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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 1 (1/6) + +Author: Pierre Dufour + +Release Date: February 9, 2012 [EBook #38797] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA PROSTITUTION *** + + + + +Produced by Laurent Vogel, Hans Pieterse, Guy de Montpellier +and the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This book was produced from scanned +images of public domain material from the Google Print +project.) + + + + + + +</pre> + + +<div class="box"> +<p>Note de transcription:</p> + +<p>Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été +corrigées.</p> + +<p>Ce texte contient quelques mots et expressions en Grec, comme <span +title="meta hetairôn">μετα ἑταίρων</span>. Si celles-ci n'apparaissent pas +correctement, veuillez vérifier le jeu de caractères utilisé par votre +navigateur web. Vous pouvez également faire glisser votre souris sur le +texte et la translittération en caractères latins apparaîtra.</p> + +<p>La Table des matières se trouve <a href="#table">ici</a>.</p> + +</div> + +<p class="t2 sep4">HISTOIRE</p> +<p class="t5">DE LA</p> +<p class="t1">PROSTITUTION.</p> + +<p class="t5 sep4">TYPOGRAPHIE PLON FRÈRES,<br /> +<small>RUE DE VAUGIRARD, 36, A PARIS.</small></p> + +<h1 class="sep4"><span class="spaced">HISTOIRE<br /> +<small>DE LA</small><br /> +PROSTITUTION</span></h1> + +<p class="t2">CHEZ TOUS LES PEUPLES DU MONDE</p> +<p class="t4">DEPUIS</p> +<p class="t3">L'ANTIQUITÉ LA PLUS RECULÉE JUSQU'A NOS JOURS,</p> + +<p class="t4 sep4">PAR</p> +<p class="t1">PIERRE DUFOUR,</p> +<p class="t4">Membre de plusieurs Académies et Sociétés savantes +françaises et étrangères.</p> + +<h3 class="sep4">TOME PREMIER.</h3> + +<p class="t3 sep4">PARIS—1851</p> + +<p class="t4 sep2">SERÉ, ÉDITEUR, 5, RUE DU PONT-DE-LODI,</p> +<p class="t5">ET</p> +<p class="t5">P. MARTINON, RUE DU COQ-SAINT-HONORÉ, 4.</p> + +<p><a name="Page_5" id="Page_5"></a></p> + +<h2 class="sep4"><a href="#table">INTRODUCTION.</a></h2> + +<p>S'il est difficile de définir le mot <i>Prostitution</i>, combien est-il +plus difficile de caractériser ce qui est son histoire dans les temps +anciens et modernes! Ce mot <i>Prostitution</i>, qui flétrit comme avec un +fer rouge une des plus tristes misères de l'humanité, s'emploie moins +au propre qu'au figuré, et il reparaît souvent dans la langue parlée +ou écrite, sans y prendre sa véritable acception. Les graves auteurs +du Dictionnaire de l'Académie (dernière édition de 1835) n'ont pas +trouvé pour ce mot-là une meilleure définition que celle-ci: +«Abandonnement à l'impudicité.» Avant eux, Richelet s'était contenté +d'une définition plus vague encore: «Déréglement de vie;» mais peu +satisfait lui-même de cette explication, dont l'insuffisance accuse la +modestie, il en avait complété le sens par une phrase moins +amphibologique: «C'est un abandonnement illégitime que fait une fille +ou femme de son corps à une personne, afin que cette personne prenne +avec elle des plaisirs défendus.» Cette phrase, dans laquelle les +auteurs du Dictionnaire de l'Académie ont puisé leur définition, ne +dit pas même tout ce que renferme le mot <i>Prostitution</i>, puisque +l'<i>abandonnement</i> dont il s'agit s'est étendu, en certaines +circonstances, aux personnes des deux sexes, et que les plaisirs +défendus par la religion ou la morale sont souvent autorisés ou +tolérés par la loi. Nous pensons donc que ce mot <i>Prostitution</i> doit +être ramené à son étymologie (<i>Prostitum</i>) et s'entendre alors de +toute espèce de trafic obscène du corps humain.</p> + +<p>Ce trafic sensuel, que la morale réprouve, a existé dans tous les +siècles et chez tous les peuples; mais il a revêtu les formes les plus +variées et les plus étranges, il s'est modifié selon les mœurs et +les idées; il a obtenu ordinairement la protection du législateur; il +est entré dans les codes politiques et même parfois dans les cérémonies +religieuses; il a presque toujours et presque partout conquis son droit +de cité, pour ainsi dire, et il est encore, de nos jours, sous l'empire +du perfectionnement philosophique des sociétés, il est l'auxiliaire +obligé de la police des villes, il est le gardien immoral de la moralité +publique, il est le triste et indispensable tributaire des passions +brutales de l'homme.</p> + +<p>C'est là, il faut l'avouer, une des plus honteuses plaies de +l'humanité; mais cette plaie, aussi ancienne que le monde, s'est +déguisée tantôt dans les ténèbres du foyer hospitalier, tantôt dans +les mystères des temples du paganisme, tantôt sous les voiles décents +de la tolérance légale; cette plaie infâme, qui ronge plus ou moins le +corps social, a trouvé dans la philosophie antique et dans la religion +chrétienne un puissant palliatif, sinon un remède absolu, et à mesure +que le peuple s'éclaire et s'améliore, le mal inévitable de la +Prostitution diminue d'intensité et circonscrit, en quelque sorte, ses +ravages. On ne peut espérer qu'il disparaisse tout à fait, puisque les +instincts vicieux auxquels il répond sont malheureusement innés +dans l'espèce humaine; mais on doit prévoir avec certitude qu'il se +cachera un jour au fond des sentines publiques et qu'il n'affligera +plus les regards des honnêtes gens.</p> + +<p>Déjà, de toutes parts, en France ainsi que dans tous les pays soumis à +un gouvernement régulier, la Prostitution voit décroître +progressivement le nombre de ses agents avec celui de ses victimes; +elle recule, comme si elle était accessible à un sentiment de pudeur, +devant le développement de la raison morale; elle n'abdique pas, mais +elle se sait détrônée et s'enveloppe dans les plis de sa robe de +courtisane, en ne songeant plus à reconquérir son royaume impudique. +Le moment n'est pas loin où elle rougira d'elle-même, où elle sortira +pour jamais du sanctuaire des mœurs, où elle tombera par degrés +dans l'obscurité et l'oubli. Il en est de ces maladies du cœur +humain, comme de ces maladies physiques qui finissent par s'user et +par perdre leur caractère contagieux ou épidémique sous l'influence du +régime de vie. La lèpre ne nous est plus connue que de nom, et si l'on +rencontre ça et là quelques rares vestiges de cette terrible peste du +moyen âge, on reconnaît avec bonheur qu'ils n'ont plus la force de +s'étendre et de se propager: ce sont seulement des témoignages +redoutables du fléau qui sévissait jadis sur la population entière, et +qui attaque à peine maintenant certains individus isolés.</p> + +<p>L'heure est donc venue d'écrire l'histoire de la Prostitution, +lorsqu'elle tend de plus en plus à s'effacer dans les souvenirs des +hommes comme dans les habitudes des nations. L'historien s'empare des +temps qui ne sont plus; il ressuscite les choses mortes; il ranime, il +fait vivre le passé, pour l'enseignement du présent et de l'avenir; il +donne un corps et une voix à la tradition. Le vaste et curieux sujet que +nous allons traiter avec le secours de l'érudition et sous la censure de +la prudence la plus sévère, ce sujet, délicat et suspect à la fois, se +rattache de tous côtés à l'histoire des religions, des lois et des +mœurs; mais il a été constamment mis à l'écart et comme à l'index +par les historiens qui s'occupaient des mœurs, des lois et des +religions anciennes et modernes. Les archéologues seuls, tels que +Meursius, Laurentius, Musonius, etc., ont osé l'aborder, en écrivant des +dissertations latines où la langue de Juvénal et de Pétrone a pu tout à +son aise <i>braver l'honnêteté</i> et dans les mots et dans les faits.</p> + +<p>Quant à nous, tout archéologue que nous sommes aussi, nous +n'oublierons pas que nous écrivons en français, et que nous nous +adressons à un public français qui veut être instruit, mais qui en +même temps veut être respecté. Nous ne perdrons jamais de vue que ce +livre, préparé lentement au profit de la science, doit servir à la +morale et qu'il a pour principal objet de faire détester le vice en +dévoilant ses turpitudes. Les Lacédémoniens montraient à la jeunesse +le hideux spectacle des esclaves ivres, pour lui apprendre à fuir +l'ivrognerie. Dieu nous garde de vouloir rendre le vice aimable, même +en le montrant couronné de fleurs chez les peuples de l'antiquité! +C'est là, surtout, que nous nous distinguerons des archéologues et des +savants proprement dits, qui ne se préoccupent pas de la moralité des +faits et qui ne se soucient pas d'en tirer des conséquences +philosophiques. Ils dissertent longuement, par exemple, sur les cultes +scandaleux d'Isis, d'Astarté, de Vénus et de Priape; ils en dévoilent +les monstruosités, ils en retracent les infamies, mais ils oublient +ensuite de nous purifier la pensée et de nous tranquilliser l'esprit, +en opposant à ces images impures et dégradantes les chastes leçons de +la philosophie et l'action bienfaisante du christianisme.</p> + +<p>La Prostitution, dans l'histoire ancienne et moderne, revêt trois +formes distinctes ou se traduit à trois degrés différents, qui +appartiennent à trois époques différentes de la vie des peuples: +1º la Prostitution hospitalière; 2º la Prostitution sacrée ou +religieuse; 3º la Prostitution légale ou politique. Ces trois +dénominations résument assez bien les trois espèces de Prostitution, +que M. Rabutaux caractérise en ces termes, dans un savant travail sur +le sujet que nous nous disposons à traiter après lui, sous un point de +vue plus général: «Partout, aussi loin que l'histoire nous permet de +pénétrer, chez tous les peuples et dans tous les temps, nous voyons, +comme un fait plus ou moins général, la femme, acceptant le plus +odieux esclavage, s'abandonner sans choix et sans attrait aux brutales +ardeurs qui la convoitent et la provoquent. Parfois, toute lumière +morale venant à s'éteindre, la noble et douce compagne de l'homme perd +dans cette nuit funeste la dernière trace de sa dignité, et, devenue, +par un abaissement suprême, indifférente à celui même qui la possède, +elle prend place comme une chose vile parmi les présents de +l'hospitalité: les relations sacrées d'où naissent les joies du foyer +et les tendresse de la famille n'ont chez ces peuples dégradés +aucune importance, aucune valeur. D'autres fois, dans l'ancien Orient, +par exemple, et de proche en proche chez presque tous les peuples qui +y avaient puisé d'antiques traditions, par un accouplement plus hideux +encore, le sacrifice de la pudeur s'allie chez la femme aux dogmes +d'un naturalisme monstrueux qui exalte toutes les passions en les +divinisant; il devient un rite sacré d'un culte étrange et dégénéré, +et le salaire payé à d'impudiques prêtresses est comme une offrande +faite à leurs dieux. Chez d'autres peuples enfin, chez ceux qui +tiennent sur l'échelle morale le rang le plus élevé, la misère ou le +vice livrent encore aux impulsions grossières des sens et à leurs +cyniques désirs une classe entière, reléguée dans les plus basses +régions, tolérée mais notée d'infamie, de femmes malheureuses pour +lesquelles la débauche et la honte sont devenues un métier.»</p> + +<p>Ainsi, M. Rabutaux regarde comme un odieux esclavage la Prostitution +que nous considérons comme un odieux trafic. En effet, dans ses trois +formes principales, elle nous apparaît plus vénale encore que servile, +car elle est toujours volontaire et libre. Hospitalière, elle +représente un échange de bons procédés avec un étranger, un inconnu, +qui devient tout à coup un hôte, un ami; religieuse, elle achète, au +prix de la pudeur qu'elle immole, les faveurs du Dieu et la +consécration du prêtre; légale, elle s'établit et se met en pratique à +l'instar de tous les métiers: comme eux, elle a ses droits et ses +devoirs; elle a sa marchandise, ses boutiques et ses chalands; elle +vend et elle gagne; ainsi que les commerces les plus honnêtes, elle +n'a pas d'autre but que le lucre et le profit. Pour que ces trois +sortes de Prostitution pussent être rangées dans la catégorie des +servitudes morales et physiques, il faudrait que l'Hospitalité, la +Religion et la Loi les eussent violemment créées, et leur imposassent +la nécessité d'être, en dépit de toutes les résistances et de tous les +dégoûts de la nature. Mais, à aucune époque, la femme n'a été une +esclave qui ne fût pas même maîtresse de son corps, soit au foyer +domestique, soit dans le sanctuaire des temples, soit dans les +lupanars des villes.</p> + +<p>La véritable Prostitution a commencé dans le monde, du jour où la +femme s'est vendue comme une denrée, et ce marché, de même que la +plupart des marchés, a été soumis à une multitude de conditions +diverses. Quand la femme se donnait en obéissant aux désirs du cœur +et aux entraînements de la chair, c'était l'amour, c'était la volupté, +ce n'était pas la Prostitution qui pèse et qui calcule, qui tarife et +qui négocie. Comme la volupté, comme l'amour, la Prostitution remonte +à l'origine des peuples, à l'enfance des sociétés.</p> + +<p>Dans l'état de simple nature, lorsque les hommes commencent à se +chercher et à se réunir, la promiscuité des sexes est le résultat +inévitable de la barbarie qui n'a pas encore d'autre règle que +l'instinct. L'ignorance profonde dans laquelle végète l'âme humaine +lui cache les notions élémentaires du bien et du mal. Alors, la +Prostitution peut exister déjà: la femme, afin d'obtenir de l'homme +une part du gibier qu'il a tué ou du poisson qu'il a pêché, consentira +sans doute à se livrer à des ardeurs qu'elle ne ressent pas; pour un +coquillage nacré, pour une plume d'oiseau éclatante, pour un lingot de +métal brillant, elle accordera sans attrait et sans plaisir à une +brutalité aveugle les priviléges de l'amour. Cette Prostitution +sauvage, on le voit, est antérieure à toute religion comme à toute +législation, et pourtant, dès ces premiers temps de l'enfance des +nations, la femme ne cède pas à une servitude, mais à son libre +arbitre, à son choix, à son avarice. Quand les peuplades s'assemblent, +quand le lien social les divise en familles, quand le besoin de +s'aimer et de s'entr'aider a fait des unions fixes et durables, le +dogme de l'hospitalité engendre une autre espèce de Prostitution qui +doit être également antérieure aux lois religieuses et morales. +L'hospitalité n'était que l'application de ce précepte, inné peut-être +dans le cœur de l'homme, et procédant d'une prévoyance égoïste +plutôt que d'une générosité désintéressée, qui a fait depuis la +charité évangélique: «Fais à autrui ce que tu voudrais qu'on te fît à +toi-même.» En effet, dans les bois au milieu desquels il vivait, +l'homme sentait la nécessité de trouver toujours et partout, chez son +semblable, place au feu et à la table, lorsque ses chasses ou ses +courses vagabondes le conduisaient loin de sa hutte de branchages et +loin de sa couche de peaux de bêtes: c'était une condition d'utilité +générale qui avait donc fait de l'hospitalité un dogme sacré, une loi +inviolable. L'hôte, chez tous les anciens peuples, était accueilli +avec respect et avec joie. Son arrivée semblait de bon augure; sa +présence portait bonheur au toit qui l'avait abrité. En échange +de cette heureuse influence qu'il amenait avec lui et qu'il laissait +partout où il avait passé, n'était-ce pas justice de s'efforcer à lui +plaire et à lui être agréable, chacun dans la mesure de ses moyens? De +là l'empressement et les soins dont il était l'objet. Un mari cédait +volontiers son lit et sa femme à l'hôte que les dieux lui envoyaient, +et la femme, docile à un usage qui flattait sa curiosité capricieuse, +se prêtait de bonne grâce à l'acte le plus délicat de l'hospitalité. +Il est vrai qu'elle y était entraînée par l'espoir d'un présent que +l'étranger lui offrait souvent le lendemain en prenant congé d'elle. +Ce n'était pas le seul avantage qu'elle retirait de sa prostitution +autorisée, prescrite même par ses parents et par son époux; elle +courait la chance de recevoir les caresses d'un dieu ou d'un génie qui +la rendrait mère et la doterait d'une glorieuse progéniture; car, dans +toutes les religions, dans celles de l'Inde comme dans celles de la +Grèce et de l'Égypte, c'était une croyance universelle que le passage +et le séjour des dieux parmi les hommes sous la figure humaine. Ce +voyageur, ce mendiant, cet être difforme et disgracié, qui faisait +partie de la famille dès qu'il avait franchi le seuil de la maison +ou de la tente, et qui s'y installait en maître au nom de +l'hospitalité, ne pouvait-il pas être Brama, Osiris, Jupiter ou +quelque dieu déguisé descendu chez les mortels pour les voir de près +et les éprouver? La femme ne se trouvait-elle pas alors purifiée par +les embrassements d'une divinité? Voilà comment la Prostitution +hospitalière, commune à tous les peuples primitifs, s'était perpétuée +par tradition et par habitude dans les mœurs de la civilisation +antique.</p> + +<p>La Prostitution sacrée était presque contemporaine de cette première +Prostitution, qui fut en quelque sorte un des mystères du culte de +l'hospitalité. Aussitôt que les religions naquirent de la crainte +qu'imprimait au cœur de l'homme l'aspect des grandes commotions de +la nature; aussitôt que le volcan, la tempête, la foudre, le +tremblement de terre et la mer en fureur eurent fait inventer les +dieux, la Prostitution s'offrit d'elle-même à ces dieux terribles et +non pas implacables, et le prêtre s'attribua pour son compte une +offrande dont les dieux qu'il représentait n'auraient pu profiter. Les +hommes ignorants et crédules apportaient sur les autels tout ce qu'ils +avaient de plus précieux: le lait de leurs génisses, le sang et +la chair de leurs taureaux, les fruits et les moissons de leurs +champs, le produit de leur chasse et de leur pêche, les ouvrages de +leurs mains; les femmes ne tardèrent pas à s'offrir elles-mêmes en +sacrifice au dieu, c'est-à-dire à son idole ou à son prêtre; prêtre ou +idole, c'était l'un ou l'autre qui recevait l'offrande, tantôt la +virginité de la fille nubile, tantôt la pudeur de la femme mariée. Les +religions païennes, nées du hasard et du caprice, se formulèrent en +dogmes et en principes, se façonnèrent selon les mœurs et +s'assimilèrent aux gouvernements des États politiques: les philosophes +et les prêtres avaient préparé et accompli d'intelligence cette +œuvre de fraude ingénieuse; mais ils se gardèrent bien de porter +atteinte aux vieux usages de la Prostitution sacrée: ils ne firent que +la réglementer et en diriger l'exercice, qu'ils entourèrent de +cérémonies bizarres et secrètes. La Prostitution devint dès lors +l'essence de certains cultes de dieux et de déesses qui l'ordonnaient, +la toléraient ou l'encourageaient. De là, les mystères de Lampsaque, +de Babylone, de Paphos, de Memphis; de là, le trafic infâme qui se +faisait à la porte des temples; de là, ces idoles monstrueuses +auxquelles se prostituaient les vierges de l'Inde; de là, l'empire +obscène que les prêtres s'arrogeaient sous les auspices de leurs +impures divinités.</p> + +<p>La Prostitution devait inévitablement passer de la religion dans les +mœurs et dans les lois: ce fut donc la Prostitution légale qui +s'empara de la société et qui la corrompit jusqu'au cœur. Cette +Prostitution, plus dangereuse cent fois que celle qui se cachait à +l'ombre des autels et des bois sacrés, se montrait sans voile à tous +les yeux et ne se couvrait pas même d'un prétexte spécieux de +nécessité publique: elle eut pour fille la débauche qui engendra tous +les vices. C'est alors que des législateurs, frappés du péril que +courait la société, eurent le courage de s'élever contre la +Prostitution et de la resserrer dans de sages limites; quelques-uns +essayèrent inutilement de l'étouffer et de l'anéantir; mais ils +n'osèrent pas la poursuivre jusque dans les asiles inviolables que lui +ouvrait la religion à certaines fêtes et en certaines occasions +solennelles. Cérès, Bacchus, Vénus, Priape, la protégeaient contre +l'autorité des magistrats, et d'ailleurs elle avait pénétré si avant +dans l'habitude du peuple, qu'il n'eût pas été possible de l'en +arracher sans toucher aux racines du dogme religieux. Une nouvelle +religion pouvait seule venir en aide à la mission du législateur +politique et faire disparaître la Prostitution sacrée en imposant un +frein salutaire à la Prostitution légale. Telle fut l'œuvre du +christianisme, qui détrôna les sens et proclama le triomphe de +l'esprit sur la matière.</p> + +<p>Et pourtant Jésus-Christ, dans son Évangile, avait réhabilité la +courtisane en relevant Madeleine, et, admettant cette pécheresse au +banquet de la parole divine, Jésus-Christ avait appelé à lui les +vierges folles comme les vierges sages; mais, en inaugurant l'ère du +repentir et de l'expiation, il avait enseigné la pudeur et la +continence. Ses apôtres et leurs successeurs, pour faire tomber les +faux dieux de l'impudicité, annoncèrent au monde chrétien que le vrai +Dieu ne communiquait qu'avec des âmes chastes et ne s'incarnait que +dans des corps exempts de souillures. A cette époque de civilisation +avancée, la Prostitution hospitalière n'existait plus; la Prostitution +sacrée, qui rougissait pour la première fois, se renferma dans ses +temples, que lui disputait un nouveau culte plus moral et moins +sensuel. Le paganisme, menacé, attaqué de toutes parts, ne tenta même +pas de défendre, comme une de ses formes favorites, cette Prostitution +que la conscience publique repoussait avec horreur. Ainsi, la +Prostitution sacrée avait cessé d'exister, du moins ouvertement, avant +que le paganisme eût abdiqué tout à fait son culte et ses temples. La +religion de l'Évangile avait appris à ses néophytes à se respecter +eux-mêmes; la chasteté et la continence étaient désormais des vertus +obligatoires pour tout le monde, au lieu d'être comme autrefois le +privilége de quelques philosophes; la Prostitution n'avait donc plus +de motif ni d'occasion pour se faire un manteau religieux et pour se +blottir en quelque coin obscur du sanctuaire. Cependant elle s'était +depuis tant de siècles infiltrée si profondément dans les mœurs +religieuses, elle avait procuré tant de jouissances cachées aux +ministres des autels, qu'elle survécut encore çà et là au fond de +quelques couvents et qu'elle essaya de se mêler au culte indécent de +quelques saints. C'était toujours Priape qu'un vulgaire grossier et +ignorant adorait sous le nom de saint Guignolet ou de saint Grelichon: +c'était toujours, dans l'origine du christianisme, la Prostitution +sacrée qui mettait les femmes stériles en rapport direct avec les +statues phallophores de ces bienheureux malhonnêtes.</p> + +<p>Mais la noble morale du Christ avait illuminé les esprits, +assoupi les passions, exalté les sentiments, purifié les cœurs. Aux +commencements de cette foi nouvelle, on put croire que la Prostitution +s'effacerait dans les mœurs comme dans les lois, et qu'il ne serait +pas même nécessaire d'opposer des digues légales aux impuretés de ce +torrent fangeux que saint Augustin compare à ces cloaques construits +dans les plus splendides palais pour détourner les miasmes infects et +assurer la salubrité de l'air. La société nouvelle, qui s'était fondée +au milieu de l'ancien monde et qui se conduisait d'abord selon la +règle évangélique, fit une rude guerre à la Prostitution, sous quelque +forme qu'elle osât demander grâce; les évêques, les synodes, les +conciles la dénonçaient partout à la haine des fidèles, et la +forçaient de se cacher dans l'ombre pour échapper à des châtiments +pécuniaires et corporels. Mais la sagesse des législateurs chrétiens +avait trop présumé de l'autorité religieuse; ils s'étaient trop hâtés +de réprimer tous les élans de la convoitise charnelle; ils n'avaient +pas fait la part des instincts, des goûts, des tempéraments: la +Prostitution ne pouvait disparaître sans mettre en péril le repos et +l'honneur des femmes de bien. Elle rentra dès lors effrontément dans +ses ignobles domaines, et elle brava souvent la loi qui ne la +tolérait qu'à regret, qui la retenait dans les bornes les plus +étroites, et qui s'efforçait de l'éloigner des regards honnêtes. +C'était encore le christianisme qui lui opposait les barrières les +plus réelles et les plus respectées. Le christianisme, en faisant du +mariage une institution de sérieuse moralité, et en relevant la +condition de la femme vis-à-vis de l'époux qui la prenait pour +compagne devant Dieu et devant les hommes, condamna la Prostitution à +vivre hors de la société dans des repaires mystérieux et sous le sceau +de la flétrissure publique.</p> + +<p>Cependant la Prostitution, malgré les rigueurs de la loi qui la +tolérait, mais qui la menaçait ou la poursuivait sans cesse, n'en +avait pas une existence moins assurée ni moins nécessaire: elle était +expulsée des villes, mais elle trouvait refuge dans les faubourgs, aux +carrefours des routes, derrière les haies, en rase campagne; elle se +distinguait au milieu du peuple par certaines couleurs réputées +infâmes, par certaines formes de vêtement à elle seule affectées, mais +elle affichait ainsi son abominable métier; elle faisait horreur aux +personnes pieuses et pudiques, mais elle attirait à elle les jeunes +débauchés, les vieillards pervers et les gens sans aveu. On peut +donc dire qu'elle n'a jamais cessé d'être et de mener son train de +vie, lors même que les scrupules moraux ou religieux d'un roi, d'un +prince ou d'un magistrat, en étaient venus à ce point de l'interdire +tout à fait et de vouloir la supprimer par un excès de pénalité. Les +lois qui avaient prononcé son abolition ne tardaient pas à être +abolies elles-mêmes, et cette odieuse nécessité sociale restait +constamment attachée au corps de la nation, comme un ulcère incurable +dont la médecine surveille et arrête les progrès. Tel est le rôle de +la Prostitution depuis plusieurs siècles dans tous les pays où il y a +une police prévoyante et intelligente à la fois. C'est là ce qu'on +doit appeler la Prostitution légale: la religion la défend, la morale +la blâme, la loi l'autorise.</p> + +<p>Cette Prostitution légale comprend non-seulement les créatures +dégradées qui avouent et pratiquent officiellement leur profession +abjecte, mais encore toutes les femmes qui, sans avoir qualité et +diplôme pour s'abandonner aux plaisirs du public payant, font aussi +commerce de leurs charmes à divers degrés et sous des titres plus ou +moins respectables. Il y a donc, à vrai dire, deux espèces de +Prostitution légale: celle qui a droit et qui porte avec elle une +autorisation dûment personnelle; celle qui n'a pas droit et qui +s'autorise du silence de la loi à son égard: l'une dissimulée et +déguisée, l'autre patente et reconnue. D'après cette distinction entre +deux sortes de prostituées qui profitent du bénéfice de la loi civile, +on peut apprécier à combien de catégories différentes s'étend cette +Prostitution de contrebande sur laquelle le législateur a fermé les +yeux et que le moraliste hésite à livrer aux jugements de l'opinion +dont elle relève à peine. Plus la Prostitution perd son caractère +spécial de trafic habituel, plus elle s'éloigne du poteau légal +d'infamie auquel l'enchaîne sa destinée; quand elle est sortie du +cercle encore indéfini de ses marchés honteux, elle s'égare, +insaisissable, dans les vagues espaces de la galanterie et de la +volupté. On voit qu'il n'est point aisé d'assigner des bornes exactes +et fixes à la Prostitution légale, puisqu'on ne sait pas encore où +elle commence, où elle finit.</p> + +<p>Mais ce qui doit être désormais clairement établi dans l'esprit de nos +lecteurs, c'est la distance énorme qui sépare de la Prostitution +ancienne la Prostitution moderne. Celle-ci, purement légale, +tolérée plutôt que permise, sous la double censure de la religion et +de la morale; celle-là, au contraire, également condamnée par la +philosophie, mais consacrée par les mœurs et par les dogmes +religieux. Avant l'ère du christianisme, la Prostitution est partout, +sous le toit domestique, dans le temple et dans les carrefours; sous +le règne de l'Évangile, elle n'ose plus se montrer qu'à certaines +heures de nuit, dans les lieux réservés et loin du séjour des honnêtes +gens. Plus tard cependant, pour avoir la liberté de paraître au grand +jour et d'échapper à la police des mœurs, elle prit des emplois, +des costumes et des noms, qui n'effarouchaient ni les yeux ni les +oreilles, et elle se fit un masque de décence pour avoir le privilége +d'exercer son métier librement, sans contrôle et sans surveillance. +Mais toujours, lors même que la loi est impuissante ou muette, +l'opinion proteste contre ces métamorphoses hypocrites de la +Prostitution légale.</p> + +<p>Nous en avons dit assez déjà pour laisser deviner le plan de cet +ouvrage, fruit de longues recherches et d'études absolument neuves. +Quant à son but, nous ne croyons pas utile d'insister pour le faire +comprendre; vis-à-vis d'un pareil sujet, un écrivain, qui se +respecte autant qu'il respecte ses lecteurs, doit s'attacher à faire +détester le vice, quand bien même le vice se présenterait sous les +dehors les plus séduisants. Il suffit, pour rendre le vice haïssable, +d'en étaler les tristes conséquences et les redoutables enseignements. +Notre ouvrage n'est pas un livre de morale austère et glacée; c'est +une histoire curieuse, pleine de tableaux dont nous voilerons la +nudité, surtout dans ceux que nous fournissent en abondance les +auteurs grecs et romains. Mais, à toutes les époques et dans tous les +pays, on verra que les sages avertissements des philosophes et des +législateurs ont protesté contre les débordements des passions +sensuelles. Moïse inscrivait la chasteté dans le code qu'il donnait +aux Hébreux; Solon et Lycurgue sévissaient contre la Prostitution, +dans la patrie voluptueuse des courtisanes; le sénat romain +flétrissait la débauche, en face des sales mystères d'Isis et de +Vénus; Charlemagne, saint Louis, tous les rois qui se regardaient +comme des <i>pasteurs d'hommes</i>, suivant la belle expression d'Homère, +travaillaient à épurer les mœurs de leurs peuples et à contenir la +Prostitution dans une obscure et abjecte servitude. Ce n'était là +que l'action vigilante de la loi. Mais en même temps la philosophie, +dans ses leçons et dans ses écrits, prêchait la continence et la +pudeur; Pythagore, Platon, Aristote, Cicéron, prêtaient une voix +entraînante ou persuasive à la morale la plus pure. Lorsque l'Évangile +eut réhabilité le mariage, lorsque la chasteté fut devenue une +prescription religieuse, la philosophie chrétienne ne fit que répéter +les conseils de la philosophie païenne. Depuis dix-huit siècles, la +chaire de Jésus-Christ tonne et foudroie l'antre de la Prostitution. +Ici la fange et les ténèbres; là une onde sainte où le cœur lave +ses souillures, une lumière vivifiante qui vient de Dieu.</p> + +<p>Ce livre se divise en quatre parties dont la réunion présentera +l'histoire complète de la Prostitution dans les temps anciens et +modernes, ainsi que chez tous les peuples.</p> + +<p>La première partie, qui nous offrira la Prostitution sous ses trois +formes particulières, suivant les lois de l'hospitalité, de la +religion et de la politique, ne comprend que l'antiquité grecque et +romaine. Les sources et les matériaux sont si abondants et si riches +pour cette première partie, qu'elle pourrait à elle seule, en +recevant tous les développements qu'elle comporte, embrasser l'étendue +de plusieurs volumes. Les Lettres d'Alciphron, les Déipnosophistes +d'Athénée et les Dialogues de Lucien nous font moins regretter la +perte des traités historiques, que Gorgias, Ammonius, Antiphane, +Apollodore, Aristophane et d'autres écrivains grecs avaient rédigés +sur la vie et les mœurs des courtisanes ou hétaires. Meursius, +Musonius et plusieurs savants modernes, entre autres le professeur +Jacobs, de Gotha, n'ont pas jugé ce sujet indigne de leurs graves +dissertations. L'ancienne Rome ne nous a pas laissé de livre consacré +spécialement à un sujet qui ne lui était pourtant point étranger; mais +les auteurs latins, les poëtes principalement, renferment plus de +matériaux que nous ne pourrons en employer. D'ailleurs, des savants en +<i>us</i>, tels que Laurentius, Choveronius, etc., n'ont pas manqué de +compiler et de disserter sur les arcanes de la Prostitution romaine. +Nous avons si peu de chose à dire de la Prostitution chez les +Égyptiens, chez les Juifs, chez les Babyloniens, que nous ne nous +ferons pas scrupule de rattacher aux antiquités grecques les chapitres +que nous consacrerons à ces anciens peuples, chez lesquels la +Prostitution hospitalière avait laissé des traces si profondes.</p> + +<p>La seconde partie de notre ouvrage, la plus considérable, la plus +intéressante des quatre qui le composent, appartient tout entière à la +France. Nous y suivons pas à pas, province par province, ville par +ville, l'histoire de la Prostitution depuis les Gaulois jusqu'à nos +jours. Nous retrouverons bien quelques vestiges à peine +reconnaissables de la Prostitution sacrée; mais c'est la Prostitution +légale qui, dans cette partie de l'ouvrage, se dégagera de l'histoire +de la jurisprudence, de la police, de la religion et des mœurs. Ce +sujet de haute moralité n'avait été mis en œuvre que pour la +période de temps contemporaine: Parent-Duchatelet, qui était un +observateur et non un historien et un archéologue, n'a vu, n'a jugé la +Prostitution que sous le rapport de l'administration, de l'hygiène et +de la statistique. Les ouvrages du même genre que le sien, publiés par +A. Béraud et par Sabatier, renferment quelques faits historiques de +plus que le volumineux traité <i>de la Prostitution dans la ville de +Paris</i>; mais ils n'ont d'importance qu'au point de vue de la +législation sur la matière. L'histoire des mœurs et de leurs +aspects variés est encore à faire, et nous l'avons tirée pièce à +pièce des historiens, des chroniqueurs, des poëtes et de tous les +auteurs qui ont enregistré, en passant, un fait, un détail, une +observation, relativement au sujet si vaste et si complexe que nous +abordons pour la première fois. Quelques pages du <i>Traité de la +Police</i>, de Delamarre; du <i>Répertoire de Jurisprudence</i>, de Merlin; +des Encyclopédies et des recueils analogues, voilà tout ce qui +existait sur ce sujet, avant la savante monographie que M. Rabutaux +publie en ce moment comme appendice au grand ouvrage intitulé <i>Le +Moyen Age et la Renaissance</i>. M. Rabutaux a borné son travail +d'érudition à ce qu'il nomme le <i>service des mœurs</i>. Nous y +ajouterons l'historique de la Prostitution en France, et la peinture +mitigée de ses caractères extérieurs et de son culte secret, d'après +les documents les plus authentiques. Nous pénétrerons, le flambeau de +la science à la main, dans les clapiers de la rue Baillehoë ou de +Huleu; nous serons introduits, par les érotiques du dix-huitième +siècle dans les petites maisons des <i>impures</i>; nous nous glisserons +jusque dans les bocages royaux du Parc-aux-Cerfs; nous descendrons, en +nous cachant le visage, dans les bouges infects du Palais-Royal; et +toujours et partout, nous écrirons sur la muraille, en lettres de +feu, cet arrêt plus intelligible que celui du festin de Balthazar: +<i>Sans les mœurs, il n'y a ni Dieu, ni patrie, ni repos, ni +bonheur.</i></p> + +<p>La troisième partie de ce livre est réservée à l'histoire de la +Prostitution dans le reste de l'Europe. L'Italie, l'Espagne, +l'Angleterre, l'Allemagne, etc., apporteront tour à tour leur +contingent de faits singuliers dans cette galerie de mœurs, que +nous verrons changer selon les temps et les pays. Les matériaux, pour +cette partie de notre ouvrage, sont dispersés comme ceux qui +concernent la France, et n'ont jamais été recueillis, à l'exception +d'un traité fort remarquable dont la Prostitution de Londres a fourni +seule les monstrueux éléments. Son auteur, Ryan, ne s'est occupé que +de ce qu'il a vu, et l'histoire du passé ne lui a pas même apparu. +L'Espagne, avec sa <i>Célestine</i>, nous fait connaître cette Prostitution +savante et raffinée, qu'elle avait puisée certainement à la coupe +amère de l'Italie. C'est à l'Italie, ce brillant gynécée de +courtisanes et de ruffians, que nous attribuerons l'origine de cette +terrible peste de l'amour, que les Italiens du seizième siècle avaient +le front de nommer <i>mal français</i>, comme si Charles VIII n'était +point allé le prendre à Naples. Nous n'aurons garde d'oublier la +Laponie, qui est le seul point en Europe où la Prostitution +hospitalière soit encore pratiquée aujourd'hui.</p> + +<p>Enfin, la quatrième partie de cette histoire, souvent douloureuse et +navrante, nous conduira dans tous les pays situés hors de l'Europe: en +Asie, en Afrique, en Amérique, et nous rencontrerons partout, dans +l'Inde civilisée comme chez les sauvages de la mer du Sud, les trois +formes principales de la Prostitution: hospitalière, sacrée et légale. +Cette dernière forme, néanmoins, s'y montrera plus rarement que les +deux autres, avant que la civilisation moderne ait passé son niveau +sur les mœurs religieuses et domestiques des quatre parties du +monde. Les religions de l'Inde, l'hospitalité d'Otaïti, la législation +des filles publiques aux États-Unis, donneront lieu à des contrastes +que la distance des lieux et des époques ne rendra que plus +intéressants pour l'observateur. Nous chercherons en vain un peuple +qui n'ait pas accepté, comme un fléau nécessaire, la lèpre de la +Prostitution.</p> + +<p>La lecture de notre ouvrage, nous persistons à le déclarer d'avance, +sera d'un grave enseignement et d'une utilité réelle. On y +apprendra surtout à remercier la Providence, qui nous a permis de +vivre à une époque où la Prostitution s'efface de nos mœurs et où +les sentiments d'honneur et de vertu naissent d'eux-mêmes dans les +cœurs. Il faut voir ce qu'a été la Prostitution chez nos pères, +pour juger des améliorations sociales que chaque jour nous apporte et +dont l'avenir étendra encore les bienfaits. La Prostitution est une +maladie publique: en décrire les symptômes et en étudier les causes, +c'est en préparer le remède.</p> + +<p class="aut"><span class="smcap">F.-S. Pierre DUFOUR.</span></p> + +<p class="som">15 avril 1851, de mon ermitage de Saint-Claude.</p> + +<p><a name="Page_35" id="Page_35"></a></p> + +<p class="t2 sep4">HISTOIRE</p> +<p class="t5">DE</p> +<p class="t1">LA PROSTITUTION.</p> + +<h3 class="sep4">PREMIÈRE PARTIE.</h3> + +<h2 class="sep3">ANTIQUITÉ.</h2> + +<h4><i>GRÈCE.—ROME.</i></h4> + +<p><a name="Page_37" id="Page_37"></a></p> + +<h2 class="sep3"><a href="#table">CHAPITRE PREMIER.</a></h2> + +<p class="som"><span class="smcap">Sommaire.</span>—La Chaldée, berceau de la Prostitution hospitalière +et de la Prostitution sacrée.—Babylone.—Vénus +Mylitta.—Loi honteuse des Babyloniens.—Mystères du culte +de Mylitta.—Culte de Vénus Uranie dans l'île de +Cypre.—Le prophète Baruch et Hérodote.—Prostitution +sacrée des femmes de Babylone.—Offrandes pour se rendre Vénus +favorable.—Le <i>Champ sacré</i> de la +Prostitution.—Corruption épouvantable des +Babyloniens.—Leur science dans l'art du plaisir et des +voluptés.—Impudeur des dames babyloniennes et de leurs filles +dans les banquets.—La Prostitution sacrée en +Arménie.—Temple de Vénus Anaïtis.—Sérails des deux +sexes.—Hôtes de Vénus.—L'enclos sacré.—Prêtresses +d'Anaïtis.—La Prostitution sacrée en Syrie.—Cultes de +Vénus, d'Adonis et de Priape.—L'Astarté des +Phéniciens.—Fêtes nocturnes et débauches infâmes qui avaient +lieu sous les auspices et en l'honneur d'Astarté.—La déesse +des Sidoniens.—La Prostitution sacrée dans l'île de +Cypre.—Les filles d'Amathonte.—Cypris, maîtresse du roi +Cinyras, fondateur du temple de Paphos.—Phallus offerts en +holocauste.—La Vénus hermaphrodite d'Amathonte, dite la +<i>double déesse</i>.—Mystères secrets du culte d'Astarté.—Le +<i>Hochequeue</i>.—Philtres amoureux des magiciens.—La +Prostitution sacrée dans les colonies phéniciennes.—Les +<i>Tentes des Filles</i>, à Sicca-Veneria.—Principaux caractères +du culte de Vénus, précisés par saint Augustin.—Culte +hermaphrodite dans l'Asie-Mineure.—Fêtes en l'honneur +d'Adonis, à Byblos.—Rites du culte d'Adonis.—Sa statue +phallophore.—Temples de Vénus Anaïtis à Zela et à Comanes, à +Suse et à Ecbatane.—La Prostitution sacrée chez les Parthes et +chez les Amazones.—Mollesse des Lydiens.—Débauche +éhontée des filles lydiennes.—Tombeau du roi Alyattes, père de +Crésus, construit presque en entier avec l'argent de la +Prostitution.—Prostituées musiciennes et danseuses suivant +l'armée des Lydiens.—Orgies des anciens Perses en présence de +leurs femmes et de leurs filles légitimes.—Les trois cent +vingt-neuf concubines de Darius.</p> + +<p>C'est dans la Chaldée, dans l'antique berceau des sociétés humaines, +qu'il faut chercher les premières traces de la Prostitution. Une +partie de la Chaldée, celle qui touchait au nord la Mésopotamie et qui +renfermait le pays d'Ur, patrie d'Abraham, avait pour habitants une +race belliqueuse et sauvage, vivant au milieu des montagnes et ne +connaissant pas d'autre art que celui de la chasse. Ce peuple chasseur +inventa l'hospitalité et la Prostitution qui en était, en quelque +sorte, l'expression naïve et brutale. Dans l'autre partie de la +Chaldée, qui confinait avec l'Arabie déserte et qui s'étendait en +plaines fertiles, en gras pâturages, un peuple pasteur, d'un naturel +doux et pacifique, menait une vie errante au milieu de ses +innombrables troupeaux. Il observait les astres, il créait les +sciences, il inventa les religions et avec elles la Prostitution +sacrée. Quand Nembrod, ce roi, ce conquérant que la Bible appelle un +<i>fort chasseur devant Dieu</i>, réunit sous ses lois les deux provinces +et les deux peuples de la Chaldée, quand il fonda Babylone au +bord de l'Euphrate, l'an du monde 1402, selon les livres de Moïse, il +laissa se mêler ensemble les croyances, les idées et les mœurs des +différentes races de ses sujets, et il n'en dirigea pas même la +fusion, qui se fit lentement sous l'influence de l'habitude. Ainsi la +Prostitution sacrée et la Prostitution hospitalière ne signifièrent +bientôt plus qu'une seule et même chose dans la pensée des +Babyloniens, et devinrent simultanément une des formes les plus +caractéristiques du culte de Vénus ou Mylitta.</p> + +<p>Écoutons Hérodote, le vénérable père de l'histoire, le plus ancien +collecteur des traditions du monde: «Les Babyloniens ont une loi +très-honteuse: toute femme née dans le pays est obligée, une fois dans +sa vie, de se rendre au temple de Vénus, pour s'y livrer à un +étranger. Plusieurs d'entre elles, dédaignant de se voir confondues +avec les autres à cause de l'orgueil que leur inspirent leurs +richesses, se font porter devant le temple dans des chars couverts. Là +elles se tiennent assises, ayant derrière elles un grand nombre de +domestiques qui les ont accompagnées; mais la plupart des autres +s'asseyent dans la pièce de terre dépendante du temple de Vénus avec +une couronne de ficelles autour de la tête. Les unes arrivent, les +autres se retirent. On voit, en tous sens, des allées séparées par des +cordages tendus; les étrangers se promènent dans ces allées et +choisissent les femmes qui leur plaisent le plus. Quand une femme +a pris place en ce lieu, elle ne peut retourner chez elle que quelque +étranger ne lui ait jeté de l'argent sur les genoux et n'ait eu +commerce avec elle hors du lieu sacré. Il faut que l'étranger, en lui +jetant de l'argent, lui dise: «J'invoque la déesse Mylitta.» Or, les +Assyriens donnent à Vénus le nom de Mylitta. Quelque modique que soit +la somme, il n'éprouvera point de refus: la loi le défend, car cet +argent devient sacré. Elle suit le premier qui lui jette de l'argent, +et il ne lui est pas permis de repousser personne. Enfin, quand elle +s'est acquittée de ce qu'elle devait à la déesse, en s'abandonnant à +un étranger, elle retourne chez elle; après cela, quelque somme qu'on +lui donne, il n'est pas possible de la séduire. Celles qui ont en +partage une taille élégante et de la beauté ne feront pas un long +séjour dans le temple; mais les laides y restent davantage, parce +qu'elles ne peuvent satisfaire à la loi. Il y en a même qui y +demeurent trois ou quatre ans.» (Liv. I, paragr. 199).</p> + +<p>Cette Prostitution sacrée, qui se répandit avec le culte de Mylitta ou +Vénus Uranie dans l'île de Cypre et en Phénicie, est un de ces faits +acquis à l'histoire, si monstrueux, si bizarre, si invraisemblable +qu'il paraisse. Le prophète Baruch, qu'Hérodote n'avait pas consulté +et qui se lamentait avec Jérémie deux siècles avant l'historien grec, +raconte aussi les mêmes turpitudes dans la lettre de Jérémie aux Juifs +que le roi Nabuchodonosor avait amenés en captivité à Babylone: +«Des femmes, enveloppées de cordes, sont assises au bord des chemins +et brûlent des parfums (<i>succendentes ossa olivarum</i>). Quand une +d'elles, attirée par quelque passant, a dormi avec lui, elle reproche +à sa voisine de n'avoir pas été jugée digne, comme elle, d'être +possédée par cet homme et de n'avoir pas vu rompre sa ceinture de +cordes.» (Baruch, ch. VI). Cette ceinture de cordes, ces nœuds qui +entouraient le corps de la femme vouée à Vénus, représentaient la +pudeur qui ne la retenait que par un lien fragile et que l'amour +impétueux devait bientôt briser. Il fallait donc que celui qui voulait +cohabiter avec une de ces femmes consacrées saisît l'extrémité de la +corde qui l'entourait et entraînât ainsi sa conquête sous des cèdres +et des lentisques qui prêtaient leur ombre à l'achèvement du mystère. +Le sacrifice à Vénus était mieux reçu par la déesse, lorsque le +sacrificateur, dans ses transports amoureux, rompait impétueusement +tous les liens qui lui faisaient obstacle. Mais les savants qui ont +commenté le fameux passage de Baruch ne sont pas d'accord sur l'espèce +d'offrande que les consacrées brûlaient devant elles pour se rendre +Vénus favorable. Selon les uns, c'était un gâteau d'orge et de +froment; selon les autres, c'était un philtre qui allumait les désirs +et préparait à la volupté; enfin, d'après une explication plus +naturelle, il ne s'agissait que des baies parfumées de l'arbre à +encens.</p> + +<p>Hérodote avait vu de ses yeux, vers l'an 440 avant Jésus-Christ, +la Prostitution sacrée des femmes de Babylone; comme étranger, sans +doute jeta-t-il quelque argent sur les genoux d'une belle +Babylonienne. Trois siècles et demi après lui, un autre voyageur, +Strabon, fut aussi témoin de ces désordres, et il raconte que toutes +les femmes de Babylone obéissaient à l'oracle en livrant leur corps à +un étranger qu'elles considéraient comme un hôte: <i>Mos est... cum +hospite corpus miscere</i>, dit la traduction latine de sa Géographie +écrite en grec. Cette Prostitution n'avait lieu que dans un seul +temple où elle s'était installée dès les premiers temps de la +fondation de Babylone. Le temple de Mylitta eût été trop petit pour +contenir tous les adorateurs de la déesse; mais il y avait à l'entour +de ce temple une vaste enceinte qui en faisait partie et qui +renfermait des édicules, des bocages, des bassins et des jardins. +C'était là le champ de la Prostitution. Les femmes qui s'y +abandonnaient se trouvaient sur un terrain sacré où l'œil d'un père +ou d'un mari ne venait pas les troubler. Hérodote et Strabon ne +parlent pas de la part que se réservait le prêtre dans les offrandes +des pieuses adoratrices de Mylitta; mais Baruch nous représente les +prêtres de Babylone comme des gens qui ne se refusaient rien.</p> + +<p>On comprend que le spectacle permanent de la Prostitution sacrée ait +gâté les mœurs de Babylone. En effet, cette immense cité, peuplée +de plusieurs millions d'hommes répartis sur un espace de quinze +lieues, était devenue bientôt un épouvantable lieu de débauche. Elle +fut détruite en partie par les Perses, qui s'en emparèrent dans +l'année 331 avant Jésus-Christ; mais la ruine de quelques grands +édifices, le saccagement des palais et des tombeaux, le renversement +des murailles ne purifièrent pas l'air empesté de la Prostitution, qui +s'y perpétua comme dans sa véritable patrie, tant qu'il y eut un toit +pour l'abriter. Alexandre-le-Grand avait été lui-même effrayé du +libertinage babylonien lorsqu'il y était venu prendre part et en +mourir. «Il n'était rien de plus corrompu que ce peuple, rapporte +Quinte-Curce, un des historiens du conquérant de Babylone; rien de +plus savant dans l'art des plaisirs et des voluptés. Les pères et les +mères souffraient que leurs filles se prostituassent à leurs hôtes +pour de l'argent, et les maris n'étaient pas moins indulgents à +l'égard de leurs femmes. Les Babyloniens se plongeaient surtout dans +l'ivrognerie et dans les désordres qui la suivent. Les femmes +paraissaient d'abord dans leurs banquets avec modestie; mais ensuite +elles quittaient leurs robes; puis le reste de leurs habits l'un après +l'autre, dépouillant peu à peu la pudeur jusqu'à ce qu'elles fussent +toutes nues. Et ce n'étaient pas des femmes publiques qui +s'abandonnaient ainsi; c'étaient les dames les plus qualifiées, aussi +bien que leurs filles.»</p> + +<p>L'exemple de Babylone avait porté fruit; et le culte de Mylitta +s'était propagé, avec la Prostitution qui l'accompagnait, dans l'Asie +et dans l'Afrique, jusqu'au fond de l'Égypte comme jusqu'en +Perse; mais dans chacun de ces pays la déesse prenait un nom nouveau, +et son culte affectait des formes nouvelles sous lesquelles +reparaissait toujours la Prostitution sacrée.</p> + +<p>En Arménie, on adorait Vénus sous le nom d'Anaïtis; on lui avait élevé +un temple à l'instar de celui que Mylitta avait à Babylone. Autour de +ce temple s'étendait un vaste domaine dans lequel vivait enfermée une +population consacrée aux rites de la déesse. Les étrangers seuls +avaient le droit de passer le seuil de cette espèce de sérail des deux +sexes et d'y demander une galante hospitalité qu'on ne leur refusait +jamais. Quiconque était admis dans la cité amoureuse devait, suivant +l'antique usage, acheter par un présent les faveurs qu'on lui +accordait; mais, comme il n'est pas de coutume qui ne tombe tôt ou +tard en désuétude à une époque de décadence, la femme que l'hôte de +Vénus avait honorée de ses caresses le forçait souvent d'accepter un +don plus considérable que celui qu'elle en recevait. Les desservants +et desservantes de l'enclos sacré étaient les fils et les filles des +meilleures familles du pays; et ils entraient au service de la déesse +pour un temps plus ou moins long, d'après le vœu de leurs parents. +Quand les filles sortaient du temple d'Anaïtis, en laissant à ses +autels tout ce qu'elles avaient pu gagner à la sueur de leur corps, +elles n'avaient point à rougir du métier qu'elles avaient fait, et +alors elles ne manquaient pas de maris qui s'en allaient au +temple prendre des renseignements sur les antécédents religieux des +jeunes prêtresses. Celles qui avaient accueilli le plus grand nombre +d'étrangers étaient les plus recherchées en mariage. Il faut dire +aussi que dans le culte d'Anaïtis on assortissait autant que possible +l'âge, la figure et la condition des amants, de manière à contenter la +déesse et ses adorateurs. C'est Strabon qui nous a conservé cette +particularité consolante, que nous ne rencontrerons pas chez les +autres Vénus.</p> + +<p>Ces différentes Vénus s'étaient éparpillées dans toute la Syrie, et +elles avaient partout établi leur Prostitution avec certaines +variantes de cérémonial. Vénus, sous ses noms divers, personnifiait, +déifiait l'organe de la femme, la conception féminine, la nature +femelle. Il était donc tout simple de déifier, de personnifier aussi +l'organe de l'homme, la génération masculine, la nature mâle. Les +hommes avaient fait le culte de Vénus; les femmes firent celui +d'Adonis, qui devint, en se matérialisant, celui de Priape. On voit, +dans l'antiquité, les deux cultes régner, l'un auprès de l'autre en +bonne intelligence. C'est surtout aux Phéniciens qu'il faut attribuer +la propagation des deux cultes, qui souvent n'en formaient qu'un seul, +en se mêlant l'un à l'autre. La Vénus des Phéniciens se nommait +Astarté. Elle avait des temples à Tyr, à Sidon et dans les principales +villes de Phénicie; mais les plus célèbres étaient ceux d'Héliopolis +de Syrie et d'Aphaque près du mont Liban. Astarté avait les deux +sexes dans ses statues, pour représenter à la fois Vénus et Adonis. Le +mélange des deux sexes se traduisait encore mieux par le +travestissement des hommes en femmes et des femmes en hommes, dans les +fêtes nocturnes de la déesse. Les débauches les plus infâmes avaient +lieu à la faveur de ces déguisements, et le prêtre en réglait lui-même +la cérémonie, au son des instruments de musique, des sistres et des +tambours. Cette monstrueuse promiscuité, qui avait lieu sous les +auspices de la <i>bonne déesse</i>, amenait une multitude d'enfants qui ne +connaissaient jamais leurs pères et qui venaient à leur tour, dès leur +plus tendre jeunesse, retrouver leurs mères dans les mystères +d'Astarté. Il y avait pourtant une espèce de mariage, en dehors de la +Prostitution sacrée, à laquelle se livraient les hommes ainsi que les +femmes; puisque les Phéniciens, suivant le témoignage d'Eusèbe, +prostituaient leurs filles vierges aux étrangers, pour la plus grande +gloire de l'hospitalité. Ces turpitudes, que n'absolvait pas leur +antiquité, se continuèrent jusqu'au quatrième siècle de l'ère +vulgaire, et il fallut que Constantin-le-Grand y mît ordre, en les +interdisant par une loi, en détruisant les temples d'Astarté et en +remplaçant celui qui déshonorait Héliopolis par une église chrétienne.</p> + +<p>Cette Astarté, que la Bible appelle la <i>déesse des Sidoniens</i>, avait +trouvé des autels non moins impurs dans l'île de Cypre, où les +Phéniciens d'Ascalon importèrent de bonne heure, avec leur +commerce industrieux, la Prostitution sacrée. On eût dit que Vénus, +née de la mer, comme la brillante planète Uranie, que les bergers +chaldéens en voyaient sortir dans les belles nuits d'été, avait choisi +pour son empire terrestre cette île de Cypre, que les dieux, à sa +naissance, lui assignèrent en partage, comme nous le raconte la +tradition grecque par la bouche d'Homère. C'était l'Astarté des +Phéniciens, l'Uranie des Babyloniens: elle avait dans son île vingt +temples renommés; les deux principaux étaient ceux de Paphos et +d'Amathonte, où la Prostitution sacrée s'exerçait sur une plus grande +échelle que partout ailleurs. Et pourtant, les filles d'Amathonte +avaient été chastes, et même obstinées dans leur chasteté, lorsque +Vénus fut rejetée sur leur rivage par l'écume des flots; elles +méprisèrent cette nouvelle déesse qui leur apparaissait toute nue, les +pauvres Propœtides, et la déesse irritée leur ordonna de se +prostituer à tout venant, pour expier le mauvais accueil qu'elles lui +avaient fait: elles obéirent avec tant de répugnance aux ordres de +Vénus, que la protectrice des amours les changea en pierres. Ce fut +une leçon qui profita aux filles de Cypre: elles se vouèrent donc à la +Prostitution en l'honneur de leur déesse, et elles se promenaient le +soir, au bord de la mer, pour se vendre aux étrangers qui arrivaient +dans l'île. Il en était encore ainsi au deuxième siècle, du temps de +Justin, qui raconte ces promenades des jeunes Cypriennes sur le +rivage; mais, à cette époque, le produit de leur prostitution n'était +pas déposé, comme dans l'origine, sur l'autel de la déesse: ce salaire +malhonnête s'entassait dans un coffre, de manière à former une dot +qu'elles apportaient à leurs maris et que ceux-ci recevaient sans +rougir.</p> + +<p>Quant aux fêtes de Vénus, qui attiraient en Cypre une innombrable foule +d'adorateurs zélés, elles n'en étaient pas moins accompagnées d'actes, +ou du moins d'emblèmes de Prostitution. On attribuait au roi Cinyras la +fondation du temple de Paphos, et les prêtres du lieu prétendaient que +la maîtresse de ce roi, nommée Cypris, s'était fait un tel renom +d'habileté dans les choses de l'amour, que la déesse avait voulu qu'on +lui donnât son nom. Cette Vénus, qu'on adorait à Paphos, était donc +l'image de la nature femelle, de même que la Mylitta de Babylone: aussi, +dans les sacrifices qui lui étaient offerts, on lui présentait, sous le +nom de <i>Carposis</i> (<span title="Karpôsis">Καρπωσις</span>), qui signifiait <i>prémices</i>, un phallus ou +une pièce de monnaie. Les initiés ne s'en tenaient pas à l'allégorie. La +déesse était représentée d'abord par un cône ou pyramide en pierre +blanche, qui fut transformée plus tard en statue de femme. La statue du +temple d'Amathonte, au contraire, représentait une femme barbue, avec +les attributs de l'homme sous des habits féminins: cette Vénus-là était +hermaphrodite, selon Macrobe (<i>putant eamdem marem ac feminam esse</i>); +voilà pourquoi Catulle l'invoque en la qualifiant de <i>double déesse +d'Amathonte</i> (<i>duplex Amathusia</i>). Les mystères les plus secrets de +cette Astarté se passaient dans le bois sacré qui environnait son +temple, et dans ce bois toujours vert on entendait soupirer l'iunx ou +<i>frutilla</i>, oiseau dédié à la déesse. Cet oiseau, dont les magiciens +employaient la chair pour leurs philtres amoureux, n'était autre que +notre trivial <i>hochequeue</i>; s'il nous est venu de Cypre, il a eu le +temps de changer en chemin. Cette île fortunée avait encore d'autres +temples, où le culte de Vénus suivait les mêmes rites: à Cinyria, à +Tamasus, à Aphrodisium, à Idalie surtout, la Prostitution sacrée prenait +les mêmes prétextes, sinon les mêmes formes.</p> + +<p>De Cypre, elle gagna successivement toutes les îles de la +Méditerranée; elle pénétra en Grèce et jusqu'en Italie: la marine +commerçante des Phéniciens la portait partout où elle allait chercher +ou déposer des marchandises. Mais chaque peuple, en acceptant un culte +qui flattait ses passions, y ajoutait quelques traits de ses mœurs +et de son caractère. Dans les colonies phéniciennes la Prostitution +sacrée conservait les habitudes de lucre et de mercantilisme qui +distinguaient cette race de marchands: à Sicca-Veneria, sur le +territoire de Carthage, le temple de Vénus, qu'on appelait dans la +langue tyrienne <i>Succoth Benoth</i> ou <i>les Tentes des Filles</i>, était, en +effet, un asile de Prostitution dans lequel les filles du pays +allaient gagner leur dot à la peine de leur corps (<i>injuria +corporis</i>, dit Valère-Maxime); elles n'en étaient que plus honnêtes +femmes après avoir fait ce vilain métier, et elles ne se mariaient que +mieux. On peut induire de certains passages de la Bible, que ce +temple, comme ceux d'Astarté à Sidon et à Ascalon, était tout +environné de petites tentes, dans lesquelles les jeunes Carthaginoises +se consacraient à la Vénus phénicienne. Elles s'y rendaient de tous +côtés en si grand nombre, qu'elles se faisaient tort réciproquement et +qu'elles ne retournaient pas à Carthage aussi vite qu'elles l'auraient +voulu pour y trouver des maris. Les temples de Vénus étaient +ordinairement situés sur des hauteurs, en vue de la mer, afin que les +nautoniers, fatigués de leur navigation, pussent apercevoir de loin, +comme un phare, la blanche demeure de la déesse, qui leur promettait +le repos et la volupté. On comprend que la Prostitution hospitalière +se soit d'abord établie au profit des marins, le long des côtes où ils +pouvaient aborder. Cette Prostitution est devenue sacrée, lorsque le +prêtre a voulu en avoir sa part et l'a couverte, en quelque sorte, du +voile de la déesse qui la protégeait. Saint Augustin, dans sa <i>Cité de +Dieu</i>, a précisé les principaux caractères du culte de Vénus, en +constatant qu'il y avait trois Vénus plutôt qu'une, celle des vierges, +celle des femmes mariées et celle des courtisanes, déesse impudique, à +qui les Phéniciens, dit-il, immolaient la pudeur de leurs filles, +avant qu'elles fussent mariées.</p> + +<p>Toute l'Asie-Mineure avait embrassé avec transport un culte qui +déifiait les sens et les appétits charnels: ce culte associait souvent +Adonis à Vénus. Adonis, dont les Hébreux firent le nom du Dieu +créateur du monde, <i>Adonaï</i>, personnifiait la nature mâle, sans +laquelle est impuissante la nature femelle. Aussi, dans les fêtes +funèbres qu'on célébrait en l'honneur de ce héros chasseur, tué par un +sanglier et tant pleuré par Vénus, sa divine amante, on symbolisait +l'épuisement des forces physiques et matérielles, qui se perdent par +l'abus qu'on en fait, et qui ne se réveillent qu'à la suite d'une +période de repos absolu. Durant ces fêtes, qui étaient fort célèbres à +Byblos en Syrie, et qui rassemblaient une immense population +cosmopolite autour du grand temple de Vénus, les femmes devaient +consacrer leurs cheveux ou leur pudeur à la déesse. Il y avait la fête +du deuil, pendant laquelle on pleurait Adonis en se frappant l'un +l'autre avec la main ou avec des verges; il y avait ensuite la fête de +la joie, qui annonçait la résurrection d'Adonis. Alors, on exposait en +plein air, sous le portique du temple, la statue phallophore du dieu +ressuscité, et aussitôt, toute femme présente était forcée de livrer +sa chevelure au rasoir ou son corps à la Prostitution. Celles qui +avaient préféré garder leurs cheveux étaient parquées dans une espèce +de marché, où les étrangers seuls avaient le privilége de pénétrer; +elles restaient là <i>en vente</i>, dit Lucien, pendant tout un jour, et +elles s'abandonnaient à ce honteux trafic autant de fois qu'on +voulait bien les payer. Tout l'argent que produisait cette laborieuse +journée s'employait ensuite à faire des sacrifices à Vénus. C'était +ainsi qu'on solennisait les amours de la déesse et d'Adonis. On peut +s'étonner que les habitants du pays fussent si empressés pour un culte +où leurs femmes avaient tout le bénéfice des mystères de Vénus; mais +il faut remarquer que les étrangers n'étaient pas moins qu'elles +intéressés dans ces mystères qui semblaient institués exprès pour eux. +Le culte de Vénus était donc, en quelque sorte, sédentaire pour les +femmes, nomade pour les hommes, puisque ceux-ci pouvaient visiter tour +à tour les fêtes et les temples divers de la déesse, en profitant +partout, dans ces pèlerinages voluptueux, des avantages réservés aux +hôtes et aux étrangers.</p> + +<p>Partout, en effet, dans l'Asie-Mineure, il y avait des temples de +Vénus, et la Prostitution sacrée présidait partout aux fêtes de la +déesse, qu'elle prît le nom de Mylitta, d'Anaïtis, d'Astarté, +d'Uranie, de Mitra, ou tout autre nom symbolique. Il y avait, dans le +Pont, à Zela et à Comanes, deux temples de Vénus-Anaïtis, qui +attiraient à leurs solennités une multitude de fervents adorateurs. +Ces deux temples s'étaient prodigieusement enrichis avec l'argent de +ces débauchés, qui s'y rendaient de toutes parts pour accomplir des +vœux (<i>causa votorum</i>, dit Strabon). Pendant les fêtes, les abords +du temple à Comanes ressemblaient à un vaste camp peuplé d'hommes +de toutes les nations, offrant un bizarre mélange de langages et de +costumes. Les femmes qui se consacraient à la déesse, et qui faisaient +argent de leur corps (<i>corpore quœstum facientes</i>), étaient aussi +nombreuses qu'à Corinthe, dit encore Strabon, qui avait été témoin de +cette affluence. Il en était de même à Suse et à Ecbatane en Médie; +chez les Parthes, qui furent les élèves et les émules des Perses en +fait de sensualité et de luxure; jusque chez les Amazones, qui se +dédommageaient de leur chasteté ordinaire, en introduisant d'étranges +désordres dans le culte de leur Vénus, qu'elles nommaient pourtant +Artémis la Chaste. Mais ce fut en Lydie que la Prostitution sacrée +entra le plus profondément dans les mœurs. Ces Lydiens, qui se +vantaient d'avoir inventé tous les jeux de hasard et qui s'y livraient +avec une sorte de fureur, vivaient dans une mollesse, éternelle +conseillère de la débauche. Tout plaisir leur était bon, sans avoir +besoin d'un prétexte de religion ni de l'occasion d'une fête sacrée. +Ils adoraient bien Vénus, avec toutes les impuretés que son culte +avait admises; mais, en outre, les filles se vouaient à Vénus et +pratiquaient pour leur propre compte la Prostitution la plus éhontée: +«Elles y gagnent leur dot, dit Hérodote, et continuent ce commerce +jusqu'à ce qu'elles se marient.» Cette dot si malhonnêtement acquise +leur donnait le droit de choisir un époux qui n'avait pas toujours le +droit de repousser l'honneur d'un pareil choix. Il paraît que les +filles lydiennes ne faisaient pas de mauvaises affaires, car lorsqu'il +fut question d'ériger un tombeau à leur roi Alyattes, père de Crésus, +elles contribuèrent à la dépense, de concert avec les marchands et les +artisans de la Lydie. Ce tombeau était magnifique, et des inscriptions +commémoratives marquaient la part qu'avait eue, dans sa construction, +chacune des trois catégories de ses fondateurs; or, les courtisanes +avaient fourni une somme considérable et fait bâtir une portion du +monument bien plus étendue que les deux autres, bâties aux frais des +artisans et des marchands.</p> + +<p>Les Lydiens, ayant été subjugués par les Perses, communiquèrent à +leurs vainqueurs le poison de la Prostitution. Ces Lydiens, qui +avaient dans leurs armées une foule de danseuses et de musiciennes, +merveilleusement exercées dans l'art de la volupté, apprirent aux +Perses à faire cas de ces femmes qui jouaient de la lyre, du tambour, +de la flûte et du psaltérion. La musique devint alors l'aiguillon du +libertinage, et il n'y eut pas de grand repas où l'ivresse et la +débauche ne fussent sollicitées par les sons des instruments, par les +chants obscènes et les danses lascives des courtisanes. Ce honteux +spectacle, ces préludes de l'orgie sans frein, les anciens Perses ne +les épargnèrent pas même aux regards de leurs femmes et de leurs +filles légitimes, qui venaient prendre place au festin, sans voile et +couronnées de fleurs, elles qui vivaient ordinairement renfermées +dans l'intérieur de leurs maisons et qui ne sortaient que voilées, +même pour aller au temple de Mithra, la Vénus des Perses. Échauffées +par le vin, animées par la musique, exaltées par la pantomime +voluptueuse des musiciennes, ces vierges, ces matrones, ces épouses +perdaient bientôt toute retenue et, la coupe à la main, acceptaient, +échangeaient, provoquaient les défis les plus déshonnêtes, en présence +de leurs pères, de leurs maris, de leurs frères, de leurs enfants. Les +âges, les sexes, les rangs se confondaient sous l'empire d'un vertige +général; les chants, les cris, les danses redoublaient, et la sainte +Pudeur, dont les yeux et les oreilles n'étaient plus respectés, fuyait +en s'enveloppant dans les plis de sa robe. Une horrible promiscuité +s'emparait alors de la salle du festin, qui devenait un infâme +<i>dictérion</i>. Le banquet et ses intermèdes libidineux se prolongeaient +de la sorte jusqu'à ce que l'aurore fît pâlir les torches et que les +convives demi-nus tombassent pêle-mêle endormis sur leurs lits +d'argent et d'ivoire. Tel est le récit que Macrobe et Athénée nous +font de ces hideux festins, que Plutarque essaie de réhabiliter en +avouant que les Perses avaient un peu trop imité les Parthes, qui se +livraient avec fureur à tous les entraînements du vin et de la +musique.</p> + +<p>Au reste, dès la plus haute antiquité, les rois de Perse avaient des +milliers de concubines musiciennes attachées à leur suite, et +Parménion, général d'Alexandre de Macédoine, en trouva encore +dans les bagages de Darius trois cent vingt-neuf qui lui étaient +restées après la défaite d'Arbelles, avec deux cent soixante dix-sept +cuisiniers, quarante-six tresseurs de couronnes et quarante +parfumeurs, comme un dernier débris de son luxe et de sa puissance.</p> + +<p><a name="Page_57" id="Page_57"></a></p> + +<h2 class="sep4"><a href="#table">CHAPITRE II.</a></h2> + +<p class="som"><span class="smcap">Sommaire.</span>—La Prostitution en Égypte, autorisée par les +lois.—Cupidité des Égyptiennes.—Leurs talents incomparables +pour exciter et satisfaire les passions.—Réputation des +courtisanes d'Égypte.—Cultes d'Osiris et d'Isis.—Osiris, +emblème de la nature mâle.—Isis, emblème de la nature +femelle.—Le Van mystique, le Tau sacré et l'Œil sans +sourcils, des processions d'Osiris.—La Vache nourricière, les +<i>Cistophores</i> et le Phallus, des processions d'Isis.—La +Prostitution sacrée en Égypte.—Initiations impudiques des +néophytes des deux sexes, réservées aux prêtres égyptiens.—Opinion +de saint Épiphane sur ces cérémonies occultes.—Fêtes +d'Isis à Bubastis.—Obscénités des femmes qui s'y +rendaient.—Souterrains où s'accomplissaient les initiations aux +mystères d'Isis.—Profanation des cadavres des jeunes femmes par +les embaumeurs.—Rhampsinite ou Rhamsès prostitue sa fille pour +parvenir à connaître le voleur de son trésor.—Subtilité du voleur, +auquel il donne sa fille en mariage.—La fille de Chéops et la +grande pyramide.—<i>La pyramide du milieu.</i>—La pyramide de +Mycérinus et la courtisane Rhodopis.—Histoire de Rhodopis et de +son amant Charaxus, frère de Sapho.—Les broches de fer du temple +d'Apollon à Delphes.—Rhodopis-Dorica.—Ésope a les faveurs +de cette courtisane, en échange d'une de ses fables.—Le roi +Amasis, l'aigle et la pantoufle de Rhodopis.—Épigramme de +Pausidippe.—Naucratis, la ville des courtisanes.—La +prostituée Archidice.—Les Ptolémées.—Ptolémée +Philadelphe et ses courtisanes Cleiné, Mnéside, Pothyne et +Myrtion.—Stratonice.—La belle Bilistique.—Ptolémée +Philopator et Irène.—La courtisane Hippée ou <i>la Jument</i>.</p> + +<p>L'Égypte, malgré ses sages, malgré ses prêtres qui lui avaient +enseigné la morale, ne fut pas exempte cependant du fléau de la +Prostitution; elle avait trop de rapports de voisinage et de commerce +avec les Phéniciens pour ne pas adopter quelque chose d'une religion +qui lui venait, comme la pourpre et l'encens, de Tyr et de Sidon. Elle +leur laissa le dogme, elle ne prit que le culte, et quoique Vénus +n'eût pas d'autels sous son nom dans l'empire d'Isis et d'Osiris, la +Prostitution régna, dès les temps les plus reculés, au milieu des +villes et presque publiquement, encore plus que dans le sanctuaire des +temples. Ce n'était pas la Prostitution hospitalière: le foyer +domestique des Égyptiens demeurait toujours inaccessible aux +étrangers, à cause de l'horreur que ceux-ci leur inspiraient; ce +n'était pas la Prostitution sacrée, car, en s'y livrant, les femmes +n'accomplissaient pas une pratique de religion: c'était la +Prostitution légale dans toute sa naïveté primitive. Les lois +autorisaient, protégeaient, justifiaient même l'exercice de cet infâme +commerce; une femme se vendait, comme si elle eût été une marchandise, +et l'homme qui l'achetait à prix d'argent excusait ou du moins +n'accusait pas l'odieux marché que celle-ci n'acceptait que par +avarice. L'Égyptienne se montrait aussi cupide que la Phénicienne, +mais elle ne prenait pas la peine de cacher sa cupidité sous les +apparences d'une pratique religieuse. Elle était également d'une +nature très-ardente, comme si les feux de son soleil éthiopique +avaient passé dans ses sens; elle possédait surtout, si nous en +croyons Ctésias, dont Athénée invoque le témoignage, des qualités et +des talents incomparables pour exciter, pour enflammer, pour +satisfaire les passions qui s'adressaient à elle; mais tout cela +n'était qu'une manière de gagner davantage. Aussi, les courtisanes +d'Égypte avaient-elles une réputation qu'elles s'efforçaient de +maintenir dans le monde entier.</p> + +<p>La religion égyptienne, ainsi que toutes les religions de l'antiquité, +avait déifié la nature fécondante et génératrice sous les noms +d'Osiris et d'Isis. C'étaient, dans l'origine, les seules divinités de +l'Égypte: Osiris ou le Soleil représentait le principe de la vie mâle; +Isis ou la Terre, le principe de la vie femelle. Apulée, qui avait été +initié aux mystères de la déesse, lui fait tenir ce langage: «Je suis +la Nature, mère de toutes choses, souveraine de tous les éléments, le +commencement des siècles, la première des divinités, la reine des +mânes, la plus ancienne habitante des cieux, l'image uniforme des +dieux et des déesses... Je suis la seule divinité révérée dans +l'univers sous plusieurs formes, avec diverses cérémonies et sous +différents noms. Les Phéniciens m'appellent la Mère des dieux; les +Cypriens, Vénus Paphienne...» Isis n'était donc autre que Vénus, et +son culte mystérieux rappelait, par une foule d'allégories, le rôle +que joue la femme ou la nature femelle dans l'univers. Quant à Osiris, +son mari, n'était-ce pas l'emblème de l'homme ou de la nature mâle, +qui a besoin du concours de la nature femelle qu'elle féconde, pour +engendrer et créer? Le bœuf et la vache étaient donc les symboles +d'Isis et d'Osiris. Les prêtres de la déesse portaient dans les +cérémonies le van mystique qui reçoit le grain et le son, mais qui ne +garde que le premier en rejetant le second; les prêtres du dieu +portaient le tau sacré ou la clef, qui ouvre les serrures les mieux +fermées. Ce tau figurait l'organe de l'homme; ce van, l'organe de la +femme. Il y avait encore l'œil, avec ou sans sourcils, qui se +plaçait à côté du tau dans les attributs d'Osiris, pour simuler les +rapports des deux sexes. De même, aux processions d'Isis, +immédiatement après la vache nourricière, de jeunes filles consacrées, +qu'on nommait <i>cistophores</i>, tenaient la ciste mystique, corbeille de +jonc renfermant des gâteaux ronds ou ovales et troués au milieu; près +des <i>cistophores</i>, une prêtresse cachait dans son sein une petite urne +d'or, dans laquelle se trouvait le phallus, qui était, selon Apulée, +«l'adorable image de la divinité suprême et l'instrument des mystères +les plus secrets.» Ce phallus, qui reparaissait sans cesse et +sous toutes les formes dans le culte égyptien, était la représentation +figurée d'une partie du corps d'Osiris, partie que n'avait pu +retrouver Isis, lorsqu'elle rassembla conjugalement les membres épars +de son mari, tué et mutilé par l'odieux Typhon, frère de la victime. +On peut donc juger du culte d'Isis et d'Osiris par les objets mêmes +qui en étaient les mystérieux symboles.</p> + +<p>La Prostitution sacrée devait, dans un pareil culte, avoir la plus +large extension; mais elle était certainement, du moins dans les +premiers âges, réservée au prêtre qui en faisait un des revenus les +plus productifs de ses autels. Elle régnait avec impudeur dans ces +initiations, auxquelles il fallait préluder par les ablutions, le +repos et la continence. Le dieu et la déesse avaient remis leurs +pleins pouvoirs à des ministres qui en usaient tout matériellement et +qui se chargeaient d'initier à d'infâmes débauches les néophytes des +deux sexes. Saint Épiphane dit positivement que ces cérémonies +occultes faisaient allusion aux mœurs des hommes avant +l'établissement de la société. C'étaient donc la promiscuité des sexes +et tous les débordements du libertinage le plus grossier. Hérodote +nous apprend comment on se préparait aux fêtes d'Isis, adorée dans la +ville de Bubastis sous le nom de Diane: «On s'y rend par eau, dit-il, +hommes et femmes pêle-mêle, confondus les uns avec les autres; dans +chaque bateau il y a un grand nombre de personnes de l'un et de +l'autre sexe. Tant que dure la navigation, quelques femmes jouent des +castagnettes, et quelques hommes de la flûte; le reste, tant hommes +que femmes, chante et bat des mains. Lorsqu'on passe près d'une ville, +on fait approcher le bateau du rivage. Parmi les femmes, les unes +continuent à jouer des castagnettes; d'autres crient de toutes leurs +forces et disent des injures à celles de la ville; celles-ci se +mettent à danser, et celles-là, se tenant debout, retroussent +indécemment leurs robes.» Ces obscénités n'étaient que les simulacres +de celles qui allaient se passer autour du temple où chaque année sept +cent mille pèlerins venaient se livrer à d'incroyables excès.</p> + +<p>Les horribles désordres auxquels le culte d'Isis donna lieu se +cachaient dans des souterrains où l'initié ne pénétrait qu'après un +temps d'épreuves et de purification. Hérodote, confident et témoin de +cette Prostitution que les prêtres d'Égypte lui avaient révélée, en +dit assez là-dessus pour que ses réticences mêmes nous permettent de +deviner ce qu'il ne dit pas: «Les Égyptiens sont les premiers qui, par +principe de religion, aient défendu d'avoir commerce avec les femmes +dans les lieux sacrés, ou même d'y entrer après les avoir connues, +sans s'être auparavant lavé. Presque tous les autres peuples, si l'on +en excepte les Égyptiens et les Grecs, ont commerce avec les femmes +dans les lieux sacrés, ou bien, lorsqu'ils se lèvent d'auprès +d'elles, ils y entrent sans s'être lavés. Ils s'imaginent qu'il en est +des hommes comme de tous les autres animaux. On voit, disent-ils, les +bêtes et les différentes espèces d'oiseaux s'accoupler dans les +temples et les autres lieux consacrés aux dieux; si donc cette action +était désagréable à la divinité, les bêtes mêmes ne l'y commettraient +pas.» Hérodote, qui n'approuve pas ces raisons, s'abstient de trahir +les secrets des prêtres égyptiens, dans la confidence desquels il +avait vécu à Memphis, à Héliopolis et à Thèbes. Il ne nous fait +connaître qu'indirectement les mœurs privées et publiques de +l'Égypte; mais à certains détails qu'il donne en passant, on peut +juger que la corruption, chez cet ancien peuple, était arrivée à son +comble. Ainsi, on ne remettait aux embaumeurs les corps des femmes +jeunes et belles que trois ou quatre jours après leur mort, et cela, +de peur que les embaumeurs n'abusassent de ces cadavres. «On raconte, +dit Hérodote, qu'on en prit un sur le fait avec une femme morte +récemment.»</p> + +<p>L'histoire des rois d'Égypte nous présente encore dans l'ouvrage +d'Hérodote deux étranges exemples de la Prostitution légale. +Rhampsinite ou Rhamsès, qui régnait environ 2244 ans avant +Jésus-Christ, voulant découvrir l'adroit voleur qui avait pillé son +trésor, «s'avisa d'une chose que je ne puis croire,» dit Hérodote, +dont la crédulité avait été souvent mise à l'épreuve: «il prostitua sa +propre fille, en lui ordonnant de s'asseoir dans un lieu de +débauche et d'y recevoir également tous les hommes qui se +présenteraient, mais de les obliger, avant de leur accorder ses +faveurs, à lui dire ce qu'ils avaient fait dans leur vie de plus +subtil et de plus méchant.» Le voleur coupa le bras d'un mort, le mit +sous son manteau et alla rendre visite à la fille du roi. Il ne manqua +pas de se vanter d'être l'auteur du vol; la princesse essaya de +l'arrêter, mais, comme ils étaient dans l'obscurité, elle ne saisit +que le bras du mort, pendant que le vivant gagnait la porte. Ce +nouveau tour d'adresse le recommanda tellement à l'estime de +Rhampsinite, que le roi fit grâce au voleur et le maria ensuite avec +celle qu'il lui avait déjà fait connaître dans un mauvais lieu. Cette +pauvre princesse en était sortie sans doute en meilleur état que la +fille de Chéops, qui fut roi d'Égypte, douze siècles avant +Jésus-Christ. Chéops fit construire la grande pyramide, laquelle coûta +vingt années de travail et des dépenses incalculables. «Épuisé par ces +dépenses, rapporte Hérodote, il en vint à ce point d'infamie de +prostituer sa fille dans un lieu de débauche, et de lui ordonner de +tirer de ses amants une certaine somme d'argent. J'ignore à quel taux +monta cette somme; les prêtres ne me l'ont point dit. Non-seulement +elle exécuta les ordres de son père, mais elle voulut aussi laisser +elle-même un monument: elle pria donc tous ceux qui la venaient voir +de lui donner chacun une pierre pour des ouvrages qu'elle méditait. Ce +fut de ces pierres, me dirent les prêtres, qu'on bâtit la +pyramide qui est au milieu des trois.» La science moderne n'a pas +encore calculé combien il était entré de pierres dans cette pyramide.</p> + +<p>L'érection d'une pyramide, si coûteuse qu'elle fût, ne semblait pas +au-dessus des moyens d'une courtisane. Aussi, malgré la chronologie et +l'histoire, attribuait-on généralement en Égypte la construction de la +pyramide de Mycérinus à la courtisane Rhodopis. Cette courtisane +n'était pas Égyptienne de naissance, mais elle avait fait sa fortune +avec les Égyptiens, longtemps après le règne de Mycérinus. Rhodopis, +qui vivait sous Amasis, 600 ans avant Jésus-Christ, était originaire +de Thrace; elle avait été compagne d'esclavage d'Ésope le fabuliste, +chez Iadmon, à Samos. Elle fut menée en Égypte par Xanthus, de Samos, +qui faisait aux dépens d'elle un assez vilain métier, puisqu'il +l'avait achetée pour qu'elle exerçât l'état de courtisane au profit de +son maître. Elle réussit à merveille, et sa renommée lui attira une +foule d'amants entre lesquels Charaxus, de Mytilène, frère de la +célèbre Sapho, fut tellement épris de cette charmante fille, qu'il +donna une somme considérable pour sa rançon. Rhodopis, devenue libre, +ne quitta pas l'Égypte, où sa beauté et ses talents lui procurèrent +des richesses immenses. Elle en fit un singulier usage, car elle +employa la dixième partie de ses biens à fabriquer des broches de fer, +qu'elle offrit, on ne sait pour quel vœu, au temple de Delphes, +où on les voyait encore du temps d'Hérodote. Ce grave historien +parle de ces broches symboliques comme d'une chose que personne +n'avait encore imaginée et il ne cherche pas à deviner le sens figuré +de cette singulière offrande. On n'en montrait plus que la place du +temps de Plutarque. La tradition populaire avait si bien confondu les +broches du temple d'Apollon delphien et la pyramide de Mycérinus, +construite plusieurs siècles avant la fabrication des broches, que +tout le monde en Égypte s'obstinait à mettre cette pyramide sur le +compte de Rhodopis. Selon les uns, elle en avait payé la façon; selon +les autres (Strabon et Diodore de Sicile ont l'air d'adopter cette +opinion erronée), ses amants l'avaient fait bâtir à frais communs pour +lui plaire: d'où il faut conclure que la courtisane avait l'amour des +pyramides.</p> + +<p>Rhodopis, que les Grecs nommaient Dorica, et Dorica était célèbre dans +toute la Grèce, ouvrit la liste de ses adorateurs par le nom d'Ésope, +qui, tout contrefait et tout laid qu'il fût, ne donna qu'une de ses +fables pour acheter les faveurs de cette belle fille de Thrace. Le +baiser du poëte la désigna aux regards complaisants de la destinée. Le +beau Charaxus, à qui elle devait sa liberté et le commencement de son +opulence, la laissa se fixer dans la ville de Naucratis, où il venait +la voir, à chaque voyage qu'il faisait en Égypte pour y apporter et y +vendre du vin. Rhodopis l'aimait assez pour lui être fidèle tant qu'il +séjournait à Naucratis, et l'amour l'y retenait plus que son +commerce. Pendant une de ses absences, Rhodopis, assise sur une +terrasse, regardait le Nil et cherchait à l'horizon la voile du navire +qui lui ramenait Charaxus; une de ses pantoufles avait quitté son pied +impatient et brillait sur un tapis: un aigle la vit, la saisit avec +son bec et l'emporta dans les airs. En ce moment, le roi Amasis était +à Naucratis et y tenait sa cour, entouré de ses principaux officiers. +L'aigle, qui avait enlevé la pantoufle de Rhodopis sans que celle-ci +s'en aperçût, laissa tomber cette pantoufle sur les genoux du Pharaon. +Jamais il n'avait rencontré pantoufle si petite et si avenante. Il se +mit en quête aussitôt du joli pied à qui elle appartenait, et +lorsqu'il l'eut trouvé, en faisant essayer la divine pantoufle à +toutes les femmes de ses États, il voulut avoir Rhodopis pour +maîtresse. Néanmoins, la maîtresse d'Amasis ne renonça pas à Charaxus; +et la Grèce célébra, dans les chansons de ses poëtes, les amours de +Dorica, que Sapho, sœur de Charaxus, avait poursuivie d'amers +reproches. Pausidippe, dans son livre sur l'Éthiopie, a consacré cette +épigramme à l'amante de Charaxus: «Un nœud de rubans relevait tes +longues tresses, des parfums voluptueux s'exhalaient de ta robe +flottante; aussi vermeille que le vin qui rit dans les coupes, tu +enlaçais dans tes bras charmants le beau Charaxus. Les vers de Sapho +l'attestent et t'assurent l'immortalité. Naucratis en conservera le +souvenir, tant que les vaisseaux vogueront avec joie sur les flots du +Nil majestueux.»</p> + +<p>Naucratis était la ville des courtisanes: celles qui sortaient de +cette ville semblaient avoir profité des leçons de Rhodopis. Leurs +charmes et leurs séductions firent longtemps l'entretien de la Grèce, +qui envoyait souvent ses débauchés à Naucratis et qui en rapportait de +merveilleux récits de Prostitution. Après Rhodopis, une autre +courtisane, nommée Archidice, acquit aussi beaucoup de célébrité par +les mêmes moyens; mais, de l'aveu d'Hérodote, elle eut moins de vogue +que sa devancière. On sait pourtant qu'elle mettait un si haut prix à +ses faveurs, que le plus riche se ruinait à les payer; et beaucoup se +ruinèrent ainsi. Un jeune Égyptien, qui était éperdument amoureux de +cette courtisane, voulut se ruiner pour elle; mais, comme sa fortune +était médiocre, Archidice refusa la somme et l'amant. Celui-ci ne se +tint pas pour battu: il invoqua Vénus, qui lui envoya en songe +gratuitement ce qu'il eût payé si cher en réalité; il n'en demanda pas +davantage. La courtisane apprit ce qui s'était passé sans elle, et +cita devant les magistrats son débiteur insolvable en lui réclamant le +prix du songe. Les magistrats jugèrent ce point litigieux avec une +grande sagesse: ils autorisèrent Archidice à rêver qu'elle avait été +payée, et partant quitte. (Voy. les notes de Larcher, traducteur +d'Hérodote.)</p> + +<p>La grande époque des courtisanes en Égypte paraît avoir été celle des +Ptolémées, dans le troisième siècle avant Jésus-Christ; mais, parmi +ces illustres filles, les unes étaient Grecques, les autres +venaient d'Asie, et presque toutes avaient commencé par jouer de la +flûte. Ptolémée-Philadelphe en eut un grand nombre à son service: +l'une, Cléiné, lui servait d'échanson, et il lui fit élever des +statues qui la représentaient vêtue d'une tunique légère et tenant une +coupe ou <i>rithon</i>; l'autre, Mnéside, était une de ses musiciennes; +celle-ci, Pothyne, l'enchantait par les grâces de sa conversation; +celle-là, Myrtion, qu'il avait tirée d'un lieu de débauche hanté par +les bateliers du Nil, l'enivrait de sales jouissances. Ce Ptolémée +payait généreusement les services qu'on lui rendait, et il honora d'un +tombeau la mémoire de Stratonice, qui lui avait laissé de tendres +souvenirs, quoiqu'elle fût Grecque et non Égyptienne. Ce roi +voluptueux n'avait pas de répugnance pour les Grecques: il avait fait +venir d'Argos la belle Bilistique, qui descendait de la race des +Atrides, et qui oubliait son origine le plus joyeusement qu'elle +pouvait. Ptolémée Evergète, fils de Philadelphe, n'éparpilla pas ses +amours autant que son père lui en avait donné l'exemple: il se +contenta d'Irène, qu'il conduisit à Éphèse, dont il était gouverneur, +et qui poussa le dévouement jusqu'à mourir avec lui. Ptolémée +Philopator se mit à la merci d'une adroite courtisane, nommée +Agathoclée, qui régna sous son nom en Égypte, comme elle régnait dans +sa chambre à coucher. Un autre Ptolémée ne pouvait se passer d'une +hétaire subalterne, qu'il avait surnommée Hippée, ou la Jument, +parce qu'elle se partageait entre lui et l'administrateur du fourrage +de ses écuries. Il aimait surtout à boire avec elle; un jour qu'elle +buvait à plein gosier, il s'écria en riant et en lui frappant sur la +croupe: «La Jument a trop mangé de foin!»