète: _la théorie de l'évolution_. Sans
+doute, quelques penseurs, chercheurs isolés, avaient parlé depuis des
+siècles de l'_évolution_ des choses; mais l'idée que cette loi
+gouverne _tout l'Univers_ et que le monde lui-même n'est rien autre
+qu'une éternelle «évolution de la substance», cette idée puissante est
+fille de notre XIXe siècle. Et c'est seulement dans la seconde moitié
+de ce siècle qu'elle a atteint une entière clarté et une universelle
+application. L'immortelle gloire d'avoir donné à cette haute idée
+philosophique un fondement empirique et une valeur générale, revient
+au grand naturaliste anglais CHARLES DARWIN; il a donné, en 1859, une
+base solide à cette théorie de la descendance dont le génial Français
+LAMARCK, philosophe et naturaliste, avait déjà posé en 1809 les traits
+principaux et que le plus grand de nos poètes et de nos penseurs
+allemands, GOETHE, avait déjà prophétiquement entrevue en 1799. Par là
+nous était donnée la clef qui devait nous aider à résoudre le
+«problème des problèmes», la grande énigme de l'Univers, à savoir la
+«place de l'homme dans la Nature» et la question de son origine
+naturelle.
+
+Si, en cette année 1899, nous sommes à même de reconnaître clairement
+l'extension universelle de la _loi d'évolution_--et de la _Genèse
+moniste_!--et de l'appliquer conjointement à la _loi de substance_, à
+l'explication moniste des phénomènes de la Nature, nous en sommes
+redevables en première ligne aux trois philosophes naturalistes de
+génie dont nous avons parlé; aussi brillent-ils à nos yeux, parmi tous
+les autres grands hommes de notre siècle, pareils à trois étoiles de
+première grandeur[1].
+
+ [1] Cf. E. HAECKEL, _Die Naturanschauung von Darwin, Goethe und
+ Lamarck_. (Conférence faite à Eisenach, Iéna 1882.)
+
+A ces extraordinaires progrès de notre connaissance _théorique_ de la
+nature correspondent leurs applications variées à tous les domaines de
+la vie civilisée. Si nous sommes aujourd'hui à «l'époque du commerce»,
+si les échanges internationaux et les voyages ont pris une importance
+insoupçonnée jusqu'alors, si nous avons triomphé des limites de
+l'espace et du temps au moyen du télégraphe et du téléphone--nous
+devons tout cela en première ligne aux progrès techniques de la
+physique, en particulier à ceux accomplis dans l'application de la
+vapeur et de l'électricité. Et si, par la photographie, nous nous
+rendons maîtres de la lumière solaire avec la plus grande facilité,
+nous procurant, en un instant, des tableaux fidèles de tel objet qu'il
+nous plaît; si la médecine, par le chloroforme et la morphine, par
+l'antiseptie et l'emploi du sérum, a adouci infiniment les souffrances
+humaines, nous devons tout cela à la chimie appliquée. A quelle
+distance, par ces découvertes techniques et par tant d'autres, nous
+avons laissé derrière nous les siècles précédents, c'est un fait trop
+connu pour que nous ayons ici besoin de nous y étendre davantage.
+
+
+=Progrès des institutions sociales.=--Tandis que nous contemplons avec
+un légitime orgueil les progrès immenses accomplis par le XIXe siècle
+dans la science et ses applications pratiques, un spectacle
+malheureusement tout autre et beaucoup moins réjouissant s'offre à
+nous si nous considérons maintenant d'autres aspects, non moins
+importants, de la vie moderne. A regret, il nous faut souscrire ici à
+cette phrase d'ALFRED WALLACE: «Comparés à nos étonnants progrès dans
+les sciences physiques et leurs applications pratiques, notre système
+de gouvernement, notre justice administrative, notre éducation
+nationale et toute notre organisation sociale et morale, sont restés
+_à l'état de barbarie_.» Pour nous convaincre de la justesse de ces
+graves reproches, nous n'avons qu'à jeter un regard impartial au
+milieu de notre vie publique, ou bien encore dans ce miroir que nous
+tend chaque jour notre journal, en tant qu'organe de l'opinion
+publique.
+
+
+=Administration de la justice.=--Commençons notre revue par la
+justice, le _fundamentum regnorum_: Personne ne prétendra que son état
+actuel soit en harmonie avec notre connaissance avancée de l'homme et
+du monde. Pas une semaine ne s'écoule sans que nous ne lisions des
+jugements judiciaires qui provoquent de la part du «bon sens humain»,
+un hochement de tête significatif; nombre de décisions émanées de nos
+tribunaux supérieurs ou ordinaires semblent presque incroyables. Nous
+faisons abstraction, en traitant des énigmes de l'Univers, du fait que
+dans beaucoup d'États modernes, en dépit de la constitution écrite sur
+papier, c'est encore l'absolutisme qui règne en réalité, et que
+beaucoup «d'hommes de droit» jugent, non d'après la conviction de leur
+conscience, mais conformément au «voeu plus essentiel d'un poste
+proportionné». Nous préférons admettre que la plupart des juges et des
+fonctionnaires jugent en toute conscience et ne se trompent qu'en
+qualité d'êtres humains. Alors la plupart des erreurs s'expliqueront
+par une insuffisante préparation. Sans doute, l'opinion courante est
+que les juristes sont précisément les hommes ayant la plus haute
+culture; et c'est même précisément pour cela qu'ils sont choisis pour
+occuper les plus hauts emplois. Mais cette «culture juridique» tant
+vantée est presque toute _formelle_, aucunement réelle. Nos juristes
+n'apprennent à connaître que superficiellement l'objet propre et
+essentiel de leur activité: l'organisme humain et sa fonction la plus
+importante, l'âme. C'est ce dont témoignent, par exemple, les idées
+surprenantes que nous rencontrons chaque jour sur le «libre arbitre,
+la responsabilité» etc. Comme j'assurais un jour à un jurisconsulte
+éminent que la minuscule cellule sphérique aux dépens de laquelle tout
+homme se développe était douée de vie tout comme l'embryon de deux, de
+sept et même de neuf mois, il ne me répondit que par un sourire
+d'incrédulité. La plupart de ceux qui étudient la jurisprudence ne
+songent pas à s'occuper d'_anthropologie_, de _psychologie_ et
+d'_embryologie_, qui sont cependant les conditions préalables de toute
+juste conception sur la nature de l'homme. Il est vrai que pour ces
+études, il ne reste «pas de temps»; ce temps, malheureusement n'est
+que trop pris par l'étude approfondie de la bière et du vin ainsi que
+par l'«annoblissant» exercice qui consiste à «prendre ses mesures»[2].
+Le reste de ce précieux temps d'étude est nécessaire pour apprendre
+les centaines de paragraphes des codes, science qui met aujourd'hui le
+juriste à même d'occuper toutes les situations.
+
+ [2] L'auteur fait allusion ici, par cette expression d'escrime, à
+ l'habitude des duels si répandue parmi les étudiants allemands,
+ qui se font une gloire de leurs balafres.
+
+=Organisation de l'Etat.=--Nous ne ferons ici qu'effleurer en passant
+le triste chapitre de la politique, car l'organisation déplorable de
+la vie sociale moderne est connue de tous et chacun peut chaque jour
+en ressentir les effets. Les imperfections s'expliquent en partie par
+ce fait que la plupart des fonctionnaires sont précisément des
+juristes, des hommes d'une culture toute de forme, mais dénués de
+cette connaissance approfondie de la nature humaine qu'on ne puise que
+dans l'anthropologie comparée et la psychologie moniste, dénués de
+cette connaissance des rapports sociaux, dont les modèles nous sont
+fournis par la zoologie et l'embryologie comparées, la théorie
+cellulaire et l'étude des protistes. Nous ne pouvons comprendre
+véritablement la «Structure et la Vie du corps social», c'est-à-dire
+de l'_Etat_, que lorsque nous possédons la connaissance scientifique
+de la «Structure et de la Vie» des _individus_ dont l'ensemble
+constitue l'Etat et des _cellules_ dont l'ensemble constitue
+l'individu[3]. Si nos «chefs d'Etat» et nos «représentants du peuple,»
+leurs collaborateurs, possédaient _ces inappréciables_ _connaissances
+préliminaires en biologie et anthropologie_, nous ne trouverions pas
+chaque jour dans les journaux cette effrayante quantité d'erreurs
+sociologiques et de propos politiques de cabaret qui caractérisent,
+d'une façon regrettable, nos compte rendus parlementaires et plus d'un
+décret officiel. Le pis, c'est de voir l'_Etat_, dans un pays
+civilisé, se jeter dans les bras de l'_Eglise_, cette ennemie de la
+civilisation, et de voir aussi l'égoïsme mesquin des partis,
+l'aveuglement des chefs à la vue bornée, soutenir la hiérarchie. C'est
+alors que se produisent les tristes scènes que le Reichstag allemand
+nous met malheureusement sous les yeux, aujourd'hui, à la fin du XIXe
+siècle! les destinées de la nation allemande, nation civilisée, entre
+les mains du Centre ultramontain, dirigées par le papisme romain, qui
+est son plus acharné et son plus dangereux ennemi. Au lieu du droit et
+de la raison règnent la superstition et l'abêtissement. L'organisation
+de l'Etat ne pourra devenir meilleure que lorsqu'elle sera affranchie
+des chaînes de l'Eglise et lorsqu'elle aura amené à un niveau plus
+élevé, par une _culture scientifique_ universellement répandue, les
+connaissances des citoyens, en ce qui touche au monde et à l'homme.
+D'ailleurs, la forme de gouvernement n'a ici aucune importance. Que la
+constitution soit monarchique ou républicaine, aristocratique ou
+démocratique, ce sont là des questions secondaires à côté de cette
+grande question capitale: L'Etat moderne, dans un pays civilisé,
+doit-il être ecclésiastique ou laïque? doit-il être _théocratique_,
+régi par des articles de foi anti-rationnels, par l'arbitraire
+cléricalisme, ou bien doit-il être _nomocratique_, régi par une loi
+raisonnable et un droit civil? Notre devoir essentiel est de former la
+jeunesse à la raison, d'élever des citoyens affranchis de la
+superstition et cela n'est possible que par une réforme opportune de
+l'Ecole.
+
+ [3] Cf. SHÆFFLE; _Bau und Leben des socialen körpers_ 1875.
+
+
+=L'Ecole.=--Ainsi que nous venons de le voir pour l'administration de
+la Justice et l'organisation de l'Etat, l'éducation de la jeunesse est
+bien loin de répondre aux exigences que les progrès scientifiques du
+XIXe siècle imposent à la culture moderne. Les _sciences naturelles_
+qui l'emportent tellement sur toutes les autres sciences et qui, à y
+regarder de près, ont absorbé en elles toutes les branches de la
+culture intellectuelle, ne sont encore considérées dans nos écoles que
+comme une étude secondaire ou reléguées dans un coin comme Cendrillon.
+Par contre, la plupart de nos professeurs regardent encore comme leur
+premier devoir d'acquérir une érudition surannée, empruntée aux
+cloîtres du moyen âge; au premier plan figurent le sport grammatical
+et cette «connaissance approfondie» des langues classiques qui absorbe
+tant de temps, enfin l'histoire extérieure des peuples. La morale,
+l'objet le plus important de la philosophie pratique, est négligée et
+remplacée par la confession de l'Eglise. La foi doit avoir le pas sur
+la science; non pas cette foi scientifique qui nous conduit à une
+religion moniste, mais cette superstition antirationnelle qui fait le
+fond d'un christianisme défiguré. Tandis que, dans nos écoles
+supérieures, les grandes conquêtes de la cosmologie et de
+l'anthropologie modernes, de la biologie et de l'embryologie
+contemporaines, ne sont que peu ou pas exposées, la mémoire des élèves
+est surchargée d'une masse de faits philologiques et historiques qui
+n'ont d'utilité ni pour la culture théorique, ni pour la vie pratique.
+Mais, d'autre part, les institutions vieillies et l'organisation des
+facultés, dans nos universités, répondent aussi peu que le mode
+d'enseignement dans les gymnases et les écoles primaires au degré
+d'évolution où est parvenue aujourd'hui la philosophie moniste.
+
+
+=L'Eglise.=--L'Eglise nous offre, sans contredit, le summum du
+contraste avec la culture moderne et ce qui en fait la base,
+c'est-à-dire la connaissance approfondie de la nature. Nous ne
+parlerons pas ici du papisme ultramontain ou des sectes évangéliques
+orthodoxes qui ne le cèdent en rien au premier pour l'ignorance de la
+réalité et renseignement de la plus inique superstition. Considérons
+plutôt le sermon d'un pasteur libéral, lequel possèderait une bonne
+culture moyenne et ferait à la raison sa place à côté de la foi.
+
+Nous y relèverons, à côté d'excellentes maximes morales parfaitement
+en harmonie avec notre Ethique moniste (voy. notre chap. XIX)
+et à côté de vues humanitaires--auxquelles nous souscrivons
+pleinement,--des vues sur la nature de Dieu et du monde, de l'homme et
+de la vie, qui sont en contradiction absolue avec les expériences des
+naturalistes. Rien d'étonnant à ce que les techniciens et les
+chimistes, les médecins et les philosophes qui ont étudié à fond la
+nature et réfléchi profondément sur ce qu'ils avaient observé,
+refusent absolument d'aller entendre de pareils sermons. Il manque à
+nos Théologiens comme à nos philologues, à nos politiciens comme à nos
+juristes, cette _connaissance indispensable de la Nature_, fondée sur
+la doctrine moniste de l'évolution et qui a déjà pris possession de
+notre science moderne.
+
+
+=Conflit entre la raison et le dogme.=--De ces conflits regrettables,
+trop sommairement indiqués ici, il résulte, dans notre vie
+intellectuelle moderne, de graves problèmes qui, par le danger qu'ils
+présentent, demandent à être écartés sans retard. Notre culture
+moderne, résultat des progrès immenses de la science, revendique ses
+droits dans tous les domaines de la vie publique et privée; elle veut
+voir l'humanité, grâce à la _raison_, parvenue à ce haut degré de
+science et, par suite, d'approximation du bonheur, dont nous sommes
+redevables au grand développement des sciences naturelles. Mais contre
+elle se dressent tout puissants, ces partis influents qui veulent
+maintenir notre culture intellectuelle, en ce qui concerne les
+problêmes les plus importants, au stade représenté par le moyen âge et
+de si loin dépassé; ces partis s'entêtent à demeurer sous le joug des
+_dogmes_ traditionnels et demandent à la raison de se courber devant
+cette «révélation plus haute». C'est le cas dans le monde des
+théologiens, des philologues, des sociologues et des juristes. Les
+mobiles de ceux-ci reposent, en grande partie, non pas sur un complet
+égoïsme ou sur des tendances intéressées, mais tant sur l'ignorance
+des faits réels que sur l'habitude commode de la tradition. Des trois
+grandes ennemies de la raison et de la science, la plus dangereuse
+n'est pas la méchanceté mais l'ignorance et peut-être plus encore la
+paresse. Contre ces deux dernières puissances les dieux eux-mêmes
+luttent en vain, après qu'ils ont heureusement combattu la première.
+
+
+=Anthropisme.=--Cette philosophie arriérée puise sa plus grande force
+dans l'_anthropisme_ ou anthropomorphisme. Par ce terme, j'entends ce
+«puissant et vaste complexus de notions erronées qui tendent à mettre
+l'organisme humain en opposition avec tout le reste de la nature, en
+font la fin assignée d'avance à la création organique, le tiennent
+pour radicalement différent de celle-ci et d'essence divine.» Une
+critique plus approfondie de cet ensemble de notions nous montre
+qu'elles reposent, en réalité, sur trois dogmes que nous distinguerons
+sous les noms d'erreurs _anthropocentrique_, _anthropomorphique_ et
+_anthropolatrique_[4].
+
+ [4] E. HAECKEL: _Systematische Phylogénie_, 1895, Bd. III, S. 646
+ _bis_ 650: _Anthropogenie und Anthropismus_ (Anthropolâtrie
+ signifie culte divin de l'être humain.)
+
+I.--_Le dogme anthropocentrique_ a pour point culminant cette
+assertion que l'homme est le centre, le but final préalablement
+assigné à toute la vie terrestre, ou, en élargissant cette conception,
+à tout l'Univers. Comme cette erreur sert à souhait l'égoïsme humain
+et comme elle est intimement mêlée aux mythes des trois grandes
+_religions méditerranéennes_ relatives à la Création: aux dogmes des
+doctrines _mosaïque_, _chrétienne_ et _mahométane_, elle domine encore
+aujourd'hui dans la plus grande partie du monde civilisé.
+
+II.--_Le dogme anthropomorphique_ se rattache de même aux mythes
+relatifs à la Création et qu'on trouve non seulement dans les trois
+religions déjà nommées, mais dans beaucoup d'autres encore. Il compare
+la création de l'Univers et le gouvernement du monde par Dieu aux
+créations artistiques d'un technicien habile ou d'un «ingénieur
+machiniste» et à l'administration d'un sage chef d'Etat. «Dieu le
+Seigneur», créateur, conservateur et administrateur de l'Univers est
+ainsi conçu, de tous points dans son mode de penser et d'agir, sur le
+modèle humain. D'où il résulte, réciproquement, que l'homme est conçu
+semblable à Dieu. «Dieu créa l'homme à son image.» La naïve mythologie
+primitive est un pur _homothéisme_ et confère à ses dieux la forme
+humaine, leur donne de la chair et du sang. La récente théosophie
+mystique est plus difficile à imaginer lorsqu'elle adore le dieu
+personnel comme «invisible»--en réalité sous la forme gazeuse!--et le
+fait, cependant, en même temps penser, parler et agir à la façon
+humaine; elle aboutit ainsi au concept paradoxal de «vertébré gazeux».
+
+III.--_Le dogme anthropolâtrique_ résulte tout naturellement de cette
+comparaison des activités humaine et divine, il aboutit au _culte_
+religieux de l'organisme humain, au «délire anthropiste des grandeurs»
+d'où résulte, cette fois encore, la si précieuse «croyance à
+l'immortalité personnelle de l'âme», ainsi que le dogme dualiste de la
+double nature de l'homme, dont l'âme immortelle n'habite que
+temporairement le corps. Ces trois dogmes anthropistes, développés
+diversement et adaptés aux formes variables des différentes religions,
+ont pris, au cours des ans, une importance extraordinaire et sont
+devenus la source des plus dangereuses erreurs. La _philosophie
+anthropiste_ qui en est issue est irréconciliablement en opposition
+avec notre connaissance moniste de la nature: celle-ci, par sa
+perspective cosmologique, en fournit la réfutation.
+
+
+=Perspective cosmologique.=--Non seulement les trois dogmes
+anthropistes, mais encore bien d'autres thèses de la philosophie
+dualiste et de la religion orthodoxe deviennent inadmissibles, sitôt
+qu'on les considère du point de vue critique de notre _perspective
+cosmologique_ moniste. Nous entendons par là l'observation si
+compréhensive de l'Univers telle que nous la pouvons faire en nous
+élevant au point le plus haut où soit parvenue notre connaissance
+moniste de la nature. Là nous pouvons nous convaincre des _principes
+cosmologiques_ suivants, principes importants et, à notre avis,
+démontrés aujourd'hui pour la plus grande partie:
+
+I. Le monde (Univers ou Cosmos) est éternel, infini et illimité.--II.
+La substance qui le compose avec ses deux attributs (matière et
+énergie) remplit l'espace infini et se trouve en état de mouvement
+perpétuel.--III. Ce mouvement se produit dans un temps infini sous la
+forme d'une évolution continue, avec des alternances périodiques de
+développements et de disparitions, de progressions et de
+régressions.--IV. Les innombrables corps célestes dispersés dans
+l'éther qui remplit l'espace sont tous soumis à la loi de la
+substance; tandis que dans une partie de l'Univers, les corps en
+rotation vont lentement au devant de leur régression et de leur
+disparition, des progressions et des néoformations ont lieu dans une
+autre partie de l'espace cosmique.--V. Notre soleil est un de ces
+innombrables corps célestes passagers et notre terre est une des
+innombrables planètes passagères qui l'entourent.--VI. Notre planète a
+traversé une longue période de refroidissement avant que l'eau n'ait
+pu s'y former en gouttes liquides et qu'ainsi n'ait été réalisée la
+condition première de toute vie organique.--VII. Le processus
+biogénétique qui a suivi la lente formation et décomposition
+d'innombrables formes organiques a exigé plusieurs millions d'années
+(plus de cent millions!)[5].--VIII. Parmi les différents groupes
+d'animaux qui se sont développés sur notre terre au cours du processus
+biogénétique, le groupe des Vertébrés a finalement, dans la lutte pour
+l'évolution, dépassé de beaucoup tous les autres.--IX. Au sein du
+groupe des Vertébrés et à une époque tardive seulement (pendant la
+période triasique), descendant des Reptiles primitifs et des
+Amphibies, la classe des Mammifères a pris le premier rang en
+importance.--X. Au sein de cette classe, le groupe le plus parfait,
+parvenu au degré le plus élevé de développement, est l'ordre des
+Primates, apparu seulement au début de la période tertiaire (il y a au
+moins trois millions d'années) et issu par transformation des
+Placentariens inférieurs (Prochoriatidés).--XI. Au sein du groupe des
+Primates, l'espèce la dernière venue et la plus parfaite est
+représentée par l'homme, apparu seulement vers la fin de l'époque
+tertiaire et issu d'une série de singes anthropoïdes.--XII. D'où l'on
+voit que la soi-disant «histoire du monde»--c'est-à-dire le court
+espace de quelques milliers d'années à travers lesquelles se reflète
+l'histoire de la civilisation humaine,--n'est qu'un court épisode
+éphémère, au milieu du long processus de l'histoire organique de la
+terre, de même que celle-ci n'est qu'une petite partie de l'histoire
+de notre système planétaire. Et de même que notre mère, la terre,
+n'est qu'une passagère poussière du soleil, ainsi tout homme considéré
+individuellement n'est qu'un minuscule grain de plasma, au sein de la
+nature organique passagère.
+
+ [5] Durée de l'histoire organique de la terre, cf. ma conférence
+ de Cambridge. «De l'état actuel de nos connaissances relativement
+ à l'origine de l'homme». 1898.
+
+Rien ne me semble plus propre que cette grandiose _perspective
+cosmologique_ à nous fournir, dès le début, la juste mesure et le
+point de vue le plus large que nous devons toujours garder lorsque
+nous essayons de résoudre la grande énigme de l'Univers qui nous
+entoure. Car par là il est non seulement démontré clairement quelle
+est l'exacte place de l'homme dans la nature, mais, en outre, le
+_délire anthropiste des grandeurs_, si puissant, se trouve réfuté; par
+là il est fait justice de la prétention avec laquelle l'homme s'oppose
+à l'Univers infini et se rend hommage comme à l'élément le plus
+important du Cosmos. Ce grossissement illimité de sa propre
+signification a conduit l'homme, dans sa vanité, à se considérer comme
+l'«image de Dieu», à revendiquer pour sa passagère personne une «vie
+éternelle» et à s'imaginer qu'il possédait un entier «libre arbitre».
+Le «ridicule délire de César», dont Caligula était atteint, n'est
+qu'une forme spéciale de cette orgueilleuse déification de l'homme par
+lui-même. C'est seulement lorsque nous aurons renoncé à cet
+inadmissible délire des grandeurs et lorsque nous aurons adopté la
+perspective cosmologique naturelle, que nous pourrons parvenir à
+résoudre les énigmes de l'Univers.
+
+
+=Nombre des énigmes de l'Univers.=--L'homme moderne, sans culture,
+tout comme l'homme primitif et grossier, se heurte à chaque pas à un
+nombre incalculable d'énigmes de l'Univers. A mesure que la culture
+augmente et que la science progresse, ce nombre se réduit. La
+_philosophie moniste_ ne reconnaît, finalement, qu'une seule énigme,
+comprenant tout: le _problème de la substance_. Cependant il peut
+paraître utile de désigner encore de ce nom un certain nombre des
+problèmes les plus difficiles. Dans le discours célèbre, prononcé par
+lui en 1880 à l'Académie des sciences de Berlin, au cours d'une séance
+en l'honneur de Leibnitz, _Emile du Bois-Reymond_ distinguait _sept
+énigmes de l'Univers_ et les énumérait dans l'ordre suivant: 1º Nature
+de la matière et de la force; 2º Origine du mouvement; 3º Première
+apparition de la vie; 4º Finalité (en apparence préconçue) de la
+nature; 5º Apparition de la simple sensation et de la conscience; 6º
+La raison et la pensée avec l'origine du langage, qui s'y rattache
+étroitement; 7º La question du libre arbitre. De ces sept énigmes, le
+président de l'Académie de Berlin en tient _trois_ pour tout à fait
+transcendantes et insolubles (la 1re, la 2e et la 5e); il en considère
+_trois_ autres comme difficiles, sans doute, mais comme pouvant être
+résolues (la 3e, la 4e et la 6e); au sujet de la septième et dernière
+énigme de l'Univers, pratiquement la plus importante (à savoir le
+libre arbitre), l'auteur semble incertain.
+
+Comme mon _Monisme_ diffère essentiellement de celui du président
+berlinois, comme, d'autre part, la façon dont celui-ci conçoit les
+«sept énigmes de l'Univers» a trouvé le plus grand succès et s'est
+propagée dans tous les milieux, je considère comme opportun de prendre
+de suite et nettement position vis-à-vis de mon adversaire.
+
+A mon avis, les trois énigmes «transcendantes» (1, 2, 5) sont
+supprimées par notre conception de la _substance_ (chapitre XII); les
+trois autres problèmes, difficiles mais solubles (3, 4, 6) sont
+définitivement résolus par notre moderne _théorie de l'évolution_;
+quant à la septième et dernière énigme, le libre arbitre, elle n'est
+pas l'objet d'une explication critique et scientifique car, en tant
+que _dogme_ pur, elle ne repose que sur une illusion et, en vérité,
+n'existe pas du tout.
+
+
+=Solution des énigmes de l'Univers.=--Les moyens qui nous sont
+offerts, les voies que nous avons à suivre pour résoudre la grande
+énigme de l'Univers ne sont point autres que ceux dont se sert la
+science pure, en général, c'est-à-dire _l'expérience_ d'abord, le
+_raisonnement_ ensuite. L'expérience scientifique s'acquiert par
+l'observation et l'expérimentation, dans lesquelles interviennent en
+première ligne l'activité de nos organes des sens, en second lieu,
+celle des «foyers internes des sens» situés dans l'écorce cérébrale.
+Les organes élémentaires microscopiques sont, pour les premiers, les
+cellules sensorielles, pour les seconds des groupes de cellules
+ganglionnaires. Les expériences que nous avons faites du monde
+extérieur, grâce à ces inappréciables organes de notre vie
+intellectuelle, sont ensuite transformées par d'autres parties du
+cerveau en représentations et celles-ci, à leur tour, associées pour
+former des raisonnements. La formation de ces raisonnements a lieu par
+deux voies différentes, qui ont, selon moi, une égale valeur et sont
+au même degré indispensables: l'_induction et la déduction_. Les
+autres opérations cérébrales, plus compliquées: enchaînement d'une
+suite de raisonnements; abstraction et formation des concepts; le
+complément fourni à l'entendement, faculté de connaître, par
+l'activité plastique de la fantaisie; enfin la conscience, la pensée
+et le pouvoir de philosopher--tout cela ce sont encore autant de
+fonctions des cellules ganglionnaires corticales, ni plus ni moins que
+les fonctions précédentes, plus élémentaires. Nous les réunissons
+toutes sous le terme supérieur de _raison_[6].
+
+ [6] Sur l'induction et la déduction, cf. mon _Histoire de la
+ création naturelle_ (neuvième édition, 1898).
+
+
+=Raison, sentiment et révélation.=--Nous pouvons, par la seule raison,
+parvenir à la véritable connaissance de la nature et à la solution des
+énigmes de l'Univers. La raison est le bien suprême de l'homme et la
+seule prérogative qui le distingue essentiellement des animaux. Il est
+vrai, il n'a acquis cette haute valeur que grâce aux progrès de la
+culture intellectuelle, au développement de la _science_. L'homme
+civilisé avant d'être instruit et l'homme primitif, grossier, sont
+aussi peu (ou tout autant) «raisonnables» que les Mammifères les plus
+voisins de l'homme (les singes, les chiens, les éléphants, etc.)
+Cependant, c'est une opinion encore très répandue, qu'en dehors de la
+divine raison il y a en outre deux autres modes de connaissance (plus
+importants même, va-t-on jusqu'à dire!): le _sentiment_ et la
+_révélation_. Nous devons, dès le début, réfuter énergiquement cette
+dangereuse erreur. _Le sentiment n'a rien à démêler avec la
+connaissance de la vérité._ Ce que nous appelons «sentiment» et dont
+nous faisons si grand cas, est une activité compliquée du cerveau,
+constituée par des émotions de plaisir et de peine, par des
+représentations d'attraction et de répulsion, par des aspirations du
+désir passager. A cela peuvent s'adjoindre les activités les plus
+diverses de l'organisme: besoins des sens et des muscles, de l'estomac
+et des organes génitaux, etc. La connaissance de la vérité n'est en
+aucune manière ce que réclament ces complexus qui constituent la
+statique et la dynamique sentimentales; au contraire, ils troublent
+souvent la raison, seule capable d'y atteindre et ils lui nuisent à un
+degré souvent sensible. Aucune des «énigmes de l'Univers» n'a encore
+été résolue ni même sa solution réclamée, par la fonction cérébrale du
+sentiment. Nous en pouvons dire autant de la soi-disant _révélation_
+et des prétendues _vérités de la foi_ qu'elle nous fait connaître;
+tout cela repose sur une illusion, consciente on inconsciente, ainsi
+que nous le montrerons au chapitre XVI.
+
+
+=Philosophie et Sciences Naturelles.=--Nous devons nous réjouir comme
+d'un des plus grands pas accomplis vers la solution des énigmes de
+l'Univers, de constater qu'en ces derniers temps on a de plus en plus
+reconnu pour les deux uniques routes conduisant à cette solution:
+_l'expérience et la pensée_--ou _l'empirisme et la spéculation_--enfin
+considérés comme ayant des droits égaux et comme des méthodes
+scientifiques se complétant réciproquement. Les philosophes ont
+graduellement reconnu que la spéculation pure, telle, par exemple, que
+PLATON et HEGEL l'employaient à la construction _idéaliste_ de
+l'Univers, ne suffit pas à la connaissance véritable. Et de même, les
+naturalistes se sont convaincus, d'autre part, que la seule
+expérience, telle, par exemple, que BACON et MILL la donnaient pour
+base à leur philosophie _réaliste_, est insuffisante à elle seule pour
+l'achèvement même de cette philosophie. Car les deux grands moyens de
+connaissance: l'expérience sensible et la pensée appliquant la raison,
+sont _deux fonctions différentes du cerveau_; la première s'effectue
+par les organes des sens et les foyers sensoriels centraux, la seconde
+s'effectue grâce aux foyers de pensée interposés au milieu des
+précédents, ces grands «centres d'association de l'écorce cérébrale»
+(cf. chap. VII et X). C'est seulement de l'action combinée des deux
+que peut résulter la vraie connaissance. Je sais bien qu'il existe
+encore aujourd'hui maints philosophes qui veulent construire le monde
+en puisant dans leur seule tête et qui méprisent la connaissance
+empirique de la nature pour cette première raison qu'ils ne
+connaissent pas l'Univers véritable. D'autre part, aujourd'hui encore,
+maint naturaliste affirme que l'unique devoir de la science est la
+«connaissance des faits, l'étude objective des phénomènes naturels
+considérés isolément»; ils affirment que «l'époque de la philosophie
+est passée et qu'à sa place s'est installée la science[7]. Cette
+suprématie exclusive accordée à l'empirisme est une erreur non moins
+dangereuse que l'erreur opposée, qui confère cette suprématie à la
+spéculation. Les deux moyens de connaissance sont réciproquement
+indispensables l'un à l'autre. Les plus grands triomphes de l'étude
+moderne de la nature: la théorie cellulaire et la théorie de la
+chaleur, la doctrine de l'évolution et la loi de la substance, sont
+des _faits philosophiques_, non pas, cependant, des résultats de la
+pure _spéculation_, mais bien d'une _expérience_ préalable, la plus
+étendue et la plus approfondie possible.
+
+ [7] R. VIRCHOW: _Die Gründung der Berliner Universitaet und der
+ Uebergang aus dem philosophischen in das naturwissenschaftliche
+ Zeitalter_, Berlin, 1893.
+
+Au début du XIXe siècle, le plus grand de nos poètes idéalistes,
+SCHILLER, s'adressant aux deux partis en lutte, celui des philosophes
+et celui des naturalistes, leur criait:
+
+«La guerre soit entre vous! l'union viendra trop tôt encore! C'est à
+la seule condition que vous restiez désunis dans la recherche, que la
+vérité se fera connaître!»
+
+Depuis lors, par bonheur, la situation s'est profondément modifiée;
+comme les deux partis, par des chemins différents, tendaient au même
+terme, ils se sont rencontrés sur ce point et, unis par la communauté
+du but, ils se rapprochent sans cesse de la connaissance de la vérité.
+Nous sommes revenus à cette heure, à la fin du XIXe siècle, à cette
+_méthode scientifique moniste_ que le plus grand de nos poètes
+réalistes, GOETHE, au début même du siècle, avait reconnue être la
+seule conforme à la nature[8].
+
+ [8] Cf. là-dessus le chapitre IV de ma _Morphologie générale_,
+ 1866: Critique des méthodes employées dans les sciences
+ naturelles.
+
+
+=Dualisme et Monisme.=--Les directions diverses de la philosophie,
+envisagées du point de vue actuel des sciences naturelles, se séparent
+en deux groupes opposés: d'une part, la conception _dualiste_ où règne
+la scission, d'autre part, la conception _moniste_ où règne l'unité. A
+la première se rattachent généralement les dogmes téléologiques et
+idéalistes; à la seconde, les principes réalistes et mécaniques. Le
+_Dualisme_ (au sens le plus large!) sépare, dans l'Univers, deux
+substances absolument différentes, un monde matériel et un Dieu
+immatériel qui se pose en face de lui comme son créateur, son
+conservateur et son régisseur. Le _Monisme_, par contre (entendu
+également au sens le plus large du mot!) ne reconnaît dans l'Univers
+qu'une substance unique, à la fois «Dieu et Nature»; pour lui, le
+corps et l'esprit (ou la matière et l'énergie) sont étroitement unis.
+
+Le Dieu _supra terrestre_ du dualisme nous conduit nécessairement au
+_théisme_; le dieu _intracosmique_ du monisme, par contre, au
+_panthéisme_.
+
+
+=Matérialisme et Spiritualisme.=--Très souvent, aujourd'hui encore, on
+confond les expressions différentes de _monisme_ et _matérialisme_,
+ainsi que les tendances essentiellement différentes du matérialisme
+théorique et du pratique. Comme ces confusions de termes et d'autres
+analogues ont des conséquences très fâcheuses et amènent
+d'innombrables erreurs, nous ferons encore, afin d'éviter tout
+malentendu, les brèves remarques suivantes: I. Notre _pur monisme_
+n'est identique, ni avec le _matérialisme_ théorique qui nie l'esprit
+et ramène le monde à une somme d'atomes morts, ni avec le
+_spiritualisme_ théorique (récemment désigné par OSTWALD du nom
+d'_énergétique_[9]) qui nie la matière et considère le monde comme un
+simple groupement d'énergies ou de forces naturelles immatérielles,
+ordonnées dans l'espace. II. Nous sommes bien plutôt convaincus avec
+GOETHE que «la matière n'existe jamais, ne peut jamais agir sans
+l'esprit et l'esprit jamais sans la matière.» Nous nous en tenons
+fermement au monisme pur, sans ambiguïté, de SPINOZA: la _matière_ (en
+tant que substance indéfiniment étendue) et l'_esprit_ ou énergie (en
+tant que substance sentante et pensante) sont les deux _attributs_
+fondamentaux, les deux propriétés essentielles de l'Etre cosmique
+divin, qui embrasse tout, de l'universelle _substance_, (cf. Chapitre
+XII).
+
+ [9] WILHELM OSTWALD: _Die Ueberwindung des wissenschaftlichen
+ Materialismus_, 1895.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+Comment est construit notre corps.
+
+ ÉTUDES MONISTES D'ANATOMIE HUMAINE ET COMPARÉE. CONFORMITÉ
+ D'ENSEMBLE ET DE DÉTAIL ENTRE L'ORGANISATION DE L'HOMME ET
+ CELLE DES MAMMIFÈRES.
+
+ «Nous pouvons considérer tel système d'organes que nous
+ voudrons, la comparaison des modifications qu'il subit à travers
+ la série simiesque, nous conduira toujours à cette même
+ conclusion: Que les différences anatomiques qui séparent l'homme
+ du gorille et du chimpanzé, ne sont pas si grandes que celles
+ qui distinguent le gorille d'entre les autres singes.»
+
+ «THOMAS HUXLEY (1863).»
+
+
+
+
+SOMMAIRE DU DEUXIÈME CHAPITRE
+
+ Importance fondamentale de l'anatomie.--Anatomie
+ humaine.--Hippocrate. Aristote. Galien. Vésale.--Anatomie
+ comparée.--George Cuvier. Jean Müller. Charles
+ Gegenbaur.--Histologie.--Théorie cellulaire.--Schleiden et
+ Schwann. Kölliker. Virchow.--Les caractères d'un animal
+ vertébré se retrouvent chez l'homme.--Les caractères d'un
+ animal tétrapode se retrouvent chez l'homme.--Les caractères
+ des Mammifères se retrouvent chez l'homme.--Les caractères des
+ Placentaliens se retrouvent chez l'homme.--Les caractères des
+ Primates se retrouvent chez l'homme.--Prosimiens et
+ Simiens.--Catarrhiniens.--Papiomorphes et
+ Anthropomorphes.--Conformité essentielle dans la structure du
+ corps, entre l'homme et le singe anthropoïde.
+
+
+LITTÉRATURE
+
+ C. GEGENBAUR.--_Lehrbuch der Anatomie des Menschen._ 1883.
+
+ R. VIRCHOW.--_Gesammelte Abhandlungen, z. wissenschaftl.
+ Medizin._ I. Die Einheits-Bestrebungen. 1856.
+
+ J. RANKE.--_Der Mensch._ 1887.
+
+ R. WIEDERSHEIM.--_Der Bau des Menschen als Zeugniss für seine
+ Vergangenheit._ 1893.
+
+ R. HARTMANN.--_Die menschenaehnlichen Affen und ihre
+ Organisation im Vergleich z. menschlichen._ 1883.
+
+ E. HAECKEL.--_Anthropogenie oder Entwickelungsgeschichte des
+ Menschen IX_, Die Wirbelthier-Natur des Menschen. 1874.
+
+ TH. SCHWANN.--_Mikroskopische Untersuchungen über die
+ Uebereinstimmung in der Struktur und dem Wachsthum der Thiere
+ und Pflanzen._ 1839.
+
+ A. KÖLLIKER.--_Handbuch der gewebelehre des Menschen._ 1889.
+
+ PH. STÖHR.--_Lehrbuch der Histologie und der mikroskopischen
+ Anatomie des Menschen._ 1898.
+
+ O. HERTWIG.--_Die Zelle und die Gewebe. Grundzüge der allgem.
+ Anatomie und Physiologie._ 1896.
+
+
+Toutes les recherches biologiques, toutes les études sur la forme et
+le fonctionnement des organismes, doivent avant tout s'arrêter à la
+considération du _corps_ visible, sur lequel nous pouvons précisément
+observer ces phénomènes morphologiques et physiologiques. Ce principe
+vaut pour l'_homme_ aussi bien que pour tous les autres corps animés
+de la nature. Cependant, les recherches ne doivent pas se borner à la
+considération de la forme extérieure, mais, pénétrant à l'intérieur de
+celle-ci, faire l'étude macroscopique et microscopique des éléments
+qui la constituent. La science qui a pour objet cette recherche
+fondamentale dans toute son étendue est l'_anatomie_.
+
+
+=Anatomie humaine.=--La première incitation à l'étude de la structure
+du corps humain vint, comme c'était naturel, de la médecine. Celle-ci,
+chez les plus anciens peuples civilisés, étant d'ordinaire exercée par
+les prêtres, nous avons tout lieu de croire que dès le second siècle
+avant J.-C. ou plus tôt encore, ces représentants de la culture
+d'alors possédaient déjà des connaissances anatomiques. Mais quant à
+des connaissances plus précises, acquises par la dissection des
+mammifères et appliquées ensuite à l'homme,--nous n'en trouvons que
+chez les philosophes-naturalistes grecs des VIe et VIIe siècles avant
+J.-C., chez EMPÉDOCLE (d'Agrigente) et DÉMOCRITE (d'Abdère), mais
+avant tout chez le plus célèbre médecin de l'antiquité classique, chez
+HIPPOCRATE (de Cos). C'est dans leurs écrits et dans d'autres, que
+puisa, au IVe siècle avant J.-C. le grand ARISTOTE, le si fameux «Père
+de l'histoire naturelle», aussi vaste génie dans la science que dans
+la philosophie. Après lui, nous ne trouvons plus qu'un anatomiste
+important dans l'antiquité, le médecin grec, CLAUDE GALIEN (de
+Pergame); il eut, au IIe siècle après J.-C., à Rome, sous Marc-Aurèle,
+une clientèle des plus étendues. Tous ces anatomistes anciens
+acquéraient la plus grande partie de leurs connaissances, non par
+l'étude du corps humain lui-même--qui était encore à cette époque
+sévèrement interdite!--mais par celle des Mammifères les plus voisins
+de l'homme, surtout des _singes_; ils faisaient ainsi tous, à
+proprement parler, de l'anatomie _comparée_.
+
+Le triomphe du _Christianisme_ avec les doctrines mystiques qui s'y
+rattachent, fut, pour l'anatomie comme pour les autres sciences, le
+signal d'une période de décadence. Les _papes_ romains, les plus
+grands charlatans de l'histoire universelle, cherchaient avant tout à
+entretenir l'humanité dans l'ignorance et regardaient avec raison la
+connaissance de l'organisme humain comme un dangereux moyen
+d'information sur notre véritable nature. Pendant le long espace de
+temps de treize siècles, les écrits de GALIEN demeurèrent presque
+l'unique source pour l'anatomie humaine, comme ceux d'Aristote
+l'étaient pour l'ensemble de l'histoire naturelle.
+
+C'est seulement lorsqu'au XIVe siècle la _Réforme_ vint renverser la
+suprématie intellectuelle du papisme,--tandis que le système du monde
+de COPERNIC renversait la conception géocentrique étroitement liée
+avec lui,--que commença, pour la connaissance du corps humain, une
+nouvelle période de relèvement. Les grands anatomistes, VÉSALE (de
+Bruxelles), EUSTACHE et FALLOPE (de Modène), par leurs propres et
+savantes recherches, firent faire de tels progrès à la science exacte
+du corps humain, qu'ils ne laissèrent à leurs nombreux successeurs (en
+ce qui concerne les points essentiels) que des détails à ajouter à
+leur oeuvre.
+
+Le hardi autant que sagace et infatigable ANDRÉ VÉSALE (dont la
+famille, comme le nom l'indique, était originaire de Wesel), ouvrant
+aux autres la voie, les devança tous; dès l'âge de 28 ans il
+terminait sa grande oeuvre, pleine d'unité, _De humani corporis
+fabrica_ (1543); il donna à l'anatomie humaine tout entière une
+direction nouvelle, originale et une base certaine. C'est pourquoi,
+plus tard, à Madrid--où VÉSALE fut médecin de Charles-Quint et de
+Philippe II--il fut poursuivi par l'Inquisition comme sorcier et
+condamné à mort. Il n'échappa au supplice qu'en partant pour
+Jérusalem; au retour, il fit naufrage dans l'île de Zante et il y
+mourut misérable, malade et dénué de toute espèce de ressource.
+
+
+=Anatomie comparée.=--Les mérites que notre XIXe siècle s'est acquis
+dans la connaissance de la structure du corps consistent surtout dans
+l'extension qu'ont prise deux études nouvelles, essentiellement
+importantes, l'_anatomie comparée_ et l'_histologie_ ou anatomie
+microscopique. En ce qui concerne la première, elle a été, dès le
+début, en rapport étroit avec l'anatomie humaine, elle a même suppléé
+celle-ci tant que la dissection des cadavres a été tenue pour un crime
+punissable de mort--et c'était encore le cas au XVe siècle! Mais les
+nombreux anatomistes des trois siècles suivants se contentèrent
+presque exclusivement d'une observation exacte de l'organisme humain.
+Cette discipline si développée, que nous appelons aujourd'hui anatomie
+comparée, n'est née qu'en 1803, lorsque le grand zoologiste français
+$1 (originaire de Montbéliard) publia ses remarquables «Leçons sur
+l'anatomie comparée», essayant par là, pour la première fois, de poser
+des lois précises relativement à la structure du corps humain et
+animal. Tandis que ses prédécesseurs--parmi lesquels GOETHE en
+1790--s'étaient surtout attachés à la comparaison du squelette de
+l'homme avec celui des autres Mammifères, CUVIER, d'un regard plus
+ample, embrassa l'ensemble de l'organisation animale; il y distingua
+quatre formes principales ou _Types_, indépendants l'un de l'autre:
+les Vertébrés, les Articulés, les Mollusques et les Radiés. Par
+rapport à la «question des questions,» ce progrès faisait époque en ce
+sens qu'il ressortait clairement de là que l'homme appartenait au
+type des _Vertébrés_--et, de même, qu'il différait essentiellement de
+tous les autres types. Il est vrai que le pénétrant LINNÉ, dans son
+premier _Systema Naturae_ (1735) avait déjà fait faire à la science un
+progrès important en assignant d'une manière définitive à l'homme sa
+place dans la classe des mammifères; il réunissait même dans l'ordre
+des _Primates_ les 3 groupes des Prosimiens, Singes et Homme. Mais il
+manquait encore à cette conquête hardie de la systématique, ce
+fondement empirique, plus profond, que CUVIER devait lui fournir par
+l'anatomie comparée. Celle-ci a achevé de se développer avec les
+grands anatomistes de notre siècle: F. MECKEL (de Halle), J. MULLER
+(de Berlin), R. OWEN ET TH. HUXLEY (en Angleterre), C. GEGENBAUR
+(d'Iéna, plus tard à Heidelberg). Ce dernier, dans ses _Principes
+d'anatomie comparée_ (1870) ayant pour la première fois appliqué à
+cette science la théorie de la descendance, posée peu avant par DARWIN
+l'a élevée au premier rang des disciplines biologiques.
+
+Les nombreux travaux d'anatomie comparée de GEGENBAUR, de même que son
+_Manuel d'anatomie humaine_ partout répandu, se distinguent par une
+profonde connaissance empirique étendue à un nombre inouï de faits,
+ainsi que par l'interprétation philosophique, dans le sens de la
+doctrine de l'évolution, que l'auteur a su en tirer. Son «_Anatomie
+comparée des Vertébrés_» parue récemment (1898) pose le fondement
+inébranlable sur lequel se peut appuyer notre certitude de l'identité
+absolue de nature entre l'homme et les Vertébrés.
+
+
+=Histologie et Cytologie.=--Suivant une tout autre direction que celle
+prise par l'anatomie comparée, notre siècle a vu se développer
+également l'_anatomie microscopique_. Déjà en 1802, un médecin
+français, BICHAT, avait essayé au moyen du microscope, de dissocier,
+dans les organes du corps humain, les éléments les plus ténus et de
+déterminer les rapports de ces divers _tissus_ (hista ou tela). Mais
+ce premier essai n'aboutit pas à grand'chose, car l'élément commun
+aux nombreuses espèces de tissus différents demeurait inconnu. Il ne
+fut découvert qu'en 1838 pour les plantes dans la _cellule_, par
+SCHLEIDEN et aussitôt après également pour les animaux par SCHWANN,
+l'élève et le préparateur de JEAN MULLER. Deux autres célèbres élèves
+de ce grand maître, encore vivants à cette heure: A. KOELLIKER et R.
+VIRCHOW, poursuivirent alors dans le détail, entre 1860 et 1870 à
+Würzbourg, la _théorie cellulaire_ et, fondée sur elle, l'histologie
+de l'organisme humain à l'état normal et dans les états pathologiques.
+Ils démontrèrent que, chez l'homme comme chez tous les autres animaux,
+tous les tissus se composent d'éléments microscopiques identiques, les
+_cellules_ et que ces «organismes élémentaires» sont les vrais
+citoyens autonomes qui, assemblés par milliards, constituent notre
+corps, la «république cellulaire.» Toutes ces cellules proviennent de
+la division répétée d'une cellule simple, unique, la _cellule souche_
+ou «ovule fécondé» (Cytula). La structure et la composition générale
+des tissus est la même chez l'homme que chez les autres _Vertébrés_.
+Parmi ceux-ci, les Mammifères, classe la dernière parue et parvenue au
+plus haut degré de perfectionnement, se distinguent par certaines
+particularités acquises tardivement. C'est ainsi, par exemple, que la
+formation microscopique des poils, des glandes cutanées, des glandes
+lactées, des globules sanguins, leur est tout à fait particulière et
+différente de ce qu'elle est chez les autres Vertébrés; l'_homme_,
+sous le rapport de toutes ces particularités histologiques, est un
+_pur Mammifère_.
+
+Les recherches microscopiques d'A. KOELLIKER et de F. LEYDIG (à
+Wurzbourg) ont non seulement élargi en tous sens notre connaissance de
+la structure du corps humain et animal, mais en outre elles ont pris
+une importance particulière en s'alliant à _l'histoire du
+développement de la cellule_ et des tissus; elles ont, entre autres,
+confirmé l'importante théorie de THEODORE SIEBOLD (1845) selon
+laquelle les animaux inférieurs, les Infusoires et les Rhizopodes
+étaient considérés comme des _organismes monocellulaires_.
+
+
+=Caractères des Vertébrés chez l'homme.=--Notre corps tout entier
+présente, aussi bien dans l'ensemble que dans les particularités de sa
+constitution, le type caractéristique des _Vertébrés_. Ce groupe, le
+plus important et le plus perfectionné du règne animal, n'a été
+reconnu dans son unité naturelle qu'en 1801 parle grand LAMARCK;
+celui-ci réunit sous ce terme les quatre classes supérieures de LINNÉ:
+Mammifères, Oiseaux, Amphibies et Poissons. Il leur opposa comme
+_Invertébrés_ les deux classes inférieures: Insectes et Vers. CUVIER
+(1812) confirma l'unité du type «Vertébré» et lui donna une base plus
+solide encore par son anatomie comparée. De fait, tous les caractères
+essentiels se retrouvent, identiques, chez tous les vertébrés depuis
+les poissons jusqu'à l'homme; ils possèdent tous un squelette interne
+solide, cartilagineux et osseux, composé partout d'une colonne
+vertébrale et d'un crâne; la complexité de celui-ci est, sans doute,
+très différente suivant les individus, mais elle se ramène toujours à
+la même forme primitive. De plus, chez tous les Vertébrés se trouve,
+du côté dorsal de ce squelette axial, l'«organe de l'âme», le système
+nerveux central, représenté par une moelle épinière et un cerveau; et
+nous pouvons dire de cet important _cerveau_--instrument de la
+conscience et de toutes les fonctions psychiques supérieures!--ce que
+nous avons dit de la capsule osseuse qui l'entoure, du _crâne_:
+suivant les individus, son développement et sa taille présentent les
+degrés les plus divers, mais, en somme, sa composition caractéristique
+reste la même.
+
+Il en va de même si nous comparons les autres organes de notre corps
+avec ceux des autres Vertébrés: partout, par suite de l'_hérédité_, la
+disposition primitive et la position relative des organes restent les
+mêmes, bien que la taille et le développement de chaque partie
+diffèrent au plus haut degré en raison de l'_adaptation_ à des
+conditions de vie très variables. C'est ainsi que nous voyons partout
+le sang circuler par deux vaisseaux principaux, dont l'un (l'aorte)
+passe au-dessus de l'intestin, l'autre (la veine principale)
+au-dessous, et que celui-ci, en se dilatant à un endroit précis,
+constitue le _coeur_; ce «coeur ventral» est aussi caractéristique des
+Vertébrés qu'inversement le «coeur dorsal» est typique chez les
+Articulés et les Mollusques. Un autre trait non moins spécial à tous
+les Vertébrés, c'est la précoce subdivision du tube digestif en un
+_pharynx_ (ou «intestin branchial») servant à la respiration, et un
+_intestin_ auquel se rattache le foie, (d'où le nom d'«intestin
+hépatique»); enfin la segmentation du système musculaire, la
+constitution spéciale des organes urinaires et génitaux, etc. Sous
+tous ces rapports anatomiques, l'_homme est un véritable Vertébré_.
+
+
+=Caractères des Tétrapodes chez l'homme.=--Sous le nom de
+_Quadrupèdes_ (Tétrapodes), ARISTOTE désignait déjà tous les animaux
+supérieurs, à sang chaud, caractérisés par la possession de deux
+paires de pattes. Ce terme prit, plus tard, plus d'extension et fit
+place au mot latin «Quadrupèdes» après que CUVIER eût montré que les
+oiseaux et les hommes, qui ont deux «jambes», étaient de véritables
+Tétrapodes. Il démontra que le squelette interne osseux des quatre
+jambes chez tous les Vertébrés terrestres supérieurs, depuis les
+Amphibies jusqu'à l'homme, était constitué originairement de la même
+façon, par un nombre fixe de segments. De même, les «bras» de l'homme,
+les «ailes» de la chauve-souris et des oiseaux nous présentent le même
+squelette typique que les «membres antérieurs» des animaux coureurs,
+des Tétrapodes.
+
+L'_unité anatomique_ du squelette si compliqué, dans les quatre
+membres des Tétrapodes, est un fait _très important_. Pour s'en
+convaincre, il suffit de comparer attentivement le squelette d'une
+salamandre ou d'une grenouille avec celui d'un singe ou d'un homme. On
+s'apercevra aussitôt que la ceinture scapulaire, en avant et la
+ceinture iliaque, en arrière, sont composées par les mêmes pièces
+principales qu'on retrouve chez les autres «Tétrapodes». Partout, nous
+voyons que le premier segment de la jambe proprement dite ne renferme
+qu'un gros os long (en avant, l'os du bras, _humerus_; en arrière,
+l'os de la cuisse, _fémur_); par contre, le deuxième segment est
+originairement soutenu par deux os (en avant, _ulna_ et _radius_; en
+arrière, _fibula_ et _tibia_). Considérons maintenant la structure
+complexe du pied proprement dit: nous serons surpris de voir que les
+nombreux petits os qui le constituent sont partout disposés dans le
+même ordre et partout en même nombre; dans toutes les classes de
+Tétrapodes, il y a homologie, en avant, entre les trois groupes d'os
+du pied antérieur (ou de la «main»): I. _Carpus_; II. _Metacarpus_ et
+III. _Digiti anteriores_; de même, en arrière, entre les trois groupes
+d'os du pied postérieur: I. _Tarsus_; II. _Metatarsus_ et III. _Digiti
+posteriores_. C'était une tâche très difficile que de ramener à la
+même forme primitive tous ces nombreux petits os, dont chacun peut
+présenter des aspects si divers, subir des transformations si variées,
+qui peuvent s'être en partie soudés ou avoir en partie disparu--et il
+n'était pas moins difficile d'établir partout l'équivalence (ou
+homologie) des diverses parties. Cette tâche n'a été pleinement
+résolue que par le plus grand des anatomistes contemporains, par C.
+GEGENBAUR. Dans ses _Etudes d'anatomie comparée chez les Vertébrés_
+(1864), il a montré comment cette «jambe à cinq doigts»,
+caractéristique des Tétrapodes terrestres, dérivait originairement
+(fait qui ne remonte pas au delà de la période carbonifère) de la
+«nageoire» aux nombreux rayons (nageoire pectorale ou ventrale) des
+anciens poissons marins. Le même auteur, dans ses célèbres _Etudes sur
+le squelette céphalique des vertébrés_, 1872, avait montré que le
+crâne des Tétrapodes actuels dérivait de la plus ancienne forme de
+crâne des poissons, celle des requins (Sélaciens).
+
+Il est encore bien digne de remarque que le nombre primitif de _cinq
+doigts_ à chacune des quatre pattes, la _pentadactylie_ qui apparaît
+pour la première fois chez les Amphibies de l'époque carbonifère, se
+soit transmise, par suite d'une rigoureuse _hérédité_, jusqu'à l'homme
+actuel. En conséquence et tout naturellement, la disposition typique
+des articulations et des ligaments, des muscles et des nerfs, est
+restée dans ses grands traits, la même chez l'homme que chez les
+autres «Tétrapodes»; sous ces rapports importants, encore, l'_homme
+est un véritable Tétrapode_.
+
+
+=Caractères des Mammifères chez l'homme.=--Les Mammifères constituent
+la classe la plus récente et celle ayant atteint le plus haut degré de
+perfectionnement parmi les Vertébrés. Ils dérivent, sans doute, comme
+les Oiseaux et les Reptiles, de la classe plus ancienne des
+_Amphibies_; mais ils se distinguent de tous les autres Tétrapodes par
+un certain nombre de caractères anatomiques très frappants. Les plus
+saillants sont, extérieurement, le _revêtement de poils_ qui couvre la
+peau ainsi que la présence de deux sortes de glandes cutanées: des
+glandes sudoripares et des glandes sébacées. Par une transformation
+locale de ces glandes dans l'épiderme abdominal, s'est constitué
+(pendant la période triasique?) l'organe qui est spécialement
+caractéristique de la classe et lui a valu son nom, la _mammelle_. Ce
+facteur important de l'élevage des jeunes, comprend les _glandes
+mammaires_ et les «poches mammaires» (replis de la peau dans la région
+abdominale) dont le développement ultérieur donnera les _mamelons_,
+par où le jeune mammifère têtera le lait de sa mère.
+
+Dans l'organisation interne, un trait surtout caractéristique c'est la
+présence d'un _diaphragme_ complet, cloison musculeuse qui, chez tous
+les Mammifères--et chez eux _seuls_!--sépare complètement la cavité
+thoracique de la cavité abdominale; chez tous les autres Vertébrés,
+cette séparation fait défaut. Le _crâne_ des Mammifères se distingue
+aussi par un certain nombre de transformations curieuses,
+principalement en ce qui concerne la constitution de l'appareil
+maxillaire (mâchoires supérieure et inférieure, osselets de
+l'oreille). Mais on trouve, en outre, des particularités spéciales,
+d'ensemble et de détail, dans le cerveau, l'organe olfactif, le coeur,
+les poumons, les organes génitaux externes et internes, les reins et
+autres parties du corps des mammifères. Tout cela réuni témoigne
+indubitablement d'une séparation entre ces animaux et les groupes
+ancestraux plus anciens des Reptiles et des Amphibies, séparation qui
+se serait effectuée de bonne heure, _au plus tard pendant la période
+triasique_--il y a au moins douze millions d'années de cela!--Sous
+tous ces rapports importants, l'_homme est un véritable Mammifère_.
+
+
+=Caractères des Placentaliens chez l'homme.=--Les nombreux ordres (de
+12 à 33), que la zoologie systématique moderne distingue dans la
+classe des Mammifères, ont été répartis dès 1816, par BLAINVILLE, en
+trois grands groupes naturels qu'on regarde comme ayant la valeur de
+sous-classes: I. _Monotrèmes_; II. _Marsupiaux_; III. _Placentaliens_.
+Ces trois sous-classes, non seulement se distinguent l'une de l'autre
+par des caractères importants de structure et de développement, mais
+correspondent en outre à trois _Stades historiques_ différents de
+l'évolution de la classe, ainsi que nous le verrons. Au groupe le plus
+ancien, celui des _Monotrèmes_ de la période triasique, a fait suite
+celui des _Marsupiaux_ de la période jurassique, suivi lui-même, dans
+la période calcaire seulement, par l'apparition des _Placentaliens_. A
+cette sous-classe la plus récente, appartient l'homme lui-même, car il
+présente dans son organisation toutes les particularités qui
+distinguent les Placentaliens en général, des Marsupiaux et des
+Monotrèmes, plus anciens encore.
+
+Au nombre de ces particularités il faut citer en première ligne
+l'organe caractéristique qui a valu aux Placentaliens leur nom, le
+«gâteau maternel» ou _Placenta_. Celui-ci sert pendant longtemps à
+nourrir le jeune embryon encore enfermé dans le corps de la mère; il
+est constitué par des _villosités_ qui conduiront le sang et qui,
+produites par le chorion de l'enveloppe embryonnaire, pénètrent dans
+des replis correspondants, dépendant de la muqueuse de l'utérus
+maternel; à cet endroit, la peau qui sépare les deux formations
+s'amincit à tel point que les matériaux nutritifs peuvent passer
+immédiatement à travers elle, du sang maternel dans le sang foetal.
+Cet excellent mode de nutrition, qui n'est apparu que tardivement,
+permet au jeune de séjourner plus longtemps dans la matrice
+protectrice et d'y atteindre un degré plus complet de développement;
+il fait encore défaut chez les _Implacentaliens_, c'est-à-dire chez
+les deux sous-classes plus primitives des Marsupiaux et des
+Monotrèmes. Mais les Placentaliens dépassent encore leurs ancêtres
+implacentaliens par d'autres caractères anatomiques, en particulier
+par le développement plus grand du cerveau et la disparition de l'os
+marsupial. Sous tous ces rapports importants, l'_homme est un
+véritable Placentalien_.
+
+
+=Caractères des Primates chez l'homme.=--La sous-classe des
+placentaliens présente une telle richesse de formes qu'elle se divise
+à son tour en un grand nombre _d'ordres_; on en admet généralement de
+10 à 16; mais lorsqu'on considère, ainsi qu'il convient, les
+importantes formes disparues, découvertes en ces derniers temps, ce
+nombre s'élève au moins à 20 ou 26. Pour mieux passer en revue ces
+nombreux ordres et pour pénétrer plus avant dans leurs connexions, il
+importe de les réunir en grands groupes naturels dont j'ai fait des
+_légions_. Dans l'essai le plus récent[10] que j'ai proposé pour le
+classement phylogénétique du système placentalien, si compliqué, j'ai
+réparti les 26 ordres en 6 légions et montré que celles-ci se
+ramenaient à 4 groupes-souches. Ces derniers, à leur tour, se ramènent
+à un groupe ancestral commun à tous les Placentaliens, au
+_Prochoriatidés_ de la période calcaire.
+
+ [10] _Systematische Phylogenie_, 1886, Theil III, O. 490.
+
+Ceux-ci se rattachent immédiatement aux ancêtres marsupiaux de la
+période jurassique. Comme représentants les plus importants de ces
+quatre groupes principaux, nous nous contenterons de citer, parmi les
+formes actuelles, les Rongeurs, les Ongulés, les Carnassiers et les
+Primates.
+
+La légion des _Primates_ comprend les trois ordres des prosimiens,
+simiens et des hommes. Tous les individus compris dans ces trois
+ordres ont en commun beaucoup de particularités importantes par où ils
+se distinguent des 23 autres ordres de Placentaliens. Ils sont
+caractérisés, surtout, par de longues jambes, primitivement adaptées
+au mode de vie qui consistait à grimper. Les mains et les pieds ont
+cinq doigts et ces longs doigts sont admirablement façonnés pour
+saisir et embrasser les branches d'arbres; ils portent, soit
+quelques-uns, soit tous, des ongles (jamais de griffes).
+
+La dentition est complète, comprend les quatre groupes de dents
+(incisives, canines, prémolaires et molaires). Par des particularités
+importantes, spécialement par la constitution du crâne et du cerveau,
+les Primates se distinguent des autres Placentaliens--et cela d'une
+façon d'autant plus frappante qu'ils atteignent un plus haut degré de
+développement et sont apparus tard sur la terre.
+
+Sous tous ces rapports anatomiques importants, notre organisme humain
+est identique à celui des autres _Primates_: _L'homme est un véritable
+Primate_.
+
+
+=Caractères simiesques chez l'homme.=--Une comparaison approfondie et
+impartiale de la structure du corps chez les différents primates,
+permet de distinguer de suite deux ordres dans cette légion de
+Mammifères parvenus à un haut degré de perfectionnement: les
+_Prosimiens_ (ou Hémipitheci) et les _singes_ (Simiens ou Pitheci).
+Les premiers apparaissent, sous tous les rapports, comme inférieurs et
+plus anciens, les seconds comme constituant l'ordre supérieur et le
+dernier paru. L'utérus des Prosimiens est encore double ou bicorne,
+comme chez tous les autres Mammifères; chez les singes, au contraire,
+la corne droite et la gauche sont complètement fusionnées, elles
+forment un _utérus piriforme_ comme celui que l'homme seul, en dehors
+du singe, nous présente. De même que chez celui-ci, le crâne des
+singes possède une cloison osseuse qui sépare complètement la capsule
+optique de la fosse temporale; chez les Prosimiens, cette cloison
+n'est pas du tout ou très imparfaitement développée. Enfin, chez les
+Prosimiens les hémisphères sont encore lisses ou n'ont que peu de
+circonvolutions et ils sont relativement peu développés; chez les
+singes ils le sont beaucoup plus, surtout l'écorce grise, l'organe des
+fonctions psychiques supérieures; sa surface présente les
+circonvolutions et les scissures caractéristiques, lesquelles sont
+d'autant plus nettes qu'on se rapproche davantage de l'homme. Sous ces
+rapports importants et sous d'autres encore, entr'autres dans la
+formation du visage et des mains, l'_homme présente tous les
+caractères anatomiques du véritable singe_.
+
+
+=Caractères des Catarrhiniens chez l'homme.=--L'ordre des singes, si
+riche en formes variées, a été, dès 1812, subdivisé par GEOFFROY en
+deux sous ordres naturels, division aujourd'hui encore généralement
+admise dans la zoologie systématique: les Singes de l'Occident
+(_Platyrrhiniens_) et ceux de l'Orient (_Catarrhiniens_); les premiers
+habitent exclusivement le nouveau Continent, les seconds l'ancien. Les
+singes d'Amérique sont appelés Platyrrhiniens (à nez plat) parce que
+leur nez est aplati, les narines dirigées latéralement et séparées par
+une large cloison. Par contre, les singes de l'Ancien Continent ont
+tous le «nez mince» (Catarrhiniens); leurs narines sont, comme chez
+l'homme, dirigées vers le bas, la cloison qui les sépare étant mince.
+Une autre différence entre les deux groupes consiste en ce que le
+tympan chez les Platyrrhiniens est situé superficiellement, tandis que
+chez les Catarrhiniens il est situé plus profondément dans l'os du
+rocher. Dans cette région s'est développé un conduit auditif osseux,
+long et étroit, tandis qu'il est encore court et large chez les singes
+d'Amérique, quand il ne fait pas complètement défaut. Enfin, ce qui
+constitue un contraste très frappant et très important entre les deux
+groupes, c'est que tous les Catarrhiniens ont la dentition de l'homme,
+à savoir 20 dents de lait et 32 dents définitives (pour chaque moitié
+de mâchoire 2 incisives, 1 canine, 2 prémolaires et 3 molaires)[11].
+Les Platyrrhiniens, au contraire, ont une prémolaire de plus à chaque
+moitié de mâchoire, soit en tout 36 dents.
+
+ [11] Ces chiffres fournissent ce qu'on appelle la «formule
+ dentaire»; celle 2 1 2 3 de l'homme s'écrit d'ordinaire
+ ainsi------- soit 8 dents à chaque moitié de 2'1'2'3' mâchoire,
+ soit en tout 32 dents (N. du Tr.).
+
+Ces différences anatomiques entre les deux groupes de singes étant
+absolument générales et tranchées, et correspondant à la répartition
+géographique dans deux hémisphères séparés, nous sommes autorisés à
+poser entre elles une division systématique très nette et à en tirer
+cette conséquence phylogénétique que depuis fort longtemps (plus d'un
+million d'années) les deux sous-ordres se sont développés
+indépendamment l'un de l'autre, l'un dans l'hémisphère oriental,
+l'autre dans l'hémisphère occidental. Cela est essentiellement
+important pour la genèse de notre race, car l'_homme_ possède tous les
+caractères des _véritables catarrhiniens_; il descend de formes très
+anciennes et disparues de Catarrhiniens, lesquelles ont évolué dans
+l'ancien continent.
+
+
+=Groupe des Anthropomorphes.=--Les nombreuses formes de Catarrhiniens,
+encore aujourd'hui existantes en Asie et en Afrique, ont été depuis
+longtemps groupées en deux sections naturelles: les singes à queue
+(_Cynopitheca_) et les singes sans queue (_Anthropomorpha_). Ces
+derniers se rapprochent beaucoup plus de l'homme que les premiers, non
+seulement par le manque de queue et la forme générale du corps
+(surtout de la tête), mais encore par certains caractères particuliers
+qui, insignifiants en eux-mêmes, sont importants par leur constance.
+Le sacrum, chez les singes anthropoïdes comme chez l'homme, est
+composé de cinq vertèbres soudées, tandis que chez les Cynopithèques
+il n'en comprend que trois, rarement quatre. Quant à la dentition, les
+prémolaires des Cynopithèques sont plus longues que larges, celles des
+Anthropomorphes, au contraire, plus larges que longues; en outre la
+première molaire présente chez ceux-là quatre, chez ceux-ci cinq
+crochets. Enfin à la mâchoire inférieure, de chaque côté, chez les
+singes anthropoïdes comme chez l'homme, l'incisive externe est plus
+large que l'interne, tandis que c'est l'inverse qui a lieu chez les
+Cynopithèques. Ajoutons ce fait, qui a une importance toute spéciale
+et n'a été établi qu'en 1890 par SELENKA, à savoir que les singes
+anthropoïdes nous présentent les mêmes particularités de conformation
+que l'homme en ce qui concerne le _placenta_ discoïde, la _Decidin
+reflexe_ et le _cordon ombilical_ (cf. chap. IV)[12]. D'ailleurs, un
+examen superficiel de la forme du corps chez les Anthropomorphes
+encore existants suffit déjà à faire voir que les représentants
+asiatiques de ce groupe (orang-outan et gibbon) aussi bien que les
+africains (gorille et chimpanzé) sont plus voisins de l'homme, par
+l'ensemble de leur structure, que tous les Cynopithèques en général.
+Parmi ceux-ci, les _Papiomorphes_ à tête de chien, en particulier les
+papious et les chats de mer, n'atteignent qu'à un degré très inférieur
+de développement. Les différences anatomiques entre ces grossiers
+papious et les singes anthropoïdes parvenus à un si haut degré de
+perfectionnement, sont plus grandes sous tous les rapports--et
+quelqu'organe que l'on compare!--que celles qui existent entre les
+singes supérieurs et l'homme. Ce fait instructif a été démontré tout
+au long en 1883 par l'anatomiste ROBERT HARTMANN, dans son travail sur
+_Les singes anthropoïdes et leur organisation comparée à celle de
+l'homme_. Ce savant a proposé, par suite, de subdiviser autrement
+l'ordre des singes, à savoir en deux groupes principaux: celui des
+_Primaires_ (Singes et Anthropoïdes) et celui des Simiens proprement
+dits ou _Pithèques_ (les autres Catarrhiniens et tous les
+Platyrrhiniens). En tous cas, des considérations précédentes nous
+pouvons conclure à la _plus intime parenté entre l'homme et les singes
+anthropomorphes_.
+
+ [12] E. HAECKEL, _Anthropogenie_. 1891, IV Aufl., S. 599.
+
+L'anatomie comparée amène ainsi le chercheur impartial, qui fait
+oeuvre de critique, en face de ce fait important: à savoir que le
+corps de l'homme et celui des singes anthropoïdes non seulement se
+ressemblent au plus haut degré mais que, sur tous les points
+essentiels, la conformation est la même. Ce sont les mêmes 200 os,
+disposés dans le même ordre et associés de la même façon, qui
+composent notre squelette interne; les mêmes 300 muscles président à
+nos mouvements; les mêmes poils couvrent notre peau; les mêmes groupes
+de cellules ganglionnaires constituent le chef-d'oeuvre artistique
+qu'est notre cerveau, le même coeur à quatre cavités sert de pompe
+centrale à la circulation de notre sang; les mêmes 32 dents, disposées
+suivant le même ordre, composent notre dentition; les mêmes glandes
+salivaires, hépatiques et intestinales servent à notre digestion; les
+mêmes organes de reproduction rendent possible la conservation de
+notre espèce.
+
+Il est vrai, à un examen plus minutieux, nous découvrons quelques
+petites différences de _grandeur_ et de _forme_ dans la plupart des
+organes entre l'homme et les Anthropoïdes, mais les mêmes différences,
+ou d'autres analogues ressortent également d'une comparaison attentive
+entre les races humaines les plus élevées ou les plus inférieures; on
+les constate même en comparant très exactement entr'eux tous les
+individus de notre propre race. Nous n'y trouvons pas deux personnes
+qui aient tout à fait la même forme et la même grandeur de nez,
+d'oreilles ou d'yeux. Il suffit, dans une assemblée nombreuse, de
+porter son attention sur ces différentes parties du _visage_, pour se
+convaincre de l'étonnante variété des formes, de la très grande
+variabilité de l'espèce. Tout le monde sait que même des frères et
+soeurs sont souvent conformés si différemment qu'on a peine à les
+croire issus d'un même couple. Toutes ces différences individuelles
+ne restreignent cependant pas la portée de la loi d'_identité
+fondamentale de conformation corporelle_, car elles proviennent de
+petites divergences dans le _développement_ individuel des parties.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+Notre vie.
+
+ ÉTUDES MONISTES DE PHYSIOLOGIE HUMAINE ET COMPARÉE.--IDENTITÉ,
+ DANS TOUTES LES FONCTIONS DE LA VIE, ENTRE L'HOMME ET LES
+ MAMMIFÈRES.
+
+ Jamais la physiologie ne nous conduit, en étudiant les
+ phénomènes vitaux des corps naturels, à un autre principe
+ d'explication que ceux qu'admettent la physique et la chimie par
+ rapport à la nature inanimée. L'hypothèse d'une _force vitale_
+ spéciale sous toutes ses formes est non seulement tout à fait
+ superflue, mais en outre inadmissible. Le foyer de tous les
+ processus vitaux et de l'élément constitutif de toute substance
+ vivante est la _cellule_. Par suite, si la physiologie veut
+ expliquer les phénomènes vitaux élémentaires et généraux, elle
+ ne le pourra qu'en tant que _Physiologie cellulaire_.
+
+ MAX VERWORN (1894).
+
+
+
+
+SOMMAIRE DU CHAPITRE III
+
+ Évolution de la physiologie à travers l'antiquité et le moyen
+ âge: Galien.--Expérimentation et vivisection.--Découverte de
+ la circulation du sang par Harvey.--Force vitale (vitalisme).
+ Haller.--Conceptions téléologiste et vitaliste de la vie.
+ Examen des processus physiologiques du point de vue mécaniste
+ et moniste.--Physiologie comparée au XIXe siècle: Jean
+ Müller.--Physiologie cellulaire: Max Verworn.--Pathologie
+ cellulaire: Virchow.--Physiologie de Mammifères.--Identité
+ dans toutes les fonctions de la vie, entre l'homme et le
+ singe.
+
+
+LITTÉRATURE
+
+ MÜLLER.--_Handbuch der Physiologie des Menschen._ 3 Bd. IV Aufl.
+ 1844. Traduit en français.
+
+ R. VIRCHOW.--_Die Cellular-Pathologie in ihrer Begründung auf
+ physiologische und pathologische Gewebelehre._ IV Aufl. 1871.
+
+ J. MOLESCHOTT.--_Kreislauf des Lebens. Physiologische Antworten
+ auf Liebig's chemische Briefe._ V Aufl. 1886.
+
+ CARL VOGT.--_Physiologische Briefe für Gebildete aller Staende._
+ IV Aufl. 1874.
+
+ LUDWIG BÜCHNER.--_Physiologische Bilder._ III Aufl. 1886.
+
+ C. RADENHAUSEN.--_Isis: Der Mensch und die Welt._ 4 Bd. 1874.
+
+ A. DODEL.--_Aus Leben und Wissenschaft_ (I. _Leben und Tod._ II.
+ _Natur-Verachtung und Betrachtung._ III. _Moses oder Darwin_)
+ Stuttgart. 1896.
+
+ MAX VERWORN.--_Allgemeine Physiologie. Ein grundriss der Lehre
+ vom Leben._ (Iena. 1894, 2 Bd. Aufl. 1897).
+
+
+Nos connaissances relativement à la vie humaine ne se sont élevées au
+rang de _science_ réelle et indépendante qu'au cours du XIXe siècle;
+elle y est devenue une des branches du savoir humain les plus élevées,
+les plus importantes et les plus intéressantes. De bonne heure, il est
+vrai, on avait senti que la «Science des fonctions de la vie», la
+_physiologie_, constituait pour la médecine un avantageux préambule,
+bien plus même, la condition nécessaire de la réussite pratique pour
+ceux qui faisaient profession de guérir, en rapport étroit avec
+l'anatomie, science de la structure du corps. Mais la physiologie ne
+pouvait être étudiée à fond que bien après l'anatomie et bien plus
+lentement qu'elle, car elle se heurtait à des difficultés bien plus
+grandes.
+
+La notion de _vie_ en tant que contraire de la mort a naturellement
+été, de très bonne heure, un sujet de réflexion. On observait chez
+l'homme vivant ainsi que chez les autres animaux également vivants, un
+certain nombre de changements caractéristiques, des _mouvements_
+surtout, qui étaient absents chez les corps «morts»: le changement
+volontaire de lieu, par exemple, les battements du coeur, le souffle,
+la parole, etc. Mais la distinction entre ces «mouvements organiques»
+et les phénomènes analogues chez les corps inorganiques n'était pas
+facile et on y échouait souvent; l'eau courante, la flamme vacillante,
+le vent qui soufflait, le rocher qui s'écroulait, offraient à l'homme
+des changements tout à fait analogues et il était tout naturel que
+l'homme primitif attribuât aussi à ces corps morts une vie
+indépendante. Et d'ailleurs on ne pouvait pas fournir, quant aux
+causes efficientes, une explication plus satisfaisante dans un cas
+que dans l'autre.
+
+
+=Physiologie humaine.=--Nous rencontrons les premières considérations
+scientifiques sur la nature des fonctions vitales de l'homme (comme
+déjà celles relatives à la structure du corps) chez les médecins et
+les philosophes naturalistes grecs des VIe et Ve siècles avant J.-C.
+La plus riche encyclopédie des faits alors connus, se rapportant à
+notre sujet, se trouve dans l'histoire naturelle d'ARISTOTE; une
+grande partie de ses données lui vient probablement déjà de DÉMOCRITE
+et d'HIPPOCRATE. L'école de celui-ci avait déjà tenté des
+explications; elle admettait comme cause première de la vie chez
+l'homme et les animaux un _esprit de vie_ fluide (Pneuma); et déjà
+ERASISTRATE (280 avant J.-C.,) distinguait un esprit de vie inférieur
+et un supérieur: le pneuma zoticon, dans le coeur et le pneuma
+psychicon, dans le cerveau.
+
+La gloire d'avoir rassemblé toutes ces connaissances éparses et
+d'avoir tenté le premier essai en vue de constituer la physiologie en
+système,--revient au grand médecin grec, GALIEN, que nous connaissons
+déjà comme le premier grand anatomiste de l'antiquité. Dans ses
+recherches sur les _organes_ du corps humain, il s'interrogeait
+constamment au sujet des _fonctions_ de ces organes, procédant ici
+encore par comparaison, étudiant avant tout les animaux les plus
+voisins de l'homme, les _singes_. Les résultats acquis en
+expérimentant sur eux étaient directement étendus à l'homme. Galien
+avait déjà reconnu la haute valeur de _l'expérimentation_ en
+physiologie; dans ses vivisections de singes, de chiens, de porcs, il
+avait fait divers essais intéressants. Les _vivisections_ ont été
+dernièrement l'objet des plus violentes attaques non seulement de la
+part des gens ignorants et bornés, mais encore de la part des
+théologiens ennemis de la science, et de personnes à l'âme tendre;
+mais ce procédé fait partie des _méthodes indispensables_ à l'étude de
+la vie et il nous a déjà fourni des notions inappréciables sur les
+questions les plus importantes: ce fait avait déjà été reconnu par
+GALIEN, il y a de cela 1700 ans.
+
+Toutes les diverses fonctions du corps étaient par lui ramenées à
+trois groupes principaux, correspondant aux trois formes de _pneuma_,
+de l'esprit de vie ou «spiritus». Le pneuma psychicon--l'_âme_--a son
+siège dans le _cerveau_ et les nerfs, il est l'instrument de la
+pensée, de la sensibilité et de la volonté (mouvement volontaire); le
+pneuma zoticon--_le coeur_--accomplit les «fonctions sphygmiques», le
+battement du coeur, le pouls et la production de chaleur; le pneuma
+physicon, enfin, logé dans le _foie_, est la cause des fonctions
+appelées végétatives, de la nutrition et des échanges de matériaux, de
+la croissance et de la reproduction. L'auteur insistait, en outre,
+spécialement sur le renouvellement du sang dans les poumons et
+exprimait l'espoir qu'on parviendrait un jour à extraire de l'air
+atmosphérique l'élément qui, par la respiration, pénètre comme pneuma
+dans le sang. Plus de quinze siècles s'écoulèrent avant que ce pneuma
+respiratoire,--l'acide carbonique--fût découvert par LAVOISIER.
+
+Pour la physiologie de l'homme, comme pour son anatomie, le grandiose
+système de GALIEN demeura, pendant le long espace de temps de treize
+siècles, le _codex aureus_, la source inattaquable de toute
+connaissance. L'influence du christianisme, hostile à toute culture,
+amena ici, comme dans toutes les autres branches des sciences
+naturelles, d'insurmontables obstacles. Du IIIe au XVIe siècle, on ne
+rencontre pas un seul chercheur qui ait osé étudier de nouveau par
+lui-même les fonctions de l'organisme humain et sortir des limites du
+système de Galien. Ce n'est qu'au XVIe siècle que de modestes essais
+furent faits dans cette voie, par des médecins et des anatomistes
+éminents: PARACELSE, SERVET, VÉSALE, etc. Mais ce n'est qu'en 1628 que
+le médecin anglais HARVEY publia sa grande découverte de la
+_circulation du sang_, démontrant que le coeur est une pompe foulante
+qui, par la contraction inconsciente et régulière de ses muscles,
+pousse sans cesse le flot sanguin dans le système clos des vaisseaux
+veines et capillaires. Non moins importantes furent les recherches
+d'Harvey sur la génération animale, à la suite desquelles il posa le
+principe célèbre: «Tout individu vivant se développe aux dépens d'un
+oeuf» (_omne vivum ex ovo._)
+
+L'impulsion puissante qu'Harvey avait donnée aux observations et aux
+recherches physiologiques amena, aux XVIe et XVIIe siècles, un grand
+nombre de découvertes. Elles furent réunies pour la première fois au
+milieu du siècle dernier par le savant A. HALLER; dans son grand
+ouvrage, _Elementa physiologiae_, il établit la valeur propre de cette
+science, indépendamment de ses rapports avec la médecine pratique.
+Mais par le fait qu'il admettait comme cause de l'activité nerveuse
+une «force d'impressionnabilité ou sensibilité» spéciale et pour cause
+du mouvement musculaire une «excitabilité ou irritabilité» spéciale,
+Haller préparait le terrain à la doctrine erronée d'une _force vitale_
+spéciale (_vis vitalis_).
+
+
+_Force vitale_ (vitalisme).--Pendant plus d'un siècle, du milieu du
+XVIIIe au milieu du XIXe siècle, cette idée régna dans la médecine (et
+spécialement dans la physiologie) que, si une partie des phénomènes
+vitaux se ramenaient à des processus physiques et chimiques, les
+autres étaient produits par une force spéciale, indépendante de ces
+processus: la _force vitale_ (_vis vitalis_). Si différentes que
+fussent les théories relatives à la nature de cette force et en
+particulier à son rapport avec l'âme, elles étaient cependant toutes
+d'accord pour reconnaître que la force vitale est indépendante des
+forces physico-chimiques de la «matière» ordinaire, et en diffère
+essentiellement; en tant que _force première_ (_archeus_)
+indépendante, manquant à la nature inorganique, la force vitale
+devait, au contraire, prendre celle-ci à son service. Non seulement
+l'activité de l'âme elle-même, la sensibilité des nerfs et
+l'irritabilité des muscles, mais encore le fonctionnement des sens,
+les phénomènes de reproduction et de développement semblaient si
+merveilleux, leur cause si énigmatique, qu'on trouvait impossible de
+les ramener à de simples processus naturels, physiques et chimiques.
+L'activité de la force vitale étant libre, agissant consciemment et en
+vue du but, elle aboutit, en philosophie, à une parfaite _téléologie_;
+celle-ci parut surtout incontestable après que le grand philosophe
+«critique» lui-même, KANT, dans sa célèbre critique du jugement
+téléologique, eût avoué que, sans doute, la compétence de la raison
+humaine était illimitée quand il s'agissait de l'explication mécanique
+des phénomènes, mais que les pouvoirs de cette raison expiraient
+devant les phénomènes de la vie organique; ici, la nécessité
+s'imposait de recourir à un principe agissant avec finalité, ainsi
+surnaturel. Il va de soi que, le contraste entre les phénomènes
+_vitaux_ et les fonctions organiques _mécaniques_ se faisait plus
+frappant à mesure que progressait pour celles-ci l'explication
+physico-chimique. La circulation du sang et une partie des phénomènes
+moteurs pouvaient être ramenés à des processus mécaniques; la
+respiration et la digestion à des actes chimiques analogues à ceux qui
+ont lieu dans la nature inorganique; mais la même chose semblait
+impossible lorsqu'il s'agissait de l'activité merveilleuse des nerfs
+ou des muscles, comme, en général, de la «vie de l'âme» proprement
+dite; et d'ailleurs le concours de toutes ces différentes forces, dans
+la vie de l'individu, ne semblait pas non plus explicable par là.
+Ainsi se développa un _dualisme_ physiologique complet, une opposition
+radicale entre la nature inorganique et l'organique, entre les
+processus vitaux et les mécaniques, entre la force matérielle et la
+force vitale, entre le corps et l'âme. Au début du XIXe siècle, ce
+vitalisme a été établi avec de nombreux arguments à l'appui, en France
+par L. DUMAS, par REIL en Allemagne.
+
+Un joli exposé poétique en avait été donné, dès 1795, par ALEX. DE
+HUMBOLDT dans son récit du Génie de Rhodes (reproduit avec des
+remarques critiques dans les _Vues de la nature_).
+
+
+=Le mécanisme de la vie (physiologie moniste).=--Dès la première
+moitié du XVIIe siècle, le célèbre philosophe DESCARTES, sous
+l'influence de HARVEY qui venait de découvrir la circulation du sang,
+avait exprimé l'idée que le corps de l'homme, comme celui des animaux,
+n'était qu'une _machine_ compliquée, dont les mouvements se
+produisaient en vertu des mêmes lois mécaniques auxquelles obéissaient
+les machines artificielles construites par l'homme dans un but
+déterminé. Il est vrai, DESCARTES revendiquait pour l'homme seul la
+complète indépendance de son âme immatérielle et il posait même la
+sensation subjective, la pensée, comme l'unique chose au monde dont
+nous ayons immédiatement une connaissance certaine («_Cogito, ergo
+sum!_») Pourtant, ce dualisme ne l'empêcha pas de stimuler dans
+diverses directions la science mécanique des phénomènes vitaux
+considérés en eux-mêmes. A sa suite, BORELLI (1660) expliqua les
+mouvements du corps, chez les animaux, par des lois toutes mécaniques,
+tandis que SYLVIUS essayait de ramener les phénomènes de la digestion
+et de la respiration à des processus purement chimiques; le premier
+fonda, en médecine, une école _iatromécanique_, le second, une école
+_iatrochimique_. Mais ces élans de la raison vers une explication
+naturelle mécanique des phénomènes vitaux, ne trouvèrent pas
+d'application universelle, et, au cours du XVIIIe siècle, ils furent
+complètement réprimés à mesure que se développait le vitalisme
+téléologique. La réputation définitive de celui-ci et le retour au
+point de vue précédent ne furent accomplis qu'en ce siècle, lorsque,
+vers 1840, la physiologie _comparée_ moderne s'éleva au rang de
+science féconde.
+
+
+=Physiologie comparée.=--Nos connaissances relatives aux fonctions du
+corps humain, pas plus que celles relatives à la structure de ce
+corps, ne furent acquises, à l'origine, par l'observation directe de
+l'organisme humain mais, en grande partie, par celle des Vertébrés
+supérieurs les plus proches de lui, surtout des _Mammifères_.
+
+En ce sens les débuts les plus reculés des deux sciences méritent déjà
+d'être appelés anatomie et physiologie _comparées_. Mais la
+physiologie comparée proprement dite, qui embrasse tout le domaine des
+phénomènes vitaux depuis les animaux inférieurs jusqu'à l'homme, ne
+date que de ce siècle dont elle a été une difficile conquête; son
+grand fondateur fut JEAN MÜLLER (né en 1801 à Berlin, fils d'un
+cordonnier).
+
+De 1833 à 1858, vingt-cinq années durant, ce biologiste (le plus
+érudit de notre temps et celui dont les aptitudes furent les plus
+diverses) déploya à l'Université de Berlin, tant comme professeur que
+dans ses recherches de savant, une activité qui n'est comparable qu'à
+celles réunies de HALLER et de CUVIER. Presque tous les grands
+biologistes qui ont enseigné en Allemagne ou exercé quelque influence
+sur la science pendant ces 60 dernières années, ont été directement ou
+indirectement les élèves de J. Müller. Parti d'abord de l'anatomie et
+de la physiologie humaines, celui-ci étendit bientôt ses études
+comparatives à tous les grands groupes d'animaux supérieurs et
+inférieurs. Et comme il comparait, en même temps, la structure des
+animaux disparus avec celle des animaux actuels, les conditions de
+l'organisme sain avec celles du malade, comme il faisait un effort
+vraiment philosophique pour synthétiser tous les phénomènes de la vie
+organique, Müller éleva les sciences biologiques à une hauteur
+qu'elles n'avaient jamais encore atteinte.
+
+Le fruit le plus précieux de ces études si étendues de Jean Müller, ce
+fut son _Manuel de Physiologie humaine_; cet ouvrage classique donnait
+beaucoup plus que ne promettait son titre: c'est l'ébauche d'une vaste
+«Biologie comparée». Au point de vue de la valeur de ce qu'il renferme
+et de la quantité de problèmes qu'il embrasse, ce livre, aujourd'hui
+encore, est sans rival. En particulier, les méthodes d'observation et
+d'expérimentation y sont appliquées de façon aussi magistrale que les
+méthodes d'induction et de déduction. MÜLLER, il est vrai, fut, au
+début, comme tous les physiologistes de son époque, vitaliste.
+Seulement, la doctrine régnante de la force vitale prit chez lui une
+forme spéciale et se transforma graduellement en son exact opposé.
+Car, dans toutes les branches de la physiologie, Müller s'efforçait
+d'expliquer les phénomènes vitaux mécaniquement; sa force vitale
+réformée ne règne pas _au-dessus_ des lois physico-chimiques
+auxquelles est soumis tout le reste de la nature: elle est étroitement
+_liée_ à ces lois mêmes; ce n'est rien d'autre, en somme, que la _vie_
+elle-même, c'est-à-dire la somme de tous les phénomènes moteurs que
+nous observons chez les organismes vivants. Ces phénomènes, Müller
+s'efforçait partout de les expliquer mécaniquement, dans la vie
+sensorielle, comme dans la vie de l'âme, qu'il s'agît de l'activité
+musculaire, des phénomènes de la circulation, de la respiration ou de
+la digestion,--ou qu'il s'agît des phénomènes de reproduction et de
+développement. Müller provoqua les plus grands progrès en ce que,
+partout, partant des phénomènes vitaux les plus simples, observables
+chez les animaux inférieurs, il en suivait pas à pas l'évolution
+graduelle jusqu'aux formes les plus élevées, jusqu'à l'homme. Ici, sa
+méthode de _comparaison critique_, aussi bien en physiologie qu'en
+anatomie, se trouvait confirmée.
+
+JEAN MÜLLER est, en outre, le seul des grands naturalistes qui ait
+attaché une égale importance aux diverses branches de la science et
+s'en soit constitué le représentant collectif. Aussitôt après sa mort,
+le vaste domaine de son enseignement se morcela en quatre provinces,
+presque toujours rattachées aujourd'hui à quatre chaires différentes
+(sinon davantage), à savoir: Anatomie humaine et comparée, Anatomie
+pathologique, Physiologie et Embryologie. On a comparé la division du
+travail qui s'est effectuée subitement (1858) au sein de cet immense
+érudition, au morcellement de l'empire autrefois constitué par
+Alexandre le Grand.
+
+
+=Physiologie cellulaire.=--Parmi les nombreux élèves de JEAN MÜLLER
+qui, en partie de son vivant déjà, en partie après sa mort,
+contribuèrent puissamment aux progrès des diverses branches de la
+biologie, il faut citer comme l'un des plus heureux (sinon, peut-être,
+comme le plus important!) THÉODORE SCHWANN. Lorsqu'en 1838 le
+botaniste de génie, SCHLEIDEN, reconnut dans la _cellule_ l'organe
+élémentaire commun à toutes les plantes et démontra que tous les
+tissus du corps des végétaux étaient composés de cellules, J. MÜLLER
+entrevit de suite l'immense portée de cette importante découverte; il
+essaya lui-même de retrouver la même composition dans différents
+tissus du corps animal, par exemple dans la _corde dorsale_ des
+Vertébrés, provoquant ainsi son élève SCHWANN à étendre cette
+vérification à tous les tissus animaux. Celui-ci résolut heureusement
+cette tâche difficile dans ses _Recherches microscopiques sur
+l'identité de structure et de développement chez les animaux et les
+plantes_ (1839). Ainsi était posée la pierre angulaire de la _théorie
+cellulaire_ dont l'importance fondamentale, tant pour la physiologie
+que pour l'anatomie, s'est accrue d'année en année, trouvant toujours
+une confirmation plus générale.
+
+Que l'activité fonctionnelle de tous les organismes se ramenât à celle
+de leurs éléments histologiques, aux cellules microscopiques, c'est ce
+que montrèrent surtout deux autres élèves de J. Müller, le pénétrant
+physiologiste E. BRÜCKE, de Vienne, et le célèbre histologiste de
+Würzbourg, ALBERT KÖLLIKER. Le premier désigna très justement la
+cellule du nom d'_organisme élémentaire_ et montra en elle, aussi bien
+dans le corps de l'homme que dans celui des animaux, le seul facteur
+actuel spontanément productif de la vie. KÖLLIKER s'illustra, non
+seulement par le progrès qu'il fit faire à l'histologie en général,
+mais principalement par la preuve qu'il donna que l'oeuf des animaux,
+ainsi que les «sphères de segmentation» qui en proviennent, sont de
+simples cellules.
+
+Bien que la haute importance de la théorie cellulaire pour tous les
+problèmes biologiques fût universellement reconnue, cependant la
+_physiologie cellulaire_, qui s'est fondée sur elle, ne s'est
+constituée d'une manière indépendante qu'en ces derniers temps. Ici,
+il faut reconnaître à MAX VERWORN, principalement, un double mérite.
+Dans ses _Études psychophysiologiques sur les Protistes_ (1889),
+s'appuyant sur d'ingénieuses recherches expérimentales, il a montré
+que la _Théorie de l'âme cellulaire_[13], proposée par moi en 1886,
+trouve une entière justification dans l'étude exacte des Protozoaires
+unicellulaires et que «les processus psychiques observables dans le
+groupe des Protistes forment le pont qui relie les phénomènes
+chimiques de la nature inorganique à la vie de l'âme, chez les animaux
+supérieurs». Verworn a développé ces vues et les a appuyées sur
+l'embryologie moderne dans sa _Physiologie générale_ (2e édition,
+1897).
+
+ [13] E. HAECKEL: _Zellseelen und Seelenzellen. Gesammelte
+ populaere Vortraege_. I Heft 1878.
+
+Cet ouvrage remarquable nous ramène pour la première fois au point de
+vue si compréhensif de JEAN MÜLLER, au contraire des méthodes étroites
+et exclusives de ces physiologistes modernes qui croient pouvoir
+établir la nature des phénomènes vitaux exclusivement au moyen
+d'expériences physiques et chimiques. VERWORN a montré que c'est
+seulement par la _méthode comparative de_ MÜLLER et par une étude plus
+approfondie de la _physiologie cellulaire_, qu'on peut s'élever
+jusqu'au point de vue qui nous permet d'embrasser d'un regard
+d'ensemble tout le domaine merveilleux des phénomènes vitaux; par là
+seulement nous nous convaincrons que les fonctions vitales de l'homme,
+toutes tant qu'elles sont, obéissent aux mêmes lois physiques et
+chimiques que celles des autres animaux.
+
+
+=Pathologie cellulaire.=--L'importance fondamentale de la théorie
+cellulaire pour toutes les branches de la biologie a trouvé une
+confirmation nouvelle dans la seconde moitié du XIXe siècle. Non
+seulement, en effet, la morphologie et la physiologie ont fait de
+grandioses progrès, mais encore et surtout nous avons assisté à la
+complète réforme de cette science biologique qui eut de tous temps la
+plus grande importance par ses rapports avec la médecine pratique: la
+_Pathologie_. L'idée que les maladies de l'homme, comme celles de
+tous les êtres vivants, sont des phénomènes _naturels_ qui doivent,
+partant, être étudiés scientifiquement au même titre que les autres
+fonctions vitales, était déjà une conviction profonde chez beaucoup
+d'anciens médecins. Au XVIIe siècle même, quelques écoles médicales,
+celles des _Iatrophysiciens_ et des _Iatrochimistes_, avaient déjà
+essayé de ramener les causes des maladies à certaines transformations
+physiques ou chimiques. Mais le degré très inférieur de développement
+de la science d'alors empêchait le succès durable de ces légitimes
+efforts. C'est pourquoi, jusqu'au milieu du XIXe siècle, quelques
+théories anciennes qui cherchaient l'essence de la maladie dans des
+causes surnaturelles ou mystiques, furent-elles presque
+universellement admises.
+
+C'est seulement à cette époque que RUDOLF VIRCHOW, également l'élève
+de JEAN MÜLLER, eut l'heureuse pensée d'appliquer à l'organisme malade
+la théorie cellulaire qui valait pour l'homme sain; il chercha dans
+des transformations imperceptibles des cellules malades et des tissus
+constitués par leur ensemble, la véritable cause de ces
+transformations plus apparentes qui, sous l'aspect de «maladies»,
+menacent l'organisme vivant de danger et de mort. Pendant les sept
+années, surtout, qu'il fut professeur à Würzbourg (1849-1856), VIRCHOW
+s'acquitta avec un tel succès de la tâche qu'il s'était proposée, que
+sa _Pathologie cellulaire_ (publiée en 1858) ouvrit brusquement,
+devant la pathologie tout entière et devant la médecine pratique
+appuyée sur elle, des voies nouvelles, hautement fécondes. Quant à
+nous et à la tâche que nous nous sommes proposée, l'importance
+capitale qu'offre pour nous cette réforme de la médecine vient de ce
+qu'elle nous conduit à une conception purement scientifique et moniste
+de la maladie. L'homme malade, aussi bien que l'homme sain, sont donc
+soumis aux mêmes «éternelles lois d'airain» de la physique et de la
+chimie, que tout le reste du monde organique.
+
+
+=Physiologie des Mammifères.=--Parmi les nombreuses classes d'animaux
+(50 à 80) que distingue la zoologie moderne, les _Mammifères_, non
+seulement au point de vue morphologique, mais encore au point de vue
+physiologique, occupent une place tout à fait à part.
+
+Et puisque l'homme, par la structure tout entière de son corps,
+appartient à la classe des Mammifères, nous pouvons nous attendre à
+l'avance à ce que le caractère spécial de ses fonctions lui soit
+commun avec les autres Mammifères. Et de fait, il en va bien ainsi. La
+circulation et la respiration s'accomplissent chez l'homme absolument
+en vertu des mêmes lois et sous la même forme particulière que chez
+tous les autres Mammifères--et chez eux seuls--; elle résulte de la
+structure spéciale et très complexe de leur coeur et de leurs poumons.
+C'est chez les Mammifères seulement que tout le sang artériel est
+emporté du ventricule gauche et conduit dans le corps par un seul arc
+aortique--situé, partout, à gauche--tandis que chez les Oiseaux il est
+situé à droite et que chez les Reptiles, les deux arcs fonctionnent.
+Le sang des Mammifères diffère de celui de tous les autres Vertébrés
+par ce fait que le noyau des globules rouges a disparu (par
+régression). Les mouvements respiratoires, dans cette classe
+seulement, s'effectuent surtout grâce au _diaphragme_, parce que
+celui-ci ne forme que chez les Mammifères une cloison complète entre
+les cavités thoracique et abdominale. Mais le caractère le plus
+important de cette classe parvenue à un si haut degré de
+développement, c'est la production de _lait_ dans les glandes
+mammaires et le mode spécial d'élevage des jeunes, conséquence du fait
+qu'ils sont nourris par le lait maternel. Et comme cet allaitement
+exerce une influence capitale sur d'autres fonctions, comme l'amour
+maternel des Mammifères a racine dans ce mode de rapports si étroits
+entre la mère et le jeune, le nom donné à la classe nous rappelle à
+juste titre la haute importance de l'allaitement chez les Mammifères.
+Des millions de tableaux, dus la plupart à des artistes de premier
+rang, glorifient la _Madone avec l'enfant Jésus_, comme l'image la
+plus pure et la plus sublime de l'amour maternel, de ce même instinct
+dont la forme extrême est la tendresse exagérée des mères-singes.
+
+
+=Physiologie des singes.=--Puisqu'entre tous les Mammifères les singes
+se rapprochent le plus de l'homme par l'ensemble de leur conformation,
+on peut prévoir à l'avance qu'il en ira de même en ce qui regarde les
+fonctions physiologiques; et, de fait, il en va bien ainsi. Chacun
+sait combien les habitudes, les mouvements, les fonctions
+sensorielles, la vie psychique, les soins donnés aux jeunes sont les
+mêmes chez les singes et chez l'homme. Mais la physiologie
+scientifique démontre la même identité capitale également sur des
+points moins remarqués: le fonctionnement du coeur, la sécrétion
+glandulaire et la vie sexuelle. A cet égard, un détail surtout
+curieux, c'est que chez beaucoup d'espèces de singes les femelles,
+parvenues à l'âge adulte, sont régulièrement exposées à un écoulement
+de sang provenant de l'utérus et qui correspond à la menstruation (ou
+«règles mensuelles») de la femme. La sécrétion du lait par la glande
+mammaire et la façon dont le jeune tête, se font encore absolument de
+la même manière chez la femelle du singe et chez la femme.
+
+Enfin, un fait particulièrement intéressant, c'est que la _langue des
+sons_ chez les singes apparaît à l'examen de la physiologie comparée,
+comme l'étape préalable vers la langue articulée de l'homme. Parmi les
+singes anthropoïdes encore existants, il y en a dans l'Inde une espèce
+qui est musicienne: l'_hylobates syndactilus_ chante et sa gamme de
+sons, parfaitement purs et mélodieux, progressant par demi-tons,
+s'étend sur un octave.
+
+Pour un linguiste impartial, il n'y a plus moyen de douter aujourd'hui
+que notre «langue des concepts», si perfectionnée, ne se soit
+développée lentement et progressivement à partir de la «langue des
+sons» imparfaite de nos ancêtres, les singes du pliocène.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+Notre Embryologie
+
+ ÉTUDES MONISTES D'ONTOGÉNIE HUMAINE ET COMPARÉE.--IDENTITÉ DE
+ DÉVELOPPEMENT DE L'EMBRYON ET DE L'ADULTE, CHEZ L'HOMME ET
+ CHEZ LES VERTÉBRÉS.
+
+ L'homme est-il un être spécial? Est-il produit par un autre
+ procédé qu'un chien, un oiseau, une grenouille ou un poisson?
+ Donne-t-il ainsi raison à ceux qui affirment qu'il n'a pas place
+ dans la Nature et n'a aucune parenté réelle avec le monde
+ inférieur de la vie animale? Ou bien ne sort-il pas d'un germe
+ identique, ne parcourt-il pas lentement et progressivement les
+ mêmes modifications que les autres êtres? La réponse n'est pas
+ un instant douteuse et n'a pas été l'objet du moindre doute
+ pendant les trente dernières années. Il n'y a pas non plus moyen
+ d'en douter: le mode de formation et les premiers stades de
+ développement sont identiques chez l'homme et chez les animaux
+ situés immédiatement au-dessous de lui dans l'échelle des êtres:
+ il n'y a pas moyen d'en douter, sous ces rapports, il est plus
+ près du singe que le singe du chien.
+
+ TH. HUXLEY (1863).
+
+
+
+
+SOMMAIRE DU CHAPITRE IV
+
+ L'embryologie à ses débuts.--Théorie de la préformation.--Théorie
+ de l'emboîtement. Haller et Leibniz.--Théorie de l'épigenèse.
+ C. F. Wolff.--Théorie des feuillets germinatifs.--C. E.
+ Baer.--Découverte de l'oeuf humain. Remak. Kölliker.--L'ovule
+ et l'embryon.--Théorie gastréenne.--Protozoaires et
+ Métazoaires.--L'ovule et le spermatozoïde humains.--Oscar
+ Hertwig.--Conception.--Fécondation.--Ebauche de l'embryon
+ humain.--Identité entre les embryons de tous les
+ Vertébrés.--Les enveloppes embryonnaires chez
+ l'homme.--Amnion, Serolemme et Allantoïde.--Formation du
+ placenta et arrière-faix.--Membrane criblée et cordon
+ ombilical.--Le placenta discoïde des singes et de l'homme.
+
+
+LITTÉRATURE
+
+ C. E. BAER.--_Ueber Entwickelungsgeschichte der Thiere.
+ Beobachtung und Reflexion._ 1828.
+
+ A. KOELLIKER.--_Grundriss der Entwickelungsgeschichte des
+ Menschen und der höheren Thiere_ (2te Aufl. 1884).
+
+ E. HAECKEL.--_Studien zur Gastræa Theorie._ Iéna, 1873-1884.
+
+ O. HERTWIG.--_Lehrbuch der Entwickelungsgeschichte des Menschen
+ und der Wirbelthiere_ (Vte Aufl. 1896).
+
+ J. KOLLMANN.--_Lehrbuch der Entwickelungsgeschichte des
+ Menschen_ (1898).
+
+ H. LOCHER-WILD.--_Ueber Familien-Anlage und Erblichkeit. Eine
+ wissenschaftliche Razzia_ (Zurich, 1874).
+
+ CH. DARWIN.--_De la variabilité chez les animaux et les plantes
+ à l'état de domestication_ (trad. franç. de E. Barbier).
+
+ E. HAECKEL.--_Anthropogenie. Gemeinverständliche
+ wissenschaftliche Vorträge ueber Entwickelungsgeschichte des
+ Menschen_, IVte Aufl. 1891.
+
+
+Plus encore que l'anatomie et la physiologie comparées, _l'ontogénie_,
+_l'histoire du développement de l'individu_ est la création de notre
+XIXe siècle. Comment l'homme se développe-t-il dans la matrice? Et
+comment se développent les animaux en sortant de l'oeuf? Comment se
+développe la plante en sortant de la graine? Cette question, grosse de
+conséquences, a sans doute fait réfléchir l'esprit humain depuis des
+milliers d'années; mais ce n'est que très tard,--il y a seulement 70
+ans de cela--que l'embryologiste BAER nous a montré les vrais moyens
+de pénétrer plus avant dans la connaissance des faits mystérieux de
+l'embryologie. Et c'est plus tard encore,--il y a seulement 40
+ans--que DARWIN, par sa théorie de la descendance réformée, nous a
+fourni la clef capable d'ouvrir la porte fermée, derrière laquelle
+l'embryologie abrite ses secrets et les moyens d'en pénétrer les
+causes. Ayant donné de ces faits,--du plus haut intérêt mais d'une
+interprétation difficile,--un exposé à la portée de tous et développé,
+dans mon _Embryologie de l'homme_ (1re partie de l'anthropogénie, 4e
+éd., 1891), je me bornerai ici à résumer et interpréter brièvement les
+phénomènes principaux. Jetons d'abord un regard en arrière afin
+d'avoir un aperçu historique de ce que furent, dans le passé,
+l'_Ontogénie_ et, s'y rattachant, la théorie de la préformation.
+
+
+=Théorie de la préformation.=--L'_embryologie à ses débuts_ (cf. la
+leçon II de mon Anthropogénie). De même que, pour l'anatomie comparée,
+les oeuvres classiques d'ARISTOTE, du «Père de l'histoire naturelle»,
+dans toutes ses branches, sont encore pour l'embryologie la source
+scientifique la plus ancienne que nous connaissions (IVe siècle avant
+J.-C.). Non seulement dans sa grande _Histoire des animaux_, mais
+encore dans un traité spécial et plus petit, _Cinq livres sur la
+génération et le développement des animaux_, le grand philosophe nous
+rapporte une masse de faits intéressants et il y joint des
+considérations relatives à leur interprétation; beaucoup d'entre elles
+n'ont été appréciées à leur juste valeur qu'en ces derniers temps et
+même on peut dire qu'on les a découvertes à nouveau. Naturellement il
+s'y trouve aussi beaucoup de fables et d'erreurs, et quant au
+développement caché de l'embryon humain, on ne savait rien de précis à
+cette époque. Mais pendant la longue période suivante, pendant un
+espace de temps de deux mille ans, la science sommeilla sans faire
+aucun progrès. C'est seulement au début du XVIIe siècle qu'on
+recommença à s'occuper de ces questions; l'anatomiste italien, FABRICE
+D'AQUAPENDENTE (de Padoue) publia en 1600 les plus anciennes figures
+et descriptions que nous ayons d'embryons humains et d'animaux
+supérieurs; tandis que le célèbre MALPIGHI (de Bologne), novateur en
+zoologie comme en botanique, donna en 1687 le premier exposé complet
+de la formation du jeune poulet dans l'oeuf, après l'incubation.
+
+Tous ces anciens observateurs étaient dominés par cette idée que dans
+l'oeuf des animaux, comme dans la semence des plantes supérieures, le
+corps tout entier, avec toutes ses parties existait déjà préformé,
+mais si ténu et si transparent qu'on ne pouvait le reconnaître; le
+développement tout entier n'était, par suite, rien d'autre que la
+croissance ou l'_évolution_ (_evolutio_) des parties enveloppées
+(_partes involutæ_). Le meilleur nom qui convienne à cette théorie
+erronée, qui a été presque universellement admise jusqu'au
+commencement de notre siècle, c'est celui de _théorie de la
+préformation_; on l'appelle souvent aussi «théorie de l'évolution»,
+mais par ce terme beaucoup d'auteurs modernes entendent également la
+théorie, tout autre, de la transformation.
+
+
+=Théorie de l'emboîtement.= (Théorie de la scatulation).--En rapport
+étroit avec la théorie de la préformation et comme sa conséquence
+légitime, nous rencontrons au siècle dernier une théorie plus vaste
+qui occupa vivement les biologistes capables de penser: c'est
+l'étrange «théorie de l'emboîtement». Puisqu'on admettait que dans
+l'oeuf, l'ébauche de l'organisme entier avec toutes ses parties
+existait déjà, il fallait que l'ovaire du jeune foetus avec les oeufs
+de la génération suivante y fût préformé et que ceux-ci, à leur tour,
+continssent les oeufs de la génération d'après, et ainsi de suite à
+l'infini! Là-dessus, le célèbre physiologiste HALLER calcula qu'il y a
+6.000 ans, le sixième jour de la création, le bon Dieu avait produit
+en même temps les germes de 200.000 millions d'hommes et les avait
+habilement emboîtés l'un dans l'autre dans l'ovaire de notre
+respectable mère Ève. Un philosophe, qui n'était rien moins que le
+grand LEIBNIZ, adopta ces vues et en tira parti pour sa théorie des
+Monades; et comme en vertu de celle-ci le corps et l'âme sont
+éternellement et indissolublement unis, Leibniz appliqua sa théorie du
+corps à l'âme. «Les âmes des hommes ont toujours existé sous la forme
+de corps organisés en la personne de leurs ancêtres jusqu'à Adam,
+c'est-à-dire depuis le commencement des choses!!!»
+
+
+=Théorie de l'épigenèse.=--En novembre 1758, à Halle, un jeune médecin
+de 26 ans, G. FR. WOLFF (le fils d'un cordonnier de Berlin), soutenait
+sa thèse de doctorat, laquelle avait pour titre _Theoria
+generationis_. Appuyant sa démonstration sur une série d'expériences
+aussi laborieuses que soigneusement faites, il établissait que toute
+la théorie régnante de la préformation et de la scatulation était
+fausse.
+
+Dans l'oeuf de poule, après l'incubation, il n'y a, au début, aucune
+trace de ce qui sera plus tard le corps de l'oiseau avec ses
+différentes parties; mais au lieu de cela nous trouvons en haut, sur
+la sphère jaune de vitellus, un petit disque circulaire, blanc. Ce
+mince _disque germinatif_ devient ovale et se subdivise alors en
+quatre couches situées l'une au-dessus de l'autre et qui sont les
+ébauches des quatre systèmes les plus importants d'organes: d'abord,
+le plus superficiel, le système nerveux; au-dessous, la masse charnue
+(système musculaire); puis le système vasculaire (avec le coeur) et
+enfin le canal intestinal. Ainsi, disait WOLFF avec raison, la
+formation du foetus consiste, non pas dans le développement d'organes
+préformés, mais dans une _chaîne de néoformations_, dans une vraie
+«épigenèse»; les parties apparaissent l'une après l'autre et toutes
+sous une forme simple, absolument différente de celle qui se
+développera plus tard: celle-ci ne se produit que par une série de
+transformations merveilleuses. Cette grande découverte--une des plus
+importantes du XVIIIe siècle--bien qu'elle ait pu être confirmée
+immédiatement par la seule vérification des faits observés, et bien
+que la _Théorie de la génération_ fondée sur elle ne fût pas à
+proprement parler une théorie mais un simple fait, demeura
+complètement méconnue pendant un demi-siècle.
+
+La principale entrave lui venait de la puissante autorité de HALLER
+qui la combattait avec obstination, lui opposant ce dogme: «Il n'y a
+pas de devenir! aucune partie du corps n'est formée avant l'autre,
+toutes se produisent en même temps.» WOLFF, qui avait dû partir pour
+Pétersbourg, était mort depuis longtemps lorsque ses découvertes,
+oubliées depuis, furent reproduites par LORENZ OKEN, à Iéna (1806).
+
+
+=Théorie des feuillets germinatifs.=--Après que la théorie de
+l'épigenèse de WOLFF eût été confirmée par OKEN et par MECKEL (1812)
+et que l'important travail de celui-ci sur le développement du tube
+intestinal eût été traduit du latin en allemand, beaucoup de jeunes
+naturalistes, en Allemagne, se mirent avec le plus grand zèle à
+l'étude précise de l'embryologie. Le plus célèbre et le plus heureux
+d'entre eux fut C. E. BAER; son fameux ouvrage parut en 1828 sous ce
+titre: _Embryologie des animaux. Observation et réflexion_. Non
+seulement le processus de développement du germe y est décrit d'une
+façon complète et remarquablement claire, mais on trouve, en outre,
+dans ce livre nombre de réflexions profondes au sujet des faits
+observés. C'est à décrire la formation de l'embryon chez l'_homme_ et
+les _Vertébrés_, que l'auteur s'est surtout attaché, mais il examine,
+en outre, l'ontogénie toute différente des animaux inférieurs,
+invertébrés. Les deux assises en forme de feuillets qui apparaissent
+les premières dans le disque rond germinatif des Vertébrés supérieurs,
+se subdivisent d'abord chacune, selon BAER, en deux feuillets et les
+quatre feuillets germinatifs se transforment en quatre _tubes_ qui
+donnent les organes fondamentaux: couche épidermique, couche
+musculaire, couche vasculaire et couche muqueuse. A la suite de
+processus d'épigenèse très compliqués, les organes définitifs se
+constituent et cela de la même manière chez l'homme et chez tous les
+Vertébrés. Il en va tout autrement dans les trois groupes principaux
+d'Invertébrés, qui d'ailleurs diffèrent encore à ce point de vue les
+uns des autres. Parmi les nombreuses découvertes particulières de
+BAER, l'une des plus importantes fut l'oeuf humain. Jusqu'alors, chez
+l'homme comme chez tous les Mammifères, on avait considéré comme des
+ovules certaines petites vésicules, abondantes dans l'ovaire. BAER, le
+premier, montra en 1827 que les véritables ovules sont enfermés dans
+ces vésicules, les «follicules de Graaf», qu'ils sont beaucoup plus
+petits qu'elles, que ce sont de petites sphères n'ayant que 0,2
+millimètres de diamètre, visibles à l'oeil nu dans des circonstances
+favorables. Le premier, Baer s'aperçut encore que, chez tous les
+Mammifères, ces petits ovules fécondés, en se développant, donnent
+d'abord naissance à une vésicule germinative caractéristique, une
+_Sphère creuse_ contenant un liquide, dont la paroi est formée par la
+mince enveloppe embryonnaire: le _blastoderme_.
+
+
+=Ovule et spermatozoïde.=--Dix ans après que Baer eût donné un solide
+fondement à l'embryologie par sa théorie des feuillets germinatifs,
+une nouvelle tâche, très importante, fut imposée à cette science par
+la _théorie cellulaire_ (1838). Quel est le rapport de l'oeuf animal
+et des feuillets germinatifs qui en proviennent, aux tissus et aux
+cellules qui composent le corps adulte? La réponse à cette question
+capitale fut donnée au milieu de notre siècle par deux des élèves les
+plus distingués de J. Müller: REMAK (à Berlin) et KOELLIKER (à
+Würzbourg). Ils démontrèrent que l'oeuf n'est pas autre chose à
+l'origine qu'une _cellule_ et que, de même, les nombreuses «sphères de
+segmentation» qui en proviennent, par divisions successives, ne sont
+que de simples cellules. Ces «sphères de segmentation» servent d'abord
+à former les feuillets germinatifs, puis, par suite de la division du
+travail et de la différenciation qui se produisent au sein de ceux-ci,
+les divers organes se constituent. KOELLIKER eut, en outre, le grand
+mérite de démontrer que le liquide spermatique muqueux des animaux
+mâles n'était pas autre chose qu'un amas de cellules microscopiques.
+Les «animalcules spermatiques» toujours en mouvement et en forme
+d'épingles, qui s'y trouvent, les _spermatozoïdes_, ne sont autre
+chose que des _cellules flagellées_ spéciales, ainsi que je l'ai
+démontré pour la première fois, en 1866, sur les filaments
+spermatiques des éponges.
+
+Ainsi, on avait démontré que les deux éléments reproducteurs
+essentiels, le sperme du mâle et l'ovule de la femelle, rentraient,
+eux aussi, dans la théorie cellulaire; découverte dont la haute portée
+philosophique ne fut reconnue que plus tard, par l'étude approfondie
+des phénomènes de fécondation (1875).
+
+
+=Théorie gastréenne.=--Toutes les recherches, faites jusqu'alors, sur
+la formation de l'embryon, concernaient l'homme et les _Vertébrés_
+supérieurs, mais surtout l'oeuf d'oiseau: car pour l'expérimentation,
+l'oeuf de poule est le plus gros, le plus commode et on l'a toujours
+en grande quantité, à sa disposition. On peut très aisément faire
+couver l'oeuf jusqu'à éclosion dans la couveuse--aussi bien que si la
+poule couvait elle-même--puis suivre d'heure en heure la série de
+transformations qui s'effectuent en trois semaines, depuis la simple
+cellule oeuf jusqu'à l'oiseau complet. BAER lui-même n'avait pu
+démontrer l'identité dans le mode de formation caractéristique de
+l'embryon et dans l'apparition des divers organes, que pour les
+différentes classes de Vertébrés. Par contre, pour les nombreuses
+classes d'_Invertébrés_--c'est-à-dire la plus grande majorité des
+animaux--la formation du jeune semblait s'effectuer de tout autre
+façon et chez la plupart, les feuillets germinatifs semblaient faire
+défaut. C'est seulement au milieu de ce siècle que leur existence fut
+démontrée chez les Invertébrés; par HUXLEY (1849) pour les Méduses,
+par KOELLIKER (1844) pour les Céphalopodes.
+
+Les découvertes de KOWALEWSKY (1866) prirent ensuite une importance
+spéciale: ce savant montra que le plus inférieur des Vertébrés, la
+«lancette» ou _Amphioxus_ se développe exactement de la même
+manière--manière à vrai dire très primitive--qu'un Tunicier,
+Invertébré d'apparence très différent, l'«étui de mer» ou _ascidie_.
+Le même observateur montra, en outre, une formation analogue aux
+feuillets germinatifs chez différents vers, chez les Echinodermes et
+chez les Articulés. Je m'occupais alors moi-même, depuis 1866, du
+développement des éponges, des coraux, des méduses et des
+siphonophores et comme, dans ces classes inférieures d'organismes
+pluricellulaires, j'observais partout la même formation de deux
+feuillets primaires, j'acquis la conviction que ce processus important
+de germination était le même à travers toute la série animale. Ce fait
+me parut surtout important que chez les éponges et les Coelentérés
+inférieurs (polypes, méduses) le corps n'est constitué longtemps,
+sinon toute la vie, que de deux simples assises cellulaires; HUXLEY
+(1849), les avait déjà comparées, en ce qui concerne les méduses, aux
+deux feuillets primaires des Vertébrés. M'appuyant sur ces
+observations et ces comparaisons, je posai alors en 1872, dans ma
+«Philosophie des éponges calcaires», la _théorie_ _gastréenne_ dont
+les points essentiels sont les suivants: I. Le règne animal tout
+entier se divise en deux grands groupes radicalement différents, les
+animaux monocellulaires (_Protozoaires_) et les animaux
+pluricellulaires (_Métazoaires_); l'organisme tout entier des
+_Protozoaires_ (Rhizopodes et Infusoires), demeure, la vie durant, à
+l'état de simple cellule (plus rarement on trouve un réseau lâche de
+cellules qui ne forment pas encore un tissu, le _coenobium_);
+l'organisme des _Métazoaires_, par contre, n'est unicellulaire qu'au
+début, plus tard il est composé de nombreuses cellules qui forment des
+_tissus_. II. Il s'ensuit que la reproduction et le mode de
+développement diffèrent aussi essentiellement dans les deux groupes;
+la reproduction, chez les Protozoaires, est généralement _asexuée_,
+elle se fait par division, bourgeonnement ou sporulation; ces animaux
+ne possèdent, à proprement parler, ni oeuf ni sperme. Chez les
+_Métazoaires_, au contraire, les sexes masculin et féminin diffèrent,
+la reproduction est presque toujours _sexuée_, elle a lieu au moyen
+d'oeufs qui sont fécondés par le sperme du mâle. III. Il s'ensuit que
+c'est chez les seuls Métazoaires que se forment des _feuillets
+germinatifs_ et à leur suite des _tissus_, lesquels manquent encore
+totalement chez les Protozoaires. IV. Chez les Métazoaires
+n'apparaissent d'abord que _deux_ feuillets germinatifs primaires, qui
+ont partout la même signification essentielle: le _feuillet
+épidermique_, externe, donnera le revêtement cutané externe et le
+système nerveux; le _feuillet intestinal_, interne, au contraire, sera
+l'origine du tube intestinal et de tous les autres organes. V. Au
+stade qui, partout, suit celui de l'oeuf fécondé et où l'on ne
+rencontre que les deux feuillets primitifs, j'ai donné le nom de
+_larve intestinale_ ou de «germe en gobelet» (gastrula); le corps à
+deux assises en forme de gobelet, délimite originairement une simple
+cavité digestive, l'_intestin primitif_ (progaster ou archenteron)
+dont l'unique ouverture est la _bouche primitive_ (prostoma ou
+blastopore). Tels sont les premiers organes du corps, chez les animaux
+pluricellulaires, et les deux assises cellulaires de la paroi, simples
+épithéliums, sont les premiers tissus; tous les autres organes et
+tissus n'apparaissent que plus tard (formations secondaires) et
+proviennent des premiers. VI. De cette identité, de cette _homologie
+de la gastrula_ dans toutes les classes et toutes les subdivisions du
+groupe des Métazoaires, je tirai, en vertu de la grande loi
+biogénétique (cf. chap. V) la conclusion suivante: _tous les
+Métazoaires dérivent primitivement d'une forme ancestrale commune, la
+gastréa_; de plus, cette forme ancestrale, qui remonte à une époque
+très reculée (période laurentienne) et a disparu depuis longtemps,
+possédait, dans ses traits essentiels, la forme et la composition qui
+se sont conservées par _hérédité_ chez la gastrula actuelle. VII.
+Cette conclusion phylogénétique, tirée de la comparaison des faits de
+l'ontogénie, est en outre confirmée par ce fait qu'il existe encore
+aujourd'hui des individus appartenant au groupe des _Gastréadés_
+(Gastrémaries, Cyemaries, Physemaries) ainsi que des formes
+ancestrales dans d'autres groupes, dont l'organisation n'est que très
+peu supérieure à celle des gastréadés précédents (l'_olynthus_ chez
+les Spongiaires; l'_hydre_, le polype commun d'eau douce, chez les
+Coelentérés; la _convolute_ et autres Cryptocèles, les plus simples
+des Turbellariés, chez les Plathelminthes). VIII. La suite du
+développement, à partir du stade gastrula, permet de diviser les
+Métazoaires en deux grands groupes très différents: les plus anciens,
+_animaux inférieurs_ (Coelentérés ou Acélomiens) ne présentent pas
+encore de cavité du corps et ne possèdent ni sang, ni anus; c'est le
+cas des Gastréadés, des Spongiaires, des Coelentérés et des
+Plathelminthes. Les plus récents, au contraire, les _animaux
+supérieurs_ (Célomiens ou Artiozoaires) possèdent une véritable cavité
+du corps et, la plupart du moins, du sang et un anus; ils comprennent
+les _vers_ (Vermalia) et les groupes typiques supérieurs auxquels les
+vers ont donné naissance: Échinodermes, Mollusques, Arthropodes,
+Tuniciers et Vertébrés.
+
+Tels sont les points essentiels de ma _théorie gastréenne_ dont la
+première ébauche date de 1872 mais que j'ai reprise plus tard et
+développée plus longuement, m'efforçant, dans une série d'«Etudes sur
+la théorie gastréenne», de lui donner une base plus solide encore
+(1873-1884). Quoiqu'au début cette théorie ait été presque
+universellement repoussée et qu'elle ait été violemment combattue
+pendant dix ans par de nombreuses autorités, elle est aujourd'hui
+(depuis près de quinze ans) admise par tous les savants compétents.
+Voyons maintenant l'étendue des conséquences que nous pouvons tirer de
+la théorie gastréenne et de l'embryologie en général, par rapport au
+problème principal que nous nous sommes posé: «la place de l'homme
+dans la nature».
+
+
+=Ovule et spermatozoïde de l'homme.=--L'oeuf de l'homme, comme
+celuide tous les autres Métazoaires, est une simple cellule et
+cette petite cellule sphérique (qui n'a que 0,2 millimètres de
+diamètre) a la même structure caractéristique que chez tous les
+autres mammifères vivipares. La petite masse protoplasmique, en
+effet, est entourée d'une épaisse membrane transparente, présentant
+de fines stries radiales: la _zone pellucide_, la petite vésicule
+germinative, elle aussi (le noyau cellulaire), incluse à l'intérieur
+du protoplasma (corps cellulaire) présente la même grandeur et la
+même structure que chez les autres Mammifères. On en peut dire autant
+des _spermatozoïdes_ ou filaments spermatiques, animés de mouvements,
+du mâle, de ces minuscules cellules flagellées en forme de filaments
+et qu'on trouve par millions dans chaque gouttelette du _sperme_ muqueux
+du mâle; on les avait pris autrefois, à cause de leurs mouvements
+rapides, pour des _animalcules spermatiques_ spéciaux: les
+spermatozaires. L'apparition de ces deux importantes cellules
+sexuelles dans la _glande sexuelle_ (gonade), se fait, elle aussi de
+la même façon chez l'homme et chez les autres Mammifères; les oeufs
+dans l'ovaire de la femme (_ovarium_) aussi bien que les
+spermatozoïdes dans le testicule de l'homme (_spermarium_) se
+produisent partout de la même façon: ils dérivent de cellules,
+provenant originairement de l'_épithélium coelomique_, de cette assise
+cellulaire qui revêt la cavité du corps.
+
+
+=Conception. Fécondation.=--Le moment le plus important dans la vie de
+tout homme (comme de tout autre Métazoaire) c'est celui où commence
+son existence individuelle; c'est l'instant où les deux cellules
+sexuelles des parents se rencontrent et se fusionnent pour former une
+cellule unique. Cette nouvelle cellule, l'«ovule fécondé», est la
+_cellule souche_ individuelle (cytula) dont proviendront, par des
+divisions successives, les cellules des feuillets germinatifs, et la
+gastrula. C'est seulement avec la formation de cette _cytula_,
+c'est-à-dire avec le processus de la fécondation lui-même, que
+commence l'_existence de la personne_, de l'individualité
+indépendante. Ce fait ontogénétique est _essentiellement important_,
+car de lui seul, déjà, on peut tirer des conséquences d'une portée
+immense. Et d'abord il s'en suit, ainsi qu'on le voit clairement, que
+l'homme, ainsi que tous les autres Métazoaires, tient toutes ses
+qualités personnelles, corporelles et intellectuelles, de ses deux
+parents qui les lui ont transmises en vertu de l'_hérédité_; il
+s'ensuit, en outre, qu'une certitude s'impose à nous, grosse de
+conséquences: c'est que la nouvelle personne, qui doit son origine à
+ces phénomènes, ne peut absolument pas prétendre à être _immortelle_.
+
+Les détails du processus de fécondation et de reproduction sexuée, en
+général, prennent par suite une importance capitale; ils ne nous sont
+connus, avec toutes leurs particularités, que depuis 1875, depuis
+qu'OSCAR HERTWIG (alors mon élève et mon compagnon de voyage à
+Ajaccio) ouvrit la voie aux recherches ultérieures par celles qu'il
+fit sur la fécondation des oeufs d'oursins. La belle capitale de l'île
+des romarins, où Napoléon naquit en 1769, est en même temps l'endroit
+où furent observés pour la première fois avec exactitude, et dans
+leurs moindres détails, les secrets de la fécondation animale. HERTWIG
+trouva que le seul phénomène essentiel était la fusion des deux
+cellules sexuelles et de leurs noyaux. Parmi les millions de cellules
+flagellées mâles qui se pressent en essaim autour de l'ovule femelle,
+un seul pénètre dans le corps protoplasmique. Les noyaux des deux
+cellules (noyau du spermatozoïde et noyau de l'ovule), sont attirés
+l'un vers l'autre par une force mystérieuse considérée comme une
+_activité sensorielle_ chimique, analogue à l'odorat: les deux noyaux
+s'approchent ainsi l'un de l'autre et se fusionnent. Ainsi, grâce à
+une impression sensible des deux noyaux sexuels et par suite d'un
+_chimiotropisme érotique_, il se produit une nouvelle cellule qui
+réunit en elle les qualités héréditaires des deux parents; le noyau du
+spermatozoïde transmet les caractères paternels, celui de l'ovule les
+caractères maternels à la _cellule souche_ aux dépens de laquelle le
+germe se développe; cette transmission vaut aussi bien pour les
+qualités corporelles que pour ce qu'on appelle les qualités de l'âme.
+
+
+=Ebauche de l'embryon humain.=--La formation des feuillets germinatifs
+par division répétée de la cellule souche, l'apparition de la gastrula
+et des formes embryonnaires issues d'elle, tout cela se produit chez
+l'homme absolument de la même manière que chez les Mammifères
+supérieurs, avec les mêmes détails caractéristiques qui différencient
+ce groupe de celui des Vertébrés inférieurs. Dans les premières
+périodes du développement embryologique, ces caractères propres des
+Placentaliens ne se distinguent pas encore. La forme très importante
+de la _chordula_ ou «larve chordale», qui suit immédiatement le stade
+gastrula, présente chez tous les Vertébrés les mêmes traits
+essentiels: une simple baguette axiale, la chorda, s'étend tout droit
+suivant le grand axe du corps qui est ovale, en forme de bouclier
+(«bouclier germinatif»); au-dessus de la chorda se développe, aux
+dépens du feuillet externe, la moelle épinière; au-dessous de la
+chorda le tube digestif. C'est alors seulement qu'apparaissent des
+deux côtés, à droite et à gauche de la baguette axiale, la chaîne des
+«vertèbres primitives», et l'ébauche des plaques musculaires avec
+lesquelles commence la segmentation du corps. Devant, sur la face
+intestinale, apparaissent de chaque côté les fentes branchiales,
+ouvertures du pharynx par lesquelles à l'origine, chez nos ancêtres
+les poissons, l'eau nécessaire à la respiration et avalée par la
+bouche ressortait ainsi sur les côtés. Par suite de la ténacité de
+l'_hérédité_, ces _fentes branchiales_, qui n'avaient d'importance que
+chez les formes ancestrales aquatiques, c'est-à-dire chez les animaux
+voisins des poissons, apparaissent aujourd'hui encore chez l'homme,
+comme chez tous les autres Vertébrés; elles disparaissent par la
+suite. Même après l'apparition, dans la région de la tête, des cinq
+vésicules cérébrales, après que, sur les côtés, les yeux et les
+oreilles se sont ébauchés, après que, dans la région du tronc, les
+rudiments des deux paires de membres ont fait saillie sous forme de
+bourgeons ronds un peu aplatis, même alors, l'embryon humain, en forme
+de poisson, est encore si semblable à celui de tous les Vertébrés,
+qu'on ne peut pas l'en distinguer.
+
+
+=Identité entre les embryons de tous les Vertébrés.=--L'identité sur
+tous les points essentiels entre l'embryon humain et celui des autres
+Vertébrés, à ces premiers stades de la formation et tant en ce qui
+concerne la forme extérieure du corps que la structure interne--est un
+_fait embryologique de première importance_; on en peut déduire, en
+vertu de la grande loi biogénétique, des conséquences capitales. Car
+on ne peut pas l'expliquer autrement qu'en admettant qu'il y a eu
+_hérédité_ à partir d'une forme ancestrale commune. Lorsque nous
+constatons qu'à un certain stade, l'embryon de l'homme et celui du
+singe, celui du chien et celui du lapin, celui du porc et celui du
+mouton, quoiqu'on les puisse reconnaître appartenir à des Vertébrés
+supérieurs, ne peuvent cependant pas être distingués l'un de l'autre,
+le fait ne nous semble pouvoir être expliqué que par une origine
+commune. Et cette explication se confirme si nous observons les
+différences, les divergences qui surviennent ensuite entre ces formes
+embryonnaires. Plus deux formes animales sont voisines dans l'ensemble
+de leur conformation et par suite dans la classification naturelle,
+plus aussi leurs embryons se ressemblent longtemps, plus aussi
+dépendent étroitement l'un de l'autre les deux groupes de l'arbre
+généalogique auxquels se rattachent ces deux formes: plus est proche
+leur «parenté phylogénétique». C'est pourquoi les embryons de l'homme
+et des singes anthropoïdes restent encore très semblables par la
+suite, à un degré très avancé de développement où les différences qui
+les distinguent des embryons des autres Mammifères sont immédiatement
+reconnaissables. J'ai exposé ce fait essentiel, tant dans mon
+_Histoire de la Création naturelle_ (1898, tabl. 2 et 3) que dans mon
+_Anthropogénie_ (1891, tabl. 6 à 9) en rapprochant, pour un certain
+nombre de Vertébrés, les stades correspondants du développement.
+
+
+=Les enveloppes embryonnaires chez l'homme.=--La haute importance
+phylogénétique de la ressemblance dont nous venons de parler ressort
+non seulement de la comparaison des embryons de Vertébrés en
+eux-mêmes, mais aussi de celle de leurs enveloppes. Les trois classes
+supérieures de Vertébrés, en effet (Reptiles, Oiseaux et Mammifères)
+se distinguent des classes inférieures par la formation d'enveloppes
+embryonnaires caractéristiques: l'_amnion_ (peau aqueuse) et le
+_sérolemme_ (peau séreuse). L'embryon est inclus à l'intérieur de ces
+sacs pleins d'eau et il est ainsi protégé contre les chocs et les
+pressions. Cet appareil protecteur, qui a sa raison d'être dans
+l'utilité, n'est probablement apparu que pendant la période permique,
+alors que les premiers Reptiles, (les Proreptiles), formes originaires
+des _Amniotes_, se sont complètement adaptés à la vie terrestre. Chez
+leurs ancêtres directs, les Amphibies, comme chez les Poissons, cet
+appareil protecteur fait encore défaut: il était superflu chez ces
+animaux aquatiques. A l'acquisition de ces enveloppes se rattachent,
+chez tous les Amniotes, deux changements: premièrement, la
+disparition complète des branchies (tandis que les arcs branchiaux et
+les fentes qui les séparaient se transmettent sous forme d'«organes
+rudimentaires») et deuxièmement la formation de l'_allantoïde_. Ce sac
+plein d'eau, en forme de vésicule, se développe chez l'embryon de tous
+les Amniotes aux dépens de l'intestin postérieur et n'est pas autre
+chose que la vessie urinaire agrandie des Amphibies ancestraux. Ses
+parties interne et inférieure formeront plus tard la vessie définitive
+des Amniotes, tandis que la partie externe, la plus grande, entre en
+régression. D'ordinaire l'allantoïde joue, pendant quelque temps, un
+rôle important dans la respiration de l'embryon par ce fait que
+d'importants vaisseaux s'étalent sur sa paroi. La formation des
+enveloppes embryonnaires (_amnion et sérolemme_), aussi bien que celle
+de l'allantoïde, a lieu chez l'homme absolument de la même manière que
+chez tous les autres Amniotes et par les mêmes processus compliqués de
+développement: l'_homme est un véritable Amniote_.
+
+
+=Le placenta de l'homme.=--La nutrition de l'embryon humain dans la
+matrice a lieu, on le sait, au moyen d'un organe spécial, extrêmement
+vascularisé, qu'on appelle _placenta_ ou «gâteau vasculaire». Cet
+important organe de nutrition forme un disque orbiculaire spongieux,
+de 16 à 20 centimètres de diamètre, 3 à 4 centimètres d'épaisseur, et
+pèse de 1 à 2 livres; après la naissance de l'enfant il se détache et
+il est expulsé sous le nom d'arrière-faix. Le placenta comprend deux
+parties toutes différentes: le _gâteau foetal_ ou placenta de l'enfant
+(Pl. _foetalis_) et le _gâteau maternel_ ou gâteau vasculaire maternel
+(Pl. _uterina_). Ce dernier contient des sinus sanguins bien
+développés qui reçoivent le sang amené par les vaisseaux utérins. Le
+gâteau foetal, au contraire, est formé de nombreuses villosités
+ramifiées qui se développent à la surface de l'_allantoïde_ de
+l'enfant et tirent leur sang de ses vaisseaux ombilicaux. Les
+villosités creuses, remplies par le sang du gâteau foetal, pénètrent
+dans les sinus sanguins du gâteau maternel et la mince cloison qui
+les sépare l'un de l'autre s'amincit tellement qu'un échange direct
+des matériaux nutritifs du sang peut avoir lieu (par osmose) à travers
+elle.
+
+Dans les groupes primitifs les plus inférieurs de _Placentaliens_, la
+superficie tout entière de l'enveloppe externe de l'embryon est
+couverte de nombreuses petites villosités; ces «villosités du chorion»
+pénètrent dans des excavations de la muqueuse utérine et s'en
+détachent aisément lors de la naissance. C'est le cas chez la plupart
+des Ongulés (par exemple, le porc, le chameau, le cheval); chez la
+plupart des Cétacés et des Prosimiens: on a désigné ces
+Malloplacentaliens du nom d'_Indécidués_ (à placenta diffus,
+_malloplacenta_). Chez les autres Placentaliens et chez l'homme, la
+même disposition s'observe au début. Elle change cependant bientôt,
+les villosités venant à disparaître sur une partie du chorion, mais
+elles ne se développent que davantage sur la partie restante et se
+soudent très intimement à la muqueuse utérine. Une partie de celle-ci,
+par suite de cette soudure intime, se déchire à la naissance et son
+expulsion amène un flux sanguin. Cette membrane caduque ou _membrane
+criblée_ (Décidue) est une formation caractéristique des Placentaliens
+supérieurs qu'on a réunis à cause de cela sous le nom de _Décidués_; à
+ce groupe appartiennent principalement les Carnivores, les Onguiculés,
+les singes et l'homme; chez les Carnivores et chez quelques Ongulés
+(par exemple l'éléphant) le placenta présente la forme d'une ceinture
+(_Zonoplacentaliens_); par contre, chez les Onguiculés, chez les
+Insectivores (la taupe, le hérisson) chez les singes et l'homme il a
+la forme d'un disque (_Discoplacentaliens_).
+
+Il n'y a pas plus de dix ans, la plupart des embryologistes croyaient
+encore que l'homme se distinguait, dans la formation de son placenta,
+par certaines particularités, surtout par l'existence de ce qu'on
+appelle la _décidue reflexe_ et par celle du cordon ombilical qui
+relie cette décidue au foetus; on pensait que ces organes
+embryonnaires spéciaux manquaient aux autres placentaliens et en
+particulier aux singes. Le _cordon ombilical_ (_funiculus
+umbilicalis_), organe important, est un cordon cylindrique et mou, de
+40 à 60 cm. de long et de l'épaisseur du petit doigt (11 à 13 mm.). Il
+sert de lien entre l'embryon et le gâteau maternel en ce qu'il conduit
+les vaisseaux sanguins, porteurs des matériaux nutritifs du corps de
+l'embryon dans le gâteau foetal; de plus il renferme aussi l'extrémité
+de l'allantoïde et du sac vitellin. Mais tandis que ce sac, chez le
+foetus humain de trois semaines, représente encore la plus grande
+moitié de la vésicule embryonnaire, il se résorbe bientôt après, si
+bien qu'on n'en trouve plus trace chez le foetus parvenu à maturité;
+cependant il persiste à l'état rudimentaire et on le retrouve, même
+après la naissance, sous forme de minuscule _vésicule ombilicale_.
+L'ébauche de l'allantoïde, en forme de vésicule, entre elle-même de
+bonne heure en régression chez l'homme et ce fait est en rapport avec
+la formation, par l'amnion, d'un organe un peu différent, ce qu'on
+appelle le _pédicule ventral_. Nous ne pouvons pas, d'ailleurs,
+insister ici sur les relations anatomiques et embryologiques
+compliquées de ces organes: je les ai d'ailleurs décrites en y
+joignant des illustrations, dans mon _Anthropogénie_ (Leçon 23).
+
+Les adversaires de la théorie de l'évolution invoquaient encore il y a
+dix ans «ces particularités tout à fait caractéristiques» de la
+fécondation chez l'_homme_, lesquelles devaient le distinguer de tous
+les autres Mammifères. Mais en 1890, ÉMILE SELENKA démontra que les
+mêmes particularités se présentent chez les _singes anthropoïdes_, et
+notamment chez l'orang (_satyrus_), tandis qu'elles font défaut chez
+les singes inférieurs. Ainsi se justifiait, ici encore, le principe
+_pithecométrique_ de HUXLEY: «Les différences entre l'homme et les
+singes anthropoïdes sont moindres que celles qui existent entre ces
+derniers et les singes inférieurs». Les prétendues «preuves _contre_
+l'étroite parenté de l'homme et du singe» se révélaient, ici encore, à
+un examen plus minutieux des données réelles, comme constituant, au
+contraire, d'importants arguments _en faveur_ de cette parenté.
+
+Tout naturaliste qui voudra pénétrer, les yeux ouverts, plus avant
+dans cet obscur mais si intéressant labyrinthe de notre embryologie,
+s'il est en état d'en faire la comparaison critique avec celle des
+autres Mammifères, y trouvera les fanaux les plus importants pour la
+compréhension de notre phylogénie. Car les divers stades du
+développement embryonnaire, en vertu de la grande loi biogénétique,
+jettent comme phénomènes d'hérédité _palingénétiques_, une vive
+lumière sur les stades correspondants de notre série ancestrale. Mais,
+de leur côté, les phénomènes d'adaptation _cinogénétiques_, la
+formation d'organes embryonnaires passagers--les enveloppes
+caractéristiques et avant tout le placenta--nous donnent des aperçus
+très précis sur notre étroite _parenté originelle avec les Primates_.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+Notre généalogie.
+
+ ÉTUDES MONISTES SUR L'ORIGINE ET LA DESCENDANCE DE L'HOMME,
+ TENDANT A MONTRER QU'IL DESCEND DES VERTÉBRÉS ET DIRECTEMENT
+ DES PRIMATES.
+
+ L'esquisse générale de l'arbre généalogique des Primates, depuis
+ les plus anciens Prosimiens de l'éocène jusqu'à l'homme, est
+ renfermée tout entière dans la période tertiaire: il n'y a plus
+ là de «membre manquant» important. La _descendance de l'homme_
+ d'une _lignée de Primates_ de la période tertiaire, formes
+ aujourd'hui disparues, n'est plus une vague hypothèse mais un
+ _fait historique_. L'importance incommensurable qu'offre cette
+ connaissance certaine de l'origine de l'homme s'impose à tout
+ penseur impartial et conséquent.
+
+ (_Conférence faite à Cambridge sur l'état actuel de nos
+ connaissances relativement à l'origine de l'homme, 1898._)
+
+
+
+
+SOMMAIRE DU CINQUIÈME CHAPITRE
+
+ Origine de l'homme.--Histoire mythique de la création. Moïse et
+ Linné.--Création des espèces constantes.--Théorie des
+ cataclysmes, Cuvier.--Transformisme, Goethe (1790).--Théorie
+ de la descendance, Lamarck (1809).--Théorie de la sélection,
+ Darwin (1859).--Histoire généalogique (phylogénie)
+ (1866).--Arbres généalogiques.--Morphologie
+ générale.--Histoire de la création naturelle.--Phylogénie
+ systématique.--Grande loi fondamentale
+ biogénétique.--Anthropogénie.--L'homme descendant du
+ singe.--Théorie «pithécoïde».--Le pithécanthrope fossile de
+ Dubois (1894).
+
+
+LITTÉRATURE
+
+ CH. DARWIN.--_L'origine de l'homme et la sélection sexuelle._
+
+ TH. HUXLEY.--_Des faits qui témoignent de la place de l'homme
+ dans la nature._
+
+ E. HAECKEL.--_Anthropogénie._ (2 ter _Theil Stammesgeschichte
+ oder Phylogenie_) IVe Aufl. 1891.
+
+ C. GEGENBAUR.--_Vergleichende Anatomie der Wirbelthiere mit
+ Berücksichtigung der Wirbellosen_ (2 Bde, Leipzig, 1898).
+
+ C. ZITTEL.--_Grundzüge der Palaeontologie_ (1895).
+
+ E. HAECKEL.--_Systematische Stammesgeschichte des Menschen_ (7.
+ Kapitel der _Systematischen Phylogenie der Wirbelthiere_),
+ Berlin 1895.
+
+ L. BUCHNER.--_Der Mensch und eine Stellung in der Natur, in
+ Vergangenheit, Gegenwart und Zukunft_ (3e Aufl. 1889).
+
+ J.-G. VOGT.--_Die Menschwerdung. Die Entwickelung des Menschen
+ aus der Hauptreihe der Primaten_ (Leipzig, 1892).
+
+ E. HAECKEL.--_Ueber unsere gegenwaertige Kenntniss vom Ursprung
+ des Menschen_ (Vertrag in Cambridge), trad. fr. du Dr Laloy. 2e
+ tirage 1900.
+
+
+La plus jeune, parmi les grandes branches de l'arbre vivant de la
+biologie, c'est cette science naturelle que nous appelons _Généalogie_
+ou _Phylogénie_. Elle s'est développée bien plus tard encore et malgré
+des difficultés bien plus grandes, que sa soeur naturelle,
+l'embryogénie ou ontogénie. Celle-ci avait pour objet la connaissance
+des processus mystérieux par suite desquels les _individus_ organisés,
+animaux ou plantes, se développent aux dépens de l'oeuf. La
+généalogie, par contre, doit répondre à cette question beaucoup plus
+difficile et obscure: «Comment sont apparues les _espèces_ organiques,
+les différents phylums d'animaux ou de plantes?»
+
+L'_ontogénie_ (aussi bien l'embryologie, que l'étude des
+métamorphoses), pouvait adopter, pour résoudre sa tâche, sise tout
+proche, la voie immédiate de l'_observation_ empirique; elle n'avait
+qu'à suivre jour par jour et heure par heure les transformations
+visibles que l'embryon organisé, dans l'espace de peu de temps, subit
+à mesure qu'il se développe aux dépens de l'oeuf. Bien plus difficile
+était, dès l'origine, la tâche lointaine de la _phylogénie_; car les
+lents processus de transformation graduelle qui déterminent
+l'apparition des espèces végétales et animales, s'accomplissent
+insensiblement au cours de milliers et de millions de siècles; leur
+observation immédiate n'est possible que dans des limites très
+restreintes et la plus grande partie de ces processus historiques ne
+peut être connue qu'indirectement: par la _réflexion_ critique, en
+utilisant pour les comparer des données empiriques appartenant aux
+domaines très différents de la paléontologie, de l'ontogénie et de la
+morphologie. A cela se joignait l'important obstacle que constituait
+pour la généalogie naturelle, en général, son rapport intime avec
+l'«histoire de la création», avec les mythes surnaturels et les dogmes
+religieux; on conçoit dès lors aisément que ce ne soit qu'au cours de
+ces quarante dernières années que l'existence, en tant que science, de
+la véritable phylogénie ait pu être conquise et assurée, après de
+difficiles combats.
+
+
+=Histoire mythique de la création.=--Tous les essais sérieux entrepris
+jusqu'au commencement de notre XIXe siècle pour résoudre le problème
+de l'apparition des organismes, sont venus échouer dans le labyrinthe
+des légendes surnaturelles de la création. Les efforts individuels de
+quelques penseurs éminents pour s'émanciper, atteindre à une
+explication naturelle, demeurèrent infructueux. Les mythes divers,
+relatifs à la création se sont développés, chez tous les peuples
+civilisés de l'antiquité, en même temps que la religion; et pendant le
+moyen âge, ce fut naturellement le christianisme, parvenu à la
+toute-puissance, qui revendiqua le droit de résoudre le problème de la
+création. Or comme la Bible était la base inébranlable de l'édifice
+religieux chrétien, on emprunta toute l'histoire de la création au
+premier livre de Moïse. C'est encore là-dessus que s'appuya le grand
+naturaliste suédois, LINNÉ, lorsqu'en 1735, le premier, dans son
+_Systema naturæ_, point de départ de la science postérieure,--il
+entreprit de trouver, pour les innombrables corps de la nature, une
+ordonnance, une terminologie et une classification systématiques. Il
+inaugura, comme étant le meilleur auxiliaire pratique, la double
+dénomination bien connue, ou «nomenclature binaire»; il donna à chaque
+espèce ou phylum un nom d'espèce particulier qu'il fit précéder d'un
+nom plus général de genre. Dans un même _genre_ (_genus_) furent
+réunies les _espèces_ (_species_) voisines; c'est ainsi, par exemple,
+que Linné réunit dans le genre chien (_canis_), comme des espèces
+différentes le chien domestique (_canis familiaris_), le chacal
+(_canis aureus_), le loup (_canis lupus_), le renard (_canis vulpes_),
+etc. Cette nomenclature parut bientôt si pratique qu'elle fut partout
+adoptée et qu'elle est appliquée aujourd'hui encore dans la
+systématique, tant en botanique qu'en zoologie.
+
+Mais la science se heurta à un _dogme_ théorique des plus dangereux,
+celui-là même auquel LINNÉ avait rattaché sa notion pratique d'espèce.
+La première question qui devait se poser à ce savant penseur, c'était
+naturellement de savoir ce qui constitue proprement le _concept_
+d'espèce, quelles en sont la compréhension et l'extension. A cette
+question fondamentale, Linné faisait la plus naïve réponse, s'appuyant
+sur le mythe mosaïque de la création, universellement admis: _Species
+tot sunt diversæ, quot diversas formas ab initio creavit infinitum
+eus._ (Il y a autant d'espèces différentes que l'être infini a créé au
+début de formes différentes). Ce dogme théosophique coupait court à
+toute explication naturelle de l'apparition des espèces. LINNÉ ne
+connaissait que les espèces actuelles végétales et animales: il ne
+soupçonnait rien des formes disparues, infiniment plus nombreuses, qui
+avaient peuplé notre globe, sous des aspects divers, pendant les
+périodes antérieures de son histoire.
+
+C'est seulement au début de notre siècle que ces fossiles furent mieux
+connus par CUVIER. Dans son ouvrage célèbre sur les os fossiles des
+Vertébrés quadrupèdes (1812), il donna, le premier, une description
+exacte et une juste interprétation de nombreux fossiles. Il démontra
+en même temps qu'aux différentes périodes de l'histoire de la terre,
+une série de faunes très différentes s'étaient succédé. Comme CUVIER
+s'obstinait à maintenir la théorie de LINNÉ de l'indépendance absolue
+des espèces, il crut ne pouvoir expliquer leur apparition qu'en disant
+qu'une série de grands cataclysmes et de créations successives
+s'étaient succédé sur la terre; toutes les créatures vivantes auraient
+été anéanties au commencement de chaque grande révolution terrestre,
+tandis qu'à la fin, une nouvelle faune aurait été créée. Bien que
+cette théorie des cataclysmes de CUVIER conduisît aux conséquences les
+plus absurdes et conclût au pur miracle, elle fut bientôt
+universellement adoptée et régna jusqu'à DARWIN (1859).
+
+
+=Transformisme (Goethe).=--On entrevoit aisément que les idées
+courantes sur l'absolue indépendance des espèces organiques et leur
+création surnaturelle, ne pouvaient pas satisfaire les penseurs plus
+profonds. Aussi trouvons-nous, dès la seconde moitié du XVIIIe siècle,
+quelques esprits éminents préoccupés de trouver une solution naturelle
+au «grand problème de la création». Devançant tous les autres, le plus
+éminent de nos poètes et de nos penseurs, GOETHE, par ses études
+morphologiques prolongées et assidues, avait déjà clairement reconnu,
+il y a plus de cent ans, le rapport intime de toutes les formes
+organiques et il était déjà parvenu à la ferme conviction d'une
+origine naturelle commune.
+
+Dans sa célèbre _Métamorphose des plantes_ (1790), il faisait dériver
+les diverses formes de plantes d'une plante originelle et les divers
+organes d'une même plante d'un organe originel, la feuille. Dans sa
+théorie vertébrale du crâne, il essayait de montrer que le crâne de
+tous les Vertébrés--y compris l'homme!--était constitué de la même
+manière par certains groupes d'os, disposés selon un ordre fixe, et
+qui n'étaient autre chose que des vertèbres transformées. C'était
+précisément ses études approfondies d'ostéologie comparée qui avaient
+conduit GOETHE à la ferme certitude de l'unité d'organisation; il
+avait reconnu que le squelette de l'homme est constitué d'après le
+même type que celui de tous les autres Vertébrés, «formé d'après un
+modèle qui ne s'efface un peu que dans ses parties très constantes et
+qui, chaque jour, grâce à la reproduction, se développe et se
+transforme». Goethe tient cette transformation pour la résultante de
+l'action réciproque de deux forces plastiques: une force interne
+centripète de l'organisme, la «tendance à la spécification» et une
+force externe, centrifuge, la «tendance à la variation» ou «l'Idée de
+métamorphose»; la première correspond à ce que nous appelons
+aujourd'hui l'_hérédité_, la seconde à l'_adaptation_. Combien
+GOETHE, par ces études de philosophie scientifique sur «la formation
+et la transformation des corps organisés de la nature», avait pénétré
+profondément dans leur essence et combien par suite, on peut le
+considérer comme le précurseur le plus important de Darwin et de
+Lamarck, c'est ce qui ressort des passages intéressants de ses oeuvres
+que j'ai rassemblés dans la 4e leçon de mon _Histoire de la Création
+Naturelle_[14], (9e édition, p. 65 à 68). Cependant, ces idées
+d'évolution naturelle exprimées par GOETHE, comme aussi les vues
+analogues (cf. _op. cit._) de KANT, OKEN, TREVIRANUS et autres
+philosophes naturalistes du commencement de ce siècle, ne s'étendaient
+pas au-delà de certaines notions générales. Il y manquait le puissant
+levier, nécessaire à «l'histoire de la création naturelle» pour se
+fonder définitivement par la critique du _dogme d'espèce_, et ce
+levier nous le devons à LAMARCK.
+
+ [14] E. HAECKEL. _Die Naturanschauung von Darwin, Goethe und
+ Lamarck._ (Conférence faite à Eisenach, 1882).
+
+
+=Théorie de la descendance (Lamarck 1809).=--Le premier essai
+vigoureux en vue de fonder scientifiquement le transformisme, fut fait
+au début du XIXe siècle par le grand philosophe naturaliste français,
+LAMARCK, l'adversaire le plus redoutable de son collègue CUVIER, à
+Paris. Déjà, en 1802, il avait exprimé dans ses _Considérations sur
+les corps vivants_, les idées toutes nouvelles sur l'instabilité et la
+transformation des espèces, d'idées qu'il a traitées à fond, en 1809,
+dans les deux volumes de son ouvrage profond, la _Philosophie
+zoologique_. LAMARCK développait là, pour la première fois,--en
+opposition avec le dogme régnant de l'espèce--l'idée juste que
+l'_espèce_ organique était une _abstraction artificielle_, un terme à
+valeur relative, aussi bien que les termes plus généraux de genre, de
+famille, d'ordre et de classe. Il prétendait, en outre, que toutes les
+espèces étaient variables et provenaient d'espèces plus anciennes, par
+des transformations opérées au cours de longues périodes. Les formes
+ancestrales communes, desquelles proviennent les espèces ultérieures,
+étaient à l'origine des organismes très simples et très inférieurs;
+les premières et les plus anciennes s'étant produites par
+parthénogénèse. Tandis que par l'_hérédité_, le type se maintient
+constant à travers la série des générations, les espèces se
+transforment insensiblement par l'_adaptation_, l'habitude et
+l'exercice des organes. Notre organisme humain, lui aussi, provient,
+de la même manière, des transformations naturelles effectuées à
+travers une série de mammifères voisins des singes. Pour tous ces
+processus, comme en général pour tous les phénomènes de la vie de
+l'esprit aussi bien que de la nature, LAMARCK n'admet exclusivement
+que des processus _mécaniques_, physiques et chimiques: il ne tient
+pour vraies que les causes efficientes.
+
+Sa profonde _Philosophie zoologique_ contient les éléments d'un
+système de la nature purement moniste, fondé sur la théorie de
+l'évolution. J'ai exposé en détail les mérites de LAMARCK dans la 4e
+leçon de mon _Anthropogénie_ (4e édition, p. 63) et dans la 5e leçon
+de ma _Création naturelle_ (9e édition, p. 89).
+
+On aurait pu s'attendre à ce que ce grandiose essai, en vue de fonder
+scientifiquement la théorie de la descendance, ait aussitôt ébranlé le
+mythe régnant de la création des espèces et frayé la voie à une
+théorie naturelle de l'évolution. Mais, au contraire, LAMARCK fut
+aussi impuissant contre l'autorité conservatrice de son grand rival
+CUVIER, que devait l'être, vingt ans plus tard, son collègue et émule
+GEOFFROY SAINT-HILAIRE. Les combats célèbres que ce philosophe
+naturaliste eut à soutenir en 1830, au sein de l'Académie française,
+contre CUVIER se terminèrent par le complet triomphe de ce dernier.
+J'ai déjà parlé très longuement de ces combats auxquels GOETHE prit un
+si vif intérêt (_H. de la Cr._, p. 77 à 80). Le puissant développement
+que prit à cette époque l'étude empirique de la biologie, la quantité
+d'intéressantes découvertes faites, tant sur le domaine de l'anatomie
+que sur celui de la physiologie comparée, l'établissement définitif
+de la théorie cellulaire et les progrès de l'ontogénie, tout cela
+fournissait aux zoologistes et aux botanistes un tel surcroît de
+matériaux de travail productif, qu'à côté de cela la difficile et
+obscure question de l'origine des espèces fut complètement oubliée. On
+se contenta du vieux dogme traditionnel de la création. Même après que
+le grand naturaliste anglais $1 (1830), dans ses _Principes de
+Géologie_ eut réfuté la théorie miraculeuse des cataclysmes de Cuvier
+et eut démontré que la nature inorganique de notre planète avait suivi
+une évolution naturelle et continue--même alors, on refusa au principe
+de continuité si simple de LYELL, toute application à la nature
+organique. Les germes d'une phylogénie naturelle, enfouis dans les
+oeuvres de LAMARCK, furent oubliés autant que l'ébauche d'ontogénie
+naturelle qu'avait tracée, cinquante ans plutôt (1759), G. F. WOLFF
+dans sa théorie de la génération. Dans les deux cas, il fallut un
+demi-siècle tout entier avant que les idées essentielles sur le
+développement naturel, parvinssent à se faire admettre. Ce fut
+seulement après que DARWIN (1859) eut abordé la solution du problème
+de la création par un tout autre côté, s'aidant avec succès du trésor
+de connaissances empiriques acquises depuis, que l'on commença à
+s'occuper de LAMARCK comme du plus grand parmi les devanciers de
+DARWIN.
+
+
+=Théorie de la sélection (Darwin 1859).=--Le succès sans exemple que
+remporta DARWIN est connu de tous; ce savant apparaît ainsi, à la fin
+du XIXe siècle, sinon comme le plus grand des naturalistes qu'on y
+compte, du moins comme celui qui y a exercé le plus d'influence. Car,
+parmi les grands et nombreux héros de la pensée à notre époque, aucun,
+au moyen d'un seul ouvrage classique, n'a remporté une victoire aussi
+colossale, aussi décisive et aussi grosse de conséquences, que DARWIN
+avec son célèbre ouvrage principal: _De l'origine des espèces au moyen
+de la sélection naturelle dans les règnes animal et végétal ou de la
+survivance des races les_ _mieux organisées dans la lutte pour la
+vie_[15]. Sans doute, la réforme de l'anatomie et la physiologie
+comparées, par J. MULLER, a marqué pour la biologie tout entière une
+époque nouvelle et féconde. Sans doute, l'établissement de la théorie
+cellulaire par SCHLEIDEN et SCHWANN, la réforme de l'ontogénie par
+BAER, l'établissement de la loi de substance par ROBERT MAYER et
+HELMHOLTZ ont été des hauts faits scientifiques de premier ordre:
+aucun, cependant, quant à l'étendue et la profondeur des conséquences,
+n'a exercé une action aussi puissante, transformé au même point la
+science humaine tout entière que ne l'a fait la théorie de DARWIN, sur
+l'origine naturelle des espèces. Car par là était résolu le «problème
+mythique de la _Création_» et avec lui la grave «question des
+questions», le problème de la vraie nature et de l'origine de l'homme
+lui-même.
+
+ [15] Trad. Ed. Barbier. (Schleicher.)
+
+Si nous comparons entre eux les deux grands fondateurs du
+transformisme, nous trouvons chez LAMARCK une tendance prépondérante à
+la _déduction_, à ébaucher l'esquisse d'un système moniste
+complet,--chez DARWIN, au contraire, prédominent l'emploi de
+l'_induction_, les efforts prudents pour établir, avec le plus de
+certitude possible sur l'observation et l'expérience, les diverses
+parties de la théorie de la descendance. Tandis que le philosophe
+naturaliste français dépasse de beaucoup le cercle des connaissances
+empiriques d'alors et esquisse, en somme, le programme des recherches
+à venir--l'expérimentateur anglais, au contraire, a le grand avantage
+de poser le principe d'explication qui sera le principe d'unification,
+permettant de synthétiser une masse de connaissances empiriques
+accumulées jusqu'alors sans pouvoir être comprises. Ainsi s'explique
+que le succès de DARWIN ait été aussi triomphant que celui de LAMARCK
+a été éphémère. DARWIN n'a pas eu seulement le grand mérite de faire
+converger les résultats généraux des différentes disciplines
+biologiques au foyer du principe de la descendance et de les expliquer
+tous par là; il a, en outre, découvert dans le _principe de
+sélection_, la cause directe du transformisme qui avait échappé à
+Lamarck. DARWIN praticien, éleveur, ayant appliqué aux organismes à
+l'état de nature les conclusions tirées de ses expériences de
+sélection artificielle et ayant découvert dans la _lutte pour la vie_
+le principe qui réalise la sélection naturelle, posa son importante
+théorie de la sélection, ce qu'on appelle proprement le
+_darwinisme_[16].
+
+ [16] ARNOLD LANG: _Zur Charakteristik der Forschungswege von
+ Lamarck und Darwin_, Iéna 1889.
+
+
+=Généalogie (Phylogénie 1866).=--Parmi les tâches nombreuses et
+importantes que DARWIN traça à la biologie moderne, l'une des plus
+pressantes sembla la réforme du _système_, en zoologie comme en
+botanique. Puisque les innombrables espèces animale et végétale
+n'étaient pas «créées» par un miracle surnaturel mais avaient «évolué»
+par transformation naturelle, leur _système naturel_ apparaissait
+comme leur _arbre généalogique_. La première tentative en vue de
+transformer en ce sens la systématique est celle que j'ai faite
+moi-même dans ma _Morphologie générale des organismes_ (1866). Le
+premier livre de cet ouvrage (_Anatomie générale_) traitait de la
+«science mécanique des formes constituées», le second volume
+(_Embryologie générale_), des «formes se constituant». Une «Revue
+généalogique du système naturel des organismes» servait d'introduction
+systématique à ce dernier volume. Jusqu'alors, sous le nom
+d'_embryologie_, tant en botanique qu'en zoologie, on avait entendu
+exclusivement celle des _individus_ organisés (embryologie et étude
+des métamorphoses). Je soutins, par contre, l'idée qu'en face de
+l'embryologie (_ontogénie_) se posait, aussi légitime, une seconde
+branche étroitement liée à la première, la généalogie (_phylogénie_).
+Ces deux branches de l'histoire du développement des êtres sont entre
+elles, à mon avis, dans le rapport causal le plus étroit, ce qui
+repose sur la réciprocité d'action des lois d'hérédité et
+d'adaptation et à quoi j'ai donné une expression précise et générale
+dans ma _loi fondamentale biogénétique_.
+
+
+=Histoire de la création naturelle (1868).=--Les vues nouvelles que
+j'avais posées dans ma _Morphologie générale_, en dépit de la façon
+rigoureusement scientifique dont je les exposais, n'ayant éveillé que
+peu l'attention des gens compétents et moins encore trouvé de succès
+près d'eux, j'essayai d'en reproduire la partie la plus importante
+dans un ouvrage plus petit, d'allure plus populaire, qui fût
+accessible à un plus grand cercle de lecteurs cultivés. C'est ce que
+je fis en 1868 dans mon _Histoire de la création naturelle_
+(Conférences scientifiques populaires sur la théorie de l'évolution en
+général et celles de Darwin, Goethe et Lamarck en particulier). Si le
+succès de la _Morphologie générale_ était resté bien au-dessous de ce
+que j'étais en droit d'espérer, par contre celui de la _Création
+naturelle_ dépassa de beaucoup mon attente. Dans l'espace de trente
+ans, il en parut neuf éditions remaniées et douze traductions
+différentes. Malgré ses nombreuses lacunes, ce livre a beaucoup
+contribué à faire pénétrer dans tous les milieux les grandes idées
+directrices de la théorie de l'évolution.
+
+Je ne pouvais, bien entendu, indiquer là que dans ses traits généraux,
+la transformation phylogénétique du système naturel, ce qui était mon
+but principal. Je me suis rattrapé plus tard en établissant tout au
+long ce que je n'avais pu faire ici, le système phylogénétique et cela
+dans un ouvrage plus important, la _Phylogénie systématique_ (Esquisse
+d'un système naturel des organismes fondé sur leur généalogie). Le
+premier volume (1894) traite des Protistes et des plantes; le second
+(1896) des Invertébrés; le troisième (1895) des Vertébrés. Les _arbres
+généalogiques_ des groupes, petits et grands, sont étendus aussi loin
+que me l'ont permis mes connaissances dans les trois grandes «chartes
+d'origine»: paléontologie, ontogénie et morphologie.
+
+
+=Loi fondamentale biogénétique.=--Le rapport causal étroit qui, à mon
+avis, unit les deux branches de l'histoire organique du développement
+des êtres, avait déjà été souligné par moi dans ma _Morphologie
+générale_ (à la fin du Ve livre), comme l'une des notions les plus
+importantes du transformisme et j'avais donné à ce fait une expression
+précise dans plusieurs «Thèses sur le lien causal entre le
+développement ontogénique et le phylétique»: _L'ontogénie est une
+récapitulation abrégée et accélérée de la phylogénie_, conditionnée
+par les fonctions physiologiques de l'hérédité (reproduction) et de
+l'adaptation (nutrition). Déjà DARWIN (1859) avait insisté sur la
+grande importance de sa théorie pour expliquer l'embryologie, et FRITZ
+MULLER avait essayé (1864) d'en donner la preuve en prenant pour
+exemple une classe précise d'animaux, les Crustacés, dans son
+ingénieux petit travail intitulé: _Pour Darwin_. J'ai cherché, à mon
+tour, à démontrer la valeur générale et la portée fondamentale de
+cette grande loi biogénétique, dans une série de travaux, en
+particulier dans _La biologie des éponges calcaires_ (1872) et dans
+les _Etudes sur la théorie gastréenne_ (1873-1884). Les principes que
+j'y posais de l'homologie des feuillets germinatifs, et des rapports
+entre la _palingénie_ (histoire de l'abréviation) et la _cénogénie_
+(histoire des altérations) ont été confirmés depuis par les nombreux
+travaux d'autres zoologistes; par eux il est devenu possible de
+démontrer l'_unité_ des lois naturelles à travers la diversité de
+l'embryologie animale; on en conclut, quant à l'histoire généalogique
+des animaux, à leur commune descendance d'une forme ancestrale des
+plus simples.
+
+
+=Anthropogénie (1874).=--Le fondateur de la théorie de la descendance,
+LAMARCK, dont le regard portait si loin, avait très justement reconnu,
+dès 1809, que sa théorie valait universellement et que, par suite,
+l'_homme_, en tant que Mammifère le plus perfectionné, provenait de la
+même souche que tous les autres et ceux-ci, à leur tour, de la même
+branche plus ancienne de l'arbre généalogique, que les autres
+Vertébrés. Il avait même déjà indiqué par quels processus pouvait
+être expliqué scientifiquement le fait que l'_homme descend du singe_,
+en tant que Mammifère le plus voisin de lui. DARWIN, arrivé
+naturellement aux mêmes convictions, laissa avec intention de côté,
+dans son ouvrage capital (1859), cette conséquence de sa doctrine, qui
+soulevait tant de révoltes et il ne l'a développée, avec esprit, que
+plus tard (1871) dans un ouvrage en deux volumes sur _Les ancêtres
+directs de l'homme et la sélection sexuelle_. Mais, dans l'intervalle,
+son ami HUXLEY (1863) avait déjà discuté avec beaucoup de pénétration
+cette conséquence, la plus importante de la théorie de la descendance,
+dans son célèbre petit ouvrage sur _Les faits qui témoignent de la
+place de l'homme dans la nature_. Disposant de l'anatomie et de
+l'ontogénie comparées et s'appuyant sur les faits de la paléontologie,
+HUXLEY montra dans cette proposition que «l'homme descend du singe»,
+conséquence nécessaire du darwinisme--et qu'on ne pouvait donner
+aucune autre explication scientifique de l'origine de la race humaine.
+Cette conviction était, alors déjà, partagée par C. GEGENBAUR, le
+représentant le plus éminent de l'anatomie comparée, qui a fait faire
+à cette science importante d'immenses progrès par l'application
+conséquente et judicieuse qu'il y a faite de la théorie de la
+descendance.
+
+Toujours par suite de cette _théorie pithécoïde_ (ou origine simiesque
+de l'homme) une tâche plus difficile s'imposait: c'était de rechercher
+non seulement les _ancêtres de l'homme_ les plus directs, parmi les
+Mammifères de la période tertiaire, mais aussi la longue série de
+formes animales qui avaient vécu à des époques antérieures de
+l'histoire de la Terre et qui s'étaient développées à travers un
+nombre incalculable de millions d'années. J'avais déjà commencé à
+chercher une solution hypothétique à ce grand problème historique, en
+1866, dans ma _Morphologie générale_; j'ai continué à la développer en
+1874 dans mon _Anthropogénie_ (Ire partie: Embryologie; IIe partie:
+Généalogie). La quatrième édition remaniée de ce livre (1891)
+contient, à mon avis, l'exposé de l'évolution de la race humaine qui,
+dans l'état actuel de nos connaissances des sources, se rapproche le
+plus du but lointain de la vérité; je me suis constamment efforcé de
+recourir également et en les accordant entre elles aux trois sources
+empiriques de la _paléontologie_, de l'_ontogénie_ et de la
+_morphologie_ (anatomie comparée). Sans doute, les hypothèses sur la
+descendance, données ici, seront plus tard confirmées et complétées,
+chacune en particulier, par les recherches phylogénétiques à venir;
+mais je suis tout aussi convaincu que la hiérarchie que j'ai tracée
+des ancêtres de l'homme répond en gros à la vérité. Car _la série
+historique des fossiles de Vertébrés_ correspond absolument à la série
+évolutive morphologique, que nous font connaître l'anatomie et
+l'ontogénie comparées: aux Poissons siluriens succèdent les Poissons
+amphibies du dévonien[17], les Amphibies du carbonifère, les Reptiles
+permiques et les Mézozoïques mammifères; parmi eux apparaissent
+d'abord, pendant la période du trias, les formes inférieures, les
+Monotrèmes, puis pendant la période jurassique les Marsupiaux, enfin
+pendant la période calcaire, les plus anciens Placentaliens. Parmi
+ceux-ci apparaissent d'abord, au début de la période tertiaire
+(éocène) les plus anciens des Primates ancestraux, les Prosimiens,
+puis, pendant le miocène les Singes véritables et parmi les
+Catarrhiniens tout d'abord les Cynopithèques, ensuite les
+Anthropomorphes; un rameau de ces derniers a donné naissance, pendant
+le pliocène, à l'_homme singe_ encore muet (_Pithecanthropus alalus_)
+et de celui-ci descend enfin l'homme doué de la parole.
+
+ [17] Les dipneustes (N. du T.).
+
+On rencontre bien plus de difficulté et d'incertitude en cherchant à
+reconstruire la série des ancêtres invertébrés qui ont précédé nos
+_ancêtres vertébrés_; car nous n'avons pas de restes pétrifiés de
+leurs corps mous et sans squelette; la paléontologie ne peut nous
+fournir aucune preuve certaine. D'autant plus précieuses deviennent
+les sources de l'anatomie et de l'ontogénie comparées. Comme
+l'embryon humain passe par le même stade «chordula» que l'embryon de
+tous les autres Vertébrés, comme il se développe aux dépens des deux
+feuillets d'une «gastrula», nous en concluons, d'après la grande loi
+biogénétique, à l'existence passée de formes ancestrales
+correspondantes (Vermaliés, Gastréadés). Mais ce qui est surtout
+important, c'est ce fait fondamental, que l'embryon de l'homme, comme
+celui de tous les autres animaux, se développe primitivement aux
+dépens d'une simple cellule; car cette _cellule-souche_
+(cytula)--«ovule fécondé»--témoigne indiscutablement d'une forme
+ancestrale correspondante monocellulaire, d'un antique ancêtre
+(période laurentienne) _Protozoaire_.
+
+Pour notre _philosophie moniste_ il importe d'ailleurs assez peu de
+savoir comment on établira avec plus de certitude encore, dans le
+détail, la série de nos ancêtres animaux. Il n'en reste pas moins ce
+_fait historique certain_, cette donnée grosse de conséquences, que
+l'_homme descend directement du singe_ et par delà, d'une longue série
+de Vertébrés inférieurs. J'ai déjà insisté en 1866, au septième livre
+de ma _Morphologie générale_ sur le fondement logique de ce principe
+pithécométrique: «Cette proposition que l'homme descend de Vertébrés
+inférieurs et directement des singes est un cas particulier de
+syllogisme déductif qui résulte avec une absolue nécessité, en vertu
+de la loi générale d'induction, de la théorie de la descendance.»
+
+Pour l'établissement définitif et le triomphe de ce fondamental
+_principe pithécométrique_, les _découvertes paléontologiques_ de ces
+trente dernières années sont d'une plus grande importance; en
+particulier la surprenante trouvaille de nombreux Mammifères disparus,
+de l'époque tertiaire, nous a mis à même d'établir clairement, dans
+ses grands traits, l'histoire ancestrale de cette classe la plus
+importante d'animaux et cela depuis les inférieurs Monotrèmes ovipares
+jusqu'à l'homme. Les quatre grands groupes de _Placentaliens_, les
+légions si riches en formes des Carnivores, Rongeurs, Ongulés et
+Primates, semblent séparés par un profond abîme lorsque nous ne
+considérons que les épigones encore vivants qui les représentent
+aujourd'hui. Mais ces abîmes profonds se comblent entièrement et les
+différences entre les quatre légions s'effacent totalement lorsque
+nous comparons les ancêtres tertiaires disparus et lorsque nous
+remontons jusqu'à l'aube de l'histoire, jusqu'à l'éocène, au début de
+la période tertiaire (au moins trois millions d'années en arrière!) La
+grande sous-classe des Placentaliens, qui compte aujourd'hui plus de
+2.500 espèces n'est alors représentée que par un petit nombre de
+«Proplacentaliens»; et chez ces Prochoriatidés, les caractères des
+quatre légions divergentes sont si mêlés et si effacés, qu'il est plus
+sage de ne les regarder que comme des _ancêtres communs_. Les premiers
+Carnivores (ictopsales), les premiers Rongeurs (esthonycales), les
+premiers Ongulés (condylarthrales) et les premiers Primates
+(lemurales) possèdent dans leurs grands traits la même conformation du
+squelette et la même _dentition typique_ que les Placentaliens
+primitifs, soit 44 dents (à chaque moitié de mâchoire, 3 incisives, 1
+canine, 4 prémolaires et 3 molaires)[18], ils sont tous caractérisés
+par la petite taille et le développement imparfait du cerveau
+(principalement de la partie la plus importante, les hémisphères, qui
+ne sont constitués en «organe de la pensée» que plus tard, chez les
+épigones du miocène et du pliocène); ils ont tous les jambes courtes,
+cinq orteils aux pieds et marchent sur la plante du pied
+(_plantigrada_). Pour certains de ces Placentaliens primitifs de
+l'éocène on a d'abord hésité avant de les classer parmi les Carnivores
+ou les Rongeurs, les Ongulés ou les Primates; ainsi ces quatre grandes
+légions de Placentaliens qui devaient tellement différer ensuite, se
+rapprochaient alors jusqu'à se confondre! On en conclut
+indubitablement à une communauté d'origine dans un groupe unique; ces
+Prochoriatidés vivaient déjà dans la période antérieure, calcaire (il
+y a plus de trois millions d'années!) et sont probablement apparus
+pendant la période jurassique, descendant d'un groupe de _Didelphes_
+insectivores (amphiteria) et présentant un placenta diffus, forme
+primitive, la plus simple.
+
+ [18] 3 1 4 3
+ Formule dentaire qui s'écrit: -----------.
+ 3' 1' 4' 3'
+
+Mais les plus importantes de toutes les découvertes
+paléontologiques récentes, qui ont jeté un jour nouveau sur
+l'histoire généalogique des placentaliens, sont relatives à notre
+propre lignée, à la légion des _Primates_.
+
+Autrefois, les fossiles en étaient très rares. CUVIER lui-même, le
+grand fondateur de la paléontologie, affirma jusqu'à sa mort
+(1832), qu'il n'existait pas de fossiles de Primates; il avait, il
+est vrai, déjà décrit le crâne d'un Prosimien de l'éocène
+(Adapis), mais il l'avait pris à tort pour un Ongulé. Dans ces
+vingt dernières années, on a découvert un assez grand nombre de
+squelettes pétrifiés de Prosimiens et de Simiens, bien conservés;
+parmi eux se trouvent les intermédiaires importants qui permettent
+de reconstituer la chaîne continue des ancêtres, depuis le plus
+primitif Prosimien jusqu'à l'homme.
+
+Le plus célèbre et le plus intéressant de ces fossiles est
+l'_Homme singe pétrifié de Java_, le «Pithecanthropus erectus»
+dont on a tant parlé et qui a été découvert en 1894 par le médecin
+militaire hollandais, EUGÈNE DUBOIS. C'est vraiment le «missing
+link» tant cherché, le prétendu «membre manquant» dans la série
+des Primates qui, s'étend maintenant, ininterrompue, depuis les
+singes catarrhiniens inférieurs jusqu'à l'homme le plus élevé en
+organisation. J'ai exposé longuement la haute portée de cette
+trouvaille merveilleuse dans la conférence que j'ai faite le 26
+août 1898, au quatrième Congrès international de Zoologie, à
+Cambridge: «De l'état actuel de nos connaissances relativement à
+l'origine de l'homme.» Le paléontologiste qui connaît les
+conditions requises pour la formation et la conservation des
+fossiles, considérera la découverte du Pithécanthrope comme un
+hasard tout spécialement heureux. Car les singes, en tant qu'ils
+habitent sur les arbres (lorsqu'ils ne tombent pas par hasard
+dans l'eau), se trouvent rarement à leur mort dans des conditions
+qui permettent la conservation et la pétrification de leur
+squelette. Par cette trouvaille de l'homme-singe fossile, de Java,
+la _Paléontologie_, à son tour, nous démontre que «l'homme descend
+du singe» aussi clairement et sûrement que l'avaient déjà fait
+avant elle les disciples de l'_Anatomie_ et de l'_Ontogénie
+comparées_: nous possédons maintenant tous les documents
+essentiels pour notre histoire généalogique.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+De la nature de l'âme
+
+ ÉTUDES MONISTES SUR LE CONCEPT D'AME.--DEVOIRS ET MÉTHODES DE LA
+ PSYCHOLOGIE SCIENTIFIQUE.--MÉTAMORPHOSES PSYCHOLOGIQUES.
+
+ Les différences psychologiques entre l'homme et le singe
+ anthropoïde sont moindres que les différences correspondantes
+ entre le singe anthropoïde et le singe le plus inférieur. Et ce
+ fait psychologique correspond exactement à ce que nous présente
+ l'anatomie quant aux différences dans l'_écorce cérébrale_, le
+ plus important _Organe de l'Ame_. Si, cependant, aujourd'hui
+ encore, presque dans tous les milieux, l'âme de l'homme est
+ considérée comme une _substance_ spéciale et mise en avant comme
+ la preuve la plus importante contre l'affirmation maudite que
+ l'_Homme descend du singe_, cela s'explique, d'une part, par
+ l'état si arriéré de la soi-disant «psychologie», de l'autre,
+ par la _superstition_ si répandue de l'immortalité de l'âme.
+
+ (Conférence de Cambridge sur l'origine de l'homme, 1898).
+
+
+
+
+SOMMAIRE DU CHAPITRE VI
+
+ Signification fondamentale de la psychologie.--Comment on la doit
+ concevoir, quelles méthodes on doit lui appliquer.--Conflit
+ des opinions sur ce point.--Psychologie dualiste et
+ psychologie moniste.--Rapport de celle-ci à la loi de
+ substance.--Confusion de termes.--Métamorphoses
+ psychologiques: Kant, Virchow, Du Bois-Reymond.--Moyens de
+ parvenir à la connaissance des faits de l'âme.--Méthode
+ introspective (auto-observation).--Méthode exacte
+ (psycho-physique).--Méthode comparative (psychologie
+ animale).--Changement de principes psychologiques,
+ Wundt.--Psychologie des peuples et ethnographie,
+ Bastian.--Psychologie ontogénique, Preyer.--Psychologie
+ phylogénétique, Darwin, Romanes.
+
+
+LITTÉRATURE
+
+ J. LAMETTRIE.--_Histoire naturelle de l'âme._
+
+ H. SPENCER.--_Principes de psychologie_ (trad. franç.).
+
+ W. WUNDT.--_Grundriss der Psychologie._ Leipzig, 1898.
+
+ TH. ZEIHEN.--_Leitfaden der physiologischen Psychologie._ Iéna,
+ 1891. II Aufl., 1898.
+
+ H. MUNSTERBERG.--_Ueber Aufgaben und Methoden der Psychologie._
+ Leipzig, 1891.
+
+ L. BESSER.--_Was ist Empfindung?_ Bonn, 1891.
+
+ A. RAU.--_Empfinden und Denken. Eine physiologische Untersuchung
+ über die Natur des menschlichen Verstandes._ Giessen, 1896.
+
+ P. CARUS.--_The soul of man. An investigation of the facts of
+ physiological and experimental Psychology._ Chicago, 1891.
+
+ A. FOREL.--_Gehirn und Seele (Vortrag in Wien)._ IV Aufl., Bonn,
+ 1894.
+
+ A. SVOBODA.--_Der Seelenwahn. Geschichtliches und
+ Philosophisches._ Leipzig, 1886.
+
+
+Les phénomènes dont l'ensemble constitue ce qu'on appelle d'ordinaire
+la _Vie de l'âme_ ou l'activité psychique, sont, entre tous ceux que
+nous connaissons, d'une part, les plus importants et les plus
+intéressants, de l'autre, les plus compliqués et les plus
+énigmatiques. La connaissance de la nature elle-même, qui a fait
+l'objet de nos précédentes études philosophiques, étant une partie de
+la vie de l'âme, et, d'autre part, l'anthropologie exigeant aussi bien
+que la cosmologie une exacte connaissance de l'_âme_, on peut
+considérer la _psychologie_, la véritable science de l'âme, comme le
+fondement et la condition préalable de toutes les autres sciences.
+Envisagée d'un autre point de vue, elle est, de plus, une partie de la
+philosophie ou de l'anthropologie.
+
+La grande difficulté de son fondement naturel provient de ceci, qu'à
+son tour, la psychologie présuppose la connaissance exacte de
+l'organisme humain et avant tout du _cerveau_, l'organe le plus
+important de la vie de l'âme. La grande majorité des prétendus
+«psychologues», ignorent cependant absolument ces bases anatomiques de
+l'âme, ou n'en ont qu'une connaissance très imparfaite; et ainsi
+s'explique ce fait regrettable que dans aucune science nous ne
+trouvons des idées aussi contradictoires et inadmissibles relativement
+à sa propre nature et à son objet essentiel, que nous n'en rencontrons
+en psychologie. Cette confusion est devenue d'autant plus sensible en
+ces trente dernières années que les progrès immenses de l'anatomie et
+de la physiologie ont ajouté à notre connaissance de la structure et
+des fonctions de l'organe le plus important de l'âme.
+
+
+=Méthode pour étudier l'âme.=--Selon moi, ce qu'on appelle _âme_ est,
+à la vérité, un _phénomène de la nature_. Je considère, par
+conséquent, la psychologie comme une branche des sciences naturelles
+et en particulier de la _physiologie_. Et par suite, j'insiste dès le
+début sur ce point que nous ne pourrons admettre, pour la psychologie,
+d'autres voies de recherches que pour toutes les autres sciences
+naturelles, c'est-à-dire, en première ligne, l'_observation_ et
+l'_expérimentation_, en seconde ligne, l'_histoire du développement_
+et en troisième ligne, la _spéculation_ métaphysique, laquelle,
+cherche à se rapprocher, autant que possible, par des raisonnements
+inductifs et déductifs de l'_essence_ inconnue du phénomène. Quant à
+l'examen selon les principes de ce dernier point, il faut tout
+d'abord, et précisément ici, étudier de près l'opposition entre les
+conceptions dualiste et moniste.
+
+
+=Psychologie dualiste.=--La conception généralement régnante du
+psychique et que nous combattons, considère le corps et l'âme comme
+deux _essences_ différentes. Ces deux essences peuvent exister
+indépendamment l'une de l'autre et ne sont pas forcément liées l'une à
+l'autre.
+
+Le _corps_ organique est une essence mortelle, _matérielle_,
+chimiquement constituée par du plasma vivant et des composés engendrés
+par lui (produits protoplasmiques). L'_âme_, par contre, est une
+essence immortelle, _immatérielle_, un agent spirituel dont l'activité
+énigmatique nous est complètement inconnue. Cette plate conception
+est, comme telle, spiritualiste et son contraire, en principe, est en
+un certain sens matérialiste. La première est, en même temps,
+_transcendante_ et _supranaturelle_, car elle affirme l'existence de
+forces existant et agissant sans base matérielle; elle repose sur
+l'hypothèse qu'en dehors et au-dessus de la nature, il existe encore
+un «monde spirituel», monde immatériel dont, par l'expérience, nous ne
+savons rien, et par suite de notre nature, ne pouvons rien savoir.
+
+Cette hypothèse, _monde spirituel_, qui serait complètement
+indépendant du monde matériel des corps et sur lequel repose tout
+l'édifice artificiel de la philosophie dualiste, est un pur produit de
+la fantaisie poétique; nous en pouvons dire autant de la croyance
+mystique en l'«immortalité de l'âme», qui s'y rattache étroitement et
+que nous montrerons plus tard, en traitant spécialement de la
+question, être inadmissible pour la science (cf. chap. XI). Si les
+croyances qui animent ces mythes étaient vraiment fondées, les
+phénomènes dont il s'agit devraient n'être _pas_ soumis à la _loi de
+substance_. Cette exception unique à la loi suprême et fondamentale du
+cosmos n'aurait dû survenir que très tard au cours de l'histoire de la
+terre, puisqu'elle ne porte que sur «l'âme» des hommes et des animaux
+supérieurs. Le dogme du «libre arbitre», lui aussi, autre pièce
+essentielle de la psychologie dualiste, est inconciliable avec la loi
+universelle de substance.
+
+
+=Psychologie moniste.=--La conception naturelle du psychique que nous
+défendons, voit au contraire dans la vie de l'âme une somme de
+phénomènes vitaux qui sont liés, comme tous les autres, à un
+substratum matériel précis. Nous désignerons provisoirement cette base
+matérielle de toute activité psychique, sans laquelle cette activité
+n'est pas concevable,--sous le nom de _psychoplasma_ et cela parce que
+l'analyse chimique nous la montre partout comme un corps du groupe des
+_corps protoplasmiques_, c'est-à-dire un de ces composés du carbone,
+de ces albuminoïdes qui sont à la base de tous les processus vitaux.
+
+Chez les animaux supérieurs, qui possèdent un système nerveux et des
+organes des sens, le _psychoplasma_, en se différenciant, a donné un
+_neuroplasma_: la substance nerveuse. C'est en _ce sens_ que notre
+conception est matérialiste. Elle est, d'ailleurs, en même temps,
+_empiriste_ et _naturaliste_, car notre expérience scientifique ne
+nous a encore appris à connaître aucune force qui soit dépourvue de
+base matérielle, ni aucun «monde spirituel» sis en dehors et
+au-dessus de la nature.
+
+Ainsi que tous les autres phénomènes de la nature, ceux de la vie de
+l'âme sont soumis à la loi suprême qui gouverne tout: à la _loi de
+substance_; dans ce domaine il n'y a pas plus que dans les autres une
+seule exception à cette loi cosmologique fondamentale (cf. chap. XII).
+Les processus de la vie psychique inférieure, chez les Plantes et chez
+les Protistes monocellulaires,--mais également chez les animaux
+inférieurs--leur irritabilité, leurs mouvements réflexes, leur
+sensibilité et leur effort pour persévérer dans l'être: tout cela a
+pour condition immédiate des processus psychologiques se passant dans
+le _plasma_ cellulaire, des changements physiques et chimiques qui
+s'expliquent en partie par l'_hérédité_, en partie par l'_adaptation_.
+Mais il en faut dire tout autant de l'activité psychique supérieure,
+des animaux supérieurs et de l'homme, de la formation des
+représentations et des idées, des phénomènes merveilleux de la raison
+et de la conscience. Car ceux-ci proviennent, par développement
+phylogénétique, de ceux-là et ce qui les porte à cette hauteur, c'est
+seulement le degré supérieur d'intégration ou de centralisation,
+d'association ou de synthèse de fonctions jusqu'alors séparées.
+
+
+=Conception de l'âme.=--On considère avec raison comme le premier
+devoir de chaque science la _définition_ de l'objet qu'elle se propose
+d'étudier. Mais pour aucune science la solution de ce premier devoir
+n'est si difficile que pour la psychologie et le fait est d'autant
+plus remarquable que la _logique_, la science des définitions, n'est
+elle-même qu'une partie de la psychologie. Si nous rapprochons tout ce
+qui a été dit sur les notions essentielles de cette science par les
+philosophes et les naturalistes les plus remarquables de tous les
+temps, nous nous trouvons enserrés dans un chaos des vues les plus
+contradictoires. Qu'est-ce donc, en somme, que l'_âme_? Quel rapport
+a-t-elle avec l'_esprit_? Qu'entend-on proprement par _conscience_?
+Qu'est-ce qui différencie l'_impression_ du _sentiment_? Qu'est-ce que
+l'_instinct_? Quel est son rapport avec le _libre arbitre_? Qu'est-ce
+qu'une _représentation_? Quelle différence y a-t-il entre
+l'_entendement_ et la _raison_? Et qu'est-ce au fond que le
+_sentiment_[19]? Quelles sont les relations de tous ces «phénomènes
+psychiques» avec le _corps_?
+
+ [19] Nous traduisons «Gemüth» par sentiment, le même mot qui nous
+ a servi un peu plus haut à traduire «Gefühl». La traduction n'est
+ cette fois qu'approximative, le mot «Gemüth» étant un idiotisme.
+
+Les réponses à ces questions et à d'autres qui s'y rattachent sont
+aussi différentes que possible; non seulement les plus grandes
+autorités ont là-dessus des manières de voir opposées, mais encore,
+pour une seule et même de ces autorités _scientifiques_, il n'est pas
+rare de trouver au cours de l'évolution psychologique les manières de
+voir complétement changées. Certes, cette _métamorphose psychologique_
+de beaucoup de penseurs n'a pas peu contribué à amener cette
+_confusion colossale des idées_ qui règne en psychologie plus que dans
+tout autre domaine de la connaissance humaine.
+
+
+=Métamorphose psychologique.=--L'exemple le plus intéressant d'un
+changement aussi total des vues psychologiques aussi bien objectives
+que subjectives, c'est celui que nous fournit le guide le plus
+influent de la philosophie allemande, _Kant_. Le Kant de la jeunesse,
+le vrai _Kant critique_, était arrivé à cette conviction que
+les trois _puissances du mysticisme_--«Dieu, la liberté et
+l'immortalité»--étaient inadmissibles pour la _raison pure_; Kant
+vieilli, le _Kant dogmatique_, trouva que ces trois «fantômes
+capitaux» étaient des postulats de la _raison pratique_ et comme tels
+indispensables. Et plus, de nos jours, l'école si considérée des
+_Néokantiens_ prêche le «retour à Kant» comme l'unique salut devant
+l'épouvantable charivari de la métaphysique moderne; plus clairement
+se révèle l'indéniable et désastreuse contradiction entre les idées
+essentielles du jeune et du vieux _Kant_; nous reviendrons sur ce
+dualisme.
+
+Un intéressant exemple d'une variation analogue nous est fourni par
+deux des plus célèbres naturalistes de notre temps: R. VIRCHOW et DU
+BOIS-REYMOND; la métamorphose de leurs idées psychologiques doit
+d'autant moins être négligée que les deux biologistes berlinois,
+depuis plus de 40 ans, jouent un rôle des plus importants dans la plus
+grande des universités allemandes et exercent, tant directement
+qu'indirectement, une influence profonde sur la pensée moderne.
+VIRCHOW, à qui nous devons tant à titre de fondateur de la pathologie
+cellulaire, était, au meilleur temps de son activité scientifique,
+vers le milieu du siècle (et surtout pendant son séjour à Würzbourg,
+1849-1856) un pur _moniste_; il passait alors pour l'un des
+représentants les plus éminents de ce _matérialisme_ naissant qui
+s'était introduit vers 1855, par deux oeuvres célèbres parues presque
+en même temps: _La matière et la force_, de L. BUCUNER et _La foi du
+charbonnier et la science_, de C. VOGT. VIRCHOW exposait alors ses
+idées générales sur la biologie et les processus vitaux de
+l'homme--conçus tout comme des phénomènes mécaniques naturels--dans
+une série d'articles remarquables parus dans les _Archives d'anatomie
+pathologique_ qu'il dirigeait. Le plus important, sans contredit, de
+ses travaux et celui dans lequel VIRCHOW a exposé le plus clairement
+ses idées monistes d'alors, c'est son écrit sur «Les tendances vers
+l'unité dans la médecine scientifique» (1849). Ce fut certainement
+après mûre réflexion et parce qu'il était convaincu de la valeur
+philosophique de cet ouvrage, que VIRCHOW, en 1856, plaça cette
+«profession de foi médicale» en tête de ses _Etudes réunies de
+médecine scientifique_. Il y soutient les principes fondamentaux de
+notre monisme actuel, avec autant de clarté et de précision que je le
+fais ici en ce qui concerne la solution de l'«énigme de l'univers»; il
+défend la légitimité exclusive de la science expérimentale, dont les
+seules sources dignes de foi sont l'activité des sens et le
+fonctionnement du cerveau; il combat non moins nettement le dualisme
+anthropologique, toute prétendue révélation et toute «transcendance»,
+ainsi que ses deux avenues: «la foi et l'anthropomorphisme». Il fait
+ressortir avant tout le caractère moniste de l'anthropologie, le lien
+indissoluble entre l'esprit et le corps, la force et la matière; à la
+fin de sa préface, il s'exprime ainsi (p. 4): «Je suis convaincu que
+je ne serai jamais amené à nier le principe de l'_unité de la nature
+humaine_ et ses conséquences». Malheureusement cette «conviction»
+était une grave erreur; car, 28 ans après, VIRCHOW soutenait des
+idées, en principe tout opposées, cela dans le discours dont on a tant
+parlé, sur «La liberté de la science dans l'Etat moderne» qu'il
+prononça en 1877 à l'Assemblée des naturalistes, à Münich et dont j'ai
+repoussé les attaques dans mon écrit: _La science libre et
+l'enseignement libre_ (1878).
+
+Des contradictions analogues, en ce qui concerne les principes
+philosophiques les plus importants se rencontrent aussi chez DU
+BOIS-REYMOND, qui a remporté ainsi un bruyant succès auprès des écoles
+dualistes et surtout près de l'«Ecclesia militans». Plus ce célèbre
+rhéteur de l'Académie de Berlin avait défendu brillamment les
+principes généraux de notre monisme, plus il avait contribué à réfuter
+le vitalisme et la conception transcendantale de la vie, d'autant plus
+bruyant fut le cri de triomphe des adversaires lorsqu'en 1872, dans
+son discours sensationnel de l'_ignorabimus_, DU BOIS-REYMOND rétablit
+la conscience comme une énigme insoluble, l'opposant comme un
+phénomène surnaturel aux autres fonctions du cerveau. Je reviendrai
+plus loin là-dessus (ch. X).
+
+
+=Psychologie objective et Psychologie subjective.=--La nature spéciale
+d'un grand nombre de phénomènes de l'âme et surtout de la conscience,
+nous oblige à apporter certaines modifications à nos méthodes de
+recherche scientifique. Une circonstance surtout importante ici, c'est
+qu'à côté de l'observation ordinaire, _objective, extérieure_, il
+faut faire place à la _méthode introspective_, à l'observation
+_subjective, intérieure_ qui résulte du fait que notre «moi» se
+réfléchit dans la conscience. La plupart des psychologues partent de
+cette «certitude immédiate du moi»: _Cogito ergo sum!_ «Je pense donc
+je suis». Nous jetterons donc tout d'abord un regard sur ce moyen de
+connaissance et ensuite seulement sur les autres méthodes,
+complémentaires de celle-ci.
+
+
+=Psychologie introspective.= (Auto-observation de l'âme). La plus
+grande partie des documents sur l'âme humaine, consignés depuis des
+milliers d'années dans d'innombrables écrits, provient de l'étude
+introspective de l'âme, c'est-à-dire de l'_auto-observation_, puis des
+conclusions que nous tirons de l'association et de la critique de ces
+«expériences internes» subjectives. Pour une grande partie de l'étude
+de l'âme cette voie subjective est en général la seule possible,
+surtout pour l'étude de la _conscience_; cette fonction cérébrale
+occupe ainsi une place toute particulière et elle est devenue, plus
+que toute autre, la source d'innombrables erreurs philosophiques (cf.
+chap. X). Mais c'est un point de vue trop étroit et qui conduit à des
+notions très imparfaites, fausses même, que celui qui nous fait
+considérer cette auto-observation de notre esprit comme la source
+principale, sinon unique, où puiser pour le connaître, ainsi que le
+font de nombreux et distingués philosophes. Car une grande partie des
+phénomènes les plus importants de la vie de l'âme, surtout les
+_fonctions des sens_ (vue, ouïe, odorat, etc.), puis le _langage_, ne
+peuvent être étudiés que par les mêmes méthodes que toute autre
+fonction de l'organisme, à savoir d'abord par une recherche anatomique
+approfondie de leurs _organes_ et, secondement, par une exacte analyse
+physiologique des _fonctions_ qui en dépendent. Mais pour pouvoir
+faire cette «observation extérieure» de l'activité de l'âme et
+compléter par là les résultats de l'«observation intérieure», il faut
+une connaissance profonde de l'anatomie et de l'histologie, de
+l'ontogénie et de la physiologie humaines. Ces données fondamentales,
+indispensables, de l'anthropologie n'en font pas moins défaut chez la
+plupart des prétendus _psychologues_, ou sont très insuffisantes;
+aussi ceux-ci ne sont-ils pas en état de se faire même de leur âme,
+une idée suffisante. A cela s'ajoute la circonstance défavorable que
+cette âme, si vénérée par son possesseur, est souvent chez le
+psychologue une âme développée dans une direction unique (quelque haut
+perfectionnement qu'atteigne cette Psyché dans son sport spéculatif!),
+c'est en outre l'âme d'un _homme civilisé_, appartenant à une race
+supérieure, c'est-à-dire le dernier _terme_ d'une longue série
+phylétique évolutive, pour l'exacte compréhension duquel la
+connaissance de précurseurs nombreux et inférieurs serait
+indispensable. Ainsi s'explique que la plus grande partie de la
+puissante littérature psychologique soit aujourd'hui une maculature
+sans valeur. La méthode introspective a certainement une immense
+valeur, elle est indispensable, mais elle a absolument besoin de la
+collaboration et du complément que lui apportent les autres méthodes.
+
+
+=Psychologie exacte.=--Plus s'enrichissait, au cours de ce siècle, le
+développement des diverses branches de l'arbre de la connaissance
+humaine, plus se perfectionnaient les diverses méthodes des sciences
+particulières, plus grandissait le désir d'y apporter l'_exactitude_,
+c'est-à-dire de faire un examen empirique des phénomènes, aussi
+_exact_ que possible et de donner aux lois qui s'en pourraient déduire
+une formule aussi nette que possible, _mathématique_ quand il se
+pourrait. Mais ceci n'est réalisable que pour une petite partie de la
+science humaine, avant tout dans les sciences dont la tâche principale
+est la détermination de grandeurs mesurables; en première ligne les
+mathématiques, puis l'astronomie, la mécanique, et en somme une grande
+partie de la physique et de la chimie. Aussi désigne-t-on ces sciences
+du nom de _sciences exactes_, au sens propre du mot. Par contre, on a
+tort (et c'est souvent une cause d'erreur) de considérer, ainsi qu'on
+le fait volontiers, _toutes_ les sciences naturelles comme «exactes»,
+pour les opposer à d'autres, en particulier aux sciences historiques
+et «psychologiques». Car, pas plus que celles-ci, la plus grande
+partie des sciences naturelles ne sont susceptibles d'un traitement
+exact au sens propre; ceci vaut surtout pour la biologie et, parmi ses
+branches, pour la psychologie. Celle-ci n'étant qu'une partie de la
+physiologie doit, en général, participer des méthodes de la première.
+Elle doit, par l'observation et l'expérimentation, donner un fondement
+_empirique_, aussi exact que possible, aux phénomènes de la vie de
+l'âme; après quoi elle en doit tirer les lois de l'âme par des
+raisonnements inductifs et déductifs, et leur donner une formule aussi
+nette que possible. Mais, pour des raisons faciles à comprendre, une
+formule _mathématique_ ne sera que très rarement possible; on n'a pu
+en donner avec succès que pour une partie de la physiologie des sens;
+par contre, ces formules sont inapplicables à la plus grande partie de
+la physiologie du cerveau.
+
+
+=Psycho-physique.=--Une petite province de la psychologie qui semble
+accessible aux recherches «exactes» que l'on poursuit, a été, depuis
+vingt ans, étudiée avec grand soin et élevée au rang de discipline
+spéciale sous le nom de _psychophysique_. Ses fondateurs, les
+physiologistes FECHNER et WEBER de Leipzig, étudièrent d'abord avec
+exactitude la dépendance de la sensation par rapport à l'excitant
+externe, agissant sur l'organe sensoriel et, en particulier, le
+rapport quantitatif entre l'intensité de l'excitation et celle de la
+sensation. Ils trouvèrent que pour produire une sensation, un certain
+quantum précis et minimum d'excitation est nécessaire, «seuil de
+l'excitation», et qu'une excitation donnée doit toujours varier d'un
+surcroît précis: «seuil de la différence», avant que la sensation ne
+se modifie d'une manière sensible. Pour les sens les plus importants
+(la vue, l'ouïe, le sens de la pression) on peut poser cette loi que
+les variations des sensations sont proportionnelles à l'intensité des
+excitations. De cette «loi de WEBER», empirique, FECHNER déduisit, par
+des opérations mathématiques, sa «loi fondamentale psycho-physique»,
+en vertu de laquelle l'intensité de la sensation croît selon une
+progression arithmétique; celle de l'excitation, par contre, selon une
+progression géométrique. Néanmoins, cette loi de FECHNER, ainsi que
+d'autres «lois» psycho-physiques, a été attaquée de divers côtés et
+son «exactitude» contestée. Malgré tout, la «psycho-physique» moderne
+n'est pas loin d'avoir satisfait à tout ce qu'on attendait d'elle, à
+tous les voeux de ceux qui l'acclamaient il y a vingt ans; seulement
+le domaine de son application possible est très restreint. Et elle a
+une haute portée théorique en ce qu'elle nous démontre la valeur
+absolue des lois physiques sur une partie, restreinte il est vrai, du
+domaine de la prétendue «vie de l'âme», valeur revendiquée depuis
+longtemps par la psychologie matérialiste pour le domaine tout entier
+de la vie de l'âme. La méthode exacte s'est montrée, ici comme dans
+beaucoup d'autres branches de la physiologie, insuffisante et peu
+productive; en principe elle est sans doute partout désirable, mais
+malheureusement inapplicable dans la plupart des cas. Bien plus
+fécondes sont les méthodes comparative et génétique.
+
+
+=Psychologie comparée.=--La ressemblance frappante qui existe entre la
+vie psychique de l'homme et celle des animaux supérieurs est un fait
+depuis longtemps connu. La plupart des peuples primitifs, aujourd'hui
+encore, ne font aucune différence entre les deux séries de phénomènes
+psychiques, ainsi qu'en font foi les fables partout répandues, les
+vieilles légendes et les idées relatives à la métempsychose. La
+plupart des philosophes de l'antiquité classique étaient convaincus,
+eux aussi, de cette parenté, et entre les âmes humaine et animale, ils
+ne découvraient aucune différence essentielle qualitative, mais une
+simple différence quantitative. PLATON lui-même, qui affirma le
+premier la distinction fondamentale de l'âme et du corps, faisait
+traverser successivement à une seule et même âme (Idée), par sa
+théorie de la métempsychose, divers corps animaux et humains. C'est
+seulement le christianisme qui, rattachant étroitement la foi en
+l'immortalité à la foi en Dieu, posa la distinction fondamentale entre
+l'âme humaine immortelle et l'âme animale mortelle. Dans la
+philosophie dualiste, c'est avant tout sous l'influence de DESCARTES
+(1643) que cette idée s'implanta; il affirmait que l'homme seul a une
+«âme» véritable et avec elle la sensibilité et le libre arbitre; qu'au
+contraire, les bêtes sont des automates, des machines sans volonté ni
+sensibilité. Depuis, la plupart des psychologues--et KANT en
+particulier,--négligèrent complètement l'âme des animaux et
+réduisirent à l'homme l'objet des études psychologiques; la
+psychologie humaine, presque exclusivement introspective, fut privée
+de la comparaison féconde avec la psychologie animale et resta, pour
+cette raison, au même niveau inférieur qu'occupait la morphologie
+avant que CUVIER, en fondant l'anatomie comparée, ne l'élevât à la
+hauteur d'une «science naturelle philosophique».
+
+
+=Psychologie animale.=--L'intérêt scientifique ne se réveilla en
+faveur de l'âme animale que dans la seconde moitié du siècle dernier,
+parallèlement aux progrès de la zoologie et de la physiologie
+systématiques. L'intérêt fut stimulé surtout par l'écrit de REIMARUS:
+_Considérations générales sur les instincts animaux_ (Hambourg, 1760).
+Néanmoins, une étude scientifique plus sérieuse ne devint possible
+qu'avec la réforme fondamentale de la physiologie, dont nous sommes
+redevables au grand naturaliste berlinois, MÜLLER. Ce biologiste de
+génie, embrassant le domaine entier de la nature organique, tout
+ensemble la morphologie et la physiologie, introduisit pour la
+première fois les _méthodes exactes_ de l'observation et de
+l'expérimentation dans la physiologie tout entière et y rattacha en
+même temps, d'une manière générale, les _méthodes de comparaison_; il
+les appliqua aussi bien à la vie psychique, au sens le plus large
+(langage, organes des sens, fonctions du cerveau), qu'à tous les
+autres phénomènes vitaux. Le sixième livre de son _Manuel de
+physiologie humaine_ (1840) traite spécialement de «la vie de l'âme»
+et contient, en 80 pages, une quantité de considérations
+psychologiques des plus importantes.
+
+En ces quarante dernières années, il a paru un grand nombre d'écrits
+sur la psychologie comparée des animaux, provoqués en partie par
+l'impulsion puissante donnée en 1859 par DARWIN dans son ouvrage sur
+l'origine des espèces, et aussi par l'introduction de la _Théorie de
+l'évolution_ dans le domaine psychologique. Quelques-uns de ces écrits
+les plus importants sont dus à ROMANES et G. LUBBOCK, pour
+l'Angleterre; WUNDT, BÜCHNER, G. SCHNEIDER, FRITZ SCHULTZE et CHARLES
+GROOS, pour l'Allemagne; ESPINAS et JOURDAN, pour la France; TITO
+VIGNOLI, pour l'Italie. (J'ai donné les titres de quelques-uns des
+ouvrages les plus importants, au début de ce chapitre.)
+
+En Allemagne, WUNDT passe actuellement pour l'un des plus grands
+psychologues; il possède, sur la plupart des philosophes, l'avantage
+inappréciable de connaître à fond la _zoologie_, l'_anatomie_ et la
+_physiologie_. Autrefois préparateur et élève d'HELMHOLZ, WUNDT s'est
+de bonne heure habitué à appliquer les lois fondamentales de la
+physique et de la chimie au domaine tout entier de la physiologie et,
+par suite, dans l'esprit de MÜLLER, à la psychologie en tant que
+faisant partie de la physiologie. Placé à ce point de vue, WUNDT
+publia, en 1863, ses précieuses _Leçons sur l'âme chez l'homme et chez
+l'animal_. L'auteur y donne, comme il le dit lui-même dans la préface,
+la _preuve_ que le théâtre des principaux phénomènes psychiques est
+l'_âme inconsciente_ et il laisse notre regard «pénétrer dans ce
+_mécanisme_ de l'arrière-plan inconscient de l'âme qui élabore les
+incitations venues des impressions extérieures». Mais ce qui me paraît
+surtout important dans l'ouvrage de WUNDT et en faire surtout la
+valeur, c'est qu'on y trouve, «pour la première fois, la _loi_ _de la
+conservation de la force étendue au domaine psychique_ et, en outre,
+une série de faits empruntés à l'électro-physiologie utilisés pour la
+démonstration».
+
+Trente ans plus tard (1892), WUNDT publia une seconde édition, mais
+sensiblement abrégée et complètement remaniée, de ses _Leçons sur
+l'âme chez l'homme et chez l'animal_. Les principes les plus
+importants de la première édition sont complétement abandonnés dans la
+seconde et le point de vue _moniste_ y fait place à une conception
+purement dualiste. WUNDT lui-même dit, dans la préface de la seconde
+édition, qu'il ne s'est délivré que peu à peu des erreurs
+fondamentales de la première et que «depuis des années, il a appris à
+considérer ce travail comme un _péché de jeunesse_; son premier
+ouvrage pesait sur lui comme une _faute_, qu'il aspirait à expier, si
+bien que les choses parussent tourner pour lui». De fait, les vues
+essentielles de WUNDT, en psychologie, sont complètement opposées dans
+les deux éditions de ses _Leçons_, si répandues; elles sont, dans la
+première, toutes monistes et matérialistes, dans la seconde, toutes
+dualistes et spiritualistes. La première fois, la _psychologie_ est
+traitée comme une _science naturelle_, les mêmes principes lui sont
+appliqués qu'à la physiologie tout entière, dont elle n'est qu'une
+partie; trente ans plus tard, l'étude de l'âme est devenue pour lui
+une pure _science de l'esprit_, dont l'objet et les principes
+diffèrent complètement de ceux des sciences naturelles. Cette
+conversion trouve son expression la plus nette dans le principe du
+_parallélisme psycho-physique_, en vertu duquel, sans doute, «à chaque
+évènement psychique correspond un évènement physique quelconque», mais
+tous les deux sont complètement indépendants l'un de l'autre et il
+_n'existe pas entre eux de lien causal naturel_. Ce parfait _dualisme_
+du corps et de l'âme, de la nature et de l'esprit, a naturellement
+trouvé le plus vif succès près de la philosophie d'école alors
+régnante, qui y applaudit comme à un progrès important, d'autant plus
+que ce dualisme est professé par un naturaliste remarquable, qui a
+soutenu jadis les vues opposées. Comme je soutiens moi-même ces
+opinions «étroites» depuis plus de 40 ans et comme, en dépit des
+efforts les mieux intentionnés, je n'ai pas pu m'en départir, je
+considère naturellement les «péchés de jeunesse» du jeune
+physiologiste WUNDT comme des idées justes sur la nature et je les
+défends énergiquement contre les opinions opposées du vieux philosophe
+WUNDT.
+
+Il est très intéressant de constater le total _changement de principes
+philosophiques_ dont WUNDT nous offre ici l'exemple, comme autrefois
+KANT, WIRCHOW, DU BOIS-REYMOND, ainsi que BAER et d'autres. Dans leur
+jeunesse, ces naturalistes, intelligents et hardis, embrassent le
+domaine tout entier de leurs recherches biologiques d'un vaste regard,
+s'efforçant ardemment d'asseoir la connaissance dans sa totalité sur
+une base naturelle et une; dans leur vieillesse ils ont reconnu que ce
+n'était pas pleinement réalisable, aussi préfèrent-ils renoncer tout à
+fait à leur but.
+
+Pour excuser cette métamorphose psychologique, ils pourront
+naturellement prétendre que dans leur jeunesse ils n'ont pas vu toutes
+les difficultés de la grande tâche entreprise et qu'ils se sont
+trompés sur le vrai but; que c'est seulement après que leur esprit a
+mûri avec l'âge et qu'ils ont accumulé les expériences, qu'ils se sont
+convaincus de leurs erreurs et ont trouvé le vrai chemin qui conduit à
+la source de la vérité. Mais on peut aussi affirmer, inversement, que
+les grands savants, dans leur jeune âge, abordaient avec plus de
+courage et d'impartialité leur tâche difficile, que leur regard était
+plus libre et leur jugement plus pur; les expériences des années
+postérieures n'amènent pas seulement un enrichissement, mais un
+trouble de la vue et avec la vieillesse survient une dégénérescence
+graduelle, dans le cerveau comme dans les autres organes. En tout cas,
+cette métamorphose, quant à la théorie de la connaissance, est en
+elle-même un fait psychologique instructif; car elle montre, ainsi que
+tant d'autres formes de «changement d'opinions», que les plus hautes
+fonctions de l'âme sont soumises, au cours de la vie, à d'aussi
+importantes modifications individuelles que toutes les autres
+fonctions vitales.
+
+
+=Psychologie des peuples.=--Il importe beaucoup, si l'on veut étudier
+avec fruit la psychologie comparée, de ne pas borner la comparaison
+critique à l'animal et à l'homme en général, mais aussi de placer l'un
+à côté de l'autre les divers _échelons_ de la vie psychique de chacun
+d'eux. C'est seulement ainsi que nous parviendrons à apercevoir
+clairement la longue _échelle_ d'évolution psychique qui va, sans
+interruption, des formes vivantes les plus inférieures,
+monocellulaires, jusqu'aux Mammifères et, à leur tête, jusqu'à
+l'homme. Mais au sein de la race humaine, elle-même, ces échelons sont
+très nombreux et les rameaux de l'«arbre généalogique de l'âme»
+infiniment variés. La différence psychique entre le plus grossier des
+hommes incultes, au plus bas degré, et l'homme civilisé le plus
+accompli, au plus haut degré de l'échelle est colossale, bien plus
+grande qu'on ne l'admet généralement. L'importance de ce fait
+exactement mesurée a imprimé, surtout dans la seconde moitié du XIXe
+siècle, un vif élan à l'_Anthropologie des peuples primitifs_ (WAITZ),
+et donné à l'ethnographie comparée une haute importance pour la
+psychologie. Malheureusement, les matériaux bruts, en quantité énorme,
+réunis pour la constitution de cette science, n'ont pas encore subi
+une élaboration critique suffisante. On peut juger des idées confuses
+et mystiques qui règnent encore là, d'après la soi-disant «_Pensée des
+peuples_» du voyageur connu, ADOLPHE BASTIAN, lequel s'est rendu
+célèbre par la fondation, à Berlin, du «Musée d'ethnographie», mais
+qui, écrivain prolixe, nous présente une véritable monstruosité de
+compilation sans critique et de spéculation confuse.
+
+
+=Psychologie ontogénétique.=--La plus négligée, la moins employée de
+toutes les méthodes, dans l'étude de l'âme, a été jusqu'à présent
+l'_ontogénétique_; et pourtant ce sentier peu fréquenté est
+précisément celui qui nous mène le plus vite et le plus sûrement parmi
+la sombre forêt des préjugés, des dogmes et des erreurs
+psychologiques, jusqu'au point d'où nous pouvons voir clair dans
+beaucoup des plus importants «problèmes de l'âme». De même que dans
+tout autre domaine de l'embryologie organique, je commence par poser
+ici l'une en face de l'autre ses deux grandes branches, que j'ai
+distinguées dès 1866: l'embryologie (ontogénie) et la généalogie
+(phylogénie). L'_embryologie de l'âme_, la psychogénie individuelle ou
+biontique, étudie le développement graduel et progressif de l'âme chez
+l'individu et cherche à déterminer les lois qui le conditionnent. Pour
+une portion importante de la psychologie humaine, il y a beaucoup de
+fait depuis des milliers d'années; car la _pédagogie_ rationnelle a
+déjà dû, de bonne heure, s'imposer la tâche de connaître théoriquement
+le progrès graduel et la capacité d'éducation de l'âme de l'enfant,
+dont elle avait, en pratique, à réaliser l'harmonieux développement et
+qu'elle devait diriger. Seulement, la plupart des pédagogues étaient
+des philosophes spiritualistes et dualistes qui, par suite, se
+mettaient à l'oeuvre en y apportant d'avance les préjugés
+traditionnels de la psychologie spiritualiste. Depuis quelques
+dizaines d'années seulement, la méthode des sciences naturelles a
+gagné du terrain, même dans les écoles, sur cette direction
+dogmatique; on s'efforce aujourd'hui davantage, même quand on traite
+l'âme de l'enfant d'appliquer les principes de la doctrine
+évolutionniste. Les matériaux bruts contenus dans chaque âme
+individuelle d'enfant, sont déjà qualitativement donnés _à priori,
+hérités_ qu'ils sont des parents et des ancêtres; l'éducation a pour
+tâche de les amener à maturité, de les faire s'épanouir par
+l'instruction intellectuelle et l'éducation morale, c'est-à-dire par
+l'_adaptation_. Pour la science de notre premier développement
+psychique, c'est W. PREYER (1882) qui en a posé les fondements dans
+son intéressant ouvrage: _L'âme de l'enfant, observations relatives_
+_au développement intellectuel de l'homme dans les premières années
+de sa vie_. En ce qui concerne les stades et les métamorphoses
+ultérieures de l'âme individuelle, il reste encore beaucoup à faire:
+l'application légitime et pratique de la grande loi biogénétique
+commence à apparaître, ici aussi, comme le fanal lumineux de la
+compréhension scientifique.
+
+
+=Psychologie phylogénétique.=--Une époque nouvelle et féconde, une ère
+de développement plus grand commença, pour la psychologie comme pour
+toutes les sciences biologiques, lorsqu'il y a quarante ans CH. DARWIN
+y appliqua les principes de la théorie de l'évolution. Le septième
+chapitre de son ouvrage sur l'Origine des espèces (1859), ouvrage qui
+fit époque, est consacré à l'_instinct_; il contient la démonstration
+précieuse que les instincts des animaux sont soumis, comme toutes les
+autres fonctions vitales, aux autres lois générales du développement
+historique. Les instincts spéciaux des espèces animales distinctes
+sont transformés par l'_adaptation_ et ces «changements acquis» sont
+transmis par l'_hérédité_ aux descendants. Dans leur conservation et
+leur développement, la _sélection_ naturelle, au moyen de la «lutte
+pour la vie», joue le même rôle disciplinateur que la transformation
+de n'importe quelle fonction physiologique. Plus tard, dans plusieurs
+ouvrages, DARWIN a développé cette idée et montré que les mêmes lois
+de «développement intellectuel» règnent dans tout le monde organique,
+qu'elles valent pour l'homme comme pour les animaux et pour ceux-ci
+comme pour les plantes. L'_unité du monde organique_, explicable par
+sa commune origine, s'étend ainsi au domaine tout entier de la vie de
+l'âme, depuis le plus simple organisme monocellulaire jusqu'à l'homme.
+
+Le développement ultérieur de la psychologie de DARWIN et son
+application aux divers domaines de la vie psychique sont dus à un
+remarquable naturaliste anglais, G. ROMANES. Malheureusement, sa mort
+récente, si prématurée, l'a empêché d'achever son grand ouvrage dans
+lequel toutes les parties de la psychologie comparée devaient être
+également constituées dans le sens de la doctrine moniste de
+l'évolution. Les deux parties de cet ouvrage qui ont paru comptent
+parmi les productions les plus précieuses de la littérature
+psychologique tout entière. En effet, conformément aux principes
+monistes des sciences naturelles modernes, ces ouvrages nous offrent
+premièrement, réunis et ordonnés, les _faits_ les plus importants qui,
+depuis des milliers d'années, ont été établis empiriquement, par
+l'observation et l'expérience, sur le domaine de la psychologie
+comparée. Secondement, ces faits sont ensuite examinés et groupés en
+vue d'une fin, par la _critique objective_; et troisièmement, il en
+découle en ce qui concerne les problèmes généraux les plus importants
+de la _psychologie_, ces raisonnements qui seuls, sont conciliables
+avec les principes de notre moderne doctrine moniste. Le premier
+volume composant l'oeuvre de ROMANES, porte ce titre, _L'évolution
+mentale chez les animaux_ (1885) et nous retrace toute la longue
+hiérarchie des stades de l'évolution psychique dans la série animale,
+depuis les impressions et les instincts les plus simples des animaux
+inférieurs jusqu'aux phénomènes les plus parfaits de la conscience et
+de la raison, chez les animaux supérieurs, tout cela s'enchaînant par
+des liens naturels. On trouve aussi dans ce volume de nombreuses notes
+tirées des manuscrits posthumes de DARWIN «sur l'instinct» en même
+temps qu'une «collection complète de tout ce que celui-ci a écrit sur
+la psychologie».
+
+La seconde et la plus importante partie de l'oeuvre de ROMANES, traite
+de l'_Evolution mentale chez l'homme et de l'origine des facultés
+humaines_[20] (1893). Le pénétrant psychologue y démontre d'une
+manière convaincante que _la barrière psychologique entre l'homme et
+l'animal est vaincue_! La pensée à l'aide des mots, le pouvoir
+d'abstraction de l'homme, se sont graduellement développés, sortis de
+degrés inférieurs où la pensée et la représentation ne s'aidaient pas
+encore de mots, degrés réalisés chez les Mammifères les plus proches
+de l'homme. Les plus hautes fonctions intellectuelles de l'homme, la
+_raison_, le _langage_ et la _conscience_ ne sont que les
+perfectionnements des mêmes fonctions aux degrés inférieurs où elles
+sont réalisées dans la série des _ancêtres primates_ (Simiens et
+Prosimiens). L'homme ne possède pas une seule «fonction
+intellectuelle» qui soit sa propriété exclusive. Sa vie psychique tout
+entière ne diffère de celles des Mammifères, ses proches, qu'en
+_degré_, non en _nature_, quantitativement, non qualitativement.
+
+ [20] Traduction française par H. de Varigny.
+
+Je renvoie les lecteurs qui s'intéressent à cette capitale «question
+de l'âme», à l'ouvrage fondamental de ROMANES. Je suis d'accord, sur
+presque tous les points et toutes les affirmations, avec lui et avec
+DARWIN; lorsqu'il semble y avoir des différences entre l'opinion de
+ces auteurs et les vues que j'ai exposées précédemment, elles
+proviennent soit d'une expression imparfaite chez moi ou d'une
+différence insignifiante dans l'application des termes fondamentaux.
+D'ailleurs, c'est une des caractéristiques de cette «science des
+termes» qu'en ce qui concerne les termes fondamentaux les plus
+importants, les philosophes les plus marquants aient des manières de
+voir toutes différentes.
+
+
+Place de la psychologie dans le système des sciences biologiques.
+
+ =Biologie=
+ Science de l'organisme
+ (Anthropologie, Zoologie et Botanique)
+ ^
+ |--------+-----------------+-------------------+--------------|
+ | | |
+ =Morphologie= | =Biogénie=
+ Science des formes | Histoire du développement
+ |---+--------^-------+-----| | |-------+--------^--------+------|
+ | | | | |
+ =Anatomie= | =Histologie= | =Ontogénie= | =Phylogénie=
+ Science | Science | Histoire | Histoire
+ des organes | des tissus | de l'embryon | de la race
+ |
+
+ =Physiologie=
+ Science des fonctions
+ |-----------------------^------------------------------------|
+ | |
+ Physiologie des Physiologie des
+ =fonctions animales= =fonctions végétatives=
+ (Sensation et Mouvement) (Nutrition et Reproduction)
+ |-------+--------^---------+--| |---------+-------^----+--------|
+ | | | | |
+ =Esthématique= | =Phoronomie= =Trophonomie= =Gonimatique=
+ Science | Science Science Science
+ de la sensation | du mouvement des échanges de la
+ | de matériaux génération
+ =Psychologie=
+ Science de l'âme
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+Degrés dans la hiérarchie de l'âme.
+
+ ÉTUDES MONISTES DE PSYCHOLOGIE COMPARÉE.--L'ÉCHELLE
+ PSYCHOLOGIQUE.--PSYCHOPLASMA ET SYSTÈME NERVEUX.--INSTINCT ET
+ RAISON.
+
+ «Le plus merveilleux des phénomènes naturels, celui que nous
+ appelons d'un nom légué par la tradition _esprit_ ou _âme_, est
+ une propriété absolument générale de tout ce qui vit. Dans toute
+ matière vivante, dans tout protoplasma, il faut bien reconnaître
+ l'existence des premiers éléments de la vie psychique, la forme
+ rudimentaire de sensibilité au _plaisir_ et à la _douleur_, la
+ forme rudimentaire de l'_attraction_ et de la _répulsion_. Mais
+ les divers degrés de développement et de composition de cette
+ âme varient avec les divers êtres vivants; ils nous acheminent,
+ depuis la muette _âme cellulaire_, à travers une longue série
+ d'intermédiaires de plus en plus élevés, jusqu'à l'_âme
+ humaine_, consciente et raisonnable».
+
+ _Ame cellulaire et cellule psychique_ (1878).
+
+
+
+
+SOMMAIRE DU CHAPITRE VII
+
+ Unité psychologique de la nature organique.--Base matérielle de
+ l'âme: le psychoplasma.--Echelle des sensations.--Echelle des
+ mouvements.--Echelle des réflexes.--Réflexes simples et
+ réflexes complexes.--L'acte réflexe et la conscience.--Echelle
+ des représentations.--Représentations inconscientes et
+ représentations conscientes.--Echelle de la mémoire.--Mémoire
+ inconsciente et mémoire consciente.--Association des
+ représentations.--Instincts.--Instincts primaires et instincts
+ secondaires.--Echelle de la raison.--Langage.--Mouvements
+ émotifs et passions.--Volonté--Libre arbitre.
+
+
+LITTÉRATURE
+
+ CH. DARWIN.--_De l'expression des émotions chez l'homme et chez
+ les animaux._ Trad franç.
+
+ W. WUNDT.--_Vorlesungen über die Menschen und Thierseele._ 2te
+ Auflage, Leipzig, 1892.
+
+ FRITZ SCHULTZE.--_Vergleichende Seelenkunde._ Leipzig, 1897.
+
+ L. BUCHNER.--_Aus dem Geistesleben der Thiere, oder Staaten und
+ Thaten der Kleinen._ 4te Aufl., Berlin, 1897.
+
+ A. ESPINAS.--_Les sociétés animales._ Etudes de psychologie
+ comparée.
+
+ TITO VIGNOLI.--_De la loi fondamentale de l'intelligence dans le
+ règne animal._ Trad. allem.
+
+ C. LLOYD MORGAN.--_Animal life and intelligence._ London, 1890.
+
+ W. BOLSCHE.--_Das Liebesleben in der Natur. (Etude sur
+ l'évolution de l'amour)._ Leipzig, 1898.
+
+ G. ROMANES.--_L'évolution mentale dans le règne animal et chez
+ l'homme._ Trad. franç.
+
+
+Les progrès immenses que la psychologie, avec l'aide de la théorie
+évolutionniste, a accomplis dans la seconde moitié du XIXe siècle, ont
+abouti à ceci: que nous reconnaissons l'_unité psychologique du monde
+organique_. La psychologie comparée, conjointement à l'ontogénie et à
+la phylogénie de l'âme, nous ont convaincus que la vie organique à
+tous ses degrés, depuis les plus simples protistes monocellulaires
+jusqu'à l'homme, est le produit des mêmes forces naturelles
+élémentaires, des mêmes fonctions physiologiques de sensation et de
+mouvement. La tâche fondamentale pour la psychologie scientifique de
+l'avenir ne sera donc pas, comme elle l'a été jusqu'à présent,
+l'analyse exclusivement subjective et introspective de l'âme à son
+plus haut degré de perfectionnement--de l'âme au sens où l'entendent
+les philosophes--mais l'étude objective et comparative de la longue
+série d'échelons, de la longue suite de stades inférieurs et animaux
+qu'a dû parcourir en se développant l'esprit humain. Distinguer les
+divers degrés de cette échelle psychologique et démontrer leur
+enchaînement phylogénétique ininterrompu, telle est la belle tâche à
+laquelle on ne s'est sérieusement appliqué que depuis quelques
+dizaines d'années et qui a surtout été abordée dans l'ouvrage
+remarquable de ROMANES. Nous nous contenterons ici de traiter très
+brièvement quelques-unes des questions les plus générales auxquelles
+nous conduit la connaissance de cette suite d'étapes.
+
+
+=Base matérielle de l'âme.=--Tous les phénomènes de la vie de l'âme
+sans exception sont liés à des processus matériels ayant lieu dans la
+substance vivante du corps, dans le _plasma_ ou _protoplasma_. Nous
+avons désigné la partie de celui-ci qui apparaît comme le support
+indispensable de l'âme, du nom de _psychoplasma_ («substance de
+l'âme», au sens moniste) c'est-à-dire que nous n'entendons par là
+aucune «essence» particulière, mais nous considérons l'_âme comme un
+concept collectif désignant l'ensemble des fonctions psychiques du
+plasma_. L'âme, en ce sens, est aussi bien une abstraction
+physiologique que les termes «échange des matériaux» ou «génération».
+Chez l'homme et les animaux supérieurs, par suite de l'extrême
+division du travail dans les organes et les tissus, le psychoplasma
+est un élément différencié du système nerveux le _neuroplasma_ des
+cellules ganglionnaires et de leurs prolongements centrifuges, les
+fibres nerveuses. Chez les animaux inférieurs, par contre, qui ne
+possèdent pas encore de nerfs ni d'organes des sens distincts, le
+psychoplasma n'est pas encore parvenu à se différencier pour exister
+d'une manière indépendante, pas plus que chez les plantes. Chez les
+protistes monocellulaires, enfin, le psychoplasma est, soit identique
+au _protoplasma_ vivant tout entier qui constitue la simple cellule,
+soit à une partie de celui-ci. En tous cas, aussi bien à ces degrés
+inférieurs qu'aux degrés supérieurs de l'échelle psychologique, une
+certaine composition _chimique_ du psychoplasma et une certaine
+manière d'être _physique_ en lui sont indispensables dès que l'«âme»
+doit fonctionner ou travailler. Cela vaut aussi bien pour l'activité
+psychique élémentaire (sensation et mouvement plasmatiques) chez les
+Protozoaires, que pour les fonctions complexes des organes sensoriels
+et du cerveau chez les animaux supérieurs et, à leur tête, chez
+l'homme. Le travail du psychoplasma, que nous nommons «âme» est
+toujours lié à des échanges de matériaux.
+
+
+=Echelle des sensations.=--Tous les organismes vivants, sans
+exception, sont sensibles; ils distinguent les conditions du milieu
+extérieur environnant et réagissent sur lui par certains changements
+produits en eux-mêmes. La lumière et la chaleur, la pesanteur et
+l'électricité, les processus mécaniques et les phénomènes chimiques du
+milieu environnant agissent comme _excitants_ sur le _psychoplasma_
+sensible et provoquent des changements dans sa composition
+moléculaire. Comme stades principaux de sa _sensibilité_, nous
+distinguerons les 5 degrés suivants:
+
+I. Aux stades les plus inférieurs de l'organisation, le _psychoplasma_
+tout entier, comme tel, est sensible et réagit à l'action des
+excitants: c'est le cas des protistes les plus primitifs, de beaucoup
+de plantes et d'une partie des animaux supérieurs.--II. Au second
+stade commencent à se développer, à la surface du corps, de simples
+_instruments sensoriels_ non différenciés, sous forme de poils
+protoplasmiques et de taches pigmentaires, précurseurs des organes du
+tact et des yeux; c'est le cas d'une partie des protistes supérieurs,
+mais aussi de beaucoup d'animaux et de plantes inférieurs.--III. Au
+troisième stade, de ces éléments simples vont se développer, par
+_différenciation, des organes sensoriels spécifiques_, ayant chacun
+une adaptation propre; instruments chimiques de l'odorat et du goût,
+organes physiques du tact et du sens de la température, de l'ouïe et
+de la vue. L'«énergie spécifique» de ces organes sensibles supérieurs
+n'est pas chez eux une qualité originelle, mais une propriété acquise
+graduellement par une adaptation fonctionnelle et une hérédité
+progressive.--IV. Au quatrième stade apparaît la centralisation, ou
+_intégration du système nerveux_ et par là, en même temps, celle de la
+sensation; par l'association des sensations auparavant isolées ou
+localisées, se forment les représentations qui, tout d'abord, restent
+encore inconscientes: c'est le cas chez beaucoup d'animaux inférieurs
+et supérieurs.--V. Au cinquième stade, par la réflexion des sensations
+dans une partie centrale du système nerveux, se développe la plus
+haute fonction psychique, la _sensation consciente_, c'est le cas chez
+l'homme et les Vertébrés supérieurs, probablement aussi chez une
+partie des Invertébrés supérieurs, surtout des Articulés.
+
+
+=Echelle des mouvements.=--Tous les corps vivants de la nature, sans
+exception, se meuvent spontanément, à l'inverse de ce qui a lieu chez
+les corps inorganisés, fixés et immobiles (les cristaux, par exemple);
+c'est-à-dire qu'il se passe dans le _psychoplasma_ vivant des
+changements de position des parties, par suite de causes internes,
+lesquelles s'expliquent par la constitution chimique de ce
+psychoplasma lui-même. Ces mouvements vitaux actifs peuvent être en
+partie perçus directement, par l'observation, tandis qu'en partie ils
+ne sont connus qu'indirectement, par leurs effets. Nous en
+distinguerons 5 degrés: I. Au degré le plus inférieur de la vie
+organique (chez les Chromacées, beaucoup de protophytes, et chez les
+métaphytes inférieurs), nous ne constatons que ces mouvements de
+_croissance_ qui sont communs à tous les organismes. Ils se produisent
+d'ordinaire si lentement qu'on ne peut pas les observer immédiatement,
+mais par un procédé indirect, en induisant de leurs résultats,
+du changement de grandeur et de forme du corps en voie de
+développement.--II. Beaucoup de protistes, en particulier les algues
+monocellulaires du groupe des Diatomées et des Desmidiacées, se
+meuvent en rampant ou en nageant, grâce à une _secrétion_, par la
+simple excrétion d'une masse muqueuse.--III. D'autres organismes,
+flottant dans l'eau (par exemple, beaucoup de radiolaires, de
+Siphonophores, de Cténophores, etc.) s'élèvent ou s'enfoncent dans
+l'eau en modifiant leur _poids spécifique_, tantôt par osmose, tantôt
+en expulsant ou emmagasinant de l'air.--IV. Beaucoup de plantes, en
+particulier les impressionnables sensitives (mimosa) et autres
+Papilionacées, exécutent, avec leurs feuilles ou d'autres parties, des
+mouvements au moyen d'un _changement de turgescence_, c'est-à-dire
+qu'elles modifient la tension du protoplasma et par suite sa pression
+sur la paroi cellulaire élastique qui l'enveloppe.--V. Les plus
+importants de tous les mouvements organiques sont les _phénomènes_
+_de contraction_, c'est-à-dire les changements de forme de la
+superficie du corps qui sont liés à des modifications réciproques de
+position dans ses parties; ils se produisent toujours en traversant
+deux états différents ou phases du mouvement: la phase de
+_contraction_ et celle d'_expansion_. On distingue comme quatre formes
+différentes de concentration du protoplasma: _a. les mouvements
+amiboïdes_ (chez les Rhizopodes, les globules du sang, les cellules
+pigmentaires, etc.); _b. les courants plasmiques_, analogues, à
+l'intérieur de cellules entourées d'une membrane; _c. les mouvements
+vibratiles_ (mouvement d'un flagellum ou de cils chez les Infusoires,
+les Spermatozoïdes, les cellules de l'épithélium à cils vibratiles);
+et enfin _d. le mouvement musculaire_ (chez la plupart des animaux).
+
+
+=Echelle des réflexes= (phénomènes réflexes, mouvements réflexes,
+etc.).--L'activité élémentaire de l'âme, produite par la liaison d'une
+sensation à un mouvement, est désignée par nous du nom de _réflexe_
+(au sens le plus large), ou de _fonction réflexe_, ou mieux encore
+d'_action réflexe_. Le mouvement (n'importe de quelle sorte) apparaît
+ici comme la suite immédiate de l'_excitation_ provoquée par
+l'impression; c'est pourquoi, dans le cas le plus simple (chez les
+protistes) on l'a désigné du simple nom de _mouvement d'excitation_.
+Tout protoplasma vivant est irritable. Tout changement physique ou
+chimique du milieu extérieur environnant peut, dans certaines
+circonstances, agir comme excitant sur le psychoplasma et produire ou
+«contrebalancer» un mouvement. Nous verrons, plus tard, comment
+l'importante notion physique d'_équilibre_ rattache immédiatement les
+plus simples réflexes organiques aux mouvements mécaniques analogues
+dans la nature inorganique (par exemple, l'explosion de la poudre par
+une étincelle, de la dynamite par un choc). Nous distinguons dans
+l'échelle des réflexes les sept degrés suivants:
+
+I.--Au stade le plus bas de l'organisation, chez les protistes
+inférieurs, les excitations du monde extérieur (lumière, chaleur,
+électricité, etc.), ne provoquent dans le _protoplasma_ non
+différencié, que ces indispensables mouvements internes de croissance
+et d'échange qui sont communs à tous les organismes et indispensables
+à leur conservation. Il en va de même pour la plupart des plantes.
+
+II.--Chez beaucoup de Protistes qui se meuvent librement (surtout chez
+les Amibes, les Héliozoaires et surtout les Rhizopodes) les
+excitations extérieures provoquent sur tous les points de la
+superficie du corps monocellulaire, des mouvements qui se traduisent
+par des changements de lieu (mouvements amiboïdes, formation de
+pseudopodes, contraction et extension des pseudopodes); ces
+prolongements mal déterminés et modifiables du protoplasma ne sont pas
+encore des organes constants. L'excitabilité organique générale se
+traduit de la même façon, par un _réflexe non différencié_, chez les
+impressionnables sensitives et chez les Métazoaires inférieurs; chez
+ces organismes pluricellulaires, les excitations peuvent être
+transmises d'une cellule à l'autre, puisque toutes les cellules, par
+leurs prolongements, sont en rapport de contiguïté.
+
+III.--Chez beaucoup de Protistes, et en particulier chez les
+Protozoaires ayant atteint un haut degré de développement, le corps
+monocellulaire se différencie déjà en deux sortes d'organes des plus
+rudimentaires: organes sensibles du tact et organes moteurs du
+mouvement; les deux instruments sont des prolongements directs et
+externes du protoplasma; l'excitation qui atteint le premier de ces
+organes est transmise immédiatement au second par le psychoplasma du
+corps monocellulaire et en provoque la contraction. Ce phénomène
+s'observe surtout clairement (ou se démontre expérimentalement) chez
+beaucoup d'Infusoires fixés (par exemple chez le poteriodendron parmi
+les Flagellés, chez la vorticelle parmi les Ciliés). La plus faible
+excitation qui atteint les prolongements vibratiles très
+impressionnables (flagellum ou cils) situés à l'extrémité libre de la
+cellule, produit aussitôt une contraction de l'un des bouts en forme
+de fil, à l'autre bout fixé. On désigne ce phénomène du nom d'_arc
+réflexe simple_[21].
+
+ [21] MAX VERWORN. _Allgemeine Physiologie_, 2te Aufl., 1897.
+
+IV.--A ces processus qui se passent dans l'organisme monocellulaire
+des Infusoires, se rattache immédiatement le mécanisme intéressant des
+_cellules neuromusculaires_, que nous trouvons dans le corps
+pluricellulaire de beaucoup de Métazoaires inférieurs, en particulier
+chez les Cnidiés (polypes, coraux). Chaque cellule neuro-musculaire,
+prise individuellement, est _organe réflexe isolé_; elle possède, à la
+surface de son corps, une partie sensible, au bout opposé et interne
+un filament musculaire mobile: celui-ci se contracte aussitôt que
+l'autre est excité.
+
+V.--Chez d'autres Cnidiés, en particulier chez les Méduses qui nagent
+librement (et qui sont proches parentes des polypes fixés),--la
+_cellule neuro-musculaire_ simple se subdivise en deux cellules
+différentes mais encore réunies par un filament: une _cellule
+sensorielle_ externe (dans l'épiderme) et une _cellule musculaire_
+interne (sous la peau); dans cet _organe réflexe bicellulaire_, la
+première cellule est l'organe élémentaire de la sensation, la seconde
+celui du mouvement; le filament de psychoplasma qui les relie est un
+pont qui permet à l'excitation de passer de la première à la seconde.
+
+VI.--Le progrès le plus important dans le développement progressif du
+mécanisme réflexe, c'est la différenciation de _trois_ cellules; à la
+place du simple pont dont nous venons de parler apparaît une troisième
+cellule indépendante, la _cellule psychique_ ou cellule ganglionnaire;
+en même temps survient une nouvelle fonction psychique, la
+_représentation_ inconsciente qui a son siège précisément dans cette
+cellule centrale. L'excitation est transmise, de la cellule
+sensorielle sensible tout d'abord à cette cellule représentative
+intermédiaire (cellule psychique) et de celle-ci, elle passe sous
+forme de commandement au mouvement, à la cellule musculaire motrice.
+Ces _organes réflexes tricellulaires_ prédominent chez la grande
+majorité des Invertébrés.
+
+VII.--A la place de cette combinaison, on trouve chez la plupart des
+Vertébrés l'_organe réflexe quadricellulaire_ consistant en ceci
+qu'entre la cellule sensorielle sensible et la cellule musculaire
+motrice, non plus une, mais deux cellules psychiques différentes sont
+intercalées. L'excitation externe passe ici de la cellule sensorielle,
+par voie centripète, à la _cellule sensitive_ (cellule psychique
+sensible), puis de celle-ci à la _cellule de la volition_ (cellule
+psychique motrice) et c'est seulement cette dernière qui la transmet à
+la cellule musculaire contractile. Par le fait que de nombreux organes
+réflexes analogues s'associent, et que de nouvelles cellules
+psychiques sont intercalées, se constitue le mécanisme compliqué
+réflexe de l'homme et des Vertébrés supérieurs.
+
+
+=Réflexes simples et réflexes complexes.=--La différence importante
+que nous avons établie aux points de vue morphologique et
+physiologique entre les organismes monocellulaires (Protistes) et les
+pluricellulaires (Histones) existe de même quand il s'agit de
+l'activité psychique élémentaire, de l'action réflexe. Chez les
+_Protistes monocellulaires_ (aussi bien chez les plantes primitives
+plasmodomes, les Protophytes, que chez les animaux primitifs
+plasmophages, les Protozoaires) le processus physique du réflexe tout
+entier se passe à l'intérieur du protoplasma d'une cellule unique;
+leur «âme cellulaire» apparaît encore comme une fonction unique du
+psychoplasma, ses diverses phases ne commençant à se différencier
+qu'au cours de la différenciation d'organes distincts. Déjà chez les
+Protistes cénobiontes, dans les _colonies cellulaires_ (par exemple le
+volvox, le carchesium) apparaît le deuxième stade d'activité
+cellulaire, l'_action réflexe composée_. Les nombreuses cellules
+sociales qui composent ces colonies cellulaires ou cénobies, sont
+toujours en rapport plus ou moins étroit, souvent reliées directement
+les unes aux autres par des filaments, véritables ponts de plasma.
+Une excitation qui atteint une ou plusieurs des cellules de cette
+association est communiquée aux autres par les ponts de réunion et
+peut provoquer chez toutes, une contraction collective. Cette
+association existe aussi dans les tissus des plantes et des animaux
+pluricellulaires. Tandis qu'on admettait autrefois, à tort, que les
+cellules des tissus végétaux existaient contiguës mais isolées les
+unes des autres, aujourd'hui on démontre partout l'existence de fins
+filaments protoplasmiques qui traversent les épaisses membranes
+cellulaires et maintiennent partout des rapports matériels et
+psychologiques entre leurs protoplasmas vivants. Ainsi s'explique que
+l'ébranlement de l'impressionnable racine du mimosa, provoqué par les
+pas du promeneur sur le sol, transmette aussitôt l'excitation à toutes
+les cellules de la plante, amenant toutes les feuilles délicates à se
+reployer, tous les pétioles à tomber.
+
+
+=Action réflexe et conscience.=--Un caractère important commun à tous
+les phénomènes réflexes, c'est le _manque de conscience_. Pour des
+raisons que nous exposons au chapitre X, nous n'admettons une
+conscience réelle que chez l'homme et les animaux supérieurs, et nous
+la refusons aux plantes, aux animaux inférieurs et aux Protistes; chez
+ces derniers, par conséquent, _tous les mouvements d'excitation_
+doivent être considérés _comme des réflexes_, c'est-à-dire que tels
+sont tous les mouvements en général, en tant qu'ils ne sont pas
+produits _spontanément_ ou par des causes internes (mouvements
+impulsifs ou automatiques)[22]. Il en va autrement chez les animaux
+supérieurs qui présentent un système nerveux centralisé et des organes
+des sens parfaits. Ici, l'activité psychique réflexe a graduellement
+donné lieu à la conscience et l'on voit apparaître les actes
+volontaires conscients s'opposant aux réflexes, qui subsistent à côté
+d'eux. Mais nous devons ici, comme pour les instincts, distinguer
+deux phénomènes essentiellement différents: les réflexes primaires et
+les secondaires. Les _réflexes primaires_ sont ceux qui,
+phylogénétiquement, n'ont jamais été conscients, c'est-à-dire qui ont
+conservé leur nature originelle (héritée d'ancêtres animaux
+inférieurs). Les _réflexes secondaires_, au contraire, sont ceux qui
+furent, chez les ancêtres, des actes volontaires conscients mais qui,
+plus tard, par l'habitude ou la disparition de la conscience, sont
+devenus inconscients. On ne peut ici--pas plus qu'ailleurs--tracer une
+ligne de démarcation précise entre les fonctions psychiques
+conscientes et les inconscientes.
+
+ [22] MAX VERWORN. _Psychophysiologische Protisten-Studien_
+ (1889). S. 135.
