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+ The Project Gutenberg eBook of Histoire de la prostitution, tome 1/6,
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+The Project Gutenberg EBook of Histoire de la prostitution chez tous les
+peuples du monde depuis l'antiquité la p, by Pierre Dufour
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
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+Title: Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 1 (1/6)
+
+Author: Pierre Dufour
+
+Release Date: February 9, 2012 [EBook #38797]
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+Language: French
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+Character set encoding: UTF-8
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA PROSTITUTION ***
+
+
+
+
+Produced by Laurent Vogel, Hans Pieterse, Guy de Montpellier
+and the Online Distributed Proofreading Team at
+http://www.pgdp.net (This book was produced from scanned
+images of public domain material from the Google Print
+project.)
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+
+
+<div class="box">
+<p>Note de transcription:</p>
+
+<p>Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
+corrigées.</p>
+
+<p>Ce texte contient quelques mots et expressions en Grec, comme <span
+title="meta hetairôn">μετα ἑταίρων</span>. Si celles-ci n'apparaissent pas
+correctement, veuillez vérifier le jeu de caractères utilisé par votre
+navigateur web. Vous pouvez également faire glisser votre souris sur le
+texte et la translittération en caractères latins apparaîtra.</p>
+
+<p>La Table des matières se trouve <a href="#table">ici</a>.</p>
+
+</div>
+
+<p class="t2 sep4">HISTOIRE</p>
+<p class="t5">DE LA</p>
+<p class="t1">PROSTITUTION.</p>
+
+<p class="t5 sep4">TYPOGRAPHIE PLON FRÈRES,<br />
+<small>RUE DE VAUGIRARD, 36, A PARIS.</small></p>
+
+<h1 class="sep4"><span class="spaced">HISTOIRE<br />
+<small>DE LA</small><br />
+PROSTITUTION</span></h1>
+
+<p class="t2">CHEZ TOUS LES PEUPLES DU MONDE</p>
+<p class="t4">DEPUIS</p>
+<p class="t3">L'ANTIQUITÉ LA PLUS RECULÉE JUSQU'A NOS JOURS,</p>
+
+<p class="t4 sep4">PAR</p>
+<p class="t1">PIERRE DUFOUR,</p>
+<p class="t4">Membre de plusieurs Académies et Sociétés savantes
+françaises et étrangères.</p>
+
+<h3 class="sep4">TOME PREMIER.</h3>
+
+<p class="t3 sep4">PARIS&mdash;1851</p>
+
+<p class="t4 sep2">SERÉ, ÉDITEUR, 5, RUE DU PONT-DE-LODI,</p>
+<p class="t5">ET</p>
+<p class="t5">P. MARTINON, RUE DU COQ-SAINT-HONORÉ, 4.</p>
+
+<p><a name="Page_5" id="Page_5"></a></p>
+
+<h2 class="sep4"><a href="#table">INTRODUCTION.</a></h2>
+
+<p>S'il est difficile de définir le mot <i>Prostitution</i>, combien est-il
+plus difficile de caractériser ce qui est son histoire dans les temps
+anciens et modernes! Ce mot <i>Prostitution</i>, qui flétrit comme avec un
+fer rouge une des plus tristes misères de l'humanité, s'emploie moins
+au propre qu'au figuré, et il reparaît souvent dans la langue parlée
+ou écrite, sans y prendre sa véritable acception. Les graves auteurs
+du Dictionnaire de l'Académie (dernière édition de 1835) n'ont pas
+trouvé pour ce mot-là une meilleure définition que celle-ci:
+«Abandonnement à l'impudicité.» Avant eux, Richelet s'était contenté
+d'une définition plus vague encore: «Déréglement de vie;» mais peu
+satisfait lui-même de cette explication, dont l'insuffisance accuse la
+modestie, il en avait complété le sens par une phrase moins
+amphibologique: «C'est un abandonnement illégitime que fait une fille
+ou femme de son corps à une personne, afin que cette personne prenne
+avec elle des plaisirs défendus.» Cette phrase, dans laquelle les
+auteurs du Dictionnaire de l'Académie ont puisé leur définition, ne
+dit pas même tout ce que renferme le mot <i>Prostitution</i>, puisque
+l'<i>abandonnement</i> dont il s'agit s'est étendu, en certaines
+circonstances, aux personnes des deux sexes, et que les plaisirs
+défendus par la religion ou la morale sont souvent autorisés ou
+tolérés par la loi. Nous pensons donc que ce mot <i>Prostitution</i> doit
+être ramené à son étymologie (<i>Prostitum</i>) et s'entendre alors de
+toute espèce de trafic obscène du corps humain.</p>
+
+<p>Ce trafic sensuel, que la morale réprouve, a existé dans tous les
+siècles et chez tous les peuples; mais il a revêtu les formes les plus
+variées et les plus étranges, il s'est modifié selon les m&oelig;urs et
+les idées; il a obtenu ordinairement la protection du législateur; il
+est entré dans les codes politiques et même parfois dans les cérémonies
+religieuses; il a presque toujours et presque partout conquis son droit
+de cité, pour ainsi dire, et il est encore, de nos jours, sous l'empire
+du perfectionnement philosophique des sociétés, il est l'auxiliaire
+obligé de la police des villes, il est le gardien immoral de la moralité
+publique, il est le triste et indispensable tributaire des passions
+brutales de l'homme.</p>
+
+<p>C'est là, il faut l'avouer, une des plus honteuses plaies de
+l'humanité; mais cette plaie, aussi ancienne que le monde, s'est
+déguisée tantôt dans les ténèbres du foyer hospitalier, tantôt dans
+les mystères des temples du paganisme, tantôt sous les voiles décents
+de la tolérance légale; cette plaie infâme, qui ronge plus ou moins le
+corps social, a trouvé dans la philosophie antique et dans la religion
+chrétienne un puissant palliatif, sinon un remède absolu, et à mesure
+que le peuple s'éclaire et s'améliore, le mal inévitable de la
+Prostitution diminue d'intensité et circonscrit, en quelque sorte, ses
+ravages. On ne peut espérer qu'il disparaisse tout à fait, puisque les
+instincts vicieux auxquels il répond sont malheureusement innés
+dans l'espèce humaine; mais on doit prévoir avec certitude qu'il se
+cachera un jour au fond des sentines publiques et qu'il n'affligera
+plus les regards des honnêtes gens.</p>
+
+<p>Déjà, de toutes parts, en France ainsi que dans tous les pays soumis à
+un gouvernement régulier, la Prostitution voit décroître
+progressivement le nombre de ses agents avec celui de ses victimes;
+elle recule, comme si elle était accessible à un sentiment de pudeur,
+devant le développement de la raison morale; elle n'abdique pas, mais
+elle se sait détrônée et s'enveloppe dans les plis de sa robe de
+courtisane, en ne songeant plus à reconquérir son royaume impudique.
+Le moment n'est pas loin où elle rougira d'elle-même, où elle sortira
+pour jamais du sanctuaire des m&oelig;urs, où elle tombera par degrés
+dans l'obscurité et l'oubli. Il en est de ces maladies du c&oelig;ur
+humain, comme de ces maladies physiques qui finissent par s'user et
+par perdre leur caractère contagieux ou épidémique sous l'influence du
+régime de vie. La lèpre ne nous est plus connue que de nom, et si l'on
+rencontre ça et là quelques rares vestiges de cette terrible peste du
+moyen âge, on reconnaît avec bonheur qu'ils n'ont plus la force de
+s'étendre et de se propager: ce sont seulement des témoignages
+redoutables du fléau qui sévissait jadis sur la population entière, et
+qui attaque à peine maintenant certains individus isolés.</p>
+
+<p>L'heure est donc venue d'écrire l'histoire de la Prostitution,
+lorsqu'elle tend de plus en plus à s'effacer dans les souvenirs des
+hommes comme dans les habitudes des nations. L'historien s'empare des
+temps qui ne sont plus; il ressuscite les choses mortes; il ranime, il
+fait vivre le passé, pour l'enseignement du présent et de l'avenir; il
+donne un corps et une voix à la tradition. Le vaste et curieux sujet que
+nous allons traiter avec le secours de l'érudition et sous la censure de
+la prudence la plus sévère, ce sujet, délicat et suspect à la fois, se
+rattache de tous côtés à l'histoire des religions, des lois et des
+m&oelig;urs; mais il a été constamment mis à l'écart et comme à l'index
+par les historiens qui s'occupaient des m&oelig;urs, des lois et des
+religions anciennes et modernes. Les archéologues seuls, tels que
+Meursius, Laurentius, Musonius, etc., ont osé l'aborder, en écrivant des
+dissertations latines où la langue de Juvénal et de Pétrone a pu tout à
+son aise <i>braver l'honnêteté</i> et dans les mots et dans les faits.</p>
+
+<p>Quant à nous, tout archéologue que nous sommes aussi, nous
+n'oublierons pas que nous écrivons en français, et que nous nous
+adressons à un public français qui veut être instruit, mais qui en
+même temps veut être respecté. Nous ne perdrons jamais de vue que ce
+livre, préparé lentement au profit de la science, doit servir à la
+morale et qu'il a pour principal objet de faire détester le vice en
+dévoilant ses turpitudes. Les Lacédémoniens montraient à la jeunesse
+le hideux spectacle des esclaves ivres, pour lui apprendre à fuir
+l'ivrognerie. Dieu nous garde de vouloir rendre le vice aimable, même
+en le montrant couronné de fleurs chez les peuples de l'antiquité!
+C'est là, surtout, que nous nous distinguerons des archéologues et des
+savants proprement dits, qui ne se préoccupent pas de la moralité des
+faits et qui ne se soucient pas d'en tirer des conséquences
+philosophiques. Ils dissertent longuement, par exemple, sur les cultes
+scandaleux d'Isis, d'Astarté, de Vénus et de Priape; ils en dévoilent
+les monstruosités, ils en retracent les infamies, mais ils oublient
+ensuite de nous purifier la pensée et de nous tranquilliser l'esprit,
+en opposant à ces images impures et dégradantes les chastes leçons de
+la philosophie et l'action bienfaisante du christianisme.</p>
+
+<p>La Prostitution, dans l'histoire ancienne et moderne, revêt trois
+formes distinctes ou se traduit à trois degrés différents, qui
+appartiennent à trois époques différentes de la vie des peuples:
+1º la Prostitution hospitalière; 2º la Prostitution sacrée ou
+religieuse; 3º la Prostitution légale ou politique. Ces trois
+dénominations résument assez bien les trois espèces de Prostitution,
+que M. Rabutaux caractérise en ces termes, dans un savant travail sur
+le sujet que nous nous disposons à traiter après lui, sous un point de
+vue plus général: «Partout, aussi loin que l'histoire nous permet de
+pénétrer, chez tous les peuples et dans tous les temps, nous voyons,
+comme un fait plus ou moins général, la femme, acceptant le plus
+odieux esclavage, s'abandonner sans choix et sans attrait aux brutales
+ardeurs qui la convoitent et la provoquent. Parfois, toute lumière
+morale venant à s'éteindre, la noble et douce compagne de l'homme perd
+dans cette nuit funeste la dernière trace de sa dignité, et, devenue,
+par un abaissement suprême, indifférente à celui même qui la possède,
+elle prend place comme une chose vile parmi les présents de
+l'hospitalité: les relations sacrées d'où naissent les joies du foyer
+et les tendresse de la famille n'ont chez ces peuples dégradés
+aucune importance, aucune valeur. D'autres fois, dans l'ancien Orient,
+par exemple, et de proche en proche chez presque tous les peuples qui
+y avaient puisé d'antiques traditions, par un accouplement plus hideux
+encore, le sacrifice de la pudeur s'allie chez la femme aux dogmes
+d'un naturalisme monstrueux qui exalte toutes les passions en les
+divinisant; il devient un rite sacré d'un culte étrange et dégénéré,
+et le salaire payé à d'impudiques prêtresses est comme une offrande
+faite à leurs dieux. Chez d'autres peuples enfin, chez ceux qui
+tiennent sur l'échelle morale le rang le plus élevé, la misère ou le
+vice livrent encore aux impulsions grossières des sens et à leurs
+cyniques désirs une classe entière, reléguée dans les plus basses
+régions, tolérée mais notée d'infamie, de femmes malheureuses pour
+lesquelles la débauche et la honte sont devenues un métier.»</p>
+
+<p>Ainsi, M. Rabutaux regarde comme un odieux esclavage la Prostitution
+que nous considérons comme un odieux trafic. En effet, dans ses trois
+formes principales, elle nous apparaît plus vénale encore que servile,
+car elle est toujours volontaire et libre. Hospitalière, elle
+représente un échange de bons procédés avec un étranger, un inconnu,
+qui devient tout à coup un hôte, un ami; religieuse, elle achète, au
+prix de la pudeur qu'elle immole, les faveurs du Dieu et la
+consécration du prêtre; légale, elle s'établit et se met en pratique à
+l'instar de tous les métiers: comme eux, elle a ses droits et ses
+devoirs; elle a sa marchandise, ses boutiques et ses chalands; elle
+vend et elle gagne; ainsi que les commerces les plus honnêtes, elle
+n'a pas d'autre but que le lucre et le profit. Pour que ces trois
+sortes de Prostitution pussent être rangées dans la catégorie des
+servitudes morales et physiques, il faudrait que l'Hospitalité, la
+Religion et la Loi les eussent violemment créées, et leur imposassent
+la nécessité d'être, en dépit de toutes les résistances et de tous les
+dégoûts de la nature. Mais, à aucune époque, la femme n'a été une
+esclave qui ne fût pas même maîtresse de son corps, soit au foyer
+domestique, soit dans le sanctuaire des temples, soit dans les
+lupanars des villes.</p>
+
+<p>La véritable Prostitution a commencé dans le monde, du jour où la
+femme s'est vendue comme une denrée, et ce marché, de même que la
+plupart des marchés, a été soumis à une multitude de conditions
+diverses. Quand la femme se donnait en obéissant aux désirs du c&oelig;ur
+et aux entraînements de la chair, c'était l'amour, c'était la volupté,
+ce n'était pas la Prostitution qui pèse et qui calcule, qui tarife et
+qui négocie. Comme la volupté, comme l'amour, la Prostitution remonte
+à l'origine des peuples, à l'enfance des sociétés.</p>
+
+<p>Dans l'état de simple nature, lorsque les hommes commencent à se
+chercher et à se réunir, la promiscuité des sexes est le résultat
+inévitable de la barbarie qui n'a pas encore d'autre règle que
+l'instinct. L'ignorance profonde dans laquelle végète l'âme humaine
+lui cache les notions élémentaires du bien et du mal. Alors, la
+Prostitution peut exister déjà: la femme, afin d'obtenir de l'homme
+une part du gibier qu'il a tué ou du poisson qu'il a pêché, consentira
+sans doute à se livrer à des ardeurs qu'elle ne ressent pas; pour un
+coquillage nacré, pour une plume d'oiseau éclatante, pour un lingot de
+métal brillant, elle accordera sans attrait et sans plaisir à une
+brutalité aveugle les priviléges de l'amour. Cette Prostitution
+sauvage, on le voit, est antérieure à toute religion comme à toute
+législation, et pourtant, dès ces premiers temps de l'enfance des
+nations, la femme ne cède pas à une servitude, mais à son libre
+arbitre, à son choix, à son avarice. Quand les peuplades s'assemblent,
+quand le lien social les divise en familles, quand le besoin de
+s'aimer et de s'entr'aider a fait des unions fixes et durables, le
+dogme de l'hospitalité engendre une autre espèce de Prostitution qui
+doit être également antérieure aux lois religieuses et morales.
+L'hospitalité n'était que l'application de ce précepte, inné peut-être
+dans le c&oelig;ur de l'homme, et procédant d'une prévoyance égoïste
+plutôt que d'une générosité désintéressée, qui a fait depuis la
+charité évangélique: «Fais à autrui ce que tu voudrais qu'on te fît à
+toi-même.» En effet, dans les bois au milieu desquels il vivait,
+l'homme sentait la nécessité de trouver toujours et partout, chez son
+semblable, place au feu et à la table, lorsque ses chasses ou ses
+courses vagabondes le conduisaient loin de sa hutte de branchages et
+loin de sa couche de peaux de bêtes: c'était une condition d'utilité
+générale qui avait donc fait de l'hospitalité un dogme sacré, une loi
+inviolable. L'hôte, chez tous les anciens peuples, était accueilli
+avec respect et avec joie. Son arrivée semblait de bon augure; sa
+présence portait bonheur au toit qui l'avait abrité. En échange
+de cette heureuse influence qu'il amenait avec lui et qu'il laissait
+partout où il avait passé, n'était-ce pas justice de s'efforcer à lui
+plaire et à lui être agréable, chacun dans la mesure de ses moyens? De
+là l'empressement et les soins dont il était l'objet. Un mari cédait
+volontiers son lit et sa femme à l'hôte que les dieux lui envoyaient,
+et la femme, docile à un usage qui flattait sa curiosité capricieuse,
+se prêtait de bonne grâce à l'acte le plus délicat de l'hospitalité.
+Il est vrai qu'elle y était entraînée par l'espoir d'un présent que
+l'étranger lui offrait souvent le lendemain en prenant congé d'elle.
+Ce n'était pas le seul avantage qu'elle retirait de sa prostitution
+autorisée, prescrite même par ses parents et par son époux; elle
+courait la chance de recevoir les caresses d'un dieu ou d'un génie qui
+la rendrait mère et la doterait d'une glorieuse progéniture; car, dans
+toutes les religions, dans celles de l'Inde comme dans celles de la
+Grèce et de l'Égypte, c'était une croyance universelle que le passage
+et le séjour des dieux parmi les hommes sous la figure humaine. Ce
+voyageur, ce mendiant, cet être difforme et disgracié, qui faisait
+partie de la famille dès qu'il avait franchi le seuil de la maison
+ou de la tente, et qui s'y installait en maître au nom de
+l'hospitalité, ne pouvait-il pas être Brama, Osiris, Jupiter ou
+quelque dieu déguisé descendu chez les mortels pour les voir de près
+et les éprouver? La femme ne se trouvait-elle pas alors purifiée par
+les embrassements d'une divinité? Voilà comment la Prostitution
+hospitalière, commune à tous les peuples primitifs, s'était perpétuée
+par tradition et par habitude dans les m&oelig;urs de la civilisation
+antique.</p>
+
+<p>La Prostitution sacrée était presque contemporaine de cette première
+Prostitution, qui fut en quelque sorte un des mystères du culte de
+l'hospitalité. Aussitôt que les religions naquirent de la crainte
+qu'imprimait au c&oelig;ur de l'homme l'aspect des grandes commotions de
+la nature; aussitôt que le volcan, la tempête, la foudre, le
+tremblement de terre et la mer en fureur eurent fait inventer les
+dieux, la Prostitution s'offrit d'elle-même à ces dieux terribles et
+non pas implacables, et le prêtre s'attribua pour son compte une
+offrande dont les dieux qu'il représentait n'auraient pu profiter. Les
+hommes ignorants et crédules apportaient sur les autels tout ce qu'ils
+avaient de plus précieux: le lait de leurs génisses, le sang et
+la chair de leurs taureaux, les fruits et les moissons de leurs
+champs, le produit de leur chasse et de leur pêche, les ouvrages de
+leurs mains; les femmes ne tardèrent pas à s'offrir elles-mêmes en
+sacrifice au dieu, c'est-à-dire à son idole ou à son prêtre; prêtre ou
+idole, c'était l'un ou l'autre qui recevait l'offrande, tantôt la
+virginité de la fille nubile, tantôt la pudeur de la femme mariée. Les
+religions païennes, nées du hasard et du caprice, se formulèrent en
+dogmes et en principes, se façonnèrent selon les m&oelig;urs et
+s'assimilèrent aux gouvernements des États politiques: les philosophes
+et les prêtres avaient préparé et accompli d'intelligence cette
+&oelig;uvre de fraude ingénieuse; mais ils se gardèrent bien de porter
+atteinte aux vieux usages de la Prostitution sacrée: ils ne firent que
+la réglementer et en diriger l'exercice, qu'ils entourèrent de
+cérémonies bizarres et secrètes. La Prostitution devint dès lors
+l'essence de certains cultes de dieux et de déesses qui l'ordonnaient,
+la toléraient ou l'encourageaient. De là, les mystères de Lampsaque,
+de Babylone, de Paphos, de Memphis; de là, le trafic infâme qui se
+faisait à la porte des temples; de là, ces idoles monstrueuses
+auxquelles se prostituaient les vierges de l'Inde; de là, l'empire
+obscène que les prêtres s'arrogeaient sous les auspices de leurs
+impures divinités.</p>
+
+<p>La Prostitution devait inévitablement passer de la religion dans les
+m&oelig;urs et dans les lois: ce fut donc la Prostitution légale qui
+s'empara de la société et qui la corrompit jusqu'au c&oelig;ur. Cette
+Prostitution, plus dangereuse cent fois que celle qui se cachait à
+l'ombre des autels et des bois sacrés, se montrait sans voile à tous
+les yeux et ne se couvrait pas même d'un prétexte spécieux de
+nécessité publique: elle eut pour fille la débauche qui engendra tous
+les vices. C'est alors que des législateurs, frappés du péril que
+courait la société, eurent le courage de s'élever contre la
+Prostitution et de la resserrer dans de sages limites; quelques-uns
+essayèrent inutilement de l'étouffer et de l'anéantir; mais ils
+n'osèrent pas la poursuivre jusque dans les asiles inviolables que lui
+ouvrait la religion à certaines fêtes et en certaines occasions
+solennelles. Cérès, Bacchus, Vénus, Priape, la protégeaient contre
+l'autorité des magistrats, et d'ailleurs elle avait pénétré si avant
+dans l'habitude du peuple, qu'il n'eût pas été possible de l'en
+arracher sans toucher aux racines du dogme religieux. Une nouvelle
+religion pouvait seule venir en aide à la mission du législateur
+politique et faire disparaître la Prostitution sacrée en imposant un
+frein salutaire à la Prostitution légale. Telle fut l'&oelig;uvre du
+christianisme, qui détrôna les sens et proclama le triomphe de
+l'esprit sur la matière.</p>
+
+<p>Et pourtant Jésus-Christ, dans son Évangile, avait réhabilité la
+courtisane en relevant Madeleine, et, admettant cette pécheresse au
+banquet de la parole divine, Jésus-Christ avait appelé à lui les
+vierges folles comme les vierges sages; mais, en inaugurant l'ère du
+repentir et de l'expiation, il avait enseigné la pudeur et la
+continence. Ses apôtres et leurs successeurs, pour faire tomber les
+faux dieux de l'impudicité, annoncèrent au monde chrétien que le vrai
+Dieu ne communiquait qu'avec des âmes chastes et ne s'incarnait que
+dans des corps exempts de souillures. A cette époque de civilisation
+avancée, la Prostitution hospitalière n'existait plus; la Prostitution
+sacrée, qui rougissait pour la première fois, se renferma dans ses
+temples, que lui disputait un nouveau culte plus moral et moins
+sensuel. Le paganisme, menacé, attaqué de toutes parts, ne tenta même
+pas de défendre, comme une de ses formes favorites, cette Prostitution
+que la conscience publique repoussait avec horreur. Ainsi, la
+Prostitution sacrée avait cessé d'exister, du moins ouvertement, avant
+que le paganisme eût abdiqué tout à fait son culte et ses temples. La
+religion de l'Évangile avait appris à ses néophytes à se respecter
+eux-mêmes; la chasteté et la continence étaient désormais des vertus
+obligatoires pour tout le monde, au lieu d'être comme autrefois le
+privilége de quelques philosophes; la Prostitution n'avait donc plus
+de motif ni d'occasion pour se faire un manteau religieux et pour se
+blottir en quelque coin obscur du sanctuaire. Cependant elle s'était
+depuis tant de siècles infiltrée si profondément dans les m&oelig;urs
+religieuses, elle avait procuré tant de jouissances cachées aux
+ministres des autels, qu'elle survécut encore çà et là au fond de
+quelques couvents et qu'elle essaya de se mêler au culte indécent de
+quelques saints. C'était toujours Priape qu'un vulgaire grossier et
+ignorant adorait sous le nom de saint Guignolet ou de saint Grelichon:
+c'était toujours, dans l'origine du christianisme, la Prostitution
+sacrée qui mettait les femmes stériles en rapport direct avec les
+statues phallophores de ces bienheureux malhonnêtes.</p>
+
+<p>Mais la noble morale du Christ avait illuminé les esprits,
+assoupi les passions, exalté les sentiments, purifié les c&oelig;urs. Aux
+commencements de cette foi nouvelle, on put croire que la Prostitution
+s'effacerait dans les m&oelig;urs comme dans les lois, et qu'il ne serait
+pas même nécessaire d'opposer des digues légales aux impuretés de ce
+torrent fangeux que saint Augustin compare à ces cloaques construits
+dans les plus splendides palais pour détourner les miasmes infects et
+assurer la salubrité de l'air. La société nouvelle, qui s'était fondée
+au milieu de l'ancien monde et qui se conduisait d'abord selon la
+règle évangélique, fit une rude guerre à la Prostitution, sous quelque
+forme qu'elle osât demander grâce; les évêques, les synodes, les
+conciles la dénonçaient partout à la haine des fidèles, et la
+forçaient de se cacher dans l'ombre pour échapper à des châtiments
+pécuniaires et corporels. Mais la sagesse des législateurs chrétiens
+avait trop présumé de l'autorité religieuse; ils s'étaient trop hâtés
+de réprimer tous les élans de la convoitise charnelle; ils n'avaient
+pas fait la part des instincts, des goûts, des tempéraments: la
+Prostitution ne pouvait disparaître sans mettre en péril le repos et
+l'honneur des femmes de bien. Elle rentra dès lors effrontément dans
+ses ignobles domaines, et elle brava souvent la loi qui ne la
+tolérait qu'à regret, qui la retenait dans les bornes les plus
+étroites, et qui s'efforçait de l'éloigner des regards honnêtes.
+C'était encore le christianisme qui lui opposait les barrières les
+plus réelles et les plus respectées. Le christianisme, en faisant du
+mariage une institution de sérieuse moralité, et en relevant la
+condition de la femme vis-à-vis de l'époux qui la prenait pour
+compagne devant Dieu et devant les hommes, condamna la Prostitution à
+vivre hors de la société dans des repaires mystérieux et sous le sceau
+de la flétrissure publique.</p>
+
+<p>Cependant la Prostitution, malgré les rigueurs de la loi qui la
+tolérait, mais qui la menaçait ou la poursuivait sans cesse, n'en
+avait pas une existence moins assurée ni moins nécessaire: elle était
+expulsée des villes, mais elle trouvait refuge dans les faubourgs, aux
+carrefours des routes, derrière les haies, en rase campagne; elle se
+distinguait au milieu du peuple par certaines couleurs réputées
+infâmes, par certaines formes de vêtement à elle seule affectées, mais
+elle affichait ainsi son abominable métier; elle faisait horreur aux
+personnes pieuses et pudiques, mais elle attirait à elle les jeunes
+débauchés, les vieillards pervers et les gens sans aveu. On peut
+donc dire qu'elle n'a jamais cessé d'être et de mener son train de
+vie, lors même que les scrupules moraux ou religieux d'un roi, d'un
+prince ou d'un magistrat, en étaient venus à ce point de l'interdire
+tout à fait et de vouloir la supprimer par un excès de pénalité. Les
+lois qui avaient prononcé son abolition ne tardaient pas à être
+abolies elles-mêmes, et cette odieuse nécessité sociale restait
+constamment attachée au corps de la nation, comme un ulcère incurable
+dont la médecine surveille et arrête les progrès. Tel est le rôle de
+la Prostitution depuis plusieurs siècles dans tous les pays où il y a
+une police prévoyante et intelligente à la fois. C'est là ce qu'on
+doit appeler la Prostitution légale: la religion la défend, la morale
+la blâme, la loi l'autorise.</p>
+
+<p>Cette Prostitution légale comprend non-seulement les créatures
+dégradées qui avouent et pratiquent officiellement leur profession
+abjecte, mais encore toutes les femmes qui, sans avoir qualité et
+diplôme pour s'abandonner aux plaisirs du public payant, font aussi
+commerce de leurs charmes à divers degrés et sous des titres plus ou
+moins respectables. Il y a donc, à vrai dire, deux espèces de
+Prostitution légale: celle qui a droit et qui porte avec elle une
+autorisation dûment personnelle; celle qui n'a pas droit et qui
+s'autorise du silence de la loi à son égard: l'une dissimulée et
+déguisée, l'autre patente et reconnue. D'après cette distinction entre
+deux sortes de prostituées qui profitent du bénéfice de la loi civile,
+on peut apprécier à combien de catégories différentes s'étend cette
+Prostitution de contrebande sur laquelle le législateur a fermé les
+yeux et que le moraliste hésite à livrer aux jugements de l'opinion
+dont elle relève à peine. Plus la Prostitution perd son caractère
+spécial de trafic habituel, plus elle s'éloigne du poteau légal
+d'infamie auquel l'enchaîne sa destinée; quand elle est sortie du
+cercle encore indéfini de ses marchés honteux, elle s'égare,
+insaisissable, dans les vagues espaces de la galanterie et de la
+volupté. On voit qu'il n'est point aisé d'assigner des bornes exactes
+et fixes à la Prostitution légale, puisqu'on ne sait pas encore où
+elle commence, où elle finit.</p>
+
+<p>Mais ce qui doit être désormais clairement établi dans l'esprit de nos
+lecteurs, c'est la distance énorme qui sépare de la Prostitution
+ancienne la Prostitution moderne. Celle-ci, purement légale,
+tolérée plutôt que permise, sous la double censure de la religion et
+de la morale; celle-là, au contraire, également condamnée par la
+philosophie, mais consacrée par les m&oelig;urs et par les dogmes
+religieux. Avant l'ère du christianisme, la Prostitution est partout,
+sous le toit domestique, dans le temple et dans les carrefours; sous
+le règne de l'Évangile, elle n'ose plus se montrer qu'à certaines
+heures de nuit, dans les lieux réservés et loin du séjour des honnêtes
+gens. Plus tard cependant, pour avoir la liberté de paraître au grand
+jour et d'échapper à la police des m&oelig;urs, elle prit des emplois,
+des costumes et des noms, qui n'effarouchaient ni les yeux ni les
+oreilles, et elle se fit un masque de décence pour avoir le privilége
+d'exercer son métier librement, sans contrôle et sans surveillance.
+Mais toujours, lors même que la loi est impuissante ou muette,
+l'opinion proteste contre ces métamorphoses hypocrites de la
+Prostitution légale.</p>
+
+<p>Nous en avons dit assez déjà pour laisser deviner le plan de cet
+ouvrage, fruit de longues recherches et d'études absolument neuves.
+Quant à son but, nous ne croyons pas utile d'insister pour le faire
+comprendre; vis-à-vis d'un pareil sujet, un écrivain, qui se
+respecte autant qu'il respecte ses lecteurs, doit s'attacher à faire
+détester le vice, quand bien même le vice se présenterait sous les
+dehors les plus séduisants. Il suffit, pour rendre le vice haïssable,
+d'en étaler les tristes conséquences et les redoutables enseignements.
+Notre ouvrage n'est pas un livre de morale austère et glacée; c'est
+une histoire curieuse, pleine de tableaux dont nous voilerons la
+nudité, surtout dans ceux que nous fournissent en abondance les
+auteurs grecs et romains. Mais, à toutes les époques et dans tous les
+pays, on verra que les sages avertissements des philosophes et des
+législateurs ont protesté contre les débordements des passions
+sensuelles. Moïse inscrivait la chasteté dans le code qu'il donnait
+aux Hébreux; Solon et Lycurgue sévissaient contre la Prostitution,
+dans la patrie voluptueuse des courtisanes; le sénat romain
+flétrissait la débauche, en face des sales mystères d'Isis et de
+Vénus; Charlemagne, saint Louis, tous les rois qui se regardaient
+comme des <i>pasteurs d'hommes</i>, suivant la belle expression d'Homère,
+travaillaient à épurer les m&oelig;urs de leurs peuples et à contenir la
+Prostitution dans une obscure et abjecte servitude. Ce n'était là
+que l'action vigilante de la loi. Mais en même temps la philosophie,
+dans ses leçons et dans ses écrits, prêchait la continence et la
+pudeur; Pythagore, Platon, Aristote, Cicéron, prêtaient une voix
+entraînante ou persuasive à la morale la plus pure. Lorsque l'Évangile
+eut réhabilité le mariage, lorsque la chasteté fut devenue une
+prescription religieuse, la philosophie chrétienne ne fit que répéter
+les conseils de la philosophie païenne. Depuis dix-huit siècles, la
+chaire de Jésus-Christ tonne et foudroie l'antre de la Prostitution.
+Ici la fange et les ténèbres; là une onde sainte où le c&oelig;ur lave
+ses souillures, une lumière vivifiante qui vient de Dieu.</p>
+
+<p>Ce livre se divise en quatre parties dont la réunion présentera
+l'histoire complète de la Prostitution dans les temps anciens et
+modernes, ainsi que chez tous les peuples.</p>
+
+<p>La première partie, qui nous offrira la Prostitution sous ses trois
+formes particulières, suivant les lois de l'hospitalité, de la
+religion et de la politique, ne comprend que l'antiquité grecque et
+romaine. Les sources et les matériaux sont si abondants et si riches
+pour cette première partie, qu'elle pourrait à elle seule, en
+recevant tous les développements qu'elle comporte, embrasser l'étendue
+de plusieurs volumes. Les Lettres d'Alciphron, les Déipnosophistes
+d'Athénée et les Dialogues de Lucien nous font moins regretter la
+perte des traités historiques, que Gorgias, Ammonius, Antiphane,
+Apollodore, Aristophane et d'autres écrivains grecs avaient rédigés
+sur la vie et les m&oelig;urs des courtisanes ou hétaires. Meursius,
+Musonius et plusieurs savants modernes, entre autres le professeur
+Jacobs, de Gotha, n'ont pas jugé ce sujet indigne de leurs graves
+dissertations. L'ancienne Rome ne nous a pas laissé de livre consacré
+spécialement à un sujet qui ne lui était pourtant point étranger; mais
+les auteurs latins, les poëtes principalement, renferment plus de
+matériaux que nous ne pourrons en employer. D'ailleurs, des savants en
+<i>us</i>, tels que Laurentius, Choveronius, etc., n'ont pas manqué de
+compiler et de disserter sur les arcanes de la Prostitution romaine.
+Nous avons si peu de chose à dire de la Prostitution chez les
+Égyptiens, chez les Juifs, chez les Babyloniens, que nous ne nous
+ferons pas scrupule de rattacher aux antiquités grecques les chapitres
+que nous consacrerons à ces anciens peuples, chez lesquels la
+Prostitution hospitalière avait laissé des traces si profondes.</p>
+
+<p>La seconde partie de notre ouvrage, la plus considérable, la plus
+intéressante des quatre qui le composent, appartient tout entière à la
+France. Nous y suivons pas à pas, province par province, ville par
+ville, l'histoire de la Prostitution depuis les Gaulois jusqu'à nos
+jours. Nous retrouverons bien quelques vestiges à peine
+reconnaissables de la Prostitution sacrée; mais c'est la Prostitution
+légale qui, dans cette partie de l'ouvrage, se dégagera de l'histoire
+de la jurisprudence, de la police, de la religion et des m&oelig;urs. Ce
+sujet de haute moralité n'avait été mis en &oelig;uvre que pour la
+période de temps contemporaine: Parent-Duchatelet, qui était un
+observateur et non un historien et un archéologue, n'a vu, n'a jugé la
+Prostitution que sous le rapport de l'administration, de l'hygiène et
+de la statistique. Les ouvrages du même genre que le sien, publiés par
+A. Béraud et par Sabatier, renferment quelques faits historiques de
+plus que le volumineux traité <i>de la Prostitution dans la ville de
+Paris</i>; mais ils n'ont d'importance qu'au point de vue de la
+législation sur la matière. L'histoire des m&oelig;urs et de leurs
+aspects variés est encore à faire, et nous l'avons tirée pièce à
+pièce des historiens, des chroniqueurs, des poëtes et de tous les
+auteurs qui ont enregistré, en passant, un fait, un détail, une
+observation, relativement au sujet si vaste et si complexe que nous
+abordons pour la première fois. Quelques pages du <i>Traité de la
+Police</i>, de Delamarre; du <i>Répertoire de Jurisprudence</i>, de Merlin;
+des Encyclopédies et des recueils analogues, voilà tout ce qui
+existait sur ce sujet, avant la savante monographie que M. Rabutaux
+publie en ce moment comme appendice au grand ouvrage intitulé <i>Le
+Moyen Age et la Renaissance</i>. M. Rabutaux a borné son travail
+d'érudition à ce qu'il nomme le <i>service des m&oelig;urs</i>. Nous y
+ajouterons l'historique de la Prostitution en France, et la peinture
+mitigée de ses caractères extérieurs et de son culte secret, d'après
+les documents les plus authentiques. Nous pénétrerons, le flambeau de
+la science à la main, dans les clapiers de la rue Baillehoë ou de
+Huleu; nous serons introduits, par les érotiques du dix-huitième
+siècle dans les petites maisons des <i>impures</i>; nous nous glisserons
+jusque dans les bocages royaux du Parc-aux-Cerfs; nous descendrons, en
+nous cachant le visage, dans les bouges infects du Palais-Royal; et
+toujours et partout, nous écrirons sur la muraille, en lettres de
+feu, cet arrêt plus intelligible que celui du festin de Balthazar:
+<i>Sans les m&oelig;urs, il n'y a ni Dieu, ni patrie, ni repos, ni
+bonheur.</i></p>
+
+<p>La troisième partie de ce livre est réservée à l'histoire de la
+Prostitution dans le reste de l'Europe. L'Italie, l'Espagne,
+l'Angleterre, l'Allemagne, etc., apporteront tour à tour leur
+contingent de faits singuliers dans cette galerie de m&oelig;urs, que
+nous verrons changer selon les temps et les pays. Les matériaux, pour
+cette partie de notre ouvrage, sont dispersés comme ceux qui
+concernent la France, et n'ont jamais été recueillis, à l'exception
+d'un traité fort remarquable dont la Prostitution de Londres a fourni
+seule les monstrueux éléments. Son auteur, Ryan, ne s'est occupé que
+de ce qu'il a vu, et l'histoire du passé ne lui a pas même apparu.
+L'Espagne, avec sa <i>Célestine</i>, nous fait connaître cette Prostitution
+savante et raffinée, qu'elle avait puisée certainement à la coupe
+amère de l'Italie. C'est à l'Italie, ce brillant gynécée de
+courtisanes et de ruffians, que nous attribuerons l'origine de cette
+terrible peste de l'amour, que les Italiens du seizième siècle avaient
+le front de nommer <i>mal français</i>, comme si Charles VIII n'était
+point allé le prendre à Naples. Nous n'aurons garde d'oublier la
+Laponie, qui est le seul point en Europe où la Prostitution
+hospitalière soit encore pratiquée aujourd'hui.</p>
+
+<p>Enfin, la quatrième partie de cette histoire, souvent douloureuse et
+navrante, nous conduira dans tous les pays situés hors de l'Europe: en
+Asie, en Afrique, en Amérique, et nous rencontrerons partout, dans
+l'Inde civilisée comme chez les sauvages de la mer du Sud, les trois
+formes principales de la Prostitution: hospitalière, sacrée et légale.
+Cette dernière forme, néanmoins, s'y montrera plus rarement que les
+deux autres, avant que la civilisation moderne ait passé son niveau
+sur les m&oelig;urs religieuses et domestiques des quatre parties du
+monde. Les religions de l'Inde, l'hospitalité d'Otaïti, la législation
+des filles publiques aux États-Unis, donneront lieu à des contrastes
+que la distance des lieux et des époques ne rendra que plus
+intéressants pour l'observateur. Nous chercherons en vain un peuple
+qui n'ait pas accepté, comme un fléau nécessaire, la lèpre de la
+Prostitution.</p>
+
+<p>La lecture de notre ouvrage, nous persistons à le déclarer d'avance,
+sera d'un grave enseignement et d'une utilité réelle. On y
+apprendra surtout à remercier la Providence, qui nous a permis de
+vivre à une époque où la Prostitution s'efface de nos m&oelig;urs et où
+les sentiments d'honneur et de vertu naissent d'eux-mêmes dans les
+c&oelig;urs. Il faut voir ce qu'a été la Prostitution chez nos pères,
+pour juger des améliorations sociales que chaque jour nous apporte et
+dont l'avenir étendra encore les bienfaits. La Prostitution est une
+maladie publique: en décrire les symptômes et en étudier les causes,
+c'est en préparer le remède.</p>
+
+<p class="aut"><span class="smcap">F.-S. Pierre DUFOUR.</span></p>
+
+<p class="som">15 avril 1851, de mon ermitage de Saint-Claude.</p>
+
+<p><a name="Page_35" id="Page_35"></a></p>
+
+<p class="t2 sep4">HISTOIRE</p>
+<p class="t5">DE</p>
+<p class="t1">LA PROSTITUTION.</p>
+
+<h3 class="sep4">PREMIÈRE PARTIE.</h3>
+
+<h2 class="sep3">ANTIQUITÉ.</h2>
+
+<h4><i>GRÈCE.&mdash;ROME.</i></h4>
+
+<p><a name="Page_37" id="Page_37"></a></p>
+
+<h2 class="sep3"><a href="#table">CHAPITRE PREMIER.</a></h2>
+
+<p class="som"><span class="smcap">Sommaire.</span>&mdash;La Chaldée, berceau de la Prostitution hospitalière
+et de la Prostitution sacrée.&mdash;Babylone.&mdash;Vénus
+Mylitta.&mdash;Loi honteuse des Babyloniens.&mdash;Mystères du culte
+de Mylitta.&mdash;Culte de Vénus Uranie dans l'île de
+Cypre.&mdash;Le prophète Baruch et Hérodote.&mdash;Prostitution
+sacrée des femmes de Babylone.&mdash;Offrandes pour se rendre Vénus
+favorable.&mdash;Le <i>Champ sacré</i> de la
+Prostitution.&mdash;Corruption épouvantable des
+Babyloniens.&mdash;Leur science dans l'art du plaisir et des
+voluptés.&mdash;Impudeur des dames babyloniennes et de leurs filles
+dans les banquets.&mdash;La Prostitution sacrée en
+Arménie.&mdash;Temple de Vénus Anaïtis.&mdash;Sérails des deux
+sexes.&mdash;Hôtes de Vénus.&mdash;L'enclos sacré.&mdash;Prêtresses
+d'Anaïtis.&mdash;La Prostitution sacrée en Syrie.&mdash;Cultes de
+Vénus, d'Adonis et de Priape.&mdash;L'Astarté des
+Phéniciens.&mdash;Fêtes nocturnes et débauches infâmes qui avaient
+lieu sous les auspices et en l'honneur d'Astarté.&mdash;La déesse
+des Sidoniens.&mdash;La Prostitution sacrée dans l'île de
+Cypre.&mdash;Les filles d'Amathonte.&mdash;Cypris, maîtresse du roi
+Cinyras, fondateur du temple de Paphos.&mdash;Phallus offerts en
+holocauste.&mdash;La Vénus hermaphrodite d'Amathonte, dite la
+<i>double déesse</i>.&mdash;Mystères secrets du culte d'Astarté.&mdash;Le
+<i>Hochequeue</i>.&mdash;Philtres amoureux des magiciens.&mdash;La
+Prostitution sacrée dans les colonies phéniciennes.&mdash;Les
+<i>Tentes des Filles</i>, à Sicca-Veneria.&mdash;Principaux caractères
+du culte de Vénus, précisés par saint Augustin.&mdash;Culte
+hermaphrodite dans l'Asie-Mineure.&mdash;Fêtes en l'honneur
+d'Adonis, à Byblos.&mdash;Rites du culte d'Adonis.&mdash;Sa statue
+phallophore.&mdash;Temples de Vénus Anaïtis à Zela et à Comanes, à
+Suse et à Ecbatane.&mdash;La Prostitution sacrée chez les Parthes et
+chez les Amazones.&mdash;Mollesse des Lydiens.&mdash;Débauche
+éhontée des filles lydiennes.&mdash;Tombeau du roi Alyattes, père de
+Crésus, construit presque en entier avec l'argent de la
+Prostitution.&mdash;Prostituées musiciennes et danseuses suivant
+l'armée des Lydiens.&mdash;Orgies des anciens Perses en présence de
+leurs femmes et de leurs filles légitimes.&mdash;Les trois cent
+vingt-neuf concubines de Darius.</p>
+
+<p>C'est dans la Chaldée, dans l'antique berceau des sociétés humaines,
+qu'il faut chercher les premières traces de la Prostitution. Une
+partie de la Chaldée, celle qui touchait au nord la Mésopotamie et qui
+renfermait le pays d'Ur, patrie d'Abraham, avait pour habitants une
+race belliqueuse et sauvage, vivant au milieu des montagnes et ne
+connaissant pas d'autre art que celui de la chasse. Ce peuple chasseur
+inventa l'hospitalité et la Prostitution qui en était, en quelque
+sorte, l'expression naïve et brutale. Dans l'autre partie de la
+Chaldée, qui confinait avec l'Arabie déserte et qui s'étendait en
+plaines fertiles, en gras pâturages, un peuple pasteur, d'un naturel
+doux et pacifique, menait une vie errante au milieu de ses
+innombrables troupeaux. Il observait les astres, il créait les
+sciences, il inventa les religions et avec elles la Prostitution
+sacrée. Quand Nembrod, ce roi, ce conquérant que la Bible appelle un
+<i>fort chasseur devant Dieu</i>, réunit sous ses lois les deux provinces
+et les deux peuples de la Chaldée, quand il fonda Babylone au
+bord de l'Euphrate, l'an du monde 1402, selon les livres de Moïse, il
+laissa se mêler ensemble les croyances, les idées et les m&oelig;urs des
+différentes races de ses sujets, et il n'en dirigea pas même la
+fusion, qui se fit lentement sous l'influence de l'habitude. Ainsi la
+Prostitution sacrée et la Prostitution hospitalière ne signifièrent
+bientôt plus qu'une seule et même chose dans la pensée des
+Babyloniens, et devinrent simultanément une des formes les plus
+caractéristiques du culte de Vénus ou Mylitta.</p>
+
+<p>Écoutons Hérodote, le vénérable père de l'histoire, le plus ancien
+collecteur des traditions du monde: «Les Babyloniens ont une loi
+très-honteuse: toute femme née dans le pays est obligée, une fois dans
+sa vie, de se rendre au temple de Vénus, pour s'y livrer à un
+étranger. Plusieurs d'entre elles, dédaignant de se voir confondues
+avec les autres à cause de l'orgueil que leur inspirent leurs
+richesses, se font porter devant le temple dans des chars couverts. Là
+elles se tiennent assises, ayant derrière elles un grand nombre de
+domestiques qui les ont accompagnées; mais la plupart des autres
+s'asseyent dans la pièce de terre dépendante du temple de Vénus avec
+une couronne de ficelles autour de la tête. Les unes arrivent, les
+autres se retirent. On voit, en tous sens, des allées séparées par des
+cordages tendus; les étrangers se promènent dans ces allées et
+choisissent les femmes qui leur plaisent le plus. Quand une femme
+a pris place en ce lieu, elle ne peut retourner chez elle que quelque
+étranger ne lui ait jeté de l'argent sur les genoux et n'ait eu
+commerce avec elle hors du lieu sacré. Il faut que l'étranger, en lui
+jetant de l'argent, lui dise: «J'invoque la déesse Mylitta.» Or, les
+Assyriens donnent à Vénus le nom de Mylitta. Quelque modique que soit
+la somme, il n'éprouvera point de refus: la loi le défend, car cet
+argent devient sacré. Elle suit le premier qui lui jette de l'argent,
+et il ne lui est pas permis de repousser personne. Enfin, quand elle
+s'est acquittée de ce qu'elle devait à la déesse, en s'abandonnant à
+un étranger, elle retourne chez elle; après cela, quelque somme qu'on
+lui donne, il n'est pas possible de la séduire. Celles qui ont en
+partage une taille élégante et de la beauté ne feront pas un long
+séjour dans le temple; mais les laides y restent davantage, parce
+qu'elles ne peuvent satisfaire à la loi. Il y en a même qui y
+demeurent trois ou quatre ans.» (Liv. I, paragr. 199).</p>
+
+<p>Cette Prostitution sacrée, qui se répandit avec le culte de Mylitta ou
+Vénus Uranie dans l'île de Cypre et en Phénicie, est un de ces faits
+acquis à l'histoire, si monstrueux, si bizarre, si invraisemblable
+qu'il paraisse. Le prophète Baruch, qu'Hérodote n'avait pas consulté
+et qui se lamentait avec Jérémie deux siècles avant l'historien grec,
+raconte aussi les mêmes turpitudes dans la lettre de Jérémie aux Juifs
+que le roi Nabuchodonosor avait amenés en captivité à Babylone:
+«Des femmes, enveloppées de cordes, sont assises au bord des chemins
+et brûlent des parfums (<i>succendentes ossa olivarum</i>). Quand une
+d'elles, attirée par quelque passant, a dormi avec lui, elle reproche
+à sa voisine de n'avoir pas été jugée digne, comme elle, d'être
+possédée par cet homme et de n'avoir pas vu rompre sa ceinture de
+cordes.» (Baruch, ch. VI). Cette ceinture de cordes, ces n&oelig;uds qui
+entouraient le corps de la femme vouée à Vénus, représentaient la
+pudeur qui ne la retenait que par un lien fragile et que l'amour
+impétueux devait bientôt briser. Il fallait donc que celui qui voulait
+cohabiter avec une de ces femmes consacrées saisît l'extrémité de la
+corde qui l'entourait et entraînât ainsi sa conquête sous des cèdres
+et des lentisques qui prêtaient leur ombre à l'achèvement du mystère.
+Le sacrifice à Vénus était mieux reçu par la déesse, lorsque le
+sacrificateur, dans ses transports amoureux, rompait impétueusement
+tous les liens qui lui faisaient obstacle. Mais les savants qui ont
+commenté le fameux passage de Baruch ne sont pas d'accord sur l'espèce
+d'offrande que les consacrées brûlaient devant elles pour se rendre
+Vénus favorable. Selon les uns, c'était un gâteau d'orge et de
+froment; selon les autres, c'était un philtre qui allumait les désirs
+et préparait à la volupté; enfin, d'après une explication plus
+naturelle, il ne s'agissait que des baies parfumées de l'arbre à
+encens.</p>
+
+<p>Hérodote avait vu de ses yeux, vers l'an 440 avant Jésus-Christ,
+la Prostitution sacrée des femmes de Babylone; comme étranger, sans
+doute jeta-t-il quelque argent sur les genoux d'une belle
+Babylonienne. Trois siècles et demi après lui, un autre voyageur,
+Strabon, fut aussi témoin de ces désordres, et il raconte que toutes
+les femmes de Babylone obéissaient à l'oracle en livrant leur corps à
+un étranger qu'elles considéraient comme un hôte: <i>Mos est... cum
+hospite corpus miscere</i>, dit la traduction latine de sa Géographie
+écrite en grec. Cette Prostitution n'avait lieu que dans un seul
+temple où elle s'était installée dès les premiers temps de la
+fondation de Babylone. Le temple de Mylitta eût été trop petit pour
+contenir tous les adorateurs de la déesse; mais il y avait à l'entour
+de ce temple une vaste enceinte qui en faisait partie et qui
+renfermait des édicules, des bocages, des bassins et des jardins.
+C'était là le champ de la Prostitution. Les femmes qui s'y
+abandonnaient se trouvaient sur un terrain sacré où l'&oelig;il d'un père
+ou d'un mari ne venait pas les troubler. Hérodote et Strabon ne
+parlent pas de la part que se réservait le prêtre dans les offrandes
+des pieuses adoratrices de Mylitta; mais Baruch nous représente les
+prêtres de Babylone comme des gens qui ne se refusaient rien.</p>
+
+<p>On comprend que le spectacle permanent de la Prostitution sacrée ait
+gâté les m&oelig;urs de Babylone. En effet, cette immense cité, peuplée
+de plusieurs millions d'hommes répartis sur un espace de quinze
+lieues, était devenue bientôt un épouvantable lieu de débauche. Elle
+fut détruite en partie par les Perses, qui s'en emparèrent dans
+l'année 331 avant Jésus-Christ; mais la ruine de quelques grands
+édifices, le saccagement des palais et des tombeaux, le renversement
+des murailles ne purifièrent pas l'air empesté de la Prostitution, qui
+s'y perpétua comme dans sa véritable patrie, tant qu'il y eut un toit
+pour l'abriter. Alexandre-le-Grand avait été lui-même effrayé du
+libertinage babylonien lorsqu'il y était venu prendre part et en
+mourir. «Il n'était rien de plus corrompu que ce peuple, rapporte
+Quinte-Curce, un des historiens du conquérant de Babylone; rien de
+plus savant dans l'art des plaisirs et des voluptés. Les pères et les
+mères souffraient que leurs filles se prostituassent à leurs hôtes
+pour de l'argent, et les maris n'étaient pas moins indulgents à
+l'égard de leurs femmes. Les Babyloniens se plongeaient surtout dans
+l'ivrognerie et dans les désordres qui la suivent. Les femmes
+paraissaient d'abord dans leurs banquets avec modestie; mais ensuite
+elles quittaient leurs robes; puis le reste de leurs habits l'un après
+l'autre, dépouillant peu à peu la pudeur jusqu'à ce qu'elles fussent
+toutes nues. Et ce n'étaient pas des femmes publiques qui
+s'abandonnaient ainsi; c'étaient les dames les plus qualifiées, aussi
+bien que leurs filles.»</p>
+
+<p>L'exemple de Babylone avait porté fruit; et le culte de Mylitta
+s'était propagé, avec la Prostitution qui l'accompagnait, dans l'Asie
+et dans l'Afrique, jusqu'au fond de l'Égypte comme jusqu'en
+Perse; mais dans chacun de ces pays la déesse prenait un nom nouveau,
+et son culte affectait des formes nouvelles sous lesquelles
+reparaissait toujours la Prostitution sacrée.</p>
+
+<p>En Arménie, on adorait Vénus sous le nom d'Anaïtis; on lui avait élevé
+un temple à l'instar de celui que Mylitta avait à Babylone. Autour de
+ce temple s'étendait un vaste domaine dans lequel vivait enfermée une
+population consacrée aux rites de la déesse. Les étrangers seuls
+avaient le droit de passer le seuil de cette espèce de sérail des deux
+sexes et d'y demander une galante hospitalité qu'on ne leur refusait
+jamais. Quiconque était admis dans la cité amoureuse devait, suivant
+l'antique usage, acheter par un présent les faveurs qu'on lui
+accordait; mais, comme il n'est pas de coutume qui ne tombe tôt ou
+tard en désuétude à une époque de décadence, la femme que l'hôte de
+Vénus avait honorée de ses caresses le forçait souvent d'accepter un
+don plus considérable que celui qu'elle en recevait. Les desservants
+et desservantes de l'enclos sacré étaient les fils et les filles des
+meilleures familles du pays; et ils entraient au service de la déesse
+pour un temps plus ou moins long, d'après le v&oelig;u de leurs parents.
+Quand les filles sortaient du temple d'Anaïtis, en laissant à ses
+autels tout ce qu'elles avaient pu gagner à la sueur de leur corps,
+elles n'avaient point à rougir du métier qu'elles avaient fait, et
+alors elles ne manquaient pas de maris qui s'en allaient au
+temple prendre des renseignements sur les antécédents religieux des
+jeunes prêtresses. Celles qui avaient accueilli le plus grand nombre
+d'étrangers étaient les plus recherchées en mariage. Il faut dire
+aussi que dans le culte d'Anaïtis on assortissait autant que possible
+l'âge, la figure et la condition des amants, de manière à contenter la
+déesse et ses adorateurs. C'est Strabon qui nous a conservé cette
+particularité consolante, que nous ne rencontrerons pas chez les
+autres Vénus.</p>
+
+<p>Ces différentes Vénus s'étaient éparpillées dans toute la Syrie, et
+elles avaient partout établi leur Prostitution avec certaines
+variantes de cérémonial. Vénus, sous ses noms divers, personnifiait,
+déifiait l'organe de la femme, la conception féminine, la nature
+femelle. Il était donc tout simple de déifier, de personnifier aussi
+l'organe de l'homme, la génération masculine, la nature mâle. Les
+hommes avaient fait le culte de Vénus; les femmes firent celui
+d'Adonis, qui devint, en se matérialisant, celui de Priape. On voit,
+dans l'antiquité, les deux cultes régner, l'un auprès de l'autre en
+bonne intelligence. C'est surtout aux Phéniciens qu'il faut attribuer
+la propagation des deux cultes, qui souvent n'en formaient qu'un seul,
+en se mêlant l'un à l'autre. La Vénus des Phéniciens se nommait
+Astarté. Elle avait des temples à Tyr, à Sidon et dans les principales
+villes de Phénicie; mais les plus célèbres étaient ceux d'Héliopolis
+de Syrie et d'Aphaque près du mont Liban. Astarté avait les deux
+sexes dans ses statues, pour représenter à la fois Vénus et Adonis. Le
+mélange des deux sexes se traduisait encore mieux par le
+travestissement des hommes en femmes et des femmes en hommes, dans les
+fêtes nocturnes de la déesse. Les débauches les plus infâmes avaient
+lieu à la faveur de ces déguisements, et le prêtre en réglait lui-même
+la cérémonie, au son des instruments de musique, des sistres et des
+tambours. Cette monstrueuse promiscuité, qui avait lieu sous les
+auspices de la <i>bonne déesse</i>, amenait une multitude d'enfants qui ne
+connaissaient jamais leurs pères et qui venaient à leur tour, dès leur
+plus tendre jeunesse, retrouver leurs mères dans les mystères
+d'Astarté. Il y avait pourtant une espèce de mariage, en dehors de la
+Prostitution sacrée, à laquelle se livraient les hommes ainsi que les
+femmes; puisque les Phéniciens, suivant le témoignage d'Eusèbe,
+prostituaient leurs filles vierges aux étrangers, pour la plus grande
+gloire de l'hospitalité. Ces turpitudes, que n'absolvait pas leur
+antiquité, se continuèrent jusqu'au quatrième siècle de l'ère
+vulgaire, et il fallut que Constantin-le-Grand y mît ordre, en les
+interdisant par une loi, en détruisant les temples d'Astarté et en
+remplaçant celui qui déshonorait Héliopolis par une église chrétienne.</p>
+
+<p>Cette Astarté, que la Bible appelle la <i>déesse des Sidoniens</i>, avait
+trouvé des autels non moins impurs dans l'île de Cypre, où les
+Phéniciens d'Ascalon importèrent de bonne heure, avec leur
+commerce industrieux, la Prostitution sacrée. On eût dit que Vénus,
+née de la mer, comme la brillante planète Uranie, que les bergers
+chaldéens en voyaient sortir dans les belles nuits d'été, avait choisi
+pour son empire terrestre cette île de Cypre, que les dieux, à sa
+naissance, lui assignèrent en partage, comme nous le raconte la
+tradition grecque par la bouche d'Homère. C'était l'Astarté des
+Phéniciens, l'Uranie des Babyloniens: elle avait dans son île vingt
+temples renommés; les deux principaux étaient ceux de Paphos et
+d'Amathonte, où la Prostitution sacrée s'exerçait sur une plus grande
+échelle que partout ailleurs. Et pourtant, les filles d'Amathonte
+avaient été chastes, et même obstinées dans leur chasteté, lorsque
+Vénus fut rejetée sur leur rivage par l'écume des flots; elles
+méprisèrent cette nouvelle déesse qui leur apparaissait toute nue, les
+pauvres Prop&oelig;tides, et la déesse irritée leur ordonna de se
+prostituer à tout venant, pour expier le mauvais accueil qu'elles lui
+avaient fait: elles obéirent avec tant de répugnance aux ordres de
+Vénus, que la protectrice des amours les changea en pierres. Ce fut
+une leçon qui profita aux filles de Cypre: elles se vouèrent donc à la
+Prostitution en l'honneur de leur déesse, et elles se promenaient le
+soir, au bord de la mer, pour se vendre aux étrangers qui arrivaient
+dans l'île. Il en était encore ainsi au deuxième siècle, du temps de
+Justin, qui raconte ces promenades des jeunes Cypriennes sur le
+rivage; mais, à cette époque, le produit de leur prostitution n'était
+pas déposé, comme dans l'origine, sur l'autel de la déesse: ce salaire
+malhonnête s'entassait dans un coffre, de manière à former une dot
+qu'elles apportaient à leurs maris et que ceux-ci recevaient sans
+rougir.</p>
+
+<p>Quant aux fêtes de Vénus, qui attiraient en Cypre une innombrable foule
+d'adorateurs zélés, elles n'en étaient pas moins accompagnées d'actes,
+ou du moins d'emblèmes de Prostitution. On attribuait au roi Cinyras la
+fondation du temple de Paphos, et les prêtres du lieu prétendaient que
+la maîtresse de ce roi, nommée Cypris, s'était fait un tel renom
+d'habileté dans les choses de l'amour, que la déesse avait voulu qu'on
+lui donnât son nom. Cette Vénus, qu'on adorait à Paphos, était donc
+l'image de la nature femelle, de même que la Mylitta de Babylone: aussi,
+dans les sacrifices qui lui étaient offerts, on lui présentait, sous le
+nom de <i>Carposis</i> (<span title="Karpôsis">Καρπωσις</span>), qui signifiait <i>prémices</i>, un phallus ou
+une pièce de monnaie. Les initiés ne s'en tenaient pas à l'allégorie. La
+déesse était représentée d'abord par un cône ou pyramide en pierre
+blanche, qui fut transformée plus tard en statue de femme. La statue du
+temple d'Amathonte, au contraire, représentait une femme barbue, avec
+les attributs de l'homme sous des habits féminins: cette Vénus-là était
+hermaphrodite, selon Macrobe (<i>putant eamdem marem ac feminam esse</i>);
+voilà pourquoi Catulle l'invoque en la qualifiant de <i>double déesse
+d'Amathonte</i> (<i>duplex Amathusia</i>). Les mystères les plus secrets de
+cette Astarté se passaient dans le bois sacré qui environnait son
+temple, et dans ce bois toujours vert on entendait soupirer l'iunx ou
+<i>frutilla</i>, oiseau dédié à la déesse. Cet oiseau, dont les magiciens
+employaient la chair pour leurs philtres amoureux, n'était autre que
+notre trivial <i>hochequeue</i>; s'il nous est venu de Cypre, il a eu le
+temps de changer en chemin. Cette île fortunée avait encore d'autres
+temples, où le culte de Vénus suivait les mêmes rites: à Cinyria, à
+Tamasus, à Aphrodisium, à Idalie surtout, la Prostitution sacrée prenait
+les mêmes prétextes, sinon les mêmes formes.</p>
+
+<p>De Cypre, elle gagna successivement toutes les îles de la
+Méditerranée; elle pénétra en Grèce et jusqu'en Italie: la marine
+commerçante des Phéniciens la portait partout où elle allait chercher
+ou déposer des marchandises. Mais chaque peuple, en acceptant un culte
+qui flattait ses passions, y ajoutait quelques traits de ses m&oelig;urs
+et de son caractère. Dans les colonies phéniciennes la Prostitution
+sacrée conservait les habitudes de lucre et de mercantilisme qui
+distinguaient cette race de marchands: à Sicca-Veneria, sur le
+territoire de Carthage, le temple de Vénus, qu'on appelait dans la
+langue tyrienne <i>Succoth Benoth</i> ou <i>les Tentes des Filles</i>, était, en
+effet, un asile de Prostitution dans lequel les filles du pays
+allaient gagner leur dot à la peine de leur corps (<i>injuria
+corporis</i>, dit Valère-Maxime); elles n'en étaient que plus honnêtes
+femmes après avoir fait ce vilain métier, et elles ne se mariaient que
+mieux. On peut induire de certains passages de la Bible, que ce
+temple, comme ceux d'Astarté à Sidon et à Ascalon, était tout
+environné de petites tentes, dans lesquelles les jeunes Carthaginoises
+se consacraient à la Vénus phénicienne. Elles s'y rendaient de tous
+côtés en si grand nombre, qu'elles se faisaient tort réciproquement et
+qu'elles ne retournaient pas à Carthage aussi vite qu'elles l'auraient
+voulu pour y trouver des maris. Les temples de Vénus étaient
+ordinairement situés sur des hauteurs, en vue de la mer, afin que les
+nautoniers, fatigués de leur navigation, pussent apercevoir de loin,
+comme un phare, la blanche demeure de la déesse, qui leur promettait
+le repos et la volupté. On comprend que la Prostitution hospitalière
+se soit d'abord établie au profit des marins, le long des côtes où ils
+pouvaient aborder. Cette Prostitution est devenue sacrée, lorsque le
+prêtre a voulu en avoir sa part et l'a couverte, en quelque sorte, du
+voile de la déesse qui la protégeait. Saint Augustin, dans sa <i>Cité de
+Dieu</i>, a précisé les principaux caractères du culte de Vénus, en
+constatant qu'il y avait trois Vénus plutôt qu'une, celle des vierges,
+celle des femmes mariées et celle des courtisanes, déesse impudique, à
+qui les Phéniciens, dit-il, immolaient la pudeur de leurs filles,
+avant qu'elles fussent mariées.</p>
+
+<p>Toute l'Asie-Mineure avait embrassé avec transport un culte qui
+déifiait les sens et les appétits charnels: ce culte associait souvent
+Adonis à Vénus. Adonis, dont les Hébreux firent le nom du Dieu
+créateur du monde, <i>Adonaï</i>, personnifiait la nature mâle, sans
+laquelle est impuissante la nature femelle. Aussi, dans les fêtes
+funèbres qu'on célébrait en l'honneur de ce héros chasseur, tué par un
+sanglier et tant pleuré par Vénus, sa divine amante, on symbolisait
+l'épuisement des forces physiques et matérielles, qui se perdent par
+l'abus qu'on en fait, et qui ne se réveillent qu'à la suite d'une
+période de repos absolu. Durant ces fêtes, qui étaient fort célèbres à
+Byblos en Syrie, et qui rassemblaient une immense population
+cosmopolite autour du grand temple de Vénus, les femmes devaient
+consacrer leurs cheveux ou leur pudeur à la déesse. Il y avait la fête
+du deuil, pendant laquelle on pleurait Adonis en se frappant l'un
+l'autre avec la main ou avec des verges; il y avait ensuite la fête de
+la joie, qui annonçait la résurrection d'Adonis. Alors, on exposait en
+plein air, sous le portique du temple, la statue phallophore du dieu
+ressuscité, et aussitôt, toute femme présente était forcée de livrer
+sa chevelure au rasoir ou son corps à la Prostitution. Celles qui
+avaient préféré garder leurs cheveux étaient parquées dans une espèce
+de marché, où les étrangers seuls avaient le privilége de pénétrer;
+elles restaient là <i>en vente</i>, dit Lucien, pendant tout un jour, et
+elles s'abandonnaient à ce honteux trafic autant de fois qu'on
+voulait bien les payer. Tout l'argent que produisait cette laborieuse
+journée s'employait ensuite à faire des sacrifices à Vénus. C'était
+ainsi qu'on solennisait les amours de la déesse et d'Adonis. On peut
+s'étonner que les habitants du pays fussent si empressés pour un culte
+où leurs femmes avaient tout le bénéfice des mystères de Vénus; mais
+il faut remarquer que les étrangers n'étaient pas moins qu'elles
+intéressés dans ces mystères qui semblaient institués exprès pour eux.