</p> + +<p><a name="Page_71" id="Page_71"></a></p> + +<h2 class="sep4"><a href="#table">CHAPITRE III.</a></h2> + +<p class="som"><span class="smcap">Sommaire.</span>—La Prostitution hospitalière chez les Hébreux.—Les +fils des anges.—Le déluge.—Sodome et Gomorrhe.—Les +filles de Loth.—La Prostitution légale établie chez +les Patriarches.—Joseph et la femme de l'eunuque +Putiphar.—Thamar se prostitue à Juda son beau-père.—Le +<i>marché aux paillardes</i>.—Les <i>femmes étrangères</i>.—Le roi +Salomon permet aux courtisanes de s'établir dans les +villes.—Apostrophe du prophète Ézéchiel à Jérusalem la grande +prostituée.—Lois de Moïse.—Sorte de Prostitution permise par +Moïse, et à quelles conditions.—Trafic que les Hébreux faisaient +entre eux de leurs filles.—Inflexibilité de Moïse à l'égard des +crimes contre nature.—Raisons qui avaient décidé Moïse à exclure +les Juives de la Prostitution légale.—Le chapitre XVIII du +<i>Lévitique</i>.—Infirmités secrètes dont les femmes juives étaient +affligées.—Précautions singulières prises par Moïse pour +sauvegarder la santé des Hébreux.—Tourterelles offertes en +holocauste par les <i>hommes découlants</i>, pour obtenir leur +guérison.—La loi de Jalousie.—Le <i>gâteau de jalousie</i> et les +<i>eaux amères</i> de la malédiction.—La Prostitution sacrée chez les +Hébreux.—Cultes de Moloch et de Baal-Phegor.—Superstitions +obscènes et offrandes immondes.—Les <i>Molochites</i>.—Les +<i>efféminés</i> ou consacrés.—Leurs mystères infâmes.—Le <i>prix +du chien</i>.—Les <i>consacrées</i>.—Maladies nées de la débauche +des Israélites.—Zambri et la prostituée de Madian.—Les +efféminés détruits par Moïse reparaissent sous les rois de +Juda.—Asa les chasse à son tour.—Maacha, mère d'Asa, grande +prêtresse de Priape. Les efféminés, revenus de nouveau, sont décimés par +Josias.—Débordements des Israélites avec les filles de +Moab.—Mœurs des prostituées moabites.—Expédition +contre les Madianites.—Massacre des femmes prisonnières, par ordre +de Moïse.—Lois de Moïse sur la virginité des filles.—Moyens +des Juifs pour constater la virginité.—Peines contre l'adultère et +le viol.—L'<i>achat d'une vierge</i>.—La concubine de +Moïse.—Châtiment infligé par le Seigneur à Marie, sœur de +Moïse.—Recommandation de Moïse aux Hébreux, au sujet des plaisirs +de l'amour.—La fille de Jephté.—Les espions de Josué et la +fille de joie Rahab.—Samson et la paillarde de +Gaza.—Dalila.—Le lévite d'Éphraïm et sa +concubine.—Infamie des Benjamites.—La jeune fille vierge du +roi David.—Débordements du roi Salomon.—Ses sept cents +femmes et ses trois cents concubines.—Tableau et caractère de la +Prostitution à l'époque de Salomon, puisés dans son livre des +<i>Proverbes</i>.—Les prophètes Isaïe, Jérémie et Ézéchiel.—Le +temple de Dieu à Jérusalem, théâtre du commerce des +prostituées.—Jésus les chasse de la maison du +Seigneur.—Marie Madeleine chez le Pharisien.—Jésus lui remet +ses péchés à cause de son repentir.</p> + +<p>Les Hébreux, qui étaient originaires de la Chaldée, y avaient pris les +mœurs de la vie pastorale: il est donc certain que la Prostitution +hospitalière exista dans les âges reculés, chez la race juive comme +chez les pâtres et les chasseurs chaldéens. On en retrouve la trace çà +et là dans les livres saints. Mais la Prostitution sacrée était +fondamentalement antipathique avec la religion de Moïse, et ce grand +législateur, qui avait pris à tâche d'imposer un frein à son peuple +pervers et corrompu, s'efforça de réprimer au nom de Dieu les excès +épouvantables de la Prostitution légale. De là cette pénalité +terrible qu'il avait tracée en caractères de sang sur les tables de la +loi, et qui suffisait à peine pour arrêter les monstrueux débordements +des fils d'Abraham.</p> + +<p>Le plus ancien exemple qui existe peut-être de la Prostitution +hospitalière, c'est dans la Genèse qu'il faut le chercher. Du temps de +Noé les fils de Dieu ou les anges étaient descendus sur la terre pour +connaître les filles des hommes, et ils en avaient eu des enfants qui +furent des géants. Ces anges venaient le soir demander un abri sous la +tente d'un patriarche et ils y laissaient, en s'éloignant plus ou +moins satisfaits de ce qu'ils avaient trouvé, des souvenirs vivants de +leur passage. La Genèse ne nous dit pas à quel signe authentique on +pouvait distinguer un ange d'un homme: ce n'était qu'au bout de neuf +mois qu'il se révélait par la naissance d'un géant. Ces géants +n'héritèrent pas des vertus de leurs pères, car la méchanceté des +hommes ne fit que s'accroître; de telle sorte que le Seigneur, indigné +de voir l'espèce humaine si dégénérée et si corrompue, résolut de +l'anéantir, à l'exception de Noé et de sa famille. Le déluge renouvela +la face du monde, mais les passions et les vices, que Dieu avait voulu +faire disparaître, reparurent et se multiplièrent avec les hommes. +L'hospitalité même ne fut plus chose sainte et respectée dans les +villes immondes de Sodome et de Gomorrhe; lorsque les deux anges +qui avaient annoncé à Abraham que sa femme Sarah, âgée de six vingts +ans, lui donnerait un fils, allèrent à Sodome et s'arrêtèrent dans la +maison de Loth pour y passer la nuit, les habitants de la ville, +depuis le plus jeune jusqu'au plus vieux, environnèrent la maison, et +appelant Loth: «Où sont ces hommes, lui dirent-ils, qui sont venus +cette nuit chez toi? Fais-les sortir, afin que nous les +connaissions?—Je vous prie, mes frères, répondit Loth, ne leur faites +point de mal. J'ai deux filles qui n'ont point encore connu d'homme, +je vous les amènerai, et vous les traiterez comme il vous plaira, +pourvu que vous ne fassiez pas de mal à ces hommes. Car ils sont venus +à l'ombre de mon toit.» Loth, qui faisait ainsi à l'hospitalité le +sacrifice de l'honneur de ses filles, n'eût-il pas accordé de bonne +grâce à ses deux hôtes ce qu'il offrait malgré lui à une populace en +délire? Quant à ses deux filles, que le spectacle de la destruction de +Sodome et de Gomorrhe n'avait point assez épouvantées pour leur +inspirer des sentiments de continence, elles abusèrent étrangement +l'une après l'autre de l'ivresse de leur malheureux père.</p> + +<p>C'est bien la débauche, et la plus hideuse, mais ce n'est pas encore la +Prostitution légale, celle qui s'accomplit en vertu d'un marché que la +loi ne condamne pas et que l'usage autorise. Cette espèce de +Prostitution se montre chez les Hébreux, dès les temps des patriarches, +dix-huit siècles avant Jésus-Christ, alors même que le chaste Joseph, +esclave et intendant de l'eunuque Putiphar en Égypte, résistait aux +provocations impudiques de la femme de son maître, et lui abandonnait +son manteau plutôt que son honneur. Un des frères de Joseph, Juda, le +quatrième fils de Jacob, avait marié successivement à une fille nommée +Thamar deux fils qu'il avait eus avec une Chananéenne: ces deux fils, +Her et Onan, étant morts sans laisser d'enfants, leur veuve se +promettait d'épouser leur dernier frère, Séla; mais Juda ne se souciait +pas de ce mariage, auquel les deux précédents, restés stériles, +attachaient un fâcheux augure. Thamar, mécontente de son beau-père, qui +s'était engagé vis-à-vis d'elle à la marier avec Séla, imagina un +singulier moyen de prouver qu'elle pouvait devenir mère. Ayant su que +Juda s'en allait sur les hauteurs de Tinnath pour y faire tondre ses +brebis, elle ôta ses habits de veuvage, elle se couvrit d'un voile et +s'en enveloppa, puis s'assit dans un carrefour sur la route que Juda +devait prendre. «Quand Juda la vit, raconte la <i>Genèse</i> (ch. <span class="smcap">XXXVIII</span>), +il imagina que c'était une prostituée, car elle avait couvert son visage +pour n'être pas reconnue. Et, s'avançant vers elle, il lui dit: «Permets +que j'aille avec toi!» Car il ne soupçonnait pas que ce fût sa +belle-fille. Elle lui répondit: «Que me donneras-tu pour jouir de mes +embrassements?» Il dit: «Je t'enverrai un chevreau de mes troupeaux.» +Alors, elle reprit: «Je ferai ce que tu veux, si tu me donnes des +arrhes jusqu'à ce que tu m'envoies ce que tu promets?» Et Juda lui dit: +«Que veux-tu que je te donne pour arrhes?» Elle répondit: «Ton anneau, +ton bracelet et le bâton que tu tiens à la main.» Il s'approcha d'elle +et aussitôt elle conçut; ensuite, se levant, elle s'en alla, et, +quittant le voile qu'elle avait pris, elle revêtit les habits du +veuvage. Cependant Juda envoya un chevreau, par l'entremise d'un de ses +pâtres, qui devait lui rapporter son gage; mais le pâtre ne trouva pas +cette femme, entre les mains de qui le gage était resté, et il +interrogea les passants: «Où est cette prostituée qui stationnait dans +le carrefour?» Et ils répondirent: «Il n'y a point eu de prostituée dans +cet endroit-là.» Et il retourna vers Juda et lui dit: «Je ne l'ai point +trouvée, et les gens de l'endroit m'ont déclaré que jamais prostituée +n'avait stationné à cette place.» Peu de temps après, on vint annoncer à +Juda que sa belle-fille était enceinte et il ordonna qu'elle fût brûlée +comme adultère; mais Thamar lui fit connaître alors le père de l'enfant +qu'elle portait, en lui rendant son anneau, son bracelet et son bâton.</p> + +<p>Voilà certainement le plus ancien exemple de Prostitution légale que +puisse nous fournir l'histoire; car le fait, rapporté par Moïse avec +toutes les circonstances qui le caractérisèrent, remonte au +vingt-unième siècle avant Jésus-Christ. Nous voyons déjà la prostituée +juive, cachée dans les plis d'un voile, assise au bord d'un +chemin et s'y livrant à son infâme métier avec le premier venu qui +veut la payer. C'était là, depuis la plus haute antiquité, le rôle que +jouait la Prostitution chez les Hébreux. Les livres saints sont +remplis de passages qui nous montrent les carrefours des routes +servant de marché et de champ de foire aux <i>paillardes</i>, qui tantôt se +tenaient immobiles, enveloppées dans leur voile comme dans un linceul, +et tantôt, vêtues d'habits immodestes et richement parées, brûlaient +des parfums, chantaient des chansons voluptueuses, en s'accompagnant +avec la lyre, la harpe et le tambour, ou dansaient au son de la double +flûte. Ces paillardes n'étaient pas des Juives, du moins la plupart; +car l'Écriture les qualifie ordinairement de <i>femmes étrangères</i>: +c'étaient des Syriennes, des Égyptiennes, des Babyloniennes, etc., qui +excellaient dans l'art d'exciter les sens. La loi de Moïse défendait +expressément aux femmes juives de servir d'auxiliaires à la +Prostitution qu'elle autorisait pour les hommes, puisqu'elle ne la +condamnait pas. On s'explique donc comment les <i>femmes étrangères</i> +n'avaient pas le droit de se prostituer dans l'enceinte des villes et +pourquoi les grands chemins avaient le privilége de donner asile à la +débauche publique. Il n'y eut d'exception à cet usage que sous le +règne de Salomon, qui permit aux courtisanes de s'établir au milieu +des villes. Mais, auparavant et depuis, on ne les rencontrait pas dans +les rues et les carrefours de Jérusalem; on les voyait se mettre +à l'encan, le long des routes. Là, elles dressaient leurs tentes de +peaux de bêtes ou d'étoffes aux couleurs éclatantes. Quinze siècles +après l'aventure de Thamar, le prophète Ézéchiel disait, dans son +langage symbolique, à Jérusalem la grande prostituée: «Tu as construit +un lupanar et tu t'es fait un lieu de Prostitution dans tous les +carrefours, à la tête de chaque chemin tu as arboré l'enseigne de ta +paillardise, et tu as fait un abominable emploi de ta beauté, et tu +t'es abandonnée à tous les passants (<i>divisisti pedes tuos omni +transeunti</i>, dit la <i>Vulgate</i>), et tu as multiplié tes fornications.»</p> + +<p>Le séjour des Hébreux en Égypte, où les mœurs étaient fort +dépravées, acheva de pervertir les leurs et de les ramener à l'état de +simple nature: ils vivaient dans une honteuse promiscuité, lorsque +Moïse les fit sortir de servitude et leur donna un code de lois +religieuses et politiques. Moïse, en conduisant les Juifs vers la +terre promise, eut besoin de recourir à une pénalité terrible pour +arrêter les excès de la corruption morale qui déshonorait le peuple de +Dieu. Du haut du mont Sinaï il fit entendre ces paroles, que le +Seigneur prononça au milieu des éclairs et des tonnerres: «Tu ne +paillarderas point! Tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain!» +Ensuite, il ne dédaigna pas de régler lui-même, au nom de Jehovah, les +formes d'une espèce de Prostitution qui faisait essentiellement partie +de l'esclavage. «Si quelqu'un a vendu sa fille comme esclave, +dit-il, elle ne pourra quitter le service de son maître, à l'instar +des autres servantes. Si elle déplaît aux yeux du maître à qui elle a +été livrée, que le maître la renvoie; mais il n'aura pas le pouvoir de +la vendre à un peuple étranger, s'il veut se débarrasser d'elle. +Toutefois, s'il l'a fiancée à son fils, il doit se conduire envers +elle comme envers ses propres filles. Que s'il en a pris une autre, il +pourvoira à la dot et aux habits de son esclave, et il ne lui niera +pas le prix de sa pudicité (<i>pretium pudicitiæ non negabit</i>). S'il ne +fait pas ces trois choses, elle sortira de servage, sans rien payer.» +Ce passage, que les commentateurs ont compris de différentes façons, +prouve de la manière la plus évidente que chez les Juifs, du moins +avant la rédaction définitive des tables de la loi, le père avait le +droit de vendre sa fille à un maître, qui en faisait sa concubine pour +un temps déterminé par le contrat de vente. On voit aussi, dans cette +singulière législation, que la fille, vendue de la sorte au profit de +son père, ne retirait aucun avantage personnel de l'abandon qu'elle +était forcée de faire de son corps, excepté dans le cas où le maître, +après l'avoir fiancée à son fils, voudrait la remplacer par une autre +concubine. Il est donc clairement établi que les Hébreux trafiquaient +entre eux de la Prostitution de leurs filles.</p> + +<p>Moïse, ce sage législateur qui parlait aux Hébreux par la bouche de +Dieu, avait affaire à des pécheurs incorrigibles: il leur laissa, par +prudence, comme un faible dédommagement de ce qu'il leur enlevait, la +liberté d'avoir commerce avec des prostituées étrangères; mais il fut +inflexible à l'égard des crimes de bestialité et de sodomie. «Celui qui +aura eu des rapports charnels avec une bête de somme sera puni de mort,» +dit-il dans l'<i>Exode</i> (chap. <span class="smcap">XXII</span>). «Tu n'auras pas de relation sexuelle +avec un mâle, comme avec une femme, dit-il dans le <i>Lévitique</i> (chap. +<span class="smcap">XVIII</span>), car c'est une abomination; tu ne cohabiteras avec aucune bête et +tu ne te souilleras pas avec elle. La femme ne se prostituera pas à une +bête et ne se mélangera pas avec elle, car c'est un forfait!» Moïse, en +parlant de ces désordres contre nature, ne peut s'empêcher d'excuser les +Juifs, qui ne les avaient pas inventés et qui s'y abandonnaient à +l'exemple des autres peuples. «Les nations que je m'en vais chasser de +devant vous se sont polluées de toutes ces turpitudes, s'écrie le chef +d'Israël, la terre qu'elles habitent en a été souillée, et moi je vais +punir sur elle son iniquité, et la terre vomira ses habitants.» Moïse, +qui sait combien son peuple est obstiné dans ses vilaines habitudes, +joint la menace à la prière pour imposer un frein salutaire aux +déréglements des sens: «Quiconque aura fait une seule de ces +abominations sera retranché du milieu des miens!» Ce n'était point +encore assez pour effrayer les coupables; Moïse revient encore à +plusieurs reprises sur la peine qu'on doit leur infliger: «Les deux +auteurs de l'abomination seront également mis à mort, lapidés ou brûlés, +l'homme et la bête, la bête et la femme, le mâle et son complice mâle.» +Moïse n'avait donc pas prévu que le sexe féminin pût se livrer à de +pareilles énormités. Et toujours il mettait sous les yeux des Israélites +la nécessité de ne pas ressembler aux peuples qu'ils allaient chasser de +la terre de Chanaan: «Vous ne suivrez point les errements de ces +nations, disait l'Éternel, car elles ont pratiqué les infamies que je +vous défends, et je les ai prises en abomination (<i>Lévit.</i>, <span class="smcap">XX</span>).»</p> + +<p>Le but évident de la loi de Moïse était d'empêcher, autant que possible, +la race juive de dégénérer et de s'abâtardir par suite des débauches qui +n'avaient déjà que trop vicié son sang et appauvri sa nature. Ces +débauches portaient, d'ailleurs, un grave préjudice au développement de +la population et à la santé publique. Tels furent certainement les deux +principaux motifs qui déterminèrent le législateur à ne tolérer la +Prostitution légale, que chez les femmes étrangères. Il la défendit +absolument aux femmes juives. «Tu ne prostitueras pas ta fille, dit-il +dans le <i>Lévitique</i> (chap. <span class="smcap">XIX</span>), afin que la terre ne soit pas souillée +ni remplie d'impureté.» Il dit encore plus expressément dans le +<i>Deutéronome</i> (<span class="smcap">XXIII</span>): «Il n'y aura pas de prostituées entre les filles +d'Israël, ni de ruffian entre les fils d'Israël.» (<i>Non erit meretrix de +filiabus Israel nec scortator de filiis Israel.</i>) Ces deux articles du +code de Moïse réglèrent la Prostitution chez les Juifs, quand les Juifs +furent fixés en Palestine et constitués en corps de nation sous le +gouvernement des juges et des rois. Les lieux de débauche étaient +dirigés par des étrangers, la plupart Syriens; les femmes de plaisir, +dites consacrées, étaient toutes étrangères, la plupart Syriennes. Quant +aux raisons qui avaient décidé Moïse à exclure les femmes juives de la +Prostitution légale, elles sont suffisamment déduites dans les chapitres +du <i>Lévitique</i> où il ne craint pas de révéler les infirmités dégoûtantes +auxquelles étaient sujettes alors les femmes de sa race. De là toutes +les précautions qu'il prend pour rendre les unions saines et +prolifiques. On ne s'explique pas autrement ce chapitre <span class="smcap">XVIII</span> du +<i>Lévitique</i>, dans lequel il énumère toutes les personnes du sexe +féminin, dont un juif ne découvrira pas la nudité (<i>turpitudinem non +discoperies</i>), sous peine de désobéir à l'Éternel: «Que nul ne +s'approche de sa parente pour cohabiter avec elle!» dit le Seigneur. +Ainsi, tout Juif ne pouvait, sans crime, connaître sa mère ou +belle-mère, sa sœur ou belle-sœur, sa fille, petite-fille ou +belle-fille, sa tante maternelle ou paternelle, sa nièce ou sa cousine +germaine. Moïse crut utile d'établir de la sorte les degrés de parenté +qui repoussassent une alliance incompatible et plus contraire encore à +l'état physique d'une société qu'à son organisation morale. C'était par +des motifs tout à fait analogues, que l'approche d'une femme, à l'époque +de son indisposition menstruelle, avait été si sévèrement interdite, que +la loi de Moïse la punissait de mort dans certaines circonstances. Le +danger, il est vrai, était plus sérieux chez les Juives que partout +ailleurs.</p> + +<p>Ces Juives, si belles qu'elles fussent, avec leurs yeux noirs fendus en +amande, avec leur bouche voluptueuse aux lèvres de corail et aux dents +de perles, avec leur taille souple et cambrée, avec leur gorge ferme et +riche, avec tous les trésors de leurs formes potelées, ces juives, dont +la Sunamite du <i>Cantique des Cantiques</i> nous offre un si séduisant +portrait, étaient affligées, s'il faut en croire Moïse, de secrètes +infirmités que certains archéologues de la médecine ont voulu traiter +comme les symptômes du mal vénérien. A coup sûr, ce mal-là ne venait ni +de Naples ni d'Amérique. Il serait donc imprudent et bien osé de se +prononcer sur un sujet si délicat; mais, en tout cas, on ne peut +qu'approuver Moïse, qui avait pris des précautions singulières pour +sauvegarder la santé des Hébreux et pour empêcher leur progéniture +d'être gâtée dans son germe. Selon d'autres commentateurs, peu ou point +médecins, mais très-habiles théologiens sans doute, il ne s'agit que du +flux de sang et des hémorrhoïdes, dans ce terrible chapitre <span class="smcap">XV</span> du +<i>Lévitique</i>, qui commence ainsi dans la traduction la plus décente: +«Tout homme à qui la chair découle sera souillé à cause de son flux, et +telle sera la souillure de son flux; quand sa chair laissera aller son +flux ou que sa chair retiendra son flux, c'est sa souillure.» Le texte +de la <i>Vulgate</i> ne laisse pas de doute sur la nature de ce flux, sinon +sur son origine: <i>Vir qui patitur fluxum seminis immundus erit; et tunc +indicabitur huic vitio subjacere, cum per singula momenta adhæserit +carni ejus atque concreverit fœdus humor.</i> Et voilà pourquoi Moïse +avait ordonné des ablutions si rigoureuses et des épreuves si austères, +à ceux qui <i>découlaient</i>, suivant l'expression des traductions +orthodoxes de la <i>Bible</i>. Le malade, qui rendait impur tout ce qu'il +touchait, et dont les vêtements devaient être lavés à mesure qu'il les +souillait, se rendait à l'entrée du tabernacle, le huitième jour de son +flux, et sacrifiait deux tourterelles ou deux pigeons, l'un pour son +péché, l'autre en holocauste. Ces deux pigeons, que le paganisme avait +consacrés à Vénus à cause de l'ardeur et de la multiplicité de leurs +caresses, représentaient évidemment les deux auteurs d'un péché qui +avait eu de si fâcheuses conséquences. Ce sacrifice expiatoire ne +guérissait pas le malade, qui restait retranché hors d'Israël et loin du +tabernacle de Dieu jusqu'à ce que son flux s'arrêtât. Moïse impose là de +véritables règlements de police, pour empêcher autant que possible +qu'une maladie immonde, qui altérait les sources de la génération chez +les Hébreux, ne se propageât encore en augmentant ses ravages, et ne +finît par infecter tout le peuple d'Israël.</p> + +<p>Cette maladie cependant s'était tellement aggravée et multipliée pendant +le séjour des Israélites dans le désert, que Moïse expulsa du camp tous +ceux qui en étaient atteints (<i>Nombres</i>, chap. <span class="smcap">V</span>). Ce fut par l'ordre +du Seigneur que les enfants d'Israël chassèrent sans pitié tout lépreux +et <i>tout homme découlant</i>. On peut penser que ces malheureux, à qui sans +doute l'Éternel n'envoyait pas le bienfait de la manne céleste, périrent +de froid et de faim, sinon de leur mal. Il est permis de rapporter +encore à ce mal étrange et odieux la loi de Jalousie, que Moïse formula +pour tranquilliser les maris qui accusaient leurs femmes d'avoir +compromis leur santé en commettant un adultère dont elles avaient gardé +les traces cuisantes. Des querelles inextinguibles éclataient sans cesse +à ce sujet dans l'intérieur des ménages juifs. Le mari soupçonnait sa +femme et cherchait la preuve de ses soupçons dans l'état de leur santé +réciproque; la femme jurait en vain qu'elle ne s'était pas souillée, et +elle imputait souvent à son mari les torts que celui-ci lui reprochait. +Alors, mari et femme se rendaient devant le sacrificateur; le mari +présentait pour sa femme un gâteau de farine d'orge, sans huile, nommé +<i>gâteau de jalousie</i>; les deux époux se tenaient debout devant +l'Éternel; le sacrificateur posait le gâteau sur les mains de la femme, +et tenait dans les siennes les eaux amères qui apportent la malédiction: +«Si aucun homme n'a couché avec toi, lui disait-il, et si, étant en la +puissance de ton mari, tu ne t'es point débauchée et souillée, sois +exempte de ces eaux amères; mais si, étant en la puissance de ton mari, +tu t'es débauchée et souillée, et que quelque autre que ton mari ait +couché avec toi, que l'Éternel te livre à l'exécration à laquelle tu +t'es assujettie par serment, et que ces eaux-là, qui apportent la +malédiction, entrent dans tes entrailles pour te faire enfler le ventre +et faire tomber ta cuisse.» La femme répondait <i>Amen</i> et buvait les eaux +amères, tandis que le sacrificateur faisait tournoyer le gâteau de +jalousie et l'offrait sur l'autel. Si plus tard la femme voyait enfler +son ventre et se dessécher sa cuisse, elle était convaincue d'adultère +et elle devenait infâme aux yeux d'Israël. Son mari, au contraire, que +tout le monde plaignait comme une victime <i>exempte de faute</i>, se +trouvait justifié, sinon guéri; car, bien qu'il n'eût pas bu les eaux +amères en présence du sacrificateur, il avait souvent la meilleure part +des infirmités dégoûtantes et des accidents terribles que l'exécration +faisait peser sur sa femme criminelle. Quand celle-ci avait manifesté +son innocence par l'état prospère de son ventre et de sa cuisse charnue, +elle n'avait plus à redouter les reproches de son mari et elle pouvait +avoir des enfants.</p> + +<p>Moïse, on le voit, ne s'occupait pas seulement de moraliser les +Israélites: il s'efforçait de détruire les germes de leurs vilaines +maladies, et il mettait ses lois d'hygiène publique sous la sauvegarde +du tabernacle de Dieu. Mais les Israélites, en passant à travers les +peuplades étrangères, Moabites, Ammonites, Chananéens, et toutes ces +races syriennes plus ou moins corrompues et idolâtres, s'incorporaient +les goûts, les usages et les vices de leurs hôtes ou de leurs alliés. +Or, la Prostitution la plus audacieuse florissait chez les descendants +incestueux de Loth et de ses filles. La Prostitution sacrée avait +surtout étendu son empire impudique dans le culte des faux dieux, que +les habitants du pays adoraient avec une déplorable frénésie. Moloch et +Baal-Phegor étaient les monstrueuses idoles de cette Prostitution à +laquelle le peuple juif s'empressa de se faire initier. Moïse eut beau +sévir contre les fornicateurs, leur exemple ne fut pas moins suivi par +ceux qui se laissèrent entraîner aux appétits de la chair. Ainsi, une +foule de superstitions obscènes restèrent dans les mœurs des +Hébreux, quoique les autels de Baal et de Moloch eussent été renversés +et ne reçussent plus d'offrandes immondes. Moïse, dans le chapitre <span class="smcap">XX</span> du +<i>Lévitique</i> et dans le chapitre <span class="smcap">XXIII</span> du <i>Deutéronome</i>, a imprimé un +stigmate d'infamie à ce culte exécrable et aux apostats qui le +pratiquaient à la honte du vrai Dieu d'Israël: «Quiconque des enfants +d'Israël ou des étrangers qui demeurent dans Israël donnera de sa +semence à l'idole de Moloch, qu'il soit puni de mort: le peuple le +lapidera.» Ainsi parle l'Éternel à Moïse, en lui ordonnant de retrancher +du milieu de son peuple ceux qui auront forniqué avec Moloch. Dans le +<i>Deutéronome</i>, c'est Moïse seul qui condamne, sans toutefois les frapper +d'une peine déterminée, certaines impuretés qui concernaient Baal +plutôt que Moloch: «Tu n'offriras pas dans le temple du Seigneur le +salaire de la Prostitution et le <i>prix du chien</i>, quel que soit le +vœu que tu aies fait, parce que ces deux choses sont en +abomination devant le Seigneur ton Dieu.»</p> + +<p>Les savants se sont donné beaucoup de mal pour découvrir quels étaient +ces dieux moabites, Moloch et Baal-Phegor; ils ont extrait du <i>Talmud</i> +et des commentateurs juifs les détails les plus étranges sur les +idoles de ces dieux-là et sur le culte qu'on leur rendait. Ainsi, +Moloch était représenté sous la figure d'un homme à tête de veau, qui, +les bras étendus, attendait qu'on lui offrît en sacrifice de la fleur +de farine, des tourterelles, des agneaux, des béliers, des veaux, des +taureaux et des enfants. Ces différentes offrandes se plaçaient dans +sept bouches qui s'ouvraient au milieu du ventre de cette avide +divinité d'airain, posée sur un immense four qu'on allumait pour +consumer à la fois les sept espèces d'offrandes. Pendant cet +holocauste, les prêtres de Moloch faisaient une terrible musique de +sistres et de tambours, afin d'étouffer les cris des victimes. C'est +alors qu'avait lieu l'infamie, maudite par le Dieu d'Israël: les +<i>Molochites</i> se livraient à des pratiques dignes de la patrie d'Onan, +et, animés par le bruit cadencé des instruments de musique, ils +s'agitaient autour de la statue incandescente qui apparaissait rouge à +travers la fumée, ils poussaient des hurlements frénétiques, et, +suivant l'expression biblique, donnaient de leur postérité à +Moloch. Cette abomination se naturalisa tellement dans Israël, que +quelques malheureux insensés osèrent l'introduire dans le culte du +Dieu des Juifs, et souillèrent ainsi son sanctuaire. La colère de +Moïse en fit justice, et il répéta ces paroles de l'Éternel: «Je +mettrai ma face contre ceux qui paillardent avec Moloch, et je les +retrancherai du milieu de mon peuple.» Ce Moloch, ou Molec, n'était +autre que la Mylitta des Babyloniens, l'Astarté des Sidoniens, la +Vénus génératrice, la femme divinisée. De là, les offrandes qu'on lui +apportait: la fleur de farine, pour indiquer la substance de vie; les +tourterelles, pour exprimer les tendresses de l'amour; les agneaux, +pour désigner la fécondité; les béliers, pour caractériser la +pétulance des sens; les veaux, pour peindre la richesse de la nature +nourricière; les taureaux, pour symboliser la force créatrice; et les +enfants, pour montrer le but du culte même de la déesse. On comprend +que, par une honteuse exagération du zèle religieux, les fidèles +adorateurs de Moloch, n'ayant pas d'enfants à lui offrir, lui aient +offert une impure compensation de ce cruel sacrifice. Au reste, il +semble que le culte de ce sale Moloch ait eu moins de vogue que celui +de Baal-Phegor chez les Juifs.</p> + +<p>Baal-Phegor ou Belphegor, qui était le dieu favori des Madianites, fut +accepté par les Hébreux avec une passion qui témoigne assez de +l'indécence de ses mystères. Ce dieu malhonnête balança souvent le +Dieu d'Abraham et de Jacob; son culte détestable, accompagné des +plus affreuses débauches, ne fut jamais complétement détruit dans la +nation juive, qui le pratiquait secrètement dans les bois et dans les +montagnes. Ce culte était certainement celui d'Adonis ou de Priape. +Les monuments qui représentaient le dieu nous manquent tout à fait. +C'est à peine si quelques écrivains juifs se sont permis de faire +parler la tradition au sujet de Baal, de ses statues et de ses +cérémonies. Nous nous bornerons à entrevoir derrière un voile décent +les images scandaleuses que Selden, l'abbé Mignot et Dulaure ont +essayé de relever avec la main de l'érudition. Selon Selden, qui +s'appuie de l'autorité d'Origène et de saint Jérôme, Belphegor était +figuré tantôt par un phallus gigantesque, appelé dans la <i>Bible</i>: +<i>species turpitudinis</i>; tantôt par une idole portant sa robe +retroussée au-dessus de la tête, comme pour étaler sa turpitude (<i>ut +turpitudinem membri virilis ostenderet</i>); selon Mignot, la statue de +Baal était monstrueusement hermaphrodite; selon Dulaure, elle n'était +remarquable que par les attributs de Priape. Mais tous les savants, se +fondant sur les saintes Écritures et sur les commentaires des Pères de +l'Église, sont d'accord au sujet de la Prostitution sacrée, qui +faisait le principal élément de ce culte odieux. Les prêtres du dieu +étaient de beaux jeunes hommes, sans barbe, qui, le corps épilé et +frotté d'huiles parfumées, entretenaient un ignoble commerce +d'impudicité dans le sanctuaire de Baal. La <i>Vulgate</i> les nomme +<i>efféminés</i> (<i>effœminati</i>); le texte hébraïque les qualifie de +<i>kedeschim</i>, c'est-à-dire <i>consacrés</i>. Quelquefois, ces consacrés +n'étaient que des mercenaires attachés au service du temple. Leur rôle +ordinaire consistait dans l'usage plus ou moins actif de leurs +mystères infâmes: ils se vendaient aux adorateurs de leur dieu, et +déposaient sur ses autels le salaire de leur Prostitution. Ce n'est +pas tout, ils avaient des chiens dressés aux mêmes ignominies; et le +produit impur qu'ils retiraient de la vente ou du louage de ces +animaux, ils l'appliquaient aussi aux revenus du temple. Enfin, dans +certaines cérémonies qui se célébraient la nuit au fond des bois +sacrés, lorsque les astres semblaient voiler leur face et se cacher +d'épouvante, prêtres et consacrés s'attaquaient à coups de couteau, se +couvraient d'entailles et de plaies peu profondes, échauffés par le +vin, excités par leurs instruments de musique, et tombaient pêle-mêle +dans une mare de sang.</p> + +<p>Voilà pourquoi Moïse ne voulait pas qu'il y eût des bocages auprès des +temples; voilà pourquoi, rougissant lui-même des turpitudes qu'il +dénonçait à la malédiction du ciel, il défendait d'offrir dans la +maison de Dieu le salaire de la Prostitution et le <i>prix du chien</i>. +Les efféminés formaient une secte qui avait ses rites et ses +initiations. Cette secte se multipliait donc en cachette, quelques +efforts que fît le législateur pour l'anéantir; elle survivait à la +ruine de ses idoles et elle se propageait jusque dans le temple +du Seigneur. L'origine de ces efféminés se rattache évidemment à la +profusion de diverses maladies obscènes qui avaient vicié le sang des +femmes et qui rendait leur approche fort dangereuse, avant que Moïse +eût purifié son peuple en expulsant et en vouant à l'exécration +quiconque était atteint de ces maladies endémiques: la lèpre, la gale, +le flux de sang et les flux de tout genre. Lorsque la santé publique +fut un peu régénérée, les Juifs qui s'adonnaient au culte de Baal ne +se contentèrent plus de leurs efféminés; et ceux-ci, se voyant moins +recherchés, imaginèrent, pour obvier à la diminution des revenus de +leur culte, de consacrer également à Baal une association de femmes +qui se prostituaient au bénéfice de l'autel. Ces femmes, nommées comme +eux <i>kedeschoth</i>, dans le langage biblique, ne résidaient pas avec eux +sous le portique ou dans l'enceinte du temple: elles se tenaient, sous +des tentes bariolées, aux abords de ce temple, et elles se préparaient +à la Prostitution, en brûlant des parfums, en vendant des philtres, en +jouant de la musique. C'étaient là ces femmes étrangères, qui +continuaient leur métier à leur profit lorsque le temple de Baal +n'était plus là pour recevoir leurs offrandes; c'étaient elles qui, +exercées dès l'enfance à leur honteux sacerdoce, servaient +exclusivement aux besoins de la Prostitution juive.</p> + +<p>L'histoire de la Prostitution sacrée chez les Hébreux commence +donc du temps de Moïse, qui ne réussit pas à l'abolir, et elle +reparaît çà et là, dans les livres saints, jusqu'à l'époque des +Machabées.</p> + +<p>Lorsque Israël était campé en Sittim, dans le pays des Moabites, presque +en vue de la terre promise, le peuple s'abandonna à la fornication avec +les filles de Moab (<i>Nombres</i>, chap. <span class="smcap">XXV</span>), qui les invitèrent à leurs +sacrifices: il fut initié à Belphegor. L'Éternel appela Moïse et lui +ordonna de faire pendre ceux qui avaient sacrifié à Belphegor. Une +maladie terrible, née de la débauche des Israélites, les décimait déjà, +et vingt-quatre mille étaient morts de cette maladie. Moïse rassembla +les juges d'Israël pour les inviter à retrancher du peuple les coupables +que le fléau avait atteints. «Voilà qu'un des enfants d'Israël, nommé +Zambri, entra, en présence de ses frères, chez une prostituée du pays de +Madian, à la vue de Moïse et de l'assemblée des juges, qui pleuraient +devant les portes du tabernacle. Alors Phinées, petit-fils d'Aaron, +ayant vu ce scandale, se leva, prit un poignard, entra derrière Zambri +dans le lieu de débauche, et perça d'un seul coup l'homme et la femme +dans les parties de la génération.» Cette justice éclatante fit cesser +l'épidémie qui désolait Israël et apaisa le ressentiment du Seigneur. +Mais le mal moral avait des racines plus profondes que le mal physique, +et les abominations de Baal-Phegor reparurent souvent au milieu du +peuple de Dieu. Elles ne furent jamais plus insolentes que sous les rois +de Juda. Pendant le règne de Roboam, 980 ans avant Jésus-Christ, «les +efféminés s'établirent dans le pays et y firent toutes les abominations +des peuples que le Seigneur avait écrasés devant la face des fils +d'Israël.» Asa, un des successeurs de Roboam, fit disparaître les +efféminés, et purgea son royaume des idoles qui le souillaient; il +chassa même sa mère Maacha, qui présidait aux mystères de Priape (<i>in +sacris Priapi</i>), et renversa de fond en comble le temple qu'elle avait +élevé à ce dieu, dont il mit en pièces la statue impudique (<i>simulacrum +turpissimum</i>). Josaphat, qui régna ensuite, anéantit le reste des +efféminés qui avaient pu se soustraire aux poursuites sévères de son +père Asa. Cependant, les efféminés ne tardèrent pas à revenir; les +temples de Baal se relevèrent; ses statues insultèrent de nouveau à la +pudeur publique; car, deux siècles plus tard, le roi Josias fit encore +une guerre implacable aux faux dieux et à leur culte, qui s'était mêlé +dans Jérusalem au culte du Seigneur. Les temples furent démolis, les +statues jetées par terre, les bois impurs arrachés et brûlés; Josias +n'épargna pas les tentes des efféminés que ces infâmes avaient plantées +dans l'intérieur même du temple de Salomon, et qui, tissées de la main +des femmes consacrées à Baal, servaient d'asile à leurs étranges +Prostitutions.</p> + +<p>Un ancien commentateur juif des livres de Moïse ajoute beaucoup de +traits de mœurs, que lui fournit la tradition; au chapitre <span class="smcap">XV</span> des +<i>Nombres</i>, dans lequel sont mentionnés les débordements des Israélites +avec les filles de Moab. Ces filles avaient dressé des tentes et ouvert +des boutiques (<i>officinæ</i>) depuis Bet-Aiscimot jusqu'à Ar-Ascaleg: là, +elles vendaient toutes sortes de bijoux; et les Hébreux mangeaient et +buvaient au milieu de ce camp de Prostitution. Quand l'un d'eux sortait +pour prendre l'air et se promenait le long des tentes, une fille +l'appelait de l'intérieur de la tente où elle était couchée: «Viens, et +achète-moi quelque chose?» Et il achetait; le lendemain il achetait +encore, et le troisième jour elle lui disait: «Entre, et choisis-moi; tu +es le maître ici.» Alors, il entrait dans la tente; et là, il trouvait +une coupe pleine de vin ammonite qui l'attendait: «Qu'il te plaise de +boire ce vin!» lui disait-elle. Et il buvait, et ce vin enflammait ses +sens, et il disait à la belle fille de Moab: «Baise-moi!» Elle, tirant +de son sein l'image de Phegor (sans doute un phallus): «Mon seigneur, +lui disait-elle, si tu veux que je te donna un baiser, adore mon +dieu?—Quoi! s'écriait-il, puis-je accepter l'idolâtrie?—Que +t'importe! reprenait l'enchanteresse; il suffit de te découvrir devant +cette image.» L'Israélite se gardait bien de refuser un pareil marché; +il se découvrait, et la Moabite achevait de l'initier au culte de +Baal-Phegor. C'était donc reconnaître Baal et l'adorer, que de se +découvrir devant lui. Aussi, les Juifs, de peur de paraître la tête nue +en sa présence, conservaient leur bonnet jusque dans le temple et devant +le tabernacle du Seigneur. Ces filles de Moab n'étaient peut-être pas +trop innocentes de la plaie qui frappa Israël, à la suite des idolâtries +qu'elles avaient sollicitées; car, après l'expédition triomphante que +Moïse avait envoyée contre les Madianites, tous les hommes ayant été +passés au fil de l'épée, il ordonna de tuer aussi une partie des femmes +qui restaient prisonnières: «Ce sont elles, dit-il aux capitaines de +l'armée, ce sont elles qui, à la suggestion de Balaam, ont séduit les +fils d'Israël et vous ont fait pécher contre le Seigneur en vous +montrant l'image de Phegor.» Il fit donc tuer impitoyablement toutes les +femmes qui avaient perdu leur virginité (<i>mulieres quæ noverunt viros in +coitu</i>).</p> + +<p>Moïse, dans vingt endroits de ses livres, paraît se préoccuper beaucoup +de la virginité des filles: c'était là une dot obligée que la femme +juive apportait à son mari, et l'on doit croire que les Hébreux, si peu +avancés qu'ils fussent dans les sciences naturelles, avaient des moyens +certains de constater la virginité, lorsqu'elle existait, et de prouver +ensuite qu'elle avait existé. Ainsi (<i>Deutéron.</i>, ch. <span class="smcap">XXII</span>), lorsqu'un +mari, après avoir épousé sa femme, l'accusait de n'être point entrée +vierge dans le lit conjugal, le père et la mère de l'accusée se +présentaient devant les anciens qui siégeaient à la porte de la ville, +et produisaient à leurs yeux les marques de la virginité de leur fille, +en déployant la chemise qu'elle avait la nuit de ses noces. Dans ce cas, +on imposait silence au mari et il n'avait plus rien à objecter contre +une virginité si bien établie. Mais, dans le cas contraire, quand la +pauvre femme n'en pouvait produire autant, elle courait risque d'être +convaincue d'avoir manqué à ses devoirs et d'être alors condamnée comme +ayant forniqué dans la maison de son père: on la conduisait devant cette +maison et on l'assommait à coups de pierres. Moïse, ainsi que tous les +législateurs, avait prononcé la peine de mort contre les adultères; +quant au viol, celui d'une fille fiancée était seul puni de mort, et la +fille périssait avec l'homme qui l'avait outragée, à moins que le crime +eût été commis en plein champ; autrement, cette infortunée était censée +n'avoir pas crié ou avoir peu crié. Si la fille n'avait pas encore reçu +l'anneau de fiancée, son insulteur devenait son mari pour l'avoir +humiliée (<i>quia humiliavit illam</i>), à la charge seulement de payer au +père de sa victime cinquante sicles d'argent, ce qui s'appelait l'<i>achat +d'une vierge</i>. Moïse, plus indulgent pour les hommes que pour les +femmes, prescrivait à celles-ci une chasteté si rigoureuse, que la femme +mariée qui voyait son mari aux prises avec un autre homme ne pouvait lui +venir en aide, sous peine de s'exposer à perdre la main; car on coupait +la main à la femme qui, par mégarde ou autrement, touchait les parties +honteuses d'un homme; or, dans leurs rixes, les Juifs avaient l'habitude +de recourir trop souvent à ce mode d'attaque redoutable, qui n'allait à +rien moins qu'à mutiler la race juive. Ce fut donc pour empêcher ces +combats dangereux, que Moïse ferma l'entrée du temple aux eunuques, de +quelque façon qu'ils le fussent devenus (<i>attritis vel amputatis +testiculis et abscisso veretro.</i> Deutéron., <span class="smcap">XXIII</span>). Mais toutes ces +rigueurs de la loi ne s'appliquaient qu'aux femmes juives; les +étrangères, quoi qu'elles fissent dans Israël ou avec Israël, n'étaient +nullement inquiétées, et Moïse lui-même savait bien tout le prix de ces +étrangères, puisque, âgé de plus de cent ans, il en prit une pour femme +ou plutôt pour concubine. C'était une Éthiopienne, qui n'adorait pas le +Dieu des Juifs, mais qui n'en plaisait pas moins à Moïse. La sœur +de ce favori de l'Éternel, Marie, eut à se repentir d'avoir mal parlé de +l'Éthiopienne, car Moïse s'attrista et le Seigneur s'irrita: Marie +devint lépreuse, blanche comme neige, en châtiment de ses malins propos +contre la noire maîtresse de Moïse. Celui-ci, qui ne prêchait pas +toujours d'exemple, eût été malvenu à exiger des Israélites une +continence qui lui semblait difficile à garder. Il leur recommandait +seulement la modération dans les plaisirs des sens, la chasteté dans les +actes extérieurs. Ainsi, suivant sa loi, l'amour était une sorte de +mystère, qui ne devait s'accomplir qu'avec certaines conditions de +temps, de lieu et de décence. Il y avait, en outre, beaucoup de +précautions à prendre dans l'intérêt de la salubrité publique: les +femmes juives étaient sujettes à des indispositions héréditaires que +l'abus des rapports sexuels pouvait aggraver et multiplier; les +familles, en se concentrant pour ainsi dire sur elles-mêmes, avaient +appauvri et vicié leur sang. L'intempérance étant le vice dominant des +Israélites, leur législateur, qui eût été impuissant à les rendre +absolument chastes et vertueux, leur prescrivit de se modérer dans leurs +désirs et dans leurs jouissances: «Que les fils d'Israël, dit le +Seigneur à Moïse, portent des bandelettes de pourpre aux bords de leurs +manteaux, afin que la vue de ces bandelettes leur rappelle les +commandements du Seigneur et détourne de la fornication leurs yeux et +leurs pensées.» (<i>Nombr.</i>, <span class="smcap">XV</span>.)</p> + +<p>Les étrangères ou femmes de plaisir n'étaient pas si décriées dans +Israël, que leurs fils ne pussent prendre rang et autorité parmi le +peuple de Dieu: ainsi, le brave Jephté était né, à Galaad, d'une +prostituée, et il n'en fut pas moins un des chefs de guerre les plus +estimés des Israélites. Un commentateur des livres saints a pensé que +Jephté, pour expier la prostitution de sa mère, consacra au Seigneur +la virginité de sa fille unique. On a peine à croire, en effet, que +Jephté ait réellement immolé sa fille, et il faut sans doute ne voir +dans cet holocauste humain qu'un emblème assez intelligible: la fille +de Jephté pleure, pendant deux mois, sa virginité avec ses compagnes, +avant de prendre l'habit de veuve et de se vouer au service du +Seigneur. Un autre commentateur, plus préoccupé d'archéologie +antique, a vu dans la retraite de cette fille sur la montagne une +initiation au culte de Baal-Phegor, qui avait ses temples, ses statues +et ses bois sacrés dans les <i>lieux élevés</i>, comme le dit souvent la +<i>Bible</i>. Jephté aurait donc consacré sa fille à la Prostitution, +c'est-à-dire au métier que sa mère avait exercé. Au reste, les livres +de Josué et des Juges ne témoignent pas une aversion bien implacable à +l'égard des prostituées. Quand Josué envoya deux espions à Jéricho, +ces espions arrivèrent la nuit dans la maison d'une fille de joie, +nommée Rahab, «et couchèrent là,» dit la <i>Bible</i>. Cette femme +demeurait sur la muraille de la ville, comme les femmes de son espèce +qui n'avaient pas le droit d'habiter dans l'intérieur des cités. On +vint, de la part du roi de Jéricho, pour s'emparer de ces espions, +mais elle les avait cachés sur le toit de sa maison, et elle les aida +ensuite à sortir de la ville au moyen d'une corde. Ces espions lui +promirent la vie sauve pour elle et pour tous ceux qui seraient sous +son toit lors de la prise de Jéricho. Josué ne manqua pas de tenir la +promesse que ses envoyés avaient faite à cette paillarde, qui fut +épargnée dans le massacre, ainsi que son père, sa mère, ses frères et +tous ceux qui lui appartenaient. «Elle a habité au milieu d'Israël +jusqu'à aujourd'hui,» dit l'auteur du livre de Josué, qui n'a pas +l'air de se scandaliser de cette résidence d'une étrangère au milieu +des Israélites. Ce n'était pas la seule, il est vrai, et +l'historien sacré a souvent occasion de parler de ces créatures.</p> + +<p>Nous ne nous arrêterons pas à la naissance de Samson, dans laquelle on +pourrait rechercher quelques traces de la Prostitution sacrée; nous ne +ferons pas remarquer que sa mère était stérile, et qu'un homme de +Dieu, dont la face était semblable à celle d'un ange, <i>vint</i> vers +cette femme stérile, pour lui annoncer qu'elle aurait un fils; nous +montrerons seulement Samson, cet élu du Seigneur, lequel va dans la +ville de Gaza, y voit une femme paillarde et entre chez elle. Le +Seigneur néanmoins ne se retire pas de lui; car, au milieu de la nuit, +Samson se lève aussi dispos que s'il avait dormi paisiblement et +arrache les portes de Gaza, qu'il porte sur le sommet de la montagne. +Ensuite, il aima une femme qui s'appelait Dalila, et qui se tenait +sous une tente près du torrent de Cédron. C'était encore là une +courtisane, et sa trahison, que les Philistins achetèrent à prix +d'argent, prouve qu'elle n'avait pas à se louer de la générosité de +son amant. Le Seigneur ne reprochait point à Samson l'usage qu'il +faisait de sa force, mais il l'abandonna dès que le rasoir eut +dépouillé le front de ce Nazaréen. Dalila l'abandonna aussi et ne +l'endormit plus sur ses genoux. Les Juifs pouvaient d'ailleurs avoir +des concubines dans leur maison, sans offenser le Dieu d'Abraham, qui +avait eu aussi la sienne. Gédéon en eut aussi une qui lui donna un +fils, outre les soixante-dix fils que ses femmes lui avaient donnés. +Quant au lévite d'Éphraïm, il avait pris dans le pays de Bethléem +une concubine qui paillarda chez lui, dit la traduction protestante de +la <i>Bible</i>, et qui le quitta pour retourner chez son père. Ce fut là +que le lévite alla, pour leur malheur, la rechercher: à son retour, il +accepta l'hospitalité que lui offrait un bon vieillard de la ville de +Guibha, et entra dans la maison de ce vieillard, pour y passer la +nuit, avec ses deux ânes, sa concubine et son serviteur. Les voyageurs +lavèrent leurs pieds, mangèrent et burent; mais, comme ils allaient +s'endormir, les habitants de Guibha, qui étaient enfants de Jemini et +appartenaient à la tribu de Benjamin, environnèrent la maison et, +heurtant à la porte, crièrent à l'hôte: «Amène-nous l'homme qui est +entré chez toi, pour que nous abusions de lui (<i>ut abutamur eo</i>).» Le +vieillard sortit à la rencontre de ces fils de Bélial et leur dit: +«Frères, ne commettez pas cette vilaine action; cet homme est mon hôte +et je dois le protéger. J'ai une fille vierge et cet homme a une +concubine: je vais vous livrer ces deux femmes et vous assouvirez sur +elles votre brutalité; mais, je vous en supplie, ne vous souillez pas +d'un crime contre nature, en abusant de cet homme.» Ces furieux ne +voulaient rien entendre; enfin, le lévite d'Éphraïm mit dehors sa +concubine et l'abandonna aux Benjamites, qui abusèrent d'elle toute la +nuit. Le lendemain matin, ils la renvoyèrent, et cette malheureuse, +épuisée par cette horrible débauche, put à peine se traîner jusqu'à la +maison où dormait son amant: elle tomba morte, les mains étendues +sur le seuil. C'est en ce triste état que le lévite la trouva en se +levant. Quoiqu'il l'eût en quelque sorte sacrifiée lui-même, il ne fut +que plus ardent à la venger. Israël prit fait et cause pour cette +concubine et s'arma contre les Benjamites, qui furent presque +exterminés. Ce qui resta de la tribu coupable n'aurait pas eu de +postérité, si les autres tribus, qui avaient juré de ne pas donner +leurs filles à ces fils de Bélial, ne s'étaient avisées de faire +prisonnières les filles de Jabès en Galaad et d'enlever les filles de +Silo en Chanaan, pour repeupler le pays, que cette affreuse guerre +avait changé en solitude. Les Benjamites épousèrent donc des +étrangères et des idolâtres.</p> + +<div class="figcenter"> +<img src="images/im01.jpg" width="281" height="398" +alt="LE LÉVITE D'EPHRAIM" title="LE LÉVITE D'EPHRAIM" /> +<p class="t5">LE LÉVITE D'EPHRAIM</p></div> + +<p>Ces étrangères ne tardèrent pas sans doute à rétablir le culte de +Moloch et de Baal-Phegor dans Israël, comme le firent plus tard les +concubines du roi Salomon. Sous ce roi, qui régnait mille ans avant +Jésus-Christ, et qui éleva le peuple juif au plus haut degré de +prospérité, la licence des mœurs fut poussée aux dernières limites. +Le roi David, sur ses vieux jours, s'était contenté de prendre une +jeune fille vierge qui avait soin de lui et qui le réchauffait la nuit +dans sa couche. Le Seigneur, malgré cette innocente velléité d'un +vieillard glacé par l'âge, ne s'était pourtant pas retiré de lui et le +visitait encore souvent. Mais Salomon, après un règne glorieux et +magnifique, se laissa emporter par la fougue de ses passions +charnelles: il aima, outre la fille d'un Pharaon d'Égypte, qu'il avait +épousée, des femmes étrangères, des Moabites, des Ammonites, des +Iduméennes, des Sidoniennes et d'autres que le dieu d'Israël lui avait +ordonné de fuir comme de dangereuses sirènes. Mais Salomon se livrait +avec frénésie à ses débordements. (<i>His itaque copulatus est +ardentissimo amore</i>). Il eut sept cents femmes et trois cents +concubines, qui détournèrent son cœur du vrai Dieu. Il adora donc +Astarté, déesse des Sidoniens; Camos, dieu des Moabites, et Moloch, +dieu des Ammonites; il érigea des temples et des statues à ces faux +dieux, sur la montagne située vis-à-vis de Jérusalem; il les encensa +et leur offrit d'impurs sacrifices. Ces sacrifices, offerts à Vénus, à +Adonis et à Priape sous les noms de Moloch, de Camos et d'Astarté, +avaient pour prêtresses les femmes et les concubines de Salomon. Il y +eut, en effet, pendant le règne de ce roi voluptueux et sage, un si +grand nombre d'étrangères qui vivaient de Prostitution au milieu +d'Israël, que ce sont deux prostituées qui figurent comme héroïnes +dans le célèbre jugement de Salomon. La <i>Bible</i> fait comparaître ces +deux femmes de mauvaise vie (<i>meretrices</i>) devant le trône du roi, qui +décide entre elles et tranche leur différend sans leur témoigner aucun +mépris.</p> + +<p>A cette époque, la Prostitution avait donc une existence légale, +autorisée, protégée, chez le peuple juif. Les femmes étrangères, qui en +avaient pour ainsi dire le monopole, s'étaient même glissées dans +l'intérieur des villes, et elles y exerçaient leur honteuse industrie +publiquement, effrontément, sans craindre aucune punition corporelle ou +pécuniaire. Deux chapitres du <i>Livre des Proverbes</i> de Salomon, le <span class="smcap">V</span><sup>e</sup> et +le <span class="smcap">VII</span><sup>e</sup>, sont presque un tableau de la Prostitution et de son caractère +en ce temps-là. On pourrait induire de certains passages du chapitre +<span class="smcap">V</span>, que ces étrangères n'étaient pas exemptes de terribles maladies, nées +de la débauche, et qu'elles les communiquaient souvent aux libertins, +qui en étaient consumés (<i>quando consumpseris carnes tuas</i>): «Le miel +distille des lèvres d'une courtisane, dit Salomon; sa bouche est plus +douce que l'huile; mais elle laisse des traces plus amères que +l'absinthe et plus aiguës que le glaive à deux tranchants... +Détourne-toi de sa voix et ne t'approche pas du seuil de sa maison, de +peur de livrer ton honneur à un ennemi et le reste de ta vie à un mal +cruel, de peur d'épuiser tes forces au profit d'une paillarde et +d'enrichir sa maison à tes dépens.» Dans le chapitre <span class="smcap">VII</span>, on voit une +scène de Prostitution, qui diffère peu dans ses détails de celles qui se +reproduisent de nos jours sous l'œil vigilant de la police; c'est +une scène que Salomon avait vue certainement d'une fenêtre de son +palais, et qu'il a peinte d'après nature avec les pinceaux d'un poëte et +d'un philosophe: «D'une fenêtre de ma maison, dit-il, à travers les +grillages, j'ai vu et je vois les hommes, qui me paraissent bien petits. +Je considère un jeune insensé qui traverse le carrefour et qui s'avance +vers la maison du coin, lorsque le jour va déclinant, dans le crépuscule +de la nuit et dans le brouillard. Et voici qu'une femme accourt vers +lui, parée comme le sont les courtisanes, toujours prête à surprendre +les âmes, gazouillante et vagabonde, impatiente de repos tellement que +ses pieds ne tiennent jamais à la maison; tantôt à sa porte, tantôt dans +les places, tantôt aux angles des rues, dressant ses embûches. Elle +saisit le jeune homme, elle le baise, elle lui sourit avec un air +agaçant: «J'ai promis des offrandes aux dieux à cause de toi, lui +dit-elle; aujourd'hui mes vœux devaient être comblés. C'est +pourquoi je suis sortie à ta rencontre, désirant te voir, et je t'ai +trouvé. J'ai tissu mon lit avec des cordes, je l'ai couvert de tapis +peints venus d'Égypte, je l'ai parfumé de myrrhe, d'aloès et de +cinnamome. Viens, enivrons-nous de volupté, jouissons de nos ardents +baisers jusqu'à ce que le jour reparaisse. Car mon maître (<i>vir</i>) n'est +pas dans sa maison; il est allé bien loin en voyage; il a emporté un sac +d'argent; il ne reviendra pas avant la pleine lune.» Elle a entortillé +ce jeune homme avec de pareils discours, et, par la séduction de ses +lèvres, elle a fini par l'entraîner. Alors il la suit comme le +bœuf conduit à l'autel du sacrifice; comme l'agneau qui se joue, +ne sachant pas qu'on doit le garrotter, et qui l'apprend lorsqu'un fer +mortel lui traverse le cœur; comme l'oiseau qui se jette dans le +filet, sans savoir qu'il y va de sa vie. Maintenant donc, mes enfants, +écoutez-moi et ayez égard aux paroles de ma bouche: Que votre esprit ne +se laisse pas attirer dans la voie de cette impure, et qu'elle ne vous +égare point sur ses traces; car elle a mis à bas beaucoup d'hommes +gravement blessés, et les plus forts ont été tués par elle.» Salomon, au +milieu des orgies de ses concubines, célébrant les mystères de Moloch et +de Baal, le grand roi Salomon avait probablement oublié ses <i>Proverbes</i>. +Salomon néanmoins se repentit et mourut dans la paix du Seigneur.</p> + +<p>Le fléau de la Prostitution resta toujours attaché, comme la lèpre, à la +nation juive; non-seulement la Prostitution légale, que tolérait la loi +de Moïse dans l'intérêt de la pureté des mœurs domestiques, mais +encore la Prostitution sacrée qu'entretenait au milieu d'Israël la +présence de tant de femmes étrangères élevées dans la religion de +Moloch, de Camos et de Baal-Phegor. Les prophètes, que Dieu suscitait +sans cesse pour gourmander et corriger son peuple, le trouvaient occupé +à sacrifier aux dieux de Moab et d'Ammon sur le sommet des montagnes et +dans l'ombre des bois sacrés: l'air retentissait de chants licencieux et +se remplissait de parfums que les prostituées brûlaient devant elles. Il +y avait des tentes de débauche aux carrefours de tous les chemins et +jusqu'aux portes des temples du Seigneur. Il fallait bien que le +scandaleux spectacle de la Prostitution affligeât constamment les yeux +du prophète, pour que ses prophéties en reflétassent à chaque instant +les images impudiques. Isaïe dit à la ville de Tyr, qui s'est prostituée +avec toutes les nations de la terre: «Prends une cithare, ô courtisane +condamnée à l'oubli, danse autour de la ville, chante, fais résonner ton +instrument, afin qu'on se ressouvienne de toi!» On voit, par ce passage, +que les <i>étrangères</i> faisaient de la musique pour annoncer leur +marchandise. Jérémie dit à Jérusalem, qui, comme une cavale sauvage, +aspire de toutes parts les émanations de l'amour physique: «Courtisane, +tu as erré sur toutes les collines, tu t'es prostituée sous tous les +arbres!» Jérémie nous représente sous les couleurs les plus hideuses ces +impurs enfants d'Israël qui se souillaient de luxure dans la maison +d'une paillarde, et qui devenaient des courtiers de Prostitution. +(<i>Mœchati sunt et in domo meretricis luxuriabantur; equi amatores +et emissarii facti sunt.</i>) Les Juifs, lorsqu'ils furent menés en +captivité à Babylone, n'eurent donc pas à s'étonner de ce qu'ils y +virent en fait de désordres et d'excès obscènes dans le culte de Mylitta +qu'ils connaissaient déjà sous le nom de Moloch. Jérémie leur montre +avec une sainte indignation les prêtres qui trafiquent de la +Prostitution, les dieux qui y président, l'or du sacrifice payant les +travaux de la courtisane, et la courtisane rendant aux autels le +centuple de la solde qu'elle en a reçue. (<i>Dant autem et ex ipso +prostitutis, et meretrices ornant, et iterum, cum receperint illud a +meretricibus, ornant deos suos.</i>)</p> + +<p>Mais Israël peut maintenant, sur le champ de la Prostitution, en +apprendre à tous les peuples qui l'ont instruit et qu'il a surpassés. Le +prophète Ézéchiel nous fait une peinture épouvantable de la corruption +juive. Ce ne sont, dans ses effrayantes prophéties, que mauvais lieux +ouverts à tout venant, que tentes de paillardise plantées sur tous les +chemins, que maisons de scandale et d'impudicité; on n'aperçoit que +courtisanes vêtues de soie et de broderie, étincelantes de joyaux, +chargées de parfums; on ne contemple que des scènes infâmes de +fornication. La grande prostituée, Jérusalem, qui se donna aux enfants +d'Égypte à cause des promesses de leur belle taille, fait des présents +aux amants dont elle est satisfaite, au lieu de leur demander un +salaire: «Je te mettrai dans les mains de ceux à qui tu t'es abandonnée, +lui dit le Seigneur, et ils détruiront ton lupanar, et ils démoliront +ton repaire; et ils te dépouilleront de tes vêtements, et ils +emporteront tes vases d'or et d'argent, et ils te laisseront nue et +pleine d'ignominie.» Il fallait que Jérusalem eût porté au comble ses +prévarications, pour que le prophète la menaçât du sort de Sodome. La +Prostitution qui faisait le plus souffrir les hommes de Dieu, ce devait +être celle qui persistait à s'abriter sous les voûtes du temple de +Salomon. Ce temple, du temps des Machabées, un siècle et demi avant +Jésus-Christ, était encore le théâtre du commerce des prostituées qui +venaient y chercher des chalands. (<i>Templum luxuria et comessationibus +gentium erat plenum et scortantium cum meretricibus.</i>) On doit croire +que cet état de choses ne changea pas jusqu'à ce que Jésus eut chassé +les vendeurs du temple, et bien que les évangélistes ne s'expliquent pas +sur la nature du commerce dont Jésus purgea la maison du Seigneur, le +livre des Machabées, écrit cent ans auparavant, nous indique assez ce +qu'il pouvait être. D'ailleurs, il est parlé de marchands de +tourterelles dans l'Évangile de saint Marc, et l'on doit présumer que +ces oiseaux, chers à Vénus et à Moloch, n'étaient là que pour fournir +des offrandes aux amants. La loi des Jalousies, si poétiquement imaginée +par Moïse, ne prescrivait pas aux époux ce sacrifice d'une tourterelle; +mais seulement celui d'un gâteau de farine d'orge.</p> + +<p>Jésus, qui fut impitoyable pour les hôtes parasites du sanctuaire et qui +brisa leur comptoir d'iniquité, se montra pourtant plein d'indulgence à +l'égard des femmes, comme s'il avait pitié de leurs faiblesses. Quand la +Samaritaine le trouva assis au bord d'un puits, cette étrangère qui +avait eu cinq maris et qui vivait en concubinage avec un homme, Jésus ne +lui adressa aucun reproche et s'entretint doucement avec elle, en buvant +de l'eau qu'elle avait tirée du puits. Les disciples de Jésus +s'étonnèrent de le voir en compagnie d'une telle femme et dirent +dédaigneusement: «Pourquoi parler à cette créature?» Les disciples +étaient plus intolérants que leur divin maître, car ils auraient +volontiers lapidé, selon la loi de Moïse, une autre femme adultère, que +Jésus sauva en disant: «Que celui qui n'a pas péché lui jette la +première pierre!» Enfin, le Fils de l'homme ne craignit pas d'absoudre +publiquement une prostituée, parce qu'elle avait honte de son coupable +métier. Tandis qu'il était à table dans la maison du pharisien, à +Capharnaüm, une femme de mauvaise vie (<i>peccatrix</i>), qui demeurait dans +cette ville, apporta un vase d'albâtre contenant une huile parfumée; +elle arrosa de ses larmes les pieds du Sauveur, les oignit d'huile et +les essuya avec ses cheveux. Ce que voyant le pharisien, il disait en +lui-même: «S'il était prophète, il saurait bien quelle est cette femme +qui le touche, car c'est une pécheresse.» Jésus, se tournant vers cette +femme, lui dit avec une bonté angélique: «Tes péchés, si grands et si +nombreux qu'ils soient, te sont remis, parce que tu as beaucoup aimé.» +Ces paroles de Jésus ont été commentées et tourmentées de bien des +manières; mais, à coup sûr, le fils de Dieu, qui les a prononcées, +n'entendait pas encourager la pécheresse à continuer son genre de vie. +Il chassa sept démons qui possédaient cette femme, nommée +Marie-Madeleine, et qui n'étaient peut-être que sept libertins avec qui +elle avait des habitudes. Madeleine devint dès lors une sainte femme, +une digne repentie; elle s'attacha aux pas du divin Rédempteur, qui +l'avait délivrée; elle le suivit en larmes jusqu'au Calvaire; elle +s'assit, toujours gémissante, devant le sépulcre. Ce fut à elle que le +Christ apparut d'abord, comme pour lui donner un témoignage éclatant de +pardon. Cette pécheresse fut mise au rang des saintes, et si, pendant +tout le moyen âge, elle ne se sentit pas fort honorée d'être la patronne +des pécheresses qui n'imitaient pas sa conversion, elle les consolait du +moins par son exemple, et, même au fond de leurs retraites maudites, +elle leur montrait encore le chemin du ciel. (<i>Remittuntur ei peccata +multa, quoniam dilexit multum.</i>)</p> + +<p><a name="Page_113" id="Page_113"></a></p> + +<h2 class="sep4"><a href="#table">CHAPITRE IV.</a></h2> + +<p class="som"><span class="smcap">Sommaire.</span>—La Prostitution sacrée en Grèce.—Les Vénus +grecques.—<i>Vénus-Uranie.</i>—<i>Vénus-Pandemos.</i>—Pitho, +déesse de la persuasion.—Solon fait élever un temple à la déesse +de la Prostitution, avec les produits des <i>dictérions</i> qu'il +avait fondés à Athènes.—Temples de Vénus-Populaire à Thèbes +et à Mégalopolis.—Offrande d'Harmonie, fille de Cadmus, à +Vénus-Pandemos.—<i>Vénus-Courtisane</i> ou <i>Hétaire</i>.—La +ville d'Abydos délivrée par une courtisane.—Temple de +Vénus-Hétaire à Éphèse construit aux frais d'une courtisane.—Les +<i>Simœthes</i>.—Temple de Vénus-Courtisane, à Samos, bâti avec +les deniers de la Prostitution.—<i>Vénus Peribasia</i> ou +<i>Vénus-Remueuse</i>.—<i>Vénus Salacia</i> ou <i>Vénus-Lubrique</i>.—Sa +statue en vif-argent par Dédale.—Dons offerts à Vénus-Remueuse par +les prostituées.—<i>Vénus-Mélanis</i> ou <i>la Noire</i>, déesse de la nuit +amoureuse.—Ses temples.—<i>Vénus Mucheia</i> ou la déesse des +repaires.—<i>Vénus Castnia</i> ou la déesse des accouplements +impudiques.—<i>Vénus Scotia</i> ou la <i>Ténébreuse</i>.—<i>Vénus +Derceto</i> ou <i>la Coureuse</i>.—<i>Vénus Mechanitis</i> ou +<i>Mécanique</i>.—<i>Vénus Callipyge</i> ou Aux belles fesses.—Origine +du culte de Vénus Derceto.—Jugement de Pâris.—Origine +du culte de Vénus Callipyge.—Les <i>Aphrodisées</i> et +les <i>Aloennes</i>.—Les mille courtisanes du temple de +Vénus à Corinthe.—Offrande de cinquante hétaires, faite +à Vénus par le poëte Xénophon de Corinthe.—Procession des +<i>consacrées</i>.—Fonctions des courtisanes dans les temples de +Vénus.—Les <i>petits mystères de Cérès</i>.—Le pontife +Archias.—Cottine, fameuse courtisane de Sparte.—Célébration +des fêtes d'Adonis.—<i>Vénus Leæna</i> et <i>Vénus Lamia</i>.</p> + +<p>La Prostitution sacrée exista dans la Grèce dès qu'il y eut des dieux et +des temples; elle remonte donc à l'origine du paganisme grec. Cette +théogonie, que l'imagination poétique de la race hellène avait créée +plus de dix-huit siècles avant l'ère moderne, ne fut qu'un poëme +allégorique, en quelque sorte, sur les jeux de l'amour dans l'univers. +Toutes les religions avaient eu le même berceau; ce fut partout la +nature femelle s'épanouissant et engendrant au contact fécond de la +nature mâle; ce furent partout l'homme et la femme, qu'on divinisait +dans les attributions les plus significatives de leurs sexes. La Grèce +reçut donc de l'Asie le culte de Vénus avec celui d'Adonis, et comme ce +n'était point assez de ces deux divinités amoureuses, la Grèce les +multiplia sous une foule de noms différents, de telle sorte qu'il y eut +presque autant de Vénus que de temples et de statues. Les prêtres et les +poëtes qui se chargèrent, d'un commun accord, d'inventer et d'écrire les +annales de leurs dieux, ne firent que développer un thème unique, celui +de la jouissance sensuelle. Dans cette ingénieuse et charmante +mythologie, l'Amour reparaissait à chaque instant, avec un caractère +varié, et l'histoire de chaque dieu ou de chaque déesse n'était qu'un +hymne voluptueux en l'honneur des sens. On comprend sans peine que la +Prostitution, qui se montre de tant de manières dans l'odyssée des +métamorphoses des dieux et des déesses, devait être un reflet des +mœurs grecques au temps d'Ogygès et d'Inachus. Une nation dont les +croyances religieuses n'étaient qu'un amas de légendes impures +pouvait-elle jamais être chaste et retenue?</p> + +<p>La Grèce accepta, dès les temps héroïques, le culte de la femme et de +l'homme divinisés, tel que Babylone et Tyr l'avaient établi à Cypre; ce +culte sortit de l'île qui lui était spécialement consacrée, pour se +répandre d'île en île dans l'Archipel, et pour gagner bientôt Corinthe, +Athènes et toutes les villes de la terre Ionienne. Alors, à mesure que +Vénus et Adonis se naturalisaient dans la patrie d'Orphée et d'Hésiode, +ils perdaient quelque chose de leur origine chaldéenne et phénicienne; +ils se façonnaient, pour ainsi dire, à une civilisation plus polie et +plus raffinée, mais non moins corrompue. Vénus et Adonis sont plus +voilés qu'ils ne l'étaient dans l'Asie-Mineure; mais, sous ce voile, il +y a des délicatesses et des recherches de débauche qu'on ignorait +peut-être dans les enceintes sacrées de Mylitta et dans les bois +mystérieux de Belphegor. Les renseignements nous manquent pour +reconstituer dans tous ses détails secrets le culte des Vénus grecques, +surtout dans les époques antérieures aux beaux siècles de la Grèce; les +poëtes ne nous offrent çà et là que des traits épars qui, s'ils +indiquent tout, ne précisent rien; les philosophes évitent les tableaux +et se jettent au hasard dans de vagues généralités morales; les +historiens ne renferment que des faits isolés qui ne s'expliquent pas +souvent l'un l'autre; enfin, les monuments figurés, à l'exception de +quelques médailles et de quelques inscriptions, ont tous péri. Nous +avons seulement des notions assez nombreuses sur les principales Vénus, +dont le nom et les attributs se rattachent plus particulièrement au +sujet que nous traitons. La simple énumération de ces Vénus nous +dispensera de recourir à des conjectures plus ou moins appuyées de +preuves et d'apparences. La Prostitution sacrée, en cessant de s'exercer +au profit du temple et du prêtre, avait laissé dans les rites et les +usages religieux la trace profonde de son empire.</p> + +<p>La Vénus qui personnifiait, pour ainsi dire, cette Prostitution, se +nommait Pandemos. Socrate dit, dans le <i>Banquet</i> de Xénophon, qu'il y a +deux Vénus, l'une céleste et l'autre humaine ou Pandemos; que le culte +de la première est chaste, et celui de la seconde criminel. Socrate +vivait, dans le cinquième siècle avant Jésus-Christ, comme un philosophe +sceptique qui soumet les religions elles-mêmes à son jugement +inflexible. Platon, dans son <i>Banquet</i>, parle aussi des deux Vénus, mais +il est moins sévère à l'égard de Pandemos. «Il y a deux Vénus, dit-il: +l'une très-ancienne, sans mère, et fille d'Uranus, d'où lui vient le nom +d'Uranie; l'autre, plus jeune, fille de Jupiter et de Dioné, que nous +appelons Vénus-Pandemos.» C'est la Vénus-Populaire (<span title="pan">παν</span>, +tout; <span title="dêmos">δῆμος</span>, peuple); c'est la première divinité que Thésée +fit adorer par le peuple qu'il avait rassemblé dans les murailles +d'Athènes; c'est la première statue de déesse qui fut érigée sur la +place publique de cette ville naissante. Cette antique statue, qui ne +subsistait plus déjà quand Pausanias écrivit son Voyage en Grèce, et qui +avait été remplacée par une autre, due à un habile sculpteur, et plus +modeste sans doute que la première, faisait un appel permanent à la +Prostitution. Les savants ne sont pas d'accord sur la pose que l'artiste +lui avait donnée, et l'on peut supposer que cette pose avait trait au +caractère spécial de la déesse. Thésée, pour que ce caractère fût encore +plus clairement représenté, avait placé près de la statue de Pandemos +celle de Pitho, déesse de la persuasion. Les deux déesses disaient si +bien ce qu'on avait voulu leur faire exprimer, que l'on venait à toute +heure, de jour comme de nuit, sous ses yeux, faire acte d'obéissance +publique. Aussi, lorsque Solon eut réuni, avec les produits des +<i>dictérions</i> qu'il avait fondés à Athènes, les sommes nécessaires pour +élever un temple à la déesse de la Prostitution, il fit bâtir ce temple +vis-à-vis de la statue qui attirait autour de son piédestal une +procession de fidèles prosélytes. Les courtisanes d'Athènes se +montraient fort empressées aux fêtes de Pandemos, qui se renouvelaient +le quatrième jour de chaque mois, et qui donnaient lieu à d'étranges +excès de zèle religieux. Ces jours-là, les courtisanes n'exerçaient leur +métier qu'au profit de la déesse, et elles dépensaient en offrandes +l'argent qu'elles avaient gagné sous les auspices de Pandemos.</p> + +<p>Ce temple, dédié à la Vénus-Populaire par le sage Solon, n'était pas le +seul qui témoignât du culte de la Prostitution en Grèce. Il y en avait +aussi à Thèbes en Béotie et à Mégalopolis en Arcadie. Celui de Thèbes +datait du temps de Cadmus, fondateur de cette ville. La tradition +racontait que la statue qu'on voyait dans ce temple, avait été fabriquée +avec les éperons d'airain des vaisseaux qui avaient amené Cadmus aux +bords thébains. C'était une offrande d'Harmonie, fille de Cadmus; cette +princesse, indulgente pour les plaisirs de l'amour, s'était plu à en +consacrer le symbole à la déesse, en lui destinant ces éperons ou becs +de métal qui s'étaient enfoncés dans le sable du rivage pour en faire +sortir une cité. Dans le temple de Mégalopolis, la statue de Pandemos +était accompagnée de deux autres statues qui présentaient la déesse sous +deux figures différentes, plus décentes et moins nues. Ces statues de +Pandemos avaient toutes une physionomie assez effrontée, car elles ne +furent pas conservées quand les mœurs imposèrent des voiles même +aux déesses; celle qui était à Élis, où Pandemos eut aussi un temple +célèbre, avait été refaite par le fameux statuaire Scopas, qui en +changea entièrement la posture et qui se contenta d'un emblème +très-transparent, en mettant cette Vénus sur le dos d'un bouc aux cornes +d'or.</p> + +<p>Vénus était adorée, dans vingt endroits de la Grèce, sous le nom +d' <span title="Hetaira">Ἑταιρα</span> ou de <span title="Pornê">Πορνη</span>, Courtisane ou Hétaire; ce nom-là +annonçait suffisamment le genre d'actions de grâce qu'on lui +rendait. Ses adorateurs ordinaires étaient les courtisanes et leurs +amants; les uns et les autres ne se faisaient pas faute de lui +offrir des sacrifices pour se mettre sous sa protection. Cette +Vénus-là, si malhonnête qu'elle fût dans son culte, rappelait +pourtant un fait historique qui était à l'honneur des courtisanes, +mais qui se rattachait par malheur aux temps fabuleux de la Grèce. +Suivant une tradition, dont la ville d'Abydos était fière, cette +ville, réduite jadis en esclavage, avait été délivrée par une +courtisane. Un jour de fête, les soldats étrangers, maîtres de la +ville et préposés à la garde des portes, s'enivrèrent dans une orgie +avec des courtisanes abydéniennes et s'endormirent au son des +flûtes. Une des courtisanes se saisit des clefs de la ville, où elle +rentra par-dessus la muraille, et alla avertir ses concitoyens, qui +s'armèrent, tuèrent les sentinelles endormies et chassèrent l'ennemi +de leur cité. En mémoire de leur liberté recouvrée, ils élevèrent un +temple à Vénus-Hétaire. Cette Vénus avait encore un temple à +Éphèse, mais on ne sait pas si son origine était aussi honorable que +celle du temple d'Abydos. Chacun de ces temples évoquait d'ailleurs +une tradition particulière. Celui du promontoire Simas, sur le +Pont-Euxin, aurait été construit aux frais d'une belle courtisane, +qui habitait dans cet endroit-là, et qui attendait au bord de la mer +que Vénus, née du sein des flots, lui envoyât des passagers. Ce fut +en souvenir de cette prêtresse de Vénus-Hétaire, que les prostituées +s'intitulaient <i>Simœthes</i>, aux environs de ce promontoire qui +conviait de loin les matelots au culte de la déesse, et qui leur +ouvrait ses grottes consacrées à ce culte. Le temple de +Vénus-Courtisane à Samos, qu'on appelait la déesse des roseaux ou +des marécages, avait été bâti avec les deniers de la Prostitution, +par les hétaires qui suivirent Périclès au siége de Samos, et qui y +trafiquèrent de leurs charmes pour des sommes énormes. (<i>Ingentem ex +prostitutâ formâ quæstum fecerant</i>, dit Athénée, dont le grec est +plus énergique encore que cette traduction latine.) Mais quoique +Vénus eût le nom d'<i>Hétaire</i>, les fêtes qu'on célébrait en Magnésie, +sous le nom de <i>Hétairidées</i>, ne la regardaient pas; elles avaient +été instituées en l'honneur de Jupiter-Hétairien et de l'expédition +des Argonautes.</p> + +<p>Ce n'était point assez que d'avoir donné à Vénus le nom des courtisanes +qu'elle inspirait et qui se recommandaient à elle: on lui donnait encore +d'autres noms qui n'eussent pas moins convenu à ses prêtresses +favorites. Celui de <i>Peribasia</i>, par exemple, en latin <i>Divaricatrix</i>, +faisait allusion aux mouvements que provoque et règle le plaisir. Cette +Vénus était nominativement adorée chez les Argiens, comme nous l'apprend +saint Clément d'Alexandrie, qui ne craint pas d'avouer que ce nom +bizarre de <i>Remueuse</i> lui était venu <i>à divaricandis cruribus</i>. La +Peribasia des Grecs devint chez les Romains <i>Salacia</i> ou Vénus-Lubrique, +qui prit encore d'autres noms analogues et plus caractéristiques. Le +fameux architecte du labyrinthe de Crète, Dédale, par amour de la +mécanique, avait dédié à cette déesse une statue en vif-argent. Les dons +offerts à la déesse faisaient allusion aux qualités qu'on lui supposait. +Ces dons, qui étaient parfois fort riches, rappelaient, en général, la +condition des femmes qui les déposaient sur l'autel ou les appendaient +au piédestal de la statue. C'étaient le plus souvent des phallus en or, +en argent, en ivoire ou en nacre de perle; c'étaient aussi des bijoux +précieux, et surtout des miroirs d'argent poli, avec des ciselures et +des inscriptions. Ces miroirs furent toujours considérés comme les +attributs de la déesse et des courtisanes. On représentait Vénus un +miroir à la main; on la représentait aussi tenant un vase ou une boîte à +parfums: car, disait le poëte grec, «Vénus n'imite point Pallas, qui se +baigne quelquefois mais qui ne se parfume jamais.» Les courtisanes, qui +avaient tant d'intérêt à se rendre Vénus propice, se dépouillaient pour +elle de tous les objets de toilette qu'elles aimaient le mieux. Leur +première offrande devait être leur ceinture; elles avaient des peignes, +des pinces à épiler, des épingles et d'autres menus affiquets en or et +en argent, que les femmes honnêtes ne se permettaient pas, et que +Vénus-Courtisane pouvait sans scrupule accepter de ses humbles +imitatrices. Aussi le poëte Philétère s'écrie-t-il avec enthousiasme, +dans sa <i>Corinthiaste</i>: «Ce n'est pas sans raison que dans toute la +Grèce on voit des temples élevés à Vénus-Courtisane et non à +Vénus-Mariée.»</p> + +<p>Vénus avait en Grèce bien d'autres dénominations qui se rapportaient à +certaines particularités de son culte, et les temples qu'on lui élevait +sous ces dénominations souvent obscènes étaient plus fréquentés et plus +enrichis que ceux de Vénus-Pudique ou de Vénus-Armée. Tantôt on +l'adorait avec le nom de <i>Mélanis</i> ou <i>la Noire</i>, comme déesse de la +nuit amoureuse: ce fut elle qui apparut à Laïs pour lui apprendre que +les amants lui arrivaient de tous côtés avec de magnifiques présents; +elle avait des temples à Mélangie en Arcadie; à Cranium, près de +Corinthe; à Thespies en Béotie, et ces temples étaient environnés de +bocages impénétrables au jour, dans lesquels on cherchait à tâtons les +aventures. Tantôt on l'appelait <i>Mucheia</i> ou la déesse des repaires; +<i>Castnia</i> ou la déesse des accouplements impudiques; <i>Scotia</i> ou <i>la +Ténébreuse</i>; <i>Derceto</i> ou <i>la Coureuse</i>; <i>Callipyge</i> ou Aux belles +fesses, etc. Vénus, véritable Protée de l'amour ou plutôt de la volupté, +avait, pour chacune de ses transformations, une mythologie spéciale, +toujours ingénieuse et allégorique. Elle représentait constamment la +femme remplissant les devoirs de son sexe. Ainsi, lorsqu'elle fut +<i>Derceto</i> ou déesse de Syrie, elle était tombée de l'Olympe dans la mer +et elle y avait rencontré un grand poisson qui s'était prêté à la +ramener sur la côte de Syrie, où elle récompensa son sauveur en le +mettant au nombre des astres: pour traduire cette fable en langage +humain, il ne fallait qu'imaginer une belle Syrienne perdue dans un +naufrage et sauvée par un pêcheur qui s'était épris d'elle. Le nom de +<i>Derceto</i> exprimait ses allées et venues sur les côtes de Syrie avec le +pêcheur qui l'avait recueillie dans sa barque. Les prêtres de Derceto +avaient donné une forme plus mystique à l'allégorie. Selon eux, aux +époques contemporaines du chaos un œuf gigantesque s'était détaché +du ciel et avait roulé dans l'Euphrate; les poissons poussèrent cet +œuf jusqu'au rivage, des colombes le couvèrent et Vénus en sortit: +voilà pourquoi colombes et poissons étaient consacrés à Vénus; mais on +ne sait pas à quelle espèce de poissons la déesse accordait la +préférence. Enfin, il y avait une Vénus <i>Mechanitis</i> ou <i>Mécanique</i>, +dont les statues étaient en bois avec des pieds, des mains et un masque +en marbre; ces statues-là se mouvaient par des ressorts cachés et +prenaient les poses les plus capricieuses.</p> + +<p>Cette déesse était, sans doute, sous ses divers aspects, la déesse de la +beauté: mais la beauté qu'elle divinisait, ce fut moins celle du visage +que celle du corps; et les Grecs, plus amoureux de la statuaire que de +la peinture, faisaient plus de cas aussi de la forme que de la couleur. +La beauté du visage, en effet, appartenait presque indistinctement à +toutes les déesses du panthéon grec, tandis que la beauté du corps était +un des attributs divins de Vénus. Lorsque le berger troyen, Pâris, +décerna la pomme à la plus belle des trois déesses rivales, il n'avait +décidé son choix entre elles, qu'après les avoir vues sans aucun voile. +Vénus ne représentait donc pas la beauté intelligente, l'âme de la +femme; elle ne représentait que la beauté matérielle, le corps de la +femme. Les poëtes, les artistes lui attribuaient donc une tête fort +petite, au front bas et étroit, mais en revanche un corps et des membres +fort longs, souples et potelés. La perfection de la beauté chez la +déesse commençait surtout à la naissance des reins. Les Grecs se +regardaient comme les premiers connaisseurs du monde en ce genre de +beauté. Cependant ce ne fut pas la Grèce, mais la Sicile qui fonda un +temple à Vénus Callipyge. Ce temple dut son origine à un jugement qui +n'eut pas autant d'éclat que celui de Pâris, car les parties n'étaient +pas déesses et le juge n'eut pas à se prononcer entre trois. Deux +sœurs, aux environs de Syracuse, en se baignant un jour, se +disputèrent le prix de la beauté; un jeune Syracusain, qui passait par +là et qui vit les pièces du procès, sans être vu, fléchit le genou en +terre comme devant Vénus elle-même, et s'écria que l'aînée avait +remporté la victoire. Les deux adversaires s'enfuirent à demi nues. Le +jeune homme revint à Syracuse et raconta, encore ému d'admiration, ce +qu'il avait vu. Son frère, émerveillé à ce récit, déclara qu'il se +contenterait de la cadette. Enfin ils rassemblèrent ce qu'ils +possédaient de plus précieux, et ils se rendirent chez le père des deux +sœurs et lui demandèrent de devenir ses gendres. La cadette, +désolée et indignée d'avoir été vaincue, était tombée malade; elle +sollicita la révision de la cause, et les deux frères, d'un commun +accord, proclamèrent qu'elles avaient toutes deux également droit à la +victoire, selon que le juge regardait l'une, du côté droit, et l'autre, +du côté gauche. Les deux sœurs épousèrent les deux frères et +transportèrent à Syracuse une réputation de beauté, qui ne fit que +s'accroître. On les comblait de présents, et elles amassèrent de si +grands biens, qu'elles purent ériger un temple à la déesse qui avait été +la source de leur fortune. La statue qu'on admirait dans ce temple +participait à la fois des charmes secrets de chaque sœur, et la +réunion de ces deux modèles en une seule copie avait formé le type +parfait de la beauté callipyge. C'est le poëte Cercidas de Mégalopolis +qui a immortalisé cette copie sans avoir vu les originaux. Athénée +rapporte la même anecdote, dont le voile transparent cache évidemment +l'histoire de deux courtisanes syracusaines.</p> + +<p>Si les courtisanes élevaient des temples à Vénus, elles étaient donc +autorisées, du moins dans les premiers temps de la Grèce, à offrir des +sacrifices à la déesse, et à prendre une part active à ses fêtes +publiques, sans préjudice de quelques fêtes, telles que les Aphrodisées +et les Aloennes, qu'elles se réservaient plus particulièrement et +qu'elles célébraient à huis clos. Elles remplissaient même quelquefois +les fonctions de prêtresses dans les temples de Vénus, et elles y +étaient attachées, comme auxiliaires, pour nourrir le prêtre et +augmenter les revenus de l'autel. Strabon dit positivement que le temple +de Vénus à Corinthe possédait plus de mille courtisanes que la dévotion +des adorateurs de la déesse lui avait consacrées. C'était un usage +général en Grèce de consacrer ainsi à Vénus un certain nombre de jeunes +filles quand on voulait se rendre la déesse favorable, ou quand on avait +vu ses vœux exaucés par elle. Xénophon de Corinthe, en partant +pour les jeux Olympiques, promet à Vénus de lui consacrer cinquante +hétaires si elle lui donne la victoire; il est vainqueur et il +s'acquitte de sa promesse. «O souveraine de Cypris, s'écrie Pindare dans +l'ode composée en l'honneur de cette offrande, Xénophon vient d'amener +dans ton vaste bocage une troupe de cinquante belles filles!» Puis, il +s'adresse à elles: «O jeunes filles qui recevez tous les étrangers et +leur donnez l'hospitalité, prêtresses de la déesse Pitho dans la riche +Corinthe, c'est vous qui, en faisant brûler l'encens devant l'image de +Vénus et en invoquant la mère des Amours, nous méritez souvent son aide +céleste et nous procurez les doux moments que nous goûtons sur des lits +voluptueux, où se cueille le tendre fruit de la beauté!» Cette +consécration des courtisanes à Vénus était surtout usitée à Corinthe. +Quand la ville avait une demande à faire à la déesse, elle ne manquait +jamais de la confier à des <i>consacrées</i> qui entraient les premières dans +le temple et qui en sortaient les dernières. Selon Cornélien d'Héraclée, +Corinthe, en certaines circonstances importantes, s'était fait +représenter auprès de Vénus par une procession innombrable de +courtisanes dans le costume de leur métier.