+
+
+=Echelle des représentations.= (Dokèses).--Les psychologues
+d'autrefois (HERBART, par exemple), ont considéré la «représentation»
+comme le phénomène psychique essentiel d'où tous les autres
+dérivaient. La psychologie comparée moderne accepte cette idée en tant
+qu'il s'agit de la représentation _inconsciente_; elle tient, au
+contraire, la représentation _consciente_ pour un phénomène secondaire
+de la vie psychique qui fait encore entièrement défaut chez les
+plantes et les animaux inférieurs et ne se développe que chez les
+animaux supérieurs. Parmi les nombreuses définitions contradictoires
+qu'ont données les psychologues du terme de _représentation_,
+(DOKESIS) la plus juste nous semble celle qui entend par là l'_image
+interne_ de l'objet externe, lequel se transmet à nous par
+l'impression («idée» en un sens particulier). Nous distinguerons, dans
+l'échelle croissante de la fonction de représentation, quatre degrés
+principaux qui sont les suivants:
+
+I.--_Représentation cellulaire._--Aux stades les plus inférieurs, la
+représentation nous apparaît comme une fonction physiologique générale
+du psychoplasma; déjà chez les plus simples Protistes monocellulaires,
+les impressions laissent dans ce psychoplasma des traces durables qui
+peuvent être reproduites par la mémoire. Parmi plus de quatre mille
+espèces de Radiolaires que j'ai décrites, chaque espèce particulière
+est caractérisée par une forme de squelette spéciale, qui s'est
+transmise à elle par l'hérédité. La production de ce squelette
+spécifique, d'une structure souvent des plus compliquées, par une
+cellule des plus simples (presque toujours sphérique), ne peut
+s'expliquer que si nous attribuons au plasma, matière composante, la
+propriété de représentation et, de fait, celle toute spéciale de
+«sentiment plastique de la distance», ainsi que je l'ai montré dans ma
+_Psychologie des Radiolaires_[23].
+
+ [23] E. HAECKEL. _Allg. Naturgesch. der Radiolaren_, 1887. S.
+ 122.
+
+II.--_Représentation histonale._--Déjà chez les Cénobies ou colonies
+cellulaires de Protistes associés, mais plus encore dans les tissus
+des plantes et des animaux inférieurs, sans système nerveux (éponges,
+polypes), nous trouvons réalisé le second degré de représentation
+inconsciente, fondé sur une communauté de vie psychique entre de
+nombreuses cellules, étroitement liées. Si des excitations, qui se
+sont produites une seule fois, produisent non seulement un réflexe
+passager dans un organe (par exemple d'une feuille ou d'un bras de
+polype) mais laissent une impression durable qui sera reproduite
+spontanément plus tard, il faut bien admettre, pour expliquer ce
+phénomène, une représentation histonale, liée au psychoplasma des
+cellules associées en tissu.
+
+III.--_Représentation inconsciente des cellules ganglionnaires._--Ce
+troisième degré, plus élevé, de représentation est la forme la plus
+fréquente de cette fonction dans le règne animal; elle apparaît comme
+une localisation de la représentation en certaines «cellules
+psychiques». Dans le cas le plus simple, on ne la trouve, par
+conséquent, dans l'action réflexe, qu'au sixième degré de
+développement, lorsqu'est constitué l'organe réflexe tricellulaire; le
+siège de la représentation est alors la cellule psychique moyenne,
+intercalée entre la cellule sensorielle et la cellule musculaire
+motrice. Avec le développement croissant du système nerveux dans le
+règne animal, avec son intégration et sa différenciation croissantes,
+le développement de ces représentations inconscientes va, lui aussi,
+toujours croissant.
+
+IV.--_Représentation consciente des cellules cérébrales._--C'est
+seulement aux degrés supérieurs de l'organisation animale que se
+développe la conscience, comme fonction spéciale d'un organe central
+déterminé du système nerveux. Par le fait que les représentations
+deviennent conscientes et que certaines parties du cerveau prennent un
+développement considérable tendant à l'_association_ des
+représentations conscientes, l'organisme devient capable de ces
+fonctions psychiques supérieures désignées du nom de _pensée_,
+réflexion, entendement et _raison_. Bien que la limite phylogénétique
+soit des plus difficiles à tracer entre les représentations
+primitives, inconscientes et les secondaires, conscientes, on peut
+cependant admettre comme probable que celles-ci dérivent de celles-là
+_polyphylétiquement_. Car nous trouvons la pensée consciente et
+raisonnable, non seulement dans les formes supérieures de
+l'embranchement des Vertébrés (chez l'homme, les Mammifères, les
+Oiseaux, une partie des Vertébrés inférieurs)--mais encore chez les
+représentants les plus parfaits des autres groupes animaux (chez les
+fourmis et d'autres Insectes, les araignées et les Crustacés
+supérieurs parmi les Arthropodes, chez les Céphalopodes parmi les
+Mollusques).
+
+
+=Echelle de la mémoire.=--Elle présente un rapport étroit avec celle
+du développement des représentations; cette fonction capitale du
+psychoplasma--condition de tout développement psychique
+progressif--n'est au fond qu'une _reproduction de représentations_.
+Les empreintes que l'excitation avait produites en tant qu'impression
+sur le bioplasma et qui étaient devenues des représentations durables
+sont ranimées par la mémoire; elles passent de l'état _potentiel_ à
+l'état _actuel_. La «force de tension» latente dans le psychoplasma se
+transforme en «force vive» active. Correspondant aux quatre stades de
+la représentation, nous pouvons distinguer dans la mémoire quatre
+stades de développement progressif.
+
+I.--_Mémoire cellulaire._--Il y a déjà trente ans qu'$1, dans un
+travail plein de profondeur, a désigné la mémoire comme une «fonction
+générale de la matière organisée», soulignant la haute importance de
+cette fonction psychique «à laquelle nous devons presque tout ce que
+nous sommes et ce que nous possédons» (1870). J'ai repris plus tard
+cette pensée (1876) et j'ai cherché à l'établir en lui appliquant avec
+fruit la théorie de l'évolution (voir ma _Périgenèse des plastidules,
+essai d'explication mécaniste des processus élémentaires de
+l'évolution_[24]). J'ai cherché à prouver dans cette étude que la
+«mémoire inconsciente» était une fonction générale essentiellement
+importante, commune à tous les plastidules, c'est-à-dire à ces
+molécules ou groupes de molécules hypothétiques, que NAEGELI appelle
+_micelles_, d'autres _bioplastes_, etc. Seuls les plastidules
+_vivants_, molécules individuelles du plasma actif, se reproduisent et
+possèdent ainsi la mémoire: c'est là la différence essentielle entre
+la nature organique et l'inorganique. On peut dire: «L'_hérédité est
+la mémoire des plastidules_, par contre la variabilité est
+l'intelligence des plastidules». La mémoire élémentaire des protistes
+monocellulaires, se constitue à l'aide des mémoires moléculaires des
+plastidules ou micelles dont l'ensemble forme leur corps cellulaire
+vivant. Les effets les plus surprenants de cette mémoire inconsciente
+chez les Protistes monocellulaires sont surtout mis en lumière par
+l'infinie diversité et régularité de leur appareil protecteur si
+compliqué, le test et le squelette; une quantité d'exemples
+intéressants nous sont fournis, en particulier, par les _Diatomées_ et
+les _Cosmariées_ parmi les Protophytes, par les _Radiolaires_ et les
+_Thalamophores_, parmi les Protozoaires. Dans des milliers d'espèces
+de ces Protistes, la forme spécifique du squelette se transmet avec
+une _relative constance_, témoignant ainsi de la fidélité de la
+mémoire inconsciente cellulaire.
+
+ [24] E. HAECKEL. _Gesammelte populaere Vortraege 2tes_ Heft,
+ 1879.
+
+II.--_Mémoire histonale._--Quant au second degré de la mémoire, des
+preuves non moins intéressantes du souvenir inconscient des tissus
+nous sont fournies par l'hérédité des organes et des tissus divers
+dans le corps des plantes et des animaux inférieurs invertébrés
+(Spongiaires, etc.). Ce second degré nous apparaît comme une
+_reproduction des représentations histonales_ de cette association de
+représentations cellulaires qui commence dès la formation des Cénobies
+chez les Protistes sociaux.
+
+III.--De même on peut considérer le troisième degré, la _mémoire
+inconsciente_ de ces animaux qui possèdent déjà un système nerveux,
+comme une reproduction des «représentations inconscientes»
+correspondantes, emmagasinées dans certaines cellules ganglionnaires.
+Chez la plupart des animaux inférieurs, toute la mémoire est sans
+doute inconsciente. Mais même chez l'homme et les animaux supérieurs
+auxquels nous sommes bien obligés d'attribuer de la conscience,
+les fonctions quotidiennes de la mémoire inconsciente sont
+incomparablement plus nombreuses et variées que celles de la mémoire
+consciente; nous nous en convaincrons facilement par l'examen
+impartial de mille actions inconscientes que nous accomplissons
+journellement quand nous marchons, parlons, écrivons, mangeons, etc.
+
+IV.--_La mémoire consciente_, qui s'effectue chez l'homme et les
+animaux supérieurs au moyen de cellules cérébrales spéciales,
+n'apparaît par suite que comme une _réflexion intérieure_, survenue
+très tard, comme l'épanouissement dernier des mêmes reproductions de
+représentations psychiques, qui se réfléchissaient déjà chez nos
+ancêtres animaux inférieurs, en tant que phénomènes inconscients dans
+les cellules ganglionnaires.
+
+
+=Association des représentations.=--L'_enchaînement_ des
+représentations, qu'on désigne d'ordinaire du nom d'association des
+idées--ou, plus brièvement, d'association--présente également une
+longue échelle de degrés, des plus inférieurs aux plus supérieurs.
+Cette association, elle aussi, est encore à l'origine et de beaucoup
+le plus fréquemment _inconsciente_, «instinct»; ce n'est que dans les
+groupes animaux les plus élevés qu'elle devient graduellement
+_consciente_, «raison». Les conséquences psychiques de cette
+«association des idées» sont des plus diverses; cependant, une très
+longue échelle graduée conduit sans interruption des plus simples
+associations inconscientes, réalisées chez les Protistes inférieurs,
+aux plus parfaites liaisons d'idées conscientes, réalisées chez
+l'homme civilisé. L'_unité de la conscience_ chez celui-ci n'est
+regardée que comme le résultat suprême de cette association (HUME,
+CONDILLAC). Toute la vie psychique supérieure devient d'autant plus
+parfaite que l'association normale s'étend à des représentations
+indéfiniment plus nombreuses et que celles-ci s'ordonnent plus
+naturellement, conformément à la «critique de la raison pure». Dans le
+_rêve_, où cette critique fait défaut, l'association des
+représentations reproduites se fait souvent de la manière la plus
+confuse. Mais également dans les créations de la _fantaisie_ poétique,
+laquelle par des liaisons variées entre les représentations présentes
+en produit des groupes tout nouveaux, de même dans les hallucinations,
+etc., ces représentations s'ordonnent d'une manière antinaturelle et
+apparaissent ainsi, à qui les considère avec sang-froid, complètement
+_déraisonnables_. Ceci vaut tout particulièrement pour les _formes
+surnaturelles de la croyance_, les esprits du spiritisme et les images
+fantaisistes de la philosophie transcendantale et dualiste; mais
+précisément ces _associations anormales_ dont témoignent la croyance
+et la prétendue «révélation» sont diversement prisées et considérées
+comme les «biens intellectuels» les plus précieux de l'homme[25]. (Cf.
+ch. XVI.)
+
+ [25] ADALBERT SVOBODA. _Gestalten des Glaubens_, 1897.
+
+
+=Instincts.=--La psychologie surannée du moyen âge, qui néanmoins
+trouve encore aujourd'hui beaucoup de partisans, considérait la vie
+psychique chez l'homme et chez l'animal comme deux choses radicalement
+différentes; elle faisait dériver la première de la _raison_, la
+seconde de l'_instinct_. Conformément à l'histoire traditionnelle de
+la création, on admettait qu'à chaque espèce animale était inculquée,
+à l'instant de sa création et par son créateur, une qualité d'âme
+déterminée et inconsciente, et que ce _penchant naturel_ (instinct)
+propre à chaque espèce était aussi invariable que son organisation
+corporelle. Après que déjà LAMARCK (1809) en fondant sa théorie de la
+descendance, eût montré l'inadmissibilité de cette erreur, DARWIN
+(1859) la réfuta complètement. Il établit, s'appuyant sur sa théorie
+de la sélection, les principes essentiels suivants: I. Les instincts
+de chaque espèce sont variables suivant les individus et, par
+l'_adaptation_, ils sont soumis au changement aussi bien que les
+caractères morphologiques de l'organisation corporelle. II. Ces
+variations (provenant pour la plupart d'habitudes modifiées), sont en
+partie transmises aux descendants par l'_hérédité_, et au cours des
+générations elles s'accumulent et se fixent. III. La _sélection_
+(naturelle ou artificielle) réalise un choix parmi ces modifications
+héréditaires de l'activité psychique: elle conserve celles qui sont
+utiles et écarte celles qui le sont moins. IV. La _divergence_ de
+caractère psychique qui s'ensuit, amène ainsi, au cours des
+générations, l'apparition de nouveaux instincts, tout comme la
+divergence de caractère morphologique amène l'apparition de nouvelles
+espèces. Cette théorie de l'instinct de DARWIN est aujourd'hui admise
+par la plupart des biologistes; G. ROMANES, dans son remarquable
+ouvrage sur l'_Evolution mentale dans le règne animal_ (1885) a traité
+la question si à fond et en a si notablement étendu la portée, que je
+ne peux ici que renvoyer à cet auteur. Je remarquerai seulement que,
+selon moi, des instincts existent chez _tous_ les organismes, chez
+tous les Protistes et toutes les plantes, aussi bien que chez tous les
+animaux et tous les hommes; mais chez ces derniers ils entrent
+d'autant plus en régression que la _raison_ se développe à leurs
+dépens.
+
+Parmi les innombrables formes d'instincts, on en peut distinguer deux
+grandes classes: les primaires et les secondaires. Les _instincts
+primaires_ sont les tendances générales inférieures inhérentes au
+psychoplasma et inconscientes chez lui depuis le commencement de la
+vie organique, par dessus tout la tendance à la conservation de
+l'individu (protection et nutrition) et celle à la conservation de
+l'espèce (reproduction et soin des jeunes). Ces deux _tendances
+fondamentales_ de la vie organique, _la faim et l'amour_, sont à
+l'origine partout inconscientes, développées sans le concours de
+l'entendement ou de la raison; chez les animaux supérieurs, comme chez
+l'homme, elles sont devenues plus tard des objets de conscience.
+
+Il en va tout au contraire des _instincts secondaires_; ceux-ci se
+sont développés à l'origine par une adaptation intelligente, par des
+réflexions et des raisonnements de la part de l'entendement, ainsi que
+par des actes conscients en vue d'une fin; peu à peu ils sont devenus
+habituels au point que cette _altera natura_ agit inconsciemment et,
+se transmettant aux descendants par l'hérédité, apparaît comme
+«innée». La conscience et la réflexion, liées à l'origine à ces
+instincts particuliers des animaux supérieurs, se sont perdues au
+cours du temps et ont échappé aux plastidules (comme dans les cas
+d'«hérédité abrégée»). Les actes inconscients accomplis par les
+animaux supérieurs en vue d'une fin (par exemple les tendances
+artistiques) paraissent aujourd'hui des instincts innés. Ainsi se doit
+expliquer chez l'homme l'apparition des «connaissances _a priori_»
+innées, qui, à l'origine, _chez ses ancêtres_, se sont développées _a
+posteriori_ et empiriquement[26].
+
+ [26] E. HAECKEL. _Histoire de la création naturelle_, 9e éd.,
+ 1898.
+
+
+=Echelle de la raison.=--D'après les opinions psychologiques tout à
+fait superficielles trahissant une complète ignorance de la
+psychologie animale et qui ne reconnaissent qu'à l'homme une «âme
+véritable», c'est à lui seul aussi que peuvent être attribuées, comme
+bien suprême, la conscience et la _raison_. Cette grossière erreur,
+qui d'ailleurs se rencontre actuellement encore dans beaucoup de
+manuels a été absolument réfutée par la psychologie comparée de ces
+quarante dernières années. Les Vertébrés supérieurs (surtout les
+Mammifères voisins de l'homme) possèdent une raison aussi bien que
+l'homme lui-même et à travers la série animale on peut tout aussi bien
+suivre la longue évolution progressive de la raison, qu'à travers la
+série humaine. La différence entre la raison d'hommes tels que GOETHE,
+LAMARCK, KANT, DARWIN et celle de l'homme inculte le plus inférieur,
+d'un Wedda, d'un Akka, d'un nègre de l'Australie ou d'un Patagonien,
+est bien plus grande que la différence graduée entre la raison de ces
+derniers et celle des Mammifères «les plus raisonnables», des singes
+anthropoïdes et même des Papiomorphes, des chiens et des éléphants.
+Cette proposition importante, elle aussi, a été démontrée d'une
+manière absolument convaincante, à l'aide d'une comparaison critique
+approfondie, par ROMANES et d'autres. Nous n'y insisterons donc pas
+davantage, pas plus que sur la différence entre la _raison_ (ratio) et
+l'_entendement_ (intellectus); de ces termes et de leurs limites,
+comme de beaucoup d'autres termes essentiels à la psychologie, les
+philosophes les plus remarquables donnent les définitions les plus
+contradictoires. D'une manière générale, on peut dire que la faculté
+de _former des concepts_, commune aux deux fonctions cérébrales,
+s'applique avec l'entendement au cercle plus étroit des associations
+concrètes et toutes proches, avec la raison, au contraire, au cercle
+plus vaste des groupes d'associations abstraites et plus étendues.
+Dans la longue échelle qui conduit des actes réflexes et des instincts
+réalisés chez les animaux inférieurs à la raison, réalisée chez les
+animaux supérieurs, l'entendement devance la raison. Le fait surtout
+important, pour nos recherches de psychologie générale, c'est que ces
+fonctions psychiques supérieures, elles aussi, sont soumises aux lois
+de l'hérédité et de l'adaptation, tout comme leurs organes; ces
+_organes de la pensée_ chez l'homme et les Mammifères supérieurs,
+résident, ainsi que l'ont démontré les recherches de FLECHSIG (1894)
+dans ces parties de l'écorce cérébrale situées entre les quatre foyers
+sensoriels internes (cf. chap. X et XI).
+
+_Le langage._--Le haut degré de développement des concepts, de
+l'entendement et de la raison, qui met l'homme tellement au-dessus de
+l'animal, est étroitement lié au développement du langage. Mais ici
+comme là on peut démontrer l'existence d'une longue série
+ininterrompue de stades progressifs, conduisant des degrés les plus
+inférieurs aux supérieurs. Le langage est aussi peu que la raison
+l'apanage exclusif de l'homme. C'est plutôt au sens large un avantage
+commun à tous les animaux _sociaux supérieurs_, au moins à tous les
+Arthropodes et Vertébrés qui vivent en sociétés et en troupes; il leur
+est nécessaire pour s'entendre, pour se communiquer leurs
+représentations. Ceci ne peut se faire que par contact, ou par signes,
+ou par sons désignant des concepts. Le chant des oiseaux et celui des
+singes anthropoïdes chantants (hylobates) rentrent, eux aussi, dans le
+langage des sons de même que l'aboiement du chien et le hennissement
+du cheval, de même enfin que le chant du grillon et le cri de la
+cigale. Mais chez l'homme seul s'est développé ce _langage articulé,
+par concepts_, qui permet à sa raison d'atteindre à de si hautes
+conquêtes. La _philologie comparée_, une des sciences les plus
+intéressantes qui soient nées en ce siècle, a montré comment les
+nombreuses langues, si perfectionnées, parlées par les différents
+peuples, se sont développées graduellement, lentement, à partir de
+quelques langues originelles très simples (G. DE HUMBOLDT, BOPP,
+SCHLEICHER, STEINTHAL, etc.), AUGUSTE SCHLEICHER[27], d'Iéna, en
+particulier, a montré que le développement historique des langues
+s'effectue suivant les mêmes lois phylogénétiques que celui des autres
+fonctions physiologiques et de leurs organes. ROMANES (1893) a repris
+cette démonstration et montré d'une manière convaincante que le
+langage de l'homme ne diffère que par le _degré_ de développement, non
+en essence et par sa _nature_, de celui des animaux supérieurs.
+
+ [27] A. SCHLEICHER: _Die Darwin'sche Theorie und die
+ Sprachwissenschaft_ (Weimar, 1863); _Ueber die Bedeutung der
+ Sprache für die Naturgeschichte des Menschen_ (Weimar, 1865).
+
+
+=Echelle des émotions.=--L'important groupe de fonctions psychiques,
+désigné par le terme collectif de _sentiment_[28], joue un grand rôle
+dans la théorie de la raison, tant théorique que pratique. Pour notre
+manière de voir, ces phénomènes prennent une importance particulière
+parce qu'ici apparaît immédiatement le rapport direct de la fonction
+cérébrale avec d'autres fonctions physiologiques (battements du coeur,
+activité sensorielle, mouvement musculaire); c'est par là qu'apparaît
+avec la plus grande clarté ce qu'a d'anti naturel et d'inadmissible la
+philosophie qui veut séparer radicalement la psychologie de la
+physiologie.
+
+ [28] _Gemüth._
+
+Toutes les nombreuses manifestations de la vie émotive que nous
+trouvons chez l'homme s'observent aussi chez les animaux supérieurs
+(surtout chez les singes anthropomorphes et chez les chiens); si
+divers que soient leurs degrés de développement, ils peuvent se
+ramener tous aux deux _fonctions élémentaires de l'âme_, la sensation
+et le mouvement et à leur association dans le réflexe ou la
+représentation. C'est au domaine de la sensation, au sens large, que
+se rattache le _sentiment de plaisir et de peine_, qui détermine toute
+la manière d'être sentimentale,--et de même, c'est, d'autre part, au
+domaine du mouvement que se rattachent _l'attraction et la répulsion_
+correspondantes (amour et haine), l'effort pour obtenir le plaisir et
+éviter la peine.
+
+L'_attraction et la répulsion_ apparaissent comme la source primitive
+de la _volonté_, cet élément de l'âme d'une importance capitale, qui
+détermine le caractère de l'individu. Les _passions_, qui jouent un si
+grand rôle dans la vie psychique supérieure, ne sont que des
+grossissements des «émotions». Et celles-ci sont communes à l'homme et
+aux animaux, ainsi que ROMANES l'a montré récemment d'une manière
+éclatante. Au degré le plus primitif de la vie organique, nous
+trouvons déjà, chez tous les Protistes, ces sentiments élémentaires de
+plaisir et de peine, qui se manifestent par ce qu'on appelle leurs
+_tropismes_, dans leur _recherche_ de la lumière ou de l'obscurité, de
+la chaleur ou du froid, dans leur attitude variable à l'égard de
+l'électricité positive et négative. Au degré supérieur de la vie
+psychique, nous trouvons, par contre, chez l'homme civilisé, ces
+infimes nuances de sentiment, ces tons dégradés du ravissement et de
+l'horreur, de l'amour et de la haine, qui sont les ressorts de
+l'histoire et la mine inépuisable de la poésie. Et pourtant ces états
+élémentaires les plus primitifs du sentiment, réalisés dans le
+_psychoplasma_ des Protistes monocellulaires, sont reliés par une
+chaîne continue, faite de tous les intermédiaires imaginables, aux
+formes supérieures de la passion humaine, dont le siège est dans les
+cellules ganglionnaires de l'écorce cérébrale. Que ces formes
+elles-mêmes soient soumises absolument aux lois physiques, c'est ce
+qu'a déjà exposé le grand SPINOZA dans sa célèbre _Statique des
+passions_.
+
+
+=Echelle de la volonté.=--Le terme de _volonté_ est soumis, comme tous
+les termes psychologiques importants (ceux de représentation, d'âme,
+d'esprit, etc.), aux interprétations et définitions les plus variées.
+Tantôt la volonté, au sens le plus large, est considérée comme un
+attribut _cosmologique_: «le monde comme volonté et représentation»
+(SCHOPENHAUER); tantôt, au sens le plus étroit, elle est considérée
+comme un attribut _anthropologique_, comme la propriété exclusive de
+l'homme; c'est le cas de DESCARTES pour qui les animaux sont des
+machines sans sensations ni volonté. Dans le langage courant,
+l'existence de la volonté se déduit du phénomène de mouvement
+volontaire et on la tient ainsi comme une forme d'activité psychique
+commune à la plupart des animaux. Si nous analysons la volonté à la
+lumière de la physiologie et de l'embryologie comparées, nous nous
+convaincrons--comme dans le cas de la sensation--qu'il s'agit d'une
+propriété commune à tout _psychoplasma_ vivant. Les mouvements
+automatiques, aussi bien que les réflexes, déjà observés chez les
+Protistes monocellulaires, nous sont apparus comme la conséquence
+d'_aspirations_ liées indissolublement à la notion de vie. Chez les
+plantes et les animaux inférieurs, eux aussi, les aspirations ou
+_tropismes_ nous sont apparus comme la résultante des aspirations de
+toutes les cellules réunies.
+
+C'est seulement lorsque se développe «l'organe réflexe tricellulaire»,
+lorsqu'entre la cellule sensorielle sensible et la cellule musculaire
+motrice, la troisième cellule indépendante s'intercale, «cellule
+psychique ou ganglionnaire»,--que nous pouvons reconnaître en celle-ci
+un organe élémentaire indépendant de la volonté. Mais la volonté, chez
+les animaux inférieurs où ceci est réalisé, reste encore presque toute
+_inconsciente_. C'est seulement lorsque, chez les animaux supérieurs,
+se développe la conscience, comme une réflexion subjective des
+processus internes objectifs dans le neuroplasma des cellules
+psychiques, que la volonté atteint ce degré suprême où elle ne diffère
+plus qualitativement de la volonté humaine et pour lequel le langage
+courant revendique le prédicat de «_Liberté_». Son libre déploiement
+et ses effets apparaissent d'autant plus imposants que se développent
+davantage, avec le mouvement libre et rapide, le systême musculaire et
+les organes des sens et, en corrélation avec eux, les organes de la
+pensée, le cerveau.
+
+
+=Libre arbitre.=--Le problème de la liberté de la volonté humaine est,
+de toutes les énigmes de l'univers, celle qui, de tous temps, a le
+plus préoccupé l'homme pensant et cela parce qu'au haut intérêt
+philosophique de la question s'ajoutent les conséquences les plus
+importantes pour la philosophie pratique, pour la morale, la
+pédagogie, la jurisprudence, etc. E. DU BOIS-REYMOND qui traite de la
+question en tant que septième et dernière de ses «sept énigmes de
+l'univers» nous dit avec raison, en parlant du problème du libre
+arbitre: «Il concerne chacun, il semble abordable à chacun, il est
+étroitement lié aux conditions vitales de la société humaine, il
+exerce une action profonde sur les croyances religieuses, aussi le
+problème a-t-il joué dans l'histoire de la civilisation et de la
+pensée humaine un rôle d'une importance capitale et les diverses
+solutions qu'il a reçues reflètent-elles nettement les stades
+d'évolution de la pensée humaine. Peut-être n'est-il pas un objet de
+la méditation humaine qui ait suscité une plus longue collection
+d'in-folios jamais ouverts et destinés à moisir dans la poussière des
+bibliothèques.» L'importance de la question ressort clairement aussi
+de ce fait que KANT plaçait la croyance au libre arbitre immédiatement
+à côté de celles en «l'immortalité de l'âme» et en «l'existence de
+Dieu». Il regardait ces trois grandes questions comme les trois
+indispensables _postulats de la raison pratique_, après avoir
+clairement montré que leur réalité ne pouvait se démontrer à la
+lumière de la raison _pure_!
+
+Ce qu'il y a de plus remarquable dans les débats si grandioses et si
+obscurs auxquels a donné lieu le problème du libre arbitre, c'est
+peut-être que, théoriquement, l'existence de ce libre arbitre a été
+niée non seulement par les plus grands philosophes critiques, mais
+encore par les partis les plus opposés, tandis qu'en fait,
+pratiquement, elle est admise comme une chose toute naturelle,
+aujourd'hui encore, par la plupart des hommes. Des docteurs éminents
+de l'Eglise chrétienne, des Pères de l'Eglise comme AUGUSTIN, des
+réformateurs comme CALVIN nient le libre arbitre aussi résolument que
+les chefs les plus célèbres du matérialisme pur, qu'un d'HOLBACH au
+XVIIIe ou qu'un BUCHNER au XIXe siècle. Les théologiens chrétiens le
+nient parce qu'il est inconciliable avec leur profonde croyance en la
+toute-puissance de Dieu et en la prédestination: Dieu, tout-puissant
+et omniscient, a tout prévu et tout voulu de toute éternité, aussi
+a-t-il déterminé, comme le reste, les actions des hommes. Si l'homme,
+avec sa volonté libre, agissait autrement que Dieu ne l'a, par
+avance, déterminé à agir, alors Dieu n'aurait pas été tout-puissant et
+omniscient. Dans le même sens, LEIBNIZ fut, lui aussi, un absolu
+_déterministe_. Les naturalistes monistes du siècle dernier, mais
+par-dessus tous LAPLACE, défendirent à leur tour le déterminisme en
+s'appuyant sur leur philosophie générale moniste et mécaniste.
+
+La lutte ardente entre les _déterministes_ et les _indéterministes_,
+entre les adversaires et les partisans du libre arbitre, est
+aujourd'hui, après plus de deux mille ans, définitivement résolue en
+faveur des premiers. La volonté humaine, est aussi peu libre que celle
+des animaux supérieurs dont elle ne diffère que par le degré, non par
+la nature. Tandis qu'au siècle dernier encore on combattait le dogme
+du libre arbitre avec des arguments généraux, philosophiques et
+cosmologiques, notre XIXe siècle, au contraire, nous a fourni, pour sa
+réfutation définitive, de toutes autres armes, à savoir ces armes
+puissantes dont nous sommes redevables à l'arsenal de la _physiologie
+et de l'embryologie comparées_. Nous savons aujourd'hui que tout acte
+de volonté est déterminé par l'organisation de l'individu voulant et
+sous la dépendance des conditions variables du milieu extérieur, au
+même titre que toute autre fonction psychique. Le caractère de
+l'effort est déterminé à l'avance par l'_hérédité_, il vient des
+parents et des ancêtres; la décision, dans chaque acte nouveau, vient
+de l'_adaptation_ aux circonstances momentanées, en vertu de quoi le
+motif le plus fort donne l'impulsion, conformément aux lois qui
+régissent la statistique des passions. L'_ontogénie_ nous apprend à
+comprendre le développement individuel de la volonté chez l'enfant, la
+_phylogénie_, le développement historique de la volonté à travers la
+série de nos ancêtres vertébrés.
+
+
+Coup d'oeil rétrospectif sur les stades principaux du développement de
+la vie psychique.
+
+
+ =Les cinq groupes psychologiques | =Les cinq stades de développement
+ du monde organique.= | des organes de l'âme.=
+ |
+ |
+ V.--L'homme, les Vertébrés | V.--Système nerveux avec
+ supérieurs, Arthropodes et | un organe central très développé:
+ Mollusques. | neuropsyche avec conscience.
+ |
+ IV.--Vertébrés inférieurs, la | IV.--Système nerveux avec
+ plupart des Invertébrés. | un organe central simple:
+ | neuropsyche sans conscience.
+ |
+ III.--Invertébrés tout à fait | III.--Le système nerveux
+ inférieurs (polypes, éponges); | manque; âme d'un tissu
+ la plupart des plantes. | pluricellulaire; histopsyche
+ | sans conscience.
+ |
+ II.--Cénobies de protistes: | II.--Psychoplasma composé;
+ colonies cellulaires de | âme cellulaire sociale; cytopsyche
+ Protozoaires (carchesium) et | _socialis_.
+ de Protophytes (volvox). |
+ |
+ I.--Protistes mous cellulaires: | I.--Psychoplasma simple;
+ Protozoaires et Protophytes | âme cellulaire isolée, cytopsyche
+ solitaires. | _solitaria_.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+Embryologie de l'âme.
+
+ ÉTUDES MONISTES DE PSYCHOLOGIE ONTOGÉNÉTIQUE. DÉVELOPPEMENT DE LA
+ VIE PSYCHIQUE AU COURS DE LA VIE INDIVIDUELLE DE LA PERSONNE.
+
+ «Les faits merveilleux de la _fécondation_ sont du plus haut
+ intérêt pour la psychologie, en particulier pour la théorie de
+ l'_âme cellulaire_, dont ils sont le fondement naturel. Car les
+ processus importants de la conception (par lesquels le
+ spermatozoïde mâle se fusionne avec l'ovule femelle pour former
+ une nouvelle cellule) ne peuvent se comprendre et s'expliquer
+ que si nous attribuons à ces deux cellules sexuelles une sorte
+ d'activité psychique inférieure. Toutes deux, elles _sentent_
+ réciproquement leur voisinage; toutes deux, elles sont attirées
+ l'une vers l'autre par une impulsion _sensible_ (probablement
+ quelque chose d'analogue à une sensation d'odeur); toutes deux,
+ elles se meuvent l'une vers l'autre et ne se reposent qu'après
+ s'être fusionnées. Le mélange particulier des deux noyaux
+ cellulaires, parents, détermine en chaque enfant son caractère
+ individuel, psychique.»
+
+ _Anthropogénie_ (1891).
+
+
+
+
+SOMMAIRE DU CHAPITRE VIII
+
+ Importance de l'ontogénie pour la psychologie.--Développement de
+ l'âme de l'enfant.--Commencement d'existence de l'âme
+ individuelle.--Emboîtement de l'âme.--Mythologie de l'origine
+ de l'âme.--Physiologie de l'origine de l'âme.--Processus
+ élémentaires de la fécondation.--Copulation entre l'ovule
+ femelle et le spermatozoïde mâle.--L'amour
+ cellulaire.--Transmission héréditaire de l'âme des parents et
+ des ancêtres.--Leur nature physiologique, mécanique du
+ plasma.--Fusion des âmes (amphigonie
+ psychique).--Répercussion, atavisme psychologique.--La loi
+ fondamentale biogénétique en psychologie.--Répétition
+ palingénétique et modification cénogénétique.--Psychogénie
+ embryonnaire et post-embryonnaire.
+
+
+LITTÉRATURE
+
+ J. ROMANES.--_L'évolution mentale chez l'homme. Origine des
+ facultés humaines._ Trad. française.
+
+ W. PREYER.--_L'âme de l'enfant._ Observations sur l'évolution
+ mentale de l'homme durant les premières années de sa vie. Trad.
+ française.
+
+ E. HAECKEL.--_Bildungsgeschichte unseres Nervensystems.
+ Anthropogénie_ 4te Aufl., 1891.
+
+ J. LAMETTRIE.--_L'homme-machine._
+
+ TH. RIBOT.--_L'hérédité psychologique. Les maladies de la
+ mémoire._
+
+ A. FOREL.--_Das Gedaechtniss und seine Abnorlitaeten._ Zurich,
+ 1885.
+
+ W. PREYER.--_Specielle physiologie des Embryo. Untersuchungen
+ über die Lebenserscheinungen vor der Geburt._ Leipzig, 1884.
+
+ E. HAECKEL.--_Zellseelen und Seelenzellen. Ursprung und
+ Entwickelung der Sinneswerkzeuge (Gesammelte populaere Vortraege
+ aus dem Gebiete der Entwickelungslehre._ I und II Heft). Bonn,
+ 1878.
+
+
+L'âme humaine--quelqu'idée qu'on se fasse de son «essence» subit au
+cours de notre vie individuelle une évolution continue. Cette _donnée
+ontogénétique_ est d'une importance fondamentale pour notre
+psychologie moniste, bien que la plupart des «psychologues de
+profession» ne lui accordent que peu ou pas d'attention. L'embryologie
+individuelle étant, d'après l'expression de BAER--et conformément à la
+conviction générale des biologistes,--le «vrai fanal pour toutes les
+recherches relatives aux corps organiques», cette science seule pourra
+aussi éclairer d'un vrai jour les secrets les plus importants de la
+vie psychique de ces corps.
+
+Quoique l'«embryologie de l'âme humaine» soit des plus importantes et
+des plus intéressantes, elle n'a trouvé jusqu'ici que dans une mesure
+restreinte l'attention qu'elle mérite. Ce sont presque exclusivement
+les _pédagogues_ qui, jusqu'ici, se sont occupés de cette embryologie,
+et partiellement; appelés par leur profession à surveiller et à
+diriger le développement de l'activité de l'âme chez l'enfant, ils en
+sont venus à trouver un intérêt théorique aux faits psychogénétiques
+qu'ils observaient. Cependant ces pédagogues--en tant du moins qu'ils
+réfléchissaient!--aujourd'hui comme dans l'antiquité, demeuraient
+presque tous sous le joug de la psychologie dualiste régnante; mais,
+par contre, ils ignoraient pour la plupart les faits les plus
+importants de la psychologie comparée, ainsi que l'organisation et les
+fonctions du cerveau. Leurs observations, d'ailleurs, concernaient
+presque toujours les enfants à l'âge où ils vont en classe ou dans les
+années immédiatement précédentes. Les phénomènes merveilleux que
+présente la psychogénie individuelle de l'enfant, précisément durant
+ses premières années, et que les parents intelligents admirent avec
+joie, n'avaient presque jamais été l'objet d'études scientifiques
+approfondies. C'est G. PREYER (1881) qui a frayé la voie par son
+intéressant ouvrage sur l'_Ame de l'enfant. Observations sur
+l'évolution mentale de l'homme durant les premières années de sa vie_.
+Au surplus, pour comprendre les choses avec une absolue clarté, il
+nous faut remonter plus loin encore, jusqu'à la première apparition de
+l'âme dans l'oeuf fécondé.
+
+
+=Apparition de l'âme individuelle.=--L'origine et la première
+apparition de l'_individu humain_--tant le corps que l'âme--passaient
+encore, au début du XIXe siècle, pour être des secrets absolus. Sans
+doute le grand C.-F. WOLFF, dès 1759 avait révélé, dans sa _Theoria
+generationis_ la vraie nature du développement embryonnaire et montré,
+s'appuyant sur l'observation critique, que dans le développement du
+germe aux dépens d'une simple cellule oeuf, il se produisait une
+véritable _épigénèse_, c'est-à-dire une série de processus de
+néoformations des plus remarquables[29]. Mais la physiologie d'alors,
+ayant à sa tête le célèbre HALLER, écartait carrément ces données
+_empiriques_, qui se pouvaient immédiatement démontrer à l'aide du
+microscope--et s'en tenait fermement au dogme traditionnel de la
+_préformation_ embryonnaire. Conformément à ce dogme, on admettait que
+dans l'oeuf humain--comme dans l'oeuf de tous les animaux--l'organisme
+avec toutes ses parties préexistait déjà, était déjà préformé; le
+«développement» du germe ne consistait proprement qu'en une
+«expansion» (_evolutio_) des parties incluses. La conséquence
+nécessaire de cette erreur, c'était la théorie de l'emboîtement,
+mentionnée plus haut; comme dans l'embryon féminin l'ovaire était déjà
+présent, on devait admettre que dans ses oeufs déjà les germes de la
+génération suivante étaient emboîtés et ainsi de suite, _in
+infinitum!_ A ce dogme de l'école des _ovulistes_, s'en opposait un
+autre, non moins erroné, celui des _Animalculistes_; ceux-ci croyaient
+que le germe proprement dit résidait, non pas dans l'ovule féminin de
+la mère, mais dans le spermatozoïde mâle du père, et qu'il fallait
+chercher dans cet «animalcule spermatique» (_spermatozoon_) la série
+emboîtée des suites de générations.
+
+ [29] E. HAECKEL. _Anthropologie_ (4te Aufl., 1891), S. 23-38.
+
+LEIBNITZ appliqua très logiquement cette théorie de l'emboîtement à
+l'_âme_ humaine; il lui dénia un développement véritable (Epigenesis),
+ainsi qu'il le déniait au corps et déclara dans sa Théodicée: «Ainsi
+je prétends que les âmes, qui deviendront un jour des âmes humaines,
+étaient présentes dans le sperme, ainsi que celles des autres espèces;
+qu'elles ont toujours existé, sous la forme de corps organisés, chez
+les ancêtres jusqu'à Adam, c'est-à-dire depuis le commencement des
+choses». Des idées analogues ont persisté, tant dans la biologie que
+dans la philosophie, jusque vers 1830, époque où la réforme de
+l'embryologie par BAER leur a porté le coup mortel. Mais dans le
+domaine de la psychologie elles ont su se maintenir, même jusqu'à nos
+jours; elles ne représentent qu'un groupe de ces nombreuses et
+étranges idées mystiques qu'on rencontre aujourd'hui encore dans
+l'ontogénie de l'âme.
+
+
+=Mythologie de l'origine de l'âme.=--Les informations précises que
+nous avons acquises en ces derniers temps par l'ethnologie comparée,
+relativement à la manière dont les divers mythes se sont formés chez
+les anciens peuples civilisés et chez les peuples primitifs actuels,
+sont aussi d'un grand intérêt pour la psychogénie; mais nous serions
+entraînés trop loin si nous voulions entrer ici dans des
+développements, nous renvoyons à l'ouvrage excellent de A. SVOBODA:
+_Les formes de la croyance_ (1897). Du point de vue de leur contenu
+scientifique ou poétique, les _mythes psychogénétiques_ considérés
+peuvent être classés, de la manière suivante, en cinq groupes: I.
+Mythe de la _métempsychose_: l'âme existait auparavant dans le corps
+d'un autre animal et n'a fait que passer de celui-ci dans le corps de
+l'homme; les prêtres égyptiens, par exemple, affirmaient que l'âme
+humaine, après la mort du corps, errait à travers toutes les espèces
+animales et, après trois mille ans, rentrait dans un corps humain. II.
+Mythe de l'_implantation_: l'âme existait indépendante en un autre
+lieu, dans une chambre de réserve psychogénétique (dans une sorte de
+_sommeil embryonnaire_ ou de vie latente); un oiseau vient la chercher
+(parfois représenté comme un aigle, généralement comme une «cigogne à
+sonnettes»), et il la transporte dans un corps humain. III. Mythe de
+la _création_: le Créateur divin, conçu comme «Dieu-Père» crée les
+âmes et les tient en réserve, tantôt dans un étang à âmes (où elles
+sont conçues comme formant un «Plankton» vivant), tantôt sur un arbre
+à âmes (elles sont alors comme les fruits d'une plante phanérogame);
+le Créateur les prend et les transporte (pendant l'acte de la
+génération), dans un germe humain. IV. Mythe de l'_emboîtement des
+âmes_ (celui de Leibniz, mentionné plus haut). V. Mythe de la
+_division des âmes_ (celui de R. WAGNER (1855), admis aussi par
+d'autres physiologistes[30]); pendant l'acte de la génération, une
+partie des deux âmes (immatérielles!) qui habitent le corps des deux
+parents, se détache; le morceau d'âme maternelle chevauche sur
+l'ovule, le morceau d'âme paternelle sur le spermatozoïde mobile: ces
+deux cellules venant à se fusionner, les deux fragments d'âme qui les
+accompagnaient se mêlent également pour former une nouvelle âme
+immatérielle.
+
+ [30] Cf. G. VOGT, _Koehlerglaube und Wissenschaft_ (1855).
+
+=Physiologie de l'origine de l'âme.=--Bien que ces fantaisies
+poétiques sur l'origine des âmes humaines individuelles soient encore
+répandues et admises aujourd'hui, leur caractère purement
+mythologique est cependant démontré comme certain à cette heure. Les
+recherches d'un si haut intérêt et si dignes d'admiration, entreprises
+pendant ces vingt-cinq dernières années, pour connaître en détail les
+processus de la fécondation et de la germination de l'oeuf, ont montré
+que ces phénomènes mystérieux rentrent tous dans le domaine de la
+_Physiologie cellulaire_. Le germe féminin, l'ovule, et le corpuscule
+fécondant masculin, le spermatozoïde, sont de _simples cellules_. Ces
+cellules vivantes possèdent une somme de propriétés physiologiques que
+nous réunissons sous le terme d'_âme cellulaire_, absolument comme
+chez les protistes qui demeurent toujours monocellulaires. Les deux
+sortes de cellules sexuelles possèdent la propriété de sentir et de se
+mouvoir. Le jeune ovule, ou «oeuf primitif», se meut à la façon d'une
+_amibe_; les minuscules spermatozoïdes, dont chaque goutte de sperme
+muqueux renferme des millions, sont des cellules flagellées qui se
+meuvent au moyen de leur flagellum vibratile et nagent au milieu du
+sperme aussi vite que les _Infusoires flagellés_ ordinaires
+(flagellates).
+
+Lorsque les deux sortes de cellules, par suite de la copulation,
+viennent à se rencontrer, ou lorsqu'elles sont mises en contact par
+une fécondation artificielle (par exemple chez les poissons), elles
+s'attirent réciproquement et s'accolent étroitement. La cause de cette
+attraction cellulaire est de nature chimique, c'est un mode d'activité
+sensorielle du plasma, quelque chose d'analogue à l'odorat ou au goût,
+à quoi nous donnons le nom de _Chimiotropisme érotique_; on peut très
+bien aussi (et cela aussi bien au sens de la chimie qu'au sens de
+l'amour romanesque) appeler cela une «affinité élective cellulaire» ou
+un «_amour cellulaire_ sexuel». De nombreuses cellules flagellées,
+incluses dans le sperme, nagent rapidement vers l'immobile ovule et
+cherchent à pénétrer dans son corps. Mais, ainsi que l'a montré
+HERTWIG (1875), il n'y a normalement qu'un seul prétendant qui soit
+favorisé et qui atteigne réellement le but souhaité. Aussitôt que cet
+«animalcule spermatique» favorisé s'est frayé avec sa «tête»
+(c'est-à-dire son noyau cellulaire) un chemin à travers le corps de
+l'ovule, celui-ci secrète une mince membrane muqueuse qui le protège
+contre la pénétration d'autres cellules mâles. Ce n'est qu'au moyen
+d'une température basse, en stupéfiant l'ovule par le froid ou en
+l'insensibilisant par des narcotiques (chloroforme, morphine,
+nicotine), que HERTWIG a pu empêcher la formation de cette membrane
+protectrice; alors survenait la _surfécondation_ ou _polyspermie_ et
+de nombreux filaments spermatiques pénétraient dans le corps de
+l'inconsciente cellule (Cf. mon _Anthropogénie_, p. 147). Ce fait
+merveilleux prouvait un faible degré d'«_instinct cellulaire_» (ou du
+moins de sensation vive, spécifique) dans les deux sortes de cellules
+sexuelles, non moins clairement que les processus importants appelés à
+se jouer aussitôt après dans les deux cellules. Les deux sortes de
+noyaux cellulaires, en effet, celui de l'ovule femelle et celui du
+spermatozoïde mâle, s'attirent réciproquement, se rapprochent et se
+fusionnent complètement lorsqu'ils arrivent au contact l'un de
+l'autre. C'est ainsi que provient, de l'ovule fécondé, cette
+importante cellule nouvelle que nous appelons _cellule souche_
+(Cytula) laquelle engendre, par des divisions répétées, l'organisme
+pluricellulaire tout entier. Les conséquences psychologiques qui
+ressortent de ces faits merveilleux de la fécondation, lesquels n'ont
+été bien constatés que pendant ces 25 dernières années, sont d'une
+importance capitale et n'ont pas été jusqu'ici, à beaucoup près,
+appréciées en raison de leur portée générale. Nous résumerons les
+conclusions essentielles dans les cinq propositions suivantes: I. Tout
+être humain, comme tout autre animal supérieur, est, au début de son
+existence, une cellule simple. II. Cette cellule souche (Cytula) se
+produit partout de la même manière, par la fusion ou copulation de
+deux cellules séparées, d'origine différente, l'ovule femelle (ovulum)
+et le spermatozoïde mâle (spermium). III. Les deux cellules sexuelles
+possèdent chacune une «âme cellulaire» différente, c'est-à-dire que
+chacune est caractérisée par une forme spéciale de sensation et de
+mouvement. IV. Au moment de la fécondation ou de la conception, il y a
+fusion non seulement entre les corps protoplasmiques des deux cellules
+sexuelles et leurs noyaux, mais aussi entre leurs «âmes», c'est-à-dire
+que les forces de tension contenues dans chacune des deux et liées
+indissolublement à la matière du plasma, s'unissent pour fournir une
+nouvelle force de tension, l'«embryon d'âme» de la cellule souche qui
+vient d être ainsi formée. V. Ainsi chaque personne possède des
+qualités de corps et d'esprit, qu'elle tient de ses deux parents; en
+vertu de l'hérédité, le noyau de l'ovule transmet une partie des
+qualités maternelles; celui du spermatozoïde, une partie des qualités
+paternelles.
+
+Ces phénomènes de la conception, constatés empiriquement, fondent en
+outre la certitude de ce fait des plus importants, à savoir que pour
+tout homme, comme pour tout animal, _l'existence individuelle a un
+commencement_; la complète copulation des deux noyaux cellulaires
+sexuels détermine, avec une précision mathématique, l'instant où se
+produit non seulement le corps de la nouvelle _cellule souche_, mais
+aussi son «âme». Déjà par ce seul fait le vieux mythe de
+l'_immortalité de l'âme_ est réfuté, mais nous y reviendrons plus
+loin. Une superstition encore très répandue se trouve encore réfutée
+par là: c'est celle qui nous fait croire que l'homme doit son
+existence individuelle à la «grâce du bon Dieu». La cause de cette
+existence est bien plutôt et uniquement l'_Eros_ de ses deux parents,
+ce puissant instinct sexuel commun à toutes les plantes et tous les
+animaux pluricellulaires et qui les conduit à s'accoupler. Mais
+l'essentiel, dans ce processus physiologique, n'est pas, comme on
+l'admettait jadis, l'«étreinte» ou les jeux de l'amour qui s'y
+rattachent, mais uniquement l'introduction du sperme mâle dans les
+conduits sexuels féminins. C'est seulement ainsi que, chez les animaux
+terrestres, la semence fécondante et l'ovule détaché peuvent se
+rencontrer (ce qui a généralement lieu chez l'homme, à l'intérieur de
+l'utérus.) Chez les animaux inférieurs, aquatiques (par exemple les
+poissons, les coquillages, les méduses), les produits sexuels,
+parvenus à maturité, tombent simplement dans l'eau et là leur
+rencontre est abandonnée au hasard; il n'y a pas d'accouplement au
+sens propre et par suite on ne trouve plus ces fonctions psychiques
+complexes de la «vie de l'amour» qui jouent un si grand rôle chez les
+animaux supérieurs. C'est pourquoi manquent, chez tous ces animaux
+inférieurs, où la copulation n'existe pas, ces organes intéressants,
+que DARWIN a désignés du nom de «caractères sexuels secondaires» et
+qui sont des produits de la sélection sexuelle: la barbe de l'homme,
+les bois du cerf, le superbe plumage des oiseaux de paradis et de
+beaucoup de Gallinacés ainsi que bien d'autres signes distinctifs des
+mâles qui manquent aux femelles.
+
+
+=Hérédité de l'âme.=--Parmi les conséquences de la _physiologie de la
+conception_ que nous venons d'énumérer, celle qui importe surtout pour
+la psychologie, c'est l'_hérédité des qualités de l'âme transmises par
+les deux parents_. Chaque enfant reçoit en héritage de ses _deux_
+parents certaines particularités de caractère, de tempérament, de
+talent, d'acuité sensorielle, d'énergie de la volonté: ce sont des
+faits connus de tous. Il en est de même de ce fait que souvent (ou
+même généralement) les qualités psychiques des grands-parents se
+transmettent par l'hérédité; bien plus, l'homme ressemble très souvent
+plus, sous certains rapports, à ses grands-parents qu'à ses parents et
+cela est vrai des particularités mentales aussi bien que des
+corporelles. Toutes ces merveilleuses _lois de l'hérédité_ que j'ai
+énoncées, d'abord dans la Morphologie générale (1866) et que j'ai
+traitées sous une forme populaire dans l'_Histoire de la Création
+Naturelle_, valent d'une manière générale et aussi bien pour les
+phénomènes de l'activité psychique que pour les détails de structure
+du corps; que dis-je? elles nous apparaissent bien souvent d'une
+manière plus surprenante et avec plus de clarté quand il s'agit du
+psychique que quand il s'agit du physique.
+
+Cependant, pris en soi, le grand domaine de l'_hérédité_, dont DARWIN
+le premier (1859) nous a fait entrevoir l'incomparable portée et qu'il
+nous a, le premier, appris à étudier scientifiquement, abonde en
+énigmes obscures et en difficultés physiologiques; nous ne pouvons pas
+prétendre que, dès maintenant, au bout de 40 ans, tous les aspects du
+problème nous soient clairs. Mais ce que nous avons déjà acquis
+définitivement c'est que l'_hérédité_ est par nous considérée comme
+une _fonction physiologique de l'organisme_, indissolublement liée à
+sa fonction de reproduction et il nous faut finalement ramener
+celle-ci, comme toutes les autres fonctions vitales, à des processus
+physico-chimiques, à une _mécanique du plasma_. Mais nous connaissons
+maintenant avec exactitude le processus de la fécondation lui-même;
+nous savons que le noyau du spermatozoïde apporte à la cellule souche,
+qui vient d'être formée, les qualités paternelles, tandis que le noyau
+de l'ovule lui apporte les qualités maternelles. La fusion des deux
+noyaux cellulaires est proprement le fait essentiel de l'hérédité; par
+là, les qualités individuelles de l'âme comme celles du corps passent
+à l'individu qui vient d'être formé. A ces faits ontogénétiques, la
+psychologie dualiste et mystique, qui règne aujourd'hui encore dans
+les écoles, s'oppose en vain, tandis que notre psychogénie moniste les
+explique avec la plus grande simplicité.
+
+
+=Fusion des âmes (amphigonie psychique).=--Le fait physiologique qui
+importe avant tout pour l'exacte appréciation de la psychogénie
+individuelle, c'est la _continuité de l'âme_ dans la suite des
+générations. Si, en fait, au moment de la conception, un nouvel
+individu est produit, il ne constitue cependant pas une formation
+nouvelle, ni au point de vue des qualités intellectuelles ni à celui
+des qualités corporelles, mais c'est le simple produit de la fusion
+des deux facteurs représentés par les parents, l'ovule maternel et le
+spermatozoïde paternel. Les âmes cellulaires de ces deux cellules
+sexuelles se fusionnent aussi complètement dans l'acte de la
+fécondation, pour former une nouvelle _âme cellulaire_, que le font
+les deux noyaux, porteurs matériels de ces forces de tension
+psychique, pour former un nouveau _noyau cellulaire_. Puisque nous
+voyons des individus de la même espèce--même des frère et soeur issus
+d'un même couple de parents--présenter toujours quelques différences,
+quoique peu importantes, il nous faut bien admettre que ces
+différences existent déjà dans la composition chimique du plasma des
+deux cellules germes unies dans la copulation. (Loi de la variation
+individuelle. _Histoire de la Création Naturelle_, p. 215.)
+
+Ces faits déjà nous permettent de comprendre l'infinie diversité des
+formes physiques et psychiques dans la nature organique. Une
+conséquence extrême, mais trop exclusive, est celle que WEISMAN a
+tirée de ce qui précède, considérant l'_amphimixis_, la fusion des
+plasmas germinatifs dans la génération sexuée, comme la cause générale
+et unique de la variabilité individuelle. Cette conception exclusive,
+qui se rattache à sa théorie de la continuité du plasma germinatif,
+est, à mon avis, exagérée; je suis bien plutôt convaincu que les lois
+importantes de l'_hérédité progressive_ et de l'_adaptation
+fonctionnelle_ qui s'y rattache, valent pour l'âme exactement comme
+pour le corps. Les qualités nouvelles que l'individu s'est acquises
+pendant sa vie peuvent avoir un contre-coup partiel sur la composition
+moléculaire du plasma germinatif, dans l'ovule et le spermatozoïde et
+peuvent ainsi, dans certaines conditions, être transmises à la
+génération suivante (naturellement, en tant que simple force de
+tension latente).
+
+
+=Atavisme psychologique.=--Dans la fusion des âmes qui se produit au
+moment de la conception, ce qui se transmet surtout, héréditairement,
+par la fusion des deux noyaux cellulaires, c'est, sans doute, la force
+de tension des deux âmes des parents; mais, en outre, il peut s'y
+joindre une influence psychique héréditaire, remontant souvent en
+arrière jusqu'à des générations éloignées, car les lois de
+l'_hérédité latente_ ou _atavisme_ valent pour l'âme comme pour
+l'organisation anatomique. Les phénomènes merveilleux que produit ce
+_recul_ nous apparaissent, sous une forme bien simple et bien
+instructive, dans les «générations alternantes» des polypes et des
+méduses. Nous voyons là deux générations très différentes alterner
+régulièrement, de telle sorte que la première reproduit la troisième,
+la cinquième, etc., tandis que la seconde se répète dans la quatrième,
+la sixième, etc.. (_Histoire Naturelle_, p. 185.)
+
+Chez l'homme, comme chez les animaux et les plantes supérieures, où,
+par suite d'une hérédité continue, chaque génération ressemble à
+l'autre, cette alternance régulière des générations fait défaut, mais
+néanmoins nous observons, ici encore, divers phénomènes de _recul_ ou
+d'atavisme qu'il faut ramener à la même loi d'hérédité latente.
+
+C'est précisément dans les traits de détail de leur vie psychique,
+dans le fait qu'ils possèdent certaines dispositions ou talents
+artistiques, par l'énergie de leur caractère ou leur tempérament
+passionné, que des hommes éminents ressemblent souvent plus à leurs
+grands-parents qu'à leurs parents; parfois aussi apparaît tel trait
+frappant de caractère que ne possédaient ni les uns ni les autres,
+mais qui s'était manifesté chez quelque membre éloigné de la série des
+ancêtres, longtemps auparavant. Dans ces merveilleux traits
+d'atavisme, les mêmes lois d'hérédité applicables à l'âme valent aussi
+pour la physionomie, pour la qualité individuelle des organes des
+sens, les muscles, le squelette et autres parties du corps. Nous
+pouvons suivre cela dans un cas où le phénomène est surtout frappant:
+dans les dynasties régnantes et les familles d'ancienne noblesse qui,
+par le rôle marquant qu'elles ont joué dans l'Etat nous ont valu une
+exacte peinture historique des individus formant la chaîne de
+générations, ainsi par exemple chez les Hohenzollern, Hohenstaufen, la
+famille d'Orange, les Bourbons, etc., et mieux encore dans
+l'antiquité, chez les Césars.
+
+
+=La loi fondamentale biogénétique en psychologie= (1866).--Le _lien
+causal_ entre l'évolution _biontique_ (individuelle) et la
+_phylétique_ (historique), que, dans ma _Morphologie générale_,
+j'avais déjà placé, comme la loi suprême, en tête de toutes les
+recherches biogénétiques, a la même valeur générale pour la
+_psychologie_ que pour la _morphologie_. J'ai insisté sur son
+importance toute spéciale pour l'homme sous ce double rapport (1874)
+dans la première leçon de mon _Anthropogénie_, intitulée: «La loi
+fondamentale de l'évolution organique». Chez l'homme comme chez tous
+les autres organismes, l'_embryogénie est une récapitulation de la
+phylogénie_. Cette récapitulation accélérée et abrégée est d'autant
+plus complète que, grâce à une hérédité constante, la _répétition
+évolutive_ originelle (palingenesis) est mieux conservée; au
+contraire, elle est d'autant plus incomplète que, grâce à une
+adaptation variée, la _modification évolutive_ ultérieure
+(cenogenesis) a été introduite (_Anthropogénie_, p. 11).
+
+En appliquant cette loi fondamentale à l'évolution de l'âme, nous ne
+devons surtout pas oublier de tenir toujours nos regards fixés sur les
+_deux_ aspects de cette loi. Car chez l'homme, comme chez toutes les
+plantes et les animaux supérieurs, au cours des millions d'années de
+l'évolution phylétique, des modifications si importantes
+(_cénogénèses_) se sont produites que, par suite, l'image originelle
+et pure de la _palingénèse_ (ou «répétition historique»), s'est
+trouvée très altérée et modifiée. Tandis que, d'une part, en vertu des
+lois de l'hérédité dans le même temps et dans le même lieu, la
+récapitulation _palingénétique_ est conservée, d'autre part, en vertu
+des lois de l'hérédité simplifiée et abrégée, la récapitulation
+_cénogénétique_ est sensiblement modifiée (_Histoire de la création
+Naturelle_, p. 190). Cela est surtout nettement visible dans
+l'histoire du développement des organes psychiques, du système
+nerveux, des muscles et des organes des sens. Mais il en va exactement
+de même de l'activité de l'âme, indissolublement liée au développement
+normal de ces organes. L'histoire de leur développement chez l'homme
+comme chez tous les autres animaux vivipares, subit déjà une profonde
+modification cénogénétique par ce fait que le développement du germe a
+lieu ici, pendant un temps assez long, à l'intérieur du corps de la
+mère. Nous devons donc distinguer l'une de l'autre, comme deux grandes
+périodes de la psychogénie individuelle: 1º l'histoire du
+développement embryonnaire et 2º celle du développement
+post-embryonnaire de l'âme.
+
+
+=Psychogénie embryonnaire.=--Le germe humain ou embryon, dans les
+conditions normales, se développe dans le corps maternel pendant une
+durée de neuf mois (ou 270 jours). Pendant cet espace de temps, il est
+complètement séparé du monde extérieur, protégé non seulement par
+l'épaisse paroi musculaire de l'utérus maternel, mais encore par les
+enveloppes embryonnaires spéciales (embryolemmes) caractéristiques des
+trois classes supérieures de Vertébrés: Reptiles, Oiseaux et
+Mammifères. Dans les trois classes d'Amniotes, ces enveloppes
+embryonnaires (amnion ou membrane aqueuse, serolemme ou membrane
+séreuse) se développent exactement de la même manière. Ce sont des
+organes de protection que les premiers reptiles (proreptiles), formes
+ancestrales communes à tous les Amniotes, ont acquis pendant la
+période permique (vers la fin de l'époque paléozoïque),--alors que ces
+Vertébrés supérieurs s'adaptaient à la vie exclusivement terrestre et
+à la respiration aérienne. Leurs ancêtres immédiats, les Amphibies de
+la période houillère, vivaient et respiraient encore dans l'eau, comme
+leurs ancêtres plus lointains, les Poissons.
+
+Chez ces Vertébrés primitifs, inférieurs et aquatiques, l'embryologie
+présentait encore à un haut degré le caractère palingénétique, ainsi
+que c'est encore le cas chez la plupart des Poissons et des Amphibies
+actuels. Les têtards bien connus, les larves de salamandres et de
+grenouilles possèdent, aujourd'hui encore dans les premiers temps de
+leur libre vie aquatique, un corps dont la forme rappelle celui de
+leurs ancêtres les Poissons; ils leur ressemblent aussi par leur mode
+de vie, leur respiration branchiale, le fonctionnement de leurs
+organes sensoriels et de leurs autres organes psychiques. C'est
+seulement lorsque survient l'intéressante métamorphose des têtards
+nageurs et alors qu'ils s'adaptent à la vie terrestre, que leur corps,
+pareil à celui des Poissons se transforme en celui d'un Amphibie
+rampant et quadrupède; à la place de la respiration branchiale
+aquatique, apparaît la respiration aérienne, au moyen de poumons et,
+avec le genre de vie modifié, l'appareil psychique (système nerveux et
+organes des sens) acquiert un plus haut degré de développement. Si
+nous pouvions suivre complètement, depuis le commencement jusqu'à la
+fin, la psychogénie des têtards, nous pourrions à bien des reprises,
+appliquer la loi fondamentale biogénétique, au développement de leur
+âme. Car ils se développent immédiatement dans les circonstances les
+plus variées du monde extérieur et doivent de bonne heure y adapter
+leur sensation et leur mouvement. Le têtard nageur ne possède pas
+seulement l'organisation, mais aussi le mode de vie des Poissons et ce
+n'est que par la transformation de l'un et de l'autre qu'il arrive à
+posséder ceux de la grenouille.
+
+Chez l'homme, pas plus que chez les autres Amniotes, ce n'est le cas;
+les embryons, du fait de leur inclusion dans les membranes
+protectrices, sont complètement soustraits à l'influence directe du
+monde extérieur et désaccoutumés de la réciprocité d'action entre ce
+monde et eux. Mais, en outre, le _soin des jeunes_, si particulier
+chez les Amniotes, fournit aux embryons des conditions bien plus
+favorables à l'abréviation cénogénétique de l'évolution
+palingénétique. Avant tout, à ce point de vue, il convient de signaler
+l'excellent mode de nutrition de l'embryon; elle se fait chez les
+Reptiles, Oiseaux et Monotrêmes (les Mammifères ovipares) par le
+vitellus nutritif, le grand jaune de l'oeuf qui lui adhère; chez les
+autres Mammifères, par contre (Marsupiaux et Placentaliens), elle se
+fait par le sang de la mère qui est conduit à l'embryon par les
+vaisseaux sanguins du sac vitellin et de l'allantoïde. Chez les
+_placentaliens_ les plus élevés, ce mode utile de nutrition atteint,
+par la formation d'un placenta maternel, le plus haut degré de
+perfection; aussi l'embryon est-il ici complètement développé avant la
+naissance. Son âme, cependant, demeure pendant toute cette période
+dans un état de _sommeil embryonnaire_, état de repos que PREYER a
+comparé avec raison au sommeil hibernal des animaux. Nous trouvons un
+sommeil analogue, long et prolongé, dans l'état larvaire des insectes
+qui traversent une métamorphose complète (papillons, mouches, cafards,
+abeilles, etc.). Ici, le _sommeil larvaire_, pendant lequel
+s'effectuent les transformations les plus importantes dans les organes
+et les tissus, est d'autant plus intéressant que, pendant la période
+précédente, où la larve vit libre (chenille, larve de hanneton ou
+ver), l'animai possède une vie psychique très développée, de beaucoup
+inférieure, pourtant, à ce que sera le stade ultérieur (après le
+sommeil larvaire) alors que l'insecte sera complet, ailé et aura
+atteint sa maturité sexuelle.
+
+
+=Psychogénie post-embryonnaire.=--L'activité psychique de l'homme
+traverse, pendant sa vie individuelle, ainsi que cela a lieu chez la
+plupart des animaux supérieurs, une série de stades évolutifs; nous
+distinguerons, comme les plus importants d'entre eux, les cinq degrés
+suivants: 1º l'âme du nouveau-né, jusqu'à l'éveil de la conscience
+personnelle et l'acquisition du langage; 2º l'âme du petit garçon ou
+de la petite fille jusqu'à la puberté (à l'éveil de l'instinct
+sexuel); 3º l'âme du jeune homme ou de la jeune fille jusqu'à ce que
+survienne la liaison sexuelle (période de l'«idéal»); 4º l'âme de
+l'homme fait et de la femme mûre (période de maturité complète), où se
+fonde la famille: s'étendant, en général chez l'homme jusque vers la
+soixantaine, chez la femme jusque vers la cinquantaine, jusqu'à ce que
+survienne l'involution; 5º l'âme du vieillard ou de la vieille femme
+(période de régression). La vie psychique de l'homme parcourt ainsi
+les mêmes stades évolutifs de développement progressif, de pleine
+maturité et de régression, que toutes les autres fonctions de
+l'organisme.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+Phylogénie de l'Ame.
+
+ ÉTUDES MONISTES DE PSYCHOLOGIE PHYLOGÉNÉTIQUE. ÉVOLUTION DE LA
+ VIE PSYCHIQUE DANS LA SÉRIE ANIMALE DES ANCÊTRES DE L'HOMME.
+
+ Les fonctions physiologiques de l'organisme, réunies sous le
+ terme d'activité psychique, ou plus brièvement d'_âme_, ont pour
+ instrument chez l'homme les mêmes processus mécaniques
+ (physiques ou chimiques) que chez les autres _Vertébrés_. Les
+ organes de ces fonctions psychiques, eux aussi, sont les mêmes
+ chez les uns et les autres: cerveau et moelle épinière comme
+ organes centraux, nerfs périphériques et organes sensoriels. De
+ même que ces _organes psychiques_ se développent chez l'homme
+ lentement et progressivement à partir des degrés inférieurs
+ réalisés chez les ancêtres vertébrés, de même il en va,
+ naturellement de leurs _fonctions_ c'est-à-dire de l'âme
+ elle-même.»
+
+ (_Phylogénie systématique des Vertébrés_, 1895.)
+
+
+
+
+SOMMAIRE DU CHAPITRE IX
+
+ Evolution historique progressive de l'âme humaine, à partir de
+ l'âme animale.--Méthodes de la psychologie
+ phylogénétique.--Quatre étapes principales dans la phylogénie
+ de l'âme: I. Ame cellulaire (cytopsyche) des Protistes
+ (Infusoires, ovule, psychologie cellulaire); II. Ame d'une
+ colonie cellulaire (cénopsyche), psychologie de la Morula et
+ de la Blastula; III. Ame des tissus (histopsyche); sa
+ duplicité. Ame des plantes. Ame des animaux inférieurs
+ dépourvus de système nerveux. Ame double des Siphonophores
+ (âme personnelle et âme cormale); IV. Ame du système nerveux
+ (neuropsyche) des animaux supérieurs.--Trois parties dans
+ l'appareil psychique: organes sensoriels, muscles et
+ nerfs.--Formation typique du centre nerveux dans les divers
+ groupes animaux.--Organe de l'âme chez les Vertébrés: Canal
+ médullaire (cerveau et moelle épinière).--Histoire de l'âme
+ chez les Mammifères.
+
+
+LITTÉRATURE
+
+ J. ROMANES.--_L'évolution mentale dans le règne animal._ Trad.
+ fr. par de Varigny.
+
+ C. LLOYD MORGAN.--_The law of psychogenesis_ (London 1892).
+
+ G. H. SCHNEIDER.--_Der Thierische Wille_ (Leipzig 1880). _Der
+ menschliche Wille_ (Berlin 1882).
+
+ TH. RIBOT.--_Psychologie contemporaine_, 1870-79.
+
+ FRITZ SCHULZE.--_Stammbaum der Philosophie.
+ Tabellarisch-schematischer Grundriss der Geschichte der
+ Philosophie_ (Iéna 1890).
+
+ W. WURM.--_Thier und Menschenseele_ (Frankf. 1896).
+
+ F. HANSPAUL.--_Die Seelentheorie und die Gesetze des natürlichen
+ Egoïsmus und der Anpassung_, Berlin 1899.
+
+ J. LUBBOCK.--_Les débuts de la civilisation et l'état primitif
+ de l'espèce humaine._
+
+ M. VERWORN.--_Psychophysiologische Protisten-Studien_
+ (experimentelle Untersuchungen), Iéna 1889.
+
+ E. HAECKEL.--_Systematische Phylogenie_ (3ter Teil), Berlin
+ 1895.
+
+
+La théorie de la descendance, appuyée sur l'anthropologie, nous a
+fourni la conviction que l'organisme humain provient d'une longue
+série d'ancêtres animaux et qu'il s'est développé par des
+transformations progressives, effectuées lentement au cours de
+plusieurs millions d'années. Comme, en outre, nous ne pouvons pas
+séparer la vie psychique de l'homme de ses autres fonctions vitales,
+mais qu'au contraire nous nous sommes convaincus de l'évolution
+uniforme du corps et de l'esprit, la tâche s'impose à notre moderne
+_Psychologie moniste_ de suivre l'évolution historique de l'âme
+humaine à partir de l'âme animale. C'est la solution de cette tâche
+que nous entreprenons dans notre _Phylogénie de l'âme_; on peut la
+désigner aussi, en tant que rameau de la science générale de l'âme, du
+nom de _psychologie phylogénétique_ ou encore--par opposition à la
+_biontique_ (individuelle)--du nom de _psychogénie phylétique_. Bien
+que cette science nouvelle vienne à peine d'être abordée sérieusement,
+bien que son droit à l'existence soit même contesté par la plupart des
+psychologues de profession, nous devons néanmoins revendiquer pour
+elle une importance de premier rang et le plus grand intérêt. Car,
+d'après notre ferme conviction, elle est appelée plus que tout autre à
+résoudre la grande «Énigme de l'Univers», relative à son essence et à
+son apparition.
+
+
+=Méthodes de la psychogénie phylétique.=--Les voies et les moyens qui
+nous doivent conduire au but, encore si lointain, de la _psychologie
+phylogénétique_, à peine discernables pour beaucoup d'yeux dans le
+brouillard de l'avenir, ne diffèrent pas des voies et des moyens
+utilisés dans les autres recherches phylogénétiques. C'est, avant
+tout, ici encore, l'anatomie comparée, la physiologie et l'ontogénie
+qui sont du plus grand prix. Mais la paléontologie, elle aussi, nous
+fournit un certain nombre de points d'appui solides; car l'ordre dans
+lequel se succèdent les débris fossiles des classes de Vertébrés
+appartenant aux diverses périodes de l'histoire organique de la terre,
+nous révèle en partie, en même temps que leur enchaînement phylétique,
+le développement progressif de leur activité psychique. Sans doute,
+nous sommes forcés ici, comme dans toutes les recherches
+phylogénétiques, de construire de nombreuses hypothèses destinées à
+combler les notables lacunes de nos données empiriques; mais celles-ci
+jettent un jour si lumineux et d'une telle importance, sur les stades
+principaux de révolution historique, que nous sommes à même d'en
+suivre assez clairement le cours général.
+
+
+=Principaux stades de la psychogénie phylétique.=--La psychologie
+comparée de l'homme et des animaux supérieurs nous permet, dès
+l'abord, de reconnaître dans les groupes les plus élevés des
+Mammifères placentaliens, chez les _Primates_, les progrès importants
+qui ont marqué le passage de l'âme du singe anthropoïde à l'âme de
+l'homme. La phylogénie des _Mammifères_ et, en remontant encore, celle
+des Vertébrés inférieurs, nous montre la longue suite d'ancêtres
+éloignés des Primates ayant évolué, au sein de ce groupe, depuis
+l'époque silurienne.
+
+Tous ces _Vertébrés_ se ressemblent quant à la structure et au
+développement de leur organe psychique caractéristique, le _canal
+médullaire_. Que ce canal médullaire provienne d'un _acroganglion_
+dorsal ou _ganglion cérébroïde_ des ancêtres invertébrés, c'est ce que
+nous apprend l'anatomie comparée des _Vers_. Remontant plus loin
+encore, nous découvrons, par l'ontogénie comparée, que cet organe
+psychique très simple dérive de la couche cellulaire du feuillet
+germinatif externe de l'ectoderme des _Platodariés_; chez ces
+Plathelminthes primitifs, qui ne possédaient pas encore de système
+nerveux spécial, le revêtement cutané externe fonctionnait comme
+organe universel, à la fois sensoriel et psychique.
+
+Enfin, par l'embryologie comparée nous nous convaincrons que ces
+Métazoaires, les plus simples, proviennent par gastrulation des
+_Blastéadés_, c'est-à-dire de _sphères creuses_ dont la paroi était
+formée par une simple couche cellulaire, _le blastoderme_; et cette
+science nous apprend en même temps, à comprendre, avec l'aide de la
+loi fondamentale biogénétique, comment ces cénobies de Protozoaires
+proviennent d'animaux primitifs monocellulaires, des plus simples.
+
+L'interprétation critique de ces diverses formes embryonnaires, dont
+on peut suivre la filiation immédiate par l'_observation_
+microscopique, nous fournit, au moyen de la loi fondamentale
+biogénétique, les aperçus les plus importants sur les stades
+principaux de la phylogénie de notre vie psychique; nous en pouvons
+distinguer huit: 1. Protozoaires monocellulaires avec une simple _âme
+cellulaire_: _Infusoires_; 2. Protozoaires pluricellulaires avec une
+_âme cénobiale_: _Catallactes_; 3. Premiers Métazoaires avec une _âme
+épithéliale_: _Platodariés_; 4. Ancêtres invertébrés avec un simple
+_ganglion cérébroïde_: _Vers_; 5. Vertébrés acrâniens avec un simple
+_canal médullaire_ sans cerveau: _Acraniotes_; 6. Crâniotes avec un
+_cerveau_ (formé par cinq vésicules cérébrales): _Crâniotes_; 7.
+Mammifères avec développement proéminent de _l'écorce cérébrale des
+hémisphères_: _Placentaliens_; 8. Singes anthropoïdes supérieurs et
+homme, avec des _organes de la pensée_ (dans le cerveau proprement
+dit): _Anthropomorphes_. Dans ces huit groupes historiques de la
+phylogénie de l'âme humaine, on peut encore distinguer, avec plus ou
+moins de clarté, un certain nombre de stades évolutifs secondaires.
+Bien entendu, quand il s'agit de leur reconstruction, nous sommes
+réduits aux témoignages très incomplets de la psychologie empirique,
+que nous fournissent l'anatomie et la physiologie comparées de la
+faune actuelle. Comme des Crâniotes du sixième stade, et même des
+vrais Poissons se trouvent déjà à l'état fossile dans le système
+silurien, nous sommes bien forcés d'admettre que les ancêtres des cinq
+stades précédents (qui n'ont pu parvenir à se fossiliser!) ont évolué
+à une époque antérieure, pendant la période présilurienne.
+
+
+I. =L'âme cellulaire (Cytopsyche)=; _premier des stades principaux de
+la psychogénèse phylétique_.--Les premiers ancêtres de l'homme, comme
+de tous les autres animaux, étaient des _animaux primitifs_
+monocellulaires (Protozoaires). Cette hypothèse fondamentale de la
+phylogénie rationnelle se déduit, en vertu de la grande loi
+biogénétique, de ce _fait_ embryologique bien connu, que tout
+homme, comme tout autre _Métazoaire_ (tout «animal à tissus»,
+pluricellulaire), est, au début de son existence individuelle, une
+simple cellule, la _cellule souche_ (cytula) ou «ovule fécondé». Comme
+celle-ci, depuis le premier moment, a été _animée_, ainsi faut-il
+admettre qu'il en a été pour cette _forme ancestrale monocellulaire_
+qui, dans la série des premiers ancêtres de l'homme, a été représentée
+par toute une suite de _Protozoaires_ différents.
+
+Nous sommes renseignés sur l'activité psychique de ces organismes
+monocellulaires par la physiologie comparée des Protistes encore
+vivants aujourd'hui; tant, d'une part, l'observation exacte, que de
+l'autre, l'expérimentation bien conduite, nous ont ouvert, durant la
+seconde moitié du XIXe siècle, un nouveau domaine fécond en phénomènes
+du plus haut intérêt. Le meilleur exposé en a été donné en 1889 par
+$1, dans ses profondes _Etudes_, appuyées sur des expériences
+personnelles, études sur la _Psychophysiologie des Protistes_. Les
+quelques observations antérieures sur la «vie psychique des Protistes»
+sont réunies à ces études. VERWORN a acquis la ferme conviction que,
+chez tous les Protistes, les processus psychiques sont encore
+_inconscients_, que ceux de la sensation et du mouvement se confondent
+encore ici avec les processus vitaux moléculaires du plasma lui-même,
+et que les causes premières en doivent être cherchées dans les
+propriétés des _molécules de plasma_ (des plastidules).
+
+«Les processus psychiques, chez les Protistes, forment ainsi le pont
+qui réunit les processus chimiques de la nature inorganique à la vie
+psychique des animaux supérieurs; ils représentent l'embryon des
+phénomènes psychiques les plus élevés, qu'on observe chez les
+Métazoaires et chez l'homme».
+
+Les observations soigneuses et les nombreuses expériences de VERWORN,
+jointes à celles de W. ENGELMANN, W. PREYER, R. HERTWIG et autres
+savants adonnés à l'étude des Protistes, fournissent une preuve
+concluante à ma _théorie moniste de l'âme cellulaire_ (1866).
+M'appuyant sur des recherches poursuivies pendant de longues années
+sur divers Protistes, surtout des Rhizopodes et des Infusoires,
+j'avais déjà, il y a 33 ans, formulé cette affirmation que toute
+cellule vivante possède des propriétés psychiques et que, par suite,
+la vie psychique des plantes et des animaux pluricellulaires n'est que
+le résultat des fonctions psychiques des cellules composant leur
+corps. Dans les groupes inférieurs (par exemple les algues et les
+éponges) _toutes_ les cellules du corps y contribuent pour une part
+égale (ou avec de très petites différences); au contraire, dans les
+groupes supérieurs, en vertu de la loi de la division du travail, ce
+rôle n'incombe qu'à une partie des cellules, les élues, les «cellules
+psychiques». Les conséquences de cette _psychologie cellulaire_, de la
+plus haute importance, ont été exposées en partie (1876) dans mon
+travail sur la «Périgenèse des plastidules», en partie enfin (1877)
+dans mon discours de Münich sur «la Théorie de l'évolution actuelle
+dans son rapport avec l'ensemble de la science». On en trouvera un
+exposé plus populaire dans mes deux conférences de Vienne (1878), sur
+«l'Origine et l'évolution des instruments sensoriels» et sur «l'Ame
+cellulaire et la cellule psychique»[31].
+
+ [31] E. HAECKEL, _Gesammelte populaere Vortraege aus dem Gebiete
+ der Entwickelungslehre_. Bonn, 1878.
+
+La simple _âme cellulaire_ présente déjà, d'ailleurs, au sein du
+groupe des Protistes, une longue suite de stades évolutifs, depuis des
+états d'âme primitifs, très simples jusqu'à d'autres très parfaits et
+élevés. Chez les plus anciens et les plus simples des Protistes, la
+sensation et le mouvement sont répartis également sur le plasma tout
+entier du corpuscule homogène; dans les formes supérieures, par
+contre, des «instruments sensoriels spéciaux» se différencient en
+organes physiologiques: ce sont des _Organelles_. Comme parties
+cellulaires motrices analogues, nous citerons les pseudopodes des
+Rhizopodes, les cils vibratiles, les flagellums et les cils des
+Infusoires. On considère, dans la vie cellulaire, comme un organe
+central interne le noyau, qui fait encore défaut chez les plus
+anciens et les plus inférieurs des Protistes. Au point de vue
+physiologico-chimique, ce qu'il faut surtout signaler, c'est que les
+Protistes originels les plus anciens étaient des _Plasmodomes_ qui
+échangeaient des matériaux nutritifs avec les plantes, par suite que
+c'était des _Protophytes_ ou «plantes originelles»; c'est d'elles que
+proviennent, secondairement, par métasitisme, les premiers
+_plasmophages_, qui échangeaient des matériaux nutritifs avec les
+animaux, par suite étaient des _Protozoaires_ ou «animaux
+originels»[32]. Ce _métasitisme_, l'«inversion des matériaux
+nutritifs» marque un important progrès psychologique, car c'est le
+point de départ de l'évolution des traits caractéristiques de «l'âme
+animale» qui font encore défaut à «l'âme végétale».
+
+ [32] E. HAECKEL: _Systematische Phylogénie_, Bd. 1 (1894), § 38.
+
+Le plus haut degré de développement de l'âme cellulaire animale est
+réalisé dans la classe des _Ciliés_ ou _Infusoires ciliés_. Lorsque
+nous comparons ce que nous observons chez eux avec les fonctions
+psychiques correspondantes d'animaux pluricellulaires, plus élevés,
+il ne semble presque pas y avoir de différence psychologique; les
+organelles sensibles et moteurs de ces Protozoaires paraissent
+accomplir les mêmes fonctions que les organes sensoriels, les nerfs et
+les muscles des Métazoaires. On a même regardé le _gros noyau
+cellulaire_ (meganucleus) des Infusoires comme un organe central
+d'activité psychique, qui jouerait, dans leur organisme
+monocellulaire, un rôle analogue à celui du cerveau dans la vie
+psychique des animaux supérieurs. Au reste, il est très difficile de
+décider dans quelle mesure ces comparaisons sont légitimes; les
+opinions des savants qui ont étudié d'une manière spéciale les
+infusoires diffèrent beaucoup sur ce point. Les uns considèrent, chez
+ces animaux, tous les mouvements spontanés du corps comme automatiques
+ou impulsifs, tous les mouvements d'excitation comme des réflexes; les
+autres voient là en partie des mouvements volontaires et
+intentionnels. Tandis que ces derniers auteurs attribuent déjà aux
+Infusoires une certaine conscience, une représentation d'un moi
+synthétique--les premiers se refusent à les leur reconnaître. De
+quelque façon qu'on résolve cette difficile question, ce qui est en
+tous cas certain, c'est que ces Protozoaires monocellulaires nous
+présentent une _âme cellulaire_ des plus développées qui est du plus
+haut intérêt pour l'appréciation exacte de ce qu'était l'âme chez nos
+premiers ancêtres monocellulaires.
+
+
+II. =Ame d'une colonie cellulaire= ou âme cénobiale (Cenopsyche);
+_deuxième des stades principaux de la psychogénèse phylétique_.
+--L'évolution individuelle commence chez l'homme, comme
+chez tous les autres animaux pluricellulaires, par des divisions
+répétées chez une simple cellule. La _cellule souche_ (Cytula) ou
+«ovule fécondé» se divise, d'après le processus de la division
+indirecte ordinaire, tout d'abord en deux cellules filles; ce
+processus venant à se répéter, il se produit (par des «sillons
+équatoriaux»), successivement 4, 8, 16, 32, 64 «cellules par
+sillonnement, ou blastomères» identiques. D'ordinaire, chez la plupart
+des animaux, survient, plus ou moins tard, à la place de cette
+division primitive régulière, un accroissement irrégulier. Mais dans
+tous les cas le résultat est le même: formation d'une masse (le plus
+souvent sphérique), d'un ballot de cellules non différenciées, toutes
+identiques au début. Nous appelons ce stade _Morula_ (cf.
+_Anthropogénie_, p. 159).
+
+D'ordinaire s'amasse alors à l'intérieur de cet agrégat cellulaire, en
+forme de petite mûre, un liquide, par suite de quoi la morula se
+transforme en une petite vésicule sphérique; toutes les cellules se
+portent à la surface et s'ordonnent en une simple couche cellulaire,
+le _blastoderme_. La _sphère creuse_ ainsi constituée est le stade le
+plus important de la _blastula_ ou _blastosphère_ (_Anthropogénie_, p.
+150).
+
+Les _phénomènes psychologiques_ que nous pouvons constater
+immédiatement, dans la formation de la blastula, sont en partie des
+mouvements, en partie des sensations de cette colonie cellulaire. Les
+_mouvements_ se répartissent en deux groupes: I. Mouvements internes,
+qui se répètent partout suivant un mode essentiellement analogue, dans
+le phénomène de la division cellulaire ordinaire (indirecte):
+formation du fuseau nucléaire, mytose, caryokinèse, etc.; II.
+mouvements externes, qui apparaissent dans le changement normal de
+position des cellules assemblées et dans leur groupement pour former
+le blastoderme. Nous tenons ces mouvements pour _héréditaires_ et
+inconscients, parce qu'ils sont partout conditionnés de la même
+manière, grâce à l'hérédité transmise à eux par les premières séries
+ancestrales de Protistes. Quant aux _sensations_, on en peut
+distinguer également deux groupes: I. Sensations des cellules isolées,
+qu'elles expriment par l'affirmation de leur indépendance individuelle
+et par leur attitude à l'égard des cellules voisines (avec lesquelles
+elles sont en contact, reliées même en partie directement par des
+ponts de plasma). II. La sensation synthétique de la colonie
+cellulaire ou _cénobium_ tout entier, qui se manifeste par la
+formation individuelle de la _blastula_ en _sphère creuse_
+(_Anthropogénie_, p. 491).
+
+La compréhension de la cause de la formation de la _blastula_ nous est
+facilitée par la _loi fondamentale biogénétique_, qui en explique les
+phénomènes immédiatement observables par l'_hérédité_, et les ramène à
+des processus historiques analogues qui se seraient accomplis à
+l'origine, lors de l'apparition des premières cénobies de Protistes,
+des _Blastéadés_ (_Pylog. Syst._, III, 22-26). Mais ces processus
+physiologiques et psychologiques importants ayant eu leur siège dans
+les premières _associations cellulaires_, nous deviennent clairs par
+l'observation et l'expérimentation faites sur les cénobies encore
+aujourd'hui vivantes. Ces _colonies cellulaires_ stables ou hordes
+cellulaires (désignées encore des noms de «communautés cellulaires»,
+«pied de cellules»,) sont aujourd'hui encore très répandues, tant parmi
+les _plantes originelles plasmodomes_ (paulotomées, diatomées,
+volvocinées) que parmi les _animaux originels plasmophages_
+(Infusoires et Rhizopodes). Dans toutes ces cénobies nous pouvons déjà
+distinguer, à côté l'un de l'autre, deux stades divers d'activité
+psychique: I. _L'âme cellulaire_ des individus cellulaires isolés (en
+tant qu'«organismes élémentaires») et II. _l'âme cénobiale_ de la
+colonie cellulaire tout entière.
+
+
+III. =Ame des tissus (Histopsyche)=; _troisième des stades principaux
+de la psychogénèse phylétique_.--Chez toutes les plantes
+pluricellulaires possédant des tissus (métaphytes ou _plantes à
+tissus_), de même que chez les _animaux à tissus_ (Métazoaires)
+inférieurs, dépourvus de système nerveux, nous pouvons distinguer de
+suite deux formes différentes d'activité psychique, à savoir: A. l'âme
+des _cellules_ isolées qui composent les tissus, et B. l'âme des
+_tissus_ eux-mêmes ou de la «république cellulaire» constituée par les
+cellules. Cette _âme des tissus_ est partout la fonction psychologique
+la plus élevée, celle qui nous révèle dans l'organisme pluricellulaire
+complexe, un _bion_ synthétique, un _individu physiologique_, une
+véritable «république cellulaire». Elle gouverne toutes les «âmes
+cellulaires» isolées des cellules sociales qui, en tant que «citoyens»
+indépendants, constituent la république cellulaire unifiée. Cette
+_duplicité fondamentale de la psyche_ chez les Métaphytes et chez les
+Métazoaires inférieurs, dépourvus de système nerveux, est chose très
+importante; on en démontre l'existence immédiatement par une
+observation impartiale et des expériences bien conduites: tout
+d'abord, chaque cellule isolée possède sa sensation et son mouvement
+et ensuite chaque tissu et chaque organe, composé d'un certain nombre
+de cellules identiques, témoigne d'une excitabilité spéciale et d'une
+unité psychique (par exemple, le pollen et les étamines).
+
+
+III. _A._ =L'âme des plantes (phytopsyche).=--C'est pour nous le terme
+qui résume toute l'activité psychique des _plantes pluricellulaires_,
+possédant des tissus (Métaphytes, à l'exclusion des Protophytes
+monocellulaires); elle a été l'objet des opinions les plus diverses
+jusqu'à ce jour. On trouvait autrefois une différence fondamentale
+entre les plantes et les animaux en ce qu'on attribuait d'ordinaire à
+ceux-ci une «âme» qu'on refusait à celles-là. Cependant, une
+comparaison impartiale de l'excitabilité et des mouvements, chez
+diverses plantes supérieures et chez des animaux inférieurs, avait
+convaincu, dès le commencement du siècle, quelques chercheurs isolés,
+que les uns et les autres devaient être pareillement animés.
+
+Plus tard, FECHNER, LEITGEB entre autres, défendirent vivement
+l'hypothèse d'une _Ame des plantes_. On n'en comprit mieux la nature
+qu'après que la _théorie cellulaire_ (1838) eût démontré, dans les
+plantes et les animaux, l'identité de structure élémentaire, et
+surtout depuis que la _théorie du plasma_ de MAX SCHULZE (1859) eût
+reconnu, chez les uns et les autres, la même attitude du plasma actif
+et vivant. La physiologie comparée récente (en ces 30 dernières
+années) a montré, en outre, que l'attitude physiologique, en réaction
+aux diverses excitations (lumière, électricité, chaleur, pesanteur,
+frottement, influences chimiques) était absolument la même dans les
+parties _sensibles_ du corps de beaucoup de plantes et d'animaux,--que
+les _mouvements réflexes_, enfin, provoqués par les excitations, se
+produisaient absolument de la même manière. Si donc on attribue ces
+modes d'activité chez les Métazoaires inférieurs, dépourvus de système
+nerveux (éponges, polypes), à une «âme» particulière, on est autorisé à
+admettre la présence de cette même âme chez beaucoup de Métaphytes
+(même chez tous), au moins chez les très «sensibles» plantes
+impressionnables (mimosa), chez les attrape-mouches (dionaea, drosera)
+et chez les nombreuses plantes grimpantes.
+
+Il est vrai, la physiologie végétale récente a donné de ces
+«mouvements d'excitation» ou _tropismes_ une explication toute
+physique, les ramenant à des rapports particuliers de croissance, à
+des oscillations de tension, etc. Mais ces causes mécaniques ne sont
+ni plus ni moins _psychophysiques_ que les «mouvements réflexes»
+analogues chez les éponges, les polypes et autres Métazoaires
+dépourvus de système nerveux, même si le mécanisme était ici tout
+différent. Le caractère de l'histopsyche ou _âme cellulaire_ se
+manifeste également dans les deux cas par ce fait que les cellules du
+tissu (de l'association cellulaire régulièrement ordonnée) conduisent
+les excitations reçues en un point et provoquent ainsi des mouvements
+en d'autres points ou dans tout l'organe. Cette _conduction de
+l'excitation_ peut aussi bien être regardée comme une «activité
+psychique», que la forme plus parfaite qu'elle présente chez les
+animaux pourvus de système nerveux; elle s'explique anatomiquement
+parce que les cellules sociales du tissu (ou association cellulaire),
+loin d'être, comme on le supposait autrefois, séparées les unes des
+autres, sont partout reliées entre elles par de fins filaments ou
+ponts de plasma. Lorsque les plantes impressionnables nuisibles
+(mimosa), qu'on vient à toucher ou ébranler, replient leurs feuilles
+étalées et laissent pencher leurs pétioles--lorsque les excitables
+attrape-mouches (dionaea) au contact imprimé à leurs feuilles, les
+referment vivement et attrapent la mouche,--la sensation semble,
+certes, plus vive, la conduction de l'excitation plus rapide et le
+mouvement plus énergique que la réaction réflexe d'une éponge
+officinale (ou d'autres éponges) excitée.
+
+
+III. _B._ =Ame des Métazoaires dépourvus de système
+nerveux.=--L'activité psychique de ces _Métazoaires inférieurs_ qui
+possèdent, il est vrai, des tissus et souvent même des organes
+différenciés, mais ni nerfs ni organes des sens spéciaux, est d'un
+intérêt tout particulier pour la psychologie comparée en général, et
+pour la phylogénie de l'âme animale en particulier. On distingue,
+parmi eux, quatre groupes différents de _Coelentérés_ primitifs, à
+savoir: 1. Les _Gastréadés_; 2. les _Platodariés_; 3. les _Eponges_;
+4. les _Hydropolypes_, formes inférieures des Cnidiés.
+
+_Les Gastréadés ou animaux à intestin primitif_ forment ce petit
+groupe des Coelentérés les plus inférieurs qui présente une haute
+importance, comme étant le groupe originel commun de tous les
+Métazoaires. Le corps de ces petits animaux nageurs a la forme d'une
+vésicule (le plus souvent ovoïde) contenant une simple cavité avec une
+ouverture (intestin primitif et bouche primitive). La paroi de la
+cavité digestive est constituée par deux assises cellulaires simples,
+dont l'interne (feuillet intestinal) remplit les fonctions végétatives
+de nutrition et l'externe (feuillet épidermique), les fonctions
+animales de sensation et de mouvement. Les cellules sensibles, toutes
+pareilles, de ce feuillet épidermique, portent de fins flagellums, de
+longs cils dont les vibrations effectuent le mouvement volontaire de
+natation. Les quelques seules formes encore vivantes de Gastréadés,
+les _Gastrémariés_ (trichoplacides) et les _Cyémariés_ (orthonectides)
+sont très intéressantes par ce fait qu'elles restent, leur vie durant,
+à ce stade de développement que traversent, au début de leur
+évolution embryonnaire, les germes de tous les autres Métazoaires,
+depuis les éponges jusqu'à l'homme.
+
+Ainsi que je l'ai montré dans ma _Théorie gastréenne_ (1872), chez
+tous les animaux à tissus, la _blastula_, dont nous avons déjà parlé,
+donne naissance tout d'abord à une forme embryonnaire des plus
+caractéristiques, la _gastrula_. Le blastoderme, représenté par la
+paroi de la sphère creuse, forme d'un côté une excavation en forme de
+fosse qui devient bientôt une invagination si profonde que la cavité
+interne de la vésicule disparaît. La moitié invaginée (interne) du
+blastoderme s'accole étroitement à la moitié non invaginée (externe);
+celle-ci forme le _feuillet épidermique_ ou feuillet germinatif
+externe (ectoderme, épiblaste), la première, par contre, forme le
+_feuillet intestinal_ ou feuillet germinatif interne (entoderme,
+hypoblaste). L'espace vide ainsi constitué dans le corps en forme de
+gobelet est la cavité digestive, l'_intestin primitif_ (progaster),
+son ouverture, la _bouche primitive_ (prostoma)[33]. Le feuillet
+épidermique ou ectoderme est, chez tous les Métazoaires, le premier
+_organe de l'âme_; car il donne naissance, chez tous les animaux
+pourvus de système nerveux, non seulement au revêtement cutané externe
+et aux organes des sens, mais aussi au système nerveux. Chez les
+Gastréadés, où ce dernier n'existe pas encore, toutes les cellules qui
+composent l'assise épithéliale simple de l'ectoderme sont à la fois
+des organes de sensation et de mouvement: l'âme des tissus se
+manifeste ici sous sa forme la plus simple.
+
+ [33] Cf. _Anthropogenie_, p. 161, 497; _Nat. Schopf-Gesch._, p.
+ 300.
+
+La même formation primitive semble aussi exister chez les
+_Platodariés_, formes les plus anciennes et les plus simples des
+_Platodes_. Quelques-uns de ces Cryptocèles (convoluta, etc.), n'ont
+pas encore de système nerveux distinct, tandis que chez leurs proches
+épigones, les _Turbellariés_, le système nerveux se distingue déjà de
+l'épiderme et un ganglion cérébroïde apparaît.
+
+
+=Les Spongiaires= représentent un groupe indépendant du règne animal
+qui diffère de tous les autres Métazoaires par son organisation
+caractéristique; les très nombreuses espèces de cette classe vivent
+presque toutes fixées au fond de la mer. La forme la plus simple,
+l'olynthus, n'est en somme qu'une Gastrea dont la paroi du corps est
+percée, à la façon d'une passoire, de petits pores qui laissent entrer
+le courant d'eau, porteur des matériaux nutritifs. Chez la plupart des
+éponges (entre autres chez la plus connue, l'éponge officinale), le
+corps, en forme de bosse, forme un pied composé de milliers de ces
+Gastréadés (corbeilles vibratiles) et traversé par un système de
+canaux nutritifs. La sensation et le mouvement n'existent qu'à un très
+faible degré chez les Spongiaires; les nerfs, les organes sensoriels
+et les muscles n'y existent pas. Il est donc très naturel que l'on ait
+autrefois considéré ces animaux fixés, informes et insensibles, comme
+des «plantes». Leur vie psychique (pour laquelle il n'y a pas d'organe
+spécial différencié), est bien inférieure à celle des mimosas et des
+autres plantes sensibles.
+
+
+=L'âme des Cnidiés= présente une importance tout à fait capitale pour
+la psychologie comparée et phylogénétique. Car c'est au sein de ce
+groupe, aux formes si riches, que s'accomplit, sous nos yeux, le
+passage de l'_âme des tissus_ à l'_âme du système nerveux_. A ce
+groupe appartiennent les classes si variées des Polypes et des Coraux
+fixés, des Méduses et des Siphonophores libres. On peut regarder en
+toute certitude comme la forme originelle commune à tous les Cnidiés,
+un hypothétique _Polype_ des plus simples, rappelant, dans ses traits
+essentiels, le Polype vulgaire d'eau douce actuelle, l'hydre. Mais ces
+hydres, de même que les _Hydropolypes_ fixés qui s'en rapprochent
+beaucoup, ne possèdent ni nerfs ni organes des sens supérieurs, bien
+qu'elles soient très sensibles. Au contraire, les Méduses qui nagent
+librement et qui dérivent des animaux précédents (auxquels elles
+restent liées aujourd'hui encore par le fait des générations
+alternantes), ces Méduses possèdent déjà un système nerveux
+indépendant et des organes des sens distincts.
+
+Nous pouvons donc constater ici l'origine historique de l'_âme du
+système nerveux_ (neuropsyche), provenant immédiatement par ontogénèse
+de l'âme des tissus (histopsyche), en même temps que nous apprenons à
+en comprendre la phylogénèse. Ces connaissances sont d'autant
+plus intéressantes que ces processus fort importants sont
+_polyphylétiques_, c'est-à-dire qu'ils se sont accomplis plusieurs
+fois (au moins deux) indépendamment l'un de l'autre.
+
+Ainsi que je l'ai démontré, les _Hydroméduses_ (craspédotes) dérivent
+des _Hydropolypes_ selon un autre mode que les _Skyphoméduses_ (ou
+acraspédotes) des _Skyphopolypes_; le mode de bourgeonnement est
+terminal chez ceux-ci, latéral chez les autres. Les deux groupes
+présentent, en outre, des différences héréditaires caractéristiques
+dans la structure microscopique de leurs organes psychiques. Une
+classe très intéressante aussi pour la psychologie est celle des
+_Siphonophores_. Dans ces magnifiques colonies animales, nageant
+librement, dérivées des Hydroméduses, nous pouvons observer une
+_double âme_: l'âme individuelle (_âme personnelle_) des nombreuses
+personnes qui la constituent et l'âme commune synthétique et active de
+la colonie tout entière (_âme cormale_).
+
+
+IV. =Ame du système nerveux (neuropsyche)=; _quatrième des stades
+principaux de la psychogénèse phylétique_.--La vie psychique de tous
+les animaux supérieurs, comme celle de l'homme, s'effectue au moyen
+d'un _appareil psychique_ plus ou moins compliqué et celui-ci comprend
+toujours trois parties principales: les _organes des sens_ qui rendent
+possibles les diverses sensations; les _muscles_ qui permettent les
+mouvements; les _nerfs_ qui établissent une communication entre les
+premiers et les seconds à l'aide d'un organe central spécial,
+_cerveau_ ou ganglion (noeud de nerfs).
+
+On compare d'ordinaire la disposition et le fonctionnement de cet
+appareil psychique à un télégraphe électrique; les nerfs sont les
+fils de fer conducteurs, le cerveau la station centrale, les muscles
+et les organes des sens les stations locales secondaires. Les fibres
+nerveuses motrices conduisent les ordres de la volonté ou impulsions,
+suivant une direction centrifuge, de ce centre nerveux aux muscles et,
+par la contraction de ceux-ci, produisent des mouvements; les fibres
+nerveuses sensibles, au contraire, conduisent les diverses
+impressions, suivant une direction centripète, des organes sensoriels
+périphériques au cerveau et y rendent compte des impressions reçues du
+monde extérieur. Les cellules ganglionnaires ou «cellules psychiques»,
+qui constituent l'organe nerveux central, sont les plus parfaites de
+toutes les parties élémentaires organiques, car elles rendent
+possibles, non seulement les rapports entre les muscles et les organes
+des sens, mais aussi les plus hautes fonctions de l'âme animale, la
+formation de représentations et de pensées et, au-dessus de tout, la
+conscience.
+
+Les grands progrès de l'anatomie et de la physiologie, de l'histologie
+et de l'ontogénie en ces derniers temps, ont enrichi nos connaissances
+relatives à l'appareil psychique d'une foule de découvertes
+intéressantes. Si la philosophie spéculative s'était emparée, ne
+fût-ce que des principales de ces importantes conquêtes de la biologie
+empirique, elle présenterait dès aujourd'hui une tout autre
+physionomie qu'elle ne le fait malheureusement. Aborder ce sujet d'une
+manière approfondie nous entraînerait trop loin, aussi me
+contenterai-je de souligner seulement les faits essentiels.
+
+Chacun des groupes animaux supérieurs possède son organe psychique
+propre; chez chacun, le système nerveux central est caractérisé par
+une forme, une situation et une constitution spéciales. Parmi les
+_Cnidiés_ rayonnés, les Méduses présentent un anneau nerveux, au bord
+de l'ombrelle, pourvu le plus souvent de quatre ou huit ganglions.
+Chez les _Echinodermes_ à cinq rayons, la bouche est entourée d'un
+anneau nerveux duquel partent cinq troncs nerveux. Les _Platodes_ à
+symétrie bilatérale et les _Vers_ possèdent un ganglion cérébroïde ou
+acroganglion, composé d'une paire de ganglions situés dorsalement,
+au-dessus de la bouche; de ces «ganglions sus-oesophagiens» partent
+latéralement deux troncs nerveux qui se rendent à la peau et aux
+muscles. Chez une partie des Vers et chez les _Mollusques_ s'ajoutent
+à cela une paire de «ganglions sous-oesophagiens» ventraux reliés aux
+autres par un anneau qui entoure l'oesophage. Cet «anneau oesophagien»
+reparaît chez les _Arthropodes_ (Articulata), mais se continue ici du
+côté ventral du corps allongé par une «moelle ventrale», un double
+cordon en forme d'échelle, qui se renfle à chaque segment en un double
+ganglion. Les _Vertébrés_ nous présentent une disposition toute
+contraire de l'organe psychique; chez eux, on trouve toujours, du côté
+dorsal du corps, dont la segmentation n'est plus qu'interne, une
+moelle dorsale; c'est un renflement de sa partie antérieure qui
+formera plus tard le cerveau caractéristique, en forme de
+vésicule[34].
+
+ [34] Cf. mon _Hist. de la Créat. Nat._, 9e éd. (1898), tabl. 18
+ et 19, p. 512.
+
+Bien que les organes psychiques, ainsi qu'on le voit, présentent, dans
+les groupes animaux supérieurs, des différences très caractéristiques
+de situation, de forme et de constitution--cependant l'anatomie
+comparée est à même de démontrer, dans la plupart des cas, une origine
+commune qu'il faut chercher dans le _ganglion cérébroïde_ des
+_Platodes_ et des _Vers_; et tous ces organes divers ont cela de
+commun qu'ils dérivent de la couche cellulaire la plus externe de
+l'embryon, du _feuillet épidermo-sensoriel_ (ectoderme). De même nous
+retrouvons, dans toutes les formes d'organes nerveux centraux, la même
+structure essentielle: un mélange de cellules ganglionnaires ou
+_cellules psychiques_ (organes élémentaires proprement actifs, de la
+_psyche_ et de _fibres nerveuses_), qui établissent des connexions et
+sont les instruments de l'action.
+
+
+=Organe de l'âme chez les Vertébrés.=--La première chose qui nous
+frappe, dans la psychologie comparée des Vertébrés et qui devrait être
+le point de départ empirique de toute étude scientifique de l'âme
+humaine, c'est la structure caractéristique de leur système nerveux
+central. De même que cet organe psychique central présente, dans
+chacun des groupes animaux supérieurs, une position, une forme et une
+constitution spéciales, propres à ce groupe, de même il en va chez les
+Vertébrés. Partout, ici, nous trouvons une _moelle dorsale_, un gros
+cordon nerveux cylindrique, situé sur la ligne médiane du dos,
+au-dessus de la colonne vertébrale (ou de la corde dorsale qui y
+supplée). Partout nous voyons partir, de cette moelle dorsale, de
+nombreux troncs nerveux qui se distribuent d'une façon régulière et
+segmentaire, toujours une paire par segment. Partout nous voyons ce
+«canal médullaire» se produire chez l'embryon suivant le même mode:
+sur la ligne médiane de l'épiderme dorsal se forme un fin sillon, une
+gouttière; les deux bords parallèles de cette _gouttière médullaire_
+se soulèvent, se courbent l'un vers l'autre et s'accolent sur la ligne
+médiane pour former un canal.
+
+Le long canal médullaire dorsal et cylindrique, ainsi formé, est tout
+à fait caractéristique des _Vertébrés_; il est partout le même au
+début, chez l'embryon, et il est le point de départ commun de toutes
+les différentes formes d'organes psychiques auxquels il donnera
+naissance par la suite. Un petit groupe d'Invertébrés présente seul
+une disposition analogue; ce sont les étranges _Tuniciers_ marins, les
+_Copélates_, les _Ascidies_ et les _Thalidies_. Ils présentent, en
+outre, par d'autres particularités importantes de leurs corps (en
+particulier par la présence de la chorda et de l'intestin branchial),
+des différences frappantes avec les autres Invertébrés et des
+analogies avec les Vertébrés. Nous admettons donc que ces deux groupes
+animaux, les _Vertébrés_ et les _Tuniciers_, proviennent d'un groupe
+ancestral commun et plus ancien qu'il faut chercher parmi les _Vers_:
+les _Prochordoniens_[35]. Une différence importante entre les deux
+groupes, c'est que le corps des Tuniciers ne se segmente pas et
+conserve une organisation très simple (la plupart se fixent plus tard
+au fond de la mer et entrent en régression). Chez les Vertébrés, au
+contraire, survient de bonne heure une _segmentation interne_ du
+corps, très caractéristique, la _première formation des Vertébrés_
+(Vertebratio). Celle-ci permet le développement morphologique et
+physiologique beaucoup plus élevé de l'organisme, qui finit par
+atteindre chez l'homme le degré suprême de perfection. Elle se révèle,
+de très bonne heure déjà, dans la structure plus fine du canal
+médullaire, dans le développement d'un plus grand nombre de paires
+segmentaires de nerfs qui, sous le nom de nerfs de la moelle dorsale
+ou de «nerfs spinaux», se rendent à chacun des segments du corps.
+
+ [35] HAECKEL. _Anthropogenie_, 4te Aufl. 1891, Vortrag 16 und 17
+ (_Korperbau und keimesgesch. der Amphioxus und der Ascidie_).
+
+=Stades de développement phylétique du canal médullaire.=--La longue
+histoire phylogénétique de notre «âme des Vertébrés» commence avec le
+développement du simple canal médullaire chez les premiers Acraniotes;
+elle nous conduit, lentement et graduellement, à travers un espace de
+temps de plusieurs millions d'années jusqu'à cette merveille
+compliquée qu'est le cerveau humain, merveille qui semble autoriser la
+forme la plus perfectionnée des Primates à revendiquer dans la Nature
+une place tout à fait exceptionnelle. Une idée claire de cette marche
+lente et continue de notre psychogénie phylétique étant la première
+condition d'une _psychologie conforme à la nature_, il nous a paru
+utile de subdiviser ce vaste espace de temps en un certain nombre de
+grandes phases; dans chacune de celles-ci, en même temps que la
+structure du système nerveux central, sa fonction, la «psyche» est
+allée se perfectionnant. Je distingue donc huit _périodes dans la
+phylogénie du canal médullaire_, caractérisées par huit groupes
+principaux de Vertébrés; ce sont: I. les Acraniotes; II. les
+Cyclostomes; III. les Poissons; IV. les Amphibies; V. les Mammifères
+implacentaliens (Monotrêmes et Marsupiaux); VI. les premiers
+Mammifères placentaliens, en particulier les Prosimiens; VII. les
+Primates plus récents, les vrais Singes ou Simiens; VIII. les Singes
+anthropoïdes et l'homme (Anthropomorphes).
+
+I. Premier stade: les _Acrâniens_, représentés aujourd'hui encore par
+l'amphioxus; l'organe psychique reste au stade de simple canal
+médullaire, nous trouvons une moelle épinière régulièrement segmentée,
+sans cerveau.--II. Deuxième stade: les _Cyclostomes_, le groupe le
+plus ancien des Crâniotes, représenté aujourd'hui encore par les
+petromyzontes et les myxinoïdes; l'extrémité antérieure de la moelle
+épinière se renfle en une vésicule qui se différencie en cinq
+vésicules cérébrales situées l'une derrière l'autre (cerveau
+antérieur, cerveau intermédiaire, cerveau moyen, cervelet et
+arrière-cerveau); ces cinq vésicules sont le point de départ commun
+d'où sortira le cerveau de tous les Crâniotes, depuis le pétromyzonte
+jusqu'à l'homme.--III. Troisième stade: _Poissons primitifs_
+(Sélaciens) analogues aux requins actuels; chez ces poissons
+primitifs, desquels dérivent tous les Gnathostoma, commence à
+s'accentuer la différenciation des cinq vésicules cérébrales d'abord
+pareilles.--IV. Quatrième stade: _Amphibies_. Dans cette classe des
+plus anciens Vertébrés terrestres, apparus pour la première fois
+pendant la période houillère, commence à apparaître la forme du corps
+caractéristique des _Tétrapodes_, en même temps que se transforme le
+cerveau hérité des Poissons; les modifications se poursuivent chez les
+Epigones de la période permique, les _Reptiles_ dont les plus anciens
+représentants, les _Tocosauriens_, sont les formes ancestrales
+communes à tous les Amniotes (les Reptiles et les Oiseaux, d'une part;
+les Mammifères de l'autre).--V à VIII. du cinquième au huitième stade;
+les Mammifères.
+
+L'histoire de la formation de notre système nerveux et la phylogénie
+de notre âme, qui s'y rattache, ont été exposées en détail dans mon
+_Anthropogénie_ et rendues plus claires par de nombreuses figures[36].
+Je dois donc y renvoyer, ainsi qu'aux notes dans lesquelles j'ai
+insisté particulièrement sur quelques-uns des faits les plus
+importants. Cependant, j'ajouterai, ici encore, quelques remarques
+relatives à la dernière et la plus intéressante partie de ces faits,
+au développement de l'âme et de ses organes au sein de la _Classe des
+Mammifères_: je rappellerai surtout que _l'origine monophylétique_ de
+cette classe, le fait que tous les Mammifères descendent d'une forme
+ancestrale commune (de la période triasique) est maintenant bien
+établi.
+
+ [36] _Anthropogénie_, 4e éd., 1891, p. 621-688.
+
+=Histoire de l'âme chez les Mammifères.=--La conséquence la plus
+importante qui ressorte de l'origine monophylétique des Mammifères,
+c'est que _l'âme de l'homme_ dérive forcément d'une longue série
+évolutive d'autres _âmes de Mammifères_. Un profond abîme sépare
+anatomiquement et physiologiquement la structure du cerveau et la vie
+psychique qui en découle, chez les Mammifères supérieurs, de ce
+qu'elles sont chez les Mammifères inférieurs et pourtant ce profond
+abîme est comblé par une longue série de stades intermédiaires. Car un
+espace de temps d'au moins quatorze millions d'années (selon d'autres
+calculs plus de cent millions!) qui se sont écoulées depuis le
+commencement de l'époque triasique, suffit complètement à rendre
+possibles les plus grands progrès psychologiques. Les résultats
+généraux des recherches approfondies faites en ces derniers temps sur
+ce sujet sont les suivants: I. Le cerveau des Mammifères se distingue
+de celui des autres Vertébrés par certaines particularités, communes à
+tous les membres de la classe, surtout par le développement proéminent
+de la première et de la quatrième vésicule du cerveau antérieur et du
+cervelet, tandis que la troisième, le cerveau moyen, entre en
+régression.--II. Cependant il y a un lien étroit entre la forme du
+cerveau chez les Mammifères inférieurs les plus anciens (Monotrèmes,
+Marsupiaux, Prochoriates) et chez leurs ancêtres paléozoïques, les
+Amphibies du carbonifère (Stegocéphales) et les Reptiles du permique
+(Tocosauriens).--III. C'est seulement à l'époque tertiaire que
+s'accomplit la complète et typique transformation du cerveau
+antérieur, qui distingue si nettement les Mammifères récents des plus
+anciens.--IV. Le développement spécial du cerveau antérieur
+(quantitatif et qualitatif) qui caractérise l'homme et auquel celui-ci
+doit l'apanage de ses facultés psychiques, ne se retrouve que chez une
+partie des Mammifères les plus perfectionnés de la fin de l'époque
+tertiaire, surtout chez les singes anthropoïdes.--V. Les différences
+qui existent dans la constitution du cerveau et dans la vie psychique
+entre l'homme et les singes anthropoïdes sont moindres que les
+différences correspondantes entre ceux-ci et les Primates inférieurs
+(les Singes les plus anciens et les Prosimiens).--VI. Par suite, il
+nous faut considérer, comme un fait scientifiquement démontré, que
+l'âme humaine provient, par une évolution historique progressive,
+d'une longue chaîne d'âmes de Mammifères, d'abord grossières puis plus
+perfectionnées--et cela en vertu des lois phylétiques partout
+valables, de la Théorie de la Descendance.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+Conscience de l'âme.
+
+ ÉTUDES MONISTES SUR LA VIE PSYCHIQUE CONSCIENTE ET
+ INCONSCIENTE.--EMBRYOLOGIE ET THÉORIE DE LA CONSCIENCE.
+
+ «C'est seulement chez les animaux supérieurs et chez l'homme,
+ que la conscience s'élève jusqu'à prendre une importance qui en
+ rend possible un examen particulier, en tant que d'une faculté
+ spéciale de l'âme. Mais cela n'a pas lieu tout d'un coup: bien
+ au contraire, très lentement et progressivement, en raison d'une
+ meilleure organisation du cerveau et du système nerveux, en
+ raison aussi d'une richesse croissante des impressions et des
+ représentations suscitées à leur suite.--La conscience est
+ précisément, plus que toute autre qualité intellectuelle, sous
+ la dépendance de conditions ou de circonstances matérielles.
+ Elle vient, va, s'évanouit et revient en raison directe d'un
+ grand nombre d'influences matérielles agissant sur l'organe de
+ l'esprit.»
+
+ L. BÜCHNER (1898).
+
+
+
+
+SOMMAIRE DU CHAPITRE X
+
+ La Conscience, phénomène de la nature. Cette notion.--Difficultés
+ de l'appréciation.--Rapport de la conscience à la vie
+ psychique.--La conscience humaine.--Théories diverses: I.
+ Théorie anthropistique (Descartes).--II. Théorie neurologique
+ (Darwin).--III. Théorie animale (Schopenhauer).--IV. Théorie
+ biologique (Fechner).--V. Théorie cellulaire (Fritz
+ Schulze).--VI. Théorie atomistique.--Théories moniste et
+ dualiste.--Transcendance de la conscience.--Ignorabimus (Du
+ Bois Reymond).--Physiologie de la conscience.--Découverte de
+ l'organe de la pensée (Flechsig).--Pathologie.--Conscience
+ double et intermittente.--Ontogénie de la
+ conscience.--Changements aux différents âges de la
+ vie.--Phylogénie de la conscience.--Formation de ce terme.
+
+
+LITTÉRATURE
+
+ P. FLECHSIG.--_Gehirn und Seele_ (Leipzig 1894).--Localisation
+ des processus cérébraux, en particulier des sensations de
+ l'homme (1896) trad. française.
+
+ A. MAYER.--_Die Lehre von der Erkenntniss_, Leipzig 1875.
+
+ M. L. STERN.--_Philosophischer und Naturwissenschaftlicher
+ Monismus. Ein Beitrag zur Seelenfrage._ Leipzig 1885.
+
+ ED. HARTMANN.--_Philosophie de l'Inconscient_ (trad. fr.).
+
+ FR. LANGE.--_Histoire du matérialisme_ (trad. fr.).
+
+ B. CARNERI.--_Gefühl, Bewusstsein, Wille. Eine psychologische
+ Studie_ (Wien, 1876).
+
+ G. C. FISCHER.--_Das Bewusstsein_, Leipzig 1874.
+
+ L. BÜCHNER.--_Force et matière ou principes de l'ordre naturel
+ de l'univers mis à la portée de tous_ (trad. fr. par A.
+ Regnard).
+
+
+Parmi toutes les manifestations de la vie psychique, il n'en est
+aucune qui semble si merveilleuse et soit si diversement jugée que la
+_conscience_. Les opinions les plus contradictoires sont encore aux
+prises, aujourd'hui comme il y a des milliers d'années, non seulement
+sur la question de la nature propre de cette fonction psychique et de
+son rapport avec le corps, mais aussi quant à son extension dans le
+monde organique, quant à son apparition et son évolution. Plus que
+tout autre fonction psychique, la conscience a donné lieu à l'idée
+erronée d'une «âme immatérielle» et, s'y rattachant, à la superstition
+d'une «immortalité personnelle»; beaucoup des grossières erreurs qui
+dominent encore aujourd'hui notre vie intellectuelle ont là leur
+origine. C'est pourquoi j'ai déjà appelé autrefois la conscience, le
+_mystère central psychologique_; c'est la résistante citadelle de
+toutes les erreurs dualistes et mystiques contre les remparts de
+laquelle les assauts de la plus solide raison sont en danger
+d'échouer. Ces faits, à eux seuls, nous autorisent déjà à consacrer à
+la conscience un examen critique spécial du point de vue de notre
+monisme. Nous verrons que la conscience est un _phénomène naturel_ ni
+plus ni moins que toute autre fonction psychique et qu'elle est
+soumise, comme tous les autres phénomènes naturels, à la _loi de
+substance_.
+
+
+=Notion de conscience.=--Déjà, quand il s'agit de définir le terme
+élémentaire de cette fonction psychique, son extension et sa
+compréhension, les opinions des philosophes et des naturalistes les
+plus éminents divergent complètement. La meilleure définition,
+peut-être, qu'on puisse donner de la conscience c'est de l'appeler une
+_intuition interne_ et de la comparer à une _réflexion_. On y peut
+distinguer deux domaines principaux: la conscience objective et la
+subjective, la conscience de l'univers et la conscience du moi.
+
+La plus grande partie de l'activité psychique consciente, de beaucoup,
+se rapporte, ainsi que SCHOPENHAUER l'a très justement reconnu, à la
+conscience du monde extérieur, des «autres choses». Cette _conscience
+de l'Univers_ comprend tous les phénomènes possibles du monde
+extérieur, que notre connaissance peut atteindre. Beaucoup plus
+restreinte est notre _conscience du Moi_, la réflexion interne de
+notre propre activité psychique tout entière, de toutes nos
+représentations, sensations et efforts volontaires.
+
+
+=Conscience et vie psychique.=--Beaucoup de penseurs et des plus
+éminents, surtout des physiologistes (WUNDT et ZIEHEN) regardent les
+termes de conscience et de fonctions psychiques comme identiques:
+_Toute activité psychique est consciente_; le domaine de la vie
+psychique n'excède pas celui de la conscience. A notre avis, cette
+définition accroît illégalement l'importance de celle-ci et donne lieu
+à des erreurs et des malentendus nombreux. Nous sommes bien plutôt de
+l'avis d'autres philosophes (ROMANES, FRITZ SCHULZE, PAULSEN) qui
+pensent qu'à la vie psychique appartiennent, en outre, les
+représentations, sensations et efforts volontaires inconscients; de
+fait, le domaine de ces actions psychiques inconscientes (réflexes,
+etc.) est même beaucoup plus étendu que celui des actions conscientes.
+Les deux domaines sont d'ailleurs étroitement associés et ne sont
+séparés par aucune frontière nette; à tout instant, une représentation
+inconsciente peut nous devenir consciente; si l'attention que nous lui
+portions est attirée par un autre objet, elle peut aussi rapidement
+s'évanouir pour notre conscience.
+
+
+=Conscience de l'homme.=--Notre unique source, quand il s'agit de
+connaître la conscience, est celle-ci elle-même et c'est là, en
+première ligne, ce qui fait l'extraordinaire difficulté de son étude
+et de son interprétation scientifiques. _Sujet_ et _objet_ se
+confondent ici en une même unité; le sujet connaissant se réfléchit
+dans son propre être intérieur, qui doit devenir objet de
+connaissance.
+
+Relativement à la conscience d'autres individus, nous ne pouvons donc
+jamais rien conclure avec une entière certitude objective, nous sommes
+toujours réduits à comparer leurs états d'âme avec les nôtres. Tant
+que cette comparaison ne porte que sur des _individus normaux_, nous
+pouvons, sans doute, relativement à leur conscience, tirer quelques
+conclusions dont nul ne contestera la validité. Mais déjà quand il
+s'agit de personnes _anormales_ (génies ou excentriques, idiots ou
+déments) ces raisonnements par analogie sont, ou incertains ou faux.
+C'est encore bien pis quand nous comparons la conscience de l'homme
+avec celle des animaux (d'abord des animaux supérieurs, puis des
+inférieurs). Nous rencontrons là des difficultés matérielles si
+grandes que les opinions des physiologistes et des philosophes les
+plus éminents se trouvent sur ce point aux antipodes. Nous nous
+contenterons ici de mettre, en regard les unes des autres, les
+opinions les plus importantes émises sur ce sujet.
+
+
+I. =Théorie anthropistique de la conscience.=--_Elle est le propre de
+l'homme._ Cette idée très répandue que la conscience et la pensée sont
+exclusivement propres à l'homme et que lui seul possède en même temps
+une «âme immortelle», remonte à DESCARTES (1643). Ce profond
+philosophe et mathématicien français (élevé dans un collège de
+_Jésuites_!) posa une séparation complète entre l'activité psychique
+de l'homme et celle de l'animal. L'âme de l'homme, substance pensante
+et immatérielle, est, selon lui, complètement distincte de son corps,
+substance étendue et matérielle. Cependant, il faut qu'elle soit unie
+au corps en un point du cerveau (la glande pinéale!) pour y
+recueillir les impressions venues du monde extérieur et, à son tour,
+agir sur le corps. Les _animaux_, par contre, n'étant pas des
+substances pensantes, ne doivent pas posséder d'âme, mais être de purs
+_automates_, des machines construites avec infiniment d'art dont les
+sensations, représentations et volitions se produisent tout
+mécaniquement et obéissent aux lois physiques. Pour la psychologie de
+_l'homme_, DESCARTES soutenait donc le pur _dualisme_, pour celle des
+_animaux_ le pur _monisme_. Cette contradiction manifeste, chez un
+penseur si clair et si pénétrant, doit paraître bien extraordinaire;
+pour l'expliquer, on est en droit d'admettre que DESCARTES a tu sa
+propre pensée, laissant aux penseurs indépendants le soin de la
+deviner. Comme élève des Jésuites, DESCARTES avait été élevé de bonne
+heure à taire la vérité, quand il la voyait plus clairement que
+d'autres; peut-être craignait-il aussi la puissance de l'Eglise et ses
+bûchers. D'autre part déjà, son principe sceptique que tout effort
+vers la connaissance vraie doit partir d'un doute au sujet du dogme
+traditionnel, lui avait attiré de fanatiques accusations de
+scepticisme et d'athéisme. La profonde action que DESCARTES exerça sur
+la philosophie ultérieure fut très remarquable et conforme à sa «tenue
+de livres en partie double». Les _Matérialistes_ des XVIIe et XVIIIe
+siècles, pour poser leur psychologie moniste, se réclamèrent de la
+théorie cartésienne de l'âme des bêtes et de leur activité toute
+mécanique de machines. Les _Spiritualistes_, au contraire, affirmèrent
+que leur dogme de l'immortalité de l'âme et de son indépendance à
+l'égard du corps avait été irréfutablement fondé par la théorie
+cartésienne de l'âme humaine. Cette opinion est encore aujourd'hui
+celle qui prévaut dans le camp des théologiens et des métaphysiciens
+dualistes. La conception scientifique du XIXe siècle a complètement
+triomphé de la précédente, avec l'aide des progrès empiriques
+accomplis dans le domaine de la psychologie physiologiste et comparée.
+
+
+II. =Théorie neurologique de la conscience.=--_Elle_ _n'existe que
+chez l'homme et les animaux supérieurs_ qui possèdent un système
+nerveux centralisé et des organes des sens. La conviction
+qu'une grande partie des animaux--au moins les Mammifères
+supérieurs,--possèdent une âme pensante et une conscience, tout comme
+l'homme, a conquis toute la zoologie exacte et la psychologie moniste.
+Les progrès grandioses accomplis en ces derniers temps dans divers
+domaines de la biologie ont tous convergé pour nous amener à
+reconnaître cette importante vérité. Nous nous bornerons, pour
+l'apprécier, à l'examen des _Vertébrés_ supérieurs et, avant tout, des
+Mammifères. Que les représentants les plus intelligents de ces
+Vertébrés plus perfectionnés,--les singes et les chiens surtout--se
+rapprochent énormément de l'homme dans toute leur activité psychique,
+c'est un fait qui, depuis des milliers d'années est bien connu et a
+excité l'admiration. Leur mode de représentation, d'activité
+sensorielle, leurs sensations et leurs désirs se rapprochent tant de
+ceux de l'homme que nous n'avons pas besoin de prouver ce que nous
+avançons. Mais la fonction supérieure d'activité cérébrale, la
+formation de jugements, leur enchaînement en raisonnements, la pensée
+et la conscience au sens propre, sont développés chez les animaux tout
+comme chez l'homme--la différence n'est que dans le degré, non dans la
+nature. En outre, l'anatomie comparée et l'histologie nous apprennent
+que la structure si complète du cerveau (aussi bien macroscopique que
+microscopique) est au fond la même chez les _Mammifères_ supérieurs et
+chez l'homme. L'ontogénie comparée nous montre la même chose quant à
+l'apparition de ces organes de l'âme. La physiologie comparée nous
+enseigne que les divers états de conscience se comportent, chez les
+plus élevés des Placentaliens, de la même manière que chez l'homme et
+l'expérience démontre qu'ils réagissent de la même manière aux actions
+externes. On peut anesthésier les animaux supérieurs par l'alcool, le
+chloroforme, l'éther, etc.; on peut, en s'y prenant comme il faut, les
+hypnotiser tout comme l'homme. Mais, par contre, il n'est pas possible
+de préciser nettement la _limite_ à laquelle, aux degrés inférieurs
+de la vie animale, la conscience apparaît pour la première fois comme
+telle. Certains zoologistes la font remonter très haut dans la série
+animale, d'autres tout à la fin. DARWIN, qui distingue très exactement
+les divers stades de la conscience, de l'intelligence et du sentiment
+chez les animaux supérieurs et les explique par une évolution
+croissante, remarque en même temps qu'il est très difficile et même
+impossible de fixer les débuts de ces fonctions psychiques supérieures
+chez les animaux inférieurs. Pour moi, entre les diverses théories
+contradictoires, celle qui me semble la plus vraisemblable est celle
+qui rattache la formation de la conscience à la _centralisation du
+système nerveux_, laquelle fait encore défaut chez les animaux
+inférieurs. La présence d'un organe nerveux central, d'organes des
+sens très développés et d'une association très étendue entre les
+groupes de représentations, me semblent les conditions nécessaires
+pour rendre possible la conscience _synthétique_.
+
+
+III. =Théorie animale de la conscience.=--_Elle existe chez tous les
+animaux et chez eux seuls._ D'après cela, il y aurait une différence
+profonde entre la vie psychique des animaux et celle des plantes;
+c'est ce qui a été admis par beaucoup d'auteurs anciens et nettement
+formulé par LINNÉ dans son capital _Systema Naturæ_ (1735); les deux
+grands règnes de la nature organique se distinguent, selon lui, par
+cela que les animaux ont la sensation et la conscience, les plantes
+pas. Plus tard, SCHOPENHAUER, en particulier, a beaucoup insisté sur
+cette différence: «La conscience ne nous est absolument connue que
+comme la propriété des êtres _animaux_. Quand même elle s'élève et
+progresse à travers toute la série animale pour atteindre jusqu'à
+l'homme et sa raison, l'inconscience de la plante, d'où la conscience
+est sortie, reste toujours le point de départ fondamental».
+L'inadmissibilité de cette opinion est apparue dès le milieu du
+siècle, alors qu'on a étudié de plus près la vie psychique chez les
+animaux inférieurs, surtout chez les _Célentérés_ (Spongiaires et
+Cnidiés): animaux véritables, qui pourtant présentent aussi peu de
+traces d'une conscience claire que la plupart des plantes. La ligne de
+démarcation entre les deux règnes s'est encore plus effacée à mesure
+qu'on examinait plus soigneusement, dans chacun d'eux, les formes
+vitales monocellulaires. Les _animaux primitifs_ plasmophages
+(Protozoaires) et les _plantes primitives_ plasmodomes (Prosophytes)
+ne présentent pas de différences psychologiques, pas plus au point de
+vue de la conscience qu'à d'autres.
+
+
+IV. =Théorie biologique de la conscience.=--_Elle est commune à tous
+les organismes_, elle existe chez tous les animaux et toutes les
+plantes, tandis qu'elle fait défaut chez tous les corps inorganiques
+(cristaux, etc.). Cette opinion va d'ordinaire de pair avec celle qui
+regarde tous les organismes (par opposition aux corps inorganiques)
+comme animés; les trois termes: vie, âme, conscience marchent
+d'ordinaire de front. Selon une modification de cette manière de voir,
+les trois phénomènes de la vie organique, sans doute seraient liés
+indissolublement, mais la conscience ne serait qu'une _partie_ de
+l'activité psychique, de même que celle-ci n'est qu'une _partie_ de
+l'activité vitale.
+
+Que les plantes possèdent une «âme» au même sens que les animaux,
+c'est ce que FECHNER en particulier s'est efforcé de montrer et
+beaucoup d'auteurs attribuent à l'âme végétale une conscience de même
+nature que celle de l'âme animale. De fait, on trouve chez les
+_sensitives_ très impressionnables (mimosa, drosera, dionaea)
+d'étonnants mouvements d'excitation des feuilles; chez d'autres
+plantes (trèfle, pain de coucou, mais surtout l'hedysarum) des
+mouvements autonomes; chez les «plantes dormeuses» (et aussi chez
+quelques Papilionacées) des mouvements pendant le sommeil, qui
+ressemblent étrangement à ceux des animaux inférieurs; celui qui
+attribue à ces derniers la conscience ne peut la refuser aux autres.
+
+
+V. =Théorie cellulaire de la conscience.=--_C'est une propriété vitale
+de toute cellule._ L'application de la théorie cellulaire à toutes les
+branches de la biologie exige aussi qu'on la rattache à la
+psychologie. Aussi légitimement qu'en anatomie et en physiologie on
+considère la cellule vivante comme l' «organisme élémentaire» d'où
+l'on dérivera la connaissance du corps pluricellulaire des plantes et
+des animaux supérieurs--de même et aussi légitimement on peut
+considérer «_l'âme cellulaire_» comme l'élément psychologique et
+l'activité psychique complexe des organismes supérieurs, comme le
+résultat de la réunion des vies psychiques cellulaires constituantes
+de l'organisme. J'ai déjà esquissé cette _psychologie cellulaire_ en
+1866 dans ma _Morphologie générale_ et j'ai repris la question plus en
+détails, par la suite, dans mon travail sur les _Ames cellulaires et
+cellules psychiques_[37]. J'ai été conduit par mes longues recherches
+sur les organismes monocellulaires, à pénétrer plus avant dans cette
+«psychologie élémentaire». Beaucoup de ces petits Protistes (la
+plupart microscopiques) donnent des marques de sensation et de
+volonté, trahissent des instincts et des mouvements semblables à ceux
+qu'on observe chez les animaux supérieurs; cela est vrai en
+particulier des impressionnables et remuants Infusoires. Tant dans
+l'attitude de ces minuscules et excitables cellules à l'égard du monde
+extérieur, que dans beaucoup d'autres manifestations de vie de leur
+part (par exemple la merveilleuse formation de l'habitacle chez les
+Rhizopodes, les Thalamophores et les Infusoires) on pourrait croire
+discerner des marques nettes d'activité psychique consciente. Si
+maintenant on accepte la théorie biologique de la conscience (no 4) et
+si l'on tient chaque fonction psychique pour accompagnée d'un peu de
+conscience, on devra alors attribuer aussi la conscience à chaque
+cellule protiste, considérée individuellement. Le principe matériel de
+la conscience serait, en ce cas, ou le _plasma_ tout entier de la
+cellule, ou son noyau, ou une partie de celui-ci. Dans la _Théorie des
+Psychades_ de FRITZ SCHULZE, la conscience élémentaire de la psychade
+se comporte vis-à-vis de la cellule individuelle de la même manière
+que, chez les animaux supérieurs et chez l'homme, la conscience
+personnelle vis-à-vis de l'organisme pluricellulaire de la personne.
+Cette hypothèse, que j'ai défendue autrefois, ne se peut réfuter
+définitivement. Aujourd'hui, je me range à l'avis de MAX VERWORN qui
+admet, dans ses remarquables _Etudes psychophysiologiques sur les
+Protistes_ qu'il leur manque probablement à tous la «conscience du
+moi» développée et que leurs sensations, comme leurs mouvements, ont
+un caractère d'_inconscience_».
+
+ [37] E. HAECKEL. _Gesammelte populäre Vortraege_, Bonn, 1878.
+
+
+VI. =Théorie atomistique de la conscience.=--_C'est une propriété
+élémentaire de tout atome._ Parmi toutes les différentes manières de
+voir relatives à l'extension de la conscience, c'est cette hypothèse
+atomistique qui pousse les choses le plus loin. Elle est sans doute
+née principalement de la difficulté qu'ont rencontrée beaucoup de
+philosophes et de biologistes en abordant la question de la première
+_apparition_ de la conscience. Ce phénomène, en effet, présente un
+caractère si particulier, qu'il paraît des plus douteux qu'on le
+puisse dériver d'autres fonctions psychiques; on a cru par suite que
+le moyen le plus aisé de surmonter la difficulté était d'admettre que
+la conscience était une propriété élémentaire de la matière analogue à
+l'attraction de la masse ou aux affinités chimiques. Il y aurait dès
+lors, autant de formes de conscience élémentaire qu'il y a d'éléments
+chimiques; chaque atome d'hydrogène aurait sa «conscience
+d'hydrogène», chaque atome de carbone sa «conscience de carbone», etc.
+Beaucoup de philosophes ont attribué aussi la conscience aux quatre
+anciens éléments d'EMPÉDOCLE, dont le mélange, sous l'influence de
+«l'amour et de la haine», engendrait le devenir des choses.
+
+Pour ma part, je n'ai _jamais_ adopté cette hypothèse d'une
+_conscience des atomes_; je suis obligé de le déclarer ici, parce que
+DU BOIS REYMOND m'attribue faussement cette opinion. Dans la vive
+polémique que celui-ci a engagée avec moi (1880) par son discours sur
+les «Sept énigmes de l'Univers», il combat violemment ma «Philosophie
+de la nature, fausse et corruptrice» et il affirme que j'ai posé,
+comme un axiome métaphysique, dans mon travail sur la Périgenèse des
+plastidules, cette «hypothèse que les atomes ont une conscience
+individuelle». J'ai, au contraire, déclaré expressément que je me
+représentais comme _inconscientes_ les fonctions psychiques
+élémentaires de sensation et de volonté qu'on peut attribuer aux
+atomes, aussi inconscientes que la mémoire élémentaire, qu'à l'exemple
+du distingué physiologiste $1 (1870), je considère comme «une fonction
+générale de la matière organisée» (ou mieux «de la substance
+vivante»). DU BOIS REYMOND confond ici très évidemment «Ame» et
+«Conscience»; je laisserai en suspens la question de savoir s'il ne
+commet cette confusion que par mégarde. Puisqu'il considère lui-même
+la conscience comme un phénomène transcendant (ainsi que nous allons
+le voir) tandis qu'une partie des autres fonctions de l'âme (par
+exemple l'activité sensorielle) ne le serait pas,--je dois admettre
+qu'il tient les deux termes pour différents. Le contraire, il est
+vrai, semble ressortir d'autres passages de ses élégants discours,
+mais ce célèbre rhéteur, précisément en ce qui touche aux importantes
+questions de principes, se contredit souvent de la façon la plus
+manifeste. Je répète ici encore une fois que pour moi la conscience ne
+constitue _qu'une partie_ des phénomènes psychiques, observables chez
+l'homme et les animaux supérieurs, tandis que de beaucoup la plus
+grande partie de ces phénomènes sont inconscients.
+
+
+=Théories moniste et dualiste de la conscience.=--Si divergentes que
+soient les diverses opinions relatives à la nature et à l'apparition
+de la conscience, elles se laissent pourtant ramener toutes, en fin de
+compte--si l'on traite la question clairement et logiquement--à deux
+conceptions fondamentales opposées: la _transcendante_ (_dualiste_) et
+la _physiologique_ (_moniste_). J'ai toujours, quant à moi, soutenu
+cette dernière, éclairé par la _théorie de l'évolution_ et cette
+manière de voir est aujourd'hui partagée par un grand nombre de
+naturalistes éminents, bien qu'il s'en faille de beaucoup qu'elle le
+soit par tous. La première conception est la plus ancienne et de
+beaucoup la plus répandue; elle s'est acquis de nouveau, en ces
+derniers temps un grand renom, grâce à DU BOIS-REYMOND et à son
+célèbre _Discours de l'Ignorabimus_ lequel a fait de cette question
+une de celles dont on parle le plus de nos jours dans les «Discussions
+sur les énigmes de l'Univers». Vu l'extraordinaire importance de cette
+capitale question, nous ne pouvons faire autrement que de revenir ici
+sur ce qui en constitue le coeur.
+
+
+=Transcendance de la conscience.=--Dans le célèbre discours «sur les
+limites de la connaissance de la Nature», que DU BOIS-REYMOND fit le
+14 août 1872 au Congrès des naturalistes à Leipzig, il posa deux
+_limites absolues_ à notre connaissance de la nature, limites que
+l'esprit humain, au degré le plus avancé de sa connaissance de la
+nature, ne peut jamais franchir--_jamais_, selon le mot final souvent
+cité de ce discours, concluant emphatiquement sur notre impuissance:
+«_Ignorabimus!_» L'une de ces absolues et insolubles «énigmes de
+l'Univers», c'est «le lien entre la matière et la force» et l'essence
+propre de ces phénomènes fondamentaux de la nature; nous traiterons à
+fond de ce «_problème de la substance_» au chapitre XII du présent
+ouvrage. Le second obstacle insurmontable à la philosophie, serait le
+problème de la _conscience_, cette question: comment notre activité
+intellectuelle peut-elle s'expliquer par des conditions matérielles,
+par des mouvements? Comment la «substance (qui fait le fond commun de
+la matière et de la force) dans certaines conditions, sent-elle,
+désire-t-elle et pense-t-elle?»
+
+Pour être bref et en même temps pour caractériser d'un mot décisif la
+nature du discours de Leipzig, je l'ai désigné du nom de _Discours de
+l'Ignorabimus_. Cela m'est d'autant mieux permis que DU BOIS-REYMOND
+lui-même, huit ans plus tard (1880, dans le Discours sur les sept
+énigmes du monde) se louant avec un légitime orgueil du succès
+extraordinaire qu'il avait remporté, ajoutait: «La critique a fait
+entendre tous les sons, depuis le joyeux éloge approbateur jusqu'au
+blâme qui rejette tout et le mot _Ignorabimus_ qui couronnait mes
+recherches, est devenu une sorte de parole symbolique pour la
+philosophie naturelle». Il est vrai de dire que les sons retentissants
+«des joyeux éloges approbateurs» partaient des amphithéâtres de la
+philosophie spiritualiste et moniste, surtout du camp retranché de
+l'_Ecclesia militans_ (de l'«Internationale noire»); mais tous les
+spiritistes, également, toutes les natures crédules, qui pensèrent que
+l'_Ignorabimus_ sauverait l'immortalité de leur chère «âme» furent
+ravis du discours. Le «blâme qui rejette tout» ne vint, par contre, au
+brillant discours de l'_Ignorabimus_ que de la part de quelques
+naturalistes et philosophes (au début du moins); de la part des
+quelques esprits possédant à la fois une connaissance suffisante de la
+philosophie naturelle et le courage moral exigé pour tenir tête aux
+arrêts sans appel du dogmatique et tout puissant secrétaire et
+dictateur de l'Académie des Sciences de Berlin.
+
+Le remarquable succès du discours de l'_Ignorabimus_ (que l'orateur
+lui-même a plus tard justifié d'illégitime et d'exagéré) s'explique
+par deux raisons, l'une externe, l'autre interne. Considéré
+extérieurement, ce discours était incontestablement «un remarquable
+chef-d'oeuvre de rhétorique, un _joli sermon_, d'une haute perfection
+de forme et offrant une variété surprenante d'images empruntées à la
+philosophie naturelle. C'est un fait connu, que la majorité--et
+surtout le «beau sexe!»--jugent un joli sermon non pas d'après sa
+richesse réelle en idées, mais d'après la valeur esthétique de
+l'entretien». (_Monisme_, p. 44). Analysé au point de vue interne,
+par contre, le discours de l'_Ignorabimus_ contient très net, le
+programme du _dualisme métaphysique_; le monde est «_doublement_
+incompréhensible: d'abord en tant que monde matériel dans lequel la
+«matière et la force» déploient leur essence--et ensuite, en regard et
+tout à fait séparé du précédent, le monde en tant que monde immatériel
+de l'«esprit» dans lequel «la pensée et la conscience sont
+inexplicables par des conditions matérielles» ainsi que l'étaient les
+phénomènes du premier monde. Il était tout naturel que le dualisme et
+le mysticisme régnants se saisissent ardemment de cet aveu qu'il
+existait deux mondes différents, car cela leur permettait de démontrer
+la double nature de l'homme et l'immortalité de l'âme. Le ravissement
+des spiritualistes était d'autant plus pur et plus légitime que DU
+BOIS-REYMOND avait passé jusqu'alors pour un des défenseurs redoutés
+du matérialisme scientifique le plus absolu; et cela il l'avait, en
+effet, été et l'est encore resté (malgré ses «beaux discours»?) tout
+comme les autres naturalistes contemporains, comme tous ceux qui sont
+versés dans leur science, dont la _pensée est nette et qui restent
+conséquents avec eux-mêmes_.
+
+D'ailleurs, l'auteur du Discours de l'_Ignorabimus_ soulevait en
+terminant, la question de savoir si les deux «énigmes de l'Univers»,
+opposées l'une à l'autre: le problème général de la substance et le
+problème particulier de la conscience ne se confondaient pas. Il dit
+en effet: «Sans doute cette idée est la plus simple et doit être
+préférée à celle qui nous ferait apparaître le monde comme double et
+incompréhensible. Mais il est inhérent à la nature des choses que nous
+ne parvenions pas sur ce point à la clarté, et tout autre discours
+ci-dessus reste vain».--C'est à cette dernière opinion que je me suis,
+dès le début, opposé énergiquement, m'efforçant de montrer que les
+deux grandes questions indiquées plus haut ne constituaient pas deux
+énigmes de l'Univers différentes. _Le problème neurologique de la
+conscience n'est qu'un cas particulier du problème cosmologique
+universel, celui de la substance_ (_Monisme_, 1892, p. 23).
+
+Ce n'est pas ici le lieu de revenir sur la polémique engagée à ce
+sujet ni sur la littérature très riche qui en est résultée. J'ai
+déjà, il y a vingt-cinq ans, dans la préface de la première édition de
+mon _Anthropogénie_, protesté énergiquement contre le Discours de
+l'_Ignorabimus_, ses principes dualistes et ses sophismes
+métaphysiques et j'ai justifié explicitement mon attitude dans mon
+écrit sur: _La science libre et l'enseignement libre_. (Stuttgart,
+1878). J'ai effleuré de nouveau le sujet dans le _Monisme_ (p. 23 à
+44). DU BOIS-REYMOND, touché là à son point sensible, répondit par
+divers discours où perçait l'irritation[38]; ceux-ci, comme la plupart
+de ses Discours si répandus, sont éblouissants par leur style, d'une
+élégance toute française et captivants par la richesse des images et
+les surprenantes tournures de phrases. Mais la façon superficielle
+dont les choses sont envisagées ne fait point faire de progrès
+essentiel à notre connaissance de l'Univers. Il en est ainsi, du
+moins, pour le _Darwinisme_, dont le physiologiste de Berlin s'est
+déclaré plus tard conditionnellement l'adhérent, quoiqu'il n'ait
+_jamais fait la moindre chose_ pour en étendre les conquêtes; les
+remarques par lesquelles il conteste la valeur de la loi fondamentale
+biogénétique, le fait qu'il rejette la phylogénie, etc., montrent
+assez que notre auteur n'est ni assez familier avec les faits
+empiriques de la morphologie et de l'embryologie comparées, ni capable
+d'apprécier philosophiquement leur importance théorique.
+
+ [38] DU BOIS-REYMOND. _Darwin Versus Galiani_ 1876. _Die sieben
+ Weltraetsel._
+
+
+=Physiologie de la conscience.=--La nature particulière du phénomène
+naturel qu'est la conscience n'est pas, comme l'affirment DU BOIS
+REYMOND et la philosophie dualiste, un problème complètement et
+«absolument transcendant»; mais elle constitue, ainsi que je l'ai déjà
+montré il y a trente ans, un _problème physiologique_, ramenable,
+comme tel, aux phénomènes qui ressortissent à la physique et à la
+chimie. Je l'ai désigné plus tard, d'une manière encore plus précise,
+du nom de _problème neurologique_, parce que je suis d'avis que la
+vraie conscience (la pensée et la raison) ne se trouve que chez les
+animaux supérieurs qui possèdent un _système nerveux centralisé_
+et des organes des sens ayant atteint un certain degré de
+perfectionnement. Cette proposition peut s'affirmer avec une absolue
+certitude en ce qui concerne les Vertébrés supérieurs et par-dessus
+tout les Mammifères Placentaliens, tronc dont est issue la race
+humaine elle-même. La conscience chez les plus perfectionnés d'entre
+les singes, les chiens, les éléphants, etc., ne diffère de celle de
+l'homme qu'en degré, non en nature et les différences graduelles de
+conscience entre ces Placentaliens «raisonnables» et les plus
+inférieures des races humaines (Weddas, nègres de l'Australie) sont
+moindres que les différences correspondantes entre celles-ci et ce qui
+existe chez les hommes raisonnables les plus supérieurs (SPINOZA,
+GOETHE, LAMARCK, DARWIN, etc.). La conscience n'est ainsi qu'une
+_partie de l'activité psychique supérieure_ et comme telle elle dépend
+de la structure normale de l'organe de l'âme auquel elle est liée, du
+_cerveau_.
+
+L'observation physiologique et l'expérience nous ont, depuis vingt
+ans, fourni la preuve certaine que l'étroite région du cerveau des
+Mammifères, que l'on désigne en ce sens comme le _siège_ (ou mieux
+l'_organe_) de la conscience, est une partie des _hémisphères_, à
+savoir cette «écorce grise» ou «écorce cérébrale», qui se développe
+très tardivement et aux dépens de la partie dorsale convexe de la
+première vésicule primaire, du cerveau antérieur. Mais la preuve
+_morphologique_ de ces faits physiologiques a pu être établie grâce
+aux progrès merveilleux de l'_anatomie microscopique du cerveau_, dont
+nous sommes redevables aux méthodes de recherches perfectionnées de
+ces derniers temps (KÖLLIKER, FLECHSIG, GOLGI, EDINGER, WEIGERT).
+
+Le plus important de ces faits et de beaucoup c'est, sans contredit,
+la découverte qu'a faite P. FLECHSIG des _organes de la pensée_; il a
+démontré l'existence, dans l'écorce grise du cerveau, de quatre
+régions d'organes sensoriels centraux--de quatre «sphères internes de
+sensation»: sphère de sensation du corps dans le lobe pariétal, sphère
+olfactive dans le lobe frontal, sphère visuelle dans le lobe
+occipital, sphère auditive dans le lobe temporal. Entre ces quatre
+_foyers sensoriels_ sont les quatre grands _foyers de la pensée_ ou
+centres d'association, _organes réels de la vie de l'esprit_; ce sont
+ces instruments les plus parfaits de l'activité psychique qui sont les
+instruments de la _pensée_ et de la _conscience_: en avant, le cerveau
+frontal ou centre d'association frontal, en arrière et au-dessus de
+lui, le cerveau pariétal ou centre d'association pariétal, en arrière
+et au-dessous, le cerveau principal ou «grand centre d'association
+occipito-temporal» (le plus important de tous!) et enfin, tout à fait
+en bas, caché à l'intérieur, le cerveau insulaire ou «îlot de Reil»,
+centre d'association insulaire.
+
+Ces quatre foyers de la pensée qui se distinguent par une structure
+nerveuse particulière et des plus compliquées, des foyers sensoriels
+intercalés entre eux sont les véritables _organes de la pensée_, les
+seuls organes de notre conscience. Tout dernièrement, FLECHSIG a
+démontré qu'une partie de ces organes présentent, chez l'homme, une
+structure tout particulièrement compliquée, qu'on ne rencontre pas
+chez les autres Mammifères et qui explique la supériorité de la
+conscience humaine.
+
+
+=Pathologie de la conscience.=--Cette découverte capitale de la
+physiologie moderne que les hémisphères sont, chez l'homme et les
+Mammifères supérieurs, l'organe de la vie psychique et de la
+conscience, est confirmée d'une manière lumineuse par la Pathologie,
+par l'étude des _maladies_ de cet organe. Quand les parties en
+question des hémisphères sont détruites, leur fonction disparaît et
+l'on peut même ainsi obtenir une démonstration partielle de la
+_localisation_ des fonctions cérébrales; lorsque des points isolés de
+cette région sont malades, on constate la suppression des éléments de
+la pensée et de la conscience qui étaient liés aux parties concernées.
+L'expérimentation pathologique donne les mêmes résultats: la
+destruction de tel point connu (par exemple le centre du langage)
+détruit la fonction (le langage). D'ailleurs, il suffit de rappeler
+les phénomènes bien connus qui se produisent journellement dans le
+domaine de la conscience, pour acquérir la preuve qu'ils sont sous la
+dépendance absolue des changements _chimiques_ de la substance
+cérébrale. Beaucoup d'aliments de luxe (café, thé) stimulent notre
+pensée; d'autres (le vin, la bière) nous mettent d'humeur gaie; le
+musc et le camphre, en tant qu'«excitants» raniment la conscience
+faiblissante; l'éther et le chloroforme la suspendent, etc. Comment
+tout cela serait-il possible si la conscience était une essence
+immatérielle, indépendante des organes anatomiques dont nous avons
+parlé? Et où résidera la conscience de «l'âme immortelle» quand elle
+ne possédera plus ces organes?
+
+Tous ces faits et d'autres bien connus démontrent que la conscience
+chez l'homme (et absolument de même chez les Mammifères proches de
+lui) est _changeante_ et que son activité peut être modifiée à tout
+instant par des causes internes (échanges nutritifs, circulation
+sanguine) et des causes externes (blessure du cerveau, excitation).
+Très instructifs sont aussi ces phénomènes merveilleux de _conscience
+double_ ou alternante, qui rappellent les «générations alternantes de
+représentations»; le même homme manifeste, à des jours différents,
+dans des circonstances variées, une conscience toute différente; il ne
+sait plus aujourd'hui ce qu'il a fait hier; hier il pouvait dire: je
+suis moi;--aujourd'hui il est obligé de dire: je suis un autre. Ces
+intermittences de la conscience peuvent durer non seulement des jours,
+mais des mois et des années; ils peuvent même devenir définitifs[39].
+
+ [39] L. BÜCHNER. _Force et Matière_ et _Physiologische Bilder_
+ (2ter Band).
+
+
+=Ontogénie de la conscience.=--Ainsi que chacun sait, l'enfant
+nouveau-né n'a encore aucune conscience et, ainsi que PREYER l'a
+montré, celle-ci ne se développe que tardivement, après que le petit
+enfant a commencé à parler; longtemps il parle de lui-même à la
+troisième personne. C'est seulement au moment très important où il
+dit pour la première fois _Moi_, où le _Sentiment du Moi_ lui devient
+clair, que commence à germer sa conscience personnelle en même temps
+que son opposition au monde extérieur. Les progrès rapides et profonds
+que fait l'enfant en connaissance, grâce à l'instruction qu'il reçoit
+de ses parents et à l'école pendant ses dix premières années, se
+rattachent étroitement aux innombrables progrès que fait en croissance
+et en développement sa _conscience_ et à ceux du _cerveau_, organe de
+celle-ci. Et même lorsque l'écolier a obtenu son «Certificat de
+maturité», il s'en faut, à la vérité, de beaucoup que sa conscience
+soit mûre, et c'est seulement alors que, grâce à la diversité des
+rapports avec le monde extérieur, la _Conscience de l'Univers_
+commence vraiment à se développer. C'est seulement alors, dans les
+années qui précèdent la trentaine, que s'accomplit dans toute sa
+maturité le complet déploiement de la pensée raisonnable et de la
+conscience, qui donneront ensuite, dans les conditions normales,
+pendant les trente années suivantes, des fruits réellement mûrs. Et
+c'est alors, après la soixantaine (tantôt avant, tantôt après), que
+commence d'ordinaire cette lente et graduelle régression des facultés
+psychiques supérieures qui caractérise la vieillesse. La mémoire, les
+facultés réceptives, celle de s'intéresser à des sujets spéciaux
+décroissent de plus en plus; par contre, les facultés productrices, la
+conscience mûre et l'intérêt philosophique pour les sujets généraux se
+conservent souvent longtemps encore. L'évolution individuelle de la
+conscience dans la première jeunesse confirme la valeur générale de la
+_loi fondamentale biogénétique_; mais dans les dernières années, on en
+trouve encore bien des marques. En tous cas, l'ontogénèse de la
+conscience nous convainc clairement de ce fait qu'elle n'est point une
+«essence immatérielle», mais une fonction physiologique du cerveau et
+qu'elle ne constitue pas, par conséquent, une exception à la loi de
+substance.
+
+
+=Phylogénie de la conscience.=--Le fait que la conscience, comme
+toutes les autres fonctions psychiques, est liée au développement
+normal d'organes déterminés et que, chez l'enfant, cette conscience se
+développe graduellement, parallèlement à ces organes cérébraux--nous
+permet déjà de conclure qu'elle s'est développée historiquement pas à
+pas à travers la série animale. Pour certaine que soit, en principe,
+cette _phylogénie naturelle de la conscience_, nous ne sommes
+malheureusement pas en état, néanmoins, de la poursuivre fort avant ni
+d'édifier sur elle des hypothèses précises. Pourtant, la paléontologie
+nous fournit d'intéressants points de repère qui ne sont pas sans
+importance. Un fait très frappant, par exemple, c'est l'énorme
+développement (quantitatif et qualitatif) du cerveau chez les
+Mammifères placentaliens, pendant l'_époque tertiaire_. La cavité
+crânienne de beaucoup de crânes fossiles de cette époque, nous est
+exactement connue et nous fournit de précieux documents sur la
+grandeur, et en partie aussi sur la structure du cerveau qui y était
+renfermé. On constate là, dans une seule et même légion (par exemple
+celle des Ongulés, celle des Carnivores, celle des Primates) un
+important progrès entre les représentants d'un même groupe, au début,
+pendant la période de l'éocène et de l'oligocène, et plus tard pendant
+la période du miocène et du pliocène; chez ces derniers, le cerveau
+(par rapport à la grandeur du corps) est de six à huit fois plus grand
+que chez les premiers.
+
+Et ce point culminant de l'évolution de la conscience, qu'atteint seul
+l'_homme civilisé_, ne résulte, lui aussi, que d'un développement
+graduel--accompli grâce aux progrès de la culture elle-même--à partir
+d'états inférieurs que nous trouvons réalisés, aujourd'hui encore,
+chez les peuples primitifs. C'est ce que nous montre déjà la
+comparaison de leurs _langues_, liée étroitement à celle de leurs
+_idées_. Plus se développe, chez l'homme civilisé qui pense, la
+formation des idées, plus il devient capable d'abstraire les
+caractères communs à plusieurs objets divers pour les exprimer par un
+terme général, et plus, en même temps, sa conscience devient claire et
+intense.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+Immortalité de l'âme
+
+ ÉTUDES MONISTES SUR LE THANATISME ET L'ATHANISME.--IMMORTALITÉ
+ COSMIQUE ET IMMORTALITÉ PERSONNELLE.--AGRÉGATION QUI CONSTITUE
+ LA SUBSTANCE DE L'AME.
+
+ Une des accusations perpétuelles de l'Eglise contre la science,
+ c'est que celle-ci est matérialiste. Je voudrais faire
+ remarquer, en passant, que la conception ecclésiastique de la
+ vie future a toujours été, et est encore, le matérialisme le
+ plus pur. Le corps matériel doit ressusciter et habiter un ciel
+ matériel.
+
+ M. J. SAVAGE.
+
+
+
+
+SOMMAIRE DU CHAPITRE XI
+
+ La citadelle de la superstition.--Athanisme et
+ Thanatisme.--Caractère individuel de la mort.--Immortalité des
+ Protozoaires (Protistes).--Immortalité cosmique et immortalité
+ personnelle.--Thanatisme primitif (chez les peuples
+ sauvages).--Thanatisme secondaire (chez les philosophes de
+ l'antiquité et des temps modernes).--Athanisme et
+ religion.--Comment est née la croyance en
+ l'immortalité.--Athanisme chrétien.--La vie éternelle.--Le
+ jugement dernier.--Athanisme
+ métaphysique.--L'âme-substance.--L'âme-éther.--L'âme-air.--Ames
+ liquides et âmes solides.--Immortalité de l'âme
+ animale.--Preuves pour et contre l'athanisme.--Illusions
+ athanistiques.
+
+
+LITTÉRATURE
+
+ D. STRAUSS.--_Gesammelte Schriften. Auswahl in sechs Baenden_
+ (herausg. von Ed. Zeller), 1890.
+
+ L. FEUERBACH.--_Gottheit Freiheit und Unsterblichkeit vom
+ Standpunkt der Anthropologie_, 2te Aufl. 1890.
+
+ L. BUCHNER.--_Das künflige Leben und die moderne
+ Wissenschaft--Zehn Briefe an eine Freundin_, Leipzig, 1889.
+
+ C. VOGT.--_Koehlerglaube und Wissenschaft._ 1855.
+
+ G. KUHN.--_Naturphilosophische Studien, frei von Mysticismus_.
+ 1895.
+
+ P. CARUS ET HEGELER.--_The Monist. A quarterly magazine._ Vol.
+ I-IX, Chicago, 1890-1899.
+
+ M. J. SAVAGE.--_Die Unsterblichkeit_ (Kap. XII _in Die Religion
+ im Licht der Darwinschen Lehre_), 1886.
+
+ AD. SVOBODA.--_Gestalten des Glaubens_, 2 Bde, Leipzig, 1897.
+
+
+En passant de l'étude génétique de l'âme à la grande question de son
+«immortalité», nous abordons ce suprême domaine de la superstition qui
+constitue en quelque sorte la citadelle indestructible de toutes les
+idées dualistes et mystiques. Car lorsqu'il s'agit de cette question
+cardinale, plus que dans tout autre problème, se joint à l'intérêt
+purement philosophique l'intérêt égoïste de la personne qui veut à
+tout prix se voir garantie l'immortalité individuelle au delà de la
+mort. Ce «suprême besoin de l'âme» est si puissant qu'il rejette par
+dessus bord tous les raisonnements logiques de la raison critique.
+Consciemment, ou inconsciemment chez la plupart des hommes, toutes les
+autres idées générales et toute la conception de la vie elle-même sont
+influencées par le dogme de l'immortalité personnelle et à cette
+erreur théorique se rattachent des conséquences pratiques dont la
+portée est immense. Nous nous proposons donc d'examiner, du point de
+vue critique, tous les aspects de ce dogme important et de démontrer
+qu'il est inadmissible en face des données empiriques de la biologie
+moderne.
+
+
+=Athanisme et Thanatisme.=--Afin d'avoir une expression courte et
+commode pour désigner les deux attitudes opposées dans la question de
+l'immortalité, nous appellerons la croyance en «l'immortalité
+personnelle de l'homme» l'_Athanisme_ (de Athanes ou Athanatos:
+immortel). Par contre, nous appellerons _Thanatisme_ (de Thanatos:
+mort) la conviction qu'avec la mort de l'homme, non seulement toutes
+les autres fonctions vitales physiologiques s'éteignent, mais que
+_l'âme_, elle aussi, disparaît--en entendant par là cette somme de
+fonctions cérébrales que le dualisme psychique considère comme une
+«essence» spéciale, indépendante des autres manifestations vitales du
+corps vivant.
+
+Puisque nous abordons ici le problème physiologique de la _mort_,
+faisons remarquer une fois de plus le caractère _individuel_ de ce
+phénomène de la nature organique. Nous entendons par «mort»
+exclusivement la cessation définitive des fonctions vitales chez
+l'_individu_ organique, n'importe à quelle catégorie l'individu
+considéré appartient ou à quel degré d'individualité il s'est élevé.
+L'homme est mort quand sa personne meurt, qu'importe qu'il ne laisse
+pas de postérité ou qu'il ait donné le jour à des enfants dont les
+descendants se succéderont pendant plusieurs générations. On dit, il
+est vrai, en un certain sens que «l'esprit» des grands hommes (par
+exemple dans une dynastie de souverains éminents, dans une famille
+d'artistes pleins de talent) se perpétue à travers plusieurs
+générations; on dit, de même, que l'«âme» des femmes supérieures se
+survit en leurs enfants et petits-enfants. Mais dans ces cas il s'agit
+toujours de phénomènes complexes d'_hérédité_, en vertu desquels une
+cellule microscopique détachée du corps (spermatozoïde du père, ovule
+de la mère), transmet aux descendants certaines propriétés de la
+substance. Les _personnes_ elles-mêmes qui produisent ces cellules
+sexuelles par milliers, demeurent néanmoins mortelles et avec leur
+mort cesse leur activité psychique individuelle, de même que tout
+autre fonction physiologique.
+
+
+=Immortalité des Protozoaires.=--Il s'est trouvé, en ces dernières
+années, plusieurs zoologistes éminents--surtout WEISMANN (1882)--pour
+soutenir cette opinion que seuls les plus inférieurs des organismes,
+les _Protistes_ monocellulaires, étaient _immortels_, à l'inverse de
+tous les autres animaux et plantes pluricellulaires, dont le corps
+était constitué par des tissus. A l'appui de cette étrange idée, on
+invoquait surtout cet argument que la plupart des Protistes se
+reproduisent presque exclusivement par génération asexuée, par
+division ou sporulation. Le corps tout entier de l'être monocellulaire
+se subdivise en deux parties (ou plus) ayant même valeur (cellules
+filles), puis chacune de ces parties se complète par la croissance
+jusqu'à ce qu'elle soit redevenue semblable, en grandeur et en forme,
+à la cellule mère. Mais par le processus de division lui-même,
+l'_individualité_ de l'organisme monocellulaire est déjà anéantie, il
+a perdu aussi bien l'unité physiologique que la morphologique.
+
+Le terme d'_individu_ lui-même, d'«indivisible» est la réfutation
+logique de la conception de WEISMANN; car ce mot signifie une _unité_
+que l'on ne peut diviser sans supprimer son essence. En ce sens, les
+plantes primitives monocellulaires (Protophytes) et les animaux
+primitifs monocellulaires (Protozoaires) sont, leur vie durant, des
+_biontes_ ou _individus physiologiques_ au même titre que les plantes
+et les animaux pluricellulaires, dont le corps est constitué par des
+tissus. Chez ceux-ci aussi existe la reproduction asexuée, par simple
+division (par exemple chez beaucoup de Cnidiés, chez les Coraux, les
+Méduses); l'animal-mère, dont les deux animaux-filles proviendront par
+division, cesse ici aussi d'exister par le fait qu'il se sépare en
+deux. WEISMANN déclare: «Il n'existe pas chez les Protozoaires
+d'individus ni de générations au sens qu'ont ces mots chez les
+_Métazoaires_.» Voilà une affirmation à laquelle je m'oppose
+nettement. Ayant moi-même, le premier, donné la définition des
+_Métazoaires_ et opposé ces animaux pluricellulaires, dont le corps
+est constitué par des tissus, aux _Protozoaires_ monocellulaires
+(Infusoires, Rhizopodes), ayant, en outre, moi-même montré le premier
+la différence radicale qui existait dans le mode de développement de
+ces deux groupes (aux dépens de feuillets germinatifs pour les
+premiers, pas pour les seconds),--je dois déclarer d'autant plus
+nettement que je considère les _Protozoaires_ pour tout aussi
+_mortels_ au sens physiologique (c'est-à-dire aussi au sens
+psychologique) que les _Métazoaires_; dans ces deux groupes, ni le
+corps ni l'âme ne sont immortels. Les autres conclusions erronées de
+WEISMANN ont déjà été réfutées (1884) par MOEBIUS, qui fait remarquer
+avec raison que «tous les événements du monde sont _périodiques_ et
+qu'il «n'existe pas de source d'où des individus organiques immortels
+aient pu jaillir».
+
+
+=Immortalité cosmique et immortalité personnelle.=--Si l'on prend le
+terme d'immortalité en un sens tout à fait général et qu'on l'étende à
+l'ensemble de la nature connaissable, il prend une valeur
+scientifique; il apparaît alors, pour la philosophie moniste, non
+seulement acceptable, mais tout naturel et clair par lui-même. Car la
+thèse de l'indestructibilité et de l'éternelle durée de tout ce qui
+est coïncide alors avec notre suprême loi naturelle, la _loi de
+substance_ (chapitre XII). Comme nous aurons plus tard, quand nous
+chercherons à établir la doctrine de la conservation de la force et de
+la matière, à discuter longuement cette immortalité cosmique, nous ne
+nous y arrêterons pas plus longtemps pour l'instant. Abordons plutôt
+de suite la critique de cette «croyance en l'immortalité», la seule
+qu'on entende d'ordinaire par ce mot, celle en l'immortalité de l'_âme
+personnelle_. Etudions d'abord la façon dont s'est formée et propagée
+cette idée mystique et dualiste et insistons ensuite et surtout sur la
+propagation de son contraire, de l'idée _moniste_, du _thanatisme_
+fondé empiriquement. Je distinguerai, comme deux formes absolument
+différentes de celui-ci, le thanatisme _primitif_ et le _secondaire_;
+dans le premier, l'absence du dogme de l'immortalité est un phénomène
+originel (chez les peuples sauvages); le thanatisme secondaire, par
+contre, est le résultat tardif d'une connaissance de la nature
+conformément à la raison, il existe chez les peuples ayant atteint un
+haut degré de civilisation.
+
+
+=Thanatisme primitif (absence originelle de l'idée
+d'immortalité).=--Dans beaucoup d'ouvrages philosophiques et surtout
+théologiques, nous lisons aujourd'hui encore l'affirmation que la
+croyance en l'immortalité personnelle de l'âme humaine est commune, à
+l'origine, à tous les hommes ou du moins à tous les «hommes
+raisonnables». Cela est faux. Ce dogme n'est pas une idée originelle
+de la raison humaine et jamais il n'a été universellement admis. Sous
+ce rapport, un fait surtout important, aujourd'hui certain mais qui
+n'a été établi qu'en ces derniers temps par l'ethnologie comparée,
+c'est celui-ci, à savoir que plusieurs peuples primitifs, au degré de
+culture le plus rudimentaire, ont aussi peu l'idée d'une immortalité
+que celle d'un Dieu. C'est le cas, en particulier, de ces Weddas de
+Ceylan, de ces Pygmées primitifs que nous pouvons considérer, en nous
+appuyant sur les remarquables recherches des messieurs SARASIN, comme
+un reste des premiers «hommes primitifs de l'Inde.»[40] C'est encore
+le cas de diverses branches des plus anciennes parmi les Dravidas,
+très proches parents des Weddas,--enfin des Seelongs indiens et de
+quelques branches parmi les nègres de l'Australie. De même, plusieurs
+peuples primitifs de race américaine (dans l'intérieur du Brésil, dans
+le haut cours du fleuve, etc.), ne connaissent ni dieux ni
+immortalité. Cette absence _originelle_ de la croyance en Dieu et en
+l'immortalité est un fait des plus importants; il convient
+naturellement de le distinguer de l'absence _secondaire_ des mêmes
+croyances acquises par l'homme parvenu à un haut degré de
+civilisation, tardivement et avec peine, à la suite d'études faites
+dans l'esprit de la philosophie critique.
+
+ [40] E. HAECKEL, _Lettres d'un voyageur dans l'Inde_. Trad. fr.
+ du Dr Letourneau.
+
+
+=Thanatisme secondaire. (Absence acquise de l'idée d'immortalité.)=--A
+l'inverse du thanatisme primaire, qui existait sûrement dès l'origine
+chez les tout premiers hommes et fut toujours très répandu, l'absence
+secondaire de croyance en l'immortalité n'est apparue que tard; c'est
+le fruit mûr d'une réflexion profonde sur «la vie et la mort», par
+conséquent le produit d'une réflexion philosophique pure et
+indépendante. Comme telle, elle nous apparaît dès le VIe siècle avant
+Jésus-Christ, chez une partie des philosophes naturalistes ioniens,
+plus tard chez les fondateurs de la vieille philosophie matérialiste,
+chez DÉMOCRITE et EMPÉDOCLE, mais aussi chez SIMONIDE et EPICURE, chez
+SÉNÈQUE et PLINE et le plus complètement développée chez LUCRÈCE.
+Alors, lorsqu'après la chute de l'antiquité classique, le
+christianisme se fut propagé et qu'avec lui l'_Athanisme_, comme
+un de ses plus importants articles de foi, eût conquis la
+suprématie,--alors, en même temps que d'autres superstitions, celle
+relative à l'immortalité personnelle prit la plus grande importance.
+
+Durant la longue nuit intellectuelle que fut le moyen-âge chrétien, il
+était naturellement rare qu'un penseur hardi osât exprimer des
+convictions s'écartant de l'orthodoxie; les exemples de GALILÉE, de
+GIORDANO BRUNO et autres philosophes indépendants qui furent livrés à
+la torture et au bûcher par les «successeurs du Christ» terrifiaient
+suffisamment ceux qui eussent été tentés de s'exprimer librement. Cela
+ne redevint possible qu'après que la Réforme et la Renaissance eurent
+brisé la toute-puissance du papisme. L'histoire de la philosophie
+moderne nous montre les diverses voies par lesquelles la raison
+humaine, parvenue à maturité, a cherché à échapper à la superstition
+de l'immortalité. Néanmoins, le lien étroit qui unissait celle-ci au
+dogme chrétien lui conférait une telle puissance jusque dans les
+milieux protestants, plus libres, que même la plupart des libres
+penseurs convaincus, gardaient pour eux leur manière de voir sans en
+rien dire. Il était rare que quelques hommes éminents, isolés, se
+risquassent à confesser librement leur conviction de l'impossibilité
+pour l'âme de continuer à exister par delà la mort. Cela s'est surtout
+produit dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, en France, avec
+VOLTAIRE, DANTON, MIRABEAU et d'autres, puis avec les chefs du
+matérialisme d'alors, HOLBACH, LAMETTRIE. Ces convictions étaient
+partagées par le spirituel ami de VOLTAIRE, le plus grand prince de
+la maison des Hohenzollern, le «philosophe de Sans-Souci», moniste lui
+aussi. Que dirait FRÉDÉRIC LE GRAND, ce _thanatiste et athéiste
+couronné_, s'il pouvait aujourd'hui comparer ses convictions monistes
+avec celles de ses successeurs?
+
+Parmi les _médecins penseurs_, la conviction qu'avec la mort de
+l'homme cesse aussi l'existence de son âme est très répandue depuis
+des siècles, mais eux aussi se sont gardé le plus souvent de
+l'exprimer. D'ailleurs, même au siècle dernier, la connaissance
+empirique du cerveau était encore si imparfaite, que l'«âme», pareille
+à un habitant mystérieux, pouvait continuer d'y poursuivre son
+existence indépendante. Elle n'a été définitivement écartée que par
+les progrès gigantesques qu'a faits la biologie en notre siècle,
+particulièrement dans la dernière moitié. La théorie de la descendance
+et la théorie cellulaire à jamais établies, les surprenantes
+découvertes de l'ontogénie et de la physiologie expérimentale, mais
+avant tout les merveilleux progrès de l'anatomie microscopique du
+cerveau ont graduellement sapé tous les fondements de l'Athanisme, si
+bien qu'aujourd'hui il est rare qu'un biologiste versé dans sa science
+et loyal soutienne encore l'immortalité de l'âme. Les philosophes
+monistes du XIXe siècle (STRAUSS, FEUERBACH, BUCHNER, SPENCER, etc.)
+sont tous _Thanatistes_.
+
+
+=Athanisme et religion.=--Le dogme de l'immortalité personnelle ne
+s'est tant propagé et n'a pris une telle importance que par suite de
+son rapport étroit avec les articles de foi du _christianisme_; et
+c'est celui-ci également qui a donné lieu à cette idée erronée, encore
+aujourd'hui très répandue, que cette croyance à l'immortalité
+constituait un des éléments essentiels de toute _religion_ pure. Ce
+n'est aucunement le cas! La croyance en l'immortalité de l'âme fait
+complètement défaut dans la plupart des religions les plus élevées de
+l'Orient; elle est inconnue au _Bouddhisme_, qui est, encore
+aujourd'hui, la religion que professent les 30% de la population de
+la terre; elle est aussi inconnue à la vieille religion populaire des
+Chinois qu'à cette religion réformée par CONFUCIUS et qui a pris plus
+tard la place de la première, et ce qui est plus important que tout le
+reste, elle est inconnue à la religion primitive et pure des juifs; ni
+dans les cinq livres de Moïse, ni dans les écrits antérieurs du
+Nouveau-Testament, écrits avant l'exil de Babylone, on ne trouve ce
+dogme d'une immortalité individuelle après la mort.
+
+
+=Comment s'est formée la croyance à l'immortalité.=--L'idée mystique
+que l'âme de l'homme survit à la mort, pour vivre ensuite
+éternellement, a certainement une origine _polyphylétique_; elle
+n'existait pas chez le premier homme doué déjà du langage, chez
+l'_homme primitif_ (_homo primigenius_ hypothétique de l'Asie) pas
+plus que chez ses ancêtres, le pithecanthropus et le prothylobates,
+pas plus que chez ses descendants actuels, moins perfectionnés que
+lui, les Weddas de Ceylan, les Seelongs de l'Inde et autres peuples
+sauvages vivant au loin. C'est seulement avec les progrès de la
+raison, à la suite des réflexions plus profondes sur la vie et la
+mort, le sommeil et le rêve, que se développèrent, chez diverses races
+humaines--indépendamment les unes des autres--des idées mystiques sur
+la composition dualiste de notre organisme. Des motifs très divers
+doivent avoir concouru à amener cet événement polyphylétique: culte
+des ancêtres, amour des proches, joie de vivre et désir de prolonger
+la vie, espoir d'une situation meilleure dans l'au-delà, espoir que
+les bons seront récompensés et les méchants punis, etc. La psychologie
+comparée nous a fait connaître, en ces derniers temps, un grand nombre
+de ces poèmes relatifs aux croyances[41]; ils se rattachent
+étroitement, pour la plus grande partie, aux formes les plus anciennes
+de la croyance en Dieu et de la religion en général. Dans la plupart
+des religions modernes, l'_Athanisme_ est intimement lié au _théisme_,
+et la conception mystique que la plupart des croyants se font de leur
+«Dieu personnel», est étendue par eux à «leur âme immortelle». Cela
+vient surtout de la religion qui domine le monde civilisé moderne, du
+christianisme.
+
+ [41] Cf. AD. SVOBODA _Gestalten des Glaubens_ 1897.
+
+
+=Croyance chrétienne en l'immortalité.=--Ainsi que chacun sait, le
+dogme de l'immortalité de l'âme a pris, depuis longtemps, dans la
+religion chrétienne, cette forme précise exprimée ainsi dans l'article
+de foi: «Je crois à la résurrection de la chair, à la vie éternelle.»
+Le Christ lui-même ressuscité d'entre les morts, le jour de Pâques
+pour être désormais dans l'Eternité, «fils de Dieu assis à la droite
+du Père», ce sont là des idées que nous ont rendues sensibles
+d'innombrables tableaux et légendes. De même, l'homme lui aussi,
+«ressuscitera au jour du jugement» et recevra la récompense qu'il aura
+méritée par sa vie terrestre. Toute cette conception chrétienne est
+d'un bout à l'autre _matérialiste_ et anthropistique; elle ne s'élève
+pas beaucoup au-dessus des idées grossières que bon nombre de peuples
+inférieurs et incultes peuvent se faire sur les mêmes sujets. Que la
+«résurrection de la chair» soit impossible, c'est ce que savent tous
+ceux qui ont la moindre connaissance de l'anatomie et de la
+physiologie. La résurrection du Christ, que des millions de chrétiens
+croyants célèbrent à chaque Pâques, est un pur mythe, exactement comme
+la «Résurrection des morts», que le Christ est censé avoir accompli
+plusieurs fois. Pour la raison pure, ces articles de foi mystiques
+sont aussi inadmissibles que l'hypothèse d'une «vie éternelle» qui s'y
+rattache.
+
+
+=La vie éternelle.=--Les notions fantaisistes que l'Eglise chrétienne
+nous enseigne relativement à la vie éternelle de l'âme immortelle
+après la mort du corps sont aussi purement matérialistes que le dogme
+de la «résurrection de la chair» qui s'y rattache. SAVAGE, dans son
+intéressant ouvrage: _La religion étudiée à la lumière de la doctrine
+darwiniste_ (1886), fait à ce sujet la très juste remarque suivante:
+«Une des accusations perpétuelles de l'Eglise contre la science,
+c'est que celle-ci est matérialiste. Je voudrais faire remarquer en
+passant _que la conception ecclésiastique de la vie future a toujours
+été et est encore le matérialisme le plus pur_. Le corps matériel doit
+ressusciter et habiter un ciel matériel». Pour s'en convaincre, il
+suffit de lire avec impartialité un de ces innombrables sermons ou un
+de ces discours si pleins de belles phrases et si goûtés en ces
+derniers temps, dans lesquels sont vantées la splendeur de la vie
+éternelle, bien suprême des chrétiens, et la croyance en elle,
+fondement de la morale.
+
+Ce qui attend les pieux croyants spiritualistes dans le «Paradis», ce
+sont toutes les joies de la vie civilisée, avec tous les raffinements
+d'une culture avancée--tandis que les matérialistes athées sont
+martyrisés éternellement dans les tortures de l'Enfer, par leur «Père
+au coeur aimant».
+
+
+=Croyance métaphysique en l'immortalité.=--En face de l'athanisme
+matérialiste, qui domine le christianisme et le mahométanisme, il
+semble que l'_athanisme métaphysique_, tel que l'ont enseigné la
+plupart des philosophes dualistes et spiritualistes, représente une
+forme de croyance plus pure et plus élevée. Le plus marquant parmi
+ceux qui ont contribué à la fonder est PLATON; il enseignait déjà, au
+IVe siècle avant Jésus-Christ, ce complet dualisme entre le corps et
+l'âme, qui est devenu ensuite, dans la croyance chrétienne, un des
+articles les plus importants en théorie et les plus gros de
+conséquences pratiques.
+
+Le corps est mortel, matériel, physique; l'âme est immortelle,
+immatérielle, métaphysique. Tous deux ne sont associés que
+passagèrement, pendant la vie individuelle. Comme PLATON admettait une
+vie éternelle de l'âme autonome aussi bien avant qu'après cette
+alliance temporaire, ce fut aussi un adepte de la _métempsychose_; les
+âmes existent en tant que telles, en tant qu'«idées éternelles», avant
+qu'elles ne passent dans un corps humain. Après avoir quitté celui-ci,
+elles se mettent en quête d'un autre corps à habiter, lequel soit
+aussi approprié que possible à leur nature; les âmes des tyrans
+terribles passent dans les corps des loups et des vautours, celles des
+travailleurs vertueux dans les corps des abeilles et des fourmis, et
+ainsi de suite.
+
+Ce qu'il y a d'enfantin et de naïf dans ces théories de l'âme saute
+aux yeux; un examen plus approfondi nous montre qu'elles sont
+complètement inconciliables avec les connaissances psychologiques,
+autrement certaines, que nous devons à l'anatomie et à la physiologie
+modernes, aux progrès de l'histologie et de l'ontogénie. Nous les
+mentionnons seulement ici parce que, malgré leur absurdité, elles ont
+exercé la plus grande influence sur l'histoire de la pensée. Car,
+d'une part, à la théorie de l'âme platonicienne, se rattache la
+mystique des Néoplatoniciens, qui pénétra dans le Christianisme;
+d'autre part, elle devint plus tard un des piliers principaux de la
+philosophie spiritualiste. L'«_idée_» platonicienne se transforma par
+la suite en la notion de _substance_ de l'âme, à vrai dire aussi
+métaphysique et impossible à saisir, mais qui gagna à revêtir parfois
+un aspect physique.
+
+
+=Ame-substance.=--La conception de l'âme en tant que «_substance_»
+est, chez beaucoup de psychologues, fort peu claire; tantôt elle est
+considérée, au sens abstrait et idéal, comme un «être immatériel»
+d'une espèce toute particulière, tantôt au sens concret et réaliste,
+tantôt, enfin, comme une chose peu claire, hybride tenant des deux. Si
+nous nous arrêtons à la notion moniste de substance, telle que nous la
+prendrons (chap. XII) comme la base la plus simple sur laquelle
+s'édifiera notre philosophie tout entière, l'_énergie_ et la _matière_
+nous y apparaîtront indissolublement unies. Il nous faudra alors
+distinguer dans «l'âme substance», l'_énergie psychique_ proprement
+dite (sensation, représentation, volition) qui nous est seule
+connue--et la _matière psychique_, au seul moyen de laquelle la
+première peut se produire, c'est-à-dire le _plasma_ vivant. Chez les
+animaux supérieurs, la «matière-âme» est ainsi constituée par une
+partie du système nerveux; chez les animaux inférieurs et les plantes,
+dépourvus de système nerveux, par une partie de leur corps
+pluricellulaire; chez les Protistes monocellulaires, par une partie de
+leur corps cellulaire. Nous revenons ainsi aux _organes de l'âme_ et
+nous sommes conduits à cette conclusion, conforme à la nature, que ces
+organes matériels de l'âme sont indispensables à l'activité psychique;
+quant à l'âme elle-même, elle est _actuelle_, c'est la somme de ses
+fonctions physiologiques.
+
+Le concept de l'âme substance spécifique prend un tout autre sens chez
+les philosophes dualistes qui en admettent l'existence. L'«âme»
+immortelle est matérielle, sans doute, mais cependant invisible et
+toute différente du corps visible dans lequel elle habite.
+L'_invisibilité_ de l'âme est ainsi considérée comme un de ses
+attributs essentiels. Quelques-uns, par suite, comparent l'âme avec
+l'éther et pensent qu'elle est comme lui, une matière essentiellement
+mobile, des plus subtiles et légères ou bien encore un agent
+impondérable qui circule partout entre les particules pondérables de
+l'organisme vivant. D'autres, par contre, comparent l'âme au vent et
+lui attribuent par suite un état gazeux; et c'est cette comparaison,
+faite d'abord par les peuples primitifs, qui a conduit plus tard à la
+conception dualiste, devenue si générale. Quand l'homme mourait, son
+corps demeurait, dépouille morte, mais l'âme immortelle «s'envolait
+avec le dernier souffle».
+
+=Ame-éther.=--La comparaison de l'âme humaine avec l'éther physique,
+comme étant qualitativement de même nature, a pris en ces derniers
+temps une forme plus concrète, grâce aux progrès immenses de l'optique
+et de l'électricité (accomplis surtout en ces dix dernières années);
+car ceux-ci nous ont appris à connaître l'énergie de l'éther et par là
+nous ont fourni certains aperçus sur la nature matérielle de cette
+substance qui remplit l'espace. Devant parler plus longuement de ces
+importants rapports (chap. XII) je ne m'y arrêterai pas plus
+longuement ici, je ferai seulement remarquer en deux mots que
+l'hypothèse d'une _âme-éther_ est devenue, par suite, absolument
+inadmissible. Une telle «âme éthérée», c'est-à-dire une substance-âme
+qui serait pareille à l'éther physique et circulerait, ainsi que lui,
+entre les parties pondérables du plasma vivant ou des molécules
+cérébrales, serait à jamais incapable de produire une vie psychique
+individuelle. Ni les conceptions mystiques qui ont fait, à ce sujet,
+l'objet de vives discussions vers le milieu du siècle, ni les
+tentatives du _Néovitalisme_ moderne pour établir un lien entre la
+mystique «force vitale» et l'éther physique--ne méritent plus
+aujourd'hui d'être réfutées.
+
+
+=Ame air.=--Une conception bien plus répandue et encore aujourd'hui en
+haute estime, c'est celle qui attribue à la substance-âme une nature
+_gazeuse_. De toute antiquité on a comparé le souffle de la
+respiration humaine à celui du vent; les deux furent, à l'origine,
+tenus pour identiques et désignés par un même nom.
+
+_Anemos_ et _Psyche_ chez les Grecs, _Anima_ et _Spiritus_ chez les
+Romains désignent originairement le souffle du vent; de là ces termes
+ont été appliqués ensuite au souffle de l'homme. Plus tard ce «souffle
+vivant» fut identifié avec la «force vitale» et finalement considéré
+comme l'essence même de l'âme, ou, en un sens plus restreint, comme
+celle de sa suprême manifestation, l'«esprit».
+
+De là, la fantaisie dériva ensuite la conception mystique des
+esprits individuels, _fantômes_ («Spirits»); ceux-ci sont encore
+conçus aujourd'hui, la plupart du temps, comme des «êtres de
+forme aérienne»--mais doués des fonctions physiologiques de
+l'organisme!--dans maint cercle spirite célèbre, les esprits sont
+néanmoins photographiés!
+
+
+=Ames liquides et âmes solides.=--La physique expérimentale est
+parvenue, dans les dix dernières années de notre XIXe siècle, à faire
+passer tous les corps gazeux à l'état liquide--et même la plupart à
+l'état d'agrégat solide. Il ne faut pour cela rien d'autre que des
+appareils appropriés qui compriment fortement les gaz, sous une très
+forte pression et avec une température très basse. Non seulement des
+éléments analogues à l'air (oxygène, hydrogène, azote) ont pu
+ainsi passer de l'état gazeux à l'état liquide, mais en outre
+des gaz composés (acide carbonique) et des mélanges de gaz (air
+atmosphérique). Mais par là ces corps _invisibles_ sont devenus pour
+tous _visibles_ et, en un certain sens, il est possible de les
+«toucher du doigt». Avec ce changement de densité s'est évanoui le
+nimbe mystique qui enveloppait autrefois, dans l'opinion courante, la
+nature des gaz tenus pour des corps invisibles produisant cependant
+des effets visibles. Si la substance-âme était réellement, comme
+beaucoup de «savants» le croient aujourd'hui encore, de la même nature
+que les gaz, on devrait être en état, en employant une haute pression
+et une température très basse, de la recueillir dans un flacon, sous
+le titre de _liquide d'immortalité_ (_fluidum animæ immortale_). En
+poursuivant le refroidissement et la condensation on devrait aussi
+parvenir à faire passer l'âme liquide à l'état solide («neige d'âme»).
+Jusqu'ici l'expérience n'a pas encore réussi.
+
+
+=Immortalité de l'âme animale.=--Si l'athanisme était vrai, si
+réellement l'«âme» de l'homme devait éternellement subsister, on
+devrait soutenir absolument la même chose relativement à l'âme des
+animaux supérieurs, au moins des Mammifères les plus proches de
+l'homme (Singes, Chiens). Car l'homme ne se distingue pas d'eux par
+une nouvelle _sorte_ de fonction psychique spéciale, n'appartenant
+qu'à lui,--mais uniquement par un _degré_ supérieur d'activité
+psychique, par le plus grand perfectionnement du stade d'évolution
+atteint. Ce qui est surtout plus perfectionné chez beaucoup d'hommes
+(mais pas chez tous!), c'est la _conscience_, la faculté d'associer
+des idées, la pensée et la raison. D'ailleurs, la différence n'est, à
+beaucoup près, pas aussi grande qu'on se l'imagine et elle est, sous
+tous les rapports, bien moindre que la différence correspondante entre
+l'âme des animaux supérieurs et celles des animaux inférieurs, ou même
+que la différence entre le plus haut et le plus bas degré de l'âme
+humaine. Si donc on accorde à celle-ci une «immortalité personnelle»,
+il faut l'attribuer aussi à l'âme des animaux supérieurs.
+
+Cette conviction de l'immortalité individuelle des animaux se
+rencontre, ainsi qu'il était naturel, chez beaucoup de peuples anciens
+et modernes; même aujourd'hui encore elle est soutenue par beaucoup de
+penseurs qui revendiquent pour eux-mêmes une «vie éternelle» et,
+d'autre part, possèdent une connaissance empirique très approfondie de
+la vie psychique des animaux. J'ai connu un vieil inspecteur des
+forêts qui, veuf et sans enfants, avait vécu plus de trente ans
+absolument seul, dans une splendide forêt de la Prusse orientale.
+
+Il n'avait de rapports qu'avec quelques domestiques, avec lesquels il
+n'échangeait que les paroles indispensables, et avec une nombreuse
+meute de chiens de toute espèce, avec lesquels il vivait dans la plus
+grande communauté d'âmes. Après plusieurs années d'éducation et de
+dressage, ce fin observateur et ami de la Nature avait su pénétrer
+profondément dans l'âme individuelle de ses chiens et il était aussi
+persuadé de leur immortalité personnelle que de la sienne propre et
+quelques-uns, parmi les plus intelligents de ses chiens, lui
+semblaient, d'après une comparaison objective, parvenus à un stade
+psychique plus élevé que sa vieille et stupide servante ou que son
+grossier domestique à l'esprit borné. Tout observateur impartial qui
+étudiera pendant des années la vie psychique consciente et
+intelligente de chiens supérieurs, qui suivra attentivement les
+processus physiologiques de leur pensée, de leur jugement, de leur
+raisonnement, devra reconnaître que ces chiens peuvent revendiquer
+l'«immortalité» avec autant de droit que l'homme.
+
+
+=Preuves en faveur de l'Athanisme.=--Les motifs que l'on invoque
+depuis deux mille ans en faveur de l'immortalité de l'âme et que l'on
+fait encore valoir aujourd'hui, proviennent en grande partie, non de
+l'effort pour connaître la vérité, mais bien plutôt du soi-disant
+«besoin de l'âme», c'est-à-dire de la fantaisie et de l'invention.
+Pour parler comme KANT, l'immortalité de l'âme n'est pas un objet de
+connaissance de la raison _pure_, mais un «postulat de la raison
+pratique». Mais celle-ci et les «besoins de l'âme, de l'éducation
+morale», etc., qui s'y rattachent, doivent être laissés absolument de
+côté si nous voulons sincèrement et sans parti pris parvenir à la pure
+connaissance de la _vérité_; car celle-ci n'est exclusivement possible
+qu'au moyen des raisonnements logiques et clairs, fondés
+empiriquement, de la raison _pure_. Nous pouvons donc redire ici de
+l'_Athanisme_ ce que nous avons dit du _théisme_: ce ne sont tous deux
+que des objets de fantaisie mystique, de «croyance» transcendante, non
+de science, laquelle procède de la raison.
+
+Si nous analysions l'une après l'autre toutes les raisons qu'on a fait
+valoir en faveur de la croyance à l'immortalité, il en ressortirait
+que pas une seule n'est vraiment _scientifique_; il n'en est pas une
+seule qui se puisse concilier avec les notions claires que nous avons
+acquises, depuis quelques dizaines d'années, par la psychologie
+physiologique et la théorie de l'évolution. L'argument _théologique_
+selon lequel un créateur personnel aurait mis en l'homme une âme
+immortelle (le plus souvent conçue comme une partie de sa propre âme
+divine) est un pur mythe. L'argument _cosmologique_ selon lequel
+«l'ordre moral du monde» exigerait l'éternelle durée de l'âme humaine,
+est un dogme qui ne s'appuie sur rien. L'argument _téléologique_,
+selon lequel la «destinée suprême» de l'homme exigerait un complet
+développement dans l'au-delà de son âme si incomplète pendant la vie
+terrestre, repose sur un anthropisme erroné. L'argument _moral_ selon
+lequel les privations, les souhaits insatisfaits durant la vie
+terrestre devraient être satisfaits dans l'au delà par une «justice
+distributive», est un pieux souhait, mais rien de plus.
+
+L'argument _ethnologique_ selon lequel la croyance en l'immortalité,
+comme celle en Dieu, serait une vérité innée, commune à tous les
+hommes, est nettement une erreur. L'argument _ontologique_, selon
+lequel l'âme, «substance simple, immatérielle et indivisible» ne
+saurait disparaître avec la mort, repose sur une conception absolument
+fausse des phénomènes psychiques: c'est une erreur spiritualiste. Tous
+ces «arguments en faveur de l'athanisme» et d'autres analogues sont
+surannés; ils ont été _définitivement réfutés_ par la critique
+scientifique de cette fin de siècle.
+
+
+=Preuves contraires à l'Athanisme.=--En regard des arguments cités,
+tous inadmissibles, _en faveur_ de l'immortalité de l'âme, il
+convient, vu la haute importance de cette question, de résumer
+brièvement ici les arguments scientifiques, bien fondés, _contraires_
+à cette croyance. L'argument _physiologique_ nous enseigne que l'âme
+humaine, pas plus que celle des animaux supérieurs, n'est une
+substance immatérielle, indépendante, mais un terme collectif
+désignant une somme de fonctions cérébrales; celles-ci sont
+conditionnées, comme toutes les autres fonctions vitales, par des
+processus physiques et chimiques, par suite soumis, eux aussi, à la
+loi de substance. L'argument _histologique_ s'appuie sur la structure
+microscopique si compliquée du cerveau et nous apprend à chercher dans
+les cellules ganglionnaires de celui-ci les véritables «organes
+élémentaires de l'âme». L'argument _expérimental_ nous fournit la
+conviction que les diverses fonctions de l'âme sont liées à des
+territoires déterminés du cerveau et sont impossibles sans l'état
+normal de ceux-ci; si ces territoires sont détruits, la fonction qui y
+était attachée disparaît en même temps; cette loi vaut, en
+particulier, pour les «organes de la pensée», uniques instruments
+centraux de la «vie de l'esprit». L'argument _pathologique_ complète
+le physiologique; lorsque des régions cérébrales déterminées (centre
+du langage, sphère visuelle, sphère auditive) sont détruites par la
+maladie, leur travail n'est plus effectué, le langage, la vue, l'ouïe
+disparaissent; la nature réalise ici l'expérience physiologique la
+plus décisive. L'argument _ontogénétique_ nous met immédiatement sous
+les yeux les faits de l'évolution individuelle de l'âme; nous voyons
+comment, dans l'âme de l'enfant, les diverses facultés se développent
+peu à peu; elles atteignent leur pleine maturité chez le jeune homme,
+elles portent leurs fruits chez l'homme; dans la vieillesse se produit
+une graduelle régression de l'âme, correspondant à la dégénérescence
+sénile du cerveau. L'argument _phylogénétique_ s'appuie sur la
+paléontologie, l'anatomie comparée et la physiologie du cerveau; se
+complétant réciproquement, ces sciences réunies nous fournissent la
+certitude que le cerveau de l'homme (et en même temps sa fonction,
+l'âme) s'est développé graduellement et par étapes à partir de celui
+des Mammifères, et, en remontant plus loin, des vertébrés inférieurs.
+
+
+=Illusions athanistiques.=--Les recherches précédentes, qui pourraient
+être complétées par beaucoup d'autres résultats de la science moderne,
+ont démontré l'absolue inadmissibilité du vieux dogme de l'immortalité
+de l'âme. «Celui-ci ne peut plus, au XIXe siècle, faire l'objet d'une
+étude scientifique, sérieuse, mais seulement celui de _la croyance_
+transcendante. Mais la «critique de la raison pure» a démontré que
+cette croyance, dont on fait tant de cas, envisagée au grand jour, est
+une pure _superstition_, tout comme la croyance qu'on y rattache si
+souvent, en un «Dieu personnel». Et cependant, aujourd'hui encore, des
+millions de «croyants»--non seulement dans les basses classes, dans le
+peuple sans culture, mais aussi dans les milieux les plus
+élevés--tiennent cette superstition pour leur bien le plus cher, pour
+leur «plus précieux trésor». Il est donc nécessaire de pénétrer un
+peu plus avant dans le cercle d'idées auquel celle-là se rattache
+et--en la supposant vraie--de soumettre sa valeur réelle à un examen
+critique. La critique objective découvrira alors que cette valeur
+repose en grande partie sur l'imagination, sur l'absence de jugement
+clair et de pensée conséquente. La renonciation définitive à ces
+_illusions athanistiques_, j'en ai la profonde et sincère conviction,
+non seulement ne serait pas pour l'humanité une _perte_ douloureuse,
+mais constituerait un inappréciable _gain_ positif. Le _besoin de
+l'âme_ humaine s'attache à la croyance en l'immortalité surtout pour
+deux motifs: premièrement, l'espoir d'une vie meilleure dans
+l'au-delà, secondement l'espoir d'y revoir nos amis et tous ceux qui
+nous sont chers, et que la mort nous a enlevés ici-bas. En ce qui
+concerne la première espérance, elle provient d'un sentiment naturel
+de rémunération, légitime il est vrai subjectivement, mais
+objectivement sans fondement. Nous prétendons être dédommagés
+d'innombrables déceptions, des tristes expériences de cette vie
+terrestre, sans y être autorisés par aucune perspective réelle ou
+aucune garantie. Nous réclamons la durée illimitée d'une vie éternelle
+dans laquelle nous ne voulons éprouver que plaisir et joie, ni
+déplaisir ni douleur. La façon dont la plupart des hommes se
+représentent cette «vie bienheureuse dans l'Au delà» est des plus
+surprenantes, et d'autant plus étonnante que d'après cela, «l'âme
+immatérielle» goûterait des jouissances on ne peut plus matérielles.
+La fantaisie de chaque croyant, _façonne_ cette félicité permanente
+conformément à ses désirs personnels. L'Indien d'Amérique, dont
+SCHILLER nous a si vivement dépeint l'Athanisme dans sa «plainte
+funèbre» espère trouver dans son Paradis les plus superbes chasses
+avec une quantité énorme de buffles et d'ours; l'Esquimeau, s'attend à
+y voir des nappes de glaces éclairées par le soleil avec une quantité
+énorme d'ours polaires, de phoques et autres animaux polaires; le doux
+Singhalais conçoit son Paradis d'après la merveilleuse île
+paradisiaque de Ceylan, avec ses jardins et ses forêts splendides;
+mais il admet tacitement qu'il y trouvera toujours à profusion le riz
+et le curry, les noix de coco et autres fruits; l'Arabe mahométan est
+convaincu que son Paradis sera couvert de jardins ombragés, pleins de
+fleurs, où bruiront partout de fraîches sources et qu'habiteront les
+plus belles filles; le pêcheur catholique, en Sicile, s'attend à avoir
+chaque jour une profusion des plus fins poissons et du meilleur
+macaroni et une indulgence éternelle, pour tous les péchés que, même
+dans la vie éternelle, il pourra commettre chaque jour; le chrétien du
+Nord de l'Europe espère une cathédrale gothique dont on ne pourra pas
+mesurer la hauteur et dans laquelle retentiront des «louanges
+éternelles au Dieu des armées.» Bref, chaque croyant attend en somme
+de la vie éternelle qu'elle soit un prolongement direct de son
+existence terrestre individuelle, mais qu'elle en soit une édition
+considérablement «revue et augmentée».
+
+Il nous faut faire ressortir, ici encore, le caractère d'absolu
+_matérialisme_ que présente l'_Athanisme chrétien_, lié étroitement au
+dogme absurde de la «résurrection de la chair». D'après ce que nous
+montrent des milliers de toiles de Maîtres célèbres, les «corps
+ressuscités» avec leurs âmes «nées à nouveau» vont se promener là-haut
+dans le ciel tout comme ici-bas dans la vallée de misères terrestres;
+ils voient Dieu avec leurs yeux, ils entendent sa voix avec leurs
+oreilles, ils chantent en son honneur des cantiques avec leur larynx,
+etc. Bref, les modernes habitants du Paradis chrétien sont aussi bien
+des êtres doubles, composés d'un corps et d'une âme, ils sont aussi
+bien en possession de tous les organes du corps terrestre, que nos
+vieux devanciers au Walhalla, dans la salle d'Odin, que les
+«immortels» turcs et arabes dans les plaisants jardins du Paradis de
+Mahomet, que les demi-dieux et les héros de l'ancienne Grèce dans
+l'Olympe, à la table de Zeus, se délectant avec le nectar et
+l'ambroisie.
+
+Quelque merveilleuse peinture qu'on se fasse de cette «vie éternelle»
+au Paradis, à la longue elle doit devenir infiniment ennuyeuse. Et
+penser que c'est pour l'_éternité_! Sans interruption poursuivre cette
+éternelle existence individuelle! Le mythe profond du _Juif errant_,
+l'infortuné Ahasverus cherchant en vain le repos, devrait nous
+éclairer sur la valeur d'une pareille «vie éternelle». La meilleure
+chose que nous puissions souhaiter, après une vie bien remplie où nous
+avons fait de notre mieux, en toute conscience, c'est la paix
+éternelle du tombeau; _Seigneur donnez-leur le repos éternel!_
+
+Toute personne instruite, raisonnable, qui connaît le _système
+chronologique de la géologie_ et qui a réfléchi sur la longue suite de
+millions d'années que compte l'histoire organique de la terre, devra
+avouer, si son jugement est impartial, que la banale pensée de la «vie
+éternelle», loin d'être même pour le meilleur homme une admirable
+_consolation_, est plutôt une terrible _menace_. Pour contester cela
+il faut manquer d'un jugement clair et d'une pensée conséquente.
+
+Le meilleur motif et le plus légitime qu'invoque l'Athanisme, c'est
+l'espérance de revoir dans la «vie éternelle» nos amis et tous ceux
+qui nous sont chers et dont un sort cruel nous a trop tôt séparés
+ici-bas. Mais ce bonheur qu'on se promet, si l'on y regarde de plus
+près, apparaîtra encore illusoire; et en tous cas il serait fortement
+troublé par la perspective de retrouver en même temps là-haut tant de
+personnes peu sympathiques et même les ennemis odieux qui ont
+empoisonné notre vie ici-bas. Sans compter que les rapports de famille
+seraient encore la source de bien des difficultés! Beaucoup d'hommes
+renonceraient sûrement à toutes les splendeurs du Paradis, s'ils
+avaient la certitude de s'y retrouver _éternellement_ à côté de «leur
+meilleure moitié» ou de leur belle-mère! Il est douteux, également,
+que le roi Henri VIII d'Angleterre s'y plairait éternellement entre
+ses six femmes; c'est douteux aussi pour le roi de Pologne, Auguste le
+Fort, qui aima cent femmes et en eut 352 enfants! Celui-ci, ayant été
+au mieux avec le pape, «vicaire de Dieu», devrait habiter le Paradis,
+malgré toutes ses fautes et bien que ses guerres aventureuses et
+folles aient coûté la vie à plus de cent mille Saxons.
+
+D'insolubles difficultés attendent aussi les athanistes croyants sur
+le point de savoir à quel _stade de leur évolution individuelle_ l'âme
+vivra sa «vie éternelle»? Les nouveau-nés développeront-ils leur âme
+au ciel, aux prises avec la «même lutte pour la vie» qui façonne, par
+un traitement si dur, l'homme ici-bas? Le jeune homme plein de talent
+qui tombe, victime du meurtre en masse de la guerre, va-t-il
+développer au Walhalla les riches dons inemployés de son esprit? Le
+vieillard affaibli par les ans, tombé en enfance, mais qui, dans la
+force de l'âge, avait rempli le monde du bruit de ses exploits,
+vivra-t-il éternellement en vieillard gâteux? ou bien reviendra-t-il
+en arrière à un état de maturité antérieure? Mais si les âmes
+immortelles doivent vivre dans l'Olympe, rajeunies et comme des êtres
+_parfaits_, le charme et l'intérêt de la _personnalité_ sont
+complètement perdus pour eux.
+
+Tout aussi inadmissible nous apparaît aujourd'hui, à la lumière de la
+raison pure, le mythe anthropistique du _Jugement dernier_, de la
+séparation des âmes humaines en deux grands tas, l'un contenant celles
+destinées aux _éternelles_ joies du Paradis, l'autre celles destinées
+aux tortures _éternelles_ de l'Enfer et cela par un Dieu personnel qui
+serait le «Père de l'Amour!» C'est cependant ce Père tout amour qui a
+«créé» lui-même les conditions d'hérédité et d'adaptation dans
+lesquelles devaient _fatalement_ évoluer, d'une part, les élus
+favorisés pour devenir des Bienheureux innocents, d'autre part, non
+moins _fatalement_, les pauvres malheureux pour devenir de coupables
+damnés.
+
+Une comparaison critique des innombrables tableaux variés,
+fantaisistes, engendrés depuis des milliers d'années suivant les
+divers peuples et les diverses religions, par la croyance en
+l'immortalité, nous fournit un spectacle des plus curieux; une
+description des plus intéressantes, témoignant de recherches puisées à
+des sources nombreuses, nous en a été donnée par AD. SVOBODA dans ses
+remarquables ouvrages: _Les délires de l'âme_ (1886) et les _Formes de
+la croyance_ (1897). Si absurdes que la plupart de ces mythes puissent
+nous sembler, si inconciliables qu'ils soient tous avec les progrès de
+la science moderne, ils n'en jouent pas moins, aujourd'hui encore, un
+rôle important, et comme «postulat de la raison pratique», ils
+exercent la plus grande influence sur la conception que se font de la
+vie les individus et sur les destinées des peuples.
+
+La philosophie idéaliste et spiritualiste du présent, il est vrai,
+conviendra que ces formes matérialistes de la croyance en
+l'immortalité sont insoutenables et qu'elles doivent faire place à
+l'idée épurée d'une essence immatérielle de l'âme, à une idée
+platonicienne ou à une substance transcendante. Mais la conception
+naturaliste idéaliste du présent ne peut absolument pas admettre ces
+notions insaisissables; elles ne satisfont ni le besoin de causalité
+de notre entendement ni les désirs de notre âme. Si nous réunissons
+tout ce que les progrès de l'anthropologie, de la psychologie et de la
+cosmologie modernes ont élucidé relativement à l'Athanisme, nous en
+viendrons à cette conclusion précise: «La croyance à l'immortalité de
+l'âme humaine est un dogme, qui se trouve en contradiction insoluble
+avec les données expérimentales les plus certaines de la science
+moderne.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+La loi de substance.
+
+ ÉTUDES MONISTES SUR LA LOI FONDAMENTALE COSMOLOGIQUE.
+ CONSERVATION DE LA MATIÈRE ET DE L'ÉNERGIE. CONCEPTS DE
+ SUBSTANCE KYNÉTIQUE ET DE SUBSTANCE PYKNOTIQUE.
+
+ La loi de la conservation de la force montre que l'énergie
+ répandue dans l'Univers représente une grandeur fixe et
+ constante. La loi de la conservation de la matière prouve de
+ même que la matière du Cosmos représente une grandeur fixe et
+ constante. Ces deux grandes lois: la loi fondamentale physique
+ de la conservation de l'énergie et la loi fondamentale chimique
+ de la conservation de la matière peuvent être réunies et
+ désignées par _un seul_ terme philosophique, sous le nom de _loi
+ de la conservation de la substance_; car, d'après notre
+ conception moniste, la force et la matière sont inséparables, ce
+ ne sont que des formes diverses, inaliénables, d'une seule et
+ même essence cosmique, la _substance_.
+
+ _Le monisme, lien entre la Religion et la Science_ (1899).
+
+ Trad. franç. de VACHER DE LAPOUGE.
+
+
+
+
+SOMMAIRE DU CHAPITRE XII
+
+ La loi fondamentale chimique de la conservation de la matière
+ (constance de la matière).--La loi fondamentale physique de la
+ conservation de la force (constance de l'énergie).--Union des
+ deux lois fondamentales dans la loi de substance.--Notions de
+ substance kinétique, pyknotique et dualiste.--Monisme de la
+ matière.--Masse ou matière corporelle (matière
+ pondérable).--Atomes et éléments.--Affinités électives des
+ éléments.--Atome-Ame (Sensation et tendance de la
+ masse).--Existence et essence de l'éther.--Ether et
+ masse.--Force et énergie.--Force de tension et force
+ vive.--Unité des forces naturelles.--Toute-puissance de la loi
+ de substance.
+
+
+LITTÉRATURE
+
+ SPINOZA.--_Ethica; Tractatus theologico politicus._
+
+ M. GRUNWALD.--_Spinoza in Deutschland_ (ouvrage couronné.
+ Berlin, 1897).
+
+ A. LAVOISIER.--_Principes de chimie_ (1789).
+
+ G. DALTON.--_Nouveau système de philosophie chimique._
+
+ G. WENDT.--_Die Entwickelung der Elemente_ (1891).
+
+ FR. MOHR.--_Allgemeine Theorie der Bewegung und Kraft als
+ Grundlage der Physik und Chemie_ (1869).
+
+ R. MAYER.--_Die Mechanik der Waerme_ (1842).
+
+ H. HELMHOLZ.--_Ueber die Erhaltung der Kraft_ (Berlin, 1847).
+
+ H. HERTZ.--_Ueber die Beziehungen zwischen Licht und
+ Elektrizitat_ (9ter Aufl., 1895).
+
+ J.-G. VOGT.--_Das Wesen der Elektrizitat und der Magnetismus auf
+ Grund eines einheitlichen Substanz Begriffs_ (Leipzig, 1897).
+
+
+Je considère comme la suprême, la plus générale des lois de la nature,
+la véritable et unique _loi fondamentale cosmologique_, la _loi de
+substance_; le fait de l'avoir découverte et définitivement établie
+est le plus grand événement intellectuel du XIXe siècle, en ce sens
+que toutes les autres lois naturelles connues s'y subordonnent. Par le
+terme de _loi de substance_, nous entendons à la fois deux lois
+extrêmement générales, d'origine et d'âge très différents: la plus
+ancienne est la loi _chimique_ de la «conservation de la matière», la
+plus récente, la loi _physique_ de la «conservation de la force»[42].
+Ces deux lois fondamentales des sciences exactes sont inséparables
+dans leur essence, ainsi que cela apparaîtra de soi-même à beaucoup de
+lecteurs et que cela a été reconnu par la plupart des naturalistes
+modernes. Cependant cet axiome fondamental est très combattu d'autre
+part, aujourd'hui encore et on doit avant tout le démontrer. Il nous
+faut donc commencer par jeter un regard rapide sur chacune de ces deux
+lois en particulier.
+
+ [42] E. HAECKEL, _Monisme_ (1892), 8e éd. (trad. franç.).
+
+
+=Loi de la conservation de la matière= (ou de la «constance de la
+matière») LAVOISIER (1789).--_La somme de matière qui remplit l'espace
+infini est constante._ Quand un corps semble disparaître, il ne fait
+que changer de forme. Quand le carbone brûle, il se transforme, en se
+mélangeant à l'oxygène de l'air, en acide carbonique gazeux: lorsqu'un
+morceau de sucre se dissout dans l'eau, il passe de la forme solide à
+la forme liquide. De même, la matière ne fait que changer de forme
+lorsqu'un nouveau corps semble se produire; lorsqu'il pleut, la vapeur
+d'eau de l'air tombe sous forme de gouttes de pluie; quand le fer se
+rouille, la couche superficielle du métal s'allie à l'eau et à
+l'oxygène de l'air pour former ainsi la rouille ou oxyde de fer
+hydraté. Nulle part dans la nature nous ne voyons de la matière
+nouvelle se produire ou «être créée»; nulle part nous ne voyons que la
+matière existante vienne à disparaître ou à être anéantie. Ce principe
+expérimental est aujourd'hui le premier et inébranlable axiome
+fondamental de la chimie et peut être à tout instant immédiatement
+démontré à l'aide d'une _balance_. Mais c'est là l'immortel service
+qu'a rendu le grand chimiste français LAVOISIER, d'avoir le premier
+fourni cette preuve au moyen de la balance. Aujourd'hui, tous les
+naturalistes qui, pendant de longues années, se sont occupés de
+l'étude des phénomènes naturels et qui ont réfléchi, sont si
+profondément convaincus de l'absolue constance de la matière, qu'ils
+ne peuvent plus même concevoir le contraire.
+
+
+=Loi de la conservation de la force= (ou de la «constance de
+l'énergie»), ROBERT MAYER, (1842).--_La somme de force qui agit dans
+l'espace infini et produit tous les phénomènes est constante._ Quand
+la locomotive entraîne le train, la force de tension de la vapeur
+d'eau échauffée se transforme en la force vive du mouvement mécanique;
+lorsque nous entendons le sifflet de la locomotive, les ondes sonores
+de l'air ébranlé sont recueillies par notre tympan et conduites, par
+la chaîne des osselets, au labyrinthe de l'oreille interne, puis, de
+là, par le nerf auditif aux cellules ganglionnaires acoustiques qui
+constituent la sphère auditive dans le lobe temporal de l'écorce
+cérébrale. L'innombrable profusion de formes merveilleuses qui animent
+le globe terrestre ne sont, en dernière instance, que de la lumière
+solaire transformée. Chacun sait comment les progrès merveilleux de la
+technique actuelle nous ont permis de transformer l'une en l'autre les
+diverses forces de la nature: la chaleur devient mouvement, celle-ci
+lumière ou son, celle-ci électricité ou inversement. La _mesure_
+exacte de la somme de force qui agit lors de cette transformation a
+montré que cette force, elle aussi, demeure constante. Il n'y a
+pas dans l'Univers une particule de force motrice qui se perde;
+aucune particule nouvelle ne s'ajoute à ce qui existait. Déjà,
+en 1837, F. MOHR, à Bonn, s'était beaucoup approché de cette
+découverte fondamentale; elle a été faite en 1842, par le
+remarquable médecin souabe, ROBERT MAYER; indépendamment de lui
+et presque en même temps, le célèbre physiologiste H. HELMHOLZ
+arrivait à poser le même principe; il en démontrait, cinq ans
+plus tard, l'applicabilité générale et les conséquences fécondes
+dans tous les domaines de la _physique_. Nous devrions pouvoir
+dire aujourd'hui que le même principe domine aussi le domaine entier
+de la _physiologie_--c'est-à-dire de la «physique organique!»--si nous
+n'étions pas contredits par les biologistes vitalistes et par les
+philosophes dualistes et spiritualistes. Ceux-ci voient dans les
+«forces intellectuelles» de l'homme un groupe particulier de «libres»
+manifestations de la force non soumises à la loi de l'énergie; cette
+conception dualiste puise surtout sa force dans le dogme du libre
+arbitre. Nous avons déjà vu, en parlant de celui-ci, qu'il était
+inadmissible. En ces derniers temps la physique a distingué la notion
+de _force_ de celle d'_énergie_. Pour les considérations générales que
+nous nous sommes proposées, cette distinction est négligeable.
+
+
+=Unité de la loi de substance.=--Ce qui importe bien davantage, pour
+notre conception moniste, c'est de nous convaincre que les deux
+grandes doctrines cosmologiques: la loi chimique de la conservation de
+la matière et la loi physique de la conservation de la force, forment
+un tout indissoluble; les deux théories sont aussi étroitement liées
+l'une à l'autre que les deux objets, la _matière_ et la _force_ (ou
+énergie). A beaucoup de philosophes et de naturalistes monistes, cette
+_unité fondamentale_ des deux lois apparaîtra d'elle-même,
+puisqu'elles ne sont que deux aspects différents d'un seul et même
+objet, le _Cosmos_; néanmoins cette conviction toute naturelle est
+bien loin de jouir de l'adhésion universelle. Elle est, au contraire,
+énergiquement combattue par toute la philosophie dualiste, par la
+biologie vitaliste, par la psychologie paralléliste;--et même par
+beaucoup de monistes (inconséquents!) qui croient trouver une preuve
+du contraire dans la «conscience», ou dans l'activité intellectuelle
+supérieure de l'homme, ou encore dans d'autres phénomènes de la «libre
+vie de l'esprit».
+
+J'insiste donc tout particulièrement sur l'importance fondamentale
+d'une loi de substance _unique_, comme expression du lien indissoluble
+entre ces deux lois que semblent séparer deux noms distincts. Qu'à
+l'origine, les deux n'aient pas été conçues ensemble et qu'on n'ait
+pas reconnu leur unité, c'est ce qui ressort déjà du seul fait que les
+deux lois ont été découvertes à des époques différentes. La plus
+ancienne, plus aisément constatable, la loi fondamentale chimique de
+la «constance de la matière», fut posée dès 1789, par LAVOISIER et
+grâce à l'emploi général de la balance elle s'éleva au rang de «base
+de la chimie exacte». Par contre, la plus récente, beaucoup plus
+cachée, la loi fondamentale de la «constance de l'énergie», ne fut
+découverte qu'en 1832, par ROBERT MAYER et ne devint qu'avec HELMHOLZ
+la «base de la physique exacte». L'unité des deux lois fondamentales,
+encore souvent contestée aujourd'hui, est exprimée par beaucoup de
+naturalistes convaincus, sous cette dénomination de «Loi de la
+conservation de la force et de la matière».
+
+J'ai depuis longtemps proposé d'exprimer cette loi fondamentale par la
+formule plus courte et plus commode de _loi de substance_ ou de «loi
+fondamentale cosmologique»; on pourrait l'appeler aussi _loi
+universelle_ ou loi de constance ou encore «axiome de constance de
+l'univers»; au fond, elle dérive nécessairement du _principe de
+causalité_[43].
+
+ [43] E. HAECKEL, _Monisme_ (1892); _Ursprung des Menschen_
+ (1898).
+
+
+=Notion de substance.=--Le premier penseur qui introduisit dans la
+science la «notion de substance», terme tout _moniste_ et qui en
+reconnut la partie fondamentale, ce fut le grand philosophe SPINOZA;
+son ouvrage principal parut peu après sa mort précoce en 1677, juste
+cent ans avant que LAVOISIER, au moyen du grand instrument chimique,
+la balance, démontrât expérimentalement la constance de la matière.
+Dans la grandiose conception panthéiste de Spinoza la notion du
+_Monde_ (_universum_, Cosmos) s'identifie avec la notion totale de
+_Dieu_; cette conception est en même temps le plus pur et le plus
+raisonnable _monisme_, et le plus intellectuel, le plus abstrait
+_monothéisme_. Cette _universelle substance_ ou ce «divin être
+cosmique» nous montre deux aspects de sa véritable essence, deux
+_attributs_ fondamentaux: la _matière_ (la substance-matière est
+infinie et _étendue_) et l'_esprit_ (la substance-énergie comprenant
+tout et _pensante_). Toutes les fluctuations qu'a subies plus tard la
+notion de substance, proviennent, par une analyse logique, de cette
+suprême notion fondamentale de SPINOZA que je considère, d'accord avec
+GOETHE, comme une des pensées les plus hautes, les plus profondes et
+les plus vraies de tous les temps. Tous les objets divers de
+l'Univers, que nous pouvons connaître, toutes les formes individuelles
+d'existence ne sont que des formes spéciales et passagères de la
+substance, des _accidents_ ou des _modes_. Ces _modes_ sont des objets
+corporels, des corps matériels, lorsque nous les considérons sous
+l'attribut de l'_étendue_ (comme «remplissant l'espace»); au
+contraire, ce sont des forces ou des idées lorsque nous les
+considérons sous l'attribut de la _pensée_ (de l'«énergie»). C'est à
+cette conception fondamentale de SPINOZA que notre monisme épuré
+revient après deux cents ans; pour nous aussi la _matière_ (ce qui
+remplit l'espace) et l'_énergie_ (la force motrice) ne sont que deux
+attributs inséparables d'une seule et même substance.
+
+
+=La notion de substance kinétique= (principe originel de la
+vibration).--Parmi les diverses modifications que la notion
+fondamentale de substance, par son alliance avec l'atomistique
+régnante, a traversée, dans la physique moderne, indiquons seulement
+brièvement deux théories qui divergent à l'extrême: la kinétique et la
+pyknotique. Ces deux théories de la substance s'accordent à
+reconnaître que toutes les diverses forces de la nature peuvent être
+ramenées à une force primitive commune: pesanteur et chimisme,
+électricité et magnétisme, lumière et chaleur, etc., ne sont que
+divers modes de manifestations, divers modes de force ou _dynamodes_
+d'une _force primitive_ unique (prodynamis). Cette unique force
+primitive générale est la plupart du temps conçue comme un mouvement
+oscillatoire des plus petites parties de la masse, comme une
+_vibration des atomes_. Les atomes eux-mêmes, d'après la «notion de
+substance kinétique» courante, sont des particules corporelles,
+mortes, discrètes, qui vibrent dans l'espace vide et agissent à
+distance. Le véritable et illustre fondateur de cette théorie
+kinétique de la substance est le grand mathématicien NEWTON, à qui
+l'on doit la découverte de la _loi de gravitation_. Dans son principal
+ouvrage, _Philosophiae naturalis principia mathematica_ (1687), il
+démontra que l'Univers tout entier était régi par une seule et même
+loi fondamentale, celle de l'_attraction de la masse_, d'où il suit
+que la gravitation reste constante; l'attraction des deux particules
+de matière est toujours en rapport direct de leur masse et en rapport
+inverse du carré de leur distance. Cette _force de pesanteur_ générale
+provoque aussi bien la chute de la pomme et le flux de la mer que la
+rotation des planètes autour du soleil et les mouvements cosmiques de
+tous les corps de l'univers. L'immortel mérite de NEWTON c'est d'avoir
+établi définitivement cette loi de gravitation et d'en avoir trouvé
+une formule mathématique inattaquable. Mais cette _formule
+mathématique morte_ à laquelle les naturalistes, ici comme dans
+beaucoup d'autres cas, s'attachent par dessus tout, nous donne
+simplement la démonstration _quantitative_ de la théorie; elle ne nous
+fait pas entrevoir le moins du monde la nature _qualitative_ des
+phénomènes. L'immédiate _action à distance_ que NEWTON déduisit de sa
+loi de gravitation et qui est devenue un des dogmes les plus
+importants et les plus dangereux de la physique ultérieure, ne nous
+fournit pas le moindre aperçu sur les vraies causes de l'attraction
+des masses; bien plus, elle nous barre le chemin qui pourrait nous
+conduire vers ces causes. Je présume que les spéculations de NEWTON
+sur sa mystérieuse action à distance n'ont pas peu contribué à
+entraîner le pénétrant mathématicien anglais dans l'obscur labyrinthe
+de rêverie mystique et de superstition théiste, dans lequel il a passé
+les 34 dernières années de sa vie; il a même fini par construire des
+hypothèses métaphysiques sur les prophéties de Daniel et sur les
+stupides fantaisies de la révélation de saint Jean.
+
+
+=La notion de substance pyknotique= (Principe originel de condensation
+ou pyknose).--La théorie moderne de la _densation_ ou théorie de la
+substance pyknotique est en contradiction radicale avec la théorie
+courante de la _vibration_ ou théorie de la substance kinétique. La
+première a été exposée le plus explicitement par J. G. VOGT, dans son
+ouvrage fécond en aperçus, sur _La nature de l'électricité et du
+magnétisme fondée sur la notion d'une substance unique_ (1891). VOGT
+admet comme force originelle générale du Cosmos, comme _prodynamie_
+universelle, non pas la _vibration_ des particules de matière, se
+mouvant dans l'espace vide, mais la _condensation_ ou densation
+individuelle d'une substance unique qui remplit continuellement tout
+l'espace infini, c'est-à-dire ininterrompu et sans intervalles vides;
+la seule forme d'action mécanique (_agens_) inhérente à cette
+substance consiste en ce que, par l'effort de condensation (ou
+contraction), il se produit d'infiniment petits centres de
+condensation, qui peuvent, il est vrai, varier de densité et par suite
+de volume, mais qui, en eux-mêmes, demeurent constants. Ces minuscules
+parties individuelles de l'universelle substance, ces centres de
+condensation qu'on pourrait appeler pyknatomes correspondent, d'une
+façon générale, aux atomes primitifs ou dernières particules,
+discrètes, de la matière dans la notion de substance kinétique, mais
+ils s'en distinguent essentiellement en ce qu'ils possèdent sensation
+et tendance (ou mouvement volontaire sous sa forme la plus primitive),
+c'est-à-dire qu'en un certain sens ils ont une _âme_--souvenir de la
+doctrine du vieil EMPÉDOCLE sur «l'amour et la haine des éléments». De
+plus, ces «atomes animés» n'errent pas dans l'espace vide, mais dans
+cette substance intermédiaire, continue, infiniment subtile qui
+constitue la partie non condensée de la substance primitive. Grâce à
+certaines «_constellations_, centres de troubles ou systèmes
+déformateurs», des masses de centres de condensation marchent
+rapidement les uns vers les autres pour constituer une grande étendue
+et arrivent à l'emporter en poids sur les masses environnantes. Par
+là, la substance qui, à l'état de repos primitif, possédait partout la
+même densité moyenne, se sépare ou se différencie en deux éléments
+principaux: les centres de déformation qui dépassent la densité
+moyenne _positivement_, par la pyknose, constituent les _masses_
+pondérables des corps cosmiques (ce qu'on appelle la «matière
+pondérable»); la substance intermédiaire plus subtile, à son tour, qui
+en dehors des centres remplit l'espace et la densité moyenne
+_négativement_, constitue _l'éther_ (matière impondérable). La
+conséquence de cette séparation entre la masse et l'éther est une
+lutte sans trêve entre ces deux partis antagonistes de la substance et
+cette lutte est la cause de tous les processus physiques. La _masse_
+positive, véhicule du sentiment de plaisir, s'efforce toujours
+davantage de compléter le processus de condensation commencé et réunit
+les plus hautes valeurs d'énergie _potentielle_; l'éther _négatif_, au
+contraire, s'oppose dans la même proportion, à toute élévation de sa
+tension et du sentiment de déplaisir qui y est attaché; il réunit les
+plus hautes valeurs d'énergie _actuelle_.
+
+Nous serions entraînés trop loin si nous voulions exposer plus à fond
+la profonde théorie de la condensation de $1; le lecteur que la
+question intéresserait devra chercher à comprendre les groupes
+d'idées dont la difficulté tient au sujet lui-même, dans l'extrait
+populaire, écrit avec clarté, qui résume le second volume de l'ouvrage
+cité. Je suis, quant à moi, trop peu familier avec la physique et les
+mathématiques pour pouvoir séparer leurs bons et leurs mauvais côtés;
+je crois pourtant que cette notion de la substance _pyknotique_, pour
+tous les biologistes convaincus de l'_unité de la nature_, pourra
+paraître à maints égards plus acceptable que la notion de substance
+_kinétique_ actuellement régnante. Un malentendu pourra aisément
+résulter de ceci: que VOGT pose son processus cosmique de
+condensation, en contradiction radicale avec le phénomène général du
+_mouvement_, entendant par là la _vibration_ au sens de la physique
+moderne. Mais son hypothétique «condensation» (pyknosis), implique
+aussi bien le _mouvement_ de la substance que l'hypothétique
+«vibration»; seulement le mode de mouvement et l'attitude des
+particules de substance qui se meuvent, sont tout autres dans la
+première hypothèse que dans la seconde. D'ailleurs, la théorie de la
+condensation ne supprime aucunement la théorie de la vibration dans
+son ensemble, elle en écarte seulement une importante partie.
+
+La physique moderne, à l'heure qu'il est, s'en tient encore presque
+toute, timidement, à l'ancienne théorie de la vibration, à la notion
+de l'action immédiate à distance et de l'éternelle vibration des
+atomes morts dans l'espace vide; elle rejette, par suite, la théorie
+pyknotique. Quand même cette dernière serait encore très imparfaite et
+quand bien même les spéculations originales de VOGT seraient souvent
+des erreurs, je regarderais cependant comme un grand mérite de la part
+de ce philosophe naturaliste, qu'il ait éliminé les principes
+inadmissibles de la théorie de la substance kinétique. D'après ma
+manière de voir personnelle, et d'après celle aussi de beaucoup
+d'autres naturalistes penseurs, je voudrais maintenir, dans la théorie
+de la substance pyknotique de VOGT, les principes suivants qui y sont
+contenus et que je tiens pour indispensables à toute conception de la
+substance vraiment _moniste_, comprenant vraiment tout le domaine de
+la nature organique et inorganique: I. Les deux éléments principaux de
+la substance, la masse et l'éther, ne sont pas morts et mus seulement
+par des forces extérieures, mais ils possèdent la sensation et la
+volonté (naturellement au plus bas degré!); ils éprouvent du plaisir
+dans la condensation, du déplaisir dans la tension; ils tendent vers
+la première et luttent contre la seconde. II. Il n'y a pas d'espace
+vide; la partie de l'espace infini que n'occupent pas les
+atomes-masses est remplie par l'éther. III. Il n'y a pas d'action
+immédiate à distance à travers l'espace vide; toute action des masses
+corporelles l'une sur l'autre résulte soit d'un contact immédiat, par
+rapprochement des masses, soit d'une transmission par l'éther.
+
+
+=La notion dualiste de substance.=--Les deux théories de la substance
+que nous venons d'opposer l'une à l'autre, sont, en principe, toutes
+deux _monistes_, puisque la différence entre les deux éléments
+principaux de la substance (masse et éther) n'est pas primitive; il
+faut en outre admettre un contact et une réciprocité d'action directs
+et permanents entre les deux substances. Il en est tout autrement dans
+les théories _dualistes_ de la substance qui prévalent, aujourd'hui
+encore, dans la philosophie idéaliste et spiritualiste; elles sont
+d'ailleurs soutenues par l'influente théologie, en tant du moins que
+celle-ci intervient dans ces spéculations métaphysiques. D'après ces
+théories, il faudrait distinguer dans la substance deux éléments
+principaux tout à fait différents: l'un _matériel_, l'autre
+_immatériel_. La _substance matérielle_ constitue le _monde des
+corps_, dont l'étude est l'objet de la physique et de la chimie: c'est
+pour elle seule que vaut la loi de la conservation de la matière et de
+l'énergie (en tant, du moins, qu'on ne la croit pas «tirée du néant»
+ou qu'on n'invoque pas de miracle quelconque!). La _substance
+immatérielle_, au contraire, constitue le _monde des esprits_ dans
+lequel cette loi n'a pas cours; ici, les lois de la physique et de la
+chimie, ou bien sont sans valeur ou bien sont subordonnées à la
+«force vitale», ou à la «volonté libre», à la «toute-puissance divine»
+ou autres fantômes qui n'ont rien à voir avec la _science_ critique. A
+vrai dire, ces erreurs absolues n'ont plus besoin aujourd'hui d'être
+réfutées; car jusqu'à ce jour l'expérience ne nous a appris à
+connaître aucune _substance immatérielle_, aucune force qui ne soit
+pas liée à une matière, aucune forme d'énergie qui ne s'effectue pas
+au moyen de mouvements de la matière, soit de la masse, soit de
+l'éther, soit des deux éléments à la fois. Même les formes d'énergie
+les plus compliquées et les plus parfaites que nous connaissions, la
+vie psychique des animaux supérieurs, la pensée et la raison humaines,
+reposent sur des processus matériels, sur des changements dans le
+neuroplasma des cellules ganglionnaires; on ne peut pas les concevoir
+sans cela. J'ai déjà démontré (chap. XI) que l'hypothèse physiologique
+d'une «substance âme» spéciale, immatérielle, était inadmissible.
+
+
+=Masse ou matière corporelle= (matière pondérable).--La science de
+cette partie _pondérable_ de la matière fait avant tout l'objet de la
+_chimie_. Les extraordinaires progrès théoriques accomplis par cette
+science au cours du XIXe siècle, et l'influence inouïe qu'ils ont
+exercée dans tous les domaines de la vie pratique,--sont connus de
+tous. Nous nous contenterons donc de quelques remarques à propos des
+plus importantes questions théoriques touchant la nature de la masse.
+La chimie analytique est parvenue, on le sait, à ramener les
+innombrables corps de la nature, en les dissociant, à un petit nombre
+de substances premières ou _éléments_, c'est-à-dire de corps simples
+qu'on ne peut plus dissocier. Le nombre de ces éléments s'élève
+environ à soixante-dix. Il n'y en a qu'une petite fraction (en somme,
+quatorze), qui soient répandus sur toute la terre et qui sont d'une
+grande importance; la majeure partie consiste en éléments rares et peu
+importants (c'est le cas pour la plupart des métaux). La _parenté_
+entre certains de ces éléments qui constituent des _groupes_ et les
+rapports remarquables qui existent entre leurs poids atomiques (ainsi
+que l'ont démontré L. MEYER et MENDELEJEFF, dans leur _système
+périodique des éléments_), rendent très vraisemblable que ces éléments
+ne sont pas des _espèces absolument fixes de la matière_, qu'ils ne
+sont pas des grandeurs éternellement constantes. Dans ce système, on a
+réparti les soixante-dix éléments en huit groupes principaux et on les
+a ordonnés, à l'intérieur de ceux-ci, d'après la grandeur de leurs
+poids atomiques, de sorte que les éléments chimiques analogues forment
+des séries de familles. Les rapports entre corps d'un même groupe dans
+le système naturel des éléments rappellent, d'une part, les phénomènes
+analogues que présentent les divers composés du carbone; d'autre part,
+les rapports entre groupes parallèles que nous observons dans le
+système naturel des espèces végétales et animales. De même que, dans
+ce dernier cas, la «parenté» entre formes analogues provient de la
+descendance commune de formes ancestrales plus simples--de même, il
+est très probable que la même explication vaut pour les familles et
+les ordres d'éléments. Nous pouvons donc admettre que les «éléments
+empiriques» actuels ne sont pas véritablement des _espèces fixes de la
+matière_, simples et constantes, mais qu'elles sont, dès l'origine,
+composées d'atomes primitifs simples, tous identiques, dont le nombre
+et la position varient seuls. Les spéculations de G. WENDT, W. PREYER,
+W. CROOKES et d'autres, ont montré de quelle manière on pouvait
+concevoir que tous les éléments se soient différenciés à partir d'une
+seule et unique _matière première_, le _prothyl_.
+
+
+=Atomes et éléments.=--Il faut bien distinguer la _théorie des atomes_
+actuelle, telle qu'elle apparaît à la chimie comme un auxiliaire
+indispensable, de l'ancien _atomisme_ philosophique, tel que
+l'enseignaient déjà, il y a plus de deux mille ans, les philosophes
+monistes éminents de l'antiquité: LEUCIPPE, DÉMOCRITE et LUCRÈCE: cet
+atomisme se compléta et prit plus tard une nouvelle direction, grâce à
+DESCARTES, HOBBES, LEIBNITZ et autres philosophes éminents. Il n'a
+été donné de l'_empirisme moderne_ une conception précise et
+acceptable, un _fondement empirique_ qu'en 1808, par le chimiste
+anglais DALTON qui posa la «loi des proportions simples et multiples»
+dans la formation des combinaisons chimiques. Il détermina d'abord les
+_poids atomiques des divers éléments_, posant ainsi la _base exacte_,
+inébranlable, sur laquelle reposent les nouvelles théories chimiques;
+celles-ci sont toutes _atomistes_ en tant qu'elles admettent que les
+éléments sont composés de particules identiques, minuscules,
+discrètes, qu'on ne peut dissocier. Le problème de la _nature_ propre
+des atomes, de leur forme, de leur grandeur, la question de savoir
+s'ils sont animés restent d'ailleurs hors de cause; car ces qualités
+sont hypothétiques; au contraire, le _chimisme_ des atomes ou leurs
+«affinités chimiques», c'est-à-dire la proportion constante dans
+laquelle ils se combinent avec les atomes d'autres éléments[44],--est
+tout empirique.
+
+ [44] E. HAECKEL. _Le Monisme_, 1892, traduction française.
+
+
+=Affinités électives des éléments.=--L'attitude variable des éléments
+isolés à l'égard les uns des autres, ce que la chimie désigne du nom
+d'«affinité», est une des propriétés les plus importantes de la masse
+et se manifeste par les divers rapports de quantité ou proportions
+dans lesquelles s'effectue leur combinaison, et dans l'intensité avec
+laquelle elle se produit. Tous les degrés d'inclination, depuis la
+plus complète indifférence, jusqu'à la plus violente passion,
+s'observent dans l'attitude chimique des divers éléments à l'égard les
+uns des autres, de même que dans la psychologie de l'homme et en
+particulier dans l'inclination des deux sexes l'un pour l'autre, le
+même phénomène joue un grand rôle. GOETHE a rapproché, comme on sait,
+dans son roman classique les _Affinités électives_, les rapports entre
+deux amoureux des phénomènes de même nature, qui interviennent dans
+les combinaisons chimiques. L'irrésistible passion qui entraîne
+Edouard vers la sympathique Ottilie, Pâris vers Hélène, et qui
+triomphe de tous les obstacles de la raison et de la morale est la
+même puissante force d'attraction «inconsciente» qui, lors de la
+fécondation des oeufs animaux ou végétaux, pousse le spermatozoïde
+vivant à pénétrer dans l'ovule; c'est encore le même mouvement violent
+par lequel deux atomes d'hydrogène et un atome d'oxygène s'unissent
+pour former une molécule d'eau. Cette foncière _Unité des affinités
+électives dans toute la nature_, depuis le processus chimique le plus
+simple, jusqu'au plus compliqué des romans d'amour, a été reconnue dès
+le Ve siècle avant Jésus-Christ, par le grand philosophe naturaliste
+grec, EMPÉDOCLE, dans sa doctrine de _l'amour et de la haine des
+éléments_. Elle est confirmée par les intéressants progrès de la
+_psychologie cellulaire_, dont la haute importance n'a été entrevue
+qu'en ces trente dernières années. Nous appuyons là-dessus notre
+conviction que les _atomes_, déjà, possèdent sous leur forme la plus
+simple, la sensation et la volonté--ou plutôt: le _sentiment_
+(Aesthesis) et l'_effort_ (tropesis)--c'est-à-dire une _âme_
+universelle sous sa forme la plus primitive. Mais on en peut dire
+autant des molécules ou particules de matière constituées par la
+réunion de deux ou plusieurs atomes. Par la combinaison, enfin, de
+diverses de ces molécules se produisent d'abord les combinaisons
+chimiques simples, puis les plus complexes, dans lesquelles le même
+jeu se répète sous une forme plus compliquée.
+
+
+=Ether= (_Matière impondérable_).--L'étude de cette partie
+_impondérable_ de la matière est avant tout l'objet de la _physique_.
+Après avoir depuis longtemps admis l'existence d'un médium infiniment
+subtil, remplissant l'espace en dehors de la matière et avoir invoqué
+cet «éther» pour expliquer divers phénomènes (la _lumière_
+surtout)--ce n'est qu'en la seconde moitié du XIXe siècle qu'on est
+parvenu à connaître plus exactement cette merveilleuse substance et ce
+progrès se rattache aux surprenantes découvertes empiriques faites
+dans le domaine de l'_électricité_, à leur connaissance expérimentale,
+à leur compréhension théorique et à leur application pratique.
+Signalons en premier lieu ici, comme ayant frayé les voies, les
+recherches célèbres d'HENRI HERTZ, à Bonn (1888); on ne saurait trop
+déplorer la mort précoce de ce jeune physicien de génie qui donnait
+les plus grandes espérances; c'est là, comme la mort trop prématurée
+de SPINOZA, de RAPHAËL, de SCHUBERT et de tant d'autres jeunes gens de
+génie, un de ces _faits brutaux_ dans l'histoire de l'humanité qui,
+par eux-mêmes, suffisent déjà complètement à réfuter le mythe
+inadmissible d'une «Sage Providence» et d'un «Père céleste qui ne
+serait qu'amour».
+
+
+=L'existence de l'éther= ou de l'_éther cosmique_, comme matière
+réelle, est aujourd'hui (depuis douze ans) un _fait positif_. On peut,
+il est vrai, lire aujourd'hui encore que l'éther est une «pure
+hypothèse»; cette affirmation erronée est répétée, non seulement par
+des philosophes et des écrivains populaires qui ne sont pas au courant
+des faits, mais encore par quelques «prudents physiciens exacts». Mais
+on devrait, tout aussi légitimement, nier l'existence de la matière
+pondérable, de la masse. Sans doute, il y a aujourd'hui encore des
+métaphysiciens qui en viennent là et dont la suprême sagesse consiste
+à nier (ou du moins à révoquer en doute) la réalité du monde
+extérieur; d'après eux, il n'existe, en somme, qu'un seul être réel, à
+savoir leur chère personne ou plutôt l'âme immortelle qu'elle
+renferme. Quelques physiologistes éminents ont même, en ces derniers
+temps, accepté ce point de vue ultra idéaliste qui avait déjà été
+développé dans la métaphysique de DESCARTES, BERKELEY, FICHTE et
+autres; ils affirment dans leur _psychomonisme_: «Il n'existe qu'une
+chose et c'est mon âme». Cette affirmation spiritualiste hardie nous
+semble reposer sur une déduction fausse tirée de la remarque très
+juste de KANT: à savoir que nous ne pouvons connaître du monde
+extérieur que les phénomènes rendus possibles par nos _organes_
+humains de connaissance, le cerveau et les organes des sens. Mais si,
+par leur fonctionnement, nous ne pouvons atteindre qu'à une
+connaissance imparfaite et limitée du monde des corps, cela ne nous
+donne pas le droit d'en nier l'existence. Pour moi du moins, l'éther
+_existe_ aussi certainement que la masse, aussi certainement que
+moi-même lorsque je réfléchis et que j'écris sur ces questions. Si
+nous nous convainquons de la réalité de la _matière_ pondérable, par
+la mesure et le poids, par des expériences mécaniques et chimiques,
+nous pouvons tout aussi bien nous convaincre de l'existence de
+l'_éther_ impondérable, par les expériences d'optique et
+d'électricité.
+
+
+=Nature de l'éther.=--Bien qu'aujourd'hui presque tous les physiciens
+considèrent l'existence réelle de l'éther comme un fait positif, et
+bien que nous connaissions très exactement, grâce à d'innombrables
+expériences (surtout d'optique et d'électricité) les nombreux _effets_
+de cette matière merveilleuse,--cependant nous ne sommes pas encore
+parvenus à connaître avec clarté et certitude sa vraie _nature_. Au
+contraire, aujourd'hui encore, les opinions des physiciens les plus
+éminents, qui ont spécialement étudié la question, divergent
+profondément; elles se contredisent même sur les points les plus
+importants. Chacun est donc libre d'adopter, parmi les hypothèses
+contradictoires, celle qui sera le plus conforme à son degré de
+connaissance et à la force de son jugement (qui tous deux resteront
+toujours très imparfaits). L'opinion à laquelle j'en suis venu après
+avoir mûrement réfléchi (et bien que je ne sois qu'un _dilettante_ sur
+ce terrain), peut être résumée dans les huit propositions suivantes:
+
+I. L'éther remplit, sous forme de _matière continue_, tout l'espace
+cosmique, en tant que celui-ci n'est pas occupé par la masse (ou
+matière pondérable); il comble en outre tous les intervalles laissés
+entre les atomes de celle-ci; II. L'éther ne possède probablement
+encore _aucun chimisme_ et n'est pas encore composé d'atomes, comme la
+masse; si l'on admet qu'il est composé d'atomes identiques, infiniment
+petits (par exemple de petites sphères d'éther de même grandeur), on
+doit alors admettre aussi qu'entre celles-ci, il existe encore quelque
+chose d'autre, soit l'«espace vide», soit un troisième médium tout à
+fait inconnu, un _Interéther_ tout hypothétique; le problème de son
+essence soulèverait les mêmes difficultés que lorsqu'il s'agissait de
+l'éther (_in infinitum_); III. L'hypothèse d'un espace vide et d'une
+action à distance immédiate, n'étant plus guère possible dans l'état
+actuel de la science (ou du moins, ne conduisant à aucune claire
+conception moniste), j'admets une _structure particulière de l'éther_
+qui ne serait pas atomistique comme celle de la masse pondérable et
+qu'on pourrait provisoirement concevoir (sans définition plus
+précise), comme une structure _éthérique_ ou _dynamique_. IV. L'_état
+d'agrégat_ de l'éther, par suite de cette hypothèse, serait également
+particulier et différent de celui de la masse; il ne serait ni gazeux,
+ni solide, comme le soutiennent certains physiciens; la meilleure
+façon de se le représenter, c'est peut-être de le comparer à une gelée
+infiniment ténue, élastique et légère. V. L'éther est une _matière
+impondérable_, en ce sens que nous ne possédons aucun moyen de
+déterminer expérimentalement son poids; s'il en a réellement un, ce
+qui est très vraisemblable, ce poids est infiniment petit et échappe à
+la mesure de nos plus fines balances. Quelques physiciens ont essayé
+de calculer le poids de l'éther d'après l'énergie des ondes
+lumineuses; ils ont trouvé qu'il était quinze trillions de fois plus
+petit que celui de l'air atmosphérique; en tous cas, une sphère
+d'éther du même volume que la terre pèserait _au moins_ 250 livres
+(?). VI. L'état d'agrégat de l'éther peut probablement (en vertu de la
+théorie pyknotique), dans des conditions déterminées par une
+condensation croissante, passer à l'état gazeux de la masse, de même
+que celui-ci, par un refroidissement croissant, pourra redevenir
+liquide et ensuite solide. VII. Ces _états d'agrégat de la matière_
+s'ordonnent par conséquent (ce qui est très important pour la
+_Cosmogénie_ moniste), suivant une série génétique continue, nous en
+distinguerons cinq moments: 1º L'état éthérique; 2º le gazeux; 3º le
+liquide; 4º le liquide-solide (dans le plasma vivant); 5º l'état
+solide. VIII. L'éther est infini et incommensurable tout comme
+l'espace qu'il remplit; il est éternellement en mouvement. Ce _motus
+propre de l'éther_ (qu'on le conçoive comme une vibration, une
+tension, une condensation, etc.), en réciprocité d'action avec les
+mouvements de la masse (gravitation), est la cause dernière de tous
+les phénomènes.
+
+
+=Ether et masse.=--«La colossale question de la nature de l'éther»
+ainsi qu'HERTZ la nomme avec raison, comprend celle de ses rapports
+avec la masse; car ces deux éléments principaux de la matière sont non
+seulement partout en contact extérieur très intime, mais encore en
+continuelle _réciprocité d'action_ dynamique. On peut répartir les
+phénomènes naturels les plus généraux, désignés par la physique sous
+le nom de forces naturelles ou de «fonctions de la matière», en deux
+groupes, dont l'un comprend _surtout_ (mais pas exclusivement) les
+fonctions de l'éther, l'autre celles de la masse; on obtient alors le
+schéma suivant que j'ai donné (1892) dans le _Monisme_:
+
+
+Univers (= Nature = Substance = Cosmos)
+
+ I. =Éther= (IMPONDERABILE | II. =Masse= (PONDERABLE, SUBSTANCE
+ A L'ÉTAT DE TENSION) | A L'ÉTAT DE CONDENSATION)
+ |
+ |
+ 1. _Etat d'agrégat_: éthérique (ni | 1. _Etat d'agrégat_: pas éthérique
+ gazeux, ni liquide, ni solide). | (mais gazeux, liquide ou
+ | solide).