+Le culte de Vénus était donc, en quelque sorte, sédentaire pour les
+femmes, nomade pour les hommes, puisque ceux-ci pouvaient visiter tour
+à tour les fêtes et les temples divers de la déesse, en profitant
+partout, dans ces pèlerinages voluptueux, des avantages réservés aux
+hôtes et aux étrangers.</p>
+
+<p>Partout, en effet, dans l'Asie-Mineure, il y avait des temples de
+Vénus, et la Prostitution sacrée présidait partout aux fêtes de la
+déesse, qu'elle prît le nom de Mylitta, d'Anaïtis, d'Astarté,
+d'Uranie, de Mitra, ou tout autre nom symbolique. Il y avait, dans le
+Pont, à Zela et à Comanes, deux temples de Vénus-Anaïtis, qui
+attiraient à leurs solennités une multitude de fervents adorateurs.
+Ces deux temples s'étaient prodigieusement enrichis avec l'argent de
+ces débauchés, qui s'y rendaient de toutes parts pour accomplir des
+v&oelig;ux (<i>causa votorum</i>, dit Strabon). Pendant les fêtes, les abords
+du temple à Comanes ressemblaient à un vaste camp peuplé d'hommes
+de toutes les nations, offrant un bizarre mélange de langages et de
+costumes. Les femmes qui se consacraient à la déesse, et qui faisaient
+argent de leur corps (<i>corpore qu&oelig;stum facientes</i>), étaient aussi
+nombreuses qu'à Corinthe, dit encore Strabon, qui avait été témoin de
+cette affluence. Il en était de même à Suse et à Ecbatane en Médie;
+chez les Parthes, qui furent les élèves et les émules des Perses en
+fait de sensualité et de luxure; jusque chez les Amazones, qui se
+dédommageaient de leur chasteté ordinaire, en introduisant d'étranges
+désordres dans le culte de leur Vénus, qu'elles nommaient pourtant
+Artémis la Chaste. Mais ce fut en Lydie que la Prostitution sacrée
+entra le plus profondément dans les m&oelig;urs. Ces Lydiens, qui se
+vantaient d'avoir inventé tous les jeux de hasard et qui s'y livraient
+avec une sorte de fureur, vivaient dans une mollesse, éternelle
+conseillère de la débauche. Tout plaisir leur était bon, sans avoir
+besoin d'un prétexte de religion ni de l'occasion d'une fête sacrée.
+Ils adoraient bien Vénus, avec toutes les impuretés que son culte
+avait admises; mais, en outre, les filles se vouaient à Vénus et
+pratiquaient pour leur propre compte la Prostitution la plus éhontée:
+«Elles y gagnent leur dot, dit Hérodote, et continuent ce commerce
+jusqu'à ce qu'elles se marient.» Cette dot si malhonnêtement acquise
+leur donnait le droit de choisir un époux qui n'avait pas toujours le
+droit de repousser l'honneur d'un pareil choix. Il paraît que les
+filles lydiennes ne faisaient pas de mauvaises affaires, car lorsqu'il
+fut question d'ériger un tombeau à leur roi Alyattes, père de Crésus,
+elles contribuèrent à la dépense, de concert avec les marchands et les
+artisans de la Lydie. Ce tombeau était magnifique, et des inscriptions
+commémoratives marquaient la part qu'avait eue, dans sa construction,
+chacune des trois catégories de ses fondateurs; or, les courtisanes
+avaient fourni une somme considérable et fait bâtir une portion du
+monument bien plus étendue que les deux autres, bâties aux frais des
+artisans et des marchands.</p>
+
+<p>Les Lydiens, ayant été subjugués par les Perses, communiquèrent à
+leurs vainqueurs le poison de la Prostitution. Ces Lydiens, qui
+avaient dans leurs armées une foule de danseuses et de musiciennes,
+merveilleusement exercées dans l'art de la volupté, apprirent aux
+Perses à faire cas de ces femmes qui jouaient de la lyre, du tambour,
+de la flûte et du psaltérion. La musique devint alors l'aiguillon du
+libertinage, et il n'y eut pas de grand repas où l'ivresse et la
+débauche ne fussent sollicitées par les sons des instruments, par les
+chants obscènes et les danses lascives des courtisanes. Ce honteux
+spectacle, ces préludes de l'orgie sans frein, les anciens Perses ne
+les épargnèrent pas même aux regards de leurs femmes et de leurs
+filles légitimes, qui venaient prendre place au festin, sans voile et
+couronnées de fleurs, elles qui vivaient ordinairement renfermées
+dans l'intérieur de leurs maisons et qui ne sortaient que voilées,
+même pour aller au temple de Mithra, la Vénus des Perses. Échauffées
+par le vin, animées par la musique, exaltées par la pantomime
+voluptueuse des musiciennes, ces vierges, ces matrones, ces épouses
+perdaient bientôt toute retenue et, la coupe à la main, acceptaient,
+échangeaient, provoquaient les défis les plus déshonnêtes, en présence
+de leurs pères, de leurs maris, de leurs frères, de leurs enfants. Les
+âges, les sexes, les rangs se confondaient sous l'empire d'un vertige
+général; les chants, les cris, les danses redoublaient, et la sainte
+Pudeur, dont les yeux et les oreilles n'étaient plus respectés, fuyait
+en s'enveloppant dans les plis de sa robe. Une horrible promiscuité
+s'emparait alors de la salle du festin, qui devenait un infâme
+<i>dictérion</i>. Le banquet et ses intermèdes libidineux se prolongeaient
+de la sorte jusqu'à ce que l'aurore fît pâlir les torches et que les
+convives demi-nus tombassent pêle-mêle endormis sur leurs lits
+d'argent et d'ivoire. Tel est le récit que Macrobe et Athénée nous
+font de ces hideux festins, que Plutarque essaie de réhabiliter en
+avouant que les Perses avaient un peu trop imité les Parthes, qui se
+livraient avec fureur à tous les entraînements du vin et de la
+musique.</p>
+
+<p>Au reste, dès la plus haute antiquité, les rois de Perse avaient des
+milliers de concubines musiciennes attachées à leur suite, et
+Parménion, général d'Alexandre de Macédoine, en trouva encore
+dans les bagages de Darius trois cent vingt-neuf qui lui étaient
+restées après la défaite d'Arbelles, avec deux cent soixante dix-sept
+cuisiniers, quarante-six tresseurs de couronnes et quarante
+parfumeurs, comme un dernier débris de son luxe et de sa puissance.</p>
+
+<p><a name="Page_57" id="Page_57"></a></p>
+
+<h2 class="sep4"><a href="#table">CHAPITRE II.</a></h2>
+
+<p class="som"><span class="smcap">Sommaire.</span>&mdash;La Prostitution en Égypte, autorisée par les
+lois.&mdash;Cupidité des Égyptiennes.&mdash;Leurs talents incomparables
+pour exciter et satisfaire les passions.&mdash;Réputation des
+courtisanes d'Égypte.&mdash;Cultes d'Osiris et d'Isis.&mdash;Osiris,
+emblème de la nature mâle.&mdash;Isis, emblème de la nature
+femelle.&mdash;Le Van mystique, le Tau sacré et l'&OElig;il sans
+sourcils, des processions d'Osiris.&mdash;La Vache nourricière, les
+<i>Cistophores</i> et le Phallus, des processions d'Isis.&mdash;La
+Prostitution sacrée en Égypte.&mdash;Initiations impudiques des
+néophytes des deux sexes, réservées aux prêtres égyptiens.&mdash;Opinion
+de saint Épiphane sur ces cérémonies occultes.&mdash;Fêtes
+d'Isis à Bubastis.&mdash;Obscénités des femmes qui s'y
+rendaient.&mdash;Souterrains où s'accomplissaient les initiations aux
+mystères d'Isis.&mdash;Profanation des cadavres des jeunes femmes par
+les embaumeurs.&mdash;Rhampsinite ou Rhamsès prostitue sa fille pour
+parvenir à connaître le voleur de son trésor.&mdash;Subtilité du voleur,
+auquel il donne sa fille en mariage.&mdash;La fille de Chéops et la
+grande pyramide.&mdash;<i>La pyramide du milieu.</i>&mdash;La pyramide de
+Mycérinus et la courtisane Rhodopis.&mdash;Histoire de Rhodopis et de
+son amant Charaxus, frère de Sapho.&mdash;Les broches de fer du temple
+d'Apollon à Delphes.&mdash;Rhodopis-Dorica.&mdash;Ésope a les faveurs
+de cette courtisane, en échange d'une de ses fables.&mdash;Le roi
+Amasis, l'aigle et la pantoufle de Rhodopis.&mdash;Épigramme de
+Pausidippe.&mdash;Naucratis, la ville des courtisanes.&mdash;La
+prostituée Archidice.&mdash;Les Ptolémées.&mdash;Ptolémée
+Philadelphe et ses courtisanes Cleiné, Mnéside, Pothyne et
+Myrtion.&mdash;Stratonice.&mdash;La belle Bilistique.&mdash;Ptolémée
+Philopator et Irène.&mdash;La courtisane Hippée ou <i>la Jument</i>.</p>
+
+<p>L'Égypte, malgré ses sages, malgré ses prêtres qui lui avaient
+enseigné la morale, ne fut pas exempte cependant du fléau de la
+Prostitution; elle avait trop de rapports de voisinage et de commerce
+avec les Phéniciens pour ne pas adopter quelque chose d'une religion
+qui lui venait, comme la pourpre et l'encens, de Tyr et de Sidon. Elle
+leur laissa le dogme, elle ne prit que le culte, et quoique Vénus
+n'eût pas d'autels sous son nom dans l'empire d'Isis et d'Osiris, la
+Prostitution régna, dès les temps les plus reculés, au milieu des
+villes et presque publiquement, encore plus que dans le sanctuaire des
+temples. Ce n'était pas la Prostitution hospitalière: le foyer
+domestique des Égyptiens demeurait toujours inaccessible aux
+étrangers, à cause de l'horreur que ceux-ci leur inspiraient; ce
+n'était pas la Prostitution sacrée, car, en s'y livrant, les femmes
+n'accomplissaient pas une pratique de religion: c'était la
+Prostitution légale dans toute sa naïveté primitive. Les lois
+autorisaient, protégeaient, justifiaient même l'exercice de cet infâme
+commerce; une femme se vendait, comme si elle eût été une marchandise,
+et l'homme qui l'achetait à prix d'argent excusait ou du moins
+n'accusait pas l'odieux marché que celle-ci n'acceptait que par
+avarice. L'Égyptienne se montrait aussi cupide que la Phénicienne,
+mais elle ne prenait pas la peine de cacher sa cupidité sous les
+apparences d'une pratique religieuse. Elle était également d'une
+nature très-ardente, comme si les feux de son soleil éthiopique
+avaient passé dans ses sens; elle possédait surtout, si nous en
+croyons Ctésias, dont Athénée invoque le témoignage, des qualités et
+des talents incomparables pour exciter, pour enflammer, pour
+satisfaire les passions qui s'adressaient à elle; mais tout cela
+n'était qu'une manière de gagner davantage. Aussi, les courtisanes
+d'Égypte avaient-elles une réputation qu'elles s'efforçaient de
+maintenir dans le monde entier.</p>
+
+<p>La religion égyptienne, ainsi que toutes les religions de l'antiquité,
+avait déifié la nature fécondante et génératrice sous les noms
+d'Osiris et d'Isis. C'étaient, dans l'origine, les seules divinités de
+l'Égypte: Osiris ou le Soleil représentait le principe de la vie mâle;
+Isis ou la Terre, le principe de la vie femelle. Apulée, qui avait été
+initié aux mystères de la déesse, lui fait tenir ce langage: «Je suis
+la Nature, mère de toutes choses, souveraine de tous les éléments, le
+commencement des siècles, la première des divinités, la reine des
+mânes, la plus ancienne habitante des cieux, l'image uniforme des
+dieux et des déesses... Je suis la seule divinité révérée dans
+l'univers sous plusieurs formes, avec diverses cérémonies et sous
+différents noms. Les Phéniciens m'appellent la Mère des dieux; les
+Cypriens, Vénus Paphienne...» Isis n'était donc autre que Vénus, et
+son culte mystérieux rappelait, par une foule d'allégories, le rôle
+que joue la femme ou la nature femelle dans l'univers. Quant à Osiris,
+son mari, n'était-ce pas l'emblème de l'homme ou de la nature mâle,
+qui a besoin du concours de la nature femelle qu'elle féconde, pour
+engendrer et créer? Le b&oelig;uf et la vache étaient donc les symboles
+d'Isis et d'Osiris. Les prêtres de la déesse portaient dans les
+cérémonies le van mystique qui reçoit le grain et le son, mais qui ne
+garde que le premier en rejetant le second; les prêtres du dieu
+portaient le tau sacré ou la clef, qui ouvre les serrures les mieux
+fermées. Ce tau figurait l'organe de l'homme; ce van, l'organe de la
+femme. Il y avait encore l'&oelig;il, avec ou sans sourcils, qui se
+plaçait à côté du tau dans les attributs d'Osiris, pour simuler les
+rapports des deux sexes. De même, aux processions d'Isis,
+immédiatement après la vache nourricière, de jeunes filles consacrées,
+qu'on nommait <i>cistophores</i>, tenaient la ciste mystique, corbeille de
+jonc renfermant des gâteaux ronds ou ovales et troués au milieu; près
+des <i>cistophores</i>, une prêtresse cachait dans son sein une petite urne
+d'or, dans laquelle se trouvait le phallus, qui était, selon Apulée,
+«l'adorable image de la divinité suprême et l'instrument des mystères
+les plus secrets.» Ce phallus, qui reparaissait sans cesse et
+sous toutes les formes dans le culte égyptien, était la représentation
+figurée d'une partie du corps d'Osiris, partie que n'avait pu
+retrouver Isis, lorsqu'elle rassembla conjugalement les membres épars
+de son mari, tué et mutilé par l'odieux Typhon, frère de la victime.
+On peut donc juger du culte d'Isis et d'Osiris par les objets mêmes
+qui en étaient les mystérieux symboles.</p>
+
+<p>La Prostitution sacrée devait, dans un pareil culte, avoir la plus
+large extension; mais elle était certainement, du moins dans les
+premiers âges, réservée au prêtre qui en faisait un des revenus les
+plus productifs de ses autels. Elle régnait avec impudeur dans ces
+initiations, auxquelles il fallait préluder par les ablutions, le
+repos et la continence. Le dieu et la déesse avaient remis leurs
+pleins pouvoirs à des ministres qui en usaient tout matériellement et
+qui se chargeaient d'initier à d'infâmes débauches les néophytes des
+deux sexes. Saint Épiphane dit positivement que ces cérémonies
+occultes faisaient allusion aux m&oelig;urs des hommes avant
+l'établissement de la société. C'étaient donc la promiscuité des sexes
+et tous les débordements du libertinage le plus grossier. Hérodote
+nous apprend comment on se préparait aux fêtes d'Isis, adorée dans la
+ville de Bubastis sous le nom de Diane: «On s'y rend par eau, dit-il,
+hommes et femmes pêle-mêle, confondus les uns avec les autres; dans
+chaque bateau il y a un grand nombre de personnes de l'un et de
+l'autre sexe. Tant que dure la navigation, quelques femmes jouent des
+castagnettes, et quelques hommes de la flûte; le reste, tant hommes
+que femmes, chante et bat des mains. Lorsqu'on passe près d'une ville,
+on fait approcher le bateau du rivage. Parmi les femmes, les unes
+continuent à jouer des castagnettes; d'autres crient de toutes leurs
+forces et disent des injures à celles de la ville; celles-ci se
+mettent à danser, et celles-là, se tenant debout, retroussent
+indécemment leurs robes.» Ces obscénités n'étaient que les simulacres
+de celles qui allaient se passer autour du temple où chaque année sept
+cent mille pèlerins venaient se livrer à d'incroyables excès.</p>
+
+<p>Les horribles désordres auxquels le culte d'Isis donna lieu se
+cachaient dans des souterrains où l'initié ne pénétrait qu'après un
+temps d'épreuves et de purification. Hérodote, confident et témoin de
+cette Prostitution que les prêtres d'Égypte lui avaient révélée, en
+dit assez là-dessus pour que ses réticences mêmes nous permettent de
+deviner ce qu'il ne dit pas: «Les Égyptiens sont les premiers qui, par
+principe de religion, aient défendu d'avoir commerce avec les femmes
+dans les lieux sacrés, ou même d'y entrer après les avoir connues,
+sans s'être auparavant lavé. Presque tous les autres peuples, si l'on
+en excepte les Égyptiens et les Grecs, ont commerce avec les femmes
+dans les lieux sacrés, ou bien, lorsqu'ils se lèvent d'auprès
+d'elles, ils y entrent sans s'être lavés. Ils s'imaginent qu'il en est
+des hommes comme de tous les autres animaux. On voit, disent-ils, les
+bêtes et les différentes espèces d'oiseaux s'accoupler dans les
+temples et les autres lieux consacrés aux dieux; si donc cette action
+était désagréable à la divinité, les bêtes mêmes ne l'y commettraient
+pas.» Hérodote, qui n'approuve pas ces raisons, s'abstient de trahir
+les secrets des prêtres égyptiens, dans la confidence desquels il
+avait vécu à Memphis, à Héliopolis et à Thèbes. Il ne nous fait
+connaître qu'indirectement les m&oelig;urs privées et publiques de
+l'Égypte; mais à certains détails qu'il donne en passant, on peut
+juger que la corruption, chez cet ancien peuple, était arrivée à son
+comble. Ainsi, on ne remettait aux embaumeurs les corps des femmes
+jeunes et belles que trois ou quatre jours après leur mort, et cela,
+de peur que les embaumeurs n'abusassent de ces cadavres. «On raconte,
+dit Hérodote, qu'on en prit un sur le fait avec une femme morte
+récemment.»</p>
+
+<p>L'histoire des rois d'Égypte nous présente encore dans l'ouvrage
+d'Hérodote deux étranges exemples de la Prostitution légale.
+Rhampsinite ou Rhamsès, qui régnait environ 2244 ans avant
+Jésus-Christ, voulant découvrir l'adroit voleur qui avait pillé son
+trésor, «s'avisa d'une chose que je ne puis croire,» dit Hérodote,
+dont la crédulité avait été souvent mise à l'épreuve: «il prostitua sa
+propre fille, en lui ordonnant de s'asseoir dans un lieu de
+débauche et d'y recevoir également tous les hommes qui se
+présenteraient, mais de les obliger, avant de leur accorder ses
+faveurs, à lui dire ce qu'ils avaient fait dans leur vie de plus
+subtil et de plus méchant.» Le voleur coupa le bras d'un mort, le mit
+sous son manteau et alla rendre visite à la fille du roi. Il ne manqua
+pas de se vanter d'être l'auteur du vol; la princesse essaya de
+l'arrêter, mais, comme ils étaient dans l'obscurité, elle ne saisit
+que le bras du mort, pendant que le vivant gagnait la porte. Ce
+nouveau tour d'adresse le recommanda tellement à l'estime de
+Rhampsinite, que le roi fit grâce au voleur et le maria ensuite avec
+celle qu'il lui avait déjà fait connaître dans un mauvais lieu. Cette
+pauvre princesse en était sortie sans doute en meilleur état que la
+fille de Chéops, qui fut roi d'Égypte, douze siècles avant
+Jésus-Christ. Chéops fit construire la grande pyramide, laquelle coûta
+vingt années de travail et des dépenses incalculables. «Épuisé par ces
+dépenses, rapporte Hérodote, il en vint à ce point d'infamie de
+prostituer sa fille dans un lieu de débauche, et de lui ordonner de
+tirer de ses amants une certaine somme d'argent. J'ignore à quel taux
+monta cette somme; les prêtres ne me l'ont point dit. Non-seulement
+elle exécuta les ordres de son père, mais elle voulut aussi laisser
+elle-même un monument: elle pria donc tous ceux qui la venaient voir
+de lui donner chacun une pierre pour des ouvrages qu'elle méditait. Ce
+fut de ces pierres, me dirent les prêtres, qu'on bâtit la
+pyramide qui est au milieu des trois.» La science moderne n'a pas
+encore calculé combien il était entré de pierres dans cette pyramide.</p>
+
+<p>L'érection d'une pyramide, si coûteuse qu'elle fût, ne semblait pas
+au-dessus des moyens d'une courtisane. Aussi, malgré la chronologie et
+l'histoire, attribuait-on généralement en Égypte la construction de la
+pyramide de Mycérinus à la courtisane Rhodopis. Cette courtisane
+n'était pas Égyptienne de naissance, mais elle avait fait sa fortune
+avec les Égyptiens, longtemps après le règne de Mycérinus. Rhodopis,
+qui vivait sous Amasis, 600 ans avant Jésus-Christ, était originaire
+de Thrace; elle avait été compagne d'esclavage d'Ésope le fabuliste,
+chez Iadmon, à Samos. Elle fut menée en Égypte par Xanthus, de Samos,
+qui faisait aux dépens d'elle un assez vilain métier, puisqu'il
+l'avait achetée pour qu'elle exerçât l'état de courtisane au profit de
+son maître. Elle réussit à merveille, et sa renommée lui attira une
+foule d'amants entre lesquels Charaxus, de Mytilène, frère de la
+célèbre Sapho, fut tellement épris de cette charmante fille, qu'il
+donna une somme considérable pour sa rançon. Rhodopis, devenue libre,
+ne quitta pas l'Égypte, où sa beauté et ses talents lui procurèrent
+des richesses immenses. Elle en fit un singulier usage, car elle
+employa la dixième partie de ses biens à fabriquer des broches de fer,
+qu'elle offrit, on ne sait pour quel v&oelig;u, au temple de Delphes,
+où on les voyait encore du temps d'Hérodote. Ce grave historien
+parle de ces broches symboliques comme d'une chose que personne
+n'avait encore imaginée et il ne cherche pas à deviner le sens figuré
+de cette singulière offrande. On n'en montrait plus que la place du
+temps de Plutarque. La tradition populaire avait si bien confondu les
+broches du temple d'Apollon delphien et la pyramide de Mycérinus,
+construite plusieurs siècles avant la fabrication des broches, que
+tout le monde en Égypte s'obstinait à mettre cette pyramide sur le
+compte de Rhodopis. Selon les uns, elle en avait payé la façon; selon
+les autres (Strabon et Diodore de Sicile ont l'air d'adopter cette
+opinion erronée), ses amants l'avaient fait bâtir à frais communs pour
+lui plaire: d'où il faut conclure que la courtisane avait l'amour des
+pyramides.</p>
+
+<p>Rhodopis, que les Grecs nommaient Dorica, et Dorica était célèbre dans
+toute la Grèce, ouvrit la liste de ses adorateurs par le nom d'Ésope,
+qui, tout contrefait et tout laid qu'il fût, ne donna qu'une de ses
+fables pour acheter les faveurs de cette belle fille de Thrace. Le
+baiser du poëte la désigna aux regards complaisants de la destinée. Le
+beau Charaxus, à qui elle devait sa liberté et le commencement de son
+opulence, la laissa se fixer dans la ville de Naucratis, où il venait
+la voir, à chaque voyage qu'il faisait en Égypte pour y apporter et y
+vendre du vin. Rhodopis l'aimait assez pour lui être fidèle tant qu'il
+séjournait à Naucratis, et l'amour l'y retenait plus que son
+commerce. Pendant une de ses absences, Rhodopis, assise sur une
+terrasse, regardait le Nil et cherchait à l'horizon la voile du navire
+qui lui ramenait Charaxus; une de ses pantoufles avait quitté son pied
+impatient et brillait sur un tapis: un aigle la vit, la saisit avec
+son bec et l'emporta dans les airs. En ce moment, le roi Amasis était
+à Naucratis et y tenait sa cour, entouré de ses principaux officiers.
+L'aigle, qui avait enlevé la pantoufle de Rhodopis sans que celle-ci
+s'en aperçût, laissa tomber cette pantoufle sur les genoux du Pharaon.
+Jamais il n'avait rencontré pantoufle si petite et si avenante. Il se
+mit en quête aussitôt du joli pied à qui elle appartenait, et
+lorsqu'il l'eut trouvé, en faisant essayer la divine pantoufle à
+toutes les femmes de ses États, il voulut avoir Rhodopis pour
+maîtresse. Néanmoins, la maîtresse d'Amasis ne renonça pas à Charaxus;
+et la Grèce célébra, dans les chansons de ses poëtes, les amours de
+Dorica, que Sapho, s&oelig;ur de Charaxus, avait poursuivie d'amers
+reproches. Pausidippe, dans son livre sur l'Éthiopie, a consacré cette
+épigramme à l'amante de Charaxus: «Un n&oelig;ud de rubans relevait tes
+longues tresses, des parfums voluptueux s'exhalaient de ta robe
+flottante; aussi vermeille que le vin qui rit dans les coupes, tu
+enlaçais dans tes bras charmants le beau Charaxus. Les vers de Sapho
+l'attestent et t'assurent l'immortalité. Naucratis en conservera le
+souvenir, tant que les vaisseaux vogueront avec joie sur les flots du
+Nil majestueux.»</p>
+
+<p>Naucratis était la ville des courtisanes: celles qui sortaient de
+cette ville semblaient avoir profité des leçons de Rhodopis. Leurs
+charmes et leurs séductions firent longtemps l'entretien de la Grèce,
+qui envoyait souvent ses débauchés à Naucratis et qui en rapportait de
+merveilleux récits de Prostitution. Après Rhodopis, une autre
+courtisane, nommée Archidice, acquit aussi beaucoup de célébrité par
+les mêmes moyens; mais, de l'aveu d'Hérodote, elle eut moins de vogue
+que sa devancière. On sait pourtant qu'elle mettait un si haut prix à
+ses faveurs, que le plus riche se ruinait à les payer; et beaucoup se
+ruinèrent ainsi. Un jeune Égyptien, qui était éperdument amoureux de
+cette courtisane, voulut se ruiner pour elle; mais, comme sa fortune
+était médiocre, Archidice refusa la somme et l'amant. Celui-ci ne se
+tint pas pour battu: il invoqua Vénus, qui lui envoya en songe
+gratuitement ce qu'il eût payé si cher en réalité; il n'en demanda pas
+davantage. La courtisane apprit ce qui s'était passé sans elle, et
+cita devant les magistrats son débiteur insolvable en lui réclamant le
+prix du songe. Les magistrats jugèrent ce point litigieux avec une
+grande sagesse: ils autorisèrent Archidice à rêver qu'elle avait été
+payée, et partant quitte. (Voy. les notes de Larcher, traducteur
+d'Hérodote.)</p>
+
+<p>La grande époque des courtisanes en Égypte paraît avoir été celle des
+Ptolémées, dans le troisième siècle avant Jésus-Christ; mais, parmi
+ces illustres filles, les unes étaient Grecques, les autres
+venaient d'Asie, et presque toutes avaient commencé par jouer de la
+flûte. Ptolémée-Philadelphe en eut un grand nombre à son service:
+l'une, Cléiné, lui servait d'échanson, et il lui fit élever des
+statues qui la représentaient vêtue d'une tunique légère et tenant une
+coupe ou <i>rithon</i>; l'autre, Mnéside, était une de ses musiciennes;
+celle-ci, Pothyne, l'enchantait par les grâces de sa conversation;
+celle-là, Myrtion, qu'il avait tirée d'un lieu de débauche hanté par
+les bateliers du Nil, l'enivrait de sales jouissances. Ce Ptolémée
+payait généreusement les services qu'on lui rendait, et il honora d'un
+tombeau la mémoire de Stratonice, qui lui avait laissé de tendres
+souvenirs, quoiqu'elle fût Grecque et non Égyptienne. Ce roi
+voluptueux n'avait pas de répugnance pour les Grecques: il avait fait
+venir d'Argos la belle Bilistique, qui descendait de la race des
+Atrides, et qui oubliait son origine le plus joyeusement qu'elle
+pouvait. Ptolémée Evergète, fils de Philadelphe, n'éparpilla pas ses
+amours autant que son père lui en avait donné l'exemple: il se
+contenta d'Irène, qu'il conduisit à Éphèse, dont il était gouverneur,
+et qui poussa le dévouement jusqu'à mourir avec lui. Ptolémée
+Philopator se mit à la merci d'une adroite courtisane, nommée
+Agathoclée, qui régna sous son nom en Égypte, comme elle régnait dans
+sa chambre à coucher. Un autre Ptolémée ne pouvait se passer d'une
+hétaire subalterne, qu'il avait surnommée Hippée, ou la Jument,
+parce qu'elle se partageait entre lui et l'administrateur du fourrage
+de ses écuries. Il aimait surtout à boire avec elle; un jour qu'elle
+buvait à plein gosier, il s'écria en riant et en lui frappant sur la
+croupe: «La Jument a trop mangé de foin!»</p>
+
+<p><a name="Page_71" id="Page_71"></a></p>
+
+<h2 class="sep4"><a href="#table">CHAPITRE III.</a></h2>
+
+<p class="som"><span class="smcap">Sommaire.</span>&mdash;La Prostitution hospitalière chez les Hébreux.&mdash;Les
+fils des anges.&mdash;Le déluge.&mdash;Sodome et Gomorrhe.&mdash;Les
+filles de Loth.&mdash;La Prostitution légale établie chez
+les Patriarches.&mdash;Joseph et la femme de l'eunuque
+Putiphar.&mdash;Thamar se prostitue à Juda son beau-père.&mdash;Le
+<i>marché aux paillardes</i>.&mdash;Les <i>femmes étrangères</i>.&mdash;Le roi
+Salomon permet aux courtisanes de s'établir dans les
+villes.&mdash;Apostrophe du prophète Ézéchiel à Jérusalem la grande
+prostituée.&mdash;Lois de Moïse.&mdash;Sorte de Prostitution permise par
+Moïse, et à quelles conditions.&mdash;Trafic que les Hébreux faisaient
+entre eux de leurs filles.&mdash;Inflexibilité de Moïse à l'égard des
+crimes contre nature.&mdash;Raisons qui avaient décidé Moïse à exclure
+les Juives de la Prostitution légale.&mdash;Le chapitre XVIII du
+<i>Lévitique</i>.&mdash;Infirmités secrètes dont les femmes juives étaient
+affligées.&mdash;Précautions singulières prises par Moïse pour
+sauvegarder la santé des Hébreux.&mdash;Tourterelles offertes en
+holocauste par les <i>hommes découlants</i>, pour obtenir leur
+guérison.&mdash;La loi de Jalousie.&mdash;Le <i>gâteau de jalousie</i> et les
+<i>eaux amères</i> de la malédiction.&mdash;La Prostitution sacrée chez les
+Hébreux.&mdash;Cultes de Moloch et de Baal-Phegor.&mdash;Superstitions
+obscènes et offrandes immondes.&mdash;Les <i>Molochites</i>.&mdash;Les
+<i>efféminés</i> ou consacrés.&mdash;Leurs mystères infâmes.&mdash;Le <i>prix
+du chien</i>.&mdash;Les <i>consacrées</i>.&mdash;Maladies nées de la débauche
+des Israélites.&mdash;Zambri et la prostituée de Madian.&mdash;Les
+efféminés détruits par Moïse reparaissent sous les rois de
+Juda.&mdash;Asa les chasse à son tour.&mdash;Maacha, mère d'Asa, grande
+prêtresse de Priape. Les efféminés, revenus de nouveau, sont décimés par
+Josias.&mdash;Débordements des Israélites avec les filles de
+Moab.&mdash;M&oelig;urs des prostituées moabites.&mdash;Expédition
+contre les Madianites.&mdash;Massacre des femmes prisonnières, par ordre
+de Moïse.&mdash;Lois de Moïse sur la virginité des filles.&mdash;Moyens
+des Juifs pour constater la virginité.&mdash;Peines contre l'adultère et
+le viol.&mdash;L'<i>achat d'une vierge</i>.&mdash;La concubine de
+Moïse.&mdash;Châtiment infligé par le Seigneur à Marie, s&oelig;ur de
+Moïse.&mdash;Recommandation de Moïse aux Hébreux, au sujet des plaisirs
+de l'amour.&mdash;La fille de Jephté.&mdash;Les espions de Josué et la
+fille de joie Rahab.&mdash;Samson et la paillarde de
+Gaza.&mdash;Dalila.&mdash;Le lévite d'Éphraïm et sa
+concubine.&mdash;Infamie des Benjamites.&mdash;La jeune fille vierge du
+roi David.&mdash;Débordements du roi Salomon.&mdash;Ses sept cents
+femmes et ses trois cents concubines.&mdash;Tableau et caractère de la
+Prostitution à l'époque de Salomon, puisés dans son livre des
+<i>Proverbes</i>.&mdash;Les prophètes Isaïe, Jérémie et Ézéchiel.&mdash;Le
+temple de Dieu à Jérusalem, théâtre du commerce des
+prostituées.&mdash;Jésus les chasse de la maison du
+Seigneur.&mdash;Marie Madeleine chez le Pharisien.&mdash;Jésus lui remet
+ses péchés à cause de son repentir.</p>
+
+<p>Les Hébreux, qui étaient originaires de la Chaldée, y avaient pris les
+m&oelig;urs de la vie pastorale: il est donc certain que la Prostitution
+hospitalière exista dans les âges reculés, chez la race juive comme
+chez les pâtres et les chasseurs chaldéens. On en retrouve la trace çà
+et là dans les livres saints. Mais la Prostitution sacrée était
+fondamentalement antipathique avec la religion de Moïse, et ce grand
+législateur, qui avait pris à tâche d'imposer un frein à son peuple
+pervers et corrompu, s'efforça de réprimer au nom de Dieu les excès
+épouvantables de la Prostitution légale. De là cette pénalité
+terrible qu'il avait tracée en caractères de sang sur les tables de la
+loi, et qui suffisait à peine pour arrêter les monstrueux débordements
+des fils d'Abraham.</p>
+
+<p>Le plus ancien exemple qui existe peut-être de la Prostitution
+hospitalière, c'est dans la Genèse qu'il faut le chercher. Du temps de
+Noé les fils de Dieu ou les anges étaient descendus sur la terre pour
+connaître les filles des hommes, et ils en avaient eu des enfants qui
+furent des géants. Ces anges venaient le soir demander un abri sous la
+tente d'un patriarche et ils y laissaient, en s'éloignant plus ou
+moins satisfaits de ce qu'ils avaient trouvé, des souvenirs vivants de
+leur passage. La Genèse ne nous dit pas à quel signe authentique on
+pouvait distinguer un ange d'un homme: ce n'était qu'au bout de neuf
+mois qu'il se révélait par la naissance d'un géant. Ces géants
+n'héritèrent pas des vertus de leurs pères, car la méchanceté des
+hommes ne fit que s'accroître; de telle sorte que le Seigneur, indigné
+de voir l'espèce humaine si dégénérée et si corrompue, résolut de
+l'anéantir, à l'exception de Noé et de sa famille. Le déluge renouvela
+la face du monde, mais les passions et les vices, que Dieu avait voulu
+faire disparaître, reparurent et se multiplièrent avec les hommes.
+L'hospitalité même ne fut plus chose sainte et respectée dans les
+villes immondes de Sodome et de Gomorrhe; lorsque les deux anges
+qui avaient annoncé à Abraham que sa femme Sarah, âgée de six vingts
+ans, lui donnerait un fils, allèrent à Sodome et s'arrêtèrent dans la
+maison de Loth pour y passer la nuit, les habitants de la ville,
+depuis le plus jeune jusqu'au plus vieux, environnèrent la maison, et
+appelant Loth: «Où sont ces hommes, lui dirent-ils, qui sont venus
+cette nuit chez toi? Fais-les sortir, afin que nous les
+connaissions?&mdash;Je vous prie, mes frères, répondit Loth, ne leur faites
+point de mal. J'ai deux filles qui n'ont point encore connu d'homme,
+je vous les amènerai, et vous les traiterez comme il vous plaira,
+pourvu que vous ne fassiez pas de mal à ces hommes. Car ils sont venus
+à l'ombre de mon toit.» Loth, qui faisait ainsi à l'hospitalité le
+sacrifice de l'honneur de ses filles, n'eût-il pas accordé de bonne
+grâce à ses deux hôtes ce qu'il offrait malgré lui à une populace en
+délire? Quant à ses deux filles, que le spectacle de la destruction de
+Sodome et de Gomorrhe n'avait point assez épouvantées pour leur
+inspirer des sentiments de continence, elles abusèrent étrangement
+l'une après l'autre de l'ivresse de leur malheureux père.</p>
+
+<p>C'est bien la débauche, et la plus hideuse, mais ce n'est pas encore la
+Prostitution légale, celle qui s'accomplit en vertu d'un marché que la
+loi ne condamne pas et que l'usage autorise. Cette espèce de
+Prostitution se montre chez les Hébreux, dès les temps des patriarches,
+dix-huit siècles avant Jésus-Christ, alors même que le chaste Joseph,
+esclave et intendant de l'eunuque Putiphar en Égypte, résistait aux
+provocations impudiques de la femme de son maître, et lui abandonnait
+son manteau plutôt que son honneur. Un des frères de Joseph, Juda, le
+quatrième fils de Jacob, avait marié successivement à une fille nommée
+Thamar deux fils qu'il avait eus avec une Chananéenne: ces deux fils,
+Her et Onan, étant morts sans laisser d'enfants, leur veuve se
+promettait d'épouser leur dernier frère, Séla; mais Juda ne se souciait
+pas de ce mariage, auquel les deux précédents, restés stériles,
+attachaient un fâcheux augure. Thamar, mécontente de son beau-père, qui
+s'était engagé vis-à-vis d'elle à la marier avec Séla, imagina un
+singulier moyen de prouver qu'elle pouvait devenir mère. Ayant su que
+Juda s'en allait sur les hauteurs de Tinnath pour y faire tondre ses
+brebis, elle ôta ses habits de veuvage, elle se couvrit d'un voile et
+s'en enveloppa, puis s'assit dans un carrefour sur la route que Juda
+devait prendre. «Quand Juda la vit, raconte la <i>Genèse</i> (ch. <span class="smcap">XXXVIII</span>),
+il imagina que c'était une prostituée, car elle avait couvert son visage
+pour n'être pas reconnue. Et, s'avançant vers elle, il lui dit: «Permets
+que j'aille avec toi!» Car il ne soupçonnait pas que ce fût sa
+belle-fille. Elle lui répondit: «Que me donneras-tu pour jouir de mes
+embrassements?» Il dit: «Je t'enverrai un chevreau de mes troupeaux.»
+Alors, elle reprit: «Je ferai ce que tu veux, si tu me donnes des
+arrhes jusqu'à ce que tu m'envoies ce que tu promets?» Et Juda lui dit:
+«Que veux-tu que je te donne pour arrhes?» Elle répondit: «Ton anneau,
+ton bracelet et le bâton que tu tiens à la main.» Il s'approcha d'elle
+et aussitôt elle conçut; ensuite, se levant, elle s'en alla, et,
+quittant le voile qu'elle avait pris, elle revêtit les habits du
+veuvage. Cependant Juda envoya un chevreau, par l'entremise d'un de ses
+pâtres, qui devait lui rapporter son gage; mais le pâtre ne trouva pas
+cette femme, entre les mains de qui le gage était resté, et il
+interrogea les passants: «Où est cette prostituée qui stationnait dans
+le carrefour?» Et ils répondirent: «Il n'y a point eu de prostituée dans
+cet endroit-là.» Et il retourna vers Juda et lui dit: «Je ne l'ai point
+trouvée, et les gens de l'endroit m'ont déclaré que jamais prostituée
+n'avait stationné à cette place.» Peu de temps après, on vint annoncer à
+Juda que sa belle-fille était enceinte et il ordonna qu'elle fût brûlée
+comme adultère; mais Thamar lui fit connaître alors le père de l'enfant
+qu'elle portait, en lui rendant son anneau, son bracelet et son bâton.</p>
+
+<p>Voilà certainement le plus ancien exemple de Prostitution légale que
+puisse nous fournir l'histoire; car le fait, rapporté par Moïse avec
+toutes les circonstances qui le caractérisèrent, remonte au
+vingt-unième siècle avant Jésus-Christ. Nous voyons déjà la prostituée
+juive, cachée dans les plis d'un voile, assise au bord d'un
+chemin et s'y livrant à son infâme métier avec le premier venu qui
+veut la payer. C'était là, depuis la plus haute antiquité, le rôle que
+jouait la Prostitution chez les Hébreux. Les livres saints sont
+remplis de passages qui nous montrent les carrefours des routes
+servant de marché et de champ de foire aux <i>paillardes</i>, qui tantôt se
+tenaient immobiles, enveloppées dans leur voile comme dans un linceul,
+et tantôt, vêtues d'habits immodestes et richement parées, brûlaient
+des parfums, chantaient des chansons voluptueuses, en s'accompagnant
+avec la lyre, la harpe et le tambour, ou dansaient au son de la double
+flûte. Ces paillardes n'étaient pas des Juives, du moins la plupart;
+car l'Écriture les qualifie ordinairement de <i>femmes étrangères</i>:
+c'étaient des Syriennes, des Égyptiennes, des Babyloniennes, etc., qui
+excellaient dans l'art d'exciter les sens. La loi de Moïse défendait
+expressément aux femmes juives de servir d'auxiliaires à la
+Prostitution qu'elle autorisait pour les hommes, puisqu'elle ne la
+condamnait pas. On s'explique donc comment les <i>femmes étrangères</i>
+n'avaient pas le droit de se prostituer dans l'enceinte des villes et
+pourquoi les grands chemins avaient le privilége de donner asile à la
+débauche publique. Il n'y eut d'exception à cet usage que sous le
+règne de Salomon, qui permit aux courtisanes de s'établir au milieu
+des villes. Mais, auparavant et depuis, on ne les rencontrait pas dans
+les rues et les carrefours de Jérusalem; on les voyait se mettre
+à l'encan, le long des routes. Là, elles dressaient leurs tentes de
+peaux de bêtes ou d'étoffes aux couleurs éclatantes. Quinze siècles
+après l'aventure de Thamar, le prophète Ézéchiel disait, dans son
+langage symbolique, à Jérusalem la grande prostituée: «Tu as construit
+un lupanar et tu t'es fait un lieu de Prostitution dans tous les
+carrefours, à la tête de chaque chemin tu as arboré l'enseigne de ta
+paillardise, et tu as fait un abominable emploi de ta beauté, et tu
+t'es abandonnée à tous les passants (<i>divisisti pedes tuos omni
+transeunti</i>, dit la <i>Vulgate</i>), et tu as multiplié tes fornications.»</p>
+
+<p>Le séjour des Hébreux en Égypte, où les m&oelig;urs étaient fort
+dépravées, acheva de pervertir les leurs et de les ramener à l'état de
+simple nature: ils vivaient dans une honteuse promiscuité, lorsque
+Moïse les fit sortir de servitude et leur donna un code de lois
+religieuses et politiques. Moïse, en conduisant les Juifs vers la
+terre promise, eut besoin de recourir à une pénalité terrible pour
+arrêter les excès de la corruption morale qui déshonorait le peuple de
+Dieu. Du haut du mont Sinaï il fit entendre ces paroles, que le
+Seigneur prononça au milieu des éclairs et des tonnerres: «Tu ne
+paillarderas point! Tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain!»
+Ensuite, il ne dédaigna pas de régler lui-même, au nom de Jehovah, les
+formes d'une espèce de Prostitution qui faisait essentiellement partie
+de l'esclavage. «Si quelqu'un a vendu sa fille comme esclave,
+dit-il, elle ne pourra quitter le service de son maître, à l'instar
+des autres servantes. Si elle déplaît aux yeux du maître à qui elle a
+été livrée, que le maître la renvoie; mais il n'aura pas le pouvoir de
+la vendre à un peuple étranger, s'il veut se débarrasser d'elle.
+Toutefois, s'il l'a fiancée à son fils, il doit se conduire envers
+elle comme envers ses propres filles. Que s'il en a pris une autre, il
+pourvoira à la dot et aux habits de son esclave, et il ne lui niera
+pas le prix de sa pudicité (<i>pretium pudicitiæ non negabit</i>). S'il ne
+fait pas ces trois choses, elle sortira de servage, sans rien payer.»
+Ce passage, que les commentateurs ont compris de différentes façons,
+prouve de la manière la plus évidente que chez les Juifs, du moins
+avant la rédaction définitive des tables de la loi, le père avait le
+droit de vendre sa fille à un maître, qui en faisait sa concubine pour
+un temps déterminé par le contrat de vente. On voit aussi, dans cette
+singulière législation, que la fille, vendue de la sorte au profit de
+son père, ne retirait aucun avantage personnel de l'abandon qu'elle
+était forcée de faire de son corps, excepté dans le cas où le maître,
+après l'avoir fiancée à son fils, voudrait la remplacer par une autre
+concubine. Il est donc clairement établi que les Hébreux trafiquaient
+entre eux de la Prostitution de leurs filles.</p>
+
+<p>Moïse, ce sage législateur qui parlait aux Hébreux par la bouche de
+Dieu, avait affaire à des pécheurs incorrigibles: il leur laissa, par
+prudence, comme un faible dédommagement de ce qu'il leur enlevait, la
+liberté d'avoir commerce avec des prostituées étrangères; mais il fut
+inflexible à l'égard des crimes de bestialité et de sodomie. «Celui qui
+aura eu des rapports charnels avec une bête de somme sera puni de mort,»
+dit-il dans l'<i>Exode</i> (chap. <span class="smcap">XXII</span>). «Tu n'auras pas de relation sexuelle
+avec un mâle, comme avec une femme, dit-il dans le <i>Lévitique</i> (chap.
+<span class="smcap">XVIII</span>), car c'est une abomination; tu ne cohabiteras avec aucune bête et
+tu ne te souilleras pas avec elle. La femme ne se prostituera pas à une
+bête et ne se mélangera pas avec elle, car c'est un forfait!» Moïse, en
+parlant de ces désordres contre nature, ne peut s'empêcher d'excuser les
+Juifs, qui ne les avaient pas inventés et qui s'y abandonnaient à
+l'exemple des autres peuples. «Les nations que je m'en vais chasser de
+devant vous se sont polluées de toutes ces turpitudes, s'écrie le chef
+d'Israël, la terre qu'elles habitent en a été souillée, et moi je vais
+punir sur elle son iniquité, et la terre vomira ses habitants.» Moïse,
+qui sait combien son peuple est obstiné dans ses vilaines habitudes,
+joint la menace à la prière pour imposer un frein salutaire aux
+déréglements des sens: «Quiconque aura fait une seule de ces
+abominations sera retranché du milieu des miens!» Ce n'était point
+encore assez pour effrayer les coupables; Moïse revient encore à
+plusieurs reprises sur la peine qu'on doit leur infliger: «Les deux
+auteurs de l'abomination seront également mis à mort, lapidés ou brûlés,
+l'homme et la bête, la bête et la femme, le mâle et son complice mâle.»
+Moïse n'avait donc pas prévu que le sexe féminin pût se livrer à de
+pareilles énormités. Et toujours il mettait sous les yeux des Israélites
+la nécessité de ne pas ressembler aux peuples qu'ils allaient chasser de
+la terre de Chanaan: «Vous ne suivrez point les errements de ces
+nations, disait l'Éternel, car elles ont pratiqué les infamies que je
+vous défends, et je les ai prises en abomination (<i>Lévit.</i>, <span class="smcap">XX</span>).»</p>
+
+<p>Le but évident de la loi de Moïse était d'empêcher, autant que possible,
+la race juive de dégénérer et de s'abâtardir par suite des débauches qui
+n'avaient déjà que trop vicié son sang et appauvri sa nature. Ces
+débauches portaient, d'ailleurs, un grave préjudice au développement de
+la population et à la santé publique. Tels furent certainement les deux
+principaux motifs qui déterminèrent le législateur à ne tolérer la
+Prostitution légale, que chez les femmes étrangères. Il la défendit
+absolument aux femmes juives. «Tu ne prostitueras pas ta fille, dit-il
+dans le <i>Lévitique</i> (chap. <span class="smcap">XIX</span>), afin que la terre ne soit pas souillée
+ni remplie d'impureté.» Il dit encore plus expressément dans le
+<i>Deutéronome</i> (<span class="smcap">XXIII</span>): «Il n'y aura pas de prostituées entre les filles
+d'Israël, ni de ruffian entre les fils d'Israël.» (<i>Non erit meretrix de
+filiabus Israel nec scortator de filiis Israel.</i>) Ces deux articles du
+code de Moïse réglèrent la Prostitution chez les Juifs, quand les Juifs
+furent fixés en Palestine et constitués en corps de nation sous le
+gouvernement des juges et des rois. Les lieux de débauche étaient
+dirigés par des étrangers, la plupart Syriens; les femmes de plaisir,
+dites consacrées, étaient toutes étrangères, la plupart Syriennes. Quant
+aux raisons qui avaient décidé Moïse à exclure les femmes juives de la
+Prostitution légale, elles sont suffisamment déduites dans les chapitres
+du <i>Lévitique</i> où il ne craint pas de révéler les infirmités dégoûtantes
+auxquelles étaient sujettes alors les femmes de sa race. De là toutes
+les précautions qu'il prend pour rendre les unions saines et
+prolifiques. On ne s'explique pas autrement ce chapitre <span class="smcap">XVIII</span> du
+<i>Lévitique</i>, dans lequel il énumère toutes les personnes du sexe
+féminin, dont un juif ne découvrira pas la nudité (<i>turpitudinem non
+discoperies</i>), sous peine de désobéir à l'Éternel: «Que nul ne
+s'approche de sa parente pour cohabiter avec elle!» dit le Seigneur.
+Ainsi, tout Juif ne pouvait, sans crime, connaître sa mère ou
+belle-mère, sa s&oelig;ur ou belle-s&oelig;ur, sa fille, petite-fille ou
+belle-fille, sa tante maternelle ou paternelle, sa nièce ou sa cousine
+germaine. Moïse crut utile d'établir de la sorte les degrés de parenté
+qui repoussassent une alliance incompatible et plus contraire encore à
+l'état physique d'une société qu'à son organisation morale. C'était par
+des motifs tout à fait analogues, que l'approche d'une femme, à l'époque
+de son indisposition menstruelle, avait été si sévèrement interdite, que
+la loi de Moïse la punissait de mort dans certaines circonstances. Le
+danger, il est vrai, était plus sérieux chez les Juives que partout
+ailleurs.</p>
+
+<p>Ces Juives, si belles qu'elles fussent, avec leurs yeux noirs fendus en
+amande, avec leur bouche voluptueuse aux lèvres de corail et aux dents
+de perles, avec leur taille souple et cambrée, avec leur gorge ferme et
+riche, avec tous les trésors de leurs formes potelées, ces juives, dont
+la Sunamite du <i>Cantique des Cantiques</i> nous offre un si séduisant
+portrait, étaient affligées, s'il faut en croire Moïse, de secrètes
+infirmités que certains archéologues de la médecine ont voulu traiter
+comme les symptômes du mal vénérien. A coup sûr, ce mal-là ne venait ni
+de Naples ni d'Amérique. Il serait donc imprudent et bien osé de se
+prononcer sur un sujet si délicat; mais, en tout cas, on ne peut
+qu'approuver Moïse, qui avait pris des précautions singulières pour
+sauvegarder la santé des Hébreux et pour empêcher leur progéniture
+d'être gâtée dans son germe. Selon d'autres commentateurs, peu ou point
+médecins, mais très-habiles théologiens sans doute, il ne s'agit que du
+flux de sang et des hémorrhoïdes, dans ce terrible chapitre <span class="smcap">XV</span> du
+<i>Lévitique</i>, qui commence ainsi dans la traduction la plus décente:
+«Tout homme à qui la chair découle sera souillé à cause de son flux, et
+telle sera la souillure de son flux; quand sa chair laissera aller son
+flux ou que sa chair retiendra son flux, c'est sa souillure.» Le texte
+de la <i>Vulgate</i> ne laisse pas de doute sur la nature de ce flux, sinon
+sur son origine: <i>Vir qui patitur fluxum seminis immundus erit; et tunc
+indicabitur huic vitio subjacere, cum per singula momenta adhæserit
+carni ejus atque concreverit f&oelig;dus humor.</i> Et voilà pourquoi Moïse
+avait ordonné des ablutions si rigoureuses et des épreuves si austères,
+à ceux qui <i>découlaient</i>, suivant l'expression des traductions
+orthodoxes de la <i>Bible</i>. Le malade, qui rendait impur tout ce qu'il
+touchait, et dont les vêtements devaient être lavés à mesure qu'il les
+souillait, se rendait à l'entrée du tabernacle, le huitième jour de son
+flux, et sacrifiait deux tourterelles ou deux pigeons, l'un pour son
+péché, l'autre en holocauste. Ces deux pigeons, que le paganisme avait
+consacrés à Vénus à cause de l'ardeur et de la multiplicité de leurs
+caresses, représentaient évidemment les deux auteurs d'un péché qui
+avait eu de si fâcheuses conséquences. Ce sacrifice expiatoire ne
+guérissait pas le malade, qui restait retranché hors d'Israël et loin du
+tabernacle de Dieu jusqu'à ce que son flux s'arrêtât. Moïse impose là de
+véritables règlements de police, pour empêcher autant que possible
+qu'une maladie immonde, qui altérait les sources de la génération chez
+les Hébreux, ne se propageât encore en augmentant ses ravages, et ne
+finît par infecter tout le peuple d'Israël.</p>
+
+<p>Cette maladie cependant s'était tellement aggravée et multipliée pendant
+le séjour des Israélites dans le désert, que Moïse expulsa du camp tous
+ceux qui en étaient atteints (<i>Nombres</i>, chap. <span class="smcap">V</span>). Ce fut par l'ordre
+du Seigneur que les enfants d'Israël chassèrent sans pitié tout lépreux
+et <i>tout homme découlant</i>. On peut penser que ces malheureux, à qui sans
+doute l'Éternel n'envoyait pas le bienfait de la manne céleste, périrent
+de froid et de faim, sinon de leur mal. Il est permis de rapporter
+encore à ce mal étrange et odieux la loi de Jalousie, que Moïse formula
+pour tranquilliser les maris qui accusaient leurs femmes d'avoir
+compromis leur santé en commettant un adultère dont elles avaient gardé
+les traces cuisantes. Des querelles inextinguibles éclataient sans cesse
+à ce sujet dans l'intérieur des ménages juifs. Le mari soupçonnait sa
+femme et cherchait la preuve de ses soupçons dans l'état de leur santé
+réciproque; la femme jurait en vain qu'elle ne s'était pas souillée, et
+elle imputait souvent à son mari les torts que celui-ci lui reprochait.
+Alors, mari et femme se rendaient devant le sacrificateur; le mari
+présentait pour sa femme un gâteau de farine d'orge, sans huile, nommé
+<i>gâteau de jalousie</i>; les deux époux se tenaient debout devant
+l'Éternel; le sacrificateur posait le gâteau sur les mains de la femme,
+et tenait dans les siennes les eaux amères qui apportent la malédiction:
+«Si aucun homme n'a couché avec toi, lui disait-il, et si, étant en la
+puissance de ton mari, tu ne t'es point débauchée et souillée, sois
+exempte de ces eaux amères; mais si, étant en la puissance de ton mari,
+tu t'es débauchée et souillée, et que quelque autre que ton mari ait
+couché avec toi, que l'Éternel te livre à l'exécration à laquelle tu
+t'es assujettie par serment, et que ces eaux-là, qui apportent la
+malédiction, entrent dans tes entrailles pour te faire enfler le ventre
+et faire tomber ta cuisse.» La femme répondait <i>Amen</i> et buvait les eaux
+amères, tandis que le sacrificateur faisait tournoyer le gâteau de
+jalousie et l'offrait sur l'autel. Si plus tard la femme voyait enfler
+son ventre et se dessécher sa cuisse, elle était convaincue d'adultère
+et elle devenait infâme aux yeux d'Israël. Son mari, au contraire, que
+tout le monde plaignait comme une victime <i>exempte de faute</i>, se
+trouvait justifié, sinon guéri; car, bien qu'il n'eût pas bu les eaux
+amères en présence du sacrificateur, il avait souvent la meilleure part
+des infirmités dégoûtantes et des accidents terribles que l'exécration
+faisait peser sur sa femme criminelle. Quand celle-ci avait manifesté
+son innocence par l'état prospère de son ventre et de sa cuisse charnue,
+elle n'avait plus à redouter les reproches de son mari et elle pouvait
+avoir des enfants.</p>
+
+<p>Moïse, on le voit, ne s'occupait pas seulement de moraliser les
+Israélites: il s'efforçait de détruire les germes de leurs vilaines
+maladies, et il mettait ses lois d'hygiène publique sous la sauvegarde
+du tabernacle de Dieu. Mais les Israélites, en passant à travers les
+peuplades étrangères, Moabites, Ammonites, Chananéens, et toutes ces
+races syriennes plus ou moins corrompues et idolâtres, s'incorporaient
+les goûts, les usages et les vices de leurs hôtes ou de leurs alliés.
+Or, la Prostitution la plus audacieuse florissait chez les descendants
+incestueux de Loth et de ses filles. La Prostitution sacrée avait
+surtout étendu son empire impudique dans le culte des faux dieux, que
+les habitants du pays adoraient avec une déplorable frénésie. Moloch et
+Baal-Phegor étaient les monstrueuses idoles de cette Prostitution à
+laquelle le peuple juif s'empressa de se faire initier. Moïse eut beau
+sévir contre les fornicateurs, leur exemple ne fut pas moins suivi par
+ceux qui se laissèrent entraîner aux appétits de la chair. Ainsi, une
+foule de superstitions obscènes restèrent dans les m&oelig;urs des
+Hébreux, quoique les autels de Baal et de Moloch eussent été renversés
+et ne reçussent plus d'offrandes immondes. Moïse, dans le chapitre <span class="smcap">XX</span> du
+<i>Lévitique</i> et dans le chapitre <span class="smcap">XXIII</span> du <i>Deutéronome</i>, a imprimé un
+stigmate d'infamie à ce culte exécrable et aux apostats qui le
+pratiquaient à la honte du vrai Dieu d'Israël: «Quiconque des enfants
+d'Israël ou des étrangers qui demeurent dans Israël donnera de sa
+semence à l'idole de Moloch, qu'il soit puni de mort: le peuple le
+lapidera.» Ainsi parle l'Éternel à Moïse, en lui ordonnant de retrancher
+du milieu de son peuple ceux qui auront forniqué avec Moloch. Dans le
+<i>Deutéronome</i>, c'est Moïse seul qui condamne, sans toutefois les frapper
+d'une peine déterminée, certaines impuretés qui concernaient Baal
+plutôt que Moloch: «Tu n'offriras pas dans le temple du Seigneur le
+salaire de la Prostitution et le <i>prix du chien</i>, quel que soit le
+v&oelig;u que tu aies fait, parce que ces deux choses sont en
+abomination devant le Seigneur ton Dieu.»</p>
+
+<p>Les savants se sont donné beaucoup de mal pour découvrir quels étaient
+ces dieux moabites, Moloch et Baal-Phegor; ils ont extrait du <i>Talmud</i>
+et des commentateurs juifs les détails les plus étranges sur les
+idoles de ces dieux-là et sur le culte qu'on leur rendait. Ainsi,
+Moloch était représenté sous la figure d'un homme à tête de veau, qui,
+les bras étendus, attendait qu'on lui offrît en sacrifice de la fleur
+de farine, des tourterelles, des agneaux, des béliers, des veaux, des
+taureaux et des enfants. Ces différentes offrandes se plaçaient dans
+sept bouches qui s'ouvraient au milieu du ventre de cette avide
+divinité d'airain, posée sur un immense four qu'on allumait pour
+consumer à la fois les sept espèces d'offrandes. Pendant cet
+holocauste, les prêtres de Moloch faisaient une terrible musique de
+sistres et de tambours, afin d'étouffer les cris des victimes. C'est
+alors qu'avait lieu l'infamie, maudite par le Dieu d'Israël: les
+<i>Molochites</i> se livraient à des pratiques dignes de la patrie d'Onan,
+et, animés par le bruit cadencé des instruments de musique, ils
+s'agitaient autour de la statue incandescente qui apparaissait rouge à
+travers la fumée, ils poussaient des hurlements frénétiques, et,
+suivant l'expression biblique, donnaient de leur postérité à
+Moloch. Cette abomination se naturalisa tellement dans Israël, que
+quelques malheureux insensés osèrent l'introduire dans le culte du
+Dieu des Juifs, et souillèrent ainsi son sanctuaire. La colère de
+Moïse en fit justice, et il répéta ces paroles de l'Éternel: «Je
+mettrai ma face contre ceux qui paillardent avec Moloch, et je les
+retrancherai du milieu de mon peuple.» Ce Moloch, ou Molec, n'était
+autre que la Mylitta des Babyloniens, l'Astarté des Sidoniens, la
+Vénus génératrice, la femme divinisée. De là, les offrandes qu'on lui
+apportait: la fleur de farine, pour indiquer la substance de vie; les
+tourterelles, pour exprimer les tendresses de l'amour; les agneaux,
+pour désigner la fécondité; les béliers, pour caractériser la
+pétulance des sens; les veaux, pour peindre la richesse de la nature
+nourricière; les taureaux, pour symboliser la force créatrice; et les
+enfants, pour montrer le but du culte même de la déesse. On comprend
+que, par une honteuse exagération du zèle religieux, les fidèles
+adorateurs de Moloch, n'ayant pas d'enfants à lui offrir, lui aient
+offert une impure compensation de ce cruel sacrifice. Au reste, il
+semble que le culte de ce sale Moloch ait eu moins de vogue que celui
+de Baal-Phegor chez les Juifs.</p>
+
+<p>Baal-Phegor ou Belphegor, qui était le dieu favori des Madianites, fut
+accepté par les Hébreux avec une passion qui témoigne assez de
+l'indécence de ses mystères. Ce dieu malhonnête balança souvent le
+Dieu d'Abraham et de Jacob; son culte détestable, accompagné des
+plus affreuses débauches, ne fut jamais complétement détruit dans la
+nation juive, qui le pratiquait secrètement dans les bois et dans les
+montagnes. Ce culte était certainement celui d'Adonis ou de Priape.
+Les monuments qui représentaient le dieu nous manquent tout à fait.
+C'est à peine si quelques écrivains juifs se sont permis de faire
+parler la tradition au sujet de Baal, de ses statues et de ses
+cérémonies. Nous nous bornerons à entrevoir derrière un voile décent
+les images scandaleuses que Selden, l'abbé Mignot et Dulaure ont
+essayé de relever avec la main de l'érudition. Selon Selden, qui
+s'appuie de l'autorité d'Origène et de saint Jérôme, Belphegor était
+figuré tantôt par un phallus gigantesque, appelé dans la <i>Bible</i>:
+<i>species turpitudinis</i>; tantôt par une idole portant sa robe
+retroussée au-dessus de la tête, comme pour étaler sa turpitude (<i>ut
+turpitudinem membri virilis ostenderet</i>); selon Mignot, la statue de
+Baal était monstrueusement hermaphrodite; selon Dulaure, elle n'était
+remarquable que par les attributs de Priape. Mais tous les savants, se
+fondant sur les saintes Écritures et sur les commentaires des Pères de
+l'Église, sont d'accord au sujet de la Prostitution sacrée, qui
+faisait le principal élément de ce culte odieux. Les prêtres du dieu
+étaient de beaux jeunes hommes, sans barbe, qui, le corps épilé et
+frotté d'huiles parfumées, entretenaient un ignoble commerce
+d'impudicité dans le sanctuaire de Baal. La <i>Vulgate</i> les nomme
+<i>efféminés</i> (<i>eff&oelig;minati</i>); le texte hébraïque les qualifie de
+<i>kedeschim</i>, c'est-à-dire <i>consacrés</i>. Quelquefois, ces consacrés
+n'étaient que des mercenaires attachés au service du temple. Leur rôle
+ordinaire consistait dans l'usage plus ou moins actif de leurs
+mystères infâmes: ils se vendaient aux adorateurs de leur dieu, et
+déposaient sur ses autels le salaire de leur Prostitution. Ce n'est
+pas tout, ils avaient des chiens dressés aux mêmes ignominies; et le
+produit impur qu'ils retiraient de la vente ou du louage de ces
+animaux, ils l'appliquaient aussi aux revenus du temple. Enfin, dans
+certaines cérémonies qui se célébraient la nuit au fond des bois
+sacrés, lorsque les astres semblaient voiler leur face et se cacher
+d'épouvante, prêtres et consacrés s'attaquaient à coups de couteau, se
+couvraient d'entailles et de plaies peu profondes, échauffés par le
+vin, excités par leurs instruments de musique, et tombaient pêle-mêle
+dans une mare de sang.</p>
+
+<p>Voilà pourquoi Moïse ne voulait pas qu'il y eût des bocages auprès des
+temples; voilà pourquoi, rougissant lui-même des turpitudes qu'il
+dénonçait à la malédiction du ciel, il défendait d'offrir dans la
+maison de Dieu le salaire de la Prostitution et le <i>prix du chien</i>.
+Les efféminés formaient une secte qui avait ses rites et ses
+initiations. Cette secte se multipliait donc en cachette, quelques
+efforts que fît le législateur pour l'anéantir; elle survivait à la
+ruine de ses idoles et elle se propageait jusque dans le temple
+du Seigneur. L'origine de ces efféminés se rattache évidemment à la
+profusion de diverses maladies obscènes qui avaient vicié le sang des
+femmes et qui rendait leur approche fort dangereuse, avant que Moïse
+eût purifié son peuple en expulsant et en vouant à l'exécration
+quiconque était atteint de ces maladies endémiques: la lèpre, la gale,
+le flux de sang et les flux de tout genre. Lorsque la santé publique
+fut un peu régénérée, les Juifs qui s'adonnaient au culte de Baal ne
+se contentèrent plus de leurs efféminés; et ceux-ci, se voyant moins
+recherchés, imaginèrent, pour obvier à la diminution des revenus de
+leur culte, de consacrer également à Baal une association de femmes
+qui se prostituaient au bénéfice de l'autel. Ces femmes, nommées comme
+eux <i>kedeschoth</i>, dans le langage biblique, ne résidaient pas avec eux
+sous le portique ou dans l'enceinte du temple: elles se tenaient, sous
+des tentes bariolées, aux abords de ce temple, et elles se préparaient
+à la Prostitution, en brûlant des parfums, en vendant des philtres, en
+jouant de la musique. C'étaient là ces femmes étrangères, qui
+continuaient leur métier à leur profit lorsque le temple de Baal
+n'était plus là pour recevoir leurs offrandes; c'étaient elles qui,
+exercées dès l'enfance à leur honteux sacerdoce, servaient
+exclusivement aux besoins de la Prostitution juive.</p>
+
+<p>L'histoire de la Prostitution sacrée chez les Hébreux commence
+donc du temps de Moïse, qui ne réussit pas à l'abolir, et elle
+reparaît çà et là, dans les livres saints, jusqu'à l'époque des
+Machabées.</p>
+
+<p>Lorsque Israël était campé en Sittim, dans le pays des Moabites, presque
+en vue de la terre promise, le peuple s'abandonna à la fornication avec
+les filles de Moab (<i>Nombres</i>, chap. <span class="smcap">XXV</span>), qui les invitèrent à leurs
+sacrifices: il fut initié à Belphegor. L'Éternel appela Moïse et lui
+ordonna de faire pendre ceux qui avaient sacrifié à Belphegor. Une
+maladie terrible, née de la débauche des Israélites, les décimait déjà,
+et vingt-quatre mille étaient morts de cette maladie. Moïse rassembla
+les juges d'Israël pour les inviter à retrancher du peuple les coupables
+que le fléau avait atteints. «Voilà qu'un des enfants d'Israël, nommé
+Zambri, entra, en présence de ses frères, chez une prostituée du pays de
+Madian, à la vue de Moïse et de l'assemblée des juges, qui pleuraient
+devant les portes du tabernacle. Alors Phinées, petit-fils d'Aaron,
+ayant vu ce scandale, se leva, prit un poignard, entra derrière Zambri
+dans le lieu de débauche, et perça d'un seul coup l'homme et la femme
+dans les parties de la génération.» Cette justice éclatante fit cesser
+l'épidémie qui désolait Israël et apaisa le ressentiment du Seigneur.