</p> + +<p>L'emploi de ces consacrées dans les temples et les bocages de la déesse +est suffisamment constaté par quelques monuments figurés, qui sont moins +discrets à cet égard que les écrivains contemporains. Les peintures de +deux coupes et de deux vases grecs, cités par le savant M. Lajard, +d'après les descriptions de MM. de Witte et Lenormand, ne nous laissent +pas de doute sur la Prostitution sacrée qui s'était perpétuée dans le +culte de Vénus. Un de ces vases, qui faisait partie de la célèbre +collection Durand, représente un temple de Vénus, dans lequel une +courtisane reçoit, par l'intermédiaire d'un esclave, les propositions +d'un étranger couronné de myrte, placé en dehors du temple et tenant à +la main une bourse. Sur le second vase, un étranger, pareillement +couronné de myrte, est assis sur un lit et semble marchander une +courtisane debout devant lui dans un temple. M. Lajard attribue encore +la même signification à une pierre gravée, taillée à plusieurs faces, +dont cinq portent des animaux, emblèmes du culte de la Vénus Orientale, +et dont la sixième représente une courtisane qui se regarde dans un +miroir pendant qu'elle se livre à un étranger. Mais ce qui se passait +dans les temples et dans les bois sacrés n'a pas laissé de traces plus +caractéristiques chez les auteurs de l'antiquité, qui n'ont pas osé +trahir les mystères de Vénus.</p> + +<p>Si les courtisanes étaient les bienvenues dans le culte de leur déesse, +elles ne pouvaient se mêler que de loin à celui des autres déesses; +ainsi, elles célébraient, dans l'intérieur de leurs maisons, après la +vendange, les Aloennes ou fêtes de Cérès et de Bacchus. C'étaient des +soupers licencieux qui composaient le rituel de ces fêtes, dans +lesquelles les courtisanes se réunissaient avec leurs amants pour +manger, boire, rire, chanter et folâtrer. «A la prochaine fête des +Aloennes, écrit Mégare à Bacchis dans les Lettres d'Alcyphron, nous nous +assemblons au Colyte chez l'amant de Thessala pour y manger ensemble, +fais en sorte d'y venir.»—«Nous touchons aux Aloennes, écrit Thaïs +à Thessala, et nous étions toutes assemblées chez moi pour célébrer la +veille de la fête.» Ces soupers, appelés les <i>petits mystères de Cérès</i>, +étaient des prétextes de débauches qui duraient plusieurs jours et +plusieurs nuits. Il paraît que dans certains temples de Cérès, à Éleusis +par exemple, les courtisanes, dont les femmes honnêtes fuyaient la vue +et l'approche, avaient obtenu d'ouvrir une salle à elles, où elles +avaient seules le droit d'entrer sans prêtres, et où une d'elles +présidait aux cérémonies religieuses, que ses compagnes, comme autant de +vestales, embellissaient de leur présence plus chaste qu'à l'ordinaire. +Durant ces cérémonies, les vieilles courtisanes donnaient des leçons aux +jeunes dans la science et la pratique des mystères de la Bonne Déesse. +Le pontife Archias, qui s'était permis d'offrir un sacrifice à Cérès +d'Éleusis, dans la salle des courtisanes, sans l'intervention de leur +grande prêtresse, fut accusé d'impiété par Démosthène, et condamné par +le peuple.</p> + +<p>Tous les dieux, comme toutes les déesses, acceptaient pourtant les +offrandes que les courtisanes leur envoyaient, sans oser toutefois +pénétrer en personne dans les temples dont le seuil leur était fermé. La +fameuse courtisane, Cottine, qui se rendit assez célèbre pour qu'on +imposât son nom au dictérion qu'elle avait occupé, près de Colone, +vis-à-vis un temple de Bacchus, dédia en l'honneur d'un de ses galants +spartiates un petit taureau d'airain, qui fut placé sur le fronton du +temple de Minerve Chalcienne. Ce taureau votif se trouvait encore à sa +place du temps d'Athénée. Mais il était pourtant un dieu qui se montrait +naturellement moins sévère pour les femmes de plaisir, c'était Adonis, +déifié par Vénus, qui l'avait aimé. Les fêtes d'Adonis étaient, +d'ailleurs, tellement liées à celles de la déesse, qu'on ne pouvait +guère adorer l'un sans rendre hommage à l'autre. Adonis avait eu aussi, +dans les temps antiques, une large part aux offrandes de la Prostitution +sacrée, avant que son culte se fût confondu dans celui de Priape. Les +courtisanes de toutes les conditions profitaient donc des fêtes +d'Adonis, qui attiraient partout tant d'étrangers, pour venir exercer +leur industrie, sous la protection du dieu et à son profit, dans les +bois qui environnaient ses temples. «A l'endroit où je te mène, dit un +courtier à un cuisinier qu'il va mettre en maison, il y a un lieu de +débauche (<span title="porneôn">πορνεων</span>): une hétaire renommée y célèbre +les fêtes d'Adonis, avec une nombreuse troupe de ses compagnes.» Les +Athéniens, malgré la juste réprobation que leurs moralistes +attachaient à la vie des courtisanes, ne les trouvèrent pas plus +déplacées dans leur Olympe que dans leurs temples, car ils élevèrent +des autels et des statues à Vénus <i>Leæna</i> et à Vénus <i>Lamia</i>, pour +diviniser les deux maîtresses de Démétrius Poliorcète.</p> + +<p><a name="Page_131" id="Page_131"></a></p> + +<h2 class="sep4"><a href="#table">CHAPITRE V.</a></h2> + +<p class="som"><span class="smcap">Sommaire.</span>—Motifs qui engagèrent Solon à fonder à Athènes un +établissement de Prostitution.—Ce que dit l'historien Nicandre de +Colophon, à ce sujet.—Solon salué, pour ce même fait, par le poëte +Philémon, du titre de bienfaiteur de la nation.—Taxe de la +Prostitution fixée par Solon.—Les <i>dictériades</i> considérées comme +<i>fonctionnaires publiques</i>.—Règlements de Solon pour les +prostituées d'Athènes.—Festins publics institués par Hippias et +Hipparque.—Ordonnance du tyran Pisistrate pour les jours +consacrés à la débauche publique.—Vices honteux des +Athéniens.—Mœurs privées des femmes de Sparte et de +Corinthe.—Vie licencieuse des femmes spartiates.—Inutilité +des courtisanes à Sparte.—Indifférence de Lycurgue à l'égard de +l'incontinence des femmes et des filles.—La fréquentation des +prostituées regardée comme chose naturelle.—Mission morale des +poëtes comiques et des philosophes.—L'aréopage +d'Athènes.—Législation de la Prostitution +athénienne.—Situation difficile faite par les lois aux +courtisanes.—Bacchis et Myrrhine.—Euthias accuse d'impiété +la courtisane Phryné.—L'avocat Hypéride la fait +absoudre.—Reconnaissance des prostituées envers Hypéride.—La +courtisane Théocris, prêtresse de Vénus, condamnée à mort sur +l'accusation de Démosthène.—Isée.—Décrets de l'aréopage +d'Athènes concernant les prostituées.—L'hétaire +<i>Nemea</i>.—Triste condition des enfants des concubines et des +courtisanes.—Hercule dieu de la bâtardise.—Infamie de la loi +envers les bâtards.—Les <i>Dialogues des Courtisanes</i> de +Lucien.—L'orateur Aristophon et le poëte comique +Calliade.—<i>Loi</i> dite <i>de la Prostitution</i>.—Singularités +monstrueuses des lois athéniennes.—Tribunaux subalternes d'édilité +et de police.—Leurs fonctions.</p> + +<p>La Prostitution sacrée, qui existait dans tous les temples d'Athènes à +l'époque où Solon donna des lois aux Athéniens, invita certainement le +législateur à établir la Prostitution légale. Quant à la Prostitution +hospitalière, contemporaine des âges héroïques de la Grèce, elle avait +disparu sans laisser de traces dans les mœurs, et le mariage était +trop protégé par la législation, la légitimité des enfants semblait trop +nécessaire à l'honneur de la république, pour que le souvenir des +métamorphoses et de l'incarnation humaine des dieux pût encore prévaloir +contre la foi conjugale, contre le respect de la famille. Solon vit les +autels et les prêtres s'enrichir avec le produit de la Prostitution des +consacrées, qui ne se vendaient qu'à des étrangers; il songea +naturellement à procurer les mêmes bénéfices à l'État, et par les mêmes +moyens, en les faisant servir à la fois aux plaisirs de la jeunesse +athénienne et à la sécurité des femmes honnêtes. Il fonda donc, comme +établissement d'utilité publique, un grand dictérion, dans lequel des +esclaves, achetées avec les deniers de l'État et entretenues à ses +frais, levaient un tribut quotidien sur les vices de la population, et +travaillaient avec impudicité à augmenter les revenus de la république. +On a voulu bien souvent, à défaut de preuves historiques, qui n'appuient +pas, il est vrai, la tradition, ne pas laisser au sage Solon la +responsabilité morale du libertinage institué légalement à Athènes; on a +prétendu que ce grand législateur, dont le code respire la pudeur et la +chasteté, n'avait pu se donner un démenti à lui-même en ouvrant la porte +aux débauches de ses concitoyens. Mais, dans un fait de cette nature, +qui semblait au-dessous de la dignité de l'histoire, la tradition, +recueillie par Athénée et conservée aussi dans des ouvrages qui +existaient de son temps, était comme l'écho de ce dictérion, qui avait +eu Solon pour fondateur et qui se glorifiait de son origine.</p> + +<p>Nicandre de Colophon, dans son <i>Histoire d'Athènes</i>, aujourd'hui perdue, +avait dit positivement que Solon, indulgent pour les ardeurs d'une +pétulante jeunesse, non-seulement acheta des esclaves et les plaça dans +des lieux publics, mais encore bâtit un temple à Vénus-Courtisane avec +l'argent qu'avaient amassé les impures habitantes de ces lieux-là. «O +Solon! s'écrie le poëte Philémon dans ses <i>Delphiens</i>, comédie qui n'est +pas venue jusqu'à nous; ô Solon! vous devîntes par là le bienfaiteur de +la nation, vous ne vîtes dans un tel établissement que le salut et la +tranquillité du peuple. Il était d'ailleurs absolument nécessaire dans +une ville où la bouillante jeunesse ne peut s'empêcher d'obéir aux lois +les plus impérieuses de la nature. Vous prévîntes ainsi de très-grands +malheurs et des désordres inévitables, en plaçant dans certaines maisons +destinées à cet usage les femmes que vous aviez achetées pour les +besoins du public, et qui étaient tenues, par état, d'accorder leurs +faveurs à quiconque consentirait à les payer.» A cette invocation, que +la reconnaissance arrache au poëte comique, Athénée ajoute, d'après +Nicandre, que la taxe fixée par Solon était médiocre, et que les +<i>dictériades</i> avaient l'air de remplir des fonctions publiques: «Le +commerce qu'on avait avec elles n'entraînait ni rivalités ni vengeances. +On n'essuyait de leur part ni délais, ni dédains, ni refus.» C'était +sans doute à Solon lui-même que l'on devait le règlement intérieur de +cet établissement, qui fut longtemps administré comme les autres +services publics et qui eut sans doute à sa tête, du moins dans +l'origine, un grave magistrat.</p> + +<p>On peut supposer, avec beaucoup d'apparence de raison, que les femmes +communes étaient alors entièrement séparées de la population citoyenne +et de la vie civile; elles ne sortaient pas de leur officine légale; +elles ne se montraient jamais dans les fêtes et les cérémonies +religieuses; si une tolérance restreinte leur permettait de descendre +dans la rue, elles devaient porter un costume particulier, qui les fît +reconnaître, et elles étaient sévèrement éloignées de certains lieux où +leur présence eût causé du scandale ou de la distraction. Étrangères, +d'ailleurs, elles n'avaient aucun droit à revendiquer dans la cité; et +celles qui, Athéniennes de naissance, s'étaient vouées à la +Prostitution, perdaient tous les priviléges attachés à leur naissance. +Nous n'avons pas les lois que Solon avait rédigées pour constituer la +Prostitution légale; mais il est permis d'en formuler ainsi les +principales dispositions, qui se trouvent suffisamment constatées par +une foule de faits que nous découvrons çà et là dans les écrivains +grecs. Mais le code de Solon, à l'égard des femmes du grand dictérion +entretenu aux frais de la république, se relâcha de sa sévérité, +puisque, moins d'un siècle après la mort du législateur, les courtisanes +avaient fait irruption de toutes parts dans la société grecque, et +osaient se mêler aux femmes honnêtes jusque dans le forum. Hippias et +Hipparque, fils du tyran Pisistrate, qui gouvernait Athènes 530 ans +avant l'ère moderne, établirent des festins publics, qui réunissaient le +peuple à la même table, et dans ces festins les courtisanes furent +autorisées à prendre place à côté des matrones; car les fils du tyran se +proposaient moins d'améliorer le peuple que de le corrompre et de le +subjuguer. Aussi, pour nous servir de l'expression de Plutarque, les +femmes de plaisir arrivaient là par flots, et, comme le disait un +historien grec, Idoménée, dont les ouvrages ne nous sont connus que par +des fragments, Pisistrate, à l'instigation de qui ces orgies avaient +lieu, ordonnait que les champs, les vignes et les jardins fussent +ouverts à tout le monde, dans les jours consacrés à la débauche +publique, afin que chacun pût en prendre sa part sans être obligé +d'aller se cacher dans le mystère du dictérion de Solon.</p> + +<p>Le législateur d'Athènes avait eu deux motifs évidents et impérieux pour +réglementer comme il l'avait fait la Prostitution: il se proposait +d'abord de mettre à l'abri de la violence et de l'insulte la pudeur des +vierges et des femmes mariées; ensuite, il avait eu pour but de +détourner la jeunesse des penchants honteux qui la déshonoraient et +l'abrutissaient. Athènes devenait le théâtre de tous les désordres; le +vice contre nature se propageait d'une manière effrayante et menaçait +d'arrêter le progrès social. Ces débauchés, qui n'étaient déjà plus des +hommes, pouvaient-ils être des citoyens? Solon voulut leur donner les +moyens de satisfaire aux besoins de leurs sens, sans se livrer aux +déréglements de leur imagination. Il ne fit pourtant que corriger une +partie de ses compatriotes; les autres, sans renoncer à leurs coupables +habitudes, contractèrent celles d'un libertinage plus naturel, mais non +moins funeste. Le but de Solon fut toutefois rempli, en ce que la +sécurité des femmes mariées n'eut plus rien à craindre des libertins. La +Prostitution légale était alors, pour ainsi dire, dans son enfance, et +elle ne comptait pas une nombreuse clientèle: on la connaissait à peine, +on ne s'y accoutuma que par degrés; on ne s'y livra avec fureur qu'après +en avoir eu, en quelque sorte, l'expérience. Voilà comment les lois de +Solon se trouvèrent bientôt débordées par les nécessités de la débauche +publique et successivement effacées sous l'empire de la corruption des +mœurs, qui ne s'épuraient pas en se civilisant. Mais, du moins à +Athènes, le foyer domestique resta incorruptible et sacré, le poison de +la Prostitution n'y pénétra pas; et alors que Vénus-Pandemos conviait +ses adorateurs à l'oubli de toute décence, alors que le Pirée +agrandissait aux portes d'Athènes le domaine affecté aux courtisanes, la +pudeur conjugale gardait le seuil de la maison du citoyen qui s'en +allait offrir un sacrifice à Pandemos et souper avec ses amis chez sa +maîtresse.</p> + +<p>Les mœurs privées des femmes de Sparte, et des femmes de Corinthe +surtout, n'étaient pas aussi régulières que les mœurs des +Athéniennes, et pourtant, dans ces deux villes, la Prostitution n'avait +pas été soumise à des lois spéciales: elle y était libre, pour employer +une expression moderne, et elle pouvait impunément se produire sous +toutes les formes et dans toutes les conditions possibles. A Corinthe, +ville de commerce et de passage, le plaisir était une grande affaire +pour ses habitants et pour les étrangers qui y affluaient de tous les +pays du monde: on avait donc jugé à propos de laisser à la volonté et au +caprice de chacun l'entière jouissance de soi-même. A Sparte, ville de +vertus républicaines et austères, la Prostitution ne pouvait être qu'un +accident, une exception presque indifférente. Lycurgue n'y avait +certainement pas songé. La continence, la chasteté chez les femmes lui +semblaient superflues, sinon ridicules. Il ne s'était proposé que de +gouverner les hommes et de les rendre plus braves, plus robustes, plus +guerriers; quant aux femmes, il n'y avait pas pris garde. Lycurgue, +comme le dit formellement Aristote dans sa <i>Politique</i> (liv. <span class="smcap">II</span>, chap. +7), avait voulu imposer la tempérance aux hommes et non pas aux femmes; +celles-ci, bien avant lui, vivaient dans le désordre, et elles +s'abandonnaient presque publiquement à tous les excès de la débauche +(<i>in summâ luxuriâ</i>, dit la version latine d'Aristote). Lycurgue ne +changea rien à cet état de choses: les filles de Sparte, qui recevaient +une éducation mâle assez peu conforme à leur sexe, se mêlaient, à moitié +nues, aux exercices des hommes, couraient, luttaient, combattaient avec +eux. Si elles se mariaient, elles ne se renfermaient pas davantage dans +leurs devoirs d'épouses; elles n'étaient pas vêtues plus décemment; +elles ne se tenaient pas plus à distance de la compagnie des hommes; +mais ceux-ci ne faisaient pas semblant de s'apercevoir d'une différence +de sexe, que les femmes avaient à cœur de faire oublier. Un mari +qu'on aurait surpris sortant de la chambre à coucher de sa femme eût +rougi d'être si peu Spartiate. On comprend que, chez de pareils hommes, +les courtisanes auraient été parfaitement inutiles. Ils ne se +permettaient pas toutefois les égarements de cœur et de sens, +auxquels les jeunes Athéniens étaient trop enclins. L'amitié des +Spartiates entre eux n'était qu'une fraternité d'armes, aussi pure, +aussi sainte que celle des Athéniens était dépravée et flétrissante. Les +femmes de Sparte ne s'accommodaient pas toutes de cette abnégation +absolue de leur sexe et de leur nature; il y en avait beaucoup, filles +ou femmes, qui se prêtaient volontiers aux actes d'une extrême licence, +et cela, sans exiger la moindre rétribution. Les courtisanes n'auraient +pas eu d'emploi dans une ville où femmes mariées et filles à marier +étaient là pour leur faire concurrence. C'est donc avec justice que +Platon, dans le livre I<sup>er</sup> de ses <i>Lois</i>, attribue à Lycurgue +l'incontinence des femmes de Sparte, puisque ce législateur n'avait pas +daigné y porter remède, ni même lui infliger un blâme.</p> + +<p>La Prostitution était, on le voit, tolérée, sinon organisée et +régularisée, dans les républiques grecques: on la regardait comme un mal +nécessaire, qui obviait à de plus grands maux. Athénée a donc pu dire +(liv. <span class="smcap">XIII</span>, chap. 6): «Plusieurs personnages qui ont eu part au +gouvernement de la chose publique ont parlé des courtisanes, les uns en +les blâmant, les autres en faisant l'éloge de ces femmes.» Ce n'était +pas une honte pour un citoyen, si haut placé fût-il par son rang ou par +son caractère, de fréquenter les courtisanes, même avant l'époque de +Périclès, pendant laquelle cette espèce de femmes régna, en quelque +sorte, sur la Grèce. On ne blâmait pas même les rapports qu'on pouvait +avoir avec elles. Un comique latin, en peignant les mœurs +d'Athènes, était presque autorisé à déclarer nettement qu'un jeune homme +devait hanter les mauvais lieux pour faire son éducation: <i>non est +flagitium scortari hominem adolescentulum</i>.</p> + +<p>Les poëtes comiques cependant, de même que les philosophes, avaient la +mission morale de punir la débauche, en la forçant de rougir +quelquefois; leurs épigrammes mettaient seules un frein à la licence des +mœurs, qu'ils surveillaient là où la loi faisait défaut et gardait +le silence. «Une courtisane est la peste de celui qui la nourrit! +s'écriait le <i>Campagnard</i> d'Aristophane.»—«Si quelqu'un a jamais +aimé une courtisane, disait hautement Anaxilas, dans sa <i>Neottis</i>, qu'il +me nomme un être plus pervers.»</p> + +<p>La loi néanmoins n'était pas toujours muette ou impuissante contre les +femmes de mauvaise vie, qu'elles fussent hétaires, joueuses de flûtes ou +dictériades; non-seulement elle leur refusait impitoyablement tous les +droits attachés à la qualité de citoyenne, mais encore elle mettait des +bornes à leurs déportements. L'aréopage d'Athènes avait souvent les yeux +ouverts sur la conduite de ces femmes, et souvent aussi il les frappait +avec une rigueur impitoyable. Il paraîtrait, d'après plusieurs passages +d'Alciphron, qu'elles étaient toutes solidaires devant la loi, et qu'une +condamnation qui atteignait une d'entre elles avait des conséquences +fâcheuses pour chacune d'elles en particulier. On peut présumer qu'il +s'agissait d'un impôt proportionnel applicable à toute femme qui ne +justifiait pas du titre de citoyenne. On leur faisait ainsi, de temps à +autre, rendre aux coffres de l'État ce qu'elles avaient pris dans ceux +des citoyens. Cette singulière législation a permis de soutenir un +paradoxe que nous donnons pour ce qu'il vaut. Suivant certains érudits, +les courtisanes d'Athènes auraient formé une corporation, un collége, +qui se composait de divers ordres de femmes occupées du même métier, et +classées hiérarchiquement sous des statuts ou règlements relatifs à leur +méprisable industrie. C'est pourquoi l'aréopage pouvait rendre le corps +entier responsable des fautes de ses membres. Ce tribunal évoquait la +cause devant lui, quand une courtisane poussait un citoyen à commettre +une action répréhensible, et même lorsque son influence était +préjudiciable à des jeunes gens, au point de leur faire dissiper leur +fortune, de les détourner du service de la République et de leur donner +des leçons d'impiété. Les accusations étaient quelquefois capitales, et +il ne fallait que la haine ou la vengeance d'un amant dédaigné pour +soulever un orage terrible contre une femme qui n'avait aucun appui et +qui pouvait être condamnée sans avoir été défendue. «Essaie d'exiger +quelque chose d'Euthias en échange de ce que tu lui donneras, écrivait +l'aimable Bacchis à son amie Myrrhine, et tu verras si tu n'es pas +accusée d'avoir incendié la flotte ou violé les lois fondamentales de +l'État!» Ce fut ce méchant Euthias qui accusa d'impiété la belle Phryné; +mais l'avocat Hypéride ne craignit pas de prendre la défense de cette +courtisane, qui le paya bien lorsqu'il l'eut fait absoudre. «Grâce aux +dieux! lui écrivit naïvement Bacchis à la suite de ce procès mémorable, +nos profits sont légitimés par le dénoûment de ce procès inique. Vous +avez acquis les droits les plus sacrés à la reconnaissance de toutes les +courtisanes. Si même vous consentiez à recueillir et à publier la +harangue que vous avez prononcée pour Phryné, nous nous engagerions à +vous ériger à nos frais une statue d'or dans l'endroit de la Grèce que +vous auriez choisi.» L'histoire ne dit pas si Hypéride publia sa +harangue, et si les courtisanes se cotisèrent pour lui élever une statue +d'or dans quelque temple de Vénus-Pandemos ou de Vénus Peribasia. Une +accusation intentée contre une courtisane frappait donc de terreur tout +le corps auquel appartenait l'accusée; car cette accusation +n'aboutissait guère à un acquittement. Une vieille courtisane, nommée +Théocris, qui se mêlait aussi de magie et de philtres amoureux, fut +condamnée à mort, sur la dénonciation de Démosthène, pour avoir +conseillé aux esclaves de tromper leurs maîtres, et pour leur avoir +procuré les moyens de le faire. Cette Théocris était pourtant attachée +comme prêtresse à un temple de Vénus. Ce fut à l'occasion du procès de +Phryné que Bacchis faisait en ces termes un retour sur elle-même: «Si, +pour n'avoir pas obtenu de nos amants l'argent que nous leur demandons; +si, pour avoir accordé nos faveurs à ceux qui les payent généreusement, +nous devenions coupables d'impiété envers les dieux, il faudrait +renoncer à tous les avantages de notre profession et ne plus faire +commerce de nos charmes.»</p> + +<p>L'accusation d'impiété était la plus fréquente contre les courtisanes; +et cette accusation se présentait d'autant plus redoutable, qu'elle ne +reposait que sur des faits vagues et faciles à dénaturer. Les +courtisanes remplissaient les fonctions de prêtresses dans certains +temples et dans certaines fêtes; néanmoins leur présence dans un temple +pouvait être considérée comme une impiété. «Il n'est pas permis, disait +Démosthène dans son plaidoyer contre Nééra, il n'est pas permis à une +femme auprès de laquelle on a trouvé un adultère d'entrer dans nos +temples, quoique nos lois permettent à une étrangère et à une esclave +d'y pénétrer soit pour voir, soit pour prier. Les femmes surprises en +adultère sont les seules à qui l'entrée des temples soit interdite.» +Avant Démosthène, l'orateur Isée, qui fut le maître de ce grand orateur, +avait plaidé sur le même objet, et déclaré solennellement qu'une femme +commune, qui fut au service de tout le monde, et qui mena une vie de +débauche, ne pouvait sans impiété s'introduire dans l'intérieur d'un +temple ni assister aux mystères secrets du culte. Ces malheureuses +femmes se trouvaient ainsi exposées sans cesse à des poursuites +judiciaires sous prétexte d'impiété, elles étaient, pour ainsi dire, +hors la loi; et l'aréopage, devant lequel on les traduisait au gré de +leurs ennemis puissants, ne se faisait pas plus de scrupule de les +condamner que de les absoudre. Un décret de l'aréopage avait défendu aux +prostituées et aux esclaves de porter des surnoms empruntés aux jeux +solennels; et cependant il y eut à Athènes une hétaire qui se fit +appeler <i>Nemea</i>, parce que son amant s'était distingué dans les jeux +Néméens et peut-être aussi parce qu'elle se plaçait elle-même sous les +auspices d'Hercule. L'aréopage la laissa faire et ne lui disputa pas son +nom de bon augure. Un autre décret de l'aréopage avait défendu également +aux courtisanes de célébrer les fêtes des dieux en même temps que les +matrones et les femmes libres ou citoyennes. Cependant, aux Aphrodisées, +comme le rapporte Athénée sur le témoignage du poëte Alexis, femmes +libres et courtisanes se confondaient à table dans les festins publics +qui se donnaient en l'honneur de Vénus. Ainsi donc l'impiété était là, +partout et toujours, sur les pas des courtisanes, qui n'échappaient à +ses piéges que par bonheur plutôt que par adresse. Cette situation +difficile, qu'on leur faisait pour être maître d'elles, explique le +nombre et la richesse des offrandes qu'elles consacraient aux dieux, +afin d'obtenir leur protection.</p> + +<p>La loi n'épargnait aucune humiliation aux courtisanes. Les enfants qui +naissaient d'elles, de même que les fils des concubines, participaient à +leur ignominie; c'était une tache dont ils ne pouvaient se laver +qu'après avoir servi glorieusement l'État. La condition personnelle des +concubines différait essentiellement de celle des courtisanes, et +toutefois la condition des enfants des unes et des autres était presque +identique. Les bâtards, quelle que fût leur mère (et le nombre des +bâtards était considérable à Athènes en raison du nombre des +courtisanes), les bâtards se trouvaient comme retranchés de la +population libre: ils n'avaient pas de costume spécial ni de marques +distinctives; mais dans leur enfance ils jouaient, ils s'exerçaient à +part, sur un terrain dépendant du temple d'Hercule, qu'on regardait +comme le dieu de la bâtardise. Quand ils avaient l'âge d'homme, ils +n'étaient pas aptes à hériter; ils n'avaient pas le droit de parler +devant le peuple; ils ne pouvaient devenir citoyens. Enfin, les bâtards +des courtisanes (Plutarque mentionne ce fait dans la <i>Vie de Solon</i>), +pour comble d'infamie, n'étaient pas obligés de nourrir les auteurs de +leurs jours: le fils n'était tenu à aucun devoir filial envers ses père +et mère, parce que ceux-ci n'avaient également aucun devoir paternel ou +maternel à remplir à son égard. On s'explique alors pourquoi la plupart +des filles exposaient leurs enfants nouveau-nés dans la rue, et les +confiaient ainsi à la république qui leur était moins marâtre. Ces +expositions d'enfants étaient si ordinaires, que, dans les <i>Dialogues +des Courtisanes</i>, Lucien fait une exception bien honorable en faveur +d'une de ses héroïnes, qui dit à sa compagne: «Il me faudra nourrir un +enfant, car ne crois pas que j'expose celui dont j'accoucherai.» Sous +l'archontat d'Euclide, l'orateur Aristophon fit promulguer une loi qui +déclarait bâtard quiconque ne prouverait pas qu'il était né d'une +citoyenne ou femme libre. Alors, pour le railler de ce surcroît de +rigueur contre les bâtards, le poëte comique Calliade le mit en scène, +et le représenta lui-même comme fils de la courtisane Chloris.</p> + +<p>Solon, en réglementant la Prostitution, lui avait imposé des digues +salutaires, et s'était proposé de tenir à distance les misérables +artisans de débauche qui voudraient se créer une industrie infâme en +corrompant les filles et les garçons. Il fit donc une loi, dite de la +Prostitution, qui ne nous est connue que par la citation qu'en fait +Eschine dans un de ses discours: «Quiconque se fera le <i>lénon</i> d'un +jeune homme ou d'une femme, appartenant à la classe libre, sera puni du +dernier supplice.» Mais bientôt on adoucit cette loi, et l'on inventa +des palliatifs qui en dénaturèrent le vrai caractère: ainsi, la peine de +mort fut remplacée par une amende de vingt drachmes, tandis que l'amende +était de cent pour le vol ou le rapt d'une femme libre. On ne conserva +la peine capitale que dans le texte de la loi, et même, ainsi que +l'affirme Plutarque, les femmes dépravées qui font ouvertement métier de +procurer des maîtresses aux débauchés, n'étaient pas comprises dans la +catégorie des coupables que cette loi devait atteindre. Ce fut +inutilement qu'Eschine demanda l'application d'une loi qui n'avait +jamais été complétement appliquée. Il était fort difficile, en effet, de +tracer la limite où commençait le crime en vue duquel cette loi terrible +avait été faite, car l'usage en Grèce autorisait un amant à enlever sa +maîtresse, pourvu que celle-ci y consentît et que les parents n'y +missent pas obstacle. Il suffisait donc d'avoir d'avance l'agrément du +père et de la mère d'une fille qu'on voulait posséder; on les prévenait +du jour où l'enlèvement aurait lieu, et ils ne faisaient qu'un simulacre +de résistance. Quand une jeune fille ou sa mère avait reçu d'un homme un +présent, cette fille n'était plus considérée comme vierge, sa virginité +fût-elle intacte; mais on ne lui devait plus les mêmes égards ni le même +respect, comme si elle eût souffert un commencement de Prostitution.</p> + +<p>L'aréopage qui jugeait les courtisanes et leurs odieux parasites, +lorsque le crime lui était dénoncé par la voix du peuple ou par quelque +citoyen, ne daignait pas s'occuper des simples délits que pouvait +commettre cette population impure, vouée aux mauvaises mœurs, et +soumise à de rigoureuses prescriptions de police. La connaissance des +délits résultant de l'exercice de la Prostitution appartenait +certainement à des tribunaux subalternes d'édilité et de police. +C'étaient eux qui faisaient observer les règlements relatifs aux habits +que devaient porter les prostituées, aux lieux affectés à leur séjour et +à leurs promenades, aux impôts qui frappaient leur honteux métier, et +enfin à toutes les habitudes de leur vie publique.</p> + +<p><a name="Page_149" id="Page_149"></a></p> + +<h2 class="sep4"><a href="#table">CHAPITRE VI.</a></h2> + +<p class="som"><span class="smcap">Sommaire.</span>—Des différentes catégories de prostituées +athéniennes.—Les Dictériades, les Aulétrides, les +Hétaires.—Pasiphaé.—Conditions diverses des femmes de +mauvaise vie.—Démosthène contre la courtisane Nééra.—Revenu +considérable de l'impôt sur la Prostitution.—Le <i>Pornicontelos</i> +affermé par l'État à des spéculateurs.—Les collecteurs du +Pornicontelos.—Heures auxquelles il était permis aux courtisanes +de sortir.—Le port du Pirée assigné pour domaine à la +Prostitution.—Le Céramique, marché de la Prostitution +élégante.—Usage singulier: profanation des tombeaux du +Céramique.—Le port de Phalère et le bourg de Sciron.—La +grande place du Pirée.—Thémistocle traîné par quatre hétaires en +guise de chevaux.—Enseignes impudiques des maisons de +Prostitution.—Les petites maisons de louage des +hétaires.—Lettre de Panope à son mari Euthibule.—Police des +mœurs concernant les vêtements des prostituées.—Le costume +<i>fleuri</i> des courtisanes d'Athènes.—Lois +somptuaires.—Costume des prostituées de Lacédémone.—Loi +terrible de Zaleucus, disciple de Pythagore, contre +l'adultère.—Suidas et Hermogène.—Loi somptuaire de Philippe +de Macédoine.—Costume ordinaire des Athéniennes de +distinction.—Costume des courtisanes de Sparte.—Différence +de ce costume avec celui des femmes et des filles +Spartiates.—Mode caractéristique des courtisanes +grecques.—Dégradation, par la loi, des femmes qui se faisaient les +servantes des prostituées.—Perversité ordinaire de ces servantes.</p> + +<p>Les courtisanes d'Athènes formaient plusieurs classes, tellement +distinctes entre elles, que les lois des mœurs, qui les +régissaient, devaient également varier selon les différentes catégories +de ces femmes de plaisir. Il y avait trois principales catégories, qui +se subdivisaient elles-mêmes en plusieurs espèces plus ou moins +homogènes: les Dictériades, les Aulétrides et les Hétaires. Les +premières étaient, en quelque sorte, les esclaves de la Prostitution; +les secondes en étaient les auxiliaires; les troisièmes en étaient les +reines. Ce furent les dictériades que Solon rassembla dans des maisons +publiques de débauche, où elles appartenaient, moyennant certaine +redevance fixée par le législateur, à quiconque entrait dans ces +maisons, appelées <i>dictérions</i>, en mémoire de Pasiphaé, femme de Minos, +roi de Crète (<i>Dictæ</i>), laquelle s'enferma dans le ventre d'une vache +d'airain pour recevoir sous cette enveloppe les caresses d'un véritable +taureau. Les aulétrides ou joueuses de flûte avaient une existence plus +libre, puisqu'elles allaient exercer leur art dans les festins quand +elles y étaient mandées; elles pénétraient donc dans l'intérieur du +domicile et de la vie privée des citoyens: leur musique, leurs chants et +leurs danses n'avaient pas d'autre objet que d'échauffer et d'exalter +les sens des convives, qui les faisaient bientôt asseoir à côté d'eux. +Les hétaires étaient des courtisanes sans doute, trafiquant de leurs +charmes, s'abandonnant impudiquement à qui les payait, mais elles se +réservaient pourtant une part de volonté, elles ne se vendaient pas au +premier venu, elles avaient des préférences et des aversions, elles ne +faisaient jamais abnégation de leur libre arbitre; elles n'appartenaient +qu'à qui avait su leur plaire ou leur convenir. D'ailleurs, par leur +esprit, leur instruction et leur exquise politesse, elles pouvaient +souvent marcher de pair avec les hommes les plus éminents de la Grèce.</p> + +<p>Ces trois catégories de courtisanes n'eussent pas eu le moindre rapport +entre elles sans le but unique de leur institution: elles servaient +toutes trois à satisfaire les appétits sensuels des Athéniens, depuis le +plus illustre jusqu'au plus infime. Il y avait des degrés dans la +Prostitution, comme dans le peuple, et la fière hétaire du Céramique +différait autant de la vile dictériade du Pirée, que le brillant +Alcibiade différait d'un grossier marchand de cuirs. Si les documents +sur la législation de la débauche athénienne ne s'offrent à nous que +rares et imparfaits, nous pouvons y suppléer par la pensée, en comparant +les conditions diverses des femmes qui faisaient métier et marchandise +de leur corps. Les hétaires, ces riches et puissantes souveraines, qui +comptaient dans leur clientèle des généraux d'armée, des magistrats, des +poëtes et des philosophes, ne relevaient guère que de l'aréopage; mais +les aulétrides et les dictériades étaient plus ordinairement déférées à +des tribunaux subalternes, si tant est que ces dernières, soumises à une +sorte de servitude infamante, eussent conservé le droit d'avoir des +juges hors de l'enceinte de leur prison obscène. La plupart des +dictériades et des aulétrides étaient étrangères; la plupart, d'une +naissance obscure et servile; en tout cas, une Athénienne qui, par +misère, par vice ou par folie, tombait dans cette classe abjecte de la +Prostitution, avait renoncé à son nom, à son rang, à sa patrie. +Cependant l'hétaire grecque, qui ne subissait pas la même flétrissure, +s'obstinait quelquefois à garder son titre de citoyenne, et il ne +fallait pas moins qu'un arrêt de l'aréopage pour le lui enlever. +Démosthène, plaidant contre la courtisane Nééra, s'écriait avec +indignation: «Une femme qui se livre à des hommes, qui suit partout ceux +qui la payent, de quoi n'est-elle pas capable? Ne doit-elle pas se +prêter à tous les goûts de ceux auxquels elle s'abandonne? Une telle +femme, reconnue publiquement et généralement pour s'être prostituée par +toute la terre, prononcerez-vous qu'elle est citoyenne?»</p> + +<p>Il paraît que toutes les courtisanes, quelle que fût leur condition, +étaient considérées comme vouées à un service public et sous la +dépendance absolue du peuple; car elles ne pouvaient sortir du +territoire de la république sans avoir demandé et obtenu une permission +que les archontes ne leur accordaient souvent qu'avec des garanties, +pour mieux assurer leur retour. Dans certaines circonstances, le collége +des courtisanes fut déclaré utile et nécessaire à l'État. En effet, +elles s'étaient bientôt tellement multipliées à Athènes et dans +l'Attique, que l'impôt annuel que chacune payait au fisc, constituait +pour lui un revenu considérable. Cet impôt spécial (<i>pornicontelos</i>), +que l'orateur Eschine nous représente comme fort ancien, sans en +attribuer l'établissement à Solon, était affermé tous les ans à des +spéculateurs qui se chargeaient de le prélever. Moyennant l'acquittement +de cette taxe, les courtisanes achetaient le droit de tolérance et de +protection publique. On conçoit qu'un impôt de cette nature blessa +d'abord les susceptibilités honnêtes et pudibondes des citoyens +vertueux; mais on finit par s'y accoutumer, et l'administration urbaine +ne rougit pas de puiser souvent à cette source honteuse de crédit. Quant +aux fermiers de l'impôt, ils ne négligeaient rien pour lui faire +produire le plus possible. On peut donc supposer qu'ils inventèrent une +foule d'ordonnances somptuaires qui avaient l'avantage de grossir les +amendes et d'en créer de nouvelles. Les courtisanes et les collecteurs +du <i>pornicontelos</i> étaient toujours en guerre: les vexations des uns +semblaient s'accroître à mesure que la soumission des autres devenait +plus résignée, et tous les ans aussi, la Prostitution et le produit de +l'impôt s'accroissaient dans une proportion égale.</p> + +<p>Athénée dit positivement que les femmes publiques, probablement les +dictériades, ne pouvaient sortir de leurs habitations qu'après le +coucher du soleil, à l'heure où pas une matrone n'eût osé se montrer +dans les rues sans exposer sa réputation. Mais il ne faut pas prendre à +la lettre ce passage d'Athénée, car toutes les courtisanes qui +demeuraient au Pirée, hors des murailles de la ville, se promenaient +soir et matin sur le port. Il est possible que ces femmes ne fussent +admises dans la ville, pour y faire des achats et non pour s'y +prostituer, qu'à la fin du jour, lorsque l'ombre les couvrait d'un voile +décent. Dans tous les cas, elles ne devaient point passer la nuit à +l'intérieur de la ville, et elles encouraient une peine lorsqu'on les y +trouvait après certaine heure. Il leur était aussi défendu de commettre +un acte de débauche au milieu du séjour des citoyens paisibles. Cette +coutume existait dans les villes d'Orient, depuis la plus haute +antiquité, et elle se maintint à Athènes, tant que l'aréopage imposa des +limites à la Prostitution légale. Le port du Pirée avait été comme +assigné pour domaine à cette Prostitution. Il formait une sorte de ville +composée de cabanes de pêcheurs, de magasins de marchandises, +d'hôtelleries, de mauvais lieux et de petites maisons de plaisir. La +population flottante de ce faubourg d'Athènes comprenait les étrangers, +les libertins, les joueurs, les gens sans aveu: c'était pour les +courtisanes une clientèle lucrative et ardente. Elles habitaient parmi +leurs serviteurs ordinaires et n'avaient que faire d'aller chercher des +aventures dans la ville sous l'œil austère des magistrats et des +matrones; elles se trouvaient à merveille au Pirée et elles y affluaient +de tous les pays du monde. Cette affluence, nuisible aux intérêts de +toutes, changea pour quelques-unes le théâtre de leurs promenades: les +plus fières et les plus triomphantes se rapprochèrent d'Athènes et +vinrent se mettre en montre sur le Céramique.</p> + +<p>Le Céramique, dont s'emparèrent les hétaires en laissant le Pirée aux +joueuses de flûte et aux dictériades, n'était pas ce beau quartier +d'Athènes qui tirait son nom de Céramus, fils de Bacchus et d'Ariane. +C'était un faubourg qui renfermait le jardin de l'Académie et les +sépultures des citoyens morts les armes à la main. Il s'étendait le long +de la muraille d'enceinte depuis la porte du Céramique jusqu'à la porte +Dipyle; là, des bosquets d'arbres verts, des portiques ornés de statues +et d'inscriptions, présentaient de frais abris contre la chaleur du +jour. Les courtisanes du premier ordre venaient se promener et s'asseoir +dans ce lieu-là, qu'elles s'approprièrent comme si elles l'avaient +conquis sur les illustres morts qui y reposaient. Ce fut bientôt le +marché patent de la Prostitution élégante. On y allait chercher fortune, +on y commençait des liaisons, on s'y donnait des rendez-vous, on y +faisait des affaires d'amour. Lorsqu'un jeune Athénien avait remarqué +une hétaire dont il voulait avoir les faveurs, il écrivait sur le mur du +Céramique le nom de cette belle, en y ajoutant quelques épithètes +flatteuses; Lucien, Alciphron et Aristophane font allusion à ce +singulier usage. La courtisane envoyait son esclave pour voir les noms +qui avaient été tracés le matin, et, lorsque le sien s'y trouvait, elle +n'avait qu'à se tenir debout auprès de l'inscription pour annoncer +qu'elle était disposée à prendre un amant. Celui-ci n'avait plus qu'à se +montrer et à faire ses conditions, qui n'étaient pas toujours acceptées, +car les hétaires en vogue n'avaient pas toutes le même tarif, et elles +se permettaient d'ailleurs d'avoir des caprices. Aussi, bien des +déclarations d'amour n'aboutissaient qu'à la confusion de ceux qui les +avaient adressées. On comprend que les courtisanes, par leurs refus ou +leurs dédains, se fissent des ennemis implacables.</p> + +<p>Les dictériades et les joueuses de flûte, ainsi que les hétaires du +dernier ordre, voyant que les galanteries les plus avantageuses se +négociaient au Céramique, se hasardèrent à y venir ou du moins à s'en +rapprocher; elles quittèrent successivement le port du Pirée, celui de +Phalère, le bourg de Sciron et les alentours d'Athènes, pour disputer la +place aux hétaires de l'aristocratie, qui reculèrent à leur tour et +finirent par se réfugier dans la ville. Les lois qui leur défendaient +d'y paraître en costume de courtisane furent abolies de fait, puisqu'on +cessait de les appliquer. On vit alors les prostituées les plus +méprisables encombrer les abords de la porte Dipyle, et y vaquer +tranquillement à leur odieux commerce. Les ombrages du Céramique et les +gazons qui environnaient les tombeaux ne favorisaient que trop +l'exercice de la Prostitution, qui s'était emparée de ce glorieux +cimetière! «C'est à la porte du Céramique, dit Hésychius, que les +courtisanes tiennent boutique.» Lucien est aussi explicite: «Au bout du +Céramique, dit-il, à droite de la porte Dipyle, est le grand marché des +hétaires.» On vendait, on achetait à tous prix, et souvent la +marchandise se livrait sur-le-champ, à l'ombre de quelque monument élevé +à un grand citoyen mort sur le champ de bataille. Le soir, à la faveur +des ténèbres, la terre nue ou couverte d'herbes offrait une arène +permanente aux ignobles trafics de la débauche, et parfois le passant +attardé, qui par une nuit sans lune traversait le Céramique et hâtait le +pas en longeant le jardin de l'Académie, avait cru entendre les mânes +gémir autour des tombeaux profanés.</p> + +<p>L'invasion du Céramique par les femmes publiques n'avait pas toutefois +dépeuplé le Pirée: il restait encore un grand nombre de ces femmes dans +ce vaste faubourg, qui recrutait ses habitants parmi les voyageurs et +les marchands de toutes les parties du monde connu. Il en était de même +du port de Phalère et du bourg de Sciron, où affluaient autant de +courtisanes que d'étrangers. Leur principal centre était une grande +place qui s'ouvrait sur le port du Pirée, et qui regardait la citadelle; +cette place, entourée de portiques sous lesquels on ne voyait que +joueurs de dés, dormeurs et philosophes éveillés, se remplissait, vers +la tombée de la nuit, d'une foule de femmes, presque toutes étrangères, +les unes voilées, les autres à demi-nues, qui, debout et immobiles, ou +bien assises, ou bien allant et venant, silencieuses ou agaçantes, +obscènes ou réservées, faisaient appel aux désirs des passants. Le +temple de Vénus Pandemos, érigé sur cette place par Solon, semblait +présider au genre de commerce qui s'y faisait ouvertement. Quand la +courtisane voulait vaincre une résistance, obtenir un plus haut prix, +avoir des arrhes, elle invoquait Vénus sous le nom de Pitho, quoique +cette Pitho fût une déesse tout à fait distincte de Vénus dans la +mythologie grecque: on les confondit l'une et l'autre comme pour +exprimer que la persuasion était inséparable de l'amour. Au reste, on +pouvait voir, dans le sanctuaire du temple, briller les statues de +marbre des deux déesses qui étaient placées là au milieu de leur empire +amoureux. Bien des contrats, que Vénus et sa compagne avaient arrêtés et +conclus, se signaient ensuite sous le portique du temple ou sur le bord +de la mer, ou bien au pied de cette longue muraille construite par +Thémistocle pour réunir le Pirée à la ville d'Athènes.</p> + +<p>La réputation du Pirée et celle du Céramique étaient si bien établies +dans les mœurs de la Prostitution et de l'hétairisme, que +Thémistocle, fils d'une courtisane, afficha lui-même sa naissance avec +impudeur, en se promenant, du Pirée au Céramique, dans un char +magnifique traîné par quatre hétaires en guise de chevaux. Athénée +rapporte ce fait incroyable d'après le témoignage d'Idoménée, qui en +doutait lui-même. Plusieurs commentateurs ont vu, dans le passage cité +par Athénée, non pas un quadrige de courtisanes, mais des courtisanes +assises dans un quadrige aux côtés de Thémistocle. Nous hésiterions donc +à soutenir contre Athénée lui-même, que Thémistocle avait imaginé un +singulier moyen d'appliquer les courtisanes à l'attelage des chars. +Outre les débauches au grand air, il y avait au Pirée celles qui se +renfermaient à huis clos. Le grand dictérion, fondé par Solon près du +sanctuaire de Pandemos, n'avait bientôt plus suffi aux besoins de la +corruption des mœurs. Une multitude d'autres s'étaient établis, +sans se faire tort, sous les auspices de la loi fiscale qui affermait la +Prostitution à des entrepreneurs. Les dictérions qu'on rencontrait à +chaque pas dans les rues du Pirée et des autres faubourgs se faisaient +reconnaître à leur enseigne, qui était partout la même, et qui ne +différait que par ses dimensions: c'était toujours l'attribut obscène de +Priape qui caractérisait les mauvais lieux. Il n'était donc pas possible +d'y entrer, sans avouer hautement ce qu'on y allait chercher. Un +philosophe grec aperçut un jeune homme qui se glissait dans un de ces +repaires: il l'appela par son nom; le jeune homme baissa la tête en +rougissant: «Courage! lui cria le philosophe, ta rougeur est le +commencement de la vertu.» Outre les maisons publiques, il y avait des +maisons particulières que les hétaires prenaient à louage, pour y faire +leur métier: elles n'y demeuraient pas constamment, mais elles y +passaient quelques jours et quelques nuits avec leurs amis. Ce n'étaient +que festins, danses, musique, dans ces retraites voluptueuses, où l'on +ne pénétrait pas sans payer. Alciphron a recueilli une lettre de Panope +écrivant à son mari Euthibule: «Votre légèreté, votre inconstance, votre +goût pour la volupté vous portent à me négliger, ainsi que vos enfants, +pour vous livrer entièrement à la passion que vous inspire cette Galène, +fille d'un pêcheur, qui est venue ici d'Hermione, pour prendre une +maison à louage, et étaler ses charmes dans le Pirée, où elle en fait +commerce, au grand détriment de toute notre pauvre jeunesse; les marins +vont faire la débauche chez elle, ils la comblent de présents, elle n'en +refuse aucun: c'est un gouffre qui absorbe tout.»</p> + +<p>La police des mœurs, qui avait circonscrit dans certains quartiers +le scandaleux commerce des prostituées, leur avait infligé comme aux +esclaves la honte de certains vêtements, destinés à les faire +reconnaître partout. Cette loi somptuaire de la Prostitution paraît +avoir existé dans toutes les villes de la Grèce et de ses colonies; mais +si de certaines couleurs devaient signaler en quelque sorte à la +défiance publique les femmes qui les portaient, ces couleurs n'étaient +pas les mêmes à Athènes, à Sparte, à Syracuse et ailleurs. Ce fut +probablement Solon qui assigna le premier un costume caractéristique aux +esclaves qu'il consacrait à la Prostitution. Ce costume était +probablement rayé de couleurs éclatantes, parce que les femmes que le +législateur avait envoyé chercher en Orient pour l'usage de la +république, s'étaient montrées d'abord vêtues de leur habit national en +étoffes de laine ou de soie teinte de diverses couleurs. La loi de Solon +n'était donc que la sanction d'une ancienne coutume, et l'aréopage, en +formulant cette loi, décréta que les courtisanes porteraient à l'avenir +un costume <i>fleuri</i>. De là, bien des variations dans ce costume, que +chacune s'appliquait à modifier à sa manière en interprétant le texte de +la loi. Selon les uns, elles ne devaient paraître en public qu'avec des +couronnes et des guirlandes de fleurs; selon les autres, elles devaient +porter des fleurs peintes sur leurs vêtements; tantôt elles se +contentaient d'accoutrements bariolés de couleurs vives; tantôt elles +s'habillaient de pourpre et d'or: elles ressemblaient à des corbeilles +de fleurs épanouies. Mais la loi somptuaire mit ordre à ce luxe effréné; +elle leur défendit de prendre des robes d'une seule couleur, de faire +usage d'étoffes précieuses, telles que l'écarlate, et d'avoir des bijoux +d'or, quand elles sortiraient de leurs maisons. L'interdiction des robes +de pourpre et des ornements d'or n'était pourtant pas générale pour les +prostituées de toutes les villes grecques, car, à Syracuse, les femmes +honnêtes seules ne pouvaient porter des vêtements bordés de pourpre; +teints de couleurs éclatantes ou ornés d'or, qui servaient d'enseigne à +la Prostitution; à Sparte, mêmes défenses étaient faites aux femmes de +bien: «Je loue l'antique cité des Lacédémoniens, dit saint Clément +d'Alexandrie (<i>Pædagog.</i> liv. II, c. <span class="smcap">X</span>), qui permit aux courtisanes les +habits fleuris et les joyaux d'or, en interdisant aux femmes mariées ce +luxe de toilette, qu'elle attribuait aux courtisanes seules.» Athénée +reproduit un passage de Philarchus qui, dans le vingt-cinquième livre de +ses Histoires, approuve une loi semblable qui existait chez les +Syracusains: les bariolages de couleurs, les bandes de pourpre, les +ornements d'or, composaient le costume obligé des hétaires syracusaines.</p> + +<p>Nous voyons, d'ailleurs, dès la plus haute antiquité, les paillardes de +la Bible se parer de fleurs et d'étoffes brillantes: Solon n'avait donc +fait que se conformer aux mœurs de l'Orient, en prescrivant aux +prostituées de ne pas quitter leur costume oriental. Zaleucus, le +législateur des Locriens, ne fit que suivre le système de Solon, +lorsqu'il imposa également aux prostituées de sa colonie grecque le +stigmate du costume fleuri, comme le rapporte Diodore de Sicile. +Zaleucus, disciple de Pythagore, était assez peu indulgent pour les +passions sensuelles, et, s'il toléra la Prostitution, en la flétrissant, +ce fut pour ne pas laisser d'excuse à l'adultère, qu'il punissait en +faisant crever les yeux au coupable. Suidas, dans son Lexique, parle des +courtisanes <i>fleuries</i>, c'est-à-dire, suivant l'explication qu'il donne +lui-même, «portant des robes fleuries, bariolées, peintes de diverses +couleurs, car une loi existait à Athènes, qui ordonnait aux prostituées +de porter des vêtements fleuris, ornés de fleurs ou de couleurs variées, +afin que cette parure désignât les courtisanes au premier coup +d'œil.» Il semble probable que les courtisanes d'Athènes se +montraient couronnées de roses, puisque les couronnes d'or leur étaient +interdites sous peine d'amende. «Si une hétaire, dit le rhéteur +Hermogène dans sa Rhétorique, porte des bijoux en or, que ces bijoux +soient confisqués au profit de la république.» On confisquait de même +les couronnes d'or et les habits dorés qu'une prostituée osait porter +publiquement. Une loi de Philippe de Macédoine infligeait une amende de +mille drachmes, environ mille francs de notre monnaie, à la courtisane +qui prenait des airs de princesse en se couronnant d'or. Ces lois +somptuaires ne furent sans doute que rarement appliquées, et les riches +hétaires, qui étaient comme les reines de la Grèce savante et lettrée, +n'avaient certainement rien à craindre de ces règlements de police, +auxquels les dictériades se trouvaient seules rigoureusement soumises.</p> + +<p>Le costume ordinaire des Athéniennes de distinction différait +essentiellement de celui des étrangères de mauvaise vie. Ce costume, +élégant et décent à la fois, se composait de trois pièces de vêtement: +la tunique, la robe et le manteau; la tunique blanche, en lin ou en +laine, s'attachait avec des boutons sur les épaules, était serrée +au-dessous du sein avec une large ceinture, et descendait en plis +ondoyants jusqu'aux talons; la robe, plus courte que la tunique, +assujettie sur les reins par un large ruban, et terminée dans sa partie +inférieure, ainsi que la tunique, par des bandes ou raies de différentes +couleurs, était garnie quelquefois de manches qui ne couvraient qu'une +partie des bras; le manteau de drap, tantôt ramassé en forme d'écharpe, +tantôt se déployant sur le corps, semblait n'être fait que pour en +dessiner les formes. On avait employé d'abord, comme nous l'apprend +Barthélemy dans le <i>Voyage du jeune Anacharsis</i>, des étoffes précieuses, +que rehaussait l'éclat de l'or, ou bien des étoffes asiatiques, sur +lesquelles s'épanouissaient les plus belles fleurs avec leurs couleurs +naturelles; mais ces étoffes furent bientôt exclusivement réservées aux +vêtements dont on couvrait les statues des dieux et aux habits de +théâtre; pour interdire enfin aux femmes honnêtes l'usage de ces +étoffes à fleurs, les lois ordonnèrent aux femmes de mauvaise vie de +s'en servir. Ces femmes avaient aussi le privilége de l'immodestie, et +elles pouvaient descendre dans la rue, les cheveux flottants, le sein +découvert et le reste du corps à peine caché sous un voile de gaze. A +Sparte, au contraire, les courtisanes devaient être amplement vêtues de +robes traînantes, et chargées d'ornements d'orfévrerie, parce que le +costume des Lacédémoniennes était aussi simple que léger. Ce costume +consistait en une tunique courte et en une robe étroite descendant +jusqu'aux talons; mais les jeunes filles, qui se mêlaient à tous les +exercices de force et d'adresse que l'éducation spartiate imposait aux +hommes, étaient encore plus légèrement vêtues: leur tunique sans +manches, attachée aux épaules avec des agrafes de métal, et relevée +au-dessus du genou par leur ceinture, s'ouvrait de chaque côté à sa +partie inférieure, de sorte que la moitié du corps restait à découvert: +lorsque ces belles et robustes filles s'exerçaient à lutter, à courir et +à sauter, les courtisanes les plus lascives n'auraient pas eu l'avantage +auprès d'elles.</p> + +<p>Enfin une des modes qui caractérisaient le mieux les courtisanes +grecques, quoique cette mode ne fût pas prescrite par les lois +somptuaires, c'était la couleur jaune de leurs cheveux. Elles les +teignaient avec du safran ou bien avec d'autres plantes qui, de noirs +qu'ils étaient ordinairement, les rendaient blonds. Le poëte comique +Ménandre se moque de ces cheveux blonds, qui n'étaient quelquefois que +des chevelures postiches, de véritables perruques, empruntées aux +cheveux des races septentrionales, ou composées de crins dorés. Saint +Clément d'Alexandrie dit en propres termes que c'est une honte pour une +femme pudique de teindre sa chevelure et de lui donner une couleur +blonde. On peut induire, de ce passage de saint Clément, que les femmes +honnêtes avaient imité cette coiffure que les courtisanes s'étaient +faite pour s'égaler aux déesses que les poëtes, les peintres et les +statuaires représentaient avec des cheveux d'or. Ces raffinements de +parure exigeaient sans doute le concours officieux de plusieurs +servantes, très-expertes dans l'art de la toilette, et cependant une +ancienne loi d'Athènes défendait aux prostituées de se faire servir par +des femmes à gages ou par des esclaves. Cette loi qu'on n'exécuta pas +souvent, dégradait une femme libre qui se mettait à la solde d'une +prostituée, et lui ôtait son titre de citoyenne, en la confisquant comme +esclave au profit de la république. Il paraîtrait que la citoyenne, par +le seul fait de son service chez une prostituée, devenait prostituée +elle-même, et pouvait être employée dans les dictérions de l'État. Mais, +en dépit de cette loi sévère les courtisanes ne manquèrent jamais de +servantes, et celles-ci, jeunes ou vieilles, étaient ordinairement plus +perverties que les prostituées dont elles aidaient la honteuse +industrie.</p> + +<p><a name="Page_167" id="Page_167"></a></p> + +<h2 class="sep4"><a href="#table">CHAPITRE VII.</a></h2> + +<p class="som"><span class="smcap">Sommaire.</span>—Auteurs grecs qui ont composé des <i>Traités</i> sur les +hétaires.—<i>Histoire des Courtisanes illustres</i>, par +Callistrate.—Les <i>Déipnosophistes</i> +d'Athénée.—Aristophane de Byzance, Apollodore, Ammonius, +Antiphane, Gorgias.—La <i>Thalatta</i> de Dioclès.—La +<i>Corianno</i> d'Hérécrate.—La <i>Thaïs</i> de Ménandre.—La +<i>Clepsydre</i> d'Eubule.—Les cent trente-cinq hétaires en +réputation à Athènes.—Classification des courtisanes par +Athénée.—Dictériades libres.—Les +<i>Louves</i>.—Description d'un dictérion, d'après Xénarque et +Eubule.—Prix courants des lieux de débauche.—Occupation +des Dictériades.—Le <i>pornoboscéion</i> ou maître d'un +dictérion.—Les vieilles courtisanes ou <i>matrones</i>.—Leur +science pour débaucher les jeunes filles.—Éloge des femmes de +plaisir, par Athénée.—Les dictérions lieux +d'asile.—Salaires divers des hétaires de bas étage et des +dictériades libres.—Phryné de Thespies.—La +<i>Chassieuse</i>.—Laïs.—Le villageois Anicet et l'avare +Phébiane.—Cupidité des courtisanes.—Le pêcheur +Thallassion.—Origine des surnoms de quelques +dictériades.—Les <i>Sphinx</i>.—L'<i>Abîme</i> et la +<i>Pouilleuse</i>.—La <i>Ravaudeuse</i>, la <i>Pêcheuse</i> et la +<i>Poulette</i>.—L'<i>Arcadien</i> et le +<i>Jardinier</i>.—L'<i>Ivrognesse</i>, la <i>Lanterne</i>, la <i>Corneille</i>, la +<i>Truie</i>, la <i>Chèvre</i>, la <i>Clepsydre</i>, etc., etc.</p> + +<p>Il y avait une telle distance sociale entre la condition d'une +dictériade et celle d'une hétaire, que la première, reléguée dans la +catégorie des esclaves, des affranchies et des étrangères, traînait dans +l'obscurité de la débauche une existence sans nom, tandis que la +seconde, quoique privée du rang et du titre de citoyenne, vivait au +milieu des hommes les plus éminents et les plus lettrés de la Grèce. On +peut donc supposer que les écrivains, poëtes ou moralistes, qui +composèrent des traités volumineux sur les courtisanes de leur temps, +n'avaient pas daigné s'occuper des dictériades, à l'exception de +quelques-unes, que la singularité de leur caractère et de leurs +mœurs signalait davantage à l'attention des curieux d'anecdotes +érotiques. Ces anecdotes faisaient l'entretien favori des libertins +d'Athènes: aussi, plusieurs auteurs s'étaient-ils empressés de les +recueillir en corps d'ouvrage; par malheur, il ne nous est resté de ces +recueils consacrés à l'histoire de la Prostitution, que des lambeaux +isolés et des traits épars, qu'Athénée a cousus l'un à l'autre dans le +livre XII de ses <i>Déipnosophistes</i>. Nous n'aurions rien trouvé sans +doute de particulier aux dictériades dans les écrits qu'Aristophane, +Apollodore, Ammonius, Antiphane et Gorgias avaient composés, en +différents genres littéraires, sur les courtisanes d'Athènes. C'étaient +les hétaires, et encore les plus fameuses, qui se chargeaient de fournir +des matériaux à ces compilations pornographiques. Callistrate avait +rédigé l'<i>Histoire des courtisanes</i> aussi sérieusement que Plutarque +les Vies des hommes illustres; Machon avait rassemblé les bons mots des +hétaires en renom; beaucoup de poëtes comiques avaient mis en scène les +désordres de ces femmes plus galantes que publiques: Dioclès, dans sa +<i>Thalatta</i>, Hérécrate dans sa <i>Corianno</i>, Ménandre dans sa <i>Thaïs</i>, +Eubule dans sa <i>Clepsydre</i>. Mais eussions-nous encore ces nombreux +opuscules qu'Athénée nous fait seulement regretter, nous ne serions pas +mieux instruits au sujet des dictériades, qui se succédaient dans leur +hideux métier, sans laisser de traces personnelles de leur infamie. +Celles-là même, qui avaient mérité d'être renommées à cause de leurs +vices et de leurs aventures, n'éveillaient qu'un souvenir de mépris dans +la mémoire des hommes.</p> + +<p>Aristophane de Byzance, Apollodore et Gorgias ne comptaient guère que +cent trente-cinq hétaires qui avaient été en réputation à Athènes et +dont les faits et gestes pouvaient passer à la postérité; mais ce petit +nombre de célébrités ne faisait que mieux ressortir la multitude de +femmes qui desservaient la Prostitution à Athènes, et qui se piquaient +peu d'acquérir l'honneur d'être citées dans l'histoire pourvu qu'elles +eussent la honte d'amasser de la fortune. Il y eut dans Athènes une si +grande quantité de courtisanes au dire d'Athénée, qu'aucune ville, si +peuplée qu'elle fût, n'en produisit jamais autant. Athénée, en +généralisant ainsi, comprenait dans cette quantité les dictériades aussi +bien que les hétaires et les joueuses de flûte. Athénée, cependant, a +soin de distinguer entre elles ces trois espèces de femmes de plaisir, +et même il semble diviser les dictériades en deux classes, l'une dont il +fait le dernier ordre des hétaires (<span title="meta hetairôn">μετα ἑταίρων</span>) +et l'autre dont il peuple les mauvais lieux (<span title="tas epi tôn +oidêmatôn">τὰς επὶ τῶν οιδηματων</span>). Nous sommes disposé à conclure, de +ces nuances dans les désignations, que les dictériades, qui prêtaient +leur aide stipendiée aux maisons de débauche, et qui se mettaient à +louage dans ces établissements publics, n'étaient pas les mêmes que +celles qui se vendaient pour leur propre compte et qui se prostituaient +dans les cabarets, chez les barbiers, sous les portiques, dans les +champs et autour des tombeaux. Ces bacchantes populaires, qu'on voyait +errer le soir dans les endroits écartés, avaient été surnommées +<i>louves</i>, soit parce qu'elles allaient cherchant leur proie dans les +ténèbres, comme les louves affamées, soit parce qu'elles annonçaient +leur présence et leur état de disponibilité par des cris de bête fauve. +C'est là du moins l'étymologie que Denys d'Halicarnasse regarde comme la +plus naturelle.</p> + +<p>Les dictériades enfermées étaient presque toujours des étrangères, des +esclaves achetées partout aux frais d'un spéculateur; les dictériades +libres, au contraire, étaient plutôt des Grecques que le vice, la +paresse ou la misère avaient fait tomber à ce degré d'avilissement et +qui cachaient encore avec un reste de pudeur le métier dégradant dont +elles vivaient. Ces malheureuses, dont le hasard seul protégeait les +amours sublunaires, ne rencontraient guère dans leurs quêtes nocturnes +que des matelots, des affranchis et des vagabonds, non moins méprisables +qu'elles. On devine assez qu'elles essayaient de se soustraire aussi +longtemps que possible à l'affront du costume fleuri et de la perruque +blonde, qui les eussent stigmatisées du nom de courtisanes. Elles +n'avaient que faire d'ailleurs d'un signe extérieur pour appeler les +chalands, puisqu'elles ne se montraient pas et qu'elles hurlaient dans +l'ombre, où il fallait les aller chercher à tâtons. Peu importait donc à +la nature de leur commerce, qu'elles fussent jeunes ou vieilles, laides +ou belles, bien parées ou mal mises; la nuit couvrait tout, et le +chaland à moitié ivre ne demandait pas à y voir plus clair. Dans les +dictérions, au contraire, sur lesquels s'exerçait une sorte de police +municipale, rien n'était refusé au regard, et l'on étalait même avec +complaisance tout ce qui pouvait recommander plus particulièrement les +habitantes du lieu. Xénarque, dans son <i>Pentathle</i>, et Eubule, dans son +<i>Pannychis</i>, nous représentent ces femmes nues, qui se tenaient debout, +rangées à la file dans le sanctuaire de la débauche, et qui n'avaient +pour tout vêtement que de longs voiles transparents, où l'œil ne +rencontrait pas d'obstacle. Quelques-unes, par un raffinement de +lubricité, avaient le visage voilé, le sein emprisonné dans un fin tissu +qui en modelait la forme, et le reste du corps à découvert. Eubule les +compare à ces nymphes que l'Éridan voit se jouer dans ses ondes pures. +Ce n'était pas le soir, mais le jour, en plein soleil (<i>in aprico +stantes</i>), que les dictérions mettaient en évidence tous leurs trésors +impudiques. Cet étalage de nudités servait d'enseigne aux maisons de +débauche encore mieux que le phallus peint ou sculpté qui en décorait la +porte; mais, selon d'autres archéologues, on ne voyait ces spectacles +voluptueux que dans la cour intérieure.</p> + +<p>Il y eut sans doute des dictérions plus ou moins crapuleux à Athènes, +surtout lorsque la Prostitution fut mise en ferme; mais, dans l'origine, +l'égalité la plus républicaine régnait dans ces établissements +administrés aux frais de l'État. Le prix était uniforme pour tous les +visiteurs, et ce prix ne s'élevait pas très-haut. Philémon, dans ses +<i>Adelphes</i>, le fait monter seulement à une obole, ce qui équivaudrait à +trois sous et demi de notre monnaie. «Solon a donc acheté des femmes, +dit Philémon, et les a placées dans des lieux, où pourvues de tout ce +qui leur est nécessaire, elles deviennent communes à tous ceux qui en +veulent. Les voici dans la simple nature, vous dit-on: pas de surprise, +voyez tout! N'avez vous pas de quoi vous féliciter? La porte va +s'ouvrir, si vous voulez: il ne faut qu'une obole. Allons, entrez, on ne +fera point de façons, point de minauderies, on ne se sauvera pas: celle +que vous aurez choisie vous recevra dans ses bras, quand vous voudrez et +comme vous voudrez.» Eubule composait ses comédies grecques, dont nous +n'avons que des fragments, 370 ans avant Jésus-Christ, et, de son temps, +le prix d'entrée n'était pas encore fort élevé dans les dictérions; de +plus, malgré le bon marché, on n'avait aucun risque à courir, comme si +la prévoyance de Solon eut joint un dispensaire à sa fondation: «C'est +de ces belles filles, dit Eubule, que tu peux acheter du plaisir pour +quelques écus, et cela sans le moindre danger.» (<i>A quibus tuto ac sine +periculo licet tibi paucalis nummis voluptatem emere</i>; mais la +traduction latine n'en dit pas autant que le grec.) Nous ne savons donc +rien de plus précis sur les prix courants des mauvais lieux d'Athènes, +et nous pouvons présumer que ces prix ont souvent varié en raison de la +taxe que le sénat imposait aux fermiers des dictérions. Ces mauvais +lieux, d'ailleurs, n'étaient pas seulement fréquentés par des matelots +et des marchands que la marine commerçante de tous les pays amenait au +Pirée: les citoyens les plus distingués, lorsqu'ils étaient ivres, ou +bien quand le démon du libertinage s'emparait d'eux ne craignaient pas +de se glisser, le manteau sur le visage, dans les maisons de tolérance +fondées par Solon. La porte de ces maisons restait ouverte jour et nuit; +elle n'était pas gardée, comme les autres, par un chien enchaîné sous le +vestibule; un rideau de laine aux couleurs éclatantes empêchait les +passants de plonger leurs regards indiscrets dans la cour environnée de +portiques ouverts, sous lesquels attendaient les femmes, debout, +assises ou couchées, occupées à polir leurs ongles, à lisser leurs +cheveux, à se farder, à s'épiler, à se parfumer, à dissimuler leurs +défauts physiques et à mettre en relief leurs beautés les plus secrètes. +Ordinairement, une vieille Thessalienne, qui était un peu sorcière et +qui vendait des philtres ou des parfums, se tenait accroupie derrière le +rideau, et avait mission d'introduire les visiteurs, après s'être +informée de leurs goûts et de leurs offres.</p> + +<div class="figcenter"> +<img src="images/im02.jpg" width="398" height="321" +alt="DICTÉRION GREC" title="DICTÉRION GREC" /> +<p class="t5">DICTÉRION GREC</p></div> + +<p>Il ne paraît pas que le nombre des dictérions fût restreint par les +lois de Solon et de l'aréopage. L'industrie particulière avait le +droit de créer, du moins hors la ville, des établissements de cette +espèce, et de les organiser au gré de l'entrepreneur, pourvu que la +taxe fût exactement payée au fisc, et cette taxe devait être, selon +toute probabilité, fixe et payable par tête de dictériade. On ne +trouve pas de renseignement qui fasse soupçonner qu'elle pût être +proportionnelle et progressive. Un dictérion en vogue produisait de +beaux revenus à son propriétaire; celui-ci ne pouvait être qu'un +étranger, mais souvent un citoyen d'Athènes, possédé de l'amour du +gain, consacrait son argent à cette vilaine spéculation, et +s'enrichissait du produit de la débauche publique, en exploitant sous +un faux nom une boutique de Prostitution. Les poëtes comiques +signalent ainsi au mépris des honnêtes gens les avides et lâches +complaisances de ceux qui louaient leurs maisons à des collèges de +dictériades; on appelait <i>pornoboscéion</i> le maître d'un mauvais lieu. +La concurrence multiplia les entreprises de ce genre, et les vieilles +courtisanes, qui ne gagnaient plus rien par elles-mêmes, songèrent +bientôt à utiliser au moins leur expérience. Ce fut alors d'étranges +écoles qui se formèrent dans les faubourgs d'Athènes: on y enseignait +ouvertement l'art et les secrets de la Prostitution, sans que les +magistrats eussent à intervenir pour la répression de ces désordres. +Les maîtresses de ces écoles impures enrôlaient à leur solde les +malheureuses qu'elles avaient parfois débauchées, et l'éducation qu'on +donnait à ces écolières motivait le titre de <i>matrones</i> que +s'attribuaient effrontément leurs perverses directrices. Alexis, dans +une comédie intitulée <i>Isostasion</i>, dont Athénée nous a conservé +quelques fragments, a fait un tableau pittoresque des artifices que +les matrones employaient pour métamorphoser leurs élèves: Elles +prennent chez elles des jeunes filles qui ne sont pas encore au fait +du métier, et bientôt elles les transforment au point de leur changer +les sentiments, et même jusqu'à la figure et la taille. Une novice +est-elle petite, on coud une épaisse semelle de liège dans sa +chaussure. Est-elle trop grande, on lui fait porter une chaussure +très-mince, et on lui apprend à renfoncer la tête dans les épaules en +marchant, ce qui diminue un peu sa taille. N'a-t-elle point assez de +hanches, on lui applique par-dessus une garniture qui les relève, +de sorte que ceux qui la voient ainsi, ne peuvent s'empêcher de dire: +«Ma foi! voilà une jolie croupe!» A-t-elle un gros ventre; moyennant +des buscs, qui font l'effet de ces machines qu'on emploie dans les +représentations scéniques, on lui renfonce le ventre. Si elle a les +cheveux roux, on les lui noircit avec de la suie; les a-t-elle noirs, +on les lui blanchit avec de la céruse; a-t-elle le teint trop blanc, +on le colore avec du pœderote. Mais a-t-elle quelque beauté +particulière en certain endroit du corps, on étale au grand jour ces +charmes naturels. Si elle a une belle denture, on la force de rire, +afin que les spectateurs aperçoivent combien la bouche est belle; et +si elle n'aime pas à rire, on la tient toute la journée au logis, +ayant un brin de myrte entre les lèvres, comme les cuisiniers en ont +ordinairement lorsqu'il vendent leur têtes de chèvres au marché, de +sorte qu'elle est enfin obligée de montrer son râtelier, bon gré, +malgré.» Les matrones excellaient dans ces raffinements de coquetterie +et de toilette, qui avaient pour but d'éveiller les désirs, et la +curiosité de leurs clients; elles ne se bornaient pas, dans leur art, +à satisfaire seulement les yeux, elles enseignaient à leurs écolières +tout ce que la volupté a pu inventer de plus ingénieux, de plus +bizarre et de plus infâme. Aussi, Athénée, qui n'en parle peut-être +que par ouï-dire, fait un éloge formel de ces femmes de plaisir, en +ces termes: «Tu seras content des femmes qui travaillent dans les +dictérions.» (<span title="Tas epi tôn oikêmatôn aspazesthai">Τὰς ἐπὶ τῶν οἰκήματων +ἀσπάζεσθαι</span>.)</p> + +<p>Les dictérions, de quelque nature qu'ils fussent, jouissaient d'un +privilége d'inviolabilité; on les considérait comme des lieux d'asile, +où le citoyen se trouvait sous la protection de l'hospitalité +publique. Personne n'avait le droit d'y pénétrer pour commettre un +acte de violence. Les débiteurs y étaient à l'abri de leurs +créanciers, et la loi élevait une espèce de barrière morale entre la +vie civile et cette vie secrète qui commençait à l'entrée du +dictérion. Une femme mariée n'aurait pu pénétrer dans ces retraites +inviolables, pour y chercher son mari; un père n'avait pas le droit +d'y venir surprendre son fils. Une fois que l'hôte du dictérion avait +passé le seuil de ce mystérieux repaire, il devenait en quelque sorte +sacré, et il perdait, pour tout le temps qu'il passait dans ce +lieu-là, son caractère individuel, son nom, sa personnalité. «La loi +ne permet pas, dit Démosthène dans son plaidoyer contre Nééra, de +surprendre quelqu'un en adultère auprès des femmes qui sont dans un +lieu de Prostitution, ou qui s'établissent pour faire le même trafic +dans la place publique.» Cependant les prostituées étaient des +étrangères, des esclaves, des affranchies; ce n'étaient donc pas elles +que la loi épargnait et semblait respecter, c'étaient les citoyens qui +venaient, en vertu d'un contrat tacite, sous la sauvegarde de la loi, +accomplir un acte dont ils n'avaient à répondre que vis-à-vis +d'eux-mêmes. Il est permis de supposer que le plaisir, en Grèce, +faisait partie de la religion et du culte; c'est pourquoi Solon avait +placé le temple de Vénus-Pandemos à côté du premier dictérion +d'Athènes, afin que la déesse pût surveiller à la fois ce qui se +passait dans l'un et dans l'autre. Suivant les idées des adorateurs +fervents de Vénus, l'homme lui était consacré, tant qu'il se livrait +aux pratiques de ce culte, qui était le même dans les temples et les +dictérions.</p> + +<p>Les auteurs anciens nous fournissent beaucoup plus de détails sur les +dictériades non enfermées, et sur les hétaires subalternes qui +exerçaient la Prostitution errante, ou qui l'installaient +audacieusement dans leur propre demeure. Non-seulement nous savons +quels étaient les prix variés de leurs faveurs, les habitudes +ordinaires de leurs amours, les diverses faces de leur existence +dissolue, mais même nous connaissons leurs surnoms et l'origine de ces +surnoms qui caractérisent, avec trop de liberté peut-être, leurs +mœurs intimes. Le salaire des dictériades libres et des hétaires de +bas étage n'avait rien de fixe ni même de gradué, selon la beauté et +les mérites de chacune. Ce salaire ne se payait pas toujours en +monnaie d'argent ou d'or: il prenait même plus volontiers la forme +d'un présent que la prostituée exigeait avant de se donner, et +quelquefois après s'être donnée. C'était d'ailleurs l'importance du +salaire qui établissait tout d'abord le rang que la courtisane +s'attribuait dans la corporation des hétaires; mais la véritable +distinction que ces femmes pouvaient revendiquer entre elles, et que +les hommes de leur commerce ordinaire se chargeaient de leur +attribuer, c'était plutôt leur cortége d'esprit, de talents et de +science. Celles qui vivaient dans les cabarets, parmi les matelots +ivres et les pêcheurs aux poitrines velues, n'auraient pas été +bienvenues à demander de grosses sommes; les unes se contentaient d'un +panier de poisson; les autres, d'une amphore de vin; elles avaient +aussi des caprices, et tel jour elles se prostituaient gratis, en +l'honneur de Vénus, pour se faire payer double le lendemain. Les +courtisanes de Lucien nous initient à toutes ces variantes de salaire, +qu'elles exigeaient parfois d'un ton impérieux, et que parfois aussi +elles sollicitaient de l'air le plus humble. «A-t-on jamais vu, +s'écrie avec indignation une de ces hétaires de rencontre, prendre +avec soi une courtisane pendant toute une nuit et lui donner cinq +drachmes (environ 5 francs) de récompense!» Une autre de ces hétaires, +Chariclée, était si complaisante et si facile, qu'elle accordait tout +et ne demandait rien. Lucien déclare, dans son <i>Toxaris</i>, qu'on ne vit +jamais fille de si bonne composition.</p> + +<p>Quand les hétaires des cabarets du Pirée voulaient plaire et arracher +quelque présent, elles prenaient les airs les plus caressants, la voix +la plus mielleuse, la pose la plus agaçante: «Êtes-vous âgé? dit +Xénarque dans son <i>Pentathle</i> cité par Athénée, elles vous appelleront +<i>papa</i>; êtes-vous jeune? elles vous appelleront <i>petit frère</i>.» Il +faut voir les conseils que la vieille courtisane donne à sa fille, +dans Lucien: «Tu es fidèle à Chéréas et tu ne reçois pas d'autre +homme; tu as refusé deux mines du laboureur d'Acharnès, une mine +d'Antiphon,» etc. Or, une mine représente cent francs de notre +monnaie, et l'on ne sait si l'on doit plus s'étonner de la générosité +du laboureur d'Acharnès que de la fidélité de cette hétaire à son +amant Chéréas. Machon, qui avait colligé avec soin les bons mots des +courtisanes, nous raconte que Mœrichus marchandait Phryné de +Thespies, qui finit par se contenter d'une mine, c'est-à-dire de cent +francs: «C'est beaucoup! lui dit Mœrichus; ces jours derniers, tu +n'as pris que deux statères d'or (environ quarante francs) à un +étranger?—Eh bien! lui répond vivement Phryné, attends que je sois en +bonne humeur, je ne te demanderai rien de plus.» Gorgias, dans son +ouvrage sur les courtisanes d'Athènes, avait mentionné une hétaire du +dernier ordre, nommée <i>Lemen</i>, c'est-à-dire Chassie ou Chassieuse, qui +était maîtresse de l'orateur Ithatoclès, et qui se prostituait +cependant à tout venant pour deux drachmes, environ quarante sous de +notre temps, ce qui la fit surnommer <i>Didrachma</i> et <i>Parorama</i>. Enfin, +si l'on en croit Athénée, Laïs devenue vieille et forcée de continuer +son métier en modifiant le taux de ses charmes usés, ne recevait +plus qu'un statère d'or ou vingt francs, des rares visiteurs qui +voulaient savoir à quel point de dégradation avait pu tomber la beauté +d'une hétaire célèbre. C'était là, en général, la destinée des +courtisanes: après s'être élevées au plus haut degré de la fortune et +de la réputation d'hétaire, après avoir vu à leurs pieds des poëtes, +des généraux et même des rois, elles redescendaient rapidement les +échelons de cette prospérité factice, et elles arrivaient avec l'âge +au mépris, à l'abandon et à l'oubli. Le dictérion ouvrait alors un +refuge à ces ruines de la beauté et de l'amour. C'est ainsi qu'on vit +finir Glycère, qui avait été aimée par le poëte Ménandre. Heureuses +celles qui avaient amassé de quoi se faire une vieillesse indépendante +et tranquille, heureuses celles qui, comme Scione, Hippaphésis, +Théoclée, Psamœthe, Lagisque, Anthée et Philyre renonçaient au +métier d'hétaire avant que le métier leur eût dit adieu! Lysias, dans +son discours contre Laïs, félicitait hautement ces hétaires d'avoir +essayé, jeunes encore, de devenir d'honnêtes femmes.</p> + +<p>Les courtisanes qui ne s'étaient pas mises à la solde des dictérions, +se faisaient souvent payer si largement, même par des pêcheurs et des +marchands, que ces pauvres victimes se laissaient entièrement +dépouiller, et se voyaient ensuite remplacées par d'autres, que +d'autres devaient bientôt remplacer aussi. «Vous avez oublié, écrivait +tristement le villageois Anicet à l'avare Phébiane, qu'il avait +enrichie à ses dépens, et qui ne daignait plus lui faire l'aumône d'un +regard; vous avez oublié les paniers de figues, les fromages frais, +les belles poules, que je vous envoyais? Toute l'aisance dont vous +jouissiez, ne la teniez-vous pas de moi? Il ne me reste que la honte +et la misère.» Alciphron, qui nous a conservé cette lettre comme un +monument de l'âpre cupidité des courtisanes, nous montre aussi le +pêcheur Thalasserus amoureux d'une chanteuse, et lui envoyant tous les +jours le poisson qu'il avait pêché. Athénée cite des vers d'Anaxilas, +qui, dans sa <i>Néottis</i>, avait fait un effroyable portrait des +courtisanes de son temps: «Oui, toutes ces hétaires sont autant de +sphinx qui, loin de parler ouvertement, ne s'énoncent que par énigmes; +elles vous caressent, vous parlent de leur amour, du plaisir que vous +leur donnez, mais ensuite on vous dit: «Mon cher, il me faudrait un +marchepied, un trépied, une table à quatre pieds, une petite servante +à deux pieds.» Celui qui comprend cela se sauve à ces détails, comme +un Œdipe, et s'estime fort heureux d'avoir été peut-être le seul +qui ait échappé au naufrage malgré lui; mais celui qui espère être +payé d'un vrai retour, devient la proie du monstre.» Ce passage d'un +poëte grec, qui a disparu comme tant d'autres, a fait croire au +commentateur que le surnom de <i>sphinx</i>, qui désignait les hétaires en +général, leur avait été appliqué à cause de leurs requêtes +énigmatiques; mais ce surnom leur venait plutôt de leurs longues +stations sur les places publiques et aux carrefours des chemins, où +elles se tenaient accroupies comme des sphinx et enveloppées dans les +plis de leur voile, immobiles et ordinairement silencieuses. Quoi +qu'il en soit, le sphinx, suivant la remarque de Pancirole, était +l'emblème des filles de joie.</p> + +<p>Quant aux surnoms particuliers des courtisanes, ils présentaient moins +d'amphibologie, et d'ailleurs pour les comprendre on n'avait qu'à se +reporter aux circonstances qui les avaient produits. Ces surnoms +étaient rarement flatteurs pour celles qui les portaient. Ainsi, la +séduisante Synope n'était pas encore décrépite, qu'on l'appelait +<i>Abydos</i> ou l'<i>Abîme</i>; Phanostrate, qui n'avait jamais eu, au dire +d'Apollodore de Byzance, une clientèle bien distinguée, s'abandonna +insensiblement à un tel excès de saleté, qu'elle fut surnommée +<i>Phthéropyle</i>, parce qu'on la voyait assise dans la rue à ses moments +perdus, et occupée à détruire la vermine qui la dévorait. Ces deux +dictériades, l'une par ses poux, l'autre par les promesses peu +engageantes de son sobriquet, s'étaient fait une popularité qui leur +amenait encore des curieux, et qui autorisait Démosthène à les citer +dans ses discours de tribune. Antiphane, Alexis, Callicrate et +d'autres écrivains n'avaient pas dédaigné de parler aussi de l'<i>Abîme</i> +et de la <i>Pouilleuse</i>. C'étaient deux types bien connus, du moins +à distance, qui complétaient une collection d'hétaires de l'espèce la +plus vile. Dans cette collection figuraient la <i>Ravaudeuse</i>, la +<i>Pêcheuse</i> et la <i>Poulette</i>; celle-ci caquetait comme une poule qui +attend le coq; celle-là guettait les hommes au passage, et les pêchait +comme à l'hameçon; la troisième enfin ne se lassait pas de ravauder, +pour ainsi dire, la trame usée des vieux amours. Antiphane, qui avait +enregistré dans son livre les qualités diverses de ces dictériades, +leur accole mal à propos l'<i>Arcadien</i> et le <i>Jardinier</i>, que nous ne +prendrons pas pour des femmes. Athénée parle encore de l'<i>Ivrognesse</i>, +qui était toujours pleine de vin et qui ne s'échauffait jamais assez +pour assez boire. Synéris avait été surnommée la <i>Lanterne</i>, parce +qu'elle sentait l'huile; Théoclée, la <i>Corneille</i>, parce qu'elle était +noire; <i>Callysto</i>, sa fille, la <i>Truie</i>, parce qu'elle grognait +toujours; Nico, la <i>Chèvre</i>, parce qu'elle avait ruiné un certain +Thallus, qui l'aimait, aussi lestement qu'une chèvre broute les +rameaux d'un olivier (<span title="thallos">θαλλος</span>); enfin, la <i>Clepsydre</i>, dont +on ne sait pas le véritable nom, s'était fait qualifier de la sorte, +parce qu'elle n'accordait à chaque visiteur, que le temps nécessaire +pour vider son horloge de sable, un quart d'heure selon quelques +commentateurs, une heure selon les plus généreux. Eubule avait fait +une comédie sur ce sujet-là et sur cette fille qui connaissait si bien +le prix du temps.</p> + +<p>Athénée, qui puisait à pleines mains dans une foule de livres que nous +ne possédons plus, caractérise par leurs surnoms beaucoup de +dictériades, dont toute l'histoire se borne à ces sobriquets parfois +amphibologiques. Il énumère, avec tout le flegme d'un érudit qui ne +craint pas d'épuiser la matière, les surnoms que lui fournissent ses +autorités Timoclès, Ménandre, Polémon et tous les pornographes grecs: la +<i>Nourrice</i>, c'est Coronée, fille de Nanno, qui entretenait ses amants; +les <i>Aphies</i>, c'étaient les deux sœurs Anthis et Stragonion, +remarquables par leur blancheur, leur taille mince et leurs grands yeux, +qui leur avaient fait appliquer le nom d'un poisson (<span title="aphuê">ἀφύη</span>); la +<i>Citerne</i>, c'était Pausanias, qui tombe un jour dans un tonneau de vin: +«Le monde s'en va tout à l'heure! s'écrie l'hétaire Glycère, célèbre par +ses bons mots; voilà que la Citerne est dans un tonneau!» Athénée et +Lucien citent encore plusieurs hétaires d'un ordre inférieur qui +n'étaient désignées que par leurs surnoms: Astra ou l'<i>Astre</i>, Cymbalium +ou la <i>Cymbale</i>, Conallis ou la <i>Barbue</i>, Cercope ou la <i>Caudataire</i>, +Lyra ou la <i>Lyre</i>, Nikion ou la <i>Mouche</i>, Gnomée ou la <i>Sentence</i>, +Iscade ou la <i>Figue</i>, Ischas ou la <i>Barque</i>, Lampyris ou le <i>Ver +luisant</i>, Lyia ou la <i>Proie</i>, Mélissa ou l'<i>Abeille</i>, Neuris ou la +<i>Corde à boyau</i>, Démonasse ou la <i>Populacière</i>, Crocale ou le <i>Grain de +sable</i>, Dorcas ou la <i>Biche</i>, Crobyle ou la <i>Boucle de cheveux</i>, etc. +Quelques dictériades avaient des sobriquets qui s'expliquent +d'eux-mêmes: la <i>Chimère</i>, la <i>Gorgone</i>, etc.; quelques autres, telles +que Doris, Euphrosine, Myrtale, Lysidis, Évardis, Corinne, etc., +échappaient aux honneurs du surnom qualificatif.