+ |
+ 2. _Structure_: pas atomique, | 2. _Structure_: atomique,
+ continue, composée de particules | discontinue, composée d'infiniment
+ discrètes (atomes). | petites particules (atomes)
+ | discrètes.
+ |
+ 3. _Fonctions principales_: | 3. _Fonctions principales_:
+ lumière, chaleur rayonnante, | pesanteur, inertie, chaleur
+ électricité, magnétisme. | latente, chimisme.
+
+
+Les deux groupes de fonctions de la matière, opposés l'un à l'autre
+dans ce schéma, peuvent en quelque mesure être regardés comme
+résultant de la première division du travail de la matière, comme
+l'_ergonomie primaire de la matière_. Mais cette distinction ne marque
+pas une séparation absolue entre les deux groupes opposés; au
+contraire, tous deux restent unis, conservent un lien et demeurent
+partout en constante réciprocité d'action. Les processus optiques et
+électriques de l'éther sont, comme on sait, étroitement liés aux
+changements mécaniques et chimiques de la masse; la chaleur rayonnante
+de celui-là passe directement à l'état de chaleur latente ou chaleur
+mécanique de celle-ci; la gravitation ne peut agir sans que l'éther ne
+serve d'intermédiaire à l'attraction des atomes séparés, puisque nous
+ne saurions admettre d'action à distance. La transformation d'une des
+formes de l'énergie en l'autre, démontrée par la loi de la
+conservation de la force confirme en même temps la constante
+réciprocité d'action entre les deux parties essentielles de la
+substance, l'_éther_ et la _masse_.
+
+
+=Force et énergie.=--La grande loi fondamentale de la nature, que nous
+plaçons sous le nom de loi de substance en tête de toutes les
+considérations d'ordre physique, a été désignée originellement, par R.
+MEYER qui la formula (1842) et par HELMHOLZ qui la développa (1847),
+sous le nom de _loi de la conservation de la force_. Dix ans
+auparavant, déjà, un autre naturaliste allemand, FR. MOHR, de Bonn, en
+avait clairement exposé l'essentiel (1837). Plus tard, la physique
+moderne sépara l'ancienne notion de _force_ de celle d'_énergie_, dont
+elle ne se séparait pas à l'origine. Aussi cette même loi est-elle
+ordinairement désignée aujourd'hui du nom de loi de la _constance de
+l'énergie_. Pour l'étude générale, dont je dois me contenter ici et
+pour le grand principe de la «conservation de la substance», cette
+distinction subtile n'entre pas en ligne de compte. Le lecteur que
+cette question intéresserait en trouverait une explication très
+claire, par exemple, dans le travail remarquable du physicien anglais
+TYNDALL, sur «la loi fondamentale de la nature»[45]. La portée
+universelle de cette grande loi cosmologique y est bien mise en
+lumière, de même que son application aux problèmes les plus
+importants, dans les domaines les plus différents. Nous nous
+contenterons de relever ici le fait important qu'aujourd'hui le
+«principe de l'énergie» et la certitude de l'unité des forces
+naturelles qui s'y rattache, ainsi que leur origine commune, sont
+reconnus par tous les physiciens compétents et considérés comme le
+progrès le plus important de la physique au XIXe siècle. Nous savons
+aujourd'hui que la chaleur est une forme de _mouvement_ au même titre
+que le son, l'électricité au même titre que la lumière et le chimisme
+au même titre que le magnétisme. Nous pouvons, par des procédés
+appropriés, transformer une de ces forces en l'autre et nous
+convaincre ainsi, en mesurant avec exactitude, que jamais il ne se
+perd la plus petite particule de leur somme totale.
+
+ [45] JOHN TYNDALL: _Fragments d'histoire naturelle_.
+
+
+=Force de tension et force vive= (_énergie potentielle et énergie
+actuelle_).--La somme totale de la force ou énergie dans l'univers
+reste constante, quels que soient les phénomènes qui nous frappent;
+elle est éternelle et infinie comme la matière, à laquelle elle est
+liée indissolublement. Tout le jeu de la nature consiste en
+l'alternance du repos apparent avec le mouvement; mais les corps
+immobiles possèdent une quantité indestructible de force, tout comme
+les corps en mouvement. Dans le mouvement lui-même, la force de
+tension des premiers se transforme en la force vive des seconds. «Le
+principe de la conservation de la force concernant aussi bien la
+répulsion que l'attraction, énonce l'affirmation que la valeur
+mécanique des forces de tension et des forces vives dans le monde
+matériel, est une quantité constante. En un mot, le capital de force
+de l'univers se compose de deux parties qui, d'après un rapport de
+valeur déterminé, peuvent se transformer l'une en l'autre. La
+diminution de l'une entraîne l'augmentation de l'autre; la valeur
+totale de la somme reste cependant immuable». La _force de tension_ ou
+_énergie potentielle_ et la _force vive_ ou _énergie actuelle_ se
+transforment continuellement l'une en l'autre, sans que la somme
+totale infinie de force, dans l'univers infini, éprouve jamais la
+moindre perte.
+
+
+=Unité des forces de la nature.=--Après que la physique moderne eût
+posé la loi de substance à propos des rapports très simples des corps
+inorganiques, la physiologie en démontra la valeur générale dans le
+domaine tout entier de la nature organique. Elle montra que toutes les
+fonctions vitales de l'organisme--sans exception!--reposent sur un
+continuel _échange de forces_ et sur l'«échange de matériaux» qui s'y
+rattache, aussi bien que les processus les plus simples de ce qu'on
+appelle la «nature inanimée». Non seulement la croissance et la
+nutrition des plantes et des animaux, mais encore leurs fonctions de
+sensation et de mouvement, leur activité sensorielle et leur vie
+psychique,--ont pour base la transformation de la force de tension en
+force vive et inversement. Cette loi suprême régit encore les
+phénomènes les plus parfaits du système nerveux qu'on désigne, chez
+les animaux supérieurs et chez l'homme, sous le nom de _vie
+intellectuelle_.
+
+
+=Toute-puissance de la loi de substance.=--Notre ferme conviction
+moniste, que la loi fondamentale cosmologique vaut universellement
+dans la _nature entière_, est de la plus haute importance. Car non
+seulement elle démontre _positivement_ l'unité foncière du Cosmos et
+l'enchaînement causal de tous les phénomènes que nous pouvons
+connaître, mais elle réalise, en outre, _négativement_, le suprême
+progrès intellectuel, la chute définitive des _trois dogmes centraux
+de la métaphysique_: «Dieu, la liberté et l'immortalité». En tant que
+la loi de substance nous démontre que partout les phénomènes ont des
+causes mécaniques, elle se rattache à la _loi générale de causalité_.
+
+
+
+
+La loi de substance ou loi nouvelle
+
+A LA LUMIÈRE DE LA PHILOSOPHIE DUALISTE
+
+ET DE LA PHILOSOPHIE MONISTE
+
+ =Dualisme= =Monisme=
+ (CONCEPTION TÉLÉOLOGIQUE) (CONCEPTION MÉCANISTE)
+
+
+ 1. _Le monde_ (Cosmos) comprend 1. _Le monde_ (Cosmos) ne comprend
+ deux domaines distincts, celui qu'un seul et unique
+ de la _nature_ (des corps matériels) domaine: le _royaume de la
+ et celui de l'_esprit_ (du substance_; ses deux attributs
+ monde psychique immatériel). inséparables sont la _matière_
+ (substance étendue) et l'_énergie_
+ (la force efficiente).
+
+ 2. Par suite, le royaume de la 2. Par suite, le royaume tout
+ science se divise en deux domaines entier de la science, forme un
+ distincts: _sciences naturelles_ domaine, unique; les sciences
+ (théorie empirique des dites _de l'esprit_ ne sont que
+ processus mécaniques) et _sciences certaines parties des _sciences
+ de l'esprit_ (théorie transcendentale naturelles_ universelles; toute
+ des processus psychiques). véritable science repose sur
+ l'empirisme, non sur la
+ transcendance.
+
+ 3. La connaissance des _phénomènes 3. La connaissance de _tous_ les
+ naturels_ s'acquiert par phénomènes (aussi bien de la
+ la méthode _empirique_, par _nature_ que de la vie de
+ l'observation, l'expérience et l'_esprit_) s'acquiert
+ l'association des représentations. exclusivement par la méthode
+ La connaissance des _phénomènes _empirique_ (par le
+ de l'esprit_, au contraire, travail de nos organes des sens
+ n'est possible que par et de notre cerveau). Toute
+ des procédés surnaturels, par prétendue _révélation_ ou
+ la _révélation_. transcendance repose sur une
+ _illusion_, consciente ou
+ inconsciente.
+
+ 4. La _loi de substance_ avec ses 4. _La loi de substance_ a une
+ _deux_ parties (Conservation de valeur absolument _universelle_,
+ la matière et de l'énergie) n'a aussi bien dans le domaine de
+ de valeur que dans le domaine la _nature_ que dans celui de
+ de la _nature_; c'est ici seulement l'_esprit_--sans exception!--Même
+ que la matière et la force dans les plus hautes fonctions
+ sont indissolublement liées. intellectuelles (représentation
+ Dans le domaine de l'_esprit_, et pensée) le travail des
+ par contre, l'activité de l'âme cellules nerveuses efficientes
+ est libre et n'est pas liée à des est aussi nécessairement
+ changements physico-chimiques lié aux changements matériels
+ dans la substance de ses de leur substance (plasma
+ organes. nerveux), que dans tout autre
+ processus naturel la force
+ et la matière sont liées l'une
+ à l'autre.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+Histoire du développement de l'Univers.
+
+ ÉTUDES MONISTES SUR L'ÉTERNELLE ÉVOLUTION DE
+ L'UNIVERS.--CRÉATION, COMMENCEMENT ET FIN DU
+ MONDE.--COSMOGÉNIE CRÉATISTE ET COSMOGÉNIE GÉNÉTIQUE.
+
+ La dernière énigme de l'Univers ne sera certes pas résolue par
+ les libres esprits de la philosophie moniste à venir. Mais ils
+ ne se contenteront plus de prendre l'apparence pour la réalité,
+ et l'illusion pour la vérité. La grande loi de l'_évolution_
+ prendra la place de l'hypothèse de la création, la croyance à un
+ ordre naturel du monde, la place du miracle, la vive et gaie
+ réalité, celle de la phrase et de l'imagination, le _monisme_
+ conforme à la nature, celle du faux dualisme, l'idéal positif
+ (pratique), celle du fol idéal (théorique).
+
+ L. BÜCHNER (1898).
+
+
+
+
+SOMMAIRE DU CHAPITRE XIII
+
+ Notion de création.--Miracle.--Création de l'Univers en général
+ et des choses particulières.--Création de la substance
+ (créatisme cosmologique).--Déisme: Un jour de la
+ création.--Création des choses particulières.--Cinq formes du
+ créatisme ontologique.--Notion d'évolution (_genesis_,
+ _evolutio_).--I. Cosmogénie moniste.--Commencement et fin du
+ monde.--Infinité et éternité de l'Univers. Espace et
+ temps.--_Universum perpetuum mobile._ Entropie de
+ l'Univers.--II. Géogénie moniste.--Histoire de la terre
+ inorganique et histoire organique.--III. Biogénie moniste.
+ Transformisme et théorie de la descendance. Lamarck et
+ Darwin.--IV. Anthropogénie moniste.--Descendance de l'homme.
+
+
+LITTÉRATURE
+
+ KANT.--_Allgemeine Naturgeschichte und Theorie des Himmels._
+ 1755.
+
+ ALEX. HUMBOLDT.--_Kosmos. Entwurf einer physischen
+ Weltbeschreibung._ 4 Bd. 1845-1854.
+
+ W. BÖLSCHE.--_Entwicklungsgeschichte der Natur._ 1896.
+
+ CARUS STERNE (E. KRAUSE).--_Werden und Vergehen. Eine
+ Entwicklungsgesch. des Naturganzen in gemeinverst. Fassung_ (4te
+ Aufl.) Berlin, 1899.
+
+ H. WOLFF.--_Kosmos. Die Weltentwickl. nach monistisch. psychol.
+ Prinzipien auf Grundlage der exacten Naturforsch. dargestellt_
+ (2 Bd.) Leipzig, 1890.
+
+ K. A. SPECHT.--_Populäre Entwicklungsgeschichte der Welt._
+
+ L. ZEHNDER.--_Die Mechanik des Weltalls._ 1897.
+
+ M. NEUMAYR.--_Erdgeschichte_ (2te Aufl. von V. Uhlig). 1895.
+
+ J. WALTHER.--_Einleit. In die Geologie als historische
+ Wissenschaft._
+
+ C. RADENHAUSEN.--_Osiris. Weltgesetze in der Erdgeschichte._
+
+ L. NOIRE.--_Die Welt als Entwickl. des Geistes. Bausteine zu
+ einer monistichen Weltanschauung._ 1874.
+
+
+Entre toutes les énigmes de l'Univers, la plus grande, la plus
+difficile à résoudre, celle qui embrasse le plus de problèmes, c'est
+celle de l'apparition et du développement de l'Univers, appelée
+d'ordinaire d'un mot la _question de la création_. A la solution de
+cette énigme, difficile entre toutes, notre XIXe siècle, une fois
+encore, a plus contribué que tous ses prédécesseurs; il a même,
+jusqu'à un certain point, réussi à la donner. Du moins voyons-nous que
+toutes les diverses questions particulières, relatives à la création
+sont liées entre elles inséparablement, qu'elles ne forment toutes
+qu'un unique et total _problème cosmique universel_--et que la clef
+qui donne la solution de cette «question cosmique» nous est fournie
+par un seul mot magique: _évolution!_ Les grandes questions de la
+création de l'homme, de celle des animaux et des plantes, de celle de
+la terre et du soleil, etc., ne sont toutes que des parties de cette
+question universelle: Comment l'Univers tout entier est-il apparu?
+A-t-il été _créé_ par des procédés surnaturels, ou bien s'est-il
+_graduellement produit_ par des procédés naturels? De quelle nature
+sont les causes et les procédés de cette évolution? Si nous parvenons
+à trouver une réponse certaine à ces questions en ce qui concerne l'un
+de ces problèmes _partiels_, nous aurons alors, d'après notre
+conception moniste de la nature, trouvé en même temps un flambeau qui
+nous éclairera et nous montrera la réponse à ces questions en ce qui
+concerne le problème cosmique _tout entier_.
+
+
+=Création= (_creatio_).--L'opinion presque partout admise, aux siècles
+passés, relativement à l'origine du monde, c'était la _croyance à sa
+création_. Cette croyance a trouvé des expressions différentes dans
+des milliers de légendes et de poëmes intéressants, plus ou moins
+fabuleux, dans les _cosmogonies_ et dans les _mythes relatifs à la
+création_. Seuls, quelques grands philosophes restèrent réfractaires à
+cette croyance, surtout ces admirables libres penseurs de l'antiquité
+classique qui, les premiers, conçurent l'idée d'une _évolution_
+naturelle. A l'inverse, tous les mythes relatifs à la création
+portaient le caractère du _surnaturel_, du merveilleux ou du
+transcendant. Incapable de saisir l'essence du monde en elle-même et
+d'expliquer l'apparition de ce monde par des causes naturelles, la
+raison encore peu développée devait naturellement recourir au
+_miracle_. Dans la plupart des légendes relatives à la création, le
+miracle s'allie à l'_anthropisme_. De même que l'homme crée ses
+oeuvres avec une intention et en faisant preuve d'art, de même le
+«Dieu» créateur devait avoir produit le monde conformément à un plan;
+l'idée de ce Dieu était presque toujours tout anthropomorphique; il
+s'agissait manifestement d'un _créatisme anthropistique_. Le
+«tout-puissant créateur du ciel et de la terre», d'après le premier
+livre de Moïse et d'après le catéchisme encore aujourd'hui admis, est
+conçu créant d'une façon aussi purement humaine que le créateur
+moderne d'AGASSIZ ou de REINKE ou que l'intelligent «ingénieur
+machiniste» d'autres biologistes contemporains.
+
+
+=Création de l'Univers en général et des choses particulières=
+(_Création de la substance et de ses accidents_).--Pénétrant plus
+avant dans la notion merveilleuse de _création_, nous y pouvons
+distinguer comme deux actes essentiellement différents, la création
+totale de l'Univers en général et la création partielle des choses
+particulières, correspondant à la notion, chez SPINOZA, de la
+_substance_ (_Universum_) et des _accidents_ (ou modes, «formes
+phénoménales» isolées de la substance). Cette distinction est
+foncièrement importante; car il y a eu beaucoup de philosophes et des
+plus distingués (et il en est encore aujourd'hui) qui admettent la
+première création, mais qui rejettent la seconde.
+
+
+=Création de la substance= (_Créatisme cosmologique_).--D'après cette
+théorie de la création, «Dieu a créé le monde en le tirant du néant».
+On se représente le «Dieu éternel» (être raisonnable mais immatériel)
+comme ayant seul existé, de toute éternité (dans l'espace) sans monde,
+jusqu'à ce qu'un beau jour il lui soit venu à l'idée «de créer le
+monde». Quelques partisans de cette croyance restreignent à l'extrême
+cette activité créatrice de Dieu, la limitant à un acte unique, ils
+admettent que le Dieu extra mondain (dont l'activité, en dehors de
+cela, reste une énigme!) a créé, à un instant donné, la substance,
+qu'il lui a conféré la capacité de se développer à l'extrême et puis
+qu'il ne s'est plus jamais occupé d'elle. Cette idée très répandue a
+été, en particulier, reprise sous diverses formes par le _déisme_
+anglais; elle se rapproche, jusqu'à y toucher, de notre théorie
+moniste de l'évolution et ne l'abandonne que dans ce seul instant
+(celui de l'éternité!) où est venu à Dieu la pensée de créer. D'autres
+partisans du créatisme cosmologique admettent, au contraire, que «le
+Seigneur Dieu», non seulement a créé une fois la substance, mais en
+tant que «conservateur et régisseur du monde», continue d'agir sur ses
+destinées. Plusieurs variations de cette croyance se rapprochent
+tantôt du _Panthéisme_, tantôt du _théisme_ conséquent. Toutes ces
+formes (et autres semblables) de la croyance à la création sont
+inconciliables avec la loi de la conservation de la force et de la
+matière; celle-ci ne connaît pas de «commencement du monde».
+
+Il est particulièrement intéressant de voir que E. DU BOIS-REYMOND,
+dans son dernier discours (sur le _Néovitalisme_, 1894), a embrassé ce
+créatisme cosmologique (comme solution de la grande énigme de
+l'Univers); il dit: «La seule conception digne de la _toute-puissance
+divine_, c'est celle qui consiste à penser qu'elle a, de temps
+immémorial, créé, par _un seul acte de création_, toute la matière, de
+telle sorte qu'en vertu des lois inviolables qui lui sont inhérentes,
+partout où les conditions d'apparition et de durée de la vie seraient
+présentes, par exemple ici-bas sur terre, les êtres les plus simples
+apparaîtraient, desquels, sans autre intervention, sortirait la nature
+actuelle, depuis le bacille primitif jusqu'à la forêt de palmes,
+depuis le micrococcus originel jusqu'aux gracieuses attitudes d'une
+Suleima, jusqu'au cerveau d'un Newton! Ainsi nous sortirions de toutes
+les difficultés par _un jour de création_(!) et laissant de côté
+l'ancien et le nouveau vitalisme, nous admettrions que la Nature s'est
+produite mécaniquement.» Ici, comme lorsqu'il s'agissait de la
+question de la conscience, dans le discours de l'_Ignorabimus_, DU
+BOIS-REYMOND trahit, de la façon la plus éclatante, le peu de
+profondeur et de logique inhérents à sa conception moniste.
+
+
+=Création des choses particulières= (_Créatisme
+ontologique_).--D'après cette théorie individuelle de la création,
+encore aujourd'hui prédominante, Dieu n'a pas seulement produit le
+monde tout entier («de rien») mais encore toutes les choses
+particulières qui y sont renfermées. Dans le monde civilisé chrétien,
+c'est la légende primitive et sémitique de la Création, empruntée au
+premier livre de Moïse, qui prévaut aujourd'hui encore; même parmi les
+naturalistes modernes, elle trouve encore ici et là de croyants
+adeptes. Je l'ai critiquée en détail dans le premier chapitre de mon
+_Histoire de la Création naturelle_. On pourrait relever, comme
+d'intéressantes modifications de ce créatisme ontologique, les
+théories suivantes:
+
+I. _Création dualiste._--Dieu s'est borné à _deux actes de création_;
+d'abord il a créé le monde inorganique, la substance morte à laquelle
+seule s'applique la loi de l'énergie, aveugle et agissant sans but
+dans le mécanisme du monde corporel et des formations géologiques;
+plus tard, Dieu acquit l'intelligence et la communiqua aux
+dominantes, à ces forces intelligentes, s'efforçant vers un but, qui
+produisent et dirigent le développement des organismes (REINKE)[46].
+
+ [46] J. REINKE, _Die Welt als That_. 1899 S 451, 477.
+
+II. _Création trialistique._--Dieu a créé le monde en _trois actes
+principaux_: A. Création du Ciel (cas du monde supra-terrestre); B.
+Création de la terre (comme centre du monde) et de ses organismes; C.
+Création de l'homme (comme image de Dieu); ce dogme est encore
+aujourd'hui très répandu parmi les théologiens chrétiens et autres
+«savants»; on l'enseigne comme une vérité dans beaucoup d'écoles.
+
+III. _Création heptamérale._--La Création en sept jours, de _Moïse_.
+Bien que peu de savants, aujourd'hui, croient encore à ce mythe
+mosaïque, il se grave pourtant profondément, dès la première jeunesse,
+en même temps que l'enseignement de la Bible, dans l'esprit de nos
+enfants. Les divers essais, tentés surtout en Angleterre, pour mettre
+ce mythe d'accord avec la théorie de l'évolution, ont complètement
+échoué. Pour les sciences naturelles, ce mythe a pris une grande
+importance en ce que LINNÉ, lorsqu'il fonda son système de la nature,
+l'adopta et l'employa pour définir la notion d'_espèce_ organique
+(tenue par lui pour fixe): «Il y a autant d'espèces différentes
+d'animaux et de plantes, qu'au commencement du monde l'Être infini a
+créé d'espèces différentes»[47]. Ce dogme a été admis assez
+généralement jusqu'à DARWIN (1859), bien que, dès 1809, LAMARCK en ait
+exposé l'inadmissibilité.
+
+ [47] E. HAECKEL, _Histoire de la Créat. nat._, 9e édit.
+
+IV. _Création périodique._--Au commencement de chaque période
+géologique, toute la population animale et végétale est créée à
+nouveau, et à la fin de chaque période elle est anéantie par une
+catastrophe générale; il y a autant d'actes de création générale qu'il
+s'est succédé de périodes géologiques distinctes (théorie des
+catastrophes de CUVIER, 1818 et AGASSIZ, 1858). La paléontologie qui,
+lors de ses débuts, encore très incomplète (dans la première moitié
+du XIXe siècle), semblait prêter appui à cette théorie des créations
+successives du monde organique, l'a complètement réfutée par la suite.
+
+V. _Création individuelle._--Chaque homme, en particulier--de même que
+chaque animal et chaque plante en particulier--ne provient pas d'un
+acte naturel de reproduction, mais est créé par la grâce de Dieu («qui
+connaît toutes choses et qui a compté les cheveux sur notre tête»). On
+lit souvent, aujourd'hui encore, cette conception chrétienne de la
+Création, dans les journaux, en particulier aux annonces de naissance
+(«Hier, Dieu, dans sa bonté, nous a fait cadeau d'un fils qui se porte
+bien», etc.) Même dans les talents individuels, dans les avantages de
+nos enfants, nous constatons souvent, avec reconnaissance, les «dons
+spéciaux de Dieu» (mais nous ne le faisons pas, d'ordinaire, quand il
+s'agit des défauts héréditaires!).
+
+
+=Evolution= (_Genesio_, _Evolutio_).--Ce qu'avaient d'inadmissible les
+légendes relatives à la Création et la croyance au miracle qui s'y
+rattache a dû frapper de bonne heure les hommes capables de penser;
+aussi trouvons-nous, remontant à plus de deux mille ans, de nombreuses
+tentatives pour remplacer ces mythes par une théorie raisonnable et
+expliquer l'apparition du monde par des causes naturelles. Au premier
+rang, nous retrouvons ici les grands penseurs de l'école naturaliste
+ionienne, puis DÉMOCRITE, HÉRACLITE, EMPÉDOCLE, ARISTOTE, LUCRÈCE et
+autres philosophes de l'antiquité. Leurs premiers essais, encore
+imparfaits, nous surprennent en partie par leurs intuitions
+lumineuses, tant ils semblent les précurseurs des idées modernes.
+Cependant, il manquait à l'antiquité ce terrain solide de la
+spéculation scientifique qui n'a été conquis que par les innombrables
+observations et expériences des temps modernes. Pendant le moyen
+âge--et surtout sous la suprématie du papisme--la recherche
+scientifique est restée stationnaire. La torture et les bûchers de
+l'Inquisition veillaient à ce que la foi inconditionnée en la
+mythologie hébraïque de Moïse demeurât la réponse définitive aux
+questions concernant la Création. Même les phénomènes qui invitaient à
+l'observation immédiate des _faits_ embryologiques: le développement
+des animaux et des plantes, l'embryologie de l'homme, passaient
+inaperçus ou n'excitaient çà et là que l'intérêt de quelques
+observateurs ayant soif de savoir; mais leurs découvertes furent
+ignorées ou perdues. D'ailleurs, le chemin était à l'avance barré à
+toute vraie science du développement naturel, par la théorie régnante
+de la _préformation_, par le dogme que la forme et la structure
+caractéristiques de chaque espèce animale ou végétale sont déjà
+préformés dans le germe.
+
+
+=Théorie de l'évolution= (_Génétisme_, _Evolutisme_,
+_Evolutionnisme_).--La science que nous appelons aujourd'hui
+évolutionnisme (au sens le plus large) est, aussi bien dans son
+ensemble que dans ses diverses parties, l'enfant du XIIe siècle; elle
+est au nombre de ses créations les plus importantes et les plus
+brillantes. De fait, la notion d'évolution, encore presque inconnue au
+siècle dernier, est déjà devenue une pierre angulaire, solide, de
+notre conception de l'Univers. J'en ai exposé explicitement les
+principes dans des écrits antérieurs, surtout dans ma _Morphologie
+générale_ (1866), puis, sous une forme plus populaire, dans mon
+_Histoire de la création naturelle_ (1868), enfin, en ce qui concerne
+spécialement l'homme, dans mon _Anthropogénie_ (1874, 4e éd. 1891). Je
+me contenterai donc ici de passer rapidement en revue les progrès les
+plus importants accomplis par la doctrine de l'évolution au cours de
+notre siècle; elle se divise, d'après son objet, en quatre parties
+principales: elle étudie l'apparition naturelle: 1º du Cosmos, 2º de
+la terre, 3º des organismes vivants et 4º de l'homme.
+
+
+I. =Cosmogénie moniste.= Le premier qui ait essayé d'expliquer d'une
+manière simple la constitution et l'origine mécanique de tout le
+système cosmique, d'après les principes de NEWTON--c'est-à-dire par
+des lois physiques et mathématiques,--c'est KANT, dans son oeuvre de
+jeunesse, si célèbre: _Histoire naturelle générale et théorie du ciel_
+(1755). Malheureusement, cette oeuvre grandiose et hardie demeura 90
+ans presque inconnue; elle ne fut tirée du tombeau qu'en 1845 par A.
+DE HUMBOLDT qui lui donna droit de cité dans le premier volume de son
+_Cosmos_. Dans l'intervalle, le grand mathématicien français, LAPLACE,
+était arrivé, de son côté, à des théories analogues à celles de KANT
+et les avait développées, les appuyant sur les mathématiques, dans son
+_Exposition du système du monde_ (1796). Son oeuvre principale, la
+_Mécanique céleste_, parut il y a cent ans. Les principes de la
+Cosmogénie de KANT et de LAPLACE, qui sont les mêmes, reposent sur une
+explication mécanique du mouvement des planètes et sur l'hypothèse qui
+en découle, que tous les mondes proviennent originairement de
+nébuleuses qui se sont condensées. L'_Hypothèse des Nébuleuses_ ou
+_Théorie cosmologique des gaz_ a été très retouchée et complétée
+depuis, mais elle reste inébranlable, aujourd'hui encore, comme la
+meilleure des tentatives d'explication mécaniste et moniste de tout le
+système cosmique[48]. Elle a trouvé, en ces derniers temps, un
+important complément en même temps qu'une confirmation dans
+l'hypothèse que ce _processus cosmogonique_ n'aurait pas seulement eu
+lieu une fois, mais se serait reproduit périodiquement. Tandis que,
+dans certaines parties de l'espace infini, des nébuleuses en rotation
+donneraient naissance à de nouveaux mondes qui évolueraient, dans
+d'autres parties, au contraire, des mondes refroidis et morts venant à
+s'entrechoquer, se dissémineraient en poussière et retourneraient à
+l'état de nébuleuses diffuses.
+
+ [48] Cf. W. BOLSCHE, _Entwickelungsgeschichte der Natur_. Bd,
+ 1894.
+
+
+=Commencement et fin du monde.=--Presque toutes les cosmogénies
+anciennes et modernes et la plupart aussi de celles qui se rattachent
+à KANT et à LAPLACE, partaient de l'opinion régnante, que le monde
+avait eu un _commencement_. Ainsi, d'après une forme très répandue de
+l'hypothèse des «Nébuleuses», une énorme nébuleuse, faite d'une
+matière infiniment subtile et légère, se serait formée «au
+commencement», puis à un moment déterminé du temps («il y a de cela
+infiniment longtemps»), un mouvement de rotation aurait commencé dans
+cette nébuleuse. Le «premier commencement» de ce mouvement cosmogène
+une fois donné, les processus ultérieurs de formation des mondes, de
+différenciation des systèmes planétaires, etc., se déduisent alors
+avec certitude des principes mécaniques et il devient alors aisé de
+les fonder mécaniquement. Cette première _origine du mouvement_ est la
+seconde des «énigmes de l'Univers» de DU BOIS-REYMOND; il la déclare
+_transcendante_.
+
+Beaucoup d'autres naturalistes et philosophes ne peuvent pas davantage
+sortir de cette difficulté et se résignent en avouant qu'il faut
+admettre ici une première «impulsion surnaturelle», c'est-à-dire «un
+miracle».
+
+D'après nous, cette «seconde énigme de l'Univers» est résolue par
+l'hypothèse que le _mouvement_ est une propriété de la substance aussi
+immanente et _originelle_ que la _sensation_. Ce qui légitime cette
+hypothèse moniste, c'est d'abord la loi de substance et ensuite les
+grands progrès que l'astronomie et la physique ont faits dans la
+seconde moitié du XIXe siècle. Par _l'analyse spectrale_ de BUNSEN et
+de KIRCHHOFF (1860), nous avons non seulement acquis la preuve que les
+millions de mondes qui remplissent l'espace infini sont faits de la
+même matière que notre soleil et notre terre--mais encore qu'ils se
+trouvent à des stades différents d'évolution; nous avons même, grâce à
+l'auxiliaire de l'analyse spectrale, acquis des connaissances sur les
+mouvements et les distances des astres, que le télescope seul était
+impuissant à nous fournir. Enfin le _télescope_ lui-même a été très
+perfectionné et, avec l'aide de la _photographie_, nous a permis de
+faire une masse de découvertes astronomiques, qu'on ne pouvait même
+pas soupçonner au début du siècle. En particulier, nous avons appris
+à comprendre la grande importance des petits corps célestes semés par
+milliards dans l'espace entre les étoiles plus grandes, en apprenant à
+mieux connaître les comètes et les étoiles filantes, les
+agglomérations d'étoiles et les nébuleuses.
+
+Nous savons également aujourd'hui que les _orbites_ tracées par des
+millions de corps célestes sont _variables_ et en partie irrégulières,
+tandis qu'on admettait, autrefois, que les systèmes planétaires
+étaient constants et que les sphères en rotation décrivaient leurs
+courbes avec une éternelle régularité. L'astrophysique doit aussi
+d'importants aperçus aux progrès immenses accomplis dans d'autres
+domaines de la physique, surtout en optique et en électricité, ainsi
+qu'à la théorie de l'éther, amenée par ces progrès. Enfin, et avant
+tout, réapparaît ici, comme constituant le plus grand progrès accompli
+vers la connaissance de la nature, _l'universelle loi de substance_.
+Nous savons maintenant que partout, dans les espaces les plus
+lointains, cette loi a la même valeur absolue que dans notre système
+planétaire, qu'elle vaut dans le plus petit coin de notre terre comme
+dans la plus petite cellule de notre corps. Nous avons le droit (et
+nous sommes logiquement forcés) d'admettre cette importante hypothèse,
+que la conservation de la matière et de l'énergie a existé de tous
+temps aussi universellement qu'elle régit tout aujourd'hui sans
+exception. _De toute éternité, l'Univers infini a été, est et restera
+soumis à la loi de substance_.
+
+De tous ces immenses progrès de l'astronomie et de la physique qui
+s'éclairent et se complètent l'un l'autre, une série de conclusions
+infiniment importantes découlent relativement à la composition et à
+l'évolution du Cosmos, à la stabilité et à la variabilité de la
+substance. Nous les résumerons brièvement dans les thèses suivantes:
+I. L'_espace_ est infiniment grand et illimité; il n'est jamais vide
+mais partout rempli de substance. II. Le _temps_ est de même infini et
+illimité; il n'a ni commencement ni fin, c'est l'éternité. III. La
+_substance_ se trouve partout et en tous temps dans un état de
+mouvement et de changement ininterrompu; nulle part ne règne le repos
+parfait; mais en même temps la quantité infinie de matière demeure
+aussi invariable que celle de l'énergie éternellement changeante. IV.
+Le mouvement éternel de la substance dans l'espace est un cercle
+éternel, avec des phases d'évolution se répétant périodiquement. V.
+Ces phases consistent en une alternance périodique de _conditions
+d'agrégat_, la principale étant la différenciation primaire de la
+masse et de l'éther (l'ergonomie de la matière pondérable et
+impondérable). VI. Cette différenciation est fondée sur une
+_condensation_ croissante de la matière, la formation d'innombrables
+petits centres de condensation dont les causes efficientes sont les
+propriétés originelles immanentes à la substance: le sentiment et
+l'effort. VII. Tandis que dans une partie de l'espace, par ce
+processus pyknotique, de petits corps célestes, puis de plus grands,
+se produisent et que l'éther qui est entre eux augmente de
+tension--dans l'autre partie de l'espace, le processus inverse se
+produit en même temps: la _destruction_ des corps célestes qui
+viennent à s'entrechoquer. VIII. Les sommes inouïes de chaleur
+produites, dans ces processus mécaniques par le choc des corps
+célestes en rotation, sont représentées par les nouvelles forces vives
+qui amènent le mouvement des masses de poussière cosmique engendrées,
+ainsi que la _néoformation_ de sphères en rotation: le jeu éternel
+recommence à nouveau. Notre mère, la Terre, elle aussi, issue il y a
+des millions de milliers d'années d'une partie du système solaire en
+rotation,--après que de nouveaux millions de milliers d'années se
+seront écoulés, se glacera à son tour, et après que son orbite aura
+toujours été se rétrécissant, elle se précipitera dans le soleil.
+
+Pour comprendre clairement l'universel processus d'évolution cosmique,
+ces aperçus modernes sur l'alternance périodique de la disparition et
+de la néoformation des mondes, que nous devons aux immenses progrès
+de la physique et de l'astronomie moderne,--me paraissent
+particulièrement importants, à côté de la loi de substance. Notre
+mère, la _Terre_, se réduit alors à la valeur d'une minuscule
+«poussière de soleil», pareille aux autres incalculables millions de
+ces poussières qui se pourchassent dans l'espace infini: Notre propre
+_Etre humain_ qui, dans son délire de grandeur anthropistique, s'adore
+comme l'image de Dieu, retombe au rang de mammifère placentalien,
+lequel n'a pas plus de valeur pour l'Univers tout entier, que la
+fourmi ou l'éphémère, que l'infusoire microscopique ou le plus infime
+bacille. Nous autres, hommes, nous ne sommes encore que des stades
+d'évolution passagers de l'éternelle substance, des formes
+phénoménales individuelles de la matière et de l'énergie, dont nous
+comprenons le néant quand nous nous plaçons en regard de l'espace
+infini et du temps éternel.
+
+
+=Espace et Temps.=--Depuis que KANT a fait, des notions d'Espace et de
+Temps, de simples «formes de l'intuition»--de l'espace, la forme
+externe, du temps l'interne--une lutte ardente s'est élevée au sujet
+de ces importants problèmes de la connaissance, qui dure encore
+aujourd'hui. Une grande partie des métaphysiciens modernes se sont
+convaincus de cette opinion, qu'on devait attribuer à l'«acte
+critique» de Kant, comme point de départ d'une «théorie de la
+connaissance purement idéaliste», la plus grande importance et qu'elle
+réfutait l'opinion naturelle du bon sens humain qui croit à la
+_réalité de l'espace et du temps_. Cette conception exclusive et
+ultra-idéaliste des deux notions capitales est devenue la source des
+plus grosses erreurs; elle ne voit pas que KANT, dans sa proposition,
+n'abordait qu'un côté du problème, le côté _subjectif_, mais
+reconnaissait l'autre, le côté _objectif_ comme tout aussi légitime;
+il dit: «L'espace et le temps possèdent la _réalité empirique_, mais
+l'_idéalité transcendentale_». Notre monisme moderne peut fort bien
+accepter cette proposition de KANT, mais non pas la prétention
+exclusive de certains à ne relever que le côté subjectif du problème;
+car la conséquence logique de ceci, c'est l'absurde idéalisme qui
+atteint son comble avec cette proposition de BERKELEY: «Les corps ne
+sont que des représentations; leur existence réelle consiste à être
+perçus». Cette proposition devrait s'énoncer ainsi: «Les corps ne
+sont, pour ma conscience personnelle, que des représentations; leur
+existence est aussi réelle que celle des organes de ma pensée, à
+savoir des cellules ganglionnaires des hémisphères qui recueillent les
+impressions faites par les corps extérieurs sur mes organes sensoriels
+et en les associant, forment les représentations». De même que je
+révoque en doute, ou même que je nie la «réalité de l'espace et du
+temps», de même je peux nier celle de ma propre conscience; dans le
+délire fébrile, l'hallucination, le rêve, les cas de double
+conscience, je tiens pour vraies des représentations qui ne sont pas
+réelles, mais ne sont que des «imaginations»; je prends même ma propre
+personne pour une autre; le célèbre _cogito ergo sum_ n'a plus ici de
+valeur. Par contre, la _réalité de l'espace et du temps_ est
+aujourd'hui définitivement prouvée par le progrès même de notre
+conception, que nous devons à la loi de substance et à la cosmogénie
+moniste. Après avoir heureusement dépouillé l'inadmissible notion d'un
+«espace vide», il nous reste comme infini _médium emplissant
+l'espace_, la _matière_ et cela sous ses deux formes: «l'_éther_ et la
+_masse_». Et, de même, nous considérons comme le «devenir _emplissant
+le temps_», le mouvement éternel ou _énergie_ génétique, qui s'exprime
+par l'_évolution_ ininterrompue de la substance, par le _perpetuum
+mobile_ de l'_Univers_.
+
+
+=Universum perpetuum mobile.=--Puisque tout corps qui se meut continue
+de se mouvoir tant qu'il n'en est pas empêché par des obstacles
+extérieurs, il était naturel que l'homme eût l'idée, depuis des
+milliers d'années, de construire des appareils qui, une fois mis en
+mouvement, continuassent à se mouvoir toujours de même. On ne voyait
+pas que tout mouvement rencontre des obstacles extérieurs et s'éteint
+graduellement si une nouvelle impulsion ne survient pas du dehors, si
+une nouvelle force ne s'ajoute pas qui l'emporte sur les obstacles.
+C'est ainsi, par exemple, qu'un pendule oscillant se mouvrait
+éternellement de droite à gauche avec la même vitesse, si la
+résistance de l'air et le frottement au point de suspension
+n'éteignaient graduellement la force vive, mécanique, de son mouvement
+pour la transformer en chaleur. Nous devons lui imprimer une nouvelle
+force mécanique par une nouvelle impulsion (ou, s'il s'agit de
+l'horloge à pendule, en remontant le poids). C'est pourquoi la
+construction d'une machine qui, sans secours extérieur, produirait un
+surplus de travail, par lequel elle se maintiendrait d'elle-même
+toujours en marche, est chose impossible. Toutes les tentatives faites
+pour créer un pareil _perpetuum mobile_, étaient d'avance condamnées à
+échouer; la connaissance de la loi de substance démontrait d'ailleurs,
+théoriquement, l'impossibilité de cette entreprise.
+
+Mais il n'en va plus de même quand nous envisageons le _cosmos_ comme
+un Tout, l'infini Tout cosmique, conçu éternellement en mouvement.
+Nous nommons la matière infinie qui, objectivement le remplit, d'après
+notre conception subjective, _espace_; son éternel mouvement qui,
+objectivement, représente une évolution périodique revenant sur
+elle-même, est ce que nous appelons subjectivement le _temps_. Ces
+deux «formes de l'intuition» nous convainquent de l'infinité et de
+l'éternité du Cosmos. Mais par là nous reconnaissons en même temps que
+l'_Univers_ tout entier, lui-même, est un _perpetuum mobile_
+embrassant tout. Cette infinie et éternelle «machine du Cosmos» se
+maintient dans un mouvement éternel et ininterrompu parce que
+l'infiniment grande _somme_ d'énergie actuelle et potentielle reste
+éternellement la même. La loi de la conservation de la force démontre
+donc que l'idée du _perpetuum mobile_ est aussi vraie et d'une
+importance aussi fondamentale, en ce qui concerne le cosmos _tout_
+_entier_, qu'elle est impossible en ce qui concerne l'action isolée
+d'une _partie_ de celui-ci. Par là se trouve encore réfutée la théorie
+de l'_entropie_.
+
+
+=Entropie du Cosmos.=--Le pénétrant fondateur de la _Théorie mécanique
+de la Chaleur_ (1850), CLAUSIUS, résumait ce qu'il y avait de plus
+essentiel dans cette importante théorie dans deux propositions
+principales. La première est celle-ci: _L'énergie du Cosmos est
+constante_; cette proposition forme la moitié de notre loi de
+substance, le «principe de l'énergie». La seconde affirme: _L'entropie
+du Cosmos tend vers un maximum_; cette seconde proposition est, à
+notre avis, aussi erronée que la première était juste. D'après
+CLAUSIUS, l'énergie totale du Cosmos se compose de deux parties, dont
+l'une (en tant que chaleur à une haute température, énergie mécanique,
+électrique, chimique, etc.) est encore partiellement convertible en
+travail, tandis que l'autre, au contraire, ne l'est pas; celle-ci, qui
+est déjà de l'énergie transformée en chaleur et accumulée dans des
+corps plus froids, est perdue sans retour pour la production
+ultérieure du travail. Cette partie d'énergie inemployée, qui ne peut
+plus être transformée en travail mécanique, est ce que CLAUSIUS
+appelle _entropie_ (c'est-à-dire la force employée à l'intérieur);
+elle croît continuellement aux dépens de l'autre partie. Mais comme
+journellement, une partie de plus en plus grande de l'énergie
+mécanique du Cosmos se transforme en chaleur et que celle-ci ne peut
+pas, réciproquement, revenir à sa première forme,--alors la quantité
+totale (infinie) de chaleur et d'énergie doit se disperser et diminuer
+de plus en plus. Toutes les différences de température devraient, en
+fin de compte, s'évanouir, et la chaleur, toute à l'état fixé, devrait
+être répartie également dans un unique et inerte morceau de matière
+congelée; toute vie et tout mouvement organiques auraient cessé
+lorsque serait atteint ce _maximum d'entropie_; ce serait la vraie
+«fin du monde». Si cette théorie de l'entropie était exacte, il
+faudrait qu'à cette _fin du monde_ qu'on admet, correspondît aussi un
+_commencement_, un _minimum d'entropie_ dans lequel les différences de
+température des parties distinctes de l'Univers eussent atteint leur
+maximum. Ces deux idées, d'après notre conception moniste et
+rigoureusement logique du processus cosmogénétique éternel, sont aussi
+inadmissibles l'une que l'autre; toutes deux sont en contradiction
+avec la loi de substance. Le monde n'a pas plus commencé qu'il ne
+finira. De même que l'univers est infini, de même il restera
+éternellement en mouvement; la force vive se transforme en force de
+tension et inversement, par un processus ininterrompu; et la somme de
+cette énergie potentielle et actuelle reste toujours la même. La
+seconde proposition de la théorie mécanique de la chaleur contredit la
+première et doit être sacrifiée.
+
+Les défenseurs de l'entropie la soutiennent, par contre, à juste
+titre, tant qu'ils n'ont en vue que des processus _particuliers_ dans
+lesquels, _dans certaines conditions_, la chaleur fixée ne peut plus
+être transformée en travail. C'est ainsi, par exemple, que dans la
+machine à vapeur, la chaleur ne peut être transformée en travail
+mécanique que lorsqu'elle passe d'un corps plus chaud (la vapeur) à un
+plus froid (l'eau fraîche), mais non inversement. Mais dans le grand
+_Tout_ du Cosmos, les choses se passent bien autrement; des conditions
+sont données, cette fois, qui permettent aussi la transformation
+inverse de la chaleur latente en travail mécanique. C'est ainsi, par
+exemple, que lorsque deux corps célestes viennent à s'entrechoquer,
+animés chacun d'une vitesse inouïe, des quantités énormes de chaleur
+sont mises en liberté, tandis que les masses, réduites en poussière,
+sont disséminées et répandues dans l'espace. Le jeu éternel des masses
+en rotation avec condensation des parties, grossissement en forme de
+sphères de nouveaux petits météorites, réunion de ceux-ci pour en
+constituer de plus grosses, etc., recommence alors à nouveau[49].
+
+ [49] ZEHNDER. _Die Mechanik des Weltalls_, 1897.
+
+
+II. =Géogénie moniste.=--L'histoire de l'évolution de la terre, sur
+laquelle nous allons jeter ici un rapide coup d'oeil, ne forme qu'une
+infiniment petite partie de celle du Cosmos. Elle a été, il est vrai,
+comme cette dernière, depuis des milliers d'années, l'objet des
+spéculations philosophiques et, plus encore, de la fantaisie
+mythologique; mais elle n'est devenue objet de science que beaucoup
+plus récemment et date, presque tout entière, de notre XIXe siècle. En
+principe, la nature de la terre, en tant que planète tournant autour
+du soleil, était déjà déterminée par le système de COPERNIC (1543);
+GALILÉE, KEPLER et autres grands astronomes ont fixé mathématiquement
+sa distance du soleil, la loi de son mouvement, etc. Déjà, d'ailleurs,
+la cosmogénie de KANT et de LAPLACE s'était engagée dans la voie qui
+montrait comment la terre provenait de la mère-soleil. Mais l'histoire
+ultérieure de notre planète, les transformations de sa superficie, la
+formation des continents et des mers, des montagnes et des déserts:
+tout cela, à la fin du XVIIIe siècle et dans les vingt premières
+années du XIXe, n'avait fait que bien peu l'objet de sérieuses
+recherches scientifiques; on se contentait, le plus souvent, de
+suppositions assez incertaines ou bien on admettait les
+traditionnelles légendes relatives à la création; c'était surtout, ici
+encore, la croyance en l'histoire mosaïque de la création qui barrait,
+par avance, la route qui eût conduit les recherches indépendantes à la
+connaissance de la vérité.
+
+Ce n'est qu'en 1822 que parut une oeuvre importante, dans laquelle
+était employée, pour l'étude scientifique de l'histoire de la terre,
+cette méthode qu'on reconnut bientôt après être de beaucoup
+la plus féconde, _la méthode ontologique_ ou _le principe de
+l'actualisme_[50]. Elle consiste à étudier minutieusement les
+phénomènes du _présent_ et à s'en servir pour expliquer les processus
+historiques analogues du _passé_. La Société des sciences de Göttingue
+avait en outre (1818) promis un prix à «l'étude la plus approfondie
+et la plus compréhensive sur les changements de la surface de la terre
+dont on peut trouver la preuve dans l'histoire et sur l'application
+qu'on peut faire des données ainsi acquises à l'étude des révolutions
+terrestres qui échappent au domaine de l'histoire.» Cette importante
+question de concours fut résolue par K. HOFF de Gotha, dans son
+excellent ouvrage: _Histoire des changements naturels de la surface de
+la terre, démontrés par la tradition_ (4 vol. 1822-1834). La _méthode
+ontologique_ ou _actualiste_, fondée par lui, fut appliquée avec une
+portée plus vaste et un immense succès au domaine tout entier de la
+_géologie_ par le grand géologue anglais C. LYELL; _les Principes de
+géologie_ (1830) de celui-ci furent la base solide sur laquelle
+l'histoire ultérieure de la terre continua de construire avec un si
+éclatant succès[51]. Les importantes recherches géogénétiques d'AL.
+HUMBOLDT et L. BUCH, de G. BISCHOF et E. SUSS, ainsi que celles de
+beaucoup d'autres géologues modernes, s'appuient sur les solides bases
+empiriques et sur les principes spéculatifs, dont nous sommes
+redevables aux recherches de H. KOFF et de CH. LYELL qui ont frayé la
+voie; ils ont dégagé la voie à la science pure, fondée sur la raison,
+dans le domaine de l'histoire de la terre; ils ont éloigné les
+puissants obstacles qu'ici aussi la fantaisie mythologique et la
+tradition religieuse avaient entassés, surtout la Bible et la
+mythologie chrétienne fondée sur elle. J'ai déjà parlé, dans la
+sixième et la quinzième leçon de mon _Histoire de la Création
+naturelle_, des grands mérites de CH. LYELL et des rapports qui
+existaient entre lui et son ami CH. DARWIN; quant à une étude plus
+approfondie de l'histoire de la terre et des immenses progrès que la
+géologie dynamique et historique a faits en notre siècle, je renvoie
+aux ouvrages connus de SUSS, NEUMAYR, CREDNER et J. WALTHER.
+
+ [50] J. WALTHER, _Einleit. in die Geologie als historische
+ Wissenschaft_, 1893. S. XIV.
+
+ [51] Cf. M. NEUMAYR, _Erdgeschichte_, 2te Aufl. 1895.
+
+Il faut avant tout distinguer deux parties principales dans
+l'histoire de la terre: la _géogénie anorganique_ et l'_organique_;
+cette dernière commence avec la première apparition des êtres vivants
+à la surface du globe. L'_histoire anorganique_ de la terre, période
+la plus ancienne, s'est écoulée pareille à celle des autres planètes
+de notre système solaire; tous ils se sont détachés de l'équateur du
+corps solaire en rotation, sous forme d'anneaux nébuleux qui se
+condensèrent graduellement en mondes indépendants. De la nébuleuse
+gazeuse est sortie, par refroidissement, la terre en ignition, après
+quoi s'est produite à sa superficie, par un progressif rayonnement de
+chaleur, la mince _écorce_ solide que nous habitons. C'est seulement
+après qu'à la surface la température se fût abaissée jusqu'à un
+certain degré, que la première goutte d'eau liquide put se former au
+milieu de l'enveloppe vaporeuse qui l'entourait: c'était la condition
+la plus importante pour l'apparition de la vie organique. Bien des
+millions d'années se sont écoulés--en tous cas plus de cent--depuis
+que cet important processus de la formation de l'eau s'est produit,
+nous conduisant ainsi à la troisième partie de la cosmogénie, à la
+_biogénie_.
+
+
+III. =Biogénie moniste.=--La troisième phase de l'évolution du monde
+commence avec la première apparition des organismes sur notre globe
+terrestre et se prolonge depuis lors, sans interruption, jusqu'à nos
+jours. Les grandes énigmes de l'Univers qui se posent à nous, dans
+cette intéressante partie de l'histoire de la terre, passaient encore,
+au commencement du XIXe siècle, pour insolubles, ou du moins pour si
+difficiles que leur solution semblait reculer dans un lointain avenir;
+à la fin du siècle, nous pouvons dire, avec un orgueil légitime,
+qu'elles sont résolues en _principe_ par la _biologie_ moderne et son
+_transformisme_; et même, beaucoup de phénomènes isolés de ce
+merveilleux «royaume de la vie», s'expliquent aujourd'hui physiquement
+d'une manière aussi parfaite que n'importe quel phénomène physique
+très connu, de la nature inorganique. Le mérite d'avoir fait le
+premier pas, si gros de conséquences, sur cette route difficile et
+d'avoir montré la route vers la solution moniste de tous les problèmes
+biologiques,--revient au profond naturaliste français J. LAMARCK; il
+publia en 1809, l'année même où naissait CH. DARWIN, sa _Philosophie
+zoologique_ si riche en aperçus. Cette oeuvre originale est non
+seulement un essai grandiose d'explication de tous les phénomènes de
+la vie organique d'un point de vue unique et physique, c'est, en
+outre, un chemin frayé, le seul qui puisse conduire à la solution de
+la plus difficile énigme de ce domaine: du problème de l'apparition
+naturelle des espèces organiques. LAMARCK, qui possédait des
+connaissances empiriques aussi étendues en zoologie qu'en botanique,
+ébaucha ici, pour la première fois les principes de la _théorie de la
+descendance_; il montra comment les innombrables formes des règnes
+animal et végétal proviennent, par transformations graduelles, de
+formes ancestrales communes, des plus simples, et comment les
+changements graduels de forme, produits par l'action de l'_adaptation_
+contrebalancée par celle de l'_hérédité_, ont amené cette lente
+transmutation.
+
+Dans la cinquième leçon de mon _Histoire de la Création naturelle_,
+j'ai apprécié les mérites de LAMARCK comme ils méritaient de l'être,
+dans la sixième et la septième, j'en ai fait autant pour ceux de CH.
+DARWIN (1859). Grâce à lui, cinquante ans plus tard, non seulement
+tous les principes importants de la théorie de la descendance étaient
+posés irréfutablement, mais, en outre, grâce à l'introduction de la
+_Théorie de la sélection_, les lacunes laissées par son devancier
+étaient comblées par Darwin. Le succès que, malgré tous ses mérites,
+LAMARCK n'avait pu obtenir, échut libéralement à DARWIN; son ouvrage
+qui fait époque, sur _l'Origine des Espèces au moyen de la sélection
+naturelle_ a révolutionné de fond en comble toute la biologie moderne
+en ces quarante dernières années, et l'a élevée à une hauteur qui ne
+le cède en rien à celle des autres sciences naturelles. DARWIN _est
+devenu le_ _Copernic du monde organique_, ainsi que je m'exprimais
+déjà en 1868 et ainsi que E. DU BOIS-REYMOND le faisait quinze ans
+après, répétant mes paroles (Cf. _Monisme_).
+
+
+IV. =Anthropogénie moniste.=--Nous pouvons considérer, nous autres
+hommes, comme la quatrième et dernière période de l'évolution
+cosmique, celle pendant laquelle notre propre race a évolué. Déjà
+LAMARCK (1809) avait clairement reconnu que cette évolution ne se
+pouvait raisonnablement concevoir que par une solution naturelle, la
+_descendance du Singe_ en tant que Mammifère le plus proche. HUXLEY
+montra ensuite (1863), dans son célèbre mémoire sur _La place de
+l'homme dans la nature_--que cette importante hypothèse était une
+conséquence nécessaire de la théorie de la descendance et qu'elle
+s'appuyait sur des faits très probants de l'anatomie, de l'embryologie
+et de la paléontologie; il tenait cette «question essentielle entre
+toutes les questions» pour résolue en principe. DARWIN la traita
+ensuite, de divers points de vue et de façon remarquable dans son
+ouvrage sur _La descendance de l'homme et la sélection sexuelle_
+(1871). J'avais moi-même, dans ma _Morphologie générale_, (1866),
+consacré un chapitre spécial à cet important problème de la
+descendance. En 1874 je publiai mon _Anthropogénie_ dans laquelle,
+pour la première fois, est menée à bonne fin la tentative de suivre la
+descendance de l'homme à travers la série entière de ses aïeux,
+jusqu'aux plus anciennes formes archigones de Monères; je me suis
+appuyé également sur les trois grandes branches de la phylogénie:
+l'anatomie comparée, l'ontogénie et la paléontologie (4e éd. 1891). Ce
+que nous avons encore acquis en ces dernières années, grâce aux
+nombreux et importants progrès des études anthropogénétiques,--j'ai
+essayé de le montrer dans la conférence que j'ai faite, en 1898, au
+Congrès international de zoologie tenu à Cambridge, sur l'état actuel
+de nos connaissances relativement à l'origine de l'homme. (Bonn 7e éd.
+1899, trad. franç, par le Dr Laloy.)
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+Unité de la nature.
+
+ ÉTUDES MONISTES SUR L'UNITÉ MATÉRIELLE ET ÉNERGÉTIQUE DU
+ COSMOS.--MÉCANISME ET VITALISME.--BUT, FIN ET HASARD.
+
+ Tous les corps naturels connus, animés ou inanimés, concordent
+ dans toutes leurs propriétés essentielles. Les différences qui
+ existent entre ces deux grands groupes de corps (les organiques
+ et les inorganiques), quant à la forme et aux fonctions, sont
+ simplement la suite nécessaire de leur différente composition
+ chimique. Les phénomènes caractéristiques de mouvement et de
+ forme de la vie organique ne sont pas la manifestation d'une
+ _force vitale_ spéciale, mais simplement les modes d'activité
+ (immédiate ou médiate) des corps albuminoïdes (combinaisons du
+ _plasma_) et autres combinaisons plus compliquées du _carbone_.
+
+ _Morphologie générale_ (1866).
+
+
+
+
+SOMMAIRE DU CHAPITRE XIV
+
+ Monisme du Cosmos.--Unité foncière de la nature organique et de
+ l'inorganique.--Théorie carbogène.--Hypothèse de la
+ procréation primitive (archigonie).--Causes mécaniques et
+ causes finales.--Mécanique et téléologie chez Kant.--La fin
+ dans la nature organique et dans l'inorganique.--Vitalisme,
+ force vitale, néovitalisme,
+ dominantes.--Dystéléologie.--Théorie des organes
+ rudimentaires.--Absence de finalité et imperfection de la
+ nature.--Tendance vers un but, chez les corps organiques.--Son
+ absence dans l'ontogénèse et dans la psychogénèse.--Idées
+ platoniciennes.--Ordre moral du monde: on n'en peut démontrer
+ l'existence ni dans l'histoire organique de la terre, ni dans
+ celle des Vertébrés, ni dans celle des
+ peuples.--Providence.--But, fin et hasard.
+
+
+LITTÉRATURE
+
+ P. HOLBACH.--_Système de la nature._ Paris, 1770.
+
+ H. HELMHOLZ.--_Populaere wissensch. Vortraege._ I-III, Heft.
+
+ W. R. GROVE.--_Die Verwandschaft der Naturkraefte._ 1871.
+
+ PH. SPILLER.--_Die Entstehung der Welt und die Einheit der
+ Naturkraefte. Populaere Kosmogenie._ Berlin, 1870.
+
+ PH. SPILLER.--_Die Urkraft des Weltalls nach ihrem Wesen und
+ Wirken auf allen Naturgebieten._ 1876.
+
+ C. NAEGELI.--_Mechanisch-physiologische Theorie der
+ Abstammungslehre._ München, 1884.
+
+ L. ZEHNDER.--_Die Entstehung des Lebens, aus mechanischen
+ Grundlagen entwickelt._ 1899.
+
+ E. HAECKEL.--_Allgem. Untersuchungen über die Natur und erste
+ Entstehung der Organismen, ihr Verhaeltniss zu den Anorganen und
+ ihre Eintheilung in Thiere und Pflanzen._ 2tes Buch der
+ _Generellen Morphologie_, Bd. I. S. 109-238, 1866.
+
+ KOSMOS.--_Zeitschrift für einheitliche Weltanschauung auf Grund
+ der Entwicklungslehre. Unter Mitwirkung von Ch. Darwin und E.
+ Haeckel, herausgegeben von E. Krause._ Bd. I-XIX, 1877-1886.
+
+
+La loi de substance nous fournit avant tout la preuve de ce fait
+fondamental que toute la force de la nature peut être, médiatement ou
+immédiatement transformée en une autre. L'énergie mécanique et la
+chimique, le son et la chaleur, la lumière et l'électricité, sont
+convertibles l'un en l'autre et ne nous apparaissent que comme des
+aspects phénoménaux différents d'une seule et même force originelle,
+l'_énergie_. Il s'en déduit le principe important de l'_Unité de
+toutes les forces de la Nature_ ou du _Monisme de l'énergie_. Dans
+tout le domaine des sciences physico-chimiques, ce principe
+fondamental est universellement adopté, en tant qu'il s'applique aux
+corps naturels inorganiques.
+
+Il semble en aller autrement dans le monde organique, dans le domaine
+riche et varié de la vie. Sans doute, il est visible ici aussi qu'une
+_grande partie_ des phénomènes vitaux sont ramenables immédiatement à
+l'énergie mécanique ou chimique, à des effets d'électricité ou
+d'optique. Mais pour une autre partie de ces phénomènes, la chose est
+contestée aujourd'hui encore, surtout en ce qui concerne l'énigme de
+la _vie psychique_, en particulier de la conscience. Le grand mérite
+de la théorie moderne de l'_évolution_, c'est précisément d'avoir jeté
+un pont entre ces deux domaines, en apparence distincts. Nous en
+sommes venus, maintenant, à la conviction nette que tous les
+phénomènes de la vie _organique_, eux aussi, sont soumis à la loi
+universelle de substance, tout comme les phénomènes anorganiques qui
+se passent dans l'infini Cosmos.
+
+
+=L'Unité de la Nature= qui s'en déduit, la défaite du dualisme
+d'autrefois, est certainement une des plus belles conquêtes de notre
+moderne _génétique_. J'ai déjà cherché, il y a trente-trois ans, à
+démontrer très explicitement ce _Monisme du Cosmos_, cette foncière
+«unité de la Nature organique et de l'inorganique», en soumettant à un
+examen critique et à une comparaison minutieuse, la concordance que
+présentent les deux grands règnes quant aux matériaux premiers, aux
+formes et aux forces[52]. J'ai donné un court extrait des résultats
+obtenus dans la quinzième leçon de mon _Histoire de la Création
+naturelle_. Tandis que les idées exposées là sont admises aujourd'hui
+par la plus grande majorité des philosophes, de plusieurs côtés on a
+voulu essayer, en ces derniers temps, de les combattre et de rétablir
+l'ancienne opposition entre deux domaines distincts de la Nature. Le
+plus rigoureux de ces essais est l'ouvrage récemment paru du botaniste
+REINKE: _Le monde comme action_[53]. L'auteur y défend, avec une
+clarté et une rigueur logique dignes d'éloges, le _pur dualisme
+cosmologique_ et démontre en même temps lui-même combien la conception
+téléologique qu'on y veut rattacher, est insoutenable. Dans le domaine
+tout entier de la Nature inorganique n'agiraient que des forces
+physiques et chimiques, tandis que dans celui de la Nature organique
+se joindraient aux précédentes des «forces intelligentes», les forces
+directrices ou _dominantes_. La loi de substance n'aurait de valeur
+que dans le premier groupe, non dans le second. Au fond, il s'agit
+encore ici de la vieille opposition entre la conception _mécanique_ et
+la _téléologique_. Avant d'aborder celle-ci, indiquons brièvement deux
+autres théories qui sont, à mon avis, très précieuses pour résoudre
+ces importants problèmes: la théorie carbogène et la théorie de la
+procréation primitive.
+
+ [52] HAECKEL. _Generelle Morphologie der Organismen._ 1866, 2tes
+ Buch, 5tes Kap.
+
+ [53] F. REINKE. _Die Welt als That._ Berlin 1899.
+
+
+=Théorie carbogène.=--La chimie physiologique, par d'innombrables
+analyses, a établi au cours de ces quarante dernières années, les cinq
+faits suivants: I. Dans les corps naturels organiques il n'entre pas
+d'éléments qui ne soient pas inorganiques; II. Les combinaisons
+d'éléments, particulières aux organismes et qui déterminent leurs
+«phénomènes vitaux», consistent toutes en composés de plasma, du
+groupe des albuminoïdes; III. La vie organique elle-même est un
+processus physico-chimique, fondé sur des échanges nutritifs entre ces
+plasmas albuminoïdes; IV. L'élément qui seul est capable de construire
+ces albuminoïdes complexes en se combinant à d'autres éléments
+(oxygène, hydrogène, azote, soufre), c'est le carbone; V. Ces
+combinaisons de plasma à base de carbone se distinguent de la plupart
+des autres combinaisons chimiques par leur structure moléculaire très
+complexe, par leur instabilité et par l'état gonflé de leurs agrégats.
+M'appuyant sur ces cinq faits fondamentaux, j'avais posé, il y a
+trente-trois ans, la _Théorie carbogène_ suivante: «Seules, les
+propriétés caractéristiques, physico-chimiques du carbone--et
+principalement son état d'agrégat semi-liquide, ainsi que la facilité
+avec laquelle se détruisent ses combinaisons, ses très complexes
+albuminoïdes,--sont les causes mécaniques de ces phénomènes moteurs
+particuliers qui distinguent les organismes des corps inorganisés,
+ensemble de phénomènes qu'on désigne du nom de «vie» (_Hist. de la
+Créat. Nat._, p. 357). Bien que cette «théorie carbogène» ait été
+violemment attaquée par divers biologistes, aucun cependant n'a pu
+jusqu'ici proposer à sa place une meilleure théorie moniste.
+Aujourd'hui que nous connaissons bien mieux et plus à fond les
+conditions physiologiques de la vie cellulaire, la physique et la
+chimie du plasma vivant, nous pouvons poser la théorie carbogène plus
+explicitement et plus sûrement qu'il ne nous était possible de le
+faire il y a trente-trois ans.
+
+
+=Archigonie ou procréation primitive.=--Le vieux concept de
+_procréation_ (génération spontanée ou équivoque) est encore employé
+aujourd'hui dans des sens très différents; l'obscurité de ce terme et
+son application contradictoire à des hypothèses anciennes et modernes,
+toutes différentes, sont précisément causes que cet important problème
+compte parmi les questions les plus confuses et les plus débattues des
+sciences naturelles. Je limite le terme de procréation--_archigonie_
+ou _abiogénèse_--à la première apparition du plasma vivant succédant
+aux combinaisons anorganiques du carbone desquelles il est issu et je
+distingue deux périodes principales dans ce _Commencement de
+biogénèse_: «I. L'_Autogonie_, l'apparition de corps plasmiques des
+plus simples dans un liquide formateur inorganique, et II. la
+_Plasmogonie_, l'individualisation en organismes primitifs, de ces
+combinaisons de plasma, sous forme de _monères_. J'ai traité si à fond
+ces problèmes importants mais très difficiles, dans le chapitre XV de
+mon _Histoire de la Création Naturelle_,--que je peux me contenter d'y
+renvoyer. On en trouverait déjà une discussion très longue,
+rigoureusement scientifique, dans ma _Morphologie générale_ (vol. I.
+p. 167-190); plus tard, dans sa théorie mécanico-physiologique de la
+descendance, (1884) NAEGELI a repris tout à fait dans le même sens
+l'hypothèse de la procréation qu'il considère comme _indispensable_ à
+la théorie naturelle de l'évolution. J'approuve complètement son
+affirmation: «Nier la procréation c'est proclamer le miracle».
+
+
+=Téléologie et mécanisme.=--L'hypothèse de la procréation, ainsi que
+la théorie carbogène qui s'y relie étroitement, sont de la plus grande
+importance lorsqu'il s'agit de se prononcer dans le vieux conflit
+entre la conception _téléologique_ (_dualiste_) des phénomènes et la
+_mécanique_ (_moniste_). Depuis que DARWIN, il y a quarante ans de
+cela, nous a mis entre les mains la clef de l'explication moniste de
+l'organisation, par sa _théorie de la sélection_, nous sommes en état
+de ramener l'infinie diversité des dispositions conformes à une fin,
+que nous observons dans le monde des corps vivants, à des causes
+mécaniques, naturelles, absolument comme nous le faisons quand il
+s'agit de la nature inorganique, pour laquelle seule la chose était
+possible auparavant. Les causes finales surnaturelles, auxquelles on
+était obligé de recourir autrefois, sont ainsi devenues superflues.
+Cependant la métaphysique moderne continue à les déclarer
+indispensables et les causes mécaniques insuffisantes.
+
+
+=Causes efficientes et causes finales.=--Nul n'a mieux fait ressortir
+que KANT le profond contraste entre les causes efficientes et les
+causes finales quand il s'agit d'expliquer la nature dans sa totalité.
+Dans son oeuvre de jeunesse, si célèbre, l'_Histoire naturelle
+générale et théorie du ciel_ (1755), il avait tenté l'entreprise
+hardie «de traiter de la composition et de l'origine mécanique de tout
+l'édifice cosmique, d'après les principes de NEWTON.» Cette «théorie
+cosmologique des gaz» s'appuyait tout entière sur les phénomènes du
+mouvement mécanique de la gravitation; elle fut reprise plus tard par
+le grand astronome et mathématicien LAPLACE, qui la fonda sur les
+mathématiques. Lorsque Napoléon Ier demanda à ce savant, quelle place
+Dieu, créateur et conservateur de l'Univers, occupait dans son
+système, Laplace répondit simplement et loyalement: «Sire, je n'ai pas
+besoin de cette hypothèse.» C'était reconnaître ouvertement le
+_caractère athéistique_ que cette _cosmogénie mécanique_ partage avec
+toutes les sciences inorganiques. Nous devons d'autant plus insister
+là-dessus que la théorie _Kant-Laplace_ a conservé jusqu'à ce jour une
+valeur presque universelle; toutes les tentatives faites pour la
+remplacer par une meilleure ont échoué. Si l'accusation d'_athéisme_
+constitue encore aujourd'hui, dans beaucoup de milieux, un grave
+reproche, il s'applique à l'ensemble des sciences naturelles modernes
+en tant qu'elles donnent du monde _inorganique_ une explication toute
+mécanique.
+
+Le _mécanisme à lui seul_ (au sens de KANT) nous fournit une réelle
+explication des phénomènes naturels en ce qu'il les ramène à des
+causes efficientes, à des mouvements aveugles et inconscients,
+provoqués par la constitution matérielle de ces corps naturels
+eux-mêmes. KANT fait remarquer que «sans ce mécanisme de la nature, il
+ne peut pas y avoir de science»--et que les _droits qu'a_ la raison
+humaine de recourir à une explication mécanique de _tous_ les
+phénomènes sont illimités. Mais lorsque, plus tard, dans sa critique
+du jugement téléologique, il aborda l'explication des phénomènes
+compliqués de la nature _organique_, KANT affirma que pour ceux-ci les
+causes mécaniques étaient insuffisantes; qu'il fallait recourir à des
+causes finales. Sans doute, ici encore, la raison est en droit de
+recourir à une explication mécanique, mais sa _puissance_ est limitée.
+KANT, il est vrai, reconnaît en partie la puissance de la raison, mais
+pour la plus grande partie des phénomènes vitaux (et surtout pour
+l'activité psychique de l'homme) il tient pour indispensable
+d'admettre les causes finales. Le remarquable paragraphe 79 de la
+_Critique du jugement_ porte cette épigraphe caractéristique: «De la
+subordination nécessaire du principe du mécanisme au principe
+téléologique pour expliquer qu'une chose soit une fin naturelle». Les
+dispositions conformes à une fin, réalisées dans le corps des êtres
+organiques, semblaient à KANT si inexplicables sans causes finales
+(c'est-à-dire une force créatrice se conformant à un plan), qu'il nous
+dit: «Il est bien certain, en ce qui concerne les êtres organisés et
+leurs facultés internes, qu'au moyen des seuls principes mécaniques de
+la nature, non seulement nous les connaissons insuffisamment, mais que
+nous pouvons encore bien moins nous les expliquer; cela est si certain
+que l'on peut affirmer hardiment ceci: il serait absurde, de la part
+de l'homme, de concevoir seulement un tel projet et d'espérer qu'un
+nouveau NEWTON pourrait peut-être surgir qui nous ferait comprendre,
+ne fût-ce que la production d'un brin d'herbe, d'après des lois
+naturelles qu'aucune pensée préalable n'aurait pas ordonnées: on doit
+détourner absolument l'homme de cette pensée.» Soixante-dix ans plus
+tard, cet impossible «NEWTON de la nature organique» est apparu en la
+personne de DARWIN et a résolu le grand problème que KANT avait
+déclaré insoluble.
+
+
+=La fin dans la nature inorganique= (_Téléologie
+anorganique_).--Depuis que NEWTON a posé la loi de la gravitation
+(1682), que KANT a établi «la composition et l'origine _mécanique_ de
+tout l'édifice cosmique d'après les principes de NEWTON (1755)»,
+depuis, enfin, que LAPLACE a fondé mathématiquement cette _loi
+fondamentale du mécanisme cosmique_, les sciences naturelles
+anorganiques, toutes ensemble, sont devenues purement mécaniques et en
+même temps purement _athéistes_. Dans l'astronomie et la cosmogénie,
+dans la géologie et la météorologie, dans la physique et la chimie
+inorganiques, depuis lors, les lois mécaniques, appuyées sur une base
+mathématique, sont considérées comme absolument établies et régnant
+sans réserve. Depuis lors aussi, la _notion de fin_ a _disparu_ de
+tout ce grand domaine. Actuellement, à la fin de notre XIXe siècle où
+cette conception moniste, après de durs combats, est arrivée à se
+faire accepter, aucun naturaliste, parlant sérieusement, ne s'inquiète
+du but d'un phénomène quelconque dans le domaine incommensurable qu'il
+explore. Pense-t-on qu'un astronome s'informerait sérieusement
+aujourd'hui du but des mouvements planétaires, ou un minéralogiste du
+but de telles formes de cristaux? Un physicien va-t-il se creuser la
+tête sur la fin des forces électriques ou un chimiste sur celle des
+poids atomiques? Nous pouvons avec confiance répondre: _Non!_ A coup
+sûr pas en ce sens que le «bon Dieu» ou quelque force naturelle
+tendant vers un but, aurait un beau jour tiré subitement «du néant»
+ces lois fondamentales du mécanisme cosmique, en vue d'une fin
+déterminée--et qu'il les ferait agir journellement conformément à sa
+volonté raisonnable. Cette conception anthropomorphique d'un
+constructeur et régisseur de l'Univers, agissant en vue d'une fin, est
+complètement surannée; sa place a été prise par les «grandes,
+éternelles lois d'airain de la nature».
+
+
+=La fin dans la nature organique= (_Téléologie biologique_).--Quand il
+s'agit de la nature organique, la _notion de finalité_ possède,
+aujourd'hui encore, une tout autre signification et une tout autre
+valeur que lorsqu'il s'agissait du monde inorganique. Dans la
+structure du corps et dans les fonctions vitales de tout organisme,
+l'activité en vue d'une fin s'impose à nous, indéniable. Chaque plante
+et chaque animal, à la manière dont ils sont composés de parties
+distinctes, nous apparaissent organisés en vue d'une fin déterminée,
+absolument comme le sont les machines artificielles, inventées et
+construites par l'homme; et tant que dure leur vie, la fonction de
+leurs divers organes tend vers une fin précise, absolument comme le
+travail dans les diverses parties de la machine. Il était donc tout
+naturel que les conceptions primitives et naïves, pour expliquer
+l'apparition et l'activité vitale des êtres organiques, invoquassent
+un créateur qui aurait «ordonné toutes choses avec sagesse et
+lumières» et aurait organisé chaque plante et chaque animal,
+conformément à la fin spéciale de sa vie. On se représente d'ordinaire
+ce «tout-puissant Créateur du Ciel et de la Terre» d'une façon tout
+anthropomorphique; il créa «chaque être d'après son espèce».
+Cependant, tant que l'homme se figurait le créateur sous forme
+humaine, pensant avec _son_ cerveau humain, voyant avec _ses_ yeux,
+façonnant avec _ses_ mains, on pouvait encore se faire une image
+sensible de ce divin constructeur de machines et de son oeuvre
+artificielle dans le grand atelier de la création. La chose devint
+bien plus difficile lorsque l'idée de Dieu s'épura et que l'on
+envisagea dans le «dieu invisible» un créateur sans organes--(une
+créature gazeuse). Ces conceptions anthropistiques devinrent encore
+plus incompréhensibles lorsqu'à la place du Dieu construisant
+consciemment, la physiologie vint mettre la _force vitale_ créant
+inconsciemment--force naturelle inconnue, agissant conformément à une
+fin et qui, différente des forces physiques et chimiques connues, ne
+les prenait que temporairement à son service--pendant sa vie. Ce
+_vitalisme_ régna jusqu'au milieu de notre siècle; il ne fut
+réellement réfuté que par le grand physiologiste de Berlin, J. MÜLLER.
+Celui-ci, sans doute (comme tous les autres biologistes de la première
+moitié du XIXe siècle) avait été élevé dans la croyance à la force
+vitale et la tenait pour indispensable à l'explication des «causes
+dernières de la vie», mais il donna d'autre part, dans son manuel
+classique de Physiologie (1833) qui, jusqu'à ce jour, n'a pas été
+dépassé, la preuve apagogique, qu'en somme on ne pouvait rien faire de
+cette force vitale. MÜLLER montra, par une longue série d'observations
+remarquables et d'expériences ingénieuses, que la plupart des
+fonctions vitales de l'organisme humain, comme de l'organisme animal,
+s'exécutaient d'après des lois physiques et chimiques, que certaines
+d'entre elles pouvaient même être déterminées mathématiquement. Et
+cela s'applique aussi bien aux fonctions animales des muscles et des
+nerfs, des organes des sens supérieurs ou inférieurs, qu'aux processus
+de la vie végétative, de la nutrition et des échanges de matériaux, de
+la digestion et de la circulation. Seuls, deux domaines restaient
+énigmatiques et inexplicables si l'on n'admettait pas une force
+vitale: celui de l'activité psychique supérieure (la vie de l'esprit)
+et celui de la reproduction (génération). Mais dans ces domaines, à
+leur tour, on fit, sitôt après la mort de MÜLLER, des découvertes et
+des progrès si importants, que l'inquiétant «spectre de la force
+vitale» disparut également de ces deux derniers recoins. C'est
+vraiment un curieux hasard chronologique que $1 soit mort en 1858,
+l'année même où DARWIN publiait les premiers faits relatifs à sa
+théorie qui fit époque. La _théorie de la sélection_ de ce dernier
+répondait à la grande énigme devant laquelle le premier s'était
+arrêté: la question de l'apparition de dispositions conformes à un but
+et produites par des causes toutes mécaniques.
+
+
+=La fin dans la théorie de la sélection= (DARWIN 1859).--L'immortel
+mérite philosophique de DARWIN demeure, ainsi que je l'ai souvent
+répété, double: c'est d'abord d'avoir réformé l'ancienne _théorie de
+la descendance_, fondée en 1809 par LAMARCK, définitivement établie
+par DARWIN sur l'immense amas de faits amoncelés au cours de ce
+demi-siècle;--c'est ensuite d'avoir posé la _théorie de la sélection_
+qui, pour la première fois, nous découvre seulement les véritables
+causes efficientes de la graduelle transformation des espèces. DARWIN
+montra d'abord comment l'âpre _lutte pour la vie_ est le régulateur
+inconsciemment efficace qui gouverne l'action réciproque de l'hérédité
+et de l'adaptation, dans la graduelle transformation des espèces;
+c'est le grand _Dieu éleveur_ qui, sans intention, produit de
+nouvelles formes par la «sélection naturelle», tout comme un éleveur
+humain, avec intention, réalise de nouvelles formes par la «sélection
+artificielle». Ainsi était résolue cette grande énigme philosophique:
+«Comment des dispositions conformes à une fin peuvent-elles être
+produites d'une manière toute mécanique, sans causes agissant en vue
+d'une fin»? KANT, lui encore, avait déclaré cette difficile énigme
+insoluble, bien que, plus de deux mille ans avant lui, le grand
+penseur EMPÉDOCLE eût indiqué le chemin de la solution. Grâce à
+celle-ci, le principe de la _mécanique téléologique_ a pris, en ces
+derniers temps, une valeur de plus en plus grande et nous a expliqué
+mécaniquement les dispositions les plus subtiles et les plus cachées
+des êtres organiques, par «l'autoformation fonctionnelle de la
+structure conforme à une fin». Par là, la notion transcendante de
+finalité propre à la philosophie téléologique de l'Ecole, se trouve
+écartée et avec elle l'obstacle le plus grand qui s'opposait à une
+conception rationnelle et moniste de la nature.
+
+
+=Néovitalisme.=--En ces derniers temps, le vieux spectre de la
+mystique force vitale, qui semblait mort à jamais, s'est ranimé;
+divers biologistes distingués ont cherché à le faire revivre sous un
+nouveau nom. L'exposé le plus clair et le plus rigoureux en a été
+donné récemment, par le botaniste de Kiel, J. REINKE[54]. Il défend la
+croyance au miracle et le _théisme_, l'histoire mosaïque de la
+_Création_ et la constance des espèces; il appelle les «forces
+vitales», par opposition aux forces physiques, des forces directrices,
+forces supérieures ou _dominantes_. D'autres, au lieu de cela,
+d'après une conception toute anthropistique, admettent un
+_ingénieur-machiniste_, qui aurait inculqué à la substance organique
+une organisation conforme à une fin et dirigée vers un but déterminé.
+
+ [54] J. REINKE, _Die Welt als That_ (Berlin, 1899).
+
+Ces étranges hypothèses téléologiques nécessitent aussi peu,
+aujourd'hui, une réfutation scientifique, que les naïves objections
+contre le Darwinisme, dont elles s'accompagnent d'ordinaire.
+
+
+=Théorie des organes non conformes à une fin= (_Dystéléogie_).--Sous
+ce nom j'ai déjà constitué, il y a trente-trois ans, la science des
+faits biologiques intéressants et importants entre tous, qui
+contredisent directement, d'une manière qui saute aux yeux, la
+traditionnelle conception téléologique des «corps vivants organisés
+conformément à une fin»[55]. Cette «Science des individus
+rudimentaires, avortés, manqués, étiolés, atrophiés ou cataplastiques»
+s'appuie sur une quantité énorme de phénomènes des plus remarquables,
+connus, il est vrai, depuis longtemps des zoologistes et des
+botanistes mais dont DARWIN, le premier, a expliqué la cause et évalué
+la haute portée philosophique.
+
+ [55] E. HAECKEL. «_Generelle Morphologie_» 1866. Bd. II, S.
+ 266-285 Cf. «_Natürl. Schöpf Gesch._» IX Aufl. 1898. S. 14, 18,
+ 288, 792.
+
+Chez toutes les plantes et tous les animaux supérieurs, en particulier
+chez tous les organismes dont le corps n'est pas simple mais composé
+de plusieurs organes concourant à une même fin,--on constate, à un
+examen attentif, un certain nombre de dispositions inutiles ou
+inactives, et même en partie dangereuses ou nuisibles. Dans les fleurs
+de la plupart des plantes, on trouve à côté des feuilles sexuelles,
+actives, par lesquelles s'effectue la reproduction, quelques
+organes-feuilles, inutiles, sans importance (étamines, carpophylles,
+pétales, sépales, etc., étiolés ou «manqués»). Dans les deux grandes
+classes d'animaux volants, classes si riches en formes, les oiseaux et
+les insectes, on trouve à côté des animaux normaux qui se servent
+journellement de leurs ailes un certain nombre d'individus dont les
+ailes sont atrophiées et qui ne peuvent pas voler.
+
+Presque dans toutes les classes d'animaux supérieurs dont les yeux
+servent à la vision, il existe des espèces isolées qui vivent dans
+l'obscurité et ne voient pas; cependant ils possèdent encore presque
+tous des yeux; mais ces yeux sont atrophiés, incapables de servir à la
+vision. Notre propre corps humain présente de pareils rudiments
+inutiles: les muscles de nos oreilles, la membrane clignotante de nos
+yeux, la glande mammaire de l'homme et autres parties du corps; bien
+plus, le redoutable appendice vermiforme du coecum intestinal, n'est
+pas seulement inutile, mais dangereux car son inflammation amène
+chaque année la mort d'un certain nombre de personnes[56].
+
+ [56] C'est cette inflammation qui constitue l'_appendicite_.
+
+L'_explication_ de ces dispositions et d'autres semblables qui ne
+répondent à aucun but dans la constitution du corps animal ou végétal,
+ne peut nous être fournie ni par le vieux _vitalisme mystique_, ni par
+le moderne _néovitalisme_, tout aussi _irrationnel_; au contraire,
+elle devient très simple par la _théorie de la descendance_. Celle-ci
+nous montre que les organes rudimentaires sont _atrophiés_ et cela par
+suite du manque d'usage. De même que les muscles, les nerfs, les
+organes sensoriels se fortifient par l'exercice et une activité
+répétée, de même, inversement, ils entrent plus ou moins en régression
+s'ils ne fonctionnent pas et que l'usage en soit abandonné. Mais
+quoique l'exercice et l'adaptation stimulent ainsi le développement
+des organes, ces organes ne disparaissent cependant pas, par suite
+d'inaction, immédiatement et sans qu'on en puisse retrouver la trace;
+la force de l'hérédité les maintient encore pendant plusieurs
+générations, ils ne disparaissent qu'au bout de très longtemps et
+graduellement. L'aveugle «lutte pour l'existence entre organes» amène
+leur disparition hors de l'histoire, comme elle avait, à l'origine,
+amené leur apparition et leur développement. Aucun «but» immanent ne
+joue de rôle ici.
+
+
+=Imperfection de la Nature.=--Ainsi que la vie de l'homme, celle de
+l'animai et celle de la plante restent partout et toujours
+imparfaites. Ceci est la conséquence très simple du fait que la
+Nature--l'organique comme l'inorganique--est conçue dans un flux
+constant d'_évolution_, de changement et de transformation. Cette
+évolution nous apparaît dans son ensemble--dans la mesure, du moins,
+où nous pouvons suivre l'histoire de la nature sur notre
+planète--comme une transformation progressive, comme un progrès
+historique du simple au complexe, de l'inférieur au supérieur, de
+l'imparfait au parfait. J'ai déjà démontré dans ma _Morphologie
+générale_ (1866) que ce _progrès_ historique (_progressus_)--ou
+_perfectionnement_ graduel (_teleosis_),--était l'_effet nécessaire de
+la sélection_ et non la suite d'un but conçu au préalable. C'est ce
+qui ressort aussi du fait qu'aucun organisme n'est absolument parfait;
+même s'il était à un moment donné, parfaitement adapté aux conditions
+extérieures, cet état ne durerait pas longtemps; car les conditions
+d'existence du monde extérieur sont elles-mêmes soumises à un
+continuel changement, lequel a pour suite une adaptation ininterrompue
+des organismes.
+
+
+=Tendance vers un but chez les corps organiques.=--Sous ce titre, le
+célèbre embryologiste K. E. BAER publia, en 1876, un travail suivi
+d'un article sur DARWIN, qui fut très bien accueilli des adversaires
+de celui-ci et qu'on invoque aujourd'hui encore, en des sens divers,
+contre la théorie de l'évolution. En même temps, il renouvela sous un
+nom nouveau l'ancienne conception téléologique de la Nature; ce
+dernier point demande une courte critique. Faisons d'abord remarquer
+que BAER, bien que philosophe naturaliste au meilleur sens du mot et
+_moniste à l'origine_, a montré, à mesure qu'il avançait en âge, des
+tendances mystiques et qu'il a abouti au pur _dualisme_. Dans son
+ouvrage principal «sur l'embryologie des animaux» (1828) qu'il
+intitule lui-même: _Observations et réflexions_,--il s'est servi, en
+effet, de deux modes de connaissance. Un examen minutieux de tous les
+faits isolés du développement de l'oeuf animal a permis à BAER
+d'exposer, pour la première fois, l'ensemble des transformations
+merveilleuses que subit l'oeuf, simple petite sphère, avant de devenir
+le corps d'un Vertébré. Par des comparaisons prudentes et des
+réflexions ingénieuses, BAER chercha en même temps à découvrir les
+causes de cette transformation et à les ramener à des lois générales
+de formation. Il a exprimé le résultat de celles-ci par la proposition
+suivante: «L'histoire du développement de l'individu est l'histoire de
+l'individualité croissante, à tous points de vue.» En même temps, il
+insistait sur ce fait que «la _pensée fondamentale_ qui régit toutes
+les conditions du développement animal, est la même qui réunit en
+sphères les fragments de la masse et groupe ceux-ci en systèmes
+solaires. Cette pensée fondamentale n'est autre chose que _la vie_
+elle-même, tandis que les syllabes et les mots par lesquels elle
+s'exprime sont les diverses formes de la vie».
+
+ * * * * *
+
+BAER ne pouvait pas alors parvenir à une connaissance plus approfondie
+de cette pensée fondamentale génétique, ni à la claire compréhension
+des véritables causes efficientes du développement organique, car ses
+études portaient exclusivement sur une moitié de l'histoire de ce
+développement, celle qui a rapport aux _individus_: l'_embryologie_ ou
+_ontogénie_. L'autre moitié, l'histoire du développement des groupes
+et espèces, notre histoire généalogique ou _phylogénie_ n'existait pas
+encore à cette époque, bien que, dès 1809, LAMARCK avec son regard de
+voyant, eût montré la route qui y conduisait. Lorsque plus tard cette
+science fut fondée par DARWIN (1859), BAER vieilli ne put pas la
+comprendre; la lutte vaine qu'il entreprit contre la théorie de la
+sélection montre clairement qu'il n'en reconnut ni le vrai sens ni la
+portée philosophique. Des spéculations téléologiques auxquelles, plus
+tard, s'en joignirent de théosophiques, avaient rendu le vieux BAER
+incapable d'apprécier équitablement cette grande réforme de la
+biologie; les considérations téléologiques qu'il lui opposa, dans
+ses _Discours et Etudes_ (1876), alors qu'il était âgé de
+quatre-vingt-quatre ans ne sont que la répétition des erreurs
+analogues que la doctrine finaliste de la philosophie dualiste oppose
+depuis plus de deux mille ans à la philosophie mécaniste ou moniste.
+l'_idée tendant vers un but_ qui, d'après BAER, régit le développement
+tout entier du corps animal à partir de l'ovule,--n'est qu'une autre
+expression de l'éternelle _Idée_ de PLATON et de l'«entéléchie» de son
+élève ARISTOTE. Notre biogénie moderne, au contraire, explique les
+faits embryologiques d'une façon toute physiologique en ce qu'elle
+reconnaît pour leurs causes efficientes et mécaniques les fonctions
+d'hérédité et d'adaptation. La _loi fondamentale biogénétique_ que
+BAER ne pouvait pas comprendre, nous livre le lien causal intime entre
+_l'ontogénèse_ des individus et la _phylogénèse_ de leurs ancêtres; la
+première nous apparaît maintenant comme la récapitulation héréditaire
+de la seconde. Or, nulle part dans la phylogénie des animaux et des
+plantes, nous ne constatons une tendance vers un but, mais uniquement
+le résultat nécessaire de la terrible lutte pour la vie, régulateur
+aveugle, non Dieu prévoyant, qui amène la transformation des formes
+organiques par l'action réciproque des lois de l'adaptation et de
+l'hérédité. Nous ne pouvons pas davantage admettre de «tendance vers
+un but» dans l'histoire du développement des individus, dans
+l'embryologie des plantes, des animaux et des hommes. Car cette
+ontogénie n'est qu'un court extrait de cette phylogénie, une
+répétition abrégée et accélérée de celle-ci, par les lois
+physiologiques de l'hérédité.
+
+BAER terminait en 1828 la préface de sa classique _Histoire_ _du
+développement des animaux_ par ces mots: «Celui-là se sera acquis une
+couronne de lauriers, auquel il est réservé de ramener les forces qui
+façonnent le corps animal aux forces ou aux formes générales de la vie
+universelle. L'arbre qui doit fournir le berceau de cet homme n'a pas
+encore germé».--Sur ce point encore, le grand embryologiste se
+trompait. En la même année 1828 entrait à l'université de Cambridge
+pour y étudier la théologie (!), le jeune CH. DARWIN qui, trente ans
+plus tard s'acquit réellement une couronne de lauriers par sa théorie
+de la sélection.
+
+
+=Ordre moral du monde.=--Dans la philosophie de l'histoire, dans les
+considérations générales que développent les historiens sur les
+destinées des peuples et sur la marche tortueuse de l'évolution des
+Etats, on admet encore aujourd'hui l'existence d'un «ordre moral du
+monde». Les historiens cherchent, dans les alternatives variées de
+l'histoire des peuples, un but conducteur, une intention idéale qui
+aurait élu telle ou telle race, tel ou tel Etat pour lui procurer une
+félicité spéciale et la suprématie sur les autres. Cette conception
+téléologique de l'histoire s'est trouvée en ces derniers temps en
+opposition d'autant plus radicale avec notre philosophie moniste, que
+celle-ci est apparue avec plus de certitude comme la seule légitime
+dans le domaine tout entier de la nature inorganique. Quand il s'agit
+de l'astronomie et de la géologie, de la physique et de la chimie,
+personne aujourd'hui ne parle plus d'un ordre moral du monde, pas plus
+que d'un Dieu personnel dont «la main a ordonné toutes choses avec
+sagesse et lumières». Mais il en va de même dans tout le domaine de la
+biologie, de la composition et de l'histoire de la nature organique,
+l'homme encore excepté. DARWIN ne nous a pas seulement montré, dans sa
+théorie de la sélection, comment les dispositions conformes à un but,
+dans la vie et la structure du corps des animaux et des plantes, ont
+été produites mécaniquement, sans but préconçu, mais en outre il nous
+a appris à reconnaître dans la _lutte pour la vie_, la puissante
+force naturelle qui, depuis plusieurs millions d'années, régit et
+règle sans interruption tout le processus évolutif du monde organique.
+On pourrait dire: «La lutte pour la vie» est la «survivance du plus
+apte» ou le «triomphe du meilleur», mais on ne le peut que si l'on
+considère toujours le plus fort comme le meilleur (au sens moral) et
+d'ailleurs l'histoire tout entière du monde organique nous montre, en
+tous temps, à côté du progrès vers le plus parfait, qui prédomine,
+quelques retours en arrière vers des états inférieurs. La «tendance
+vers un but» au sens de BAER lui-même, n'offre pas davantage le
+moindre caractère moral.
+
+En irait-il peut-être autrement dans l'histoire des peuples, dans
+cette histoire que l'homme, en proie qu'il est au délire
+anthropistique des grandeurs, se plaît à nommer «l'histoire
+universelle»? Peut-on y découvrir, partout et en tous temps, un
+principe moral suprême ou un sage régent de l'univers qui dirige les
+destinées des peuples? Dans l'état avancé où sont aujourd'hui
+parvenues l'histoire naturelle et l'histoire des peuples, la réponse
+impartiale ne peut être qu'un: _Non_. Les destinées des diverses
+branches de l'espèce humaine qui, en tant que races et nations,
+luttent depuis des milliers d'années pour conserver leur existence et
+poursuivre leur développement--sont soumises aux mêmes «grandes et
+éternelles lois d'airain», que l'histoire du monde organique tout
+entier qui, depuis des millions d'années, peuple la terre.
+
+Les géologues distinguent dans «l'histoire organique de la terre» en
+tant qu'elle nous est connue par les documents de la paléontologie,
+trois grandes périodes: les périodes primaire, secondaire et
+tertiaire. La durée de la première, d'après des calculs récents, doit
+s'élever au moins à 34 millions d'années, celle de la seconde à 11 et
+celle de la troisième à 3. L'histoire de l'embranchement des
+Vertébrés, dont notre propre race est issue, est facile à suivre à
+travers ce grand espace de temps; trois stades divers du
+développement des Vertébrés sont successivement apparus durant ces
+trois grandes périodes; dans la primaire (période _paléozoïque_) les
+_Poissons_, dans la secondaire (période _mésozoïque_) les _Reptiles_,
+dans la tertiaire (période _cénozoïque_) les _Mammifères_. De ces
+trois grands groupes de Vertébrés, les Poissons représentent le degré
+inférieur de perfection, les Reptiles le degré moyen et les Mammifères
+le degré supérieur. Une étude plus approfondie de l'histoire de ces
+trois classes nous montrerait également que les divers ordres et
+familles qui les composent ont évolué progressivement, pendant ces
+trois périodes, vers un degré toujours supérieur de perfection.
+Peut-on maintenant considérer ce processus évolutif progressif comme
+l'expression d'une tendance consciente vers un but ou d'un ordre moral
+du monde? Absolument pas. Car la théorie de la sélection nous
+enseigne, comme la différenciation organique, que le _progrès_
+organique est une _conséquence nécessaire_ de la lutte pour la vie.
+Des milliers d'espèces, bonnes, belles, dignes d'admiration, tant dans
+le règne animal que dans le règne végétal, ont disparu au cours de ces
+quarante-huit millions d'années, parce qu'il leur a fallu faire place
+à d'autres plus fortes et ces vainqueurs, dans la lutte pour la vie,
+n'ont pas toujours été les formes les plus nobles ni les plus
+parfaites au sens moral.
+
+Il en va de même exactement de l'_histoire des peuples_. La
+merveilleuse culture de l'antiquité classique a disparu parce que le
+Christianisme est venu fournir à l'esprit humain qui se débattait, un
+puissant et nouvel essor, par la croyance en un Dieu aimant et par
+l'espérance d'une vie meilleure dans l'au-delà. Le papisme devint
+bientôt la caricature impudente du christianisme pur et foula
+impitoyablement aux pieds les trésors de science que la philosophie
+grecque avait déjà amassés; mais il conquit la suprématie universelle
+par l'ignorance des _masses_ aveuglément croyantes. C'est la Réforme
+qui brisa les chaînes dans lesquelles l'esprit était captif et qui
+aida la raison à revendiquer ses droits. Mais dans cette nouvelle
+période de l'histoire de la civilisation, comme dans la précédente,
+la grande lutte pour la vie ondoie éternellement, sans le moindre
+ordre moral.
+
+
+=Providence.=--Si un examen critique et impartial des choses ne nous
+permet pas de reconnaître un «ordre moral» dans la marche de
+l'histoire des peuples, nous ne pouvons pas trouver davantage qu'une
+«sage providence» règle la destinée des individus. L'une comme l'autre
+résultent avec une nécessité de fer de la causalité mécanique qui fait
+dériver chaque phénomène d'une ou de plusieurs causes antécédentes.
+Déjà les anciens Hellènes reconnaissaient comme principe suprême de
+l'Univers l'ANANKE, l'aveugle HEIMARMENE, le _Fatum_ qui «domine les
+dieux et les hommes». A sa place, le christianisme mit la Providence
+consciente, non plus aveugle mais voyante et qui dirige le
+gouvernement du monde en souverain patriarcal. Le caractère
+anthropomorphique de cette conception, étroitement liée d'ordinaire à
+celle du «Dieu personnel», saute aux yeux. La croyance en un «père
+aimant» qui tient entre ses mains la destinée des quinze cents
+millions d'hommes de notre planète et qui tient compte de leurs
+prières, de leurs «pieux désirs» se croisant en tous sens--est une
+croyance parfaitement inadmissible; on s'en aperçoit de suite, sitôt
+que la raison réfléchissant là-dessus dépouille les verres teintés de
+la «croyance».
+
+D'ordinaire, chez l'homme moderne civilisé--de même que chez le
+sauvage inculte--la croyance en la Providence et la confiance en un
+père aimant surgissent très vives lorsque quelque chose d'heureux
+survient, soit que l'homme échappe à un danger mortel, qu'il guérisse
+d'une maladie grave, qu'il gagne le gros lot à une loterie, qu'il ait
+un enfant depuis longtemps désiré, etc. Si, au contraire, un malheur
+arrive ou qu'un désir ardent ne soit pas réalisé, la «Providence» est
+oubliée, le sage régent de l'Univers a alors dormi ou bien il a refusé
+sa bénédiction.
+
+Vu l'essor inouï qu'a pris la vie sociale au XIXe siècle, le nombre
+des crimes et des accidents a nécessairement augmenté, dans une
+proportion insoupçonnée jusqu'alors, les journaux nous en instruisent
+formellement. Chaque année des milliers d'hommes disparaissent dans
+des naufrages, des milliers dans des accidents de chemins de fer, des
+milliers dans des catastrophes de mines etc. Chaque année des milliers
+s'entretuent par la guerre et les préparatifs nécessaires à ce meurtre
+en masse absorbent, chez les nations les plus civilisées, professant
+la charité chrétienne, la plus grande partie de la fortune nationale.
+Et parmi ces centaines de milliers d'hommes qui tombent annuellement,
+victimes de la civilisation moderne, il s'en trouve de tout à fait
+remarquables, forts et travailleurs. Et l'on parlera encore d'ordre
+moral du monde!
+
+
+=But, fin et hasard.=--Si un examen impartial de l'évolution
+universelle nous enseigne qu'on n'y peut reconnaître ni un but précis,
+ni une fin spéciale (au sens de la raison humaine), il semble ne plus
+rester d'autre alternative que d'abandonner tout à l'_aveugle hasard_.
+Et, de fait, ce reproche a été adressé au _transformisme_ de LAMARCK
+et de DARWIN, comme autrefois à la _cosmogénie_ de KANT et de LAPLACE;
+beaucoup de philosophes dualistes attribuent même à cette objection
+une importance toute spéciale. Elle vaut donc bien la peine que nous
+l'examinions encore une fois rapidement.
+
+Un certain groupe de philosophes affirment, d'après leur conception
+_téléologique_: l'Univers tout entier est un Cosmos bien ordonné dans
+lequel chaque phénomène a un but et une fin; il n'y a _pas de hasard_!
+Un autre groupe, par contre, en vertu de sa conception _mécaniste_
+soutient que: Le développement de l'Univers entier est un processus
+mécanique uniforme, dans lequel nous ne pouvons découvrir nulle part
+de but ni de fin; ce que nous nommons ainsi, dans la vie organique,
+est une conséquence spéciale des conditions biologiques; ni dans le
+développement des corps célestes, ni dans celui de notre écorce
+terrestre inorganique, on ne peut discerner de fin directrice; _tout
+est hasard_. Les deux partis ont raison, d'après leur définition du
+«hasard». La loi générale de _causalité_, d'accord avec la loi de
+substance, nous assure que tout phénomène a sa cause mécanique; en ce
+sens il n'y a pas de hasard. Mais nous pouvons et devons conserver ce
+terme indispensable, pour désigner par là la rencontre de deux
+phénomènes que n'unit pas un rapport de causalité mais dont,
+naturellement, chacun a sa cause indépendante de celle de l'autre.
+Ainsi que chacun sait, le hasard, en ce sens moniste, joue le plus
+grand rôle dans la vie de l'homme comme dans celle de tous les autres
+corps de la nature. Cela n'empêche pas que, dans chaque _hasard_
+particulier, comme dans l'évolution de l'Univers tout entier, nous ne
+reconnaissions l'universel empire de la loi naturelle qui régit tout,
+de la _loi de substance_.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+Dieu et le Monde
+
+ ÉTUDES MONISTES SUR LE THÉISME ET LE PANTHÉISME.--LE MONOTHÉISME
+ ANTHROPISTIQUE DES TROIS GRANDES RELIGIONS
+ MÉDITERRANÉENNES.--LE DIEU EXTRAMONDAIN ET LE DIEU
+ INTRAMONDAIN.
+
+ Que serait un Dieu qui ne ferait qu'imprimer du dehors une
+ impulsion au monde
+ Qui, en le touchant du doigt, ferait mouvoir le Tout suivant
+ un cercle?
+ Il lui convient bien mieux de mouvoir l'Univers du dedans,
+ D'enfermer la Nature en soi, de s'enfermer en elle
+ De telle sorte que tout ce qui, en Lui, vit, s'agite et est
+ Ne soit jamais privé de sa force ni de son esprit.
+
+ GOETHE.
+
+
+
+
+SOMMAIRE DU CHAPITRE XV
+
+ L'idée de Dieu en général.--Contraste entre Dieu et le monde, le
+ surnaturel et la nature.--Théisme et panthéisme.--Formes
+ principales du théisme.--Polythéisme.--Triplothéisme.--
+ Amphithéisme.--Monothéisme.--Statistique des religions.--
+ Monothéisme naturaliste.--Solarisme (culte du soleil).--
+ Monothéisme anthropistique.--Les trois grandes religions
+ méditerranéennes.--Mosaïsme (Jehovah).--Christianisme
+ (Trinité).--Culte de la Madone et des saints.--Polythéisme
+ papiste.--Islamisme.--Mixothéisme.--Essence du théisme.--Le
+ Dieu extramondain et anthropomorphique.--Vertébré à forme
+ gazeuse.--Panthéisme.--Le Dieu intramondain (la
+ Nature).--Hylozoïsme des Monistes ioniens
+ (Anaximandre).--Conflit entre le Panthéisme et le
+ Christianisme.--Spinoza.--Monisme moderne. Athéisme.
+
+
+LITTÉRATURE
+
+ W. GOETHE.--_Dieu et le Monde._ _Faust._ _Prométhée._
+
+ KUNO FISCHER.--_Geschichte der neueren Philosophie._ Bd. I
+ «_Baruch Spinoza_» 2te Aufl., 1865.
+
+ H. BRUNNHOFER.--_Giordano Bruno's Weltanschauung und
+ Verhaengniss._ Leipzig, 1882.
+
+ J. DRAPER.--_Geschichte der geistigen Entwicklung Europa's._
+ Leipzig, 1865.
+
+ FR. KOLB.--_Kulturgeschichte der Menschheit._ 2te Aufl., 1873.
+
+ TH. HUXLEY.--_Discours et Travaux_, trad. fr.
+
+ W. STRECKER.--_Welt und Menschheit, vom Standpunkte des
+ Materialismus._ Leipzig, 1892.
+
+ C. STERNE (E. KRAUSE).--_Die allgem. Weltanschauung in ihrer
+ historischen Entwicklung._ Stuttgart, 1889.
+
+
+L'humanité considère, depuis des milliers d'années, comme la raison
+dernière et suprême de tous les phénomènes, une cause efficiente
+qu'elle appelle _Dieu_ (_Deus_, _Theos_). Comme toutes les notions
+générales, cette notion suprême a subi, au cours de l'évolution de la
+raison, les transformations les plus importantes et les déviations les
+plus diverses. On peut même dire qu'aucun terme n'a subi autant de
+modifications et de déformations; car aucun autre ne touche de si
+près, à la fois, aux devoirs suprêmes de l'entendement s'efforçant de
+connaître, de la science fondée sur la raison et aux intérêts les plus
+profonds de l'âme croyante et de la fantaisie poétique.
+
+Une comparaison critique des nombreuses formes différentes de l'idée
+de Dieu serait des plus intéressantes et instructives, mais nous
+entraînerait trop loin; nous nous contenterons ici de jeter un regard
+rapide sur les formes les plus importantes qu'a revêtues l'idée de
+Dieu et sur le rapport qu'elles présentent avec notre conception
+moderne, déterminée par la seule connaissance de la nature. Nous
+renvoyons, pour toute autre recherche qu'on voudrait faire sur cet
+intéressant domaine, à l'ouvrage remarquable, déjà plusieurs fois cité
+d'AD. SVOBODA: _Les formes de la croyance_ (2 vol. Leipzig 1897).
+
+Si nous faisons abstraction des nuances très fines et des revêtements
+variés apposés sur l'image de Dieu et si nous nous bornons au contenu
+le plus essentiel de cette notion, nous pourrons à bon droit ranger
+les diverses conceptions en deux grands groupes opposés: le groupe
+_théiste_ et le groupe _panthéiste_. Celui-ci se rattache directement
+à la conception _moniste_ ou rationnelle, celui-là à la philosophie
+_dualiste_ ou mystique.
+
+
+I. =Théisme: Dieu et le monde sont deux personnes distinctes.=--Dieu
+s'oppose au monde comme son créateur, son conservateur et son
+régisseur. Aussi Dieu est-il conçu plus ou moins à l'image de l'homme,
+comme un organisme qui pense et agit à la façon de l'homme (bien que
+sous une forme beaucoup plus parfaite). Ce _Dieu anthropomorphe_, dont
+la conception chez les différents peuples est manifestement
+polyphylétique, a été soumis par leur fantaisie aux formes les plus
+variées, depuis le fétichisme jusqu'aux religions monothéistes
+épurées, du présent. Parmi les sous-classes les plus importantes du
+théisme, nous distinguerons le polythéisme, le triplothéisme,
+l'amphithéisme et le monothéisme.
+
+
+=Polythéisme.=--Le monde est peuplé de divinités variées qui
+interviennent, avec plus ou moins d'indépendance, dans la marche des
+évènements. Le _fétichisme_ trouve de pareils dieux subalternes dans
+les corps inanimés les plus divers de la nature, dans les pierres,
+dans l'eau, dans l'air, dans les produits de toutes sortes de l'art
+humain (images des dieux, statues, etc.). Le _démonisme_ voit des
+dieux dans les organismes vivants les plus variés: dans les arbres,
+les animaux, les hommes. Ce polythéisme revêt déjà, dans les formes
+les plus inférieures de la religion, chez les peuples primitifs et
+incultes, les formes les plus diverses. Il nous apparaît avec son
+maximum de pureté dans le _polythéisme grec_, dans ces superbes
+légendes des dieux qui fournissent aujourd'hui encore à notre art
+moderne les plus beaux modèles poétiques et plastiques. Bien inférieur
+est le _polythéisme catholique_, dans lequel de nombreux «saints» (de
+réputation souvent fort équivoque), sont invoqués comme des divinités
+subalternes ou suppliés d'intercéder auprès du Dieu suprême (ou de son
+amie, la «Vierge Marie»).
+
+
+=Triplothéisme= (Doctrine de la Trinité).--La doctrine de la _Trinité
+de Dieu_ qui forme aujourd'hui encore, dans le Credo des peuples
+chrétiens, les «trois articles de foi» fondamentaux, aboutit, comme on
+sait, à l'idée que le _Dieu unique_ du christianisme, se compose à la
+vérité de trois personnes d'essence très différente: I. _Dieu le Père_
+est le «tout-puissant créateur du ciel et de la terre» (ce mythe
+inadmissible est depuis longtemps réfuté par la cosmogénie,
+l'astronomie et la géologie scientifiques). II. _Jésus-Christ_ est le
+«fils unique de Dieu le Père» (et en même temps de la troisième
+personne, le «Saint-Esprit»!!) conçu par l'immaculée conception de la
+Vierge Marie (sur ce mythe, cf. chapitre XVII). III. Le
+_Saint-Esprit_, être mystique, dont les rapports incompréhensibles
+avec le «fils» et avec le «père» font, depuis dix-neuf cents ans, que
+des millions de théologiens chrétiens se cassent inutilement la tête.
+Les Évangiles, qui sont cependant la seule source claire de ce
+_triplothéisme chrétien_, nous laissent dans une ignorance complète au
+sujet des rapports particuliers qu'ont entre elles ces trois
+personnes, et quant à la question de leur énigmatique unité, ils ne
+nous donnent aucune réponse satisfaisante. Par contre, nous devons
+insister particulièrement sur la confusion que cette obscure et
+mystique théorie de la Trinité amène nécessairement dans la tête de
+nos enfants, dès les premières leçons qu'ils entendent là-dessus à
+l'école. Le lundi matin, pendant la première heure de leçon (religion)
+ils apprennent: Trois fois un font un!--et aussitôt après, pendant la
+seconde heure de leçon (calcul): Trois fois un font trois! Je me
+souviens encore très bien, pour ma part, des hésitations que
+cette frappante contradiction éveilla en moi dès la première
+leçon.--D'ailleurs la _Trinité_ du christianisme n'est aucunement
+originale, mais (comme la plupart des autres dogmes) elle est
+empruntée aux religions plus anciennes. Du culte du soleil des mages
+chaldéens est issue la Trinité d'_Ilu_, la mystérieuse source de
+l'Univers; ses trois manifestations sont _Anu_, le chaos originel,
+_Bel_, l'ordonnateur du monde et _Ao_, la lumière divine, la sagesse
+éclairant tout. Dans la religion des Brahmanes, la _Trimurti_, «unité
+divine» est composée également de trois personnes: _Brahma_ (le
+créateur), _Wischnu_ (le conservateur) et _Schiwa_ (le destructeur).
+Il semble que, dans ces conceptions, ainsi que dans d'autres relatives
+à la Trinité, le _saint nombre trois_ en tant que tel--en tant que
+_nombre symbolique_--ait joué un rôle. Les trois premiers devoirs
+chrétiens, eux aussi: «la foi, l'espérance et la charité» forment une
+_triade_ analogue.
+
+
+=Amphithéisme.=--Le monde est régi par deux dieux différents, un bon
+et un mauvais, le _dieu_ et le _diable_. Ces deux régents de l'Univers
+sont en lutte éternelle, comme le roi et l'anti-roi, le Pape et
+l'anti-pape. Le résultat de cette lutte est continuellement l'état
+actuel du monde. Le bon _Dieu_, en tant qu'être bon, est la source du
+Bon et du Beau, du plaisir et de la joie. Le monde serait parfait si
+son action n'était pas continuellement contrebalancée par celle de
+l'être mauvais, du _Diable_; ce mauvais Satan est la cause de tout mal
+et de toute laideur, du déplaisir et de la douleur.
+
+Cet _amphithéisme_ est, sans contredit, parmi toutes les différentes
+formes de croyance aux dieux, la plus raisonnable, celle dont la
+théorie s'accorde le mieux avec une explication scientifique de
+l'Univers. Aussi la trouvons-nous développée, plusieurs milliers
+d'années déjà avant le Christianisme, chez les divers peuples
+civilisés de l'antiquité. Dans l'Inde ancienne, WISCHNU, le
+conservateur, lutte contre SCHIWA, le destructeur. Dans l'ancienne
+Égypte, au bon OSIRIS s'oppose le méchant TYPHON. Chez les premiers
+Hébreux, un dualisme analogue se retrouve entre ASCHERA, la terre,
+mère féconde qui engendre (= Keturah) et ELJOU (= Moloch ou Sethos),
+le sévère père céleste. Dans la religion Zende des anciens Perses,
+fondée par Zoroastre deux mille ans avant J.-C., règne une guerre
+continuelle entre ORMUDZ, le bon dieu de la lumière et AHRIMAN, le
+méchant dieu des ténèbres.
+
+Le diable ne joue pas un moindre rôle dans la mythologie du
+_Christianisme_, en tant qu'adversaire du bon Dieu, en tant que
+tentateur, prince de l'Enfer et des Ténèbres. En tant que _Satanas_
+personnel il était encore au commencement de notre siècle, un élément
+essentiel dans la croyance de la plupart des chrétiens; c'est
+seulement vers le milieu du siècle qu'avec le progrès des lumières il
+fut peu à peu dépossédé ou qu'il dut se contenter du rôle subalterne
+que GOETHE dans le _Faust_, le plus grand de tous les poèmes
+dramatiques, assigne à _Méphistophélès_. Actuellement, dans les
+milieux les plus cultivés, la «croyance en un Diable personnel» passe
+pour une superstition du moyen âge, qu'on a dépassée, tandis qu'en
+même temps la «croyance en Dieu» (c'est-à-dire en un Dieu personnel,
+bon et aimant) est conservée comme un élément indispensable de la
+religion. Et pourtant la première croyance est aussi pleinement
+légitime (et aussi peu fondée) que la seconde. En tous cas,
+l'«imperfection de la vie terrestre» dont on se plaint tant, la «lutte
+pour la vie» et tout ce qui s'y rattache, s'expliquent bien plus
+simplement et plus naturellement par cette lutte entre le dieu bon et
+le dieu méchant, que par n'importe quelle autre forme de croyance en
+Dieu.
+
+
+=Monothéisme.=--La doctrine de l'unité de Dieu peut passer, sous plus
+d'un rapport, pour la forme la plus simple et la plus naturelle du
+culte rendu à Dieu; d'après l'opinion courante, c'est le fondement le
+plus répandu de la religion et qui domine en particulier la croyance
+de l'Eglise chez les peuples cultivés. Cependant, en fait, ce n'est
+pas le cas; car le prétendu _monothéisme_, si l'on y regarde de plus
+près, apparaît le plus souvent comme une des formes précédemment
+examinées du théisme, en ce sens qu'à côté du «Dieu principal»,
+suprême, un ou plusieurs dieux secondaires s'introduisent. En outre,
+la plupart des religions qui ont eu un point de départ purement
+monothéiste, sont devenues, au cours du temps, plus ou moins
+polythéistes. Il est vrai et la statistique moderne l'affirme, parmi
+les quinze cents millions d'hommes qui habitent notre terre, la plus
+grande majorité sont _monothéistes_; il y aurait _soi-disant_, parmi
+eux, _environ_ 600 millions de brahmano-bouddhistes, 500 millions de
+Chrétiens (prétendus), 200 millions de païens (de diverses sortes),
+180 millions de Mahométans, 10 millions d'Israélites et 10 millions
+qui seraient sans religion aucune. Mais la grande majorité des
+prétendus monothéistes se fait de Dieu l'idée la plus obscure, ou bien
+croit, à côté du Dieu principal unique, à beaucoup de dieux
+accessoires, comme par exemple: aux anges, au diable, aux démons, etc.
+Les diverses formes sous lesquelles le _monothéisme_ s'est développé
+_polyphylétiquement_ peuvent être ramenées à deux grands groupes: le
+monothéisme naturaliste et le naturalisme anthropistique.
+
+
+=Monothéisme naturaliste.=--Cette ancienne forme de religion voit
+l'incarnation de Dieu dans quelque phénomène naturel élevé, dominant
+tout. Comme tel, depuis plusieurs milliers d'années, ce qui a frappé
+l'homme avant tout c'est le _soleil_, la divinité éclairant et
+réchauffant qui tient visiblement, sous sa dépendance immédiate, toute
+la vie organique. Le _culte du soleil_ (solarisme ou héliothéisme)
+apparaît au naturaliste moderne, entre toutes les formes de croyances
+théistes, comme la plus estimable et celle qui se fusionne le plus
+aisément avec la philosophie naturelle moniste du présent.
+
+Car notre astrophysique et notre géogénie modernes nous ont convaincus
+que notre terre est une partie détachée du soleil et qu'elle
+retournera plus tard se perdre dans son sein. La physiologie moderne
+nous enseigne que la source première de toute vie organique, sur la
+terre, est la formation du plasma ou _plasmodomie_ et que cette
+synthèse de combinaisons inorganiques simples (eau, acide carbonique
+et ammoniaque ou acide azotique) ne peut se produire que sous
+l'influence de la _lumière solaire_. Le développement primaire des
+_plantes plasmodomes_ n'a été suivi que tardivement, secondairement
+par celui des _animaux plasmophages_ qui, directement ou
+indirectement, se nourrissent des premières et l'apparition de
+l'espèce humaine elle-même n'est, à son tour, qu'un fait tardif dans
+l'histoire généalogique du règne animal. Notre vie humaine tout
+entière, corporelle et intellectuelle, se ramène en dernière analyse,
+comme toute autre vie organique, au rayonnement du soleil dispensateur
+de lumière et de chaleur. Du point de vue de la raison pure, le _culte
+du soleil_ apparaît donc comme un _monothéisme naturaliste_, beaucoup
+plus fondé que le culte anthropistique des chrétiens et autres peuples
+civilisés, qui se représentent Dieu sous la forme humaine. De fait,
+les adorateurs du soleil étaient déjà parvenus, il y a des milliers
+d'années, à un degré de culture intellectuelle et morale plus élevé
+que la plupart des autres théistes. Me trouvant en 1881 à Bombay, j'y
+ai suivi avec la plus grande sympathie les édifiants exercices de
+piété des fidèles parsis qui, debout au bord de la mer ou agenouillés
+sur des tapis étendus, lors du lever et du coucher du soleil
+exprimaient à l'astre leur adoration[57].--Le _culte de la lune_,
+_lunarisme_ ou _Sélénothéisme_ est moins important que le solarisme;
+s'il y a quelques peuples primitifs qui adorent la lune seule, la
+plupart cependant professent en même temps le culte du soleil et des
+étoiles.
+
+ [57] E. HAECKEL, _Lettres d'un voyageur dans l'Inde_ (trad.
+ française).
+
+
+=Monothéisme anthropistique.=--L'identification de Dieu à l'homme,
+l'idée que l'«Etre suprême» pense, sent et agit comme l'homme (quoique
+sous une forme plus élevée) joue le plus grand rôle dans l'histoire de
+la civilisation, en tant que _monothéisme anthropomorphique_. Il faut
+mettre ici au premier plan les trois grandes religions de la race
+méditerranéenne: la religion mosaïque ancienne, la religion
+chrétienne intermédiaire et la religion mahométane, dernière venue.
+Ces _trois grandes religions méditerranéennes_, apparues toutes trois
+sur les rivages favorisés de la plus intéressante des mers, fondées
+toutes trois d'une manière analogue par un enthousiaste de race
+sémitique, à l'imagination enflammée--ont entre elles les rapports les
+plus étroits, non seulement extérieurement, par cette origine commune,
+mais encore intérieurement, par de nombreux traits communs à leurs
+articles de foi. De même que le Christianisme a emprunté directement
+une grande partie de sa mythologie à l'ancien Judaïsme, de même
+l'Islamisme, dernier venu, a conservé beaucoup de l'héritage des deux
+autres religions. Les religions méditerranéennes étaient toutes les
+trois, à l'origine, purement _monothéistes_; toutes les trois, elles
+ont subi plus tard les transformations _polythéistes_ les plus
+variées, à mesure qu'elles se répandaient sur les côtes découpées et
+si diversement habitées de la Méditerranée et de là sur les autres
+points du globe.
+
+
+=Le Mosaïsme.=--Le monothéisme juif, tel que _Moïse_ le fonda (1600
+av. J.-C.) passe d'ordinaire pour la forme de croyance religieuse qui,
+dans l'antiquité, a exercé la plus grande influence sur le
+développement ultérieur, éthique et religieux, de l'humanité. Il est
+incontestable que cette haute valeur historique lui incombe déjà pour
+cette raison que les deux autres religions méditerranéennes qui
+partagent avec lui l'empire du monde sont issues de lui; le Christ est
+porté sur les épaules de Moïse comme plus tard Mahomet sur celles du
+Christ. De même, le Nouveau Testament qui, dans le court espace de
+dix-neuf cents ans, est devenu le fondement de la foi de tous les
+peuples civilisés, repose sur la base vénérable de l'Ancien Testament.
+Tous deux réunis, sous le nom de _Bible_, ont pris une influence et
+une extension qu'on ne peut comparer à celles d'aucun livre au monde.
+De fait, la Bible est aujourd'hui encore sous certains rapports--et
+malgré le mélange étrange du bon et du mauvais--le «livre des
+livres». Mais si nous examinons impartialement et sans préjugé, cette
+remarquable source historique, bien des points importants se
+présenteront sous un tout autre jour qu'on ne l'enseigne partout. Ici
+aussi, la critique moderne et l'histoire de la civilisation pénétrant
+plus avant, nous ont fourni des renseignements précieux qui ébranlent
+dans ses fondements la tradition admise.
+
+Le monothéisme, tel que Moïse chercha à l'établir dans le culte de
+Jéhovah et tel qu'il fut plus tard développé avec grand succès par les
+_prophètes_--les philosophes des Hébreux--eut à l'origine de longs et
+durs combats à soutenir avec l'ancien polythéisme, alors tout
+puissant. _Jéhovah_ ou Japheh fut d'abord dérivé de ce Dieu céleste
+qui, sous le nom de Moloch ou Baal était une des divinités les plus
+honorées de l'Orient. (Sethos ou Typhon des Egyptiens, Saturne ou
+Chronos des Grecs). Mais à côté, d'autres dieux demeuraient en haute
+estime, et la lutte contre l'«idolâtrie» ne cessa jamais chez le
+peuple juif. Cependant, en principe, Jéhovah demeura le seul Dieu,
+celui qui, dans le premier des dix commandements de Moïse, dit
+expressément: «Je suis le Seigneur ton Dieu, tu n'auras pas d'autre
+Dieu que moi».
+
+
+=Le Christianisme.=--Le monothéisme chrétien partagea le sort de son
+père, le mosaïsme, il ne resta monothéisme vrai que théoriquement, en
+principe, tandis que pratiquement il revêtait les formes les plus
+diverses du polythéisme. A vrai dire, déjà par la doctrine de la
+Trinité, qui passait pourtant pour un des éléments indispensables de
+la religion chrétienne, le monothéisme était logiquement supprimé. Les
+_trois personnes_ distinguées comme Père, Fils et Saint-Esprit, sont
+et restent trois _individus_ différents (et même des personnages
+anthropomorphes) au même titre que les trois divinités hindoues de la
+Trimurti (Brahma, Wischnou, Schiwa) ou que celles de la Trinité des
+anciens Hébreux (Anu, Bel, Ao). Ajoutons que dans les sectes les plus
+répandues du Christianisme, la Vierge Marie, comme Mère immaculée du
+Christ, joue un grand rôle à titre de quatrième divinité; dans
+beaucoup de cercles catholiques, elle passe même pour plus importante
+et plus influente que les trois personnages masculins du Céleste
+royaume. Le _culte de la Madone_ a pris là une telle importance qu'on
+pourrait l'opposer comme un _monothéisme féminin_ à la forme ordinaire
+de monothéisme masculin. L'auguste reine des Cieux occupe si bien le
+premier plan (ainsi que d'innombrables portraits de la madone et
+d'innombrables légendes en font preuve), que les trois personnages
+masculins sont complètement effacés.
+
+En dehors de cela, la fantaisie des Chrétiens croyants a de bonne
+heure joint une nombreuse société de _Saints_ de toutes espèces au
+chef suprême du gouvernement céleste et des anges musiciens veillent à
+ce que, dans la «vie éternelle» on ne manque pas de jouissances
+musicales. Les papes romains--les plus grands charlatans que jamais
+religion ait produits--s'empressent continuellement d'augmenter par
+des canonisations nouvelles le nombre de ces célestes trabans
+anthropomorphes. Cette étonnante société du Paradis a reçu une
+augmentation de population, à la fois plus considérable et plus
+intéressante que toutes les autres, le 13 juillet 1870, lorsque le
+Concile du Vatican a déclaré les papes, en tant que représentants du
+Christ, _infaillibles_, les élevant ainsi, de lui-même, au rang de
+_dieux_. Si nous ajoutons à cela le «diable personnel» et les «mauvais
+anges» qui composent sa cour, personnages reconnus par les papes, le
+_papisme_ nous présentera encore aujourd'hui la forme la plus répandue
+du Christianisme moderne, et le tableau varié d'un _polythéisme_ si
+riche, que l'Olympe hellénique nous paraîtra, à côté de lui, petit et
+misérable.
+
+
+=L'Islamisme= (ou _Monothéisme mahométan_) est la forme la plus
+récente et en même temps la plus pure du Monothéisme. Lorsque le jeune
+Mahomet (né en 570), de bonne heure en vint à mépriser le culte
+polythéiste de ses concitoyens arabes et apprit à connaître le
+Christianisme des Nestoriens, il s'appropria, il est vrai, les
+doctrines fondamentales de ceux-ci, mais il ne put se résoudre à voir
+dans le Christ autre chose qu'un Prophète, comme Moïse. Dans le dogme
+de la Trinité, il ne trouva que ce qu'y doit forcément trouver tout
+homme sans préjugé après une réflexion impartiale: un article de foi
+absurde qui n'est ni conciliable avec les principes de notre raison,
+ni du moindre prix pour notre édification religieuse. Mahomet
+considérait avec raison l'adoration de l'immaculée Vierge Marie «Mère
+de Dieu» comme une idolâtrie aussi vaine que le culte rendu aux images
+et aux statues. Plus il y réfléchissait, plus il aspirait vers une
+plus pure conception de Dieu, plus clairement lui apparaissait la
+certitude de son grand principe: «Dieu est le seul Dieu»; il n'y a pas
+à côté de lui d'autres dieux.
+
+Sans doute, Mahomet ne pouvait pas non plus s'affranchir de tout
+anthropomorphisme dans sa conception de Dieu. Son Dieu unique restait,
+lui aussi, un homme tout-puissant, idéalisé, tout comme le sévère Dieu
+vengeur de Moïse, tout comme le Dieu doux et aimant du Christ. Mais
+nous devons cependant reconnaître à la religion mahométane cette
+supériorité qu'à travers son évolution historique et ses inévitables
+déviations, elle a conservé bien plus rigoureusement que les religions
+mosaïque et chrétienne le caractère du _pur monothéisme_. Cela se voit
+encore aujourd'hui, extérieurement, dans les formules de prières, la
+façon de prêcher inhérentes au culte mahométan, de même que dans
+l'architecture et la décoration de ses temples. Lorsqu'en 1873, je
+visitai pour la première fois l'Orient, que j'admirai les splendides
+mosquées du Caire et de Smyrne, de Brousse et de Constantinople, je
+fus rempli d'une piété sincère par la décoration simple et pleine de
+goût de l'intérieur, par l'ornementation architectonique d'un style si
+élevé et en même temps si riche de l'extérieur. Comme ces mosquées
+paraissent nobles et d'un style élevé, comparées à la plupart des
+églises catholiques qui, à l'intérieur, sont surchargées de tableaux
+de toutes sortes et d'oripeaux dorés, tandis qu'à l'extérieur elles
+sont défigurées par une profusion de figures humaines et animales! Le
+même caractère d'élévation se retrouve dans les prières silencieuses
+et les simples exercices de piété du Coran, comparés au bruyant et
+incompréhensible bredouillage de mots des messes catholiques ou à la
+musique tapageuse des processions théâtrales.
+
+
+=Mixothéisme.=--On peut à bon droit réunir sous ce terme toutes les
+formes de croyance aux dieux qui renferment des _mélanges_ de
+conceptions religieuses différentes et en partie même contradictoires.
+En théorie, cette forme de religion, des plus répandues, n'a jamais
+été reconnue jusqu'ici. En pratique, néanmoins, c'est la plus
+importante et la plus remarquable de toutes. Car la grande majorité
+des hommes qui se sont formés des idées religieuses ont été de tous
+temps et sont aujourd'hui encore _mixothéistes_; leur notion de Dieu
+est un mélange des principes religieux de telle confession spéciale,
+qu'on leur a inculqués dès l'enfance et de beaucoup d'impressions
+diverses éprouvées plus tard au contact d'autres formes de croyance et
+qui ont modifié les premières. Pour beaucoup de savants il faut
+ajouter à cela l'influence transformatrice des études philosophiques
+de l'âge mûr et surtout l'étude impartiale des phénomènes de la nature
+qui montre le néant des croyances théistes. La lutte entre ces notions
+contradictoires, infiniment douloureuse pour les âmes sensibles et qui
+parfois se prolonge sans solution pendant la vie entière,--montre
+clairement la puissance inouïe de l'_hérédité_ des vieux principes
+religieux d'une part et de l'_adaptation_ précoce à des principes
+erronés, d'autre part. La confession spéciale qui, dès sa plus tendre
+enfance, a été inculquée de force à l'enfant par ses parents, reste le
+plus souvent et pour la plus grande part, prédominante, au cas où plus
+tard l'influence plus forte d'une autre confession n'amène pas une
+conversion. Mais même dans ce passage d'une forme de croyance à
+l'autre, le nouveau nom, comme déjà celui qu'on vient de quitter,
+n'est souvent qu'une étiquette extérieure sous laquelle s'abritent les
+croyances et les erreurs les plus diverses, formant le mélange le plus
+bariolé. La grande majorité des prétendus chrétiens ne sont pas
+monothéistes (comme ils le croient), mais amphithéistes,
+triplothéistes ou polythéistes. On en peut dire autant des adeptes de
+l'islamisme et du mosaïsme, ainsi que de ceux de toutes les religions
+monothéistes. Partout viennent s'adjoindre à la notion originelle du
+«Dieu unique ou du dieu triple», des croyances, acquises plus tard, à
+des divinités subalternes: anges, diables, saints et autres démons,
+mélange bariolé des formes les plus diverses du théisme.
+
+
+=Essence du théisme.=--Toutes les formes que nous venons de passer en
+revue, du théisme au sens propre--peu importe que cette croyance en
+Dieu revête une forme naturaliste ou anthropistique--ont en commun la
+conception de Dieu comme d'un être _extérieur au monde_ (_extra
+mundanum_) ou _surnaturel_ (_supranaturale_). Toujours Dieu s'oppose,
+comme un Etre indépendant, au monde ou à la nature, le plus souvent
+comme leur Créateur, leur Conservateur et leur Régisseur. Dans la
+plupart des religions s'ajoute encore à cela le caractère de
+_personnalité_ et l'idée, plus précise encore, que Dieu en tant que
+personne est semblable à l'homme. «L'homme se peint dans ses dieux.»
+Cet _anthropomorphisme de Dieu_ ou conception anthropistique d'un Etre
+qui pense, sent et agit comme l'homme, prédomine chez la majorité de
+ceux qui croient en Dieu, tantôt sous une forme plus naïve et plus
+grossière, tantôt sous une forme plus abstraite et plus raffinée. Sans
+doute, la théosophie la plus élevée affirme que Dieu, en tant qu'Etre
+suprême, est absolument parfait et par suite complètement différent de
+l'Etre imparfait qu'est l'homme. Mais à un examen plus minutieux on
+s'aperçoit toujours que ce qui est commun aux deux c'est l'activité
+psychique ou intellectuelle. Dieu sent, pense et agit comme l'homme,
+quoique sous une forme infiniment plus parfaite.
+
+
+=L'anthropisme personnel de Dieu= est devenu pour la plupart des
+croyants une idée si naturelle qu'ils ne sont pas choqués de voir Dieu
+personnifié sous la forme humaine dans les tableaux et les statues, ni
+de lui voir revêtir cette forme humaine dans les diverses créations
+poétiques de l'imagination, où Dieu se transforme ainsi en un
+_Vertébré_. Dans beaucoup de mythes, Dieu apparaît encore sous la
+forme d'autres Mammifères (singes, lions, taureaux, etc.), plus
+rarement sous celle d'Oiseaux (aigle, colombe, cigogne) ou sous celle
+de Vertébrés inférieurs (serpents, crocodiles, dragons). Dans les
+religions les plus élevées et les plus abstraites, cette forme
+corporelle disparaît et Dieu n'est adoré que comme «_pur esprit_» sans
+corps. «Dieu est esprit et celui qui l'adore doit l'adorer en esprit
+et en vérité». Mais néanmoins l'activité psychique de ce pur esprit
+est absolument la même que celle des dieux anthropomorphes. A la
+vérité, ce Dieu immatériel n'est pas incorporel, mais invisible, conçu
+sous la forme d'un gaz.
+
+Nous aboutissons ainsi à la notion paradoxale d'un Dieu, _Vertébré
+gazeux_ (cf. _Morphol. gén._, 1866).
+
+
+II. =Panthéisme= (Doctrine de l'Un-Tout), _Dieu et le monde sont un
+seul et même être_. L'idée de Dieu s'identifie avec celle de la
+_nature_ ou de la _substance_. Cette conception panthéiste est en
+opposition radicale, en principe du moins, avec toutes les formes
+précédentes et autres possibles du _théisme_, bien qu'on se soit
+efforcé, par des concessions réciproques, de combler le profond abîme
+qui sépare les deux doctrines. Entre elles persiste toujours cette
+opposition fondamentale que, dans le _théisme_, Dieu, être
+_extramondain_, s'oppose à la nature qu'il crée et conserve, agissant
+sur elle _du dehors_, tandis que dans le _panthéisme_, Dieu, Etre
+_intramondain_, est partout la nature elle-même et agit _à
+l'intérieur_ de la substance, en tant que «force ou énergie». Ce
+dernier point de vue est seul conciliable avec la loi naturelle
+suprême qu'un des plus grands triomphes du XIXe siècle est d'avoir
+posée: la _loi de substance_. Le _panthéisme_ est donc nécessairement
+le _point de_ _vue des sciences naturelles modernes_. Sans doute, les
+naturalistes, aujourd'hui encore, sont nombreux qui contestent cette
+affirmation et pensent pouvoir concilier l'ancienne doctrine théiste
+avec les idées fondamentales du panthéisme exprimées par la loi de
+substance. Mais ces vains efforts ne reposent tous que sur l'obscurité
+ou sur l'inconséquence de la pensée, dans le cas toutefois où ils sont
+sincères et tentés avec loyauté.
+
+Le _panthéisme_ ne pouvant provenir que de l'observation de la nature,
+rectifiée et interprétée par la pensée de l'homme civilisé, on
+comprend qu'il soit apparu bien plus tard que le _théisme_ qui, sous
+sa forme la plus grossière, était déjà constitué il y a plus de dix
+mille ans, chez les peuples primitifs et avec les variations les plus
+diverses.
+
+Si des germes de panthéisme se trouvent déjà épars dans les diverses
+religions dès le début de la philosophie (chez les plus anciens des
+peuples civilisés dans l'Inde et en Egypte, en Chine et au Japon),
+bien des milliers de siècles avant Jésus-Christ, cependant, le
+panthéisme, comme philosophie précise et constituée, n'apparaît
+qu'avec l'_hylozoïsme des philosophes naturalistes ioniens_ dans la
+première moitié du VIe siècle avant Jésus-Christ. A cette époque de
+splendeur pour l'esprit grec, tous les grands penseurs sont dépassés
+par ANAXIMANDRE de Milet, lequel conçut l'unité fondamentale du _Tout
+infini_ (Apeiron) avec plus de profondeur et de clarté que son maître
+THALÈS ou son élève ANAXIMÈNE. Non seulement ANAXIMANDRE avait déjà
+exprimé la grande pensée de l'_unité_ originelle du Cosmos, de
+l'_évolution_ de tous les phénomènes provenant de la _matière
+première_ qui pénètre tout, mais aussi la conception hardie d'une
+_alternance_ périodique et indéfinie de mondes apparaissant et
+disparaissant.
+
+Beaucoup d'autres grands philosophes ultérieurs, dans l'antiquité
+classique, surtout DÉMOCRITE, HÉRACLITE et EMPÉDOCLE ont été amenés
+par leurs réflexions profondes à concevoir dans le même sens ou d'une
+manière analogue, cette unité de la Nature et de Dieu, du corps et de
+l'esprit qui a trouvé son expression la plus précise dans la loi de
+substance de notre _monisme_ actuel. Le grand poète romain et
+philosophe naturaliste, LUCRÈCE, a exposé ce monisme sous une forme
+hautement poétique dans son célèbre poème didactique _De rerum
+Natura_. Mais ce monisme panthéiste et conforme à la Nature fut
+bientôt repoussé par le dualisme mystique de PLATON et surtout par la
+puissante influence que conquit sa philosophie idéaliste en se
+fusionnant avec les doctrines chrétiennes. Lorsqu'ensuite leur plus
+puissant représentant, le pape, eut acquis l'empire intellectuel du
+monde, le panthéisme fut violemment comprimé, $1, son représentant le
+plus remarquable, fut brûlé vif le 17 février 1600, sur le Campo Fiori
+de Rome, par le «représentant de Dieu».
+
+Ce n'est que dans la seconde moitié du XVIIe siècle que le système
+panthéiste fut constitué sous sa forme la plus pure par le grand
+SPINOZA; il créa pour désigner la totalité des choses le pur _concept
+de substance_ dans lequel «Dieu et le Monde» sont inséparables. Nous
+devons d'autant plus admirer aujourd'hui la clarté, l'exactitude et la
+logique du système moniste de SPINOZA, qu'il y a deux cent cinquante
+ans, ce puissant penseur manquait encore de toutes les données
+empiriques certaines que nous n'avons acquises que dans la seconde
+moitié du XIXe siècle. Quant aux rapports entre le panthéisme de
+SPINOZA, le _matérialisme_ ultérieur du XVIIIe siècle et notre
+_monisme_ actuel, nous en avons déjà parlé au premier chapitre de ce
+livre. Rien n'a tant contribué à le propager, surtout en Allemagne,
+que les oeuvres immortelles du plus grand de nos poètes et penseurs,
+de GOETHE. Ses admirables poèmes _Dieu et le Monde_, _Prométhée_,
+_Faust_, etc., contiennent, enveloppées sous la forme poétique la plus
+parfaite, les pensées fondamentales du panthéisme.
+
+
+=Athéisme= (_Conception de l'Univers dépouillé de Dieu_).--Il n'y a
+_pas de Dieu_ ni de dieux, si l'on désigne par ce terme des êtres
+personnels existant en dehors de la Nature.
+
+Cette _conception athéiste_ coïncide, quant aux points essentiels,
+avec le _monisme_ ou _panthéisme_ des sciences naturelles; elle en
+donne seulement une autre expression, en ce qu'elle en fait ressortir
+le côté négatif, la non-existence de la divinité extramondaine ou
+surnaturelle. En ce sens, SCHOPENHAUER dit très justement: «Le
+_panthéisme_ n'est qu'un athéisme poli. La vérité du panthéisme
+consiste dans la suppression de l'opposition dualiste entre Dieu et le
+monde, dans la constatation que le monde existe en vertu de sa force
+interne et par lui-même. La proposition panthéiste: Dieu et le monde
+ne font qu'un, est un détour poli pour signifier au seigneur Dieu son
+congé.»
+
+Pendant tout le moyen âge, sous la tyrannie sanglante du papisme,
+l'_Athéisme_ a été poursuivi par le fer et par le feu comme la forme
+la plus épouvantable de conception de l'Univers. Comme dans l'Evangile
+l'_athée_ est complétement identifié au _méchant_ et qu'il est menacé
+dans la vie éternelle--pour un simple «manque de foi»--des peines de
+l'Enfer et de la damnation éternelle, on conçoit que tout bon chrétien
+ait évité soigneusement le moindre soupçon d'athéisme. Malheureusement
+c'est là une opinion accréditée aujourd'hui encore, dans beaucoup de
+milieux. Le naturaliste _athée_, qui consacre ses forces et sa vie à
+la recherche de la _vérité_, est tenu d'avance pour capable de tout ce
+qui est mal; le dévot _théiste_ qui assiste sans pensée à toutes les
+cérémonies vides du culte papiste, passe déjà, rien qu'à cause de
+cela, pour un bon citoyen, même si, sous sa _croyance_ il ne pense
+rien du tout et qu'il pratique à côté de cela la morale la plus
+répréhensible. Cette erreur ne s'expliquera qu'au XXe siècle lorsque
+la superstition cédera davantage le pas à la connaissance de la nature
+par la raison et à la conviction moniste de _l'unité de Dieu et du
+monde_.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+Science et Croyance
+
+ ÉTUDES MONISTES SUR LA CONNAISSANCE DE LA VÉRITÉ.--ACTIVITÉ DES
+ SENS ET ACTIVITÉ DE LA RAISON.--CROYANCE ET
+ SUPERSTITION.--EXPÉRIENCE ET RÉVÉLATION.
+
+ La recherche scientifique ne connaît qu'un but: la connaissance
+ de la réalité. Aucun sanctuaire ne peut lui être plus sacré que
+ celui de la _Vérité_. Il faut qu'elle pénètre tout; elle ne doit
+ reculer devant aucun examen, devant aucune analyse, si fort que
+ tienne au coeur du chercheur ce qu'il lui faut examiner, soit
+ que le respect, l'amour, le sentiment de la loyauté, la
+ religion, les opinions viennent se mettre à la traverse de sa
+ tâche. Il lui faut déclarer les résultats de l'examen sans
+ ménagement, sans souci de son avantage ou de son désavantage,
+ sans chercher l'éloge et sans craindre le blâme.
+
+ L. BRENTANO.
+
+
+
+
+SOMMAIRE DU CHAPITRE XVI
+
+ Connaissance de la Vérité et ses sources: activité sensorielle et
+ association des représentations.--Organes des sens (Esthètes)
+ et organes de la pensée (phronètes).--Organes des sens et leur
+ énergie spécifique.--Développement de celle-ci.--Philosophie
+ de la sensibilité.--Valeur inappréciable des sens.--Limites de
+ la connaissance sensible.--Hypothèse et croyance.--Théorie et
+ croyance.--Opposition radicale entre les croyances
+ scientifiques (naturelles) et les croyances religieuses
+ (surnaturelles).--Superstition des peuples primitifs et des
+ peuples civilisés.--Confessions diverses.--Ecoles sans
+ confession.--La croyance de nos
+ pères.--Spiritisme.--Révélation.
+
+
+LITTÉRATURE
+
+ A. SVOBODA.--_Gestalten des Glaubens._ Leipzig, 1897.
+
+ D. STRAUSS.--_Gesammelte Schriften_, 12 Bänder, Bonn, 1877.
+
+ J. W. DRAPER.--_Geschichte der Konflikte Zwischen Religion und
+ Wissenschaft_, Leipzig, 1865.
+
+ L. BUCHNER.--_Über religioese und wissenschaftliche
+ Weltanschauung_, 1887.
+
+ O. MÖLLINGER.--_Die Gott-Idee der neuen Zeit und der nothwendige
+ Ausbau des Christenthums_ 2te Aufl., Zurich 1870.
+
+ A. RAU.--_Empfinden und Denken._ Giessen 1896.
+
+ F. ZOLLNER.--_Ueber die Natur der Kometen. Beitraege zur Gesch.
+ und Theorie der Erkenntniss_, Leipzig, 1872.
+
+ A. LEHMANN.--_Aberglaube und Zauberei von den aeltesten Zeiten
+ an bis in die Gegenwart._ trad. allem. de 1899.
+
+ F. BACON.--_Novum Organon Scientiarum._
+
+
+Tout travail véritablement scientifique tend à la connaissance de la
+_vérité_. Notre vrai savoir, celui qui a du prix, se rapporte au réel
+et consiste en représentations auxquelles correspondent des choses
+réellement existantes. Nous sommes incapables, il est vrai, de
+connaître l'essence intime de ce monde réel,--«la chose en soi»--mais
+une observation impartiale et une comparaison critique des choses nous
+convainquent que, dans l'état normal du cerveau et des organes des
+sens, les impressions du monde extérieur sur ceux-ci sont les mêmes
+chez tous les hommes raisonnables--et que, lorsque les organes de la
+pensée fonctionnent normalement, certaines représentations se forment,
+qui sont partout les mêmes; nous les disons _vraies_ et sommes
+convaincus par là que leur contenu correspond à la partie des choses
+qu'il nous est donné de connaître. Nous _savons_ que ces faits ne sont
+point imaginaires mais réels.
+
+
+=Sources de connaissance.=--Toute connaissance de la vérité a pour
+fondement deux groupes de fonctions physiologiques distincts mais
+ayant entre eux d'étroits rapports: d'abord la _sensation_ des objets,
+au moyen de l'activité sensorielle et ensuite la liaison des
+impressions ainsi recueillies, en _représentation_, grâce à
+l'association. Les instruments de la sensation sont les _organes des
+sens_ (sensibles ou Aesthètes); les instruments à l'aide desquels se
+forment et s'enchaînent les représentations, sont les _organes de la
+pensée_ (phronètes). Ceux-ci font partie du _système nerveux_
+central; les autres, au contraire, du système nerveux périphérique,
+système si important et si développé chez les animaux supérieurs pour
+lesquels il est le seul et unique facteur de l'activité psychique.
+
+
+=Organes des sens= (_sensilles ou aesthètes_).--L'activité sensorielle
+de l'homme, point de départ de toute connaissance, s'est développée
+lentement et progressivement, comme un perfectionnement de celle des
+Mammifères les plus proches, les Primates. Les organes, chez tous les
+représentants de cette classe très élevée, présentent partout la même
+structure essentielle et leurs fonctions sont partout soumises aux
+mêmes lois physico-chimiques. Elles se sont partout constituées
+historiquement de la même manière. De même que chez tous les autres
+animaux, les sensilles, chez les Mammifères, sont à l'origine des
+parties du revêtement cutané et les cellules sensibles de l'_épiderme_
+sont les ancêtres des différents organes sensoriels, lesquels ont
+acquis leur énergie spécifique en s'adaptant à des excitations
+différentes (lumière, chaleur, son, chimiopathie). Aussi bien les
+bâtonnets de la rétine que les cellules auditives du limaçon de
+l'oreille, que les cellules olfactives et les cellules gustatives,
+proviennent originairement de ces simples cellules non différenciées
+de l'épiderme, qui revêtent toute la surface de notre corps. Ce fait
+très important peut être directement démontré par l'observation
+immédiate de l'embryon humain ou de tout autre embryon animal. De ce
+fait ontogénétique se déduit avec certitude, d'après la loi
+fondamentale biogénétique, cette conclusion phylogénétique grosse
+elle-même de conséquences, à savoir: que dans la longue histoire
+généalogique de nos ancêtres, les organes sensoriels supérieurs, avec
+leur énergie spécifique, dérivent originairement, eux aussi, de
+l'épiderme d'animaux inférieurs, d'une assise cellulaire simple qui ne
+contenait pas encore de pareilles sensilles différenciées.
+
+
+=Énergie spécifique des sensilles.=--C'est un fait de la plus haute
+importance pour l'étude de l'homme, que différents nerfs de notre
+corps puissent percevoir des qualités très différentes du monde
+extérieur et ne puissent percevoir que celles-là. Le nerf visuel ne
+transmet que les impressions lumineuses, le nerf auditif que les
+impressions de son, le nerf olfactif que des impressions olfactives,
+etc. De quelque nature que soit l'excitation qui stimule un de ces
+nerfs déterminés, la réaction, par contre, est toujours
+qualitativement la même. De cette _énergie spécifique_ des nerfs
+sensoriels, dont toute la portée a été exposée pour la première fois
+par le grand physiologiste J. MÜLLER, on a tiré des conséquences très
+inexactes, surtout au profit d'une théorie de la connaissance dualiste
+et a prioriste. On a prétendu que le cerveau ou l'âme ne percevait
+qu'un certain état du nerf excité et qu'on ne pouvait rien conclure de
+là, quant à l'existence ou la nature du monde extérieur d'où provenait
+l'excitation. La philosophie sceptique en tirait cette conclusion que
+l'existence même de ce monde était douteuse et l'extrême idéalisme,
+non seulement mettait en doute cette réalité, mais la niait
+simplement; il prétendait que le monde n'existait que dans notre
+représentation.
+
+En face de ces erreurs, nous devons rappeler que l'«énergie
+spécifique» n'est pas originairement une qualité innée de certains
+nerfs, mais qu'elle provient de leur _adaptation_ à l'activité
+particulière des cellules épidermiques dans lesquelles ils se
+terminent. En vertu des grandes lois de la division du travail, les
+_cellules sensorielles épidermiques_, à l'origine non différenciées,
+se sont attribuées des tâches diverses, en ce sens que les uns ont
+recueilli l'excitation des rayons lumineux, les autres l'impression
+des ondes sonores, un troisième groupe l'action chimique des
+substances odorantes, etc. Au cours des siècles, ces excitations
+sensorielles externes ont amené une modification graduelle des
+propriétés physiologiques et morphologiques de ces régions
+épidermiques, tandis qu'en même temps se modifiaient aussi les nerfs
+sensibles, chargés de conduire au cerveau les impressions recueillies
+à la périphérie. La sélection améliora pas à pas celles d'entre les
+transformations de ces nerfs qui se montrèrent utiles et créa enfin au
+cours de millions d'années, ces merveilleux instruments qui, comme
+l'_oeil_ et l'_oreille_, constituent nos biens les plus précieux; leur
+disposition est si admirablement conforme à un but d'utilité qu'ils
+ont pu nous induire à l'hypothèse erronée d'une «création d'après un
+plan préconçu». Ainsi la propriété caractéristique de tout organe
+sensoriel et de son nerf spécifique ne s'est développée que
+graduellement par l'habitude et l'exercice--c'est-à-dire par
+l'_adaptation_--et s'est transmise ensuite par l'_hérédité_ de
+génération en génération. A. RAU a établi explicitement cette
+conception dans son excellent ouvrage: _Sensation et pensée, étude
+physiologique sur la nature de l'entendement humain_ (1896). On y
+trouve à côté de la juste interprétation de la loi de MÜLLER sur
+l'énergie sensorielle spécifique, des discussions pénétrantes sur le
+rapport de ces énergies avec le cerveau et, dans le dernier chapitre
+en particulier, appuyée sur celle de L. FEUERBACH, une remarquable
+_philosophie de la sensibilité_; je me range complètement du côté de
+ce convainquant exposé.
+
+
+=Limites de la perception sensorielle.=--D'une comparaison critique
+entre l'activité sensorielle de l'homme et celle des autres vertébrés,
+il ressort un certain nombre de faits de la plus haute importance,
+dont nous sommes redevables aux recherches approfondies faites
+au XIXe siècle, surtout dans la seconde moitié. Cela est vrai,
+particulièrement, des deux organes sensoriels les plus perfectionnés,
+des «organes esthétiques», l'oeil et l'oreille. Ils présentent, dans
+l'embranchement des Vertébrés, une structure différente de ce qu'elle
+est chez les autres animaux, structure plus complexe,--et ils se
+développent en outre, dans l'embryon des Vertébrés, d'une manière
+toute spéciale. Cette ontogénèse et cette structure typique des
+sensilles, chez tous les Vertébrés, s'explique par _l'hérédité_
+remontant jusqu'à une forme ancestrale commune. Mais au sein du
+groupe, on observe une grande variété de détail dans le développement,
+laquelle résulte de _l'adaptation_ à des conditions de vie variant
+avec les espèces, ainsi que de l'exercice plus fréquent ou plus rare
+des diverses parties de l'organisme.
+
+L'homme, sous le rapport du développement des sens, est bien loin de
+nous apparaître comme le Vertébré le plus perfectionné. L'oiseau a la
+vue bien plus pénétrante et distingue les petits objets à une grande
+distance, bien plus distinctement que l'homme. L'oreille de nombreux
+Mammifères, en particulier des Carnivores, Ongulés, Rongeurs vivant
+dans les déserts, est beaucoup plus sensible que celle de l'homme et
+perçoit les bruits légers à des distances bien plus grandes; c'est ce
+qu'indique déjà le pavillon de leur oreille, très grand et très
+mobile. Les oiseaux chanteurs présentent, même au point de vue des
+sons musicaux, une organisation bien supérieure à celle de l'homme. Le
+sens olfactif, chez la plupart des Mammifères, en particulier chez les
+Carnivores et les Ongulés, est beaucoup plus développé que chez
+l'homme. Si le chien pouvait comparer son flair, si fin, avec celui de
+l'homme, il regarderait celui-ci avec une pitié dédaigneuse. De même,
+quant aux sens inférieurs (sens du goût, sens sexuel, sens du contact
+et de la température), l'homme est bien loin de pouvoir prétendre au
+plus haut degré de perfectionnement.
+
+Nous autres hommes ne pouvons naturellement juger que des sensations
+que nous possédons. Mais l'anatomie nous démontre l'existence, dans le
+corps de beaucoup d'animaux, d'organes sensoriels autres que ceux que
+nous connaissons. C'est ainsi que les poissons et d'autres Vertébrés
+aquatiques inférieurs possèdent, dans la peau, des sensilles
+caractéristiques en communication avec des nerfs sensoriels spéciaux.
+Sur les côtés du corps des poissons, à droite et à gauche, court un
+long canal qui, en avant, dans la région de la tête, se prolonge par
+plusieurs canaux ramifiés. Dans ces «canaux muqueux» sont des nerfs
+pourvus de branches nombreuses dont les terminaisons sont en rapport
+avec des éminences nerveuses caractéristiques. Il est probable que cet
+«organe sensoriel épidermique» étendu sert à percevoir les
+différences, soit dans la pression, soit dans les autres qualités de
+l'eau. D'autres groupes d'animaux se distinguent encore par la
+possession d'autres sensilles caractéristiques dont le rôle nous est
+inconnu.
+
+Ces faits nous montrent déjà que l'activité sensorielle de l'homme est
+limitée et cela aussi bien quantitativement que qualitativement. A
+l'aide de nos sens, même de celui de la vue et de celui du tact, nous
+ne pouvons donc jamais connaître qu'une partie des qualités que
+possèdent les objets du monde extérieur. Mais cette perception
+partielle est elle-même incomplète, car nos organes sensoriels sont
+imparfaits et les nerfs sensoriels sont des interprètes qui ne
+transmettent au cerveau que la traduction des impressions reçues.
+
+Cette imperfection reconnue de notre activité sensorielle ne doit
+pourtant pas nous empêcher de considérer ces instruments et l'oeil
+avant tout, comme les plus nobles des organes; ils constituent, avec
+les organes de la pensée localisés dans le cerveau, le cadeau le plus
+précieux que la Nature ait fait à l'homme. A. RAU dit très justement:
+«_Toute science est en dernière analyse une connaissance sensible_;
+les données des sens ne sont pas niées mais interprétées par elle; les
+sens sont nos premiers et nos meilleurs amis; bien avant que
+l'entendement ne se développe, les sens disent à l'homme ce qu'il doit
+faire et ce dont il doit s'abstenir. Celui qui renierait la
+_sensibilité_ pour échapper à ses dangers, agirait avec autant
+d'irréflexion et de sottise que celui qui s'arracherait les yeux parce
+que ces organes pourraient un jour voir des choses honteuses; ou celui
+qui s'écorcherait la peau de la main, de crainte que cette main ne se
+saisisse un jour du bien d'autrui.» Aussi FEUERBACH a-t-il pleinement
+raison de traiter toutes les philosophies, les religions, les
+institutions qui sont en contradiction avec le principe de la
+_sensibilité_, non seulement d'erronées, mais de _foncièrement
+pernicieuses_. Sans sens pas de connaissance! _Nihil est in
+intellectu, quod non fuerit in sensu._ (LOCKE). L'immense mérite que
+s'est acquis en ces derniers temps le Darwinisme, en nous faisant
+connaître plus à fond et apprécier plus hautement l'activité
+sensorielle, a déjà fait, il y a vingt ans, le sujet de ma conférence
+«sur l'origine et le développement des organes des sens»[58].
+
+ [58] E. HAECKEL, _Gesammelte populaere Vortraege_ (Bonn, 1878).
+
+
+=Hypothèse et croyance.=--Le besoin de connaître de l'homme civilisé,
+parvenu à un haut degré de culture, n'est pas satisfait par la
+connaissance, pleine de lacunes, du monde extérieur que cet homme
+acquiert au moyen de ses organes des sens, si imparfaits. Il s'efforce
+de transformer les impressions sensibles qui lui ont été ainsi
+fournies, en valeurs de connaissance; il les élabore, dans les centres
+sensoriels de l'écorce cérébrale, en sensations spécifiques et par
+l'_association_, dans le centre propre à cette opération, il assemble
+ces sensations de manière à former des représentations; par
+l'enchaînement des groupes de représentations, l'homme parvient
+ensuite à constituer une science d'ensemble. Mais cette science reste
+toujours pleine de lacunes et insatisfaisante, si la _fantaisie_ ne
+vient pas compléter la force de combinaison insuffisante de
+l'entendement et si elle ne rassemble pas, par l'association des
+images, des connaissances anciennes, de manière à en constituer un
+tout. De là résultent de nouvelles formations de représentations qui,
+seules, permettront d'expliquer les faits perçus et «satisferont le
+besoin de causalité de la raison». Les représentations qui comblent
+les lacunes de la science et prennent sa place peuvent être désignées,
+d'une manière générale, du nom de _croyance_. Et c'est ainsi qu'il en
+va constamment dans la vie journalière. Lorsque nous ne sommes pas
+sûrs d'une chose, nous disons que nous la croyons. En ce sens, dans la
+science elle-même, nous sommes forcés de croire; nous présumons ou
+admettons qu'il existe un certain rapport entre deux phénomènes,
+quoique nous ne le sachions pas d'une façon certaine. Dans le cas où
+il s'agit de la connaissance des _causes_, nous construisons des
+_hypothèses_. D'ailleurs on ne peut admettre, en science, que les
+hypothèses comprises dans les limites des facultés humaines et qui ne
+contredisent pas des faits connus. Telles sont, par exemple, en
+physique, la théorie des vibrations de l'éther; en chimie, l'existence
+des atomes avec leurs affinités; en biologie, la théorie de la
+structure moléculaire du plasma vivant.
+
+
+=Théorie et croyance.=--L'explication d'un grand nombre de phénomènes
+se rattachant les uns aux autres, par une cause qu'on admet leur être
+commune, constitue ce qu'on appelle une théorie. Pour la théorie,
+comme pour l'hypothèse, la _croyance_ (au sens scientifique) est
+indispensable; car, ici aussi, la fantaisie créatrice comble les
+lacunes que l'entendement laisse quand il tâche de connaître les
+rapports entre les choses. La théorie, par suite, ne peut jamais être
+considérée que comme une approximation de la vérité; on doit avouer
+qu'elle pourra, plus tard, être supplantée par une autre mieux fondée.
+Malgré l'aveu de cette incertitude, la théorie reste indispensable à
+toute vraie science; car, seule, elle _explique_ les faits en
+supposant admises leurs causes. Celui qui renoncerait absolument à la
+théorie et ne voudrait construire la science pure qu'avec des «faits
+certains» (ce qui est le cas des esprits bornés, dans les prétendues
+«sciences naturelles exactes» de nos jours)--celui-là renoncerait du
+même coup à la connaissance des causes en général et par là à la
+satisfaction du besoin de causalité inhérent à la raison.
+
+La théorie de la gravitation en astronomie (NEWTON), la théorie
+cosmologique des gaz en cosmogénie (KANT et LAPLACE), le principe de
+l'énergie en physique (MAYER et HELMHOLTZ), la théorie atomique en
+chimie (DALTON), la théorie des vibrations en optique (HUYGHENS), la
+théorie cellulaire en histologie (SCHLEIDEN et SCHWANN), la théorie
+de la descendance en biologie (LAMARCK et DARWIN): autant d'exemples
+grandioses de théories de premier ordre. Elles expliquent tout un
+monde de grands phénomènes naturels par l'hypothèse d'une _cause qui
+soit commune_ à tous les faits isolés de leurs domaines respectifs et
+par la démonstration qu'elles donnent que tous les phénomènes font
+bien partie d'un même domaine et qu'ils sont régis par des lois fixes,
+découlant de cette cause unique. D'ailleurs, cette cause elle-même
+peut être inconnue dans son essence ou peut n'être qu'une «hypothèse
+provisoire». La _pesanteur_, dans la théorie de la gravitation et la
+cosmogénie, l'_énergie_ elle-même, dans son rapport avec la matière,
+l'_éther_ en optique et en électricité, l'_atome_ en chimie, le
+_plasma_ vivant dans la théorie cellulaire, l'_hérédité_ dans la
+théorie de la descendance--tous ces concepts, et autres semblables,
+dont usent les grandes théories, peuvent être considérés par la
+philosophie sceptique comme de «pures hypothèses», comme les produits
+de la croyance scientifique, mais ils nous demeurent, comme tels,
+_indispensables_ aussi longtemps qu'ils n'auront pas été remplacés par
+une hypothèse meilleure.
+
+
+=Croyance et Superstition.=--D'une toute autre nature que ces formes
+de croyance scientifique sont ces conceptions qui, dans les diverses
+_religions_, servent à expliquer les phénomènes et qu'on désigne
+simplement du nom de _croyance_, au sens restreint du mot. Comme ces
+deux formes de croyance, la «croyance naturelle» de la science et la
+«croyance surnaturelle» de la religion, sont souvent confondues et
+qu'une certaine obscurité s'ensuit; il est utile, nécessaire même de
+bien mettre en relief leur _opposition radicale_. La croyance
+«religieuse» est toujours une _croyance au miracle_ et, comme telle,
+est en contradiction irrémédiable avec la croyance naturelle de la
+raison. Par opposition à celle-ci, elle affirme l'existence de faits
+surnaturels et peut ainsi être désignée du nom de _surcroyance_,
+_hypercroyance_, forme originelle du mot _Superstition_[59]. La
+différence essentielle entre cette superstition et la «croyance
+raisonnable» consiste en ceci que la première admet des forces et des
+phénomènes surnaturels, que la science ne connaît pas et qu'elle
+n'admet pas, auxquels ont donné naissance des perceptions fausses et
+des inventions erronées de la fantaisie poétique; la superstition est
+ainsi en contradiction avec les lois naturelles clairement reconnues
+et, partant, elle est _déraisonnable_.
+
+ [59] La parenté des trois mots n'apparaît qu'en allemand où tous
+ trois sont des composés du mot croyance: _Überglaube_,
+ _Oberglaube_ et _Aberglaube_ (N. du Tr.).
+
+
+=Superstition des peuples primitifs.=--Grâce aux grands progrès de
+l'ethnologie au XIXe siècle, nous connaissons une quantité énorme de
+formes et de produits de la superstition tels qu'on les trouve
+aujourd'hui encore chez les grossiers peuples primitifs. Si on les
+compare entre eux, puis avec les conceptions mythologiques
+correspondantes des âges antérieurs, on constate une analogie sur bien
+des points, souvent une origine commune et, finalement, une source
+primitive très simple d'où tous découlent. Nous trouvons celle-ci dans
+le _besoin naturel de causalité de la raison_, dans la recherche de
+l'explication des phénomènes inconnus qui pousse à trouver leur cause.
+C'est le cas, en particulier, pour ces phénomènes moteurs qui
+éveillent la crainte par la menace d'un danger: comme l'éclair et le
+tonnerre, les tremblements de terre, les éclipses, etc. Le besoin
+d'une explication causale de ces phénomènes naturels existe déjà chez
+les peuples primitifs les plus inférieurs qui le tiennent eux-mêmes,
+par l'hérédité, de leurs ancêtres primates. Il existe également chez
+beaucoup d'autres Vertébrés. Quand un chien aboie devant la pleine
+lune, ou en entendant sonner une cloche dont il voit le battant se
+mouvoir, ou en voyant un drapeau flotter au vent, il n'exprime pas
+seulement par là sa crainte mais aussi le vague besoin de connaître la
+cause de ce phénomène inconnu. Les germes grossiers de religion, chez
+les peuples primitifs, ont leurs racines en partie dans cette
+superstition héréditaire de leurs ancêtres primates,--en partie dans
+le culte des aïeux, dans divers besoins de l'âme et dans des habitudes
+devenues traditionnelles.
+
+
+=Superstition des peuples civilisés.=--Les croyances religieuses des
+peuples civilisés modernes, qu'ils considèrent comme leur bien
+spirituel le plus précieux, sont placées par eux bien au-dessus des
+«grossières superstitions» des peuples primitifs; on loue le grand
+progrès qu'a amené la marche de la civilisation, en dépassant ces
+superstitions. C'est là une grande erreur! Un examen critique et une
+comparaison impartiale nous montreraient que les deux croyances ne
+diffèrent que par la «forme spéciale» et par l'enveloppe externe de la
+confession. A la claire lumière de la _raison_, la croyance au
+miracle, croyance distillée des religions les plus libérales--en tant
+qu'elle contredit les lois naturelles solidement établies,--nous
+paraît une superstition aussi déraisonnable et au même titre que la
+grossière croyance aux fantômes des religions primitives, fétichistes,
+que les premières regardent avec un orgueilleux dédain.
+
+De ce point de vue impartial, si nous jetons un regard critique sur
+les croyances religieuses encore aujourd'hui régnantes, parmi les
+peuples civilisés, nous les trouverons partout pénétrées de
+superstitions traditionnelles. La croyance chrétienne à la Création,
+la Trinité divine, l'Immaculée Conception de Marie, la Rédemption, la
+Résurrection et l'Ascension du Christ, etc., tout cela est de la
+_fantaisie pure_ et ne peut pas plus s'accorder avec la connaissance
+rationnelle de la Nature que les différents dogmes des religions
+mahométane, moïsiaque, bouddhiste et brahmanique. Chacune de ces
+religions est, pour le vrai _croyant_, une vérité incontestable et
+chacune d'elles considère toute autre croyance comme une hérésie et
+une dangereuse erreur. Plus une religion donnée se considère comme «la
+seule qui sauve»--comme étant la religion _catholique_,--et plus cette
+conviction est chaleureusement défendue comme étant ce que cette
+religion a le plus à coeur, plus, naturellement, elle doit mettre de
+zèle à combattre les autres et plus deviennent fanatiques ces
+terribles guerres religieuses qui remplissent les pages les plus
+tristes du livre d'histoire de la civilisation. Et pourtant,
+l'impartiale _Critique de la raison mûre_ nous convainc que toutes ces
+différentes formes de croyance sont au même titre fausses et
+déraisonnables, produits, toutes, de l'imagination poétique et de la
+tradition acceptée sans critique. La science fondée sur la raison doit
+les rejeter toutes tant qu'elles sont, comme des créations de la
+superstition.
+
+
+=Professions de foi (Confessions).=--L'incommensurable dommage que la
+superstition, contraire à la raison, cause depuis des milliers
+d'années dans l'humanité croyante, ne se manifeste nulle part dune
+manière aussi frappante que dans l'éternel «Combat des confessions».
+Entre toutes les guerres que les peuples ont entreprises les uns
+contre les autres, par le fer et par le feu, les guerres de religion
+ont été entre toutes les plus sanglantes; entre toutes les formes de
+discorde qui ont troublé le bonheur des familles et des individus,
+celles d'origine religieuse, provenant de différences de croyance
+sont, encore aujourd'hui, les plus haineuses. Qu'on songe aux nombreux
+millions d'hommes qui ont perdu la vie lors des conversions au
+Christianisme, des persécutions des chrétiens, dans les guerres de
+religion de l'Islamisme et de la Réforme, pendant l'Inquisition ou les
+procès de sorcellerie! Ou bien qu'on pense au nombre encore plus grand
+de malheureux qui, à cause de différences de croyance, ont eu à
+souffrir des dissensions de famille, ont perdu l'estime de leurs
+concitoyens croyants, leur position dans l'Etat--ou qui ont dû émigrer
+hors de leur patrie. La confession officielle exerce l'action la plus
+nuisible lorsqu'elle s'allie aux buts politiques de l'Etat civilisé et
+que l'enseignement en est imposé dans les écoles, sous le nom de
+«leçon de religion confessionnelle». La raison des enfants est par là
+détournée de bonne heure de la connaissance de la vérité et acheminée
+vers la superstition. Tout philanthrope devrait donc, par tous les
+moyens possibles, pousser à la fondation d'_écoles sans confession_,
+comme à l'une des institutions les plus précieuses de l'Etat moderne
+où règne la raison.
+
+
+=La croyance de nos pères.=--La haute valeur dont jouit, encore
+aujourd'hui, dans beaucoup de milieux, l'enseignement de la religion
+confessionnelle, ne résulte pas seulement du joug confessionnel imposé
+par un Etat arriéré ni de sa dépendance vis-à-vis de l'autorité
+cléricale--elle s'explique aussi par la pression d'anciennes
+traditions et de «besoins de l'âme» de différentes sortes. Parmi
+ceux-ci le plus puissant est le culte pieux, rendu dans beaucoup de
+milieux, à la _confession traditionnelle_, à la «sainte croyance de
+nos pères». Dans des milliers de récits et de poèmes, la fidélité à
+ces croyances est célébrée comme un trésor spirituel et un devoir
+sacré. Et pourtant il suffit de réfléchir avec impartialité sur
+l'_histoire de la croyance_ pour se convaincre de l'absolue absurdité
+de cette idée si puissamment influente. La croyance dominante, celle
+de l'église évangélique, est essentiellement différente dans la
+seconde moitié du XIXe siècle si éclairé, de ce qu'elle était dans la
+première moitié et celle qui régnait alors est à son tour tout autre
+que celle du XVIIIe siècle. Cette dernière s'écarte beaucoup de ce qui
+était la «croyance de nos pères» au XVIIe siècle et encore plus au
+XVIe. La Réforme qui a délivré la raison asservie de la tyrannie du
+papisme est naturellement poursuivie par celui-ci comme la pire des
+hérésies; mais la croyance au papisme elle-même avait complètement
+changé au cours d'un millier d'années. Et combien la croyance des
+chrétiens baptisés diffère de celle de leurs pères païens! Chaque
+homme, capable de penser d'une façon indépendante, se forme une
+croyance propre, plus ou moins «personnelle», qui diffère toujours de
+celle de ses pères, car elle dépend de l'état de culture générale du
+temps. Plus nous remontons dans l'histoire de la civilisation, plus
+nous apparaît comme une superstition inadmissible, la «croyance de nos
+pères» tant vantée, dont les formes se renouvellent incessamment.
+
+
+=Spiritisme.=--Une des formes les plus remarquables de la superstition
+est celle qui, aujourd'hui encore dans notre société civilisée, joue
+un rôle étonnant: le spiritisme ou _croyance aux esprits_ sous sa
+forme moderne. C'est une chose aussi étonnante qu'affligeante de voir
+que, de nos jours, des millions d'hommes civilisés sont encore
+complètement sous le joug de cette sombre superstition; bien plus, on
+compte quelques naturalistes célèbres qui n'ont pas pu s'en
+affranchir. De nombreuses revues spirites répandent cette croyance aux
+esprits dans tous les milieux et dans nos «salons les plus
+distingués», on n'a pas honte de faire apparaître des «esprits» qui
+frappent, écrivent, apportent des «nouvelles de l'au-delà», etc. On
+fait valoir, dans les cercles spirites, que des naturalistes éminents
+eux-mêmes partagent cette superstition. On invoque comme exemple, en
+Allemagne, ZOELLNER et FECHNER à Leipzig, en Angleterre WALLACE et
+CROOKES. Le fait regrettable que des physiciens et des biologistes
+aussi distingués aient pu tomber dans cette erreur s'explique en
+partie par l'excès chez eux de l'imagination, par le manque de
+critique, en partie aussi par la puissante influence de dogmes
+inflexibles implantés dans le cerveau de l'enfant, dès la première
+jeunesse, par l'instruction religieuse. D'ailleurs, à propos des
+célèbres croyances spirites répandues à Leipzig et dans l'erreur
+desquelles les physiciens ZOELLNER, FECHNER et W. WEBER sont tombés
+grâce au rusé escamoteur SLADE, la supercherie de celui-ci a été mise
+au jour bien que tardivement; SLADE lui-même a été reconnu pour un
+escroc vulgaire et démasqué. Dans tous les autres cas où l'on a
+examiné à fond les prétendus «miracles du spiritisme», on a reconnu
+qu'ils avaient tous pour origine une supercherie plus ou moins
+grossière et quant aux prétendus «médiums» (la plupart sont des
+femmes) les uns ont été démasqués comme de rusés escamoteurs, tandis
+que dans les autres on a reconnu des personnes nerveuses d'une
+excitabilité anormale, leur soi-disant _télépathie_ (ou «action à
+distance de la pensée sans intermédiaire matériel»), existe aussi peu
+que les «voix des esprits», les «soupirs des fantômes», etc. Les
+descriptions animées que CARL DU PREL de Münich et autres spirites
+donnent de ces «apparitions des esprits», s'expliquent par
+l'excitation de leur imagination active, jointe au manque de critique
+et de connaissances physiologiques.
+
+
+=Révélation.=--La plupart des religions, en dépit de leurs variétés,
+ont un trait fondamental commun qui constitue en même temps, dans
+beaucoup de milieux, un de leurs plus puissants supports; elles
+affirment pouvoir donner, de l'énigme de l'existence, dont la solution
+n'est pas possible par la voie naturelle de la raison, la solution par
+la voie surnaturelle de la révélation; on en déduit en même temps la
+valeur des dogmes ou articles de foi qui, en tant que «lois divines»,
+doivent régler les moeurs et la vie pratique. De telles inspirations
+divines sont au fond de nombreux mythes et légendes dont l'origine
+anthropistique saute aux yeux. Le Dieu qui «se révèle», il est vrai,
+n'apparaît pas directement sous forme humaine, mais au milieu du
+tonnerre et des éclairs, des orages et des tremblements de terre, des
+buissons en feu ou des nuages menaçants. Mais la révélation elle-même
+qu'il donne à ceux des enfants des hommes qui ont la foi, est toujours
+conçue sous une forme anthropistique: c'est toujours une communication
+d'idées ou d'ordres formulés et exprimés selon le mode normal de
+fonctionnement des hémisphères cérébraux et du larynx humains. Dans
+les religions de l'Inde et de l'Égypte, dans les mythologies grecque
+et romaine, dans le Talmud comme dans le Coran, dans l'Ancien comme
+dans le Nouveau Testament--les dieux pensent, parlent et agissent
+absolument comme les hommes et les révélations par lesquelles ils nous
+dévoilent les secrets de la vie et prétendent en résoudre les sombres
+énigmes,--sont des _inventions poétiques_ de la fantaisie humaine. La
+_vérité_ que le croyant y trouve est une invention humaine et la
+«croyance enfantine» à ces révélations contraires à la raison n'est
+que superstition.
+
+La _véritable révélation_, c'est-à-dire la véritable source de
+connaissance fondée sur la raison, ne se trouve que dans la _nature_.
+Le riche trésor de savoir véritable, qui constitue l'élément le plus
+précieux de la civilisation humaine, jaillit de la seule et unique
+expérience que s'est acquise l'entendement en cherchant à _connaître
+la nature_ et des _raisonnements_ qu'il a construits en associant les
+représentations empiriques ainsi acquises. Tout homme raisonnable dont
+le cerveau et les sens sont normaux puise dans l'observation
+impartiale de la nature cette véritable révélation et se libère ainsi
+des superstitions que lui ont imposées les révélations de la religion.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII
+
+Science et Christianisme
+
+ ÉTUDES MONISTES SUR LE CONFLIT ENTRE L'EXPÉRIENCE SCIENTIFIQUE ET
+ LA RÉVÉLATION CHRÉTIENNE.--QUATRE PÉRIODES DANS LA
+ MÉTAMORPHOSE HISTORIQUE DE LA RELIGION CHRÉTIENNE.--RAISON ET
+ DOGME.
+
+ Entre les principes fondamentaux du Christianisme et la culture
+ moderne le conflit est irrémédiable et ce conflit se terminera
+ nécessairement, soit par une réaction victorieuse du
+ Christianisme, soit par sa complète défaite par la culture
+ moderne; soit par l'enchaînement de la liberté des peuples sous
+ le flot montant de l'ultramontanisme, soit par la disparition du
+ Christianisme, sinon de nom, du moins de fait.
+
+ ED. HARTMANN.
+
+ Affirmer que le Christianisme a introduit dans le monde des
+ vérités morales inconnues auparavant, témoignerait soit d'une
+ grossière ignorance, soit d'une imposture voulue.
+
+ TH. BUCKLE.
+
+
+
+
+SOMMAIRE DU CHAPITRE XVII
+
+ Opposition croissante entre la connaissance de la nature chez les
+ modernes, et la conception chrétienne.--L'ancienne et la
+ nouvelle croyance.--Défense de la science fondée sur la raison
+ contre les attaques de la superstition chrétienne, surtout du
+ papisme.--Quatre périodes dans l'évolution du
+ Christianisme.--I. Le Christianisme primitif (trois
+ siècles).--Les quatre évangiles canoniques.--Les épîtres de
+ Paul.--II. Le papisme (le christianisme ultramontain).--État
+ arriéré de la culture au Moyen Age.--Falsification de
+ l'histoire par l'ultramontanisme.--Papisme et
+ Science.--Papisme et Christianisme.--III. La Réforme.--Luther
+ et Calvin.--Le siècle des lumières (Aufklärung).--IV. Le
+ Christianisme du XIXe siècle.--Déclaration de guerre du pape à
+ la raison et à la science:--1º Infaillibilité.--2º
+ L'encyclique.--3º Immaculée Conception.
+
+
+LITTÉRATURE
+
+ SALADIN (STEWART ROSS).--_Jehovas Gesammelte Werke. Eine
+ kritische Untersuch. des jüdisch-christ. Religions Gebäudes auf
+ Grund der Bibelforsch._ (Zurich 1896).
+
+ S. E. VERUS.--_Vergl. Uebersicht der vier Evangelien in
+ unverkürztem Wortlaut_ (Leipzig 1897).
+
+ D. STRAUSS.--_Das Leben Jesus für das deutsche Volk_ (11te Aufl.
+ 1890).
+
+ L. FEUERBACH.--_Das Wesen des Christentums_ (4te Aufl. 1883).
+
+ P. DE REGLA (P. DESJARDIN).--_Jesus von Nazareth vom
+ wissenschaftlich. geschichtl. und gesellschaftlich. Standpunkt
+ aus Dargestellt_ (1891).
+
+ TH. BUCKLE.--_Geschichte der Civilisation in England_ (trad.
+ all.).
+
+ M. J. SAVAGE.--_Die Religion im Lichte der darwin'schen Lehre_
+ (trad. all.).
+
+ ED. HARTMANN.--_Die Selbstzersetzung des Christenthums_ (Berlin
+ 1874).
+
+
+Parmi les traits caractéristiques les plus saillants du XIXe siècle
+finissant, il faut signaler la vivacité croissante du contraste entre
+la science et le christianisme. C'est parfaitement naturel et
+nécessaire; car dans la mesure même où les progrès victorieux de la
+_Science de la nature_ moderne ont laissé loin derrière eux les
+conquêtes scientifiques des siècles précédents, l'inadmissibilité de
+toutes ces conceptions mystiques qui essaient de courber la raison
+sous le joug de la prétendue _Révélation_ devenait manifeste, et la
+religion chrétienne est du nombre. Plus l'astronomie, la physique et
+la chimie modernes démontraient avec certitude que des lois naturelles
+inflexibles règnent seules dans l'Univers, plus la botanique, la
+zoologie et l'anthropologie démontraient à leur tour la valeur des
+mêmes lois dans le domaine tout entier de la nature organique--plus la
+religion chrétienne, d'accord avec la métaphysique dualiste, se refuse
+énergiquement à reconnaître la valeur de ces lois naturelles dans le
+domaine de la prétendue «vie de l'esprit», c'est-à-dire dans un
+département de la physiologie cérébrale.
+
+Nul n'a montré plus clairement, avec plus de courage et plus
+irréfutablement, le conflit manifeste et irrémédiable de la science
+moderne et de la tradition chrétienne--que le plus grand théologien du
+XIXe siècle, DAVID FRÉDÉRIC STRAUSS. Sa dernière confession:
+l'_Ancienne et la nouvelle croyance_ (9e éd. 1877) est l'expression
+universelle des convictions sincères de tous les savants modernes qui
+discernent le conflit irrémédiable entre les doctrines courantes du
+christianisme dont on nous imprègne et les révélations lumineuses,
+conformes à la raison, des sciences naturelles actuelles; ce livre
+exprime les convictions de tous ceux qui ont le courage de défendre
+les droits de la _raison_ contre les prétentions de la _superstition_
+et qui éprouvent le besoin philosophique de se faire de la nature une
+conception moniste. STRAUSS, libre penseur loyal et courageux, a
+exposé, beaucoup mieux que je ne l'aurais cru, les contradictions les
+plus importantes entre «l'ancienne et la nouvelle croyance». L'absolue
+impossibilité de résoudre la contradiction, l'inévitabilité d'un
+combat décisif entre les deux croyances--«question de vie ou de
+mort»--ont été démontrées au point de vue philosophique, en
+particulier par ED. HARTMANN dans son intéressant ouvrage sur
+l'_Auto-dissolution du christianisme_ (1874).
+
+Après avoir lu les oeuvres de STRAUSS et de FEUERBACH ainsi que
+l'_Histoire des conflits entre la religion et la science_ de G. W.
+DRAPER (1875), il pourrait paraître superflu de consacrer à ce sujet
+un chapitre spécial. Il est cependant utile, nécessaire même, de jeter
+ici un regard critique sur l'évolution historique de ce grand conflit
+et cela pour cette raison que les _attaques_ de l'Eglise militante
+contre la science en général et contre la théorie de l'évolution en
+particulier, sont devenues, en ces derniers temps, particulièrement
+vives et menaçantes. De plus, malheureusement, le relâchement
+intellectuel qui sévit actuellement, de même que le flot montant de la
+réaction sur le terrain politique, social et religieux, ne sont que
+trop propres à augmenter encore ces dangers. Si quelqu'un en doutait,
+il n'aurait qu'à lire les débats des synodes chrétiens et du Reichstag
+allemand, en ces dernières années. C'est dans le même sens que
+beaucoup de gouvernements s'efforcent de faire aussi bon ménage que
+possible avec le régiment ecclésiastique, leur ennemi mortel,
+c'est-à-dire de se soumettre à son joug; les deux alliés entrevoient
+comme but commun l'oppression de la libre pensée et de la libre
+recherche scientifique, dans le but de s'assurer ainsi, par le procédé
+le plus facile, _l'absolue domination_.
+
+Nous devons faire remarquer expressément qu'il s'agit ici d'un cas de
+légitime _défense_ de la part de la science et de la raison, contre
+les vives attaques de l'église chrétienne et de ses puissantes
+légions--et non pas du tout d'un cas d'_attaque_ injustifiée des
+premières contre la seconde.
+
+En première ligne, nous devons parer au coup du _papisme_ ou de
+l'_ultramontanisme_; car cette église catholique «qui seule sauve» et
+«offre le salut à tous», est non seulement plus nombreuse et plus
+puissante que les autres confessions chrétiennes, mais elle a surtout
+l'avantage d'une organisation admirablement centralisée et d'une
+politique rusée, sans égale. On entend souvent des naturalistes et
+autres savants soutenir cette opinion que la superstition catholique
+n'est pas pire que les autres formes de croyance au surnaturel et que
+ces trompeuses «formes de la croyance» sont toutes au même titre les
+ennemies naturelles de la raison et de la science. En théorie, comme
+principe général, cette affirmation est exacte, mais quant aux
+conséquences pratiques, elle est fausse; car les attaques faites avec
+un but précis et que rien n'arrête, comme celles que dirige contre la
+science l'église ultramontaine, soutenue par l'inertie et la bêtise
+des masses, sont infiniment plus graves et plus dangereuses, à cause
+de leur organisation puissante, que celles de toutes les autres
+religions.
+
+
+=Evolution du Christianisme.=--Pour apprécier exactement l'importance
+inouïe du Christianisme dans toute l'histoire de la civilisation, mais
+surtout son antagonisme radical avec la religion et la science, il
+faut jeter un regard rapide sur les phases principales de son
+évolution historique. Nous y distinguerons quatre périodes:
+
+I. Le _Christianisme primitif_ (les trois premiers siècles);
+
+II. Le _Papisme_ (douze siècles, du IVe au XVe);
+
+III. LA RÉFORME (trois siècles, du XVIe au XVIIIe);
+
+IV. Le moderne _Pseudo-christianisme_ (au XIXe siècle).
+
+I. Le _christianisme primitif_ embrasse les trois premiers siècles.
+Le Christ lui-même, ce prophète noble et illuminé, tout rempli de
+l'amour des hommes, était bien au-dessous du niveau de culture de
+l'antiquité classique; il ne connaissait que la tradition juive; il
+n'a laissé aucune ligne de sa main. Il n'avait, d'ailleurs, aucun
+soupçon du degré avancé, auquel la philosophie et la science grecques
+s'étaient élevées cinq cents ans déjà avant lui. Ce que nous savons du
+Christ et de la doctrine primitive, nous le puisons donc dans les
+principaux écrits du Nouveau Testament: d'abord dans les quatre
+Évangiles et ensuite dans les lettres de PAUL. Quant aux _quatre
+Evangiles canoniques_, nous savons maintenant qu'ils ont été choisis
+en 325, au concile de Nicée, par 318 évêques assemblés, parmi un tas
+de manuscrits contradictoires et falsifiés, datant des trois premiers
+siècles. Sur la première liste d'élection, figuraient quarante
+évangiles, sur la seconde, restreinte, quatre restèrent. Comme les
+évêques, se disputant, s'injuriant méchamment, ne pouvaient pas
+s'entendre sur le choix définitif, on décida (après le _Synodikon_ de
+PAPPUS) de laisser un miracle divin décider de ce choix: on posa tous
+les livres sous l'autel et l'on pria le Ciel de faire que les écrits
+apocryphes d'origine humaine, restassent sous l'autel tandis que les
+écrits véridiques, émanés de Dieu lui-même, sautassent au contraire
+sur l'autel. Et il en fut ainsi! Les trois Évangiles synoptiques (de
+Matthieu, Marc et Lucas, tous trois rédigés non _par_ ces hommes, mais
+d'_après_ eux, au commencement du _deuxième_ siècle)--ainsi que le
+quatrième Évangile, tout différent (probablement composé d'_après_
+Jean, au milieu du IIe siècle)--tous ensemble, ces quatre Évangiles
+sautèrent sur la table et devinrent dès lors les bases _authentiques_
+(se contredisant en mille endroits!)--de la doctrine chrétienne (cf.
+Saladin). Si quelque «incrédule» moderne trouvait incroyable ce _Saut
+des livres_ nous lui rappellerions que le tout aussi incroyable
+_remuement des tables_ et les _coups frappés par les esprits_ trouvent
+encore aujourd'hui, parmi les spirites «cultivés», des millions de
+croyants; et des centaines de millions de croyants chrétiens ne sont
+pas moins convaincus, à cette heure encore, de leur propre
+immortalité, de «la résurrection après la mort» et de la «Trinité de
+Dieu»--dogmes qui ne sont ni plus ni moins en contradiction avec la
+raison pure que ce merveilleux saut des évangiles manuscrits.
+
+A côté des Evangiles, on sait que les sources principales sont les
+quatorze Épîtres différentes (en grande partie falsifiées!) de
+l'apôtre PAUL. Les lettres authentiques de Paul (qui d'après la
+critique moderne ne sont qu'au nombre de _trois_: celles aux Romains,
+aux Galates et aux Corinthiens)--ont toutes été écrites antérieurement
+aux quatre Évangiles canoniques et contiennent moins de légendes
+miraculeuses incroyables que ceux-ci; on y démêle aussi, plus que dans
+ces derniers, un effort pour se concilier avec une conception
+rationnelle. Aussi la théologie moderne éclairée, construit-elle, en
+partie, son _Christianisme idéal_ en s'appuyant plus sur les lettres
+de Paul que sur les Evangiles, ce qui a fait désigner cette théologie
+du nom de _Paulinisme_. La personnalité marquante de l'apôtre PAUL,
+qui était beaucoup plus instruit et doué d'un sens pratique beaucoup
+plus grand que le _Christ_, est intéressante, en outre, au point de
+vue _anthropologique_ en ce que les _races originelles_ des deux
+grands fondateurs de la religion chrétienne, sont à peu près les
+mêmes.
+
+Les parents de PAUL, eux aussi, (d'après les recherches historiques
+récentes) appartenaient, le père à la race grecque la mère à la race
+juive. Les métis, issus de ces deux races, qui à l'origine sont très
+différentes (quoique rameaux, toutes deux, _d'une même espèce: homo
+mediterraneus_) se distinguent souvent par un heureux mélange de
+talents et de traits de caractère, ainsi qu'en font foi de nombreux
+exemples, à une époque ultérieure à celle de Paul et de nos jours
+encore. La fantaisie orientale, plastique, des _Sémites_ et la raison
+occidentale, critique, des _Ariens_, se complètent souvent d'une façon
+avantageuse. C'est ce dont témoigne la doctrine paulinienne qui acquit
+bientôt une plus grande influence que la conception primitive du
+christianisme originel. Aussi a-t-on voulu voir avec raison dans le
+_Paulinisme_ une apparition nouvelle dont le père serait la
+philosophie grecque et la mère, la religion juive; un mélange analogue
+était déjà apparu dans le _Néoplatonisme_.
+
+En ce qui concerne la doctrine originelle et le but que se proposait
+le Christ--de même qu'en ce qui touche à beaucoup de points importants
+de sa vie--les opinions des théologiens en conflit ont divergé de plus
+en plus à mesure que la critique historique (STRAUSS, FEUERBACH, BAUR,
+RENAN, etc.) a remis dans leur vrai jour les faits qu'il lui était
+donné de connaître et en a tiré des conclusions impartiales. Ce qui
+demeure comme certain, c'est le noble principe de l'amour universel du
+prochain et le principe suprême de la morale, qui s'en déduit: la
+_règle d'or_--tous deux d'ailleurs connus et pratiqués plusieurs
+siècles avant J.-C. (cf. chap. XIX.) Au reste, les _premiers
+chrétiens_, ceux des premiers siècles, étaient en grande partie de
+simples communistes, en partie des _démocrates-socialistes_ qui,
+d'après les principes aujourd'hui en vigueur en Allemagne, auraient
+dûs être exterminés par le feu et par le fer.
+
+
+II. =Le papisme.=--Le _Christianisme latin_ ou _papisme_, l'«Église
+catholique romaine», appelée souvent aussi _Ultramontanisme_, ou,
+d'après la résidence de son chef, _vaticanisme_ ou plus brièvement
+papisme, est, entre tous les phénomènes de l'histoire de la
+civilisation humaine, l'un des plus grandioses et des plus
+remarquables, une «grandeur de l'histoire universelle», de premier
+ordre; en dépit des assauts du temps, elle jouit aujourd'hui encore
+d'une immense influence. Sur les 410 millions de chrétiens répandus
+actuellement sur la terre, la plus grande moitié, à savoir 225
+millions, professent le catholicisme romain, 75 millions seulement le
+catholicisme grec et 110 millions sont protestants. Pendant une durée
+de douze cents ans, du IVe au XVIe siècle, le papisme a presque
+entièrement dominé et empoisonné la vie intellectuelle de l'Europe;
+par contre, il n'a gagné que très peu de terrain sur les grands
+systèmes religieux anciens de l'Asie et de l'Afrique. En Asie, le
+bouddhisme compte, aujourd'hui encore, 503 millions d'adhérents, la
+religion de Brahma, 138 millions, l'islamisme 120 millions. C'est
+surtout la suprématie du papisme qui a imprimé au _moyen âge_ son
+caractère sombre; son vrai sens, c'est la mort de toute libre vie
+intellectuelle, le recul de toute vraie science, la ruine de toute
+pure moralité. De la brillante splendeur où s'était élevée la vie
+intellectuelle dans l'antiquité classique, pendant le premier siècle
+avant J.-C. et durant les premiers siècles du christianisme, elle
+tombe bientôt, sous le règne du papisme, jusqu'à un niveau qu'on ne
+peut caractériser autrement, en ce qui concerne la _connaissance de la
+vérité_, que du nom de _barbarie_. On fait bien valoir qu'au moyen
+âge, d'autres côtés de la vie intellectuelle trouvèrent un riche
+déploiement: la poésie et les arts plastiques, l'érudition
+scholastique et la philosophie patristique. Mais cette production
+intellectuelle était au service de l'Église régnante et elle était
+employée, non comme un levier, mais comme un instrument d'oppression
+vis-à-vis de la libre recherche. Le souci exclusif de se préparer à
+une «vie éternelle dans l'au-delà» inconnu, le mépris de la nature,
+l'aversion pour son étude, inhérents au principe de la religion
+chrétienne, devinrent des devoirs sacrés pour la hiérarchie romaine.
+Une transformation en mieux n'eut lieu qu'au commencement du XVIe
+siècle, grâce à la _Réforme_.
+
+
+=État arriéré de la culture au moyen âge.=--Nous serions entraînés
+trop loin si nous voulions décrire ici le déplorable recul qui s'opéra
+dans la culture et dans les moeurs, pendant douze siècles, sous la
+domination intellectuelle du papisme. L'illustration la plus frappante
+nous en sera fournie par une phrase du plus grand et du plus spirituel
+des HOHENZOLLERN: FRÉDÉRIC LE GRAND résumait sa pensée en disant que
+l'_étude de l'histoire_ conduisait à cette conclusion que depuis
+Constantin jusqu'à l'époque de la Réforme, _l'Univers entier_ avait
+été _en proie au délire_. Une courte mais excellente peinture de cette
+«période de délire» nous a été donnée en 1887 par BUCHNER dans son
+traité sur «les conceptions religieuses et scientifiques». Nous
+renvoyons celui qui voudrait approfondir ces questions aux ouvrages
+historiques de RANKE, DRAPER, KOLB, SVOBODA, etc. La peinture conforme
+à la vérité, que nous donnent ces historiens et d'autres non moins
+impartiaux, en ce qui concerne l'horrible état de choses du _moyen âge
+chrétien_, est continuée par toutes les sources d'information
+véridiques et par les monuments historiques que cette période, la
+_plus triste de toutes_, a laissés partout derrière elle. Les
+catholiques instruits qui cherchent _loyalement_ la vérité ne
+sauraient trop être renvoyés à l'étude de ces sources. Nous devons
+d'autant plus insister là-dessus qu'actuellement encore la littérature
+ultramontaine exerce une grande influence; le vieil artifice qui
+consiste à dénaturer impudemment les faits et à inventer des histoires
+miraculeuses pour duper le «peuple croyant», est employé aujourd'hui
+encore avec succès par l'ultramontanisme: qu'il nous suffise de
+rappeler _Lourdes_ et la «roche sainte» de Trèves (1898). Jusqu'où la
+déformation de la vérité peut aller, même dans les ouvrages
+scientifiques, c'est ce dont le professeur ultramontain, J. JANSSEN de
+Francfort, nous fournit un exemple frappant; ses ouvrages très
+répandus (surtout l'«_Histoire du peuple allemand depuis la fin du
+moyen âge_», qui a de nombreuses éditions) poussent à un degré
+incroyable _l'impudente falsification de l'histoire_[60]. Le mensonge
+de ces falsifications jésuitiques marche de pair avec la crédulité et
+l'absence de sens critique du simple peuple allemand qui les accepte
+comme de l'argent comptant.
+
+ [60] _Lenz, «Janssen's Geschichte des deutschen Volks_», 1883.
+
+
+=Papisme et science.=--Parmi les faits historiques qui démontrent de
+la manière la plus éclatante l'odieux de la tyrannie intellectuelle
+exercée par l'ultramontanisme, ce qui nous intéresse avant tout c'est
+la lutte énergique et méthodiquement menée contre la science comme
+telle. Cette lutte, il est vrai, dès son point de départ, était
+déterminée par ceci, que le Christianisme plaçait la foi au-dessus de
+la raison et exigeait l'aveugle soumission de celle-ci devant la
+première; et non moins par cette autre raison que le Christianisme
+considérait toute la vie terrestre comme une simple préparation à
+l'«au-delà» imaginaire et déniait par conséquent toute valeur à la
+recherche scientifique en soi-même. Mais la lutte victorieuse, menée
+conformément à un plan, ne commença contre la science qu'au début du
+IVe siècle, surtout à la suite du célèbre Concile de Nicée (327),
+présidé par l'empereur CONSTANTIN--nommé _le grand_ parce qu'il fit du
+Christianisme la religion d'Etat et fonda la ville de Constantinople,
+ce qui ne l'empêcha pas d'être un caractère sans valeur, un faux
+hypocrite et plusieurs fois assassin. Les succès du papisme dans la
+lutte contre toute pensée et toute recherche scientifique
+indépendantes sont bien mis en lumière par l'état déplorable de la
+connaissance de la nature et de la littérature s'y rapportant, au
+moyen âge. Non seulement les riches trésors intellectuels légués par
+l'antiquité classique furent en grande partie détruits ou soustraits à
+la publicité, mais, en outre, des bourreaux et des bûchers veillaient
+à ce que chaque «hérétique», c'est-à-dire tout penseur indépendant,
+gardât pour soi ses pensées raisonnables. S'il ne le faisait pas, il
+devait s'attendre à être brûlé vif, ce qui fut le sort du grand
+philosophe moniste GIORDANO BRUNO, du réformateur $1 et de plus de
+cent mille autres «témoins de la vérité». L'histoire des sciences au
+moyen âge nous apprend, de quelque côté que nous nous tournions, que
+la pensée indépendante et la recherche scientifique, empirique, sont
+restées pendant douze tristes siècles, réellement enterrées sous
+l'oppression du tout-puissant papisme.
+
+
+=Papisme et Christianisme.=--Tout ce que nous tenons en haute estime
+dans le véritable christianisme, selon l'esprit de son fondateur et
+des successeurs les plus élevés de celui-ci et ce que, dans la ruine
+inévitable de cette «religion universelle», nous cherchons à sauver en
+le transportant dans notre religion moniste,--tout cela appartient au
+côté _éthique et social_ du Christianisme. Les principes de la
+véritable humanité, de la règle d'or, de la tolérance, de l'amour du
+prochain au sens le meilleur et le plus élevé du mot: tous ces beaux
+côtés du Christianisme n'ont sans doute pas été inventés ni posés pour
+la première fois par lui, mais ils ont été mis en pratique avec succès
+lors de cette période critique pendant laquelle l'antiquité classique
+marchait à sa dissolution. Pourtant le papisme a su trouver le moyen
+de transformer toutes ces vertus en leur _contraire_ direct, tout en
+conservant l'_ancienne enseigne_. A la place de la charité chrétienne
+s'installa la haine fanatique contre tous ceux dont les croyances
+étaient différentes; le feu et le fer furent employés à exterminer non
+seulement les païens, mais aussi ces sectes chrétiennes qui puisaient
+dans une meilleure instruction des objections qu'elles osaient élever
+contre les dogmes de la superstition ultramontaine qui leur étaient
+imposés. Partout en Europe florissaient les tribunaux de l'Inquisition
+réclamant d'innombrables victimes dont les tortures procuraient un
+plaisir particulier à ces pieux bourreaux tout pénétrés d'un
+«fraternel amour chrétien». La puissance papale à son apogée fit rage
+pendant des siècles, sans pitié pour tout ce qui était un obstacle à
+sa suprématie. Sous le célèbre Grand Inquisiteur Torquemada (1481 à
+1498), rien qu'en Espagne, huit mille hérétiques furent brûlés vifs,
+quatre-vingt-dix mille eurent leurs biens confisqués et furent
+condamnés aux pénitences publiques les plus irritantes,--tandis qu'aux
+Pays-Bas, sous le règne de Charles-Quint, cinquante mille hommes au
+moins tombaient, victimes de la soif sanguinaire du clergé. Et pendant
+que les hurlements des martyrs emplissaient l'air, à Rome, dont le
+monde chrétien tout entier était tributaire, les richesses de la
+moitié de l'univers venaient affluer et les prétendus représentants
+de Dieu sur terre, ainsi que leurs suppôts (eux-mêmes, souvent
+poussant l'athéisme à ses derniers degrés) se vautraient dans les
+débauches et les crimes de toutes sortes. «Quels avantages», disait
+ironiquement le frivole et syphilitique pape Léon X, «nous a pourtant
+valus cette _fable de Jésus-Christ_!» En dépit de la dévotion à
+l'Eglise et de la dévotion à Dieu, la condition de la société en
+Europe était déplorable. Le féodalisme, le servage, les ordres
+mendiants et le monarchisme régnaient par tout le pays et les pauvres
+hilotes étaient heureux lorsqu'il leur était permis d'élever leurs
+misérables huttes sur les terres appartenant aux châteaux ou aux
+cloîtres de leurs oppresseurs et exploiteurs laïques et
+ecclésiastiques. Nous souffrons aujourd'hui encore des restes et des
+suites douloureuses du triste état de choses d'alors, de cette époque
+où il ne pouvait être question qu'exceptionnellement et en cachette de
+l'intérêt de la science et d'une haute culture intellectuelle.
+L'ignorance, la pauvreté et la superstition se joignaient au
+déplorable effet du _célibat_, introduit au XIe siècle, pour fortifier
+toujours davantage la puissance absolue de la papauté (BÜCHNER). On a
+calculé que pendant cette période d'éclat du papisme, plus de dix
+millions d'hommes avaient été victimes des fanatiques haines de
+religion de la _charité chrétienne_; et à combien de millions a dû
+s'élever le nombre des victimes humaines qu'ont faites le _célibat_,
+la _confession auriculaire_, l'_oppression des consciences_, ces
+institutions préjudiciables et maudites entre toutes, de l'absolutisme
+papiste! Les philosophes «incrédules» qui ont réuni les preuves
+_contre_ l'existence de Dieu en ont oublié une des plus fortes: le
+fait que les _représentants du Christ_ à Rome ont pu impunément,
+pendant douze siècles, exercer les pires crimes et commettre les pires
+infamies _au nom de Dieu_.
+
+
+II. =La Réforme.=--L'histoire des peuples civilisés que nous appelons
+d'ordinaire «histoire universelle», fait commencer sa troisième
+période, les «temps modernes», avec la Réforme de l'Eglise chrétienne,
+comme elle fait commencer le moyen âge avec la fondation du
+Christianisme: elle a en cela raison, car avec la Réforme commence la
+_renaissance de la raison enchaînée_, le réveil de la science, que la
+poigne de fer du papisme chrétien avait comprimée pendant douze cents
+ans. La propagation générale de la culture avait déjà commencé, il est
+vrai, vers le milieu du XVe siècle, grâce à l'imprimerie et vers la
+fin du même siècle, plusieurs grands événements, surtout la découverte
+de l'Amérique (1492), vinrent se joindre à la _Renaissance_ des arts
+pour préparer aussi la Renaissance des sciences. En outre, de la
+première moitié du seizième siècle, datent des progrès infiniment
+importants, dans la connaissance de la Nature, qui sont venus ébranler
+dans ses fondements la conception régnante: tels la première
+navigation autour de la terre par MAGELLAN, qui fournit la preuve
+empirique de la forme sphérique de notre planète (1522), puis la
+fondation du nouveau système cosmique par COPERNIC (1543). Mais le 31
+octobre 1517, jour où MARTIN LUTHER cloua ses 95 thèses sur la porte
+de bois de l'église du château de Wittenberg, n'en reste pas moins un
+jour marquant dans l'histoire universelle; car Luther brisait la porte
+de fer du cachot dans lequel l'absolutisme papiste avait tenu pendant
+douze cents ans la raison enchaînée. Les mérites du grand réformateur
+qui traduisit la Bible à la Wartburg ont été en partie exagérés, en
+partie méconnus; on a d'ailleurs fait ressortir avec raison combien
+LUTHER, pareil en cela aux autres réformateurs, était encore resté
+captif de la superstition. C'est ainsi que, de toute sa vie il ne put
+s'affranchir d'une croyance figée à la lettre de la Bible; il défendit
+chaleureusement les dogmes de la résurrection, du péché originel et de
+la prédestination, le salut par la foi, etc. Il rejeta comme une
+sottise la puissante découverte de COPERNIC parce que dans la Bible
+«Josué ordonne au Soleil de s'arrêter et non à la Terre».
+
+Il ne prenait aucun intérêt aux grandes révolutions politiques de son
+temps, le grandiose et si légitime mouvement des paysans, en
+particulier, le laissa complètement indifférent. Le fanatique
+réformateur de Genève, CALVIN, fit pis encore en faisant brûler vif le
+remarquable médecin espagnol SERVETO (1553) parce qu'il avait attaqué
+la croyance inique en la Trinité. D'ailleurs, les «orthodoxes»
+fanatiques de l'Eglise réformée ne s'engagèrent que trop souvent dans
+les sentiers ensanglantés tracés par leurs ennemis mortels, les
+papistes, ainsi qu'ils le font encore aujourd'hui. Malheureusement
+aussi la Réforme entraîna bientôt à sa suite des cruautés inouïes: la
+nuit de la Saint-Barthélemy et la persécution des Huguenots en France,
+les sanglantes chasses aux hérétiques en Italie, de longues guerres
+civiles en Angleterre, la guerre de Trente ans en Allemagne. Mais les
+XVIe et XVIIe siècles gardent malgré tout la gloire d'avoir les
+premiers rouvert librement la route à la pensée humaine et d'avoir
+délivré la raison de l'oppression étouffante de la domination papiste.
+C'est seulement grâce à cela que redevint possible le riche
+déploiement, en des directions diverses, de la critique philosophique
+et de l'étude de la nature, qui a valu au siècle suivant le glorieux
+nom de _siècle des lumières_.
+
+
+IV. =Le pseudo-christianisme du XIXe siècle.=--Dans une quatrième et
+dernière période de l'histoire du Christianisme, notre XIXe siècle
+vient s'opposer aux précédents. Si pendant ceux-ci déjà, les
+_lumières_ venues de toutes les directions avaient fait avancer la
+philosophie critique et si les sciences naturelles florissantes
+avaient déjà fourni à cette philosophie les armes empiriques les plus
+redoutables, cependant, dans les deux directions, le progrès accompli
+durant notre XIXe siècle nous paraît encore colossal. Avec ce siècle
+recommence une période toute nouvelle de l'histoire de l'esprit
+humain, caractérisée par le développement de la _philosophie naturelle
+moniste_. Dès le début du siècle furent posés les fondements d'une
+anthropologie nouvelle (par l'anatomie comparée de CUVIER) et d'une
+nouvelle biologie (par la «philosophie zoologique» de LAMARCK). Ces
+deux grands Français furent bientôt suivis par deux de leurs pairs
+allemands, BAER, le fondateur de l'embryologie (1828) et J. MÜLLER
+(1834), le fondateur de la morphologie et de la physiologie comparées.
+
+Un élève de celui-ci, TH. SCHWANN, posa en 1838, avec M. SCHLEIDEN la
+théorie cellulaire, fondamentale. Auparavant déjà (1830), LYELL avait
+ramené l'histoire de l'évolution de la terre à des causes mécaniques
+et confirmé par là, en ce qui concerne nos planètes, la valeur de
+cette cosmogénie mécanique que KANT, en 1755, avait déjà ébauchée
+d'une main hardie. Enfin, R. MAYER et HELMHOLZ (1842) établirent le
+principe de l'énergie qui complétait, comme sa seconde moitié, la
+grande loi de substance dont la première moitié, la constance de la
+matière, avait déjà été découverte par LAVOISIER. Tous ces aperçus
+profonds sur l'essence intime de la Nature reçurent leur couronnement,
+il y a quarante ans, par la nouvelle théorie de l'évolution de CH.
+DARWIN, le plus grand événement du siècle pour la philosophie de la
+Nature (1859).
+
+Comment se comporte maintenant, en face de ces immenses progrès dans
+la connaissance de la nature, dépassant de si loin tout ce qui avait
+été fait jusqu'alors, le _Christianisme moderne_? D'abord, et c'était
+naturel, l'abîme s'est creusé de plus en plus profond entre ses deux
+directions principales, entre le _papisme_ conservateur et le
+_protestantisme_ progressiste. Le clergé ultramontain et, d'accord
+avec lui, l'«Alliance Evangélique» orthodoxe, devaient naturellement
+opposer la résistance la plus vive à ces grandes conquêtes du libre
+esprit; ils s'entêtaient, indemnes, dans leur rigoureuse croyance
+littérale et réclamaient la soumission absolue de la raison à leur
+dogme. Le _protestantisme_ libéral, par contre, se réfugiait de plus
+en plus dans un panthéisme moniste et s'efforçait de réconcilier les
+deux principes opposés; il cherchait à allier l'inévitable réalité des
+lois naturelles démontrées empiriquement, avec une forme de religion
+épurée dans laquelle, il est vrai, ne restait presque plus rien d'une
+doctrine proprement dite. Entre les deux extrêmes, de nombreux essais
+de compromis s'intercalaient; mais au-dessus d'eux pénétrait toujours
+plus avant cette conviction que le christianisme dogmatique, en
+général, avait perdu toutes ses racines et qu'il n'y avait plus qu'à
+sauver sa grande valeur éthique en la transportant dans la nouvelle
+religion moniste du XXe siècle. Mais comme, en même temps, les formes
+extérieures de la religion chrétienne régnante survivaient, comme
+elles étaient même, en dépit des progrès de révolution politique,
+rattachées de plus en plus étroitement aux besoins pratiques de
+l'Etat,--il se développa cette forme de conception religieuse, si
+répandue dans les milieux instruits, que nous ne pouvons désigner
+autrement que du nom de _Pseudo-christianisme_--«mensonge religieux»,
+au fond, de la nature la plus douteuse. Les grands dangers qu'entraîne
+à sa suite ce profond conflit entre les convictions véritables et les
+fausses manifestations des modernes Pseudo-chrétiens ont été
+excellemment décrits par M. NORDAU dans son intéressant ouvrage: _Les
+mensonges conventionnels de l'humanité civilisée_ (12e édition 1886).
+
+Au milieu de l'insincérité manifeste du Pseudo-christianisme régnant,
+c'est un fait appréciable pour le progrès de la connaissance de la
+nature fondée sur la raison, que son adversaire le plus décidé et le
+plus puissant, le _papisme_, ait rejeté, vers le milieu du siècle, le
+vieux masque d'une prétendue haute culture intellectuelle pour
+déclarer à la _science_ indépendante, un combat «question de vie ou de
+mort». Il y eut ainsi trois importantes déclarations de guerre faites
+à la raison, pour lesquelles la science et la culture modernes ne
+peuvent qu'être reconnaissantes envers le «représentant du Christ» à
+Rome, car ces attaques ont été aussi décisives que peu ambiguës: I. En
+décembre 1854, le pape proclama le dogme de _l'Immaculée conception de
+Marie_. II. Dix ans plus tard, en décembre 1864, le «Saint Père»
+prononça dans _l'encyclique_ célèbre, un _jugement de damnation
+plénière sur toute la civilisation et toute la culture intellectuelle
+modernes_; dans le _syllabus_ qui accompagnait l'encyclique, le pape
+énumérait et anathémisait l'une après l'autre les affirmations de la
+raison et les principes philosophiques que la science moderne tient
+pour des _vérités_ claires comme le jour. III. Enfin six ans plus
+tard, le 13 juillet 1870, le belliqueux prince de l'Eglise mettait le
+comble à son extravagance, en prononçant pour lui et pour tous ceux
+qui l'avaient précédé dans ses fonctions papales _l'infaillibilité_.
+Ce triomphe de la curie romaine fut annoncée au monde stupéfait, cinq
+jours plus tard, le 18 juillet 1870, en ce jour mémorable où la France
+déclarait la guerre à l'Allemagne! Deux mois après, à la suite de
+cette guerre, le pouvoir temporel du pape était supprimé.
+
+
+=Infaillibilité du pape.=--Ces trois actes, essentiels entre tous, de
+la part du papisme au XIXe siècle, étaient si manifestement des coups
+de poing donnés en plein visage à la raison qu'ils ont, dès le début,
+soulevé les plus grandes hésitations dans le sein même du catholicisme
+orthodoxe. Lorsque le Concile du Vatican se réunit le 13 juillet 1870
+pour voter, au sujet du dogme de _l'infaillibilité_, les trois quarts
+seulement des princes de l'Eglise se prononcèrent en faveur de ce
+dogme, à savoir 451 votants sur 601; il manquait, en outre, beaucoup
+d'autres évêques qui avaient voulu se soustraire à ce vote dangereux.
+Pourtant on s'aperçut bientôt que le pape, rusé connaisseur des
+hommes, avait calculé plus juste que les «catholiques réfléchis» et
+timorés; car, dans la masse ignorante et crédule, ce dogme monstrueux
+fut accueilli aveuglément.
+
+_L'histoire de la papauté_ tout entière, telle qu'elle ressort
+nettement tracée de milliers de sources dignes de foi et de documents
+historiques d'une évidence palpable, apparaît à tout juge impartial
+comme un tissu de mensonges et d'impudences, comme un effort sans
+scrupule pour conquérir l'absolue domination intellectuelle avec la
+puissance temporelle, comme la dénégation frivole de tous les
+commandements moraux élevés, prescrits par le véritable christianisme:
+Amour du prochain et patience, véracité et chasteté, pauvreté et
+renoncement. Si l'on applique à la longue série des papes et des
+princes de l'Eglise romaine parmi lesquels on les choisissait, la
+mesure de la pure morale chrétienne, il ressort clairement que la
+plupart de ces hommes étaient d'impudents et fourbes charlatans, et
+beaucoup d'entre eux des criminels méprisables. Ces _faits
+historiques_ bien connus n'empêchent pourtant pas qu'aujourd'hui
+encore, des millions de catholiques croyants et «instruits» ne croient
+à «l'infaillibilité» que ce «saint père» s'est octroyée à lui-même;
+cela n'empêche pas, aujourd'hui encore, des princes protestants
+d'aller à Rome témoigner leur vénération au «Saint Père» (leur ennemi
+le plus dangereux); cela n'empêche pas aujourd'hui encore, dans
+l'empire allemand, les valets et les suppôts de ce «Saint Charlatan»
+de décider des destinées du peuple allemand--grâce à son incroyable
+incapacité politique et à sa crédulité sans critique!
+
+
+=Encyclique et Syllabus.=--Des trois grands actes d'autorité par
+lesquels nous avons vu le papisme moderne, en la seconde moitié du
+XIXe siècle, essayer de sauver et d'affermir son autorité absolue, le
+plus intéressant pour nous est la proclamation de l'_encyclique_ et du
+_Syllabus_ (décembre 1864); car dans ces pièces mémorables, la raison
+et la science se voient refuser toute activité indépendante et l'on
+exige leur absolue soumission à la «foi qui seule sauve» c'est-à-dire
+aux décrets du «pape infaillible». L'incroyable agitation provoquée
+par cette impudence sans borne dans tous les milieux cultivés où l'on
+pense avec indépendance, correspondait bien au contenu inouï de
+l'encyclique; une excellente discussion nous a été donnée de sa portée
+politique et intellectuelle par DRAPER, dans son _Histoire des
+conflits entre la religion et la science_ (1875).
+
+
+=Immaculée conception de la Vierge Marie.=--Ce dogme paraît peut-être
+de moindre conséquence et moins effrontément hardi que celui de
+l'infaillibilité du pape. Cependant la plus grande importance est
+attachée à cet article de foi, non seulement par la hiérarchie
+romaine, mais aussi par une partie du protestantisme orthodoxe (par
+exemple l'alliance évangélique). Ce qu'on appelle le _Serment
+d'immaculation_ c'est-à-dire l'affirmation par _serment_ de la foi en
+l'immaculée conception de Marie est encore un devoir sacré pour des
+millions de chrétiens! Beaucoup de croyants réunissent sur ce point
+deux idées: ils prétendent que la mère de la Vierge Marie a été
+fécondée par le «Saint Esprit» comme Marie elle-même. Par suite, cet
+étrange Dieu aurait vécu à la fois avec la mère et avec la fille dans
+les rapports les plus intimes; il devrait, par suite, être son propre
+beau-père (SALADIN). La théologie critique et comparée a récemment
+démontré que ce mythe, comme la plupart des autres légendes de la
+mythologie chrétienne, n'était aucunement original, mais avait été
+emprunté à des religions plus anciennes, en particulier au
+_bouddhisme_. Des fables analogues étaient déjà très répandues
+plusieurs siècles avant la naissance du Christ, dans l'Inde, en Perse,
+en Asie Mineure et en Grèce. Lorsque des filles de roi ou autres
+jeunes filles de haute condition, sans être légitimement mariées,
+donnaient le jour à un enfant, on désignait comme le père de ce
+rejeton illégitime un «Dieu» ou un «demi-Dieu», qui était en ce cas le
+mystérieux «Saint Esprit».
+
+Les dons tout particuliers de l'esprit ou du corps qui distinguaient
+souvent ces «enfants de l'amour» des enfants des hommes ordinaires,
+étaient en même temps expliqués partialement par l'_hérédité_. Ces
+éminents «fils des dieux» jouissaient, tant dans l'antiquité qu'au
+moyen âge, d'une haute considération, tandis que le code moral de la
+civilisation moderne leur impute, comme une flétrissure, le manque de
+parents «légitimes». Cela s'applique encore bien davantage aux «filles
+des dieux», quoique ces pauvres jeunes filles soient tout aussi
+innocentes du fait qu'il manquait un titre à leur père. D'ailleurs,
+tous ceux qui se sont délectés des beautés de la mythologie de
+l'antiquité classique savent que ce sont précisément les prétendus
+fils et filles des «dieux» grecs et romains, qui se sont le plus
+rapprochés de l'idéal suprême du pur type humain; qu'on pense à la
+nombreuse famille légitime et à la famille illégitime plus nombreuse
+encore de Zeus, père des dieux (Cf. SHAKESPEARE)!
+
+En ce qui concerne spécialement la fécondation de la Vierge Marie par
+le Saint-Esprit, nous sommes renseignés par le témoignage des
+Évangiles eux-mêmes. Les deux Évangélistes qui seuls nous en parlent,
+MATTHIEU et LUCAS s'accordent pour nous raconter que Marie, la Vierge
+juive, était fiancée au charpentier Joseph, mais devint enceinte sans
+qu'il y fût pour rien et «par l'opération du Saint-Esprit». MATTHIEU
+dit expressément (Chap. I., vers. 19): «Cependant Joseph, son époux,
+était pieux et ne voulait pas la perdre de réputation, mais il
+songeait à la quitter secrètement; il ne fut apaisé que lorsque
+«l'ange du Seigneur» lui annonça: «Ce qui a été conçu en elle, l'a été
+par le Saint-Esprit.» LUCAS est plus explicite (Chap. I, vers. 26-38);
+il nous raconte l'annonciation faite à Marie par l'archange Gabriel
+«L'esprit saint descendra sur toi et la force du Très Haut te couvrira
+de son ombre»--à quoi Marie répond: «Voici, je suis la servante du
+Seigneur, qu'il soit fait selon ce que tu dis». Ainsi qu'on sait,
+cette visite de l'ange Gabriel et son Annonciation ont fourni à
+beaucoup de peintres le sujet d'intéressants tableaux. SVOBODA nous
+dit: «L'archange parle ici avec une exactitude que la peinture, par
+bonheur, ne pouvait pas reproduire. Nous avons un cas nouveau
+d'anoblissement d'un sujet prosaïque tiré de la Bible, par les arts
+plastiques. Il s'est, d'ailleurs trouvé des peintres dont les toiles
+ont rendu facile la compréhension des considérations embryologiques de
+l'archange Gabriel.»
+
+Ainsi que nous l'avons dit, les quatre Evangiles canoniques qui,
+seuls, ont été reconnus pour authentiques par l'Eglise chrétienne et
+qui ont été élevés au rang de fondements de la foi, ont été choisis
+arbitrairement parmi un nombre beaucoup plus grand d'Evangiles dont
+les données précises ne se contredisent pas moins entre elles que les
+légendes des quatre autres. Les Pères de l'Église eux-mêmes ne
+comptent pas moins de 40 à 50 de ces Évangiles inauthentiques ou
+apocryphes; quelques-uns existent encore en grec et en latin, tels
+l'Évangile de Jacob, celui de Thomas, de Nicodème, etc. Les récits que
+font ces Évangiles apocryphes sur la vie de Jésus, en particulier sur
+sa naissance et sur son enfance, peuvent prétendre tout autant (ou
+plutôt tout aussi peu) à la véracité historique, que ceux que nous
+fournissent les quatre Évangiles canoniques, prétendus «authentiques».
+Or il se trouve dans un de ces Évangiles apocryphes un récit
+historique, confirmé d'ailleurs par le _Sepher Toldoth Jeschua_ et qui
+nous donne, probablement, une solution toute naturelle de l'_énigme_
+de la conception surnaturelle et de la naissance du Christ. Cet
+historien raconte, très franchement, en une phrase, l'anecdote
+singulière qui contient cette solution: «JOSEPHUS PANDERA, chef romain
+d'une légion calabrienne établie en Judée, séduisit _Mirjam_ de
+Bethléem, une jeune fille hébraïque, et devint le _père de Jésus_».
+D'autres récits du même auteur sur _Mirjam_ (le nom hébraïque de
+_Marie_) rendent bien équivoque la réputation de la «pure reine du
+Ciel»!
+
+Naturellement ces récits historiques sont soigneusement passés sous
+silence par les théologiens officiels, car ils s'accorderaient mal
+avec le mythe traditionnel et lèveraient le voile qui recouvre le
+secret de ce mythe, d'une façon trop simple et trop naturelle. La
+_recherche objective de la vérité_ n'en a que d'autant plus le droit,
+et la _raison pure_ le devoir sacré, de faire de ces récits importants
+un examen critique. Il en résulte qu'ils peuvent, à beaucoup plus
+juste titre que les autres récits, prétendre à la véracité en ce qui
+concerne les origines du Christ. Ne pouvant, au nom des principes
+scientifiques connus, que repousser la conception surnaturelle par
+l'«ombre protectrice du Très Haut,» comme un pur mythe, il ne reste
+plus que l'opinion très répandue de la «théologie rationnelle»
+moderne, à savoir que le charpentier juif, _Joseph_, aurait été le
+père réel du Christ. Mais cette opinion est expressément contredite
+par plusieurs passages de l'Évangile; le Christ lui-même était
+persuadé d'être le _Fils de Dieu_ et n'a jamais reconnu son père
+adoptif, Joseph, comme l'ayant engendré. Quant à Joseph, il songea à
+quitter sa fiancée Marie lorsqu'il s'aperçut qu'elle était enceinte
+sans qu'il y fût pour rien. Il ne renonça à ce projet qu'après qu'_en
+rêve_ un «ange du Seigneur» lui fût apparu et l'eût tranquillisé.
+Ainsi que Matthieu le fait remarquer expressément (Chap. I, vers. 24,
+25) l'union sexuelle de Joseph et de Marie eut lieu pour la première
+fois _après que Jésus fut né_.
+
+Le récit des Evangiles apocryphes d'après lequel le chef romain
+PANDERA aurait été le vrai père du Christ, paraît d'autant plus
+vraisemblable, quand on examine la _personne du Christ_ du point de
+vue strictement _anthropologique_. On le considère, d'ordinaire, comme
+un pur juif. Mais précisément les traits de son caractère qui font sa
+personnalité si haute et si noble et qui impriment son sceau à «sa
+religion de l'amour», ne sont sûrement _pas sémites_; ils semblent
+être bien plutôt les traits distinctifs de la _race arienne_, plus
+élevée et en particulier de son rameau le plus noble, de
+l'_hellénisme_. De plus, le nom du véritable père du Christ:
+«PANDERA», indique indubitablement une origine grecque; dans le
+manuscrit, il est même écrit PANDORA. Or PANDORA était, comme on sait,
+d'après la légende grecque, la première femme née de l'union de
+Vulcain avec la Terre, dotée par les dieux de tous les charmes, qui
+épousa Epiméthée et que Dieu le père envoya vers les hommes avec la
+terrible «boîte de Pandore» où tous les maux étaient contenus, en
+punition de ce que PROMÉTHÉE, porteur de lumière, avait ravi du ciel
+le feu divin (la «raison»).
+
+Il est intéressant, d'ailleurs, de comparer la manière différente dont
+a été conçu et apprécié le roman d'amour de Mirjam, par les quatre
+grandes nations cultivées et chrétiennes de l'Europe. Conformément aux
+austères idées morales de la race _germanique_, celle-ci le rejette
+entièrement; l'honnête Allemand et le prude Anglais croient plus
+volontiers l'impossible légende de la conception par le
+«Saint-Esprit». Ainsi qu'on sait, l'austère pruderie de la société
+distinguée, soigneusement étalée (surtout en Angleterre!) ne
+correspond aucunement à ce qu'est, en réalité, la moralité au point de
+vue sexuel, dans le «High life» d'Outre-Manche. Les révélations, par
+exemple, que nous a faites là-dessus, il y a une douzaine d'années, le
+_Pall Mall Gazette_ nous rappellent fort les moeurs de _Babylone_.
+
+Les races _romanes_ qui se rient de cette pruderie et jugent avec plus
+de légèreté les rapports sexuels, trouvent ce _roman de Marie_ très
+charmant et le culte spécial, dont jouit justement en France et en
+Italie «notre chère Madone», se rattache souvent, avec une naïveté
+remarquable, à cette histoire d'amour. C'est ainsi, par exemple que P.
+DE REGLA (Dr DESJARDIN), qui nous a donné (1894) un «_Jésus de
+Nazareth, du point de vue scientifique, historique et social_,» trouve
+précisément dans la _naissance illégitime du Christ_ un «droit spécial
+à l'apparence de _sainteté_ qui se dégage de sa sublime figure!»
+
+Il m'a semblé nécessaire de mettre ici dans tout leur jour,
+franchement et dans le sens de la _science historique objective_,
+cette importante question des origines du Christ, parce que l'église
+belliqueuse attache elle-même la plus grande importance à cette
+question et parce qu'elle emploie la croyance au miracle, qu'elle
+appuie là-dessus, comme l'arme la plus redoutable contre la conception
+moderne de l'univers. La haute valeur éthique du pur christianisme
+originel, l'influence anoblissante que cette «religion de l'amour» a
+exercée sur la civilisation, sont choses indépendantes de ce dogme
+mythologique; les prétendues _révélations_ sur lesquelles s'appuient
+ces mythes sont inconciliables avec les résultats les plus certains de
+notre moderne science de la nature.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII
+
+Notre religion moniste.
+
+ ÉTUDES MONISTES SUR LA RELIGION DE LA RAISON ET SON HARMONIE AVEC
+ LA SCIENCE.--LE TRIPLE IDÉAL DU CULTE: LE VRAI, LE BEAU, LE
+ BIEN.
+
+ Celui qui possède la science et l'art
+ Celui-là possède aussi la religion!
+ Celui qui ne possède pas ces deux biens,
+ Que celui-là ait la religion.
+
+ GOETHE.
+
+ Quelle religion je professe? Aucune d'elles!
+ Et pourquoi aucune?--Par religion!
+
+ SCHILLER.
+
+ Si le monde dure encore un nombre incalculable d'années, la
+ _religion universelle_ sera le _Spinozisme épuré_. La raison
+ laissée à elle-même ne conduit à rien d'autre et il est
+ impossible qu'elle conduise à rien d'autre.
+
+ LICHTENBERG.
+
+
+
+
+SOMMAIRE DU CHAPITRE XVIII
+
+ Le monisme, lien entre la religion et la science.--La lutte pour
+ la civilisation.--Rapports de l'Église et de
+ l'État.--Principes de la religion moniste. Son triple idéal du
+ culte: le vrai, le beau et le bien.--Opposition entre la
+ vérité naturelle et la vérité chrétienne.--Harmonie entre
+ l'idée moniste de vertu et l'idée chrétienne.--Opposition
+ entre l'art moniste et l'art chrétien.--Conception moderne
+ enrichie et agrandie de la scène de l'Univers.--Peinture de
+ paysage et amour moderne de la nature.--Beautés de la
+ nature.--Vie présente et vie future.--Églises monistes.
+
+
+LITTÉRATURE
+
+ D. STRAUSS.--_Der alte und der neue Glaube. Ein Bekenntnis_,
+ 1872, 14te Aufl. 1892.
+
+ C. RADENHAUSEN.--_Zum neuen Glauben. Einleit. und Ubersicht zum
+ «Osiris»_ (1877).
+
+ ED. HARTMANN.--_Die Selbstzersetzung des Christentums und die
+ Religion der Zukunft_ (1874).
+
+ J. TOLAND.--_Pantheistikon. Kosmopolis_, 1720.
+
+ P. CARUS AND E. C. HEGELER.--_The open Court, A monthly
+ magazine._ Chicago, vol. I-XIII (1890-1899).
+
+ --_The Monist. A quarterly magazine devoted to the philosophy of
+ Science._ Chicago, vol. I-IX.
+
+ MORISON.--_Menschheitsdienst. Versuch einer Zukunftsreligion_
+ (Leipzig, 1890).
+
+ M. J. SAVAGE.--_Die Religion im Lichte der Darwins'chen Lehre._
+ (trad. all.)
+
+ L. BESSER.--_Die Religion der Naturwissenschaft_ (1890.)
+
+ B. BETTER.--_Die moderne Weltanschauung und der Mensch_ (1896).
+
+ E. HAECKEL, _Le Monisme, lien entre la religion et la science_,
+ trad. française de V. de Lapouge.
+
+
+Beaucoup de naturalistes et de philosophes actuels des plus distingués
+et qui partagent nos idées monistes tiennent la religion, en général,
+pour une chose finie. Ils pensent que la connaissance claire de
+l'évolution de l'univers, due aux immenses progrès accomplis par le
+XIXe siècle, non seulement satisfait entièrement le besoin de
+causalité qu'éprouve notre _raison_, mais aussi les besoins les plus
+élevés du sentiment qu'éprouve notre _coeur_. Cette opinion est juste
+en partie, en ce sens que, dans une conception parfaitement claire et
+conséquente du monisme, les deux notions de religion et de science se
+confondent de fait en une seule. D'ailleurs peu de penseurs résolus
+s'élèvent jusqu'à cette conception, la plus haute et la plus pure, qui
+fut celle de SPINOZA et de GOETHE; la plupart des savants de notre
+temps, au contraire, sans parler des masses ignorantes, s'en tiennent
+à la conviction que la religion constitue un domaine propre de la vie
+intellectuelle, indépendant de celui de la science, non moins précieux
+ni indispensable que ce dernier.
+
+Si nous nous plaçons à ce point de vue, nous pourrons trouver une
+conciliation entre ces deux grands domaines, en apparence séparés,
+dans la théorie que j'ai exposée en 1892, dans ma conférence
+d'Altenbourg: «Le monisme, lien entre la religion et la science». Dans
+la préface de cette «Profession de foi d'un naturaliste», je me suis
+exprimé ainsi qu'il suit, sur le double but poursuivi par moi: «Je
+voudrais d'abord donner une idée de la _conception rationnelle_ du
+monde, qui nous est imposée comme une nécessité logique par les
+récents progrès de la science unitaire de la nature; elle se trouve,
+au fond, chez tous les naturalistes indépendants et qui pensent, bien
+qu'un petit nombre seulement ait le courage ou éprouve le besoin de la
+confesser. Je voudrais ensuite établir par là un _lien entre la
+religion et la science_ et contribuer ainsi à faire disparaître
+l'opposition que l'on a établie à tort et sans nécessité; le besoin
+moral de notre _sentiment_ sera satisfait par le monisme, autant que
+le besoin logique de causalité de notre _jugement_.»
+
+Le grand effet qu'a produit cette conférence d'Altenbourg montre que,
+par cette profession de foi moniste, j'ai exprimé celle non seulement
+de beaucoup de naturalistes, mais encore de beaucoup d'hommes et de
+femmes instruits, de toutes conditions. J'ai été récompensé non
+seulement par des centaines de lettres d'approbation, mais encore par
+le grand succès de presse de cette conférence dont, en six mois,
+parurent six éditions. Ce succès inattendu a pour moi d'autant plus de
+valeur que cette profession de foi a été tout d'abord un discours
+d'occasion, improvisé, que j'ai prononcé sans m'y être préparé, le 9
+octobre 1892, à Altenbourg, durant le jubilé d'anniversaire de la
+«Société des naturalistes» des Osterlandes. Naturellement, la réaction
+inévitable surgit bientôt d'autre part; j'ai subi les attaques les
+plus vives, non seulement de la presse ultramontaine, du _papisme_,
+des défenseurs jurés de la superstition, mais aussi de la part des
+lutteurs «libéraux» du christianisme évangélique qui prétendent
+défendre à la fois la vérité scientifique et la croyance épurée.
+Cependant, durant les sept années qui se sont écoulées depuis, la
+grande lutte entre la science moderne et le christianisme orthodoxe
+s'est faite de plus en plus menaçante; elle est devenue d'autant plus
+dangereuse pour la première que le second était plus soutenu par la
+croissante réaction intellectuelle et politique. Cette réaction est
+déjà si avancée dans certains pays, que la liberté de pensée et de
+conscience, garantie par la loi, est fort compromise en pratique
+(ainsi, par exemple, en Bavière actuellement). En somme, le grand
+combat intellectuel, que J. DRAPER a si excellemment dépeint dans son
+_Histoire des conflits entre la religion et la science_, a atteint
+aujourd'hui une ardeur et une importance qu'il n'avait jamais eues
+jusqu'ici; aussi l'appelle-t-on avec raison, depuis vingt-sept ans, la
+_Lutte pour la civilisation_.
+
+
+=La lutte pour la civilisation.=--La célèbre _encyclique_ suivie du
+_syllabus_ que le belliqueux pape Pie IX avait lancée en 1864, dans le
+monde entier, déclarait la guerre, sur tous les points essentiels, à
+la science moderne; elle exigeait la soumission aveugle de la raison
+aux dogmes de l'«infaillible représentant du Christ». Ce brutal
+attentat contre les biens suprêmes de l'humanité civilisée était si
+monstrueux et si inouï que beaucoup de natures molles et indolentes,
+elles-mêmes, furent tirées du sommeil de leur foi. Jointe à la
+déclaration _d'infaillibilité_ du pape, qui la suivit en 1870,
+l'encyclique provoqua une immense excitation et un mouvement de
+défense énergique, qui rendirent légitimes les plus belles espérances.
+Dans l'empire allemand, de formation récente, qui, dans les guerres de
+1866 et 1871, avait acquis son indispensable unité nationale au prix
+de lourds sacrifices, les attentats imprudents du papisme eurent des
+suites particulièrement pénibles; car, d'une part, l'Allemagne est le
+berceau de la Réforme et de l'affranchissement de l'esprit moderne,
+d'autre part, malheureusement, elle possède, parmi ses 18 millions de
+catholiques, une puissante armée de croyants belliqueux qui
+l'emportent sur tous les autres peuples civilisés en fait d'obéissance
+aveugle aux ordres de son pasteur suprême[61]. Les dangers qui
+résultaient de là furent bien vus du grand homme d'Etat au regard
+pénétrant, qui a résolu «l'énigme politique» de la dissension
+nationale allemande et qui, par une diplomatie remarquable, nous a
+conduits au but désiré de l'unité et de la puissance nationales. Le
+prince de BISMARCK commença, en 1872, cette mémorable _lutte pour la
+civilisation_, suscitée par le Vatican, conduite avec autant
+d'intelligence que d'énergie par le remarquable ministre des cultes
+FALK, au moyen des «ordonnances de mai» (1873). La lutte,
+malheureusement, dut être abandonnée six ans après. Quoique notre
+grand homme d'Etat fût un remarquable connaisseur de la nature humaine
+et un habile politicien pratique, il avait cependant estimé trop bas
+la puissance de trois redoutables obstacles: premièrement, la ruse
+sans égale et la perfidie sans scrupule de la curie romaine;
+secondement l'incapacité de penser et la crédulité de la masse
+catholique ignorante, conditions bien faites pour s'adapter à la
+première et sur lesquelles celle-ci s'appuyait; enfin, troisièmement,
+la force d'inertie, de persévérance dans la déraison, simplement parce
+que cette déraison est là. C'est pourquoi dès 1878, après que le pape
+Léon XIII, plus avisé, eût inauguré son règne, la dure «visite à
+Canossa» dut recommencer. La puissance du Vatican, récemment accrue,
+augmenta dès lors rapidement, d'une part grâce aux manoeuvres sans
+scrupule, aux artifices de serpent de la politique d'anguille, d'autre
+part grâce à la politique religieuse erronée du gouvernement allemand
+et à la merveilleuse incapacité politique du peuple allemand. Ainsi, à
+la fin du XIXe siècle, il nous faut assister au honteux spectacle qui
+nous montre que «l'atout est le centre du Reichstag» et que les
+destinées de notre patrie humiliée sont dirigées par un parti papiste
+qui ne représente pas encore le tiers de la population totale.
+
+ [61] Le Christ dit à Pierre: «fais paître mes brebis!» Les
+ successeurs de Pierre ont traduit «fais paître» par «tonds».
+
+Lorsque commença, en 1872, la lutte pour la civilisation, elle fut
+saluée, _à juste titre_, par tous les hommes pensants avec
+indépendance, comme une reproduction politique de la Réforme, comme
+une tentative énergique pour délivrer la civilisation moderne du joug
+de la tyrannie intellectuelle papiste; la presse libérale tout entière
+célébrait dans le Prince de Bismarck le «Luther politique», le
+puissant héros qui avait conquis non seulement l'unité nationale,
+mais encore l'affranchissement intellectuel de l'Allemagne. Dix ans
+plus tard, après la victoire du papisme, la même «presse libérale»
+affirmait le contraire et déclarait la lutte pour la civilisation, une
+grande faute; c'est ce qu'elle fait encore aujourd'hui. Ce fait prouve
+simplement combien la mémoire de nos journalistes est courte, combien
+est défectueuse leur connaissance de l'histoire et combien imparfaite
+leur éducation philosophique. Le prétendu «Traité de paix entre
+l'Église et l'État» n'est toujours qu'un armistice. Le papisme
+moderne, fidèle aux principes absolutistes suivis depuis 1600 ans,
+peut et doit vouloir exercer l'_aristocratie universelle_ sur les âmes
+crédules; il doit exiger l'absolue soumission de l'État qui représente
+les droits de la raison et de la science. La paix réelle ne pourra
+s'établir que lorsqu'un des deux combattants, vaincu, gisera sur le
+sol. Ou bien la victoire sera à «l'Église qui seule sauve», et alors
+c'en sera fait définitivement de la «Science libre et de
+l'enseignement libre», les Universités se transformeront en convicts,
+les gymnases en cloîtres. Ou bien la victoire sera à l'État moderne
+appuyé sur la raison et alors le XXe siècle verra se développer la
+culture moderne, la liberté et le bien-être dans une bien plus large
+mesure encore que ce ne fut le cas au XIXe siècle (cf. plus haut, ED.
+HARTMANN).
+
+Pour hâter, précisément, la réalisation de ce but, il nous semble
+importer surtout, non seulement que les sciences naturelles modernes
+détruisent le faux édifice de la superstition et déblaient le chemin
+de ses vils décombres, mais encore qu'elles édifient, sur le terrain
+libre, un nouvel édifice habitable pour l'âme humaine, un _palais de
+la raison_ dans lequel, au sein de notre conception moniste
+nouvellement conquise, nous adorerons pieusement la vraie Trinité du
+XIXe siècle, la _Trinité du Vrai, du Beau et du Bien_. Pour rendre
+palpable le culte de ce triple idéal divin, il nous paraît avant tout
+nécessaire de régler nos comptes avec les formes régnantes du
+Christianisme et d'envisager les changements qu'il faudrait effectuer
+en les remplaçant par le culte nouveau. Car le Christianisme possède
+(dans sa forme pure, _originelle_) malgré toutes ses lacunes et toutes
+ses erreurs, une si haute valeur morale, il est surtout mêlé si
+étroitement depuis quinze cents ans, à toutes les institutions
+politiques et sociales de notre vie civilisée,--qu'en fondant notre
+religion moniste nous devrons nous appuyer autant que possible sur les
+institutions existantes. Nous ne voulons pas de _Révolution_ brutale,
+mais une _Réforme_ raisonnable de notre vie intellectuelle et
+religieuse. Et de même qu'il y a deux mille ans la poésie classique
+des anciens Hellènes incarnait, sous la forme des dieux, la vertu
+idéale, de même nous pouvons prêter à notre triple idéal de la raison,
+la forme de sublimes déesses; nous allons examiner ce que deviennent,
+dans notre monisme, les trois déesses de la _Vérité_, de la _Beauté_
+et de la _Vertu_; et nous examinerons, en outre, leurs rapports avec
+les dieux correspondants du Christianisme, qu'elles sont destinées à
+remplacer.
+
+
+I. =L'Idéal de la Vérité.=--Les considérations précédentes nous ont
+convaincus que la Vérité pure ne se peut trouver que dans le temple de
+la _connaissance de la Nature_ et que les seules routes qui puissent
+servir à nous y conduire sont l'«observation et la réflexion», l'étude
+empirique des faits et la connaissance, conforme à la raison, de leurs
+causes efficientes. C'est ainsi que nous arriverons, au moyen de la
+_raison pure_, à la science véritable, trésor le plus précieux de
+l'humanité civilisée. Par contre, et pour les raisons importantes
+exposées au chapitre XVI, nous devons écarter toute prétendue
+_révélation_, toute croyance fantaisiste qui affirme connaître, par
+des procédés surnaturels, des vérités que notre raison ne suffit pas à
+découvrir. Et comme tout l'édifice des croyances de la religion
+judéo-chrétienne, ainsi que de l'islamisme et du bouddhisme, repose
+sur de pareilles révélations prétendues,--comme, en outre, ces
+produits de la fantaisie mystique sont en contradiction directe avec
+la connaissance empirique et claire de la Nature,--il est donc
+certain que nous ne pouvons trouver la vérité qu'au moyen de la raison
+travaillant à construire la véritable _science_, non au moyen de
+l'imagination fantaisiste aidée de la croyance mystique. Sous ce
+rapport, il est absolument certain que la conception _chrétienne_ doit
+être remplacée par la philosophie _moniste_. La déesse de la Vérité
+habite le temple de la Nature, les vertes forêts, la mer bleue, les
+monts couverts de neige;--elle n'habite pas les sombres galeries des
+cloîtres, ni les étroits cachots des écoles de convicts, ni les
+Églises chrétiennes, parfumées d'encens. Les chemins par lesquels nous
+nous rapprocherons de cette sublime déesse de la Vérité et de la
+Science, sont l'étude, faite avec amour, de la nature et de ses lois,
+l'observation du monde infiniment grand des étoiles au moyen du
+télescope, du monde cellulaire infiniment petit, au moyen du
+microscope; mais ce n'est ni par d'ineptes exercices de piété ou
+prières murmurées sans penser, ni par les deniers de Saint-Pierre ou
+les pénitences en vue d'obtenir des indulgences. Les dons précieux
+dont nous favorise la déesse de la Vérité sont les splendides fruits
+de l'arbre de la connaissance et le gain inappréciable d'une claire
+conception unitaire de l'Univers,--mais ce n'est ni la croyance au
+«miracle» surnaturel, ni le songe creux d'une «vie éternelle».
+
+
+II. =L'Idéal de la Vertu.=--Il n'en va pas, pour le divin idéal du
+Bien éternel, de même que pour celui du Vrai éternel. Tandis que,
+lorsqu'il s'agit de connaître la vérité, il faut exclure complètement
+la révélation que nous propose l'Eglise et interroger la seule étude
+de la nature, la notion du _Bien_, au contraire, ce que nous appelons
+vertu, coïncide, dans notre religion moniste, presque entièrement avec
+la vertu chrétienne; il ne s'agit, naturellement, que du christianisme
+originel, le pur Christianisme des trois premiers siècles dont la
+théorie de la vertu est exposée dans les évangiles et les lettres de
+Paul; il ne s'agit pas, naturellement, de la caricature de cette pure
+doctrine, faite au Vatican, et qui a dirigé la civilisation européenne
+pour son plus grand dommage, pendant douze siècles. La meilleure
+partie de la morale chrétienne, celle à laquelle nous nous en tenons,
+consiste dans les préceptes d'humanité, d'amour et d'endurance, de
+compassion et de fraternité. Seulement ces nobles commandements, qu'on
+réunit d'ordinaire sous le nom de «morale chrétienne» (au meilleur
+sens) ne sont pas une invention nouvelle du Christianisme, mais ont
+été empruntés par lui à des formes de religion plus anciennes. De
+fait, la _Règle d'or_, qui résume ces commandements en une seule
+proposition, est antérieure de plusieurs siècles au Christianisme.
+Dans la pratique de la vie, d'ailleurs, cette loi morale naturelle a
+été aussi souvent suivie par des athées et des hérétiques qu'elle a
+été laissée de côté par de pieux croyants chrétiens. Au surplus, la
+doctrine de la vertu chrétienne a commis une grande faute en ne
+faisant un commandement que de l'_altruisme_ seul et en rejetant
+l'_égoïsme_. Notre _éthique moniste_ accorde à tous deux la même
+_valeur_ et fait consister la vertu parfaite dans un juste équilibre
+entre l'amour du prochain et l'amour de soi (Cf. chap. XIX: la loi
+fondamentale éthique).
+
+
+III. =L'Idéal de la Beauté.=--C'est sur le domaine du Beau que notre
+monisme offre la plus grande contradiction avec le Christianisme. Le
+christianisme pur, originel, prêchait le néant de la vie terrestre et
+ne la considérait que comme une préparation à la vie éternelle dans
+l'_Au delà_. Il s'ensuit immédiatement que tout ce que nous offre la
+vie humaine dans le _présent_, tout ce qu'il peut y avoir de beau dans
+l'art et dans la science, dans la vie publique ou la vie privée, n'a
+aucune valeur. Le vrai chrétien doit s'en détourner et ne penser qu'à
+se préparer convenablement à la vie future. Le mépris de la nature,
+l'éloignement pour tous ses charmes inépuisables, l'abstention de
+toute forme d'art: ce sont là les purs devoirs chrétiens; le meilleur
+moyen de remplir ces devoirs, pour l'homme, c'est de se séparer de ses
+semblables, de se mortifier et de ne s'occuper, dans les cloîtres ou
+les ermitages, exclusivement qu'à «adorer Dieu».
+
+L'histoire de la civilisation nous apprend, il est vrai, que cette
+morale chrétienne ascétique, qui insultait à la nature, eut pour
+conséquence naturelle de produire le contraire. Les cloîtres, asiles
+de la chasteté et de la discipline, devinrent bientôt les repaires des
+pires orgies, les rapports sexuels des moines et des nonnes donnèrent
+matière à quantité de romans, que la littérature de la Renaissance a
+reproduits avec une vérité conforme à la nature. Le culte de la
+«Beauté», tel qu'on le pratiquait alors, était en contradiction
+absolue avec le «renoncement au monde» tel qu'on le prêchait et on en
+peut dire autant du luxe et de la richesse, qui prirent bientôt une
+telle extension dans la vie privée dissolue du haut clergé catholique
+et dans la décoration artistique des églises et des cloîtres
+chrétiens.
+
+
+=L'art chrétien.=--On nous objectera que notre opinion se trouve
+réfutée par le déploiement de beauté de l'art chrétien qui a produit,
+à la belle époque du moyen âge, des oeuvres impérissables. Les
+splendides cathédrales gothiques, les basiliques byzantines, les
+centaines de chapelles somptueuses, les milliers de statues de marbre
+des saints et des martyrs chrétiens, les millions de beaux portraits
+de saints, les peintures du Christ et de la Madone jaillies d'un
+sentiment profond, tout cela témoigne d'un épanouissement de l'art au
+moyen âge qui, en son genre, est unique. Tous ces splendides monuments
+des arts plastiques, de même que ceux de la poésie, conservent leur
+haute valeur esthétique, quelque jugement que nous portions sur le
+mélange de «Vérité et Poésie» qu'ils nous présentent. Mais qu'est-ce
+que tout cela a à voir avec la pure doctrine chrétienne? avec cette
+religion du renoncement, qui se détournait de toute splendeur
+terrestre, de toute beauté matérielle et de toute forme d'art, qui
+faisait peu de cas de la vie de famille et de l'amour, qui prêchait
+exclusivement le souci des biens immatériels de la «vie éternelle»?