+Mais le mal moral avait des racines plus profondes que le mal physique,
+et les abominations de Baal-Phegor reparurent souvent au milieu du
+peuple de Dieu. Elles ne furent jamais plus insolentes que sous les rois
+de Juda. Pendant le règne de Roboam, 980 ans avant Jésus-Christ, «les
+efféminés s'établirent dans le pays et y firent toutes les abominations
+des peuples que le Seigneur avait écrasés devant la face des fils
+d'Israël.» Asa, un des successeurs de Roboam, fit disparaître les
+efféminés, et purgea son royaume des idoles qui le souillaient; il
+chassa même sa mère Maacha, qui présidait aux mystères de Priape (<i>in
+sacris Priapi</i>), et renversa de fond en comble le temple qu'elle avait
+élevé à ce dieu, dont il mit en pièces la statue impudique (<i>simulacrum
+turpissimum</i>). Josaphat, qui régna ensuite, anéantit le reste des
+efféminés qui avaient pu se soustraire aux poursuites sévères de son
+père Asa. Cependant, les efféminés ne tardèrent pas à revenir; les
+temples de Baal se relevèrent; ses statues insultèrent de nouveau à la
+pudeur publique; car, deux siècles plus tard, le roi Josias fit encore
+une guerre implacable aux faux dieux et à leur culte, qui s'était mêlé
+dans Jérusalem au culte du Seigneur. Les temples furent démolis, les
+statues jetées par terre, les bois impurs arrachés et brûlés; Josias
+n'épargna pas les tentes des efféminés que ces infâmes avaient plantées
+dans l'intérieur même du temple de Salomon, et qui, tissées de la main
+des femmes consacrées à Baal, servaient d'asile à leurs étranges
+Prostitutions.</p>
+
+<p>Un ancien commentateur juif des livres de Moïse ajoute beaucoup de
+traits de m&oelig;urs, que lui fournit la tradition; au chapitre <span class="smcap">XV</span> des
+<i>Nombres</i>, dans lequel sont mentionnés les débordements des Israélites
+avec les filles de Moab. Ces filles avaient dressé des tentes et ouvert
+des boutiques (<i>officinæ</i>) depuis Bet-Aiscimot jusqu'à Ar-Ascaleg: là,
+elles vendaient toutes sortes de bijoux; et les Hébreux mangeaient et
+buvaient au milieu de ce camp de Prostitution. Quand l'un d'eux sortait
+pour prendre l'air et se promenait le long des tentes, une fille
+l'appelait de l'intérieur de la tente où elle était couchée: «Viens, et
+achète-moi quelque chose?» Et il achetait; le lendemain il achetait
+encore, et le troisième jour elle lui disait: «Entre, et choisis-moi; tu
+es le maître ici.» Alors, il entrait dans la tente; et là, il trouvait
+une coupe pleine de vin ammonite qui l'attendait: «Qu'il te plaise de
+boire ce vin!» lui disait-elle. Et il buvait, et ce vin enflammait ses
+sens, et il disait à la belle fille de Moab: «Baise-moi!» Elle, tirant
+de son sein l'image de Phegor (sans doute un phallus): «Mon seigneur,
+lui disait-elle, si tu veux que je te donna un baiser, adore mon
+dieu?&mdash;Quoi! s'écriait-il, puis-je accepter l'idolâtrie?&mdash;Que
+t'importe! reprenait l'enchanteresse; il suffit de te découvrir devant
+cette image.» L'Israélite se gardait bien de refuser un pareil marché;
+il se découvrait, et la Moabite achevait de l'initier au culte de
+Baal-Phegor. C'était donc reconnaître Baal et l'adorer, que de se
+découvrir devant lui. Aussi, les Juifs, de peur de paraître la tête nue
+en sa présence, conservaient leur bonnet jusque dans le temple et devant
+le tabernacle du Seigneur. Ces filles de Moab n'étaient peut-être pas
+trop innocentes de la plaie qui frappa Israël, à la suite des idolâtries
+qu'elles avaient sollicitées; car, après l'expédition triomphante que
+Moïse avait envoyée contre les Madianites, tous les hommes ayant été
+passés au fil de l'épée, il ordonna de tuer aussi une partie des femmes
+qui restaient prisonnières: «Ce sont elles, dit-il aux capitaines de
+l'armée, ce sont elles qui, à la suggestion de Balaam, ont séduit les
+fils d'Israël et vous ont fait pécher contre le Seigneur en vous
+montrant l'image de Phegor.» Il fit donc tuer impitoyablement toutes les
+femmes qui avaient perdu leur virginité (<i>mulieres quæ noverunt viros in
+coitu</i>).</p>
+
+<p>Moïse, dans vingt endroits de ses livres, paraît se préoccuper beaucoup
+de la virginité des filles: c'était là une dot obligée que la femme
+juive apportait à son mari, et l'on doit croire que les Hébreux, si peu
+avancés qu'ils fussent dans les sciences naturelles, avaient des moyens
+certains de constater la virginité, lorsqu'elle existait, et de prouver
+ensuite qu'elle avait existé. Ainsi (<i>Deutéron.</i>, ch. <span class="smcap">XXII</span>), lorsqu'un
+mari, après avoir épousé sa femme, l'accusait de n'être point entrée
+vierge dans le lit conjugal, le père et la mère de l'accusée se
+présentaient devant les anciens qui siégeaient à la porte de la ville,
+et produisaient à leurs yeux les marques de la virginité de leur fille,
+en déployant la chemise qu'elle avait la nuit de ses noces. Dans ce cas,
+on imposait silence au mari et il n'avait plus rien à objecter contre
+une virginité si bien établie. Mais, dans le cas contraire, quand la
+pauvre femme n'en pouvait produire autant, elle courait risque d'être
+convaincue d'avoir manqué à ses devoirs et d'être alors condamnée comme
+ayant forniqué dans la maison de son père: on la conduisait devant cette
+maison et on l'assommait à coups de pierres. Moïse, ainsi que tous les
+législateurs, avait prononcé la peine de mort contre les adultères;
+quant au viol, celui d'une fille fiancée était seul puni de mort, et la
+fille périssait avec l'homme qui l'avait outragée, à moins que le crime
+eût été commis en plein champ; autrement, cette infortunée était censée
+n'avoir pas crié ou avoir peu crié. Si la fille n'avait pas encore reçu
+l'anneau de fiancée, son insulteur devenait son mari pour l'avoir
+humiliée (<i>quia humiliavit illam</i>), à la charge seulement de payer au
+père de sa victime cinquante sicles d'argent, ce qui s'appelait l'<i>achat
+d'une vierge</i>. Moïse, plus indulgent pour les hommes que pour les
+femmes, prescrivait à celles-ci une chasteté si rigoureuse, que la femme
+mariée qui voyait son mari aux prises avec un autre homme ne pouvait lui
+venir en aide, sous peine de s'exposer à perdre la main; car on coupait
+la main à la femme qui, par mégarde ou autrement, touchait les parties
+honteuses d'un homme; or, dans leurs rixes, les Juifs avaient l'habitude
+de recourir trop souvent à ce mode d'attaque redoutable, qui n'allait à
+rien moins qu'à mutiler la race juive. Ce fut donc pour empêcher ces
+combats dangereux, que Moïse ferma l'entrée du temple aux eunuques, de
+quelque façon qu'ils le fussent devenus (<i>attritis vel amputatis
+testiculis et abscisso veretro.</i> Deutéron., <span class="smcap">XXIII</span>). Mais toutes ces
+rigueurs de la loi ne s'appliquaient qu'aux femmes juives; les
+étrangères, quoi qu'elles fissent dans Israël ou avec Israël, n'étaient
+nullement inquiétées, et Moïse lui-même savait bien tout le prix de ces
+étrangères, puisque, âgé de plus de cent ans, il en prit une pour femme
+ou plutôt pour concubine. C'était une Éthiopienne, qui n'adorait pas le
+Dieu des Juifs, mais qui n'en plaisait pas moins à Moïse. La s&oelig;ur
+de ce favori de l'Éternel, Marie, eut à se repentir d'avoir mal parlé de
+l'Éthiopienne, car Moïse s'attrista et le Seigneur s'irrita: Marie
+devint lépreuse, blanche comme neige, en châtiment de ses malins propos
+contre la noire maîtresse de Moïse. Celui-ci, qui ne prêchait pas
+toujours d'exemple, eût été malvenu à exiger des Israélites une
+continence qui lui semblait difficile à garder. Il leur recommandait
+seulement la modération dans les plaisirs des sens, la chasteté dans les
+actes extérieurs. Ainsi, suivant sa loi, l'amour était une sorte de
+mystère, qui ne devait s'accomplir qu'avec certaines conditions de
+temps, de lieu et de décence. Il y avait, en outre, beaucoup de
+précautions à prendre dans l'intérêt de la salubrité publique: les
+femmes juives étaient sujettes à des indispositions héréditaires que
+l'abus des rapports sexuels pouvait aggraver et multiplier; les
+familles, en se concentrant pour ainsi dire sur elles-mêmes, avaient
+appauvri et vicié leur sang. L'intempérance étant le vice dominant des
+Israélites, leur législateur, qui eût été impuissant à les rendre
+absolument chastes et vertueux, leur prescrivit de se modérer dans leurs
+désirs et dans leurs jouissances: «Que les fils d'Israël, dit le
+Seigneur à Moïse, portent des bandelettes de pourpre aux bords de leurs
+manteaux, afin que la vue de ces bandelettes leur rappelle les
+commandements du Seigneur et détourne de la fornication leurs yeux et
+leurs pensées.» (<i>Nombr.</i>, <span class="smcap">XV</span>.)</p>
+
+<p>Les étrangères ou femmes de plaisir n'étaient pas si décriées dans
+Israël, que leurs fils ne pussent prendre rang et autorité parmi le
+peuple de Dieu: ainsi, le brave Jephté était né, à Galaad, d'une
+prostituée, et il n'en fut pas moins un des chefs de guerre les plus
+estimés des Israélites. Un commentateur des livres saints a pensé que
+Jephté, pour expier la prostitution de sa mère, consacra au Seigneur
+la virginité de sa fille unique. On a peine à croire, en effet, que
+Jephté ait réellement immolé sa fille, et il faut sans doute ne voir
+dans cet holocauste humain qu'un emblème assez intelligible: la fille
+de Jephté pleure, pendant deux mois, sa virginité avec ses compagnes,
+avant de prendre l'habit de veuve et de se vouer au service du
+Seigneur. Un autre commentateur, plus préoccupé d'archéologie
+antique, a vu dans la retraite de cette fille sur la montagne une
+initiation au culte de Baal-Phegor, qui avait ses temples, ses statues
+et ses bois sacrés dans les <i>lieux élevés</i>, comme le dit souvent la
+<i>Bible</i>. Jephté aurait donc consacré sa fille à la Prostitution,
+c'est-à-dire au métier que sa mère avait exercé. Au reste, les livres
+de Josué et des Juges ne témoignent pas une aversion bien implacable à
+l'égard des prostituées. Quand Josué envoya deux espions à Jéricho,
+ces espions arrivèrent la nuit dans la maison d'une fille de joie,
+nommée Rahab, «et couchèrent là,» dit la <i>Bible</i>. Cette femme
+demeurait sur la muraille de la ville, comme les femmes de son espèce
+qui n'avaient pas le droit d'habiter dans l'intérieur des cités. On
+vint, de la part du roi de Jéricho, pour s'emparer de ces espions,
+mais elle les avait cachés sur le toit de sa maison, et elle les aida
+ensuite à sortir de la ville au moyen d'une corde. Ces espions lui
+promirent la vie sauve pour elle et pour tous ceux qui seraient sous
+son toit lors de la prise de Jéricho. Josué ne manqua pas de tenir la
+promesse que ses envoyés avaient faite à cette paillarde, qui fut
+épargnée dans le massacre, ainsi que son père, sa mère, ses frères et
+tous ceux qui lui appartenaient. «Elle a habité au milieu d'Israël
+jusqu'à aujourd'hui,» dit l'auteur du livre de Josué, qui n'a pas
+l'air de se scandaliser de cette résidence d'une étrangère au milieu
+des Israélites. Ce n'était pas la seule, il est vrai, et
+l'historien sacré a souvent occasion de parler de ces créatures.</p>
+
+<p>Nous ne nous arrêterons pas à la naissance de Samson, dans laquelle on
+pourrait rechercher quelques traces de la Prostitution sacrée; nous ne
+ferons pas remarquer que sa mère était stérile, et qu'un homme de
+Dieu, dont la face était semblable à celle d'un ange, <i>vint</i> vers
+cette femme stérile, pour lui annoncer qu'elle aurait un fils; nous
+montrerons seulement Samson, cet élu du Seigneur, lequel va dans la
+ville de Gaza, y voit une femme paillarde et entre chez elle. Le
+Seigneur néanmoins ne se retire pas de lui; car, au milieu de la nuit,
+Samson se lève aussi dispos que s'il avait dormi paisiblement et
+arrache les portes de Gaza, qu'il porte sur le sommet de la montagne.
+Ensuite, il aima une femme qui s'appelait Dalila, et qui se tenait
+sous une tente près du torrent de Cédron. C'était encore là une
+courtisane, et sa trahison, que les Philistins achetèrent à prix
+d'argent, prouve qu'elle n'avait pas à se louer de la générosité de
+son amant. Le Seigneur ne reprochait point à Samson l'usage qu'il
+faisait de sa force, mais il l'abandonna dès que le rasoir eut
+dépouillé le front de ce Nazaréen. Dalila l'abandonna aussi et ne
+l'endormit plus sur ses genoux. Les Juifs pouvaient d'ailleurs avoir
+des concubines dans leur maison, sans offenser le Dieu d'Abraham, qui
+avait eu aussi la sienne. Gédéon en eut aussi une qui lui donna un
+fils, outre les soixante-dix fils que ses femmes lui avaient donnés.
+Quant au lévite d'Éphraïm, il avait pris dans le pays de Bethléem
+une concubine qui paillarda chez lui, dit la traduction protestante de
+la <i>Bible</i>, et qui le quitta pour retourner chez son père. Ce fut là
+que le lévite alla, pour leur malheur, la rechercher: à son retour, il
+accepta l'hospitalité que lui offrait un bon vieillard de la ville de
+Guibha, et entra dans la maison de ce vieillard, pour y passer la
+nuit, avec ses deux ânes, sa concubine et son serviteur. Les voyageurs
+lavèrent leurs pieds, mangèrent et burent; mais, comme ils allaient
+s'endormir, les habitants de Guibha, qui étaient enfants de Jemini et
+appartenaient à la tribu de Benjamin, environnèrent la maison et,
+heurtant à la porte, crièrent à l'hôte: «Amène-nous l'homme qui est
+entré chez toi, pour que nous abusions de lui (<i>ut abutamur eo</i>).» Le
+vieillard sortit à la rencontre de ces fils de Bélial et leur dit:
+«Frères, ne commettez pas cette vilaine action; cet homme est mon hôte
+et je dois le protéger. J'ai une fille vierge et cet homme a une
+concubine: je vais vous livrer ces deux femmes et vous assouvirez sur
+elles votre brutalité; mais, je vous en supplie, ne vous souillez pas
+d'un crime contre nature, en abusant de cet homme.» Ces furieux ne
+voulaient rien entendre; enfin, le lévite d'Éphraïm mit dehors sa
+concubine et l'abandonna aux Benjamites, qui abusèrent d'elle toute la
+nuit. Le lendemain matin, ils la renvoyèrent, et cette malheureuse,
+épuisée par cette horrible débauche, put à peine se traîner jusqu'à la
+maison où dormait son amant: elle tomba morte, les mains étendues
+sur le seuil. C'est en ce triste état que le lévite la trouva en se
+levant. Quoiqu'il l'eût en quelque sorte sacrifiée lui-même, il ne fut
+que plus ardent à la venger. Israël prit fait et cause pour cette
+concubine et s'arma contre les Benjamites, qui furent presque
+exterminés. Ce qui resta de la tribu coupable n'aurait pas eu de
+postérité, si les autres tribus, qui avaient juré de ne pas donner
+leurs filles à ces fils de Bélial, ne s'étaient avisées de faire
+prisonnières les filles de Jabès en Galaad et d'enlever les filles de
+Silo en Chanaan, pour repeupler le pays, que cette affreuse guerre
+avait changé en solitude. Les Benjamites épousèrent donc des
+étrangères et des idolâtres.</p>
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/im01.jpg" width="281" height="398"
+alt="LE LÉVITE D'EPHRAIM" title="LE LÉVITE D'EPHRAIM" />
+<p class="t5">LE LÉVITE D'EPHRAIM</p></div>
+
+<p>Ces étrangères ne tardèrent pas sans doute à rétablir le culte de
+Moloch et de Baal-Phegor dans Israël, comme le firent plus tard les
+concubines du roi Salomon. Sous ce roi, qui régnait mille ans avant
+Jésus-Christ, et qui éleva le peuple juif au plus haut degré de
+prospérité, la licence des m&oelig;urs fut poussée aux dernières limites.
+Le roi David, sur ses vieux jours, s'était contenté de prendre une
+jeune fille vierge qui avait soin de lui et qui le réchauffait la nuit
+dans sa couche. Le Seigneur, malgré cette innocente velléité d'un
+vieillard glacé par l'âge, ne s'était pourtant pas retiré de lui et le
+visitait encore souvent. Mais Salomon, après un règne glorieux et
+magnifique, se laissa emporter par la fougue de ses passions
+charnelles: il aima, outre la fille d'un Pharaon d'Égypte, qu'il avait
+épousée, des femmes étrangères, des Moabites, des Ammonites, des
+Iduméennes, des Sidoniennes et d'autres que le dieu d'Israël lui avait
+ordonné de fuir comme de dangereuses sirènes. Mais Salomon se livrait
+avec frénésie à ses débordements. (<i>His itaque copulatus est
+ardentissimo amore</i>). Il eut sept cents femmes et trois cents
+concubines, qui détournèrent son c&oelig;ur du vrai Dieu. Il adora donc
+Astarté, déesse des Sidoniens; Camos, dieu des Moabites, et Moloch,
+dieu des Ammonites; il érigea des temples et des statues à ces faux
+dieux, sur la montagne située vis-à-vis de Jérusalem; il les encensa
+et leur offrit d'impurs sacrifices. Ces sacrifices, offerts à Vénus, à
+Adonis et à Priape sous les noms de Moloch, de Camos et d'Astarté,
+avaient pour prêtresses les femmes et les concubines de Salomon. Il y
+eut, en effet, pendant le règne de ce roi voluptueux et sage, un si
+grand nombre d'étrangères qui vivaient de Prostitution au milieu
+d'Israël, que ce sont deux prostituées qui figurent comme héroïnes
+dans le célèbre jugement de Salomon. La <i>Bible</i> fait comparaître ces
+deux femmes de mauvaise vie (<i>meretrices</i>) devant le trône du roi, qui
+décide entre elles et tranche leur différend sans leur témoigner aucun
+mépris.</p>
+
+<p>A cette époque, la Prostitution avait donc une existence légale,
+autorisée, protégée, chez le peuple juif. Les femmes étrangères, qui en
+avaient pour ainsi dire le monopole, s'étaient même glissées dans
+l'intérieur des villes, et elles y exerçaient leur honteuse industrie
+publiquement, effrontément, sans craindre aucune punition corporelle ou
+pécuniaire. Deux chapitres du <i>Livre des Proverbes</i> de Salomon, le <span class="smcap">V</span><sup>e</sup> et
+le <span class="smcap">VII</span><sup>e</sup>, sont presque un tableau de la Prostitution et de son caractère
+en ce temps-là. On pourrait induire de certains passages du chapitre
+<span class="smcap">V</span>, que ces étrangères n'étaient pas exemptes de terribles maladies, nées
+de la débauche, et qu'elles les communiquaient souvent aux libertins,
+qui en étaient consumés (<i>quando consumpseris carnes tuas</i>): «Le miel
+distille des lèvres d'une courtisane, dit Salomon; sa bouche est plus
+douce que l'huile; mais elle laisse des traces plus amères que
+l'absinthe et plus aiguës que le glaive à deux tranchants...
+Détourne-toi de sa voix et ne t'approche pas du seuil de sa maison, de
+peur de livrer ton honneur à un ennemi et le reste de ta vie à un mal
+cruel, de peur d'épuiser tes forces au profit d'une paillarde et
+d'enrichir sa maison à tes dépens.» Dans le chapitre <span class="smcap">VII</span>, on voit une
+scène de Prostitution, qui diffère peu dans ses détails de celles qui se
+reproduisent de nos jours sous l'&oelig;il vigilant de la police; c'est
+une scène que Salomon avait vue certainement d'une fenêtre de son
+palais, et qu'il a peinte d'après nature avec les pinceaux d'un poëte et
+d'un philosophe: «D'une fenêtre de ma maison, dit-il, à travers les
+grillages, j'ai vu et je vois les hommes, qui me paraissent bien petits.
+Je considère un jeune insensé qui traverse le carrefour et qui s'avance
+vers la maison du coin, lorsque le jour va déclinant, dans le crépuscule
+de la nuit et dans le brouillard. Et voici qu'une femme accourt vers
+lui, parée comme le sont les courtisanes, toujours prête à surprendre
+les âmes, gazouillante et vagabonde, impatiente de repos tellement que
+ses pieds ne tiennent jamais à la maison; tantôt à sa porte, tantôt dans
+les places, tantôt aux angles des rues, dressant ses embûches. Elle
+saisit le jeune homme, elle le baise, elle lui sourit avec un air
+agaçant: «J'ai promis des offrandes aux dieux à cause de toi, lui
+dit-elle; aujourd'hui mes v&oelig;ux devaient être comblés. C'est
+pourquoi je suis sortie à ta rencontre, désirant te voir, et je t'ai
+trouvé. J'ai tissu mon lit avec des cordes, je l'ai couvert de tapis
+peints venus d'Égypte, je l'ai parfumé de myrrhe, d'aloès et de
+cinnamome. Viens, enivrons-nous de volupté, jouissons de nos ardents
+baisers jusqu'à ce que le jour reparaisse. Car mon maître (<i>vir</i>) n'est
+pas dans sa maison; il est allé bien loin en voyage; il a emporté un sac
+d'argent; il ne reviendra pas avant la pleine lune.» Elle a entortillé
+ce jeune homme avec de pareils discours, et, par la séduction de ses
+lèvres, elle a fini par l'entraîner. Alors il la suit comme le
+b&oelig;uf conduit à l'autel du sacrifice; comme l'agneau qui se joue,
+ne sachant pas qu'on doit le garrotter, et qui l'apprend lorsqu'un fer
+mortel lui traverse le c&oelig;ur; comme l'oiseau qui se jette dans le
+filet, sans savoir qu'il y va de sa vie. Maintenant donc, mes enfants,
+écoutez-moi et ayez égard aux paroles de ma bouche: Que votre esprit ne
+se laisse pas attirer dans la voie de cette impure, et qu'elle ne vous
+égare point sur ses traces; car elle a mis à bas beaucoup d'hommes
+gravement blessés, et les plus forts ont été tués par elle.» Salomon, au
+milieu des orgies de ses concubines, célébrant les mystères de Moloch et
+de Baal, le grand roi Salomon avait probablement oublié ses <i>Proverbes</i>.
+Salomon néanmoins se repentit et mourut dans la paix du Seigneur.</p>
+
+<p>Le fléau de la Prostitution resta toujours attaché, comme la lèpre, à la
+nation juive; non-seulement la Prostitution légale, que tolérait la loi
+de Moïse dans l'intérêt de la pureté des m&oelig;urs domestiques, mais
+encore la Prostitution sacrée qu'entretenait au milieu d'Israël la
+présence de tant de femmes étrangères élevées dans la religion de
+Moloch, de Camos et de Baal-Phegor. Les prophètes, que Dieu suscitait
+sans cesse pour gourmander et corriger son peuple, le trouvaient occupé
+à sacrifier aux dieux de Moab et d'Ammon sur le sommet des montagnes et
+dans l'ombre des bois sacrés: l'air retentissait de chants licencieux et
+se remplissait de parfums que les prostituées brûlaient devant elles. Il
+y avait des tentes de débauche aux carrefours de tous les chemins et
+jusqu'aux portes des temples du Seigneur. Il fallait bien que le
+scandaleux spectacle de la Prostitution affligeât constamment les yeux
+du prophète, pour que ses prophéties en reflétassent à chaque instant
+les images impudiques. Isaïe dit à la ville de Tyr, qui s'est prostituée
+avec toutes les nations de la terre: «Prends une cithare, ô courtisane
+condamnée à l'oubli, danse autour de la ville, chante, fais résonner ton
+instrument, afin qu'on se ressouvienne de toi!» On voit, par ce passage,
+que les <i>étrangères</i> faisaient de la musique pour annoncer leur
+marchandise. Jérémie dit à Jérusalem, qui, comme une cavale sauvage,
+aspire de toutes parts les émanations de l'amour physique: «Courtisane,
+tu as erré sur toutes les collines, tu t'es prostituée sous tous les
+arbres!» Jérémie nous représente sous les couleurs les plus hideuses ces
+impurs enfants d'Israël qui se souillaient de luxure dans la maison
+d'une paillarde, et qui devenaient des courtiers de Prostitution.
+(<i>M&oelig;chati sunt et in domo meretricis luxuriabantur; equi amatores
+et emissarii facti sunt.</i>) Les Juifs, lorsqu'ils furent menés en
+captivité à Babylone, n'eurent donc pas à s'étonner de ce qu'ils y
+virent en fait de désordres et d'excès obscènes dans le culte de Mylitta
+qu'ils connaissaient déjà sous le nom de Moloch. Jérémie leur montre
+avec une sainte indignation les prêtres qui trafiquent de la
+Prostitution, les dieux qui y président, l'or du sacrifice payant les
+travaux de la courtisane, et la courtisane rendant aux autels le
+centuple de la solde qu'elle en a reçue. (<i>Dant autem et ex ipso
+prostitutis, et meretrices ornant, et iterum, cum receperint illud a
+meretricibus, ornant deos suos.</i>)</p>
+
+<p>Mais Israël peut maintenant, sur le champ de la Prostitution, en
+apprendre à tous les peuples qui l'ont instruit et qu'il a surpassés. Le
+prophète Ézéchiel nous fait une peinture épouvantable de la corruption
+juive. Ce ne sont, dans ses effrayantes prophéties, que mauvais lieux
+ouverts à tout venant, que tentes de paillardise plantées sur tous les
+chemins, que maisons de scandale et d'impudicité; on n'aperçoit que
+courtisanes vêtues de soie et de broderie, étincelantes de joyaux,
+chargées de parfums; on ne contemple que des scènes infâmes de
+fornication. La grande prostituée, Jérusalem, qui se donna aux enfants
+d'Égypte à cause des promesses de leur belle taille, fait des présents
+aux amants dont elle est satisfaite, au lieu de leur demander un
+salaire: «Je te mettrai dans les mains de ceux à qui tu t'es abandonnée,
+lui dit le Seigneur, et ils détruiront ton lupanar, et ils démoliront
+ton repaire; et ils te dépouilleront de tes vêtements, et ils
+emporteront tes vases d'or et d'argent, et ils te laisseront nue et
+pleine d'ignominie.» Il fallait que Jérusalem eût porté au comble ses
+prévarications, pour que le prophète la menaçât du sort de Sodome. La
+Prostitution qui faisait le plus souffrir les hommes de Dieu, ce devait
+être celle qui persistait à s'abriter sous les voûtes du temple de
+Salomon. Ce temple, du temps des Machabées, un siècle et demi avant
+Jésus-Christ, était encore le théâtre du commerce des prostituées qui
+venaient y chercher des chalands. (<i>Templum luxuria et comessationibus
+gentium erat plenum et scortantium cum meretricibus.</i>) On doit croire
+que cet état de choses ne changea pas jusqu'à ce que Jésus eut chassé
+les vendeurs du temple, et bien que les évangélistes ne s'expliquent pas
+sur la nature du commerce dont Jésus purgea la maison du Seigneur, le
+livre des Machabées, écrit cent ans auparavant, nous indique assez ce
+qu'il pouvait être. D'ailleurs, il est parlé de marchands de
+tourterelles dans l'Évangile de saint Marc, et l'on doit présumer que
+ces oiseaux, chers à Vénus et à Moloch, n'étaient là que pour fournir
+des offrandes aux amants. La loi des Jalousies, si poétiquement imaginée
+par Moïse, ne prescrivait pas aux époux ce sacrifice d'une tourterelle;
+mais seulement celui d'un gâteau de farine d'orge.</p>
+
+<p>Jésus, qui fut impitoyable pour les hôtes parasites du sanctuaire et qui
+brisa leur comptoir d'iniquité, se montra pourtant plein d'indulgence à
+l'égard des femmes, comme s'il avait pitié de leurs faiblesses. Quand la
+Samaritaine le trouva assis au bord d'un puits, cette étrangère qui
+avait eu cinq maris et qui vivait en concubinage avec un homme, Jésus ne
+lui adressa aucun reproche et s'entretint doucement avec elle, en buvant
+de l'eau qu'elle avait tirée du puits. Les disciples de Jésus
+s'étonnèrent de le voir en compagnie d'une telle femme et dirent
+dédaigneusement: «Pourquoi parler à cette créature?» Les disciples
+étaient plus intolérants que leur divin maître, car ils auraient
+volontiers lapidé, selon la loi de Moïse, une autre femme adultère, que
+Jésus sauva en disant: «Que celui qui n'a pas péché lui jette la
+première pierre!» Enfin, le Fils de l'homme ne craignit pas d'absoudre
+publiquement une prostituée, parce qu'elle avait honte de son coupable
+métier. Tandis qu'il était à table dans la maison du pharisien, à
+Capharnaüm, une femme de mauvaise vie (<i>peccatrix</i>), qui demeurait dans
+cette ville, apporta un vase d'albâtre contenant une huile parfumée;
+elle arrosa de ses larmes les pieds du Sauveur, les oignit d'huile et
+les essuya avec ses cheveux. Ce que voyant le pharisien, il disait en
+lui-même: «S'il était prophète, il saurait bien quelle est cette femme
+qui le touche, car c'est une pécheresse.» Jésus, se tournant vers cette
+femme, lui dit avec une bonté angélique: «Tes péchés, si grands et si
+nombreux qu'ils soient, te sont remis, parce que tu as beaucoup aimé.»
+Ces paroles de Jésus ont été commentées et tourmentées de bien des
+manières; mais, à coup sûr, le fils de Dieu, qui les a prononcées,
+n'entendait pas encourager la pécheresse à continuer son genre de vie.
+Il chassa sept démons qui possédaient cette femme, nommée
+Marie-Madeleine, et qui n'étaient peut-être que sept libertins avec qui
+elle avait des habitudes. Madeleine devint dès lors une sainte femme,
+une digne repentie; elle s'attacha aux pas du divin Rédempteur, qui
+l'avait délivrée; elle le suivit en larmes jusqu'au Calvaire; elle
+s'assit, toujours gémissante, devant le sépulcre. Ce fut à elle que le
+Christ apparut d'abord, comme pour lui donner un témoignage éclatant de
+pardon. Cette pécheresse fut mise au rang des saintes, et si, pendant
+tout le moyen âge, elle ne se sentit pas fort honorée d'être la patronne
+des pécheresses qui n'imitaient pas sa conversion, elle les consolait du
+moins par son exemple, et, même au fond de leurs retraites maudites,
+elle leur montrait encore le chemin du ciel. (<i>Remittuntur ei peccata
+multa, quoniam dilexit multum.</i>)</p>
+
+<p><a name="Page_113" id="Page_113"></a></p>
+
+<h2 class="sep4"><a href="#table">CHAPITRE IV.</a></h2>
+
+<p class="som"><span class="smcap">Sommaire.</span>&mdash;La Prostitution sacrée en Grèce.&mdash;Les Vénus
+grecques.&mdash;<i>Vénus-Uranie.</i>&mdash;<i>Vénus-Pandemos.</i>&mdash;Pitho,
+déesse de la persuasion.&mdash;Solon fait élever un temple à la déesse
+de la Prostitution, avec les produits des <i>dictérions</i> qu'il
+avait fondés à Athènes.&mdash;Temples de Vénus-Populaire à Thèbes
+et à Mégalopolis.&mdash;Offrande d'Harmonie, fille de Cadmus, à
+Vénus-Pandemos.&mdash;<i>Vénus-Courtisane</i> ou <i>Hétaire</i>.&mdash;La
+ville d'Abydos délivrée par une courtisane.&mdash;Temple de
+Vénus-Hétaire à Éphèse construit aux frais d'une courtisane.&mdash;Les
+<i>Sim&oelig;thes</i>.&mdash;Temple de Vénus-Courtisane, à Samos, bâti avec
+les deniers de la Prostitution.&mdash;<i>Vénus Peribasia</i> ou
+<i>Vénus-Remueuse</i>.&mdash;<i>Vénus Salacia</i> ou <i>Vénus-Lubrique</i>.&mdash;Sa
+statue en vif-argent par Dédale.&mdash;Dons offerts à Vénus-Remueuse par
+les prostituées.&mdash;<i>Vénus-Mélanis</i> ou <i>la Noire</i>, déesse de la nuit
+amoureuse.&mdash;Ses temples.&mdash;<i>Vénus Mucheia</i> ou la déesse des
+repaires.&mdash;<i>Vénus Castnia</i> ou la déesse des accouplements
+impudiques.&mdash;<i>Vénus Scotia</i> ou la <i>Ténébreuse</i>.&mdash;<i>Vénus
+Derceto</i> ou <i>la Coureuse</i>.&mdash;<i>Vénus Mechanitis</i> ou
+<i>Mécanique</i>.&mdash;<i>Vénus Callipyge</i> ou Aux belles fesses.&mdash;Origine
+du culte de Vénus Derceto.&mdash;Jugement de Pâris.&mdash;Origine
+du culte de Vénus Callipyge.&mdash;Les <i>Aphrodisées</i> et
+les <i>Aloennes</i>.&mdash;Les mille courtisanes du temple de
+Vénus à Corinthe.&mdash;Offrande de cinquante hétaires, faite
+à Vénus par le poëte Xénophon de Corinthe.&mdash;Procession des
+<i>consacrées</i>.&mdash;Fonctions des courtisanes dans les temples de
+Vénus.&mdash;Les <i>petits mystères de Cérès</i>.&mdash;Le pontife
+Archias.&mdash;Cottine, fameuse courtisane de Sparte.&mdash;Célébration
+des fêtes d'Adonis.&mdash;<i>Vénus Leæna</i> et <i>Vénus Lamia</i>.</p>
+
+<p>La Prostitution sacrée exista dans la Grèce dès qu'il y eut des dieux et
+des temples; elle remonte donc à l'origine du paganisme grec. Cette
+théogonie, que l'imagination poétique de la race hellène avait créée
+plus de dix-huit siècles avant l'ère moderne, ne fut qu'un poëme
+allégorique, en quelque sorte, sur les jeux de l'amour dans l'univers.
+Toutes les religions avaient eu le même berceau; ce fut partout la
+nature femelle s'épanouissant et engendrant au contact fécond de la
+nature mâle; ce furent partout l'homme et la femme, qu'on divinisait
+dans les attributions les plus significatives de leurs sexes. La Grèce
+reçut donc de l'Asie le culte de Vénus avec celui d'Adonis, et comme ce
+n'était point assez de ces deux divinités amoureuses, la Grèce les
+multiplia sous une foule de noms différents, de telle sorte qu'il y eut
+presque autant de Vénus que de temples et de statues. Les prêtres et les
+poëtes qui se chargèrent, d'un commun accord, d'inventer et d'écrire les
+annales de leurs dieux, ne firent que développer un thème unique, celui
+de la jouissance sensuelle. Dans cette ingénieuse et charmante
+mythologie, l'Amour reparaissait à chaque instant, avec un caractère
+varié, et l'histoire de chaque dieu ou de chaque déesse n'était qu'un
+hymne voluptueux en l'honneur des sens. On comprend sans peine que la
+Prostitution, qui se montre de tant de manières dans l'odyssée des
+métamorphoses des dieux et des déesses, devait être un reflet des
+m&oelig;urs grecques au temps d'Ogygès et d'Inachus. Une nation dont les
+croyances religieuses n'étaient qu'un amas de légendes impures
+pouvait-elle jamais être chaste et retenue?</p>
+
+<p>La Grèce accepta, dès les temps héroïques, le culte de la femme et de
+l'homme divinisés, tel que Babylone et Tyr l'avaient établi à Cypre; ce
+culte sortit de l'île qui lui était spécialement consacrée, pour se
+répandre d'île en île dans l'Archipel, et pour gagner bientôt Corinthe,
+Athènes et toutes les villes de la terre Ionienne. Alors, à mesure que
+Vénus et Adonis se naturalisaient dans la patrie d'Orphée et d'Hésiode,
+ils perdaient quelque chose de leur origine chaldéenne et phénicienne;
+ils se façonnaient, pour ainsi dire, à une civilisation plus polie et
+plus raffinée, mais non moins corrompue. Vénus et Adonis sont plus
+voilés qu'ils ne l'étaient dans l'Asie-Mineure; mais, sous ce voile, il
+y a des délicatesses et des recherches de débauche qu'on ignorait
+peut-être dans les enceintes sacrées de Mylitta et dans les bois
+mystérieux de Belphegor. Les renseignements nous manquent pour
+reconstituer dans tous ses détails secrets le culte des Vénus grecques,
+surtout dans les époques antérieures aux beaux siècles de la Grèce; les
+poëtes ne nous offrent çà et là que des traits épars qui, s'ils
+indiquent tout, ne précisent rien; les philosophes évitent les tableaux
+et se jettent au hasard dans de vagues généralités morales; les
+historiens ne renferment que des faits isolés qui ne s'expliquent pas
+souvent l'un l'autre; enfin, les monuments figurés, à l'exception de
+quelques médailles et de quelques inscriptions, ont tous péri. Nous
+avons seulement des notions assez nombreuses sur les principales Vénus,
+dont le nom et les attributs se rattachent plus particulièrement au
+sujet que nous traitons. La simple énumération de ces Vénus nous
+dispensera de recourir à des conjectures plus ou moins appuyées de
+preuves et d'apparences. La Prostitution sacrée, en cessant de s'exercer
+au profit du temple et du prêtre, avait laissé dans les rites et les
+usages religieux la trace profonde de son empire.</p>
+
+<p>La Vénus qui personnifiait, pour ainsi dire, cette Prostitution, se
+nommait Pandemos. Socrate dit, dans le <i>Banquet</i> de Xénophon, qu'il y a
+deux Vénus, l'une céleste et l'autre humaine ou Pandemos; que le culte
+de la première est chaste, et celui de la seconde criminel. Socrate
+vivait, dans le cinquième siècle avant Jésus-Christ, comme un philosophe
+sceptique qui soumet les religions elles-mêmes à son jugement
+inflexible. Platon, dans son <i>Banquet</i>, parle aussi des deux Vénus, mais
+il est moins sévère à l'égard de Pandemos. «Il y a deux Vénus, dit-il:
+l'une très-ancienne, sans mère, et fille d'Uranus, d'où lui vient le nom
+d'Uranie; l'autre, plus jeune, fille de Jupiter et de Dioné, que nous
+appelons Vénus-Pandemos.» C'est la Vénus-Populaire (<span title="pan">παν</span>,
+tout; <span title="dêmos">δῆμος</span>, peuple); c'est la première divinité que Thésée
+fit adorer par le peuple qu'il avait rassemblé dans les murailles
+d'Athènes; c'est la première statue de déesse qui fut érigée sur la
+place publique de cette ville naissante. Cette antique statue, qui ne
+subsistait plus déjà quand Pausanias écrivit son Voyage en Grèce, et qui
+avait été remplacée par une autre, due à un habile sculpteur, et plus
+modeste sans doute que la première, faisait un appel permanent à la
+Prostitution. Les savants ne sont pas d'accord sur la pose que l'artiste
+lui avait donnée, et l'on peut supposer que cette pose avait trait au
+caractère spécial de la déesse. Thésée, pour que ce caractère fût encore
+plus clairement représenté, avait placé près de la statue de Pandemos
+celle de Pitho, déesse de la persuasion. Les deux déesses disaient si
+bien ce qu'on avait voulu leur faire exprimer, que l'on venait à toute
+heure, de jour comme de nuit, sous ses yeux, faire acte d'obéissance
+publique. Aussi, lorsque Solon eut réuni, avec les produits des
+<i>dictérions</i> qu'il avait fondés à Athènes, les sommes nécessaires pour
+élever un temple à la déesse de la Prostitution, il fit bâtir ce temple
+vis-à-vis de la statue qui attirait autour de son piédestal une
+procession de fidèles prosélytes. Les courtisanes d'Athènes se
+montraient fort empressées aux fêtes de Pandemos, qui se renouvelaient
+le quatrième jour de chaque mois, et qui donnaient lieu à d'étranges
+excès de zèle religieux. Ces jours-là, les courtisanes n'exerçaient leur
+métier qu'au profit de la déesse, et elles dépensaient en offrandes
+l'argent qu'elles avaient gagné sous les auspices de Pandemos.</p>
+
+<p>Ce temple, dédié à la Vénus-Populaire par le sage Solon, n'était pas le
+seul qui témoignât du culte de la Prostitution en Grèce. Il y en avait
+aussi à Thèbes en Béotie et à Mégalopolis en Arcadie. Celui de Thèbes
+datait du temps de Cadmus, fondateur de cette ville. La tradition
+racontait que la statue qu'on voyait dans ce temple, avait été fabriquée
+avec les éperons d'airain des vaisseaux qui avaient amené Cadmus aux
+bords thébains. C'était une offrande d'Harmonie, fille de Cadmus; cette
+princesse, indulgente pour les plaisirs de l'amour, s'était plu à en
+consacrer le symbole à la déesse, en lui destinant ces éperons ou becs
+de métal qui s'étaient enfoncés dans le sable du rivage pour en faire
+sortir une cité. Dans le temple de Mégalopolis, la statue de Pandemos
+était accompagnée de deux autres statues qui présentaient la déesse sous
+deux figures différentes, plus décentes et moins nues. Ces statues de
+Pandemos avaient toutes une physionomie assez effrontée, car elles ne
+furent pas conservées quand les m&oelig;urs imposèrent des voiles même
+aux déesses; celle qui était à Élis, où Pandemos eut aussi un temple
+célèbre, avait été refaite par le fameux statuaire Scopas, qui en
+changea entièrement la posture et qui se contenta d'un emblème
+très-transparent, en mettant cette Vénus sur le dos d'un bouc aux cornes
+d'or.</p>
+
+<p>Vénus était adorée, dans vingt endroits de la Grèce, sous le nom
+d'&nbsp;<span title="Hetaira">Ἑταιρα</span> ou de <span title="Pornê">Πορνη</span>, Courtisane ou Hétaire; ce nom-là
+annonçait suffisamment le genre d'actions de grâce qu'on lui
+rendait. Ses adorateurs ordinaires étaient les courtisanes et leurs
+amants; les uns et les autres ne se faisaient pas faute de lui
+offrir des sacrifices pour se mettre sous sa protection. Cette
+Vénus-là, si malhonnête qu'elle fût dans son culte, rappelait
+pourtant un fait historique qui était à l'honneur des courtisanes,
+mais qui se rattachait par malheur aux temps fabuleux de la Grèce.
+Suivant une tradition, dont la ville d'Abydos était fière, cette
+ville, réduite jadis en esclavage, avait été délivrée par une
+courtisane. Un jour de fête, les soldats étrangers, maîtres de la
+ville et préposés à la garde des portes, s'enivrèrent dans une orgie
+avec des courtisanes abydéniennes et s'endormirent au son des
+flûtes. Une des courtisanes se saisit des clefs de la ville, où elle
+rentra par-dessus la muraille, et alla avertir ses concitoyens, qui
+s'armèrent, tuèrent les sentinelles endormies et chassèrent l'ennemi
+de leur cité. En mémoire de leur liberté recouvrée, ils élevèrent un
+temple à Vénus-Hétaire. Cette Vénus avait encore un temple à
+Éphèse, mais on ne sait pas si son origine était aussi honorable que
+celle du temple d'Abydos. Chacun de ces temples évoquait d'ailleurs
+une tradition particulière. Celui du promontoire Simas, sur le
+Pont-Euxin, aurait été construit aux frais d'une belle courtisane,
+qui habitait dans cet endroit-là, et qui attendait au bord de la mer
+que Vénus, née du sein des flots, lui envoyât des passagers. Ce fut
+en souvenir de cette prêtresse de Vénus-Hétaire, que les prostituées
+s'intitulaient <i>Sim&oelig;thes</i>, aux environs de ce promontoire qui
+conviait de loin les matelots au culte de la déesse, et qui leur
+ouvrait ses grottes consacrées à ce culte. Le temple de
+Vénus-Courtisane à Samos, qu'on appelait la déesse des roseaux ou
+des marécages, avait été bâti avec les deniers de la Prostitution,
+par les hétaires qui suivirent Périclès au siége de Samos, et qui y
+trafiquèrent de leurs charmes pour des sommes énormes. (<i>Ingentem ex
+prostitutâ formâ quæstum fecerant</i>, dit Athénée, dont le grec est
+plus énergique encore que cette traduction latine.) Mais quoique
+Vénus eût le nom d'<i>Hétaire</i>, les fêtes qu'on célébrait en Magnésie,
+sous le nom de <i>Hétairidées</i>, ne la regardaient pas; elles avaient
+été instituées en l'honneur de Jupiter-Hétairien et de l'expédition
+des Argonautes.</p>
+
+<p>Ce n'était point assez que d'avoir donné à Vénus le nom des courtisanes
+qu'elle inspirait et qui se recommandaient à elle: on lui donnait encore
+d'autres noms qui n'eussent pas moins convenu à ses prêtresses
+favorites. Celui de <i>Peribasia</i>, par exemple, en latin <i>Divaricatrix</i>,
+faisait allusion aux mouvements que provoque et règle le plaisir. Cette
+Vénus était nominativement adorée chez les Argiens, comme nous l'apprend
+saint Clément d'Alexandrie, qui ne craint pas d'avouer que ce nom
+bizarre de <i>Remueuse</i> lui était venu <i>à divaricandis cruribus</i>. La
+Peribasia des Grecs devint chez les Romains <i>Salacia</i> ou Vénus-Lubrique,
+qui prit encore d'autres noms analogues et plus caractéristiques. Le
+fameux architecte du labyrinthe de Crète, Dédale, par amour de la
+mécanique, avait dédié à cette déesse une statue en vif-argent. Les dons
+offerts à la déesse faisaient allusion aux qualités qu'on lui supposait.
+Ces dons, qui étaient parfois fort riches, rappelaient, en général, la
+condition des femmes qui les déposaient sur l'autel ou les appendaient
+au piédestal de la statue. C'étaient le plus souvent des phallus en or,
+en argent, en ivoire ou en nacre de perle; c'étaient aussi des bijoux
+précieux, et surtout des miroirs d'argent poli, avec des ciselures et
+des inscriptions. Ces miroirs furent toujours considérés comme les
+attributs de la déesse et des courtisanes. On représentait Vénus un
+miroir à la main; on la représentait aussi tenant un vase ou une boîte à
+parfums: car, disait le poëte grec, «Vénus n'imite point Pallas, qui se
+baigne quelquefois mais qui ne se parfume jamais.» Les courtisanes, qui
+avaient tant d'intérêt à se rendre Vénus propice, se dépouillaient pour
+elle de tous les objets de toilette qu'elles aimaient le mieux. Leur
+première offrande devait être leur ceinture; elles avaient des peignes,
+des pinces à épiler, des épingles et d'autres menus affiquets en or et
+en argent, que les femmes honnêtes ne se permettaient pas, et que
+Vénus-Courtisane pouvait sans scrupule accepter de ses humbles
+imitatrices. Aussi le poëte Philétère s'écrie-t-il avec enthousiasme,
+dans sa <i>Corinthiaste</i>: «Ce n'est pas sans raison que dans toute la
+Grèce on voit des temples élevés à Vénus-Courtisane et non à
+Vénus-Mariée.»</p>
+
+<p>Vénus avait en Grèce bien d'autres dénominations qui se rapportaient à
+certaines particularités de son culte, et les temples qu'on lui élevait
+sous ces dénominations souvent obscènes étaient plus fréquentés et plus
+enrichis que ceux de Vénus-Pudique ou de Vénus-Armée. Tantôt on
+l'adorait avec le nom de <i>Mélanis</i> ou <i>la Noire</i>, comme déesse de la
+nuit amoureuse: ce fut elle qui apparut à Laïs pour lui apprendre que
+les amants lui arrivaient de tous côtés avec de magnifiques présents;
+elle avait des temples à Mélangie en Arcadie; à Cranium, près de
+Corinthe; à Thespies en Béotie, et ces temples étaient environnés de
+bocages impénétrables au jour, dans lesquels on cherchait à tâtons les
+aventures. Tantôt on l'appelait <i>Mucheia</i> ou la déesse des repaires;
+<i>Castnia</i> ou la déesse des accouplements impudiques; <i>Scotia</i> ou <i>la
+Ténébreuse</i>; <i>Derceto</i> ou <i>la Coureuse</i>; <i>Callipyge</i> ou Aux belles
+fesses, etc. Vénus, véritable Protée de l'amour ou plutôt de la volupté,
+avait, pour chacune de ses transformations, une mythologie spéciale,
+toujours ingénieuse et allégorique. Elle représentait constamment la
+femme remplissant les devoirs de son sexe. Ainsi, lorsqu'elle fut
+<i>Derceto</i> ou déesse de Syrie, elle était tombée de l'Olympe dans la mer
+et elle y avait rencontré un grand poisson qui s'était prêté à la
+ramener sur la côte de Syrie, où elle récompensa son sauveur en le
+mettant au nombre des astres: pour traduire cette fable en langage
+humain, il ne fallait qu'imaginer une belle Syrienne perdue dans un
+naufrage et sauvée par un pêcheur qui s'était épris d'elle. Le nom de
+<i>Derceto</i> exprimait ses allées et venues sur les côtes de Syrie avec le
+pêcheur qui l'avait recueillie dans sa barque. Les prêtres de Derceto
+avaient donné une forme plus mystique à l'allégorie. Selon eux, aux
+époques contemporaines du chaos un &oelig;uf gigantesque s'était détaché
+du ciel et avait roulé dans l'Euphrate; les poissons poussèrent cet
+&oelig;uf jusqu'au rivage, des colombes le couvèrent et Vénus en sortit:
+voilà pourquoi colombes et poissons étaient consacrés à Vénus; mais on
+ne sait pas à quelle espèce de poissons la déesse accordait la
+préférence. Enfin, il y avait une Vénus <i>Mechanitis</i> ou <i>Mécanique</i>,
+dont les statues étaient en bois avec des pieds, des mains et un masque
+en marbre; ces statues-là se mouvaient par des ressorts cachés et
+prenaient les poses les plus capricieuses.</p>
+
+<p>Cette déesse était, sans doute, sous ses divers aspects, la déesse de la
+beauté: mais la beauté qu'elle divinisait, ce fut moins celle du visage
+que celle du corps; et les Grecs, plus amoureux de la statuaire que de
+la peinture, faisaient plus de cas aussi de la forme que de la couleur.
+La beauté du visage, en effet, appartenait presque indistinctement à
+toutes les déesses du panthéon grec, tandis que la beauté du corps était
+un des attributs divins de Vénus. Lorsque le berger troyen, Pâris,
+décerna la pomme à la plus belle des trois déesses rivales, il n'avait
+décidé son choix entre elles, qu'après les avoir vues sans aucun voile.
+Vénus ne représentait donc pas la beauté intelligente, l'âme de la
+femme; elle ne représentait que la beauté matérielle, le corps de la
+femme. Les poëtes, les artistes lui attribuaient donc une tête fort
+petite, au front bas et étroit, mais en revanche un corps et des membres
+fort longs, souples et potelés. La perfection de la beauté chez la
+déesse commençait surtout à la naissance des reins. Les Grecs se
+regardaient comme les premiers connaisseurs du monde en ce genre de
+beauté. Cependant ce ne fut pas la Grèce, mais la Sicile qui fonda un
+temple à Vénus Callipyge. Ce temple dut son origine à un jugement qui
+n'eut pas autant d'éclat que celui de Pâris, car les parties n'étaient
+pas déesses et le juge n'eut pas à se prononcer entre trois. Deux
+s&oelig;urs, aux environs de Syracuse, en se baignant un jour, se
+disputèrent le prix de la beauté; un jeune Syracusain, qui passait par
+là et qui vit les pièces du procès, sans être vu, fléchit le genou en
+terre comme devant Vénus elle-même, et s'écria que l'aînée avait
+remporté la victoire. Les deux adversaires s'enfuirent à demi nues. Le
+jeune homme revint à Syracuse et raconta, encore ému d'admiration, ce
+qu'il avait vu. Son frère, émerveillé à ce récit, déclara qu'il se
+contenterait de la cadette. Enfin ils rassemblèrent ce qu'ils
+possédaient de plus précieux, et ils se rendirent chez le père des deux
+s&oelig;urs et lui demandèrent de devenir ses gendres. La cadette,
+désolée et indignée d'avoir été vaincue, était tombée malade; elle
+sollicita la révision de la cause, et les deux frères, d'un commun
+accord, proclamèrent qu'elles avaient toutes deux également droit à la
+victoire, selon que le juge regardait l'une, du côté droit, et l'autre,
+du côté gauche. Les deux s&oelig;urs épousèrent les deux frères et
+transportèrent à Syracuse une réputation de beauté, qui ne fit que
+s'accroître. On les comblait de présents, et elles amassèrent de si
+grands biens, qu'elles purent ériger un temple à la déesse qui avait été
+la source de leur fortune. La statue qu'on admirait dans ce temple
+participait à la fois des charmes secrets de chaque s&oelig;ur, et la
+réunion de ces deux modèles en une seule copie avait formé le type
+parfait de la beauté callipyge. C'est le poëte Cercidas de Mégalopolis
+qui a immortalisé cette copie sans avoir vu les originaux. Athénée
+rapporte la même anecdote, dont le voile transparent cache évidemment
+l'histoire de deux courtisanes syracusaines.</p>
+
+<p>Si les courtisanes élevaient des temples à Vénus, elles étaient donc
+autorisées, du moins dans les premiers temps de la Grèce, à offrir des
+sacrifices à la déesse, et à prendre une part active à ses fêtes
+publiques, sans préjudice de quelques fêtes, telles que les Aphrodisées
+et les Aloennes, qu'elles se réservaient plus particulièrement et
+qu'elles célébraient à huis clos. Elles remplissaient même quelquefois
+les fonctions de prêtresses dans les temples de Vénus, et elles y
+étaient attachées, comme auxiliaires, pour nourrir le prêtre et
+augmenter les revenus de l'autel. Strabon dit positivement que le temple
+de Vénus à Corinthe possédait plus de mille courtisanes que la dévotion
+des adorateurs de la déesse lui avait consacrées. C'était un usage
+général en Grèce de consacrer ainsi à Vénus un certain nombre de jeunes
+filles quand on voulait se rendre la déesse favorable, ou quand on avait
+vu ses v&oelig;ux exaucés par elle. Xénophon de Corinthe, en partant
+pour les jeux Olympiques, promet à Vénus de lui consacrer cinquante
+hétaires si elle lui donne la victoire; il est vainqueur et il
+s'acquitte de sa promesse. «O souveraine de Cypris, s'écrie Pindare dans
+l'ode composée en l'honneur de cette offrande, Xénophon vient d'amener
+dans ton vaste bocage une troupe de cinquante belles filles!» Puis, il
+s'adresse à elles: «O jeunes filles qui recevez tous les étrangers et
+leur donnez l'hospitalité, prêtresses de la déesse Pitho dans la riche
+Corinthe, c'est vous qui, en faisant brûler l'encens devant l'image de
+Vénus et en invoquant la mère des Amours, nous méritez souvent son aide
+céleste et nous procurez les doux moments que nous goûtons sur des lits
+voluptueux, où se cueille le tendre fruit de la beauté!» Cette
+consécration des courtisanes à Vénus était surtout usitée à Corinthe.
+Quand la ville avait une demande à faire à la déesse, elle ne manquait
+jamais de la confier à des <i>consacrées</i> qui entraient les premières dans
+le temple et qui en sortaient les dernières. Selon Cornélien d'Héraclée,
+Corinthe, en certaines circonstances importantes, s'était fait
+représenter auprès de Vénus par une procession innombrable de
+courtisanes dans le costume de leur métier.</p>
+
+<p>L'emploi de ces consacrées dans les temples et les bocages de la déesse
+est suffisamment constaté par quelques monuments figurés, qui sont moins
+discrets à cet égard que les écrivains contemporains. Les peintures de
+deux coupes et de deux vases grecs, cités par le savant M. Lajard,
+d'après les descriptions de MM. de Witte et Lenormand, ne nous laissent
+pas de doute sur la Prostitution sacrée qui s'était perpétuée dans le
+culte de Vénus. Un de ces vases, qui faisait partie de la célèbre
+collection Durand, représente un temple de Vénus, dans lequel une
+courtisane reçoit, par l'intermédiaire d'un esclave, les propositions
+d'un étranger couronné de myrte, placé en dehors du temple et tenant à
+la main une bourse. Sur le second vase, un étranger, pareillement
+couronné de myrte, est assis sur un lit et semble marchander une
+courtisane debout devant lui dans un temple. M. Lajard attribue encore
+la même signification à une pierre gravée, taillée à plusieurs faces,
+dont cinq portent des animaux, emblèmes du culte de la Vénus Orientale,
+et dont la sixième représente une courtisane qui se regarde dans un
+miroir pendant qu'elle se livre à un étranger. Mais ce qui se passait
+dans les temples et dans les bois sacrés n'a pas laissé de traces plus
+caractéristiques chez les auteurs de l'antiquité, qui n'ont pas osé
+trahir les mystères de Vénus.</p>
+
+<p>Si les courtisanes étaient les bienvenues dans le culte de leur déesse,
+elles ne pouvaient se mêler que de loin à celui des autres déesses;
+ainsi, elles célébraient, dans l'intérieur de leurs maisons, après la
+vendange, les Aloennes ou fêtes de Cérès et de Bacchus. C'étaient des
+soupers licencieux qui composaient le rituel de ces fêtes, dans
+lesquelles les courtisanes se réunissaient avec leurs amants pour
+manger, boire, rire, chanter et folâtrer. «A la prochaine fête des
+Aloennes, écrit Mégare à Bacchis dans les Lettres d'Alcyphron, nous nous
+assemblons au Colyte chez l'amant de Thessala pour y manger ensemble,
+fais en sorte d'y venir.»&mdash;«Nous touchons aux Aloennes, écrit Thaïs
+à Thessala, et nous étions toutes assemblées chez moi pour célébrer la
+veille de la fête.» Ces soupers, appelés les <i>petits mystères de Cérès</i>,
+étaient des prétextes de débauches qui duraient plusieurs jours et
+plusieurs nuits. Il paraît que dans certains temples de Cérès, à Éleusis
+par exemple, les courtisanes, dont les femmes honnêtes fuyaient la vue
+et l'approche, avaient obtenu d'ouvrir une salle à elles, où elles
+avaient seules le droit d'entrer sans prêtres, et où une d'elles
+présidait aux cérémonies religieuses, que ses compagnes, comme autant de
+vestales, embellissaient de leur présence plus chaste qu'à l'ordinaire.
+Durant ces cérémonies, les vieilles courtisanes donnaient des leçons aux
+jeunes dans la science et la pratique des mystères de la Bonne Déesse.
+Le pontife Archias, qui s'était permis d'offrir un sacrifice à Cérès
+d'Éleusis, dans la salle des courtisanes, sans l'intervention de leur
+grande prêtresse, fut accusé d'impiété par Démosthène, et condamné par
+le peuple.</p>
+
+<p>Tous les dieux, comme toutes les déesses, acceptaient pourtant les
+offrandes que les courtisanes leur envoyaient, sans oser toutefois
+pénétrer en personne dans les temples dont le seuil leur était fermé. La
+fameuse courtisane, Cottine, qui se rendit assez célèbre pour qu'on
+imposât son nom au dictérion qu'elle avait occupé, près de Colone,
+vis-à-vis un temple de Bacchus, dédia en l'honneur d'un de ses galants
+spartiates un petit taureau d'airain, qui fut placé sur le fronton du
+temple de Minerve Chalcienne. Ce taureau votif se trouvait encore à sa
+place du temps d'Athénée. Mais il était pourtant un dieu qui se montrait
+naturellement moins sévère pour les femmes de plaisir, c'était Adonis,
+déifié par Vénus, qui l'avait aimé. Les fêtes d'Adonis étaient,
+d'ailleurs, tellement liées à celles de la déesse, qu'on ne pouvait
+guère adorer l'un sans rendre hommage à l'autre. Adonis avait eu aussi,
+dans les temps antiques, une large part aux offrandes de la Prostitution
+sacrée, avant que son culte se fût confondu dans celui de Priape. Les
+courtisanes de toutes les conditions profitaient donc des fêtes
+d'Adonis, qui attiraient partout tant d'étrangers, pour venir exercer
+leur industrie, sous la protection du dieu et à son profit, dans les
+bois qui environnaient ses temples. «A l'endroit où je te mène, dit un
+courtier à un cuisinier qu'il va mettre en maison, il y a un lieu de
+débauche (<span title="porneôn">πορνεων</span>): une hétaire renommée y célèbre
+les fêtes d'Adonis, avec une nombreuse troupe de ses compagnes.» Les
+Athéniens, malgré la juste réprobation que leurs moralistes
+attachaient à la vie des courtisanes, ne les trouvèrent pas plus
+déplacées dans leur Olympe que dans leurs temples, car ils élevèrent
+des autels et des statues à Vénus <i>Leæna</i> et à Vénus <i>Lamia</i>, pour
+diviniser les deux maîtresses de Démétrius Poliorcète.</p>
+
+<p><a name="Page_131" id="Page_131"></a></p>
+
+<h2 class="sep4"><a href="#table">CHAPITRE V.</a></h2>
+
+<p class="som"><span class="smcap">Sommaire.</span>&mdash;Motifs qui engagèrent Solon à fonder à Athènes un
+établissement de Prostitution.&mdash;Ce que dit l'historien Nicandre de
+Colophon, à ce sujet.&mdash;Solon salué, pour ce même fait, par le poëte
+Philémon, du titre de bienfaiteur de la nation.&mdash;Taxe de la
+Prostitution fixée par Solon.&mdash;Les <i>dictériades</i> considérées comme
+<i>fonctionnaires publiques</i>.&mdash;Règlements de Solon pour les
+prostituées d'Athènes.&mdash;Festins publics institués par Hippias et
+Hipparque.&mdash;Ordonnance du tyran Pisistrate pour les jours
+consacrés à la débauche publique.&mdash;Vices honteux des
+Athéniens.&mdash;M&oelig;urs privées des femmes de Sparte et de
+Corinthe.&mdash;Vie licencieuse des femmes spartiates.&mdash;Inutilité
+des courtisanes à Sparte.&mdash;Indifférence de Lycurgue à l'égard de
+l'incontinence des femmes et des filles.&mdash;La fréquentation des
+prostituées regardée comme chose naturelle.&mdash;Mission morale des
+poëtes comiques et des philosophes.&mdash;L'aréopage
+d'Athènes.&mdash;Législation de la Prostitution
+athénienne.&mdash;Situation difficile faite par les lois aux
+courtisanes.&mdash;Bacchis et Myrrhine.&mdash;Euthias accuse d'impiété
+la courtisane Phryné.&mdash;L'avocat Hypéride la fait
+absoudre.&mdash;Reconnaissance des prostituées envers Hypéride.&mdash;La
+courtisane Théocris, prêtresse de Vénus, condamnée à mort sur
+l'accusation de Démosthène.&mdash;Isée.&mdash;Décrets de l'aréopage
+d'Athènes concernant les prostituées.&mdash;L'hétaire
+<i>Nemea</i>.&mdash;Triste condition des enfants des concubines et des
+courtisanes.&mdash;Hercule dieu de la bâtardise.&mdash;Infamie de la loi
+envers les bâtards.&mdash;Les <i>Dialogues des Courtisanes</i> de
+Lucien.&mdash;L'orateur Aristophon et le poëte comique
+Calliade.&mdash;<i>Loi</i> dite <i>de la Prostitution</i>.&mdash;Singularités
+monstrueuses des lois athéniennes.&mdash;Tribunaux subalternes d'édilité
+et de police.&mdash;Leurs fonctions.</p>
+
+<p>La Prostitution sacrée, qui existait dans tous les temples d'Athènes à
+l'époque où Solon donna des lois aux Athéniens, invita certainement le
+législateur à établir la Prostitution légale. Quant à la Prostitution
+hospitalière, contemporaine des âges héroïques de la Grèce, elle avait
+disparu sans laisser de traces dans les m&oelig;urs, et le mariage était
+trop protégé par la législation, la légitimité des enfants semblait trop
+nécessaire à l'honneur de la république, pour que le souvenir des
+métamorphoses et de l'incarnation humaine des dieux pût encore prévaloir
+contre la foi conjugale, contre le respect de la famille. Solon vit les
+autels et les prêtres s'enrichir avec le produit de la Prostitution des
+consacrées, qui ne se vendaient qu'à des étrangers; il songea
+naturellement à procurer les mêmes bénéfices à l'État, et par les mêmes
+moyens, en les faisant servir à la fois aux plaisirs de la jeunesse
+athénienne et à la sécurité des femmes honnêtes. Il fonda donc, comme
+établissement d'utilité publique, un grand dictérion, dans lequel des
+esclaves, achetées avec les deniers de l'État et entretenues à ses
+frais, levaient un tribut quotidien sur les vices de la population, et
+travaillaient avec impudicité à augmenter les revenus de la république.