</p> + +<p>Mais, d'ordinaire, le surnom se rattachait à une épigramme plus ou moins +mordante, plus ou moins louangeuse, qui l'avait mieux constaté que s'il +eût été gravé sur le marbre ou sur l'airain; l'épigramme passait de +bouche en bouche, et avec elle le surnom qu'elle laissait comme une +empreinte indélébile à la fille qui l'avait mérité. Ainsi, le poëte +Ammonide eut à se plaindre d'une dictériade: «Qu'elle vienne à se +montrer nue, proclama-t-il dans ses vers, vous fuirez au delà des +colonnes d'Hercule.» Un autre poëte ajouta: «Son père s'est enfui le +premier.» Et elle fut surnommée <i>Antipatra</i>. Deux autres avaient la +singulière habitude de se défendre et de vouloir être prises d'assaut, +comme pour se dissimuler à elles-mêmes la honte de leur trafic. Timoclès +fut surpris de trouver de la résistance chez une femme publique, et il +surnomma celles-ci: la <i>Pucelle</i> (<span title="koriskê">κορισκη</span>), +et la <i>Batteuse</i> (de <span title="kameô">καμεω</span>, je forge, et de +<span title="tupê">τυπη</span>, coup), en leur consacrant ces vers: «Oui, c'est +être au rang des dieux, que de passer une nuit à côté de Corisque ou de +Camétype. Quelle fermeté! quelle blancheur! quelle peau douce! quelle +haleine! quel charme dans leur résistance! elles luttent contre leur +vainqueur: il faut ravir leurs faveurs, on est souffleté: une main +charmante vous frappe... O délices!»</p> + +<p><a name="Page_187" id="Page_187"></a></p> + +<h2 class="sep4"><a href="#table">CHAPITRE VIII.</a></h2> + +<p class="som"><span class="smcap">Sommaire.</span>—Dangers, pour la jeunesse, de la fréquentation des +hétaires subalternes.—Ce que le poëte Anaxilas dit des +hétaires.—Portrait qu'il fait de l'hétairisme.—Science des +femmes de mauvaise vie dans l'emploi des fards.—Le +<i>pædérote</i>.—Dryantidès à sa femme Chronion.—Manière dont les +courtisanes se peignaient le visage.—Les peintres de courtisanes +Pausanias, Aristide et Niophane.—Lettre de Thaïs à Thessala au +sujet de Mégare.—Amour de Charmide pour la vieille +Philématium.—Les vieilles hétaires.—Comment les hétaires +attiraient les passants.—Conseils de Crobyle à sa fille +Corinne.—L'hétaire Lyra.—Reproches de la mère de Musarium à +sa fille.—L'esclave Salamine et son maître +Gabellus.—Simalion et Pétala.—Dialogue entre l'hétaire +Myrtale et Dorion, son amant rebuté.—Les marchands de +Bithynie.—Sacrifice des courtisanes aux dieux.—La dictériade +Lysidis.—Singulière offrande que fit cette prostituée à +Vénus-Populaire.—Les commentateurs de l'Anthologie +grecque.—Explication du proverbe célèbre: <i>On ne va pas impunément +à Corinthe.</i>—Le mot <i>Ocime</i>.—Denys-le-Tyran à +Corinthe.—D'où étaient tirées les nombreuses courtisanes de +Corinthe.—Le verbe <span title="lesbiazein">λεσβιάζειν</span>.—L'amour <i>à la +Phénicienne</i>.—Les <i>beaux ouvrages</i> des Lesbiennes.—Préceptes +théoriques de l'hétairisme.—Code général des +courtisanes.—Lettres d'Aristénète.—Piéges des hétaires pour +faire des victimes.—Encore les murs du Céramique.—Le +<i>cachynnus</i> des courtisanes.—Infâme métier de Nicarète, affranchie +de Charisius.—Ses élèves.—Prix élevé des filles libres et +des femmes mariées.—Pénalité de l'adultère.—Le supplice du +<i>radis noir</i>.—Les lois de Dracon.—Philumène.—Philtres +soporifiques et philtres amoureux.—Les magiciennes de Thessalie et +de Phrygie.—Cérémonies mystérieuses qui accompagnaient la +composition d'un philtre.—Mélissa.—Diversité des +philtres.—Opérations magiques.—Philtres +préservatifs.—Jalousies et rivalités des courtisanes entre +elles.—L'<i>amour lesbien</i>.—Sapho, auteur des scandaleux +développements que prit cet amour.—Dialogue de Cléonarium et de +Lééna.—Mégilla et Démonasse.</p> + +<p>Les véritables dictériades d'Athènes étaient moins dangereuses pour la +jeunesse et même pour l'âge mûr, que les hétaires subalternes, car +rien n'égalait l'avidité et l'avarice de ces êtres sordides qui +semblaient n'avoir pas d'autre occupation que de ruiner les jeunes +gens inexpérimentés et les vieillards insensés. Solon avait voulu +évidemment mettre un frein à la rapacité des courtisanes de bonne +volonté, en créant l'institution des courtisanes esclaves; il croyait +avoir fait beaucoup pour les mœurs par cette institution, qui +épargnait à la fois le temps et la bourse des citoyens. Mais ces +dictériades étaient de pauvres captives, achetées hors de la Grèce et +rassemblées de tous les pays sous le régime d'une législation uniforme +de plaisir; elles n'avaient souvent pas la moindre notion des usages +grecs; elles ne connaissaient rien de la ville fondée par Minerve, où +elles exerçaient leur honteuse profession; elles ne parlaient pas même +la langue de cette ville, où elles avaient été amenées comme des +marchandises étrangères; leur beauté et l'emploi plus ou moins habile +qu'elles en savaient faire, ce n'était point là un attrait suffisant +pour les Athéniens qui, même dans les choses de volupté, voulaient que +leur esprit fût satisfait ou du moins excité à l'égal de leurs sens +physiques. Les hétaires d'un ordre inférieur ne pouvaient donc manquer +de trouver à Athènes plus d'amateurs, et surtout plus d'habitués que +les esclaves des dictérions. Ces hétaires, sorties la plupart de la +lie du peuple, et dépravées de bonne heure par les détestables +conseils de leurs mères ou de leurs nourrices, étaient rarement aussi +belles et aussi bien faites que les dictériades, mais elles avaient +des ressources naturelles dans l'esprit, et leur perversité même +prenait des formes piquantes, ingénieuses, mobiles et divertissantes. +Aussi, leur empire s'établissait-il facilement, par la parole, sur les +malheureuses et imprudentes victimes qu'elles avaient d'abord attirées +et charmées par la volupté. On les redoutait, on les montrait du doigt +comme des écueils vivants, et sans cesse venaient se briser sur ces +écueils de la Prostitution les pilotes les plus sages, les rameurs les +plus habiles, les navires les plus solides; ces naufrages continuels +d'honneur, de vertu et de fortune faisaient la gloire et l'amusement +des funestes sirènes qui les avaient causés. «Si quelqu'un s'est +jamais laissé prendre dans les filets d'une hétaire, disait le poëte +Anaxilas dans sa comédie intitulée <i>Néottis</i>, qu'il me nomme un +animal qui ait autant de férocité. En effet, qu'est-ce, en +comparaison, qu'une dragonne inaccessible, une chimère qui jette le +feu par les narines, une Charybde, une Scylla, ce chien marin à trois +têtes, un sphinx, une hydre, une lionne, une vipère? Que sont ces +harpies ailées? Non, il n'est pas possible d'égaler la méchanceté de +cette exécrable engeance, car elle surpasse tout ce qu'on peut se +figurer de plus mauvais!» Ces hétaires, corrompues dès leur enfance +par les leçons des vieilles débauchées, ne conservaient pas un +sentiment humain; jeunes, elles avaient l'air quelquefois de se +contenter d'un seul amant, lorsque cet amant les payait autant que +vingt autres; elles s'abandonnaient ensuite au plus grand nombre +possible, et ne se souciaient que de tirer le meilleur parti possible +de leur abandonnement continuel; elles conseillaient le vol, la +fraude, le meurtre, s'il le fallait, aux infortunés qui n'avaient plus +de quoi les payer, et qui étaient forcés de renoncer à elles, ou bien +de ne reculer devant aucun moyen criminel pour garder leurs +maîtresses. Ce n'étaient pas seulement des fils de famille, des +héritiers de grands noms, de jeunes orateurs, des poëtes et des +philosophes novices, que les hétaires du Pirée se faisaient un plaisir +de dépouiller, c'étaient des matelots, des soldats, des villageois, +des joueurs, surtout, qui se montraient plus généreux, des marchands +et des dissipateurs. Mais ce qui surprend, c'est que ces femmes, +dont l'influence pernicieuse avait tant de pouvoir et de prestige, +n'avaient parfois qu'une beauté douteuse et plus ou moins effacée, des +charmes vieillis et recrépits, des sourires grimaçants et des baisers +insapides. Anaxilas nous fait un portrait peu engageant des principaux +monstres de l'hétairisme de son temps: «Voici cette Plangon, dit-il, +véritable Chimère, qui détruit les étrangers par le fer et la flamme, +à qui cependant un seul cavalier a dernièrement ôté la vie, car il +s'en est allé emportant tous les effets de la maison. Quant à Synope, +n'est-ce pas une seconde hydre: elle est vieille et a pour voisine +Gnathène aux cent têtes! Mais Nannion, en quoi diffère-t-elle de +Scylla aux trois gueules? ne cherche-t-elle pas à surprendre un +troisième amant après en avoir déjà étranglé deux? Cependant on dit +qu'il s'est sauvé à force de rames. Pour Phryné, je ne vois pas trop +en quoi elle diffère de Charybde: n'a-t-elle pas englouti le pilote et +la barque? Théano n'est-elle pas une sirène épilée, qui a des yeux et +une voix de femme mais des jambes de merle!» Ce passage d'une comédie +grecque, qui était encore sous les yeux d'Athénée, nous initie aux +dégradations du métier d'hétaire, et nous y voyons figurer, au rang +des plus viles dictériades, de fameuses courtisanes qui avaient, dans +leur bon temps, été les plus recherchées, les plus riches, les plus +triomphantes de la Grèce. Plangon, Synope, Gnathène, Phryné, +Théano, devenues vieilles, ne différaient plus des <i>louves</i> et des +<i>sphinx</i> du Céramique.</p> + +<p>Nous trouvons la preuve, dans cent endroits, que la décrépitude ne +passait pas pour un défaut irréparable chez les femmes de mauvaise +vie, soit qu'elles eussent un art merveilleux pour déguiser les traces +de l'âge, soit qu'elles se recommandassent moins à la débauche +publique par leurs avantages extérieurs que par la réputation de leur +expérience libidineuse. Jeunes ou vieilles, ridées ou non, elles se +faisaient un visage avec le pædérote, sorte de fard emprunté à la +fleur d'une plante épineuse d'Égypte ou à la racine de l'acanthe; ce +rouge végétal, détrempé avec du vinaigre, appliquait sur la peau la +plus jaune le teint frais d'un enfant; quant aux rides, on avait eu +soin auparavant de les remplir avec de la colle de poisson et du blanc +de céruse, si bien que la peau devenait lisse et polie pour recevoir +les couleurs brillantes de jeunesse qu'on y étendait avec un pinceau +soyeux. Le fardement du visage était comme le stigmate de la +Prostitution. «Prétendrais-tu, écrit Dryantidès à sa femme Chronion +(dans les Lettres d'Alciphron), te mettre au niveau de ces femmes +d'Athènes, dont le visage peint annonce les mœurs dépravées? Le +fard, le rouge et le blanc, entre leurs mains, le disputent à l'art +des plus excellents peintres, tant elles sont expertes à se donner le +teint qu'elles croient le plus convenable à leurs desseins!» Comme les +hétaires publiques ne se montraient de près que le soir à la +lueur d'une torche ou d'une lanterne, et comme elles se tenaient le +jour à distance du regard, demi-voilées, devant leur porte ou à leur +fenêtre, elles tiraient profit de l'éclat singulier que les +cosmétiques donnaient à leur teint. Il suffisait, d'ailleurs, que +l'effet fût produit et que l'imprudent qui s'engageait sur leurs pas, +dans l'obscurité de leur repaire, restât échauffé par son premier coup +d'œil. La cellule étroite, où la courtisane conduisait sa proie, ne +laissait point pénétrer assez de clarté dans l'ombre pour que le +désenchantement suivît la découverte de ces mystères de la toilette. +Lorsque les femmes honnêtes, sans doute pour disputer leurs maris à +l'amour des hétaires, eurent la fatale ambition d'imiter les artifices +de coquetterie de leurs rivales, elles en firent un essai bien +maladroit, qui tourna souvent à leur confusion. «Nos femmes, disait +Eubule dans sa comédie des <i>Bouquetières</i>, ne se couvrent pas la peau +de blanc, ne se peignent pas avec du jus de mûre, comme vous le +faites, de sorte que, si vous sortez en été, on voit couler de vos +yeux deux ruisseaux d'encre, et la sueur former, en vous tombant sur +le cou, un sillon de fard; quant à vos cheveux, avancés sur le front, +ils présentent toute la blancheur de la vieillesse par la poudre +blanche dont ils sont couverts!»</p> + +<p>Si l'usage des fards était général chez les hétaires subalternes, la +manière de les préparer et de les appliquer offrait des variétés +infinies qui correspondaient aux différents degrés d'un art véritable. +Il faut supposer que les novices se faisaient peindre, avant de savoir +se peindre elles-mêmes. En effet, dans un pays où l'on peignait de +couleurs éclatantes les statues de marbre, on devait exiger que les +visages humains fussent peints avec autant de vérité. Nous croyons donc +que les artistes, qu'on nommait peintres de courtisanes (<span title="pornographoi">πορνογράφοι</span>), +tels que Pausanias Aristide et Niophane, cités par Athénée, ne se +bornaient pas à faire des portraits d'hétaires et à représenter leurs +académies érotiques: ils ne dédaignaient pas de peindre, pour la +circonstance, la figure d'une courtisane, comme ils peignaient dans les +temples les statues des dieux et des déesses. Selon les préceptes d'un +poëte grec, la beauté doit varier sans cesse pour être toujours la +beauté, et ce sont ces variations continuelles de physionomie qui +entretiennent les ardeurs du désir. Quant une courtisane avait appris +l'art de se peindre elle-même, le goût et l'habitude achevaient de +l'instruire dans cet art, où chacune se piquait d'exceller, mais toutes +n'y réussissaient pas également. Dans les Lettres d'Alciphron, Thaïs +écrit à son amie Thessala, au sujet de Mégare, la plus décriée de toutes +les courtisanes: «Elle a parlé très-insolemment du fard dont je me +servais, et du rouge dont je me peignais le visage. Elle a donc oublié +l'état de misère ou je l'ai vue, quand elle n'avait pas même un miroir? +Si elle savait que son teint est de la couleur de sandaraque, +oserait-elle parler du mien?» On comprend que, toutes les hétaires étant +fardées, les plus vieilles rétablissaient ainsi une espèce d'égalité +entre elles, et se réservaient d'autres avantages que les plus jeunes ne +pouvaient acquérir que par une longue pratique du métier. Voilà pourquoi +il arrivait souvent qu'une jeune et belle hétaire se voyait préférer une +vieille et laide courtisane, préférence qu'elle ne s'expliquait pas, et +qu'elle attribuait à des philtres magiques. Dans les Dialogues de +Lucien, Thaïs s'étonne que l'amant de Glycère ait quitté celle-ci pour +Gorgone: «Quel charme a-t-il trouvé en des lèvres mortes et des joues +pendantes? dit Thaïs. Est-ce pour son beau nez qu'il l'a prise, ou pour +sa tête chauve et son grand col effilé?» Dans les mêmes Dialogues, +Tryphène se moque de la vieille Philématium qu'on avait surnommée le +<i>Trébuchet</i>. «Avez-vous bien remarqué son âge et ses rides? dit +Tryphène.—Elle jure qu'elle n'a que vingt-deux ans, répond +Charmide.—Mais croirez-vous à ses serments plutôt qu'à vos yeux? +Ne voyez-vous pas que le poil commence à lui blanchir autour des tempes? +Que si vous l'aviez vue toute nue!—Elle ne me l'a jamais voulu +permettre.—Avec raison, car elle a le corps marqueté comme un +léopard.»</p> + +<p>Ces vieilles hétaires, quand elles étaient peintes et parées, se +plaçaient à une fenêtre haute qui s'ouvrait sur la rue, et là, un +brin de myrte entre leurs doigts, l'agitant comme une baguette de +magicienne, ou le promenant sur leurs lèvres, elles faisaient appel +aux passants; un d'eux s'arrêtait-il, la courtisane faisait un signe +connu, en rapprochant du pouce le doigt annulaire, de manière à +figurer avec la main demi-fermée un anneau; en réponse à ce signe, +l'homme n'avait qu'à lever en l'air l'index de la main droite, et +aussitôt la femme disparaissait pour venir à sa rencontre. Alors il se +présentait à la porte, et sous l'atrium il trouvait une servante qui +le conduisait en silence, un doigt posé sur la bouche, dans une +chambre qui n'était éclairée que par la porte, lorsqu'on écartait +l'épais rideau qui la couvrait. Au moment où ce nouvel hôte allait +passer le seuil, la servante le retenait par le bras et lui demandait +la somme fixée par la maîtresse du lieu: il devait la remettre sans +marchander; après quoi, il pouvait pénétrer dans la chambre, et le +rideau retombait derrière lui. La courtisane, qu'il n'avait fait +qu'entrevoir au grand jour, lui apparaissait comme une vision dans +l'ombre de cette cellule, où filtrait un faible crépuscule à travers +la portière. Il ne s'agissait donc pas de jeunesse, de fraîcheur, de +beauté candide et pure, en cette voluptueuse obscurité qui n'était +nullement défavorable aux formes du corps, mais qui rendait inutile +tout ce que le toucher seul ne percevait pas. Cependant l'âge venait, +qui enlevait aux vieilles courtisanes, en leur ôtant leur +embonpoint et en amollissant leurs chairs, l'heureux privilége de se +donner pour jeunes; elles ne renonçaient pas toutefois aux bénéfices +du métier, puisqu'elles se consacraient alors à l'éducation amoureuse +des jeunes hétaires, et qu'elles vivaient encore de Prostitution. +Elles avaient aussi, au besoin, deux industries assez lucratives: +elles fabriquaient des philtres pour les amants, ou des cosmétiques +pour les courtisanes, et elles pratiquaient l'office de sage-femme. +Phébiane, qui n'était pas encore vieille, écrit au vieil Anicet, qui +avait voulu l'embrasser: «Une de mes voisines en mal d'enfant venait +de m'envoyer querir, et j'y allai en hâte, portant avec moi les +instruments de l'art des accouchements.»</p> + +<p>Ces sages-femmes, ces faiseuses de philtres étaient encore plus +expertes dans l'art de séduire et de corrompre une fille novice; les +Lettres d'Alciphron et les Dialogues de Lucien sont pleins de la +dialectique galante de ces vieilles conseillères de débauche. C'est +ordinairement la mère qui prostitue sa propre fille, et qui, après +avoir flétri la virginité de cette innocente victime, s'attache encore +à souiller son âme. «Ce n'est pas un si grand malheur, dit l'affreuse +Crobyle à sa fille Corinne, qu'elle a livrée la veille à un riche et +jeune Athénien; ce n'est pas un si grand malheur de cesser d'être +fille, et de connaître un homme qui vous donne, dès sa première +visite, une mine (environ 100 francs), avec laquelle je vais +t'acheter un collier!» Elle se réjouit donc de voir sa fille commencer +si bien un métier qui les tirera toutes deux de la misère: «Comment +ferai-je pour cela? reprend naïvement Corinne.—Comme tu viens de +faire, répond la mégère, et comme fait ta voisine.—Mais c'est une +courtisane?—Qu'importe? tu deviendras riche comme elle; comme elle, +tu auras une foule d'adorateurs. Tu pleures, Corinne? Mais vois donc +quel est le nombre des courtisanes, quelle est leur cour, quelle est +leur opulence!» Viennent ensuite les conseils de la mère, qui présente +à sa fille l'exemple de l'aulétride Lyra, fille de Daphnis: son goût +pour la parure, ses manières attrayantes, sa gaieté qui engage par le +sourire le plus caressant, son commerce sûr, l'ont bientôt mise en +crédit; si elle consent à se rendre, pour un prix convenu, à un +festin, elle ne s'enivre point, elle touche aux mets avec délicatesse, +elle boit sans précipitation, elle ne parle pas trop: «Elle n'a des +yeux que pour celui qui l'a amenée; c'est ce qui la fait aimer; +lorsqu'il la conduit au lit, elle n'est ni emportée ni sans égards; +elle ne s'occupe que de plaire, de s'attacher sa conquête. Il n'est +personne qui n'ait à s'en louer. Imite-la dans tous ces points, et +nous serons heureuses.» La fille ne s'effraye pas trop des conditions +que sa mère lui impose pour s'enrichir: «Mais, dit-elle par réflexion, +tous ceux qui achètent nos faveurs ressemblent-ils à Lucritus qui +obtint hier les miennes?—Non, réplique Crobyle avec gravité, il +en est de plus beaux, de plus âgés, de plus laids même.—Et +faudra-t-il que je caresse ceux-là aussi bien que les autres?—Ceux-là +surtout, car ils donnent davantage. Les beaux garçons ne sont que +beaux. Songe uniquement à t'enrichir.» Là-dessus, la mère l'envoie au +bain; car Lucritus doit revenir le soir même.</p> + +<p>La mère de Musarium n'a pas affaire à une ignorante qui se laisse +conduire les yeux fermés, et qui n'en est plus à ses premiers amours; +la fille aime Chéréas qui ne lui donne pas une obole, et pour qui elle +vend ses bijoux et sa garde-robe: une courtisane qui fait la folie +d'aimer n'aime pas à demi. La vieille mère, indignée de cet amour +onéreux au lieu d'être productif, est bien près de maudire une fille +indigne d'elle: «Va, rougis! lui dit-elle avec colère et mépris. Seule +de toutes les courtisanes, tu parais sans boucles d'oreilles, sans +collier, sans robe de Tarente!—Eh! ma mère, s'écrie Musarium piquée +au vif dans son amour-propre de femme, sont-elles plus heureuses ou +plus belles que moi!—Elles sont plus sages; elles entendent mieux le +métier; elles ne croient pas sur parole des jouvenceaux, dont les +serments ne reposent que sur les lèvres. Pour toi, nouvelle Pénélope, +fidèle amante d'un seul, tu n'admets aucun autre que Chéréas. +Dernièrement, un villageois arcanien (il était jeune aussi, celui-là!) +t'offrait deux mines, prix du vin que son père l'avait envoyé +vendre à la ville, ne l'as-tu pas repoussé avec un sourire insultant? +Tu n'aimes à dormir qu'avec cet autre Adonis!—Quoi! laisser Chéréas, +pour un rustre exhalant l'odeur du bouc! Chéréas est un Apollon, et +l'Arcanien un Silène.—Eh bien! c'était un rustre, soit; mais +Antiphon, le fils de Ménécrate, qui t'offrait une mine, n'est-il pas +un élégant Athénien, jeune et charmant comme Chéréas?—Chéréas m'avait +menacée: Je vous tue tous les deux, si je vous trouve ensemble!—Vaine +menace! te faudra-t-il donc renoncer aux amants et cesser de vivre en +courtisane, pour prendre les mœurs d'une prêtresse de Cérès? +Laissons le passé; voici les Aloennes, c'est un jour de fête: que +t'a-t-il donné?—Ma mère, il n'a rien.—Seul il ne saurait donc +trouver quelque expédient auprès de son père, le faire voler par un +fripon d'esclave? demander de l'argent à sa mère, la menacer, en cas +de refus, de s'embarquer pour la première expédition? Mais il est +toujours là, nous obsédant, monstre avare, qui ne veut ni donner ni +permettre que d'autres nous donnent!» Musarium ne veut rien entendre, +et malgré sa mère, elle continuera de se laisser dépouiller par lui, +jusqu'à ce qu'elle ne l'aime plus.</p> + +<p>Les courtisanes de la Grèce n'étaient pas souvent aussi désintéressées +que Musarium, et quand elles avaient perdu leur temps à aimer, elles +le regagnaient bientôt en mettant à contribution ceux qu'elles +n'aimaient pas. On n'entrait chez elles que la bourse à la main, et +l'on n'en sortait presque jamais avec la bourse. Elles avaient aussi +différents tarifs, et quelquefois, par répugnance ou par caprice, +elles refusaient de se vendre à aucun prix. Ce n'est pas des hétaires, +mais des dictériades, que Xénarque a pu dire dans son <i>Pentathle</i>, +cité par Athénée: «Il en est de taille svelte, épaisse, haute, courte; +de jeunes, de vieilles, de moyen âge. On peut choisir entre toutes et +jouir dans les bras de celle qu'on trouve la plus aimable, sans qu'il +soit besoin d'escalader les murs ni d'user d'aucun artifice pour +parvenir jusqu'à elles. Ce sont elles qui vous font les avances et qui +se disputent l'avantage de vous recevoir dans leur lit.» Les hétaires, +même celles des matelots et des gens du peuple, usaient parfois de +leur libre arbitre, et, même sans avoir un amant préféré, fermaient +leurs oreilles et leur porte à certains prétendants. Une simple +esclave, Salamine, que Gébellus avait tirée de la boutique d'un +marchand boiteux, et dont il voulait faire sa concubine, résiste aux +poursuites de ce grossier personnage, qui lui déplaît invinciblement: +«Les supplices m'épouvantent moins que le partage de votre couche, lui +écrit-elle. Je n'ai point fui la nuit dernière. Je m'étais cachée dans +le jardin où vous m'avez cherchée. Enfermée dans un coffre, je m'y +suis dérobée à l'horreur de vos embrassements. Oui, plutôt que de les +supporter, j'ai résolu de me pendre. Je ne redoute point la mort, +et ne crains point de m'expliquer hautement. Oui, Gébellus, je vous +hais. Colosse énorme, vous me faites peur; je crois voir un monstre. +Votre haleine m'empoisonne. Allez à la male heure! Puissiez-vous être +uni à quelque vieille Hélène des hameaux, sale, édentée, et parfumée +d'huile grasse!» Alciphron ne nous apprend pas si Salamine a fini par +s'accoutumer à la taille monstrueuse de Gébellus. Les marchands, qui +vendaient ainsi des esclaves qu'ils avaient élevées et dressées pour +l'amour, se nommaient <i>andropodocapeloi</i>; ces esclaves, dont les +hanches avaient été comprimées avec des nœuds de corde et des +bandelettes, se distinguaient par des qualités secrètes que le +libertinage athénien recherchait avec une scandaleuse curiosité.</p> + +<p>Bien des hétaires avaient commencé par être esclaves; puis, quelque +amant, épris de leurs charmes et reconnaissant de leurs services, les +avait rachetées, ou bien elles s'étaient rachetées elles-mêmes avec +les dons qu'on leur avait faits. La plupart conservaient toujours le +caractère sordide et avare des esclaves; elles élevaient graduellement +le prix de leurs faveurs, à mesure que la fortune les protégeait +davantage. Après avoir appris leur métier dans un dictérion, où le +règlement de la maison ne permettait pas de recevoir plus d'une obole +par tête, elles exigeaient bientôt une ou deux drachmes, une fois +qu'elles étaient libres; bientôt, ce n'était point assez d'un +statère d'or; une mine leur semblait une bagatelle, et elles +finissaient par demander un <i>talent</i>, c'est-à-dire 8,000 francs de +notre monnaie, lorsqu'elles avaient la vogue. Cette élévation de leur +salaire avait lieu très-rapidement, si elles étaient belles, adroites +et intrigantes. Mais cette prospérité ne durait pas si elles +manquaient d'esprit et de prudence: on les voyait redescendre +rapidement dans les rangs inférieurs des hétaires illettrées, et il +leur fallait encore se contenter de quelques drachmes arrachées avec +effort à la pauvreté ou à la parcimonie de leurs grossiers visiteurs. +On les avait vues se promener, dans de magnifiques litières, au milieu +d'un cortége d'esclaves et d'eunuques, on les avait vues chargées de +colliers, de boucles d'oreilles, de bagues, d'épingles d'or, fraîches +et parfumées sous la gaze et la soie; on les retrouvait bientôt après, +couvertes de haillons squalides, la chevelure en désordre, les bras +décharnés, la gorge ridée et pendante, assises sous le long portique +du Pirée ou errant à travers les tombes du Céramique. L'insolence de +ces créatures dans le bonheur ne faisait que mieux ressortir leur +humiliation dans l'infortune. Il suffisait d'un procès, d'une maladie, +d'un vice, tel que l'ivrognerie ou le jeu, pour causer cette décadence +subite. On ne les plaignait pas, en les voyant déchoir et tomber au +dernier degré de la misère et de l'avilissement; car elles avaient été +sans pitié et sans cœur au moment de leur splendeur. Combien +de larmes, combien de ruines, combien de désespoirs étaient leur +ouvrage! malgré leurs vices, malgré leur infamie, elles avaient fait +naître trop souvent de véritables passions!</p> + +<p>Les Lettres d'Alciphron sont remplies des plaintes de malheureux +amants qui se voient trompés ou congédiés, et des railleries de +cruelles hétaires qui les repoussent et les torturent. Ici, c'est +Simalion ruiné par Pétala, et plus amoureux que jamais; là, c'est le +pêcheur Anchénius, qui, pour posséder sa maîtresse, n'est pas éloigné +d'en faire sa femme; ailleurs, dans les Dialogues de Lucien, c'est +Myrtale qui se moque de Dorion après l'avoir dépouillé: «Alors que je +te comblais de largesses, lui dit le plaintif Dorion, j'étais ton +bien-aimé, ton époux, ton maître; j'étais tout pour toi; depuis que je +ne possède plus rien, depuis que tu as fait la conquête de ce marchand +de Bithynie, ta porte m'est fermée. Devant cette porte inexorable je +répands en vain des larmes solitaires; mais lui, il est seul auprès de +toi, toute la nuit, enivré de caresses.....—Quoi! tu prétends m'avoir +comblée de présents, réplique en ricanant Myrtale; je t'ai ruiné, +dis-tu? Comptons, voyons tout ce que tu m'as apporté.—Oui, comptons, +Myrtale. D'abord, une chaussure de Sicyone: posons deux drachmes.—Tu +as couché deux nuits avec moi.—Poursuivons. A mon retour de Syrie, je +t'ai rapporté un vase plein d'un parfum de Phénicie, qui me coûta, +j'en jure par Neptune, deux drachmes.—Et moi, je t'avais donné à +ton départ une tunique courte, que le matelot Épiure avait oubliée +chez moi.—Épiure l'a reconnue et me l'a reprise, non sans combat, +j'en atteste les dieux! En revenant du Bosphore, je t'ai apporté des +ognons de Cypre, cinq saperdes et huit perches; de plus, huit biscuits +secs, un vase de figues de Carie, et dernièrement encore, ingrate que +tu es, je t'ai rapporté de Patare des brodequins dorés. Il me souvient +aussi d'un beau fromage de Gythium.—Le tout à estimer cinq +drachmes.—Eh! Myrtale, c'est tout ce que je possédais! malheureux +nautonier à gages que j'étais! Maintenant, je préside à l'aile droite +des rameurs et tu nous méprises! Depuis peu, dans les solennités +d'Aphrodite, n'ai-je pas déposé, et pour toi, une drachme d'argent, +aux pieds de Vénus? N'ai-je pas donné deux drachmes à ta mère pour ta +chaussure? et à cette Lydé, deux ou trois oboles? Tout bien calculé, +voilà la fortune d'un matelot.» Myrtale ne fait que rire; puis, elle +étale avec orgueil les riches présents qu'elle a reçus de son marchand +de Bithynie, collier, boucles d'oreilles, tapis, argent, et lui tourne +le dos en disant: «O bienheureuse l'amante de Dorion! oh! sans doute +tu lui porteras des ognons de Cypre et des fromages de Gythium?» +Pétala, qui cherche aussi un marchand de Bithynie, et qui ne l'a pas +encore trouvé, écrit à Simalion, dont l'amour larmoyant et +parcimonieux l'importune: «De l'or, des tuniques, des bijoux, des +esclaves, voilà ce que ma situation et ma profession exigent. Mes +pères ne m'ont point laissé de riches possessions à Nurinonte; je n'ai +point de part dans le produit des mines de l'Attique. Les tributs +ingrats de la volupté, les trop légers présents de l'amour, que me +paye en gémissant cette foule d'amants avares et insensés, sont toute +ma richesse. Je vis depuis un an avec vous, consumée de déplaisirs et +d'ennuis. Pas même un parfum qui coule sur ma chevelure! Ces vieilles +et grossières étoffes de Tarente forment toute ma parure. Je n'ose +paraître devant mes compagnes. Trouverai-je de quoi exister à vos +côtés?.... Tu pleures! c'en est trop. Il me faut un amant qui me +nourrisse. Tu pleures! quel ridicule! par Vénus! Il m'idolâtre, +dit-il, il faut me donner à lui! il ne peut vivre sans moi! Quoi! vous +n'avez point de coupes d'or? ne pouvez-vous dérober l'argent de votre +père, les épargnes de votre mère?» Il n'arrivait que trop souvent +qu'un jeune homme, aveuglé par sa passion, cédait à ces suggestions +fatales, et volait ses parents pour satisfaire à la rapacité d'une +hétaire qui ne l'aimait pas et qui l'éconduisait impitoyablement, dès +qu'elle n'en pouvait plus rien tirer. Anaxilas avait donc raison de +dire dans une de ses comédies: «De toutes les bêtes féroces, il n'en +est pas de plus dangereuse qu'une hétaire.»</p> + +<p>Quelle que fût leur avarice, les courtisanes assiégeaient les autels +des dieux et des déesses avec des sacrifices et des offrandes; +mais ce qu'elles demandaient aux divinités, ce n'était pas de +rencontrer des cœurs aimants et dévoués, des adorateurs beaux et +bien faits: elles ne se souciaient que du lucre, et elles espéraient, +en apportant une offrande dans un temple, que le dieu ou la déesse de +ce temple leur enverrait d'Asie ou d'Afrique les dépouilles opimes +d'un riche vieillard. Leur générosité, même à l'égard des maîtres de +la destinée, n'était donc qu'une spéculation et une sorte d'usure. Dès +qu'elles avaient fait une bonne affaire, et trouvé une dupe, elles +allaient remercier la divinité à qui elles croyaient devoir cette +heureuse fortune; elles ne lésinaient pas avec les dieux et les +prêtres, dans l'espoir d'en être bientôt récompensées par de nouveaux +profits. La mère de Musarium, irritée de ce que sa fille ne se faisait +pas payer par Chéréas, s'écrie ironiquement: «Si nous trouvons encore +un amoureux tel que Chéréas, il faudra sacrifier une chèvre à +Vénus-Pandemos! une génisse à Vénus-Uranie! une autre génisse à +Vénus-Jardinière! il faudra consacrer une couronne à la déesse des +richesses!» La dictériade Lysidis, ayant à se louer de +Vénus-Populaire, lui fait une singulière offrande, qui rappelle les +broches emblématiques offertes par la courtisane Rhodopis au temple +d'Apollon Delphien: «O Vénus! Lysidis vous offre cet éperon d'or qui +appartenait à un très-beau pied. Il a animé plus d'une monture +paresseuse, et quoiqu'elle l'agitât avec beaucoup d'agilité, jamais +coursier n'en eut la cuisse ensanglantée; le fier animal +parvenait au bout de sa carrière, sans qu'elle eût besoin de +l'éperonner. Elle suspend cette arme au milieu de votre temple.» Les +doctes commentateurs de l'Anthologie grecque sont restés assez indécis +au sujet de cet éperon, qui, selon les uns, figurait l'aiguillon de la +volupté et le piquant de la débauche; selon les autres, l'impatiente +requête d'une courtisane qui épuise la bourse de ses clients; selon +d'autres encore, un instrument de libertinage féminin, qui aidait aux +erreurs d'une imagination dévergondée. A Corinthe, l'hétaire s'offrait +et se dédiait elle-même à Vénus, qui avait le produit de cette +Prostitution sacrée.</p> + +<p>Les courtisanes étaient en plus grand nombre à Corinthe qu'à Athènes; +de là, le proverbe célèbre, qui a traversé toute l'antiquité pour +venir jusqu'à nous en changeant quelque peu de signification: «<i>Il +n'est pas donné à tout le monde d'aller à Corinthe.</i>» On attribuait à +ce proverbe différentes origines qui se rapportaient toutes aux +courtisanes si renommées de cette ville. Aristophane, dans son +<i>Plutus</i>, explique le proverbe, en disant que «les femmes de Corinthe +repoussent les pauvres et accueillent les riches.» Strabon est plus +explicite, en racontant que les marchands et les marins qui abordaient +à Corinthe pendant les fêtes de Vénus trouvaient tant d'enchanteresses +parmi les consacrées de la déesse, qu'ils se ruinaient totalement +avant d'avoir mis le pied dans la ville. Strabon reproduit +ailleurs le même proverbe, avec une variante qui justifiait le sens de +son commentaire: <i>On ne va pas impunément à Corinthe</i>. Les courtisanes +de tous les pays et de tous les rangs abondaient dans cette opulente +cité, où l'on formait publiquement des élèves à la Prostitution dans +les temples de Vénus. Le commerce de la débauche était encore le plus +actif et le plus étendu qui se fît dans ce vaste et populeux entrepôt +du commerce de l'univers. Toutes ou presque toutes les femmes +exerçaient le métier de l'amour vénal; chaque maison équivalait à un +dictérion. Une courtisane, assise sur le port, regardait un jour les +vaisseaux qui arrivaient et guettait de nouvelles victimes; on lui +reprocha sa paresse, en lui disant qu'elle ferait bien mieux de filer +de la laine et de tramer de la toile que de se croiser ainsi les bras: +«Que parlez-vous de paresse? dit-elle; il ne m'a pas fallu beaucoup de +temps pour gagner toute la toile qui peut entrer dans la voilure de +trois navires!» Elle entendait par là, comme le remarque Strabon, +qu'elle avait obligé trois capitaines de mer à vendre leurs vaisseaux +pour la payer. Le poëte comique Eubule avait représenté, dans sa pièce +des <i>Cercopes</i>, un pauvre diable qui avouait gaiement qu'on l'avait +dépouillé de la sorte: «Je passai à Corinthe, disait-il, et je m'y +ruinai en mangeant certain légume qu'on appelle <i>ocime</i> (courtisane ou +basilic); je fis tant de folies que j'y perdis jusqu'à ma cape.» Le +poëte jouait sur le double sens du mot <i>ocime</i>, signifiait à la +fois <i>courtisane</i> et <i>basilic</i>, et qui rappelait ainsi, par une +allusion figurée, que cette herbe aromatique était regardée comme la +plante favorite des scorpions. Lorsque Denys le Tyran, chassé de +Syracuse, se réfugia, méprisé et misérable, à Corinthe, il voulut se +faire une égide du mépris qu'il inspirait et de la misère où il +s'enfonçait de plus en plus: il passait donc des journées entières, au +rapport de Justin, dans les tavernes et dans les dictérions, en vivant +d'<i>ocime</i>, et en se souillant de toutes les turpitudes.</p> + +<p>Ces lubriques et infatigables reines de la Prostitution, loin d'être +originaires de Corinthe, y avaient été conduites dès l'âge le plus +tendre par des spéculateurs ou par des matrones de plaisir; elles +venaient, la plupart, de Lesbos et des autres îles de l'Asie-Mineure, +Tenedos, Abydos, Cypre, comme pour rendre hommage à la tradition qui +faisait sortir Vénus de l'écume de la mer Égée. On en tirait un grand +nombre, de Milet et de la Phénicie, qui fournissaient les plus ardentes. +Mais les plus voluptueuses, les plus expertes du moins dans l'art +de la volupté, c'étaient les Lesbiennes, tellement qu'on avait +créé en leur honneur un nouveau verbe grec emprunté à leur nom, +<span title="lesbiazein">λεσβιάζειν</span>, qui signifiait non-seulement +faire l'amour, mais encore le faire avec art. Les Phéniciennes avaient +eu également le privilége de doter la langue grecque d'un verbe qui +avait le même sens, sinon la même portée: <span title="phoinikizein">φοινικίζειν</span>, +faire l'amour à la phénicienne. C'était un éloge qu'ambitionnaient les +courtisanes, quelle que fût d'ailleurs leur patrie ou celle de leur +matrone. Milet était comme la pépinière des danseuses et des joueuses de +flûte, <i>aulétrides</i>, qui servaient aux festins de la Grèce; mais Lesbos +et la Phénicie envoyaient les hétaires que Corinthe recevait dans son +sein, comme un immense gynécée où la Prostitution avait son école +publique. Homère, parmi les présents qu'Agamemnon fait offrir à Achille +(<i>Iliad.</i>, IX), cite avec complaisance «sept femmes habiles dans les +beaux ouvrages, sept Lesbiennes qu'il avait choisies pour lui-même, et +qui remportèrent sur toutes les autres femmes le prix de la beauté.» Les +<i>beaux ouvrages</i> qui caractérisaient l'habileté de ces Lesbiennes +n'étaient pas de ceux que la chaste et industrieuse Pénélope savait +faire.</p> + +<p>Outre ces travaux mystérieux de l'amour, qui faisaient de bonne heure +l'étude assidue des courtisanes, leur éducation morale, si l'on peut +employer ici cette expression, se composait de certains préceptes +malhonnêtes qu'on pouvait appliquer à toutes les conditions de +l'hétairisme, depuis la plus vile dictériade jusqu'à la grande hétaire +de l'aristocratie. Ce n'était pas Solon, à coup sûr, qui avait rédigé +ce code général des courtisanes. On retrouve çà et là dans les +érotiques grecs les principaux enseignements que les courtisanes se +transmettaient l'une à l'autre, et qui pouvaient se diviser en trois +catégories spéciales: 1º l'art d'inspirer de l'amour; 2º l'art +de l'augmenter et de l'entretenir; 3º l'art d'en tirer le plus +d'argent possible. «Il est à propos, dit une des plus habiles du +métier, dans les Lettres d'Aristénète, il est à propos de faire +éprouver quelques difficultés aux jeunes amants, de ne leur pas +accorder tout ce qu'ils demandent. Cet artifice empêche la satiété, +soutient les désirs d'un amant pour une femme qu'il aime, et lui rend +ses faveurs toujours nouvelles. Mais il ne faut pas pousser les choses +trop loin: l'amant se lasse, s'irrite, forme d'autres projets et +d'autres liaisons; l'amour s'envole avec autant de légèreté qu'il est +venu.» Aristénète, qui, tout philosophe qu'il fût, ne dédaignait pas +de s'instruire avec les courtisanes, a formulé encore la même théorie +dans une autre lettre: «Les jouissances que l'on espère, dit-il, ont +en idée des douceurs, des charmes inexprimables; elles animent et +soutiennent toute la vivacité des désirs. Les a-t-on obtenues, on n'en +fait plus de cas.» Lucien, dans son <i>Discours de ceux qui se mettent +au service des grands</i>, approuve la tactique des hétaires qui refusent +quelque chose à leurs amants: «Ce n'est que rarement, dit-il, qu'elles +leur permettent quelques baisers, parce qu'elles savent par expérience +que la jouissance est le tombeau de l'amour; mais elles ne négligent +rien pour prolonger l'espérance et les désirs.» Voilà comment les +hétaires excitaient, ranimaient, développaient, enracinaient l'amour +qu'elles avaient fait naître. Elles n'étaient pas moins +ingénieuses à le provoquer, et les moyens qu'elles employaient à ce +manége devenaient d'autant plus raffinés, qu'elles s'adressaient à un +homme plus distingué, et qu'elles appartenaient elles-mêmes à une +classe plus élevée parmi les courtisanes.</p> + +<p>Une hétaire, fût-elle la moins exercée, avait des manières à elle pour +attirer les hommes; ses regards, ses sourires, ses poses, ses gestes +étaient des amorces plus ou moins attractives qu'elle jetait autour +d'elle; chacune connaissait bien ce qu'il lui fallait cacher ou +montrer: tantôt elle feignait la distraction et l'indifférence, tantôt +elle était immobile et silencieuse, tantôt elle courait après sa proie +et la saisissait au passage pour ne la plus lâcher, tantôt elle +cherchait la foule et tantôt la solitude. Ses piéges changeaient de +forme et d'aspect selon la nature de gibier qu'elle se proposait de +prendre. Elles avaient toutes un rire provoquant et licencieux; qui de +loin éveillait les pensées impures en parlant aux sens, et qui de près +faisait briller des dents d'ivoire, tressaillir des lèvres de corail, +creuser des fossettes capricieuses dans les joues et frémir une gorge +d'albâtre. C'était le <i>cachynnus</i>, que saint Clément d'Alexandrie +qualifie de <i>rire des courtisanes</i>. Dans une position supérieure, +l'hétaire avait aussi des procédés de séduction plus décents et non +moins sûrs. Elle envoyait son esclave ou sa servante écrire avec du +charbon, sur les murs du Céramique, le nom de l'homme qu'elle +voulait captiver; une fois qu'elle s'était fait remarquer par lui, +elle lui adressait des bouquets qu'elle avait portés, des fruits dans +lesquels elle avait mordu; elle lui faisait savoir par message qu'elle +ne dormait plus, qu'elle ne mangeait plus, qu'elle soupirait sans +cesse. Un homme, si froid et si sévère fût-il, est rarement insensible +à un sentiment qu'il croit inspirer. «Elle courait l'embrasser quand +il arrivait, raconte Lucien dans son <i>Toxaris</i>; elle l'arrêtait quand +il voulait partir; elle faisait semblant de ne se parer que pour lui, +et savait mêler à propos les larmes, les dédains, les soupirs, parmi +les attraits de sa beauté et les charmes de sa voix et de sa lyre.» +Tels étaient les artifices qu'une hétaire bien apprise ne manquait pas +de mettre en œuvre avec un succès presque certain. Ces artifices de +coquetterie et de mensonge, c'étaient ordinairement de vieilles +femmes, d'anciennes courtisanes qui les enseignaient aux novices +qu'elles formaient pour leur propre compte.</p> + +<p>La célèbre Nééra avait été formée ainsi par une nommée Nicarète, +affranchie de Charisius et femme d'Hippias, cuisinier de ce Charisius. +Nicarète acheta sept petites filles: Antia, Stratole, Aristoclée, +Métanire, Phila, Isthmiade et Nééra; elle était fort habile à deviner, +dès leur plus tendre enfance, celles qui se distingueraient par leur +beauté; «elle s'entendait parfaitement à les bien élever, dit +Démosthène dans son plaidoyer contre Nééra: c'était sa profession +et elle en vivait.» Ces sept esclaves, elle les appelait ses filles +pour faire croire qu'elles étaient libres, et pour tirer plus d'argent +de ceux qui voulaient avoir commerce avec elles; elle vendit cinq ou +six fois la virginité de chacune, et ensuite elle les vendit +elles-mêmes. Mais ces esclaves avaient reçu de si belles leçons, +qu'elles ne tardèrent pas à se racheter de leurs deniers, et à +continuer à leur profit le métier de courtisane. Les faveurs d'une +fille libre se payaient plus cher que celles d'une esclave ou d'une +affranchie. Le prix était encore plus élevé si l'hétaire se donnait +pour une femme mariée, quoique l'adultère fût puni de mort par la loi. +Mais cette loi ne s'appliquait presque jamais: le coupable était remis +seulement à la discrétion de l'époux outragé, qui se contentait le +plus souvent de lui faire donner les étrivières. La mort se compensait +ordinairement par une somme d'argent que payait à titre d'indemnité et +de rançon l'adultère, contraint de se soustraire de la sorte à un +supplice aussi douloureux que ridicule, car s'il ne se rachetait pas, +l'époux le livrait à la merci des esclaves, qui le fouettaient +cruellement, et qui lui enfonçaient un énorme radis noir dans le +derrière. Telle était, suivant Athénée, la punition de l'adultère, +punition dont les Orientaux ont conservé quelque chose dans le +supplice du pal. Il arrivait souvent qu'on mettait à contribution la +crainte du radis noir, en faisant accroire à certaines dupes +qu'elles avaient encouru ce châtiment en commettant un adultère sans +le savoir. Rien n'était plus aisé que de supposer un mari en fureur, +après avoir supposé une femme mariée surprise en flagrant délit: «Ah! +Vénus, déesse adorable, s'écrie le poëte Anaxilas, comment s'exposer à +se jeter dans leurs bras, lorsqu'on songe aux lois de Dracon! comment +oser même imprimer un baiser sur leurs lèvres!» Il paraîtrait pourtant +qu'en dépit des lois de Dracon, il y avait des femmes mariées qui +exerçaient à l'insu de leurs maris la profession d'hétaire. Mégare, +dans une lettre à sa compagne Bacchis, lettre que le rhéteur Alciphron +n'a pas eu la pudeur de déchirer, dit positivement que Philumène, +quoique nouvellement mariée, se trouvait dans une partie de débauche +où se produisirent les excès les plus honteux: «Elle avait trouvé le +secret d'y venir, dit-elle, en plongeant son cher époux dans le +sommeil le plus profond,» à l'aide d'un philtre.</p> + +<p>Ces philtres soporifiques, de même que les philtres amoureux, avaient +cours surtout parmi les courtisanes et les débauchés, dont l'amour +faisait l'unique occupation. C'étaient, comme nous l'avons dit, de +vieilles femmes qui vendaient les philtres ou qui les préparaient. La +préparation de ces philtres passait pour une œuvre magique, et ces +vieilles qui en avaient le secret, le tenaient généralement des +magiciennes de Thessalie ou de Phrygie. Théocrite et Lucien nous +ont révélé quelques-unes des cérémonies mystérieuses qui +accompagnaient la composition d'un philtre, et Lucien nous fait +connaître plus particulièrement le fréquent usage qu'en faisaient les +courtisanes, soit pour être aimées, soit pour être haïes. Abandonnée +par son amant qui lui préfère Gorgone, Thaïs attribue cette infidélité +aux philtres que sait préparer la mère de Gorgone: «Elle connaît, +dit-elle, les secrets de tous les enchantements de la Thessalie; la +lune descend à sa voix. On l'a vue voltiger dans les airs au milieu de +la nuit.» Voilà le charme qui aveugle le pauvre infidèle, au point de +lui cacher les rides et la laideur du monstre qu'il n'aime que par un +effet magique. Mélisse, pour ravoir son amant Charinus, que Symmique +lui a enlevé, demande à Bacchis de lui amener une magicienne, dont la +puissance fasse aimer une femme que l'on déteste, et haïr une femme +que l'on aime: «Je connais, ma chère, répond Bacchis touchée de la +douleur de sa compagne, une magicienne de Syrie qui fera bien ton +affaire. C'est elle qui au bout de quatre mois m'a réconciliée avec +Phanias: un charme magique l'a ramené à mes pieds, lorsque je +désespérais de le revoir.—Et qu'exige la vieille? demande Mélisse, +t'en souvient-il?—Son art n'est point à grand prix, Mélisse. On lui +donne une drachme et un pain; on y joint sept oboles, du sel, des +parfums, une torche, une coupe pleine de breuvage, qu'elle seule doit +vider. Il faudrait aussi quelque objet qui vînt de ton amant, un +vêtement, sa chaussure, des cheveux ou quelque chose de +semblable.—Une de ses chaussures m'est restée!—Cette femme suspend +le tout à une baguette, le purifie dans les vapeurs qu'exhale le +parfum, et jette du sel dans le feu. Elle prononce alors les deux +noms. Tirant ensuite une boule de son sein, elle la fera tourner et +récitera avec rapidité son enchantement composé de plusieurs mots +barbares, qui font frémir.» Il y avait plusieurs espèces de philtres: +ceux qui faisaient aimer, ceux qui faisaient haïr, ceux qui rendaient +les hommes impuissants et les femmes stériles, ceux enfin qui +causaient la mort. L'usage de ces philtres était plus ou moins +dangereux, car plusieurs renfermaient de véritables poisons, et +cependant les hétaires y avaient sans cesse recours au gré de leurs +desseins ou de leurs passions. Aristote raconte qu'une femme ayant +fait prendre un philtre à un homme qui en mourut, l'aréopage, devant +qui cette femme fut accusée, ne la condamna pas, par cette raison +qu'elle avait eu l'intention, non de faire mourir son amant, mais de +ranimer un amour éteint: l'intention expiait l'homicide. Au reste, si +l'on vendait des philtres chez les courtisanes, on vendait aussi des +préservatifs qui en arrêtaient les effets; ainsi, selon Dioscoride, la +racine de cyclamen, pilée et mise en pastilles, passait pour +souveraine contre les philtres les plus redoutables.</p> + +<p>Voulait-on réduire un homme à l'impuissance, une femme à la +stérilité, on leur versait du vin dans lequel on avait étouffé un +surmulet. Voulait-on faire revenir un amant infidèle, on pétrissait un +gâteau avec de la farine sans levain, et on laissait consumer ce +gâteau dans un feu allumé avec des branches de thym et de laurier. +Pour changer l'amour en haine, on épiait celui ou celle que l'on se +proposait de faire haïr, on observait les traces des pas de cette +personne, et, sans qu'elle s'en aperçût, on posait le pied droit là où +elle avait posé le pied gauche, et le pied gauche là où elle avait +posé le pied droit, en disant tout bas: «Je marche sur toi, je suis +au-dessus de toi.» La magicienne, lorsqu'elle faisait tourner la boule +magique dans une incantation, prononçait ces paroles: «Comme le globe +d'airain roule sous les auspices de Vénus, puisse ainsi mon amant se +rouler sur le seuil de ma porte!» Quelquefois elle jetait dans le +brasier magique une image de cire, à laquelle était attaché le nom de +l'homme ou de la femme qu'on vouait aux ardeurs de l'amour: «Ainsi que +je fais fondre cette cire sous les auspices du dieu que j'invoque, +murmurait l'incantatrice, ainsi fondra d'amour le cœur glacé que je +veux enflammer.» C'étaient là des enchantements solennels, accompagnés +de sacrifices mystérieux et de pratiques secrètes. Mais, d'ordinaire, +on se contentait d'un breuvage ou d'un onguent, dans la composition +duquel entraient certaines herbes ou certaines drogues narcotiques, +réfrigérantes, spasmodiques ou aphrodisiaques. «L'usage du +philtre est très-hasardeux, écrivait Myrrhine à Nicippe; souvent même +il est funeste à celui qui le prend. Mais qu'importe! il faut que +Dyphile vive pour m'aimer ou qu'il meure en aimant Thessala.» Les +courtisanes, dans leurs préoccupations d'amour, de fortune, d'ambition +ou de vengeance, consultaient souvent aussi les Thessaliennes pour +connaître l'avenir, pour apprendre l'issue d'une aventure commencée, +pour pénétrer dans les ténèbres de la destinée. Glycère, dans une +lettre au poëte Ménandre, parle d'une femme de Phrygie qui «sait +deviner, par le moyen de certaines cordes de jonc qu'elle étend +pendant la nuit: à leur mouvement, elle est instruite de la volonté +des dieux aussi clairement que s'ils lui apparaissaient eux-mêmes.» +Cette opération magique devait être précédée de diverses purifications +et de sacrifices où l'on se servait d'encens mâle, de pastilles +oblongues de styrax, de gâteaux faits au clair de lune et de feuilles +de pourpier sauvage. On avait recours à ces charmes pour savoir des +nouvelles d'une maîtresse absente ou d'un amant éloigné. Quant aux +philtres composés pour donner de l'amour, ils étaient si puissants et +si terribles, que leur emploi modéré produisait les fureurs des +Ménades et des Corybantes, et que l'abus de ces excitants amoureux +causait la folie ou la mort.</p> + +<p>Les hétaires entre elles avaient des jalousies, des ressentiments, des +haines, qui les portaient souvent à des vengeances de cette espèce. +C'était à qui, par exemple, enlèverait un amant riche et beau à celle +qui le possédait, et cette guerre de rivalités féminines empruntait tous +les moyens les moins honnêtes pour en venir à un triomphe de vanité ou +d'avarice. Ces femmes ne songeaient qu'à s'enrichir et à se satisfaire +aux dépens l'une de l'autre; elles étaient éternellement rivales et +souvent ennemies implacables. Quand Gorgone, qui feignait d'être l'amie +de Glycère, lui a enlevé son amant, Thaïs console celle-ci en disant: +«C'est là un tour que nous nous jouons assez souvent, nous autres +courtisanes.» Puis, elle conclut en ces termes: «Gorgone le plumera +comme tu l'as plumé, et comme tu en plumeras un autre.» La traduction de +Perrot d'Ablancourt est ici plus expressive que le texte grec de Lucien, +qui se borne à dire: «Tu retrouveras une autre proie.» Malgré le tort +qu'elles se faisaient à qui mieux, les hétaires n'en restaient pas moins +amies, ou plutôt elles ne se brouillaient pas par politique. Il y avait +un esprit de corps, un intérêt commun qui les liait ensemble, et qui les +rapprochait bientôt lorsqu'elles s'étaient désunies un moment. Elles ne +s'en détestaient que davantage au fond du cœur, nonobstant les +sourires, les caresses et les flatteries réciproques. Mais en revanche, +quand elles s'aimaient, elles s'aimaient à la rage, et rien n'était plus +fréquent que l'amour lesbien des courtisanes. Cet amour, que la Grèce ne +flétrissait pas d'une éclatante réprobation, n'avait pas à craindre non +plus le châtiment des lois ni les anathèmes de la religion. C'était dans +les dictérions, c'était chez les hétaires enfermées, que ce +<i>contre-amour</i> (<span title="anteros">αντερος</span>) régnait avec tous ses emportements. Une +courtisane, qui avait ce goût contre nature (<span title="tribas">τριβας</span>), +n'inspirait que de l'horreur aux hommes, mais elle leur cachait +soigneusement un vice qui ne trouvait que trop d'indulgence parmi ses +compagnes. On attribuait à Sapho les scandaleux développements que +l'amour lesbien avait pris, et les théories philosophiques sur +lesquelles il s'était établi comme un culte fondé sur un dogme. Sapho +fut punie d'avoir méprisé les hommes, par l'amour que Phaon lui inspira +sans le partager; mais le mal que Sapho avait fait par ses doctrines et +par son exemple se propagea dans les mœurs grecques, infecta +toutes les classes des hétaires, et pénétra jusqu'au gynécée des +pudiques vierges et des matrones vénérables.</p> + +<p>Nous ne dirons rien de plus que ce que dit Lucien sur ce sujet délicat, +et nous choisirons seulement la traduction la plus décente. Le dialogue +de Cléonarium et de Lééna est comme un tableau fait d'après nature par +un des peintres de courtisanes d'Athènes: «<span class="smcap">Cléonarium.</span> Belle nouvelle, +Lééna! On dit que tu es devenue l'amante de la riche Mégilla, que vous +êtes unies, et que..... Je ne sais qu'est ceci? Tu rougis? Serait-il +vrai?—<span class="smcap">Lééna.</span> Il est vrai, j'en suis honteuse... C'est une +chose étrange!—<span class="smcap">Cléonarium.</span> Eh! comment? par Cérès! et que +prétend notre sexe? et que faites-vous donc? où conduit cet hymen? +Ah!... tu n'es pas mon amie, si tu me tais ce mystère.—<span +class="smcap">Lééna.</span> Je t'aime autant qu'une autre, mais Mégilla tient +vraiment de l'homme.—<span class="smcap">Cléonarium.</span> Je ne comprends pas. Serait-ce +une tribade? On dit que Lesbos est remplie de ces femmes qui, se +refusant au commerce des hommes, prennent la place de ceux-ci auprès des +femmes.—<span class="smcap">Lééna.</span> C'est quelque chose de semblable.—<span +class="smcap">Cléonarium.</span> Raconte-moi donc, Lééna, comment tu as été +amenée à écouter sa passion, à la partager, à la satisfaire?—<span class="smcap">Lééna.</span> +Mégilla et Démonasse, riches Corinthiennes, éprises des mêmes +goûts, se livraient à une orgie. J'y fus conduite pour chanter en +m'accompagnant de la lyre. Les chants et la nuit se prolongent: il était +l'heure du repos; elles étaient ivres. Alors, Mégilla: «Lééna, il est +temps de dormir, viens coucher ici entre nous!»—<span class="smcap">Cléonarium.</span> As-tu +accepté?... Ensuite?—<span class="smcap">Lééna.</span> Elles me donnèrent d'abord des +baisers mâles, non-seulement en joignant leurs lèvres aux miennes, mais +bouche entr'ouverte. Je me sentis étreindre dans leurs bras: elles +caressaient mon sein; Démonasse mordait en me baisant. Pour moi, je ne +savais où tout cela devait aboutir. Enfin, Mégilla, échauffée, rejette +sa coiffure en arrière et me presse, me menace comme un athlète, jeune, +robuste et me... Je m'émeus. Mais elle: «Eh bien! Lééna, as-tu vu +un plus beau garçon?—Un garçon, Mégilla? je n'en vois point +ici.—Cesse de me regarder comme une femme, je m'appelle aujourd'hui +Mégillus, j'ai épousé Démonasse.» Je me pris à rire: «J'ignorais, beau +Mégillus, lui dis-je, que vous fussiez ici comme Achille au milieu des +vierges de Scyros. Rien ne vous manque sans doute de ce qui caractérise +un jeune héros, et Démonasse l'a éprouvé.—A peu près, Lééna, et +cette sorte de jouissance a aussi ses douceurs.—Vous êtes donc de +ces hermaphrodites à double organe... (Que j'étais simple, +Cléonarium!)—Non, je suis mâle de tout point.—Cela me +remet en mémoire ce conte d'une aulétride béotienne: une femme de Thèbes +fut changée en homme et cet homme devint par la suite un devin célèbre +nommé Tyrésias. Pareil accident vous serait-il arrivé?—Nullement, +Lééna, je suis semblable à vous, mais je me sens la passion effrénée et +les désirs brûlants de l'homme.—Le désir?... Est-ce tout?—Daigne +te prêter à mes transports, Lééna, tu verras que mes caresses +sont viriles; j'ai même quelque chose de mâle: daigne te prêter, +tu sentiras.» Elle me supplia longtemps, me fit présent d'un +collier précieux, d'un vêtement diaphane. Je me prêtai à ses transports; +elle m'embrassait alors comme un homme: elle se croyait tel, me baisait, +s'agitait et succombait sous le poids de la volupté.—<span class="smcap">Cléonarium.</span> +Et quelles étaient, Lééna, tes sensations? Où? Comment?—<span class="smcap">Lééna.</span> Ne +me demande pas le reste. Véritable turpitude!..... Par Uranie! je ne le +révèlerai point.»</p> + +<p><a name="Page_225" id="Page_225"></a></p> + +<h2 class="sep4"><a href="#table">CHAPITRE IX.</a></h2> + +<p class="som"><span class="smcap">Sommaire.</span>—Les joueuses de flûte.—Le dieu Pan, le roi Midas +et le satyre Marsyas.—Les aulétrides aux fêtes solennelles des +dieux.—Aux fêtes bachiques.—Intermèdes.—Noms des +différents airs que les aulétrides jouaient pendant les +repas.—L'air <i>Gingras</i> ou triomphal.—Le chant +<i>Callinique</i>.—Supériorité des Béotiens dans l'art de la +flûte.—Inscription recueillie par saint Jean +Chrysostome.—Supériorité des joueuses de flûte phrygiennes, +ioniennes et milésiennes.—Leur location pour les +banquets.—Le philosophe et la baladine.—Les +danseuses.—Genre distinctif de débauche des joueuses de +flûte.—Passion des Athéniens pour les aulétrides.—Délire +qu'occasionnaient les flûteuses dans les festins.—Bromiade, la +joueuse de flûte.—Indignation de Polybe, au sujet des richesses de +certaines femmes publiques.—Les danseuses du roi Antigonus et les +ambassadeurs arcadiens.—Ce qui distinguait les aulétrides de leurs +rivales en Prostitution.—Philine et Dyphile.—Liaisons des +aulétrides entre elles.—Amour de l'aulétride Charmide pour +Philématium.—Mœurs dépravées des aulétrides.—Les +festins <i>callipyges</i>.—Combats publics de beauté, institués par +Cypsélus.—Hérodice.—Les chrysophores ou <i>porteuses +d'or</i>.—Tableau des fêtes nocturnes où les aulétrides se +livraient les combats de beauté.—Lettre de l'aulétride +Mégare à l'hétaire Bacchis.—Combat de Myrrhine et de +Pyrallis.—Philumène.—Les jeunes gens admis comme spectateurs +aux orgies des courtisanes.—Le souper des Tribades.—Lettre +de l'hétaire Glycère à l'hétaire Bacchis.—Amours de Ioesse et de +Lysias.—Pythia.—Désintéressement ordinaire des +aulétrides.—Tarif des caresses d'une joueuse de flûte +à la mode.—Billet de Philumène à Criton.—Lettre +de Pétala à son amant Simalion.—Caractère joyeux des +aulétrides.—Mésaventures de Parthénis, la joueuse de +flûte.—Le cultivateur Gorgus, et Crocale sa maîtresse.—Origine +des sobriquets de quelques aulétrides célèbres.—Le +<i>Serpolet</i>.—L'<i>Oiseau</i>.—L'<i>Éclatante</i>.—L'<i>Automne</i>.—Le +<i>Gluau</i>.—La <i>Fleurie</i>.—Le <i>Merlan</i>.—Le +<i>Filet</i>.—Le <i>Promontoire</i>.—Synoris, +Euclée, Graminée, Hiéroclée, etc.—L'ardente +Phormesium.—Neméade.—Phylire.—Amour d'Alcibiade pour +Simœthe.—Antheia.—Nanno.—Jugement des trois +Callipyges.—Lamia.—Amour passionné de Démétrius Poliorcète, +roi de Macédoine, pour cette célèbre aulétride.—Comment Lamia +devint la maîtresse de Démétrius.—Lettre de cette courtisane à son +royal amant.—Jalousie des autres maîtresses de Démétrius: Lééna, +Chrysis, Antipyra et Démo.—Secrets amoureux de Lamia, rapportés +par Machon et par Athénée.—Origine du surnom de Lamia ou +<i>Larve</i>.—Les ambassadeurs de Démétrius à la cour de Lysimachus, +roi de Thrace.—Épigrammes de Lysimachus sur Lamia.—Réponses +de Démétrius.—Lettres de Lamia à Démétrius.—Jugement de +Bocchoris, roi d'Égypte, entre l'hétaire Thonis et un jeune +Égyptien.—Boutade de Lamia au sujet de ce jugement.—Exaction +de Démétrius au profit de Lamia.—Ce que coûta aux Athéniens le +savon pour la toilette de cette courtisane.—Richesses immenses de +Lamia.—Édifices qu'elle fit construire à ses frais.—Polémon, +poëte à la solde de Lamia.—Magnificence des festins que donnait +Lamia à Démétrius.—Comment elle s'en faisait rembourser le +prix.—Mort de Lamia.—Bassesse des Athéniens qui la +divinisent et élèvent un temple en son honneur.—Mot cruel de Démo, +rivale de Lamia.</p> + +<p>Parmi les courtisanes que nous avons citées d'après Lucien et Athénée, +plusieurs étaient joueuses de flûte, et, comme nous l'avions dit en +énumérant les principales espèces de femmes de plaisir qu'on +distinguait chez les Grecs, les joueuses de flûte formaient une classe +à part dans ce que nous nommons le <i>collége</i> des courtisanes. Elles +avaient des analogies plus ou moins sensibles avec les dictériades et +les hétaires, mais en général elles différaient également des unes et +des autres, car elles n'étaient point attachées à des maisons +publiques, et elles n'appartenaient pas inévitablement au premier +venu; d'un autre côté, on n'allait point chercher auprès d'elles les +distractions d'esprit et d'intelligence que l'on rencontrait chez la +plupart des hétaires; enfin, si elles s'enrichissaient par la +Prostitution, elles avaient, en outre, un métier qui pouvait les faire +vivre. Ce métier était même parfois assez lucratif. Elles +n'acceptaient donc pas pour leur compte la qualification de +courtisane, quoiqu'elles fissent tout au monde pour la justifier. Ce +fut toujours à leurs yeux un témoignage de leur liberté et de leur +condition indépendante, que de porter le titre de leur profession. +Elles s'intitulaient donc <i>joueuses de flûte</i>, et sous ce nom elles ne +se faisaient pas scrupule d'être plus courtisanes que celles qui se +donnaient pour telles. On a vu que dans certaines circonstances les +joueuses de flûte s'associaient aux abominations des tribades; on a vu +aussi quels étaient les conseils que Musarium recevait de sa mère; on +ne peut douter que ces femmes-là ne fussent toutes prêtes à contenter +les passions qu'elles animaient, qu'elles sollicitaient par les sons +de leurs instruments et par le spectacle de leurs danses; mais +néanmoins une aulétride n'était pas, à proprement parler, une hétaire. +Celle-ci s'estimait, d'ailleurs, beaucoup plus qu'une aulétride, +qu'elle considérait comme une baladine exerçant un métier manuel; +l'autre, au contraire, ne faisait aucun cas de la courtisane qui +n'avait pas d'autre état que de recueillir une partie des désirs et +des transports qu'elle-même se vantait d'avoir fait naître avec sa +danse et ses flûtes.</p> + +<p>La flûte était l'instrument favori des Athéniens; ses inventeurs +avaient une haute place dans la reconnaissance et l'admiration des +hommes: on attribuait au dieu Pan l'invention du chalumeau ou flûte +simple; celle de la flûte traversière, à Midas, roi de Phrygie, et à +Marsyas, celle des flûtes doubles. Ces différentes flûtes avaient +depuis reçu de grands perfectionnements, et l'art d'en tirer des sons +mélodieux s'était également perfectionné. Ce furent les femmes qui +excellèrent surtout dans cet art qu'on regardait comme l'auxiliaire le +plus puissant de la volupté. Vainement, d'anciens poëtes, qui +n'étaient peut-être que des flûteurs dédaignés, avaient-ils essayé +d'arracher l'instrument de Marsyas aux belles mains des aulétrides, en +inventant cette ingénieuse fable dans laquelle ils montraient Pallas +indignée de la difformité qu'infligeait au visage le jeu des flûtes, +et proscrivant l'usage de cet instrument qui faisait grimacer les +nymphes: le nombre des aulétrides ne fit qu'augmenter, et leur +présence dans les festins devint absolument indispensable. On avait +reconnu, en effet, que quand les joueuses de flûte avaient gonflé +leurs joues, contracté leurs lèvres et troublé momentanément +l'ensemble harmonieux de leurs traits, elles n'en étaient pas moins +charmantes, lorsqu'elles déposaient leurs instruments et cessaient +leurs concerts pour prendre une part plus ou moins active aux festins. +D'ailleurs la plupart de ces musiciennes avaient appris à respecter +leur beauté et à jouer de la flûte double comme de la flûte simple, +sans que leur physionomie voluptueuse fût altérée par des efforts et +des mouvements disgracieux. La poésie alors se chargea de réhabiliter +les flûtes, et tandis qu'un habile statuaire représentait en marbre +Minerve châtiant le satyre Marsyas pour le punir d'avoir ramassé une +flûte qu'elle avait jetée, les poëtes interprétaient la colère de la +chaste déesse en accusant les sons des flûtes d'endormir la sagesse, +et de l'entraîner doucement dans les bras des plaisirs.</p> + +<p>Les flûtes résonnaient aussi dans les fêtes solennelles des dieux, +surtout dans celles de Cérès, qui n'eussent point été complètes si les +aulétrides n'y avaient pas joué leur rôle ordinaire, en flûtant et en +dansant; mais c'était plutôt dans les fêtes bachiques, dans les +joyeuses réunions de table, que le merveilleux instrument de Marsyas +exerçait son irrésistible puissance. Chaque intermède du repas +s'annonçait par un air différent qui lui était propre: <i>comos</i> au +premier service, <i>dicomos</i> au second, <i>tetracomos</i> au troisième. Les +convives semblaient-ils satisfaits des mets et des vins qu'on leur +servait, l'air nommé <i>hedicomos</i> exprimait leur satisfaction et +témoignait de leur belle humeur; applaudissaient-ils, l'air triomphal, +appelé <i>gingras</i> se mêlait à leurs applaudissements, et en imitait le +bruyant concert. Il y avait encore un air, dit chant <i>callinique</i>, qui +célébrait les hauts faits des buveurs, et qui animait leurs défis +d'ivrognes. La double flûte, qui comprenait la flûte masculine tenue +de la main droite, et la flûte féminine tenue de la main gauche, se +prêtait à tous les tours de force de l'harmonie imitative: elle +rendait fidèlement, dans les tons graves ou aigus, les bruits les plus +intraduisibles, et avec eux les émotions les plus fugitives. Aussi, +voit-on les compagnons de table, électrisés, subjugués par cette +musique énervante, oublier la coupe encore remplie dans leur main, et +se pencher avec extase sur leurs lits, en suivant des yeux et des +oreilles le rhythme du chant et la mesure de la danse. Leur ivresse se +prolongeait ainsi des nuits entières: «J'ai beau me dire, écrivait +Lamia à Démétrius, C'est ce prince qui vient partager ton lit, c'est +lui qui passe la nuit à t'entendre jouer de la flûte! je ne m'en crois +pas moi-même.» Ces jeux de flûte étaient soutenus quelquefois par des +chants qui en caractérisaient encore mieux l'expression et l'objet; +ils se réglaient aussi d'après les danses et la pantomime qui les +accompagnaient habituellement, et qui avaient la même variété qu'eux. +Cette pantomime, ces danses, ces airs voluptueux servaient de prélude +à des scènes de volupté dans lesquelles les aulétrides ne restaient +point inactives.</p> + +<p>Dans les premiers âges de la Grèce, l'art de la flûte était en honneur +chez les jeunes gens, qui le préféraient même à l'art de la lyre; mais +quand les Thébains et les autres Béotiens, que le proverbe accusait de +stupidité naturelle, et dont l'intelligence n'avait pas, il est vrai, +autant de développement que celle des Athéniens, quand ces lourds et +grossiers enfants de la Béotie eurent surpassé comme joueurs de flûte +tous leurs compatriotes, cet instrument fut abandonné aux femmes et +déclaré indigne des hommes libres, excepté dans la province où il +trouvait de si habiles interprètes. Les mœurs commençaient à se +corrompre, et l'Asie, surtout la Phrygie et l'Ionie envoyèrent une +multitude d'aulétrides à Athènes, à Corinthe et dans les principales +villes de la Grèce. Les Thébains conservèrent leur supériorité ou du +moins leur réputation dans le jeu des flûtes, tellement qu'au deuxième +siècle de l'ère vulgaire, une statue d'Hermès, demeurée debout au +milieu des ruines de Thèbes, offrait encore cette inscription que +rapporte saint Jean Chrysostome: «La Grèce t'accorde, ô Thèbes, la +supériorité dans l'art de la flûte. Thèbes honore en toi, ô Panomos, +le maître de l'art.» Mais en dépit de la science instrumentale de +Thèbes, les joueuses de flûte phrygiennes, ioniennes et milésiennes ne +connaissaient pas de rivales. Elles ne jouaient pas seulement de la +flûte, elles chantaient, elles dansaient, elles mimaient, elles +étaient belles, bien faites et complaisantes. On les faisait venir dès +qu'on avait des convives à traiter et à divertir; elles se louaient +ainsi pour le soir ou pour la nuit: les conditions du louage variaient +suivant les besoins de la circonstance; le prix, suivant le mérite et +la beauté des sujets. D'ordinaire, la joueuse de flûte ne demandait un +salaire que pour sa musique et sa danse: elle se réservait de conclure +d'autres marchés pendant le souper. Lorsque cette joueuse de flûte +était esclave et avait un patron ou une mère qui l'exploitait, on la +mettait à l'enchère à la suite de ses exercices, et elle passait dans +le lit du dernier enchérisseur. Athénée raconte qu'un philosophe qui +se piquait d'austérité, soupant un jour avec de jeunes débauchés, +repoussa dédaigneusement une aulétride qui était venue à ses pieds, +comme pour se mettre sous la sauvegarde de sa philosophie; mais cette +philosophie farouche s'humanisa lorsque la baladine déploya ses grâces +et dansa au son des flûtes; le philosophe oublia sa barbe blanche et +poussa les enchères pour avoir cette charmante fille qui lui gardait +rancune: elle ne lui fut donc pas adjugée, et il entra dans une +terrible colère, en disant qu'on n'avait pas tenu compte de ses +offres, et que l'adjudication était nulle. Mais l'aulétride ne voulut +pas se remettre en vente, et le philosophe en vint aux coups de poing +avec ses voisins.</p> + +<p>Toutes les aulétrides ne dansaient pas, toutes les danseuses ne +jouaient pas de la flûte: «Je vous ai parlé précédemment, dit +Aristagoras dans son <i>Mammecythus</i>, de belles courtisanes danseuses +(<span title="orchastridas hetairas">ὀρχαστρίδας ἑταίρας</span>); je ne vous en dirai plus rien, +laissant aussi de côté ces joueuses de flûte qui, à peine nubiles, +énervent les hommes les plus robustes, en se faisant bien payer.» Ces +joueuses de flûte avaient des procédés de débauche, selon l'expression +du poëte, capables d'épuiser Hercule lui-même, et d'amaigrir +l'embonpoint de Silène. Les libertins, qui avaient expérimenté les +raffinements de la luxure asiatique, ne pouvaient plus s'en passer, et +à la fin du repas, lorsque tous leurs sens avaient été surexcités par +les sons des flûtes, ils étaient pris souvent d'accès de fureur +érotique, et se précipitaient les uns sur les autres en s'accablant de +coups, jusqu'à ce que la victoire eût nommé celui à qui la flûteuse +appartiendrait: «Pour approuver cela, s'écrie Antiphane le Comique, il +faut s'être trouvé souvent à ces repas où chacun paye son écot, et y +avoir reçu et donné nombre de coups en l'honneur de quelque +courtisane!» Plus on s'était battu avec acharnement, plus les coups +avaient été drus et retentissants, plus aussi était fière la +reine de la bataille, et mieux elle récompensait son vainqueur, à la +santé duquel toutes les coupes se remplissaient et se couronnaient de +roses. La passion des Athéniens pour les aulétrides fut portée à son +comble, et, si l'on en croit Théopompe dans ses <i>Philippiques</i>, d'un +bout de la Grèce à l'autre, on n'entendait que flûtes et coups de +poing. Les aulétrides, en général, moins intéressées que les hétaires, +plus amoureuses aussi, ne se piquaient pas de savoir résister à une +galante proposition: «Ne t'adresse pas aux grandes hétaires pour avoir +du plaisir, tu en trouveras facilement parmi les joueuses de flûte!» +Tel est l'avis que donnait à ses concitoyens Épicrate dans +l'<i>Anti-Laïs</i>. On comprend que les femmes honnêtes n'assistaient +jamais à ces orgies, et que l'entrée d'une aulétride dans la salle du +festin les mettait en fuite, avant qu'elles eussent même ouï le son +d'une flûte.</p> + +<p>Ces flûteuses excitaient de tels transports par leur musique +libidineuse, que les convives se dépouillaient de leurs bagues et de +leurs colliers pour les leur offrir. Une habile joueuse de flûte +n'avait point assez de ses deux mains pour recevoir tous les dons +qu'on lui faisait dans un repas où sa musique avait fait tourner +toutes les têtes. Théopompe, dans un ouvrage, aujourd'hui perdu, sur +les vols faits à Delphes, avait transcrit cette inscription qu'on +lisait sur un marbre votif près des broches de fer de la courtisane +Rhodopis: «Phaylle, tyran des Phocéens, donne à Bromiade, joueuse +de flûte, fille de Diniade, un carchesium (coupe en gondole, montée +sur un pied) en argent, et un cyssibion (couronne de lierre) en or.» +Dans certains repas, toute la vaisselle d'or et d'argent y passait, et +chaque fois que la flûteuse trouvait des sons plus enivrants, la +danseuse, des pas et des gestes plus accentués, c'était une pluie de +fleurs, de joyaux et de monnaie, qu'elle arrêtait au passage avec une +prodigieuse dextérité. Cette espèce de courtisanes s'enrichissaient +donc plus rapidement que toutes les autres, et elles amassaient ainsi +des biens considérables dès qu'elles avaient la vogue. Polybe +s'indigne de ce que les plus belles maisons d'Alexandrie portaient les +noms de Myrtion, de Mnésis et de Pothyne: «Et pourtant, dit-il, Mnésis +et Pothyne étaient joueuses de flûte, et Myrtion une de ces femmes +publiques condamnées à l'infamie, et que nous appelons <i>dictériades</i>!» +Myrtion avait été la maîtresse de Ptolémée Philadelphe, roi d'Égypte, +aussi bien que Mnésis et Pothyne. Il n'y avait ni âge, ni rang, ni +position, qui fût à l'abri du prestige qu'exerçaient les danseuses et +les musiciennes. Athénée raconte que des ambassadeurs arcadiens furent +envoyés au roi Antigonus, qui les reçut avec beaucoup d'égards, et qui +leur fit servir un splendide festin. Ces ambassadeurs étaient des +vieillards austères et vénérables; ils se mirent à table, mangèrent et +burent, d'un air sombre et taciturne. Mais tout à coup les flûtes de +Phrygie donnent le signal de la danse: des danseuses, enveloppées +de voiles transparents, entrent dans la salle en se balançant +mollement sur l'orteil, puis leur mouvement s'accélère, elles se +découvrent la tête, ensuite la gorge et successivement tout le corps: +elles sont entièrement nues, à l'exception d'un caleçon qui ne leur +cache que les reins; leur danse devient de plus en plus lascive et +ardente. Les ambassadeurs s'exaltent à ce spectacle inusité, et, sans +respect pour la présence du roi qui se pâme de rire, ils se jettent +sur les danseuses qui ne s'attendaient pas à cet accueil, et qui se +soumettent aux devoirs de l'hospitalité.</p> + +<p>On voit, dans les <i>Dialogues des courtisanes</i>, que les aulétrides +avaient le cœur plus tendre que leurs rivales en Prostitution. +Lucien semble se plaire à les représenter, du moins dans leur +jeunesse, comme des amantes passionnées et généreuses, qui +n'exigeaient rien de leurs amants, et qui parfois même se ruinaient +pour eux. C'est Musarium qui a vendu deux colliers d'Ionie pour +nourrir Chéréas qui lui promet de l'épouser; c'est Myrtium, jalouse de +Pamphile qui l'a rendue mère, et tremblant de voir ce cher amant +épouser la fille du pilote Philon: «Ah! Pamphile, tu me rends la vie, +s'écrie-t-elle en apprenant que ses soupçons n'avaient aucun +fondement, je me serais pendue de désespoir si cet hymen avait été +consommé!» C'est Philine, également jalouse, mais avec plus de raison, +qui se venge de son infidèle Dyphile en faisant tout ce qu'il +faut pour lui inspirer de la jalousie à son tour: «Quelle était hier +ta folie? demande la mère de Philine. Que t'est-il donc arrivé dans ce +festin? Dyphile est venu me trouver tout à l'heure; il fondait en +larmes; il s'est plaint de tes torts: que tu étais ivre, que tu avais +dansé malgré sa défense; que tu avais donné un baiser à son compagnon +Lamprias; qu'en voyant le dépit qu'il en éprouva, tu l'abandonnas pour +Lamprias que tu enlaçais dans tes bras; que cependant, lui, séchait +sur pied, et que cette nuit enfin tu as refusé de partager sa couche; +qu'il pleurait, mais que, te retirant sur un lit voisin, tu n'as cessé +de le désoler par tes chansons et par des refus?» Philine justifie sa +conduite par les griefs qu'elle reproche à Dyphile, qui pendant le +festin a eu l'air de lui préférer Thaïs, la maîtresse de Lamprias: «Il +voyait mon dépit, mes gestes l'en avertissaient; il prit Thaïs par le +bout de l'oreille, et, l'attirant vers lui, il imprima un baiser de +feu sur ses lèvres, dont il semblait ne pouvoir se détacher. Je +pleurais, il souriait. Il parlait bas à Thaïs, longtemps, et de moi +sans doute. Thaïs me regardait et souriait aussi. L'arrivée de +Lamprias put seule terminer leurs transports. Cependant, pour qu'il +n'eût aucun reproche à me faire, j'allai me placer à côté de lui +pendant le repas. Thaïs se leva et dansa la première, affectant de +découvrir sa jambe, comme si elle avait seule une belle jambe. +Lamprias garda le silence; mais Dyphile, se répandant en éloges, +ne cessait de vanter la grâce de tous ses mouvements, l'accord de tous +ses pas, que son pied était fait pour marquer la cadence, que sa jambe +était élégante, et mille autres impertinences. On eût dit que c'était +la Sosandre de Calamis, et non cette Thaïs que vous connaissez bien, +car vous l'avez vue au bain. Elle a été jusqu'à l'insulte, en disant: +«Qu'elle danse à son tour celle qui ne craindra point de faire briller +ses grêles fuseaux!» Que vous dirai-je, ma mère? je me suis levée et +j'ai dansé. Les convives applaudirent. Le seul Dyphile, nonchalamment +penché, tint constamment, jusqu'à la fin de ma danse, les yeux +attachés au plafond de la salle.» Philine a donc voulu chagriner +Dyphile en feignant de lui préférer Lamprias, et elle a si bien réussi +à mettre au désespoir son infidèle, que sa mère, en courtisane +experte, croit devoir lui adresser ce conseil: «Je te permets le +ressentiment, mais non pas l'outrage. Un amant que l'on offense +s'éloigne et s'anime contre lui-même. Tu lui as montré trop de +rigueur. Rappelle-toi le proverbe: L'arc que l'on a trop tendu se +rompt.»</p> + +<p>Si les aulétrides avaient des amants de cœur, elles se permettaient +entre elles d'intimes liaisons qui avaient toutes les allures de +l'amour le plus effréné. C'était cet amour lesbien, dans lequel Lééna, +encore innocente, quoique joueuse de flûte, avait consenti à se faire +instruire par Mégilla et Démonasse, aulétrides corinthiennes. On +a déjà vu quelles étaient les leçons des ces deux courtisanes. Nous +avons tout lieu de croire que les danseuses et les musiciennes +tenaient moins à l'amour des hommes qu'à celui dont elles seules +faisaient tous les frais. Ces femmes, exercées de bonne heure dans +l'art de la volupté, arrivaient bientôt à des désordres où leur +imagination entraînait leurs sens. Leur vie entière était comme une +lutte perpétuelle de lascivité, comme une étude assidue du beau +physique: à force de voir leur propre nudité et de la comparer à celle +de leurs compagnes, elles y prenaient goût, et elles se créaient des +jouissances bizarres et d'autant plus ardentes, sans le secours de +leurs amants, qui souvent les laissaient froides et insensibles. Les +passions mystérieuses qui s'allumaient ainsi chez les aulétrides +étaient violentes, terribles, jalouses, implacables. Il faut entendre, +dans les <i>Dialogues</i> de Lucien, la belle Charmide qui se lamente et +qui gémit, parce que sa maîtresse, Philématium, qu'elle aime depuis +sept ans et qu'elle comblait de présents naguère, l'a quittée et lui a +donné un homme pour successeur. Philématium est vielle et fardée; mais +n'importe, elle a su exciter un amour que rien ne peut apaiser ni +remplacer. Charmide, pour triompher de cet amour qui la dévore, a +essayé de choisir une autre maîtresse; elle a donné cinq drachmes à +Tryphène pour venir partager son lit, après un festin où elle n'a +touché à aucun mets ni vidé une seule coupe. Mais à peine +Tryphène est-elle couchée à ses côtés, que Charmide la repousse et +semble éviter le contact de cette nouvelle amie, qui ne veut pas qu'on +la paye puisqu'on ne l'a pas employée. «Je t'ai choisie pour me venger +de Philématium! lui avoue enfin Charmide.—Par Vénus! s'écrie +Tryphène, blessée dans sa vanité de tribade; je n'aurais point +accepté, si j'avais su que l'on me choisissait pour se venger d'une +autre! et de Philématium! d'un monstre d'imposture! Adieu, voici la +troisième heure de nuit.—Ne m'abandonne point, ma Tryphène; si ce que +tu dis est vrai, si Philématium n'est qu'une vieille décrépite, et +fardée..., je ne pourrai plus la regarder en face.—Interroge +ta mère, si elle est allée aux bains avec elle? Ton aïeul, s'il vit +encore, pourra te dire son âge.—S'il en est ainsi, plus de +barrière. Serre-moi dans tes bras, baise-moi, livrons-nous à Vénus. +Adieu pour toujours, Philématium?»</p> + +<p>Ces mœurs dépravées étaient si répandues chez les joueuses de +flûte, que plusieurs d'entre elles se réunissaient souvent dans des +festins où pas un homme n'était admis, et là elles faisaient la +débauche sous l'invocation de Vénus-Péribasia. Ce fut dans ces +festins, qu'on appelait <i>callipyges</i>, ce fut au milieu des coupes de +vin couronnées de roses, ce fut devant le tribunal charmant de ces +femmes demi-nues, que le combat de la beauté se livrait encore, comme +sur les bords de l'Alphée, du temps de Cypsélus, sept siècles avant +l'ère chrétienne. Cypsélus, exilé de Corinthe, bâtit une ville et +la peupla de Parrhasiens, habitants de l'Arcadie; dans cette ville, +consacrée à Cérès d'Eleusis, Cypsélus établit des jeux ou combats de +la beauté, dans lesquels toutes les femmes étaient appelées à +concourir, sous le nom de <i>chrysophores</i>. La première qui remporta la +victoire se nommait <i>Herodice</i>. Depuis leur fondation, ces combats +mémorables se renouvelèrent avec éclat tous les cinq ans, et les +chrysophores, c'est-à-dire <i>porteuses d'or</i>, pour signifier sans doute +que la beauté ne saurait se vendre trop cher, venaient en foule se +soumettre aux regards des juges qui avaient bien de la peine à garder +leur impartialité et leur sang-froid. Il n'y avait pas d'autres +combats publics du même genre, en Grèce, quoique la beauté y fût +pourtant honorée et adorée; mais les courtisanes se plaisaient à +retracer dans leurs assemblées secrètes une gracieuse image de la +fondation de Cypsélus et se posaient à la fois comme juges et parties, +dans ces combats voluptueux qui se livraient à huis clos. Les +aulétrides, plus que toutes les hétaires, aimaient à se voir et à se +juger de la sorte: elles préludaient par là aux mystères de leurs +goûts favoris. Alciphron, tout grave rhéteur qu'il fût, nous a +conservé le tableau d'une de ces fêtes nocturnes où les joueuses de +flûte et les danseuses se disputaient non-seulement la palme de la +beauté, mais encore celle de la volupté. L'abbé Richard, dans sa +traduction des <i>Lettres d'Alciphron</i>, n'a traduit que par extraits la +fameuse lettre de Mégare à Bacchis; mais Publicola Chaussard a +été moins timoré, et sa traduction, que nous reproduisons en partie, +ne va pas pourtant jusqu'à l'audace du texte grec. C'est l'aulétride +Mégare qui écrit à l'hétaire Bacchis et qui lui raconte les détails +d'un festin magnifique auquel ses amies, Thessala, Thryallis, +Myrrhine, Philumène, Chrysis et Euxippe assistaient, moitié hétaires, +moitié joueuses de flûte. «Quel repas délicieux! je veux que le seul +récit te pique de regret. Quelles chansons! que de saillies! On a vidé +des coupes jusqu'au lever de l'aurore. Il y avait des parfums, des +couronnes, les vins les plus exquis, les mets les plus délicats. Un +bosquet ombragé de lauriers fut la salle du festin. Rien n'y manquait, +si ce n'est toi seule.» Mégare ne dit pas quelle était la reine de ce +festin, et l'on peut supposer que l'une des convives, amante ou +maîtresse, le donnait à l'amie de son choix, pour célébrer leurs +amours.</p> + +<p>«Bientôt une dispute s'élève et vient ajouter à nos plaisirs. Il +s'agissait de décider laquelle de Thryallis ou de Myrrhine était la +plus riche en ce genre de beauté, qui fit donner à Vénus le nom de +Callipyge. Myrrhine laisse tomber sa ceinture; sa tunique était +transparente; elle se tourne: on croit voir des lis à travers le +cristal; elle imprime à ses reins un mouvement précipité, et regardant +en arrière, elle sourit au développement de ces formes voluptueuses +qu'elle agite. Alors, comme si Vénus elle-même eût reçu son +hommage, elle se mit à murmurer je ne sais quel doux gémissement qui +m'émeut encore. Cependant Thryallis ne s'avouait pas vaincue; elle +s'avance, et sans retenue: «Je ne combats point derrière un voile; je +veux paraître ici comme dans un exercice gymnique: ce combat n'admet +point de déguisement!» Elle dit, laisse tomber sa tunique, et +inclinant ses charmes rivaux: «Contemple, dit-elle, ô Myrrhine, cette +chute de reins, la blancheur et la finesse de cette peau, et ces +feuilles de rose que la main de la Volupté a comme éparpillées sur ces +contours gracieux, dessinés sans sécheresse et sans exagération; dans +leur jeu rapide, dans leurs convulsions aimables, ces sphères n'ont +pas le tremblement de celles de Myrrhine: leur mouvement ressemble au +doux gémissement de l'onde.» Aussitôt elle redouble les lascives +crispations avec tant d'agilité, qu'un applaudissement universel lui +décerne les honneurs du triomphe. On passa ensuite à d'autres combats: +on disputa de la beauté, mais aucune de nous n'osa jouter contre le +ventre ferme, égal et poli de Philumène, qui ignore les travaux de +Lucine. La nuit s'écoula dans ces plaisirs; nous la terminâmes par des +imprécations contre nos amants et par une prière à Vénus, que nous +conjurâmes de nous procurer chaque jour de nouveaux adorateurs; car la +nouveauté est le charme le plus piquant de l'amour. Nous étions toutes +ivres, en nous séparant.»