+La notion de l'«art chrétien» est, à proprement parler, une
+contradiction en soi, une _contradictio in adjecto_. Les riches
+princes de l'Eglise qui cultivaient cet art poursuivaient par là, il
+est vrai, des buts tout autres et les atteignaient d'ailleurs
+pleinement. En dirigeant tout l'intérêt et tout l'effort de l'esprit
+humain vers l'_Eglise_ chrétienne et son _art_ propre, on le
+détournait de la _nature_ et de la connaissance des trésors qu'elle
+recelait et qui auraient pu conduire à une _science_ indépendante. En
+outre, le spectacle quotidien des images de saints, abondamment
+exposées partout, des scènes tirées de l'histoire sainte, rappelaient
+sans cesse aux chrétiens croyants le riche trésor de légendes que la
+fantaisie de l'Eglise avait accumulées. Ces légendes étaient données
+pour des récits véridiques, les histoires miraculeuses pour des
+événements réels et les uns comme les autres étaient crus. Il est
+incontestable que, sous ce rapport, l'art chrétien a exercé une
+influence inouïe sur la culture en général et sur la croyance, en
+particulier, pour la fortifier, influence qui, dans tout le monde
+civilisé, s'est fait sentir jusqu'à ce jour.
+
+
+=Art moniste.=--L'antipode de cet art chrétien prédominant, c'est la
+nouvelle forme plastique qui n'a commencé à se développer qu'en notre
+siècle, corrélativement à la _science de la nature_. La surprenante
+extension de notre connaissance de l'Univers, la découverte
+d'innombrables et belles formes de vie qui s'en est suivie, ont fait
+naître, à notre époque, un goût esthétique tout autre et imprimé en
+même temps aux arts plastiques une direction toute nouvelle. De
+nombreux voyages scientifiques, de grandes expéditions à la recherche
+de pays et de mers inconnus, ont mis au jour, déjà au siècle dernier
+mais bien plus encore en celui-ci, une profusion insoupçonnée de
+formes organiques nouvelles. Le nombre des espèces animales et
+végétales s'est bientôt accru à l'infini et parmi ces espèces (surtout
+dans les groupes inférieurs, dont l'étude a d'abord été négligée), il
+s'est trouvé des milliers de formes belles et intéressantes, des
+motifs tout nouveaux pour la peinture et la sculpture, pour
+l'architecture et les arts industriels. Un nouveau monde, dans cet
+ordre d'idées, nous a surtout été ouvert par l'extension de l'étude
+_microscopique_, dans la seconde moitié du siècle, et en particulier
+par la découverte des fabuleux habitants des _profondeurs de la mer_,
+sur lesquels la lumière ne s'est faite qu'à la suite de la célèbre
+expédition Challenger (1872-1876)[62]. Des milliers d'élégantes
+radiolaires et de Thalamophores, de Méduses et de Coraux superbes, de
+Mollusques et de Crustacés singuliers, nous ont révélé tout d'un coup
+une profusion insoupçonnée de formes cachées, dont la diversité et la
+beauté caractéristiques dépassent infiniment tous les produits
+artistiques engendrés par la fantaisie humaine. Rien que dans les
+cinquante gros volumes qui constituent l'oeuvre de la mission
+Challenger, nous trouvons sur trois mille planches des reproductions
+d'une masse de ces jolies formes; mais, d'ailleurs, dans beaucoup
+d'autres ouvrages de luxe qui, depuis quelques dizaines d'années, sont
+venues enrichir la littérature botanique et zoologique, toujours
+grandissante, on trouve ces formes charmantes reproduites par
+millions. J'ai récemment essayé, dans mes _Formes artistiques de la
+Nature_ (1899), de faire connaître au grand public un choix de ces
+formes charmantes. D'ailleurs, il n'est pas besoin de voyages
+lointains ni d'oeuvres coûteuses pour révéler à tous les splendeurs de
+ce monde. Il suffit d'avoir les yeux ouverts et les sens exercés. La
+nature qui nous environne nous présente partout une profusion
+surabondante de beaux et intéressants objets de toutes sortes. Dans
+chaque mousse ou chaque brin d'herbe, dans un hanneton ou un papillon,
+un examen minutieux nous fera découvrir des beautés devant lesquelles,
+d'ordinaire, l'homme passe sans prendre garde. Et si nous les
+observons avec une loupe, au faible grossissement, ou mieux encore, si
+nous employons le grossissement plus fort d'un bon microscope, nous
+découvrirons plus complètement encore, partout dans la nature
+inorganique, un monde nouveau plein de beautés inépuisables.
+
+ [62] Cf. E. HAECKEL _Das Challenger Werk_ (_Deutsche Rundschau_,
+ Feb. 1896.)
+
+Mais notre XIXe siècle est le premier à nous avoir ouvert les yeux,
+non seulement à cette considération esthétique des infiniment petits,
+mais encore à celle des infiniment grands de la nature. Au
+commencement du siècle, c'était encore une opinion répandue que les
+hauts sommets, grandioses sans doute, n'en étaient pas moins
+repoussants par l'effroi qu'ils causaient et que la mer, superbe sans
+doute, n'en était pas moins terrible. Aujourd'hui, à la fin du même
+siècle, la plupart des gens instruits (et surtout les habitants des
+grandes villes) sont heureux de pouvoir, chaque année, jouir pendant
+quelques semaines des beautés des Alpes et de l'éclat cristallique des
+glaciers, ou de pouvoir admirer la majesté de la mer bleue, du bord de
+ses côtes charmantes. Toutes ces sources de jouissances les plus
+nobles, tirées de la nature, ne nous ont été révélées dans toute leur
+splendeur et rendues compréhensibles que tout récemment et les progrès
+surprenants de la facilité et de la rapidité des communications ont
+mis à même de les connaître, ceux dont les moyens pécuniaires sont le
+plus restreints. Tous ces progrès dans la jouissance esthétique tirée
+de la nature--et en même temps dans la compréhension scientifique de
+cette nature--sont autant de progrès dans la culture intellectuelle
+supérieure de l'humanité et par suite dans notre religion moniste.
+
+
+=Peinture de paysage et oeuvres illustrées.=--Le contraste qui existe
+entre notre siècle _naturaliste_ et les précédents, _anthropistiques_,
+s'exprime surtout par la différence dans l'appréciation et l'extension
+que les divers objets de la nature ont trouvées autrefois et
+aujourd'hui. Un vif intérêt pour les représentations figurées de ces
+objets s'est éveillé de nos jours, intérêt qu'on ne connaissait pas
+auparavant; il est favorisé par les étonnants progrès de la technique
+et du commerce qui lui permettent de se répandre dans tous les
+milieux. De nombreuses revues illustrées propagent, en même temps que
+la culture générale, le sens de la beauté infinie de la nature. C'est
+surtout la _peinture de paysage_ qui a pris, à ce point de vue, une
+importance insoupçonnée jusqu'ici. Déjà dans la première moitié du
+siècle, un de nos naturalistes les plus éminents et les plus cultivés,
+A. DE HUMBOLDT avait fait remarquer que le développement de la
+peinture de paysage, à notre époque, n'était pas seulement un
+«stimulant à l'étude de la nature» ou une représentation géographique
+de haute importance, mais encore qu'il avait une haute valeur, à un
+autre point de vue et en tant qu'instrument de culture intellectuelle.
+Depuis, le goût pour cette forme de peinture s'est encore
+considérablement accru. On devrait s'appliquer, dans chaque école, à
+donner de bonne heure aux enfants le goût du _paysage_ et de l'art
+auquel nous devons que, par le dessin et l'aquarelle, les paysages se
+gravent dans notre mémoire.
+
+
+=Amour moderne de la nature.=--L'infinie richesse de la nature en
+choses belles et sublimes réserve à tout homme ayant les yeux ouverts
+et doué du sens esthétique une source inépuisable de jouissances des
+plus rares. Si précieuse et agréable que soit la puissance immédiate
+de chacune en particulier, leur valeur s'accroît pourtant lorsqu'on
+reconnaît leur sens et leurs _rapports_ avec le reste de la nature.
+Quand $1, dans son grandiose _Cosmos_ donnait, il y a cinquante ans,
+un «projet de description physique de l'Univers», lorsqu'il alliait si
+heureusement, dans ses _Vues sur la nature_ qui restent un modèle, les
+considérations esthétiques aux scientifiques, il insistait avec raison
+sur le rapport étroit qui unit le goût épuré de la nature au
+«fondement scientifique des lois cosmiques» et il faisait remarquer
+combien tous deux réunis contribuent à élever l'être humain à un plus
+haut degré de perfection. L'étonnement mêlé de stupeur avec lequel
+nous considérons le ciel étoilé et la vie microscopique dans une
+goutte d'eau, la crainte qui nous saisit lorsque nous étudions les
+effets merveilleux de l'énergie dans la matière en mouvement, le
+respect que nous inspire la valeur universelle de la loi de
+substance--tout cela constitue autant d'éléments de notre _vie de
+l'âme_ qui sont compris sous le nom de _religion naturelle_.
+
+
+=Vie présente et vie future.=--Les progrès auxquels nous venons de
+faire allusion, accomplis de notre temps dans la connaissance du vrai
+et l'amour du beau, constituent, d'une part, le contenu essentiel et
+précieux de notre religion moniste et, de l'autre, prennent une
+position hostile vis-à-vis du christianisme. Car l'esprit humain vit,
+dans le premier cas, dans la vie _présente_ et connue, dans le second,
+dans une vie _future_ inconnue. Notre monisme nous enseigne que nous
+sommes des enfants de la terre, des mortels qui n'auront que pendant
+une, deux, au plus trois «générations», le bonheur de jouir en cette
+vie des splendeurs de notre planète, de contempler l'inépuisable
+richesse de ses beautés et de reconnaître le jeu merveilleux de ses
+forces. Le christianisme, au contraire, nous enseigne que la terre est
+une sombre vallée de larmes dans laquelle nous n'avons que peu de
+temps à passer, pour nous y macérer et torturer, afin de jouir ensuite
+dans l'«au delà», d'une vie éternelle pleine de délices. Où se trouve
+cet «au delà» et en quoi consistera la splendeur de cette vie
+éternelle, voilà ce qu'aucune «révélation» ne nous a dit encore. Tant
+que le «ciel» était pour l'homme une voûte bleue, étendue au dessus du
+disque terrestre et éclairée par la lumière étincelante de plusieurs
+milliers d'étoiles, la fantaisie humaine pouvait à la rigueur se
+représenter là-haut, dans cette salle céleste, le repas ambrosique des
+dieux olympiens, ou la table joyeuse des habitants du Walhalla. Mais à
+présent, toutes ces divinités et les «âmes immortelles» attablées avec
+elles, se trouvent dans le cas manifeste de _manque de logement_,
+décrit par D. STRAUSS; car nous savons aujourd'hui, grâce à
+l'_astrophysique_, que l'espace infini est rempli d'un éther
+irrespirable et que des millions de corps célestes s'y meuvent,
+conformément à des «lois» d'airain, éternelles, sans trève et en tous
+sens, soumis tous à l'éternel grand rythme de l'«apparition et de la
+disparition».
+
+
+=Eglises monistes.=--Les lieux de recueillement, dans lesquels l'homme
+satisfait son besoin religieux et rend hommage aux objets de son
+culte, sont considérés par lui comme ses «Eglises» sacrées. Les
+pagodes de l'Asie bouddhiste, les temples grecs de l'antiquité
+classique, les synagogues de la Palestine, les mosquées d'Egypte, les
+cathédrales catholiques du sud de l'Europe et les temples protestants
+du Nord--toutes ces «maisons de Dieu» doivent servir à élever l'homme
+au dessus des misères et de la prose de la vie réelle quotidienne;
+elles doivent le transporter dans la sainteté et la poésie d'un monde
+idéal supérieur. Elles remplissent ce but de mille manières
+différentes, correspondantes aux diverses formes du culte et aux
+différences entre les époques. L'homme moderne, «en possession de la
+science et de l'art»--et par suite, en même temps de la
+«religion»--n'a besoin d'aucune Eglise spéciale, d'aucun lieu étroit
+et fermé. Car partout où, dans la libre nature, il dirige ses regards
+sur l'Univers infini ou sur quelqu'une de ses parties, partout il
+observe sans doute la dure «lutte pour la vie», mais à côté aussi le
+«vrai», le «beau» et le «bien»; il trouve partout son _Eglise_ dans la
+splendide _nature_ elle-même. Mais il faut en outre, pour répondre aux
+besoins particuliers de bien des hommes, de beaux temples bien ornés,
+ou des Eglises, ou quelque lieu clos de recueillement dans lesquels
+ces hommes puissent se retirer. De même que, depuis le XVIe siècle, le
+papisme a dû céder de nombreuses Eglises à la Réforme, de même, au XXe
+siècle, un grand nombre passeront aux «libres communautés» du
+_monisme_.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX
+
+Notre morale moniste
+
+ ÉTUDES MONISTES SUR LA LOI FONDAMENTALE ÉTHIQUE.--ÉQUILIBRE ENTRE
+ L'AMOUR DE SOI ET L'AMOUR DU PROCHAIN.--ÉGALE LÉGITIMITÉ DE
+ L'ÉGOÏSME ET DE L'ALTRUISME.--FAUTE DE LA MORALE
+ CHRÉTIENNE.--ÉTAT, ÉCOLE ET ÉGLISE.</sc>
+
+ «Aucun arbre ne tombe du premier coup. Le coup que je porte
+ d'ailleurs ici à une très vieille habitude de penser, est loin
+ d'être le premier: jamais il ne pourra me venir à l'esprit de le
+ considérer comme le dernier et de penser que je pourrai voir
+ l'arbre abattu. Si je pouvais parvenir à imprimer la même
+ direction à d'autres branches et à de plus importantes, mon
+ souhait le plus hardi serait réalisé. Je ne doute pas un seul
+ instant qu'un jour l'arbre ne tombe et que la _moralité_ ne
+ trouve dans l'_unification_ de la nature humaine un abri plus
+ sûr que celui qui lui a été offert jusqu'ici par la conception
+ d'une double nature.»
+
+ CARNERI (1891).
+
+
+
+
+SOMMAIRE DU CHAPITRE XIX
+
+ Ethique moniste et éthique dualiste.--Contradiction entre la
+ raison pure et la raison pratique de Kant.--Son impératif
+ catégorique.--Les Néokantiens.--Herbert Spencer.--Egoïsme et
+ altruisme (amour de soi et amour du prochain). Equivalence
+ entre ces deux penchants de la nature.--La loi fondamentale
+ éthique: la règle d'or.--Son ancienneté.--Morale
+ chrétienne.--Mépris de l'individu, du corps, de la nature, de
+ la civilisation, de la famille, de la femme.--Morale
+ papiste.--Suites immorales du célibat.--Nécessité de
+ l'abolition du célibat, de la confession auriculaire et du
+ trafic des indulgences.--Etat et Eglise.--La religion est une
+ chose privée.--Eglise et école.--Etat et école.--Nécessité de
+ la réforme scolaire.
+
+
+LITTÉRATURE
+
+ H. SPENCER.--_Principes de Sociologie et de Morale._ (Trad.
+ franç.).
+
+ LESTER F. WARD.--_Dynamic Sociology, or applied social science_
+ (2 vol. New-York 1883).
+
+ B. CARNERI.--_Der moderne Mensch. Versuche einer Lebensführung_
+ (Bonn, 1891.)--_Sittlichkeit und Darwinismus. Drei Bücher Ethik_
+ (Wien 1871).--_Grundlegung der Ethik_ (Wien
+ 1881).--_Entwickelung und Glückseligkeit_ (Stuttgart, 1886.)
+
+ B. VETTER.--_Die moderne Weltanschauung und der Mensch_ (6
+ Vorträge) 2te Aufl. 1896.
+
+ H. E. ZIEGLER.--_Die Naturwissenschaft und die
+ Socialdemokratische Theorie_ (1894).
+
+ OTTO AMMON.--_Die Gesellschaftsordnung und ihre natürlichen
+ Grundlagen. Entwurf einer Social Anthropologie_ (1895).
+
+ P. LILIENFED.--_Socialwissenschaft der Zukunft._ 5 theile
+ (1873).
+
+ E. GROSSE.--_Die Formen der Familie und die Formen der
+ Wirthschaft_ (1896).
+
+ F. HANSPAUL.--_Die Seelentheorie und die Gesetze des natürlichen
+ Egoïsmus und der Anpassung_ (1889).
+
+ MAX NORDAU.--_Les mensonges conventionnels de l'humanité
+ civilisée._ (Trad. franç.)
+
+
+La vie pratique impose à l'homme une série d'obligations morales,
+précises, qui ne peuvent être bien remplies et conformément à la
+nature, que lorsqu'elles s'harmonisent avec la conception rationnelle
+que l'homme se fait de l'Univers. Il suit de ce principe fondamental
+de notre philosophie moniste, que notre _morale_ doit se trouver
+d'accord, au point de vue de la raison, avec la conception unitaire du
+«Cosmos» que nous avons acquise par la connaissance progressive des
+lois de la nature. L'univers infini ne constituant pour notre Monisme
+qu'un seul grand Tout, la vie intellectuelle et morale de l'homme ne
+forme qu'une partie de ce _Cosmos_ et le réglement conforme à la
+nature que nous lui appliquerons ne pourra être qu'unitaire. _Il n'y a
+pas deux mondes distincts et séparés_: l'un _physique, matériel_ et
+l'autre _moral, immatériel_.
+
+La plupart des philosophes et des théologiens, aujourd'hui encore,
+sont d'un tout autre avis; ils affirment avec KANT que le monde moral
+est complètement indépendant du monde physique et soumis à de tout
+autres lois; par suite, la _conscience morale de l'homme_, en tant que
+base de la vie morale, serait complétement indépendante de la
+_connaissance scientifique de l'Univers_ et devrait, au contraire,
+s'appuyer sur les croyances religieuses. La connaissance du monde
+moral doit donc s'effectuer par la _raison pratique_, laquelle croira,
+tandis que la connaissance de la Nature ou du monde physique
+s'effectuera par la _raison théorique_ pure.
+
+Cet indéniable _dualisme_, dont il eut d'ailleurs conscience, fut la
+plus grande et la plus _grave faute_ de KANT; elle a eu, à l'infini,
+des suites fâcheuses, suites dont nous nous ressentons encore
+aujourd'hui. Tout d'abord, le _Kant critique_ avait édifié le
+grandiose et merveilleux palais de la raison pure et montré d'une
+façon lumineuse que les trois grands _dogmes centraux de la
+Métaphysique_, le dieu personnel, le libre arbitre et l'âme immortelle
+n'y pouvaient trouver place nulle part et même qu'on ne pouvait pas
+trouver de preuve rationnelle de leur réalité. Mais, plus tard, le
+_Kant dogmatique_ construisit, à côté de ce palais de cristal réel de
+la raison pure, le château de cartes idéal de la raison pratique,
+brillant d'un éclat trompeur, dans lequel on fit trois nefs imposantes
+pour abriter ces trois puissantes déesses mystiques. Après avoir été
+chassées par la grande porte, par la science rationnelle, elles sont
+revenues par la petite porte, introduites par la croyance
+antirationnelle.
+
+KANT couronna la coupole de sa grande cathédrale de foi par une
+étrange idole, le célèbre _impératif catégorique_, par là,
+l'obligation de la loi morale en général est _absolument
+inconditionnée_, indépendante de toute considération de réalité ou de
+possibilité; elle s énonce ainsi: «Agis toujours de telle sorte que la
+maxime de ta conduite (ou le principe subjectif de ta volonté) puisse
+être érigée en principe d'une législation universelle». Tout homme
+normal devrait, par suite, avoir le même sentiment du devoir qu'un
+autre. L'anthropologie moderne a cruellement dissipé ce beau rêve;
+elle a montré que, parmi les peuples primitifs, les devoirs étaient
+encore bien plus différents que parmi les peuples civilisés. Toutes
+les moeurs, tous les usages que nous considérons comme des fautes
+répréhensibles ou comme des crimes épouvantables (le vol, la fraude,
+le meurtre, l'adultère, etc.) passent chez d'autres peuples, dans
+certaines circonstances, pour des vertus ou même pour des devoirs.
+
+Quoique la contradiction manifeste des deux «Raisons» de KANT,
+l'antagonisme radical entre la raison _pure_ et la raison _pratique_
+ait été reconnue et réfutée dès le commencement du siècle elle a
+prévalu jusqu'à ce jour dans de nombreux milieux. L'école moderne des
+_Néokantiens_ prêche, aujourd'hui encore, le «retour à Kant» avec
+insistance, précisément _à cause de ce dualisme_ bienvenu, et l'Eglise
+militante la soutient chaleureusement sur ce point, parce que cela
+concorde très bien avec sa propre foi mystique. Une importante défaite
+n'a commencé pour celle-ci qu'en la seconde moitié du XIXe siècle,
+préparée par la science moderne de la nature; les prémisses de la
+doctrine de la raison pratique ont été, par suite, renversées. La
+cosmologie moniste a démontré, s'appuyant sur la loi de substance,
+qu'il n'y a pas de «Dieu personnel»; la psychologie comparée et
+génétique a montré qu'une «âme immortelle» ne peut pas exister et la
+physiologie moniste a prouvé que l'hypothèse du «libre arbitre» repose
+sur une illusion. Enfin la théorie de l'évolution nous a fait voir que
+les «_éternelles lois d'airain de la nature_» qui régissent le monde
+inorganique, valent encore dans le monde organique et dans le monde
+moral.
+
+Notre moderne connaissance de la Nature, cependant, n'agit pas
+seulement sur la philosophie et la morale d'une manière _négative_, en
+détruisant le dualisme kantien, elle agit aussi en un sens _positif_,
+mettant à sa place le nouvel édifice du _Monisme éthique_. Elle montre
+que le _sentiment du devoir_ chez l'homme, ne repose pas sur un
+«_impératif catégorique_» illusoire, mais sur le _terrain réel des
+instincts sociaux_, que nous trouvons chez tous les animaux supérieurs
+vivant en sociétés. Elle reconnaît comme but suprême de la morale
+d'établir une saine harmonie entre l'_égoïsme_ et l'_altruisme_, entre
+l'amour de soi et l'amour du prochain. C'est avant tout au grand
+philosophe anglais, SPENCER, que nous devons l'établissement de cette
+morale éthique, par la doctrine de l'évolution.
+
+
+=Egoïsme et altruisme.=--L'homme fait partie du groupe des _vertébrés
+sociables_ et il a, par suite, comme tous les animaux sociables, deux
+sortes de devoirs différents: premièrement envers lui-même et
+secondement envers la société à laquelle il appartient. Les premiers
+sont les commandements de _l'amour de soi_ (égoïsme), les seconds ceux
+de _l'amour du prochain_ (altruisme). Ces deux sortes de commandements
+naturels sont également légitimes, également normaux et également
+indispensables. Si l'homme veut vivre dans une société ordonnée et s'y
+bien trouver, il ne doit pas seulement rechercher son propre bonheur,
+mais aussi celui de la communauté à laquelle il appartient et celui de
+ses «prochains», lesquels constituent cette association sociale. Il
+doit reconnaître que leur prospérité fait la sienne et leurs
+souffrances les siennes. Cette loi sociale fondamentale est si simple
+et d'une nécessité si bien imposée par la nature, qu'il est difficile
+de comprendre qu'on la puisse contredire, théoriquement et
+pratiquement; et cependant, cela se produit aujourd'hui encore, ainsi
+que depuis des années cela s'est produit.
+
+
+=Equivalence de l'égoïsme et de l'altruisme.=--L'égale légitimité de
+ces deux penchants de la nature, l'égale valeur morale de l'amour de
+soi et de l'amour du prochain, est le _principe fondamental_ le plus
+important de _notre morale_. Le but suprême de toute morale
+rationnelle est, par suite, très simple: c'est d'établir un
+«_équilibre conforme à la nature entre l'égoïsme et l'altruisme_,
+entre l'amour de soi et l'amour du prochain.» La règle d'or de la loi
+morale nous dit: «Fais aux autres ce que tu veux qu'ils te fassent».
+De ce commandement suprême du Christianisme s'ensuit de soi-même que
+nous avons des devoirs aussi sacrés envers nous-mêmes qu'envers notre
+prochain. J'ai déjà exposé en 1892, dans mon _Monisme_, la façon dont
+je conçois ce principe fondamental et j'ai insisté surtout sur trois
+propositions importantes: I. Les deux penchants en lutte sont des
+_lois de la nature_ également importantes et également indispensables
+au maintien de la famille et de la société; l'égoïsme permet la
+conservation de l'_individu_, l'altruisme celle de l'_espèce_
+constituée par la chaîne des individus périssables. II. Les _devoirs
+sociaux_ que la constitution de la Société impose aux hommes associés
+et par lesquels celle-ci se maintient, ne sont que des formes
+d'évolution supérieures des _instincts sociaux_ que nous constatons
+chez tous les animaux supérieurs vivant en sociétés (en tant
+qu'«habitudes devenues héréditaires»). III. Pour tout homme civilisé,
+la _morale_, aussi bien pratique que théorique, en tant que «Science
+des Normes» est liée à la _conception philosophique_ et, partant,
+aussi à la _religion_.
+
+
+=La loi fondamentale éthique.=--(La loi d'or de la morale). Notre
+principe fondamental de la morale étant bien reconnu, il s'ensuit
+immédiatement le suprême commandement de cette morale, ce devoir qu'on
+désigne souvent aujourd'hui du nom de _loi d'or de la morale_ ou, plus
+brièvement de «loi d'or». Le _Christ_ l'a énoncée à plusieurs reprises
+par cette simple phrase: _Tu aimeras ton prochain comme toi-même_
+(Math., 19, 19; 22, 39, 40: Romains, 139, etc.); l'évangéliste MARC
+ajoutait très justement: «Il n'y a pas de plus grand commandement que
+celui-ci»; et MATHIEU disait: «Ces deux commandements contiennent
+toute la loi et les prophètes». Par ce commandement suprême, notre
+_Ethique moniste_ concorde absolument avec la morale _chrétienne_.
+Mais nous devons mentionner tout de suite ce fait historique que le
+mérite d'avoir posé cette loi fondamentale ne revient pas au Christ,
+comme l'affirment la plupart des théologiens chrétiens et comme
+l'admettent aveuglément les croyants dépourvus de sens critique.
+Cependant cette _règle d'or_ remonte à plus de cinq siècles avant le
+Christ et elle avait été proclamée par de nombreux sages de la Grèce
+et de l'Orient comme la règle la plus importante de la morale.
+PITTAKUS de Mytilène, l'un des sept Sages de la Grèce, disait, 620 ans
+avant J.-C.: «Ne fais pas à ton prochain ce que tu ne voudrais pas
+qu'il te fît.--CONFUCIUS, le grand philosophe et fondateur de la
+religion de la Chine (qui niait la personnalité de Dieu et
+l'immortalité de l'âme), disait 500 ans avant J.-C., «Fais à chacun
+ce que tu voudrais qu'il te fît, et ne fais à personne ce que tu ne
+voudrais pas qu'il te fît. Tu n'as besoin que de ce seul commandement;
+il est _le fondement de tous les autres_.» ARISTOTE enseignait, au
+milieu du IVe siècle avant J.-C. «Nous devons nous comporter envers
+les autres de la manière dont nous désirons qu'ils se comportent
+envers nous.» Dans le même sens et presque dans les mêmes termes, la
+règle d'or est encore exprimée par THALÈS, ISOCRATE, ARISTIPPE, le
+pythagoricien SEXTUS et autres philosophes de l'antiquité classique,
+_plusieurs siècles avant le Christ_. On pourra consulter là-dessus
+l'ouvrage excellent de SALADIN: «OEuvres complètes de Jehovah», dont
+l'étude ne saurait être trop recommandée à tout _théologien_,
+cherchant avec _sincérité_ la vérité. Il ressort de ces rapprochements
+que la loi d'or fondamentale a une origine _polyphylétique_,
+c'est-à-dire qu'elle a été posée à des époques différentes et en
+différents lieux par plusieurs philosophes et indépendamment l'un de
+de l'autre. D'autre part il faut admettre que Jésus a emprunté cette
+loi à d'autres sources orientales (à des traditions plus anciennes,
+sémites, hindoues, chinoises et surtout aux doctrines bouddhistes)
+ainsi que la chose est aujourd'hui démontrée pour la plupart des
+autres dogmes chrétiens. SALADIN résume les résultats de la théologie
+critique moderne, en cette phrase: «Il n'est pas un principe moral,
+raisonnable et pratique, enseigné par _Jésus_, qui n'ait pas, déjà
+avant lui, été enseigné par _d'autres_.» (Thalès, Solon, Socrate,
+Platon, Confucius, etc.).
+
+
+=Morale chrétienne.=--Puisque la loi éthique fondamentale existe ainsi
+depuis deux mille cinq cents ans et puisque le christianisme en a fait
+expressément le précepte suprême, comprenant tous les autres, qu'il a
+placé en tête de sa morale, il semblerait que notre _Ethique moniste_
+concorde absolument sur ce point le plus important, non seulement avec
+les antiques doctrines morales du paganisme, mais encore avec celles
+du christianisme. Malheureusement cette heureuse harmonie est
+détruite par le fait que les Évangiles et les Épîtres de Paul
+contiennent beaucoup d'autres doctrines morales qui contredisent
+ouvertement ce premier et suprême précepte. Les théologiens chrétiens
+se sont, en vain, efforcés de résoudre par d'habiles interprétations
+ces contradictions frappantes dont ils souffraient[63]. Nous n'avons
+donc pas besoin de nous étendre là-dessus; nous ne ferons qu'indiquer
+brièvement ces côtés regrettables de la doctrine chrétienne, qui sont
+inconciliables avec la conception moderne, en progrès sur la
+chrétienne et qui sont nettement nuisibles, quant à leurs conséquences
+pratiques. De ce nombre est le mépris de la morale chrétienne pour
+l'individu, pour le corps, la nature, la civilisation, la famille et
+la femme.
+
+ [63] Cf D. STRAUSS _Gesammelte Schriften_ Auswahl in C. Bänden,
+ Bonn 1878. SALADIN _Jehovahs Gesammelte Werke_, 1886.
+
+
+I. _Le mépris de soi-même professé par le christianisme._--La plus
+importante et la suprême erreur de la morale chrétienne, qui annule
+complètement la règle d'or, c'est l'_exagération_ de l'amour du
+prochain aux dépens de l'amour de soi-même. Le christianisme combat et
+rejette en principe l'_égoïsme_ et pourtant ce penchant de la nature
+est absolument indispensable à la conservation de l'individu; on peut
+même dire que l'_altruisme_, son contraire en apparence, n'est au fond
+qu'un égoïsme raffiné. Rien de grand, rien de sublime n'a jamais été
+accompli sans égoïsme et sans la _passion_ qui nous rend capable des
+grands sacrifices. Seules les _déviations_ de ces penchants sont
+répréhensibles. Parmi les préceptes chrétiens qui nous ont été
+inculqués dans la première jeunesse comme importants entre tous et
+dont, dans des millions de sermons, on nous fait admirer la beauté, se
+trouve cette phrase (Matth. 5, 44): «Aimez vos ennemis, bénissez ceux
+qui vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous haïssent, implorez
+pour ceux qui vous offensent et vous poursuivent.» Ce précepte est
+d'un haut idéal, mais il est aussi contraire à la nature que dénué de
+valeur pratique. SALADIN (op. cit. p. 205) dit excellemment: «Faire
+cela est injuste, quand bien même ce serait possible; et ce serait
+quand bien même impossible, au cas où ce serait juste.» Il en va de
+même de l'exhortation: «Si quelqu'un prend ta robe, donne lui aussi
+ton manteau»; c'est à dire, traduit en langage moderne: «Si quelque
+coquin sans conscience te vole la moitié de ta fortune, donne-lui
+encore l'autre moitié» ou bien, transposé en politique pratique:
+«Allemands à l'esprit simple, si les pieux Anglais, là-bas en Afrique,
+vous enlèvent l'une après l'autre vos nouvelles et précieuses
+colonies, donnez-leur, en outre, vos autres colonies--ou mieux encore;
+donnez-leur l'Allemagne par-dessus le marché!» Puisque nous touchons
+ici à la politique toute-puissante et tant admirée de l'Angleterre
+moderne, faisons remarquer, en passant, _la contradiction flagrante_
+de cette politique par rapport à toutes les doctrines fondamentales de
+la charité chrétienne, que cette grande nation, plus qu'aucune autre,
+a toujours _à la bouche_. D'ailleurs le contraste évident entre la
+morale recommandée _idéale_ et altruiste, de l'homme _isolé_--et la
+morale _réelle_, purement égoïste, des _sociétés_ humaines, et en
+particulier des états chrétiens civilisés, est un fait connu de tous.
+Il serait intéressant d'établir mathématiquement, à partir de quel
+_nombre_ d'hommes réunis, l'idéal moral altruiste de toute personne
+prise isolément, se transforme en son contraire, en la «politique
+réelle» purement _égoïste_ des états et des nations.
+
+II. _Le mépris du corps professé par le christianisme._--La foi
+chrétienne envisageant l'organisme humain d'un point de vue absolument
+dualiste et n'assignant à l'âme immortelle qu'un séjour passager dans
+le corps mortel, il est tout naturel que la première se soit vu
+assigner une bien plus haute valeur que le second. Il s'ensuit cette
+négligence des soins du corps, de l'éducation physique et des soins de
+propreté, par où le moyen-âge chrétien se distingue, fort à son
+désavantage, de l'antiquité classique et païenne. On ne rencontre pas,
+dans la doctrine chrétienne, ces préceptes sévères d'ablutions
+quotidiennes, de soins minutieux du corps que nous trouvons dans les
+religions mahométane, hindoue ou autres, non seulement établis
+théoriquement, mais encore pratiquement exécutés. L'idéal du pieux
+chrétien, dans beaucoup de cloîtres, c'est l'homme qui jamais ne se
+lave, ni ne s'habille soigneusement, qui ne change jamais son froc
+quand il sent mauvais, et qui, au lieu de travailler, passe
+paresseusement sa vie dans des prières sans pensée, des jeûnes
+ineptes, etc. Rappelons enfin comme de monstrueux excès de ce mépris
+du corps, les odieux exercices de pénitence des flagellants et autres
+ascètes.
+
+III. _Le mépris de la Nature professé par le christianisme._--Une
+quantité innombrable d'erreurs théoriques et de fautes pratiques, de
+grossièretés admises et de lacunes déplorables, prennent leur source
+dans le faux _anthropisme du christianisme_, dans la position
+exclusive qu'il assigne à l'homme en tant qu'«image de Dieu», par
+opposition à tout le reste de la Nature. Ceci a contribué à amener,
+non seulement un éloignement très préjudiciable à l'égard de notre
+merveilleuse mère, la «Nature», mais encore un regrettable mépris de
+notre part, pour les autres organismes. Le christianisme ignore ce
+louable _amour des animaux_, cette pitié envers les mammifères, nos
+proches et nos amis (les chiens, les chevaux, le bétail), qui font
+partie des lois morales de beaucoup d'autres religions et, avant tout,
+de celle qui est le plus répandue, du _bouddhisme_. Ceux qui ont
+habité longtemps le sud de l'Europe catholique, ont été souvent
+témoins de ces horribles tortures infligées aux animaux et qui
+éveillent en nous, leurs amis, la plus profonde pitié et le plus vif
+courroux; et s'il leur est arrivé de faire à ces barbares «chrétiens»,
+des reproches de leur cruauté, on leur aura fait cette ridicule
+réponse: «Quoi, les animaux ne sont pourtant pas des chrétiens!» Cette
+erreur, malheureusement, a été confirmée par DESCARTES qui n'accordait
+qu'à l'homme une âme sentante et la refusait aux animaux. Le
+_darwinisme_ nous enseigne que nous descendons directement des
+Primates et, si nous remontons plus loin, d'une série de mammifères,
+qui sont «nos frères»; la physiologie nous démontre que ces animaux
+possèdent les mêmes nerfs et les mêmes organes sensoriels que nous;
+qu'ils éprouvent du plaisir et de la douleur tout comme nous. Aucun
+naturaliste moniste, compatissant, ne se rendra jamais coupable envers
+les animaux, de ces mauvais traitements que leur inflige étourdiment
+le chrétien croyant qui, dans son délire anthropique des grandeurs, se
+considère comme l'«enfant du Dieu de l'amour.» En outre, le mépris
+radical de la nature prive le chrétien d'une foule des joies
+terrestres les plus nobles et avant tout de _l'amour de la Nature_, ce
+sentiment si beau et si élevé.
+
+IV.--_Le mépris de la civilisation, professé par le
+christianisme._--La doctrine du Christ faisant de la terre une vallée
+de larmes, de notre vie terrestre, sans valeur par elle-même, une
+simple préparation à la «vie éternelle» dans un au-delà meilleur,
+cette doctrine se trouvait logiquement amenée à exiger de l'homme
+qu'il renonce à tout bonheur en cette vie et qu'il fasse peu de cas de
+tous les _biens terrestres_ qu'on demande à cette existence. Dans ces
+«biens terrestres», cependant, rentrent pour l'homme civilisé moderne,
+les innombrables secours de la chimie, de l'hygiène, des moyens de
+communication qui rendent, aujourd'hui, notre vie civilisée agréable
+et plaisante;--dans ces «biens terrestres» rentrent toutes les
+jouissances élevées des beaux-arts, de la musique, de la poésie, qui
+déjà pendant le moyen âge chrétien (et en dépit de ses principes)
+avaient atteint un brillant épanouissement et que nous apprécions si
+hautement, en tant que «biens idéals»;--dans ces «biens terrestres»
+rentrent enfin les inappréciables progrès de la science et surtout de
+la connaissance de la nature dont le développement inespéré permet à
+notre XIXe siècle d'être fier à juste titre. Tous ces «biens
+terrestres» d'une culture raffinée auxquels nous attachons la plus
+haute valeur dans notre conception moniste, sont, dans la doctrine
+chrétienne, sans valeur aucune, répréhensibles même en grande partie,
+et la morale chrétienne rigoureuse doit désapprouver la recherche de
+ces biens, juste autant que notre éthique humaniste l'approuve et la
+recommande. Le christianisme se montre donc encore, sur ce domaine
+pratique, hostile à la culture, et la lutte que la civilisation et la
+science moderne sont obligées de soutenir contre lui, est encore en ce
+sens _la lutte pour la civilisation_.
+
+V.--_Le mépris de la famille professé par le christianisme._--Un des
+points les plus déplorables de la morale chrétienne, c'est le peu de
+cas qu'elle fait de la _vie de famille_, c'est-à-dire de cette vie
+commune, conforme à la nature, partagée avec ceux qui nous sont le
+plus proches par le sang, et qui est aussi indispensable à l'homme
+normal qu'à tous les animaux supérieurs sociables. La «famille» passe
+à bon droit chez nous pour la «base de la société» et la vie de la
+famille honnête, pour la première condition d'une vie sociale
+florissante. Tout autre était l'opinion du Christ, dont le regard,
+dirigé vers l'«au-delà», faisait aussi peu de cas de la femme et de la
+famille que de tous les autres biens de «cette vie». Les évangiles ne
+nous disent que très peu de chose des rares points de contact du
+Christ avec ses parents ou ses frères et soeurs; ses rapports avec sa
+mère, Marie, n'étaient nullement aussi tendres et intimes que des
+milliers de beaux tableaux nous représentent les choses, _embellies
+par la poésie_; lui-même n'était pas marié. L'amour sexuel, qui est
+pourtant le premier fondement de la constitution de la famille,
+semblait plutôt à Jésus un mal nécessaire. Son apôtre le plus zélé,
+PAUL, allait plus loin encore, quand il déclarait que ne pas se marier
+valait mieux que se marier: «Il est bon pour l'homme de ne point
+toucher une femme» (1 Corinth. 7, 1, 28-38). Si l'humanité suivait ce
+bon conseil, il est sûr qu'elle serait bientôt délivrée de toute
+souffrance et de toute douleur terrestre; par cette cure radicale,
+elle s'éteindrait dans l'espace d'un siècle.
+
+VI.--_Le mépris de la femme professé par le christianisme._--Le Christ
+lui-même n'ayant pas connu l'amour de la femme, ignora toujours
+personnellement ce délicat anoblissement de ce qui fait le fond de la
+nature humaine et qui ne jaillit que par une intime communauté de vie
+entre l'homme et la femme. Les rapports sexuels intimes, sur lesquels
+seuls repose la perpétuité de l'espèce humaine sont aussi importants
+pour l'amour élevé, que la pénétration intellectuelle des deux sexes
+et le complément réciproque que chacun des deux fournit à l'autre,
+tant dans les besoins pratiques de la vie quotidienne, que dans les
+fonctions idéales les plus élevées de l'activité psychique. Car
+l'homme et la femme sont deux organismes différents mais d'égale
+valeur, ayant chacun ses avantages et ses défectuosités. Plus la
+culture est allée se développant, plus a été reconnue cette valeur
+idéale de l'amour sexuel et plus est allée croissant l'estime pour la
+femme, surtout dans la race germanique; n'est-ce pas la source d'où
+ont jailli les plus belles fleurs de la poésie et de l'art? Ce point
+de vue, au contraire, est resté étranger au Christ, comme à presque
+toute l'antiquité; il partageait l'opinion généralement répandue en
+_Orient_, selon laquelle la femme est inférieure à l'homme et le
+commerce avec elle «impur». La nature offensée s'est terriblement
+vengée de ce mépris, dont les tristes conséquences, principalement
+dans l'histoire de la civilisation du moyen-âge papiste, sont
+inscrites en lettres de sang.
+
+
+=Morale papiste.=--La merveilleuse hiérarchie du papisme romain, qui
+ne négligeait aucun moyen pour s'assurer la domination absolue des
+esprits, trouva un excellent instrument dans l'exploitation de cette
+idée d'«impureté» et dans la propagation de cette théorie ascétique
+que l'abstention de tout commerce avec la femme constituait en
+soi-même une vertu. Dès les premiers siècles après Jésus-Christ,
+beaucoup de prêtres s'abstinrent volontairement du mariage et bientôt
+la valeur présumée de ce _célibat_ augmenta tellement qu'on le déclara
+obligatoire. L'immoralité qui, par suite, se propagea, est un fait
+universellement connu depuis les recherches récentes de l'histoire de
+la civilisation[64]. Dès le Moyen-Age, la séduction des femmes et des
+filles honnêtes par le clergé catholique (la confession jouait là un
+rôle important) était un sujet public de mécontentement; beaucoup de
+communautés insistaient pour que, dans le but d'éviter ces désordres,
+on permit aux «chastes» prêtres, le _concubinat_! C'est d'ailleurs ce
+qui se produisit, sous diverses formes, souvent fort romantiques.
+C'est ainsi, par exemple, que la loi canonique exigeant que la
+cuisinière du prêtre n'eût pas moins de quarante ans, fut très
+judicieusement «interprétée» en ce sens, que le chapelain prenait deux
+«cuisinières», l'une à la cure, l'autre dehors; si l'une avait 24 ans
+et l'autre 18, cela faisait en tout 42, c'est-à-dire 2 ans de plus
+qu'il n'était nécessaire. Pendant les conciles chrétiens, où les
+hérétiques incroyants étaient brûlés vifs, les cardinaux et les
+évêques assemblés festoyaient avec toute une troupe de filles de joie.
+Les désordres publics et privés du clergé catholique étaient devenus
+si impudents et constituaient un danger général si grand, que déjà
+avant LUTHER l'indignation était universelle et qu'on réclamait à
+grands cris une «Réforme de l'Eglise dans ses chefs et dans ses
+membres». On sait d'ailleurs que ces moeurs immorales existent
+aujourd'hui encore (quoique plus clandestines) dans les pays
+catholiques. Autrefois, on en revenait toujours, de temps à temps, à
+proposer la suppression définitive du célibat, par exemple dans les
+Chambres du Duché de Bade, de la Bavière, du Hesse, de la Saxe et
+d'autres pays. Malheureusement, jusqu'ici, cela a été en vain! Au
+Reichstag allemand, où le centre ultramontain propose aujourd'hui les
+moyens les plus ridicules pour éviter l'immoralité sexuelle, aucun
+parti ne pense encore à demander l'abolition du célibat dans
+l'intérêt de la morale publique. Le prétendu _libéralisme_ et la
+_social-démocratie_ utopiste briguent les faveurs de ce centre!
+
+ [64] CF. Les histoires de la civilisation de Kolb, Hellwald,
+ Scheer, etc.
+
+L'état civilisé moderne, qui ne doit pas seulement élever à un degré
+supérieur la vie pratique du peuple, mais aussi sa vie morale, a le
+droit et le devoir de faire cesser un état de choses si indigne et
+qui est nuisible à tous. Le _célibat obligatoire_ du clergé catholique
+est aussi pernicieux et immoral que la _confession auriculaire_ et le
+_commerce des indulgences_; ces trois institutions n'ont _rien_ à voir
+avec le _christianisme originel_; toutes trois insultent à la pure
+morale chrétienne; toutes trois sont d'indignes inventions du
+_papisme_, combinées en vue de maintenir son absolue puissance sur les
+masses crédules et de les exploiter matériellement autant que
+possible.
+
+La Némésis de l'histoire prononcera tôt ou tard, contre le papisme
+romain un châtiment terrible et les millions d'hommes à qui cette
+religion dégénérée aura enlevé les joies de la vie, serviront à lui
+porter, au XXe siècle, le coup mortel--du moins dans les véritables
+«états civilisés». On a récemment calculé que le nombre d'hommes ayant
+perdu la vie dans les persécutions papistes contre les hérétiques,
+pendant l'Inquisition, les guerres de religion, etc., s'élevait bien
+au-delà de dix millions. Mais que signifie ce nombre à coté de celui,
+dix fois plus grand, des malheureux qui sont devenus les victimes
+_morales_ des règlements et de la domination des prêtres de l'Eglise
+chrétienne dégénérée,--à côté du nombre infini de ceux dont la haute
+vie intellectuelle a été tuée par cette religion, dont la conscience
+naïve a été torturée, la vie de famille brisée par elle? Vraiment, le
+mot de GOETHE dans son superbe poème «La fiancée de Corinthe» est bien
+digne d'être médité:
+
+ «Des victimes tombent; ni l'agneau ni le taureau
+ Mais _des victimes humaines, spectacle inouï_!»
+
+
+=Etat et Eglise.=--Dans la grande «_lutte pour la civilisation_» qui,
+par suite de ce triste état de choses, doit toujours être poursuivie,
+le premier but que l'on devrait se proposer devrait être la
+_séparation complète de l'Eglise et de l'Etat_. L'«Eglise libre» doit
+exister dans l'«Etat libre», c'est-à-dire toute Eglise doit être libre
+dans l'exercice de son culte et de ses cérémonies, de même que dans la
+construction de ses poèmes fantaisistes et de ses dogmes
+superstitieux--à la _condition_, cependant, qu'elle ne menace pas par
+là l'ordre public ni la moralité. Et alors le même droit doit régner
+pour tous! Les communautés libres et les sociétés religieuses monistes
+doivent être tolérées et laissées libres de leurs actes, tout comme
+les associations protestantes libérales ou les communautés
+ultramontaines orthodoxes. Mais, pour tous les «croyants» de ces
+confessions différentes, la _religion doit rester chose privée_;
+l'Etat ne doit que la surveiller et empêcher ses écarts, mais il ne
+doit ni l'opprimer ni la soutenir. Avant tout, les contribuables ne
+devraient pas être tenus de donner leur argent pour le maintien et la
+propagation d'une «_croyance_» étrangère, qui, d'après leur conviction
+sincère, n'est qu'une _superstition_ funeste. Dans les Etats-Unis
+d'Amérique la «séparation complète de l'Eglise et de l'Etat» est, en
+ce sens, depuis longtemps réalisée et cela à la satisfaction de tous
+les intéressés. Cela a entraîné, dans ce pays, la séparation non
+moins importante de l'Eglise et de l'Ecole, raison capitale,
+incontestablement, du puissant essor que la science et la vie
+intellectuelle supérieure, en général, ont pris en ces derniers temps
+en Amérique.
+
+
+=Eglise et Ecole.=--Il va de soi que l'abstention de l'Eglise dans les
+choses de l'Ecole, ne doit frapper que la _confession_, la forme
+spéciale de croyance que le cycle légendaire de chaque Eglise a
+constituée au cours du temps. Cet «enseignement confessionnel» est
+chose toute privée, c'est un devoir qui incombe aux parents ou aux
+tuteurs, ou bien aux prêtres et précepteurs en qui les premiers ont
+mis personnellement leur confiance. Mais à la place de la «confession»
+éliminée, il reste à l'école deux importants sujets d'enseignement:
+premièrement, la morale moniste et secondement, l'histoire comparée
+des religions. La nouvelle _Esthétique moniste_, édifiée sur le
+fondement solide de la connaissance moderne de la nature--et avant
+tout de la _doctrine de l'évolution_--a fourni matière, en ces trente
+dernières années, à une littérature très étudiée[65]. Notre nouvelle
+_histoire comparée des religions_ se rattache, naturellement, à
+l'enseignement élémentaire, tel qu'il existe actuellement, de
+l'«histoire de la Bible» et de la mythologie de l'antiquité grecque et
+romaine. Tous deux restent, comme jusqu'à ce jour, des éléments
+essentiels dans l'éducation de l'esprit. Ce qui se comprend déjà par
+ce seul fait, que tout notre _art plastique_, domaine principal de
+notre _Esthétique moniste_, est intimement mêlé aux mythologies
+chrétienne, hellénique et romaine. Une différence essentielle sera
+seule introduite dans l'enseignement: c'est que les légendes et mythes
+chrétiens ne seront plus présentés comme des «_vérités_», mais comme
+des _fantaisies poétiques_, au même titre que les grecs et les
+romains; la haute valeur du contenu éthique et esthétique qu'ils
+renferment ne sera pas pour cela diminuée, mais accrue. Quant à la
+_Bible_, ce «Livre des livres», elle ne devrait être mise entre les
+mains des enfants que sous forme d'extraits soigneusement choisis
+(sous forme de «Bible scolaire»); on éviterait ainsi que l'imagination
+enfantine ne soit souillée des nombreuses histoires impures et récits
+immoraux dont l'Ancien Testament, en particulier, est si riche.
+
+ [65] Cf. les ouvrages précédemment cités de _Spencer_, _Carneri_,
+ _Vetter_, _Ziegler_, _Ammon_, _Nordau_, etc.
+
+
+=État et École.=--Après que notre État civilisé moderne se sera
+délivré et l'École avec lui, des chaînes où l'Église les tenait
+esclaves, il ne pourra que mieux consacrer ses forces et ses soins à
+l'organisation de l'_école_. Nous avons d'autant mieux pris conscience
+de l'inappréciable valeur d'une bonne instruction, qu'au cours du XIXe
+siècle, toutes les branches de la culture sont allées se déployant
+plus richement et réalisant des progrès plus grandioses. Mais
+l'évolution des méthodes d'enseignement est loin d'avoir marché du
+même pas. La nécessité d'une _réforme scolaire_ générale se fait
+sentir à nous toujours plus vive. Sur cette grave question également
+on a beaucoup écrit au cours de ces quarante dernières années. Nous
+nous contenterons de relever quelques-uns des points de vue généraux
+qui nous ont paru les plus importants: 1º dans l'enseignement tel
+qu'on l'a donné jusqu'à nos jours, c'est l'_homme_ qui a joué le rôle
+principal et en particulier l'étude grammaticale de sa _langue_;
+l'étude de la Nature a été complètement négligée; 2º dans l'école
+moderne, la _nature_ deviendra l'objet principal des études; l'homme
+devra se faire une idée juste du monde dans lequel il vit; il ne devra
+pas rester en dehors de la Nature ou en opposition avec elle, mais il
+devra s'apparaître comme son produit le plus élevé et le plus noble;
+3º l'étude des _langues classiques_ (latin et grec) qui a absorbé
+jusqu'ici la plus grande partie du temps et du travail des élèves,
+demeure sans doute précieuse mais doit être fort restreinte et réduite
+aux éléments (le grec facultatif, le latin obligatoire); 4º il n'en
+faudra cultiver que plus, dans toutes les écoles supérieures, les
+_langues modernes_ des peuples civilisés (l'anglais et le français
+obligatoires, mais l'italien facultatif); 5º l'enseignement de
+l'histoire doit s'attacher davantage à la vie intellectuelle, à la
+civilisation intérieure et moins à l'histoire extérieure des peuples
+(sort des dynasties, guerres, etc.); 6º les grands traits de la
+_doctrine de l'évolution_ doivent être enseignés conjointement avec
+ceux de la _cosmologie_, la géologie en même temps que la géographie,
+l'anthropologie avec la biologie; 7º les grands traits de la
+_biologie_ doivent être possédés par tout homme instruit;
+«l'enseignement de la contemplation» moderne favorise l'attrayante
+initiation aux sciences biologiques (anthropologie, zoologie,
+botanique). Au commencement, on partira de la systématique descriptive
+(simultanément avec l'oecologie ou bionomie), plus tard, on y ajoutera
+des éléments d'anatomie et de physiologie; 8º en outre tout homme
+instruit devra connaître les grands points de la _physique_ et de la
+_chimie_, de même que leur validation exacte par les mathématiques; 9º
+tout élève devra apprendre à bien _dessiner_ et à le faire d'après
+nature; si possible il peindra aussi à l'aquarelle. Les esquisses de
+dessins et d'aquarelles d'après nature (de fleurs, d'animaux, de
+paysages, de nuages, etc.), éveillent non seulement l'intérêt pour la
+Nature et conservent le souvenir du plaisir éprouvé à la contempler,
+mais, en outre, ce n'est que comme cela que les élèves apprennent à
+bien _voir_ et à _comprendre_ ce qu'ils ont vu; 10º on devra consacrer
+beaucoup plus de soin et de temps qu'on ne l'a fait jusqu'ici à
+l'_éducation corporelle_, à la gymnastique et à la natation; il y aura
+avantage à faire chaque semaine, des _promenades_ en commun et à
+entreprendre chaque année, pendant les vacances, plusieurs _voyages à
+pied_; la leçon de contemplation, qui s'offrira dans ces
+circonstances, aura la plus grande valeur.
+
+Le but principal de la culture supérieure donnée dans les écoles est
+resté jusqu'à ce jour, dans la plupart des États civilisés, la
+préparation à la profession ultérieure, l'acquisition d'une certaine
+dose de connaissances et le dressage aux devoirs de citoyen. L'école
+du XXe siècle, au contraire, poursuivra comme but principal, le
+développement de la _pensée indépendante_, la claire compréhension des
+choses acquises et la découverte de l'enchaînement naturel des
+phénomènes. Puisque l'état civilisé moderne reconnaît à tout citoyen
+un droit égal à l'éligibilité, il doit aussi lui fournir les moyens,
+par une bonne préparation donnée à l'école, de développer son
+intelligence afin que chacun l'emploie raisonnablement pour le plus
+grand bien de tous.
+
+
+Opposition des principes fondamentaux
+
+ ~DANS LE DOMAINE DE LA PHILOSOPHIE MONISTE~
+
+ ~ET DANS CELUI DE LA PHILOSOPHIE DUALISTE~
+
+ 1. =Monisme= (_Conception | 1. =Dualisme= (_Conception
+ unitaire_): Le monde corporel | dualiste_): Le monde corporel
+ matériel et le monde spirituel | matériel et le monde spirituel
+ immatériel forment un Univers unique, | immatériel forment deux domaines
+ inséparable et qui comprend tout. | complètement distincts
+ | (complètement indépendants l'un
+ | de l'autre).
+ |
+ 2. =Panthéisme= (et _Athéisme_), | 2. =Théisme= (et _Déisme_), _Deus
+ _Deus intramundanus_: Le monde et | extramundanus_: Dieu et le monde
+ Dieu sont une seule substance (la | sont deux substances distinctes
+ matière et l'énergie sont des | (la matière et l'énergie ne sont
+ attributs inséparables). | que partiellement unies).
+ |
+ 3. =Génétisme= (_Evolutionnisme_), | 3. =Créatisme= (_Démiurgique_),
+ _Théorie de l'évolution_: Le Cosmos | _Théorie de la création_: Le
+ (Univers) est éternel et infini, | Cosmos (_Universum_) n'est ni
+ n'a jamais été créé et évolue | éternel, ni infini, mais a été
+ d'après des lois naturelles | tiré une fois (ou plusieurs fois)
+ éternelles. | du néant par Dieu.
+ |
+ 4. =Naturalisme= (et _Rationalisme_): | 4. =Supranaturalisme= (et
+ La _loi de substance_ (conservation | _Mysticisme_): La _loi de
+ de la matière et de l'énergie) | substance_ ne régit qu'une partie
+ régit tous les phénomènes sans | de la nature; les phénomènes de
+ exception; tout se ramène à des | la vie intellectuelle en sont
+ choses naturelles. | indépendants et sont surnaturels.
+ |
+ 5. =Mécanisme= (et _Hylozoïsme_): | 5. =Vitalisme= (et _Théologie_):
+ Il n'existe pas de _force vitale | _La force vitale_ (_vis
+ spéciale_ qui puisse se poser | vitalis_) agit dans la nature
+ indépendante en face des forces | organique conformément à un but,
+ physiques et chimiques. | indépendante des forces physiques
+ | et chimiques.
+ |
+ 6. =Thanatisme= (_Croyance en la | 6. =Athanisme= (_Croyance en
+ mortalité_): L'âme de l'homme | l'immortalité_): L'âme de l'homme
+ n'est pas une substance indépendante, | est une substance indépendante,
+ immortelle, mais elle | immortelle, créée par une voie
+ est issue, par des voies naturelles, | surnaturelle, partiellement ou
+ de l'âme animale: c'est un complexus | complètement indépendante des
+ de fonctions cérébrales. | fonctions cérébrales.
+
+
+
+
+CHAPITRE XX
+
+Solution des énigmes de l'Univers.
+
+ COUP D'OEIL RÉTROSPECTIF SUR LES PROGRÈS DE LA CONNAISSANCE
+ SCIENTIFIQUE DE L'UNIVERS AU XIXE SIÈCLE.--RÉPONSES DONNÉES
+ AUX ÉNIGMES DE L'UNIVERS PAR LA PHILOSOPHIE NATURELLE MONISTE.
+
+ Vaste Univers et longue vie,
+ Effort sincère poursuivi pendant de nombreuses années
+ Toujours scruté, toujours fondé
+ Jamais achevé, souvent arrondi;
+ L'ancien conservé fidèlement,
+ Le nouveau amicalement accueilli...
+ L'esprit serein, le but noble
+ Allons! On avancera bien un peu!
+
+ GOETHE.
+
+
+
+
+SOMMAIRE DU CHAPITRE XX
+
+ Coup d'oeil rétrospectif sur les progrès du XIXe siècle vers la
+ solution des énigmes de l'Univers.--I. Progrès de l'astronomie
+ et de la cosmologie. Unité physique et chimique de
+ l'Univers.--Métamorphose du Cosmos.--Evolution des systèmes
+ planétaires.--Analogie des processus phylogénétiques sur la
+ Terre et dans les autres planètes.--Habitants organiques des
+ autres corps célestes.--Alternance périodique des formations
+ cosmiques.--II. Progrès de la géologie et de la
+ paléontologie.--Neptunisme et vulcanisme.--Théorie de la
+ continuité.--III. Progrès de la physique et de la chimie.--IV.
+ Progrès de la biologie.--Théorie cellulaire et théorie de la
+ descendance.--V. Anthropologie.--Origine de
+ l'homme.--Considérations générales finales.
+
+
+LITTÉRATURE
+
+ W. GOETHE.--_Faust._ _Dieu et le Monde._ _Prométhée._ _Sur les
+ Sciences naturelles en général._
+
+ ALEX. HUMBOLDT.--_Kosmos. Entwurf einer physischen
+ Weltbeschreibung._
+
+ CARUS STERNE (E. KRAUSE).--_Werden und Vergehen._ (4te Aufl.
+ Berlin, 1899.)
+
+ W. BÖLSCHE.--_Entwickelungsgeschichte der Natur._ (2 Bde. 1896.)
+
+ G. HART.--_Der neue Gott. Ein Ausblick auf das neue Jahrhundert_
+ (Leipzig, 1899).
+
+ G. G. VOGT.--_Entstehen und Vergehen der Welt auf Grund eines
+ einheitlichen Substanz-Begriffes_ (2te Aufl. Leipzig, 1897).
+
+ G. SPICKER.--_Der Kampf zweier Weltanschauungen. Eine Kritik der
+ alten und neuesten Philosophie, mit Einschluss der christlichen
+ Offenbarung_ (Stuttgart, 1898).
+
+ L. BÜCHNER.--_An Sterbelager des Jahrhunderts. Blicke eines
+ freien Denkers aus der Zeit in Die Zeit_ (1898).
+
+ E. HAECKEL.--_Histoire de la Création naturelle_ (Trad.
+ Letourneau).
+
+
+Parvenus au terme de nos études philosophiques sur les Enigmes de
+l'Univers, nous pouvons avec confiance tenter de répondre à cette
+grave question: Dans quelle mesure nous sommes-nous approchés de leur
+solution? Que valent les progrès inouïs qu'a faits le XIXe siècle
+finissant dans la véritable connaissance de la nature? Et quels
+horizons nous entr'ouvrent-ils pour l'avenir, pour le développement
+ultérieur de notre conception du monde, pendant le XXe siècle au seuil
+duquel nous sommes parvenus? Tout penseur non prévenu, qui aura pu
+suivre quelque peu les progrès réels de nos connaissances empiriques
+et l'interprétation que nous en avons donnée à la lumière d'une
+philosophie unitaire, partagera notre opinion: le XIXe siècle a
+accompli dans la connaissance de la nature et dans la compréhension de
+son essence, de plus grands progrès que tous les siècles antérieurs;
+il a résolu beaucoup et d'importantes «énigmes de l'Univers» qui, à
+son aurore, passaient pour insolubles; il nous a dévoilé, dans la
+Science et dans la connaissance, de nouveaux domaines, dont l'homme ne
+soupçonnait pas l'existence il y a cent ans. Avant tout, il a mis
+nettement devant nos yeux le but élevé de la _Cosmologie moniste_ et
+nous a montré le chemin qui seul nous en rapprochera, le chemin de
+l'étude exacte, empirique des _faits_ et de la connaissance génétique,
+critique de leurs _causes_. La grande loi abstraite de la _causalité
+mécanique_ dont notre _loi cosmologique fondamentale_, la _loi de
+substance_, n'est qu'une autre expression concrète, régit maintenant
+l'Univers aussi bien que l'esprit humain; elle est devenue l'étoile
+conductrice sûre et fixe, dont la claire lumière nous indique la route
+à travers l'obscur labyrinthe des innombrables phénomènes isolés. Pour
+nous en convaincre, nous allons jeter un rapide coup d'oeil
+rétrospectif sur les étonnants progrès qu'ont faits, en ce mémorable
+siècle, les branches principales des Sciences Naturelles.
+
+
+I. =Progrès de l'astronomie.=--La Science du Ciel est la plus
+ancienne, comme celle de l'homme la plus récente des Sciences
+naturelles. L'homme n'a appris à connaître et lui-même et sa propre
+essence, avec une entière clarté que dans la seconde moitié de notre
+siècle, tandis qu'il possédait déjà sur le Ciel étoilé, le mouvement
+des planètes, etc., des connaissances merveilleuses, depuis plus de
+quatre mille cinq cents ans. Les anciens Chinois, Indiens, Egyptiens
+et Chaldéens, dans leur lointain Orient, connaissaient dès lors mieux
+l'astronomie des sphères que la plupart des chrétiens «cultivés» de
+l'Occident quatre mille ans plus tard. Déjà en l'an 2697 avant
+Jésus-Christ, en Chine, une éclipse de soleil avait été observée
+astronomiquement et onze cents ans avant Jésus-Christ, au moyen d'un
+gnomon, l'inclinaison de l'écliptique déterminée, tandis que le Christ
+lui-même (le «fils de Dieu») n'avait, comme on sait, aucune
+connaissance astronomique mais jugeait, au contraire, le Ciel et la
+Terre, la Nature et l'homme du point de vue géocentrique et
+anthropocentrique le plus étroit. On considère d'ordinaire, et à bon
+droit, comme le plus grand des progrès accomplis en astronomie, le
+système héliocentrique du monde de COPERNIC, dont l'ouvrage grandiose:
+_De revolutionibus orbium coelestium_ provoqua à son tour la plus
+grande révolution dans les têtes pensantes. En même temps qu'il
+renversait le système géocentrique du monde, admis depuis PTOLÉMÉE, il
+supprimait tout point d'appui à la pure conception chrétienne, qui
+faisait de la terre le centre du monde et de l'homme un souverain
+semblable à Dieu. Il est donc logique que le clergé chrétien, et à sa
+tête le pape de Rome, aient attaqué avec la dernière violence la
+récente et inappréciable découverte de COPERNIC. Cependant elle se
+fraya bientôt un chemin, après que KEPLER et GALILÉE eurent fondé sur
+elle la vraie «mécanique céleste» et que NEWTON lui eût donné, par sa
+théorie de la gravitation, une base mathématique inébranlable (1686).
+
+Un autre progrès immense, embrassant tout l'Univers, fut
+l'introduction de l'_idée d'évolution_ en astronomie; ce progrès fut
+accompli en 1755 par KANT, alors très jeune encore, et qui, dans sa
+hardie _Histoire naturelle générale et Théorie du Ciel_ entreprit de
+traiter d'après les principes de NEWTON, non seulement de la
+_composition_, mais encore de l'_origine mécanique_ du système
+cosmique tout entier. Grâce au grandiose _Système du monde_, de
+LAPLACE, qui était arrivé, indépendamment de KANT, aux mêmes idées sur
+la formation du monde,--cette nouvelle _Mécanique céleste_ fut fondée
+en 1796 et si solidement établie qu'on eût pu croire que notre XIXe
+siècle ne pourrait rien apporter d'essentiellement nouveau dans ce
+département de la connaissance, qui eût une importance égale. Et
+pourtant il reste à notre siècle la gloire d'avoir, ici aussi, frayé
+des voies toutes nouvelles et d'avoir étendu infiniment, dans
+l'Univers, la portée de nos regards. Par la découverte de la
+photographie et de la photométrie, mais surtout de l'analyse spectrale
+(par BUNSEN et KIRCHHOFF, 1860) la physique et la chimie ont pénétré
+dans l'astronomie et par là nous avons acquis des données
+cosmologiques d'une immense portée. Il en ressort cette fois, avec
+certitude, que la _matière_ est la même dans tout l'Univers et que ses
+propriétés physiques et chimiques ne sont pas différentes, dans les
+étoiles les plus éloignées, de ce qu'elles sont sur notre terre.
+
+La conviction moniste de l'_unité physique et chimique du Cosmos
+infini_, que nous avons acquise ainsi, est certainement une des
+connaissances générales les plus précieuses dont nous soyons
+redevables à l'_Astrophysique_, cette branche récente de l'astronomie
+dans laquelle s'est illustré, en particulier, F. ZOLLNER[66]. Une
+autre connaissance, non moins importante et acquise à l'aide de la
+précédente, c'est celle de ce fait que les mêmes lois d'évolution
+mécanique qui gouvernent notre terre valent encore partout dans
+l'Univers infini. Une puissante _métamorphose du Cosmos_ embrassant
+tout s'accomplit sans interruption dans toutes les parties de
+l'Univers aussi bien dans l'histoire géologique de notre terre, aussi
+bien dans l'histoire généalogique de ses habitants que dans l'histoire
+des peuples et dans la vie de chaque homme en particulier. Dans une
+partie du Cosmos, nous découvrons, avec nos télescopes perfectionnés,
+d'énormes nébuleuses faites de masses gazeuses, incandescentes,
+infiniment subtiles; nous les tenons pour les _germes_ de corps
+célestes éloignés de milliards de milles et que nous concevons être au
+premier stade de leur évolution. Dans une partie de ces «germes
+stellaires», les éléments chimiques ne sont probablement pas encore
+séparés, mais réunis, à une température extraordinairement élevée,
+évaluée à plusieurs millions de degrés, en un _élément primordial_
+(_Prothyl_); peut-être même la _substance_ primordiale n'est-elle ici,
+en partie, pas encore différenciée en «masse» et «éther». Dans
+d'autres parties de l'Univers, nous trouvons des étoiles qui sont
+déjà, par suite de refroidissement, à l'état de liquide brûlant,
+d'autres qui sont déjà congelées; nous pouvons déterminer
+approximativement leurs stades respectifs d'évolution d'après leurs
+différentes couleurs. Nous voyons, en outre, des étoiles qui sont
+entourées d'aréoles et de lunes, comme notre Saturne; nous
+reconnaissons, dans le brillant anneau nébuleux, le germe d'une
+nouvelle lune qui s'est détachée de la planète mère, comme celle-ci du
+soleil.
+
+ [66] F. ZOLLNER «_Ueber die Natur der Kometen. Beitrage zur
+ Geschichte und Theorie der Erkenntniss._» 1871.
+
+Pour beaucoup d'«étoiles fixes», dont la lumière met des milliers
+d'années à nous parvenir, nous pouvons admettre avec certitude, que
+ce sont des _soleils_, pareils à notre Père Soleil et qu'ils sont
+entourés de planètes et de lunes, pareils à ceux de notre propre
+système solaire. Nous pouvons, en outre, présumer que des milliers de
+ces planètes se trouvent à peu près au même degré d'évolution que
+notre terre, c'est-à-dire à un âge où la température de la superficie
+varie entre le degré de congélation et le degré d'ébullition de l'eau,
+c'est-à-dire où l'eau peut exister à l'état de gouttes liquides. Il
+devient par suite possible à l'_acide carbonique_, ici comme sur la
+terre, de former avec les autres éléments des combinaisons très
+complexes et parmi ces composés azotés peut se développer le _plasma_,
+cette merveilleuse _substance vivante_, que nous avons reconnu
+concentrer en elle seule toutes les propriétés de la vie organique.
+
+Les _Monères_ (par exemple les _Chromacées_ et les _Bactéries_)
+constituées exclusivement par ce _protoplasma_ primitif et qui
+proviennent, par _génération spontanée_ (_Archigonie_) de ces
+nitrocarbonates inorganiques, peuvent avoir suivi, sur beaucoup
+d'autres planètes, la marche évolutive qu'elles ont suivie sur la
+nôtre; tout d'abord se sont constituées, par la différenciation de
+leurs corps plasmique homogène en un _noyau_ (_Karyon_) interne et un
+_corps cellulaire_ (_Cytosoma_) externe, les plus simples des
+_cellules_ vivantes. Mais l'analogie qui se retrouve dans la vie de
+toutes les cellules--aussi bien des cellules végétales _plasmodomes_
+que des cellules animales _plasmophages_--nous autorise à conclure que
+la suite de l'histoire généalogique est encore la même dans beaucoup
+d'astres que sur notre terre,--naturellement en présupposant les mêmes
+étroites limites de température, celles dans lesquelles l'eau reste à
+l'état de gouttes liquides; pour les corps célestes à l'état de
+liquide brûlant, où l'eau est à l'état de vapeur et pour les corps
+congelés, où elle est à l'état de glace, la vie organique y est chose
+impossible.
+
+
+=L'analogie de la phylogénie=, cette analogie dans l'évolution
+généalogique, que nous pouvons par suite admettre pour beaucoup
+d'astres parvenus au même stade d'évolution biogénétique, offre
+naturellement à l'imagination créatrice, un vaste champ de
+spéculations attrayantes. Un de ses sujets de prédilection, depuis
+longtemps, c'est la question de savoir si des _hommes_ ou des
+organismes analogues, peut-être supérieurs à nous, habitent d'autres
+planètes? Parmi les nombreux ouvrages qui essaient de répondre à cette
+question pendante, ceux de l'astronome parisien, C. FLAMMARION, en
+particulier, ont trouvé récemment des lecteurs nombreux: ils se
+distinguent par la richesse de la fantaisie et la vivacité des
+peintures en même temps que par une regrettable insuffisance de
+critique et de connaissances biologiques. Dans la mesure où nous
+pouvons, à l'heure actuelle, répondre à cette question, nous pouvons
+nous représenter les choses à peu près ainsi qu'il suit: I. Il est
+très vraisemblable que sur quelques planètes de notre système (Mars et
+Vénus) et sur beaucoup de planètes d'autres systèmes solaires, le
+processus biogénétique est le même que sur notre terre; tout d'abord
+se sont produites, par archigonie, des monères simples, lesquelles ont
+donné naissance à des protistes monocellulaires (d'abord les plantes
+primitives plasmodomes, plus tard les animaux primitifs,
+plasmophages). II. Il est très vraisemblable qu'au cours ultérieur de
+l'évolution, ces protistes monocellulaires ont constitué d'abord des
+colonies cellulaires, sociales (Cénobies), plus tard des plantes et
+des animaux à tissus (Métaphytes et Métazoaires). III. Il est encore
+très vraisemblable que, dans le règne végétal, sont apparus d'abord
+les Tallophytes (algues et champignons), puis les diaphytes (mousses
+et fougères), enfin les autophytes (les plantes phanérogames,
+gymnospermes et angiospermes). IV. Il est vraisemblable, de même, que
+dans le règne animal également, le processus biogénétique a suivi une
+marche analogue, que des Blastéadés (Catallactes) ont évolué d'abord
+les Gastréadés, puis de ceux-ci, les animaux inférieurs (Célentérés)
+et plus tard les animaux supérieurs (Célomariés). V. Il est très
+douteux, par contre, que les groupes distincts d'animaux supérieurs
+(comme de plantes supérieures) parcourent, dans d'autres planètes,
+une marche évolutive analogue à celle qu'ils parcourent sur notre
+terre. VI. En particulier, il est fort peu certain que des vertébrés
+existent en dehors de la terre et que, par suite de leur métamorphose
+phylétique, au cours de millions d'années, des mammifères soient
+apparus et l'homme à leur tête, comme cela a eu lieu sur la terre; il
+faudrait alors que des millions de transformations se soient répétées
+en d'autres planètes, exactement comme ici-bas. VII. Il est au
+contraire, bien plus vraisemblable qu'il s'y est développé d'autres
+types de plantes et d'animaux supérieurs, étrangers à notre terre,
+peut être aussi provenant d'une souche animale supérieure aux
+vertébrés par sa capacité plastique, des êtres supérieurs, dépassant
+de beaucoup les hommes terrestres en intelligence et en force de
+pensée. VIII. La possibilité que nous entrions jamais en contact
+direct avec ces habitants des autres planètes semble exclue par la
+grande distance qui sépare notre terre des autres corps célestes et
+par l'absence de l'air atmosphérique indispensable, dans
+l'inter-espace que remplit seul l'éther.
+
+Tandis que beaucoup d'astres en sont, probablement, au même stade
+d'évolution biogénétique que notre terre (depuis au moins cent
+millions d'années), d'autres sont déjà plus avancés et s'approchent,
+dans leur «vieillesse planétaire» de leur fin, de la même fin qui
+attend sûrement notre terre. Grâce au rayonnement de la chaleur dans
+le froid espace cosmique, la température, peu à peu, s'abaisse
+tellement que toute l'eau liquide se congèle en glace; par là cesse la
+possibilité de la vie organique. En même temps, la masse des corps
+célestes en rotation se contracte toujours davantage; la rapidité de
+leur révolution circulaire se modifie lentement. Les orbites des
+planètes en rotation se font de plus en plus étroits, de même que ceux
+des lunes qui les entourent. Finalement les lunes se précipitent dans
+les planètes, celles-ci dans les soleils qui les ont engendrées. Ce
+choc général produit à nouveau des quantités énormes de chaleur. La
+masse des corps célestes réduits en poussière par la collision se
+répand librement dans l'espace infini et le jeu éternel des formations
+solaires recommence à nouveau.
+
+Le tableau grandiose que l'astrophysique moderne déroule ainsi devant
+les yeux de notre esprit nous révèle une éternelle apparition et
+disparition des innombrables corps célestes, une alternance périodique
+des conditions cosmogénétiques différentes que nous observons l'une
+après l'autre dans l'Univers. Tandis qu'en un point de l'espace
+infini, sort d'une nébuleuse diffuse un nouveau germe de monde, un
+autre genre, en un point très éloigné, s'est déjà condensé en une
+masse d'une matière liquide et brûlante, animée d'un mouvement
+circulaire; de l'équateur d'un autre, ont déjà été projetés des
+aréoles qui se pelotonnent en planètes; un quatrième est déjà devenu
+un soleil puissant, dont les planètes se sont entourées de trabants
+secondaires, etc. Et au milieu de tout cela, dans l'espace cosmique,
+des milliards de corps célestes plus petits, de météorites et
+d'étoiles filantes, s'agitent en tous sens, en apparence sans loi et
+pareils à des vagabonds qui coupent l'orbite des plus grands et dont
+chaque jour une grande partie se précipitent dans ceux-là. En outre,
+les temps de révolution et les orbites des corps célestes qui se
+pourchassent, se modifient lentement et continuellement. Les lunes
+refroidies se précipitent dans leurs planètes comme celles-ci dans
+leurs soleils. Deux soleils éloignés l'un de l'autre, peut-être déjà
+congelés, s'entrechoquent avec une force inouïe et s'éparpillent en
+poussière, formant une masse nébuleuse. Ils dégagent, par là, de si
+colossales quantités de chaleur que la nébuleuse redevient
+incandescente et le vieux jeu recommence à nouveau. Dans ce «perpetuum
+mobile», cependant, la substance infinie de l'Univers, la somme de sa
+matière et de son énergie demeure éternellement invariable et ainsi se
+répète éternellement dans le temps infini _l'alternance périodique des
+formations_ _cosmiques_, la _Métamorphose du Cosmos_ revenant
+éternellement sur elle-même. Toute-puissante, la _loi de substance_
+exerce partout son empire.
+
+
+II. =Progrès de la géologie.=--La terre et le problème de son
+apparition ne sont devenus des objets de recherche scientifique que
+bien après le Ciel. Les nombreuses cosmogénies de l'antiquité et des
+temps modernes prétendaient, il est vrai, nous renseigner sur
+l'apparition de la terre aussi bien que sur celle du ciel; mais le
+vêtement mythologique dont elles s'enveloppaient, les unes et les
+autres, trahissait de suite qu'elles tiraient leur origine de
+l'imagination poétique. Parmi toutes les nombreuses légendes relatives
+à la Création et que nous font connaître l'histoire des religions et
+celle de la civilisation, une seule a bientôt conquis la priorité sur
+toutes les autres: c'est l'histoire de la création de _Moïse_ telle
+qu'elle est racontée dans le premier livre du Pentateuque (Genèse).
+Elle n'est apparue, sous sa forme actuelle, que longtemps après la
+mort de Moïse (probablement pas moins de huit cents ans après); mais
+ses sources sont en grande partie plus anciennes et remontent aux
+légendes assyriennes, babyloniennes et indiennes. Cette légende de la
+création judaïque prit la plus grande influence par ce fait qu'elle
+passa dans la profession de foi chrétienne et fut vénérée comme la
+«parole de Dieu». Il est vrai que 500 ans déjà avant J.-C., les
+philosophes naturalistes grecs avaient expliqué la formation naturelle
+de la terre de la même manière que celle des autres corps célestes.
+Dès cette époque, également, _Xénophane_ de Colophon avait déjà
+reconnu la vraie nature des _pétrifications_, qui prirent plus tard
+une si grande importance.
+
+Le grand peintre LÉONARD DE VINCI avait, de même, au XVe siècle,
+déclaré que ces pétrifications étaient des restes fossiles d'animaux
+ayant vécu à des époques antérieures de l'histoire de la terre. Mais
+l'autorité de la Bible et en particulier le Mythe du déluge,
+empêchaient tout progrès dans la connaissance des faits réels et
+faisaient tant que les légendes mosaïques, relatives à la Création,
+ont eu cours jusqu'au milieu du siècle dernier. Dans le cercle de la
+théologie orthodoxe, elles sont encore admises aujourd'hui. Ce n'est
+que dans la seconde moitié du XVIIIe siècle que commencèrent,
+indépendamment de ces légendes, des recherches scientifiques sur la
+structure de l'écorce terrestre et que des conclusions s'en
+déduisirent relativement à la formation de cette planète. Le fondateur
+de la géognosie, WERNER de Freiberg, faisait provenir toutes les
+roches de l'eau, tandis que VOIGT et HUTTON (1788) reconnaissaient
+très justement que seules les roches sédimentaires, charriant des
+fossiles, avaient cette origine, tandis que les masses montagneuses
+vulcaniennes et plutoniennes s'étaient constituées par la congélation
+de masses ignées liquides.
+
+La lutte ardente qui s'ensuivit entre l'école _neptunienne_ et la
+_plutonienne_ durait encore pendant les trente premières années du
+siècle; elle ne s'apaisa qu'après que C. HOFF eût posé le principe de
+l'actualisme (1822) et que CH. LYELL l'eût soutenu avec le plus grand
+succès, quant à l'évolution naturelle tout entière de la terre. Par
+ses _Principes de géologie_ (1830) la théorie essentiellement
+importante de la _Continuité_ de la transformation de la terre était
+définitivement reconnue et triomphait de la théorie opposée, celle des
+catastrophes de CUVIER[67]. La _paléontologie_, que ce dernier avait
+fondée par son ouvrage sur les ossements fossiles (1812), devint
+bientôt l'auxiliaire important de la géologie et dès le milieu de
+notre siècle celle-ci était si avancée que les périodes principales de
+l'histoire de la terre et de ses Habitants étaient établies. On
+reconnaissait dès lors, dans la mince couche qui forme l'écorce
+terrestre, la croûte formée par la solidification de la planète en
+fusion, dont le refroidissement et la contraction se continuent,
+lentement, mais sans interruption. Le plissement de l'écorce
+solidifiée, la «réaction de l'intérieur de la terre, à l'état de
+fusion, contre la surface refroidie», et avant tout, l'activité
+géologique ininterrompue de l'eau, sont les causes naturelles
+efficientes qui travaillent journellement à la lente transformation de
+l'écorce terrestre et de ses montagnes.
+
+ [67] Cf. Là-dessus, mon _Histoire de la création naturelle_.
+ Leçons 3, 6, 15 et 16.
+
+Trois résultats de la plus haute importance et d'une portée générale
+sont dus aux progrès merveilleux de la géologie moderne. D'abord,
+grâce à eux, ont été exclus de l'histoire de la terre tous les
+_miracles_, toutes les causes surnaturelles qui venaient expliquer
+l'édification des montagnes et la transformation des continents. En
+second lieu, notre idée de la longueur des _espaces de temps inouïs_
+écoulés depuis leur formation, s'est considérablement élargie. Nous
+savons maintenant que les masses de montagnes immenses des formations
+paléozoïque, mésozoïque et cénozoïque ont exigé pour se constituer,
+non pas des milliers d'années, mais des millions d'années (bien
+au-delà de cent). En troisième lieu, nous savons aujourd'hui que les
+nombreux _fossiles_ compris dans ces formations, ne sont pas de
+merveilleux «jeux de la nature», comme on le croyait encore il y a
+cent cinquante ans, mais les restes pétrifiés d'organismes, ayant
+réellement vécu à des époques antérieures de l'histoire de la terre,
+résultats eux-mêmes d'une lente transformation dans la série des
+ancêtres disparus.
+
+
+III. =Progrès de la physique et de la chimie.=--Les innombrables et
+importantes découvertes que ces sciences fondamentales ont faites au
+XIXe siècle sont si connues et leurs applications pratiques dans
+toutes les branches de la civilisation humaine sont si évidentes à
+tous les yeux, que nous n'avons pas besoin d'y insister ici en détail.
+Avant tout, l'emploi de la vapeur et de l'électricité ont imprimé à
+notre siècle le «sceau» caractéristique du «machinisme». Mais les
+progrès colossaux de la chimie, organique et inorganique, ne sont pas
+moins précieux. Toutes les branches de notre civilisation moderne: la
+médecine et la technologie, l'industrie et l'agriculture,
+l'exploitation des mines et des forêts, le transport par terre et par
+mer ont reçu, grâce à ces progrès, une telle impulsion au cours du
+XIXe siècle, surtout de sa seconde moitié, que nos grands-pères du
+XVIIIe siècle ne se reconnaîtraient plus et seraient dépaysés dans
+notre civilisation. Mais un progrès plus précieux encore et d'une plus
+haute portée, c'est l'extension inouïe qu'a prise notre connaissance
+théorique de la nature et dont nous sommes redevables à la _loi de
+substance_. Après que LAVOISIER (1789) eût posé la loi de la
+conservation de la matière et que DALTON (1808), grâce à cette loi,
+eût renouvelé la théorie atomique, la _chimie_ moderne trouva grande
+ouverte la voie dans laquelle elle prit, par une course rapide et
+victorieuse, une importance insoupçonnée jusqu'alors. On en peut dire
+autant de la _physique_, au sujet de la loi de la conservation de
+l'énergie. La découverte de cette loi par R. MAYER (1842) et H.
+HELMHOLZ (1847), marque également pour cette science une nouvelle
+période de fécond développement. Car c'est seulement à partir de cette
+date que la physique a été en état de saisir l'_unité universelle des
+forces de la nature_ et le jeu éternel des processus innombrables par
+lesquels, à chaque instant, une force peut se transformer en une
+autre.
+
+
+IV. =Progrès de la biologie.=--Les grandioses découvertes, si
+importantes pour toute notre conception de l'Univers, qu'ont faites en
+notre XIXe siècle _l'astronomie_ et la _géologie_, sont encore bien
+surpassées par celles de la _biologie_; nous pouvons même dire que,
+pour toutes les nombreuses branches dans lesquelles cette vaste
+science de la vie organique a pris en ces derniers temps une telle
+extension, la plus grande partie des progrès n'ont été accomplis qu'au
+XIXe siècle. Ainsi que nous l'avons vu au commencement de cet ouvrage,
+toutes les parties différentes de l'anatomie et de la physiologie, de
+la botanique et de la zoologie, de l'ontogénie et de la phylogénie, se
+sont tellement enrichies, grâce aux innombrables découvertes et
+inventions de notre siècle, que l'état actuel de nos connaissances
+biologiques est multiple de ce qu'il était il y a cent ans. Cela est
+vrai, d'abord, _quantitativement_, de la croissance colossale de notre
+connaissance positive, dans toutes les sciences et dans toutes leurs
+subdivisions. Mais cela est vrai aussi, et plus encore,
+_qualitativement_, de la compréhension plus approfondie des phénomènes
+biologiques, de la connaissance de leurs causes efficientes. C'est là
+que CH. DARWIN s'est conquis, avant tout autre, les palmes de la
+gloire (1859); il a résolu, par la théorie de la sélection, la grande
+énigme de la «création organique», de l'origine naturelle des
+nombreuses formes de vie, par une transformation graduelle. Cinquante
+ans auparavant, il est vrai (1809), le grand LAMARCK avait déjà
+reconnu que le moyen de cette transformation était l'influence
+réciproque de l'hérédité et de l'adaptation, mais il lui manquait
+encore le principe de la sélection et il lui manquait surtout une
+connaissance plus approfondie de l'essence véritable de
+l'organisation, ce qui n'a été acquis que plus tard, lorsque furent
+fondées l'embryologie et la théorie cellulaire. En réunissant les
+résultats généraux de ces disciplines et d'autres encore et après
+avoir trouvé dans la phylogénie des organismes la clef qui nous en
+fournissait une explication unitaire, nous sommes parvenus à fonder
+cette _biologie moniste_ dont j'ai essayé de poser les principes
+(1866) dans ma _Morphologie générale_.
+
+
+V. =Progrès de l'anthropologie.=--Au-dessus de toutes les autres
+sciences se place en un certain sens, la véritable _Science de
+l'homme_, la vraie anthropologie rationnelle. Le mot du sage antique:
+_Homme, connais-toi toi-même_ (_homo, nosce te ipsum_) et cette autre
+parole célèbre: L'homme est la mesure de toutes choses, ont été de
+tous temps reconnus et appliqués. Et pourtant cette science--prise en
+son acception la plus large--a langui plus longtemps que toutes les
+autres, dans les chaînes de la tradition et de la superstition. Nous
+avons vu, au commencement de ce livre, combien la connaissance de
+l'organisme humain s'était développée lentement et tardivement. Une
+de ses branches les plus importantes, l'embryologie, n'a été
+définitivement fondée qu'en 1828 (par BAER) et une autre, non moins
+importante, la théorie cellulaire, en 1838 seulement (par SCHWANN). Et
+ce n'est que plus tard encore qu'a été résolue la «question des
+questions», la colossale énigme de _l'origine de l'homme_. Bien que,
+dès 1809, LAMARCK ait montré l'unique route qui pouvait conduire à
+résoudre heureusement cette énigme et qu'il ait affirmé que «l'homme
+descend du singe», ce n'est que cinquante ans plus tard que DARWIN
+réussit à démontrer cette affirmation, et ce n'est qu'en 1863
+qu'HUXLEY, dans ses _Preuves de la place de l' homme dans la Nature_,
+en rassembla les démonstrations les plus convaincantes. J'ai moi-même,
+alors, dans mon _Anthropogénie_ (1874), essayé pour la première fois
+de retracer, dans son enchaînement historique, toute la série
+d'ancêtres par lesquels, au cours de millions d'années, notre race a
+lentement évolué du règne animal.
+
+
+
+
+Considérations finales
+
+
+Le nombre des énigmes de l'Univers, grâce aux progrès que nous venons
+de retracer et qui se sont accomplis de la connaissance de la nature
+au cours du XIXe siècle,--s'est considérablement réduit; il se ramène
+finalement à une seule énigme universelle, embrassant tout, au
+_problème de la substance_. Qu'est donc proprement, au plus profond de
+son essence, cette toute puissante merveille de l'Univers que le
+naturaliste réaliste glorifie sous le nom de _Nature_ ou d'Univers, le
+philosophe idéaliste en tant que _substance_ ou cosmos, et le dévot
+croyant comme créateur ou _Dieu_? Pouvons-nous affirmer aujourd'hui
+que les merveilleux progrès de notre cosmologie moderne aient résolu
+cette «Enigme de la substance», ou même simplement, qu'ils nous aient
+rapprochés beaucoup de cette solution?
+
+La réponse à cette question finale différera naturellement beaucoup
+d'après le point de vue du philosophe qui la posera et d'après les
+connaissances empiriques qu'il possèdera du monde réel. Nous accordons
+tout de suite que, quant à l'essence intime de la nature, elle nous
+est aussi étrangère, nous demeure aussi incompréhensible qu'elle
+pouvait l'être à _Anaximandre_ ou _Empédocle_, il y a deux mille
+quatre cents ans, à _Spinoza_ ou _Newton_ il y a deux cents ans, à
+_Kant_ ou _Goethe_ il y a cent ans. Bien plus, nous devons même avouer
+que cette essence propre de la substance nous apparaît de plus en plus
+merveilleuse et énigmatique à mesure que nous pénétrons plus avant
+dans la connaissance de ses attributs, la matière et l'énergie, à
+mesure que nous apprenons à connaître ses innombrables phénomènes et
+leur évolution. Quelle est la _chose en soi_ qui est cachée derrière
+ces phénomènes connaissables, nous ne le savons pas encore
+aujourd'hui. Mais que nous importe cette mystique «chose en soi»
+puisque nous n'avons aucun moyen de la connaître, puisque nous ne
+savons pas même au juste si elle existe? Laissons donc les stériles
+méditations sur ce fantôme idéal aux «purs métaphysiciens» et
+réjouissons-nous, au contraire, en «purs physiciens», des progrès
+réels et gigantesques que notre philosophie naturelle moniste a
+accomplis.
+
+Ici, tous les autres progrès et découvertes de notre «grand siècle»
+sont éclipsés par la grandiose et universelle _loi de substance_, la
+«loi fondamentale de la conservation de la force et de la matière».
+
+Le fait que la substance est partout soumise à un éternel mouvement et
+à une continuelle transformation, imprime en outre à la même loi le
+caractère de _loi d'évolution_ universelle. Cette loi suprême de la
+nature étant posée et toutes les autres lui étant subordonnées, nous
+nous sommes convaincus de l'universelle _Unité de la nature_ et de
+l'éternelle valeur des lois naturelles. De l'obscur _problème_ de la
+substance est issue la claire _loi_ de substance. Le «Monisme du
+Cosmos», que nous avons établi sur cette base, nous enseigne la portée
+universelle, dans l'univers entier, des «grandes lois d'airain
+éternelles». Mais du même coup ce monisme démolit les trois grands
+dogmes centraux de la philosophie dualiste admise jusqu'à ce jour: le
+dieu personnel, l'immortalité de l'âme et le libre arbitre.
+
+Beaucoup d'entre nous assistent sans doute avec un vif regret,
+peut-même avec une profonde douleur, à la chute de ces dieux, qui
+furent les biens spirituels suprêmes de nos chers parents et ancêtres.
+Consolons-nous, cependant, avec les paroles du poète:
+
+ L'ancien succombe, les temps se modifient
+ Et sur les ruines fleurit une vie nouvelle!
+
+L'ancienne conception du _Dualisme idéaliste_, avec ses dogmes
+mystiques et anthropistiques, tombe en ruines; mais au-dessus de cet
+immense champ de décombres se lève, auguste et splendide, le nouveau
+soleil de notre _Monisme réaliste_, qui nous ouvre tout grand le
+temple merveilleux de la nature. Dans le culte pur du «vrai, du beau,
+du bien», qui forme le centre de notre nouvelle _religion moniste_,
+nous trouverons une riche compensation au triple idéal anthropistique
+de «Dieu, liberté et immortalité» que nous avons perdu.
+
+Dans les études qu'on vient de lire sur les énigmes de l'univers, j'ai
+fait nettement ressortir mon point de vue moniste avec ses
+conséquences et j'ai clairement souligné l'opposition qu'il présente
+par rapport à la conception dualiste, encore aujourd'hui régnante. Je
+m'appuie d'ailleurs sur l'adhésion de presque tous les naturalistes
+modernes, ceux du moins qui ont le désir et le courage de professer
+une conviction philosophique achevée et formant un tout. Je ne
+voudrais cependant pas prendre congé de mes lecteurs sans leur faire
+remarquer, en signe de réconciliation, que ce contraste brutal
+s'atténue jusqu'à un certain degré, quand on réfléchit avec clarté et
+logique,--que même il peut se résoudre en une heureuse harmonie. Une
+pensée parfaitement conséquente avec elle-même, l'application uniforme
+des grands principes à l'_ensemble tout entier_ du Cosmos,--à la
+nature organique aussi bien qu'à l'inorganique--rapprocheront l'un de
+l'autre les deux antipodes du théisme et du panthéisme, du vitalisme
+et du mécanisme, jusqu'à les faire se toucher. Mais il est vrai qu'une
+pensée conséquente avec elle-même demeure un rare phénomène. La grande
+majorité des philosophes souhaiteraient pouvoir saisir de la main
+droite la _science_ pure, fondée sur l'expérience, mais en même temps
+ne peuvent pas se passer de la _foi_ mystique fondée sur la révélation
+et qu'ils retiennent de la main gauche. Ce dualisme contradictoire
+trouve son illustration caractéristique dans le conflit entre la
+raison pure et la raison pratique, tel que nous le constatons dans la
+philosophie critique du plus éminent penseur moderne, du grand KANT.
+
+Mais le nombre des penseurs qui ont su triomphé de ce dualisme pour se
+tourner vers le pur monisme a toujours été restreint. Cela est aussi
+vrai des idéalistes et des théistes conséquents avec eux-mêmes, que
+des réalistes et des panthéistes à l'esprit logique. La conciliation
+des contraires apparents et par suite le progrès vers la solution de
+l'énigme fondamentale, se rapprochent cependant de nous chaque année,
+grâce à l'extension continue de notre connaissance de la nature. Aussi
+nous est-il permis d'espérer que le XXe siècle, qui va s'ouvrir,
+conciliera sans cesse davantage les contraires et par l'extension du
+_pur monisme_, propagera sans cesse davantage la désirable unification
+de notre conception de l'univers. Notre plus grand poète et penseur,
+dont nous célébrerons sous peu le cent cinquantième anniversaire, W.
+GOETHE, a donné au début du XIXe siècle, de cette philosophie
+unitaire, la plus poétique expression, dans ses immortels poèmes:
+_Faust_, _Prométhée_.
+
+
+_Dieu et le monde!_
+
+ D'après d'immortelles, de grandes
+ Lois d'airain
+ Nous devons tous
+ Accomplir le cercle
+ De notre existence.
+
+
+
+
+REMARQUES ET ÉCLAIRCISSEMENTS
+
+
+=1. Perspective cosmologique= (p. 14).--La faible latitude que nous
+permet notre faculté d'imagination dans l'appréciation des grandes
+dimensions dans le temps et dans l'espace est non seulement une grande
+source d'illusions anthropomorphiques, mais encore un empêchement
+puissant à la pure conception moniste de l'univers. Pour concevoir
+l'extension infinie de l'_espace_, il faut considérer d'une part, que
+les plus petits organismes visibles (bactéries) sont gigantesques en
+comparaison des atomes et des molécules invisibles qui demeurent bien
+loin du domaine de la visibilité, même si l'on emploie les microscopes
+les plus puissants. Il faut, d'autre part, considérer les dimensions
+infinies du monde, dans lequel notre système solaire n'a que la valeur
+d'une étoile fixe et où notre terre ne représente qu'une chétive planète
+du prestigieux soleil. De même, nous ne concevrons l'extension infinie
+du _temps_ qu'en nous souvenant d'une part des mouvements physiques et
+physiologiques qui se terminent en une seconde, et, d'autre part,
+l'énorme durée des espaces de temps que suppose le développement de
+l'univers. Même la durée relativement courte de la «géologie organique»
+(pendant laquelle s'est développée la vie organique sur notre globe)
+comprend d'après les nouveaux calculs, beaucoup plus de cent millions
+d'années, c'est-à-dire, plus de 100.000 milliers d'années!
+
+Sans doute, les faits géologiques et paléontologiques, sur lesquels ces
+calculs se fondent, ne fournissent que des données numériques très
+incertaines et très variables, tandis que la plupart des autorités
+compétentes admettent actuellement comme moyenne vraisemblable 100 à 200
+millions d'années pour la durée de la géologie organique, celle-ci,
+d'après d'autres appréciations ne s'étendrait qu'à 25 ou 50 millions;
+d'après une évaluation géologique exacte de ces derniers temps, elle
+comprendrait _au moins quatorze cent millions d'années_ (Cf. mon
+discours de Cambridge sur l'_Origine de l'homme_, 1898, p. 51.) Mais si
+nous sommes tout à fait hors d'état de déterminer d'une façon à peu près
+sûre la _durée absolue_ des périodes phylogénitiques, nous possédons,
+par contre, fort bien les moyens d'évaluer approximativement leur _durée
+relative_. Si nous prenons pour chiffre minimum cent millions d'années,
+elles se répartiront à peu près de la façon suivante dans les cinq
+périodes principales de la géologie organique:
+
+ I. _Période archozoïque_ (époque primordiale), du début de la
+ vie organique à la fin de la formation cambrienne (période des
+ Invertébrés) 52 millions.
+
+ II. _Période paléozoïque_ (époque primaire), du début de la
+ formation silurienne jusqu'à la fin de la formation permienne
+ (période des poissons) 34 millions.
+
+ III. _Période mésozoïque_ (époque secondaire), du début de la
+ période du trias jusqu'à la fin de la période crétacée (période
+ des reptiles) 11 millions.
+
+ IV. _Période cénozoïque_ (époque tertiaire), du début de la
+ période éocène à la fin de la période pliocène, (période des
+ mammifères) 3 millions.
+
+ V. _Période anthropozoïque_ (époque quaternaire), du début de
+ l'époque diluvienne (à laquelle se rapporte vraisemblablement le
+ langage humain) jusqu'à l'époque actuelle, période de l'homme,
+ au moins 100.000 ans 0,1 million.
+
+Pour rendre plus accessible au pouvoir de compréhension de l'homme
+l'énorme durée de ces périodes phylogénétiques, pour faire sentir en
+particulier la brièveté relative de ce qu'on appelle l'histoire
+universelle (c'est-à-dire l'histoire des nations civilisées!), un de
+mes élèves, Heinrich Schmidt (de Iéna) a récemment réduit le minimum
+admis de cent millions d'années à _un jour_ par une réduction
+chronométrique. Dans cette échelle de réduction, les 24 heures du
+«jour» de la création se répartissent de la façon suivante dans les
+cinq périodes phylogénétiques, citées plus haut:
+
+ I. _Période archozoïque._ (52 millions d'années) = 12 h. 30' (de
+ minuit à midi et demi.)
+
+ II. _Période paléozoïque_ (34 millions d'années) = 8 h. 05' (de
+ midi et demi à 8 h. et demie du soir.)
+
+ III. _Période mésozoïque_ (11 millions d'années) = 2 h. 38' (de
+ 8 h. et demie à 11 h. et quart.)
+
+ IV. _Période cénozoïque_ (3 millions d'années) = 43' (de 11 h.
+ et quart à minuit moins deux minutes.)
+
+ V. _Période anthropozoïque_ (0,1-0,2 de million d'années) = 02'.
+
+ VI. _Période de civilisation_ (histoire universelle) = 05"
+ (6.000 ans.)
+
+Si l'on se contente donc d'admettre le minimum de 100 millions
+d'années (et non le maximum de 1,400) pour la durée du développement
+organique sur notre globe et qu'on la réduise à 24 heures, ce que l'on
+appelle l'_histoire universelle_ ne compte que _cinq secondes_.
+(_Prometheus_ Xe année. 1899, no 24 [492, p. 381].)
+
+
+=2. Essence de la maladie.=--La _pathologie_ est devenue une véritable
+_science_ au cours de notre XIXe siècle, depuis que l'on a appliqué
+les doctrines fondamentales de la physiologie (et surtout de la
+théorie cellulaire) à l'organisme humain soit en état de santé, soit
+en état de maladie. Depuis cette époque la maladie n'est plus une
+_essence_ spéciale, c'est «une vie dans des conditions anormales,
+nuisibles et dangereuses». Depuis cette époque également tout médecin
+instruit ne cherche plus les _causes_ de la maladie dans les
+influences mystiques d'ordre surnaturel, mais dans les conditions
+physiques et chimiques du monde extérieur, et dans leurs rapports
+avec l'organisme. Les petites _bactéries_ jouent là un grand rôle.
+Cependant, maintenant encore, dans des sphères étendues (même chez les
+gens instruits) se maintient cette conception ancienne,
+superstitieuse, que les maladies sont appelées par de «mauvais
+esprits» ou sont les «punitions infligées aux hommes par Dieu pour
+leurs péchés». Cette opinion était encore représentée par exemple, au
+milieu du siècle, par un pathologue distingué, le conseiller privé
+RINGSEIS, à Munich.
+
+
+=3. Impuissance de la psychologie introspective.=--Pour se persuader
+que la théorie métaphysique et traditionnelle de l'âme est
+complétement en état de résoudre les grands problèmes de cette science
+par l'activité propre de la pensée, il suffit de jeter un coup d'oeil
+sur les manuels les plus usités de la psychologie moderne qui servent
+de guide dans la plupart des cours des facultés. On n'y fait aucune
+mention de la structure anatomique des organes de l'âme, ni des
+rapports physiologiques de leurs fonctions, ni de l'ontogénie ni de la
+phylogénie de la «psyché». Au lieu de le faire, ces «purs
+psychologues» se livrent à des fantaisies sur l'_essence de l'âme_ qui
+est immatérielle, dont personne ne sait rien et attribuent à ce
+fantôme immortel toutes les merveilles possibles. En outre, ils
+injurient violemment ces méchants naturalistes matérialistes qui se
+permettent, au moyen de l'_expérience_, de l'observation, de
+l'expérimentation, de démontrer le néant de leurs chimères
+métaphysiques. Un exemple plaisant de ces invectives communes nous a
+été fourni récemment par le Dr A. WAGNER dans son ouvrage
+_Grundprobleme der Naturwissenschaft, Briefe eines unmodernen
+Naturforschers_, Berlin 1887. Le chef récemment décédé du matérialisme
+moderne, le professeur L. BUCHNER qui se trouvait très violemment
+attaqué lui a répondu comme il convenait (_Berliner Gegenwart_, 1897,
+40, p. 218, et _Munchener Algemeine Zeitung_, supplément 20 mars 1899
+no 58.--Un ami intellectuel du Dr A. WAGNER, M. le Dr A. BRODBECK, de
+Hanovre, m'a fait dernièrement l'honneur de diriger contre mon
+_Monisme_ une attaque semblable bien que plus convenable. _Kraft und
+Geist Eine Streitschrift gegen den unhaltbaren Schein-Monismus
+Professor Hæckel's und Genossen._ Leipzig, Strauch 1899). M. BRODBECK
+termine sa préface par cette phrase: «Je suis curieux de savoir ce que
+les matérialistes pourront me répondre.--La réponse est très simple:
+«Etudiez assidûment pendant cinq ans les sciences naturelles, et
+surtout l'anthropologie (spécialement l'anatomie et la physiologie du
+cerveau!) et vous acquerrez, ainsi, les _connaissances empiriques
+préliminaires_ indispensables des faits fondamentaux, connaissances
+qui vous font encore complètement défaut.»
+
+
+=4. L'Idée nationale.=--Comme cette soi-disant _idée nationale_
+d'ADOLPHE BASTIAN a été souvent admirée et célébrée non seulement en
+_ethnographie_, mais encore en _psychologie_, et que même son
+inventeur la considère comme le fruit théorique le plus important de
+son infatigable application, il nous fait observer que dans aucun des
+nombreux et importants ouvrages de BASTIAN on ne peut trouver une
+définition claire de ce fantôme mystique. Il est déplorable que ce
+voyageur et collectionneur éminent ne comprenne rien à la théorie
+moderne de l'évolution. Les nombreuses attaques qu'il a dirigées
+contre le darwinisme et le transformisme sont les produits les plus
+étranges et en partie les plus amusants de toute l'abondante
+littérature qui s'occupe de ce sujet.
+
+
+=5. Néovitalisme.=--Bien que le darwinisme ait porté un coup fatal à
+la doctrine mystique d'une force vitale surnaturelle et en ait
+heureusement triomphé, il y a vingt ans déjà, cette théorie vient de
+reparaître et a même, dans ces dix dernières années, rencontré de
+nombreux adhérents. Le physiologue BUNGE, le pathologue RINDFLEISCH,
+le botaniste REINKE et d'autres, ont défendu avec grand succès cette
+foi en la force vitale immatérielle et intellectuelle qui vient de
+renaître. Quelques-uns de mes anciens élèves ont montré le plus grand
+zèle. Ces naturalistes «très modernes» ont acquis la conviction que la
+doctrine de l'évolution et surtout le darwinisme constituent une
+théorie erronée, sans consistance et que _l'histoire n'est aucunement
+une science_. L'un d'entre eux a même porté ce diagnostic «que tous
+les darwinistes sont atteints de ramollissement cérébral». Mais comme
+malgré le néovitalisme, la grande majorité des naturalistes modernes
+(plus des neuf dixièmes) voit dans la doctrine de l'évolution le plus
+grand progrès qu'ait accompli la biologie dans notre siècle, il nous
+faut expliquer ce fait regrettable par une effroyable épidémie
+cérébrale. Toutes ces communications venant de spécialistes à l'esprit
+confus et étroit ont tout aussi peu d'effet sur notre doctrine de
+l'évolution et sur l'histoire des sciences que les excommunications du
+pape (p. 456).
+
+Le néovitalisme apparaît dans toute son insuffisance et dans toute son
+inconsistance quand on l'oppose dans tout le monde organique aux
+_faits fournis par l'histoire_. Ces faits historiques de «l'histoire
+de l'évolution» entendus au sens le plus large, les fondements de la
+géologie, de la paléontologie, de l'ontogénie, etc., ne sont
+explicables dans leur liaison naturelle que grâce à notre _doctrine
+moniste de l'évolution_, qui ne s'accorde ni avec l'ancien, ni avec le
+nouveau vitalisme. Cette dernière théorie prend de l'extension; cela
+s'explique en partie par un fait regrettable, par la _réaction
+générale_ dans la vie politique et individuelle qui distingue très
+désavantageusement la dernière décade du XIXe siècle de celle du
+XVIIIe. En Allemagne, en particulier, ce que l'on a appelé l'«ère
+nouvelle» (_neue Kurs_) a fait naître un byzantinisme déprimant qui
+s'exerce non seulement dans la vie politique et religieuse, mais
+encore dans l'art et dans la science. Cependant cette réaction moderne
+ne constitue en somme qu'un épisode passager.
+
+
+=6. Plasmodomes et plasmophages.=--La division des _protistes_ ou
+êtres vivants unicellulaires dans les deux groupes des plasmodomes et
+des plasmophages, est la seule classification qui permette de les
+faire rentrer dans les deux grands règnes de la nature organique, le
+règne animal et le règne végétal. Les plasmodomes (dont font partie ce
+que l'on appelle les «algues unicellulaires») possèdent l'échange de
+matière caractéristique des plantes proprement dites. Le plasma,
+créateur de leur corps cellulaire, jouit de la propriété
+chimico-physiologique de pouvoir former du nouveau plasma vivant par
+_synthèse_ et réduction (assimilation de carbone) de combinaisons
+anorganiques (eau, acide carbonique, ammoniaque, acide nitrique). Les
+_plasmophages_, par contre (infusoires et rhizopodes), possèdent
+l'échange de matière des _animaux_ proprement dits. Le plasma
+analytique de leur corps cellulaire ne possède pas cette propriété
+synthétique. Il faut que leur plasma emprunte sa nourriture nécessaire
+directement ou indirectement au règne végétal. A l'origine (au
+commencement de la vie organique sur la terre), c'est d'abord par
+archigonie que sont nés les végétaux primitifs plasmodomes
+(phytomonères, probiontes, chromacées); c'est de ces derniers que sont
+provenus par métasitisme les animalcules plasmophages (zoomonères,
+bactéries, amibes). J'ai expliqué le phénomène important de ce
+métasitisme dans la dernière édition de mon _Histoire de la création
+naturelle_ (1898, p. 426-439). J'en ai fait une discussion complète
+dans le premier tome de ma _Phylogénie systématique_ (1894, p. 44-55).
+
+
+=7. Stades d'évolution de l'âme cellulaire.=--J'ai distingué quatre
+stades principaux dans la _psychogénie des protistes_: 1º l'âme
+cellulaire des archephytes; 2º des archezoaires; 3º des rhizopodes; 4º
+des infusoires.
+
+I. A. Ame cellulaire des _archephytes_ ou _phytomonères_, des plantes
+les plus simples ou protophytes. De ces formes les plus primitives de
+la vie organique, nous connaissons exactement la classe des
+_chromacées_ ou cyanophycées, avec les trois familles des
+_chroocoques_, des _oscillaires_ et des _nostocacées_ (_Phylogénie
+systématique_, I, § 80). Le corps, dans le cas le plus simple
+(_procytelle_, _chroocoque_, _gleothèque_ et autres _coccochromales_)
+un petit noyau de plasma globuleux, vert bleu ou vert brun, sans noyau
+cellulaire, sans structure reconnaissable semblable à un grain de
+_chlorophylle_ des cellules des plantes supérieures. Sa substance
+homogène est sensible à la lumière et forme du plasma par une synthèse
+d'eau, d'acide carbonique et d'ammoniaque. Les mouvements moléculaires
+internes qui permettent cet échange de matière végétale, ne sont pas
+visibles extérieurement. La reproduction se fait de la façon la plus
+simple, par division. Chez beaucoup de chromacées ces produits de
+division se rangent en un certain ordre; ils forment souvent des
+chaînes, et chez les oscillaires, ils exécutent des mouvements
+particuliers d'oscillation dont la raison et la signification sont
+inconnues. Ces chromacées sont particulièrement importantes au point
+de vue de la psychogénie phylétique parce que les plus anciennes
+d'entre elles (probiontes) sont nées par _archigonie_ de combinaisons
+anorganiques. C'est avec la vie organique que l'activité psychologique
+la plus simple a pris naissance à l'origine (_Phylogénie
+systématique_, I, §31-34, 78-80). La vie consistait uniquement en un
+échange de matières végétales et en une multiplication par division
+(conséquence de l'accroissement). L'activité psychologique se bornait
+à la sensibilité à la lumière et à un échange chimique, comme cela se
+passe dans les plaques photographiques «sensibles».
+
+I. B. _Ame cellulaire des archéozoaires_ ou _zoomonères_, les plus
+simples des animaux primitifs ou protozoaires. Le corpuscule est comme
+chez les archephytes un grain de plasma homogène, sans structure et
+sans noyau; mais l'échange de matières est opposé. Comme le grain de
+plasma a perdu la qualité plasmodomique de la synthèse, il lui faut
+emprunter sa nourriture à d'autres organismes. Il décompose le plasma
+par analyse, par oxydation d'albuminate et d'hydrates de carbone. A
+l'origine ces _zoomonères_ sont provenues de phytomonères plasmodomes
+par métasitisme, par une modification dans l'échange des matières[68].
+Nous connaissons deux classes de ces archeozoaires, les bactéries et
+les rhizomonères. Les petites bactéries (rangées la plupart du temps
+parmi les champignons et désignées sous le nom de schizomycètes) sont
+des «cellules sans noyau», et conservent une forme constante
+globuleuse chez les sphérobactéries (micrococcus, streptococcus), en
+bâtonnets chez les rhabdobactéries (bacillus, eubactérium), en spirale
+chez les spirobactéries (spirillum, vibrio). On sait que depuis peu
+ces bactéries présentent un remarquable intérêt parce que, malgré leur
+structure très simple, elles causent les modifications les plus
+importantes dans d'autres organismes. Les bactéries _zymogènes_
+occasionnent la fermentation, la putréfaction, les bactéries
+_pathogènes_ sont les causes des maladies infectieuses les plus
+redoutables (tuberculose, typhus, choléra, lèpre); les bactéries
+_parasitaires_ vivent dans les tissus de beaucoup de plantes et
+d'animaux sans leur causer ni beaucoup de bien, ni beaucoup de mal;
+les bactéries _symbiotiques_ favorisent très utilement la nutrition et
+l'accroissement des plantes (essences forestières) et des animaux chez
+qui elles vivent en bons mutualistes. Ces petits archeozoaires
+témoignent d'un grand degré de sensibilité; ils distinguent des
+différences physiques et chimiques délicates; beaucoup jouissent de la
+faculté de se déplacer momentanément (grâce à des cils vibratiles). Le
+puissant _intérêt psychologique_ que présentent les bactéries consiste
+en ce que ces différentes fonctions de sensibilité et de mouvement
+apparaissent sous la forme la plus simple comme des processus
+physiques et chimiques accomplis par la substance homogène du
+corpuscule plasmique qui n'a ni noyau ni structure. _L'âme du plasma_
+manifeste ici le point d'origine le plus ancien de la vie
+psychologique animale. La même observation s'applique aux
+_rhizomonères_ les plus anciennes (protomonas, protomyxa, Vampyrella,
+etc.); elles se distinguent des petites bactéries par la mobilité de
+leur forme, elles possèdent des appendices en forme de lambeaux
+(protomoeba) ou de fils (protomyxa). Ces pseudopodes sont employés à
+différentes fonctions animales, comme organes du tact, de mobilité, de
+nutrition, et cependant ils ne constituent pas des organes constants,
+mais des appendices variables de la masse homogène et demi-liquide du
+corpuscule qui peuvent naître et disparaître à tout point de la
+surface comme chez les rhizopodes proprement dits.
+
+ [68] _Phylogénie systématique_, t. I, 1894, §37, 38, 101, 108.
+
+I. C. _Ame cellulaire des rhizopodes._ La grande classe des rhizopodes
+présente à plusieurs points de vue un grand intérêt pour la
+psychogénie phylétique. Dans ce groupe de protozoaires à formes très
+variées, nous connaissons plusieurs milliers d'espèces (vivant pour la
+plupart dans la mer) et nous les distinguons principalement par la
+forme caractéristique du squelette que le corpuscule unicellulaire
+sécrète dans un but de protection ou de soutien. Ce «cythecium» tant
+chez les talamophores à coquille calcaire que chez les radiolaires à
+coquille siliceuse est d'une forme très variée, en général très
+élégante et très régulière. Dans beaucoup des formes les plus grandes,
+(nummulites, phæodaires) se montre une disposition étonnamment
+compliquée; elle se transmet dans les espèces isolées avec une
+«constance relative» aussi grande que la forme spécifique typique chez
+les animaux supérieurs. Et nous savons cependant que ces étonnantes
+«merveilles de la nature» sont les produits de sécrétion d'un plasma
+amorphe, liquide et consistant qui projette les mêmes pseudopodes
+variables que les rhizomonères dont nous avons parlé. Pour expliquer
+ce phénomène, il nous faut attribuer au plasma sans structure des
+rhizopodes unicellulaires un «sentiment plastique de la distance» qui
+leur est particulier ainsi qu'un sentiment de l'équilibre
+hydrostatique[69].
+
+ [69] ERNST HAECKEL, _Monographie des radiolaires_, Ire part.
+ (1862), p. 127-135. IIe part. (1887) p. 113-122.
+
+Nous voyons de plus que la même substance homogène est sensible aux
+excitations lumineuses, caloriques, électriques, à la pression et aux
+réactifs chimiques. De même l'observation microscopique la plus
+scrupuleuse nous convainc que cette masse albumineuse, muqueuse,
+liquide, ne possède pas de structure anatomique appréciable, bien que
+nous devions admettre l'hypothèse d'une structure moléculaire très
+développée, invisible pour nous et héréditaire. Nous voyons que le
+nombre et la forme des mailles du réseau muqueux que forment en
+s'unissant les milliers de pseudopodes rayonnant dans leurs rencontres
+fortuites changent constamment et quand nous les excitons violemment
+ils rentrent tous dans le plasma commun des corpuscules globuleux.
+Nous observons le même fait sur une grande échelle chez les
+_mycelozoaires_ ou mycomycètes, par exemple chez l'_aethalium
+septicum_ qui recouvre d'un mucus jaune gigantesque les couches de
+tan. En une plus faible mesure et sous une forme plus simple, nous
+observons la même «âme des rhizopodes» chez les amibes ordinaires. Ces
+cellules nues projetant des lambeaux sont particulièrement
+intéressantes par ce fait que leur constitution primitive se retrouve
+partout dans les tissus d'animaux unicellulaires plus élevés. Le jeune
+oeuf dont l'homme provient, les millions de leucocytes ou globules
+blancs qui circulent dans notre sang, beaucoup de «cellules
+muqueuses», etc., sont «amiboïdes». Quand ces cellules voyagent
+(planocytes) ou mangent (phagocytes), elles manifestent les mêmes
+phénomènes vitaux propres aux animaux, les mêmes faits de mouvement et
+de sensibilité que les amibes isolées. Tout dernièrement RHUMBLER a
+montré, dans une excellente étude, que beaucoup de ces _mouvements
+amiboïdes_ donnent l'impression d'une activité psychique, mais peuvent
+être créés expérimentalement et dans la même forme dans des corps
+inorganiques.
+
+I. D. _Ame cellulaire des infusoires._ C'est chez les infusoires
+proprement dits, tant chez les _flagellés_ que chez les _ciliés_ et
+chez les _acinetes_ que l'activité psychique animale des organismes
+unicellulaires atteint son degré le plus élevé. Ces animalcules
+délicats dont le corps tendre revêt ordinairement une forme très
+simple, arrondie et allongée, se meuvent d'une façon particulièrement
+vive dans l'eau, nageant, courant, grimpant. Ils utilisent, comme
+organes moteurs, les fins petits poils qui sortent de la pellicule.
+Des organes moteurs d'une autre espèce sont constitués par les fibres
+musculaires contractiles (myophènes) qui se trouvent sous la pellicule
+et modifient la forme du corps d'après leur combinaison.
+
+Ces myophènes se développent sur des points isolés du corpuscule pour
+former les organes moteurs spéciaux. Les vorticelles se caractérisent
+par un muscle pétiolé contractile et beaucoup d'hypotriques, par un
+«muscle obturateur de l'orifice cellulaire». Des organes de
+sensibilité spéciaux se sont également développés chez eux. En
+particulier certains cils phosphorescents se sont transformés en
+organes olfactifs et gustatifs. Chez les infusoires qui se
+reproduisent par la copulation de deux cellules, il faut admettre une
+sensibilité chimique semblable à l'odorat des animaux plus élevés. Et
+si les deux cellules qui copulent présentent déjà une différenciation
+sexuelle, ce chémotropisme prend un caractère érotique. On peut alors
+distinguer dans la cellule la plus grande, la cellule femelle une
+«tache de conception» et dans la cellule la plus petite un «cône de
+fécondation.»
+
+
+=8. Formes principales des cénobies.=--Les nombreuses formes d'unions
+cellulaires qui sont très importantes puisqu'elles forment le passage
+entre les protozoaires et les métazoaires n'ont pas jusqu'à présent
+été suffisamment appréciées. Beaucoup de _chromacées_, de
+_paulotomiées_, de _diatomées_, de _desmidiacées_, de _mastigotes_ et
+de _melethaelies_ constituent des cénobies de _protophytes_. Des
+cénobies de protozoaires se rencontrent dans plusieurs groupes de
+_rhizopodes_ (polycyttaria) et d'infusoires (chez les flagellés et
+chez les ciliés, cf. _Phylogénie systématique_, l., p. 58). Toutes ces
+cénobies proviennent d'une _division_ répétée (la division a lieu,
+dans la plupart des cas, le bourgeonnement est plus rare) d'une
+_cellule-mère simple_. D'après la forme particulière de cette division
+et en suivant la disposition spéciale des générations cellulaires
+sociales qui en sont provenues, on peut distinguer quatre formes
+principales de cénobies: 1º _Cénobies_ grégales, masses gélatineuses
+de forme globuleuse, cylindrique, plate, d'un volume indéterminé, dans
+lesquelles de nombreuses cellules de même espèce (la plupart du temps
+sans ordre fixe) sont réparties (la masse gélatineuse, dépourvue de
+structure qui les réunit est sécrétée par les cellules mêmes). La
+morula appartient à ce groupe; 2º _Cénobies_ sphérales, globules
+gélatineux à la surface desquels les cellules sociales sont disposées
+les unes à côté des autres en une simple rangée. Les colonies
+globuleuses des volvocines et des halosphères, des catallactes et des
+polycyttaires. Cette forme est particulièrement intéressante parce que
+sa disposition rappelle la blastula des métazoaires. Comme dans le
+blastoderme de ces derniers, souvent les nombreuses cellules des
+cénobies sphérales se trouvent serrées les unes contre les autres et
+constituent un épithélium très simple (forme la plus ancienne du
+tissu). Il en est ainsi chez les _magosphères_ et les _halosphères_.
+Dans d'autres cas, par contre, les cellules sociales sont séparées par
+des intervalles et ne sont rattachées entre elles que par des ponts de
+plasma comme si elles se donnaient la main. C'est ce que l'on
+rencontre chez les volvocines et les phylocyttaires (sphérozoaires,
+collosphères, etc.); 3º _Cénobies arborales_. Tout le bâtonnet
+cellulaire est ramifié et ressemble à une tige de fleurs. Comme le
+fond, les fleurs et les feuilles, dans ce dernier cas, les cellules
+sociales se trouvent sur les branches d'un tronc gélatineux ramifié,
+ou bien encore dans leur multiplication elles se disposent de telle
+façon que toute la colonie ressemble à un arbrisseau, à un polypier.
+Il en est ainsi chez beaucoup de diatomées et de mastigotes, de
+flagellés et de rhizopodes. 4º _Cénobies catenales._ Les cellules se
+divisant à plusieurs reprises (transversalement) et les produits de
+cette division étant rangés les uns à côté des autres, il se produit
+des filets ou chaînes de cellules. Parmi les _protophytes_, elles sont
+très répandues chez les chromacées, desmidiacées, diatomées, et parmi
+les protozoaires chez les bactéries et les rhizopodes, plus rarement
+chez les infusoires. Dans toutes ces différentes formes de cénobies
+interviennent deux degrés différents d'_individualités_ ainsi que
+d'activité psychique: 1º _l'âme cellulaire_ de chaque cellule
+individuelle, 2º _l'âme cénobiale_ de toute la colonie cellulaire.
+
+
+=9. Psychologie des cuidaires.=--_L'hydre_, polype d'eau douce
+ordinaire possède un corps ovale d'une constitution très simple, de
+deux rangées de cellules, ressemblant à une gastrula qui se serait
+fixée. Autour de la bouche se trouve une couronne de tentacules. Les
+deux rangées de cellules qui constituent la paroi du corps (et même la
+paroi des tentacules) sont les mêmes que chez les prédécesseurs
+immédiats des polypes, chez les _gastréades_. Une différence s'est
+pourtant établie dans l'ectoderme, la division du travail existe parmi
+les cellules. Entre les cellules ordinaires indifférentes se trouvent
+des cellules urticantes, des cellules sexuelles et des cellules
+_neuromusculaires_. Ces dernières sont particulièrement intéressantes.
+Du corps cellulaire part un long appendice en forme de filet qui se
+dirige vers l'intérieur, il est contractile à un haut degré et rend
+possibles les vives contractions du corps. On le considère comme
+l'origine de la constitution musculaire, aussi le nomme-t-on myophène
+ou myonème. Comme la partie extérieure des mêmes cellules est
+sensible, on les désigne sous le nom de cellules neuromusculaires ou
+encore cellules musculaires épithéliales. Comme les cellules voisines
+sont reliées par de fins prolongements et qu'elles sont peut-être
+unies en un plexus nerveux par les prolongements des cellules
+ganglionnaires éparses, toutes ces fibres musculaires peuvent se
+contracter en même temps, mais un organe nerveux central, un ganglion
+véritable n'existe pas encore, pas plus que n'existent d'organes des
+sens différenciés. Les nombreuses formes des hydropolypes marins
+(tubulariées, campanariées) possèdent la même structure épithéliale
+que l'hydre. La plupart des espèces portent des bourgeons et forment
+des pieds. Les nombreux individus qui composent ces pieds sont entre
+eux en relation directe. Une forte excitation venant atteindre une
+partie de le société peut se transmettre à tous ses membres et causer
+la contraction de beaucoup d'entre eux ou même de tous. De plus
+faibles excitations n'amènent de contraction que chez le seul individu
+atteint. Nous pouvons donc distinguer déjà chez les polypiers une
+double âme; l'_âme personnelle_ du polype isolé, et l'_âme cormale_ et
+commune de tout le pied.
+
+_Ame des méduses._--Les _méduses_ qui sont fort près des petits
+polypes fixes et nagent librement, possèdent une organisation bien
+supérieure surtout les grandes et belles discoméduses. Leur corps
+tendre, gélatineux ressemble à un parapluie ouvert, s'appuyant sur 4
+ou 8 rayons. Au manche du parapluie (umbrella) correspond le canal
+stomacal qui descend au milieu. A son extrémité inférieure se trouve
+la bouche, formée de 4 lambeaux, très sensible et très mobile. A la
+surface inférieure de l'ombrelle se trouve une couche de muscles
+annulaires dont la contraction régulière maintient plus solidement
+arquée l'ombrelle et expulsent vers la partie inférieure l'eau de mer
+contenue dans les cavités. Sur le bord libre et circulaire de
+l'ombrelle siègent, répartis en général à intervalles égaux, 4 ou 8
+_organes sensoriels_ ainsi que de longs tentacules, très mobiles et
+très sensibles. Les organes sensoriels (_sensilla_) sont tantôt de
+simples yeux ou des ampoules auditives, tantôt des massues
+sensorielles composées (rhopalia) dont chacune contient un oeil, une
+ampoule auditive et un organe gustatif. Le long du bord de l'ombrelle
+court un anneau nerveux qui met en communication les petits ganglions
+nerveux situés à la base des tentacules. Ces derniers envoient des
+nerfs sensitifs aux organes des sens et des nerfs moteurs aux muscles.
+A cette structure différenciée de l'appareil psychique correspond chez
+les méduses une activité psychique vive et complètement développée.
+Elles meuvent comme il leur plaît les différentes parties de leur
+corps, réagissent contre la lumière, la chaleur, l'électricité, les
+excitations chimiques comme les animaux supérieurs. L'anneau nerveux
+du bord de l'ombrelle avec ses 4 ou 8 ganglions constitue un organe
+central et celui-ci permet qu'il y ait relation entre les différents
+organes sensibles et moteurs. Mais de plus chacune des 4 ou 8 parties
+radiales qui contient un ganglion a son âme et peut indépendamment des
+autres manifester de la sensibilité et de la motilité. L'âme des
+méduses possède donc déjà le véritable caractère de l'âme nerveuse,
+mais elle fournit en même temps un très intéressant exemple du fait
+que cette âme peut se _diviser en plusieurs parties d'égale valeur_.
+
+_Métagenèse de l'âme._--Les petits polypes fixes et les grandes
+méduses qui nagent librement apparaissent à tous les points de vue
+comme des animaux si différents qu'autrefois on en faisait
+universellement deux classes totalement distinctes. Le polype, de
+structure simple, n'a ni nerfs, ni muscles, ni organes sensoriels
+différenciés; son âme est mise en action par la rangée de cellules de
+l'ectoderme. La méduse, de structure plus compliquée, jouit de nerfs
+et de muscles indépendants, de ganglions et d'organes sensoriels
+différenciés. Son _âme nerveuse_ a besoin pour son activité de cet
+appareil complexe. Tandis que l'organe de nutrition des polypes se
+réduit à la simple ouverture stomacale ou à l'intestin primitif des
+anciens gastréades, on trouve souvent à sa place, chez les méduses, un
+système de gastrocanal fort compliqué avec des poches ou canaux de
+nutrition, bien ordonnés en rayons et partant de l'estomac central.
+Dans sa paroi se développent 4 ou 8 glandes sexuelles indépendantes ou
+gonades qui manquent encore aux polypes; ici naissent de la façon la
+plus simple des cellules sexuelles isolées au milieu des cellules
+ordinaires et indifférentes. La différence dans la structure, dans la
+vie psychique de ces deux classes d'animaux est donc très importante,
+bien plus grande que la différence correspondante qui existe entre un
+homme et un poisson, ou entre une fourmi et un ver de terre. Grande
+fut donc la surprise des zoologues quand en 1841, l'éminent
+naturaliste SARO (d'abord pasteur protestant, puis zoologue moniste)
+fit la découverte que ces deux formes animales appartenaient à une
+seule et même sphère de génération. Des oeufs fécondés des _méduses_
+naissent de simples _polypes_ et ces derniers produisent par la voie
+insexuée du bourgeonnement de nouvelles méduses. STEENSTRUP, à
+Copenhague, avait déjà fait de semblables observations sur les vers
+intestinaux et il réunit en 1842 toutes les observations sous le terme
+de _métagenèse_. On découvrit plus tard que le même phénomène
+remarquable est très répandu aussi bien chez des animaux inférieurs
+que chez des plantes (mousses, fougères). Ordinairement deux
+générations très différentes alternent de telle façon que l'une est
+sexuée, produit oeuf et sperme, tandis que l'autre reste insexuée et
+se reproduit par bourgeonnement.
+
+Au point de vue de la _psychologie phylogénétique_ cette métagenèse
+des polypes et des méduses présente le plus vif intérêt parce que les
+deux représentants d'une même espèce animale qui alternent
+régulièrement apparaissent comme si éloignés, non seulement dans leur
+structure, mais encore dans leur activité psychique. Nous pouvons
+suivre ici par l'observation directe, en une certaine mesure, _in
+statu nascendi_, la naissance de l'âme nerveuse de forme supérieure
+d'une âme de forme inférieure; et ce qui est surtout important, nous
+pouvons l'expliquer en montrant les _causes_ qui se produisent.
+
+_Origine de l'âme nerveuse._ La première origine du système nerveux,
+des muscles et organes des sens, sa provenance de l'ectoderme peut
+_ontogénétiquement_ s'observer directement chez l'homme et chez les
+animaux supérieurs, mais l'explication phylogénétique de ces
+phénomènes remarquables ne peut être atteinte qu'indirectement. Par
+contre nous en trouvons l'explication directe dans la «métagenèse» des
+polypes et des méduses dont nous venons de parler. La cause efficiente
+de cette métagenèse se trouve dans les _modes d'existence complètement
+différents_ de ces deux formes animales. Les polypes, antérieurs,
+fixés comme des plantes sur le sol de la mer n'avaient besoin dans
+leurs simples prétentions ni d'organes sensoriels supérieurs ni de
+muscles et de nerfs distincts. Pour nourrir leurs petits corps
+vésiculeux il leur suffisait de l'ectoderme, de même que le simple
+épithélium de leur membrane externe avec ses légers commencements de
+différenciation histologique suffisait pour recevoir leurs sensations
+et accomplir leurs mouvements toujours identiques. Il en est tout
+autrement chez les grandes _méduses_ qui nagent librement, comme je
+l'ai montré dans ma monographie de ces beaux animaux[,?] si
+intéressants (1864-1882); grâce à leur _adaptation_ aux conditions
+d'existence particulières à la mer, leurs organes sensoriels, leurs
+muscles et leurs nerfs ne doivent pas être moins parfaits et distincts
+que chez beaucoup d'animaux supérieurs. Pour les nourrir il a fallu
+que se développât un gastro-canal compliqué. La structure plus fine de
+leurs organes psychiques que RICHARD HERTWIG nous a fait connaître, en
+1882, correspond à des prétentions plus élevées que le mode
+d'existence de ces animaux de proie nageant librement impose: yeux,
+organes auditifs, organes permettant également de prendre conscience
+de l'équilibre, organes chimiques (gustatifs et olfactifs) sont nés à
+la suite de la distinction et de la conscience des différentes
+excitations; les mouvements arbitraires dans la nage, la capture de la
+proie, dans l'ingestion de la nourriture, dans la lutte contre les
+ennemis ont conduit à la distinction de groupes de muscles. La liaison
+régulière établie entre les organes moteurs et ces organes sensibles a
+causé le développement des 4 à 8 ganglions radiés situés sur le bord
+de l'ombrelle ainsi que de l'anneau nerveux qui les unit. Mais si les
+oeufs fécondés de ces méduses se développent de nouveau sous formes de
+polypes libres, ce retour s'explique par les lois de l'_hérédité
+latente_.
+
+
+=10. Psychologie des singes.=--Comme les singes et surtout les singes
+anthropoïdes sont très rapprochés des hommes non seulement
+relativement à la structure et au mode d'évolution, mais encore sous
+tous les rapports pour la vie psychique, _l'étude comparative de la
+psychologie des singes_ ne saurait être recommandée d'une façon assez
+pressante à nos psychologues de profession. La visite des jardins
+zoologiques, des théâtres où paraissent les singes est en particulier
+aussi instructive que récréative. Mais la fréquentation du cirque et
+des théâtres où paraissent des chiens, n'est pas moins riche en
+enseignements. Les résultats étonnants qu'a atteint le _dressage
+moderne_ non seulement dans l'instruction des chiens, des chevaux et
+des éléphants, mais encore dans l'éducation des rapaces rongeurs et
+autres mammifères inférieurs doivent fournir à ces psychologues
+impartiaux, s'ils les étudient avec soin, une source de connaissances
+psychologiques des plus importantes au point de vue moniste.
+Indépendamment de cela, la fréquentation de semblables expositions est
+plus récréative et élargit bien davantage l'horizon anthropologique
+que l'étude ennuyeuse et relativement abrutissante des fantaisies
+métaphysiques que ce que l'on appelle la «psychologie introspective
+pure» a couché dans des milliers de volumes et d'articles.
+
+
+=11. Téléologie de Kant.=--Les progrès étonnants de la biologie
+moderne ont complètement réfuté l'_explication téléologique de la
+nature due à Kant_. La physiologie a prouvé entre autres choses que
+tous les phénomènes biologiques se ramènent à des procès chimiques et
+physiques et que leur explication n'exige ni un _créateur_ personnel
+agissant en chef d'entreprise, ni une _force vitale_ énigmatique
+construisant en vue d'une fin. La théorie cellulaire nous a montré que
+toutes les activités biologiques complexes des animaux et des plantes
+supérieurs doivent être dérivées des procès physico-chimiques simples
+qui se produisent dans l'organisme élémentaire des _cellules_
+microscopiques et que la base matérielle de ces procès est le _plasma_
+du corps cellulaire. Cette observation s'applique tant aux phénomènes
+d'accroissement et de la nutrition qu'à ceux de la reproduction, de la
+sensibilité et du mouvement. La loi biologique fondamentale nous
+enseigne que les phénomènes énigmatiques de l'embryologie (le
+développement des embryons et la modification résultant de la puberté)
+reposent sur la transmission héréditaire de processus correspondants
+qui se sont produits dans la ligne des ancêtres. La théorie de la
+descendance a résolu l'énigme, elle a expliqué comment ces processus,
+ces activités physiologiques de l'_hérédité_ et de l'_adaptation_,
+ont, au cours de longs espaces de temps, causé un changement constant
+des formes spécifiques, une lente _transformation_ des espèces. La
+théorie de la _sélection_, enfin, prouve clairement que, dans ces
+procès phylogénétiques, les dispositions les plus opportunes se
+produisent d'une façon purement mécanique, par sélection du plus
+utile. DARWIN a donc fait prévaloir un principe d'explication
+mécanique de l'utilité organique que, déjà plus de 2.000 ans
+auparavant, EMPÉDOCLE avait soupçonné. Il est devenu ainsi le _Newton
+de la vie organique_ ce dont Kant avait complètement contesté la
+possibilité.
+
+Ces circonstances historiques que j'ai déjà relevées il y a plus de
+trente ans (dans le cinquième chapitre de l'_Histoire de la création
+naturelle_), sont si intéressantes et si importantes que je tiens à
+insister sur elles ici. Ce n'est pas seulement opportun parce que la
+philosophie moderne demande avec une insistance particulière un
+_retour à Kant_, mais aussi parce qu'il en découle que les
+métaphysisiens les plus grands tombent tête baissée dans les plus
+graves erreurs en jugeant les questions les plus importantes.
+
+KANT, le fondateur subtil et clair de la «philosophie critique»,
+déclare avec la plus grande précision qu'il est «absurde» d'espérer
+une découverte qui 70 ans plus tard est faite réellement par Darwin et
+il refuse pour tous les temps, à l'esprit humain une notion importante
+que ce dernier acquiert réellement par la théorie de la sélection. On
+voit combien est dangereux l'_ignorabimus_ catégorique.
+
+En ce qui touche l'honneur exagéré que l'on rend à KANT dans la
+nouvelle philosophie allemande et qui se transforme chez beaucoup de
+«Néo-Kantiens» en une adoration idolâtre et indéterminée, il nous sera
+permis de mettre en lumière les imperfections humaines du grand
+philosophe de Königsberg et les faiblesses néfastes de sa sagesse
+critique. Sa tendance dualiste vers une métaphysique transcendentale,
+qui ne fit qu'accroître avec les années, avait pour cause
+l'instruction préparatoire, pleine de lacunes incomplètes qu'il reçut
+à l'école et à l'université. Cette instruction ainsi obtenue était
+surtout _philologique, théologique_ et _mathématique_. Dans les
+sciences naturelles, il n'apprit à fond que l'astronomie et la
+physique et en partie également la chimie et la minéralogie. Par
+contre, le vaste domaine de la biologie, si peu étendu qu'il fût à
+l'époque, lui reste _inconnu pour la plus grande partie_. Parmi les
+sciences naturelles organiques, il n'a étudié ni la zoologie, ni la
+botanique, ni l'anatomie, ni la physiologie; son anthropologie dont il
+s'occupa pendant longtemps resta fort imparfaite. Si KANT, au lieu
+d'étudier la philologie et la médecine avait approfondi la médecine,
+il aurait puisé dans les cours d'anatomie et de physiologie une
+connaissance approfondie de l'_organisme_ humain, si dans les
+cliniques il s'était acquis une appréciation vivante de ces
+modifications pathologiques, non seulement son anthropologie mais
+encore toute la conception de l'univers du philosophe critique aurait
+pris une tout autre forme. KANT alors n'aurait pas aussi légèrement
+passé sur les phénomènes biologiques les plus importants comme il le
+fit dans ses écrits postérieurs (à dater de 1769).
+
+Après avoir accompli ses études universitaires, KANT dut pendant neuf
+ans gagner son pain en donnant des leçons à domicile, de 22 à 31 ans,
+précisément dans la période la plus importante de sa vie de jeunesse,
+quand à la suite de l'enseignement pris à l'Université, le libre
+développement du caractère personnel et scientifique se décide. Si
+KANT, qui pendant la plus grande partie de son existence resta fixé à
+Königsberg et ne franchit presque jamais les frontières de la province
+de Prusse avait accompli des voyages plus importants, s'il avait donné
+au vif intérêt qu'il portait à la géographie et à l'anthropologie un
+aliment vivant par des appréciations réelles, l'extension de son
+horizon aurait eu une action réaliste très heureuse sur la forme de sa
+conception idéale de l'univers. Puis le fait que KANT ne se maria pas
+peut, chez lui comme chez d'autres vieux garçons philosophes excuser
+ses lacunes et son exclusivisme. L'homme et la femme constituent, en
+effet, deux organismes essentiellement différents qui n'arrivent à
+rendre parfaitement la notion générique normale «d'hommes» qu'en se
+complétant mutuellement.
+
+
+=12. Critique des Évangiles.= (S. E. VERUS, _Tableau synoptique des
+évangiles_ dans leur texte complet.) Leipzig 1897.--Conclusion: «Toute
+oeuvre doit être comprise et jugée d'après l'esprit de son temps. Les
+_fictions évangéliques_ naissent à une époque très peu scientifique et
+dans des sphères pleines de grossières superstitions; elles ont été
+écrites pour leur temps, et non pour le temps présent ni pour «tous
+les temps», mais non comme oeuvres historiques, ce sont des oeuvres
+d'édification et en partie des pamphlets ecclésiastiques. Seul
+l'intérêt de l'Église et de ses prêtres ainsi que des institutions
+sociales qui y sont liées pouvait demander que l'on rapportât
+l'origine de chaque oeuvre aux «apôtres» (Matthieu, Jean) ou aux
+«disciples des apôtres» (Marc, Luc); cela suffit pour expliquer très
+simplement et très naturellement leur crédit persistant pendant des
+siècles et que l'on a coutume de ramener à des influences
+surnaturelles.
+
+«La forme primitive de ces fictions a subi dans les premiers siècles
+des modifications variées et ne peut plus être établie présentement.
+Le recueil des écrits du Nouveau Testament ne s'est formé que très
+lentement et sa reconnaissance n'a été unanimement acceptée qu'après
+des siècles, pour une partie du moins. Tout ce que l'on tire comme
+article de foi des écrits de cette époque sans critique ne repose que
+sur l'arbitraire, l'erreur, si ce n'est sur la falsification
+consciente.
+
+«A toute époque de grande oppression, les Israélites ont attendu un
+sauveur (Messie). C'est ainsi qu'Isaïe 45, I, après la captivité de
+Babylone (597-538) salue du titre de Messie le roi des Perses, Cyrus
+(qui n'était pas Juif) parce qu'il a rendu la liberté au peuple. Un
+grand prêtre, Josué, fait rentrer les Juifs dans leur patrie et la
+légende créa un Josué antérieur qui, comme successeur de Moïse aurait
+ramené son peuple à Chanaan. Après la ruine de Jérusalem (70 de notre
+ère), le savant Josèphe déclare qu'il restait encore à l'humanité un
+temple plus vaste qui ne serait pas bâti par la main des hommes, et
+voyait dans l'empereur Vespasien un Messie qui apporterait la liberté
+à tout l'univers. Mais dans le vaste empire romain, plus d'un poète,
+plus d'un penseur, rêvaient d'un sauveur du monde, et en quelques
+dizaines d'années se produisit toute une série de «Messies». L'esprit
+poétique du peuple créa un troisième Josué (en grec _Jésus_).
+
+«La vie d'un semblable ami des pauvres, d'un faiseur de miracles, d'un
+sauveur du monde n'était pas trop difficile à écrire: des aventures,
+des événements, des discours étaient fournis par les modèles de
+l'ancien testament (abstraction faite des légendes de Krishna et de
+Bouddha qui depuis des siècles étaient répandues dans tout l'Orient).
+Un Moïse, un Élie, un Élisée auxquels il ne fallait pas que le héros
+reste inférieur, des expressions des psaumes et des prophètes. Souvent
+les auteurs prenaient à la lettre des images. Les pâtres de l'Église
+tenaient encore beaucoup de contes merveilleux pour des allégories,
+alors que maintenant l'Église veut que tout, même ce qui est le plus
+étonnant, soit pris à la lettre.
+
+«La figure du Messie se créa donc peu à peu. Dans les _épîtres de
+Paul_ qui sont prouvées avoir été composées avant les «fictions
+évangéliques», il n'est rien dit de la mort ni de la résurrection. De
+certains passages des prophètes, littéralement interprétés, on
+déduisit la doctrine du salut. On se demanda enfin, où, comment, de
+qui est-il né? Combien de temps a-t-il vécu? etc. Dès que l'exemple
+d'une semblable fiction eut été donné, un flot d'oeuvres semblables se
+répandit, caricatures grossières pour une partie, pour une autre,
+tableaux de la vie se renfermant dans les limites du possible jusqu'à
+un certain point. Chaque région, chaque commune importante a son
+évangile et souvent on le nommait d'un nom devenu célèbre. On tenait
+pour parfaitement permis d'écrire ainsi sous un faux nom.
+
+«Ces fictions évangéliques placent leur héros dans la première moitié
+du premier siècle de notre ère. Mais ni les écrivains juifs (Philon,
+Josèphe) ni les écrivains romains ou grecs (comme Tacite, Suétone,
+Pline, Dion, Cassius) de cette époque et de la suivante, ne
+connaissent ni ce «Jésus de Nazareth», ni les événements de sa vie que
+l'on raconte; la ville de Nazareth est même tout à fait inconnue.»
+
+
+=13. Christ et Bouddha.=--A l'excellent ouvrage de S. E. VERUS:
+_Vergleichende Uebersicht der vier Evangelien_ (source unique pour une
+vie de Jésus) j'emprunte la communication suivante: «Le professeur $1
+a comparé les biographies indiennes et chinoises de Bouddha qui sont
+nombreuses et sont certainement antérieures à notre ère dans plusieurs
+travaux consciencieux estimés par d'éminents théologiens, tels que le
+professeur PFLEIDERER. Il a établi indubitablement les faits suivants:
+Le fonds de la vie des deux _fondateurs de religion_ est une vie
+nomade, apostolique et salvatrice, la plupart du temps en compagnie de
+disciples, interrompue parfois par des repos (banquets, solitude au
+désert); en outre on y rencontre des sermons sur des montagnes et un
+séjour dans la capitale après une entrée triomphale. Mais dans tous
+les détails et dans leur suite se montre un surprenant accord.
+
+«Bouddha est un Dieu fait homme; comme homme il est de race royale. Il
+est engendré et mis au monde de façon surnaturelle, sa naissance est
+annoncée à l'avance d'une façon merveilleuse. Dieux et rois saluent le
+nouveau-né et lui apportent des présents. Un vieux brahmane le
+reconnaît aussitôt pour le rédempteur de tous les maux. Il ramène la
+paix et la joie sur la terre. Le jeune Bouddha est poursuivi et
+miraculeusement sauvé, installé solennellement dans le temple, enfant
+de 12 ans, il est recherché par ses parents et retrouvé au milieu des
+prêtres. Il est précoce, dépasse ses maîtres et grandit en âge et en
+sagesse. Il prend le baptême de consécration dans le fleuve sacré.
+Quelques disciples d'un sage brahmane viennent à lui. Le mot de
+ralliement est «suis-moi». Il consacre un disciple d'après l'usage
+indien sous un figuier. Parmi les douze, trois des disciples sont de
+vrais modèles et il se trouve aussi un traître. Les anciens noms des
+disciples sont changés. Non loin se trouve un cercle plus nombreux de
+18 élèves. Bouddha envoie ses disciples par deux et par trois après
+les avoir munis d'instructions. Une fille du peuple célèbre sa mère
+comme bienheureuse. Un riche brahmane veut le suivre mais ne peut se
+séparer de ses biens. Un autre lui rend visite la nuit. Il n'était pas
+apprécié par sa famille, mais trouva des sympathies chez les notables
+et chez les femmes.
+
+«Bouddha enseigne en promettant le bonheur comme prix. Il parle
+volontiers par parabole. Ses enseignements montrent (souvent dans le
+choix même des mots) une ressemblance, il détourne des prodiges,
+recommande l'humilité, l'humeur pacifique, l'amour des ennemis,
+l'humilité, la victoire sur soi-même et même l'abstinence de rapports
+charnels. Il enseigne aussi sa destinée. Au cours des pressentiments
+de sa mort prochaine, il insiste sur le fait qu'il rentre au ciel,
+dans ses adieux, il exhorte ses disciples, leur désigne un médiateur
+(consolateur) et annonce un bouleversement général de l'univers. Sans
+patrie et pauvre, il voyage en qualité de médecin, de sauveur, de
+rédempteur. Ses adversaires lui opposent qu'il préfère la société des
+«pécheurs». Peu de temps avant sa mort il est invité à dîner chez une
+pécheresse. Un disciple convertit une fille d'une classe méprisée,
+prés d'un puits. De nombreux miracles attestent sa divinité (il marche
+sur l'eau, etc.). Il entre triomphalement dans la capitale et meurt au
+milieu de signes merveilleux: la terre tremble, les extrémités de la
+terre sont en flamme, le soleil s'éteint, un météore tombe du ciel.
+Bouddha lui aussi va en enfer et au ciel.»
+
+
+=14. La généalogie du Christ.=--PAUL DE REGLA dit dans son intéressant
+ouvrage (1891): «Heureusement ce fils de Marie qui, au sens de notre
+langue juridique actuelle était un _fils naturel_, possède d'autres
+titres de gloire que son obscure extraction. Qu'il soit le fils d'un
+amour secret ou la suite d'un acte que notre société actuelle déclare
+être un crime, quelle importance cela pouvait-il avoir pour sa
+glorieuse existence: est-ce que la dignité de sa conduite ne lui donne
+pas un droit à l'auréole qui illumine sa noble physionomie?» Dans le
+sud de l'Italie et de l'Espagne, où beaucoup de notions très relâchées
+ont cours sur la sainteté du mariage le prêtre catholique s'est adapté
+à ces conceptions habituelles dans le pays. Les enfants naturels qui
+sont engendrés en quantité, tous les ans, par les prêtres et
+chapelains (suite naturelle du saint _célibat_) sont souvent
+considérés comme les produits d'une _immaculée conception_ et
+jouissent d'une considération particulière. Par contre le nom de
+baptême _Joseph_ (Beppo), qui rappelle le bon charpentier trompé de
+Galilée, n'est souvent pas très bien vu. Ayant été en 1859, à Messine,
+le témoin oculaire d'une rixe violente entre mon pêcheur Vincenzo et
+son collègue Giuseppe, le premier cria brusquement, en faisant les
+cornes au dernier, le seul mot de Beppo, ce qui le jeta dans une
+grande fureur. Comme je demandais ce que cela signifiait Vincenzo
+répondit en riant; «Eh! il s'appelle Beppo et sa femme Marie et, de
+même, que pour notre sainte madone le premier fils n'est pas de lui;
+mais d'un prêtre!» C'est très caractéristique.
+
+La doctrine vaticane pour qui de semblables débats sont très
+désagréables cherche naturellement à passer légèrement sur la
+conception douteuse et la naissance illégitime du Christ et cependant
+elle ne peut éviter de glorifier par des images et des poésies cet
+événement important de sa vie humaine ainsi que d'autres d'ailleurs,
+et elle le fait parfois d'une façon remarquablement _matérialiste_.
+
+Dans l'influence extraordinaire que les représentations par images de
+l'«histoire sainte» ont exercée sur la fantaisie du peuple croyant et
+qui aujourd'hui encore est un des soutiens les plus forts de
+l'_ecclesia militans_, il est intéressant de voir combien l'Eglise
+tient au maintien invariable du modèle fixé, et usité depuis plus de
+mille ans. Tout homme instruit sait que les millions d'images
+répandues partout et consacrées à l'écriture sainte ne représentent ni
+les scènes ni leurs personnages, dans les vêtements de l'époque (comme
+le croit la masse ignorante), mais suivant une conception idéalisée
+qui répond au goût d'artistes postérieurs. Les écoles de peintres
+italiennes ont exercé l'influence prépondérante; cela vient de ce
+qu'au moyen âge l'Italie était non seulement le siège du papisme qui
+gouvernait le monde, mais de ce qu'elle produisait aussi les plus
+grands peintres, sculpteurs, architectes qui se mettaient à son
+service.
+
+Il y a quelques dizaines d'années toute une série de peintures
+consacrées à l'histoire sainte, excita une grande sensation. Elle
+était due au génial peintre russe WERESCHTCHAGIN. Elles représentaient
+les scènes importantes de la vie du Christ d'après une conception
+originale, _naturaliste_ et _ethnographique_: la sainte famille, Jésus
+près de Jean au bord du Jourdain, Jésus dans le désert, Jésus sur le
+lac de Tibériade, la prophétie, etc. Le peintre avait, au cours de son
+voyage en Palestine (en 1884), étudié soigneusement non seulement
+toute la scène du pays saint, mais encore sa population, le costume,
+les habitations et les avait reproduits très fidèlement. Nous savons
+que le pays ainsi que les ornements en Palestine se sont très peu
+modifiés depuis 2.000 ans. Aussi les peintures de WERESCHTCHAGIN les
+représentaient-elles d'une façon beaucoup plus vraie et plus naturelle
+que tous les millions d'images qui traitent l'écriture sainte d'après
+les patrons traditionnels des Italiens. Mais c'est précisément ce
+caractère réaliste des peintures qui choquait particulièrement le
+prêtre catholique et il n'eut de repos que quand l'exposition fut
+interdite par ordre de la police (en _Autriche_, par exemple).
+
+
+=15. Le christianisme et la famille.=--L'attitude hostile que prit le
+christianisme primitif dès le début contre la vie de famille et
+l'amour de la femme qui en est la raison est prouvée irréfutablement
+par les évangiles ainsi que par les épîtres de Paul. Quand Marie
+s'inquiétait du Christ, il la repoussa par ces mots indignes d'un
+fils: «Femme qu'ai-je de commun avec toi?» Quand sa mère et ses frères
+voulaient converser avec lui, il répondait: «Qui est ma mère et qui
+sont mes frères?» Puis, montrant ses disciples assis autour de lui:
+«Voyez, voici ma mère et voici mes frères, etc.» (Mathieu 12, 46-50;
+Marc 3, 31-35; Luc, 8, 19-21). Et même le Christ faisait du revirement
+complet de sa propre famille et de la haine contre elle, la condition
+de la vertu: «Quiconque vient à moi et ne hait point son père, sa
+mère, sa femme, ses frères, ses soeurs et même sa propre vie ne peut
+pas être mon disciple.» (Luc, 14, 26.)
+
+
+=16. Anathème du pape contre la science.=--Dans la lutte difficile que
+la science moderne doit mener contre la superstition régnante de
+l'église chrétienne, la _déclaration de guerre_ publique que le
+puissant représentant de cette dernière, le pape de Rome, a lancée
+contre la première en 1870 est excessivement importante. Parmi les
+_propositions canoniques_ que le concile oecuménique de Rome en 1870 a
+déclaré être des _commandements de Dieu_ se trouvent les «anathèmes
+suivants», _soit anathème_, quiconque nie le seul vrai Dieu, créateur
+et seigneur de toutes choses, visibles et invisibles.--Qui n'a pas
+honte de prétendre qu'à côté de la matière il n'y a rien d'autre.--Qui
+dit que l'essence de Dieu et de toute chose est une seule et
+même.--Qui dit que les objets finis, corporels et spirituels, ou au
+moins les spirituels, sont des émanations de la substance divine, ou
+que l'essence divine produit toute chose par manifestation ou
+extériorisation.--Qui ne reconnaît pas que tout l'univers et tous les
+objets qui y sont contenus ont été tirés par Dieu du néant.--Qui dit
+que par son propre effort et grâce à un constant progrès l'homme
+pourrait et devrait arriver à posséder toute vérité et toute
+bonté.--Qui ne veut pas reconnaître pour saints et canoniques les
+livres de la sainte Ecriture dans leur totalité et dans toutes leurs
+parties, tels qu'ils ont été désignés par le saint concile de Trente
+ou qui met en doute leur inspiration divine.--Qui dit que la raison
+humaine possède une indépendance telle que Dieu ne peut lui demander
+la foi.--Qui prétend que la révélation divine ne pourrait gagner en
+autorité par des preuves extérieures.--Qui prétend qu'il n'y a pas
+de miracle ou que ceux-ci ne doivent jamais être reconnus sûrement,
+ou que l'origine divine du christianisme ne peut être prouvée par
+des miracles.--Qui prétend qu'aucun mystère ne fait partie de
+la révélation et que tous les articles de foi doivent être
+compréhensibles pour la raison convenablement développée.--Qui
+prétend que les sciences humaines devraient être traitées assez
+libéralement pour que l'on pût considérer leurs propositions pour
+fondées en vérité, même si elles contredisent à la doctrine de la
+révélation.--Qui prétend que par les progrès de la science on pourrait
+arriver à ce que les doctrines établies par l'Eglise puissent être
+entendues en un sens différent qu'en celui où l'Eglise les a toujours
+entendues et les entend encore.»
+
+_L'église évangélique orthodoxe_ ne reste pas en arrière de la
+catholique dans cet _anathème_ porté contre la _science_. On pouvait
+lire dernièrement dans le _Mecklemburgisches Schulblatt_
+l'avertissement suivant: «Prenez garde au premier pas. Vous vous
+trouvez encore peut-être touchés par le faux dieu de la science.
+Avez-vous donné à Satan le petit doigt, il prend peu à peu toute la
+main jusqu'à ce que vous tombiez avec lui; il vous entoure d'un charme
+mystérieux et vous conduit jusqu'à l'_arbre de la science_, et si vous
+en avez goûté une seule fois, il vous ramène vers cet arbre grâce à
+une force magique pour vous faire complètement connaître le vrai du
+faux, le bien du mal. _Que votre innocence scientifique nous conserve
+votre paradis._
+
+
+=17. Théologie et zoologie.=--Le rapport étroit dans lequel se
+trouvent chez la plupart des hommes la conception philosophique du
+monde et leur conviction religieuse m'a contraint ici à insister
+davantage sur les croyances régnantes du christianisme et à affirmer
+publiquement leur opposition fondamentale avec les doctrines
+essentielles de notre philosophie moniste. Mais mes adversaires
+chrétiens m'ont autrefois déjà fait le reproche de ne connaître
+nullement la religion chrétienne. Il y a peu de temps encore le pieux
+docteur DANNERT (pour recommander un travail de psychologie animale du
+parfait jésuite et zoologue ERICH WASMANN) a exprimé cette opinion
+sous cette forme polie: _On sait qu'Ernest Hæckel connaît autant le
+christianisme qu'un âne les logarithmes_. (_Konservative
+Monatschrift_, juillet 1898, p. 774.)
+
+Cette opinion souvent exprimée est une _erreur de fait_. Non seulement
+à l'école--par suite de ma pieuse éducation--par un zèle et une ardeur
+particulière aux classes d'instruction religieuse, j'ai appris à
+connaître la religion, mais j'ai encore défendu à l'âge de 21 ans de
+la façon la plus chaleureuse les doctrines chrétiennes contre mes
+futurs compagnons d'armes en libre-pensée, et cependant l'étude de
+l'anatomie et de la physiologie humaines, leur comparaison avec celles
+des autres vertébrés avaient déjà profondément ébranlé ma foi. Je
+n'arrivai à l'abandonner complètement--_en proie aux combats
+intérieurs les plus amers_--qu'à la suite de l'étude complète de la
+médecine et de ma pratique médicale. J'appris alors à comprendre le
+mot de Faust: «Toute la douleur de l'humanité me saisit!» C'est alors
+que je ne reconnus pas la souveraine bonté du Père aimant à la dure
+école de la vie quand j'essayais de découvrir la «sage providence»
+dans la lutte pour la vie. Quand plus tard j'appris à connaître dans
+mes nombreux voyages scientifiques tous les pays et les peuples
+d'Europe, quand dans mes visites nombreuses en Europe et en Asie, je
+pus observer d'une part les honorables religions des anciens peuples
+civilisés, et d'autre part les commencements des religions des
+peuplades naturelles les plus basses, alors s'élabora en moi, grâce à
+une _critique comparative des religions_, cette conception du
+christianisme que j'ai exprimée dans le chap. XVII.
+
+Il va d'ailleurs de soi que, comme _zoologue_, je suis autorisé à
+faire entrer les conceptions théologiques du monde les plus opposées
+dans la sphère de ma critique philosophique puisque je considère toute
+l'anthropologie comme une partie de la zoologie et que je ne puis
+donc en exclure la psychologie.
+
+
+=18. L'Eglise moniste.=--Le besoin pratique de la vie sentimentale et
+de l'ordre politique conduira un jour ou l'autre à donner à notre
+religion moniste une forme de culte comme ce fut le cas pour toutes
+les autres religions des peuples civilisés. Ce sera une belle oeuvre
+réservée aux _honorables théologiens_ du XXe siècle que de constituer
+ce culte moniste et de l'adapter aux différents besoins de chacune des
+nations civilisées. Comme sur ce terrain important également nous ne
+désirons pas de _révolution_ violente, mais une _réforme_ rationnelle,
+il nous paraît très exact de se rattacher aux institutions existantes
+de l'Eglise chrétienne régnante d'autant plus qu'elles aussi sont
+unies le plus intimement possible aux institutions politiques et
+sociales.
+
+De même que l'Eglise chrétienne a transporté ses grandes fêtes
+annuelles aux anciens jours des fêtes des païens, l'église moniste
+leur rendra leur destination primitive découlant du culte de la
+nature. Noël sera de nouveau la fête solsticiale d'hiver, la
+Saint-Jean, la fête du solstice d'été. A Pâques, nous ne fêterons pas
+la résurrection surnaturelle et impossible d'un crucifié mystique,
+mais la noble renaissance de la vie organique, la résurrection de la
+nature printanière après le long sommeil de l'hiver. A la fête
+d'automne, à la Saint-Michel, nous célébrerons la clôture de la
+joyeuse saison de l'été et l'entrée dans la sévère et laborieuse
+période de l'hiver. De la même façon, d'autres institutions de
+l'Eglise chrétienne dominante et même certaines cérémonies
+particulières peuvent être utilisées pour établir le culte moniste.
+
+Le service divin du _dimanche_, qui toujours, à titre de jour primitif
+de repos de l'édification et du délassement, a suivi les six jours de
+la semaine de travail subira dans l'église moniste un perfectionnement
+essentiel. Au lieu de la foi mystique en des miracles surnaturels
+interviendra la _science_ claire des véritables merveilles de la
+nature. Les églises considérées comme lieu de dévotion ne seront pas
+ornées d'images des saints et de crucifix, mais de représentations
+artistiques tirées de l'inépuisable trésor de beautés que fournit la
+vie de l'homme et celle de la nature. Entre les hautes colonnes des
+dômes gothiques qui sont entourées de lianes, les sveltes palmiers et
+les fougères arborescentes, les gracieux bananiers et les bambous
+rappelleront la force créatrice des tropiques. Dans de grands
+aquariums, au-dessous des fenêtres, les gracieuses méduses et les
+siphonophores, les coraux et les astéries enseigneront les formes
+artistiques de la vie marine. Au lieu du maître autel sera une
+_uranie_ qui montre dans les mouvements des corps célestes la toute
+puissance de la loi de substance. En fait, maintenant, beaucoup de
+gens instruits trouvent leur édification non dans l'audition de
+prêcheurs riches en phrases et pauvres en pensée, mais en assistant à
+des conférences publiques sur la science et sur l'art, dans la
+jouissance des beautés infinies qui sortent du sein de notre mère
+nature en un fleuve intarissable.
+
+
+=19. Egoïsme et altruisme.=--Les deux piliers de la vaine morale et
+de la sociologie sont constitués par l'égoïsme et l'altruisme en
+_équilibre exact_. Cela est vrai de l'homme comme de tous les autres
+_animaux sociaux_. De même que la prospérité de la société est liée à
+celle des personnes qui la composent; d'autre part, le plein
+développement de l'essence individuelle de l'homme n'est possible que
+dans la vie en commun avec ses semblables. La _morale chrétienne_
+célèbre la valeur exclusive de l'altruisme et ne veut accorder aucun
+droit à l'égoïsme. Tout contrairement se conduit la morale
+aristocratique moderne (de MAX STIRNER à FR. NIETZSCHE). Les deux
+extrêmes sont également faux et contredisent également aux exigences
+sacrées de la nature sociale. (Cf. HERMANN TURCK, FR. NIETZSCHE _und
+seine philosophischen Irrewege_, (Iéna 1891). L. BUCHNER, _Die
+Philosophie des Egoismus_, _Internationale Literatur Berichte_.) IV. I
+(7 Janvier 1887).
+
+
+=20. Coup d'oeil sur le XXe siècle.=--La ferme conviction en la
+_vérité de la philosophie moniste_ qui perce dans tout mon livre sur
+les _énigmes de l'univers_, du commencement à la fin, se fonde tout
+d'abord sur les progrès merveilleux accomplis par la science naturelle
+au cours du XIXe siècle. Mais elle nous invite également à jeter
+encore un regard plein d'espoir sur le XXe siècle qui commence à poser
+cette question. «Nous sentons-nous émus par l'essor d'un esprit
+nouveau et _portons-nous en nous-mêmes le pressentiment sûr et le
+sentiment certain de quelque chose de supérieur et de meilleur?_»
+JULIUS HART dont l'_Histoire de la littérature universelle_ (2 vol.
+Berlin 1894), a contribué beaucoup à éclairer en tous sens cette
+question importante, l'a récemment résolue avec esprit dans un nouvel
+ouvrage: «_Zukunftsland_. _Im Kampf um eine Weltanschauung_, 1er vol.
+_Der Neue Gott_. _Ein Anblick auf das kommende Jahrhundert._» Pour
+moi, je réponds à la question incontestablement par l'affirmative,
+parce que je considère comme le plus grand progrès pouvant amener
+enfin à la solution des «énigmes de l'univers» l'établissement sûr de
+la loi de substance et de la doctrine évolutionniste qui y est
+inséparablement liée. Je ne méconnais pas le lourd fardeau que nous
+impose la perte douleureuse dont souffre l'humanité moderne en voyant
+disparaître les croyances régnantes et les espérances d'un avenir
+meilleur qui s'y rattachent. Mais je trouve une grande compensation
+dans le trésor inépuisable ouvert à nous par la conception unitaire du
+monde. Je suis fermement convaincu que le XXe siècle nous permettra
+pour la première fois de jouir prochainement de ces trésors
+intellectuels et nous conduira ainsi à la religion _du vrai, du bien
+et du beau_ que Goethe a si noblement conçue.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIERES
+
+
+ CHAPITRE PREMIER.--=Comment se posent les énigmes de l'univers.=
+
+ Tableau général de la culture intellectuelle au XIXe siècle.
+ Le conflit des systèmes. Monisme et dualisme. 1
+
+
+ CHAPITRE II.--=Comment est construit notre corps.=
+
+ Études monistes d'anatomie humaine et comparée. Conformité
+ d'ensemble et de détail entre l'organisation de l'homme et
+ celle des mammifères. 25
+
+
+ CHAPITRE III.--=Notre vie.=
+
+ Études monistes de physiologie humaine et comparée. Identité,
+ dans toutes les fonctions de la vie, entre l'homme et les
+ mammifères. 45
+
+
+ CHAPITRE IV.--=Notre embryologie.=
+
+ Études monistes d'ontogénie humaine et comparée. Identité du
+ développement de l'embryon et de l'adulte, chez l'homme et
+ chez les vertébrés. 61
+
+
+ CHAPITRE V.--=Notre généalogie.=
+
+ Études monistes sur l'origine et la descendance de l'homme,
+ tendant à montrer qu'il descend des vertébrés et directement
+ des primates. 81
+
+
+ CHAPITRE VI.--=De la nature de l'âme.=
+
+ Études monistes sur le concept d'âme. Devoirs et méthodes de
+ la psychologie scientifique. Métamorphoses psychologiques. 101
+
+
+ CHAPITRE VII.--=Degrés dans la hiérarchie de l'âme.=
+
+ Études monistes de psychologie comparée. L'échelle
+ psychologique. Psychoplasma et système nerveux. Instinct
+ et raison. 125
+
+
+ CHAPITRE VIII.--=Embryologie de l'âme.=
+
+ Études monistes de psychologie ontogénétique. Développement
+ de la vie psychique au cours de la vie individuelle de la
+ personne. 153
+
+
+ CHAPITRE IX.--=Phylogénie de l'âme.=
+
+ Études monistes de psychologie phylogénétique. Evolution de
+ la vie psychique dans la série animale des ancêtres de l'homme. 171
+
+
+ CHAPITRE X.--=Conscience de l'âme.=
+
+ Études monistes sur la vie psychique consciente et
+ inconsciente. Embryologie et théorie de la conscience. 195
+
+
+ CHAPITRE XI.--=Immortalité de l'âme.=
+
+ Études monistes sur le thanatisme et l'athanisme. Immortalité
+ cosmique et immortalité personnelle. Agrégation qui constitue
+ la substance de l'âme. 217
+
+
+ CHAPITRE XII.--=La loi de substance.=
+
+ Études monistes sur la loi fondamentale cosmologique.
+ Conservation de la matière et de l'énergie. Concepts de
+ substance kynétique et de substance pyknotique. 243
+
+
+ CHAPITRE XIII.--=Histoire du développement de l'Univers.=
+
+ Études monistes sur l'éternelle évolution de l'univers.
+ Création, commencement et fin du monde. Cosmogénie créatiste
+ et cosmogénie génétique. 267
+
+
+ CHAPITRE XIV.--=Unité de la nature.=
+
+ Études monistes sur l'unité matérielle et énergétique du
+ Cosmos. Mécanisme et vitalisme. But, fin et hasard. 291
+
+
+ CHAPITRE XV.--=Dieu et le monde.=
+
+ Études monistes sur le théisme et le panthéisme. Le monothéisme
+ anthropistique des trois grandes religions méditerranéennes. Le
+ Dieu extramondain et le Dieu intramondain. 315
+
+
+ CHAPITRE XVI.--=Science et croyance.=
+
+ Études monistes sur la connaissance de la vérité. Activité des
+ sens et activité de la raison. Croyance et superstition.
+ Expérience et révélation. 335
+
+
+ CHAPITRE XVII.--=Science et christianisme.=
+
+ Études monistes sur le conflit entre l'expérience scientifique
+ et la révélation chrétienne. Quatre périodes dans la
+ métamorphose historique de la religion chrétienne. Raison
+ et dogme. 353
+
+
+ CHAPITRE XVIII.--=Notre religion moniste.=
+
+ Études monistes sur la religion de la raison et son harmonie
+ avec la science. Le triple idéal du culte: le vrai, le beau,
+ le bien. 377
+
+
+ CHAPITRE XIX.--=Notre morale moniste.=
+
+ Études monistes sur la loi fondamentale éthique. Équilibre
+ entre l'amour de soi et l'amour du prochain. Égale légitimité
+ de l'égoïsme et de l'altruisme. Faute de la morale chrétienne.
+ État, École et Église. 395
+
+
+ CHAPITRE XX.--=Solution des énigmes de l'Univers.=
+
+ Coup d'oeil rétrospectif sur les progrès de la connaissance
+ scientifique de l'univers du XIXe siècle. Réponses données
+ aux Enigmes de l'univers par la philosophie naturelle moniste. 417
+
+
+ APPENDICE.--=Notes et éclaircissements.= 433
+
+ Paris.--Typ. A. DAVY, 52 rue Madame.--_Téléphone._
+
+
+
+
+ Librairie C. REINWALD.--SCHLEICHER Frères, Editeurs
+
+ Paris.--15, rue des Saints-Pères, 15.--Paris
+
+
+
+
+Ouvrages d'ERNEST HAECKEL
+
+Professeur de Zoologie à l'Université d'Iéna
+
+
+ =Histoire de la création des êtres organisés d'après les lois
+ naturelles.= Conférence scientifique sur la doctrine de
+ l'évolution en général et celle de Darwin, Goethe et Lamarck en
+ particulier. Traduit de l'allemand et revu sur la septième
+ édition allemande, par le Dr Ch. Letourneau, 3e édition.
+
+ 1 vol in-8o avec 17 planches, 20 gravures sur bois, 21 tableaux
+ généalogiques et une carte chromolithographique. Cartonné à
+ l'anglaise. 12 50
+
+ =Lettres d'un voyageur dans l'Inde.= Traduit de l'allemand par
+ le Dr Ch. Letourneau.
+
+ 1 vol. in-8o cartonné à l'anglaise. 8 »
+
+ =Anthropogénie ou Histoire de l'évolution humaine.= Traduit de
+ l'allemand par le Dr Ch. Letourneau. Epuisé
+
+ =Le Monisme, lien entre la religion et la science.= Profession
+ de foi d'un naturaliste. Préface et traduction de G. Vacher de
+ Lapouge.
+
+ Brochure grand in-8o. 2 »
+
+ =Etat actuel de nos connaissances sur l'origine de l'homme.=
+ Mémoire présenté au 4e Congrès international de Zoologie à
+ Cambridge (Angleterre), le 26 août 1898, augmenté de remarques
+ et tables explicatives, traduit sur la 7e édition allemande et
+ accompagné d'une préface par le Dr L. Laloy.
+
+ Brochure grand in-8o. Nouveau tirage. 2 »
+
+
+ BUCHNER (Louis).--=A l'aurore du siècle.= Coup d'oeil d'un
+ penseur sur le Passé et l'Avenir, par le Dr Louis Büchner.
+ Traduit de l'allemand par le Dr Laloy.
+
+ 1 vol. in-8o. 4 »
+
+ ROYER (Mme Clémence).--=La Constitution du Monde.= Dynamique des
+ atomes. Nouveaux principes de philosophie naturelle par Mme
+ Clémence Royer.
+
+ 1 vol. in-8o de xxii-800 pages avec 92 figures et 4 planches 15 »
+
+
+Imp. C. RENAUDIE, 56, rue de Seine, Paris--4452
+
+
+
+
+
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+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
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+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
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+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
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+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+ https://www.gutenberg.org
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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+
+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Les énigmes de l'Univers., by Ernest Haeckel
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les énigmes de l'Univers.
+
+Author: Ernest Haeckel
+
+Release Date: February 18, 2012 [EBook #38925]
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+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES ÉNIGMES DE L'UNIVERS. ***
+
+
+
+
+Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed
+Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<div class="tnote">
+<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
+typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
+et n'a pas été harmonisée.</p>
+
+<p>Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.</p>
+
+
+<p>Le traducteur utilise le mot «<a href="#convicts">convicts</a>» dans la section sur «La lutte
+pour la civilisation.» Il s'agit selon toute vraisemblance d'une
+erreur de compréhension du terme allemand «Konvikte», dont la
+traduction est «séminaire» dans le sens où il est employé ici.</p>
+</div>
+
+<div class="p4 figcenter">
+<img src="images/cover1.jpg" width="250" height="378" alt="" title="" />
+</div>
+
+<h1><span class="medium">LES</span><br />
+ENIGMES DE L'UNIVERS</h1>
+
+<p class="p4 center"><span class="large"><b>LES</b></span><br />
+<span class="xlarge">ENIGMES DE L'UNIVERS</span></p>
+
+<p class="p2 center"><b>par</b></p>
+
+<p class="center"><b>ERNEST HAECKEL</b><br />
+<b>PROFESSEUR DE ZOOLOGIE A L'UNIVERSITÉ D'IÉNA</b></p>
+
+<p class="p2 center"><i>Traduit de l'allemand</i></p>
+
+<p class="center small"><b>PAR</b></p>
+
+<p class="center"><b>CAMILLE BOS</b></p>
+
+<p class="p4 center">PARIS<br />
+<span class="small">LIBRAIRIE C. REINWALD</span><br />
+SCHLEICHER FRÈRES, ÉDITEURS<br />
+<span class="small">15, RUE DES SAINTS-PÈRES, 15</span></p>
+
+<p class="p2 center"><b>1902</b></p>
+
+<p><a class="pagenum" id="Page_I" title="I"></a></p>
+
+<h2>PRÉFACE</h2>
+
+<p class="p2">Les Etudes de <em>philosophie moniste</em> qui vont suivre sont destinées aux
+personnes cultivées de toutes conditions qui pensent et cherchent
+sincèrement la vérité. Un des traits les plus saillants du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle
+qui finit est l'effort croissant et vivace vers la <em>connaissance de la
+vérité</em> qui, de proche en proche, a gagné les cercles les plus étendus.
+Ce qui l'explique c'est, d'une part, les progrès inouïs de la connaissance
+réelle de la nature accomplis dans ce chapitre, merveilleux entre
+tous, de l'histoire de l'humanité; d'autre part, la contradiction manifeste
+où s'est trouvée cette connaissance de la nature par rapport à ce
+qu'enseigne la tradition comme étant «révélé»; c'est, enfin, le besoin
+sans cesse plus général et plus pressant de la raison qui lui fait désirer
+comprendre les innombrables faits récemment découverts et connaître
+clairement leurs causes.</p>
+
+<p>A ces progrès énormes des connaissances empiriques dans notre
+<em>siècle de la science</em>, ne répondent guère ceux accomplis dans leur interprétation
+théorique et dans cette connaissance suprême de l'enchaînement
+causal de tous les phénomènes que nous appelons la <em>philosophie</em>.
+Nous voyons, au contraire, que la science abstraite et surtout
+métaphysique enseignée depuis des siècles dans nos Universités, sous
+le nom de philosophie, reste bien éloignée d'accueillir dans son sein
+les trésors que lui a récemment acquis la science expérimentale. Et
+nous devons, d'autre part, constater avec le même regret que les
+représentants de la «science exacte» se contentent, pour la plupart
+de travailler dans l'étroit domaine de leur champ d'observation, tenant
+pour superflue la connaissance plus profonde de l'enchaînement général
+des phénomènes observés, c'est-à-dire précisément la philosophie!
+Tandis que ces purs empiristes ne voient pas la forêt, empêchés qu'ils
+sont par les arbres qui la composent&mdash;les métaphysiciens dont nous
+parlions tout à l'heure se contentent du simple terme de forêt sans
+voir les arbres qui la constituent. Le mot de <em>philosophie de la nature</em>
+vers lequel convergent tout naturellement les deux voies de recherche
+de la vérité, la méthode empirique et la spéculative, est encore
+bien souvent aujourd'hui, de part et d'autre, repoussé avec effroi.</p>
+
+<p>Cette opposition fâcheuse et anti-naturelle entre la science de la
+nature et la philosophie, entre les conquêtes de l'expérience et celles
+de la pensée est incontestablement ressentie, dans tous les milieux
+cultivés, d'une manière sans cesse plus vive et plus douloureuse.
+C'est ce dont témoigne déjà l'extension croissante de cette littérature
+<a class="pagenum" id="Page_II" title="II"></a>
+populaire «philosophico-scientifique» qui est apparue dans la seconde
+moitié de ce siècle. C'est ce que prouve aussi ce fait consolant que,
+malgré l'aversion réciproque qu'ont les uns pour les autres les observateurs
+de la nature et les penseurs philosophes, cependant, des deux
+camps, des hommes illustres dans la science se tendent la main et
+s'unissent pour résoudre ce problème suprême de la science que nous
+avons désigné d'un mot: les <em>Enigmes de l'Univers</em>.</p>
+
+<p>Les recherches relatives aux «énigmes de l'Univers», que je publie ici,
+ne peuvent raisonnablement pas prétendre à les <em>résoudre</em> tout entières;
+elles sont plutôt destinées à jeter sur ces énigmes les <em>lumières</em> de la
+critique, léguant la tâche aux savants à venir; et surtout elles s'efforcent
+de répondre à cette question: dans quelle mesure nous sommes-nous
+actuellement rapprochés de la solution des énigmes? <em>A quel
+point sommes-nous réellement parvenus dans la connaissance de la
+vérité, à la fin du XIX<sup>e</sup> siècle?</em> et quels progrès vers ce but indéfiniment
+éloigné avons-nous réellement accomplis au cours du siècle qui
+s'achève?</p>
+
+<p>La réponse que je donne ici à ces graves questions ne peut naturellement
+être que <em>subjective</em> et partiellement exacte; car la connaissance
+que j'ai de la Nature et la raison avec laquelle je juge de son
+essence objective sont limitées comme celles de tous les autres
+hommes. La seule chose que je revendique et l'aveu que j'ai le droit
+d'exiger de mes adversaires même les plus acharnés, c'est que ma philosophie
+moniste est <em>loyale</em> d'un bout à l'autre, c'est-à-dire qu'elle est
+l'expression complète des convictions que m'ont acquises l'étude passionnée
+de la nature, poursuivie pendant de nombreuses années et
+une méditation continuelle sur le fondement véritable des phénomènes
+naturels. Ce travail de réflexion sur la philosophie de la nature
+s'étend maintenant à une durée d'un demi-siècle et il m'est bien permis
+de penser, dans ma soixante-sixième année, qu'il a acquis toute
+la <em>maturité</em> possible; je suis également certain que ce <em>fruit mûr</em> de
+l'arbre de la science ne subira plus de changement important ni de
+perfectionnement essentiel durant le peu d'années que j'ai encore à
+vivre.</p>
+
+<p>J'ai déjà exposé toutes les idées essentielles et décisives de ma philosophie
+moniste et génétique, il y a de cela trente-trois ans, dans ma
+<em>Morphologie générale des organismes</em>, ouvrage prolixe, écrit dans un
+style lourd et qui n'a trouvé que très peu de lecteurs. C'était le premier
+essai en vue d'étendre la théorie de l'évolution, établie depuis
+peu, au domaine entier de la science des formes organiques. Afin
+d'assurer du moins le triomphe d'une partie des idées nouvelles, contenues
+dans ce premier ouvrage et afin, également, d'intéresser un
+plus grand nombre de personnes cultivées aux progrès les plus importants
+<a class="pagenum" id="Page_III" title="III"> </a>
+de la science en notre siècle, je publiai deux ans après (1868)
+mon <em>Histoire naturelle de la création</em>. Cet ouvrage, d'une forme plus
+aisée, ayant eu, malgré de grandes lacunes, la fortune de trouver neuf
+éditions et douze traductions en langues différentes, n'a pas peu contribué
+à répandre le système moniste. On en peut dire de même de
+l'<em>anthropogénie</em> (1874), moins lue, dans laquelle j'ai essayé de résoudre
+la tâche difficile de rendre accessibles et compréhensibles à un
+plus grand nombre de personnes instruites les faits essentiels de l'histoire
+de l'évolution humaine; la quatrième édition de cet ouvrage,
+remaniée, a paru en 1891. Quelques-uns des progrès importants et
+surtout précieux que cette partie essentielle de l'anthropologie a vu
+se réaliser en ces derniers temps, ont été mis en lumière dans la
+Conférence que j'ai faite en 1898, au quatrième Congrès international
+de Zoologie à Cambridge, «sur l'état actuel de nos connaissances en ce
+qui regarde l'<em>origine de l'homme</em>» (septième édition 1899). Quelques
+questions spéciales relatives à la philosophie de la nature dans son état
+actuel et qui offraient un intérêt particulier, ont été abordées dans
+mon «Recueil de Conférences populaires concernant la <em>théorie de
+l'évolution</em>» (1878). Enfin j'ai résumé les principes les plus généraux
+de ma philosophie moniste et ses rapports plus spéciaux avec les principales
+doctrines religieuses, dans ma «Profession de foi d'un naturaliste:
+le <em>Monisme, trait d'union entre la religion et la science</em>» (1892,
+huitième édition 1899).</p>
+
+<p>Le livre que l'on va lire sur les <em>Enigmes de l'Univers</em> est un complément,
+une confirmation, un développement des convictions exposées
+dans les ouvrages ci-dessus, indiquées et défendues par moi depuis un
+nombre d'années qui représente déjà la durée d'une génération. Je me
+propose de terminer par là mes études de philosophie moniste. Un
+vieux projet nourri pendant bien des années, celui d'édifier tout un
+<em>système de philosophie moniste</em> sur la base de la doctrine évolutionniste,
+ne sera jamais mis à exécution. Mes forces ne suffisent plus à la
+tâche et bien des symptômes de la vieillesse qui s'approche me poussent
+à terminer mon &oelig;uvre. D'ailleurs je suis, sous tous les rapports,
+un enfant du <em>XIX<sup>e</sup> siècle</em> et je veux, le jour où il se terminera, apposer
+à mon travail le trait final.</p>
+
+<p>L'incalculable étendue qu'a atteint en notre siècle la science
+humaine par suite de la division croissante du travail, nous laisse déjà
+pressentir l'impossibilité d'en posséder toutes les parties aussi à fond et
+d'en exposer la synthèse avec unité. Même un génie de premier ordre,
+(à supposer qu'il possédât à fond toutes les parties de la science et
+qu'il eût le don d'en faire l'exposé synthétique), ne serait cependant
+pas en état de fournir, dans les limites d'un volume de grosseur
+moyenne, un tableau total du «Cosmos». Quant à moi dont les connaissances,
+<a class="pagenum" id="Page_IV" title="IV"> </a>
+dans les diverses branches du savoir humain, sont très
+inégales et comportent beaucoup de lacunes, je ne pouvais songer à
+entreprendre qu'une tâche: esquisser le plan général de ce tableau
+de l'Univers et indiquer l'<em>unité</em> persistante à travers les parties, en
+dépit de la façon très inégale dont j'ai traité ces diverses parties. C'est
+pourquoi ce livre sur les énigmes de l'Univers n'offre guère que le caractère
+d'un «essai» dans lequel des études de valeurs très diverses ont
+été réunies en un tout. Quant à la rédaction, comme je l'ai commencée
+en partie il y a de cela bien des années, tandis que je ne l'ai terminée
+qu'en ces derniers temps, la forme en est malheureusement
+inégale; en outre, maintes répétitions ont été inévitables: je prie qu'on
+veuille bien m'en excuser.</p>
+
+<p>Chacun des vingt chapitres qui composent ce livre est précédé d'une
+page dont le recto donne le titre tandis que le verso donne un court
+sommaire du chapitre. Les notes qui suivent relatives à la <em>bibliographie</em>
+n'ont pas la prétention d'épuiser la matière. Elles sont simplement
+destinées, d'une part, à mettre en relief, pour chaque question, les <em>&oelig;uvres
+capitales</em> s'y rapportant, d'autre part, à renvoyer le lecteur aux
+<em>travaux récents</em> qui semblent surtout propres à faciliter une étude
+plus approfondie de la question et à combler les lacunes de mon
+livre.</p>
+
+<p>En prenant ainsi congé de mes lecteurs j'exprime un désir: puissé-je,
+par mon travail honnête et consciencieux et malgré toutes les lacunes
+dont j'ai conscience, avoir contribué par mon obole à la solution
+des énigmes de l'Univers!&mdash;et puissé-je avoir montré à quelques lecteurs
+consciencieux s'efforçant au milieu du conflit des systèmes vers
+la science rationnelle, ce chemin qui seul, d'après ma profonde conviction,
+conduit à la vérité, le chemin de l'<em>étude empirique de la nature</em>
+et de la philosophie dont elle est le fondement: la <em>philosophie moniste</em>.</p>
+
+<p class="left5">Iéna, 2 avril 1899.</p>
+
+<p class="right"><span class="smcap">Ernest Haeckel.</span></p>
+
+<p><a class="pagenum" id="Page_1" title="1"></a></p>
+
+<h2>CHAPITRE PREMIER<br />
+<span class="medium">Comment se posent les énigmes de l'Univers.</span></h2>
+<p class="center"><span class="smcap">Tableau général de la culture intellectuelle au XIX<sup>e</sup> siècle</span><br />
+<span class="smcap">Le conflit des systèmes.&mdash;Monisme et Dualisme</span></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<div class="line">Joyeux depuis bien des années,<br /></div>
+<div class="line">Et zélé, l'esprit s'efforçait<br /></div>
+<div class="line">De scruter, de saisir,<br /></div>
+<div class="line">Comment la Nature vit en créant.<br /></div>
+<div class="line">C'est la même, c'est l'éternelle Unité,<br /></div>
+<div class="line">Qui, diversement, se manifeste;<br /></div>
+<div class="line">Le petit se confond avec le grand, le grand avec le petit,<br /></div>
+<div class="line">Chacun conformément à sa propre nature.<br /></div>
+<div class="line">Toujours changeant, se maintenant invariable.<br /></div>
+<div class="line">Près comme loin, loin comme près;<br /></div>
+<div class="line">Ainsi créant des formes, les déformant,<br /></div>
+<div class="line">C'est pour éveiller l'étonnement que j'existe.<br /></div>
+<div class="line auteur smcap">G&oelig;the.</div>
+</div></div>
+
+<hr />
+<p><a class="pagenum" id="Page_2" title="2"></a></p>
+
+<p class="center"><b>SOMMAIRE DU CHAPITRE PREMIER</b></p>
+
+<p class="hanging indent">Etat des connaissances humaines et de la conception de l'Univers à la fin
+du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle.&mdash;Progrès accomplis dans la connaissance de la nature,
+organique et inorganique.&mdash;La loi de la substance et la loi d'évolution.&mdash;Progrès
+accomplis dans la technique et la chimie appliquée.&mdash;Etat
+stationnaire des autres domaines de la civilisation: administration de la
+Justice, organisation de l'Etat, l'école, l'église.&mdash;Conflit entre la raison et le
+dogme.&mdash;Anthropisme.&mdash;Perspective cosmologique.&mdash;Principes cosmologiques.&mdash;Réfutation
+du délire anthropiste des grandeurs.&mdash;Nombre
+des énigmes de l'Univers.&mdash;Critique des sept énigmes de l'Univers.&mdash;Voie
+qui mène à leur solution.&mdash;Activité des sens et du cerveau.&mdash;Induction
+et déduction.&mdash;La raison, le sentiment et la révélation.&mdash;La philosophie
+et la science.&mdash;L'empirisme et la spéculation.&mdash;Dualisme et monisme.</p>
+
+<p class="center"><b>LITTÉRATURE</b></p>
+
+<div class="hanging indent">
+<p><span class="smcap">Ch. Darwin.</span>&mdash;<i>De l'origine des espèces par la sélection naturelle dans les
+règnes animal et végétal.</i> Trad. E. Barbier.</p>
+
+<p><span class="smcap">G. Lamarck.</span>&mdash;<i>Philosophie zoologique.</i> 1809.</p>
+
+<p><span class="smcap">Ernest Haeckel.</span>&mdash;<i>Die Entwickelungsgeschichte der Organismen in ihrer
+Bedeutung für die Anthropologie und Kosmologie.</i> 1866, 7tes und 8ts Buch
+der Gener. Morphol.</p>
+
+<p><span class="smcap">C. G. Reuschle.</span>&mdash;<i>Philosophie und Naturwissenschaft.</i> 1874.</p>
+
+<p><span class="smcap">K. Dieterich.</span>&mdash;<i>Philosophie und Naturwissenschaft, ihr neuestes Bündniss
+und die monistische Weltanschauung.</i> 1875.</p>
+
+<p><span class="smcap">Herbert Spencer.</span>&mdash;<i>Système de Philosophie Synthétique.</i> 1875.</p>
+
+<p><span class="smcap">Fr. Ueberweg.</span>&mdash;<i>Grundriss der Geschichte der Philosophie</i> (8<sup>e</sup> édition revue
+et corrigée par Max Heinze). 1897.</p>
+
+<p><span class="smcap">Fr. Paulsen.</span>&mdash;<i>Einleitung in die Philosophie</i> (5<sup>e</sup> édition). 1892.</p>
+
+<p><span class="smcap">Ernest Haeckel.</span>&mdash;<i>Histoire de la création naturelle.</i> Conférences scientifiques
+populaires sur la doctrine de l'évolution. Trad. Letourneau.</p>
+</div>
+
+<p><a class="pagenum" id="Page_3" title="3"></a></p>
+
+<p class="p2">A la fin du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, date à laquelle nous sommes arrivés,
+le spectacle qui s'offre à tout observateur réfléchi est
+des plus remarquables. Toutes les personnes instruites s'accordent
+à reconnaître que, sous bien des rapports, ce siècle
+a dépassé infiniment ceux qui l'avaient précédé et qu'il a
+résolu des problèmes qui, à son aurore, semblaient insolubles.
+Non seulement les progrès ont été étonnants dans la science
+théorique, dans la connaissance réelle de la nature, mais en
+outre, leur merveilleuse application pratique dans la technique,
+l'industrie, le commerce, etc.&mdash;si féconde en résultats admirables&mdash;a
+imprimé à notre vie intellectuelle moderne, tout
+entière, un caractère absolument nouveau. Mais, d'autre
+part, il est d'importants domaines de la vie morale et des
+relations sociales, sur lesquels nous ne pouvons revendiquer
+qu'un faible progrès par rapport aux siècles précédents&mdash;souvent,
+hélas! nous avons à constater un recul.</p>
+
+<p>Ce conflit manifeste amène non seulement un sentiment
+de malaise, celui d'une scission interne, d'un mensonge,
+mais en outre il nous expose au danger de graves catastrophes
+sur le terrain politique et social.</p>
+
+<p>C'est, dès lors, non seulement un droit strict mais aussi
+un devoir sacré pour tout chercheur consciencieux qu'anime
+l'amour de l'humanité, de contribuer en toute conscience à
+résoudre ce conflit et à éviter les dangers qui en résultent.
+Ce but ne peut être atteint, d'après notre conviction, que par
+un effort courageux vers la <em>connaissance de la vérité</em> et, solidement
+appuyée sur celle-ci, par l'acquisition d'une philosophie
+claire et <em>naturelle</em>.</p>
+
+<p class="p2"><a class="pagenum" id="Page_4" title="4"></a>
+<b>Progrès dans la connaissance de la nature.</b>&mdash;Si
+nous essayons de nous représenter l'état imparfait de la
+connaissance de la nature au début du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle et si nous
+le comparons avec l'éclatante hauteur qu'il a atteinte à la fin
+de ce même siècle, le progrès accompli doit paraître, à tout
+homme capable d'en juger, merveilleusement grand. Chaque
+branche particulière de la science peut se vanter d'avoir
+réalisé en ce siècle&mdash;surtout pendant la seconde moitié&mdash;des
+conquêtes extensives et intensives, de la plus haute portée. Le
+microscope pour la science des infiniment petits, le télescope
+pour l'étude des infiniment grands, nous ont acquis des données
+inappréciables auxquelles, il y a cent ans, il aurait paru
+impossible de songer. Les méthodes perfectionnées de recherches
+microscopiques et biologiques nous ont non seulement
+révélé partout, dans le royaume des protistes unicellulaires,
+un «monde dévies invisibles», d'une infinie richesse de
+formes,&mdash;elles nous ont encore fait connaître, avec la plus
+minuscule des cellules, l'«organisme élémentaire» qui
+constitue, par ses associations de cellules, les tissus dont
+est composé le corps de toutes les plantes et de tous les
+animaux pluricellulaires, tout comme le corps de l'homme.
+Ces connaissances anatomiques sont de la plus grande
+importance; elles sont complétées par la preuve embryologique
+que tout organisme supérieur, pluricellulaire, se développe
+aux dépens d'une cellule simple, unique, l'«ovule
+fécondé». L'importante <em>théorie cellulaire</em>, fondée là-dessus,
+nous a enfin livré le vrai sens des processus physiques et
+chimiques, aussi bien que des phénomènes de la vie psychologique,
+phénomènes mystérieux pour l'explication desquels
+on invoquait auparavant une «force vitale» surnaturelle ou
+une «âme, essence immortelle». En même temps, la vraie
+nature des maladies, par la pathologie cellulaire qui se
+rattache étroitement à la théorie cellulaire, est devenue claire
+et compréhensible pour le médecin.</p>
+
+<p>Non moins remarquables sont les découvertes du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle
+dans le domaine de la nature inorganique. Toutes les
+<a class="pagenum" id="Page_5" title="5"></a>
+parties de la physique ont fait les progrès les plus étonnants:
+l'optique et l'acoustique, la théorie du magnétisme
+et de l'électricité, la mécanique et la théorie de la chaleur;
+et, ce qui est plus important, cette science a démontré
+l'<em>unité des forces de la nature</em> dans l'Univers tout entier. La
+théorie mécanique de la chaleur a montré les rapports étroits
+qui existent entre ces forces et comment, dans des conditions
+précises, elles peuvent se transformer l'une en l'autre. L'analyse
+spectrale nous a appris que les mêmes matériaux qui
+constituent notre corps et les êtres vivants qui l'habitent,
+sont aussi ceux qui constituent la masse des autres planètes,
+du soleil et des astres les plus lointains. La physique astrale
+a élargi, dans une grande mesure, notre conception de
+l'Univers, en nous montrant dans l'espace infini des millions
+de corps tourbillonnant, plus grands que notre terre et,
+comme elle, se transformant continuellement, alternant à
+jamais entre «devenir et disparaître». La chimie nous a
+fait connaître une quantité de substances autrefois inconnues,
+constituées toutes par un agrégat de quelques éléments
+irréductibles (environ soixante-dix) et dont certaines ont pris,
+dans tous les domaines de la vie, la plus grande importance
+pratique. Elle nous a montré dans l'un de ces éléments, le
+carbone, le corps merveilleux qui détermine la formation de
+l'infinie variété des agrégats organiques et qui, par suite,
+représente la «base chimique de la vie». Mais tous les progrès
+particuliers de la physique et de la chimie, quant à leur
+importance théorique, sont infiniment dépassés par la découverte
+de la grande loi où ils viennent converger comme en
+un foyer: <em>la loi de substance</em>.</p>
+
+<p>Cette «loi cosmologique fondamentale», qui démontre la
+permanence de la force et celle de la matière dans l'Univers,
+est devenue le guide le plus sûr pour conduire notre philosophie
+moniste, à travers le labyrinthe compliqué de l'énigme
+de l'Univers, vers la solution de cette énigme.</p>
+
+<p>Comme nous nous efforcerons, dans les chapitres suivants,
+d'atteindre à une vue d'ensemble sur l'état actuel de la science
+<a class="pagenum" id="Page_6" title="6"></a>
+de la nature et sur ses progrès en notre siècle, nous ne nous
+arrêterons pas davantage ici sur chacune des branches particulières
+de cette science. Nous voulons seulement signaler un
+progrès immense, aussi important que la loi de substance
+et qui la complète: <em>la théorie de l'évolution</em>. Sans doute,
+quelques penseurs, chercheurs isolés, avaient parlé depuis des
+siècles de l'<em>évolution</em> des choses; mais l'idée que cette loi
+gouverne <em>tout l'Univers</em> et que le monde lui-même n'est rien
+autre qu'une éternelle «évolution de la substance», cette
+idée puissante est fille de notre <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle. Et c'est seulement
+dans la seconde moitié de ce siècle qu'elle a atteint une
+entière clarté et une universelle application. L'immortelle
+gloire d'avoir donné à cette haute idée philosophique un fondement
+empirique et une valeur générale, revient au grand
+naturaliste anglais <span class="smcap">Charles Darwin</span>; il a donné, en 1859, une
+base solide à cette théorie de la descendance dont le génial
+Français <span class="smcap">Lamarck</span>, philosophe et naturaliste, avait déjà posé
+en 1809 les traits principaux et que le plus grand de
+nos poètes et de nos penseurs allemands, <span class="smcap">G&oelig;the</span>, avait déjà
+prophétiquement entrevue en 1799. Par là nous était donnée
+la clef qui devait nous aider à résoudre le «problème des
+problèmes», la grande énigme de l'Univers, à savoir la «place
+de l'homme dans la Nature» et la question de son origine
+naturelle.</p>
+
+<p>Si, en cette année 1899, nous sommes à même de reconnaître
+clairement l'extension universelle de la <em>loi d'évolution</em>&mdash;et
+de la <em>Genèse moniste</em>!&mdash;et de l'appliquer conjointement
+à la <em>loi de substance</em>, à l'explication moniste des phénomènes
+de la Nature, nous en sommes redevables en première
+ligne aux trois philosophes naturalistes de génie dont
+nous avons parlé; aussi brillent-ils à nos yeux, parmi tous
+les autres grands hommes de notre siècle, pareils à trois
+étoiles de première grandeur<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>.</p>
+
+<p><a class="pagenum" id="Page_7" title="7"></a>
+A ces extraordinaires progrès de notre connaissance <em>théorique</em>
+de la nature correspondent leurs applications variées à
+tous les domaines de la vie civilisée. Si nous sommes aujourd'hui
+à «l'époque du commerce», si les échanges internationaux
+et les voyages ont pris une importance insoupçonnée
+jusqu'alors, si nous avons triomphé des limites de l'espace et
+du temps au moyen du télégraphe et du téléphone&mdash;nous
+devons tout cela en première ligne aux progrès techniques de
+la physique, en particulier à ceux accomplis dans l'application
+de la vapeur et de l'électricité. Et si, par la photographie,
+nous nous rendons maîtres de la lumière solaire avec la plus
+grande facilité, nous procurant, en un instant, des tableaux
+fidèles de tel objet qu'il nous plaît; si la médecine, par le
+chloroforme et la morphine, par l'antiseptie et l'emploi du
+sérum, a adouci infiniment les souffrances humaines, nous
+devons tout cela à la chimie appliquée. A quelle distance, par
+ces découvertes techniques et par tant d'autres, nous avons
+laissé derrière nous les siècles précédents, c'est un fait
+trop connu pour que nous ayons ici besoin de nous y étendre
+davantage.</p>
+
+<p class="p2"><b>Progrès des institutions sociales.</b>&mdash;Tandis que nous
+contemplons avec un légitime orgueil les progrès immenses
+accomplis par le <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle dans la science et ses applications
+pratiques, un spectacle malheureusement tout autre et
+beaucoup moins réjouissant s'offre à nous si nous considérons
+maintenant d'autres aspects, non moins importants, de la
+vie moderne. A regret, il nous faut souscrire ici à cette phrase
+d'<span class="smcap">Alfred Wallace</span>: «Comparés à nos étonnants progrès dans
+les sciences physiques et leurs applications pratiques, notre
+système de gouvernement, notre justice administrative, notre
+éducation nationale et toute notre organisation sociale et
+morale, sont restés <em>à l'état de barbarie</em>.» Pour nous convaincre
+de la justesse de ces graves reproches, nous n'avons qu'à jeter
+un regard impartial au milieu de notre vie publique, ou bien
+<a class="pagenum" id="Page_8" title="8"></a>
+encore dans ce miroir que nous tend chaque jour notre journal,
+en tant qu'organe de l'opinion publique.</p>
+
+<p class="p2"><b>Administration de la justice.</b>&mdash;Commençons notre
+revue par la justice, le <em>fundamentum regnorum</em>: Personne
+ne prétendra que son état actuel soit en harmonie avec
+notre connaissance avancée de l'homme et du monde. Pas
+une semaine ne s'écoule sans que nous ne lisions des jugements
+judiciaires qui provoquent de la part du «bon sens
+humain», un hochement de tête significatif; nombre de décisions
+émanées de nos tribunaux supérieurs ou ordinaires
+semblent presque incroyables. Nous faisons abstraction, en
+traitant des énigmes de l'Univers, du fait que dans beaucoup
+d'États modernes, en dépit de la constitution écrite sur papier,
+c'est encore l'absolutisme qui règne en réalité, et
+que beaucoup «d'hommes de droit» jugent, non d'après
+la conviction de leur conscience, mais conformément au
+«v&oelig;u plus essentiel d'un poste proportionné». Nous préférons
+admettre que la plupart des juges et des fonctionnaires
+jugent en toute conscience et ne se trompent qu'en qualité
+d'êtres humains. Alors la plupart des erreurs s'expliqueront
+par une insuffisante préparation. Sans doute, l'opinion courante
+est que les juristes sont précisément les hommes ayant
+la plus haute culture; et c'est même précisément pour cela
+qu'ils sont choisis pour occuper les plus hauts emplois. Mais
+cette «culture juridique» tant vantée est presque toute <em>formelle</em>,
+aucunement réelle. Nos juristes n'apprennent à connaître
+que superficiellement l'objet propre et essentiel de leur
+activité: l'organisme humain et sa fonction la plus importante,
+l'âme. C'est ce dont témoignent, par exemple, les idées
+surprenantes que nous rencontrons chaque jour sur le «libre
+arbitre, la responsabilité» etc. Comme j'assurais un jour à un
+jurisconsulte éminent que la minuscule cellule sphérique aux
+dépens de laquelle tout homme se développe était douée de
+vie tout comme l'embryon de deux, de sept et même de
+<a class="pagenum" id="Page_9" title="9"></a>
+neuf mois, il ne me répondit que par un sourire d'incrédulité.
+La plupart de ceux qui étudient la jurisprudence ne
+songent pas à s'occuper d'<em>anthropologie</em>, de <em>psychologie</em> et
+d'<em>embryologie</em>, qui sont cependant les conditions préalables
+de toute juste conception sur la nature de l'homme. Il est vrai
+que pour ces études, il ne reste «pas de temps»; ce temps,
+malheureusement n'est que trop pris par l'étude approfondie
+de la bière et du vin ainsi que par l'«annoblissant» exercice
+qui consiste à «prendre ses mesures»<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>. Le reste de ce
+précieux temps d'étude est nécessaire pour apprendre les
+centaines de paragraphes des codes, science qui met aujourd'hui
+le juriste à même d'occuper toutes les situations.</p>
+
+<p><b>Organisation de l'Etat.</b>&mdash;Nous ne ferons ici qu'effleurer
+en passant le triste chapitre de la politique, car l'organisation
+déplorable de la vie sociale moderne est connue de tous et
+chacun peut chaque jour en ressentir les effets. Les imperfections
+s'expliquent en partie par ce fait que la plupart des
+fonctionnaires sont précisément des juristes, des hommes
+d'une culture toute de forme, mais dénués de cette connaissance
+approfondie de la nature humaine qu'on ne puise
+que dans l'anthropologie comparée et la psychologie moniste,
+dénués de cette connaissance des rapports sociaux, dont
+les modèles nous sont fournis par la zoologie et l'embryologie
+comparées, la théorie cellulaire et l'étude des protistes.
+Nous ne pouvons comprendre véritablement la «Structure
+et la Vie du corps social», c'est-à-dire de l'<em>Etat</em>, que
+lorsque nous possédons la connaissance scientifique de la
+«Structure et de la Vie» des <em>individus</em> dont l'ensemble constitue
+l'Etat et des <em>cellules</em> dont l'ensemble constitue l'individu<a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>.
+Si nos «chefs d'Etat» et nos «représentants du
+peuple,» leurs collaborateurs, possédaient <em>ces inappréciables</em>
+<a class="pagenum" id="Page_10" title="10"></a>
+<em>connaissances préliminaires en biologie et anthropologie</em>, nous
+ne trouverions pas chaque jour dans les journaux cette
+effrayante quantité d'erreurs sociologiques et de propos
+politiques de cabaret qui caractérisent, d'une façon regrettable,
+nos compte rendus parlementaires et plus d'un
+décret officiel. Le pis, c'est de voir l'<em>Etat</em>, dans un pays civilisé,
+se jeter dans les bras de l'<em>Eglise</em>, cette ennemie de la
+civilisation, et de voir aussi l'égoïsme mesquin des partis,
+l'aveuglement des chefs à la vue bornée, soutenir la hiérarchie.
+C'est alors que se produisent les tristes scènes que le
+Reichstag allemand nous met malheureusement sous les
+yeux, aujourd'hui, à la fin du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle! les destinées de la
+nation allemande, nation civilisée, entre les mains du Centre
+ultramontain, dirigées par le papisme romain, qui est son
+plus acharné et son plus dangereux ennemi. Au lieu du droit
+et de la raison règnent la superstition et l'abêtissement. L'organisation
+de l'Etat ne pourra devenir meilleure que lorsqu'elle
+sera affranchie des chaînes de l'Eglise et lorsqu'elle aura amené
+à un niveau plus élevé, par une <em>culture scientifique</em> universellement
+répandue, les connaissances des citoyens, en ce qui
+touche au monde et à l'homme. D'ailleurs, la forme de gouvernement
+n'a ici aucune importance. Que la constitution soit
+monarchique ou républicaine, aristocratique ou démocratique,
+ce sont là des questions secondaires à côté de cette grande question
+capitale: L'Etat moderne, dans un pays civilisé, doit-il
+être ecclésiastique ou laïque? doit-il être <em>théocratique</em>, régi
+par des articles de foi anti-rationnels, par l'arbitraire cléricalisme,
+ou bien doit-il être <em>nomocratique</em>, régi par une loi
+raisonnable et un droit civil? Notre devoir essentiel est de
+former la jeunesse à la raison, d'élever des citoyens affranchis
+de la superstition et cela n'est possible que par une réforme
+opportune de l'Ecole.</p>
+
+<p><b>L'Ecole.</b>&mdash;Ainsi que nous venons de le voir pour l'administration
+de la Justice et l'organisation de l'Etat, l'éducation
+de la jeunesse est bien loin de répondre aux exigences que
+<a class="pagenum" id="Page_11" title="11"></a>
+les progrès scientifiques du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle imposent à la culture
+moderne. Les <em>sciences naturelles</em> qui l'emportent tellement
+sur toutes les autres sciences et qui, à y regarder de près,
+ont absorbé en elles toutes les branches de la culture intellectuelle,
+ne sont encore considérées dans nos écoles que
+comme une étude secondaire ou reléguées dans un coin
+comme Cendrillon. Par contre, la plupart de nos professeurs
+regardent encore comme leur premier devoir d'acquérir une
+érudition surannée, empruntée aux cloîtres du moyen âge; au
+premier plan figurent le sport grammatical et cette «connaissance
+approfondie» des langues classiques qui absorbe tant
+de temps, enfin l'histoire extérieure des peuples. La morale,
+l'objet le plus important de la philosophie pratique, est négligée
+et remplacée par la confession de l'Eglise. La foi doit
+avoir le pas sur la science; non pas cette foi scientifique qui
+nous conduit à une religion moniste, mais cette superstition
+antirationnelle qui fait le fond d'un christianisme défiguré.
+Tandis que, dans nos écoles supérieures, les grandes conquêtes
+de la cosmologie et de l'anthropologie modernes, de la biologie
+et de l'embryologie contemporaines, ne sont que peu ou
+pas exposées, la mémoire des élèves est surchargée d'une
+masse de faits philologiques et historiques qui n'ont d'utilité
+ni pour la culture théorique, ni pour la vie pratique. Mais,
+d'autre part, les institutions vieillies et l'organisation des
+facultés, dans nos universités, répondent aussi peu que le
+mode d'enseignement dans les gymnases et les écoles primaires
+au degré d'évolution où est parvenue aujourd'hui la
+philosophie moniste.</p>
+
+<p class="p2"><b>L'Eglise.</b>&mdash;L'Eglise nous offre, sans contredit, le summum
+du contraste avec la culture moderne et ce qui en fait
+la base, c'est-à-dire la connaissance approfondie de la nature.
+Nous ne parlerons pas ici du papisme ultramontain ou des
+sectes évangéliques orthodoxes qui ne le cèdent en rien au
+premier pour l'ignorance de la réalité et renseignement de la
+plus inique superstition. Considérons plutôt le sermon d'un
+<a class="pagenum" id="Page_12" title="12"></a>
+pasteur libéral, lequel possèderait une bonne culture moyenne
+et ferait à la raison sa place à côté de la foi.</p>
+
+<p>Nous y relèverons, à côté d'excellentes maximes morales
+parfaitement en harmonie avec notre Ethique moniste (voy.
+notre chap. XIX) et à côté de vues humanitaires&mdash;auxquelles
+nous souscrivons pleinement,&mdash;des vues sur la nature de
+Dieu et du monde, de l'homme et de la vie, qui sont en contradiction
+absolue avec les expériences des naturalistes. Rien
+d'étonnant à ce que les techniciens et les chimistes, les médecins
+et les philosophes qui ont étudié à fond la nature et
+réfléchi profondément sur ce qu'ils avaient observé, refusent
+absolument d'aller entendre de pareils sermons. Il manque à
+nos Théologiens comme à nos philologues, à nos politiciens
+comme à nos juristes, cette <em>connaissance indispensable de la
+Nature</em>, fondée sur la doctrine moniste de l'évolution et qui
+a déjà pris possession de notre science moderne.</p>
+
+<p class="p2"><b>Conflit entre la raison et le dogme.</b>&mdash;De ces conflits
+regrettables, trop sommairement indiqués ici, il résulte, dans
+notre vie intellectuelle moderne, de graves problèmes qui,
+par le danger qu'ils présentent, demandent à être écartés
+sans retard. Notre culture moderne, résultat des progrès
+immenses de la science, revendique ses droits dans tous les
+domaines de la vie publique et privée; elle veut voir l'humanité,
+grâce à la <em>raison</em>, parvenue à ce haut degré de science
+et, par suite, d'approximation du bonheur, dont nous sommes
+redevables au grand développement des sciences naturelles.
+Mais contre elle se dressent tout puissants, ces partis influents
+qui veulent maintenir notre culture intellectuelle, en ce qui
+concerne les problêmes les plus importants, au stade représenté
+par le moyen âge et de si loin dépassé; ces partis s'entêtent
+à demeurer sous le joug des <em>dogmes</em> traditionnels et
+demandent à la raison de se courber devant cette «révélation
+plus haute». C'est le cas dans le monde des théologiens,
+des philologues, des sociologues et des juristes. Les mobiles
+de ceux-ci reposent, en grande partie, non pas sur un complet
+<a class="pagenum" id="Page_13" title="13"></a>
+égoïsme ou sur des tendances intéressées, mais tant sur
+l'ignorance des faits réels que sur l'habitude commode de la
+tradition. Des trois grandes ennemies de la raison et de la
+science, la plus dangereuse n'est pas la méchanceté mais
+l'ignorance et peut-être plus encore la paresse. Contre ces
+deux dernières puissances les dieux eux-mêmes luttent en
+vain, après qu'ils ont heureusement combattu la première.</p>
+
+<p class="p2"><b>Anthropisme.</b>&mdash;Cette philosophie arriérée puise sa
+plus grande force dans l'<em>anthropisme</em> ou anthropomorphisme.
+Par ce terme, j'entends ce «puissant et vaste complexus de
+notions erronées qui tendent à mettre l'organisme humain
+en opposition avec tout le reste de la nature, en font la fin
+assignée d'avance à la création organique, le tiennent pour
+radicalement différent de celle-ci et d'essence divine.» Une
+critique plus approfondie de cet ensemble de notions nous
+montre qu'elles reposent, en réalité, sur trois dogmes que
+nous distinguerons sous les noms d'erreurs <em>anthropocentrique</em>,
+<em>anthropomorphique</em> et <em>anthropolatrique</em><a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p>
+
+<p>I.&mdash;<em>Le dogme anthropocentrique</em> a pour point culminant
+cette assertion que l'homme est le centre, le but final préalablement
+assigné à toute la vie terrestre, ou, en élargissant
+cette conception, à tout l'Univers. Comme cette erreur
+sert à souhait l'égoïsme humain et comme elle est intimement
+mêlée aux mythes des trois grandes <em>religions méditerranéennes</em>
+relatives à la Création: aux dogmes des doctrines
+<em>mosaïque</em>, <em>chrétienne</em> et <em>mahométane</em>, elle domine encore
+aujourd'hui dans la plus grande partie du monde civilisé.</p>
+
+<p>II.&mdash;<em>Le dogme anthropomorphique</em> se rattache de même
+aux mythes relatifs à la Création et qu'on trouve non seulement
+dans les trois religions déjà nommées, mais dans
+beaucoup d'autres encore. Il compare la création de l'Univers
+<a class="pagenum" id="Page_14" title="14"></a>
+et le gouvernement du monde par Dieu aux créations artistiques
+d'un technicien habile ou d'un «ingénieur machiniste»
+et à l'administration d'un sage chef d'Etat. «Dieu
+le Seigneur», créateur, conservateur et administrateur de
+l'Univers est ainsi conçu, de tous points dans son mode de penser
+et d'agir, sur le modèle humain. D'où il résulte, réciproquement,
+que l'homme est conçu semblable à Dieu. «Dieu
+créa l'homme à son image.» La naïve mythologie primitive
+est un pur <em>homothéisme</em> et confère à ses dieux la forme
+humaine, leur donne de la chair et du sang. La récente théosophie
+mystique est plus difficile à imaginer lorsqu'elle adore
+le dieu personnel comme «invisible»&mdash;en réalité sous la
+forme gazeuse!&mdash;et le fait, cependant, en même temps penser,
+parler et agir à la façon humaine; elle aboutit ainsi au
+concept paradoxal de «vertébré gazeux».</p>
+
+<p>III.&mdash;<em>Le dogme anthropolâtrique</em> résulte tout naturellement
+de cette comparaison des activités humaine et divine,
+il aboutit au <em>culte</em> religieux de l'organisme humain, au
+«délire anthropiste des grandeurs» d'où résulte, cette
+fois encore, la si précieuse «croyance à l'immortalité personnelle
+de l'âme», ainsi que le dogme dualiste de la double
+nature de l'homme, dont l'âme immortelle n'habite que temporairement
+le corps. Ces trois dogmes anthropistes, développés
+diversement et adaptés aux formes variables des différentes
+religions, ont pris, au cours des ans, une importance
+extraordinaire et sont devenus la source des plus dangereuses
+erreurs. La <em>philosophie anthropiste</em> qui en est issue est irréconciliablement
+en opposition avec notre connaissance moniste
+de la nature: celle-ci, par sa perspective cosmologique, en
+fournit la réfutation.</p>
+
+<p class="p2"><b>Perspective cosmologique.</b>&mdash;Non seulement les trois
+dogmes anthropistes, mais encore bien d'autres thèses de
+la philosophie dualiste et de la religion orthodoxe deviennent
+inadmissibles, sitôt qu'on les considère du point de vue critique
+de notre <em>perspective cosmologique</em> moniste. Nous entendons
+<a class="pagenum" id="Page_15" title="15"></a>
+par là l'observation si compréhensive de l'Univers telle
+que nous la pouvons faire en nous élevant au point le plus
+haut où soit parvenue notre connaissance moniste de la
+nature. Là nous pouvons nous convaincre des <em>principes
+cosmologiques</em> suivants, principes importants et, à notre avis,
+démontrés aujourd'hui pour la plus grande partie:</p>
+
+<p>I. Le monde (Univers ou Cosmos) est éternel, infini et
+illimité.&mdash;II. La substance qui le compose avec ses deux
+attributs (matière et énergie) remplit l'espace infini et se
+trouve en état de mouvement perpétuel.&mdash;III. Ce mouvement
+se produit dans un temps infini sous la forme d'une
+évolution continue, avec des alternances périodiques de développements
+et de disparitions, de progressions et de régressions.&mdash;IV.
+Les innombrables corps célestes dispersés dans
+l'éther qui remplit l'espace sont tous soumis à la loi de la
+substance; tandis que dans une partie de l'Univers, les corps
+en rotation vont lentement au devant de leur régression et de
+leur disparition, des progressions et des néoformations ont
+lieu dans une autre partie de l'espace cosmique.&mdash;V. Notre
+soleil est un de ces innombrables corps célestes passagers et
+notre terre est une des innombrables planètes passagères qui
+l'entourent.&mdash;VI. Notre planète a traversé une longue
+période de refroidissement avant que l'eau n'ait pu s'y former
+en gouttes liquides et qu'ainsi n'ait été réalisée la condition
+première de toute vie organique.&mdash;VII. Le processus biogénétique
+qui a suivi la lente formation et décomposition d'innombrables
+formes organiques a exigé plusieurs millions
+d'années (plus de cent millions!)<a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>.&mdash;VIII. Parmi les différents
+groupes d'animaux qui se sont développés sur notre
+terre au cours du processus biogénétique, le groupe des Vertébrés
+a finalement, dans la lutte pour l'évolution, dépassé de
+beaucoup tous les autres.&mdash;IX. Au sein du groupe des Vertébrés
+<a class="pagenum" id="Page_16" title="16"></a>
+et à une époque tardive seulement (pendant la période
+triasique), descendant des Reptiles primitifs et des Amphibies,
+la classe des Mammifères a pris le premier rang en
+importance.&mdash;X. Au sein de cette classe, le groupe le plus
+parfait, parvenu au degré le plus élevé de développement, est
+l'ordre des Primates, apparu seulement au début de la période
+tertiaire (il y a au moins trois millions d'années) et issu par
+transformation des Placentariens inférieurs (Prochoriatidés).&mdash;XI.
+Au sein du groupe des Primates, l'espèce la dernière
+venue et la plus parfaite est représentée par l'homme,
+apparu seulement vers la fin de l'époque tertiaire et issu
+d'une série de singes anthropoïdes.&mdash;XII. D'où l'on voit que
+la soi-disant «histoire du monde»&mdash;c'est-à-dire le court
+espace de quelques milliers d'années à travers lesquelles se
+reflète l'histoire de la civilisation humaine,&mdash;n'est qu'un
+court épisode éphémère, au milieu du long processus de
+l'histoire organique de la terre, de même que celle-ci n'est
+qu'une petite partie de l'histoire de notre système planétaire.
+Et de même que notre mère, la terre, n'est qu'une passagère
+poussière du soleil, ainsi tout homme considéré individuellement
+n'est qu'un minuscule grain de plasma, au sein de la
+nature organique passagère.</p>
+
+<p>Rien ne me semble plus propre que cette grandiose
+<em>perspective cosmologique</em> à nous fournir, dès le début, la juste
+mesure et le point de vue le plus large que nous devons toujours
+garder lorsque nous essayons de résoudre la grande
+énigme de l'Univers qui nous entoure. Car par là il est non
+seulement démontré clairement quelle est l'exacte place de
+l'homme dans la nature, mais, en outre, le <em>délire anthropiste
+des grandeurs</em>, si puissant, se trouve réfuté; par là il est
+fait justice de la prétention avec laquelle l'homme s'oppose
+à l'Univers infini et se rend hommage comme à l'élément le
+plus important du Cosmos. Ce grossissement illimité de sa
+propre signification a conduit l'homme, dans sa vanité, à se
+considérer comme l'«image de Dieu», à revendiquer pour sa
+passagère personne une «vie éternelle» et à s'imaginer qu'il
+<a class="pagenum" id="Page_17" title="17"></a>
+possédait un entier «libre arbitre». Le «ridicule délire de
+César», dont Caligula était atteint, n'est qu'une forme spéciale
+de cette orgueilleuse déification de l'homme par lui-même.
+C'est seulement lorsque nous aurons renoncé à cet inadmissible
+délire des grandeurs et lorsque nous aurons adopté la
+perspective cosmologique naturelle, que nous pourrons parvenir
+à résoudre les énigmes de l'Univers.</p>
+
+<p class="p2"><b>Nombre des énigmes de l'Univers.</b>&mdash;L'homme moderne,
+sans culture, tout comme l'homme primitif et grossier, se
+heurte à chaque pas à un nombre incalculable d'énigmes de
+l'Univers. A mesure que la culture augmente et que la
+science progresse, ce nombre se réduit. La <em>philosophie moniste</em>
+ne reconnaît, finalement, qu'une seule énigme, comprenant
+tout: le <em>problème de la substance</em>. Cependant il peut paraître
+utile de désigner encore de ce nom un certain nombre des
+problèmes les plus difficiles. Dans le discours célèbre, prononcé
+par lui en 1880 à l'Académie des sciences de Berlin, au
+cours d'une séance en l'honneur de Leibnitz, <em>Emile du Bois-Reymond</em>
+distinguait <em>sept énigmes de l'Univers</em> et les énumérait
+dans l'ordre suivant: 1<sup>o</sup> Nature de la matière et de la
+force; 2<sup>o</sup> Origine du mouvement; 3<sup>o</sup> Première apparition de
+la vie; 4<sup>o</sup> Finalité (en apparence préconçue) de la nature;
+5<sup>o</sup> Apparition de la simple sensation et de la conscience;
+6<sup>o</sup> La raison et la pensée avec l'origine du langage, qui s'y rattache
+étroitement; 7<sup>o</sup> La question du libre arbitre. De ces sept
+énigmes, le président de l'Académie de Berlin en tient <em>trois</em>
+pour tout à fait transcendantes et insolubles (la 1<sup>re</sup>, la 2<sup>e</sup> et la
+5<sup>e</sup>); il en considère <em>trois</em> autres comme difficiles, sans doute,
+mais comme pouvant être résolues (la 3<sup>e</sup>, la 4<sup>e</sup> et la 6<sup>e</sup>); au
+sujet de la septième et dernière énigme de l'Univers, pratiquement
+la plus importante (à savoir le libre arbitre), l'auteur
+semble incertain.</p>
+
+<p>Comme mon <em>Monisme</em> diffère essentiellement de celui du
+président berlinois, comme, d'autre part, la façon dont celui-ci
+conçoit les «sept énigmes de l'Univers» a trouvé le plus
+<a class="pagenum" id="Page_18" title="18"></a>
+grand succès et s'est propagée dans tous les milieux, je considère
+comme opportun de prendre de suite et nettement
+position vis-à-vis de mon adversaire.</p>
+
+<p>A mon avis, les trois énigmes «transcendantes» (1, 2, 5)
+sont supprimées par notre conception de la <em>substance</em> (chapitre
+XII); les trois autres problèmes, difficiles mais solubles
+(3, 4, 6) sont définitivement résolus par notre moderne <em>théorie
+de l'évolution</em>; quant à la septième et dernière énigme, le
+libre arbitre, elle n'est pas l'objet d'une explication critique
+et scientifique car, en tant que <em>dogme</em> pur, elle ne repose que
+sur une illusion et, en vérité, n'existe pas du tout.</p>
+
+<p class="p2"><b>Solution des énigmes de l'Univers.</b>&mdash;Les moyens qui
+nous sont offerts, les voies que nous avons à suivre pour
+résoudre la grande énigme de l'Univers ne sont point autres
+que ceux dont se sert la science pure, en général, c'est-à-dire
+<em>l'expérience</em> d'abord, le <em>raisonnement</em> ensuite. L'expérience
+scientifique s'acquiert par l'observation et l'expérimentation,
+dans lesquelles interviennent en première ligne l'activité de
+nos organes des sens, en second lieu, celle des «foyers internes
+des sens» situés dans l'écorce cérébrale. Les organes élémentaires
+microscopiques sont, pour les premiers, les cellules
+sensorielles, pour les seconds des groupes de cellules
+ganglionnaires. Les expériences que nous avons faites du
+monde extérieur, grâce à ces inappréciables organes de notre
+vie intellectuelle, sont ensuite transformées par d'autres
+parties du cerveau en représentations et celles-ci, à leur
+tour, associées pour former des raisonnements. La formation
+de ces raisonnements a lieu par deux voies différentes, qui
+ont, selon moi, une égale valeur et sont au même degré indispensables:
+l'<em>induction et la déduction</em>. Les autres opérations
+cérébrales, plus compliquées: enchaînement d'une suite de
+raisonnements; abstraction et formation des concepts; le
+complément fourni à l'entendement, faculté de connaître, par
+l'activité plastique de la fantaisie; enfin la conscience, la
+pensée et le pouvoir de philosopher&mdash;tout cela ce sont
+<a class="pagenum" id="Page_19" title="19"></a>
+encore autant de fonctions des cellules ganglionnaires corticales,
+ni plus ni moins que les fonctions précédentes, plus
+élémentaires. Nous les réunissons toutes sous le terme supérieur
+de <em>raison</em><a name="FNanchor_6" id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>.</p>
+
+<p class="p2"><b>Raison, sentiment et révélation.</b>&mdash;Nous pouvons, par
+la seule raison, parvenir à la véritable connaissance de la
+nature et à la solution des énigmes de l'Univers. La raison est
+le bien suprême de l'homme et la seule prérogative qui le distingue
+essentiellement des animaux. Il est vrai, il n'a acquis
+cette haute valeur que grâce aux progrès de la culture intellectuelle,
+au développement de la <em>science</em>. L'homme civilisé
+avant d'être instruit et l'homme primitif, grossier, sont aussi
+peu (ou tout autant) «raisonnables» que les Mammifères
+les plus voisins de l'homme (les singes, les chiens, les éléphants,
+etc.) Cependant, c'est une opinion encore très répandue,
+qu'en dehors de la divine raison il y a en outre deux
+autres modes de connaissance (plus importants même, va-t-on
+jusqu'à dire!): le <em>sentiment</em> et la <em>révélation</em>. Nous devons,
+dès le début, réfuter énergiquement cette dangereuse erreur.
+<em>Le sentiment n'a rien à démêler avec la connaissance de la
+vérité.</em> Ce que nous appelons «sentiment» et dont nous faisons
+si grand cas, est une activité compliquée du cerveau,
+constituée par des émotions de plaisir et de peine, par des
+représentations d'attraction et de répulsion, par des aspirations
+du désir passager. A cela peuvent s'adjoindre les activités
+les plus diverses de l'organisme: besoins des sens et
+des muscles, de l'estomac et des organes génitaux, etc. La
+connaissance de la vérité n'est en aucune manière ce que
+réclament ces complexus qui constituent la statique et la
+dynamique sentimentales; au contraire, ils troublent souvent
+la raison, seule capable d'y atteindre et ils lui nuisent à
+un degré souvent sensible. Aucune des «énigmes de l'Univers»
+<a class="pagenum" id="Page_20" title="20"></a>
+n'a encore été résolue ni même sa solution réclamée, par la
+fonction cérébrale du sentiment. Nous en pouvons dire
+autant de la soi-disant <em>révélation</em> et des prétendues <em>vérités de
+la foi</em> qu'elle nous fait connaître; tout cela repose sur une
+illusion, consciente on inconsciente, ainsi que nous le montrerons
+au chapitre XVI.</p>
+
+<p class="p2"><b>Philosophie et Sciences Naturelles.</b>&mdash;Nous devons
+nous réjouir comme d'un des plus grands pas accomplis vers
+la solution des énigmes de l'Univers, de constater qu'en ces
+derniers temps on a de plus en plus reconnu pour les deux
+uniques routes conduisant à cette solution: <em>l'expérience et la
+pensée</em>&mdash;ou <em>l'empirisme et la spéculation</em>&mdash;enfin considérés
+comme ayant des droits égaux et comme des méthodes scientifiques
+se complétant réciproquement. Les philosophes ont
+graduellement reconnu que la spéculation pure, telle, par
+exemple, que <span class="smcap">Platon</span> et <span class="smcap">Hegel</span> l'employaient à la construction
+<em>idéaliste</em> de l'Univers, ne suffit pas à la connaissance véritable.
+Et de même, les naturalistes se sont convaincus,
+d'autre part, que la seule expérience, telle, par exemple, que
+<span class="smcap">Bacon</span> et <span class="smcap">Mill</span> la donnaient pour base à leur philosophie <em>réaliste</em>,
+est insuffisante à elle seule pour l'achèvement même de
+cette philosophie. Car les deux grands moyens de connaissance:
+l'expérience sensible et la pensée appliquant la raison,
+sont <em>deux fonctions différentes du cerveau</em>; la première
+s'effectue par les organes des sens et les foyers sensoriels
+centraux, la seconde s'effectue grâce aux foyers de pensée interposés
+au milieu des précédents, ces grands «centres d'association
+de l'écorce cérébrale» (cf. chap. VII et X). C'est
+seulement de l'action combinée des deux que peut résulter
+la vraie connaissance. Je sais bien qu'il existe encore aujourd'hui
+maints philosophes qui veulent construire le monde
+en puisant dans leur seule tête et qui méprisent la connaissance
+empirique de la nature pour cette première raison
+qu'ils ne connaissent pas l'Univers véritable. D'autre part,
+aujourd'hui encore, maint naturaliste affirme que l'unique
+<a class="pagenum" id="Page_21" title="21"></a>
+devoir de la science est la «connaissance des faits, l'étude
+objective des phénomènes naturels considérés isolément»;
+ils affirment que «l'époque de la philosophie est passée et
+qu'à sa place s'est installée la science<a name="FNanchor_7" id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>. Cette suprématie
+exclusive accordée à l'empirisme est une erreur non moins
+dangereuse que l'erreur opposée, qui confère cette suprématie
+à la spéculation. Les deux moyens de connaissance sont réciproquement
+indispensables l'un à l'autre. Les plus grands
+triomphes de l'étude moderne de la nature: la théorie cellulaire
+et la théorie de la chaleur, la doctrine de l'évolution et
+la loi de la substance, sont des <em>faits philosophiques</em>, non pas,
+cependant, des résultats de la pure <em>spéculation</em>, mais bien
+d'une <em>expérience</em> préalable, la plus étendue et la plus approfondie
+possible.</p>
+
+<p>Au début du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, le plus grand de nos poètes idéalistes,
+<span class="smcap">Schiller</span>, s'adressant aux deux partis en lutte, celui
+des philosophes et celui des naturalistes, leur criait:</p>
+
+<p>«La guerre soit entre vous! l'union viendra trop tôt encore!
+C'est à la seule condition que vous restiez désunis
+dans la recherche, que la vérité se fera connaître!»</p>
+
+<p>Depuis lors, par bonheur, la situation s'est profondément
+modifiée; comme les deux partis, par des chemins différents,
+tendaient au même terme, ils se sont rencontrés sur
+ce point et, unis par la communauté du but, ils se rapprochent
+sans cesse de la connaissance de la vérité. Nous sommes revenus
+à cette heure, à la fin du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, à cette <em>méthode
+scientifique moniste</em> que le plus grand de nos poètes réalistes,
+<span class="smcap">Goethe</span>, au début même du siècle, avait reconnue être la
+seule conforme à la nature<a name="FNanchor_8" id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>.</p>
+
+<p class="p2"><b>Dualisme et Monisme.</b>&mdash;Les directions diverses de la
+<a class="pagenum" id="Page_22" title="22"></a>
+philosophie, envisagées du point de vue actuel des sciences
+naturelles, se séparent en deux groupes opposés: d'une part,
+la conception <em>dualiste</em> où règne la scission, d'autre part, la
+conception <em>moniste</em> où règne l'unité. A la première se rattachent
+généralement les dogmes téléologiques et idéalistes; à
+la seconde, les principes réalistes et mécaniques. Le <em>Dualisme</em>
+(au sens le plus large!) sépare, dans l'Univers, deux
+substances absolument différentes, un monde matériel et un
+Dieu immatériel qui se pose en face de lui comme son créateur,
+son conservateur et son régisseur. Le <em>Monisme</em>, par
+contre (entendu également au sens le plus large du mot!)
+ne reconnaît dans l'Univers qu'une substance unique, à la
+fois «Dieu et Nature»; pour lui, le corps et l'esprit (ou la
+matière et l'énergie) sont étroitement unis.</p>
+
+<p>Le Dieu <em>supra terrestre</em> du dualisme nous conduit nécessairement
+au <em>théisme</em>; le dieu <em>intracosmique</em> du monisme,
+par contre, au <em>panthéisme</em>.</p>
+
+<p class="p2"><b>Matérialisme et Spiritualisme.</b>&mdash;Très souvent, aujourd'hui
+encore, on confond les expressions différentes de <em>monisme</em>
+et <em>matérialisme</em>, ainsi que les tendances essentiellement
+différentes du matérialisme théorique et du pratique.
+Comme ces confusions de termes et d'autres analogues ont
+des conséquences très fâcheuses et amènent d'innombrables
+erreurs, nous ferons encore, afin d'éviter tout malentendu,
+les brèves remarques suivantes: I. Notre <em>pur monisme</em> n'est
+identique, ni avec le <em>matérialisme</em> théorique qui nie l'esprit
+et ramène le monde à une somme d'atomes morts, ni avec
+le <em>spiritualisme</em> théorique (récemment désigné par <span class="smcap">Ostwald</span>
+du nom d'<em>énergétique</em><a name="FNanchor_9" id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>) qui nie la matière et considère le
+monde comme un simple groupement d'énergies ou de forces
+naturelles immatérielles, ordonnées dans l'espace. II. Nous
+sommes bien plutôt convaincus avec <span class="smcap">Goethe</span> que «la matière
+<a class="pagenum" id="Page_23" title="23"></a>
+n'existe jamais, ne peut jamais agir sans l'esprit et l'esprit
+jamais sans la matière.» Nous nous en tenons fermement au
+monisme pur, sans ambiguïté, de <span class="smcap">Spinoza</span>: la <em>matière</em> (en
+tant que substance indéfiniment étendue) et l'<em>esprit</em> ou
+énergie (en tant que substance sentante et pensante) sont les
+deux <em>attributs</em> fondamentaux, les deux propriétés essentielles
+de l'Etre cosmique divin, qui embrasse tout, de l'universelle
+<em>substance</em>, (cf. Chapitre XII).</p>
+
+<h2>CHAPITRE II<br />
+<span class="medium">Comment est construit notre corps.</span></h2>
+
+<p><a class="pagenum" id="Page_24" title="" />
+<a class="pagenum" id="Page_25" title="25"></a></p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">Études monistes d'anatomie humaine et comparée. Conformité
+d'ensemble et de détail entre l'organisation de l'homme et
+celle des mammifères.</span></p>
+
+<p class="left45">«Nous pouvons considérer tel système d'organes que
+nous voudrons, la comparaison des modifications
+qu'il subit à travers la série simiesque, nous conduira
+toujours à cette même conclusion: Que les
+différences anatomiques qui séparent l'homme du
+gorille et du chimpanzé, ne sont pas si grandes
+que celles qui distinguent le gorille d'entre les
+autres singes.»<br />
+<span class="i9 smcap">«Thomas Huxley (1863).»</span></p>
+
+<hr />
+
+<p><a class="pagenum" id="Page_26" title="26"></a></p>
+
+<p class="center"><b>SOMMAIRE DU DEUXIÈME CHAPITRE</b></p>
+
+<p class="hanging indent">Importance fondamentale de l'anatomie.&mdash;Anatomie humaine.&mdash;Hippocrate.
+Aristote. Galien. Vésale.&mdash;Anatomie comparée.&mdash;George Cuvier. Jean
+Müller. Charles Gegenbaur.&mdash;Histologie.&mdash;Théorie cellulaire.&mdash;Schleiden
+et Schwann. Kölliker. Virchow.&mdash;Les caractères d'un animal
+vertébré se retrouvent chez l'homme.&mdash;Les caractères d'un animal
+tétrapode se retrouvent chez l'homme.&mdash;Les caractères des Mammifères
+se retrouvent chez l'homme.&mdash;Les caractères des Placentaliens se
+retrouvent chez l'homme.&mdash;Les caractères des Primates se retrouvent
+chez l'homme.&mdash;Prosimiens et Simiens.&mdash;Catarrhiniens.&mdash;Papiomorphes
+et Anthropomorphes.&mdash;Conformité essentielle dans la structure du
+corps, entre l'homme et le singe anthropoïde.</p>
+
+<p class="center"><b>LITTÉRATURE</b></p>
+
+<div class="hanging indent">
+<p><span class="smcap">C. Gegenbaur.</span>&mdash;<i>Lehrbuch der Anatomie des Menschen.</i> 1883.</p>
+
+<p><span class="smcap">R. Virchow.</span>&mdash;<i>Gesammelte Abhandlungen, z. wissenschaftl. Medizin.</i> I. Die
+Einheits-Bestrebungen. 1856.</p>
+
+<p><span class="smcap">J. Ranke.</span>&mdash;<i>Der Mensch.</i> 1887.</p>
+
+<p><span class="smcap">R. Wiedersheim.</span>&mdash;<i>Der Bau des Menschen als Zeugniss für seine Vergangenheit.</i>
+1893.</p>
+
+<p><span class="smcap">R. Hartmann.</span>&mdash;<i>Die menschenaehnlichen Affen und ihre Organisation im
+Vergleich z. menschlichen.</i> 1883.</p>
+
+<p><span class="smcap">E. Haeckel.</span>&mdash;<i>Anthropogenie oder Entwickelungsgeschichte des Menschen
+IX</i>, Die Wirbelthier-Natur des Menschen. 1874.</p>
+
+<p><span class="smcap">Th. Schwann.</span>&mdash;<i>Mikroskopische Untersuchungen über die Uebereinstimmung
+in der Struktur und dem Wachsthum der Thiere und Pflanzen.</i> 1839.</p>
+
+<p><span class="smcap">A. Kölliker.</span>&mdash;<i>Handbuch der gewebelehre des Menschen.</i> 1889.</p>
+
+<p><span class="smcap">Ph. Stöhr.</span>&mdash;<i>Lehrbuch der Histologie und der mikroskopischen Anatomie
+des Menschen.</i> 1898.</p>
+
+<p><span class="smcap">O. Hertwig.</span>&mdash;<i>Die Zelle und die Gewebe. Grundzüge der allgem. Anatomie
+und Physiologie.</i> 1896.</p>
+</div>
+<p><a class="pagenum" id="Page_27" title="27"></a></p>
+
+<p class="p2">Toutes les recherches biologiques, toutes les études sur la
+forme et le fonctionnement des organismes, doivent avant
+tout s'arrêter à la considération du <em>corps</em> visible, sur lequel
+nous pouvons précisément observer ces phénomènes morphologiques
+et physiologiques. Ce principe vaut pour l'<em>homme</em> aussi
+bien que pour tous les autres corps animés de la nature.
+Cependant, les recherches ne doivent pas se borner à la considération
+de la forme extérieure, mais, pénétrant à l'intérieur
+de celle-ci, faire l'étude macroscopique et microscopique des
+éléments qui la constituent. La science qui a pour objet cette
+recherche fondamentale dans toute son étendue est l'<em>anatomie</em>.</p>
+
+<p class="p2"><b>Anatomie humaine.</b>&mdash;La première incitation à l'étude
+de la structure du corps humain vint, comme c'était naturel,
+de la médecine. Celle-ci, chez les plus anciens peuples civilisés,
+étant d'ordinaire exercée par les prêtres, nous avons
+tout lieu de croire que dès le second siècle avant J.-C. ou plus
+tôt encore, ces représentants de la culture d'alors possédaient
+déjà des connaissances anatomiques. Mais quant à des connaissances
+plus précises, acquises par la dissection des mammifères
+et appliquées ensuite à l'homme,&mdash;nous n'en trouvons
+que chez les philosophes-naturalistes grecs des <span class="smcap">VI</span><sup>e</sup> et
+<span class="smcap">VII</span><sup>e</sup> siècles avant J.-C., chez <span class="smcap">Empédocle</span> (d'Agrigente) et <span class="smcap">Démocrite</span>
+(d'Abdère), mais avant tout chez le plus célèbre médecin
+de l'antiquité classique, chez <span class="smcap">Hippocrate</span> (de Cos). C'est dans
+leurs écrits et dans d'autres, que puisa, au <span class="smcap">IV</span><sup>e</sup> siècle avant
+J.-C. le grand <span class="smcap">Aristote</span>, le si fameux «Père de l'histoire naturelle»,
+<a class="pagenum" id="Page_28" title="28"></a>
+aussi vaste génie dans la science que dans la philosophie.
+Après lui, nous ne trouvons plus qu'un anatomiste
+important dans l'antiquité, le médecin grec, <span class="smcap">Claude Galien</span>
+(de Pergame); il eut, au <span class="smcap">II</span><sup>e</sup> siècle après J.-C., à Rome, sous
+Marc-Aurèle, une clientèle des plus étendues. Tous ces anatomistes
+anciens acquéraient la plus grande partie de leurs
+connaissances, non par l'étude du corps humain lui-même&mdash;qui
+était encore à cette époque sévèrement interdite!&mdash;mais
+par celle des Mammifères les plus voisins de l'homme,
+surtout des <em>singes</em>; ils faisaient ainsi tous, à proprement
+parler, de l'anatomie <em>comparée</em>.</p>
+
+<p>Le triomphe du <em>Christianisme</em> avec les doctrines mystiques
+qui s'y rattachent, fut, pour l'anatomie comme pour les autres
+sciences, le signal d'une période de décadence. Les <em>papes</em>
+romains, les plus grands charlatans de l'histoire universelle,
+cherchaient avant tout à entretenir l'humanité dans l'ignorance
+et regardaient avec raison la connaissance de l'organisme
+humain comme un dangereux moyen d'information sur
+notre véritable nature. Pendant le long espace de temps de
+treize siècles, les écrits de <span class="smcap">Galien</span> demeurèrent presque l'unique
+source pour l'anatomie humaine, comme ceux d'Aristote
+l'étaient pour l'ensemble de l'histoire naturelle.</p>
+
+<p>C'est seulement lorsqu'au <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle la <em>Réforme</em> vint renverser
+la suprématie intellectuelle du papisme,&mdash;tandis que
+le système du monde de <span class="smcap">Copernic</span> renversait la conception géocentrique
+étroitement liée avec lui,&mdash;que commença, pour
+la connaissance du corps humain, une nouvelle période de
+relèvement. Les grands anatomistes, <span class="smcap">Vésale</span> (de Bruxelles),
+<span class="smcap">Eustache</span> et <span class="smcap">Fallope</span> (de Modène), par leurs propres et savantes
+recherches, firent faire de tels progrès à la science
+exacte du corps humain, qu'ils ne laissèrent à leurs nombreux
+successeurs (en ce qui concerne les points essentiels)
+que des détails à ajouter à leur &oelig;uvre.</p>
+
+<p>Le hardi autant que sagace et infatigable <span class="smcap">André Vésale</span>
+(dont la famille, comme le nom l'indique, était originaire de
+Wesel), ouvrant aux autres la voie, les devança tous; dès l'âge
+<a class="pagenum" id="Page_29" title="29"></a>
+de 28 ans il terminait sa grande &oelig;uvre, pleine d'unité, <em>De
+humani corporis fabrica</em> (1543); il donna à l'anatomie humaine
+tout entière une direction nouvelle, originale et une
+base certaine. C'est pourquoi, plus tard, à Madrid&mdash;où
+<span class="smcap">Vésale</span> fut médecin de Charles-Quint et de Philippe II&mdash;il
+fut poursuivi par l'Inquisition comme sorcier et condamné à
+mort. Il n'échappa au supplice qu'en partant pour Jérusalem;
+au retour, il fit naufrage dans l'île de Zante et il y mourut
+misérable, malade et dénué de toute espèce de ressource.</p>
+
+<p class="p2"><b>Anatomie comparée.</b>&mdash;Les mérites que notre <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle
+s'est acquis dans la connaissance de la structure du corps
+consistent surtout dans l'extension qu'ont prise deux études
+nouvelles, essentiellement importantes, l'<em>anatomie comparée</em>
+et l'<em>histologie</em> ou anatomie microscopique. En ce qui concerne
+la première, elle a été, dès le début, en rapport étroit
+avec l'anatomie humaine, elle a même suppléé celle-ci tant
+que la dissection des cadavres a été tenue pour un crime
+punissable de mort&mdash;et c'était encore le cas au <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle!
+Mais les nombreux anatomistes des trois siècles suivants se
+contentèrent presque exclusivement d'une observation exacte
+de l'organisme humain. Cette discipline si développée, que
+nous appelons aujourd'hui anatomie comparée, n'est née
+qu'en 1803, lorsque le grand zoologiste français <span class="smcap">Georges
+Cuvier</span> (originaire de Montbéliard) publia ses remarquables
+«Leçons sur l'anatomie comparée», essayant par là, pour la
+première fois, de poser des lois précises relativement à la
+structure du corps humain et animal. Tandis que ses prédécesseurs&mdash;parmi
+lesquels <span class="smcap">Goethe</span> en 1790&mdash;s'étaient surtout
+attachés à la comparaison du squelette de l'homme avec
+celui des autres Mammifères, <span class="smcap">Cuvier</span>, d'un regard plus ample,
+embrassa l'ensemble de l'organisation animale; il y distingua
+quatre formes principales ou <em>Types</em>, indépendants l'un de
+l'autre: les Vertébrés, les Articulés, les Mollusques et les
+Radiés. Par rapport à la «question des questions,» ce progrès
+faisait époque en ce sens qu'il ressortait clairement de
+<a class="pagenum" id="Page_30" title="30"></a>
+là que l'homme appartenait au type des <em>Vertébrés</em>&mdash;et, de
+même, qu'il différait essentiellement de tous les autres types.
+Il est vrai que le pénétrant <span class="smcap">Linné</span>, dans son premier <em>Systema
+Naturae</em> (1735) avait déjà fait faire à la science un progrès
+important en assignant d'une manière définitive à l'homme
+sa place dans la classe des mammifères; il réunissait même
+dans l'ordre des <em>Primates</em> les 3 groupes des Prosimiens, Singes
+et Homme. Mais il manquait encore à cette conquête
+hardie de la systématique, ce fondement empirique, plus
+profond, que <span class="smcap">Cuvier</span> devait lui fournir par l'anatomie comparée.
+Celle-ci a achevé de se développer avec les grands
+anatomistes de notre siècle: <span class="smcap">F. Meckel</span> (de Halle), <span class="smcap">J. Muller</span>
+(de Berlin), <span class="smcap">R. Owen et Th. Huxley</span> (en Angleterre), <span class="smcap">C. Gegenbaur</span>
+(d'Iéna, plus tard à Heidelberg). Ce dernier, dans
+ses <em>Principes d'anatomie comparée</em> (1870) ayant pour la
+première fois appliqué à cette science la théorie de la descendance,
+posée peu avant par <span class="smcap">Darwin</span> l'a élevée au premier
+rang des disciplines biologiques.</p>
+
+<p>Les nombreux travaux d'anatomie comparée de <span class="smcap">Gegenbaur</span>,
+de même que son <em>Manuel d'anatomie humaine</em> partout
+répandu, se distinguent par une profonde connaissance
+empirique étendue à un nombre inouï de faits, ainsi
+que par l'interprétation philosophique, dans le sens de la
+doctrine de l'évolution, que l'auteur a su en tirer. Son «<em>Anatomie
+comparée des Vertébrés</em>» parue récemment (1898) pose
+le fondement inébranlable sur lequel se peut appuyer notre
+certitude de l'identité absolue de nature entre l'homme et
+les Vertébrés.</p>
+
+<p class="p2"><b>Histologie et Cytologie.</b>&mdash;Suivant une tout autre direction
+que celle prise par l'anatomie comparée, notre siècle a
+vu se développer également l'<em>anatomie microscopique</em>. Déjà en
+1802, un médecin français, <span class="smcap">Bichat</span>, avait essayé au moyen
+du microscope, de dissocier, dans les organes du corps
+humain, les éléments les plus ténus et de déterminer les
+rapports de ces divers <em>tissus</em> (hista ou tela). Mais ce premier
+<a class="pagenum" id="Page_31" title="31"></a>
+essai n'aboutit pas à grand'chose, car l'élément commun aux
+nombreuses espèces de tissus différents demeurait inconnu.