+On a voulu bien souvent, à défaut de preuves historiques, qui n'appuient
+pas, il est vrai, la tradition, ne pas laisser au sage Solon la
+responsabilité morale du libertinage institué légalement à Athènes; on a
+prétendu que ce grand législateur, dont le code respire la pudeur et la
+chasteté, n'avait pu se donner un démenti à lui-même en ouvrant la porte
+aux débauches de ses concitoyens. Mais, dans un fait de cette nature,
+qui semblait au-dessous de la dignité de l'histoire, la tradition,
+recueillie par Athénée et conservée aussi dans des ouvrages qui
+existaient de son temps, était comme l'écho de ce dictérion, qui avait
+eu Solon pour fondateur et qui se glorifiait de son origine.</p>
+
+<p>Nicandre de Colophon, dans son <i>Histoire d'Athènes</i>, aujourd'hui perdue,
+avait dit positivement que Solon, indulgent pour les ardeurs d'une
+pétulante jeunesse, non-seulement acheta des esclaves et les plaça dans
+des lieux publics, mais encore bâtit un temple à Vénus-Courtisane avec
+l'argent qu'avaient amassé les impures habitantes de ces lieux-là. «O
+Solon! s'écrie le poëte Philémon dans ses <i>Delphiens</i>, comédie qui n'est
+pas venue jusqu'à nous; ô Solon! vous devîntes par là le bienfaiteur de
+la nation, vous ne vîtes dans un tel établissement que le salut et la
+tranquillité du peuple. Il était d'ailleurs absolument nécessaire dans
+une ville où la bouillante jeunesse ne peut s'empêcher d'obéir aux lois
+les plus impérieuses de la nature. Vous prévîntes ainsi de très-grands
+malheurs et des désordres inévitables, en plaçant dans certaines maisons
+destinées à cet usage les femmes que vous aviez achetées pour les
+besoins du public, et qui étaient tenues, par état, d'accorder leurs
+faveurs à quiconque consentirait à les payer.» A cette invocation, que
+la reconnaissance arrache au poëte comique, Athénée ajoute, d'après
+Nicandre, que la taxe fixée par Solon était médiocre, et que les
+<i>dictériades</i> avaient l'air de remplir des fonctions publiques: «Le
+commerce qu'on avait avec elles n'entraînait ni rivalités ni vengeances.
+On n'essuyait de leur part ni délais, ni dédains, ni refus.» C'était
+sans doute à Solon lui-même que l'on devait le règlement intérieur de
+cet établissement, qui fut longtemps administré comme les autres
+services publics et qui eut sans doute à sa tête, du moins dans
+l'origine, un grave magistrat.</p>
+
+<p>On peut supposer, avec beaucoup d'apparence de raison, que les femmes
+communes étaient alors entièrement séparées de la population citoyenne
+et de la vie civile; elles ne sortaient pas de leur officine légale;
+elles ne se montraient jamais dans les fêtes et les cérémonies
+religieuses; si une tolérance restreinte leur permettait de descendre
+dans la rue, elles devaient porter un costume particulier, qui les fît
+reconnaître, et elles étaient sévèrement éloignées de certains lieux où
+leur présence eût causé du scandale ou de la distraction. Étrangères,
+d'ailleurs, elles n'avaient aucun droit à revendiquer dans la cité; et
+celles qui, Athéniennes de naissance, s'étaient vouées à la
+Prostitution, perdaient tous les priviléges attachés à leur naissance.
+Nous n'avons pas les lois que Solon avait rédigées pour constituer la
+Prostitution légale; mais il est permis d'en formuler ainsi les
+principales dispositions, qui se trouvent suffisamment constatées par
+une foule de faits que nous découvrons çà et là dans les écrivains
+grecs. Mais le code de Solon, à l'égard des femmes du grand dictérion
+entretenu aux frais de la république, se relâcha de sa sévérité,
+puisque, moins d'un siècle après la mort du législateur, les courtisanes
+avaient fait irruption de toutes parts dans la société grecque, et
+osaient se mêler aux femmes honnêtes jusque dans le forum. Hippias et
+Hipparque, fils du tyran Pisistrate, qui gouvernait Athènes 530 ans
+avant l'ère moderne, établirent des festins publics, qui réunissaient le
+peuple à la même table, et dans ces festins les courtisanes furent
+autorisées à prendre place à côté des matrones; car les fils du tyran se
+proposaient moins d'améliorer le peuple que de le corrompre et de le
+subjuguer. Aussi, pour nous servir de l'expression de Plutarque, les
+femmes de plaisir arrivaient là par flots, et, comme le disait un
+historien grec, Idoménée, dont les ouvrages ne nous sont connus que par
+des fragments, Pisistrate, à l'instigation de qui ces orgies avaient
+lieu, ordonnait que les champs, les vignes et les jardins fussent
+ouverts à tout le monde, dans les jours consacrés à la débauche
+publique, afin que chacun pût en prendre sa part sans être obligé
+d'aller se cacher dans le mystère du dictérion de Solon.</p>
+
+<p>Le législateur d'Athènes avait eu deux motifs évidents et impérieux pour
+réglementer comme il l'avait fait la Prostitution: il se proposait
+d'abord de mettre à l'abri de la violence et de l'insulte la pudeur des
+vierges et des femmes mariées; ensuite, il avait eu pour but de
+détourner la jeunesse des penchants honteux qui la déshonoraient et
+l'abrutissaient. Athènes devenait le théâtre de tous les désordres; le
+vice contre nature se propageait d'une manière effrayante et menaçait
+d'arrêter le progrès social. Ces débauchés, qui n'étaient déjà plus des
+hommes, pouvaient-ils être des citoyens? Solon voulut leur donner les
+moyens de satisfaire aux besoins de leurs sens, sans se livrer aux
+déréglements de leur imagination. Il ne fit pourtant que corriger une
+partie de ses compatriotes; les autres, sans renoncer à leurs coupables
+habitudes, contractèrent celles d'un libertinage plus naturel, mais non
+moins funeste. Le but de Solon fut toutefois rempli, en ce que la
+sécurité des femmes mariées n'eut plus rien à craindre des libertins. La
+Prostitution légale était alors, pour ainsi dire, dans son enfance, et
+elle ne comptait pas une nombreuse clientèle: on la connaissait à peine,
+on ne s'y accoutuma que par degrés; on ne s'y livra avec fureur qu'après
+en avoir eu, en quelque sorte, l'expérience. Voilà comment les lois de
+Solon se trouvèrent bientôt débordées par les nécessités de la débauche
+publique et successivement effacées sous l'empire de la corruption des
+m&oelig;urs, qui ne s'épuraient pas en se civilisant. Mais, du moins à
+Athènes, le foyer domestique resta incorruptible et sacré, le poison de
+la Prostitution n'y pénétra pas; et alors que Vénus-Pandemos conviait
+ses adorateurs à l'oubli de toute décence, alors que le Pirée
+agrandissait aux portes d'Athènes le domaine affecté aux courtisanes, la
+pudeur conjugale gardait le seuil de la maison du citoyen qui s'en
+allait offrir un sacrifice à Pandemos et souper avec ses amis chez sa
+maîtresse.</p>
+
+<p>Les m&oelig;urs privées des femmes de Sparte, et des femmes de Corinthe
+surtout, n'étaient pas aussi régulières que les m&oelig;urs des
+Athéniennes, et pourtant, dans ces deux villes, la Prostitution n'avait
+pas été soumise à des lois spéciales: elle y était libre, pour employer
+une expression moderne, et elle pouvait impunément se produire sous
+toutes les formes et dans toutes les conditions possibles. A Corinthe,
+ville de commerce et de passage, le plaisir était une grande affaire
+pour ses habitants et pour les étrangers qui y affluaient de tous les
+pays du monde: on avait donc jugé à propos de laisser à la volonté et au
+caprice de chacun l'entière jouissance de soi-même. A Sparte, ville de
+vertus républicaines et austères, la Prostitution ne pouvait être qu'un
+accident, une exception presque indifférente. Lycurgue n'y avait
+certainement pas songé. La continence, la chasteté chez les femmes lui
+semblaient superflues, sinon ridicules. Il ne s'était proposé que de
+gouverner les hommes et de les rendre plus braves, plus robustes, plus
+guerriers; quant aux femmes, il n'y avait pas pris garde. Lycurgue,
+comme le dit formellement Aristote dans sa <i>Politique</i> (liv. <span class="smcap">II</span>, chap.
+7), avait voulu imposer la tempérance aux hommes et non pas aux femmes;
+celles-ci, bien avant lui, vivaient dans le désordre, et elles
+s'abandonnaient presque publiquement à tous les excès de la débauche
+(<i>in summâ luxuriâ</i>, dit la version latine d'Aristote). Lycurgue ne
+changea rien à cet état de choses: les filles de Sparte, qui recevaient
+une éducation mâle assez peu conforme à leur sexe, se mêlaient, à moitié
+nues, aux exercices des hommes, couraient, luttaient, combattaient avec
+eux. Si elles se mariaient, elles ne se renfermaient pas davantage dans
+leurs devoirs d'épouses; elles n'étaient pas vêtues plus décemment;
+elles ne se tenaient pas plus à distance de la compagnie des hommes;
+mais ceux-ci ne faisaient pas semblant de s'apercevoir d'une différence
+de sexe, que les femmes avaient à c&oelig;ur de faire oublier. Un mari
+qu'on aurait surpris sortant de la chambre à coucher de sa femme eût
+rougi d'être si peu Spartiate. On comprend que, chez de pareils hommes,
+les courtisanes auraient été parfaitement inutiles. Ils ne se
+permettaient pas toutefois les égarements de c&oelig;ur et de sens,
+auxquels les jeunes Athéniens étaient trop enclins. L'amitié des
+Spartiates entre eux n'était qu'une fraternité d'armes, aussi pure,
+aussi sainte que celle des Athéniens était dépravée et flétrissante. Les
+femmes de Sparte ne s'accommodaient pas toutes de cette abnégation
+absolue de leur sexe et de leur nature; il y en avait beaucoup, filles
+ou femmes, qui se prêtaient volontiers aux actes d'une extrême licence,
+et cela, sans exiger la moindre rétribution. Les courtisanes n'auraient
+pas eu d'emploi dans une ville où femmes mariées et filles à marier
+étaient là pour leur faire concurrence. C'est donc avec justice que
+Platon, dans le livre I<sup>er</sup> de ses <i>Lois</i>, attribue à Lycurgue
+l'incontinence des femmes de Sparte, puisque ce législateur n'avait pas
+daigné y porter remède, ni même lui infliger un blâme.</p>
+
+<p>La Prostitution était, on le voit, tolérée, sinon organisée et
+régularisée, dans les républiques grecques: on la regardait comme un mal
+nécessaire, qui obviait à de plus grands maux. Athénée a donc pu dire
+(liv. <span class="smcap">XIII</span>, chap. 6): «Plusieurs personnages qui ont eu part au
+gouvernement de la chose publique ont parlé des courtisanes, les uns en
+les blâmant, les autres en faisant l'éloge de ces femmes.» Ce n'était
+pas une honte pour un citoyen, si haut placé fût-il par son rang ou par
+son caractère, de fréquenter les courtisanes, même avant l'époque de
+Périclès, pendant laquelle cette espèce de femmes régna, en quelque
+sorte, sur la Grèce. On ne blâmait pas même les rapports qu'on pouvait
+avoir avec elles. Un comique latin, en peignant les m&oelig;urs
+d'Athènes, était presque autorisé à déclarer nettement qu'un jeune homme
+devait hanter les mauvais lieux pour faire son éducation: <i>non est
+flagitium scortari hominem adolescentulum</i>.</p>
+
+<p>Les poëtes comiques cependant, de même que les philosophes, avaient la
+mission morale de punir la débauche, en la forçant de rougir
+quelquefois; leurs épigrammes mettaient seules un frein à la licence des
+m&oelig;urs, qu'ils surveillaient là où la loi faisait défaut et gardait
+le silence. «Une courtisane est la peste de celui qui la nourrit!
+s'écriait le <i>Campagnard</i> d'Aristophane.»&mdash;«Si quelqu'un a jamais
+aimé une courtisane, disait hautement Anaxilas, dans sa <i>Neottis</i>, qu'il
+me nomme un être plus pervers.»</p>
+
+<p>La loi néanmoins n'était pas toujours muette ou impuissante contre les
+femmes de mauvaise vie, qu'elles fussent hétaires, joueuses de flûtes ou
+dictériades; non-seulement elle leur refusait impitoyablement tous les
+droits attachés à la qualité de citoyenne, mais encore elle mettait des
+bornes à leurs déportements. L'aréopage d'Athènes avait souvent les yeux
+ouverts sur la conduite de ces femmes, et souvent aussi il les frappait
+avec une rigueur impitoyable. Il paraîtrait, d'après plusieurs passages
+d'Alciphron, qu'elles étaient toutes solidaires devant la loi, et qu'une
+condamnation qui atteignait une d'entre elles avait des conséquences
+fâcheuses pour chacune d'elles en particulier. On peut présumer qu'il
+s'agissait d'un impôt proportionnel applicable à toute femme qui ne
+justifiait pas du titre de citoyenne. On leur faisait ainsi, de temps à
+autre, rendre aux coffres de l'État ce qu'elles avaient pris dans ceux
+des citoyens. Cette singulière législation a permis de soutenir un
+paradoxe que nous donnons pour ce qu'il vaut. Suivant certains érudits,
+les courtisanes d'Athènes auraient formé une corporation, un collége,
+qui se composait de divers ordres de femmes occupées du même métier, et
+classées hiérarchiquement sous des statuts ou règlements relatifs à leur
+méprisable industrie. C'est pourquoi l'aréopage pouvait rendre le corps
+entier responsable des fautes de ses membres. Ce tribunal évoquait la
+cause devant lui, quand une courtisane poussait un citoyen à commettre
+une action répréhensible, et même lorsque son influence était
+préjudiciable à des jeunes gens, au point de leur faire dissiper leur
+fortune, de les détourner du service de la République et de leur donner
+des leçons d'impiété. Les accusations étaient quelquefois capitales, et
+il ne fallait que la haine ou la vengeance d'un amant dédaigné pour
+soulever un orage terrible contre une femme qui n'avait aucun appui et
+qui pouvait être condamnée sans avoir été défendue. «Essaie d'exiger
+quelque chose d'Euthias en échange de ce que tu lui donneras, écrivait
+l'aimable Bacchis à son amie Myrrhine, et tu verras si tu n'es pas
+accusée d'avoir incendié la flotte ou violé les lois fondamentales de
+l'État!» Ce fut ce méchant Euthias qui accusa d'impiété la belle Phryné;
+mais l'avocat Hypéride ne craignit pas de prendre la défense de cette
+courtisane, qui le paya bien lorsqu'il l'eut fait absoudre. «Grâce aux
+dieux! lui écrivit naïvement Bacchis à la suite de ce procès mémorable,
+nos profits sont légitimés par le dénoûment de ce procès inique. Vous
+avez acquis les droits les plus sacrés à la reconnaissance de toutes les
+courtisanes. Si même vous consentiez à recueillir et à publier la
+harangue que vous avez prononcée pour Phryné, nous nous engagerions à
+vous ériger à nos frais une statue d'or dans l'endroit de la Grèce que
+vous auriez choisi.» L'histoire ne dit pas si Hypéride publia sa
+harangue, et si les courtisanes se cotisèrent pour lui élever une statue
+d'or dans quelque temple de Vénus-Pandemos ou de Vénus Peribasia. Une
+accusation intentée contre une courtisane frappait donc de terreur tout
+le corps auquel appartenait l'accusée; car cette accusation
+n'aboutissait guère à un acquittement. Une vieille courtisane, nommée
+Théocris, qui se mêlait aussi de magie et de philtres amoureux, fut
+condamnée à mort, sur la dénonciation de Démosthène, pour avoir
+conseillé aux esclaves de tromper leurs maîtres, et pour leur avoir
+procuré les moyens de le faire. Cette Théocris était pourtant attachée
+comme prêtresse à un temple de Vénus. Ce fut à l'occasion du procès de
+Phryné que Bacchis faisait en ces termes un retour sur elle-même: «Si,
+pour n'avoir pas obtenu de nos amants l'argent que nous leur demandons;
+si, pour avoir accordé nos faveurs à ceux qui les payent généreusement,
+nous devenions coupables d'impiété envers les dieux, il faudrait
+renoncer à tous les avantages de notre profession et ne plus faire
+commerce de nos charmes.»</p>
+
+<p>L'accusation d'impiété était la plus fréquente contre les courtisanes;
+et cette accusation se présentait d'autant plus redoutable, qu'elle ne
+reposait que sur des faits vagues et faciles à dénaturer. Les
+courtisanes remplissaient les fonctions de prêtresses dans certains
+temples et dans certaines fêtes; néanmoins leur présence dans un temple
+pouvait être considérée comme une impiété. «Il n'est pas permis, disait
+Démosthène dans son plaidoyer contre Nééra, il n'est pas permis à une
+femme auprès de laquelle on a trouvé un adultère d'entrer dans nos
+temples, quoique nos lois permettent à une étrangère et à une esclave
+d'y pénétrer soit pour voir, soit pour prier. Les femmes surprises en
+adultère sont les seules à qui l'entrée des temples soit interdite.»
+Avant Démosthène, l'orateur Isée, qui fut le maître de ce grand orateur,
+avait plaidé sur le même objet, et déclaré solennellement qu'une femme
+commune, qui fut au service de tout le monde, et qui mena une vie de
+débauche, ne pouvait sans impiété s'introduire dans l'intérieur d'un
+temple ni assister aux mystères secrets du culte. Ces malheureuses
+femmes se trouvaient ainsi exposées sans cesse à des poursuites
+judiciaires sous prétexte d'impiété, elles étaient, pour ainsi dire,
+hors la loi; et l'aréopage, devant lequel on les traduisait au gré de
+leurs ennemis puissants, ne se faisait pas plus de scrupule de les
+condamner que de les absoudre. Un décret de l'aréopage avait défendu aux
+prostituées et aux esclaves de porter des surnoms empruntés aux jeux
+solennels; et cependant il y eut à Athènes une hétaire qui se fit
+appeler <i>Nemea</i>, parce que son amant s'était distingué dans les jeux
+Néméens et peut-être aussi parce qu'elle se plaçait elle-même sous les
+auspices d'Hercule. L'aréopage la laissa faire et ne lui disputa pas son
+nom de bon augure. Un autre décret de l'aréopage avait défendu également
+aux courtisanes de célébrer les fêtes des dieux en même temps que les
+matrones et les femmes libres ou citoyennes. Cependant, aux Aphrodisées,
+comme le rapporte Athénée sur le témoignage du poëte Alexis, femmes
+libres et courtisanes se confondaient à table dans les festins publics
+qui se donnaient en l'honneur de Vénus. Ainsi donc l'impiété était là,
+partout et toujours, sur les pas des courtisanes, qui n'échappaient à
+ses piéges que par bonheur plutôt que par adresse. Cette situation
+difficile, qu'on leur faisait pour être maître d'elles, explique le
+nombre et la richesse des offrandes qu'elles consacraient aux dieux,
+afin d'obtenir leur protection.</p>
+
+<p>La loi n'épargnait aucune humiliation aux courtisanes. Les enfants qui
+naissaient d'elles, de même que les fils des concubines, participaient à
+leur ignominie; c'était une tache dont ils ne pouvaient se laver
+qu'après avoir servi glorieusement l'État. La condition personnelle des
+concubines différait essentiellement de celle des courtisanes, et
+toutefois la condition des enfants des unes et des autres était presque
+identique. Les bâtards, quelle que fût leur mère (et le nombre des
+bâtards était considérable à Athènes en raison du nombre des
+courtisanes), les bâtards se trouvaient comme retranchés de la
+population libre: ils n'avaient pas de costume spécial ni de marques
+distinctives; mais dans leur enfance ils jouaient, ils s'exerçaient à
+part, sur un terrain dépendant du temple d'Hercule, qu'on regardait
+comme le dieu de la bâtardise. Quand ils avaient l'âge d'homme, ils
+n'étaient pas aptes à hériter; ils n'avaient pas le droit de parler
+devant le peuple; ils ne pouvaient devenir citoyens. Enfin, les bâtards
+des courtisanes (Plutarque mentionne ce fait dans la <i>Vie de Solon</i>),
+pour comble d'infamie, n'étaient pas obligés de nourrir les auteurs de
+leurs jours: le fils n'était tenu à aucun devoir filial envers ses père
+et mère, parce que ceux-ci n'avaient également aucun devoir paternel ou
+maternel à remplir à son égard. On s'explique alors pourquoi la plupart
+des filles exposaient leurs enfants nouveau-nés dans la rue, et les
+confiaient ainsi à la république qui leur était moins marâtre. Ces
+expositions d'enfants étaient si ordinaires, que, dans les <i>Dialogues
+des Courtisanes</i>, Lucien fait une exception bien honorable en faveur
+d'une de ses héroïnes, qui dit à sa compagne: «Il me faudra nourrir un
+enfant, car ne crois pas que j'expose celui dont j'accoucherai.» Sous
+l'archontat d'Euclide, l'orateur Aristophon fit promulguer une loi qui
+déclarait bâtard quiconque ne prouverait pas qu'il était né d'une
+citoyenne ou femme libre. Alors, pour le railler de ce surcroît de
+rigueur contre les bâtards, le poëte comique Calliade le mit en scène,
+et le représenta lui-même comme fils de la courtisane Chloris.</p>
+
+<p>Solon, en réglementant la Prostitution, lui avait imposé des digues
+salutaires, et s'était proposé de tenir à distance les misérables
+artisans de débauche qui voudraient se créer une industrie infâme en
+corrompant les filles et les garçons. Il fit donc une loi, dite de la
+Prostitution, qui ne nous est connue que par la citation qu'en fait
+Eschine dans un de ses discours: «Quiconque se fera le <i>lénon</i> d'un
+jeune homme ou d'une femme, appartenant à la classe libre, sera puni du
+dernier supplice.» Mais bientôt on adoucit cette loi, et l'on inventa
+des palliatifs qui en dénaturèrent le vrai caractère: ainsi, la peine de
+mort fut remplacée par une amende de vingt drachmes, tandis que l'amende
+était de cent pour le vol ou le rapt d'une femme libre. On ne conserva
+la peine capitale que dans le texte de la loi, et même, ainsi que
+l'affirme Plutarque, les femmes dépravées qui font ouvertement métier de
+procurer des maîtresses aux débauchés, n'étaient pas comprises dans la
+catégorie des coupables que cette loi devait atteindre. Ce fut
+inutilement qu'Eschine demanda l'application d'une loi qui n'avait
+jamais été complétement appliquée. Il était fort difficile, en effet, de
+tracer la limite où commençait le crime en vue duquel cette loi terrible
+avait été faite, car l'usage en Grèce autorisait un amant à enlever sa
+maîtresse, pourvu que celle-ci y consentît et que les parents n'y
+missent pas obstacle. Il suffisait donc d'avoir d'avance l'agrément du
+père et de la mère d'une fille qu'on voulait posséder; on les prévenait
+du jour où l'enlèvement aurait lieu, et ils ne faisaient qu'un simulacre
+de résistance. Quand une jeune fille ou sa mère avait reçu d'un homme un
+présent, cette fille n'était plus considérée comme vierge, sa virginité
+fût-elle intacte; mais on ne lui devait plus les mêmes égards ni le même
+respect, comme si elle eût souffert un commencement de Prostitution.</p>
+
+<p>L'aréopage qui jugeait les courtisanes et leurs odieux parasites,
+lorsque le crime lui était dénoncé par la voix du peuple ou par quelque
+citoyen, ne daignait pas s'occuper des simples délits que pouvait
+commettre cette population impure, vouée aux mauvaises m&oelig;urs, et
+soumise à de rigoureuses prescriptions de police. La connaissance des
+délits résultant de l'exercice de la Prostitution appartenait
+certainement à des tribunaux subalternes d'édilité et de police.
+C'étaient eux qui faisaient observer les règlements relatifs aux habits
+que devaient porter les prostituées, aux lieux affectés à leur séjour et
+à leurs promenades, aux impôts qui frappaient leur honteux métier, et
+enfin à toutes les habitudes de leur vie publique.</p>
+
+<p><a name="Page_149" id="Page_149"></a></p>
+
+<h2 class="sep4"><a href="#table">CHAPITRE VI.</a></h2>
+
+<p class="som"><span class="smcap">Sommaire.</span>&mdash;Des différentes catégories de prostituées
+athéniennes.&mdash;Les Dictériades, les Aulétrides, les
+Hétaires.&mdash;Pasiphaé.&mdash;Conditions diverses des femmes de
+mauvaise vie.&mdash;Démosthène contre la courtisane Nééra.&mdash;Revenu
+considérable de l'impôt sur la Prostitution.&mdash;Le <i>Pornicontelos</i>
+affermé par l'État à des spéculateurs.&mdash;Les collecteurs du
+Pornicontelos.&mdash;Heures auxquelles il était permis aux courtisanes
+de sortir.&mdash;Le port du Pirée assigné pour domaine à la
+Prostitution.&mdash;Le Céramique, marché de la Prostitution
+élégante.&mdash;Usage singulier: profanation des tombeaux du
+Céramique.&mdash;Le port de Phalère et le bourg de Sciron.&mdash;La
+grande place du Pirée.&mdash;Thémistocle traîné par quatre hétaires en
+guise de chevaux.&mdash;Enseignes impudiques des maisons de
+Prostitution.&mdash;Les petites maisons de louage des
+hétaires.&mdash;Lettre de Panope à son mari Euthibule.&mdash;Police des
+m&oelig;urs concernant les vêtements des prostituées.&mdash;Le costume
+<i>fleuri</i> des courtisanes d'Athènes.&mdash;Lois
+somptuaires.&mdash;Costume des prostituées de Lacédémone.&mdash;Loi
+terrible de Zaleucus, disciple de Pythagore, contre
+l'adultère.&mdash;Suidas et Hermogène.&mdash;Loi somptuaire de Philippe
+de Macédoine.&mdash;Costume ordinaire des Athéniennes de
+distinction.&mdash;Costume des courtisanes de Sparte.&mdash;Différence
+de ce costume avec celui des femmes et des filles
+Spartiates.&mdash;Mode caractéristique des courtisanes
+grecques.&mdash;Dégradation, par la loi, des femmes qui se faisaient les
+servantes des prostituées.&mdash;Perversité ordinaire de ces servantes.</p>
+
+<p>Les courtisanes d'Athènes formaient plusieurs classes, tellement
+distinctes entre elles, que les lois des m&oelig;urs, qui les
+régissaient, devaient également varier selon les différentes catégories
+de ces femmes de plaisir. Il y avait trois principales catégories, qui
+se subdivisaient elles-mêmes en plusieurs espèces plus ou moins
+homogènes: les Dictériades, les Aulétrides et les Hétaires. Les
+premières étaient, en quelque sorte, les esclaves de la Prostitution;
+les secondes en étaient les auxiliaires; les troisièmes en étaient les
+reines. Ce furent les dictériades que Solon rassembla dans des maisons
+publiques de débauche, où elles appartenaient, moyennant certaine
+redevance fixée par le législateur, à quiconque entrait dans ces
+maisons, appelées <i>dictérions</i>, en mémoire de Pasiphaé, femme de Minos,
+roi de Crète (<i>Dictæ</i>), laquelle s'enferma dans le ventre d'une vache
+d'airain pour recevoir sous cette enveloppe les caresses d'un véritable
+taureau. Les aulétrides ou joueuses de flûte avaient une existence plus
+libre, puisqu'elles allaient exercer leur art dans les festins quand
+elles y étaient mandées; elles pénétraient donc dans l'intérieur du
+domicile et de la vie privée des citoyens: leur musique, leurs chants et
+leurs danses n'avaient pas d'autre objet que d'échauffer et d'exalter
+les sens des convives, qui les faisaient bientôt asseoir à côté d'eux.
+Les hétaires étaient des courtisanes sans doute, trafiquant de leurs
+charmes, s'abandonnant impudiquement à qui les payait, mais elles se
+réservaient pourtant une part de volonté, elles ne se vendaient pas au
+premier venu, elles avaient des préférences et des aversions, elles ne
+faisaient jamais abnégation de leur libre arbitre; elles n'appartenaient
+qu'à qui avait su leur plaire ou leur convenir. D'ailleurs, par leur
+esprit, leur instruction et leur exquise politesse, elles pouvaient
+souvent marcher de pair avec les hommes les plus éminents de la Grèce.</p>
+
+<p>Ces trois catégories de courtisanes n'eussent pas eu le moindre rapport
+entre elles sans le but unique de leur institution: elles servaient
+toutes trois à satisfaire les appétits sensuels des Athéniens, depuis le
+plus illustre jusqu'au plus infime. Il y avait des degrés dans la
+Prostitution, comme dans le peuple, et la fière hétaire du Céramique
+différait autant de la vile dictériade du Pirée, que le brillant
+Alcibiade différait d'un grossier marchand de cuirs. Si les documents
+sur la législation de la débauche athénienne ne s'offrent à nous que
+rares et imparfaits, nous pouvons y suppléer par la pensée, en comparant
+les conditions diverses des femmes qui faisaient métier et marchandise
+de leur corps. Les hétaires, ces riches et puissantes souveraines, qui
+comptaient dans leur clientèle des généraux d'armée, des magistrats, des
+poëtes et des philosophes, ne relevaient guère que de l'aréopage; mais
+les aulétrides et les dictériades étaient plus ordinairement déférées à
+des tribunaux subalternes, si tant est que ces dernières, soumises à une
+sorte de servitude infamante, eussent conservé le droit d'avoir des
+juges hors de l'enceinte de leur prison obscène. La plupart des
+dictériades et des aulétrides étaient étrangères; la plupart, d'une
+naissance obscure et servile; en tout cas, une Athénienne qui, par
+misère, par vice ou par folie, tombait dans cette classe abjecte de la
+Prostitution, avait renoncé à son nom, à son rang, à sa patrie.
+Cependant l'hétaire grecque, qui ne subissait pas la même flétrissure,
+s'obstinait quelquefois à garder son titre de citoyenne, et il ne
+fallait pas moins qu'un arrêt de l'aréopage pour le lui enlever.
+Démosthène, plaidant contre la courtisane Nééra, s'écriait avec
+indignation: «Une femme qui se livre à des hommes, qui suit partout ceux
+qui la payent, de quoi n'est-elle pas capable? Ne doit-elle pas se
+prêter à tous les goûts de ceux auxquels elle s'abandonne? Une telle
+femme, reconnue publiquement et généralement pour s'être prostituée par
+toute la terre, prononcerez-vous qu'elle est citoyenne?»</p>
+
+<p>Il paraît que toutes les courtisanes, quelle que fût leur condition,
+étaient considérées comme vouées à un service public et sous la
+dépendance absolue du peuple; car elles ne pouvaient sortir du
+territoire de la république sans avoir demandé et obtenu une permission
+que les archontes ne leur accordaient souvent qu'avec des garanties,
+pour mieux assurer leur retour. Dans certaines circonstances, le collége
+des courtisanes fut déclaré utile et nécessaire à l'État. En effet,
+elles s'étaient bientôt tellement multipliées à Athènes et dans
+l'Attique, que l'impôt annuel que chacune payait au fisc, constituait
+pour lui un revenu considérable. Cet impôt spécial (<i>pornicontelos</i>),
+que l'orateur Eschine nous représente comme fort ancien, sans en
+attribuer l'établissement à Solon, était affermé tous les ans à des
+spéculateurs qui se chargeaient de le prélever. Moyennant l'acquittement
+de cette taxe, les courtisanes achetaient le droit de tolérance et de
+protection publique. On conçoit qu'un impôt de cette nature blessa
+d'abord les susceptibilités honnêtes et pudibondes des citoyens
+vertueux; mais on finit par s'y accoutumer, et l'administration urbaine
+ne rougit pas de puiser souvent à cette source honteuse de crédit. Quant
+aux fermiers de l'impôt, ils ne négligeaient rien pour lui faire
+produire le plus possible. On peut donc supposer qu'ils inventèrent une
+foule d'ordonnances somptuaires qui avaient l'avantage de grossir les
+amendes et d'en créer de nouvelles. Les courtisanes et les collecteurs
+du <i>pornicontelos</i> étaient toujours en guerre: les vexations des uns
+semblaient s'accroître à mesure que la soumission des autres devenait
+plus résignée, et tous les ans aussi, la Prostitution et le produit de
+l'impôt s'accroissaient dans une proportion égale.</p>
+
+<p>Athénée dit positivement que les femmes publiques, probablement les
+dictériades, ne pouvaient sortir de leurs habitations qu'après le
+coucher du soleil, à l'heure où pas une matrone n'eût osé se montrer
+dans les rues sans exposer sa réputation. Mais il ne faut pas prendre à
+la lettre ce passage d'Athénée, car toutes les courtisanes qui
+demeuraient au Pirée, hors des murailles de la ville, se promenaient
+soir et matin sur le port. Il est possible que ces femmes ne fussent
+admises dans la ville, pour y faire des achats et non pour s'y
+prostituer, qu'à la fin du jour, lorsque l'ombre les couvrait d'un voile
+décent. Dans tous les cas, elles ne devaient point passer la nuit à
+l'intérieur de la ville, et elles encouraient une peine lorsqu'on les y
+trouvait après certaine heure. Il leur était aussi défendu de commettre
+un acte de débauche au milieu du séjour des citoyens paisibles. Cette
+coutume existait dans les villes d'Orient, depuis la plus haute
+antiquité, et elle se maintint à Athènes, tant que l'aréopage imposa des
+limites à la Prostitution légale. Le port du Pirée avait été comme
+assigné pour domaine à cette Prostitution. Il formait une sorte de ville
+composée de cabanes de pêcheurs, de magasins de marchandises,
+d'hôtelleries, de mauvais lieux et de petites maisons de plaisir. La
+population flottante de ce faubourg d'Athènes comprenait les étrangers,
+les libertins, les joueurs, les gens sans aveu: c'était pour les
+courtisanes une clientèle lucrative et ardente. Elles habitaient parmi
+leurs serviteurs ordinaires et n'avaient que faire d'aller chercher des
+aventures dans la ville sous l'&oelig;il austère des magistrats et des
+matrones; elles se trouvaient à merveille au Pirée et elles y affluaient
+de tous les pays du monde. Cette affluence, nuisible aux intérêts de
+toutes, changea pour quelques-unes le théâtre de leurs promenades: les
+plus fières et les plus triomphantes se rapprochèrent d'Athènes et
+vinrent se mettre en montre sur le Céramique.</p>
+
+<p>Le Céramique, dont s'emparèrent les hétaires en laissant le Pirée aux
+joueuses de flûte et aux dictériades, n'était pas ce beau quartier
+d'Athènes qui tirait son nom de Céramus, fils de Bacchus et d'Ariane.
+C'était un faubourg qui renfermait le jardin de l'Académie et les
+sépultures des citoyens morts les armes à la main. Il s'étendait le long
+de la muraille d'enceinte depuis la porte du Céramique jusqu'à la porte
+Dipyle; là, des bosquets d'arbres verts, des portiques ornés de statues
+et d'inscriptions, présentaient de frais abris contre la chaleur du
+jour. Les courtisanes du premier ordre venaient se promener et s'asseoir
+dans ce lieu-là, qu'elles s'approprièrent comme si elles l'avaient
+conquis sur les illustres morts qui y reposaient. Ce fut bientôt le
+marché patent de la Prostitution élégante. On y allait chercher fortune,
+on y commençait des liaisons, on s'y donnait des rendez-vous, on y
+faisait des affaires d'amour. Lorsqu'un jeune Athénien avait remarqué
+une hétaire dont il voulait avoir les faveurs, il écrivait sur le mur du
+Céramique le nom de cette belle, en y ajoutant quelques épithètes
+flatteuses; Lucien, Alciphron et Aristophane font allusion à ce
+singulier usage. La courtisane envoyait son esclave pour voir les noms
+qui avaient été tracés le matin, et, lorsque le sien s'y trouvait, elle
+n'avait qu'à se tenir debout auprès de l'inscription pour annoncer
+qu'elle était disposée à prendre un amant. Celui-ci n'avait plus qu'à se
+montrer et à faire ses conditions, qui n'étaient pas toujours acceptées,
+car les hétaires en vogue n'avaient pas toutes le même tarif, et elles
+se permettaient d'ailleurs d'avoir des caprices. Aussi, bien des
+déclarations d'amour n'aboutissaient qu'à la confusion de ceux qui les
+avaient adressées. On comprend que les courtisanes, par leurs refus ou
+leurs dédains, se fissent des ennemis implacables.</p>
+
+<p>Les dictériades et les joueuses de flûte, ainsi que les hétaires du
+dernier ordre, voyant que les galanteries les plus avantageuses se
+négociaient au Céramique, se hasardèrent à y venir ou du moins à s'en
+rapprocher; elles quittèrent successivement le port du Pirée, celui de
+Phalère, le bourg de Sciron et les alentours d'Athènes, pour disputer la
+place aux hétaires de l'aristocratie, qui reculèrent à leur tour et
+finirent par se réfugier dans la ville. Les lois qui leur défendaient
+d'y paraître en costume de courtisane furent abolies de fait, puisqu'on
+cessait de les appliquer. On vit alors les prostituées les plus
+méprisables encombrer les abords de la porte Dipyle, et y vaquer
+tranquillement à leur odieux commerce. Les ombrages du Céramique et les
+gazons qui environnaient les tombeaux ne favorisaient que trop
+l'exercice de la Prostitution, qui s'était emparée de ce glorieux
+cimetière! «C'est à la porte du Céramique, dit Hésychius, que les
+courtisanes tiennent boutique.» Lucien est aussi explicite: «Au bout du
+Céramique, dit-il, à droite de la porte Dipyle, est le grand marché des
+hétaires.» On vendait, on achetait à tous prix, et souvent la
+marchandise se livrait sur-le-champ, à l'ombre de quelque monument élevé
+à un grand citoyen mort sur le champ de bataille. Le soir, à la faveur
+des ténèbres, la terre nue ou couverte d'herbes offrait une arène
+permanente aux ignobles trafics de la débauche, et parfois le passant
+attardé, qui par une nuit sans lune traversait le Céramique et hâtait le
+pas en longeant le jardin de l'Académie, avait cru entendre les mânes
+gémir autour des tombeaux profanés.</p>
+
+<p>L'invasion du Céramique par les femmes publiques n'avait pas toutefois
+dépeuplé le Pirée: il restait encore un grand nombre de ces femmes dans
+ce vaste faubourg, qui recrutait ses habitants parmi les voyageurs et
+les marchands de toutes les parties du monde connu. Il en était de même
+du port de Phalère et du bourg de Sciron, où affluaient autant de
+courtisanes que d'étrangers. Leur principal centre était une grande
+place qui s'ouvrait sur le port du Pirée, et qui regardait la citadelle;
+cette place, entourée de portiques sous lesquels on ne voyait que
+joueurs de dés, dormeurs et philosophes éveillés, se remplissait, vers
+la tombée de la nuit, d'une foule de femmes, presque toutes étrangères,
+les unes voilées, les autres à demi-nues, qui, debout et immobiles, ou
+bien assises, ou bien allant et venant, silencieuses ou agaçantes,
+obscènes ou réservées, faisaient appel aux désirs des passants. Le
+temple de Vénus Pandemos, érigé sur cette place par Solon, semblait
+présider au genre de commerce qui s'y faisait ouvertement. Quand la
+courtisane voulait vaincre une résistance, obtenir un plus haut prix,
+avoir des arrhes, elle invoquait Vénus sous le nom de Pitho, quoique
+cette Pitho fût une déesse tout à fait distincte de Vénus dans la
+mythologie grecque: on les confondit l'une et l'autre comme pour
+exprimer que la persuasion était inséparable de l'amour. Au reste, on
+pouvait voir, dans le sanctuaire du temple, briller les statues de
+marbre des deux déesses qui étaient placées là au milieu de leur empire
+amoureux. Bien des contrats, que Vénus et sa compagne avaient arrêtés et
+conclus, se signaient ensuite sous le portique du temple ou sur le bord
+de la mer, ou bien au pied de cette longue muraille construite par
+Thémistocle pour réunir le Pirée à la ville d'Athènes.</p>
+
+<p>La réputation du Pirée et celle du Céramique étaient si bien établies
+dans les m&oelig;urs de la Prostitution et de l'hétairisme, que
+Thémistocle, fils d'une courtisane, afficha lui-même sa naissance avec
+impudeur, en se promenant, du Pirée au Céramique, dans un char
+magnifique traîné par quatre hétaires en guise de chevaux. Athénée
+rapporte ce fait incroyable d'après le témoignage d'Idoménée, qui en
+doutait lui-même. Plusieurs commentateurs ont vu, dans le passage cité
+par Athénée, non pas un quadrige de courtisanes, mais des courtisanes
+assises dans un quadrige aux côtés de Thémistocle. Nous hésiterions donc
+à soutenir contre Athénée lui-même, que Thémistocle avait imaginé un
+singulier moyen d'appliquer les courtisanes à l'attelage des chars.
+Outre les débauches au grand air, il y avait au Pirée celles qui se
+renfermaient à huis clos. Le grand dictérion, fondé par Solon près du
+sanctuaire de Pandemos, n'avait bientôt plus suffi aux besoins de la
+corruption des m&oelig;urs. Une multitude d'autres s'étaient établis,
+sans se faire tort, sous les auspices de la loi fiscale qui affermait la
+Prostitution à des entrepreneurs. Les dictérions qu'on rencontrait à
+chaque pas dans les rues du Pirée et des autres faubourgs se faisaient
+reconnaître à leur enseigne, qui était partout la même, et qui ne
+différait que par ses dimensions: c'était toujours l'attribut obscène de
+Priape qui caractérisait les mauvais lieux. Il n'était donc pas possible
+d'y entrer, sans avouer hautement ce qu'on y allait chercher. Un
+philosophe grec aperçut un jeune homme qui se glissait dans un de ces
+repaires: il l'appela par son nom; le jeune homme baissa la tête en
+rougissant: «Courage! lui cria le philosophe, ta rougeur est le
+commencement de la vertu.» Outre les maisons publiques, il y avait des
+maisons particulières que les hétaires prenaient à louage, pour y faire
+leur métier: elles n'y demeuraient pas constamment, mais elles y
+passaient quelques jours et quelques nuits avec leurs amis. Ce n'étaient
+que festins, danses, musique, dans ces retraites voluptueuses, où l'on
+ne pénétrait pas sans payer. Alciphron a recueilli une lettre de Panope
+écrivant à son mari Euthibule: «Votre légèreté, votre inconstance, votre
+goût pour la volupté vous portent à me négliger, ainsi que vos enfants,
+pour vous livrer entièrement à la passion que vous inspire cette Galène,
+fille d'un pêcheur, qui est venue ici d'Hermione, pour prendre une
+maison à louage, et étaler ses charmes dans le Pirée, où elle en fait
+commerce, au grand détriment de toute notre pauvre jeunesse; les marins
+vont faire la débauche chez elle, ils la comblent de présents, elle n'en
+refuse aucun: c'est un gouffre qui absorbe tout.»</p>
+
+<p>La police des m&oelig;urs, qui avait circonscrit dans certains quartiers
+le scandaleux commerce des prostituées, leur avait infligé comme aux
+esclaves la honte de certains vêtements, destinés à les faire
+reconnaître partout. Cette loi somptuaire de la Prostitution paraît
+avoir existé dans toutes les villes de la Grèce et de ses colonies; mais
+si de certaines couleurs devaient signaler en quelque sorte à la
+défiance publique les femmes qui les portaient, ces couleurs n'étaient
+pas les mêmes à Athènes, à Sparte, à Syracuse et ailleurs. Ce fut
+probablement Solon qui assigna le premier un costume caractéristique aux
+esclaves qu'il consacrait à la Prostitution. Ce costume était
+probablement rayé de couleurs éclatantes, parce que les femmes que le
+législateur avait envoyé chercher en Orient pour l'usage de la
+république, s'étaient montrées d'abord vêtues de leur habit national en
+étoffes de laine ou de soie teinte de diverses couleurs. La loi de Solon
+n'était donc que la sanction d'une ancienne coutume, et l'aréopage, en
+formulant cette loi, décréta que les courtisanes porteraient à l'avenir
+un costume <i>fleuri</i>. De là, bien des variations dans ce costume, que
+chacune s'appliquait à modifier à sa manière en interprétant le texte de
+la loi. Selon les uns, elles ne devaient paraître en public qu'avec des
+couronnes et des guirlandes de fleurs; selon les autres, elles devaient
+porter des fleurs peintes sur leurs vêtements; tantôt elles se
+contentaient d'accoutrements bariolés de couleurs vives; tantôt elles
+s'habillaient de pourpre et d'or: elles ressemblaient à des corbeilles
+de fleurs épanouies. Mais la loi somptuaire mit ordre à ce luxe effréné;
+elle leur défendit de prendre des robes d'une seule couleur, de faire
+usage d'étoffes précieuses, telles que l'écarlate, et d'avoir des bijoux
+d'or, quand elles sortiraient de leurs maisons. L'interdiction des robes
+de pourpre et des ornements d'or n'était pourtant pas générale pour les
+prostituées de toutes les villes grecques, car, à Syracuse, les femmes
+honnêtes seules ne pouvaient porter des vêtements bordés de pourpre;
+teints de couleurs éclatantes ou ornés d'or, qui servaient d'enseigne à
+la Prostitution; à Sparte, mêmes défenses étaient faites aux femmes de
+bien: «Je loue l'antique cité des Lacédémoniens, dit saint Clément
+d'Alexandrie (<i>Pædagog.</i> liv. II, c. <span class="smcap">X</span>), qui permit aux courtisanes les
+habits fleuris et les joyaux d'or, en interdisant aux femmes mariées ce
+luxe de toilette, qu'elle attribuait aux courtisanes seules.» Athénée
+reproduit un passage de Philarchus qui, dans le vingt-cinquième livre de
+ses Histoires, approuve une loi semblable qui existait chez les
+Syracusains: les bariolages de couleurs, les bandes de pourpre, les
+ornements d'or, composaient le costume obligé des hétaires syracusaines.</p>
+
+<p>Nous voyons, d'ailleurs, dès la plus haute antiquité, les paillardes de
+la Bible se parer de fleurs et d'étoffes brillantes: Solon n'avait donc
+fait que se conformer aux m&oelig;urs de l'Orient, en prescrivant aux
+prostituées de ne pas quitter leur costume oriental. Zaleucus, le
+législateur des Locriens, ne fit que suivre le système de Solon,
+lorsqu'il imposa également aux prostituées de sa colonie grecque le
+stigmate du costume fleuri, comme le rapporte Diodore de Sicile.
+Zaleucus, disciple de Pythagore, était assez peu indulgent pour les
+passions sensuelles, et, s'il toléra la Prostitution, en la flétrissant,
+ce fut pour ne pas laisser d'excuse à l'adultère, qu'il punissait en
+faisant crever les yeux au coupable. Suidas, dans son Lexique, parle des
+courtisanes <i>fleuries</i>, c'est-à-dire, suivant l'explication qu'il donne
+lui-même, «portant des robes fleuries, bariolées, peintes de diverses
+couleurs, car une loi existait à Athènes, qui ordonnait aux prostituées
+de porter des vêtements fleuris, ornés de fleurs ou de couleurs variées,
+afin que cette parure désignât les courtisanes au premier coup
+d'&oelig;il.» Il semble probable que les courtisanes d'Athènes se
+montraient couronnées de roses, puisque les couronnes d'or leur étaient
+interdites sous peine d'amende. «Si une hétaire, dit le rhéteur
+Hermogène dans sa Rhétorique, porte des bijoux en or, que ces bijoux
+soient confisqués au profit de la république.» On confisquait de même
+les couronnes d'or et les habits dorés qu'une prostituée osait porter
+publiquement. Une loi de Philippe de Macédoine infligeait une amende de
+mille drachmes, environ mille francs de notre monnaie, à la courtisane
+qui prenait des airs de princesse en se couronnant d'or. Ces lois
+somptuaires ne furent sans doute que rarement appliquées, et les riches
+hétaires, qui étaient comme les reines de la Grèce savante et lettrée,
+n'avaient certainement rien à craindre de ces règlements de police,
+auxquels les dictériades se trouvaient seules rigoureusement soumises.</p>
+
+<p>Le costume ordinaire des Athéniennes de distinction différait
+essentiellement de celui des étrangères de mauvaise vie. Ce costume,
+élégant et décent à la fois, se composait de trois pièces de vêtement:
+la tunique, la robe et le manteau; la tunique blanche, en lin ou en
+laine, s'attachait avec des boutons sur les épaules, était serrée
+au-dessous du sein avec une large ceinture, et descendait en plis
+ondoyants jusqu'aux talons; la robe, plus courte que la tunique,
+assujettie sur les reins par un large ruban, et terminée dans sa partie
+inférieure, ainsi que la tunique, par des bandes ou raies de différentes
+couleurs, était garnie quelquefois de manches qui ne couvraient qu'une
+partie des bras; le manteau de drap, tantôt ramassé en forme d'écharpe,
+tantôt se déployant sur le corps, semblait n'être fait que pour en
+dessiner les formes. On avait employé d'abord, comme nous l'apprend
+Barthélemy dans le <i>Voyage du jeune Anacharsis</i>, des étoffes précieuses,
+que rehaussait l'éclat de l'or, ou bien des étoffes asiatiques, sur
+lesquelles s'épanouissaient les plus belles fleurs avec leurs couleurs
+naturelles; mais ces étoffes furent bientôt exclusivement réservées aux
+vêtements dont on couvrait les statues des dieux et aux habits de
+théâtre; pour interdire enfin aux femmes honnêtes l'usage de ces
+étoffes à fleurs, les lois ordonnèrent aux femmes de mauvaise vie de
+s'en servir. Ces femmes avaient aussi le privilége de l'immodestie, et
+elles pouvaient descendre dans la rue, les cheveux flottants, le sein
+découvert et le reste du corps à peine caché sous un voile de gaze. A
+Sparte, au contraire, les courtisanes devaient être amplement vêtues de
+robes traînantes, et chargées d'ornements d'orfévrerie, parce que le
+costume des Lacédémoniennes était aussi simple que léger. Ce costume
+consistait en une tunique courte et en une robe étroite descendant
+jusqu'aux talons; mais les jeunes filles, qui se mêlaient à tous les
+exercices de force et d'adresse que l'éducation spartiate imposait aux
+hommes, étaient encore plus légèrement vêtues: leur tunique sans
+manches, attachée aux épaules avec des agrafes de métal, et relevée
+au-dessus du genou par leur ceinture, s'ouvrait de chaque côté à sa
+partie inférieure, de sorte que la moitié du corps restait à découvert:
+lorsque ces belles et robustes filles s'exerçaient à lutter, à courir et
+à sauter, les courtisanes les plus lascives n'auraient pas eu l'avantage
+auprès d'elles.</p>
+
+<p>Enfin une des modes qui caractérisaient le mieux les courtisanes
+grecques, quoique cette mode ne fût pas prescrite par les lois
+somptuaires, c'était la couleur jaune de leurs cheveux. Elles les
+teignaient avec du safran ou bien avec d'autres plantes qui, de noirs
+qu'ils étaient ordinairement, les rendaient blonds. Le poëte comique
+Ménandre se moque de ces cheveux blonds, qui n'étaient quelquefois que
+des chevelures postiches, de véritables perruques, empruntées aux
+cheveux des races septentrionales, ou composées de crins dorés. Saint
+Clément d'Alexandrie dit en propres termes que c'est une honte pour une
+femme pudique de teindre sa chevelure et de lui donner une couleur
+blonde. On peut induire, de ce passage de saint Clément, que les femmes
+honnêtes avaient imité cette coiffure que les courtisanes s'étaient
+faite pour s'égaler aux déesses que les poëtes, les peintres et les
+statuaires représentaient avec des cheveux d'or. Ces raffinements de
+parure exigeaient sans doute le concours officieux de plusieurs
+servantes, très-expertes dans l'art de la toilette, et cependant une
+ancienne loi d'Athènes défendait aux prostituées de se faire servir par
+des femmes à gages ou par des esclaves. Cette loi qu'on n'exécuta pas
+souvent, dégradait une femme libre qui se mettait à la solde d'une
+prostituée, et lui ôtait son titre de citoyenne, en la confisquant comme
+esclave au profit de la république. Il paraîtrait que la citoyenne, par
+le seul fait de son service chez une prostituée, devenait prostituée
+elle-même, et pouvait être employée dans les dictérions de l'État. Mais,
+en dépit de cette loi sévère les courtisanes ne manquèrent jamais de
+servantes, et celles-ci, jeunes ou vieilles, étaient ordinairement plus
+perverties que les prostituées dont elles aidaient la honteuse
+industrie.</p>
+
+<p><a name="Page_167" id="Page_167"></a></p>
+
+<h2 class="sep4"><a href="#table">CHAPITRE VII.</a></h2>
+
+<p class="som"><span class="smcap">Sommaire.</span>&mdash;Auteurs grecs qui ont composé des <i>Traités</i> sur les
+hétaires.&mdash;<i>Histoire des Courtisanes illustres</i>, par
+Callistrate.&mdash;Les <i>Déipnosophistes</i>
+d'Athénée.&mdash;Aristophane de Byzance, Apollodore, Ammonius,
+Antiphane, Gorgias.&mdash;La <i>Thalatta</i> de Dioclès.&mdash;La
+<i>Corianno</i> d'Hérécrate.&mdash;La <i>Thaïs</i> de Ménandre.&mdash;La
+<i>Clepsydre</i> d'Eubule.&mdash;Les cent trente-cinq hétaires en
+réputation à Athènes.&mdash;Classification des courtisanes par
+Athénée.&mdash;Dictériades libres.&mdash;Les
+<i>Louves</i>.&mdash;Description d'un dictérion, d'après Xénarque et
+Eubule.&mdash;Prix courants des lieux de débauche.&mdash;Occupation
+des Dictériades.&mdash;Le <i>pornoboscéion</i> ou maître d'un
+dictérion.&mdash;Les vieilles courtisanes ou <i>matrones</i>.&mdash;Leur
+science pour débaucher les jeunes filles.&mdash;Éloge des femmes de
+plaisir, par Athénée.&mdash;Les dictérions lieux
+d'asile.&mdash;Salaires divers des hétaires de bas étage et des
+dictériades libres.&mdash;Phryné de Thespies.&mdash;La
+<i>Chassieuse</i>.&mdash;Laïs.&mdash;Le villageois Anicet et l'avare
+Phébiane.&mdash;Cupidité des courtisanes.&mdash;Le pêcheur
+Thallassion.&mdash;Origine des surnoms de quelques
+dictériades.&mdash;Les <i>Sphinx</i>.&mdash;L'<i>Abîme</i> et la
+<i>Pouilleuse</i>.&mdash;La <i>Ravaudeuse</i>, la <i>Pêcheuse</i> et la
+<i>Poulette</i>.&mdash;L'<i>Arcadien</i> et le
+<i>Jardinier</i>.&mdash;L'<i>Ivrognesse</i>, la <i>Lanterne</i>, la <i>Corneille</i>, la
+<i>Truie</i>, la <i>Chèvre</i>, la <i>Clepsydre</i>, etc., etc.</p>
+
+<p>Il y avait une telle distance sociale entre la condition d'une
+dictériade et celle d'une hétaire, que la première, reléguée dans la
+catégorie des esclaves, des affranchies et des étrangères, traînait dans
+l'obscurité de la débauche une existence sans nom, tandis que la
+seconde, quoique privée du rang et du titre de citoyenne, vivait au
+milieu des hommes les plus éminents et les plus lettrés de la Grèce. On
+peut donc supposer que les écrivains, poëtes ou moralistes, qui
+composèrent des traités volumineux sur les courtisanes de leur temps,
+n'avaient pas daigné s'occuper des dictériades, à l'exception de
+quelques-unes, que la singularité de leur caractère et de leurs
+m&oelig;urs signalait davantage à l'attention des curieux d'anecdotes
+érotiques. Ces anecdotes faisaient l'entretien favori des libertins
+d'Athènes: aussi, plusieurs auteurs s'étaient-ils empressés de les
+recueillir en corps d'ouvrage; par malheur, il ne nous est resté de ces
+recueils consacrés à l'histoire de la Prostitution, que des lambeaux
+isolés et des traits épars, qu'Athénée a cousus l'un à l'autre dans le
+livre XII de ses <i>Déipnosophistes</i>. Nous n'aurions rien trouvé sans
+doute de particulier aux dictériades dans les écrits qu'Aristophane,
+Apollodore, Ammonius, Antiphane et Gorgias avaient composés, en
+différents genres littéraires, sur les courtisanes d'Athènes. C'étaient
+les hétaires, et encore les plus fameuses, qui se chargeaient de fournir
+des matériaux à ces compilations pornographiques. Callistrate avait
+rédigé l'<i>Histoire des courtisanes</i> aussi sérieusement que Plutarque
+les Vies des hommes illustres; Machon avait rassemblé les bons mots des
+hétaires en renom; beaucoup de poëtes comiques avaient mis en scène les
+désordres de ces femmes plus galantes que publiques: Dioclès, dans sa
+<i>Thalatta</i>, Hérécrate dans sa <i>Corianno</i>, Ménandre dans sa <i>Thaïs</i>,
+Eubule dans sa <i>Clepsydre</i>. Mais eussions-nous encore ces nombreux
+opuscules qu'Athénée nous fait seulement regretter, nous ne serions pas
+mieux instruits au sujet des dictériades, qui se succédaient dans leur
+hideux métier, sans laisser de traces personnelles de leur infamie.
+Celles-là même, qui avaient mérité d'être renommées à cause de leurs
+vices et de leurs aventures, n'éveillaient qu'un souvenir de mépris dans
+la mémoire des hommes.</p>
+
+<p>Aristophane de Byzance, Apollodore et Gorgias ne comptaient guère que
+cent trente-cinq hétaires qui avaient été en réputation à Athènes et
+dont les faits et gestes pouvaient passer à la postérité; mais ce petit
+nombre de célébrités ne faisait que mieux ressortir la multitude de
+femmes qui desservaient la Prostitution à Athènes, et qui se piquaient
+peu d'acquérir l'honneur d'être citées dans l'histoire pourvu qu'elles
+eussent la honte d'amasser de la fortune. Il y eut dans Athènes une si
+grande quantité de courtisanes au dire d'Athénée, qu'aucune ville, si
+peuplée qu'elle fût, n'en produisit jamais autant. Athénée, en
+généralisant ainsi, comprenait dans cette quantité les dictériades aussi
+bien que les hétaires et les joueuses de flûte. Athénée, cependant, a
+soin de distinguer entre elles ces trois espèces de femmes de plaisir,
+et même il semble diviser les dictériades en deux classes, l'une dont il
+fait le dernier ordre des hétaires (<span title="meta hetairôn">μετα ἑταίρων</span>)
+et l'autre dont il peuple les mauvais lieux (<span title="tas epi tôn
+oidêmatôn">τὰς επὶ τῶν οιδηματων</span>). Nous sommes disposé à conclure, de
+ces nuances dans les désignations, que les dictériades, qui prêtaient
+leur aide stipendiée aux maisons de débauche, et qui se mettaient à
+louage dans ces établissements publics, n'étaient pas les mêmes que
+celles qui se vendaient pour leur propre compte et qui se prostituaient
+dans les cabarets, chez les barbiers, sous les portiques, dans les
+champs et autour des tombeaux. Ces bacchantes populaires, qu'on voyait
+errer le soir dans les endroits écartés, avaient été surnommées
+<i>louves</i>, soit parce qu'elles allaient cherchant leur proie dans les
+ténèbres, comme les louves affamées, soit parce qu'elles annonçaient
+leur présence et leur état de disponibilité par des cris de bête fauve.
+C'est là du moins l'étymologie que Denys d'Halicarnasse regarde comme la
+plus naturelle.</p>
+
+<p>Les dictériades enfermées étaient presque toujours des étrangères, des
+esclaves achetées partout aux frais d'un spéculateur; les dictériades
+libres, au contraire, étaient plutôt des Grecques que le vice, la
+paresse ou la misère avaient fait tomber à ce degré d'avilissement et
+qui cachaient encore avec un reste de pudeur le métier dégradant dont
+elles vivaient. Ces malheureuses, dont le hasard seul protégeait les
+amours sublunaires, ne rencontraient guère dans leurs quêtes nocturnes
+que des matelots, des affranchis et des vagabonds, non moins méprisables
+qu'elles. On devine assez qu'elles essayaient de se soustraire aussi
+longtemps que possible à l'affront du costume fleuri et de la perruque
+blonde, qui les eussent stigmatisées du nom de courtisanes. Elles
+n'avaient que faire d'ailleurs d'un signe extérieur pour appeler les
+chalands, puisqu'elles ne se montraient pas et qu'elles hurlaient dans
+l'ombre, où il fallait les aller chercher à tâtons. Peu importait donc à
+la nature de leur commerce, qu'elles fussent jeunes ou vieilles, laides
+ou belles, bien parées ou mal mises; la nuit couvrait tout, et le
+chaland à moitié ivre ne demandait pas à y voir plus clair. Dans les
+dictérions, au contraire, sur lesquels s'exerçait une sorte de police
+municipale, rien n'était refusé au regard, et l'on étalait même avec
+complaisance tout ce qui pouvait recommander plus particulièrement les
+habitantes du lieu. Xénarque, dans son <i>Pentathle</i>, et Eubule, dans son
+<i>Pannychis</i>, nous représentent ces femmes nues, qui se tenaient debout,
+rangées à la file dans le sanctuaire de la débauche, et qui n'avaient
+pour tout vêtement que de longs voiles transparents, où l'&oelig;il ne
+rencontrait pas d'obstacle. Quelques-unes, par un raffinement de
+lubricité, avaient le visage voilé, le sein emprisonné dans un fin tissu
+qui en modelait la forme, et le reste du corps à découvert. Eubule les
+compare à ces nymphes que l'Éridan voit se jouer dans ses ondes pures.
+Ce n'était pas le soir, mais le jour, en plein soleil (<i>in aprico
+stantes</i>), que les dictérions mettaient en évidence tous leurs trésors
+impudiques. Cet étalage de nudités servait d'enseigne aux maisons de
+débauche encore mieux que le phallus peint ou sculpté qui en décorait la
+porte; mais, selon d'autres archéologues, on ne voyait ces spectacles
+voluptueux que dans la cour intérieure.</p>
+
+<p>Il y eut sans doute des dictérions plus ou moins crapuleux à Athènes,
+surtout lorsque la Prostitution fut mise en ferme; mais, dans l'origine,
+l'égalité la plus républicaine régnait dans ces établissements
+administrés aux frais de l'État. Le prix était uniforme pour tous les
+visiteurs, et ce prix ne s'élevait pas très-haut. Philémon, dans ses
+<i>Adelphes</i>, le fait monter seulement à une obole, ce qui équivaudrait à
+trois sous et demi de notre monnaie. «Solon a donc acheté des femmes,
+dit Philémon, et les a placées dans des lieux, où pourvues de tout ce
+qui leur est nécessaire, elles deviennent communes à tous ceux qui en
+veulent. Les voici dans la simple nature, vous dit-on: pas de surprise,
+voyez tout! N'avez vous pas de quoi vous féliciter? La porte va
+s'ouvrir, si vous voulez: il ne faut qu'une obole. Allons, entrez, on ne
+fera point de façons, point de minauderies, on ne se sauvera pas: celle
+que vous aurez choisie vous recevra dans ses bras, quand vous voudrez et
+comme vous voudrez.» Eubule composait ses comédies grecques, dont nous
+n'avons que des fragments, 370 ans avant Jésus-Christ, et, de son temps,
+le prix d'entrée n'était pas encore fort élevé dans les dictérions; de
+plus, malgré le bon marché, on n'avait aucun risque à courir, comme si
+la prévoyance de Solon eut joint un dispensaire à sa fondation: «C'est
+de ces belles filles, dit Eubule, que tu peux acheter du plaisir pour
+quelques écus, et cela sans le moindre danger.» (<i>A quibus tuto ac sine
+periculo licet tibi paucalis nummis voluptatem emere</i>; mais la
+traduction latine n'en dit pas autant que le grec.) Nous ne savons donc
+rien de plus précis sur les prix courants des mauvais lieux d'Athènes,
+et nous pouvons présumer que ces prix ont souvent varié en raison de la
+taxe que le sénat imposait aux fermiers des dictérions. Ces mauvais
+lieux, d'ailleurs, n'étaient pas seulement fréquentés par des matelots
+et des marchands que la marine commerçante de tous les pays amenait au
+Pirée: les citoyens les plus distingués, lorsqu'ils étaient ivres, ou
+bien quand le démon du libertinage s'emparait d'eux ne craignaient pas
+de se glisser, le manteau sur le visage, dans les maisons de tolérance
+fondées par Solon. La porte de ces maisons restait ouverte jour et nuit;
+elle n'était pas gardée, comme les autres, par un chien enchaîné sous le
+vestibule; un rideau de laine aux couleurs éclatantes empêchait les
+passants de plonger leurs regards indiscrets dans la cour environnée de
+portiques ouverts, sous lesquels attendaient les femmes, debout,
+assises ou couchées, occupées à polir leurs ongles, à lisser leurs
+cheveux, à se farder, à s'épiler, à se parfumer, à dissimuler leurs
+défauts physiques et à mettre en relief leurs beautés les plus secrètes.
+Ordinairement, une vieille Thessalienne, qui était un peu sorcière et
+qui vendait des philtres ou des parfums, se tenait accroupie derrière le
+rideau, et avait mission d'introduire les visiteurs, après s'être
+informée de leurs goûts et de leurs offres.</p>
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/im02.jpg" width="398" height="321"
+alt="DICTÉRION GREC" title="DICTÉRION GREC" />
+<p class="t5">DICTÉRION GREC</p></div>
+
+<p>Il ne paraît pas que le nombre des dictérions fût restreint par les
+lois de Solon et de l'aréopage. L'industrie particulière avait le
+droit de créer, du moins hors la ville, des établissements de cette
+espèce, et de les organiser au gré de l'entrepreneur, pourvu que la
+taxe fût exactement payée au fisc, et cette taxe devait être, selon
+toute probabilité, fixe et payable par tête de dictériade. On ne
+trouve pas de renseignement qui fasse soupçonner qu'elle pût être
+proportionnelle et progressive. Un dictérion en vogue produisait de
+beaux revenus à son propriétaire; celui-ci ne pouvait être qu'un
+étranger, mais souvent un citoyen d'Athènes, possédé de l'amour du
+gain, consacrait son argent à cette vilaine spéculation, et
+s'enrichissait du produit de la débauche publique, en exploitant sous
+un faux nom une boutique de Prostitution. Les poëtes comiques
+signalent ainsi au mépris des honnêtes gens les avides et lâches
+complaisances de ceux qui louaient leurs maisons à des collèges de
+dictériades; on appelait <i>pornoboscéion</i> le maître d'un mauvais lieu.
+La concurrence multiplia les entreprises de ce genre, et les vieilles
+courtisanes, qui ne gagnaient plus rien par elles-mêmes, songèrent
+bientôt à utiliser au moins leur expérience. Ce fut alors d'étranges
+écoles qui se formèrent dans les faubourgs d'Athènes: on y enseignait
+ouvertement l'art et les secrets de la Prostitution, sans que les
+magistrats eussent à intervenir pour la répression de ces désordres.