</p> + +<p>Mégare dit, dans sa lettre, que les soupers des hétaires +faisaient du bruit dans le monde et que les jeunes Grecs étaient fort +curieux d'assister à ces orgies, dans lesquelles on ne leur laissait +pas d'autre rôle que celui de spectateurs; mais, ordinairement, les +courtisanes les plus éhontées ne voulaient pas que leurs débauches +secrètes se dévoilassent aux regards d'un homme. Celles qui ne se +laissaient point entraîner, par curiosité du moins, à ces scandaleux +excès de dépravation, passaient pour ridicules auprès de leurs +compagnes, et souvent ce reste de pudeur les faisait soupçonner +d'avoir des infirmités à cacher. Les joueuses de flûte ne se +trouvaient pas atteintes par ce soupçon, puisqu'elles se montraient +nues dans l'exercice de leur métier: on ne pouvait donc attribuer +d'autre motif à leur réserve sur le fait de l'amour lesbien, qu'une +préférence marquée pour les sentiments et les plaisirs de l'amour +véritable. C'était là une cause de railleries qu'on ne leur épargnait +pas. «Serais-tu assez chaste pour n'aimer qu'un seul homme? écrivait +Mégare à la douce et tendre Bacchis qui n'avait pas voulu se rendre +aux soupers des tribades. Ambitionnerais-tu la réputation que te +donneraient des mœurs si rares, tandis que nous passerions, nous, +pour des courtisanes livrées à tout venant?» Mégare était une des +aulétrides les plus libertines de son temps, de même que Bacchis était +la plus sage des hétaires: «Tes mœurs, ma très-chère, écrivait à +celle-ci l'hétaire Glycère, tes mœurs et ta conduite sont trop +honnêtes pour l'état dans lequel nous vivons!» Cette honnêteté de +mœurs était plus rare encore chez les aulétrides que chez les +hétaires, quoique les unes et les autres fussent sujettes à se +concentrer dans un seul amour, masculin ou féminin, qui souvent les +ruinait et qui ne les enrichissait jamais. Il n'arrivait guère que les +deux espèces d'amour se rencontrassent, et au même degré, chez la même +femme; mais cette bizarrerie du cœur et des sens se voyait pourtant +quelquefois chez les aulétrides, plus sensuelles et plus passionnées +que les simples hétaires. Lucien, dans un de ses <i>Dialogues des +Courtisanes</i>, nous montre qu'une joueuse de flûte pouvait à la fois +mener deux affections hétérogènes et se mourir d'amour pour un homme, +pendant qu'elle se livrait sans scrupule à l'amour d'une femme.</p> + +<p>Ioesse, qui n'a point exigé d'argent de Lysias et qui ne lui accordait +pas des faveurs vénales, se voit tout à coup abandonnée par cet amant +à qui elle a sacrifié les offres les plus avantageuses. Elle qui, +heureuse de cette affection désintéressée, vivait avec Lysias aussi +chastement que Pénélope, comme elle ose s'en vanter, elle a perdu, +sans en savoir la raison, la tendresse de ce jeune homme, qu'elle +n'avait pourtant pas engagé à tromper son père ni à voler sa mère, +détestables conseils qui ne sont que trop familiers aux courtisanes. +Elle pleure, elle gémit, elle essaie d'attendrir Lysias qui ne lui +répond pas et qui la regarde de travers: «Dernièrement, lui +dit-elle, lorsque vous vidiez des coupes avec Thrason et Dypile, la +joueuse de flûte Cymbalium et Pyrallis, mon ennemie, furent appelées. +Peu m'importe que tu aies baisé cinq fois Cymbalium; tu n'humiliais +alors que toi-même. Mais, Pyrallis! j'ai surpris tous vos signes; tu +lui faisais remarquer la coupe dans laquelle tu buvais, et, en la +rendant à l'esclave chargé de la remplir, tu lui ordonnais tout bas de +la porter pleine à Pyrallis. Tu mordis un fruit, et profitant de +l'inattention de Dypile occupé de sa conversation avec Thrason, tu +saisis le moment et lanças le fruit dans le sein de Pyrallis, qui +reçut l'offrande, la baisa et la cacha comme un trophée.» Lysias se +détourne et passe son chemin. Pythia, la compagne, l'amie favorite de +Ioesse, vient la consoler et la gronder en même temps! «Ces hommes! +s'écrie-t-elle dédaigneusement; leur orgueil s'accroît avec notre +passion malheureuse!» Ioesse ne fait que se désespérer davantage; +alors, Pythia s'adresse à Lysias et cherche à le réconcilier avec sa +maîtresse: «Cette Ioesse qui pleure et que vous défendez, Pythia, +répond Lysias avec amertume, eh bien! elle me trahit et je l'ai +surprise couchée avec un jeune homme.—D'abord, elle est courtisane? +réplique Pythia, qui trouve la chose fort simple; mais enfin, quand +l'avez-vous surprise?—Il y a six jours, raconte en soupirant Lysias; +mon père, qui n'ignorait point ma passion pour cette vertueuse fille, +m'enferma dans notre maison, en recommandant à l'esclave qui +garde la porte de ne pas l'ouvrir sans qu'on lui en donnât l'ordre. +Moi qui ne pouvais me résoudre à passer la nuit loin d'elle, j'appelle +Drimon, je le fais placer contre la muraille à l'endroit où elle est +plus basse, je monte sur ses épaules et franchis la barrière. +J'arrive; la porte est fermée: la nuit était au milieu de son cours. +Je n'ai point frappé, mais démontant la porte (ce n'était pas la +première fois), je suis entré sans bruit. Tout dormait: je m'approche +en tâtant les murs et je touche au lit...—Que va-t-il dire? murmura +Ioesse. O Cérès, je me meurs!—J'entends au souffle qu'on n'est pas +seule, continue Lysias. Je crus d'abord qu'elle était couchée avec une +esclave, avec Lydé. Il en était bien autrement, Pythia! Ma main, qui +veut s'assurer, rencontre la peau fine et douce d'un tendre +adolescent, nu, exhalant l'odeur des parfums et la tête rasée. Oh! si +alors ma main eût tenu un glaive, je... Qu'avez-vous à rire, Pythia? +cela est-il donc si risible?—Lysias, s'écrie Ioesse, est-ce bien là +le sujet de ce grand courroux? C'était Pythia couchée à mes +côtés!—Pourquoi lui dire, Ioesse? interrompt Pythia.—Pourquoi le +taire? ajoute Ioesse. Oui, mon cher Lysias, c'était Pythia! Dans +l'ennui de ton absence, je la fis venir près de moi.—Cette tête +rasée, c'était Pythia? objecte l'incrédule Lysias. En ce cas, sa +chevelure a crû prodigieusement en six jours.—Elle s'est fait raser à +la suite d'une maladie, répond Ioesse: ses cheveux tombaient. +Ceux qu'elle porte ne lui appartiennent pas. Fais-lui voir, Pythia? +achève de convaincre son incrédulité. Le voilà, ce fripon d'adolescent +dont Lysias fut jaloux!»</p> + +<p>Les aulétrides, chez lesquelles l'art et l'habitude avaient +singulièrement développé les instincts voluptueux, n'étaient pas +possédées, comme les hétaires, de l'ambition de la fortune; elles +n'aimaient l'argent que pour le dépenser, et elles le gagnaient si +aisément, avec leurs flûtes, qu'elles n'avaient pas besoin d'en tirer +d'une source malhonnête. Quand elles exécutaient leur musique et leurs +danses, en présence des convives d'un festin, elles s'animaient +elles-mêmes au bruit des applaudissements, et elles subissaient la +réaction des désirs qu'elles avaient communiqués à leur auditoire; +mais une fois les fumées du vin dissipées, elles rentraient, pour +ainsi dire, en possession de leur libre arbitre, et elles refusaient +souvent avec fierté de se mettre à l'encan comme des courtisanes. Il y +avait sans doute des exceptions, mais dans ce cas la joueuse de flûte +s'estimait assez pour se faire payer autant que la plus grande +hétaire. Ce billet de Philumène à Criton nous apprend jusqu'où pouvait +s'élever le tarif des caresses d'une joueuse de flûte à la mode: +«Pourquoi vous tourmenter et perdre votre temps à m'écrire? j'ai +besoin de 50 pièces d'or, et non de vos lettres. Si vous m'aimez, +donnez-les-moi sans retard. Si le démon de l'avarice ou de la +mesquinerie vous possède, ne me fatiguez plus inutilement. Adieu!» +Pétala, dont nous avons vu la correspondance avec son amant Simalion, +était une fille aussi positive que sa compagne Philumène, mais du +moins avait-elle le droit d'être plus exigeante, puisque Simalion ne +lui donnait pas même de quoi acheter une robe et des parfums. «Et je +dois être contente de cet équipage, lui écrivait-elle, passer les +jours et les nuits à votre côté, pendant qu'un autre aura sans doute +la bonté de pourvoir à mes besoins!... Vous pleurez! oh! cela ne +durera pas. Il me faut, de toute nécessité, un autre amant qui +m'entretienne mieux, car je ne veux pas mourir de faim!» Elle envie le +sort d'une joueuse de flûte, Phylotis, que le riche Ménéclide comble +de présents tous les jours. «Quant à moi, pauvrette, j'ai pour mon +lot, non un amant, mais un pleureur qui croit avoir tout fait en +m'envoyant quelques fleurs, sans doute pour orner le tombeau où me +conduira la mort prématurée qu'il me ménage. Il ne saurait que dire, +s'il n'avait à m'apprendre qu'il a pleuré toute la nuit!»</p> + +<p>Ces flûteuses, ces danseuses qu'on louait pour les festins et pour les +réunions de plaisir, n'avaient pas l'humeur mélancolique, et les +pleurs n'étaient guère de leur goût, à moins qu'elles n'eussent un +amour dans l'âme, ce qui les rendait alors plus dévouées, plus +sensibles, que des vierges et des épouses. Elles avaient toujours le +rire à la bouche, et elles invitaient les convives à la gaieté, à +l'oubli des peines, à l'insouciance de l'avenir. C'était là d'ailleurs +une des conditions de leur métier. Un caractère joyeux et délibéré ne +les mettait pas moins en vogue que leur beauté et leur talent: en +vivant au milieu des coupes, elles recevaient les inspirations de +Bacchus, et elles semblaient parfois suivre les leçons des Ménades. De +là, ce jeu de mots proverbial, échappé à un poëte grec: «On trouve +toujours Bacchus à la porte de Cythérée.» On les accueillait avec +transport dans les maisons où on les appelait, et leur apparition +était le signal d'un bruyant enthousiasme. Cependant elles étaient +quelquefois maltraitées; on leur jetait à la tête les vases à boire, +quand elles devenaient cause d'une dispute entre les convives; elles +se voyaient exposées aussi à des brutalités contre lesquelles la loi +ne les défendait pas, puisqu'elles étaient esclaves ou étrangères. +Cochlis rencontre Parthénis tout en larmes, meurtrie de coups, ses +vêtements en lambeaux, sa flûte brisée: voici le triste récit que lui +fait Parthénis. Gorgus l'avait fait venir chez sa maîtresse Crocale; +celle-ci s'était donnée à Gorgus, riche cultivateur d'Énoé, en +congédiant Dinomaque, soldat étolien qui ne pouvait la payer aussi +cher qu'elle l'exigeait. Gorgus, homme simple, bon et facile, qui +désirait depuis longtemps posséder Crocale, lui avait remis les deux +<i>talents</i> (environ 12,000 francs) que Dinomaque refusait d'apporter à +la belle. «Ils étaient donc à table, les portes closes, raconte +Parthénis en gémissant; je jouais de la flûte. Le repas s'avançait; je +jouais un air dans le mode lydien. Mon cultivateur se levait pour +danser; Crocale applaudissait. Tout était délicieux. On est interrompu +par un grand bruit et des cris; la porte de la rue est enfoncée; +bientôt se précipitent huit jeunes gens robustes, parmi lesquels se +trouvait Dinomaque. Soudain, tout est culbuté, et Gorgus est frappé, +foulé aux pieds. Crocale eut le bonheur, je ne sais comment, de se +sauver chez sa voisine Thespiade. Alors Dinomaque se tournant vers +moi: «Va à la male heure!» dit-il. Ses lourdes mains tombèrent sur mes +joues et brisèrent ma flûte.» Gorgus alla se plaindre aux tribunaux, +mais Parthénis, qui n'était pas citoyenne, n'eût pas même obtenu une +indemnité pour payer ses flûtes.</p> + +<p>Nous avons déjà cité quelques surnoms d'aulétrides mêlés à ceux des +dictériades et des hétaires: Sinope ou l'<i>Abyme</i>, Synoris ou la +<i>Lanterne</i>, étaient des joueuses de flûte. Ces joueuses-là n'avaient +pas moins d'occasions que les autres courtisanes de gagner l'honneur +ou la honte d'un sobriquet. Mais, en général, les surnoms que la voix +publique leur décernait rappelaient un éloge plutôt qu'une satire: en +faut-il conclure que les aulétrides valaient mieux que leurs rivales +en volupté? Sysimbrion ou le <i>Serpolet</i> exhalait, après avoir dansé, +une senteur qu'on eût dit émanée d'une herbe aromatique; Pyrallis ou +l'<i>Oiseau</i> semblait avoir des ailes en dansant; Parène ou +l'<i>Éclatante</i> méritait surtout cette dénomination quand elle était +nue; Opora ou l'<i>Automne</i>, qui avait fourni au poëte Alexis le sujet +et le personnage d'une comédie, ne portait pas d'autres fruits que +ceux de l'amour; Pagis ou le <i>Gluau</i> surpassait encore sa réputation, +et ne laissait plus s'envoler les imprudents qu'elle avait englués; +Thaluse ou la <i>Fleurie</i> brillait comme une fleur; Nicostrate ou le +<i>Merlan</i> se piquait d'être hermaphrodite; Philématium ou le <i>Filet</i> ne +s'amusait pas à pêcher du fretin; Sigée ou le <i>Promontoire</i> était +célèbre par les naufrages des vertus les plus solides. Athénée cite +encore beaucoup d'aulétrides dont les noms restèrent gravés dans la +mémoire des amateurs: Eirénis, Euclée, Graminée, Hiéroclée, Ionie, +Lopadion, Méconide, Théolyte, Thryallis, etc. Les Dialogues de Lucien +et les Lettres d'Alciphron en ont immortalisé quelques autres; +Plutarque lui-même a consacré un souvenir à l'ardente Phormesium, qui +mourut entre les bras d'un amant, et, selon une version plus +authentique, sur le sein d'une maîtresse. Mais les détails +biographiques manquent, pour la plupart de ces célébrités de la +musique et de la danse. On sait seulement que Néméade avait pris le +nom des jeux néméens, parce qu'elle y avait joué de la flûte en +l'honneur d'Hercule; on sait que Phylire avait exercé comme simple +hétaire avant de se faire aulétride; on sait que la fameuse +Simœthe inspira tant d'amour à Alcibiade, qu'il l'enleva aux +Mégariens et refusa de la leur rendre, ce qui fut pour Mégare un deuil +public; on sait que la jeune Anthéia, pour employer les expressions du +poëte qui l'a célébrée, fraîche comme la fleur dont elle portait le +nom, cessa trop tôt de sacrifier à Vénus; on sait que Nanno, maîtresse +de Mimnerme, tuait tous ses amants, sans qu'ils s'en plaignissent; +enfin on a recueilli dans l'<i>Anthologie</i> une épigramme grecque qui +nous offre la description d'un combat de beauté, dans lequel les +héroïnes ont voulu garder l'anonyme. Cette épigramme est comme un cri +d'admiration que laisse échapper le juge après avoir prononcé la +sentence: «J'ai jugé trois callipyges. M'ayant fait voir à nu leur +brillant éclat, elles me prirent pour arbitre. L'une avait les pommes +d'une blancheur éblouissante, et l'on y remarquait de petites +fossettes, telles qu'il s'en forme sur les joues des personnes qui +rient. L'autre, étendant les jambes, fit voir, sur une peau aussi +blanche que la neige, des couleurs plus vermeilles que celles des +roses. La troisième, faisant paraître un air tranquille, excitait sur +sa peau délicate de légères ondulations. Si Pâris, le juge des +déesses, avait vu ces callipyges, il n'aurait pas regardé ce que lui +montrèrent Junon, Minerve et Vénus.»</p> + +<p>Mais de toutes les aulétrides grecques, la plus fameuse sans +comparaison, c'est Lamia, qui fut aimée passionnément par Démétrius +Poliorcète, roi de Macédoine (300 ans avant Jésus-Christ). Elle +était Athénienne et fille d'un certain Cléanor, qu'elle quitta en bas +âge pour aller jouer de la flûte en Égypte; elle en jouait si bien, +que le roi Ptolémée la prit à son service et l'y retint longtemps. +Mais à la suite d'un combat naval où Démétrius dispersa la flotte de +Ptolémée près de l'île de Cypre, le navire où se trouvait Lamia tomba +au pouvoir du vainqueur, qui se sentit épris d'elle en la voyant, et +qui la préféra constamment à des maîtresses plus jeunes et plus +belles. Lamia avait alors plus de quarante ans, et comme l'affirme +Plutarque, elle ne se contentait plus de jouer de la flûte: elle +exerçait ouvertement le métier de courtisane. Mais du jour où +Démétrius l'eut honorée de ses embrassements, elle repoussa tous les +autres: «Certes, depuis cette nuit sacrée, écrit-elle à son royal +amant dans une lettre admirable recueillie par Alciphron, depuis cette +nuit sacrée jusqu'au moment actuel, je n'ai rien fait qui puisse me +rendre indigne de tes bontés, quoique tu m'aies donné le pouvoir +illimité de disposer de moi. Mais ma conduite est sans reproche, et je +ne me permets aucune liaison. Je n'agis point avec toi comme font les +hétaires, je ne te trompe point, mon souverain, ainsi qu'elles le +font. Non, par Vénus-Artémis! depuis cette époque, on ne m'a pas écrit +ni adressé de propositions, car on te craint et on te respecte comme +l'invincible.» Lamia, comme elle le dit dans sa lettre, avait conquis, +au moyen de sa flûte, ce dompteur de villes. Démétrius avait +plusieurs maîtresses qui cherchaient l'une l'autre à se supplanter +dans la faveur du roi: leur beauté, leur jeunesse, leurs grâces, leur +esprit, étaient les armes dont elles faisaient usage; mais ces +armes-là n'avaient aucun prestige contre Lamia. Son âge, qu'elles lui +reprochaient sans cesse dans leurs épigrammes, ne se montrait jamais +aux yeux de Démétrius. La jalousie de Lééna, de Chrysis, d'Antipyra et +de Démo s'augmentait en proportion de l'amour du roi pour leur rivale. +Dans un souper où Lamia jouait de la flûte, Démétrius en extase +demanda vivement à Démo: «Eh bien! comment la trouves-tu?—Comme une +vieille,» répondit perfidement Démo. Une autre fois Démétrius, qui ne +cachait pas la préférence qu'il accordait à Lamia, dit à Démo: +«Vois-tu le beau fruit qu'elle m'envoie!—Si vous vouliez passer la +nuit avec ma mère, répondit aigrement Démo, ma mère vous enverrait un +fruit encore plus beau.» Démétrius avait l'air de ne point entendre. +Lamia pardonnait aussi à ses rivales, parce qu'elle ne les craignait +pas, mais elle conçut pourtant un vif ressentiment à l'égard de Lééna +qui avait tout fait pour la perdre.</p> + +<p>Machon, qui cite Athénée en ajoutant de nouvelles obscénités à celles +du poëte grec, nous initie à quelques-uns des secrets amoureux de +cette vieille joueuse de flûte; il dit positivement que Démétrius, +dans le lit de sa maîtresse, s'imaginait encore l'entendre et +suivait avec délices la cadence qui l'avait charmé pendant le souper: +<i>Ait Demetrium ab incubante Lamia concinne suaviterque subagitatum +fuisse</i>; mais cette version latine n'a pas la pétulance du grec. Il +dit encore que, de tous les parfums que l'Asie savait extraire des +plantes, aucun n'était aussi agréable à l'odorat de Démétrius que les +impures émanations du corps de Lamia (<i>cum pudendum manu confricuisset +ac digitis contrectasset</i>). Lamia, dans ses fureurs amoureuses, +oubliait qu'elle avait affaire à un roi et elle le tenait enchaîné et +haletant sous l'empire de ses morsures brûlantes. On prétendait que +c'était là l'origine du surnom de <i>Lamia</i>, qui signifie <i>larve</i>, +espèce de mauvais esprit femelle, qu'on accusait de sucer le sang des +personnes endormies. Les ambassadeurs de Démétrius se permirent de +faire allusion à ces épisodes de l'amour de Lamia, lorsqu'ils +répondirent en riant à Lysimachus qui leur faisait remarquer les +blessures qu'il avait reçues dans une lutte terrible avec un lion: +«Notre maître pourrait vous montrer aussi les morsures qu'une bête +plus redoutable, une lamie, lui a faites au cou!» Démétrius ne mettait +pas moins d'emportement dans ses caresses. Au retour d'un voyage, il +court embrasser son père et le presse dans ses bras avec tant +d'effusion que le vieillard s'écrie: «On croirait que tu embrasses +Lamia!» On disait, en effet, que Démétrius était aimé de ses +maîtresses, mais qu'il n'aimait que Lamia. Un jour, pourtant, il +eut l'air de lui préférer Lééna; mais Lamia, lui passant les bras +autour du cou, l'entraîna doucement vers sa couche, en lui murmurant à +l'oreille: «Eh bien! tu auras aussi Lééna, quand tu voudras!» On +appelait <span title="Leainan">Λεαιναν</span> dans la langue érotique un des mystères les +plus malhonnêtes du métier des hétaires, et Lamia, en prononçant le +nom de sa rivale, ne parlait que d'une posture lascive qui lui +convenait mieux qu'à Lééna. Aussi, l'amour de Démétrius pour cette +vieille enchanteresse ne connaissait-il plus de bornes. Les +plaisanteries glissaient sur cet amour sans l'entamer, et le roi de +Macédoine, tout en avouant que sa Lamia n'était plus jeune, prétendait +que la déesse Vénus était plus vieille encore, sans être moins adorée. +Lysimachus, dans sa sauvage royauté de Thrace, se moquait des mœurs +voluptueuses de la cour de Démétrius qu'il devait combattre et +détrôner un jour: «Ce grand roi, disait-il, n'a pas peur des spectres, +ni des larves, puisqu'il couche avec Lamia.» L'épigramme fut rapportée +à Démétrius qui répondit: «La cour de Lysimachus ressemble à un +théâtre comique; on n'y voit que des personnages dont le nom est de +deux syllabes, tels que Paris, Bithes et tant d'autres bouffons.» +Lysimachus ne voulut pas avoir le dernier mot: «Mon théâtre comique +est plus honnête que son théâtre tragique, répliqua-t-il; on n'y voit +pas de joueuse de flûte ni de courtisane.»—«Ma courtisane, répliqua +Démétrius, est plus chaste que sa Pénélope!» Et ils devinrent +ennemis irréconciliables.</p> + +<p>Lamia, pour captiver ainsi le roi de Macédoine, mettait à profit le +jour et la nuit, avec un art merveilleux; la nuit, elle forçait son +amant à reconnaître quelle n'avait pas d'égale; le jour, elle lui +écrivait des lettres charmantes, elle l'amusait par de vives et +spirituelles reparties, elle l'enivrait des sons de sa flûte, elle le +flattait surtout: «Roi puissant, lui écrivait-elle, tu permets à une +hétaire de l'adresser des lettres, et tu penses qu'il n'est pas +indigne de toi de consacrer quelques moments à mes lettres, parce que +tu t'es consacré toi-même à ma personne! Mon souverain, lorsque, hors +de ma maison, je t'entends ou je te vois, orné du diadème, entouré de +gardes, d'armées et d'ambassadeurs, alors, par Vénus Aphrodite! alors +je tremble et j'ai peur; alors je détourne de toi mes regards, comme +je les détourne du soleil pour ne pas être éblouie, alors je reconnais +en toi, Démétrius, le vainqueur des villes. Que ton regard est +terrible et guerrier! A peine en puis-je croire mes yeux, et je me +dis: O Lamia, est-ce là véritablement cet homme dont tu partages le +lit?» Démétrius avait battu les Grecs devant Éphèse, et Lamia +célébrait cette victoire avec sa flûte, en chantant: «Les lions de la +Grèce sont devenus des renards à Éphèse.» Démétrius méprisait les +Athéniens qu'il avait vaincus et détestait les Spartiates qu'il avait +domptés: «Les exécrables Lacédémoniens, pour avoir l'air de +véritables hommes, lui écrivait-elle, ne cesseront de blâmer, dans +leurs déserts et sur leur Taygète, nos festins splendides et d'opposer +à ton urbanité la grossièreté de Lycurgue.» Lamia avait souvent les +boutades les plus heureuses. Une nuit, dans un souper, on vint à +parler du jugement attribué à Bocchoris, roi d'Égypte: un jeune +Égyptien, n'ayant pas la somme que lui demandait une hétaire nommée +Thonis, invoqua les dieux qui lui envoyèrent en songe ce que cette +belle fille lui refusait en réalité; Thonis l'apprit et réclama son +salaire. De là, procès pendant au tribunal de Bocchoris. Le roi écouta +les parties et ordonna au jeune homme de compter la somme que +demandait Thonis, de la mettre dans un vase et de faire passer le vase +sous les yeux de la courtisane, pour lui prouver que l'imagination +était l'ombre de la vérité. «Que pense Lamia de ce jugement? dit +Démétrius.—Je le trouve injuste, repartit aussitôt Lamia, car l'ombre +de cet argent n'a point amorti le désir de Thonis, tandis que le songe +a satisfait la passion de son amant.»</p> + +<p>Démétrius payait en roi. Quand il fut maître d'Athènes, il exigea des +Athéniens une somme de 250 talents (près de deux millions de notre +monnaie), et il fit lever cet impôt avec une singulière rigueur, comme +s'il avait eu besoin de la somme sur-le-champ. Lorsqu'elle fut réunie +à grand'peine: «Qu'on la donne à Lamia, dit-il, pour acheter du +savon!» Les Athéniens se vengèrent de cette odieuse exaction, en +disant que Lamia devait avoir le corps bien sale, pour que tant de +savon fût nécessaire pour sa toilette. Lamia était donc fort riche, +mais elle dépensait autant qu'une reine. Elle fit construire des +édifices superbes, entre autres le Pœcile de Sicyone, dont le poëte +Polémon publia la description. Elle donnait à Démétrius des festins +dont la magnificence surpassait tout ce que l'histoire a raconté de +ceux des rois de Babylone et de Perse. Il y en eut un qui coûta des +sommes fabuleuses et qui fut chanté aussi par Polémon. «Je suis sûre, +écrivait-elle à Démétrius, que le festin que je compte donner en ton +honneur, dans la maison de Thérippidios, à la fête d'Aphrodite, +attirera l'attention non-seulement de la ville d'Athènes, mais même de +toute la Grèce.» Plutarque affirme qu'elle mit à contribution tous les +officiers de Démétrius, sous prétexte de couvrir les frais de ces +repas, qu'elle se faisait en même temps rembourser par le roi et par +les Athéniens. Quoique Athénienne, elle ne ménagea ni la bourse ni +l'amour-propre de ses concitoyens. Lorsque la mort l'eut frappée au +milieu de ses orgies, Démétrius Poliorcète la pleura, et les Athéniens +la divinisèrent, en lui élevant un temple sous le nom de Vénus-Lamia. +Démétrius, indigné de tant de bassesse, s'écria qu'on ne verrait plus +aux enfers un seul Athénien de grand cœur. «Il n'aurait garde d'y +descendre, dit la cruelle Démo, de peur d'y rencontrer Lamia.»</p> + +<p><a name="Page_261" id="Page_261"></a></p> + +<h2 class="sep4"><a href="#table">CHAPITRE X.</a></h2> + +<p class="som"><span class="smcap">Sommaire.</span>—Les concubines athéniennes.—Leur rôle dans le +domicile conjugal.—But que remplissaient les courtisanes dans la +vie civile.—En quoi l'hétaire différait de la fille +publique.—Origine du mot <i>hétaire</i>.—Vicissitudes de ce +mot.—Les <i>hétaires</i> de Sapho.—Les <i>bonnes amies</i> ou grandes +hétaires.—Leur position sociale.—Les <i>familières</i> et les +<i>philosophes</i>.—Préférences que les Athéniens accordaient aux +courtisanes sur leurs femmes légitimes.—Portrait de la femme +de bien, par le poëte Simonide.—Les neuf espèces de +femmes de Simonide.—Les femmes honnêtes.—Axiome de +Plutarque.—Loi du divorce.—Alcibiade et sa femme Hipparète +devant l'archonte.—Avantages des hétaires sur les femmes +mariées.—Influence des courtisanes sur les lettres, les sciences +et les arts.—Action salutaire de la Prostitution dans les +mœurs grecques.—Les jeunes garçons.—Les deux portraits +d'Alcibiade.—L'aulétride Drosé et le philosophe +Aristénète.—Les philosophes, corrupteurs de la +jeunesse.—Thaïs et Aristote.—Les plaisirs <i>ordinaires</i> des +hétaires et les amours <i>extraordinaires</i> de la philosophie.—Gygès, +roi de Lydie.—Les Ptolémées.—Alexandre-le-Grand et +l'Athénienne Thaïs.—Mariage de cette courtisane.—Hommes +illustres qui eurent pour mères des courtisanes.</p> + +<p>«Nous avons, dit Démosthène dans son plaidoyer contre Nééra, nous +avons des courtisanes (<span title="hetairas">ἑταίρας</span>) pour le plaisir, des +concubines (<span title="pallakides">π</span>παλλακίδες) pour le service journalier, mais des +épouses pour nous donner des enfants légitimes et veiller fidèlement à +l'intérieur de la maison.» Ce précieux passage de l'orateur grec nous +initie à tout le système des mœurs grecques, qui toléraient l'usage +des concubines et des courtisanes, à la porte même du sanctuaire +conjugal. Les concubines, au sujet desquelles on trouve très-peu de +renseignements dans les écrivains grecs, étaient des esclaves qu'on +achetait ou des servantes qu'on prenait à louage, et qui devaient, au +besoin, servir à satisfaire les sens de leurs maîtres: il n'y avait là +ni amour, ni libertinage; c'était un simple service, quoique d'une +nature plus délicate que tous les autres. Aussi, une femme légitime ne +daignait-elle pas s'offenser, ni même s'étonner de voir sous ses yeux, +et dans sa propre maison, servantes ou esclaves, faire acte de +servitude ou de soumission en s'abandonnant à son mari. Elle-même, +réduite à un état d'infériorité et d'obéissance dans le mariage, elle +n'avait point à s'immiscer en ces sortes de choses qui ne la +regardaient pas, puisqu'il n'en pouvait sortir que des bâtards. Les +concubines faisaient donc partie essentielle du domicile des époux: +elles avaient surtout leur rôle marqué et, en quelque sorte, autorisé, +pendant les maladies, les couches et les autres empêchements de la +véritable épouse. Leur existence s'écoulait silencieuse, à +l'ombre du foyer domestique, et elles vieillissaient ignorées au +milieu des travaux manuels, bien qu'elles eussent donné des fils à +leurs maîtres, des fils qui n'avaient aucun droit de famille, il est +vrai, et qui étaient par leur naissance même déshérités du titre de +citoyen.</p> + +<p>Les courtisanes formaient une catégorie absolument différente des +concubines, et elles remplissaient pourtant un but analogue dans +l'économie de la vie civile: elles étaient des instruments de plaisir +pour les hommes mariés. Voilà comment leur destination avait été +sanctionnée par l'usage et l'habitude, sinon par la loi, et, sous cette +dénomination générale de courtisanes, on comprenait à la fois toutes les +espèces d'hétaires, sans mettre à part les aulétrides et les +dictériades. Mais néanmoins on distinguait de la fille publique +proprement dite (<span title="pornês">πορνης</span>) l'hétaire, dont Anaxilas fait, +pour ainsi dire, cette définition dans sa comédie du <i>Monotropos</i>: «Une +fille qui parle avec retenue, accordant ses faveurs à ceux qui recourent +à elle dans leurs besoins de nature, a été nommée hétaire ou bonne amie, +à cause de son hétairie ou bonne amitié.» L'origine du mot <i>hétaire</i> +n'est pas douteuse, et l'on voit, dans une foule de passages des auteurs +grecs, que ce mot, honnête d'abord, avait fini par subir les +vicissitudes d'une application vicieuse. Il est certain que, bien avant +les progrès de l'hétairisme érotique, les femmes et filles de condition +libre appelaient <i>hétaires</i> leurs connaissances intimes et leurs +meilleures amies (<span title="philas hetairas">φίλας ἑταίρας</span>). La tradition du +mot s'était perpétuée depuis Latone et Niobé qui se chérissaient +comme deux hétaires, selon l'expression du mythologue grec. Il est +vrai que, depuis, Sapho qualifia de la sorte ses Lesbiennes: «Je +chanterai d'agréables choses à mes hétaires!» disait-elle dans ses +poésies. Le vrai sens du mot <i>hétaire</i> commençait à se dénaturer. Il +était encore assez honnête toutefois, pour que le poëte Antiphane +ait pu dire dans son <i>Hydre</i>: «Cet homme avait pour voisine une +jeune fille; il ne l'eut pas plutôt vue qu'il devint amoureux de +cette citoyenne, qui n'avait ni tuteur, ni parent. C'était, +d'ailleurs, une fille qui annonçait le penchant le plus honnête, +vraiment hétaire (<span title="ontôs hetairas">ὀντως ἑταίρας</span>).» Athénée +parle aussi de celles qui sont vraiment hétaires, qui peuvent, +dit-il, donner une amitié sincère, et qui, seules entre toutes les +femmes, ont reçu ce nom du mot <i>amitié</i> (<span title="hetaireia">ἑταιρεία</span>), +ou du surnom même de Vénus, que les Athéniens ont qualifiée +d'Hétaire.» Le mot fut bientôt détourné de sa première acception, et +on le laissa en toute propriété aux femmes qui étaient, en effet, +des amies faciles pour tout le monde. Cependant il y eut encore de +fréquentes erreurs d'attribution, et les grammairiens crurent y +remédier en modifiant l'accentuation du mot, avec lequel le poëte +Ménandre jouait ainsi: «Ce que tu as fait, dit-il, n'est pas le +propre des amis (<span title="hetaírôn">ἑταίρων</span>), mais des courtisanes +(<span title="hetairôn">ἑταιρῶν</span>).» On devine tout de suite le chemin +qu'avait fait le mot original en partant de son sens honnête, +lorsqu'on entend le poëte Éphippus, dans sa comédie intitulée le +<i>Commerce</i>, caractériser en ces termes les caresses des <i>bonnes +amies</i>: «Elle le baise, non en serrant les lèvres, mais bouche +béante, comme font les oiseaux, et elle lui rend la gaieté.»</p> + +<p>Ces <i>bonnes amies</i>, parmi lesquelles nous ne rangerons pas les +dictériades, les aulétrides et les hétaires subalternes ou courtisanes +vagabondes, occupaient à Athènes la place d'honneur dans le grand +banquet de la Prostitution. Elles dominaient, elles éclipsaient les +femmes honnêtes; elles avaient des clients et des flatteurs; elles +exerçaient une influence permanente sur les événements politiques, en +influant sur les hommes qui s'y trouvaient mêlés; elles étaient comme +les reines de la civilisation attique. On peut les diviser en deux +classes distinctes qui se faisaient des emprunts réciproques: les +<i>Familières</i> et les <i>Philosophes</i>. Ces deux classes, également +intéressantes et recherchées, constituaient l'aristocratie des +prostituées. Les <i>philosophes</i>, à force de vivre dans la société des +savants et des lettrés, apprenaient à imiter leur jargon et à se +plaire dans leurs études; les <i>familières</i>, moins instruites ou moins +pédantes, se recommandaient aussi par leur esprit, et s'en servaient +également pour charmer les hommes éminents qu'elles avaient attirés +par leur beauté ou par leur réputation. Chacune de ces grandes +hétaires avait sa cour et son cortége d'adorateurs, de poëtes, de +capitaines et d'artistes; chacune avait ses amitiés et ses haines; +chacune, son crédit et son pouvoir. Ce fut sous Périclès et à son +exemple, que les Athéniens se passionnèrent pour ces sirènes et pour +ces magiciennes, qui firent beaucoup de mal aux mœurs et beaucoup +de bien aux lettres et aux arts. Pendant cette période de temps, on +peut dire qu'il n'y eut pas d'autres femmes en Grèce, et que les +vierges et les matrones se tinrent cachées dans le mystère du gynécée +domestique, tandis que les hétaires s'emparaient du théâtre et de la +place publique. Ces hétaires étaient la plupart des citoyennes +déchues, des beautés et des talents cosmopolites.</p> + +<p>La préférence que les Athéniens de distinction accordaient à ces +femmes-là sur leurs femmes légitimes, cette préférence ne se conçoit +que trop, quand on compare les unes aux autres, quand on se rend +compte du désenchantement qui accompagnait presque toujours les +relations intimes d'un mari avec sa femme. Ce qui faisait le prestige +d'une hétaire aurait fait la honte d'une femme mariée; ce qui faisait +la gloire de celle-ci eût fait le ridicule de celle-là. L'une +représentait le plaisir, l'autre le devoir; l'une appartenait à +l'intérieur de la maison, et l'autre au dehors. Elles restèrent toutes +deux dans les limites étroites de leur rôle, sans vouloir empiéter +alternativement sur leur domaine réciproque. Le vieux poëte +Simonide s'est plu à faire le portrait de la femme de bien, qu'il +suppose issue de l'abeille: «Heureux le mortel qui en trouve une pour +sa femme! dit-il. Seule parmi toutes les autres, le vice n'eut jamais +d'accès dans son cœur; elle assure à son mari une vie longue et +tranquille. Vieillissant avec lui dans le plus touchant accord; mère +d'une famille nombreuse dont elle fait ses délices; distinguée parmi +les autres femmes dont elle est l'exemple et la gloire, on ne la voit +point perdre son temps à de vaines conversations. La modestie règne +dans ses propos et semble donner plus d'éclat aux grâces qui +l'accompagnent et qui se répandent sur toutes ses occupations.» Or, +ces occupations consistaient en soins de ménage, en travaux +d'aiguille, en fonctions d'épouse, de nourrice ou de mère. Simonide +compte neuf autres espèces de femmes, qu'il suppose créées avec les +éléments du pourceau, du renard, du chien, du singe, de la jument, du +chat et de l'âne: c'était, selon ce grossier satirique, dans ces +diverses espèces qu'il fallait chercher les hétaires.</p> + +<p>«Le nom d'une femme honnête, dit Plutarque, doit être, ainsi que sa +personne, enfermé dans sa maison.» Thucydide avait exprimé la même +idée, longtemps avant lui: «La meilleure femme est celle dont on ne +dit ni bien ni mal.» Cette maxime résume le genre de vie que menait la +matrone athénienne. Elle ne sortait pas de sa maison; elle ne +paraissait ni aux jeux publics ni aux représentations du théâtre; +elle ne se montrait dans les rues, que voilée et décemment vêtue, sous +peine d'une amende de 1,000 drachmes que lui imposaient alors les +magistrats nommés <i>ginecomi</i>, en faisant afficher la sentence aux +platanes du Céramique. Elle n'avait d'ailleurs aucune lecture, aucune +instruction; elle parlait mal sa langue, et elle n'entendait rien aux +raffinements de la politesse, aux variations de la mode, aux plus +simples notions de la philosophie. Elle n'inspirait donc à son époux +d'autre sentiment qu'une froide ou tendre estime. Un mari qui se fût +permis d'aimer sa femme avec transport et avec volupté, aurait été +blâmé de tout le monde, suivant l'axiome formulé par Plutarque: «On ne +peut pas vivre avec une femme honnête comme avec une épouse et une +hétaire à la fois.» L'empire de la femme mariée finissait à la porte +de sa maison, là où commençait celui du mari; elle n'avait donc pas le +droit de le suivre ni de le troubler dans sa vie extérieure, et elle +était censée ignorer ce qui se passait hors de chez elle. Toutefois, +dans certaines circonstances, en vertu d'une ancienne loi tombée en +désuétude, elle pouvait se plaindre aux magistrats et demander le +divorce, si les excès de son mari lui devenaient insupportables. +Ainsi, Hipparète, chaste épouse d'Alcibiade qu'elle aimait, et dont +l'inconstance la désolait, voyant que ce mari libertin la délaissait +pour fréquenter des étrangères de mauvaise vie, se retira chez +son frère et réclama le divorce. Alcibiade prit gaiement la chose et +déclara que sa femme devait apporter chez l'archonte les pièces du +divorce: elle y vint, Alcibiade y vint aussi; mais, au lieu de se +justifier, il emporta entre ses bras la plaignante, qu'il ramena de la +sorte au domicile conjugal. Ordinairement les matrones ne se +plaignaient pas, de peur de paraître abdiquer leur dignité. Le seul +privilége dont elles fussent jalouses, c'était la légitimité des +enfants issus du mariage légal. Démosthène conjurait l'aréopage de +condamner la courtisane Nééra, «pour que des femmes honnêtes, +disait-il, ne fussent pas mises au même rang qu'une prostituée; pour +que des citoyennes, élevées avec sagesse par leurs parents, et mariées +suivant les lois, ne fussent pas confondues avec une étrangère qui +plusieurs fois en un jour s'était livrée à plusieurs hommes, de toutes +les manières les plus infâmes, et au gré de chacun.»</p> + +<p>Les hétaires avaient donc d'invincibles avantages sur les femmes +mariées: elles ne paraissaient qu'à distance, il est vrai, dans les +cérémonies religieuses; elles ne participaient point aux sacrifices, +elles ne donnaient pas le jour à des citoyens; mais combien de +compensations douces et fières pour leur vanité de femme! Elles +faisaient l'ornement des jeux solennels, des exercices guerriers, des +représentations scéniques; elles seules se promenaient sur des chars, +parées comme des reines, brillantes de soie et d'or, le sein nu, +la tête découverte; elles composaient l'auditoire d'élite dans les +séances des tribunaux, dans les luttes oratoires, dans les assemblées +de l'Académie; elles applaudissaient Phidias, Apelles, Praxitèle et +Zeuxis, après leur avoir fourni des modèles inimitables; elles +inspiraient Euripide et Sophocle, Ménandre, Aristophane et Eupolis, en +les encourageant à se disputer la palme du théâtre. Dans les occasions +les plus difficiles, on ne craignait pas de se guider d'après leurs +conseils; on répétait partout leurs bons mots, on redoutait leur +critique, on était avide de leurs éloges. Malgré leurs mœurs +habituelles, malgré le scandale de leur métier, elles rendaient +hommage aux belles actions, aux nobles ouvrages, aux grands +caractères, aux talents sublimes. Leur blâme ou leur approbation était +une récompense ou un châtiment, qu'on ne détournait pas aisément de la +vérité et de la justice. Leur charmant esprit, cultivé et fleuri, +créait autour d'elles l'émulation du beau et la recherche du bien, +répandait les leçons du goût, perfectionnait les lettres, les sciences +et les arts, en les illuminant des feux de l'amour. Là était leur +force, là était leur séduction. Admirées et aimées, elles excitaient +leurs adorateurs à se rendre dignes d'elles. Sans doute elles étaient +les causes flétrissantes de bien des débauches, de bien des +prodigalités, de bien des folies; quelquefois elles amollissaient les +mœurs, elles dégradaient certaines vertus publiques, elles +affaiblissaient les caractères et dépravaient les âmes; mais en même +temps elles donnaient de l'élan à de généreuses pensées, à des actes +honorables de patriotisme et de courage, à des œuvres de génie, à +de riches inventions de poésie et d'art.</p> + +<p>Leur action était surtout bienfaisante contre un vice odieux et +méprisable, qui, originaire de Crète, s'était propagé dans toute la +Grèce et jusqu'au fond de l'Asie. L'auteur du <i>Voyage d'Anacharsis</i> +dit avec raison que les lois protégeaient les courtisanes pour +corriger des excès plus scandaleux. Les liaisons amicales des jeunes +Grecs dégénéraient d'ordinaire, excepté à Sparte, en débauches +infâmes, que l'habitude avait fait passer dans les mœurs, et que +d'indignes philosophes avaient la turpitude d'encourager. Solon avait +déjà fondé son fameux dictérion, et taxé à une obole le service public +qu'on y trouvait, pour fournir une distraction facile aux goûts +dissolus des Athéniens, et pour faire une concurrence morale au +désordre honteux de l'amour antiphysique; mais cette concurrence fut +bien plus active et plus puissante, lorsque les hétaires se chargèrent +de l'établir. Elles firent rougir ceux qui les approchaient après +s'être souillés dans un immonde commerce réprouvé par la nature; elles +employèrent tous les artifices de la coquetterie, pour être préférées +aux jeunes garçons qui servaient d'auxiliaires à la Prostitution la +plus abominable; mais elles n'eurent pas toujours l'avantage sur +ces efféminés, au menton épilé, aux cheveux ondoyants, aux ongles +polis, aux pieds parfumés. Il y avait des perversités incorrigibles, +et les débauchés, qui leur rendaient hommage avec le plus +d'enthousiasme, réservaient une part de leurs appétits sensuels pour +un autre culte que le leur. L'opinion, par malheur, ne venait point en +aide aux admonitions et au bon exemple des courtisanes, qui frappaient +en vain de réprobation les souillures que tolérait l'indulgence des +hommes. Tous les jours, à Athènes et à Corinthe, les marchands +d'esclaves amenaient de beaux jeunes garçons, qui n'avaient pas +d'autre mérite que leur figure et leur beauté physique: le prix de ces +esclaves ne faisait pas baisser pourtant celui des hétaires, mais on +les achetait souvent fort cher pour leur donner dans la maison +l'emploi des concubines. L'honnêteté publique et la pudeur conjugale +ne s'indignaient pas de cette abomination. Quant aux jeunes citoyens, +qui, comme Alcibiade, par leurs grâces corporelles et leur séduisante +physionomie, excitaient beaucoup de ces passions ignobles, ils étaient +honorés au lieu d'être conspués; ils occupaient la première place dans +les jeux; ils portaient des habits d'étoffe précieuse qui les +faisaient reconnaître; ils recueillaient sur leur passage l'éclatant +témoignage de l'immoralité publique. C'étaient là les rivaux que les +hétaires essayaient constamment de détrôner ou d'effacer; c'était +là le triomphe de la corruption, contre lequel les hétaires +protestaient sans cesse. Lorsque Alcibiade se fut fait peindre, pour +ainsi dire, sous ses deux faces, nu et recevant la couronne aux jeux +Olympiques, nu et encore vainqueur sur les genoux de la joueuse de +flûte Néméa, les hétaires d'Athènes formèrent une ligue pour faire +exiler cet Adonis qui leur causait un si grave préjudice. Elles se +bornaient parfois à combattre leurs adversaires par le mépris et le +ridicule. Dans un Dialogue de Lucien, une aulétride, Drosé, est privée +de son amant, le jeune Clinias; c'est Aristénète, «le plus infâme des +philosophes,» dit-elle, qui le lui a enlevé: «Quoi! s'écrie +Chélidonium, ce visage renfrogné et hérissé, cette barbe de bouc, +qu'on voit se promener au milieu des jeunes gens dans le Pœcile!» +Drosé lui raconte alors que depuis trois jours Aristénète, qui s'est +emparé de cet innocent, promet de l'élever au rang des dieux, et lui +fait lire les Colloques obscènes des anciens philosophes: «En un mot, +dit-elle, il assiége le pauvre jeune homme!—Courage! nous +l'emporterons, répond Chélidonium; je veux écrire sur les murs du +Céramique: Aristénète est le corrupteur de Clinias.»</p> + +<p>Les hétaires fuyaient donc les philosophes qui corrompaient ainsi la +jeunesse, mais elles recherchaient ceux qui avaient une philosophie +moins hostile aux femmes. Elles faisaient encore plus de cas des +poëtes et des auteurs comiques, parce qu'elles participaient presque à +leurs succès: «Que serait Ménandre sans Glycère? écrit cette +spirituelle hétaire au grand comique grec. Quelle autre te servirait +comme moi, qui te prépare tes masques, qui te donne tes habits, qui +sais me présenter à temps sur l'avant-scène, saisir les +applaudissements du côté d'où ils partent, et les déterminer à propos +par le battement de mes mains?» Poëtes et auteurs comiques n'étaient +pas riches, et ne pouvaient guère payer qu'en vers les faveurs qu'on +leur accordait; mais ces vers ajoutaient du moins à la célébrité de +celle qui les avait inspirés, et elle était sûre aussi d'échapper aux +sarcasmes du poëte: «Je te demande avec instance, mon cher Ménandre, +écrivait la même Glycère, de mettre au rang de tes pièces favorites la +comédie dans laquelle tu me fais jouer le principal rôle, afin que si +je ne t'accompagne pas en Égypte, elle me fasse connaître à la cour de +Ptolémée, et qu'elle apprenne à ce roi l'empire que j'ai sur mon +amant.» Cette comédie portait le nom même de Glycère. D'autres +courtisanes voulurent avoir de même leur nom en titre de comédie, et +l'on vit Anaxilas, Eubule et d'autres se prêter au caprice de leurs +maîtresses. Quant aux philosophes qui n'avaient pas de semblables +moyens d'illustrer ces belles capricieuses, et de les mettre à la +mode, ils étaient traités par elles avec moins d'égards, et si on ne +leur riait pas au nez, si ou ne leur tirait pas la barbe, on leur +tournait souvent le dos, surtout s'ils parlaient trop: «Sera-ce, +écrivait Thaïs à Euthydème, sera-ce parce que nous ignorons la cause +de la formation des nuées et la propriété des atomes, que nous vous +paraissons au-dessous des sophistes? Mais sachez que j'ai perdu mon +temps à m'instruire de ces secrets de votre philosophie, et que j'en +ai raisonné peut-être avec autant de connaissance que votre maître.» +C'était pourtant Aristote à qui Thaïs osait faire ainsi la grimace, en +l'accusant d'avoir une feinte aversion pour les femmes: «Pensez-vous +qu'il y ait, disait-elle, tant de différence entre un sophiste et une +courtisane? S'il y en a, ce n'est que dans les moyens qu'ils emploient +pour persuader; l'un et l'autre ont le même but: recevoir.» Elle +voulait parier avec Euthydème qu'elle viendrait à bout, en une nuit, +de cette austérité factice, et qu'elle forcerait bien Aristote à se +contenter des plaisirs <i>ordinaires</i>. Les courtisanes étaient toujours +en dispute avec les philosophes, avec qui elles se raccommodaient pour +se brouiller de nouveau. Leur gros grief contre la philosophie semble +avoir été surtout son indulgence ou son penchant pour les amours +<i>extraordinaires</i>.</p> + +<p>Si les philosophes n'avaient pas la force d'âme de résister aux +attraits d'une courtisane, on ne doit pas s'étonner que les plus +grands hommes de la Grèce aient cédé également à leurs séductions. On +en citerait bien peu qui soient restés maîtres d'eux-mêmes en +présence de tous les enchantements de la beauté, de la grâce, de +l'instruction et de l'esprit. Les rois aussi mettaient leur diadème +aux pieds de ces dominatrices charmantes, à l'instar de Gygès, roi de +Lydie, qui pleurant une courtisane lydienne, qu'il jugeait +incomparable, lui fit élever un tombeau pyramidal si élevé qu'on +l'apercevait de tous les points de ses États. Parmi les rois que les +courtisanes grecques subjuguèrent avec le plus d'adresse, nous avons +déjà cité les Ptolémées d'Égypte. Alexandre le Grand, qui emmenait +avec lui, dans ses expéditions, l'Athénienne Thaïs, semblait avoir +légué avec son vaste empire à ses successeurs le goût des hétaires +grecques et des joueuses de flûte ioniennes. Quelques-unes de ces +favorites, plus habiles ou plus heureuses que leurs concurrentes, +réussirent à se faire épouser. Ainsi, après la mort d'Alexandre, +Thaïs, qu'il avait presque divinisée en l'aimant, se maria avec un de +ses généraux, Ptolémée, qui fut roi d'Égypte, et qui eut d'elle trois +enfants. Les hétaires cependant n'étaient pas aptes à fournir une +nombreuse progéniture; la plupart restaient stériles. L'histoire +mentionne néanmoins plusieurs hommes illustres qui eurent pour mères +des courtisanes: Philétaire, roi de Pergame, était fils de Boa, +joueuse de flûte paphlagonienne; le général athénien Timothée, fils +d'une courtisane de Thrace; le philosophe Bion, fils d'une hétaire de +Lacédémone, et le grand Thémistocle, fils d'Abrotone, dictériade taxée +à une obole.</p> + +<p><a name="Page_277" id="Page_277"></a></p> + +<h2 class="sep4"><a href="#table">CHAPITRE XI.</a></h2> + +<p class="som"><span class="smcap">Sommaire.</span>—Les hétaires <i>philosophes</i>.—La Prostitution +protégée par la philosophie.—Systèmes philosophiques de la +Prostitution.—La Prostitution <i>lesbienne</i>.—La Prostitution +<i>socratique</i>.—La Prostitution <i>cynique</i>.—La Prostitution +<i>épicurienne</i>.—Philosophie amoureuse de Mégalostrate, maîtresse du +poëte Alcman.—Sapho.—Cléis, sa fille.—Sapho +<i>mascula</i>.—Ode saphique traduite par Boileau Despréaux.—Les +élèves de Sapho.—Amour effréné de Sapho pour Phaon.—Source +singulière de cet amour.—Suicide de Sapho.—Le saut de +Leucade.—L'hétaire philosophe Lééna, maîtresse d'Harmodius et +d'Aristogiton.—Son courage dans les tourments.—Sa mort +héroïque.—Les Athéniens élèvent un monument à sa +mémoire.—L'hétaire philosophe Cléonice.—Meurtre involontaire +de Pausanias.—L'hétaire philosophe Thargélie.—Mission +difficile et délicate dont la chargea Xerxès, roi de Perse.—Son +mariage avec le roi de Thessalie.—Aspasie.—Son cortége +d'hétaires.—Elle ouvre une école à Athènes, et y enseigne la +rhétorique.—Amour de Périclès pour cette courtisane +philosophe.—Chrysilla.—Périclès épouse +Aspasie.—Socrate et Alcibiade, amants d'Aspasie.—Dialogue +entre Aspasie et Socrate.—Pouvoir d'Aspasie sur l'esprit de +Périclès.—Guerres de Samos et de Mégare.—Aspasie et la femme +de Xénophon.—Aspasie accusée d'athéisme par +Hermippe.—Périclès devant l'aréopage.—Acquittement +d'Aspasie.—Exil du philosophe Anaxagore et du sculpteur Phidias, +amis d'Aspasie.—Mort de Périclès.—Aspasie se remarie avec un +marchand de grains.—Croyance des Pythagoriciens sur l'âme +d'Aspasie.—La seconde Aspasie, dite Aspasie <i>Milto</i>.—Le +cynique Cratès.—Passion insurmontable que ressentit Hipparchia +pour ce philosophe.—Leur mariage.—Cynisme +d'Hipparchia.—Les <i>hypothèses</i> de cette philosophe.—Portrait +des disciples de Diogène par Aristippe.—Les hétaires +<i>pythagoriciennes</i>.—La mathématicienne Nicarète, maîtresse de +Stilpon.—Philénis et Léontium, maîtresses d'Épicure. Amour +passionné d'Épicure pour Léontium.—Lettre de cette courtisane à +son amie Lamia.—Son amour pour Timarque, disciple +d'Épicure.—Son portrait par le peintre Théodore.—Ses +écrits.—Sa fille Danaé, concubine de Sophron, gouverneur +d'Éphèse.—Mort de Danaé.—Archéanasse de Colophon, maîtresse +de Platon.—Bacchis de Samos, maîtresse de Ménéclide, +etc.—Célébration des courtisanes par les philosophes et les +poëtes.</p> + +<p>Il faut attribuer surtout l'origine et le progrès de l'hétairisme grec +aux courtisanes qui s'intitulaient philosophes, parce qu'elles +suivaient les leçons des <i>philosophes</i>, et servaient à leurs amours. +Ces philosophes hétaires avaient mis de la sorte la Prostitution sous +l'égide de la philosophie, et toutes les femmes, qui, par tempérament, +par cupidité ou par paresse, s'abandonnaient aux dérèglements d'une +vie impudique, pouvaient s'autoriser de l'exemple et des prouesses de +Sapho, d'Aspasie et de Léontium. Il y eut sans doute un grand nombre +d'hétaires qui se distinguèrent dans les différentes écoles de +philosophie, mais l'histoire n'a consacré que dix ou douze noms, qui +représentent seuls pendant plus de trois siècles le dogme et le culte +de l'hétairisme, si l'on peut appliquer ce mot-là au système +philosophique de la Prostitution. Ce système nous paraît avoir eu +quatre formes et quatre phases distinctes, que nous nommerons +<i>lesbienne</i>, <i>socratique</i>, <i>cynique</i> et enfin <i>épicurienne</i>. +On voit, par ces dénominations arbitraires, que Sapho, Socrate, Diogène et +Épicure sont les patrons, sinon les auteurs, des doctrines que les +hétaires philosophes se chargeaient de répandre dans le domaine de +leurs attributions érotiques. Sapho prêcha l'amour des femmes; +Socrate, l'amour spirituel; Diogène, l'amour grossièrement physique; +Épicure, l'amour voluptueux. C'étaient là quatre amours dont les +courtisanes de la philosophie se partageaient la propagande, et qui +trouvaient ensuite plus ou moins de prosélytes parmi les hétaires +familières auxquelles appartenait la direction suprême des plaisirs +publics.</p> + +<p>La plus ancienne philosophe qui ait laissé un souvenir dans la légende +des courtisanes grecques, c'est Mégalostrate, de Sparte, qui fut aimée +du poëte Alcman, et qui philosophait, poétisait et faisait l'amour, +674 ans avant Jésus-Christ. Sa philosophie était purement amoureuse, +et il est permis de la regarder comme le prélude de l'épicuréisme. +Alcman, selon le témoignage d'Athénée, fut le prince des poëtes +érotiques, et comme il fut aussi le plus fougueux coureur de femmes +(<i>erga mulieres petulantissimum</i>, dit la version latine qui ne dit pas +tout), on comprend qu'il ait été le plus gros mangeur que +l'antiquité s'honore d'avoir produit. Il passait à table ses jours et +ses nuits, Mégalostrate couchée à ses côtés, et il chantait sans cesse +un hymne à l'amour, que Mégalostrate répétait à l'unisson. Dans une +épigramme de ce poëte, épigramme citée par Plutarque, le joyeux Alcman +remarque, entre deux libations, que s'il eût été élevé à Sarde, patrie +de ses ancêtres, il serait devenu un pauvre prêtre de Cybèle, privé de +ses parties viriles, tandis qu'il est supérieur aux rois de Lydie, +comme citoyen de Lacédémone, et comme amant de Mégalostrate. Après +cette belle philosophe, qui n'empêcha pas son cher Alcman de mourir +dévoré par les poux, il y a une espèce de lacune dans la philosophie +érotique. Sapho, de Mitylène, invente l'amour lesbien, et le proclame +supérieur à celui dont les femmes s'étaient contentées jusque-là. +Sapho n'en avait pas toujours pensé ainsi, et elle n'en pensa pas +toujours de même. Elle fut mariée d'abord à un riche habitant de l'île +d'Andros, nommé Cercala, et elle en eut une fille qu'elle appela +Cléis, du nom de sa mère; mais, étant devenue veuve, par un désordre +de son imagination et de ses sens, elle se persuada que chaque sexe +devait se concentrer sur lui-même et s'éteindre dans un embrassement +stérile. Elle était poëte, elle était philosophe: ses discours, ses +poésies lui firent beaucoup de partisans, surtout chez les femmes, qui +n'écoutèrent que trop ses mauvais conseils. Quoique Platon l'ait +gratifiée de l'épithète de <i>belle</i>, quoique Athénée se soit fié +là-dessus à l'autorité de Platon, il est plus probable que Maxime de +Tyr, qui nous la peint noire et petite, se conformait à la tradition +la plus authentique. Ovide ne nous la montre pas autrement, et la +savante madame Darcier ajoute au portrait de cette illustre Lesbienne, +qu'elle avait les yeux extrêmement vifs et brillants. De plus, Horace, +en lui attribuant la qualification de <i>mascula</i>, répétée par Ausone +avec le même sens, s'est conformé à une opinion généralement reçue, +qui voulait que Sapho eût été hermaphrodite, comme les faits parurent +le prouver.</p> + +<p>Sans doute, la poétesse Sapho, née d'une famille distinguée de Lesbos, +et possédant une fortune honorable, ne se prostituait pas à prix +d'argent, mais elle tenait une école de Prostitution, où les jeunes +filles de son gynécée apprenaient de bonne heure un emploi +extra-naturel de leurs charmes naissants. On a voulu inutilement +réhabiliter les mœurs et la doctrine de Sapho: il suffit de la +fameuse ode, qui nous est restée parmi les fragments de ses poésies, +pour démontrer aux plus incrédules que, si Sapho n'était pas +hermaphrodite, elle était du moins tribade. (<i>Diversis amoribus est +diffamata</i>, dit Lilio Gregorio Giraldi dans un de ses Dialogues, <i>adeo +ut vulgo tribas vocaretur</i>.) Cette ode, ce chef-d'œuvre de la +passion hystérique, retrace la fièvre brûlante, l'extase, le trouble, +les langueurs, le désordre et même la dernière crise de cette passion, +plus délirante, plus effrénée que tous les autres amours. On +ignore le nom de la Lesbienne à qui est adressée l'ode saphique, dont +le froid Boileau Despréaux a rendu le mouvement et le coloris avec +plus de chaleur et d'art que ses nombreux concurrents:</p> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<span class="i0">Heureux qui près de toi pour toi seule soupire,<br /></span> +<span class="i0">Qui jouit du plaisir de t'entendre parler,<br /></span> +<span class="i0">Qui te voit quelquefois doucement lui sourire!<br /></span> +<span class="i0">Les dieux, dans son bonheur, peuvent-ils l'égaler?</span> +</div> + +<div class="stanza"> +<span class="i0">Je sens de veine en veine une subtile flamme<br /></span> +<span class="i0">Courir par tout mon corps, sitôt que je te vois;<br /></span> +<span class="i0">Et dans les doux transports où s'égare mon âme,<br /></span> +<span class="i0">Je ne saurais trouver de langue ni de voix.</span> +</div> + +<div class="stanza"> +<span class="i0">Un nuage confus se répand sur ma vue,<br /></span> +<span class="i0">Je n'entends plus, je tombe en de molles langueurs;<br /></span> +<span class="i0">Et pâle, sans haleine, interdite, éperdue,<br /></span> +<span class="i0">Un frisson me saisit, je tombe, je me meurs!</span> +</div> +</div> + +<p>On a essayé, mal à propos, de faire honneur à Phaon des sentiments et +des sensations que Sapho exprime dans cette admirable pièce, qui nous +fait tant regretter la perte de ses ouvrages; mais, d'un bout à +l'autre, l'ode s'adresse à une personne du genre féminin. On est donc +réduit à la laisser sans nom au milieu de l'école de Sapho, qui eut +pour élèves ou pour amantes Amycthène, Athys, Anactorie, Thélésylle, +Cydno, Eunica, Gongyle, Anagore, Mnaïs, Phyrrine, Cyrne, Andromède, +Mégare, etc. Quelle que fût celle qui a inspiré l'ode sublime +dont nous devons la conservation au rhéteur Longin, cette ode, qui +offre une description si fidèle et si vraie de la fièvre saphique, a +été enregistrée par la science médicale de l'antiquité, comme un +monument diagnostique de cette affection. L'abbé Barthélemy, dans son +<i>Voyage d'Anacharsis</i>, se borne à dire que Sapho «aima ses élèves avec +excès, parce qu'elle ne pouvait rien aimer autrement.» La nature, en +effet, avait ébauché en elle l'organe masculin en développant celui de +son sexe. Ce fut, dit-on, l'amour incestueux de son frère Charaxus, ce +fut la rivalité qu'elle rencontra de la part d'une courtisane +égyptienne, nommée Rhodopis, ce fut surtout le triomphe de sa rivale, +qui conduisirent Sapho à la recherche d'une nouvelle manière d'aimer. +Elle vivait donc dans la compagnie de ses Lesbiennes, et elle oubliait +que les hommes protestaient contre ses façons de faire, lorsque Vénus, +pour la punir, lui envoya Phaon. Elle l'aima aussitôt et elle ne +réussit point à vaincre les mépris de ce bel indifférent. Pline +raconte que cet amour légitime était venu d'une source singulière: +Phaon aurait trouvé sur son chemin une racine d'éryngium blanc, au +moment où Sapho passait par là. Le vieux traducteur de Pline explique +en ces termes ce curieux passage de l'<i>Histoire naturelle</i>: «Il y en a +qui disent que la racine de l'éryngium blanc (qui est fort rare) est +faite à mode de la nature d'un homme ou d'une femme; et tient-on que +si un homme en rencontre une qui soit faite à mode du membre de +l'homme, il sera bien aimé des femmes, et a-t-on opinion que cela seul +induisit la jeune Sapho à porter amitié à Phao, Lesbien.» Cette +<i>amitié</i> fut telle, que Sapho, désespérée par les froideurs de Phaon, +se jeta dans la mer, du haut du rocher de Leucade, pour étouffer sa +flamme avec sa vie. Elle avait malheureusement trop instruit ses +écolières, pour qu'elles renonçassent à leurs premières amours, et sa +philosophie, qui n'était que la quintessence de l'amour lesbien, ne +cessa jamais d'avoir des initiées, particulièrement chez les +courtisanes. Quelques-unes d'entre elles, pour échapper aux poursuites +des hommes qu'elles trouvaient aimables, se précipitèrent aussi du +Saut de Leucade, afin de se guérir d'une passion que Sapho regardait +comme une honte et comme une servitude.</p> + +<p>L'école de Sapho, par bonheur pour l'espèce humaine, ne fut toutefois +qu'une exception qui ne pouvait prévaloir contre le véritable amour. +L'hétaire Lééna, la philosophe, qu'on ne confondra point avec la +favorite de Démétrius Poliorcète, n'avait pas été pervertie par +l'esprit de contradiction des Lesbiennes; elle exerçait franchement et +honorablement son métier de courtisane à Athènes; elle était l'amie, +la maîtresse d'Harmodius et d'Aristogiton; elle conspira avec eux +contre le tyran Pisistrate et son fils Hippias, 514 ans avant l'ère +moderne. On s'empare d'elle, on la met à la torture, on veut +qu'elle nomme ses complices, et qu'elle révèle le secret de la +conspiration; mais elle, pour être plus sûre de garder ce secret, se +coupe la langue avec ses dents et la crache au visage de ses +bourreaux. On croit qu'elle périt dans les tourments. Les Athéniens, +pour honorer sa mémoire, lui élevèrent un monument, représentant une +lionne sans langue, en airain, qui fut placé à l'entrée du temple dans +la citadelle d'Athènes. Ce n'est pas le seul acte de courage et de +fierté que présentent les annales des courtisanes grecques. Une autre +philosophe, Cléonice, hétaire de Byzance, s'était fait connaître par +sa beauté et par divers écrits de morale. Ce fut sa réputation qui la +désigna aux préférences de Pausanias, fils du roi de Sparte +Cléombrote. Ce général demanda qu'on lui envoyât cette belle +philosophe, pour le distraire des fatigues de la guerre. Cléonice +arriva au camp, la nuit, pendant que Pausanias dormait: elle ne voulut +point qu'on l'éveillât; elle fit seulement éteindre les lampes qui +veillaient auprès du général endormi, et elle s'avança dans les +ténèbres vers la couche du prince, qui, réveillé en sursaut par le +bruit d'une lampe qu'elle renverse, croit à la présence d'un assassin, +saisit son poignard et le lui plonge dans le sein. Depuis cette fatale +méprise, chaque nuit lui faisait revoir le fantôme de Cléonice qui lui +reprochait ce meurtre involontaire; il la conjurait en vain de +s'apaiser et de lui pardonner; elle lui annonça qu'il ne serait +délivré de cette sanglante apparition qu'en revenant à Sparte. Il +y revint, mais pour y mourir de faim dans le temple de Minerve, où il +s'était réfugié, afin d'échapper à la vengeance de ses concitoyens qui +l'accusaient de trahison (471 ans avant Jésus-Christ).</p> + +<p>L'ère des courtisanes avait commencé en Grèce à l'époque où Cléonice +alliait les séductions de l'amour aux enseignements de la philosophie. +Une autre philosophe de la même espèce, Thargélie, de Milet, avait été +chargée d'une mission aussi difficile que délicate par Xerxès, roi de +Perse, qui méditait la conquête de la Grèce: cette hétaire, aussi +remarquable par son esprit et son instruction, que par sa beauté et +ses grâces, servait d'instrument politique à Xerxès; elle devait lui +gagner les principales villes grecques, en inspirant de l'amour aux +chefs qui les défendaient; elle réussit, en effet, dans cette première +partie de sa galante mission: elle captiva successivement quatorze +chefs, qui furent ses amants sans vouloir être les serviteurs du roi +de Perse. Celui-ci, en pénétrant dans la Grèce par le passage des +Thermopyles, se vit obligé d'emporter d'assaut les villes dont +Thargélie croyait lui avoir assuré la possession. Thargélie s'était +fixée à Larisse, et le roi de Thessalie l'avait épousée: elle cessa +d'être hétaire, mais elle resta philosophe. La haute destinée de cette +courtisane excita l'ambition d'une autre Milésienne, qui l'éclipsa +bientôt dans la carrière des lettres et de la fortune. Aspasie, +originaire de Milet, comme Thargélie, après avoir été dictériade +à Mégare, épousa Périclès, l'illustre chef de la république d'Athènes.</p> + +<p>Elle était venue à Athènes, vers le milieu du cinquième siècle avant +l'ère moderne; elle y était venue avec un brillant cortége d'hétaires +qu'elle avait formées, et dont elle dirigeait habilement les +opérations. Ces hétaires n'étaient pas des esclaves étrangères, +savantes seulement dans l'art de la volupté; c'étaient de jeunes +Grecques, de condition libre, nourries des leçons de la philosophie +que professait leur éloquente institutrice, et initiées à tous les +mystères de la galanterie la plus raffinée. Aspasie avait aussi des +moyens de séduction toujours prêts pour toutes les circonstances, et +elle exerçait, par l'intermédiaire de ses élèves, l'influence qu'elle +ne daignait pas tirer de ses propres ressources. Elle ouvrit son école +et y enseigna la rhétorique: les citoyens les plus considérables +furent ses auditeurs et ses admirateurs. Périclès, qui s'était épris +de cette philosophe, entraînait à sa suite, non-seulement les +généraux, les orateurs, les poëtes, tous les hommes éminents de la +république, mais encore les femmes et les filles de ces citoyens, que +l'amour de la rhétorique rendait indulgentes pour tout le reste. Elles +y allaient «pour l'ouïr deviser,» dit Plutarque dans la naïve +traduction de Jacques Amyot, aumônier de Charles IX et évêque +d'Auxerre, «combien qu'elle menast un train qui n'estoit guères +honneste, parce qu'elle tenoit en sa maison de jeunes garces qui +faisoient gain de leur corps.» Ce fut par là qu'elle acheva de +captiver Périclès qui l'aimait à la passion, mais qui n'était pas +indifférent aux ragoûts de libertinage qu'elle lui préparait. Aspasie +se montrait partout en public, au théâtre, au tribunal, au lycée, à la +promenade, comme une reine entourée de sa cour; elle s'était fait, +d'ailleurs, une royauté plus rare et moins lourde à porter que toutes +les autres: elle seule donnait le ton à la mode; elle seule dictait +des lois aux Athéniens et même aux Athéniennes pour tout ce qui +concernait les habits, le langage, les opinions, les mœurs mêmes, +car elle mit en honneur l'hétairisme et elle lui ôta, pour ainsi dire, +sa tache originelle. Les jeunes Grecques, en dépit de leur naissance, +descendirent du rang de citoyennes à celui de courtisanes, et se +proclamèrent philosophes à l'exemple d'Aspasie.</p> + +<p>Périclès, avant d'aimer Aspasie, avait aimé Chrysilla, fille de Télée +de Corinthe; mais ce premier amour passa sur son union conjugale, sans +la dissoudre ni la troubler. Dès qu'il eut connu Aspasie, il ne songea +plus qu'à rompre son mariage, pour en contracter un nouveau avec elle. +Il amena donc sa femme à consentir au divorce, et il put alors, en se +remariant, introduire dans sa maison la belle philosophe qu'on +appelait dans les tavernes la <i>dictériade de Mégare</i>. Périclès était +fort amoureux, mais il n'était pas jaloux; il laissait Aspasie +fréquenter Socrate et Alcibiade, qui l'avaient possédée avant +lui: «Il n'allait jamais au sénat, rapporte Plutarque, et il n'en +revenait jamais, sans donner un baiser à son Aspasie.» Les +commentateurs n'ont pas dédaigné de s'occuper de ce baiser quotidien +du départ et du retour: ils l'ont supposé aussi tendre que Périclès +était capable de le faire. Ensuite, Aspasie demeurait seule avec +Socrate ou Alcibiade, et elle ne se consacrait pas uniquement à la +philosophie, en attendant Périclès. L'entretien roulait entre nos +philosophes sur des sujets érotiques, et l'on regrette d'apprendre que +cette charmante femme tolérait, encourageait même chez ses deux amis +les désordres les plus repoussants. Platon nous a conservé un fragment +d'un dialogue entre Socrate et Aspasie: «Socrate, j'ai lu dans ton +cœur, lui dit-elle; il brûle pour le fils de Dinomaque et de +Clinias. Écoute, si tu veux que le bel Alcibiade te paye de retour, +sois docile aux conseils de ma tendresse.—O discours ravissants! +s'écrie Socrate, ô transports!... Une sueur froide a parcouru mon +corps, mes yeux sont remplis de larmes...—Cesse de soupirer, +interrompt-elle; pénètre-toi d'un enthousiasme sacré; élève ton esprit +aux divines hauteurs de la poésie: cet art enchanteur t'ouvrira les +portes de son âme. La douce poésie est le charme des intelligences; +l'oreille est le chemin du cœur, et le cœur l'est du reste.» +Socrate, de plus en plus attendri, ne sait que pleurer et cache son +front chauve entre ses mains: «Pourquoi pleures-tu, mon cher +Socrate? Il troublera donc toujours ton cœur, cet amour qui s'est +élancé, comme l'éclair, des yeux de ce jeune homme insensible? Je t'ai +promis de le fléchir pour toi!...» La complaisante Aspasie ne paraît +pas trop piquée du successeur que Socrate veut lui donner, elle qui +avait eu les prémices de cette austère sagesse. «Vénus se vengea de +lui, dit le poëte élégiaque Hermésianax, en l'enflammant pour Aspasie; +son esprit profond n'était plus occupé que des frivoles inquiétudes de +l'amour. Toujours il inventait de nouveaux prétextes pour retourner +chez Aspasie, et lui, qui avait démêlé la vérité dans les sophismes +les plus tortueux, ne pouvait trouver d'issue aux détours de son +propre cœur.»</p> + +<p>Aspasie ne manifesta jamais mieux son pouvoir sur l'esprit de Périclès +qu'en obtenant de lui qu'il déclarât la guerre aux Samiens, puis aux +Mégariens. Dans ces deux guerres, elle accompagna son mari et ne se +sépara point de sa maison d'hétaires. La guerre de Samos ne fut pour +elle qu'un souvenir d'intérêt à l'égard de sa ville natale: Aspasie ne +voulut pas que les Samiens, qui étaient alors en lutte avec les +Milésiens, s'emparassent de Milet; elle promit du secours à ses +compatriotes et elle leur tint parole. Quant à la guerre de Mégare, la +cause en était moins honorable. Alcibiade, ayant entendu vanter les +charmes de Simœthe, courtisane de Mégare, se rendit dans cette +ville avec quelques jeunes libertins, et ils enlevèrent +Simœthe en disant qu'ils agissaient pour le compte de Périclès. Les +Mégariens usèrent de représailles et firent enlever aussi deux +hétaires de la maison d'Aspasie. Celle-ci se plaignit amèrement, et +voici la guerre déclarée. Cette guerre de Mégare fut le commencement +de celle du Péloponèse. Aspasie, par sa présence et par l'aimable +concours de ses filles, entretint le courage des capitaines de +l'armée; pendant le siége de Samos surtout, les hétaires ne chômèrent +pas, et elles firent de si énormes bénéfices, qu'elles remercièrent +Vénus en lui élevant un temple aux portes de cette ville, qui n'avait +pas résisté longtemps à l'armée de Périclès. Cette double guerre, qui +coûtait, si glorieuse qu'elle fût, beaucoup de sang et d'argent, +augmenta le nombre des ennemis d'Aspasie et accrut leur acharnement. +Les femmes honnêtes, irritées de se voir préférer des courtisanes qui +savaient mieux plaire, reprochèrent vivement à Aspasie et à ses +compagnes de débaucher les hommes, et de faire tort aux amours +légitimes. Aspasie rencontra la femme de Xénophon, qui criait plus +haut que les autres; elle l'arrêta par le bras et lui dit en souriant: +«Si l'or de votre voisine était meilleur que le vôtre, lequel +aimeriez-vous mieux, le vôtre ou le sien?—Le sien, répondit en +rougissant cette fière vertu.—Si ses habits et ses joyaux étaient +plus riches que les vôtres, continua Aspasie, aimeriez-vous mieux les +siens que les vôtres?—Oui, répliqua-t-elle sans hésiter.—Mais +si son mari était meilleur que le vôtre, ne l'aimeriez-vous pas mieux +aussi?» La femme de Xénophon ne répondit rien et s'enveloppa dans les +plis de son voile.</p> + +<p>Cependant les ennemis d'Aspasie redoublaient de malice et de perfidie. +Les poëtes comiques, payés ou séduits, l'insultaient en plein théâtre: +ils l'appelaient une nouvelle Omphale, une nouvelle Déjanire, pour +exprimer le tort qu'elle faisait à Périclès. Cratinus alla jusqu'à la +traiter de concubine impudique et déhontée. C'est alors qu'Hermippe, +un de ces faiseurs de comédies, l'accusa d'athéisme devant l'aréopage, +en ajoutant, dit le Plutarque d'Amyot, «qu'elle servait de maquerelle +à Périclès, recevant en sa maison des bourgeoises de la ville, dont +Périclès jouissait.» L'accusation suivit son cours; Aspasie comparut +en face de l'aréopage, et elle eût été inévitablement condamnée à +mort, si Périclès n'était venu en personne pour la défendre: il la +prit dans ses bras, il la couvrit de baisers et il ne put trouver que +des larmes; mais ces larmes eurent une éloquence qui sauva l'accusée. +La même accusation atteignit ses amis, le philosophe Anaxagore et le +sculpteur Phidias; mais Périclès ne put les préserver de l'exil qui +les frappa, malgré les pleurs d'Aspasie. En perdant le grand homme qui +l'avait réhabilitée, Aspasie ne resta pas fidèle à sa mémoire; elle +lui donna pour successeur un grossier marchand de grains, nommé +Lysiclès, qu'elle prit la peine de polir et de parfumer. Elle ne +cessa point de professer la rhétorique, la philosophie et +l'hétairisme. Elle mourut vers la fin du cinquième siècle avant +Jésus-Christ. C'était une croyance des Pythagoriens, que son âme avait +été celle de Pythagore, et qu'elle passa de son beau corps dans celui +du hideux cynique Cratès. Son nom avait retenti jusqu'au fond de +l'Asie, et la maîtresse de Cyrus le jeune, gouverneur de +l'Asie-Mineure, voulut être nommée aussi Aspasie, en souvenir de la +célèbre philosophe qu'elle essayait d'imiter. Cette seconde Aspasie, +non moins remarquable par sa beauté et son esprit, hérita de la +célébrité de son homonyme, et entra tour à tour dans le lit de deux +rois de Perse, Artaxerxe et Darius. Elle était Phocéenne, et avant de +prendre le surnom d'Aspasie, elle avait porté celui de <i>Milto</i>, +c'est-à-dire vermillon, à cause de l'éclat de son teint.</p> + +<p>Puisque Aspasie, par la grâce de la métempsycose, avait consenti à +devenir le cynique Cratès, on s'étonnera moins de la préférence que la +philosophe Hipparchia avait accordée à ce cynique, qui vivait en chien, +350 ans avant Jésus-Christ. Elle appartenait à une bonne famille +d'Athènes; elle n'était pas laide; elle avait beaucoup d'intelligence et +d'instruction; mais dès qu'elle eut écouté Cratès discutant sur les +arcanes de la philosophie cynique, elle devint amoureuse de lui, et elle +ne craignit pas de déclarer à ses parents qu'elle se livrerait à Cratès. +On l'enferma: elle ne fit que soupirer pour Cratès. Sa famille alla +supplier ce philosophe de s'employer à guérir cette obstinée, et il s'y +employa de très-bonne foi. Quand il vit que ses raisons et ses avis +n'avaient pas le moindre crédit auprès d'Hipparchia, il étala sa +pauvreté devant elle, il lui découvrit sa bosse, il mit par terre son +bâton, sa besace et son manteau: «Voilà l'homme que vous aurez, lui +dit-il, et les meubles que vous trouverez chez lui. Songez-y bien, vous +ne pouvez devenir ma femme, sans mener la vie que prescrit notre secte.» +Hipparchia lui répondit qu'elle était prête à tout et qu'elle avait fait +ses réflexions. Cratès fit aussi les siennes sur-le-champ, et en +présence du peuple qui s'était rassemblé, il célébra ses noces dans le +Pœcile. Depuis ce jour-là, Hipparchia s'attacha aux pas de Cratès, +rôdant partout avec lui, l'accompagnant dans les festins, contre l'usage +des femmes mariées, et ne se faisant aucun scrupule, suivant les +expressions de Bayle, «de lui rendre le devoir conjugal au milieu des +rues.» Telle était la prescription de la philosophie cynique. Saint +Augustin, dans sa <i>Cité de Dieu</i>, met en doute cette circonstance +malhonnête, en disant (et nous nous servons de la traduction du +vénérable Lamothe Levayer, précepteur de Monsieur, frère de Louis XIII) +«qu'il ne peut croire que Diogène ni ceux de sa famille, qui ont eu la +réputation de faire toutes choses en public, y prissent néanmoins une +véritable et solide volupté, s'imaginant qu'ils ne faisoient qu'imiter +sous le manteau cynique les remuements de ceux qui s'accouplent, pour +imposer ainsi aux yeux des spectateurs.» Quoi qu'il en soit, les noces +de Cratès et d'Hipparchia furent immortalisées par les cynogamies que +les cyniques d'Athènes célébraient de la même manière sous le portique +du Pœcile. Hipparchia était encore plus cynique que son Cratès, et +rien ne pouvait la faire rougir. Un jour, dans un repas, elle posa un +sophisme que l'athée Théodore résolut, en lui levant la jupe, suivant +les expressions un peu hasardées dont se sert Ménage pour traduire +Diogène-Laerce (<span title="anesyre d' autês thoimation">ἀνέσυρε δ’ αὐτης θοιμἀτιον</span>). +Hipparchia ne bougea pas et le laissa faire. «Qu'est-ce que cela +prouve?» lui dit-elle, en le voyant s'arrêter tout court. Il ne paraît +pas que la philosophie de Diogène ait eu beaucoup de prestige pour les +courtisanes, car, suivant les termes énergiques d'un poëte grec, «elle +ne fit pas baisser le prix des parfums.» Hipparchia eut pourtant des +élèves qui suivaient son vilain exemple, et qui faisaient rougir +jusqu'aux dictériades. Elle composa plusieurs ouvrages de philosophie et +de poésie, entre autres, des lettres, des tragédies et un traité sur les +hypothèses, ce qui fit dire à une hétaire: «Tout chez elle est +hypothèse, même l'amour.» Il y a dans le grec un jeu de mots fort libre, +que peut faire comprendre l'étymologie d'<i>hypothèse</i> (<span title="hypo">ὑπὸ</span>, sous, et +<span title="thesis">θέσις</span>, position). Hipparchia, en tant que courtisane, +ne pouvait avoir de vogue que dans le monde cynique, car le +portrait que le philosophe Aristippe nous a laissé des disciples de +Diogène, donne des femmes de cette secte une idée assez peu +engageante: «N'auriez-vous pas raison, dit-il, de vous moquer de ces +hommes qui tirent vanité de l'épaisseur de leur barbe, d'un bâton +noueux et d'un manteau en guenilles, sous lequel ils cachent la +saleté la plus outrée et toute la vermine qui peut s'y loger? Que +diriez-vous encore de leurs ongles qui ressemblent aux griffes d'une +bête fauve?»</p> + +<p>Les pythagoriciens étaient du moins, en dépit des préceptes de Socrate, +mieux vêtus et mieux lavés; les hétaires qui se consacraient à ces +philosophes et qui leur prêtaient une aide dévouée, n'avaient rien de +repoussant dans leur toilette, et à travers les soins de la philosophie, +elles prenaient le temps de soigner les choses matérielles. Ces hétaires +ne faisaient pas fi du luxe, principalement celles de la secte +d'Épicure. Avant lui, Stilpon, philosophe de Mégare, au milieu du +quatrième siècle avant Jésus-Christ, avait introduit aussi les hétaires +dans la secte des stoïciens, quoique cette secte regardât la vertu comme +le premier des biens. Stilpon commença par être débauché et il en +conserva toujours quelque chose, alors même qu'il recommandait à ses +disciples de tenir en bride leurs passions: le fond de sa doctrine était +l'apathie et l'immobilité. Sa maîtresse Nicarète, qu'il faut distinguer +d'une courtisane du même nom, mère de la fameuse Nééra, protestait +contre cette doctrine et partageait ses moments entre les mathématiques +et l'amour. Née de parents honorables qui lui donnèrent une belle +éducation, elle fut passionnée pour les problèmes de la géométrie et +elle ne refusait pas ses faveurs à quiconque lui proposait une solution +algébrique. Stilpon ne lui apprit que la dialectique; d'autres lui +enseignèrent les propriétés des grandeurs qui font l'objet des +mathématiques; Stilpon s'enivrait et dormait souvent; les autres n'en +étaient que plus éveillés. Une secte philosophique qui avait des +hétaires pour lui faire des partisans, ne manquait jamais de réussir. Si +la mathématicienne Nicarète rendit des services multipliés aux +stoïciens, Philénis et Léontium ne furent pas moins utiles aux +épicuriens. Philénis, disciple et maîtresse d'Épicure, écrivit un traité +sur la physique et sur les atomes crochus. Elle était de Leucade, mais +elle n'en fit pas le saut, car elle n'avait point à se plaindre de la +froideur de ses amants. Elle eut à sa disposition la jeunesse d'Épicure; +Léontium ne connut ce philosophe que dans sa vieillesse: il ne l'en aima +que davantage, et elle était bien embarrassée de lui rendre amour pour +amour. «Je triomphe, ma chère reine, lui écrivait-il en réponse à une de +ses lettres; de quel plaisir je me sens pénétré à la lecture de votre +épître!» Diogène-Laerce n'a malheureusement cité que ce début +épistolaire. Quant aux lettres de Léontium, on n'en a qu'une seule, +adressée à son amie Lamia, et l'on peut juger, d'après cette lettre, +que le vieil Épicure avait plus d'un rival préféré. Ses soupçons et sa +jalousie n'étaient donc que trop justifiés. Léontium admirait le +philosophe et abhorrait le vieillard.</p> + +<p>«J'en atteste Vénus! écrit-elle à Lamia; oui, si Adonis pouvait revenir +ici-bas et qu'il eût quatre-vingts ans, qu'il fût accablé des infirmités +de cet âge, rongé par la vermine, couvert de toisons puantes et +malpropres, ainsi que mon Épicure, Adonis lui-même me paraîtrait +insoutenable.» Épicure est jaloux, avec raison, d'un de ses disciples, +de Timarque, jeune et beau Céphisien, que Léontium lui préfère à juste +titre. «C'est Timarque, dit-elle, qui le premier m'a initiée aux +mystères de l'amour: il demeurait dans mon voisinage et je crois qu'il +eut les prémices de mes faveurs. Depuis ce temps, il n'a cessé de me +combler de biens: robes, argent, servantes, esclaves, joyaux des pays +étrangers, il m'a tout prodigué.» Épicure n'est pas moins généreux, mais +il n'en est pas plus aimable et il est cent fois plus jaloux; car, si +Timarque souffre sans se plaindre la rivalité de son maître, celui-ci ne +peut lui pardonner d'être jeune, beau et aimé. Épicure charge donc ses +disciples favoris Hermaque, Metrodore, Polienos, de surveiller les deux +amants et de les empêcher de se joindre. «Que faites-vous, Épicure? lui +dit Léontium, qui essaye de l'apaiser. Vous vous traduisez vous-même en +ridicule; votre jalousie va devenir le sujet des conversations +publiques et des plaisanteries du théâtre, les sophistes gloseront sur +vous.» Mais le barbon ne veut rien entendre: il exige qu'on n'aime que +lui: «Toute la ville d'Athènes, fût-elle peuplée d'Épicures ou de leurs +semblables, s'écrie Léontium poussée à bout, j'en jure par Diane, je ne +les estimerais certainement pas tous ensemble autant que la moindre +partie du corps de Timarque, voire le bout de son doigt!» Léontium +demande un asile à Lamia, pour se mettre à l'abri des fureurs et des +tendresses d'Épicure.</p> + +<p>Elle ne s'épargnait pas, d'ailleurs, les distractions; elle avait, en +même temps, un autre amant, le poëte Hermésianax, de Colophon, qui +composa en son honneur une histoire des poëtes amoureux et qui lui +réserva la plus belle place dans ce livre. Mais elle était plus +préoccupée de philosophie que de poésie, et elle ne se trouvait jamais +mieux que dans les délicieux jardins d'Épicure, où elle se prostituait +publiquement avec tous les disciples du maître, auquel elle accordait +aussi ses faveurs devant tout le monde. C'est Athénée qui nous fournit +ces détails philosophiques. On est indécis, après cela, pour deviner la +manière dont le peintre Théodore avait représenté Léontium en +méditation: <i>Leontium Epicuri cogitantem</i>, dit Pline, qui fait l'éloge +de ce portrait célèbre. Elle ne se bornait point à parler sur la +doctrine d'Épicure: elle écrivait des ouvrages remarquables par +l'élégance du style. Celui qu'elle rédigea contre le savant Théophraste +faisait l'admiration de Cicéron, qui regrettait de trouver tant +d'atticisme provenant d'une source si impure. On prétend que la doctrine +épicurienne l'avait rendue mère, et que sa fille Danaé, qu'elle +attribuait à Épicure, naquit sous les platanes des jardins de ce +philosophe. Au reste, malgré son âge vénérable, Épicure couvait sous ses +cheveux blancs toutes les ardeurs d'un jeune cœur. Diogène-Laerce +cite de lui cette lettre comparable à l'ode brûlante de Sapho: «Je me +consume moi-même; à peine puis-je résister au feu qui me dévore; +j'attends le moment où tu viendras te réunir à moi comme une félicité +digne des dieux!» Par malheur, cette épître passionnée n'est point +adressée à Léontium, mais à Pitoclès, un des disciples du père de +l'épicurisme. Nonobstant Pitoclès et Léontium, on a tenté de faire +d'Épicure le plus chaste, le plus vertueux des philosophes. Léontium lui +survécut sans doute et florissait encore vers le milieu du troisième +siècle avant l'ère moderne.</p> + +<p>Sa fille Danaé ne mourut pas en courtisane: elle était devenue la +concubine de Sophron, gouverneur d'Éphèse, sans abandonner pour cela la +philosophie de sa mère et de son père. Sophron l'aimait éperdument, et +Laodicée, femme de Sophron, ne fut pas jalouse d'elle; au contraire, +elle en fit son amie et sa confidente: elle lui confia un jour qu'elle +avait remis à des assassins le soin de les délivrer toutes deux à la +fois d'un mari et d'un amant. Danaé s'en alla tout révéler à Sophron, +qui n'eut que le temps de s'enfuir à Corinthe. Laodicée, furieuse de +voir sa victime lui échapper, se vengea sur Danaé et ordonna qu'elle fût +précipitée du haut d'un rocher. Danaé, en mesurant la profondeur du +précipice dans lequel on allait la jeter, s'écria: «O dieux! c'est avec +raison qu'on nie votre existence. Je meurs misérablement pour avoir +voulu sauver la vie de l'homme que j'aimais, et Laodicée, qui voulut +assassiner son époux, vivra au sein de la gloire et des honneurs.»