+Il ne fut découvert qu'en 1838 pour les plantes dans la <em>cellule</em>,
+par <span class="smcap">Schleiden</span> et aussitôt après également pour les animaux
+par <span class="smcap">Schwann</span>, l'élève et le préparateur de <span class="smcap">Jean Muller</span>. Deux
+autres célèbres élèves de ce grand maître, encore vivants à
+cette heure: <span class="smcap">A. Koelliker</span> et <span class="smcap">R. Virchow</span>, poursuivirent alors
+dans le détail, entre 1860 et 1870 à Würzbourg, la <em>théorie cellulaire</em>
+et, fondée sur elle, l'histologie de l'organisme humain
+à l'état normal et dans les états pathologiques. Ils démontrèrent
+que, chez l'homme comme chez tous les autres animaux,
+tous les tissus se composent d'éléments microscopiques
+identiques, les <em>cellules</em> et que ces «organismes élémentaires»
+sont les vrais citoyens autonomes qui, assemblés
+par milliards, constituent notre corps, la «république cellulaire.»
+Toutes ces cellules proviennent de la division répétée
+d'une cellule simple, unique, la <em>cellule souche</em> ou «ovule
+fécondé» (Cytula). La structure et la composition générale
+des tissus est la même chez l'homme que chez les autres
+<em>Vertébrés</em>. Parmi ceux-ci, les Mammifères, classe la dernière
+parue et parvenue au plus haut degré de perfectionnement,
+se distinguent par certaines particularités acquises tardivement.
+C'est ainsi, par exemple, que la formation microscopique
+des poils, des glandes cutanées, des glandes lactées, des
+globules sanguins, leur est tout à fait particulière et différente
+de ce qu'elle est chez les autres Vertébrés; l'<em>homme</em>, sous
+le rapport de toutes ces particularités histologiques, est un
+<em>pur Mammifère</em>.</p>
+
+<p>Les recherches microscopiques d'<span class="smcap">A. Koelliker</span> et de <span class="smcap">F. Leydig</span>
+(à Wurzbourg) ont non seulement élargi en tous sens
+notre connaissance de la structure du corps humain et
+animal, mais en outre elles ont pris une importance particulière
+en s'alliant à <em>l'histoire du développement de la cellule</em>
+et des tissus; elles ont, entre autres, confirmé l'importante
+théorie de <span class="smcap">Theodore Siebold</span> (1845) selon laquelle les animaux
+<a class="pagenum" id="Page_32" title="32"></a>
+inférieurs, les Infusoires et les Rhizopodes étaient considérés
+comme des <em>organismes monocellulaires</em>.</p>
+
+<p class="p2"><b>Caractères des Vertébrés chez l'homme.</b>&mdash;Notre corps
+tout entier présente, aussi bien dans l'ensemble que dans
+les particularités de sa constitution, le type caractéristique
+des <em>Vertébrés</em>. Ce groupe, le plus important et le plus perfectionné
+du règne animal, n'a été reconnu dans son unité
+naturelle qu'en 1801 parle grand <span class="smcap">Lamarck</span>; celui-ci réunit sous
+ce terme les quatre classes supérieures de <span class="smcap">Linné</span>: Mammifères,
+Oiseaux, Amphibies et Poissons. Il leur opposa comme <em>Invertébrés</em>
+les deux classes inférieures: Insectes et Vers. <span class="smcap">Cuvier</span>
+(1812) confirma l'unité du type «Vertébré» et lui donna une
+base plus solide encore par son anatomie comparée. De fait,
+tous les caractères essentiels se retrouvent, identiques, chez
+tous les vertébrés depuis les poissons jusqu'à l'homme; ils
+possèdent tous un squelette interne solide, cartilagineux et
+osseux, composé partout d'une colonne vertébrale et d'un
+crâne; la complexité de celui-ci est, sans doute, très différente
+suivant les individus, mais elle se ramène toujours
+à la même forme primitive. De plus, chez tous les Vertébrés
+se trouve, du côté dorsal de ce squelette axial, l'«organe
+de l'âme», le système nerveux central, représenté par une
+moelle épinière et un cerveau; et nous pouvons dire de cet
+important <em>cerveau</em>&mdash;instrument de la conscience et de toutes
+les fonctions psychiques supérieures!&mdash;ce que nous avons
+dit de la capsule osseuse qui l'entoure, du <em>crâne</em>: suivant les
+individus, son développement et sa taille présentent les
+degrés les plus divers, mais, en somme, sa composition caractéristique
+reste la même.</p>
+
+<p>Il en va de même si nous comparons les autres organes de
+notre corps avec ceux des autres Vertébrés: partout, par
+suite de l'<em>hérédité</em>, la disposition primitive et la position relative
+des organes restent les mêmes, bien que la taille et le développement
+de chaque partie diffèrent au plus haut degré
+<a class="pagenum" id="Page_33" title="33"></a>
+en raison de l'<em>adaptation</em> à des conditions de vie très variables.
+C'est ainsi que nous voyons partout le sang circuler
+par deux vaisseaux principaux, dont l'un (l'aorte) passe au-dessus
+de l'intestin, l'autre (la veine principale) au-dessous,
+et que celui-ci, en se dilatant à un endroit précis, constitue
+le <em>c&oelig;ur</em>; ce «c&oelig;ur ventral» est aussi caractéristique
+des Vertébrés qu'inversement le «c&oelig;ur dorsal» est typique
+chez les Articulés et les Mollusques. Un autre trait non moins
+spécial à tous les Vertébrés, c'est la précoce subdivision du
+tube digestif en un <em>pharynx</em> (ou «intestin branchial») servant
+à la respiration, et un <em>intestin</em> auquel se rattache le foie,
+(d'où le nom d'«intestin hépatique»); enfin la segmentation
+du système musculaire, la constitution spéciale des organes
+urinaires et génitaux, etc. Sous tous ces rapports anatomiques,
+l'<em>homme est un véritable Vertébré</em>.</p>
+
+<p class="p2"><b>Caractères des Tétrapodes chez l'homme.</b>&mdash;Sous le
+nom de <em>Quadrupèdes</em> (Tétrapodes), <span class="smcap">Aristote</span> désignait déjà
+tous les animaux supérieurs, à sang chaud, caractérisés par
+la possession de deux paires de pattes. Ce terme prit, plus
+tard, plus d'extension et fit place au mot latin «Quadrupèdes»
+après que <span class="smcap">Cuvier</span> eût montré que les oiseaux et les
+hommes, qui ont deux «jambes», étaient de véritables Tétrapodes.
+Il démontra que le squelette interne osseux des
+quatre jambes chez tous les Vertébrés terrestres supérieurs,
+depuis les Amphibies jusqu'à l'homme, était constitué originairement
+de la même façon, par un nombre fixe de segments.
+De même, les «bras» de l'homme, les «ailes» de la
+chauve-souris et des oiseaux nous présentent le même squelette
+typique que les «membres antérieurs» des animaux
+coureurs, des Tétrapodes.</p>
+
+<p>L'<em>unité anatomique</em> du squelette si compliqué, dans les
+quatre membres des Tétrapodes, est un fait <em>très important</em>.
+Pour s'en convaincre, il suffit de comparer attentivement le
+squelette d'une salamandre ou d'une grenouille avec celui
+d'un singe ou d'un homme. On s'apercevra aussitôt que la
+<a class="pagenum" id="Page_34" title="34"></a>
+ceinture scapulaire, en avant et la ceinture iliaque, en arrière,
+sont composées par les mêmes pièces principales qu'on
+retrouve chez les autres «Tétrapodes». Partout, nous voyons
+que le premier segment de la jambe proprement dite ne renferme
+qu'un gros os long (en avant, l'os du bras, <em>humerus</em>;
+en arrière, l'os de la cuisse, <em>fémur</em>); par contre, le
+deuxième segment est originairement soutenu par deux os
+(en avant, <i>ulna</i> et <i>radius</i>; en arrière, <i>fibula</i> et <i>tibia</i>). Considérons
+maintenant la structure complexe du pied proprement
+dit: nous serons surpris de voir que les nombreux petits
+os qui le constituent sont partout disposés dans le même
+ordre et partout en même nombre; dans toutes les classes de
+Tétrapodes, il y a homologie, en avant, entre les trois groupes
+d'os du pied antérieur (ou de la «main»): I. <i>Carpus</i>; II.
+<i>Metacarpus</i> et III. <i>Digiti anteriores</i>; de même, en arrière,
+entre les trois groupes d'os du pied postérieur: I. <i>Tarsus</i>; II.
+<i>Metatarsus</i> et III. <i>Digiti posteriores</i>. C'était une tâche très
+difficile que de ramener à la même forme primitive tous ces
+nombreux petits os, dont chacun peut présenter des aspects
+si divers, subir des transformations si variées, qui peuvent
+s'être en partie soudés ou avoir en partie disparu&mdash;et il
+n'était pas moins difficile d'établir partout l'équivalence (ou
+homologie) des diverses parties. Cette tâche n'a été pleinement
+résolue que par le plus grand des anatomistes contemporains,
+par <span class="smcap">C. Gegenbaur</span>. Dans ses <i>Etudes d'anatomie comparée
+chez les Vertébrés</i> (1864), il a montré comment cette «jambe
+à cinq doigts», caractéristique des Tétrapodes terrestres, dérivait
+originairement (fait qui ne remonte pas au delà de la période
+carbonifère) de la «nageoire» aux nombreux rayons
+(nageoire pectorale ou ventrale) des anciens poissons marins.
+Le même auteur, dans ses célèbres <i>Etudes sur le squelette
+céphalique des vertébrés</i>, 1872, avait montré que le crâne des
+Tétrapodes actuels dérivait de la plus ancienne forme de crâne
+des poissons, celle des requins (Sélaciens).</p>
+
+<p>Il est encore bien digne de remarque que le nombre primitif
+de <em>cinq doigts</em> à chacune des quatre pattes, la <em>pentadactylie</em>
+<a class="pagenum" id="Page_35" title="35"></a>
+qui apparaît pour la première fois chez les Amphibies
+de l'époque carbonifère, se soit transmise, par suite d'une
+rigoureuse <em>hérédité</em>, jusqu'à l'homme actuel. En conséquence
+et tout naturellement, la disposition typique des articulations
+et des ligaments, des muscles et des nerfs, est restée dans ses
+grands traits, la même chez l'homme que chez les autres «Tétrapodes»;
+sous ces rapports importants, encore, l'<em>homme est
+un véritable Tétrapode</em>.</p>
+
+<p class="p2"><b>Caractères des Mammifères chez l'homme.</b>&mdash;Les
+Mammifères constituent la classe la plus récente et celle ayant
+atteint le plus haut degré de perfectionnement parmi les
+Vertébrés. Ils dérivent, sans doute, comme les Oiseaux et les
+Reptiles, de la classe plus ancienne des <em>Amphibies</em>; mais ils
+se distinguent de tous les autres Tétrapodes par un certain
+nombre de caractères anatomiques très frappants. Les plus
+saillants sont, extérieurement, le <em>revêtement de poils</em> qui
+couvre la peau ainsi que la présence de deux sortes de glandes
+cutanées: des glandes sudoripares et des glandes sébacées.
+Par une transformation locale de ces glandes dans l'épiderme
+abdominal, s'est constitué (pendant la période triasique?)
+l'organe qui est spécialement caractéristique de la classe et
+lui a valu son nom, la <em>mammelle</em>. Ce facteur important de
+l'élevage des jeunes, comprend les <em>glandes mammaires</em> et les
+«poches mammaires» (replis de la peau dans la région abdominale)
+dont le développement ultérieur donnera les <em>mamelons</em>,
+par où le jeune mammifère têtera le lait de sa mère.</p>
+
+<p>Dans l'organisation interne, un trait surtout caractéristique
+c'est la présence d'un <em>diaphragme</em> complet, cloison
+musculeuse qui, chez tous les Mammifères&mdash;et chez eux
+<em>seuls</em>!&mdash;sépare complètement la cavité thoracique de la cavité
+abdominale; chez tous les autres Vertébrés, cette séparation
+fait défaut. Le <em>crâne</em> des Mammifères se distingue aussi
+par un certain nombre de transformations curieuses, principalement
+en ce qui concerne la constitution de l'appareil
+maxillaire (mâchoires supérieure et inférieure, osselets de
+<a class="pagenum" id="Page_36" title="36"></a>
+l'oreille). Mais on trouve, en outre, des particularités spéciales,
+d'ensemble et de détail, dans le cerveau, l'organe olfactif,
+le c&oelig;ur, les poumons, les organes génitaux externes et
+internes, les reins et autres parties du corps des mammifères.
+Tout cela réuni témoigne indubitablement d'une séparation
+entre ces animaux et les groupes ancestraux plus anciens des
+Reptiles et des Amphibies, séparation qui se serait effectuée
+de bonne heure, <em>au plus tard pendant la période triasique</em>&mdash;il
+y a au moins douze millions d'années de cela!&mdash;Sous
+tous ces rapports importants, l'<em>homme est un véritable Mammifère</em>.</p>
+
+<p class="p2"><b>Caractères des Placentaliens chez l'homme.</b>&mdash;Les
+nombreux ordres (de 12 à 33), que la zoologie systématique
+moderne distingue dans la classe des Mammifères, ont été
+répartis dès 1816, par <span class="smcap">Blainville</span>, en trois grands groupes
+naturels qu'on regarde comme ayant la valeur de sous-classes:
+I. <em>Monotrèmes</em>; II. <em>Marsupiaux</em>; III. <em>Placentaliens</em>. Ces trois
+sous-classes, non seulement se distinguent l'une de l'autre
+par des caractères importants de structure et de développement,
+mais correspondent en outre à trois <em>Stades historiques</em>
+différents de l'évolution de la classe, ainsi que nous le verrons.
+Au groupe le plus ancien, celui des <em>Monotrèmes</em> de la
+période triasique, a fait suite celui des <em>Marsupiaux</em> de la période
+jurassique, suivi lui-même, dans la période calcaire
+seulement, par l'apparition des <em>Placentaliens</em>. A cette sous-classe
+la plus récente, appartient l'homme lui-même, car il
+présente dans son organisation toutes les particularités qui
+distinguent les Placentaliens en général, des Marsupiaux et
+des Monotrèmes, plus anciens encore.</p>
+
+<p>Au nombre de ces particularités il faut citer en première
+ligne l'organe caractéristique qui a valu aux Placentaliens
+leur nom, le «gâteau maternel» ou <em>Placenta</em>. Celui-ci sert
+pendant longtemps à nourrir le jeune embryon encore enfermé
+dans le corps de la mère; il est constitué par des <em>villosités</em>
+qui conduiront le sang et qui, produites par le chorion
+<a class="pagenum" id="Page_37" title="37"></a>
+de l'enveloppe embryonnaire, pénètrent dans des replis correspondants,
+dépendant de la muqueuse de l'utérus maternel;
+à cet endroit, la peau qui sépare les deux formations
+s'amincit à tel point que les matériaux nutritifs peuvent
+passer immédiatement à travers elle, du sang maternel dans
+le sang f&oelig;tal. Cet excellent mode de nutrition, qui n'est
+apparu que tardivement, permet au jeune de séjourner plus
+longtemps dans la matrice protectrice et d'y atteindre un
+degré plus complet de développement; il fait encore défaut
+chez les <em>Implacentaliens</em>, c'est-à-dire chez les deux sous-classes
+plus primitives des Marsupiaux et des Monotrèmes.
+Mais les Placentaliens dépassent encore leurs ancêtres implacentaliens
+par d'autres caractères anatomiques, en particulier
+par le développement plus grand du cerveau et la disparition
+de l'os marsupial. Sous tous ces rapports importants, l'<em>homme
+est un véritable Placentalien</em>.</p>
+
+<p class="p2"><b>Caractères des Primates chez l'homme.</b>&mdash;La sous-classe
+des placentaliens présente une telle richesse de formes
+qu'elle se divise à son tour en un grand nombre <em>d'ordres</em>; on
+en admet généralement de 10 à 16; mais lorsqu'on considère,
+ainsi qu'il convient, les importantes formes disparues, découvertes
+en ces derniers temps, ce nombre s'élève au moins
+à 20 ou 26. Pour mieux passer en revue ces nombreux ordres
+et pour pénétrer plus avant dans leurs connexions, il importe
+de les réunir en grands groupes naturels dont j'ai fait des
+<em>légions</em>. Dans l'essai le plus récent<a name="FNanchor_10" id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a> que j'ai proposé pour
+le classement phylogénétique du système placentalien, si compliqué,
+j'ai réparti les 26 ordres en 6 légions et montré que
+celles-ci se ramenaient à 4 groupes-souches. Ces derniers, à
+leur tour, se ramènent à un groupe ancestral commun à tous
+les Placentaliens, au <em>Prochoriatidés</em> de la période calcaire.</p>
+
+<p>Ceux-ci se rattachent immédiatement aux ancêtres marsupiaux
+de la période jurassique. Comme représentants les
+<a class="pagenum" id="Page_38" title="38"></a>
+plus importants de ces quatre groupes principaux, nous nous
+contenterons de citer, parmi les formes actuelles, les Rongeurs,
+les Ongulés, les Carnassiers et les Primates.</p>
+
+<p>La légion des <em>Primates</em> comprend les trois ordres des prosimiens,
+simiens et des hommes. Tous les individus compris
+dans ces trois ordres ont en commun beaucoup de particularités
+importantes par où ils se distinguent des 23 autres ordres
+de Placentaliens. Ils sont caractérisés, surtout, par de longues
+jambes, primitivement adaptées au mode de vie qui consistait
+à grimper. Les mains et les pieds ont cinq doigts et ces longs
+doigts sont admirablement façonnés pour saisir et embrasser
+les branches d'arbres; ils portent, soit quelques-uns, soit
+tous, des ongles (jamais de griffes).</p>
+
+<p>La dentition est complète, comprend les quatre groupes
+de dents (incisives, canines, prémolaires et molaires). Par
+des particularités importantes, spécialement par la constitution
+du crâne et du cerveau, les Primates se distinguent des
+autres Placentaliens&mdash;et cela d'une façon d'autant plus frappante
+qu'ils atteignent un plus haut degré de développement
+et sont apparus tard sur la terre.</p>
+
+<p>Sous tous ces rapports anatomiques importants, notre organisme
+humain est identique à celui des autres <em>Primates</em>:
+<em>L'homme est un véritable Primate</em>.</p>
+
+<p class="p2"><b>Caractères simiesques chez l'homme.</b>&mdash;Une comparaison
+approfondie et impartiale de la structure du corps chez
+les différents primates, permet de distinguer de suite deux
+ordres dans cette légion de Mammifères parvenus à un haut
+degré de perfectionnement: les <em>Prosimiens</em> (ou Hémipitheci)
+et les <em>singes</em> (Simiens ou Pitheci). Les premiers apparaissent,
+sous tous les rapports, comme inférieurs et plus anciens, les
+seconds comme constituant l'ordre supérieur et le dernier
+paru. L'utérus des Prosimiens est encore double ou bicorne,
+comme chez tous les autres Mammifères; chez les singes, au
+contraire, la corne droite et la gauche sont complètement fusionnées,
+elles forment un <em>utérus piriforme</em> comme celui que
+<a class="pagenum" id="Page_39" title="39"></a>
+l'homme seul, en dehors du singe, nous présente. De même
+que chez celui-ci, le crâne des singes possède une cloison osseuse
+qui sépare complètement la capsule optique de la fosse
+temporale; chez les Prosimiens, cette cloison n'est pas du
+tout ou très imparfaitement développée. Enfin, chez les Prosimiens
+les hémisphères sont encore lisses ou n'ont que peu
+de circonvolutions et ils sont relativement peu développés;
+chez les singes ils le sont beaucoup plus, surtout l'écorce
+grise, l'organe des fonctions psychiques supérieures; sa surface
+présente les circonvolutions et les scissures caractéristiques,
+lesquelles sont d'autant plus nettes qu'on se rapproche
+davantage de l'homme. Sous ces rapports importants et sous
+d'autres encore, entr'autres dans la formation du visage et des
+mains, l'<em>homme présente tous les caractères anatomiques du
+véritable singe</em>.</p>
+
+<p class="p2"><b>Caractères des Catarrhiniens chez l'homme.</b>&mdash;L'ordre
+des singes, si riche en formes variées, a été, dès 1812, subdivisé
+par <span class="smcap">Geoffroy</span> en deux sous ordres naturels, division
+aujourd'hui encore généralement admise dans la zoologie
+systématique: les Singes de l'Occident (<em>Platyrrhiniens</em>) et
+ceux de l'Orient (<em>Catarrhiniens</em>); les premiers habitent exclusivement
+le nouveau Continent, les seconds l'ancien. Les
+singes d'Amérique sont appelés Platyrrhiniens (à nez plat)
+parce que leur nez est aplati, les narines dirigées latéralement
+et séparées par une large cloison. Par contre, les singes
+de l'Ancien Continent ont tous le «nez mince» (Catarrhiniens);
+leurs narines sont, comme chez l'homme, dirigées
+vers le bas, la cloison qui les sépare étant mince. Une autre
+différence entre les deux groupes consiste en ce que le tympan
+chez les Platyrrhiniens est situé superficiellement, tandis
+que chez les Catarrhiniens il est situé plus profondément
+dans l'os du rocher. Dans cette région s'est développé un
+conduit auditif osseux, long et étroit, tandis qu'il est encore
+court et large chez les singes d'Amérique, quand il ne fait
+pas complètement défaut. Enfin, ce qui constitue un contraste
+<a class="pagenum" id="Page_40" title="40"></a>
+très frappant et très important entre les deux groupes,
+c'est que tous les Catarrhiniens ont la dentition de l'homme,
+à savoir 20 dents de lait et 32 dents définitives (pour chaque
+moitié de mâchoire 2 incisives, 1 canine, 2 prémolaires et
+3 molaires)<a name="FNanchor_11" id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>. Les Platyrrhiniens, au contraire, ont une
+prémolaire de plus à chaque moitié de mâchoire, soit en tout
+36 dents.</p>
+
+<p>Ces différences anatomiques entre les deux groupes de
+singes étant absolument générales et tranchées, et correspondant
+à la répartition géographique dans deux hémisphères
+séparés, nous sommes autorisés à poser entre elles
+une division systématique très nette et à en tirer cette
+conséquence phylogénétique que depuis fort longtemps (plus
+d'un million d'années) les deux sous-ordres se sont développés
+indépendamment l'un de l'autre, l'un dans l'hémisphère
+oriental, l'autre dans l'hémisphère occidental. Cela est essentiellement
+important pour la genèse de notre race, car
+l'<em>homme</em> possède tous les caractères des <em>véritables catarrhiniens</em>;
+il descend de formes très anciennes et disparues de Catarrhiniens,
+lesquelles ont évolué dans l'ancien continent.</p>
+
+<p class="p2"><b>Groupe des Anthropomorphes.</b>&mdash;Les nombreuses
+formes de Catarrhiniens, encore aujourd'hui existantes en
+Asie et en Afrique, ont été depuis longtemps groupées en
+deux sections naturelles: les singes à queue (<em>Cynopitheca</em>)
+et les singes sans queue (<em>Anthropomorpha</em>). Ces derniers se
+rapprochent beaucoup plus de l'homme que les premiers,
+non seulement par le manque de queue et la forme générale
+du corps (surtout de la tête), mais encore par certains caractères
+particuliers qui, insignifiants en eux-mêmes, sont importants
+par leur constance. Le sacrum, chez les singes anthropoïdes
+comme chez l'homme, est composé de cinq vertèbres
+<a class="pagenum" id="Page_41" title="41"></a>
+soudées, tandis que chez les Cynopithèques il n'en
+comprend que trois, rarement quatre. Quant à la dentition,
+les prémolaires des Cynopithèques sont plus longues que
+larges, celles des Anthropomorphes, au contraire, plus larges
+que longues; en outre la première molaire présente chez
+ceux-là quatre, chez ceux-ci cinq crochets. Enfin à la mâchoire
+inférieure, de chaque côté, chez les singes anthropoïdes
+comme chez l'homme, l'incisive externe est plus large que
+l'interne, tandis que c'est l'inverse qui a lieu chez les Cynopithèques.
+Ajoutons ce fait, qui a une importance toute spéciale
+et n'a été établi qu'en 1890 par <span class="smcap">Selenka</span>, à savoir que les
+singes anthropoïdes nous présentent les mêmes particularités
+de conformation que l'homme en ce qui concerne le <em>placenta</em>
+discoïde, la <em>Decidin reflexe</em> et le <em>cordon ombilical</em> (cf.
+chap. IV)<a name="FNanchor_12" id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>. D'ailleurs, un examen superficiel de la forme
+du corps chez les Anthropomorphes encore existants suffit
+déjà à faire voir que les représentants asiatiques de ce groupe
+(orang-outan et gibbon) aussi bien que les africains (gorille
+et chimpanzé) sont plus voisins de l'homme, par l'ensemble
+de leur structure, que tous les Cynopithèques en général.
+Parmi ceux-ci, les <em>Papiomorphes</em> à tête de chien, en particulier
+les papious et les chats de mer, n'atteignent qu'à un degré
+très inférieur de développement. Les différences anatomiques
+entre ces grossiers papious et les singes anthropoïdes
+parvenus à un si haut degré de perfectionnement, sont plus
+grandes sous tous les rapports&mdash;et quelqu'organe que l'on
+compare!&mdash;que celles qui existent entre les singes supérieurs
+et l'homme. Ce fait instructif a été démontré tout au
+long en 1883 par l'anatomiste <span class="smcap">Robert Hartmann</span>, dans son
+travail sur <em>Les singes anthropoïdes et leur organisation
+comparée à celle de l'homme</em>. Ce savant a proposé, par
+suite, de subdiviser autrement l'ordre des singes, à savoir en
+deux groupes principaux: celui des <em>Primaires</em> (Singes et Anthropoïdes)
+et celui des Simiens proprement dits ou <em>Pithèques</em>
+<a class="pagenum" id="Page_42" title="42"></a>
+(les autres Catarrhiniens et tous les Platyrrhiniens). En tous
+cas, des considérations précédentes nous pouvons conclure
+à la <em>plus intime parenté entre l'homme et les singes anthropomorphes</em>.</p>
+
+<p>L'anatomie comparée amène ainsi le chercheur impartial,
+qui fait &oelig;uvre de critique, en face de ce fait important: à
+savoir que le corps de l'homme et celui des singes anthropoïdes
+non seulement se ressemblent au plus haut degré
+mais que, sur tous les points essentiels, la conformation est
+la même. Ce sont les mêmes 200 os, disposés dans le même
+ordre et associés de la même façon, qui composent notre squelette
+interne; les mêmes 300 muscles président à nos mouvements;
+les mêmes poils couvrent notre peau; les mêmes
+groupes de cellules ganglionnaires constituent le chef-d'&oelig;uvre
+artistique qu'est notre cerveau, le même c&oelig;ur à
+quatre cavités sert de pompe centrale à la circulation de notre
+sang; les mêmes 32 dents, disposées suivant le même ordre,
+composent notre dentition; les mêmes glandes salivaires,
+hépatiques et intestinales servent à notre digestion; les
+mêmes organes de reproduction rendent possible la conservation
+de notre espèce.</p>
+
+<p>Il est vrai, à un examen plus minutieux, nous découvrons
+quelques petites différences de <em>grandeur</em> et de <em>forme</em> dans la
+plupart des organes entre l'homme et les Anthropoïdes, mais
+les mêmes différences, ou d'autres analogues ressortent également
+d'une comparaison attentive entre les races humaines
+les plus élevées ou les plus inférieures; on les constate
+même en comparant très exactement entr'eux tous les individus
+de notre propre race. Nous n'y trouvons pas deux personnes
+qui aient tout à fait la même forme et la même grandeur
+de nez, d'oreilles ou d'yeux. Il suffit, dans une assemblée
+nombreuse, de porter son attention sur ces différentes parties
+du <em>visage</em>, pour se convaincre de l'étonnante variété des
+formes, de la très grande variabilité de l'espèce. Tout le
+monde sait que même des frères et s&oelig;urs sont souvent conformés
+si différemment qu'on a peine à les croire issus d'un
+<a class="pagenum" id="Page_43" title="43"></a>
+même couple. Toutes ces différences individuelles ne restreignent
+cependant pas la portée de la loi d'<em>identité fondamentale
+de conformation corporelle</em>, car elles proviennent de
+petites divergences dans le <em>développement</em> individuel des
+parties.</p>
+
+<h2>CHAPITRE III<br />
+Notre vie.</h2>
+<p><a class="pagenum" id="Page_44" title=""></a>
+<a class="pagenum" id="Page_45" title="45"></a></p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">Études monistes de physiologie humaine et comparée.&mdash;Identité,
+dans toutes les fonctions de la vie, entre l'homme et
+les Mammifères.</span></p>
+
+<p class="left45">Jamais la physiologie ne nous conduit, en étudiant
+les phénomènes vitaux des corps naturels, à un
+autre principe d'explication que ceux qu'admettent
+la physique et la chimie par rapport à la
+nature inanimée. L'hypothèse d'une <em>force vitale</em>
+spéciale sous toutes ses formes est non seulement
+tout à fait superflue, mais en outre inadmissible.
+Le foyer de tous les processus vitaux
+et de l'élément constitutif de toute substance
+vivante est la <em>cellule</em>. Par suite, si la physiologie
+veut expliquer les phénomènes vitaux élémentaires
+et généraux, elle ne le pourra qu'en
+tant que <em>Physiologie cellulaire</em>.<br />
+<span class="smcap i9">Max Verworn (1894).</span></p>
+
+<hr />
+<p><a class="pagenum" id="Page_46" title="46"></a></p>
+
+<p class="center"><b>SOMMAIRE DU CHAPITRE III</b></p>
+
+<p class="hanging indent">Evolution de la physiologie à travers l'antiquité et le moyen âge: Galien.&mdash;Expérimentation
+et vivisection.&mdash;Découverte de la circulation du sang
+par Harvey.&mdash;Force vitale (vitalisme). Haller.&mdash;Conceptions téléologiste
+et vitaliste de la vie. Examen des processus physiologiques du point
+de vue mécaniste et moniste.&mdash;Physiologie comparée au <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle: Jean
+Müller.&mdash;Physiologie cellulaire: Max Verworn.&mdash;Pathologie cellulaire:
+Virchow.&mdash;Physiologie de Mammifères.&mdash;Identité dans toutes les fonctions
+de la vie, entre l'homme et le singe.</p>
+
+<p class="center"><b>LITTÉRATURE</b></p>
+
+<p><span class="smcap">Müller.</span>&mdash;<i>Handbuch der Physiologie des Menschen.</i> 3 Bd. IV Aufl. 1844.
+Traduit en français.</p>
+
+<p><span class="smcap">R. Virchow.</span>&mdash;<i>Die Cellular-Pathologie in ihrer Begründung auf physiologische
+und pathologische Gewebelehre.</i> IV Aufl. 1871.</p>
+
+<p><span class="smcap">J. Moleschott.</span>&mdash;<i>Kreislauf des Lebens. Physiologische Antworten auf Liebig's
+chemische Briefe.</i> V Aufl. 1886.</p>
+
+<p><span class="smcap">Carl Vogt.</span>&mdash;<i>Physiologische Briefe für Gebildete aller Staende.</i> IV Aufl.
+1874.</p>
+
+<p><span class="smcap">Ludwig Büchner.</span>&mdash;<i>Physiologische Bilder.</i> III Aufl. 1886.</p>
+
+<p><span class="smcap">C. Radenhausen.</span>&mdash;<i>Isis: Der Mensch und die Welt.</i> 4 Bd. 1874.</p>
+
+<p><span class="smcap">A. Dodel.</span>&mdash;<i>Aus Leben und Wissenschaft</i> (I. <i>Leben und Tod.</i> II. <i>Natur-Verachtung
+und Betrachtung.</i> III. <i>Moses oder Darwin</i>) Stuttgart. 1896.</p>
+
+<p><span class="smcap">Max Verworn.</span>&mdash;<i>Allgemeine Physiologie. Ein grundriss der Lehre vom Leben.</i>
+(Iena. 1894, 2 Bd. Aufl. 1897).</p>
+
+<p><a class="pagenum" id="Page_47" title="47"></a></p>
+<p class="p2">Nos connaissances relativement à la vie humaine ne se sont
+élevées au rang de <em>science</em> réelle et indépendante qu'au
+cours du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle; elle y est devenue une des branches du
+savoir humain les plus élevées, les plus importantes et les
+plus intéressantes. De bonne heure, il est vrai, on avait senti
+que la «Science des fonctions de la vie», la <em>physiologie</em>,
+constituait pour la médecine un avantageux préambule, bien
+plus même, la condition nécessaire de la réussite pratique
+pour ceux qui faisaient profession de guérir, en rapport
+étroit avec l'anatomie, science de la structure du corps. Mais
+la physiologie ne pouvait être étudiée à fond que bien après
+l'anatomie et bien plus lentement qu'elle, car elle se heurtait
+à des difficultés bien plus grandes.</p>
+
+<p>La notion de <em>vie</em> en tant que contraire de la mort a naturellement
+été, de très bonne heure, un sujet de réflexion. On
+observait chez l'homme vivant ainsi que chez les autres
+animaux également vivants, un certain nombre de changements
+caractéristiques, des <em>mouvements</em> surtout, qui étaient
+absents chez les corps «morts»: le changement volontaire
+de lieu, par exemple, les battements du c&oelig;ur, le souffle, la
+parole, etc. Mais la distinction entre ces «mouvements organiques»
+et les phénomènes analogues chez les corps inorganiques
+n'était pas facile et on y échouait souvent; l'eau courante,
+la flamme vacillante, le vent qui soufflait, le rocher
+qui s'écroulait, offraient à l'homme des changements tout à
+fait analogues et il était tout naturel que l'homme primitif
+attribuât aussi à ces corps morts une vie indépendante. Et
+d'ailleurs on ne pouvait pas fournir, quant aux causes efficientes,
+<a class="pagenum" id="Page_48" title="48"></a>
+une explication plus satisfaisante dans un cas que
+dans l'autre.</p>
+
+<p class="p2"><b>Physiologie humaine.</b>&mdash;Nous rencontrons les premières
+considérations scientifiques sur la nature des fonctions
+vitales de l'homme (comme déjà celles relatives à la structure
+du corps) chez les médecins et les philosophes naturalistes
+grecs des <span class="smcap">VI</span><sup>e</sup> et <span class="smcap">V</span><sup>e</sup> siècles avant J.-C. La plus riche
+encyclopédie des faits alors connus, se rapportant à notre
+sujet, se trouve dans l'histoire naturelle d'<span class="smcap">Aristote</span>; une
+grande partie de ses données lui vient probablement déjà de
+<span class="smcap">Démocrite</span> et d'<span class="smcap">Hippocrate</span>. L'école de celui-ci avait déjà tenté
+des explications; elle admettait comme cause première de la
+vie chez l'homme et les animaux un <em>esprit de vie</em> fluide
+(Pneuma); et déjà <span class="smcap">Erasistrate</span> (280 avant J.-C.,) distinguait
+un esprit de vie inférieur et un supérieur: le pneuma zoticon,
+dans le c&oelig;ur et le pneuma psychicon, dans le cerveau.</p>
+
+<p>La gloire d'avoir rassemblé toutes ces connaissances éparses
+et d'avoir tenté le premier essai en vue de constituer la physiologie
+en système,&mdash;revient au grand médecin grec, <span class="smcap">Galien</span>,
+que nous connaissons déjà comme le premier grand anatomiste
+de l'antiquité. Dans ses recherches sur les <em>organes</em> du
+corps humain, il s'interrogeait constamment au sujet des
+<em>fonctions</em> de ces organes, procédant ici encore par comparaison,
+étudiant avant tout les animaux les plus voisins de
+l'homme, les <em>singes</em>. Les résultats acquis en expérimentant
+sur eux étaient directement étendus à l'homme. Galien avait
+déjà reconnu la haute valeur de <em>l'expérimentation</em> en physiologie;
+dans ses vivisections de singes, de chiens, de porcs, il
+avait fait divers essais intéressants. Les <em>vivisections</em> ont été
+dernièrement l'objet des plus violentes attaques non seulement
+de la part des gens ignorants et bornés, mais encore de
+la part des théologiens ennemis de la science, et de personnes
+à l'âme tendre; mais ce procédé fait partie des <em>méthodes
+indispensables</em> à l'étude de la vie et il nous a déjà fourni des
+notions inappréciables sur les questions les plus importantes:
+<a class="pagenum" id="Page_49" title="49"></a>
+ce fait avait déjà été reconnu par <span class="smcap">Galien</span>, il y a de cela
+1700 ans.</p>
+
+<p>Toutes les diverses fonctions du corps étaient par lui ramenées
+à trois groupes principaux, correspondant aux trois
+formes de <em>pneuma</em>, de l'esprit de vie ou «spiritus». Le
+pneuma psychicon&mdash;l'<em>âme</em>&mdash;a son siège dans le <em>cerveau</em>
+et les nerfs, il est l'instrument de la pensée, de la sensibilité
+et de la volonté (mouvement volontaire); le pneuma zoticon&mdash;<em>le c&oelig;ur</em>&mdash;accomplit
+les «fonctions sphygmiques», le
+battement du c&oelig;ur, le pouls et la production de chaleur; le
+pneuma physicon, enfin, logé dans le <em>foie</em>, est la cause des
+fonctions appelées végétatives, de la nutrition et des échanges
+de matériaux, de la croissance et de la reproduction. L'auteur
+insistait, en outre, spécialement sur le renouvellement du
+sang dans les poumons et exprimait l'espoir qu'on parviendrait
+un jour à extraire de l'air atmosphérique l'élément qui,
+par la respiration, pénètre comme pneuma dans le sang.
+Plus de quinze siècles s'écoulèrent avant que ce pneuma respiratoire,&mdash;l'acide
+carbonique&mdash;fût découvert par <span class="smcap">Lavoisier</span>.</p>
+
+<p>Pour la physiologie de l'homme, comme pour son anatomie,
+le grandiose système de <span class="smcap">Galien</span> demeura, pendant le
+long espace de temps de treize siècles, le <em>codex aureus</em>,
+la source inattaquable de toute connaissance. L'influence du
+christianisme, hostile à toute culture, amena ici, comme dans
+toutes les autres branches des sciences naturelles, d'insurmontables
+obstacles. Du <span class="smcap">III</span><sup>e</sup> au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, on ne rencontre
+pas un seul chercheur qui ait osé étudier de nouveau par
+lui-même les fonctions de l'organisme humain et sortir des
+limites du système de Galien. Ce n'est qu'au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle que
+de modestes essais furent faits dans cette voie, par des médecins
+et des anatomistes éminents: <span class="smcap">Paracelse</span>, <span class="smcap">Servet</span>,
+<span class="smcap">Vésale</span>, etc. Mais ce n'est qu'en 1628 que le médecin anglais
+<span class="smcap">Harvey</span> publia sa grande découverte de la <em>circulation du sang</em>,
+démontrant que le c&oelig;ur est une pompe foulante qui, par la
+contraction inconsciente et régulière de ses muscles, pousse
+<a class="pagenum" id="Page_50" title="50"></a>
+sans cesse le flot sanguin dans le système clos des vaisseaux
+veines et capillaires. Non moins importantes furent
+les recherches d'Harvey sur la génération animale, à la suite
+desquelles il posa le principe célèbre: «Tout individu vivant
+se développe aux dépens d'un &oelig;uf» (<i>omne vivum ex ovo.</i>)</p>
+
+<p>L'impulsion puissante qu'Harvey avait donnée aux observations
+et aux recherches physiologiques amena, aux <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> et
+<span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècles, un grand nombre de découvertes. Elles furent
+réunies pour la première fois au milieu du siècle dernier par
+le savant <span class="smcap">A. Haller</span>; dans son grand ouvrage, <i>Elementa physiologiae</i>,
+il établit la valeur propre de cette science, indépendamment
+de ses rapports avec la médecine pratique. Mais
+par le fait qu'il admettait comme cause de l'activité nerveuse
+une «force d'impressionnabilité ou sensibilité» spéciale et
+pour cause du mouvement musculaire une «excitabilité ou
+irritabilité» spéciale, Haller préparait le terrain à la doctrine
+erronée d'une <em>force vitale</em> spéciale (<em>vis vitalis</em>).</p>
+
+<p class="p2"><em>Force vitale</em> (vitalisme).&mdash;Pendant plus d'un siècle, du milieu
+du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> au milieu du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, cette idée régna dans la médecine
+(et spécialement dans la physiologie) que, si une partie
+des phénomènes vitaux se ramenaient à des processus
+physiques et chimiques, les autres étaient produits par une
+force spéciale, indépendante de ces processus: la <em>force vitale</em>
+(<em>vis vitalis</em>). Si différentes que fussent les théories relatives à
+la nature de cette force et en particulier à son rapport avec
+l'âme, elles étaient cependant toutes d'accord pour reconnaître
+que la force vitale est indépendante des forces physico-chimiques
+de la «matière» ordinaire, et en diffère essentiellement;
+en tant que <em>force première</em> (<em>archeus</em>) indépendante,
+manquant à la nature inorganique, la force vitale
+devait, au contraire, prendre celle-ci à son service. Non seulement
+l'activité de l'âme elle-même, la sensibilité des nerfs
+et l'irritabilité des muscles, mais encore le fonctionnement
+des sens, les phénomènes de reproduction et de développement
+semblaient si merveilleux, leur cause si énigmatique,
+<a class="pagenum" id="Page_51" title="51"></a>
+qu'on trouvait impossible de les ramener à de simples processus
+naturels, physiques et chimiques. L'activité de la force
+vitale étant libre, agissant consciemment et en vue du but,
+elle aboutit, en philosophie, à une parfaite <em>téléologie</em>; celle-ci
+parut surtout incontestable après que le grand philosophe
+«critique» lui-même, <span class="smcap">Kant</span>, dans sa célèbre critique du jugement
+téléologique, eût avoué que, sans doute, la compétence
+de la raison humaine était illimitée quand il s'agissait
+de l'explication mécanique des phénomènes, mais que les
+pouvoirs de cette raison expiraient devant les phénomènes de
+la vie organique; ici, la nécessité s'imposait de recourir à un
+principe agissant avec finalité, ainsi surnaturel. Il va de soi
+que, le contraste entre les phénomènes <em>vitaux</em> et les fonctions
+organiques <em>mécaniques</em> se faisait plus frappant à mesure
+que progressait pour celles-ci l'explication physico-chimique.
+La circulation du sang et une partie des phénomènes moteurs
+pouvaient être ramenés à des processus mécaniques; la respiration
+et la digestion à des actes chimiques analogues à ceux
+qui ont lieu dans la nature inorganique; mais la même chose
+semblait impossible lorsqu'il s'agissait de l'activité merveilleuse
+des nerfs ou des muscles, comme, en général, de la
+«vie de l'âme» proprement dite; et d'ailleurs le concours de
+toutes ces différentes forces, dans la vie de l'individu, ne
+semblait pas non plus explicable par là. Ainsi se développa
+un <em>dualisme</em> physiologique complet, une opposition radicale
+entre la nature inorganique et l'organique, entre les processus
+vitaux et les mécaniques, entre la force matérielle et la force
+vitale, entre le corps et l'âme. Au début du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, ce vitalisme
+a été établi avec de nombreux arguments à l'appui,
+en France par <span class="smcap">L. Dumas</span>, par <span class="smcap">Reil</span> en Allemagne.</p>
+
+<p>Un joli exposé poétique en avait été donné, dès 1795, par
+<span class="smcap">Alex. de Humboldt</span> dans son récit du Génie de Rhodes (reproduit
+avec des remarques critiques dans les <em>Vues de la nature</em>).</p>
+
+<p class="p2"><b>Le mécanisme de la vie (physiologie moniste).</b>&mdash;Dès
+la première moitié du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, le célèbre philosophe <span class="smcap">Descartes</span>,
+<a class="pagenum" id="Page_52" title="52"></a>
+sous l'influence de <span class="smcap">Harvey</span> qui venait de découvrir la
+circulation du sang, avait exprimé l'idée que le corps de
+l'homme, comme celui des animaux, n'était qu'une <em>machine</em>
+compliquée, dont les mouvements se produisaient en vertu
+des mêmes lois mécaniques auxquelles obéissaient les machines
+artificielles construites par l'homme dans un but déterminé.
+Il est vrai, <span class="smcap">Descartes</span> revendiquait pour l'homme
+seul la complète indépendance de son âme immatérielle et il
+posait même la sensation subjective, la pensée, comme l'unique
+chose au monde dont nous ayons immédiatement une
+connaissance certaine («<i>Cogito, ergo sum!</i>») Pourtant, ce
+dualisme ne l'empêcha pas de stimuler dans diverses directions
+la science mécanique des phénomènes vitaux considérés
+en eux-mêmes. A sa suite, <span class="smcap">Borelli</span> (1660) expliqua les mouvements
+du corps, chez les animaux, par des lois toutes mécaniques,
+tandis que <span class="smcap">Sylvius</span> essayait de ramener les phénomènes
+de la digestion et de la respiration à des processus
+purement chimiques; le premier fonda, en médecine, une
+école <em>iatromécanique</em>, le second, une école <em>iatrochimique</em>.
+Mais ces élans de la raison vers une explication naturelle mécanique
+des phénomènes vitaux, ne trouvèrent pas d'application
+universelle, et, au cours du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, ils furent complètement
+réprimés à mesure que se développait le vitalisme
+téléologique. La réputation définitive de celui-ci et le retour
+au point de vue précédent ne furent accomplis qu'en ce siècle,
+lorsque, vers 1840, la physiologie <em>comparée</em> moderne
+s'éleva au rang de science féconde.</p>
+
+<p class="p2"><b>Physiologie comparée.</b>&mdash;Nos connaissances relatives
+aux fonctions du corps humain, pas plus que celles relatives
+à la structure de ce corps, ne furent acquises, à l'origine, par
+l'observation directe de l'organisme humain mais, en grande
+partie, par celle des Vertébrés supérieurs les plus proches de
+lui, surtout des <em>Mammifères</em>.</p>
+
+<p>En ce sens les débuts les plus reculés des deux sciences
+méritent déjà d'être appelés anatomie et physiologie <em>comparées</em>.
+<a class="pagenum" id="Page_53" title="53"></a>
+Mais la physiologie comparée proprement dite, qui embrasse
+tout le domaine des phénomènes vitaux depuis les animaux
+inférieurs jusqu'à l'homme, ne date que de ce siècle
+dont elle a été une difficile conquête; son grand fondateur
+fut <span class="smcap">Jean Müller</span> (né en 1801 à Berlin, fils d'un cordonnier).</p>
+
+<p>De 1833 à 1858, vingt-cinq années durant, ce biologiste
+(le plus érudit de notre temps et celui dont les aptitudes furent
+les plus diverses) déploya à l'Université de Berlin, tant
+comme professeur que dans ses recherches de savant, une
+activité qui n'est comparable qu'à celles réunies de <span class="smcap">Haller</span> et
+de <span class="smcap">Cuvier</span>. Presque tous les grands biologistes qui ont enseigné
+en Allemagne ou exercé quelque influence sur la science
+pendant ces 60 dernières années, ont été directement ou indirectement
+les élèves de J. Müller. Parti d'abord de l'anatomie
+et de la physiologie humaines, celui-ci étendit bientôt
+ses études comparatives à tous les grands groupes d'animaux
+supérieurs et inférieurs. Et comme il comparait, en même
+temps, la structure des animaux disparus avec celle des animaux
+actuels, les conditions de l'organisme sain avec celles
+du malade, comme il faisait un effort vraiment philosophique
+pour synthétiser tous les phénomènes de la vie organique,
+Müller éleva les sciences biologiques à une hauteur qu'elles
+n'avaient jamais encore atteinte.</p>
+
+<p>Le fruit le plus précieux de ces études si étendues de
+Jean Müller, ce fut son <em>Manuel de Physiologie humaine</em>;
+cet ouvrage classique donnait beaucoup plus que ne promettait
+son titre: c'est l'ébauche d'une vaste «Biologie comparée».
+Au point de vue de la valeur de ce qu'il renferme et
+de la quantité de problèmes qu'il embrasse, ce livre, aujourd'hui
+encore, est sans rival. En particulier, les méthodes
+d'observation et d'expérimentation y sont appliquées de façon
+aussi magistrale que les méthodes d'induction et de déduction.
+<span class="smcap">Müller</span>, il est vrai, fut, au début, comme tous les physiologistes
+de son époque, vitaliste. Seulement, la doctrine
+régnante de la force vitale prit chez lui une forme spéciale et
+se transforma graduellement en son exact opposé. Car, dans
+<a class="pagenum" id="Page_54" title="54"></a>
+toutes les branches de la physiologie, Müller s'efforçait
+d'expliquer les phénomènes vitaux mécaniquement; sa force
+vitale réformée ne règne pas <em>au-dessus</em> des lois physico-chimiques
+auxquelles est soumis tout le reste de la nature: elle
+est étroitement <em>liée</em> à ces lois mêmes; ce n'est rien d'autre, en
+somme, que la <em>vie</em> elle-même, c'est-à-dire la somme de tous
+les phénomènes moteurs que nous observons chez les organismes
+vivants. Ces phénomènes, Müller s'efforçait partout de
+les expliquer mécaniquement, dans la vie sensorielle, comme
+dans la vie de l'âme, qu'il s'agît de l'activité musculaire, des
+phénomènes de la circulation, de la respiration ou de la
+digestion,&mdash;ou qu'il s'agît des phénomènes de reproduction
+et de développement. Müller provoqua les plus grands progrès
+en ce que, partout, partant des phénomènes vitaux les plus
+simples, observables chez les animaux inférieurs, il en suivait
+pas à pas l'évolution graduelle jusqu'aux formes les plus
+élevées, jusqu'à l'homme. Ici, sa méthode de <em>comparaison
+critique</em>, aussi bien en physiologie qu'en anatomie, se trouvait
+confirmée.</p>
+
+<p><span class="smcap">Jean Müller</span> est, en outre, le seul des grands naturalistes
+qui ait attaché une égale importance aux diverses branches
+de la science et s'en soit constitué le représentant collectif.
+Aussitôt après sa mort, le vaste domaine de son enseignement
+se morcela en quatre provinces, presque toujours rattachées
+aujourd'hui à quatre chaires différentes (sinon davantage), à
+savoir: Anatomie humaine et comparée, Anatomie pathologique,
+Physiologie et Embryologie. On a comparé la division
+du travail qui s'est effectuée subitement (1858) au sein de cet
+immense érudition, au morcellement de l'empire autrefois
+constitué par Alexandre le Grand.</p>
+
+<p class="p2"><b>Physiologie cellulaire.</b>&mdash;Parmi les nombreux élèves de
+<span class="smcap">Jean Müller</span> qui, en partie de son vivant déjà, en partie
+après sa mort, contribuèrent puissamment aux progrès des
+diverses branches de la biologie, il faut citer comme l'un des
+plus heureux (sinon, peut-être, comme le plus important!)
+<a class="pagenum" id="Page_55" title="55"></a>
+<span class="smcap">Théodore Schwann</span>. Lorsqu'en 1838 le botaniste de génie,
+<span class="smcap">Schleiden</span>, reconnut dans la <em>cellule</em> l'organe élémentaire
+commun à toutes les plantes et démontra que tous les tissus
+du corps des végétaux étaient composés de cellules, <span class="smcap">J. Müller</span>
+entrevit de suite l'immense portée de cette importante découverte;
+il essaya lui-même de retrouver la même composition
+dans différents tissus du corps animal, par exemple dans la
+<em>corde dorsale</em> des Vertébrés, provoquant ainsi son élève
+<span class="smcap">Schwann</span> à étendre cette vérification à tous les tissus animaux.
+Celui-ci résolut heureusement cette tâche difficile dans
+ses <em>Recherches microscopiques sur l'identité de structure
+et de développement chez les animaux et les plantes</em> (1839).
+Ainsi était posée la pierre angulaire de la <em>théorie cellulaire</em>
+dont l'importance fondamentale, tant pour la physiologie que
+pour l'anatomie, s'est accrue d'année en année, trouvant
+toujours une confirmation plus générale.</p>
+
+<p>Que l'activité fonctionnelle de tous les organismes se
+ramenât à celle de leurs éléments histologiques, aux cellules
+microscopiques, c'est ce que montrèrent surtout deux autres
+élèves de J. Müller, le pénétrant physiologiste <span class="smcap">E. Brücke</span>, de
+Vienne, et le célèbre histologiste de Würzbourg, <span class="smcap">Albert Kölliker</span>.
+Le premier désigna très justement la cellule du nom
+d'<em>organisme élémentaire</em> et montra en elle, aussi bien dans le
+corps de l'homme que dans celui des animaux, le seul facteur
+actuel spontanément productif de la vie. <span class="smcap">Kölliker</span> s'illustra,
+non seulement par le progrès qu'il fit faire à l'histologie en
+général, mais principalement par la preuve qu'il donna que
+l'&oelig;uf des animaux, ainsi que les «sphères de segmentation»
+qui en proviennent, sont de simples cellules.</p>
+
+<p>Bien que la haute importance de la théorie cellulaire pour
+tous les problèmes biologiques fût universellement reconnue,
+cependant la <em>physiologie cellulaire</em>, qui s'est fondée sur elle,
+ne s'est constituée d'une manière indépendante qu'en ces
+derniers temps. Ici, il faut reconnaître à <span class="smcap">Max Verworn</span>, principalement,
+un double mérite. Dans ses <em>Études psychophysiologiques
+sur les Protistes</em> (1889), s'appuyant sur
+<a class="pagenum" id="Page_56" title="56"></a>
+d'ingénieuses recherches expérimentales, il a montré que la
+<em>Théorie de l'âme cellulaire</em><a name="FNanchor_13" id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>, proposée par moi en 1886,
+trouve une entière justification dans l'étude exacte des Protozoaires
+unicellulaires et que «les processus psychiques
+observables dans le groupe des Protistes forment le pont qui
+relie les phénomènes chimiques de la nature inorganique à la
+vie de l'âme, chez les animaux supérieurs». Verworn a
+développé ces vues et les a appuyées sur l'embryologie moderne
+dans sa <em>Physiologie générale</em> (2<sup>e</sup> édition, 1897).</p>
+
+<p>Cet ouvrage remarquable nous ramène pour la première
+fois au point de vue si compréhensif de <span class="smcap">Jean Müller</span>, au
+contraire des méthodes étroites et exclusives de ces physiologistes
+modernes qui croient pouvoir établir la nature des
+phénomènes vitaux exclusivement au moyen d'expériences
+physiques et chimiques. <span class="smcap">Verworn</span> a montré que c'est seulement
+par la <em>méthode comparative de</em> <span class="smcap">Müller</span> et par une étude
+plus approfondie de la <em>physiologie cellulaire</em>, qu'on peut
+s'élever jusqu'au point de vue qui nous permet d'embrasser
+d'un regard d'ensemble tout le domaine merveilleux des
+phénomènes vitaux; par là seulement nous nous convaincrons
+que les fonctions vitales de l'homme, toutes tant
+qu'elles sont, obéissent aux mêmes lois physiques et chimiques
+que celles des autres animaux.</p>
+
+<p class="p2"><b>Pathologie cellulaire.</b>&mdash;L'importance fondamentale de
+la théorie cellulaire pour toutes les branches de la biologie a
+trouvé une confirmation nouvelle dans la seconde moitié du
+<span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle. Non seulement, en effet, la morphologie et la
+physiologie ont fait de grandioses progrès, mais encore et
+surtout nous avons assisté à la complète réforme de cette
+science biologique qui eut de tous temps la plus grande
+importance par ses rapports avec la médecine pratique: la
+<em>Pathologie</em>. L'idée que les maladies de l'homme, comme
+<a class="pagenum" id="Page_57" title="57"></a>
+celles de tous les êtres vivants, sont des phénomènes <em>naturels</em>
+qui doivent, partant, être étudiés scientifiquement au même
+titre que les autres fonctions vitales, était déjà une conviction
+profonde chez beaucoup d'anciens médecins. Au <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle
+même, quelques écoles médicales, celles des <em>Iatrophysiciens</em>
+et des <em>Iatrochimistes</em>, avaient déjà essayé de ramener les
+causes des maladies à certaines transformations physiques
+ou chimiques. Mais le degré très inférieur de développement
+de la science d'alors empêchait le succès durable de ces légitimes
+efforts. C'est pourquoi, jusqu'au milieu du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle,
+quelques théories anciennes qui cherchaient l'essence de la
+maladie dans des causes surnaturelles ou mystiques, furent-elles
+presque universellement admises.</p>
+
+<p>C'est seulement à cette époque que <span class="smcap">Rudolf Virchow</span>, également
+l'élève de <span class="smcap">Jean Müller</span>, eut l'heureuse pensée d'appliquer
+à l'organisme malade la théorie cellulaire qui valait
+pour l'homme sain; il chercha dans des transformations
+imperceptibles des cellules malades et des tissus constitués
+par leur ensemble, la véritable cause de ces transformations
+plus apparentes qui, sous l'aspect de «maladies», menacent
+l'organisme vivant de danger et de mort. Pendant les
+sept années, surtout, qu'il fut professeur à Würzbourg
+(1849-1856), <span class="smcap">Virchow</span> s'acquitta avec un tel succès de la tâche
+qu'il s'était proposée, que sa <em>Pathologie cellulaire</em> (publiée
+en 1858) ouvrit brusquement, devant la pathologie tout
+entière et devant la médecine pratique appuyée sur elle, des
+voies nouvelles, hautement fécondes. Quant à nous et à la
+tâche que nous nous sommes proposée, l'importance capitale
+qu'offre pour nous cette réforme de la médecine vient de ce
+qu'elle nous conduit à une conception purement scientifique
+et moniste de la maladie. L'homme malade, aussi bien que
+l'homme sain, sont donc soumis aux mêmes «éternelles lois
+d'airain» de la physique et de la chimie, que tout le reste du
+monde organique.</p>
+
+<p class="p2"><b>Physiologie des Mammifères.</b>&mdash;Parmi les nombreuses
+<a class="pagenum" id="Page_58" title="58"></a>
+classes d'animaux (50 à 80) que distingue la zoologie moderne,
+les <em>Mammifères</em>, non seulement au point de vue morphologique,
+mais encore au point de vue physiologique, occupent
+une place tout à fait à part.</p>
+
+<p>Et puisque l'homme, par la structure tout entière de son
+corps, appartient à la classe des Mammifères, nous pouvons
+nous attendre à l'avance à ce que le caractère spécial de ses
+fonctions lui soit commun avec les autres Mammifères. Et de
+fait, il en va bien ainsi. La circulation et la respiration s'accomplissent
+chez l'homme absolument en vertu des mêmes
+lois et sous la même forme particulière que chez tous les
+autres Mammifères&mdash;et chez eux seuls&mdash;; elle résulte de
+la structure spéciale et très complexe de leur c&oelig;ur et de
+leurs poumons. C'est chez les Mammifères seulement que
+tout le sang artériel est emporté du ventricule gauche et conduit
+dans le corps par un seul arc aortique&mdash;situé, partout,
+à gauche&mdash;tandis que chez les Oiseaux il est situé à droite
+et que chez les Reptiles, les deux arcs fonctionnent. Le sang
+des Mammifères diffère de celui de tous les autres Vertébrés
+par ce fait que le noyau des globules rouges a disparu (par
+régression). Les mouvements respiratoires, dans cette classe
+seulement, s'effectuent surtout grâce au <em>diaphragme</em>, parce
+que celui-ci ne forme que chez les Mammifères une cloison
+complète entre les cavités thoracique et abdominale. Mais le
+caractère le plus important de cette classe parvenue à un si
+haut degré de développement, c'est la production de <em>lait</em>
+dans les glandes mammaires et le mode spécial d'élevage des
+jeunes, conséquence du fait qu'ils sont nourris par le lait
+maternel. Et comme cet allaitement exerce une influence
+capitale sur d'autres fonctions, comme l'amour maternel des
+Mammifères a racine dans ce mode de rapports si étroits
+entre la mère et le jeune, le nom donné à la classe nous rappelle
+à juste titre la haute importance de l'allaitement chez
+les Mammifères. Des millions de tableaux, dus la plupart à
+des artistes de premier rang, glorifient la <em>Madone avec l'enfant
+Jésus</em>, comme l'image la plus pure et la plus sublime de
+<a class="pagenum" id="Page_59" title="59"></a>
+l'amour maternel, de ce même instinct dont la forme extrême
+est la tendresse exagérée des mères-singes.</p>
+
+<p class="p2"><b>Physiologie des singes.</b>&mdash;Puisqu'entre tous les Mammifères
+les singes se rapprochent le plus de l'homme par l'ensemble
+de leur conformation, on peut prévoir à l'avance qu'il
+en ira de même en ce qui regarde les fonctions physiologiques;
+et, de fait, il en va bien ainsi. Chacun sait combien les habitudes,
+les mouvements, les fonctions sensorielles, la vie psychique,
+les soins donnés aux jeunes sont les mêmes chez les
+singes et chez l'homme. Mais la physiologie scientifique
+démontre la même identité capitale également sur des points
+moins remarqués: le fonctionnement du c&oelig;ur, la sécrétion
+glandulaire et la vie sexuelle. A cet égard, un détail surtout
+curieux, c'est que chez beaucoup d'espèces de singes les femelles,
+parvenues à l'âge adulte, sont régulièrement exposées
+à un écoulement de sang provenant de l'utérus et qui correspond
+à la menstruation (ou «règles mensuelles») de la femme.
+La sécrétion du lait par la glande mammaire et la façon
+dont le jeune tête, se font encore absolument de la même
+manière chez la femelle du singe et chez la femme.</p>
+
+<p>Enfin, un fait particulièrement intéressant, c'est que la <em>langue
+des sons</em> chez les singes apparaît à l'examen de la physiologie
+comparée, comme l'étape préalable vers la langue articulée
+de l'homme. Parmi les singes anthropoïdes encore existants,
+il y en a dans l'Inde une espèce qui est musicienne:
+l'<em>hylobates syndactilus</em> chante et sa gamme de sons, parfaitement
+purs et mélodieux, progressant par demi-tons, s'étend
+sur un octave.</p>
+
+<p>Pour un linguiste impartial, il n'y a plus moyen de douter
+aujourd'hui que notre «langue des concepts», si perfectionnée,
+ne se soit développée lentement et progressivement à
+partir de la «langue des sons» imparfaite de nos ancêtres,
+les singes du pliocène.</p>
+
+<h2>CHAPITRE IV<br />
+Notre Embryologie</h2>
+
+<p><a class="pagenum" id="Page_60" title=""></a>
+<a class="pagenum" id="Page_61" title="61"></a></p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">Études monistes d'ontogénie humaine et comparée.&mdash;Identité de
+développement de l'embryon et de l'adulte, chez l'homme et
+chez les Vertébrés.</span></p>
+
+<p class="left45">L'homme est-il un être spécial? Est-il produit par un
+autre procédé qu'un chien, un oiseau, une grenouille
+ou un poisson? Donne-t-il ainsi raison à ceux qui
+affirment qu'il n'a pas place dans la Nature et n'a aucune
+parenté réelle avec le monde inférieur de la vie
+animale? Ou bien ne sort-il pas d'un germe identique,
+ne parcourt-il pas lentement et progressivement les
+mêmes modifications que les autres êtres? La réponse
+n'est pas un instant douteuse et n'a pas été l'objet du
+moindre doute pendant les trente dernières années.
+Il n'y a pas non plus moyen d'en douter: le mode de
+formation et les premiers stades de développement
+sont identiques chez l'homme et chez les animaux
+situés immédiatement au-dessous de lui dans l'échelle
+des êtres: il n'y a pas moyen d'en douter, sous ces
+rapports, il est plus près du singe que le singe du
+chien.<br />
+<span class="smcap i9">Th. Huxley (1863).</span></p>
+
+<p><a class="pagenum" id="Page_62" title="62"></a></p>
+
+<hr />
+
+<p class="center"><b>SOMMAIRE DU CHAPITRE IV</b></p>
+
+<p class="hanging indent">L'embryologie à ses débuts.&mdash;Théorie de la préformation.&mdash;Théorie de
+l'emboîtement. Haller et Leibniz.&mdash;Théorie de l'épigenèse. C. F. Wolff.&mdash;Théorie
+des feuillets germinatifs.&mdash;C. E. Baer.&mdash;Découverte de l'&oelig;uf
+humain. Remak. Kölliker.&mdash;L'ovule et l'embryon.&mdash;Théorie gastréenne.&mdash;Protozoaires
+et Métazoaires.&mdash;L'ovule et le spermatozoïde humains.&mdash;Oscar
+Hertwig.&mdash;Conception.&mdash;Fécondation.&mdash;Ebauche de
+l'embryon humain.&mdash;Identité entre les embryons de tous les Vertébrés.&mdash;Les
+enveloppes embryonnaires chez l'homme.&mdash;Amnion, Serolemme
+et Allantoïde.&mdash;Formation du placenta et arrière-faix.&mdash;Membrane criblée
+et cordon ombilical.&mdash;Le placenta discoïde des singes et de l'homme.</p>
+
+<p class="center"><b>LITTÉRATURE</b></p>
+
+<p><span class="smcap">C. E. Baer.</span>&mdash;<i>Ueber Entwickelungsgeschichte der Thiere. Beobachtung und
+Reflexion.</i> 1828.</p>
+
+<p><span class="smcap">A. K&oelig;lliker.</span>&mdash;<i>Grundriss der Entwickelungsgeschichte des Menschen und
+der höheren Thiere</i> (2te Aufl. 1884).</p>
+
+<p><span class="smcap">E. Haeckel.</span>&mdash;<i>Studien zur Gastræa Theorie.</i> Iéna, 1873-1884.</p>
+
+<p><span class="smcap">O. Hertwig.</span>&mdash;<i>Lehrbuch der Entwickelungsgeschichte des Menschen und der
+Wirbelthiere</i> (Vte Aufl. 1896).</p>
+
+<p><span class="smcap">J. Kollmann.</span>&mdash;<i>Lehrbuch der Entwickelungsgeschichte des Menschen</i> (1898).</p>
+
+<p><span class="smcap">H. Locher-Wild.</span>&mdash;<i>Ueber Familien-Anlage und Erblichkeit. Eine wissenschaftliche
+Razzia</i> (Zurich, 1874).</p>
+
+<p><span class="smcap">Ch. Darwin.</span>&mdash;<i>De la variabilité chez les animaux et les plantes à l'état de
+domestication</i> (trad. franç. de E. Barbier).</p>
+
+<p><span class="smcap">E. Haeckel.</span>&mdash;<i>Anthropogenie. Gemeinverständliche wissenschaftliche Vorträge
+ueber Entwickelungsgeschichte des Menschen</i>, IVte Aufl. 1891.</p>
+
+<p><a class="pagenum" id="Page_63" title="63"></a></p>
+
+<p class="p2">Plus encore que l'anatomie et la physiologie comparées,
+<em>l'ontogénie</em>, <em>l'histoire du développement de l'individu</em> est la
+création de notre <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle. Comment l'homme se développe-t-il
+dans la matrice? Et comment se développent les
+animaux en sortant de l'&oelig;uf? Comment se développe la
+plante en sortant de la graine? Cette question, grosse de
+conséquences, a sans doute fait réfléchir l'esprit humain
+depuis des milliers d'années; mais ce n'est que très tard,&mdash;il
+y a seulement 70 ans de cela&mdash;que l'embryologiste <span class="smcap">Baer</span>
+nous a montré les vrais moyens de pénétrer plus avant dans
+la connaissance des faits mystérieux de l'embryologie. Et
+c'est plus tard encore,&mdash;il y a seulement 40 ans&mdash;que
+<span class="smcap">Darwin</span>, par sa théorie de la descendance réformée, nous a
+fourni la clef capable d'ouvrir la porte fermée, derrière
+laquelle l'embryologie abrite ses secrets et les moyens d'en
+pénétrer les causes. Ayant donné de ces faits,&mdash;du plus
+haut intérêt mais d'une interprétation difficile,&mdash;un exposé
+à la portée de tous et développé, dans mon <em>Embryologie de
+l'homme</em> (1<sup>re</sup> partie de l'anthropogénie, 4<sup>e</sup> éd., 1891), je me
+bornerai ici à résumer et interpréter brièvement les phénomènes
+principaux. Jetons d'abord un regard en arrière afin
+d'avoir un aperçu historique de ce que furent, dans le passé,
+l'<em>Ontogénie</em> et, s'y rattachant, la théorie de la préformation.</p>
+
+<p class="p2"><b>Théorie de la préformation.</b>&mdash;L'<em>embryologie à ses débuts</em>
+(cf. la leçon II de mon Anthropogénie). De même que,
+pour l'anatomie comparée, les &oelig;uvres classiques d'<span class="smcap">Aristote</span>,
+du «Père de l'histoire naturelle», dans toutes ses branches,
+<a class="pagenum" id="Page_64" title="64"></a>
+sont encore pour l'embryologie la source scientifique la
+plus ancienne que nous connaissions (<span class="smcap">IV</span><sup>e</sup> siècle avant J.-C.).
+Non seulement dans sa grande <em>Histoire des animaux</em>, mais
+encore dans un traité spécial et plus petit, <em>Cinq livres sur la
+génération et le développement des animaux</em>, le grand philosophe
+nous rapporte une masse de faits intéressants et il y
+joint des considérations relatives à leur interprétation; beaucoup
+d'entre elles n'ont été appréciées à leur juste valeur
+qu'en ces derniers temps et même on peut dire qu'on les a
+découvertes à nouveau. Naturellement il s'y trouve aussi
+beaucoup de fables et d'erreurs, et quant au développement
+caché de l'embryon humain, on ne savait rien de précis à
+cette époque. Mais pendant la longue période suivante, pendant
+un espace de temps de deux mille ans, la science sommeilla
+sans faire aucun progrès. C'est seulement au début
+du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle qu'on recommença à s'occuper de ces questions;
+l'anatomiste italien, <span class="smcap">Fabrice d'Aquapendente</span> (de Padoue)
+publia en 1600 les plus anciennes figures et descriptions
+que nous ayons d'embryons humains et d'animaux
+supérieurs; tandis que le célèbre <span class="smcap">Malpighi</span> (de Bologne),
+novateur en zoologie comme en botanique, donna en 1687 le
+premier exposé complet de la formation du jeune poulet
+dans l'&oelig;uf, après l'incubation.</p>
+
+<p>Tous ces anciens observateurs étaient dominés par cette
+idée que dans l'&oelig;uf des animaux, comme dans la semence des
+plantes supérieures, le corps tout entier, avec toutes ses parties
+existait déjà préformé, mais si ténu et si transparent
+qu'on ne pouvait le reconnaître; le développement tout
+entier n'était, par suite, rien d'autre que la croissance ou
+l'<em>évolution</em> (<i>evolutio</i>) des parties enveloppées (<i>partes involutæ</i>).
+Le meilleur nom qui convienne à cette théorie erronée,
+qui a été presque universellement admise jusqu'au commencement
+de notre siècle, c'est celui de <em>théorie de la préformation</em>;
+on l'appelle souvent aussi «théorie de l'évolution»,
+mais par ce terme beaucoup d'auteurs modernes entendent
+également la théorie, tout autre, de la transformation.</p>
+
+<p class="p2"><a class="pagenum" id="Page_65" title="65"></a>
+<b>Théorie de l'emboîtement.</b> (Théorie de la scatulation).&mdash;En
+rapport étroit avec la théorie de la préformation et comme
+sa conséquence légitime, nous rencontrons au siècle dernier
+une théorie plus vaste qui occupa vivement les biologistes
+capables de penser: c'est l'étrange «théorie de l'emboîtement».
+Puisqu'on admettait que dans l'&oelig;uf, l'ébauche de
+l'organisme entier avec toutes ses parties existait déjà, il fallait
+que l'ovaire du jeune f&oelig;tus avec les &oelig;ufs de la génération
+suivante y fût préformé et que ceux-ci, à leur tour, continssent
+les &oelig;ufs de la génération d'après, et ainsi de suite à
+l'infini! Là-dessus, le célèbre physiologiste <span class="smcap">Haller</span> calcula
+qu'il y a 6.000 ans, le sixième jour de la création, le bon
+Dieu avait produit en même temps les germes de 200.000
+millions d'hommes et les avait habilement emboîtés l'un
+dans l'autre dans l'ovaire de notre respectable mère Ève. Un
+philosophe, qui n'était rien moins que le grand <span class="smcap">Leibniz</span>,
+adopta ces vues et en tira parti pour sa théorie des Monades;
+et comme en vertu de celle-ci le corps et l'âme sont éternellement
+et indissolublement unis, Leibniz appliqua sa théorie
+du corps à l'âme. «Les âmes des hommes ont toujours existé
+sous la forme de corps organisés en la personne de leurs ancêtres
+jusqu'à Adam, c'est-à-dire depuis le commencement
+des choses!!!»</p>
+
+<p class="p2"><b>Théorie de l'épigenèse.</b>&mdash;En novembre 1758, à Halle,
+un jeune médecin de 26 ans, <span class="smcap">G. Fr. Wolff</span> (le fils d'un cordonnier
+de Berlin), soutenait sa thèse de doctorat, laquelle
+avait pour titre <i>Theoria generationis</i>. Appuyant sa démonstration
+sur une série d'expériences aussi laborieuses que
+soigneusement faites, il établissait que toute la théorie régnante
+de la préformation et de la scatulation était fausse.</p>
+
+<p>Dans l'&oelig;uf de poule, après l'incubation, il n'y a, au début,
+aucune trace de ce qui sera plus tard le corps de l'oiseau avec
+ses différentes parties; mais au lieu de cela nous trouvons
+en haut, sur la sphère jaune de vitellus, un petit disque
+circulaire, blanc. Ce mince <em>disque germinatif</em> devient
+<a class="pagenum" id="Page_66" title="66"></a>
+ovale et se subdivise alors en quatre couches situées l'une
+au-dessus de l'autre et qui sont les ébauches des quatre
+systèmes les plus importants d'organes: d'abord, le plus
+superficiel, le système nerveux; au-dessous, la masse charnue
+(système musculaire); puis le système vasculaire (avec
+le c&oelig;ur) et enfin le canal intestinal. Ainsi, disait <span class="smcap">Wolff</span> avec
+raison, la formation du f&oelig;tus consiste, non pas dans le développement
+d'organes préformés, mais dans une <em>chaîne de
+néoformations</em>, dans une vraie «épigenèse»; les parties
+apparaissent l'une après l'autre et toutes sous une forme
+simple, absolument différente de celle qui se développera
+plus tard: celle-ci ne se produit que par une série de transformations
+merveilleuses. Cette grande découverte&mdash;une
+des plus importantes du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle&mdash;bien qu'elle ait pu
+être confirmée immédiatement par la seule vérification des
+faits observés, et bien que la <em>Théorie de la génération</em> fondée
+sur elle ne fût pas à proprement parler une théorie mais un
+simple fait, demeura complètement méconnue pendant un
+demi-siècle.</p>
+
+<p>La principale entrave lui venait de la puissante autorité de
+<span class="smcap">Haller</span> qui la combattait avec obstination, lui opposant ce
+dogme: «Il n'y a pas de devenir! aucune partie du corps
+n'est formée avant l'autre, toutes se produisent en même
+temps.» <span class="smcap">Wolff</span>, qui avait dû partir pour Pétersbourg, était
+mort depuis longtemps lorsque ses découvertes, oubliées
+depuis, furent reproduites par <span class="smcap">Lorenz Oken</span>, à Iéna (1806).</p>
+
+<p class="p2"><b>Théorie des feuillets germinatifs.</b>&mdash;Après que la
+théorie de l'épigenèse de <span class="smcap">Wolff</span> eût été confirmée par <span class="smcap">Oken</span>
+et par <span class="smcap">Meckel</span> (1812) et que l'important travail de celui-ci
+sur le développement du tube intestinal eût été traduit du
+latin en allemand, beaucoup de jeunes naturalistes, en Allemagne,
+se mirent avec le plus grand zèle à l'étude précise de
+l'embryologie. Le plus célèbre et le plus heureux d'entre eux
+fut <span class="smcap">C. E. Baer</span>; son fameux ouvrage parut en 1828 sous ce
+titre: <i>Embryologie des animaux. Observation et réflexion</i>.
+<a class="pagenum" id="Page_67" title="67"></a>
+Non seulement le processus de développement du germe y
+est décrit d'une façon complète et remarquablement claire,
+mais on trouve, en outre, dans ce livre nombre de réflexions
+profondes au sujet des faits observés. C'est à décrire la formation
+de l'embryon chez l'<em>homme</em> et les <em>Vertébrés</em>, que l'auteur
+s'est surtout attaché, mais il examine, en outre, l'ontogénie
+toute différente des animaux inférieurs, invertébrés.
+Les deux assises en forme de feuillets qui apparaissent les
+premières dans le disque rond germinatif des Vertébrés
+supérieurs, se subdivisent d'abord chacune, selon <span class="smcap">Baer</span>, en
+deux feuillets et les quatre feuillets germinatifs se transforment
+en quatre <em>tubes</em> qui donnent les organes fondamentaux:
+couche épidermique, couche musculaire, couche vasculaire
+et couche muqueuse. A la suite de processus d'épigenèse
+très compliqués, les organes définitifs se constituent
+et cela de la même manière chez l'homme et chez tous les
+Vertébrés. Il en va tout autrement dans les trois groupes
+principaux d'Invertébrés, qui d'ailleurs diffèrent encore à ce
+point de vue les uns des autres. Parmi les nombreuses découvertes
+particulières de <span class="smcap">Baer</span>, l'une des plus importantes fut
+l'&oelig;uf humain. Jusqu'alors, chez l'homme comme chez tous
+les Mammifères, on avait considéré comme des ovules certaines
+petites vésicules, abondantes dans l'ovaire. <span class="smcap">Baer</span>, le
+premier, montra en 1827 que les véritables ovules sont
+enfermés dans ces vésicules, les «follicules de Graaf», qu'ils
+sont beaucoup plus petits qu'elles, que ce sont de petites
+sphères n'ayant que 0,2 millimètres de diamètre, visibles à
+l'&oelig;il nu dans des circonstances favorables. Le premier, Baer
+s'aperçut encore que, chez tous les Mammifères, ces petits
+ovules fécondés, en se développant, donnent d'abord naissance
+à une vésicule germinative caractéristique, une <em>Sphère creuse</em>
+contenant un liquide, dont la paroi est formée par la mince
+enveloppe embryonnaire: le <em>blastoderme</em>.</p>
+
+<p class="p2"><b>Ovule et spermatozoïde.</b>&mdash;Dix ans après que Baer eût
+donné un solide fondement à l'embryologie par sa théorie
+<a class="pagenum" id="Page_68" title="68"></a>
+des feuillets germinatifs, une nouvelle tâche, très importante,
+fut imposée à cette science par la <em>théorie cellulaire</em> (1838).
+Quel est le rapport de l'&oelig;uf animal et des feuillets germinatifs
+qui en proviennent, aux tissus et aux cellules qui
+composent le corps adulte? La réponse à cette question capitale
+fut donnée au milieu de notre siècle par deux des élèves
+les plus distingués de J. Müller: <span class="smcap">Remak</span> (à Berlin) et <span class="smcap">Koelliker</span>
+(à Würzbourg). Ils démontrèrent que l'&oelig;uf n'est pas autre
+chose à l'origine qu'une <em>cellule</em> et que, de même, les nombreuses
+«sphères de segmentation» qui en proviennent, par
+divisions successives, ne sont que de simples cellules. Ces
+«sphères de segmentation» servent d'abord à former les
+feuillets germinatifs, puis, par suite de la division du travail
+et de la différenciation qui se produisent au sein de ceux-ci,
+les divers organes se constituent. <span class="smcap">Koelliker</span> eut, en outre, le
+grand mérite de démontrer que le liquide spermatique
+muqueux des animaux mâles n'était pas autre chose qu'un
+amas de cellules microscopiques. Les «animalcules spermatiques»
+toujours en mouvement et en forme d'épingles, qui
+s'y trouvent, les <em>spermatozoïdes</em>, ne sont autre chose que des
+<em>cellules flagellées</em> spéciales, ainsi que je l'ai démontré
+pour la première fois, en 1866, sur les filaments spermatiques
+des éponges.</p>
+
+<p>Ainsi, on avait démontré que les deux éléments reproducteurs
+essentiels, le sperme du mâle et l'ovule de la femelle,
+rentraient, eux aussi, dans la théorie cellulaire; découverte
+dont la haute portée philosophique ne fut reconnue que plus
+tard, par l'étude approfondie des phénomènes de fécondation
+(1875).</p>
+
+<p class="p2"><b>Théorie gastréenne.</b>&mdash;Toutes les recherches, faites
+jusqu'alors, sur la formation de l'embryon, concernaient
+l'homme et les <em>Vertébrés</em> supérieurs, mais surtout l'&oelig;uf d'oiseau:
+car pour l'expérimentation, l'&oelig;uf de poule est le plus
+gros, le plus commode et on l'a toujours en grande quantité,
+à sa disposition. On peut très aisément faire couver l'&oelig;uf
+<a class="pagenum" id="Page_69" title="69"></a>
+jusqu'à éclosion dans la couveuse&mdash;aussi bien que si la
+poule couvait elle-même&mdash;puis suivre d'heure en heure la
+série de transformations qui s'effectuent en trois semaines,
+depuis la simple cellule &oelig;uf jusqu'à l'oiseau complet. <span class="smcap">Baer</span>
+lui-même n'avait pu démontrer l'identité dans le mode de
+formation caractéristique de l'embryon et dans l'apparition
+des divers organes, que pour les différentes classes de Vertébrés.
+Par contre, pour les nombreuses classes d'<em>Invertébrés</em>&mdash;c'est-à-dire
+la plus grande majorité des animaux&mdash;la
+formation du jeune semblait s'effectuer de tout autre façon
+et chez la plupart, les feuillets germinatifs semblaient faire
+défaut. C'est seulement au milieu de ce siècle que leur existence
+fut démontrée chez les Invertébrés; par <span class="smcap">Huxley</span> (1849)
+pour les Méduses, par <span class="smcap">Koelliker</span> (1844) pour les Céphalopodes.</p>
+
+<p>Les découvertes de <span class="smcap">Kowalewsky</span> (1866) prirent ensuite une
+importance spéciale: ce savant montra que le plus inférieur
+des Vertébrés, la «lancette» ou <em>Amphioxus</em> se développe exactement
+de la même manière&mdash;manière à vrai dire très primitive&mdash;qu'un
+Tunicier, Invertébré d'apparence très différent,
+l'«étui de mer» ou <em>ascidie</em>. Le même observateur montra,
+en outre, une formation analogue aux feuillets germinatifs
+chez différents vers, chez les Echinodermes et chez les Articulés.
+Je m'occupais alors moi-même, depuis 1866, du développement
+des éponges, des coraux, des méduses et des
+siphonophores et comme, dans ces classes inférieures d'organismes
+pluricellulaires, j'observais partout la même formation
+de deux feuillets primaires, j'acquis la conviction que ce
+processus important de germination était le même à travers
+toute la série animale. Ce fait me parut surtout important
+que chez les éponges et les C&oelig;lentérés inférieurs (polypes,
+méduses) le corps n'est constitué longtemps, sinon toute la
+vie, que de deux simples assises cellulaires; <span class="smcap">Huxley</span> (1849),
+les avait déjà comparées, en ce qui concerne les méduses,
+aux deux feuillets primaires des Vertébrés. M'appuyant sur
+ces observations et ces comparaisons, je posai alors en 1872,
+dans ma «Philosophie des éponges calcaires», la <em>théorie</em>
+<a class="pagenum" id="Page_70" title="70"></a>
+<em>gastréenne</em> dont les points essentiels sont les suivants: I. Le
+règne animal tout entier se divise en deux grands groupes
+radicalement différents, les animaux monocellulaires (<em>Protozoaires</em>)
+et les animaux pluricellulaires (<em>Métazoaires</em>); l'organisme
+tout entier des <em>Protozoaires</em> (Rhizopodes et Infusoires),
+demeure, la vie durant, à l'état de simple cellule (plus
+rarement on trouve un réseau lâche de cellules qui ne forment
+pas encore un tissu, le <em>c&oelig;nobium</em>); l'organisme des
+<em>Métazoaires</em>, par contre, n'est unicellulaire qu'au début, plus
+tard il est composé de nombreuses cellules qui forment des
+<em>tissus</em>. II. Il s'ensuit que la reproduction et le mode de développement
+diffèrent aussi essentiellement dans les deux groupes;
+la reproduction, chez les Protozoaires, est généralement
+<em>asexuée</em>, elle se fait par division, bourgeonnement ou sporulation;
+ces animaux ne possèdent, à proprement parler, ni
+&oelig;uf ni sperme. Chez les <em>Métazoaires</em>, au contraire, les sexes
+masculin et féminin diffèrent, la reproduction est presque
+toujours <em>sexuée</em>, elle a lieu au moyen d'&oelig;ufs qui sont fécondés
+par le sperme du mâle. III. Il s'ensuit que c'est chez les
+seuls Métazoaires que se forment des <em>feuillets germinatifs</em> et
+à leur suite des <em>tissus</em>, lesquels manquent encore totalement
+chez les Protozoaires. IV. Chez les Métazoaires n'apparaissent
+d'abord que <em>deux</em> feuillets germinatifs primaires, qui ont
+partout la même signification essentielle: le <em>feuillet épidermique</em>,
+externe, donnera le revêtement cutané externe et le
+système nerveux; le <em>feuillet intestinal</em>, interne, au contraire,
+sera l'origine du tube intestinal et de tous les autres organes.
+V. Au stade qui, partout, suit celui de l'&oelig;uf fécondé et
+où l'on ne rencontre que les deux feuillets primitifs, j'ai
+donné le nom de <em>larve intestinale</em> ou de «germe en gobelet»
+(gastrula); le corps à deux assises en forme de gobelet,
+délimite originairement une simple cavité digestive, l'<em>intestin
+primitif</em> (progaster ou archenteron) dont l'unique ouverture
+est la <em>bouche primitive</em> (prostoma ou blastopore). Tels
+sont les premiers organes du corps, chez les animaux pluricellulaires,
+et les deux assises cellulaires de la paroi, simples
+<a class="pagenum" id="Page_71" title="71"></a>
+épithéliums, sont les premiers tissus; tous les autres organes
+et tissus n'apparaissent que plus tard (formations secondaires)
+et proviennent des premiers. VI. De cette identité, de
+cette <em>homologie de la gastrula</em> dans toutes les classes et toutes
+les subdivisions du groupe des Métazoaires, je tirai, en vertu
+de la grande loi biogénétique (cf. chap. V) la conclusion suivante:
+<em>tous les Métazoaires dérivent primitivement d'une
+forme ancestrale commune, la gastréa</em>; de plus, cette forme
+ancestrale, qui remonte à une époque très reculée (période
+laurentienne) et a disparu depuis longtemps, possédait, dans
+ses traits essentiels, la forme et la composition qui se sont
+conservées par <em>hérédité</em> chez la gastrula actuelle. VII. Cette
+conclusion phylogénétique, tirée de la comparaison des faits
+de l'ontogénie, est en outre confirmée par ce fait qu'il existe
+encore aujourd'hui des individus appartenant au groupe des
+<em>Gastréadés</em> (Gastrémaries, Cyemaries, Physemaries) ainsi
+que des formes ancestrales dans d'autres groupes, dont l'organisation
+n'est que très peu supérieure à celle des gastréadés
+précédents (l'<em>olynthus</em> chez les Spongiaires; l'<em>hydre</em>, le polype
+commun d'eau douce, chez les C&oelig;lentérés; la <em>convolute</em> et
+autres Cryptocèles, les plus simples des Turbellariés, chez les
+Plathelminthes). VIII. La suite du développement, à partir du
+stade gastrula, permet de diviser les Métazoaires en deux
+grands groupes très différents: les plus anciens, <em>animaux
+inférieurs</em> (C&oelig;lentérés ou Acélomiens) ne présentent pas
+encore de cavité du corps et ne possèdent ni sang, ni anus;
+c'est le cas des Gastréadés, des Spongiaires, des C&oelig;lentérés
+et des Plathelminthes. Les plus récents, au contraire, les
+<em>animaux supérieurs</em> (Célomiens ou Artiozoaires) possèdent
+une véritable cavité du corps et, la plupart du moins, du
+sang et un anus; ils comprennent les <em>vers</em> (Vermalia) et les
+groupes typiques supérieurs auxquels les vers ont donné
+naissance: Échinodermes, Mollusques, Arthropodes, Tuniciers
+et Vertébrés.</p>
+
+<p>Tels sont les points essentiels de ma <em>théorie gastréenne</em> dont
+<a class="pagenum" id="Page_72" title="72"></a>
+la première ébauche date de 1872 mais que j'ai reprise plus
+tard et développée plus longuement, m'efforçant, dans une
+série d'«Etudes sur la théorie gastréenne», de lui donner
+une base plus solide encore (1873-1884). Quoiqu'au début
+cette théorie ait été presque universellement repoussée et
+qu'elle ait été violemment combattue pendant dix ans par de
+nombreuses autorités, elle est aujourd'hui (depuis près de
+quinze ans) admise par tous les savants compétents. Voyons
+maintenant l'étendue des conséquences que nous pouvons
+tirer de la théorie gastréenne et de l'embryologie en général,
+par rapport au problème principal que nous nous sommes
+posé: «la place de l'homme dans la nature».</p>
+
+<p class="p2"><b>Ovule et spermatozoïde de l'homme.</b>&mdash;L'&oelig;uf de
+l'homme, comme celui de tous les autres Métazoaires, est
+une simple cellule et cette petite cellule sphérique (qui n'a
+que 0,2 millimètres de diamètre) a la même structure caractéristique
+que chez tous les autres mammifères vivipares.
+La petite masse protoplasmique, en effet, est entourée d'une
+épaisse membrane transparente, présentant de fines stries
+radiales: la <em>zone pellucide</em>, la petite vésicule germinative, elle
+aussi (le noyau cellulaire), incluse à l'intérieur du protoplasma
+(corps cellulaire) présente la même grandeur et la
+même structure que chez les autres Mammifères. On en peut
+dire autant des <em>spermatozoïdes</em> ou filaments spermatiques,
+animés de mouvements, du mâle, de ces minuscules cellules
+flagellées en forme de filaments et qu'on trouve par millions
+dans chaque gouttelette du <em>sperme</em> muqueux du mâle; on les
+avait pris autrefois, à cause de leurs mouvements rapides, pour
+des <em>animalcules spermatiques</em> spéciaux: les spermatozaires.
+L'apparition de ces deux importantes cellules sexuelles dans
+la <em>glande sexuelle</em> (gonade), se fait, elle aussi de la même façon
+chez l'homme et chez les autres Mammifères; les &oelig;ufs dans
+l'ovaire de la femme (<em>ovarium</em>) aussi bien que les spermatozoïdes
+dans le testicule de l'homme (<em>spermarium</em>) se produisent
+<a class="pagenum" id="Page_73" title="73"></a>
+partout de la même façon: ils dérivent de cellules,
+provenant originairement de l'<em>épithélium c&oelig;lomique</em>, de cette
+assise cellulaire qui revêt la cavité du corps.</p>
+
+<p class="p2"><b>Conception. Fécondation.</b>&mdash;Le moment le plus important
+dans la vie de tout homme (comme de tout autre Métazoaire)
+c'est celui où commence son existence individuelle;
+c'est l'instant où les deux cellules sexuelles des parents se
+rencontrent et se fusionnent pour former une cellule unique.
+Cette nouvelle cellule, l'«ovule fécondé», est la <em>cellule souche</em>
+individuelle (cytula) dont proviendront, par des divisions
+successives, les cellules des feuillets germinatifs, et la gastrula.
+C'est seulement avec la formation de cette <em>cytula</em>,
+c'est-à-dire avec le processus de la fécondation lui-même, que
+commence l'<em>existence de la personne</em>, de l'individualité indépendante.
+Ce fait ontogénétique est <em>essentiellement important</em>,
+car de lui seul, déjà, on peut tirer des conséquences
+d'une portée immense. Et d'abord il s'en suit, ainsi qu'on le
+voit clairement, que l'homme, ainsi que tous les autres Métazoaires,
+tient toutes ses qualités personnelles, corporelles et
+intellectuelles, de ses deux parents qui les lui ont transmises
+en vertu de l'<em>hérédité</em>; il s'ensuit, en outre, qu'une certitude
+s'impose à nous, grosse de conséquences: c'est que la nouvelle
+personne, qui doit son origine à ces phénomènes, ne
+peut absolument pas prétendre à être <em>immortelle</em>.</p>
+
+<p>Les détails du processus de fécondation et de reproduction
+sexuée, en général, prennent par suite une importance capitale;
+ils ne nous sont connus, avec toutes leurs particularités,
+que depuis 1875, depuis qu'<span class="smcap">Oscar Hertwig</span> (alors mon élève
+et mon compagnon de voyage à Ajaccio) ouvrit la voie aux
+recherches ultérieures par celles qu'il fit sur la fécondation
+des &oelig;ufs d'oursins. La belle capitale de l'île des romarins, où
+Napoléon naquit en 1769, est en même temps l'endroit où
+furent observés pour la première fois avec exactitude, et dans
+leurs moindres détails, les secrets de la fécondation animale.
+<span class="smcap">Hertwig</span> trouva que le seul phénomène essentiel était la fusion
+<a class="pagenum" id="Page_74" title="74"></a>
+des deux cellules sexuelles et de leurs noyaux. Parmi les
+millions de cellules flagellées mâles qui se pressent en essaim
+autour de l'ovule femelle, un seul pénètre dans le corps protoplasmique.
+Les noyaux des deux cellules (noyau du spermatozoïde
+et noyau de l'ovule), sont attirés l'un vers l'autre par
+une force mystérieuse considérée comme une <em>activité sensorielle</em>
+chimique, analogue à l'odorat: les deux noyaux s'approchent
+ainsi l'un de l'autre et se fusionnent. Ainsi, grâce à
+une impression sensible des deux noyaux sexuels et par
+suite d'un <em>chimiotropisme érotique</em>, il se produit une nouvelle
+cellule qui réunit en elle les qualités héréditaires des deux
+parents; le noyau du spermatozoïde transmet les caractères
+paternels, celui de l'ovule les caractères maternels à la <em>cellule
+souche</em> aux dépens de laquelle le germe se développe; cette
+transmission vaut aussi bien pour les qualités corporelles que
+pour ce qu'on appelle les qualités de l'âme.</p>
+
+<p class="p2"><b>Ebauche de l'embryon humain.</b>&mdash;La formation des
+feuillets germinatifs par division répétée de la cellule souche,
+l'apparition de la gastrula et des formes embryonnaires issues
+d'elle, tout cela se produit chez l'homme absolument de la
+même manière que chez les Mammifères supérieurs, avec les
+mêmes détails caractéristiques qui différencient ce groupe de
+celui des Vertébrés inférieurs. Dans les premières périodes
+du développement embryologique, ces caractères propres des
+Placentaliens ne se distinguent pas encore. La forme très importante
+de la <em>chordula</em> ou «larve chordale», qui suit immédiatement
+le stade gastrula, présente chez tous les Vertébrés
+les mêmes traits essentiels: une simple baguette
+axiale, la chorda, s'étend tout droit suivant le grand axe du
+corps qui est ovale, en forme de bouclier («bouclier germinatif»);
+au-dessus de la chorda se développe, aux dépens
+du feuillet externe, la moelle épinière; au-dessous de la
+chorda le tube digestif. C'est alors seulement qu'apparaissent
+des deux côtés, à droite et à gauche de la baguette
+axiale, la chaîne des «vertèbres primitives», et l'ébauche
+<a class="pagenum" id="Page_75" title="75"></a>
+des plaques musculaires avec lesquelles commence la segmentation
+du corps. Devant, sur la face intestinale, apparaissent
+de chaque côté les fentes branchiales, ouvertures du
+pharynx par lesquelles à l'origine, chez nos ancêtres les poissons,
+l'eau nécessaire à la respiration et avalée par la bouche
+ressortait ainsi sur les côtés. Par suite de la ténacité de l'<em>hérédité</em>,
+ces <em>fentes branchiales</em>, qui n'avaient d'importance
+que chez les formes ancestrales aquatiques, c'est-à-dire chez
+les animaux voisins des poissons, apparaissent aujourd'hui
+encore chez l'homme, comme chez tous les autres Vertébrés;
+elles disparaissent par la suite. Même après l'apparition,
+dans la région de la tête, des cinq vésicules cérébrales,
+après que, sur les côtés, les yeux et les oreilles se sont ébauchés,
+après que, dans la région du tronc, les rudiments des
+deux paires de membres ont fait saillie sous forme de bourgeons
+ronds un peu aplatis, même alors, l'embryon humain,
+en forme de poisson, est encore si semblable à celui de tous
+les Vertébrés, qu'on ne peut pas l'en distinguer.</p>
+
+<p class="p2"><b>Identité entre les embryons de tous les Vertébrés.</b>&mdash;L'identité
+sur tous les points essentiels entre
+l'embryon humain et celui des autres Vertébrés, à ces premiers
+stades de la formation et tant en ce qui concerne la
+forme extérieure du corps que la structure interne&mdash;est un
+<em>fait embryologique de première importance</em>; on en peut
+déduire, en vertu de la grande loi biogénétique, des conséquences
+capitales. Car on ne peut pas l'expliquer autrement
+qu'en admettant qu'il y a eu <em>hérédité</em> à partir d'une forme
+ancestrale commune. Lorsque nous constatons qu'à un certain
+stade, l'embryon de l'homme et celui du singe, celui du
+chien et celui du lapin, celui du porc et celui du mouton,
+quoiqu'on les puisse reconnaître appartenir à des Vertébrés
+supérieurs, ne peuvent cependant pas être distingués l'un de
+l'autre, le fait ne nous semble pouvoir être expliqué que par
+une origine commune. Et cette explication se confirme si
+nous observons les différences, les divergences qui surviennent
+<a class="pagenum" id="Page_76" title="76"></a>
+ensuite entre ces formes embryonnaires. Plus deux
+formes animales sont voisines dans l'ensemble de leur conformation
+et par suite dans la classification naturelle, plus
+aussi leurs embryons se ressemblent longtemps, plus aussi
+dépendent étroitement l'un de l'autre les deux groupes de
+l'arbre généalogique auxquels se rattachent ces deux formes:
+plus est proche leur «parenté phylogénétique». C'est pourquoi
+les embryons de l'homme et des singes anthropoïdes
+restent encore très semblables par la suite, à un degré très
+avancé de développement où les différences qui les distinguent
+des embryons des autres Mammifères sont immédiatement
+reconnaissables. J'ai exposé ce fait essentiel, tant dans mon
+<em>Histoire de la Création naturelle</em> (1898, tabl. 2 et 3) que dans
+mon <em>Anthropogénie</em> (1891, tabl. 6 à 9) en rapprochant, pour
+un certain nombre de Vertébrés, les stades correspondants
+du développement.</p>
+
+<p class="p2"><b>Les enveloppes embryonnaires chez l'homme.</b>&mdash;La
+haute importance phylogénétique de la ressemblance
+dont nous venons de parler ressort non seulement de la
+comparaison des embryons de Vertébrés en eux-mêmes,
+mais aussi de celle de leurs enveloppes. Les trois classes
+supérieures de Vertébrés, en effet (Reptiles, Oiseaux et Mammifères)
+se distinguent des classes inférieures par la formation
+d'enveloppes embryonnaires caractéristiques: l'<em>amnion</em>
+(peau aqueuse) et le <em>sérolemme</em> (peau séreuse). L'embryon
+est inclus à l'intérieur de ces sacs pleins d'eau et il est
+ainsi protégé contre les chocs et les pressions. Cet appareil
+protecteur, qui a sa raison d'être dans l'utilité, n'est probablement
+apparu que pendant la période permique, alors que
+les premiers Reptiles, (les Proreptiles), formes originaires des
+<em>Amniotes</em>, se sont complètement adaptés à la vie terrestre.
+Chez leurs ancêtres directs, les Amphibies, comme chez les
+Poissons, cet appareil protecteur fait encore défaut: il était
+superflu chez ces animaux aquatiques. A l'acquisition de ces
+enveloppes se rattachent, chez tous les Amniotes, deux changements:
+<a class="pagenum" id="Page_77" title="77"></a>
+premièrement, la disparition complète des branchies
+(tandis que les arcs branchiaux et les fentes qui les
+séparaient se transmettent sous forme d'«organes rudimentaires»)
+et deuxièmement la formation de l'<em>allantoïde</em>. Ce sac
+plein d'eau, en forme de vésicule, se développe chez l'embryon
+de tous les Amniotes aux dépens de l'intestin postérieur et
+n'est pas autre chose que la vessie urinaire agrandie des Amphibies
+ancestraux. Ses parties interne et inférieure formeront
+plus tard la vessie définitive des Amniotes, tandis
+que la partie externe, la plus grande, entre en régression.
+D'ordinaire l'allantoïde joue, pendant quelque temps, un rôle
+important dans la respiration de l'embryon par ce fait que
+d'importants vaisseaux s'étalent sur sa paroi. La formation
+des enveloppes embryonnaires (<em>amnion et sérolemme</em>), aussi
+bien que celle de l'allantoïde, a lieu chez l'homme absolument
+de la même manière que chez tous les autres
+Amniotes et par les mêmes processus compliqués de développement:
+l'<em>homme est un véritable Amniote</em>.</p>
+
+<p class="p2"><b>Le placenta de l'homme.</b>&mdash;La nutrition de l'embryon
+humain dans la matrice a lieu, on le sait, au moyen d'un
+organe spécial, extrêmement vascularisé, qu'on appelle <em>placenta</em>
+ou «gâteau vasculaire». Cet important organe de
+nutrition forme un disque orbiculaire spongieux, de 16 à
+20 centimètres de diamètre, 3 à 4 centimètres d'épaisseur, et
+pèse de 1 à 2 livres; après la naissance de l'enfant il se
+détache et il est expulsé sous le nom d'arrière-faix. Le placenta
+comprend deux parties toutes différentes: le <em>gâteau
+f&oelig;tal</em> ou placenta de l'enfant (Pl. <em>f&oelig;talis</em>) et le <em>gâteau maternel</em>
+ou gâteau vasculaire maternel (Pl. <em>uterina</em>). Ce dernier
+contient des sinus sanguins bien développés qui reçoivent
+le sang amené par les vaisseaux utérins. Le gâteau f&oelig;tal, au
+contraire, est formé de nombreuses villosités ramifiées qui
+se développent à la surface de l'<em>allantoïde</em> de l'enfant et tirent
+leur sang de ses vaisseaux ombilicaux. Les villosités creuses,
+remplies par le sang du gâteau f&oelig;tal, pénètrent dans les
+<a class="pagenum" id="Page_78" title="78"></a>
+sinus sanguins du gâteau maternel et la mince cloison qui les
+sépare l'un de l'autre s'amincit tellement qu'un échange
+direct des matériaux nutritifs du sang peut avoir lieu (par
+osmose) à travers elle.</p>
+
+<p>Dans les groupes primitifs les plus inférieurs de <em>Placentaliens</em>,
+la superficie tout entière de l'enveloppe externe de
+l'embryon est couverte de nombreuses petites villosités; ces
+«villosités du chorion» pénètrent dans des excavations de la
+muqueuse utérine et s'en détachent aisément lors de la naissance.
+C'est le cas chez la plupart des Ongulés (par exemple,
+le porc, le chameau, le cheval); chez la plupart des Cétacés et
+des Prosimiens: on a désigné ces Malloplacentaliens du nom
+d'<em>Indécidués</em> (à placenta diffus, <em>malloplacenta</em>). Chez les autres
+Placentaliens et chez l'homme, la même disposition s'observe
+au début. Elle change cependant bientôt, les villosités venant
+à disparaître sur une partie du chorion, mais elles ne se
+développent que davantage sur la partie restante et se soudent
+très intimement à la muqueuse utérine. Une partie de celle-ci,
+par suite de cette soudure intime, se déchire à la naissance
+et son expulsion amène un flux sanguin. Cette membrane
+caduque ou <em>membrane criblée</em> (Décidue) est une formation
+caractéristique des Placentaliens supérieurs qu'on a réunis à
+cause de cela sous le nom de <em>Décidués</em>; à ce groupe appartiennent
+principalement les Carnivores, les Onguiculés, les
+singes et l'homme; chez les Carnivores et chez quelques
+Ongulés (par exemple l'éléphant) le placenta présente la forme
+d'une ceinture (<em>Zonoplacentaliens</em>); par contre, chez les
+Onguiculés, chez les Insectivores (la taupe, le hérisson) chez
+les singes et l'homme il a la forme d'un disque (<em>Discoplacentaliens</em>).</p>
+
+<p>Il n'y a pas plus de dix ans, la plupart des embryologistes
+croyaient encore que l'homme se distinguait, dans la formation
+de son placenta, par certaines particularités, surtout par
+l'existence de ce qu'on appelle la <em>décidue reflexe</em> et par celle
+du cordon ombilical qui relie cette décidue au f&oelig;tus; on
+pensait que ces organes embryonnaires spéciaux manquaient
+<a class="pagenum" id="Page_79" title="79"></a>
+aux autres placentaliens et en particulier aux singes. Le
+<em>cordon ombilical</em> (<em>funiculus umbilicalis</em>), organe important,
+est un cordon cylindrique et mou, de 40 à 60 cm. de long et
+de l'épaisseur du petit doigt (11 à 13 mm.). Il sert de lien
+entre l'embryon et le gâteau maternel en ce qu'il conduit les
+vaisseaux sanguins, porteurs des matériaux nutritifs du corps
+de l'embryon dans le gâteau f&oelig;tal; de plus il renferme aussi
+l'extrémité de l'allantoïde et du sac vitellin. Mais tandis que
+ce sac, chez le f&oelig;tus humain de trois semaines, représente
+encore la plus grande moitié de la vésicule embryonnaire, il
+se résorbe bientôt après, si bien qu'on n'en trouve plus trace
+chez le f&oelig;tus parvenu à maturité; cependant il persiste à
+l'état rudimentaire et on le retrouve, même après la naissance,
+sous forme de minuscule <em>vésicule ombilicale</em>. L'ébauche
+de l'allantoïde, en forme de vésicule, entre elle-même de
+bonne heure en régression chez l'homme et ce fait est en
+rapport avec la formation, par l'amnion, d'un organe un peu
+différent, ce qu'on appelle le <em>pédicule ventral</em>. Nous ne pouvons
+pas, d'ailleurs, insister ici sur les relations anatomiques
+et embryologiques compliquées de ces organes: je les ai
+d'ailleurs décrites en y joignant des illustrations, dans mon
+<em>Anthropogénie</em> (Leçon 23).</p>
+
+<p>Les adversaires de la théorie de l'évolution invoquaient
+encore il y a dix ans «ces particularités tout à fait caractéristiques»
+de la fécondation chez l'<em>homme</em>, lesquelles
+devaient le distinguer de tous les autres Mammifères. Mais
+en 1890, <span class="smcap">Émile Selenka</span> démontra que les mêmes particularités
+se présentent chez les <em>singes anthropoïdes</em>, et notamment chez
+l'orang (<em>satyrus</em>), tandis qu'elles font défaut chez les singes
+inférieurs. Ainsi se justifiait, ici encore, le principe <em>pithecométrique</em>
+de <span class="smcap">Huxley</span>: «Les différences entre l'homme et les
+singes anthropoïdes sont moindres que celles qui existent
+entre ces derniers et les singes inférieurs». Les prétendues
+«preuves <em>contre</em> l'étroite parenté de l'homme et du singe»
+se révélaient, ici encore, à un examen plus minutieux des
+<a class="pagenum" id="Page_80" title="80"></a>
+données réelles, comme constituant, au contraire, d'importants
+arguments <em>en faveur</em> de cette parenté.</p>
+
+<p>Tout naturaliste qui voudra pénétrer, les yeux ouverts,
+plus avant dans cet obscur mais si intéressant labyrinthe de
+notre embryologie, s'il est en état d'en faire la comparaison
+critique avec celle des autres Mammifères, y trouvera les
+fanaux les plus importants pour la compréhension de notre
+phylogénie. Car les divers stades du développement embryonnaire,
+en vertu de la grande loi biogénétique, jettent comme
+phénomènes d'hérédité <em>palingénétiques</em>, une vive lumière sur
+les stades correspondants de notre série ancestrale. Mais, de
+leur côté, les phénomènes d'adaptation <em>cinogénétiques</em>, la
+formation d'organes embryonnaires passagers&mdash;les enveloppes
+caractéristiques et avant tout le placenta&mdash;nous
+donnent des aperçus très précis sur notre étroite <em>parenté
+originelle avec les Primates</em>.</p>
+
+<h2>CHAPITRE V<br />
+Notre généalogie.</h2>
+
+<p><a class="pagenum" id="Page_81" title="81"></a></p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">Études monistes sur l'origine et la descendance de l'homme,
+tendant a montrer qu'il descend des Vertébrés et directement
+des Primates.</span></p>
+
+<div class="left45">
+<p>L'esquisse générale de l'arbre généalogique des
+Primates, depuis les plus anciens Prosimiens
+de l'éocène jusqu'à l'homme, est renfermée
+tout entière dans la période tertiaire: il n'y a
+plus là de «membre manquant» important.
+La <em>descendance de l'homme</em> d'une <em>lignée de
+Primates</em> de la période tertiaire, formes
+aujourd'hui disparues, n'est plus une vague
+hypothèse mais un <em>fait historique</em>. L'importance
+incommensurable qu'offre cette connaissance
+certaine de l'origine de l'homme
+s'impose à tout penseur impartial et conséquent.</p>
+
+<p class="i4">(<i>Conférence faite à Cambridge sur
+l'état actuel de nos connaissances
+relativement à l'origine de
+l'homme, 1898.</i>)</p>
+</div>
+
+<hr />
+
+<p><a class="pagenum" id="Page_82" title="82"></a></p>
+
+<p class="center"><b>SOMMAIRE DU CINQUIÈME CHAPITRE</b></p>
+
+<p class="hanging indent">Origine de l'homme.&mdash;Histoire mythique de la création. Moïse et Linné.&mdash;Création
+des espèces constantes.&mdash;Théorie des cataclysmes, Cuvier.&mdash;Transformisme,
+G&oelig;the (1790).&mdash;Théorie de la descendance, Lamarck
+(1809).&mdash;Théorie de la sélection, Darwin (1859).&mdash;Histoire généalogique
+(phylogénie) (1866).&mdash;Arbres généalogiques.&mdash;Morphologie générale.&mdash;Histoire
+de la création naturelle.&mdash;Phylogénie systématique.&mdash;Grande
+loi fondamentale biogénétique.&mdash;Anthropogénie.&mdash;L'homme descendant
+du singe.&mdash;Théorie «pithécoïde».&mdash;Le pithécanthrope fossile de
+Dubois (1894).</p>
+
+<p class="center"><b>LITTÉRATURE</b></p>
+
+<p><span class="smcap">Ch. Darwin.</span>&mdash;<i>L'origine de l'homme et la sélection sexuelle.</i></p>
+
+<p><span class="smcap">Th. Huxley.</span>&mdash;<i>Des faits qui témoignent de la place de l'homme dans la
+nature.</i></p>
+
+<p><span class="smcap">E. Haeckel.</span>&mdash;<i>Anthropogénie.</i> (2 ter <i>Theil Stammesgeschichte oder Phylogenie</i>)
+IV<sup>e</sup> Aufl. 1891.</p>
+
+<p><span class="smcap">C. Gegenbaur.</span>&mdash;<i>Vergleichende Anatomie der Wirbelthiere mit Berücksichtigung
+der Wirbellosen</i> (2 Bde, Leipzig, 1898).</p>
+
+<p><span class="smcap">C. Zittel.</span>&mdash;<i>Grundzüge der Palaeontologie</i> (1895).</p>
+
+<p><span class="smcap">E. Haeckel.</span>&mdash;<i>Systematische Stammesgeschichte des Menschen</i> (7. Kapitel
+der <i>Systematischen Phylogenie der Wirbelthiere</i>), Berlin 1895.</p>
+
+<p><span class="smcap">L. Buchner.</span>&mdash;<i>Der Mensch und eine Stellung in der Natur, in Vergangenheit,
+Gegenwart und Zukunft</i> (3<sup>e</sup> Aufl. 1889).</p>
+
+<p><span class="smcap">J.-G. Vogt.</span>&mdash;<i>Die Menschwerdung. Die Entwickelung des Menschen aus der
+Hauptreihe der Primaten</i> (Leipzig, 1892).</p>
+
+<p><span class="smcap">E. Haeckel.</span>&mdash;<i>Ueber unsere gegenwaertige Kenntniss vom Ursprung des
+Menschen</i> (Vertrag in Cambridge), trad. fr. du D<sup>r</sup> Laloy. 2<sup>e</sup> tirage 1900.</p>
+
+<p><a class="pagenum" id="Page_83" title="83"></a></p>
+<p class="p2">La plus jeune, parmi les grandes branches de l'arbre
+vivant de la biologie, c'est cette science naturelle que nous
+appelons <em>Généalogie</em> ou <em>Phylogénie</em>. Elle s'est développée
+bien plus tard encore et malgré des difficultés bien plus
+grandes, que sa s&oelig;ur naturelle, l'embryogénie ou ontogénie.
+Celle-ci avait pour objet la connaissance des processus
+mystérieux par suite desquels les <em>individus</em> organisés, animaux
+ou plantes, se développent aux dépens de l'&oelig;uf. La généalogie,
+par contre, doit répondre à cette question beaucoup plus
+difficile et obscure: «Comment sont apparues les <em>espèces</em>
+organiques, les différents phylums d'animaux ou de plantes?»</p>
+
+<p>L'<em>ontogénie</em> (aussi bien l'embryologie, que l'étude des
+métamorphoses), pouvait adopter, pour résoudre sa tâche,
+sise tout proche, la voie immédiate de l'<em>observation</em> empirique;
+elle n'avait qu'à suivre jour par jour et heure par heure les
+transformations visibles que l'embryon organisé, dans
+l'espace de peu de temps, subit à mesure qu'il se développe
+aux dépens de l'&oelig;uf. Bien plus difficile était, dès l'origine, la
+tâche lointaine de la <em>phylogénie</em>; car les lents processus de
+transformation graduelle qui déterminent l'apparition des
+espèces végétales et animales, s'accomplissent insensiblement
+au cours de milliers et de millions de siècles; leur
+observation immédiate n'est possible que dans des limites
+très restreintes et la plus grande partie de ces processus
+historiques ne peut être connue qu'indirectement: par la
+<em>réflexion</em> critique, en utilisant pour les comparer des données
+empiriques appartenant aux domaines très différents
+de la paléontologie, de l'ontogénie et de la morphologie.
+<a class="pagenum" id="Page_84" title="84"></a>
+A cela se joignait l'important obstacle que constituait pour la
+généalogie naturelle, en général, son rapport intime avec
+l'«histoire de la création», avec les mythes surnaturels et
+les dogmes religieux; on conçoit dès lors aisément que ce ne
+soit qu'au cours de ces quarante dernières années que
+l'existence, en tant que science, de la véritable phylogénie ait
+pu être conquise et assurée, après de difficiles combats.</p>
+
+<p class="p2"><b>Histoire mythique de la création.</b>&mdash;Tous les essais
+sérieux entrepris jusqu'au commencement de notre <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle
+pour résoudre le problème de l'apparition des organismes,
+sont venus échouer dans le labyrinthe des légendes
+surnaturelles de la création. Les efforts individuels de quelques
+penseurs éminents pour s'émanciper, atteindre à une
+explication naturelle, demeurèrent infructueux. Les mythes
+divers, relatifs à la création se sont développés, chez tous
+les peuples civilisés de l'antiquité, en même temps que la
+religion; et pendant le moyen âge, ce fut naturellement le
+christianisme, parvenu à la toute-puissance, qui revendiqua
+le droit de résoudre le problème de la création. Or comme la
+Bible était la base inébranlable de l'édifice religieux chrétien,
+on emprunta toute l'histoire de la création au premier livre
+de Moïse. C'est encore là-dessus que s'appuya le grand naturaliste
+suédois, <span class="smcap">Linné</span>, lorsqu'en 1735, le premier, dans son
+<em>Systema naturæ</em>, point de départ de la science postérieure,&mdash;il
+entreprit de trouver, pour les innombrables corps de la
+nature, une ordonnance, une terminologie et une classification
+systématiques. Il inaugura, comme étant le meilleur auxiliaire
+pratique, la double dénomination bien connue, ou «nomenclature
+binaire»; il donna à chaque espèce ou phylum un
+nom d'espèce particulier qu'il fit précéder d'un nom plus
+général de genre. Dans un même <em>genre</em> (<em>genus</em>) furent réunies
+les <em>espèces</em> (<em>species</em>) voisines; c'est ainsi, par exemple, que
+Linné réunit dans le genre chien (<em>canis</em>), comme des espèces
+différentes le chien domestique (<em>canis familiaris</em>), le chacal
+(<em>canis aureus</em>), le loup (<em>canis lupus</em>), le renard (<em>canis vulpes</em>),
+<a class="pagenum" id="Page_85" title="85"></a>
+etc. Cette nomenclature parut bientôt si pratique
+qu'elle fut partout adoptée et qu'elle est appliquée aujourd'hui
+encore dans la systématique, tant en botanique qu'en
+zoologie.</p>
+
+<p>Mais la science se heurta à un <em>dogme</em> théorique des plus
+dangereux, celui-là même auquel <span class="smcap">Linné</span> avait rattaché sa
+notion pratique d'espèce. La première question qui devait se
+poser à ce savant penseur, c'était naturellement de savoir ce
+qui constitue proprement le <em>concept</em> d'espèce, quelles en sont
+la compréhension et l'extension. A cette question fondamentale,
+Linné faisait la plus naïve réponse, s'appuyant sur le
+mythe mosaïque de la création, universellement admis:
+<em>Species tot sunt diversæ, quot diversas formas ab initio
+creavit infinitum eus.</em> (Il y a autant d'espèces différentes que
+l'être infini a créé au début de formes différentes). Ce dogme
+théosophique coupait court à toute explication naturelle de
+l'apparition des espèces. <span class="smcap">Linné</span> ne connaissait que les espèces
+actuelles végétales et animales: il ne soupçonnait rien des
+formes disparues, infiniment plus nombreuses, qui avaient
+peuplé notre globe, sous des aspects divers, pendant les
+périodes antérieures de son histoire.</p>
+
+<p>C'est seulement au début de notre siècle que ces fossiles
+furent mieux connus par <span class="smcap">Cuvier</span>. Dans son ouvrage célèbre
+sur les os fossiles des Vertébrés quadrupèdes (1812), il donna,
+le premier, une description exacte et une juste interprétation
+de nombreux fossiles. Il démontra en même temps qu'aux
+différentes périodes de l'histoire de la terre, une série de
+faunes très différentes s'étaient succédé. Comme <span class="smcap">Cuvier</span>
+s'obstinait à maintenir la théorie de <span class="smcap">Linné</span> de l'indépendance
+absolue des espèces, il crut ne pouvoir expliquer leur apparition
+qu'en disant qu'une série de grands cataclysmes et de
+créations successives s'étaient succédé sur la terre; toutes les
+créatures vivantes auraient été anéanties au commencement
+de chaque grande révolution terrestre, tandis qu'à la fin, une
+nouvelle faune aurait été créée. Bien que cette théorie des
+cataclysmes de <span class="smcap">Cuvier</span> conduisît aux conséquences les plus
+<a class="pagenum" id="Page_86" title="86"></a>
+absurdes et conclût au pur miracle, elle fut bientôt universellement
+adoptée et régna jusqu'à <span class="smcap">Darwin</span> (1859).</p>
+
+<p class="p2"><b>Transformisme (G&oelig;the).</b>&mdash;On entrevoit aisément que
+les idées courantes sur l'absolue indépendance des espèces
+organiques et leur création surnaturelle, ne pouvaient pas
+satisfaire les penseurs plus profonds. Aussi trouvons-nous,
+dès la seconde moitié du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, quelques esprits éminents
+préoccupés de trouver une solution naturelle au «grand
+problème de la création». Devançant tous les autres, le plus
+éminent de nos poètes et de nos penseurs, <span class="smcap">G&oelig;the</span>, par ses
+études morphologiques prolongées et assidues, avait déjà
+clairement reconnu, il y a plus de cent ans, le rapport intime
+de toutes les formes organiques et il était déjà parvenu à la
+ferme conviction d'une origine naturelle commune.</p>
+
+<p>Dans sa célèbre <em>Métamorphose des plantes</em> (1790), il
+faisait dériver les diverses formes de plantes d'une plante
+originelle et les divers organes d'une même plante d'un
+organe originel, la feuille. Dans sa théorie vertébrale du
+crâne, il essayait de montrer que le crâne de tous les Vertébrés&mdash;y
+compris l'homme!&mdash;était constitué de la même
+manière par certains groupes d'os, disposés selon un ordre
+fixe, et qui n'étaient autre chose que des vertèbres transformées.
+C'était précisément ses études approfondies d'ostéologie
+comparée qui avaient conduit <span class="smcap">G&oelig;the</span> à la ferme certitude
+de l'unité d'organisation; il avait reconnu que le squelette
+de l'homme est constitué d'après le même type que celui de
+tous les autres Vertébrés, «formé d'après un modèle qui ne
+s'efface un peu que dans ses parties très constantes et qui,
+chaque jour, grâce à la reproduction, se développe et se transforme».
+G&oelig;the tient cette transformation pour la résultante
+de l'action réciproque de deux forces plastiques: une force
+interne centripète de l'organisme, la «tendance à la spécification»
+et une force externe, centrifuge, la «tendance
+à la variation» ou «l'Idée de métamorphose»; la première
+correspond à ce que nous appelons aujourd'hui l'<em>hérédité</em>, la
+<a class="pagenum" id="Page_87" title="87"></a>
+seconde à l'<em>adaptation</em>. Combien <span class="smcap">G&oelig;the</span>, par ces études de
+philosophie scientifique sur «la formation et la transformation
+des corps organisés de la nature», avait pénétré profondément
+dans leur essence et combien par suite, on peut le considérer
+comme le précurseur le plus important de Darwin et de
+Lamarck, c'est ce qui ressort des passages intéressants de
+ses &oelig;uvres que j'ai rassemblés dans la 4<sup>e</sup> leçon de mon <em>Histoire
+de la Création Naturelle</em><a name="FNanchor_14" id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>, (9<sup>e</sup> édition, p. 65 à 68).
+Cependant, ces idées d'évolution naturelle exprimées par <span class="smcap">G&oelig;the</span>,
+comme aussi les vues analogues (cf. <em>op. cit.</em>) de <span class="smcap">Kant</span>,
+<span class="smcap">Oken</span>, <span class="smcap">Treviranus</span> et autres philosophes naturalistes du commencement
+de ce siècle, ne s'étendaient pas au-delà de certaines
+notions générales. Il y manquait le puissant levier,
+nécessaire à «l'histoire de la création naturelle» pour se
+fonder définitivement par la critique du <em>dogme d'espèce</em>, et ce
+levier nous le devons à <span class="smcap">Lamarck</span>.</p>
+
+<p class="p2"><b>Théorie de la descendance (Lamarck 1809).</b>&mdash;Le
+premier essai vigoureux en vue de fonder scientifiquement le
+transformisme, fut fait au début du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle par le grand
+philosophe naturaliste français, <span class="smcap">Lamarck</span>, l'adversaire le plus
+redoutable de son collègue <span class="smcap">Cuvier</span>, à Paris. Déjà, en 1802, il
+avait exprimé dans ses <em>Considérations sur les corps vivants</em>,
+les idées toutes nouvelles sur l'instabilité et la transformation
+des espèces, d'idées qu'il a traitées à fond, en
+1809, dans les deux volumes de son ouvrage profond, la
+<em>Philosophie zoologique</em>. <span class="smcap">Lamarck</span> développait là, pour la
+première fois,&mdash;en opposition avec le dogme régnant de
+l'espèce&mdash;l'idée juste que l'<em>espèce</em> organique était une <em>abstraction
+artificielle</em>, un terme à valeur relative, aussi bien que
+les termes plus généraux de genre, de famille, d'ordre et de
+classe. Il prétendait, en outre, que toutes les espèces étaient
+variables et provenaient d'espèces plus anciennes, par des
+<a class="pagenum" id="Page_88" title="88"></a>
+transformations opérées au cours de longues périodes. Les
+formes ancestrales communes, desquelles proviennent les espèces
+ultérieures, étaient à l'origine des organismes très
+simples et très inférieurs; les premières et les plus anciennes
+s'étant produites par parthénogénèse. Tandis que par l'<em>hérédité</em>,
+le type se maintient constant à travers la série des générations,
+les espèces se transforment insensiblement par
+l'<em>adaptation</em>, l'habitude et l'exercice des organes. Notre
+organisme humain, lui aussi, provient, de la même manière,
+des transformations naturelles effectuées à travers une série
+de mammifères voisins des singes. Pour tous ces processus,
+comme en général pour tous les phénomènes de la vie de
+l'esprit aussi bien que de la nature, <span class="smcap">Lamarck</span> n'admet exclusivement
+que des processus <em>mécaniques</em>, physiques et chimiques:
+il ne tient pour vraies que les causes efficientes.</p>
+
+<p>Sa profonde <em>Philosophie zoologique</em> contient les éléments
+d'un système de la nature purement moniste, fondé sur
+la théorie de l'évolution. J'ai exposé en détail les mérites
+de <span class="smcap">Lamarck</span> dans la 4<sup>e</sup> leçon de mon <em>Anthropogénie</em> (4<sup>e</sup> édition,
+p. 63) et dans la 5<sup>e</sup> leçon de ma <em>Création naturelle</em> (9<sup>e</sup> édition,
+p. 89).</p>
+
+<p>On aurait pu s'attendre à ce que ce grandiose essai, en vue
+de fonder scientifiquement la théorie de la descendance, ait
+aussitôt ébranlé le mythe régnant de la création des espèces
+et frayé la voie à une théorie naturelle de l'évolution. Mais,
+au contraire, <span class="smcap">Lamarck</span> fut aussi impuissant contre l'autorité
+conservatrice de son grand rival <span class="smcap">Cuvier</span>, que devait l'être, vingt
+ans plus tard, son collègue et émule <span class="smcap">Geoffroy Saint-Hilaire</span>.
+Les combats célèbres que ce philosophe naturaliste eut à
+soutenir en 1830, au sein de l'Académie française, contre
+<span class="smcap">Cuvier</span> se terminèrent par le complet triomphe de ce dernier.
+J'ai déjà parlé très longuement de ces combats auxquels
+<span class="smcap">G&oelig;the</span> prit un si vif intérêt (<em>H. de la Cr.</em>, p. 77 à 80). Le
+puissant développement que prit à cette époque l'étude empirique
+de la biologie, la quantité d'intéressantes découvertes
+faites, tant sur le domaine de l'anatomie que sur celui de la
+<a class="pagenum" id="Page_89" title="89"></a>
+physiologie comparée, l'établissement définitif de la théorie
+cellulaire et les progrès de l'ontogénie, tout cela fournissait
+aux zoologistes et aux botanistes un tel surcroît de matériaux
+de travail productif, qu'à côté de cela la difficile et
+obscure question de l'origine des espèces fut complètement
+oubliée. On se contenta du vieux dogme traditionnel de la
+création. Même après que le grand naturaliste anglais <span class="smcap">Ch.
+Lyell</span> (1830), dans ses <em>Principes de Géologie</em> eut réfuté
+la théorie miraculeuse des cataclysmes de Cuvier et eut
+démontré que la nature inorganique de notre planète avait
+suivi une évolution naturelle et continue&mdash;même alors, on
+refusa au principe de continuité si simple de <span class="smcap">Lyell</span>, toute
+application à la nature organique. Les germes d'une phylogénie
+naturelle, enfouis dans les &oelig;uvres de <span class="smcap">Lamarck</span>, furent
+oubliés autant que l'ébauche d'ontogénie naturelle qu'avait
+tracée, cinquante ans plutôt (1759), <span class="smcap">G. F. Wolff</span> dans sa théorie
+de la génération. Dans les deux cas, il fallut un demi-siècle
+tout entier avant que les idées essentielles sur le développement
+naturel, parvinssent à se faire admettre. Ce fut
+seulement après que <span class="smcap">Darwin</span> (1859) eut abordé la solution
+du problème de la création par un tout autre côté, s'aidant
+avec succès du trésor de connaissances empiriques acquises
+depuis, que l'on commença à s'occuper de <span class="smcap">Lamarck</span> comme
+du plus grand parmi les devanciers de <span class="smcap">Darwin</span>.</p>
+
+<p class="p2"><b>Théorie de la sélection (Darwin 1859).</b>&mdash;Le succès
+sans exemple que remporta <span class="smcap">Darwin</span> est connu de tous; ce
+savant apparaît ainsi, à la fin du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, sinon comme le
+plus grand des naturalistes qu'on y compte, du moins comme
+celui qui y a exercé le plus d'influence. Car, parmi les grands
+et nombreux héros de la pensée à notre époque, aucun, au
+moyen d'un seul ouvrage classique, n'a remporté une victoire
+aussi colossale, aussi décisive et aussi grosse de conséquences,
+que <span class="smcap">Darwin</span> avec son célèbre ouvrage principal:
+<em>De l'origine des espèces au moyen de la sélection naturelle dans
+les règnes animal et végétal ou de la survivance des races les</em>
+<a class="pagenum" id="Page_90" title="90"></a>
+<em>mieux organisées dans la lutte pour la vie</em><a name="FNanchor_15" id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>. Sans doute,
+la réforme de l'anatomie et la physiologie comparées, par
+<span class="smcap">J. Muller</span>, a marqué pour la biologie tout entière une
+époque nouvelle et féconde. Sans doute, l'établissement de la
+théorie cellulaire par <span class="smcap">Schleiden</span> et <span class="smcap">Schwann</span>, la réforme de
+l'ontogénie par <span class="smcap">Baer</span>, l'établissement de la loi de substance par
+<span class="smcap">Robert Mayer</span> et <span class="smcap">Helmholtz</span> ont été des hauts faits scientifiques
+de premier ordre: aucun, cependant, quant à l'étendue et
+la profondeur des conséquences, n'a exercé une action aussi
+puissante, transformé au même point la science humaine tout
+entière que ne l'a fait la théorie de <span class="smcap">Darwin</span>, sur l'origine
+naturelle des espèces. Car par là était résolu le «problème
+mythique de la <em>Création</em>» et avec lui la grave «question des
+questions», le problème de la vraie nature et de l'origine
+de l'homme lui-même.</p>
+
+<p>Si nous comparons entre eux les deux grands fondateurs
+du transformisme, nous trouvons chez <span class="smcap">Lamarck</span> une tendance
+prépondérante à la <em>déduction</em>, à ébaucher l'esquisse
+d'un système moniste complet,&mdash;chez <span class="smcap">Darwin</span>, au contraire,
+prédominent l'emploi de l'<em>induction</em>, les efforts prudents
+pour établir, avec le plus de certitude possible sur l'observation
+et l'expérience, les diverses parties de la théorie de la
+descendance. Tandis que le philosophe naturaliste français
+dépasse de beaucoup le cercle des connaissances empiriques
+d'alors et esquisse, en somme, le programme des recherches
+à venir&mdash;l'expérimentateur anglais, au contraire, a le grand
+avantage de poser le principe d'explication qui sera le principe
+d'unification, permettant de synthétiser une masse de connaissances
+empiriques accumulées jusqu'alors sans pouvoir
+être comprises. Ainsi s'explique que le succès de <span class="smcap">Darwin</span> ait
+été aussi triomphant que celui de <span class="smcap">Lamarck</span> a été éphémère. <span class="smcap">Darwin</span>
+n'a pas eu seulement le grand mérite de faire converger les
+résultats généraux des différentes disciplines biologiques au
+foyer du principe de la descendance et de les expliquer tous
+<a class="pagenum" id="Page_91" title="91"></a>
+par là; il a, en outre, découvert dans le <em>principe de sélection</em>,
+la cause directe du transformisme qui avait échappé à
+Lamarck. <span class="smcap">Darwin</span> praticien, éleveur, ayant appliqué aux
+organismes à l'état de nature les conclusions tirées de ses
+expériences de sélection artificielle et ayant découvert dans
+la <em>lutte pour la vie</em> le principe qui réalise la sélection naturelle,
+posa son importante théorie de la sélection, ce qu'on
+appelle proprement le <em>darwinisme</em><a name="FNanchor_16" id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>.</p>
+
+<p class="p2"><b>Généalogie (Phylogénie 1866).</b>&mdash;Parmi les tâches nombreuses
+et importantes que <span class="smcap">Darwin</span> traça à la biologie moderne,
+l'une des plus pressantes sembla la réforme du <em>système</em>, en
+zoologie comme en botanique. Puisque les innombrables
+espèces animale et végétale n'étaient pas «créées» par un
+miracle surnaturel mais avaient «évolué» par transformation
+naturelle, leur <em>système naturel</em> apparaissait comme leur
+<em>arbre généalogique</em>. La première tentative en vue de transformer
+en ce sens la systématique est celle que j'ai faite moi-même
+dans ma <em>Morphologie générale des organismes</em> (1866).
+Le premier livre de cet ouvrage (<em>Anatomie générale</em>) traitait
+de la «science mécanique des formes constituées», le second
+volume (<em>Embryologie générale</em>), des «formes se constituant».
+Une «Revue généalogique du système naturel des organismes»
+servait d'introduction systématique à ce dernier
+volume. Jusqu'alors, sous le nom d'<em>embryologie</em>, tant en
+botanique qu'en zoologie, on avait entendu exclusivement
+celle des <em>individus</em> organisés (embryologie et étude des
+métamorphoses). Je soutins, par contre, l'idée qu'en face de
+l'embryologie (<em>ontogénie</em>) se posait, aussi légitime, une
+seconde branche étroitement liée à la première, la généalogie
+(<em>phylogénie</em>). Ces deux branches de l'histoire du développement
+des êtres sont entre elles, à mon avis, dans le rapport
+causal le plus étroit, ce qui repose sur la réciprocité d'action
+<a class="pagenum" id="Page_92" title="92"></a>
+des lois d'hérédité et d'adaptation et à quoi j'ai donné une
+expression précise et générale dans ma <em>loi fondamentale
+biogénétique</em>.</p>
+
+<p class="p2"><b>Histoire de la création naturelle (1868).</b>&mdash;Les vues
+nouvelles que j'avais posées dans ma <em>Morphologie générale</em>,
+en dépit de la façon rigoureusement scientifique dont
+je les exposais, n'ayant éveillé que peu l'attention des gens
+compétents et moins encore trouvé de succès près d'eux,
+j'essayai d'en reproduire la partie la plus importante dans
+un ouvrage plus petit, d'allure plus populaire, qui fût
+accessible à un plus grand cercle de lecteurs cultivés. C'est
+ce que je fis en 1868 dans mon <em>Histoire de la création naturelle</em>
+(Conférences scientifiques populaires sur la théorie
+de l'évolution en général et celles de Darwin, G&oelig;the et
+Lamarck en particulier). Si le succès de la <em>Morphologie
+générale</em> était resté bien au-dessous de ce que j'étais en
+droit d'espérer, par contre celui de la <em>Création naturelle</em>
+dépassa de beaucoup mon attente. Dans l'espace de trente
+ans, il en parut neuf éditions remaniées et douze traductions
+différentes. Malgré ses nombreuses lacunes, ce livre a beaucoup
+contribué à faire pénétrer dans tous les milieux les
+grandes idées directrices de la théorie de l'évolution.</p>
+
+<p>Je ne pouvais, bien entendu, indiquer là que dans ses
+traits généraux, la transformation phylogénétique du système
+naturel, ce qui était mon but principal. Je me suis rattrapé
+plus tard en établissant tout au long ce que je n'avais
+pu faire ici, le système phylogénétique et cela dans un
+ouvrage plus important, la <em>Phylogénie systématique</em> (Esquisse
+d'un système naturel des organismes fondé sur leur généalogie).
+Le premier volume (1894) traite des Protistes et des
+plantes; le second (1896) des Invertébrés; le troisième (1895)
+des Vertébrés. Les <em>arbres généalogiques</em> des groupes, petits
+et grands, sont étendus aussi loin que me l'ont permis mes
+connaissances dans les trois grandes «chartes d'origine»:
+paléontologie, ontogénie et morphologie.</p>
+
+<p class="p2"><a class="pagenum" id="Page_93" title="93"></a>
+<b>Loi fondamentale biogénétique.</b>&mdash;Le rapport causal
+étroit qui, à mon avis, unit les deux branches de l'histoire
+organique du développement des êtres, avait déjà été souligné
+par moi dans ma <em>Morphologie générale</em> (à la fin du V<sup>e</sup> livre),
+comme l'une des notions les plus importantes du transformisme
+et j'avais donné à ce fait une expression précise dans
+plusieurs «Thèses sur le lien causal entre le développement
+ontogénique et le phylétique»: <em>L'ontogénie est une récapitulation
+abrégée et accélérée de la phylogénie</em>, conditionnée par
+les fonctions physiologiques de l'hérédité (reproduction) et
+de l'adaptation (nutrition). Déjà <span class="smcap">Darwin</span> (1859) avait insisté
+sur la grande importance de sa théorie pour expliquer l'embryologie,
+et <span class="smcap">Fritz Muller</span> avait essayé (1864) d'en donner la
+preuve en prenant pour exemple une classe précise d'animaux,
+les Crustacés, dans son ingénieux petit travail intitulé:
+<em>Pour Darwin</em>. J'ai cherché, à mon tour, à démontrer la valeur
+générale et la portée fondamentale de cette grande loi biogénétique,
+dans une série de travaux, en particulier dans <em>La
+biologie des éponges calcaires</em> (1872) et dans les <em>Etudes sur la
+théorie gastréenne</em> (1873-1884). Les principes que j'y posais
+de l'homologie des feuillets germinatifs, et des rapports
+entre la <em>palingénie</em> (histoire de l'abréviation) et la <em>cénogénie</em>
+(histoire des altérations) ont été confirmés depuis par les
+nombreux travaux d'autres zoologistes; par eux il est devenu
+possible de démontrer l'<em>unité</em> des lois naturelles à travers la
+diversité de l'embryologie animale; on en conclut, quant à
+l'histoire généalogique des animaux, à leur commune descendance
+d'une forme ancestrale des plus simples.</p>
+
+<p class="p2"><b>Anthropogénie (1874).</b>&mdash;Le fondateur de la théorie de
+la descendance, <span class="smcap">Lamarck</span>, dont le regard portait si loin, avait
+très justement reconnu, dès 1809, que sa théorie valait universellement
+et que, par suite, l'<em>homme</em>, en tant que Mammifère
+le plus perfectionné, provenait de la même souche
+que tous les autres et ceux-ci, à leur tour, de la même branche
+plus ancienne de l'arbre généalogique, que les autres Vertébrés.
+<a class="pagenum" id="Page_94" title="94"></a>
+Il avait même déjà indiqué par quels processus pouvait
+être expliqué scientifiquement le fait que l'<em>homme descend
+du singe</em>, en tant que Mammifère le plus voisin de lui.
+<span class="smcap">Darwin</span>, arrivé naturellement aux mêmes convictions, laissa
+avec intention de côté, dans son ouvrage capital (1859), cette
+conséquence de sa doctrine, qui soulevait tant de révoltes et
+il ne l'a développée, avec esprit, que plus tard (1871) dans
+un ouvrage en deux volumes sur <em>Les ancêtres directs de
+l'homme et la sélection sexuelle</em>. Mais, dans l'intervalle, son
+ami <span class="smcap">Huxley</span> (1863) avait déjà discuté avec beaucoup de pénétration
+cette conséquence, la plus importante de la théorie de
+la descendance, dans son célèbre petit ouvrage sur <em>Les faits
+qui témoignent de la place de l'homme dans la nature</em>. Disposant
+de l'anatomie et de l'ontogénie comparées et s'appuyant
+sur les faits de la paléontologie, <span class="smcap">Huxley</span> montra dans
+cette proposition que «l'homme descend du singe», conséquence
+nécessaire du darwinisme&mdash;et qu'on ne pouvait
+donner aucune autre explication scientifique de l'origine
+de la race humaine. Cette conviction était, alors déjà, partagée
+par <span class="smcap">C. Gegenbaur</span>, le représentant le plus éminent de
+l'anatomie comparée, qui a fait faire à cette science importante
+d'immenses progrès par l'application conséquente et
+judicieuse qu'il y a faite de la théorie de la descendance.</p>
+
+<p>Toujours par suite de cette <em>théorie pithécoïde</em> (ou origine
+simiesque de l'homme) une tâche plus difficile s'imposait:
+c'était de rechercher non seulement les <em>ancêtres de l'homme</em>
+les plus directs, parmi les Mammifères de la période tertiaire,
+mais aussi la longue série de formes animales qui avaient
+vécu à des époques antérieures de l'histoire de la Terre et qui
+s'étaient développées à travers un nombre incalculable de
+millions d'années. J'avais déjà commencé à chercher une
+solution hypothétique à ce grand problème historique, en
+1866, dans ma <em>Morphologie générale</em>; j'ai continué à la développer
+en 1874 dans mon <em>Anthropogénie</em> (I<sup>re</sup> partie: Embryologie;
+II<sup>e</sup> partie: Généalogie). La quatrième édition remaniée
+de ce livre (1891) contient, à mon avis, l'exposé de l'évolution
+<a class="pagenum" id="Page_95" title="95"></a>
+de la race humaine qui, dans l'état actuel de nos connaissances
+des sources, se rapproche le plus du but lointain de
+la vérité; je me suis constamment efforcé de recourir également
+et en les accordant entre elles aux trois sources empiriques
+de la <em>paléontologie</em>, de l'<em>ontogénie</em> et de la <em>morphologie</em>
+(anatomie comparée). Sans doute, les hypothèses sur la descendance,
+données ici, seront plus tard confirmées et complétées,
+chacune en particulier, par les recherches phylogénétiques
+à venir; mais je suis tout aussi convaincu que la
+hiérarchie que j'ai tracée des ancêtres de l'homme répond en
+gros à la vérité. Car <em>la série historique des fossiles de Vertébrés</em>
+correspond absolument à la série évolutive morphologique,
+que nous font connaître l'anatomie et l'ontogénie comparées:
+aux Poissons siluriens succèdent les Poissons amphibies du
+dévonien<a name="FNanchor_17" id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>, les Amphibies du carbonifère, les Reptiles permiques
+et les Mézozoïques mammifères; parmi eux apparaissent
+d'abord, pendant la période du trias, les formes inférieures,
+les Monotrèmes, puis pendant la période jurassique
+les Marsupiaux, enfin pendant la période calcaire, les plus
+anciens Placentaliens. Parmi ceux-ci apparaissent d'abord,
+au début de la période tertiaire (éocène) les plus anciens des
+Primates ancestraux, les Prosimiens, puis, pendant le miocène
+les Singes véritables et parmi les Catarrhiniens tout
+d'abord les Cynopithèques, ensuite les Anthropomorphes;
+un rameau de ces derniers a donné naissance, pendant le
+pliocène, à l'<em>homme singe</em> encore muet (<em>Pithecanthropus
+alalus</em>) et de celui-ci descend enfin l'homme doué de la
+parole.</p>
+
+<p>On rencontre bien plus de difficulté et d'incertitude en
+cherchant à reconstruire la série des ancêtres invertébrés
+qui ont précédé nos <em>ancêtres vertébrés</em>; car nous n'avons pas
+de restes pétrifiés de leurs corps mous et sans squelette; la
+paléontologie ne peut nous fournir aucune preuve certaine.
+D'autant plus précieuses deviennent les sources de l'anatomie
+<a class="pagenum" id="Page_96" title="96"></a>
+et de l'ontogénie comparées. Comme l'embryon humain
+passe par le même stade «chordula» que l'embryon de tous
+les autres Vertébrés, comme il se développe aux dépens des
+deux feuillets d'une «gastrula», nous en concluons, d'après
+la grande loi biogénétique, à l'existence passée de formes
+ancestrales correspondantes (Vermaliés, Gastréadés). Mais
+ce qui est surtout important, c'est ce fait fondamental,
+que l'embryon de l'homme, comme celui de tous les autres
+animaux, se développe primitivement aux dépens d'une simple
+cellule; car cette <em>cellule-souche</em> (cytula)&mdash;«ovule fécondé»&mdash;témoigne
+indiscutablement d'une forme ancestrale correspondante
+monocellulaire, d'un antique ancêtre (période laurentienne)
+<em>Protozoaire</em>.</p>
+
+<p>Pour notre <em>philosophie moniste</em> il importe d'ailleurs assez
+peu de savoir comment on établira avec plus de certitude
+encore, dans le détail, la série de nos ancêtres animaux. Il
+n'en reste pas moins ce <em>fait historique certain</em>, cette
+donnée grosse de conséquences, que l'<em>homme descend directement
+du singe</em> et par delà, d'une longue série de Vertébrés
+inférieurs. J'ai déjà insisté en 1866, au septième livre de ma
+<em>Morphologie générale</em> sur le fondement logique de ce
+principe pithécométrique: «Cette proposition que l'homme
+descend de Vertébrés inférieurs et directement des singes
+est un cas particulier de syllogisme déductif qui résulte
+avec une absolue nécessité, en vertu de la loi générale d'induction,
+de la théorie de la descendance.»</p>
+
+<p>Pour l'établissement définitif et le triomphe de ce fondamental
+<em>principe pithécométrique</em>, les <em>découvertes paléontologiques</em>
+de ces trente dernières années sont d'une plus grande
+importance; en particulier la surprenante trouvaille de nombreux
+Mammifères disparus, de l'époque tertiaire, nous a mis
+à même d'établir clairement, dans ses grands traits, l'histoire
+ancestrale de cette classe la plus importante d'animaux et
+cela depuis les inférieurs Monotrèmes ovipares jusqu'à
+l'homme. Les quatre grands groupes de <em>Placentaliens</em>, les
+légions si riches en formes des Carnivores, Rongeurs, Ongulés
+<a class="pagenum" id="Page_97" title="97"></a>
+et Primates, semblent séparés par un profond abîme lorsque
+nous ne considérons que les épigones encore vivants qui les
+représentent aujourd'hui. Mais ces abîmes profonds se comblent
+entièrement et les différences entre les quatre légions
+s'effacent totalement lorsque nous comparons les ancêtres
+tertiaires disparus et lorsque nous remontons jusqu'à l'aube
+de l'histoire, jusqu'à l'éocène, au début de la période tertiaire
+(au moins trois millions d'années en arrière!) La
+grande sous-classe des Placentaliens, qui compte aujourd'hui
+plus de 2.500 espèces n'est alors représentée que par un petit
+nombre de «Proplacentaliens»; et chez ces Prochoriatidés,
+les caractères des quatre légions divergentes sont si mêlés
+et si effacés, qu'il est plus sage de ne les regarder que
+comme des <em>ancêtres communs</em>. Les premiers Carnivores
+(ictopsales), les premiers Rongeurs (esthonycales), les premiers
+Ongulés (condylarthrales) et les premiers Primates (lemurales)
+possèdent dans leurs grands traits la même conformation
+du squelette et la même <em>dentition typique</em> que les Placentaliens
+primitifs, soit 44 dents (à chaque moitié de mâchoire,
+3 incisives, 1 canine, 4 prémolaires et 3 molaires)<a name="FNanchor_18" id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>, ils sont
+tous caractérisés par la petite taille et le développement
+imparfait du cerveau (principalement de la partie la plus
+importante, les hémisphères, qui ne sont constitués en «organe
+de la pensée» que plus tard, chez les épigones du miocène et
+du pliocène); ils ont tous les jambes courtes, cinq orteils
+aux pieds et marchent sur la plante du pied (<em>plantigrada</em>).
+Pour certains de ces Placentaliens primitifs de l'éocène on a
+d'abord hésité avant de les classer parmi les Carnivores ou
+les Rongeurs, les Ongulés ou les Primates; ainsi ces quatre
+grandes légions de Placentaliens qui devaient tellement
+différer ensuite, se rapprochaient alors jusqu'à se confondre!
+On en conclut indubitablement à une communauté d'origine
+dans un groupe unique; ces Prochoriatidés vivaient déjà dans
+<a class="pagenum" id="Page_98" title="98"></a>
+la période antérieure, calcaire (il y a plus de trois millions
+d'années!) et sont probablement apparus pendant la période
+jurassique, descendant d'un groupe de <em>Didelphes</em> insectivores
+(amphiteria) et présentant un placenta diffus, forme primitive,
+la plus simple.</p>
+
+<p>Mais les plus importantes de toutes les découvertes paléontologiques
+récentes, qui ont jeté un jour nouveau sur l'histoire
+généalogique des placentaliens, sont relatives à notre
+propre lignée, à la légion des <em>Primates</em>.</p>
+
+<p>Autrefois, les fossiles en étaient très rares. <span class="smcap">Cuvier</span> lui-même,
+le grand fondateur de la paléontologie, affirma jusqu'à
+sa mort (1832), qu'il n'existait pas de fossiles de Primates;
+il avait, il est vrai, déjà décrit le crâne d'un Prosimien
+de l'éocène (Adapis), mais il l'avait pris à tort pour un
+Ongulé. Dans ces vingt dernières années, on a découvert un
+assez grand nombre de squelettes pétrifiés de Prosimiens et
+de Simiens, bien conservés; parmi eux se trouvent les intermédiaires
+importants qui permettent de reconstituer la
+chaîne continue des ancêtres, depuis le plus primitif Prosimien
+jusqu'à l'homme.</p>
+
+<p>Le plus célèbre et le plus intéressant de ces fossiles est
+l'<em>Homme singe pétrifié de Java</em>, le «Pithecanthropus erectus»
+dont on a tant parlé et qui a été découvert en 1894 par le médecin
+militaire hollandais, <span class="smcap">Eugène Dubois</span>. C'est vraiment le
+«missing link» tant cherché, le prétendu «membre manquant»
+dans la série des Primates qui, s'étend maintenant,
+ininterrompue, depuis les singes catarrhiniens inférieurs
+jusqu'à l'homme le plus élevé en organisation. J'ai exposé
+longuement la haute portée de cette trouvaille merveilleuse
+dans la conférence que j'ai faite le 26 août 1898, au quatrième
+Congrès international de Zoologie, à Cambridge: «De
+l'état actuel de nos connaissances relativement à l'origine
+de l'homme.» Le paléontologiste qui connaît les conditions
+requises pour la formation et la conservation des fossiles,
+considérera la découverte du Pithécanthrope comme un hasard
+tout spécialement heureux. Car les singes, en tant qu'ils
+<a class="pagenum" id="Page_99" title="99"></a>
+habitent sur les arbres (lorsqu'ils ne tombent pas par hasard
+dans l'eau), se trouvent rarement à leur mort dans des conditions
+qui permettent la conservation et la pétrification de
+leur squelette. Par cette trouvaille de l'homme-singe fossile,
+de Java, la <em>Paléontologie</em>, à son tour, nous démontre que
+«l'homme descend du singe» aussi clairement et sûrement
+que l'avaient déjà fait avant elle les disciples de l'<em>Anatomie</em>
+et de l'<em>Ontogénie comparées</em>: nous possédons maintenant
+tous les documents essentiels pour notre histoire généalogique.</p>
+
+<h2>CHAPITRE VI<br />
+De la nature de l'âme</h2>
+<p><a class="pagenum" id="Page_100" title=""></a>
+<a class="pagenum" id="Page_101" title="101"></a></p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">Études monistes sur le concept d'ame.&mdash;Devoirs et méthodes
+de la psychologie scientifique.&mdash;Métamorphoses psychologiques.</span></p>
+
+<div class="left45">
+<p>Les différences psychologiques entre l'homme et
+le singe anthropoïde sont moindres que les différences
+correspondantes entre le singe anthropoïde
+et le singe le plus inférieur. Et ce fait
+psychologique correspond exactement à ce que
+nous présente l'anatomie quant aux différences
+dans l'<em>écorce cérébrale</em>, le plus important <em>Organe
+de l'Ame</em>. Si, cependant, aujourd'hui encore,
+presque dans tous les milieux, l'âme de l'homme
+est considérée comme une <em>substance</em> spéciale et
+mise en avant comme la preuve la plus importante
+contre l'affirmation maudite que l'<em>Homme
+descend du singe</em>, cela s'explique, d'une part,
+par l'état si arriéré de la soi-disant «psychologie»,
+de l'autre, par la <em>superstition</em> si répandue de
+l'immortalité de l'âme.</p>
+
+<p class="i4">(Conférence de Cambridge sur l'origine
+de l'homme, 1898).</p>
+</div>
+
+<hr />
+
+<p><a class="pagenum" id="Page_102" title="102"></a></p>
+
+<p class="center"><b>SOMMAIRE DU CHAPITRE VI</b></p>
+
+<p class="hanging indent">Signification fondamentale de la psychologie.&mdash;Comment on la doit concevoir,
+quelles méthodes on doit lui appliquer.&mdash;Conflit des opinions sur
+ce point.&mdash;Psychologie dualiste et psychologie moniste.&mdash;Rapport de
+celle-ci à la loi de substance.&mdash;Confusion de termes.&mdash;Métamorphoses
+psychologiques: Kant, Virchow, Du Bois-Reymond.&mdash;Moyens de parvenir à
+la connaissance des faits de l'âme.&mdash;Méthode introspective (auto-observation).&mdash;Méthode
+exacte (psycho-physique).&mdash;Méthode comparative
+(psychologie animale).&mdash;Changement de principes psychologiques, Wundt.&mdash;Psychologie
+des peuples et ethnographie, Bastian.&mdash;Psychologie ontogénique,
+Preyer.&mdash;Psychologie phylogénétique, Darwin, Romanes.</p>
+
+<p class="center"><b>LITTÉRATURE</b></p>
+
+<p><span class="smcap">J. Lamettrie.</span>&mdash;<i>Histoire naturelle de l'âme.</i></p>
+
+<p><span class="smcap">H. Spencer.</span>&mdash;<i>Principes de psychologie</i> (trad. franç.).</p>
+
+<p><span class="smcap">W. Wundt.</span>&mdash;<i>Grundriss der Psychologie.</i> Leipzig, 1898.</p>
+
+<p><span class="smcap">Th. Zeihen.</span>&mdash;<i>Leitfaden der physiologischen Psychologie.</i> Iéna, 1891. II Aufl.,
+1898.</p>
+
+<p><span class="smcap">H. Munsterberg.</span>&mdash;<i>Ueber Aufgaben und Methoden der Psychologie.</i> Leipzig,
+1891.</p>
+
+<p><span class="smcap">L. Besser.</span>&mdash;<i>Was ist Empfindung?</i> Bonn, 1891.</p>
+
+<p><span class="smcap">A. Rau.</span>&mdash;<i>Empfinden und Denken. Eine physiologische Untersuchung über die
+Natur des menschlichen Verstandes.</i> Giessen, 1896.</p>
+
+<p><span class="smcap">P. Carus.</span>&mdash;<i>The soul of man. An investigation of the facts of physiological
+and experimental Psychology.</i> Chicago, 1891.</p>
+
+<p><span class="smcap">A. Forel.</span>&mdash;<i>Gehirn und Seele (Vortrag in Wien).</i> IV Aufl., Bonn, 1894.</p>
+
+<p><span class="smcap">A. Svoboda.</span>&mdash;<i>Der Seelenwahn. Geschichtliches und Philosophisches.</i> Leipzig,
+1886.</p>
+
+<p><a class="pagenum" id="Page_103" title="103"></a></p>
+<p class="p2">Les phénomènes dont l'ensemble constitue ce qu'on appelle
+d'ordinaire la <em>Vie de l'âme</em> ou l'activité psychique, sont,
+entre tous ceux que nous connaissons, d'une part, les plus
+importants et les plus intéressants, de l'autre, les plus compliqués
+et les plus énigmatiques. La connaissance de la nature
+elle-même, qui a fait l'objet de nos précédentes études philosophiques,
+étant une partie de la vie de l'âme, et, d'autre part,
+l'anthropologie exigeant aussi bien que la cosmologie une
+exacte connaissance de l'<em>âme</em>, on peut considérer la <em>psychologie</em>,
+la véritable science de l'âme, comme le fondement et la
+condition préalable de toutes les autres sciences. Envisagée
+d'un autre point de vue, elle est, de plus, une partie de la
+philosophie ou de l'anthropologie.</p>
+
+<p>La grande difficulté de son fondement naturel provient de
+ceci, qu'à son tour, la psychologie présuppose la connaissance
+exacte de l'organisme humain et avant tout du <em>cerveau</em>, l'organe
+le plus important de la vie de l'âme. La grande majorité
+des prétendus «psychologues», ignorent cependant absolument
+ces bases anatomiques de l'âme, ou n'en ont qu'une connaissance
+très imparfaite; et ainsi s'explique ce fait regrettable
+que dans aucune science nous ne trouvons des idées
+aussi contradictoires et inadmissibles relativement à sa propre
+nature et à son objet essentiel, que nous n'en rencontrons
+en psychologie. Cette confusion est devenue d'autant
+plus sensible en ces trente dernières années que les progrès
+immenses de l'anatomie et de la physiologie ont ajouté à
+notre connaissance de la structure et des fonctions de l'organe
+le plus important de l'âme.</p>
+
+<p class="p2"><a class="pagenum" id="Page_104" title="104"></a>
+<b>Méthode pour étudier l'âme.</b>&mdash;Selon moi, ce qu'on
+appelle <em>âme</em> est, à la vérité, un <em>phénomène de la nature</em>. Je
+considère, par conséquent, la psychologie comme une
+branche des sciences naturelles et en particulier de la <em>physiologie</em>.
+Et par suite, j'insiste dès le début sur ce point que
+nous ne pourrons admettre, pour la psychologie, d'autres
+voies de recherches que pour toutes les autres sciences naturelles,
+c'est-à-dire, en première ligne, l'<em>observation</em> et l'<em>expérimentation</em>,
+en seconde ligne, l'<em>histoire du développement</em> et
+en troisième ligne, la <em>spéculation</em> métaphysique, laquelle,
+cherche à se rapprocher, autant que possible, par des raisonnements
+inductifs et déductifs de l'<em>essence</em> inconnue du phénomène.
+Quant à l'examen selon les principes de ce dernier
+point, il faut tout d'abord, et précisément ici, étudier de près
+l'opposition entre les conceptions dualiste et moniste.</p>
+
+<p class="p2"><b>Psychologie dualiste.</b>&mdash;La conception généralement
+régnante du psychique et que nous combattons, considère
+le corps et l'âme comme deux <em>essences</em> différentes. Ces deux
+essences peuvent exister indépendamment l'une de l'autre et
+ne sont pas forcément liées l'une à l'autre.</p>
+
+<p>Le <em>corps</em> organique est une essence mortelle, <em>matérielle</em>,
+chimiquement constituée par du plasma vivant et des composés
+engendrés par lui (produits protoplasmiques). L'<em>âme</em>,
+par contre, est une essence immortelle, <em>immatérielle</em>, un
+agent spirituel dont l'activité énigmatique nous est complètement
+inconnue. Cette plate conception est, comme telle,
+spiritualiste et son contraire, en principe, est en un certain
+sens matérialiste. La première est, en même temps, <em>transcendante</em>
+et <em>supranaturelle</em>, car elle affirme l'existence de forces
+existant et agissant sans base matérielle; elle repose sur
+l'hypothèse qu'en dehors et au-dessus de la nature, il existe
+encore un «monde spirituel», monde immatériel dont,
+par l'expérience, nous ne savons rien, et par suite de notre
+nature, ne pouvons rien savoir.</p>
+
+<p>Cette hypothèse, <em>monde spirituel</em>, qui serait complètement
+<a class="pagenum" id="Page_105" title="105"></a>
+indépendant du monde matériel des corps et sur lequel
+repose tout l'édifice artificiel de la philosophie dualiste, est
+un pur produit de la fantaisie poétique; nous en pouvons dire
+autant de la croyance mystique en l'«immortalité de l'âme»,
+qui s'y rattache étroitement et que nous montrerons plus
+tard, en traitant spécialement de la question, être inadmissible
+pour la science (cf. chap. XI). Si les croyances qui
+animent ces mythes étaient vraiment fondées, les phénomènes
+dont il s'agit devraient n'être <em>pas</em> soumis à la <em>loi de substance</em>.
+Cette exception unique à la loi suprême et fondamentale
+du cosmos n'aurait dû survenir que très tard au cours
+de l'histoire de la terre, puisqu'elle ne porte que sur
+«l'âme» des hommes et des animaux supérieurs. Le dogme
+du «libre arbitre», lui aussi, autre pièce essentielle de la
+psychologie dualiste, est inconciliable avec la loi universelle
+de substance.</p>
+
+<p class="p2"><b>Psychologie moniste.</b>&mdash;La conception naturelle du
+psychique que nous défendons, voit au contraire dans la vie
+de l'âme une somme de phénomènes vitaux qui sont liés,
+comme tous les autres, à un substratum matériel précis. Nous
+désignerons provisoirement cette base matérielle de toute
+activité psychique, sans laquelle cette activité n'est pas
+concevable,&mdash;sous le nom de <em>psychoplasma</em> et cela parce
+que l'analyse chimique nous la montre partout comme un
+corps du groupe des <em>corps protoplasmiques</em>, c'est-à-dire un
+de ces composés du carbone, de ces albuminoïdes qui sont
+à la base de tous les processus vitaux.</p>
+
+<p>Chez les animaux supérieurs, qui possèdent un système
+nerveux et des organes des sens, le <em>psychoplasma</em>, en se différenciant,
+a donné un <em>neuroplasma</em>: la substance nerveuse.
+C'est en <em>ce sens</em> que notre conception est matérialiste. Elle
+est, d'ailleurs, en même temps, <em>empiriste</em> et <em>naturaliste</em>,
+car notre expérience scientifique ne nous a encore appris
+à connaître aucune force qui soit dépourvue de base matérielle,
+<a class="pagenum" id="Page_106" title="106"></a>
+ni aucun «monde spirituel» sis en dehors et au-dessus
+de la nature.</p>
+
+<p>Ainsi que tous les autres phénomènes de la nature, ceux
+de la vie de l'âme sont soumis à la loi suprême qui gouverne
+tout: à la <em>loi de substance</em>; dans ce domaine il n'y a pas plus
+que dans les autres une seule exception à cette loi cosmologique
+fondamentale (cf. chap. XII). Les processus de la vie
+psychique inférieure, chez les Plantes et chez les Protistes
+monocellulaires,&mdash;mais également chez les animaux inférieurs&mdash;leur
+irritabilité, leurs mouvements réflexes, leur
+sensibilité et leur effort pour persévérer dans l'être: tout
+cela a pour condition immédiate des processus psychologiques
+se passant dans le <em>plasma</em> cellulaire, des changements
+physiques et chimiques qui s'expliquent en partie par
+l'<em>hérédité</em>, en partie par l'<em>adaptation</em>. Mais il en faut dire tout
+autant de l'activité psychique supérieure, des animaux supérieurs
+et de l'homme, de la formation des représentations et
+des idées, des phénomènes merveilleux de la raison et de la
+conscience. Car ceux-ci proviennent, par développement
+phylogénétique, de ceux-là et ce qui les porte à cette hauteur,
+c'est seulement le degré supérieur d'intégration ou de centralisation,
+d'association ou de synthèse de fonctions jusqu'alors
+séparées.</p>
+
+<p class="p2"><b>Conception de l'âme.</b>&mdash;On considère avec raison comme
+le premier devoir de chaque science la <em>définition</em> de l'objet
+qu'elle se propose d'étudier. Mais pour aucune science la
+solution de ce premier devoir n'est si difficile que pour la
+psychologie et le fait est d'autant plus remarquable que la
+<em>logique</em>, la science des définitions, n'est elle-même qu'une
+partie de la psychologie. Si nous rapprochons tout ce qui a
+été dit sur les notions essentielles de cette science par les
+philosophes et les naturalistes les plus remarquables de tous
+les temps, nous nous trouvons enserrés dans un chaos des
+vues les plus contradictoires. Qu'est-ce donc, en somme, que
+<a class="pagenum" id="Page_107" title="107"></a>
+l'<em>âme</em>? Quel rapport a-t-elle avec l'<em>esprit</em>? Qu'entend-on proprement
+par <em>conscience</em>? Qu'est-ce qui différencie l'<em>impression</em>
+du <em>sentiment</em>? Qu'est-ce que l'<em>instinct</em>? Quel est son
+rapport avec le <em>libre arbitre</em>? Qu'est-ce qu'une <em>représentation</em>?
+Quelle différence y a-t-il entre l'<em>entendement</em> et la <em>raison</em>?
+Et qu'est-ce au fond que le <em>sentiment</em><a name="FNanchor_19" id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>? Quelles sont
+les relations de tous ces «phénomènes psychiques» avec le
+<em>corps</em>?</p>
+
+<p>Les réponses à ces questions et à d'autres qui s'y rattachent
+sont aussi différentes que possible; non seulement les
+plus grandes autorités ont là-dessus des manières de voir
+opposées, mais encore, pour une seule et même de ces autorités
+<em>scientifiques</em>, il n'est pas rare de trouver au cours de
+l'évolution psychologique les manières de voir complétement
+changées. Certes, cette <em>métamorphose psychologique</em> de beaucoup
+de penseurs n'a pas peu contribué à amener cette <em>confusion
+colossale des idées</em> qui règne en psychologie plus que
+dans tout autre domaine de la connaissance humaine.</p>
+
+<p class="p2"><b>Métamorphose psychologique.</b>&mdash;L'exemple le plus
+intéressant d'un changement aussi total des vues psychologiques
+aussi bien objectives que subjectives, c'est celui que
+nous fournit le guide le plus influent de la philosophie allemande,
+<em>Kant</em>. Le Kant de la jeunesse, le vrai <em>Kant critique</em>,
+était arrivé à cette conviction que les trois <em>puissances du
+mysticisme</em>&mdash;«Dieu, la liberté et l'immortalité»&mdash;étaient
+inadmissibles pour la <em>raison pure</em>; Kant vieilli, le <em>Kant dogmatique</em>,
+trouva que ces trois «fantômes capitaux» étaient
+des postulats de la <em>raison pratique</em> et comme tels indispensables.
+Et plus, de nos jours, l'école si considérée des <em>Néokantiens</em>
+prêche le «retour à Kant» comme l'unique salut
+devant l'épouvantable charivari de la métaphysique moderne;
+plus clairement se révèle l'indéniable et désastreuse contradiction
+<a class="pagenum" id="Page_108" title="108"></a>
+entre les idées essentielles du jeune et du vieux <em>Kant</em>;
+nous reviendrons sur ce dualisme.</p>
+
+<p>Un intéressant exemple d'une variation analogue nous est
+fourni par deux des plus célèbres naturalistes de notre temps:
+<span class="smcap">R. Virchow</span> et <span class="smcap">du Bois-Reymond</span>; la métamorphose de leurs
+idées psychologiques doit d'autant moins être négligée que
+les deux biologistes berlinois, depuis plus de 40 ans, jouent
+un rôle des plus importants dans la plus grande des universités
+allemandes et exercent, tant directement qu'indirectement,
+une influence profonde sur la pensée moderne. <span class="smcap">Virchow</span>,
+à qui nous devons tant à titre de fondateur de la
+pathologie cellulaire, était, au meilleur temps de son activité
+scientifique, vers le milieu du siècle (et surtout pendant
+son séjour à Würzbourg, 1849-1856) un pur <em>moniste</em>; il
+passait alors pour l'un des représentants les plus éminents
+de ce <em>matérialisme</em> naissant qui s'était introduit vers 1855,
+par deux &oelig;uvres célèbres parues presque en même temps:
+<em>La matière et la force</em>, de <span class="smcap">L. Bucuner</span> et <em>La foi du charbonnier
+et la science</em>, de <span class="smcap">C. Vogt</span>. <span class="smcap">Virchow</span> exposait alors ses
+idées générales sur la biologie et les processus vitaux de
+l'homme&mdash;conçus tout comme des phénomènes mécaniques
+naturels&mdash;dans une série d'articles remarquables
+parus dans les <em>Archives d'anatomie pathologique</em> qu'il dirigeait.
+Le plus important, sans contredit, de ses travaux et
+celui dans lequel <span class="smcap">Virchow</span> a exposé le plus clairement ses
+idées monistes d'alors, c'est son écrit sur «Les tendances
+vers l'unité dans la médecine scientifique» (1849). Ce fut
+certainement après mûre réflexion et parce qu'il était convaincu
+de la valeur philosophique de cet ouvrage, que <span class="smcap">Virchow</span>,
+en 1856, plaça cette «profession de foi médicale» en
+tête de ses <em>Etudes réunies de médecine scientifique</em>. Il y soutient
+les principes fondamentaux de notre monisme actuel,
+avec autant de clarté et de précision que je le fais ici en ce
+qui concerne la solution de l'«énigme de l'univers»; il
+défend la légitimité exclusive de la science expérimentale,
+dont les seules sources dignes de foi sont l'activité des sens
+<a class="pagenum" id="Page_109" title="109"></a>
+et le fonctionnement du cerveau; il combat non moins nettement
+le dualisme anthropologique, toute prétendue révélation
+et toute «transcendance», ainsi que ses deux avenues: «la
+foi et l'anthropomorphisme». Il fait ressortir avant tout le
+caractère moniste de l'anthropologie, le lien indissoluble
+entre l'esprit et le corps, la force et la matière; à la fin de
+sa préface, il s'exprime ainsi (p. 4): «Je suis convaincu que
+je ne serai jamais amené à nier le principe de l'<em>unité de la
+nature humaine</em> et ses conséquences». Malheureusement
+cette «conviction» était une grave erreur; car, 28 ans après,
+<span class="smcap">Virchow</span> soutenait des idées, en principe tout opposées, cela
+dans le discours dont on a tant parlé, sur «La liberté de la
+science dans l'Etat moderne» qu'il prononça en 1877 à l'Assemblée
+des naturalistes, à Münich et dont j'ai repoussé les
+attaques dans mon écrit: <em>La science libre et l'enseignement
+libre</em> (1878).</p>
+
+<p>Des contradictions analogues, en ce qui concerne les principes
+philosophiques les plus importants se rencontrent
+aussi chez <span class="smcap">du Bois-Reymond</span>, qui a remporté ainsi un bruyant
+succès auprès des écoles dualistes et surtout près de l'«Ecclesia
+militans». Plus ce célèbre rhéteur de l'Académie de
+Berlin avait défendu brillamment les principes généraux de
+notre monisme, plus il avait contribué à réfuter le vitalisme
+et la conception transcendantale de la vie, d'autant plus
+bruyant fut le cri de triomphe des adversaires lorsqu'en 1872,
+dans son discours sensationnel de l'<i>ignorabimus</i>, <span class="smcap">du Bois-Reymond</span>
+rétablit la conscience comme une énigme insoluble,
+l'opposant comme un phénomène surnaturel aux autres
+fonctions du cerveau. Je reviendrai plus loin là-dessus
+(ch. X).</p>
+
+<p class="p2"><b>Psychologie objective et Psychologie subjective.</b>&mdash;La
+nature spéciale d'un grand nombre de phénomènes de l'âme
+et surtout de la conscience, nous oblige à apporter certaines
+modifications à nos méthodes de recherche scientifique.
+Une circonstance surtout importante ici, c'est qu'à côté
+<a class="pagenum" id="Page_110" title="110"></a>
+de l'observation ordinaire, <em>objective, extérieure</em>, il faut faire
+place à la <em>méthode introspective</em>, à l'observation <em>subjective,
+intérieure</em> qui résulte du fait que notre «moi» se réfléchit
+dans la conscience. La plupart des psychologues partent de
+cette «certitude immédiate du moi»: <i>Cogito ergo sum!</i> «Je
+pense donc je suis». Nous jetterons donc tout d'abord un
+regard sur ce moyen de connaissance et ensuite seulement
+sur les autres méthodes, complémentaires de celle-ci.</p>
+
+<p class="p2"><b>Psychologie introspective.</b> (Auto-observation de l'âme).
+La plus grande partie des documents sur l'âme humaine,
+consignés depuis des milliers d'années dans d'innombrables
+écrits, provient de l'étude introspective de l'âme, c'est-à-dire
+de l'<em>auto-observation</em>, puis des conclusions que nous
+tirons de l'association et de la critique de ces «expériences
+internes» subjectives. Pour une grande partie de l'étude
+de l'âme cette voie subjective est en général la seule possible,
+surtout pour l'étude de la <em>conscience</em>; cette fonction
+cérébrale occupe ainsi une place toute particulière et elle
+est devenue, plus que toute autre, la source d'innombrables
+erreurs philosophiques (cf. chap. X). Mais c'est un point
+de vue trop étroit et qui conduit à des notions très imparfaites,
+fausses même, que celui qui nous fait considérer
+cette auto-observation de notre esprit comme la source
+principale, sinon unique, où puiser pour le connaître, ainsi
+que le font de nombreux et distingués philosophes. Car une
+grande partie des phénomènes les plus importants de la vie
+de l'âme, surtout les <em>fonctions des sens</em> (vue, ouïe, odorat,
+etc.), puis le <em>langage</em>, ne peuvent être étudiés que par les
+mêmes méthodes que toute autre fonction de l'organisme, à
+savoir d'abord par une recherche anatomique approfondie de
+leurs <em>organes</em> et, secondement, par une exacte analyse physiologique
+des <em>fonctions</em> qui en dépendent. Mais pour pouvoir
+faire cette «observation extérieure» de l'activité de
+l'âme et compléter par là les résultats de l'«observation
+intérieure», il faut une connaissance profonde de l'anatomie
+<a class="pagenum" id="Page_111" title="111"></a>
+et de l'histologie, de l'ontogénie et de la physiologie
+humaines. Ces données fondamentales, indispensables, de
+l'anthropologie n'en font pas moins défaut chez la plupart
+des prétendus <em>psychologues</em>, ou sont très insuffisantes; aussi
+ceux-ci ne sont-ils pas en état de se faire même de leur
+âme, une idée suffisante. A cela s'ajoute la circonstance
+défavorable que cette âme, si vénérée par son possesseur, est
+souvent chez le psychologue une âme développée dans une
+direction unique (quelque haut perfectionnement qu'atteigne
+cette Psyché dans son sport spéculatif!), c'est en outre l'âme
+d'un <em>homme civilisé</em>, appartenant à une race supérieure, c'est-à-dire
+le dernier <em>terme</em> d'une longue série phylétique évolutive,
+pour l'exacte compréhension duquel la connaissance
+de précurseurs nombreux et inférieurs serait indispensable.
+Ainsi s'explique que la plus grande partie de la puissante
+littérature psychologique soit aujourd'hui une maculature
+sans valeur. La méthode introspective a certainement une
+immense valeur, elle est indispensable, mais elle a absolument
+besoin de la collaboration et du complément que lui
+apportent les autres méthodes.</p>
+
+<p class="p2"><b>Psychologie exacte.</b>&mdash;Plus s'enrichissait, au cours de ce
+siècle, le développement des diverses branches de l'arbre de
+la connaissance humaine, plus se perfectionnaient les diverses
+méthodes des sciences particulières, plus grandissait le
+désir d'y apporter l'<em>exactitude</em>, c'est-à-dire de faire un examen
+empirique des phénomènes, aussi <em>exact</em> que possible et
+de donner aux lois qui s'en pourraient déduire une formule
+aussi nette que possible, <em>mathématique</em> quand il se pourrait.
+Mais ceci n'est réalisable que pour une petite partie de la
+science humaine, avant tout dans les sciences dont la tâche
+principale est la détermination de grandeurs mesurables; en
+première ligne les mathématiques, puis l'astronomie, la
+mécanique, et en somme une grande partie de la physique et
+de la chimie. Aussi désigne-t-on ces sciences du nom de
+<em>sciences exactes</em>, au sens propre du mot. Par contre, on a tort
+<a class="pagenum" id="Page_112" title="112"></a>
+(et c'est souvent une cause d'erreur) de considérer, ainsi
+qu'on le fait volontiers, <em>toutes</em> les sciences naturelles comme
+«exactes», pour les opposer à d'autres, en particulier aux
+sciences historiques et «psychologiques». Car, pas plus que
+celles-ci, la plus grande partie des sciences naturelles ne sont
+susceptibles d'un traitement exact au sens propre; ceci vaut
+surtout pour la biologie et, parmi ses branches, pour la psychologie.
+Celle-ci n'étant qu'une partie de la physiologie doit,
+en général, participer des méthodes de la première. Elle doit,
+par l'observation et l'expérimentation, donner un fondement
+<em>empirique</em>, aussi exact que possible, aux phénomènes
+de la vie de l'âme; après quoi elle en doit tirer les lois de
+l'âme par des raisonnements inductifs et déductifs, et leur
+donner une formule aussi nette que possible. Mais, pour des
+raisons faciles à comprendre, une formule <em>mathématique</em> ne
+sera que très rarement possible; on n'a pu en donner avec
+succès que pour une partie de la physiologie des sens; par
+contre, ces formules sont inapplicables à la plus grande
+partie de la physiologie du cerveau.</p>
+
+<p class="p2"><b>Psycho-physique.</b>&mdash;Une petite province de la psychologie
+qui semble accessible aux recherches «exactes» que
+l'on poursuit, a été, depuis vingt ans, étudiée avec grand soin et
+élevée au rang de discipline spéciale sous le nom de <em>psychophysique</em>.
+Ses fondateurs, les physiologistes <span class="smcap">Fechner</span> et <span class="smcap">Weber</span>
+de Leipzig, étudièrent d'abord avec exactitude la dépendance
+de la sensation par rapport à l'excitant externe, agissant sur
+l'organe sensoriel et, en particulier, le rapport quantitatif
+entre l'intensité de l'excitation et celle de la sensation. Ils
+trouvèrent que pour produire une sensation, un certain quantum
+précis et minimum d'excitation est nécessaire, «seuil
+de l'excitation», et qu'une excitation donnée doit toujours
+varier d'un surcroît précis: «seuil de la différence», avant
+que la sensation ne se modifie d'une manière sensible. Pour
+les sens les plus importants (la vue, l'ouïe, le sens de la
+pression) on peut poser cette loi que les variations des sensations
+<a class="pagenum" id="Page_113" title="113"></a>
+sont proportionnelles à l'intensité des excitations. De
+cette «loi de <span class="smcap">Weber</span>», empirique, <span class="smcap">Fechner</span> déduisit, par des
+opérations mathématiques, sa «loi fondamentale psycho-physique»,
+en vertu de laquelle l'intensité de la sensation croît
+selon une progression arithmétique; celle de l'excitation, par
+contre, selon une progression géométrique. Néanmoins, cette
+loi de <span class="smcap">Fechner</span>, ainsi que d'autres «lois» psycho-physiques, a
+été attaquée de divers côtés et son «exactitude» contestée.
+Malgré tout, la «psycho-physique» moderne n'est pas loin
+d'avoir satisfait à tout ce qu'on attendait d'elle, à tous les
+v&oelig;ux de ceux qui l'acclamaient il y a vingt ans; seulement
+le domaine de son application possible est très restreint. Et
+elle a une haute portée théorique en ce qu'elle nous démontre
+la valeur absolue des lois physiques sur une partie, restreinte
+il est vrai, du domaine de la prétendue «vie de
+l'âme», valeur revendiquée depuis longtemps par la psychologie
+matérialiste pour le domaine tout entier de la vie de
+l'âme. La méthode exacte s'est montrée, ici comme dans
+beaucoup d'autres branches de la physiologie, insuffisante et
+peu productive; en principe elle est sans doute partout désirable,
+mais malheureusement inapplicable dans la plupart
+des cas. Bien plus fécondes sont les méthodes comparative
+et génétique.</p>
+
+<p class="p2"><b>Psychologie comparée.</b>&mdash;La ressemblance frappante
+qui existe entre la vie psychique de l'homme et celle des
+animaux supérieurs est un fait depuis longtemps connu. La
+plupart des peuples primitifs, aujourd'hui encore, ne font
+aucune différence entre les deux séries de phénomènes psychiques,
+ainsi qu'en font foi les fables partout répandues, les
+vieilles légendes et les idées relatives à la métempsychose.
+La plupart des philosophes de l'antiquité classique étaient
+convaincus, eux aussi, de cette parenté, et entre les âmes
+humaine et animale, ils ne découvraient aucune différence
+essentielle qualitative, mais une simple différence quantitative.
+<span class="smcap">Platon</span> lui-même, qui affirma le premier la distinction
+<a class="pagenum" id="Page_114" title="114"></a>
+fondamentale de l'âme et du corps, faisait traverser successivement
+à une seule et même âme (Idée), par sa théorie
+de la métempsychose, divers corps animaux et humains.
+C'est seulement le christianisme qui, rattachant étroitement
+la foi en l'immortalité à la foi en Dieu, posa la distinction
+fondamentale entre l'âme humaine immortelle et l'âme animale
+mortelle. Dans la philosophie dualiste, c'est avant tout
+sous l'influence de <span class="smcap">Descartes</span> (1643) que cette idée s'implanta;
+il affirmait que l'homme seul a une «âme» véritable et avec
+elle la sensibilité et le libre arbitre; qu'au contraire, les bêtes
+sont des automates, des machines sans volonté ni sensibilité.
+Depuis, la plupart des psychologues&mdash;et <span class="smcap">Kant</span> en particulier,&mdash;négligèrent
+complètement l'âme des animaux et
+réduisirent à l'homme l'objet des études psychologiques; la
+psychologie humaine, presque exclusivement introspective,
+fut privée de la comparaison féconde avec la psychologie
+animale et resta, pour cette raison, au même niveau inférieur
+qu'occupait la morphologie avant que <span class="smcap">Cuvier</span>, en fondant
+l'anatomie comparée, ne l'élevât à la hauteur d'une «science
+naturelle philosophique».</p>
+
+<p class="p2"><b>Psychologie animale.</b>&mdash;L'intérêt scientifique ne se
+réveilla en faveur de l'âme animale que dans la seconde
+moitié du siècle dernier, parallèlement aux progrès de la
+zoologie et de la physiologie systématiques. L'intérêt fut
+stimulé surtout par l'écrit de <span class="smcap">Reimarus</span>: <em>Considérations
+générales sur les instincts animaux</em> (Hambourg, 1760).
+Néanmoins, une étude scientifique plus sérieuse ne devint
+possible qu'avec la réforme fondamentale de la physiologie,
+dont nous sommes redevables au grand naturaliste berlinois,
+<span class="smcap">Müller</span>. Ce biologiste de génie, embrassant le domaine
+entier de la nature organique, tout ensemble la morphologie
+et la physiologie, introduisit pour la première fois les
+<em>méthodes exactes</em> de l'observation et de l'expérimentation
+dans la physiologie tout entière et y rattacha en même
+temps, d'une manière générale, les <em>méthodes de comparaison</em>;
+<a class="pagenum" id="Page_115" title="115"></a>
+il les appliqua aussi bien à la vie psychique, au sens le plus
+large (langage, organes des sens, fonctions du cerveau), qu'à
+tous les autres phénomènes vitaux. Le sixième livre de son
+<em>Manuel de physiologie humaine</em> (1840) traite spécialement de
+«la vie de l'âme» et contient, en 80 pages, une quantité de
+considérations psychologiques des plus importantes.</p>
+
+<p>En ces quarante dernières années, il a paru un grand
+nombre d'écrits sur la psychologie comparée des animaux,
+provoqués en partie par l'impulsion puissante donnée en 1859
+par <span class="smcap">Darwin</span> dans son ouvrage sur l'origine des espèces, et
+aussi par l'introduction de la <em>Théorie de l'évolution</em> dans le
+domaine psychologique. Quelques-uns de ces écrits les plus
+importants sont dus à <span class="smcap">Romanes</span> et <span class="smcap">G. Lubbock</span>, pour l'Angleterre;
+<span class="smcap">Wundt</span>, <span class="smcap">Büchner</span>, <span class="smcap">G. Schneider</span>, <span class="smcap">Fritz Schultze</span> et
+<span class="smcap">Charles Groos</span>, pour l'Allemagne; <span class="smcap">Espinas</span> et <span class="smcap">Jourdan</span>, pour
+la France; <span class="smcap">Tito Vignoli</span>, pour l'Italie. (J'ai donné les titres de
+quelques-uns des ouvrages les plus importants, au début de
+ce chapitre.)</p>
+
+<p>En Allemagne, <span class="smcap">Wundt</span> passe actuellement pour l'un des
+plus grands psychologues; il possède, sur la plupart des
+philosophes, l'avantage inappréciable de connaître à fond la
+<em>zoologie</em>, l'<em>anatomie</em> et la <em>physiologie</em>. Autrefois préparateur
+et élève d'<span class="smcap">Helmholz</span>, <span class="smcap">Wundt</span> s'est de bonne heure habitué à
+appliquer les lois fondamentales de la physique et de la
+chimie au domaine tout entier de la physiologie et, par suite,
+dans l'esprit de <span class="smcap">Müller</span>, à la psychologie en tant que faisant
+partie de la physiologie. Placé à ce point de vue, <span class="smcap">Wundt</span>
+publia, en 1863, ses précieuses <em>Leçons sur l'âme chez l'homme
+et chez l'animal</em>. L'auteur y donne, comme il le dit lui-même
+dans la préface, la <em>preuve</em> que le théâtre des principaux
+phénomènes psychiques est l'<em>âme inconsciente</em> et il
+laisse notre regard «pénétrer dans ce <em>mécanisme</em> de l'arrière-plan
+inconscient de l'âme qui élabore les incitations venues
+des impressions extérieures». Mais ce qui me paraît surtout
+important dans l'ouvrage de <span class="smcap">Wundt</span> et en faire surtout la
+valeur, c'est qu'on y trouve, «pour la première fois, la <em>loi</em>
+<a class="pagenum" id="Page_116" title="116"></a>
+<em>de la conservation de la force étendue au domaine psychique</em>
+et, en outre, une série de faits empruntés à l'électro-physiologie
+utilisés pour la démonstration».</p>
+
+<p>Trente ans plus tard (1892), <span class="smcap">Wundt</span> publia une seconde
+édition, mais sensiblement abrégée et complètement remaniée,
+de ses <em>Leçons sur l'âme chez l'homme et chez l'animal</em>.
+Les principes les plus importants de la première édition sont
+complétement abandonnés dans la seconde et le point de vue
+<em>moniste</em> y fait place à une conception purement dualiste.
+<span class="smcap">Wundt</span> lui-même dit, dans la préface de la seconde édition,
+qu'il ne s'est délivré que peu à peu des erreurs fondamentales
+de la première et que «depuis des années, il a appris à
+considérer ce travail comme un <em>péché de jeunesse</em>; son premier
+ouvrage pesait sur lui comme une <em>faute</em>, qu'il aspirait à expier,
+si bien que les choses parussent tourner pour lui». De
+fait, les vues essentielles de <span class="smcap">Wundt</span>, en psychologie, sont complètement
+opposées dans les deux éditions de ses <em>Leçons</em>, si
+répandues; elles sont, dans la première, toutes monistes et
+matérialistes, dans la seconde, toutes dualistes et spiritualistes.
+La première fois, la <em>psychologie</em> est traitée comme une
+<em>science naturelle</em>, les mêmes principes lui sont appliqués qu'à
+la physiologie tout entière, dont elle n'est qu'une partie;
+trente ans plus tard, l'étude de l'âme est devenue pour lui une
+pure <em>science de l'esprit</em>, dont l'objet et les principes diffèrent
+complètement de ceux des sciences naturelles. Cette conversion
+trouve son expression la plus nette dans le principe du
+<em>parallélisme psycho-physique</em>, en vertu duquel, sans doute,
+«à chaque évènement psychique correspond un évènement
+physique quelconque», mais tous les deux sont complètement
+indépendants l'un de l'autre et il <em>n'existe pas entre eux
+de lien causal naturel</em>. Ce parfait <em>dualisme</em> du corps et de
+l'âme, de la nature et de l'esprit, a naturellement trouvé le
+plus vif succès près de la philosophie d'école alors régnante,
+qui y applaudit comme à un progrès important, d'autant plus
+que ce dualisme est professé par un naturaliste remarquable,
+qui a soutenu jadis les vues opposées. Comme je
+<a class="pagenum" id="Page_117" title="117"></a>
+soutiens moi-même ces opinions «étroites» depuis plus de
+40 ans et comme, en dépit des efforts les mieux intentionnés,
+je n'ai pas pu m'en départir, je considère naturellement les
+«péchés de jeunesse» du jeune physiologiste <span class="smcap">Wundt</span> comme
+des idées justes sur la nature et je les défends énergiquement
+contre les opinions opposées du vieux philosophe <span class="smcap">Wundt</span>.</p>
+
+<p>Il est très intéressant de constater le total <em>changement de
+principes philosophiques</em> dont <span class="smcap">Wundt</span> nous offre ici l'exemple,
+comme autrefois <span class="smcap">Kant</span>, <span class="smcap">Wirchow</span>, <span class="smcap">du Bois-Reymond</span>, ainsi
+que <span class="smcap">Baer</span> et d'autres. Dans leur jeunesse, ces naturalistes,
+intelligents et hardis, embrassent le domaine tout entier de
+leurs recherches biologiques d'un vaste regard, s'efforçant
+ardemment d'asseoir la connaissance dans sa totalité sur une
+base naturelle et une; dans leur vieillesse ils ont reconnu
+que ce n'était pas pleinement réalisable, aussi préfèrent-ils
+renoncer tout à fait à leur but.</p>
+
+<p>Pour excuser cette métamorphose psychologique, ils pourront
+naturellement prétendre que dans leur jeunesse ils
+n'ont pas vu toutes les difficultés de la grande tâche entreprise
+et qu'ils se sont trompés sur le vrai but; que c'est
+seulement après que leur esprit a mûri avec l'âge et qu'ils ont
+accumulé les expériences, qu'ils se sont convaincus de leurs
+erreurs et ont trouvé le vrai chemin qui conduit à la source de
+la vérité. Mais on peut aussi affirmer, inversement, que les
+grands savants, dans leur jeune âge, abordaient avec plus de
+courage et d'impartialité leur tâche difficile, que leur regard
+était plus libre et leur jugement plus pur; les expériences
+des années postérieures n'amènent pas seulement un enrichissement,
+mais un trouble de la vue et avec la vieillesse
+survient une dégénérescence graduelle, dans le cerveau
+comme dans les autres organes. En tout cas, cette métamorphose,
+quant à la théorie de la connaissance, est en elle-même
+un fait psychologique instructif; car elle montre, ainsi
+que tant d'autres formes de «changement d'opinions», que
+les plus hautes fonctions de l'âme sont soumises, au cours de
+<a class="pagenum" id="Page_118" title="118"></a>
+la vie, à d'aussi importantes modifications individuelles que
+toutes les autres fonctions vitales.</p>
+
+<p class="p2"><b>Psychologie des peuples.</b>&mdash;Il importe beaucoup, si l'on
+veut étudier avec fruit la psychologie comparée, de ne pas
+borner la comparaison critique à l'animal et à l'homme en
+général, mais aussi de placer l'un à côté de l'autre les divers
+<em>échelons</em> de la vie psychique de chacun d'eux. C'est seulement
+ainsi que nous parviendrons à apercevoir clairement la
+longue <em>échelle</em> d'évolution psychique qui va, sans interruption,
+des formes vivantes les plus inférieures, monocellulaires,
+jusqu'aux Mammifères et, à leur tête, jusqu'à l'homme. Mais
+au sein de la race humaine, elle-même, ces échelons sont
+très nombreux et les rameaux de l'«arbre généalogique de
+l'âme» infiniment variés. La différence psychique entre le
+plus grossier des hommes incultes, au plus bas degré, et
+l'homme civilisé le plus accompli, au plus haut degré de
+l'échelle est colossale, bien plus grande qu'on ne l'admet
+généralement. L'importance de ce fait exactement mesurée a
+imprimé, surtout dans la seconde moitié du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, un
+vif élan à l'<em>Anthropologie des peuples primitifs</em> (<span class="smcap">Waitz</span>), et
+donné à l'ethnographie comparée une haute importance pour
+la psychologie. Malheureusement, les matériaux bruts, en
+quantité énorme, réunis pour la constitution de cette science,
+n'ont pas encore subi une élaboration critique suffisante. On
+peut juger des idées confuses et mystiques qui règnent
+encore là, d'après la soi-disant «<em>Pensée des peuples</em>» du
+voyageur connu, <span class="smcap">Adolphe Bastian</span>, lequel s'est rendu célèbre
+par la fondation, à Berlin, du «Musée d'ethnographie»,
+mais qui, écrivain prolixe, nous présente une véritable monstruosité
+de compilation sans critique et de spéculation
+confuse.</p>
+
+<p class="p2"><b>Psychologie ontogénétique.</b>&mdash;La plus négligée, la
+moins employée de toutes les méthodes, dans l'étude de
+<a class="pagenum" id="Page_119" title="119"></a>
+l'âme, a été jusqu'à présent l'<em>ontogénétique</em>; et pourtant
+ce sentier peu fréquenté est précisément celui qui nous mène
+le plus vite et le plus sûrement parmi la sombre forêt des
+préjugés, des dogmes et des erreurs psychologiques, jusqu'au
+point d'où nous pouvons voir clair dans beaucoup des plus
+importants «problèmes de l'âme». De même que dans tout
+autre domaine de l'embryologie organique, je commence par
+poser ici l'une en face de l'autre ses deux grandes branches,
+que j'ai distinguées dès 1866: l'embryologie (ontogénie) et la
+généalogie (phylogénie). L'<em>embryologie de l'âme</em>, la psychogénie
+individuelle ou biontique, étudie le développement
+graduel et progressif de l'âme chez l'individu et cherche à
+déterminer les lois qui le conditionnent. Pour une portion
+importante de la psychologie humaine, il y a beaucoup de
+fait depuis des milliers d'années; car la <em>pédagogie</em> rationnelle
+a déjà dû, de bonne heure, s'imposer la tâche de connaître
+théoriquement le progrès graduel et la capacité d'éducation
+de l'âme de l'enfant, dont elle avait, en pratique, à
+réaliser l'harmonieux développement et qu'elle devait
+diriger. Seulement, la plupart des pédagogues étaient des
+philosophes spiritualistes et dualistes qui, par suite, se mettaient
+à l'&oelig;uvre en y apportant d'avance les préjugés traditionnels
+de la psychologie spiritualiste. Depuis quelques
+dizaines d'années seulement, la méthode des sciences naturelles
+a gagné du terrain, même dans les écoles, sur cette
+direction dogmatique; on s'efforce aujourd'hui davantage,
+même quand on traite l'âme de l'enfant d'appliquer les principes
+de la doctrine évolutionniste. Les matériaux bruts contenus
+dans chaque âme individuelle d'enfant, sont déjà qualitativement
+donnés <em>à priori, hérités</em> qu'ils sont des parents
+et des ancêtres; l'éducation a pour tâche de les amener à
+maturité, de les faire s'épanouir par l'instruction intellectuelle
+et l'éducation morale, c'est-à-dire par l'<em>adaptation</em>. Pour la
+science de notre premier développement psychique, c'est
+<span class="smcap">W. Preyer</span> (1882) qui en a posé les fondements dans son
+intéressant ouvrage: <em>L'âme de l'enfant, observations relatives</em>
+<a class="pagenum" id="Page_120" title="120"></a>
+<em>au développement intellectuel de l'homme dans les premières
+années de sa vie</em>. En ce qui concerne les stades et les métamorphoses
+ultérieures de l'âme individuelle, il reste encore
+beaucoup à faire: l'application légitime et pratique de la
+grande loi biogénétique commence à apparaître, ici aussi,
+comme le fanal lumineux de la compréhension scientifique.</p>
+
+<p class="p2"><b>Psychologie phylogénétique.</b>&mdash;Une époque nouvelle et
+féconde, une ère de développement plus grand commença, pour
+la psychologie comme pour toutes les sciences biologiques,
+lorsqu'il y a quarante ans <span class="smcap">Ch. Darwin</span> y appliqua les principes
+de la théorie de l'évolution. Le septième chapitre de son ouvrage
+sur l'Origine des espèces (1859), ouvrage qui fit époque, est
+consacré à l'<em>instinct</em>; il contient la démonstration précieuse
+que les instincts des animaux sont soumis, comme toutes les
+autres fonctions vitales, aux autres lois générales du développement
+historique. Les instincts spéciaux des espèces animales
+distinctes sont transformés par l'<em>adaptation</em> et ces
+«changements acquis» sont transmis par l'<em>hérédité</em> aux descendants.
+Dans leur conservation et leur développement, la
+<em>sélection</em> naturelle, au moyen de la «lutte pour la vie», joue le
+même rôle disciplinateur que la transformation de n'importe
+quelle fonction physiologique. Plus tard, dans plusieurs
+ouvrages, <span class="smcap">Darwin</span> a développé cette idée et montré que les
+mêmes lois de «développement intellectuel» règnent dans
+tout le monde organique, qu'elles valent pour l'homme
+comme pour les animaux et pour ceux-ci comme pour les
+plantes. L'<em>unité du monde organique</em>, explicable par sa commune
+origine, s'étend ainsi au domaine tout entier de la vie
+de l'âme, depuis le plus simple organisme monocellulaire
+jusqu'à l'homme.</p>
+
+<p>Le développement ultérieur de la psychologie de <span class="smcap">Darwin</span>
+et son application aux divers domaines de la vie psychique
+sont dus à un remarquable naturaliste anglais, <span class="smcap">G. Romanes</span>.
+Malheureusement, sa mort récente, si prématurée, l'a
+empêché d'achever son grand ouvrage dans lequel toutes les
+<a class="pagenum" id="Page_121" title="121"></a>
+parties de la psychologie comparée devaient être également
+constituées dans le sens de la doctrine moniste de l'évolution.
+Les deux parties de cet ouvrage qui ont paru comptent parmi
+les productions les plus précieuses de la littérature psychologique
+tout entière. En effet, conformément aux principes
+monistes des sciences naturelles modernes, ces ouvrages
+nous offrent premièrement, réunis et ordonnés, les <em>faits</em> les
+plus importants qui, depuis des milliers d'années, ont été
+établis empiriquement, par l'observation et l'expérience, sur
+le domaine de la psychologie comparée. Secondement, ces
+faits sont ensuite examinés et groupés en vue d'une fin, par
+la <em>critique objective</em>; et troisièmement, il en découle en ce qui
+concerne les problèmes généraux les plus importants de la
+<em>psychologie</em>, ces raisonnements qui seuls, sont conciliables avec
+les principes de notre moderne doctrine moniste. Le premier
+volume composant l'&oelig;uvre de <span class="smcap">Romanes</span>, porte ce titre,
+<em>L'évolution mentale chez les animaux</em> (1885) et nous
+retrace toute la longue hiérarchie des stades de l'évolution
+psychique dans la série animale, depuis les impressions et
+les instincts les plus simples des animaux inférieurs jusqu'aux
+phénomènes les plus parfaits de la conscience et de la
+raison, chez les animaux supérieurs, tout cela s'enchaînant
+par des liens naturels. On trouve aussi dans ce volume de
+nombreuses notes tirées des manuscrits posthumes de
+<span class="smcap">Darwin</span> «sur l'instinct» en même temps qu'une «collection
+complète de tout ce que celui-ci a écrit sur la psychologie».</p>
+
+<p>La seconde et la plus importante partie de l'&oelig;uvre de
+<span class="smcap">Romanes</span>, traite de l'<em>Evolution mentale chez l'homme et de
+l'origine des facultés humaines</em><a name="FNanchor_20" id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a> (1893). Le pénétrant psychologue
+y démontre d'une manière convaincante que <em>la
+barrière psychologique entre l'homme et l'animal est vaincue</em>!
+La pensée à l'aide des mots, le pouvoir d'abstraction de
+l'homme, se sont graduellement développés, sortis de degrés
+inférieurs où la pensée et la représentation ne s'aidaient pas
+<a class="pagenum" id="Page_122" title="122"></a>
+encore de mots, degrés réalisés chez les Mammifères les plus
+proches de l'homme. Les plus hautes fonctions intellectuelles
+de l'homme, la <em>raison</em>, le <em>langage</em> et la <em>conscience</em> ne sont que
+les perfectionnements des mêmes fonctions aux degrés inférieurs
+où elles sont réalisées dans la série des <em>ancêtres primates</em>
+(Simiens et Prosimiens). L'homme ne possède pas une
+seule «fonction intellectuelle» qui soit sa propriété exclusive.
+Sa vie psychique tout entière ne diffère de celles des
+Mammifères, ses proches, qu'en <em>degré</em>, non en <em>nature</em>, quantitativement,
+non qualitativement.</p>
+
+<p>Je renvoie les lecteurs qui s'intéressent à cette capitale
+«question de l'âme», à l'ouvrage fondamental de <span class="smcap">Romanes</span>.
+Je suis d'accord, sur presque tous les points et toutes les
+affirmations, avec lui et avec <span class="smcap">Darwin</span>; lorsqu'il semble y
+avoir des différences entre l'opinion de ces auteurs et les
+vues que j'ai exposées précédemment, elles proviennent soit
+d'une expression imparfaite chez moi ou d'une différence
+insignifiante dans l'application des termes fondamentaux.
+D'ailleurs, c'est une des caractéristiques de cette «science des
+termes» qu'en ce qui concerne les termes fondamentaux les
+plus importants, les philosophes les plus marquants aient des
+manières de voir toutes différentes.</p>
+
+<p class="p2"><a class="pagenum" id="Page_123" title="123"></a></p>
+<p class="center"><b>Place de la psychologie dans le système
+des sciences biologiques.</b></p>
+
+<p class="center"><b>Biologie</b><br />
+Science de l'organisme<br />
+(Anthropologie, Zoologie et Botanique)</p>
+
+<div class="p2 font75">
+<table border="0" cellpadding="3" cellspacing="0" summary="Science de l'organisme">
+<tr>
+ <td colspan="1" class="bor_right">&nbsp;</td>
+ <td colspan="2" class="bor_top">&nbsp;</td>
+ <td class="bor_top tdma"><span class="i4">|</span></td>
+ <td colspan="1" class="bor_top bor_right">&nbsp;</td>
+ </tr>
+<tr>
+ <td colspan="3" class="tdc"><b>Morphologie</b><br />
+ Science des formes</td>
+ <td class="tdma"><span class="i4">|</span></td>
+ <td colspan="3" class="tdc"><b>Biogénie</b><br />
+ Histoire du développement</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdc"><b>Anatomie</b><br />
+ Science<br />
+ des organes</td>
+ <td class="tdc"><b>Histologie</b><br />
+ Science<br />
+ des tissus</td>
+ <td>&nbsp;</td>
+ <td class="tdma"><span class="i4">|</span></td>
+ <td class="tdc"><b>Ontogénie</b><br />
+ Histoire<br />
+ de l'embryon</td>
+ <td class="tdc"><b>Phylogénie</b><br />
+ Histoire<br />
+ de la race</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="3">&nbsp;</td>
+ <td class="tdc"><b>Physiologie</b><br />
+ Science des fonctions</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="1" class="bor_right">&nbsp;</td>
+ <td colspan="3" class="bor_top">&nbsp;</td>
+ <td colspan="1" class="bor_top bor_right">&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="3" class="tdc">Physiologie des<br />
+ <b>fonctions animales</b> <br />
+ (Sensation et Mouvement)</td>
+ <td>&nbsp;</td>
+ <td colspan="3" class="tdc">Physiologie des<br />
+ <b>fonctions végétatives</b><br />
+ (Nutrition et Reproduction)</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td><span class="i3">|</span></td>
+ <td><span class="i3">|</span></td>
+ <td>&nbsp;</td>
+ <td>&nbsp;</td>
+ <td><span class="i3">|</span></td>
+ <td><span class="i3">|</span></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdc"><b>Esthématique</b><br />
+ Science<br />
+ de la sensation</td>
+ <td class="tdc"><b>Phoronomie</b><br />
+ Science<br />
+ du mouvement </td>
+ <td>&nbsp;</td>
+ <td>&nbsp;</td>
+ <td><b>Trophonomie</b><br />
+ Science<br />
+ des échanges<br />
+ de matériaux</td>
+ <td class="tdc"><b>Gonimatique</b><br />
+ Science<br />
+ de la<br />
+ génération</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="1" class="bor_right">&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="3" class="tdc"><b>Psychologie</b><br />
+ Science de l'âme</td>
+</tr>
+</table>
+</div>
+
+<h2>CHAPITRE VII<br />
+Degrés dans la hiérarchie de l'âme.</h2>
+
+<p><a class="pagenum" id="Page_124" title=""></a>
+<a class="pagenum" id="Page_125" title="125"></a></p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">Études monistes de psychologie comparée.&mdash;L'échelle psychologique.&mdash;Psychoplasma
+et système nerveux.&mdash;Instinct
+et raison.</span></p>
+
+<p class="left45">«Le plus merveilleux des phénomènes naturels, celui
+que nous appelons d'un nom légué par la tradition
+<em>esprit</em> ou <em>âme</em>, est une propriété absolument
+générale de tout ce qui vit. Dans toute matière
+vivante, dans tout protoplasma, il faut bien
+reconnaître l'existence des premiers éléments de
+la vie psychique, la forme rudimentaire de sensibilité
+au <em>plaisir</em> et à la <em>douleur</em>, la forme rudimentaire
+de l'<em>attraction</em> et de la <em>répulsion</em>. Mais
+les divers degrés de développement et de composition
+de cette âme varient avec les divers êtres
+vivants; ils nous acheminent, depuis la muette
+<em>âme cellulaire</em>, à travers une longue série d'intermédiaires
+de plus en plus élevés, jusqu'à l'<em>âme
+humaine</em>, consciente et raisonnable».<br />
+<span class="i4"><em>Ame cellulaire et cellule psychique</em> (1878).</span></p>
+
+<hr />
+
+<p><a class="pagenum" id="Page_126" title="126"></a></p>
+
+<p class="center"><b>SOMMAIRE DU CHAPITRE VII</b></p>
+
+<p class="hanging indent">Unité psychologique de la nature organique.&mdash;Base matérielle de l'âme:
+le psychoplasma.&mdash;Echelle des sensations.&mdash;Echelle des mouvements.&mdash;Echelle
+des réflexes.&mdash;Réflexes simples et réflexes complexes.&mdash;L'acte
+réflexe et la conscience.&mdash;Echelle des représentations.&mdash;Représentations
+inconscientes et représentations conscientes.&mdash;Echelle de la mémoire.&mdash;Mémoire
+inconsciente et mémoire consciente.&mdash;Association des représentations.&mdash;Instincts.&mdash;Instincts
+primaires et instincts secondaires.&mdash;Echelle
+de la raison.&mdash;Langage.&mdash;Mouvements émotifs et passions.&mdash;Volonté&mdash;Libre
+arbitre.</p>
+
+
+<p class="center"><b>LITTÉRATURE</b></p>
+
+<p><span class="smcap">Ch. Darwin.</span>&mdash;<i>De l'expression des émotions chez l'homme et chez les animaux.</i>
+Trad franç.</p>
+
+<p><span class="smcap">W. Wundt.</span>&mdash;<i>Vorlesungen über die Menschen und Thierseele.</i> 2te Auflage,
+Leipzig, 1892.</p>
+
+<p><span class="smcap">Fritz Schultze.</span>&mdash;<i>Vergleichende Seelenkunde.</i> Leipzig, 1897.</p>
+
+<p><span class="smcap">L. Buchner.</span>&mdash;<i>Aus dem Geistesleben der Thiere, oder Staaten und Thaten
+der Kleinen.</i> 4te Aufl., Berlin, 1897.</p>
+
+<p><span class="smcap">A. Espinas.</span>&mdash;<i>Les sociétés animales.</i> Etudes de psychologie comparée.</p>
+
+<p><span class="smcap">Tito Vignoli.</span>&mdash;<i>De la loi fondamentale de l'intelligence dans le règne
+animal.</i> Trad. allem.</p>
+
+<p><span class="smcap">C. Lloyd Morgan.</span>&mdash;<i>Animal life and intelligence.</i> London, 1890.</p>
+
+<p><span class="smcap">W. Bolsche.</span>&mdash;<i>Das Liebesleben in der Natur. (Etude sur l'évolution de
+l'amour).</i> Leipzig, 1898.</p>
+
+<p><span class="smcap">G. Romanes.</span>&mdash;<i>L'évolution mentale dans le règne animal et chez l'homme.</i>
+Trad. franç.</p>
+
+<p class="p2"><a class="pagenum" id="Page_127" title="127"></a>
+Les progrès immenses que la psychologie, avec l'aide de la
+théorie évolutionniste, a accomplis dans la seconde moitié du
+<span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, ont abouti à ceci: que nous reconnaissons l'<em>unité
+psychologique du monde organique</em>. La psychologie comparée,
+conjointement à l'ontogénie et à la phylogénie de l'âme,
+nous ont convaincus que la vie organique à tous ses degrés,
+depuis les plus simples protistes monocellulaires jusqu'à
+l'homme, est le produit des mêmes forces naturelles élémentaires,
+des mêmes fonctions physiologiques de sensation et
+de mouvement. La tâche fondamentale pour la psychologie
+scientifique de l'avenir ne sera donc pas, comme elle l'a été
+jusqu'à présent, l'analyse exclusivement subjective et introspective
+de l'âme à son plus haut degré de perfectionnement&mdash;de
+l'âme au sens où l'entendent les philosophes&mdash;mais
+l'étude objective et comparative de la longue série d'échelons,
+de la longue suite de stades inférieurs et animaux qu'a dû
+parcourir en se développant l'esprit humain. Distinguer les
+divers degrés de cette échelle psychologique et démontrer
+leur enchaînement phylogénétique ininterrompu, telle est la
+belle tâche à laquelle on ne s'est sérieusement appliqué que
+depuis quelques dizaines d'années et qui a surtout été abordée
+dans l'ouvrage remarquable de <span class="smcap">Romanes</span>. Nous nous
+contenterons ici de traiter très brièvement quelques-unes des
+questions les plus générales auxquelles nous conduit la
+connaissance de cette suite d'étapes.</p>
+
+<p class="p2"><b>Base matérielle de l'âme.</b>&mdash;Tous les phénomènes de la
+<a class="pagenum" id="Page_128" title="128"></a>
+vie de l'âme sans exception sont liés à des processus matériels
+ayant lieu dans la substance vivante du corps, dans le
+<em>plasma</em> ou <em>protoplasma</em>. Nous avons désigné la partie de
+celui-ci qui apparaît comme le support indispensable de
+l'âme, du nom de <em>psychoplasma</em> («substance de l'âme», au
+sens moniste) c'est-à-dire que nous n'entendons par là
+aucune «essence» particulière, mais nous considérons l'<em>âme
+comme un concept collectif désignant l'ensemble des fonctions
+psychiques du plasma</em>. L'âme, en ce sens, est aussi bien une
+abstraction physiologique que les termes «échange des matériaux»
+ou «génération». Chez l'homme et les animaux supérieurs,
+par suite de l'extrême division du travail dans les
+organes et les tissus, le psychoplasma est un élément différencié
+du système nerveux le <em>neuroplasma</em> des cellules ganglionnaires
+et de leurs prolongements centrifuges, les fibres
+nerveuses. Chez les animaux inférieurs, par contre, qui ne
+possèdent pas encore de nerfs ni d'organes des sens distincts,
+le psychoplasma n'est pas encore parvenu à se différencier
+pour exister d'une manière indépendante, pas plus que chez
+les plantes. Chez les protistes monocellulaires, enfin, le
+psychoplasma est, soit identique au <em>protoplasma</em> vivant tout
+entier qui constitue la simple cellule, soit à une partie de
+celui-ci. En tous cas, aussi bien à ces degrés inférieurs qu'aux
+degrés supérieurs de l'échelle psychologique, une certaine
+composition <em>chimique</em> du psychoplasma et une certaine
+manière d'être <em>physique</em> en lui sont indispensables dès que
+l'«âme» doit fonctionner ou travailler. Cela vaut aussi bien
+pour l'activité psychique élémentaire (sensation et mouvement
+plasmatiques) chez les Protozoaires, que pour les fonctions
+complexes des organes sensoriels et du cerveau chez les
+animaux supérieurs et, à leur tête, chez l'homme. Le travail
+du psychoplasma, que nous nommons «âme» est toujours
+lié à des échanges de matériaux.</p>
+
+<p class="p2"><b>Echelle des sensations.</b>&mdash;Tous les organismes vivants,
+sans exception, sont sensibles; ils distinguent les conditions
+<a class="pagenum" id="Page_129" title="129"></a>
+du milieu extérieur environnant et réagissent sur lui par
+certains changements produits en eux-mêmes. La lumière et
+la chaleur, la pesanteur et l'électricité, les processus mécaniques
+et les phénomènes chimiques du milieu environnant
+agissent comme <em>excitants</em> sur le <em>psychoplasma</em> sensible et
+provoquent des changements dans sa composition moléculaire.
+Comme stades principaux de sa <em>sensibilité</em>, nous distinguerons
+les 5 degrés suivants:</p>
+
+<p>I. Aux stades les plus inférieurs de l'organisation, le <em>psychoplasma</em>
+tout entier, comme tel, est sensible et réagit à
+l'action des excitants: c'est le cas des protistes les plus primitifs,
+de beaucoup de plantes et d'une partie des animaux
+supérieurs.&mdash;II. Au second stade commencent à se développer,
+à la surface du corps, de simples <em>instruments sensoriels</em>
+non différenciés, sous forme de poils protoplasmiques et de
+taches pigmentaires, précurseurs des organes du tact et des
+yeux; c'est le cas d'une partie des protistes supérieurs, mais
+aussi de beaucoup d'animaux et de plantes inférieurs.&mdash;III.
+Au troisième stade, de ces éléments simples vont se
+développer, par <em>différenciation, des organes sensoriels spécifiques</em>,
+ayant chacun une adaptation propre; instruments
+chimiques de l'odorat et du goût, organes physiques du tact
+et du sens de la température, de l'ouïe et de la vue. L'«énergie
+spécifique» de ces organes sensibles supérieurs n'est pas
+chez eux une qualité originelle, mais une propriété acquise
+graduellement par une adaptation fonctionnelle et une hérédité
+progressive.&mdash;IV. Au quatrième stade apparaît la centralisation,
+ou <em>intégration du système nerveux</em> et par là, en même
+temps, celle de la sensation; par l'association des sensations
+auparavant isolées ou localisées, se forment les représentations
+qui, tout d'abord, restent encore inconscientes: c'est le
+cas chez beaucoup d'animaux inférieurs et supérieurs.&mdash;V.
+Au cinquième stade, par la réflexion des sensations dans
+une partie centrale du système nerveux, se développe la plus
+haute fonction psychique, la <em>sensation consciente</em>, c'est le cas
+chez l'homme et les Vertébrés supérieurs, probablement aussi
+<a class="pagenum" id="Page_130" title="130"></a>
+chez une partie des Invertébrés supérieurs, surtout des Articulés.</p>
+
+<p class="p2"><b>Echelle des mouvements.</b>&mdash;Tous les corps vivants de
+la nature, sans exception, se meuvent spontanément, à l'inverse
+de ce qui a lieu chez les corps inorganisés, fixés et immobiles
+(les cristaux, par exemple); c'est-à-dire qu'il se passe
+dans le <em>psychoplasma</em> vivant des changements de position des
+parties, par suite de causes internes, lesquelles s'expliquent
+par la constitution chimique de ce psychoplasma lui-même.
+Ces mouvements vitaux actifs peuvent être en partie perçus
+directement, par l'observation, tandis qu'en partie ils ne sont
+connus qu'indirectement, par leurs effets. Nous en distinguerons
+5 degrés: I. Au degré le plus inférieur de la vie organique
+(chez les Chromacées, beaucoup de protophytes, et chez les
+métaphytes inférieurs), nous ne constatons que ces mouvements
+de <em>croissance</em> qui sont communs à tous les organismes.
+Ils se produisent d'ordinaire si lentement qu'on ne peut pas
+les observer immédiatement, mais par un procédé indirect, en
+induisant de leurs résultats, du changement de grandeur et
+de forme du corps en voie de développement.&mdash;II. Beaucoup
+de protistes, en particulier les algues monocellulaires du
+groupe des Diatomées et des Desmidiacées, se meuvent en
+rampant ou en nageant, grâce à une <em>secrétion</em>, par la simple excrétion
+d'une masse muqueuse.&mdash;III. D'autres organismes,
+flottant dans l'eau (par exemple, beaucoup de radiolaires, de
+Siphonophores, de Cténophores, etc.) s'élèvent ou s'enfoncent
+dans l'eau en modifiant leur <em>poids spécifique</em>, tantôt par osmose,
+tantôt en expulsant ou emmagasinant de l'air.&mdash;IV. Beaucoup
+de plantes, en particulier les impressionnables sensitives
+(mimosa) et autres Papilionacées, exécutent, avec leurs
+feuilles ou d'autres parties, des mouvements au moyen d'un
+<em>changement de turgescence</em>, c'est-à-dire qu'elles modifient la
+tension du protoplasma et par suite sa pression sur la paroi
+cellulaire élastique qui l'enveloppe.&mdash;V. Les plus importants
+de tous les mouvements organiques sont les <em>phénomènes</em>
+<a class="pagenum" id="Page_131" title="131"></a>
+<em>de contraction</em>, c'est-à-dire les changements de forme de la
+superficie du corps qui sont liés à des modifications réciproques
+de position dans ses parties; ils se produisent toujours
+en traversant deux états différents ou phases du mouvement: la
+phase de <em>contraction</em> et celle d'<em>expansion</em>. On distingue comme
+quatre formes différentes de concentration du protoplasma:
+<em>a. les mouvements amiboïdes</em> (chez les Rhizopodes, les globules
+du sang, les cellules pigmentaires, etc.); <em>b. les courants
+plasmiques</em>, analogues, à l'intérieur de cellules entourées
+d'une membrane; <em>c. les mouvements vibratiles</em> (mouvement
+d'un flagellum ou de cils chez les Infusoires, les Spermatozoïdes,
+les cellules de l'épithélium à cils vibratiles); et enfin
+<em>d. le mouvement musculaire</em> (chez la plupart des animaux).</p>
+
+<p class="p2"><b>Echelle des réflexes</b> (phénomènes réflexes, mouvements
+réflexes, etc.).&mdash;L'activité élémentaire de l'âme, produite
+par la liaison d'une sensation à un mouvement, est désignée
+par nous du nom de <em>réflexe</em> (au sens le plus large), ou
+de <em>fonction réflexe</em>, ou mieux encore d'<em>action réflexe</em>. Le
+mouvement (n'importe de quelle sorte) apparaît ici comme la
+suite immédiate de l'<em>excitation</em> provoquée par l'impression;
+c'est pourquoi, dans le cas le plus simple (chez les protistes)
+on l'a désigné du simple nom de <em>mouvement d'excitation</em>.
+Tout protoplasma vivant est irritable. Tout changement physique
+ou chimique du milieu extérieur environnant peut,
+dans certaines circonstances, agir comme excitant sur le psychoplasma
+et produire ou «contrebalancer» un mouvement.
+Nous verrons, plus tard, comment l'importante notion physique
+d'<em>équilibre</em> rattache immédiatement les plus simples
+réflexes organiques aux mouvements mécaniques analogues
+dans la nature inorganique (par exemple, l'explosion de la
+poudre par une étincelle, de la dynamite par un choc). Nous
+distinguons dans l'échelle des réflexes les sept degrés suivants:</p>
+
+<p>I.&mdash;Au stade le plus bas de l'organisation, chez les protistes
+inférieurs, les excitations du monde extérieur (lumière,
+<a class="pagenum" id="Page_132" title="132"></a>
+chaleur, électricité, etc.), ne provoquent dans le <em>protoplasma</em>
+non différencié, que ces indispensables mouvements internes
+de croissance et d'échange qui sont communs à tous les organismes
+et indispensables à leur conservation. Il en va de
+même pour la plupart des plantes.</p>
+
+<p>II.&mdash;Chez beaucoup de Protistes qui se meuvent librement
+(surtout chez les Amibes, les Héliozoaires et surtout les Rhizopodes)
+les excitations extérieures provoquent sur tous les
+points de la superficie du corps monocellulaire, des mouvements
+qui se traduisent par des changements de lieu (mouvements
+amiboïdes, formation de pseudopodes, contraction
+et extension des pseudopodes); ces prolongements mal déterminés
+et modifiables du protoplasma ne sont pas encore
+des organes constants. L'excitabilité organique générale se
+traduit de la même façon, par un <em>réflexe non différencié</em>,
+chez les impressionnables sensitives et chez les Métazoaires
+inférieurs; chez ces organismes pluricellulaires, les excitations
+peuvent être transmises d'une cellule à l'autre, puisque
+toutes les cellules, par leurs prolongements, sont en rapport
+de contiguïté.</p>
+
+<p>III.&mdash;Chez beaucoup de Protistes, et en particulier chez
+les Protozoaires ayant atteint un haut degré de développement,
+le corps monocellulaire se différencie déjà en deux
+sortes d'organes des plus rudimentaires: organes sensibles
+du tact et organes moteurs du mouvement; les deux instruments
+sont des prolongements directs et externes du protoplasma;
+l'excitation qui atteint le premier de ces organes est
+transmise immédiatement au second par le psychoplasma du
+corps monocellulaire et en provoque la contraction. Ce phénomène
+s'observe surtout clairement (ou se démontre expérimentalement)
+chez beaucoup d'Infusoires fixés (par exemple
+chez le poteriodendron parmi les Flagellés, chez la vorticelle
+parmi les Ciliés). La plus faible excitation qui atteint les prolongements
+vibratiles très impressionnables (flagellum ou cils)
+situés à l'extrémité libre de la cellule, produit aussitôt une
+contraction de l'un des bouts en forme de fil, à l'autre
+<a class="pagenum" id="Page_133" title="133"></a>
+bout fixé. On désigne ce phénomène du nom d'<em>arc réflexe
+simple</em><a name="FNanchor_21" id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>.</p>
+
+<p>IV.&mdash;A ces processus qui se passent dans l'organisme monocellulaire
+des Infusoires, se rattache immédiatement le mécanisme
+intéressant des <em>cellules neuromusculaires</em>, que nous
+trouvons dans le corps pluricellulaire de beaucoup de Métazoaires
+inférieurs, en particulier chez les Cnidiés (polypes,
+coraux). Chaque cellule neuro-musculaire, prise individuellement,
+est <em>organe réflexe isolé</em>; elle possède, à la surface de son
+corps, une partie sensible, au bout opposé et interne un filament
+musculaire mobile: celui-ci se contracte aussitôt que l'autre
+est excité.</p>
+
+<p>V.&mdash;Chez d'autres Cnidiés, en particulier chez les Méduses
+qui nagent librement (et qui sont proches parentes des
+polypes fixés),&mdash;la <em>cellule neuro-musculaire</em> simple se subdivise
+en deux cellules différentes mais encore réunies par
+un filament: une <em>cellule sensorielle</em> externe (dans l'épiderme)
+et une <em>cellule musculaire</em> interne (sous la peau); dans cet
+<em>organe réflexe bicellulaire</em>, la première cellule est l'organe
+élémentaire de la sensation, la seconde celui du mouvement;
+le filament de psychoplasma qui les relie est un pont qui
+permet à l'excitation de passer de la première à la seconde.</p>
+
+<p>VI.&mdash;Le progrès le plus important dans le développement
+progressif du mécanisme réflexe, c'est la différenciation de
+<em>trois</em> cellules; à la place du simple pont dont nous venons de
+parler apparaît une troisième cellule indépendante, la <em>cellule
+psychique</em> ou cellule ganglionnaire; en même temps survient
+une nouvelle fonction psychique, la <em>représentation</em> inconsciente
+qui a son siège précisément dans cette cellule centrale.
+L'excitation est transmise, de la cellule sensorielle
+sensible tout d'abord à cette cellule représentative intermédiaire
+(cellule psychique) et de celle-ci, elle passe sous forme
+de commandement au mouvement, à la cellule musculaire
+<a class="pagenum" id="Page_134" title="134"></a>
+motrice. Ces <em>organes réflexes tricellulaires</em> prédominent chez
+la grande majorité des Invertébrés.</p>
+
+<p>VII.&mdash;A la place de cette combinaison, on trouve chez la
+plupart des Vertébrés l'<em>organe réflexe quadricellulaire</em> consistant
+en ceci qu'entre la cellule sensorielle sensible et la cellule
+musculaire motrice, non plus une, mais deux cellules
+psychiques différentes sont intercalées. L'excitation externe
+passe ici de la cellule sensorielle, par voie centripète, à la
+<em>cellule sensitive</em> (cellule psychique sensible), puis de celle-ci
+à la <em>cellule de la volition</em> (cellule psychique motrice) et c'est
+seulement cette dernière qui la transmet à la cellule musculaire
+contractile. Par le fait que de nombreux organes réflexes
+analogues s'associent, et que de nouvelles cellules psychiques
+sont intercalées, se constitue le mécanisme compliqué réflexe
+de l'homme et des Vertébrés supérieurs.</p>
+
+<p class="p2"><b>Réflexes simples et réflexes complexes.</b>&mdash;La différence
+importante que nous avons établie aux points de vue
+morphologique et physiologique entre les organismes monocellulaires
+(Protistes) et les pluricellulaires (Histones) existe
+de même quand il s'agit de l'activité psychique élémentaire,
+de l'action réflexe. Chez les <em>Protistes monocellulaires</em> (aussi
+bien chez les plantes primitives plasmodomes, les Protophytes,
+que chez les animaux primitifs plasmophages, les
+Protozoaires) le processus physique du réflexe tout entier se
+passe à l'intérieur du protoplasma d'une cellule unique; leur
+«âme cellulaire» apparaît encore comme une fonction
+unique du psychoplasma, ses diverses phases ne commençant
+à se différencier qu'au cours de la différenciation d'organes
+distincts. Déjà chez les Protistes cénobiontes, dans les
+<em>colonies cellulaires</em> (par exemple le volvox, le carchesium)
+apparaît le deuxième stade d'activité cellulaire, l'<em>action
+réflexe composée</em>. Les nombreuses cellules sociales qui composent
+ces colonies cellulaires ou cénobies, sont toujours en
+rapport plus ou moins étroit, souvent reliées directement les
+unes aux autres par des filaments, véritables ponts de plasma.
+<a class="pagenum" id="Page_135" title="135"></a>
+Une excitation qui atteint une ou plusieurs des cellules de
+cette association est communiquée aux autres par les ponts
+de réunion et peut provoquer chez toutes, une contraction collective.
+Cette association existe aussi dans les tissus des
+plantes et des animaux pluricellulaires. Tandis qu'on admettait
+autrefois, à tort, que les cellules des tissus végétaux
+existaient contiguës mais isolées les unes des autres,
+aujourd'hui on démontre partout l'existence de fins filaments
+protoplasmiques qui traversent les épaisses membranes
+cellulaires et maintiennent partout des rapports matériels
+et psychologiques entre leurs protoplasmas vivants.
+Ainsi s'explique que l'ébranlement de l'impressionnable
+racine du mimosa, provoqué par les pas du promeneur sur le
+sol, transmette aussitôt l'excitation à toutes les cellules de la
+plante, amenant toutes les feuilles délicates à se reployer,
+tous les pétioles à tomber.</p>
+
+<p class="p2"><b>Action réflexe et conscience.</b>&mdash;Un caractère important
+commun à tous les phénomènes réflexes, c'est le <em>manque de
+conscience</em>. Pour des raisons que nous exposons au chapitre
+X, nous n'admettons une conscience réelle que chez
+l'homme et les animaux supérieurs, et nous la refusons
+aux plantes, aux animaux inférieurs et aux Protistes; chez
+ces derniers, par conséquent, <em>tous les mouvements d'excitation</em>
+doivent être considérés <em>comme des réflexes</em>, c'est-à-dire
+que tels sont tous les mouvements en général, en tant
+qu'ils ne sont pas produits <em>spontanément</em> ou par des causes
+internes (mouvements impulsifs ou automatiques)<a name="FNanchor_22" id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>. Il en
+va autrement chez les animaux supérieurs qui présentent un
+système nerveux centralisé et des organes des sens parfaits.
+Ici, l'activité psychique réflexe a graduellement donné lieu à
+la conscience et l'on voit apparaître les actes volontaires
+conscients s'opposant aux réflexes, qui subsistent à côté d'eux.
+Mais nous devons ici, comme pour les instincts, distinguer
+<a class="pagenum" id="Page_136" title="136"></a>
+deux phénomènes essentiellement différents: les réflexes
+primaires et les secondaires. Les <em>réflexes primaires</em> sont ceux
+qui, phylogénétiquement, n'ont jamais été conscients, c'est-à-dire
+qui ont conservé leur nature originelle (héritée d'ancêtres
+animaux inférieurs). Les <em>réflexes secondaires</em>, au contraire,
+sont ceux qui furent, chez les ancêtres, des actes
+volontaires conscients mais qui, plus tard, par l'habitude ou
+la disparition de la conscience, sont devenus inconscients.
+On ne peut ici&mdash;pas plus qu'ailleurs&mdash;tracer une ligne de
+démarcation précise entre les fonctions psychiques conscientes
+et les inconscientes.</p>
+
+<p class="p2"><b>Echelle des représentations.</b> (Dokèses).&mdash;Les psychologues
+d'autrefois (<span class="smcap">Herbart</span>, par exemple), ont considéré
+la «représentation» comme le phénomène psychique essentiel
+d'où tous les autres dérivaient. La psychologie comparée moderne
+accepte cette idée en tant qu'il s'agit de la représentation
+<em>inconsciente</em>; elle tient, au contraire, la représentation
+<em>consciente</em> pour un phénomène secondaire de la vie psychique
+qui fait encore entièrement défaut chez les plantes et les animaux
+inférieurs et ne se développe que chez les animaux
+supérieurs. Parmi les nombreuses définitions contradictoires
+qu'ont données les psychologues du terme de <em>représentation</em>,
+(<span class="smcap">Dokesis</span>) la plus juste nous semble celle qui entend par là
+l'<em>image interne</em> de l'objet externe, lequel se transmet à nous
+par l'impression («idée» en un sens particulier). Nous distinguerons,
+dans l'échelle croissante de la fonction de représentation,
+quatre degrés principaux qui sont les suivants:</p>
+
+<p>I.&mdash;<em>Représentation cellulaire.</em>&mdash;Aux stades les plus inférieurs,
+la représentation nous apparaît comme une fonction
+physiologique générale du psychoplasma; déjà chez les plus
+simples Protistes monocellulaires, les impressions laissent
+dans ce psychoplasma des traces durables qui peuvent être
+reproduites par la mémoire. Parmi plus de quatre mille
+espèces de Radiolaires que j'ai décrites, chaque espèce particulière
+est caractérisée par une forme de squelette spéciale,
+<a class="pagenum" id="Page_137" title="137"></a>
+qui s'est transmise à elle par l'hérédité. La production de ce
+squelette spécifique, d'une structure souvent des plus compliquées,
+par une cellule des plus simples (presque toujours
+sphérique), ne peut s'expliquer que si nous attribuons au
+plasma, matière composante, la propriété de représentation
+et, de fait, celle toute spéciale de «sentiment plastique de la
+distance», ainsi que je l'ai montré dans ma <em>Psychologie des
+Radiolaires</em><a name="FNanchor_23" id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a>.</p>
+
+<p>II.&mdash;<em>Représentation histonale.</em>&mdash;Déjà chez les Cénobies
+ou colonies cellulaires de Protistes associés, mais plus encore
+dans les tissus des plantes et des animaux inférieurs, sans
+système nerveux (éponges, polypes), nous trouvons réalisé
+le second degré de représentation inconsciente, fondé sur
+une communauté de vie psychique entre de nombreuses cellules,
+étroitement liées. Si des excitations, qui se sont produites
+une seule fois, produisent non seulement un réflexe
+passager dans un organe (par exemple d'une feuille ou d'un
+bras de polype) mais laissent une impression durable qui sera
+reproduite spontanément plus tard, il faut bien admettre,
+pour expliquer ce phénomène, une représentation histonale,
+liée au psychoplasma des cellules associées en tissu.</p>
+
+<p>III.&mdash;<em>Représentation inconsciente des cellules ganglionnaires.</em>&mdash;Ce
+troisième degré, plus élevé, de représentation
+est la forme la plus fréquente de cette fonction dans le règne
+animal; elle apparaît comme une localisation de la représentation
+en certaines «cellules psychiques». Dans le cas le
+plus simple, on ne la trouve, par conséquent, dans l'action
+réflexe, qu'au sixième degré de développement, lorsqu'est
+constitué l'organe réflexe tricellulaire; le siège de la représentation
+est alors la cellule psychique moyenne, intercalée
+entre la cellule sensorielle et la cellule musculaire motrice.
+Avec le développement croissant du système nerveux dans le
+règne animal, avec son intégration et sa différenciation
+<a class="pagenum" id="Page_138" title="138"></a>
+croissantes, le développement de ces représentations inconscientes
+va, lui aussi, toujours croissant.</p>
+
+<p>IV.&mdash;<em>Représentation consciente des cellules cérébrales.</em>&mdash;C'est
+seulement aux degrés supérieurs de l'organisation animale
+que se développe la conscience, comme fonction spéciale
+d'un organe central déterminé du système nerveux. Par le
+fait que les représentations deviennent conscientes et que certaines
+parties du cerveau prennent un développement considérable
+tendant à l'<em>association</em> des représentations conscientes,
+l'organisme devient capable de ces fonctions psychiques supérieures
+désignées du nom de <em>pensée</em>, réflexion, entendement
+et <em>raison</em>. Bien que la limite phylogénétique soit des plus difficiles
+à tracer entre les représentations primitives, inconscientes
+et les secondaires, conscientes, on peut cependant
+admettre comme probable que celles-ci dérivent de celles-là
+<em>polyphylétiquement</em>. Car nous trouvons la pensée consciente
+et raisonnable, non seulement dans les formes supérieures
+de l'embranchement des Vertébrés (chez l'homme, les Mammifères,
+les Oiseaux, une partie des Vertébrés inférieurs)&mdash;mais
+encore chez les représentants les plus parfaits des
+autres groupes animaux (chez les fourmis et d'autres Insectes,
+les araignées et les Crustacés supérieurs parmi les
+Arthropodes, chez les Céphalopodes parmi les Mollusques).</p>
+
+<p class="p2"><b>Echelle de la mémoire.</b>&mdash;Elle présente un rapport étroit
+avec celle du développement des représentations; cette fonction
+capitale du psychoplasma&mdash;condition de tout développement
+psychique progressif&mdash;n'est au fond qu'une <em>reproduction
+de représentations</em>. Les empreintes que l'excitation
+avait produites en tant qu'impression sur le bioplasma et qui
+étaient devenues des représentations durables sont ranimées
+par la mémoire; elles passent de l'état <em>potentiel</em> à l'état <em>actuel</em>.
+La «force de tension» latente dans le psychoplasma se
+transforme en «force vive» active. Correspondant aux quatre
+stades de la représentation, nous pouvons distinguer dans la
+mémoire quatre stades de développement progressif.</p>
+
+<p><a class="pagenum" id="Page_139" title="139"></a>
+I.&mdash;<em>Mémoire cellulaire.</em>&mdash;Il y a déjà trente ans qu'<span class="smcap">Ewald
+Héring</span>, dans un travail plein de profondeur, a désigné la
+mémoire comme une «fonction générale de la matière organisée»,
+soulignant la haute importance de cette fonction
+psychique «à laquelle nous devons presque tout ce que nous
+sommes et ce que nous possédons» (1870). J'ai repris plus
+tard cette pensée (1876) et j'ai cherché à l'établir en lui appliquant
+avec fruit la théorie de l'évolution (voir ma <em>Périgenèse
+des plastidules, essai d'explication mécaniste des processus
+élémentaires de l'évolution</em><a name="FNanchor_24" id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a>). J'ai cherché à prouver
+dans cette étude que la «mémoire inconsciente» était une
+fonction générale essentiellement importante, commune à
+tous les plastidules, c'est-à-dire à ces molécules ou groupes de
+molécules hypothétiques, que <span class="smcap">Naegeli</span> appelle <em>micelles</em>, d'autres
+<em>bioplastes</em>, etc. Seuls les plastidules <em>vivants</em>, molécules individuelles
+du plasma actif, se reproduisent et possèdent ainsi
+la mémoire: c'est là la différence essentielle entre la nature
+organique et l'inorganique. On peut dire: «L'<em>hérédité est la
+mémoire des plastidules</em>, par contre la variabilité est l'intelligence
+des plastidules». La mémoire élémentaire des protistes
+monocellulaires, se constitue à l'aide des mémoires
+moléculaires des plastidules ou micelles dont l'ensemble
+forme leur corps cellulaire vivant. Les effets les plus surprenants
+de cette mémoire inconsciente chez les Protistes
+monocellulaires sont surtout mis en lumière par l'infinie
+diversité et régularité de leur appareil protecteur si compliqué,
+le test et le squelette; une quantité d'exemples intéressants
+nous sont fournis, en particulier, par les <em>Diatomées</em> et les
+<em>Cosmariées</em> parmi les Protophytes, par les <em>Radiolaires</em> et les
+<em>Thalamophores</em>, parmi les Protozoaires. Dans des milliers
+d'espèces de ces Protistes, la forme spécifique du squelette se
+transmet avec une <em>relative constance</em>, témoignant ainsi de la
+fidélité de la mémoire inconsciente cellulaire.</p>
+
+<p>II.&mdash;<em>Mémoire histonale.</em>&mdash;Quant au second degré de la
+<a class="pagenum" id="Page_140" title="140"></a>
+mémoire, des preuves non moins intéressantes du souvenir
+inconscient des tissus nous sont fournies par l'hérédité des
+organes et des tissus divers dans le corps des plantes et des
+animaux inférieurs invertébrés (Spongiaires, etc.). Ce second
+degré nous apparaît comme une <em>reproduction des représentations
+histonales</em> de cette association de représentations cellulaires
+qui commence dès la formation des Cénobies chez les
+Protistes sociaux.</p>
+
+<p>III.&mdash;De même on peut considérer le troisième degré, la
+<em>mémoire inconsciente</em> de ces animaux qui possèdent déjà un
+système nerveux, comme une reproduction des «représentations
+inconscientes» correspondantes, emmagasinées dans
+certaines cellules ganglionnaires. Chez la plupart des animaux
+inférieurs, toute la mémoire est sans doute inconsciente.
+Mais même chez l'homme et les animaux supérieurs
+auxquels nous sommes bien obligés d'attribuer de la conscience,
+les fonctions quotidiennes de la mémoire inconsciente
+sont incomparablement plus nombreuses et variées que celles
+de la mémoire consciente; nous nous en convaincrons facilement
+par l'examen impartial de mille actions inconscientes
+que nous accomplissons journellement quand nous marchons,
+parlons, écrivons, mangeons, etc.</p>
+
+<p>IV.&mdash;<em>La mémoire consciente</em>, qui s'effectue chez l'homme
+et les animaux supérieurs au moyen de cellules cérébrales
+spéciales, n'apparaît par suite que comme une <em>réflexion intérieure</em>,
+survenue très tard, comme l'épanouissement dernier
+des mêmes reproductions de représentations psychiques,
+qui se réfléchissaient déjà chez nos ancêtres animaux inférieurs,
+en tant que phénomènes inconscients dans les cellules
+ganglionnaires.</p>
+
+<p class="p2"><b>Association des représentations.</b>&mdash;L'<em>enchaînement</em> des
+représentations, qu'on désigne d'ordinaire du nom d'association
+des idées&mdash;ou, plus brièvement, d'association&mdash;présente
+également une longue échelle de degrés, des plus
+inférieurs aux plus supérieurs. Cette association, elle
+<a class="pagenum" id="Page_141" title="141"></a>
+aussi, est encore à l'origine et de beaucoup le plus fréquemment
+<em>inconsciente</em>, «instinct»; ce n'est que dans les groupes
+animaux les plus élevés qu'elle devient graduellement <em>consciente</em>,
+«raison». Les conséquences psychiques de cette
+«association des idées» sont des plus diverses; cependant,
+une très longue échelle graduée conduit sans interruption
+des plus simples associations inconscientes, réalisées chez
+les Protistes inférieurs, aux plus parfaites liaisons d'idées
+conscientes, réalisées chez l'homme civilisé. L'<em>unité de la
+conscience</em> chez celui-ci n'est regardée que comme le résultat
+suprême de cette association (<span class="smcap">Hume</span>, <span class="smcap">Condillac</span>). Toute
+la vie psychique supérieure devient d'autant plus parfaite que
+l'association normale s'étend à des représentations indéfiniment
+plus nombreuses et que celles-ci s'ordonnent plus naturellement,
+conformément à la «critique de la raison pure».
+Dans le <em>rêve</em>, où cette critique fait défaut, l'association des
+représentations reproduites se fait souvent de la manière la
+plus confuse. Mais également dans les créations de la <em>fantaisie</em>
+poétique, laquelle par des liaisons variées entre les représentations
+présentes en produit des groupes tout nouveaux,
+de même dans les hallucinations, etc., ces représentations s'ordonnent
+d'une manière antinaturelle et apparaissent ainsi,
+à qui les considère avec sang-froid, complètement <em>déraisonnables</em>.
+Ceci vaut tout particulièrement pour les <em>formes surnaturelles
+de la croyance</em>, les esprits du spiritisme et les images
+fantaisistes de la philosophie transcendantale et dualiste;
+mais précisément ces <em>associations anormales</em> dont témoignent
+la croyance et la prétendue «révélation» sont diversement
+prisées et considérées comme les «biens intellectuels» les
+plus précieux de l'homme<a name="FNanchor_25" id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a>. (Cf. ch. XVI.)</p>
+
+<p class="p2"><b>Instincts.</b>&mdash;La psychologie surannée du moyen âge, qui
+néanmoins trouve encore aujourd'hui beaucoup de partisans,
+considérait la vie psychique chez l'homme et chez l'animal
+comme deux choses radicalement différentes; elle faisait dériver
+<a class="pagenum" id="Page_142" title="142"></a>
+la première de la <em>raison</em>, la seconde de l'<em>instinct</em>. Conformément
+à l'histoire traditionnelle de la création, on admettait
+qu'à chaque espèce animale était inculquée, à l'instant
+de sa création et par son créateur, une qualité d'âme déterminée
+et inconsciente, et que ce <em>penchant naturel</em> (instinct)
+propre à chaque espèce était aussi invariable que son organisation
+corporelle. Après que déjà <span class="smcap">Lamarck</span> (1809) en fondant sa
+théorie de la descendance, eût montré l'inadmissibilité de
+cette erreur, <span class="smcap">Darwin</span> (1859) la réfuta complètement. Il établit,
+s'appuyant sur sa théorie de la sélection, les principes essentiels
+suivants: I. Les instincts de chaque espèce sont variables
+suivant les individus et, par l'<em>adaptation</em>, ils sont soumis au
+changement aussi bien que les caractères morphologiques de
+l'organisation corporelle. II. Ces variations (provenant pour la
+plupart d'habitudes modifiées), sont en partie transmises aux
+descendants par l'<em>hérédité</em>, et au cours des générations elles
+s'accumulent et se fixent. III. La <em>sélection</em> (naturelle ou artificielle)
+réalise un choix parmi ces modifications héréditaires
+de l'activité psychique: elle conserve celles qui sont utiles
+et écarte celles qui le sont moins. IV. La <em>divergence</em> de caractère
+psychique qui s'ensuit, amène ainsi, au cours des générations,
+l'apparition de nouveaux instincts, tout comme la
+divergence de caractère morphologique amène l'apparition
+de nouvelles espèces. Cette théorie de l'instinct de <span class="smcap">Darwin</span>
+est aujourd'hui admise par la plupart des biologistes; <span class="smcap">G. Romanes</span>,
+dans son remarquable ouvrage sur l'<em>Evolution mentale
+dans le règne animal</em> (1885) a traité la question si à fond
+et en a si notablement étendu la portée, que je ne peux ici
+que renvoyer à cet auteur. Je remarquerai seulement que,
+selon moi, des instincts existent chez <em>tous</em> les organismes,
+chez tous les Protistes et toutes les plantes, aussi bien
+que chez tous les animaux et tous les hommes; mais chez
+ces derniers ils entrent d'autant plus en régression que la
+<em>raison</em> se développe à leurs dépens.</p>
+
+<p>Parmi les innombrables formes d'instincts, on en peut
+distinguer deux grandes classes: les primaires et les secondaires.
+<a class="pagenum" id="Page_143" title="143"></a>
+Les <em>instincts primaires</em> sont les tendances générales
+inférieures inhérentes au psychoplasma et inconscientes chez
+lui depuis le commencement de la vie organique, par dessus
+tout la tendance à la conservation de l'individu (protection et
+nutrition) et celle à la conservation de l'espèce (reproduction
+et soin des jeunes). Ces deux <em>tendances fondamentales</em> de la
+vie organique, <em>la faim et l'amour</em>, sont à l'origine partout
+inconscientes, développées sans le concours de l'entendement
+ou de la raison; chez les animaux supérieurs, comme chez
+l'homme, elles sont devenues plus tard des objets de conscience.</p>
+
+<p>Il en va tout au contraire des <em>instincts secondaires</em>; ceux-ci
+se sont développés à l'origine par une adaptation intelligente,
+par des réflexions et des raisonnements de la part de l'entendement,
+ainsi que par des actes conscients en vue d'une fin;
+peu à peu ils sont devenus habituels au point que cette <em>altera
+natura</em> agit inconsciemment et, se transmettant aux descendants
+par l'hérédité, apparaît comme «innée». La conscience
+et la réflexion, liées à l'origine à ces instincts particuliers des
+animaux supérieurs, se sont perdues au cours du temps et ont
+échappé aux plastidules (comme dans les cas d'«hérédité
+abrégée»). Les actes inconscients accomplis par les animaux
+supérieurs en vue d'une fin (par exemple les tendances artistiques)
+paraissent aujourd'hui des instincts innés. Ainsi se doit
+expliquer chez l'homme l'apparition des «connaissances <em>a
+priori</em>» innées, qui, à l'origine, <em>chez ses ancêtres</em>, se sont
+développées <em>a posteriori</em> et empiriquement<a name="FNanchor_26" id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>.</p>
+
+<p class="p2"><b>Echelle de la raison.</b>&mdash;D'après les opinions psychologiques
+tout à fait superficielles trahissant une complète ignorance
+de la psychologie animale et qui ne reconnaissent
+qu'à l'homme une «âme véritable», c'est à lui seul aussi
+que peuvent être attribuées, comme bien suprême, la conscience
+et la <em>raison</em>. Cette grossière erreur, qui d'ailleurs se
+<a class="pagenum" id="Page_144" title="144"></a>
+rencontre actuellement encore dans beaucoup de manuels a été
+absolument réfutée par la psychologie comparée de ces quarante
+dernières années. Les Vertébrés supérieurs (surtout les
+Mammifères voisins de l'homme) possèdent une raison aussi
+bien que l'homme lui-même et à travers la série animale on
+peut tout aussi bien suivre la longue évolution progressive
+de la raison, qu'à travers la série humaine. La différence
+entre la raison d'hommes tels que <span class="smcap">Goethe</span>, <span class="smcap">Lamarck</span>, <span class="smcap">Kant</span>,
+<span class="smcap">Darwin</span> et celle de l'homme inculte le plus inférieur, d'un
+Wedda, d'un Akka, d'un nègre de l'Australie ou d'un Patagonien,
+est bien plus grande que la différence graduée entre
+la raison de ces derniers et celle des Mammifères «les plus
+raisonnables», des singes anthropoïdes et même des Papiomorphes,
+des chiens et des éléphants. Cette proposition
+importante, elle aussi, a été démontrée d'une manière absolument
+convaincante, à l'aide d'une comparaison critique
+approfondie, par <span class="smcap">Romanes</span> et d'autres. Nous n'y insisterons
+donc pas davantage, pas plus que sur la différence entre la
+<em>raison</em> (ratio) et l'<em>entendement</em> (intellectus); de ces termes et
+de leurs limites, comme de beaucoup d'autres termes essentiels
+à la psychologie, les philosophes les plus remarquables
+donnent les définitions les plus contradictoires. D'une
+manière générale, on peut dire que la faculté de <em>former des
+concepts</em>, commune aux deux fonctions cérébrales, s'applique
+avec l'entendement au cercle plus étroit des associations
+concrètes et toutes proches, avec la raison, au contraire, au
+cercle plus vaste des groupes d'associations abstraites et plus
+étendues. Dans la longue échelle qui conduit des actes
+réflexes et des instincts réalisés chez les animaux inférieurs à
+la raison, réalisée chez les animaux supérieurs, l'entendement
+devance la raison. Le fait surtout important, pour nos recherches
+de psychologie générale, c'est que ces fonctions psychiques
+supérieures, elles aussi, sont soumises aux lois de
+l'hérédité et de l'adaptation, tout comme leurs organes; ces
+<em>organes de la pensée</em> chez l'homme et les Mammifères supérieurs,
+résident, ainsi que l'ont démontré les recherches de
+<a class="pagenum" id="Page_145" title="145"></a>
+<span class="smcap">Flechsig</span> (1894) dans ces parties de l'écorce cérébrale situées
+entre les quatre foyers sensoriels internes (cf. chap. X et XI).</p>
+
+<p><em>Le langage.</em>&mdash;Le haut degré de développement des concepts,
+de l'entendement et de la raison, qui met l'homme
+tellement au-dessus de l'animal, est étroitement lié au développement
+du langage. Mais ici comme là on peut démontrer
+l'existence d'une longue série ininterrompue de stades progressifs,
+conduisant des degrés les plus inférieurs aux supérieurs.