+Les maîtresses de ces écoles impures enrôlaient à leur solde les
+malheureuses qu'elles avaient parfois débauchées, et l'éducation qu'on
+donnait à ces écolières motivait le titre de <i>matrones</i> que
+s'attribuaient effrontément leurs perverses directrices. Alexis, dans
+une comédie intitulée <i>Isostasion</i>, dont Athénée nous a conservé
+quelques fragments, a fait un tableau pittoresque des artifices que
+les matrones employaient pour métamorphoser leurs élèves: Elles
+prennent chez elles des jeunes filles qui ne sont pas encore au fait
+du métier, et bientôt elles les transforment au point de leur changer
+les sentiments, et même jusqu'à la figure et la taille. Une novice
+est-elle petite, on coud une épaisse semelle de liège dans sa
+chaussure. Est-elle trop grande, on lui fait porter une chaussure
+très-mince, et on lui apprend à renfoncer la tête dans les épaules en
+marchant, ce qui diminue un peu sa taille. N'a-t-elle point assez de
+hanches, on lui applique par-dessus une garniture qui les relève,
+de sorte que ceux qui la voient ainsi, ne peuvent s'empêcher de dire:
+«Ma foi! voilà une jolie croupe!» A-t-elle un gros ventre; moyennant
+des buscs, qui font l'effet de ces machines qu'on emploie dans les
+représentations scéniques, on lui renfonce le ventre. Si elle a les
+cheveux roux, on les lui noircit avec de la suie; les a-t-elle noirs,
+on les lui blanchit avec de la céruse; a-t-elle le teint trop blanc,
+on le colore avec du p&oelig;derote. Mais a-t-elle quelque beauté
+particulière en certain endroit du corps, on étale au grand jour ces
+charmes naturels. Si elle a une belle denture, on la force de rire,
+afin que les spectateurs aperçoivent combien la bouche est belle; et
+si elle n'aime pas à rire, on la tient toute la journée au logis,
+ayant un brin de myrte entre les lèvres, comme les cuisiniers en ont
+ordinairement lorsqu'il vendent leur têtes de chèvres au marché, de
+sorte qu'elle est enfin obligée de montrer son râtelier, bon gré,
+malgré.» Les matrones excellaient dans ces raffinements de coquetterie
+et de toilette, qui avaient pour but d'éveiller les désirs, et la
+curiosité de leurs clients; elles ne se bornaient pas, dans leur art,
+à satisfaire seulement les yeux, elles enseignaient à leurs écolières
+tout ce que la volupté a pu inventer de plus ingénieux, de plus
+bizarre et de plus infâme. Aussi, Athénée, qui n'en parle peut-être
+que par ouï-dire, fait un éloge formel de ces femmes de plaisir, en
+ces termes: «Tu seras content des femmes qui travaillent dans les
+dictérions.» (<span title="Tas epi tôn oikêmatôn aspazesthai">Τὰς ἐπὶ τῶν οἰκήματων
+ἀσπάζεσθαι</span>.)</p>
+
+<p>Les dictérions, de quelque nature qu'ils fussent, jouissaient d'un
+privilége d'inviolabilité; on les considérait comme des lieux d'asile,
+où le citoyen se trouvait sous la protection de l'hospitalité
+publique. Personne n'avait le droit d'y pénétrer pour commettre un
+acte de violence. Les débiteurs y étaient à l'abri de leurs
+créanciers, et la loi élevait une espèce de barrière morale entre la
+vie civile et cette vie secrète qui commençait à l'entrée du
+dictérion. Une femme mariée n'aurait pu pénétrer dans ces retraites
+inviolables, pour y chercher son mari; un père n'avait pas le droit
+d'y venir surprendre son fils. Une fois que l'hôte du dictérion avait
+passé le seuil de ce mystérieux repaire, il devenait en quelque sorte
+sacré, et il perdait, pour tout le temps qu'il passait dans ce
+lieu-là, son caractère individuel, son nom, sa personnalité. «La loi
+ne permet pas, dit Démosthène dans son plaidoyer contre Nééra, de
+surprendre quelqu'un en adultère auprès des femmes qui sont dans un
+lieu de Prostitution, ou qui s'établissent pour faire le même trafic
+dans la place publique.» Cependant les prostituées étaient des
+étrangères, des esclaves, des affranchies; ce n'étaient donc pas elles
+que la loi épargnait et semblait respecter, c'étaient les citoyens qui
+venaient, en vertu d'un contrat tacite, sous la sauvegarde de la loi,
+accomplir un acte dont ils n'avaient à répondre que vis-à-vis
+d'eux-mêmes. Il est permis de supposer que le plaisir, en Grèce,
+faisait partie de la religion et du culte; c'est pourquoi Solon avait
+placé le temple de Vénus-Pandemos à côté du premier dictérion
+d'Athènes, afin que la déesse pût surveiller à la fois ce qui se
+passait dans l'un et dans l'autre. Suivant les idées des adorateurs
+fervents de Vénus, l'homme lui était consacré, tant qu'il se livrait
+aux pratiques de ce culte, qui était le même dans les temples et les
+dictérions.</p>
+
+<p>Les auteurs anciens nous fournissent beaucoup plus de détails sur les
+dictériades non enfermées, et sur les hétaires subalternes qui
+exerçaient la Prostitution errante, ou qui l'installaient
+audacieusement dans leur propre demeure. Non-seulement nous savons
+quels étaient les prix variés de leurs faveurs, les habitudes
+ordinaires de leurs amours, les diverses faces de leur existence
+dissolue, mais même nous connaissons leurs surnoms et l'origine de ces
+surnoms qui caractérisent, avec trop de liberté peut-être, leurs
+m&oelig;urs intimes. Le salaire des dictériades libres et des hétaires de
+bas étage n'avait rien de fixe ni même de gradué, selon la beauté et
+les mérites de chacune. Ce salaire ne se payait pas toujours en
+monnaie d'argent ou d'or: il prenait même plus volontiers la forme
+d'un présent que la prostituée exigeait avant de se donner, et
+quelquefois après s'être donnée. C'était d'ailleurs l'importance du
+salaire qui établissait tout d'abord le rang que la courtisane
+s'attribuait dans la corporation des hétaires; mais la véritable
+distinction que ces femmes pouvaient revendiquer entre elles, et que
+les hommes de leur commerce ordinaire se chargeaient de leur
+attribuer, c'était plutôt leur cortége d'esprit, de talents et de
+science. Celles qui vivaient dans les cabarets, parmi les matelots
+ivres et les pêcheurs aux poitrines velues, n'auraient pas été
+bienvenues à demander de grosses sommes; les unes se contentaient d'un
+panier de poisson; les autres, d'une amphore de vin; elles avaient
+aussi des caprices, et tel jour elles se prostituaient gratis, en
+l'honneur de Vénus, pour se faire payer double le lendemain. Les
+courtisanes de Lucien nous initient à toutes ces variantes de salaire,
+qu'elles exigeaient parfois d'un ton impérieux, et que parfois aussi
+elles sollicitaient de l'air le plus humble. «A-t-on jamais vu,
+s'écrie avec indignation une de ces hétaires de rencontre, prendre
+avec soi une courtisane pendant toute une nuit et lui donner cinq
+drachmes (environ 5 francs) de récompense!» Une autre de ces hétaires,
+Chariclée, était si complaisante et si facile, qu'elle accordait tout
+et ne demandait rien. Lucien déclare, dans son <i>Toxaris</i>, qu'on ne vit
+jamais fille de si bonne composition.</p>
+
+<p>Quand les hétaires des cabarets du Pirée voulaient plaire et arracher
+quelque présent, elles prenaient les airs les plus caressants, la voix
+la plus mielleuse, la pose la plus agaçante: «Êtes-vous âgé? dit
+Xénarque dans son <i>Pentathle</i> cité par Athénée, elles vous appelleront
+<i>papa</i>; êtes-vous jeune? elles vous appelleront <i>petit frère</i>.» Il
+faut voir les conseils que la vieille courtisane donne à sa fille,
+dans Lucien: «Tu es fidèle à Chéréas et tu ne reçois pas d'autre
+homme; tu as refusé deux mines du laboureur d'Acharnès, une mine
+d'Antiphon,» etc. Or, une mine représente cent francs de notre
+monnaie, et l'on ne sait si l'on doit plus s'étonner de la générosité
+du laboureur d'Acharnès que de la fidélité de cette hétaire à son
+amant Chéréas. Machon, qui avait colligé avec soin les bons mots des
+courtisanes, nous raconte que M&oelig;richus marchandait Phryné de
+Thespies, qui finit par se contenter d'une mine, c'est-à-dire de cent
+francs: «C'est beaucoup! lui dit M&oelig;richus; ces jours derniers, tu
+n'as pris que deux statères d'or (environ quarante francs) à un
+étranger?&mdash;Eh bien! lui répond vivement Phryné, attends que je sois en
+bonne humeur, je ne te demanderai rien de plus.» Gorgias, dans son
+ouvrage sur les courtisanes d'Athènes, avait mentionné une hétaire du
+dernier ordre, nommée <i>Lemen</i>, c'est-à-dire Chassie ou Chassieuse, qui
+était maîtresse de l'orateur Ithatoclès, et qui se prostituait
+cependant à tout venant pour deux drachmes, environ quarante sous de
+notre temps, ce qui la fit surnommer <i>Didrachma</i> et <i>Parorama</i>. Enfin,
+si l'on en croit Athénée, Laïs devenue vieille et forcée de continuer
+son métier en modifiant le taux de ses charmes usés, ne recevait
+plus qu'un statère d'or ou vingt francs, des rares visiteurs qui
+voulaient savoir à quel point de dégradation avait pu tomber la beauté
+d'une hétaire célèbre. C'était là, en général, la destinée des
+courtisanes: après s'être élevées au plus haut degré de la fortune et
+de la réputation d'hétaire, après avoir vu à leurs pieds des poëtes,
+des généraux et même des rois, elles redescendaient rapidement les
+échelons de cette prospérité factice, et elles arrivaient avec l'âge
+au mépris, à l'abandon et à l'oubli. Le dictérion ouvrait alors un
+refuge à ces ruines de la beauté et de l'amour. C'est ainsi qu'on vit
+finir Glycère, qui avait été aimée par le poëte Ménandre. Heureuses
+celles qui avaient amassé de quoi se faire une vieillesse indépendante
+et tranquille, heureuses celles qui, comme Scione, Hippaphésis,
+Théoclée, Psam&oelig;the, Lagisque, Anthée et Philyre renonçaient au
+métier d'hétaire avant que le métier leur eût dit adieu! Lysias, dans
+son discours contre Laïs, félicitait hautement ces hétaires d'avoir
+essayé, jeunes encore, de devenir d'honnêtes femmes.</p>
+
+<p>Les courtisanes qui ne s'étaient pas mises à la solde des dictérions,
+se faisaient souvent payer si largement, même par des pêcheurs et des
+marchands, que ces pauvres victimes se laissaient entièrement
+dépouiller, et se voyaient ensuite remplacées par d'autres, que
+d'autres devaient bientôt remplacer aussi. «Vous avez oublié, écrivait
+tristement le villageois Anicet à l'avare Phébiane, qu'il avait
+enrichie à ses dépens, et qui ne daignait plus lui faire l'aumône d'un
+regard; vous avez oublié les paniers de figues, les fromages frais,
+les belles poules, que je vous envoyais? Toute l'aisance dont vous
+jouissiez, ne la teniez-vous pas de moi? Il ne me reste que la honte
+et la misère.» Alciphron, qui nous a conservé cette lettre comme un
+monument de l'âpre cupidité des courtisanes, nous montre aussi le
+pêcheur Thalasserus amoureux d'une chanteuse, et lui envoyant tous les
+jours le poisson qu'il avait pêché. Athénée cite des vers d'Anaxilas,
+qui, dans sa <i>Néottis</i>, avait fait un effroyable portrait des
+courtisanes de son temps: «Oui, toutes ces hétaires sont autant de
+sphinx qui, loin de parler ouvertement, ne s'énoncent que par énigmes;
+elles vous caressent, vous parlent de leur amour, du plaisir que vous
+leur donnez, mais ensuite on vous dit: «Mon cher, il me faudrait un
+marchepied, un trépied, une table à quatre pieds, une petite servante
+à deux pieds.» Celui qui comprend cela se sauve à ces détails, comme
+un &OElig;dipe, et s'estime fort heureux d'avoir été peut-être le seul
+qui ait échappé au naufrage malgré lui; mais celui qui espère être
+payé d'un vrai retour, devient la proie du monstre.» Ce passage d'un
+poëte grec, qui a disparu comme tant d'autres, a fait croire au
+commentateur que le surnom de <i>sphinx</i>, qui désignait les hétaires en
+général, leur avait été appliqué à cause de leurs requêtes
+énigmatiques; mais ce surnom leur venait plutôt de leurs longues
+stations sur les places publiques et aux carrefours des chemins, où
+elles se tenaient accroupies comme des sphinx et enveloppées dans les
+plis de leur voile, immobiles et ordinairement silencieuses. Quoi
+qu'il en soit, le sphinx, suivant la remarque de Pancirole, était
+l'emblème des filles de joie.</p>
+
+<p>Quant aux surnoms particuliers des courtisanes, ils présentaient moins
+d'amphibologie, et d'ailleurs pour les comprendre on n'avait qu'à se
+reporter aux circonstances qui les avaient produits. Ces surnoms
+étaient rarement flatteurs pour celles qui les portaient. Ainsi, la
+séduisante Synope n'était pas encore décrépite, qu'on l'appelait
+<i>Abydos</i> ou l'<i>Abîme</i>; Phanostrate, qui n'avait jamais eu, au dire
+d'Apollodore de Byzance, une clientèle bien distinguée, s'abandonna
+insensiblement à un tel excès de saleté, qu'elle fut surnommée
+<i>Phthéropyle</i>, parce qu'on la voyait assise dans la rue à ses moments
+perdus, et occupée à détruire la vermine qui la dévorait. Ces deux
+dictériades, l'une par ses poux, l'autre par les promesses peu
+engageantes de son sobriquet, s'étaient fait une popularité qui leur
+amenait encore des curieux, et qui autorisait Démosthène à les citer
+dans ses discours de tribune. Antiphane, Alexis, Callicrate et
+d'autres écrivains n'avaient pas dédaigné de parler aussi de l'<i>Abîme</i>
+et de la <i>Pouilleuse</i>. C'étaient deux types bien connus, du moins
+à distance, qui complétaient une collection d'hétaires de l'espèce la
+plus vile. Dans cette collection figuraient la <i>Ravaudeuse</i>, la
+<i>Pêcheuse</i> et la <i>Poulette</i>; celle-ci caquetait comme une poule qui
+attend le coq; celle-là guettait les hommes au passage, et les pêchait
+comme à l'hameçon; la troisième enfin ne se lassait pas de ravauder,
+pour ainsi dire, la trame usée des vieux amours. Antiphane, qui avait
+enregistré dans son livre les qualités diverses de ces dictériades,
+leur accole mal à propos l'<i>Arcadien</i> et le <i>Jardinier</i>, que nous ne
+prendrons pas pour des femmes. Athénée parle encore de l'<i>Ivrognesse</i>,
+qui était toujours pleine de vin et qui ne s'échauffait jamais assez
+pour assez boire. Synéris avait été surnommée la <i>Lanterne</i>, parce
+qu'elle sentait l'huile; Théoclée, la <i>Corneille</i>, parce qu'elle était
+noire; <i>Callysto</i>, sa fille, la <i>Truie</i>, parce qu'elle grognait
+toujours; Nico, la <i>Chèvre</i>, parce qu'elle avait ruiné un certain
+Thallus, qui l'aimait, aussi lestement qu'une chèvre broute les
+rameaux d'un olivier (<span title="thallos">θαλλος</span>); enfin, la <i>Clepsydre</i>, dont
+on ne sait pas le véritable nom, s'était fait qualifier de la sorte,
+parce qu'elle n'accordait à chaque visiteur, que le temps nécessaire
+pour vider son horloge de sable, un quart d'heure selon quelques
+commentateurs, une heure selon les plus généreux. Eubule avait fait
+une comédie sur ce sujet-là et sur cette fille qui connaissait si bien
+le prix du temps.</p>
+
+<p>Athénée, qui puisait à pleines mains dans une foule de livres que nous
+ne possédons plus, caractérise par leurs surnoms beaucoup de
+dictériades, dont toute l'histoire se borne à ces sobriquets parfois
+amphibologiques. Il énumère, avec tout le flegme d'un érudit qui ne
+craint pas d'épuiser la matière, les surnoms que lui fournissent ses
+autorités Timoclès, Ménandre, Polémon et tous les pornographes grecs: la
+<i>Nourrice</i>, c'est Coronée, fille de Nanno, qui entretenait ses amants;
+les <i>Aphies</i>, c'étaient les deux s&oelig;urs Anthis et Stragonion,
+remarquables par leur blancheur, leur taille mince et leurs grands yeux,
+qui leur avaient fait appliquer le nom d'un poisson (<span title="aphuê">ἀφύη</span>); la
+<i>Citerne</i>, c'était Pausanias, qui tombe un jour dans un tonneau de vin:
+«Le monde s'en va tout à l'heure! s'écrie l'hétaire Glycère, célèbre par
+ses bons mots; voilà que la Citerne est dans un tonneau!» Athénée et
+Lucien citent encore plusieurs hétaires d'un ordre inférieur qui
+n'étaient désignées que par leurs surnoms: Astra ou l'<i>Astre</i>, Cymbalium
+ou la <i>Cymbale</i>, Conallis ou la <i>Barbue</i>, Cercope ou la <i>Caudataire</i>,
+Lyra ou la <i>Lyre</i>, Nikion ou la <i>Mouche</i>, Gnomée ou la <i>Sentence</i>,
+Iscade ou la <i>Figue</i>, Ischas ou la <i>Barque</i>, Lampyris ou le <i>Ver
+luisant</i>, Lyia ou la <i>Proie</i>, Mélissa ou l'<i>Abeille</i>, Neuris ou la
+<i>Corde à boyau</i>, Démonasse ou la <i>Populacière</i>, Crocale ou le <i>Grain de
+sable</i>, Dorcas ou la <i>Biche</i>, Crobyle ou la <i>Boucle de cheveux</i>, etc.
+Quelques dictériades avaient des sobriquets qui s'expliquent
+d'eux-mêmes: la <i>Chimère</i>, la <i>Gorgone</i>, etc.; quelques autres, telles
+que Doris, Euphrosine, Myrtale, Lysidis, Évardis, Corinne, etc.,
+échappaient aux honneurs du surnom qualificatif.</p>
+
+<p>Mais, d'ordinaire, le surnom se rattachait à une épigramme plus ou moins
+mordante, plus ou moins louangeuse, qui l'avait mieux constaté que s'il
+eût été gravé sur le marbre ou sur l'airain; l'épigramme passait de
+bouche en bouche, et avec elle le surnom qu'elle laissait comme une
+empreinte indélébile à la fille qui l'avait mérité. Ainsi, le poëte
+Ammonide eut à se plaindre d'une dictériade: «Qu'elle vienne à se
+montrer nue, proclama-t-il dans ses vers, vous fuirez au delà des
+colonnes d'Hercule.» Un autre poëte ajouta: «Son père s'est enfui le
+premier.» Et elle fut surnommée <i>Antipatra</i>. Deux autres avaient la
+singulière habitude de se défendre et de vouloir être prises d'assaut,
+comme pour se dissimuler à elles-mêmes la honte de leur trafic. Timoclès
+fut surpris de trouver de la résistance chez une femme publique, et il
+surnomma celles-ci: la <i>Pucelle</i> (<span title="koriskê">κορισκη</span>),
+et la <i>Batteuse</i> (de <span title="kameô">καμεω</span>, je forge, et de
+<span title="tupê">τυπη</span>, coup), en leur consacrant ces vers: «Oui, c'est
+être au rang des dieux, que de passer une nuit à côté de Corisque ou de
+Camétype. Quelle fermeté! quelle blancheur! quelle peau douce! quelle
+haleine! quel charme dans leur résistance! elles luttent contre leur
+vainqueur: il faut ravir leurs faveurs, on est souffleté: une main
+charmante vous frappe... O délices!»</p>
+
+<p><a name="Page_187" id="Page_187"></a></p>
+
+<h2 class="sep4"><a href="#table">CHAPITRE VIII.</a></h2>
+
+<p class="som"><span class="smcap">Sommaire.</span>&mdash;Dangers, pour la jeunesse, de la fréquentation des
+hétaires subalternes.&mdash;Ce que le poëte Anaxilas dit des
+hétaires.&mdash;Portrait qu'il fait de l'hétairisme.&mdash;Science des
+femmes de mauvaise vie dans l'emploi des fards.&mdash;Le
+<i>pædérote</i>.&mdash;Dryantidès à sa femme Chronion.&mdash;Manière dont les
+courtisanes se peignaient le visage.&mdash;Les peintres de courtisanes
+Pausanias, Aristide et Niophane.&mdash;Lettre de Thaïs à Thessala au
+sujet de Mégare.&mdash;Amour de Charmide pour la vieille
+Philématium.&mdash;Les vieilles hétaires.&mdash;Comment les hétaires
+attiraient les passants.&mdash;Conseils de Crobyle à sa fille
+Corinne.&mdash;L'hétaire Lyra.&mdash;Reproches de la mère de Musarium à
+sa fille.&mdash;L'esclave Salamine et son maître
+Gabellus.&mdash;Simalion et Pétala.&mdash;Dialogue entre l'hétaire
+Myrtale et Dorion, son amant rebuté.&mdash;Les marchands de
+Bithynie.&mdash;Sacrifice des courtisanes aux dieux.&mdash;La dictériade
+Lysidis.&mdash;Singulière offrande que fit cette prostituée à
+Vénus-Populaire.&mdash;Les commentateurs de l'Anthologie
+grecque.&mdash;Explication du proverbe célèbre: <i>On ne va pas impunément
+à Corinthe.</i>&mdash;Le mot <i>Ocime</i>.&mdash;Denys-le-Tyran à
+Corinthe.&mdash;D'où étaient tirées les nombreuses courtisanes de
+Corinthe.&mdash;Le verbe <span title="lesbiazein">λεσβιάζειν</span>.&mdash;L'amour <i>à la
+Phénicienne</i>.&mdash;Les <i>beaux ouvrages</i> des Lesbiennes.&mdash;Préceptes
+théoriques de l'hétairisme.&mdash;Code général des
+courtisanes.&mdash;Lettres d'Aristénète.&mdash;Piéges des hétaires pour
+faire des victimes.&mdash;Encore les murs du Céramique.&mdash;Le
+<i>cachynnus</i> des courtisanes.&mdash;Infâme métier de Nicarète, affranchie
+de Charisius.&mdash;Ses élèves.&mdash;Prix élevé des filles libres et
+des femmes mariées.&mdash;Pénalité de l'adultère.&mdash;Le supplice du
+<i>radis noir</i>.&mdash;Les lois de Dracon.&mdash;Philumène.&mdash;Philtres
+soporifiques et philtres amoureux.&mdash;Les magiciennes de Thessalie et
+de Phrygie.&mdash;Cérémonies mystérieuses qui accompagnaient la
+composition d'un philtre.&mdash;Mélissa.&mdash;Diversité des
+philtres.&mdash;Opérations magiques.&mdash;Philtres
+préservatifs.&mdash;Jalousies et rivalités des courtisanes entre
+elles.&mdash;L'<i>amour lesbien</i>.&mdash;Sapho, auteur des scandaleux
+développements que prit cet amour.&mdash;Dialogue de Cléonarium et de
+Lééna.&mdash;Mégilla et Démonasse.</p>
+
+<p>Les véritables dictériades d'Athènes étaient moins dangereuses pour la
+jeunesse et même pour l'âge mûr, que les hétaires subalternes, car
+rien n'égalait l'avidité et l'avarice de ces êtres sordides qui
+semblaient n'avoir pas d'autre occupation que de ruiner les jeunes
+gens inexpérimentés et les vieillards insensés. Solon avait voulu
+évidemment mettre un frein à la rapacité des courtisanes de bonne
+volonté, en créant l'institution des courtisanes esclaves; il croyait
+avoir fait beaucoup pour les m&oelig;urs par cette institution, qui
+épargnait à la fois le temps et la bourse des citoyens. Mais ces
+dictériades étaient de pauvres captives, achetées hors de la Grèce et
+rassemblées de tous les pays sous le régime d'une législation uniforme
+de plaisir; elles n'avaient souvent pas la moindre notion des usages
+grecs; elles ne connaissaient rien de la ville fondée par Minerve, où
+elles exerçaient leur honteuse profession; elles ne parlaient pas même
+la langue de cette ville, où elles avaient été amenées comme des
+marchandises étrangères; leur beauté et l'emploi plus ou moins habile
+qu'elles en savaient faire, ce n'était point là un attrait suffisant
+pour les Athéniens qui, même dans les choses de volupté, voulaient que
+leur esprit fût satisfait ou du moins excité à l'égal de leurs sens
+physiques. Les hétaires d'un ordre inférieur ne pouvaient donc manquer
+de trouver à Athènes plus d'amateurs, et surtout plus d'habitués que
+les esclaves des dictérions. Ces hétaires, sorties la plupart de la
+lie du peuple, et dépravées de bonne heure par les détestables
+conseils de leurs mères ou de leurs nourrices, étaient rarement aussi
+belles et aussi bien faites que les dictériades, mais elles avaient
+des ressources naturelles dans l'esprit, et leur perversité même
+prenait des formes piquantes, ingénieuses, mobiles et divertissantes.
+Aussi, leur empire s'établissait-il facilement, par la parole, sur les
+malheureuses et imprudentes victimes qu'elles avaient d'abord attirées
+et charmées par la volupté. On les redoutait, on les montrait du doigt
+comme des écueils vivants, et sans cesse venaient se briser sur ces
+écueils de la Prostitution les pilotes les plus sages, les rameurs les
+plus habiles, les navires les plus solides; ces naufrages continuels
+d'honneur, de vertu et de fortune faisaient la gloire et l'amusement
+des funestes sirènes qui les avaient causés. «Si quelqu'un s'est
+jamais laissé prendre dans les filets d'une hétaire, disait le poëte
+Anaxilas dans sa comédie intitulée <i>Néottis</i>, qu'il me nomme un
+animal qui ait autant de férocité. En effet, qu'est-ce, en
+comparaison, qu'une dragonne inaccessible, une chimère qui jette le
+feu par les narines, une Charybde, une Scylla, ce chien marin à trois
+têtes, un sphinx, une hydre, une lionne, une vipère? Que sont ces
+harpies ailées? Non, il n'est pas possible d'égaler la méchanceté de
+cette exécrable engeance, car elle surpasse tout ce qu'on peut se
+figurer de plus mauvais!» Ces hétaires, corrompues dès leur enfance
+par les leçons des vieilles débauchées, ne conservaient pas un
+sentiment humain; jeunes, elles avaient l'air quelquefois de se
+contenter d'un seul amant, lorsque cet amant les payait autant que
+vingt autres; elles s'abandonnaient ensuite au plus grand nombre
+possible, et ne se souciaient que de tirer le meilleur parti possible
+de leur abandonnement continuel; elles conseillaient le vol, la
+fraude, le meurtre, s'il le fallait, aux infortunés qui n'avaient plus
+de quoi les payer, et qui étaient forcés de renoncer à elles, ou bien
+de ne reculer devant aucun moyen criminel pour garder leurs
+maîtresses. Ce n'étaient pas seulement des fils de famille, des
+héritiers de grands noms, de jeunes orateurs, des poëtes et des
+philosophes novices, que les hétaires du Pirée se faisaient un plaisir
+de dépouiller, c'étaient des matelots, des soldats, des villageois,
+des joueurs, surtout, qui se montraient plus généreux, des marchands
+et des dissipateurs. Mais ce qui surprend, c'est que ces femmes,
+dont l'influence pernicieuse avait tant de pouvoir et de prestige,
+n'avaient parfois qu'une beauté douteuse et plus ou moins effacée, des
+charmes vieillis et recrépits, des sourires grimaçants et des baisers
+insapides. Anaxilas nous fait un portrait peu engageant des principaux
+monstres de l'hétairisme de son temps: «Voici cette Plangon, dit-il,
+véritable Chimère, qui détruit les étrangers par le fer et la flamme,
+à qui cependant un seul cavalier a dernièrement ôté la vie, car il
+s'en est allé emportant tous les effets de la maison. Quant à Synope,
+n'est-ce pas une seconde hydre: elle est vieille et a pour voisine
+Gnathène aux cent têtes! Mais Nannion, en quoi diffère-t-elle de
+Scylla aux trois gueules? ne cherche-t-elle pas à surprendre un
+troisième amant après en avoir déjà étranglé deux? Cependant on dit
+qu'il s'est sauvé à force de rames. Pour Phryné, je ne vois pas trop
+en quoi elle diffère de Charybde: n'a-t-elle pas englouti le pilote et
+la barque? Théano n'est-elle pas une sirène épilée, qui a des yeux et
+une voix de femme mais des jambes de merle!» Ce passage d'une comédie
+grecque, qui était encore sous les yeux d'Athénée, nous initie aux
+dégradations du métier d'hétaire, et nous y voyons figurer, au rang
+des plus viles dictériades, de fameuses courtisanes qui avaient, dans
+leur bon temps, été les plus recherchées, les plus riches, les plus
+triomphantes de la Grèce. Plangon, Synope, Gnathène, Phryné,
+Théano, devenues vieilles, ne différaient plus des <i>louves</i> et des
+<i>sphinx</i> du Céramique.</p>
+
+<p>Nous trouvons la preuve, dans cent endroits, que la décrépitude ne
+passait pas pour un défaut irréparable chez les femmes de mauvaise
+vie, soit qu'elles eussent un art merveilleux pour déguiser les traces
+de l'âge, soit qu'elles se recommandassent moins à la débauche
+publique par leurs avantages extérieurs que par la réputation de leur
+expérience libidineuse. Jeunes ou vieilles, ridées ou non, elles se
+faisaient un visage avec le pædérote, sorte de fard emprunté à la
+fleur d'une plante épineuse d'Égypte ou à la racine de l'acanthe; ce
+rouge végétal, détrempé avec du vinaigre, appliquait sur la peau la
+plus jaune le teint frais d'un enfant; quant aux rides, on avait eu
+soin auparavant de les remplir avec de la colle de poisson et du blanc
+de céruse, si bien que la peau devenait lisse et polie pour recevoir
+les couleurs brillantes de jeunesse qu'on y étendait avec un pinceau
+soyeux. Le fardement du visage était comme le stigmate de la
+Prostitution. «Prétendrais-tu, écrit Dryantidès à sa femme Chronion
+(dans les Lettres d'Alciphron), te mettre au niveau de ces femmes
+d'Athènes, dont le visage peint annonce les m&oelig;urs dépravées? Le
+fard, le rouge et le blanc, entre leurs mains, le disputent à l'art
+des plus excellents peintres, tant elles sont expertes à se donner le
+teint qu'elles croient le plus convenable à leurs desseins!» Comme les
+hétaires publiques ne se montraient de près que le soir à la
+lueur d'une torche ou d'une lanterne, et comme elles se tenaient le
+jour à distance du regard, demi-voilées, devant leur porte ou à leur
+fenêtre, elles tiraient profit de l'éclat singulier que les
+cosmétiques donnaient à leur teint. Il suffisait, d'ailleurs, que
+l'effet fût produit et que l'imprudent qui s'engageait sur leurs pas,
+dans l'obscurité de leur repaire, restât échauffé par son premier coup
+d'&oelig;il. La cellule étroite, où la courtisane conduisait sa proie, ne
+laissait point pénétrer assez de clarté dans l'ombre pour que le
+désenchantement suivît la découverte de ces mystères de la toilette.
+Lorsque les femmes honnêtes, sans doute pour disputer leurs maris à
+l'amour des hétaires, eurent la fatale ambition d'imiter les artifices
+de coquetterie de leurs rivales, elles en firent un essai bien
+maladroit, qui tourna souvent à leur confusion. «Nos femmes, disait
+Eubule dans sa comédie des <i>Bouquetières</i>, ne se couvrent pas la peau
+de blanc, ne se peignent pas avec du jus de mûre, comme vous le
+faites, de sorte que, si vous sortez en été, on voit couler de vos
+yeux deux ruisseaux d'encre, et la sueur former, en vous tombant sur
+le cou, un sillon de fard; quant à vos cheveux, avancés sur le front,
+ils présentent toute la blancheur de la vieillesse par la poudre
+blanche dont ils sont couverts!»</p>
+
+<p>Si l'usage des fards était général chez les hétaires subalternes, la
+manière de les préparer et de les appliquer offrait des variétés
+infinies qui correspondaient aux différents degrés d'un art véritable.
+Il faut supposer que les novices se faisaient peindre, avant de savoir
+se peindre elles-mêmes. En effet, dans un pays où l'on peignait de
+couleurs éclatantes les statues de marbre, on devait exiger que les
+visages humains fussent peints avec autant de vérité. Nous croyons donc
+que les artistes, qu'on nommait peintres de courtisanes (<span title="pornographoi">πορνογράφοι</span>),
+tels que Pausanias Aristide et Niophane, cités par Athénée, ne se
+bornaient pas à faire des portraits d'hétaires et à représenter leurs
+académies érotiques: ils ne dédaignaient pas de peindre, pour la
+circonstance, la figure d'une courtisane, comme ils peignaient dans les
+temples les statues des dieux et des déesses. Selon les préceptes d'un
+poëte grec, la beauté doit varier sans cesse pour être toujours la
+beauté, et ce sont ces variations continuelles de physionomie qui
+entretiennent les ardeurs du désir. Quant une courtisane avait appris
+l'art de se peindre elle-même, le goût et l'habitude achevaient de
+l'instruire dans cet art, où chacune se piquait d'exceller, mais toutes
+n'y réussissaient pas également. Dans les Lettres d'Alciphron, Thaïs
+écrit à son amie Thessala, au sujet de Mégare, la plus décriée de toutes
+les courtisanes: «Elle a parlé très-insolemment du fard dont je me
+servais, et du rouge dont je me peignais le visage. Elle a donc oublié
+l'état de misère ou je l'ai vue, quand elle n'avait pas même un miroir?
+Si elle savait que son teint est de la couleur de sandaraque,
+oserait-elle parler du mien?» On comprend que, toutes les hétaires étant
+fardées, les plus vieilles rétablissaient ainsi une espèce d'égalité
+entre elles, et se réservaient d'autres avantages que les plus jeunes ne
+pouvaient acquérir que par une longue pratique du métier. Voilà pourquoi
+il arrivait souvent qu'une jeune et belle hétaire se voyait préférer une
+vieille et laide courtisane, préférence qu'elle ne s'expliquait pas, et
+qu'elle attribuait à des philtres magiques. Dans les Dialogues de
+Lucien, Thaïs s'étonne que l'amant de Glycère ait quitté celle-ci pour
+Gorgone: «Quel charme a-t-il trouvé en des lèvres mortes et des joues
+pendantes? dit Thaïs. Est-ce pour son beau nez qu'il l'a prise, ou pour
+sa tête chauve et son grand col effilé?» Dans les mêmes Dialogues,
+Tryphène se moque de la vieille Philématium qu'on avait surnommée le
+<i>Trébuchet</i>. «Avez-vous bien remarqué son âge et ses rides? dit
+Tryphène.&mdash;Elle jure qu'elle n'a que vingt-deux ans, répond
+Charmide.&mdash;Mais croirez-vous à ses serments plutôt qu'à vos yeux?
+Ne voyez-vous pas que le poil commence à lui blanchir autour des tempes?
+Que si vous l'aviez vue toute nue!&mdash;Elle ne me l'a jamais voulu
+permettre.&mdash;Avec raison, car elle a le corps marqueté comme un
+léopard.»</p>
+
+<p>Ces vieilles hétaires, quand elles étaient peintes et parées, se
+plaçaient à une fenêtre haute qui s'ouvrait sur la rue, et là, un
+brin de myrte entre leurs doigts, l'agitant comme une baguette de
+magicienne, ou le promenant sur leurs lèvres, elles faisaient appel
+aux passants; un d'eux s'arrêtait-il, la courtisane faisait un signe
+connu, en rapprochant du pouce le doigt annulaire, de manière à
+figurer avec la main demi-fermée un anneau; en réponse à ce signe,
+l'homme n'avait qu'à lever en l'air l'index de la main droite, et
+aussitôt la femme disparaissait pour venir à sa rencontre. Alors il se
+présentait à la porte, et sous l'atrium il trouvait une servante qui
+le conduisait en silence, un doigt posé sur la bouche, dans une
+chambre qui n'était éclairée que par la porte, lorsqu'on écartait
+l'épais rideau qui la couvrait. Au moment où ce nouvel hôte allait
+passer le seuil, la servante le retenait par le bras et lui demandait
+la somme fixée par la maîtresse du lieu: il devait la remettre sans
+marchander; après quoi, il pouvait pénétrer dans la chambre, et le
+rideau retombait derrière lui. La courtisane, qu'il n'avait fait
+qu'entrevoir au grand jour, lui apparaissait comme une vision dans
+l'ombre de cette cellule, où filtrait un faible crépuscule à travers
+la portière. Il ne s'agissait donc pas de jeunesse, de fraîcheur, de
+beauté candide et pure, en cette voluptueuse obscurité qui n'était
+nullement défavorable aux formes du corps, mais qui rendait inutile
+tout ce que le toucher seul ne percevait pas. Cependant l'âge venait,
+qui enlevait aux vieilles courtisanes, en leur ôtant leur
+embonpoint et en amollissant leurs chairs, l'heureux privilége de se
+donner pour jeunes; elles ne renonçaient pas toutefois aux bénéfices
+du métier, puisqu'elles se consacraient alors à l'éducation amoureuse
+des jeunes hétaires, et qu'elles vivaient encore de Prostitution.
+Elles avaient aussi, au besoin, deux industries assez lucratives:
+elles fabriquaient des philtres pour les amants, ou des cosmétiques
+pour les courtisanes, et elles pratiquaient l'office de sage-femme.
+Phébiane, qui n'était pas encore vieille, écrit au vieil Anicet, qui
+avait voulu l'embrasser: «Une de mes voisines en mal d'enfant venait
+de m'envoyer querir, et j'y allai en hâte, portant avec moi les
+instruments de l'art des accouchements.»</p>
+
+<p>Ces sages-femmes, ces faiseuses de philtres étaient encore plus
+expertes dans l'art de séduire et de corrompre une fille novice; les
+Lettres d'Alciphron et les Dialogues de Lucien sont pleins de la
+dialectique galante de ces vieilles conseillères de débauche. C'est
+ordinairement la mère qui prostitue sa propre fille, et qui, après
+avoir flétri la virginité de cette innocente victime, s'attache encore
+à souiller son âme. «Ce n'est pas un si grand malheur, dit l'affreuse
+Crobyle à sa fille Corinne, qu'elle a livrée la veille à un riche et
+jeune Athénien; ce n'est pas un si grand malheur de cesser d'être
+fille, et de connaître un homme qui vous donne, dès sa première
+visite, une mine (environ 100 francs), avec laquelle je vais
+t'acheter un collier!» Elle se réjouit donc de voir sa fille commencer
+si bien un métier qui les tirera toutes deux de la misère: «Comment
+ferai-je pour cela? reprend naïvement Corinne.&mdash;Comme tu viens de
+faire, répond la mégère, et comme fait ta voisine.&mdash;Mais c'est une
+courtisane?&mdash;Qu'importe? tu deviendras riche comme elle; comme elle,
+tu auras une foule d'adorateurs. Tu pleures, Corinne? Mais vois donc
+quel est le nombre des courtisanes, quelle est leur cour, quelle est
+leur opulence!» Viennent ensuite les conseils de la mère, qui présente
+à sa fille l'exemple de l'aulétride Lyra, fille de Daphnis: son goût
+pour la parure, ses manières attrayantes, sa gaieté qui engage par le
+sourire le plus caressant, son commerce sûr, l'ont bientôt mise en
+crédit; si elle consent à se rendre, pour un prix convenu, à un
+festin, elle ne s'enivre point, elle touche aux mets avec délicatesse,
+elle boit sans précipitation, elle ne parle pas trop: «Elle n'a des
+yeux que pour celui qui l'a amenée; c'est ce qui la fait aimer;
+lorsqu'il la conduit au lit, elle n'est ni emportée ni sans égards;
+elle ne s'occupe que de plaire, de s'attacher sa conquête. Il n'est
+personne qui n'ait à s'en louer. Imite-la dans tous ces points, et
+nous serons heureuses.» La fille ne s'effraye pas trop des conditions
+que sa mère lui impose pour s'enrichir: «Mais, dit-elle par réflexion,
+tous ceux qui achètent nos faveurs ressemblent-ils à Lucritus qui
+obtint hier les miennes?&mdash;Non, réplique Crobyle avec gravité, il
+en est de plus beaux, de plus âgés, de plus laids même.&mdash;Et
+faudra-t-il que je caresse ceux-là aussi bien que les autres?&mdash;Ceux-là
+surtout, car ils donnent davantage. Les beaux garçons ne sont que
+beaux. Songe uniquement à t'enrichir.» Là-dessus, la mère l'envoie au
+bain; car Lucritus doit revenir le soir même.</p>
+
+<p>La mère de Musarium n'a pas affaire à une ignorante qui se laisse
+conduire les yeux fermés, et qui n'en est plus à ses premiers amours;
+la fille aime Chéréas qui ne lui donne pas une obole, et pour qui elle
+vend ses bijoux et sa garde-robe: une courtisane qui fait la folie
+d'aimer n'aime pas à demi. La vieille mère, indignée de cet amour
+onéreux au lieu d'être productif, est bien près de maudire une fille
+indigne d'elle: «Va, rougis! lui dit-elle avec colère et mépris. Seule
+de toutes les courtisanes, tu parais sans boucles d'oreilles, sans
+collier, sans robe de Tarente!&mdash;Eh! ma mère, s'écrie Musarium piquée
+au vif dans son amour-propre de femme, sont-elles plus heureuses ou
+plus belles que moi!&mdash;Elles sont plus sages; elles entendent mieux le
+métier; elles ne croient pas sur parole des jouvenceaux, dont les
+serments ne reposent que sur les lèvres. Pour toi, nouvelle Pénélope,
+fidèle amante d'un seul, tu n'admets aucun autre que Chéréas.
+Dernièrement, un villageois arcanien (il était jeune aussi, celui-là!)
+t'offrait deux mines, prix du vin que son père l'avait envoyé
+vendre à la ville, ne l'as-tu pas repoussé avec un sourire insultant?
+Tu n'aimes à dormir qu'avec cet autre Adonis!&mdash;Quoi! laisser Chéréas,
+pour un rustre exhalant l'odeur du bouc! Chéréas est un Apollon, et
+l'Arcanien un Silène.&mdash;Eh bien! c'était un rustre, soit; mais
+Antiphon, le fils de Ménécrate, qui t'offrait une mine, n'est-il pas
+un élégant Athénien, jeune et charmant comme Chéréas?&mdash;Chéréas m'avait
+menacée: Je vous tue tous les deux, si je vous trouve ensemble!&mdash;Vaine
+menace! te faudra-t-il donc renoncer aux amants et cesser de vivre en
+courtisane, pour prendre les m&oelig;urs d'une prêtresse de Cérès?
+Laissons le passé; voici les Aloennes, c'est un jour de fête: que
+t'a-t-il donné?&mdash;Ma mère, il n'a rien.&mdash;Seul il ne saurait donc
+trouver quelque expédient auprès de son père, le faire voler par un
+fripon d'esclave? demander de l'argent à sa mère, la menacer, en cas
+de refus, de s'embarquer pour la première expédition? Mais il est
+toujours là, nous obsédant, monstre avare, qui ne veut ni donner ni
+permettre que d'autres nous donnent!» Musarium ne veut rien entendre,
+et malgré sa mère, elle continuera de se laisser dépouiller par lui,
+jusqu'à ce qu'elle ne l'aime plus.</p>
+
+<p>Les courtisanes de la Grèce n'étaient pas souvent aussi désintéressées
+que Musarium, et quand elles avaient perdu leur temps à aimer, elles
+le regagnaient bientôt en mettant à contribution ceux qu'elles
+n'aimaient pas. On n'entrait chez elles que la bourse à la main, et
+l'on n'en sortait presque jamais avec la bourse. Elles avaient aussi
+différents tarifs, et quelquefois, par répugnance ou par caprice,
+elles refusaient de se vendre à aucun prix. Ce n'est pas des hétaires,
+mais des dictériades, que Xénarque a pu dire dans son <i>Pentathle</i>,
+cité par Athénée: «Il en est de taille svelte, épaisse, haute, courte;
+de jeunes, de vieilles, de moyen âge. On peut choisir entre toutes et
+jouir dans les bras de celle qu'on trouve la plus aimable, sans qu'il
+soit besoin d'escalader les murs ni d'user d'aucun artifice pour
+parvenir jusqu'à elles. Ce sont elles qui vous font les avances et qui
+se disputent l'avantage de vous recevoir dans leur lit.» Les hétaires,
+même celles des matelots et des gens du peuple, usaient parfois de
+leur libre arbitre, et, même sans avoir un amant préféré, fermaient
+leurs oreilles et leur porte à certains prétendants. Une simple
+esclave, Salamine, que Gébellus avait tirée de la boutique d'un
+marchand boiteux, et dont il voulait faire sa concubine, résiste aux
+poursuites de ce grossier personnage, qui lui déplaît invinciblement:
+«Les supplices m'épouvantent moins que le partage de votre couche, lui
+écrit-elle. Je n'ai point fui la nuit dernière. Je m'étais cachée dans
+le jardin où vous m'avez cherchée. Enfermée dans un coffre, je m'y
+suis dérobée à l'horreur de vos embrassements. Oui, plutôt que de les
+supporter, j'ai résolu de me pendre. Je ne redoute point la mort,
+et ne crains point de m'expliquer hautement. Oui, Gébellus, je vous
+hais. Colosse énorme, vous me faites peur; je crois voir un monstre.
+Votre haleine m'empoisonne. Allez à la male heure! Puissiez-vous être
+uni à quelque vieille Hélène des hameaux, sale, édentée, et parfumée
+d'huile grasse!» Alciphron ne nous apprend pas si Salamine a fini par
+s'accoutumer à la taille monstrueuse de Gébellus. Les marchands, qui
+vendaient ainsi des esclaves qu'ils avaient élevées et dressées pour
+l'amour, se nommaient <i>andropodocapeloi</i>; ces esclaves, dont les
+hanches avaient été comprimées avec des n&oelig;uds de corde et des
+bandelettes, se distinguaient par des qualités secrètes que le
+libertinage athénien recherchait avec une scandaleuse curiosité.</p>
+
+<p>Bien des hétaires avaient commencé par être esclaves; puis, quelque
+amant, épris de leurs charmes et reconnaissant de leurs services, les
+avait rachetées, ou bien elles s'étaient rachetées elles-mêmes avec
+les dons qu'on leur avait faits. La plupart conservaient toujours le
+caractère sordide et avare des esclaves; elles élevaient graduellement
+le prix de leurs faveurs, à mesure que la fortune les protégeait
+davantage. Après avoir appris leur métier dans un dictérion, où le
+règlement de la maison ne permettait pas de recevoir plus d'une obole
+par tête, elles exigeaient bientôt une ou deux drachmes, une fois
+qu'elles étaient libres; bientôt, ce n'était point assez d'un
+statère d'or; une mine leur semblait une bagatelle, et elles
+finissaient par demander un <i>talent</i>, c'est-à-dire 8,000 francs de
+notre monnaie, lorsqu'elles avaient la vogue. Cette élévation de leur
+salaire avait lieu très-rapidement, si elles étaient belles, adroites
+et intrigantes. Mais cette prospérité ne durait pas si elles
+manquaient d'esprit et de prudence: on les voyait redescendre
+rapidement dans les rangs inférieurs des hétaires illettrées, et il
+leur fallait encore se contenter de quelques drachmes arrachées avec
+effort à la pauvreté ou à la parcimonie de leurs grossiers visiteurs.
+On les avait vues se promener, dans de magnifiques litières, au milieu
+d'un cortége d'esclaves et d'eunuques, on les avait vues chargées de
+colliers, de boucles d'oreilles, de bagues, d'épingles d'or, fraîches
+et parfumées sous la gaze et la soie; on les retrouvait bientôt après,
+couvertes de haillons squalides, la chevelure en désordre, les bras
+décharnés, la gorge ridée et pendante, assises sous le long portique
+du Pirée ou errant à travers les tombes du Céramique. L'insolence de
+ces créatures dans le bonheur ne faisait que mieux ressortir leur
+humiliation dans l'infortune. Il suffisait d'un procès, d'une maladie,
+d'un vice, tel que l'ivrognerie ou le jeu, pour causer cette décadence
+subite. On ne les plaignait pas, en les voyant déchoir et tomber au
+dernier degré de la misère et de l'avilissement; car elles avaient été
+sans pitié et sans c&oelig;ur au moment de leur splendeur. Combien
+de larmes, combien de ruines, combien de désespoirs étaient leur
+ouvrage! malgré leurs vices, malgré leur infamie, elles avaient fait
+naître trop souvent de véritables passions!</p>
+
+<p>Les Lettres d'Alciphron sont remplies des plaintes de malheureux
+amants qui se voient trompés ou congédiés, et des railleries de
+cruelles hétaires qui les repoussent et les torturent. Ici, c'est
+Simalion ruiné par Pétala, et plus amoureux que jamais; là, c'est le
+pêcheur Anchénius, qui, pour posséder sa maîtresse, n'est pas éloigné
+d'en faire sa femme; ailleurs, dans les Dialogues de Lucien, c'est
+Myrtale qui se moque de Dorion après l'avoir dépouillé: «Alors que je
+te comblais de largesses, lui dit le plaintif Dorion, j'étais ton
+bien-aimé, ton époux, ton maître; j'étais tout pour toi; depuis que je
+ne possède plus rien, depuis que tu as fait la conquête de ce marchand
+de Bithynie, ta porte m'est fermée. Devant cette porte inexorable je
+répands en vain des larmes solitaires; mais lui, il est seul auprès de
+toi, toute la nuit, enivré de caresses.....&mdash;Quoi! tu prétends m'avoir
+comblée de présents, réplique en ricanant Myrtale; je t'ai ruiné,
+dis-tu? Comptons, voyons tout ce que tu m'as apporté.&mdash;Oui, comptons,
+Myrtale. D'abord, une chaussure de Sicyone: posons deux drachmes.&mdash;Tu
+as couché deux nuits avec moi.&mdash;Poursuivons. A mon retour de Syrie, je
+t'ai rapporté un vase plein d'un parfum de Phénicie, qui me coûta,
+j'en jure par Neptune, deux drachmes.&mdash;Et moi, je t'avais donné à
+ton départ une tunique courte, que le matelot Épiure avait oubliée
+chez moi.&mdash;Épiure l'a reconnue et me l'a reprise, non sans combat,
+j'en atteste les dieux! En revenant du Bosphore, je t'ai apporté des
+ognons de Cypre, cinq saperdes et huit perches; de plus, huit biscuits
+secs, un vase de figues de Carie, et dernièrement encore, ingrate que
+tu es, je t'ai rapporté de Patare des brodequins dorés. Il me souvient
+aussi d'un beau fromage de Gythium.&mdash;Le tout à estimer cinq
+drachmes.&mdash;Eh! Myrtale, c'est tout ce que je possédais! malheureux
+nautonier à gages que j'étais! Maintenant, je préside à l'aile droite
+des rameurs et tu nous méprises! Depuis peu, dans les solennités
+d'Aphrodite, n'ai-je pas déposé, et pour toi, une drachme d'argent,
+aux pieds de Vénus? N'ai-je pas donné deux drachmes à ta mère pour ta
+chaussure? et à cette Lydé, deux ou trois oboles? Tout bien calculé,
+voilà la fortune d'un matelot.» Myrtale ne fait que rire; puis, elle
+étale avec orgueil les riches présents qu'elle a reçus de son marchand
+de Bithynie, collier, boucles d'oreilles, tapis, argent, et lui tourne
+le dos en disant: «O bienheureuse l'amante de Dorion! oh! sans doute
+tu lui porteras des ognons de Cypre et des fromages de Gythium?»
+Pétala, qui cherche aussi un marchand de Bithynie, et qui ne l'a pas
+encore trouvé, écrit à Simalion, dont l'amour larmoyant et
+parcimonieux l'importune: «De l'or, des tuniques, des bijoux, des
+esclaves, voilà ce que ma situation et ma profession exigent. Mes
+pères ne m'ont point laissé de riches possessions à Nurinonte; je n'ai
+point de part dans le produit des mines de l'Attique. Les tributs
+ingrats de la volupté, les trop légers présents de l'amour, que me
+paye en gémissant cette foule d'amants avares et insensés, sont toute
+ma richesse. Je vis depuis un an avec vous, consumée de déplaisirs et
+d'ennuis. Pas même un parfum qui coule sur ma chevelure! Ces vieilles
+et grossières étoffes de Tarente forment toute ma parure. Je n'ose
+paraître devant mes compagnes. Trouverai-je de quoi exister à vos
+côtés?.... Tu pleures! c'en est trop. Il me faut un amant qui me
+nourrisse. Tu pleures! quel ridicule! par Vénus! Il m'idolâtre,
+dit-il, il faut me donner à lui! il ne peut vivre sans moi! Quoi! vous
+n'avez point de coupes d'or? ne pouvez-vous dérober l'argent de votre
+père, les épargnes de votre mère?» Il n'arrivait que trop souvent
+qu'un jeune homme, aveuglé par sa passion, cédait à ces suggestions
+fatales, et volait ses parents pour satisfaire à la rapacité d'une
+hétaire qui ne l'aimait pas et qui l'éconduisait impitoyablement, dès
+qu'elle n'en pouvait plus rien tirer. Anaxilas avait donc raison de
+dire dans une de ses comédies: «De toutes les bêtes féroces, il n'en
+est pas de plus dangereuse qu'une hétaire.»</p>
+
+<p>Quelle que fût leur avarice, les courtisanes assiégeaient les autels
+des dieux et des déesses avec des sacrifices et des offrandes;
+mais ce qu'elles demandaient aux divinités, ce n'était pas de
+rencontrer des c&oelig;urs aimants et dévoués, des adorateurs beaux et
+bien faits: elles ne se souciaient que du lucre, et elles espéraient,
+en apportant une offrande dans un temple, que le dieu ou la déesse de
+ce temple leur enverrait d'Asie ou d'Afrique les dépouilles opimes
+d'un riche vieillard. Leur générosité, même à l'égard des maîtres de
+la destinée, n'était donc qu'une spéculation et une sorte d'usure. Dès
+qu'elles avaient fait une bonne affaire, et trouvé une dupe, elles
+allaient remercier la divinité à qui elles croyaient devoir cette
+heureuse fortune; elles ne lésinaient pas avec les dieux et les
+prêtres, dans l'espoir d'en être bientôt récompensées par de nouveaux
+profits. La mère de Musarium, irritée de ce que sa fille ne se faisait
+pas payer par Chéréas, s'écrie ironiquement: «Si nous trouvons encore
+un amoureux tel que Chéréas, il faudra sacrifier une chèvre à
+Vénus-Pandemos! une génisse à Vénus-Uranie! une autre génisse à
+Vénus-Jardinière! il faudra consacrer une couronne à la déesse des
+richesses!» La dictériade Lysidis, ayant à se louer de
+Vénus-Populaire, lui fait une singulière offrande, qui rappelle les
+broches emblématiques offertes par la courtisane Rhodopis au temple
+d'Apollon Delphien: «O Vénus! Lysidis vous offre cet éperon d'or qui
+appartenait à un très-beau pied. Il a animé plus d'une monture
+paresseuse, et quoiqu'elle l'agitât avec beaucoup d'agilité, jamais
+coursier n'en eut la cuisse ensanglantée; le fier animal
+parvenait au bout de sa carrière, sans qu'elle eût besoin de
+l'éperonner. Elle suspend cette arme au milieu de votre temple.» Les
+doctes commentateurs de l'Anthologie grecque sont restés assez indécis
+au sujet de cet éperon, qui, selon les uns, figurait l'aiguillon de la
+volupté et le piquant de la débauche; selon les autres, l'impatiente
+requête d'une courtisane qui épuise la bourse de ses clients; selon
+d'autres encore, un instrument de libertinage féminin, qui aidait aux
+erreurs d'une imagination dévergondée. A Corinthe, l'hétaire s'offrait
+et se dédiait elle-même à Vénus, qui avait le produit de cette
+Prostitution sacrée.</p>
+
+<p>Les courtisanes étaient en plus grand nombre à Corinthe qu'à Athènes;
+de là, le proverbe célèbre, qui a traversé toute l'antiquité pour
+venir jusqu'à nous en changeant quelque peu de signification: «<i>Il
+n'est pas donné à tout le monde d'aller à Corinthe.</i>» On attribuait à
+ce proverbe différentes origines qui se rapportaient toutes aux
+courtisanes si renommées de cette ville. Aristophane, dans son
+<i>Plutus</i>, explique le proverbe, en disant que «les femmes de Corinthe
+repoussent les pauvres et accueillent les riches.» Strabon est plus
+explicite, en racontant que les marchands et les marins qui abordaient
+à Corinthe pendant les fêtes de Vénus trouvaient tant d'enchanteresses
+parmi les consacrées de la déesse, qu'ils se ruinaient totalement
+avant d'avoir mis le pied dans la ville. Strabon reproduit
+ailleurs le même proverbe, avec une variante qui justifiait le sens de
+son commentaire: <i>On ne va pas impunément à Corinthe</i>. Les courtisanes
+de tous les pays et de tous les rangs abondaient dans cette opulente
+cité, où l'on formait publiquement des élèves à la Prostitution dans
+les temples de Vénus. Le commerce de la débauche était encore le plus
+actif et le plus étendu qui se fît dans ce vaste et populeux entrepôt
+du commerce de l'univers. Toutes ou presque toutes les femmes
+exerçaient le métier de l'amour vénal; chaque maison équivalait à un
+dictérion. Une courtisane, assise sur le port, regardait un jour les
+vaisseaux qui arrivaient et guettait de nouvelles victimes; on lui
+reprocha sa paresse, en lui disant qu'elle ferait bien mieux de filer
+de la laine et de tramer de la toile que de se croiser ainsi les bras:
+«Que parlez-vous de paresse? dit-elle; il ne m'a pas fallu beaucoup de
+temps pour gagner toute la toile qui peut entrer dans la voilure de
+trois navires!» Elle entendait par là, comme le remarque Strabon,
+qu'elle avait obligé trois capitaines de mer à vendre leurs vaisseaux
+pour la payer. Le poëte comique Eubule avait représenté, dans sa pièce
+des <i>Cercopes</i>, un pauvre diable qui avouait gaiement qu'on l'avait
+dépouillé de la sorte: «Je passai à Corinthe, disait-il, et je m'y
+ruinai en mangeant certain légume qu'on appelle <i>ocime</i> (courtisane ou
+basilic); je fis tant de folies que j'y perdis jusqu'à ma cape.» Le
+poëte jouait sur le double sens du mot <i>ocime</i>, signifiait à la
+fois <i>courtisane</i> et <i>basilic</i>, et qui rappelait ainsi, par une
+allusion figurée, que cette herbe aromatique était regardée comme la
+plante favorite des scorpions. Lorsque Denys le Tyran, chassé de
+Syracuse, se réfugia, méprisé et misérable, à Corinthe, il voulut se
+faire une égide du mépris qu'il inspirait et de la misère où il
+s'enfonçait de plus en plus: il passait donc des journées entières, au
+rapport de Justin, dans les tavernes et dans les dictérions, en vivant
+d'<i>ocime</i>, et en se souillant de toutes les turpitudes.</p>
+
+<p>Ces lubriques et infatigables reines de la Prostitution, loin d'être
+originaires de Corinthe, y avaient été conduites dès l'âge le plus
+tendre par des spéculateurs ou par des matrones de plaisir; elles
+venaient, la plupart, de Lesbos et des autres îles de l'Asie-Mineure,
+Tenedos, Abydos, Cypre, comme pour rendre hommage à la tradition qui
+faisait sortir Vénus de l'écume de la mer Égée. On en tirait un grand
+nombre, de Milet et de la Phénicie, qui fournissaient les plus ardentes.
+Mais les plus voluptueuses, les plus expertes du moins dans l'art
+de la volupté, c'étaient les Lesbiennes, tellement qu'on avait
+créé en leur honneur un nouveau verbe grec emprunté à leur nom,
+<span title="lesbiazein">λεσβιάζειν</span>, qui signifiait non-seulement
+faire l'amour, mais encore le faire avec art. Les Phéniciennes avaient
+eu également le privilége de doter la langue grecque d'un verbe qui
+avait le même sens, sinon la même portée: <span title="phoinikizein">φοινικίζειν</span>,
+faire l'amour à la phénicienne. C'était un éloge qu'ambitionnaient les
+courtisanes, quelle que fût d'ailleurs leur patrie ou celle de leur
+matrone. Milet était comme la pépinière des danseuses et des joueuses de
+flûte, <i>aulétrides</i>, qui servaient aux festins de la Grèce; mais Lesbos
+et la Phénicie envoyaient les hétaires que Corinthe recevait dans son
+sein, comme un immense gynécée où la Prostitution avait son école
+publique. Homère, parmi les présents qu'Agamemnon fait offrir à Achille
+(<i>Iliad.</i>, IX), cite avec complaisance «sept femmes habiles dans les
+beaux ouvrages, sept Lesbiennes qu'il avait choisies pour lui-même, et
+qui remportèrent sur toutes les autres femmes le prix de la beauté.» Les
+<i>beaux ouvrages</i> qui caractérisaient l'habileté de ces Lesbiennes
+n'étaient pas de ceux que la chaste et industrieuse Pénélope savait
+faire.</p>
+
+<p>Outre ces travaux mystérieux de l'amour, qui faisaient de bonne heure
+l'étude assidue des courtisanes, leur éducation morale, si l'on peut
+employer ici cette expression, se composait de certains préceptes
+malhonnêtes qu'on pouvait appliquer à toutes les conditions de
+l'hétairisme, depuis la plus vile dictériade jusqu'à la grande hétaire
+de l'aristocratie. Ce n'était pas Solon, à coup sûr, qui avait rédigé
+ce code général des courtisanes. On retrouve çà et là dans les
+érotiques grecs les principaux enseignements que les courtisanes se
+transmettaient l'une à l'autre, et qui pouvaient se diviser en trois
+catégories spéciales: 1º l'art d'inspirer de l'amour; 2º l'art
+de l'augmenter et de l'entretenir; 3º l'art d'en tirer le plus
+d'argent possible. «Il est à propos, dit une des plus habiles du
+métier, dans les Lettres d'Aristénète, il est à propos de faire
+éprouver quelques difficultés aux jeunes amants, de ne leur pas
+accorder tout ce qu'ils demandent. Cet artifice empêche la satiété,
+soutient les désirs d'un amant pour une femme qu'il aime, et lui rend
+ses faveurs toujours nouvelles. Mais il ne faut pas pousser les choses
+trop loin: l'amant se lasse, s'irrite, forme d'autres projets et
+d'autres liaisons; l'amour s'envole avec autant de légèreté qu'il est
+venu.» Aristénète, qui, tout philosophe qu'il fût, ne dédaignait pas
+de s'instruire avec les courtisanes, a formulé encore la même théorie
+dans une autre lettre: «Les jouissances que l'on espère, dit-il, ont
+en idée des douceurs, des charmes inexprimables; elles animent et
+soutiennent toute la vivacité des désirs. Les a-t-on obtenues, on n'en
+fait plus de cas.» Lucien, dans son <i>Discours de ceux qui se mettent
+au service des grands</i>, approuve la tactique des hétaires qui refusent
+quelque chose à leurs amants: «Ce n'est que rarement, dit-il, qu'elles
+leur permettent quelques baisers, parce qu'elles savent par expérience
+que la jouissance est le tombeau de l'amour; mais elles ne négligent
+rien pour prolonger l'espérance et les désirs.» Voilà comment les
+hétaires excitaient, ranimaient, développaient, enracinaient l'amour
+qu'elles avaient fait naître. Elles n'étaient pas moins
+ingénieuses à le provoquer, et les moyens qu'elles employaient à ce
+manége devenaient d'autant plus raffinés, qu'elles s'adressaient à un
+homme plus distingué, et qu'elles appartenaient elles-mêmes à une
+classe plus élevée parmi les courtisanes.</p>
+
+<p>Une hétaire, fût-elle la moins exercée, avait des manières à elle pour
+attirer les hommes; ses regards, ses sourires, ses poses, ses gestes
+étaient des amorces plus ou moins attractives qu'elle jetait autour
+d'elle; chacune connaissait bien ce qu'il lui fallait cacher ou
+montrer: tantôt elle feignait la distraction et l'indifférence, tantôt
+elle était immobile et silencieuse, tantôt elle courait après sa proie
+et la saisissait au passage pour ne la plus lâcher, tantôt elle
+cherchait la foule et tantôt la solitude. Ses piéges changeaient de
+forme et d'aspect selon la nature de gibier qu'elle se proposait de
+prendre. Elles avaient toutes un rire provoquant et licencieux; qui de
+loin éveillait les pensées impures en parlant aux sens, et qui de près
+faisait briller des dents d'ivoire, tressaillir des lèvres de corail,
+creuser des fossettes capricieuses dans les joues et frémir une gorge
+d'albâtre. C'était le <i>cachynnus</i>, que saint Clément d'Alexandrie
+qualifie de <i>rire des courtisanes</i>. Dans une position supérieure,
+l'hétaire avait aussi des procédés de séduction plus décents et non
+moins sûrs. Elle envoyait son esclave ou sa servante écrire avec du
+charbon, sur les murs du Céramique, le nom de l'homme qu'elle
+voulait captiver; une fois qu'elle s'était fait remarquer par lui,
+elle lui adressait des bouquets qu'elle avait portés, des fruits dans
+lesquels elle avait mordu; elle lui faisait savoir par message qu'elle
+ne dormait plus, qu'elle ne mangeait plus, qu'elle soupirait sans
+cesse. Un homme, si froid et si sévère fût-il, est rarement insensible
+à un sentiment qu'il croit inspirer. «Elle courait l'embrasser quand
+il arrivait, raconte Lucien dans son <i>Toxaris</i>; elle l'arrêtait quand
+il voulait partir; elle faisait semblant de ne se parer que pour lui,
+et savait mêler à propos les larmes, les dédains, les soupirs, parmi
+les attraits de sa beauté et les charmes de sa voix et de sa lyre.»
+Tels étaient les artifices qu'une hétaire bien apprise ne manquait pas
+de mettre en &oelig;uvre avec un succès presque certain. Ces artifices de
+coquetterie et de mensonge, c'étaient ordinairement de vieilles
+femmes, d'anciennes courtisanes qui les enseignaient aux novices
+qu'elles formaient pour leur propre compte.</p>
+
+<p>La célèbre Nééra avait été formée ainsi par une nommée Nicarète,
+affranchie de Charisius et femme d'Hippias, cuisinier de ce Charisius.