</p> + +<p>Telles furent les principales philosophes qui ont fait partie des +hétaires grecques et qui donnèrent un prestige de science, un attrait +d'esprit, une raison d'être, aux faits et gestes de la Prostitution; +elles s'élevèrent au rang des maîtres de la philosophie, par la parole +et par le style: leur gloire rejaillit sur l'innombrable famille des +courtisanes qui, en fréquentant des poëtes et des philosophes, ne +devenaient pas toutes philosophes et poëtes elles-mêmes. Platon eut +Archéanasse de Colophon; Ménéclide, Bacchis de Samos; Sophocle, +Archippe; Antagoras, Bédion, etc.; mais ces hétaires se contentèrent de +briller dans les choses de leur profession et ne cherchèrent pas à +s'approprier le génie de leurs amants, comme Prométhée le feu sacré. +Poëtes et philosophes à l'envi chantèrent les louanges des +courtisanes.</p> + +<p><a name="Page_303" id="Page_303"></a></p> + +<h2 class="sep4"><a href="#table">CHAPITRE XII.</a></h2> + +<p class="som"><span class="smcap">Sommaire.</span>—Les <i>familières</i> des hommes illustres de la +Grèce.—Amour de Platon pour la vieille +Archéanasse.—Épigramme qu'il fit sur les rides de cette +hétaire.—Interprétation de cette épigramme par +Fontenelle.—L'Hippique Plangone.—Pamphile.—Singulière +offrande que fit cette courtisane à Vénus.—Son académie +d'équitation.—Vénus <i>Hippolytia</i>.—Rivalité de Plangone et de +Bacchis.—Proclès de Colophon.—Générosité de +Bacchis.—Le collier des deux amies.—Archippe et Théoris, +maîtresses de Sophocle.—Hymne de Sophocle à Vénus.—Théoris +condamnée à mort sur l'accusation de Démosthène.—Archippe la +<i>Chouette</i>.—Aristophane rival de Socrate.—Théodote, <i>Don de +Dieu</i>.—Socrate <i>sage conseiller des amours</i>.—Dédains +d'Archippe pour Aristophane.—Vengeance d'Aristophane.—Les +<i>Nuées</i>.—Mort de Socrate.—Lamia et Glycère, maîtresses de +Ménandre.—Lettre de Glycère à Bacchis.—Amour sincère de +Ménandre pour Glycère.—Comédies faites en l'honneur des +courtisanes.—Le poëte Antagoras et l'avide Bédion.—Lagide ou +la <i>Noire</i> et le rhéteur Céphale.—Choride et +Aristophon.—Phyla concubine d'Hypéride.—Les maîtresses +d'Hypéride.—Euthias accusateur de Phryné.—Isocrate et +Lagisque.—Herpyllis et Aristote.—L'esclave Nicérate et le +rhéteur Stéphane.—L'impudique Nééra.—Le maître, le +complaisant, le médecin et l'ami de Naïs ou Oia.—L'hétaire +Bacchis.—Efforts que fit cette courtisane pour sauver Phryné de +l'accusation portée contre elle par Euthias.—Regrets que causa sa +mort.—Désespoir d'Hypéride son amant.—La <i>bonne</i> +Bacchis.—Mœurs honnêtes de la courtisane +Pithias.—Exemple de tendresse donné par Théodète lors de la mort +d'Alcibiade son amant.—L'hétaire Médontis d'Abydos.—Les +<i>quadriges</i> de Thémistocle.—La vieille courtisane +Thémistonoé.—Boutades de Nico dite la <i>Chèvre</i>.—Épigrammes +de Mania dite l'<i>Abeille</i> et <i>Manie</i>.</p> + +<p>Presque tous les grands hommes de la Grèce s'attachèrent, comme +Périclès, au char des courtisanes; chaque orateur, chaque poëte eut sa +familière; mais, quoique les hétaires, qui s'adonnaient ainsi aux +lettres et à l'éloquence, n'eussent pour mobile d'intérêt que l'amour de +la célébrité, elles furent souvent trompées dans leur attente, et leurs +amants ne les ont célébrées que dans des ouvrages qui survivaient peu à +la circonstance, ou qui du moins ne sont pas venus jusqu'à nous. Il ne +reste donc que bien peu de détails sur ces hétaires que les noms +illustres de leurs adorateurs nous recommandent assez, mais qui ont +peut-être trop négligé de se recommander par elles-mêmes, par leurs +grâces et par leur esprit. Il semble que les hommes éminents qui ne +rougissaient pas de les aimer et de se traîner à leurs pieds +publiquement, aient craint de se compromettre vis-à-vis de la postérité +en se faisant les trompettes de la Prostitution et des vices qui en +découlent. Il est possible aussi que les maîtresses choisies par les +maîtres de la littérature grecque n'eussent pas d'autre mérite que +l'honneur de ce choix et leur beauté matérielle; ce n'est pas +d'aujourd'hui que les gens d'esprit ont donné la préférence aux belles +statues, et se sont moins préoccupés des sentiments que des sensations; +or, chez les Grecs, comme nous l'avons déjà dit, la femme était surtout +remarquable par la perfection des formes, et son corps harmonieux avait +seul plus de séductions muettes que l'esprit et le cœur n'en +eussent pu mettre dans sa voix et dans son entretien. Nous en conclurons +que les amantes des poëtes, des orateurs et des savants, n'étaient que +belles et voluptueuses.</p> + +<p>Platon dérogea pourtant de la philosophie jusqu'à composer des vers sur +les rides de son Archéanasse, qu'il n'en aimait pas moins, si ridée +qu'elle fût. Cette épigramme, qui est intraduisible en français, roule +sur l'analogie de consonnance que présente en grec le mot <i>ride</i> et le +mot <i>bûcher</i> (en latin, <i>rogum</i> et <i>ruga</i>): «Archéanasse, hétaire +colophonienne, est maintenant à moi, elle qui cache sous ses rides un +Amour vainqueur. Ah! malheureux, qu'elle a touchés de sa flamme dans sa +première jeunesse, vous êtes depuis longtemps la proie du bûcher!» On +attribue au poëte Asclépiade ces vers qui portent le nom de Platon, et +que Fontenelle a déguisés de la sorte dans une galante imitation qu'il +s'est bien gardé de rapprocher de l'original grec:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">L'aimable Archéanasse a mérité ma foi;<br /></span> +<span class="i2">Elle a des rides, mais je voi<br /></span> +<span class="i0">Une troupe d'Amours se jouer dans ses rides.<br /></span> +<span class="i0">Vous qui pûtes la voir avant que ses appas<br /></span> +<span class="i0">Eussent du cours des ans reçu ces petits vides,<br /></span> +<span class="i2">Ah! que ne souffrîtes-vous pas?<br /></span> +</div></div> + +<p>Au reste, l'épigramme de Platon ou d'Asclépiade pourrait s'entendre +de dix manières et se traduire de cent. Nous comprenons mieux une +autre épigramme, dont l'auteur ne s'est pas nommé, et qui a été +faite pour une autre courtisane de Milet, appelée Plangone en Grèce, +et Pamphile en Ionie. Cette Plangone, dont la beauté était sans +rivale, enleva les amants de ses deux amies Philénis et Bacchis; +puis, satisfaite de sa double victoire, offrit à Vénus un fouet et +une bride, avec cette inscription allégorique: «Plangone a dédié ce +fouet et ces rênes brillantes, et les a mis sur la porte de son +académie, où l'on apprend si bien à monter à cheval, après avoir +vaincu avec un seul coursier la guerrière Philénis, quoiqu'elle +commençât déjà à être sur le retour. Aimable Vénus, accorde-lui la +faveur de voir sa victoire passer à l'immortalité.» Le poëte, dans +ces vers, compare la carrière amoureuse aux stades où se faisait la +course des chars; Plangone se servit si habilement du fouet et de la +bride, qu'elle atteignit le but avant Philénis, qui avait dépassé +pourtant la borne fatale, et qui se croyait sûre de garder +l'avantage; quant au coursier, que montait Plangone dans cette lutte +mémorable, c'était peut-être le poëte lui-même. Si Plangone eut le +prix de la course cette fois-là, elle fut moins heureuse plus tard; +Lucien nous apprend qu'elle se trouva un beau matin dépouillée par +son amant, qui de cheval était devenu écuyer et avait retourné le +fouet et la bride contre son écuyère: «Un seul cavalier lui a coûté +la vie,» dit Lucien, qui faisait allusion à l'inscription de +l'offrande à Vénus. Nous supposerions volontiers qu'à cette offrande +était jointe une statuette représentant la courtisane sous les +traits de la déesse qu'elle invoquait dans son académie +d'équitation, car son nom (<span title="plangôn">πλαγγων</span>) resta depuis à des poupées ou +images de cire qu'on vendait aux portes des temples de Vénus, +principalement à Trézène, où Vénus était adorée sous le titre +d'<i>Hippolytia</i>.</p> + +<p>Plangone fut moins célèbre par ses mœurs hippiques que par sa +rivalité avec Bacchis. Cette belle hétaire de Samos, la plus douce et la +plus honnête des courtisanes, avait pour amant Proclès de Colophon. Ce +jeune homme rencontra Plangone et oublia Bacchis; mais Plangone, sachant +quelle était sa rivale, ne voulut pas écouter d'abord les tendres +supplications de Proclès, qui lui offrait de tout sacrifier pour elle, +même Bacchis: «Demandez-moi une preuve d'amour? disait-il, je vous la +donnerai, dût-elle me coûter la vie.—Eh bien! je te demande le +collier de Bacchis, répondit Plangone en riant.» Ce collier de perles +n'avait pas de pareil au monde: les reines d'Asie l'enviaient à la +courtisane, qui le portait jour et nuit. Proclès, désespéré, s'en alla +trouver Bacchis, lui avoua en pleurant qu'il se mourait d'amour, et que +Plangone, par dérision sans doute, ne lui laissait aucun espoir, à moins +qu'il n'eût le collier de Bacchis à donner en échange de ce qu'il +demandait. Bacchis détacha en silence son collier et le mit dans les +mains de Proclès; celui-ci, éperdu, indécis, fut au moment de le rendre +en se jetant aux genoux de sa noble maîtresse; mais la passion +l'emporta; il se leva en tremblant et s'enfuit comme un voleur avec le +collier: «Je vous renvoie votre collier, écrivit Plangone à Bacchis dont +elle admirait la générosité; demain je vous renverrai votre amant.» Les +deux courtisanes conçurent réciproquement beaucoup d'estime l'une pour +l'autre, et se lièrent d'une si étroite amitié, qu'elles mirent en +commun jusqu'à l'amant et le collier. Quand on voyait Proclès entre ses +deux maîtresses, on disait: «C'est le collier des deux amies!»</p> + +<p>Revenons aux maîtresses des grands hommes. Sophocle, le vieux +Sophocle en eut deux, Archippe et Théoris. Celle-ci était prêtresse +dans les mystères de Vénus et de Neptune; elle passait aussi pour +magicienne, parce qu'elle fabriquait des philtres. Elle avait +dédaigné l'amour du fameux Démosthène, pour flatter l'orgueil de +Sophocle, qui adressa cet hymne à Vénus: «O déesse, écoute ma +prière! Rends Théoris insensible aux caresses de cette jeunesse que +tu favorises; répands des charmes sur ma chevelure blanche; fais que +Théoris préfère un vieillard. Les forces du vieillard sont épuisées, +mais son esprit conçoit encore des désirs.» Démosthène, pour se +venger des dédains de cette belle prêtresse, l'accusa d'avoir +conseillé aux esclaves de tromper leurs maîtres, et la fit condamner +à mort. Sophocle ne paraît pas avoir pris la défense de la +malheureuse Théoris. Il aimait déjà peut-être Archippe, qui lui +sacrifia le jeune Smicrinès: «C'est une chouette, dit celui-ci, elle +se plaît sur les tombeaux.» Ce tombeau-là cachait un trésor: +Sophocle, qui mourut centenaire, laissa tous ses biens par testament +à l'aimable chouette. Les courtisanes n'avaient pas moins d'empire +sur la comédie que sur la tragédie. Aristophane fut le rival de +Socrate, et eut une passion malheureuse pour la maîtresse de ce +philosophe, qu'on avait surnommée <i>Théodote</i>, c'est-à-dire <i>Don de +Dieu</i>. Cette divine hétaire avait reçu des leçons de Socrate, qui +s'intitulait lui-même le <i>sage conseiller en amours</i>; elle s'était +éprise de ce nez camard et de ce front chauve; elle avait supplié +Socrate de lui donner la plus humble place parmi ses amantes et ses +disciples: «Prêtez-moi donc un philtre dont je puisse me servir, lui +avait-elle dit en soupirant, pour vous attirer près de +moi?—Mais je ne veux pas vraiment, avait répondu Socrate, être +attiré près de vous; je prétends bien que vous veniez me chercher +vous-même.—J'irai volontiers, si vous consentez à me +recevoir.—Je vous recevrai s'il n'y a personne auprès de moi +que j'aime plus que vous.» Elle choisit bien son temps: Socrate +était seul. Socrate continua de lui donner d'excellents avis pour +régler sa conduite de courtisane, et pour conserver longtemps ses +amants en les rendant toujours plus passionnés. Ce fut sur ces +entrefaites, qu'elle se fit un ennemi d'Aristophane, lorsqu'elle +refusa d'en faire un amant. Le terrible poëte soupçonna Socrate +d'avoir prévenu contre lui la naïve Théodote, et au lieu de se +venger d'elle, il composa la comédie des <i>Nuées</i>, dans laquelle il +attaquait cruellement le philosophe. Cette comédie eut pour +dénoûment le procès qui fit condamner Socrate à boire la ciguë. +Théodote pleura la glorieuse victime d'Aristophane: «Vos amis font +vos richesses, lui avait dit Socrate, dans la première visite qu'il +lui rendait; c'est la plus précieuse et la plus rare de toutes les +richesses!» Théodote ne voulut jamais admettre au nombre de ses amis +l'ennemi, l'accusateur, le bourreau de Socrate.</p> + +<p>Le poëte Ménandre, dont les comédies n'étaient pas des satires comme +celles d'Aristophane, fut mieux accueilli par les courtisanes. Lamia et +Glycère se disputèrent successivement la gloire de le posséder et de le +fixer; l'une, maîtresse de Démétrius Poliorcète; l'autre, d'Harpalus de +Pergame. On a compendieusement disserté pour savoir s'il devança ces +deux princes dans les bonnes grâces de leurs favorites. «Ménandre est du +tempérament le plus amoureux, écrivait Glycère à Bacchis, qu'elle +craignait d'avoir pour rivale, et l'homme le plus austère ne se +défendrait qu'avec peine des charmes de Bacchis. Ne me taxe donc pas de +former des soupçons injustes, et pardonne-moi, ma chère, les inquiétudes +de l'amour. Je regarde comme la chose la plus importante à mon bonheur, +de me conserver Ménandre pour amant, car si je venais à me brouiller +avec lui, si sa tendresse venait seulement à se refroidir, ne serais-je +pas sans cesse dans la crainte d'être traduite sur la scène, en butte +aux propos insultants des Chrémès et des Dyphile?» Glycère aimait +véritablement Ménandre, et celui-ci en fut tellement épris que, pour ne +pas la quitter, il refusa les offres brillantes du roi d'Égypte +Ptolémée, qui cherchait en vain à l'attacher à sa personne. «Loin de +toi, écrivait Ménandre à Glycère, quelles douceurs trouverais-je dans la +vie? Y a-t-il quelque chose au monde qui puisse me flatter davantage et +me rendre plus heureux que ton amitié? Ton caractère charmant, la gaieté +de ton esprit, conduiront jusqu'à notre extrême vieillesse les agréments +de la jeunesse. Passons donc ensemble ce qui nous reste de beaux jours; +vieillissons ensemble, mourons ensemble; n'emportons pas avec nous le +regret d'imaginer que le dernier survivant pourrait encore jouir de +quelque félicité. Que les dieux me préservent d'espérer un bonheur de +cette espèce!» Ménandre préfère l'amour de Glycère à toutes les joies de +l'ambition, à toutes les splendeurs de la fortune: il enverra donc à sa +place chez Ptolémée le poëte Philémon: «Philémon n'a point de Glycère!» +s'écrie-t-il avec tendresse. Glycère, touchée de cette preuve de solide +affection, essaie pourtant de décider Ménandre à accepter les +propositions du roi d'Égypte: elle ne veut pas être en reste de +générosité, elle le suivra partout, elle ira s'établir avec lui dans +Alexandrie; mais elle triomphe au fond du cœur, elle se réjouit de +l'avoir emporté sur Ptolémée: «Je ne crains plus, dit-elle, le peu de +durée d'un amour qui ne serait appuyé que sur la passion: si les +attachements de cette espèce sont violents, ils se rompent aisément; +mais quand la confiance les soutient, il semble qu'on peut les regarder +comme indissolubles.» On ne croirait pas que c'est une courtisane qui +sait trouver ces délicatesses de sentiments, et l'on en doit conclure +que l'amour ne dure pas moins longtemps chez une vieille courtisane que +chez une jeune vestale. Avant d'aimer Ménandre, Glycère avait été +royalement entretenue par Harpalus, un des plus riches officiers +d'Alexandre le Grand; mais, en revanche, Lamia avait quitté Ménandre +pour entrer dans la couche royale de Démétrius Poliorcète.</p> + +<p>Ménandre avait fait une comédie en l'honneur de sa Glycère; le poëte +Eunicus célébra la sienne, Anthée, dans une pièce qu'il nomma du même +nom qu'elle. Pérécrate fit à Corianno l'offrande d'une comédie homonyme. +Thalatta eut aussi la gloire d'être mise en comédie, mais le nom de son +poëte a été plus vite oublié que celui de sa pièce. Le poëte Antagoras, +favori d'Antigonus, n'eut pas à se repentir d'avoir consacré sa muse à +sa maîtresse, à l'avide Bédion, qui, suivant l'expression de Simonide, +commença en sirène et finit en pirate. Les orateurs étaient encore plus +ardents que les poëtes pour ces hétaires, qui n'en tiraient pas +ordinairement d'autre profit qu'une satisfaction de vanité. Lagide ou la +<i>Noire</i>, dont le rhéteur Céphale avait composé le panégyrique en style +galant, se donna, pour une harangue, à Lysias; Choride rendit père +Aristophon, qui était fils lui-même de la courtisane Chloris. Phyla fut +la concubine d'Hypéride, qui l'avait rachetée, et qui lui confia le soin +d'une maison qu'il avait à Éleusis, sans cesser d'avoir des relations +avec Myrrhine, Aristagore, Bacchis et même Phryné: Phyla n'était +cependant qu'une esclave née à Thèbes. Myrrhine accorda ses faveurs à +Euthias, pour le déterminer à se porter accusateur de Phryné qu'elle +détestait: «Par Vénus! lui écrivait Bacchis indignée de cet odieux +marché, puisses-tu ne trouver jamais un autre amant! Va, que le sublime +objet de ton amour, que cet infâme Euthias enchaîne ta vie à la sienne!» +Les rhéteurs, les moralistes n'avaient pas moins de penchant pour +l'hétairisme. Isocrate se relâche de son austérité en faveur de +Lagisque; Herpyllis, qui s'était montrée digne d'être couchée sur le +testament d'Aristote, lui avait donné un fils, nommé Nicomaque; +Nicérate, esclave de Cassius d'Élée, doit sa liberté au rhéteur +Stéphane. Lorsqu'une hétaire prenait l'habitude d'avoir un rhéteur ou un +poëte parmi ses amis, c'était une charge qu'elle ne laissait jamais +vacante dans sa maison, et, suivant le bon mot d'une de ces amoureuses +des gens d'esprit, si le poste se trouvait mal occupé ou mal défendu, on +doublait, on triplait la garnison. La célèbre Nééra, que Démosthène +accusa d'impiété et d'adultère devant le tribunal des Thesmothètes, eut +à la fois pour amants Xénéclide, l'acteur Hipparque et le jeune +Phrynion, neveu du poëte Démocharès, qui avait eu les mêmes priviléges +en qualité d'oncle. Ce n'était point encore assez; Phrynion avait un ami +nommé Stéphane: ils convinrent ensemble de se partager les nuits de +Nééra, qui n'était pas faite pour s'effrayer du partage, elle qui, +soupant avec ses deux amants jumeaux chez Chabrias, sortit de leurs bras +pour se prostituer à tous les esclaves de la maison. Il faut dire, pour +l'excuser, que cette nuit-là elle était ivre. Naïs ou Oia, surnommée +<i>Anticyre</i>, parce qu'on l'accusait de faire boire de l'ellébore à ses +amants, en avait plusieurs en même temps, qu'elle déguisait sous des +noms différents: Archias était son maître, Himénéus son complaisant, +Nicostrate son médecin, Philonide son ami.</p> + +<p>Une des plus renommées parmi les hétaires de poëtes ou d'orateurs, ce +fut certainement Bacchis, la maîtresse de l'orateur Hypéride. Elle +l'aimait si profondément, qu'elle refusa de connaître aucun autre +homme, après l'avoir connu. C'était une âme tendre et mélancolique, qui +se contentait d'aimer et d'être aimée par un seul. Elle n'avait ni +jalousie à l'égard de ses compagnes ni défiance à leur endroit; +incapable de faire le mal et d'en avoir même l'idée, elle ne supposait +pas la méchanceté chez les autres. Lorsque Phryné fut accusée d'impiété +par Euthias, elle conjura Hypéride de la défendre, et elle contribua de +tous ses efforts à la sauver. On lui reprochait seulement, parmi les +hétaires, de gâter le métier de courtisane et de faire trop de vertu.</p> + +<p>Lorsqu'elle mourut dans la fleur de l'âge, on la regretta généralement. +On la pleura comme un modèle de bonté, de douceur et de tendresse. +«Jamais je n'oublierai Bacchis, écrivait Hypéride après l'avoir perdue, +jamais! Quel était son noble et généreux dévouement! il ennoblit le nom +de courtisane. Que toutes se réunissent pour lui dresser une statue dans +le temple de Vénus ou des Grâces! leur gloire le conseille, car l'on va +répétant de tous côtés qu'elles sont des sirènes perfides, dévorantes, +éprises de la passion de l'or, mesurant leur amour à la fortune, et +précipitant enfin leurs adorateurs dans un abîme de maux.» Bacchis avait +repoussé les présents les plus magnifiques, pour rester fidèle à +Hypéride; elle mourut pauvre, n'ayant que le manteau de son amant pour +se couvrir dans le misérable lit où elle cherchait encore la trace de +ses baisers.</p> + +<p>«Je ne surprendrai plus la douceur de ses regards, disait en gémissant +cet amant désolé, je ne verrai plus le sourire voluptueux de cette +bouche charmante; elles sont évanouies, les délices de ces nuits qu'elle +animait d'une volupté sans cesse renaissante! Son caractère, d'une +douceur ineffable, se peignait encore au sein du plus entier abandon. +Quels regards! quels discours! quelle conversation de sirène! quel pur +et enivrant nectar que son baiser! La séduction reposait sur ses lèvres. +Elle réunissait en elle seule les trois Grâces et Vénus; elle semblait +enveloppée de la ceinture de la déesse même!» Et pourtant Hypéride avait +donné plus d'une rivale à Bacchis, il l'avait même abandonnée un moment +pour s'attacher à Phryné, dont il venait de sauver la vie; mais Bacchis +ne lui témoigna ni dépit ni rancune; elle ne lui en resta pas moins +fidèle, et si on lui demandait ce qu'elle faisait seule, pendant +qu'Hypéride l'oubliait dans les bras d'une foule de maîtresses qui ne la +valaient pas, «Je l'attends!» disait-elle avec simplicité. L'aventure du +collier l'avait mise à la mode par toute la Grèce, et on ne l'appelait +que la <i>bonne</i> Bacchis. Quant à Plangone, qui n'avait pourtant pas joué +un rôle odieux dans cette aventure, on ne lui pardonnait pas d'avoir +troublé les amours de Bacchis, et on la surnomma <i>Pasiphile</i> ou le +<i>Paon</i>. Le mordant Archioloque la compare, dans ses vers, aux figuiers +qui croissent sur les rochers et dans les lieux écartés, et dont les +fruits amers ne servent qu'à nourrir les corneilles et les oiseaux de +passage: «Ainsi, dit-il, les faveurs de Pasiphile ne sont que pour les +étrangers qui passent et n'y reviennent plus.» Il y avait donc une +justice morale entre les courtisanes qui subissaient les arrêts de +l'opinion.</p> + +<p>Bacchis ne fut pas la seule qui se fit estimer dans sa profession; +Aristénète et Lucien citent encore Pithias qui, bien qu'hétaire, +conserva des mœurs honnêtes et, disent-ils, «ne s'écarta jamais de +la belle et simple nature.» Une autre, Théodète, qui n'eût pas sans +doute mérité le même éloge, donna l'exemple de la tendresse la plus +dévouée: elle avait aimé Alcibiade, quand son amant périt dans les +embûches de Pharnabaze; elle recueillit pieusement ses restes, les +enveloppa de riches étoffes et leur rendit les honneurs funèbres. On vit +ainsi une courtisane mener le deuil de l'élève de Socrate. Alcibiade +n'était pourtant pas un amant fidèle, et l'on peut dire qu'il tint à +honneur de connaître toutes les courtisanes de son temps. Un jour, on +vint à parler, devant lui et son mignon Axiochus, de Médontis d'Abydos, +qu'il ne connaissait pas; on en fit l'éloge en des termes qui excitèrent +sa curiosité: il s'embarqua le soir même avec Axiochus, traversa +l'Hellespont et alla passer une nuit entre elle et lui. Beaucoup +d'hétaires furent célèbres, qui ne nous ont guère laissé que leurs noms. +Telles sont les quatre courtisanes Scyonne, Lamia, Satyra et Nanion, qui +parurent dans un char à côté de Thémistocle, ou qui s'attelèrent, +suivant une autre tradition, au char où cet illustre fils d'une +dictériade était couché en costume d'Hercule. On les nomma depuis les +<i>quadriges</i> de Thémistocle. Lucien, Athénée et Plutarque nomment +seulement Aéris, Agallis, Timandra, Thaumarion, Dexithea, Malthacée et +quelques autres célébrités du même genre. Quant à Thémistonoé, qui +exerça son métier pendant plus de douze lustres, elle ne quitta la lice +amoureuse qu'en perdant sa dernière dent et son dernier cheveu. Cette +intrépide persévérance fut récompensée par cette épigramme de +l'Anthologie: «Malheureuse, te peux effacer la couleur de tes cheveux +blancs, tu n'effaceras pas les outrages inséparables de la vieillesse; +tu prodigues en vain les parfums, tu épuises en vain la céruse et le +fard, le masque ne te cache point. Il est un prodige inaccessible à ton +art, c'est de changer Hécube en Hélène.»</p> + +<p>La plupart des hétaires avaient, à défaut d'esprit et d'instruction, une +vivacité de repartie qui rencontrait souvent des mots heureux et plus +souvent des mots mordants. Nico, dite la <i>Chèvre</i> à cause de ses +fougues, était connue pour ses boutades, qu'elle appelait ses coups de +cornes. Un jour, Démophon, le mignon de Sophocle, lui demanda la +permission de s'assurer qu'elle était faite comme Vénus Callipyge: «Que +veux-tu faire de cela? lui dit-elle dédaigneusement: Est-ce pour le +donner à Sophocle?» Mais la plus fameuse par ses épigrammes, ce fut +Mania, qui en décochait de si cuisantes et de si acérées, qu'on l'avait +nommée l'<i>Abeille</i>. Les Grecs disaient en faisant allusion à son nom de +Mania: «C'est une douce Manie!» Machon avait rassemblé un livre entier +de ses bons mots; elle était, d'ailleurs, très-belle et se comparait +elle-même à une des trois Grâces, en ajoutant qu'elle avait chez elle de +quoi en faire quatre. Elle répondit à un dissipateur qui marchandait ses +faveurs: «Je ne t'ouvrirai que mes bras; autrement, je te connais, tu +dévorerais le fonds.» Un lâche, qui avait pris la fuite dans un combat +en jetant son bouclier, se trouvait à table auprès d'elle: «Quel est +l'animal qui court le plus vite? lui demanda-t-il pendant qu'elle +découpait un lièvre.—C'est un fuyard,» répliqua-t-elle. +Là-dessus, elle raconta, sans le nommer, qu'un des convives présents au +festin avait naguère perdu son bouclier à la guerre; celui qui se +sentait en butte à ces railleries rougit, se lève et veut sortir: «Cela +soit dit sans vous blesser, ajouta-t-elle en l'arrêtant par le bras. +J'en jure par Vénus! si quelqu'un a perdu le bouclier, assurément c'est +l'insensé qui vous l'avait prêté.» Une fois, Démétrius Poliorcète lui +demanda la permission de juger par ses propres yeux des beautés secrètes +qu'elle tenait de Vénus Callipyge et qu'elle aurait pu montrer au berger +Pâris, si elle eût été admise à entrer en lutte avec les trois déesses; +elle se retourna sur-le-champ, avec une grâce enchanteresse, en +parodiant ces deux vers de Sophocle: «Contemple, fils superbe +d'Agamemnon, ces objets pour lesquels tu as toujours eu une admiration +si prononcée!» Elle avait à la fois deux amants, Léontius et Anténor, +qu'elle choisit parmi les vainqueurs des jeux olympiques, et qu'elle +contenta dans la même nuit, à l'insu de l'un et de l'autre. Léontius lui +fit des reproches, d'un air piqué, quand il apprit la chose: «J'ai eu la +curiosité, lui dit-elle, de connaître quelle serait l'espèce de blessure +que deux athlètes, tous deux vainqueurs dans les jeux olympiques, +pourraient me faire dans une seule nuit!»</p> + +<p><a name="Page_321" id="Page_321"></a></p> + +<h2 class="sep4"><a href="#table">CHAPITRE XIII.</a></h2> + +<p class="som"><span class="smcap">Sommaire.</span>—Biographie des courtisanes célèbres de la +Grèce.—Gnathène.—Ses bons mots mis en vers par +Machon.—Ses repas.—Sa nièce Gnathœnion ou la petite +Gnathène.—Les <i>Apophthegmes</i> de Lyncæus.—Amants de +Gnathène.—Le vase de neige et la sardine.—Comment Gnathène +s'y prit pour manger avec le Syrien un repas donné par +Dyphile.—Lois conviviales de la maison de Gnathène.—Ses +reparties spirituelles.—Ses querelles avec l'hétaire +Mania.—Bonne réponse de cette courtisane à Gnathène.—Le +souper de Dexithea.—Gnathœnion.—Sa rencontre avec le +vieux satrape.—Amants de Gnathœnion.—Gnathœnion +et l'athlète.—Gnathène <i>hippopornos</i>.—Diogène et le +maquignon.—Laïs.—Son enfance.—Son rachat par +Apelles.—Laïs à Corinthe.—Renommée de cette +courtisane.—Sommes exorbitantes qu'elle exigeait de ceux qui +voulaient obtenir ses faveurs.—Démosthène et Laïs.—Les +amants de Laïs.—Aristippe.—Diogène.—Laïs et +Xénocrate.—Honte et confusion de Laïs.—Le sculpteur +Myron.—Laïs et Eubates.—Richesses de Laïs.—Sa +vieillesse malheureuse.—L'<i>Anti-Laïs</i>.—Sa +mort.—Monuments élevés à sa mémoire.—Les autres +Laïs.—Phryné.—La <i>lie du vin</i> de Phryné.—Pourquoi +cette courtisane reçut le surnom de <i>Phryné</i>.—Son emploi dans les +mystères d'Eleusis et aux fêtes de Neptune et de Vénus.—Phryné +accusée d'impiété par Euthias.—Son acquittement.—Le +<i>parasite de la courtisane</i>.—Grandes richesses de +Phryné.—Offre que cette courtisane fait aux Béotiens, de +reconstruire à ses frais la ville de Thèbes détruite par +Alexandre-le-Grand.—Le Cupidon de Praxitèle.—Statue d'or +élevée à Phryné après sa mort.—Phryné dite le +<i>Crible</i>.—Pythionice et Glycère.—Harpalus.—Les deux +amants de Pythionice.—Mort de cette courtisane.—Le <i>blé de +Glycère</i>.—Assassinat d'Harpalus.—Bons mots de +Glycère.—<i>Le Monument de la Prostituée.</i>—Mort de Glycère.</p> + +<p>Entre toutes les hétaires grecques qui eurent leurs historiens et leurs +panégyristes, les plus célèbres à différents titres ont été Gnathène, +Laïs, Phryné, Pythionice et Glycère.</p> + +<p>La biographie de Gnathène ne se compose que de bons mots, de fines +reparties, de piquantes épigrammes, que le poëte Machon avait mis en +vers et qu'Athénée a recueillis avec une complaisance que nous avons le +regret de ne pouvoir imiter; la langue grecque a des licences qui se +prêtaient à toutes les témérités de la langue des courtisanes, et le +français se trouve bien empêché de les reproduire d'une manière à la +fois décente et intelligible. Gnathène, qui devait être Athénienne, à en +juger par l'atticisme et la vivacité de son esprit, vivait du temps de +Sophocle, à la fin du cinquième siècle avant Jésus-Christ. Elle était +certainement d'une beauté remarquable; mais ce qu'on appréciait le plus +en elle, ce fut toujours sa gaieté intarissable, assaisonnée de propos +pleins de sel, qui, parfois âcres et grossiers, n'en avaient pas moins +de charme pour les libertins. On la payait pour l'entendre comme pour +la voir, et les repas qu'elle donnait chez elle réunissaient par écot +les citoyens les plus distingués d'Athènes. Elle fut donc courtisée et +recherchée par les hommes de goût, longtemps après que l'âge eut fait +tomber le prix de ses amours. Elle avait, d'ailleurs, prévu cet abandon +des amants, en élevant sous ses yeux une charmante fille qu'elle faisait +passer pour sa nièce, et qui se nommait Gnathœnion ou la petite +Gnathène. Cette nièce-là se montra digne de sa tante et tira bon profit +des leçons qu'elle en avait reçues. Ces deux hétaires avaient acquis +tant de vogue à cause de leurs innombrables reparties, que le Samien +Lyncæus, dans ses <i>Apophthegmes</i>, enregistra curieusement tous les +traits de malice et de bonne humeur, qu'on attribuait à la tante ou à la +nièce. Gnathène, qui craignait d'être livrée sur la scène aux risées des +Athéniens, s'était attaché le poëte comique Dyphile; mais elle ne lui +épargnait pas d'amères plaisanteries, et elle semblait vouloir lui +prouver qu'elle serait de force à se mesurer avec lui, au besoin, dans +l'arène de la comédie. Dyphile, tout gonflé de vanité, ne voulait pas +avoir de rivaux, et Gnathène, pour le satisfaire sur ce point, lui +répétait en riant le proverbe thébain: «Les ronces ne poussent jamais +sur la route d'Hercule.» Elle avait néanmoins autant d'amants, qu'elle +pouvait en prendre, et chacun d'eux était admis à différents tarifs. +Parmi ces habitués de la maison, un certain Syrien, qui n'était pas des +plus généreux, trouvait pourtant des inventions de galanterie peu +coûteuses, mais assez divertissantes, avec lesquelles il payait les +bonnes grâces que Gnathène avait pour lui. Un jour, aux fêtes de Vénus, +ce Syrien lui envoya un vase rempli de neige et une sardine dans un +plat: «Cette neige est moins blanche que vous, lui écrivait-il; cette +sardine est moins salée que votre langue.» Gnathène allait répondre, +quand arriva un messager de Dyphile, apportant pour le festin du soir +deux amphores de vin de Thrasos, deux de vin de Chios, un chevreuil, des +poissons, des parfums, des couronnes, des rubans, des confitures, le +tout accompagné d'un cuisinier et d'une joueuse de flûte: «Je veux, +dit-elle, que le présent de mon Syrien figure aussi parmi les vins et +les mets du souper.» Elle ordonna donc qu'on fît fondre la neige dans le +vin de Chios, et que la sardine fût mêlée aux autres poissons. Le souper +servi, Dyphile arriva, et les portes furent closes; quand le Syrien s'y +présenta, on lui dit de patienter jusqu'à ce que la table fût prête. +Gnathène, qui savait son Syrien dehors, cherchait dans sa tête le moyen +de le faire entrer, en chassant Dyphile. Celui-ci commença les +libations, et se faisant verser à boire: «Par Jupiter! s'écria-t-il, tu +as fait rafraîchir mon vin dans ta fontaine: il n'en est pas une à +Athènes dont l'eau soit aussi glacée.—Cela doit être, +répondit-elle, car nous ne manquons jamais d'y faire jeter les prologues +de tes drames.» Dyphile, blessé de l'épigramme, ne répliqua pas, +rougit, et se retira en silence. Gnathène aussitôt fit introduire le +Syrien et continua le souper avec lui. Elle mangea du meilleur appétit +la sardine que son hôte préféré lui avait offerte: «C'est un bien petit +poisson, dit-elle, mais il me fait un bien grand plaisir.»</p> + +<p>Dyphile était le souffre-douleur; Gnathène, pour se débarrasser de lui +jusqu'au lendemain matin, n'avait qu'à le piquer au vif dans son orgueil +de poëte. Un jour, à la représentation d'une de ses comédies, il fut hué +par l'auditoire et quitta le théâtre, au bruit des rires moqueurs. Il +était si découragé et si chagrin, qu'il eut l'idée d'aller se consoler +auprès de sa maîtresse. Celle-ci avait disposé de sa nuit; elle riait +encore de l'échec que Dyphile venait de subir, lorsque celui-ci entra +chez elle; il appela un esclave et lui dit brusquement: «Lave-moi les +pieds.—A quoi bon? répliqua Gnathène avec un air dédaigneux: vos +pieds ne doivent pas avoir ramassé de poussière, puisque tout à l'heure +encore on vous portait sur les épaules.» Dyphile ne demanda pas son +reste et s'en alla, tout rouge et tout confus. Ordinairement, elle +tenait table ouverte, et quiconque voulait s'y asseoir n'avait qu'à +solder d'avance la carte et à se soumettre aux lois conviviales que la +courtisane avait fait versifier par son Dyphile, et qu'on lisait gravées +sur un marbre à l'entrée de la salle du festin. Ces lois, rédigées à +l'imitation de celles qui étaient en vigueur dans les écoles +philosophiques, commençaient ainsi, selon Callimaque, qui les avait +citées dans son recueil de jurisprudence: «Cette loi, égale et semblable +pour tous, a été écrite en 323 vers.» On peut juger, par ce début, que +Gnathène affectait de n'avoir aucune préférence à l'égard de ses amants, +et de leur imposer à tous les mêmes conditions. «Elle était toujours +élégante, dit Athénée en esquissant son portrait; elle parlait avec +beaucoup de grâce.» Il ne fallait pas moins que son sourire, l'éclat de +ses dents et la flamme de son regard, pour faire passer quelques-unes de +ses boutades.</p> + +<p>A la suite d'une orgie qui s'était faite chez elle, les convives se +battirent à coups de poing en se disputant ses faveurs, qu'elle avait, +elle-même, mises aux enchères; un des combattants fut renversé par terre +et forcé de s'avouer vaincu: «Console-toi, lui dit-elle; tu ne remportes +pas de couronne après le combat, mais du moins ton argent te reste.» Ses +soupers se terminaient souvent en bataille et elle appartenait au +vainqueur. Une fois, cependant, les jeunes gens qu'elle avait hébergés +voulurent jeter à bas la maison, parce que Gnathène refusait de leur +faire crédit; ils étaient sans argent, mais ils s'écrièrent qu'ils +avaient des piques et des haches: «Oui-da! leur dit-elle en haussant les +épaules, si vous en aviez eu, vous les auriez mises en gage pour me +payer?» Elle n'y regardait pas d'ailleurs de fort près, pourvu qu'on la +payât bien. Une fois, elle se trouva dans son lit avec un coquin +d'esclave qui portait sur le dos les cicatrices des coups de fouet que +son maître lui avait fait donner: «Tu as là de terribles blessures! lui +dit-elle.—Oui, reprit-il, c'est une brûlure que me fit un +bouillon en tombant sur mes épaules.—Ce devait être un fameux +bouillon de lanières de peau de veau! repartit-elle.—Le bouillon +était chaud, dit-il en balbutiant, et je n'étais qu'un enfant—On +a bien fait, répliqua-t-elle, de te fouetter comme on l'a fait, pour te +corriger.» Ses compagnes avaient raison de craindre les traits acérés +qu'elle décochait à tort et à travers, mais elle rencontra quelquefois +une langue aussi mordante que la sienne. Elle se querellait souvent avec +Mania, qui ne lui cédait pas en malice; elles étaient assez liées pour +connaître leurs défauts et leurs infirmités réciproques; or, si Mania +était sujette à la gravelle, Gnathène avait des incontinences d'urine et +un relâchement chronique du fondement: «Suis-je donc cause de ce que tu +as des pierres? dit-elle en colère.—Si j'en avais, malheureuse, +riposta Mania, je te les donnerais pour te murer devant et derrière.» +L'hétaire Dexithéa l'avait invitée à souper, mais à peine les plats +paraissaient-ils sur la table, qu'elle les faisait enlever, en ordonnant +qu'on les portât à sa mère: «Si j'avais prévu cela, lui dit Gnathène, je +serais allée dîner chez ta mère et non chez toi.» Dans ce même souper, +on lui versa, dans une coupe très-exiguë, un vin âgé de seize ans: +«Comment le trouves-tu? lui demanda Dexithéa.—Je le trouve bien +petit pour son âge!» répondit Gnathène. Il y avait là un insupportable +bavard qui ne tarissait pas sur son dernier voyage dans l'Hellespont. +«Eh quoi! interrompit Gnathène, tu n'as pas visité la première ville de +ce pays-là?—Laquelle? demanda le voyageur.—Sigée, +dit-elle, la ville du Silence (de <span title="sigaein">σιγαεῖν</span>, se taire).» Elle avait en +même temps deux tenants qui la payaient, un soldat arménien et un +affranchi sicilien; l'un d'eux lui dit, devant l'autre: «Tu ressembles à +la mer!—Comment l'entends-tu? reprit-elle; serait-ce parce que je +reçois deux vilains fleuves, le Lycos d'Arménie et l'Éleuthéros de +Sicile?»</p> + +<p>On comprend que Gnathœnion n'avait pas eu de peine à se former, à +l'école de sa tante, qui d'ailleurs la gardait à vue et l'aidait souvent +d'un bon conseil. Elles allaient ensemble, à l'époque des fêtes de +Vénus, chercher fortune dans le temple de la déesse. Elles en sortaient, +quand elles furent rencontrées par un vieux satrape, si ridé et si cassé +qu'il semblait avoir quatre-vingt-dix ans. Le vieillard remarqua la +beauté de Gnathœnion, et, s'approchant de Gnathène, il lui demanda +ce qu'il en coûterait pour passer une nuit avec cette belle enfant. +Gnathène, voyant la robe de pourpre de cet étranger, et jugeant de son +opulence d'après le nombre d'esclaves qui l'escortent, répond: «Mille +drachmes (1,000 francs).—Quoi! s'écrie le satrape feignant la +surprise, parce que tu me vois suivi d'une grosse troupe de gens, tu +crois me tenir prisonnier, et tu fais monter si haut ma rançon? Je te +donnerai cinq mines (500 francs); c'est une affaire faite, et j'y +reviendrai.—A votre âge, repartit Gnathène, c'est déjà beaucoup +d'y aller une fois.....—Ma tante, interrompit Gnathœnion, +ne faisons pas de prix. Vous me donnerez ce qu'il vous plaira, papa, +mais je parie que vous serez si content de moi, que vous payerez double, +et que cette nuit-ci pourra compter pour deux.» Gnathœnion avait +pour amant un acteur nommé Andronicus, qui ne la payait souvent qu'en +belles paroles; mais cet acteur s'était ménagé l'appui de la tante en +lui rappelant ses amours avec le poëte comique Dyphile. Gnathœnion +préférait donc à Andronicus un riche marchand étranger qui la comblait +de présents. L'acteur arrive les mains vides, et Gnathœnion lui +tourne le dos: «Vois avec quelle hauteur ta fille me traite? dit-il, en +soupirant, à la vieille Gnathène.—Petite folle, dit-elle à sa +nièce, embrasse-le, caresse-le, s'il le demande, et laisse l'humeur de +côté.—Ma mère, réplique Gnathœnion, dois-je embrasser un +homme qui fait si peu pour notre république, et qui cependant regarde +tout ce que nous avons comme sa propriété?» Andronicus venait de jouer +avec succès le principal rôle dans les <i>Epigones</i> de Sophocle, mais il +n'en était pas plus riche. Au sortir de la scène, tout en sueur et +chargé de couronnes, il appelle un esclave et lui ordonne d'annoncer son +triomphe dramatique à sa maîtresse en la priant de faire les frais du +souper qu'il partagerait le soir même avec elle. Gnathœnion +accueille l'esclave et son message, par ce vers emprunté à la tragédie +des <i>Epigones</i>: «Malheureux esclave, que viens-tu dire?» Et elle lui +ferme la porte au nez, et elle va rejoindre au Pirée son marchand qui +l'attendait. Son équipage n'était pas fastueux; montée sur une petite +mule, elle avait pour tout cortége trois servantes assises sur des ânes, +et un valet qui conduisait les bêtes. Voici que dans un chemin étroit se +présente, en magnifique équipage, un de ces lutteurs qui ne perdaient +aucune occasion de paraître dans les jeux publics et qui y étaient +toujours vaincus: «Coquin de palefrenier! crie de loin d'un air +vainqueur l'orgueilleux athlète, débarrasse le chemin, ou bien je vais +culbuter le mulet, les ânes et les filles.—Tout beau! riposte +Gnathœnion, vous feriez là ce qui ne vous est jamais arrivé, +redoutable champion!» La vieille Gnathène, quand on lui conta +l'aventure, fit cette remarque sensée: «Que ne payait-il, pour te jeter +par terre?» Cette bonne tante avait les yeux ouverts sur les intérêts de +sa nièce; car un galant, après un marché conclu et fidèlement exécuté de +part et d'autre, croyant pouvoir obtenir gratuitement de +Gnathœnion ce qu'il avait payé une mine la veille: «Jeune homme, +lui dit sévèrement Gnathœnion, penses-tu qu'il suffise chez nous +d'avoir payé une fois, comme à l'école d'équitation d'Hippomachus?» On +voit que dans sa vieillesse la pauvre Gnathène en était réduite à faire +un métier qui valait le surnom d'<i>hippopornos</i> aux femmes ou aux hommes +qu'il déshonorait. Diogène, voyant passer à cheval un maquignon de cette +espèce, splendidement vêtu et chargé de joyaux, s'écria: «J'ai longtemps +cherché le véritable <i>hippopornos</i>; je viens enfin de le rencontrer.» Le +mot <i>hippopornos</i> signifiait littéralement: Prostitution à cheval. +Gnathœnion, en avançant en âge, mena une vie plus réglée, et +n'éleva pas trop malhonnêtement une fille qu'elle avait eue +d'Andronicus, ou que cet acteur s'était attribuée.</p> + +<p>Laïs ne dut pas sa célébrité à ses bons mots, quoique ceux qu'on lui +prête ne soient pas inférieurs à ceux de Gnathène et de +Gnathœnion; ce fut sa beauté, sa beauté incomparable qui la mit +au-dessus de toutes les hétaires, et qui en fit presque une divinité +corinthienne. Elle était née à Hiccara, en Sicile; quand Nicias, général +des Athéniens, prit cette ville et la saccagea, la jeune enfant fut +emmenée en Péloponèse et vendue comme esclave. Un jour, le peintre +Apelles la rencontra qui revenait de la fontaine, un vase plein d'eau +sur la tête; il l'admira, il devina qu'elle serait belle et il la +racheta. Le jour même, il la conduisit dans un festin où ses amis +s'étonnèrent de le voir venir accompagné d'une petite fille au lieu +d'une courtisane: «Ne vous en mettez pas en peine, leur dit-il; n'en +soyez pas surpris; je la dresserai si bien, qu'avant que trois ans se +passent, elle saura son métier en perfection.» Apelles tint parole, et +il ne fut pas sans doute étranger au développement des grâces et des +talents de Laïs. Elle était allée s'établir à Corinthe, la ville des +courtisanes, et un songe, que lui envoya Vénus-Mélanis, lui annonça +qu'elle ferait bientôt fortune. Le songe se réalisa; la renommée de Laïs +se répandit jusqu'au fond de l'Asie, et de toutes parts on vit aborder à +Corinthe une foule de riches étrangers qui n'y venaient chercher que les +faveurs de Laïs; mais ils n'atteignaient pas tous le but de leur voyage. +Laïs exigeait non-seulement des sommes exorbitantes, mais encore elle se +réservait le droit de choisir la main qui les lui donnait; quelquefois, +par caprice, elle ne voulait rien accepter. Démosthène, l'illustre +orateur, voulut aussi savoir ce que valait Laïs; il prit avec lui tout +l'argent dont il pouvait disposer, et se rendit à Corinthe. Il va +trouver la courtisane et lui demande le prix d'une de ses nuits: «Dix +mille drachmes, répond Laïs.—Dix mille drachmes! réplique +Démosthène, qui ne s'attendait pas à dépenser plus de la dixième partie +de cette somme; je n'achète pas si cher la honte et le chagrin d'avoir à +me repentir!—C'est pour ne pas avoir à me repentir aussi, +répliqua Laïs, que je vous demande dix mille drachmes.» Démosthène s'en +retourna comme il était venu. Laïs aimait pourtant les hommes célèbres: +aussi, elle eut en même temps, pour amants privilégiés, l'élégant et +aimable philosophe Aristippe qui la payait bien, et le grossier et sale +cynique Diogène qui eût été fort en peine de la payer. Elle préférait +celui-ci à l'autre et ne semblait pas s'apercevoir que Diogène sentait +mauvais. Quant au rival de ce dernier, il ne faisait pas mine d'être +jaloux, et souvent, pour voir Laïs, il attendait à la porte, qu'elle se +fût parfumée en sortant des bras du cynique. «Je possède Laïs, dit-il à +ceux qui s'étonnaient de cet arrangement, mais Laïs ne me possède pas.» +Comme on lui représentait que Laïs se donnait à lui sans amour et sans +goût: «Je ne pense pas, disait-il avec le même flegme, que le vin et les +poissons m'aiment, cependant je m'en nourris avec beaucoup de plaisir.» +On lui reprochait de souffrir la prostitution journalière de Laïs, et on +lui conseillait d'y mettre des bornes: «Je ne suis point assez riche, +dit-il, pour acheter à moi seul un si précieux objet. Mais, lui +objecta-t-on, vous vous ruinez pour elle?—Je lui donne beaucoup +en effet, répondit-il, pour avoir le bonheur de la posséder, mais je ne +prétends pas, pour cela, que les autres en soient privés.» Diogène, en +revanche, malgré tout son cynisme, voyait avec jalousie la concurrence +que lui faisait auprès de Laïs le brillant philosophe Aristippe: +«Puisque tu partages avec moi les bonnes grâces de ma maîtresse, lui +dit-il un jour, tu devrais aussi partager ma philosophie, et prendre la +besace et le manteau des cyniques?—Te paraît-il donc étrange, +repartit Aristippe, d'habiter une maison qui a déjà été habitée par +d'autres? ou de monter sur un vaisseau qui a servi à quantité de +passagers?—Non, vraiment! répondit le cynique honteux de se +sentir jaloux.—Eh bien! pourquoi es-tu surpris que je voie une +femme qui a vu d'autres hommes avant moi, et qui en verra encore +d'autres après?» Aristippe allait tous les ans avec elle passer les +fêtes de Neptune à Égine, et, pendant ce temps-là, disait-il, le logis +de la courtisane était aussi chaste que celui d'une matrone.</p> + +<p>Cette courtisane exerçait un tel empire sur ces deux philosophes, +Aristippe et Diogène, qu'elle croyait qu'il n'existait pas un philosophe +au monde qui pût lui résister. On la défia de venir à bout de la vertu +de Xénocrate: elle accepta la gageure, dans la pensée qu'un disciple de +Platon ne serait pas plus difficile à vaincre qu'un disciple de Socrate. +Une nuit, elle s'enveloppe dans un voile, à moitié nue, et va frapper à +la porte de Xénocrate: il ouvre, et s'étonne de voir une femme pénétrer +chez lui. Elle se dit poursuivie par des voleurs; ses bras, son cou, ses +oreilles, sont chargés de joyaux qui brillent dans l'ombre: il consent +donc à lui donner un asile jusqu'au jour, et il se recouche, en lui +conseillant de dormir aussi sur un banc. Mais il n'est pas plutôt dans +son lit, que Laïs se montre dans toute la splendeur de sa beauté, et se +place aux côtés du philosophe; elle s'approche; elle le touche; elle le +presse entre ses bras, elle essaie de l'animer par des caresses qui le +laissent froid et indifférent; elle pleure de rage, elle redouble ses +embrassements, elle ne recule devant aucune sorte de provocation. +Xénocrate ne bouge pas. Enfin, elle s'élance hors de ce lit insultant, +et cache sa honte sous son voile. Elle a perdu sa gageure, et on réclame +la somme qu'elle a perdue: «J'ai parié, dit-elle, de rendre sensible un +homme, mais non une statue.» Elle était d'une beauté merveilleuse; +cependant sa gorge l'emportait en perfection sur son visage, et les +peintres, ainsi que les statuaires, qui voulaient représenter Vénus +d'une façon digne d'elle, priaient Laïs de poser pour la déesse. Le +sculpteur Myron fut admis de la sorte à voir sans voile cette adorable +courtisane; il était vieux, il avait les cheveux blancs et la barbe +grise, mais il se sentit rajeuni à la vue de Laïs; il se jette à ses +pieds; il lui offre tout ce qu'il possède, pour la posséder pendant une +nuit; elle sourit, hausse les épaules et sort. Le lendemain, Myron a +fait teindre ses cheveux et sa barbe; il est fardé et parfumé; il porte +une robe éclatante et une ceinture dorée; il a une chaîne d'or au cou et +des anneaux à tous les doigts. Il se fait introduire chez Laïs et lui +déclare, la tête haute, qu'il est amoureux d'elle: «Mon pauvre ami, +réplique Laïs qui l'a reconnu et qui s'amuse de la métamorphose, tu me +demandes là ce que j'ai refusé hier à ton père.»</p> + +<p>Elle eut à subir un refus à son tour, lorsqu'elle fut éprise d'Eubates +qu'elle rencontra aux jeux olympiques, où il venait disputer le prix. +C'était un beau et noble jeune homme, qui avait laissé à Cyrène une +femme qu'il aimait. Laïs ne l'eut pas plutôt entrevu, qu'elle lui fit +une déclaration d'amour en termes si clairs et si pressants qu'Eubates +fut très-embarrassé d'y répondre. Elle le suppliait de devenir son hôte +et de s'établir chez elle; il s'en excusa, en disant qu'il avait besoin +de toutes ses forces pour remporter la victoire dans les jeux. Elle +s'enflammait à chaque instant davantage, et elle tremblait que l'objet +de sa passion ne lui échappât: «Jurez-moi, lui dit-elle, de m'emmener +avec vous à Cyrène, si vous êtes vainqueur!» Pour se soustraire à cette +persécution, il le jura, et parvint ainsi à garder sa fidélité à sa +bien-aimée; autrement, il eût fini par succomber sous le regard +tout-puissant de Laïs. Eubates fut vainqueur; Laïs lui envoya une +couronne d'or; mais elle apprit bientôt qu'Eubates était retourné à +Cyrène: «Il a trahi son serment, dit-elle à un ami d'Eubates.—Il +l'a tenu, répliqua l'ami, car il a emporté votre portrait.» La maîtresse +d'Eubates fut tellement émerveillée de tant de fidélité et de tant de +continence, quand elle sut ce qui s'était passé, qu'elle érigea en +l'honneur de son amant une statue à Minerve. Laïs, pour se venger, en +fit élever une autre qui représentait Eubates sous les traits de +Narcisse. Cette fière hétaire avait sans cesse autour d'elle une cour +empressée de flatteurs et d'adorateurs enthousiastes; plusieurs villes +de la Grèce se disputaient la gloire de l'avoir vue naître; les +personnages les plus considérables s'honoraient d'avoir eu des relations +avec elle, et pourtant quelques farouches moralistes lui rappelaient +parfois que son métier était honteux. C'est ce que fit un poëte tragique +qui avait fait allusion à ses prostitutions en disant dans une pièce de +théâtre: «Retire-toi d'ici, infâme!» Laïs l'aperçut au sortir du théâtre +et l'aborda pour lui demander, de la voix la plus caressante, ce qu'il +entendait par cette cruelle apostrophe: «Vous êtes vous-même du nombre +des gens à qui je m'adresse! lui dit-il brutalement.—En vérité! +reprit-elle gaiement, vous savez cependant ce vers d'une tragédie: Cela +seul est honteux, que l'on fait en l'estimant tel.» Ce vers était tiré +justement d'une pièce de ce poëte, qui ne sut que répondre. Athénée +rapporte, d'après Machon, que le poëte dont Laïs châtiait ainsi les +dédains était Euripide lui-même, mais il faudrait alors faire remonter +cette anecdote à la première jeunesse de Laïs, qui était au service +d'Apelles, lorsque Euripide mourut l'an 407 avant Jésus-Christ. Quoi +qu'il en soit, la réponse de Laïs devint proverbiale, et comme on en +abusait pour justifier bien des turpitudes, le vieux philosophe +Antisthène réforma en ces termes l'axiome de la courtisane: «Ce qui est +sale est sale, soit qu'il le paraisse, soit qu'il ne le paraisse pas à +ceux qui le font.» Laïs, au lieu de combattre le nouvel apophthegme, +l'adopta tel qu'Antisthène l'avait formulé: «Ce vieux a raison, dit-elle +à Diogène qui était disciple d'Antisthène; il est aussi malpropre qu'il +le paraît.—Et moi? reprit Diogène blessé dans son état de +cynique.—Toi, dit-elle, je n'en sais rien, puisque je t'aime.»</p> + +<p>Laïs avait amassé une fortune immense, mais elle fit construire des +temples et des édifices publics; elle paya des statuaires, des peintres, +des cuisiniers: elle se ruina. Elle avait, par bonheur, le goût de son +métier à un tel degré, qu'elle ne se plaignit pas d'être obligée de le +continuer dans un âge où les courtisanes se reposent. Elle était, +d'ailleurs, fort belle encore, quoique le prix de ses amours eût +singulièrement diminué: elle se consolait de sa dégradation prématurée, +en s'enivrant. Épicrate, cité par Athénée, a fait un tableau affligeant +de la vieillesse de Laïs, qui ne conservait d'elle-même que son nom: +«Laïs est oisive et boit. Elle vient errer autour des tables. Elle me +paraît ressembler à ces oiseaux de proie, qui, dans la force de l'âge, +s'élancent de la cime des montagnes et enlèvent de jeunes chevreaux, +mais qui dans la vieillesse se perchent languissamment sur le faîte des +temples, où ils demeurent consumés par la faim: c'est alors un augure +sinistre. Laïs dans son printemps fut riche et superbe. Il était plus +facile de parvenir auprès du satrape Pharnabaze. Mais la voilà qui +touche à son hiver: le temple est tombé en ruines, il s'ouvre aisément; +elle arrête le premier venu et boit avec lui. Un statère, une pièce de +trois oboles, sont une fortune pour elle. Jeunes, vieux, elle reçoit +tout le monde; l'âge a tellement adouci cette humeur farouche, qu'elle +tend la main pour quelques pièces de monnaie.» Ce passage de la comédie +intitulée l'<i>Anti-Laïs</i> n'était peut-être qu'une hyperbole échappée à la +rancune d'un poëte que la courtisane avait mal accueilli. Ælien raconte +aussi qu'elle ne fut pas d'un accès facile, avant que l'âge eût refroidi +les poursuites dont elle était l'objet; on l'avait même surnommée +<i>Axine</i>, à cause de son avarice intraitable. Athénée dit pourtant, sur +la foi d'une tradition bien établie, qu'elle ne faisait aucune +différence entre les offres des riches et celles des pauvres. Cette +particularité ne doit probablement se rapporter qu'à l'époque de sa vie +où la débauche la consolait de la misère.</p> + +<p>Ce qui prouverait l'oubli dans lequel elle était tombée à la fin de sa +carrière amoureuse, c'est l'obscurité qui enveloppe le temps et les +circonstances de sa mort. Elle avait alors 70 ans, selon les uns; 55 ans +selon les autres; ceux-ci prétendent qu'elle s'était conservée belle; +ceux-là disent, au contraire, qu'elle touchait à la décrépitude. Quoi +qu'il en soit de son âge et de son visage, l'<i>Anthologie</i> lui fait +dédier son miroir à Vénus avec une inscription que Voltaire a imitée +dans ces vers charmants:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Je le donne à Vénus, puisqu'elle est toujours belle:<br /></span> +<span class="i2">Il redouble trop mes ennuis!<br /></span> +<span class="i0">Je ne saurais me voir dans ce miroir fidèle<br /></span> +<span class="i0">Ni telle que j'étais ni telle que je suis.<br /></span> +</div></div> + +<p>Quant à son genre de mort, on ne sait lequel il faut croire de +Plutarque, d'Athénée ou de Ptolémée. Ce dernier affirme qu'elle +s'étrangla en mangeant des olives; Athénée s'appuie de l'autorité de +Philétaire, pour démontrer qu'elle mourut dans l'exercice de ses +fonctions de courtisane (<span title="ouchi Laïs men teleutôs apethane binoumenê">οὐχὶ +Λαΐς μὲν τελευτῶς ἀπέθανε βινουμένη</span>); et Plutarque rapporte que, s'étant +amourachée d'un jeune Thessalien, nommé Hippolochus, elle le suivit en +Thessalie et pénétra dans un temple de Vénus où il s'était réfugié pour +se soustraire aux embrassements de cette bacchante, mais les femmes du +pays, indignées de son audace et encore jalouses de sa beauté qui +n'était plus qu'un souvenir, entourèrent le temple en poussant de grands +cris, et l'assommèrent à coups de pierres devant l'autel de Vénus, qui +fut souillé du sang de la courtisane. Depuis ce meurtre, le temple fut +consacré à Vénus-Homicide et à Vénus-Profanée. On érigea un tombeau à +Laïs sur les bords du Pénée, avec cette épitaphe: «La Grèce, naguère +invincible et fertile en héros, a été vaincue et réduite en esclavage +par la beauté divine de cette Laïs, fille de l'Amour, formée à l'école +de Corinthe, qui repose dans les nobles champs de la Thessalie.» +Corinthe dédia aussi un monument à la mémoire de son illustre élève: on +avait représenté sur ce monument une lionne terrassant un bélier. Il +est possible que les faits de la vie de Laïs ne concernent pas tous la +même femme, et que deux ou trois hétaires du même nom, qui vécurent à +peu près dans le même temps, aient été confondues à la fois par les +historiens et par la tradition populaire. Ainsi, la maîtresse +d'Alcibiade, Damasandra, eut une fille qu'on nommait Laïs, et qui se fit +connaître par sa beauté plus encore que par ses galanteries. Pline +signale aussi une autre Laïs, laquelle était sage-femme et avait inventé +des remèdes secrets, des espèces de philtres pour augmenter ou diminuer +l'embonpoint des femmes. Cette Laïs se livrait également au métier de +courtisane avec ses amies Salpe et Éléphantis, comme elle courtisanes, +et comme elle très-habiles dans l'art des cosmétiques, des avortements +et des breuvages aphrodisiaques. Elles guérissaient aussi de la rage et +de la fièvre quarte, et, dans toutes leurs drogues, elles employaient de +différentes façons le sang menstruel mêlé à des substances plus ou moins +innocentes. La ville de Corinthe se glorifiait d'avoir été le théâtre +des fastueuses prostitutions de Laïs, mais aucune ville de la Grèce ne +se vanta d'avoir vu cette reine des courtisanes, vieillie, déchue, +oubliée, fabriquer des poudres, des onguents, des élixirs, et vendre de +l'amour en bouteille.</p> + +<p>Une autre hétaire, contemporaine de Laïs, non moins célèbre qu'elle, +Phryné, n'eut pas une décadence si triste ni une fin si tragique. +Malgré ses immenses richesses, elle ne cessa jamais de les augmenter par +les mêmes moyens, et, comme en vieillissant elle ne perdit presque rien +de la magnificence de ses formes, elle eut des amants qui la payaient +largement jusqu'à la veille de sa mort. Ce fut là ce qu'elle appelait +gaiement: «Vendre cher la lie de son vin.» Elle était de Thespie, mais +elle résida constamment à Athènes, où elle menait une existence +très-retirée, ne se montrant ni aux Céramiques, ni au théâtre, ni aux +stades, ni aux fêtes religieuses ou civiles. Elle ne descendait dans la +rue, que voilée et vêtue d'une tunique flottante, comme la plus austère +matrone. Elle n'allait pas aux bains publics et ne fréquentait que les +ateliers des peintres et des sculpteurs; car elle aimait les arts et +elle s'y consacrait, pour ainsi dire, en posant nue devant le pinceau +d'Apelles, devant le ciseau de Praxitèle. Sa beauté était celle d'une +statue de marbre de Paros; les traits et les lignes de son visage +avaient la pureté, l'harmonie et la noblesse que l'imagination du poëte +et de l'artiste donne à une image divine; mais sa pâleur mate et même un +peu jaune lui avait fait donner le surnom de <i>Phryné</i>, par analogie avec +la couleur de la grenouille de buisson, <i>phrya</i>; car son nom de famille +était Mnésarète, et elle ne fut pas connue sous ce nom-là. Les tableaux +et les statues, que firent d'après elle son peintre et son sculpteur +favoris, excitèrent l'enthousiasme de toute la Grèce, qui vouait un +culte à la beauté corporelle, culte dépendant de celui de Vénus. Phryné +n'avait en elle rien de plus remarquable que ce qu'elle cachait +pudiquement à tous les yeux, même aux regards de ses amants, qui ne la +possédaient que dans l'obscurité; mais, aux mystères d'Éleusis, elle +apparaissait comme une déesse sous le portique du temple, et laissant +tomber ses vêtements en présence de la foule ébahie et haletante +d'admiration, elle s'éclipsait derrière un voile de pourpre. Aux fêtes +de Neptune et de Vénus, elle quittait aussi ses vêtements sur les degrés +du temple, et, n'ayant que ses longs cheveux d'ébène pour couvrir la +nudité de son beau corps, qui brillait au soleil, elle s'avançait vers +la mer, au milieu du peuple qui s'écartait avec respect pour lui faire +place, et qui la saluait d'un cri unanime d'enthousiasme: Phryné entrait +dans les flots pour rendre hommage à Neptune, et elle en sortait comme +Vénus à sa naissance; on la voyait un moment, sur le sable, secouer +l'onde amère qui ruisselait le long de ses flancs charnus, et tordre ses +cheveux humides: on eût dit alors que Vénus venait de naître une seconde +fois. A la suite de ce triomphe d'un instant, Phryné se dérobait aux +acclamations et se cachait dans son obscurité ordinaire. Mais l'effet de +cette apparition n'en était que plus prodigieux, et la renommée de la +courtisane remplissait les bouches et les oreilles. Chaque année +augmentait de la sorte le nombre des curieux, qui allaient aux mystères +d'Éleusis et aux fêtes de Neptune et de Vénus, pour n'y voir que Phryné.</p> + +<p>Tant de gloire pour une courtisane lui attira l'envie et la haine des +femmes vertueuses; celles-ci, afin de se venger, acceptèrent l'entremise +d'Euthias, qui avait inutilement obsédé Phryné sans obtenir d'elle ce +qu'elle n'accordait qu'à l'argent ou au génie. Cet Euthias était un +délateur de la plus vile espèce; il accusa Phryné, devant le tribunal +des Héliastes, d'avoir profané la majesté des mystères d'Éleusis en les +parodiant, et d'être constamment occupée à corrompre les citoyens les +plus illustres de la République en les éloignant du service de la +patrie. Non-seulement une pareille accusation devait entraîner la mort +de l'accusée, mais encore infliger à toutes les courtisanes, +solidairement, la honte d'un blâme, d'une amende, et même de l'exil pour +quelques-unes. Phryné avait eu pour amant l'orateur Hypéride, qui se +partageait alors entre Myrrhine et Bacchis. Phryné pria ces deux +hétaires de s'employer auprès d'Hypéride, pour qu'il vînt la défendre +contre Euthias. La position était délicate pour Hypéride, qu'on savait +intéressé particulièrement à venir en aide à Phryné, qu'il avait aimée, +et à tenir tête à Euthias, qu'il détestait comme le plus lâche des +hommes. Phryné pleurait, enveloppée dans ses voiles et couvrant sa +figure avec ses deux mains d'ivoire; Hypéride, ému et inquiet, étendit +le bras vers elle, pour annoncer qu'il la défendait; et quand Euthias +eut formulé ses accusations par l'organe d'Aristogiton, Hypéride prit +la parole, avoua qu'il n'était pas étranger à la cause, puisque Phryné +avait été sa maîtresse, et supplia les juges d'avoir pitié du trouble +qu'il éprouvait. Sa voix s'altérait, son gosier était plein de sanglots, +sa paupière pleine de larmes, et pourtant le tribunal, froid et +silencieux, semblait disposé à ne pas se laisser fléchir. Hypéride +comprend le danger qui menace l'accusée: il éclate en malédictions +contre Euthias, il proclame résolument l'innocence de sa victime, il +raconte avec complaisance le rôle presque religieux que Phryné a pu +seule accepter aux mystères d'Éleusis... Les Héliastes +l'interrompent; ils vont prononcer l'arrêt fatal. Hypéride fait +approcher Phryné: il lui déchire ses voiles, il lui arrache sa tunique, +et il invoque avec une sympathique éloquence les droits sacrés de la +beauté, pour sauver cette digne prêtresse de Vénus. Les juges sont émus, +transportés, à la vue de tant de charmes; ils croient apercevoir la +déesse elle-même: Phryné est sauvée, et Hypéride l'emporte dans ses +bras. Il était redevenu plus amoureux que jamais, en revoyant cette +admirable beauté qui avait eu plus d'empire que son éloquence sur les +juges; Phryné, de son côté, par reconnaissance, redevint la maîtresse de +son avocat, qui fut infidèle à Myrrhine. Celle-ci crut se venger en se +mettant du parti d'Euthias et en accordant à ce sycophante tout ce que +Phryné lui avait refusé. Les courtisanes furent indignées de ce qu'une +d'elles osât protester ainsi contre l'arrêt qui avait absous Phryné, +et Bacchis leur servit d'interprète en écrivant à l'imprudente Myrrhine: +«Tu t'es rendue l'objet de l'aversion de nous toutes qui sommes dévouées +au service de Vénus Bienfaisante!»</p> + +<div class="figcenter"> +<img src="images/im03.jpg" width="275" height="395" +alt="PHRYNÉ DEVANT L'ARÉOPAGE" title="PHRYNÉ DEVANT L'ARÉOPAGE" /> +<p class="t5">PHRYNÉ DEVANT L'ARÉOPAGE</p></div> + +<p>Elle ne tarda pas, en effet, à se repentir d'avoir cédé à un mouvement +de jalousie et de vanité. Hypéride, qui l'avait quittée, ne lui revint +pas; il resta longtemps épris de Phryné: «Il a une amie digne de lui et +de sa belle âme, écrivait Bacchis à Myrrhine; et toi, tu as un amant tel +qu'il te le fallait!» Hypéride, en se déclarant le défenseur d'une +courtisane, s'était fait plus d'honneur et plus de profit qu'en +défendant les premiers citoyens de la république: on ne parlait que de +son talent d'orateur, par toute la Grèce; on ne se lassait pas +d'applaudir au beau mouvement d'éloquence qui avait terminé sa +péroraison; les éloges, les actions de grâce, les présents lui +arrivaient de toutes parts, et, pour comble de biens, Phryné lui +appartenait. Si les hétaires grecques ne lui élevèrent pas une statue +d'or comme le proposait Bacchis, elles n'épargnèrent rien pour lui +témoigner leur gratitude: «Toutes les courtisanes d'Athènes en général, +lui écrivit Bacchis, qui tenait la plume pour ses compagnes, et chacune +d'elles en particulier, doivent vous rendre autant d'actions de grâces +que Phryné.» On peut présumer que son plaidoyer fut publié, puisque +celui d'Aristogiton, qui prit la parole pour Euthias, était connu du +temps d'Athénée. On sait aussi qu'Euthias, que l'amour seul avait rendu +calomniateur, n'eut pas de repos que Phryné ne lui pardonnât, et il +souscrivit, pour obtenir ce pardon, aux conditions les plus ruineuses. +Bacchis avait prévu ce triste dénoûment, lorsqu'elle écrivait à Phryné: +«Euthias est bien plus vivement amoureux de toi qu'Hypéride. Celui-ci, +en raison du service important qu'il t'a rendu en t'accordant la +protection et le secours de son éloquence dans la circonstance la plus +critique, semble exiger de toi les plus grands égards et te favoriser en +t'accordant ses caresses, tandis que la passion de l'autre ne peut +qu'être irritée au dernier point par le mauvais succès de son entreprise +odieuse. Attends-toi donc à de nouvelles instances de sa part, aux +sollicitations les plus empressées: il t'offrira de l'or à profusion.» +L'or l'emporta sur le ressentiment. L'aréopage, qui n'eut pas d'arrêt à +prononcer dans cette circonstance, prévit le cas où une cause du même +genre, plaidée devant lui, pourrait donner lieu aux mêmes moyens de +défense; il ne voulut pas être exposé aux séductions qui avaient +subjugué les Héliastes; il promulgua une loi, qui interdisait aux +avocats d'employer aucun artifice pour exciter la pitié des juges, et +aux accusés de paraître en personne devant les juges avant que la +sentence fût prononcée. Phryné, de son côté, dans la crainte d'une +accusation nouvelle, non-seulement se priva désormais de prendre part +aux fêtes et aux cérémonies religieuses, mais encore, elle s'occupa de +gagner des partisans et de se faire en quelque sorte des créatures +jusqu'au sein de l'aréopage. Elle ouvrait son lit et sa table aux +gourmands et aux libertins; un sénateur de l'aréopage, nommé Gryllion, +se compromit au point de se faire le <i>parasite de la courtisane</i>, c'est +ainsi que le qualifia Satyrus d'Olinthe dans sa <i>Pamphile</i>.</p> + +<p>Les richesses que Phryné avait acquises surpassaient alors celles d'un +roi: les poëtes comiques, Timoclès dans sa <i>Nérée</i>, Amphis dans sa +<i>Kouris</i> et Posidippe dans son <i>Éphésienne</i>, ont parlé du scandale de +cette impure opulence. Phryné en fit pourtant un usage honorable: elle +fit bâtir à ses frais divers monuments publics, surtout dans la ville de +Corinthe, que toutes les hétaires considéraient comme leur patrie à +cause de l'argent qu'elles y avaient gagné. Quand Alexandre le Grand eut +détruit Thèbes et renversé ses murailles, Phryné se rappela qu'elle +était née en Béotie, et elle offrit aux Thébains de rebâtir leur ville +de ses propres deniers, à la seule condition de faire graver cette +inscription en son honneur: <i>Thèbes abattue par Alexandre, relevée par +Phryné</i>. Les Thébains refusèrent d'éterniser une honte. Phryné, comme +Béotienne, n'avait pas reçu du ciel les dons de l'esprit; mais elle se +distinguait de la plupart des femmes par un vif sentiment des arts; elle +se regardait comme l'image vivante de la beauté divine; elle se rendait +hommage à elle-même dans les ouvrages d'Apelles et de Praxitèle: l'un +avait modelé d'après elle la Vénus de Cnide; l'autre l'avait peinte +telle qu'il la vit aux fêtes de Neptune et de Vénus sortant de l'onde. +Tous deux furent ses amants, mais Praxitèle l'emporta sur son rival. +Phryné lui demanda, en souvenir de leurs amours, la plus belle statue +qu'il eût jamais exécutée. «Choisissez!» répondit Praxitèle; elle +réclama un délai de quelques jours pour faire son choix. Dans +l'intervalle, pendant que Praxitèle se trouvait chez elle, un esclave +accourut couvert de sueur, en criant que l'atelier du sculpteur était en +feu: «Ah! je suis perdu, dit Praxitèle, si mon Satyre et mon Cupidon +sont brûlés!—Je choisis le Cupidon,» interrompit Phryné. C'était +une ruse qu'elle avait imaginée pour connaître la pensée de l'artiste +sur ses œuvres. Depuis, Phryné donna ce chef-d'œuvre à sa +ville natale. Caligula le fit enlever de Thespie et transporter à Rome, +mais Claude ordonna, dans un de ses jugements de préteur, que le Cupidon +serait restitué aux Thespiens, «pour apaiser les mânes de Phryné,» +disait la sentence. La statue avait à peine retrouvé son piédestal vide, +que Néron la fit revenir à Rome, et elle périt dans l'incendie de cette +ville, allumé par Néron lui-même. Phryné, si riche qu'elle fût, avait +continué son industrie ordinaire jusqu'à l'âge des rides et des cheveux +blancs. Elle se vantait alors de posséder une pommade qui dissimulait +entièrement les rides; elle se fardait avec tant de drogues, +qu'Aristophane a pu dire dans sa comédie des <i>Harangueurs</i>: «Phryné a +fait de ses joues la boutique d'un apothicaire.» Et ce vers passa en +proverbe chez les Grecs, pour désigner les femmes qui se fardaient.</p> + +<p>On ignore l'époque de sa mort et le lieu de sa sépulture; on apprend +seulement, de Pausanias, que ses amis, ses amants et ses compatriotes +s'étaient cotisés pour lui ériger une statue d'or dans le temple de +Diane à Éphèse; on lisait sur la plinthe de cette statue, qui avait pour +base une colonne de marbre penthélique: «Cette statue est l'ouvrage de +Praxitèle.» Elle était placée entre les statues de deux rois, +Archinamus, roi de Lacédémone, et Philippe, roi de Macédoine, avec cette +inscription: <i>A Phryné, illustre Thespienne</i>. Ce fut cette statue que le +philosophe Cratès qualifia sévèrement, en s'écriant: «Voici donc un +monument de l'impudicité de la Grèce!» Le nom de Phryné étant devenu, +comme celui de Laïs, synonyme de belle courtisane, plusieurs femmes de +cette classe se firent nommer <i>Phryné</i>. Pour distinguer de ses humbles +imitatrices la première Phryné, on l'appelait la <i>Thespienne</i>. Hérodice, +dans son <i>Histoire de ceux qui ont été raillés sur le théâtre</i>, cite une +Phryné qu'on surnomma le <i>Crible</i>, parce qu'elle ruinait ses amants, de +même qu'un crible sert à extraire la farine mêlée au son. Selon +Apollodore, dans son <i>Traité des Courtisanes</i>, il y avait deux Phrynés, +qu'on surnommait <i>Clauxigelaos</i> (qui fait pleurer, après avoir fait +rire) et <i>Saperdion</i> (superbe poisson), mais ni l'une ni l'autre ne +semble pouvoir être confondue avec l'illustre Thespienne.</p> + +<p>Si Phryné et Laïs sont les deux personnifications les plus célèbres, +sinon les plus brillantes de l'hétairisme, Pythionice et Glycère en +représentent encore mieux la puissance: Pythionice et Glycère furent +presque reines de Babylone, après avoir été simples courtisanes à +Athènes. Pythionice n'était remarquable que par sa beauté, mais elle +possédait quelques-uns de ces secrets de libertinage qui exercent tant +d'empire sur les natures vicieuses et sur les tempéraments voluptueux. +Glycère, non moins belle, non moins habile peut-être, était aussi plus +intelligente et plus spirituelle. Harpalus, l'ami d'Alexandre de +Macédoine, le gouverneur de Babylone, les aima l'une et l'autre, et ne +se consola d'avoir perdu la première qu'en retrouvant la seconde. +Harpalus était grand trésorier d'Alexandre, et, lorsque son maître fut +parti pour l'expédition des Indes, il ne se fit aucun scrupule de puiser +à pleines mains dans les trésors confiés à sa garde. Il surpassa en +magnificence les anciens rois de Babylone, et il voulut jouir de toutes +les voluptés que l'or et le pouvoir sont capables de créer. Il avait +autour de lui des joueuses de flûte de Milet, des danseuses de Lesbos, +des tresseuses de couronnes de Cypre, des esclaves et des concubines de +tous les pays: il fit venir une hétaire d'Athènes, celle qui était le +plus en vogue et qui s'acquittait le mieux de ses fonctions +libidineuses. Pythionice eut l'honneur d'être choisie pour les +menus-plaisirs du petit tyran Harpalus. Elle était alors la maîtresse +collective de deux frères, fils d'un nommé Chœréphile, qui faisait +le commerce de poisson salé, et qui devait à ce commerce son immense +fortune. Les deux amants de Pythionice l'entretenaient à grands frais, +et le poëte comique Timoclès, dans sa comédie des <i>Icariens</i>, avait +raillé en ces termes la richesse de cette hétaire, que ses compagnes +accusaient, par une allusion analogue, de sentir la marée: «Pythionice +te recevra à bras ouverts, pour avoir de toi, à force de caresses, tout +ce que je viens de te donner, car elle est insatiable. Cependant +demande-lui un tonneau de poisson salé; elle en a toujours en abondance, +puisqu'elle se contente de deux saperdes non salés à large bouche.» Le +saperde, dont la consommation était considérable parmi le bas peuple, +passait pour un mauvais poisson, comme le déclare solennellement le +grand sophiste de l'art culinaire, Archestrate. Pythionice, qu'on avait +vue esclave de la joueuse de flûte Bacchis, laquelle le fut elle-même de +l'hétaire Sinope, devint tout à coup une espèce de reine dans le palais +de Babylone, mais elle ne jouit pas longtemps d'une si rare fortune: +elle mourut, sans doute empoisonnée, et l'inconsolable Harpalus lui fit +faire des funérailles royales. Il en avait eu une fille qui épousa +depuis le sculpteur-architecte Chariclès, celui-là même qu'Harpalus +chargea de construire à Athènes un monument sépulcral en mémoire de +Pythionice. Cette favorite avait, d'ailleurs, son tombeau à Babylone, où +elle était morte. Le monument, élevé par Chariclès sur le chemin sacré +qui menait d'Athènes à Eleusis, coûta 30 talents (environ 250,000 francs +de notre monnaie); sa grandeur, plutôt encore que son architecture, +attirait les regards du voyageur: «Quiconque le verra, s'écrie Dicæarque +dans son livre sur la Descente dans l'antre de Trophonius, se dira +probablement d'abord, avec raison: C'est sans doute le monument d'un +Miltiade ou d'un Périclès, ou d'un Cimon, ou l'un autre grand homme? +sans doute, il a été érigé aux dépens de la république, ou du moins en +vertu d'un décret des magistrats? Mais quand il apprendra que ce +monument a été fait en mémoire de l'hétaire Pythionice, que devra-t-il +penser de la ville d'Athènes?» Harpalus avait donné une telle activité +aux travaux de ces constructions funéraires, qu'elles furent terminées +avant la fin de l'expédition d'Alexandre dans les Indes. Théopompe, dans +une lettre au roi de Macédoine, affirme que le gouverneur de Babylone +employa la somme énorme de 200 talents pour les deux tombeaux de sa +maîtresse: «Quoi! s'écrie Théopompe indigné, depuis longtemps on voit +deux admirables monuments achevés pour Pythionice: l'un près d'Athènes, +l'autre à Babylone, et celui qui se disait ton ami aura impunément +consacré un temple, un autel à une femme qui s'abandonnait à tous ceux +qui contribuaient à ses dépenses, et il aura dédié ce monument sous le +nom de temple et d'autel de Vénus-Pythionice! N'est-ce pas mépriser +ouvertement la vengeance des dieux, et manquer au respect qui t'est dû?» +Alexandre était alors trop occupé à combattre Porus, pour pouvoir se +mêler de ce qui se passait à Babylone et à Athènes, où Harpalus +divinisait une courtisane.</p> + +<p>Harpalus avait déjà, d'ailleurs, remplacé Pythionice: une simple +tresseuse de couronnes de Sicyone, Glycère, fille de Thalassis, s'était +fait aimer du gouverneur de Babylone, avec tant de savoir-faire, qu'elle +devint presque reine à Tarse, et qu'elle serait devenue déesse, si +Harpalus lui eût survécu. Mais Alexandre revenait victorieux des Indes; +il devait punir ceux de ses officiers qui, pendant son absence, avaient +tenu peu de compte de ses ordres. Harpalus se voyait plus compromis que +les autres, et il fut effrayé lui-même de ses monstrueuses +dilapidations. Il s'enfuit de Tarse, avec Glycère et tout ce qui restait +dans le trésor; il se réfugia en Attique, et implora l'appui des +Athéniens contre Alexandre. Il avait levé une armée de six mille +mercenaires, et il offrait d'acheter à tout prix la protection +d'Athènes; avec l'aide et d'après les conseils de Glycère, il corrompit +les orateurs, paya le silence de Démosthène, et intéressa le peuple à +sa cause, par des distributions de farine, qu'on appela le <i>blé de +Glycère</i>, et qui fournit une locution proverbiale pour signifier «le +gage de la perte plutôt que de la jouissance.» C'est ainsi que ce blé +est désigné dans une comédie satirique dont Harpalus était le héros, et +qu'Alexandre fit représenter dans toute l'Asie pour infliger un +châtiment à l'orgueil d'Harpalus. On prétend même qu'il était l'auteur +de ce drame, où l'on raconte que les mages de Babylone, témoins de +l'affliction d'Harpalus à la mort de Pythionice, avaient promis de la +rappeler du séjour des ombres à la lumière; mais il est plus probable +que ce drame fut composé, à l'instigation d'Alexandre, par Python de +Catane ou de Byzance. Quoi qu'il en soit, Harpalus ne réussit pas, avec +le concours de Glycère, à s'assurer un asile dans la république +d'Athènes; il en fut banni et se retira en Crète, sous l'appréhension +des vengeances d'Alexandre qui l'épargna; mais un de ses capitaines +l'assassina, pour s'emparer des trésors qu'Harpalus avait volés lui-même +au roi de Macédoine. Glycère parvint à s'échapper et retourna, bien +déchue de ses grandeurs, à Athènes, où elle reprit son ancien état de +courtisane. Ce n'était plus la reine de Tarse, qui avait reçu des +honneurs presque divins, qui avait eu sa statue de bronze placée dans +les temples vis-à-vis de celle d'Harpalus; c'était une hétaire, d'un âge +assez mûr, d'une beauté quelque peu fatiguée, mais d'un esprit +infatigable. Lyncæus de Samos jugea que ses bons mots méritaient d'être +recueillis, et il en fit une collection que nous ne possédons plus. +Athénée en cite quelques-uns que revendiquaient les contemporaines de +Glycère; nous en avons rapporté plusieurs; les deux suivants peuvent +encore lui appartenir. «Vous corrompez la jeunesse! lui dit le +philosophe Stilpon.—Qu'importe, si je l'amuse! répondit-elle; +toi, sophiste, tu la corromps aussi, mais tu l'ennuies.» Un homme qui +venait marchander ses faveurs remarqua des œufs dans un panier: +«Sont-ils crus ou cuits? lui demanda-t-il distraitement.—Ils sont +d'argent?» répliqua-t-elle avec malice, pour le ramener au sujet de leur +entretien.</p> + +<p>Ses aventures de Babylone et de Tarse l'avaient mise à la mode: c'était +à qui se rangerait au nombre des héritiers d'Harpalus. Néanmoins, +Glycère s'attacha de préférence à deux hommes de génie, au peintre +Pausias, au poëte Ménandre. Le premier peignait les fleurs qu'elle +tressait en couronnes et en guirlandes, il s'efforçait d'imiter et +d'égaler ses brillants modèles; il fit un portrait de Glycère, +représentée assise, faisant une couronne; ce ravissant tableau, qu'on +appelait la <i>Stephanoplocos</i> (faiseuse de couronnes), fut apporté à +Rome, et acheté par Lucullus, qui l'estimait autant que tous les +tableaux de sa collection. L'affection de Glycère pour Ménandre dura +plus longtemps que sa liaison avec Pausias. Elle supportait la mauvaise +humeur et les boutades chagrines du poëte comique, auprès de qui elle +remplissait l'office d'une servante dévouée, et non le rôle d'une +maîtresse préférée; Ménandre lui reprochait souvent de n'être plus ce +qu'elle avait été, et lui demandait compte amèrement de sa folle +jeunesse; il était jaloux du passé aussi bien que du présent: «Vous +m'aimeriez davantage, lui disait-il, si j'avais volé les trésors +d'Alexandre?» Elle souriait et ne répondait à ces duretés que par un +surcroît d'attachement et de soins. Il revint du théâtre, un soir, +attristé, irrité, désolé du mauvais succès d'une de ses pièces; il était +inondé de sueur, il avait le gosier desséché. Glycère lui présenta du +lait et l'invita doucement à se rafraîchir: «Ce lait sent le vieux, dit +Ménandre en repoussant le vase et la main qui le lui offrait; ce lait me +répugne; il est couvert d'une crème rance et dégoûtante.» C'était une +cruelle allusion à la céruse et au fard qui cachaient les rides de +Glycère: «Bon! dit-elle gaiement, ne vous arrêtez pas à ces misères: +laissez ce qui est dessus et prenez ce qui est dessous.» Elle l'aimait +véritablement, et elle craignait que de plus jeunes qu'elles lui +enlevassent une tendresse qu'elle ne conservait souvent qu'à force +d'artifices, car Ménandre était changeant et capricieux en amour: il se +laissa fixer néanmoins par le dévouement passionné de Glycère, qu'il +immortalisa dans ses comédies. «J'aime mieux être, disait-elle, la reine +de Ménandre que la reine de Tarse.» Glycère, après sa mort, n'eut pas un +tombeau splendide, tel que le <i>monument de la Prostituée</i> (c'est ainsi +qu'on désignait le tombeau de Pythionice), mais son nom resta, dans la +mémoire des Grecs, étroitement lié à celui de Ménandre, et ne fut pas +moins célèbre que ceux de Laïs, de Phryné et d'Aspasie.</p> + +<p><a name="Page_359" id="Page_359"></a></p> + +<h2 class="sep4"><a href="#table">CHAPITRE XIV.</a></h2> + +<p class="som"><span class="smcap">Sommaire.</span>—Introduction de la Prostitution sacrée en +Étrurie.—Conformation physique singulière des habitants de +l'Italie primitive.—Rome.—<i>La Louve</i> Acca +Laurentia.—Origine du <i>lupanar</i>.—Construction de la ville de +Rome, sur le territoire laissé par Acca Laurentia à ses fils adoptifs +Rémus et Romulus.—Fêtes instituées par Rémus et Romulus en +l'honneur de leur nourrice, sous le nom de <i>Lupercales</i>.—Les +luperques, prêtres du dieu Pan.—Les Sabines et +l'oracle.—Hercule et Omphale.—La Prostitution sacrée à +Rome.—La courtisane Flora.—Son mariage avec +Tarutius.—Origine des <i>Florales</i>.—Les fêtes de Flore et de +Pomone.—Les courtisanes aux Florales.—Caton au +Cirque.—Vénus Cloacine.—Les Vénus honnêtes: Vénus Placide, +Vénus Chauve, Vénus Generatrix, etc.—Les Vénus malhonnêtes: Vénus +Volupia, Vénus <i>Lascive</i>, Vénus de <i>bonne volonté</i>.—Temple de +Vénus Erycine, en Sicile, reconstruit par Tibère.—Les temples de +Vénus à Rome.—Dévotion de Jules César à Vénus.—Origine du +culte de Vénus Victorieuse.—Épisode mystique des fêtes de +Vénus.—Vénus Myrtea ou Murcia.—Offrandes des courtisanes à +Vénus.—Les <i>Veillées de Vénus</i>.—Sacrifices impudiques +offerts à Cupidon, à Priape, à Mutinus, etc., par les dames +romaines.—Les <i>Priapées</i>.—Culte malhonnête du dieu +Mutinus.—Mutina.—La déesse hermaphrodite +Pertunda.—Tychon et Orthanès.—Culte infâme introduit en +Étrurie par un Grec.—Chefs et grands prêtres de cette religion +nouvelle.—Analogie de ce culte avec celui d'Isis.—Les +mystères d'Isis à Rome.—Les Isiaques.—Corruption des prêtres +d'Isis.—Culte de Bacchus.—Les <i>bacchants</i> et les +<i>bacchantes</i>.—Fêtes honteuses qui déshonoraient les divinités de +Rome.—Le <i>marché des courtisanes</i>.—Différence de la +Prostitution sacrée romaine et de la Prostitution sacrée grecque.</p> + +<p>L'Égypte, la Phénicie et la Grèce colonisèrent la Sicile et l'Italie, en +y établissant leurs religions, leurs mœurs et leurs coutumes. La +Prostitution sacrée ne manqua pas, dès les premiers temps, de suivre la +migration des déesses et des dieux, qui changeaient de climat sans +changer de caractère. Les monuments écrits, qui témoigneraient de +l'origine de cette Prostitution dans l'île des Cyclopes et dans la +péninsule de Saturne, n'existent plus depuis bien des siècles, mais on a +retrouvé, dans les cimetières étrusques et italo-grecs, une multitude de +vases peints, qui représentent différentes scènes de la Prostitution +sacrée, antérieurement à la fondation de Rome. Ce sont toujours les +mêmes offrandes que celles que les vierges apportaient dans les temples +de Babylone et de Tyr, de Bubastis et de Nancratès, de Corinthe et +d'Athènes. La consacrée vient s'asseoir dans le sanctuaire près de la +statue de la déesse; l'étranger marchande le prix de sa pudeur, et elle +dépose ce prix sur l'autel, qui s'enrichit de ce honteux commerce auquel +le prêtre est seul intéressé. Telle est, d'après les vases funéraires, +la forme presque invariable que devait affecter la Prostitution sacrée +dans les colonies égyptiennes, phéniciennes et grecques. Le culte de +Vénus fut certainement celui qu'on y vit le premier en honneur, car il +était, là comme partout ailleurs, le plus attrayant et le plus naturel; +mais on ignore absolument les noms et les attributs que prenait la +déesse allégorique de la création des êtres. Ces noms devaient être si +peu analogues à ceux qui lui furent donnés dans la théogonie romaine, +que le savant Varron s'appuie de l'autorité de Macrobe, pour soutenir +que Vénus n'était pas connue à Rome sous les rois. Mais Macrobe et +Varron auraient dû dire seulement qu'elle n'avait pas encore de temple +dans l'enceinte de la cité de Romulus, car elle était adorée en Étrurie, +avant que Rome eût soumis ce pays, qui fut longtemps en guerre avec +elle. Vitruve, dans son <i>Traité d'architecture</i>, dit positivement que, +selon les principes des aruspices étrusques, le temple de Vénus ne +pouvait être placé qu'en dehors des murs et auprès des portes de la +ville, afin que l'éloignement de ce temple ôtât aux jeunes gens le plus +d'occasions possible de débauche, et fût un motif de sécurité pour les +mères de famille.