+Le langage est aussi peu que la raison l'apanage
+exclusif de l'homme. C'est plutôt au sens large un avantage
+commun à tous les animaux <em>sociaux supérieurs</em>, au moins à
+tous les Arthropodes et Vertébrés qui vivent en sociétés et en
+troupes; il leur est nécessaire pour s'entendre, pour se communiquer
+leurs représentations. Ceci ne peut se faire que
+par contact, ou par signes, ou par sons désignant des concepts.
+Le chant des oiseaux et celui des singes anthropoïdes
+chantants (hylobates) rentrent, eux aussi, dans le langage des
+sons de même que l'aboiement du chien et le hennissement du
+cheval, de même enfin que le chant du grillon et le cri de la
+cigale. Mais chez l'homme seul s'est développé ce <em>langage
+articulé, par concepts</em>, qui permet à sa raison d'atteindre à de
+si hautes conquêtes. La <em>philologie comparée</em>, une des sciences
+les plus intéressantes qui soient nées en ce siècle, a montré
+comment les nombreuses langues, si perfectionnées, parlées
+par les différents peuples, se sont développées graduellement,
+lentement, à partir de quelques langues originelles très
+simples (<span class="smcap">G. de Humboldt</span>, <span class="smcap">Bopp</span>, <span class="smcap">Schleicher</span>, <span class="smcap">Steinthal</span>, etc.),
+<span class="smcap">Auguste Schleicher</span><a name="FNanchor_27" id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>, d'Iéna, en particulier, a montré que
+le développement historique des langues s'effectue suivant
+les mêmes lois phylogénétiques que celui des autres fonctions
+physiologiques et de leurs organes. <span class="smcap">Romanes</span> (1893) a
+repris cette démonstration et montré d'une manière convaincante
+<a class="pagenum" id="Page_146" title="146"></a>
+que le langage de l'homme ne diffère que par le <em>degré</em>
+de développement, non en essence et par sa <em>nature</em>, de celui
+des animaux supérieurs.</p>
+
+<p class="p2"><b>Echelle des émotions.</b>&mdash;L'important groupe de fonctions
+psychiques, désigné par le terme collectif de <em>sentiment</em><a name="FNanchor_28" id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>,
+joue un grand rôle dans la théorie de la raison,
+tant théorique que pratique. Pour notre manière de voir,
+ces phénomènes prennent une importance particulière parce
+qu'ici apparaît immédiatement le rapport direct de la fonction
+cérébrale avec d'autres fonctions physiologiques (battements
+du c&oelig;ur, activité sensorielle, mouvement musculaire);
+c'est par là qu'apparaît avec la plus grande clarté ce qu'a
+d'anti naturel et d'inadmissible la philosophie qui veut séparer
+radicalement la psychologie de la physiologie.</p>
+
+<p>Toutes les nombreuses manifestations de la vie émotive
+que nous trouvons chez l'homme s'observent aussi chez les
+animaux supérieurs (surtout chez les singes anthropomorphes
+et chez les chiens); si divers que soient leurs degrés de
+développement, ils peuvent se ramener tous aux deux <em>fonctions
+élémentaires de l'âme</em>, la sensation et le mouvement
+et à leur association dans le réflexe ou la représentation.
+C'est au domaine de la sensation, au sens large, que se rattache
+le <em>sentiment de plaisir et de peine</em>, qui détermine toute
+la manière d'être sentimentale,&mdash;et de même, c'est, d'autre
+part, au domaine du mouvement que se rattachent <em>l'attraction
+et la répulsion</em> correspondantes (amour et haine),
+l'effort pour obtenir le plaisir et éviter la peine.</p>
+
+<p>L'<em>attraction et la répulsion</em> apparaissent comme la source
+primitive de la <em>volonté</em>, cet élément de l'âme d'une importance
+capitale, qui détermine le caractère de l'individu. Les
+<em>passions</em>, qui jouent un si grand rôle dans la vie psychique
+supérieure, ne sont que des grossissements des «émotions».
+Et celles-ci sont communes à l'homme et aux animaux, ainsi
+<a class="pagenum" id="Page_147" title="147"></a>
+que <span class="smcap">Romanes</span> l'a montré récemment d'une manière éclatante.
+Au degré le plus primitif de la vie organique, nous trouvons
+déjà, chez tous les Protistes, ces sentiments élémentaires de
+plaisir et de peine, qui se manifestent par ce qu'on appelle
+leurs <em>tropismes</em>, dans leur <em>recherche</em> de la lumière ou de l'obscurité,
+de la chaleur ou du froid, dans leur attitude variable
+à l'égard de l'électricité positive et négative. Au degré supérieur
+de la vie psychique, nous trouvons, par contre, chez
+l'homme civilisé, ces infimes nuances de sentiment, ces
+tons dégradés du ravissement et de l'horreur, de l'amour et
+de la haine, qui sont les ressorts de l'histoire et la mine
+inépuisable de la poésie. Et pourtant ces états élémentaires
+les plus primitifs du sentiment, réalisés dans le <em>psychoplasma</em>
+des Protistes monocellulaires, sont reliés par une
+chaîne continue, faite de tous les intermédiaires imaginables,
+aux formes supérieures de la passion humaine, dont
+le siège est dans les cellules ganglionnaires de l'écorce cérébrale.
+Que ces formes elles-mêmes soient soumises absolument
+aux lois physiques, c'est ce qu'a déjà exposé le grand
+<span class="smcap">Spinoza</span> dans sa célèbre <em>Statique des passions</em>.</p>
+
+<p class="p2"><b>Echelle de la volonté.</b>&mdash;Le terme de <em>volonté</em> est soumis,
+comme tous les termes psychologiques importants (ceux de
+représentation, d'âme, d'esprit, etc.), aux interprétations et
+définitions les plus variées. Tantôt la volonté, au sens le plus
+large, est considérée comme un attribut <em>cosmologique</em>: «le
+monde comme volonté et représentation» (<span class="smcap">Schopenhauer</span>);
+tantôt, au sens le plus étroit, elle est considérée comme un
+attribut <em>anthropologique</em>, comme la propriété exclusive de
+l'homme; c'est le cas de <span class="smcap">Descartes</span> pour qui les animaux sont
+des machines sans sensations ni volonté. Dans le langage
+courant, l'existence de la volonté se déduit du phénomène de
+mouvement volontaire et on la tient ainsi comme une forme
+d'activité psychique commune à la plupart des animaux. Si
+nous analysons la volonté à la lumière de la physiologie et
+de l'embryologie comparées, nous nous convaincrons&mdash;comme
+<a class="pagenum" id="Page_148" title="148"></a>
+dans le cas de la sensation&mdash;qu'il s'agit d'une
+propriété commune à tout <em>psychoplasma</em> vivant. Les mouvements
+automatiques, aussi bien que les réflexes, déjà
+observés chez les Protistes monocellulaires, nous sont
+apparus comme la conséquence d'<em>aspirations</em> liées indissolublement
+à la notion de vie. Chez les plantes et les animaux
+inférieurs, eux aussi, les aspirations ou <em>tropismes</em> nous sont
+apparus comme la résultante des aspirations de toutes les
+cellules réunies.</p>
+
+<p>C'est seulement lorsque se développe «l'organe réflexe
+tricellulaire», lorsqu'entre la cellule sensorielle sensible et
+la cellule musculaire motrice, la troisième cellule indépendante
+s'intercale, «cellule psychique ou ganglionnaire»,&mdash;que
+nous pouvons reconnaître en celle-ci un organe élémentaire
+indépendant de la volonté. Mais la volonté, chez les
+animaux inférieurs où ceci est réalisé, reste encore presque
+toute <em>inconsciente</em>. C'est seulement lorsque, chez les animaux
+supérieurs, se développe la conscience, comme une réflexion
+subjective des processus internes objectifs dans le neuroplasma
+des cellules psychiques, que la volonté atteint ce
+degré suprême où elle ne diffère plus qualitativement de la
+volonté humaine et pour lequel le langage courant revendique
+le prédicat de «<em>Liberté</em>». Son libre déploiement et ses
+effets apparaissent d'autant plus imposants que se développent
+davantage, avec le mouvement libre et rapide, le systême
+musculaire et les organes des sens et, en corrélation
+avec eux, les organes de la pensée, le cerveau.</p>
+
+<p class="p2"><b>Libre arbitre.</b>&mdash;Le problème de la liberté de la volonté
+humaine est, de toutes les énigmes de l'univers, celle qui, de
+tous temps, a le plus préoccupé l'homme pensant et cela
+parce qu'au haut intérêt philosophique de la question s'ajoutent
+les conséquences les plus importantes pour la philosophie
+pratique, pour la morale, la pédagogie, la jurisprudence,
+etc. <span class="smcap">E. du Bois-Reymond</span> qui traite de la question en
+tant que septième et dernière de ses «sept énigmes de l'univers»
+<a class="pagenum" id="Page_149" title="149"></a>
+nous dit avec raison, en parlant du problème du libre
+arbitre: «Il concerne chacun, il semble abordable à chacun,
+il est étroitement lié aux conditions vitales de la société humaine,
+il exerce une action profonde sur les croyances religieuses,
+aussi le problème a-t-il joué dans l'histoire de la civilisation
+et de la pensée humaine un rôle d'une importance
+capitale et les diverses solutions qu'il a reçues reflètent-elles
+nettement les stades d'évolution de la pensée humaine. Peut-être
+n'est-il pas un objet de la méditation humaine qui ait
+suscité une plus longue collection d'in-folios jamais ouverts
+et destinés à moisir dans la poussière des bibliothèques.»
+L'importance de la question ressort clairement aussi de ce
+fait que <span class="smcap">Kant</span> plaçait la croyance au libre arbitre immédiatement
+à côté de celles en «l'immortalité de l'âme» et
+en «l'existence de Dieu». Il regardait ces trois grandes
+questions comme les trois indispensables <em>postulats de la
+raison pratique</em>, après avoir clairement montré que leur
+réalité ne pouvait se démontrer à la lumière de la raison
+<em>pure</em>!</p>
+
+<p>Ce qu'il y a de plus remarquable dans les débats si grandioses
+et si obscurs auxquels a donné lieu le problème du libre
+arbitre, c'est peut-être que, théoriquement, l'existence
+de ce libre arbitre a été niée non seulement par les plus
+grands philosophes critiques, mais encore par les partis les
+plus opposés, tandis qu'en fait, pratiquement, elle est admise
+comme une chose toute naturelle, aujourd'hui encore, par la
+plupart des hommes. Des docteurs éminents de l'Eglise chrétienne,
+des Pères de l'Eglise comme <span class="smcap">Augustin</span>, des réformateurs
+comme <span class="smcap">Calvin</span> nient le libre arbitre aussi résolument
+que les chefs les plus célèbres du matérialisme pur, qu'un
+d'<span class="smcap">Holbach</span> au <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> ou qu'un <span class="smcap">Buchner</span> au <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle. Les théologiens
+chrétiens le nient parce qu'il est inconciliable avec
+leur profonde croyance en la toute-puissance de Dieu et en
+la prédestination: Dieu, tout-puissant et omniscient, a tout
+prévu et tout voulu de toute éternité, aussi a-t-il déterminé,
+comme le reste, les actions des hommes. Si l'homme, avec sa
+<a class="pagenum" id="Page_150" title="150"></a>
+volonté libre, agissait autrement que Dieu ne l'a, par avance,
+déterminé à agir, alors Dieu n'aurait pas été tout-puissant et
+omniscient. Dans le même sens, <span class="smcap">Leibniz</span> fut, lui aussi, un
+absolu <em>déterministe</em>. Les naturalistes monistes du siècle dernier,
+mais par-dessus tous <span class="smcap">Laplace</span>, défendirent à leur tour le
+déterminisme en s'appuyant sur leur philosophie générale
+moniste et mécaniste.</p>
+
+<p>La lutte ardente entre les <em>déterministes</em> et les <em>indéterministes</em>,
+entre les adversaires et les partisans du libre arbitre,
+est aujourd'hui, après plus de deux mille ans, définitivement
+résolue en faveur des premiers. La volonté humaine, est
+aussi peu libre que celle des animaux supérieurs dont
+elle ne diffère que par le degré, non par la nature. Tandis
+qu'au siècle dernier encore on combattait le dogme du libre
+arbitre avec des arguments généraux, philosophiques et cosmologiques,
+notre <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, au contraire, nous a fourni,
+pour sa réfutation définitive, de toutes autres armes, à savoir
+ces armes puissantes dont nous sommes redevables à l'arsenal
+de la <em>physiologie et de l'embryologie comparées</em>. Nous savons
+aujourd'hui que tout acte de volonté est déterminé par
+l'organisation de l'individu voulant et sous la dépendance
+des conditions variables du milieu extérieur, au même titre
+que toute autre fonction psychique. Le caractère de l'effort est
+déterminé à l'avance par l'<em>hérédité</em>, il vient des parents et
+des ancêtres; la décision, dans chaque acte nouveau, vient
+de l'<em>adaptation</em> aux circonstances momentanées, en vertu de
+quoi le motif le plus fort donne l'impulsion, conformément
+aux lois qui régissent la statistique des passions. L'<em>ontogénie</em>
+nous apprend à comprendre le développement individuel de
+la volonté chez l'enfant, la <em>phylogénie</em>, le développement historique
+de la volonté à travers la série de nos ancêtres vertébrés.</p>
+
+<p><a class="pagenum" id="Page_151" title="151"></a></p>
+<p class="p2 center"><b>Coup d'&oelig;il rétrospectif sur les stades principaux
+du développement de la vie psychique.</b></p>
+
+<table border="0" cellpadding="5" cellspacing="5" summary="rétrospectif">
+<tr>
+<td class="tdvt"><b>Les cinq groupes psychologiques
+du monde organique.</b></td>
+<td class="tdvt"><b>Les cinq stades de développement
+des organes de l'âme.</b></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdvt">V.&mdash;L'homme, les Vertébrés
+supérieurs, Arthropodes et Mollusques.</td>
+<td class="tdvt">V.&mdash;Système nerveux avec
+un organe central très développé:
+neuropsyche avec conscience.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdvt">IV.&mdash;Vertébrés inférieurs, la
+plupart des Invertébrés.</td>
+<td class="tdvt">IV.&mdash;Système nerveux avec
+un organe central simple: neuropsyche
+sans conscience.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdvt">III.&mdash;Invertébrés tout à fait
+inférieurs (polypes, éponges); la
+plupart des plantes.</td>
+<td class="tdvt">III.&mdash;Le système nerveux
+manque; âme d'un tissu pluricellulaire;
+histopsyche sans conscience.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdvt">II.&mdash;Cénobies de protistes:
+colonies cellulaires de Protozoaires
+(carchesium) et de Protophytes (volvox).</td>
+<td class="tdvt">II.&mdash;Psychoplasma composé;
+âme cellulaire sociale; cytopsyche
+<em>socialis</em>.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdvt">I.&mdash;Protistes mous cellulaires:
+Protozoaires et Protophytes solitaires.</td>
+<td class="tdvt">I.&mdash;Psychoplasma simple;
+âme cellulaire isolée, cytopsyche <em>solitaria</em>.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<h2>CHAPITRE VIII<br />
+Embryologie de l'âme.</h2>
+
+<p><a class="pagenum" id="Page_152" title=""></a>
+<a class="pagenum" id="Page_153" title="153"></a></p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">Études monistes de psychologie ontogénétique. Développement
+de la vie psychique au cours de la vie individuelle de la
+personne.</span></p>
+
+<p class="left45">«Les faits merveilleux de la <em>fécondation</em> sont du
+plus haut intérêt pour la psychologie, en particulier
+pour la théorie de l'<em>âme cellulaire</em>, dont ils sont
+le fondement naturel. Car les processus importants
+de la conception (par lesquels le spermatozoïde
+mâle se fusionne avec l'ovule femelle
+pour former une nouvelle cellule) ne peuvent se
+comprendre et s'expliquer que si nous attribuons
+à ces deux cellules sexuelles une sorte d'activité
+psychique inférieure. Toutes deux, elles <em>sentent</em>
+réciproquement leur voisinage; toutes deux, elles
+sont attirées l'une vers l'autre par une impulsion
+<em>sensible</em> (probablement quelque chose d'analogue à
+une sensation d'odeur); toutes deux, elles se
+meuvent l'une vers l'autre et ne se reposent
+qu'après s'être fusionnées. Le mélange particulier
+des deux noyaux cellulaires, parents, détermine en
+chaque enfant son caractère individuel, psychique.»<br />
+<span class="i4"><em>Anthropogénie</em> (1891).</span></p>
+
+<hr />
+<p><a class="pagenum" id="Page_154" title="154"></a></p>
+
+<p class="center"><b>SOMMAIRE DU CHAPITRE VIII</b></p>
+
+<p class="hanging indent">Importance de l'ontogénie pour la psychologie.&mdash;Développement de l'âme
+de l'enfant.&mdash;Commencement d'existence de l'âme individuelle.&mdash;Emboîtement
+de l'âme.&mdash;Mythologie de l'origine de l'âme.&mdash;Physiologie de
+l'origine de l'âme.&mdash;Processus élémentaires de la fécondation.&mdash;Copulation
+entre l'ovule femelle et le spermatozoïde mâle.&mdash;L'amour cellulaire.&mdash;Transmission
+héréditaire de l'âme des parents et des ancêtres.&mdash;Leur
+nature physiologique, mécanique du plasma.&mdash;Fusion des âmes (amphigonie
+psychique).&mdash;Répercussion, atavisme psychologique.&mdash;La loi fondamentale
+biogénétique en psychologie.&mdash;Répétition palingénétique et
+modification cénogénétique.&mdash;Psychogénie embryonnaire et post-embryonnaire.</p>
+
+
+<p class="center"><b>LITTÉRATURE</b></p>
+
+<p><span class="smcap">J. Romanes.</span>&mdash;<i>L'évolution mentale chez l'homme. Origine des facultés
+humaines.</i> Trad. française.</p>
+
+<p><span class="smcap">W. Preyer.</span>&mdash;<i>L'âme de l'enfant.</i> Observations sur l'évolution mentale de
+l'homme durant les premières années de sa vie. Trad. française.</p>
+
+<p><span class="smcap">E. Haeckel.</span>&mdash;<i>Bildungsgeschichte unseres Nervensystems. Anthropogénie</i>
+4te Aufl., 1891.</p>
+
+<p><span class="smcap">J. Lamettrie.</span>&mdash;<i>L'homme-machine.</i></p>
+
+<p><span class="smcap">Th. Ribot.</span>&mdash;<i>L'hérédité psychologique. Les maladies de la mémoire.</i></p>
+
+<p><span class="smcap">A. Forel.</span>&mdash;<i>Das Gedaechtniss und seine Abnorlitaeten.</i> Zurich, 1885.</p>
+
+<p><span class="smcap">W. Preyer.</span>&mdash;<i>Specielle physiologie des Embryo. Untersuchungen über die
+Lebenserscheinungen vor der Geburt.</i> Leipzig, 1884.</p>
+
+<p><span class="smcap">E. Haeckel.</span>&mdash;<i>Zellseelen und Seelenzellen. Ursprung und Entwickelung der
+Sinneswerkzeuge (Gesammelte populaere Vortraege aus dem Gebiete der
+Entwickelungslehre.</i> I und II Heft). Bonn, 1878.</p>
+
+<p><a class="pagenum" id="Page_155" title="155"></a></p>
+
+<p class="p2">L'âme humaine&mdash;quelqu'idée qu'on se fasse de son
+«essence» subit au cours de notre vie individuelle une évolution
+continue. Cette <em>donnée ontogénétique</em> est d'une importance
+fondamentale pour notre psychologie moniste, bien
+que la plupart des «psychologues de profession» ne lui
+accordent que peu ou pas d'attention. L'embryologie individuelle
+étant, d'après l'expression de <span class="smcap">Baer</span>&mdash;et conformément
+à la conviction générale des biologistes,&mdash;le «vrai fanal
+pour toutes les recherches relatives aux corps organiques»,
+cette science seule pourra aussi éclairer d'un vrai jour les
+secrets les plus importants de la vie psychique de ces corps.</p>
+
+<p>Quoique l'«embryologie de l'âme humaine» soit des plus
+importantes et des plus intéressantes, elle n'a trouvé jusqu'ici
+que dans une mesure restreinte l'attention qu'elle mérite. Ce
+sont presque exclusivement les <em>pédagogues</em> qui, jusqu'ici, se
+sont occupés de cette embryologie, et partiellement; appelés
+par leur profession à surveiller et à diriger le développement
+de l'activité de l'âme chez l'enfant, ils en sont venus à trouver
+un intérêt théorique aux faits psychogénétiques qu'ils
+observaient. Cependant ces pédagogues&mdash;en tant du moins
+qu'ils réfléchissaient!&mdash;aujourd'hui comme dans l'antiquité,
+demeuraient presque tous sous le joug de la psychologie
+dualiste régnante; mais, par contre, ils ignoraient pour
+la plupart les faits les plus importants de la psychologie
+comparée, ainsi que l'organisation et les fonctions du cerveau.
+Leurs observations, d'ailleurs, concernaient presque
+toujours les enfants à l'âge où ils vont en classe ou dans les
+<a class="pagenum" id="Page_156" title="156"></a>
+années immédiatement précédentes. Les phénomènes merveilleux
+que présente la psychogénie individuelle de l'enfant,
+précisément durant ses premières années, et que les parents
+intelligents admirent avec joie, n'avaient presque jamais été
+l'objet d'études scientifiques approfondies. C'est <span class="smcap">G. Preyer</span>
+(1881) qui a frayé la voie par son intéressant ouvrage sur
+l'<em>Ame de l'enfant. Observations sur l'évolution mentale de
+l'homme durant les premières années de sa vie</em>. Au surplus,
+pour comprendre les choses avec une absolue clarté, il nous
+faut remonter plus loin encore, jusqu'à la première apparition
+de l'âme dans l'&oelig;uf fécondé.</p>
+
+<p class="p2"><b>Apparition de l'âme individuelle.</b>&mdash;L'origine et la première
+apparition de l'<em>individu humain</em>&mdash;tant le corps que
+l'âme&mdash;passaient encore, au début du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, pour être
+des secrets absolus. Sans doute le grand <span class="smcap">C.-F. Wolff</span>, dès 1759
+avait révélé, dans sa <em>Theoria generationis</em> la vraie nature du
+développement embryonnaire et montré, s'appuyant sur l'observation
+critique, que dans le développement du germe aux
+dépens d'une simple cellule &oelig;uf, il se produisait une véritable
+<em>épigénèse</em>, c'est-à-dire une série de processus de néoformations
+des plus remarquables<a name="FNanchor_29" id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>. Mais la physiologie
+d'alors, ayant à sa tête le célèbre <span class="smcap">Haller</span>, écartait carrément
+ces données <em>empiriques</em>, qui se pouvaient immédiatement
+démontrer à l'aide du microscope&mdash;et s'en tenait fermement
+au dogme traditionnel de la <em>préformation</em> embryonnaire.
+Conformément à ce dogme, on admettait que dans
+l'&oelig;uf humain&mdash;comme dans l'&oelig;uf de tous les animaux&mdash;l'organisme
+avec toutes ses parties préexistait déjà, était déjà
+préformé; le «développement» du germe ne consistait
+proprement qu'en une «expansion» (<em>evolutio</em>) des parties
+incluses. La conséquence nécessaire de cette erreur, c'était
+la théorie de l'emboîtement, mentionnée plus haut; comme
+dans l'embryon féminin l'ovaire était déjà présent, on devait
+<a class="pagenum" id="Page_157" title="157"></a>
+admettre que dans ses &oelig;ufs déjà les germes de la génération
+suivante étaient emboîtés et ainsi de suite, <em>in infinitum!</em>
+A ce dogme de l'école des <em>ovulistes</em>, s'en opposait un autre,
+non moins erroné, celui des <em>Animalculistes</em>; ceux-ci croyaient
+que le germe proprement dit résidait, non pas dans l'ovule
+féminin de la mère, mais dans le spermatozoïde mâle du
+père, et qu'il fallait chercher dans cet «animalcule spermatique»
+(<em>spermatozoon</em>) la série emboîtée des suites de générations.</p>
+
+<p><span class="smcap">Leibnitz</span> appliqua très logiquement cette théorie de l'emboîtement
+à l'<em>âme</em> humaine; il lui dénia un développement
+véritable (Epigenesis), ainsi qu'il le déniait au corps et
+déclara dans sa Théodicée: «Ainsi je prétends que les âmes,
+qui deviendront un jour des âmes humaines, étaient présentes
+dans le sperme, ainsi que celles des autres espèces; qu'elles
+ont toujours existé, sous la forme de corps organisés, chez
+les ancêtres jusqu'à Adam, c'est-à-dire depuis le commencement
+des choses». Des idées analogues ont persisté, tant
+dans la biologie que dans la philosophie, jusque vers 1830,
+époque où la réforme de l'embryologie par <span class="smcap">Baer</span> leur a porté
+le coup mortel. Mais dans le domaine de la psychologie elles
+ont su se maintenir, même jusqu'à nos jours; elles ne représentent
+qu'un groupe de ces nombreuses et étranges idées
+mystiques qu'on rencontre aujourd'hui encore dans l'ontogénie
+de l'âme.</p>
+
+<p class="p2"><b>Mythologie de l'origine de l'âme.</b>&mdash;Les informations
+précises que nous avons acquises en ces derniers temps par
+l'ethnologie comparée, relativement à la manière dont les
+divers mythes se sont formés chez les anciens peuples civilisés
+et chez les peuples primitifs actuels, sont aussi d'un
+grand intérêt pour la psychogénie; mais nous serions entraînés
+trop loin si nous voulions entrer ici dans des développements,
+nous renvoyons à l'ouvrage excellent de <span class="smcap">A. Svoboda</span>:
+<em>Les formes de la croyance</em> (1897). Du point de vue de leur
+contenu scientifique ou poétique, les <em>mythes psychogénétiques</em>
+<a class="pagenum" id="Page_158" title="158"></a>
+considérés peuvent être classés, de la manière suivante, en
+cinq groupes: I. Mythe de la <em>métempsychose</em>: l'âme existait
+auparavant dans le corps d'un autre animal et n'a fait que
+passer de celui-ci dans le corps de l'homme; les prêtres
+égyptiens, par exemple, affirmaient que l'âme humaine,
+après la mort du corps, errait à travers toutes les espèces
+animales et, après trois mille ans, rentrait dans un corps
+humain. II. Mythe de l'<em>implantation</em>: l'âme existait indépendante
+en un autre lieu, dans une chambre de réserve
+psychogénétique (dans une sorte de <em>sommeil embryonnaire</em>
+ou de vie latente); un oiseau vient la chercher (parfois représenté
+comme un aigle, généralement comme une «cigogne à
+sonnettes»), et il la transporte dans un corps humain.
+III. Mythe de la <em>création</em>: le Créateur divin, conçu comme
+«Dieu-Père» crée les âmes et les tient en réserve, tantôt
+dans un étang à âmes (où elles sont conçues comme formant
+un «Plankton» vivant), tantôt sur un arbre à âmes (elles
+sont alors comme les fruits d'une plante phanérogame); le
+Créateur les prend et les transporte (pendant l'acte de la
+génération), dans un germe humain. IV. Mythe de l'<em>emboîtement
+des âmes</em> (celui de Leibniz, mentionné plus haut).
+V. Mythe de la <em>division des âmes</em> (celui de <span class="smcap">R. Wagner</span> (1855),
+admis aussi par d'autres physiologistes<a name="FNanchor_30" id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a>); pendant l'acte de
+la génération, une partie des deux âmes (immatérielles!) qui
+habitent le corps des deux parents, se détache; le morceau
+d'âme maternelle chevauche sur l'ovule, le morceau d'âme
+paternelle sur le spermatozoïde mobile: ces deux cellules
+venant à se fusionner, les deux fragments d'âme qui les
+accompagnaient se mêlent également pour former une nouvelle
+âme immatérielle.</p>
+
+<p><b>Physiologie de l'origine de l'âme.</b>&mdash;Bien que ces
+fantaisies poétiques sur l'origine des âmes humaines individuelles
+soient encore répandues et admises aujourd'hui,
+<a class="pagenum" id="Page_159" title="159"></a>
+leur caractère purement mythologique est cependant démontré
+comme certain à cette heure. Les recherches d'un si
+haut intérêt et si dignes d'admiration, entreprises pendant
+ces vingt-cinq dernières années, pour connaître en détail les
+processus de la fécondation et de la germination de l'&oelig;uf,
+ont montré que ces phénomènes mystérieux rentrent tous
+dans le domaine de la <em>Physiologie cellulaire</em>. Le germe
+féminin, l'ovule, et le corpuscule fécondant masculin, le
+spermatozoïde, sont de <em>simples cellules</em>. Ces cellules vivantes
+possèdent une somme de propriétés physiologiques que nous
+réunissons sous le terme d'<em>âme cellulaire</em>, absolument comme
+chez les protistes qui demeurent toujours monocellulaires.
+Les deux sortes de cellules sexuelles possèdent la propriété
+de sentir et de se mouvoir. Le jeune ovule, ou «&oelig;uf primitif»,
+se meut à la façon d'une <em>amibe</em>; les minuscules spermatozoïdes,
+dont chaque goutte de sperme muqueux renferme
+des millions, sont des cellules flagellées qui se meuvent
+au moyen de leur flagellum vibratile et nagent au milieu du
+sperme aussi vite que les <em>Infusoires flagellés</em> ordinaires
+(flagellates).</p>
+
+<p>Lorsque les deux sortes de cellules, par suite de la copulation,
+viennent à se rencontrer, ou lorsqu'elles sont mises
+en contact par une fécondation artificielle (par exemple chez
+les poissons), elles s'attirent réciproquement et s'accolent
+étroitement. La cause de cette attraction cellulaire est de
+nature chimique, c'est un mode d'activité sensorielle du
+plasma, quelque chose d'analogue à l'odorat ou au goût, à
+quoi nous donnons le nom de <em>Chimiotropisme érotique</em>; on
+peut très bien aussi (et cela aussi bien au sens de la chimie
+qu'au sens de l'amour romanesque) appeler cela une «affinité
+élective cellulaire» ou un «<em>amour cellulaire</em> sexuel». De
+nombreuses cellules flagellées, incluses dans le sperme,
+nagent rapidement vers l'immobile ovule et cherchent à
+pénétrer dans son corps. Mais, ainsi que l'a montré <span class="smcap">Hertwig</span>
+(1875), il n'y a normalement qu'un seul prétendant qui soit
+favorisé et qui atteigne réellement le but souhaité. Aussitôt
+<a class="pagenum" id="Page_160" title="160"></a>
+que cet «animalcule spermatique» favorisé s'est frayé avec
+sa «tête» (c'est-à-dire son noyau cellulaire) un chemin à
+travers le corps de l'ovule, celui-ci secrète une mince membrane
+muqueuse qui le protège contre la pénétration d'autres
+cellules mâles. Ce n'est qu'au moyen d'une température
+basse, en stupéfiant l'ovule par le froid ou en l'insensibilisant
+par des narcotiques (chloroforme, morphine, nicotine), que
+<span class="smcap">Hertwig</span> a pu empêcher la formation de cette membrane
+protectrice; alors survenait la <em>surfécondation</em> ou <em>polyspermie</em>
+et de nombreux filaments spermatiques pénétraient dans le
+corps de l'inconsciente cellule (Cf. mon <em>Anthropogénie</em>, p. 147).
+Ce fait merveilleux prouvait un faible degré d'«<em>instinct
+cellulaire</em>» (ou du moins de sensation vive, spécifique) dans
+les deux sortes de cellules sexuelles, non moins clairement
+que les processus importants appelés à se jouer aussitôt
+après dans les deux cellules. Les deux sortes de noyaux cellulaires,
+en effet, celui de l'ovule femelle et celui du spermatozoïde
+mâle, s'attirent réciproquement, se rapprochent et se
+fusionnent complètement lorsqu'ils arrivent au contact l'un
+de l'autre. C'est ainsi que provient, de l'ovule fécondé, cette
+importante cellule nouvelle que nous appelons <em>cellule souche</em>
+(Cytula) laquelle engendre, par des divisions répétées,
+l'organisme pluricellulaire tout entier. Les conséquences
+psychologiques qui ressortent de ces faits merveilleux de la
+fécondation, lesquels n'ont été bien constatés que pendant
+ces 25 dernières années, sont d'une importance capitale et
+n'ont pas été jusqu'ici, à beaucoup près, appréciées en raison
+de leur portée générale. Nous résumerons les conclusions
+essentielles dans les cinq propositions suivantes: I. Tout être
+humain, comme tout autre animal supérieur, est, au début
+de son existence, une cellule simple. II. Cette cellule souche
+(Cytula) se produit partout de la même manière, par la fusion
+ou copulation de deux cellules séparées, d'origine différente,
+l'ovule femelle (ovulum) et le spermatozoïde mâle (spermium).
+III. Les deux cellules sexuelles possèdent chacune
+une «âme cellulaire» différente, c'est-à-dire que chacune
+<a class="pagenum" id="Page_161" title="161"></a>
+est caractérisée par une forme spéciale de sensation et de
+mouvement. IV. Au moment de la fécondation ou de la conception,
+il y a fusion non seulement entre les corps protoplasmiques
+des deux cellules sexuelles et leurs noyaux, mais
+aussi entre leurs «âmes», c'est-à-dire que les forces de
+tension contenues dans chacune des deux et liées indissolublement
+à la matière du plasma, s'unissent pour fournir une
+nouvelle force de tension, l'«embryon d'âme» de la cellule
+souche qui vient d être ainsi formée. V. Ainsi chaque personne
+possède des qualités de corps et d'esprit, qu'elle tient
+de ses deux parents; en vertu de l'hérédité, le noyau de
+l'ovule transmet une partie des qualités maternelles; celui du
+spermatozoïde, une partie des qualités paternelles.</p>
+
+<p>Ces phénomènes de la conception, constatés empiriquement,
+fondent en outre la certitude de ce fait des plus importants,
+à savoir que pour tout homme, comme pour tout animal,
+<em>l'existence individuelle a un commencement</em>; la complète
+copulation des deux noyaux cellulaires sexuels détermine,
+avec une précision mathématique, l'instant où se produit non
+seulement le corps de la nouvelle <em>cellule souche</em>, mais aussi
+son «âme». Déjà par ce seul fait le vieux mythe de l'<em>immortalité
+de l'âme</em> est réfuté, mais nous y reviendrons plus loin.
+Une superstition encore très répandue se trouve encore réfutée
+par là: c'est celle qui nous fait croire que l'homme doit
+son existence individuelle à la «grâce du bon Dieu». La
+cause de cette existence est bien plutôt et uniquement l'<em>Eros</em>
+de ses deux parents, ce puissant instinct sexuel commun à
+toutes les plantes et tous les animaux pluricellulaires et qui
+les conduit à s'accoupler. Mais l'essentiel, dans ce processus
+physiologique, n'est pas, comme on l'admettait jadis,
+l'«étreinte» ou les jeux de l'amour qui s'y rattachent, mais
+uniquement l'introduction du sperme mâle dans les conduits
+sexuels féminins. C'est seulement ainsi que, chez les animaux
+terrestres, la semence fécondante et l'ovule détaché peuvent
+se rencontrer (ce qui a généralement lieu chez l'homme, à
+l'intérieur de l'utérus.) Chez les animaux inférieurs, aquatiques
+<a class="pagenum" id="Page_162" title="162"></a>
+(par exemple les poissons, les coquillages, les méduses),
+les produits sexuels, parvenus à maturité, tombent
+simplement dans l'eau et là leur rencontre est abandonnée
+au hasard; il n'y a pas d'accouplement au sens propre et par
+suite on ne trouve plus ces fonctions psychiques complexes
+de la «vie de l'amour» qui jouent un si grand rôle chez les
+animaux supérieurs. C'est pourquoi manquent, chez tous ces
+animaux inférieurs, où la copulation n'existe pas, ces organes
+intéressants, que <span class="smcap">Darwin</span> a désignés du nom de «caractères
+sexuels secondaires» et qui sont des produits de la sélection
+sexuelle: la barbe de l'homme, les bois du cerf, le superbe
+plumage des oiseaux de paradis et de beaucoup de Gallinacés
+ainsi que bien d'autres signes distinctifs des mâles qui manquent
+aux femelles.</p>
+
+<p class="p2"><b>Hérédité de l'âme.</b>&mdash;Parmi les conséquences de la <em>physiologie
+de la conception</em> que nous venons d'énumérer, celle
+qui importe surtout pour la psychologie, c'est l'<em>hérédité des
+qualités de l'âme transmises par les deux parents</em>. Chaque enfant
+reçoit en héritage de ses <em>deux</em> parents certaines particularités
+de caractère, de tempérament, de talent, d'acuité sensorielle,
+d'énergie de la volonté: ce sont des faits connus de tous. Il
+en est de même de ce fait que souvent (ou même généralement)
+les qualités psychiques des grands-parents se transmettent
+par l'hérédité; bien plus, l'homme ressemble très
+souvent plus, sous certains rapports, à ses grands-parents
+qu'à ses parents et cela est vrai des particularités mentales
+aussi bien que des corporelles. Toutes ces merveilleuses <em>lois
+de l'hérédité</em> que j'ai énoncées, d'abord dans la Morphologie
+générale (1866) et que j'ai traitées sous une forme populaire
+dans l'<em>Histoire de la Création Naturelle</em>, valent d'une manière
+générale et aussi bien pour les phénomènes de l'activité psychique
+que pour les détails de structure du corps; que dis-je?
+elles nous apparaissent bien souvent d'une manière plus
+surprenante et avec plus de clarté quand il s'agit du psychique
+que quand il s'agit du physique.</p>
+
+<p><a class="pagenum" id="Page_163" title="163"></a>
+Cependant, pris en soi, le grand domaine de l'<em>hérédité</em>,
+dont <span class="smcap">Darwin</span> le premier (1859) nous a fait entrevoir l'incomparable
+portée et qu'il nous a, le premier, appris à étudier
+scientifiquement, abonde en énigmes obscures et en difficultés
+physiologiques; nous ne pouvons pas prétendre que, dès
+maintenant, au bout de 40 ans, tous les aspects du problème
+nous soient clairs. Mais ce que nous avons déjà acquis définitivement
+c'est que l'<em>hérédité</em> est par nous considérée comme
+une <em>fonction physiologique de l'organisme</em>, indissolublement
+liée à sa fonction de reproduction et il nous faut finalement
+ramener celle-ci, comme toutes les autres fonctions vitales, à
+des processus physico-chimiques, à une <em>mécanique du plasma</em>.
+Mais nous connaissons maintenant avec exactitude le processus
+de la fécondation lui-même; nous savons que le noyau
+du spermatozoïde apporte à la cellule souche, qui vient d'être
+formée, les qualités paternelles, tandis que le noyau de
+l'ovule lui apporte les qualités maternelles. La fusion des
+deux noyaux cellulaires est proprement le fait essentiel de
+l'hérédité; par là, les qualités individuelles de l'âme comme
+celles du corps passent à l'individu qui vient d'être formé. A
+ces faits ontogénétiques, la psychologie dualiste et mystique,
+qui règne aujourd'hui encore dans les écoles, s'oppose en
+vain, tandis que notre psychogénie moniste les explique avec
+la plus grande simplicité.</p>
+
+<p class="p2"><b>Fusion des âmes (amphigonie psychique).</b>&mdash;Le fait
+physiologique qui importe avant tout pour l'exacte appréciation
+de la psychogénie individuelle, c'est la <em>continuité de
+l'âme</em> dans la suite des générations. Si, en fait, au moment
+de la conception, un nouvel individu est produit, il ne constitue
+cependant pas une formation nouvelle, ni au point de vue
+des qualités intellectuelles ni à celui des qualités corporelles,
+mais c'est le simple produit de la fusion des deux facteurs
+représentés par les parents, l'ovule maternel et le spermatozoïde
+paternel. Les âmes cellulaires de ces deux cellules
+sexuelles se fusionnent aussi complètement dans l'acte de la
+<a class="pagenum" id="Page_164" title="164"></a>
+fécondation, pour former une nouvelle <em>âme cellulaire</em>, que
+le font les deux noyaux, porteurs matériels de ces forces
+de tension psychique, pour former un nouveau <em>noyau cellulaire</em>.
+Puisque nous voyons des individus de la même espèce&mdash;même
+des frère et s&oelig;ur issus d'un même couple de parents&mdash;présenter
+toujours quelques différences, quoique peu
+importantes, il nous faut bien admettre que ces différences
+existent déjà dans la composition chimique du plasma des
+deux cellules germes unies dans la copulation. (Loi de la variation
+individuelle. <em>Histoire de la Création Naturelle</em>, p. 215.)</p>
+
+<p>Ces faits déjà nous permettent de comprendre l'infinie
+diversité des formes physiques et psychiques dans la nature
+organique. Une conséquence extrême, mais trop exclusive,
+est celle que <span class="smcap">Weisman</span> a tirée de ce qui précède, considérant
+l'<em>amphimixis</em>, la fusion des plasmas germinatifs dans la
+génération sexuée, comme la cause générale et unique de la
+variabilité individuelle. Cette conception exclusive, qui se
+rattache à sa théorie de la continuité du plasma germinatif,
+est, à mon avis, exagérée; je suis bien plutôt convaincu que
+les lois importantes de l'<em>hérédité progressive</em> et de l'<em>adaptation
+fonctionnelle</em> qui s'y rattache, valent pour l'âme exactement
+comme pour le corps. Les qualités nouvelles que l'individu
+s'est acquises pendant sa vie peuvent avoir un contre-coup
+partiel sur la composition moléculaire du plasma
+germinatif, dans l'ovule et le spermatozoïde et peuvent ainsi,
+dans certaines conditions, être transmises à la génération
+suivante (naturellement, en tant que simple force de tension
+latente).</p>
+
+<p class="p2"><b>Atavisme psychologique.</b>&mdash;Dans la fusion des âmes
+qui se produit au moment de la conception, ce qui se transmet
+surtout, héréditairement, par la fusion des deux noyaux
+cellulaires, c'est, sans doute, la force de tension des deux
+âmes des parents; mais, en outre, il peut s'y joindre une
+influence psychique héréditaire, remontant souvent en
+arrière jusqu'à des générations éloignées, car les lois de
+<a class="pagenum" id="Page_165" title="165"></a>
+l'<em>hérédité latente</em> ou <em>atavisme</em> valent pour l'âme comme pour
+l'organisation anatomique. Les phénomènes merveilleux que
+produit ce <em>recul</em> nous apparaissent, sous une forme bien
+simple et bien instructive, dans les «générations alternantes»
+des polypes et des méduses. Nous voyons là deux générations
+très différentes alterner régulièrement, de telle sorte que la
+première reproduit la troisième, la cinquième, etc., tandis
+que la seconde se répète dans la quatrième, la sixième, etc..
+(<em>Histoire Naturelle</em>, p. 185.)</p>
+
+<p>Chez l'homme, comme chez les animaux et les plantes
+supérieures, où, par suite d'une hérédité continue, chaque
+génération ressemble à l'autre, cette alternance régulière des
+générations fait défaut, mais néanmoins nous observons, ici
+encore, divers phénomènes de <em>recul</em> ou d'atavisme qu'il faut
+ramener à la même loi d'hérédité latente.</p>
+
+<p>C'est précisément dans les traits de détail de leur vie
+psychique, dans le fait qu'ils possèdent certaines dispositions
+ou talents artistiques, par l'énergie de leur caractère ou leur
+tempérament passionné, que des hommes éminents ressemblent
+souvent plus à leurs grands-parents qu'à leurs parents;
+parfois aussi apparaît tel trait frappant de caractère que ne
+possédaient ni les uns ni les autres, mais qui s'était manifesté
+chez quelque membre éloigné de la série des ancêtres, longtemps
+auparavant. Dans ces merveilleux traits d'atavisme, les
+mêmes lois d'hérédité applicables à l'âme valent aussi
+pour la physionomie, pour la qualité individuelle des organes
+des sens, les muscles, le squelette et autres parties du corps.
+Nous pouvons suivre cela dans un cas où le phénomène est
+surtout frappant: dans les dynasties régnantes et les familles
+d'ancienne noblesse qui, par le rôle marquant qu'elles ont
+joué dans l'Etat nous ont valu une exacte peinture historique
+des individus formant la chaîne de générations, ainsi par
+exemple chez les Hohenzollern, Hohenstaufen, la famille
+d'Orange, les Bourbons, etc., et mieux encore dans l'antiquité,
+chez les Césars.</p>
+
+<p class="p2"><a class="pagenum" id="Page_166" title="166"></a>
+<b>La loi fondamentale biogénétique en psychologie</b>
+(1866).&mdash;Le <em>lien causal</em> entre l'évolution <em>biontique</em> (individuelle)
+et la <em>phylétique</em> (historique), que, dans ma <em>Morphologie
+générale</em>, j'avais déjà placé, comme la loi suprême, en
+tête de toutes les recherches biogénétiques, a la même valeur
+générale pour la <em>psychologie</em> que pour la <em>morphologie</em>. J'ai
+insisté sur son importance toute spéciale pour l'homme sous
+ce double rapport (1874) dans la première leçon de mon
+<em>Anthropogénie</em>, intitulée: «La loi fondamentale de l'évolution
+organique». Chez l'homme comme chez tous les autres
+organismes, l'<em>embryogénie est une récapitulation de la phylogénie</em>.
+Cette récapitulation accélérée et abrégée est d'autant
+plus complète que, grâce à une hérédité constante, la <em>répétition
+évolutive</em> originelle (palingenesis) est mieux conservée;
+au contraire, elle est d'autant plus incomplète que,
+grâce à une adaptation variée, la <em>modification évolutive</em> ultérieure
+(cenogenesis) a été introduite (<em>Anthropogénie</em>, p. 11).</p>
+
+<p>En appliquant cette loi fondamentale à l'évolution de l'âme,
+nous ne devons surtout pas oublier de tenir toujours nos
+regards fixés sur les <em>deux</em> aspects de cette loi. Car chez
+l'homme, comme chez toutes les plantes et les animaux supérieurs,
+au cours des millions d'années de l'évolution phylétique,
+des modifications si importantes (<em>cénogénèses</em>) se sont
+produites que, par suite, l'image originelle et pure de la
+<em>palingénèse</em> (ou «répétition historique»), s'est trouvée très
+altérée et modifiée. Tandis que, d'une part, en vertu des lois
+de l'hérédité dans le même temps et dans le même lieu, la
+récapitulation <em>palingénétique</em> est conservée, d'autre part, en
+vertu des lois de l'hérédité simplifiée et abrégée, la récapitulation
+<em>cénogénétique</em> est sensiblement modifiée (<em>Histoire de la
+création Naturelle</em>, p. 190). Cela est surtout nettement visible
+dans l'histoire du développement des organes psychiques, du
+système nerveux, des muscles et des organes des sens. Mais il
+en va exactement de même de l'activité de l'âme, indissolublement
+liée au développement normal de ces organes. L'histoire
+<a class="pagenum" id="Page_167" title="167"></a>
+de leur développement chez l'homme comme chez tous
+les autres animaux vivipares, subit déjà une profonde modification
+cénogénétique par ce fait que le développement du
+germe a lieu ici, pendant un temps assez long, à l'intérieur
+du corps de la mère. Nous devons donc distinguer l'une de
+l'autre, comme deux grandes périodes de la psychogénie individuelle:
+1<sup>o</sup> l'histoire du développement embryonnaire et
+2<sup>o</sup> celle du développement post-embryonnaire de l'âme.</p>
+
+<p class="p2"><b>Psychogénie embryonnaire.</b>&mdash;Le germe humain ou
+embryon, dans les conditions normales, se développe dans le
+corps maternel pendant une durée de neuf mois (ou
+270 jours). Pendant cet espace de temps, il est complètement
+séparé du monde extérieur, protégé non seulement par
+l'épaisse paroi musculaire de l'utérus maternel, mais encore
+par les enveloppes embryonnaires spéciales (embryolemmes)
+caractéristiques des trois classes supérieures de Vertébrés:
+Reptiles, Oiseaux et Mammifères. Dans les trois classes
+d'Amniotes, ces enveloppes embryonnaires (amnion ou
+membrane aqueuse, serolemme ou membrane séreuse) se
+développent exactement de la même manière. Ce sont des
+organes de protection que les premiers reptiles (proreptiles),
+formes ancestrales communes à tous les Amniotes, ont
+acquis pendant la période permique (vers la fin de l'époque
+paléozoïque),&mdash;alors que ces Vertébrés supérieurs s'adaptaient
+à la vie exclusivement terrestre et à la respiration
+aérienne. Leurs ancêtres immédiats, les Amphibies de la
+période houillère, vivaient et respiraient encore dans l'eau,
+comme leurs ancêtres plus lointains, les Poissons.</p>
+
+<p>Chez ces Vertébrés primitifs, inférieurs et aquatiques,
+l'embryologie présentait encore à un haut degré le caractère
+palingénétique, ainsi que c'est encore le cas chez la plupart
+des Poissons et des Amphibies actuels. Les têtards bien
+connus, les larves de salamandres et de grenouilles possèdent,
+aujourd'hui encore dans les premiers temps de leur
+libre vie aquatique, un corps dont la forme rappelle celui de
+leurs ancêtres les Poissons; ils leur ressemblent aussi par
+<a class="pagenum" id="Page_168" title="168"></a>
+leur mode de vie, leur respiration branchiale, le fonctionnement
+de leurs organes sensoriels et de leurs autres organes
+psychiques. C'est seulement lorsque survient l'intéressante
+métamorphose des têtards nageurs et alors qu'ils s'adaptent
+à la vie terrestre, que leur corps, pareil à celui des Poissons
+se transforme en celui d'un Amphibie rampant et quadrupède;
+à la place de la respiration branchiale aquatique, apparaît la
+respiration aérienne, au moyen de poumons et, avec le genre
+de vie modifié, l'appareil psychique (système nerveux et
+organes des sens) acquiert un plus haut degré de développement.
+Si nous pouvions suivre complètement, depuis le commencement
+jusqu'à la fin, la psychogénie des têtards, nous
+pourrions à bien des reprises, appliquer la loi fondamentale
+biogénétique, au développement de leur âme. Car ils se développent
+immédiatement dans les circonstances les plus
+variées du monde extérieur et doivent de bonne heure y
+adapter leur sensation et leur mouvement. Le têtard nageur
+ne possède pas seulement l'organisation, mais aussi le mode
+de vie des Poissons et ce n'est que par la transformation de
+l'un et de l'autre qu'il arrive à posséder ceux de la grenouille.</p>
+
+<p>Chez l'homme, pas plus que chez les autres Amniotes, ce
+n'est le cas; les embryons, du fait de leur inclusion dans
+les membranes protectrices, sont complètement soustraits à
+l'influence directe du monde extérieur et désaccoutumés de la
+réciprocité d'action entre ce monde et eux. Mais, en outre, le
+<em>soin des jeunes</em>, si particulier chez les Amniotes, fournit aux
+embryons des conditions bien plus favorables à l'abréviation
+cénogénétique de l'évolution palingénétique. Avant tout, à ce
+point de vue, il convient de signaler l'excellent mode de nutrition
+de l'embryon; elle se fait chez les Reptiles, Oiseaux
+et Monotrêmes (les Mammifères ovipares) par le vitellus
+nutritif, le grand jaune de l'&oelig;uf qui lui adhère; chez les
+autres Mammifères, par contre (Marsupiaux et Placentaliens),
+elle se fait par le sang de la mère qui est conduit à l'embryon
+par les vaisseaux sanguins du sac vitellin et de l'allantoïde. Chez
+les <em>placentaliens</em> les plus élevés, ce mode utile de nutrition
+atteint, par la formation d'un placenta maternel, le plus haut
+<a class="pagenum" id="Page_169" title="169"></a>
+degré de perfection; aussi l'embryon est-il ici complètement
+développé avant la naissance. Son âme, cependant, demeure
+pendant toute cette période dans un état de <em>sommeil embryonnaire</em>,
+état de repos que <span class="smcap">Preyer</span> a comparé avec raison au
+sommeil hibernal des animaux. Nous trouvons un sommeil
+analogue, long et prolongé, dans l'état larvaire des insectes
+qui traversent une métamorphose complète (papillons, mouches,
+cafards, abeilles, etc.). Ici, le <em>sommeil larvaire</em>, pendant
+lequel s'effectuent les transformations les plus importantes
+dans les organes et les tissus, est d'autant plus intéressant
+que, pendant la période précédente, où la larve vit
+libre (chenille, larve de hanneton ou ver), l'animai possède
+une vie psychique très développée, de beaucoup inférieure,
+pourtant, à ce que sera le stade ultérieur (après le sommeil
+larvaire) alors que l'insecte sera complet, ailé et aura atteint
+sa maturité sexuelle.</p>
+
+<p class="p2"><b>Psychogénie post-embryonnaire.</b>&mdash;L'activité psychique
+de l'homme traverse, pendant sa vie individuelle,
+ainsi que cela a lieu chez la plupart des animaux supérieurs,
+une série de stades évolutifs; nous distinguerons,
+comme les plus importants d'entre eux, les cinq degrés suivants:
+1<sup>o</sup> l'âme du nouveau-né, jusqu'à l'éveil de la conscience
+personnelle et l'acquisition du langage; 2<sup>o</sup> l'âme du
+petit garçon ou de la petite fille jusqu'à la puberté (à l'éveil
+de l'instinct sexuel); 3<sup>o</sup> l'âme du jeune homme ou de la jeune
+fille jusqu'à ce que survienne la liaison sexuelle (période de
+l'«idéal»); 4<sup>o</sup> l'âme de l'homme fait et de la femme mûre
+(période de maturité complète), où se fonde la famille: s'étendant,
+en général chez l'homme jusque vers la soixantaine,
+chez la femme jusque vers la cinquantaine, jusqu'à ce que
+survienne l'involution; 5<sup>o</sup> l'âme du vieillard ou de la vieille
+femme (période de régression). La vie psychique de l'homme
+parcourt ainsi les mêmes stades évolutifs de développement
+progressif, de pleine maturité et de régression, que toutes
+les autres fonctions de l'organisme.</p>
+
+<h2>CHAPITRE IX<br />
+Phylogénie de l'Ame.</h2>
+
+<p><a class="pagenum" id="Page_170" title=""></a>
+<a class="pagenum" id="Page_171" title="171"></a></p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">Études monistes de psychologie phylogénétique. Évolution
+de la vie psychique dans la série animale des ancêtres de
+l'homme.</span></p>
+
+<p class="left45">Les fonctions physiologiques de l'organisme, réunies
+sous le terme d'activité psychique, ou plus brièvement
+d'<em>âme</em>, ont pour instrument chez l'homme
+les mêmes processus mécaniques (physiques ou chimiques)
+que chez les autres <em>Vertébrés</em>. Les organes
+de ces fonctions psychiques, eux aussi, sont les
+mêmes chez les uns et les autres: cerveau et
+moelle épinière comme organes centraux, nerfs périphériques
+et organes sensoriels. De même que
+ces <em>organes psychiques</em> se développent chez l'homme
+lentement et progressivement à partir des degrés
+inférieurs réalisés chez les ancêtres vertébrés, de
+même il en va, naturellement de leurs <em>fonctions</em>
+c'est-à-dire de l'âme elle-même.»<br />
+<span class="i4"><em>Philogénie systématique des Vertébrés</em>, 1895.</span></p>
+
+<hr />
+
+<p><a class="pagenum" id="Page_172" title="172"></a></p>
+
+<p class="center"><b>SOMMAIRE DU CHAPITRE IX</b></p>
+
+<p class="hanging indent">Evolution historique progressive de l'âme humaine, à partir de l'âme animale.&mdash;Méthodes
+de la psychologie phylogénétique.&mdash;Quatre étapes
+principales dans la phylogénie de l'âme: I. Ame cellulaire (cytopsyche)
+des Protistes (Infusoires, ovule, psychologie cellulaire); II. Ame d'une colonie
+cellulaire (cénopsyche), psychologie de la Morula et de la Blastula;
+III. Ame des tissus (histopsyche); sa duplicité. Ame des plantes. Ame des
+animaux inférieurs dépourvus de système nerveux. Ame double des Siphonophores
+(âme personnelle et âme cormale); IV. Ame du système nerveux
+(neuropsyche) des animaux supérieurs.&mdash;Trois parties dans l'appareil
+psychique: organes sensoriels, muscles et nerfs.&mdash;Formation typique du
+centre nerveux dans les divers groupes animaux.&mdash;Organe de l'âme chez
+les Vertébrés: Canal médullaire (cerveau et moelle épinière).&mdash;Histoire de
+l'âme chez les Mammifères.</p>
+
+<p class="center"><b>LITTÉRATURE</b></p>
+
+<p><span class="smcap">J. Romanes.</span>&mdash;<i>L'évolution mentale dans le règne animal.</i> Trad. fr. par de
+Varigny.</p>
+
+<p><span class="smcap">C. Lloyd Morgan.</span>&mdash;<i>The law of psychogenesis</i> (London 1892).</p>
+
+<p><span class="smcap">G. H. Schneider.</span>&mdash;<i>Der Thierische Wille</i> (Leipzig 1880). <i>Der menschliche
+Wille</i> (Berlin 1882).</p>
+
+<p><span class="smcap">Th. Ribot.</span>&mdash;<i>Psychologie contemporaine</i>, 1870-79.</p>
+
+<p><span class="smcap">Fritz Schulze.</span>&mdash;<i>Stammbaum der Philosophie. Tabellarisch-schematischer
+Grundriss der Geschichte der Philosophie</i> (Iéna 1890).</p>
+
+<p><span class="smcap">W. Wurm.</span>&mdash;<i>Thier und Menschenseele</i> (Frankf. 1896).</p>
+
+<p><span class="smcap">F. Hanspaul.</span>&mdash;<i>Die Seelentheorie und die Gesetze des natürlichen Egoïsmus
+und der Anpassung</i>, Berlin 1899.</p>
+
+<p><span class="smcap">J. Lubbock.</span>&mdash;<i>Les débuts de la civilisation et l'état primitif de l'espèce humaine.</i></p>
+
+<p><span class="smcap">M. Verworn.</span>&mdash;<i>Psychophysiologische Protisten-Studien</i> (experimentelle Untersuchungen),
+Iéna 1889.</p>
+
+<p><span class="smcap">E. Haeckel.</span>&mdash;<i>Systematische Phylogenie</i> (3ter Teil), Berlin 1895.</p>
+
+<p class="p2"><a class="pagenum" id="Page_173" title="173"></a>
+La théorie de la descendance, appuyée sur l'anthropologie,
+nous a fourni la conviction que l'organisme humain provient
+d'une longue série d'ancêtres animaux et qu'il s'est développé
+par des transformations progressives, effectuées lentement
+au cours de plusieurs millions d'années. Comme, en outre,
+nous ne pouvons pas séparer la vie psychique de l'homme de
+ses autres fonctions vitales, mais qu'au contraire nous nous
+sommes convaincus de l'évolution uniforme du corps et de
+l'esprit, la tâche s'impose à notre moderne <em>Psychologie moniste</em>
+de suivre l'évolution historique de l'âme humaine à
+partir de l'âme animale. C'est la solution de cette tâche que
+nous entreprenons dans notre <em>Phylogénie de l'âme</em>; on peut
+la désigner aussi, en tant que rameau de la science générale
+de l'âme, du nom de <em>psychologie phylogénétique</em> ou encore&mdash;par
+opposition à la <em>biontique</em> (individuelle)&mdash;du nom de
+<em>psychogénie phylétique</em>. Bien que cette science nouvelle
+vienne à peine d'être abordée sérieusement, bien que son
+droit à l'existence soit même contesté par la plupart des psychologues
+de profession, nous devons néanmoins revendiquer
+pour elle une importance de premier rang et le plus grand
+intérêt. Car, d'après notre ferme conviction, elle est appelée
+plus que tout autre à résoudre la grande «Énigme de l'Univers»,
+relative à son essence et à son apparition.</p>
+
+<p class="p2"><b>Méthodes de la psychogénie phylétique.</b>&mdash;Les voies
+et les moyens qui nous doivent conduire au but, encore si
+lointain, de la <em>psychologie phylogénétique</em>, à peine discernables
+<a class="pagenum" id="Page_174" title="174"></a>
+pour beaucoup d'yeux dans le brouillard de l'avenir,
+ne diffèrent pas des voies et des moyens utilisés dans les autres
+recherches phylogénétiques. C'est, avant tout, ici encore,
+l'anatomie comparée, la physiologie et l'ontogénie qui sont
+du plus grand prix. Mais la paléontologie, elle aussi, nous
+fournit un certain nombre de points d'appui solides; car l'ordre
+dans lequel se succèdent les débris fossiles des classes de
+Vertébrés appartenant aux diverses périodes de l'histoire organique
+de la terre, nous révèle en partie, en même temps
+que leur enchaînement phylétique, le développement progressif
+de leur activité psychique. Sans doute, nous sommes
+forcés ici, comme dans toutes les recherches phylogénétiques,
+de construire de nombreuses hypothèses destinées à combler
+les notables lacunes de nos données empiriques; mais celles-ci
+jettent un jour si lumineux et d'une telle importance, sur
+les stades principaux de révolution historique, que nous
+sommes à même d'en suivre assez clairement le cours
+général.</p>
+
+<p class="p2"><b>Principaux stades de la psychogénie phylétique.</b>&mdash;La
+psychologie comparée de l'homme et des animaux supérieurs
+nous permet, dès l'abord, de reconnaître dans les
+groupes les plus élevés des Mammifères placentaliens, chez
+les <em>Primates</em>, les progrès importants qui ont marqué le passage
+de l'âme du singe anthropoïde à l'âme de l'homme. La
+phylogénie des <em>Mammifères</em> et, en remontant encore, celle des
+Vertébrés inférieurs, nous montre la longue suite d'ancêtres
+éloignés des Primates ayant évolué, au sein de ce groupe, depuis
+l'époque silurienne.</p>
+
+<p>Tous ces <em>Vertébrés</em> se ressemblent quant à la structure et
+au développement de leur organe psychique caractéristique,
+le <em>canal médullaire</em>. Que ce canal médullaire provienne d'un
+<em>acroganglion</em> dorsal ou <em>ganglion cérébroïde</em> des ancêtres invertébrés,
+c'est ce que nous apprend l'anatomie comparée
+des <em>Vers</em>. Remontant plus loin encore, nous découvrons, par
+l'ontogénie comparée, que cet organe psychique très simple
+<a class="pagenum" id="Page_175" title="175"></a>
+dérive de la couche cellulaire du feuillet germinatif externe
+de l'ectoderme des <em>Platodariés</em>; chez ces Plathelminthes primitifs,
+qui ne possédaient pas encore de système nerveux
+spécial, le revêtement cutané externe fonctionnait comme
+organe universel, à la fois sensoriel et psychique.</p>
+
+<p>Enfin, par l'embryologie comparée nous nous convaincrons
+que ces Métazoaires, les plus simples, proviennent par gastrulation
+des <em>Blastéadés</em>, c'est-à-dire de <em>sphères creuses</em> dont la
+paroi était formée par une simple couche cellulaire, <em>le blastoderme</em>;
+et cette science nous apprend en même temps, à comprendre,
+avec l'aide de la loi fondamentale biogénétique,
+comment ces cénobies de Protozoaires proviennent d'animaux
+primitifs monocellulaires, des plus simples.</p>
+
+<p>L'interprétation critique de ces diverses formes embryonnaires,
+dont on peut suivre la filiation immédiate par l'<em>observation</em>
+microscopique, nous fournit, au moyen de la loi fondamentale
+biogénétique, les aperçus les plus importants sur les
+stades principaux de la phylogénie de notre vie psychique;
+nous en pouvons distinguer huit: 1. Protozoaires monocellulaires
+avec une simple <em>âme cellulaire</em>: <em>Infusoires</em>; 2. Protozoaires
+pluricellulaires avec une <em>âme cénobiale</em>: <em>Catallactes</em>;
+3. Premiers Métazoaires avec une <em>âme épithéliale</em>: <em>Platodariés</em>;
+4. Ancêtres invertébrés avec un simple <em>ganglion cérébroïde</em>:
+<em>Vers</em>; 5. Vertébrés acrâniens avec un simple <em>canal médullaire</em>
+sans cerveau: <em>Acraniotes</em>; 6. Crâniotes avec un <em>cerveau</em>
+(formé par cinq vésicules cérébrales): <em>Crâniotes</em>; 7.
+Mammifères avec développement proéminent de <em>l'écorce
+cérébrale des hémisphères</em>: <em>Placentaliens</em>; 8. Singes anthropoïdes
+supérieurs et homme, avec des <em>organes de la pensée</em>
+(dans le cerveau proprement dit): <em>Anthropomorphes</em>. Dans
+ces huit groupes historiques de la phylogénie de l'âme humaine,
+on peut encore distinguer, avec plus ou moins de
+clarté, un certain nombre de stades évolutifs secondaires.
+Bien entendu, quand il s'agit de leur reconstruction, nous
+sommes réduits aux témoignages très incomplets de la psychologie
+<a class="pagenum" id="Page_176" title="176"></a>
+empirique, que nous fournissent l'anatomie et la
+physiologie comparées de la faune actuelle. Comme des Crâniotes
+du sixième stade, et même des vrais Poissons se trouvent
+déjà à l'état fossile dans le système silurien, nous
+sommes bien forcés d'admettre que les ancêtres des cinq
+stades précédents (qui n'ont pu parvenir à se fossiliser!) ont
+évolué à une époque antérieure, pendant la période présilurienne.</p>
+
+<p class="p2">I. <b>L'âme cellulaire (Cytopsyche)</b>; <em>premier des stades
+principaux de la psychogénèse phylétique</em>.&mdash;Les premiers ancêtres
+de l'homme, comme de tous les autres animaux,
+étaient des <em>animaux primitifs</em> monocellulaires (Protozoaires).
+Cette hypothèse fondamentale de la phylogénie rationnelle
+se déduit, en vertu de la grande loi biogénétique, de ce <em>fait</em>
+embryologique bien connu, que tout homme, comme tout
+autre <em>Métazoaire</em> (tout «animal à tissus», pluricellulaire),
+est, au début de son existence individuelle, une simple cellule,
+la <em>cellule souche</em> (cytula) ou «ovule fécondé». Comme
+celle-ci, depuis le premier moment, a été <em>animée</em>, ainsi faut-il
+admettre qu'il en a été pour cette <em>forme ancestrale monocellulaire</em>
+qui, dans la série des premiers ancêtres de l'homme,
+a été représentée par toute une suite de <em>Protozoaires</em> différents.</p>
+
+<p>Nous sommes renseignés sur l'activité psychique de ces
+organismes monocellulaires par la physiologie comparée des
+Protistes encore vivants aujourd'hui; tant, d'une part, l'observation
+exacte, que de l'autre, l'expérimentation bien conduite,
+nous ont ouvert, durant la seconde moitié du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle,
+un nouveau domaine fécond en phénomènes du plus haut
+intérêt. Le meilleur exposé en a été donné en 1889 par <span class="smcap">Max
+Verworn</span>, dans ses profondes <em>Etudes</em>, appuyées sur des expériences
+personnelles, études sur la <em>Psychophysiologie des Protistes</em>.
+Les quelques observations antérieures sur la «vie psychique
+des Protistes» sont réunies à ces études. <span class="smcap">Verworn</span> a
+<a class="pagenum" id="Page_177" title="177"></a>
+acquis la ferme conviction que, chez tous les Protistes, les
+processus psychiques sont encore <em>inconscients</em>, que ceux de la
+sensation et du mouvement se confondent encore ici avec les
+processus vitaux moléculaires du plasma lui-même, et que
+les causes premières en doivent être cherchées dans les propriétés
+des <em>molécules de plasma</em> (des plastidules).</p>
+
+<p>«Les processus psychiques, chez les Protistes, forment
+ainsi le pont qui réunit les processus chimiques de la nature
+inorganique à la vie psychique des animaux supérieurs; ils
+représentent l'embryon des phénomènes psychiques les
+plus élevés, qu'on observe chez les Métazoaires et chez
+l'homme».</p>
+
+<p>Les observations soigneuses et les nombreuses expériences
+de <span class="smcap">Verworn</span>, jointes à celles de <span class="smcap">W. Engelmann</span>, <span class="smcap">W. Preyer</span>,
+<span class="smcap">R. Hertwig</span> et autres savants adonnés à l'étude des Protistes,
+fournissent une preuve concluante à ma <em>théorie moniste de
+l'âme cellulaire</em> (1866). M'appuyant sur des recherches poursuivies
+pendant de longues années sur divers Protistes, surtout
+des Rhizopodes et des Infusoires, j'avais déjà, il y a
+33 ans, formulé cette affirmation que toute cellule vivante
+possède des propriétés psychiques et que, par suite, la vie
+psychique des plantes et des animaux pluricellulaires n'est
+que le résultat des fonctions psychiques des cellules composant
+leur corps. Dans les groupes inférieurs (par exemple
+les algues et les éponges) <em>toutes</em> les cellules du corps y contribuent
+pour une part égale (ou avec de très petites différences);
+au contraire, dans les groupes supérieurs, en vertu
+de la loi de la division du travail, ce rôle n'incombe qu'à une
+partie des cellules, les élues, les «cellules psychiques». Les
+conséquences de cette <em>psychologie cellulaire</em>, de la plus haute
+importance, ont été exposées en partie (1876) dans mon travail
+sur la «Périgenèse des plastidules», en partie enfin (1877)
+dans mon discours de Münich sur «la Théorie de l'évolution
+actuelle dans son rapport avec l'ensemble de la science».
+On en trouvera un exposé plus populaire dans mes deux conférences
+de Vienne (1878), sur «l'Origine et l'évolution des
+<a class="pagenum" id="Page_178" title="178"></a>
+instruments sensoriels» et sur «l'Ame cellulaire et la cellule
+psychique»<a name="FNanchor_31" id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a>.</p>
+
+<p>La simple <em>âme cellulaire</em> présente déjà, d'ailleurs, au sein
+du groupe des Protistes, une longue suite de stades évolutifs,
+depuis des états d'âme primitifs, très simples jusqu'à d'autres
+très parfaits et élevés. Chez les plus anciens et les plus simples
+des Protistes, la sensation et le mouvement sont répartis également
+sur le plasma tout entier du corpuscule homogène;
+dans les formes supérieures, par contre, des «instruments
+sensoriels spéciaux» se différencient en organes physiologiques:
+ce sont des <em>Organelles</em>. Comme parties cellulaires motrices
+analogues, nous citerons les pseudopodes des Rhizopodes,
+les cils vibratiles, les flagellums et les cils des Infusoires.
+On considère, dans la vie cellulaire, comme un organe
+central interne le noyau, qui fait encore défaut chez les plus
+anciens et les plus inférieurs des Protistes. Au point de vue
+physiologico-chimique, ce qu'il faut surtout signaler, c'est
+que les Protistes originels les plus anciens étaient des <em>Plasmodomes</em>
+qui échangeaient des matériaux nutritifs avec
+les plantes, par suite que c'était des <em>Protophytes</em> ou «plantes
+originelles»; c'est d'elles que proviennent, secondairement,
+par métasitisme, les premiers <em>plasmophages</em>, qui échangeaient
+des matériaux nutritifs avec les animaux, par suite étaient
+des <em>Protozoaires</em> ou «animaux originels»<a name="FNanchor_32" id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>. Ce <em>métasitisme</em>,
+l'«inversion des matériaux nutritifs» marque un
+important progrès psychologique, car c'est le point de départ
+de l'évolution des traits caractéristiques de «l'âme animale»
+qui font encore défaut à «l'âme végétale».</p>
+
+<p>Le plus haut degré de développement de l'âme cellulaire
+animale est réalisé dans la classe des <em>Ciliés</em> ou <em>Infusoires
+ciliés</em>. Lorsque nous comparons ce que nous observons chez
+eux avec les fonctions psychiques correspondantes d'animaux
+<a class="pagenum" id="Page_179" title="179"></a>
+pluricellulaires, plus élevés, il ne semble presque pas
+y avoir de différence psychologique; les organelles sensibles
+et moteurs de ces Protozoaires paraissent accomplir les
+mêmes fonctions que les organes sensoriels, les nerfs et les
+muscles des Métazoaires. On a même regardé le <em>gros noyau
+cellulaire</em> (meganucleus) des Infusoires comme un organe
+central d'activité psychique, qui jouerait, dans leur organisme
+monocellulaire, un rôle analogue à celui du cerveau
+dans la vie psychique des animaux supérieurs. Au reste, il est
+très difficile de décider dans quelle mesure ces comparaisons
+sont légitimes; les opinions des savants qui ont étudié
+d'une manière spéciale les infusoires diffèrent beaucoup sur
+ce point. Les uns considèrent, chez ces animaux, tous les
+mouvements spontanés du corps comme automatiques ou
+impulsifs, tous les mouvements d'excitation comme des réflexes;
+les autres voient là en partie des mouvements volontaires
+et intentionnels. Tandis que ces derniers auteurs
+attribuent déjà aux Infusoires une certaine conscience, une
+représentation d'un moi synthétique&mdash;les premiers se refusent
+à les leur reconnaître. De quelque façon qu'on résolve
+cette difficile question, ce qui est en tous cas certain, c'est
+que ces Protozoaires monocellulaires nous présentent une
+<em>âme cellulaire</em> des plus développées qui est du plus haut intérêt
+pour l'appréciation exacte de ce qu'était l'âme chez nos
+premiers ancêtres monocellulaires.</p>
+
+<p class="p2">II. <b>Ame d'une colonie cellulaire</b> ou âme cénobiale (Cenopsyche);
+<em>deuxième des stades principaux de la psychogénèse
+phylétique</em>.&mdash;L'évolution individuelle commence chez
+l'homme, comme chez tous les autres animaux pluricellulaires,
+par des divisions répétées chez une simple cellule. La <em>cellule
+souche</em> (Cytula) ou «ovule fécondé» se divise, d'après le processus
+de la division indirecte ordinaire, tout d'abord en deux
+cellules filles; ce processus venant à se répéter, il se produit
+(par des «sillons équatoriaux»), successivement 4, 8, 16, 32,
+<a class="pagenum" id="Page_180" title="180"></a>
+64 «cellules par sillonnement, ou blastomères» identiques.
+D'ordinaire, chez la plupart des animaux, survient, plus ou
+moins tard, à la place de cette division primitive régulière, un
+accroissement irrégulier. Mais dans tous les cas le résultat
+est le même: formation d'une masse (le plus souvent sphérique),
+d'un ballot de cellules non différenciées, toutes identiques
+au début. Nous appelons ce stade <em>Morula</em> (cf. <em>Anthropogénie</em>,
+p. 159).</p>
+
+<p>D'ordinaire s'amasse alors à l'intérieur de cet agrégat cellulaire,
+en forme de petite mûre, un liquide, par suite de quoi
+la morula se transforme en une petite vésicule sphérique;
+toutes les cellules se portent à la surface et s'ordonnent en
+une simple couche cellulaire, le <em>blastoderme</em>. La <em>sphère creuse</em>
+ainsi constituée est le stade le plus important de la <em>blastula</em>
+ou <em>blastosphère</em> (<em>Anthropogénie</em>, p. 150).</p>
+
+<p>Les <em>phénomènes psychologiques</em> que nous pouvons constater
+immédiatement, dans la formation de la blastula, sont
+en partie des mouvements, en partie des sensations de cette
+colonie cellulaire. Les <em>mouvements</em> se répartissent en deux
+groupes: I. Mouvements internes, qui se répètent partout
+suivant un mode essentiellement analogue, dans le phénomène
+de la division cellulaire ordinaire (indirecte): formation
+du fuseau nucléaire, mytose, caryokinèse, etc.; II. mouvements
+externes, qui apparaissent dans le changement
+normal de position des cellules assemblées et dans leur groupement
+pour former le blastoderme. Nous tenons ces mouvements
+pour <em>héréditaires</em> et inconscients, parce qu'ils sont
+partout conditionnés de la même manière, grâce à l'hérédité
+transmise à eux par les premières séries ancestrales de Protistes.
+Quant aux <em>sensations</em>, on en peut distinguer également
+deux groupes: I. Sensations des cellules isolées,
+qu'elles expriment par l'affirmation de leur indépendance
+individuelle et par leur attitude à l'égard des cellules voisines
+(avec lesquelles elles sont en contact, reliées même en partie
+directement par des ponts de plasma). II. La sensation synthétique
+<a class="pagenum" id="Page_181" title="181"></a>
+de la colonie cellulaire ou <em>cénobium</em> tout entier, qui se
+manifeste par la formation individuelle de la <em>blastula</em> en
+<em>sphère creuse</em> (<em>Anthropogénie</em>, p. 491).</p>
+
+<p>La compréhension de la cause de la formation de la <em>blastula</em>
+nous est facilitée par la <em>loi fondamentale biogénétique</em>,
+qui en explique les phénomènes immédiatement observables
+par l'<em>hérédité</em>, et les ramène à des processus historiques analogues
+qui se seraient accomplis à l'origine, lors de l'apparition
+des premières cénobies de Protistes, des <em>Blastéadés</em>
+(<em>Pylog. Syst.</em>, III, 22-26). Mais ces processus physiologiques
+et psychologiques importants ayant eu leur siège dans les
+premières <em>associations cellulaires</em>, nous deviennent clairs par
+l'observation et l'expérimentation faites sur les cénobies
+encore aujourd'hui vivantes. Ces <em>colonies cellulaires</em> stables
+ou hordes cellulaires (désignées encore des noms de «communautés
+cellulaires», «pied de cellules»,) sont aujourd'hui
+encore très répandues, tant parmi les <em>plantes originelles
+plasmodomes</em> (paulotomées, diatomées, volvocinées) que
+parmi les <em>animaux originels plasmophages</em> (Infusoires et
+Rhizopodes). Dans toutes ces cénobies nous pouvons déjà
+distinguer, à côté l'un de l'autre, deux stades divers d'activité
+psychique: I. <em>L'âme cellulaire</em> des individus cellulaires
+isolés (en tant qu'«organismes élémentaires») et II. <em>l'âme
+cénobiale</em> de la colonie cellulaire tout entière.</p>
+
+<p class="p2">III. <b>Ame des tissus (Histopsyche)</b>; <em>troisième des stades
+principaux de la psychogénèse phylétique</em>.&mdash;Chez toutes les
+plantes pluricellulaires possédant des tissus (métaphytes ou
+<em>plantes à tissus</em>), de même que chez les <em>animaux à tissus</em>
+(Métazoaires) inférieurs, dépourvus de système nerveux,
+nous pouvons distinguer de suite deux formes différentes
+d'activité psychique, à savoir: A. l'âme des <em>cellules</em> isolées
+qui composent les tissus, et B. l'âme des <em>tissus</em> eux-mêmes ou
+de la «république cellulaire» constituée par les cellules.
+Cette <em>âme des tissus</em> est partout la fonction psychologique la
+plus élevée, celle qui nous révèle dans l'organisme pluricellulaire
+<a class="pagenum" id="Page_182" title="182"></a>
+complexe, un <em>bion</em> synthétique, un <em>individu physiologique</em>,
+une véritable «république cellulaire». Elle gouverne
+toutes les «âmes cellulaires» isolées des cellules
+sociales qui, en tant que «citoyens» indépendants, constituent
+la république cellulaire unifiée. Cette <em>duplicité fondamentale
+de la psyche</em> chez les Métaphytes et chez les Métazoaires
+inférieurs, dépourvus de système nerveux, est chose
+très importante; on en démontre l'existence immédiatement
+par une observation impartiale et des expériences bien conduites:
+tout d'abord, chaque cellule isolée possède sa sensation
+et son mouvement et ensuite chaque tissu et chaque
+organe, composé d'un certain nombre de cellules identiques,
+témoigne d'une excitabilité spéciale et d'une unité psychique
+(par exemple, le pollen et les étamines).</p>
+
+<p class="p2">III. <em>A.</em> <b>L'âme des plantes (phytopsyche).</b>&mdash;C'est pour
+nous le terme qui résume toute l'activité psychique des
+<em>plantes pluricellulaires</em>, possédant des tissus (Métaphytes, à
+l'exclusion des Protophytes monocellulaires); elle a été
+l'objet des opinions les plus diverses jusqu'à ce jour. On
+trouvait autrefois une différence fondamentale entre les
+plantes et les animaux en ce qu'on attribuait d'ordinaire à
+ceux-ci une «âme» qu'on refusait à celles-là. Cependant,
+une comparaison impartiale de l'excitabilité et des mouvements,
+chez diverses plantes supérieures et chez des animaux
+inférieurs, avait convaincu, dès le commencement du
+siècle, quelques chercheurs isolés, que les uns et les autres
+devaient être pareillement animés.</p>
+
+<p>Plus tard, <span class="smcap">Fechner</span>, <span class="smcap">Leitgeb</span> entre autres, défendirent vivement
+l'hypothèse d'une <em>Ame des plantes</em>. On n'en comprit
+mieux la nature qu'après que la <em>théorie cellulaire</em> (1838) eût
+démontré, dans les plantes et les animaux, l'identité de structure
+élémentaire, et surtout depuis que la <em>théorie du plasma</em>
+de <span class="smcap">Max Schulze</span> (1859) eût reconnu, chez les uns et les autres,
+la même attitude du plasma actif et vivant. La physiologie
+comparée récente (en ces 30 dernières années) a montré, en
+<a class="pagenum" id="Page_183" title="183"></a>
+outre, que l'attitude physiologique, en réaction aux diverses
+excitations (lumière, électricité, chaleur, pesanteur, frottement,
+influences chimiques) était absolument la même dans
+les parties <em>sensibles</em> du corps de beaucoup de plantes et
+d'animaux,&mdash;que les <em>mouvements réflexes</em>, enfin, provoqués
+par les excitations, se produisaient absolument de la même
+manière. Si donc on attribue ces modes d'activité chez les
+Métazoaires inférieurs, dépourvus de système nerveux (éponges,
+polypes), à une «âme» particulière, on est autorisé à
+admettre la présence de cette même âme chez beaucoup de
+Métaphytes (même chez tous), au moins chez les très «sensibles»
+plantes impressionnables (mimosa), chez les attrape-mouches
+(dionaea, drosera) et chez les nombreuses plantes
+grimpantes.</p>
+
+<p>Il est vrai, la physiologie végétale récente a donné de ces
+«mouvements d'excitation» ou <em>tropismes</em> une explication
+toute physique, les ramenant à des rapports particuliers de
+croissance, à des oscillations de tension, etc. Mais ces causes
+mécaniques ne sont ni plus ni moins <em>psychophysiques</em> que
+les «mouvements réflexes» analogues chez les éponges, les
+polypes et autres Métazoaires dépourvus de système nerveux,
+même si le mécanisme était ici tout différent. Le caractère
+de l'histopsyche ou <em>âme cellulaire</em> se manifeste également
+dans les deux cas par ce fait que les cellules du tissu (de
+l'association cellulaire régulièrement ordonnée) conduisent
+les excitations reçues en un point et provoquent ainsi des
+mouvements en d'autres points ou dans tout l'organe. Cette
+<em>conduction de l'excitation</em> peut aussi bien être regardée
+comme une «activité psychique», que la forme plus parfaite
+qu'elle présente chez les animaux pourvus de système
+nerveux; elle s'explique anatomiquement parce que les cellules
+sociales du tissu (ou association cellulaire), loin d'être,
+comme on le supposait autrefois, séparées les unes des
+autres, sont partout reliées entre elles par de fins filaments
+ou ponts de plasma. Lorsque les plantes impressionnables
+nuisibles (mimosa), qu'on vient à toucher ou ébranler,
+<a class="pagenum" id="Page_184" title="184"></a>
+replient leurs feuilles étalées et laissent pencher leurs
+pétioles&mdash;lorsque les excitables attrape-mouches (dionaea)
+au contact imprimé à leurs feuilles, les referment vivement
+et attrapent la mouche,&mdash;la sensation semble, certes, plus
+vive, la conduction de l'excitation plus rapide et le mouvement
+plus énergique que la réaction réflexe d'une éponge
+officinale (ou d'autres éponges) excitée.</p>
+
+<p class="p2">III. <em>B.</em> <b>Ame des Métazoaires dépourvus de système
+nerveux.</b>&mdash;L'activité psychique de ces <em>Métazoaires inférieurs</em>
+qui possèdent, il est vrai, des tissus et souvent même
+des organes différenciés, mais ni nerfs ni organes des sens
+spéciaux, est d'un intérêt tout particulier pour la psychologie
+comparée en général, et pour la phylogénie de l'âme animale
+en particulier. On distingue, parmi eux, quatre groupes
+différents de <em>C&oelig;lentérés</em> primitifs, à savoir: 1. Les <em>Gastréadés</em>;
+2. les <em>Platodariés</em>; 3. les <em>Eponges</em>; 4. les <em>Hydropolypes</em>,
+formes inférieures des Cnidiés.</p>
+
+<p><em>Les Gastréadés ou animaux à intestin primitif</em> forment ce
+petit groupe des C&oelig;lentérés les plus inférieurs qui présente
+une haute importance, comme étant le groupe originel commun
+de tous les Métazoaires. Le corps de ces petits animaux
+nageurs a la forme d'une vésicule (le plus souvent
+ovoïde) contenant une simple cavité avec une ouverture
+(intestin primitif et bouche primitive). La paroi de la cavité
+digestive est constituée par deux assises cellulaires simples,
+dont l'interne (feuillet intestinal) remplit les fonctions végétatives
+de nutrition et l'externe (feuillet épidermique), les
+fonctions animales de sensation et de mouvement. Les cellules
+sensibles, toutes pareilles, de ce feuillet épidermique,
+portent de fins flagellums, de longs cils dont les vibrations
+effectuent le mouvement volontaire de natation. Les quelques
+seules formes encore vivantes de Gastréadés, les <em>Gastrémariés</em>
+(trichoplacides) et les <em>Cyémariés</em> (orthonectides) sont très
+intéressantes par ce fait qu'elles restent, leur vie durant, à ce
+stade de développement que traversent, au début de leur
+<a class="pagenum" id="Page_185" title="185"></a>
+évolution embryonnaire, les germes de tous les autres Métazoaires,
+depuis les éponges jusqu'à l'homme.</p>
+
+<p>Ainsi que je l'ai montré dans ma <em>Théorie gastréenne</em> (1872),
+chez tous les animaux à tissus, la <em>blastula</em>, dont nous avons
+déjà parlé, donne naissance tout d'abord à une forme embryonnaire
+des plus caractéristiques, la <em>gastrula</em>. Le blastoderme,
+représenté par la paroi de la sphère creuse, forme
+d'un côté une excavation en forme de fosse qui devient
+bientôt une invagination si profonde que la cavité interne de
+la vésicule disparaît. La moitié invaginée (interne) du blastoderme
+s'accole étroitement à la moitié non invaginée (externe);
+celle-ci forme le <em>feuillet épidermique</em> ou feuillet germinatif
+externe (ectoderme, épiblaste), la première, par contre, forme
+le <em>feuillet intestinal</em> ou feuillet germinatif interne (entoderme,
+hypoblaste). L'espace vide ainsi constitué dans le corps en
+forme de gobelet est la cavité digestive, l'<em>intestin primitif</em>
+(progaster), son ouverture, la <em>bouche primitive</em> (prostoma)<a name="FNanchor_33" id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a>.
+Le feuillet épidermique ou ectoderme est, chez tous les
+Métazoaires, le premier <em>organe de l'âme</em>; car il donne naissance,
+chez tous les animaux pourvus de système nerveux,
+non seulement au revêtement cutané externe et aux organes
+des sens, mais aussi au système nerveux. Chez les Gastréadés,
+où ce dernier n'existe pas encore, toutes les cellules qui
+composent l'assise épithéliale simple de l'ectoderme sont à
+la fois des organes de sensation et de mouvement: l'âme des
+tissus se manifeste ici sous sa forme la plus simple.</p>
+
+<p>La même formation primitive semble aussi exister chez les
+<em>Platodariés</em>, formes les plus anciennes et les plus simples
+des <em>Platodes</em>. Quelques-uns de ces Cryptocèles (convoluta,
+etc.), n'ont pas encore de système nerveux distinct,
+tandis que chez leurs proches épigones, les <em>Turbellariés</em>, le
+système nerveux se distingue déjà de l'épiderme et un ganglion
+cérébroïde apparaît.</p>
+
+<p class="p2"><a class="pagenum" id="Page_186" title="186"></a>
+<b>Les Spongiaires</b> représentent un groupe indépendant du
+règne animal qui diffère de tous les autres Métazoaires par
+son organisation caractéristique; les très nombreuses espèces
+de cette classe vivent presque toutes fixées au fond de la
+mer. La forme la plus simple, l'olynthus, n'est en somme
+qu'une Gastrea dont la paroi du corps est percée, à la façon
+d'une passoire, de petits pores qui laissent entrer le courant
+d'eau, porteur des matériaux nutritifs. Chez la plupart des
+éponges (entre autres chez la plus connue, l'éponge officinale),
+le corps, en forme de bosse, forme un pied composé de
+milliers de ces Gastréadés (corbeilles vibratiles) et traversé
+par un système de canaux nutritifs. La sensation et le mouvement
+n'existent qu'à un très faible degré chez les Spongiaires;
+les nerfs, les organes sensoriels et les muscles n'y
+existent pas. Il est donc très naturel que l'on ait autrefois
+considéré ces animaux fixés, informes et insensibles, comme
+des «plantes». Leur vie psychique (pour laquelle il n'y a
+pas d'organe spécial différencié), est bien inférieure à celle
+des mimosas et des autres plantes sensibles.</p>
+
+<p class="p2"><b>L'âme des Cnidiés</b> présente une importance tout à fait
+capitale pour la psychologie comparée et phylogénétique.
+Car c'est au sein de ce groupe, aux formes si riches, que
+s'accomplit, sous nos yeux, le passage de l'<em>âme des tissus</em> à
+l'<em>âme du système nerveux</em>. A ce groupe appartiennent les
+classes si variées des Polypes et des Coraux fixés, des Méduses
+et des Siphonophores libres. On peut regarder en
+toute certitude comme la forme originelle commune à tous
+les Cnidiés, un hypothétique <em>Polype</em> des plus simples, rappelant,
+dans ses traits essentiels, le Polype vulgaire d'eau douce
+actuelle, l'hydre. Mais ces hydres, de même que les <em>Hydropolypes</em>
+fixés qui s'en rapprochent beaucoup, ne possèdent ni
+nerfs ni organes des sens supérieurs, bien qu'elles soient très
+sensibles. Au contraire, les Méduses qui nagent librement
+et qui dérivent des animaux précédents (auxquels elles
+restent liées aujourd'hui encore par le fait des générations
+<a class="pagenum" id="Page_187" title="187"></a>
+alternantes), ces Méduses possèdent déjà un système nerveux
+indépendant et des organes des sens distincts.</p>
+
+<p>Nous pouvons donc constater ici l'origine historique de
+l'<em>âme du système nerveux</em> (neuropsyche), provenant immédiatement
+par ontogénèse de l'âme des tissus (histopsyche),
+en même temps que nous apprenons à en comprendre la
+phylogénèse. Ces connaissances sont d'autant plus intéressantes
+que ces processus fort importants sont <em>polyphylétiques</em>,
+c'est-à-dire qu'ils se sont accomplis plusieurs fois (au moins
+deux) indépendamment l'un de l'autre.</p>
+
+<p>Ainsi que je l'ai démontré, les <em>Hydroméduses</em> (craspédotes)
+dérivent des <em>Hydropolypes</em> selon un autre mode que les
+<em>Skyphoméduses</em> (ou acraspédotes) des <em>Skyphopolypes</em>; le
+mode de bourgeonnement est terminal chez ceux-ci, latéral
+chez les autres. Les deux groupes présentent, en outre, des
+différences héréditaires caractéristiques dans la structure
+microscopique de leurs organes psychiques. Une classe très
+intéressante aussi pour la psychologie est celle des <em>Siphonophores</em>.
+Dans ces magnifiques colonies animales, nageant
+librement, dérivées des Hydroméduses, nous pouvons observer
+une <em>double âme</em>: l'âme individuelle (<em>âme personnelle</em>) des
+nombreuses personnes qui la constituent et l'âme commune
+synthétique et active de la colonie tout entière (<em>âme cormale</em>).</p>
+
+<p class="p2">IV. <b>Ame du système nerveux (neuropsyche)</b>; <em>quatrième
+des stades principaux de la psychogénèse phylétique</em>.&mdash;La
+vie psychique de tous les animaux supérieurs, comme
+celle de l'homme, s'effectue au moyen d'un <em>appareil psychique</em>
+plus ou moins compliqué et celui-ci comprend toujours trois
+parties principales: les <em>organes des sens</em> qui rendent possibles
+les diverses sensations; les <em>muscles</em> qui permettent les mouvements;
+les <em>nerfs</em> qui établissent une communication entre
+les premiers et les seconds à l'aide d'un organe central
+spécial, <em>cerveau</em> ou ganglion (n&oelig;ud de nerfs).</p>
+
+<p>On compare d'ordinaire la disposition et le fonctionnement
+de cet appareil psychique à un télégraphe électrique; les
+<a class="pagenum" id="Page_188" title="188"></a>
+nerfs sont les fils de fer conducteurs, le cerveau la station
+centrale, les muscles et les organes des sens les stations
+locales secondaires. Les fibres nerveuses motrices conduisent
+les ordres de la volonté ou impulsions, suivant une direction
+centrifuge, de ce centre nerveux aux muscles et, par la contraction
+de ceux-ci, produisent des mouvements; les fibres
+nerveuses sensibles, au contraire, conduisent les diverses
+impressions, suivant une direction centripète, des organes
+sensoriels périphériques au cerveau et y rendent compte des
+impressions reçues du monde extérieur. Les cellules ganglionnaires
+ou «cellules psychiques», qui constituent l'organe
+nerveux central, sont les plus parfaites de toutes les
+parties élémentaires organiques, car elles rendent possibles,
+non seulement les rapports entre les muscles et les organes
+des sens, mais aussi les plus hautes fonctions de l'âme animale,
+la formation de représentations et de pensées et, au-dessus
+de tout, la conscience.</p>
+
+<p>Les grands progrès de l'anatomie et de la physiologie, de
+l'histologie et de l'ontogénie en ces derniers temps, ont
+enrichi nos connaissances relatives à l'appareil psychique
+d'une foule de découvertes intéressantes. Si la philosophie
+spéculative s'était emparée, ne fût-ce que des principales de
+ces importantes conquêtes de la biologie empirique, elle présenterait
+dès aujourd'hui une tout autre physionomie qu'elle
+ne le fait malheureusement. Aborder ce sujet d'une manière
+approfondie nous entraînerait trop loin, aussi me contenterai-je
+de souligner seulement les faits essentiels.</p>
+
+<p>Chacun des groupes animaux supérieurs possède son
+organe psychique propre; chez chacun, le système nerveux
+central est caractérisé par une forme, une situation et une
+constitution spéciales. Parmi les <em>Cnidiés</em> rayonnés, les
+Méduses présentent un anneau nerveux, au bord de l'ombrelle,
+pourvu le plus souvent de quatre ou huit ganglions.
+Chez les <em>Echinodermes</em> à cinq rayons, la bouche est entourée
+d'un anneau nerveux duquel partent cinq troncs nerveux.
+Les <em>Platodes</em> à symétrie bilatérale et les <em>Vers</em> possèdent un
+<a class="pagenum" id="Page_189" title="189"></a>
+ganglion cérébroïde ou acroganglion, composé d'une paire de
+ganglions situés dorsalement, au-dessus de la bouche; de ces
+«ganglions sus-&oelig;sophagiens» partent latéralement deux
+troncs nerveux qui se rendent à la peau et aux muscles.
+Chez une partie des Vers et chez les <em>Mollusques</em> s'ajoutent à
+cela une paire de «ganglions sous-&oelig;sophagiens» ventraux
+reliés aux autres par un anneau qui entoure l'&oelig;sophage. Cet
+«anneau &oelig;sophagien» reparaît chez les <em>Arthropodes</em> (Articulata),
+mais se continue ici du côté ventral du corps allongé
+par une «moelle ventrale», un double cordon en forme
+d'échelle, qui se renfle à chaque segment en un double ganglion.
+Les <em>Vertébrés</em> nous présentent une disposition toute
+contraire de l'organe psychique; chez eux, on trouve toujours,
+du côté dorsal du corps, dont la segmentation n'est plus
+qu'interne, une moelle dorsale; c'est un renflement de sa
+partie antérieure qui formera plus tard le cerveau caractéristique,
+en forme de vésicule<a name="FNanchor_34" id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a>.</p>
+
+<p>Bien que les organes psychiques, ainsi qu'on le voit, présentent,
+dans les groupes animaux supérieurs, des différences
+très caractéristiques de situation, de forme et de constitution&mdash;cependant
+l'anatomie comparée est à même de démontrer,
+dans la plupart des cas, une origine commune qu'il faut chercher
+dans le <em>ganglion cérébroïde</em> des <em>Platodes</em> et des <em>Vers</em>; et
+tous ces organes divers ont cela de commun qu'ils dérivent
+de la couche cellulaire la plus externe de l'embryon, du <em>feuillet
+épidermo-sensoriel</em> (ectoderme). De même nous retrouvons,
+dans toutes les formes d'organes nerveux centraux, la
+même structure essentielle: un mélange de cellules ganglionnaires
+ou <em>cellules psychiques</em> (organes élémentaires
+proprement actifs), de la <em>psyche</em> et de <em>fibres nerveuses</em>, qui
+établissent des connexions et sont les instruments de
+l'action.</p>
+
+<p class="p2"><a class="pagenum" id="Page_190" title="190"></a>
+<b>Organe de l'âme chez les Vertébrés.</b>&mdash;La première
+chose qui nous frappe, dans la psychologie comparée des
+Vertébrés et qui devrait être le point de départ empirique de
+toute étude scientifique de l'âme humaine, c'est la structure
+caractéristique de leur système nerveux central. De même
+que cet organe psychique central présente, dans chacun des
+groupes animaux supérieurs, une position, une forme et une
+constitution spéciales, propres à ce groupe, de même il en
+va chez les Vertébrés. Partout, ici, nous trouvons une <em>moelle
+dorsale</em>, un gros cordon nerveux cylindrique, situé sur la
+ligne médiane du dos, au-dessus de la colonne vertébrale (ou
+de la corde dorsale qui y supplée). Partout nous voyons partir,
+de cette moelle dorsale, de nombreux troncs nerveux qui
+se distribuent d'une façon régulière et segmentaire, toujours
+une paire par segment. Partout nous voyons ce «canal
+médullaire» se produire chez l'embryon suivant le même
+mode: sur la ligne médiane de l'épiderme dorsal se forme un
+fin sillon, une gouttière; les deux bords parallèles de cette
+<em>gouttière médullaire</em> se soulèvent, se courbent l'un vers
+l'autre et s'accolent sur la ligne médiane pour former un
+canal.</p>
+
+<p>Le long canal médullaire dorsal et cylindrique, ainsi
+formé, est tout à fait caractéristique des <em>Vertébrés</em>; il est partout
+le même au début, chez l'embryon, et il est le point de
+départ commun de toutes les différentes formes d'organes
+psychiques auxquels il donnera naissance par la suite. Un
+petit groupe d'Invertébrés présente seul une disposition analogue;
+ce sont les étranges <em>Tuniciers</em> marins, les <em>Copélates</em>,
+les <em>Ascidies</em> et les <em>Thalidies</em>. Ils présentent, en outre, par
+d'autres particularités importantes de leurs corps (en particulier
+par la présence de la chorda et de l'intestin branchial),
+des différences frappantes avec les autres Invertébrés et des
+analogies avec les Vertébrés. Nous admettons donc que ces
+deux groupes animaux, les <em>Vertébrés</em> et les <em>Tuniciers</em>, proviennent
+d'un groupe ancestral commun et plus ancien qu'il faut
+<a class="pagenum" id="Page_191" title="191"></a>
+chercher parmi les <em>Vers</em>: les <em>Prochordoniens</em><a name="FNanchor_35" id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a>. Une différence
+importante entre les deux groupes, c'est que le corps
+des Tuniciers ne se segmente pas et conserve une organisation
+très simple (la plupart se fixent plus tard au fond de la
+mer et entrent en régression). Chez les Vertébrés, au contraire,
+survient de bonne heure une <em>segmentation interne</em> du
+corps, très caractéristique, la <em>première formation des Vertébrés</em>
+(Vertebratio). Celle-ci permet le développement morphologique
+et physiologique beaucoup plus élevé de l'organisme,
+qui finit par atteindre chez l'homme le degré suprême de
+perfection. Elle se révèle, de très bonne heure déjà, dans la
+structure plus fine du canal médullaire, dans le développement
+d'un plus grand nombre de paires segmentaires de
+nerfs qui, sous le nom de nerfs de la moelle dorsale ou de
+«nerfs spinaux», se rendent à chacun des segments du
+corps.</p>
+
+<p><b>Stades de développement phylétique du canal
+médullaire.</b>&mdash;La longue histoire phylogénétique de notre
+«âme des Vertébrés» commence avec le développement du
+simple canal médullaire chez les premiers Acraniotes; elle
+nous conduit, lentement et graduellement, à travers un
+espace de temps de plusieurs millions d'années jusqu'à cette
+merveille compliquée qu'est le cerveau humain, merveille
+qui semble autoriser la forme la plus perfectionnée des Primates
+à revendiquer dans la Nature une place tout à fait
+exceptionnelle. Une idée claire de cette marche lente et continue
+de notre psychogénie phylétique étant la première
+condition d'une <em>psychologie conforme à la nature</em>, il nous a
+paru utile de subdiviser ce vaste espace de temps en un certain
+nombre de grandes phases; dans chacune de celles-ci, en
+même temps que la structure du système nerveux central, sa
+fonction, la «psyche» est allée se perfectionnant. Je distingue
+<a class="pagenum" id="Page_192" title="192"></a>
+donc huit <em>périodes dans la phylogénie du canal
+médullaire</em>, caractérisées par huit groupes principaux de
+Vertébrés; ce sont: I. les Acraniotes; II. les Cyclostomes;
+III. les Poissons; IV. les Amphibies; V. les Mammifères implacentaliens
+(Monotrêmes et Marsupiaux); VI. les premiers
+Mammifères placentaliens, en particulier les Prosimiens;
+VII. les Primates plus récents, les vrais Singes ou Simiens;
+VIII. les Singes anthropoïdes et l'homme (Anthropomorphes).</p>
+
+<p>I. Premier stade: les <em>Acrâniens</em>, représentés aujourd'hui
+encore par l'amphioxus; l'organe psychique reste au stade de
+simple canal médullaire, nous trouvons une moelle épinière
+régulièrement segmentée, sans cerveau.&mdash;II. Deuxième
+stade: les <em>Cyclostomes</em>, le groupe le plus ancien des Crâniotes,
+représenté aujourd'hui encore par les petromyzontes et les
+myxinoïdes; l'extrémité antérieure de la moelle épinière se
+renfle en une vésicule qui se différencie en cinq vésicules
+cérébrales situées l'une derrière l'autre (cerveau antérieur,
+cerveau intermédiaire, cerveau moyen, cervelet et arrière-cerveau);
+ces cinq vésicules sont le point de départ commun
+d'où sortira le cerveau de tous les Crâniotes, depuis le pétromyzonte
+jusqu'à l'homme.&mdash;III. Troisième stade: <em>Poissons
+primitifs</em> (Sélaciens) analogues aux requins actuels; chez ces
+poissons primitifs, desquels dérivent tous les Gnathostoma,
+commence à s'accentuer la différenciation des cinq vésicules
+cérébrales d'abord pareilles.&mdash;IV. Quatrième stade: <em>Amphibies</em>.
+Dans cette classe des plus anciens Vertébrés terrestres,
+apparus pour la première fois pendant la période
+houillère, commence à apparaître la forme du corps caractéristique
+des <em>Tétrapodes</em>, en même temps que se transforme le
+cerveau hérité des Poissons; les modifications se poursuivent
+chez les Epigones de la période permique, les <em>Reptiles</em>
+dont les plus anciens représentants, les <em>Tocosauriens</em>, sont les
+formes ancestrales communes à tous les Amniotes (les
+Reptiles et les Oiseaux, d'une part; les Mammifères de
+l'autre).&mdash;V à VIII. du cinquième au huitième stade; les
+Mammifères.</p>
+
+<p><a class="pagenum" id="Page_193" title="193"></a>
+L'histoire de la formation de notre système nerveux et la
+phylogénie de notre âme, qui s'y rattache, ont été exposées
+en détail dans mon <em>Anthropogénie</em> et rendues plus claires par
+de nombreuses figures<a name="FNanchor_36" id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a>. Je dois donc y renvoyer, ainsi
+qu'aux notes dans lesquelles j'ai insisté particulièrement sur
+quelques-uns des faits les plus importants. Cependant,
+j'ajouterai, ici encore, quelques remarques relatives à la dernière
+et la plus intéressante partie de ces faits, au développement
+de l'âme et de ses organes au sein de la <em>Classe des
+Mammifères</em>: je rappellerai surtout que <em>l'origine monophylétique</em>
+de cette classe, le fait que tous les Mammifères descendent
+d'une forme ancestrale commune (de la période triasique)
+est maintenant bien établi.</p>
+
+<p><b>Histoire de l'âme chez les Mammifères.</b>&mdash;La conséquence
+la plus importante qui ressorte de l'origine monophylétique
+des Mammifères, c'est que <em>l'âme de l'homme</em> dérive
+forcément d'une longue série évolutive d'autres <em>âmes de
+Mammifères</em>. Un profond abîme sépare anatomiquement et
+physiologiquement la structure du cerveau et la vie psychique
+qui en découle, chez les Mammifères supérieurs, de ce qu'elles
+sont chez les Mammifères inférieurs et pourtant ce profond
+abîme est comblé par une longue série de stades intermédiaires.
+Car un espace de temps d'au moins quatorze millions
+d'années (selon d'autres calculs plus de cent millions!) qui se
+sont écoulées depuis le commencement de l'époque triasique,
+suffit complètement à rendre possibles les plus grands progrès
+psychologiques. Les résultats généraux des recherches
+approfondies faites en ces derniers temps sur ce sujet sont
+les suivants: I. Le cerveau des Mammifères se distingue de
+celui des autres Vertébrés par certaines particularités, communes
+à tous les membres de la classe, surtout par le développement
+proéminent de la première et de la quatrième
+vésicule du cerveau antérieur et du cervelet, tandis que la
+<a class="pagenum" id="Page_194" title="194"></a>
+troisième, le cerveau moyen, entre en régression.&mdash;II. Cependant
+il y a un lien étroit entre la forme du cerveau chez les
+Mammifères inférieurs les plus anciens (Monotrèmes, Marsupiaux,
+Prochoriates) et chez leurs ancêtres paléozoïques,
+les Amphibies du carbonifère (Stegocéphales) et les Reptiles
+du permique (Tocosauriens).&mdash;III. C'est seulement à l'époque
+tertiaire que s'accomplit la complète et typique transformation
+du cerveau antérieur, qui distingue si nettement les
+Mammifères récents des plus anciens.&mdash;IV. Le développement
+spécial du cerveau antérieur (quantitatif et qualitatif) qui
+caractérise l'homme et auquel celui-ci doit l'apanage de ses
+facultés psychiques, ne se retrouve que chez une partie des
+Mammifères les plus perfectionnés de la fin de l'époque tertiaire,
+surtout chez les singes anthropoïdes.&mdash;V. Les différences
+qui existent dans la constitution du cerveau et dans la
+vie psychique entre l'homme et les singes anthropoïdes sont
+moindres que les différences correspondantes entre ceux-ci
+et les Primates inférieurs (les Singes les plus anciens et les
+Prosimiens).&mdash;VI. Par suite, il nous faut considérer, comme
+un fait scientifiquement démontré, que l'âme humaine provient,
+par une évolution historique progressive, d'une longue
+chaîne d'âmes de Mammifères, d'abord grossières puis plus
+perfectionnées&mdash;et cela en vertu des lois phylétiques partout
+valables, de la Théorie de la Descendance.</p>
+
+<h2>CHAPITRE X<br />
+Conscience de l'âme.</h2>
+
+<p><a class="pagenum" id="Page_195" title="195"></a></p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">Études monistes sur la vie psychique consciente
+et inconsciente.&mdash;Embryologie et Théorie de la conscience</span></p>
+
+<p class="left45">«C'est seulement chez les animaux supérieurs et chez
+l'homme, que la conscience s'élève jusqu'à prendre une
+importance qui en rend possible un examen particulier,
+en tant que d'une faculté spéciale de l'âme. Mais cela n'a
+pas lieu tout d'un coup: bien au contraire, très lentement
+et progressivement, en raison d'une meilleure organisation
+du cerveau et du système nerveux, en raison
+aussi d'une richesse croissante des impressions et des
+représentations suscitées à leur suite.&mdash;La conscience
+est précisément, plus que toute autre qualité intellectuelle,
+sous la dépendance de conditions ou de circonstances
+matérielles. Elle vient, va, s'évanouit et
+revient en raison directe d'un grand nombre d'influences
+matérielles agissant sur l'organe de l'esprit.»<br />
+<span class="smcap i4">L. Büchner (1898).</span></p>
+
+<hr />
+
+<p><a class="pagenum" id="Page_196" title="196"></a></p>
+
+<p class="center"><b>SOMMAIRE DU CHAPITRE X</b></p>
+
+<p class="hanging indent">La Conscience, phénomène de la nature. Cette notion.&mdash;Difficultés de l'appréciation.&mdash;Rapport
+de la conscience à la vie psychique.&mdash;La conscience
+humaine.&mdash;Théories diverses: I. Théorie anthropistique (Descartes).&mdash;II.
+Théorie neurologique (Darwin).&mdash;III. Théorie animale (Schopenhauer).&mdash;IV.
+Théorie biologique (Fechner).&mdash;V. Théorie cellulaire (Fritz Schulze).&mdash;VI.
+Théorie atomistique.&mdash;Théories moniste et dualiste.&mdash;Transcendance
+de la conscience.&mdash;Ignorabimus (Du Bois Reymond).&mdash;Physiologie
+de la conscience.&mdash;Découverte de l'organe de la pensée (Flechsig).&mdash;Pathologie.&mdash;Conscience
+double et intermittente.&mdash;Ontogénie de la
+conscience.&mdash;Changements aux différents âges de la vie.&mdash;Phylogénie
+de la conscience.&mdash;Formation de ce terme.</p>
+
+<p class="center">LITTÉRATURE</p>
+
+<p><span class="smcap">P. Flechsig.</span>&mdash;<i>Gehirn und Seele</i> (Leipzig 1894).&mdash;Localisation des processus
+cérébraux, en particulier des sensations de l'homme (1896) trad. française.</p>
+
+<p><span class="smcap">A. Mayer.</span>&mdash;<i>Die Lehre von der Erkenntniss</i>, Leipzig 1875.</p>
+
+<p><span class="smcap">M. L. Stern.</span>&mdash;<i>Philosophischer und Naturwissenschaftlicher Monismus. Ein
+Beitrag zur Seelenfrage.</i> Leipzig 1885.</p>
+
+<p><span class="smcap">Ed. Hartmann.</span>&mdash;<i>Philosophie de l'Inconscient</i> (trad. fr.).</p>
+
+<p><span class="smcap">Fr. Lange.</span>&mdash;<i>Histoire du matérialisme</i> (trad. fr.).</p>
+
+<p><span class="smcap">B. Carneri.</span>&mdash;<i>Gefühl, Bewusstsein, Wille. Eine psychologische Studie</i>
+(Wien, 1876).</p>
+
+<p><span class="smcap">G. C. Fischer.</span>&mdash;<i>Das Bewusstsein</i>, Leipzig 1874.</p>
+
+<p><span class="smcap">L. Büchner.</span>&mdash;<i>Force et matière ou principes de l'ordre naturel de l'univers
+mis à la portée de tous</i> (trad. fr. par A. Regnard).</p>
+
+<p><a class="pagenum" id="Page_197" title="197"></a></p>
+
+<p class="p2">Parmi toutes les manifestations de la vie psychique, il n'en
+est aucune qui semble si merveilleuse et soit si diversement
+jugée que la <em>conscience</em>. Les opinions les plus contradictoires
+sont encore aux prises, aujourd'hui comme il y a des
+milliers d'années, non seulement sur la question de la nature
+propre de cette fonction psychique et de son rapport avec le
+corps, mais aussi quant à son extension dans le monde organique,
+quant à son apparition et son évolution. Plus que tout
+autre fonction psychique, la conscience a donné lieu à l'idée
+erronée d'une «âme immatérielle» et, s'y rattachant, à la
+superstition d'une «immortalité personnelle»; beaucoup des
+grossières erreurs qui dominent encore aujourd'hui notre vie
+intellectuelle ont là leur origine. C'est pourquoi j'ai déjà
+appelé autrefois la conscience, le <em>mystère central psychologique</em>;
+c'est la résistante citadelle de toutes les erreurs dualistes
+et mystiques contre les remparts de laquelle les assauts
+de la plus solide raison sont en danger d'échouer. Ces faits, à
+eux seuls, nous autorisent déjà à consacrer à la conscience
+un examen critique spécial du point de vue de notre monisme.
+Nous verrons que la conscience est un <em>phénomène naturel</em> ni
+plus ni moins que toute autre fonction psychique et qu'elle
+est soumise, comme tous les autres phénomènes naturels, à
+la <em>loi de substance</em>.</p>
+
+<p class="p2"><b>Notion de conscience.</b>&mdash;Déjà, quand il s'agit de définir
+le terme élémentaire de cette fonction psychique, son extension
+et sa compréhension, les opinions des philosophes et des
+<a class="pagenum" id="Page_198" title="198"></a>
+naturalistes les plus éminents divergent complètement. La
+meilleure définition, peut-être, qu'on puisse donner de la
+conscience c'est de l'appeler une <em>intuition interne</em> et de la
+comparer à une <em>réflexion</em>. On y peut distinguer deux domaines
+principaux: la conscience objective et la subjective, la conscience
+de l'univers et la conscience du moi.</p>
+
+<p>La plus grande partie de l'activité psychique consciente,
+de beaucoup, se rapporte, ainsi que <span class="smcap">Schopenhauer</span> l'a très
+justement reconnu, à la conscience du monde extérieur, des
+«autres choses». Cette <em>conscience de l'Univers</em> comprend
+tous les phénomènes possibles du monde extérieur, que notre
+connaissance peut atteindre. Beaucoup plus restreinte est
+notre <em>conscience du Moi</em>, la réflexion interne de notre propre
+activité psychique tout entière, de toutes nos représentations,
+sensations et efforts volontaires.</p>
+
+<p class="p2"><b>Conscience et vie psychique.</b>&mdash;Beaucoup de penseurs
+et des plus éminents, surtout des physiologistes (<span class="smcap">Wundt</span> et
+<span class="smcap">Ziehen</span>) regardent les termes de conscience et de fonctions
+psychiques comme identiques: <em>Toute activité psychique est
+consciente</em>; le domaine de la vie psychique n'excède pas celui
+de la conscience. A notre avis, cette définition accroît illégalement
+l'importance de celle-ci et donne lieu à des erreurs et
+des malentendus nombreux. Nous sommes bien plutôt de
+l'avis d'autres philosophes (<span class="smcap">Romanes</span>, <span class="smcap">Fritz Schulze</span>, <span class="smcap">Paulsen</span>)
+qui pensent qu'à la vie psychique appartiennent, en outre, les
+représentations, sensations et efforts volontaires inconscients;
+de fait, le domaine de ces actions psychiques inconscientes
+(réflexes, etc.) est même beaucoup plus étendu que celui
+des actions conscientes. Les deux domaines sont d'ailleurs
+étroitement associés et ne sont séparés par aucune frontière
+nette; à tout instant, une représentation inconsciente peut
+nous devenir consciente; si l'attention que nous lui portions
+est attirée par un autre objet, elle peut aussi rapidement
+s'évanouir pour notre conscience.</p>
+
+<p class="p2"><a class="pagenum" id="Page_199" title="199"></a>
+<b>Conscience de l'homme.</b>&mdash;Notre unique source, quand
+il s'agit de connaître la conscience, est celle-ci elle-même et
+c'est là, en première ligne, ce qui fait l'extraordinaire difficulté
+de son étude et de son interprétation scientifiques. <em>Sujet</em> et
+<em>objet</em> se confondent ici en une même unité; le sujet connaissant
+se réfléchit dans son propre être intérieur, qui doit
+devenir objet de connaissance.</p>
+
+<p>Relativement à la conscience d'autres individus, nous ne
+pouvons donc jamais rien conclure avec une entière certitude
+objective, nous sommes toujours réduits à comparer leurs
+états d'âme avec les nôtres. Tant que cette comparaison ne
+porte que sur des <em>individus normaux</em>, nous pouvons, sans
+doute, relativement à leur conscience, tirer quelques conclusions
+dont nul ne contestera la validité. Mais déjà quand il
+s'agit de personnes <em>anormales</em> (génies ou excentriques, idiots
+ou déments) ces raisonnements par analogie sont, ou incertains
+ou faux. C'est encore bien pis quand nous comparons
+la conscience de l'homme avec celle des animaux (d'abord des
+animaux supérieurs, puis des inférieurs). Nous rencontrons
+là des difficultés matérielles si grandes que les opinions des
+physiologistes et des philosophes les plus éminents se trouvent
+sur ce point aux antipodes. Nous nous contenterons ici
+de mettre, en regard les unes des autres, les opinions les plus
+importantes émises sur ce sujet.</p>
+
+<p class="p2">I. <b>Théorie anthropistique de la conscience.</b>&mdash;<em>Elle est
+le propre de l'homme.</em> Cette idée très répandue que la conscience
+et la pensée sont exclusivement propres à l'homme
+et que lui seul possède en même temps une «âme immortelle»,
+remonte à <span class="smcap">Descartes</span> (1643). Ce profond philosophe
+et mathématicien français (élevé dans un collège de <em>Jésuites</em>!)
+posa une séparation complète entre l'activité psychique de
+l'homme et celle de l'animal. L'âme de l'homme, substance
+pensante et immatérielle, est, selon lui, complètement distincte
+de son corps, substance étendue et matérielle. Cependant,
+il faut qu'elle soit unie au corps en un point du cerveau
+<a class="pagenum" id="Page_200" title="200"></a>
+(la glande pinéale!) pour y recueillir les impressions venues
+du monde extérieur et, à son tour, agir sur le corps. Les
+<em>animaux</em>, par contre, n'étant pas des substances pensantes,
+ne doivent pas posséder d'âme, mais être de purs <em>automates</em>,
+des machines construites avec infiniment d'art dont les sensations,
+représentations et volitions se produisent tout mécaniquement
+et obéissent aux lois physiques. Pour la psychologie
+de <em>l'homme</em>, <span class="smcap">Descartes</span> soutenait donc le pur <em>dualisme</em>,
+pour celle des <em>animaux</em> le pur <em>monisme</em>. Cette contradiction
+manifeste, chez un penseur si clair et si pénétrant, doit paraître
+bien extraordinaire; pour l'expliquer, on est en droit
+d'admettre que <span class="smcap">Descartes</span> a tu sa propre pensée, laissant aux
+penseurs indépendants le soin de la deviner. Comme élève des
+Jésuites, <span class="smcap">Descartes</span> avait été élevé de bonne heure à taire la
+vérité, quand il la voyait plus clairement que d'autres; peut-être
+craignait-il aussi la puissance de l'Eglise et ses bûchers.
+D'autre part déjà, son principe sceptique que tout effort vers
+la connaissance vraie doit partir d'un doute au sujet du
+dogme traditionnel, lui avait attiré de fanatiques accusations
+de scepticisme et d'athéisme. La profonde action que <span class="smcap">Descartes</span>
+exerça sur la philosophie ultérieure fut très remarquable
+et conforme à sa «tenue de livres en partie double». Les
+<em>Matérialistes</em> des <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> et <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècles, pour poser leur psychologie
+moniste, se réclamèrent de la théorie cartésienne
+de l'âme des bêtes et de leur activité toute mécanique de
+machines. Les <em>Spiritualistes</em>, au contraire, affirmèrent que
+leur dogme de l'immortalité de l'âme et de son indépendance
+à l'égard du corps avait été irréfutablement fondé par la
+théorie cartésienne de l'âme humaine. Cette opinion est
+encore aujourd'hui celle qui prévaut dans le camp des théologiens
+et des métaphysiciens dualistes. La conception scientifique
+du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle a complètement triomphé de la précédente,
+avec l'aide des progrès empiriques accomplis dans le
+domaine de la psychologie physiologiste et comparée.</p>
+
+<p class="p2">II. <b>Théorie neurologique de la conscience.</b>&mdash;<em>Elle</em>
+<a class="pagenum" id="Page_201" title="201"></a>
+<em>n'existe que chez l'homme et les animaux supérieurs</em> qui possèdent
+un système nerveux centralisé et des organes des
+sens. La conviction qu'une grande partie des animaux&mdash;au
+moins les Mammifères supérieurs,&mdash;possèdent une âme
+pensante et une conscience, tout comme l'homme, a conquis
+toute la zoologie exacte et la psychologie moniste. Les progrès
+grandioses accomplis en ces derniers temps dans divers
+domaines de la biologie ont tous convergé pour nous amener
+à reconnaître cette importante vérité. Nous nous bornerons,
+pour l'apprécier, à l'examen des <em>Vertébrés</em> supérieurs et, avant
+tout, des Mammifères. Que les représentants les plus intelligents
+de ces Vertébrés plus perfectionnés,&mdash;les singes et les
+chiens surtout&mdash;se rapprochent énormément de l'homme
+dans toute leur activité psychique, c'est un fait qui, depuis des
+milliers d'années est bien connu et a excité l'admiration. Leur
+mode de représentation, d'activité sensorielle, leurs sensations
+et leurs désirs se rapprochent tant de ceux de l'homme
+que nous n'avons pas besoin de prouver ce que nous avançons.
+Mais la fonction supérieure d'activité cérébrale, la formation
+de jugements, leur enchaînement en raisonnements,
+la pensée et la conscience au sens propre, sont développés
+chez les animaux tout comme chez l'homme&mdash;la différence
+n'est que dans le degré, non dans la nature. En outre, l'anatomie
+comparée et l'histologie nous apprennent que la structure
+si complète du cerveau (aussi bien macroscopique que
+microscopique) est au fond la même chez les <em>Mammifères</em>
+supérieurs et chez l'homme. L'ontogénie comparée nous
+montre la même chose quant à l'apparition de ces organes de
+l'âme. La physiologie comparée nous enseigne que les divers
+états de conscience se comportent, chez les plus élevés des Placentaliens,
+de la même manière que chez l'homme et l'expérience
+démontre qu'ils réagissent de la même manière aux
+actions externes. On peut anesthésier les animaux supérieurs
+par l'alcool, le chloroforme, l'éther, etc.; on peut, en s'y prenant
+comme il faut, les hypnotiser tout comme l'homme. Mais, par
+contre, il n'est pas possible de préciser nettement la <em>limite</em> à
+<a class="pagenum" id="Page_202" title="202"></a>
+laquelle, aux degrés inférieurs de la vie animale, la conscience
+apparaît pour la première fois comme telle. Certains
+zoologistes la font remonter très haut dans la série animale,
+d'autres tout à la fin. <span class="smcap">Darwin</span>, qui distingue très exactement
+les divers stades de la conscience, de l'intelligence et du sentiment
+chez les animaux supérieurs et les explique par une
+évolution croissante, remarque en même temps qu'il est très
+difficile et même impossible de fixer les débuts de ces fonctions
+psychiques supérieures chez les animaux inférieurs.
+Pour moi, entre les diverses théories contradictoires, celle
+qui me semble la plus vraisemblable est celle qui rattache la
+formation de la conscience à la <em>centralisation du système nerveux</em>,
+laquelle fait encore défaut chez les animaux inférieurs.
+La présence d'un organe nerveux central, d'organes des sens
+très développés et d'une association très étendue entre les
+groupes de représentations, me semblent les conditions
+nécessaires pour rendre possible la conscience <em>synthétique</em>.</p>
+
+<p class="p2">III. <b>Théorie animale de la conscience.</b>&mdash;<em>Elle existe
+chez tous les animaux et chez eux seuls.</em> D'après cela, il y
+aurait une différence profonde entre la vie psychique des
+animaux et celle des plantes; c'est ce qui a été admis par
+beaucoup d'auteurs anciens et nettement formulé par <span class="smcap">Linné</span>
+dans son capital <em>Systema Naturæ</em> (1735); les deux grands
+règnes de la nature organique se distinguent, selon lui, par
+cela que les animaux ont la sensation et la conscience, les
+plantes pas. Plus tard, <span class="smcap">Schopenhauer</span>, en particulier, a beaucoup
+insisté sur cette différence: «La conscience ne nous
+est absolument connue que comme la propriété des êtres
+<em>animaux</em>. Quand même elle s'élève et progresse à travers
+toute la série animale pour atteindre jusqu'à l'homme et sa
+raison, l'inconscience de la plante, d'où la conscience est
+sortie, reste toujours le point de départ fondamental».
+L'inadmissibilité de cette opinion est apparue dès le milieu
+du siècle, alors qu'on a étudié de plus près la vie psychique
+chez les animaux inférieurs, surtout chez les <em>Célentérés</em> (Spongiaires
+<a class="pagenum" id="Page_203" title="203"></a>
+et Cnidiés): animaux véritables, qui pourtant présentent
+aussi peu de traces d'une conscience claire que la
+plupart des plantes. La ligne de démarcation entre les deux
+règnes s'est encore plus effacée à mesure qu'on examinait plus
+soigneusement, dans chacun d'eux, les formes vitales monocellulaires.
+Les <em>animaux primitifs</em> plasmophages (Protozoaires)
+et les <em>plantes primitives</em> plasmodomes (Prosophytes)
+ne présentent pas de différences psychologiques, pas plus au
+point de vue de la conscience qu'à d'autres.</p>
+
+<p class="p2">IV. <b>Théorie biologique de la conscience.</b>&mdash;<em>Elle est
+commune à tous les organismes</em>, elle existe chez tous les animaux
+et toutes les plantes, tandis qu'elle fait défaut chez tous
+les corps inorganiques (cristaux, etc.). Cette opinion va d'ordinaire
+de pair avec celle qui regarde tous les organismes (par
+opposition aux corps inorganiques) comme animés; les trois
+termes: vie, âme, conscience marchent d'ordinaire de front.
+Selon une modification de cette manière de voir, les trois
+phénomènes de la vie organique, sans doute seraient liés
+indissolublement, mais la conscience ne serait qu'une <em>partie</em>
+de l'activité psychique, de même que celle-ci n'est qu'une
+<em>partie</em> de l'activité vitale.</p>
+
+<p>Que les plantes possèdent une «âme» au même sens que
+les animaux, c'est ce que <span class="smcap">Fechner</span> en particulier s'est efforcé
+de montrer et beaucoup d'auteurs attribuent à l'âme végétale
+une conscience de même nature que celle de l'âme animale.
+De fait, on trouve chez les <em>sensitives</em> très impressionnables
+(mimosa, drosera, dionaea) d'étonnants mouvements d'excitation
+des feuilles; chez d'autres plantes (trèfle, pain de
+coucou, mais surtout l'hedysarum) des mouvements autonomes;
+chez les «plantes dormeuses» (et aussi chez quelques
+Papilionacées) des mouvements pendant le sommeil, qui
+ressemblent étrangement à ceux des animaux inférieurs;
+celui qui attribue à ces derniers la conscience ne peut la refuser
+aux autres.</p>
+
+<p class="p2"><a class="pagenum" id="Page_204" title="204"></a>
+V. <b>Théorie cellulaire de la conscience.</b>&mdash;<em>C'est une propriété
+vitale de toute cellule.</em> L'application de la théorie cellulaire
+à toutes les branches de la biologie exige aussi qu'on
+la rattache à la psychologie. Aussi légitimement qu'en anatomie
+et en physiologie on considère la cellule vivante comme
+l' «organisme élémentaire» d'où l'on dérivera la connaissance
+du corps pluricellulaire des plantes et des animaux supérieurs&mdash;de
+même et aussi légitimement on peut considérer «<em>l'âme
+cellulaire</em>» comme l'élément psychologique et l'activité psychique
+complexe des organismes supérieurs, comme le résultat
+de la réunion des vies psychiques cellulaires constituantes
+de l'organisme. J'ai déjà esquissé cette <em>psychologie cellulaire</em> en
+1866 dans ma <em>Morphologie générale</em> et j'ai repris la question
+plus en détails, par la suite, dans mon travail sur les
+<em>Ames cellulaires et cellules psychiques</em><a name="FNanchor_37" id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a>. J'ai été conduit
+par mes longues recherches sur les organismes monocellulaires,
+à pénétrer plus avant dans cette «psychologie élémentaire».
+Beaucoup de ces petits Protistes (la plupart microscopiques)
+donnent des marques de sensation et de volonté,
+trahissent des instincts et des mouvements semblables à ceux
+qu'on observe chez les animaux supérieurs; cela est vrai en
+particulier des impressionnables et remuants Infusoires. Tant
+dans l'attitude de ces minuscules et excitables cellules à l'égard
+du monde extérieur, que dans beaucoup d'autres manifestations
+de vie de leur part (par exemple la merveilleuse formation
+de l'habitacle chez les Rhizopodes, les Thalamophores et
+les Infusoires) on pourrait croire discerner des marques nettes
+d'activité psychique consciente. Si maintenant on accepte la
+théorie biologique de la conscience (n<sup>o</sup> 4) et si l'on tient chaque
+fonction psychique pour accompagnée d'un peu de conscience,
+on devra alors attribuer aussi la conscience à chaque cellule
+protiste, considérée individuellement. Le principe matériel de
+la conscience serait, en ce cas, ou le <em>plasma</em> tout entier de la
+cellule, ou son noyau, ou une partie de celui-ci. Dans la <em>Théorie des Psychades</em>
+<a class="pagenum" id="Page_205" title="205"></a>
+de <span class="smcap">Fritz Schulze</span>, la conscience élémentaire
+de la psychade se comporte vis-à-vis de la cellule individuelle
+de la même manière que, chez les animaux supérieurs et chez
+l'homme, la conscience personnelle vis-à-vis de l'organisme
+pluricellulaire de la personne. Cette hypothèse, que j'ai défendue
+autrefois, ne se peut réfuter définitivement. Aujourd'hui,
+je me range à l'avis de <span class="smcap">Max Verworn</span> qui admet, dans ses
+remarquables <em>Etudes psychophysiologiques sur les Protistes</em>
+qu'il leur manque probablement à tous la «conscience
+du moi» développée et que leurs sensations, comme leurs
+mouvements, ont un caractère d'<em>inconscience</em>».</p>
+
+<p class="p2">VI. <b>Théorie atomistique de la conscience.</b>&mdash;<em>C'est une
+propriété élémentaire de tout atome.</em> Parmi toutes les différentes
+manières de voir relatives à l'extension de la conscience,
+c'est cette hypothèse atomistique qui pousse les choses
+le plus loin. Elle est sans doute née principalement de la difficulté
+qu'ont rencontrée beaucoup de philosophes et de biologistes
+en abordant la question de la première <em>apparition</em> de la
+conscience. Ce phénomène, en effet, présente un caractère si
+particulier, qu'il paraît des plus douteux qu'on le puisse dériver
+d'autres fonctions psychiques; on a cru par suite que le
+moyen le plus aisé de surmonter la difficulté était d'admettre
+que la conscience était une propriété élémentaire de la matière
+analogue à l'attraction de la masse ou aux affinités chimiques.
+Il y aurait dès lors, autant de formes de conscience élémentaire
+qu'il y a d'éléments chimiques; chaque atome
+d'hydrogène aurait sa «conscience d'hydrogène», chaque
+atome de carbone sa «conscience de carbone», etc. Beaucoup
+de philosophes ont attribué aussi la conscience aux
+quatre anciens éléments d'<span class="smcap">Empédocle</span>, dont le mélange, sous
+l'influence de «l'amour et de la haine», engendrait le devenir
+des choses.</p>
+
+<p>Pour ma part, je n'ai <em>jamais</em> adopté cette hypothèse d'une
+<em>conscience des atomes</em>; je suis obligé de le déclarer ici, parce
+que <span class="smcap">du Bois Reymond</span> m'attribue faussement cette opinion.
+<a class="pagenum" id="Page_206" title="206"></a>
+Dans la vive polémique que celui-ci a engagée avec moi (1880)
+par son discours sur les «Sept énigmes de l'Univers», il
+combat violemment ma «Philosophie de la nature, fausse et
+corruptrice» et il affirme que j'ai posé, comme un axiome
+métaphysique, dans mon travail sur la Périgenèse des plastidules,
+cette «hypothèse que les atomes ont une conscience
+individuelle». J'ai, au contraire, déclaré expressément que je
+me représentais comme <em>inconscientes</em> les fonctions psychiques
+élémentaires de sensation et de volonté qu'on peut attribuer
+aux atomes, aussi inconscientes que la mémoire élémentaire,
+qu'à l'exemple du distingué physiologiste <span class="smcap">Ewald
+Hering</span> (1870), je considère comme «une fonction générale
+de la matière organisée» (ou mieux «de la substance
+vivante»). <span class="smcap">Du Bois Reymond</span> confond ici très évidemment
+«Ame» et «Conscience»; je laisserai en suspens la question
+de savoir s'il ne commet cette confusion que par mégarde.
+Puisqu'il considère lui-même la conscience comme un phénomène
+transcendant (ainsi que nous allons le voir) tandis qu'une
+partie des autres fonctions de l'âme (par exemple l'activité
+sensorielle) ne le serait pas,&mdash;je dois admettre qu'il tient les
+deux termes pour différents. Le contraire, il est vrai, semble
+ressortir d'autres passages de ses élégants discours, mais ce
+célèbre rhéteur, précisément en ce qui touche aux importantes
+questions de principes, se contredit souvent de la façon la
+plus manifeste. Je répète ici encore une fois que pour moi la
+conscience ne constitue <em>qu'une partie</em> des phénomènes psychiques,
+observables chez l'homme et les animaux supérieurs,
+tandis que de beaucoup la plus grande partie de ces phénomènes
+sont inconscients.</p>
+
+<p class="p2"><b>Théories moniste et dualiste de la conscience.</b>&mdash;Si
+divergentes que soient les diverses opinions relatives à la
+nature et à l'apparition de la conscience, elles se laissent
+pourtant ramener toutes, en fin de compte&mdash;si l'on traite
+la question clairement et logiquement&mdash;à deux conceptions
+fondamentales opposées: la <em>transcendante</em> (<em>dualiste</em>) et la
+<a class="pagenum" id="Page_207" title="207"></a>
+<em>physiologique</em> (<em>moniste</em>). J'ai toujours, quant à moi, soutenu
+cette dernière, éclairé par la <em>théorie de l'évolution</em> et cette
+manière de voir est aujourd'hui partagée par un grand
+nombre de naturalistes éminents, bien qu'il s'en faille de beaucoup
+qu'elle le soit par tous. La première conception est la
+plus ancienne et de beaucoup la plus répandue; elle s'est
+acquis de nouveau, en ces derniers temps un grand renom,
+grâce à <span class="smcap">Du Bois-Reymond</span> et à son célèbre <em>Discours de l'Ignorabimus</em>
+lequel a fait de cette question une de celles dont on
+parle le plus de nos jours dans les «Discussions sur les
+énigmes de l'Univers». Vu l'extraordinaire importance de
+cette capitale question, nous ne pouvons faire autrement que
+de revenir ici sur ce qui en constitue le c&oelig;ur.</p>
+
+<p class="p2"><b>Transcendance de la conscience.</b>&mdash;Dans le célèbre
+discours «sur les limites de la connaissance de la Nature»,
+que <span class="smcap">Du Bois-Reymond</span> fit le 14 août 1872 au Congrès des
+naturalistes à Leipzig, il posa deux <em>limites absolues</em> à notre
+connaissance de la nature, limites que l'esprit humain, au
+degré le plus avancé de sa connaissance de la nature, ne peut
+jamais franchir&mdash;<em>jamais</em>, selon le mot final souvent cité de
+ce discours, concluant emphatiquement sur notre impuissance:
+«<em>Ignorabimus!</em>» L'une de ces absolues et insolubles
+«énigmes de l'Univers», c'est «le lien entre la matière et la
+force» et l'essence propre de ces phénomènes fondamentaux
+de la nature; nous traiterons à fond de ce «<em>problème de la
+substance</em>» au chapitre XII du présent ouvrage. Le second
+obstacle insurmontable à la philosophie, serait le problème
+de la <em>conscience</em>, cette question: comment notre activité intellectuelle
+peut-elle s'expliquer par des conditions matérielles,
+par des mouvements? Comment la «substance (qui fait le
+fond commun de la matière et de la force) dans certaines
+conditions, sent-elle, désire-t-elle et pense-t-elle?»</p>
+
+<p>Pour être bref et en même temps pour caractériser d'un
+mot décisif la nature du discours de Leipzig, je l'ai désigné
+du nom de <em>Discours de l'Ignorabimus</em>. Cela m'est d'autant
+<a class="pagenum" id="Page_208" title="208"></a>
+mieux permis que <span class="smcap">Du Bois-Reymond</span> lui-même, huit ans plus
+tard (1880, dans le Discours sur les sept énigmes du monde)
+se louant avec un légitime orgueil du succès extraordinaire
+qu'il avait remporté, ajoutait: «La critique a fait entendre
+tous les sons, depuis le joyeux éloge approbateur jusqu'au
+blâme qui rejette tout et le mot <em>Ignorabimus</em> qui couronnait
+mes recherches, est devenu une sorte de parole
+symbolique pour la philosophie naturelle». Il est vrai de
+dire que les sons retentissants «des joyeux éloges approbateurs»
+partaient des amphithéâtres de la philosophie spiritualiste
+et moniste, surtout du camp retranché de l'<em>Ecclesia
+militans</em> (de l'«Internationale noire»); mais tous les spiritistes,
+également, toutes les natures crédules, qui pensèrent
+que l'<em>Ignorabimus</em> sauverait l'immortalité de leur chère
+«âme» furent ravis du discours. Le «blâme qui rejette tout»
+ne vint, par contre, au brillant discours de l'<em>Ignorabimus</em> que
+de la part de quelques naturalistes et philosophes (au début
+du moins); de la part des quelques esprits possédant à la fois
+une connaissance suffisante de la philosophie naturelle et le
+courage moral exigé pour tenir tête aux arrêts sans appel du
+dogmatique et tout puissant secrétaire et dictateur de l'Académie
+des Sciences de Berlin.</p>
+
+<p>Le remarquable succès du discours de l'<em>Ignorabimus</em>
+(que l'orateur lui-même a plus tard justifié d'illégitime et
+d'exagéré) s'explique par deux raisons, l'une externe, l'autre
+interne. Considéré extérieurement, ce discours était incontestablement
+«un remarquable chef-d'&oelig;uvre de rhétorique,
+un <em>joli sermon</em>, d'une haute perfection de forme et offrant
+une variété surprenante d'images empruntées à la philosophie
+naturelle. C'est un fait connu, que la majorité&mdash;et surtout
+le «beau sexe!»&mdash;jugent un joli sermon non pas d'après sa
+richesse réelle en idées, mais d'après la valeur esthétique de
+l'entretien». (<em>Monisme</em>, p. 44). Analysé au point de vue
+interne, par contre, le discours de l'<em>Ignorabimus</em> contient
+très net, le programme du <em>dualisme métaphysique</em>; le monde
+est «<em>doublement</em> incompréhensible: d'abord en tant que
+<a class="pagenum" id="Page_209" title="209"></a>
+monde matériel dans lequel la «matière et la force»
+déploient leur essence&mdash;et ensuite, en regard et tout à fait
+séparé du précédent, le monde en tant que monde immatériel
+de l'«esprit» dans lequel «la pensée et la conscience
+sont inexplicables par des conditions matérielles» ainsi que
+l'étaient les phénomènes du premier monde. Il était tout
+naturel que le dualisme et le mysticisme régnants se saisissent
+ardemment de cet aveu qu'il existait deux mondes
+différents, car cela leur permettait de démontrer la double
+nature de l'homme et l'immortalité de l'âme. Le ravissement
+des spiritualistes était d'autant plus pur et plus légitime que
+<span class="smcap">Du Bois-Reymond</span> avait passé jusqu'alors pour un des défenseurs
+redoutés du matérialisme scientifique le plus absolu;
+et cela il l'avait, en effet, été et l'est encore resté (malgré ses
+«beaux discours»?) tout comme les autres naturalistes contemporains,
+comme tous ceux qui sont versés dans leur
+science, dont la <em>pensée est nette et qui restent conséquents avec
+eux-mêmes</em>.</p>
+
+<p>D'ailleurs, l'auteur du Discours de l'<em>Ignorabimus</em> soulevait
+en terminant, la question de savoir si les deux «énigmes de
+l'Univers», opposées l'une à l'autre: le problème général de
+la substance et le problème particulier de la conscience ne se
+confondaient pas. Il dit en effet: «Sans doute cette idée est
+la plus simple et doit être préférée à celle qui nous ferait
+apparaître le monde comme double et incompréhensible. Mais
+il est inhérent à la nature des choses que nous ne parvenions
+pas sur ce point à la clarté, et tout autre discours ci-dessus
+reste vain».&mdash;C'est à cette dernière opinion que je
+me suis, dès le début, opposé énergiquement, m'efforçant de
+montrer que les deux grandes questions indiquées plus haut
+ne constituaient pas deux énigmes de l'Univers différentes.
+<em>Le problème neurologique de la conscience n'est qu'un cas particulier
+du problème cosmologique universel, celui de la substance</em>
+(<em>Monisme</em>, 1892, p. 23).</p>
+
+<p>Ce n'est pas ici le lieu de revenir sur la polémique engagée
+à ce sujet ni sur la littérature très riche qui en est résultée.
+<a class="pagenum" id="Page_210" title="210"></a>
+J'ai déjà, il y a vingt-cinq ans, dans la préface de la première
+édition de mon <em>Anthropogénie</em>, protesté énergiquement contre
+le Discours de l'<em>Ignorabimus</em>, ses principes dualistes et ses
+sophismes métaphysiques et j'ai justifié explicitement mon
+attitude dans mon écrit sur: <em>La science libre et l'enseignement
+libre</em>. (Stuttgart, 1878). J'ai effleuré de nouveau
+le sujet dans le <em>Monisme</em> (p. 23 à 44). <span class="smcap">Du Bois-Reymond</span>,
+touché là à son point sensible, répondit par divers discours
+où perçait l'irritation<a name="FNanchor_38" id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a>; ceux-ci, comme la plupart de ses
+Discours si répandus, sont éblouissants par leur style, d'une
+élégance toute française et captivants par la richesse des
+images et les surprenantes tournures de phrases. Mais la
+façon superficielle dont les choses sont envisagées ne fait
+point faire de progrès essentiel à notre connaissance de
+l'Univers. Il en est ainsi, du moins, pour le <em>Darwinisme</em>, dont
+le physiologiste de Berlin s'est déclaré plus tard conditionnellement
+l'adhérent, quoiqu'il n'ait <em>jamais fait la moindre
+chose</em> pour en étendre les conquêtes; les remarques par
+lesquelles il conteste la valeur de la loi fondamentale biogénétique,
+le fait qu'il rejette la phylogénie, etc., montrent
+assez que notre auteur n'est ni assez familier avec les faits
+empiriques de la morphologie et de l'embryologie comparées,
+ni capable d'apprécier philosophiquement leur importance
+théorique.</p>
+
+<p class="p2"><b>Physiologie de la conscience.</b>&mdash;La nature particulière
+du phénomène naturel qu'est la conscience n'est pas, comme
+l'affirment <span class="smcap">Du Bois Reymond</span> et la philosophie dualiste, un problème
+complètement et «absolument transcendant»; mais
+elle constitue, ainsi que je l'ai déjà montré il y a trente ans,
+un <em>problème physiologique</em>, ramenable, comme tel, aux phénomènes
+qui ressortissent à la physique et à la chimie. Je
+l'ai désigné plus tard, d'une manière encore plus précise, du
+nom de <em>problème neurologique</em>, parce que je suis d'avis que la
+vraie conscience (la pensée et la raison) ne se trouve que
+<a class="pagenum" id="Page_211" title="211"></a>
+chez les animaux supérieurs qui possèdent un <em>système nerveux
+centralisé</em> et des organes des sens ayant atteint un certain
+degré de perfectionnement. Cette proposition peut s'affirmer
+avec une absolue certitude en ce qui concerne les Vertébrés
+supérieurs et par-dessus tout les Mammifères Placentaliens,
+tronc dont est issue la race humaine elle-même. La
+conscience chez les plus perfectionnés d'entre les singes, les
+chiens, les éléphants, etc., ne diffère de celle de l'homme
+qu'en degré, non en nature et les différences graduelles de
+conscience entre ces Placentaliens «raisonnables» et les
+plus inférieures des races humaines (Weddas, nègres de l'Australie)
+sont moindres que les différences correspondantes
+entre celles-ci et ce qui existe chez les hommes raisonnables
+les plus supérieurs (<span class="smcap">Spinoza</span>, <span class="smcap">G&oelig;the</span>, <span class="smcap">Lamarck</span>, <span class="smcap">Darwin</span>, etc.).
+La conscience n'est ainsi qu'une <em>partie de l'activité psychique
+supérieure</em> et comme telle elle dépend de la structure normale
+de l'organe de l'âme auquel elle est liée, du <em>cerveau</em>.</p>
+
+<p>L'observation physiologique et l'expérience nous ont,
+depuis vingt ans, fourni la preuve certaine que l'étroite
+région du cerveau des Mammifères, que l'on désigne en ce
+sens comme le <em>siège</em> (ou mieux l'<em>organe</em>) de la conscience, est
+une partie des <em>hémisphères</em>, à savoir cette «écorce grise» ou
+«écorce cérébrale», qui se développe très tardivement et
+aux dépens de la partie dorsale convexe de la première vésicule
+primaire, du cerveau antérieur. Mais la preuve <em>morphologique</em>
+de ces faits physiologiques a pu être établie grâce aux
+progrès merveilleux de l'<em>anatomie microscopique du cerveau</em>,
+dont nous sommes redevables aux méthodes de recherches
+perfectionnées de ces derniers temps (<span class="smcap">Kölliker</span>, <span class="smcap">Flechsig</span>,
+<span class="smcap">Golgi</span>, <span class="smcap">Edinger</span>, <span class="smcap">Weigert</span>).</p>
+
+<p>Le plus important de ces faits et de beaucoup c'est, sans
+contredit, la découverte qu'a faite <span class="smcap">P. Flechsig</span> des <em>organes de la
+pensée</em>; il a démontré l'existence, dans l'écorce grise du cerveau,
+de quatre régions d'organes sensoriels centraux&mdash;de
+quatre «sphères internes de sensation»: sphère de sensation
+du corps dans le lobe pariétal, sphère olfactive dans le
+<a class="pagenum" id="Page_212" title="212"></a>
+lobe frontal, sphère visuelle dans le lobe occipital, sphère
+auditive dans le lobe temporal. Entre ces quatre <em>foyers sensoriels</em>
+sont les quatre grands <em>foyers de la pensée</em> ou centres
+d'association, <em>organes réels de la vie de l'esprit</em>; ce sont ces
+instruments les plus parfaits de l'activité psychique qui sont
+les instruments de la <em>pensée</em> et de la <em>conscience</em>: en avant, le
+cerveau frontal ou centre d'association frontal, en arrière et
+au-dessus de lui, le cerveau pariétal ou centre d'association
+pariétal, en arrière et au-dessous, le cerveau principal ou
+«grand centre d'association occipito-temporal» (le plus
+important de tous!) et enfin, tout à fait en bas, caché à l'intérieur,
+le cerveau insulaire ou «îlot de Reil», centre d'association
+insulaire.</p>
+
+<p>Ces quatre foyers de la pensée qui se distinguent par une
+structure nerveuse particulière et des plus compliquées, des
+foyers sensoriels intercalés entre eux sont les véritables
+<em>organes de la pensée</em>, les seuls organes de notre conscience.
+Tout dernièrement, <span class="smcap">Flechsig</span> a démontré qu'une partie de ces
+organes présentent, chez l'homme, une structure tout particulièrement
+compliquée, qu'on ne rencontre pas chez les autres
+Mammifères et qui explique la supériorité de la conscience
+humaine.</p>
+
+<p class="p2"><b>Pathologie de la conscience.</b>&mdash;Cette découverte capitale
+de la physiologie moderne que les hémisphères sont, chez
+l'homme et les Mammifères supérieurs, l'organe de la vie
+psychique et de la conscience, est confirmée d'une manière
+lumineuse par la Pathologie, par l'étude des <em>maladies</em> de cet
+organe. Quand les parties en question des hémisphères sont
+détruites, leur fonction disparaît et l'on peut même ainsi
+obtenir une démonstration partielle de la <em>localisation</em> des
+fonctions cérébrales; lorsque des points isolés de cette région
+sont malades, on constate la suppression des éléments de la
+pensée et de la conscience qui étaient liés aux parties concernées.
+L'expérimentation pathologique donne les mêmes
+résultats: la destruction de tel point connu (par exemple le
+<a class="pagenum" id="Page_213" title="213"></a>
+centre du langage) détruit la fonction (le langage). D'ailleurs,
+il suffit de rappeler les phénomènes bien connus qui se produisent
+journellement dans le domaine de la conscience,
+pour acquérir la preuve qu'ils sont sous la dépendance
+absolue des changements <em>chimiques</em> de la substance cérébrale.
+Beaucoup d'aliments de luxe (café, thé) stimulent notre
+pensée; d'autres (le vin, la bière) nous mettent d'humeur
+gaie; le musc et le camphre, en tant qu'«excitants» raniment
+la conscience faiblissante; l'éther et le chloroforme la
+suspendent, etc. Comment tout cela serait-il possible si la
+conscience était une essence immatérielle, indépendante des
+organes anatomiques dont nous avons parlé? Et où résidera
+la conscience de «l'âme immortelle» quand elle ne possédera
+plus ces organes?</p>
+
+<p>Tous ces faits et d'autres bien connus démontrent que la
+conscience chez l'homme (et absolument de même chez les
+Mammifères proches de lui) est <em>changeante</em> et que son activité
+peut être modifiée à tout instant par des causes internes
+(échanges nutritifs, circulation sanguine) et des causes
+externes (blessure du cerveau, excitation). Très instructifs
+sont aussi ces phénomènes merveilleux de <em>conscience double</em>
+ou alternante, qui rappellent les «générations alternantes
+de représentations»; le même homme manifeste, à des jours
+différents, dans des circonstances variées, une conscience
+toute différente; il ne sait plus aujourd'hui ce qu'il a fait hier;
+hier il pouvait dire: je suis moi;&mdash;aujourd'hui il est obligé
+de dire: je suis un autre. Ces intermittences de la conscience
+peuvent durer non seulement des jours, mais des mois et
+des années; ils peuvent même devenir définitifs<a name="FNanchor_39" id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a>.</p>
+
+<p class="p2"><b>Ontogénie de la conscience.</b>&mdash;Ainsi que chacun sait,
+l'enfant nouveau-né n'a encore aucune conscience et, ainsi
+que <span class="smcap">Preyer</span> l'a montré, celle-ci ne se développe que tardivement,
+après que le petit enfant a commencé à parler; longtemps
+il parle de lui-même à la troisième personne. C'est
+<a class="pagenum" id="Page_214" title="214"></a>
+seulement au moment très important où il dit pour la première
+fois <em>Moi</em>, où le <em>Sentiment du Moi</em> lui devient clair, que commence
+à germer sa conscience personnelle en même temps
+que son opposition au monde extérieur. Les progrès rapides
+et profonds que fait l'enfant en connaissance, grâce à l'instruction
+qu'il reçoit de ses parents et à l'école pendant ses
+dix premières années, se rattachent étroitement aux innombrables
+progrès que fait en croissance et en développement
+sa <em>conscience</em> et à ceux du <em>cerveau</em>, organe de celle-ci. Et
+même lorsque l'écolier a obtenu son «Certificat de maturité»,
+il s'en faut, à la vérité, de beaucoup que sa conscience soit
+mûre, et c'est seulement alors que, grâce à la diversité des
+rapports avec le monde extérieur, la <em>Conscience de l'Univers</em>
+commence vraiment à se développer. C'est seulement alors,
+dans les années qui précèdent la trentaine, que s'accomplit
+dans toute sa maturité le complet déploiement de la pensée
+raisonnable et de la conscience, qui donneront ensuite, dans
+les conditions normales, pendant les trente années suivantes,
+des fruits réellement mûrs. Et c'est alors, après la soixantaine
+(tantôt avant, tantôt après), que commence d'ordinaire cette
+lente et graduelle régression des facultés psychiques supérieures
+qui caractérise la vieillesse. La mémoire, les facultés
+réceptives, celle de s'intéresser à des sujets spéciaux décroissent
+de plus en plus; par contre, les facultés productrices, la
+conscience mûre et l'intérêt philosophique pour les sujets
+généraux se conservent souvent longtemps encore. L'évolution
+individuelle de la conscience dans la première jeunesse
+confirme la valeur générale de la <em>loi fondamentale biogénétique</em>;
+mais dans les dernières années, on en trouve encore
+bien des marques. En tous cas, l'ontogénèse de la conscience
+nous convainc clairement de ce fait qu'elle n'est point une
+«essence immatérielle», mais une fonction physiologique
+du cerveau et qu'elle ne constitue pas, par conséquent, une
+exception à la loi de substance.</p>
+
+<p class="p2"><b>Phylogénie de la conscience.</b>&mdash;Le fait que la conscience,
+<a class="pagenum" id="Page_215" title="215"></a>
+comme toutes les autres fonctions psychiques, est
+liée au développement normal d'organes déterminés et que,
+chez l'enfant, cette conscience se développe graduellement,
+parallèlement à ces organes cérébraux&mdash;nous permet déjà
+de conclure qu'elle s'est développée historiquement pas à pas
+à travers la série animale. Pour certaine que soit, en principe,
+cette <em>phylogénie naturelle de la conscience</em>, nous ne sommes
+malheureusement pas en état, néanmoins, de la poursuivre
+fort avant ni d'édifier sur elle des hypothèses précises. Pourtant,
+la paléontologie nous fournit d'intéressants points de
+repère qui ne sont pas sans importance. Un fait très frappant,
+par exemple, c'est l'énorme développement (quantitatif
+et qualitatif) du cerveau chez les Mammifères placentaliens,
+pendant l'<em>époque tertiaire</em>. La cavité crânienne de beaucoup
+de crânes fossiles de cette époque, nous est exactement
+connue et nous fournit de précieux documents sur la grandeur,
+et en partie aussi sur la structure du cerveau qui y
+était renfermé. On constate là, dans une seule et même
+légion (par exemple celle des Ongulés, celle des Carnivores,
+celle des Primates) un important progrès entre les représentants
+d'un même groupe, au début, pendant la période de
+l'éocène et de l'oligocène, et plus tard pendant la période du
+miocène et du pliocène; chez ces derniers, le cerveau (par
+rapport à la grandeur du corps) est de six à huit fois plus
+grand que chez les premiers.</p>
+
+<p>Et ce point culminant de l'évolution de la conscience,
+qu'atteint seul l'<em>homme civilisé</em>, ne résulte, lui aussi, que
+d'un développement graduel&mdash;accompli grâce aux progrès
+de la culture elle-même&mdash;à partir d'états inférieurs que nous
+trouvons réalisés, aujourd'hui encore, chez les peuples primitifs.
+C'est ce que nous montre déjà la comparaison de
+leurs <em>langues</em>, liée étroitement à celle de leurs <em>idées</em>. Plus se
+développe, chez l'homme civilisé qui pense, la formation des
+idées, plus il devient capable d'abstraire les caractères communs
+à plusieurs objets divers pour les exprimer par un
+terme général, et plus, en même temps, sa conscience devient
+claire et intense.</p>
+
+<h2>CHAPITRE XI<br />
+Immortalité de l'âme</h2>
+
+<p><a class="pagenum" id="Page_216" title=""></a>
+<a class="pagenum" id="Page_217" title="217"></a></p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">Études monistes sur le thanatisme et l'athanisme.&mdash;Immortalité
+cosmique et immortalité personnelle.&mdash;Agrégation qui
+constitue la substance de l'ame.</span></p>
+
+<p class="left45">Une des accusations perpétuelles de l'Eglise contre la
+science, c'est que celle-ci est matérialiste. Je voudrais
+faire remarquer, en passant, que la conception ecclésiastique
+de la vie future a toujours été, et est encore,
+le matérialisme le plus pur. Le corps matériel doit
+ressusciter et habiter un ciel matériel.<br />
+<span class="i9 smcap">M. J. Savage.</span></p>
+
+<hr />
+<p><a class="pagenum" id="Page_218" title="218"></a></p>
+
+<p class="center"><b>SOMMAIRE DU CHAPITRE XI</b></p>
+
+<p class="hanging indent">La citadelle de la superstition.&mdash;Athanisme et Thanatisme.&mdash;Caractère individuel
+de la mort.&mdash;Immortalité des Protozoaires (Protistes).&mdash;Immortalité
+cosmique et immortalité personnelle.&mdash;Thanatisme primitif (chez les peuples
+sauvages).&mdash;Thanatisme secondaire (chez les philosophes de l'antiquité
+et des temps modernes).&mdash;Athanisme et religion.&mdash;Comment est
+née la croyance en l'immortalité.&mdash;Athanisme chrétien.&mdash;La vie éternelle.&mdash;Le
+jugement dernier.&mdash;Athanisme métaphysique.&mdash;L'âme-substance.&mdash;L'âme-éther.&mdash;L'âme-air.&mdash;Ames
+liquides et âmes solides.&mdash;Immortalité
+de l'âme animale.&mdash;Preuves pour et contre l'athanisme.&mdash;Illusions
+athanistiques.</p>
+
+<p class="center"><b>LITTÉRATURE</b></p>
+
+<p><span class="smcap">D. Strauss.</span>&mdash;<i>Gesammelte Schriften. Auswahl in sechs Baenden</i> (herausg.
+von Ed. Zeller), 1890.</p>
+
+<p><span class="smcap">L. Feuerbach.</span>&mdash;<i>Gottheit Freiheit und Unsterblichkeit vom Standpunkt der
+Anthropologie</i>, 2te Aufl. 1890.</p>
+
+<p><span class="smcap">L. Buchner.</span>&mdash;<i>Das künflige Leben und die moderne Wissenschaft&mdash;Zehn
+Briefe an eine Freundin</i>, Leipzig, 1889.</p>
+
+<p><span class="smcap">C. Vogt.</span>&mdash;<i>K&oelig;hlerglaube und Wissenschaft.</i> 1855.</p>
+
+<p><span class="smcap">G. Kuhn.</span>&mdash;<i>Naturphilosophische Studien, frei von Mysticismus</i>. 1895.</p>
+
+<p><span class="smcap">P. Carus et Hegeler.</span>&mdash;<i>The Monist. A quarterly magazine.</i> Vol. I-IX, Chicago,
+1890-1899.</p>
+
+<p><span class="smcap">M. J. Savage.</span>&mdash;<i>Die Unsterblichkeit</i> (Kap. XII <i>in Die Religion im Licht der
+Darwinschen Lehre</i>), 1886.</p>
+
+<p><span class="smcap">Ad. Svoboda.</span>&mdash;<i>Gestalten des Glaubens</i>, 2 Bde, Leipzig, 1897.</p>
+
+<p><a class="pagenum" id="Page_219" title="219"></a></p>
+
+<p class="p2">En passant de l'étude génétique de l'âme à la grande question
+de son «immortalité», nous abordons ce suprême
+domaine de la superstition qui constitue en quelque sorte la
+citadelle indestructible de toutes les idées dualistes et mystiques.
+Car lorsqu'il s'agit de cette question cardinale, plus
+que dans tout autre problème, se joint à l'intérêt purement
+philosophique l'intérêt égoïste de la personne qui veut à
+tout prix se voir garantie l'immortalité individuelle au delà
+de la mort. Ce «suprême besoin de l'âme» est si puissant
+qu'il rejette par dessus bord tous les raisonnements logiques
+de la raison critique. Consciemment, ou inconsciemment chez
+la plupart des hommes, toutes les autres idées générales et
+toute la conception de la vie elle-même sont influencées par
+le dogme de l'immortalité personnelle et à cette erreur théorique
+se rattachent des conséquences pratiques dont la
+portée est immense. Nous nous proposons donc d'examiner,
+du point de vue critique, tous les aspects de ce dogme
+important et de démontrer qu'il est inadmissible en face des
+données empiriques de la biologie moderne.</p>
+
+<p class="p2"><b>Athanisme et Thanatisme.</b>&mdash;Afin d'avoir une expression
+courte et commode pour désigner les deux attitudes
+opposées dans la question de l'immortalité, nous appellerons
+la croyance en «l'immortalité personnelle de l'homme»
+l'<em>Athanisme</em> (de Athanes ou Athanatos: immortel). Par contre,
+nous appellerons <em>Thanatisme</em> (de Thanatos: mort) la conviction
+qu'avec la mort de l'homme, non seulement toutes
+<a class="pagenum" id="Page_220" title="220"></a>
+les autres fonctions vitales physiologiques s'éteignent, mais
+que <em>l'âme</em>, elle aussi, disparaît&mdash;en entendant par là cette
+somme de fonctions cérébrales que le dualisme psychique
+considère comme une «essence» spéciale, indépendante des
+autres manifestations vitales du corps vivant.</p>
+
+<p>Puisque nous abordons ici le problème physiologique de la
+<em>mort</em>, faisons remarquer une fois de plus le caractère <em>individuel</em>
+de ce phénomène de la nature organique. Nous entendons
+par «mort» exclusivement la cessation définitive des
+fonctions vitales chez l'<em>individu</em> organique, n'importe à
+quelle catégorie l'individu considéré appartient ou à quel
+degré d'individualité il s'est élevé. L'homme est mort quand
+sa personne meurt, qu'importe qu'il ne laisse pas de postérité
+ou qu'il ait donné le jour à des enfants dont les descendants
+se succéderont pendant plusieurs générations. On dit, il est
+vrai, en un certain sens que «l'esprit» des grands hommes (par
+exemple dans une dynastie de souverains éminents, dans une
+famille d'artistes pleins de talent) se perpétue à travers
+plusieurs générations; on dit, de même, que l'«âme» des
+femmes supérieures se survit en leurs enfants et petits-enfants.
+Mais dans ces cas il s'agit toujours de phénomènes complexes
+d'<em>hérédité</em>, en vertu desquels une cellule microscopique détachée
+du corps (spermatozoïde du père, ovule de la mère),
+transmet aux descendants certaines propriétés de la substance.
+Les <em>personnes</em> elles-mêmes qui produisent ces cellules
+sexuelles par milliers, demeurent néanmoins mortelles et
+avec leur mort cesse leur activité psychique individuelle, de
+même que tout autre fonction physiologique.</p>
+
+<p class="p2"><b>Immortalité des Protozoaires.</b>&mdash;Il s'est trouvé, en ces
+dernières années, plusieurs zoologistes éminents&mdash;surtout
+<span class="smcap">Weismann</span> (1882)&mdash;pour soutenir cette opinion que seuls les
+plus inférieurs des organismes, les <em>Protistes</em> monocellulaires,
+étaient <em>immortels</em>, à l'inverse de tous les autres animaux et
+plantes pluricellulaires, dont le corps était constitué par des
+tissus. A l'appui de cette étrange idée, on invoquait surtout
+<a class="pagenum" id="Page_221" title="221"></a>
+cet argument que la plupart des Protistes se reproduisent
+presque exclusivement par génération asexuée, par division
+ou sporulation. Le corps tout entier de l'être monocellulaire
+se subdivise en deux parties (ou plus) ayant même valeur
+(cellules filles), puis chacune de ces parties se complète par la
+croissance jusqu'à ce qu'elle soit redevenue semblable, en
+grandeur et en forme, à la cellule mère. Mais par le processus
+de division lui-même, l'<em>individualité</em> de l'organisme monocellulaire
+est déjà anéantie, il a perdu aussi bien l'unité
+physiologique que la morphologique.</p>
+
+<p>Le terme d'<em>individu</em> lui-même, d'«indivisible» est la réfutation
+logique de la conception de <span class="smcap">Weismann</span>; car ce mot
+signifie une <em>unité</em> que l'on ne peut diviser sans supprimer
+son essence. En ce sens, les plantes primitives monocellulaires
+(Protophytes) et les animaux primitifs monocellulaires
+(Protozoaires) sont, leur vie durant, des <em>biontes</em> ou <em>individus
+physiologiques</em> au même titre que les plantes et les
+animaux pluricellulaires, dont le corps est constitué par des
+tissus. Chez ceux-ci aussi existe la reproduction asexuée,
+par simple division (par exemple chez beaucoup de Cnidiés,
+chez les Coraux, les Méduses); l'animal-mère, dont les deux
+animaux-filles proviendront par division, cesse ici aussi
+d'exister par le fait qu'il se sépare en deux. <span class="smcap">Weismann</span> déclare:
+«Il n'existe pas chez les Protozoaires d'individus ni de générations
+au sens qu'ont ces mots chez les <em>Métazoaires</em>.» Voilà
+une affirmation à laquelle je m'oppose nettement. Ayant
+moi-même, le premier, donné la définition des <em>Métazoaires</em>
+et opposé ces animaux pluricellulaires, dont le corps est
+constitué par des tissus, aux <em>Protozoaires</em> monocellulaires
+(Infusoires, Rhizopodes), ayant, en outre, moi-même montré
+le premier la différence radicale qui existait dans le mode de
+développement de ces deux groupes (aux dépens de feuillets
+germinatifs pour les premiers, pas pour les seconds),&mdash;je dois
+déclarer d'autant plus nettement que je considère les <em>Protozoaires</em>
+pour tout aussi <em>mortels</em> au sens physiologique (c'est-à-dire
+aussi au sens psychologique) que les <em>Métazoaires</em>;
+<a class="pagenum" id="Page_222" title="222"></a>
+dans ces deux groupes, ni le corps ni l'âme ne sont immortels.
+Les autres conclusions erronées de <span class="smcap">Weismann</span> ont déjà
+été réfutées (1884) par <span class="smcap">M&oelig;bius</span>, qui fait remarquer avec
+raison que «tous les événements du monde sont <em>périodiques</em>
+et qu'il «n'existe pas de source d'où des individus organiques
+immortels aient pu jaillir».</p>
+
+<p class="p2"><b>Immortalité cosmique et immortalité personnelle.</b>&mdash;Si
+l'on prend le terme d'immortalité en un sens tout à fait
+général et qu'on l'étende à l'ensemble de la nature connaissable,
+il prend une valeur scientifique; il apparaît alors, pour
+la philosophie moniste, non seulement acceptable, mais tout
+naturel et clair par lui-même. Car la thèse de l'indestructibilité
+et de l'éternelle durée de tout ce qui est coïncide alors
+avec notre suprême loi naturelle, la <em>loi de substance</em> (chapitre
+XII). Comme nous aurons plus tard, quand nous chercherons
+à établir la doctrine de la conservation de la force et
+de la matière, à discuter longuement cette immortalité cosmique,
+nous ne nous y arrêterons pas plus longtemps pour
+l'instant. Abordons plutôt de suite la critique de cette
+«croyance en l'immortalité», la seule qu'on entende d'ordinaire
+par ce mot, celle en l'immortalité de l'<em>âme personnelle</em>.
+Etudions d'abord la façon dont s'est formée et propagée cette
+idée mystique et dualiste et insistons ensuite et surtout sur
+la propagation de son contraire, de l'idée <em>moniste</em>, du <em>thanatisme</em>
+fondé empiriquement. Je distinguerai, comme deux
+formes absolument différentes de celui-ci, le thanatisme
+<em>primitif</em> et le <em>secondaire</em>; dans le premier, l'absence du
+dogme de l'immortalité est un phénomène originel (chez les
+peuples sauvages); le thanatisme secondaire, par contre, est
+le résultat tardif d'une connaissance de la nature conformément
+à la raison, il existe chez les peuples ayant atteint un
+haut degré de civilisation.</p>
+
+<p class="p2"><b>Thanatisme primitif (absence originelle de l'idée
+d'immortalité).</b>&mdash;Dans beaucoup d'ouvrages philosophiques
+<a class="pagenum" id="Page_223" title="223"></a>
+et surtout théologiques, nous lisons aujourd'hui encore
+l'affirmation que la croyance en l'immortalité personnelle de
+l'âme humaine est commune, à l'origine, à tous les hommes
+ou du moins à tous les «hommes raisonnables». Cela est
+faux. Ce dogme n'est pas une idée originelle de la raison
+humaine et jamais il n'a été universellement admis. Sous ce
+rapport, un fait surtout important, aujourd'hui certain mais
+qui n'a été établi qu'en ces derniers temps par l'ethnologie
+comparée, c'est celui-ci, à savoir que plusieurs peuples primitifs,
+au degré de culture le plus rudimentaire, ont aussi peu
+l'idée d'une immortalité que celle d'un Dieu. C'est le cas, en
+particulier, de ces Weddas de Ceylan, de ces Pygmées primitifs
+que nous pouvons considérer, en nous appuyant sur les
+remarquables recherches des messieurs <span class="smcap">Sarasin</span>, comme un
+reste des premiers «hommes primitifs de l'Inde.»<a name="FNanchor_40" id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a> C'est
+encore le cas de diverses branches des plus anciennes
+parmi les Dravidas, très proches parents des Weddas,&mdash;enfin
+des Seelongs indiens et de quelques branches parmi
+les nègres de l'Australie. De même, plusieurs peuples primitifs
+de race américaine (dans l'intérieur du Brésil, dans
+le haut cours du fleuve, etc.), ne connaissent ni dieux ni
+immortalité. Cette absence <em>originelle</em> de la croyance en Dieu
+et en l'immortalité est un fait des plus importants; il convient
+naturellement de le distinguer de l'absence <em>secondaire</em>
+des mêmes croyances acquises par l'homme parvenu à un haut
+degré de civilisation, tardivement et avec peine, à la suite
+d'études faites dans l'esprit de la philosophie critique.</p>
+
+<p class="p2"><b>Thanatisme secondaire. (Absence acquise de l'idée
+d'immortalité.)</b>&mdash;A l'inverse du thanatisme primaire, qui
+existait sûrement dès l'origine chez les tout premiers
+hommes et fut toujours très répandu, l'absence secondaire de
+croyance en l'immortalité n'est apparue que tard; c'est le
+fruit mûr d'une réflexion profonde sur «la vie et la mort», par
+<a class="pagenum" id="Page_224" title="224"></a>
+conséquent le produit d'une réflexion philosophique pure et
+indépendante. Comme telle, elle nous apparaît dès le <span class="smcap">VI</span><sup>e</sup> siècle
+avant Jésus-Christ, chez une partie des philosophes naturalistes
+ioniens, plus tard chez les fondateurs de la vieille philosophie
+matérialiste, chez <span class="smcap">Démocrite</span> et <span class="smcap">Empédocle</span>, mais aussi chez
+<span class="smcap">Simonide</span> et <span class="smcap">Epicure</span>, chez <span class="smcap">Sénèque</span> et <span class="smcap">Pline</span> et le plus complètement
+développée chez <span class="smcap">Lucrèce</span>. Alors, lorsqu'après la chute
+de l'antiquité classique, le christianisme se fut propagé et
+qu'avec lui l'<em>Athanisme</em>, comme un de ses plus importants
+articles de foi, eût conquis la suprématie,&mdash;alors, en même
+temps que d'autres superstitions, celle relative à l'immortalité
+personnelle prit la plus grande importance.</p>
+
+<p>Durant la longue nuit intellectuelle que fut le moyen-âge
+chrétien, il était naturellement rare qu'un penseur hardi osât
+exprimer des convictions s'écartant de l'orthodoxie; les
+exemples de <span class="smcap">Galilée</span>, de <span class="smcap">Giordano Bruno</span> et autres philosophes
+indépendants qui furent livrés à la torture et au
+bûcher par les «successeurs du Christ» terrifiaient suffisamment
+ceux qui eussent été tentés de s'exprimer librement.
+Cela ne redevint possible qu'après que la Réforme et la
+Renaissance eurent brisé la toute-puissance du papisme.
+L'histoire de la philosophie moderne nous montre les diverses
+voies par lesquelles la raison humaine, parvenue à maturité,
+a cherché à échapper à la superstition de l'immortalité.
+Néanmoins, le lien étroit qui unissait celle-ci au dogme
+chrétien lui conférait une telle puissance jusque dans les
+milieux protestants, plus libres, que même la plupart des
+libres penseurs convaincus, gardaient pour eux leur manière
+de voir sans en rien dire. Il était rare que quelques hommes
+éminents, isolés, se risquassent à confesser librement leur
+conviction de l'impossibilité pour l'âme de continuer à
+exister par delà la mort. Cela s'est surtout produit dans la
+seconde moitié du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, en France, avec <span class="smcap">Voltaire</span>,
+<span class="smcap">Danton</span>, <span class="smcap">Mirabeau</span> et d'autres, puis avec les chefs du matérialisme
+d'alors, <span class="smcap">Holbach</span>, <span class="smcap">Lamettrie</span>. Ces convictions étaient
+partagées par le spirituel ami de <span class="smcap">Voltaire</span>, le plus grand prince
+<a class="pagenum" id="Page_225" title="225"></a>
+de la maison des Hohenzollern, le «philosophe de Sans-Souci»,
+moniste lui aussi. Que dirait <span class="smcap">Frédéric le Grand</span>, ce
+<em>thanatiste et athéiste couronné</em>, s'il pouvait aujourd'hui comparer
+ses convictions monistes avec celles de ses successeurs?</p>
+
+<p>Parmi les <em>médecins penseurs</em>, la conviction qu'avec la mort
+de l'homme cesse aussi l'existence de son âme est très
+répandue depuis des siècles, mais eux aussi se sont gardé le
+plus souvent de l'exprimer. D'ailleurs, même au siècle dernier,
+la connaissance empirique du cerveau était encore si
+imparfaite, que l'«âme», pareille à un habitant mystérieux,
+pouvait continuer d'y poursuivre son existence indépendante.
+Elle n'a été définitivement écartée que par les progrès gigantesques
+qu'a faits la biologie en notre siècle, particulièrement
+dans la dernière moitié. La théorie de la descendance et la
+théorie cellulaire à jamais établies, les surprenantes découvertes
+de l'ontogénie et de la physiologie expérimentale, mais
+avant tout les merveilleux progrès de l'anatomie microscopique
+du cerveau ont graduellement sapé tous les fondements
+de l'Athanisme, si bien qu'aujourd'hui il est rare qu'un biologiste
+versé dans sa science et loyal soutienne encore l'immortalité
+de l'âme. Les philosophes monistes du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle
+(<span class="smcap">Strauss</span>, <span class="smcap">Feuerbach</span>, <span class="smcap">Buchner</span>, <span class="smcap">Spencer</span>, etc.) sont tous <em>Thanatistes</em>.</p>
+
+<p class="p2"><b>Athanisme et religion.</b>&mdash;Le dogme de l'immortalité
+personnelle ne s'est tant propagé et n'a pris une telle importance
+que par suite de son rapport étroit avec les articles de
+foi du <em>christianisme</em>; et c'est celui-ci également qui a donné
+lieu à cette idée erronée, encore aujourd'hui très répandue,
+que cette croyance à l'immortalité constituait un des éléments
+essentiels de toute <em>religion</em> pure. Ce n'est aucunement le cas!
+La croyance en l'immortalité de l'âme fait complètement
+défaut dans la plupart des religions les plus élevées de
+l'Orient; elle est inconnue au <em>Bouddhisme</em>, qui est, encore
+aujourd'hui, la religion que professent les 30% de la population
+<a class="pagenum" id="Page_226" title="226"></a>
+de la terre; elle est aussi inconnue à la vieille religion
+populaire des Chinois qu'à cette religion réformée par <span class="smcap">Confucius</span>
+et qui a pris plus tard la place de la première, et ce qui
+est plus important que tout le reste, elle est inconnue à la
+religion primitive et pure des juifs; ni dans les cinq livres de
+Moïse, ni dans les écrits antérieurs du Nouveau-Testament,
+écrits avant l'exil de Babylone, on ne trouve ce dogme d'une
+immortalité individuelle après la mort.</p>
+
+<p class="p2"><b>Comment s'est formée la croyance à l'immortalité.</b>&mdash;L'idée
+mystique que l'âme de l'homme survit à la mort, pour
+vivre ensuite éternellement, a certainement une origine <em>polyphylétique</em>;
+elle n'existait pas chez le premier homme doué
+déjà du langage, chez l'<em>homme primitif</em> (<em>homo primigenius</em>
+hypothétique de l'Asie) pas plus que chez ses ancêtres, le
+pithecanthropus et le prothylobates, pas plus que chez ses
+descendants actuels, moins perfectionnés que lui, les Weddas
+de Ceylan, les Seelongs de l'Inde et autres peuples sauvages
+vivant au loin. C'est seulement avec les progrès de la raison,
+à la suite des réflexions plus profondes sur la vie et la mort,
+le sommeil et le rêve, que se développèrent, chez diverses
+races humaines&mdash;indépendamment les unes des autres&mdash;des
+idées mystiques sur la composition dualiste de notre
+organisme. Des motifs très divers doivent avoir concouru à
+amener cet événement polyphylétique: culte des ancêtres,
+amour des proches, joie de vivre et désir de prolonger la vie,
+espoir d'une situation meilleure dans l'au-delà, espoir que
+les bons seront récompensés et les méchants punis, etc. La
+psychologie comparée nous a fait connaître, en ces derniers
+temps, un grand nombre de ces poèmes relatifs aux
+croyances<a name="FNanchor_41" id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a>; ils se rattachent étroitement, pour la plus
+grande partie, aux formes les plus anciennes de la croyance
+en Dieu et de la religion en général. Dans la plupart des religions
+modernes, l'<em>Athanisme</em> est intimement lié au <em>théisme</em>, et
+<a class="pagenum" id="Page_227" title="227"></a>
+la conception mystique que la plupart des croyants se font
+de leur «Dieu personnel», est étendue par eux à «leur âme
+immortelle». Cela vient surtout de la religion qui domine le
+monde civilisé moderne, du christianisme.</p>
+
+<p class="p2"><b>Croyance chrétienne en l'immortalité.</b>&mdash;Ainsi que
+chacun sait, le dogme de l'immortalité de l'âme a pris, depuis
+longtemps, dans la religion chrétienne, cette forme précise
+exprimée ainsi dans l'article de foi: «Je crois à la résurrection
+de la chair, à la vie éternelle.» Le Christ lui-même ressuscité
+d'entre les morts, le jour de Pâques pour être désormais
+dans l'Eternité, «fils de Dieu assis à la droite du Père»,
+ce sont là des idées que nous ont rendues sensibles d'innombrables
+tableaux et légendes. De même, l'homme lui aussi, «ressuscitera
+au jour du jugement» et recevra la récompense qu'il
+aura méritée par sa vie terrestre. Toute cette conception chrétienne
+est d'un bout à l'autre <em>matérialiste</em> et anthropistique;
+elle ne s'élève pas beaucoup au-dessus des idées grossières
+que bon nombre de peuples inférieurs et incultes peuvent se
+faire sur les mêmes sujets. Que la «résurrection de la chair»
+soit impossible, c'est ce que savent tous ceux qui ont la
+moindre connaissance de l'anatomie et de la physiologie. La
+résurrection du Christ, que des millions de chrétiens croyants
+célèbrent à chaque Pâques, est un pur mythe, exactement
+comme la «Résurrection des morts», que le Christ est censé
+avoir accompli plusieurs fois. Pour la raison pure, ces articles
+de foi mystiques sont aussi inadmissibles que l'hypothèse
+d'une «vie éternelle» qui s'y rattache.</p>
+
+<p class="p2"><b>La vie éternelle.</b>&mdash;Les notions fantaisistes que l'Eglise
+chrétienne nous enseigne relativement à la vie éternelle de
+l'âme immortelle après la mort du corps sont aussi purement
+matérialistes que le dogme de la «résurrection de la chair»
+qui s'y rattache. <span class="smcap">Savage</span>, dans son intéressant ouvrage: <em>La
+religion étudiée à la lumière de la doctrine darwiniste</em> (1886),
+fait à ce sujet la très juste remarque suivante: «Une
+<a class="pagenum" id="Page_228" title="228"></a>
+des accusations perpétuelles de l'Eglise contre la science,
+c'est que celle-ci est matérialiste. Je voudrais faire remarquer
+en passant <em>que la conception ecclésiastique de la vie future a
+toujours été et est encore le matérialisme le plus pur</em>. Le corps
+matériel doit ressusciter et habiter un ciel matériel». Pour
+s'en convaincre, il suffit de lire avec impartialité un de ces
+innombrables sermons ou un de ces discours si pleins de
+belles phrases et si goûtés en ces derniers temps, dans lesquels
+sont vantées la splendeur de la vie éternelle, bien
+suprême des chrétiens, et la croyance en elle, fondement de
+la morale.</p>
+
+<p>Ce qui attend les pieux croyants spiritualistes dans le
+«Paradis», ce sont toutes les joies de la vie civilisée, avec
+tous les raffinements d'une culture avancée&mdash;tandis que les
+matérialistes athées sont martyrisés éternellement dans les
+tortures de l'Enfer, par leur «Père au c&oelig;ur aimant».</p>
+
+<p class="p2"><b>Croyance métaphysique en l'immortalité.</b>&mdash;En face
+de l'athanisme matérialiste, qui domine le christianisme et le
+mahométanisme, il semble que l'<em>athanisme métaphysique</em>, tel
+que l'ont enseigné la plupart des philosophes dualistes et
+spiritualistes, représente une forme de croyance plus pure et
+plus élevée. Le plus marquant parmi ceux qui ont contribué
+à la fonder est <span class="smcap">Platon</span>; il enseignait déjà, au <span class="smcap">IV</span><sup>e</sup> siècle avant
+Jésus-Christ, ce complet dualisme entre le corps et l'âme, qui
+est devenu ensuite, dans la croyance chrétienne, un des articles
+les plus importants en théorie et les plus gros de conséquences
+pratiques.</p>
+
+<p>Le corps est mortel, matériel, physique; l'âme est immortelle,
+immatérielle, métaphysique. Tous deux ne sont associés
+que passagèrement, pendant la vie individuelle. Comme
+<span class="smcap">Platon</span> admettait une vie éternelle de l'âme autonome aussi
+bien avant qu'après cette alliance temporaire, ce fut aussi un
+adepte de la <em>métempsychose</em>; les âmes existent en tant
+que telles, en tant qu'«idées éternelles», avant qu'elles
+ne passent dans un corps humain. Après avoir quitté celui-ci,
+<a class="pagenum" id="Page_229" title="229"></a>
+elles se mettent en quête d'un autre corps à habiter,
+lequel soit aussi approprié que possible à leur nature; les
+âmes des tyrans terribles passent dans les corps des loups et
+des vautours, celles des travailleurs vertueux dans les corps
+des abeilles et des fourmis, et ainsi de suite.</p>
+
+<p>Ce qu'il y a d'enfantin et de naïf dans ces théories de
+l'âme saute aux yeux; un examen plus approfondi nous
+montre qu'elles sont complètement inconciliables avec les
+connaissances psychologiques, autrement certaines, que nous
+devons à l'anatomie et à la physiologie modernes, aux progrès
+de l'histologie et de l'ontogénie. Nous les mentionnons seulement
+ici parce que, malgré leur absurdité, elles ont exercé
+la plus grande influence sur l'histoire de la pensée. Car, d'une
+part, à la théorie de l'âme platonicienne, se rattache la mystique
+des Néoplatoniciens, qui pénétra dans le Christianisme;
+d'autre part, elle devint plus tard un des piliers principaux
+de la philosophie spiritualiste. L'«<em>idée</em>» platonicienne se
+transforma par la suite en la notion de <em>substance</em> de l'âme,
+à vrai dire aussi métaphysique et impossible à saisir, mais
+qui gagna à revêtir parfois un aspect physique.</p>
+
+<p class="p2"><b>Ame-substance.</b>&mdash;La conception de l'âme en tant que
+«<em>substance</em>» est, chez beaucoup de psychologues, fort peu
+claire; tantôt elle est considérée, au sens abstrait et idéal,
+comme un «être immatériel» d'une espèce toute particulière,
+tantôt au sens concret et réaliste, tantôt, enfin, comme une
+chose peu claire, hybride tenant des deux. Si nous nous
+arrêtons à la notion moniste de substance, telle que nous
+la prendrons (chap. XII) comme la base la plus simple
+sur laquelle s'édifiera notre philosophie tout entière, l'<em>énergie</em>
+et la <em>matière</em> nous y apparaîtront indissolublement unies.
+Il nous faudra alors distinguer dans «l'âme substance»,
+l'<em>énergie psychique</em> proprement dite (sensation, représentation,
+volition) qui nous est seule connue&mdash;et la <em>matière psychique</em>,
+au seul moyen de laquelle la première peut se produire,
+c'est-à-dire le <em>plasma</em> vivant. Chez les animaux supérieurs,
+<a class="pagenum" id="Page_230" title="230"></a>
+la «matière-âme» est ainsi constituée par une partie
+du système nerveux; chez les animaux inférieurs et les
+plantes, dépourvus de système nerveux, par une partie de
+leur corps pluricellulaire; chez les Protistes monocellulaires,
+par une partie de leur corps cellulaire. Nous revenons
+ainsi aux <em>organes de l'âme</em> et nous sommes conduits à cette
+conclusion, conforme à la nature, que ces organes matériels
+de l'âme sont indispensables à l'activité psychique; quant à
+l'âme elle-même, elle est <em>actuelle</em>, c'est la somme de ses fonctions
+physiologiques.</p>
+
+<p>Le concept de l'âme substance spécifique prend un tout
+autre sens chez les philosophes dualistes qui en admettent
+l'existence. L'«âme» immortelle est matérielle, sans doute,
+mais cependant invisible et toute différente du corps visible
+dans lequel elle habite. L'<em>invisibilité</em> de l'âme est ainsi considérée
+comme un de ses attributs essentiels. Quelques-uns,
+par suite, comparent l'âme avec l'éther et pensent qu'elle est
+comme lui, une matière essentiellement mobile, des plus
+subtiles et légères ou bien encore un agent impondérable qui
+circule partout entre les particules pondérables de l'organisme
+vivant. D'autres, par contre, comparent l'âme au vent et lui
+attribuent par suite un état gazeux; et c'est cette comparaison,
+faite d'abord par les peuples primitifs, qui a conduit plus
+tard à la conception dualiste, devenue si générale. Quand
+l'homme mourait, son corps demeurait, dépouille morte,
+mais l'âme immortelle «s'envolait avec le dernier
+souffle».</p>
+
+<p class="p2"><b>Ame-éther.</b>&mdash;La comparaison de l'âme humaine avec
+l'éther physique, comme étant qualitativement de même
+nature, a pris en ces derniers temps une forme plus concrète,
+grâce aux progrès immenses de l'optique et de l'électricité
+(accomplis surtout en ces dix dernières années); car ceux-ci
+nous ont appris à connaître l'énergie de l'éther et par là
+nous ont fourni certains aperçus sur la nature matérielle de
+cette substance qui remplit l'espace. Devant parler plus longuement
+<a class="pagenum" id="Page_231" title="231"></a>
+de ces importants rapports (chap. XII) je ne m'y
+arrêterai pas plus longuement ici, je ferai seulement remarquer
+en deux mots que l'hypothèse d'une <em>âme-éther</em> est
+devenue, par suite, absolument inadmissible. Une telle «âme
+éthérée», c'est-à-dire une substance-âme qui serait pareille
+à l'éther physique et circulerait, ainsi que lui, entre les parties
+pondérables du plasma vivant ou des molécules cérébrales,
+serait à jamais incapable de produire une vie psychique
+individuelle. Ni les conceptions mystiques qui ont fait,
+à ce sujet, l'objet de vives discussions vers le milieu du
+siècle, ni les tentatives du <em>Néovitalisme</em> moderne pour établir
+un lien entre la mystique «force vitale» et l'éther physique&mdash;ne
+méritent plus aujourd'hui d'être réfutées.</p>
+
+<p class="p2"><b>Ame air.</b>&mdash;Une conception bien plus répandue et encore
+aujourd'hui en haute estime, c'est celle qui attribue à la
+substance-âme une nature <em>gazeuse</em>. De toute antiquité on a
+comparé le souffle de la respiration humaine à celui du vent;
+les deux furent, à l'origine, tenus pour identiques et désignés
+par un même nom.</p>
+
+<p><em>Anemos</em> et <em>Psyche</em> chez les Grecs, <em>Anima</em> et <em>Spiritus</em> chez
+les Romains désignent originairement le souffle du vent; de
+là ces termes ont été appliqués ensuite au souffle de l'homme.
+Plus tard ce «souffle vivant» fut identifié avec la «force
+vitale» et finalement considéré comme l'essence même de
+l'âme, ou, en un sens plus restreint, comme celle de sa
+suprême manifestation, l'«esprit».</p>
+
+<p>De là, la fantaisie dériva ensuite la conception mystique
+des esprits individuels, <em>fantômes</em> («Spirits»); ceux-ci sont
+encore conçus aujourd'hui, la plupart du temps, comme des
+«êtres de forme aérienne»&mdash;mais doués des fonctions
+physiologiques de l'organisme!&mdash;dans maint cercle spirite
+célèbre, les esprits sont néanmoins photographiés!</p>
+
+<p class="p2"><b>Ames liquides et âmes solides.</b>&mdash;La physique expérimentale
+est parvenue, dans les dix dernières années de notre
+<a class="pagenum" id="Page_232" title="232"></a>
+<span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, à faire passer tous les corps gazeux à l'état liquide&mdash;et
+même la plupart à l'état d'agrégat solide. Il ne faut pour
+cela rien d'autre que des appareils appropriés qui compriment
+fortement les gaz, sous une très forte pression et
+avec une température très basse. Non seulement des éléments
+analogues à l'air (oxygène, hydrogène, azote) ont pu
+ainsi passer de l'état gazeux à l'état liquide, mais en outre
+des gaz composés (acide carbonique) et des mélanges de gaz
+(air atmosphérique). Mais par là ces corps <em>invisibles</em> sont
+devenus pour tous <em>visibles</em> et, en un certain sens, il est
+possible de les «toucher du doigt». Avec ce changement de
+densité s'est évanoui le nimbe mystique qui enveloppait
+autrefois, dans l'opinion courante, la nature des gaz tenus
+pour des corps invisibles produisant cependant des effets
+visibles. Si la substance-âme était réellement, comme beaucoup
+de «savants» le croient aujourd'hui encore, de la
+même nature que les gaz, on devrait être en état, en employant
+une haute pression et une température très basse,
+de la recueillir dans un flacon, sous le titre de <em>liquide d'immortalité</em>
+(<em>fluidum animæ immortale</em>). En poursuivant le
+refroidissement et la condensation on devrait aussi parvenir
+à faire passer l'âme liquide à l'état solide («neige d'âme»).
+Jusqu'ici l'expérience n'a pas encore réussi.</p>
+
+<p class="p2"><b>Immortalité de l'âme animale.</b>&mdash;Si l'athanisme était
+vrai, si réellement l'«âme» de l'homme devait éternellement
+subsister, on devrait soutenir absolument la même chose
+relativement à l'âme des animaux supérieurs, au moins des
+Mammifères les plus proches de l'homme (Singes, Chiens).
+Car l'homme ne se distingue pas d'eux par une nouvelle
+<em>sorte</em> de fonction psychique spéciale, n'appartenant qu'à lui,&mdash;mais
+uniquement par un <em>degré</em> supérieur d'activité psychique,
+par le plus grand perfectionnement du stade d'évolution
+atteint. Ce qui est surtout plus perfectionné chez beaucoup
+d'hommes (mais pas chez tous!), c'est la <em>conscience</em>, la faculté
+d'associer des idées, la pensée et la raison. D'ailleurs, la différence
+<a class="pagenum" id="Page_233" title="233"></a>
+n'est, à beaucoup près, pas aussi grande qu'on se
+l'imagine et elle est, sous tous les rapports, bien moindre que
+la différence correspondante entre l'âme des animaux supérieurs
+et celles des animaux inférieurs, ou même que la différence
+entre le plus haut et le plus bas degré de l'âme
+humaine. Si donc on accorde à celle-ci une «immortalité
+personnelle», il faut l'attribuer aussi à l'âme des animaux
+supérieurs.</p>
+
+<p>Cette conviction de l'immortalité individuelle des animaux
+se rencontre, ainsi qu'il était naturel, chez beaucoup de peuples
+anciens et modernes; même aujourd'hui encore elle est
+soutenue par beaucoup de penseurs qui revendiquent pour
+eux-mêmes une «vie éternelle» et, d'autre part, possèdent
+une connaissance empirique très approfondie de la vie psychique
+des animaux. J'ai connu un vieil inspecteur des forêts
+qui, veuf et sans enfants, avait vécu plus de trente ans absolument
+seul, dans une splendide forêt de la Prusse orientale.</p>
+
+<p>Il n'avait de rapports qu'avec quelques domestiques, avec
+lesquels il n'échangeait que les paroles indispensables, et
+avec une nombreuse meute de chiens de toute espèce,
+avec lesquels il vivait dans la plus grande communauté
+d'âmes. Après plusieurs années d'éducation et de dressage,
+ce fin observateur et ami de la Nature avait su pénétrer profondément
+dans l'âme individuelle de ses chiens et il était
+aussi persuadé de leur immortalité personnelle que de la
+sienne propre et quelques-uns, parmi les plus intelligents de
+ses chiens, lui semblaient, d'après une comparaison objective,
+parvenus à un stade psychique plus élevé que sa vieille
+et stupide servante ou que son grossier domestique à l'esprit
+borné. Tout observateur impartial qui étudiera pendant des
+années la vie psychique consciente et intelligente de chiens
+supérieurs, qui suivra attentivement les processus physiologiques
+de leur pensée, de leur jugement, de leur raisonnement,
+devra reconnaître que ces chiens peuvent revendiquer
+l'«immortalité» avec autant de droit que l'homme.</p>
+
+<p class="p2"><a class="pagenum" id="Page_234" title="234"></a>
+<b>Preuves en faveur de l'Athanisme.</b>&mdash;Les motifs que
+l'on invoque depuis deux mille ans en faveur de l'immortalité
+de l'âme et que l'on fait encore valoir aujourd'hui, proviennent
+en grande partie, non de l'effort pour connaître la
+vérité, mais bien plutôt du soi-disant «besoin de l'âme»,
+c'est-à-dire de la fantaisie et de l'invention. Pour parler
+comme <span class="smcap">Kant</span>, l'immortalité de l'âme n'est pas un objet de
+connaissance de la raison <em>pure</em>, mais un «postulat de la raison
+pratique». Mais celle-ci et les «besoins de l'âme, de
+l'éducation morale», etc., qui s'y rattachent, doivent être
+laissés absolument de côté si nous voulons sincèrement et
+sans parti pris parvenir à la pure connaissance de la <em>vérité</em>;
+car celle-ci n'est exclusivement possible qu'au moyen des
+raisonnements logiques et clairs, fondés empiriquement,
+de la raison <em>pure</em>. Nous pouvons donc redire ici de l'<em>Athanisme</em>
+ce que nous avons dit du <em>théisme</em>: ce ne sont tous
+deux que des objets de fantaisie mystique, de «croyance»
+transcendante, non de science, laquelle procède de la
+raison.</p>
+
+<p>Si nous analysions l'une après l'autre toutes les raisons
+qu'on a fait valoir en faveur de la croyance à l'immortalité, il
+en ressortirait que pas une seule n'est vraiment <em>scientifique</em>;
+il n'en est pas une seule qui se puisse concilier avec les
+notions claires que nous avons acquises, depuis quelques
+dizaines d'années, par la psychologie physiologique et la
+théorie de l'évolution. L'argument <em>théologique</em> selon lequel
+un créateur personnel aurait mis en l'homme une âme immortelle
+(le plus souvent conçue comme une partie de sa
+propre âme divine) est un pur mythe. L'argument <em>cosmologique</em>
+selon lequel «l'ordre moral du monde» exigerait
+l'éternelle durée de l'âme humaine, est un dogme qui ne
+s'appuie sur rien. L'argument <em>téléologique</em>, selon lequel la
+«destinée suprême» de l'homme exigerait un complet développement
+dans l'au-delà de son âme si incomplète pendant
+la vie terrestre, repose sur un anthropisme erroné. L'argument
+<a class="pagenum" id="Page_235" title="235"></a>
+<em>moral</em> selon lequel les privations, les souhaits
+insatisfaits durant la vie terrestre devraient être satisfaits dans
+l'au delà par une «justice distributive», est un pieux souhait,
+mais rien de plus.</p>
+
+<p>L'argument <em>ethnologique</em> selon lequel la croyance en
+l'immortalité, comme celle en Dieu, serait une vérité innée,
+commune à tous les hommes, est nettement une erreur. L'argument
+<em>ontologique</em>, selon lequel l'âme, «substance simple,
+immatérielle et indivisible» ne saurait disparaître avec la
+mort, repose sur une conception absolument fausse des phénomènes
+psychiques: c'est une erreur spiritualiste. Tous ces
+«arguments en faveur de l'athanisme» et d'autres analogues
+sont surannés; ils ont été <em>définitivement réfutés</em> par la
+critique scientifique de cette fin de siècle.</p>
+
+<p class="p2"><b>Preuves contraires à l'Athanisme.</b>&mdash;En regard des
+arguments cités, tous inadmissibles, <em>en faveur</em> de l'immortalité
+de l'âme, il convient, vu la haute importance de cette
+question, de résumer brièvement ici les arguments scientifiques,
+bien fondés, <em>contraires</em> à cette croyance. L'argument
+<em>physiologique</em> nous enseigne que l'âme humaine, pas plus
+que celle des animaux supérieurs, n'est une substance immatérielle,
+indépendante, mais un terme collectif désignant une
+somme de fonctions cérébrales; celles-ci sont conditionnées,
+comme toutes les autres fonctions vitales, par des processus
+physiques et chimiques, par suite soumis, eux aussi, à la loi
+de substance. L'argument <em>histologique</em> s'appuie sur la structure
+microscopique si compliquée du cerveau et nous apprend
+à chercher dans les cellules ganglionnaires de celui-ci les
+véritables «organes élémentaires de l'âme». L'argument
+<em>expérimental</em> nous fournit la conviction que les diverses
+fonctions de l'âme sont liées à des territoires déterminés du
+cerveau et sont impossibles sans l'état normal de ceux-ci; si
+ces territoires sont détruits, la fonction qui y était attachée
+disparaît en même temps; cette loi vaut, en particulier, pour
+les «organes de la pensée», uniques instruments centraux
+<a class="pagenum" id="Page_236" title="236"></a>
+de la «vie de l'esprit». L'argument <em>pathologique</em> complète
+le physiologique; lorsque des régions cérébrales déterminées
+(centre du langage, sphère visuelle, sphère auditive) sont
+détruites par la maladie, leur travail n'est plus effectué, le
+langage, la vue, l'ouïe disparaissent; la nature réalise ici l'expérience
+physiologique la plus décisive. L'argument <em>ontogénétique</em>
+nous met immédiatement sous les yeux les faits de
+l'évolution individuelle de l'âme; nous voyons comment, dans
+l'âme de l'enfant, les diverses facultés se développent peu à
+peu; elles atteignent leur pleine maturité chez le jeune
+homme, elles portent leurs fruits chez l'homme; dans la
+vieillesse se produit une graduelle régression de l'âme,
+correspondant à la dégénérescence sénile du cerveau. L'argument
+<em>phylogénétique</em> s'appuie sur la paléontologie, l'anatomie
+comparée et la physiologie du cerveau; se complétant
+réciproquement, ces sciences réunies nous fournissent la
+certitude que le cerveau de l'homme (et en même temps sa
+fonction, l'âme) s'est développé graduellement et par étapes
+à partir de celui des Mammifères, et, en remontant plus loin,
+des vertébrés inférieurs.</p>
+
+<p class="p2"><b>Illusions athanistiques.</b>&mdash;Les recherches précédentes,
+qui pourraient être complétées par beaucoup d'autres résultats
+de la science moderne, ont démontré l'absolue inadmissibilité
+du vieux dogme de l'immortalité de l'âme. «Celui-ci
+ne peut plus, au <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, faire l'objet d'une étude scientifique,
+sérieuse, mais seulement celui de <em>la croyance</em> transcendante.
+Mais la «critique de la raison pure» a démontré
+que cette croyance, dont on fait tant de cas, envisagée au
+grand jour, est une pure <em>superstition</em>, tout comme la croyance
+qu'on y rattache si souvent, en un «Dieu personnel». Et
+cependant, aujourd'hui encore, des millions de «croyants»&mdash;non
+seulement dans les basses classes, dans le peuple sans
+culture, mais aussi dans les milieux les plus élevés&mdash;tiennent
+cette superstition pour leur bien le plus cher, pour leur
+«plus précieux trésor». Il est donc nécessaire de pénétrer
+<a class="pagenum" id="Page_237" title="237"></a>
+un peu plus avant dans le cercle d'idées auquel celle-là se
+rattache et&mdash;en la supposant vraie&mdash;de soumettre sa valeur
+réelle à un examen critique. La critique objective découvrira
+alors que cette valeur repose en grande partie sur l'imagination,
+sur l'absence de jugement clair et de pensée conséquente.
+La renonciation définitive à ces <em>illusions athanistiques</em>,
+j'en ai la profonde et sincère conviction, non
+seulement ne serait pas pour l'humanité une <em>perte</em> douloureuse,
+mais constituerait un inappréciable <em>gain</em> positif. Le
+<em>besoin de l'âme</em> humaine s'attache à la croyance en l'immortalité
+surtout pour deux motifs: premièrement, l'espoir
+d'une vie meilleure dans l'au-delà, secondement l'espoir d'y
+revoir nos amis et tous ceux qui nous sont chers, et que la
+mort nous a enlevés ici-bas. En ce qui concerne la première
+espérance, elle provient d'un sentiment naturel de rémunération,
+légitime il est vrai subjectivement, mais objectivement
+sans fondement. Nous prétendons être dédommagés d'innombrables
+déceptions, des tristes expériences de cette vie
+terrestre, sans y être autorisés par aucune perspective réelle
+ou aucune garantie. Nous réclamons la durée illimitée d'une
+vie éternelle dans laquelle nous ne voulons éprouver que
+plaisir et joie, ni déplaisir ni douleur. La façon dont la plupart
+des hommes se représentent cette «vie bienheureuse
+dans l'Au delà» est des plus surprenantes, et d'autant plus
+étonnante que d'après cela, «l'âme immatérielle» goûterait
+des jouissances on ne peut plus matérielles. La fantaisie de
+chaque croyant, <em>façonne</em> cette félicité permanente conformément
+à ses désirs personnels. L'Indien d'Amérique, dont
+<span class="smcap">Schiller</span> nous a si vivement dépeint l'Athanisme dans sa
+«plainte funèbre» espère trouver dans son Paradis les plus
+superbes chasses avec une quantité énorme de buffles et
+d'ours; l'Esquimeau, s'attend à y voir des nappes de glaces
+éclairées par le soleil avec une quantité énorme d'ours
+polaires, de phoques et autres animaux polaires; le doux
+Singhalais conçoit son Paradis d'après la merveilleuse île
+paradisiaque de Ceylan, avec ses jardins et ses forêts splendides;
+<a class="pagenum" id="Page_238" title="238"></a>
+mais il admet tacitement qu'il y trouvera toujours à
+profusion le riz et le curry, les noix de coco et autres fruits;
+l'Arabe mahométan est convaincu que son Paradis sera couvert
+de jardins ombragés, pleins de fleurs, où bruiront
+partout de fraîches sources et qu'habiteront les plus belles
+filles; le pêcheur catholique, en Sicile, s'attend à avoir chaque
+jour une profusion des plus fins poissons et du meilleur
+macaroni et une indulgence éternelle, pour tous les péchés
+que, même dans la vie éternelle, il pourra commettre chaque
+jour; le chrétien du Nord de l'Europe espère une cathédrale
+gothique dont on ne pourra pas mesurer la hauteur et dans
+laquelle retentiront des «louanges éternelles au Dieu des
+armées.» Bref, chaque croyant attend en somme de la vie
+éternelle qu'elle soit un prolongement direct de son existence
+terrestre individuelle, mais qu'elle en soit une édition considérablement
+«revue et augmentée».</p>
+
+<p>Il nous faut faire ressortir, ici encore, le caractère d'absolu
+<em>matérialisme</em> que présente l'<em>Athanisme chrétien</em>, lié étroitement
+au dogme absurde de la «résurrection de la chair».
+D'après ce que nous montrent des milliers de toiles de
+Maîtres célèbres, les «corps ressuscités» avec leurs âmes
+«nées à nouveau» vont se promener là-haut dans le ciel
+tout comme ici-bas dans la vallée de misères terrestres; ils
+voient Dieu avec leurs yeux, ils entendent sa voix avec leurs
+oreilles, ils chantent en son honneur des cantiques avec
+leur larynx, etc. Bref, les modernes habitants du Paradis
+chrétien sont aussi bien des êtres doubles, composés d'un
+corps et d'une âme, ils sont aussi bien en possession de tous
+les organes du corps terrestre, que nos vieux devanciers au
+Walhalla, dans la salle d'Odin, que les «immortels» turcs
+et arabes dans les plaisants jardins du Paradis de Mahomet,
+que les demi-dieux et les héros de l'ancienne Grèce dans
+l'Olympe, à la table de Zeus, se délectant avec le nectar et
+l'ambroisie.</p>
+
+<p>Quelque merveilleuse peinture qu'on se fasse de cette «vie
+éternelle» au Paradis, à la longue elle doit devenir infiniment
+<a class="pagenum" id="Page_239" title="239"></a>
+ennuyeuse. Et penser que c'est pour l'<em>éternité</em>! Sans
+interruption poursuivre cette éternelle existence individuelle!
+Le mythe profond du <em>Juif errant</em>, l'infortuné Ahasverus cherchant
+en vain le repos, devrait nous éclairer sur la valeur
+d'une pareille «vie éternelle». La meilleure chose que
+nous puissions souhaiter, après une vie bien remplie où nous
+avons fait de notre mieux, en toute conscience, c'est la paix
+éternelle du tombeau; <em>Seigneur donnez-leur le repos éternel!</em></p>
+
+<p>Toute personne instruite, raisonnable, qui connaît le <em>système
+chronologique de la géologie</em> et qui a réfléchi sur la longue
+suite de millions d'années que compte l'histoire organique
+de la terre, devra avouer, si son jugement est impartial, que
+la banale pensée de la «vie éternelle», loin d'être même pour
+le meilleur homme une admirable <em>consolation</em>, est plutôt une
+terrible <em>menace</em>. Pour contester cela il faut manquer d'un
+jugement clair et d'une pensée conséquente.</p>
+
+<p>Le meilleur motif et le plus légitime qu'invoque l'Athanisme,
+c'est l'espérance de revoir dans la «vie éternelle»
+nos amis et tous ceux qui nous sont chers et dont un sort
+cruel nous a trop tôt séparés ici-bas. Mais ce bonheur qu'on
+se promet, si l'on y regarde de plus près, apparaîtra encore
+illusoire; et en tous cas il serait fortement troublé par la
+perspective de retrouver en même temps là-haut tant de
+personnes peu sympathiques et même les ennemis odieux
+qui ont empoisonné notre vie ici-bas. Sans compter que les
+rapports de famille seraient encore la source de bien des difficultés!
+Beaucoup d'hommes renonceraient sûrement à toutes
+les splendeurs du Paradis, s'ils avaient la certitude de s'y
+retrouver <em>éternellement</em> à côté de «leur meilleure moitié» ou
+de leur belle-mère! Il est douteux, également, que le roi
+Henri VIII d'Angleterre s'y plairait éternellement entre ses
+six femmes; c'est douteux aussi pour le roi de Pologne,
+Auguste le Fort, qui aima cent femmes et en eut 352 enfants!
+Celui-ci, ayant été au mieux avec le pape, «vicaire de Dieu»,
+devrait habiter le Paradis, malgré toutes ses fautes et bien
+<a class="pagenum" id="Page_240" title="240"></a>
+que ses guerres aventureuses et folles aient coûté la vie à
+plus de cent mille Saxons.</p>
+
+<p>D'insolubles difficultés attendent aussi les athanistes
+croyants sur le point de savoir à quel <em>stade de leur évolution
+individuelle</em> l'âme vivra sa «vie éternelle»? Les nouveau-nés
+développeront-ils leur âme au ciel, aux prises avec
+la «même lutte pour la vie» qui façonne, par un traitement
+si dur, l'homme ici-bas? Le jeune homme plein de talent qui
+tombe, victime du meurtre en masse de la guerre, va-t-il
+développer au Walhalla les riches dons inemployés de son
+esprit? Le vieillard affaibli par les ans, tombé en enfance,
+mais qui, dans la force de l'âge, avait rempli le monde du
+bruit de ses exploits, vivra-t-il éternellement en vieillard
+gâteux? ou bien reviendra-t-il en arrière à un état de maturité
+antérieure? Mais si les âmes immortelles doivent vivre
+dans l'Olympe, rajeunies et comme des êtres <em>parfaits</em>, le
+charme et l'intérêt de la <em>personnalité</em> sont complètement
+perdus pour eux.</p>
+
+<p>Tout aussi inadmissible nous apparaît aujourd'hui, à la
+lumière de la raison pure, le mythe anthropistique du
+<em>Jugement dernier</em>, de la séparation des âmes humaines en
+deux grands tas, l'un contenant celles destinées aux <em>éternelles</em>
+joies du Paradis, l'autre celles destinées aux tortures <em>éternelles</em>
+de l'Enfer et cela par un Dieu personnel qui serait le
+«Père de l'Amour!» C'est cependant ce Père tout amour qui
+a «créé» lui-même les conditions d'hérédité et d'adaptation
+dans lesquelles devaient <em>fatalement</em> évoluer, d'une part, les
+élus favorisés pour devenir des Bienheureux innocents,
+d'autre part, non moins <em>fatalement</em>, les pauvres malheureux
+pour devenir de coupables damnés.</p>
+
+<p>Une comparaison critique des innombrables tableaux
+variés, fantaisistes, engendrés depuis des milliers d'années
+suivant les divers peuples et les diverses religions, par la
+croyance en l'immortalité, nous fournit un spectacle des
+plus curieux; une description des plus intéressantes, témoignant
+de recherches puisées à des sources nombreuses, nous
+<a class="pagenum" id="Page_241" title="241"></a>
+en a été donnée par <span class="smcap">Ad. Svoboda</span> dans ses remarquables
+ouvrages: <em>Les délires de l'âme</em> (1886) et les <em>Formes de la
+croyance</em> (1897). Si absurdes que la plupart de ces mythes
+puissent nous sembler, si inconciliables qu'ils soient tous
+avec les progrès de la science moderne, ils n'en jouent pas
+moins, aujourd'hui encore, un rôle important, et comme
+«postulat de la raison pratique», ils exercent la plus grande
+influence sur la conception que se font de la vie les individus
+et sur les destinées des peuples.</p>
+
+<p>La philosophie idéaliste et spiritualiste du présent, il est
+vrai, conviendra que ces formes matérialistes de la croyance
+en l'immortalité sont insoutenables et qu'elles doivent faire
+place à l'idée épurée d'une essence immatérielle de l'âme, à
+une idée platonicienne ou à une substance transcendante.
+Mais la conception naturaliste idéaliste du présent ne peut
+absolument pas admettre ces notions insaisissables; elles ne
+satisfont ni le besoin de causalité de notre entendement ni les
+désirs de notre âme. Si nous réunissons tout ce que les
+progrès de l'anthropologie, de la psychologie et de la cosmologie
+modernes ont élucidé relativement à l'Athanisme,
+nous en viendrons à cette conclusion précise: «La croyance
+à l'immortalité de l'âme humaine est un dogme, qui se trouve
+en contradiction insoluble avec les données expérimentales
+les plus certaines de la science moderne.»</p>
+
+<h2>CHAPITRE XII<br />
+La loi de substance.</h2>
+
+<p><a class="pagenum" id="Page_242" title=""></a>
+<a class="pagenum" id="Page_243" title="243"></a></p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">Études monistes sur la loi fondamentale cosmologique.
+Conservation de la matière et de l'énergie. Concepts de
+substance kynétique et de substance pyknotique.</span></p>
+
+<div class="left45">
+<p>La loi de la conservation de la force montre
+que l'énergie répandue dans l'Univers représente
+une grandeur fixe et constante. La loi
+de la conservation de la matière prouve de
+même que la matière du Cosmos représente
+une grandeur fixe et constante. Ces deux
+grandes lois: la loi fondamentale physique de
+la conservation de l'énergie et la loi fondamentale
+chimique de la conservation de la
+matière peuvent être réunies et désignées
+par <em>un seul</em> terme philosophique, sous le nom
+de <em>loi de la conservation de la substance</em>;
+car, d'après notre conception moniste, la force
+et la matière sont inséparables, ce ne sont que
+des formes diverses, inaliénables, d'une seule
+et même essence cosmique, la <em>substance</em>.<br />
+<span class="i2"><i>Le monisme, lien entre la Religion et la Science</i> (1899).</span></p>
+
+<p class="i2">Trad. franç. de <span class="smcap">Vacher de Lapouge.</span></p>
+</div>
+
+<hr />
+
+<p><a class="pagenum" id="Page_244" title="244"></a></p>
+
+<p class="center"><b>SOMMAIRE DU CHAPITRE XII</b></p>
+
+<p class="hanging indent">La loi fondamentale chimique de la conservation de la matière (constance
+de la matière).&mdash;La loi fondamentale physique de la conservation de la
+force (constance de l'énergie).&mdash;Union des deux lois fondamentales dans
+la loi de substance.&mdash;Notions de substance kinétique, pyknotique et dualiste.&mdash;Monisme
+de la matière.&mdash;Masse ou matière corporelle (matière
+pondérable).&mdash;Atomes et éléments.&mdash;Affinités électives des éléments.&mdash;Atome-Ame
+(Sensation et tendance de la masse).&mdash;Existence et essence
+de l'éther.&mdash;Ether et masse.&mdash;Force et énergie.&mdash;Force de tension et
+force vive.&mdash;Unité des forces naturelles.&mdash;Toute-puissance de la loi de
+substance.</p>
+
+<p class="center"><b>LITTÉRATURE</b></p>
+
+<p><span class="smcap">Spinoza.</span>&mdash;<i>Ethica; Tractatus theologico politicus.</i></p>
+
+<p><span class="smcap">M. Grunwald.</span>&mdash;<i>Spinoza in Deutschland</i> (ouvrage couronné. Berlin, 1897).</p>
+
+<p><span class="smcap">A. Lavoisier.</span>&mdash;<i>Principes de chimie</i> (1789).</p>
+
+<p><span class="smcap">G. Dalton.</span>&mdash;<i>Nouveau système de philosophie chimique.</i></p>
+
+<p><span class="smcap">G. Wendt.</span>&mdash;<i>Die Entwickelung der Elemente</i> (1891).</p>
+
+<p><span class="smcap">Fr. Mohr.</span>&mdash;<i>Allgemeine Theorie der Bewegung und Kraft als Grundlage der
+Physik und Chemie</i> (1869).</p>
+
+<p><span class="smcap">R. Mayer.</span>&mdash;<i>Die Mechanik der Waerme</i> (1842).</p>
+
+<p><span class="smcap">H. Helmholz.</span>&mdash;<i>Ueber die Erhaltung der Kraft</i> (Berlin, 1847).</p>
+
+<p><span class="smcap">H. Hertz.</span>&mdash;<i>Ueber die Beziehungen zwischen Licht und Elektrizitat</i> (9ter
+Aufl., 1895).</p>
+
+<p><span class="smcap">J.-G. Vogt.</span>&mdash;<i>Das Wesen der Elektrizitat und der Magnetismus auf Grund
+eines einheitlichen Substanz Begriffs</i> (Leipzig, 1897).</p>
+
+<p><a class="pagenum" id="Page_245" title="245"></a></p>
+
+<p class="p2">Je considère comme la suprême, la plus générale des lois
+de la nature, la véritable et unique <em>loi fondamentale cosmologique</em>,
+la <em>loi de substance</em>; le fait de l'avoir découverte et définitivement
+établie est le plus grand événement intellectuel
+du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, en ce sens que toutes les autres lois naturelles
+connues s'y subordonnent. Par le terme de <em>loi de substance</em>,
+nous entendons à la fois deux lois extrêmement générales,
+d'origine et d'âge très différents: la plus ancienne est la loi
+<em>chimique</em> de la «conservation de la matière», la plus récente,
+la loi <em>physique</em> de la «conservation de la force»<a name="FNanchor_42" id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a>. Ces
+deux lois fondamentales des sciences exactes sont inséparables
+dans leur essence, ainsi que cela apparaîtra de soi-même
+à beaucoup de lecteurs et que cela a été reconnu par
+la plupart des naturalistes modernes. Cependant cet axiome
+fondamental est très combattu d'autre part, aujourd'hui encore
+et on doit avant tout le démontrer. Il nous faut donc
+commencer par jeter un regard rapide sur chacune de ces
+deux lois en particulier.</p>
+
+<p class="p2"><b>Loi de la conservation de la matière</b> (ou de la «constance
+de la matière») <span class="smcap">Lavoisier</span> (1789).&mdash;<em>La somme de matière
+qui remplit l'espace infini est constante.</em> Quand un corps
+semble disparaître, il ne fait que changer de forme. Quand le
+carbone brûle, il se transforme, en se mélangeant à l'oxygène
+de l'air, en acide carbonique gazeux: lorsqu'un morceau de
+sucre se dissout dans l'eau, il passe de la forme solide à la
+<a class="pagenum" id="Page_246" title="246"></a>
+forme liquide. De même, la matière ne fait que changer de
+forme lorsqu'un nouveau corps semble se produire; lorsqu'il
+pleut, la vapeur d'eau de l'air tombe sous forme de gouttes de
+pluie; quand le fer se rouille, la couche superficielle du
+métal s'allie à l'eau et à l'oxygène de l'air pour former ainsi
+la rouille ou oxyde de fer hydraté. Nulle part dans la nature
+nous ne voyons de la matière nouvelle se produire ou «être
+créée»; nulle part nous ne voyons que la matière existante
+vienne à disparaître ou à être anéantie. Ce principe expérimental
+est aujourd'hui le premier et inébranlable axiome
+fondamental de la chimie et peut être à tout instant immédiatement
+démontré à l'aide d'une <em>balance</em>. Mais c'est là l'immortel
+service qu'a rendu le grand chimiste français <span class="smcap">Lavoisier</span>,
+d'avoir le premier fourni cette preuve au moyen de la balance.
+Aujourd'hui, tous les naturalistes qui, pendant de longues
+années, se sont occupés de l'étude des phénomènes naturels
+et qui ont réfléchi, sont si profondément convaincus de l'absolue
+constance de la matière, qu'ils ne peuvent plus même
+concevoir le contraire.</p>
+
+<p class="p2"><b>Loi de la conservation de la force</b> (ou de la «constance
+de l'énergie»), <span class="smcap">Robert Mayer</span>, (1842).&mdash;<em>La somme de force
+qui agit dans l'espace infini et produit tous les phénomènes
+est constante.</em> Quand la locomotive entraîne le train, la force
+de tension de la vapeur d'eau échauffée se transforme en la
+force vive du mouvement mécanique; lorsque nous entendons
+le sifflet de la locomotive, les ondes sonores de l'air ébranlé
+sont recueillies par notre tympan et conduites, par la chaîne
+des osselets, au labyrinthe de l'oreille interne, puis, de là, par
+le nerf auditif aux cellules ganglionnaires acoustiques qui
+constituent la sphère auditive dans le lobe temporal de
+l'écorce cérébrale. L'innombrable profusion de formes merveilleuses
+qui animent le globe terrestre ne sont, en dernière
+instance, que de la lumière solaire transformée. Chacun sait
+comment les progrès merveilleux de la technique actuelle
+nous ont permis de transformer l'une en l'autre les diverses
+<a class="pagenum" id="Page_247" title="247"></a>
+forces de la nature: la chaleur devient mouvement, celle-ci
+lumière ou son, celle-ci électricité ou inversement. La <em>mesure</em>
+exacte de la somme de force qui agit lors de cette transformation
+a montré que cette force, elle aussi, demeure constante.
+Il n'y a pas dans l'Univers une particule de force motrice
+qui se perde; aucune particule nouvelle ne s'ajoute à ce
+qui existait. Déjà, en 1837, <span class="smcap">F. Mohr</span>, à Bonn, s'était beaucoup
+approché de cette découverte fondamentale; elle a été faite
+en 1842, par le remarquable médecin souabe, <span class="smcap">Robert Mayer</span>;
+indépendamment de lui et presque en même temps, le célèbre
+physiologiste <span class="smcap">H. Helmholz</span> arrivait à poser le même principe;
+il en démontrait, cinq ans plus tard, l'applicabilité générale
+et les conséquences fécondes dans tous les domaines de la
+<em>physique</em>. Nous devrions pouvoir dire aujourd'hui que le
+même principe domine aussi le domaine entier de la <em>physiologie</em>&mdash;c'est-à-dire
+de la «physique organique!»&mdash;si
+nous n'étions pas contredits par les biologistes vitalistes et
+par les philosophes dualistes et spiritualistes. Ceux-ci voient
+dans les «forces intellectuelles» de l'homme un groupe
+particulier de «libres» manifestations de la force non soumises
+à la loi de l'énergie; cette conception dualiste puise
+surtout sa force dans le dogme du libre arbitre. Nous avons
+déjà vu, en parlant de celui-ci, qu'il était inadmissible. En ces
+derniers temps la physique a distingué la notion de <em>force</em> de
+celle d'<em>énergie</em>. Pour les considérations générales que nous
+nous sommes proposées, cette distinction est négligeable.</p>
+
+<p class="p2"><b>Unité de la loi de substance.</b>&mdash;Ce qui importe bien davantage,
+pour notre conception moniste, c'est de nous convaincre
+que les deux grandes doctrines cosmologiques: la loi
+chimique de la conservation de la matière et la loi physique
+de la conservation de la force, forment un tout indissoluble;
+les deux théories sont aussi étroitement liées l'une à l'autre
+que les deux objets, la <em>matière</em> et la <em>force</em> (ou énergie). A
+beaucoup de philosophes et de naturalistes monistes, cette
+<em>unité fondamentale</em> des deux lois apparaîtra d'elle-même,
+puisqu'elles ne sont que deux aspects différents d'un seul et
+<a class="pagenum" id="Page_248" title="248"></a>
+même objet, le <em>Cosmos</em>; néanmoins cette conviction toute naturelle
+est bien loin de jouir de l'adhésion universelle. Elle
+est, au contraire, énergiquement combattue par toute la philosophie
+dualiste, par la biologie vitaliste, par la psychologie
+paralléliste;&mdash;et même par beaucoup de monistes (inconséquents!)
+qui croient trouver une preuve du contraire dans
+la «conscience», ou dans l'activité intellectuelle supérieure
+de l'homme, ou encore dans d'autres phénomènes de la «libre
+vie de l'esprit».</p>
+
+<p>J'insiste donc tout particulièrement sur l'importance fondamentale
+d'une loi de substance <em>unique</em>, comme expression
+du lien indissoluble entre ces deux lois que semblent
+séparer deux noms distincts. Qu'à l'origine, les deux n'aient
+pas été conçues ensemble et qu'on n'ait pas reconnu leur
+unité, c'est ce qui ressort déjà du seul fait que les deux lois
+ont été découvertes à des époques différentes. La plus
+ancienne, plus aisément constatable, la loi fondamentale
+chimique de la «constance de la matière», fut posée
+dès 1789, par <span class="smcap">Lavoisier</span> et grâce à l'emploi général de la
+balance elle s'éleva au rang de «base de la chimie exacte».
+Par contre, la plus récente, beaucoup plus cachée, la loi
+fondamentale de la «constance de l'énergie», ne fut découverte
+qu'en 1832, par <span class="smcap">Robert Mayer</span> et ne devint qu'avec
+<span class="smcap">Helmholz</span> la «base de la physique exacte». L'unité des deux
+lois fondamentales, encore souvent contestée aujourd'hui,
+est exprimée par beaucoup de naturalistes convaincus, sous
+cette dénomination de «Loi de la conservation de la force et
+de la matière».</p>
+
+<p>J'ai depuis longtemps proposé d'exprimer cette loi fondamentale
+par la formule plus courte et plus commode de <em>loi
+de substance</em> ou de «loi fondamentale cosmologique»; on
+pourrait l'appeler aussi <em>loi universelle</em> ou loi de constance ou
+encore «axiome de constance de l'univers»; au fond, elle
+dérive nécessairement du <em>principe de causalité</em><a name="FNanchor_43" id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">[43]</a>.</p>
+
+<p class="p2"><a class="pagenum" id="Page_249" title="249"></a>
+<b>Notion de substance.</b>&mdash;Le premier penseur qui introduisit
+dans la science la «notion de substance», terme tout
+<em>moniste</em> et qui en reconnut la partie fondamentale, ce fut le
+grand philosophe <span class="smcap">Spinoza</span>; son ouvrage principal parut peu
+après sa mort précoce en 1677, juste cent ans avant que
+<span class="smcap">Lavoisier</span>, au moyen du grand instrument chimique, la
+balance, démontrât expérimentalement la constance de
+la matière. Dans la grandiose conception panthéiste de
+Spinoza la notion du <em>Monde</em> (<em>universum</em>, Cosmos) s'identifie
+avec la notion totale de <em>Dieu</em>; cette conception est en même
+temps le plus pur et le plus raisonnable <em>monisme</em>, et le plus
+intellectuel, le plus abstrait <em>monothéisme</em>. Cette <em>universelle
+substance</em> ou ce «divin être cosmique» nous montre deux
+aspects de sa véritable essence, deux <em>attributs</em> fondamentaux:
+la <em>matière</em> (la substance-matière est infinie et <em>étendue</em>) et
+l'<em>esprit</em> (la substance-énergie comprenant tout et <em>pensante</em>).
+Toutes les fluctuations qu'a subies plus tard la notion de
+substance, proviennent, par une analyse logique, de cette
+suprême notion fondamentale de <span class="smcap">Spinoza</span> que je considère,
+d'accord avec <span class="smcap">G&oelig;the</span>, comme une des pensées les plus hautes,
+les plus profondes et les plus vraies de tous les temps. Tous
+les objets divers de l'Univers, que nous pouvons connaître,
+toutes les formes individuelles d'existence ne sont que des
+formes spéciales et passagères de la substance, des <em>accidents</em>
+ou des <em>modes</em>. Ces <em>modes</em> sont des objets corporels, des corps
+matériels, lorsque nous les considérons sous l'attribut de
+l'<em>étendue</em> (comme «remplissant l'espace»); au contraire, ce
+sont des forces ou des idées lorsque nous les considérons
+sous l'attribut de la <em>pensée</em> (de l'«énergie»). C'est à cette conception
+fondamentale de <span class="smcap">Spinoza</span> que notre monisme épuré
+revient après deux cents ans; pour nous aussi la <em>matière</em> (ce
+qui remplit l'espace) et l'<em>énergie</em> (la force motrice) ne sont que
+deux attributs inséparables d'une seule et même substance.</p>
+
+<p class="p2"><b>La notion de substance kinétique</b> (principe originel
+de la vibration).&mdash;Parmi les diverses modifications que la notion
+<a class="pagenum" id="Page_250" title="250"></a>
+fondamentale de substance, par son alliance avec l'atomistique
+régnante, a traversée, dans la physique moderne, indiquons
+seulement brièvement deux théories qui divergent à
+l'extrême: la kinétique et la pyknotique. Ces deux théories
+de la substance s'accordent à reconnaître que toutes les
+diverses forces de la nature peuvent être ramenées à une force
+primitive commune: pesanteur et chimisme, électricité et
+magnétisme, lumière et chaleur, etc., ne sont que divers
+modes de manifestations, divers modes de force ou <em>dynamodes</em>
+d'une <em>force primitive</em> unique (prodynamis). Cette unique
+force primitive générale est la plupart du temps conçue
+comme un mouvement oscillatoire des plus petites parties de
+la masse, comme une <em>vibration des atomes</em>. Les atomes eux-mêmes,
+d'après la «notion de substance kinétique» courante,
+sont des particules corporelles, mortes, discrètes, qui
+vibrent dans l'espace vide et agissent à distance. Le véritable
+et illustre fondateur de cette théorie kinétique de la
+substance est le grand mathématicien <span class="smcap">Newton</span>, à qui l'on
+doit la découverte de la <em>loi de gravitation</em>. Dans son principal
+ouvrage, <em>Philosophiae naturalis principia mathematica</em>
+(1687), il démontra que l'Univers tout entier était régi
+par une seule et même loi fondamentale, celle de l'<em>attraction
+de la masse</em>, d'où il suit que la gravitation reste constante;
+l'attraction des deux particules de matière est toujours en
+rapport direct de leur masse et en rapport inverse du carré
+de leur distance. Cette <em>force de pesanteur</em> générale provoque
+aussi bien la chute de la pomme et le flux de la mer que la
+rotation des planètes autour du soleil et les mouvements
+cosmiques de tous les corps de l'univers. L'immortel mérite
+de <span class="smcap">Newton</span> c'est d'avoir établi définitivement cette loi de gravitation
+et d'en avoir trouvé une formule mathématique inattaquable.
+Mais cette <em>formule mathématique morte</em> à laquelle
+les naturalistes, ici comme dans beaucoup d'autres cas, s'attachent
+par dessus tout, nous donne simplement la démonstration
+<em>quantitative</em> de la théorie; elle ne nous fait pas entrevoir
+le moins du monde la nature <em>qualitative</em> des phénomènes.
+<a class="pagenum" id="Page_251" title="251"></a>
+L'immédiate <em>action à distance</em> que <span class="smcap">Newton</span> déduisit
+de sa loi de gravitation et qui est devenue un des dogmes les
+plus importants et les plus dangereux de la physique ultérieure,
+ne nous fournit pas le moindre aperçu sur les vraies
+causes de l'attraction des masses; bien plus, elle nous barre
+le chemin qui pourrait nous conduire vers ces causes. Je présume
+que les spéculations de <span class="smcap">Newton</span> sur sa mystérieuse action
+à distance n'ont pas peu contribué à entraîner le pénétrant
+mathématicien anglais dans l'obscur labyrinthe de rêverie
+mystique et de superstition théiste, dans lequel il a passé les
+34 dernières années de sa vie; il a même fini par construire
+des hypothèses métaphysiques sur les prophéties de Daniel
+et sur les stupides fantaisies de la révélation de saint Jean.</p>
+
+<p class="p2"><b>La notion de substance pyknotique</b> (Principe originel
+de condensation ou pyknose).&mdash;La théorie moderne de la
+<em>densation</em> ou théorie de la substance pyknotique est en contradiction
+radicale avec la théorie courante de la <em>vibration</em> ou
+théorie de la substance kinétique. La première a été exposée
+le plus explicitement par <span class="smcap">J. G. Vogt</span>, dans son ouvrage fécond
+en aperçus, sur <em>La nature de l'électricité et du magnétisme
+fondée sur la notion d'une substance unique</em> (1891). <span class="smcap">Vogt</span>
+admet comme force originelle générale du Cosmos, comme
+<em>prodynamie</em> universelle, non pas la <em>vibration</em> des particules
+de matière, se mouvant dans l'espace vide, mais la <em>condensation</em>
+ou densation individuelle d'une substance unique qui
+remplit continuellement tout l'espace infini, c'est-à-dire
+ininterrompu et sans intervalles vides; la seule forme
+d'action mécanique (<em>agens</em>) inhérente à cette substance consiste
+en ce que, par l'effort de condensation (ou contraction),
+il se produit d'infiniment petits centres de condensation, qui
+peuvent, il est vrai, varier de densité et par suite de volume,
+mais qui, en eux-mêmes, demeurent constants. Ces minuscules
+parties individuelles de l'universelle substance, ces
+centres de condensation qu'on pourrait appeler pyknatomes
+correspondent, d'une façon générale, aux atomes primitifs ou
+<a class="pagenum" id="Page_252" title="252"></a>
+dernières particules, discrètes, de la matière dans la notion
+de substance kinétique, mais ils s'en distinguent essentiellement
+en ce qu'ils possèdent sensation et tendance (ou mouvement
+volontaire sous sa forme la plus primitive), c'est-à-dire
+qu'en un certain sens ils ont une <em>âme</em>&mdash;souvenir de la
+doctrine du vieil <span class="smcap">Empédocle</span> sur «l'amour et la haine des éléments».
+De plus, ces «atomes animés» n'errent pas dans
+l'espace vide, mais dans cette substance intermédiaire, continue,
+infiniment subtile qui constitue la partie non condensée
+de la substance primitive. Grâce à certaines «<em>constellations</em>,
+centres de troubles ou systèmes déformateurs», des masses
+de centres de condensation marchent rapidement les uns vers
+les autres pour constituer une grande étendue et arrivent à
+l'emporter en poids sur les masses environnantes. Par là, la
+substance qui, à l'état de repos primitif, possédait partout la
+même densité moyenne, se sépare ou se différencie en deux
+éléments principaux: les centres de déformation qui dépassent
+la densité moyenne <em>positivement</em>, par la pyknose, constituent
+les <em>masses</em> pondérables des corps cosmiques (ce qu'on
+appelle la «matière pondérable»); la substance intermédiaire
+plus subtile, à son tour, qui en dehors des centres
+remplit l'espace et la densité moyenne <em>négativement</em>, constitue
+<em>l'éther</em> (matière impondérable). La conséquence de cette
+séparation entre la masse et l'éther est une lutte sans trêve
+entre ces deux partis antagonistes de la substance et cette
+lutte est la cause de tous les processus physiques. La <em>masse</em>
+positive, véhicule du sentiment de plaisir, s'efforce toujours
+davantage de compléter le processus de condensation commencé
+et réunit les plus hautes valeurs d'énergie <em>potentielle</em>;
+l'éther <em>négatif</em>, au contraire, s'oppose dans la même proportion,
+à toute élévation de sa tension et du sentiment de
+déplaisir qui y est attaché; il réunit les plus hautes valeurs
+d'énergie <em>actuelle</em>.</p>
+
+<p>Nous serions entraînés trop loin si nous voulions exposer
+plus à fond la profonde théorie de la condensation de <span class="smcap">J. G.
+Vogt</span>; le lecteur que la question intéresserait devra chercher
+<a class="pagenum" id="Page_253" title="253"></a>
+à comprendre les groupes d'idées dont la difficulté tient au
+sujet lui-même, dans l'extrait populaire, écrit avec clarté,
+qui résume le second volume de l'ouvrage cité. Je suis, quant
+à moi, trop peu familier avec la physique et les mathématiques
+pour pouvoir séparer leurs bons et leurs mauvais
+côtés; je crois pourtant que cette notion de la substance
+<em>pyknotique</em>, pour tous les biologistes convaincus de l'<em>unité de
+la nature</em>, pourra paraître à maints égards plus acceptable
+que la notion de substance <em>kinétique</em> actuellement régnante.
+Un malentendu pourra aisément résulter de ceci: que <span class="smcap">Vogt</span>
+pose son processus cosmique de condensation, en contradiction
+radicale avec le phénomène général du <em>mouvement</em>,
+entendant par là la <em>vibration</em> au sens de la physique moderne.
+Mais son hypothétique «condensation» (pyknosis),
+implique aussi bien le <em>mouvement</em> de la substance que l'hypothétique
+«vibration»; seulement le mode de mouvement et
+l'attitude des particules de substance qui se meuvent, sont
+tout autres dans la première hypothèse que dans la seconde.
+D'ailleurs, la théorie de la condensation ne supprime aucunement
+la théorie de la vibration dans son ensemble, elle en
+écarte seulement une importante partie.</p>
+
+<p>La physique moderne, à l'heure qu'il est, s'en tient encore
+presque toute, timidement, à l'ancienne théorie de la vibration,
+à la notion de l'action immédiate à distance et de l'éternelle
+vibration des atomes morts dans l'espace vide; elle
+rejette, par suite, la théorie pyknotique. Quand même cette
+dernière serait encore très imparfaite et quand bien même
+les spéculations originales de <span class="smcap">Vogt</span> seraient souvent des
+erreurs, je regarderais cependant comme un grand mérite de
+la part de ce philosophe naturaliste, qu'il ait éliminé les principes
+inadmissibles de la théorie de la substance kinétique.
+D'après ma manière de voir personnelle, et d'après celle aussi
+de beaucoup d'autres naturalistes penseurs, je voudrais
+maintenir, dans la théorie de la substance pyknotique de
+<span class="smcap">Vogt</span>, les principes suivants qui y sont contenus et que je
+tiens pour indispensables à toute conception de la substance
+<a class="pagenum" id="Page_254" title="254"></a>
+vraiment <em>moniste</em>, comprenant vraiment tout le domaine de
+la nature organique et inorganique: I. Les deux éléments
+principaux de la substance, la masse et l'éther, ne sont pas
+morts et mus seulement par des forces extérieures, mais ils
+possèdent la sensation et la volonté (naturellement au plus
+bas degré!); ils éprouvent du plaisir dans la condensation,
+du déplaisir dans la tension; ils tendent vers la première et
+luttent contre la seconde. II. Il n'y a pas d'espace vide; la
+partie de l'espace infini que n'occupent pas les atomes-masses
+est remplie par l'éther. III. Il n'y a pas d'action immédiate à
+distance à travers l'espace vide; toute action des masses corporelles
+l'une sur l'autre résulte soit d'un contact immédiat,
+par rapprochement des masses, soit d'une transmission par
+l'éther.</p>
+
+<p class="p2"><b>La notion dualiste de substance.</b>&mdash;Les deux théories
+de la substance que nous venons d'opposer l'une à l'autre,
+sont, en principe, toutes deux <em>monistes</em>, puisque la différence
+entre les deux éléments principaux de la substance (masse et
+éther) n'est pas primitive; il faut en outre admettre un
+contact et une réciprocité d'action directs et permanents
+entre les deux substances. Il en est tout autrement dans les
+théories <em>dualistes</em> de la substance qui prévalent, aujourd'hui
+encore, dans la philosophie idéaliste et spiritualiste; elles sont
+d'ailleurs soutenues par l'influente théologie, en tant du
+moins que celle-ci intervient dans ces spéculations métaphysiques.
+D'après ces théories, il faudrait distinguer dans la
+substance deux éléments principaux tout à fait différents:
+l'un <em>matériel</em>, l'autre <em>immatériel</em>. La <em>substance matérielle</em>
+constitue le <em>monde des corps</em>, dont l'étude est l'objet de la
+physique et de la chimie: c'est pour elle seule que vaut la loi
+de la conservation de la matière et de l'énergie (en tant, du
+moins, qu'on ne la croit pas «tirée du néant» ou qu'on n'invoque
+pas de miracle quelconque!). La <em>substance immatérielle</em>,
+au contraire, constitue le <em>monde des esprits</em> dans lequel cette
+loi n'a pas cours; ici, les lois de la physique et de la chimie,
+<a class="pagenum" id="Page_255" title="255"></a>
+ou bien sont sans valeur ou bien sont subordonnées à la
+«force vitale», ou à la «volonté libre», à la «toute-puissance
+divine» ou autres fantômes qui n'ont rien à voir avec la
+<em>science</em> critique. A vrai dire, ces erreurs absolues n'ont plus
+besoin aujourd'hui d'être réfutées; car jusqu'à ce jour l'expérience
+ne nous a appris à connaître aucune <em>substance immatérielle</em>,
+aucune force qui ne soit pas liée à une matière, aucune
+forme d'énergie qui ne s'effectue pas au moyen de mouvements
+de la matière, soit de la masse, soit de l'éther, soit des
+deux éléments à la fois. Même les formes d'énergie les plus
+compliquées et les plus parfaites que nous connaissions, la
+vie psychique des animaux supérieurs, la pensée et la raison
+humaines, reposent sur des processus matériels, sur des
+changements dans le neuroplasma des cellules ganglionnaires;
+on ne peut pas les concevoir sans cela. J'ai déjà
+démontré (chap. XI) que l'hypothèse physiologique d'une
+«substance âme» spéciale, immatérielle, était inadmissible.</p>
+
+<p class="p2"><b>Masse ou matière corporelle</b> (matière pondérable).&mdash;La
+science de cette partie <em>pondérable</em> de la matière fait avant
+tout l'objet de la <em>chimie</em>. Les extraordinaires progrès théoriques
+accomplis par cette science au cours du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, et
+l'influence inouïe qu'ils ont exercée dans tous les domaines
+de la vie pratique,&mdash;sont connus de tous. Nous nous contenterons
+donc de quelques remarques à propos des plus
+importantes questions théoriques touchant la nature de la
+masse. La chimie analytique est parvenue, on le sait, à ramener
+les innombrables corps de la nature, en les dissociant, à
+un petit nombre de substances premières ou <em>éléments</em>, c'est-à-dire
+de corps simples qu'on ne peut plus dissocier. Le
+nombre de ces éléments s'élève environ à soixante-dix. Il n'y
+en a qu'une petite fraction (en somme, quatorze), qui soient
+répandus sur toute la terre et qui sont d'une grande importance;
+la majeure partie consiste en éléments rares et peu
+importants (c'est le cas pour la plupart des métaux). La <em>parenté</em>
+entre certains de ces éléments qui constituent des <em>groupes</em> et
+<a class="pagenum" id="Page_256" title="256"></a>
+les rapports remarquables qui existent entre leurs poids atomiques
+(ainsi que l'ont démontré <span class="smcap">L. Meyer</span> et <span class="smcap">Mendelejeff</span>,
+dans leur <em>système périodique des éléments</em>), rendent très vraisemblable
+que ces éléments ne sont pas des <em>espèces absolument
+fixes de la matière</em>, qu'ils ne sont pas des grandeurs
+éternellement constantes. Dans ce système, on a réparti les
+soixante-dix éléments en huit groupes principaux et on les a
+ordonnés, à l'intérieur de ceux-ci, d'après la grandeur de
+leurs poids atomiques, de sorte que les éléments chimiques
+analogues forment des séries de familles. Les rapports entre
+corps d'un même groupe dans le système naturel des éléments
+rappellent, d'une part, les phénomènes analogues que
+présentent les divers composés du carbone; d'autre part, les
+rapports entre groupes parallèles que nous observons dans le
+système naturel des espèces végétales et animales. De même
+que, dans ce dernier cas, la «parenté» entre formes analogues
+provient de la descendance commune de formes ancestrales
+plus simples&mdash;de même, il est très probable que la
+même explication vaut pour les familles et les ordres d'éléments.
+Nous pouvons donc admettre que les «éléments empiriques»
+actuels ne sont pas véritablement des <em>espèces fixes
+de la matière</em>, simples et constantes, mais qu'elles sont, dès
+l'origine, composées d'atomes primitifs simples, tous identiques,
+dont le nombre et la position varient seuls. Les
+spéculations de <span class="smcap">G. Wendt</span>, <span class="smcap">W. Preyer</span>, <span class="smcap">W. Crookes</span> et d'autres,
+ont montré de quelle manière on pouvait concevoir que
+tous les éléments se soient différenciés à partir d'une seule
+et unique <em>matière première</em>, le <em>prothyl</em>.</p>
+
+<p class="p2"><b>Atomes et éléments.</b>&mdash;Il faut bien distinguer la <em>théorie
+des atomes</em> actuelle, telle qu'elle apparaît à la chimie comme
+un auxiliaire indispensable, de l'ancien <em>atomisme</em> philosophique,
+tel que l'enseignaient déjà, il y a plus de deux mille
+ans, les philosophes monistes éminents de l'antiquité: <span class="smcap">Leucippe</span>,
+<span class="smcap">Démocrite</span> et <span class="smcap">Lucrèce</span>: cet atomisme se compléta et prit
+plus tard une nouvelle direction, grâce à <span class="smcap">Descartes</span>, <span class="smcap">Hobbes</span>,
+<a class="pagenum" id="Page_257" title="257"></a>
+<span class="smcap">Leibnitz</span> et autres philosophes éminents. Il n'a été donné de
+l'<em>empirisme moderne</em> une conception précise et acceptable,
+un <em>fondement empirique</em> qu'en 1808, par le chimiste anglais
+<span class="smcap">Dalton</span> qui posa la «loi des proportions simples et multiples»
+dans la formation des combinaisons chimiques. Il détermina
+d'abord les <em>poids atomiques des divers éléments</em>, posant ainsi
+la <em>base exacte</em>, inébranlable, sur laquelle reposent les nouvelles
+théories chimiques; celles-ci sont toutes <em>atomistes</em>
+en tant qu'elles admettent que les éléments sont composés de
+particules identiques, minuscules, discrètes, qu'on ne peut
+dissocier. Le problème de la <em>nature</em> propre des atomes, de
+leur forme, de leur grandeur, la question de savoir s'ils sont
+animés restent d'ailleurs hors de cause; car ces qualités
+sont hypothétiques; au contraire, le <em>chimisme</em> des atomes ou
+leurs «affinités chimiques», c'est-à-dire la proportion constante
+dans laquelle ils se combinent avec les atomes d'autres
+éléments<a name="FNanchor_44" id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor">[44]</a>,&mdash;est tout empirique.</p>
+
+<p class="p2"><b>Affinités électives des éléments.</b>&mdash;L'attitude variable
+des éléments isolés à l'égard les uns des autres, ce que la chimie
+désigne du nom d'«affinité», est une des propriétés
+les plus importantes de la masse et se manifeste par les divers
+rapports de quantité ou proportions dans lesquelles s'effectue
+leur combinaison, et dans l'intensité avec laquelle elle se
+produit. Tous les degrés d'inclination, depuis la plus complète
+indifférence, jusqu'à la plus violente passion, s'observent
+dans l'attitude chimique des divers éléments à l'égard les
+uns des autres, de même que dans la psychologie de
+l'homme et en particulier dans l'inclination des deux sexes
+l'un pour l'autre, le même phénomène joue un grand rôle.
+<span class="smcap">G&oelig;the</span> a rapproché, comme on sait, dans son roman classique
+les <em>Affinités électives</em>, les rapports entre deux amoureux des
+phénomènes de même nature, qui interviennent dans les
+combinaisons chimiques. L'irrésistible passion qui entraîne
+<a class="pagenum" id="Page_258" title="258"></a>
+Edouard vers la sympathique Ottilie, Pâris vers Hélène, et
+qui triomphe de tous les obstacles de la raison et de la morale
+est la même puissante force d'attraction «inconsciente» qui,
+lors de la fécondation des &oelig;ufs animaux ou végétaux, pousse
+le spermatozoïde vivant à pénétrer dans l'ovule; c'est encore
+le même mouvement violent par lequel deux atomes d'hydrogène
+et un atome d'oxygène s'unissent pour former une molécule
+d'eau. Cette foncière <em>Unité des affinités électives dans
+toute la nature</em>, depuis le processus chimique le plus simple,
+jusqu'au plus compliqué des romans d'amour, a été reconnue
+dès le <span class="smcap">V</span><sup>e</sup> siècle avant Jésus-Christ, par le grand philosophe
+naturaliste grec, <span class="smcap">Empédocle</span>, dans sa doctrine de <em>l'amour et de
+la haine des éléments</em>. Elle est confirmée par les intéressants
+progrès de la <em>psychologie cellulaire</em>, dont la haute importance
+n'a été entrevue qu'en ces trente dernières années. Nous
+appuyons là-dessus notre conviction que les <em>atomes</em>, déjà,
+possèdent sous leur forme la plus simple, la sensation et la
+volonté&mdash;ou plutôt: le <em>sentiment</em> (Aesthesis) et l'<em>effort</em>
+(tropesis)&mdash;c'est-à-dire une <em>âme</em> universelle sous sa forme
+la plus primitive. Mais on en peut dire autant des molécules
+ou particules de matière constituées par la réunion de deux
+ou plusieurs atomes. Par la combinaison, enfin, de diverses
+de ces molécules se produisent d'abord les combinaisons
+chimiques simples, puis les plus complexes, dans lesquelles
+le même jeu se répète sous une forme plus compliquée.</p>
+
+<p class="p2"><b>Ether</b> (<em>Matière impondérable</em>).&mdash;L'étude de cette partie
+<em>impondérable</em> de la matière est avant tout l'objet de la <em>physique</em>.
+Après avoir depuis longtemps admis l'existence d'un
+médium infiniment subtil, remplissant l'espace en dehors de
+la matière et avoir invoqué cet «éther» pour expliquer divers
+phénomènes (la <em>lumière</em> surtout)&mdash;ce n'est qu'en la seconde
+moitié du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle qu'on est parvenu à connaître plus
+exactement cette merveilleuse substance et ce progrès se
+rattache aux surprenantes découvertes empiriques faites dans
+le domaine de l'<em>électricité</em>, à leur connaissance expérimentale,
+<a class="pagenum" id="Page_259" title="259"></a>
+à leur compréhension théorique et à leur application pratique.