+Nicarète acheta sept petites filles: Antia, Stratole, Aristoclée,
+Métanire, Phila, Isthmiade et Nééra; elle était fort habile à deviner,
+dès leur plus tendre enfance, celles qui se distingueraient par leur
+beauté; «elle s'entendait parfaitement à les bien élever, dit
+Démosthène dans son plaidoyer contre Nééra: c'était sa profession
+et elle en vivait.» Ces sept esclaves, elle les appelait ses filles
+pour faire croire qu'elles étaient libres, et pour tirer plus d'argent
+de ceux qui voulaient avoir commerce avec elles; elle vendit cinq ou
+six fois la virginité de chacune, et ensuite elle les vendit
+elles-mêmes. Mais ces esclaves avaient reçu de si belles leçons,
+qu'elles ne tardèrent pas à se racheter de leurs deniers, et à
+continuer à leur profit le métier de courtisane. Les faveurs d'une
+fille libre se payaient plus cher que celles d'une esclave ou d'une
+affranchie. Le prix était encore plus élevé si l'hétaire se donnait
+pour une femme mariée, quoique l'adultère fût puni de mort par la loi.
+Mais cette loi ne s'appliquait presque jamais: le coupable était remis
+seulement à la discrétion de l'époux outragé, qui se contentait le
+plus souvent de lui faire donner les étrivières. La mort se compensait
+ordinairement par une somme d'argent que payait à titre d'indemnité et
+de rançon l'adultère, contraint de se soustraire de la sorte à un
+supplice aussi douloureux que ridicule, car s'il ne se rachetait pas,
+l'époux le livrait à la merci des esclaves, qui le fouettaient
+cruellement, et qui lui enfonçaient un énorme radis noir dans le
+derrière. Telle était, suivant Athénée, la punition de l'adultère,
+punition dont les Orientaux ont conservé quelque chose dans le
+supplice du pal. Il arrivait souvent qu'on mettait à contribution la
+crainte du radis noir, en faisant accroire à certaines dupes
+qu'elles avaient encouru ce châtiment en commettant un adultère sans
+le savoir. Rien n'était plus aisé que de supposer un mari en fureur,
+après avoir supposé une femme mariée surprise en flagrant délit: «Ah!
+Vénus, déesse adorable, s'écrie le poëte Anaxilas, comment s'exposer à
+se jeter dans leurs bras, lorsqu'on songe aux lois de Dracon! comment
+oser même imprimer un baiser sur leurs lèvres!» Il paraîtrait pourtant
+qu'en dépit des lois de Dracon, il y avait des femmes mariées qui
+exerçaient à l'insu de leurs maris la profession d'hétaire. Mégare,
+dans une lettre à sa compagne Bacchis, lettre que le rhéteur Alciphron
+n'a pas eu la pudeur de déchirer, dit positivement que Philumène,
+quoique nouvellement mariée, se trouvait dans une partie de débauche
+où se produisirent les excès les plus honteux: «Elle avait trouvé le
+secret d'y venir, dit-elle, en plongeant son cher époux dans le
+sommeil le plus profond,» à l'aide d'un philtre.</p>
+
+<p>Ces philtres soporifiques, de même que les philtres amoureux, avaient
+cours surtout parmi les courtisanes et les débauchés, dont l'amour
+faisait l'unique occupation. C'étaient, comme nous l'avons dit, de
+vieilles femmes qui vendaient les philtres ou qui les préparaient. La
+préparation de ces philtres passait pour une &oelig;uvre magique, et ces
+vieilles qui en avaient le secret, le tenaient généralement des
+magiciennes de Thessalie ou de Phrygie. Théocrite et Lucien nous
+ont révélé quelques-unes des cérémonies mystérieuses qui
+accompagnaient la composition d'un philtre, et Lucien nous fait
+connaître plus particulièrement le fréquent usage qu'en faisaient les
+courtisanes, soit pour être aimées, soit pour être haïes. Abandonnée
+par son amant qui lui préfère Gorgone, Thaïs attribue cette infidélité
+aux philtres que sait préparer la mère de Gorgone: «Elle connaît,
+dit-elle, les secrets de tous les enchantements de la Thessalie; la
+lune descend à sa voix. On l'a vue voltiger dans les airs au milieu de
+la nuit.» Voilà le charme qui aveugle le pauvre infidèle, au point de
+lui cacher les rides et la laideur du monstre qu'il n'aime que par un
+effet magique. Mélisse, pour ravoir son amant Charinus, que Symmique
+lui a enlevé, demande à Bacchis de lui amener une magicienne, dont la
+puissance fasse aimer une femme que l'on déteste, et haïr une femme
+que l'on aime: «Je connais, ma chère, répond Bacchis touchée de la
+douleur de sa compagne, une magicienne de Syrie qui fera bien ton
+affaire. C'est elle qui au bout de quatre mois m'a réconciliée avec
+Phanias: un charme magique l'a ramené à mes pieds, lorsque je
+désespérais de le revoir.&mdash;Et qu'exige la vieille? demande Mélisse,
+t'en souvient-il?&mdash;Son art n'est point à grand prix, Mélisse. On lui
+donne une drachme et un pain; on y joint sept oboles, du sel, des
+parfums, une torche, une coupe pleine de breuvage, qu'elle seule doit
+vider. Il faudrait aussi quelque objet qui vînt de ton amant, un
+vêtement, sa chaussure, des cheveux ou quelque chose de
+semblable.&mdash;Une de ses chaussures m'est restée!&mdash;Cette femme suspend
+le tout à une baguette, le purifie dans les vapeurs qu'exhale le
+parfum, et jette du sel dans le feu. Elle prononce alors les deux
+noms. Tirant ensuite une boule de son sein, elle la fera tourner et
+récitera avec rapidité son enchantement composé de plusieurs mots
+barbares, qui font frémir.» Il y avait plusieurs espèces de philtres:
+ceux qui faisaient aimer, ceux qui faisaient haïr, ceux qui rendaient
+les hommes impuissants et les femmes stériles, ceux enfin qui
+causaient la mort. L'usage de ces philtres était plus ou moins
+dangereux, car plusieurs renfermaient de véritables poisons, et
+cependant les hétaires y avaient sans cesse recours au gré de leurs
+desseins ou de leurs passions. Aristote raconte qu'une femme ayant
+fait prendre un philtre à un homme qui en mourut, l'aréopage, devant
+qui cette femme fut accusée, ne la condamna pas, par cette raison
+qu'elle avait eu l'intention, non de faire mourir son amant, mais de
+ranimer un amour éteint: l'intention expiait l'homicide. Au reste, si
+l'on vendait des philtres chez les courtisanes, on vendait aussi des
+préservatifs qui en arrêtaient les effets; ainsi, selon Dioscoride, la
+racine de cyclamen, pilée et mise en pastilles, passait pour
+souveraine contre les philtres les plus redoutables.</p>
+
+<p>Voulait-on réduire un homme à l'impuissance, une femme à la
+stérilité, on leur versait du vin dans lequel on avait étouffé un
+surmulet. Voulait-on faire revenir un amant infidèle, on pétrissait un
+gâteau avec de la farine sans levain, et on laissait consumer ce
+gâteau dans un feu allumé avec des branches de thym et de laurier.
+Pour changer l'amour en haine, on épiait celui ou celle que l'on se
+proposait de faire haïr, on observait les traces des pas de cette
+personne, et, sans qu'elle s'en aperçût, on posait le pied droit là où
+elle avait posé le pied gauche, et le pied gauche là où elle avait
+posé le pied droit, en disant tout bas: «Je marche sur toi, je suis
+au-dessus de toi.» La magicienne, lorsqu'elle faisait tourner la boule
+magique dans une incantation, prononçait ces paroles: «Comme le globe
+d'airain roule sous les auspices de Vénus, puisse ainsi mon amant se
+rouler sur le seuil de ma porte!» Quelquefois elle jetait dans le
+brasier magique une image de cire, à laquelle était attaché le nom de
+l'homme ou de la femme qu'on vouait aux ardeurs de l'amour: «Ainsi que
+je fais fondre cette cire sous les auspices du dieu que j'invoque,
+murmurait l'incantatrice, ainsi fondra d'amour le c&oelig;ur glacé que je
+veux enflammer.» C'étaient là des enchantements solennels, accompagnés
+de sacrifices mystérieux et de pratiques secrètes. Mais, d'ordinaire,
+on se contentait d'un breuvage ou d'un onguent, dans la composition
+duquel entraient certaines herbes ou certaines drogues narcotiques,
+réfrigérantes, spasmodiques ou aphrodisiaques. «L'usage du
+philtre est très-hasardeux, écrivait Myrrhine à Nicippe; souvent même
+il est funeste à celui qui le prend. Mais qu'importe! il faut que
+Dyphile vive pour m'aimer ou qu'il meure en aimant Thessala.» Les
+courtisanes, dans leurs préoccupations d'amour, de fortune, d'ambition
+ou de vengeance, consultaient souvent aussi les Thessaliennes pour
+connaître l'avenir, pour apprendre l'issue d'une aventure commencée,
+pour pénétrer dans les ténèbres de la destinée. Glycère, dans une
+lettre au poëte Ménandre, parle d'une femme de Phrygie qui «sait
+deviner, par le moyen de certaines cordes de jonc qu'elle étend
+pendant la nuit: à leur mouvement, elle est instruite de la volonté
+des dieux aussi clairement que s'ils lui apparaissaient eux-mêmes.»
+Cette opération magique devait être précédée de diverses purifications
+et de sacrifices où l'on se servait d'encens mâle, de pastilles
+oblongues de styrax, de gâteaux faits au clair de lune et de feuilles
+de pourpier sauvage. On avait recours à ces charmes pour savoir des
+nouvelles d'une maîtresse absente ou d'un amant éloigné. Quant aux
+philtres composés pour donner de l'amour, ils étaient si puissants et
+si terribles, que leur emploi modéré produisait les fureurs des
+Ménades et des Corybantes, et que l'abus de ces excitants amoureux
+causait la folie ou la mort.</p>
+
+<p>Les hétaires entre elles avaient des jalousies, des ressentiments, des
+haines, qui les portaient souvent à des vengeances de cette espèce.
+C'était à qui, par exemple, enlèverait un amant riche et beau à celle
+qui le possédait, et cette guerre de rivalités féminines empruntait tous
+les moyens les moins honnêtes pour en venir à un triomphe de vanité ou
+d'avarice. Ces femmes ne songeaient qu'à s'enrichir et à se satisfaire
+aux dépens l'une de l'autre; elles étaient éternellement rivales et
+souvent ennemies implacables. Quand Gorgone, qui feignait d'être l'amie
+de Glycère, lui a enlevé son amant, Thaïs console celle-ci en disant:
+«C'est là un tour que nous nous jouons assez souvent, nous autres
+courtisanes.» Puis, elle conclut en ces termes: «Gorgone le plumera
+comme tu l'as plumé, et comme tu en plumeras un autre.» La traduction de
+Perrot d'Ablancourt est ici plus expressive que le texte grec de Lucien,
+qui se borne à dire: «Tu retrouveras une autre proie.» Malgré le tort
+qu'elles se faisaient à qui mieux, les hétaires n'en restaient pas moins
+amies, ou plutôt elles ne se brouillaient pas par politique. Il y avait
+un esprit de corps, un intérêt commun qui les liait ensemble, et qui les
+rapprochait bientôt lorsqu'elles s'étaient désunies un moment. Elles ne
+s'en détestaient que davantage au fond du c&oelig;ur, nonobstant les
+sourires, les caresses et les flatteries réciproques. Mais en revanche,
+quand elles s'aimaient, elles s'aimaient à la rage, et rien n'était plus
+fréquent que l'amour lesbien des courtisanes. Cet amour, que la Grèce ne
+flétrissait pas d'une éclatante réprobation, n'avait pas à craindre non
+plus le châtiment des lois ni les anathèmes de la religion. C'était dans
+les dictérions, c'était chez les hétaires enfermées, que ce
+<i>contre-amour</i> (<span title="anteros">αντερος</span>) régnait avec tous ses emportements. Une
+courtisane, qui avait ce goût contre nature (<span title="tribas">τριβας</span>),
+n'inspirait que de l'horreur aux hommes, mais elle leur cachait
+soigneusement un vice qui ne trouvait que trop d'indulgence parmi ses
+compagnes. On attribuait à Sapho les scandaleux développements que
+l'amour lesbien avait pris, et les théories philosophiques sur
+lesquelles il s'était établi comme un culte fondé sur un dogme. Sapho
+fut punie d'avoir méprisé les hommes, par l'amour que Phaon lui inspira
+sans le partager; mais le mal que Sapho avait fait par ses doctrines et
+par son exemple se propagea dans les m&oelig;urs grecques, infecta
+toutes les classes des hétaires, et pénétra jusqu'au gynécée des
+pudiques vierges et des matrones vénérables.</p>
+
+<p>Nous ne dirons rien de plus que ce que dit Lucien sur ce sujet délicat,
+et nous choisirons seulement la traduction la plus décente. Le dialogue
+de Cléonarium et de Lééna est comme un tableau fait d'après nature par
+un des peintres de courtisanes d'Athènes: «<span class="smcap">Cléonarium.</span> Belle nouvelle,
+Lééna! On dit que tu es devenue l'amante de la riche Mégilla, que vous
+êtes unies, et que..... Je ne sais qu'est ceci? Tu rougis? Serait-il
+vrai?&mdash;<span class="smcap">Lééna.</span> Il est vrai, j'en suis honteuse... C'est une
+chose étrange!&mdash;<span class="smcap">Cléonarium.</span> Eh! comment? par Cérès! et que
+prétend notre sexe? et que faites-vous donc? où conduit cet hymen?
+Ah!... tu n'es pas mon amie, si tu me tais ce mystère.&mdash;<span
+class="smcap">Lééna.</span> Je t'aime autant qu'une autre, mais Mégilla tient
+vraiment de l'homme.&mdash;<span class="smcap">Cléonarium.</span> Je ne comprends pas. Serait-ce
+une tribade? On dit que Lesbos est remplie de ces femmes qui, se
+refusant au commerce des hommes, prennent la place de ceux-ci auprès des
+femmes.&mdash;<span class="smcap">Lééna.</span> C'est quelque chose de semblable.&mdash;<span
+class="smcap">Cléonarium.</span> Raconte-moi donc, Lééna, comment tu as été
+amenée à écouter sa passion, à la partager, à la satisfaire?&mdash;<span class="smcap">Lééna.</span>
+Mégilla et Démonasse, riches Corinthiennes, éprises des mêmes
+goûts, se livraient à une orgie. J'y fus conduite pour chanter en
+m'accompagnant de la lyre. Les chants et la nuit se prolongent: il était
+l'heure du repos; elles étaient ivres. Alors, Mégilla: «Lééna, il est
+temps de dormir, viens coucher ici entre nous!»&mdash;<span class="smcap">Cléonarium.</span> As-tu
+accepté?... Ensuite?&mdash;<span class="smcap">Lééna.</span> Elles me donnèrent d'abord des
+baisers mâles, non-seulement en joignant leurs lèvres aux miennes, mais
+bouche entr'ouverte. Je me sentis étreindre dans leurs bras: elles
+caressaient mon sein; Démonasse mordait en me baisant. Pour moi, je ne
+savais où tout cela devait aboutir. Enfin, Mégilla, échauffée, rejette
+sa coiffure en arrière et me presse, me menace comme un athlète, jeune,
+robuste et me... Je m'émeus. Mais elle: «Eh bien! Lééna, as-tu vu
+un plus beau garçon?&mdash;Un garçon, Mégilla? je n'en vois point
+ici.&mdash;Cesse de me regarder comme une femme, je m'appelle aujourd'hui
+Mégillus, j'ai épousé Démonasse.» Je me pris à rire: «J'ignorais, beau
+Mégillus, lui dis-je, que vous fussiez ici comme Achille au milieu des
+vierges de Scyros. Rien ne vous manque sans doute de ce qui caractérise
+un jeune héros, et Démonasse l'a éprouvé.&mdash;A peu près, Lééna, et
+cette sorte de jouissance a aussi ses douceurs.&mdash;Vous êtes donc de
+ces hermaphrodites à double organe... (Que j'étais simple,
+Cléonarium!)&mdash;Non, je suis mâle de tout point.&mdash;Cela me
+remet en mémoire ce conte d'une aulétride béotienne: une femme de Thèbes
+fut changée en homme et cet homme devint par la suite un devin célèbre
+nommé Tyrésias. Pareil accident vous serait-il arrivé?&mdash;Nullement,
+Lééna, je suis semblable à vous, mais je me sens la passion effrénée et
+les désirs brûlants de l'homme.&mdash;Le désir?... Est-ce tout?&mdash;Daigne
+te prêter à mes transports, Lééna, tu verras que mes caresses
+sont viriles; j'ai même quelque chose de mâle: daigne te prêter,
+tu sentiras.» Elle me supplia longtemps, me fit présent d'un
+collier précieux, d'un vêtement diaphane. Je me prêtai à ses transports;
+elle m'embrassait alors comme un homme: elle se croyait tel, me baisait,
+s'agitait et succombait sous le poids de la volupté.&mdash;<span class="smcap">Cléonarium.</span>
+Et quelles étaient, Lééna, tes sensations? Où? Comment?&mdash;<span class="smcap">Lééna.</span> Ne
+me demande pas le reste. Véritable turpitude!..... Par Uranie! je ne le
+révèlerai point.»</p>
+
+<p><a name="Page_225" id="Page_225"></a></p>
+
+<h2 class="sep4"><a href="#table">CHAPITRE IX.</a></h2>
+
+<p class="som"><span class="smcap">Sommaire.</span>&mdash;Les joueuses de flûte.&mdash;Le dieu Pan, le roi Midas
+et le satyre Marsyas.&mdash;Les aulétrides aux fêtes solennelles des
+dieux.&mdash;Aux fêtes bachiques.&mdash;Intermèdes.&mdash;Noms des
+différents airs que les aulétrides jouaient pendant les
+repas.&mdash;L'air <i>Gingras</i> ou triomphal.&mdash;Le chant
+<i>Callinique</i>.&mdash;Supériorité des Béotiens dans l'art de la
+flûte.&mdash;Inscription recueillie par saint Jean
+Chrysostome.&mdash;Supériorité des joueuses de flûte phrygiennes,
+ioniennes et milésiennes.&mdash;Leur location pour les
+banquets.&mdash;Le philosophe et la baladine.&mdash;Les
+danseuses.&mdash;Genre distinctif de débauche des joueuses de
+flûte.&mdash;Passion des Athéniens pour les aulétrides.&mdash;Délire
+qu'occasionnaient les flûteuses dans les festins.&mdash;Bromiade, la
+joueuse de flûte.&mdash;Indignation de Polybe, au sujet des richesses de
+certaines femmes publiques.&mdash;Les danseuses du roi Antigonus et les
+ambassadeurs arcadiens.&mdash;Ce qui distinguait les aulétrides de leurs
+rivales en Prostitution.&mdash;Philine et Dyphile.&mdash;Liaisons des
+aulétrides entre elles.&mdash;Amour de l'aulétride Charmide pour
+Philématium.&mdash;M&oelig;urs dépravées des aulétrides.&mdash;Les
+festins <i>callipyges</i>.&mdash;Combats publics de beauté, institués par
+Cypsélus.&mdash;Hérodice.&mdash;Les chrysophores ou <i>porteuses
+d'or</i>.&mdash;Tableau des fêtes nocturnes où les aulétrides se
+livraient les combats de beauté.&mdash;Lettre de l'aulétride
+Mégare à l'hétaire Bacchis.&mdash;Combat de Myrrhine et de
+Pyrallis.&mdash;Philumène.&mdash;Les jeunes gens admis comme spectateurs
+aux orgies des courtisanes.&mdash;Le souper des Tribades.&mdash;Lettre
+de l'hétaire Glycère à l'hétaire Bacchis.&mdash;Amours de Ioesse et de
+Lysias.&mdash;Pythia.&mdash;Désintéressement ordinaire des
+aulétrides.&mdash;Tarif des caresses d'une joueuse de flûte
+à la mode.&mdash;Billet de Philumène à Criton.&mdash;Lettre
+de Pétala à son amant Simalion.&mdash;Caractère joyeux des
+aulétrides.&mdash;Mésaventures de Parthénis, la joueuse de
+flûte.&mdash;Le cultivateur Gorgus, et Crocale sa maîtresse.&mdash;Origine
+des sobriquets de quelques aulétrides célèbres.&mdash;Le
+<i>Serpolet</i>.&mdash;L'<i>Oiseau</i>.&mdash;L'<i>Éclatante</i>.&mdash;L'<i>Automne</i>.&mdash;Le
+<i>Gluau</i>.&mdash;La <i>Fleurie</i>.&mdash;Le <i>Merlan</i>.&mdash;Le
+<i>Filet</i>.&mdash;Le <i>Promontoire</i>.&mdash;Synoris,
+Euclée, Graminée, Hiéroclée, etc.&mdash;L'ardente
+Phormesium.&mdash;Neméade.&mdash;Phylire.&mdash;Amour d'Alcibiade pour
+Sim&oelig;the.&mdash;Antheia.&mdash;Nanno.&mdash;Jugement des trois
+Callipyges.&mdash;Lamia.&mdash;Amour passionné de Démétrius Poliorcète,
+roi de Macédoine, pour cette célèbre aulétride.&mdash;Comment Lamia
+devint la maîtresse de Démétrius.&mdash;Lettre de cette courtisane à son
+royal amant.&mdash;Jalousie des autres maîtresses de Démétrius: Lééna,
+Chrysis, Antipyra et Démo.&mdash;Secrets amoureux de Lamia, rapportés
+par Machon et par Athénée.&mdash;Origine du surnom de Lamia ou
+<i>Larve</i>.&mdash;Les ambassadeurs de Démétrius à la cour de Lysimachus,
+roi de Thrace.&mdash;Épigrammes de Lysimachus sur Lamia.&mdash;Réponses
+de Démétrius.&mdash;Lettres de Lamia à Démétrius.&mdash;Jugement de
+Bocchoris, roi d'Égypte, entre l'hétaire Thonis et un jeune
+Égyptien.&mdash;Boutade de Lamia au sujet de ce jugement.&mdash;Exaction
+de Démétrius au profit de Lamia.&mdash;Ce que coûta aux Athéniens le
+savon pour la toilette de cette courtisane.&mdash;Richesses immenses de
+Lamia.&mdash;Édifices qu'elle fit construire à ses frais.&mdash;Polémon,
+poëte à la solde de Lamia.&mdash;Magnificence des festins que donnait
+Lamia à Démétrius.&mdash;Comment elle s'en faisait rembourser le
+prix.&mdash;Mort de Lamia.&mdash;Bassesse des Athéniens qui la
+divinisent et élèvent un temple en son honneur.&mdash;Mot cruel de Démo,
+rivale de Lamia.</p>
+
+<p>Parmi les courtisanes que nous avons citées d'après Lucien et Athénée,
+plusieurs étaient joueuses de flûte, et, comme nous l'avions dit en
+énumérant les principales espèces de femmes de plaisir qu'on
+distinguait chez les Grecs, les joueuses de flûte formaient une classe
+à part dans ce que nous nommons le <i>collége</i> des courtisanes. Elles
+avaient des analogies plus ou moins sensibles avec les dictériades et
+les hétaires, mais en général elles différaient également des unes et
+des autres, car elles n'étaient point attachées à des maisons
+publiques, et elles n'appartenaient pas inévitablement au premier
+venu; d'un autre côté, on n'allait point chercher auprès d'elles les
+distractions d'esprit et d'intelligence que l'on rencontrait chez la
+plupart des hétaires; enfin, si elles s'enrichissaient par la
+Prostitution, elles avaient, en outre, un métier qui pouvait les faire
+vivre. Ce métier était même parfois assez lucratif. Elles
+n'acceptaient donc pas pour leur compte la qualification de
+courtisane, quoiqu'elles fissent tout au monde pour la justifier. Ce
+fut toujours à leurs yeux un témoignage de leur liberté et de leur
+condition indépendante, que de porter le titre de leur profession.
+Elles s'intitulaient donc <i>joueuses de flûte</i>, et sous ce nom elles ne
+se faisaient pas scrupule d'être plus courtisanes que celles qui se
+donnaient pour telles. On a vu que dans certaines circonstances les
+joueuses de flûte s'associaient aux abominations des tribades; on a vu
+aussi quels étaient les conseils que Musarium recevait de sa mère; on
+ne peut douter que ces femmes-là ne fussent toutes prêtes à contenter
+les passions qu'elles animaient, qu'elles sollicitaient par les sons
+de leurs instruments et par le spectacle de leurs danses; mais
+néanmoins une aulétride n'était pas, à proprement parler, une hétaire.
+Celle-ci s'estimait, d'ailleurs, beaucoup plus qu'une aulétride,
+qu'elle considérait comme une baladine exerçant un métier manuel;
+l'autre, au contraire, ne faisait aucun cas de la courtisane qui
+n'avait pas d'autre état que de recueillir une partie des désirs et
+des transports qu'elle-même se vantait d'avoir fait naître avec sa
+danse et ses flûtes.</p>
+
+<p>La flûte était l'instrument favori des Athéniens; ses inventeurs
+avaient une haute place dans la reconnaissance et l'admiration des
+hommes: on attribuait au dieu Pan l'invention du chalumeau ou flûte
+simple; celle de la flûte traversière, à Midas, roi de Phrygie, et à
+Marsyas, celle des flûtes doubles. Ces différentes flûtes avaient
+depuis reçu de grands perfectionnements, et l'art d'en tirer des sons
+mélodieux s'était également perfectionné. Ce furent les femmes qui
+excellèrent surtout dans cet art qu'on regardait comme l'auxiliaire le
+plus puissant de la volupté. Vainement, d'anciens poëtes, qui
+n'étaient peut-être que des flûteurs dédaignés, avaient-ils essayé
+d'arracher l'instrument de Marsyas aux belles mains des aulétrides, en
+inventant cette ingénieuse fable dans laquelle ils montraient Pallas
+indignée de la difformité qu'infligeait au visage le jeu des flûtes,
+et proscrivant l'usage de cet instrument qui faisait grimacer les
+nymphes: le nombre des aulétrides ne fit qu'augmenter, et leur
+présence dans les festins devint absolument indispensable. On avait
+reconnu, en effet, que quand les joueuses de flûte avaient gonflé
+leurs joues, contracté leurs lèvres et troublé momentanément
+l'ensemble harmonieux de leurs traits, elles n'en étaient pas moins
+charmantes, lorsqu'elles déposaient leurs instruments et cessaient
+leurs concerts pour prendre une part plus ou moins active aux festins.
+D'ailleurs la plupart de ces musiciennes avaient appris à respecter
+leur beauté et à jouer de la flûte double comme de la flûte simple,
+sans que leur physionomie voluptueuse fût altérée par des efforts et
+des mouvements disgracieux. La poésie alors se chargea de réhabiliter
+les flûtes, et tandis qu'un habile statuaire représentait en marbre
+Minerve châtiant le satyre Marsyas pour le punir d'avoir ramassé une
+flûte qu'elle avait jetée, les poëtes interprétaient la colère de la
+chaste déesse en accusant les sons des flûtes d'endormir la sagesse,
+et de l'entraîner doucement dans les bras des plaisirs.</p>
+
+<p>Les flûtes résonnaient aussi dans les fêtes solennelles des dieux,
+surtout dans celles de Cérès, qui n'eussent point été complètes si les
+aulétrides n'y avaient pas joué leur rôle ordinaire, en flûtant et en
+dansant; mais c'était plutôt dans les fêtes bachiques, dans les
+joyeuses réunions de table, que le merveilleux instrument de Marsyas
+exerçait son irrésistible puissance. Chaque intermède du repas
+s'annonçait par un air différent qui lui était propre: <i>comos</i> au
+premier service, <i>dicomos</i> au second, <i>tetracomos</i> au troisième. Les
+convives semblaient-ils satisfaits des mets et des vins qu'on leur
+servait, l'air nommé <i>hedicomos</i> exprimait leur satisfaction et
+témoignait de leur belle humeur; applaudissaient-ils, l'air triomphal,
+appelé <i>gingras</i> se mêlait à leurs applaudissements, et en imitait le
+bruyant concert. Il y avait encore un air, dit chant <i>callinique</i>, qui
+célébrait les hauts faits des buveurs, et qui animait leurs défis
+d'ivrognes. La double flûte, qui comprenait la flûte masculine tenue
+de la main droite, et la flûte féminine tenue de la main gauche, se
+prêtait à tous les tours de force de l'harmonie imitative: elle
+rendait fidèlement, dans les tons graves ou aigus, les bruits les plus
+intraduisibles, et avec eux les émotions les plus fugitives. Aussi,
+voit-on les compagnons de table, électrisés, subjugués par cette
+musique énervante, oublier la coupe encore remplie dans leur main, et
+se pencher avec extase sur leurs lits, en suivant des yeux et des
+oreilles le rhythme du chant et la mesure de la danse. Leur ivresse se
+prolongeait ainsi des nuits entières: «J'ai beau me dire, écrivait
+Lamia à Démétrius, C'est ce prince qui vient partager ton lit, c'est
+lui qui passe la nuit à t'entendre jouer de la flûte! je ne m'en crois
+pas moi-même.» Ces jeux de flûte étaient soutenus quelquefois par des
+chants qui en caractérisaient encore mieux l'expression et l'objet;
+ils se réglaient aussi d'après les danses et la pantomime qui les
+accompagnaient habituellement, et qui avaient la même variété qu'eux.
+Cette pantomime, ces danses, ces airs voluptueux servaient de prélude
+à des scènes de volupté dans lesquelles les aulétrides ne restaient
+point inactives.</p>
+
+<p>Dans les premiers âges de la Grèce, l'art de la flûte était en honneur
+chez les jeunes gens, qui le préféraient même à l'art de la lyre; mais
+quand les Thébains et les autres Béotiens, que le proverbe accusait de
+stupidité naturelle, et dont l'intelligence n'avait pas, il est vrai,
+autant de développement que celle des Athéniens, quand ces lourds et
+grossiers enfants de la Béotie eurent surpassé comme joueurs de flûte
+tous leurs compatriotes, cet instrument fut abandonné aux femmes et
+déclaré indigne des hommes libres, excepté dans la province où il
+trouvait de si habiles interprètes. Les m&oelig;urs commençaient à se
+corrompre, et l'Asie, surtout la Phrygie et l'Ionie envoyèrent une
+multitude d'aulétrides à Athènes, à Corinthe et dans les principales
+villes de la Grèce. Les Thébains conservèrent leur supériorité ou du
+moins leur réputation dans le jeu des flûtes, tellement qu'au deuxième
+siècle de l'ère vulgaire, une statue d'Hermès, demeurée debout au
+milieu des ruines de Thèbes, offrait encore cette inscription que
+rapporte saint Jean Chrysostome: «La Grèce t'accorde, ô Thèbes, la
+supériorité dans l'art de la flûte. Thèbes honore en toi, ô Panomos,
+le maître de l'art.» Mais en dépit de la science instrumentale de
+Thèbes, les joueuses de flûte phrygiennes, ioniennes et milésiennes ne
+connaissaient pas de rivales. Elles ne jouaient pas seulement de la
+flûte, elles chantaient, elles dansaient, elles mimaient, elles
+étaient belles, bien faites et complaisantes. On les faisait venir dès
+qu'on avait des convives à traiter et à divertir; elles se louaient
+ainsi pour le soir ou pour la nuit: les conditions du louage variaient
+suivant les besoins de la circonstance; le prix, suivant le mérite et
+la beauté des sujets. D'ordinaire, la joueuse de flûte ne demandait un
+salaire que pour sa musique et sa danse: elle se réservait de conclure
+d'autres marchés pendant le souper. Lorsque cette joueuse de flûte
+était esclave et avait un patron ou une mère qui l'exploitait, on la
+mettait à l'enchère à la suite de ses exercices, et elle passait dans
+le lit du dernier enchérisseur. Athénée raconte qu'un philosophe qui
+se piquait d'austérité, soupant un jour avec de jeunes débauchés,
+repoussa dédaigneusement une aulétride qui était venue à ses pieds,
+comme pour se mettre sous la sauvegarde de sa philosophie; mais cette
+philosophie farouche s'humanisa lorsque la baladine déploya ses grâces
+et dansa au son des flûtes; le philosophe oublia sa barbe blanche et
+poussa les enchères pour avoir cette charmante fille qui lui gardait
+rancune: elle ne lui fut donc pas adjugée, et il entra dans une
+terrible colère, en disant qu'on n'avait pas tenu compte de ses
+offres, et que l'adjudication était nulle. Mais l'aulétride ne voulut
+pas se remettre en vente, et le philosophe en vint aux coups de poing
+avec ses voisins.</p>
+
+<p>Toutes les aulétrides ne dansaient pas, toutes les danseuses ne
+jouaient pas de la flûte: «Je vous ai parlé précédemment, dit
+Aristagoras dans son <i>Mammecythus</i>, de belles courtisanes danseuses
+(<span title="orchastridas hetairas">ὀρχαστρίδας ἑταίρας</span>); je ne vous en dirai plus rien,
+laissant aussi de côté ces joueuses de flûte qui, à peine nubiles,
+énervent les hommes les plus robustes, en se faisant bien payer.» Ces
+joueuses de flûte avaient des procédés de débauche, selon l'expression
+du poëte, capables d'épuiser Hercule lui-même, et d'amaigrir
+l'embonpoint de Silène. Les libertins, qui avaient expérimenté les
+raffinements de la luxure asiatique, ne pouvaient plus s'en passer, et
+à la fin du repas, lorsque tous leurs sens avaient été surexcités par
+les sons des flûtes, ils étaient pris souvent d'accès de fureur
+érotique, et se précipitaient les uns sur les autres en s'accablant de
+coups, jusqu'à ce que la victoire eût nommé celui à qui la flûteuse
+appartiendrait: «Pour approuver cela, s'écrie Antiphane le Comique, il
+faut s'être trouvé souvent à ces repas où chacun paye son écot, et y
+avoir reçu et donné nombre de coups en l'honneur de quelque
+courtisane!» Plus on s'était battu avec acharnement, plus les coups
+avaient été drus et retentissants, plus aussi était fière la
+reine de la bataille, et mieux elle récompensait son vainqueur, à la
+santé duquel toutes les coupes se remplissaient et se couronnaient de
+roses. La passion des Athéniens pour les aulétrides fut portée à son
+comble, et, si l'on en croit Théopompe dans ses <i>Philippiques</i>, d'un
+bout de la Grèce à l'autre, on n'entendait que flûtes et coups de
+poing. Les aulétrides, en général, moins intéressées que les hétaires,
+plus amoureuses aussi, ne se piquaient pas de savoir résister à une
+galante proposition: «Ne t'adresse pas aux grandes hétaires pour avoir
+du plaisir, tu en trouveras facilement parmi les joueuses de flûte!»
+Tel est l'avis que donnait à ses concitoyens Épicrate dans
+l'<i>Anti-Laïs</i>. On comprend que les femmes honnêtes n'assistaient
+jamais à ces orgies, et que l'entrée d'une aulétride dans la salle du
+festin les mettait en fuite, avant qu'elles eussent même ouï le son
+d'une flûte.</p>
+
+<p>Ces flûteuses excitaient de tels transports par leur musique
+libidineuse, que les convives se dépouillaient de leurs bagues et de
+leurs colliers pour les leur offrir. Une habile joueuse de flûte
+n'avait point assez de ses deux mains pour recevoir tous les dons
+qu'on lui faisait dans un repas où sa musique avait fait tourner
+toutes les têtes. Théopompe, dans un ouvrage, aujourd'hui perdu, sur
+les vols faits à Delphes, avait transcrit cette inscription qu'on
+lisait sur un marbre votif près des broches de fer de la courtisane
+Rhodopis: «Phaylle, tyran des Phocéens, donne à Bromiade, joueuse
+de flûte, fille de Diniade, un carchesium (coupe en gondole, montée
+sur un pied) en argent, et un cyssibion (couronne de lierre) en or.»
+Dans certains repas, toute la vaisselle d'or et d'argent y passait, et
+chaque fois que la flûteuse trouvait des sons plus enivrants, la
+danseuse, des pas et des gestes plus accentués, c'était une pluie de
+fleurs, de joyaux et de monnaie, qu'elle arrêtait au passage avec une
+prodigieuse dextérité. Cette espèce de courtisanes s'enrichissaient
+donc plus rapidement que toutes les autres, et elles amassaient ainsi
+des biens considérables dès qu'elles avaient la vogue. Polybe
+s'indigne de ce que les plus belles maisons d'Alexandrie portaient les
+noms de Myrtion, de Mnésis et de Pothyne: «Et pourtant, dit-il, Mnésis
+et Pothyne étaient joueuses de flûte, et Myrtion une de ces femmes
+publiques condamnées à l'infamie, et que nous appelons <i>dictériades</i>!»
+Myrtion avait été la maîtresse de Ptolémée Philadelphe, roi d'Égypte,
+aussi bien que Mnésis et Pothyne. Il n'y avait ni âge, ni rang, ni
+position, qui fût à l'abri du prestige qu'exerçaient les danseuses et
+les musiciennes. Athénée raconte que des ambassadeurs arcadiens furent
+envoyés au roi Antigonus, qui les reçut avec beaucoup d'égards, et qui
+leur fit servir un splendide festin. Ces ambassadeurs étaient des
+vieillards austères et vénérables; ils se mirent à table, mangèrent et
+burent, d'un air sombre et taciturne. Mais tout à coup les flûtes de
+Phrygie donnent le signal de la danse: des danseuses, enveloppées
+de voiles transparents, entrent dans la salle en se balançant
+mollement sur l'orteil, puis leur mouvement s'accélère, elles se
+découvrent la tête, ensuite la gorge et successivement tout le corps:
+elles sont entièrement nues, à l'exception d'un caleçon qui ne leur
+cache que les reins; leur danse devient de plus en plus lascive et
+ardente. Les ambassadeurs s'exaltent à ce spectacle inusité, et, sans
+respect pour la présence du roi qui se pâme de rire, ils se jettent
+sur les danseuses qui ne s'attendaient pas à cet accueil, et qui se
+soumettent aux devoirs de l'hospitalité.</p>
+
+<p>On voit, dans les <i>Dialogues des courtisanes</i>, que les aulétrides
+avaient le c&oelig;ur plus tendre que leurs rivales en Prostitution.
+Lucien semble se plaire à les représenter, du moins dans leur
+jeunesse, comme des amantes passionnées et généreuses, qui
+n'exigeaient rien de leurs amants, et qui parfois même se ruinaient
+pour eux. C'est Musarium qui a vendu deux colliers d'Ionie pour
+nourrir Chéréas qui lui promet de l'épouser; c'est Myrtium, jalouse de
+Pamphile qui l'a rendue mère, et tremblant de voir ce cher amant
+épouser la fille du pilote Philon: «Ah! Pamphile, tu me rends la vie,
+s'écrie-t-elle en apprenant que ses soupçons n'avaient aucun
+fondement, je me serais pendue de désespoir si cet hymen avait été
+consommé!» C'est Philine, également jalouse, mais avec plus de raison,
+qui se venge de son infidèle Dyphile en faisant tout ce qu'il
+faut pour lui inspirer de la jalousie à son tour: «Quelle était hier
+ta folie? demande la mère de Philine. Que t'est-il donc arrivé dans ce
+festin? Dyphile est venu me trouver tout à l'heure; il fondait en
+larmes; il s'est plaint de tes torts: que tu étais ivre, que tu avais
+dansé malgré sa défense; que tu avais donné un baiser à son compagnon
+Lamprias; qu'en voyant le dépit qu'il en éprouva, tu l'abandonnas pour
+Lamprias que tu enlaçais dans tes bras; que cependant, lui, séchait
+sur pied, et que cette nuit enfin tu as refusé de partager sa couche;
+qu'il pleurait, mais que, te retirant sur un lit voisin, tu n'as cessé
+de le désoler par tes chansons et par des refus?» Philine justifie sa
+conduite par les griefs qu'elle reproche à Dyphile, qui pendant le
+festin a eu l'air de lui préférer Thaïs, la maîtresse de Lamprias: «Il
+voyait mon dépit, mes gestes l'en avertissaient; il prit Thaïs par le
+bout de l'oreille, et, l'attirant vers lui, il imprima un baiser de
+feu sur ses lèvres, dont il semblait ne pouvoir se détacher. Je
+pleurais, il souriait. Il parlait bas à Thaïs, longtemps, et de moi
+sans doute. Thaïs me regardait et souriait aussi. L'arrivée de
+Lamprias put seule terminer leurs transports. Cependant, pour qu'il
+n'eût aucun reproche à me faire, j'allai me placer à côté de lui
+pendant le repas. Thaïs se leva et dansa la première, affectant de
+découvrir sa jambe, comme si elle avait seule une belle jambe.
+Lamprias garda le silence; mais Dyphile, se répandant en éloges,
+ne cessait de vanter la grâce de tous ses mouvements, l'accord de tous
+ses pas, que son pied était fait pour marquer la cadence, que sa jambe
+était élégante, et mille autres impertinences. On eût dit que c'était
+la Sosandre de Calamis, et non cette Thaïs que vous connaissez bien,
+car vous l'avez vue au bain. Elle a été jusqu'à l'insulte, en disant:
+«Qu'elle danse à son tour celle qui ne craindra point de faire briller
+ses grêles fuseaux!» Que vous dirai-je, ma mère? je me suis levée et
+j'ai dansé. Les convives applaudirent. Le seul Dyphile, nonchalamment
+penché, tint constamment, jusqu'à la fin de ma danse, les yeux
+attachés au plafond de la salle.» Philine a donc voulu chagriner
+Dyphile en feignant de lui préférer Lamprias, et elle a si bien réussi
+à mettre au désespoir son infidèle, que sa mère, en courtisane
+experte, croit devoir lui adresser ce conseil: «Je te permets le
+ressentiment, mais non pas l'outrage. Un amant que l'on offense
+s'éloigne et s'anime contre lui-même. Tu lui as montré trop de
+rigueur. Rappelle-toi le proverbe: L'arc que l'on a trop tendu se
+rompt.»</p>
+
+<p>Si les aulétrides avaient des amants de c&oelig;ur, elles se permettaient
+entre elles d'intimes liaisons qui avaient toutes les allures de
+l'amour le plus effréné. C'était cet amour lesbien, dans lequel Lééna,
+encore innocente, quoique joueuse de flûte, avait consenti à se faire
+instruire par Mégilla et Démonasse, aulétrides corinthiennes. On
+a déjà vu quelles étaient les leçons des ces deux courtisanes. Nous
+avons tout lieu de croire que les danseuses et les musiciennes
+tenaient moins à l'amour des hommes qu'à celui dont elles seules
+faisaient tous les frais. Ces femmes, exercées de bonne heure dans
+l'art de la volupté, arrivaient bientôt à des désordres où leur
+imagination entraînait leurs sens. Leur vie entière était comme une
+lutte perpétuelle de lascivité, comme une étude assidue du beau
+physique: à force de voir leur propre nudité et de la comparer à celle
+de leurs compagnes, elles y prenaient goût, et elles se créaient des
+jouissances bizarres et d'autant plus ardentes, sans le secours de
+leurs amants, qui souvent les laissaient froides et insensibles. Les
+passions mystérieuses qui s'allumaient ainsi chez les aulétrides
+étaient violentes, terribles, jalouses, implacables. Il faut entendre,
+dans les <i>Dialogues</i> de Lucien, la belle Charmide qui se lamente et
+qui gémit, parce que sa maîtresse, Philématium, qu'elle aime depuis
+sept ans et qu'elle comblait de présents naguère, l'a quittée et lui a
+donné un homme pour successeur. Philématium est vielle et fardée; mais
+n'importe, elle a su exciter un amour que rien ne peut apaiser ni
+remplacer. Charmide, pour triompher de cet amour qui la dévore, a
+essayé de choisir une autre maîtresse; elle a donné cinq drachmes à
+Tryphène pour venir partager son lit, après un festin où elle n'a
+touché à aucun mets ni vidé une seule coupe. Mais à peine
+Tryphène est-elle couchée à ses côtés, que Charmide la repousse et
+semble éviter le contact de cette nouvelle amie, qui ne veut pas qu'on
+la paye puisqu'on ne l'a pas employée. «Je t'ai choisie pour me venger
+de Philématium! lui avoue enfin Charmide.&mdash;Par Vénus! s'écrie
+Tryphène, blessée dans sa vanité de tribade; je n'aurais point
+accepté, si j'avais su que l'on me choisissait pour se venger d'une
+autre! et de Philématium! d'un monstre d'imposture! Adieu, voici la
+troisième heure de nuit.&mdash;Ne m'abandonne point, ma Tryphène; si ce que
+tu dis est vrai, si Philématium n'est qu'une vieille décrépite, et
+fardée..., je ne pourrai plus la regarder en face.&mdash;Interroge
+ta mère, si elle est allée aux bains avec elle? Ton aïeul, s'il vit
+encore, pourra te dire son âge.&mdash;S'il en est ainsi, plus de
+barrière. Serre-moi dans tes bras, baise-moi, livrons-nous à Vénus.
+Adieu pour toujours, Philématium?»</p>
+
+<p>Ces m&oelig;urs dépravées étaient si répandues chez les joueuses de
+flûte, que plusieurs d'entre elles se réunissaient souvent dans des
+festins où pas un homme n'était admis, et là elles faisaient la
+débauche sous l'invocation de Vénus-Péribasia. Ce fut dans ces
+festins, qu'on appelait <i>callipyges</i>, ce fut au milieu des coupes de
+vin couronnées de roses, ce fut devant le tribunal charmant de ces
+femmes demi-nues, que le combat de la beauté se livrait encore, comme
+sur les bords de l'Alphée, du temps de Cypsélus, sept siècles avant
+l'ère chrétienne. Cypsélus, exilé de Corinthe, bâtit une ville et
+la peupla de Parrhasiens, habitants de l'Arcadie; dans cette ville,
+consacrée à Cérès d'Eleusis, Cypsélus établit des jeux ou combats de
+la beauté, dans lesquels toutes les femmes étaient appelées à
+concourir, sous le nom de <i>chrysophores</i>. La première qui remporta la
+victoire se nommait <i>Herodice</i>. Depuis leur fondation, ces combats
+mémorables se renouvelèrent avec éclat tous les cinq ans, et les
+chrysophores, c'est-à-dire <i>porteuses d'or</i>, pour signifier sans doute
+que la beauté ne saurait se vendre trop cher, venaient en foule se
+soumettre aux regards des juges qui avaient bien de la peine à garder
+leur impartialité et leur sang-froid. Il n'y avait pas d'autres
+combats publics du même genre, en Grèce, quoique la beauté y fût
+pourtant honorée et adorée; mais les courtisanes se plaisaient à
+retracer dans leurs assemblées secrètes une gracieuse image de la
+fondation de Cypsélus et se posaient à la fois comme juges et parties,
+dans ces combats voluptueux qui se livraient à huis clos. Les
+aulétrides, plus que toutes les hétaires, aimaient à se voir et à se
+juger de la sorte: elles préludaient par là aux mystères de leurs
+goûts favoris. Alciphron, tout grave rhéteur qu'il fût, nous a
+conservé le tableau d'une de ces fêtes nocturnes où les joueuses de
+flûte et les danseuses se disputaient non-seulement la palme de la
+beauté, mais encore celle de la volupté. L'abbé Richard, dans sa
+traduction des <i>Lettres d'Alciphron</i>, n'a traduit que par extraits la
+fameuse lettre de Mégare à Bacchis; mais Publicola Chaussard a
+été moins timoré, et sa traduction, que nous reproduisons en partie,
+ne va pas pourtant jusqu'à l'audace du texte grec. C'est l'aulétride
+Mégare qui écrit à l'hétaire Bacchis et qui lui raconte les détails
+d'un festin magnifique auquel ses amies, Thessala, Thryallis,
+Myrrhine, Philumène, Chrysis et Euxippe assistaient, moitié hétaires,
+moitié joueuses de flûte. «Quel repas délicieux! je veux que le seul
+récit te pique de regret. Quelles chansons! que de saillies! On a vidé
+des coupes jusqu'au lever de l'aurore. Il y avait des parfums, des
+couronnes, les vins les plus exquis, les mets les plus délicats. Un
+bosquet ombragé de lauriers fut la salle du festin. Rien n'y manquait,
+si ce n'est toi seule.» Mégare ne dit pas quelle était la reine de ce
+festin, et l'on peut supposer que l'une des convives, amante ou
+maîtresse, le donnait à l'amie de son choix, pour célébrer leurs
+amours.</p>
+
+<p>«Bientôt une dispute s'élève et vient ajouter à nos plaisirs. Il
+s'agissait de décider laquelle de Thryallis ou de Myrrhine était la
+plus riche en ce genre de beauté, qui fit donner à Vénus le nom de
+Callipyge. Myrrhine laisse tomber sa ceinture; sa tunique était
+transparente; elle se tourne: on croit voir des lis à travers le
+cristal; elle imprime à ses reins un mouvement précipité, et regardant
+en arrière, elle sourit au développement de ces formes voluptueuses
+qu'elle agite. Alors, comme si Vénus elle-même eût reçu son
+hommage, elle se mit à murmurer je ne sais quel doux gémissement qui
+m'émeut encore. Cependant Thryallis ne s'avouait pas vaincue; elle
+s'avance, et sans retenue: «Je ne combats point derrière un voile; je
+veux paraître ici comme dans un exercice gymnique: ce combat n'admet
+point de déguisement!» Elle dit, laisse tomber sa tunique, et
+inclinant ses charmes rivaux: «Contemple, dit-elle, ô Myrrhine, cette
+chute de reins, la blancheur et la finesse de cette peau, et ces
+feuilles de rose que la main de la Volupté a comme éparpillées sur ces
+contours gracieux, dessinés sans sécheresse et sans exagération; dans
+leur jeu rapide, dans leurs convulsions aimables, ces sphères n'ont
+pas le tremblement de celles de Myrrhine: leur mouvement ressemble au
+doux gémissement de l'onde.» Aussitôt elle redouble les lascives
+crispations avec tant d'agilité, qu'un applaudissement universel lui
+décerne les honneurs du triomphe. On passa ensuite à d'autres combats:
+on disputa de la beauté, mais aucune de nous n'osa jouter contre le
+ventre ferme, égal et poli de Philumène, qui ignore les travaux de
+Lucine. La nuit s'écoula dans ces plaisirs; nous la terminâmes par des
+imprécations contre nos amants et par une prière à Vénus, que nous
+conjurâmes de nous procurer chaque jour de nouveaux adorateurs; car la
+nouveauté est le charme le plus piquant de l'amour. Nous étions toutes
+ivres, en nous séparant.»</p>
+
+<p>Mégare dit, dans sa lettre, que les soupers des hétaires
+faisaient du bruit dans le monde et que les jeunes Grecs étaient fort
+curieux d'assister à ces orgies, dans lesquelles on ne leur laissait
+pas d'autre rôle que celui de spectateurs; mais, ordinairement, les
+courtisanes les plus éhontées ne voulaient pas que leurs débauches
+secrètes se dévoilassent aux regards d'un homme. Celles qui ne se
+laissaient point entraîner, par curiosité du moins, à ces scandaleux
+excès de dépravation, passaient pour ridicules auprès de leurs
+compagnes, et souvent ce reste de pudeur les faisait soupçonner
+d'avoir des infirmités à cacher. Les joueuses de flûte ne se
+trouvaient pas atteintes par ce soupçon, puisqu'elles se montraient
+nues dans l'exercice de leur métier: on ne pouvait donc attribuer
+d'autre motif à leur réserve sur le fait de l'amour lesbien, qu'une
+préférence marquée pour les sentiments et les plaisirs de l'amour
+véritable. C'était là une cause de railleries qu'on ne leur épargnait
+pas. «Serais-tu assez chaste pour n'aimer qu'un seul homme? écrivait
+Mégare à la douce et tendre Bacchis qui n'avait pas voulu se rendre
+aux soupers des tribades. Ambitionnerais-tu la réputation que te
+donneraient des m&oelig;urs si rares, tandis que nous passerions, nous,
+pour des courtisanes livrées à tout venant?» Mégare était une des
+aulétrides les plus libertines de son temps, de même que Bacchis était
+la plus sage des hétaires: «Tes m&oelig;urs, ma très-chère, écrivait à
+celle-ci l'hétaire Glycère, tes m&oelig;urs et ta conduite sont trop
+honnêtes pour l'état dans lequel nous vivons!» Cette honnêteté de
+m&oelig;urs était plus rare encore chez les aulétrides que chez les
+hétaires, quoique les unes et les autres fussent sujettes à se
+concentrer dans un seul amour, masculin ou féminin, qui souvent les
+ruinait et qui ne les enrichissait jamais. Il n'arrivait guère que les
+deux espèces d'amour se rencontrassent, et au même degré, chez la même
+femme; mais cette bizarrerie du c&oelig;ur et des sens se voyait pourtant
+quelquefois chez les aulétrides, plus sensuelles et plus passionnées
+que les simples hétaires. Lucien, dans un de ses <i>Dialogues des
+Courtisanes</i>, nous montre qu'une joueuse de flûte pouvait à la fois
+mener deux affections hétérogènes et se mourir d'amour pour un homme,
+pendant qu'elle se livrait sans scrupule à l'amour d'une femme.</p>
+
+<p>Ioesse, qui n'a point exigé d'argent de Lysias et qui ne lui accordait
+pas des faveurs vénales, se voit tout à coup abandonnée par cet amant
+à qui elle a sacrifié les offres les plus avantageuses. Elle qui,
+heureuse de cette affection désintéressée, vivait avec Lysias aussi
+chastement que Pénélope, comme elle ose s'en vanter, elle a perdu,
+sans en savoir la raison, la tendresse de ce jeune homme, qu'elle
+n'avait pourtant pas engagé à tromper son père ni à voler sa mère,
+détestables conseils qui ne sont que trop familiers aux courtisanes.
+Elle pleure, elle gémit, elle essaie d'attendrir Lysias qui ne lui
+répond pas et qui la regarde de travers: «Dernièrement, lui
+dit-elle, lorsque vous vidiez des coupes avec Thrason et Dypile, la
+joueuse de flûte Cymbalium et Pyrallis, mon ennemie, furent appelées.
+Peu m'importe que tu aies baisé cinq fois Cymbalium; tu n'humiliais
+alors que toi-même. Mais, Pyrallis! j'ai surpris tous vos signes; tu
+lui faisais remarquer la coupe dans laquelle tu buvais, et, en la
+rendant à l'esclave chargé de la remplir, tu lui ordonnais tout bas de
+la porter pleine à Pyrallis. Tu mordis un fruit, et profitant de
+l'inattention de Dypile occupé de sa conversation avec Thrason, tu
+saisis le moment et lanças le fruit dans le sein de Pyrallis, qui
+reçut l'offrande, la baisa et la cacha comme un trophée.» Lysias se
+détourne et passe son chemin. Pythia, la compagne, l'amie favorite de
+Ioesse, vient la consoler et la gronder en même temps! «Ces hommes!
+s'écrie-t-elle dédaigneusement; leur orgueil s'accroît avec notre
+passion malheureuse!» Ioesse ne fait que se désespérer davantage;
+alors, Pythia s'adresse à Lysias et cherche à le réconcilier avec sa
+maîtresse: «Cette Ioesse qui pleure et que vous défendez, Pythia,
+répond Lysias avec amertume, eh bien! elle me trahit et je l'ai
+surprise couchée avec un jeune homme.&mdash;D'abord, elle est courtisane?
+réplique Pythia, qui trouve la chose fort simple; mais enfin, quand
+l'avez-vous surprise?&mdash;Il y a six jours, raconte en soupirant Lysias;
+mon père, qui n'ignorait point ma passion pour cette vertueuse fille,
+m'enferma dans notre maison, en recommandant à l'esclave qui
+garde la porte de ne pas l'ouvrir sans qu'on lui en donnât l'ordre.
+Moi qui ne pouvais me résoudre à passer la nuit loin d'elle, j'appelle
+Drimon, je le fais placer contre la muraille à l'endroit où elle est
+plus basse, je monte sur ses épaules et franchis la barrière.
+J'arrive; la porte est fermée: la nuit était au milieu de son cours.
+Je n'ai point frappé, mais démontant la porte (ce n'était pas la
+première fois), je suis entré sans bruit. Tout dormait: je m'approche
+en tâtant les murs et je touche au lit...&mdash;Que va-t-il dire? murmura
+Ioesse. O Cérès, je me meurs!&mdash;J'entends au souffle qu'on n'est pas
+seule, continue Lysias. Je crus d'abord qu'elle était couchée avec une
+esclave, avec Lydé. Il en était bien autrement, Pythia! Ma main, qui
+veut s'assurer, rencontre la peau fine et douce d'un tendre
+adolescent, nu, exhalant l'odeur des parfums et la tête rasée. Oh! si
+alors ma main eût tenu un glaive, je... Qu'avez-vous à rire, Pythia?
+cela est-il donc si risible?&mdash;Lysias, s'écrie Ioesse, est-ce bien là
+le sujet de ce grand courroux? C'était Pythia couchée à mes
+côtés!&mdash;Pourquoi lui dire, Ioesse? interrompt Pythia.&mdash;Pourquoi le
+taire? ajoute Ioesse. Oui, mon cher Lysias, c'était Pythia! Dans
+l'ennui de ton absence, je la fis venir près de moi.&mdash;Cette tête
+rasée, c'était Pythia? objecte l'incrédule Lysias. En ce cas, sa
+chevelure a crû prodigieusement en six jours.&mdash;Elle s'est fait raser à
+la suite d'une maladie, répond Ioesse: ses cheveux tombaient.
+Ceux qu'elle porte ne lui appartiennent pas. Fais-lui voir, Pythia?
+achève de convaincre son incrédulité. Le voilà, ce fripon d'adolescent
+dont Lysias fut jaloux!»</p>
+
+<p>Les aulétrides, chez lesquelles l'art et l'habitude avaient
+singulièrement développé les instincts voluptueux, n'étaient pas
+possédées, comme les hétaires, de l'ambition de la fortune; elles
+n'aimaient l'argent que pour le dépenser, et elles le gagnaient si
+aisément, avec leurs flûtes, qu'elles n'avaient pas besoin d'en tirer
+d'une source malhonnête. Quand elles exécutaient leur musique et leurs
+danses, en présence des convives d'un festin, elles s'animaient
+elles-mêmes au bruit des applaudissements, et elles subissaient la
+réaction des désirs qu'elles avaient communiqués à leur auditoire;
+mais une fois les fumées du vin dissipées, elles rentraient, pour
+ainsi dire, en possession de leur libre arbitre, et elles refusaient
+souvent avec fierté de se mettre à l'encan comme des courtisanes. Il y
+avait sans doute des exceptions, mais dans ce cas la joueuse de flûte
+s'estimait assez pour se faire payer autant que la plus grande
+hétaire. Ce billet de Philumène à Criton nous apprend jusqu'où pouvait
+s'élever le tarif des caresses d'une joueuse de flûte à la mode:
+«Pourquoi vous tourmenter et perdre votre temps à m'écrire? j'ai
+besoin de 50 pièces d'or, et non de vos lettres. Si vous m'aimez,
+donnez-les-moi sans retard. Si le démon de l'avarice ou de la
+mesquinerie vous possède, ne me fatiguez plus inutilement. Adieu!»
+Pétala, dont nous avons vu la correspondance avec son amant Simalion,
+était une fille aussi positive que sa compagne Philumène, mais du
+moins avait-elle le droit d'être plus exigeante, puisque Simalion ne
+lui donnait pas même de quoi acheter une robe et des parfums. «Et je
+dois être contente de cet équipage, lui écrivait-elle, passer les
+jours et les nuits à votre côté, pendant qu'un autre aura sans doute
+la bonté de pourvoir à mes besoins!... Vous pleurez! oh! cela ne
+durera pas. Il me faut, de toute nécessité, un autre amant qui
+m'entretienne mieux, car je ne veux pas mourir de faim!» Elle envie le
+sort d'une joueuse de flûte, Phylotis, que le riche Ménéclide comble
+de présents tous les jours. «Quant à moi, pauvrette, j'ai pour mon
+lot, non un amant, mais un pleureur qui croit avoir tout fait en
+m'envoyant quelques fleurs, sans doute pour orner le tombeau où me
+conduira la mort prématurée qu'il me ménage. Il ne saurait que dire,
+s'il n'avait à m'apprendre qu'il a pleuré toute la nuit!»</p>
+
+<p>Ces flûteuses, ces danseuses qu'on louait pour les festins et pour les
+réunions de plaisir, n'avaient pas l'humeur mélancolique, et les
+pleurs n'étaient guère de leur goût, à moins qu'elles n'eussent un
+amour dans l'âme, ce qui les rendait alors plus dévouées, plus
+sensibles, que des vierges et des épouses. Elles avaient toujours le
+rire à la bouche, et elles invitaient les convives à la gaieté, à
+l'oubli des peines, à l'insouciance de l'avenir. C'était là d'ailleurs
+une des conditions de leur métier. Un caractère joyeux et délibéré ne
+les mettait pas moins en vogue que leur beauté et leur talent: en
+vivant au milieu des coupes, elles recevaient les inspirations de
+Bacchus, et elles semblaient parfois suivre les leçons des Ménades. De
+là, ce jeu de mots proverbial, échappé à un poëte grec: «On trouve
+toujours Bacchus à la porte de Cythérée.» On les accueillait avec
+transport dans les maisons où on les appelait, et leur apparition
+était le signal d'un bruyant enthousiasme. Cependant elles étaient
+quelquefois maltraitées; on leur jetait à la tête les vases à boire,
+quand elles devenaient cause d'une dispute entre les convives; elles
+se voyaient exposées aussi à des brutalités contre lesquelles la loi
+ne les défendait pas, puisqu'elles étaient esclaves ou étrangères.
+Cochlis rencontre Parthénis tout en larmes, meurtrie de coups, ses
+vêtements en lambeaux, sa flûte brisée: voici le triste récit que lui
+fait Parthénis. Gorgus l'avait fait venir chez sa maîtresse Crocale;
+celle-ci s'était donnée à Gorgus, riche cultivateur d'Énoé, en
+congédiant Dinomaque, soldat étolien qui ne pouvait la payer aussi
+cher qu'elle l'exigeait. Gorgus, homme simple, bon et facile, qui
+désirait depuis longtemps posséder Crocale, lui avait remis les deux
+<i>talents</i> (environ 12,000 francs) que Dinomaque refusait d'apporter à
+la belle. «Ils étaient donc à table, les portes closes, raconte
+Parthénis en gémissant; je jouais de la flûte. Le repas s'avançait; je
+jouais un air dans le mode lydien. Mon cultivateur se levait pour
+danser; Crocale applaudissait. Tout était délicieux. On est interrompu
+par un grand bruit et des cris; la porte de la rue est enfoncée;
+bientôt se précipitent huit jeunes gens robustes, parmi lesquels se
+trouvait Dinomaque. Soudain, tout est culbuté, et Gorgus est frappé,
+foulé aux pieds. Crocale eut le bonheur, je ne sais comment, de se
+sauver chez sa voisine Thespiade. Alors Dinomaque se tournant vers
+moi: «Va à la male heure!» dit-il. Ses lourdes mains tombèrent sur mes
+joues et brisèrent ma flûte.» Gorgus alla se plaindre aux tribunaux,
+mais Parthénis, qui n'était pas citoyenne, n'eût pas même obtenu une
+indemnité pour payer ses flûtes.</p>
+
+<p>Nous avons déjà cité quelques surnoms d'aulétrides mêlés à ceux des
+dictériades et des hétaires: Sinope ou l'<i>Abyme</i>, Synoris ou la
+<i>Lanterne</i>, étaient des joueuses de flûte. Ces joueuses-là n'avaient
+pas moins d'occasions que les autres courtisanes de gagner l'honneur
+ou la honte d'un sobriquet. Mais, en général, les surnoms que la voix
+publique leur décernait rappelaient un éloge plutôt qu'une satire: en
+faut-il conclure que les aulétrides valaient mieux que leurs rivales
+en volupté? Sysimbrion ou le <i>Serpolet</i> exhalait, après avoir dansé,
+une senteur qu'on eût dit émanée d'une herbe aromatique; Pyrallis ou
+l'<i>Oiseau</i> semblait avoir des ailes en dansant; Parène ou
+l'<i>Éclatante</i> méritait surtout cette dénomination quand elle était
+nue; Opora ou l'<i>Automne</i>, qui avait fourni au poëte Alexis le sujet
+et le personnage d'une comédie, ne portait pas d'autres fruits que
+ceux de l'amour; Pagis ou le <i>Gluau</i> surpassait encore sa réputation,
+et ne laissait plus s'envoler les imprudents qu'elle avait englués;
+Thaluse ou la <i>Fleurie</i> brillait comme une fleur; Nicostrate ou le
+<i>Merlan</i> se piquait d'être hermaphrodite; Philématium ou le <i>Filet</i> ne
+s'amusait pas à pêcher du fretin; Sigée ou le <i>Promontoire</i> était
+célèbre par les naufrages des vertus les plus solides. Athénée cite
+encore beaucoup d'aulétrides dont les noms restèrent gravés dans la
+mémoire des amateurs: Eirénis, Euclée, Graminée, Hiéroclée, Ionie,
+Lopadion, Méconide, Théolyte, Thryallis, etc. Les Dialogues de Lucien
+et les Lettres d'Alciphron en ont immortalisé quelques autres;
+Plutarque lui-même a consacré un souvenir à l'ardente Phormesium, qui
+mourut entre les bras d'un amant, et, selon une version plus
+authentique, sur le sein d'une maîtresse. Mais les détails
+biographiques manquent, pour la plupart de ces célébrités de la
+musique et de la danse. On sait seulement que Néméade avait pris le
+nom des jeux néméens, parce qu'elle y avait joué de la flûte en
+l'honneur d'Hercule; on sait que Phylire avait exercé comme simple
+hétaire avant de se faire aulétride; on sait que la fameuse
+Sim&oelig;the inspira tant d'amour à Alcibiade, qu'il l'enleva aux
+Mégariens et refusa de la leur rendre, ce qui fut pour Mégare un deuil
+public; on sait que la jeune Anthéia, pour employer les expressions du
+poëte qui l'a célébrée, fraîche comme la fleur dont elle portait le
+nom, cessa trop tôt de sacrifier à Vénus; on sait que Nanno, maîtresse
+de Mimnerme, tuait tous ses amants, sans qu'ils s'en plaignissent;
+enfin on a recueilli dans l'<i>Anthologie</i> une épigramme grecque qui
+nous offre la description d'un combat de beauté, dans lequel les
+héroïnes ont voulu garder l'anonyme. Cette épigramme est comme un cri
+d'admiration que laisse échapper le juge après avoir prononcé la
+sentence: «J'ai jugé trois callipyges. M'ayant fait voir à nu leur
+brillant éclat, elles me prirent pour arbitre. L'une avait les pommes
+d'une blancheur éblouissante, et l'on y remarquait de petites
+fossettes, telles qu'il s'en forme sur les joues des personnes qui
+rient. L'autre, étendant les jambes, fit voir, sur une peau aussi
+blanche que la neige, des couleurs plus vermeilles que celles des
+roses. La troisième, faisant paraître un air tranquille, excitait sur
+sa peau délicate de légères ondulations. Si Pâris, le juge des
+déesses, avait vu ces callipyges, il n'aurait pas regardé ce que lui
+montrèrent Junon, Minerve et Vénus.»</p>
+
+<p>Mais de toutes les aulétrides grecques, la plus fameuse sans
+comparaison, c'est Lamia, qui fut aimée passionnément par Démétrius
+Poliorcète, roi de Macédoine (300 ans avant Jésus-Christ). Elle
+était Athénienne et fille d'un certain Cléanor, qu'elle quitta en bas
+âge pour aller jouer de la flûte en Égypte; elle en jouait si bien,
+que le roi Ptolémée la prit à son service et l'y retint longtemps.