</p> + +<p>La Prostitution sacrée ne régnait pas seule dans l'Italie primitive: on +peut affirmer que la Prostitution hospitalière et la Prostitution légale +y régnaient aussi en même temps, la première dans les forêts et les +montagnes, la seconde dans les cités. Les peintures des vases étrusques +ne nous laissent pas ignorer la corruption déjà raffinée, qui avait +pénétré chez ces peuples aborigènes, esclaves aveugles et grossiers de +leurs sens et de leurs passions. Il suffirait presque des inductions +morales qu'on peut tirer de la richesse et de la variété des joyaux que +portaient les femmes, pour juger du développement qu'avait pris la +Prostitution, née de la coquetterie féminine et des besoins de la +toilette. On voit, à mille preuves empruntées aux vases peints, que la +lubricité de ces peuplades indigènes ou exotiques ne connaissait aucun +frein social ni religieux. La bestialité et la pédérastie étaient leurs +vices ordinaires, et ces abominations, naïvement familières à tous les +âges et à tous les rangs de la société, n'avaient pas d'autres remèdes +que des cérémonies d'expiation et de purification, qui en suspendaient +parfois la libre pratique. Comme chez tous les anciens peuples, la +promiscuité des sexes rendait hommage à la loi de nature, et la femme, +soumise aux brutales aspirations de l'homme, n'était d'ordinaire que le +patient instrument de ses jouissances: elle n'osait presque jamais faire +parler son choix, et elle appartenait à quiconque avait la force. La +conformation physique de ces sauvages ancêtres des Romains justifie, +d'ailleurs, tout ce qu'on devait attendre de leur sensualité impudique: +ils avaient les parties viriles analogues à celles du taureau et du +chien; ils ressemblaient à des boucs, et ils portaient au bas des reins +une espèce de touffe de poils roux, qu'il est impossible de regarder +comme un signe de convention dans les dessins qui représentent cette +barbiche postérieure, cette excroissance charnue et poilue à la fois, ce +rudiment d'une véritable queue d'animal. On serait fort en peine de dire +à quelle époque disparut tout à fait un si étrange symptôme du +tempérament bestial, mais on le conserva dans l'iconologie allégorique, +comme le caractère distinctif du satyre et du faune. Chez des races +aussi naturellement portées à l'amour charnel, la Prostitution +s'associait sans doute à tous les actes de la vie civile et religieuse.</p> + +<p>C'est la Prostitution qu'on découvre dans le berceau de Rome, où Rémus +et Romulus sont allaités par une louve. Si l'on en croit le vieil +historien Valérius cité par Aurélius Victor, par Aulu-Gelle et par +Macrobe, cette louve n'était autre qu'une courtisane, nommée Acca +Laurentia, maîtresse du berger Faustulus, qui recueillit les deux +jumeaux abandonnés au bord du Tibre. Acca Laurentia avait été surnommée +la <i>Louve</i> (<i>Lupa</i>), par les bergers de la contrée, qui la connaissaient +tous pour l'avoir souvent rencontrée errante dans les bois, et qui +l'avaient enrichie de leurs dons. Elle possédait même, du fait de ses +prostitutions, les champs situés entre les sept collines, et légués par +elle à ses enfants adoptifs, qui y fondèrent la ville éternelle. Macrobe +dit sans réticence, que la Louve avait fait fortune en s'abandonnant +sans choix à quiconque la payait (<i>meretricio quæstu locupletatam</i>). +Ainsi le peuple romain eut pour nourrice une courtisane, et son point de +départ fut un <i>lupanar</i>. On nommait ainsi la cabane d'Acca Laurentia, et +ce nom s'appliqua depuis aux impures retraites de ses pareilles, qui +furent nommées des <i>louves</i> en mémoire d'elle. Nous avons vu, cependant, +que chez les Grecs il y avait des <i>louves</i> de la même race. Celle qui +allaita Rémus et Romulus, et acheta du produit de son libertinage le +premier territoire de Rome, dut exercer longtemps son honteux métier: +<i>corpus in vulgus dabat</i>, dit Aulu-Gelle, <i>pecuniamque emeruerat ex eo +quæstu uberem</i>. Elle mourut avec la réputation d'une grande prostituée, +et pourtant on institua des fêtes en son honneur sous le nom de +<i>Lupercales</i>; si on ne la déifia pas dans un temple, ce fut sans doute +la crainte d'imprimer à ce temple la flétrissure du nom de <i>Lupanar</i>, +qui avait déshonoré sa demeure; on excusa la fondation des <i>Lupercales</i>, +en les présentant comme des fêtes funèbres, célébrées au mois de +décembre pour l'anniversaire de sa mort, et bientôt, par respect pour la +pudeur publique, on fit passer les Lupercales sur le compte du dieu Pan. +Il paraîtrait donc que la première fête instituée à Rome par Rémus et +Romulus, ou par leur père adoptif le berger Faustulus, l'avait été en +mémoire de la louve Acca Laurentia.</p> + +<p>Cette fête, qui subsista jusqu'au cinquième siècle de Jésus-Christ, non +sans avoir subi de nombreuses vicissitudes, était bien digne d'une +courtisane. Les luperques, prêtres du dieu Pan, le corps entièrement nu +à l'exception d'une ceinture en peau de brebis, tenant d'une main un +couteau ensanglanté et de l'autre un fouet, parcouraient les rues de la +ville, en menaçant du couteau les hommes et en frappant les femmes avec +le fouet. Celles-ci, loin de se dérober aux coups, les cherchaient avec +curiosité et les recevaient avec componction. Voici quelle était +l'origine de cette course emblématique, qui devait porter remède à la +stérilité des femmes et les rendre grosses si le fouet divin les avait +touchées au bon endroit. Lorsque les Romains de Romulus eurent enlevé +les Sabines pour se faire des femmes et des enfants, les Sabines se +montrèrent d'abord rétives à exécuter ce qu'on attendait d'elles: leur +union forcée ne produisait aucun fruit, bien qu'elles n'eussent point à +se plaindre de leurs ravisseurs. Elles allèrent invoquer Junon dans un +bois consacré à Pan, et l'oracle qu'elles y recueillirent leur inspira +d'abord une certaine appréhension: «Il faut qu'un bouc, disait l'oracle, +vous fasse devenir mères.» On n'eut pas la peine de trouver ce bouc-là; +un prêtre de Pan les tira de peine, en immolant un bouc sur le lieu même +et en découpant en lanières la peau de l'animal, avec lesquelles il +flagella les Sabines, qui devinrent enceintes à la suite de cette +flagellation que les Lupercales eurent le privilége de continuer. La +mythologie latine donnait une autre origine à la course des luperques, +origine plus poétique, mais moins nationale. Hercule voyageait avec +Omphale: un faune les aperçut et se mit à les suivre en cachette, dans +l'espoir de profiter d'un moment où Hercule quitterait sa belle pour +accomplir un de ses douze travaux. Les deux amants s'arrêtèrent dans une +grotte et y soupèrent: Hercule et Omphale avaient changé de vêtements +pour se divertir pendant le souper; Omphale s'était affublée de la peau +du lion de Némée et avait mis sur son dos le carquois rempli des flèches +empoisonnées; Hercule, découvrant sa poitrine velue, avait pris le +collier et les bracelets de sa maîtresse. Ils burent et s'enivrèrent, +ainsi travestis. Ils dormaient, chacun de son côté, sur une litière de +feuilles sèches, lorsque le faune pénètre dans la caverne et cherche à +tâtons le lit d'Omphale. Il se glisse dans celui d'Hercule, après avoir +évité prudemment la peau de lion, qui ne lui annonce pas ce qu'elle +renferme par hasard. Hercule s'éveille et châtie l'audacieux qui s'était +un peu trop avancé dans sa méprise. Ce fut depuis cette aventure, que +Pan eut en horreur le travestissement qui avait trompé son faune, et il +ordonna, comme pour protester contre les erreurs de ce genre, que ses +prêtres courraient tout nus aux Lupercales. On sacrifiait ce jour-là des +boucs et des chèvres, que les luperques écorchaient eux-mêmes pour se +revêtir de ces peaux toutes sanglantes qui avaient la renommée +d'échauffer les désirs et de donner une ardeur capricante aux lascifs +sacrificateurs du dieu Pan. La Prostitution sacrée était donc l'âme des +Lupercales.</p> + +<p>Ce ne furent pas les seules fêtes et le seul culte, que la Prostitution +avait établis à Rome avant celui de Vénus. Sous le règne d'Ancus +Martius, une courtisane, nommée Flora, s'attribua le nom d'Acca +Laurentia, en souvenir de la nourrice de Rémus et de Romulus. Elle était +d'une beauté singulière, mais elle n'en était pas plus riche. Elle passa +une nuit dans le temple d'Hercule pour obtenir la protection de ce +puissant dieu. Hercule lui annonça en songe que la première personne +qu'elle rencontrerait au sortir du temple lui porterait bonheur; elle +rencontra un patricien, appelé Tarutius, qui avait des biens +considérables. Il ne l'eut pas plutôt vue, qu'il devint amoureux d'elle +et qu'il voulut l'épouser. Il la fit son héritière en mourant, et Flora, +que ce mariage avait mise à la mode, reprit son ancien métier de +courtisane, et y acquit une fortune énorme qu'elle laissa en héritage au +peuple romain. Son legs fut accepté, et le sénat, en reconnaissance, +décréta que le nom de Flora serait inscrit dans les fastes de l'État et +que des fêtes solennelles perpétueraient la mémoire de la générosité de +cette courtisane. Mais, plus tard, ces honneurs solennels rendus à une +femme de mauvaise vie affligèrent la conscience des honnêtes gens, et +l'on imagina, pour réhabiliter la courtisane, de la diviniser. Flora fut +dès lors la déesse des fleurs, et les Florales continuèrent à être +célébrées avec beaucoup de splendeur au mois d'avril ou bien au +commencement de mai. On employait à la célébration de ces fêtes les +revenus de la succession de Flora, et quand ces revenus ne furent plus +suffisants, vers l'an 513 avant Jésus-Christ, on y appliqua les amendes +provenant des condamnations pour crime de péculat. Les fêtes de Flora, +qu'on appelait fêtes de Flore et de Pomone, conservèrent toujours le +stigmate de leur fondatrice; les magistrats les suspendirent +quelquefois, mais le peuple les faisait renouveler, lorsque la saison +semblait annoncer de la sécheresse et une mauvaise récolte. Pendant six +jours, on couronnait de fleurs les statues et les autels des dieux et +des déesses, les portes des maisons, les coupes des festins; on jonchait +d'herbe fraîche les rues et les places: on y faisait des simulacres de +chasse, en poursuivant des lièvres et des lapins (<i>cuniculi</i>), que les +courtisanes avaient seules le droit de prendre vivants, lorsqu'ils se +blottissaient sous leur robe. Les édiles, qui avaient la direction +suprême des Florales, jetaient dans la foule une pluie de fèves, de pois +secs et d'autres graines légumineuses, que le peuple se disputait à +coups de poing. Ce n'est pas tout: ces fêtes, que les courtisanes +regardaient comme les leurs, donnaient lieu à d'horribles désordres dans +le Cirque. Les courtisanes sortaient de leurs maisons, en cortége, +précédées de trompettes et enveloppées dans des vêtements très-amples, +sous lesquels elles étaient nues et parées de tous leurs bijoux; elles +se rassemblaient dans le Cirque, sous les yeux du peuple qui se pressait +à l'entour, et là elles se dépouillaient de leurs habits et se +montraient dans la nudité la plus indécente, étalant avec complaisance +tout ce que les spectateurs voulaient voir et accompagnant de mouvements +infâmes cette impudique exhibition: elles couraient, dansaient, +luttaient, sautaient, comme des athlètes et des baladins, et chacune de +leurs postures lascives arrachait des cris et des applaudissements à ce +peuple en délire. Tout à coup, des hommes également nus s'élançaient +dans l'arène, aux sons des trompettes, et une effroyable mêlée de +prostitution s'accomplissait publiquement, avec de nouveaux transports +de la multitude. Un jour, Caton, l'austère Caton, parut dans le Cirque +au moment où les édiles allaient donner le signal des jeux; mais la +présence de ce grand citoyen empêcha l'orgie d'éclater. Les courtisanes +restaient vêtues, les trompettes faisaient silence, le peuple attendait. +On fit observer à Caton que lui seul était un obstacle à la célébration +des jeux; il se leva, ramenant le pan de sa toge sur son visage et +sortit du Cirque. Le peuple battit des mains, les courtisanes se +déshabillèrent, les trompettes sonnèrent, et le spectacle commença.</p> + +<p>C'était bien là certainement la Prostitution la plus effrontée qui se +fût jamais produite sous les auspices d'une déesse, et l'on comprenait, +d'ailleurs, que cette déesse avait été originairement une effrontée +courtisane. Le culte de la Prostitution était plus voilé dans les +temples de Vénus. Le plus ancien de ces temples à Rome paraît avoir été +celui de Vénus Cloacina. Dans les premiers temps de la république, +lorsqu'on nettoyait le grand Cloaque, construit par le roi Tarquin pour +conduire au Tibre les immondices de la ville, on trouva une statue +enterrée dans la fange: c'était une statue de Vénus. On ne se demanda +pas qui l'avait mise là, mais on lui dédia un temple sous le nom de +Vénus Cloacine. Les prostituées venaient le soir chercher fortune autour +de ce temple et près de l'égout qui en était proche; elles réservaient +une partie de leur salaire, pour l'offrir à la déesse, dont l'autel +appelait un concours perpétuel de vœux et d'offrandes du même +genre. Vénus avait des autels plus honnêtes et des temples moins +fréquentés dans les douze régions ou quartiers de Rome. Vénus Placide, +Vénus Chauve, Vénus Genitrix ou qui engendre, Vénus Verticordia ou qui +change les cœurs, Vénus Erycine, Vénus Victorieuse et d'autres +Vénus assez décentes n'encourageaient pas la Prostitution: elles la +toléraient à peine pour l'usage des prêtres qui s'y livraient +secrètement. Il n'en était pas de même des Vénus qui présidaient +exclusivement aux plus secrets mystères de l'amour. Le temple de Vénus +Volupia, situé dans le dixième quartier, attirait les débauchés des deux +sexes, qui venaient y demander des inspirations à la déesse. Le temple +de Vénus Salacia ou Lascive, dont on ignore la position dans l'enceinte +de Rome, était visité très-dévotement par les courtisanes qui voulaient +se perfectionner dans leur métier; le temple de Vénus Lubentia ou +Libertine (ou plutôt <i>de bonne volonté</i>) se trouvait hors des murs au +milieu d'un bois qui prêtait son ombre propice aux rencontres des +amants. Vénus, sous ses différents noms, faisait toujours un appel aux +instincts du plaisir, sinon de la débauche; mais ses temples n'étaient +pas à Rome, ainsi que dans la Grèce et l'Asie Mineure, déshonorés par un +marché patent de Prostitution. Il n'y avait guère que les courtisanes +qui poussassent la piété envers la déesse jusqu'à se vendre à son +profit, et dans tous les cas, le sacrifice ne s'accomplissait jamais à +l'intérieur du temple, à moins que le prêtre ne fût le sacrificateur.</p> + +<p>On ne voit nulle part, dans les écrivains latins, que les temples de +Vénus, à Rome, eussent des consacrées, des colléges de prêtresses, qui +se prostituaient au bénéfice de leurs autels, comme cela se passait +encore à Corinthe et à Éryx, du temps des empereurs. Strabon rapporte, +dans sa Géographie, que le fameux temple de Vénus Erycine, en Sicile, +était encore plein de femmes attachées au culte de la déesse et données +à ses autels par les suppliants qui voulaient la rendre favorable à +leurs vœux: ces esclaves consacrées pouvaient se racheter avec +l'argent qu'elles demandaient à la Prostitution et dont une part +seulement appartenait au temple qui la protégeait. Ce temple tombait en +ruines sous le règne de Tibère, qui, en sa qualité de parent de Vénus, +le fit restaurer et y mit des prêtresses nouvelles. Quant aux temples de +Rome, ils étaient tous d'une dimension fort exiguë, en sorte que la +cella ne pouvait renfermer que l'autel et la statue de la déesse avec +les instruments des sacrifices: on ne pénétrait donc pas à l'intérieur, +et dans les fêtes de Vénus comme dans celles des autres dieux, les +cérémonies se faisaient en plein air sur le portique et sur les degrés +du sanctuaire. Cette forme architecturale semble exclure toute idée de +Prostitution sacrée, dépendant du moins du temple même. Les Romains, +d'ailleurs, en adoptant la religion des Grecs, l'avaient façonnée à +leurs mœurs, et l'esprit sceptique de ce peuple allait mal à des +actes de foi et d'abnégation, qui devaient, pour n'être pas odieux et +ridicules, s'entourer d'un voile de candeur et de naïveté: les Romains +ne croyaient guère à la divinité de leurs dieux. Il est donc certain que +les fêtes de Vénus, à Rome, étaient à peu près chastes ou plutôt +décentes dans tout ce qui tenait au culte, mais qu'elles servaient +uniquement de prétexte à des orgies et à des désordres de toute nature +qui se renfermaient dans les maisons. Quand Jules César, qui se vantait +de descendre de Vénus, donna un nouvel élan au culte de sa divine +ancêtre, lui dédia des temples et des statues par tout l'empire romain, +fit célébrer des jeux solennels en son honneur et dirigea en personne +les fêtes magnifiques qu'il restituait ou qu'il établissait pour elle, +il n'eut pas la pensée de mettre en vigueur, sous ses auspices, la +Prostitution sacrée; il évita aussi, tout débauché qu'il fût lui-même, +de s'occuper des personnifications malhonnêtes de Vénus, qui, comme +Lubentia, Volupia, Salacia, etc., n'était plus que la déesse des +courtisanes. On doit remarquer pourtant que Vénus Courtisane n'eut +jamais de chapelle à Rome.</p> + +<p>On y adorait surtout Vénus Victorieuse, qui semblait la grande +protectrice de la nation issue d'Énée, mais on ne se rappelait pas +seulement à quelle occasion Vénus avait été d'abord adorée comme Vénus +Armée. C'était une origine spartiate, et non romaine, car Vénus, avant +d'être Victorieuse, avait été Armée. Dans les temps héroïques de +Lacédémone, tous les hommes valides étaient sortis de cette ville pour +aller assiéger Messène: les Messéniens assiégés sortirent à leur tour +secrètement de leurs murailles et marchèrent la nuit pour surprendre +Lacédémone laissée sans défenseurs; mais les Lacédémoniennes s'armèrent +à la hâte et se présentèrent fièrement à la rencontre de l'ennemi +qu'elles mirent en fuite. De leur côté, les Spartiates, avertis du +danger que courait leur cité, avaient levé le siége de Messène et +revenaient défendre leurs foyers. Ils virent de loin briller des +casques, des cuirasses et des lances: ils crurent avoir rejoint les +Messéniens; ils s'apprêtèrent à combattre; mais, en s'approchant +davantage, les femmes, pour se faire reconnaître, levèrent leurs +tuniques et découvrirent leur sexe. Honteux de leur méprise, les +Lacédémoniens se précipitèrent, les bras ouverts, sur ces vaillantes +femmes et ne leur laissèrent pas même le temps de se désarmer. Il y eut +une mêlée amoureuse qui engendra le culte de Vénus Armée. «Vénus, +s'écrie un poëte de l'Anthologie grecque, Vénus, toi qui aimes à rire et +à fréquenter la chambre nuptiale, où as-tu pris ces armes guerrières? Tu +te plaisais aux chants d'allégresse, aux sons harmonieux de la flûte, en +compagnie du blond Hyménée: à quoi bon ces armes? Ne te vante pas +d'avoir dépouillé le terrible Mars. Oh! que Vénus est puissante!» +Ausone, en imitant cette épigramme, fait dire à la déesse: «Si je puis +vaincre nue, pourquoi porterais-je des armes?» La Vénus Victrix de Rome +était nue, le casque en tête, la haste à la main.</p> + +<p>Les fêtes publiques de Vénus furent donc bien moins indécentes que +celles de Lupa et de Flora; elles étaient voluptueuses, mais non +obscènes, à l'exception d'un épisode mystique qui se passait sous les +yeux d'un petit nombre de privilégiés et qui frappait ensuite comme un +prodige l'imagination des personnes auxquelles on le racontait avec des +détails plus ou moins merveilleux. Le poëte Claudien ne nous dit pas +dans quel temple s'exécutait cet ingénieux tour de physique amusante. On +plaçait sur un lit de roses une statue en ivoire de la déesse, +représentée nue; on apportait sur le même lit, à quelque distance de +Vénus, une statue de Mars couvert d'armes d'acier. Le mystère ne +manquait pas de s'accomplir au bout de quelques instants: les deux +statues s'ébranlaient à la fois et s'élançaient avec tant de force l'une +contre l'autre, qu'elles s'entrechoquaient comme si elles se brisaient +en éclats; mais elles restaient étroitement embrassées et frémissantes +au milieu des feuilles de roses. Tout le secret de cette scène +mythologique résidait dans le ventre de la statue d'ivoire contenant une +pierre d'aimant, dont la puissance attractive agissait sur l'acier de la +statue de Mars. Mais cette invention accusait une époque de +perfectionnement et de raffinement très-avancée. Les premiers Romains +agissaient moins artistement avec leurs premières Vénus. Une de +celles-ci fut Vénus Myrtea, ainsi nommée à cause d'un bois de myrte qui +entourait son temple, situé vraisemblablement auprès du Capitole. Le +myrte était consacré à Vénus; il servait aux purifications qui +précédaient la cérémonie nuptiale. La tradition voulait que les Romains +ravisseurs des Sabines se fussent couronnés de myrte, en signe de +victoire amoureuse et de fidélité conjugale. Vénus s'était aussi +couronnée de myrte, après avoir vaincu Junon et Pallas dans le combat de +la beauté. On offrait donc des couronnes de myrte à toutes les Vénus, et +les sages matrones, qui n'adoraient que des Vénus décentes, avaient le +myrte en horreur, comme nous l'apprend Plutarque, parce que le myrte +était à la fois l'emblème et le provocateur des plaisirs sensuels. Vénus +Myrtea prit le nom de Murtia, lorsque son temple fut transféré près du +Cirque sur le mont Aventin, qu'on appelait aussi Murtius. Alors les +jeunes vierges ne craignirent plus d'aller invoquer Vénus Murtia, en lui +offrant des poupées et des statuettes en terre cuite ou en cire, qui +rappelaient certainement, à l'insu des suppliantes, l'ancien usage de se +consacrer soi-même à la déesse en lui faisant le sacrifice de la +virginité. Ce sacrifice, qui avait été si fréquent et si général dans le +culte de Vénus, se perpétuait encore sous la forme du symbolisme, et +partout le fait brutal était remplacé par des allusions plus ou moins +transparentes. Ainsi, quand les Romains occupèrent la Phrygie et +s'établirent dans la Troade qu'ils regardaient comme le berceau de leur +race, ils y retrouvèrent une coutume qui se rattachait au culte de +Vénus, et qui avait remplacé le fait matériel de la Prostitution sacrée: +les jeunes filles, peu de jours avant leur mariage, se dédiaient à Vénus +en se baignant dans le fleuve Scamandre, où les trois déesses s'étaient +baignées pour se mettre en état de comparaître devant leur juge, le +berger Pâris: «Scamandre, s'écriait la Troyenne qui se livrait aux ondes +caressantes de ce fleuve sacré, Scamandre, reçois ma virginité!»</p> + +<p>Le culte de Vénus, à Rome, ne réclamait pas des sacrifices de la même +espèce; les courtisanes étaient, d'ailleurs, les plus assidues aux +autels de la déesse, qui, par l'étymologie de son nom, faisait un appel +à tous et à tout (<i>quia venit ad omnia</i>, dit Cicéron, dans son traité de +la Nature des Dieux; <i>quod ad cunctos veniat</i>, dit Arnobe, dans son +livre contre les Gentils). Les courtisanes lui offraient, de préférence, +les insignes ou les instruments de leur profession, des perruques +blondes, des peignes, des miroirs, des ceintures, des épingles, des +chaussures, des fouets, des grelots et beaucoup d'autres objets qui +caractérisaient les arcanes du métier. C'était à qui se dépouillerait de +ses joyaux et de ses ornements, pour en faire don à la déesse qui devait +rendre le double à ses invocatrices. Quelques-unes, dans leurs +offrandes, exprimaient une reconnaissance plus désintéressée, et leurs +amants se présentaient avec des offrandes non moins touchantes: l'un +offrait une lampe qui avait été témoin de son bonheur; l'autre, une +torche et un levier qui lui avaient servi à brûler et à enfoncer la +porte de sa maîtresse; le plus grand nombre apportaient des lampes +ithyphalliques et des phallus votifs. On sacrifiait, en l'honneur de +Vénus, mère de l'amour, des chèvres et des boucs, des colombes et des +passereaux, que la déesse avait adoptés à cause de leur zèle pour son +culte. Mais si les cérémonies et les fêtes de Vénus n'offensaient pas la +pudeur dans les temples, elles autorisaient, elles excitaient bien des +débauches dans les maisons, surtout chez les jeunes débauchés et chez +les courtisanes. La plus turbulente de ces fêtes vénériennes avait lieu +au mois d'avril, mois consacré à la déesse de l'amour, parce que tous +les germes de la nature se développent pendant ce mois régénérateur et +que la terre semble, en quelque sorte, ouvrir son sein aux baisers du +printemps. On passait les nuits d'avril à souper, à boire, à danser, à +chanter et à célébrer les louanges de Vénus, sous des berceaux de +verdure et dans des abris de branchages entrelacés avec des fleurs. Ces +nuits-là s'appelaient <i>Veillées de Vénus</i>, et toute la jeunesse romaine +y prenait part avec la fougue de son âge, tandis que les vieillards et +les femmes mariées se renfermaient au fond de leurs demeures, sous les +regards tutélaires de leurs dieux lares, pour ne pas entendre ces cris +joyeux, ces chants et ces danses. On exécutait quelquefois, à l'occasion +de ces fêtes d'avril, mais seulement dans certaines sociétés dissolues, +des danses et des pantomimes licencieuses, qui mettaient en action les +principales circonstances de l'histoire de Vénus: on représentait tour à +tour le Jugement de Pâris, les Filets de Vulcain, les Amours d'Adonis et +d'autres scènes de cette impure mais poétique mythologie; les acteurs, +qui figuraient dans ces pantomimes, étaient complétement nus, et ils +s'efforçaient de rendre par la pantomime la plus expressive les faits et +gestes amoureux des dieux et des déesses, tellement qu'Arnobe, en +parlant de ces divertissements plastiques, dit que Vénus, la mère du +peuple souverain, devient une bacchante ivre qui s'abandonne à toutes +les impudicités, à toutes les infamies des courtisanes (<i>regnatoris et +populi procreatrix amans saltatur Venus, et per affectus omnes +meretriciæ vilitatis impudicâ exprimitur imitatione bacchari</i>). Arnobe +dit, en outre, que la déesse devait rougir de voir les horribles +indécences que l'on attribuait à son Adonis.</p> + +<p>Les femmes romaines, chose étrange! si réservées à l'égard du culte de +Vénus, ne se faisaient aucun scrupule d'exposer leur pudeur à la +pratique de certains cultes plus malhonnêtes et plus honteux, qui ne +regardaient pourtant que des dieux et des déesses subalternes: elles +offraient des sacrifices à Cupidon, à Priape, à Priape surtout, à +Mutinus, à Tutana, à Tychon, à Pertunda et à d'autres divinités du même +ordre. Non-seulement, ces sacrifices et ces offrandes avaient lieu dans +l'intérieur des foyers domestiques, mais encore dans des chapelles +publiques, devant les statues érigées au coin des rues et sur les places +de la ville. Ce n'étaient pas les courtisanes qui s'adressaient à ce +mystérieux Olympe de l'amour sensuel: Vénus leur suffisait sous ses noms +multiples et sous ses figures variées; c'étaient les matrones, c'étaient +même les vierges qui se permettaient l'exercice de ces cultes secrets et +impudents; elles ne s'y livraient que voilées, il est vrai, avant le +lever du soleil ou après son coucher; mais elles ne tremblaient pas, +elles ne rougissaient pas d'être vues adorant Priape et son effronté +cortége. On peut donc croire qu'elles conservaient la pureté de leur +cœur, en présence de ces images impures, qui étalaient partout +leur monstrueuse obscénité, dans les rues, dans les jardins et dans les +champs, sous prétexte d'écarter les voleurs et les oiseaux. Il est +difficile de préciser à quelle époque le dieu de Lampsaque fut introduit +et vulgarisé à Rome. Son culte, qui y était scandaleusement répandu dans +les classes des femmes les plus respectables, ne paraît pas avoir été +réglé par des lois fixes de cérémonial religieux. Le dieu n'avait pas +même de temple desservi par des prêtres ou des prêtresses; mais ses +statues phallophores étaient presque aussi multipliées que ses +adoratrices, qui trouvaient dans leur dévotion plus ou moins ingénieuse +les différentes formes du culte qu'elles rendaient à ce vilain dieu. +Priape, qui représente, sous une figure humaine largement pourvue des +attributs de la génération, l'âme de l'univers et la force procréatrice +de la matière, n'avait été admis que fort tard dans la théogonie +grecque; il arriva plus tard encore chez les Romains, qui ne le prirent +pas au sérieux, avec ses cornes de bouc, ses oreilles de chèvre et son +insolent emblème de virilité. Les Romaines, au contraire, l'honorèrent, +pour ainsi dire, de leur protection particulière et ne le traitèrent pas +comme un dieu impuissant et ridicule. Ce Priape, dont les mythologues +avaient fait un fils naturel de Vénus et de Bacchus, n'était plutôt +qu'une incarnation dégénérée du Mendès ou de l'Horus des Égyptiens, +lequel personnifiait aussi les principes générateurs du monde. Mais les +dames romaines ne cherchaient pas si loin le fond des choses: leur dieu +favori présidait aux plaisirs de l'amour, au devoir du mariage et à +toute l'économie érotique. C'était là ce qui le distinguait +particulièrement de Pan, avec lequel il avait plus d'un rapport d'aspect +et d'attributions. On lui donnait ordinairement la forme d'un hermès, et +on l'employait au même usage que les termes, dans les jardins, les +vergers et les champs, qu'il avait mission de protéger avec sa massue ou +son bâton.</p> + +<p>Les monuments antiques nous ont fait connaître les divers sacrifices que +Priape recevait à Rome et dans tout l'empire romain. On le couronnait de +fleurs ou de feuillages; on l'enveloppait de guirlandes; on lui +présentait des fruits: ici, des noix par allusion aux mystères du +mariage; là, des pommes, en mémoire du jugement de Pâris; on brûlait +devant lui, sur un autel portatif, de la fleur de froment, de l'ancolie, +des pois chiches et de la bardane; on dansait, aux sons de la lyre ou de +la double flûte, autour de son piédestal, et on se laissait aller, avec +plus ou moins d'emportement, aux inspirations de son image lubrique. Ce +qui distinguait seulement, dans ces sacrifices, les femmes honnêtes des +femmes débauchées, c'était le voile derrière lequel leur pudeur se +croyait à l'abri. Souvent les couronnes dorées ou fleuries qu'on dédiait +au dieu de Lampsaque n'étaient pas placées sur sa tête, mais suspendues +à la partie la plus déshonnête de la statue. <i>Cingemus tibi mentulam +coronis!</i> s'écrie un poëte des Priapées. Un autre poëte du même recueil +applaudit une courtisane, nommée Teléthuse, qui, comblée des faveurs et +des profits de la Prostitution, offrit de cette façon une couronne d'or +à Priape (<i>cingit inauratâ penem tibi, sancte, coronâ</i>), qu'elle +qualifiait de <i>saint</i>. Au reste, l'attribut priapique revenait sans +cesse, comme un emblème figuré, dans une foule de circonstances de la +vie privée, et les regards les plus modestes, à force de le voir se +multiplier, pour ainsi dire, avec mille destinations capricieuses, ne le +rencontraient plus qu'avec indifférence et distraction. C'était une +sonnette, ou une lampe, ou un flambeau, ou un joyau, ou quelque petit +meuble, en bronze, en argile, en ivoire, en corne; c'était +principalement une amulette, que femmes et enfants portaient au cou pour +se préserver des maladies et des philtres; c'était, de même qu'en +Égypte, le gardien tutélaire de l'amour et l'auxiliaire de la +génération. Les peintres et les sculpteurs se plaisaient à lui donner +des ailes, ou des pattes, ou des griffes, pour exprimer qu'il déchire, +qu'il marche et qu'il s'envole dans le domaine de Vénus. Cet objet +obscène avait donc perdu de la sorte son caractère d'obscénité, et +l'esprit s'était presque déshabitué d'y reconnaître ce que les yeux n'y +voyaient plus. Mais le culte de Priape n'en était pas moins l'occasion +et l'excuse de bien des impuretés secrètes.</p> + +<p>Ce culte comprenait, d'ailleurs, celui du dieu Mutinus, Mutunus ou +Tutunus, qui ne différait de Priape que par la position de ses statues. +Il était représenté assis, au lieu d'être debout; en outre, ses statues, +qui ne furent jamais nombreuses, se cachaient dans des édicules fermés, +entourés d'un bocage où les profanes ne pénétraient pas. Ce Mutinus +descendait en ligne directe de l'idole ithyphallique des peuples +primitifs de l'Asie; il servait aussi au même usage et perpétuait au +milieu de Rome la plus ancienne forme de la Prostitution sacrée. Les +jeunes épouses étaient conduites à cette idole, avant de l'être à leurs +maris, et elles venaient s'asseoir sur ses genoux, comme pour lui offrir +leur virginité: <i>in celebratione nuptiarum</i>, dit saint Augustin, <i>super +Priapi scapum nova nupta sedere jubebatur</i>. Lactance semble dire +qu'elles ne se bornaient pas à occuper ce siége indécent: <i>Et Muturnus</i>, +dit-il, <i>in cujus sinu pudendo nubentes præsident, ut illarum pudicitiam +prior deus delibasse videatur</i>. Cette <i>libation</i> de la virginité +devenait quelquefois un acte réel et consommé. Puis, une fois mariées, +les femmes qui voulaient combattre la stérilité retournaient visiter le +dieu, qui les recevait encore sur ses genoux et les rendait fécondes. +Arnobe rapporte, en frissonnant, les horribles particularités de ce +sacrifice: <i>Etiam ne Tutunus, cujus immanibus pudendis, horrentique +fascino, vestras inequitare matronas et auspicabile ducitis et optatis?</i> +Il faut remonter aux hideuses pratiques des religions de l'Inde et de +l'Assyrie, pour trouver un simulacre analogue de Prostitution sacrée; +mais, dans l'Orient, aux premiers âges du monde, le dieu générateur et +régénérateur avait un culte solennel, qu'on lui rendait au grand jour et +qui symbolisait la fécondité de la mère Nature, tandis qu'à Rome, ce +culte amoindri et déchu se cachait honteusement dans l'ombre d'une +chapelle où le mépris public reléguait l'infâme dieu Mutinus. Cette +chapelle avait été d'abord érigée dans le quartier appelé Vélie, à +l'extrémité de la ville; elle fut détruite sous le règne d'Auguste, qui +voulait abolir ce repaire de Prostitution sacrée; mais le culte de cet +affreux Mutinus était si profondément établi dans les mœurs du +peuple, qu'il fallut relever son édicule dans la campagne de Rome et +donner par là satisfaction aux jeunes mariées et aux femmes stériles, +qui s'y rendaient voilées, non-seulement de tous les quartiers de la +ville, mais encore des points les plus éloignés de l'Italie.</p> + +<p>Quelques savants ont avancé, d'après le témoignage de Festus, que la +chapelle de Mutinus renfermait, outre la statue de ce dieu, celle de sa +femme Tutuna ou Mutuna, qui n'était là que pour présider au mystère de +la dévirginisation et qui ne voyait personne s'asseoir sur ses genoux. +La déesse, dont le nom dérivé du grec exprime le sexe féminin et désigne +spécialement sa nature, n'avait pas une posture plus honnête que celles +des suppliantes qui s'adressaient à son mari. On ne doit pas cependant +confondre Mutuna avec Pertunda, déesse hermaphrodite qui n'avait pas +d'autre sanctuaire que la chambre des époux pendant la nuit des noces. +Cette Pertunda, que saint Augustin proposait d'appeler plutôt le dieu +<i>Pretundus</i> (qui frappe le premier), était apportée dans le lit nuptial +et y prenait quelquefois, selon Arnobe, un rôle aussi délicat que celui +du mari: <i>Pertunda in cubiculis prœsto est virginalem scrobem +effodientibus maritis</i>. C'était encore là un reste singulier de la +Prostitution sacrée, quoique la déesse ne reçût pas en sacrifice la +virginité de l'épouse, mais aidât l'époux à l'immoler. On faisait +intervenir aussi, à la première nuit des nouveaux mariés, une autre +déesse et un autre dieu, également ennemis de la chasteté conjugale, le +dieu <i>Subigus</i> et la déesse <i>Prema</i>: le dieu chargé d'apprendre à +l'époux son devoir; la déesse, à l'épouse le sien: <i>ut subacta a sponso +viro</i>, lit-on avec surprise dans la <i>Cité de Dieu</i> de saint Augustin, +<i>non se commoveat, quum premitur</i>. Quant aux petits dieux Tychon et +Orthanès, ce n'étaient que les humbles caudataires du grand Priape, et +ils ne figuraient à la cour de Vénus que comme des instigateurs lascifs +de la Prostitution sacrée.</p> + +<p>On ignore, néanmoins, quels étaient ces dieux impudiques, dont les noms +se trouvent à peine cités par l'obscur Lycophron et par Diodore de +Sicile; on ne sait pas à quelle particularité du plaisir ils +présidaient, et l'on ne pourrait faire aucune conjecture fondée à +l'égard de leur image et de leur culte. Il ne serait pas impossible que +ces dieux, que ne nous rappelle aucun monument figuré, fussent ceux-là +même qui avaient été introduits en Étrurie, l'an de Rome 566, 186 avant +Jésus-Christ, par un misérable grec, de basse extraction, moitié prêtre +et moitié devin. Ces dieux inconnus, dont l'histoire n'a pas même +conservé les noms, autorisaient un culte si monstrueux et des mystères +si abominables, que l'indignation publique se prononça pour les flétrir +et les condamner. Les femmes seules étaient d'abord consacrées aux +nouveaux dieux, avec des cérémonies infâmes, qui en attirèrent pourtant +un grand nombre, par curiosité et par libertinage. Les hommes furent +admis, à leur tour, dans la pratique de ce culte odieux qui empoisonna +toute l'Étrurie et qui pénétra dans Rome. Il y eut bientôt en cette +ville plus de sept mille initiés des deux sexes; leurs principaux chefs +et grands prêtres étaient M. C. Attinius, du bas peuple de Rome, L. +Opiternius, du pays des Falisques, et Menius Cercinius, de la Campanie. +Ils s'intitulaient audacieusement fondateurs d'une religion nouvelle; +mais le sénat, instruit des pratiques exécrables de ce culte parasite, +le proscrivit par une loi, ordonna que tous les instruments et objets +consacrés fussent détruits, et décréta la peine de mort contre quiconque +oserait travailler à corrompre ainsi la morale publique. Plusieurs +prêtres, qui faisaient des initiations, malgré la défense du sénat, +furent arrêtés et condamnés au dernier supplice. Il ne fallut pas moins +que cette rigoureuse application de la loi pour arrêter les progrès d'un +culte qui s'adressait aux plus grossiers appétits de la nature humaine. +On présume que les traces de cette débauche sacrée ne s'effacèrent +jamais dans les mœurs et les croyances du bas peuple de Rome.</p> + +<p>Il y avait peut-être d'intimes analogie entre ce culte étrange, que le +sénat essayait de faire disparaître, et le culte d'Isis, qui fut +également, et à plusieurs reprises, en butte aux proscriptions des +magistrats. On ne sait pas à quelle époque le culte isiaque fut +introduit à Rome pour la première fois; on sait seulement qu'il y arriva +travesti sous une forme asiatique, bien différente de son origine +égyptienne. En Égypte, les mystères d'Isis, la génératrice de toutes +choses, ne furent pas toujours chastes et irréprochables, mais ils +représentaient en allégories la création du monde et des êtres, la +destinée de l'homme, la recherche de la sagesse et la vie future des +âmes. Chez les Romains comme en Asie, ces mystères n'étaient que des +prétextes et des occasions de désordre en tous genres: la Prostitution +surtout y occupait la première place. Voilà pourquoi le temple de la +déesse, à Rome, fut dix fois démoli et dix fois reconstruit; voilà +pourquoi le sénat ne toléra enfin les isiaques qu'en faveur de la +protection intéressée que leur accordaient quelques citoyens riches et +puissants; voilà pourquoi, malgré la prodigieuse extension du culte +d'Isis sous les empereurs, les honnêtes gens s'en éloignaient avec +horreur et ne méprisaient rien tant qu'un prêtre d'Isis. Apulée, dans +son <i>Ane d'or</i>, nous donne une description très-adoucie de ces mystères, +auxquels il s'était fait initier et dont il ne se permet pas de révéler +les cérémonies secrètes; il nous montre la procession solennelle dans +laquelle un prêtre porte dans ses bras «l'effigie vénérable de la +toute-puissante déesse, effigie qui n'a rien de l'oiseau ni du +quadrupède domestique ou sauvage, et ne ressemble pas davantage à +l'homme, mais vénérable par son étrangeté même, et qui caractérise +ingénieusement le mysticisme profond et le secret inviolable dont +s'entoure cette religion auguste.» Devant l'effigie, qui n'était autre +qu'un phallus en or accompagné d'emblèmes de l'amour et de la fécondité, +se pressait une multitude d'initiés, hommes et femmes de tout âge et de +tout rang, vêtus de robes de lin d'une blancheur éblouissante: les +femmes entourant de voiles transparents leur chevelure inondée +d'essences; les hommes, rasés jusqu'à la racine des cheveux, agitant des +sistres de métal. Mais Apulée se tait prudemment sur ce qui se passait +dans le sanctuaire du temple, où s'effectuait l'initiation au bruit des +sistres et des clochettes. Tous les écrivains de l'antiquité ont gardé +le silence au sujet de cette initiation, qui devait être synonyme de +Prostitution. Les empereurs eux-mêmes ne rougirent pas de se faire +initier et de prendre pour cela le masque à tête de chien, en l'honneur +d'Anubis, fils d'Isis.</p> + +<p>C'était donc cette déesse, plutôt même que Vénus, qui présidait à la +Prostitution sacrée à Rome et dans tout l'empire romain. Elle avait des +temples, et des chapelles partout, à l'époque de la plus grande +dépravation des mœurs. Le principal temple qu'elle eut à Rome, +était dans le Champ-de-Mars; ses dépendances, ses jardins et ses +souterrains d'initiation devaient être considérables, car on évalue à +plusieurs milliers d'hommes et de femmes l'affluence des initiés qui s'y +rendaient processionnellement aux fêtes isiaques. Il y avait, en outre, +dans l'enceinte sacrée, un commerce permanent de débauche, auquel les +prêtres d'Isis, souillés de tous les vices et capables de tous les +crimes, prêtaient leur entremise complaisante. Ces prêtres formaient un +collége assez nombreux, qui vivait dans une impure familiarité; ils se +livraient à tous les égarements des sens, à tous les débordements des +passions; ils étaient toujours ivres et chargés de nourriture; ils se +promenaient, dans les rues de la ville, revêtus de leurs robes de lin +couvertes de taches et de crasse, le masque à tête de chien sur le +visage, le sistre à la main; ils demandaient l'aumône, en faisant sonner +leur sistre, et ils frappaient aux portes, en menaçant de la colère +d'Isis ceux qui ne leur donnaient pas. Ils exerçaient en même temps le +honteux métier de <i>lénons</i>: ils se chargeaient, en concurrence avec les +vieilles courtisanes, de toutes les négociations amoureuses, des +correspondances, des rendez-vous, des trafics et des séductions. Leur +temple et leurs jardins servaient d'asile aux amants qu'ils protégeaient +et aux adultères qu'ils déguisaient sous des vêtements et des voiles de +lin. Les maris et les jaloux ne pénétraient pas impunément dans ces +lieux, consacrés au plaisir, où l'on ne voyait que des couples amoureux, +où l'on n'entendait que des soupirs étouffés par les sons des sistres. +Juvénal, dans ses <i>Satires</i>, parle souvent de l'usage habituel des +sanctuaires d'Isis: «Tout récemment encore, dit-il dans sa satire <span class="smcap">IX</span> à +Nœvolus, tu souillais bien régulièrement de ta présence adultère +le sanctuaire d'Isis, le temple de la Paix où Ganimède a une statue, le +mystérieux séjour de la Bonne-Déesse, la chapelle de Cérès (car quel est +le temple où les femmes ne se prostituent pas?), et, ce que tu ne dis +pas, tu t'attaquais même aux maris.» Cette double Prostitution était +donc tolérée, sinon autorisée et encouragée, dans tous les temples de +Rome, surtout dans ceux qui avaient pour la cacher un bois de lauriers +ou de myrtes.</p> + +<p>Le culte d'Isis se rattachait aussi à celui de Bacchus, qui était adoré +comme une des divines incarnations d'Osiris. La mythologie de ce dieu +vainqueur avait trop de points de contact avec celle de Vénus, pour que +le dieu et la déesse ne fussent pas honorés de la même manière, +c'est-à-dire par des fêtes de Prostitution. Ces fêtes se célébraient, +sous le nom de mystères, avec des excès épouvantables. Les libertins et +les courtisanes en étaient les acteurs zélés et fervents: les uns y +jouaient le rôle de <i>bacchants</i>; les autres, celui de <i>bacchantes</i>; ils +couraient pendant la nuit, demi-nus, échevelés, ceints de pampres et de +lierres, secouant des torches et des thyrses, avec des cymbales, des +tambours, des trompettes et des clochettes; quelquefois, ils étaient +déguisés en faunes et montés sur des ânes. Tout dans ce culte bachique +symbolisait l'acte même de la Prostitution: ici, on buvait dans des +coupes de verre ou de terre en forme de phallus; là, on arborait +d'énormes phallus à l'extrémité des thyrses; les prêtresses du dieu +promenaient autour de son temple le phallus, le van et la ciste, comme +aux processions isiaques, où ces trois emblèmes représentaient la nature +mâle, la nature femelle et l'union des deux natures; car la ciste ou +corbeille mystique renfermait un serpent se mordant la queue, ainsi que +des gâteaux ayant la figure du phallus et celle du van. On comprend les +incroyables désordres, auxquels poussait un culte tout érotique, si cher +à la jeunesse débauchée. La bande joyeuse, barbouillée de vin, avait le +droit de disposer des hommes et des femmes qu'elle rencontrait par +hasard dans ses courses nocturnes, et qu'elle poursuivait de ses cris +furieux, de ses rires railleurs, de ses paroles obscènes, de ses gestes +indécents. Les femmes honnêtes se cachaient avec effroi dans leur +maison, dès que sonnait l'heure des bacchanales; et quand elles +entendaient passer devant leur porte les initiés en délire, elles +offraient un sacrifice à leurs dieux lares, en invoquant Junon et la +Pudeur. Au reste, Bacchus était adoré comme un dieu hermaphrodite, et +dans d'infâmes conciliabules qui se tenaient au fond de ses temples, les +hommes devenaient femmes et les femmes hommes, au milieu d'une orgie +sans nom que le tambour sacré animait et réglait à la fois.</p> + +<p>Et dans toutes ces fêtes honteuses qui déshonoraient les divinités de +Rome, les courtisanes, fidèles à une tradition dont elles ne +s'expliquaient pas l'origine, tiraient profit de leurs <i>stupres</i> +(<i>stupra</i>) et de leurs prostitutions (<i>Prostibula</i>); elles +s'attribuaient seulement une part proportionnelle dans le salaire de +leur métier, et elles déposaient le reste sur l'autel du dieu et de la +déesse, sans que les prêtres mêmes fussent complices de ces marchés +honteux qui se contractaient dans l'enceinte du temple: «C'est +aujourd'hui le marché des courtisanes dans le temple de Vénus, dit une +courtisane du <i>Pœnulus</i> de Plaute; là se rassemblent des marchands +d'amour; je veux donc m'y montrer.»</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Ad ædem Veneris hodie est mercatus meretricius;<br /></span> +<span class="i0">Eo conveniunt mercatores, ibi ego me ostendi volo.<br /></span> +</div></div> + +<p>Les courtisanes à Rome n'étaient pas, comme en Grèce, tenues à distance +des autels; elles fréquentaient, au contraire, tous les temples, pour y +trouver sans doute d'heureuses chances de gain; elles témoignaient +ensuite leur reconnaissance à la divinité qui leur avait été propice, et +elles apportaient dans son sanctuaire une portion du gain qu'elles +croyaient lui devoir. La religion fermait les yeux sur cette source +impure de revenus et d'offrandes; la législation civile ne s'immisçait +point dans ces détails de dévotion malhonnête, qui touchaient au culte, +et grâce à cette tolérance ou plutôt à l'abstention systématique du +contrôle judiciaire et religieux, la Prostitution sacrée conservait à +Rome presque ses allures et sa physionomie primitives, avec cette +différence toutefois qu'elle ne sortait pas de la classe des +courtisanes, et qu'elle était devenue un accessoire étranger au culte, +au lieu de faire partie intégrante du culte lui-même.</p> + +<p><a name="Page_395" id="Page_395"></a></p> + +<h2 class="sep4"><a href="#table">CHAPITRE XV.</a></h2> + +<p class="som"><span class="smcap">Sommaire.</span>—A quelle époque la Prostitution légale s'établit à +Rome.—Par qui elle y fut introduite.—Les premières +prostituées de Rome.—De l'institution du mariage, par +Romulus.—Les quatre lois qu'il fit en faveur des +Sabines.—Établissement du collége des Vestales par Numa +Pompilius.—Mort tragique de Lucrèce.—Horreur et mépris +qu'inspirait le crime de l'adultère, chez les peuples primitifs de +l'Italie.—Supplice infligé aux femmes adultères à +Cumes.—Supplice de l'âne.—Les femmes adultères vouées à la +Prostitution publique.—L'honneur de Cybèle sauvé par l'âne de +Silène.—Priape et la nymphe Lotis.—Lieux destinés à recevoir +les femmes adultères.—Horrible supplice auquel ces malheureuses +étaient condamnées.—Le mariage par <i>confarréation</i>.—La <i>mère +de famille</i>.—L'<i>épouse</i>.—Le mariage par +<i>coemption</i>.—Le mariage par <i>usucapion</i> ou mariage à +l'essai.—Le célibat défendu aux patriciens.—Un cheval ou une +femme.—Vibius Casca devant les censeurs.—Les tables +censoriennes.—La loi <i>Julia</i>.—Définition de la femme +publique par Ulpien.—Des différents genres et des divers degrés de +la Prostitution romaine.—La Prostitution errante.—La +Prostitution stationnaire.—<i>Stuprum</i> et <i>fornicatio</i>.—Le +<i>lenocinium</i>.—<i>Lenæ</i> et <i>Lenones</i>.—La classe <i>de +Meretricibus</i>.—Les <i>ingénues</i>.—La note +d'infamie.—<i>Licentia stupri</i> ou brevet de débauche.—Lois des +empereurs contre la Prostitution.—Comédien, <i>Meretrix</i> et +<i>Proxénète</i>.—Lois et peines contre l'adultère.—Le concubinat +légal.—Les <i>concubins</i>.—L'impôt sur la +Prostitution.—Le <i>lénon</i> Vetibius.—Plaidoyer de Cicéron pour +Cœlius.—Indifférence de la loi pour les crimes contre +nature.—La loi <i>Scantinia</i>.</p> + +<p>La Prostitution légale ne s'établit à Rome sous une forme régulière, que +bien après la fondation de cette ville, qui n'était pas d'abord assez +peuplée pour sacrifier à la débauche publique la portion la plus utile +de ses habitants. Les femmes avaient manqué aux Romains pour former des +unions légitimes, de telle sorte qu'il leur fallut recourir à +l'enlèvement des Sabines; les femmes leur manquèrent longtemps encore, +pour faire des prostituées. On peut donc avancer avec certitude que la +Prostitution légale fut introduite dans la cité de Romulus, par des +femmes étrangères, qui y vinrent chercher fortune et qui y exercèrent +librement leur honteuse industrie, jusqu'à ce que la police urbaine eût +jugé prudent de l'organiser et de lui tracer des lois. Mais il est +impossible d'assigner une époque plutôt qu'une autre à cette invasion +des courtisanes dans les mœurs romaines, et à leurs débuts +impudiques sur le théâtre de la Prostitution légale. Les souvenirs +éclatants que la nourrice de Romulus, Acca Laurentia, avait laissés dans +la mémoire des Romains, ne tardèrent pas à se cacher et à s'effacer sous +le manteau des Lupercales; et lorsque la belle Flora les eut ravivés un +moment, en essayant de les remettre en honneur, ils furent encore une +fois absorbés et déguisés dans une fête populaire, dont les indécences +mêmes n'avaient plus de sens allégorique pour le peuple, qui s'y livrait +avec frénésie. Les magistrats et les prêtres s'étaient entendus, +d'ailleurs, pour attribuer les Lupercales au dieu Pan, et les Florales à +la déesse des fleurs et du printemps, comme s'ils avaient eu honte de +l'origine de ces fêtes solennelles de la Prostitution. Acca Laurentia et +Flora furent donc les premières prostituées de Rome; mais on ne doit +considérer leur présence dans la ville naissante que comme une +exception, et c'est peut-être par cette circonstance qu'il faut +expliquer les richesses considérables qu'elles acquirent l'une et +l'autre dans un temps où la concurrence n'existait pas pour elles. Un +docte juriste du seizième siècle, frappé de cette particularité bizarre, +a voulu voir, dans Acca Laurentia et surtout dans Flora, la prostituée +unique et officielle du peuple romain, à l'instar d'une reine +d'abeilles, qui suffit seule à son essaim; et il tira de là cette +conclusion incroyable, qu'une femme, pour être dûment et notoirement +reconnue prostituée publique, devait au préalable s'abandonner à 23,000 +hommes.</p> + +<p>Dès le règne de Romulus, si nous nous contentons de l'étudier dans +Tite-Live, le mariage fut institué de manière à éloigner tout +prétexte au divorce et à l'adultère; car le mariage, considéré au +point de vue politique dans la nouvelle colonie, avait +principalement pour objet d'attacher les citoyens au foyer +domestique et de créer la famille autour des époux. Il y eut d'abord +disette presque absolue de femmes, puisque, pour s'en procurer, le +chef de cette colonisation eut recours à la ruse et à la violence. +Lorsque ce stratagème eut réussi et que les Sabines se furent +soumises, bon gré mal gré, aux maris que le hasard leur avait +donnés, tous les hommes valides de Rome ne se trouvèrent pas encore +pourvus de femmes, et l'on a lieu de supposer que, pendant les deux +ou trois premiers siècles, le sexe féminin fut en minorité dans +cette réunion d'hommes, venus de tous les points de l'Italie, et +divisés arbitrairement en patriciens et en plébéiens, qui vivaient +séparés les uns des autres. Le mariage était donc nécessaire, pour +rallier et retenir dans un centre commun ces passions, ces +mœurs, ces intérêts, essentiellement différents et disparates; +le mariage devait être fixe et durable, afin de former la base +sociale de l'État; le mariage, enfin, repoussait et condamnait toute +espèce de Prostitution, laquelle ne se fût élevée auprès de lui qu'à +son préjudice. Les faits eux-mêmes sont là pour faire comprendre +qu'il y avait eu nécessité d'entourer des garanties les plus solides +l'institution du mariage, tel que Romulus l'avait prescrit à son +peuple. Les quatre lois qu'il fit à la fois en faveur des Sabines, +et qui furent gravées sur une table d'airain dans le Capitole, +prouvent amplement qu'on n'avait pas encore à craindre le fléau de +la Prostitution. La première de ces lois déclarait que les femmes +seraient les compagnes de leurs maris, et qu'elles entreraient en +participation de leurs biens, de leurs honneurs et de toutes leurs +prérogatives; la seconde loi ordonnait aux hommes de céder le pas +aux femmes, en public, pour leur rendre hommage; la troisième loi +prescrivait aux hommes de respecter la pudeur dans leurs discours et +dans leurs actions en présence des femmes, à ce point qu'ils étaient +tenus de ne paraître dans les rues de la ville qu'avec une robe +longue, tombant jusqu'aux talons et couvrant tout le corps: +quiconque se montrait nu aux yeux d'une femme (sans doute +patricienne), pouvait être condamné à mort; enfin, la quatrième loi +spécifiait trois cas de répudiation pour la femme mariée: +l'adultère, l'empoisonnement de ses enfants, la soustraction des +clefs de la maison; hors de ces trois cas, l'époux ne pouvait +répudier sa femme légitime, sous peine de perdre tous ses biens, +dont moitié appartiendrait alors à la femme et moitié au temple de +Cérès. Plutarque cite, en outre, deux autres lois qui complétaient +celles-ci, et qui témoignent des précautions que Romulus avait +prises pour protéger les mœurs publiques et rendre plus +inviolable le lien conjugal. Une de ces lois mettait à la discrétion +du mari sa femme adultère, qu'il avait le droit de punir comme bon +lui semblerait, après avoir assemblé les parents de la coupable, qui +comparaissait devant eux; l'autre loi défendait aux femmes de boire +du vin, sous peine d'être traitées comme adultères. Ces rigueurs ne +se fussent guères accordées avec la tolérance de la Prostitution +légale; on doit donc reconnaître, à cet austère respect de la +bienséance, que la Prostitution n'existait pas encore ouvertement, +si tant est qu'elle s'exerçât en secret hors de l'enceinte de la +ville, dans les bois qui l'environnaient. Romulus n'eut pas besoin +de fermer les portes de sa cité à des désordres qui se cachaient +d'eux-mêmes à l'ombre des forêts et dans les profondeurs des grottes +agrestes. Ses successeurs, animés de sa pensée législative, se +préoccupèrent aussi de purifier les mœurs et de sanctifier le +mariage. Numa Pompilius établit le collége des vestales, et fit +bâtir le temple de Vesta, où elles entretenaient le feu éternel +comme un emblème de la chasteté. Les vestales faisaient vœu de +garder leur virginité pendant trente ans, et celles qui se +laissaient aller à rompre ce vœu couraient risque d'être +enterrées vives; mais il n'était pas facile, à moins de flagrant +délit, de les convaincre de sacrilége; quant à leur complice, quel +qu'il fût, il périssait sous les coups de fouet que lui +administraient les autres vestales, pour venger l'honneur de la +compagnie. Dans l'espace de mille ans, la virginité des vestales ne +reçut que dix-huit échecs manifestes, ou plutôt on n'enterra +vivantes que dix-huit victimes, convaincues d'avoir éteint le feu +sacré de la pudeur. Numa eût voulu changer en vestales toutes les +Romaines, car il leur ordonna, par une loi, de ne porter que des +habits longs et modestes, c'est-à-dire amples et flottants, avec des +voiles qui leur cachaient non-seulement le sein et le cou, mais +encore le visage. Une dame romaine ainsi voilée, enveloppée de sa +tunique et de son manteau de lin, ressemblait à la statue de Vesta, +descendue de son piédestal; sa démarche grave et imposante +n'inspirait que des sentiments de vénération, comme si ce fût la +déesse en personne; et si les hommes s'écartaient avec déférence +pour lui faire place, ils ne la suivaient des yeux qu'avec des idées +de chaste admiration. La mort tragique de Lucrèce, qui ne se résigna +pas à survivre à son affront, est la preuve la plus éclatante de la +pureté des mœurs à cette époque: le peuple entier se soulevant +contre l'auteur d'un viol commis sur le lit conjugal, protestait au +nom de la moralité publique. On a, d'ailleurs, de nombreux +témoignages de l'horreur et du mépris qu'excitait le crime de +l'adultère chez les peuples primitifs de l'Italie, que la corruption +grecque et phénicienne avait pourtant atteints. A Cumes, en +Campanie, par exemple, quand une femme était surprise en adultère, +on la dépouillait de ses vêtements, on la menait ensuite dans le +forum et on l'exposait nue sur une pierre où elle recevait pendant +plusieurs heures les injures, les railleries, les crachats de la +foule; puis on la mettait sur un âne, que l'on promenait par toute +la ville au milieu des huées. On ne lui infligeait pas d'autre +châtiment, mais elle restait vouée à l'infamie; on la montrait du +doigt, en l'appelant <span title="onobatis">ὀνοβάτις</span> (qui a monté l'âne), et ce surnom la +poursuivait pendant le reste de sa vie abjecte et misérable.</p> + +<p>Selon certains commentateurs, la peine de l'adultère, dans le Latium et +dans les contrées voisines, avait été originairement plus déhontée et +plus scandaleuse que l'adultère lui-même. L'âne de Cumes figurait aussi +en cette étrange jurisprudence, mais le rôle qu'on lui faisait jouer ne +se bornait pas à servir de monture à la patiente, qui devenait +publiquement victime de l'impudicité du quadrupède.</p> + +<p>On devine tout ce qu'une scène aussi monstrueuse pouvait prêter de +sarcasmes et de risées à la grossièreté des spectateurs. C'était là un +divertissement digne de la barbarie des Faunes et des Aborigènes qui +avaient peuplé d'abord ces sauvages solitudes. Les malheureuses qui +subissaient l'approche de l'âne, meurtries, contusionnées, maltraitées, +ne faisaient plus partie de la société, en quelque sorte que pour en +être esclave et le jouet, si bien qu'elles appartenaient à quiconque se +présentait pour succéder à l'âne. Ce furent là vraisemblablement les +premières prostituées qui se trouvèrent employées à l'usage général des +habitants du pays. Ici, par décence, on fit disparaître l'intervention +obscène de l'âne; là, au contraire, on conserva comme un emblème la +présence de cet animal, à qui n'étaient plus réservées les fonctions de +bourreau; mais il ne faut pas moins faire remonter à cette antique +origine la promenade sur un âne, que l'on retrouve au moyen âge, +non-seulement en Italie, mais dans tous les endroits de l'Europe où la +loi romaine avait pénétré. L'âne représentait évidemment la luxure, dans +sa plus brutale acception, et on lui livrait, pour ainsi dire, les +femmes qui avaient perdu toute retenue en commettant un adultère ou en +se vouant à la débauche publique. On ne saurait dire, dans tous les cas, +si l'âne montrait ou non de l'intelligence dans les supplices qu'il +était chargé d'exécuter. On croit seulement que, dans ces circonstances +assez rares chez les ancêtres des Romains, il portait une grosse +sonnette attachée à ses longues oreilles, afin que chacun de ses +mouvements publiât la honte de la condamnée. Cette sonnette fut, +d'ailleurs, un des attributs héroïques de l'âne de Silène, qui, malgré +la fougue de ses passions, avait mérité la bienveillance de Cybèle pour +avoir sauvé l'honneur de cette déesse: elle dormait dans une grotte +écartée, et l'indiscret Zéphyr s'amusait à relever les pans de son +voile; Priape passa par là, et il ne l'eut pas plutôt vue, qu'il se mit +en mesure de profiter de l'occasion; mais l'âne de Silène troubla cette +fête, en se mettant à braire. Cybèle s'éveilla et eut encore le temps +d'échapper aux téméraires entreprises de Priape. Par reconnaissance, +elle voulut consacrer au service de son temple l'âne qui l'avait avertie +fort à propos, et, elle lui pendit une clochette aux oreilles, en +mémoire du péril qu'elle avait couru: chaque fois qu'elle entendait +tinter la clochette, elle regardait autour d'elle pour s'assurer que +Priape n'y était pas. Celui-ci, en revanche, avait un tel ressentiment +contre l'âne, que rien ne lui pouvait être plus agréable que le +sacrifice de cet animal. Priape même, selon plusieurs poëtes, aurait +puni l'âne, en l'écorchant, pour lui apprendre à se taire. Il est vrai +que cette malicieuse bête avait renouvelé son braiment ou sa sonnerie +dans une situation analogue: Priape rencontra dans les bois la nymphe +Lotis, qui dormait comme Cybèle, et qui ne se défiait de rien; il +s'apprêtait à s'emparer de cette belle proie, lorsque l'âne se mit à +braire et le paralysa dans sa méchante intention. La nymphe garda +rancune à l'âne plus encore qu'à Priape. Les Romains s'étaient laissés +sans doute influencer par la nymphe Lotis, car ils avaient de la haine +et presque de l'horreur pour l'âne, puisque sa rencontre seule leur +semblait de mauvais augure.</p> + +<p>Lorsque l'âne eut été successivement privé de ses vieilles prérogatives +dans la punition des adultères, on ne fit que lui donner un suppléant +bipède et quelquefois plus d'un en même temps; on respecta aussi l'usage +de la sonnette comme un monument de l'ancienne pénalité. Ce fut sans +doute la coutume, plutôt que la loi, qui avait établi ce mode singulier +de châtiment pour les coupables de basse condition; car il est difficile +de supposer que les patriciens, même pour venger leurs injures +personnelles, se soient mis à la merci de l'insolence plébéienne. Il y +avait, dans divers quartiers de Rome les plus éloignés du centre de la +ville et probablement auprès des édicules de Priape, certains lieux +destinés à recevoir les femmes adultères, et à les exposer à l'outrage +du premier venu. C'étaient des espèces de prisons, éclairées par +d'étroites fenêtres et fermées par une porte solide; sous une voûte +basse, un lit de pierre, garni de paille, attendait les victimes, qu'on +faisait entrer à reculons dans ce bouge d'ignominie; à l'extérieur, des +têtes d'âne, sculptées en relief sur les murs, annonçaient que l'âne +présidait encore aux mystères impurs, dont cette voûte était témoin. Une +campanille surmontait le dôme de cet édifice qui fut peut-être l'origine +du pilori des temps modernes. Quand une femme avait été trouvée en +flagrant délit d'adultère, elle appartenait au peuple, soit que le mari +la lui abandonnât, soit que le juge la condamnât à la Prostitution +publique. Elle était entraînée au milieu des rires, des injures et des +provocations les plus obscènes; aucune rançon ne pouvait la racheter; +aucune prière, aucun effort, la soustraire à cet horrible traitement. +Dès qu'elle était arrivée, à moitié nue, sur le théâtre de son supplice, +la porte se fermait derrière elle, et l'on établissait une loterie, avec +des dés ou des osselets numérotés, qui assignaient à chaque exécuteur de +la loi le rang qu'il aurait dans cette abominable exécution. Chacun +pénétrait à son tour dans la cellule, et aussitôt une foule de curieux +se précipitait aux barreaux des fenêtres pour jouir du hideux spectacle, +que le son de la cloche proclamait au milieu des applaudissements ou des +huées de la populace. Toutes les fois qu'un nouvel athlète paraissait +dans l'arène, les rires et les cris éclataient de toutes parts, et la +sonnerie recommençait. Si l'on s'en rapporte à Socrate le Scolastique, +cette odieuse Prostitution fut en vigueur, par tout l'empire romain, +jusqu'au cinquième siècle de l'ère chrétienne. L'âne primitif n'existait +plus qu'au figuré dans les désordres d'une pareille pénalité, mais le +peuple en avait gardé le souvenir, car il s'étudiait à braire comme lui +pendant cette infâme débauche, qui se terminait souvent par la mort de +la patiente, et par le sacrifice d'un âne sur l'autel voisin de Priape. +Néanmoins, il est probable que les Romains ne méprisaient pas, autant +qu'ils en avaient l'air, cet animal dont le nom <span title="onos">ονος</span> désignait le plus +mauvais coup de dés: souvent un amant, un jeune époux suspendait aux +colonnes de son lit une tête d'âne et un cep de vigne, pour célébrer les +exploits d'une nuit amoureuse, ou pour se préparer à ceux qu'il +projetait; l'âne transportait les offrandes au temple de la chaste +Vesta; l'âne marchait fièrement dans les fêtes de Bacchus, et, comme le +disait une épigramme célèbre, si Priape avait pris l'âne en aversion, +c'est qu'il en était jaloux.</p> + +<p>Si la punition de l'adultère était différente chez les patriciens et +chez les plébéiens, c'était que le mariage différait aussi chez les uns +et chez les autres. Romulus, qui fut un législateur aussi sage +qu'austère, en dépit du rapt des Sabines, avait voulu faire du mariage +une institution, pour ainsi dire, patricienne; car il le regardait comme +indispensable à la conservation des familles de l'aristocratie +héréditaire. Ce mariage, le seul dont le législateur se fut occupé +d'abord, se nommait <i>confarreatio</i>, parce que les deux époux, pendant +les cérémonies religieuses, se partageaient un pain de froment (<i>panis +farreus</i>), et le mangeaient simultanément en signe d'union. Il fallait, +pour être admis à célébrer ainsi une alliance qui donnait droit à divers +priviléges, que les deux époux fussent d'abord reconnus appartenir à la +classe des patriciens, et admis, en conséquence, à interroger les +auspices qui ne concernaient que la noblesse. Romulus avait certainement +établi cette loi que les décemvirs incorporèrent trois siècles plus tard +dans les lois des Douze-Tables: «Il ne sera point permis aux patriciens +de contracter des mariages avec des plébéiens.» Ces derniers, blessés de +cette exclusion, protestèrent longtemps, avant qu'elle fût rayée dans le +code des citoyens. Ce mariage par confarréation semblait seul légitime +ou du moins seul respectable, puisqu'il mettait la femme, en quelque +sorte, sur un pied d'égalité avec son mari, en la faisant participer à +tous les droits civils que celui-ci s'était attribués, de façon que +cette femme, honorée du titre de <i>mère de famille</i> (<i>mater familias</i>), +était apte à hériter de son mari et de ses enfants. La condition de la +mère de famille ne présentait donc aucune analogie avec la servitude qui +attendait l'épouse (<i>uxor</i>) plébéienne dans l'état de mariage par +<i>coemption</i> et par <i>usucapion</i>. C'étaient les deux formes distinctes que +revêtait le mariage légal des plébéiens. Le nom de <i>coemption</i> indique +assez qu'on faisait allusion à une vente et à un achat. La femme, pour +se marier ainsi, arrivait à l'autel, avec trois as (monnaie d'airain +équivalant à un sou de notre numéraire) dans la main; elle donnait un as +à l'époux qu'elle prenait vis-à-vis des dieux et des hommes, mais elle +gardait les deux autres as, comme pour faire entendre qu'elle ne +rachetait qu'un tiers de son esclavage, et que le mariage ne +l'affranchissait qu'en partie. D'autres juristes ont prétendu que, par +ce symbole d'un marché conclu entre les époux, la femme achetait les +soins et la protection de son mari. Ce mariage était réputé aussi +légitime pour les plébéiens, que celui de la confarréation pour les +patriciens, quoique l'<i>uxor</i> n'eût pas les mêmes prérogatives et les +mêmes droits que la <i>mater familias</i>. Quant à la troisième forme du +mariage, appelée <i>usucapio</i>, ce n'était réellement que le concubinage +légalisé; il fallait, pour que ce mariage fût contracté, que la femme, +du consentement de ses tuteurs naturels, demeurât maritalement, pendant +une année entière, sans découcher trois nuits de suite, avec l'homme +qu'elle épousait ainsi à l'essai. Ce mariage concubinaire, qui ne +s'établit à Rome que par force d'usage, fut consacré par la loi des +Douze-Tables, et devint une institution civile comme les deux autres +espèces de mariage.</p> + +<p>La population de Rome, composée d'habitants si différents d'origine, de +pays, de langage et de mœurs, n'eût été que trop portée sans doute +à vivre sans frein et sans loi, dans le désordre le plus honteux, si +Romulus, Numa et Servius Tullius n'avaient pas créé une législation dans +laquelle le mariage servait de lien et de fondement à la société +romaine. Mais comme ces rois ne se préoccupèrent que des patriciens, la +plèbe suppléa au silence des législateurs à son égard, et se fit des +coutumes qui lui tinrent lieu de lois, jusqu'à ce qu'elles devinssent +des lois acceptées par les consuls et le sénat. On peut donc supposer +que le mariage des plébéiens fut précédé du concubinage et de la +Prostitution, lorsque des femmes étrangères vinrent chercher fortune +dans une ville où les hommes étaient en majorité, et lorsque les guerres +continuelles de Rome avec ses voisins eurent amené dans ses murs +beaucoup de prisonnières qui restaient esclaves ou qui devenaient +épouses. En tous cas, la loi et la coutume donnaient également la +toute-puissance au mari vis-à-vis de sa femme: celle-ci le trouvât-elle +en plein adultère, comme le disait Caton, n'osait pas même le toucher +du bout du doigt (<i>illa te, si adulterares, digito non contingere +auderet</i>), tandis qu'elle pouvait être tuée impunément, si son mari la +trouvait dans une position analogue. Les plébéiens n'usaient jamais, à +cet égard, du bénéfice que leur accordait la loi; mais les patriciens, +pour qui le mariage était chose plus sérieuse, se faisaient souvent +justice eux-mêmes: ils avaient donc d'autres idées que le peuple sur la +Prostitution, et l'on doit en conclure que, dans les premiers siècles de +Rome, ils avaient vécu plus chastement, plus conjugalement que les +plébéiens qui ne se marièrent peut-être que pour imiter les patriciens +et s'égaler à eux. La femme mariée, mère de famille ou épouse, n'avait +pas le droit de demander le divorce, même pour cause d'adultère; mais le +mari, au contraire, pouvait divorcer dans les trois circonstances que +Romulus avait eu le soin de préciser: l'adultère, l'empoisonnement des +enfants, et la soustraction des clefs du coffre-fort, comme indice du +vol domestique. La femme n'avait pas, d'ailleurs, plus de pouvoir sur +ses enfants que sur son mari; celui-ci, au contraire, avait sur eux +droit de vie et de mort, et pouvait les vendre jusqu'à trois fois. Cet +empire de la paternité n'existait qu'à l'égard des enfants légitimes, ce +qui démontre suffisamment que les enfants, issus de la Prostitution, +n'avaient ni tutelle ni assistance dans l'État, et se voyaient relégués +dans la vile multitude, avec les esclaves et les histrions.</p> + +<p>Ce n'était pas d'enfants naturels que Rome avait besoin; elle ne faisait +rien de ces pauvres victimes qui ne pouvaient nommer leur père, et qui +rougissaient du nom de leur mère: elle voulait avoir des citoyens, et +elle les demandait au mariage régulièrement contracté. Une vieille loi, +dont parle Cicéron, défendait à un citoyen romain de garder le célibat +au delà d'un certain âge qui ne dépassait pas trente ans, suivant toute +probabilité. Quand un patricien comparaissait devant le tribunal des +censeurs, ceux-ci lui adressaient cette question avant toute autre: «En +votre âme et conscience, avez-vous un cheval, avez-vous une femme?» Ceux +qui ne répondaient pas d'une manière satisfaisante étaient mis à +l'amende et renvoyés hors de cause, jusqu'à ce qu'ils eussent fait +emplette d'un cheval et d'une femme. Les censeurs, qui exigeaient cette +double condition civique chez un patricien, lui permettaient parfois de +se contenter de l'une ou de l'autre; car le cheval indiquait des +habitudes guerrières; la femme, des habitudes pacifiques. «Je sais +conduire un cheval, disait Vibius Casca interrogé par un censeur qui +avait souvent gourmandé son célibat obstiné; mais comment apprendre à +conduire une femme?—J'avoue que c'est un animal plus rétif, +reprit le censeur, qui entendait pourtant la plaisanterie. C'est le +mariage qui vous apprendra ce genre d'équitation.—Je me marierai +donc, reprit Casca, quand le peuple romain se chargera de me fournir le +mors et la bride.» Ce censeur, qui se nommait Métellus Numiadicus, +n'était pas lui-même bien convaincu des mérites du mariage qu'il +recommandait à autrui; un jour, il commença en ces termes une harangue +au sénat: «Chevaliers romains, s'il nous était possible de vivre sans +femmes, nous nous épargnerions tous, et très-volontiers, ce fâcheux +embarras; mais puisque la nature a disposé les choses de façon que nous +ne pouvons nous survivre sans elles, ni vivre agréablement avec elles, +la raison veut que nous préférions l'intérêt public à notre bonheur.» +Les censeurs, qui avaient dans leurs attributions les fiançailles et les +mariages, furent certainement chargés, avant les édiles, de surveiller +la Prostitution publique.</p> + +<p>Servius Tullius avait ordonné à tout habitant de Rome de faire inscrire +sur les registres des censeurs son nom, son âge, la qualité de ses père +et mère, les noms de sa femme, de ses enfants, et le dénombrement de +tous ses biens; quiconque osait se soustraire à cette inscription devait +être battu de verges et vendu comme esclave. Les tables censoriennes +étaient conservées dans les archives de la république, auprès du temple +de la Liberté, sur le mont Aventin. Ce fut d'après ces tables, +renouvelées tous les cinq ans, que les censeurs devaient se rendre +compte du mouvement et des progrès de la population; ils pouvaient juger +du nombre des naissances et des mariages, mais ils n'avaient aucun moyen +de constater, d'ailleurs, les éléments de la Prostitution, puisque les +femmes ne paraissaient pas devant eux, et qu'elles n'y étaient +représentées que par leurs pères, leurs maris ou leurs enfants. Il y a +donc grande apparence que les prostituées exercèrent d'abord librement, +hors de l'atteinte même des lois de police; car elles échappaient au +recensement, du moins la plupart, et elles n'avaient pas besoin de se +faire reconnaître par une constatation d'état. Il est impossible de dire +à quelle époque la loi romaine distingua pour la première fois la femme +libre (<i>ingenua</i>) de la prostituée, et précisa d'une manière fixe la +condition des courtisanes. On a lieu de croire que ces créatures +dégradées furent en quelque sorte hors de la loi pendant plusieurs +siècles, comme si le législateur n'avait pas daigné leur faire l'honneur +de les nommer; car, si elles figurent çà et là dans l'histoire de la +république, elles ne sont pas nommées dans les lois avant le règne +d'Auguste, où la loi Julia s'occupe d'elles pour les flétrir, et ce +n'est que plus d'un siècle après cette loi mémorable, que le +jurisconsulte par excellence, Ulpien, définit la Prostitution et ses +infâmes auxiliaires. Cette définition, quoique datée du deuxième siècle, +peut être considérée cependant comme le résumé des opinions de tous les +légistes qui avaient précédé Ulpien. La voici telle qu'il la donne, sous +le titre <i>De ritu nuptiarum</i>, dans le livre <span class="smcap">XXIII</span> de son recueil: «Une +femme fait un commerce public de Prostitution, quand non-seulement elle +se prostitue dans un lieu de débauche, mais encore lorsqu'elle fréquente +les cabarets ou d'autres endroits dans lesquels elle ne ménage pas son +honneur. §1. On entend par <i>un commerce public</i> le métier de ces femmes +qui se prostituent à tous venants et sans choix (<i>sine delectu</i>). Ainsi, +ce terme ne s'étend pas aux femmes mariées qui se rendent coupables +d'adultère, ni aux filles qui se laissent séduire: on doit l'entendre +des femmes prostituées. §2. Une femme qui s'est abandonnée pour de +l'argent à une ou deux personnes n'est point censée faire un commerce +public de Prostitution. §3. Octavenus pense avec raison que celle qui se +prostitue publiquement, même sans prendre d'argent, doit être mise au +nombre des femmes qui font commerce public de Prostitution.»</p> + +<p>Cette définition résume certainement avec beaucoup de netteté les motifs +des plus anciennes lois romaines relatives à la Prostitution; et, +quoique nous ne possédions pas ces lois, il est facile de se rendre +compte de l'esprit qui les avait dictées. La Prostitution comprenait, +d'ailleurs, différents genres, et, pour ainsi dire, des degrés +différents, qui avaient été sans doute distingués et classés dans la +jurisprudence. Ainsi, <i>quæstus</i> représentait la Prostitution errante et +solliciteuse; <i>scortatio</i>, la Prostitution stationnaire, qui attend sa +clientèle et qui la reçoit à poste fixe. Quant à l'acte même de la +Prostitution, c'était l'adultère avec une femme mariée; <i>stuprum</i>, avec +une femme honnête qui en restait souillée; <i>fornicatio</i>, avec une femme +impudique qui n'en souffrait aucun préjudice. Il y avait, en outre, le +<i>lenocinium</i>, c'est-à-dire le trafic plus ou moins direct de la +Prostitution, l'entremise plus ou moins complaisante que d'effrontés +spéculateurs ne rougissaient pas de lui prêter; en un mot, l'aide et la +provocation à toute sorte de débauches. C'était là une des formes les +plus méprisables de la Prostitution, et le légiste n'hésitait pas à +qualifier de <i>prostituées</i> ces viles et abjectes créatures qui faisaient +métier d'exciter et de pousser à la Prostitution, par de mauvais +conseils ou par des séductions perfides, les imprudentes et aveugles +victimes, dont elles exploitaient, de compte à demi, le déshonneur et la +honte. La loi confondait dans le même mépris les hommes et les femmes, +<i>lenæ</i>, <i>lenones</i>, adonnés à ces scandaleuses négociations; mais la loi +ne les troublait pas dans leur industrie, en les assimilant aux femmes +et aux hommes qui trafiquaient de leur corps. On comprenait donc dans la +classe <i>de meretricibus</i>, non-seulement les entremetteurs et +entremetteuses qui tenaient maison ouverte de débauche et qui +prélevaient un droit sur la Prostitution, qu'ils favorisaient, soit en y +livrant leurs esclaves, soit en y conviant des personnes de condition +libre (<i>ingenuæ</i>); mais encore les hôteliers, les cabaretiers, les +baigneurs, qui avaient des domestiques du sexe féminin ou masculin à +leur service, et qui mettaient ces domestiques à la solde du +libertinage public, en sorte que le maître du lieu où la Prostitution +s'opérait à son profit, en devenait complice, quelle que fût d'ailleurs +sa profession ostensible, et encourait de plein droit la note d'infamie, +de même que les misérables objets de son <i>lenocinium</i>.</p> + +<p>La note d'infamie, qui était commune à tous les agents et intermédiaires +de la Prostitution, aussi bien qu'aux condamnés en justice, aux +esclaves, aux gladiateurs, aux histrions, frappait de mort civile ceux +qu'elle atteignait par le seul fait de leur profession: ils n'avaient +pas la libre jouissance de leurs biens; ils ne pouvaient ni tester ni +hériter; ils étaient privés de la tutelle de leurs enfants; ils ne +pouvaient occuper aucune charge publique; ils n'étaient point admis à +former une accusation en justice, à porter témoignage et à prêter +serment devant un tribunal quelconque; ils ne se montraient que par +tolérance dans les fêtes solennelles des grands dieux; ils se voyaient +exposés à toutes les insultes, à tous les mauvais traitements, sans être +autorisés à se défendre ni même à se plaindre; enfin, les magistrats +avaient presque droit de vie et de mort sur ces pauvres infâmes. +Quiconque était une fois noté d'infamie ne se lavait jamais de cette +tache indélébile; «car, disait la loi, la turpitude n'est point abolie +par l'intermission.» La loi n'acceptait aucune excuse qui pût relever de +cette dégradation sociale celui ou celle qui l'avait méritée. La +Prostitution clandestine n'était, pas plus que la Prostitution publique, +à l'abri de l'ignominie; la pauvreté, la nécessité, n'offraient pas +même une excuse aux yeux de la loi, qui se contentait du fait, sans en +apprécier les motifs et les circonstances. Le fait seul constatant +l'infamie, on avait donc toujours une raison suffisante pour rechercher +la preuve et la constatation de ce fait, même dans un passé assez +éloigné. Ainsi, n'y avait-il pas de prescription qu'on pût invoquer +contre le fait qui impliquait l'infamie. Dès que l'infamie avait existé, +n'importe en quel temps, n'importe en quel lieu, elle existait encore, +elle existait toujours; rien ne l'avait pu effacer, rien ne l'atténuait. +Un esclave qui avait eu des filles dans son pécule, et qui s'était +enrichi des fruits de leur prostitution, conservait, même après son +affranchissement, la note d'infamie. Ulpien et Pomponius citent cet +exemple remarquable de l'indélébilité de l'infamie vis-à-vis de la +jurisprudence romaine. Mais, en revanche, les filles qui avaient été +prostituées par cet esclave, et à son profit, pendant leur servitude, +n'étaient pas notées d'infamie, malgré le métier qu'elles auraient fait +comme contraintes et forcées. C'est l'empereur Septime-Sévère qui +formula cet avis rapporté par Ulpien. Cependant, sous les empereurs +surtout, la note d'infamie n'avait pas empêché des femmes de condition +libre et même d'extraction noble, de se vouer à la Prostitution, avec +l'autorisation des édiles, qu'on appelait <i>licentia stupri</i> ou brevet de +débauche.</p> + +<p>Les lois des empereurs eurent donc pour objet d'empêcher la +Prostitution de s'étendre dans les rangs des familles patriciennes et de +s'y enraciner. Auguste, Tibère, Domitien lui-même, se montrèrent +également jaloux de conserver intact l'honneur du sang romain, en +protégeant par de rigides prescriptions l'intégrité, la sainteté du +mariage, qu'ils regardaient comme la loi fondamentale de la république. +Ils ne se piquèrent pas, d'ailleurs, de se conformer eux-mêmes aux +règles légales qu'ils imposaient à leurs sujets. Dans toute cette +jurisprudence si complexe et si minutieuse contre les adultères, la +Prostitution est sans cesse remise en cause, et constamment avec un +surcroît de rigueur qui prouve les efforts du législateur pour la +réprimer, alors même que l'empereur donnait lui-même l'exemple de tous +les vices et de toutes les infamies. La loi Julia porte qu'un sénateur, +son fils ou son petit-fils ne pourra pas fiancer ni épouser sciemment ou +frauduleusement une femme, dont le père ou la mère fera ou aura fait le +métier de comédien, de <i>meretrix</i> ou de <i>proxénète</i>; pareillement, celui +dont le père ou la mère fait ou aura fait les mêmes métiers infâmes ne +peut fiancer ou épouser la fille ou la petite-fille, ou l'arrière +petite-fille d'un sénateur. Mais, comme les personnes que la loi +déclarait infâmes auraient pu souvent vouloir se réhabiliter en +invoquant le nom et la naissance de leurs parents nobles, un décret du +sénat interdit absolument la prostitution aux femmes dont le père, +l'aïeul ou le mari faisait ou avait fait partie de l'ordre des +chevaliers romains. Tibère sanctionna ce décret, en exilant plusieurs +dames romaines, entre autres Vestilia, fille d'un sénateur, qui +s'étaient consacrées, par libertinage plutôt que par avarice, au service +de la Prostitution populaire. Beaucoup de patriciennes et de +plébéiennes, pour se soustraire aux terribles conséquences de la loi +contre l'adultère, avaient cherché un refuge, qu'elles croyaient +inviolable, dans la honte de cette Prostitution; car, dans les temps de +la république, il suffisait à une matrone de se déclarer courtisane +(<i>meretrix</i>), et de se faire inscrire comme telle sur les registres de +l'édilité, pour se mettre elle-même en dehors de la loi des adultères. +Mais de nouvelles mesures furent prises pour arrêter ce scandale et en +annuler les effets pernicieux: le sénat décréta que toute matrone qui +aurait fait un métier infâme, en qualité de comédienne, de courtisane ou +d'entremetteuse, pour éviter le châtiment encouru par l'adultère, +pourrait être néanmoins poursuivie et condamnée en vertu d'un +sénatus-consulte. Le mari était invité à poursuivre sa femme adultère +jusque dans le sein de la Prostitution et de l'infamie; tous ceux qui +auraient prêté la main sciemment à cette Prostitution, le propriétaire +de la maison où elle aurait eu lieu, le <i>lénon</i> qui en aurait profité, +le mari lui-même qui se serait attribué le prix de son déshonneur, +devaient être poursuivis et punis également comme adultères. Bien plus, +le maître ou le locataire d'un bain, d'un cabaret ou même d'un champ où +le crime aurait été commis, se trouvait accusé de complicité; le crime +n'eût-il pas été commis dans ces lieux-là, on pouvait encore rechercher +avec la même rigueur les personnes qui étaient censées avoir +complaisamment préparé et facilité l'adultère, en fournissant aux +coupables, non-seulement un local, mais encore le moyen de se rencontrer +dans des entrevues illicites. Les magistrats poussèrent aussi loin que +possible l'application de la loi, comme pour faire contraste avec le +débordement d'adultères et de crimes qui entraînaient l'empire romain +vers sa ruine. On vit des femmes, adultères dans l'intervalle d'un +premier mariage, se remarier en secondes noces et susciter tout à coup +un accusateur, qui venait, au nom d'un premier mari mort, les déshonorer +et les punir dans les bras de leur nouvel époux. Il n'y avait que la +femme veuve, fût-elle mère de famille, qui pût se livrer impunément à la +Prostitution, sans craindre aucune poursuite, même de la part de ses +enfants.