+Signalons en premier lieu ici, comme ayant frayé les
+voies, les recherches célèbres d'<span class="smcap">Henri Hertz</span>, à Bonn (1888);
+on ne saurait trop déplorer la mort précoce de ce jeune physicien
+de génie qui donnait les plus grandes espérances;
+c'est là, comme la mort trop prématurée de <span class="smcap">Spinoza</span>, de
+<span class="smcap">Raphaël</span>, de <span class="smcap">Schubert</span> et de tant d'autres jeunes gens de
+génie, un de ces <em>faits brutaux</em> dans l'histoire de l'humanité
+qui, par eux-mêmes, suffisent déjà complètement à réfuter le
+mythe inadmissible d'une «Sage Providence» et d'un «Père
+céleste qui ne serait qu'amour».</p>
+
+<p class="p2"><b>L'existence de l'éther</b> ou de l'<em>éther cosmique</em>, comme
+matière réelle, est aujourd'hui (depuis douze ans) un <em>fait
+positif</em>. On peut, il est vrai, lire aujourd'hui encore que l'éther
+est une «pure hypothèse»; cette affirmation erronée est
+répétée, non seulement par des philosophes et des écrivains
+populaires qui ne sont pas au courant des faits, mais encore
+par quelques «prudents physiciens exacts». Mais on devrait,
+tout aussi légitimement, nier l'existence de la matière pondérable,
+de la masse. Sans doute, il y a aujourd'hui encore des
+métaphysiciens qui en viennent là et dont la suprême sagesse
+consiste à nier (ou du moins à révoquer en doute) la réalité
+du monde extérieur; d'après eux, il n'existe, en somme,
+qu'un seul être réel, à savoir leur chère personne ou plutôt
+l'âme immortelle qu'elle renferme. Quelques physiologistes
+éminents ont même, en ces derniers temps, accepté ce point
+de vue ultra idéaliste qui avait déjà été développé dans la
+métaphysique de <span class="smcap">Descartes</span>, <span class="smcap">Berkeley</span>, <span class="smcap">Fichte</span> et autres; ils
+affirment dans leur <em>psychomonisme</em>: «Il n'existe qu'une
+chose et c'est mon âme». Cette affirmation spiritualiste
+hardie nous semble reposer sur une déduction fausse tirée de
+la remarque très juste de <span class="smcap">Kant</span>: à savoir que nous ne pouvons
+connaître du monde extérieur que les phénomènes rendus
+possibles par nos <em>organes</em> humains de connaissance, le
+cerveau et les organes des sens. Mais si, par leur fonctionnement,
+<a class="pagenum" id="Page_260" title="260"></a>
+nous ne pouvons atteindre qu'à une connaissance
+imparfaite et limitée du monde des corps, cela ne nous
+donne pas le droit d'en nier l'existence. Pour moi du moins,
+l'éther <em>existe</em> aussi certainement que la masse, aussi certainement
+que moi-même lorsque je réfléchis et que j'écris sur
+ces questions. Si nous nous convainquons de la réalité de la
+<em>matière</em> pondérable, par la mesure et le poids, par des expériences
+mécaniques et chimiques, nous pouvons tout aussi
+bien nous convaincre de l'existence de l'<em>éther</em> impondérable,
+par les expériences d'optique et d'électricité.</p>
+
+<p class="p2"><b>Nature de l'éther.</b>&mdash;Bien qu'aujourd'hui presque tous les
+physiciens considèrent l'existence réelle de l'éther comme
+un fait positif, et bien que nous connaissions très exactement,
+grâce à d'innombrables expériences (surtout d'optique
+et d'électricité) les nombreux <em>effets</em> de cette matière merveilleuse,&mdash;cependant
+nous ne sommes pas encore parvenus à
+connaître avec clarté et certitude sa vraie <em>nature</em>. Au contraire,
+aujourd'hui encore, les opinions des physiciens les plus éminents,
+qui ont spécialement étudié la question, divergent profondément;
+elles se contredisent même sur les points les
+plus importants. Chacun est donc libre d'adopter, parmi les
+hypothèses contradictoires, celle qui sera le plus conforme à
+son degré de connaissance et à la force de son jugement (qui
+tous deux resteront toujours très imparfaits). L'opinion à
+laquelle j'en suis venu après avoir mûrement réfléchi (et bien
+que je ne sois qu'un <em>dilettante</em> sur ce terrain), peut être
+résumée dans les huit propositions suivantes:</p>
+
+<p>I. L'éther remplit, sous forme de <em>matière continue</em>, tout
+l'espace cosmique, en tant que celui-ci n'est pas occupé par
+la masse (ou matière pondérable); il comble en outre tous
+les intervalles laissés entre les atomes de celle-ci; II. L'éther
+ne possède probablement encore <em>aucun chimisme</em> et n'est pas
+encore composé d'atomes, comme la masse; si l'on admet
+qu'il est composé d'atomes identiques, infiniment petits
+(par exemple de petites sphères d'éther de même grandeur),
+<a class="pagenum" id="Page_261" title="261"></a>
+on doit alors admettre aussi qu'entre celles-ci, il existe encore
+quelque chose d'autre, soit l'«espace vide», soit un troisième
+médium tout à fait inconnu, un <em>Interéther</em> tout hypothétique;
+le problème de son essence soulèverait les mêmes
+difficultés que lorsqu'il s'agissait de l'éther (<em>in infinitum</em>);
+III. L'hypothèse d'un espace vide et d'une action à distance
+immédiate, n'étant plus guère possible dans l'état actuel de
+la science (ou du moins, ne conduisant à aucune claire conception
+moniste), j'admets une <em>structure particulière de l'éther</em>
+qui ne serait pas atomistique comme celle de la masse pondérable
+et qu'on pourrait provisoirement concevoir (sans
+définition plus précise), comme une structure <em>éthérique</em> ou
+<em>dynamique</em>. IV. L'<em>état d'agrégat</em> de l'éther, par suite de
+cette hypothèse, serait également particulier et différent de
+celui de la masse; il ne serait ni gazeux, ni solide, comme le
+soutiennent certains physiciens; la meilleure façon de se le
+représenter, c'est peut-être de le comparer à une gelée infiniment
+ténue, élastique et légère. V. L'éther est une <em>matière
+impondérable</em>, en ce sens que nous ne possédons aucun
+moyen de déterminer expérimentalement son poids; s'il en
+a réellement un, ce qui est très vraisemblable, ce poids est
+infiniment petit et échappe à la mesure de nos plus fines
+balances. Quelques physiciens ont essayé de calculer le poids
+de l'éther d'après l'énergie des ondes lumineuses; ils ont
+trouvé qu'il était quinze trillions de fois plus petit que celui
+de l'air atmosphérique; en tous cas, une sphère d'éther du
+même volume que la terre pèserait <em>au moins</em> 250 livres (?).
+VI. L'état d'agrégat de l'éther peut probablement (en vertu
+de la théorie pyknotique), dans des conditions déterminées
+par une condensation croissante, passer à l'état gazeux de la
+masse, de même que celui-ci, par un refroidissement croissant,
+pourra redevenir liquide et ensuite solide. VII. Ces
+<em>états d'agrégat de la matière</em> s'ordonnent par conséquent
+(ce qui est très important pour la <em>Cosmogénie</em> moniste), suivant
+une série génétique continue, nous en distinguerons cinq
+moments: 1<sup>o</sup> L'état éthérique; 2<sup>o</sup> le gazeux; 3<sup>o</sup> le liquide;
+<a class="pagenum" id="Page_262" title="262"></a>
+4<sup>o</sup> le liquide-solide (dans le plasma vivant); 5<sup>o</sup> l'état solide.
+VIII. L'éther est infini et incommensurable tout comme
+l'espace qu'il remplit; il est éternellement en mouvement. Ce
+<em>motus propre de l'éther</em> (qu'on le conçoive comme une vibration,
+une tension, une condensation, etc.), en réciprocité d'action
+avec les mouvements de la masse (gravitation), est la
+cause dernière de tous les phénomènes.</p>
+
+<p class="p2"><b>Ether et masse.</b>&mdash;«La colossale question de la nature
+de l'éther» ainsi qu'<span class="smcap">Hertz</span> la nomme avec raison, comprend
+celle de ses rapports avec la masse; car ces deux éléments
+principaux de la matière sont non seulement partout en
+contact extérieur très intime, mais encore en continuelle
+<em>réciprocité d'action</em> dynamique. On peut répartir les phénomènes
+naturels les plus généraux, désignés par la physique
+sous le nom de forces naturelles ou de «fonctions de la
+matière», en deux groupes, dont l'un comprend <em>surtout</em>
+(mais pas exclusivement) les fonctions de l'éther, l'autre
+celles de la masse; on obtient alors le schéma suivant que
+j'ai donné (1892) dans le <em>Monisme</em>:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="5" cellspacing="5" summary="univers">
+<tr>
+<th colspan="2" class="tbc">Univers (= Nature = Substance = Cosmos)</th>
+</tr>
+<tr>
+<td>I. <b>Éther</b> (<span class="smcap">Imponderabile,
+substance a l'état de tension</span>)</td>
+<td>II. <b>Masse</b> (<span class="smcap">Ponderabile, substance
+a l'état de condensation</span>)</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>1. <em>Etat d'agrégat</em>: éthérique (ni
+gazeux, ni liquide, ni solide).</td>
+<td>1. <em>Etat d'agrégat</em>: pas éthérique
+(mais gazeux, liquide ou solide).</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>2. <em>Structure</em>: pas atomique, continue,
+composée de particules
+discrètes (atomes).</td>
+<td>2. <em>Structure</em>: atomique, discontinue,
+composée d'infiniment
+petites particules (atomes) discrètes.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>3. <em>Fonctions principales</em>: lumière,
+chaleur rayonnante,
+électricité, magnétisme.</td>
+<td>3. <em>Fonctions principales</em>: pesanteur,
+inertie, chaleur latente,
+chimisme.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p><a class="pagenum" id="Page_263" title="263"></a>
+Les deux groupes de fonctions de la matière, opposés l'un
+à l'autre dans ce schéma, peuvent en quelque mesure être
+regardés comme résultant de la première division du travail
+de la matière, comme l'<em>ergonomie primaire de la matière</em>. Mais
+cette distinction ne marque pas une séparation absolue entre
+les deux groupes opposés; au contraire, tous deux restent
+unis, conservent un lien et demeurent partout en constante
+réciprocité d'action. Les processus optiques et électriques de
+l'éther sont, comme on sait, étroitement liés aux changements
+mécaniques et chimiques de la masse; la chaleur
+rayonnante de celui-là passe directement à l'état de chaleur
+latente ou chaleur mécanique de celle-ci; la gravitation ne
+peut agir sans que l'éther ne serve d'intermédiaire à l'attraction
+des atomes séparés, puisque nous ne saurions admettre
+d'action à distance. La transformation d'une des formes de
+l'énergie en l'autre, démontrée par la loi de la conservation
+de la force confirme en même temps la constante réciprocité
+d'action entre les deux parties essentielles de la substance,
+l'<em>éther</em> et la <em>masse</em>.</p>
+
+<p class="p2"><b>Force et énergie.</b>&mdash;La grande loi fondamentale de la
+nature, que nous plaçons sous le nom de loi de substance en
+tête de toutes les considérations d'ordre physique, a été désignée
+originellement, par <span class="smcap">R. Meyer</span> qui la formula (1842) et
+par <span class="smcap">Helmholz</span> qui la développa (1847), sous le nom de <em>loi de
+la conservation de la force</em>. Dix ans auparavant, déjà, un autre
+naturaliste allemand, <span class="smcap">Fr. Mohr</span>, de Bonn, en avait clairement
+exposé l'essentiel (1837). Plus tard, la physique moderne
+sépara l'ancienne notion de <em>force</em> de celle d'<em>énergie</em>,
+dont elle ne se séparait pas à l'origine. Aussi cette même loi
+est-elle ordinairement désignée aujourd'hui du nom de loi
+de la <em>constance de l'énergie</em>. Pour l'étude générale, dont je
+dois me contenter ici et pour le grand principe de la «conservation
+de la substance», cette distinction subtile n'entre pas
+en ligne de compte. Le lecteur que cette question intéresserait
+en trouverait une explication très claire, par exemple,
+<a class="pagenum" id="Page_264" title="264"></a>
+dans le travail remarquable du physicien anglais <span class="smcap">Tyndall</span>, sur
+«la loi fondamentale de la nature»<a name="FNanchor_45" id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor">[45]</a>. La portée universelle
+de cette grande loi cosmologique y est bien mise en lumière,
+de même que son application aux problèmes les plus importants,
+dans les domaines les plus différents. Nous nous contenterons
+de relever ici le fait important qu'aujourd'hui le
+«principe de l'énergie» et la certitude de l'unité des forces
+naturelles qui s'y rattache, ainsi que leur origine commune,
+sont reconnus par tous les physiciens compétents et considérés
+comme le progrès le plus important de la physique au
+<span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle. Nous savons aujourd'hui que la chaleur est une
+forme de <em>mouvement</em> au même titre que le son, l'électricité
+au même titre que la lumière et le chimisme au même titre
+que le magnétisme. Nous pouvons, par des procédés appropriés,
+transformer une de ces forces en l'autre et nous convaincre
+ainsi, en mesurant avec exactitude, que jamais il ne
+se perd la plus petite particule de leur somme totale.</p>
+
+<p class="p2"><b>Force de tension et force vive</b> (<em>énergie potentielle et
+énergie actuelle</em>).&mdash;La somme totale de la force ou énergie
+dans l'univers reste constante, quels que soient les phénomènes
+qui nous frappent; elle est éternelle et infinie comme la
+matière, à laquelle elle est liée indissolublement. Tout le jeu
+de la nature consiste en l'alternance du repos apparent avec le
+mouvement; mais les corps immobiles possèdent une quantité
+indestructible de force, tout comme les corps en mouvement.
+Dans le mouvement lui-même, la force de tension des
+premiers se transforme en la force vive des seconds. «Le
+principe de la conservation de la force concernant aussi bien
+la répulsion que l'attraction, énonce l'affirmation que la
+valeur mécanique des forces de tension et des forces vives
+dans le monde matériel, est une quantité constante. En un
+mot, le capital de force de l'univers se compose de deux parties
+qui, d'après un rapport de valeur déterminé, peuvent se
+<a class="pagenum" id="Page_265" title="265"></a>
+transformer l'une en l'autre. La diminution de l'une entraîne
+l'augmentation de l'autre; la valeur totale de la somme reste
+cependant immuable». La <em>force de tension</em> ou <em>énergie potentielle</em>
+et la <em>force vive</em> ou <em>énergie actuelle</em> se transforment continuellement
+l'une en l'autre, sans que la somme totale infinie
+de force, dans l'univers infini, éprouve jamais la moindre
+perte.</p>
+
+<p class="p2"><b>Unité des forces de la nature.</b>&mdash;Après que la physique
+moderne eût posé la loi de substance à propos des rapports
+très simples des corps inorganiques, la physiologie en démontra
+la valeur générale dans le domaine tout entier de la nature
+organique. Elle montra que toutes les fonctions vitales de
+l'organisme&mdash;sans exception!&mdash;reposent sur un continuel
+<em>échange de forces</em> et sur l'«échange de matériaux» qui s'y
+rattache, aussi bien que les processus les plus simples de ce
+qu'on appelle la «nature inanimée». Non seulement la croissance
+et la nutrition des plantes et des animaux, mais encore
+leurs fonctions de sensation et de mouvement, leur activité
+sensorielle et leur vie psychique,&mdash;ont pour base la transformation
+de la force de tension en force vive et inversement.
+Cette loi suprême régit encore les phénomènes les plus parfaits
+du système nerveux qu'on désigne, chez les animaux
+supérieurs et chez l'homme, sous le nom de <em>vie intellectuelle</em>.</p>
+
+<p class="p2"><b>Toute-puissance de la loi de substance.</b>&mdash;Notre
+ferme conviction moniste, que la loi fondamentale cosmologique
+vaut universellement dans la <em>nature entière</em>, est de la
+plus haute importance. Car non seulement elle démontre
+<em>positivement</em> l'unité foncière du Cosmos et l'enchaînement
+causal de tous les phénomènes que nous pouvons connaître,
+mais elle réalise, en outre, <em>négativement</em>, le suprême progrès
+intellectuel, la chute définitive des <em>trois dogmes centraux de
+la métaphysique</em>: «Dieu, la liberté et l'immortalité». En
+tant que la loi de substance nous démontre que partout les
+phénomènes ont des causes mécaniques, elle se rattache à la
+<em>loi générale de causalité</em>.</p>
+
+<p><a class="pagenum" id="Page_266" title="266"></a></p>
+<p class="p2 center">La loi de substance ou loi nouvelle<br />
+<span class="sper">A LA LUMIÈRE DE LA PHILOSOPHIE DUALISTE</span><br />
+<span class="sper">ET DE LA PHILOSOPHIE MONISTE</span></p>
+
+<table border="0" cellpadding="5" cellspacing="5" summary="philosophie">
+<tr>
+<td class="tdc"><b>Dualisme</b>
+(<span class="smcap">conception téléologique</span>)</td>
+<td class="tdc"><b>Monisme</b>
+(<span class="smcap">conception mécaniste</span>)</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdvt">1. <em>Le monde</em> (Cosmos) comprend
+deux domaines distincts, celui
+de la <em>nature</em> (des corps matériels)
+et celui de l'<em>esprit</em> (du
+monde psychique immatériel).</td>
+<td class="tdvt">1. <em>Le monde</em> (Cosmos) ne comprend
+qu'un seul et unique domaine: le
+<em>royaume de la substance</em>; ses deux
+attributs inséparables sont la <em>matière</em>
+(substance étendue) et l'<em>énergie</em>
+(la force efficiente).</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdvt">2. Par suite, le royaume de la
+science se divise en deux domaines
+distincts: <em>sciences naturelles</em>
+(théorie empirique des
+processus mécaniques) et <em>sciences
+de l'esprit</em> (théorie transcendentale
+des processus psychiques).</td>
+<td class="tdvt">2. Par suite, le royaume tout
+entier de la science, forme un
+domaine, unique; les sciences
+dites <em>de l'esprit</em> ne sont que
+certaines parties des <em>sciences
+naturelles</em> universelles; toute
+véritable science repose sur
+l'empirisme, non sur la transcendance.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdvt">3. La connaissance des <em>phénomènes
+naturels</em> s'acquiert par
+la méthode <em>empirique</em>, par
+l'observation, l'expérience et
+l'association des représentations.
+La connaissance des <em>phénomènes
+de l'esprit</em>, au contraire,
+n'est possible que par
+des procédés surnaturels, par
+la <em>révélation</em>.</td>
+<td class="tdvt">3. La connaissance de <em>tous</em> les
+phénomènes (aussi bien de la
+<em>nature</em> que de la vie de l'<em>esprit</em>)
+s'acquiert exclusivement par
+la méthode <em>empirique</em> (par le
+travail de nos organes des sens
+et de notre cerveau). Toute
+prétendue <em>révélation</em> ou transcendance
+repose sur une <em>illusion</em>,
+consciente ou inconsciente.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdvt">4. La <em>loi de substance</em> avec ses
+<em>deux</em> parties (Conservation de
+la matière et de l'énergie) n'a
+de valeur que dans le domaine
+de la <em>nature</em>; c'est ici seulement
+que la matière et la force
+sont indissolublement liées.
+Dans le domaine de l'<em>esprit</em>,
+par contre, l'activité de l'âme
+est libre et n'est pas liée à des
+changements physico-chimiques
+dans la substance de ses organes.</td>
+<td class="tdvt">4. <em>La loi de substance</em> a une valeur
+absolument <em>universelle</em>,
+aussi bien dans le domaine de
+la <em>nature</em> que dans celui de
+l'<em>esprit</em>&mdash;sans exception!&mdash;Même
+dans les plus hautes
+fonctions intellectuelles (représentation
+et pensée) le travail
+des cellules nerveuses
+efficientes est aussi nécessairement
+lié aux changements
+matériels de leur substance
+(plasma nerveux), que dans
+tout autre processus naturel
+la force et la matière sont liées
+l'une à l'autre.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p><a class="pagenum" id="Page_267" title="267"></a></p>
+<h2>CHAPITRE XIII<br />
+Histoire du développement de l'Univers.</h2>
+
+<p class="center"><span class="smcap">Études monistes sur l'éternelle évolution de l'Univers.&mdash;Création,
+commencement et fin du monde.&mdash;Cosmogénie
+créatiste et cosmogénie génétique.</span></p>
+
+<p class="left45">La dernière énigme de l'Univers ne sera certes pas
+résolue par les libres esprits de la philosophie
+moniste à venir. Mais ils ne se contenteront plus
+de prendre l'apparence pour la réalité, et l'illusion
+pour la vérité. La grande loi de l'<em>évolution</em>
+prendra la place de l'hypothèse de la création,
+la croyance à un ordre naturel du monde, la
+place du miracle, la vive et gaie réalité, celle de
+la phrase et de l'imagination, le <em>monisme</em> conforme
+à la nature, celle du faux dualisme, l'idéal
+positif (pratique), celle du fol idéal (théorique).<br />
+<span class="i9 smcap">L. Büchner</span> (1898).</p>
+
+<hr />
+<p><a class="pagenum" id="Page_268" title="268"></a></p>
+
+<p class="center"><b>SOMMAIRE DU CHAPITRE XIII</b></p>
+
+<p class="hanging indent">Notion de création.&mdash;Miracle.&mdash;Création de l'Univers en général et des
+choses particulières.&mdash;Création de la substance (créatisme cosmologique).&mdash;Déisme:
+Un jour de la création.&mdash;Création des choses particulières.&mdash;Cinq
+formes du créatisme ontologique.&mdash;Notion d'évolution (<em>genesis</em>, <em>evolutio</em>).&mdash;I.
+Cosmogénie moniste.&mdash;Commencement et fin du monde.&mdash;Infinité
+et éternité de l'Univers. Espace et temps.&mdash;<em>Universum perpetuum
+mobile.</em> Entropie de l'Univers.&mdash;II. Géogénie moniste.&mdash;Histoire de la
+terre inorganique et histoire organique.&mdash;III. Biogénie moniste. Transformisme
+et théorie de la descendance. Lamarck et Darwin.&mdash;IV. Anthropogénie
+moniste.&mdash;Descendance de l'homme.</p>
+
+<p class="center"><b>LITTÉRATURE</b></p>
+
+<p><span class="smcap">Kant.</span>&mdash;<i>Allgemeine Naturgeschichte und Theorie des Himmels.</i> 1755.</p>
+
+<p><span class="smcap">Alex. Humboldt.</span>&mdash;<i>Kosmos. Entwurf einer physischen Weltbeschreibung.</i>
+4 Bd. 1845-1854.</p>
+
+<p><span class="smcap">W. Bölsche.</span>&mdash;<i>Entwicklungsgeschichte der Natur.</i> 1896.</p>
+
+<p><span class="smcap">Carus Sterne (E. Krause).</span>&mdash;<i>Werden und Vergehen. Eine Entwicklungsgesch.
+des Naturganzen in gemeinverst. Fassung</i> (4te Aufl.) Berlin, 1899.</p>
+
+<p><span class="smcap">H. Wolff.</span>&mdash;<i>Kosmos. Die Weltentwickl. nach monistisch. psychol. Prinzipien
+auf Grundlage der exacten Naturforsch. dargestellt</i> (2 Bd.) Leipzig,
+1890.</p>
+
+<p><span class="smcap">K. A. Specht.</span>&mdash;<i>Populäre Entwicklungsgeschichte der Welt.</i></p>
+
+<p><span class="smcap">L. Zehnder.</span>&mdash;<i>Die Mechanik des Weltalls.</i> 1897.</p>
+
+<p><span class="smcap">M. Neumayr.</span>&mdash;<i>Erdgeschichte</i> (2te Aufl. von V. Uhlig). 1895.</p>
+
+<p><span class="smcap">J. Walther.</span>&mdash;<i>Einleit. In die Geologie als historische Wissenschaft.</i></p>
+
+<p><span class="smcap">C. Radenhausen.</span>&mdash;<i>Osiris. Weltgesetze in der Erdgeschichte.</i></p>
+
+<p><span class="smcap">L. Noire.</span>&mdash;<i>Die Welt als Entwickl. des Geistes. Bausteine zu einer monistichen
+Weltanschauung.</i> 1874.</p>
+
+<p><a class="pagenum" id="Page_269" title="269"></a></p>
+
+<p class="p2">Entre toutes les énigmes de l'Univers, la plus grande, la
+plus difficile à résoudre, celle qui embrasse le plus de problèmes,
+c'est celle de l'apparition et du développement de
+l'Univers, appelée d'ordinaire d'un mot la <em>question de la création</em>.
+A la solution de cette énigme, difficile entre toutes,
+notre <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, une fois encore, a plus contribué que tous
+ses prédécesseurs; il a même, jusqu'à un certain point, réussi
+à la donner. Du moins voyons-nous que toutes les diverses
+questions particulières, relatives à la création sont liées
+entre elles inséparablement, qu'elles ne forment toutes qu'un
+unique et total <em>problème cosmique universel</em>&mdash;et que la clef
+qui donne la solution de cette «question cosmique» nous est
+fournie par un seul mot magique: <em>évolution!</em> Les grandes
+questions de la création de l'homme, de celle des animaux et
+des plantes, de celle de la terre et du soleil, etc., ne sont
+toutes que des parties de cette question universelle: Comment
+l'Univers tout entier est-il apparu? A-t-il été <em>créé</em> par
+des procédés surnaturels, ou bien s'est-il <em>graduellement produit</em>
+par des procédés naturels? De quelle nature sont les
+causes et les procédés de cette évolution? Si nous parvenons
+à trouver une réponse certaine à ces questions en ce qui concerne
+l'un de ces problèmes <em>partiels</em>, nous aurons alors,
+d'après notre conception moniste de la nature, trouvé en
+même temps un flambeau qui nous éclairera et nous montrera
+la réponse à ces questions en ce qui concerne le problème
+cosmique <em>tout entier</em>.</p>
+
+<p class="p2"><a class="pagenum" id="Page_270" title="270"></a>
+<b>Création</b> (<i>creatio</i>).&mdash;L'opinion presque partout admise,
+aux siècles passés, relativement à l'origine du monde, c'était
+la <em>croyance à sa création</em>. Cette croyance a trouvé des expressions
+différentes dans des milliers de légendes et de poëmes
+intéressants, plus ou moins fabuleux, dans les <em>cosmogonies</em>
+et dans les <em>mythes relatifs à la création</em>. Seuls, quelques
+grands philosophes restèrent réfractaires à cette croyance,
+surtout ces admirables libres penseurs de l'antiquité classique
+qui, les premiers, conçurent l'idée d'une <em>évolution</em>
+naturelle. A l'inverse, tous les mythes relatifs à la création
+portaient le caractère du <em>surnaturel</em>, du merveilleux ou du
+transcendant. Incapable de saisir l'essence du monde en elle-même
+et d'expliquer l'apparition de ce monde par des causes
+naturelles, la raison encore peu développée devait naturellement
+recourir au <em>miracle</em>. Dans la plupart des légendes relatives
+à la création, le miracle s'allie à l'<em>anthropisme</em>. De
+même que l'homme crée ses &oelig;uvres avec une intention et en
+faisant preuve d'art, de même le «Dieu» créateur devait
+avoir produit le monde conformément à un plan; l'idée de ce
+Dieu était presque toujours tout anthropomorphique; il
+s'agissait manifestement d'un <em>créatisme anthropistique</em>. Le
+«tout-puissant créateur du ciel et de la terre», d'après le
+premier livre de Moïse et d'après le catéchisme encore
+aujourd'hui admis, est conçu créant d'une façon aussi purement
+humaine que le créateur moderne d'<span class="smcap">Agassiz</span> ou de
+<span class="smcap">Reinke</span> ou que l'intelligent «ingénieur machiniste» d'autres
+biologistes contemporains.</p>
+
+<p class="p2"><b>Création de l'Univers en général et des choses particulières</b>
+(<em>Création de la substance et de ses accidents</em>).&mdash;Pénétrant
+plus avant dans la notion merveilleuse de <em>création</em>,
+nous y pouvons distinguer comme deux actes essentiellement
+différents, la création totale de l'Univers en général et
+la création partielle des choses particulières, correspondant
+à la notion, chez <span class="smcap">Spinoza</span>, de la <em>substance</em> (<em>Universum</em>) et des
+<em>accidents</em> (ou modes, «formes phénoménales» isolées de la
+<a class="pagenum" id="Page_271" title="271"></a>
+substance). Cette distinction est foncièrement importante; car
+il y a eu beaucoup de philosophes et des plus distingués (et
+il en est encore aujourd'hui) qui admettent la première création,
+mais qui rejettent la seconde.</p>
+
+<p class="p2"><b>Création de la substance</b> (<em>Créatisme cosmologique</em>).&mdash;D'après
+cette théorie de la création, «Dieu a créé le monde
+en le tirant du néant». On se représente le «Dieu éternel»
+(être raisonnable mais immatériel) comme ayant seul
+existé, de toute éternité (dans l'espace) sans monde, jusqu'à
+ce qu'un beau jour il lui soit venu à l'idée «de créer le
+monde». Quelques partisans de cette croyance restreignent
+à l'extrême cette activité créatrice de Dieu, la limitant à un
+acte unique, ils admettent que le Dieu extra mondain (dont
+l'activité, en dehors de cela, reste une énigme!) a créé, à un
+instant donné, la substance, qu'il lui a conféré la capacité de
+se développer à l'extrême et puis qu'il ne s'est plus jamais
+occupé d'elle. Cette idée très répandue a été, en particulier,
+reprise sous diverses formes par le <em>déisme</em> anglais; elle se
+rapproche, jusqu'à y toucher, de notre théorie moniste de
+l'évolution et ne l'abandonne que dans ce seul instant (celui
+de l'éternité!) où est venu à Dieu la pensée de créer. D'autres
+partisans du créatisme cosmologique admettent, au contraire,
+que «le Seigneur Dieu», non seulement a créé une
+fois la substance, mais en tant que «conservateur et régisseur
+du monde», continue d'agir sur ses destinées. Plusieurs
+variations de cette croyance se rapprochent tantôt du <em>Panthéisme</em>,
+tantôt du <em>théisme</em> conséquent. Toutes ces formes (et
+autres semblables) de la croyance à la création sont inconciliables
+avec la loi de la conservation de la force et de la
+matière; celle-ci ne connaît pas de «commencement du
+monde».</p>
+
+<p>Il est particulièrement intéressant de voir que <span class="smcap">E. du Bois-Reymond</span>,
+dans son dernier discours (sur le <em>Néovitalisme</em>,
+1894), a embrassé ce créatisme cosmologique (comme solution
+de la grande énigme de l'Univers); il dit: «La seule
+<a class="pagenum" id="Page_272" title="272"></a>
+conception digne de la <em>toute-puissance divine</em>, c'est celle qui
+consiste à penser qu'elle a, de temps immémorial, créé, par
+<em>un seul acte de création</em>, toute la matière, de telle sorte qu'en
+vertu des lois inviolables qui lui sont inhérentes, partout où
+les conditions d'apparition et de durée de la vie seraient présentes,
+par exemple ici-bas sur terre, les êtres les plus simples
+apparaîtraient, desquels, sans autre intervention, sortirait
+la nature actuelle, depuis le bacille primitif jusqu'à la forêt
+de palmes, depuis le micrococcus originel jusqu'aux gracieuses
+attitudes d'une Suleima, jusqu'au cerveau d'un Newton!
+Ainsi nous sortirions de toutes les difficultés par <em>un jour de
+création</em>(!) et laissant de côté l'ancien et le nouveau vitalisme,
+nous admettrions que la Nature s'est produite mécaniquement.»
+Ici, comme lorsqu'il s'agissait de la question de
+la conscience, dans le discours de l'<em>Ignorabimus</em>, <span class="smcap">Du Bois-Reymond</span>
+trahit, de la façon la plus éclatante, le peu de profondeur
+et de logique inhérents à sa conception moniste.</p>
+
+<p class="p2"><b>Création des choses particulières</b> (<em>Créatisme ontologique</em>).&mdash;D'après
+cette théorie individuelle de la création,
+encore aujourd'hui prédominante, Dieu n'a pas seulement
+produit le monde tout entier («de rien») mais encore toutes
+les choses particulières qui y sont renfermées. Dans le monde
+civilisé chrétien, c'est la légende primitive et sémitique de la
+Création, empruntée au premier livre de Moïse, qui prévaut
+aujourd'hui encore; même parmi les naturalistes modernes,
+elle trouve encore ici et là de croyants adeptes. Je l'ai critiquée
+en détail dans le premier chapitre de mon <em>Histoire de
+la Création naturelle</em>. On pourrait relever, comme d'intéressantes
+modifications de ce créatisme ontologique, les
+théories suivantes:</p>
+
+<p>I. <em>Création dualiste.</em>&mdash;Dieu s'est borné à <em>deux actes de
+création</em>; d'abord il a créé le monde inorganique, la substance
+morte à laquelle seule s'applique la loi de l'énergie,
+aveugle et agissant sans but dans le mécanisme du monde
+corporel et des formations géologiques; plus tard, Dieu
+<a class="pagenum" id="Page_273" title="273"></a>
+acquit l'intelligence et la communiqua aux dominantes, à ces
+forces intelligentes, s'efforçant vers un but, qui produisent
+et dirigent le développement des organismes (<span class="smcap">Reinke</span>)<a name="FNanchor_46" id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor">[46]</a>.</p>
+
+<p>II. <em>Création trialistique.</em>&mdash;Dieu a créé le monde en <em>trois
+actes principaux</em>: A. Création du Ciel (cas du monde supra-terrestre);
+B. Création de la terre (comme centre du monde) et
+de ses organismes; C. Création de l'homme (comme image
+de Dieu); ce dogme est encore aujourd'hui très répandu
+parmi les théologiens chrétiens et autres «savants»; on
+l'enseigne comme une vérité dans beaucoup d'écoles.</p>
+
+<p>III. <em>Création heptamérale.</em>&mdash;La Création en sept jours, de
+<em>Moïse</em>. Bien que peu de savants, aujourd'hui, croient encore
+à ce mythe mosaïque, il se grave pourtant profondément, dès
+la première jeunesse, en même temps que l'enseignement de
+la Bible, dans l'esprit de nos enfants. Les divers essais,
+tentés surtout en Angleterre, pour mettre ce mythe d'accord
+avec la théorie de l'évolution, ont complètement échoué.
+Pour les sciences naturelles, ce mythe a pris une grande importance
+en ce que <span class="smcap">Linné</span>, lorsqu'il fonda son système de la
+nature, l'adopta et l'employa pour définir la notion d'<em>espèce</em>
+organique (tenue par lui pour fixe): «Il y a autant d'espèces
+différentes d'animaux et de plantes, qu'au commencement
+du monde l'Être infini a créé d'espèces différentes»<a name="FNanchor_47" id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor">[47]</a>. Ce
+dogme a été admis assez généralement jusqu'à <span class="smcap">Darwin</span>
+(1859), bien que, dès 1809, <span class="smcap">Lamarck</span> en ait exposé l'inadmissibilité.</p>
+
+<p class="p2">IV. <em>Création périodique.</em>&mdash;Au commencement de chaque
+période géologique, toute la population animale et végétale
+est créée à nouveau, et à la fin de chaque période elle est
+anéantie par une catastrophe générale; il y a autant d'actes
+de création générale qu'il s'est succédé de périodes géologiques
+distinctes (théorie des catastrophes de <span class="smcap">Cuvier</span> 1818 et
+<span class="smcap">Agassiz</span>, 1858). La paléontologie qui, lors de ses débuts,
+<a class="pagenum" id="Page_274" title="274"></a>
+encore très incomplète (dans la première moitié du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle),
+semblait prêter appui à cette théorie des créations successives
+du monde organique, l'a complètement réfutée par
+la suite.</p>
+
+<p>V. <em>Création individuelle.</em>&mdash;Chaque homme, en particulier&mdash;de
+même que chaque animal et chaque plante en
+particulier&mdash;ne provient pas d'un acte naturel de reproduction,
+mais est créé par la grâce de Dieu («qui connaît toutes
+choses et qui a compté les cheveux sur notre tête»). On lit
+souvent, aujourd'hui encore, cette conception chrétienne de
+la Création, dans les journaux, en particulier aux annonces
+de naissance («Hier, Dieu, dans sa bonté, nous a fait cadeau
+d'un fils qui se porte bien», etc.) Même dans les talents individuels,
+dans les avantages de nos enfants, nous constatons
+souvent, avec reconnaissance, les «dons spéciaux de
+Dieu» (mais nous ne le faisons pas, d'ordinaire, quand il
+s'agit des défauts héréditaires!).</p>
+
+<p class="p2"><b>Evolution</b> (<em>Genesio</em>, <em>Evolutio</em>).&mdash;Ce qu'avaient d'inadmissible
+les légendes relatives à la Création et la croyance au
+miracle qui s'y rattache a dû frapper de bonne heure les
+hommes capables de penser; aussi trouvons-nous, remontant
+à plus de deux mille ans, de nombreuses tentatives pour
+remplacer ces mythes par une théorie raisonnable et expliquer
+l'apparition du monde par des causes naturelles. Au
+premier rang, nous retrouvons ici les grands penseurs de
+l'école naturaliste ionienne, puis <span class="smcap">Démocrite</span>, <span class="smcap">Héraclite</span>, <span class="smcap">Empédocle</span>,
+<span class="smcap">Aristote</span>, <span class="smcap">Lucrèce</span> et autres philosophes de l'antiquité.
+Leurs premiers essais, encore imparfaits, nous surprennent
+en partie par leurs intuitions lumineuses, tant ils semblent
+les précurseurs des idées modernes. Cependant, il manquait
+à l'antiquité ce terrain solide de la spéculation scientifique
+qui n'a été conquis que par les innombrables observations
+et expériences des temps modernes. Pendant le
+moyen âge&mdash;et surtout sous la suprématie du papisme&mdash;la
+recherche scientifique est restée stationnaire. La torture et
+<a class="pagenum" id="Page_275" title="275"></a>
+les bûchers de l'Inquisition veillaient à ce que la foi inconditionnée
+en la mythologie hébraïque de Moïse demeurât la
+réponse définitive aux questions concernant la Création.
+Même les phénomènes qui invitaient à l'observation immédiate
+des <em>faits</em> embryologiques: le développement des animaux
+et des plantes, l'embryologie de l'homme, passaient
+inaperçus ou n'excitaient çà et là que l'intérêt de quelques
+observateurs ayant soif de savoir; mais leurs découvertes
+furent ignorées ou perdues. D'ailleurs, le chemin était à
+l'avance barré à toute vraie science du développement naturel,
+par la théorie régnante de la <em>préformation</em>, par le dogme
+que la forme et la structure caractéristiques de chaque espèce
+animale ou végétale sont déjà préformés dans le germe.</p>
+
+<p class="p2"><b>Théorie de l'évolution</b> (<em>Génétisme</em>, <em>Evolutisme</em>, <em>Evolutionnisme</em>).&mdash;La
+science que nous appelons aujourd'hui évolutionnisme
+(au sens le plus large) est, aussi bien dans son
+ensemble que dans ses diverses parties, l'enfant du <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle;
+elle est au nombre de ses créations les plus importantes et
+les plus brillantes. De fait, la notion d'évolution, encore
+presque inconnue au siècle dernier, est déjà devenue une
+pierre angulaire, solide, de notre conception de l'Univers.
+J'en ai exposé explicitement les principes dans des écrits
+antérieurs, surtout dans ma <em>Morphologie générale</em> (1866),
+puis, sous une forme plus populaire, dans mon <em>Histoire de
+la création naturelle</em> (1868), enfin, en ce qui concerne spécialement
+l'homme, dans mon <em>Anthropogénie</em> (1874, 4<sup>e</sup> éd.
+1891). Je me contenterai donc ici de passer rapidement en
+revue les progrès les plus importants accomplis par la
+doctrine de l'évolution au cours de notre siècle; elle se
+divise, d'après son objet, en quatre parties principales: elle
+étudie l'apparition naturelle: 1<sup>o</sup> du Cosmos, 2<sup>o</sup> de la terre,
+3<sup>o</sup> des organismes vivants et 4<sup>o</sup> de l'homme.</p>
+
+<p class="p2">I. <b>Cosmogénie moniste.</b> Le premier qui ait essayé
+d'expliquer d'une manière simple la constitution et l'origine
+<a class="pagenum" id="Page_276" title="276"></a>
+mécanique de tout le système cosmique, d'après les principes
+de <span class="smcap">Newton</span>&mdash;c'est-à-dire par des lois physiques et mathématiques,&mdash;c'est
+<span class="smcap">Kant</span>, dans son &oelig;uvre de jeunesse, si
+célèbre: <em>Histoire naturelle générale et théorie du ciel</em> (1755).
+Malheureusement, cette &oelig;uvre grandiose et hardie demeura
+90 ans presque inconnue; elle ne fut tirée du tombeau
+qu'en 1845 par <span class="smcap">A. de Humboldt</span> qui lui donna droit de cité
+dans le premier volume de son <em>Cosmos</em>. Dans l'intervalle, le
+grand mathématicien français, <span class="smcap">Laplace</span>, était arrivé, de son
+côté, à des théories analogues à celles de <span class="smcap">Kant</span> et les avait
+développées, les appuyant sur les mathématiques, dans son
+<em>Exposition du système du monde</em> (1796). Son &oelig;uvre principale,
+la <em>Mécanique céleste</em>, parut il y a cent ans. Les principes
+de la Cosmogénie de <span class="smcap">Kant</span> et de <span class="smcap">Laplace</span>, qui sont les
+mêmes, reposent sur une explication mécanique du mouvement
+des planètes et sur l'hypothèse qui en découle, que
+tous les mondes proviennent originairement de nébuleuses
+qui se sont condensées. L'<em>Hypothèse des Nébuleuses</em> ou <em>Théorie
+cosmologique des gaz</em> a été très retouchée et complétée
+depuis, mais elle reste inébranlable, aujourd'hui encore,
+comme la meilleure des tentatives d'explication mécaniste et
+moniste de tout le système cosmique<a name="FNanchor_48" id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor">[48]</a>. Elle a trouvé, en
+ces derniers temps, un important complément en même
+temps qu'une confirmation dans l'hypothèse que ce <em>processus
+cosmogonique</em> n'aurait pas seulement eu lieu une fois, mais se
+serait reproduit périodiquement. Tandis que, dans certaines
+parties de l'espace infini, des nébuleuses en rotation donneraient
+naissance à de nouveaux mondes qui évolueraient,
+dans d'autres parties, au contraire, des mondes refroidis et
+morts venant à s'entrechoquer, se dissémineraient en poussière
+et retourneraient à l'état de nébuleuses diffuses.</p>
+
+<p class="p2"><b>Commencement et fin du monde.</b>&mdash;Presque toutes les
+cosmogénies anciennes et modernes et la plupart aussi de
+<a class="pagenum" id="Page_277" title="277"></a>
+celles qui se rattachent à <span class="smcap">Kant</span> et à <span class="smcap">Laplace</span>, partaient de l'opinion
+régnante, que le monde avait eu un <em>commencement</em>.
+Ainsi, d'après une forme très répandue de l'hypothèse des
+«Nébuleuses», une énorme nébuleuse, faite d'une matière
+infiniment subtile et légère, se serait formée «au commencement»,
+puis à un moment déterminé du temps («il y a de
+cela infiniment longtemps»), un mouvement de rotation aurait
+commencé dans cette nébuleuse. Le «premier commencement»
+de ce mouvement cosmogène une fois donné, les processus
+ultérieurs de formation des mondes, de différenciation
+des systèmes planétaires, etc., se déduisent alors avec certitude
+des principes mécaniques et il devient alors aisé de les
+fonder mécaniquement. Cette première <em>origine du mouvement</em>
+est la seconde des «énigmes de l'Univers» de <span class="smcap">du Bois-Reymond</span>;
+il la déclare <em>transcendante</em>.</p>
+
+<p>Beaucoup d'autres naturalistes et philosophes ne peuvent
+pas davantage sortir de cette difficulté et se résignent en
+avouant qu'il faut admettre ici une première «impulsion
+surnaturelle», c'est-à-dire «un miracle».</p>
+
+<p>D'après nous, cette «seconde énigme de l'Univers» est
+résolue par l'hypothèse que le <em>mouvement</em> est une propriété
+de la substance aussi immanente et <em>originelle</em> que la <em>sensation</em>.
+Ce qui légitime cette hypothèse moniste, c'est d'abord
+la loi de substance et ensuite les grands progrès que l'astronomie
+et la physique ont faits dans la seconde moitié du
+<span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle. Par <em>l'analyse spectrale</em> de <span class="smcap">Bunsen</span> et de <span class="smcap">Kirchhoff</span>
+(1860), nous avons non seulement acquis la preuve que les
+millions de mondes qui remplissent l'espace infini sont faits
+de la même matière que notre soleil et notre terre&mdash;mais
+encore qu'ils se trouvent à des stades différents d'évolution;
+nous avons même, grâce à l'auxiliaire de l'analyse spectrale,
+acquis des connaissances sur les mouvements et les distances
+des astres, que le télescope seul était impuissant à nous fournir.
+Enfin le <em>télescope</em> lui-même a été très perfectionné et,
+avec l'aide de la <em>photographie</em>, nous a permis de faire une
+masse de découvertes astronomiques, qu'on ne pouvait même
+<a class="pagenum" id="Page_278" title="278"></a>
+pas soupçonner au début du siècle. En particulier, nous
+avons appris à comprendre la grande importance des petits
+corps célestes semés par milliards dans l'espace entre les
+étoiles plus grandes, en apprenant à mieux connaître les
+comètes et les étoiles filantes, les agglomérations d'étoiles et
+les nébuleuses.</p>
+
+<p>Nous savons également aujourd'hui que les <em>orbites</em> tracées
+par des millions de corps célestes sont <em>variables</em> et en partie
+irrégulières, tandis qu'on admettait, autrefois, que les systèmes
+planétaires étaient constants et que les sphères en
+rotation décrivaient leurs courbes avec une éternelle régularité.
+L'astrophysique doit aussi d'importants aperçus aux
+progrès immenses accomplis dans d'autres domaines de la
+physique, surtout en optique et en électricité, ainsi qu'à la
+théorie de l'éther, amenée par ces progrès. Enfin, et avant
+tout, réapparaît ici, comme constituant le plus grand progrès
+accompli vers la connaissance de la nature, <em>l'universelle
+loi de substance</em>. Nous savons maintenant que partout,
+dans les espaces les plus lointains, cette loi a la même valeur
+absolue que dans notre système planétaire, qu'elle vaut dans
+le plus petit coin de notre terre comme dans la plus petite
+cellule de notre corps. Nous avons le droit (et nous sommes
+logiquement forcés) d'admettre cette importante hypothèse,
+que la conservation de la matière et de l'énergie a existé de
+tous temps aussi universellement qu'elle régit tout aujourd'hui
+sans exception. <em>De toute éternité, l'Univers infini a été, est et
+restera soumis à la loi de substance</em>.</p>
+
+<p>De tous ces immenses progrès de l'astronomie et de la
+physique qui s'éclairent et se complètent l'un l'autre, une
+série de conclusions infiniment importantes découlent relativement
+à la composition et à l'évolution du Cosmos, à la stabilité
+et à la variabilité de la substance. Nous les résumerons
+brièvement dans les thèses suivantes: I. L'<em>espace</em> est infiniment
+grand et illimité; il n'est jamais vide mais partout
+rempli de substance. II. Le <em>temps</em> est de même infini et illimité;
+il n'a ni commencement ni fin, c'est l'éternité. III. La
+<a class="pagenum" id="Page_279" title="279"></a>
+<em>substance</em> se trouve partout et en tous temps dans un état de
+mouvement et de changement ininterrompu; nulle part ne
+règne le repos parfait; mais en même temps la quantité infinie
+de matière demeure aussi invariable que celle de l'énergie
+éternellement changeante. IV. Le mouvement éternel de
+la substance dans l'espace est un cercle éternel, avec des
+phases d'évolution se répétant périodiquement. V. Ces phases
+consistent en une alternance périodique de <em>conditions
+d'agrégat</em>, la principale étant la différenciation primaire de
+la masse et de l'éther (l'ergonomie de la matière pondérable
+et impondérable). VI. Cette différenciation est fondée sur
+une <em>condensation</em> croissante de la matière, la formation
+d'innombrables petits centres de condensation dont les
+causes efficientes sont les propriétés originelles immanentes à
+la substance: le sentiment et l'effort. VII. Tandis que dans une
+partie de l'espace, par ce processus pyknotique, de petits
+corps célestes, puis de plus grands, se produisent et que
+l'éther qui est entre eux augmente de tension&mdash;dans l'autre
+partie de l'espace, le processus inverse se produit en même
+temps: la <em>destruction</em> des corps célestes qui viennent à s'entrechoquer.
+VIII. Les sommes inouïes de chaleur produites,
+dans ces processus mécaniques par le choc des corps célestes
+en rotation, sont représentées par les nouvelles forces
+vives qui amènent le mouvement des masses de poussière
+cosmique engendrées, ainsi que la <em>néoformation</em> de sphères
+en rotation: le jeu éternel recommence à nouveau. Notre
+mère, la Terre, elle aussi, issue il y a des millions de milliers
+d'années d'une partie du système solaire en rotation,&mdash;après
+que de nouveaux millions de milliers d'années se
+seront écoulés, se glacera à son tour, et après que son
+orbite aura toujours été se rétrécissant, elle se précipitera
+dans le soleil.</p>
+
+<p>Pour comprendre clairement l'universel processus d'évolution
+cosmique, ces aperçus modernes sur l'alternance périodique
+de la disparition et de la néoformation des mondes,
+que nous devons aux immenses progrès de la physique et de
+<a class="pagenum" id="Page_280" title="280"></a>
+l'astronomie moderne,&mdash;me paraissent particulièrement
+importants, à côté de la loi de substance. Notre mère, la
+<em>Terre</em>, se réduit alors à la valeur d'une minuscule «poussière
+de soleil», pareille aux autres incalculables millions de ces
+poussières qui se pourchassent dans l'espace infini: Notre
+propre <em>Etre humain</em> qui, dans son délire de grandeur anthropistique,
+s'adore comme l'image de Dieu, retombe au rang
+de mammifère placentalien, lequel n'a pas plus de valeur
+pour l'Univers tout entier, que la fourmi ou l'éphémère, que
+l'infusoire microscopique ou le plus infime bacille. Nous
+autres, hommes, nous ne sommes encore que des stades
+d'évolution passagers de l'éternelle substance, des formes
+phénoménales individuelles de la matière et de l'énergie,
+dont nous comprenons le néant quand nous nous plaçons en
+regard de l'espace infini et du temps éternel.</p>
+
+<p class="p2"><b>Espace et Temps.</b>&mdash;Depuis que <span class="smcap">Kant</span> a fait, des notions
+d'Espace et de Temps, de simples «formes de l'intuition»&mdash;de
+l'espace, la forme externe, du temps l'interne&mdash;une lutte
+ardente s'est élevée au sujet de ces importants problèmes de
+la connaissance, qui dure encore aujourd'hui. Une grande
+partie des métaphysiciens modernes se sont convaincus de
+cette opinion, qu'on devait attribuer à l'«acte critique» de
+Kant, comme point de départ d'une «théorie de la connaissance
+purement idéaliste», la plus grande importance et
+qu'elle réfutait l'opinion naturelle du bon sens humain qui
+croit à la <em>réalité de l'espace et du temps</em>. Cette conception
+exclusive et ultra-idéaliste des deux notions capitales est
+devenue la source des plus grosses erreurs; elle ne voit pas
+que <span class="smcap">Kant</span>, dans sa proposition, n'abordait qu'un côté du problème,
+le côté <em>subjectif</em>, mais reconnaissait l'autre, le côté
+<em>objectif</em> comme tout aussi légitime; il dit: «L'espace et le
+temps possèdent la <em>réalité empirique</em>, mais l'<em>idéalité transcendentale</em>».
+Notre monisme moderne peut fort bien accepter
+cette proposition de <span class="smcap">Kant</span>, mais non pas la prétention exclusive
+de certains à ne relever que le côté subjectif du problème;
+<a class="pagenum" id="Page_281" title="281"></a>
+car la conséquence logique de ceci, c'est l'absurde idéalisme
+qui atteint son comble avec cette proposition de <span class="smcap">Berkeley</span>:
+«Les corps ne sont que des représentations; leur existence
+réelle consiste à être perçus». Cette proposition devrait
+s'énoncer ainsi: «Les corps ne sont, pour ma conscience
+personnelle, que des représentations; leur existence est aussi
+réelle que celle des organes de ma pensée, à savoir des
+cellules ganglionnaires des hémisphères qui recueillent les
+impressions faites par les corps extérieurs sur mes organes
+sensoriels et en les associant, forment les représentations».
+De même que je révoque en doute, ou même que je nie la
+«réalité de l'espace et du temps», de même je peux nier
+celle de ma propre conscience; dans le délire fébrile, l'hallucination,
+le rêve, les cas de double conscience, je tiens pour
+vraies des représentations qui ne sont pas réelles, mais ne
+sont que des «imaginations»; je prends même ma propre
+personne pour une autre; le célèbre <em>cogito ergo sum</em> n'a
+plus ici de valeur. Par contre, la <em>réalité de l'espace et du
+temps</em> est aujourd'hui définitivement prouvée par le progrès
+même de notre conception, que nous devons à la loi de
+substance et à la cosmogénie moniste. Après avoir heureusement
+dépouillé l'inadmissible notion d'un «espace vide»,
+il nous reste comme infini <em>médium emplissant l'espace</em>,
+la <em>matière</em> et cela sous ses deux formes: «l'<em>éther</em> et la <em>masse</em>».
+Et, de même, nous considérons comme le «devenir <em>emplissant
+le temps</em>», le mouvement éternel ou <em>énergie</em> génétique,
+qui s'exprime par l'<em>évolution</em> ininterrompue de la substance,
+par le <em>perpetuum mobile</em> de l'<em>Univers</em>.</p>
+
+<p class="p2"><b>Universum perpetuum mobile.</b>&mdash;Puisque tout corps
+qui se meut continue de se mouvoir tant qu'il n'en est pas
+empêché par des obstacles extérieurs, il était naturel que
+l'homme eût l'idée, depuis des milliers d'années, de construire
+des appareils qui, une fois mis en mouvement, continuassent
+à se mouvoir toujours de même. On ne voyait pas
+<a class="pagenum" id="Page_282" title="282"></a>
+que tout mouvement rencontre des obstacles extérieurs et
+s'éteint graduellement si une nouvelle impulsion ne survient
+pas du dehors, si une nouvelle force ne s'ajoute pas qui
+l'emporte sur les obstacles. C'est ainsi, par exemple, qu'un
+pendule oscillant se mouvrait éternellement de droite à
+gauche avec la même vitesse, si la résistance de l'air et le
+frottement au point de suspension n'éteignaient graduellement
+la force vive, mécanique, de son mouvement pour la
+transformer en chaleur. Nous devons lui imprimer une nouvelle
+force mécanique par une nouvelle impulsion (ou, s'il
+s'agit de l'horloge à pendule, en remontant le poids). C'est
+pourquoi la construction d'une machine qui, sans secours
+extérieur, produirait un surplus de travail, par lequel elle se
+maintiendrait d'elle-même toujours en marche, est chose
+impossible. Toutes les tentatives faites pour créer un pareil
+<em>perpetuum mobile</em>, étaient d'avance condamnées à échouer;
+la connaissance de la loi de substance démontrait d'ailleurs,
+théoriquement, l'impossibilité de cette entreprise.</p>
+
+<p>Mais il n'en va plus de même quand nous envisageons le
+<em>cosmos</em> comme un Tout, l'infini Tout cosmique, conçu éternellement
+en mouvement. Nous nommons la matière infinie
+qui, objectivement le remplit, d'après notre conception
+subjective, <em>espace</em>; son éternel mouvement qui, objectivement,
+représente une évolution périodique revenant sur elle-même,
+est ce que nous appelons subjectivement le <em>temps</em>. Ces deux
+«formes de l'intuition» nous convainquent de l'infinité et
+de l'éternité du Cosmos. Mais par là nous reconnaissons en
+même temps que l'<em>Univers</em> tout entier, lui-même, est un
+<em>perpetuum mobile</em> embrassant tout. Cette infinie et éternelle
+«machine du Cosmos» se maintient dans un mouvement
+éternel et ininterrompu parce que l'infiniment grande <em>somme</em>
+d'énergie actuelle et potentielle reste éternellement la même.
+La loi de la conservation de la force démontre donc que
+l'idée du <em>perpetuum mobile</em> est aussi vraie et d'une importance
+aussi fondamentale, en ce qui concerne le cosmos <em>tout</em>
+<a class="pagenum" id="Page_283" title="283"></a>
+<em>entier</em>, qu'elle est impossible en ce qui concerne l'action isolée
+d'une <em>partie</em> de celui-ci. Par là se trouve encore réfutée la
+théorie de l'<em>entropie</em>.</p>
+
+<p class="p2"><b>Entropie du Cosmos.</b>&mdash;Le pénétrant fondateur de la
+<em>Théorie mécanique de la Chaleur</em> (1850), <span class="smcap">Clausius</span>, résumait
+ce qu'il y avait de plus essentiel dans cette importante théorie
+dans deux propositions principales. La première est celle-ci:
+<em>L'énergie du Cosmos est constante</em>; cette proposition forme
+la moitié de notre loi de substance, le «principe de l'énergie».
+La seconde affirme: <em>L'entropie du Cosmos tend vers un
+maximum</em>; cette seconde proposition est, à notre avis, aussi
+erronée que la première était juste. D'après <span class="smcap">Clausius</span>,
+l'énergie totale du Cosmos se compose de deux parties, dont
+l'une (en tant que chaleur à une haute température, énergie
+mécanique, électrique, chimique, etc.) est encore partiellement
+convertible en travail, tandis que l'autre, au contraire,
+ne l'est pas; celle-ci, qui est déjà de l'énergie transformée en
+chaleur et accumulée dans des corps plus froids, est perdue
+sans retour pour la production ultérieure du travail. Cette
+partie d'énergie inemployée, qui ne peut plus être transformée
+en travail mécanique, est ce que <span class="smcap">Clausius</span> appelle <em>entropie</em>
+(c'est-à-dire la force employée à l'intérieur); elle croît continuellement
+aux dépens de l'autre partie. Mais comme journellement,
+une partie de plus en plus grande de l'énergie mécanique
+du Cosmos se transforme en chaleur et que celle-ci ne
+peut pas, réciproquement, revenir à sa première forme,&mdash;alors
+la quantité totale (infinie) de chaleur et d'énergie doit
+se disperser et diminuer de plus en plus. Toutes les différences
+de température devraient, en fin de compte, s'évanouir,
+et la chaleur, toute à l'état fixé, devrait être répartie également
+dans un unique et inerte morceau de matière congelée;
+toute vie et tout mouvement organiques auraient cessé lorsque
+serait atteint ce <em>maximum d'entropie</em>; ce serait la vraie
+«fin du monde». Si cette théorie de l'entropie était exacte,
+il faudrait qu'à cette <em>fin du monde</em> qu'on admet, correspondît
+<a class="pagenum" id="Page_284" title="284"></a>
+aussi un <em>commencement</em>, un <em>minimum d'entropie</em> dans lequel
+les différences de température des parties distinctes de l'Univers
+eussent atteint leur maximum. Ces deux idées, d'après
+notre conception moniste et rigoureusement logique du
+processus cosmogénétique éternel, sont aussi inadmissibles
+l'une que l'autre; toutes deux sont en contradiction avec la
+loi de substance. Le monde n'a pas plus commencé qu'il ne
+finira. De même que l'univers est infini, de même il restera
+éternellement en mouvement; la force vive se transforme en
+force de tension et inversement, par un processus ininterrompu;
+et la somme de cette énergie potentielle et actuelle
+reste toujours la même. La seconde proposition de la théorie
+mécanique de la chaleur contredit la première et doit être
+sacrifiée.</p>
+
+<p>Les défenseurs de l'entropie la soutiennent, par contre, à
+juste titre, tant qu'ils n'ont en vue que des processus <em>particuliers</em>
+dans lesquels, <em>dans certaines conditions</em>, la chaleur fixée
+ne peut plus être transformée en travail. C'est ainsi, par
+exemple, que dans la machine à vapeur, la chaleur ne peut
+être transformée en travail mécanique que lorsqu'elle passe
+d'un corps plus chaud (la vapeur) à un plus froid (l'eau
+fraîche), mais non inversement. Mais dans le grand <em>Tout</em> du
+Cosmos, les choses se passent bien autrement; des conditions
+sont données, cette fois, qui permettent aussi la transformation
+inverse de la chaleur latente en travail mécanique. C'est
+ainsi, par exemple, que lorsque deux corps célestes viennent
+à s'entrechoquer, animés chacun d'une vitesse inouïe, des
+quantités énormes de chaleur sont mises en liberté, tandis
+que les masses, réduites en poussière, sont disséminées et
+répandues dans l'espace. Le jeu éternel des masses en rotation
+avec condensation des parties, grossissement en forme
+de sphères de nouveaux petits météorites, réunion de ceux-ci
+pour en constituer de plus grosses, etc., recommence alors
+à nouveau<a name="FNanchor_49" id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor">[49]</a>.</p>
+
+<p class="p2"><a class="pagenum" id="Page_285" title="285"></a>
+II. <b>Géogénie moniste.</b>&mdash;L'histoire de l'évolution de la
+terre, sur laquelle nous allons jeter ici un rapide coup d'&oelig;il,
+ne forme qu'une infiniment petite partie de celle du Cosmos.
+Elle a été, il est vrai, comme cette dernière, depuis des milliers
+d'années, l'objet des spéculations philosophiques et,
+plus encore, de la fantaisie mythologique; mais elle n'est
+devenue objet de science que beaucoup plus récemment et
+date, presque tout entière, de notre <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle. En principe,
+la nature de la terre, en tant que planète tournant autour du
+soleil, était déjà déterminée par le système de <span class="smcap">Copernic</span> (1543);
+<span class="smcap">Galilée</span>, <span class="smcap">Kepler</span> et autres grands astronomes ont fixé mathématiquement
+sa distance du soleil, la loi de son mouvement,
+etc. Déjà, d'ailleurs, la cosmogénie de <span class="smcap">Kant</span> et de <span class="smcap">Laplace</span>
+s'était engagée dans la voie qui montrait comment la
+terre provenait de la mère-soleil. Mais l'histoire ultérieure de
+notre planète, les transformations de sa superficie, la formation
+des continents et des mers, des montagnes et des déserts:
+tout cela, à la fin du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle et dans les vingt premières
+années du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup>, n'avait fait que bien peu l'objet de
+sérieuses recherches scientifiques; on se contentait, le plus
+souvent, de suppositions assez incertaines ou bien on admettait
+les traditionnelles légendes relatives à la création; c'était
+surtout, ici encore, la croyance en l'histoire mosaïque de la
+création qui barrait, par avance, la route qui eût conduit
+les recherches indépendantes à la connaissance de la vérité.</p>
+
+<p>Ce n'est qu'en 1822 que parut une &oelig;uvre importante, dans
+laquelle était employée, pour l'étude scientifique de l'histoire
+de la terre, cette méthode qu'on reconnut bientôt après être
+de beaucoup la plus féconde, <em>la méthode ontologique</em> ou <em>le
+principe de l'actualisme</em><a name="FNanchor_50" id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor">[50]</a>. Elle consiste à étudier minutieusement
+les phénomènes du <em>présent</em> et à s'en servir pour expliquer
+les processus historiques analogues du <em>passé</em>. La Société
+des sciences de Göttingue avait en outre (1818) promis
+<a class="pagenum" id="Page_286" title="286"></a>
+un prix à «l'étude la plus approfondie et la plus compréhensive
+sur les changements de la surface de la terre dont on
+peut trouver la preuve dans l'histoire et sur l'application
+qu'on peut faire des données ainsi acquises à l'étude
+des révolutions terrestres qui échappent au domaine de
+l'histoire.» Cette importante question de concours fut
+résolue par <span class="smcap">K. Hoff</span> de Gotha, dans son excellent ouvrage:
+<em>Histoire des changements naturels de la surface de la terre,
+démontrés par la tradition</em> (4 vol. 1822-1834). La <em>méthode
+ontologique</em> ou <em>actualiste</em>, fondée par lui, fut appliquée
+avec une portée plus vaste et un immense succès au domaine
+tout entier de la <em>géologie</em> par le grand géologue anglais
+<span class="smcap">C. Lyell</span>; <em>les Principes de géologie</em> (1830) de celui-ci furent la
+base solide sur laquelle l'histoire ultérieure de la terre continua
+de construire avec un si éclatant succès<a name="FNanchor_51" id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor">[51]</a>. Les importantes
+recherches géogénétiques d'<span class="smcap">Al. Humboldt</span> et <span class="smcap">L. Buch</span>,
+de <span class="smcap">G. Bischof</span> et <span class="smcap">E. Suss</span>, ainsi que celles de beaucoup d'autres
+géologues modernes, s'appuient sur les solides bases empiriques
+et sur les principes spéculatifs, dont nous sommes
+redevables aux recherches de <span class="smcap">H. Koff</span> et de <span class="smcap">Ch. Lyell</span> qui ont
+frayé la voie; ils ont dégagé la voie à la science pure, fondée
+sur la raison, dans le domaine de l'histoire de la terre; ils ont
+éloigné les puissants obstacles qu'ici aussi la fantaisie mythologique
+et la tradition religieuse avaient entassés, surtout la
+Bible et la mythologie chrétienne fondée sur elle. J'ai déjà
+parlé, dans la sixième et la quinzième leçon de mon <em>Histoire
+de la Création naturelle</em>, des grands mérites de <span class="smcap">Ch. Lyell</span> et
+des rapports qui existaient entre lui et son ami <span class="smcap">Ch. Darwin</span>;
+quant à une étude plus approfondie de l'histoire de la terre et
+des immenses progrès que la géologie dynamique et historique
+a faits en notre siècle, je renvoie aux ouvrages connus de
+<span class="smcap">Suss</span>, <span class="smcap">Neumayr</span>, <span class="smcap">Credner</span> et <span class="smcap">J. Walther</span>.</p>
+
+<p>Il faut avant tout distinguer deux parties principales dans
+<a class="pagenum" id="Page_287" title="287"></a>
+l'histoire de la terre: la <em>géogénie anorganique</em> et l'<em>organique</em>;
+cette dernière commence avec la première apparition des êtres
+vivants à la surface du globe. L'<em>histoire anorganique</em> de la
+terre, période la plus ancienne, s'est écoulée pareille à celle
+des autres planètes de notre système solaire; tous ils se sont
+détachés de l'équateur du corps solaire en rotation, sous forme
+d'anneaux nébuleux qui se condensèrent graduellement en
+mondes indépendants. De la nébuleuse gazeuse est sortie,
+par refroidissement, la terre en ignition, après quoi s'est produite
+à sa superficie, par un progressif rayonnement de chaleur,
+la mince <em>écorce</em> solide que nous habitons. C'est seulement
+après qu'à la surface la température se fût abaissée
+jusqu'à un certain degré, que la première goutte d'eau liquide
+put se former au milieu de l'enveloppe vaporeuse qui l'entourait:
+c'était la condition la plus importante pour l'apparition
+de la vie organique. Bien des millions d'années se sont
+écoulés&mdash;en tous cas plus de cent&mdash;depuis que cet
+important processus de la formation de l'eau s'est produit,
+nous conduisant ainsi à la troisième partie de la cosmogénie,
+à la <em>biogénie</em>.</p>
+
+<p class="p2">III. <b>Biogénie moniste.</b>&mdash;La troisième phase de l'évolution
+du monde commence avec la première apparition
+des organismes sur notre globe terrestre et se prolonge depuis
+lors, sans interruption, jusqu'à nos jours. Les grandes énigmes
+de l'Univers qui se posent à nous, dans cette intéressante
+partie de l'histoire de la terre, passaient encore, au commencement
+du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, pour insolubles, ou du moins pour si
+difficiles que leur solution semblait reculer dans un lointain
+avenir; à la fin du siècle, nous pouvons dire, avec un orgueil
+légitime, qu'elles sont résolues en <em>principe</em> par la <em>biologie</em>
+moderne et son <em>transformisme</em>; et même, beaucoup de phénomènes
+isolés de ce merveilleux «royaume de la vie», s'expliquent
+aujourd'hui physiquement d'une manière aussi parfaite
+que n'importe quel phénomène physique très connu, de la
+<a class="pagenum" id="Page_288" title="288"></a>
+nature inorganique. Le mérite d'avoir fait le premier pas, si
+gros de conséquences, sur cette route difficile et d'avoir montré
+la route vers la solution moniste de tous les problèmes
+biologiques,&mdash;revient au profond naturaliste français <span class="smcap">J. Lamarck</span>;
+il publia en 1809, l'année même où naissait <span class="smcap">Ch. Darwin</span>,
+sa <em>Philosophie zoologique</em> si riche en aperçus. Cette
+&oelig;uvre originale est non seulement un essai grandiose d'explication
+de tous les phénomènes de la vie organique d'un
+point de vue unique et physique, c'est, en outre, un chemin
+frayé, le seul qui puisse conduire à la solution de la plus difficile
+énigme de ce domaine: du problème de l'apparition
+naturelle des espèces organiques. <span class="smcap">Lamarck</span>, qui possédait des
+connaissances empiriques aussi étendues en zoologie qu'en
+botanique, ébaucha ici, pour la première fois les principes de
+la <em>théorie de la descendance</em>; il montra comment les innombrables
+formes des règnes animal et végétal proviennent, par
+transformations graduelles, de formes ancestrales communes,
+des plus simples, et comment les changements graduels
+de forme, produits par l'action de l'<em>adaptation</em> contrebalancée
+par celle de l'<em>hérédité</em>, ont amené cette lente transmutation.</p>
+
+<p>Dans la cinquième leçon de mon <em>Histoire de la Création
+naturelle</em>, j'ai apprécié les mérites de <span class="smcap">Lamarck</span> comme ils
+méritaient de l'être, dans la sixième et la septième, j'en ai fait
+autant pour ceux de <span class="smcap">Ch. Darwin</span> (1859). Grâce à lui, cinquante
+ans plus tard, non seulement tous les principes importants
+de la théorie de la descendance étaient posés irréfutablement,
+mais, en outre, grâce à l'introduction de la <em>Théorie de la
+sélection</em>, les lacunes laissées par son devancier étaient comblées
+par Darwin. Le succès que, malgré tous ses mérites,
+<span class="smcap">Lamarck</span> n'avait pu obtenir, échut libéralement à <span class="smcap">Darwin</span>;
+son ouvrage qui fait époque, sur <em>l'Origine des Espèces au
+moyen de la sélection naturelle</em> a révolutionné de fond en
+comble toute la biologie moderne en ces quarante dernières
+années, et l'a élevée à une hauteur qui ne le cède en rien à
+celle des autres sciences naturelles. <span class="smcap">Darwin</span> <em>est devenu le</em>
+<a class="pagenum" id="Page_289" title="289"></a>
+<em>Copernic du monde organique</em>, ainsi que je m'exprimais déjà
+en 1868 et ainsi que <span class="smcap">E. du Bois-Reymond</span> le faisait quinze ans
+après, répétant mes paroles (Cf. <em>Monisme</em>).</p>
+
+<p class="p2">IV. <b>Anthropogénie moniste.</b>&mdash;Nous pouvons considérer,
+nous autres hommes, comme la quatrième et dernière
+période de l'évolution cosmique, celle pendant laquelle notre
+propre race a évolué. Déjà <span class="smcap">Lamarck</span> (1809) avait clairement
+reconnu que cette évolution ne se pouvait raisonnablement
+concevoir que par une solution naturelle, la <em>descendance
+du Singe</em> en tant que Mammifère le plus proche. <span class="smcap">Huxley</span>
+montra ensuite (1863), dans son célèbre mémoire sur <em>La
+place de l'homme dans la nature</em>&mdash;que cette importante
+hypothèse était une conséquence nécessaire de la théorie de
+la descendance et qu'elle s'appuyait sur des faits très probants
+de l'anatomie, de l'embryologie et de la paléontologie;
+il tenait cette «question essentielle entre toutes les questions»
+pour résolue en principe. <span class="smcap">Darwin</span> la traita ensuite, de
+divers points de vue et de façon remarquable dans son
+ouvrage sur <em>La descendance de l'homme et la sélection
+sexuelle</em> (1871). J'avais moi-même, dans ma <em>Morphologie
+générale</em>, (1866), consacré un chapitre spécial à cet important
+problème de la descendance. En 1874 je publiai mon <em>Anthropogénie</em>
+dans laquelle, pour la première fois, est menée à
+bonne fin la tentative de suivre la descendance de l'homme à
+travers la série entière de ses aïeux, jusqu'aux plus anciennes
+formes archigones de Monères; je me suis appuyé
+également sur les trois grandes branches de la phylogénie:
+l'anatomie comparée, l'ontogénie et la paléontologie
+(4<sup>e</sup> éd. 1891). Ce que nous avons encore acquis en ces
+dernières années, grâce aux nombreux et importants progrès
+des études anthropogénétiques,&mdash;j'ai essayé de le
+montrer dans la conférence que j'ai faite, en 1898, au Congrès
+international de zoologie tenu à Cambridge, sur l'état actuel
+de nos connaissances relativement à l'origine de l'homme.
+(Bonn 7<sup>e</sup> éd. 1899, trad. franç, par le D<sup>r</sup> Laloy.)</p>
+
+<h2>CHAPITRE XIV<br />
+Unité de la nature.</h2>
+
+<p><a class="pagenum" id="Page_290" title=""></a>
+<a class="pagenum" id="Page_291" title="291"></a></p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">Études monistes sur l'unité matérielle et énergétique du
+Cosmos.&mdash;Mécanisme et vitalisme.&mdash;But, Fin et Hasard.</span></p>
+
+<p class="left45">Tous les corps naturels connus, animés ou inanimés,
+concordent dans toutes leurs propriétés essentielles.
+Les différences qui existent entre ces
+deux grands groupes de corps (les organiques et
+les inorganiques), quant à la forme et aux
+fonctions, sont simplement la suite nécessaire
+de leur différente composition chimique. Les
+phénomènes caractéristiques de mouvement et
+de forme de la vie organique ne sont pas la
+manifestation d'une <em>force vitale</em> spéciale, mais
+simplement les modes d'activité (immédiate ou
+médiate) des corps albuminoïdes (combinaisons
+du <em>plasma</em>) et autres combinaisons plus compliquées
+du <em>carbone</em>.<br />
+<span class="i4"><em>Morphologie générale</em> (1866).</span></p>
+
+<hr />
+<p><a class="pagenum" id="Page_292" title="292"></a></p>
+
+<p class="center"><b>SOMMAIRE DU CHAPITRE XIV</b></p>
+
+<p class="hanging indent">Monisme du Cosmos.&mdash;Unité foncière de la nature organique et de l'inorganique.&mdash;Théorie
+carbogène.&mdash;Hypothèse de la procréation primitive
+(archigonie).&mdash;Causes mécaniques et causes finales.&mdash;Mécanique et
+téléologie chez Kant.&mdash;La fin dans la nature organique et dans l'inorganique.&mdash;Vitalisme,
+force vitale, néovitalisme, dominantes.&mdash;Dystéléologie.&mdash;Théorie
+des organes rudimentaires.&mdash;Absence de finalité et imperfection
+de la nature.&mdash;Tendance vers un but, chez les corps organiques.&mdash;Son
+absence dans l'ontogénèse et dans la psychogénèse.&mdash;Idées platoniciennes.&mdash;Ordre
+moral du monde: on n'en peut démontrer l'existence
+ni dans l'histoire organique de la terre, ni dans celle des Vertébrés, ni
+dans celle des peuples.&mdash;Providence.&mdash;But, fin et hasard.</p>
+
+<p class="center"><b>LITTÉRATURE</b></p>
+
+<p><span class="smcap">P. Holbach.</span>&mdash;<i>Système de la nature.</i> Paris, 1770.</p>
+
+<p><span class="smcap">H. Helmholz.</span>&mdash;<i>Populaere wissensch. Vortraege.</i> I-III, Heft.</p>
+
+<p><span class="smcap">W. R. Grove.</span>&mdash;<i>Die Verwandschaft der Naturkraefte.</i> 1871.</p>
+
+<p><span class="smcap">Ph. Spiller.</span>&mdash;<i>Die Entstehung der Welt und die Einheit der Naturkraefte.
+Populaere Kosmogenie.</i> Berlin, 1870.</p>
+
+<p><span class="smcap">Ph. Spiller.</span>&mdash;<i>Die Urkraft des Weltalls nach ihrem Wesen und Wirken auf
+allen Naturgebieten.</i> 1876.</p>
+
+<p><span class="smcap">C. Naegeli.</span>&mdash;<i>Mechanisch-physiologische Theorie der Abstammungslehre.</i>
+München, 1884.</p>
+
+<p><span class="smcap">L. Zehnder.</span>&mdash;<i>Die Entstehung des Lebens, aus mechanischen Grundlagen
+entwickelt.</i> 1899.</p>
+
+<p><span class="smcap">E. Haeckel.</span>&mdash;<i>Allgem. Untersuchungen über die Natur und erste Entstehung
+der Organismen, ihr Verhaeltniss zu den Anorganen und ihre Eintheilung
+in Thiere und Pflanzen.</i> 2tes Buch der <i>Generellen Morphologie</i>, Bd. I.
+S. 109-238, 1866.</p>
+
+<p><span class="smcap">Kosmos.</span>&mdash;<i>Zeitschrift für einheitliche Weltanschauung auf Grund der Entwicklungslehre.
+Unter Mitwirkung von Ch. Darwin und E. Haeckel, herausgegeben
+von E. Krause.</i> Bd. I-XIX, 1877-1886.</p>
+
+<p class="p2"><a class="pagenum" id="Page_293" title="293"></a>
+La loi de substance nous fournit avant tout la preuve de ce
+fait fondamental que toute la force de la nature peut être,
+médiatement ou immédiatement transformée en une autre.
+L'énergie mécanique et la chimique, le son et la chaleur, la
+lumière et l'électricité, sont convertibles l'un en l'autre et ne
+nous apparaissent que comme des aspects phénoménaux
+différents d'une seule et même force originelle, l'<em>énergie</em>. Il
+s'en déduit le principe important de l'<em>Unité de toutes les
+forces de la Nature</em> ou du <em>Monisme de l'énergie</em>. Dans tout le
+domaine des sciences physico-chimiques, ce principe fondamental
+est universellement adopté, en tant qu'il s'applique
+aux corps naturels inorganiques.</p>
+
+<p>Il semble en aller autrement dans le monde organique,
+dans le domaine riche et varié de la vie. Sans doute, il est
+visible ici aussi qu'une <em>grande partie</em> des phénomènes
+vitaux sont ramenables immédiatement à l'énergie mécanique
+ou chimique, à des effets d'électricité ou d'optique. Mais pour
+une autre partie de ces phénomènes, la chose est contestée
+aujourd'hui encore, surtout en ce qui concerne l'énigme de
+la <em>vie psychique</em>, en particulier de la conscience. Le grand
+mérite de la théorie moderne de l'<em>évolution</em>, c'est précisément
+d'avoir jeté un pont entre ces deux domaines, en apparence
+distincts. Nous en sommes venus, maintenant, à la conviction
+nette que tous les phénomènes de la vie <em>organique</em>, eux
+aussi, sont soumis à la loi universelle de substance, tout
+comme les phénomènes anorganiques qui se passent dans
+l'infini Cosmos.</p>
+
+<p class="p2"><a class="pagenum" id="Page_294" title="294"></a>
+<b>L'Unité de la Nature</b> qui s'en déduit, la défaite du dualisme
+d'autrefois, est certainement une des plus belles conquêtes
+de notre moderne <em>génétique</em>. J'ai déjà cherché, il y a
+trente-trois ans, à démontrer très explicitement ce <em>Monisme du
+Cosmos</em>, cette foncière «unité de la Nature organique et de
+l'inorganique», en soumettant à un examen critique et à une
+comparaison minutieuse, la concordance que présentent les
+deux grands règnes quant aux matériaux premiers, aux
+formes et aux forces<a name="FNanchor_52" id="FNanchor_52" href="#Footnote_52" class="fnanchor">[52]</a>. J'ai donné un court extrait des
+résultats obtenus dans la quinzième leçon de mon <em>Histoire de
+la Création naturelle</em>. Tandis que les idées exposées là sont
+admises aujourd'hui par la plus grande majorité des philosophes,
+de plusieurs côtés on a voulu essayer, en ces derniers
+temps, de les combattre et de rétablir l'ancienne opposition
+entre deux domaines distincts de la Nature. Le plus rigoureux
+de ces essais est l'ouvrage récemment paru du botaniste
+<span class="smcap">Reinke</span>: <em>Le monde comme action</em><a name="FNanchor_53" id="FNanchor_53" href="#Footnote_53" class="fnanchor">[53]</a>. L'auteur y défend,
+avec une clarté et une rigueur logique dignes d'éloges, le
+<em>pur dualisme cosmologique</em> et démontre en même temps lui-même
+combien la conception téléologique qu'on y veut rattacher,
+est insoutenable. Dans le domaine tout entier de la
+Nature inorganique n'agiraient que des forces physiques et
+chimiques, tandis que dans celui de la Nature organique se
+joindraient aux précédentes des «forces intelligentes», les
+forces directrices ou <em>dominantes</em>. La loi de substance n'aurait
+de valeur que dans le premier groupe, non dans le second.
+Au fond, il s'agit encore ici de la vieille opposition entre la
+conception <em>mécanique</em> et la <em>téléologique</em>. Avant d'aborder
+celle-ci, indiquons brièvement deux autres théories qui sont,
+à mon avis, très précieuses pour résoudre ces importants
+problèmes: la théorie carbogène et la théorie de la procréation
+primitive.</p>
+
+<p class="p2"><a class="pagenum" id="Page_295" title="295"></a>
+<b>Théorie carbogène.</b>&mdash;La chimie physiologique, par
+d'innombrables analyses, a établi au cours de ces quarante dernières
+années, les cinq faits suivants: I. Dans les corps naturels
+organiques il n'entre pas d'éléments qui ne soient pas
+inorganiques; II. Les combinaisons d'éléments, particulières
+aux organismes et qui déterminent leurs «phénomènes
+vitaux», consistent toutes en composés de plasma, du groupe
+des albuminoïdes; III. La vie organique elle-même est un
+processus physico-chimique, fondé sur des échanges nutritifs
+entre ces plasmas albuminoïdes; IV. L'élément qui seul est
+capable de construire ces albuminoïdes complexes en se
+combinant à d'autres éléments (oxygène, hydrogène, azote,
+soufre), c'est le carbone; V. Ces combinaisons de plasma à
+base de carbone se distinguent de la plupart des autres
+combinaisons chimiques par leur structure moléculaire très
+complexe, par leur instabilité et par l'état gonflé de leurs
+agrégats. M'appuyant sur ces cinq faits fondamentaux,
+j'avais posé, il y a trente-trois ans, la <em>Théorie carbogène</em> suivante:
+«Seules, les propriétés caractéristiques, physico-chimiques
+du carbone&mdash;et principalement son état d'agrégat
+semi-liquide, ainsi que la facilité avec laquelle se détruisent
+ses combinaisons, ses très complexes albuminoïdes,&mdash;sont
+les causes mécaniques de ces phénomènes moteurs particuliers
+qui distinguent les organismes des corps inorganisés,
+ensemble de phénomènes qu'on désigne du nom de «vie»
+(<em>Hist. de la Créat. Nat.</em>, p. 357). Bien que cette «théorie
+carbogène» ait été violemment attaquée par divers biologistes,
+aucun cependant n'a pu jusqu'ici proposer à sa place
+une meilleure théorie moniste. Aujourd'hui que nous connaissons
+bien mieux et plus à fond les conditions physiologiques
+de la vie cellulaire, la physique et la chimie du plasma
+vivant, nous pouvons poser la théorie carbogène plus explicitement
+et plus sûrement qu'il ne nous était possible de le
+faire il y a trente-trois ans.</p>
+
+<p class="p2"><b>Archigonie ou procréation primitive.</b>&mdash;Le vieux
+concept de <em>procréation</em> (génération spontanée ou équivoque)
+<a class="pagenum" id="Page_296" title="296"></a>
+est encore employé aujourd'hui dans des sens très différents;
+l'obscurité de ce terme et son application contradictoire à
+des hypothèses anciennes et modernes, toutes différentes,
+sont précisément causes que cet important problème compte
+parmi les questions les plus confuses et les plus débattues
+des sciences naturelles. Je limite le terme de procréation&mdash;<em>archigonie</em>
+ou <em>abiogénèse</em>&mdash;à la première apparition du
+plasma vivant succédant aux combinaisons anorganiques du
+carbone desquelles il est issu et je distingue deux périodes
+principales dans ce <em>Commencement de biogénèse</em>: «I. L'<em>Autogonie</em>,
+l'apparition de corps plasmiques des plus simples
+dans un liquide formateur inorganique, et II. la <em>Plasmogonie</em>,
+l'individualisation en organismes primitifs, de ces combinaisons
+de plasma, sous forme de <em>monères</em>. J'ai traité si à
+fond ces problèmes importants mais très difficiles, dans le
+chapitre XV de mon <em>Histoire de la Création Naturelle</em>,&mdash;que
+je peux me contenter d'y renvoyer. On en trouverait
+déjà une discussion très longue, rigoureusement scientifique,
+dans ma <em>Morphologie générale</em> (vol. I. p. 167-190); plus tard,
+dans sa théorie mécanico-physiologique de la descendance,
+(1884) <span class="smcap">Naegeli</span> a repris tout à fait dans le même sens l'hypothèse
+de la procréation qu'il considère comme <em>indispensable</em>
+à la théorie naturelle de l'évolution. J'approuve complètement
+son affirmation: «Nier la procréation c'est proclamer
+le miracle».</p>
+
+<p class="p2"><b>Téléologie et mécanisme.</b>&mdash;L'hypothèse de la procréation,
+ainsi que la théorie carbogène qui s'y relie étroitement,
+sont de la plus grande importance lorsqu'il s'agit de se prononcer
+dans le vieux conflit entre la conception <em>téléologique</em>
+(<em>dualiste</em>) des phénomènes et la <em>mécanique</em> (<em>moniste</em>). Depuis
+que <span class="smcap">Darwin</span>, il y a quarante ans de cela, nous a mis entre les
+mains la clef de l'explication moniste de l'organisation, par
+sa <em>théorie de la sélection</em>, nous sommes en état de ramener
+l'infinie diversité des dispositions conformes à une fin, que
+nous observons dans le monde des corps vivants, à des causes
+<a class="pagenum" id="Page_297" title="297"></a>
+mécaniques, naturelles, absolument comme nous le faisons
+quand il s'agit de la nature inorganique, pour laquelle
+seule la chose était possible auparavant. Les causes finales
+surnaturelles, auxquelles on était obligé de recourir autrefois,
+sont ainsi devenues superflues. Cependant la métaphysique
+moderne continue à les déclarer indispensables et les
+causes mécaniques insuffisantes.</p>
+
+<p class="p2"><b>Causes efficientes et causes finales.</b>&mdash;Nul n'a mieux
+fait ressortir que <span class="smcap">Kant</span> le profond contraste entre les causes
+efficientes et les causes finales quand il s'agit d'expliquer la
+nature dans sa totalité. Dans son &oelig;uvre de jeunesse, si
+célèbre, l'<em>Histoire naturelle générale et théorie du ciel</em>
+(1755), il avait tenté l'entreprise hardie «de traiter de la composition
+et de l'origine mécanique de tout l'édifice cosmique,
+d'après les principes de <span class="smcap">Newton</span>.» Cette «théorie
+cosmologique des gaz» s'appuyait tout entière sur les phénomènes
+du mouvement mécanique de la gravitation; elle
+fut reprise plus tard par le grand astronome et mathématicien
+<span class="smcap">Laplace</span>, qui la fonda sur les mathématiques. Lorsque
+Napoléon I<sup>er</sup> demanda à ce savant, quelle place Dieu, créateur
+et conservateur de l'Univers, occupait dans son système,
+Laplace répondit simplement et loyalement: «Sire, je n'ai
+pas besoin de cette hypothèse.» C'était reconnaître ouvertement
+le <em>caractère athéistique</em> que cette <em>cosmogénie mécanique</em>
+partage avec toutes les sciences inorganiques. Nous
+devons d'autant plus insister là-dessus que la théorie <em>Kant-Laplace</em>
+a conservé jusqu'à ce jour une valeur presque universelle;
+toutes les tentatives faites pour la remplacer par
+une meilleure ont échoué. Si l'accusation d'<em>athéisme</em> constitue
+encore aujourd'hui, dans beaucoup de milieux, un grave
+reproche, il s'applique à l'ensemble des sciences naturelles
+modernes en tant qu'elles donnent du monde <em>inorganique</em>
+une explication toute mécanique.</p>
+
+<p>Le <em>mécanisme à lui seul</em> (au sens de <span class="smcap">Kant</span>) nous fournit une
+réelle explication des phénomènes naturels en ce qu'il les
+<a class="pagenum" id="Page_298" title="298"></a>
+ramène à des causes efficientes, à des mouvements aveugles
+et inconscients, provoqués par la constitution matérielle de
+ces corps naturels eux-mêmes. <span class="smcap">Kant</span> fait remarquer que «sans
+ce mécanisme de la nature, il ne peut pas y avoir de science»&mdash;et
+que les <em>droits qu'a</em> la raison humaine de recourir à une
+explication mécanique de <em>tous</em> les phénomènes sont illimités.
+Mais lorsque, plus tard, dans sa critique du jugement téléologique,
+il aborda l'explication des phénomènes compliqués de
+la nature <em>organique</em>, <span class="smcap">Kant</span> affirma que pour ceux-ci les causes
+mécaniques étaient insuffisantes; qu'il fallait recourir à des
+causes finales. Sans doute, ici encore, la raison est en droit
+de recourir à une explication mécanique, mais sa <em>puissance</em>
+est limitée. <span class="smcap">Kant</span>, il est vrai, reconnaît en partie la puissance
+de la raison, mais pour la plus grande partie des phénomènes
+vitaux (et surtout pour l'activité psychique de l'homme) il
+tient pour indispensable d'admettre les causes finales. Le
+remarquable paragraphe 79 de la <em>Critique du jugement</em> porte
+cette épigraphe caractéristique: «De la subordination nécessaire
+du principe du mécanisme au principe téléologique pour
+expliquer qu'une chose soit une fin naturelle». Les dispositions
+conformes à une fin, réalisées dans le corps des êtres
+organiques, semblaient à <span class="smcap">Kant</span> si inexplicables sans causes
+finales (c'est-à-dire une force créatrice se conformant à un
+plan), qu'il nous dit: «Il est bien certain, en ce qui concerne
+les êtres organisés et leurs facultés internes, qu'au
+moyen des seuls principes mécaniques de la nature, non seulement
+nous les connaissons insuffisamment, mais que nous
+pouvons encore bien moins nous les expliquer; cela est si certain
+que l'on peut affirmer hardiment ceci: il serait absurde,
+de la part de l'homme, de concevoir seulement un tel projet
+et d'espérer qu'un nouveau <span class="smcap">Newton</span> pourrait peut-être surgir
+qui nous ferait comprendre, ne fût-ce que la production d'un
+brin d'herbe, d'après des lois naturelles qu'aucune pensée
+préalable n'aurait pas ordonnées: on doit détourner absolument
+l'homme de cette pensée.» Soixante-dix ans plus tard,
+cet impossible «<span class="smcap">Newton</span> de la nature organique» est apparu
+<a class="pagenum" id="Page_299" title="299"></a>
+en la personne de <span class="smcap">Darwin</span> et a résolu le grand problème que
+<span class="smcap">Kant</span> avait déclaré insoluble.</p>
+
+<p class="p2"><b>La fin dans la nature inorganique</b> (<em>Téléologie anorganique</em>).&mdash;Depuis
+que <span class="smcap">Newton</span> a posé la loi de la gravitation
+(1682), que <span class="smcap">Kant</span> a établi «la composition et l'origine <em>mécanique</em>
+de tout l'édifice cosmique d'après les principes de
+<span class="smcap">Newton</span> (1755)», depuis, enfin, que <span class="smcap">Laplace</span> a fondé mathématiquement
+cette <em>loi fondamentale du mécanisme cosmique</em>,
+les sciences naturelles anorganiques, toutes ensemble, sont
+devenues purement mécaniques et en même temps purement
+<em>athéistes</em>. Dans l'astronomie et la cosmogénie, dans la
+géologie et la météorologie, dans la physique et la chimie
+inorganiques, depuis lors, les lois mécaniques, appuyées sur
+une base mathématique, sont considérées comme absolument
+établies et régnant sans réserve. Depuis lors aussi, la <em>notion
+de fin</em> a <em>disparu</em> de tout ce grand domaine. Actuellement, à
+la fin de notre <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle où cette conception moniste, après
+de durs combats, est arrivée à se faire accepter, aucun naturaliste,
+parlant sérieusement, ne s'inquiète du but d'un phénomène
+quelconque dans le domaine incommensurable qu'il
+explore. Pense-t-on qu'un astronome s'informerait sérieusement
+aujourd'hui du but des mouvements planétaires, ou un
+minéralogiste du but de telles formes de cristaux? Un physicien
+va-t-il se creuser la tête sur la fin des forces électriques
+ou un chimiste sur celle des poids atomiques? Nous pouvons
+avec confiance répondre: <em>Non!</em> A coup sûr pas en ce sens que
+le «bon Dieu» ou quelque force naturelle tendant vers un but,
+aurait un beau jour tiré subitement «du néant» ces lois fondamentales
+du mécanisme cosmique, en vue d'une fin déterminée&mdash;et
+qu'il les ferait agir journellement conformément à
+sa volonté raisonnable. Cette conception anthropomorphique
+d'un constructeur et régisseur de l'Univers, agissant en vue
+d'une fin, est complètement surannée; sa place a été prise
+par les «grandes, éternelles lois d'airain de la nature».</p>
+
+<p class="p2"><a class="pagenum" id="Page_300" title="300"></a>
+<b>La fin dans la nature organique</b> (<em>Téléologie biologique</em>).&mdash;Quand
+il s'agit de la nature organique, la <em>notion de finalité</em>
+possède, aujourd'hui encore, une tout autre signification et
+une tout autre valeur que lorsqu'il s'agissait du monde inorganique.
+Dans la structure du corps et dans les fonctions
+vitales de tout organisme, l'activité en vue d'une fin s'impose
+à nous, indéniable. Chaque plante et chaque animal, à la manière
+dont ils sont composés de parties distinctes, nous apparaissent
+organisés en vue d'une fin déterminée, absolument
+comme le sont les machines artificielles, inventées et construites
+par l'homme; et tant que dure leur vie, la fonction de
+leurs divers organes tend vers une fin précise, absolument
+comme le travail dans les diverses parties de la machine. Il
+était donc tout naturel que les conceptions primitives et
+naïves, pour expliquer l'apparition et l'activité vitale des
+êtres organiques, invoquassent un créateur qui aurait
+«ordonné toutes choses avec sagesse et lumières» et aurait
+organisé chaque plante et chaque animal, conformément à la
+fin spéciale de sa vie. On se représente d'ordinaire ce «tout-puissant
+Créateur du Ciel et de la Terre» d'une façon tout
+anthropomorphique; il créa «chaque être d'après son espèce».
+Cependant, tant que l'homme se figurait le créateur sous
+forme humaine, pensant avec <em>son</em> cerveau humain, voyant
+avec <em>ses</em> yeux, façonnant avec <em>ses</em> mains, on pouvait encore se
+faire une image sensible de ce divin constructeur de machines
+et de son &oelig;uvre artificielle dans le grand atelier de la
+création. La chose devint bien plus difficile lorsque l'idée de
+Dieu s'épura et que l'on envisagea dans le «dieu invisible»
+un créateur sans organes&mdash;(une créature gazeuse). Ces conceptions
+anthropistiques devinrent encore plus incompréhensibles
+lorsqu'à la place du Dieu construisant consciemment,
+la physiologie vint mettre la <em>force vitale</em> créant inconsciemment&mdash;force
+naturelle inconnue, agissant conformément à
+une fin et qui, différente des forces physiques et chimiques
+connues, ne les prenait que temporairement à son service&mdash;pendant
+sa vie. Ce <em>vitalisme</em> régna jusqu'au milieu de notre
+<a class="pagenum" id="Page_301" title="301"></a>
+siècle; il ne fut réellement réfuté que par le grand physiologiste
+de Berlin, <span class="smcap">J. Müller</span>. Celui-ci, sans doute (comme tous
+les autres biologistes de la première moitié du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle)
+avait été élevé dans la croyance à la force vitale et la tenait
+pour indispensable à l'explication des «causes dernières de
+la vie», mais il donna d'autre part, dans son manuel classique
+de Physiologie (1833) qui, jusqu'à ce jour, n'a pas été
+dépassé, la preuve apagogique, qu'en somme on ne pouvait
+rien faire de cette force vitale. <span class="smcap">Müller</span> montra, par une longue
+série d'observations remarquables et d'expériences ingénieuses,
+que la plupart des fonctions vitales de l'organisme
+humain, comme de l'organisme animal, s'exécutaient d'après
+des lois physiques et chimiques, que certaines d'entre
+elles pouvaient même être déterminées mathématiquement.
+Et cela s'applique aussi bien aux fonctions animales des muscles
+et des nerfs, des organes des sens supérieurs ou inférieurs,
+qu'aux processus de la vie végétative, de la nutrition
+et des échanges de matériaux, de la digestion et de la circulation.
+Seuls, deux domaines restaient énigmatiques et inexplicables
+si l'on n'admettait pas une force vitale: celui de
+l'activité psychique supérieure (la vie de l'esprit) et celui de
+la reproduction (génération). Mais dans ces domaines, à leur
+tour, on fit, sitôt après la mort de <span class="smcap">Müller</span>, des découvertes et
+des progrès si importants, que l'inquiétant «spectre de la
+force vitale» disparut également de ces deux derniers recoins.
+C'est vraiment un curieux hasard chronologique que <span class="smcap">J.
+Müller</span> soit mort en 1858, l'année même où <span class="smcap">Darwin</span> publiait
+les premiers faits relatifs à sa théorie qui fit époque. La
+<em>théorie de la sélection</em> de ce dernier répondait à la grande
+énigme devant laquelle le premier s'était arrêté: la question
+de l'apparition de dispositions conformes à un but et produites
+par des causes toutes mécaniques.</p>
+
+<p class="p2"><b>La fin dans la théorie de la sélection</b> (<span class="smcap">Darwin</span> 1859).&mdash;L'immortel
+mérite philosophique de <span class="smcap">Darwin</span> demeure, ainsi
+que je l'ai souvent répété, double: c'est d'abord d'avoir
+<a class="pagenum" id="Page_302" title="302"></a>
+réformé l'ancienne <em>théorie de la descendance</em>, fondée en 1809
+par <span class="smcap">Lamarck</span>, définitivement établie par <span class="smcap">Darwin</span> sur l'immense
+amas de faits amoncelés au cours de ce demi-siècle;&mdash;c'est
+ensuite d'avoir posé la <em>théorie de la sélection</em> qui, pour
+la première fois, nous découvre seulement les véritables
+causes efficientes de la graduelle transformation des espèces.
+<span class="smcap">Darwin</span> montra d'abord comment l'âpre <em>lutte pour la vie</em> est
+le régulateur inconsciemment efficace qui gouverne l'action
+réciproque de l'hérédité et de l'adaptation, dans la graduelle
+transformation des espèces; c'est le grand <em>Dieu éleveur</em> qui,
+sans intention, produit de nouvelles formes par la «sélection
+naturelle», tout comme un éleveur humain, avec intention,
+réalise de nouvelles formes par la «sélection artificielle».
+Ainsi était résolue cette grande énigme philosophique:
+«Comment des dispositions conformes à une fin peuvent-elles
+être produites d'une manière toute mécanique, sans
+causes agissant en vue d'une fin»? <span class="smcap">Kant</span>, lui encore, avait
+déclaré cette difficile énigme insoluble, bien que, plus de deux
+mille ans avant lui, le grand penseur <span class="smcap">Empédocle</span> eût indiqué
+le chemin de la solution. Grâce à celle-ci, le principe de la
+<em>mécanique téléologique</em> a pris, en ces derniers temps, une
+valeur de plus en plus grande et nous a expliqué mécaniquement
+les dispositions les plus subtiles et les plus cachées des
+êtres organiques, par «l'autoformation fonctionnelle de la
+structure conforme à une fin». Par là, la notion transcendante
+de finalité propre à la philosophie téléologique de l'Ecole,
+se trouve écartée et avec elle l'obstacle le plus grand qui s'opposait
+à une conception rationnelle et moniste de la nature.</p>
+
+<p class="p2"><b>Néovitalisme.</b>&mdash;En ces derniers temps, le vieux spectre
+de la mystique force vitale, qui semblait mort à jamais, s'est
+ranimé; divers biologistes distingués ont cherché à le faire
+revivre sous un nouveau nom. L'exposé le plus clair et le
+plus rigoureux en a été donné récemment, par le botaniste
+de Kiel, <span class="smcap">J. Reinke</span><a name="FNanchor_54" id="FNanchor_54" href="#Footnote_54" class="fnanchor">[54]</a>. Il défend la croyance au miracle et le
+<a class="pagenum" id="Page_303" title="303"></a>
+<em>théisme</em>, l'histoire mosaïque de la <em>Création</em> et la constance
+des espèces; il appelle les «forces vitales», par opposition
+aux forces physiques, des forces directrices, forces supérieures
+ou <em>dominantes</em>. D'autres, au lieu de cela, d'après
+une conception toute anthropistique, admettent un <em>ingénieur-machiniste</em>,
+qui aurait inculqué à la substance organique
+une organisation conforme à une fin et dirigée vers un
+but déterminé.</p>
+
+<p>Ces étranges hypothèses téléologiques nécessitent aussi
+peu, aujourd'hui, une réfutation scientifique, que les naïves
+objections contre le Darwinisme, dont elles s'accompagnent
+d'ordinaire.</p>
+
+<p class="p2"><b>Théorie des organes non conformes à une fin</b> (<em>Dystéléogie</em>).&mdash;Sous
+ce nom j'ai déjà constitué, il y a trente-trois
+ans, la science des faits biologiques intéressants et importants
+entre tous, qui contredisent directement, d'une manière qui
+saute aux yeux, la traditionnelle conception téléologique des
+«corps vivants organisés conformément à une fin»<a name="FNanchor_55" id="FNanchor_55" href="#Footnote_55" class="fnanchor">[55]</a>. Cette
+«Science des individus rudimentaires, avortés, manqués,
+étiolés, atrophiés ou cataplastiques» s'appuie sur une quantité
+énorme de phénomènes des plus remarquables, connus,
+il est vrai, depuis longtemps des zoologistes et des botanistes
+mais dont <span class="smcap">Darwin</span>, le premier, a expliqué la cause et évalué
+la haute portée philosophique.</p>
+
+<p>Chez toutes les plantes et tous les animaux supérieurs, en
+particulier chez tous les organismes dont le corps n'est pas
+simple mais composé de plusieurs organes concourant à
+une même fin,&mdash;on constate, à un examen attentif, un certain
+nombre de dispositions inutiles ou inactives, et même
+en partie dangereuses ou nuisibles. Dans les fleurs de la plupart
+des plantes, on trouve à côté des feuilles sexuelles,
+actives, par lesquelles s'effectue la reproduction, quelques
+<a class="pagenum" id="Page_304" title="304"></a>
+organes-feuilles, inutiles, sans importance (étamines, carpophylles,
+pétales, sépales, etc., étiolés ou «manqués»). Dans
+les deux grandes classes d'animaux volants, classes si riches
+en formes, les oiseaux et les insectes, on trouve à côté des
+animaux normaux qui se servent journellement de leurs ailes
+un certain nombre d'individus dont les ailes sont atrophiées
+et qui ne peuvent pas voler.</p>
+
+<p>Presque dans toutes les classes d'animaux supérieurs dont
+les yeux servent à la vision, il existe des espèces isolées qui
+vivent dans l'obscurité et ne voient pas; cependant ils possèdent
+encore presque tous des yeux; mais ces yeux sont
+atrophiés, incapables de servir à la vision. Notre propre corps
+humain présente de pareils rudiments inutiles: les muscles
+de nos oreilles, la membrane clignotante de nos yeux, la
+glande mammaire de l'homme et autres parties du corps;
+bien plus, le redoutable appendice vermiforme du c&oelig;cum
+intestinal, n'est pas seulement inutile, mais dangereux car
+son inflammation amène chaque année la mort d'un certain
+nombre de personnes<a name="FNanchor_56" id="FNanchor_56" href="#Footnote_56" class="fnanchor">[56]</a>.</p>
+
+<p>L'<em>explication</em> de ces dispositions et d'autres semblables
+qui ne répondent à aucun but dans la constitution du corps
+animal ou végétal, ne peut nous être fournie ni par le vieux
+<em>vitalisme mystique</em>, ni par le moderne <em>néovitalisme</em>, tout
+aussi <em>irrationnel</em>; au contraire, elle devient très simple par
+la <em>théorie de la descendance</em>. Celle-ci nous montre que les
+organes rudimentaires sont <em>atrophiés</em> et cela par suite du
+manque d'usage. De même que les muscles, les nerfs, les
+organes sensoriels se fortifient par l'exercice et une activité
+répétée, de même, inversement, ils entrent plus ou moins
+en régression s'ils ne fonctionnent pas et que l'usage en soit
+abandonné. Mais quoique l'exercice et l'adaptation stimulent
+ainsi le développement des organes, ces organes ne disparaissent
+cependant pas, par suite d'inaction, immédiatement
+et sans qu'on en puisse retrouver la trace; la force de l'hérédité
+<a class="pagenum" id="Page_305" title="305"></a>
+les maintient encore pendant plusieurs générations, ils
+ne disparaissent qu'au bout de très longtemps et graduellement.
+L'aveugle «lutte pour l'existence entre organes»
+amène leur disparition hors de l'histoire, comme elle avait, à
+l'origine, amené leur apparition et leur développement.
+Aucun «but» immanent ne joue de rôle ici.</p>
+
+<p class="p2"><b>Imperfection de la Nature.</b>&mdash;Ainsi que la vie de
+l'homme, celle de l'animai et celle de la plante restent partout
+et toujours imparfaites. Ceci est la conséquence très
+simple du fait que la Nature&mdash;l'organique comme l'inorganique&mdash;est
+conçue dans un flux constant d'<em>évolution</em>, de
+changement et de transformation. Cette évolution nous
+apparaît dans son ensemble&mdash;dans la mesure, du moins, où
+nous pouvons suivre l'histoire de la nature sur notre planète&mdash;comme
+une transformation progressive, comme un progrès
+historique du simple au complexe, de l'inférieur au supérieur,
+de l'imparfait au parfait. J'ai déjà démontré dans ma <em>Morphologie
+générale</em> (1866) que ce <em>progrès</em> historique (<em>progressus</em>)&mdash;ou
+<em>perfectionnement</em> graduel (<em>teleosis</em>),&mdash;était l'<em>effet
+nécessaire de la sélection</em> et non la suite d'un but conçu au
+préalable. C'est ce qui ressort aussi du fait qu'aucun organisme
+n'est absolument parfait; même s'il était à un moment
+donné, parfaitement adapté aux conditions extérieures, cet
+état ne durerait pas longtemps; car les conditions d'existence
+du monde extérieur sont elles-mêmes soumises à un
+continuel changement, lequel a pour suite une adaptation
+ininterrompue des organismes.</p>
+
+<p class="p2"><b>Tendance vers un but chez les corps organiques.</b>&mdash;Sous
+ce titre, le célèbre embryologiste <span class="smcap">K. E. Baer</span> publia,
+en 1876, un travail suivi d'un article sur <span class="smcap">Darwin</span>, qui fut très
+bien accueilli des adversaires de celui-ci et qu'on invoque
+aujourd'hui encore, en des sens divers, contre la théorie de
+l'évolution. En même temps, il renouvela sous un nom nouveau
+l'ancienne conception téléologique de la Nature; ce
+<a class="pagenum" id="Page_306" title="306"></a>
+dernier point demande une courte critique. Faisons d'abord
+remarquer que <span class="smcap">Baer</span>, bien que philosophe naturaliste au
+meilleur sens du mot et <em>moniste à l'origine</em>, a montré, à
+mesure qu'il avançait en âge, des tendances mystiques et qu'il
+a abouti au pur <em>dualisme</em>. Dans son ouvrage principal «sur
+l'embryologie des animaux» (1828) qu'il intitule lui-même:
+<em>Observations et réflexions</em>,&mdash;il s'est servi, en effet, de
+deux modes de connaissance. Un examen minutieux de tous
+les faits isolés du développement de l'&oelig;uf animal a permis
+à <span class="smcap">Baer</span> d'exposer, pour la première fois, l'ensemble des transformations
+merveilleuses que subit l'&oelig;uf, simple petite
+sphère, avant de devenir le corps d'un Vertébré. Par des
+comparaisons prudentes et des réflexions ingénieuses, <span class="smcap">Baer</span>
+chercha en même temps à découvrir les causes de cette
+transformation et à les ramener à des lois générales de formation.
+Il a exprimé le résultat de celles-ci par la proposition
+suivante: «L'histoire du développement de l'individu est
+l'histoire de l'individualité croissante, à tous points de vue.»
+En même temps, il insistait sur ce fait que «la <em>pensée fondamentale</em>
+qui régit toutes les conditions du développement
+animal, est la même qui réunit en sphères les fragments de
+la masse et groupe ceux-ci en systèmes solaires. Cette pensée
+fondamentale n'est autre chose que <em>la vie</em> elle-même, tandis
+que les syllabes et les mots par lesquels elle s'exprime sont
+les diverses formes de la vie».</p>
+
+<hr />
+
+<p><span class="smcap">Baer</span> ne pouvait pas alors parvenir à une connaissance plus
+approfondie de cette pensée fondamentale génétique, ni à la
+claire compréhension des véritables causes efficientes du développement
+organique, car ses études portaient exclusivement
+sur une moitié de l'histoire de ce développement, celle
+qui a rapport aux <em>individus</em>: l'<em>embryologie</em> ou <em>ontogénie</em>.
+L'autre moitié, l'histoire du développement des groupes et
+espèces, notre histoire généalogique ou <em>phylogénie</em> n'existait
+pas encore à cette époque, bien que, dès 1809, <span class="smcap">Lamarck</span> avec
+son regard de voyant, eût montré la route qui y conduisait.
+<a class="pagenum" id="Page_307" title="307"></a>
+Lorsque plus tard cette science fut fondée par <span class="smcap">Darwin</span> (1859),
+<span class="smcap">Baer</span> vieilli ne put pas la comprendre; la lutte vaine qu'il entreprit
+contre la théorie de la sélection montre clairement
+qu'il n'en reconnut ni le vrai sens ni la portée philosophique.
+Des spéculations téléologiques auxquelles, plus tard, s'en joignirent
+de théosophiques, avaient rendu le vieux <span class="smcap">Baer</span> incapable
+d'apprécier équitablement cette grande réforme de la biologie;
+les considérations téléologiques qu'il lui opposa, dans ses
+<em>Discours et Etudes</em> (1876), alors qu'il était âgé de quatre-vingt-quatre
+ans ne sont que la répétition des erreurs analogues que la
+doctrine finaliste de la philosophie dualiste oppose depuis plus
+de deux mille ans à la philosophie mécaniste ou moniste.
+l'<em>idée tendant vers un but</em> qui, d'après <span class="smcap">Baer</span>, régit le
+développement tout entier du corps animal à partir de l'ovule,&mdash;n'est
+qu'une autre expression de l'éternelle <em>Idée</em> de
+<span class="smcap">Platon</span> et de l'«entéléchie» de son élève <span class="smcap">Aristote</span>. Notre biogénie
+moderne, au contraire, explique les faits embryologiques
+d'une façon toute physiologique en ce qu'elle reconnaît
+pour leurs causes efficientes et mécaniques les fonctions
+d'hérédité et d'adaptation. La <em>loi fondamentale biogénétique</em>
+que <span class="smcap">Baer</span> ne pouvait pas comprendre, nous livre le lien causal
+intime entre <em>l'ontogénèse</em> des individus et la <em>phylogénèse</em> de
+leurs ancêtres; la première nous apparaît maintenant comme la
+récapitulation héréditaire de la seconde. Or, nulle part dans
+la phylogénie des animaux et des plantes, nous ne constatons
+une tendance vers un but, mais uniquement le résultat nécessaire
+de la terrible lutte pour la vie, régulateur aveugle, non
+Dieu prévoyant, qui amène la transformation des formes organiques
+par l'action réciproque des lois de l'adaptation et de
+l'hérédité. Nous ne pouvons pas davantage admettre de «tendance
+vers un but» dans l'histoire du développement des
+individus, dans l'embryologie des plantes, des animaux et des
+hommes. Car cette ontogénie n'est qu'un court extrait de
+cette phylogénie, une répétition abrégée et accélérée de celle-ci,
+par les lois physiologiques de l'hérédité.</p>
+
+<p><span class="smcap">Baer</span> terminait en 1828 la préface de sa classique <em>Histoire</em>
+<a class="pagenum" id="Page_308" title="308"></a>
+<em>du développement des animaux</em> par ces mots: «Celui-là se
+sera acquis une couronne de lauriers, auquel il est réservé
+de ramener les forces qui façonnent le corps animal aux forces
+ou aux formes générales de la vie universelle. L'arbre qui
+doit fournir le berceau de cet homme n'a pas encore germé».&mdash;Sur
+ce point encore, le grand embryologiste se trompait.
+En la même année 1828 entrait à l'université de Cambridge
+pour y étudier la théologie (!), le jeune <span class="smcap">Ch. Darwin</span> qui, trente
+ans plus tard s'acquit réellement une couronne de lauriers
+par sa théorie de la sélection.</p>
+
+<p class="p2"><b>Ordre moral du monde.</b>&mdash;Dans la philosophie de l'histoire,
+dans les considérations générales que développent les
+historiens sur les destinées des peuples et sur la marche
+tortueuse de l'évolution des Etats, on admet encore aujourd'hui
+l'existence d'un «ordre moral du monde». Les historiens
+cherchent, dans les alternatives variées de l'histoire
+des peuples, un but conducteur, une intention idéale qui
+aurait élu telle ou telle race, tel ou tel Etat pour lui procurer
+une félicité spéciale et la suprématie sur les autres. Cette
+conception téléologique de l'histoire s'est trouvée en ces
+derniers temps en opposition d'autant plus radicale avec
+notre philosophie moniste, que celle-ci est apparue avec plus
+de certitude comme la seule légitime dans le domaine tout
+entier de la nature inorganique. Quand il s'agit de l'astronomie
+et de la géologie, de la physique et de la chimie, personne
+aujourd'hui ne parle plus d'un ordre moral du monde,
+pas plus que d'un Dieu personnel dont «la main a ordonné
+toutes choses avec sagesse et lumières». Mais il en va de
+même dans tout le domaine de la biologie, de la composition
+et de l'histoire de la nature organique, l'homme encore
+excepté. <span class="smcap">Darwin</span> ne nous a pas seulement montré, dans sa
+théorie de la sélection, comment les dispositions conformes
+à un but, dans la vie et la structure du corps des animaux
+et des plantes, ont été produites mécaniquement,
+sans but préconçu, mais en outre il nous a appris à reconnaître
+<a class="pagenum" id="Page_309" title="309"></a>
+dans la <em>lutte pour la vie</em>, la puissante force naturelle
+qui, depuis plusieurs millions d'années, régit et
+règle sans interruption tout le processus évolutif du monde
+organique. On pourrait dire: «La lutte pour la vie» est
+la «survivance du plus apte» ou le «triomphe du meilleur»,
+mais on ne le peut que si l'on considère toujours
+le plus fort comme le meilleur (au sens moral) et d'ailleurs
+l'histoire tout entière du monde organique nous
+montre, en tous temps, à côté du progrès vers le plus
+parfait, qui prédomine, quelques retours en arrière vers
+des états inférieurs. La «tendance vers un but» au sens de
+<span class="smcap">Baer</span> lui-même, n'offre pas davantage le moindre caractère
+moral.</p>
+
+<p>En irait-il peut-être autrement dans l'histoire des peuples,
+dans cette histoire que l'homme, en proie qu'il est au délire
+anthropistique des grandeurs, se plaît à nommer «l'histoire
+universelle»? Peut-on y découvrir, partout et en tous
+temps, un principe moral suprême ou un sage régent de
+l'univers qui dirige les destinées des peuples? Dans l'état
+avancé où sont aujourd'hui parvenues l'histoire naturelle et
+l'histoire des peuples, la réponse impartiale ne peut être
+qu'un: <em>Non</em>. Les destinées des diverses branches de l'espèce
+humaine qui, en tant que races et nations, luttent depuis
+des milliers d'années pour conserver leur existence et poursuivre
+leur développement&mdash;sont soumises aux mêmes
+«grandes et éternelles lois d'airain», que l'histoire du
+monde organique tout entier qui, depuis des millions d'années,
+peuple la terre.</p>
+
+<p>Les géologues distinguent dans «l'histoire organique de
+la terre» en tant qu'elle nous est connue par les documents
+de la paléontologie, trois grandes périodes: les périodes primaire,
+secondaire et tertiaire. La durée de la première,
+d'après des calculs récents, doit s'élever au moins à 34 millions
+d'années, celle de la seconde à 11 et celle de la troisième
+à 3. L'histoire de l'embranchement des Vertébrés, dont
+notre propre race est issue, est facile à suivre à travers ce
+<a class="pagenum" id="Page_310" title="310"></a>
+grand espace de temps; trois stades divers du développement
+des Vertébrés sont successivement apparus durant ces
+trois grandes périodes; dans la primaire (période <em>paléozoïque</em>)
+les <em>Poissons</em>, dans la secondaire (période <em>mésozoïque</em>)
+les <em>Reptiles</em>, dans la tertiaire (période <em>cénozoïque</em>) les <em>Mammifères</em>.
+De ces trois grands groupes de Vertébrés, les Poissons
+représentent le degré inférieur de perfection, les Reptiles
+le degré moyen et les Mammifères le degré supérieur.
+Une étude plus approfondie de l'histoire de ces trois classes
+nous montrerait également que les divers ordres et familles
+qui les composent ont évolué progressivement, pendant ces
+trois périodes, vers un degré toujours supérieur de perfection.
+Peut-on maintenant considérer ce processus évolutif
+progressif comme l'expression d'une tendance consciente
+vers un but ou d'un ordre moral du monde? Absolument
+pas. Car la théorie de la sélection nous enseigne, comme la
+différenciation organique, que le <em>progrès</em> organique est une
+<em>conséquence nécessaire</em> de la lutte pour la vie. Des milliers
+d'espèces, bonnes, belles, dignes d'admiration, tant dans le
+règne animal que dans le règne végétal, ont disparu au cours
+de ces quarante-huit millions d'années, parce qu'il leur a fallu
+faire place à d'autres plus fortes et ces vainqueurs, dans la
+lutte pour la vie, n'ont pas toujours été les formes les plus
+nobles ni les plus parfaites au sens moral.</p>
+
+<p>Il en va de même exactement de l'<em>histoire des peuples</em>. La
+merveilleuse culture de l'antiquité classique a disparu parce
+que le Christianisme est venu fournir à l'esprit humain qui
+se débattait, un puissant et nouvel essor, par la croyance en
+un Dieu aimant et par l'espérance d'une vie meilleure dans
+l'au-delà. Le papisme devint bientôt la caricature impudente
+du christianisme pur et foula impitoyablement aux pieds les
+trésors de science que la philosophie grecque avait déjà
+amassés; mais il conquit la suprématie universelle par l'ignorance
+des <em>masses</em> aveuglément croyantes. C'est la Réforme qui
+brisa les chaînes dans lesquelles l'esprit était captif et qui
+aida la raison à revendiquer ses droits. Mais dans cette nouvelle
+<a class="pagenum" id="Page_311" title="311"></a>
+période de l'histoire de la civilisation, comme dans la
+précédente, la grande lutte pour la vie ondoie éternellement,
+sans le moindre ordre moral.</p>
+
+<p class="p2"><b>Providence.</b>&mdash;Si un examen critique et impartial des
+choses ne nous permet pas de reconnaître un «ordre moral»
+dans la marche de l'histoire des peuples, nous ne pouvons
+pas trouver davantage qu'une «sage providence» règle la
+destinée des individus. L'une comme l'autre résultent avec
+une nécessité de fer de la causalité mécanique qui fait dériver
+chaque phénomène d'une ou de plusieurs causes antécédentes.
+Déjà les anciens Hellènes reconnaissaient comme
+principe suprême de l'Univers l'<span class="smcap">Ananke</span>, l'aveugle <span class="smcap">Heimarmene</span>,
+le <em>Fatum</em> qui «domine les dieux et les hommes». A sa place, le
+christianisme mit la Providence consciente, non plus aveugle
+mais voyante et qui dirige le gouvernement du monde en souverain
+patriarcal. Le caractère anthropomorphique de cette
+conception, étroitement liée d'ordinaire à celle du «Dieu personnel»,
+saute aux yeux. La croyance en un «père aimant»
+qui tient entre ses mains la destinée des quinze cents millions
+d'hommes de notre planète et qui tient compte de leurs
+prières, de leurs «pieux désirs» se croisant en tous sens&mdash;est une
+croyance parfaitement inadmissible; on s'en aperçoit
+de suite, sitôt que la raison réfléchissant là-dessus dépouille
+les verres teintés de la «croyance».</p>
+
+<p>D'ordinaire, chez l'homme moderne civilisé&mdash;de même
+que chez le sauvage inculte&mdash;la croyance en la Providence
+et la confiance en un père aimant surgissent très vives
+lorsque quelque chose d'heureux survient, soit que l'homme
+échappe à un danger mortel, qu'il guérisse d'une maladie
+grave, qu'il gagne le gros lot à une loterie, qu'il ait un enfant
+depuis longtemps désiré, etc. Si, au contraire, un malheur
+arrive ou qu'un désir ardent ne soit pas réalisé, la «Providence»
+est oubliée, le sage régent de l'Univers a alors dormi
+ou bien il a refusé sa bénédiction.</p>
+
+<p>Vu l'essor inouï qu'a pris la vie sociale au <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, le
+<a class="pagenum" id="Page_312" title="312"></a>
+nombre des crimes et des accidents a nécessairement augmenté,
+dans une proportion insoupçonnée jusqu'alors, les
+journaux nous en instruisent formellement. Chaque année
+des milliers d'hommes disparaissent dans des naufrages, des
+milliers dans des accidents de chemins de fer, des milliers
+dans des catastrophes de mines etc. Chaque année des milliers
+s'entretuent par la guerre et les préparatifs nécessaires
+à ce meurtre en masse absorbent, chez les nations les plus
+civilisées, professant la charité chrétienne, la plus grande
+partie de la fortune nationale. Et parmi ces centaines de
+milliers d'hommes qui tombent annuellement, victimes de
+la civilisation moderne, il s'en trouve de tout à fait remarquables,
+forts et travailleurs. Et l'on parlera encore d'ordre
+moral du monde!</p>
+
+<p class="p2"><b>But, fin et hasard.</b>&mdash;Si un examen impartial de l'évolution
+universelle nous enseigne qu'on n'y peut reconnaître ni
+un but précis, ni une fin spéciale (au sens de la raison humaine),
+il semble ne plus rester d'autre alternative que
+d'abandonner tout à l'<em>aveugle hasard</em>. Et, de fait, ce reproche
+a été adressé au <em>transformisme</em> de <span class="smcap">Lamarck</span> et de
+<span class="smcap">Darwin</span>, comme autrefois à la <em>cosmogénie</em> de <span class="smcap">Kant</span> et de <span class="smcap">Laplace</span>;
+beaucoup de philosophes dualistes attribuent même à
+cette objection une importance toute spéciale. Elle vaut donc
+bien la peine que nous l'examinions encore une fois rapidement.</p>
+
+<p>Un certain groupe de philosophes affirment, d'après leur
+conception <em>téléologique</em>: l'Univers tout entier est un Cosmos
+bien ordonné dans lequel chaque phénomène a un but et une
+fin; il n'y a <em>pas de hasard</em>! Un autre groupe, par contre, en
+vertu de sa conception <em>mécaniste</em> soutient que: Le développement
+de l'Univers entier est un processus mécanique
+uniforme, dans lequel nous ne pouvons découvrir nulle part
+de but ni de fin; ce que nous nommons ainsi, dans la vie
+organique, est une conséquence spéciale des conditions biologiques;
+ni dans le développement des corps célestes, ni dans
+<a class="pagenum" id="Page_313" title="313"></a>
+celui de notre écorce terrestre inorganique, on ne peut discerner
+de fin directrice; <em>tout est hasard</em>. Les deux partis ont raison,
+d'après leur définition du «hasard». La loi générale de <em>causalité</em>,
+d'accord avec la loi de substance, nous assure que tout phénomène
+a sa cause mécanique; en ce sens il n'y a pas de
+hasard. Mais nous pouvons et devons conserver ce terme
+indispensable, pour désigner par là la rencontre de deux phénomènes
+que n'unit pas un rapport de causalité mais dont,
+naturellement, chacun a sa cause indépendante de celle de
+l'autre. Ainsi que chacun sait, le hasard, en ce sens moniste,
+joue le plus grand rôle dans la vie de l'homme comme dans
+celle de tous les autres corps de la nature. Cela n'empêche
+pas que, dans chaque <em>hasard</em> particulier, comme dans
+l'évolution de l'Univers tout entier, nous ne reconnaissions
+l'universel empire de la loi naturelle qui régit tout, de la <em>loi
+de substance</em>.</p>
+
+<h2>CHAPITRE XV<br />
+Dieu et le Monde</h2>
+
+<p><a class="pagenum" id="Page_314" title=""></a>
+<a class="pagenum" id="Page_315" title="315"></a></p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">Études monistes sur le théisme et le panthéisme.&mdash;Le monothéisme
+anthropistique des trois grandes religions méditerranéennes.&mdash;Le
+Dieu extramondain et le Dieu intramondain.</span></p>
+
+<p class="left45">Que serait un Dieu qui ne ferait qu'imprimer du dehors une impulsion au monde
+Qui, en le touchant du doigt, ferait mouvoir le Tout suivant un cercle?
+Il lui convient bien mieux de mouvoir l'Univers du dedans,
+D'enfermer la Nature en soi, de s'enfermer en elle
+De telle sorte que tout ce qui, en Lui, vit, s'agite et est
+Ne soit jamais privé de sa force ni de son esprit.<br />
+<span class="i9 smcap">Goethe.</span></p>
+
+<hr />
+
+<p><a class="pagenum" id="Page_316" title="316"></a></p>
+
+<p class="center"><b>SOMMAIRE DU CHAPITRE XV</b></p>
+
+<p class="hanging indent">L'idée de Dieu en général.&mdash;Contraste entre Dieu et le monde, le surnaturel
+et la nature.&mdash;Théisme et panthéisme.&mdash;Formes principales du
+théisme.&mdash;Polythéisme.&mdash;Triplothéisme.&mdash;Amphithéisme.&mdash;Monothéisme.&mdash;Statistique
+des religions.&mdash;Monothéisme naturaliste.&mdash;Solarisme
+(culte du soleil).&mdash;Monothéisme anthropistique.&mdash;Les trois
+grandes religions méditerranéennes.&mdash;Mosaïsme (Jehovah).&mdash;Christianisme
+(Trinité).&mdash;Culte de la Madone et des saints.&mdash;Polythéisme
+papiste.&mdash;Islamisme.&mdash;Mixothéisme.&mdash;Essence du théisme.&mdash;Le Dieu
+extramondain et anthropomorphique.&mdash;Vertébré à forme gazeuse.&mdash;Panthéisme.&mdash;Le
+Dieu intramondain (la Nature).&mdash;Hylozoïsme des Monistes
+ioniens (Anaximandre).&mdash;Conflit entre le Panthéisme et le Christianisme.&mdash;Spinoza.&mdash;Monisme
+moderne. Athéisme.</p>
+
+<p class="center"><b>LITTÉRATURE</b></p>
+
+<p><span class="smcap">W. Goethe.</span>&mdash;<i>Dieu et le Monde.</i> <i>Faust.</i> <i>Prométhée.</i></p>
+
+<p><span class="smcap">Kuno Fischer.</span>&mdash;<i>Geschichte der neueren Philosophie.</i> Bd. I «<i>Baruch Spinoza</i>»
+2te Aufl., 1865.</p>
+
+<p><span class="smcap">H. Brunnhofer.</span>&mdash;<i>Giordano Bruno's Weltanschauung und Verhaengniss.</i>
+Leipzig, 1882.</p>
+
+<p><span class="smcap">J. Draper.</span>&mdash;<i>Geschichte der geistigen Entwicklung Europa's.</i> Leipzig, 1865.</p>
+
+<p><span class="smcap">Fr. Kolb.</span>&mdash;<i>Kulturgeschichte der Menschheit.</i> 2te Aufl., 1873.</p>
+
+<p><span class="smcap">Th. Huxley.</span>&mdash;<i>Discours et Travaux</i>, trad. fr.</p>
+
+<p><span class="smcap">W. Strecker.</span>&mdash;<i>Welt und Menschheit, vom Standpunkte des Materialismus.</i>
+Leipzig, 1892.</p>
+
+<p><span class="smcap">C. Sterne (E. Krause).</span>&mdash;<i>Die allgem. Weltanschauung in ihrer historischen
+Entwicklung.</i> Stuttgart, 1889.</p>
+
+<p class="p2"><a class="pagenum" id="Page_317" title="317"></a>
+L'humanité considère, depuis des milliers d'années, comme
+la raison dernière et suprême de tous les phénomènes, une
+cause efficiente qu'elle appelle <em>Dieu</em> (<i>Deus</i>, <i>Theos</i>). Comme
+toutes les notions générales, cette notion suprême a subi,
+au cours de l'évolution de la raison, les transformations les
+plus importantes et les déviations les plus diverses. On peut
+même dire qu'aucun terme n'a subi autant de modifications
+et de déformations; car aucun autre ne touche de si près, à
+la fois, aux devoirs suprêmes de l'entendement s'efforçant
+de connaître, de la science fondée sur la raison et aux intérêts
+les plus profonds de l'âme croyante et de la fantaisie
+poétique.</p>
+
+<p>Une comparaison critique des nombreuses formes différentes
+de l'idée de Dieu serait des plus intéressantes et
+instructives, mais nous entraînerait trop loin; nous nous
+contenterons ici de jeter un regard rapide sur les formes les
+plus importantes qu'a revêtues l'idée de Dieu et sur le rapport
+qu'elles présentent avec notre conception moderne,
+déterminée par la seule connaissance de la nature. Nous
+renvoyons, pour toute autre recherche qu'on voudrait faire
+sur cet intéressant domaine, à l'ouvrage remarquable, déjà
+plusieurs fois cité d'<span class="smcap">Ad. Svoboda</span>: <em>Les formes de la croyance</em>
+(2 vol. Leipzig 1897).</p>
+
+<p>Si nous faisons abstraction des nuances très fines et des
+revêtements variés apposés sur l'image de Dieu et si nous
+nous bornons au contenu le plus essentiel de cette notion,
+nous pourrons à bon droit ranger les diverses conceptions
+<a class="pagenum" id="Page_318" title="318"></a>
+en deux grands groupes opposés: le groupe <em>théiste</em> et le
+groupe <em>panthéiste</em>. Celui-ci se rattache directement à la conception
+<em>moniste</em> ou rationnelle, celui-là à la philosophie
+<em>dualiste</em> ou mystique.</p>
+
+<p class="p2">I. <b>Théisme: Dieu et le monde sont deux personnes
+distinctes.</b>&mdash;Dieu s'oppose au monde comme son créateur,
+son conservateur et son régisseur. Aussi Dieu est-il conçu
+plus ou moins à l'image de l'homme, comme un organisme
+qui pense et agit à la façon de l'homme (bien que sous une
+forme beaucoup plus parfaite). Ce <em>Dieu anthropomorphe</em>,
+dont la conception chez les différents peuples est manifestement
+polyphylétique, a été soumis par leur fantaisie aux
+formes les plus variées, depuis le fétichisme jusqu'aux religions
+monothéistes épurées, du présent. Parmi les sous-classes
+les plus importantes du théisme, nous distinguerons
+le polythéisme, le triplothéisme, l'amphithéisme et le monothéisme.</p>
+
+<p class="p2"><b>Polythéisme.</b>&mdash;Le monde est peuplé de divinités variées
+qui interviennent, avec plus ou moins d'indépendance,
+dans la marche des évènements. Le <em>fétichisme</em> trouve de
+pareils dieux subalternes dans les corps inanimés les plus
+divers de la nature, dans les pierres, dans l'eau, dans l'air,
+dans les produits de toutes sortes de l'art humain (images
+des dieux, statues, etc.). Le <em>démonisme</em> voit des dieux dans
+les organismes vivants les plus variés: dans les arbres, les
+animaux, les hommes. Ce polythéisme revêt déjà, dans les
+formes les plus inférieures de la religion, chez les peuples
+primitifs et incultes, les formes les plus diverses. Il nous
+apparaît avec son maximum de pureté dans le <em>polythéisme
+grec</em>, dans ces superbes légendes des dieux qui fournissent
+aujourd'hui encore à notre art moderne les plus beaux
+modèles poétiques et plastiques. Bien inférieur est le <em>polythéisme
+catholique</em>, dans lequel de nombreux «saints» (de
+réputation souvent fort équivoque), sont invoqués comme
+<a class="pagenum" id="Page_319" title="319"></a>
+des divinités subalternes ou suppliés d'intercéder auprès du
+Dieu suprême (ou de son amie, la «Vierge Marie»).</p>
+
+<p class="p2"><b>Triplothéisme</b> (Doctrine de la Trinité).&mdash;La doctrine de
+la <em>Trinité de Dieu</em> qui forme aujourd'hui encore, dans le
+Credo des peuples chrétiens, les «trois articles de foi» fondamentaux,
+aboutit, comme on sait, à l'idée que le <em>Dieu unique</em>
+du christianisme, se compose à la vérité de trois personnes
+d'essence très différente: I. <em>Dieu le Père</em> est le «tout-puissant
+créateur du ciel et de la terre» (ce mythe inadmissible
+est depuis longtemps réfuté par la cosmogénie, l'astronomie
+et la géologie scientifiques). II. <em>Jésus-Christ</em> est le «fils unique
+de Dieu le Père» (et en même temps de la troisième personne,
+le «Saint-Esprit»!!) conçu par l'immaculée conception de la
+Vierge Marie (sur ce mythe, cf. chapitre XVII). III. Le <em>Saint-Esprit</em>,
+être mystique, dont les rapports incompréhensibles
+avec le «fils» et avec le «père» font, depuis dix-neuf cents ans,
+que des millions de théologiens chrétiens se cassent inutilement
+la tête. Les Évangiles, qui sont cependant la seule source
+claire de ce <em>triplothéisme chrétien</em>, nous laissent dans une
+ignorance complète au sujet des rapports particuliers qu'ont
+entre elles ces trois personnes, et quant à la question de leur
+énigmatique unité, ils ne nous donnent aucune réponse
+satisfaisante. Par contre, nous devons insister particulièrement
+sur la confusion que cette obscure et mystique théorie
+de la Trinité amène nécessairement dans la tête de nos
+enfants, dès les premières leçons qu'ils entendent là-dessus
+à l'école. Le lundi matin, pendant la première heure de leçon
+(religion) ils apprennent: Trois fois un font un!&mdash;et aussitôt
+après, pendant la seconde heure de leçon (calcul): Trois
+fois un font trois! Je me souviens encore très bien, pour ma
+part, des hésitations que cette frappante contradiction
+éveilla en moi dès la première leçon.&mdash;D'ailleurs la <em>Trinité</em>
+du christianisme n'est aucunement originale, mais (comme
+la plupart des autres dogmes) elle est empruntée aux religions
+plus anciennes. Du culte du soleil des mages chaldéens
+<a class="pagenum" id="Page_320" title="320"></a>
+est issue la Trinité d'<em>Ilu</em>, la mystérieuse source de
+l'Univers; ses trois manifestations sont <em>Anu</em>, le chaos originel,
+<em>Bel</em>, l'ordonnateur du monde et <em>Ao</em>, la lumière divine,
+la sagesse éclairant tout. Dans la religion des Brahmanes, la
+<em>Trimurti</em>, «unité divine» est composée également de
+trois personnes: <em>Brahma</em> (le créateur), <em>Wischnu</em> (le conservateur)
+et <em>Schiwa</em> (le destructeur). Il semble que, dans ces conceptions,
+ainsi que dans d'autres relatives à la Trinité, le <em>saint
+nombre trois</em> en tant que tel&mdash;en tant que <em>nombre symbolique</em>&mdash;ait
+joué un rôle. Les trois premiers devoirs chrétiens,
+eux aussi: «la foi, l'espérance et la charité» forment une
+<em>triade</em> analogue.</p>
+
+<p class="p2"><b>Amphithéisme.</b>&mdash;Le monde est régi par deux dieux différents,
+un bon et un mauvais, le <em>dieu</em> et le <em>diable</em>. Ces deux
+régents de l'Univers sont en lutte éternelle, comme le roi et
+l'anti-roi, le Pape et l'anti-pape. Le résultat de cette lutte est
+continuellement l'état actuel du monde. Le bon <em>Dieu</em>, en tant
+qu'être bon, est la source du Bon et du Beau, du plaisir et de
+la joie. Le monde serait parfait si son action n'était pas continuellement
+contrebalancée par celle de l'être mauvais, du
+<em>Diable</em>; ce mauvais Satan est la cause de tout mal et de
+toute laideur, du déplaisir et de la douleur.</p>
+
+<p>Cet <em>amphithéisme</em> est, sans contredit, parmi toutes les
+différentes formes de croyance aux dieux, la plus raisonnable,
+celle dont la théorie s'accorde le mieux avec une
+explication scientifique de l'Univers. Aussi la trouvons-nous
+développée, plusieurs milliers d'années déjà avant le Christianisme,
+chez les divers peuples civilisés de l'antiquité.
+Dans l'Inde ancienne, <span class="smcap">Wischnu</span>, le conservateur, lutte contre
+<span class="smcap">Schiwa</span>, le destructeur. Dans l'ancienne Égypte, au bon
+<span class="smcap">Osiris</span> s'oppose le méchant <span class="smcap">Typhon</span>. Chez les premiers Hébreux,
+un dualisme analogue se retrouve entre <span class="smcap">Aschera</span>, la
+terre, mère féconde qui engendre (= Keturah) et <span class="smcap">Eljou</span>
+(= Moloch ou Sethos), le sévère père céleste. Dans la religion
+Zende des anciens Perses, fondée par Zoroastre deux mille ans
+<a class="pagenum" id="Page_321" title="321"></a>
+avant J.-C., règne une guerre continuelle entre <span class="smcap">Ormudz</span>, le
+bon dieu de la lumière et <span class="smcap">Ahriman</span>, le méchant dieu des
+ténèbres.</p>
+
+<p>Le diable ne joue pas un moindre rôle dans la mythologie
+du <em>Christianisme</em>, en tant qu'adversaire du bon Dieu, en tant
+que tentateur, prince de l'Enfer et des Ténèbres. En tant que
+<em>Satanas</em> personnel il était encore au commencement de notre
+siècle, un élément essentiel dans la croyance de la plupart
+des chrétiens; c'est seulement vers le milieu du siècle
+qu'avec le progrès des lumières il fut peu à peu dépossédé ou
+qu'il dut se contenter du rôle subalterne que <span class="smcap">G&oelig;the</span> dans le
+<em>Faust</em>, le plus grand de tous les poèmes dramatiques,
+assigne à <em>Méphistophélès</em>. Actuellement, dans les milieux les
+plus cultivés, la «croyance en un Diable personnel» passe
+pour une superstition du moyen âge, qu'on a dépassée,
+tandis qu'en même temps la «croyance en Dieu» (c'est-à-dire
+en un Dieu personnel, bon et aimant) est conservée comme
+un élément indispensable de la religion. Et pourtant la première
+croyance est aussi pleinement légitime (et aussi peu
+fondée) que la seconde. En tous cas, l'«imperfection de la
+vie terrestre» dont on se plaint tant, la «lutte pour la vie»
+et tout ce qui s'y rattache, s'expliquent bien plus simplement
+et plus naturellement par cette lutte entre le dieu bon et le
+dieu méchant, que par n'importe quelle autre forme de
+croyance en Dieu.</p>
+
+<p class="p2"><b>Monothéisme.</b>&mdash;La doctrine de l'unité de Dieu peut
+passer, sous plus d'un rapport, pour la forme la plus simple
+et la plus naturelle du culte rendu à Dieu; d'après l'opinion
+courante, c'est le fondement le plus répandu de la religion et
+qui domine en particulier la croyance de l'Eglise chez les
+peuples cultivés. Cependant, en fait, ce n'est pas le cas; car
+le prétendu <em>monothéisme</em>, si l'on y regarde de plus près,
+apparaît le plus souvent comme une des formes précédemment
+examinées du théisme, en ce sens qu'à côté du «Dieu
+principal», suprême, un ou plusieurs dieux secondaires s'introduisent.
+<a class="pagenum" id="Page_322" title="322"></a>
+En outre, la plupart des religions qui ont eu un
+point de départ purement monothéiste, sont devenues, au
+cours du temps, plus ou moins polythéistes. Il est vrai et la
+statistique moderne l'affirme, parmi les quinze cents millions
+d'hommes qui habitent notre terre, la plus grande majorité
+sont <em>monothéistes</em>; il y aurait <em>soi-disant</em>, parmi eux, <em>environ</em>
+600 millions de brahmano-bouddhistes, 500 millions de
+Chrétiens (prétendus), 200 millions de païens (de diverses
+sortes), 180 millions de Mahométans, 10 millions d'Israélites
+et 10 millions qui seraient sans religion aucune. Mais
+la grande majorité des prétendus monothéistes se fait de Dieu
+l'idée la plus obscure, ou bien croit, à côté du Dieu principal
+unique, à beaucoup de dieux accessoires, comme par
+exemple: aux anges, au diable, aux démons, etc. Les
+diverses formes sous lesquelles le <em>monothéisme</em> s'est développé
+<em>polyphylétiquement</em> peuvent être ramenées à deux
+grands groupes: le monothéisme naturaliste et le naturalisme
+anthropistique.</p>
+
+<p class="p2"><b>Monothéisme naturaliste.</b>&mdash;Cette ancienne forme de
+religion voit l'incarnation de Dieu dans quelque phénomène
+naturel élevé, dominant tout. Comme tel, depuis plusieurs
+milliers d'années, ce qui a frappé l'homme avant tout c'est le
+<em>soleil</em>, la divinité éclairant et réchauffant qui tient visiblement,
+sous sa dépendance immédiate, toute la vie organique.
+Le <em>culte du soleil</em> (solarisme ou héliothéisme) apparaît au
+naturaliste moderne, entre toutes les formes de croyances
+théistes, comme la plus estimable et celle qui se fusionne
+le plus aisément avec la philosophie naturelle moniste du
+présent.</p>
+
+<p>Car notre astrophysique et notre géogénie modernes nous
+ont convaincus que notre terre est une partie détachée du
+soleil et qu'elle retournera plus tard se perdre dans son sein.
+La physiologie moderne nous enseigne que la source première
+de toute vie organique, sur la terre, est la formation du
+plasma ou <em>plasmodomie</em> et que cette synthèse de combinaisons
+<a class="pagenum" id="Page_323" title="323"></a>
+inorganiques simples (eau, acide carbonique et ammoniaque
+ou acide azotique) ne peut se produire que sous l'influence
+de la <em>lumière solaire</em>. Le développement primaire des
+<em>plantes plasmodomes</em> n'a été suivi que tardivement, secondairement
+par celui des <em>animaux plasmophages</em> qui, directement
+ou indirectement, se nourrissent des premières et l'apparition
+de l'espèce humaine elle-même n'est, à son tour, qu'un fait
+tardif dans l'histoire généalogique du règne animal. Notre vie
+humaine tout entière, corporelle et intellectuelle, se ramène en
+dernière analyse, comme toute autre vie organique, au rayonnement
+du soleil dispensateur de lumière et de chaleur. Du
+point de vue de la raison pure, le <em>culte du soleil</em> apparaît donc
+comme un <em>monothéisme naturaliste</em>, beaucoup plus fondé que
+le culte anthropistique des chrétiens et autres peuples civilisés,
+qui se représentent Dieu sous la forme humaine. De
+fait, les adorateurs du soleil étaient déjà parvenus, il y a des
+milliers d'années, à un degré de culture intellectuelle et
+morale plus élevé que la plupart des autres théistes. Me trouvant
+en 1881 à Bombay, j'y ai suivi avec la plus grande sympathie
+les édifiants exercices de piété des fidèles parsis qui, debout
+au bord de la mer ou agenouillés sur des tapis étendus, lors
+du lever et du coucher du soleil exprimaient à l'astre leur
+adoration<a name="FNanchor_57" id="FNanchor_57" href="#Footnote_57" class="fnanchor">[57]</a>.&mdash;Le <em>culte de la lune</em>, <em>lunarisme</em> ou <em>Sélénothéisme</em>
+est moins important que le solarisme; s'il y a quelques
+peuples primitifs qui adorent la lune seule, la plupart
+cependant professent en même temps le culte du soleil et des
+étoiles.</p>
+
+<p class="p2"><b>Monothéisme anthropistique.</b>&mdash;L'identification de Dieu
+à l'homme, l'idée que l'«Etre suprême» pense, sent et agit
+comme l'homme (quoique sous une forme plus élevée) joue
+le plus grand rôle dans l'histoire de la civilisation, en tant
+que <em>monothéisme anthropomorphique</em>. Il faut mettre ici au
+premier plan les trois grandes religions de la race méditerranéenne:
+<a class="pagenum" id="Page_324" title="324"></a>
+la religion mosaïque ancienne, la religion chrétienne
+intermédiaire et la religion mahométane, dernière venue.
+Ces <em>trois grandes religions méditerranéennes</em>, apparues toutes
+trois sur les rivages favorisés de la plus intéressante des
+mers, fondées toutes trois d'une manière analogue par un
+enthousiaste de race sémitique, à l'imagination enflammée&mdash;ont
+entre elles les rapports les plus étroits, non seulement
+extérieurement, par cette origine commune, mais encore
+intérieurement, par de nombreux traits communs à leurs
+articles de foi. De même que le Christianisme a emprunté
+directement une grande partie de sa mythologie à l'ancien
+Judaïsme, de même l'Islamisme, dernier venu, a conservé
+beaucoup de l'héritage des deux autres religions. Les religions
+méditerranéennes étaient toutes les trois, à l'origine,
+purement <em>monothéistes</em>; toutes les trois, elles ont subi plus
+tard les transformations <em>polythéistes</em> les plus variées, à mesure
+qu'elles se répandaient sur les côtes découpées et si diversement
+habitées de la Méditerranée et de là sur les autres points
+du globe.</p>
+
+<p class="p2"><b>Le Mosaïsme.</b>&mdash;Le monothéisme juif, tel que <em>Moïse</em> le
+fonda (1600 av. J.-C.) passe d'ordinaire pour la forme de
+croyance religieuse qui, dans l'antiquité, a exercé la plus
+grande influence sur le développement ultérieur, éthique et
+religieux, de l'humanité. Il est incontestable que cette haute
+valeur historique lui incombe déjà pour cette raison que les
+deux autres religions méditerranéennes qui partagent avec
+lui l'empire du monde sont issues de lui; le Christ est porté
+sur les épaules de Moïse comme plus tard Mahomet sur celles
+du Christ. De même, le Nouveau Testament qui, dans le court
+espace de dix-neuf cents ans, est devenu le fondement de la
+foi de tous les peuples civilisés, repose sur la base vénérable
+de l'Ancien Testament. Tous deux réunis, sous le nom de
+<em>Bible</em>, ont pris une influence et une extension qu'on ne
+peut comparer à celles d'aucun livre au monde. De fait, la
+Bible est aujourd'hui encore sous certains rapports&mdash;et
+<a class="pagenum" id="Page_325" title="325"></a>
+malgré le mélange étrange du bon et du mauvais&mdash;le «livre
+des livres». Mais si nous examinons impartialement et
+sans préjugé, cette remarquable source historique, bien des
+points importants se présenteront sous un tout autre jour
+qu'on ne l'enseigne partout. Ici aussi, la critique moderne et
+l'histoire de la civilisation pénétrant plus avant, nous ont
+fourni des renseignements précieux qui ébranlent dans ses
+fondements la tradition admise.</p>
+
+<p>Le monothéisme, tel que Moïse chercha à l'établir dans le
+culte de Jéhovah et tel qu'il fut plus tard développé avec
+grand succès par les <em>prophètes</em>&mdash;les philosophes des Hébreux&mdash;eut
+à l'origine de longs et durs combats à soutenir
+avec l'ancien polythéisme, alors tout puissant. <em>Jéhovah</em> ou
+Japheh fut d'abord dérivé de ce Dieu céleste qui, sous le nom
+de Moloch ou Baal était une des divinités les plus honorées
+de l'Orient. (Sethos ou Typhon des Egyptiens, Saturne ou
+Chronos des Grecs). Mais à côté, d'autres dieux demeuraient
+en haute estime, et la lutte contre l'«idolâtrie» ne cessa
+jamais chez le peuple juif. Cependant, en principe, Jéhovah
+demeura le seul Dieu, celui qui, dans le premier des dix commandements
+de Moïse, dit expressément: «Je suis le Seigneur
+ton Dieu, tu n'auras pas d'autre Dieu que moi».</p>
+
+<p class="p2"><b>Le Christianisme.</b>&mdash;Le monothéisme chrétien partagea
+le sort de son père, le mosaïsme, il ne resta monothéisme
+vrai que théoriquement, en principe, tandis que pratiquement
+il revêtait les formes les plus diverses du polythéisme.
+A vrai dire, déjà par la doctrine de la Trinité, qui passait
+pourtant pour un des éléments indispensables de la religion
+chrétienne, le monothéisme était logiquement supprimé. Les
+<em>trois personnes</em> distinguées comme Père, Fils et Saint-Esprit,
+sont et restent trois <em>individus</em> différents (et même des personnages
+anthropomorphes) au même titre que les trois
+divinités hindoues de la Trimurti (Brahma, Wischnou, Schiwa)
+ou que celles de la Trinité des anciens Hébreux (Anu, Bel,
+Ao). Ajoutons que dans les sectes les plus répandues du Christianisme,
+<a class="pagenum" id="Page_326" title="326"></a>
+la Vierge Marie, comme Mère immaculée du Christ,
+joue un grand rôle à titre de quatrième divinité; dans beaucoup
+de cercles catholiques, elle passe même pour plus importante
+et plus influente que les trois personnages masculins
+du Céleste royaume. Le <em>culte de la Madone</em> a pris là une telle
+importance qu'on pourrait l'opposer comme un <em>monothéisme
+féminin</em> à la forme ordinaire de monothéisme masculin. L'auguste
+reine des Cieux occupe si bien le premier plan (ainsi
+que d'innombrables portraits de la madone et d'innombrables
+légendes en font preuve), que les trois personnages masculins
+sont complètement effacés.</p>
+
+<p>En dehors de cela, la fantaisie des Chrétiens croyants a de
+bonne heure joint une nombreuse société de <em>Saints</em> de toutes
+espèces au chef suprême du gouvernement céleste et des anges
+musiciens veillent à ce que, dans la «vie éternelle» on ne
+manque pas de jouissances musicales. Les papes romains&mdash;les
+plus grands charlatans que jamais religion ait produits&mdash;s'empressent
+continuellement d'augmenter par des canonisations
+nouvelles le nombre de ces célestes trabans
+anthropomorphes. Cette étonnante société du Paradis a reçu
+une augmentation de population, à la fois plus considérable
+et plus intéressante que toutes les autres, le 13 juillet
+1870, lorsque le Concile du Vatican a déclaré les papes,
+en tant que représentants du Christ, <em>infaillibles</em>, les élevant
+ainsi, de lui-même, au rang de <em>dieux</em>. Si nous ajoutons à cela
+le «diable personnel» et les «mauvais anges» qui composent
+sa cour, personnages reconnus par les papes, le <em>papisme</em>
+nous présentera encore aujourd'hui la forme la plus répandue
+du Christianisme moderne, et le tableau varié d'un <em>polythéisme</em>
+si riche, que l'Olympe hellénique nous paraîtra, à
+côté de lui, petit et misérable.</p>
+
+<p class="p2"><b>L'Islamisme</b> (ou <em>Monothéisme mahométan</em>) est la forme
+la plus récente et en même temps la plus pure du Monothéisme.
+Lorsque le jeune Mahomet (né en 570), de bonne
+heure en vint à mépriser le culte polythéiste de ses concitoyens
+<a class="pagenum" id="Page_327" title="327"></a>
+arabes et apprit à connaître le Christianisme des
+Nestoriens, il s'appropria, il est vrai, les doctrines fondamentales
+de ceux-ci, mais il ne put se résoudre à voir dans le
+Christ autre chose qu'un Prophète, comme Moïse. Dans le
+dogme de la Trinité, il ne trouva que ce qu'y doit forcément
+trouver tout homme sans préjugé après une réflexion impartiale:
+un article de foi absurde qui n'est ni conciliable avec
+les principes de notre raison, ni du moindre prix pour notre
+édification religieuse. Mahomet considérait avec raison l'adoration
+de l'immaculée Vierge Marie «Mère de Dieu» comme
+une idolâtrie aussi vaine que le culte rendu aux images et aux
+statues. Plus il y réfléchissait, plus il aspirait vers une plus
+pure conception de Dieu, plus clairement lui apparaissait la
+certitude de son grand principe: «Dieu est le seul Dieu»;
+il n'y a pas à côté de lui d'autres dieux.</p>
+
+<p>Sans doute, Mahomet ne pouvait pas non plus s'affranchir
+de tout anthropomorphisme dans sa conception de Dieu. Son
+Dieu unique restait, lui aussi, un homme tout-puissant,
+idéalisé, tout comme le sévère Dieu vengeur de Moïse, tout
+comme le Dieu doux et aimant du Christ. Mais nous devons
+cependant reconnaître à la religion mahométane cette supériorité
+qu'à travers son évolution historique et ses inévitables
+déviations, elle a conservé bien plus rigoureusement que les
+religions mosaïque et chrétienne le caractère du <em>pur monothéisme</em>.
+Cela se voit encore aujourd'hui, extérieurement,
+dans les formules de prières, la façon de prêcher inhérentes au
+culte mahométan, de même que dans l'architecture et la décoration
+de ses temples. Lorsqu'en 1873, je visitai pour la première
+fois l'Orient, que j'admirai les splendides mosquées du
+Caire et de Smyrne, de Brousse et de Constantinople, je fus
+rempli d'une piété sincère par la décoration simple et pleine de
+goût de l'intérieur, par l'ornementation architectonique d'un
+style si élevé et en même temps si riche de l'extérieur.
+Comme ces mosquées paraissent nobles et d'un style élevé,
+comparées à la plupart des églises catholiques qui, à l'intérieur,
+sont surchargées de tableaux de toutes sortes et d'oripeaux
+<a class="pagenum" id="Page_328" title="328"></a>
+dorés, tandis qu'à l'extérieur elles sont défigurées par
+une profusion de figures humaines et animales! Le même
+caractère d'élévation se retrouve dans les prières silencieuses
+et les simples exercices de piété du Coran, comparés au
+bruyant et incompréhensible bredouillage de mots des messes
+catholiques ou à la musique tapageuse des processions
+théâtrales.</p>
+
+<p class="p2"><b>Mixothéisme.</b>&mdash;On peut à bon droit réunir sous ce
+terme toutes les formes de croyance aux dieux qui renferment
+des <em>mélanges</em> de conceptions religieuses différentes et
+en partie même contradictoires. En théorie, cette forme de
+religion, des plus répandues, n'a jamais été reconnue jusqu'ici.
+En pratique, néanmoins, c'est la plus importante et la plus
+remarquable de toutes. Car la grande majorité des hommes
+qui se sont formés des idées religieuses ont été de tous
+temps et sont aujourd'hui encore <em>mixothéistes</em>; leur notion
+de Dieu est un mélange des principes religieux de telle confession
+spéciale, qu'on leur a inculqués dès l'enfance et de
+beaucoup d'impressions diverses éprouvées plus tard au
+contact d'autres formes de croyance et qui ont modifié les
+premières. Pour beaucoup de savants il faut ajouter à cela
+l'influence transformatrice des études philosophiques de
+l'âge mûr et surtout l'étude impartiale des phénomènes de la
+nature qui montre le néant des croyances théistes. La lutte
+entre ces notions contradictoires, infiniment douloureuse
+pour les âmes sensibles et qui parfois se prolonge sans solution
+pendant la vie entière,&mdash;montre clairement la puissance
+inouïe de l'<em>hérédité</em> des vieux principes religieux d'une
+part et de l'<em>adaptation</em> précoce à des principes erronés, d'autre
+part. La confession spéciale qui, dès sa plus tendre enfance,
+a été inculquée de force à l'enfant par ses parents, reste le
+plus souvent et pour la plus grande part, prédominante, au
+cas où plus tard l'influence plus forte d'une autre confession
+n'amène pas une conversion. Mais même dans ce passage
+d'une forme de croyance à l'autre, le nouveau nom, comme
+<a class="pagenum" id="Page_329" title="329"></a>
+déjà celui qu'on vient de quitter, n'est souvent qu'une étiquette
+extérieure sous laquelle s'abritent les croyances et les
+erreurs les plus diverses, formant le mélange le plus
+bariolé. La grande majorité des prétendus chrétiens ne sont
+pas monothéistes (comme ils le croient), mais amphithéistes,
+triplothéistes ou polythéistes. On en peut dire autant des
+adeptes de l'islamisme et du mosaïsme, ainsi que de ceux de
+toutes les religions monothéistes. Partout viennent s'adjoindre
+à la notion originelle du «Dieu unique ou du dieu triple»,
+des croyances, acquises plus tard, à des divinités subalternes:
+anges, diables, saints et autres démons, mélange bariolé des
+formes les plus diverses du théisme.</p>
+
+<p class="p2"><b>Essence du théisme.</b>&mdash;Toutes les formes que nous
+venons de passer en revue, du théisme au sens propre&mdash;peu
+importe que cette croyance en Dieu revête une forme naturaliste
+ou anthropistique&mdash;ont en commun la conception de
+Dieu comme d'un être <em>extérieur au monde</em> (<em>extra mundanum</em>)
+ou <em>surnaturel</em> (<em>supranaturale</em>). Toujours Dieu s'oppose, comme
+un Etre indépendant, au monde ou à la nature, le plus souvent
+comme leur Créateur, leur Conservateur et leur Régisseur.
+Dans la plupart des religions s'ajoute encore à cela le
+caractère de <em>personnalité</em> et l'idée, plus précise encore, que
+Dieu en tant que personne est semblable à l'homme.
+«L'homme se peint dans ses dieux.» Cet <em>anthropomorphisme
+de Dieu</em> ou conception anthropistique d'un Etre qui pense,
+sent et agit comme l'homme, prédomine chez la majorité de
+ceux qui croient en Dieu, tantôt sous une forme plus naïve
+et plus grossière, tantôt sous une forme plus abstraite et plus
+raffinée. Sans doute, la théosophie la plus élevée affirme que
+Dieu, en tant qu'Etre suprême, est absolument parfait et par
+suite complètement différent de l'Etre imparfait qu'est
+l'homme. Mais à un examen plus minutieux on s'aperçoit
+toujours que ce qui est commun aux deux c'est l'activité
+psychique ou intellectuelle. Dieu sent, pense et agit comme
+l'homme, quoique sous une forme infiniment plus parfaite.</p>
+
+<p class="p2"><a class="pagenum" id="Page_330" title="330"></a>
+<b>L'anthropisme personnel de Dieu</b> est devenu pour la
+plupart des croyants une idée si naturelle qu'ils ne sont pas
+choqués de voir Dieu personnifié sous la forme humaine dans
+les tableaux et les statues, ni de lui voir revêtir cette forme
+humaine dans les diverses créations poétiques de l'imagination,
+où Dieu se transforme ainsi en un <em>Vertébré</em>. Dans beaucoup de
+mythes, Dieu apparaît encore sous la forme d'autres Mammifères
+(singes, lions, taureaux, etc.), plus rarement sous celle
+d'Oiseaux (aigle, colombe, cigogne) ou sous celle de Vertébrés
+inférieurs (serpents, crocodiles, dragons). Dans les religions
+les plus élevées et les plus abstraites, cette forme corporelle
+disparaît et Dieu n'est adoré que comme «<em>pur esprit</em>» sans
+corps. «Dieu est esprit et celui qui l'adore doit l'adorer en
+esprit et en vérité». Mais néanmoins l'activité psychique de
+ce pur esprit est absolument la même que celle des dieux
+anthropomorphes. A la vérité, ce Dieu immatériel n'est pas
+incorporel, mais invisible, conçu sous la forme d'un gaz.</p>
+
+<p>Nous aboutissons ainsi à la notion paradoxale d'un Dieu,
+<em>Vertébré gazeux</em> (cf. <em>Morphol. gén.</em>, 1866).</p>
+
+<p class="p2">II. <b>Panthéisme</b> (Doctrine de l'Un-Tout), <em>Dieu et le monde
+sont un seul et même être</em>. L'idée de Dieu s'identifie avec celle
+de la <em>nature</em> ou de la <em>substance</em>. Cette conception panthéiste
+est en opposition radicale, en principe du moins, avec toutes
+les formes précédentes et autres possibles du <em>théisme</em>, bien
+qu'on se soit efforcé, par des concessions réciproques, de combler
+le profond abîme qui sépare les deux doctrines. Entre elles
+persiste toujours cette opposition fondamentale que, dans le
+<em>théisme</em>, Dieu, être <em>extramondain</em>, s'oppose à la nature qu'il
+crée et conserve, agissant sur elle <em>du dehors</em>, tandis que dans
+le <em>panthéisme</em>, Dieu, Etre <em>intramondain</em>, est partout la nature
+elle-même et agit <em>à l'intérieur</em> de la substance, en tant
+que «force ou énergie». Ce dernier point de vue est seul conciliable
+avec la loi naturelle suprême qu'un des plus grands
+triomphes du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle est d'avoir posée: la <em>loi de substance</em>.
+Le <em>panthéisme</em> est donc nécessairement le <em>point de</em>
+<a class="pagenum" id="Page_331" title="331"></a>
+<em>vue des sciences naturelles modernes</em>. Sans doute, les naturalistes,
+aujourd'hui encore, sont nombreux qui contestent cette
+affirmation et pensent pouvoir concilier l'ancienne doctrine
+théiste avec les idées fondamentales du panthéisme exprimées
+par la loi de substance. Mais ces vains efforts ne reposent tous
+que sur l'obscurité ou sur l'inconséquence de la pensée,
+dans le cas toutefois où ils sont sincères et tentés avec
+loyauté.</p>
+
+<p>Le <em>panthéisme</em> ne pouvant provenir que de l'observation de
+la nature, rectifiée et interprétée par la pensée de l'homme
+civilisé, on comprend qu'il soit apparu bien plus tard que le
+<em>théisme</em> qui, sous sa forme la plus grossière, était déjà constitué
+il y a plus de dix mille ans, chez les peuples primitifs et
+avec les variations les plus diverses.</p>
+
+<p>Si des germes de panthéisme se trouvent déjà épars dans
+les diverses religions dès le début de la philosophie (chez les
+plus anciens des peuples civilisés dans l'Inde et en Egypte,
+en Chine et au Japon), bien des milliers de siècles avant
+Jésus-Christ, cependant, le panthéisme, comme philosophie
+précise et constituée, n'apparaît qu'avec l'<em>hylozoïsme
+des philosophes naturalistes ioniens</em> dans la première moitié
+du <span class="smcap">VI</span><sup>e</sup> siècle avant Jésus-Christ. A cette époque de splendeur
+pour l'esprit grec, tous les grands penseurs sont dépassés
+par <span class="smcap">Anaximandre</span> de Milet, lequel conçut l'unité fondamentale
+du <em>Tout infini</em> (Apeiron) avec plus de profondeur et de clarté
+que son maître <span class="smcap">Thalès</span> ou son élève <span class="smcap">Anaximène</span>. Non seulement
+<span class="smcap">Anaximandre</span> avait déjà exprimé la grande pensée de
+l'<em>unité</em> originelle du Cosmos, de l'<em>évolution</em> de tous les phénomènes
+provenant de la <em>matière première</em> qui pénètre tout,
+mais aussi la conception hardie d'une <em>alternance</em> périodique
+et indéfinie de mondes apparaissant et disparaissant.</p>
+
+<p>Beaucoup d'autres grands philosophes ultérieurs, dans
+l'antiquité classique, surtout <span class="smcap">Démocrite</span>, <span class="smcap">Héraclite</span> et <span class="smcap">Empédocle</span>
+ont été amenés par leurs réflexions profondes à concevoir
+dans le même sens ou d'une manière analogue, cette
+unité de la Nature et de Dieu, du corps et de l'esprit qui a
+<a class="pagenum" id="Page_332" title="332"></a>
+trouvé son expression la plus précise dans la loi de substance
+de notre <em>monisme</em> actuel. Le grand poète romain et
+philosophe naturaliste, <span class="smcap">Lucrèce</span>, a exposé ce monisme sous
+une forme hautement poétique dans son célèbre poème
+didactique <em>De rerum Natura</em>. Mais ce monisme panthéiste
+et conforme à la Nature fut bientôt repoussé par le dualisme
+mystique de <span class="smcap">Platon</span> et surtout par la puissante influence que
+conquit sa philosophie idéaliste en se fusionnant avec les
+doctrines chrétiennes. Lorsqu'ensuite leur plus puissant
+représentant, le pape, eut acquis l'empire intellectuel du
+monde, le panthéisme fut violemment comprimé, <span class="smcap">Giordano
+Bruno</span>, son représentant le plus remarquable, fut brûlé vif le
+17 février 1600, sur le Campo Fiori de Rome, par le «représentant
+de Dieu».</p>
+
+<p>Ce n'est que dans la seconde moitié du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle que le
+système panthéiste fut constitué sous sa forme la plus pure
+par le grand <span class="smcap">Spinoza</span>; il créa pour désigner la totalité des
+choses le pur <em>concept de substance</em> dans lequel «Dieu et le
+Monde» sont inséparables. Nous devons d'autant plus admirer
+aujourd'hui la clarté, l'exactitude et la logique du système
+moniste de <span class="smcap">Spinoza</span>, qu'il y a deux cent cinquante ans,
+ce puissant penseur manquait encore de toutes les données
+empiriques certaines que nous n'avons acquises que dans la
+seconde moitié du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle. Quant aux rapports entre le
+panthéisme de <span class="smcap">Spinoza</span>, le <em>matérialisme</em> ultérieur du
+<span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle et notre <em>monisme</em> actuel, nous en avons déjà
+parlé au premier chapitre de ce livre. Rien n'a tant contribué
+à le propager, surtout en Allemagne, que les &oelig;uvres
+immortelles du plus grand de nos poètes et penseurs,
+de <span class="smcap">Goethe</span>. Ses admirables poèmes <em>Dieu et le Monde</em>,
+<em>Prométhée</em>, <em>Faust</em>, etc., contiennent, enveloppées sous
+la forme poétique la plus parfaite, les pensées fondamentales
+du panthéisme.</p>
+
+<p class="p2"><b>Athéisme</b> (<em>Conception de l'Univers dépouillé de Dieu</em>).&mdash;Il
+n'y a <em>pas de Dieu</em> ni de dieux, si l'on désigne par ce terme
+<a class="pagenum" id="Page_333" title="333"></a>
+des êtres personnels existant en dehors de la Nature.</p>
+
+<p>Cette <em>conception athéiste</em> coïncide, quant aux points
+essentiels, avec le <em>monisme</em> ou <em>panthéisme</em> des sciences naturelles;
+elle en donne seulement une autre expression, en ce
+qu'elle en fait ressortir le côté négatif, la non-existence de la
+divinité extramondaine ou surnaturelle. En ce sens, <span class="smcap">Schopenhauer</span>
+dit très justement: «Le <em>panthéisme</em> n'est qu'un
+athéisme poli. La vérité du panthéisme consiste dans la suppression
+de l'opposition dualiste entre Dieu et le monde,
+dans la constatation que le monde existe en vertu de sa force
+interne et par lui-même. La proposition panthéiste: Dieu
+et le monde ne font qu'un, est un détour poli pour signifier
+au seigneur Dieu son congé.»</p>
+
+<p>Pendant tout le moyen âge, sous la tyrannie sanglante du
+papisme, l'<em>Athéisme</em> a été poursuivi par le fer et par le feu
+comme la forme la plus épouvantable de conception de
+l'Univers. Comme dans l'Evangile l'<em>athée</em> est complétement
+identifié au <em>méchant</em> et qu'il est menacé dans la vie éternelle&mdash;pour
+un simple «manque de foi»&mdash;des peines de
+l'Enfer et de la damnation éternelle, on conçoit que tout bon
+chrétien ait évité soigneusement le moindre soupçon d'athéisme.
+Malheureusement c'est là une opinion accréditée
+aujourd'hui encore, dans beaucoup de milieux. Le naturaliste
+<em>athée</em>, qui consacre ses forces et sa vie à la recherche
+de la <em>vérité</em>, est tenu d'avance pour capable de tout ce qui est
+mal; le dévot <em>théiste</em> qui assiste sans pensée à toutes les
+cérémonies vides du culte papiste, passe déjà, rien qu'à cause
+de cela, pour un bon citoyen, même si, sous sa <em>croyance</em> il ne
+pense rien du tout et qu'il pratique à côté de cela la morale
+la plus répréhensible. Cette erreur ne s'expliquera qu'au
+<span class="smcap">XX</span><sup>e</sup> siècle lorsque la superstition cédera davantage le pas à la
+connaissance de la nature par la raison et à la conviction
+moniste de <em>l'unité de Dieu et du monde</em>.</p>
+
+<h2>CHAPITRE XVI<br />
+Science et Croyance</h2>
+
+<p><a class="pagenum" id="Page_334" title=""></a>
+<a class="pagenum" id="Page_335" title="335"></a></p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">Études monistes sur la connaissance de la Vérité.&mdash;Activité
+des sens et activité de la raison.&mdash;Croyance et superstition.&mdash;Expérience
+et révélation.</span></p>
+
+<p class="left45">La recherche scientifique ne connaît qu'un but: la connaissance
+de la réalité. Aucun sanctuaire ne peut lui
+être plus sacré que celui de la <em>Vérité</em>. Il faut qu'elle
+pénètre tout; elle ne doit reculer devant aucun
+examen, devant aucune analyse, si fort que tienne au
+c&oelig;ur du chercheur ce qu'il lui faut examiner, soit
+que le respect, l'amour, le sentiment de la loyauté, la
+religion, les opinions viennent se mettre à la traverse
+de sa tâche. Il lui faut déclarer les résultats de
+l'examen sans ménagement, sans souci de son avantage
+ou de son désavantage, sans chercher l'éloge et sans
+craindre le blâme.<br />
+<span class="i9 smcap">L. Brentano.</span></p>
+
+<hr />
+<p><a class="pagenum" id="Page_336" title="336"></a></p>
+
+<p class="center"><b>SOMMAIRE DU CHAPITRE XVI</b></p>
+
+<p class="hanging content">Connaissance de la Vérité et ses sources: activité sensorielle et association
+des représentations.&mdash;Organes des sens (Esthètes) et organes de la pensée
+(phronètes).&mdash;Organes des sens et leur énergie spécifique.&mdash;Développement
+de celle-ci.&mdash;Philosophie de la sensibilité.&mdash;Valeur inappréciable
+des sens.&mdash;Limites de la connaissance sensible.&mdash;Hypothèse et
+croyance.&mdash;Théorie et croyance.&mdash;Opposition radicale entre les croyances
+scientifiques (naturelles) et les croyances religieuses (surnaturelles).&mdash;Superstition
+des peuples primitifs et des peuples civilisés.&mdash;Confessions
+diverses.&mdash;Ecoles sans confession.&mdash;La croyance de nos pères.&mdash;Spiritisme.&mdash;Révélation.</p>
+
+<p class="center">LITTÉRATURE</p>
+
+<p><span class="smcap">A. Svoboda.</span>&mdash;<i>Gestalten des Glaubens.</i> Leipzig, 1897.</p>
+
+<p><span class="smcap">D. Strauss.</span>&mdash;<i>Gesammelte Schriften</i>, 12 Bänder, Bonn, 1877.</p>
+
+<p><span class="smcap">J. W. Draper.</span>&mdash;<i>Geschichte der Konflikte Zwischen Religion und Wissenschaft</i>,
+Leipzig, 1865.</p>
+
+<p><span class="smcap">L. Buchner.</span>&mdash;<i>Über religioese und wissenschaftliche Weltanschauung</i>, 1887.</p>
+
+<p><span class="smcap">O. Möllinger.</span>&mdash;<i>Die Gott-Idee der neuen Zeit und der nothwendige Ausbau
+des Christenthums</i> 2te Aufl., Zurich 1870.</p>
+
+<p><span class="smcap">A. Rau.</span>&mdash;<i>Empfinden und Denken.</i> Giessen 1896.</p>
+
+<p><span class="smcap">F. Zollner.</span>&mdash;<i>Ueber die Natur der Kometen. Beitraege zur Gesch. und Theorie
+der Erkenntniss</i>, Leipzig, 1872.</p>
+
+<p><span class="smcap">A. Lehmann.</span>&mdash;<i>Aberglaube und Zauberei von den aeltesten Zeiten an bis in
+die Gegenwart.</i> trad. allem. de 1899.</p>
+
+<p><span class="smcap">F. Bacon.</span>&mdash;<i>Novum Organon Scientiarum.</i></p>
+
+<p><a class="pagenum" id="Page_337" title="337"></a></p>
+
+<p class="p2">Tout travail véritablement scientifique tend à la connaissance
+de la <em>vérité</em>. Notre vrai savoir, celui qui a du prix, se
+rapporte au réel et consiste en représentations auxquelles correspondent
+des choses réellement existantes. Nous sommes
+incapables, il est vrai, de connaître l'essence intime de ce
+monde réel,&mdash;«la chose en soi»&mdash;mais une observation
+impartiale et une comparaison critique des choses nous convainquent
+que, dans l'état normal du cerveau et des organes
+des sens, les impressions du monde extérieur sur ceux-ci
+sont les mêmes chez tous les hommes raisonnables&mdash;et
+que, lorsque les organes de la pensée fonctionnent normalement,
+certaines représentations se forment, qui sont partout
+les mêmes; nous les disons <em>vraies</em> et sommes convaincus
+par là que leur contenu correspond à la partie des choses
+qu'il nous est donné de connaître. Nous <em>savons</em> que ces faits
+ne sont point imaginaires mais réels.</p>
+
+<p class="p2"><b>Sources de connaissance.</b>&mdash;Toute connaissance de la
+vérité a pour fondement deux groupes de fonctions physiologiques
+distincts mais ayant entre eux d'étroits rapports:
+d'abord la <em>sensation</em> des objets, au moyen de l'activité sensorielle
+et ensuite la liaison des impressions ainsi recueillies,
+en <em>représentation</em>, grâce à l'association. Les instruments de
+la sensation sont les <em>organes des sens</em> (sensibles ou Aesthètes);
+les instruments à l'aide desquels se forment et s'enchaînent
+les représentations, sont les <em>organes de la pensée</em>
+<a class="pagenum" id="Page_338" title="338"></a>
+(phronètes). Ceux-ci font partie du <em>système nerveux</em> central;
+les autres, au contraire, du système nerveux périphérique,
+système si important et si développé chez les animaux supérieurs
+pour lesquels il est le seul et unique facteur de l'activité
+psychique.</p>
+
+<p class="p2"><b>Organes des sens</b> (<em>sensilles ou aesthètes</em>).&mdash;L'activité
+sensorielle de l'homme, point de départ de toute connaissance,
+s'est développée lentement et progressivement, comme
+un perfectionnement de celle des Mammifères les plus
+proches, les Primates. Les organes, chez tous les représentants
+de cette classe très élevée, présentent partout la même
+structure essentielle et leurs fonctions sont partout soumises
+aux mêmes lois physico-chimiques. Elles se sont partout
+constituées historiquement de la même manière. De même
+que chez tous les autres animaux, les sensilles, chez les Mammifères,
+sont à l'origine des parties du revêtement cutané et
+les cellules sensibles de l'<em>épiderme</em> sont les ancêtres des différents
+organes sensoriels, lesquels ont acquis leur énergie
+spécifique en s'adaptant à des excitations différentes
+(lumière, chaleur, son, chimiopathie). Aussi bien les bâtonnets
+de la rétine que les cellules auditives du limaçon de
+l'oreille, que les cellules olfactives et les cellules gustatives,
+proviennent originairement de ces simples cellules non différenciées
+de l'épiderme, qui revêtent toute la surface de
+notre corps. Ce fait très important peut être directement
+démontré par l'observation immédiate de l'embryon humain
+ou de tout autre embryon animal. De ce fait ontogénétique
+se déduit avec certitude, d'après la loi fondamentale biogénétique,
+cette conclusion phylogénétique grosse elle-même
+de conséquences, à savoir: que dans la longue histoire généalogique
+de nos ancêtres, les organes sensoriels supérieurs,
+avec leur énergie spécifique, dérivent originairement, eux
+aussi, de l'épiderme d'animaux inférieurs, d'une assise cellulaire
+simple qui ne contenait pas encore de pareilles sensilles
+différenciées.</p>
+
+<p class="p2"><a class="pagenum" id="Page_339" title="339"></a>
+<b>Énergie spécifique des sensilles.</b>&mdash;C'est un fait de la
+plus haute importance pour l'étude de l'homme, que différents
+nerfs de notre corps puissent percevoir des qualités très différentes
+du monde extérieur et ne puissent percevoir que
+celles-là. Le nerf visuel ne transmet que les impressions
+lumineuses, le nerf auditif que les impressions de son, le
+nerf olfactif que des impressions olfactives, etc. De quelque
+nature que soit l'excitation qui stimule un de ces nerfs déterminés,
+la réaction, par contre, est toujours qualitativement
+la même. De cette <em>énergie spécifique</em> des nerfs sensoriels,
+dont toute la portée a été exposée pour la première fois par
+le grand physiologiste <span class="smcap">J. Müller</span>, on a tiré des conséquences
+très inexactes, surtout au profit d'une théorie de la connaissance
+dualiste et a prioriste. On a prétendu que le cerveau
+ou l'âme ne percevait qu'un certain état du nerf excité et
+qu'on ne pouvait rien conclure de là, quant à l'existence ou
+la nature du monde extérieur d'où provenait l'excitation. La
+philosophie sceptique en tirait cette conclusion que l'existence
+même de ce monde était douteuse et l'extrême idéalisme,
+non seulement mettait en doute cette réalité, mais la
+niait simplement; il prétendait que le monde n'existait que
+dans notre représentation.</p>
+
+<p>En face de ces erreurs, nous devons rappeler que l'«énergie
+spécifique» n'est pas originairement une qualité innée
+de certains nerfs, mais qu'elle provient de leur <em>adaptation</em>
+à l'activité particulière des cellules épidermiques dans
+lesquelles ils se terminent. En vertu des grandes lois de la
+division du travail, les <em>cellules sensorielles épidermiques</em>, à
+l'origine non différenciées, se sont attribuées des tâches
+diverses, en ce sens que les uns ont recueilli l'excitation des
+rayons lumineux, les autres l'impression des ondes sonores,
+un troisième groupe l'action chimique des substances odorantes,
+etc. Au cours des siècles, ces excitations sensorielles
+externes ont amené une modification graduelle des propriétés
+physiologiques et morphologiques de ces régions épidermiques,
+tandis qu'en même temps se modifiaient aussi les
+<a class="pagenum" id="Page_340" title="340"></a>
+nerfs sensibles, chargés de conduire au cerveau les impressions
+recueillies à la périphérie. La sélection améliora pas à
+pas celles d'entre les transformations de ces nerfs qui se
+montrèrent utiles et créa enfin au cours de millions d'années,
+ces merveilleux instruments qui, comme l'<em>&oelig;il</em> et l'<em>oreille</em>,
+constituent nos biens les plus précieux; leur disposition est
+si admirablement conforme à un but d'utilité qu'ils ont pu
+nous induire à l'hypothèse erronée d'une «création d'après
+un plan préconçu». Ainsi la propriété caractéristique de tout
+organe sensoriel et de son nerf spécifique ne s'est développée
+que graduellement par l'habitude et l'exercice&mdash;c'est-à-dire
+par l'<em>adaptation</em>&mdash;et s'est transmise ensuite par l'<em>hérédité</em>
+de génération en génération. <span class="smcap">A. Rau</span> a établi explicitement
+cette conception dans son excellent ouvrage: <em>Sensation
+et pensée, étude physiologique sur la nature de l'entendement
+humain</em> (1896). On y trouve à côté de la juste interprétation
+de la loi de <span class="smcap">Müller</span> sur l'énergie sensorielle spécifique,
+des discussions pénétrantes sur le rapport de ces
+énergies avec le cerveau et, dans le dernier chapitre en particulier,
+appuyée sur celle de <span class="smcap">L. Feuerbach</span>, une remarquable
+<em>philosophie de la sensibilité</em>; je me range complètement du
+côté de ce convainquant exposé.</p>
+
+<p class="p2"><b>Limites de la perception sensorielle.</b>&mdash;D'une comparaison
+critique entre l'activité sensorielle de l'homme et celle
+des autres vertébrés, il ressort un certain nombre de faits de
+la plus haute importance, dont nous sommes redevables aux
+recherches approfondies faites au <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, surtout dans la
+seconde moitié. Cela est vrai, particulièrement, des deux organes
+sensoriels les plus perfectionnés, des «organes esthétiques»,
+l'&oelig;il et l'oreille. Ils présentent, dans l'embranchement
+des Vertébrés, une structure différente de ce qu'elle est
+chez les autres animaux, structure plus complexe,&mdash;et ils
+se développent en outre, dans l'embryon des Vertébrés,
+d'une manière toute spéciale. Cette ontogénèse et cette
+structure typique des sensilles, chez tous les Vertébrés, s'explique
+<a class="pagenum" id="Page_341" title="341"></a>
+par <em>l'hérédité</em> remontant jusqu'à une forme ancestrale
+commune. Mais au sein du groupe, on observe une
+grande variété de détail dans le développement, laquelle
+résulte de <em>l'adaptation</em> à des conditions de vie variant avec les
+espèces, ainsi que de l'exercice plus fréquent ou plus rare des
+diverses parties de l'organisme.</p>
+
+<p>L'homme, sous le rapport du développement des sens, est
+bien loin de nous apparaître comme le Vertébré le plus perfectionné.
+L'oiseau a la vue bien plus pénétrante et distingue
+les petits objets à une grande distance, bien plus distinctement
+que l'homme. L'oreille de nombreux Mammifères, en
+particulier des Carnivores, Ongulés, Rongeurs vivant dans
+les déserts, est beaucoup plus sensible que celle de l'homme
+et perçoit les bruits légers à des distances bien plus grandes;
+c'est ce qu'indique déjà le pavillon de leur oreille, très grand
+et très mobile. Les oiseaux chanteurs présentent, même au
+point de vue des sons musicaux, une organisation bien supérieure
+à celle de l'homme. Le sens olfactif, chez la plupart
+des Mammifères, en particulier chez les Carnivores et les Ongulés,
+est beaucoup plus développé que chez l'homme. Si le
+chien pouvait comparer son flair, si fin, avec celui de l'homme,
+il regarderait celui-ci avec une pitié dédaigneuse. De même,
+quant aux sens inférieurs (sens du goût, sens sexuel, sens
+du contact et de la température), l'homme est bien loin de
+pouvoir prétendre au plus haut degré de perfectionnement.</p>
+
+<p>Nous autres hommes ne pouvons naturellement juger que
+des sensations que nous possédons. Mais l'anatomie nous
+démontre l'existence, dans le corps de beaucoup d'animaux,
+d'organes sensoriels autres que ceux que nous connaissons.
+C'est ainsi que les poissons et d'autres Vertébrés aquatiques
+inférieurs possèdent, dans la peau, des sensilles caractéristiques
+en communication avec des nerfs sensoriels spéciaux.
+Sur les côtés du corps des poissons, à droite et à gauche, court
+un long canal qui, en avant, dans la région de la tête, se
+prolonge par plusieurs canaux ramifiés. Dans ces «canaux
+muqueux» sont des nerfs pourvus de branches nombreuses
+<a class="pagenum" id="Page_342" title="342"></a>
+dont les terminaisons sont en rapport avec des éminences
+nerveuses caractéristiques. Il est probable que cet «organe
+sensoriel épidermique» étendu sert à percevoir les différences,
+soit dans la pression, soit dans les autres qualités de
+l'eau. D'autres groupes d'animaux se distinguent encore par
+la possession d'autres sensilles caractéristiques dont le rôle
+nous est inconnu.</p>
+
+<p>Ces faits nous montrent déjà que l'activité sensorielle de
+l'homme est limitée et cela aussi bien quantitativement que
+qualitativement. A l'aide de nos sens, même de celui de la
+vue et de celui du tact, nous ne pouvons donc jamais connaître
+qu'une partie des qualités que possèdent les objets du
+monde extérieur. Mais cette perception partielle est elle-même
+incomplète, car nos organes sensoriels sont imparfaits
+et les nerfs sensoriels sont des interprètes qui ne transmettent
+au cerveau que la traduction des impressions reçues.</p>
+
+<p>Cette imperfection reconnue de notre activité sensorielle ne
+doit pourtant pas nous empêcher de considérer ces instruments
+et l'&oelig;il avant tout, comme les plus nobles des organes;
+ils constituent, avec les organes de la pensée localisés dans
+le cerveau, le cadeau le plus précieux que la Nature ait fait à
+l'homme. <span class="smcap">A. Rau</span> dit très justement: «<em>Toute science est en
+dernière analyse une connaissance sensible</em>; les données des
+sens ne sont pas niées mais interprétées par elle; les sens
+sont nos premiers et nos meilleurs amis; bien avant que
+l'entendement ne se développe, les sens disent à l'homme ce
+qu'il doit faire et ce dont il doit s'abstenir. Celui qui renierait
+la <em>sensibilité</em> pour échapper à ses dangers, agirait avec
+autant d'irréflexion et de sottise que celui qui s'arracherait
+les yeux parce que ces organes pourraient un jour voir des
+choses honteuses; ou celui qui s'écorcherait la peau de la
+main, de crainte que cette main ne se saisisse un jour du
+bien d'autrui.» Aussi <span class="smcap">Feuerbach</span> a-t-il pleinement raison de
+traiter toutes les philosophies, les religions, les institutions
+qui sont en contradiction avec le principe de la <em>sensibilité</em>,
+non seulement d'erronées, mais de <em>foncièrement pernicieuses</em>.
+<a class="pagenum" id="Page_343" title="343"></a>
+Sans sens pas de connaissance! <em>Nihil est in intellectu, quod
+non fuerit in sensu.</em> (<span class="smcap">Locke</span>). L'immense mérite que s'est acquis
+en ces derniers temps le Darwinisme, en nous faisant
+connaître plus à fond et apprécier plus hautement l'activité
+sensorielle, a déjà fait, il y a vingt ans, le sujet de ma conférence
+«sur l'origine et le développement des organes des
+sens»<a name="FNanchor_58" id="FNanchor_58" href="#Footnote_58" class="fnanchor">[58]</a>.</p>
+
+<p class="p2"><b>Hypothèse et croyance.</b>&mdash;Le besoin de connaître de
+l'homme civilisé, parvenu à un haut degré de culture, n'est
+pas satisfait par la connaissance, pleine de lacunes, du monde
+extérieur que cet homme acquiert au moyen de ses organes
+des sens, si imparfaits. Il s'efforce de transformer les impressions
+sensibles qui lui ont été ainsi fournies, en valeurs de
+connaissance; il les élabore, dans les centres sensoriels de
+l'écorce cérébrale, en sensations spécifiques et par l'<em>association</em>,
+dans le centre propre à cette opération, il assemble ces
+sensations de manière à former des représentations; par
+l'enchaînement des groupes de représentations, l'homme parvient
+ensuite à constituer une science d'ensemble. Mais cette
+science reste toujours pleine de lacunes et insatisfaisante, si
+la <em>fantaisie</em> ne vient pas compléter la force de combinaison
+insuffisante de l'entendement et si elle ne rassemble pas,
+par l'association des images, des connaissances anciennes,
+de manière à en constituer un tout. De là résultent de nouvelles
+formations de représentations qui, seules, permettront
+d'expliquer les faits perçus et «satisferont le besoin de causalité
+de la raison». Les représentations qui comblent les
+lacunes de la science et prennent sa place peuvent être
+désignées, d'une manière générale, du nom de <em>croyance</em>. Et
+c'est ainsi qu'il en va constamment dans la vie journalière.
+Lorsque nous ne sommes pas sûrs d'une chose, nous disons
+que nous la croyons. En ce sens, dans la science elle-même,
+nous sommes forcés de croire; nous présumons ou admettons
+<a class="pagenum" id="Page_344" title="344"></a>
+qu'il existe un certain rapport entre deux phénomènes,
+quoique nous ne le sachions pas d'une façon certaine. Dans
+le cas où il s'agit de la connaissance des <em>causes</em>, nous construisons
+des <em>hypothèses</em>. D'ailleurs on ne peut admettre, en
+science, que les hypothèses comprises dans les limites des
+facultés humaines et qui ne contredisent pas des faits connus.
+Telles sont, par exemple, en physique, la théorie des vibrations
+de l'éther; en chimie, l'existence des atomes avec leurs
+affinités; en biologie, la théorie de la structure moléculaire
+du plasma vivant.</p>
+
+<p class="p2"><b>Théorie et croyance.</b>&mdash;L'explication d'un grand nombre
+de phénomènes se rattachant les uns aux autres, par une
+cause qu'on admet leur être commune, constitue ce qu'on
+appelle une théorie. Pour la théorie, comme pour l'hypothèse,
+la <em>croyance</em> (au sens scientifique) est indispensable;
+car, ici aussi, la fantaisie créatrice comble les lacunes que
+l'entendement laisse quand il tâche de connaître les rapports
+entre les choses. La théorie, par suite, ne peut jamais être
+considérée que comme une approximation de la vérité; on
+doit avouer qu'elle pourra, plus tard, être supplantée par une
+autre mieux fondée. Malgré l'aveu de cette incertitude, la
+théorie reste indispensable à toute vraie science; car, seule,
+elle <em>explique</em> les faits en supposant admises leurs causes.
+Celui qui renoncerait absolument à la théorie et ne voudrait
+construire la science pure qu'avec des «faits certains» (ce
+qui est le cas des esprits bornés, dans les prétendues «sciences
+naturelles exactes» de nos jours)&mdash;celui-là renoncerait
+du même coup à la connaissance des causes en général et par
+là à la satisfaction du besoin de causalité inhérent à la
+raison.</p>
+
+<p>La théorie de la gravitation en astronomie (<span class="smcap">Newton</span>), la
+théorie cosmologique des gaz en cosmogénie (<span class="smcap">Kant</span> et <span class="smcap">Laplace</span>),
+le principe de l'énergie en physique (<span class="smcap">Mayer</span> et <span class="smcap">Helmholtz</span>),
+la théorie atomique en chimie (<span class="smcap">Dalton</span>), la théorie des
+vibrations en optique (<span class="smcap">Huyghens</span>), la théorie cellulaire en histologie
+<a class="pagenum" id="Page_345" title="345"></a>
+(<span class="smcap">Schleiden</span> et <span class="smcap">Schwann</span>), la théorie de la descendance
+en biologie (<span class="smcap">Lamarck</span> et <span class="smcap">Darwin</span>): autant d'exemples grandioses
+de théories de premier ordre. Elles expliquent tout un
+monde de grands phénomènes naturels par l'hypothèse d'une
+<em>cause qui soit commune</em> à tous les faits isolés de leurs domaines
+respectifs et par la démonstration qu'elles donnent que
+tous les phénomènes font bien partie d'un même domaine et
+qu'ils sont régis par des lois fixes, découlant de cette cause
+unique. D'ailleurs, cette cause elle-même peut être inconnue
+dans son essence ou peut n'être qu'une «hypothèse provisoire».
+La <em>pesanteur</em>, dans la théorie de la gravitation
+et la cosmogénie, l'<em>énergie</em> elle-même, dans son rapport
+avec la matière, l'<em>éther</em> en optique et en électricité,
+l'<em>atome</em> en chimie, le <em>plasma</em> vivant dans la théorie
+cellulaire, l'<em>hérédité</em> dans la théorie de la descendance&mdash;tous
+ces concepts, et autres semblables, dont usent les
+grandes théories, peuvent être considérés par la philosophie
+sceptique comme de «pures hypothèses», comme les
+produits de la croyance scientifique, mais ils nous demeurent,
+comme tels, <em>indispensables</em> aussi longtemps qu'ils n'auront
+pas été remplacés par une hypothèse meilleure.</p>
+
+<p class="p2"><b>Croyance et Superstition.</b>&mdash;D'une toute autre nature
+que ces formes de croyance scientifique sont ces conceptions
+qui, dans les diverses <em>religions</em>, servent à expliquer les
+phénomènes et qu'on désigne simplement du nom de <em>croyance</em>,
+au sens restreint du mot. Comme ces deux formes de croyance,
+la «croyance naturelle» de la science et la «croyance surnaturelle»
+de la religion, sont souvent confondues et qu'une
+certaine obscurité s'ensuit; il est utile, nécessaire même de
+bien mettre en relief leur <em>opposition radicale</em>. La croyance
+«religieuse» est toujours une <em>croyance au miracle</em> et, comme
+telle, est en contradiction irrémédiable avec la croyance
+naturelle de la raison. Par opposition à celle-ci, elle affirme
+l'existence de faits surnaturels et peut ainsi être désignée du
+nom de <em>surcroyance</em>, <em>hypercroyance</em>, forme originelle du
+<a class="pagenum" id="Page_346" title="346"></a>
+mot <em>Superstition</em><a name="FNanchor_59" id="FNanchor_59" href="#Footnote_59" class="fnanchor">[59]</a>. La différence essentielle entre cette
+superstition et la «croyance raisonnable» consiste en ceci
+que la première admet des forces et des phénomènes surnaturels,
+que la science ne connaît pas et qu'elle n'admet pas,
+auxquels ont donné naissance des perceptions fausses et des
+inventions erronées de la fantaisie poétique; la superstition
+est ainsi en contradiction avec les lois naturelles clairement
+reconnues et, partant, elle est <em>déraisonnable</em>.</p>
+
+<p class="p2"><b>Superstition des peuples primitifs.</b>&mdash;Grâce aux grands
+progrès de l'ethnologie au <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, nous connaissons une
+quantité énorme de formes et de produits de la superstition
+tels qu'on les trouve aujourd'hui encore chez les grossiers
+peuples primitifs. Si on les compare entre eux, puis avec les
+conceptions mythologiques correspondantes des âges antérieurs,
+on constate une analogie sur bien des points, souvent
+une origine commune et, finalement, une source primitive
+très simple d'où tous découlent. Nous trouvons celle-ci dans
+le <em>besoin naturel de causalité de la raison</em>, dans la recherche
+de l'explication des phénomènes inconnus qui pousse à trouver
+leur cause. C'est le cas, en particulier, pour ces phénomènes
+moteurs qui éveillent la crainte par la menace d'un danger:
+comme l'éclair et le tonnerre, les tremblements de terre, les
+éclipses, etc. Le besoin d'une explication causale de ces phénomènes
+naturels existe déjà chez les peuples primitifs les
+plus inférieurs qui le tiennent eux-mêmes, par l'hérédité, de
+leurs ancêtres primates. Il existe également chez beaucoup
+d'autres Vertébrés. Quand un chien aboie devant la pleine
+lune, ou en entendant sonner une cloche dont il voit le
+battant se mouvoir, ou en voyant un drapeau flotter au vent,
+il n'exprime pas seulement par là sa crainte mais aussi le
+vague besoin de connaître la cause de ce phénomène inconnu.
+Les germes grossiers de religion, chez les peuples primitifs,
+<a class="pagenum" id="Page_347" title="347"></a>
+ont leurs racines en partie dans cette superstition héréditaire
+de leurs ancêtres primates,&mdash;en partie dans le culte des
+aïeux, dans divers besoins de l'âme et dans des habitudes
+devenues traditionnelles.</p>
+
+<p class="p2"><b>Superstition des peuples civilisés.</b>&mdash;Les croyances
+religieuses des peuples civilisés modernes, qu'ils considèrent
+comme leur bien spirituel le plus précieux, sont placées par
+eux bien au-dessus des «grossières superstitions» des
+peuples primitifs; on loue le grand progrès qu'a amené la
+marche de la civilisation, en dépassant ces superstitions.
+C'est là une grande erreur! Un examen critique et une comparaison
+impartiale nous montreraient que les deux croyances
+ne diffèrent que par la «forme spéciale» et par l'enveloppe
+externe de la confession. A la claire lumière de la <em>raison</em>, la
+croyance au miracle, croyance distillée des religions les plus
+libérales&mdash;en tant qu'elle contredit les lois naturelles solidement
+établies,&mdash;nous paraît une superstition aussi déraisonnable
+et au même titre que la grossière croyance aux fantômes
+des religions primitives, fétichistes, que les premières
+regardent avec un orgueilleux dédain.</p>
+
+<p>De ce point de vue impartial, si nous jetons un regard
+critique sur les croyances religieuses encore aujourd'hui
+régnantes, parmi les peuples civilisés, nous les trouverons
+partout pénétrées de superstitions traditionnelles. La
+croyance chrétienne à la Création, la Trinité divine, l'Immaculée
+Conception de Marie, la Rédemption, la Résurrection et
+l'Ascension du Christ, etc., tout cela est de la <em>fantaisie pure</em>
+et ne peut pas plus s'accorder avec la connaissance rationnelle
+de la Nature que les différents dogmes des religions
+mahométane, moïsiaque, bouddhiste et brahmanique. Chacune
+de ces religions est, pour le vrai <em>croyant</em>, une vérité
+incontestable et chacune d'elles considère toute autre croyance
+comme une hérésie et une dangereuse erreur. Plus une religion
+donnée se considère comme «la seule qui sauve»&mdash;comme
+étant la religion <em>catholique</em>,&mdash;et plus cette conviction
+<a class="pagenum" id="Page_348" title="348"></a>
+est chaleureusement défendue comme étant ce que cette religion
+a le plus à c&oelig;ur, plus, naturellement, elle doit mettre
+de zèle à combattre les autres et plus deviennent fanatiques
+ces terribles guerres religieuses qui remplissent les pages les
+plus tristes du livre d'histoire de la civilisation. Et pourtant,
+l'impartiale <em>Critique de la raison mûre</em> nous convainc que
+toutes ces différentes formes de croyance sont au même titre
+fausses et déraisonnables, produits, toutes, de l'imagination
+poétique et de la tradition acceptée sans critique. La science
+fondée sur la raison doit les rejeter toutes tant qu'elles sont,
+comme des créations de la superstition.</p>
+
+<p class="p2"><b>Professions de foi (Confessions).</b>&mdash;L'incommensurable
+dommage que la superstition, contraire à la raison,
+cause depuis des milliers d'années dans l'humanité croyante,
+ne se manifeste nulle part dune manière aussi frappante que
+dans l'éternel «Combat des confessions». Entre toutes les
+guerres que les peuples ont entreprises les uns contre les
+autres, par le fer et par le feu, les guerres de religion ont été
+entre toutes les plus sanglantes; entre toutes les formes de
+discorde qui ont troublé le bonheur des familles et des individus,
+celles d'origine religieuse, provenant de différences
+de croyance sont, encore aujourd'hui, les plus haineuses.
+Qu'on songe aux nombreux millions d'hommes qui ont perdu
+la vie lors des conversions au Christianisme, des persécutions
+des chrétiens, dans les guerres de religion de l'Islamisme et
+de la Réforme, pendant l'Inquisition ou les procès de sorcellerie!
+Ou bien qu'on pense au nombre encore plus grand de
+malheureux qui, à cause de différences de croyance, ont eu à
+souffrir des dissensions de famille, ont perdu l'estime de
+leurs concitoyens croyants, leur position dans l'Etat&mdash;ou
+qui ont dû émigrer hors de leur patrie. La confession officielle
+exerce l'action la plus nuisible lorsqu'elle s'allie aux
+buts politiques de l'Etat civilisé et que l'enseignement en est
+imposé dans les écoles, sous le nom de «leçon de religion
+confessionnelle». La raison des enfants est par là détournée
+<a class="pagenum" id="Page_349" title="349"></a>
+de bonne heure de la connaissance de la vérité et acheminée
+vers la superstition. Tout philanthrope devrait donc, par tous
+les moyens possibles, pousser à la fondation d'<em>écoles sans
+confession</em>, comme à l'une des institutions les plus précieuses
+de l'Etat moderne où règne la raison.</p>
+
+<p class="p2"><b>La croyance de nos pères.</b>&mdash;La haute valeur dont
+jouit, encore aujourd'hui, dans beaucoup de milieux, l'enseignement
+de la religion confessionnelle, ne résulte pas seulement
+du joug confessionnel imposé par un Etat arriéré ni de
+sa dépendance vis-à-vis de l'autorité cléricale&mdash;elle s'explique
+aussi par la pression d'anciennes traditions et de
+«besoins de l'âme» de différentes sortes. Parmi ceux-ci le
+plus puissant est le culte pieux, rendu dans beaucoup de
+milieux, à la <em>confession traditionnelle</em>, à la «sainte croyance
+de nos pères». Dans des milliers de récits et de poèmes, la
+fidélité à ces croyances est célébrée comme un trésor spirituel
+et un devoir sacré. Et pourtant il suffit de réfléchir avec
+impartialité sur l'<em>histoire de la croyance</em> pour se convaincre
+de l'absolue absurdité de cette idée si puissamment influente.
+La croyance dominante, celle de l'église évangélique, est
+essentiellement différente dans la seconde moitié du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle
+si éclairé, de ce qu'elle était dans la première moitié et celle
+qui régnait alors est à son tour tout autre que celle du
+<span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle. Cette dernière s'écarte beaucoup de ce qui était
+la «croyance de nos pères» au <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle et encore plus au
+<span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup>. La Réforme qui a délivré la raison asservie de la
+tyrannie du papisme est naturellement poursuivie par celui-ci
+comme la pire des hérésies; mais la croyance au papisme
+elle-même avait complètement changé au cours d'un millier
+d'années. Et combien la croyance des chrétiens baptisés
+diffère de celle de leurs pères païens! Chaque homme,
+capable de penser d'une façon indépendante, se forme une
+croyance propre, plus ou moins «personnelle», qui diffère
+toujours de celle de ses pères, car elle dépend de l'état de
+culture générale du temps. Plus nous remontons dans l'histoire
+<a class="pagenum" id="Page_350" title="350"></a>
+de la civilisation, plus nous apparaît comme une superstition
+inadmissible, la «croyance de nos pères» tant vantée,
+dont les formes se renouvellent incessamment.</p>
+
+<p class="p2"><b>Spiritisme.</b>&mdash;Une des formes les plus remarquables de
+la superstition est celle qui, aujourd'hui encore dans notre
+société civilisée, joue un rôle étonnant: le spiritisme ou
+<em>croyance aux esprits</em> sous sa forme moderne. C'est une chose
+aussi étonnante qu'affligeante de voir que, de nos jours, des
+millions d'hommes civilisés sont encore complètement sous
+le joug de cette sombre superstition; bien plus, on compte
+quelques naturalistes célèbres qui n'ont pas pu s'en affranchir.
+De nombreuses revues spirites répandent cette croyance
+aux esprits dans tous les milieux et dans nos «salons les
+plus distingués», on n'a pas honte de faire apparaître des
+«esprits» qui frappent, écrivent, apportent des «nouvelles
+de l'au-delà», etc. On fait valoir, dans les cercles spirites,
+que des naturalistes éminents eux-mêmes partagent cette
+superstition. On invoque comme exemple, en Allemagne,
+<span class="smcap">Z&oelig;llner</span> et <span class="smcap">Fechner</span> à Leipzig, en Angleterre <span class="smcap">Wallace</span> et
+<span class="smcap">Crookes</span>. Le fait regrettable que des physiciens et des biologistes
+aussi distingués aient pu tomber dans cette erreur
+s'explique en partie par l'excès chez eux de l'imagination, par
+le manque de critique, en partie aussi par la puissante
+influence de dogmes inflexibles implantés dans le cerveau de
+l'enfant, dès la première jeunesse, par l'instruction religieuse.
+D'ailleurs, à propos des célèbres croyances spirites répandues
+à Leipzig et dans l'erreur desquelles les physiciens <span class="smcap">Z&oelig;llner</span>,
+<span class="smcap">Fechner</span> et <span class="smcap">W. Weber</span> sont tombés grâce au rusé escamoteur
+<span class="smcap">Slade</span>, la supercherie de celui-ci a été mise au jour bien que
+tardivement; <span class="smcap">Slade</span> lui-même a été reconnu pour un escroc
+vulgaire et démasqué. Dans tous les autres cas où l'on a examiné
+à fond les prétendus «miracles du spiritisme», on a
+reconnu qu'ils avaient tous pour origine une supercherie plus
+ou moins grossière et quant aux prétendus «médiums» (la
+plupart sont des femmes) les uns ont été démasqués comme
+<a class="pagenum" id="Page_351" title="351"></a>
+de rusés escamoteurs, tandis que dans les autres on a reconnu
+des personnes nerveuses d'une excitabilité anormale, leur
+soi-disant <em>télépathie</em> (ou «action à distance de la pensée sans
+intermédiaire matériel»), existe aussi peu que les «voix des
+esprits», les «soupirs des fantômes», etc. Les descriptions
+animées que <span class="smcap">Carl du Prel</span> de Münich et autres spirites donnent
+de ces «apparitions des esprits», s'expliquent par
+l'excitation de leur imagination active, jointe au manque de
+critique et de connaissances physiologiques.</p>
+
+<p class="p2"><b>Révélation.</b>&mdash;La plupart des religions, en dépit de
+leurs variétés, ont un trait fondamental commun qui constitue
+en même temps, dans beaucoup de milieux, un de leurs
+plus puissants supports; elles affirment pouvoir donner, de
+l'énigme de l'existence, dont la solution n'est pas possible
+par la voie naturelle de la raison, la solution par la voie
+surnaturelle de la révélation; on en déduit en même
+temps la valeur des dogmes ou articles de foi qui, en tant
+que «lois divines», doivent régler les m&oelig;urs et la vie pratique.
+De telles inspirations divines sont au fond de nombreux
+mythes et légendes dont l'origine anthropistique saute
+aux yeux. Le Dieu qui «se révèle», il est vrai, n'apparaît
+pas directement sous forme humaine, mais au milieu du
+tonnerre et des éclairs, des orages et des tremblements de
+terre, des buissons en feu ou des nuages menaçants. Mais la
+révélation elle-même qu'il donne à ceux des enfants des
+hommes qui ont la foi, est toujours conçue sous une forme
+anthropistique: c'est toujours une communication d'idées
+ou d'ordres formulés et exprimés selon le mode normal de
+fonctionnement des hémisphères cérébraux et du larynx
+humains. Dans les religions de l'Inde et de l'Égypte, dans les
+mythologies grecque et romaine, dans le Talmud comme
+dans le Coran, dans l'Ancien comme dans le Nouveau Testament&mdash;les
+dieux pensent, parlent et agissent absolument
+comme les hommes et les révélations par lesquelles ils nous
+dévoilent les secrets de la vie et prétendent en résoudre les
+<a class="pagenum" id="Page_352" title="352"></a>
+sombres énigmes,&mdash;sont des <em>inventions poétiques</em> de la
+fantaisie humaine. La <em>vérité</em> que le croyant y trouve est une
+invention humaine et la «croyance enfantine» à ces révélations
+contraires à la raison n'est que superstition.</p>
+
+<p>La <em>véritable révélation</em>, c'est-à-dire la véritable source de
+connaissance fondée sur la raison, ne se trouve que dans la
+<em>nature</em>. Le riche trésor de savoir véritable, qui constitue
+l'élément le plus précieux de la civilisation humaine, jaillit de
+la seule et unique expérience que s'est acquise l'entendement
+en cherchant à <em>connaître la nature</em> et des <em>raisonnements</em>
+qu'il a construits en associant les représentations empiriques
+ainsi acquises. Tout homme raisonnable dont le cerveau
+et les sens sont normaux puise dans l'observation
+impartiale de la nature cette véritable révélation et se libère
+ainsi des superstitions que lui ont imposées les révélations
+de la religion.</p>
+
+<h2>CHAPITRE XVII<br />
+Science et Christianisme</h2>
+
+<p><a class="pagenum" id="Page_353" title="353"></a></p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">Études monistes sur le conflit entre l'expérience scientifique
+et la révélation chrétienne.&mdash;Quatre périodes dans la
+métamorphose historique de la religion chrétienne.&mdash;Raison
+et dogme.</span></p>
+
+<div class="left45">
+<p>Entre les principes fondamentaux du Christianisme et
+la culture moderne le conflit est irrémédiable et ce
+conflit se terminera nécessairement, soit par une
+réaction victorieuse du Christianisme, soit par sa
+complète défaite par la culture moderne; soit par
+l'enchaînement de la liberté des peuples sous le flot
+montant de l'ultramontanisme, soit par la disparition
+du Christianisme, sinon de nom, du moins de fait.<br />
+<span class="i9 smcap">Ed. Hartmann.</span></p>
+
+<p>Affirmer que le Christianisme a introduit dans le
+monde des vérités morales inconnues auparavant,
+témoignerait soit d'une grossière ignorance, soit d'une
+imposture voulue.<br />
+<span class="i9 smcap">Th. Buckle.</span></p>
+</div>
+
+<hr />
+<p><a class="pagenum" id="Page_354" title="354"></a></p>
+
+<p class="center"><b>SOMMAIRE DU CHAPITRE XVII</b></p>
+
+<p class="hanging indent">Opposition croissante entre la connaissance de la nature chez les modernes, et
+la conception chrétienne.&mdash;L'ancienne et la nouvelle croyance.&mdash;Défense
+de la science fondée sur la raison contre les attaques de la superstition
+chrétienne, surtout du papisme.&mdash;Quatre périodes dans l'évolution du
+Christianisme.&mdash;I. Le Christianisme primitif (trois siècles).&mdash;Les quatre
+évangiles canoniques.&mdash;Les épîtres de Paul.&mdash;II. Le papisme (le christianisme
+ultramontain).&mdash;État arriéré de la culture au Moyen Age.&mdash;Falsification
+de l'histoire par l'ultramontanisme.&mdash;Papisme et Science.&mdash;Papisme
+et Christianisme.&mdash;III. La Réforme.&mdash;Luther et Calvin.&mdash;Le
+siècle des lumières (Aufklärung).&mdash;IV. Le Christianisme du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle.&mdash;Déclaration
+de guerre du pape à la raison et à la science:&mdash;1<sup>o</sup> Infaillibilité.&mdash;2<sup>o</sup>
+L'encyclique.&mdash;3<sup>o</sup> Immaculée Conception.</p>
+
+<p class="center"><b>LITTÉRATURE</b></p>
+
+<p><span class="smcap">Saladin (Stewart Ross).</span>&mdash;<i>Jehovas Gesammelte Werke. Eine kritische
+Untersuch. des jüdisch-christ. Religions Gebäudes auf Grund der Bibelforsch.</i>
+(Zurich 1896).</p>
+
+<p><span class="smcap">S. E. Verus.</span>&mdash;<i>Vergl. Uebersicht der vier Evangelien in unverkürztem
+Wortlaut</i> (Leipzig 1897).</p>
+
+<p><span class="smcap">D. Strauss.</span>&mdash;<i>Das Leben Jesus für das deutsche Volk</i> (11te Aufl. 1890).</p>
+
+<p><span class="smcap">L. Feuerbach.</span>&mdash;<i>Das Wesen des Christentums</i> (4te Aufl. 1883).</p>
+
+<p><span class="smcap">P. de Regla (P. Desjardin).</span>&mdash;<i>Jesus von Nazareth vom wissenschaftlich.
+geschichtl. und gesellschaftlich. Standpunkt aus Dargestellt</i> (1891).</p>
+
+<p><span class="smcap">Th. Buckle.</span>&mdash;<i>Geschichte der Civilisation in England</i> (trad. all.).</p>
+
+<p><span class="smcap">M. J. Savage.</span>&mdash;<i>Die Religion im Lichte der darwin'schen Lehre</i> (trad. all.).</p>
+
+<p><span class="smcap">Ed. Hartmann.</span>&mdash;<i>Die Selbstzersetzung des Christenthums</i> (Berlin 1874).</p>
+
+<p class="p2"><a class="pagenum" id="Page_355" title="355"></a>
+Parmi les traits caractéristiques les plus saillants du
+<span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle finissant, il faut signaler la vivacité croissante du contraste
+entre la science et le christianisme. C'est parfaitement
+naturel et nécessaire; car dans la mesure même où les progrès
+victorieux de la <em>Science de la nature</em> moderne ont laissé
+loin derrière eux les conquêtes scientifiques des siècles précédents,
+l'inadmissibilité de toutes ces conceptions mystiques
+qui essaient de courber la raison sous le joug de la prétendue
+<em>Révélation</em> devenait manifeste, et la religion chrétienne
+est du nombre. Plus l'astronomie, la physique et la chimie
+modernes démontraient avec certitude que des lois naturelles
+inflexibles règnent seules dans l'Univers, plus la botanique,
+la zoologie et l'anthropologie démontraient à leur
+tour la valeur des mêmes lois dans le domaine tout entier de
+la nature organique&mdash;plus la religion chrétienne, d'accord
+avec la métaphysique dualiste, se refuse énergiquement
+à reconnaître la valeur de ces lois naturelles dans le domaine
+de la prétendue «vie de l'esprit», c'est-à-dire dans un
+département de la physiologie cérébrale.</p>
+
+<p>Nul n'a montré plus clairement, avec plus de courage et
+plus irréfutablement, le conflit manifeste et irrémédiable de
+la science moderne et de la tradition chrétienne&mdash;que le
+plus grand théologien du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, <span class="smcap">David Frédéric Strauss</span>.
+Sa dernière confession: l'<em>Ancienne et la nouvelle croyance</em>
+(9<sup>e</sup> éd. 1877) est l'expression universelle des convictions sincères
+de tous les savants modernes qui discernent le conflit
+irrémédiable entre les doctrines courantes du christianisme
+dont on nous imprègne et les révélations lumineuses, conformes
+<a class="pagenum" id="Page_356" title="356"></a>
+à la raison, des sciences naturelles actuelles; ce livre
+exprime les convictions de tous ceux qui ont le courage de
+défendre les droits de la <em>raison</em> contre les prétentions de la
+<em>superstition</em> et qui éprouvent le besoin philosophique de se
+faire de la nature une conception moniste. <span class="smcap">Strauss</span>, libre
+penseur loyal et courageux, a exposé, beaucoup mieux que
+je ne l'aurais cru, les contradictions les plus importantes
+entre «l'ancienne et la nouvelle croyance». L'absolue impossibilité
+de résoudre la contradiction, l'inévitabilité d'un combat
+décisif entre les deux croyances&mdash;«question de vie ou de
+mort»&mdash;ont été démontrées au point de vue philosophique,
+en particulier par <span class="smcap">Ed. Hartmann</span> dans son intéressant ouvrage
+sur l'<em>Auto-dissolution du christianisme</em> (1874).</p>
+
+<p>Après avoir lu les &oelig;uvres de <span class="smcap">Strauss</span> et de <span class="smcap">Feuerbach</span>
+ainsi que l'<em>Histoire des conflits entre la religion et la science</em>
+de <span class="smcap">G. W. Draper</span> (1875), il pourrait paraître superflu de consacrer
+à ce sujet un chapitre spécial. Il est cependant utile,
+nécessaire même, de jeter ici un regard critique sur l'évolution
+historique de ce grand conflit et cela pour cette raison
+que les <em>attaques</em> de l'Eglise militante contre la science en
+général et contre la théorie de l'évolution en particulier,
+sont devenues, en ces derniers temps, particulièrement vives
+et menaçantes. De plus, malheureusement, le relâchement
+intellectuel qui sévit actuellement, de même que le flot montant
+de la réaction sur le terrain politique, social et religieux,
+ne sont que trop propres à augmenter encore ces dangers.
+Si quelqu'un en doutait, il n'aurait qu'à lire les débats des
+synodes chrétiens et du Reichstag allemand, en ces dernières
+années. C'est dans le même sens que beaucoup de gouvernements
+s'efforcent de faire aussi bon ménage que possible
+avec le régiment ecclésiastique, leur ennemi mortel,
+c'est-à-dire de se soumettre à son joug; les deux alliés
+entrevoient comme but commun l'oppression de la libre
+pensée et de la libre recherche scientifique, dans le but de
+s'assurer ainsi, par le procédé le plus facile, <em>l'absolue domination</em>.</p>
+
+<p><a class="pagenum" id="Page_357" title="357"></a>
+Nous devons faire remarquer expressément qu'il s'agit ici
+d'un cas de légitime <em>défense</em> de la part de la science et de la
+raison, contre les vives attaques de l'église chrétienne et de
+ses puissantes légions&mdash;et non pas du tout d'un cas d'<em>attaque</em>
+injustifiée des premières contre la seconde.</p>
+
+<p>En première ligne, nous devons parer au coup du <em>papisme</em>
+ou de l'<em>ultramontanisme</em>; car cette église catholique «qui
+seule sauve» et «offre le salut à tous», est non seulement
+plus nombreuse et plus puissante que les autres confessions
+chrétiennes, mais elle a surtout l'avantage d'une organisation
+admirablement centralisée et d'une politique rusée, sans égale.
+On entend souvent des naturalistes et autres savants soutenir
+cette opinion que la superstition catholique n'est pas
+pire que les autres formes de croyance au surnaturel et que
+ces trompeuses «formes de la croyance» sont toutes au
+même titre les ennemies naturelles de la raison et de la
+science. En théorie, comme principe général, cette affirmation
+est exacte, mais quant aux conséquences pratiques, elle est
+fausse; car les attaques faites avec un but précis et que rien
+n'arrête, comme celles que dirige contre la science l'église
+ultramontaine, soutenue par l'inertie et la bêtise des
+masses, sont infiniment plus graves et plus dangereuses, à
+cause de leur organisation puissante, que celles de toutes les
+autres religions.</p>
+
+<p class="p2"><b>Evolution du Christianisme.</b>&mdash;Pour apprécier exactement
+l'importance inouïe du Christianisme dans toute l'histoire
+de la civilisation, mais surtout son antagonisme radical
+avec la religion et la science, il faut jeter un regard rapide
+sur les phases principales de son évolution historique. Nous
+y distinguerons quatre périodes:</p>
+
+<p>I. Le <em>Christianisme primitif</em> (les trois premiers siècles);</p>
+
+<p>II. Le <em>Papisme</em> (douze siècles, du <span class="smcap">IV</span><sup>e</sup> au <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup>);</p>
+
+<p>III. <span class="smcap">La Réforme</span> (trois siècles, du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> au <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup>);</p>
+
+<p>IV. Le moderne <em>Pseudo-christianisme</em> (au <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle).</p>
+
+<p>I. Le <em>christianisme primitif</em> embrasse les trois premiers
+<a class="pagenum" id="Page_358" title="358"></a>
+siècles. Le Christ lui-même, ce prophète noble et illuminé,
+tout rempli de l'amour des hommes, était bien au-dessous du
+niveau de culture de l'antiquité classique; il ne connaissait
+que la tradition juive; il n'a laissé aucune ligne de sa main.
+Il n'avait, d'ailleurs, aucun soupçon du degré avancé,
+auquel la philosophie et la science grecques s'étaient
+élevées cinq cents ans déjà avant lui. Ce que nous savons du
+Christ et de la doctrine primitive, nous le puisons donc dans
+les principaux écrits du Nouveau Testament: d'abord dans
+les quatre Évangiles et ensuite dans les lettres de <span class="smcap">Paul</span>.
+Quant aux <em>quatre Evangiles canoniques</em>, nous savons maintenant
+qu'ils ont été choisis en 325, au concile de Nicée, par
+318 évêques assemblés, parmi un tas de manuscrits contradictoires
+et falsifiés, datant des trois premiers siècles. Sur la
+première liste d'élection, figuraient quarante évangiles, sur
+la seconde, restreinte, quatre restèrent. Comme les évêques,
+se disputant, s'injuriant méchamment, ne pouvaient pas
+s'entendre sur le choix définitif, on décida (après le <em>Synodikon</em>
+de <span class="smcap">Pappus</span>) de laisser un miracle divin décider de ce
+choix: on posa tous les livres sous l'autel et l'on pria le Ciel
+de faire que les écrits apocryphes d'origine humaine, restassent
+sous l'autel tandis que les écrits véridiques, émanés
+de Dieu lui-même, sautassent au contraire sur l'autel. Et il
+en fut ainsi! Les trois Évangiles synoptiques (de Matthieu,
+Marc et Lucas, tous trois rédigés non <em>par</em> ces hommes, mais
+d'<em>après</em> eux, au commencement du <em>deuxième</em> siècle)&mdash;ainsi
+que le quatrième Évangile, tout différent (probablement composé
+d'<em>après</em> Jean, au milieu du <span class="smcap">II</span><sup>e</sup> siècle)&mdash;tous ensemble,
+ces quatre Évangiles sautèrent sur la table et devinrent dès
+lors les bases <em>authentiques</em> (se contredisant en mille endroits!)&mdash;de
+la doctrine chrétienne (cf. Saladin). Si quelque «incrédule»
+moderne trouvait incroyable ce <em>Saut des livres</em> nous
+lui rappellerions que le tout aussi incroyable <em>remuement des
+tables</em> et les <em>coups frappés par les esprits</em> trouvent encore
+aujourd'hui, parmi les spirites «cultivés», des millions de
+croyants; et des centaines de millions de croyants chrétiens
+<a class="pagenum" id="Page_359" title="359"></a>
+ne sont pas moins convaincus, à cette heure encore, de leur
+propre immortalité, de «la résurrection après la mort» et de
+la «Trinité de Dieu»&mdash;dogmes qui ne sont ni plus ni moins
+en contradiction avec la raison pure que ce merveilleux saut
+des évangiles manuscrits.</p>
+
+<p>A côté des Evangiles, on sait que les sources principales
+sont les quatorze Épîtres différentes (en grande partie falsifiées!)
+de l'apôtre <span class="smcap">Paul</span>. Les lettres authentiques de Paul (qui
+d'après la critique moderne ne sont qu'au nombre de <em>trois</em>:
+celles aux Romains, aux Galates et aux Corinthiens)&mdash;ont
+toutes été écrites antérieurement aux quatre Évangiles canoniques
+et contiennent moins de légendes miraculeuses
+incroyables que ceux-ci; on y démêle aussi, plus que dans
+ces derniers, un effort pour se concilier avec une conception
+rationnelle. Aussi la théologie moderne éclairée, construit-elle,
+en partie, son <em>Christianisme idéal</em> en s'appuyant plus
+sur les lettres de Paul que sur les Evangiles, ce qui a fait
+désigner cette théologie du nom de <em>Paulinisme</em>. La personnalité
+marquante de l'apôtre <span class="smcap">Paul</span>, qui était beaucoup plus
+instruit et doué d'un sens pratique beaucoup plus grand que
+le <em>Christ</em>, est intéressante, en outre, au point de vue <em>anthropologique</em>
+en ce que les <em>races originelles</em> des deux grands
+fondateurs de la religion chrétienne, sont à peu près les
+mêmes.</p>
+
+<p>Les parents de <span class="smcap">Paul</span>, eux aussi, (d'après les recherches
+historiques récentes) appartenaient, le père à la race grecque
+la mère à la race juive. Les métis, issus de ces deux races,
+qui à l'origine sont très différentes (quoique rameaux, toutes
+deux, <em>d'une même espèce: homo mediterraneus</em>) se distinguent
+souvent par un heureux mélange de talents et de traits
+de caractère, ainsi qu'en font foi de nombreux exemples, à
+une époque ultérieure à celle de Paul et de nos jours encore.
+La fantaisie orientale, plastique, des <em>Sémites</em> et la raison occidentale,
+critique, des <em>Ariens</em>, se complètent souvent d'une
+façon avantageuse. C'est ce dont témoigne la doctrine paulinienne
+qui acquit bientôt une plus grande influence que la
+<a class="pagenum" id="Page_360" title="360"></a>
+conception primitive du christianisme originel. Aussi a-t-on
+voulu voir avec raison dans le <em>Paulinisme</em> une apparition
+nouvelle dont le père serait la philosophie grecque et la
+mère, la religion juive; un mélange analogue était déjà
+apparu dans le <em>Néoplatonisme</em>.</p>
+
+<p>En ce qui concerne la doctrine originelle et le but que se
+proposait le Christ&mdash;de même qu'en ce qui touche à beaucoup
+de points importants de sa vie&mdash;les opinions des théologiens
+en conflit ont divergé de plus en plus à mesure que
+la critique historique (<span class="smcap">Strauss</span>, <span class="smcap">Feuerbach</span>, <span class="smcap">Baur</span>, <span class="smcap">Renan</span>, etc.)
+a remis dans leur vrai jour les faits qu'il lui était donné
+de connaître et en a tiré des conclusions impartiales. Ce
+qui demeure comme certain, c'est le noble principe de
+l'amour universel du prochain et le principe suprême de la
+morale, qui s'en déduit: la <em>règle d'or</em>&mdash;tous deux d'ailleurs
+connus et pratiqués plusieurs siècles avant J.-C.
+(cf. chap. XIX.) Au reste, les <em>premiers chrétiens</em>, ceux des
+premiers siècles, étaient en grande partie de simples communistes,
+en partie des <em>démocrates-socialistes</em> qui, d'après les
+principes aujourd'hui en vigueur en Allemagne, auraient dûs
+être exterminés par le feu et par le fer.</p>
+
+<p class="p2">II. <b>Le papisme.</b>&mdash;Le <em>Christianisme latin</em> ou <em>papisme</em>,
+l'«Église catholique romaine», appelée souvent aussi <em>Ultramontanisme</em>,
+ou, d'après la résidence de son chef, <em>vaticanisme</em>
+ou plus brièvement papisme, est, entre tous les phénomènes
+de l'histoire de la civilisation humaine, l'un des
+plus grandioses et des plus remarquables, une «grandeur
+de l'histoire universelle», de premier ordre; en dépit des
+assauts du temps, elle jouit aujourd'hui encore d'une immense
+influence. Sur les 410 millions de chrétiens répandus actuellement
+sur la terre, la plus grande moitié, à savoir 225 millions,
+professent le catholicisme romain, 75 millions seulement
+le catholicisme grec et 110 millions sont protestants.
+Pendant une durée de douze cents ans, du <span class="smcap">IV</span><sup>e</sup> au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, le
+papisme a presque entièrement dominé et empoisonné la vie
+<a class="pagenum" id="Page_361" title="361"></a>
+intellectuelle de l'Europe; par contre, il n'a gagné que très
+peu de terrain sur les grands systèmes religieux anciens de
+l'Asie et de l'Afrique. En Asie, le bouddhisme compte,
+aujourd'hui encore, 503 millions d'adhérents, la religion de
+Brahma, 138 millions, l'islamisme 120 millions. C'est surtout
+la suprématie du papisme qui a imprimé au <em>moyen âge</em> son
+caractère sombre; son vrai sens, c'est la mort de toute libre
+vie intellectuelle, le recul de toute vraie science, la ruine de
+toute pure moralité. De la brillante splendeur où s'était élevée
+la vie intellectuelle dans l'antiquité classique, pendant
+le premier siècle avant J.-C. et durant les premiers siècles du
+christianisme, elle tombe bientôt, sous le règne du papisme,
+jusqu'à un niveau qu'on ne peut caractériser autrement, en
+ce qui concerne la <em>connaissance de la vérité</em>, que du nom de
+<em>barbarie</em>. On fait bien valoir qu'au moyen âge, d'autres côtés
+de la vie intellectuelle trouvèrent un riche déploiement: la
+poésie et les arts plastiques, l'érudition scholastique et la
+philosophie patristique. Mais cette production intellectuelle
+était au service de l'Église régnante et elle était employée,
+non comme un levier, mais comme un instrument d'oppression
+vis-à-vis de la libre recherche. Le souci exclusif de se
+préparer à une «vie éternelle dans l'au-delà» inconnu, le
+mépris de la nature, l'aversion pour son étude, inhérents au
+principe de la religion chrétienne, devinrent des devoirs
+sacrés pour la hiérarchie romaine. Une transformation en
+mieux n'eut lieu qu'au commencement du <span class="smcap">xvi</span><sup>e</sup> siècle, grâce
+à la <em>Réforme</em>.</p>
+
+<p class="p2"><b>État arriéré de la culture au moyen âge.</b>&mdash;Nous
+serions entraînés trop loin si nous voulions décrire ici le
+déplorable recul qui s'opéra dans la culture et dans les
+m&oelig;urs, pendant douze siècles, sous la domination intellectuelle
+du papisme. L'illustration la plus frappante nous en
+sera fournie par une phrase du plus grand et du plus spirituel
+des <span class="smcap">Hohenzollern</span>: <span class="smcap">Frédéric le Grand</span> résumait sa pensée
+en disant que l'<em>étude de l'histoire</em> conduisait à cette conclusion
+<a class="pagenum" id="Page_362" title="362"></a>
+que depuis Constantin jusqu'à l'époque de la Réforme,
+<em>l'Univers entier</em> avait été <em>en proie au délire</em>. Une courte mais
+excellente peinture de cette «période de délire» nous a été
+donnée en 1887 par <span class="smcap">Buchner</span> dans son traité sur «les conceptions
+religieuses et scientifiques». Nous renvoyons celui qui
+voudrait approfondir ces questions aux ouvrages historiques
+de <span class="smcap">Ranke</span>, <span class="smcap">Draper</span>, <span class="smcap">Kolb</span>, <span class="smcap">Svoboda</span>, etc. La peinture conforme à
+la vérité, que nous donnent ces historiens et d'autres non
+moins impartiaux, en ce qui concerne l'horrible état de choses
+du <em>moyen âge chrétien</em>, est continuée par toutes les sources
+d'information véridiques et par les monuments historiques que
+cette période, la <em>plus triste de toutes</em>, a laissés partout derrière
+elle. Les catholiques instruits qui cherchent <em>loyalement</em> la
+vérité ne sauraient trop être renvoyés à l'étude de ces
+sources. Nous devons d'autant plus insister là-dessus
+qu'actuellement encore la littérature ultramontaine exerce
+une grande influence; le vieil artifice qui consiste à dénaturer
+impudemment les faits et à inventer des histoires miraculeuses
+pour duper le «peuple croyant», est employé
+aujourd'hui encore avec succès par l'ultramontanisme: qu'il
+nous suffise de rappeler <em>Lourdes</em> et la «roche sainte» de
+Trèves (1898). Jusqu'où la déformation de la vérité peut aller,
+même dans les ouvrages scientifiques, c'est ce dont le professeur
+ultramontain, <span class="smcap">J. Janssen</span> de Francfort, nous fournit un
+exemple frappant; ses ouvrages très répandus (surtout
+l'«<em>Histoire du peuple allemand depuis la fin du moyen
+âge</em>», qui a de nombreuses éditions) poussent à un degré
+incroyable <em>l'impudente falsification de l'histoire</em><a name="FNanchor_60" id="FNanchor_60" href="#Footnote_60" class="fnanchor">[60]</a>. Le mensonge
+de ces falsifications jésuitiques marche de pair avec la
+crédulité et l'absence de sens critique du simple peuple allemand
+qui les accepte comme de l'argent comptant.</p>
+
+<p class="p2"><b>Papisme et science.</b>&mdash;Parmi les faits historiques qui
+démontrent de la manière la plus éclatante l'odieux de la
+<a class="pagenum" id="Page_363" title="363"></a>
+tyrannie intellectuelle exercée par l'ultramontanisme, ce qui
+nous intéresse avant tout c'est la lutte énergique et méthodiquement
+menée contre la science comme telle. Cette lutte, il
+est vrai, dès son point de départ, était déterminée par ceci,
+que le Christianisme plaçait la foi au-dessus de la raison et
+exigeait l'aveugle soumission de celle-ci devant la première;
+et non moins par cette autre raison que le Christianisme
+considérait toute la vie terrestre comme une simple préparation
+à l'«au-delà» imaginaire et déniait par conséquent
+toute valeur à la recherche scientifique en soi-même. Mais la
+lutte victorieuse, menée conformément à un plan, ne commença
+contre la science qu'au début du <span class="smcap">iv</span><sup>e</sup> siècle, surtout à la
+suite du célèbre Concile de Nicée (327), présidé par l'empereur
+<span class="smcap">Constantin</span>&mdash;nommé <em>le grand</em> parce qu'il fit du Christianisme
+la religion d'Etat et fonda la ville de Constantinople,
+ce qui ne l'empêcha pas d'être un caractère sans valeur, un faux
+hypocrite et plusieurs fois assassin. Les succès du papisme
+dans la lutte contre toute pensée et toute recherche scientifique
+indépendantes sont bien mis en lumière par l'état déplorable
+de la connaissance de la nature et de la littérature
+s'y rapportant, au moyen âge. Non seulement les riches trésors
+intellectuels légués par l'antiquité classique furent en
+grande partie détruits ou soustraits à la publicité, mais, en
+outre, des bourreaux et des bûchers veillaient à ce que chaque
+«hérétique», c'est-à-dire tout penseur indépendant, gardât
+pour soi ses pensées raisonnables. S'il ne le faisait pas, il devait
+s'attendre à être brûlé vif, ce qui fut le sort du grand
+philosophe moniste <span class="smcap">Giordano Bruno</span>, du réformateur <span class="smcap">Jean
+Huss</span> et de plus de cent mille autres «témoins de la vérité».
+L'histoire des sciences au moyen âge nous apprend, de quelque
+côté que nous nous tournions, que la pensée indépendante
+et la recherche scientifique, empirique, sont restées pendant
+douze tristes siècles, réellement enterrées sous l'oppression
+du tout-puissant papisme.</p>
+
+<p class="p2"><b>Papisme et Christianisme.</b>&mdash;Tout ce que nous tenons
+<a class="pagenum" id="Page_364" title="364"></a>
+en haute estime dans le véritable christianisme, selon l'esprit
+de son fondateur et des successeurs les plus élevés de
+celui-ci et ce que, dans la ruine inévitable de cette «religion
+universelle», nous cherchons à sauver en le transportant
+dans notre religion moniste,&mdash;tout cela appartient au côté
+<em>éthique et social</em> du Christianisme. Les principes de la véritable
+humanité, de la règle d'or, de la tolérance, de l'amour
+du prochain au sens le meilleur et le plus élevé du mot: tous
+ces beaux côtés du Christianisme n'ont sans doute pas été
+inventés ni posés pour la première fois par lui, mais ils ont
+été mis en pratique avec succès lors de cette période critique
+pendant laquelle l'antiquité classique marchait à sa dissolution.
+Pourtant le papisme a su trouver le moyen de transformer
+toutes ces vertus en leur <em>contraire</em> direct, tout en conservant
+l'<em>ancienne enseigne</em>. A la place de la charité chrétienne
+s'installa la haine fanatique contre tous ceux dont les croyances
+étaient différentes; le feu et le fer furent employés à exterminer
+non seulement les païens, mais aussi ces sectes chrétiennes
+qui puisaient dans une meilleure instruction des objections
+qu'elles osaient élever contre les dogmes de la superstition
+ultramontaine qui leur étaient imposés. Partout en Europe
+florissaient les tribunaux de l'Inquisition réclamant d'innombrables
+victimes dont les tortures procuraient un plaisir
+particulier à ces pieux bourreaux tout pénétrés d'un «fraternel
+amour chrétien». La puissance papale à son apogée
+fit rage pendant des siècles, sans pitié pour tout ce qui était
+un obstacle à sa suprématie. Sous le célèbre Grand Inquisiteur
+Torquemada (1481 à 1498), rien qu'en Espagne, huit mille
+hérétiques furent brûlés vifs, quatre-vingt-dix mille eurent
+leurs biens confisqués et furent condamnés aux pénitences
+publiques les plus irritantes,&mdash;tandis qu'aux Pays-Bas, sous
+le règne de Charles-Quint, cinquante mille hommes au moins
+tombaient, victimes de la soif sanguinaire du clergé. Et pendant
+que les hurlements des martyrs emplissaient l'air, à
+Rome, dont le monde chrétien tout entier était tributaire, les
+richesses de la moitié de l'univers venaient affluer et les prétendus
+<a class="pagenum" id="Page_365" title="365"></a>
+représentants de Dieu sur terre, ainsi que leurs suppôts
+(eux-mêmes, souvent poussant l'athéisme à ses derniers
+degrés) se vautraient dans les débauches et les crimes de
+toutes sortes. «Quels avantages», disait ironiquement le
+frivole et syphilitique pape Léon X, «nous a pourtant valus
+cette <em>fable de Jésus-Christ</em>!» En dépit de la dévotion à
+l'Eglise et de la dévotion à Dieu, la condition de la société en
+Europe était déplorable. Le féodalisme, le servage, les ordres
+mendiants et le monarchisme régnaient par tout le pays et les
+pauvres hilotes étaient heureux lorsqu'il leur était permis
+d'élever leurs misérables huttes sur les terres appartenant aux
+châteaux ou aux cloîtres de leurs oppresseurs et exploiteurs
+laïques et ecclésiastiques. Nous souffrons aujourd'hui encore
+des restes et des suites douloureuses du triste état de choses
+d'alors, de cette époque où il ne pouvait être question qu'exceptionnellement
+et en cachette de l'intérêt de la science et
+d'une haute culture intellectuelle. L'ignorance, la pauvreté
+et la superstition se joignaient au déplorable effet du <em>célibat</em>,
+introduit au <span class="smcap">XI</span><sup>e</sup> siècle, pour fortifier toujours davantage la
+puissance absolue de la papauté (<span class="smcap">Büchner</span>). On a calculé que
+pendant cette période d'éclat du papisme, plus de dix millions
+d'hommes avaient été victimes des fanatiques haines de
+religion de la <em>charité chrétienne</em>; et à combien de millions a
+dû s'élever le nombre des victimes humaines qu'ont faites le
+<em>célibat</em>, la <em>confession auriculaire</em>, l'<em>oppression des consciences</em>,
+ces institutions préjudiciables et maudites entre toutes, de
+l'absolutisme papiste! Les philosophes «incrédules» qui ont
+réuni les preuves <em>contre</em> l'existence de Dieu en ont oublié
+une des plus fortes: le fait que les <em>représentants du Christ</em> à
+Rome ont pu impunément, pendant douze siècles, exercer les
+pires crimes et commettre les pires infamies <em>au nom de Dieu</em>.</p>
+
+<p class="p2">II. <b>La Réforme.</b>&mdash;L'histoire des peuples civilisés que
+nous appelons d'ordinaire «histoire universelle», fait commencer
+sa troisième période, les «temps modernes», avec la
+Réforme de l'Eglise chrétienne, comme elle fait commencer
+<a class="pagenum" id="Page_366" title="366"></a>
+le moyen âge avec la fondation du Christianisme: elle a en
+cela raison, car avec la Réforme commence la <em>renaissance de
+la raison enchaînée</em>, le réveil de la science, que la poigne de fer
+du papisme chrétien avait comprimée pendant douze cents ans.
+La propagation générale de la culture avait déjà commencé,
+il est vrai, vers le milieu du <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle, grâce à l'imprimerie
+et vers la fin du même siècle, plusieurs grands événements,
+surtout la découverte de l'Amérique (1492), vinrent se joindre
+à la <em>Renaissance</em> des arts pour préparer aussi la Renaissance
+des sciences. En outre, de la première moitié du seizième
+siècle, datent des progrès infiniment importants, dans la connaissance
+de la Nature, qui sont venus ébranler dans ses
+fondements la conception régnante: tels la première navigation
+autour de la terre par <span class="smcap">Magellan</span>, qui fournit la preuve
+empirique de la forme sphérique de notre planète (1522), puis
+la fondation du nouveau système cosmique par <span class="smcap">Copernic</span>
+(1543). Mais le 31 octobre 1517, jour où <span class="smcap">Martin Luther</span> cloua
+ses 95 thèses sur la porte de bois de l'église du château de
+Wittenberg, n'en reste pas moins un jour marquant dans
+l'histoire universelle; car Luther brisait la porte de fer du
+cachot dans lequel l'absolutisme papiste avait tenu pendant
+douze cents ans la raison enchaînée. Les mérites du grand
+réformateur qui traduisit la Bible à la Wartburg ont été en
+partie exagérés, en partie méconnus; on a d'ailleurs fait ressortir
+avec raison combien <span class="smcap">Luther</span>, pareil en cela aux autres
+réformateurs, était encore resté captif de la superstition.
+C'est ainsi que, de toute sa vie il ne put s'affranchir d'une
+croyance figée à la lettre de la Bible; il défendit chaleureusement
+les dogmes de la résurrection, du péché originel et
+de la prédestination, le salut par la foi, etc. Il rejeta comme
+une sottise la puissante découverte de <span class="smcap">Copernic</span> parce que
+dans la Bible «Josué ordonne au Soleil de s'arrêter et non à
+la Terre».</p>
+
+<p>Il ne prenait aucun intérêt aux grandes révolutions politiques
+de son temps, le grandiose et si légitime mouvement
+des paysans, en particulier, le laissa complètement indifférent.
+<a class="pagenum" id="Page_367" title="367"></a>
+Le fanatique réformateur de Genève, <span class="smcap">Calvin</span>, fit pis
+encore en faisant brûler vif le remarquable médecin espagnol
+<span class="smcap">Serveto</span> (1553) parce qu'il avait attaqué la croyance
+inique en la Trinité. D'ailleurs, les «orthodoxes» fanatiques
+de l'Eglise réformée ne s'engagèrent que trop souvent dans
+les sentiers ensanglantés tracés par leurs ennemis mortels,
+les papistes, ainsi qu'ils le font encore aujourd'hui. Malheureusement
+aussi la Réforme entraîna bientôt à sa suite des
+cruautés inouïes: la nuit de la Saint-Barthélemy et la persécution
+des Huguenots en France, les sanglantes chasses
+aux hérétiques en Italie, de longues guerres civiles en Angleterre,
+la guerre de Trente ans en Allemagne. Mais les <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> et
+<span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècles gardent malgré tout la gloire d'avoir les premiers
+rouvert librement la route à la pensée humaine et d'avoir
+délivré la raison de l'oppression étouffante de la domination
+papiste. C'est seulement grâce à cela que redevint possible le
+riche déploiement, en des directions diverses, de la critique
+philosophique et de l'étude de la nature, qui a valu au siècle
+suivant le glorieux nom de <em>siècle des lumières</em>.</p>
+
+<p class="p2">IV. <b>Le pseudo-christianisme du XIX<sup>e</sup> siècle.</b>&mdash;Dans
+une quatrième et dernière période de l'histoire du Christianisme,
+notre <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle vient s'opposer aux précédents.
+Si pendant ceux-ci déjà, les <em>lumières</em> venues de toutes les directions
+avaient fait avancer la philosophie critique et si les
+sciences naturelles florissantes avaient déjà fourni à cette
+philosophie les armes empiriques les plus redoutables, cependant,
+dans les deux directions, le progrès accompli durant
+notre <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle nous paraît encore colossal. Avec ce siècle
+recommence une période toute nouvelle de l'histoire de l'esprit
+humain, caractérisée par le développement de la <em>philosophie
+naturelle moniste</em>. Dès le début du siècle furent posés
+les fondements d'une anthropologie nouvelle (par l'anatomie
+comparée de <span class="smcap">Cuvier</span>) et d'une nouvelle biologie (par la «philosophie
+zoologique» de <span class="smcap">Lamarck</span>). Ces deux grands Français
+furent bientôt suivis par deux de leurs pairs allemands, <span class="smcap">Baer</span>,
+<a class="pagenum" id="Page_368" title="368"></a>
+le fondateur de l'embryologie (1828) et <span class="smcap">J. Müller</span> (1834), le
+fondateur de la morphologie et de la physiologie comparées.</p>
+
+<p>Un élève de celui-ci, <span class="smcap">Th. Schwann</span>, posa en 1838, avec
+<span class="smcap">M. Schleiden</span> la théorie cellulaire, fondamentale. Auparavant
+déjà (1830), <span class="smcap">Lyell</span> avait ramené l'histoire de l'évolution de la
+terre à des causes mécaniques et confirmé par là, en ce qui
+concerne nos planètes, la valeur de cette cosmogénie mécanique
+que <span class="smcap">Kant</span>, en 1755, avait déjà ébauchée d'une main
+hardie. Enfin, <span class="smcap">R. Mayer</span> et <span class="smcap">Helmholz</span> (1842) établirent le
+principe de l'énergie qui complétait, comme sa seconde
+moitié, la grande loi de substance dont la première moitié,
+la constance de la matière, avait déjà été découverte par <span class="smcap">Lavoisier</span>.
+Tous ces aperçus profonds sur l'essence intime de
+la Nature reçurent leur couronnement, il y a quarante ans,
+par la nouvelle théorie de l'évolution de <span class="smcap">Ch. Darwin</span>, le plus
+grand événement du siècle pour la philosophie de la Nature
+(1859).</p>
+
+<p>Comment se comporte maintenant, en face de ces immenses
+progrès dans la connaissance de la nature, dépassant de si loin
+tout ce qui avait été fait jusqu'alors, le <em>Christianisme
+moderne</em>? D'abord, et c'était naturel, l'abîme s'est creusé de
+plus en plus profond entre ses deux directions principales,
+entre le <em>papisme</em> conservateur et le <em>protestantisme</em> progressiste.
+Le clergé ultramontain et, d'accord avec lui, l'«Alliance
+Evangélique» orthodoxe, devaient naturellement opposer
+la résistance la plus vive à ces grandes conquêtes du libre
+esprit; ils s'entêtaient, indemnes, dans leur rigoureuse croyance
+littérale et réclamaient la soumission absolue de la raison à
+leur dogme. Le <em>protestantisme</em> libéral, par contre, se réfugiait
+de plus en plus dans un panthéisme moniste et s'efforçait de
+réconcilier les deux principes opposés; il cherchait à allier
+l'inévitable réalité des lois naturelles démontrées empiriquement,
+avec une forme de religion épurée dans laquelle, il est
+vrai, ne restait presque plus rien d'une doctrine proprement
+dite. Entre les deux extrêmes, de nombreux essais de compromis
+s'intercalaient; mais au-dessus d'eux pénétrait toujours
+<a class="pagenum" id="Page_369" title="369"></a>
+plus avant cette conviction que le christianisme dogmatique,
+en général, avait perdu toutes ses racines et qu'il
+n'y avait plus qu'à sauver sa grande valeur éthique en la
+transportant dans la nouvelle religion moniste du <span class="smcap">XX</span><sup>e</sup> siècle.
+Mais comme, en même temps, les formes extérieures de la
+religion chrétienne régnante survivaient, comme elles étaient
+même, en dépit des progrès de révolution politique, rattachées
+de plus en plus étroitement aux besoins pratiques de
+l'Etat,&mdash;il se développa cette forme de conception religieuse,
+si répandue dans les milieux instruits, que nous ne pouvons
+désigner autrement que du nom de <em>Pseudo-christianisme</em>&mdash;«mensonge
+religieux», au fond, de la nature la plus douteuse.
+Les grands dangers qu'entraîne à sa suite ce profond
+conflit entre les convictions véritables et les fausses manifestations
+des modernes Pseudo-chrétiens ont été excellemment
+décrits par <span class="smcap">M. Nordau</span> dans son intéressant ouvrage:
+<em>Les mensonges conventionnels de l'humanité civilisée</em>
+(12<sup>e</sup> édition 1886).</p>
+
+<p>Au milieu de l'insincérité manifeste du Pseudo-christianisme
+régnant, c'est un fait appréciable pour le progrès de la
+connaissance de la nature fondée sur la raison, que son
+adversaire le plus décidé et le plus puissant, le <em>papisme</em>, ait
+rejeté, vers le milieu du siècle, le vieux masque d'une prétendue
+haute culture intellectuelle pour déclarer à la <em>science</em>
+indépendante, un combat «question de vie ou de mort». Il
+y eut ainsi trois importantes déclarations de guerre faites à
+la raison, pour lesquelles la science et la culture modernes
+ne peuvent qu'être reconnaissantes envers le «représentant
+du Christ» à Rome, car ces attaques ont été aussi décisives
+que peu ambiguës: I. En décembre 1854, le pape proclama
+le dogme de <em>l'Immaculée conception de Marie</em>. II. Dix ans
+plus tard, en décembre 1864, le «Saint Père» prononça
+dans <em>l'encyclique</em> célèbre, un <em>jugement de damnation plénière
+sur toute la civilisation et toute la culture intellectuelle modernes</em>;
+dans le <em>syllabus</em> qui accompagnait l'encyclique, le
+pape énumérait et anathémisait l'une après l'autre les affirmations
+<a class="pagenum" id="Page_370" title="370"></a>
+de la raison et les principes philosophiques que la
+science moderne tient pour des <em>vérités</em> claires comme le jour.