+Mais à la suite d'un combat naval où Démétrius dispersa la flotte de
+Ptolémée près de l'île de Cypre, le navire où se trouvait Lamia tomba
+au pouvoir du vainqueur, qui se sentit épris d'elle en la voyant, et
+qui la préféra constamment à des maîtresses plus jeunes et plus
+belles. Lamia avait alors plus de quarante ans, et comme l'affirme
+Plutarque, elle ne se contentait plus de jouer de la flûte: elle
+exerçait ouvertement le métier de courtisane. Mais du jour où
+Démétrius l'eut honorée de ses embrassements, elle repoussa tous les
+autres: «Certes, depuis cette nuit sacrée, écrit-elle à son royal
+amant dans une lettre admirable recueillie par Alciphron, depuis cette
+nuit sacrée jusqu'au moment actuel, je n'ai rien fait qui puisse me
+rendre indigne de tes bontés, quoique tu m'aies donné le pouvoir
+illimité de disposer de moi. Mais ma conduite est sans reproche, et je
+ne me permets aucune liaison. Je n'agis point avec toi comme font les
+hétaires, je ne te trompe point, mon souverain, ainsi qu'elles le
+font. Non, par Vénus-Artémis! depuis cette époque, on ne m'a pas écrit
+ni adressé de propositions, car on te craint et on te respecte comme
+l'invincible.» Lamia, comme elle le dit dans sa lettre, avait conquis,
+au moyen de sa flûte, ce dompteur de villes. Démétrius avait
+plusieurs maîtresses qui cherchaient l'une l'autre à se supplanter
+dans la faveur du roi: leur beauté, leur jeunesse, leurs grâces, leur
+esprit, étaient les armes dont elles faisaient usage; mais ces
+armes-là n'avaient aucun prestige contre Lamia. Son âge, qu'elles lui
+reprochaient sans cesse dans leurs épigrammes, ne se montrait jamais
+aux yeux de Démétrius. La jalousie de Lééna, de Chrysis, d'Antipyra et
+de Démo s'augmentait en proportion de l'amour du roi pour leur rivale.
+Dans un souper où Lamia jouait de la flûte, Démétrius en extase
+demanda vivement à Démo: «Eh bien! comment la trouves-tu?&mdash;Comme une
+vieille,» répondit perfidement Démo. Une autre fois Démétrius, qui ne
+cachait pas la préférence qu'il accordait à Lamia, dit à Démo:
+«Vois-tu le beau fruit qu'elle m'envoie!&mdash;Si vous vouliez passer la
+nuit avec ma mère, répondit aigrement Démo, ma mère vous enverrait un
+fruit encore plus beau.» Démétrius avait l'air de ne point entendre.
+Lamia pardonnait aussi à ses rivales, parce qu'elle ne les craignait
+pas, mais elle conçut pourtant un vif ressentiment à l'égard de Lééna
+qui avait tout fait pour la perdre.</p>
+
+<p>Machon, qui cite Athénée en ajoutant de nouvelles obscénités à celles
+du poëte grec, nous initie à quelques-uns des secrets amoureux de
+cette vieille joueuse de flûte; il dit positivement que Démétrius,
+dans le lit de sa maîtresse, s'imaginait encore l'entendre et
+suivait avec délices la cadence qui l'avait charmé pendant le souper:
+<i>Ait Demetrium ab incubante Lamia concinne suaviterque subagitatum
+fuisse</i>; mais cette version latine n'a pas la pétulance du grec. Il
+dit encore que, de tous les parfums que l'Asie savait extraire des
+plantes, aucun n'était aussi agréable à l'odorat de Démétrius que les
+impures émanations du corps de Lamia (<i>cum pudendum manu confricuisset
+ac digitis contrectasset</i>). Lamia, dans ses fureurs amoureuses,
+oubliait qu'elle avait affaire à un roi et elle le tenait enchaîné et
+haletant sous l'empire de ses morsures brûlantes. On prétendait que
+c'était là l'origine du surnom de <i>Lamia</i>, qui signifie <i>larve</i>,
+espèce de mauvais esprit femelle, qu'on accusait de sucer le sang des
+personnes endormies. Les ambassadeurs de Démétrius se permirent de
+faire allusion à ces épisodes de l'amour de Lamia, lorsqu'ils
+répondirent en riant à Lysimachus qui leur faisait remarquer les
+blessures qu'il avait reçues dans une lutte terrible avec un lion:
+«Notre maître pourrait vous montrer aussi les morsures qu'une bête
+plus redoutable, une lamie, lui a faites au cou!» Démétrius ne mettait
+pas moins d'emportement dans ses caresses. Au retour d'un voyage, il
+court embrasser son père et le presse dans ses bras avec tant
+d'effusion que le vieillard s'écrie: «On croirait que tu embrasses
+Lamia!» On disait, en effet, que Démétrius était aimé de ses
+maîtresses, mais qu'il n'aimait que Lamia. Un jour, pourtant, il
+eut l'air de lui préférer Lééna; mais Lamia, lui passant les bras
+autour du cou, l'entraîna doucement vers sa couche, en lui murmurant à
+l'oreille: «Eh bien! tu auras aussi Lééna, quand tu voudras!» On
+appelait <span title="Leainan">Λεαιναν</span> dans la langue érotique un des mystères les
+plus malhonnêtes du métier des hétaires, et Lamia, en prononçant le
+nom de sa rivale, ne parlait que d'une posture lascive qui lui
+convenait mieux qu'à Lééna. Aussi, l'amour de Démétrius pour cette
+vieille enchanteresse ne connaissait-il plus de bornes. Les
+plaisanteries glissaient sur cet amour sans l'entamer, et le roi de
+Macédoine, tout en avouant que sa Lamia n'était plus jeune, prétendait
+que la déesse Vénus était plus vieille encore, sans être moins adorée.
+Lysimachus, dans sa sauvage royauté de Thrace, se moquait des m&oelig;urs
+voluptueuses de la cour de Démétrius qu'il devait combattre et
+détrôner un jour: «Ce grand roi, disait-il, n'a pas peur des spectres,
+ni des larves, puisqu'il couche avec Lamia.» L'épigramme fut rapportée
+à Démétrius qui répondit: «La cour de Lysimachus ressemble à un
+théâtre comique; on n'y voit que des personnages dont le nom est de
+deux syllabes, tels que Paris, Bithes et tant d'autres bouffons.»
+Lysimachus ne voulut pas avoir le dernier mot: «Mon théâtre comique
+est plus honnête que son théâtre tragique, répliqua-t-il; on n'y voit
+pas de joueuse de flûte ni de courtisane.»&mdash;«Ma courtisane, répliqua
+Démétrius, est plus chaste que sa Pénélope!» Et ils devinrent
+ennemis irréconciliables.</p>
+
+<p>Lamia, pour captiver ainsi le roi de Macédoine, mettait à profit le
+jour et la nuit, avec un art merveilleux; la nuit, elle forçait son
+amant à reconnaître quelle n'avait pas d'égale; le jour, elle lui
+écrivait des lettres charmantes, elle l'amusait par de vives et
+spirituelles reparties, elle l'enivrait des sons de sa flûte, elle le
+flattait surtout: «Roi puissant, lui écrivait-elle, tu permets à une
+hétaire de l'adresser des lettres, et tu penses qu'il n'est pas
+indigne de toi de consacrer quelques moments à mes lettres, parce que
+tu t'es consacré toi-même à ma personne! Mon souverain, lorsque, hors
+de ma maison, je t'entends ou je te vois, orné du diadème, entouré de
+gardes, d'armées et d'ambassadeurs, alors, par Vénus Aphrodite! alors
+je tremble et j'ai peur; alors je détourne de toi mes regards, comme
+je les détourne du soleil pour ne pas être éblouie, alors je reconnais
+en toi, Démétrius, le vainqueur des villes. Que ton regard est
+terrible et guerrier! A peine en puis-je croire mes yeux, et je me
+dis: O Lamia, est-ce là véritablement cet homme dont tu partages le
+lit?» Démétrius avait battu les Grecs devant Éphèse, et Lamia
+célébrait cette victoire avec sa flûte, en chantant: «Les lions de la
+Grèce sont devenus des renards à Éphèse.» Démétrius méprisait les
+Athéniens qu'il avait vaincus et détestait les Spartiates qu'il avait
+domptés: «Les exécrables Lacédémoniens, pour avoir l'air de
+véritables hommes, lui écrivait-elle, ne cesseront de blâmer, dans
+leurs déserts et sur leur Taygète, nos festins splendides et d'opposer
+à ton urbanité la grossièreté de Lycurgue.» Lamia avait souvent les
+boutades les plus heureuses. Une nuit, dans un souper, on vint à
+parler du jugement attribué à Bocchoris, roi d'Égypte: un jeune
+Égyptien, n'ayant pas la somme que lui demandait une hétaire nommée
+Thonis, invoqua les dieux qui lui envoyèrent en songe ce que cette
+belle fille lui refusait en réalité; Thonis l'apprit et réclama son
+salaire. De là, procès pendant au tribunal de Bocchoris. Le roi écouta
+les parties et ordonna au jeune homme de compter la somme que
+demandait Thonis, de la mettre dans un vase et de faire passer le vase
+sous les yeux de la courtisane, pour lui prouver que l'imagination
+était l'ombre de la vérité. «Que pense Lamia de ce jugement? dit
+Démétrius.&mdash;Je le trouve injuste, repartit aussitôt Lamia, car l'ombre
+de cet argent n'a point amorti le désir de Thonis, tandis que le songe
+a satisfait la passion de son amant.»</p>
+
+<p>Démétrius payait en roi. Quand il fut maître d'Athènes, il exigea des
+Athéniens une somme de 250 talents (près de deux millions de notre
+monnaie), et il fit lever cet impôt avec une singulière rigueur, comme
+s'il avait eu besoin de la somme sur-le-champ. Lorsqu'elle fut réunie
+à grand'peine: «Qu'on la donne à Lamia, dit-il, pour acheter du
+savon!» Les Athéniens se vengèrent de cette odieuse exaction, en
+disant que Lamia devait avoir le corps bien sale, pour que tant de
+savon fût nécessaire pour sa toilette. Lamia était donc fort riche,
+mais elle dépensait autant qu'une reine. Elle fit construire des
+édifices superbes, entre autres le P&oelig;cile de Sicyone, dont le poëte
+Polémon publia la description. Elle donnait à Démétrius des festins
+dont la magnificence surpassait tout ce que l'histoire a raconté de
+ceux des rois de Babylone et de Perse. Il y en eut un qui coûta des
+sommes fabuleuses et qui fut chanté aussi par Polémon. «Je suis sûre,
+écrivait-elle à Démétrius, que le festin que je compte donner en ton
+honneur, dans la maison de Thérippidios, à la fête d'Aphrodite,
+attirera l'attention non-seulement de la ville d'Athènes, mais même de
+toute la Grèce.» Plutarque affirme qu'elle mit à contribution tous les
+officiers de Démétrius, sous prétexte de couvrir les frais de ces
+repas, qu'elle se faisait en même temps rembourser par le roi et par
+les Athéniens. Quoique Athénienne, elle ne ménagea ni la bourse ni
+l'amour-propre de ses concitoyens. Lorsque la mort l'eut frappée au
+milieu de ses orgies, Démétrius Poliorcète la pleura, et les Athéniens
+la divinisèrent, en lui élevant un temple sous le nom de Vénus-Lamia.
+Démétrius, indigné de tant de bassesse, s'écria qu'on ne verrait plus
+aux enfers un seul Athénien de grand c&oelig;ur. «Il n'aurait garde d'y
+descendre, dit la cruelle Démo, de peur d'y rencontrer Lamia.»</p>
+
+<p><a name="Page_261" id="Page_261"></a></p>
+
+<h2 class="sep4"><a href="#table">CHAPITRE X.</a></h2>
+
+<p class="som"><span class="smcap">Sommaire.</span>&mdash;Les concubines athéniennes.&mdash;Leur rôle dans le
+domicile conjugal.&mdash;But que remplissaient les courtisanes dans la
+vie civile.&mdash;En quoi l'hétaire différait de la fille
+publique.&mdash;Origine du mot <i>hétaire</i>.&mdash;Vicissitudes de ce
+mot.&mdash;Les <i>hétaires</i> de Sapho.&mdash;Les <i>bonnes amies</i> ou grandes
+hétaires.&mdash;Leur position sociale.&mdash;Les <i>familières</i> et les
+<i>philosophes</i>.&mdash;Préférences que les Athéniens accordaient aux
+courtisanes sur leurs femmes légitimes.&mdash;Portrait de la femme
+de bien, par le poëte Simonide.&mdash;Les neuf espèces de
+femmes de Simonide.&mdash;Les femmes honnêtes.&mdash;Axiome de
+Plutarque.&mdash;Loi du divorce.&mdash;Alcibiade et sa femme Hipparète
+devant l'archonte.&mdash;Avantages des hétaires sur les femmes
+mariées.&mdash;Influence des courtisanes sur les lettres, les sciences
+et les arts.&mdash;Action salutaire de la Prostitution dans les
+m&oelig;urs grecques.&mdash;Les jeunes garçons.&mdash;Les deux portraits
+d'Alcibiade.&mdash;L'aulétride Drosé et le philosophe
+Aristénète.&mdash;Les philosophes, corrupteurs de la
+jeunesse.&mdash;Thaïs et Aristote.&mdash;Les plaisirs <i>ordinaires</i> des
+hétaires et les amours <i>extraordinaires</i> de la philosophie.&mdash;Gygès,
+roi de Lydie.&mdash;Les Ptolémées.&mdash;Alexandre-le-Grand et
+l'Athénienne Thaïs.&mdash;Mariage de cette courtisane.&mdash;Hommes
+illustres qui eurent pour mères des courtisanes.</p>
+
+<p>«Nous avons, dit Démosthène dans son plaidoyer contre Nééra, nous
+avons des courtisanes (<span title="hetairas">ἑταίρας</span>) pour le plaisir, des
+concubines (<span title="pallakides">π</span>παλλακίδες) pour le service journalier, mais des
+épouses pour nous donner des enfants légitimes et veiller fidèlement à
+l'intérieur de la maison.» Ce précieux passage de l'orateur grec nous
+initie à tout le système des m&oelig;urs grecques, qui toléraient l'usage
+des concubines et des courtisanes, à la porte même du sanctuaire
+conjugal. Les concubines, au sujet desquelles on trouve très-peu de
+renseignements dans les écrivains grecs, étaient des esclaves qu'on
+achetait ou des servantes qu'on prenait à louage, et qui devaient, au
+besoin, servir à satisfaire les sens de leurs maîtres: il n'y avait là
+ni amour, ni libertinage; c'était un simple service, quoique d'une
+nature plus délicate que tous les autres. Aussi, une femme légitime ne
+daignait-elle pas s'offenser, ni même s'étonner de voir sous ses yeux,
+et dans sa propre maison, servantes ou esclaves, faire acte de
+servitude ou de soumission en s'abandonnant à son mari. Elle-même,
+réduite à un état d'infériorité et d'obéissance dans le mariage, elle
+n'avait point à s'immiscer en ces sortes de choses qui ne la
+regardaient pas, puisqu'il n'en pouvait sortir que des bâtards. Les
+concubines faisaient donc partie essentielle du domicile des époux:
+elles avaient surtout leur rôle marqué et, en quelque sorte, autorisé,
+pendant les maladies, les couches et les autres empêchements de la
+véritable épouse. Leur existence s'écoulait silencieuse, à
+l'ombre du foyer domestique, et elles vieillissaient ignorées au
+milieu des travaux manuels, bien qu'elles eussent donné des fils à
+leurs maîtres, des fils qui n'avaient aucun droit de famille, il est
+vrai, et qui étaient par leur naissance même déshérités du titre de
+citoyen.</p>
+
+<p>Les courtisanes formaient une catégorie absolument différente des
+concubines, et elles remplissaient pourtant un but analogue dans
+l'économie de la vie civile: elles étaient des instruments de plaisir
+pour les hommes mariés. Voilà comment leur destination avait été
+sanctionnée par l'usage et l'habitude, sinon par la loi, et, sous cette
+dénomination générale de courtisanes, on comprenait à la fois toutes les
+espèces d'hétaires, sans mettre à part les aulétrides et les
+dictériades. Mais néanmoins on distinguait de la fille publique
+proprement dite (<span title="pornês">πορνης</span>) l'hétaire, dont Anaxilas fait,
+pour ainsi dire, cette définition dans sa comédie du <i>Monotropos</i>: «Une
+fille qui parle avec retenue, accordant ses faveurs à ceux qui recourent
+à elle dans leurs besoins de nature, a été nommée hétaire ou bonne amie,
+à cause de son hétairie ou bonne amitié.» L'origine du mot <i>hétaire</i>
+n'est pas douteuse, et l'on voit, dans une foule de passages des auteurs
+grecs, que ce mot, honnête d'abord, avait fini par subir les
+vicissitudes d'une application vicieuse. Il est certain que, bien avant
+les progrès de l'hétairisme érotique, les femmes et filles de condition
+libre appelaient <i>hétaires</i> leurs connaissances intimes et leurs
+meilleures amies (<span title="philas hetairas">φίλας ἑταίρας</span>). La tradition du
+mot s'était perpétuée depuis Latone et Niobé qui se chérissaient
+comme deux hétaires, selon l'expression du mythologue grec. Il est
+vrai que, depuis, Sapho qualifia de la sorte ses Lesbiennes: «Je
+chanterai d'agréables choses à mes hétaires!» disait-elle dans ses
+poésies. Le vrai sens du mot <i>hétaire</i> commençait à se dénaturer. Il
+était encore assez honnête toutefois, pour que le poëte Antiphane
+ait pu dire dans son <i>Hydre</i>: «Cet homme avait pour voisine une
+jeune fille; il ne l'eut pas plutôt vue qu'il devint amoureux de
+cette citoyenne, qui n'avait ni tuteur, ni parent. C'était,
+d'ailleurs, une fille qui annonçait le penchant le plus honnête,
+vraiment hétaire (<span title="ontôs hetairas">ὀντως ἑταίρας</span>).» Athénée
+parle aussi de celles qui sont vraiment hétaires, qui peuvent,
+dit-il, donner une amitié sincère, et qui, seules entre toutes les
+femmes, ont reçu ce nom du mot <i>amitié</i> (<span title="hetaireia">ἑταιρεία</span>),
+ou du surnom même de Vénus, que les Athéniens ont qualifiée
+d'Hétaire.» Le mot fut bientôt détourné de sa première acception, et
+on le laissa en toute propriété aux femmes qui étaient, en effet,
+des amies faciles pour tout le monde. Cependant il y eut encore de
+fréquentes erreurs d'attribution, et les grammairiens crurent y
+remédier en modifiant l'accentuation du mot, avec lequel le poëte
+Ménandre jouait ainsi: «Ce que tu as fait, dit-il, n'est pas le
+propre des amis (<span title="hetaírôn">ἑταίρων</span>), mais des courtisanes
+(<span title="hetairôn">ἑταιρῶν</span>).» On devine tout de suite le chemin
+qu'avait fait le mot original en partant de son sens honnête,
+lorsqu'on entend le poëte Éphippus, dans sa comédie intitulée le
+<i>Commerce</i>, caractériser en ces termes les caresses des <i>bonnes
+amies</i>: «Elle le baise, non en serrant les lèvres, mais bouche
+béante, comme font les oiseaux, et elle lui rend la gaieté.»</p>
+
+<p>Ces <i>bonnes amies</i>, parmi lesquelles nous ne rangerons pas les
+dictériades, les aulétrides et les hétaires subalternes ou courtisanes
+vagabondes, occupaient à Athènes la place d'honneur dans le grand
+banquet de la Prostitution. Elles dominaient, elles éclipsaient les
+femmes honnêtes; elles avaient des clients et des flatteurs; elles
+exerçaient une influence permanente sur les événements politiques, en
+influant sur les hommes qui s'y trouvaient mêlés; elles étaient comme
+les reines de la civilisation attique. On peut les diviser en deux
+classes distinctes qui se faisaient des emprunts réciproques: les
+<i>Familières</i> et les <i>Philosophes</i>. Ces deux classes, également
+intéressantes et recherchées, constituaient l'aristocratie des
+prostituées. Les <i>philosophes</i>, à force de vivre dans la société des
+savants et des lettrés, apprenaient à imiter leur jargon et à se
+plaire dans leurs études; les <i>familières</i>, moins instruites ou moins
+pédantes, se recommandaient aussi par leur esprit, et s'en servaient
+également pour charmer les hommes éminents qu'elles avaient attirés
+par leur beauté ou par leur réputation. Chacune de ces grandes
+hétaires avait sa cour et son cortége d'adorateurs, de poëtes, de
+capitaines et d'artistes; chacune avait ses amitiés et ses haines;
+chacune, son crédit et son pouvoir. Ce fut sous Périclès et à son
+exemple, que les Athéniens se passionnèrent pour ces sirènes et pour
+ces magiciennes, qui firent beaucoup de mal aux m&oelig;urs et beaucoup
+de bien aux lettres et aux arts. Pendant cette période de temps, on
+peut dire qu'il n'y eut pas d'autres femmes en Grèce, et que les
+vierges et les matrones se tinrent cachées dans le mystère du gynécée
+domestique, tandis que les hétaires s'emparaient du théâtre et de la
+place publique. Ces hétaires étaient la plupart des citoyennes
+déchues, des beautés et des talents cosmopolites.</p>
+
+<p>La préférence que les Athéniens de distinction accordaient à ces
+femmes-là sur leurs femmes légitimes, cette préférence ne se conçoit
+que trop, quand on compare les unes aux autres, quand on se rend
+compte du désenchantement qui accompagnait presque toujours les
+relations intimes d'un mari avec sa femme. Ce qui faisait le prestige
+d'une hétaire aurait fait la honte d'une femme mariée; ce qui faisait
+la gloire de celle-ci eût fait le ridicule de celle-là. L'une
+représentait le plaisir, l'autre le devoir; l'une appartenait à
+l'intérieur de la maison, et l'autre au dehors. Elles restèrent toutes
+deux dans les limites étroites de leur rôle, sans vouloir empiéter
+alternativement sur leur domaine réciproque. Le vieux poëte
+Simonide s'est plu à faire le portrait de la femme de bien, qu'il
+suppose issue de l'abeille: «Heureux le mortel qui en trouve une pour
+sa femme! dit-il. Seule parmi toutes les autres, le vice n'eut jamais
+d'accès dans son c&oelig;ur; elle assure à son mari une vie longue et
+tranquille. Vieillissant avec lui dans le plus touchant accord; mère
+d'une famille nombreuse dont elle fait ses délices; distinguée parmi
+les autres femmes dont elle est l'exemple et la gloire, on ne la voit
+point perdre son temps à de vaines conversations. La modestie règne
+dans ses propos et semble donner plus d'éclat aux grâces qui
+l'accompagnent et qui se répandent sur toutes ses occupations.» Or,
+ces occupations consistaient en soins de ménage, en travaux
+d'aiguille, en fonctions d'épouse, de nourrice ou de mère. Simonide
+compte neuf autres espèces de femmes, qu'il suppose créées avec les
+éléments du pourceau, du renard, du chien, du singe, de la jument, du
+chat et de l'âne: c'était, selon ce grossier satirique, dans ces
+diverses espèces qu'il fallait chercher les hétaires.</p>
+
+<p>«Le nom d'une femme honnête, dit Plutarque, doit être, ainsi que sa
+personne, enfermé dans sa maison.» Thucydide avait exprimé la même
+idée, longtemps avant lui: «La meilleure femme est celle dont on ne
+dit ni bien ni mal.» Cette maxime résume le genre de vie que menait la
+matrone athénienne. Elle ne sortait pas de sa maison; elle ne
+paraissait ni aux jeux publics ni aux représentations du théâtre;
+elle ne se montrait dans les rues, que voilée et décemment vêtue, sous
+peine d'une amende de 1,000 drachmes que lui imposaient alors les
+magistrats nommés <i>ginecomi</i>, en faisant afficher la sentence aux
+platanes du Céramique. Elle n'avait d'ailleurs aucune lecture, aucune
+instruction; elle parlait mal sa langue, et elle n'entendait rien aux
+raffinements de la politesse, aux variations de la mode, aux plus
+simples notions de la philosophie. Elle n'inspirait donc à son époux
+d'autre sentiment qu'une froide ou tendre estime. Un mari qui se fût
+permis d'aimer sa femme avec transport et avec volupté, aurait été
+blâmé de tout le monde, suivant l'axiome formulé par Plutarque: «On ne
+peut pas vivre avec une femme honnête comme avec une épouse et une
+hétaire à la fois.» L'empire de la femme mariée finissait à la porte
+de sa maison, là où commençait celui du mari; elle n'avait donc pas le
+droit de le suivre ni de le troubler dans sa vie extérieure, et elle
+était censée ignorer ce qui se passait hors de chez elle. Toutefois,
+dans certaines circonstances, en vertu d'une ancienne loi tombée en
+désuétude, elle pouvait se plaindre aux magistrats et demander le
+divorce, si les excès de son mari lui devenaient insupportables.
+Ainsi, Hipparète, chaste épouse d'Alcibiade qu'elle aimait, et dont
+l'inconstance la désolait, voyant que ce mari libertin la délaissait
+pour fréquenter des étrangères de mauvaise vie, se retira chez
+son frère et réclama le divorce. Alcibiade prit gaiement la chose et
+déclara que sa femme devait apporter chez l'archonte les pièces du
+divorce: elle y vint, Alcibiade y vint aussi; mais, au lieu de se
+justifier, il emporta entre ses bras la plaignante, qu'il ramena de la
+sorte au domicile conjugal. Ordinairement les matrones ne se
+plaignaient pas, de peur de paraître abdiquer leur dignité. Le seul
+privilége dont elles fussent jalouses, c'était la légitimité des
+enfants issus du mariage légal. Démosthène conjurait l'aréopage de
+condamner la courtisane Nééra, «pour que des femmes honnêtes,
+disait-il, ne fussent pas mises au même rang qu'une prostituée; pour
+que des citoyennes, élevées avec sagesse par leurs parents, et mariées
+suivant les lois, ne fussent pas confondues avec une étrangère qui
+plusieurs fois en un jour s'était livrée à plusieurs hommes, de toutes
+les manières les plus infâmes, et au gré de chacun.»</p>
+
+<p>Les hétaires avaient donc d'invincibles avantages sur les femmes
+mariées: elles ne paraissaient qu'à distance, il est vrai, dans les
+cérémonies religieuses; elles ne participaient point aux sacrifices,
+elles ne donnaient pas le jour à des citoyens; mais combien de
+compensations douces et fières pour leur vanité de femme! Elles
+faisaient l'ornement des jeux solennels, des exercices guerriers, des
+représentations scéniques; elles seules se promenaient sur des chars,
+parées comme des reines, brillantes de soie et d'or, le sein nu,
+la tête découverte; elles composaient l'auditoire d'élite dans les
+séances des tribunaux, dans les luttes oratoires, dans les assemblées
+de l'Académie; elles applaudissaient Phidias, Apelles, Praxitèle et
+Zeuxis, après leur avoir fourni des modèles inimitables; elles
+inspiraient Euripide et Sophocle, Ménandre, Aristophane et Eupolis, en
+les encourageant à se disputer la palme du théâtre. Dans les occasions
+les plus difficiles, on ne craignait pas de se guider d'après leurs
+conseils; on répétait partout leurs bons mots, on redoutait leur
+critique, on était avide de leurs éloges. Malgré leurs m&oelig;urs
+habituelles, malgré le scandale de leur métier, elles rendaient
+hommage aux belles actions, aux nobles ouvrages, aux grands
+caractères, aux talents sublimes. Leur blâme ou leur approbation était
+une récompense ou un châtiment, qu'on ne détournait pas aisément de la
+vérité et de la justice. Leur charmant esprit, cultivé et fleuri,
+créait autour d'elles l'émulation du beau et la recherche du bien,
+répandait les leçons du goût, perfectionnait les lettres, les sciences
+et les arts, en les illuminant des feux de l'amour. Là était leur
+force, là était leur séduction. Admirées et aimées, elles excitaient
+leurs adorateurs à se rendre dignes d'elles. Sans doute elles étaient
+les causes flétrissantes de bien des débauches, de bien des
+prodigalités, de bien des folies; quelquefois elles amollissaient les
+m&oelig;urs, elles dégradaient certaines vertus publiques, elles
+affaiblissaient les caractères et dépravaient les âmes; mais en même
+temps elles donnaient de l'élan à de généreuses pensées, à des actes
+honorables de patriotisme et de courage, à des &oelig;uvres de génie, à
+de riches inventions de poésie et d'art.</p>
+
+<p>Leur action était surtout bienfaisante contre un vice odieux et
+méprisable, qui, originaire de Crète, s'était propagé dans toute la
+Grèce et jusqu'au fond de l'Asie. L'auteur du <i>Voyage d'Anacharsis</i>
+dit avec raison que les lois protégeaient les courtisanes pour
+corriger des excès plus scandaleux. Les liaisons amicales des jeunes
+Grecs dégénéraient d'ordinaire, excepté à Sparte, en débauches
+infâmes, que l'habitude avait fait passer dans les m&oelig;urs, et que
+d'indignes philosophes avaient la turpitude d'encourager. Solon avait
+déjà fondé son fameux dictérion, et taxé à une obole le service public
+qu'on y trouvait, pour fournir une distraction facile aux goûts
+dissolus des Athéniens, et pour faire une concurrence morale au
+désordre honteux de l'amour antiphysique; mais cette concurrence fut
+bien plus active et plus puissante, lorsque les hétaires se chargèrent
+de l'établir. Elles firent rougir ceux qui les approchaient après
+s'être souillés dans un immonde commerce réprouvé par la nature; elles
+employèrent tous les artifices de la coquetterie, pour être préférées
+aux jeunes garçons qui servaient d'auxiliaires à la Prostitution la
+plus abominable; mais elles n'eurent pas toujours l'avantage sur
+ces efféminés, au menton épilé, aux cheveux ondoyants, aux ongles
+polis, aux pieds parfumés. Il y avait des perversités incorrigibles,
+et les débauchés, qui leur rendaient hommage avec le plus
+d'enthousiasme, réservaient une part de leurs appétits sensuels pour
+un autre culte que le leur. L'opinion, par malheur, ne venait point en
+aide aux admonitions et au bon exemple des courtisanes, qui frappaient
+en vain de réprobation les souillures que tolérait l'indulgence des
+hommes. Tous les jours, à Athènes et à Corinthe, les marchands
+d'esclaves amenaient de beaux jeunes garçons, qui n'avaient pas
+d'autre mérite que leur figure et leur beauté physique: le prix de ces
+esclaves ne faisait pas baisser pourtant celui des hétaires, mais on
+les achetait souvent fort cher pour leur donner dans la maison
+l'emploi des concubines. L'honnêteté publique et la pudeur conjugale
+ne s'indignaient pas de cette abomination. Quant aux jeunes citoyens,
+qui, comme Alcibiade, par leurs grâces corporelles et leur séduisante
+physionomie, excitaient beaucoup de ces passions ignobles, ils étaient
+honorés au lieu d'être conspués; ils occupaient la première place dans
+les jeux; ils portaient des habits d'étoffe précieuse qui les
+faisaient reconnaître; ils recueillaient sur leur passage l'éclatant
+témoignage de l'immoralité publique. C'étaient là les rivaux que les
+hétaires essayaient constamment de détrôner ou d'effacer; c'était
+là le triomphe de la corruption, contre lequel les hétaires
+protestaient sans cesse. Lorsque Alcibiade se fut fait peindre, pour
+ainsi dire, sous ses deux faces, nu et recevant la couronne aux jeux
+Olympiques, nu et encore vainqueur sur les genoux de la joueuse de
+flûte Néméa, les hétaires d'Athènes formèrent une ligue pour faire
+exiler cet Adonis qui leur causait un si grave préjudice. Elles se
+bornaient parfois à combattre leurs adversaires par le mépris et le
+ridicule. Dans un Dialogue de Lucien, une aulétride, Drosé, est privée
+de son amant, le jeune Clinias; c'est Aristénète, «le plus infâme des
+philosophes,» dit-elle, qui le lui a enlevé: «Quoi! s'écrie
+Chélidonium, ce visage renfrogné et hérissé, cette barbe de bouc,
+qu'on voit se promener au milieu des jeunes gens dans le P&oelig;cile!»
+Drosé lui raconte alors que depuis trois jours Aristénète, qui s'est
+emparé de cet innocent, promet de l'élever au rang des dieux, et lui
+fait lire les Colloques obscènes des anciens philosophes: «En un mot,
+dit-elle, il assiége le pauvre jeune homme!&mdash;Courage! nous
+l'emporterons, répond Chélidonium; je veux écrire sur les murs du
+Céramique: Aristénète est le corrupteur de Clinias.»</p>
+
+<p>Les hétaires fuyaient donc les philosophes qui corrompaient ainsi la
+jeunesse, mais elles recherchaient ceux qui avaient une philosophie
+moins hostile aux femmes. Elles faisaient encore plus de cas des
+poëtes et des auteurs comiques, parce qu'elles participaient presque à
+leurs succès: «Que serait Ménandre sans Glycère? écrit cette
+spirituelle hétaire au grand comique grec. Quelle autre te servirait
+comme moi, qui te prépare tes masques, qui te donne tes habits, qui
+sais me présenter à temps sur l'avant-scène, saisir les
+applaudissements du côté d'où ils partent, et les déterminer à propos
+par le battement de mes mains?» Poëtes et auteurs comiques n'étaient
+pas riches, et ne pouvaient guère payer qu'en vers les faveurs qu'on
+leur accordait; mais ces vers ajoutaient du moins à la célébrité de
+celle qui les avait inspirés, et elle était sûre aussi d'échapper aux
+sarcasmes du poëte: «Je te demande avec instance, mon cher Ménandre,
+écrivait la même Glycère, de mettre au rang de tes pièces favorites la
+comédie dans laquelle tu me fais jouer le principal rôle, afin que si
+je ne t'accompagne pas en Égypte, elle me fasse connaître à la cour de
+Ptolémée, et qu'elle apprenne à ce roi l'empire que j'ai sur mon
+amant.» Cette comédie portait le nom même de Glycère. D'autres
+courtisanes voulurent avoir de même leur nom en titre de comédie, et
+l'on vit Anaxilas, Eubule et d'autres se prêter au caprice de leurs
+maîtresses. Quant aux philosophes qui n'avaient pas de semblables
+moyens d'illustrer ces belles capricieuses, et de les mettre à la
+mode, ils étaient traités par elles avec moins d'égards, et si on ne
+leur riait pas au nez, si ou ne leur tirait pas la barbe, on leur
+tournait souvent le dos, surtout s'ils parlaient trop: «Sera-ce,
+écrivait Thaïs à Euthydème, sera-ce parce que nous ignorons la cause
+de la formation des nuées et la propriété des atomes, que nous vous
+paraissons au-dessous des sophistes? Mais sachez que j'ai perdu mon
+temps à m'instruire de ces secrets de votre philosophie, et que j'en
+ai raisonné peut-être avec autant de connaissance que votre maître.»
+C'était pourtant Aristote à qui Thaïs osait faire ainsi la grimace, en
+l'accusant d'avoir une feinte aversion pour les femmes: «Pensez-vous
+qu'il y ait, disait-elle, tant de différence entre un sophiste et une
+courtisane? S'il y en a, ce n'est que dans les moyens qu'ils emploient
+pour persuader; l'un et l'autre ont le même but: recevoir.» Elle
+voulait parier avec Euthydème qu'elle viendrait à bout, en une nuit,
+de cette austérité factice, et qu'elle forcerait bien Aristote à se
+contenter des plaisirs <i>ordinaires</i>. Les courtisanes étaient toujours
+en dispute avec les philosophes, avec qui elles se raccommodaient pour
+se brouiller de nouveau. Leur gros grief contre la philosophie semble
+avoir été surtout son indulgence ou son penchant pour les amours
+<i>extraordinaires</i>.</p>
+
+<p>Si les philosophes n'avaient pas la force d'âme de résister aux
+attraits d'une courtisane, on ne doit pas s'étonner que les plus
+grands hommes de la Grèce aient cédé également à leurs séductions. On
+en citerait bien peu qui soient restés maîtres d'eux-mêmes en
+présence de tous les enchantements de la beauté, de la grâce, de
+l'instruction et de l'esprit. Les rois aussi mettaient leur diadème
+aux pieds de ces dominatrices charmantes, à l'instar de Gygès, roi de
+Lydie, qui pleurant une courtisane lydienne, qu'il jugeait
+incomparable, lui fit élever un tombeau pyramidal si élevé qu'on
+l'apercevait de tous les points de ses États. Parmi les rois que les
+courtisanes grecques subjuguèrent avec le plus d'adresse, nous avons
+déjà cité les Ptolémées d'Égypte. Alexandre le Grand, qui emmenait
+avec lui, dans ses expéditions, l'Athénienne Thaïs, semblait avoir
+légué avec son vaste empire à ses successeurs le goût des hétaires
+grecques et des joueuses de flûte ioniennes. Quelques-unes de ces
+favorites, plus habiles ou plus heureuses que leurs concurrentes,
+réussirent à se faire épouser. Ainsi, après la mort d'Alexandre,
+Thaïs, qu'il avait presque divinisée en l'aimant, se maria avec un de
+ses généraux, Ptolémée, qui fut roi d'Égypte, et qui eut d'elle trois
+enfants. Les hétaires cependant n'étaient pas aptes à fournir une
+nombreuse progéniture; la plupart restaient stériles. L'histoire
+mentionne néanmoins plusieurs hommes illustres qui eurent pour mères
+des courtisanes: Philétaire, roi de Pergame, était fils de Boa,
+joueuse de flûte paphlagonienne; le général athénien Timothée, fils
+d'une courtisane de Thrace; le philosophe Bion, fils d'une hétaire de
+Lacédémone, et le grand Thémistocle, fils d'Abrotone, dictériade taxée
+à une obole.</p>
+
+<p><a name="Page_277" id="Page_277"></a></p>
+
+<h2 class="sep4"><a href="#table">CHAPITRE XI.</a></h2>
+
+<p class="som"><span class="smcap">Sommaire.</span>&mdash;Les hétaires <i>philosophes</i>.&mdash;La Prostitution
+protégée par la philosophie.&mdash;Systèmes philosophiques de la
+Prostitution.&mdash;La Prostitution <i>lesbienne</i>.&mdash;La Prostitution
+<i>socratique</i>.&mdash;La Prostitution <i>cynique</i>.&mdash;La Prostitution
+<i>épicurienne</i>.&mdash;Philosophie amoureuse de Mégalostrate, maîtresse du
+poëte Alcman.&mdash;Sapho.&mdash;Cléis, sa fille.&mdash;Sapho
+<i>mascula</i>.&mdash;Ode saphique traduite par Boileau Despréaux.&mdash;Les
+élèves de Sapho.&mdash;Amour effréné de Sapho pour Phaon.&mdash;Source
+singulière de cet amour.&mdash;Suicide de Sapho.&mdash;Le saut de
+Leucade.&mdash;L'hétaire philosophe Lééna, maîtresse d'Harmodius et
+d'Aristogiton.&mdash;Son courage dans les tourments.&mdash;Sa mort
+héroïque.&mdash;Les Athéniens élèvent un monument à sa
+mémoire.&mdash;L'hétaire philosophe Cléonice.&mdash;Meurtre involontaire
+de Pausanias.&mdash;L'hétaire philosophe Thargélie.&mdash;Mission
+difficile et délicate dont la chargea Xerxès, roi de Perse.&mdash;Son
+mariage avec le roi de Thessalie.&mdash;Aspasie.&mdash;Son cortége
+d'hétaires.&mdash;Elle ouvre une école à Athènes, et y enseigne la
+rhétorique.&mdash;Amour de Périclès pour cette courtisane
+philosophe.&mdash;Chrysilla.&mdash;Périclès épouse
+Aspasie.&mdash;Socrate et Alcibiade, amants d'Aspasie.&mdash;Dialogue
+entre Aspasie et Socrate.&mdash;Pouvoir d'Aspasie sur l'esprit de
+Périclès.&mdash;Guerres de Samos et de Mégare.&mdash;Aspasie et la femme
+de Xénophon.&mdash;Aspasie accusée d'athéisme par
+Hermippe.&mdash;Périclès devant l'aréopage.&mdash;Acquittement
+d'Aspasie.&mdash;Exil du philosophe Anaxagore et du sculpteur Phidias,
+amis d'Aspasie.&mdash;Mort de Périclès.&mdash;Aspasie se remarie avec un
+marchand de grains.&mdash;Croyance des Pythagoriciens sur l'âme
+d'Aspasie.&mdash;La seconde Aspasie, dite Aspasie <i>Milto</i>.&mdash;Le
+cynique Cratès.&mdash;Passion insurmontable que ressentit Hipparchia
+pour ce philosophe.&mdash;Leur mariage.&mdash;Cynisme
+d'Hipparchia.&mdash;Les <i>hypothèses</i> de cette philosophe.&mdash;Portrait
+des disciples de Diogène par Aristippe.&mdash;Les hétaires
+<i>pythagoriciennes</i>.&mdash;La mathématicienne Nicarète, maîtresse de
+Stilpon.&mdash;Philénis et Léontium, maîtresses d'Épicure. Amour
+passionné d'Épicure pour Léontium.&mdash;Lettre de cette courtisane à
+son amie Lamia.&mdash;Son amour pour Timarque, disciple
+d'Épicure.&mdash;Son portrait par le peintre Théodore.&mdash;Ses
+écrits.&mdash;Sa fille Danaé, concubine de Sophron, gouverneur
+d'Éphèse.&mdash;Mort de Danaé.&mdash;Archéanasse de Colophon, maîtresse
+de Platon.&mdash;Bacchis de Samos, maîtresse de Ménéclide,
+etc.&mdash;Célébration des courtisanes par les philosophes et les
+poëtes.</p>
+
+<p>Il faut attribuer surtout l'origine et le progrès de l'hétairisme grec
+aux courtisanes qui s'intitulaient philosophes, parce qu'elles
+suivaient les leçons des <i>philosophes</i>, et servaient à leurs amours.
+Ces philosophes hétaires avaient mis de la sorte la Prostitution sous
+l'égide de la philosophie, et toutes les femmes, qui, par tempérament,
+par cupidité ou par paresse, s'abandonnaient aux dérèglements d'une
+vie impudique, pouvaient s'autoriser de l'exemple et des prouesses de
+Sapho, d'Aspasie et de Léontium. Il y eut sans doute un grand nombre
+d'hétaires qui se distinguèrent dans les différentes écoles de
+philosophie, mais l'histoire n'a consacré que dix ou douze noms, qui
+représentent seuls pendant plus de trois siècles le dogme et le culte
+de l'hétairisme, si l'on peut appliquer ce mot-là au système
+philosophique de la Prostitution. Ce système nous paraît avoir eu
+quatre formes et quatre phases distinctes, que nous nommerons
+<i>lesbienne</i>, <i>socratique</i>, <i>cynique</i> et enfin <i>épicurienne</i>.
+On voit, par ces dénominations arbitraires, que Sapho, Socrate, Diogène et
+Épicure sont les patrons, sinon les auteurs, des doctrines que les
+hétaires philosophes se chargeaient de répandre dans le domaine de
+leurs attributions érotiques. Sapho prêcha l'amour des femmes;
+Socrate, l'amour spirituel; Diogène, l'amour grossièrement physique;
+Épicure, l'amour voluptueux. C'étaient là quatre amours dont les
+courtisanes de la philosophie se partageaient la propagande, et qui
+trouvaient ensuite plus ou moins de prosélytes parmi les hétaires
+familières auxquelles appartenait la direction suprême des plaisirs
+publics.</p>
+
+<p>La plus ancienne philosophe qui ait laissé un souvenir dans la légende
+des courtisanes grecques, c'est Mégalostrate, de Sparte, qui fut aimée
+du poëte Alcman, et qui philosophait, poétisait et faisait l'amour,
+674 ans avant Jésus-Christ. Sa philosophie était purement amoureuse,
+et il est permis de la regarder comme le prélude de l'épicuréisme.
+Alcman, selon le témoignage d'Athénée, fut le prince des poëtes
+érotiques, et comme il fut aussi le plus fougueux coureur de femmes
+(<i>erga mulieres petulantissimum</i>, dit la version latine qui ne dit pas
+tout), on comprend qu'il ait été le plus gros mangeur que
+l'antiquité s'honore d'avoir produit. Il passait à table ses jours et
+ses nuits, Mégalostrate couchée à ses côtés, et il chantait sans cesse
+un hymne à l'amour, que Mégalostrate répétait à l'unisson. Dans une
+épigramme de ce poëte, épigramme citée par Plutarque, le joyeux Alcman
+remarque, entre deux libations, que s'il eût été élevé à Sarde, patrie
+de ses ancêtres, il serait devenu un pauvre prêtre de Cybèle, privé de
+ses parties viriles, tandis qu'il est supérieur aux rois de Lydie,
+comme citoyen de Lacédémone, et comme amant de Mégalostrate. Après
+cette belle philosophe, qui n'empêcha pas son cher Alcman de mourir
+dévoré par les poux, il y a une espèce de lacune dans la philosophie
+érotique. Sapho, de Mitylène, invente l'amour lesbien, et le proclame
+supérieur à celui dont les femmes s'étaient contentées jusque-là.
+Sapho n'en avait pas toujours pensé ainsi, et elle n'en pensa pas
+toujours de même. Elle fut mariée d'abord à un riche habitant de l'île
+d'Andros, nommé Cercala, et elle en eut une fille qu'elle appela
+Cléis, du nom de sa mère; mais, étant devenue veuve, par un désordre
+de son imagination et de ses sens, elle se persuada que chaque sexe
+devait se concentrer sur lui-même et s'éteindre dans un embrassement
+stérile. Elle était poëte, elle était philosophe: ses discours, ses
+poésies lui firent beaucoup de partisans, surtout chez les femmes, qui
+n'écoutèrent que trop ses mauvais conseils. Quoique Platon l'ait
+gratifiée de l'épithète de <i>belle</i>, quoique Athénée se soit fié
+là-dessus à l'autorité de Platon, il est plus probable que Maxime de
+Tyr, qui nous la peint noire et petite, se conformait à la tradition
+la plus authentique. Ovide ne nous la montre pas autrement, et la
+savante madame Darcier ajoute au portrait de cette illustre Lesbienne,
+qu'elle avait les yeux extrêmement vifs et brillants. De plus, Horace,
+en lui attribuant la qualification de <i>mascula</i>, répétée par Ausone
+avec le même sens, s'est conformé à une opinion généralement reçue,
+qui voulait que Sapho eût été hermaphrodite, comme les faits parurent
+le prouver.</p>
+
+<p>Sans doute, la poétesse Sapho, née d'une famille distinguée de Lesbos,
+et possédant une fortune honorable, ne se prostituait pas à prix
+d'argent, mais elle tenait une école de Prostitution, où les jeunes
+filles de son gynécée apprenaient de bonne heure un emploi
+extra-naturel de leurs charmes naissants. On a voulu inutilement
+réhabiliter les m&oelig;urs et la doctrine de Sapho: il suffit de la
+fameuse ode, qui nous est restée parmi les fragments de ses poésies,
+pour démontrer aux plus incrédules que, si Sapho n'était pas
+hermaphrodite, elle était du moins tribade. (<i>Diversis amoribus est
+diffamata</i>, dit Lilio Gregorio Giraldi dans un de ses Dialogues, <i>adeo
+ut vulgo tribas vocaretur</i>.) Cette ode, ce chef-d'&oelig;uvre de la
+passion hystérique, retrace la fièvre brûlante, l'extase, le trouble,
+les langueurs, le désordre et même la dernière crise de cette passion,
+plus délirante, plus effrénée que tous les autres amours. On
+ignore le nom de la Lesbienne à qui est adressée l'ode saphique, dont
+le froid Boileau Despréaux a rendu le mouvement et le coloris avec
+plus de chaleur et d'art que ses nombreux concurrents:</p>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<span class="i0">Heureux qui près de toi pour toi seule soupire,<br /></span>
+<span class="i0">Qui jouit du plaisir de t'entendre parler,<br /></span>
+<span class="i0">Qui te voit quelquefois doucement lui sourire!<br /></span>
+<span class="i0">Les dieux, dans son bonheur, peuvent-ils l'égaler?</span>
+</div>
+
+<div class="stanza">
+<span class="i0">Je sens de veine en veine une subtile flamme<br /></span>
+<span class="i0">Courir par tout mon corps, sitôt que je te vois;<br /></span>
+<span class="i0">Et dans les doux transports où s'égare mon âme,<br /></span>
+<span class="i0">Je ne saurais trouver de langue ni de voix.</span>
+</div>
+
+<div class="stanza">
+<span class="i0">Un nuage confus se répand sur ma vue,<br /></span>
+<span class="i0">Je n'entends plus, je tombe en de molles langueurs;<br /></span>
+<span class="i0">Et pâle, sans haleine, interdite, éperdue,<br /></span>
+<span class="i0">Un frisson me saisit, je tombe, je me meurs!</span>
+</div>
+</div>
+
+<p>On a essayé, mal à propos, de faire honneur à Phaon des sentiments et
+des sensations que Sapho exprime dans cette admirable pièce, qui nous
+fait tant regretter la perte de ses ouvrages; mais, d'un bout à
+l'autre, l'ode s'adresse à une personne du genre féminin. On est donc
+réduit à la laisser sans nom au milieu de l'école de Sapho, qui eut
+pour élèves ou pour amantes Amycthène, Athys, Anactorie, Thélésylle,
+Cydno, Eunica, Gongyle, Anagore, Mnaïs, Phyrrine, Cyrne, Andromède,
+Mégare, etc. Quelle que fût celle qui a inspiré l'ode sublime
+dont nous devons la conservation au rhéteur Longin, cette ode, qui
+offre une description si fidèle et si vraie de la fièvre saphique, a
+été enregistrée par la science médicale de l'antiquité, comme un
+monument diagnostique de cette affection. L'abbé Barthélemy, dans son
+<i>Voyage d'Anacharsis</i>, se borne à dire que Sapho «aima ses élèves avec
+excès, parce qu'elle ne pouvait rien aimer autrement.» La nature, en
+effet, avait ébauché en elle l'organe masculin en développant celui de
+son sexe. Ce fut, dit-on, l'amour incestueux de son frère Charaxus, ce
+fut la rivalité qu'elle rencontra de la part d'une courtisane
+égyptienne, nommée Rhodopis, ce fut surtout le triomphe de sa rivale,
+qui conduisirent Sapho à la recherche d'une nouvelle manière d'aimer.
+Elle vivait donc dans la compagnie de ses Lesbiennes, et elle oubliait
+que les hommes protestaient contre ses façons de faire, lorsque Vénus,
+pour la punir, lui envoya Phaon. Elle l'aima aussitôt et elle ne
+réussit point à vaincre les mépris de ce bel indifférent. Pline
+raconte que cet amour légitime était venu d'une source singulière:
+Phaon aurait trouvé sur son chemin une racine d'éryngium blanc, au
+moment où Sapho passait par là. Le vieux traducteur de Pline explique
+en ces termes ce curieux passage de l'<i>Histoire naturelle</i>: «Il y en a
+qui disent que la racine de l'éryngium blanc (qui est fort rare) est
+faite à mode de la nature d'un homme ou d'une femme; et tient-on que
+si un homme en rencontre une qui soit faite à mode du membre de
+l'homme, il sera bien aimé des femmes, et a-t-on opinion que cela seul
+induisit la jeune Sapho à porter amitié à Phao, Lesbien.» Cette
+<i>amitié</i> fut telle, que Sapho, désespérée par les froideurs de Phaon,
+se jeta dans la mer, du haut du rocher de Leucade, pour étouffer sa
+flamme avec sa vie. Elle avait malheureusement trop instruit ses
+écolières, pour qu'elles renonçassent à leurs premières amours, et sa
+philosophie, qui n'était que la quintessence de l'amour lesbien, ne
+cessa jamais d'avoir des initiées, particulièrement chez les
+courtisanes. Quelques-unes d'entre elles, pour échapper aux poursuites
+des hommes qu'elles trouvaient aimables, se précipitèrent aussi du
+Saut de Leucade, afin de se guérir d'une passion que Sapho regardait
+comme une honte et comme une servitude.</p>
+
+<p>L'école de Sapho, par bonheur pour l'espèce humaine, ne fut toutefois
+qu'une exception qui ne pouvait prévaloir contre le véritable amour.
+L'hétaire Lééna, la philosophe, qu'on ne confondra point avec la
+favorite de Démétrius Poliorcète, n'avait pas été pervertie par
+l'esprit de contradiction des Lesbiennes; elle exerçait franchement et
+honorablement son métier de courtisane à Athènes; elle était l'amie,
+la maîtresse d'Harmodius et d'Aristogiton; elle conspira avec eux
+contre le tyran Pisistrate et son fils Hippias, 514 ans avant l'ère
+moderne. On s'empare d'elle, on la met à la torture, on veut
+qu'elle nomme ses complices, et qu'elle révèle le secret de la
+conspiration; mais elle, pour être plus sûre de garder ce secret, se
+coupe la langue avec ses dents et la crache au visage de ses
+bourreaux. On croit qu'elle périt dans les tourments. Les Athéniens,
+pour honorer sa mémoire, lui élevèrent un monument, représentant une
+lionne sans langue, en airain, qui fut placé à l'entrée du temple dans
+la citadelle d'Athènes. Ce n'est pas le seul acte de courage et de
+fierté que présentent les annales des courtisanes grecques. Une autre
+philosophe, Cléonice, hétaire de Byzance, s'était fait connaître par
+sa beauté et par divers écrits de morale. Ce fut sa réputation qui la
+désigna aux préférences de Pausanias, fils du roi de Sparte
+Cléombrote. Ce général demanda qu'on lui envoyât cette belle
+philosophe, pour le distraire des fatigues de la guerre. Cléonice
+arriva au camp, la nuit, pendant que Pausanias dormait: elle ne voulut
+point qu'on l'éveillât; elle fit seulement éteindre les lampes qui
+veillaient auprès du général endormi, et elle s'avança dans les
+ténèbres vers la couche du prince, qui, réveillé en sursaut par le
+bruit d'une lampe qu'elle renverse, croit à la présence d'un assassin,
+saisit son poignard et le lui plonge dans le sein. Depuis cette fatale
+méprise, chaque nuit lui faisait revoir le fantôme de Cléonice qui lui
+reprochait ce meurtre involontaire; il la conjurait en vain de
+s'apaiser et de lui pardonner; elle lui annonça qu'il ne serait
+délivré de cette sanglante apparition qu'en revenant à Sparte. Il
+y revint, mais pour y mourir de faim dans le temple de Minerve, où il
+s'était réfugié, afin d'échapper à la vengeance de ses concitoyens qui
+l'accusaient de trahison (471 ans avant Jésus-Christ).</p>
+
+<p>L'ère des courtisanes avait commencé en Grèce à l'époque où Cléonice
+alliait les séductions de l'amour aux enseignements de la philosophie.
+Une autre philosophe de la même espèce, Thargélie, de Milet, avait été
+chargée d'une mission aussi difficile que délicate par Xerxès, roi de
+Perse, qui méditait la conquête de la Grèce: cette hétaire, aussi
+remarquable par son esprit et son instruction, que par sa beauté et
+ses grâces, servait d'instrument politique à Xerxès; elle devait lui
+gagner les principales villes grecques, en inspirant de l'amour aux
+chefs qui les défendaient; elle réussit, en effet, dans cette première
+partie de sa galante mission: elle captiva successivement quatorze
+chefs, qui furent ses amants sans vouloir être les serviteurs du roi
+de Perse. Celui-ci, en pénétrant dans la Grèce par le passage des
+Thermopyles, se vit obligé d'emporter d'assaut les villes dont
+Thargélie croyait lui avoir assuré la possession. Thargélie s'était
+fixée à Larisse, et le roi de Thessalie l'avait épousée: elle cessa
+d'être hétaire, mais elle resta philosophe. La haute destinée de cette
+courtisane excita l'ambition d'une autre Milésienne, qui l'éclipsa
+bientôt dans la carrière des lettres et de la fortune. Aspasie,
+originaire de Milet, comme Thargélie, après avoir été dictériade
+à Mégare, épousa Périclès, l'illustre chef de la république d'Athènes.</p>
+
+<p>Elle était venue à Athènes, vers le milieu du cinquième siècle avant
+l'ère moderne; elle y était venue avec un brillant cortége d'hétaires
+qu'elle avait formées, et dont elle dirigeait habilement les
+opérations. Ces hétaires n'étaient pas des esclaves étrangères,
+savantes seulement dans l'art de la volupté; c'étaient de jeunes
+Grecques, de condition libre, nourries des leçons de la philosophie
+que professait leur éloquente institutrice, et initiées à tous les
+mystères de la galanterie la plus raffinée. Aspasie avait aussi des
+moyens de séduction toujours prêts pour toutes les circonstances, et
+elle exerçait, par l'intermédiaire de ses élèves, l'influence qu'elle
+ne daignait pas tirer de ses propres ressources. Elle ouvrit son école
+et y enseigna la rhétorique: les citoyens les plus considérables
+furent ses auditeurs et ses admirateurs. Périclès, qui s'était épris
+de cette philosophe, entraînait à sa suite, non-seulement les
+généraux, les orateurs, les poëtes, tous les hommes éminents de la
+république, mais encore les femmes et les filles de ces citoyens, que
+l'amour de la rhétorique rendait indulgentes pour tout le reste. Elles
+y allaient «pour l'ouïr deviser,» dit Plutarque dans la naïve
+traduction de Jacques Amyot, aumônier de Charles IX et évêque
+d'Auxerre, «combien qu'elle menast un train qui n'estoit guères
+honneste, parce qu'elle tenoit en sa maison de jeunes garces qui
+faisoient gain de leur corps.» Ce fut par là qu'elle acheva de
+captiver Périclès qui l'aimait à la passion, mais qui n'était pas
+indifférent aux ragoûts de libertinage qu'elle lui préparait. Aspasie
+se montrait partout en public, au théâtre, au tribunal, au lycée, à la
+promenade, comme une reine entourée de sa cour; elle s'était fait,
+d'ailleurs, une royauté plus rare et moins lourde à porter que toutes
+les autres: elle seule donnait le ton à la mode; elle seule dictait
+des lois aux Athéniens et même aux Athéniennes pour tout ce qui
+concernait les habits, le langage, les opinions, les m&oelig;urs mêmes,
+car elle mit en honneur l'hétairisme et elle lui ôta, pour ainsi dire,
+sa tache originelle. Les jeunes Grecques, en dépit de leur naissance,
+descendirent du rang de citoyennes à celui de courtisanes, et se
+proclamèrent philosophes à l'exemple d'Aspasie.</p>
+
+<p>Périclès, avant d'aimer Aspasie, avait aimé Chrysilla, fille de Télée
+de Corinthe; mais ce premier amour passa sur son union conjugale, sans
+la dissoudre ni la troubler. Dès qu'il eut connu Aspasie, il ne songea
+plus qu'à rompre son mariage, pour en contracter un nouveau avec elle.
+Il amena donc sa femme à consentir au divorce, et il put alors, en se
+remariant, introduire dans sa maison la belle philosophe qu'on
+appelait dans les tavernes la <i>dictériade de Mégare</i>. Périclès était
+fort amoureux, mais il n'était pas jaloux; il laissait Aspasie
+fréquenter Socrate et Alcibiade, qui l'avaient possédée avant
+lui: «Il n'allait jamais au sénat, rapporte Plutarque, et il n'en
+revenait jamais, sans donner un baiser à son Aspasie.» Les
+commentateurs n'ont pas dédaigné de s'occuper de ce baiser quotidien
+du départ et du retour: ils l'ont supposé aussi tendre que Périclès
+était capable de le faire. Ensuite, Aspasie demeurait seule avec
+Socrate ou Alcibiade, et elle ne se consacrait pas uniquement à la
+philosophie, en attendant Périclès. L'entretien roulait entre nos
+philosophes sur des sujets érotiques, et l'on regrette d'apprendre que
+cette charmante femme tolérait, encourageait même chez ses deux amis
+les désordres les plus repoussants. Platon nous a conservé un fragment
+d'un dialogue entre Socrate et Aspasie: «Socrate, j'ai lu dans ton
+c&oelig;ur, lui dit-elle; il brûle pour le fils de Dinomaque et de
+Clinias. Écoute, si tu veux que le bel Alcibiade te paye de retour,
+sois docile aux conseils de ma tendresse.&mdash;O discours ravissants!
+s'écrie Socrate, ô transports!... Une sueur froide a parcouru mon
+corps, mes yeux sont remplis de larmes...&mdash;Cesse de soupirer,
+interrompt-elle; pénètre-toi d'un enthousiasme sacré; élève ton esprit
+aux divines hauteurs de la poésie: cet art enchanteur t'ouvrira les
+portes de son âme. La douce poésie est le charme des intelligences;
+l'oreille est le chemin du c&oelig;ur, et le c&oelig;ur l'est du reste.»
+Socrate, de plus en plus attendri, ne sait que pleurer et cache son
+front chauve entre ses mains: «Pourquoi pleures-tu, mon cher
+Socrate? Il troublera donc toujours ton c&oelig;ur, cet amour qui s'est
+élancé, comme l'éclair, des yeux de ce jeune homme insensible? Je t'ai
+promis de le fléchir pour toi!...» La complaisante Aspasie ne paraît
+pas trop piquée du successeur que Socrate veut lui donner, elle qui
+avait eu les prémices de cette austère sagesse. «Vénus se vengea de
+lui, dit le poëte élégiaque Hermésianax, en l'enflammant pour Aspasie;
+son esprit profond n'était plus occupé que des frivoles inquiétudes de
+l'amour. Toujours il inventait de nouveaux prétextes pour retourner
+chez Aspasie, et lui, qui avait démêlé la vérité dans les sophismes
+les plus tortueux, ne pouvait trouver d'issue aux détours de son
+propre c&oelig;ur.»</p>
+
+<p>Aspasie ne manifesta jamais mieux son pouvoir sur l'esprit de Périclès
+qu'en obtenant de lui qu'il déclarât la guerre aux Samiens, puis aux
+Mégariens. Dans ces deux guerres, elle accompagna son mari et ne se
+sépara point de sa maison d'hétaires. La guerre de Samos ne fut pour
+elle qu'un souvenir d'intérêt à l'égard de sa ville natale: Aspasie ne
+voulut pas que les Samiens, qui étaient alors en lutte avec les
+Milésiens, s'emparassent de Milet; elle promit du secours à ses
+compatriotes et elle leur tint parole. Quant à la guerre de Mégare, la
+cause en était moins honorable. Alcibiade, ayant entendu vanter les
+charmes de Sim&oelig;the, courtisane de Mégare, se rendit dans cette
+ville avec quelques jeunes libertins, et ils enlevèrent
+Sim&oelig;the en disant qu'ils agissaient pour le compte de Périclès. Les
+Mégariens usèrent de représailles et firent enlever aussi deux
+hétaires de la maison d'Aspasie. Celle-ci se plaignit amèrement, et
+voici la guerre déclarée. Cette guerre de Mégare fut le commencement
+de celle du Péloponèse. Aspasie, par sa présence et par l'aimable
+concours de ses filles, entretint le courage des capitaines de
+l'armée; pendant le siége de Samos surtout, les hétaires ne chômèrent
+pas, et elles firent de si énormes bénéfices, qu'elles remercièrent
+Vénus en lui élevant un temple aux portes de cette ville, qui n'avait
+pas résisté longtemps à l'armée de Périclès. Cette double guerre, qui
+coûtait, si glorieuse qu'elle fût, beaucoup de sang et d'argent,
+augmenta le nombre des ennemis d'Aspasie et accrut leur acharnement.
+Les femmes honnêtes, irritées de se voir préférer des courtisanes qui
+savaient mieux plaire, reprochèrent vivement à Aspasie et à ses
+compagnes de débaucher les hommes, et de faire tort aux amours
+légitimes. Aspasie rencontra la femme de Xénophon, qui criait plus
+haut que les autres; elle l'arrêta par le bras et lui dit en souriant:
+«Si l'or de votre voisine était meilleur que le vôtre, lequel
+aimeriez-vous mieux, le vôtre ou le sien?&mdash;Le sien, répondit en
+rougissant cette fière vertu.&mdash;Si ses habits et ses joyaux étaient
+plus riches que les vôtres, continua Aspasie, aimeriez-vous mieux les
+siens que les vôtres?&mdash;Oui, répliqua-t-elle sans hésiter.&mdash;Mais
+si son mari était meilleur que le vôtre, ne l'aimeriez-vous pas mieux
+aussi?» La femme de Xénophon ne répondit rien et s'enveloppa dans les
+plis de son voile.</p>
+
+<p>Cependant les ennemis d'Aspasie redoublaient de malice et de perfidie.
+Les poëtes comiques, payés ou séduits, l'insultaient en plein théâtre:
+ils l'appelaient une nouvelle Omphale, une nouvelle Déjanire, pour
+exprimer le tort qu'elle faisait à Périclès. Cratinus alla jusqu'à la
+traiter de concubine impudique et déhontée. C'est alors qu'Hermippe,
+un de ces faiseurs de comédies, l'accusa d'athéisme devant l'aréopage,
+en ajoutant, dit le Plutarque d'Amyot, «qu'elle servait de maquerelle
+à Périclès, recevant en sa maison des bourgeoises de la ville, dont
+Périclès jouissait.» L'accusation suivit son cours; Aspasie comparut
+en face de l'aréopage, et elle eût été inévitablement condamnée à
+mort, si Périclès n'était venu en personne pour la défendre: il la
+prit dans ses bras, il la couvrit de baisers et il ne put trouver que
+des larmes; mais ces larmes eurent une éloquence qui sauva l'accusée.
+La même accusation atteignit ses amis, le philosophe Anaxagore et le
+sculpteur Phidias; mais Périclès ne put les préserver de l'exil qui
+les frappa, malgré les pleurs d'Aspasie. En perdant le grand homme qui
+l'avait réhabilitée, Aspasie ne resta pas fidèle à sa mémoire; elle
+lui donna pour successeur un grossier marchand de grains, nommé
+Lysiclès, qu'elle prit la peine de polir et de parfumer. Elle ne
+cessa point de professer la rhétorique, la philosophie et
+l'hétairisme. Elle mourut vers la fin du cinquième siècle avant
+Jésus-Christ. C'était une croyance des Pythagoriens, que son âme avait
+été celle de Pythagore, et qu'elle passa de son beau corps dans celui
+du hideux cynique Cratès. Son nom avait retenti jusqu'au fond de
+l'Asie, et la maîtresse de Cyrus le jeune, gouverneur de
+l'Asie-Mineure, voulut être nommée aussi Aspasie, en souvenir de la
+célèbre philosophe qu'elle essayait d'imiter. Cette seconde Aspasie,
+non moins remarquable par sa beauté et son esprit, hérita de la
+célébrité de son homonyme, et entra tour à tour dans le lit de deux
+rois de Perse, Artaxerxe et Darius. Elle était Phocéenne, et avant de
+prendre le surnom d'Aspasie, elle avait porté celui de <i>Milto</i>,
+c'est-à-dire vermillon, à cause de l'éclat de son teint.</p>
+
+<p>Puisque Aspasie, par la grâce de la métempsycose, avait consenti à
+devenir le cynique Cratès, on s'étonnera moins de la préférence que la
+philosophe Hipparchia avait accordée à ce cynique, qui vivait en chien,
+350 ans avant Jésus-Christ. Elle appartenait à une bonne famille
+d'Athènes; elle n'était pas laide; elle avait beaucoup d'intelligence et
+d'instruction; mais dès qu'elle eut écouté Cratès discutant sur les
+arcanes de la philosophie cynique, elle devint amoureuse de lui, et elle
+ne craignit pas de déclarer à ses parents qu'elle se livrerait à Cratès.