</p> + +<p>La jurisprudence, on le voit, ne s'occupait de la Prostitution qu'au +point de vue de l'adultère et dans l'intérêt du mariage; elle laissait, +d'ailleurs, aux lois de police, émanées de la juridiction des censeurs +et des édiles, le gouvernement des courtisanes et des êtres dépravés, +qui vivaient à leurs dépens. C'était particulièrement la Prostitution +des femmes mariées et l'odieux <i>lenonicium</i> des maris, que le sénat et +les empereurs essayaient de combattre et de réprimer. La loi, d'abord, +imposait un frein égal aux femmes de toutes conditions, pourvu qu'elles +ne fussent pas infâmes; mais on le restreignit plus tard aux matrones et +aux mères de famille, lorsque, dans la plupart des maisons patriciennes, +l'adultère fut paisiblement établi sous les auspices du mari, qui +exploitait indignement l'impudicité de sa femme. L'institution du +mariage, que la législation voulait sauvegarder, fut plus que jamais +compromise par suite des turpitudes qui venaient se dévoiler en justice. +Ici, la femme partageait avec son mari le prix de l'adultère; là, le +mari se faisait payer pour fermer les yeux sur l'adultère de sa femme; +presque toujours, le péril de l'adultère ajoutait un attrait de plus à +la Prostitution. Mais si l'homme qui avait fait acte d'adultère prouvait +qu'il ne savait pas auparavant avoir affaire à une femme mariée, il +était mis hors de cause, comme s'il se fût adressé à une simple +<i>meretrix</i>. On avait soin, de part et d'autre, de se ménager des +faux-fuyants et de se mettre en garde contre les rigueurs de la loi. En +conséquence, les matrones, pour courir les aventures, s'habillaient +comme des esclaves et même comme des prostituées; elles provoquaient +ainsi dans les rues des passants qu'elles ne connaissaient pas, ou bien +elles se plaçaient sur le chemin de leurs amants, qu'elles étaient +censées rencontrer par hasard. Grâce à ce déguisement, qui les exposait +aux paroles libres, aux regards impudente et parfois aux attouchements +hardis du premier venu, elles pouvaient chercher fortune dans les +promenades, dans les faubourgs et le long du Tibre, sans compromettre +personne, ni leurs maris, ni leurs amants. Mais en se montrant sous +d'autres habits que ceux de matrone, elles s'interdisaient toute plainte +à l'égard des injures qu'elles pouvaient devoir à leur costume d'esclave +ou de prostituée; car il y avait une pénalité très-sévère contre ceux +qui provoquaient une femme ou une fille, vêtue matronalement ou +virginalement, soit par des gestes indécents, soit par des propos +obscènes, soit par une poursuite silencieuse. La loi n'accordait +protection qu'aux femmes honnêtes, et ne supposait pas que la pudeur des +prostituées eût besoin d'être défendue contre les attentats qu'elles +appelaient ordinairement au lieu de les repousser.</p> + +<p>Ce luxe de lois et de peines qui menaçaient les adultères ne les rendit +pas moins fréquents ni plus secrets; mais le mariage, ainsi hérissé de +périls et entouré de soupçons, n'en parut que plus redoutable et moins +attrayant. On vit diminuer considérablement le nombre des unions +légitimes, approuvées et reconnues légalement, d'autant plus que la +parenté, même à des degrés éloignés, créait des obstacles qui pouvaient, +le mariage accompli, se transformer en causes permanentes de divorce. Ce +fut alors que les patriciens, qui ne voulaient pas s'exposer à ces +ennuis et à ces dangers, appliquèrent à leur convenance le mariage +<i>usucapio</i>, qui n'avait eu cours jusque-là que dans le petit peuple; les +patriciens y changèrent quelque chose pour en faire le <i>concubinat</i>, +qu'une loi, aussi vague que l'était le concubinat lui-même, admit et +reconnut comme institution. Il n'était plus nécessaire, comme dans +l'<i>usucapio</i>, de la cohabitation de la femme sous le même toit durant +une année pour faire prononcer le mariage définitif: le concubinat ne +pouvait en arriver là dans aucun cas, car il ne se formait, il +n'existait que par la volonté des deux parties; il n'avait, d'ailleurs, +aucune forme particulière, aucun caractère général, si ce n'est qu'une +femme <i>ingenua</i> et <i>honesta</i>, ou de sang patricien, ne pouvait devenir +concubine, et que la parenté était un obstacle au concubinat comme au +mariage. Un homme marié légitimement, séparé ou non de sa femme, se +trouvait, par cela seul, inapte à contracter une liaison concubinaire, +et, dans aucun cas, l'homme célibataire ou veuf ne fut autorisé à +prendre deux concubines à la fois. Quant à en changer, il était toujours +libre de le faire, mais en avertissant le magistrat devant lequel il +avait déclaré vouloir vivre en concubinage. C'était donc, en quelque +sorte, un demi-mariage, un contrat temporaire résiliable à la fantaisie +d'un des contractants. Dans l'origine du concubinat, la concubine avait +droit presque aux mêmes égards que l'épouse légitime; on lui accordait +même le titre de matrone, du moins en certaines circonstances, et la loi +Julia punissait un outrage fait à une concubine, aussi gravement que +s'il eût atteint une <i>ingénue</i> ou fille de condition libre, cette +concubine fût-elle esclave de naissance; mais, par suite de la +corruption des mœurs, le concubinat se multiplia d'une manière +inquiétante, et il fallut que les lois lui imposassent des règles et des +limites; les concubines furent alors déchues de la protection légale +qu'elles avaient obtenue d'abord, et l'empereur Aurélien ordonna +qu'elles ne seraient prises que parmi les esclaves ou les affranchies. +De ce moment, le concubinat ne fut plus qu'une Prostitution domestique, +qui ne dépendait que du caprice de l'homme, et qui n'offrait pas la +moindre garantie à la femme. Toutefois, les enfants nés d'une concubine +n'en restèrent pas moins aptes à être légitimés, tandis que ceux qui +naissaient de la Prostitution proprement dite, ou d'un commerce passager +nommés <i>spurci</i> ou <i>quæsiti</i>, ainsi que ceux nés d'une union prohibée, +ne pouvaient jamais se voir admis à la faveur d'une légitimation qui +effaçât la tache de leur origine.</p> + +<p>La Prostitution légale, sous toutes ses formes et sous tous ses noms (il +y avait même des <i>concubins</i>), était donc tolérée à Rome et dans +l'empire romain, pourvu qu'elle se soumît à divers règlements de police +urbaine, et surtout au payement de l'impôt (<i>vectigal</i>) proportionnel +qu'elle rapportait à l'État. Mais il est probable qu'à part ces +règlements et cet impôt, la vieille législation romaine n'avait pas +daigné s'intéresser à l'infâme population qui vivait de la débauche +publique, et qui en contentait les honteux besoins. Un fait curieux +prouve l'indifférence et le dédain du législateur, du magistrat, pour +tous les misérables agents de la Prostitution. Quintus Cœcilius +Metellus Celer, qui fut consul soixante ans avant Jésus-Christ, refusa, +pendant sa préture, de reconnaître les droits de succession que faisait +valoir un nommé Vétibius, noté d'infamie comme <i>lénon</i>; le préteur +motiva son refus, en disant que le lupanar n'avait rien de commun avec +le foyer civique, et que les malheureux que le <i>lenocinium</i> avait +stigmatisés, étaient indignes de la protection des lois (<i>legum auxilio +indignos</i>). On peut aussi, dans ce passage très-explicite du plaidoyer +de Cicéron pour Cœlius, trouver la preuve de la tolérance absolue +qui entourait à Rome l'exercice de la Prostitution: «Interdire à la +jeunesse tout amour des courtisanes, ce sont les principes d'une vertu +sévère, je ne puis le nier; mais ces principes s'accordent trop peu avec +le relâchement de ce siècle ou même avec les usages de la tolérance de +nos ancêtres; car enfin, quand de pareilles passions n'ont-elles pas eu +cours? quand les a-t-on défendues? quand ne les a-t-on pas tolérées? +dans quel temps est-il arrivé que ce qui est permis ne le fût pas?» On +le voit, la Prostitution était permise; le droit civil ne la prohibait +que dans certains cas exceptionnels, et se bornait ainsi à en modérer +l'abus; c'était seulement à la morale publique, à la philosophie, +qu'appartenait le soin de corriger les mœurs et d'arrêter la +débauche; mais comme Cicéron nous le fait entendre, la philosophie et la +morale publique étaient également indulgentes pour de mauvaises +habitudes que leur ancienneté même rendait presque respectables. Les +Romains, de tous temps, furent trop jaloux de leur liberté, pour subir +des entraves ou des contradictions dans l'usage individuel de cette +liberté; ils justifiaient de la sorte à leurs propres yeux la +Prostitution, dont ils usaient largement; ils exigeaient seulement que +les prostituées fussent des esclaves ou des affranchies, parce qu'ils +considéraient la Prostitution comme une forme dégradante de l'esclavage; +voilà pourquoi les hommes et les femmes, ingénus ou libres de naissance, +perdaient ce caractère sacré vis-à-vis de la loi, dès qu'ils s'étaient +mis d'une manière quelconque au service de la Prostitution.</p> + +<p>Si les Romains toléraient si complaisamment le commerce naturel des deux +sexes entre eux, ils ne gênaient pas davantage le commerce contre nature +que les Faunes du Latium auraient inventés, s'il n'eût pas été, dès les +premiers siècles du monde, répandu, autorisé dans tout l'univers. Cette +honteuse dépravation, que les lois civiles et religieuses de +l'antiquité, à l'exception de celles de Moïse, n'avaient pas même songé +à combattre, ne fut jamais plus générale que dans les meilleurs temps de +la civilisation romaine. C'était encore là, aux yeux du législateur, +une forme tolérée de la Prostitution ou de l'esclavage: les hommes +<i>ingénus</i> ou libres ne devaient donc pas s'y soumettre; quant aux +esclaves, aux affranchis, aux étrangers, ils pouvaient disposer d'eux, +se louer ou se vendre, sans que la loi eût à se mêler des conditions de +la vente ou du louage; quant aux citoyens ou <i>ingénus</i>, ils achetaient +ou louaient à volonté ce que bon leur semblait, sans que la nature du +marché fût passible d'une enquête légale: les uns agissaient en hommes +libres, les autres en esclaves; ceux-ci subissaient la Prostitution; +ceux-là l'imposaient. Mais, entre hommes libres, les choses se passaient +autrement, et la loi, gardienne des libertés de tous, intervenait +quelquefois pour punir un attentat fait à la liberté d'un citoyen. Telle +était du moins la fiction légale; en cette circonstance seule, un +citoyen n'avait pas le droit d'aliéner sa liberté jusqu'à se soumettre à +un acte outrageux pour elle. Ainsi, dans le cinquième siècle de la +fondation de Rome, L. Papyrius, surpris en flagrant délit avec le jeune +Publius, fut condamné à la prison et à l'amende, pour n'avoir pas +respecté le caractère et la personne d'un <i>ingénu</i>; peu de temps après, +ce même C. Publius fut puni à son tour pour un fait analogue. Le peuple +ne souffrait pas que des citoyens se conduisissent comme des esclaves. +Lœtorius Mergus, tribun militaire, conduit devant l'assemblée du +peuple pour avoir été surpris avec un des <i>corniculaires</i> ou brigadiers +de sa légion, fut unanimement condamné à la prison. Le viol d'un homme +passait pour plus coupable encore que celui d'une femme, parce qu'il +était censé accuser plus de violence et de perversité; mais cette espèce +de viol n'entraînait la mort, que s'il avait été commis sur un homme +libre: un centurion, nommé Cornélius, auteur d'un viol semblable, fut +exécuté en présence de l'armée. Cette pénalité n'était pourtant +appliquée en vertu d'une loi spéciale, que vers la seconde guerre +punique, lorsqu'un certain Caius Scantinius fut accusé par C. Métellus +d'avoir commis une tentative de viol sur le fils de ce patricien. Le +sénat promulgua une loi contre les pédérastes, sous le nom de <i>lex +scantinia</i>; mais il ne fut question, dans cette loi, que des attentats +exercés sur des hommes libres, et l'on ne mit pas d'autres entraves à ce +genre de Prostitution, qui resta l'apanage des esclaves et des +affranchis.</p> + +<p>Telle fut chez les Romains la seule jurisprudence à laquelle ait donné +lieu la Prostitution, jusqu'à ce que la morale chrétienne eut introduit +une législation nouvelle dans le paganisme en l'éclairant et en le +purifiant. Sous l'empire des idées païennes, la Prostitution avait +existé à l'état de tolérance, et la loi ne daignait pas même soulever le +voile qui la couvrait aux yeux de la conscience publique; mais dès que +l'Évangile eut commencé la réforme des mœurs, le législateur +chrétien se reconnut le droit de réprimer la Prostitution légale.</p> + +<p><a name="Page_429" id="Page_429"></a></p> + +<h2 class="sep4"><a href="#table">CHAPITRE XVI.</a></h2> + +<p class="som"><span class="smcap">Sommaire.</span>—Prodigieuse quantité des filles publiques à +Rome.—Leur classification en catégories distinctes.—Les +<i>meretrices</i> et les <i>prostibulæ</i>.—Les <i>alicariæ</i> ou +boulangères.—Les <i>bliteæ</i>.—Les <i>bustuariæ</i> ou filles de +cimetière.—Les <i>casalides</i>.—Les <i>copæ</i> ou +cabaretières.—Les <i>diobolares</i>.—Les <i>forariæ</i> ou +<i>foraines</i>.—Les <i>gallinæ</i> ou poulettes.—Les <i>delicatæ</i> ou +mignonnes.—La <i>délicate</i> Flavia Domitilla, épouse de l'empereur +Vespasien et mère de Titus.—Les <i>famosæ</i> ou fameuses.—Les +<i>junices</i> ou génisses.—Les <i>juvencæ</i> ou vaches.—Les <i>lupæ</i> +ou louves.—Les <i>noctilucæ</i> et les <i>noctuvigilæ</i> ou veilleuses de +nuit.—Les <i>nonariæ</i>.—Les <i>pedaneæ</i> ou marcheuses.—Les +<i>doris</i> ou <i>dorides</i>.—Des divers noms donnés indifféremment à +toutes les classes de prostituées.—Étymologie du mot +<i>putæ</i>.—Les <i>quadrantariæ</i>.—Les <i>quæstuaires</i>.—Les +<i>quasillariæ</i> ou servantes.—Les <i>ambulatrices</i> ou +promeneuses.—Les <i>scorta</i> ou peaux.—Les <i>scorta +devia</i>.—Les <i>scrantiæ</i> ou pots de chambre.—Les <i>suburranæ</i> +ou filles du faubourg de la Suburre.—Les <i>summœnianæ</i> ou +filles du Summœnium.—Les <i>schœniculæ</i>.—Les +<i>limaces</i>.—Les <i>circulatrices</i> ou filles vagabondes.—Les +<i>charybdes</i> ou gouffres.—Les <i>pretiosæ</i>.—Le sénat des +femmes.—Les <i>enfants de louage</i>.—Les <i>pathici</i> ou +patients.—Les <i>ephebi</i> ou adolescents.—Les <i>gemelli</i> ou +jumeaux.—Les <i>catamiti</i> ou chattemites.—Les <i>amasii</i> ou +amants.—Les eunuques.—Les <i>pædicones</i>.—Les +<i>cinèdes</i>.—Les gaditaines.—Les danseuses, flûteuses, +joueuses de lyre.—Les <i>ambubaiæ</i>.—Le <i>meretricium</i> ou taxe +des filles.—Courtiers et entremetteurs de Prostitution.—Le +<i>leno</i>.—La <i>lena</i>.—Les cabaretiers et les +baigneurs.—Les boulangeries.—Les barbiers et les +parfumeurs.—L'<i>unguentarius</i>.—Les <i>admonitrices</i>, les +<i>stimulatrices</i>, les <i>conciliatrices</i>.—Les <i>ancillulæ</i> ou petites +servantes.—Les <i>perductores</i>.—Les <i>adductores</i>.—Les +<i>tractatores</i>.—Les <i>lupanaires</i> ou maîtres de mauvais +lieux.—Les <i>belluarii</i>.—Les <i>caprarii</i>.—Les +<i>anserarii</i>.</p> + +<p>Les filles publiques à Rome, du moins dans la Rome corrompue et amollie +par l'importation des mœurs de la Grèce et de l'Asie, étaient plus +nombreuses qu'elles ne le furent jamais à Athènes ni même à Corinthe; +elles se divisaient aussi en plusieurs classes qui n'avaient pas entre +elles d'autre rapport que l'objet unique de leur honteux commerce; mais, +parmi ces différentes catégories de courtisanes venues de tous les pays +du monde, on eût cherché inutilement ces reines de la Prostitution, ces +hétaires aussi remarquables par leur instruction et leur esprit que par +leurs grâces et leur beauté, ces philosophes formées à l'école de +Socrate et d'Épicure, ces Aspasie, ces Léontium, qui avaient en quelque +sorte réhabilité et illustré l'hétairisme grec. Les Romains étaient plus +matériels, sinon plus sensuels que les Grecs; ils ne se contentaient pas +des raffinements, des délicatesses de la volupté élégante; ils ne se +nourrissaient pas le cœur avec des illusions d'amour platonique; +ils auraient rougi de s'atteler au char littéraire d'une philosophe ou +d'une muse; ils n'eussent pas daigné chercher auprès d'une femme de +plaisir les chastes distractions d'un entretien spirituel. Pour eux, le +plaisir consistait dans les actes les plus grossiers, et comme ils +étaient naturellement d'une nature ardente, d'une imagination lubrique +et d'une force herculéenne, ils ne demandaient que des jouissances +réelles, souvent répétées, largement assouvies et monstrueusement +variées. Ce tempérament, qu'annonçait la grosseur de leur encolure +nerveuse semblable à celle d'un taureau, se trouvait servi à souhait par +une foule de mercenaires des deux sexes, qui devaient des noms +particuliers à leurs habitudes, à leurs costumes, à leurs retraites et +aux menus détails de leur profession.</p> + +<p>Toutes les femmes, qui faisaient trafic de leur corps à Rome, pouvaient +être rangées dans deux catégories essentiellement distinctes, les +mérétrices (<i>meretrices</i>) et les prostituées (<i>prostibulæ</i>). On +entendait par <i>meretrices</i>, celles qui ne travaillaient que la nuit; +<i>prostibulæ</i>, celles qui se livraient nuit et jour à leur infâme +travail. Nonius Marcellus, grammairien du troisième siècle, dans son +livre des <i>Différences de signification des mots</i>, établit celle qui +était tout à l'avantage des mérétrices: «Il faut remarquer entre la +mérétrice et la prostituée, que la première exerce d'une manière plus +décente sa profession, car les mérétrices sont nommées ainsi à cause du +<i>merenda</i> (repas du soir), parce qu'elles ne disposent d'elles que la +nuit; la <i>prostibula</i> tire son nom de ce qu'elle se tient devant son +<i>stabulum</i> (repaire), pour y faire son commerce la nuit comme le jour.» +Plaute, dans sa comédie de la <i>Cistellaria</i>, établit très-clairement +cette distinction: «J'entre chez une bonne mérétrice; car se tenir dans +la rue, c'est le fait proprement d'une prostituée.» Nous pensons que ces +deux sortes de filles publiques, celles qui ne l'étaient que la nuit, et +celles qui l'étaient à toute heure de la nuit et du jour, devaient avoir +encore d'autres différences notables dans leur genre de vie, dans leur +habillement et même dans leur condition sociale; ainsi, les écrivains +latins, qui font mention des registres où les édiles inscrivaient les +noms des courtisanes, ne parlent que des <i>meretrices</i>, et semblent à +dessein avoir laissé de côté les <i>prostibulæ</i>. Celles-ci, en effet, +occupaient un domicile fixe, et n'avaient que faire de changer de nom et +de costume, puisqu'elles appartenaient à la plus basse classe de la +plèbe. Les mérétrices, au contraire, exerçaient aussi honorablement que +possible leur commerce déshonnête, et ne se mettaient pas en +contravention avec les règlements de police; elles pouvaient, +d'ailleurs, vivre en femmes de bien, <i>sub sole</i>, jusqu'à l'heure où, +couvertes de l'ombre protectrice de la nuit, elles se rendaient aux +lupanars, qu'elles ne quittaient qu'aux premières lueurs du matin. Il +est probable aussi que la <i>bonne</i> mérétrice, comme l'appelle Plaute avec +une naïveté que le savant M. Naudet s'est bien gardé de traduire, payait +très-exactement l'impôt à la république, et n'essayait pas, en +déguisant sa profession, de faire tort d'un denier à l'État. Mais toutes +les ouvrières de la Prostitution n'étaient pas aussi consciencieuses, et +l'on peut supposer hardiment que le plus grand nombre, les plus pauvres, +les plus abjectes, ne se faisaient pas scrupule d'échapper à +l'inscription de l'édile, et, par conséquent, au payement du vectigal +impudique. Ces malheureuses, en effet, de même que les Prostituées du +dernier ordre, ne gagnaient point assez elles-mêmes pour réserver la +moindre part de leur gain au trésor public.</p> + +<p>Les <i>alicariæ</i> ou <i>boulangères</i> étaient des filles de carrefour, qui +attendaient fortune à la porte des boulangers, surtout ceux qui +vendaient certains gâteaux de fine fleur de farine, sans sel et sans +levain, destinés aux offrandes, pour Vénus, Isis, Priape et autres dieux +ou déesses. Ces pains, appelés <i>coliphia</i> et <i>siligones</i>, représentaient +sous les formes les plus capricieuses la nature de la femme et celle de +l'homme. Comme on faisait une énorme consommation de ces pains +priapiques et vénéréiques, principalement à l'occasion de certaines +fêtes, les maîtres boulangers plantaient des tentes et ouvraient +boutique sur les places et dans les carrefours; ils ne vendaient pas +autre chose que des pains de sacrifice, mais en même temps ils avaient +des esclaves ou des servantes qui se prostituaient jour et nuit dans la +boulangerie. Plaute, dans son <i>Pœnulus</i>, n'a pas oublié ces +bonnes amies des mitrons: <i>Prosedas</i>, <i>pistorum amicas</i>, <i>reliquas +alicarias</i>. Les <i>bliteæ</i> ou <i>blitidæ</i> étaient des filles de la plus vile +espèce, que le vin et la débauche avaient abruties, tellement qu'elles +ne valaient plus rien pour le métier qu'elles faisaient encore à travers +champs: leur nom dérivait de <i>blitum</i>, blette, espèce de poirée fade et +nauséabonde. Suidas ne s'écarte pas de cette étymologie, en disant: «Ils +appelaient <i>blitidæ</i> ces femmes viles, abjectes et idiotes.» (<i>Viles, +abjectas, fatuasque mulieres, vocabant blitidas.</i>) Selon d'autres +philologues, ce surnom s'appliquait aux courtisanes en général, parce +qu'elles portaient souvent des chaussures vertes ou couleur d'ache. +C'était, du reste, une grave injure, que de qualifier de <i>blitum</i> une +femme honnête. Les <i>bustuariæ</i> étaient les filles de cimetière; elles +vaguaient jour et nuit autour des tombeaux (<i>busta</i>) et des bûchers; +elles remplissaient parfois l'office de pleureuses des morts, et elles +servaient spécialement aux récréations des <i>bustuaires</i>, qui préparaient +les bûchers et y brûlaient les corps; des fossoyeurs, qui creusaient les +fosses, et des <i>colombaires</i>, qui gardaient les sépultures: elles +n'avaient pas d'autre lit que le gazon qui entourait les monuments +funèbres, pas d'autre rideau que l'ombre de ces monuments, pas d'autre +Vénus que Proserpine. Les <i>casalides</i>, ou <i>casorides</i>, ou <i>casoritæ</i>, +étaient des prostituées qui logeaient dans de petites maisons (<i>casæ</i>), +dont elles avaient pris leur surnom; ce surnom signifiait aussi en grec +la même chose, <span title="kasaura">κασαυρα</span> ou <span title="kasôris">κασωρις</span>. +Les <i>copæ</i> ou <i>cabaretières</i> étaient les filles des tavernes et des +hôtelleries: elles n'étaient pas toujours assises à l'entrée de leur +séjour ordinaire; tantôt elles versaient à boire aux passants qui +s'arrêtaient pour se rafraîchir; tantôt elles se montraient aux fenêtres +pour attirer des clients; tantôt elles leur faisaient signe d'entrer; +tantôt elles restaient retirées dans une salle basse et retirée. Les +<i>diobolares</i> ou <i>diobolæ</i> étaient de misérables filles, la plupart +vieilles, maigres, éreintées, qui ne demandaient jamais plus de deux +oboles, comme leur nom l'indiquait. Plaute, dans son <i>Pœnulus</i>, +dit que la Prostitution des diobolaires n'appartenait qu'aux derniers +des esclaves et aux plus vils des hommes (<i>servulorum sordidulorum +scorta diobolaria</i>). Pacuvius taxe même cette Prostitution, en disant +que les dioboles n'avaient rien à refuser pour qui leur offrait la plus +petite pièce de monnaie (<i>nummi caussa parvi</i>). Les <i>forariæ</i> ou +<i>foraines</i> étaient des filles qui venaient de la campagne pour se +prostituer en ville, et qui, les pieds poudreux, la tunique crottée, +erraient dans les rues sombres et tortueuses, pour y gagner leur pauvre +vie. Les <i>gallinæ</i> ou <i>poulettes</i> étaient celles qui s'en allaient +percher partout, et qui emportaient tout ce qu'elles trouvaient sous +leur main, les draps du lit, la lampe, les vases et même les dieux +pénates.</p> + +<p>Dans un ordre de courtisanes plus distingué, les <i>delicatæ</i> ou +<i>mignonnes</i> étaient celles que fréquentaient les chevaliers romains, +les petits-maîtres parfumés et les riches de toute condition; elles ne +se piquaient pas, d'ailleurs, de délicatesse en fait d'argent, et elles +ne trouvaient jamais qu'il sentît l'esclave affranchi, l'adultère ou le +délateur: elles n'étaient difficiles que pour les gens qui les +approchaient sans avoir la bourse bien garnie. Flavia Domitilla, que +l'empereur Vespasien épousa, et qui fut mère de Titus, avait été +<i>délicate</i>, avant d'être impératrice. Les <i>famosæ</i> ou <i>fameuses</i> étaient +des courtisanes de bonne volonté, qui, quoique patriciennes, mères de +famille et matrones, n'avaient pas honte de se prostituer dans les +lupanars: les unes, pour contenter une horrible ardeur de débauche; les +autres, pour se faire un ignoble pécule, qu'elles dépensaient en +sacrifices aux divinités de leur affection. Les <i>junices</i> ou <i>génisses</i> +et les <i>juvencæ</i> ou <i>vaches</i> étaient des mérétrices qui devaient ce +surnom à leur embonpoint, à leur facilité et à l'ampleur de leur gorge. +Les <i>lupæ</i> ou <i>louves</i>, <i>lupanæ</i> ou <i>coureuses de bois</i>, avaient été +nommées ainsi en mémoire de la nourrice de Rémus et Romulus, Acca +Laurentia; comme cette femme du berger Faustulus, elles se promenaient +la nuit dans les champs et les bois, en imitant le cri de la louve +affamée, pour appeler à elles la proie qu'elles attendaient. Ce surnom +avait été porté dans le même sens par les dictériades du Céramique +d'Athènes. Il se naturalisa depuis à Rome, et il devint la désignation +générique de toutes les courtisanes. «Je crois, dit Ausone dans une de +ses épigrammes, je crois que son père est incertain, mais sa mère est +vraiment une louve.» Les <i>noctilucæ</i> étaient aussi des coureuses de +nuit: de même que les <i>noctuvigilæ</i> ou veilleuses de nuit, l'un et +l'autre surnom avait été donné à Vénus par des poëtes, qui pensaient par +là honorer la déesse. On appelait encore généralement <i>nonariæ</i> les +filles nocturnes, parce que les lupanars ne s'ouvraient qu'à la neuvième +heure, et que les louves ne commençaient pas leur course avant cette +heure-là. Ces dernières se nommaient <i>pedaneæ</i>, parce qu'elles +n'épargnaient pas leurs souliers, quand elles en avaient. Les +<i>marcheuses</i> n'avaient pas de ces petits pieds dont les Romains étaient +si friands, et qu'Ovide ne manque jamais, dans ses descriptions +mythologiques, d'attribuer aux déesses.</p> + +<p>Les <i>doris</i> devaient ce surnom à leur costume ou plutôt à leur nudité; +car elles se montraient absolument nues, à l'instar des nymphes de la +mer, entre lesquelles la mythologie a caractérisé Doris, leur mère, en +lui donnant les formes les plus voluptueuses et les mieux arrondies. +Juvénal se récrie contre ces doris ou dorides, qui, dit-il, de même +qu'un vil histrion représente une sage matrone, se dépouillaient de tout +vêtement pour représenter des déesses. Les filles publiques étaient +encore désignées sous plusieurs noms, qui les embrassaient toutes +indifféremment: <i>mulieres</i> ou femmes; <i>pallacæ</i>, du grec <span title="pallakê">παλλακή</span>; +<i>pellices</i>, en souvenir des bacchantes, qui avaient des tuniques de +peaux de tigre; <i>prosedæ</i>, parce qu'elles attendaient, assises, le +moment où quelqu'un leur ferait appel. On les nommait <i>peregrinæ</i> ou +<i>étrangères</i>, comme elles sont nommées sans cesse dans les livres +hébreux, parce que la plupart étaient venues de tous les points de +l'univers pour se vendre à Rome; beaucoup y avaient été amenées comme +prisonnières de guerre, après chaque conquête des aigles romaines; +beaucoup appartenaient à des entremetteuses et à des lénons, qui les +avaient achetées et qui les faisaient travailler pour eux. Les Romains, +avant d'être tout à fait corrompus, se flattaient donc de ne voir que +des étrangères parmi les tristes victimes de leur débauche. Ces +créatures portaient encore un nom qui s'est conservé presque dans notre +langue populaire: <i>putæ</i> ou <i>puti</i>, ou <i>putilli</i>, soit que ce nom +rappelle celui de la déesse Potua, qui présidait à ce qui se peut; soit +qu'il dérivât de <i>potus</i>, par allusion au philtre amoureux qu'on buvait +dans leur coupe; soit qu'on les qualifiât de <i>pures</i> (<i>putæ</i> pour +<i>puræ</i>), par antiphrase; soit enfin que, pour déguiser une image +obscène, on eût contracté <i>putei</i> en <i>puti</i>, en conservant au mot le +sens de <i>puits</i> ou <i>citernes</i>. Quelle que fût l'origine du mot, les +amants s'en étaient servis d'abord pour adresser un compliment à leur +maîtresse. Plaute, dans son <i>Asinaria</i>, met en scène un amant qui +emploie cette épithète en compagnie d'autres empruntées à l'histoire +naturelle: «Dis-moi donc, ma petite cane, ma colombe, ma chatte, mon +hirondelle, ma corneille, mon passereau, mon puits d'amour!» On n'usait +de l'expression de <i>quadrantariæ</i> qu'en signe de mépris, à l'égard des +plus basses prostituées; on entendait par là constater le misérable +salaire dont elles se contentaient; le <i>quadrans</i> était la quatrième +partie de l'as romain, et cette petite pièce d'airain, équivalant à +vingt centimes de notre monnaie, faisait ordinairement la rétribution du +baigneur dans les bains publics. Cicéron, dans son plaidoyer pour +Cœlius, dit que la quadrantaire, à moins que ce ne fût une +maîtresse femme, revenait de droit au baigneur. Cicéron faisait +peut-être une maligne allusion à la sœur de Claudius, son ennemi, +qu'il avait fait surnommer <i>quadrans</i>, parce qu'en jouant avec elle, +quand ils étaient jeunes l'un et l'autre, il s'amusait à lui lancer des +quadrans, qu'elle recevait dans sa robe et qui l'atteignaient souvent au +but où Cicéron avait visé. Toutes les filles publiques étaient +<i>quæstuariæ</i> et <i>quæstuosæ</i>, parce qu'elles faisaient trafic ou argent +(<i>quæstus</i>) de leur corps. Sous le règne de Trajan, on fit le +recensement des <i>quæstuaires</i> qui servaient aux plaisirs de Rome, et +l'on en compta trente-deux mille. Plaute, dans son <i>Miles</i>, définit la +<i>quæstuosa</i>: «Une femme qui donne son corps en pâture à un autre corps +(<i>quæ alat corpus corpore</i>).» Les <i>quasillariæ</i> étaient de pauvres +servantes qui s'échappaient pendant quelques instants, avec la corbeille +contenant leur tâche de la journée, et qui s'en allaient se prostituer +pour quelques deniers, après quoi, elles rentraient à la maison et se +remettaient à filer de la laine. <i>Vagæ</i>, c'étaient les filles errantes; +<i>ambulatrices</i>, les promeneuses; <i>scorta</i>, les prostituées de la plus +vile espèce, les <i>peaux</i>, comme il faut traduire ce mot injurieux; quant +aux <i>scorta devia</i>, elles attendaient chez elles les amateurs et se +mettaient seulement à la fenêtre pour les appeler. On les injuriait +toutes également, quand on les traitait de <i>scrantiæ</i>, <i>scraptæ</i> ou +<i>scratiæ</i>, que nous sommes forcés de traduire par <i>pots de chambre</i> ou +<i>chaises percées</i>.</p> + +<p>Ce n'étaient pas encore les seules dénominations que les courtisanes de +Rome subissaient en bonne ou en mauvaise part, outre les deux +principales qui les divisaient en mérétrices et en prostituées; on les +appelait aussi <i>suburranæ</i> ou filles de faubourg, parce que la Suburre, +faubourg de Rome près de la Voie sacrée, n'était habitée que par des +voleurs et des femmes perdues. Une pièce des <i>Priapées</i> cite, parmi ces +jeunes suburranes qui se sont affranchies avec le produit de leur métier +(<i>de quæstu libera facta suo est</i>), la belle Telethuse, que la +Prostitution avait enrichie en l'enlaidissant. Les <i>summœnianæ</i> +étaient pareillement des filles de faubourg, qui peuplaient le +Summœnium, rues désertes, voisines des murs de la ville, dans +lesquelles se trouvaient des lupanars ou des caves qui en tenaient lieu. +«Quiconque peut être le convive de Zoïle, dit une épigramme de Martial, +soupe entre des matrones summœnianes!» Martial, dans une autre +épigramme, semble vouloir pourtant rendre justice à la décence de ces +filles: «La courtisane, dit-il, écarte les curieux, en tirant verrou et +rideau; rarement, le Summœnium offre une porte ouverte.» Enfin, +les <i>schœniculæ</i>, qui hantaient les mêmes quartiers écartés et qui +vendaient leurs caresses aux soldats et aux esclaves, portaient des +ceintures en jonc ou en paille <span title="schoinos">σχοῖνος</span> pour annoncer +qu'elles étaient toujours à vendre. Un commentateur a fait de savantes +recherches, qui tendent à prouver que ces filles d'esclaves et de +soldats attachaient leur ceinture aussi haut que possible +(<i>alticinctæ</i>), afin d'être moins gênées dans l'exercice de leur +profession. Un autre commentateur, docte hébraïsant, veut retrouver dans +les <i>schœniculæ</i> des Romains ces prostituées babyloniennes, que +nous voyons, dans Baruch et les prophètes juifs, ceintes de cordes et +assises au bord des chemins et faisant brûler des baies d'encens. Un +autre commentateur, qui s'appuie d'une citation de Festus, soutient que +ces filles de bas étage devaient leur surnom au parfum grossier dont +elles se frottaient le corps, «<i>schœno delibutas</i>,» dit Plaute. +Les <i>naniæ</i> étaient des naines ou des enfants qu'on formait dès l'âge de +six ans à leur infâme métier. Les <i>limaces</i> (ce surnom s'est conservé +dans presque toutes les langues) avaient plus d'une analogie avec ce +mollusque visqueux et baveux qui se traîne dans les lieux humides, qui +laisse sa trace gluante partout où il passe, et qui ronge les fruits et +les herbes. Les <i>circulatrices</i> comprenaient toutes les filles +vagabondes. On traitait naturellement de <i>charybdes</i> ou <i>gouffres</i> +celles qui engloutissaient la santé, l'argent et l'honneur de la +jeunesse. Les <i>pretiosæ</i>, du moins, qui vendaient chèrement leurs +faveurs, ne portaient atteinte qu'à la bourse de leurs sectateurs. +Courtisanes du peuple ou de la noblesse, mérétrices ou prostituées, +toutes portaient l'habit de leur état, c'est-à-dire la toge ou tunique +courte, et toutes avaient droit au nom de <i>togatæ</i>, qualification +honteuse pour elles, tandis que les Romains s'honoraient du nom de +<i>togati</i> (citoyens en toge). Enfin, pour terminer cette nomenclature de +la Prostitution romaine, il ne faut pas oublier de dire que, les filles +publiques étant souvent réunies aux mêmes endroits, leurs assemblées se +nommaient <i>conciones meretricum</i> et <i>senacula</i>, quelquefois même +<i>senatus mulierum</i> ou sénat de femmes, que ces réunions se tinssent dans +la rue ou dans les tavernes, ou chez les boulangers. Les courtisanes du +grand ton avaient aussi leurs lieux d'asile à Baia, à Clusium, à Capoue +et dans les différentes villes où elles allaient prendre les eaux pour +se remettre de leurs fatigues; elles se rendaient en si grand nombre aux +bains de Clusium, qu'on disait: «Voici un troupeau de bêtes de Clusium! +(<i>Clusinum pecus</i>),» dès qu'elles étaient quatre ou cinq à rire ensemble +et à provoquer les galants.</p> + +<p>Il est pénible de savoir que la plupart de ces appellations distinctives +appliquées aux filles publiques avaient également leur application à des +hommes, à des esclaves, à des enfants surtout, qui rendaient d'infâmes +services à la débauche effrénée des Romains. La Prostitution masculine +était certainement plus ardente et plus générale à Rome que la +Prostitution féminine; mais nous n'avons pas le courage de descendre +dans ces mystères infects de dépravation, et le cœur nous manque, +en abordant un sujet qui s'étale effrontément dans les poésies d'Horace, +de Catulle, de Martial, et même de Virgile; c'est à peine si nous +oserons énumérer l'odieuse cohorte des agents et des auxiliaires de ces +mœurs abominables. A chaque classe de prostituées correspondait +une classe de prostitués, entre lesquels il n'y avait pas d'autre +différence que le sexe. La langue latine avait, pour ainsi dire, +augmenté sa richesse, pour caractériser, dans le nom qu'elle créait, la +spécialité du vice de chacun. Ces infâmes n'étaient pas même flétris par +la loi, puisque les règlements de police ne leur assignaient aucun +vêtement particulier, puisque l'édile ne les inscrivait pas sur les +tables de la Prostitution. On leur laissait dans leurs turpitudes une +liberté qui témoignait de l'indulgence et même de la faveur que la +législation leur avait accordée, pourvu qu'ils ne fussent pas nés libres +et citoyens romains. C'étaient ordinairement des enfants d'esclaves, +qu'on instruisait de bonne heure à subir la souillure d'un commerce +obscène. «On appelait <i>enfants de louage</i> (<i>pueri meritorii</i>) ceux qui, +de gré ou de force, se prêtaient à la honteuse passion de leur maître.» +Telle est la définition que nous fournit un ancien commentateur de +Juvénal. Dans ses satires, ce grand poëte, qui a marqué d'un fer rouge +les ignominies de son temps, revient à chaque page sur l'usage dégoûtant +auquel ces malheureux enfants étaient condamnés en naissant, ignoble +joug qu'ils acceptaient sans se plaindre. On les nommait <i>pathici</i> +(patients), <i>ephebi</i> (adolescents), <i>gemelli</i> (jumeaux), <i>catamiti</i> +(chattemites), <i>amasii</i> (amants), etc. Il serait trop long et trop +fastidieux de passer en revue cette vilaine litanie de noms figurés ou +significatifs, que la corruption des mœurs romaines avait créés +pour peindre les incroyables variétés de ces tristes instruments de +Prostitution. Il suffira de dire que les adolescents, formés à cet art +abominable dès leur septième année, devaient réunir certaines exigences +de beauté physique qui les rapprochaient du sexe féminin; ils étaient +sans barbe et sans poil, oints d'huiles parfumées, avec de longs cheveux +bouclés, l'air effronté, le regard oblique, le geste lascif, la démarche +nonchalante, les mouvements obscènes. Tous ces vils serviteurs de +plaisir se trouvaient rangés en deux catégories qui n'empiétaient pas, +en général, sur leurs attributions spéciales: il y avait ceux qui +n'étaient jamais que des victimes passives et dociles; il y avait ceux +qui devenaient actifs à leur tour, et qui pouvaient au besoin rendre +impudicité pour impudicité à leurs Mécènes débauchés. Ces derniers, dont +les dames romaines ne dédaignaient pas les bons offices, étaient +ordinairement des eunuques (<i>spadones</i>), dont la castration avait +épargné le signe de virilité. Les autres, quelquefois aussi, avaient été +soumis à une castration complète, qui faisait d'eux une race bâtarde +tenant à la fois de l'homme et de la femme. C'était là un raffinement +dont les <i>pædicones</i> (pédérastes) se montraient friands et jaloux. Au +reste, pour bien comprendre l'incroyable habitude de ces horreurs chez +les Romains, il faut se représenter qu'ils demandaient au sexe masculin +toutes les jouissances que pouvait leur donner le sexe féminin, et +quelques autres, plus extraordinaires encore, que ce sexe, destiné à +l'amour par la loi de nature, eût été fort en peine de leur procurer. +Chaque citoyen, fût-ce le plus recommandable par son caractère et le +plus élevé par sa position sociale, avait donc dans sa maison un sérail +de jeunes esclaves, sous les yeux de ses parents, de sa femme et de ses +enfants. Rome, d'ailleurs, était remplie de gitons qui se louaient de +même que les filles publiques; de maisons consacrées à ce genre de +Prostitution, et de proxénètes, qui ne faisaient pas d'autre métier que +d'affermer à leur profit les hideuses complaisances d'une foule +d'esclaves et d'affranchis.</p> + +<p>Si le libertinage de cette espèce n'avait pas de plus habiles +interprètes que certains danseurs et mimes, appelés <i>cinèdes</i> (<i>cinædi</i>, +du verbe grec <span title="kinein">κινεῖν</span>, mouvoir), qui étaient presque tous châtrés, +c'était aussi dans la classe des danseuses et des baladines, que l'on +pouvait recruter les meilleurs sujets pour la pantomime des jeux de +l'amour. Les joueuses de flûte et les danseuses furent aussi recherchées +à Rome qu'elles l'étaient en Grèce et en Asie; on les faisait venir de +ces pays-là, où elles avaient une école perpétuelle qui les formait +d'après les leçons de l'art et de la volupté. Elles n'étaient pas par +état vouées à la Prostitution; on ne lisait pas leurs noms inscrits sur +les registres de l'édile, du moins dans le vaste répertoire des +courtisanes; elles se recommandaient seulement du métier qui leur +appartenait, et qu'elles exerçaient d'ailleurs avec une sorte +d'émulation; mais elles ne se privaient pas des autres ressources que ce +métier-là leur permettait d'utiliser en même temps. Elles ne différaient +donc des filles publiques proprement dites que par la liberté qu'on leur +laissait de ne pas faire de la Prostitution leur principale industrie. +Elles n'avaient affaire, d'ailleurs, qu'aux gens riches, et elles se +louaient à l'heure ou à la nuit, pour flûter, danser ou mimer dans les +festins, dans les assemblées et dans les orgies. Ces femmes de joie +différaient les unes des autres, non-seulement par leur taille, leur +figure, leur teint, leur langage, mais encore par le genre de leur danse +et de leur musique. On distinguait parmi elles les Espagnoles +(<i>gaditanæ</i>), qui savaient merveilleusement exciter, par leur chant et +leur danse, la convoitise et les désirs des spectateurs les plus froids: +«De jeunes et lubriques filles de Cadix agiteront sans fin leurs reins +lascifs aux vibrations savantes.» C'est Martial qui dépeint ainsi leurs +danses nationales, et Juvénal y ajoute un trait de plus en disant que +ces gaditaines s'accroupissaient jusqu'à terre en faisant tressaillir +leurs hanches (<i>ad terram tremulo descendant clune puellæ</i>); puissant +aphrodisiaque, selon lui, ardent aiguillon des sens les plus +languissants. Toutes les danseuses n'arrivaient pas d'Espagne: l'Ionie, +l'île de Lesbos et la Syrie n'avaient rien perdu de leurs anciens +priviléges pour fournir à la débauche les plus expérimentées dans l'art +de la flûte et dans l'art de la danse. Celles qu'on appelait sans +distinction <i>danseuses</i>, <i>flûteuses</i>, <i>joueuses de lyre</i> (<i>saltatrices</i>, +<i>fidicinæ</i>, <i>tibicinæ</i>), étaient des Lesbiennes, des Syriennes, des +Ioniennes; il y avait aussi des Égyptiennes, des Indiennes et des +Nubiennes: une peau noire, jaune ou bistrée convenait, aussi bien que la +plus blanche, aux plus voluptueuses apparitions de la danse ionique ou +bactrianique. L'une se nommait <i>bactriasmus</i>, remarquable par les +tremblements spasmodiques des reins; l'autre, <i>ionici motus</i>, imitant +avec une obscène vérité la pantomime et les péripéties de l'amour. +Horace nous assure que les vierges de son temps, plus avancées qu'elles +ne devaient l'être pour leur âge et leur condition, apprenaient les +poses et les mouvement de l'ionique (<i>motus doceri gaudet ionicos matura +virgo</i>). Le latin dit même qu'elles y prenaient plaisir. Entre toutes +ces étrangères, on donnait la palme aux Syriennes (<i>ambubaiæ</i>), qui se +prêtaient à tout, comme leur nom semble l'indiquer. Il n'y avait pas de +bons soupers sans elles; mais, comme elles ne payaient pas le +<i>meretricium</i>, ou la taxe des filles, l'édile ne leur faisait pas grâce +quand elles étaient prises en fraude, et il les condamnait d'abord à +l'amende, ensuite au fouet, puis enfin à l'exil. Dans ce cas-là, elles +sortaient par une porte de Rome et y rentraient par une autre. La +plupart de ces baladines ne travaillaient que pour les riches et dans +l'intérieur des maisons; quelques-unes pourtant se donnaient en +spectacle sur les places et dans les carrefours, où il ne fallait que le +son d'une flûte ou le cliquetis d'un grelot pour attirer une foule +compacte de peuple qui faisait cercle autour des danseuses et des +musiciennes. Quant aux danseurs et musiciens, ils remplissaient +exactement le même rôle que leurs compagnes.</p> + +<p>Cette Prostitution effrénée, revêtant mille déguisements, et se glissant +partout sous mille formes variées, nourrissait et enrichissait une +immense famille de courtiers et d'entremetteurs des deux sexes, qui +tenaient boutiques de débauche ou qui exerçaient de maintes façons leur +métier avilissant, sans avoir rien à craindre de la police de l'édile; +car la loi fermait les yeux sur le <i>lenocinium</i>, pourvu que ce ne fût +pas un citoyen romain ou une Romaine <i>ingénue</i>, qui s'imposât cette note +d'infamie. Mais comme le métier était lucratif, bien des Romaines et des +Romains, de naissance et de condition libres, s'adonnaient secrètement à +l'art des proxénètes, car c'était un art véritable, plein d'intrigues, +de ruses et d'inventions. Le nom générique de ces êtres dépravés, que +punissait seul le mépris public, était <i>leno</i> pour les hommes, <i>lena</i> +pour les femmes. Priscien dérive ces mots du verbe <i>lenire</i>, parce que, +dit-il, ce vil agent de Prostitution séduit et corrompt les âmes par des +paroles douces et caressantes (<i>deliniendo</i>). Dans l'origine du mot, +<i>leno</i> s'appliquait indifféremment aux deux sexes, comme si le lénon +n'était ni mâle ni femelle; mais plus tard on employa le féminin <i>lena</i>, +pour mieux préciser l'intervention féminine dans cette odieuse +industrie. «Je suis lénon, dit un personnage des <i>Adelphes</i> de Térence, +je suis le fléau commun des adolescents.» Parmi les <i>lénons</i> et les +<i>lènes</i>, on comptait une quantité d'espèces différentes qui avaient des +relations d'affaires et d'intérêt avec les différentes espèces de filles +publiques. Nous avons déjà dit que les boulangers, les hôteliers, les +cabaretiers et les baigneurs, aussi bien que les femmes qui tenaient des +bains, des cabarets, des auberges et des boulangeries, se mêlaient tous +plus ou moins du <i>lenocinium</i>. Le lénon existait dans toutes les +conditions et se cachait sous tous les masques; il n'avait donc pas de +costume particulier ni de caractère distinctif. Le théâtre latin, qui le +mettait continuellement en scène, lui avait pourtant donné un habit +bariolé et le représentait sans barbe, la tête rasée. Il faut citer +encore, entre les professions qui étaient le plus favorables au trafic +des lénons, celles de barbier et de parfumeur: aussi, dans certaines +circonstances, <i>tonsor</i> et <i>unguentarius</i> sont-ils synonymes de <i>leno</i>. +Un des anciens commentateurs de Pétrone, un simple et candide +Hollandais, Douza, est entré dans de singuliers détails au sujet des +boutiques de barbier à Rome, dans lesquelles le maître avait une troupe +de beaux jeunes garçons, qui ne s'amusaient pas à couper les cheveux, à +épiler des poils et à faire des barbes, mais qui, de bonne heure, +exercés à tous les mystères de la plus sale débauche, se louaient fort +cher pour les soupers et les fêtes nocturnes. (<i>Quorum frequenti opera +non in tondenda barba, pilisque vellendis modo, aut barba rasitanda, sed +vero et pygiacis sacris cinædice, ne nefarie dicam, de nocte +administrandis utebantur.</i>) Quant aux parfumeurs, leur négoce les +mettait en rapport direct avec la milice de la Prostitution, à l'usage +de laquelle les essences, les huiles parfumées, les poudres +odoriférantes, les pommades érotiques et tous les onguents les plus +délicats avaient été inventés et perfectionnés; car homme ou femme, +jeune ou vieux, on se parfumait toujours avant d'entrer dans la lice de +Vénus, tellement qu'on désignait un ganymède par le mot <i>unguentatus</i>, +frotté d'huile parfumée. «Chaque jour, dit Lucius Afranius, +l'<i>unguentarius</i> le pare devant le miroir; lui, qui se promène les +sourcils rasés, la barbe arrachée, les cuisses épilées; lui, qui, dans +les festins, jeune homme accompagné de son amant, se couche, vêtu d'une +tunique à longues manches, sur le lit le plus bas; lui, qui ne cherche +pas seulement du vin, mais des caresses d'homme (<i>qui non modo vinosus, +sed virosus quoque sit</i>), est-ce qu'on peut douter qu'il ne fasse ce que +les cinædes ont coutume de faire?»</p> + +<p>D'ordinaire, tous les esclaves étaient dressés au <i>lenocinium</i>; ils +n'avaient, pour cela, qu'à se souvenir, en vieillissant, de l'expérience +de leur jeunesse. Les vieilles surtout n'avaient pas d'autre manière de +se consacrer encore à la Prostitution. Les servantes, <i>ancillæ</i>, +méritaient donc de leur mieux les surnoms d'<i>admonitrices</i>, de +<i>stimulatrices</i>, de <i>conciliatrices</i>; elles portaient les lettres, +marchandaient l'heure, la nuit, le rendez-vous, arrêtaient les +conditions du traité, préparaient le lieu et les armes du combat, +aidaient, excitaient, poussaient, entraînaient. Rien n'égalait leur +adresse, sinon leur friponnerie. Il n'y avait pas de vertu invincible, +quand elles voulaient s'acharner à sa défaite. Mais il fallait leur +donner beaucoup et leur promettre davantage. Il y avait de petites +servantes, <i>ancillulæ</i>, qui ne le cédaient pas aux plus fourbes et aux +plus habiles. Néanmoins, ces officieux domestiques étaient moins pervers +et moins méprisables que les courtiers de débauche, que l'argent seul +mettait en campagne, et qui n'avaient pas un maître ou une maîtresse à +contenter. C'est de ces lénons qu'Asconius Pedianus disait dans son +commentaire sur Cicéron: «Ces corrupteurs des prostituées le sont aussi +des personnes qu'ils conduisent malgré elles à commettre des adultères +que les lois punissent.» <i>Perductores</i>, c'étaient ceux qui conduisaient +leurs victimes au vice et à l'infamie; <i>adductores</i>, ceux qui se +chargeaient de procurer des sujets à la débauche, et qui se mettaient, +pour ainsi dire, à sa solde; <i>tractatores</i>, ceux qui négociaient un +marché de ce genre. On ne peut imaginer le nombre et l'importance de +marchés semblables, qui se débattaient tous les jours, par +intermédiaire, entre les parties intéressées. De même que les vieilles +entremetteuses, les lénons étaient presque invariablement de vieux +débris de la Prostitution, lesquels n'avaient plus d'ardeur que pour +servir les plaisirs d'autrui; quelques-uns même cumulaient les profits +et les fatigues des deux professions, en les combinant l'une par +l'autre.</p> + +<p>Enfin, il faut ranger aussi dans le dernier groupe des lénons mâles et +femelles, les maîtres et maîtresses de mauvais lieux, les lupanaires +(<i>lupanarii</i>), qui avaient la haute main dans ces lieux-là. Ces +entrepreneurs de Prostitution se cramponnaient au dernier échelon de la +honte, quoique le jurisconsulte Ulpien ait reconnu qu'il existait des +lupanars en activité dans les maisons de plusieurs honnêtes gens. (<i>Nam +et in multorum honestorum virorum prædiis lupanaria exercentur.</i>) Les +propriétaires des maisons ne participaient nullement à l'infamie de +leurs locataires. Mais, au-dessous des lupanaires, il y avait encore des +degrés de turpitude et d'exécration qui appartenaient de droit aux +<i>belluarii</i>, aux <i>caprarii</i> et aux <i>anserarii</i>; les premiers +entretenaient des bêtes de diverses sortes, surtout des chiens et des +singes; les deuxièmes, des chèvres; les troisièmes enfin, des oies, «les +délices de Priape,» comme les appelle Pétrone, et ces animaux impurs, +dressés au métier de leurs gardiens, offraient de dociles complices au +crime de la bestialité! «Si les hommes manquent, dit Juvénal en +décrivant les mystères de la Bonne Déesse dans la satire des Femmes, la +ménade de Priape est prête à se soumettre elle-même à un âne vigoureux.»</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i14">...... Hic si<br /></span> +<span class="i0">Quæritur et desunt homines, mora nulla peripsam<br /></span> +<span class="i0">Quominùs imposito clunem submittat asello.<br /></span> +</div></div> + +<p class="t3 sep4">FIN DU TOME PREMIER.</p> + +<p><a name="Page_455" id="Page_455"></a></p> + +<h2 class="sep3"><a name="table" id="table">TABLE DES MATIÈRES</a></h2><h4>DU PREMIER VOLUME.</h4> + +<p class="tmat"><a href="#Page_5"><span class="smcap">Introduction.</span></a></p> + +<h3><i>PREMIÈRE PARTIE.</i></h3> + +<h4>ANTIQUITÉ.—Grèce.—Rome.</h4> + +<p class="tmat"><a href="#Page_37">CHAPITRE PREMIER</a>.</p> + +<p class="som"><span class="smcap">Sommaire.</span>—La Chaldée, berceau de la Prostitution hospitalière et +de la Prostitution sacrée.—Babylone.—Vénus +Mylitta.—Loi honteuse des Babyloniens.—Mystères du culte de +Mylitta.—Culte de Vénus Uranie dans l'île de Cypre.—Le +prophète Baruch et Hérodote.—Prostitution sacrée des femmes de +Babylone.—Offrandes pour se rendre Vénus favorable.—Le +<i>Champ sacré</i> de la Prostitution.—Corruption épouvantable des +Babyloniens.—Leur science dans l'art du plaisir et des +voluptés.—Impudeur des dames babyloniennes et de leurs filles dans +les banquets.—La Prostitution sacrée en Arménie.—Temple de +Vénus Anaïtis.—Sérails des deux sexes.—Hôtes de +Vénus.—L'enclos sacré.—Prêtresses d'Anaïtis.—La +Prostitution sacrée en Syrie.—Cultes de Vénus, d'Adonis et de +Priape.—L'Astarté des Phéniciens.—Fêtes nocturnes et +débauches infâmes qui avaient lieu sous les auspices et en l'honneur +d'Astarté.—La déesse des Sidoniens.—La Prostitution sacrée +dans l'île de Cypre.—Les filles d'Amathonte.—Cypris, +maîtresse du roi Cinyras, fondateur du temple de Paphos.—Phallus +offerts en holocauste.—La Vénus hermaphrodite d'Amathonte, dite la +<i>double déesse</i>.—Mystères secrets du culte d'Astarté.—Le +<i>Hochequeue</i>.—Philtres amoureux des magiciens.—La +Prostitution sacrée dans les colonies phéniciennes.—Les <i>Tentes +des Filles</i>, à Sicca-Veneria.—Principaux caractères du culte de +Vénus, précisés par saint Augustin.—Culte hermaphrodite dans +l'Asie-Mineure.—Fêtes en l'honneur d'Adonis, à Byblos.—Rites +du culte d'Adonis.—Sa statue phallophore.—Temples de Vénus +Anaïtis à Zela et à Comanes, à Suse et à Ecbatane.—La Prostitution +sacrée chez les Parthes et chez les Amazones.—Mollesse des +Lydiens.—Débauche éhontée des filles lydiennes.—Tombeau du +roi Alyattes, père de Crésus, construit presque en entier avec l'argent +de la Prostitution.—Prostituées musiciennes et danseuses suivant +l'armée des Lydiens.—Orgies des anciens Perses en présence de +leurs femmes et de leurs filles légitimes.—Les trois cent +vingt-neuf concubines de Darius.</p> + +<p class="tmat"><a href="#Page_57">CHAPITRE II.</a></p> + +<p class="som"><span class="smcap">Sommaire.</span>—La Prostitution en Égypte, autorisée par les +lois.—Cupidité des Égyptiennes.—Leurs talents incomparables +pour exciter et satisfaire les passions.—Réputation des +courtisanes d'Égypte.—Cultes d'Osiris et d'Isis.—Osiris, +emblème de la nature mâle.—Isis, emblème de la nature +femelle.—Le Van mystique, le Tau sacré et l'Œil sans +sourcils, des processions d'Osiris.—La Vache nourricière, les +<i>Cistophores</i> et le Phallus, des processions d'Isis.—La +Prostitution sacrée en Égypte.—Initiations impudiques des +néophytes des deux sexes, réservées aux prêtres égyptiens.—Opinion +de saint Épiphane sur ces cérémonies occultes.—Fêtes d'Isis à +Bubastis.—Obscénités des femmes qui s'y +rendaient.—Souterrains où s'accomplissaient les initiations aux +mystères d'Isis.—Profanations des cadavres des jeunes femmes par +les embaumeurs.—Rhampsinite ou Rhamsès prostitue sa fille pour +parvenir à connaître le voleur de son trésor.—Subtilité du voleur, +auquel il donne sa fille en mariage.—La fille de Chéops et la +grande pyramide.—<i>La pyramide du milieu.</i>—La pyramide de +Mycérinus et la courtisane Rhodopis.—Histoire de Rhodopis et de +son amant Charaxus, frère de Sapho.—Les broches de fer du temple +d'Apollon à Delphes.—Rhodopis-Dorica.—Ésope a les faveurs de +cette courtisane, en échange d'une de ses fables.—Le roi Amasis, +l'aigle et la pantoufle de Rhodopis.—Épigramme de +Pausidippe.—Naucratis, la ville des courtisanes.—La +prostituée Archidice.—Les Ptolémées.—Ptolémée Philadelphe et +ses courtisanes Cleiné, Mnéside, Pothyne et +Myrtion.—Stratonice.—La belle Bilistique.—Ptolémée +Philopator et Irène.—La courtisane Hippée ou <i>la Jument</i>.</p> + +<p class="tmat"><a href="#Page_71">CHAPITRE III.</a></p> + +<p class="som"><span class="smcap">Sommaire.</span>—La Prostitution hospitalière chez les Hébreux.—Les +fils des anges.—Le déluge.—Sodome et Gomorrhe.—Les +filles de Loth.—La Prostitution légale établie chez les +Patriarches.—Joseph et la femme de l'eunuque +Putiphar.—Thamar se prostitue à Juda son beau-père.—<i>Le +marché aux paillardes.</i>—Les <i>femmes étrangères</i>.—Le roi +Salomon permet aux courtisanes de s'établir dans les +villes.—Apostrophe du prophète Ézéchiel à Jérusalem la grande +prostituée.—Lois de Moïse.—Sorte de Prostitution permise par +Moïse, et à quelles conditions.—Trafic que les Hébreux faisaient +entre eux de leurs filles.—Inflexibilité de Moïse à l'égard des +crimes contre nature.—Raisons qui avaient décidé Moïse à exclure +les Juives de la Prostitution légale.—Le chapitre XVIII du +<i>Lévitique</i>.—Infirmités secrètes dont les femmes juives étaient +affligées.—Précautions singulières prises par Moïse pour +sauvegarder la santé des Hébreux.—Tourterelles offertes en +holocauste par les <i>hommes découlants</i>, pour obtenir leur +guérison.—La loi de Jalousie.—Le <i>gâteau de Jalousie</i> et les +<i>eaux amères</i> de la malédiction.—La Prostitution sacrée chez les +Hébreux.—Cultes de Moloch et de Baal-Phegor.—Superstitions +obscènes et offrandes immondes.—Les <i>Molochites</i>.—Les +<i>efféminés</i> ou consacrés.—Leurs mystères infâmes.—Le <i>prix +du chien</i>.—Les <i>consacrées</i>.—Maladies nées de la débauche +des Israélites.—Zambri et la prostituée de Madian.—Les +efféminés détruits par Moïse reparaissent sous les rois de +Juda.—Asa les chasse à son tour.—Maacha, mère d'Asa, grande +prêtresse de Priape.—Les efféminés, revenus de nouveau, sont +décimés par Josias.—Débordements des Israélites avec les filles de +Moab.—Mœurs des prostituées moabites.—Expédition +contre les Madianites.—Massacre des femmes prisonnières, par ordre +de Moïse.—Lois de Moïse sur la virginité des filles.—Moyens +des Juifs pour constater la virginité.—Peines contre l'adultère et +le viol.—L'<i>achat d'une vierge</i>.—La concubine de +Moïse.—Châtiment infligé par le Seigneur à Marie, sœur de +Moïse.—Recommandation de Moïse aux Hébreux, au sujet des plaisirs +de l'amour.—La fille de Jephté.—Les espions de Josué et la +fille de joie Rahab.—Samson et la paillarde de +Gaza.—Dalila.—Le lévite d'Éphraïm et sa +concubine.—Infamie des Benjamites.—La jeune fille vierge du +roi David.—Débordements du roi Salomon.—Ses sept cents +femmes et ses trois cents concubines.—Tableau et caractère de la +Prostitution à l'époque de Salomon, puisés dans son livre des +<i>Proverbes</i>.—Les prophètes Isaïe, Jérémie et Ézéchiel.—Le +temple de Dieu à Jérusalem, théâtre du commerce des +prostituées.—Jésus les chasse de la maison du +Seigneur.—Marie Madeleine chez le Pharisien.—Jésus lui remet +ses péchés à cause de son repentir.</p> + +<p class="tmat"><a href="#Page_113">CHAPITRE IV.</a></p> + +<p class="som"><span class="smcap">Sommaire.</span>—La Prostitution sacrée en Grèce.—Les Vénus +grecques.—<i>Vénus-Uranie.</i>—<i>Vénus-Pandemos.</i>—Pitho, +déesse de la persuasion.—Solon fait élever un temple à la déesse +de la Prostitution, avec les produits des <i>dictérions</i> qu'il avait +fondés à Athènes.—Temples de Vénus-Populaire à Thèbes et à +Mégalopolis.—Offrande d'Harmonie, fille de Cadmus, à +Vénus-Pandemos.—<i>Vénus-Courtisane</i> ou <i>Hétaire</i>.—La ville +d'Abydos délivrée par une courtisane.—Temple de Vénus-Hétaire à +Éphèse construit aux frais d'une courtisane.—Les +<i>Simœthes</i>.—Temple de Vénus-Courtisane, à Samos, bâti avec +les deniers de la Prostitution.—<i>Vénus Peribasia</i> ou +<i>Vénus-Remueuse</i>.—<i>Vénus Salacia</i> ou <i>Vénus-Lubrique</i>.—Sa +statue en vif-argent par Dédale.—Dons offerts à Vénus-Remueuse par +les prostituées.—<i>Vénus-Mélanis</i> ou <i>la Noire</i>, déesse de la nuit +amoureuse.—Ses temples.—<i>Vénus Mucheia</i> ou la déesse des +repaire.—<i>Vénus Castnia</i> ou la déesse des accouplements +impudiques.—<i>Vénus Scotia</i> ou <i>la Ténébreuse</i>.—<i>Vénus +Derceto</i> ou <i>la Coureuse</i>.—<i>Vénus Mechanitis</i> ou +<i>Mécanique</i>.—<i>Vénus Callipyge</i> ou aux belles fesses.—Origine +du culte de Vénus Derceto.—Jugement de Pâris.—Origine du +culte de Vénus Callipyge.—Les <i>Aphrodisées</i> et les +<i>Aloennes</i>.—Les mille courtisanes du temple de Vénus à +Corinthe.—Offrande de cinquante hétaires, faite à Vénus par le +poëte Xénophon de Corinthe.—Procession des +<i>consacrées</i>.—Fonctions des courtisanes dans les temples de +Vénus.—Les <i>petits mystères de Cérès</i>.—Le pontife +Archias.—Cottine, fameuse courtisane de Sparte.—Célébration +des fêtes d'Adonis.—<i>Vénus Leæna</i> et <i>Vénus Lamia</i>.</p> + +<p class="tmat"><a href="#Page_131">CHAPITRE V.</a></p> + +<p class="som"><span class="smcap">Sommaire.</span>—Motifs qui engagèrent Solon à fonder à Athènes un +établissement de Prostitution.—Ce que dit l'historien Nicandre de +Colophon, à ce sujet.—Solon salué, pour ce même fait, par le poëte +Philémon, du titre de bienfaiteur de la nation.—Taxe de la +prostitution fixée par Solon.—Les <i>dictériades</i> considérées comme +<i>fonctionnaires publiques</i>.—Règlements de Solon pour les +prostituées d'Athènes.—Festins publics institués par Hippias et +Hipparque.—Ordonnance du tyran Pisistrate pour les jours consacrés +à la débauche publique.—Vices honteux des +Athéniens.—Mœurs privées des femmes de Sparte et de +Corinthe.—Vie licencieuse des femmes spartiates.—Inutilité +des courtisanes à Sparte.—Indifférence de Lycurgue à l'égard de +l'incontinence des femmes et des filles.—La fréquentation des +prostituées regardée comme chose naturelle.—Mission morale des +poëtes comiques et des philosophes.—L'aréopage +d'Athènes.—Législation de la Prostitution +athénienne.—Situation difficile faite par les lois aux +courtisanes.—Bacchis et Myrrhine.—Euthias accuse d'impiété +la courtisane Phryné.—L'avocat Hypéride la fait +absoudre.—Reconnaissance des prostituées envers Hypéride.—La +courtisane Théocris, prêtresse de Vénus, condamnée à mort sur +l'accusation de Démosthène.—Isée.—Décrets de l'aréopage +d'Athènes concernant les prostituées.—L'hétaire +<i>Nemea</i>.—Triste condition des enfants des concubines et des +courtisanes.—Hercule dieu de la bâtardise.—Infamie de la loi +envers les bâtards.—Les <i>Dialogues des Courtisanes</i> de +Lucien.—L'orateur Aristophon et le poëte comique +Calliade.—<i>Loi</i> dite <i>de la Prostitution</i>.—Singularités +monstrueuses des lois athéniennes.—Tribunaux subalternes d'édilité +et de police.—Leurs fonctions.</p> + +<p class="tmat"><a href="#Page_149">CHAPITRE VI.</a></p> + +<p class="som"><span class="smcap">Sommaire.</span>—Des différentes catégories de prostituées +athéniennes.—Les Dictériades, les Aulétrides, les +Hétaires.—Pasiphaé.—Conditions diverses des femmes de +mauvaise vie.—Démosthène contre la courtisane Nééra.—Revenu +considérable de l'impôt sur la Prostitution.—Le <i>Pornicontelos</i> +affermé par l'État à des spéculateurs.—Les collecteurs du +Pornicontelos.—Heures auxquelles il était permis aux courtisanes +de sortir.—Le port du Pirée assigné pour domaine à la +Prostitution.—Le Céramique, marché de la Prostitution +élégante.—Usage singulier.—Profanation des tombeaux du +Céramique.—Le port de Phalère et le bourg de Sciron.—La +grande place du Pirée.—Thémistocle traîné par quatre hétaires en +guise de chevaux.—Enseignes impudiques des maisons de +Prostitution.—Les petites maisons de louage des +hétaires.—Lettre de Panope à son mari Euthibule.—Police des +mœurs concernant les vêtements des prostituées.—Le costume +<i>fleuri</i> des courtisanes d'Athènes.—Lois +somptuaires.—Costume des prostituées de Lacédémone.—Loi +terrible de Zaleucus, disciple de Pythagore, contre +l'adultère.—Suidas et Hermogène.—Loi somptuaire de Philippe +de Macédoine.—Costume ordinaire des Athéniennes de +distinction.—Costume des courtisanes de Sparte.—Différence +de ce costume avec celui des femmes et des filles spartiates.—Mode +caractéristique des courtisanes grecques.—Dégradation, par la loi, +des femmes qui se faisaient les servantes des +prostituées.—Perversité ordinaire de ces servantes.</p> + +<p class="tmat"><a href="#Page_167">CHAPITRE VII.</a></p> + +<p class="som"><span class="smcap">Sommaire.</span>—Auteurs grecs qui ont composé des <i>Traités</i> sur les +hétaires.—<i>Histoire des Courtisanes illustres</i>, par +Callistrate.—Les <i>Déipnosophistes</i> d'Athénée.—Aristophane de +Byzance, Apollodore, Ammonius, Antiphane, Gorgias.—La <i>Thalatta</i> +de Dioclès.—La <i>Corianno</i> d'Hérécrate.—La <i>Thaïs</i> de +Ménandre.—La <i>Clepsydre</i> d'Eubule.—Les cent trente-cinq +hétaires en réputation à Athènes.—Classification des courtisanes +par Athénée.—Dictériades libres.—Les +<i>Louves</i>.—Description d'un dictérion, d'après Xénarque et +Eubule.—Prix courants des lieux de débauche.—Occupation des +dictériades.—Le <i>pornoboscéion</i> ou maître d'un +dictérion.—Les vieilles courtisanes ou <i>matrones</i>.—Leur +science pour débaucher les jeunes filles.—Éloge des femmes de +plaisir, par Athénée.—Les dictérions lieux +d'asile.—Salaires divers des hétaires de bas étage et des +dictériades libres.—Phryné de Thespies.—La +<i>Chassieuse</i>.—Laïs.—Le villageois Anicet et l'avare +Phébiane.—Cupidité des courtisanes.—Le pêcheur +Thallassion.—Origine des surnoms de quelques +dictériades.—Les <i>Sphinx</i>.—L'<i>Abîme</i> et la +<i>Pouilleuse</i>.—La <i>Ravaudeuse</i>, la <i>Pêcheuse</i> et la +<i>Poulette</i>.—L'<i>Arcadien</i> et le <i>Jardinier</i>.—L'<i>Ivrognesse</i>, +la <i>Lanterne</i>, la <i>Corneille</i>, la <i>Truie</i>, la <i>Chèvre</i>, la <i>Clepsydre</i>, +etc., etc.</p> + +<p class="tmat"><a href="#Page_187">CHAPITRE VIII.</a></p> + +<p class="som"><span class="smcap">Sommaire.</span>—Dangers, pour la jeunesse, de la fréquentation des +hétaires subalternes.—Ce que le poëte Anaxilas dit des +hétaires.—Portrait qu'il fait de l'hétairisme.—Science des +femmes de mauvaise vie dans l'emploi des fards.—Le +<i>pædérote</i>.—Dryantidès à sa femme Chronion.—Manière dont les +courtisanes se peignaient le visage.—Les peintres de courtisanes +Pausanias, Aristide et Niophane.—Lettre de Thaïs à Thessala au +sujet de Mégare.—Amour de Charmide pour la vieille +Philématium.—Les vieilles hétaires.—Comment les hétaires +attiraient les passants.—Conseils de Crobyle à sa fille +Corinne.—L'hétaire Lyra.—Reproches de la mère de Musarium à +sa fille.—L'esclave Salamine et son maître +Gabellus.—Simalion et Pétala.—Dialogue entre l'hétaire +Myrtale et Dorion, son amant rebuté.—Les marchands de +Bithynie.—Sacrifice des courtisanes aux dieux.—La dictériade +Lysidis.—Singulière offrande que fit cette prostituée à Vénus +Populaire.—Les commentateurs de l'Anthologie +grecque.—Explication du proverbe célèbre: <i>On ne va pas impunément +à Corinthe</i>.—Le mot <i>Ocime</i>.—Denys-le-Tyran à +Corinthe.—D'où étaient tirées les nombreuses courtisanes de +Corinthe.—Le verbe <span title="lesbiazein">λεσβιάζειν</span>.—L'amour <i>à la +Phénicienne</i>.—Les <i>beaux ouvrages</i> des Lesbiennes.—Préceptes +théoriques de l'hétairisme.—Code général des +courtisanes.—Lettres d'Aristénète.—Piéges des hétaires pour +faire des victimes.—Encore les murs du Céramique.—Le +<i>cachynnus</i> des courtisanes.—Infâme métier de Nicarète, affranchie +de Charisius.—Ses élèves.—Prix élevé des filles libres et +des femmes mariées.—Pénalité de l'adultère.—Le supplice du +<i>radis noir</i>.—Les lois de Dracon.—Philumène.—Philtres +soporifiques et philtres amoureux.—Les magiciennes de Thessalie +et de Phrygie.—Cérémonies mystérieuses qui accompagnaient la +composition d'un philtre.—Mélissa.—Diversité des +philtres.—Opérations magiques.—Philtres +préservatifs.—Jalousies et rivalités des courtisanes entre +elles.—L'<i>amour lesbien</i>.—Sapho, auteur des scandaleux +développements que prit cet amour.—Dialogue de Cléonarium et de +Lééna.—Mégilla et Démonasse.</p> + +<p class="tmat"><a href="#Page_225">CHAPITRE IX.</a></p> + +<p class="som"><span class="smcap">Sommaire.</span>—Les joueuses de flûte.—Le dieu Pan, le roi Midas +et le satyre Marsyas.—Les aulétrides aux fêtes solennelles des +dieux.—Aux fêtes bachiques.—Intermèdes.—Noms des +différents airs que les aulétrides jouaient pendant les +repas.—L'air <i>Gingras</i> ou triomphal.—Le chant +<i>Callinique</i>.—Supériorité des Béotiens dans l'art de la +flûte.—Inscription recueillie par saint Jean +Chrysostome.—Supériorité des joueuses de flûte phrygiennes, +ioniennes et milésiennes.—Leur location pour les +banquets.—Le philosophe et la baladine.—Les +danseuses.—Genre distinctif de débauche des joueuses de +flûte.—Passion des Athéniens pour les aulétrides.—Délire +qu'occasionnaient les flûteuses dans les festins.—Bromiade, la +joueuse de flûte.—Indignation de Polybe, au sujet des richesses de +certaines femmes publiques.—Les danseuses du roi Antigonus et les +ambassadeurs arcadiens.—Ce qui distinguait les aulétrides de leurs +rivales en Prostitution.—Philine et Dyphile.—Liaisons des +aulétrides entre elles.—Amour de l'aulétride Charmide pour +Philématium.—Mœurs dépravées des aulétrides.—Les +festins <i>callipyges</i>.—Combats publics de beauté, institués par +Cypsélus.—Hérodice.—Les chrysophores ou <i>porteuses +d'or</i>.—Tableau des fêtes nocturnes où les aulétrides se livraient +les combats de beauté.—Lettre de l'aulétride Mégare à l'hétaire +Bacchis.—Combat de Myrrhine et de +Pyrallis.—Philumène.—Les jeunes gens admis comme spectateurs +aux orgies des courtisanes.—Le souper des Tribades.—Lettre +de l'hétaire Glycère à l'hétaire Bacchis.—Amours de Ioesse et de +Lysias.—Pythia.—Désintéressement ordinaire des +aulétrides.—Tarif des caresses d'une joueuse de flûte à la +mode.—Billet de Philumène à Criton.—Lettre de +Pétala à son amant Simalion.—Caractère joyeux des +aulétrides.—Mésaventures de Parthénis, la joueuse de +flûte.—Le cultivateur Gorgus, et Crocale sa +maîtresse.—Origine des sobriquets de quelques aulétrides célèbres.—Le +<i>Serpolet</i>.—L'<i>Oiseau</i>.—L'<i>Éclatante</i>.—L'<i>Automne</i>.—Le +<i>Gluau</i>.—La <i>Fleurie</i>.—Le <i>Merlan</i>.—Le +<i>Filet</i>.—Le <i>Promontoire</i>.—Synoris, Euclée, Graminée, +Hiéroclée, etc.—L'ardente +Phormesium.—Neméade.—Phylire.—Amour d'Alcibiade pour +Simœthe.—Antheia.—Nanno.—Jugement des trois +Callipyges.—Lamia.—Amour passionné de Démétrius Poliorcète, +roi de Macédoine, pour cette célèbre aulétride.—Comment Lamia +devint la maîtresse de Démétrius.—Lettre de cette courtisane à son +royal amant.—Jalousie des autres maîtresses de Démétrius: Lééna, +Chrysis, Antipyra et Démo.—Secrets amoureux de Lamia, rapportés +par Machon et par Athénée.—Origine du surnom de Lamia ou +<i>Larve</i>.—Les ambassadeurs de Démétrius à la cour de Lysimachus, +roi de Thrace.—Épigrammes de Lysimachus sur Lamia.—Réponses +de Démétrius.—Lettres de Lamia à Démétrius.—Jugement de +Bocchoris, roi d'Égypte, entre l'hétaire Thonis et un jeune +Égyptien.—Boutade de Lamia au sujet de ce jugement.—Exaction +de Démétrius au profit de Lamia.—Ce que coûta aux Athéniens le +savon pour la toilette de cette courtisane.—Richesses immenses de +Lamia.—Édifices qu'elle fit construire à ses frais.—Polémon, +poëte à la solde de Lamia.—Magnificence des festins que donnait +Lamia à Démétrius.—Comment elle s'en faisait rembourser le +prix.—Mort de Lamia.—Bassesse des Athéniens qui la +divinisent et élèvent un temple en son honneur.—Mot cruel de Démo, +rivale de Lamia.</p> + +<p class="tmat"><a href="#Page_261">CHAPITRE X.</a></p> + +<p class="som"><span class="smcap">Sommaire.</span>—Les concubines athéniennes.—Leur rôle dans le +domicile conjugal.—But que remplissaient les courtisanes dans la +vie civile.—En quoi l'hétaire différait de la fille +publique.—Origine du mot <i>hétaire</i>.—Vicissitudes de ce +mot.—Les <i>hétaires</i> de Sapho.—Les <i>bonnes amies</i> ou grandes +hétaires.—Leur position sociale.—Les <i>familières</i> et les +<i>philosophes</i>.—Préférences que les Athéniens accordaient aux +courtisanes sur leurs femmes légitimes.—Portrait de la femme de +bien, par le poëte Simonide.—Les neuf espèces de femmes de +Simonide.—Les femmes honnêtes.—Axiome de +Plutarque.—Loi du divorce.—Alcibiade et sa femme Hipparète +devant l'archonte.—Avantages des hétaires sur les femmes +mariées.—Influence des courtisanes sur les lettres, les sciences +et les arts.—Action salutaire de la Prostitution dans les +mœurs grecques.—Les jeunes garçons.—Les deux portraits +d'Alcibiade.—L'aulétride Drosé et le philosophe +Aristénète.—Les philosophes, corrupteurs de la +jeunesse.—Thaïs et Aristote.—Les plaisirs <i>ordinaires</i> des +hétaires et les amours <i>extraordinaires</i> de la philosophie.—Gygès, +roi de Lydie.—Les Ptolémées.—Alexandre-le-Grand et +l'Athénienne Thaïs.—Mariage de cette courtisane.—Hommes +illustres qui eurent pour mères des courtisanes.</p> + +<p class="tmat"><a href="#Page_277">CHAPITRE XI.</a></p> + +<p class="som"><span class="smcap">Sommaire.</span>—Les hétaires <i>philosophes</i>.—La Prostitution +protégée par la philosophie.—Systèmes philosophiques de la +Prostitution.—La Prostitution <i>lesbienne</i>.—La Prostitution +<i>socratique</i>.—La Prostitution <i>cynique</i>.—La Prostitution +<i>épicurienne</i>.—Philosophie amoureuse de Mégalostrate, maîtresse du +poëte Alcman.—Sapho.—Cléis, sa fille.—Sapho +<i>mascula</i>.—Ode saphique traduite par Boileau Despréaux.—Les +élèves de Sapho.—Amour effréné de Sapho pour Phaon.—Source +singulière de cet amour.—Suicide de Sapho.—Le saut de +Leucade.—L'hétaire philosophe Lééna, maîtresse d'Harmodius et +d'Aristogiton.—Son courage dans les tourments.—Sa mort +héroïque.—Les Athéniens élèvent un monument à sa +mémoire.—L'hétaire philosophe Cléonice.—Meurtre involontaire +de Pausanias.—L'hétaire philosophe Thargélie.—Mission +difficile et délicate dont la chargea Xerxès, roi de Perse.—Son +mariage avec le roi de Thessalie.—Aspasie.—Son cortége +d'hétaires.—Elle ouvre une école à Athènes, et y enseigne la +rhétorique.—Amour de Périclès pour cette courtisane +philosophe.—Chrysilla.—Périclès épouse +Aspasie.—Socrate et Alcibiade, amants d'Aspasie.—Dialogue +entre Aspasie et Socrate.—Pouvoir d'Aspasie sur l'esprit de +Périclès.—Guerres de Samos et de Mégare.—Aspasie et la femme +de Xénophon.—Aspasie accusée d'athéisme par +Hermippe.—Périclès devant l'aréopage. Acquittement +d'Aspasie.—Exil du philosophe Anaxagore et du sculpteur Phidias, +amis d'Aspasie.—Mort de Périclès.—Aspasie se remarie avec un +marchand de grains.—Croyance des pythagoriciens sur l'âme +d'Aspasie.—La seconde Aspasie, dite Aspasie <i>Milto</i>.—Le +cynique Cratès.—Passion insurmontable que ressentit Hipparchia +pour ce philosophe.—Leur mariage.—Cynisme +d'Hipparchia.—Les <i>hypothèses</i> de cette philosophe.—Portrait +des disciples de Diogène par Aristippe.—Les hétaires +<i>pythagoriciennes</i>.—La mathématicienne Nicarète, maîtresse de +Stilpon.—Philénis et Léontium, maîtresses d'Épicure. Amour +passionné d'Épicure pour Léontium.—Lettre de cette courtisane à +son amie Lamia.—Son amour pour Timarque, disciple +d'Épicure.—Son portrait par le peintre Théodore.—Ses +écrits.—Sa fille Danaé, concubine de Sophron, gouverneur +d'Éphèse.—Mort de Danaé.—Archéanasse de Colophon, maîtresse +de Platon.—Bacchis de Samos, maîtresse de Ménéclide, +etc.—Célébration des courtisanes par les philosophes et les +poëtes.</p> + +<p class="tmat"><a href="#Page_303">CHAPITRE XII.</a></p> + +<p class="som"><span class="smcap">Sommaire.</span>—Les <i>familières</i> des hommes illustres de la +Grèce.—Amour de Platon pour la vieille +Archéanasse.—Épigramme qu'il fit sur les rides de cette +hétaire.—Interprétation de cette épigramme par +Fontenelle.—L'Hippique Plangone.—Pamphile.—Singulière +offrande que fit cette courtisane à Vénus.—Son académie +d'équitation.—Vénus <i>Hippolytia</i>.—Rivalité de Plangone et de +Bacchis.—Proclès de Colophon.—Générosité de +Bacchis.—Le collier des deux amies.—Archippe et Théoris, +maîtresses de Sophocle.—Hymne de Sophocle à Vénus.—Théoris +condamnée à mort sur l'accusation de Démosthène.—Archippe la +<i>Chouette</i>.—Aristophane rival de Socrate.—Théodote, <i>Don de +Dieu</i>.—Socrate <i>sage conseiller des amours</i>.—Dédains +d'Archippe pour Aristophane.—Vengeance d'Aristophane.—Les +<i>Nuées</i>.—Mort de Socrate.—Lamia et Glycère, maîtresses de +Ménandre.—Lettre de Glycère à Bacchis.—Amour sincère de +Ménandre pour Glycère.—Comédies faites en l'honneur des +courtisanes.—Le poëte Antagoras et l'avide Bédion.—Lagide +ou la <i>Noire</i> et le rhéteur Céphale.—Choride et +Aristophon.—Phyla concubine d'Hypéride.—Les maîtresses +d'Hypéride.—Euthias accusateur de Phryné.—Isocrate et +Lagisque.—Herpyllis et Aristote.—L'esclave Nicérate et le +rhéteur Stéphane.—L'impudique Nééra.—Le maître, le +complaisant, le médecin et l'ami de Naïs ou Oia.—L'hétaire +Bacchis.—Efforts que fit cette courtisane pour sauver Phryné de +l'accusation portée contre elle par Euthias.—Regrets que causa sa +mort.—Désespoir d'Hypéride son amant.—La <i>bonne</i> +Bacchis.—Mœurs honnêtes de la courtisane +Pithias.—Exemple de tendresse donné par Théodète lors de la mort +d'Alcibiade son amant.—L'hétaire Médontis d'Abydos.—Les +<i>quadriges</i> de Thémistocle.—La vieille courtisane +Thémistonoé.—Boutades de Nico dite la <i>Chèvre</i>—Épigrammes de +Mania dite l'<i>Abeille</i> et <i>Manie</i>.</p> + +<p class="tmat"><a href="#Page_321">CHAPITRE XIII.</a></p> + +<p class="som"><span class="smcap">Sommaire.</span>—Biographie des courtisanes célèbres de la +Grèce.—Gnathène.—Ses bons mots mis en vers par +Machon.—Ses repas.—Sa nièce Gnathœnion ou la petite +Gnathène.—Les <i>Apophthegmes</i> de Lyncæus.—Amants de +Gnathène.—Le vase de neige et la sardine.—Comment Gnathène +s'y prit pour manger avec le Syrien un repas donné par +Dyphile.—Lois conviviales de la maison de Gnathène.—Ses +reparties spirituelles.—Ses querelles avec l'hétaire +Mania.—Bonne réponse de cette courtisane à Gnathène.—Le +souper de Dexithea.—Gnathœnion.—Sa rencontre avec le +vieux satrape.—Amants de Gnathœnion.—Gnathœnion +et l'athlète.—Gnathène <i>hippopornos</i>.—Diogène et le +maquignon.—Laïs.—Son enfance.—Son rachat par +Apelles.—Laïs à Corinthe.—Renommée de cette +courtisane.—Sommes exorbitantes qu'elle exigeait de ceux qui +voulaient obtenir ses faveurs.—Démosthène et Laïs.—Les +amants de Laïs.—Aristippe.—Diogène.—Laïs et +Xénocrate.—Honte et confusion de Laïs.—Le sculpteur +Myron.—Laïs et Eubates.—Richesses de Laïs.—Sa +vieillesse malheureuse.—L'<i>Anti-Laïs</i>.—Sa +mort.—Monuments élevés à sa mémoire.—Les autres +Laïs.—Phryné.—La <i>lie du vin</i> de Phryné.—Pourquoi +cette courtisane reçut le surnom de <i>Phryné</i>.—Son emploi dans les +mystères d'Eleusis et aux fêtes de Neptune et de Vénus.—Phryné +accusée d'impiété par Euthias.—Son acquittement.—Le +<i>parasite de la courtisane</i>.—Grandes richesses de +Phryné.—Offre que cette courtisane fait aux Béotiens, de +reconstruire à ses frais la ville de Thèbes détruite par +Alexandre-le-Grand.—Le Cupidon de Praxitèle.—Statue d'or +élevée à Phryné après sa mort.—Phryné dite le +<i>Crible</i>.—Pythionice et Glycère.—Harpalus.—Les deux +amants de Pythionice.—Mort de cette courtisane.—Le <i>blé de +Glycère</i>.—Assassinat d'Harpalus.—Bons mots de +Glycère.—<i>Le Monument de la Prostituée.</i>—Mort de Glycère.</p> + +<p class="tmat"><a href="#Page_359">CHAPITRE XIV.</a></p> + +<p class="som"><span class="smcap">Sommaire.</span>—Introduction de la Prostitution sacrée en +Étrurie.—Conformation physique singulière des habitants de +l'Italie primitive.—Rome.—<i>La Louve</i> Acca +Laurentia.—Origine du <i>lupanar</i>.—Construction de la ville de +Rome, sur le territoire laissé par Acca Laurentia à ses fils adoptifs +Rémus et Romulus.—Fêtes instituées par Rémus et Romulus en +l'honneur de leur nourrice, sous le nom de <i>Lupercales</i>.—Les +luperques, prêtres du dieu Pan.—Les Sabines et +l'oracle.—Hercule et Omphale.—La Prostitution sacrée à +Rome.—La courtisane Flora.—Son mariage avec +Tarutius.—Origine des <i>Florales</i>.—Les fêtes de Flore et de +Pomone.—Les courtisanes aux Florales.—Caton au +Cirque.—Vénus Cloacine.—Les Vénus honnêtes: Vénus Placide, +Vénus Chauve, Vénus Generatrix, etc.—Les Vénus malhonnêtes: Vénus +Volupia, Vénus <i>Lascive</i>, Vénus <i>de bonne volonté</i>.—Temple de +Vénus Erycine, en Sicile, reconstruit par Tibère.—Les temples de +Vénus à Rome.—Dévotion de Jules César à Vénus.—Origine du +culte de Vénus Victorieuse.—Épisode mystique des fêtes de +Vénus.—Vénus Myrtea ou Murcia.—Offrandes des courtisanes à +Vénus.—Les <i>Veillées de Vénus</i>.—Sacrifices impudiques +offerts à Cupidon, à Priape, à Mutinus, etc., par les dames +romaines.—Les <i>Priapées</i>.—Culte malhonnête du dieu +Mutinus.—Mutina.—La déesse hermaphrodite +Pertunda.—Tychon et Orthanès.—Culte infâme introduit en +Étrurie par un Grec.—Chefs et grands prêtres de cette religion +nouvelle.—Analogie de ce culte avec celui d'Isis.—Les +mystères d'Isis à Rome.—Les Isiaques.—Corruption des prêtres +d'Isis.—Culte de Bacchus.—Les <i>bacchants</i> et les +<i>bacchantes</i>.—Fêtes honteuses qui déshonoraient les divinités de +Rome.—Le <i>marché des courtisanes</i>.—Différence de la +Prostitution sacrée romaine et de la Prostitution sacrée grecque.</p> + +<p class="tmat"><a href="#Page_395">CHAPITRE XV.</a></p> + +<p class="som"><span class="smcap">Sommaire.</span>—A quelle époque la Prostitution légale s'établit à +Rome.—Par qui elle y fut introduite.—Les premières +prostituées de Rome.—De l'institution du mariage, par +Romulus.—Les quatre lois qu'il fit en faveur des +Sabines.—Établissement du collége des Vestales par Numa +Pompilius.—Mort tragique de Lucrèce.—Horreur et mépris +qu'inspirait le crime de l'adultère, chez les peuples primitifs de +l'Italie.—Supplice infligé aux femmes adultères à +Cumes.—Supplice de l'âne.—Les femmes adultères vouées à la +Prostitution publique.—L'honneur de Cybèle sauvé par l'âne de +Silène.—Priape et la nymphe Lotis.—Lieux destinés à recevoir +les femmes adultères.—Horrible supplice auquel ces malheureuses +étaient condamnées.—Le mariage par <i>confarréation</i>.—La <i>mère +de famille</i>.—L'<i>épouse</i>.—Le mariage par +<i>coemption</i>.—Le mariage par <i>usucapion</i> ou mariage à +l'essai.—Le célibat défendu aux patriciens.—Un cheval ou une +femme.—Vibius Casca devant les censeurs.—Les tables +censoriennes.—La loi <i>Julia</i>.—Définition de la femme +publique par Ulpien.—Des différents genres et des divers degrés de +la Prostitution romaine.—La Prostitution errante.—La +Prostitution stationnaire.—<i>Stuprum</i> et <i>fornicatio</i>.—Le +<i>lenocinium</i>.—<i>Lenæ</i> et <i>Lenones</i>.—La classe <i>de +Meretricibus</i>.—Les <i>ingénues</i>.—La note +d'infamie.—<i>Licentia stupri</i> ou brevet de débauche.—Lois des +empereurs contre la Prostitution.—Comédien, <i>Meretrix</i> et +<i>Proxénète</i>.—Lois et peines contre l'adultère.—Le concubinat +légal.—Les <i>concubins</i>.—L'impôt sur la +Prostitution.—Le <i>lénon</i> Vetibius.—Plaidoyer de Cicéron pour +Cœlius.—Indifférence de la loi pour les crimes contre +nature.—La loi <i>Scantinia</i>.</p> + +<p class="tmat"><a href="#Page_429">CHAPITRE XVI.</a></p> + +<p class="som"><span class="smcap">Sommaire.</span>—Prodigieuse quantité des filles publiques à +Rome.—Leur classification en catégories distinctes.—Les +<i>meretrices</i> et les <i>prostibulæ</i>.—Les <i>alicariæ</i> ou +boulangères.—Les <i>bliteæ</i>.—Les <i>bustuariæ</i> ou filles de +cimetière.—Les <i>casalides</i>.—Les <i>copæ</i> ou +cabaretières.—Les <i>diobolares</i>.—Les <i>forariæ</i> ou +<i>foraines</i>.—Les <i>gallinæ</i> ou poulettes.—Les <i>delicatæ</i> ou +mignonnes.—La <i>délicate</i> Flavia Domitilla, épouse de l'empereur +Vespasien et mère de Titus.—Les <i>famosæ</i> ou fameuses.—Les +<i>junices</i> ou génisses.—Les <i>juvencæ</i> ou vaches.—Les <i>lupæ</i> +ou louves.—Les <i>noctilucæ</i> et les <i>noctuvigilæ</i> ou veilleuses de +nuit.—Les <i>nonariæ</i>.—Les <i>pedaneæ</i> ou marcheuses.—Les +<i>doris</i> ou <i>dorides</i>.—Des divers noms donnés indifféremment à +toutes les classes de prostituées.—Étymologie du mot +<i>putæ</i>.—Les <i>quadrantariæ</i>.—Les <i>quæstuaires</i>.—Les +<i>quasillariæ</i> ou servantes.—Les <i>ambulatrices</i> ou +promeneuses.—Les <i>scorta</i> ou peaux.—Les <i>scorta +devia</i>.—Les <i>scrantiæ</i> ou pots de chambre.—Les <i>suburranæ</i> +ou filles du faubourg de la Suburre.—Les <i>summœnianæ</i> ou +filles du Summœnium.—Les <i>schœniculæ</i>.—Les +<i>limaces</i>.—Les <i>circulatrices</i> ou filles vagabondes.—Les +<i>charybdes</i> ou gouffres.—Les <i>pretiosæ</i>.—Le sénat des +femmes.—Les <i>enfants de louage</i>.—Les <i>pathici</i> ou +patients.—Les <i>ephebi</i> ou adolescents.—Les <i>gemelli</i> ou +jumeaux.—Les <i>catamiti</i> ou chattemites.—Les <i>amasii</i> ou +amants.—Les eunuques.—Les <i>pædicones</i>.—Les +<i>cinèdes</i>.—Les gaditaines.—Les danseuses, flûteuses, +joueuses de lyre.—Les <i>ambubaiæ</i>.—Le <i>meretricium</i> ou taxe +des filles.—Courtiers et entremetteurs de Prostitution.—Le +<i>leno</i>.—La <i>lena</i>.—Les cabaretiers et les +baigneurs.—Les boulangeries.—Les barbiers et les +parfumeurs.—L'<i>unguentarius</i>.—Les <i>admonitrices</i>, les +<i>stimulatrices</i>, les <i>conciliatrices</i>.—Les <i>ancillulæ</i> ou petites +servantes.—Les <i>perductores</i>.—Les <i>adductores</i>.—Les +<i>tractatores</i>.—Les <i>lupanaires</i> ou maîtres de mauvais +lieux.—Les <i>belluarii</i>.—Les <i>caprarii</i>.—Les +<i>anserarii</i>.</p> + +<p class="t5 sep2">FIN DE LA <a href="#table">TABLE DES MATIÈRES</a>.</p> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la prostitution chez tous +les peuples du monde depuis l'antiqui, by Pierre Dufour + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA PROSTITUTION *** + +***** This file should be named 38797-h.htm or 38797-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/8/7/9/38797/ + +Produced by Laurent Vogel, Hans Pieterse, Guy de Montpellier +and the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This book was produced from scanned +images of public domain material from the Google Print +project.) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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