+III. Enfin six ans plus tard, le 13 juillet 1870, le belliqueux
+prince de l'Eglise mettait le comble à son extravagance, en
+prononçant pour lui et pour tous ceux qui l'avaient précédé
+dans ses fonctions papales <em>l'infaillibilité</em>. Ce triomphe de la
+curie romaine fut annoncée au monde stupéfait, cinq jours
+plus tard, le 18 juillet 1870, en ce jour mémorable où la
+France déclarait la guerre à l'Allemagne! Deux mois après,
+à la suite de cette guerre, le pouvoir temporel du pape était
+supprimé.</p>
+
+<p class="p2"><b>Infaillibilité du pape.</b>&mdash;Ces trois actes, essentiels entre
+tous, de la part du papisme au <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, étaient si manifestement
+des coups de poing donnés en plein visage à la
+raison qu'ils ont, dès le début, soulevé les plus grandes hésitations
+dans le sein même du catholicisme orthodoxe. Lorsque
+le Concile du Vatican se réunit le 13 juillet 1870 pour
+voter, au sujet du dogme de <em>l'infaillibilité</em>, les trois quarts
+seulement des princes de l'Eglise se prononcèrent en faveur
+de ce dogme, à savoir 451 votants sur 601; il manquait, en
+outre, beaucoup d'autres évêques qui avaient voulu se soustraire
+à ce vote dangereux. Pourtant on s'aperçut bientôt que
+le pape, rusé connaisseur des hommes, avait calculé plus
+juste que les «catholiques réfléchis» et timorés; car, dans
+la masse ignorante et crédule, ce dogme monstrueux fut
+accueilli aveuglément.</p>
+
+<p><em>L'histoire de la papauté</em> tout entière, telle qu'elle
+ressort nettement tracée de milliers de sources dignes
+de foi et de documents historiques d'une évidence palpable,
+apparaît à tout juge impartial comme un tissu de mensonges
+et d'impudences, comme un effort sans scrupule pour conquérir
+l'absolue domination intellectuelle avec la puissance
+temporelle, comme la dénégation frivole de tous les commandements
+moraux élevés, prescrits par le véritable christianisme:
+Amour du prochain et patience, véracité et chasteté,
+<a class="pagenum" id="Page_371" title="371"></a>
+pauvreté et renoncement. Si l'on applique à la longue série
+des papes et des princes de l'Eglise romaine parmi lesquels
+on les choisissait, la mesure de la pure morale chrétienne, il
+ressort clairement que la plupart de ces hommes étaient d'impudents
+et fourbes charlatans, et beaucoup d'entre eux des
+criminels méprisables. Ces <em>faits historiques</em> bien connus
+n'empêchent pourtant pas qu'aujourd'hui encore, des millions
+de catholiques croyants et «instruits» ne croient à «l'infaillibilité»
+que ce «saint père» s'est octroyée à lui-même; cela
+n'empêche pas, aujourd'hui encore, des princes protestants
+d'aller à Rome témoigner leur vénération au «Saint Père»
+(leur ennemi le plus dangereux); cela n'empêche pas
+aujourd'hui encore, dans l'empire allemand, les valets et les
+suppôts de ce «Saint Charlatan» de décider des destinées du
+peuple allemand&mdash;grâce à son incroyable incapacité politique
+et à sa crédulité sans critique!</p>
+
+<p class="p2"><b>Encyclique et Syllabus.</b>&mdash;Des trois grands actes d'autorité
+par lesquels nous avons vu le papisme moderne, en la seconde
+moitié du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, essayer de sauver et d'affermir son
+autorité absolue, le plus intéressant pour nous est la proclamation
+de l'<em>encyclique</em> et du <em>Syllabus</em> (décembre 1864); car dans
+ces pièces mémorables, la raison et la science se voient refuser
+toute activité indépendante et l'on exige leur absolue
+soumission à la «foi qui seule sauve» c'est-à-dire aux décrets du
+«pape infaillible». L'incroyable agitation provoquée par cette
+impudence sans borne dans tous les milieux cultivés où l'on
+pense avec indépendance, correspondait bien au contenu inouï
+de l'encyclique; une excellente discussion nous a été donnée
+de sa portée politique et intellectuelle par <span class="smcap">Draper</span>, dans
+son <em>Histoire des conflits entre la religion et la science</em> (1875).</p>
+
+<p class="p2"><b>Immaculée conception de la Vierge Marie.</b>&mdash;Ce dogme
+paraît peut-être de moindre conséquence et moins effrontément
+hardi que celui de l'infaillibilité du pape. Cependant la
+plus grande importance est attachée à cet article de foi, non
+<a class="pagenum" id="Page_372" title="372"></a>
+seulement par la hiérarchie romaine, mais aussi par une partie
+du protestantisme orthodoxe (par exemple l'alliance évangélique).
+Ce qu'on appelle le <em>Serment d'immaculation</em> c'est-à-dire
+l'affirmation par <em>serment</em> de la foi en l'immaculée conception de
+Marie est encore un devoir sacré pour des millions de chrétiens!
+Beaucoup de croyants réunissent sur ce point deux
+idées: ils prétendent que la mère de la Vierge Marie a été
+fécondée par le «Saint Esprit» comme Marie elle-même. Par
+suite, cet étrange Dieu aurait vécu à la fois avec la mère et
+avec la fille dans les rapports les plus intimes; il devrait, par
+suite, être son propre beau-père (<span class="smcap">Saladin</span>). La théologie critique
+et comparée a récemment démontré que ce mythe, comme
+la plupart des autres légendes de la mythologie chrétienne,
+n'était aucunement original, mais avait été emprunté à des
+religions plus anciennes, en particulier au <em>bouddhisme</em>. Des
+fables analogues étaient déjà très répandues plusieurs siècles
+avant la naissance du Christ, dans l'Inde, en Perse, en Asie
+Mineure et en Grèce. Lorsque des filles de roi ou autres
+jeunes filles de haute condition, sans être légitimement
+mariées, donnaient le jour à un enfant, on désignait comme le
+père de ce rejeton illégitime un «Dieu» ou un «demi-Dieu»,
+qui était en ce cas le mystérieux «Saint Esprit».</p>
+
+<p>Les dons tout particuliers de l'esprit ou du corps qui distinguaient
+souvent ces «enfants de l'amour» des enfants des
+hommes ordinaires, étaient en même temps expliqués partialement
+par l'<em>hérédité</em>. Ces éminents «fils des dieux» jouissaient,
+tant dans l'antiquité qu'au moyen âge, d'une haute
+considération, tandis que le code moral de la civilisation
+moderne leur impute, comme une flétrissure, le manque de
+parents «légitimes». Cela s'applique encore bien davantage
+aux «filles des dieux», quoique ces pauvres jeunes filles
+soient tout aussi innocentes du fait qu'il manquait un titre à
+leur père. D'ailleurs, tous ceux qui se sont délectés des
+beautés de la mythologie de l'antiquité classique savent que
+ce sont précisément les prétendus fils et filles des «dieux»
+grecs et romains, qui se sont le plus rapprochés de l'idéal
+<a class="pagenum" id="Page_373" title="373"></a>
+suprême du pur type humain; qu'on pense à la nombreuse
+famille légitime et à la famille illégitime plus nombreuse
+encore de Zeus, père des dieux (Cf. <span class="smcap">Shakespeare</span>)!</p>
+
+<p>En ce qui concerne spécialement la fécondation de la
+Vierge Marie par le Saint-Esprit, nous sommes renseignés
+par le témoignage des Évangiles eux-mêmes. Les deux Évangélistes
+qui seuls nous en parlent, <span class="smcap">Matthieu</span> et <span class="smcap">Lucas</span> s'accordent
+pour nous raconter que Marie, la Vierge juive, était
+fiancée au charpentier Joseph, mais devint enceinte sans qu'il
+y fût pour rien et «par l'opération du Saint-Esprit». <span class="smcap">Matthieu</span>
+dit expressément (Chap. I., vers. 19): «Cependant Joseph,
+son époux, était pieux et ne voulait pas la perdre de réputation,
+mais il songeait à la quitter secrètement; il ne fut
+apaisé que lorsque «l'ange du Seigneur» lui annonça: «Ce
+qui a été conçu en elle, l'a été par le Saint-Esprit.» <span class="smcap">Lucas</span>
+est plus explicite (Chap. I, vers. 26-38); il nous raconte
+l'annonciation faite à Marie par l'archange Gabriel «L'esprit
+saint descendra sur toi et la force du Très Haut te couvrira
+de son ombre»&mdash;à quoi Marie répond: «Voici, je suis la
+servante du Seigneur, qu'il soit fait selon ce que tu dis».
+Ainsi qu'on sait, cette visite de l'ange Gabriel et son Annonciation
+ont fourni à beaucoup de peintres le sujet d'intéressants
+tableaux. <span class="smcap">Svoboda</span> nous dit: «L'archange parle ici
+avec une exactitude que la peinture, par bonheur, ne pouvait
+pas reproduire. Nous avons un cas nouveau d'anoblissement
+d'un sujet prosaïque tiré de la Bible, par les arts plastiques.
+Il s'est, d'ailleurs trouvé des peintres dont les toiles
+ont rendu facile la compréhension des considérations embryologiques
+de l'archange Gabriel.»</p>
+
+<p>Ainsi que nous l'avons dit, les quatre Evangiles canoniques
+qui, seuls, ont été reconnus pour authentiques par
+l'Eglise chrétienne et qui ont été élevés au rang de fondements
+de la foi, ont été choisis arbitrairement parmi un
+nombre beaucoup plus grand d'Evangiles dont les données
+précises ne se contredisent pas moins entre elles que les
+légendes des quatre autres. Les Pères de l'Église eux-mêmes
+<a class="pagenum" id="Page_374" title="374"></a>
+ne comptent pas moins de 40 à 50 de ces Évangiles inauthentiques
+ou apocryphes; quelques-uns existent encore en grec
+et en latin, tels l'Évangile de Jacob, celui de Thomas, de
+Nicodème, etc. Les récits que font ces Évangiles apocryphes
+sur la vie de Jésus, en particulier sur sa naissance et sur son
+enfance, peuvent prétendre tout autant (ou plutôt tout aussi
+peu) à la véracité historique, que ceux que nous fournissent
+les quatre Évangiles canoniques, prétendus «authentiques».
+Or il se trouve dans un de ces Évangiles apocryphes un récit
+historique, confirmé d'ailleurs par le <em>Sepher Toldoth Jeschua</em>
+et qui nous donne, probablement, une solution toute naturelle
+de l'<em>énigme</em> de la conception surnaturelle et de la naissance
+du Christ. Cet historien raconte, très franchement, en
+une phrase, l'anecdote singulière qui contient cette solution:
+«<span class="smcap">Josephus Pandera</span>, chef romain d'une légion calabrienne
+établie en Judée, séduisit <em>Mirjam</em> de Bethléem, une jeune
+fille hébraïque, et devint le <em>père de Jésus</em>». D'autres récits
+du même auteur sur <em>Mirjam</em> (le nom hébraïque de <em>Marie</em>)
+rendent bien équivoque la réputation de la «pure reine du
+Ciel»!</p>
+
+<p>Naturellement ces récits historiques sont soigneusement
+passés sous silence par les théologiens officiels, car ils
+s'accorderaient mal avec le mythe traditionnel et lèveraient
+le voile qui recouvre le secret de ce mythe, d'une façon trop
+simple et trop naturelle. La <em>recherche objective de la vérité</em>
+n'en a que d'autant plus le droit, et la <em>raison pure</em> le devoir sacré,
+de faire de ces récits importants un examen critique. Il en
+résulte qu'ils peuvent, à beaucoup plus juste titre que
+les autres récits, prétendre à la véracité en ce qui concerne
+les origines du Christ. Ne pouvant, au nom des principes
+scientifiques connus, que repousser la conception surnaturelle
+par l'«ombre protectrice du Très Haut,» comme un
+pur mythe, il ne reste plus que l'opinion très répandue de la
+«théologie rationnelle» moderne, à savoir que le charpentier
+juif, <em>Joseph</em>, aurait été le père réel du Christ. Mais cette opinion
+est expressément contredite par plusieurs passages de
+<a class="pagenum" id="Page_375" title="375"></a>
+l'Évangile; le Christ lui-même était persuadé d'être le <em>Fils de
+Dieu</em> et n'a jamais reconnu son père adoptif, Joseph, comme
+l'ayant engendré. Quant à Joseph, il songea à quitter sa
+fiancée Marie lorsqu'il s'aperçut qu'elle était enceinte sans
+qu'il y fût pour rien. Il ne renonça à ce projet qu'après
+qu'<em>en rêve</em> un «ange du Seigneur» lui fût apparu et l'eût
+tranquillisé. Ainsi que Matthieu le fait remarquer expressément
+(Chap. I, vers. 24, 25) l'union sexuelle de Joseph et de
+Marie eut lieu pour la première fois <em>après que Jésus fut né</em>.</p>
+
+<p>Le récit des Evangiles apocryphes d'après lequel le chef
+romain <span class="smcap">Pandera</span> aurait été le vrai père du Christ, paraît
+d'autant plus vraisemblable, quand on examine la <em>personne
+du Christ</em> du point de vue strictement <em>anthropologique</em>. On le
+considère, d'ordinaire, comme un pur juif. Mais précisément
+les traits de son caractère qui font sa personnalité si haute et
+si noble et qui impriment son sceau à «sa religion de
+l'amour», ne sont sûrement <em>pas sémites</em>; ils semblent être
+bien plutôt les traits distinctifs de la <em>race arienne</em>, plus
+élevée et en particulier de son rameau le plus noble, de
+l'<em>hellénisme</em>. De plus, le nom du véritable père du Christ:
+«<span class="smcap">Pandera</span>», indique indubitablement une origine grecque;
+dans le manuscrit, il est même écrit <span class="smcap">Pandora</span>. Or <span class="smcap">Pandora</span>
+était, comme on sait, d'après la légende grecque, la première
+femme née de l'union de Vulcain avec la Terre, dotée par les
+dieux de tous les charmes, qui épousa Epiméthée et que
+Dieu le père envoya vers les hommes avec la terrible «boîte
+de Pandore» où tous les maux étaient contenus, en punition
+de ce que <span class="smcap">Prométhée</span>, porteur de lumière, avait ravi du ciel
+le feu divin (la «raison»).</p>
+
+<p>Il est intéressant, d'ailleurs, de comparer la manière différente
+dont a été conçu et apprécié le roman d'amour de Mirjam,
+par les quatre grandes nations cultivées et chrétiennes de l'Europe.
+Conformément aux austères idées morales de la race <em>germanique</em>,
+celle-ci le rejette entièrement; l'honnête Allemand
+et le prude Anglais croient plus volontiers l'impossible
+légende de la conception par le «Saint-Esprit». Ainsi qu'on
+<a class="pagenum" id="Page_376" title="376"></a>
+sait, l'austère pruderie de la société distinguée, soigneusement
+étalée (surtout en Angleterre!) ne correspond aucunement
+à ce qu'est, en réalité, la moralité au point de vue sexuel,
+dans le «High life» d'Outre-Manche. Les révélations, par
+exemple, que nous a faites là-dessus, il y a une douzaine
+d'années, le <em>Pall Mall Gazette</em> nous rappellent fort les m&oelig;urs
+de <em>Babylone</em>.</p>
+
+<p>Les races <em>romanes</em> qui se rient de cette pruderie et jugent
+avec plus de légèreté les rapports sexuels, trouvent ce <em>roman
+de Marie</em> très charmant et le culte spécial, dont jouit justement
+en France et en Italie «notre chère Madone», se rattache
+souvent, avec une naïveté remarquable, à cette histoire
+d'amour. C'est ainsi, par exemple que <span class="smcap">P. de Regla</span> (D<sup>r</sup> <span class="smcap">Desjardin</span>),
+qui nous a donné (1894) un «<em>Jésus de Nazareth, du
+point de vue scientifique, historique et social</em>,» trouve précisément
+dans la <em>naissance illégitime du Christ</em> un «droit spécial
+à l'apparence de <em>sainteté</em> qui se dégage de sa sublime
+figure!»</p>
+
+<p>Il m'a semblé nécessaire de mettre ici dans tout leur jour,
+franchement et dans le sens de la <em>science historique objective</em>,
+cette importante question des origines du Christ, parce
+que l'église belliqueuse attache elle-même la plus grande importance
+à cette question et parce qu'elle emploie la croyance
+au miracle, qu'elle appuie là-dessus, comme l'arme la
+plus redoutable contre la conception moderne de l'univers.
+La haute valeur éthique du pur christianisme originel,
+l'influence anoblissante que cette «religion de l'amour»
+a exercée sur la civilisation, sont choses indépendantes
+de ce dogme mythologique; les prétendues <em>révélations</em> sur
+lesquelles s'appuient ces mythes sont inconciliables avec
+les résultats les plus certains de notre moderne science de la
+nature.</p>
+
+<h2>CHAPITRE XVIII
+Notre religion moniste.</h2>
+
+<p><a class="pagenum" id="Page_377" title="377"></a></p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">Études monistes sur la religion de la raison et son harmonie
+avec la science.&mdash;Le triple idéal du culte: le vrai, le
+beau, le bien.</span></p>
+
+<div class="left45"><div class="stanza">
+<div class="line">Celui qui possède la science et l'art<br /></div>
+<div class="line">Celui-là possède aussi la religion!<br /></div>
+<div class="line">Celui qui ne possède pas ces deux biens,<br /></div>
+<div class="line">Que celui-là ait la religion.<br /></div>
+<div class="line i9"><span class="smcap">G&oelig;the.</span></div>
+</div>
+</div>
+
+<p class="left45">Quelle religion je professe? Aucune d'elles!
+Et pourquoi aucune?&mdash;Par religion!<br />
+<span class="i9 smcap">Schiller.</span></p>
+
+<p class="left45">Si le monde dure encore un nombre incalculable
+d'années, la <em>religion universelle</em> sera le <em>Spinozisme
+épuré</em>. La raison laissée à elle-même ne conduit à
+rien d'autre et il est impossible qu'elle conduise à
+rien d'autre.<br />
+<span class="i9 smcap">Lichtenberg.</span></p>
+
+<hr />
+<p><a class="pagenum" id="Page_378" title="378"></a></p>
+
+<p class="center"><b>SOMMAIRE DU CHAPITRE XVIII</b></p>
+
+<p class="hanging indent">Le monisme, lien entre la religion et la science.&mdash;La lutte pour la civilisation.&mdash;Rapports
+de l'Église et de l'État.&mdash;Principes de la religion moniste.
+Son triple idéal du culte: le vrai, le beau et le bien.&mdash;Opposition entre
+la vérité naturelle et la vérité chrétienne.&mdash;Harmonie entre l'idée moniste
+de vertu et l'idée chrétienne.&mdash;Opposition entre l'art moniste et l'art
+chrétien.&mdash;Conception moderne enrichie et agrandie de la scène de
+l'Univers.&mdash;Peinture de paysage et amour moderne de la nature.&mdash;Beautés
+de la nature.&mdash;Vie présente et vie future.&mdash;Églises monistes.</p>
+
+<p class="center"><b>LITTÉRATURE</b></p>
+
+<p><span class="smcap">D. Strauss.</span>&mdash;<i>Der alte und der neue Glaube. Ein Bekenntnis</i>, 1872, 14te
+Aufl. 1892.</p>
+
+<p><span class="smcap">C. Radenhausen.</span>&mdash;<i>Zum neuen Glauben. Einleit. und Ubersicht zum «Osiris»</i>
+(1877).</p>
+
+<p><span class="smcap">Ed. Hartmann.</span>&mdash;<i>Die Selbstzersetzung des Christentums und die Religion
+der Zukunft</i> (1874).</p>
+
+<p><span class="smcap">J. Toland.</span>&mdash;<i>Pantheistikon. Kosmopolis</i>, 1720.</p>
+
+<p><span class="smcap">P. Carus and E. C. Hegeler.</span>&mdash;<i>The open Court, A monthly magazine.</i> Chicago,
+vol. I-XIII (1890-1899).</p>
+
+<p>&mdash;<i>The Monist. A quarterly magazine devoted to the philosophy of Science.</i>
+Chicago, vol. I-IX.</p>
+
+<p><span class="smcap">Morison.</span>&mdash;<i>Menschheitsdienst. Versuch einer Zukunftsreligion</i> (Leipzig, 1890).</p>
+
+<p><span class="smcap">M. J. Savage.</span>&mdash;<i>Die Religion im Lichte der Darwins'chen Lehre.</i> (trad. all.)</p>
+
+<p><span class="smcap">L. Besser.</span>&mdash;<i>Die Religion der Naturwissenschaft</i> (1890.)</p>
+
+<p><span class="smcap">B. Better.</span>&mdash;<i>Die moderne Weltanschauung und der Mensch</i> (1896).</p>
+
+<p><span class="smcap">E. Haeckel</span>, <i>Le Monisme, lien entre la religion et la science</i>, trad. française
+de V. de Lapouge.</p>
+
+<p><a class="pagenum" id="Page_379" title="379"></a></p>
+
+<p class="p2">Beaucoup de naturalistes et de philosophes actuels des
+plus distingués et qui partagent nos idées monistes tiennent
+la religion, en général, pour une chose finie. Ils pensent que
+la connaissance claire de l'évolution de l'univers, due aux
+immenses progrès accomplis par le <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, non seulement
+satisfait entièrement le besoin de causalité qu'éprouve
+notre <em>raison</em>, mais aussi les besoins les plus élevés du
+sentiment qu'éprouve notre <em>c&oelig;ur</em>. Cette opinion est juste
+en partie, en ce sens que, dans une conception parfaitement
+claire et conséquente du monisme, les deux notions de religion
+et de science se confondent de fait en une seule. D'ailleurs
+peu de penseurs résolus s'élèvent jusqu'à cette conception,
+la plus haute et la plus pure, qui fut celle de <span class="smcap">Spinoza</span> et
+de <span class="smcap">G&oelig;the</span>; la plupart des savants de notre temps, au contraire,
+sans parler des masses ignorantes, s'en tiennent à la
+conviction que la religion constitue un domaine propre de la
+vie intellectuelle, indépendant de celui de la science, non
+moins précieux ni indispensable que ce dernier.</p>
+
+<p>Si nous nous plaçons à ce point de vue, nous pourrons
+trouver une conciliation entre ces deux grands domaines, en
+apparence séparés, dans la théorie que j'ai exposée en 1892,
+dans ma conférence d'Altenbourg: «Le monisme, lien entre la
+religion et la science». Dans la préface de cette «Profession
+de foi d'un naturaliste», je me suis exprimé ainsi qu'il suit,
+sur le double but poursuivi par moi: «Je voudrais d'abord
+donner une idée de la <em>conception rationnelle</em> du monde,
+qui nous est imposée comme une nécessité logique par
+<a class="pagenum" id="Page_380" title="380"></a>
+les récents progrès de la science unitaire de la nature; elle
+se trouve, au fond, chez tous les naturalistes indépendants
+et qui pensent, bien qu'un petit nombre seulement ait le courage
+ou éprouve le besoin de la confesser. Je voudrais ensuite
+établir par là un <em>lien entre la religion et la science</em> et contribuer
+ainsi à faire disparaître l'opposition que l'on a établie
+à tort et sans nécessité; le besoin moral de notre <em>sentiment</em>
+sera satisfait par le monisme, autant que le besoin logique de
+causalité de notre <em>jugement</em>.»</p>
+
+<p>Le grand effet qu'a produit cette conférence d'Altenbourg
+montre que, par cette profession de foi moniste, j'ai exprimé
+celle non seulement de beaucoup de naturalistes, mais encore
+de beaucoup d'hommes et de femmes instruits, de toutes
+conditions. J'ai été récompensé non seulement par des centaines
+de lettres d'approbation, mais encore par le grand succès
+de presse de cette conférence dont, en six mois, parurent
+six éditions. Ce succès inattendu a pour moi d'autant
+plus de valeur que cette profession de foi a été tout d'abord
+un discours d'occasion, improvisé, que j'ai prononcé sans
+m'y être préparé, le 9 octobre 1892, à Altenbourg, durant le
+jubilé d'anniversaire de la «Société des naturalistes» des
+Osterlandes. Naturellement, la réaction inévitable surgit
+bientôt d'autre part; j'ai subi les attaques les plus vives, non
+seulement de la presse ultramontaine, du <em>papisme</em>, des
+défenseurs jurés de la superstition, mais aussi de la part
+des lutteurs «libéraux» du christianisme évangélique qui
+prétendent défendre à la fois la vérité scientifique et la
+croyance épurée. Cependant, durant les sept années qui se
+sont écoulées depuis, la grande lutte entre la science
+moderne et le christianisme orthodoxe s'est faite de plus en
+plus menaçante; elle est devenue d'autant plus dangereuse
+pour la première que le second était plus soutenu par la
+croissante réaction intellectuelle et politique. Cette réaction
+est déjà si avancée dans certains pays, que la liberté de pensée
+et de conscience, garantie par la loi, est fort compromise
+en pratique (ainsi, par exemple, en Bavière actuellement). En
+<a class="pagenum" id="Page_381" title="381"></a>
+somme, le grand combat intellectuel, que <span class="smcap">J. Draper</span> a si
+excellemment dépeint dans son <em>Histoire des conflits entre la
+religion et la science</em>, a atteint aujourd'hui une ardeur et une
+importance qu'il n'avait jamais eues jusqu'ici; aussi l'appelle-t-on
+avec raison, depuis vingt-sept ans, la <em>Lutte pour la
+civilisation</em>.</p>
+
+<p class="p2"><b>La lutte pour la civilisation.</b>&mdash;La célèbre <em>encyclique</em>
+suivie du <em>syllabus</em> que le belliqueux pape Pie IX avait lancée
+en 1864, dans le monde entier, déclarait la guerre, sur tous
+les points essentiels, à la science moderne; elle exigeait la
+soumission aveugle de la raison aux dogmes de l'«infaillible
+représentant du Christ». Ce brutal attentat contre les
+biens suprêmes de l'humanité civilisée était si monstrueux
+et si inouï que beaucoup de natures molles et indolentes, elles-mêmes,
+furent tirées du sommeil de leur foi. Jointe à la déclaration
+<em>d'infaillibilité</em> du pape, qui la suivit en 1870, l'encyclique
+provoqua une immense excitation et un mouvement
+de défense énergique, qui rendirent légitimes les plus belles
+espérances. Dans l'empire allemand, de formation récente,
+qui, dans les guerres de 1866 et 1871, avait acquis son indispensable
+unité nationale au prix de lourds sacrifices, les
+attentats imprudents du papisme eurent des suites particulièrement
+pénibles; car, d'une part, l'Allemagne est le berceau
+de la Réforme et de l'affranchissement de l'esprit
+moderne, d'autre part, malheureusement, elle possède,
+parmi ses 18 millions de catholiques, une puissante armée de
+croyants belliqueux qui l'emportent sur tous les autres peuples
+civilisés en fait d'obéissance aveugle aux ordres de son
+pasteur suprême<a name="FNanchor_61" id="FNanchor_61" href="#Footnote_61" class="fnanchor">[61]</a>. Les dangers qui résultaient de là furent
+bien vus du grand homme d'Etat au regard pénétrant, qui a
+résolu «l'énigme politique» de la dissension nationale allemande
+et qui, par une diplomatie remarquable, nous a conduits
+<a class="pagenum" id="Page_382" title="382"></a>
+au but désiré de l'unité et de la puissance nationales.
+Le prince de <span class="smcap">Bismarck</span> commença, en 1872, cette mémorable
+<em>lutte pour la civilisation</em>, suscitée par le Vatican, conduite
+avec autant d'intelligence que d'énergie par le remarquable
+ministre des cultes <span class="smcap">Falk</span>, au moyen des «ordonnances de
+mai» (1873). La lutte, malheureusement, dut être abandonnée
+six ans après. Quoique notre grand homme d'Etat fût un
+remarquable connaisseur de la nature humaine et un habile
+politicien pratique, il avait cependant estimé trop bas la
+puissance de trois redoutables obstacles: premièrement, la
+ruse sans égale et la perfidie sans scrupule de la curie
+romaine; secondement l'incapacité de penser et la crédulité
+de la masse catholique ignorante, conditions bien faites
+pour s'adapter à la première et sur lesquelles celle-ci s'appuyait;
+enfin, troisièmement, la force d'inertie, de persévérance
+dans la déraison, simplement parce que cette déraison est là.
+C'est pourquoi dès 1878, après que le pape Léon XIII, plus
+avisé, eût inauguré son règne, la dure «visite à Canossa»
+dut recommencer. La puissance du Vatican, récemment
+accrue, augmenta dès lors rapidement, d'une part grâce aux
+man&oelig;uvres sans scrupule, aux artifices de serpent de la politique
+d'anguille, d'autre part grâce à la politique religieuse
+erronée du gouvernement allemand et à la merveilleuse incapacité
+politique du peuple allemand. Ainsi, à la fin du
+<span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, il nous faut assister au honteux spectacle qui nous
+montre que «l'atout est le centre du Reichstag» et que les
+destinées de notre patrie humiliée sont dirigées par un parti
+papiste qui ne représente pas encore le tiers de la population
+totale.</p>
+
+<p>Lorsque commença, en 1872, la lutte pour la civilisation,
+elle fut saluée, <em>à juste titre</em>, par tous les hommes pensants
+avec indépendance, comme une reproduction politique de la
+Réforme, comme une tentative énergique pour délivrer la
+civilisation moderne du joug de la tyrannie intellectuelle
+papiste; la presse libérale tout entière célébrait dans le
+Prince de Bismarck le «Luther politique», le puissant héros
+<a class="pagenum" id="Page_383" title="383"></a>
+qui avait conquis non seulement l'unité nationale, mais
+encore l'affranchissement intellectuel de l'Allemagne. Dix
+ans plus tard, après la victoire du papisme, la même «presse
+libérale» affirmait le contraire et déclarait la lutte pour la
+civilisation, une grande faute; c'est ce qu'elle fait encore
+aujourd'hui. Ce fait prouve simplement combien la mémoire
+de nos journalistes est courte, combien est défectueuse leur
+connaissance de l'histoire et combien imparfaite leur éducation
+philosophique. Le prétendu «Traité de paix entre
+l'Église et l'État» n'est toujours qu'un armistice. Le papisme
+moderne, fidèle aux principes absolutistes suivis depuis
+1600 ans, peut et doit vouloir exercer l'<em>aristocratie universelle</em>
+sur les âmes crédules; il doit exiger l'absolue soumission de
+l'État qui représente les droits de la raison et de la science.
+La paix réelle ne pourra s'établir que lorsqu'un des deux
+combattants, vaincu, gisera sur le sol. Ou bien la victoire
+sera à «l'Église qui seule sauve», et alors c'en sera fait définitivement
+de la «Science libre et de l'enseignement libre»,
+les Universités se transformeront en <a name="convicts" id="convicts"></a>convicts, les gymnases
+en cloîtres. Ou bien la victoire sera à l'État moderne
+appuyé sur la raison et alors le <span class="smcap">XX</span><sup>e</sup> siècle verra se
+développer la culture moderne, la liberté et le bien-être dans
+une bien plus large mesure encore que ce ne fut le cas au
+<span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle (cf. plus haut, <span class="smcap">Ed. Hartmann</span>).</p>
+
+<p>Pour hâter, précisément, la réalisation de ce but, il nous
+semble importer surtout, non seulement que les sciences
+naturelles modernes détruisent le faux édifice de la superstition
+et déblaient le chemin de ses vils décombres, mais
+encore qu'elles édifient, sur le terrain libre, un nouvel édifice
+habitable pour l'âme humaine, un <em>palais de la raison</em> dans
+lequel, au sein de notre conception moniste nouvellement
+conquise, nous adorerons pieusement la vraie Trinité du
+<span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, la <em>Trinité du Vrai, du Beau et du Bien</em>. Pour
+rendre palpable le culte de ce triple idéal divin, il nous paraît
+avant tout nécessaire de régler nos comptes avec les formes
+régnantes du Christianisme et d'envisager les changements
+<a class="pagenum" id="Page_384" title="384"></a>
+qu'il faudrait effectuer en les remplaçant par le culte nouveau.
+Car le Christianisme possède (dans sa forme pure,
+<em>originelle</em>) malgré toutes ses lacunes et toutes ses erreurs,
+une si haute valeur morale, il est surtout mêlé si étroitement
+depuis quinze cents ans, à toutes les institutions politiques et
+sociales de notre vie civilisée,&mdash;qu'en fondant notre religion
+moniste nous devrons nous appuyer autant que possible sur
+les institutions existantes. Nous ne voulons pas de <em>Révolution</em>
+brutale, mais une <em>Réforme</em> raisonnable de notre vie intellectuelle
+et religieuse. Et de même qu'il y a deux mille ans la
+poésie classique des anciens Hellènes incarnait, sous la forme
+des dieux, la vertu idéale, de même nous pouvons prêter à notre
+triple idéal de la raison, la forme de sublimes déesses; nous
+allons examiner ce que deviennent, dans notre monisme, les
+trois déesses de la <em>Vérité</em>, de la <em>Beauté</em> et de la <em>Vertu</em>; et nous
+examinerons, en outre, leurs rapports avec les dieux correspondants
+du Christianisme, qu'elles sont destinées à remplacer.</p>
+
+<p class="p2">I. <b>L'Idéal de la Vérité.</b>&mdash;Les considérations précédentes
+nous ont convaincus que la Vérité pure ne se peut
+trouver que dans le temple de la <em>connaissance de la Nature</em>
+et que les seules routes qui puissent servir à nous y conduire
+sont l'«observation et la réflexion», l'étude empirique des
+faits et la connaissance, conforme à la raison, de leurs causes
+efficientes. C'est ainsi que nous arriverons, au moyen de la
+<em>raison pure</em>, à la science véritable, trésor le plus précieux de
+l'humanité civilisée. Par contre, et pour les raisons importantes
+exposées au chapitre XVI, nous devons écarter toute
+prétendue <em>révélation</em>, toute croyance fantaisiste qui affirme
+connaître, par des procédés surnaturels, des vérités que notre
+raison ne suffit pas à découvrir. Et comme tout l'édifice des
+croyances de la religion judéo-chrétienne, ainsi que de l'islamisme
+et du bouddhisme, repose sur de pareilles révélations
+prétendues,&mdash;comme, en outre, ces produits de la fantaisie
+mystique sont en contradiction directe avec la connaissance
+<a class="pagenum" id="Page_385" title="385"></a>
+empirique et claire de la Nature,&mdash;il est donc certain que
+nous ne pouvons trouver la vérité qu'au moyen de la raison
+travaillant à construire la véritable <em>science</em>, non au moyen de
+l'imagination fantaisiste aidée de la croyance mystique. Sous
+ce rapport, il est absolument certain que la conception <em>chrétienne</em>
+doit être remplacée par la philosophie <em>moniste</em>. La
+déesse de la Vérité habite le temple de la Nature, les vertes
+forêts, la mer bleue, les monts couverts de neige;&mdash;elle
+n'habite pas les sombres galeries des cloîtres, ni les étroits
+cachots des écoles de convicts, ni les Églises chrétiennes, parfumées
+d'encens. Les chemins par lesquels nous nous rapprocherons
+de cette sublime déesse de la Vérité et de la
+Science, sont l'étude, faite avec amour, de la nature et de ses
+lois, l'observation du monde infiniment grand des étoiles au
+moyen du télescope, du monde cellulaire infiniment petit,
+au moyen du microscope; mais ce n'est ni par d'ineptes
+exercices de piété ou prières murmurées sans penser, ni par
+les deniers de Saint-Pierre ou les pénitences en vue d'obtenir
+des indulgences. Les dons précieux dont nous favorise la
+déesse de la Vérité sont les splendides fruits de l'arbre de la
+connaissance et le gain inappréciable d'une claire conception
+unitaire de l'Univers,&mdash;mais ce n'est ni la croyance au
+«miracle» surnaturel, ni le songe creux d'une «vie éternelle».</p>
+
+<p class="p2">II. <b>L'Idéal de la Vertu.</b>&mdash;Il n'en va pas, pour le divin idéal
+du Bien éternel, de même que pour celui du Vrai éternel.
+Tandis que, lorsqu'il s'agit de connaître la vérité, il faut exclure
+complètement la révélation que nous propose l'Eglise
+et interroger la seule étude de la nature, la notion du <em>Bien</em>, au
+contraire, ce que nous appelons vertu, coïncide, dans notre
+religion moniste, presque entièrement avec la vertu chrétienne;
+il ne s'agit, naturellement, que du christianisme originel,
+le pur Christianisme des trois premiers siècles dont la
+théorie de la vertu est exposée dans les évangiles et les lettres
+de Paul; il ne s'agit pas, naturellement, de la caricature de
+<a class="pagenum" id="Page_386" title="386"></a>
+cette pure doctrine, faite au Vatican, et qui a dirigé la civilisation
+européenne pour son plus grand dommage, pendant
+douze siècles. La meilleure partie de la morale chrétienne,
+celle à laquelle nous nous en tenons, consiste dans les préceptes
+d'humanité, d'amour et d'endurance, de compassion
+et de fraternité. Seulement ces nobles commandements,
+qu'on réunit d'ordinaire sous le nom de «morale
+chrétienne» (au meilleur sens) ne sont pas une invention
+nouvelle du Christianisme, mais ont été empruntés par lui à
+des formes de religion plus anciennes. De fait, la <em>Règle d'or</em>,
+qui résume ces commandements en une seule proposition,
+est antérieure de plusieurs siècles au Christianisme. Dans la
+pratique de la vie, d'ailleurs, cette loi morale naturelle a été
+aussi souvent suivie par des athées et des hérétiques qu'elle
+a été laissée de côté par de pieux croyants chrétiens. Au surplus,
+la doctrine de la vertu chrétienne a commis une grande
+faute en ne faisant un commandement que de l'<em>altruisme</em> seul
+et en rejetant l'<em>égoïsme</em>. Notre <em>éthique moniste</em> accorde à tous
+deux la même <em>valeur</em> et fait consister la vertu parfaite dans
+un juste équilibre entre l'amour du prochain et l'amour de
+soi (Cf. chap. XIX: la loi fondamentale éthique).</p>
+
+<p class="p2">III. <b>L'Idéal de la Beauté.</b>&mdash;C'est sur le domaine du Beau
+que notre monisme offre la plus grande contradiction avec le
+Christianisme. Le christianisme pur, originel, prêchait le
+néant de la vie terrestre et ne la considérait que comme une
+préparation à la vie éternelle dans l'<em>Au delà</em>. Il s'ensuit immédiatement
+que tout ce que nous offre la vie humaine dans
+le <em>présent</em>, tout ce qu'il peut y avoir de beau dans l'art et dans
+la science, dans la vie publique ou la vie privée, n'a aucune
+valeur. Le vrai chrétien doit s'en détourner et ne penser qu'à
+se préparer convenablement à la vie future. Le mépris de la
+nature, l'éloignement pour tous ses charmes inépuisables,
+l'abstention de toute forme d'art: ce sont là les purs devoirs
+chrétiens; le meilleur moyen de remplir ces devoirs, pour
+l'homme, c'est de se séparer de ses semblables, de se mortifier
+<a class="pagenum" id="Page_387" title="387"></a>
+et de ne s'occuper, dans les cloîtres ou les ermitages,
+exclusivement qu'à «adorer Dieu».</p>
+
+<p>L'histoire de la civilisation nous apprend, il est vrai, que
+cette morale chrétienne ascétique, qui insultait à la nature,
+eut pour conséquence naturelle de produire le contraire. Les
+cloîtres, asiles de la chasteté et de la discipline, devinrent
+bientôt les repaires des pires orgies, les rapports sexuels des
+moines et des nonnes donnèrent matière à quantité de romans,
+que la littérature de la Renaissance a reproduits avec une
+vérité conforme à la nature. Le culte de la «Beauté», tel qu'on
+le pratiquait alors, était en contradiction absolue avec le
+«renoncement au monde» tel qu'on le prêchait et on en peut
+dire autant du luxe et de la richesse, qui prirent bientôt une
+telle extension dans la vie privée dissolue du haut clergé catholique
+et dans la décoration artistique des églises et des
+cloîtres chrétiens.</p>
+
+<p class="p2"><b>L'art chrétien.</b>&mdash;On nous objectera que notre opinion
+se trouve réfutée par le déploiement de beauté de l'art
+chrétien qui a produit, à la belle époque du moyen âge, des
+&oelig;uvres impérissables. Les splendides cathédrales gothiques,
+les basiliques byzantines, les centaines de chapelles somptueuses,
+les milliers de statues de marbre des saints et des
+martyrs chrétiens, les millions de beaux portraits de saints,
+les peintures du Christ et de la Madone jaillies d'un sentiment
+profond, tout cela témoigne d'un épanouissement de
+l'art au moyen âge qui, en son genre, est unique. Tous ces
+splendides monuments des arts plastiques, de même que
+ceux de la poésie, conservent leur haute valeur esthétique,
+quelque jugement que nous portions sur le mélange de «Vérité
+et Poésie» qu'ils nous présentent. Mais qu'est-ce que
+tout cela a à voir avec la pure doctrine chrétienne? avec cette
+religion du renoncement, qui se détournait de toute splendeur
+terrestre, de toute beauté matérielle et de toute forme
+d'art, qui faisait peu de cas de la vie de famille et de l'amour,
+qui prêchait exclusivement le souci des biens immatériels de
+<a class="pagenum" id="Page_388" title="388"></a>
+la «vie éternelle»? La notion de l'«art chrétien» est, à proprement
+parler, une contradiction en soi, une <em>contradictio in
+adjecto</em>. Les riches princes de l'Eglise qui cultivaient cet art
+poursuivaient par là, il est vrai, des buts tout autres et les atteignaient
+d'ailleurs pleinement. En dirigeant tout l'intérêt et tout
+l'effort de l'esprit humain vers l'<em>Eglise</em> chrétienne et son <em>art</em>
+propre, on le détournait de la <em>nature</em> et de la connaissance
+des trésors qu'elle recelait et qui auraient pu conduire à une
+<em>science</em> indépendante. En outre, le spectacle quotidien des
+images de saints, abondamment exposées partout, des scènes
+tirées de l'histoire sainte, rappelaient sans cesse aux chrétiens
+croyants le riche trésor de légendes que la fantaisie de
+l'Eglise avait accumulées. Ces légendes étaient données pour
+des récits véridiques, les histoires miraculeuses pour des événements
+réels et les uns comme les autres étaient crus. Il
+est incontestable que, sous ce rapport, l'art chrétien a exercé
+une influence inouïe sur la culture en général et sur la
+croyance, en particulier, pour la fortifier, influence qui, dans
+tout le monde civilisé, s'est fait sentir jusqu'à ce jour.</p>
+
+<p class="p2"><b>Art moniste.</b>&mdash;L'antipode de cet art chrétien prédominant,
+c'est la nouvelle forme plastique qui n'a commencé
+à se développer qu'en notre siècle, corrélativement à
+la <em>science de la nature</em>. La surprenante extension de notre
+connaissance de l'Univers, la découverte d'innombrables et
+belles formes de vie qui s'en est suivie, ont fait naître, à notre
+époque, un goût esthétique tout autre et imprimé en même
+temps aux arts plastiques une direction toute nouvelle. De
+nombreux voyages scientifiques, de grandes expéditions à la
+recherche de pays et de mers inconnus, ont mis au jour,
+déjà au siècle dernier mais bien plus encore en celui-ci, une
+profusion insoupçonnée de formes organiques nouvelles. Le
+nombre des espèces animales et végétales s'est bientôt accru
+à l'infini et parmi ces espèces (surtout dans les groupes inférieurs,
+dont l'étude a d'abord été négligée), il s'est trouvé
+des milliers de formes belles et intéressantes, des motifs tout
+<a class="pagenum" id="Page_389" title="389"></a>
+nouveaux pour la peinture et la sculpture, pour l'architecture
+et les arts industriels. Un nouveau monde, dans cet ordre
+d'idées, nous a surtout été ouvert par l'extension de l'étude
+<em>microscopique</em>, dans la seconde moitié du siècle, et en particulier
+par la découverte des fabuleux habitants des <em>profondeurs
+de la mer</em>, sur lesquels la lumière ne s'est faite qu'à la
+suite de la célèbre expédition Challenger (1872-1876)<a name="FNanchor_62" id="FNanchor_62" href="#Footnote_62" class="fnanchor">[62]</a>. Des
+milliers d'élégantes radiolaires et de Thalamophores, de Méduses
+et de Coraux superbes, de Mollusques et de Crustacés
+singuliers, nous ont révélé tout d'un coup une profusion insoupçonnée
+de formes cachées, dont la diversité et la beauté
+caractéristiques dépassent infiniment tous les produits artistiques
+engendrés par la fantaisie humaine. Rien que dans les
+cinquante gros volumes qui constituent l'&oelig;uvre de la mission
+Challenger, nous trouvons sur trois mille planches des reproductions
+d'une masse de ces jolies formes; mais, d'ailleurs, dans
+beaucoup d'autres ouvrages de luxe qui, depuis quelques dizaines
+d'années, sont venues enrichir la littérature botanique
+et zoologique, toujours grandissante, on trouve ces formes
+charmantes reproduites par millions. J'ai récemment essayé,
+dans mes <em>Formes artistiques de la Nature</em> (1899), de faire connaître
+au grand public un choix de ces formes charmantes.
+D'ailleurs, il n'est pas besoin de voyages lointains ni d'&oelig;uvres
+coûteuses pour révéler à tous les splendeurs de ce monde. Il
+suffit d'avoir les yeux ouverts et les sens exercés. La nature
+qui nous environne nous présente partout une profusion surabondante
+de beaux et intéressants objets de toutes sortes.
+Dans chaque mousse ou chaque brin d'herbe, dans un hanneton
+ou un papillon, un examen minutieux nous fera découvrir
+des beautés devant lesquelles, d'ordinaire, l'homme passe
+sans prendre garde. Et si nous les observons avec une loupe,
+au faible grossissement, ou mieux encore, si nous employons
+le grossissement plus fort d'un bon microscope, nous découvrirons
+plus complètement encore, partout dans la nature
+<a class="pagenum" id="Page_390" title="390"></a>
+inorganique, un monde nouveau plein de beautés inépuisables.</p>
+
+<p>Mais notre <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle est le premier à nous avoir ouvert les
+yeux, non seulement à cette considération esthétique des infiniment
+petits, mais encore à celle des infiniment grands de la nature.
+Au commencement du siècle, c'était encore une opinion
+répandue que les hauts sommets, grandioses sans doute, n'en
+étaient pas moins repoussants par l'effroi qu'ils causaient et
+que la mer, superbe sans doute, n'en était pas moins terrible.
+Aujourd'hui, à la fin du même siècle, la plupart des gens
+instruits (et surtout les habitants des grandes villes) sont heureux
+de pouvoir, chaque année, jouir pendant quelques
+semaines des beautés des Alpes et de l'éclat cristallique des
+glaciers, ou de pouvoir admirer la majesté de la mer bleue,
+du bord de ses côtes charmantes. Toutes ces sources de jouissances
+les plus nobles, tirées de la nature, ne nous ont été révélées
+dans toute leur splendeur et rendues compréhensibles
+que tout récemment et les progrès surprenants de la
+facilité et de la rapidité des communications ont mis à même de
+les connaître, ceux dont les moyens pécuniaires sont le plus
+restreints. Tous ces progrès dans la jouissance esthétique
+tirée de la nature&mdash;et en même temps dans la compréhension
+scientifique de cette nature&mdash;sont autant de progrès dans la
+culture intellectuelle supérieure de l'humanité et par suite
+dans notre religion moniste.</p>
+
+<p class="p2"><b>Peinture de paysage et &oelig;uvres illustrées.</b>&mdash;Le contraste
+qui existe entre notre siècle <em>naturaliste</em> et les précédents,
+<em>anthropistiques</em>, s'exprime surtout par la différence
+dans l'appréciation et l'extension que les divers objets de la
+nature ont trouvées autrefois et aujourd'hui. Un vif intérêt
+pour les représentations figurées de ces objets s'est éveillé de
+nos jours, intérêt qu'on ne connaissait pas auparavant; il est
+favorisé par les étonnants progrès de la technique et du commerce
+qui lui permettent de se répandre dans tous les milieux.
+De nombreuses revues illustrées propagent, en même temps
+<a class="pagenum" id="Page_391" title="391"></a>
+que la culture générale, le sens de la beauté infinie de la nature.
+C'est surtout la <em>peinture de paysage</em> qui a pris, à ce point de
+vue, une importance insoupçonnée jusqu'ici. Déjà dans la première
+moitié du siècle, un de nos naturalistes les plus éminents
+et les plus cultivés, <span class="smcap">A. de Humboldt</span> avait fait remarquer que
+le développement de la peinture de paysage, à notre époque,
+n'était pas seulement un «stimulant à l'étude de la nature» ou
+une représentation géographique de haute importance, mais
+encore qu'il avait une haute valeur, à un autre point de vue et
+en tant qu'instrument de culture intellectuelle. Depuis,
+le goût pour cette forme de peinture s'est encore considérablement
+accru. On devrait s'appliquer, dans chaque
+école, à donner de bonne heure aux enfants le goût du
+<em>paysage</em> et de l'art auquel nous devons que, par le dessin et
+l'aquarelle, les paysages se gravent dans notre mémoire.</p>
+
+<p class="p2"><b>Amour moderne de la nature.</b>&mdash;L'infinie richesse de la
+nature en choses belles et sublimes réserve à tout homme
+ayant les yeux ouverts et doué du sens esthétique une source
+inépuisable de jouissances des plus rares. Si précieuse et
+agréable que soit la puissance immédiate de chacune en particulier,
+leur valeur s'accroît pourtant lorsqu'on reconnaît leur
+sens et leurs <em>rapports</em> avec le reste de la nature. Quand <span class="smcap">A. de
+Humboldt</span>, dans son grandiose <em>Cosmos</em> donnait, il y a cinquante
+ans, un «projet de description physique de l'Univers»,
+lorsqu'il alliait si heureusement, dans ses <em>Vues sur
+la nature</em> qui restent un modèle, les considérations esthétiques
+aux scientifiques, il insistait avec raison sur le rapport
+étroit qui unit le goût épuré de la nature au «fondement
+scientifique des lois cosmiques» et il faisait remarquer combien
+tous deux réunis contribuent à élever l'être humain à un
+plus haut degré de perfection. L'étonnement mêlé de stupeur
+avec lequel nous considérons le ciel étoilé et la vie microscopique
+dans une goutte d'eau, la crainte qui nous saisit lorsque
+nous étudions les effets merveilleux de l'énergie dans la
+matière en mouvement, le respect que nous inspire la valeur
+<a class="pagenum" id="Page_392" title="392"></a>
+universelle de la loi de substance&mdash;tout cela constitue
+autant d'éléments de notre <em>vie de l'âme</em> qui sont compris sous
+le nom de <em>religion naturelle</em>.</p>
+
+<p class="p2"><b>Vie présente et vie future.</b>&mdash;Les progrès auxquels
+nous venons de faire allusion, accomplis de notre temps dans
+la connaissance du vrai et l'amour du beau, constituent, d'une
+part, le contenu essentiel et précieux de notre religion
+moniste et, de l'autre, prennent une position hostile vis-à-vis
+du christianisme. Car l'esprit humain vit, dans le premier
+cas, dans la vie <em>présente</em> et connue, dans le second, dans une
+vie <em>future</em> inconnue. Notre monisme nous enseigne que nous
+sommes des enfants de la terre, des mortels qui n'auront que
+pendant une, deux, au plus trois «générations», le bonheur
+de jouir en cette vie des splendeurs de notre planète, de contempler
+l'inépuisable richesse de ses beautés et de reconnaître
+le jeu merveilleux de ses forces. Le christianisme, au
+contraire, nous enseigne que la terre est une sombre vallée
+de larmes dans laquelle nous n'avons que peu de temps à
+passer, pour nous y macérer et torturer, afin de jouir ensuite
+dans l'«au delà», d'une vie éternelle pleine de délices. Où
+se trouve cet «au delà» et en quoi consistera la splendeur
+de cette vie éternelle, voilà ce qu'aucune «révélation» ne
+nous a dit encore. Tant que le «ciel» était pour l'homme
+une voûte bleue, étendue au dessus du disque terrestre et
+éclairée par la lumière étincelante de plusieurs milliers
+d'étoiles, la fantaisie humaine pouvait à la rigueur se représenter
+là-haut, dans cette salle céleste, le repas ambrosique
+des dieux olympiens, ou la table joyeuse des habitants du
+Walhalla. Mais à présent, toutes ces divinités et les «âmes
+immortelles» attablées avec elles, se trouvent dans le cas
+manifeste de <em>manque de logement</em>, décrit par <span class="smcap">D. Strauss</span>; car
+nous savons aujourd'hui, grâce à l'<em>astrophysique</em>, que l'espace
+infini est rempli d'un éther irrespirable et que des millions
+de corps célestes s'y meuvent, conformément à des «lois»
+d'airain, éternelles, sans trève et en tous sens, soumis tous
+<a class="pagenum" id="Page_393" title="393"></a>
+à l'éternel grand rythme de l'«apparition et de la disparition».</p>
+
+<p class="p2"><b>Eglises monistes.</b>&mdash;Les lieux de recueillement, dans
+lesquels l'homme satisfait son besoin religieux et rend hommage
+aux objets de son culte, sont considérés par lui comme
+ses «Eglises» sacrées. Les pagodes de l'Asie bouddhiste, les
+temples grecs de l'antiquité classique, les synagogues de la
+Palestine, les mosquées d'Egypte, les cathédrales catholiques
+du sud de l'Europe et les temples protestants du Nord&mdash;toutes
+ces «maisons de Dieu» doivent servir à élever
+l'homme au dessus des misères et de la prose de la vie réelle
+quotidienne; elles doivent le transporter dans la sainteté et
+la poésie d'un monde idéal supérieur. Elles remplissent ce
+but de mille manières différentes, correspondantes aux diverses
+formes du culte et aux différences entre les époques.
+L'homme moderne, «en possession de la science et de
+l'art»&mdash;et par suite, en même temps de la «religion»&mdash;n'a
+besoin d'aucune Eglise spéciale, d'aucun lieu étroit et fermé.
+Car partout où, dans la libre nature, il dirige ses regards sur
+l'Univers infini ou sur quelqu'une de ses parties, partout il
+observe sans doute la dure «lutte pour la vie», mais à
+côté aussi le «vrai», le «beau» et le «bien»; il trouve
+partout son <em>Eglise</em> dans la splendide <em>nature</em> elle-même. Mais
+il faut en outre, pour répondre aux besoins particuliers de
+bien des hommes, de beaux temples bien ornés, ou des Eglises,
+ou quelque lieu clos de recueillement dans lesquels ces
+hommes puissent se retirer. De même que, depuis le <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle,
+le papisme a dû céder de nombreuses Eglises à la
+Réforme, de même, au <span class="smcap">XX</span><sup>e</sup> siècle, un grand nombre passeront
+aux «libres communautés» du <em>monisme</em>.</p>
+
+<h2>CHAPITRE XIX<br />
+Notre morale moniste</h2>
+
+<p><a class="pagenum" id="Page_394" title=""></a>
+<a class="pagenum" id="Page_395" title="395"></a></p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">Études monistes sur la loi fondamentale éthique.&mdash;Équilibre
+entre l'amour de soi et l'amour du prochain.&mdash;Égale
+légitimité de l'égoïsme et de l'altruisme.&mdash;Faute de la
+morale chrétienne.&mdash;État, école et église.</span></p>
+
+<p class="left45">«Aucun arbre ne tombe du premier coup. Le coup
+que je porte d'ailleurs ici à une très vieille
+habitude de penser, est loin d'être le premier:
+jamais il ne pourra me venir à l'esprit de le considérer
+comme le dernier et de penser que je pourrai
+voir l'arbre abattu. Si je pouvais parvenir à
+imprimer la même direction à d'autres branches
+et à de plus importantes, mon souhait le plus
+hardi serait réalisé. Je ne doute pas un seul instant
+qu'un jour l'arbre ne tombe et que la <em>moralité</em>
+ne trouve dans l'<em>unification</em> de la nature
+humaine un abri plus sûr que celui qui lui a été
+offert jusqu'ici par la conception d'une double
+nature.»<br />
+<span class="i9 smcap">Carneri (1891).</span></p>
+
+<hr />
+<p><a class="pagenum" id="Page_396" title="396"></a></p>
+
+<p class="center"><b>SOMMAIRE DU CHAPITRE XIX</b></p>
+
+<p class="hanging indent">Ethique moniste et éthique dualiste.&mdash;Contradiction entre la raison pure et
+la raison pratique de Kant.&mdash;Son impératif catégorique.&mdash;Les Néokantiens.&mdash;Herbert
+Spencer.&mdash;Egoïsme et altruisme (amour de soi et amour
+du prochain). Equivalence entre ces deux penchants de la nature.&mdash;La
+loi fondamentale éthique: la règle d'or.&mdash;Son ancienneté.&mdash;Morale
+chrétienne.&mdash;Mépris de l'individu, du corps, de la nature, de la civilisation,
+de la famille, de la femme.&mdash;Morale papiste.&mdash;Suites immorales du
+célibat.&mdash;Nécessité de l'abolition du célibat, de la confession auriculaire
+et du trafic des indulgences.&mdash;Etat et Eglise.&mdash;La religion est une
+chose privée.&mdash;Eglise et école.&mdash;Etat et école.&mdash;Nécessité de la réforme
+scolaire.</p>
+
+<p class="center"><b>LITTÉRATURE</b></p>
+
+<p><span class="smcap">H. Spencer.</span>&mdash;<i>Principes de Sociologie et de Morale.</i> (Trad. franç.).</p>
+
+<p><span class="smcap">Lester F. Ward.</span>&mdash;<i>Dynamic Sociology, or applied social science</i> (2 vol.
+New-York 1883).</p>
+
+<p><span class="smcap">B. Carneri.</span>&mdash;<i>Der moderne Mensch. Versuche einer Lebensführung</i> (Bonn,
+1891.)&mdash;<i>Sittlichkeit und Darwinismus. Drei Bücher Ethik</i> (Wien 1871).&mdash;<i>Grundlegung
+der Ethik</i> (Wien 1881).&mdash;<i>Entwickelung und Glückseligkeit</i>
+(Stuttgart, 1886.)</p>
+
+<p><span class="smcap">B. Vetter.</span>&mdash;<i>Die moderne Weltanschauung und der Mensch</i> (6 Vorträge)
+2te Aufl. 1896.</p>
+
+<p><span class="smcap">H. E. Ziegler.</span>&mdash;<i>Die Naturwissenschaft und die Socialdemokratische Theorie</i>
+(1894).</p>
+
+<p><span class="smcap">Otto Ammon.</span>&mdash;<i>Die Gesellschaftsordnung und ihre natürlichen Grundlagen.
+Entwurf einer Social Anthropologie</i> (1895).</p>
+
+<p><span class="smcap">P. Lilienfed.</span>&mdash;<i>Socialwissenschaft der Zukunft.</i> 5 theile (1873).</p>
+
+<p><span class="smcap">E. Grosse.</span>&mdash;<i>Die Formen der Familie und die Formen der Wirthschaft</i> (1896).</p>
+
+<p><span class="smcap">F. Hanspaul.</span>&mdash;<i>Die Seelentheorie und die Gesetze des natürlichen Egoïsmus
+und der Anpassung</i> (1889).</p>
+
+<p><span class="smcap">Max Nordau.</span>&mdash;<i>Les mensonges conventionnels de l'humanité civilisée.</i> (Trad.
+franç.)</p>
+
+<p><a class="pagenum" id="Page_397" title="397"></a></p>
+
+<p class="p2">La vie pratique impose à l'homme une série d'obligations
+morales, précises, qui ne peuvent être bien remplies et conformément
+à la nature, que lorsqu'elles s'harmonisent avec la
+conception rationnelle que l'homme se fait de l'Univers. Il
+suit de ce principe fondamental de notre philosophie moniste,
+que notre <em>morale</em> doit se trouver d'accord, au point de vue
+de la raison, avec la conception unitaire du «Cosmos» que
+nous avons acquise par la connaissance progressive des lois
+de la nature. L'univers infini ne constituant pour notre
+Monisme qu'un seul grand Tout, la vie intellectuelle et morale
+de l'homme ne forme qu'une partie de ce <em>Cosmos</em> et le
+réglement conforme à la nature que nous lui appliquerons
+ne pourra être qu'unitaire. <em>Il n'y a pas deux mondes distincts
+et séparés</em>: l'un <em>physique, matériel</em> et l'autre <em>moral, immatériel</em>.</p>
+
+<p>La plupart des philosophes et des théologiens, aujourd'hui
+encore, sont d'un tout autre avis; ils affirment avec
+<span class="smcap">Kant</span> que le monde moral est complètement indépendant du
+monde physique et soumis à de tout autres lois; par suite, la
+<em>conscience morale de l'homme</em>, en tant que base de la vie
+morale, serait complétement indépendante de la <em>connaissance
+scientifique de l'Univers</em> et devrait, au contraire, s'appuyer
+sur les croyances religieuses. La connaissance du monde
+moral doit donc s'effectuer par la <em>raison pratique</em>, laquelle
+croira, tandis que la connaissance de la Nature ou du monde
+physique s'effectuera par la <em>raison théorique</em> pure.</p>
+
+<p>Cet indéniable <em>dualisme</em>, dont il eut d'ailleurs conscience,
+<a class="pagenum" id="Page_398" title="398"></a>
+fut la plus grande et la plus <em>grave faute</em> de <span class="smcap">Kant</span>; elle a eu,
+à l'infini, des suites fâcheuses, suites dont nous nous
+ressentons encore aujourd'hui. Tout d'abord, le <em>Kant
+critique</em> avait édifié le grandiose et merveilleux palais de la
+raison pure et montré d'une façon lumineuse que les trois
+grands <em>dogmes centraux de la Métaphysique</em>, le dieu personnel,
+le libre arbitre et l'âme immortelle n'y pouvaient
+trouver place nulle part et même qu'on ne pouvait pas trouver
+de preuve rationnelle de leur réalité. Mais, plus tard, le
+<em>Kant dogmatique</em> construisit, à côté de ce palais de cristal
+réel de la raison pure, le château de cartes idéal de la raison
+pratique, brillant d'un éclat trompeur, dans lequel on fit
+trois nefs imposantes pour abriter ces trois puissantes
+déesses mystiques. Après avoir été chassées par la grande
+porte, par la science rationnelle, elles sont revenues par la
+petite porte, introduites par la croyance antirationnelle.</p>
+
+<p><span class="smcap">Kant</span> couronna la coupole de sa grande cathédrale de foi
+par une étrange idole, le célèbre <em>impératif catégorique</em>, par
+là, l'obligation de la loi morale en général est <em>absolument
+inconditionnée</em>, indépendante de toute considération de réalité
+ou de possibilité; elle s énonce ainsi: «Agis toujours de
+telle sorte que la maxime de ta conduite (ou le principe subjectif
+de ta volonté) puisse être érigée en principe d'une législation
+universelle». Tout homme normal devrait, par suite,
+avoir le même sentiment du devoir qu'un autre. L'anthropologie
+moderne a cruellement dissipé ce beau rêve; elle a
+montré que, parmi les peuples primitifs, les devoirs étaient encore
+bien plus différents que parmi les peuples civilisés. Toutes
+les m&oelig;urs, tous les usages que nous considérons comme des
+fautes répréhensibles ou comme des crimes épouvantables (le
+vol, la fraude, le meurtre, l'adultère, etc.) passent chez
+d'autres peuples, dans certaines circonstances, pour des
+vertus ou même pour des devoirs.</p>
+
+<p>Quoique la contradiction manifeste des deux «Raisons»
+de <span class="smcap">Kant</span>, l'antagonisme radical entre la raison <em>pure</em> et la raison
+<em>pratique</em> ait été reconnue et réfutée dès le commencement
+<a class="pagenum" id="Page_399" title="399"></a>
+du siècle elle a prévalu jusqu'à ce jour dans de nombreux
+milieux. L'école moderne des <em>Néokantiens</em> prêche, aujourd'hui
+encore, le «retour à Kant» avec insistance, précisément
+<em>à cause de ce dualisme</em> bienvenu, et l'Eglise militante la
+soutient chaleureusement sur ce point, parce que cela concorde
+très bien avec sa propre foi mystique. Une importante
+défaite n'a commencé pour celle-ci qu'en la seconde moitié
+du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, préparée par la science moderne de la nature;
+les prémisses de la doctrine de la raison pratique ont été, par
+suite, renversées. La cosmologie moniste a démontré, s'appuyant
+sur la loi de substance, qu'il n'y a pas de «Dieu personnel»;
+la psychologie comparée et génétique a montré
+qu'une «âme immortelle» ne peut pas exister et la physiologie
+moniste a prouvé que l'hypothèse du «libre arbitre»
+repose sur une illusion. Enfin la théorie de l'évolution nous a fait
+voir que les «<em>éternelles lois d'airain de la nature</em>» qui régissent
+le monde inorganique, valent encore dans le monde
+organique et dans le monde moral.</p>
+
+<p>Notre moderne connaissance de la Nature, cependant,
+n'agit pas seulement sur la philosophie et la morale d'une
+manière <em>négative</em>, en détruisant le dualisme kantien, elle
+agit aussi en un sens <em>positif</em>, mettant à sa place le nouvel
+édifice du <em>Monisme éthique</em>. Elle montre que le <em>sentiment du
+devoir</em> chez l'homme, ne repose pas sur un «<em>impératif catégorique</em>»
+illusoire, mais sur le <em>terrain réel des instincts
+sociaux</em>, que nous trouvons chez tous les animaux supérieurs
+vivant en sociétés. Elle reconnaît comme but suprême de la
+morale d'établir une saine harmonie entre l'<em>égoïsme</em> et l'<em>altruisme</em>,
+entre l'amour de soi et l'amour du prochain. C'est
+avant tout au grand philosophe anglais, <span class="smcap">Spencer</span>, que nous
+devons l'établissement de cette morale éthique, par la doctrine
+de l'évolution.</p>
+
+<p class="p2"><b>Egoïsme et altruisme.</b>&mdash;L'homme fait partie du groupe
+des <em>vertébrés sociables</em> et il a, par suite, comme tous les animaux
+sociables, deux sortes de devoirs différents: premièrement
+<a class="pagenum" id="Page_400" title="400"></a>
+envers lui-même et secondement envers la société à
+laquelle il appartient. Les premiers sont les commandements
+de <em>l'amour de soi</em> (égoïsme), les seconds ceux de <em>l'amour du
+prochain</em> (altruisme). Ces deux sortes de commandements
+naturels sont également légitimes, également normaux et
+également indispensables. Si l'homme veut vivre dans une
+société ordonnée et s'y bien trouver, il ne doit pas seulement
+rechercher son propre bonheur, mais aussi celui de la communauté
+à laquelle il appartient et celui de ses «prochains»,
+lesquels constituent cette association sociale. Il doit reconnaître
+que leur prospérité fait la sienne et leurs souffrances les
+siennes. Cette loi sociale fondamentale est si simple et d'une
+nécessité si bien imposée par la nature, qu'il est difficile
+de comprendre qu'on la puisse contredire, théoriquement
+et pratiquement; et cependant, cela se produit aujourd'hui
+encore, ainsi que depuis des années cela s'est produit.</p>
+
+<p class="p2"><b>Equivalence de l'égoïsme et de l'altruisme.</b>&mdash;L'égale
+légitimité de ces deux penchants de la nature, l'égale
+valeur morale de l'amour de soi et de l'amour du prochain,
+est le <em>principe fondamental</em> le plus important de <em>notre
+morale</em>. Le but suprême de toute morale rationnelle est, par
+suite, très simple: c'est d'établir un «<em>équilibre conforme à la
+nature entre l'égoïsme et l'altruisme</em>, entre l'amour de soi et
+l'amour du prochain.» La règle d'or de la loi morale nous
+dit: «Fais aux autres ce que tu veux qu'ils te fassent». De
+ce commandement suprême du Christianisme s'ensuit de
+soi-même que nous avons des devoirs aussi sacrés envers
+nous-mêmes qu'envers notre prochain. J'ai déjà exposé
+en 1892, dans mon <em>Monisme</em>, la façon dont je conçois ce
+principe fondamental et j'ai insisté surtout sur trois propositions
+importantes: I. Les deux penchants en lutte sont des
+<em>lois de la nature</em> également importantes et également indispensables
+au maintien de la famille et de la société;
+l'égoïsme permet la conservation de l'<em>individu</em>, l'altruisme
+celle de l'<em>espèce</em> constituée par la chaîne des individus périssables.
+<a class="pagenum" id="Page_401" title="401"></a>
+II. Les <em>devoirs sociaux</em> que la constitution de la Société
+impose aux hommes associés et par lesquels celle-ci se
+maintient, ne sont que des formes d'évolution supérieures
+des <em>instincts sociaux</em> que nous constatons chez tous les animaux
+supérieurs vivant en sociétés (en tant qu'«habitudes
+devenues héréditaires»). III. Pour tout homme civilisé, la
+<em>morale</em>, aussi bien pratique que théorique, en tant que
+«Science des Normes» est liée à la <em>conception philosophique</em>
+et, partant, aussi à la <em>religion</em>.</p>
+
+<p class="p2"><b>La loi fondamentale éthique.</b>&mdash;(La loi d'or de la morale).
+Notre principe fondamental de la morale étant bien
+reconnu, il s'ensuit immédiatement le suprême commandement
+de cette morale, ce devoir qu'on désigne souvent
+aujourd'hui du nom de <em>loi d'or de la morale</em> ou, plus brièvement
+de «loi d'or». Le <em>Christ</em> l'a énoncée à plusieurs reprises
+par cette simple phrase: <em>Tu aimeras ton prochain
+comme toi-même</em> (Math., 19, 19; 22, 39, 40: Romains,
+139, etc.); l'évangéliste <span class="smcap">Marc</span> ajoutait très justement: «Il n'y
+a pas de plus grand commandement que celui-ci»; et <span class="smcap">Mathieu</span>
+disait: «Ces deux commandements contiennent toute
+la loi et les prophètes». Par ce commandement suprême,
+notre <em>Ethique moniste</em> concorde absolument avec la morale
+<em>chrétienne</em>. Mais nous devons mentionner tout de suite ce fait
+historique que le mérite d'avoir posé cette loi fondamentale
+ne revient pas au Christ, comme l'affirment la plupart des
+théologiens chrétiens et comme l'admettent aveuglément les
+croyants dépourvus de sens critique. Cependant cette <em>règle
+d'or</em> remonte à plus de cinq siècles avant le Christ et elle
+avait été proclamée par de nombreux sages de la Grèce et de
+l'Orient comme la règle la plus importante de la morale.
+<span class="smcap">Pittakus</span> de Mytilène, l'un des sept Sages de la Grèce, disait,
+620 ans avant J.-C.: «Ne fais pas à ton prochain ce que tu
+ne voudrais pas qu'il te fît.&mdash;<span class="smcap">Confucius</span>, le grand philosophe
+et fondateur de la religion de la Chine (qui niait la personnalité
+de Dieu et l'immortalité de l'âme), disait 500 ans avant
+<a class="pagenum" id="Page_402" title="402"></a>
+J.-C., «Fais à chacun ce que tu voudrais qu'il te fît, et ne fais
+à personne ce que tu ne voudrais pas qu'il te fît. Tu n'as besoin
+que de ce seul commandement; il est <em>le fondement de
+tous les autres</em>.» <span class="smcap">Aristote</span> enseignait, au milieu du <span class="smcap">IV</span><sup>e</sup> siècle
+avant J.-C. «Nous devons nous comporter envers les autres
+de la manière dont nous désirons qu'ils se comportent envers
+nous.» Dans le même sens et presque dans les mêmes
+termes, la règle d'or est encore exprimée par <span class="smcap">Thalès</span>, <span class="smcap">Isocrate</span>,
+<span class="smcap">Aristippe</span>, le pythagoricien <span class="smcap">Sextus</span> et autres philosophes de
+l'antiquité classique, <em>plusieurs siècles avant le Christ</em>. On
+pourra consulter là-dessus l'ouvrage excellent de <span class="smcap">Saladin</span>:
+«&OElig;uvres complètes de Jehovah», dont l'étude ne saurait
+être trop recommandée à tout <em>théologien</em>, cherchant avec
+<em>sincérité</em> la vérité. Il ressort de ces rapprochements que la loi
+d'or fondamentale a une origine <em>polyphylétique</em>, c'est-à-dire
+qu'elle a été posée à des époques différentes et en différents
+lieux par plusieurs philosophes et indépendamment l'un de
+de l'autre. D'autre part il faut admettre que Jésus a emprunté
+cette loi à d'autres sources orientales (à des traditions plus
+anciennes, sémites, hindoues, chinoises et surtout aux doctrines
+bouddhistes) ainsi que la chose est aujourd'hui démontrée
+pour la plupart des autres dogmes chrétiens. <span class="smcap">Saladin</span>
+résume les résultats de la théologie critique moderne, en
+cette phrase: «Il n'est pas un principe moral, raisonnable
+et pratique, enseigné par <em>Jésus</em>, qui n'ait pas, déjà avant lui,
+été enseigné par <em>d'autres</em>.» (Thalès, Solon, Socrate, Platon,
+Confucius, etc.).</p>
+
+<p class="p2"><b>Morale chrétienne.</b>&mdash;Puisque la loi éthique fondamentale
+existe ainsi depuis deux mille cinq cents ans et puisque le
+christianisme en a fait expressément le précepte suprême, comprenant
+tous les autres, qu'il a placé en tête de sa morale, il
+semblerait que notre <em>Ethique moniste</em> concorde absolument
+sur ce point le plus important, non seulement avec les antiques
+doctrines morales du paganisme, mais encore avec celles
+du christianisme. Malheureusement cette heureuse harmonie
+<a class="pagenum" id="Page_403" title="403"></a>
+est détruite par le fait que les Évangiles et les Épîtres de
+Paul contiennent beaucoup d'autres doctrines morales qui
+contredisent ouvertement ce premier et suprême précepte.
+Les théologiens chrétiens se sont, en vain, efforcés de résoudre
+par d'habiles interprétations ces contradictions frappantes
+dont ils souffraient<a name="FNanchor_63" id="FNanchor_63" href="#Footnote_63" class="fnanchor">[63]</a>. Nous n'avons donc pas besoin de
+nous étendre là-dessus; nous ne ferons qu'indiquer brièvement
+ces côtés regrettables de la doctrine chrétienne, qui sont
+inconciliables avec la conception moderne, en progrès sur la
+chrétienne et qui sont nettement nuisibles, quant à leurs conséquences
+pratiques. De ce nombre est le mépris de la morale
+chrétienne pour l'individu, pour le corps, la nature, la
+civilisation, la famille et la femme.</p>
+
+<p class="p2">I. <em>Le mépris de soi-même professé par le christianisme.</em>&mdash;La
+plus importante et la suprême erreur de la morale chrétienne,
+qui annule complètement la règle d'or, c'est l'<em>exagération</em>
+de l'amour du prochain aux dépens de l'amour de soi-même.
+Le christianisme combat et rejette en principe
+l'<em>égoïsme</em> et pourtant ce penchant de la nature est absolument
+indispensable à la conservation de l'individu; on peut
+même dire que l'<em>altruisme</em>, son contraire en apparence, n'est
+au fond qu'un égoïsme raffiné. Rien de grand, rien de sublime
+n'a jamais été accompli sans égoïsme et sans la <em>passion</em>
+qui nous rend capable des grands sacrifices. Seules les <em>déviations</em>
+de ces penchants sont répréhensibles. Parmi les préceptes
+chrétiens qui nous ont été inculqués dans la première
+jeunesse comme importants entre tous et dont, dans des millions
+de sermons, on nous fait admirer la beauté, se trouve
+cette phrase (Matth. 5, 44): «Aimez vos ennemis, bénissez
+ceux qui vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous
+haïssent, implorez pour ceux qui vous offensent et vous poursuivent.»
+Ce précepte est d'un haut idéal, mais il est aussi
+contraire à la nature que dénué de valeur pratique. <span class="smcap">Saladin</span>
+<a class="pagenum" id="Page_404" title="404"></a>
+(op. cit. p. 205) dit excellemment: «Faire cela est injuste,
+quand bien même ce serait possible; et ce serait quand bien
+même impossible, au cas où ce serait juste.» Il en va de
+même de l'exhortation: «Si quelqu'un prend ta robe, donne
+lui aussi ton manteau»; c'est à dire, traduit en langage moderne:
+«Si quelque coquin sans conscience te vole la moitié
+de ta fortune, donne-lui encore l'autre moitié» ou bien, transposé
+en politique pratique: «Allemands à l'esprit simple, si
+les pieux Anglais, là-bas en Afrique, vous enlèvent l'une après
+l'autre vos nouvelles et précieuses colonies, donnez-leur, en
+outre, vos autres colonies&mdash;ou mieux encore; donnez-leur
+l'Allemagne par-dessus le marché!» Puisque nous touchons
+ici à la politique toute-puissante et tant admirée de l'Angleterre
+moderne, faisons remarquer, en passant, <em>la contradiction
+flagrante</em> de cette politique par rapport à toutes les
+doctrines fondamentales de la charité chrétienne, que cette
+grande nation, plus qu'aucune autre, a toujours <em>à la bouche</em>.
+D'ailleurs le contraste évident entre la morale recommandée
+<em>idéale</em> et altruiste, de l'homme <em>isolé</em>&mdash;et la morale <em>réelle</em>, purement
+égoïste, des <em>sociétés</em> humaines, et en particulier des
+états chrétiens civilisés, est un fait connu de tous. Il serait
+intéressant d'établir mathématiquement, à partir de quel
+<em>nombre</em> d'hommes réunis, l'idéal moral altruiste de toute personne
+prise isolément, se transforme en son contraire, en la
+«politique réelle» purement <em>égoïste</em> des états et des nations.</p>
+
+<p>II. <em>Le mépris du corps professé par le christianisme.</em>&mdash;La
+foi chrétienne envisageant l'organisme humain d'un point de
+vue absolument dualiste et n'assignant à l'âme immortelle
+qu'un séjour passager dans le corps mortel, il est tout naturel
+que la première se soit vu assigner une bien plus haute valeur
+que le second. Il s'ensuit cette négligence des soins du corps,
+de l'éducation physique et des soins de propreté, par où le
+moyen-âge chrétien se distingue, fort à son désavantage, de
+l'antiquité classique et païenne. On ne rencontre pas, dans la
+doctrine chrétienne, ces préceptes sévères d'ablutions quotidiennes,
+de soins minutieux du corps que nous trouvons
+<a class="pagenum" id="Page_405" title="405"></a>
+dans les religions mahométane, hindoue ou autres, non seulement
+établis théoriquement, mais encore pratiquement
+exécutés. L'idéal du pieux chrétien, dans beaucoup de cloîtres,
+c'est l'homme qui jamais ne se lave, ni ne s'habille soigneusement,
+qui ne change jamais son froc quand il sent
+mauvais, et qui, au lieu de travailler, passe paresseusement
+sa vie dans des prières sans pensée, des jeûnes ineptes, etc.
+Rappelons enfin comme de monstrueux excès de ce mépris
+du corps, les odieux exercices de pénitence des flagellants et
+autres ascètes.</p>
+
+<p>III. <em>Le mépris de la Nature professé par le christianisme.</em>&mdash;Une
+quantité innombrable d'erreurs théoriques et de fautes
+pratiques, de grossièretés admises et de lacunes déplorables,
+prennent leur source dans le faux <em>anthropisme du christianisme</em>,
+dans la position exclusive qu'il assigne à l'homme en tant
+qu'«image de Dieu», par opposition à tout le reste de la Nature.
+Ceci a contribué à amener, non seulement un éloignement
+très préjudiciable à l'égard de notre merveilleuse mère,
+la «Nature», mais encore un regrettable mépris de notre
+part, pour les autres organismes. Le christianisme ignore ce
+louable <em>amour des animaux</em>, cette pitié envers les mammifères,
+nos proches et nos amis (les chiens, les chevaux, le bétail),
+qui font partie des lois morales de beaucoup d'autres
+religions et, avant tout, de celle qui est le plus répandue, du
+<em>bouddhisme</em>. Ceux qui ont habité longtemps le sud de l'Europe
+catholique, ont été souvent témoins de ces horribles tortures
+infligées aux animaux et qui éveillent en nous, leurs amis, la
+plus profonde pitié et le plus vif courroux; et s'il leur est arrivé
+de faire à ces barbares «chrétiens», des reproches de
+leur cruauté, on leur aura fait cette ridicule réponse: «Quoi,
+les animaux ne sont pourtant pas des chrétiens!» Cette erreur,
+malheureusement, a été confirmée par <span class="smcap">Descartes</span> qui
+n'accordait qu'à l'homme une âme sentante et la refusait aux
+animaux. Le <em>darwinisme</em> nous enseigne que nous descendons
+directement des Primates et, si nous remontons plus loin,
+d'une série de mammifères, qui sont «nos frères»; la physiologie
+<a class="pagenum" id="Page_406" title="406"></a>
+nous démontre que ces animaux possèdent les mêmes
+nerfs et les mêmes organes sensoriels que nous; qu'ils éprouvent
+du plaisir et de la douleur tout comme nous. Aucun naturaliste
+moniste, compatissant, ne se rendra jamais coupable
+envers les animaux, de ces mauvais traitements que
+leur inflige étourdiment le chrétien croyant qui, dans son délire
+anthropique des grandeurs, se considère comme l'«enfant
+du Dieu de l'amour.» En outre, le mépris radical de la
+nature prive le chrétien d'une foule des joies terrestres les
+plus nobles et avant tout de <em>l'amour de la Nature</em>, ce sentiment
+si beau et si élevé.</p>
+
+<p>IV.&mdash;<em>Le mépris de la civilisation, professé par le christianisme.</em>&mdash;La
+doctrine du Christ faisant de la terre une vallée
+de larmes, de notre vie terrestre, sans valeur par elle-même,
+une simple préparation à la «vie éternelle» dans un au-delà
+meilleur, cette doctrine se trouvait logiquement amenée à
+exiger de l'homme qu'il renonce à tout bonheur en cette vie
+et qu'il fasse peu de cas de tous les <em>biens terrestres</em> qu'on
+demande à cette existence. Dans ces «biens terrestres»,
+cependant, rentrent pour l'homme civilisé moderne, les
+innombrables secours de la chimie, de l'hygiène, des
+moyens de communication qui rendent, aujourd'hui, notre
+vie civilisée agréable et plaisante;&mdash;dans ces «biens terrestres»
+rentrent toutes les jouissances élevées des beaux-arts,
+de la musique, de la poésie, qui déjà pendant le moyen âge
+chrétien (et en dépit de ses principes) avaient atteint un
+brillant épanouissement et que nous apprécions si hautement,
+en tant que «biens idéals»;&mdash;dans ces «biens terrestres»
+rentrent enfin les inappréciables progrès de la science
+et surtout de la connaissance de la nature dont le développement
+inespéré permet à notre <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle d'être fier à juste titre.
+Tous ces «biens terrestres» d'une culture raffinée auxquels
+nous attachons la plus haute valeur dans notre conception
+moniste, sont, dans la doctrine chrétienne, sans valeur aucune,
+répréhensibles même en grande partie, et la morale chrétienne
+rigoureuse doit désapprouver la recherche de ces biens, juste
+<a class="pagenum" id="Page_407" title="407"></a>
+autant que notre éthique humaniste l'approuve et la recommande.
+Le christianisme se montre donc encore, sur ce
+domaine pratique, hostile à la culture, et la lutte que la civilisation
+et la science moderne sont obligées de soutenir contre
+lui, est encore en ce sens <em>la lutte pour la civilisation</em>.</p>
+
+<p>V.&mdash;<em>Le mépris de la famille professé par le christianisme.</em>&mdash;Un
+des points les plus déplorables de la morale chrétienne,
+c'est le peu de cas qu'elle fait de la <em>vie de famille</em>,
+c'est-à-dire de cette vie commune, conforme à la nature,
+partagée avec ceux qui nous sont le plus proches par le sang,
+et qui est aussi indispensable à l'homme normal qu'à tous
+les animaux supérieurs sociables. La «famille» passe à bon
+droit chez nous pour la «base de la société» et la vie de la
+famille honnête, pour la première condition d'une vie sociale
+florissante. Tout autre était l'opinion du Christ, dont le
+regard, dirigé vers l'«au-delà», faisait aussi peu de cas de
+la femme et de la famille que de tous les autres biens de
+«cette vie». Les évangiles ne nous disent que très peu de
+chose des rares points de contact du Christ avec ses parents
+ou ses frères et s&oelig;urs; ses rapports avec sa mère, Marie,
+n'étaient nullement aussi tendres et intimes que des milliers
+de beaux tableaux nous représentent les choses, <em>embellies
+par la poésie</em>; lui-même n'était pas marié. L'amour sexuel,
+qui est pourtant le premier fondement de la constitution de
+la famille, semblait plutôt à Jésus un mal nécessaire. Son
+apôtre le plus zélé, <span class="smcap">Paul</span>, allait plus loin encore, quand il
+déclarait que ne pas se marier valait mieux que se marier:
+«Il est bon pour l'homme de ne point toucher une femme»
+(1 Corinth. 7, 1, 28-38). Si l'humanité suivait ce bon conseil,
+il est sûr qu'elle serait bientôt délivrée de toute souffrance et
+de toute douleur terrestre; par cette cure radicale, elle
+s'éteindrait dans l'espace d'un siècle.</p>
+
+<p>VI.&mdash;<em>Le mépris de la femme professé par le christianisme.</em>&mdash;Le
+Christ lui-même n'ayant pas connu l'amour de la
+femme, ignora toujours personnellement ce délicat anoblissement
+de ce qui fait le fond de la nature humaine et qui
+<a class="pagenum" id="Page_408" title="408"></a>
+ne jaillit que par une intime communauté de vie entre
+l'homme et la femme. Les rapports sexuels intimes, sur lesquels
+seuls repose la perpétuité de l'espèce humaine sont aussi
+importants pour l'amour élevé, que la pénétration intellectuelle
+des deux sexes et le complément réciproque que chacun
+des deux fournit à l'autre, tant dans les besoins pratiques
+de la vie quotidienne, que dans les fonctions idéales les
+plus élevées de l'activité psychique. Car l'homme et la
+femme sont deux organismes différents mais d'égale valeur,
+ayant chacun ses avantages et ses défectuosités. Plus la
+culture est allée se développant, plus a été reconnue cette
+valeur idéale de l'amour sexuel et plus est allée croissant
+l'estime pour la femme, surtout dans la race germanique;
+n'est-ce pas la source d'où ont jailli les plus belles fleurs de
+la poésie et de l'art? Ce point de vue, au contraire, est resté
+étranger au Christ, comme à presque toute l'antiquité; il
+partageait l'opinion généralement répandue en <em>Orient</em>, selon
+laquelle la femme est inférieure à l'homme et le commerce
+avec elle «impur». La nature offensée s'est terriblement
+vengée de ce mépris, dont les tristes conséquences, principalement
+dans l'histoire de la civilisation du moyen-âge
+papiste, sont inscrites en lettres de sang.</p>
+
+<p class="p2"><b>Morale papiste.</b>&mdash;La merveilleuse hiérarchie du papisme
+romain, qui ne négligeait aucun moyen pour s'assurer la
+domination absolue des esprits, trouva un excellent instrument
+dans l'exploitation de cette idée d'«impureté» et dans
+la propagation de cette théorie ascétique que l'abstention
+de tout commerce avec la femme constituait en soi-même
+une vertu. Dès les premiers siècles après Jésus-Christ, beaucoup
+de prêtres s'abstinrent volontairement du mariage et
+bientôt la valeur présumée de ce <em>célibat</em> augmenta tellement
+qu'on le déclara obligatoire. L'immoralité qui, par suite, se
+propagea, est un fait universellement connu depuis les
+recherches récentes de l'histoire de la civilisation<a name="FNanchor_64" id="FNanchor_64" href="#Footnote_64" class="fnanchor">[64]</a>. Dès le
+<a class="pagenum" id="Page_409" title="409"></a>
+Moyen-Age, la séduction des femmes et des filles honnêtes
+par le clergé catholique (la confession jouait là un rôle important)
+était un sujet public de mécontentement; beaucoup
+de communautés insistaient pour que, dans le but d'éviter
+ces désordres, on permit aux «chastes» prêtres, le <em>concubinat</em>!
+C'est d'ailleurs ce qui se produisit, sous diverses formes,
+souvent fort romantiques. C'est ainsi, par exemple, que la loi
+canonique exigeant que la cuisinière du prêtre n'eût pas
+moins de quarante ans, fut très judicieusement «interprétée»
+en ce sens, que le chapelain prenait deux «cuisinières»,
+l'une à la cure, l'autre dehors; si l'une avait 24 ans et l'autre
+18, cela faisait en tout 42, c'est-à-dire 2 ans de plus qu'il
+n'était nécessaire. Pendant les conciles chrétiens, où les
+hérétiques incroyants étaient brûlés vifs, les cardinaux et
+les évêques assemblés festoyaient avec toute une troupe de
+filles de joie. Les désordres publics et privés du clergé
+catholique étaient devenus si impudents et constituaient un
+danger général si grand, que déjà avant <span class="smcap">Luther</span> l'indignation
+était universelle et qu'on réclamait à grands cris une
+«Réforme de l'Eglise dans ses chefs et dans ses membres».
+On sait d'ailleurs que ces m&oelig;urs immorales existent aujourd'hui
+encore (quoique plus clandestines) dans les pays catholiques.
+Autrefois, on en revenait toujours, de temps à temps,
+à proposer la suppression définitive du célibat, par exemple
+dans les Chambres du Duché de Bade, de la Bavière, du
+Hesse, de la Saxe et d'autres pays. Malheureusement, jusqu'ici,
+cela a été en vain! Au Reichstag allemand, où le centre
+ultramontain propose aujourd'hui les moyens les plus
+ridicules pour éviter l'immoralité sexuelle, aucun parti ne
+pense encore à demander l'abolition du célibat dans l'intérêt
+de la morale publique. Le prétendu <em>libéralisme</em> et la <em>social-démocratie</em>
+utopiste briguent les faveurs de ce centre!</p>
+
+<p>L'état civilisé moderne, qui ne doit pas seulement élever à
+un degré supérieur la vie pratique du peuple, mais aussi sa
+vie morale, a le droit et le devoir de faire cesser un état de
+<a class="pagenum" id="Page_410" title="410"></a>
+choses si indigne et qui est nuisible à tous. Le <em>célibat obligatoire</em>
+du clergé catholique est aussi pernicieux et immoral
+que la <em>confession auriculaire</em> et le <em>commerce des indulgences</em>;
+ces trois institutions n'ont <em>rien</em> à voir avec le <em>christianisme
+originel</em>; toutes trois insultent à la pure morale chrétienne;
+toutes trois sont d'indignes inventions du <em>papisme</em>, combinées
+en vue de maintenir son absolue puissance sur les
+masses crédules et de les exploiter matériellement autant
+que possible.</p>
+
+<p>La Némésis de l'histoire prononcera tôt ou tard, contre le
+papisme romain un châtiment terrible et les millions d'hommes
+à qui cette religion dégénérée aura enlevé les joies de la
+vie, serviront à lui porter, au <span class="smcap">XX</span><sup>e</sup> siècle, le coup mortel&mdash;du
+moins dans les véritables «états civilisés». On a récemment
+calculé que le nombre d'hommes ayant perdu la vie dans les
+persécutions papistes contre les hérétiques, pendant l'Inquisition,
+les guerres de religion, etc., s'élevait bien au-delà de
+dix millions. Mais que signifie ce nombre à coté de celui, dix
+fois plus grand, des malheureux qui sont devenus les victimes
+<em>morales</em> des règlements et de la domination des prêtres de
+l'Eglise chrétienne dégénérée,&mdash;à côté du nombre infini de
+ceux dont la haute vie intellectuelle a été tuée par cette religion,
+dont la conscience naïve a été torturée, la vie de famille
+brisée par elle? Vraiment, le mot de <span class="smcap">Goethe</span> dans son superbe
+poème «La fiancée de Corinthe» est bien digne d'être médité:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<div class="line">«Des victimes tombent; ni l'agneau ni le taureau<br /></div>
+<div class="line">Mais <em>des victimes humaines, spectacle inouï</em>!»</div>
+</div></div>
+
+<p class="p2"><b>Etat et Eglise.</b>&mdash;Dans la grande «<em>lutte pour la civilisation</em>»
+qui, par suite de ce triste état de choses, doit toujours
+être poursuivie, le premier but que l'on devrait se proposer
+devrait être la <em>séparation complète de l'Eglise et de l'Etat</em>.
+L'«Eglise libre» doit exister dans l'«Etat libre», c'est-à-dire
+toute Eglise doit être libre dans l'exercice de son culte
+et de ses cérémonies, de même que dans la construction de
+<a class="pagenum" id="Page_411" title="411"></a>
+ses poèmes fantaisistes et de ses dogmes superstitieux&mdash;à la
+<em>condition</em>, cependant, qu'elle ne menace pas par là l'ordre
+public ni la moralité. Et alors le même droit doit régner pour
+tous! Les communautés libres et les sociétés religieuses monistes
+doivent être tolérées et laissées libres de leurs actes,
+tout comme les associations protestantes libérales ou les communautés
+ultramontaines orthodoxes. Mais, pour tous les
+«croyants» de ces confessions différentes, la <em>religion doit
+rester chose privée</em>; l'Etat ne doit que la surveiller et empêcher
+ses écarts, mais il ne doit ni l'opprimer ni la soutenir.
+Avant tout, les contribuables ne devraient pas être
+tenus de donner leur argent pour le maintien et la propagation
+d'une «<em>croyance</em>» étrangère, qui, d'après leur conviction
+sincère, n'est qu'une <em>superstition</em> funeste. Dans les Etats-Unis
+d'Amérique la «séparation complète de l'Eglise et de
+l'Etat» est, en ce sens, depuis longtemps réalisée et cela à la
+satisfaction de tous les intéressés. Cela a entraîné, dans ce
+pays, la séparation non moins importante de l'Eglise et de l'Ecole,
+raison capitale, incontestablement, du puissant essor que
+la science et la vie intellectuelle supérieure, en général, ont
+pris en ces derniers temps en Amérique.</p>
+
+<p class="p2"><b>Eglise et Ecole.</b>&mdash;Il va de soi que l'abstention de l'Eglise
+dans les choses de l'Ecole, ne doit frapper que la <em>confession</em>,
+la forme spéciale de croyance que le cycle légendaire de chaque
+Eglise a constituée au cours du temps. Cet «enseignement
+confessionnel» est chose toute privée, c'est un devoir
+qui incombe aux parents ou aux tuteurs, ou bien aux prêtres
+et précepteurs en qui les premiers ont mis personnellement
+leur confiance. Mais à la place de la «confession» éliminée, il
+reste à l'école deux importants sujets d'enseignement: premièrement,
+la morale moniste et secondement, l'histoire comparée
+des religions. La nouvelle <em>Esthétique moniste</em>, édifiée
+sur le fondement solide de la connaissance moderne de la
+nature&mdash;et avant tout de la <em>doctrine de l'évolution</em>&mdash;a fourni
+matière, en ces trente dernières années, à une littérature
+<a class="pagenum" id="Page_412" title="412"></a>
+très étudiée<a name="FNanchor_65" id="FNanchor_65" href="#Footnote_65" class="fnanchor">[65]</a>. Notre nouvelle <em>histoire comparée des religions</em>
+se rattache, naturellement, à l'enseignement élémentaire, tel
+qu'il existe actuellement, de l'«histoire de la Bible» et de la
+mythologie de l'antiquité grecque et romaine. Tous deux restent,
+comme jusqu'à ce jour, des éléments essentiels dans
+l'éducation de l'esprit. Ce qui se comprend déjà par ce seul
+fait, que tout notre <em>art plastique</em>, domaine principal de notre
+<em>Esthétique moniste</em>, est intimement mêlé aux mythologies
+chrétienne, hellénique et romaine. Une différence essentielle
+sera seule introduite dans l'enseignement: c'est que les légendes
+et mythes chrétiens ne seront plus présentés comme
+des «<em>vérités</em>», mais comme des <em>fantaisies poétiques</em>, au même
+titre que les grecs et les romains; la haute valeur du contenu
+éthique et esthétique qu'ils renferment ne sera pas pour cela
+diminuée, mais accrue. Quant à la <em>Bible</em>, ce «Livre des livres»,
+elle ne devrait être mise entre les mains des enfants que sous
+forme d'extraits soigneusement choisis (sous forme de «Bible
+scolaire»); on éviterait ainsi que l'imagination enfantine ne
+soit souillée des nombreuses histoires impures et récits immoraux
+dont l'Ancien Testament, en particulier, est si riche.</p>
+
+<p class="p2"><b>État et École.</b>&mdash;Après que notre État civilisé moderne
+se sera délivré et l'École avec lui, des chaînes où l'Église les
+tenait esclaves, il ne pourra que mieux consacrer ses forces
+et ses soins à l'organisation de l'<em>école</em>. Nous avons d'autant
+mieux pris conscience de l'inappréciable valeur d'une bonne
+instruction, qu'au cours du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, toutes les branches de
+la culture sont allées se déployant plus richement et réalisant
+des progrès plus grandioses. Mais l'évolution des méthodes
+d'enseignement est loin d'avoir marché du même pas. La
+nécessité d'une <em>réforme scolaire</em> générale se fait sentir à nous
+toujours plus vive. Sur cette grave question également on a
+beaucoup écrit au cours de ces quarante dernières années.
+<a class="pagenum" id="Page_413" title="413"></a>
+Nous nous contenterons de relever quelques-uns des points
+de vue généraux qui nous ont paru les plus importants: 1<sup>o</sup> dans
+l'enseignement tel qu'on l'a donné jusqu'à nos jours, c'est
+l'<em>homme</em> qui a joué le rôle principal et en particulier l'étude
+grammaticale de sa <em>langue</em>; l'étude de la Nature a été complètement
+négligée; 2<sup>o</sup> dans l'école moderne, la <em>nature</em> deviendra
+l'objet principal des études; l'homme devra se faire une
+idée juste du monde dans lequel il vit; il ne devra pas rester
+en dehors de la Nature ou en opposition avec elle, mais il
+devra s'apparaître comme son produit le plus élevé et le plus
+noble; 3<sup>o</sup> l'étude des <em>langues classiques</em> (latin et grec) qui a
+absorbé jusqu'ici la plus grande partie du temps et du travail
+des élèves, demeure sans doute précieuse mais doit être fort
+restreinte et réduite aux éléments (le grec facultatif, le latin
+obligatoire); 4<sup>o</sup> il n'en faudra cultiver que plus, dans toutes
+les écoles supérieures, les <em>langues modernes</em> des peuples civilisés
+(l'anglais et le français obligatoires, mais l'italien facultatif);
+5<sup>o</sup> l'enseignement de l'histoire doit s'attacher davantage
+à la vie intellectuelle, à la civilisation intérieure et moins
+à l'histoire extérieure des peuples (sort des dynasties,
+guerres, etc.); 6<sup>o</sup> les grands traits de la <em>doctrine de l'évolution</em>
+doivent être enseignés conjointement avec ceux de la <em>cosmologie</em>,
+la géologie en même temps que la géographie, l'anthropologie
+avec la biologie; 7<sup>o</sup> les grands traits de la <em>biologie</em>
+doivent être possédés par tout homme instruit; «l'enseignement
+de la contemplation» moderne favorise l'attrayante
+initiation aux sciences biologiques (anthropologie, zoologie,
+botanique). Au commencement, on partira de la systématique
+descriptive (simultanément avec l'&oelig;cologie ou bionomie),
+plus tard, on y ajoutera des éléments d'anatomie et de physiologie;
+8<sup>o</sup> en outre tout homme instruit devra connaître
+les grands points de la <em>physique</em> et de la <em>chimie</em>, de même
+que leur validation exacte par les mathématiques; 9<sup>o</sup> tout
+élève devra apprendre à bien <em>dessiner</em> et à le faire d'après
+nature; si possible il peindra aussi à l'aquarelle. Les esquisses
+de dessins et d'aquarelles d'après nature (de fleurs, d'animaux,
+<a class="pagenum" id="Page_414" title="414"></a>
+de paysages, de nuages, etc.), éveillent non seulement
+l'intérêt pour la Nature et conservent le souvenir du plaisir
+éprouvé à la contempler, mais, en outre, ce n'est que comme
+cela que les élèves apprennent à bien <em>voir</em> et à <em>comprendre</em>
+ce qu'ils ont vu; 10<sup>o</sup> on devra consacrer beaucoup plus de
+soin et de temps qu'on ne l'a fait jusqu'ici à l'<em>éducation corporelle</em>,
+à la gymnastique et à la natation; il y aura avantage
+à faire chaque semaine, des <em>promenades</em> en commun et à
+entreprendre chaque année, pendant les vacances, plusieurs
+<em>voyages à pied</em>; la leçon de contemplation, qui s'offrira dans
+ces circonstances, aura la plus grande valeur.</p>
+
+<p>Le but principal de la culture supérieure donnée dans les
+écoles est resté jusqu'à ce jour, dans la plupart des États
+civilisés, la préparation à la profession ultérieure, l'acquisition
+d'une certaine dose de connaissances et le dressage aux
+devoirs de citoyen. L'école du <span class="smcap">XX</span><sup>e</sup> siècle, au contraire, poursuivra
+comme but principal, le développement de la <em>pensée
+indépendante</em>, la claire compréhension des choses acquises
+et la découverte de l'enchaînement naturel des phénomènes.
+Puisque l'état civilisé moderne reconnaît à tout citoyen un
+droit égal à l'éligibilité, il doit aussi lui fournir les moyens,
+par une bonne préparation donnée à l'école, de développer
+son intelligence afin que chacun l'emploie raisonnablement
+pour le plus grand bien de tous.</p>
+
+<p><a class="pagenum" id="Page_415" title="415"></a></p>
+<p class="p2 center">Opposition des principes fondamentaux<br />
+<span class="sper center">DANS LE DOMAINE DE LA PHILOSOPHIE MONISTE</span><br />
+<span class="sper center">ET DANS CELUI DE LA PHILOSOPHIE DUALISTE</span></p>
+
+<table border="0" cellpadding="5" cellspacing="5" summary="opposition">
+<tr>
+<td class="tdvt">1. <b>Monisme</b> (<em>Conception
+unitaire</em>): Le monde corporel
+matériel et le monde spirituel
+immatériel forment un Univers unique,
+inséparable et qui comprend tout.</td>
+<td class="tdvt">1. <b>Dualisme</b> (<em>Conception dualiste</em>):
+Lemonde corporel matériel et le
+monde spirituel immatériel forment
+deux domaines complètement
+distincts (complètement
+indépendants l'un de l'autre).</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdvt">2. <b>Panthéisme</b> (et <em>Athéisme</em>),
+<em>Deus intramundanus</em>: Le monde et
+Dieu sont une seule substance (la
+matière et l'énergie sont des
+attributs inséparables).</td>
+<td class="tdvt">2. <b>Théisme</b> (et <em>Déisme</em>), <em>Deus
+extramundanus</em>: Dieu et le monde
+sont deux substances distinctes
+(la matière et l'énergie ne sont
+que partiellement unies).</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdvt">3. <b>Génétisme</b> (<em>Evolutionnisme</em>),
+<em>Théorie de l'évolution</em>: Le Cosmos
+(Univers) est éternel et infini,
+n'a jamais été créé et évolue
+d'après des lois naturelles
+éternelles.</td>
+<td class="tdvt">3. <b>Créatisme</b> (<em>Démiurgique</em>),
+<em>Théorie de la création</em>: Le Cosmos
+(<em>Universum</em>) n'est ni éternel, ni
+infini, mais a été tiré une fois
+(ou plusieurs fois) du néant par
+Dieu.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdvt">4. <b>Naturalisme</b> (et <em>Rationalisme</em>):
+La <em>loi de substance</em> (conservation
+de la matière et de l'énergie)
+régit tous les phénomènes sans
+exception; tout se ramène à des
+choses naturelles.</td>
+<td class="tdvt">4. <b>Supranaturalisme</b> (et <em>Mysticisme</em>):
+La <em>loi de substance</em> ne
+régit qu'une partie de la nature;
+les phénomènes de la vie intellectuelle
+en sont indépendants
+et sont surnaturels.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdvt">5. <b>Mécanisme</b> (et <em>Hylozoïsme</em>):
+Il n'existe pas de <em>force vitale
+spéciale</em> qui puisse se poser
+indépendante en face des forces
+physiques et chimiques.</td>
+<td>5. <b>Vitalisme</b> (et <em>Théologie</em>): <em>La
+force vitale</em> (<em>vis vitalis</em>) agit dans
+la nature organique conformément
+à un but, indépendante des
+forces physiques et chimiques.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdvt">6. <b>Thanatisme</b> (<em>Croyance en la
+mortalité</em>): L'âme de l'homme
+n'est pas une substance indépendante,
+immortelle, mais elle
+est issue, par des voies naturelles,
+de l'âme animale: c'est un complexus
+de fonctions cérébrales.</td>
+<td class="tdvt">6. <b>Athanisme</b> (<em>Croyance en
+l'immortalité</em>): L'âme de l'homme
+est une substance indépendante,
+immortelle, créée par une voie
+surnaturelle, partiellement ou
+complètement indépendante des
+fonctions cérébrales.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<h2>CHAPITRE XX<br />
+Solution des énigmes de l'Univers.</h2>
+
+<p><a class="pagenum" id="Page_416" title=""></a>
+<a class="pagenum" id="Page_417" title="417"></a></p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">Coup d'&oelig;il rétrospectif sur les progrès de la connaissance
+scientifique de l'Univers au XIX<sup>e</sup> siècle.&mdash;Réponses données
+aux énigmes de l'Univers par la philosophie naturelle
+moniste.</span></p>
+
+<div class="left45"><div class="stanza">
+<div class="line">Vaste Univers et longue vie,<br /></div>
+<div class="line">Effort sincère poursuivi pendant de nombreuses années<br /></div>
+<div class="line">Toujours scruté, toujours fondé<br /></div>
+<div class="line">Jamais achevé, souvent arrondi;<br /></div>
+<div class="line">L'ancien conservé fidèlement,<br /></div>
+<div class="line">Le nouveau amicalement accueilli...<br /></div>
+<div class="line">L'esprit serein, le but noble<br /></div>
+<div class="line">Allons! On avancera bien un peu!<br /></div>
+<div class="line i9"><span class="smcap">G&oelig;the.</span></div>
+</div></div>
+
+<hr />
+<p><a class="pagenum" id="Page_418" title="418"></a></p>
+
+<p class="center"><b>SOMMAIRE DU CHAPITRE XX</b></p>
+
+<p class="hanging indent">Coup d'&oelig;il rétrospectif sur les progrès du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle vers la solution des
+énigmes de l'Univers.&mdash;I. Progrès de l'astronomie et de la cosmologie.
+Unité physique et chimique de l'Univers.&mdash;Métamorphose du Cosmos.&mdash;Evolution
+des systèmes planétaires.&mdash;Analogie des processus phylogénétiques
+sur la Terre et dans les autres planètes.&mdash;Habitants organiques
+des autres corps célestes.&mdash;Alternance périodique des formations
+cosmiques.&mdash;II. Progrès de la géologie et de la paléontologie.&mdash;Neptunisme
+et vulcanisme.&mdash;Théorie de la continuité.&mdash;III. Progrès de la
+physique et de la chimie.&mdash;IV. Progrès de la biologie.&mdash;Théorie cellulaire
+et théorie de la descendance.&mdash;V. Anthropologie.&mdash;Origine de
+l'homme.&mdash;Considérations générales finales.</p>
+
+<p class="center"><b>LITTÉRATURE</b></p>
+
+<p><span class="smcap">W. G&oelig;the.</span>&mdash;<i>Faust.</i> <i>Dieu et le Monde.</i> <i>Prométhée.</i> <i>Sur les Sciences naturelles
+en général.</i></p>
+
+<p><span class="smcap">Alex. Humboldt.</span>&mdash;<i>Kosmos. Entwurf einer physischen Weltbeschreibung.</i></p>
+
+<p><span class="smcap">Carus Sterne (E. Krause).</span>&mdash;<i>Werden und Vergehen.</i> (4te Aufl. Berlin, 1899.)</p>
+
+<p><span class="smcap">W. Bölsche.</span>&mdash;<i>Entwickelungsgeschichte der Natur.</i> (2 Bde. 1896.)</p>
+
+<p><span class="smcap">G. Hart.</span>&mdash;<i>Der neue Gott. Ein Ausblick auf das neue Jahrhundert</i> (Leipzig,
+1899).</p>
+
+<p><span class="smcap">G. G. Vogt.</span>&mdash;<i>Entstehen und Vergehen der Welt auf Grund eines einheitlichen
+Substanz-Begriffes</i> (2te Aufl. Leipzig, 1897).</p>
+
+<p><span class="smcap">G. Spicker.</span>&mdash;<i>Der Kampf zweier Weltanschauungen. Eine Kritik der alten
+und neuesten Philosophie, mit Einschluss der christlichen Offenbarung</i>
+(Stuttgart, 1898).</p>
+
+<p><span class="smcap">L. Büchner.</span>&mdash;<i>An Sterbelager des Jahrhunderts. Blicke eines freien Denkers
+aus der Zeit in Die Zeit</i> (1898).</p>
+
+<p><span class="smcap">E. Haeckel.</span>&mdash;<i>Histoire de la Création naturelle</i> (Trad. Letourneau).</p>
+
+<p class="p2"><a class="pagenum" id="Page_419" title="419"></a>
+Parvenus au terme de nos études philosophiques sur les
+Enigmes de l'Univers, nous pouvons avec confiance tenter
+de répondre à cette grave question: Dans quelle mesure
+nous sommes-nous approchés de leur solution? Que valent
+les progrès inouïs qu'a faits le <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle finissant dans la
+véritable connaissance de la nature? Et quels horizons nous
+entr'ouvrent-ils pour l'avenir, pour le développement ultérieur
+de notre conception du monde, pendant le <span class="smcap">XX</span><sup>e</sup> siècle
+au seuil duquel nous sommes parvenus? Tout penseur non
+prévenu, qui aura pu suivre quelque peu les progrès réels
+de nos connaissances empiriques et l'interprétation que
+nous en avons donnée à la lumière d'une philosophie unitaire,
+partagera notre opinion: le <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle a accompli
+dans la connaissance de la nature et dans la compréhension
+de son essence, de plus grands progrès que tous les siècles
+antérieurs; il a résolu beaucoup et d'importantes «énigmes
+de l'Univers» qui, à son aurore, passaient pour insolubles; il
+nous a dévoilé, dans la Science et dans la connaissance, de
+nouveaux domaines, dont l'homme ne soupçonnait pas l'existence
+il y a cent ans. Avant tout, il a mis nettement devant
+nos yeux le but élevé de la <em>Cosmologie moniste</em> et nous a
+montré le chemin qui seul nous en rapprochera, le chemin
+de l'étude exacte, empirique des <em>faits</em> et de la connaissance
+génétique, critique de leurs <em>causes</em>. La grande loi abstraite
+de la <em>causalité mécanique</em> dont notre <em>loi cosmologique fondamentale</em>,
+la <em>loi de substance</em>, n'est qu'une autre expression
+concrète, régit maintenant l'Univers aussi bien que l'esprit
+<a class="pagenum" id="Page_420" title="420"></a>
+humain; elle est devenue l'étoile conductrice sûre et fixe,
+dont la claire lumière nous indique la route à travers l'obscur
+labyrinthe des innombrables phénomènes isolés. Pour nous
+en convaincre, nous allons jeter un rapide coup d'&oelig;il rétrospectif
+sur les étonnants progrès qu'ont faits, en ce mémorable
+siècle, les branches principales des Sciences Naturelles.</p>
+
+<p class="p2">I. <b>Progrès de l'astronomie.</b>&mdash;La Science du Ciel est la
+plus ancienne, comme celle de l'homme la plus récente des
+Sciences naturelles. L'homme n'a appris à connaître et lui-même
+et sa propre essence, avec une entière clarté que dans
+la seconde moitié de notre siècle, tandis qu'il possédait déjà
+sur le Ciel étoilé, le mouvement des planètes, etc., des connaissances
+merveilleuses, depuis plus de quatre mille cinq
+cents ans. Les anciens Chinois, Indiens, Egyptiens et Chaldéens,
+dans leur lointain Orient, connaissaient dès lors mieux
+l'astronomie des sphères que la plupart des chrétiens «cultivés»
+de l'Occident quatre mille ans plus tard. Déjà en
+l'an 2697 avant Jésus-Christ, en Chine, une éclipse de soleil
+avait été observée astronomiquement et onze cents ans
+avant Jésus-Christ, au moyen d'un gnomon, l'inclinaison
+de l'écliptique déterminée, tandis que le Christ lui-même (le
+«fils de Dieu») n'avait, comme on sait, aucune connaissance
+astronomique mais jugeait, au contraire, le Ciel et
+la Terre, la Nature et l'homme du point de vue géocentrique
+et anthropocentrique le plus étroit. On considère d'ordinaire,
+et à bon droit, comme le plus grand des progrès
+accomplis en astronomie, le système héliocentrique du
+monde de <span class="smcap">Copernic</span>, dont l'ouvrage grandiose: <em>De revolutionibus
+orbium c&oelig;lestium</em> provoqua à son tour la plus
+grande révolution dans les têtes pensantes. En même temps
+qu'il renversait le système géocentrique du monde, admis
+depuis <span class="smcap">Ptolémée</span>, il supprimait tout point d'appui à la pure
+conception chrétienne, qui faisait de la terre le centre du
+monde et de l'homme un souverain semblable à Dieu. Il est
+donc logique que le clergé chrétien, et à sa tête le pape de
+<a class="pagenum" id="Page_421" title="421"></a>
+Rome, aient attaqué avec la dernière violence la récente et
+inappréciable découverte de <span class="smcap">Copernic</span>. Cependant elle se fraya
+bientôt un chemin, après que <span class="smcap">Kepler</span> et <span class="smcap">Galilée</span> eurent fondé
+sur elle la vraie «mécanique céleste» et que <span class="smcap">Newton</span> lui eût
+donné, par sa théorie de la gravitation, une base mathématique
+inébranlable (1686).</p>
+
+<p>Un autre progrès immense, embrassant tout l'Univers, fut
+l'introduction de l'<em>idée d'évolution</em> en astronomie; ce progrès
+fut accompli en 1755 par <span class="smcap">Kant</span>, alors très jeune encore, et qui,
+dans sa hardie <em>Histoire naturelle générale et Théorie du Ciel</em>
+entreprit de traiter d'après les principes de <span class="smcap">Newton</span>, non seulement
+de la <em>composition</em>, mais encore de l'<em>origine mécanique</em>
+du système cosmique tout entier. Grâce au grandiose <em>Système
+du monde</em>, de <span class="smcap">Laplace</span>, qui était arrivé, indépendamment de
+<span class="smcap">Kant</span>, aux mêmes idées sur la formation du monde,&mdash;cette
+nouvelle <em>Mécanique céleste</em> fut fondée en 1796 et si solidement
+établie qu'on eût pu croire que notre <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle ne
+pourrait rien apporter d'essentiellement nouveau dans ce
+département de la connaissance, qui eût une importance
+égale. Et pourtant il reste à notre siècle la gloire d'avoir, ici
+aussi, frayé des voies toutes nouvelles et d'avoir étendu infiniment,
+dans l'Univers, la portée de nos regards. Par la découverte
+de la photographie et de la photométrie, mais surtout
+de l'analyse spectrale (par <span class="smcap">Bunsen</span> et <span class="smcap">Kirchhoff</span>, 1860) la physique
+et la chimie ont pénétré dans l'astronomie et par là
+nous avons acquis des données cosmologiques d'une immense
+portée. Il en ressort cette fois, avec certitude, que la <em>matière</em>
+est la même dans tout l'Univers et que ses propriétés
+physiques et chimiques ne sont pas différentes, dans les
+étoiles les plus éloignées, de ce qu'elles sont sur notre terre.</p>
+
+<p>La conviction moniste de l'<em>unité physique et chimique du
+Cosmos infini</em>, que nous avons acquise ainsi, est certainement
+une des connaissances générales les plus précieuses dont nous
+soyons redevables à l'<em>Astrophysique</em>, cette branche récente
+de l'astronomie dans laquelle s'est illustré, en particulier,
+<a class="pagenum" id="Page_422" title="422"></a>
+<span class="smcap">F. Zollner</span><a name="FNanchor_66" id="FNanchor_66" href="#Footnote_66" class="fnanchor">[66]</a>. Une autre connaissance, non moins importante
+et acquise à l'aide de la précédente, c'est celle de ce fait que les
+mêmes lois d'évolution mécanique qui gouvernent notre terre
+valent encore partout dans l'Univers infini. Une puissante
+<em>métamorphose du Cosmos</em> embrassant tout s'accomplit sans
+interruption dans toutes les parties de l'Univers aussi bien
+dans l'histoire géologique de notre terre, aussi bien dans
+l'histoire généalogique de ses habitants que dans l'histoire
+des peuples et dans la vie de chaque homme en particulier.
+Dans une partie du Cosmos, nous découvrons, avec
+nos télescopes perfectionnés, d'énormes nébuleuses faites de
+masses gazeuses, incandescentes, infiniment subtiles; nous
+les tenons pour les <em>germes</em> de corps célestes éloignés de
+milliards de milles et que nous concevons être au premier
+stade de leur évolution. Dans une partie de ces «germes
+stellaires», les éléments chimiques ne sont probablement pas
+encore séparés, mais réunis, à une température extraordinairement
+élevée, évaluée à plusieurs millions de degrés, en un
+<em>élément primordial</em> (<em>Prothyl</em>); peut-être même la <em>substance</em>
+primordiale n'est-elle ici, en partie, pas encore différenciée
+en «masse» et «éther». Dans d'autres parties de l'Univers,
+nous trouvons des étoiles qui sont déjà, par suite de refroidissement,
+à l'état de liquide brûlant, d'autres qui sont déjà
+congelées; nous pouvons déterminer approximativement leurs
+stades respectifs d'évolution d'après leurs différentes couleurs.
+Nous voyons, en outre, des étoiles qui sont entourées
+d'aréoles et de lunes, comme notre Saturne; nous reconnaissons,
+dans le brillant anneau nébuleux, le germe d'une nouvelle
+lune qui s'est détachée de la planète mère, comme
+celle-ci du soleil.</p>
+
+<p>Pour beaucoup d'«étoiles fixes», dont la lumière met des
+milliers d'années à nous parvenir, nous pouvons admettre
+<a class="pagenum" id="Page_423" title="423"></a>
+avec certitude, que ce sont des <em>soleils</em>, pareils à notre Père
+Soleil et qu'ils sont entourés de planètes et de lunes, pareils
+à ceux de notre propre système solaire. Nous pouvons, en
+outre, présumer que des milliers de ces planètes se trouvent
+à peu près au même degré d'évolution que notre terre, c'est-à-dire
+à un âge où la température de la superficie varie entre
+le degré de congélation et le degré d'ébullition de l'eau, c'est-à-dire
+où l'eau peut exister à l'état de gouttes liquides. Il
+devient par suite possible à l'<em>acide carbonique</em>, ici comme
+sur la terre, de former avec les autres éléments des combinaisons
+très complexes et parmi ces composés azotés peut se
+développer le <em>plasma</em>, cette merveilleuse <em>substance vivante</em>,
+que nous avons reconnu concentrer en elle seule toutes les
+propriétés de la vie organique.</p>
+
+<p>Les <em>Monères</em> (par exemple les <em>Chromacées</em> et les <em>Bactéries</em>)
+constituées exclusivement par ce <em>protoplasma</em> primitif et qui
+proviennent, par <em>génération spontanée</em> (<em>Archigonie</em>) de ces
+nitrocarbonates inorganiques, peuvent avoir suivi, sur beaucoup
+d'autres planètes, la marche évolutive qu'elles ont suivie
+sur la nôtre; tout d'abord se sont constituées, par la différenciation
+de leurs corps plasmique homogène en un <em>noyau</em>
+(<em>Karyon</em>) interne et un <em>corps cellulaire</em> (<em>Cytosoma</em>) externe,
+les plus simples des <em>cellules</em> vivantes. Mais l'analogie qui se
+retrouve dans la vie de toutes les cellules&mdash;aussi bien des
+cellules végétales <em>plasmodomes</em> que des cellules animales
+<em>plasmophages</em>&mdash;nous autorise à conclure que la suite de
+l'histoire généalogique est encore la même dans beaucoup
+d'astres que sur notre terre,&mdash;naturellement en présupposant
+les mêmes étroites limites de température, celles dans
+lesquelles l'eau reste à l'état de gouttes liquides; pour les
+corps célestes à l'état de liquide brûlant, où l'eau est à l'état
+de vapeur et pour les corps congelés, où elle est à l'état de
+glace, la vie organique y est chose impossible.</p>
+
+<p class="p2"><b>L'analogie de la phylogénie</b>, cette analogie dans l'évolution
+généalogique, que nous pouvons par suite admettre pour
+<a class="pagenum" id="Page_424" title="424"></a>
+beaucoup d'astres parvenus au même stade d'évolution biogénétique,
+offre naturellement à l'imagination créatrice, un
+vaste champ de spéculations attrayantes. Un de ses sujets
+de prédilection, depuis longtemps, c'est la question de savoir
+si des <em>hommes</em> ou des organismes analogues, peut-être supérieurs
+à nous, habitent d'autres planètes? Parmi les nombreux
+ouvrages qui essaient de répondre à cette question pendante,
+ceux de l'astronome parisien, <span class="smcap">C. Flammarion</span>, en particulier,
+ont trouvé récemment des lecteurs nombreux: ils se distinguent
+par la richesse de la fantaisie et la vivacité des peintures
+en même temps que par une regrettable insuffisance de
+critique et de connaissances biologiques. Dans la mesure où
+nous pouvons, à l'heure actuelle, répondre à cette question,
+nous pouvons nous représenter les choses à peu près ainsi
+qu'il suit: I. Il est très vraisemblable que sur quelques planètes
+de notre système (Mars et Vénus) et sur beaucoup de
+planètes d'autres systèmes solaires, le processus biogénétique
+est le même que sur notre terre; tout d'abord se sont produites,
+par archigonie, des monères simples, lesquelles ont
+donné naissance à des protistes monocellulaires (d'abord les
+plantes primitives plasmodomes, plus tard les animaux primitifs,
+plasmophages). II. Il est très vraisemblable qu'au
+cours ultérieur de l'évolution, ces protistes monocellulaires
+ont constitué d'abord des colonies cellulaires, sociales
+(Cénobies), plus tard des plantes et des animaux à tissus
+(Métaphytes et Métazoaires). III. Il est encore très vraisemblable
+que, dans le règne végétal, sont apparus d'abord les
+Tallophytes (algues et champignons), puis les diaphytes
+(mousses et fougères), enfin les autophytes (les plantes phanérogames,
+gymnospermes et angiospermes). IV. Il est vraisemblable,
+de même, que dans le règne animal également, le
+processus biogénétique a suivi une marche analogue, que des
+Blastéadés (Catallactes) ont évolué d'abord les Gastréadés,
+puis de ceux-ci, les animaux inférieurs (Célentérés) et plus
+tard les animaux supérieurs (Célomariés). V. Il est très douteux,
+par contre, que les groupes distincts d'animaux supérieurs
+<a class="pagenum" id="Page_425" title="425"></a>
+(comme de plantes supérieures) parcourent, dans
+d'autres planètes, une marche évolutive analogue à celle
+qu'ils parcourent sur notre terre. VI. En particulier, il est
+fort peu certain que des vertébrés existent en dehors de la
+terre et que, par suite de leur métamorphose phylétique, au
+cours de millions d'années, des mammifères soient apparus
+et l'homme à leur tête, comme cela a eu lieu sur la terre; il
+faudrait alors que des millions de transformations se soient
+répétées en d'autres planètes, exactement comme ici-bas.
+VII. Il est au contraire, bien plus vraisemblable qu'il s'y est
+développé d'autres types de plantes et d'animaux supérieurs,
+étrangers à notre terre, peut être aussi provenant d'une souche
+animale supérieure aux vertébrés par sa capacité plastique,
+des êtres supérieurs, dépassant de beaucoup les hommes
+terrestres en intelligence et en force de pensée. VIII. La
+possibilité que nous entrions jamais en contact direct avec
+ces habitants des autres planètes semble exclue par la grande
+distance qui sépare notre terre des autres corps célestes et
+par l'absence de l'air atmosphérique indispensable, dans
+l'inter-espace que remplit seul l'éther.</p>
+
+<p>Tandis que beaucoup d'astres en sont, probablement, au
+même stade d'évolution biogénétique que notre terre (depuis
+au moins cent millions d'années), d'autres sont déjà plus
+avancés et s'approchent, dans leur «vieillesse planétaire»
+de leur fin, de la même fin qui attend sûrement notre terre.
+Grâce au rayonnement de la chaleur dans le froid espace
+cosmique, la température, peu à peu, s'abaisse tellement que
+toute l'eau liquide se congèle en glace; par là cesse la possibilité
+de la vie organique. En même temps, la masse des
+corps célestes en rotation se contracte toujours davantage;
+la rapidité de leur révolution circulaire se modifie lentement.
+Les orbites des planètes en rotation se font de plus en plus
+étroits, de même que ceux des lunes qui les entourent. Finalement
+les lunes se précipitent dans les planètes, celles-ci
+dans les soleils qui les ont engendrées. Ce choc général produit
+<a class="pagenum" id="Page_426" title="426"></a>
+à nouveau des quantités énormes de chaleur. La masse
+des corps célestes réduits en poussière par la collision se
+répand librement dans l'espace infini et le jeu éternel des
+formations solaires recommence à nouveau.</p>
+
+<p>Le tableau grandiose que l'astrophysique moderne déroule
+ainsi devant les yeux de notre esprit nous révèle une éternelle
+apparition et disparition des innombrables corps
+célestes, une alternance périodique des conditions cosmogénétiques
+différentes que nous observons l'une après l'autre
+dans l'Univers. Tandis qu'en un point de l'espace infini, sort
+d'une nébuleuse diffuse un nouveau germe de monde, un autre
+genre, en un point très éloigné, s'est déjà condensé en une
+masse d'une matière liquide et brûlante, animée d'un mouvement
+circulaire; de l'équateur d'un autre, ont déjà été
+projetés des aréoles qui se pelotonnent en planètes; un quatrième
+est déjà devenu un soleil puissant, dont les planètes
+se sont entourées de trabants secondaires, etc. Et au milieu
+de tout cela, dans l'espace cosmique, des milliards de corps
+célestes plus petits, de météorites et d'étoiles filantes, s'agitent
+en tous sens, en apparence sans loi et pareils à des
+vagabonds qui coupent l'orbite des plus grands et dont
+chaque jour une grande partie se précipitent dans ceux-là.
+En outre, les temps de révolution et les orbites des corps
+célestes qui se pourchassent, se modifient lentement et continuellement.
+Les lunes refroidies se précipitent dans leurs
+planètes comme celles-ci dans leurs soleils. Deux soleils
+éloignés l'un de l'autre, peut-être déjà congelés, s'entrechoquent
+avec une force inouïe et s'éparpillent en poussière,
+formant une masse nébuleuse. Ils dégagent, par là, de si
+colossales quantités de chaleur que la nébuleuse redevient
+incandescente et le vieux jeu recommence à nouveau. Dans
+ce «perpetuum mobile», cependant, la substance infinie de
+l'Univers, la somme de sa matière et de son énergie demeure
+éternellement invariable et ainsi se répète éternellement
+dans le temps infini <em>l'alternance périodique des formations</em>
+<a class="pagenum" id="Page_427" title="427"></a>
+<em>cosmiques</em>, la <em>Métamorphose du Cosmos</em> revenant éternellement
+sur elle-même. Toute-puissante, la <em>loi de substance</em>
+exerce partout son empire.</p>
+
+<p class="p2">II. <b>Progrès de la géologie.</b>&mdash;La terre et le problème de
+son apparition ne sont devenus des objets de recherche scientifique
+que bien après le Ciel. Les nombreuses cosmogénies
+de l'antiquité et des temps modernes prétendaient, il est
+vrai, nous renseigner sur l'apparition de la terre aussi bien
+que sur celle du ciel; mais le vêtement mythologique dont
+elles s'enveloppaient, les unes et les autres, trahissait de
+suite qu'elles tiraient leur origine de l'imagination poétique.
+Parmi toutes les nombreuses légendes relatives à la Création
+et que nous font connaître l'histoire des religions et celle de
+la civilisation, une seule a bientôt conquis la priorité sur
+toutes les autres: c'est l'histoire de la création de <em>Moïse</em> telle
+qu'elle est racontée dans le premier livre du Pentateuque (Genèse).
+Elle n'est apparue, sous sa forme actuelle, que longtemps
+après la mort de Moïse (probablement pas moins de huit
+cents ans après); mais ses sources sont en grande partie
+plus anciennes et remontent aux légendes assyriennes, babyloniennes
+et indiennes. Cette légende de la création judaïque
+prit la plus grande influence par ce fait qu'elle passa dans la
+profession de foi chrétienne et fut vénérée comme la «parole
+de Dieu». Il est vrai que 500 ans déjà avant J.-C., les philosophes
+naturalistes grecs avaient expliqué la formation naturelle
+de la terre de la même manière que celle des autres
+corps célestes. Dès cette époque, également, <em>Xénophane</em> de
+Colophon avait déjà reconnu la vraie nature des <em>pétrifications</em>,
+qui prirent plus tard une si grande importance.</p>
+
+<p>Le grand peintre <span class="smcap">Léonard de Vinci</span> avait, de même, au
+<span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle, déclaré que ces pétrifications étaient des restes
+fossiles d'animaux ayant vécu à des époques antérieures de
+l'histoire de la terre. Mais l'autorité de la Bible et en particulier
+le Mythe du déluge, empêchaient tout progrès dans la
+connaissance des faits réels et faisaient tant que les légendes
+<a class="pagenum" id="Page_428" title="428"></a>
+mosaïques, relatives à la Création, ont eu cours jusqu'au milieu
+du siècle dernier. Dans le cercle de la théologie orthodoxe,
+elles sont encore admises aujourd'hui. Ce n'est que
+dans la seconde moitié du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle que commencèrent,
+indépendamment de ces légendes, des recherches scientifiques
+sur la structure de l'écorce terrestre et que des conclusions
+s'en déduisirent relativement à la formation de cette planète.
+Le fondateur de la géognosie, <span class="smcap">Werner</span> de Freiberg, faisait
+provenir toutes les roches de l'eau, tandis que <span class="smcap">Voigt</span> et <span class="smcap">Hutton</span>
+(1788) reconnaissaient très justement que seules les roches
+sédimentaires, charriant des fossiles, avaient cette origine,
+tandis que les masses montagneuses vulcaniennes et plutoniennes
+s'étaient constituées par la congélation de masses
+ignées liquides.</p>
+
+<p>La lutte ardente qui s'ensuivit entre l'école <em>neptunienne</em>
+et la <em>plutonienne</em> durait encore pendant les trente premières
+années du siècle; elle ne s'apaisa qu'après que <span class="smcap">C. Hoff</span> eût
+posé le principe de l'actualisme (1822) et que <span class="smcap">Ch. Lyell</span> l'eût
+soutenu avec le plus grand succès, quant à l'évolution naturelle
+tout entière de la terre. Par ses <em>Principes de géologie</em>
+(1830) la théorie essentiellement importante de la <em>Continuité</em>
+de la transformation de la terre était définitivement reconnue
+et triomphait de la théorie opposée, celle des catastrophes de
+<span class="smcap">Cuvier</span><a name="FNanchor_67" id="FNanchor_67" href="#Footnote_67" class="fnanchor">[67]</a>. La <em>paléontologie</em>, que ce dernier avait fondée par
+son ouvrage sur les ossements fossiles (1812), devint bientôt
+l'auxiliaire important de la géologie et dès le milieu de notre
+siècle celle-ci était si avancée que les périodes principales de
+l'histoire de la terre et de ses Habitants étaient établies. On
+reconnaissait dès lors, dans la mince couche qui forme
+l'écorce terrestre, la croûte formée par la solidification de la
+planète en fusion, dont le refroidissement et la contraction
+se continuent, lentement, mais sans interruption. Le plissement
+de l'écorce solidifiée, la «réaction de l'intérieur de la
+<a class="pagenum" id="Page_429" title="429"></a>
+terre, à l'état de fusion, contre la surface refroidie», et avant
+tout, l'activité géologique ininterrompue de l'eau, sont les
+causes naturelles efficientes qui travaillent journellement à
+la lente transformation de l'écorce terrestre et de ses montagnes.</p>
+
+<p>Trois résultats de la plus haute importance et d'une portée
+générale sont dus aux progrès merveilleux de la géologie
+moderne. D'abord, grâce à eux, ont été exclus de l'histoire de
+la terre tous les <em>miracles</em>, toutes les causes surnaturelles qui
+venaient expliquer l'édification des montagnes et la transformation
+des continents. En second lieu, notre idée de la longueur
+des <em>espaces de temps inouïs</em> écoulés depuis leur formation,
+s'est considérablement élargie. Nous savons maintenant
+que les masses de montagnes immenses des formations
+paléozoïque, mésozoïque et cénozoïque ont exigé pour se
+constituer, non pas des milliers d'années, mais des millions
+d'années (bien au-delà de cent). En troisième lieu, nous
+savons aujourd'hui que les nombreux <em>fossiles</em> compris dans ces
+formations, ne sont pas de merveilleux «jeux de la nature»,
+comme on le croyait encore il y a cent cinquante ans, mais
+les restes pétrifiés d'organismes, ayant réellement vécu à des
+époques antérieures de l'histoire de la terre, résultats eux-mêmes
+d'une lente transformation dans la série des ancêtres
+disparus.</p>
+
+<p class="p2">III. <b>Progrès de la physique et de la chimie.</b>&mdash;Les innombrables
+et importantes découvertes que ces sciences fondamentales
+ont faites au <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle sont si connues et leurs
+applications pratiques dans toutes les branches de la civilisation
+humaine sont si évidentes à tous les yeux, que nous
+n'avons pas besoin d'y insister ici en détail. Avant tout,
+l'emploi de la vapeur et de l'électricité ont imprimé à notre
+siècle le «sceau» caractéristique du «machinisme». Mais
+les progrès colossaux de la chimie, organique et inorganique,
+ne sont pas moins précieux. Toutes les branches de notre
+civilisation moderne: la médecine et la technologie, l'industrie
+<a class="pagenum" id="Page_430" title="430"></a>
+et l'agriculture, l'exploitation des mines et des forêts, le
+transport par terre et par mer ont reçu, grâce à ces progrès,
+une telle impulsion au cours du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, surtout de sa
+seconde moitié, que nos grands-pères du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle ne se
+reconnaîtraient plus et seraient dépaysés dans notre civilisation.
+Mais un progrès plus précieux encore et d'une plus
+haute portée, c'est l'extension inouïe qu'a prise notre connaissance
+théorique de la nature et dont nous sommes redevables
+à la <em>loi de substance</em>. Après que <span class="smcap">Lavoisier</span> (1789) eût posé la
+loi de la conservation de la matière et que <span class="smcap">Dalton</span> (1808),
+grâce à cette loi, eût renouvelé la théorie atomique, la <em>chimie</em>
+moderne trouva grande ouverte la voie dans laquelle elle prit,
+par une course rapide et victorieuse, une importance insoupçonnée
+jusqu'alors. On en peut dire autant de la <em>physique</em>,
+au sujet de la loi de la conservation de l'énergie. La
+découverte de cette loi par <span class="smcap">R. Mayer</span> (1842) et <span class="smcap">H. Helmholz</span>
+(1847), marque également pour cette science une nouvelle
+période de fécond développement. Car c'est seulement à partir
+de cette date que la physique a été en état de saisir l'<em>unité
+universelle des forces de la nature</em> et le jeu éternel des processus
+innombrables par lesquels, à chaque instant, une
+force peut se transformer en une autre.</p>
+
+<p class="p2">IV. <b>Progrès de la biologie.</b>&mdash;Les grandioses découvertes,
+si importantes pour toute notre conception de l'Univers,
+qu'ont faites en notre <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle <em>l'astronomie</em> et la <em>géologie</em>,
+sont encore bien surpassées par celles de la <em>biologie</em>; nous
+pouvons même dire que, pour toutes les nombreuses branches
+dans lesquelles cette vaste science de la vie organique a pris
+en ces derniers temps une telle extension, la plus grande
+partie des progrès n'ont été accomplis qu'au <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle.
+Ainsi que nous l'avons vu au commencement de cet ouvrage,
+toutes les parties différentes de l'anatomie et de la physiologie,
+de la botanique et de la zoologie, de l'ontogénie et de
+la phylogénie, se sont tellement enrichies, grâce aux innombrables
+découvertes et inventions de notre siècle, que l'état
+<a class="pagenum" id="Page_431" title="431"></a>
+actuel de nos connaissances biologiques est multiple de ce
+qu'il était il y a cent ans. Cela est vrai, d'abord, <em>quantitativement</em>,
+de la croissance colossale de notre connaissance positive,
+dans toutes les sciences et dans toutes leurs subdivisions.
+Mais cela est vrai aussi, et plus encore, <em>qualitativement</em>, de
+la compréhension plus approfondie des phénomènes biologiques,
+de la connaissance de leurs causes efficientes. C'est
+là que <span class="smcap">Ch. Darwin</span> s'est conquis, avant tout autre, les palmes
+de la gloire (1859); il a résolu, par la théorie de la sélection,
+la grande énigme de la «création organique», de l'origine
+naturelle des nombreuses formes de vie, par une transformation
+graduelle. Cinquante ans auparavant, il est vrai (1809), le
+grand <span class="smcap">Lamarck</span> avait déjà reconnu que le moyen de cette
+transformation était l'influence réciproque de l'hérédité
+et de l'adaptation, mais il lui manquait encore le principe de
+la sélection et il lui manquait surtout une connaissance plus
+approfondie de l'essence véritable de l'organisation, ce qui
+n'a été acquis que plus tard, lorsque furent fondées l'embryologie
+et la théorie cellulaire. En réunissant les résultats
+généraux de ces disciplines et d'autres encore et après avoir
+trouvé dans la phylogénie des organismes la clef qui nous en
+fournissait une explication unitaire, nous sommes parvenus
+à fonder cette <em>biologie moniste</em> dont j'ai essayé de poser les
+principes (1866) dans ma <em>Morphologie générale</em>.</p>
+
+<p class="p2">V. <b>Progrès de l'anthropologie.</b>&mdash;Au-dessus de toutes
+les autres sciences se place en un certain sens, la véritable
+<em>Science de l'homme</em>, la vraie anthropologie rationnelle. Le
+mot du sage antique: <em>Homme, connais-toi toi-même</em> (<em>homo,
+nosce te ipsum</em>) et cette autre parole célèbre: L'homme est
+la mesure de toutes choses, ont été de tous temps reconnus
+et appliqués. Et pourtant cette science&mdash;prise en son acception
+la plus large&mdash;a langui plus longtemps que toutes les
+autres, dans les chaînes de la tradition et de la superstition.
+Nous avons vu, au commencement de ce livre, combien la
+connaissance de l'organisme humain s'était développée lentement
+<a class="pagenum" id="Page_432" title="432"></a>
+et tardivement. Une de ses branches les plus importantes,
+l'embryologie, n'a été définitivement fondée qu'en
+1828 (par <span class="smcap">Baer</span>) et une autre, non moins importante, la
+théorie cellulaire, en 1838 seulement (par <span class="smcap">Schwann</span>). Et ce
+n'est que plus tard encore qu'a été résolue la «question des
+questions», la colossale énigme de <em>l'origine de l'homme</em>. Bien
+que, dès 1809, <span class="smcap">Lamarck</span> ait montré l'unique route qui pouvait
+conduire à résoudre heureusement cette énigme et qu'il ait
+affirmé que «l'homme descend du singe», ce n'est que
+cinquante ans plus tard que <span class="smcap">Darwin</span> réussit à démontrer cette
+affirmation, et ce n'est qu'en 1863 qu'<span class="smcap">Huxley</span>, dans ses <em>Preuves
+de la place de l' homme dans la Nature</em>, en rassembla les
+démonstrations les plus convaincantes. J'ai moi-même, alors,
+dans mon <em>Anthropogénie</em> (1874), essayé pour la première fois
+de retracer, dans son enchaînement historique, toute la série
+d'ancêtres par lesquels, au cours de millions d'années, notre
+race a lentement évolué du règne animal.</p>
+
+<p><a class="pagenum" id="Page_433" title="433"></a></p>
+<h2>Considérations finales</h2>
+
+<p class="p2">Le nombre des énigmes de l'Univers, grâce aux progrès
+que nous venons de retracer et qui se sont accomplis de la
+connaissance de la nature au cours du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle,&mdash;s'est considérablement
+réduit; il se ramène finalement à une seule
+énigme universelle, embrassant tout, au <em>problème de la substance</em>.
+Qu'est donc proprement, au plus profond de son essence,
+cette toute puissante merveille de l'Univers que le naturaliste
+réaliste glorifie sous le nom de <em>Nature</em> ou d'Univers,
+le philosophe idéaliste en tant que <em>substance</em> ou cosmos, et le
+dévot croyant comme créateur ou <em>Dieu</em>? Pouvons-nous affirmer
+aujourd'hui que les merveilleux progrès de notre cosmologie
+moderne aient résolu cette «Enigme de la substance»,
+ou même simplement, qu'ils nous aient rapprochés beaucoup
+de cette solution?</p>
+
+<p>La réponse à cette question finale différera naturellement
+beaucoup d'après le point de vue du philosophe qui la posera
+et d'après les connaissances empiriques qu'il possèdera du
+monde réel. Nous accordons tout de suite que, quant à l'essence
+intime de la nature, elle nous est aussi étrangère, nous
+demeure aussi incompréhensible qu'elle pouvait l'être à
+<em>Anaximandre</em> ou <em>Empédocle</em>, il y a deux mille quatre cents ans,
+à <em>Spinoza</em> ou <em>Newton</em> il y a deux cents ans, à <em>Kant</em> ou <em>G&oelig;the</em> il
+y a cent ans. Bien plus, nous devons même avouer que cette
+essence propre de la substance nous apparaît de plus en plus
+<a class="pagenum" id="Page_434" title="434"></a>
+merveilleuse et énigmatique à mesure que nous pénétrons
+plus avant dans la connaissance de ses attributs, la matière et
+l'énergie, à mesure que nous apprenons à connaître ses innombrables
+phénomènes et leur évolution. Quelle est la
+<em>chose en soi</em> qui est cachée derrière ces phénomènes connaissables,
+nous ne le savons pas encore aujourd'hui. Mais que
+nous importe cette mystique «chose en soi» puisque nous
+n'avons aucun moyen de la connaître, puisque nous ne savons
+pas même au juste si elle existe? Laissons donc les stériles
+méditations sur ce fantôme idéal aux «purs métaphysiciens»
+et réjouissons-nous, au contraire, en «purs physiciens», des
+progrès réels et gigantesques que notre philosophie naturelle
+moniste a accomplis.</p>
+
+<p>Ici, tous les autres progrès et découvertes de notre «grand
+siècle» sont éclipsés par la grandiose et universelle <em>loi de
+substance</em>, la «loi fondamentale de la conservation de la force
+et de la matière».</p>
+
+<p>Le fait que la substance est partout soumise à un éternel
+mouvement et à une continuelle transformation, imprime en
+outre à la même loi le caractère de <em>loi d'évolution</em> universelle.
+Cette loi suprême de la nature étant posée et toutes les
+autres lui étant subordonnées, nous nous sommes convaincus
+de l'universelle <em>Unité de la nature</em> et de l'éternelle valeur des
+lois naturelles. De l'obscur <em>problème</em> de la substance est issue
+la claire <em>loi</em> de substance. Le «Monisme du Cosmos», que
+nous avons établi sur cette base, nous enseigne la portée universelle,
+dans l'univers entier, des «grandes lois d'airain
+éternelles». Mais du même coup ce monisme démolit les
+trois grands dogmes centraux de la philosophie dualiste admise
+jusqu'à ce jour: le dieu personnel, l'immortalité de l'âme
+et le libre arbitre.</p>
+
+<p>Beaucoup d'entre nous assistent sans doute avec un vif regret,
+peut-même avec une profonde douleur, à la chute de ces
+dieux, qui furent les biens spirituels suprêmes de nos chers
+parents et ancêtres. Consolons-nous, cependant, avec les paroles
+du poète:</p>
+
+<p><a class="pagenum" id="Page_435" title="435"></a></p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<div class="line">L'ancien succombe, les temps se modifient<br /></div>
+<div class="line">Et sur les ruines fleurit une vie nouvelle!</div>
+</div></div>
+
+<p>L'ancienne conception du <em>Dualisme idéaliste</em>, avec ses
+dogmes mystiques et anthropistiques, tombe en ruines; mais
+au-dessus de cet immense champ de décombres se lève, auguste
+et splendide, le nouveau soleil de notre <em>Monisme réaliste</em>,
+qui nous ouvre tout grand le temple merveilleux de la
+nature. Dans le culte pur du «vrai, du beau, du bien», qui
+forme le centre de notre nouvelle <em>religion moniste</em>, nous
+trouverons une riche compensation au triple idéal anthropistique
+de «Dieu, liberté et immortalité» que nous avons
+perdu.</p>
+
+<p>Dans les études qu'on vient de lire sur les énigmes de
+l'univers, j'ai fait nettement ressortir mon point de vue moniste
+avec ses conséquences et j'ai clairement souligné l'opposition
+qu'il présente par rapport à la conception dualiste,
+encore aujourd'hui régnante. Je m'appuie d'ailleurs sur l'adhésion
+de presque tous les naturalistes modernes, ceux du
+moins qui ont le désir et le courage de professer une conviction
+philosophique achevée et formant un tout. Je ne voudrais
+cependant pas prendre congé de mes lecteurs sans leur
+faire remarquer, en signe de réconciliation, que ce contraste
+brutal s'atténue jusqu'à un certain degré, quand on réfléchit
+avec clarté et logique,&mdash;que même il peut se résoudre en
+une heureuse harmonie. Une pensée parfaitement conséquente
+avec elle-même, l'application uniforme des grands
+principes à l'<em>ensemble tout entier</em> du Cosmos,&mdash;à la nature
+organique aussi bien qu'à l'inorganique&mdash;rapprocheront l'un
+de l'autre les deux antipodes du théisme et du panthéisme,
+du vitalisme et du mécanisme, jusqu'à les faire se toucher.
+Mais il est vrai qu'une pensée conséquente avec elle-même
+demeure un rare phénomène. La grande majorité des philosophes
+souhaiteraient pouvoir saisir de la main droite la
+<em>science</em> pure, fondée sur l'expérience, mais en même temps
+ne peuvent pas se passer de la <em>foi</em> mystique fondée sur la révélation
+et qu'ils retiennent de la main gauche. Ce dualisme
+<a class="pagenum" id="Page_436" title="436"></a>
+contradictoire trouve son illustration caractéristique dans le
+conflit entre la raison pure et la raison pratique, tel que nous
+le constatons dans la philosophie critique du plus éminent
+penseur moderne, du grand <span class="smcap">Kant</span>.</p>
+
+<p>Mais le nombre des penseurs qui ont su triomphé de ce dualisme
+pour se tourner vers le pur monisme a toujours été
+restreint. Cela est aussi vrai des idéalistes et des théistes conséquents
+avec eux-mêmes, que des réalistes et des panthéistes
+à l'esprit logique. La conciliation des contraires apparents
+et par suite le progrès vers la solution de l'énigme fondamentale,
+se rapprochent cependant de nous chaque année,
+grâce à l'extension continue de notre connaissance de la nature.
+Aussi nous est-il permis d'espérer que le <span class="smcap">XX</span><sup>e</sup> siècle, qui
+va s'ouvrir, conciliera sans cesse davantage les contraires et
+par l'extension du <em>pur monisme</em>, propagera sans cesse davantage
+la désirable unification de notre conception de l'univers.
+Notre plus grand poète et penseur, dont nous célébrerons
+sous peu le cent cinquantième anniversaire, <span class="smcap">W. Goethe</span>, a
+donné au début du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, de cette philosophie unitaire,
+la plus poétique expression, dans ses immortels poèmes:
+<em>Faust</em>, <em>Prométhée</em>.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<div class="line"><em>Dieu et le monde!</em><br /></div>
+</div>
+<div class="stanza"><br /></div>
+<div class="line">D'après d'immortelles, de grandes<br /></div>
+<div class="line">Lois d'airain<br /></div>
+<div class="line">Nous devons tous<br /></div>
+<div class="line">Accomplir le cercle
+<div class="line">De notre existence.</div>
+</div></div>
+<p><a class="pagenum" id="Page_437" title="437"></a></p>
+
+<h2>REMARQUES ET ÉCLAIRCISSEMENTS</h2>
+
+<p class="p2"><b>1. Perspective cosmologique</b> (p. 14).&mdash;La faible latitude que nous
+permet notre faculté d'imagination dans l'appréciation des grandes dimensions
+dans le temps et dans l'espace est non seulement une grande
+source d'illusions anthropomorphiques, mais encore un empêchement
+puissant à la pure conception moniste de l'univers. Pour concevoir l'extension
+infinie de l'<em>espace</em>, il faut considérer d'une part, que les plus
+petits organismes visibles (bactéries) sont gigantesques en comparaison
+des atomes et des molécules invisibles qui demeurent bien loin du
+domaine de la visibilité, même si l'on emploie les microscopes les plus
+puissants. Il faut, d'autre part, considérer les dimensions infinies du monde,
+dans lequel notre système solaire n'a que la valeur d'une étoile fixe et
+où notre terre ne représente qu'une chétive planète du prestigieux soleil.
+De même, nous ne concevrons l'extension infinie du <em>temps</em> qu'en nous
+souvenant d'une part des mouvements physiques et physiologiques qui se
+terminent en une seconde, et, d'autre part, l'énorme durée des espaces de
+temps que suppose le développement de l'univers. Même la durée relativement
+courte de la «géologie organique» (pendant laquelle s'est
+développée la vie organique sur notre globe) comprend d'après les nouveaux
+calculs, beaucoup plus de cent millions d'années, c'est-à-dire, plus
+de 100.000 milliers d'années!</p>
+
+<p>Sans doute, les faits géologiques et paléontologiques, sur lesquels ces
+calculs se fondent, ne fournissent que des données numériques très
+incertaines et très variables, tandis que la plupart des autorités compétentes
+admettent actuellement comme moyenne vraisemblable 100 à 200 millions
+d'années pour la durée de la géologie organique, celle-ci, d'après
+d'autres appréciations ne s'étendrait qu'à 25 ou 50 millions; d'après une évaluation
+géologique exacte de ces derniers temps, elle comprendrait <em>au
+moins quatorze cent millions d'années</em> (Cf. mon discours de Cambridge sur
+l'<em>Origine de l'homme</em>, 1898, p. 51.) Mais si nous sommes tout à fait hors
+d'état de déterminer d'une façon à peu près sûre la <em>durée absolue</em> des
+périodes phylogénitiques, nous possédons, par contre, fort bien les moyens
+d'évaluer approximativement leur <em>durée relative</em>. Si nous prenons pour
+chiffre minimum cent millions d'années, elles se répartiront à peu près
+de la façon suivante dans les cinq périodes principales de la géologie
+organique:</p>
+
+
+<p><a class="pagenum" id="Page_438" title="438"></a></p>
+<table border="0" cellpadding="5" cellspacing="5" summary="chronologie">
+<tr>
+ <td>I. <em>Période archozoïque</em> (époque primordiale), du début de la vie organique
+ à la fin de la formation cambrienne (période des Invertébrés)</td>
+ <td class="tdba">52 &nbsp;&nbsp;millions.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>II. <em>Période paléozoïque</em> (époque primaire), du début de la formation
+ silurienne jusqu'à la fin de la formation permienne (période des
+ poissons)</td>
+ <td class="tdba">34 &nbsp;&nbsp;millions.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>III. <em>Période mésozoïque</em> (époque secondaire), du début de la période
+ du trias jusqu'à la fin de la période crétacée (période des
+ reptiles)</td>
+ <td class="tdba">11 &nbsp;&nbsp;millions.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>IV. <em>Période cénozoïque</em> (époque tertiaire), du début de la période éocène
+ à la fin de la période pliocène, (période des mammifères)</td>
+ <td class="tdba">3 &nbsp;&nbsp;millions.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>V. <em>Période anthropozoïque</em> (époque quaternaire), du début de l'époque
+ diluvienne (à laquelle se rapporte vraisemblablement le langage
+ humain) jusqu'à l'époque actuelle, période de l'homme, au moins
+ 100.000 ans</td>
+ <td class="tdba"> &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;0,1&nbsp;million.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p>Pour rendre plus accessible au pouvoir de compréhension de l'homme
+l'énorme durée de ces périodes phylogénétiques, pour faire sentir en particulier
+la brièveté relative de ce qu'on appelle l'histoire universelle (c'est-à-dire
+l'histoire des nations civilisées!), un de mes élèves, Heinrich Schmidt
+(de Iéna) a récemment réduit le minimum admis de cent millions d'années
+à <em>un jour</em> par une réduction chronométrique. Dans cette échelle de réduction,
+les 24 heures du «jour» de la création se répartissent de la façon
+suivante dans les cinq périodes phylogénétiques, citées plus haut:</p>
+
+<div class="hanging indent">
+<p>I. <em>Période archozoïque.</em> (52 millions d'années) = 12 h. 30' (de minuit à
+midi 1/2.)</p>
+
+<p>II. <em>Période paléozoïque</em> (34 millions d'années) = 8 h. 05' (de midi 1/2 à
+8 h. 1/2 du soir.)</p>
+
+<p>III. <em>Période mésozoïque</em> (11 millions d'années) = 2 h. 38' (= de 8 h. 1/2
+à 11 h. 1/4.)</p>
+
+<p>IV. <em>Période cénozoïque</em> (3 millions d'années) = 43' (de 11 1/4 à minuit
+moins deux minutes.)</p>
+
+<p>V. <em>Période anthropozoïque</em> (0,1-0,2 de million d'années) = 02'.</p>
+
+<p>VI. <em>Période de civilisation</em> (histoire universelle) = 05" (6.000 ans.)</p>
+</div>
+
+<p>Si l'on se contente donc d'admettre le minimum de 100 millions d'années
+(et non le maximum de 1,400) pour la durée du développement organique
+sur notre globe et qu'on la réduise à 24 heures, ce que l'on appelle l'<em>histoire
+universelle</em> ne compte que <em>cinq secondes</em>. (<em>Prometheus</em> X<sup>e</sup> année. 1899,
+n<sup>o</sup> 24 [492, p. 381].)</p>
+
+<p class="p2"><b>2. Essence de la maladie.</b>&mdash;La <em>pathologie</em> est devenue une véritable
+<em>science</em> au cours de notre <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, depuis que l'on a appliqué les
+doctrines fondamentales de la physiologie (et surtout de la théorie cellulaire)
+à l'organisme humain soit en état de santé, soit en état de maladie. Depuis
+cette époque la maladie n'est plus une <em>essence</em> spéciale, c'est «une vie dans
+des conditions anormales, nuisibles et dangereuses». Depuis cette époque
+également tout médecin instruit ne cherche plus les <em>causes</em> de la maladie
+dans les influences mystiques d'ordre surnaturel, mais dans les conditions
+<a class="pagenum" id="Page_439" title="439"></a>
+physiques et chimiques du monde extérieur, et dans leurs rapports avec
+l'organisme. Les petites <em>bactéries</em> jouent là un grand rôle. Cependant,
+maintenant encore, dans des sphères étendues (même chez les gens instruits)
+se maintient cette conception ancienne, superstitieuse, que les
+maladies sont appelées par de «mauvais esprits» ou sont les «punitions
+infligées aux hommes par Dieu pour leurs péchés». Cette opinion était
+encore représentée par exemple, au milieu du siècle, par un pathologue
+distingué, le conseiller privé <span class="smcap">Ringseis</span>, à Munich.</p>
+
+<p class="p2"><b>3. Impuissance de la psychologie introspective.</b>&mdash;Pour se persuader
+que la théorie métaphysique et traditionnelle de l'âme est complétement
+en état de résoudre les grands problèmes de cette science par l'activité
+propre de la pensée, il suffit de jeter un coup d'&oelig;il sur les manuels les
+plus usités de la psychologie moderne qui servent de guide dans la plupart
+des cours des facultés. On n'y fait aucune mention de la structure anatomique
+des organes de l'âme, ni des rapports physiologiques de leurs fonctions,
+ni de l'ontogénie ni de la phylogénie de la «psyché». Au lieu de le faire,
+ces «purs psychologues» se livrent à des fantaisies sur l'<em>essence de l'âme</em>
+qui est immatérielle, dont personne ne sait rien et attribuent à ce fantôme
+immortel toutes les merveilles possibles. En outre, ils injurient violemment
+ces méchants naturalistes matérialistes qui se permettent, au
+moyen de l'<em>expérience</em>, de l'observation, de l'expérimentation, de démontrer
+le néant de leurs chimères métaphysiques. Un exemple plaisant de ces
+invectives communes nous a été fourni récemment par le D<sup>r</sup> <span class="smcap">A. Wagner</span>
+dans son ouvrage <em>Grundprobleme der Naturwissenschaft, Briefe eines unmodernen
+Naturforschers</em>, Berlin 1887. Le chef récemment décédé du matérialisme
+moderne, le professeur <span class="smcap">L. Buchner</span> qui se trouvait très violemment
+attaqué lui a répondu comme il convenait (<em>Berliner Gegenwart</em>, 1897, 40,
+p. 218, et <em>Munchener Algemeine Zeitung</em>, supplément 20 mars 1899 n<sup>o</sup> 58.&mdash;Un
+ami intellectuel du D<sup>r</sup> <span class="smcap">A. Wagner</span>, M. le D<sup>r</sup> <span class="smcap">A. Brodbeck</span>, de
+Hanovre, m'a fait dernièrement l'honneur de diriger contre mon <em>Monisme</em>
+une attaque semblable bien que plus convenable. <em>Kraft und Geist Eine
+Streitschrift gegen den unhaltbaren Schein-Monismus Professor Hæckel's und
+Genossen.</em> Leipzig, Strauch 1899). <span class="smcap">M. Brodbeck</span> termine sa préface par cette
+phrase: «Je suis curieux de savoir ce que les matérialistes pourront me
+répondre.&mdash;La réponse est très simple: «Etudiez assidûment pendant
+cinq ans les sciences naturelles, et surtout l'anthropologie (spécialement
+l'anatomie et la physiologie du cerveau!) et vous acquerrez, ainsi, les <em>connaissances
+empiriques préliminaires</em> indispensables des faits fondamentaux,
+connaissances qui vous font encore complètement défaut.»</p>
+
+<p class="p2"><b>4. L'Idée nationale.</b>&mdash;Comme cette soi-disant <em>idée nationale</em>
+d'<span class="smcap">Adolphe Bastian</span> a été souvent admirée et célébrée non seulement en
+<em>ethnographie</em>, mais encore en <em>psychologie</em>, et que même son inventeur la
+considère comme le fruit théorique le plus important de son infatigable
+application, il nous fait observer que dans aucun des nombreux et importants
+ouvrages de <span class="smcap">Bastian</span> on ne peut trouver une définition claire de ce
+fantôme mystique. Il est déplorable que ce voyageur et collectionneur
+éminent ne comprenne rien à la théorie moderne de l'évolution. Les nombreuses
+<a class="pagenum" id="Page_440" title="440"></a>
+attaques qu'il a dirigées contre le darwinisme et le transformisme
+sont les produits les plus étranges et en partie les plus amusants de toute
+l'abondante littérature qui s'occupe de ce sujet.</p>
+
+<p class="p2"><b>5. Néovitalisme.</b>&mdash;Bien que le darwinisme ait porté un coup fatal
+à la doctrine mystique d'une force vitale surnaturelle et en ait heureusement
+triomphé, il y a vingt ans déjà, cette théorie vient de reparaître
+et a même, dans ces dix dernières années, rencontré de nombreux
+adhérents. Le physiologue <span class="smcap">Bunge</span>, le pathologue <span class="smcap">Rindfleisch</span>, le botaniste
+<span class="smcap">Reinke</span> et d'autres, ont défendu avec grand succès cette foi en la force vitale
+immatérielle et intellectuelle qui vient de renaître. Quelques-uns de
+mes anciens élèves ont montré le plus grand zèle. Ces naturalistes «très
+modernes» ont acquis la conviction que la doctrine de l'évolution et surtout
+le darwinisme constituent une théorie erronée, sans consistance et
+que <em>l'histoire n'est aucunement une science</em>. L'un d'entre eux a même porté
+ce diagnostic «que tous les darwinistes sont atteints de ramollissement
+cérébral». Mais comme malgré le néovitalisme, la grande majorité des naturalistes
+modernes (plus des neuf dixièmes) voit dans la doctrine de l'évolution
+le plus grand progrès qu'ait accompli la biologie dans notre siècle,
+il nous faut expliquer ce fait regrettable par une effroyable épidémie cérébrale.
+Toutes ces communications venant de spécialistes à l'esprit confus
+et étroit ont tout aussi peu d'effet sur notre doctrine de l'évolution et sur
+l'histoire des sciences que les excommunications du pape (p. 456).</p>
+
+<p>Le néovitalisme apparaît dans toute son insuffisance et dans toute son
+inconsistance quand on l'oppose dans tout le monde organique aux <em>faits
+fournis par l'histoire</em>. Ces faits historiques de «l'histoire de l'évolution»
+entendus au sens le plus large, les fondements de la géologie, de la paléontologie,
+de l'ontogénie, etc., ne sont explicables dans leur liaison naturelle
+que grâce à notre <em>doctrine moniste de l'évolution</em>, qui ne s'accorde ni avec
+l'ancien, ni avec le nouveau vitalisme. Cette dernière théorie prend de
+l'extension; cela s'explique en partie par un fait regrettable, par la <em>réaction
+générale</em> dans la vie politique et individuelle qui distingue très désavantageusement
+la dernière décade du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle de celle du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup>. En Allemagne,
+en particulier, ce que l'on a appelé l'«ère nouvelle» (<em>neue Kurs</em>) a
+fait naître un byzantinisme déprimant qui s'exerce non seulement dans la
+vie politique et religieuse, mais encore dans l'art et dans la science. Cependant
+cette réaction moderne ne constitue en somme qu'un épisode
+passager.</p>
+
+<p class="p2"><b>6. Plasmodomes et plasmophages.</b>&mdash;La division des <em>protistes</em>
+ou êtres vivants unicellulaires dans les deux groupes des plasmodomes
+et des plasmophages, est la seule classification qui permette de
+les faire rentrer dans les deux grands règnes de la nature organique, le
+règne animal et le règne végétal. Les plasmodomes (dont font partie ce
+que l'on appelle les «algues unicellulaires») possèdent l'échange de matière
+caractéristique des plantes proprement dites. Le plasma, créateur
+de leur corps cellulaire, jouit de la propriété chimico-physiologique de
+pouvoir former du nouveau plasma vivant par <em>synthèse</em> et réduction (assimilation
+<a class="pagenum" id="Page_441" title="441"></a>
+de carbone) de combinaisons anorganiques (eau, acide carbonique,
+ammoniaque, acide nitrique). Les <em>plasmophages</em>, par contre (infusoires
+et rhizopodes), possèdent l'échange de matière des <em>animaux</em> proprement
+dits. Le plasma analytique de leur corps cellulaire ne possède pas
+cette propriété synthétique. Il faut que leur plasma emprunte sa nourriture
+nécessaire directement ou indirectement au règne végétal. A l'origine
+(au commencement de la vie organique sur la terre), c'est d'abord par
+archigonie que sont nés les végétaux primitifs plasmodomes (phytomonères,
+probiontes, chromacées); c'est de ces derniers que sont provenus
+par métasitisme les animalcules plasmophages (zoomonères, bactéries,
+amibes). J'ai expliqué le phénomène important de ce métasitisme dans la
+dernière édition de mon <em>Histoire de la création naturelle</em> (1898, p. 426-439).
+J'en ai fait une discussion complète dans le premier tome de ma <em>Phylogénie
+systématique</em> (1894, p. 44-55).</p>
+
+<p class="p2"><b>7. Stades d'évolution de l'âme cellulaire.</b>&mdash;J'ai distingué quatre
+stades principaux dans la <em>psychogénie des protistes</em>: 1<sup>o</sup> l'âme cellulaire des
+archephytes; 2<sup>o</sup> des archezoaires; 3<sup>o</sup> des rhizopodes; 4<sup>o</sup> des infusoires.</p>
+
+<p>I. A. Ame cellulaire des <em>archephytes</em> ou <em>phytomonères</em>, des plantes les plus
+simples ou protophytes. De ces formes les plus primitives de la vie organique,
+nous connaissons exactement la classe des <em>chromacées</em> ou cyanophycées,
+avec les trois familles des <em>chroocoques</em>, des <em>oscillaires</em> et des <em>nostocacées</em>
+(<em>Phylogénie systématique</em>, I, § 80). Le corps, dans le cas le plus
+simple (<em>procytelle</em>, <em>chroocoque</em>, <em>gleothèque</em> et autres <em>coccochromales</em>) un petit
+noyau de plasma globuleux, vert bleu ou vert brun, sans noyau cellulaire,
+sans structure reconnaissable semblable à un grain de <em>chlorophylle</em>
+des cellules des plantes supérieures. Sa substance homogène est sensible
+à la lumière et forme du plasma par une synthèse d'eau, d'acide carbonique
+et d'ammoniaque. Les mouvements moléculaires internes qui permettent
+cet échange de matière végétale, ne sont pas visibles extérieurement.
+La reproduction se fait de la façon la plus simple, par division. Chez
+beaucoup de chromacées ces produits de division se rangent en un certain
+ordre; ils forment souvent des chaînes, et chez les oscillaires, ils exécutent
+des mouvements particuliers d'oscillation dont la raison et la signification
+sont inconnues. Ces chromacées sont particulièrement importantes
+au point de vue de la psychogénie phylétique parce que les plus anciennes
+d'entre elles (probiontes) sont nées par <em>archigonie</em> de combinaisons anorganiques.
+C'est avec la vie organique que l'activité psychologique la plus
+simple a pris naissance à l'origine (<em>Phylogénie systématique</em>, I, §31-34,
+78-80). La vie consistait uniquement en un échange de matières végétales
+et en une multiplication par division (conséquence de l'accroissement).
+L'activité psychologique se bornait à la sensibilité à la lumière et à un
+échange chimique, comme cela se passe dans les plaques photographiques
+«sensibles».</p>
+
+<p>I. B. <em>Ame cellulaire des archéozoaires</em> ou <em>zoomonères</em>, les plus simples des
+animaux primitifs ou protozoaires. Le corpuscule est comme chez les archephytes
+un grain de plasma homogène, sans structure et sans noyau;
+mais l'échange de matières est opposé. Comme le grain de plasma a perdu
+<a class="pagenum" id="Page_442" title="442"></a>
+la qualité plasmodomique de la synthèse, il lui faut emprunter sa nourriture
+à d'autres organismes. Il décompose le plasma par analyse, par oxydation
+d'albuminate et d'hydrates de carbone. A l'origine ces <em>zoomonères</em>
+sont provenues de phytomonères plasmodomes par métasitisme, par une
+modification dans l'échange des matières<a name="FNanchor_68" id="FNanchor_68" href="#Footnote_68" class="fnanchor">[68]</a>. Nous connaissons deux classes
+de ces archeozoaires, les bactéries et les rhizomonères. Les petites bactéries
+(rangées la plupart du temps parmi les champignons et désignées sous
+le nom de schizomycètes) sont des «cellules sans noyau», et conservent
+une forme constante globuleuse chez les sphérobactéries (micrococcus,
+streptococcus), en bâtonnets chez les rhabdobactéries (bacillus, eubactérium),
+en spirale chez les spirobactéries (spirillum, vibrio). On sait que
+depuis peu ces bactéries présentent un remarquable intérêt parce que,
+malgré leur structure très simple, elles causent les modifications les plus
+importantes dans d'autres organismes. Les bactéries <em>zymogènes</em> occasionnent
+la fermentation, la putréfaction, les bactéries <em>pathogènes</em> sont les
+causes des maladies infectieuses les plus redoutables (tuberculose, typhus,
+choléra, lèpre); les bactéries <em>parasitaires</em> vivent dans les tissus de beaucoup
+de plantes et d'animaux sans leur causer ni beaucoup de bien, ni
+beaucoup de mal; les bactéries <em>symbiotiques</em> favorisent très utilement la
+nutrition et l'accroissement des plantes (essences forestières) et des animaux
+chez qui elles vivent en bons mutualistes. Ces petits archeozoaires
+témoignent d'un grand degré de sensibilité; ils distinguent des différences
+physiques et chimiques délicates; beaucoup jouissent de la faculté de se
+déplacer momentanément (grâce à des cils vibratiles). Le puissant <em>intérêt
+psychologique</em> que présentent les bactéries consiste en ce que ces différentes
+fonctions de sensibilité et de mouvement apparaissent sous la
+forme la plus simple comme des processus physiques et chimiques accomplis
+par la substance homogène du corpuscule plasmique qui n'a ni noyau
+ni structure. <em>L'âme du plasma</em> manifeste ici le point d'origine le plus ancien
+de la vie psychologique animale. La même observation s'applique
+aux <em>rhizomonères</em> les plus anciennes (protomonas, protomyxa, Vampyrella,
+etc.); elles se distinguent des petites bactéries par la mobilité de
+leur forme, elles possèdent des appendices en forme de lambeaux (protom&oelig;ba)
+ou de fils (protomyxa). Ces pseudopodes sont employés à différentes
+fonctions animales, comme organes du tact, de mobilité, de nutrition,
+et cependant ils ne constituent pas des organes constants, mais
+des appendices variables de la masse homogène et demi-liquide du corpuscule
+qui peuvent naître et disparaître à tout point de la surface comme
+chez les rhizopodes proprement dits.</p>
+
+<p>I. C. <em>Ame cellulaire des rhizopodes.</em> La grande classe des rhizopodes
+présente à plusieurs points de vue un grand intérêt pour la psychogénie
+phylétique. Dans ce groupe de protozoaires à formes très variées, nous
+connaissons plusieurs milliers d'espèces (vivant pour la plupart dans la
+mer) et nous les distinguons principalement par la forme caractéristique
+du squelette que le corpuscule unicellulaire sécrète dans un but de protection
+ou de soutien. Ce «cythecium» tant chez les talamophores à
+<a class="pagenum" id="Page_443" title="443"></a>
+coquille calcaire que chez les radiolaires à coquille siliceuse est d'une
+forme très variée, en général très élégante et très régulière. Dans beaucoup
+des formes les plus grandes, (nummulites, phæodaires) se montre
+une disposition étonnamment compliquée; elle se transmet dans les espèces
+isolées avec une «constance relative» aussi grande que la forme spécifique
+typique chez les animaux supérieurs. Et nous savons cependant que
+ces étonnantes «merveilles de la nature» sont les produits de sécrétion
+d'un plasma amorphe, liquide et consistant qui projette les mêmes pseudopodes
+variables que les rhizomonères dont nous avons parlé. Pour
+expliquer ce phénomène, il nous faut attribuer au plasma sans structure
+des rhizopodes unicellulaires un «sentiment plastique de la distance»
+qui leur est particulier ainsi qu'un sentiment de l'équilibre hydrostatique<a name="FNanchor_69" id="FNanchor_69" href="#Footnote_69" class="fnanchor">[69]</a>.</p>
+
+<p>Nous voyons de plus que la même substance homogène est sensible aux
+excitations lumineuses, caloriques, électriques, à la pression et aux
+réactifs chimiques. De même l'observation microscopique la plus scrupuleuse
+nous convainc que cette masse albumineuse, muqueuse, liquide, ne
+possède pas de structure anatomique appréciable, bien que nous devions
+admettre l'hypothèse d'une structure moléculaire très développée, invisible
+pour nous et héréditaire. Nous voyons que le nombre et la forme des
+mailles du réseau muqueux que forment en s'unissant les milliers de
+pseudopodes rayonnant dans leurs rencontres fortuites changent constamment
+et quand nous les excitons violemment ils rentrent tous dans le
+plasma commun des corpuscules globuleux. Nous observons le même fait
+sur une grande échelle chez les <em>mycelozoaires</em> ou mycomycètes, par
+exemple chez l'<em>aethalium septicum</em> qui recouvre d'un mucus jaune gigantesque
+les couches de tan. En une plus faible mesure et sous une forme
+plus simple, nous observons la même «âme des rhizopodes» chez les
+amibes ordinaires. Ces cellules nues projetant des lambeaux sont particulièrement
+intéressantes par ce fait que leur constitution primitive se
+retrouve partout dans les tissus d'animaux unicellulaires plus élevés. Le
+jeune &oelig;uf dont l'homme provient, les millions de leucocytes ou globules
+blancs qui circulent dans notre sang, beaucoup de «cellules muqueuses»,
+etc., sont «amiboïdes». Quand ces cellules voyagent (planocytes)
+ou mangent (phagocytes), elles manifestent les mêmes phénomènes vitaux
+propres aux animaux, les mêmes faits de mouvement et de sensibilité
+que les amibes isolées. Tout dernièrement <span class="smcap">Rhumbler</span> a montré, dans une
+excellente étude, que beaucoup de ces <em>mouvements amiboïdes</em> donnent
+l'impression d'une activité psychique, mais peuvent être créés expérimentalement
+et dans la même forme dans des corps inorganiques.</p>
+
+<p>I. D. <em>Ame cellulaire des infusoires.</em> C'est chez les infusoires proprement
+dits, tant chez les <em>flagellés</em> que chez les <em>ciliés</em> et chez les <em>acinetes</em> que l'activité
+psychique animale des organismes unicellulaires atteint son degré le
+plus élevé. Ces animalcules délicats dont le corps tendre revêt ordinairement
+une forme très simple, arrondie et allongée, se meuvent d'une façon
+<a class="pagenum" id="Page_444" title="444"></a>
+particulièrement vive dans l'eau, nageant, courant, grimpant. Ils utilisent,
+comme organes moteurs, les fins petits poils qui sortent de la pellicule.
+Des organes moteurs d'une autre espèce sont constitués par les fibres
+musculaires contractiles (myophènes) qui se trouvent sous la pellicule et
+modifient la forme du corps d'après leur combinaison.</p>
+
+<p>Ces myophènes se développent sur des points isolés du corpuscule pour
+former les organes moteurs spéciaux. Les vorticelles se caractérisent par
+un muscle pétiolé contractile et beaucoup d'hypotriques, par un «muscle
+obturateur de l'orifice cellulaire». Des organes de sensibilité spéciaux se
+sont également développés chez eux. En particulier certains cils phosphorescents
+se sont transformés en organes olfactifs et gustatifs. Chez les
+infusoires qui se reproduisent par la copulation de deux cellules, il faut
+admettre une sensibilité chimique semblable à l'odorat des animaux plus
+élevés. Et si les deux cellules qui copulent présentent déjà une différenciation
+sexuelle, ce chémotropisme prend un caractère érotique. On peut
+alors distinguer dans la cellule la plus grande, la cellule femelle une
+«tache de conception» et dans la cellule la plus petite un «cône de fécondation.»</p>
+
+<p class="p2"><b>8. Formes principales des cénobies.</b>&mdash;Les nombreuses formes
+d'unions cellulaires qui sont très importantes puisqu'elles forment le passage
+entre les protozoaires et les métazoaires n'ont pas jusqu'à présent été
+suffisamment appréciées. Beaucoup de <em>chromacées</em>, de <em>paulotomiées</em>, de
+<em>diatomées</em>, de <em>desmidiacées</em>, de <em>mastigotes</em> et de <em>melethaelies</em> constituent des
+cénobies de <em>protophytes</em>. Des cénobies de protozoaires se rencontrent dans
+plusieurs groupes de <em>rhizopodes</em> (polycyttaria) et d'infusoires (chez les
+flagellés et chez les ciliés, cf. <em>Phylogénie systématique</em>, l., p. 58). Toutes ces
+cénobies proviennent d'une <em>division</em> répétée (la division a lieu, dans la
+plupart des cas, le bourgeonnement est plus rare) d'une <em>cellule-mère simple</em>.
+D'après la forme particulière de cette division et en suivant la disposition
+spéciale des générations cellulaires sociales qui en sont provenues, on
+peut distinguer quatre formes principales de cénobies: 1<sup>o</sup> <em>Cénobies</em> grégales,
+masses gélatineuses de forme globuleuse, cylindrique, plate, d'un
+volume indéterminé, dans lesquelles de nombreuses cellules de même
+espèce (la plupart du temps sans ordre fixe) sont réparties (la masse gélatineuse,
+dépourvue de structure qui les réunit est sécrétée par les cellules
+mêmes). La morula appartient à ce groupe; 2<sup>o</sup> <em>Cénobies</em> sphérales, globules
+gélatineux à la surface desquels les cellules sociales sont disposées les unes
+à côté des autres en une simple rangée. Les colonies globuleuses des volvocines
+et des halosphères, des catallactes et des polycyttaires. Cette forme
+est particulièrement intéressante parce que sa disposition rappelle la blastula
+des métazoaires. Comme dans le blastoderme de ces derniers, souvent
+les nombreuses cellules des cénobies sphérales se trouvent serrées les unes
+contre les autres et constituent un épithélium très simple (forme la plus
+ancienne du tissu). Il en est ainsi chez les <em>magosphères</em> et les <em>halosphères</em>.
+Dans d'autres cas, par contre, les cellules sociales sont séparées par des
+intervalles et ne sont rattachées entre elles que par des ponts de plasma
+comme si elles se donnaient la main. C'est ce que l'on rencontre chez les
+<a class="pagenum" id="Page_445" title="445"></a>
+volvocines et les phylocyttaires (sphérozoaires, collosphères, etc.); 3<sup>o</sup> <em>Cénobies
+arborales</em>. Tout le bâtonnet cellulaire est ramifié et ressemble à une
+tige de fleurs. Comme le fond, les fleurs et les feuilles, dans ce dernier cas,
+les cellules sociales se trouvent sur les branches d'un tronc gélatineux
+ramifié, ou bien encore dans leur multiplication elles se disposent de telle
+façon que toute la colonie ressemble à un arbrisseau, à un polypier. Il en
+est ainsi chez beaucoup de diatomées et de mastigotes, de flagellés et de
+rhizopodes. 4<sup>o</sup> <em>Cénobies catenales.</em> Les cellules se divisant à plusieurs
+reprises (transversalement) et les produits de cette division étant rangés
+les uns à côté des autres, il se produit des filets ou chaînes de cellules.
+Parmi les <em>protophytes</em>, elles sont très répandues chez les chromacées, desmidiacées,
+diatomées, et parmi les protozoaires chez les bactéries et les
+rhizopodes, plus rarement chez les infusoires. Dans toutes ces différentes
+formes de cénobies interviennent deux degrés différents d'<em>individualités</em>
+ainsi que d'activité psychique: 1<sup>o</sup> <em>l'âme cellulaire</em> de chaque cellule individuelle,
+2<sup>o</sup> <em>l'âme cénobiale</em> de toute la colonie cellulaire.</p>
+
+<p class="p2"><b>9. Psychologie des cuidaires.</b>&mdash;<em>L'hydre</em>, polype d'eau douce ordinaire
+possède un corps ovale d'une constitution très simple, de deux rangées
+de cellules, ressemblant à une gastrula qui se serait fixée. Autour de
+la bouche se trouve une couronne de tentacules. Les deux rangées de cellules
+qui constituent la paroi du corps (et même la paroi des tentacules)
+sont les mêmes que chez les prédécesseurs immédiats des polypes, chez
+les <em>gastréades</em>. Une différence s'est pourtant établie dans l'ectoderme, la
+division du travail existe parmi les cellules. Entre les cellules ordinaires
+indifférentes se trouvent des cellules urticantes, des cellules sexuelles et
+des cellules <em>neuromusculaires</em>. Ces dernières sont particulièrement intéressantes.
+Du corps cellulaire part un long appendice en forme de filet qui se
+dirige vers l'intérieur, il est contractile à un haut degré et rend possibles
+les vives contractions du corps. On le considère comme l'origine de la
+constitution musculaire, aussi le nomme-t-on myophène ou myonème.
+Comme la partie extérieure des mêmes cellules est sensible, on les désigne
+sous le nom de cellules neuromusculaires ou encore cellules musculaires
+épithéliales. Comme les cellules voisines sont reliées par de fins prolongements
+et qu'elles sont peut-être unies en un plexus nerveux par les prolongements
+des cellules ganglionnaires éparses, toutes ces fibres musculaires
+peuvent se contracter en même temps, mais un organe nerveux
+central, un ganglion véritable n'existe pas encore, pas plus que n'existent
+d'organes des sens différenciés. Les nombreuses formes des hydropolypes
+marins (tubulariées, campanariées) possèdent la même structure épithéliale
+que l'hydre. La plupart des espèces portent des bourgeons et forment
+des pieds. Les nombreux individus qui composent ces pieds sont entre eux
+en relation directe. Une forte excitation venant atteindre une partie de
+le société peut se transmettre à tous ses membres et causer la contraction
+de beaucoup d'entre eux ou même de tous. De plus faibles excitations
+n'amènent de contraction que chez le seul individu atteint. Nous pouvons
+donc distinguer déjà chez les polypiers une double âme; l'<em>âme personnelle</em>
+du polype isolé, et l'<em>âme cormale</em> et commune de tout le pied.</p>
+
+<p><a class="pagenum" id="Page_446" title="446"></a>
+<em>Ame des méduses.</em>&mdash;Les <em>méduses</em> qui sont fort près des petits polypes
+fixes et nagent librement, possèdent une organisation bien supérieure
+surtout les grandes et belles discoméduses. Leur corps tendre, gélatineux
+ressemble à un parapluie ouvert, s'appuyant sur 4 ou 8 rayons. Au manche
+du parapluie (umbrella) correspond le canal stomacal qui descend au milieu.
+A son extrémité inférieure se trouve la bouche, formée de 4 lambeaux,
+très sensible et très mobile. A la surface inférieure de l'ombrelle se
+trouve une couche de muscles annulaires dont la contraction régulière
+maintient plus solidement arquée l'ombrelle et expulsent vers la partie
+inférieure l'eau de mer contenue dans les cavités. Sur le bord libre et circulaire
+de l'ombrelle siègent, répartis en général à intervalles égaux, 4 ou
+8 <em>organes sensoriels</em> ainsi que de longs tentacules, très mobiles et très sensibles.
+Les organes sensoriels (<em>sensilla</em>) sont tantôt de simples yeux ou des
+ampoules auditives, tantôt des massues sensorielles composées (rhopalia)
+dont chacune contient un &oelig;il, une ampoule auditive et un organe gustatif.
+Le long du bord de l'ombrelle court un anneau nerveux qui met en
+communication les petits ganglions nerveux situés à la base des tentacules.
+Ces derniers envoient des nerfs sensitifs aux organes des sens et des nerfs
+moteurs aux muscles. A cette structure différenciée de l'appareil psychique
+correspond chez les méduses une activité psychique vive et complètement
+développée. Elles meuvent comme il leur plaît les différentes
+parties de leur corps, réagissent contre la lumière, la chaleur, l'électricité,
+les excitations chimiques comme les animaux supérieurs. L'anneau nerveux
+du bord de l'ombrelle avec ses 4 ou 8 ganglions constitue un organe
+central et celui-ci permet qu'il y ait relation entre les différents organes
+sensibles et moteurs. Mais de plus chacune des 4 ou 8 parties radiales qui
+contient un ganglion a son âme et peut indépendamment des autres manifester
+de la sensibilité et de la motilité. L'âme des méduses possède
+donc déjà le véritable caractère de l'âme nerveuse, mais elle fournit en
+même temps un très intéressant exemple du fait que cette âme peut se
+<em>diviser en plusieurs parties d'égale valeur</em>.</p>
+
+<p><em>Métagenèse de l'âme.</em>&mdash;Les petits polypes fixes et les grandes méduses
+qui nagent librement apparaissent à tous les points de vue comme
+des animaux si différents qu'autrefois on en faisait universellement deux
+classes totalement distinctes. Le polype, de structure simple, n'a ni nerfs,
+ni muscles, ni organes sensoriels différenciés; son âme est mise en action
+par la rangée de cellules de l'ectoderme. La méduse, de structure plus
+compliquée, jouit de nerfs et de muscles indépendants, de ganglions et
+d'organes sensoriels différenciés. Son <em>âme nerveuse</em> a besoin pour son activité
+de cet appareil complexe. Tandis que l'organe de nutrition des polypes
+se réduit à la simple ouverture stomacale ou à l'intestin primitif des
+anciens gastréades, on trouve souvent à sa place, chez les méduses, un système
+de gastrocanal fort compliqué avec des poches ou canaux de nutrition,
+bien ordonnés en rayons et partant de l'estomac central. Dans sa
+paroi se développent 4 ou 8 glandes sexuelles indépendantes ou gonades qui
+manquent encore aux polypes; ici naissent de la façon la plus simple des
+cellules sexuelles isolées au milieu des cellules ordinaires et indifférentes.
+La différence dans la structure, dans la vie psychique de ces deux classes
+<a class="pagenum" id="Page_447" title="447"></a>
+d'animaux est donc très importante, bien plus grande que la différence
+correspondante qui existe entre un homme et un poisson, ou entre une
+fourmi et un ver de terre. Grande fut donc la surprise des zoologues quand
+en 1841, l'éminent naturaliste <span class="smcap">Saro</span> (d'abord pasteur protestant, puis zoologue
+moniste) fit la découverte que ces deux formes animales appartenaient
+à une seule et même sphère de génération. Des &oelig;ufs fécondés des
+<em>méduses</em> naissent de simples <em>polypes</em> et ces derniers produisent par la voie
+insexuée du bourgeonnement de nouvelles méduses. <span class="smcap">Steenstrup</span>, à Copenhague,
+avait déjà fait de semblables observations sur les vers intestinaux
+et il réunit en 1842 toutes les observations sous le terme de <em>métagenèse</em>.
+On découvrit plus tard que le même phénomène remarquable est très
+répandu aussi bien chez des animaux inférieurs que chez des plantes
+(mousses, fougères). Ordinairement deux générations très différentes alternent
+de telle façon que l'une est sexuée, produit &oelig;uf et sperme, tandis
+que l'autre reste insexuée et se reproduit par bourgeonnement.</p>
+
+<p>Au point de vue de la <em>psychologie phylogénétique</em> cette métagenèse des
+polypes et des méduses présente le plus vif intérêt parce que les deux
+représentants d'une même espèce animale qui alternent régulièrement
+apparaissent comme si éloignés, non seulement dans leur structure, mais
+encore dans leur activité psychique. Nous pouvons suivre ici par l'observation
+directe, en une certaine mesure, <em>in statu nascendi</em>, la naissance de
+l'âme nerveuse de forme supérieure d'une âme de forme inférieure; et ce
+qui est surtout important, nous pouvons l'expliquer en montrant les
+<em>causes</em> qui se produisent.</p>
+
+<p><em>Origine de l'âme nerveuse.</em> La première origine du système nerveux, des
+muscles et organes des sens, sa provenance de l'ectoderme peut <em>ontogénétiquement</em>
+s'observer directement chez l'homme et chez les animaux supérieurs,
+mais l'explication phylogénétique de ces phénomènes remarquables
+ne peut être atteinte qu'indirectement. Par contre nous en trouvons
+l'explication directe dans la «métagenèse» des polypes et des méduses
+dont nous venons de parler. La cause efficiente de cette métagenèse se
+trouve dans les <em>modes d'existence complètement différents</em> de ces deux
+formes animales. Les polypes, antérieurs, fixés comme des plantes sur le
+sol de la mer n'avaient besoin dans leurs simples prétentions ni d'organes
+sensoriels supérieurs ni de muscles et de nerfs distincts. Pour nourrir
+leurs petits corps vésiculeux il leur suffisait de l'ectoderme, de même
+que le simple épithélium de leur membrane externe avec ses légers
+commencements de différenciation histologique suffisait pour recevoir
+leurs sensations et accomplir leurs mouvements toujours identiques.
+Il en est tout autrement chez les grandes <em>méduses</em> qui nagent librement,
+comme je l'ai montré dans ma monographie de ces beaux animaux[,?] si
+intéressants (1864-1882); grâce à leur <em>adaptation</em> aux conditions d'existence
+particulières à la mer, leurs organes sensoriels, leurs muscles et leurs
+nerfs ne doivent pas être moins parfaits et distincts que chez beaucoup
+d'animaux supérieurs. Pour les nourrir il a fallu que se développât un
+gastro-canal compliqué. La structure plus fine de leurs organes psychiques
+que <span class="smcap">Richard Hertwig</span> nous a fait connaître, en 1882, correspond à des
+prétentions plus élevées que le mode d'existence de ces animaux de proie
+<a class="pagenum" id="Page_448" title="448"></a>
+nageant librement impose: yeux, organes auditifs, organes permettant
+également de prendre conscience de l'équilibre, organes chimiques
+(gustatifs et olfactifs) sont nés à la suite de la distinction et de la conscience
+des différentes excitations; les mouvements arbitraires dans la
+nage, la capture de la proie, dans l'ingestion de la nourriture, dans la lutte
+contre les ennemis ont conduit à la distinction de groupes de muscles.
+La liaison régulière établie entre les organes moteurs et ces organes sensibles
+a causé le développement des 4 à 8 ganglions radiés situés sur le
+bord de l'ombrelle ainsi que de l'anneau nerveux qui les unit. Mais si
+les &oelig;ufs fécondés de ces méduses se développent de nouveau sous formes
+de polypes libres, ce retour s'explique par les lois de l'<em>hérédité latente</em>.</p>
+
+<p class="p2"><b>10. Psychologie des singes.</b>&mdash;Comme les singes et surtout les
+singes anthropoïdes sont très rapprochés des hommes non seulement
+relativement à la structure et au mode d'évolution, mais encore sous tous
+les rapports pour la vie psychique, <em>l'étude comparative de la psychologie des
+singes</em> ne saurait être recommandée d'une façon assez pressante à nos
+psychologues de profession. La visite des jardins zoologiques, des théâtres
+où paraissent les singes est en particulier aussi instructive que récréative.
+Mais la fréquentation du cirque et des théâtres où paraissent des chiens,
+n'est pas moins riche en enseignements. Les résultats étonnants qu'a
+atteint le <em>dressage moderne</em> non seulement dans l'instruction des chiens, des
+chevaux et des éléphants, mais encore dans l'éducation des rapaces rongeurs
+et autres mammifères inférieurs doivent fournir à ces psychologues
+impartiaux, s'ils les étudient avec soin, une source de connaissances psychologiques
+des plus importantes au point de vue moniste. Indépendamment
+de cela, la fréquentation de semblables expositions est plus récréative
+et élargit bien davantage l'horizon anthropologique que l'étude
+ennuyeuse et relativement abrutissante des fantaisies métaphysiques que
+ce que l'on appelle la «psychologie introspective pure» a couché dans des
+milliers de volumes et d'articles.</p>
+
+<p class="p2"><b>11. Téléologie de Kant.</b>&mdash;Les progrès étonnants de la biologie
+moderne ont complètement réfuté l'<em>explication téléologique de la nature
+due à Kant</em>. La physiologie a prouvé entre autres choses que tous les
+phénomènes biologiques se ramènent à des procès chimiques et physiques
+et que leur explication n'exige ni un <em>créateur</em> personnel agissant en chef
+d'entreprise, ni une <em>force vitale</em> énigmatique construisant en vue d'une
+fin. La théorie cellulaire nous a montré que toutes les activités biologiques
+complexes des animaux et des plantes supérieurs doivent être dérivées
+des procès physico-chimiques simples qui se produisent dans l'organisme
+élémentaire des <em>cellules</em> microscopiques et que la base matérielle
+de ces procès est le <em>plasma</em> du corps cellulaire. Cette observation s'applique
+tant aux phénomènes d'accroissement et de la nutrition qu'à ceux de la
+reproduction, de la sensibilité et du mouvement. La loi biologique fondamentale
+nous enseigne que les phénomènes énigmatiques de l'embryologie
+(le développement des embryons et la modification résultant de la
+puberté) reposent sur la transmission héréditaire de processus correspondants
+<a class="pagenum" id="Page_449" title="449"></a>
+qui se sont produits dans la ligne des ancêtres. La théorie de la
+descendance a résolu l'énigme, elle a expliqué comment ces processus,
+ces activités physiologiques de l'<em>hérédité</em> et de l'<em>adaptation</em>, ont, au cours
+de longs espaces de temps, causé un changement constant des formes
+spécifiques, une lente <em>transformation</em> des espèces. La théorie de la <em>sélection</em>,
+enfin, prouve clairement que, dans ces procès phylogénétiques, les
+dispositions les plus opportunes se produisent d'une façon purement
+mécanique, par sélection du plus utile. <span class="smcap">Darwin</span> a donc fait prévaloir un
+principe d'explication mécanique de l'utilité organique que, déjà plus de
+2.000 ans auparavant, <span class="smcap">Empédocle</span> avait soupçonné. Il est devenu ainsi le
+<em>Newton de la vie organique</em> ce dont Kant avait complètement contesté la
+possibilité.</p>
+
+<p>Ces circonstances historiques que j'ai déjà relevées il y a plus de trente
+ans (dans le cinquième chapitre de l'<em>Histoire de la création naturelle</em>), sont
+si intéressantes et si importantes que je tiens à insister sur elles ici. Ce
+n'est pas seulement opportun parce que la philosophie moderne demande
+avec une insistance particulière un <em>retour à Kant</em>, mais aussi parce qu'il
+en découle que les métaphysisiens les plus grands tombent tête baissée
+dans les plus graves erreurs en jugeant les questions les plus importantes.</p>
+
+<p><span class="smcap">Kant</span>, le fondateur subtil et clair de la «philosophie critique», déclare
+avec la plus grande précision qu'il est «absurde» d'espérer une découverte
+qui 70 ans plus tard est faite réellement par Darwin et il refuse pour tous
+les temps, à l'esprit humain une notion importante que ce dernier acquiert
+réellement par la théorie de la sélection. On voit combien est dangereux
+l'<em>ignorabimus</em> catégorique.</p>
+
+<p>En ce qui touche l'honneur exagéré que l'on rend à <span class="smcap">Kant</span> dans la nouvelle
+philosophie allemande et qui se transforme chez beaucoup de «Néo-Kantiens»
+en une adoration idolâtre et indéterminée, il nous sera permis
+de mettre en lumière les imperfections humaines du grand philosophe
+de Königsberg et les faiblesses néfastes de sa sagesse critique. Sa tendance
+dualiste vers une métaphysique transcendentale, qui ne fit qu'accroître
+avec les années, avait pour cause l'instruction préparatoire, pleine
+de lacunes incomplètes qu'il reçut à l'école et à l'université. Cette instruction
+ainsi obtenue était surtout <em>philologique, théologique</em> et <em>mathématique</em>.
+Dans les sciences naturelles, il n'apprit à fond que l'astronomie et la physique
+et en partie également la chimie et la minéralogie. Par contre, le
+vaste domaine de la biologie, si peu étendu qu'il fût à l'époque, lui reste
+<em>inconnu pour la plus grande partie</em>. Parmi les sciences naturelles organiques,
+il n'a étudié ni la zoologie, ni la botanique, ni l'anatomie, ni la physiologie;
+son anthropologie dont il s'occupa pendant longtemps resta fort
+imparfaite. Si <span class="smcap">Kant</span>, au lieu d'étudier la philologie et la médecine avait
+approfondi la médecine, il aurait puisé dans les cours d'anatomie et de
+physiologie une connaissance approfondie de l'<em>organisme</em> humain, si dans
+les cliniques il s'était acquis une appréciation vivante de ces modifications
+pathologiques, non seulement son anthropologie mais encore toute la
+conception de l'univers du philosophe critique aurait pris une tout autre
+forme. <span class="smcap">Kant</span> alors n'aurait pas aussi légèrement passé sur les phénomènes
+<a class="pagenum" id="Page_450" title="450"></a>
+biologiques les plus importants comme il le fit dans ses écrits postérieurs
+(à dater de 1769).</p>
+
+<p>Après avoir accompli ses études universitaires, <span class="smcap">Kant</span> dut pendant neuf
+ans gagner son pain en donnant des leçons à domicile, de 22 à 31 ans,
+précisément dans la période la plus importante de sa vie de jeunesse,
+quand à la suite de l'enseignement pris à l'Université, le libre développement
+du caractère personnel et scientifique se décide. Si <span class="smcap">Kant</span>, qui pendant
+la plus grande partie de son existence resta fixé à Königsberg et ne franchit
+presque jamais les frontières de la province de Prusse avait accompli
+des voyages plus importants, s'il avait donné au vif intérêt qu'il portait à
+la géographie et à l'anthropologie un aliment vivant par des appréciations
+réelles, l'extension de son horizon aurait eu une action réaliste très heureuse
+sur la forme de sa conception idéale de l'univers. Puis le fait que
+<span class="smcap">Kant</span> ne se maria pas peut, chez lui comme chez d'autres vieux garçons
+philosophes excuser ses lacunes et son exclusivisme. L'homme et la
+femme constituent, en effet, deux organismes essentiellement différents
+qui n'arrivent à rendre parfaitement la notion générique normale
+«d'hommes» qu'en se complétant mutuellement.</p>
+
+<p class="p2"><b>12. Critique des Évangiles.</b> (<span class="smcap">S. E. Verus</span>, <em>Tableau synoptique des
+évangiles</em> dans leur texte complet.) Leipzig 1897.&mdash;Conclusion: «Toute
+&oelig;uvre doit être comprise et jugée d'après l'esprit de son temps. Les
+<em>fictions évangéliques</em> naissent à une époque très peu scientifique et dans
+des sphères pleines de grossières superstitions; elles ont été écrites pour
+leur temps, et non pour le temps présent ni pour «tous les temps», mais
+non comme &oelig;uvres historiques, ce sont des &oelig;uvres d'édification et en
+partie des pamphlets ecclésiastiques. Seul l'intérêt de l'Église et de ses
+prêtres ainsi que des institutions sociales qui y sont liées pouvait demander
+que l'on rapportât l'origine de chaque &oelig;uvre aux «apôtres» (Matthieu,
+Jean) ou aux «disciples des apôtres» (Marc, Luc); cela suffit pour expliquer
+très simplement et très naturellement leur crédit persistant pendant
+des siècles et que l'on a coutume de ramener à des influences surnaturelles.</p>
+
+<p>«La forme primitive de ces fictions a subi dans les premiers siècles des
+modifications variées et ne peut plus être établie présentement. Le recueil
+des écrits du Nouveau Testament ne s'est formé que très lentement et
+sa reconnaissance n'a été unanimement acceptée qu'après des siècles, pour
+une partie du moins. Tout ce que l'on tire comme article de foi des écrits
+de cette époque sans critique ne repose que sur l'arbitraire, l'erreur, si ce
+n'est sur la falsification consciente.</p>
+
+<p>«A toute époque de grande oppression, les Israélites ont attendu un
+sauveur (Messie). C'est ainsi qu'Isaïe 45, I, après la captivité de Babylone
+(597-538) salue du titre de Messie le roi des Perses, Cyrus (qui n'était pas
+Juif) parce qu'il a rendu la liberté au peuple. Un grand prêtre, Josué, fait
+rentrer les Juifs dans leur patrie et la légende créa un Josué antérieur
+qui, comme successeur de Moïse aurait ramené son peuple à Chanaan.
+Après la ruine de Jérusalem (70 de notre ère), le savant Josèphe déclare
+<a class="pagenum" id="Page_451" title="451"></a>
+qu'il restait encore à l'humanité un temple plus vaste qui ne serait pas
+bâti par la main des hommes, et voyait dans l'empereur Vespasien un
+Messie qui apporterait la liberté à tout l'univers. Mais dans le vaste empire
+romain, plus d'un poète, plus d'un penseur, rêvaient d'un sauveur du
+monde, et en quelques dizaines d'années se produisit toute une série de
+«Messies». L'esprit poétique du peuple créa un troisième Josué (en grec
+<em>Jésus</em>).</p>
+
+<p>«La vie d'un semblable ami des pauvres, d'un faiseur de miracles, d'un
+sauveur du monde n'était pas trop difficile à écrire: des aventures, des
+événements, des discours étaient fournis par les modèles de l'ancien
+testament (abstraction faite des légendes de Krishna et de Bouddha qui
+depuis des siècles étaient répandues dans tout l'Orient). Un Moïse, un
+Élie, un Élisée auxquels il ne fallait pas que le héros reste inférieur, des
+expressions des psaumes et des prophètes. Souvent les auteurs prenaient
+à la lettre des images. Les pâtres de l'Église tenaient encore beaucoup de
+contes merveilleux pour des allégories, alors que maintenant l'Église veut
+que tout, même ce qui est le plus étonnant, soit pris à la lettre.</p>
+
+<p>«La figure du Messie se créa donc peu à peu. Dans les <em>épîtres de Paul</em>
+qui sont prouvées avoir été composées avant les «fictions évangéliques»,
+il n'est rien dit de la mort ni de la résurrection. De certains passages des
+prophètes, littéralement interprétés, on déduisit la doctrine du salut. On
+se demanda enfin, où, comment, de qui est-il né? Combien de temps a-t-il
+vécu? etc. Dès que l'exemple d'une semblable fiction eut été donné, un
+flot d'&oelig;uvres semblables se répandit, caricatures grossières pour une
+partie, pour une autre, tableaux de la vie se renfermant dans les limites
+du possible jusqu'à un certain point. Chaque région, chaque commune
+importante a son évangile et souvent on le nommait d'un nom devenu
+célèbre. On tenait pour parfaitement permis d'écrire ainsi sous un faux nom.</p>
+
+<p>«Ces fictions évangéliques placent leur héros dans la première moitié
+du premier siècle de notre ère. Mais ni les écrivains juifs (Philon, Josèphe)
+ni les écrivains romains ou grecs (comme Tacite, Suétone, Pline, Dion, Cassius)
+de cette époque et de la suivante, ne connaissent ni ce «Jésus de
+Nazareth», ni les événements de sa vie que l'on raconte; la ville de Nazareth
+est même tout à fait inconnue.»</p>
+
+<p class="p2"><b>13. Christ et Bouddha.</b>&mdash;A l'excellent ouvrage de <span class="smcap">S. E. Verus</span>: <em>Vergleichende
+Uebersicht der vier Evangelien</em> (source unique pour une vie de
+Jésus) j'emprunte la communication suivante: «Le professeur <span class="smcap">Rudolf
+Seydel</span> a comparé les biographies indiennes et chinoises de Bouddha qui
+sont nombreuses et sont certainement antérieures à notre ère dans plusieurs
+travaux consciencieux estimés par d'éminents théologiens, tels que
+le professeur <span class="smcap">Pfleiderer</span>. Il a établi indubitablement les faits suivants:
+Le fonds de la vie des deux <em>fondateurs de religion</em> est une vie nomade,
+apostolique et salvatrice, la plupart du temps en compagnie de disciples,
+interrompue parfois par des repos (banquets, solitude au désert); en outre
+on y rencontre des sermons sur des montagnes et un séjour dans la capitale
+après une entrée triomphale. Mais dans tous les détails et dans leur
+suite se montre un surprenant accord.</p>
+
+<p><a class="pagenum" id="Page_452" title="452"></a>
+«Bouddha est un Dieu fait homme; comme homme il est de race
+royale. Il est engendré et mis au monde de façon surnaturelle, sa naissance
+est annoncée à l'avance d'une façon merveilleuse. Dieux et rois saluent
+le nouveau-né et lui apportent des présents. Un vieux brahmane le
+reconnaît aussitôt pour le rédempteur de tous les maux. Il ramène la paix
+et la joie sur la terre. Le jeune Bouddha est poursuivi et miraculeusement
+sauvé, installé solennellement dans le temple, enfant de 12 ans, il est recherché
+par ses parents et retrouvé au milieu des prêtres. Il est précoce,
+dépasse ses maîtres et grandit en âge et en sagesse. Il prend le baptême de
+consécration dans le fleuve sacré. Quelques disciples d'un sage brahmane
+viennent à lui. Le mot de ralliement est «suis-moi». Il consacre un disciple
+d'après l'usage indien sous un figuier. Parmi les douze, trois des disciples
+sont de vrais modèles et il se trouve aussi un traître. Les anciens
+noms des disciples sont changés. Non loin se trouve un cercle plus nombreux
+de 18 élèves. Bouddha envoie ses disciples par deux et par trois après
+les avoir munis d'instructions. Une fille du peuple célèbre sa mère comme
+bienheureuse. Un riche brahmane veut le suivre mais ne peut se séparer
+de ses biens. Un autre lui rend visite la nuit. Il n'était pas apprécié par
+sa famille, mais trouva des sympathies chez les notables et chez les
+femmes.</p>
+
+<p>«Bouddha enseigne en promettant le bonheur comme prix. Il parle volontiers
+par parabole. Ses enseignements montrent (souvent dans le
+choix même des mots) une ressemblance, il détourne des prodiges, recommande
+l'humilité, l'humeur pacifique, l'amour des ennemis, l'humilité,
+la victoire sur soi-même et même l'abstinence de rapports charnels. Il
+enseigne aussi sa destinée. Au cours des pressentiments de sa mort prochaine,
+il insiste sur le fait qu'il rentre au ciel, dans ses adieux, il exhorte
+ses disciples, leur désigne un médiateur (consolateur) et annonce un bouleversement
+général de l'univers. Sans patrie et pauvre, il voyage en
+qualité de médecin, de sauveur, de rédempteur. Ses adversaires lui opposent
+qu'il préfère la société des «pécheurs». Peu de temps avant sa mort
+il est invité à dîner chez une pécheresse. Un disciple convertit une fille
+d'une classe méprisée, prés d'un puits. De nombreux miracles attestent sa
+divinité (il marche sur l'eau, etc.). Il entre triomphalement dans la capitale
+et meurt au milieu de signes merveilleux: la terre tremble, les extrémités
+de la terre sont en flamme, le soleil s'éteint, un météore tombe du ciel.
+Bouddha lui aussi va en enfer et au ciel.»</p>
+
+<p class="p2"><b>14. La généalogie du Christ.</b>&mdash;<span class="smcap">Paul de Regla</span> dit dans son intéressant
+ouvrage (1891): «Heureusement ce fils de Marie qui, au sens de
+notre langue juridique actuelle était un <em>fils naturel</em>, possède d'autres
+titres de gloire que son obscure extraction. Qu'il soit le fils d'un amour
+secret ou la suite d'un acte que notre société actuelle déclare être un
+crime, quelle importance cela pouvait-il avoir pour sa glorieuse existence:
+est-ce que la dignité de sa conduite ne lui donne pas un droit à l'auréole
+qui illumine sa noble physionomie?» Dans le sud de l'Italie et de l'Espagne,
+où beaucoup de notions très relâchées ont cours sur la sainteté du mariage
+le prêtre catholique s'est adapté à ces conceptions habituelles dans le pays.
+<a class="pagenum" id="Page_453" title="453"></a>
+Les enfants naturels qui sont engendrés en quantité, tous les ans, par les
+prêtres et chapelains (suite naturelle du saint <em>célibat</em>) sont souvent considérés
+comme les produits d'une <em>immaculée conception</em> et jouissent d'une
+considération particulière. Par contre le nom de baptême <em>Joseph</em> (Beppo), qui
+rappelle le bon charpentier trompé de Galilée, n'est souvent pas très bien
+vu. Ayant été en 1859, à Messine, le témoin oculaire d'une rixe violente
+entre mon pêcheur Vincenzo et son collègue Giuseppe, le premier cria
+brusquement, en faisant les cornes au dernier, le seul mot de Beppo, ce
+qui le jeta dans une grande fureur. Comme je demandais ce que cela signifiait
+Vincenzo répondit en riant; «Eh! il s'appelle Beppo et sa femme
+Marie et, de même, que pour notre sainte madone le premier fils n'est pas
+de lui; mais d'un prêtre!» C'est très caractéristique.</p>
+
+<p>La doctrine vaticane pour qui de semblables débats sont très désagréables
+cherche naturellement à passer légèrement sur la conception douteuse et
+la naissance illégitime du Christ et cependant elle ne peut éviter de glorifier
+par des images et des poésies cet événement important de sa vie humaine
+ainsi que d'autres d'ailleurs, et elle le fait parfois d'une façon remarquablement
+<em>matérialiste</em>.</p>
+
+<p>Dans l'influence extraordinaire que les représentations par images de
+l'«histoire sainte» ont exercée sur la fantaisie du peuple croyant et qui
+aujourd'hui encore est un des soutiens les plus forts de l'<em>ecclesia militans</em>,
+il est intéressant de voir combien l'Eglise tient au maintien invariable
+du modèle fixé, et usité depuis plus de mille ans. Tout homme instruit
+sait que les millions d'images répandues partout et consacrées à l'écriture
+sainte ne représentent ni les scènes ni leurs personnages, dans les
+vêtements de l'époque (comme le croit la masse ignorante), mais suivant
+une conception idéalisée qui répond au goût d'artistes postérieurs. Les
+écoles de peintres italiennes ont exercé l'influence prépondérante; cela
+vient de ce qu'au moyen âge l'Italie était non seulement le siège du
+papisme qui gouvernait le monde, mais de ce qu'elle produisait aussi les
+plus grands peintres, sculpteurs, architectes qui se mettaient à son service.</p>
+
+<p>Il y a quelques dizaines d'années toute une série de peintures consacrées
+à l'histoire sainte, excita une grande sensation. Elle était due au génial
+peintre russe <span class="smcap">Wereschtchagin</span>. Elles représentaient les scènes importantes
+de la vie du Christ d'après une conception originale, <em>naturaliste</em> et <em>ethnographique</em>:
+la sainte famille, Jésus près de Jean au bord du Jourdain,
+Jésus dans le désert, Jésus sur le lac de Tibériade, la prophétie, etc. Le
+peintre avait, au cours de son voyage en Palestine (en 1884), étudié soigneusement
+non seulement toute la scène du pays saint, mais encore sa
+population, le costume, les habitations et les avait reproduits très fidèlement.
+Nous savons que le pays ainsi que les ornements en Palestine se
+sont très peu modifiés depuis 2.000 ans. Aussi les peintures de <span class="smcap">Wereschtchagin</span>
+les représentaient-elles d'une façon beaucoup plus vraie et plus
+naturelle que tous les millions d'images qui traitent l'écriture sainte
+d'après les patrons traditionnels des Italiens. Mais c'est précisément ce
+caractère réaliste des peintures qui choquait particulièrement le prêtre
+catholique et il n'eut de repos que quand l'exposition fut interdite par
+ordre de la police (en <em>Autriche</em>, par exemple).</p>
+
+
+<p class="p2"><a class="pagenum" id="Page_454" title="454"></a>
+<b>15. Le christianisme et la famille.</b>&mdash;L'attitude hostile que prit le
+christianisme primitif dès le début contre la vie de famille et l'amour
+de la femme qui en est la raison est prouvée irréfutablement par les
+évangiles ainsi que par les épîtres de Paul. Quand Marie s'inquiétait
+du Christ, il la repoussa par ces mots indignes d'un fils: «Femme qu'ai-je
+de commun avec toi?» Quand sa mère et ses frères voulaient converser
+avec lui, il répondait: «Qui est ma mère et qui sont mes frères?» Puis,
+montrant ses disciples assis autour de lui: «Voyez, voici ma mère et
+voici mes frères, etc.» (Mathieu 12, 46-50; Marc 3, 31-35; Luc, 8, 19-21). Et
+même le Christ faisait du revirement complet de sa propre famille et de
+la haine contre elle, la condition de la vertu: «Quiconque vient à moi
+et ne hait point son père, sa mère, sa femme, ses frères, ses s&oelig;urs et
+même sa propre vie ne peut pas être mon disciple.» (Luc, 14, 26.)</p>
+
+<p class="p2"><b>16. Anathème du pape contre la science.</b>&mdash;Dans la lutte difficile
+que la science moderne doit mener contre la superstition régnante de
+l'église chrétienne, la <em>déclaration de guerre</em> publique que le puissant représentant
+de cette dernière, le pape de Rome, a lancée contre la première
+en 1870 est excessivement importante. Parmi les <em>propositions canoniques</em>
+que le concile &oelig;cuménique de Rome en 1870 a déclaré être des <em>commandements
+de Dieu</em> se trouvent les «anathèmes suivants», <em>soit anathème</em>,
+quiconque nie le seul vrai Dieu, créateur et seigneur de toutes choses,
+visibles et invisibles.&mdash;Qui n'a pas honte de prétendre qu'à côté de la
+matière il n'y a rien d'autre.&mdash;Qui dit que l'essence de Dieu et de toute
+chose est une seule et même.&mdash;Qui dit que les objets finis, corporels et
+spirituels, ou au moins les spirituels, sont des émanations de la substance
+divine, ou que l'essence divine produit toute chose par manifestation ou
+extériorisation.&mdash;Qui ne reconnaît pas que tout l'univers et tous les objets
+qui y sont contenus ont été tirés par Dieu du néant.&mdash;Qui dit que par son
+propre effort et grâce à un constant progrès l'homme pourrait et devrait
+arriver à posséder toute vérité et toute bonté.&mdash;Qui ne veut pas reconnaître
+pour saints et canoniques les livres de la sainte Ecriture dans leur
+totalité et dans toutes leurs parties, tels qu'ils ont été désignés par le
+saint concile de Trente ou qui met en doute leur inspiration divine.&mdash;Qui
+dit que la raison humaine possède une indépendance telle que Dieu ne
+peut lui demander la foi.&mdash;Qui prétend que la révélation divine ne pourrait
+gagner en autorité par des preuves extérieures.&mdash;Qui prétend qu'il n'y a pas
+de miracle ou que ceux-ci ne doivent jamais être reconnus sûrement, ou
+que l'origine divine du christianisme ne peut être prouvée par des
+miracles.&mdash;Qui prétend qu'aucun mystère ne fait partie de la révélation et
+que tous les articles de foi doivent être compréhensibles pour la raison
+convenablement développée.&mdash;Qui prétend que les sciences humaines
+devraient être traitées assez libéralement pour que l'on pût considérer
+leurs propositions pour fondées en vérité, même si elles contredisent à la
+doctrine de la révélation.&mdash;Qui prétend que par les progrès de la science on
+pourrait arriver à ce que les doctrines établies par l'Eglise puissent être
+entendues en un sens différent qu'en celui où l'Eglise les a toujours
+entendues et les entend encore.»</p>
+
+<p><a class="pagenum" id="Page_455" title="455"></a>
+<em>L'église évangélique orthodoxe</em> ne reste pas en arrière de la catholique
+dans cet <em>anathème</em> porté contre la <em>science</em>. On pouvait lire dernièrement
+dans le <em>Mecklemburgisches Schulblatt</em> l'avertissement suivant: «Prenez
+garde au premier pas. Vous vous trouvez encore peut-être touchés par
+le faux dieu de la science. Avez-vous donné à Satan le petit doigt, il
+prend peu à peu toute la main jusqu'à ce que vous tombiez avec lui; il
+vous entoure d'un charme mystérieux et vous conduit jusqu'à l'<em>arbre
+de la science</em>, et si vous en avez goûté une seule fois, il vous ramène
+vers cet arbre grâce à une force magique pour vous faire complètement
+connaître le vrai du faux, le bien du mal. <em>Que votre innocence scientifique
+nous conserve votre paradis.</em></p>
+
+<p class="p2"><b>17. Théologie et zoologie.</b>&mdash;Le rapport étroit dans lequel se trouvent
+chez la plupart des hommes la conception philosophique du
+monde et leur conviction religieuse m'a contraint ici à insister davantage
+sur les croyances régnantes du christianisme et à affirmer publiquement
+leur opposition fondamentale avec les doctrines essentielles de notre philosophie
+moniste. Mais mes adversaires chrétiens m'ont autrefois déjà fait
+le reproche de ne connaître nullement la religion chrétienne. Il y a peu
+de temps encore le pieux docteur <span class="smcap">Dannert</span> (pour recommander un travail
+de psychologie animale du parfait jésuite et zoologue <span class="smcap">Erich Wasmann</span>) a
+exprimé cette opinion sous cette forme polie: <em>On sait qu'Ernest Hæckel
+connaît autant le christianisme qu'un âne les logarithmes</em>. (<em>Konservative Monatschrift</em>,
+juillet 1898, p. 774.)</p>
+
+<p>Cette opinion souvent exprimée est une <em>erreur de fait</em>. Non seulement à
+l'école&mdash;par suite de ma pieuse éducation&mdash;par un zèle et une ardeur
+particulière aux classes d'instruction religieuse, j'ai appris à connaître la
+religion, mais j'ai encore défendu à l'âge de 21 ans de la façon la plus
+chaleureuse les doctrines chrétiennes contre mes futurs compagnons
+d'armes en libre-pensée, et cependant l'étude de l'anatomie et de la physiologie
+humaines, leur comparaison avec celles des autres vertébrés
+avaient déjà profondément ébranlé ma foi. Je n'arrivai à l'abandonner complètement&mdash;<em>en
+proie aux combats intérieurs les plus amers</em>&mdash;qu'à la suite de
+l'étude complète de la médecine et de ma pratique médicale. J'appris alors
+à comprendre le mot de Faust: «Toute la douleur de l'humanité me saisit!»
+C'est alors que je ne reconnus pas la souveraine bonté du Père aimant à
+la dure école de la vie quand j'essayais de découvrir la «sage providence»
+dans la lutte pour la vie. Quand plus tard j'appris à connaître dans mes
+nombreux voyages scientifiques tous les pays et les peuples d'Europe, quand
+dans mes visites nombreuses en Europe et en Asie, je pus observer d'une
+part les honorables religions des anciens peuples civilisés, et d'autre part
+les commencements des religions des peuplades naturelles les plus basses,
+alors s'élabora en moi, grâce à une <em>critique comparative des religions</em>, cette
+conception du christianisme que j'ai exprimée dans le chap. XVII.</p>
+
+<p>Il va d'ailleurs de soi que, comme <em>zoologue</em>, je suis autorisé à faire entrer
+les conceptions théologiques du monde les plus opposées dans la sphère
+de ma critique philosophique puisque je considère toute l'anthropologie
+<a class="pagenum" id="Page_456" title="456"></a>
+comme une partie de la zoologie et que je ne puis donc en exclure la
+psychologie.</p>
+
+<p class="p2"><b>18. L'Eglise moniste.</b>&mdash;Le besoin pratique de la vie sentimentale
+et de l'ordre politique conduira un jour ou l'autre à donner à
+notre religion moniste une forme de culte comme ce fut le cas pour toutes
+les autres religions des peuples civilisés. Ce sera une belle &oelig;uvre réservée
+aux <em>honorables théologiens</em> du <span class="smcap">XX</span><sup>e</sup> siècle que de constituer ce culte moniste
+et de l'adapter aux différents besoins de chacune des nations civilisées.
+Comme sur ce terrain important également nous ne désirons pas de <em>révolution</em>
+violente, mais une <em>réforme</em> rationnelle, il nous paraît très exact de se
+rattacher aux institutions existantes de l'Eglise chrétienne régnante d'autant
+plus qu'elles aussi sont unies le plus intimement possible aux institutions
+politiques et sociales.</p>
+
+<p>De même que l'Eglise chrétienne a transporté ses grandes fêtes annuelles
+aux anciens jours des fêtes des païens, l'église moniste leur rendra leur
+destination primitive découlant du culte de la nature. Noël sera de nouveau
+la fête solsticiale d'hiver, la Saint-Jean, la fête du solstice d'été. A
+Pâques, nous ne fêterons pas la résurrection surnaturelle et impossible
+d'un crucifié mystique, mais la noble renaissance de la vie organique, la
+résurrection de la nature printanière après le long sommeil de l'hiver. A la
+fête d'automne, à la Saint-Michel, nous célébrerons la clôture de la joyeuse
+saison de l'été et l'entrée dans la sévère et laborieuse période de l'hiver. De
+la même façon, d'autres institutions de l'Eglise chrétienne dominante et
+même certaines cérémonies particulières peuvent être utilisées pour établir
+le culte moniste.</p>
+
+<p>Le service divin du <em>dimanche</em>, qui toujours, à titre de jour primitif de
+repos de l'édification et du délassement, a suivi les six jours de la semaine
+de travail subira dans l'église moniste un perfectionnement essentiel.
+Au lieu de la foi mystique en des miracles surnaturels interviendra la
+<em>science</em> claire des véritables merveilles de la nature. Les églises considérées
+comme lieu de dévotion ne seront pas ornées d'images des saints
+et de crucifix, mais de représentations artistiques tirées de l'inépuisable
+trésor de beautés que fournit la vie de l'homme et celle de la nature.
+Entre les hautes colonnes des dômes gothiques qui sont entourées de
+lianes, les sveltes palmiers et les fougères arborescentes, les gracieux
+bananiers et les bambous rappelleront la force créatrice des tropiques. Dans
+de grands aquariums, au-dessous des fenêtres, les gracieuses méduses et
+les siphonophores, les coraux et les astéries enseigneront les formes artistiques
+de la vie marine. Au lieu du maître autel sera une <em>uranie</em> qui
+montre dans les mouvements des corps célestes la toute puissance de la
+loi de substance. En fait, maintenant, beaucoup de gens instruits trouvent
+leur édification non dans l'audition de prêcheurs riches en phrases
+et pauvres en pensée, mais en assistant à des conférences publiques sur
+la science et sur l'art, dans la jouissance des beautés infinies qui sortent
+du sein de notre mère nature en un fleuve intarissable.</p>
+
+<p class="p2"><b>19. Egoïsme et altruisme.</b>&mdash;Les deux piliers de la vaine
+<a class="pagenum" id="Page_457" title="457"></a>
+morale et de la sociologie sont constitués par l'égoïsme et l'altruisme en
+<em>équilibre exact</em>. Cela est vrai de l'homme comme de tous les autres <em>animaux
+sociaux</em>. De même que la prospérité de la société est liée à celle des
+personnes qui la composent; d'autre part, le plein développement de
+l'essence individuelle de l'homme n'est possible que dans la vie en commun
+avec ses semblables. La <em>morale chrétienne</em> célèbre la valeur exclusive
+de l'altruisme et ne veut accorder aucun droit à l'égoïsme. Tout contrairement
+se conduit la morale aristocratique moderne (de <span class="smcap">Max Stirner</span>
+à <span class="smcap">Fr. Nietzsche</span>). Les deux extrêmes sont également faux et contredisent
+également aux exigences sacrées de la nature sociale. (Cf. <span class="smcap">Hermann Turck</span>,
+<span class="smcap">Fr. Nietzsche</span> <em>und seine philosophischen Irrewege</em>, (Iéna 1891). <span class="smcap">L. Buchner</span>,
+<em>Die Philosophie des Egoismus</em>, <em>Internationale Literatur Berichte</em>.) IV. I
+(7 Janvier 1887).</p>
+
+<p class="p2"><b>20. Coup d'&oelig;il sur le XX<sup>e</sup> siècle.</b>&mdash;La ferme conviction en la
+<em>vérité de la philosophie moniste</em> qui perce dans tout mon livre sur les
+<em>énigmes de l'univers</em>, du commencement à la fin, se fonde tout d'abord sur
+les progrès merveilleux accomplis par la science naturelle au cours du
+<span class="smcap">xix</span><sup>e</sup> siècle. Mais elle nous invite également à jeter encore un regard plein
+d'espoir sur le <span class="smcap">XX</span><sup>e</sup> siècle qui commence à poser cette question. «Nous
+sentons-nous émus par l'essor d'un esprit nouveau et <em>portons-nous en nous-mêmes
+le pressentiment sûr et le sentiment certain de quelque chose de supérieur
+et de meilleur?</em>» <span class="smcap">Julius Hart</span> dont l'<em>Histoire de la littérature universelle</em>
+(2 vol. Berlin 1894), a contribué beaucoup à éclairer en tous sens cette
+question importante, l'a récemment résolue avec esprit dans un nouvel
+ouvrage: «<em>Zukunftsland</em>. <em>Im Kampf um eine Weltanschauung</em>, 1<sup>er</sup> vol. <em>Der
+Neue Gott</em>. <em>Ein Anblick auf das kommende Jahrhundert.</em>» Pour moi, je
+réponds à la question incontestablement par l'affirmative, parce que je
+considère comme le plus grand progrès pouvant amener enfin à la solution
+des «énigmes de l'univers» l'établissement sûr de la loi de substance et
+de la doctrine évolutionniste qui y est inséparablement liée. Je ne méconnais
+pas le lourd fardeau que nous impose la perte douleureuse dont
+souffre l'humanité moderne en voyant disparaître les croyances régnantes
+et les espérances d'un avenir meilleur qui s'y rattachent. Mais je trouve
+une grande compensation dans le trésor inépuisable ouvert à nous par la
+conception unitaire du monde. Je suis fermement convaincu que le
+<span class="smcap">XX</span><sup>e</sup> siècle nous permettra pour la première fois de jouir prochainement
+de ces trésors intellectuels et nous conduira ainsi à la religion <em>du vrai,
+du bien et du beau</em> que G&oelig;the a si noblement conçue.</p>
+
+<p><a class="pagenum" id="Page_458" title="458"></a></p>
+
+<hr />
+
+<div class="footnotes"><h2>NOTES:</h2>
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Cf. <span class="smcap">E. Haeckel</span>, <i>Die Naturanschauung von Darwin, G&oelig;the und Lamarck</i>.
+(Conférence faite à Eisenach, Iéna 1882.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> L'auteur fait allusion ici, par cette expression d'escrime, à l'habitude des
+duels si répandue parmi les étudiants allemands, qui se font une gloire de
+leurs balafres.</p>
+
+<p><a name="Footnote_3" id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Cf. <span class="smcap">Shæffle</span>; <em>Bau und Leben des socialen körpers</em> 1875.</p>
+
+<p><a name="Footnote_4" id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> <span class="smcap">E. Haeckel</span>: <em>Systematische Phylogénie</em>, 1895, Bd. III, S. 646 <em>bis</em> 650:
+<em>Anthropogenie und Anthropismus</em> (Anthropolâtrie signifie culte divin de
+l'être humain.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_5" id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Durée de l'histoire organique de la terre, cf. ma conférence de Cambridge.
+«De l'état actuel de nos connaissances relativement à l'origine de
+l'homme». 1898.</p>
+
+<p><a name="Footnote_6" id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Sur l'induction et la déduction, cf. mon <em>Histoire de la création naturelle</em>
+(neuvième édition, 1898).</p>
+
+<p><a name="Footnote_7" id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> <span class="smcap">R. Virchow</span>: <em>Die Gründung der Berliner Universitaet und der Uebergang
+aus dem philosophischen in das naturwissenschaftliche Zeitalter</em>, Berlin, 1893.</p>
+
+<p><a name="Footnote_8" id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Cf. là-dessus le chapitre IV de ma <em>Morphologie générale</em>, 1866: Critique
+des méthodes employées dans les sciences naturelles.</p>
+
+<p><a name="Footnote_9" id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> <span class="smcap">Wilhelm Ostwald</span>: <em>Die Ueberwindung des wissenschaftlichen Materialismus</em>,
+1895.</p>
+
+<p><a name="Footnote_10" id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> <em>Systematische Phylogenie</em>, 1886, Theil III, O. 490.</p>
+
+<p><a name="Footnote_11" id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Ces chiffres fournissent ce qu'on appelle la «formule dentaire»; celle
+de l'homme s'écrit d'ordinaire ainsi<br />
+<span class="i4">2 1 2 3</span><br />
+<span class="i4">&mdash;&mdash;&mdash;</span><br />
+<span class="i4">2'1'2'3'</span><br />
+soit 8 dents à chaque moitié de
+mâchoire, soit en tout 32 dents (N. du Tr.).</p>
+
+<p><a name="Footnote_12" id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> <span class="smcap">E. Haeckel</span>, <em>Anthropogenie</em>. 1891, IV Aufl., S. 599.</p>
+
+<p><a name="Footnote_13" id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> <span class="smcap">E. Haeckel</span>: <em>Zellseelen und Seelenzellen. Gesammelte populaere Vortraege.</em>
+I Heft 1878.</p>
+
+<p><a name="Footnote_14" id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> <span class="smcap">E. Haeckel.</span> <em>Die Naturanschauung von Darwin, G&oelig;the und Lamarck.</em>
+(Conférence faite à Eisenach, 1882).</p>
+
+<p><a name="Footnote_15" id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> Trad. Ed. Barbier. (Schleicher.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_16" id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> <span class="smcap">Arnold Lang</span>: <em>Zur Charakteristik der Forschungswege von Lamarck und
+Darwin</em>, Iéna 1889.</p>
+
+<p><a name="Footnote_17" id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> Les dipneustes (N. du T.).</p>
+
+<p><a name="Footnote_18" id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a>
+Formule dentaire qui s'écrit:<br />
+<span class="i4">3 1 4 3</span><br />
+<span class="i4">&mdash;&mdash;&mdash;</span><br />
+<span class="i4">3'1'4'3'</span></p>
+
+<p><a name="Footnote_19" id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> Nous traduisons «Gemüth» par sentiment, le même mot qui nous a
+servi un peu plus haut à traduire «Gefühl». La traduction n'est cette fois
+qu'approximative, le mot «Gemüth» étant un idiotisme.</p>
+
+<p><a name="Footnote_20" id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> Traduction française par H. de Varigny.</p>
+
+<p><a name="Footnote_21" id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> <span class="smcap">Max Verworn.</span> <em>Allgemeine Physiologie</em>, 2te Aufl., 1897.</p>
+
+<p><a name="Footnote_22" id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> <span class="smcap">Max Verworn.</span> <em>Psychophysiologische Protisten-Studien</em> (1889). S. 135.</p>
+
+<p><a name="Footnote_23" id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> <span class="smcap">E. Haeckel.</span> <em>Allg. Naturgesch. der Radiolaren</em>, 1887. S. 122.</p>
+
+<p><a name="Footnote_24" id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> <span class="smcap">E. Haeckel.</span> <em>Gesammelte populaere Vortraege 2tes</em> Heft, 1879.</p>
+
+<p><a name="Footnote_25" id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> <span class="smcap">Adalbert Svoboda.</span> <em>Gestalten des Glaubens</em>, 1897.</p>
+
+<p><a name="Footnote_26" id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> <span class="smcap">E. Haeckel.</span> <em>Histoire de la création naturelle</em>, 9<sup>e</sup> éd., 1898.</p>
+
+<p><a name="Footnote_27" id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> <span class="smcap">A. Schleicher</span>: <em>Die Darwin'sche Theorie und die Sprachwissenschaft</em>
+(Weimar, 1863); <em>Ueber die Bedeutung der Sprache für die Naturgeschichte
+des Menschen</em> (Weimar, 1865).</p>
+
+<p><a name="Footnote_28" id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> <em>Gemüth.</em></p>
+
+<p><a name="Footnote_29" id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> <span class="smcap">E. Haeckel.</span> <em>Anthropologie</em> (4te Aufl., 1891), S. 23-38.</p>
+
+<p><a name="Footnote_30" id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> Cf. <span class="smcap">G. Vogt</span>, <em>K&oelig;hlerglaube und Wissenschaft</em> (1855).</p>
+
+<p><a name="Footnote_31" id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> <span class="smcap">E. Haeckel</span>, <em>Gesammelte populaere Vortraege aus dem Gebiete der
+Entwickelungslehre</em>. Bonn, 1878.</p>
+
+<p><a name="Footnote_32" id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> <span class="smcap">E. Haeckel</span>: <em>Systematische Phylogénie</em>, Bd. 1 (1894), § 38.</p>
+
+<p><a name="Footnote_33" id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> Cf. <em>Anthropogenie</em>, p. 161, 497; <em>Nat. Schopf-Gesch.</em>, p. 300.</p>
+
+<p><a name="Footnote_34" id="Footnote_34" href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a> Cf. mon <em>Hist. de la Créat. Nat.</em>, 9<sup>e</sup> éd. (1898), tabl. 18 et 19, p. 512.</p>
+
+<p><a name="Footnote_35" id="Footnote_35" href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a> <span class="smcap">Haeckel.</span> <em>Anthropogenie</em>, 4te Aufl. 1891, Vortrag 16 und 17 (<em>Korperbau
+und keimesgesch. der Amphioxus und der Ascidie</em>).</p>
+
+<p><a name="Footnote_36" id="Footnote_36" href="#FNanchor_36"><span class="label">[36]</span></a> <em>Anthropogénie</em>, 4<sup>e</sup> éd., 1891, p. 621-688.</p>
+
+<p><a name="Footnote_37" id="Footnote_37" href="#FNanchor_37"><span class="label">[37]</span></a> <span class="smcap">E. Haeckel.</span> <em>Gesammelte populäre Vortraege</em>, Bonn, 1878.</p>
+
+<p><a name="Footnote_38" id="Footnote_38" href="#FNanchor_38"><span class="label">[38]</span></a> <span class="smcap">Du Bois-Reymond.</span> <em>Darwin Versus Galiani</em> 1876. <em>Die sieben Weltraetsel.</em></p>
+
+<p><a name="Footnote_39" id="Footnote_39" href="#FNanchor_39"><span class="label">[39]</span></a> <span class="smcap">L. Büchner.</span> <em>Force et Matière</em> et <em>Physiologische Bilder</em> (2ter Band).</p>
+
+<p><a name="Footnote_40" id="Footnote_40" href="#FNanchor_40"><span class="label">[40]</span></a> <span class="smcap">E. Haeckel</span>, <em>Lettres d'un voyageur dans l'Inde</em>. Trad. fr. du D<sup>r</sup> Letourneau.</p>
+
+<p><a name="Footnote_41" id="Footnote_41" href="#FNanchor_41"><span class="label">[41]</span></a> Cf. <span class="smcap">Ad. Svoboda</span> <em>Gestalten des Glaubens</em> 1897.</p>
+
+<p><a name="Footnote_42" id="Footnote_42" href="#FNanchor_42"><span class="label">[42]</span></a> <span class="smcap">E. Haeckel</span>, <em>Monisme</em> (1892), 8<sup>e</sup> éd. (trad. franç.).</p>
+
+<p><a name="Footnote_43" id="Footnote_43" href="#FNanchor_43"><span class="label">[43]</span></a> <span class="smcap">E. Haeckel</span>, <em>Monisme</em> (1892); <em>Ursprung des Menschen</em> (1898).</p>
+
+<p><a name="Footnote_44" id="Footnote_44" href="#FNanchor_44"><span class="label">[44]</span></a> <span class="smcap">E. Haeckel.</span> <em>Le Monisme</em>, 1892, traduction française.</p>
+
+<p><a name="Footnote_45" id="Footnote_45" href="#FNanchor_45"><span class="label">[45]</span></a> <span class="smcap">John Tyndall</span>: <em>Fragments d'histoire naturelle</em>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_46" id="Footnote_46" href="#FNanchor_46"><span class="label">[46]</span></a> <span class="smcap">J. Reinke</span>, <em>Die Welt als That</em>. 1899 S 451, 477.</p>
+
+<p><a name="Footnote_47" id="Footnote_47" href="#FNanchor_47"><span class="label">[47]</span></a> <span class="smcap">E. Haeckel</span>, <em>Histoire de la Créat. nat.</em>, 9<sup>e</sup> édit.</p>
+
+<p><a name="Footnote_48" id="Footnote_48" href="#FNanchor_48"><span class="label">[48]</span></a> Cf. <span class="smcap">W. Bolsche</span>, <em>Entwickelungsgeschichte der Natur</em>. Bd, 1894.</p>
+
+<p><a name="Footnote_49" id="Footnote_49" href="#FNanchor_49"><span class="label">[49]</span></a> <span class="smcap">Zehnder.</span> <em>Die Mechanik des Weltalls</em>, 1897.</p>
+
+<p><a name="Footnote_50" id="Footnote_50" href="#FNanchor_50"><span class="label">[50]</span></a> <span class="smcap">J. Walther</span>, <em>Einleit. in die Geologie als historische Wissenschaft</em>, 1893.
+S. XIV.</p>
+
+<p><a name="Footnote_51" id="Footnote_51" href="#FNanchor_51"><span class="label">[51]</span></a> Cf. <span class="smcap">M. Neumayr</span>, <em>Erdgeschichte</em>, 2te Aufl. 1895.</p>
+
+<p><a name="Footnote_52" id="Footnote_52" href="#FNanchor_52"><span class="label">[52]</span></a> <span class="smcap">Haeckel.</span> <em>Generelle Morphologie der Organismen.</em> 1866, 2tes Buch,
+5tes Kap.</p>
+
+<p><a name="Footnote_53" id="Footnote_53" href="#FNanchor_53"><span class="label">[53]</span></a> <span class="smcap">F. Reinke.</span> <em>Die Welt als That.</em> Berlin 1899.</p>
+
+<p><a name="Footnote_54" id="Footnote_54" href="#FNanchor_54"><span class="label">[54]</span></a> <span class="smcap">J. Reinke</span>, <em>Die Welt als That</em> (Berlin, 1899).</p>
+
+<p><a name="Footnote_55" id="Footnote_55" href="#FNanchor_55"><span class="label">[55]</span></a> <span class="smcap">E. Haeckel.</span> «<em>Generelle Morphologie</em>» 1866. Bd. II, S. 266-285 Cf. «<em>Natürl.
+Schöpf Gesch.</em>» IX Aufl. 1898. S. 14, 18, 288, 792.</p>
+
+<p><a name="Footnote_56" id="Footnote_56" href="#FNanchor_56"><span class="label">[56]</span></a> C'est cette inflammation qui constitue l'<em>appendicite</em>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_57" id="Footnote_57" href="#FNanchor_57"><span class="label">[57]</span></a> <span class="smcap">E. Haeckel</span>, <em>Lettres d'un voyageur dans l'Inde</em> (trad. française).</p>
+
+<p><a name="Footnote_58" id="Footnote_58" href="#FNanchor_58"><span class="label">[58]</span></a> <span class="smcap">E. Haeckel</span>, <em>Gesammelte populaere Vortraege</em> (Bonn, 1878).</p>
+
+<p><a name="Footnote_59" id="Footnote_59" href="#FNanchor_59"><span class="label">[59]</span></a> La parenté des trois mots n'apparaît qu'en allemand où tous trois
+sont des composés du mot croyance: <em>Überglaube</em>, <em>Oberglaube</em> et <em>Aberglaube</em>
+(N. du Tr.).</p>
+
+<p><a name="Footnote_60" id="Footnote_60" href="#FNanchor_60"><span class="label">[60]</span></a> <em>Lenz, «Janssen's Geschichte des deutschen Volks</em>», 1883.</p>
+
+<p><a name="Footnote_61" id="Footnote_61" href="#FNanchor_61"><span class="label">[61]</span></a> Le Christ dit à Pierre: «fais paître mes brebis!» Les successeurs de
+Pierre ont traduit «fais paître» par «tonds».</p>
+
+<p><a name="Footnote_62" id="Footnote_62" href="#FNanchor_62"><span class="label">[62]</span></a> Cf. <span class="smcap">E. Haeckel</span> <em>Das Challenger Werk</em> (<em>Deutsche Rundschau</em>, Feb. 1896.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_63" id="Footnote_63" href="#FNanchor_63"><span class="label">[63]</span></a> Cf <span class="smcap">D. Strauss</span> <em>Gesammelte Schriften</em> Auswahl in C. Bänden, Bonn 1878.
+<span class="smcap">Saladin</span> <em>Jehovahs Gesammelte Werke</em>, 1886.</p>
+
+<p><a name="Footnote_64" id="Footnote_64" href="#FNanchor_64"><span class="label">[64]</span></a> CF. Les histoires de la civilisation de Kolb, Hellwald, Scheer, etc.</p>
+
+<p><a name="Footnote_65" id="Footnote_65" href="#FNanchor_65"><span class="label">[65]</span></a> Cf. les ouvrages précédemment cités de <em>Spencer</em>, <em>Carneri</em>, <em>Vetter</em>,
+<em>Ziegler</em>, <em>Ammon</em>, <em>Nordau</em>, etc.</p>
+
+<p><a name="Footnote_66" id="Footnote_66" href="#FNanchor_66"><span class="label">[66]</span></a> <span class="smcap">F. Zollner</span> «<em>Ueber die Natur der Kometen. Beitrage zur Geschichte
+und Theorie der Erkenntniss.</em>» 1871.</p>
+
+<p><a name="Footnote_67" id="Footnote_67" href="#FNanchor_67"><span class="label">[67]</span></a> Cf. Là-dessus, mon <em>Histoire de la création naturelle</em>. Leçons 3, 6, 15
+et 16.</p>
+
+<p><a name="Footnote_68" id="Footnote_68" href="#FNanchor_68"><span class="label">[68]</span></a> <em>Phylogénie systématique</em>, t. I, 1894, §37, 38, 101, 108.</p>
+
+<p><a name="Footnote_69" id="Footnote_69" href="#FNanchor_69"><span class="label">[69]</span></a> <span class="smcap">Ernst Haeckel</span>, <em>Monographie des radiolaires</em>, I<sup>re</sup> part. (1862), p. 127-135. II<sup>e</sup> part.
+(1887) p. 113-122.</p>
+
+<hr />
+ </div>
+</div>
+
+
+<h2>TABLE DES MATIERES</h2>
+
+<table border="0" cellpadding="5" cellspacing="5" summary="toc">
+<tr>
+ <td class="tdc"><span class="smcap">Chapitre Premier.</span>&mdash;<b>Comment se posent les énigmes de l'univers.</b></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Tableau général de la culture intellectuelle au <span class="smcap">xix</span><sup>e</sup> siècle.
+ Le conflit des systèmes. Monisme et dualisme.</td>
+ <td class="tdba"><a href="#Page_1">1</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdc"><span class="smcap">Chapitre II.</span>&mdash;<b>Comment est construit notre corps.</b></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Études monistes d'anatomie humaine et comparée. Conformité d'ensemble
+ et de détail entre l'organisation de l'homme et celle des
+ mammifères.</td>
+ <td class="tdba"><a href="#Page_25">25</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdc"><span class="smcap">Chapitre III.</span>&mdash;<b>Notre vie.</b></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Études monistes de physiologie humaine et comparée. Identité, dans
+ toutes les fonctions de la vie, entre l'homme et les mammifères.</td>
+ <td class="tdba"><a href="#Page_45">45</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdc"><span class="smcap">Chapitre IV.</span>&mdash;<b>Notre embryologie.</b></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Études monistes d'ontogénie humaine et comparée. Identité du développement
+ de l'embryon et de l'adulte, chez l'homme et chez les vertébrés.</td>
+ <td class="tdba"><a href="#Page_61">61</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdc"><span class="smcap">Chapitre V.</span>&mdash;<b>Notre généalogie.</b></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Études monistes sur l'origine et la descendance de l'homme, tendant à
+ montrer qu'il descend des vertébrés et directement des primates.</td>
+ <td class="tdba"><a href="#Page_81">81</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdc"><span class="smcap">Chapitre VI.</span>&mdash;<b>De la nature de l'âme.</b></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Études monistes sur le concept d'âme. Devoirs et méthodes de la
+ psychologie scientifique. Métamorphoses psychologiques.</td>
+ <td class="tdba"><a href="#Page_101">101</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdc"><span class="smcap">Chapitre VII.</span>&mdash;<b>Degrés dans la hiérarchie de l'âme.</b></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Études monistes de psychologie comparée. L'échelle psychologique.
+ Psychoplasma et système nerveux. Instinct et raison.</td>
+ <td class="tdba"><a href="#Page_125">125</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdc"><span class="smcap">Chapitre VIII.</span>&mdash;<b>Embryologie de l'âme.</b></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Études monistes de psychologie ontogénétique. Développement de la
+ vie psychique au cours de la vie individuelle de la personne.</td>
+ <td class="tdba"><a href="#Page_153">153</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdc"><span class="smcap">Chapitre IX.</span>&mdash;<b>Phylogénie de l'âme.</b></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Études monistes de psychologie phylogénétique. Evolution de la vie
+ psychique dans la série animale des ancêtres de l'homme.</td>
+ <td class="tdba"><a href="#Page_171">171</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdc"><span class="smcap">Chapitre X.</span>&mdash;<b>Conscience de l'âme.</b></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Études monistes sur la vie psychique consciente et inconsciente. Embryologie
+ et théorie de la conscience.</td>
+ <td class="tdba"><a href="#Page_195">195</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdc"><span class="smcap">Chapitre XI.</span>&mdash;<b>Immortalité de l'âme.</b></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Études monistes sur le thanatisme et l'athanisme. Immortalité cosmique
+ et immortalité personnelle. Agrégation qui constitue la substance de
+ l'âme.</td>
+ <td class="tdba"><a href="#Page_217">217</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdc"><a class="pagenum" id="Page_459" title="459"></a>
+ <span class="smcap">Chapitre XII.</span>&mdash;<b>La loi de substance.</b></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Études monistes sur la loi fondamentale cosmologique. Conservation
+ de la matière et de l'énergie. Concepts de substance kynétique et de
+ substance pyknotique.</td>
+ <td class="tdba"><a href="#Page_243">243</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdc"><span class="smcap">Chapitre XIII.</span>&mdash;<b>Histoire du développement de l'Univers.</b></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Études monistes sur l'éternelle évolution de l'univers. Création, commencement
+ et fin du monde. Cosmogénie créatiste et cosmogénie
+ génétique.</td>
+ <td class="tdba"><a href="#Page_267">267</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdc"><span class="smcap">Chapitre XIV.</span>&mdash;<b>Unité de la nature.</b></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Études monistes sur l'unité matérielle et énergétique du Cosmos. Mécanisme
+ et vitalisme. But, fin et hasard.</td>
+ <td class="tdba"><a href="#Page_291">291</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdc"><span class="smcap">Chapitre XV.</span>&mdash;<b>Dieu et le monde.</b></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Études monistes sur le théisme et le panthéisme. Le monothéisme anthropistique
+ des trois grandes religions méditerranéennes. Le Dieu
+ extramondain et le Dieu intramondain.</td>
+ <td class="tdba"><a href="#Page_315">315</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdc"><span class="smcap">Chapitre XVI.</span>&mdash;<b>Science et croyance.</b></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Études monistes sur la connaissance de la vérité. Activité des sens et
+ activité de la raison. Croyance et superstition. Expérience et
+ révélation.</td>
+ <td class="tdba"><a href="#Page_335">335</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdc"><span class="smcap">Chapitre XVII.</span>&mdash;<b>Science et christianisme.</b></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Études monistes sur le conflit entre l'expérience scientifique et la révélation
+ chrétienne. Quatre périodes dans la métamorphose historique
+ de la religion chrétienne. Raison et dogme.</td>
+ <td class="tdba"><a href="#Page_353">353</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdc"><span class="smcap">Chapitre XVIII.</span>&mdash;<b>Notre religion moniste.</b></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Études monistes sur la religion de la raison et son harmonie avec la
+ science. Le triple idéal du culte: le vrai, le beau, le bien.</td>
+ <td class="tdba"><a href="#Page_377">377</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdc"><span class="smcap">Chapitre XIX.</span>&mdash;<b>Notre morale moniste.</b></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Études monistes sur la loi fondamentale éthique. Équilibre entre l'amour
+ de soi et l'amour du prochain. Égale légitimité de l'égoïsme et de l'altruisme.
+ Faute de la morale chrétienne. État, École et Église.</td>
+ <td class="tdba"><a href="#Page_395">395</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdc"><span class="smcap">Chapitre XX.</span>&mdash;<b>Solution des énigmes de l'Univers.</b></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Coup d'&oelig;il rétrospectif sur les progrès de la connaissance scientifique
+ de l'univers du <span class="smcap">xix</span><sup>e</sup> siècle. Réponses données aux Enigmes de l'univers
+ par la philosophie naturelle moniste.</td>
+ <td class="tdba"><a href="#Page_417">417</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdc"><span class="smcap">Appendice.</span>&mdash;<b>Notes et éclaircissements.</b></td>
+ <td class="tdba"><a href="#Page_433">433</a></td>
+</tr>
+</table>
+
+
+<p class="p2 center">Paris.&mdash;Typ. A. DAVY, 52 rue Madame.&mdash;<i>Téléphone.</i></p>
+
+<p><a class="pagenum" id="Page_460" title="460"></a></p>
+
+<p class="p2 center">Librairie C. REINWALD.&mdash;SCHLEICHER Frères, Editeurs<br />
+Paris.&mdash;15, rue des Saints-Pères, 15.&mdash;Paris</p>
+
+<hr />
+
+<p class="center">Ouvrages d'ERNEST HAECKEL<br />
+<span class="small">Professeur de Zoologie à l'Université d'Iéna</span></p>
+
+<hr />
+
+<table border="0" cellpadding="5" cellspacing="5" summary="ad2">
+<tr>
+ <td><b>Histoire de la création des êtres organisés d'après les lois naturelles.</b>
+ Conférence scientifique sur la doctrine de l'évolution en
+ général et celle de Darwin, Goethe et Lamarck en particulier.
+ Traduit de l'allemand et revu sur la septième édition allemande,
+ par le D<sup>r</sup> Ch. Letourneau, 3<sup>e</sup> édition.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>1 vol in-8<sup>o</sup> avec 17 planches, 20 gravures sur bois, 21 tableaux
+ généalogiques et une carte chromolithographique. Cartonné à
+ l'anglaise.</td>
+ <td class="tdba">12 50</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td><b>Lettres d'un voyageur dans l'Inde.</b> Traduit de l'allemand par le
+ D<sup>r</sup> Ch. Letourneau.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>1 vol. in-8<sup>o</sup> cartonné à l'anglaise.</td>
+ <td class="tdba">8&nbsp; »</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td><b>Anthropogénie ou Histoire de l'évolution humaine.</b> Traduit de
+ l'allemand par le D<sup>r</sup> Ch. Letourneau. </td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>&nbsp;</td>
+ <td class="tdba">Epuisé</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td><b>Le Monisme, lien entre la religion et la science.</b> Profession de
+ foi d'un naturaliste. Préface et traduction de G. Vacher de Lapouge.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Brochure grand in-8<sup>o</sup>.</td>
+ <td class="tdba">2&nbsp; »</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td><b>Etat actuel de nos connaissances sur l'origine de l'homme.</b> Mémoire
+ présenté au 4<sup>e</sup> Congrès international de Zoologie à Cambridge
+ (Angleterre), le 26 août 1898, augmenté de remarques
+ et tables explicatives, traduit sur la 7<sup>e</sup> édition allemande et accompagné
+ d'une préface par le D<sup>r</sup> L. Laloy.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Brochure grand in-8<sup>o</sup>. Nouveau tirage.</td>
+ <td class="tdba">2&nbsp; »</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td><p class="p2">BUCHNER (Louis).&mdash;<b>A l'aurore du siècle.</b> Coup d'&oelig;il d'un penseur
+ sur le Passé et l'Avenir, par le D<sup>r</sup> Louis Büchner. Traduit de
+ l'allemand par le D<sup>r</sup> Laloy.</p></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>1 vol. in-8<sup>o</sup>.</td>
+ <td class="tdba">4&nbsp; »</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>ROYER (M<sup>me</sup> Clémence).&mdash;<b>La Constitution du Monde.</b> Dynamique
+ des atomes. Nouveaux principes de philosophie naturelle par
+ M<sup>me</sup> Clémence Royer.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>1 vol. in-8<sup>o</sup><br />
+ de xxii-800 pages avec 92 figures et 4 planches</td>
+ <td class="tdba">15&nbsp; »</td>
+</tr>
+</table>
+<p class="p2 center small">Imp. C. RENAUDIE, 56, rue de Seine, Paris&mdash;4452</p>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Les énigmes de l'Univers., by Ernest Haeckel
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES ÉNIGMES DE L'UNIVERS. ***
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+electronic work, or any part of this electronic work, without
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
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+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
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+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
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+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
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+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
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