+On l'enferma: elle ne fit que soupirer pour Cratès. Sa famille alla
+supplier ce philosophe de s'employer à guérir cette obstinée, et il s'y
+employa de très-bonne foi. Quand il vit que ses raisons et ses avis
+n'avaient pas le moindre crédit auprès d'Hipparchia, il étala sa
+pauvreté devant elle, il lui découvrit sa bosse, il mit par terre son
+bâton, sa besace et son manteau: «Voilà l'homme que vous aurez, lui
+dit-il, et les meubles que vous trouverez chez lui. Songez-y bien, vous
+ne pouvez devenir ma femme, sans mener la vie que prescrit notre secte.»
+Hipparchia lui répondit qu'elle était prête à tout et qu'elle avait fait
+ses réflexions. Cratès fit aussi les siennes sur-le-champ, et en
+présence du peuple qui s'était rassemblé, il célébra ses noces dans le
+P&oelig;cile. Depuis ce jour-là, Hipparchia s'attacha aux pas de Cratès,
+rôdant partout avec lui, l'accompagnant dans les festins, contre l'usage
+des femmes mariées, et ne se faisant aucun scrupule, suivant les
+expressions de Bayle, «de lui rendre le devoir conjugal au milieu des
+rues.» Telle était la prescription de la philosophie cynique. Saint
+Augustin, dans sa <i>Cité de Dieu</i>, met en doute cette circonstance
+malhonnête, en disant (et nous nous servons de la traduction du
+vénérable Lamothe Levayer, précepteur de Monsieur, frère de Louis XIII)
+«qu'il ne peut croire que Diogène ni ceux de sa famille, qui ont eu la
+réputation de faire toutes choses en public, y prissent néanmoins une
+véritable et solide volupté, s'imaginant qu'ils ne faisoient qu'imiter
+sous le manteau cynique les remuements de ceux qui s'accouplent, pour
+imposer ainsi aux yeux des spectateurs.» Quoi qu'il en soit, les noces
+de Cratès et d'Hipparchia furent immortalisées par les cynogamies que
+les cyniques d'Athènes célébraient de la même manière sous le portique
+du P&oelig;cile. Hipparchia était encore plus cynique que son Cratès, et
+rien ne pouvait la faire rougir. Un jour, dans un repas, elle posa un
+sophisme que l'athée Théodore résolut, en lui levant la jupe, suivant
+les expressions un peu hasardées dont se sert Ménage pour traduire
+Diogène-Laerce (<span title="anesyre d' autês thoimation">ἀνέσυρε δ’ αὐτης θοιμἀτιον</span>).
+Hipparchia ne bougea pas et le laissa faire. «Qu'est-ce que cela
+prouve?» lui dit-elle, en le voyant s'arrêter tout court. Il ne paraît
+pas que la philosophie de Diogène ait eu beaucoup de prestige pour les
+courtisanes, car, suivant les termes énergiques d'un poëte grec, «elle
+ne fit pas baisser le prix des parfums.» Hipparchia eut pourtant des
+élèves qui suivaient son vilain exemple, et qui faisaient rougir
+jusqu'aux dictériades. Elle composa plusieurs ouvrages de philosophie et
+de poésie, entre autres, des lettres, des tragédies et un traité sur les
+hypothèses, ce qui fit dire à une hétaire: «Tout chez elle est
+hypothèse, même l'amour.» Il y a dans le grec un jeu de mots fort libre,
+que peut faire comprendre l'étymologie d'<i>hypothèse</i> (<span title="hypo">ὑπὸ</span>, sous, et
+<span title="thesis">θέσις</span>, position). Hipparchia, en tant que courtisane,
+ne pouvait avoir de vogue que dans le monde cynique, car le
+portrait que le philosophe Aristippe nous a laissé des disciples de
+Diogène, donne des femmes de cette secte une idée assez peu
+engageante: «N'auriez-vous pas raison, dit-il, de vous moquer de ces
+hommes qui tirent vanité de l'épaisseur de leur barbe, d'un bâton
+noueux et d'un manteau en guenilles, sous lequel ils cachent la
+saleté la plus outrée et toute la vermine qui peut s'y loger? Que
+diriez-vous encore de leurs ongles qui ressemblent aux griffes d'une
+bête fauve?»</p>
+
+<p>Les pythagoriciens étaient du moins, en dépit des préceptes de Socrate,
+mieux vêtus et mieux lavés; les hétaires qui se consacraient à ces
+philosophes et qui leur prêtaient une aide dévouée, n'avaient rien de
+repoussant dans leur toilette, et à travers les soins de la philosophie,
+elles prenaient le temps de soigner les choses matérielles. Ces hétaires
+ne faisaient pas fi du luxe, principalement celles de la secte
+d'Épicure. Avant lui, Stilpon, philosophe de Mégare, au milieu du
+quatrième siècle avant Jésus-Christ, avait introduit aussi les hétaires
+dans la secte des stoïciens, quoique cette secte regardât la vertu comme
+le premier des biens. Stilpon commença par être débauché et il en
+conserva toujours quelque chose, alors même qu'il recommandait à ses
+disciples de tenir en bride leurs passions: le fond de sa doctrine était
+l'apathie et l'immobilité. Sa maîtresse Nicarète, qu'il faut distinguer
+d'une courtisane du même nom, mère de la fameuse Nééra, protestait
+contre cette doctrine et partageait ses moments entre les mathématiques
+et l'amour. Née de parents honorables qui lui donnèrent une belle
+éducation, elle fut passionnée pour les problèmes de la géométrie et
+elle ne refusait pas ses faveurs à quiconque lui proposait une solution
+algébrique. Stilpon ne lui apprit que la dialectique; d'autres lui
+enseignèrent les propriétés des grandeurs qui font l'objet des
+mathématiques; Stilpon s'enivrait et dormait souvent; les autres n'en
+étaient que plus éveillés. Une secte philosophique qui avait des
+hétaires pour lui faire des partisans, ne manquait jamais de réussir. Si
+la mathématicienne Nicarète rendit des services multipliés aux
+stoïciens, Philénis et Léontium ne furent pas moins utiles aux
+épicuriens. Philénis, disciple et maîtresse d'Épicure, écrivit un traité
+sur la physique et sur les atomes crochus. Elle était de Leucade, mais
+elle n'en fit pas le saut, car elle n'avait point à se plaindre de la
+froideur de ses amants. Elle eut à sa disposition la jeunesse d'Épicure;
+Léontium ne connut ce philosophe que dans sa vieillesse: il ne l'en aima
+que davantage, et elle était bien embarrassée de lui rendre amour pour
+amour. «Je triomphe, ma chère reine, lui écrivait-il en réponse à une de
+ses lettres; de quel plaisir je me sens pénétré à la lecture de votre
+épître!» Diogène-Laerce n'a malheureusement cité que ce début
+épistolaire. Quant aux lettres de Léontium, on n'en a qu'une seule,
+adressée à son amie Lamia, et l'on peut juger, d'après cette lettre,
+que le vieil Épicure avait plus d'un rival préféré. Ses soupçons et sa
+jalousie n'étaient donc que trop justifiés. Léontium admirait le
+philosophe et abhorrait le vieillard.</p>
+
+<p>«J'en atteste Vénus! écrit-elle à Lamia; oui, si Adonis pouvait revenir
+ici-bas et qu'il eût quatre-vingts ans, qu'il fût accablé des infirmités
+de cet âge, rongé par la vermine, couvert de toisons puantes et
+malpropres, ainsi que mon Épicure, Adonis lui-même me paraîtrait
+insoutenable.» Épicure est jaloux, avec raison, d'un de ses disciples,
+de Timarque, jeune et beau Céphisien, que Léontium lui préfère à juste
+titre. «C'est Timarque, dit-elle, qui le premier m'a initiée aux
+mystères de l'amour: il demeurait dans mon voisinage et je crois qu'il
+eut les prémices de mes faveurs. Depuis ce temps, il n'a cessé de me
+combler de biens: robes, argent, servantes, esclaves, joyaux des pays
+étrangers, il m'a tout prodigué.» Épicure n'est pas moins généreux, mais
+il n'en est pas plus aimable et il est cent fois plus jaloux; car, si
+Timarque souffre sans se plaindre la rivalité de son maître, celui-ci ne
+peut lui pardonner d'être jeune, beau et aimé. Épicure charge donc ses
+disciples favoris Hermaque, Metrodore, Polienos, de surveiller les deux
+amants et de les empêcher de se joindre. «Que faites-vous, Épicure? lui
+dit Léontium, qui essaye de l'apaiser. Vous vous traduisez vous-même en
+ridicule; votre jalousie va devenir le sujet des conversations
+publiques et des plaisanteries du théâtre, les sophistes gloseront sur
+vous.» Mais le barbon ne veut rien entendre: il exige qu'on n'aime que
+lui: «Toute la ville d'Athènes, fût-elle peuplée d'Épicures ou de leurs
+semblables, s'écrie Léontium poussée à bout, j'en jure par Diane, je ne
+les estimerais certainement pas tous ensemble autant que la moindre
+partie du corps de Timarque, voire le bout de son doigt!» Léontium
+demande un asile à Lamia, pour se mettre à l'abri des fureurs et des
+tendresses d'Épicure.</p>
+
+<p>Elle ne s'épargnait pas, d'ailleurs, les distractions; elle avait, en
+même temps, un autre amant, le poëte Hermésianax, de Colophon, qui
+composa en son honneur une histoire des poëtes amoureux et qui lui
+réserva la plus belle place dans ce livre. Mais elle était plus
+préoccupée de philosophie que de poésie, et elle ne se trouvait jamais
+mieux que dans les délicieux jardins d'Épicure, où elle se prostituait
+publiquement avec tous les disciples du maître, auquel elle accordait
+aussi ses faveurs devant tout le monde. C'est Athénée qui nous fournit
+ces détails philosophiques. On est indécis, après cela, pour deviner la
+manière dont le peintre Théodore avait représenté Léontium en
+méditation: <i>Leontium Epicuri cogitantem</i>, dit Pline, qui fait l'éloge
+de ce portrait célèbre. Elle ne se bornait point à parler sur la
+doctrine d'Épicure: elle écrivait des ouvrages remarquables par
+l'élégance du style. Celui qu'elle rédigea contre le savant Théophraste
+faisait l'admiration de Cicéron, qui regrettait de trouver tant
+d'atticisme provenant d'une source si impure. On prétend que la doctrine
+épicurienne l'avait rendue mère, et que sa fille Danaé, qu'elle
+attribuait à Épicure, naquit sous les platanes des jardins de ce
+philosophe. Au reste, malgré son âge vénérable, Épicure couvait sous ses
+cheveux blancs toutes les ardeurs d'un jeune c&oelig;ur. Diogène-Laerce
+cite de lui cette lettre comparable à l'ode brûlante de Sapho: «Je me
+consume moi-même; à peine puis-je résister au feu qui me dévore;
+j'attends le moment où tu viendras te réunir à moi comme une félicité
+digne des dieux!» Par malheur, cette épître passionnée n'est point
+adressée à Léontium, mais à Pitoclès, un des disciples du père de
+l'épicurisme. Nonobstant Pitoclès et Léontium, on a tenté de faire
+d'Épicure le plus chaste, le plus vertueux des philosophes. Léontium lui
+survécut sans doute et florissait encore vers le milieu du troisième
+siècle avant l'ère moderne.</p>
+
+<p>Sa fille Danaé ne mourut pas en courtisane: elle était devenue la
+concubine de Sophron, gouverneur d'Éphèse, sans abandonner pour cela la
+philosophie de sa mère et de son père. Sophron l'aimait éperdument, et
+Laodicée, femme de Sophron, ne fut pas jalouse d'elle; au contraire,
+elle en fit son amie et sa confidente: elle lui confia un jour qu'elle
+avait remis à des assassins le soin de les délivrer toutes deux à la
+fois d'un mari et d'un amant. Danaé s'en alla tout révéler à Sophron,
+qui n'eut que le temps de s'enfuir à Corinthe. Laodicée, furieuse de
+voir sa victime lui échapper, se vengea sur Danaé et ordonna qu'elle fût
+précipitée du haut d'un rocher. Danaé, en mesurant la profondeur du
+précipice dans lequel on allait la jeter, s'écria: «O dieux! c'est avec
+raison qu'on nie votre existence. Je meurs misérablement pour avoir
+voulu sauver la vie de l'homme que j'aimais, et Laodicée, qui voulut
+assassiner son époux, vivra au sein de la gloire et des honneurs.»</p>
+
+<p>Telles furent les principales philosophes qui ont fait partie des
+hétaires grecques et qui donnèrent un prestige de science, un attrait
+d'esprit, une raison d'être, aux faits et gestes de la Prostitution;
+elles s'élevèrent au rang des maîtres de la philosophie, par la parole
+et par le style: leur gloire rejaillit sur l'innombrable famille des
+courtisanes qui, en fréquentant des poëtes et des philosophes, ne
+devenaient pas toutes philosophes et poëtes elles-mêmes. Platon eut
+Archéanasse de Colophon; Ménéclide, Bacchis de Samos; Sophocle,
+Archippe; Antagoras, Bédion, etc.; mais ces hétaires se contentèrent de
+briller dans les choses de leur profession et ne cherchèrent pas à
+s'approprier le génie de leurs amants, comme Prométhée le feu sacré.
+Poëtes et philosophes à l'envi chantèrent les louanges des
+courtisanes.</p>
+
+<p><a name="Page_303" id="Page_303"></a></p>
+
+<h2 class="sep4"><a href="#table">CHAPITRE XII.</a></h2>
+
+<p class="som"><span class="smcap">Sommaire.</span>&mdash;Les <i>familières</i> des hommes illustres de la
+Grèce.&mdash;Amour de Platon pour la vieille
+Archéanasse.&mdash;Épigramme qu'il fit sur les rides de cette
+hétaire.&mdash;Interprétation de cette épigramme par
+Fontenelle.&mdash;L'Hippique Plangone.&mdash;Pamphile.&mdash;Singulière
+offrande que fit cette courtisane à Vénus.&mdash;Son académie
+d'équitation.&mdash;Vénus <i>Hippolytia</i>.&mdash;Rivalité de Plangone et de
+Bacchis.&mdash;Proclès de Colophon.&mdash;Générosité de
+Bacchis.&mdash;Le collier des deux amies.&mdash;Archippe et Théoris,
+maîtresses de Sophocle.&mdash;Hymne de Sophocle à Vénus.&mdash;Théoris
+condamnée à mort sur l'accusation de Démosthène.&mdash;Archippe la
+<i>Chouette</i>.&mdash;Aristophane rival de Socrate.&mdash;Théodote, <i>Don de
+Dieu</i>.&mdash;Socrate <i>sage conseiller des amours</i>.&mdash;Dédains
+d'Archippe pour Aristophane.&mdash;Vengeance d'Aristophane.&mdash;Les
+<i>Nuées</i>.&mdash;Mort de Socrate.&mdash;Lamia et Glycère, maîtresses de
+Ménandre.&mdash;Lettre de Glycère à Bacchis.&mdash;Amour sincère de
+Ménandre pour Glycère.&mdash;Comédies faites en l'honneur des
+courtisanes.&mdash;Le poëte Antagoras et l'avide Bédion.&mdash;Lagide ou
+la <i>Noire</i> et le rhéteur Céphale.&mdash;Choride et
+Aristophon.&mdash;Phyla concubine d'Hypéride.&mdash;Les maîtresses
+d'Hypéride.&mdash;Euthias accusateur de Phryné.&mdash;Isocrate et
+Lagisque.&mdash;Herpyllis et Aristote.&mdash;L'esclave Nicérate et le
+rhéteur Stéphane.&mdash;L'impudique Nééra.&mdash;Le maître, le
+complaisant, le médecin et l'ami de Naïs ou Oia.&mdash;L'hétaire
+Bacchis.&mdash;Efforts que fit cette courtisane pour sauver Phryné de
+l'accusation portée contre elle par Euthias.&mdash;Regrets que causa sa
+mort.&mdash;Désespoir d'Hypéride son amant.&mdash;La <i>bonne</i>
+Bacchis.&mdash;M&oelig;urs honnêtes de la courtisane
+Pithias.&mdash;Exemple de tendresse donné par Théodète lors de la mort
+d'Alcibiade son amant.&mdash;L'hétaire Médontis d'Abydos.&mdash;Les
+<i>quadriges</i> de Thémistocle.&mdash;La vieille courtisane
+Thémistonoé.&mdash;Boutades de Nico dite la <i>Chèvre</i>.&mdash;Épigrammes
+de Mania dite l'<i>Abeille</i> et <i>Manie</i>.</p>
+
+<p>Presque tous les grands hommes de la Grèce s'attachèrent, comme
+Périclès, au char des courtisanes; chaque orateur, chaque poëte eut sa
+familière; mais, quoique les hétaires, qui s'adonnaient ainsi aux
+lettres et à l'éloquence, n'eussent pour mobile d'intérêt que l'amour de
+la célébrité, elles furent souvent trompées dans leur attente, et leurs
+amants ne les ont célébrées que dans des ouvrages qui survivaient peu à
+la circonstance, ou qui du moins ne sont pas venus jusqu'à nous. Il ne
+reste donc que bien peu de détails sur ces hétaires que les noms
+illustres de leurs adorateurs nous recommandent assez, mais qui ont
+peut-être trop négligé de se recommander par elles-mêmes, par leurs
+grâces et par leur esprit. Il semble que les hommes éminents qui ne
+rougissaient pas de les aimer et de se traîner à leurs pieds
+publiquement, aient craint de se compromettre vis-à-vis de la postérité
+en se faisant les trompettes de la Prostitution et des vices qui en
+découlent. Il est possible aussi que les maîtresses choisies par les
+maîtres de la littérature grecque n'eussent pas d'autre mérite que
+l'honneur de ce choix et leur beauté matérielle; ce n'est pas
+d'aujourd'hui que les gens d'esprit ont donné la préférence aux belles
+statues, et se sont moins préoccupés des sentiments que des sensations;
+or, chez les Grecs, comme nous l'avons déjà dit, la femme était surtout
+remarquable par la perfection des formes, et son corps harmonieux avait
+seul plus de séductions muettes que l'esprit et le c&oelig;ur n'en
+eussent pu mettre dans sa voix et dans son entretien. Nous en conclurons
+que les amantes des poëtes, des orateurs et des savants, n'étaient que
+belles et voluptueuses.</p>
+
+<p>Platon dérogea pourtant de la philosophie jusqu'à composer des vers sur
+les rides de son Archéanasse, qu'il n'en aimait pas moins, si ridée
+qu'elle fût. Cette épigramme, qui est intraduisible en français, roule
+sur l'analogie de consonnance que présente en grec le mot <i>ride</i> et le
+mot <i>bûcher</i> (en latin, <i>rogum</i> et <i>ruga</i>): «Archéanasse, hétaire
+colophonienne, est maintenant à moi, elle qui cache sous ses rides un
+Amour vainqueur. Ah! malheureux, qu'elle a touchés de sa flamme dans sa
+première jeunesse, vous êtes depuis longtemps la proie du bûcher!» On
+attribue au poëte Asclépiade ces vers qui portent le nom de Platon, et
+que Fontenelle a déguisés de la sorte dans une galante imitation qu'il
+s'est bien gardé de rapprocher de l'original grec:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">L'aimable Archéanasse a mérité ma foi;<br /></span>
+<span class="i2">Elle a des rides, mais je voi<br /></span>
+<span class="i0">Une troupe d'Amours se jouer dans ses rides.<br /></span>
+<span class="i0">Vous qui pûtes la voir avant que ses appas<br /></span>
+<span class="i0">Eussent du cours des ans reçu ces petits vides,<br /></span>
+<span class="i2">Ah! que ne souffrîtes-vous pas?<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Au reste, l'épigramme de Platon ou d'Asclépiade pourrait s'entendre
+de dix manières et se traduire de cent. Nous comprenons mieux une
+autre épigramme, dont l'auteur ne s'est pas nommé, et qui a été
+faite pour une autre courtisane de Milet, appelée Plangone en Grèce,
+et Pamphile en Ionie. Cette Plangone, dont la beauté était sans
+rivale, enleva les amants de ses deux amies Philénis et Bacchis;
+puis, satisfaite de sa double victoire, offrit à Vénus un fouet et
+une bride, avec cette inscription allégorique: «Plangone a dédié ce
+fouet et ces rênes brillantes, et les a mis sur la porte de son
+académie, où l'on apprend si bien à monter à cheval, après avoir
+vaincu avec un seul coursier la guerrière Philénis, quoiqu'elle
+commençât déjà à être sur le retour. Aimable Vénus, accorde-lui la
+faveur de voir sa victoire passer à l'immortalité.» Le poëte, dans
+ces vers, compare la carrière amoureuse aux stades où se faisait la
+course des chars; Plangone se servit si habilement du fouet et de la
+bride, qu'elle atteignit le but avant Philénis, qui avait dépassé
+pourtant la borne fatale, et qui se croyait sûre de garder
+l'avantage; quant au coursier, que montait Plangone dans cette lutte
+mémorable, c'était peut-être le poëte lui-même. Si Plangone eut le
+prix de la course cette fois-là, elle fut moins heureuse plus tard;
+Lucien nous apprend qu'elle se trouva un beau matin dépouillée par
+son amant, qui de cheval était devenu écuyer et avait retourné le
+fouet et la bride contre son écuyère: «Un seul cavalier lui a coûté
+la vie,» dit Lucien, qui faisait allusion à l'inscription de
+l'offrande à Vénus. Nous supposerions volontiers qu'à cette offrande
+était jointe une statuette représentant la courtisane sous les
+traits de la déesse qu'elle invoquait dans son académie
+d'équitation, car son nom (<span title="plangôn">πλαγγων</span>) resta depuis à des poupées ou
+images de cire qu'on vendait aux portes des temples de Vénus,
+principalement à Trézène, où Vénus était adorée sous le titre
+d'<i>Hippolytia</i>.</p>
+
+<p>Plangone fut moins célèbre par ses m&oelig;urs hippiques que par sa
+rivalité avec Bacchis. Cette belle hétaire de Samos, la plus douce et la
+plus honnête des courtisanes, avait pour amant Proclès de Colophon. Ce
+jeune homme rencontra Plangone et oublia Bacchis; mais Plangone, sachant
+quelle était sa rivale, ne voulut pas écouter d'abord les tendres
+supplications de Proclès, qui lui offrait de tout sacrifier pour elle,
+même Bacchis: «Demandez-moi une preuve d'amour? disait-il, je vous la
+donnerai, dût-elle me coûter la vie.&mdash;Eh bien! je te demande le
+collier de Bacchis, répondit Plangone en riant.» Ce collier de perles
+n'avait pas de pareil au monde: les reines d'Asie l'enviaient à la
+courtisane, qui le portait jour et nuit. Proclès, désespéré, s'en alla
+trouver Bacchis, lui avoua en pleurant qu'il se mourait d'amour, et que
+Plangone, par dérision sans doute, ne lui laissait aucun espoir, à moins
+qu'il n'eût le collier de Bacchis à donner en échange de ce qu'il
+demandait. Bacchis détacha en silence son collier et le mit dans les
+mains de Proclès; celui-ci, éperdu, indécis, fut au moment de le rendre
+en se jetant aux genoux de sa noble maîtresse; mais la passion
+l'emporta; il se leva en tremblant et s'enfuit comme un voleur avec le
+collier: «Je vous renvoie votre collier, écrivit Plangone à Bacchis dont
+elle admirait la générosité; demain je vous renverrai votre amant.» Les
+deux courtisanes conçurent réciproquement beaucoup d'estime l'une pour
+l'autre, et se lièrent d'une si étroite amitié, qu'elles mirent en
+commun jusqu'à l'amant et le collier. Quand on voyait Proclès entre ses
+deux maîtresses, on disait: «C'est le collier des deux amies!»</p>
+
+<p>Revenons aux maîtresses des grands hommes. Sophocle, le vieux
+Sophocle en eut deux, Archippe et Théoris. Celle-ci était prêtresse
+dans les mystères de Vénus et de Neptune; elle passait aussi pour
+magicienne, parce qu'elle fabriquait des philtres. Elle avait
+dédaigné l'amour du fameux Démosthène, pour flatter l'orgueil de
+Sophocle, qui adressa cet hymne à Vénus: «O déesse, écoute ma
+prière! Rends Théoris insensible aux caresses de cette jeunesse que
+tu favorises; répands des charmes sur ma chevelure blanche; fais que
+Théoris préfère un vieillard. Les forces du vieillard sont épuisées,
+mais son esprit conçoit encore des désirs.» Démosthène, pour se
+venger des dédains de cette belle prêtresse, l'accusa d'avoir
+conseillé aux esclaves de tromper leurs maîtres, et la fit condamner
+à mort. Sophocle ne paraît pas avoir pris la défense de la
+malheureuse Théoris. Il aimait déjà peut-être Archippe, qui lui
+sacrifia le jeune Smicrinès: «C'est une chouette, dit celui-ci, elle
+se plaît sur les tombeaux.» Ce tombeau-là cachait un trésor:
+Sophocle, qui mourut centenaire, laissa tous ses biens par testament
+à l'aimable chouette. Les courtisanes n'avaient pas moins d'empire
+sur la comédie que sur la tragédie. Aristophane fut le rival de
+Socrate, et eut une passion malheureuse pour la maîtresse de ce
+philosophe, qu'on avait surnommée <i>Théodote</i>, c'est-à-dire <i>Don de
+Dieu</i>. Cette divine hétaire avait reçu des leçons de Socrate, qui
+s'intitulait lui-même le <i>sage conseiller en amours</i>; elle s'était
+éprise de ce nez camard et de ce front chauve; elle avait supplié
+Socrate de lui donner la plus humble place parmi ses amantes et ses
+disciples: «Prêtez-moi donc un philtre dont je puisse me servir, lui
+avait-elle dit en soupirant, pour vous attirer près de
+moi?&mdash;Mais je ne veux pas vraiment, avait répondu Socrate, être
+attiré près de vous; je prétends bien que vous veniez me chercher
+vous-même.&mdash;J'irai volontiers, si vous consentez à me
+recevoir.&mdash;Je vous recevrai s'il n'y a personne auprès de moi
+que j'aime plus que vous.» Elle choisit bien son temps: Socrate
+était seul. Socrate continua de lui donner d'excellents avis pour
+régler sa conduite de courtisane, et pour conserver longtemps ses
+amants en les rendant toujours plus passionnés. Ce fut sur ces
+entrefaites, qu'elle se fit un ennemi d'Aristophane, lorsqu'elle
+refusa d'en faire un amant. Le terrible poëte soupçonna Socrate
+d'avoir prévenu contre lui la naïve Théodote, et au lieu de se
+venger d'elle, il composa la comédie des <i>Nuées</i>, dans laquelle il
+attaquait cruellement le philosophe. Cette comédie eut pour
+dénoûment le procès qui fit condamner Socrate à boire la ciguë.
+Théodote pleura la glorieuse victime d'Aristophane: «Vos amis font
+vos richesses, lui avait dit Socrate, dans la première visite qu'il
+lui rendait; c'est la plus précieuse et la plus rare de toutes les
+richesses!» Théodote ne voulut jamais admettre au nombre de ses amis
+l'ennemi, l'accusateur, le bourreau de Socrate.</p>
+
+<p>Le poëte Ménandre, dont les comédies n'étaient pas des satires comme
+celles d'Aristophane, fut mieux accueilli par les courtisanes. Lamia et
+Glycère se disputèrent successivement la gloire de le posséder et de le
+fixer; l'une, maîtresse de Démétrius Poliorcète; l'autre, d'Harpalus de
+Pergame. On a compendieusement disserté pour savoir s'il devança ces
+deux princes dans les bonnes grâces de leurs favorites. «Ménandre est du
+tempérament le plus amoureux, écrivait Glycère à Bacchis, qu'elle
+craignait d'avoir pour rivale, et l'homme le plus austère ne se
+défendrait qu'avec peine des charmes de Bacchis. Ne me taxe donc pas de
+former des soupçons injustes, et pardonne-moi, ma chère, les inquiétudes
+de l'amour. Je regarde comme la chose la plus importante à mon bonheur,
+de me conserver Ménandre pour amant, car si je venais à me brouiller
+avec lui, si sa tendresse venait seulement à se refroidir, ne serais-je
+pas sans cesse dans la crainte d'être traduite sur la scène, en butte
+aux propos insultants des Chrémès et des Dyphile?» Glycère aimait
+véritablement Ménandre, et celui-ci en fut tellement épris que, pour ne
+pas la quitter, il refusa les offres brillantes du roi d'Égypte
+Ptolémée, qui cherchait en vain à l'attacher à sa personne. «Loin de
+toi, écrivait Ménandre à Glycère, quelles douceurs trouverais-je dans la
+vie? Y a-t-il quelque chose au monde qui puisse me flatter davantage et
+me rendre plus heureux que ton amitié? Ton caractère charmant, la gaieté
+de ton esprit, conduiront jusqu'à notre extrême vieillesse les agréments
+de la jeunesse. Passons donc ensemble ce qui nous reste de beaux jours;
+vieillissons ensemble, mourons ensemble; n'emportons pas avec nous le
+regret d'imaginer que le dernier survivant pourrait encore jouir de
+quelque félicité. Que les dieux me préservent d'espérer un bonheur de
+cette espèce!» Ménandre préfère l'amour de Glycère à toutes les joies de
+l'ambition, à toutes les splendeurs de la fortune: il enverra donc à sa
+place chez Ptolémée le poëte Philémon: «Philémon n'a point de Glycère!»
+s'écrie-t-il avec tendresse. Glycère, touchée de cette preuve de solide
+affection, essaie pourtant de décider Ménandre à accepter les
+propositions du roi d'Égypte: elle ne veut pas être en reste de
+générosité, elle le suivra partout, elle ira s'établir avec lui dans
+Alexandrie; mais elle triomphe au fond du c&oelig;ur, elle se réjouit de
+l'avoir emporté sur Ptolémée: «Je ne crains plus, dit-elle, le peu de
+durée d'un amour qui ne serait appuyé que sur la passion: si les
+attachements de cette espèce sont violents, ils se rompent aisément;
+mais quand la confiance les soutient, il semble qu'on peut les regarder
+comme indissolubles.» On ne croirait pas que c'est une courtisane qui
+sait trouver ces délicatesses de sentiments, et l'on en doit conclure
+que l'amour ne dure pas moins longtemps chez une vieille courtisane que
+chez une jeune vestale. Avant d'aimer Ménandre, Glycère avait été
+royalement entretenue par Harpalus, un des plus riches officiers
+d'Alexandre le Grand; mais, en revanche, Lamia avait quitté Ménandre
+pour entrer dans la couche royale de Démétrius Poliorcète.</p>
+
+<p>Ménandre avait fait une comédie en l'honneur de sa Glycère; le poëte
+Eunicus célébra la sienne, Anthée, dans une pièce qu'il nomma du même
+nom qu'elle. Pérécrate fit à Corianno l'offrande d'une comédie homonyme.
+Thalatta eut aussi la gloire d'être mise en comédie, mais le nom de son
+poëte a été plus vite oublié que celui de sa pièce. Le poëte Antagoras,
+favori d'Antigonus, n'eut pas à se repentir d'avoir consacré sa muse à
+sa maîtresse, à l'avide Bédion, qui, suivant l'expression de Simonide,
+commença en sirène et finit en pirate. Les orateurs étaient encore plus
+ardents que les poëtes pour ces hétaires, qui n'en tiraient pas
+ordinairement d'autre profit qu'une satisfaction de vanité. Lagide ou la
+<i>Noire</i>, dont le rhéteur Céphale avait composé le panégyrique en style
+galant, se donna, pour une harangue, à Lysias; Choride rendit père
+Aristophon, qui était fils lui-même de la courtisane Chloris. Phyla fut
+la concubine d'Hypéride, qui l'avait rachetée, et qui lui confia le soin
+d'une maison qu'il avait à Éleusis, sans cesser d'avoir des relations
+avec Myrrhine, Aristagore, Bacchis et même Phryné: Phyla n'était
+cependant qu'une esclave née à Thèbes. Myrrhine accorda ses faveurs à
+Euthias, pour le déterminer à se porter accusateur de Phryné qu'elle
+détestait: «Par Vénus! lui écrivait Bacchis indignée de cet odieux
+marché, puisses-tu ne trouver jamais un autre amant! Va, que le sublime
+objet de ton amour, que cet infâme Euthias enchaîne ta vie à la sienne!»
+Les rhéteurs, les moralistes n'avaient pas moins de penchant pour
+l'hétairisme. Isocrate se relâche de son austérité en faveur de
+Lagisque; Herpyllis, qui s'était montrée digne d'être couchée sur le
+testament d'Aristote, lui avait donné un fils, nommé Nicomaque;
+Nicérate, esclave de Cassius d'Élée, doit sa liberté au rhéteur
+Stéphane. Lorsqu'une hétaire prenait l'habitude d'avoir un rhéteur ou un
+poëte parmi ses amis, c'était une charge qu'elle ne laissait jamais
+vacante dans sa maison, et, suivant le bon mot d'une de ces amoureuses
+des gens d'esprit, si le poste se trouvait mal occupé ou mal défendu, on
+doublait, on triplait la garnison. La célèbre Nééra, que Démosthène
+accusa d'impiété et d'adultère devant le tribunal des Thesmothètes, eut
+à la fois pour amants Xénéclide, l'acteur Hipparque et le jeune
+Phrynion, neveu du poëte Démocharès, qui avait eu les mêmes priviléges
+en qualité d'oncle. Ce n'était point encore assez; Phrynion avait un ami
+nommé Stéphane: ils convinrent ensemble de se partager les nuits de
+Nééra, qui n'était pas faite pour s'effrayer du partage, elle qui,
+soupant avec ses deux amants jumeaux chez Chabrias, sortit de leurs bras
+pour se prostituer à tous les esclaves de la maison. Il faut dire, pour
+l'excuser, que cette nuit-là elle était ivre. Naïs ou Oia, surnommée
+<i>Anticyre</i>, parce qu'on l'accusait de faire boire de l'ellébore à ses
+amants, en avait plusieurs en même temps, qu'elle déguisait sous des
+noms différents: Archias était son maître, Himénéus son complaisant,
+Nicostrate son médecin, Philonide son ami.</p>
+
+<p>Une des plus renommées parmi les hétaires de poëtes ou d'orateurs, ce
+fut certainement Bacchis, la maîtresse de l'orateur Hypéride. Elle
+l'aimait si profondément, qu'elle refusa de connaître aucun autre
+homme, après l'avoir connu. C'était une âme tendre et mélancolique, qui
+se contentait d'aimer et d'être aimée par un seul. Elle n'avait ni
+jalousie à l'égard de ses compagnes ni défiance à leur endroit;
+incapable de faire le mal et d'en avoir même l'idée, elle ne supposait
+pas la méchanceté chez les autres. Lorsque Phryné fut accusée d'impiété
+par Euthias, elle conjura Hypéride de la défendre, et elle contribua de
+tous ses efforts à la sauver. On lui reprochait seulement, parmi les
+hétaires, de gâter le métier de courtisane et de faire trop de vertu.</p>
+
+<p>Lorsqu'elle mourut dans la fleur de l'âge, on la regretta généralement.
+On la pleura comme un modèle de bonté, de douceur et de tendresse.
+«Jamais je n'oublierai Bacchis, écrivait Hypéride après l'avoir perdue,
+jamais! Quel était son noble et généreux dévouement! il ennoblit le nom
+de courtisane. Que toutes se réunissent pour lui dresser une statue dans
+le temple de Vénus ou des Grâces! leur gloire le conseille, car l'on va
+répétant de tous côtés qu'elles sont des sirènes perfides, dévorantes,
+éprises de la passion de l'or, mesurant leur amour à la fortune, et
+précipitant enfin leurs adorateurs dans un abîme de maux.» Bacchis avait
+repoussé les présents les plus magnifiques, pour rester fidèle à
+Hypéride; elle mourut pauvre, n'ayant que le manteau de son amant pour
+se couvrir dans le misérable lit où elle cherchait encore la trace de
+ses baisers.</p>
+
+<p>«Je ne surprendrai plus la douceur de ses regards, disait en gémissant
+cet amant désolé, je ne verrai plus le sourire voluptueux de cette
+bouche charmante; elles sont évanouies, les délices de ces nuits qu'elle
+animait d'une volupté sans cesse renaissante! Son caractère, d'une
+douceur ineffable, se peignait encore au sein du plus entier abandon.
+Quels regards! quels discours! quelle conversation de sirène! quel pur
+et enivrant nectar que son baiser! La séduction reposait sur ses lèvres.
+Elle réunissait en elle seule les trois Grâces et Vénus; elle semblait
+enveloppée de la ceinture de la déesse même!» Et pourtant Hypéride avait
+donné plus d'une rivale à Bacchis, il l'avait même abandonnée un moment
+pour s'attacher à Phryné, dont il venait de sauver la vie; mais Bacchis
+ne lui témoigna ni dépit ni rancune; elle ne lui en resta pas moins
+fidèle, et si on lui demandait ce qu'elle faisait seule, pendant
+qu'Hypéride l'oubliait dans les bras d'une foule de maîtresses qui ne la
+valaient pas, «Je l'attends!» disait-elle avec simplicité. L'aventure du
+collier l'avait mise à la mode par toute la Grèce, et on ne l'appelait
+que la <i>bonne</i> Bacchis. Quant à Plangone, qui n'avait pourtant pas joué
+un rôle odieux dans cette aventure, on ne lui pardonnait pas d'avoir
+troublé les amours de Bacchis, et on la surnomma <i>Pasiphile</i> ou le
+<i>Paon</i>. Le mordant Archioloque la compare, dans ses vers, aux figuiers
+qui croissent sur les rochers et dans les lieux écartés, et dont les
+fruits amers ne servent qu'à nourrir les corneilles et les oiseaux de
+passage: «Ainsi, dit-il, les faveurs de Pasiphile ne sont que pour les
+étrangers qui passent et n'y reviennent plus.» Il y avait donc une
+justice morale entre les courtisanes qui subissaient les arrêts de
+l'opinion.</p>
+
+<p>Bacchis ne fut pas la seule qui se fit estimer dans sa profession;
+Aristénète et Lucien citent encore Pithias qui, bien qu'hétaire,
+conserva des m&oelig;urs honnêtes et, disent-ils, «ne s'écarta jamais de
+la belle et simple nature.» Une autre, Théodète, qui n'eût pas sans
+doute mérité le même éloge, donna l'exemple de la tendresse la plus
+dévouée: elle avait aimé Alcibiade, quand son amant périt dans les
+embûches de Pharnabaze; elle recueillit pieusement ses restes, les
+enveloppa de riches étoffes et leur rendit les honneurs funèbres. On vit
+ainsi une courtisane mener le deuil de l'élève de Socrate. Alcibiade
+n'était pourtant pas un amant fidèle, et l'on peut dire qu'il tint à
+honneur de connaître toutes les courtisanes de son temps. Un jour, on
+vint à parler, devant lui et son mignon Axiochus, de Médontis d'Abydos,
+qu'il ne connaissait pas; on en fit l'éloge en des termes qui excitèrent
+sa curiosité: il s'embarqua le soir même avec Axiochus, traversa
+l'Hellespont et alla passer une nuit entre elle et lui. Beaucoup
+d'hétaires furent célèbres, qui ne nous ont guère laissé que leurs noms.
+Telles sont les quatre courtisanes Scyonne, Lamia, Satyra et Nanion, qui
+parurent dans un char à côté de Thémistocle, ou qui s'attelèrent,
+suivant une autre tradition, au char où cet illustre fils d'une
+dictériade était couché en costume d'Hercule. On les nomma depuis les
+<i>quadriges</i> de Thémistocle. Lucien, Athénée et Plutarque nomment
+seulement Aéris, Agallis, Timandra, Thaumarion, Dexithea, Malthacée et
+quelques autres célébrités du même genre. Quant à Thémistonoé, qui
+exerça son métier pendant plus de douze lustres, elle ne quitta la lice
+amoureuse qu'en perdant sa dernière dent et son dernier cheveu. Cette
+intrépide persévérance fut récompensée par cette épigramme de
+l'Anthologie: «Malheureuse, te peux effacer la couleur de tes cheveux
+blancs, tu n'effaceras pas les outrages inséparables de la vieillesse;
+tu prodigues en vain les parfums, tu épuises en vain la céruse et le
+fard, le masque ne te cache point. Il est un prodige inaccessible à ton
+art, c'est de changer Hécube en Hélène.»</p>
+
+<p>La plupart des hétaires avaient, à défaut d'esprit et d'instruction, une
+vivacité de repartie qui rencontrait souvent des mots heureux et plus
+souvent des mots mordants. Nico, dite la <i>Chèvre</i> à cause de ses
+fougues, était connue pour ses boutades, qu'elle appelait ses coups de
+cornes. Un jour, Démophon, le mignon de Sophocle, lui demanda la
+permission de s'assurer qu'elle était faite comme Vénus Callipyge: «Que
+veux-tu faire de cela? lui dit-elle dédaigneusement: Est-ce pour le
+donner à Sophocle?» Mais la plus fameuse par ses épigrammes, ce fut
+Mania, qui en décochait de si cuisantes et de si acérées, qu'on l'avait
+nommée l'<i>Abeille</i>. Les Grecs disaient en faisant allusion à son nom de
+Mania: «C'est une douce Manie!» Machon avait rassemblé un livre entier
+de ses bons mots; elle était, d'ailleurs, très-belle et se comparait
+elle-même à une des trois Grâces, en ajoutant qu'elle avait chez elle de
+quoi en faire quatre. Elle répondit à un dissipateur qui marchandait ses
+faveurs: «Je ne t'ouvrirai que mes bras; autrement, je te connais, tu
+dévorerais le fonds.» Un lâche, qui avait pris la fuite dans un combat
+en jetant son bouclier, se trouvait à table auprès d'elle: «Quel est
+l'animal qui court le plus vite? lui demanda-t-il pendant qu'elle
+découpait un lièvre.&mdash;C'est un fuyard,» répliqua-t-elle.
+Là-dessus, elle raconta, sans le nommer, qu'un des convives présents au
+festin avait naguère perdu son bouclier à la guerre; celui qui se
+sentait en butte à ces railleries rougit, se lève et veut sortir: «Cela
+soit dit sans vous blesser, ajouta-t-elle en l'arrêtant par le bras.
+J'en jure par Vénus! si quelqu'un a perdu le bouclier, assurément c'est
+l'insensé qui vous l'avait prêté.» Une fois, Démétrius Poliorcète lui
+demanda la permission de juger par ses propres yeux des beautés secrètes
+qu'elle tenait de Vénus Callipyge et qu'elle aurait pu montrer au berger
+Pâris, si elle eût été admise à entrer en lutte avec les trois déesses;
+elle se retourna sur-le-champ, avec une grâce enchanteresse, en
+parodiant ces deux vers de Sophocle: «Contemple, fils superbe
+d'Agamemnon, ces objets pour lesquels tu as toujours eu une admiration
+si prononcée!» Elle avait à la fois deux amants, Léontius et Anténor,
+qu'elle choisit parmi les vainqueurs des jeux olympiques, et qu'elle
+contenta dans la même nuit, à l'insu de l'un et de l'autre. Léontius lui
+fit des reproches, d'un air piqué, quand il apprit la chose: «J'ai eu la
+curiosité, lui dit-elle, de connaître quelle serait l'espèce de blessure
+que deux athlètes, tous deux vainqueurs dans les jeux olympiques,
+pourraient me faire dans une seule nuit!»</p>
+
+<p><a name="Page_321" id="Page_321"></a></p>
+
+<h2 class="sep4"><a href="#table">CHAPITRE XIII.</a></h2>
+
+<p class="som"><span class="smcap">Sommaire.</span>&mdash;Biographie des courtisanes célèbres de la
+Grèce.&mdash;Gnathène.&mdash;Ses bons mots mis en vers par
+Machon.&mdash;Ses repas.&mdash;Sa nièce Gnath&oelig;nion ou la petite
+Gnathène.&mdash;Les <i>Apophthegmes</i> de Lyncæus.&mdash;Amants de
+Gnathène.&mdash;Le vase de neige et la sardine.&mdash;Comment Gnathène
+s'y prit pour manger avec le Syrien un repas donné par
+Dyphile.&mdash;Lois conviviales de la maison de Gnathène.&mdash;Ses
+reparties spirituelles.&mdash;Ses querelles avec l'hétaire
+Mania.&mdash;Bonne réponse de cette courtisane à Gnathène.&mdash;Le
+souper de Dexithea.&mdash;Gnath&oelig;nion.&mdash;Sa rencontre avec le
+vieux satrape.&mdash;Amants de Gnath&oelig;nion.&mdash;Gnath&oelig;nion
+et l'athlète.&mdash;Gnathène <i>hippopornos</i>.&mdash;Diogène et le
+maquignon.&mdash;Laïs.&mdash;Son enfance.&mdash;Son rachat par
+Apelles.&mdash;Laïs à Corinthe.&mdash;Renommée de cette
+courtisane.&mdash;Sommes exorbitantes qu'elle exigeait de ceux qui
+voulaient obtenir ses faveurs.&mdash;Démosthène et Laïs.&mdash;Les
+amants de Laïs.&mdash;Aristippe.&mdash;Diogène.&mdash;Laïs et
+Xénocrate.&mdash;Honte et confusion de Laïs.&mdash;Le sculpteur
+Myron.&mdash;Laïs et Eubates.&mdash;Richesses de Laïs.&mdash;Sa
+vieillesse malheureuse.&mdash;L'<i>Anti-Laïs</i>.&mdash;Sa
+mort.&mdash;Monuments élevés à sa mémoire.&mdash;Les autres
+Laïs.&mdash;Phryné.&mdash;La <i>lie du vin</i> de Phryné.&mdash;Pourquoi
+cette courtisane reçut le surnom de <i>Phryné</i>.&mdash;Son emploi dans les
+mystères d'Eleusis et aux fêtes de Neptune et de Vénus.&mdash;Phryné
+accusée d'impiété par Euthias.&mdash;Son acquittement.&mdash;Le
+<i>parasite de la courtisane</i>.&mdash;Grandes richesses de
+Phryné.&mdash;Offre que cette courtisane fait aux Béotiens, de
+reconstruire à ses frais la ville de Thèbes détruite par
+Alexandre-le-Grand.&mdash;Le Cupidon de Praxitèle.&mdash;Statue d'or
+élevée à Phryné après sa mort.&mdash;Phryné dite le
+<i>Crible</i>.&mdash;Pythionice et Glycère.&mdash;Harpalus.&mdash;Les deux
+amants de Pythionice.&mdash;Mort de cette courtisane.&mdash;Le <i>blé de
+Glycère</i>.&mdash;Assassinat d'Harpalus.&mdash;Bons mots de
+Glycère.&mdash;<i>Le Monument de la Prostituée.</i>&mdash;Mort de Glycère.</p>
+
+<p>Entre toutes les hétaires grecques qui eurent leurs historiens et leurs
+panégyristes, les plus célèbres à différents titres ont été Gnathène,
+Laïs, Phryné, Pythionice et Glycère.</p>
+
+<p>La biographie de Gnathène ne se compose que de bons mots, de fines
+reparties, de piquantes épigrammes, que le poëte Machon avait mis en
+vers et qu'Athénée a recueillis avec une complaisance que nous avons le
+regret de ne pouvoir imiter; la langue grecque a des licences qui se
+prêtaient à toutes les témérités de la langue des courtisanes, et le
+français se trouve bien empêché de les reproduire d'une manière à la
+fois décente et intelligible. Gnathène, qui devait être Athénienne, à en
+juger par l'atticisme et la vivacité de son esprit, vivait du temps de
+Sophocle, à la fin du cinquième siècle avant Jésus-Christ. Elle était
+certainement d'une beauté remarquable; mais ce qu'on appréciait le plus
+en elle, ce fut toujours sa gaieté intarissable, assaisonnée de propos
+pleins de sel, qui, parfois âcres et grossiers, n'en avaient pas moins
+de charme pour les libertins. On la payait pour l'entendre comme pour
+la voir, et les repas qu'elle donnait chez elle réunissaient par écot
+les citoyens les plus distingués d'Athènes. Elle fut donc courtisée et
+recherchée par les hommes de goût, longtemps après que l'âge eut fait
+tomber le prix de ses amours. Elle avait, d'ailleurs, prévu cet abandon
+des amants, en élevant sous ses yeux une charmante fille qu'elle faisait
+passer pour sa nièce, et qui se nommait Gnath&oelig;nion ou la petite
+Gnathène. Cette nièce-là se montra digne de sa tante et tira bon profit
+des leçons qu'elle en avait reçues. Ces deux hétaires avaient acquis
+tant de vogue à cause de leurs innombrables reparties, que le Samien
+Lyncæus, dans ses <i>Apophthegmes</i>, enregistra curieusement tous les
+traits de malice et de bonne humeur, qu'on attribuait à la tante ou à la
+nièce. Gnathène, qui craignait d'être livrée sur la scène aux risées des
+Athéniens, s'était attaché le poëte comique Dyphile; mais elle ne lui
+épargnait pas d'amères plaisanteries, et elle semblait vouloir lui
+prouver qu'elle serait de force à se mesurer avec lui, au besoin, dans
+l'arène de la comédie. Dyphile, tout gonflé de vanité, ne voulait pas
+avoir de rivaux, et Gnathène, pour le satisfaire sur ce point, lui
+répétait en riant le proverbe thébain: «Les ronces ne poussent jamais
+sur la route d'Hercule.» Elle avait néanmoins autant d'amants, qu'elle
+pouvait en prendre, et chacun d'eux était admis à différents tarifs.
+Parmi ces habitués de la maison, un certain Syrien, qui n'était pas des
+plus généreux, trouvait pourtant des inventions de galanterie peu
+coûteuses, mais assez divertissantes, avec lesquelles il payait les
+bonnes grâces que Gnathène avait pour lui. Un jour, aux fêtes de Vénus,
+ce Syrien lui envoya un vase rempli de neige et une sardine dans un
+plat: «Cette neige est moins blanche que vous, lui écrivait-il; cette
+sardine est moins salée que votre langue.» Gnathène allait répondre,
+quand arriva un messager de Dyphile, apportant pour le festin du soir
+deux amphores de vin de Thrasos, deux de vin de Chios, un chevreuil, des
+poissons, des parfums, des couronnes, des rubans, des confitures, le
+tout accompagné d'un cuisinier et d'une joueuse de flûte: «Je veux,
+dit-elle, que le présent de mon Syrien figure aussi parmi les vins et
+les mets du souper.» Elle ordonna donc qu'on fît fondre la neige dans le
+vin de Chios, et que la sardine fût mêlée aux autres poissons. Le souper
+servi, Dyphile arriva, et les portes furent closes; quand le Syrien s'y
+présenta, on lui dit de patienter jusqu'à ce que la table fût prête.
+Gnathène, qui savait son Syrien dehors, cherchait dans sa tête le moyen
+de le faire entrer, en chassant Dyphile. Celui-ci commença les
+libations, et se faisant verser à boire: «Par Jupiter! s'écria-t-il, tu
+as fait rafraîchir mon vin dans ta fontaine: il n'en est pas une à
+Athènes dont l'eau soit aussi glacée.&mdash;Cela doit être,
+répondit-elle, car nous ne manquons jamais d'y faire jeter les prologues
+de tes drames.» Dyphile, blessé de l'épigramme, ne répliqua pas,
+rougit, et se retira en silence. Gnathène aussitôt fit introduire le
+Syrien et continua le souper avec lui. Elle mangea du meilleur appétit
+la sardine que son hôte préféré lui avait offerte: «C'est un bien petit
+poisson, dit-elle, mais il me fait un bien grand plaisir.»</p>
+
+<p>Dyphile était le souffre-douleur; Gnathène, pour se débarrasser de lui
+jusqu'au lendemain matin, n'avait qu'à le piquer au vif dans son orgueil
+de poëte. Un jour, à la représentation d'une de ses comédies, il fut hué
+par l'auditoire et quitta le théâtre, au bruit des rires moqueurs. Il
+était si découragé et si chagrin, qu'il eut l'idée d'aller se consoler
+auprès de sa maîtresse. Celle-ci avait disposé de sa nuit; elle riait
+encore de l'échec que Dyphile venait de subir, lorsque celui-ci entra
+chez elle; il appela un esclave et lui dit brusquement: «Lave-moi les
+pieds.&mdash;A quoi bon? répliqua Gnathène avec un air dédaigneux: vos
+pieds ne doivent pas avoir ramassé de poussière, puisque tout à l'heure
+encore on vous portait sur les épaules.» Dyphile ne demanda pas son
+reste et s'en alla, tout rouge et tout confus. Ordinairement, elle
+tenait table ouverte, et quiconque voulait s'y asseoir n'avait qu'à
+solder d'avance la carte et à se soumettre aux lois conviviales que la
+courtisane avait fait versifier par son Dyphile, et qu'on lisait gravées
+sur un marbre à l'entrée de la salle du festin. Ces lois, rédigées à
+l'imitation de celles qui étaient en vigueur dans les écoles
+philosophiques, commençaient ainsi, selon Callimaque, qui les avait
+citées dans son recueil de jurisprudence: «Cette loi, égale et semblable
+pour tous, a été écrite en 323 vers.» On peut juger, par ce début, que
+Gnathène affectait de n'avoir aucune préférence à l'égard de ses amants,
+et de leur imposer à tous les mêmes conditions. «Elle était toujours
+élégante, dit Athénée en esquissant son portrait; elle parlait avec
+beaucoup de grâce.» Il ne fallait pas moins que son sourire, l'éclat de
+ses dents et la flamme de son regard, pour faire passer quelques-unes de
+ses boutades.</p>
+
+<p>A la suite d'une orgie qui s'était faite chez elle, les convives se
+battirent à coups de poing en se disputant ses faveurs, qu'elle avait,
+elle-même, mises aux enchères; un des combattants fut renversé par terre
+et forcé de s'avouer vaincu: «Console-toi, lui dit-elle; tu ne remportes
+pas de couronne après le combat, mais du moins ton argent te reste.» Ses
+soupers se terminaient souvent en bataille et elle appartenait au
+vainqueur. Une fois, cependant, les jeunes gens qu'elle avait hébergés
+voulurent jeter à bas la maison, parce que Gnathène refusait de leur
+faire crédit; ils étaient sans argent, mais ils s'écrièrent qu'ils
+avaient des piques et des haches: «Oui-da! leur dit-elle en haussant les
+épaules, si vous en aviez eu, vous les auriez mises en gage pour me
+payer?» Elle n'y regardait pas d'ailleurs de fort près, pourvu qu'on la
+payât bien. Une fois, elle se trouva dans son lit avec un coquin
+d'esclave qui portait sur le dos les cicatrices des coups de fouet que
+son maître lui avait fait donner: «Tu as là de terribles blessures! lui
+dit-elle.&mdash;Oui, reprit-il, c'est une brûlure que me fit un
+bouillon en tombant sur mes épaules.&mdash;Ce devait être un fameux
+bouillon de lanières de peau de veau! repartit-elle.&mdash;Le bouillon
+était chaud, dit-il en balbutiant, et je n'étais qu'un enfant&mdash;On
+a bien fait, répliqua-t-elle, de te fouetter comme on l'a fait, pour te
+corriger.» Ses compagnes avaient raison de craindre les traits acérés
+qu'elle décochait à tort et à travers, mais elle rencontra quelquefois
+une langue aussi mordante que la sienne. Elle se querellait souvent avec
+Mania, qui ne lui cédait pas en malice; elles étaient assez liées pour
+connaître leurs défauts et leurs infirmités réciproques; or, si Mania
+était sujette à la gravelle, Gnathène avait des incontinences d'urine et
+un relâchement chronique du fondement: «Suis-je donc cause de ce que tu
+as des pierres? dit-elle en colère.&mdash;Si j'en avais, malheureuse,
+riposta Mania, je te les donnerais pour te murer devant et derrière.»
+L'hétaire Dexithéa l'avait invitée à souper, mais à peine les plats
+paraissaient-ils sur la table, qu'elle les faisait enlever, en ordonnant
+qu'on les portât à sa mère: «Si j'avais prévu cela, lui dit Gnathène, je
+serais allée dîner chez ta mère et non chez toi.» Dans ce même souper,
+on lui versa, dans une coupe très-exiguë, un vin âgé de seize ans:
+«Comment le trouves-tu? lui demanda Dexithéa.&mdash;Je le trouve bien
+petit pour son âge!» répondit Gnathène. Il y avait là un insupportable
+bavard qui ne tarissait pas sur son dernier voyage dans l'Hellespont.
+«Eh quoi! interrompit Gnathène, tu n'as pas visité la première ville de
+ce pays-là?&mdash;Laquelle? demanda le voyageur.&mdash;Sigée,
+dit-elle, la ville du Silence (de <span title="sigaein">σιγαεῖν</span>, se taire).» Elle avait en
+même temps deux tenants qui la payaient, un soldat arménien et un
+affranchi sicilien; l'un d'eux lui dit, devant l'autre: «Tu ressembles à
+la mer!&mdash;Comment l'entends-tu? reprit-elle; serait-ce parce que je
+reçois deux vilains fleuves, le Lycos d'Arménie et l'Éleuthéros de
+Sicile?»</p>
+
+<p>On comprend que Gnath&oelig;nion n'avait pas eu de peine à se former, à
+l'école de sa tante, qui d'ailleurs la gardait à vue et l'aidait souvent
+d'un bon conseil. Elles allaient ensemble, à l'époque des fêtes de
+Vénus, chercher fortune dans le temple de la déesse. Elles en sortaient,
+quand elles furent rencontrées par un vieux satrape, si ridé et si cassé
+qu'il semblait avoir quatre-vingt-dix ans. Le vieillard remarqua la
+beauté de Gnath&oelig;nion, et, s'approchant de Gnathène, il lui demanda
+ce qu'il en coûterait pour passer une nuit avec cette belle enfant.
+Gnathène, voyant la robe de pourpre de cet étranger, et jugeant de son
+opulence d'après le nombre d'esclaves qui l'escortent, répond: «Mille
+drachmes (1,000 francs).&mdash;Quoi! s'écrie le satrape feignant la
+surprise, parce que tu me vois suivi d'une grosse troupe de gens, tu
+crois me tenir prisonnier, et tu fais monter si haut ma rançon? Je te
+donnerai cinq mines (500 francs); c'est une affaire faite, et j'y
+reviendrai.&mdash;A votre âge, repartit Gnathène, c'est déjà beaucoup
+d'y aller une fois.....&mdash;Ma tante, interrompit Gnath&oelig;nion,
+ne faisons pas de prix. Vous me donnerez ce qu'il vous plaira, papa,
+mais je parie que vous serez si content de moi, que vous payerez double,
+et que cette nuit-ci pourra compter pour deux.» Gnath&oelig;nion avait
+pour amant un acteur nommé Andronicus, qui ne la payait souvent qu'en
+belles paroles; mais cet acteur s'était ménagé l'appui de la tante en
+lui rappelant ses amours avec le poëte comique Dyphile. Gnath&oelig;nion
+préférait donc à Andronicus un riche marchand étranger qui la comblait
+de présents. L'acteur arrive les mains vides, et Gnath&oelig;nion lui
+tourne le dos: «Vois avec quelle hauteur ta fille me traite? dit-il, en
+soupirant, à la vieille Gnathène.&mdash;Petite folle, dit-elle à sa
+nièce, embrasse-le, caresse-le, s'il le demande, et laisse l'humeur de
+côté.&mdash;Ma mère, réplique Gnath&oelig;nion, dois-je embrasser un
+homme qui fait si peu pour notre république, et qui cependant regarde
+tout ce que nous avons comme sa propriété?» Andronicus venait de jouer
+avec succès le principal rôle dans les <i>Epigones</i> de Sophocle, mais il
+n'en était pas plus riche. Au sortir de la scène, tout en sueur et
+chargé de couronnes, il appelle un esclave et lui ordonne d'annoncer son
+triomphe dramatique à sa maîtresse en la priant de faire les frais du
+souper qu'il partagerait le soir même avec elle. Gnath&oelig;nion
+accueille l'esclave et son message, par ce vers emprunté à la tragédie
+des <i>Epigones</i>: «Malheureux esclave, que viens-tu dire?» Et elle lui
+ferme la porte au nez, et elle va rejoindre au Pirée son marchand qui
+l'attendait. Son équipage n'était pas fastueux; montée sur une petite
+mule, elle avait pour tout cortége trois servantes assises sur des ânes,
+et un valet qui conduisait les bêtes. Voici que dans un chemin étroit se
+présente, en magnifique équipage, un de ces lutteurs qui ne perdaient
+aucune occasion de paraître dans les jeux publics et qui y étaient
+toujours vaincus: «Coquin de palefrenier! crie de loin d'un air
+vainqueur l'orgueilleux athlète, débarrasse le chemin, ou bien je vais
+culbuter le mulet, les ânes et les filles.&mdash;Tout beau! riposte
+Gnath&oelig;nion, vous feriez là ce qui ne vous est jamais arrivé,
+redoutable champion!» La vieille Gnathène, quand on lui conta
+l'aventure, fit cette remarque sensée: «Que ne payait-il, pour te jeter
+par terre?» Cette bonne tante avait les yeux ouverts sur les intérêts de
+sa nièce; car un galant, après un marché conclu et fidèlement exécuté de
+part et d'autre, croyant pouvoir obtenir gratuitement de
+Gnath&oelig;nion ce qu'il avait payé une mine la veille: «Jeune homme,
+lui dit sévèrement Gnath&oelig;nion, penses-tu qu'il suffise chez nous
+d'avoir payé une fois, comme à l'école d'équitation d'Hippomachus?» On
+voit que dans sa vieillesse la pauvre Gnathène en était réduite à faire
+un métier qui valait le surnom d'<i>hippopornos</i> aux femmes ou aux hommes
+qu'il déshonorait. Diogène, voyant passer à cheval un maquignon de cette
+espèce, splendidement vêtu et chargé de joyaux, s'écria: «J'ai longtemps
+cherché le véritable <i>hippopornos</i>; je viens enfin de le rencontrer.» Le
+mot <i>hippopornos</i> signifiait littéralement: Prostitution à cheval.
+Gnath&oelig;nion, en avançant en âge, mena une vie plus réglée, et
+n'éleva pas trop malhonnêtement une fille qu'elle avait eue
+d'Andronicus, ou que cet acteur s'était attribuée.</p>
+
+<p>Laïs ne dut pas sa célébrité à ses bons mots, quoique ceux qu'on lui
+prête ne soient pas inférieurs à ceux de Gnathène et de
+Gnath&oelig;nion; ce fut sa beauté, sa beauté incomparable qui la mit
+au-dessus de toutes les hétaires, et qui en fit presque une divinité
+corinthienne. Elle était née à Hiccara, en Sicile; quand Nicias, général
+des Athéniens, prit cette ville et la saccagea, la jeune enfant fut
+emmenée en Péloponèse et vendue comme esclave. Un jour, le peintre
+Apelles la rencontra qui revenait de la fontaine, un vase plein d'eau
+sur la tête; il l'admira, il devina qu'elle serait belle et il la
+racheta. Le jour même, il la conduisit dans un festin où ses amis
+s'étonnèrent de le voir venir accompagné d'une petite fille au lieu
+d'une courtisane: «Ne vous en mettez pas en peine, leur dit-il; n'en
+soyez pas surpris; je la dresserai si bien, qu'avant que trois ans se
+passent, elle saura son métier en perfection.» Apelles tint parole, et
+il ne fut pas sans doute étranger au développement des grâces et des
+talents de Laïs. Elle était allée s'établir à Corinthe, la ville des
+courtisanes, et un songe, que lui envoya Vénus-Mélanis, lui annonça
+qu'elle ferait bientôt fortune. Le songe se réalisa; la renommée de Laïs
+se répandit jusqu'au fond de l'Asie, et de toutes parts on vit aborder à
+Corinthe une foule de riches étrangers qui n'y venaient chercher que les
+faveurs de Laïs; mais ils n'atteignaient pas tous le but de leur voyage.
+Laïs exigeait non-seulement des sommes exorbitantes, mais encore elle se
+réservait le droit de choisir la main qui les lui donnait; quelquefois,
+par caprice, elle ne voulait rien accepter. Démosthène, l'illustre
+orateur, voulut aussi savoir ce que valait Laïs; il prit avec lui tout
+l'argent dont il pouvait disposer, et se rendit à Corinthe. Il va
+trouver la courtisane et lui demande le prix d'une de ses nuits: «Dix
+mille drachmes, répond Laïs.&mdash;Dix mille drachmes! réplique
+Démosthène, qui ne s'attendait pas à dépenser plus de la dixième partie
+de cette somme; je n'achète pas si cher la honte et le chagrin d'avoir à
+me repentir!&mdash;C'est pour ne pas avoir à me repentir aussi,
+répliqua Laïs, que je vous demande dix mille drachmes.» Démosthène s'en
+retourna comme il était venu. Laïs aimait pourtant les hommes célèbres:
+aussi, elle eut en même temps, pour amants privilégiés, l'élégant et
+aimable philosophe Aristippe qui la payait bien, et le grossier et sale
+cynique Diogène qui eût été fort en peine de la payer. Elle préférait
+celui-ci à l'autre et ne semblait pas s'apercevoir que Diogène sentait
+mauvais. Quant au rival de ce dernier, il ne faisait pas mine d'être
+jaloux, et souvent, pour voir Laïs, il attendait à la porte, qu'elle se
+fût parfumée en sortant des bras du cynique. «Je possède Laïs, dit-il à
+ceux qui s'étonnaient de cet arrangement, mais Laïs ne me possède pas.»
+Comme on lui représentait que Laïs se donnait à lui sans amour et sans
+goût: «Je ne pense pas, disait-il avec le même flegme, que le vin et les
+poissons m'aiment, cependant je m'en nourris avec beaucoup de plaisir.»
+On lui reprochait de souffrir la prostitution journalière de Laïs, et on
+lui conseillait d'y mettre des bornes: «Je ne suis point assez riche,
+dit-il, pour acheter à moi seul un si précieux objet. Mais, lui
+objecta-t-on, vous vous ruinez pour elle?&mdash;Je lui donne beaucoup
+en effet, répondit-il, pour avoir le bonheur de la posséder, mais je ne
+prétends pas, pour cela, que les autres en soient privés.» Diogène, en
+revanche, malgré tout son cynisme, voyait avec jalousie la concurrence
+que lui faisait auprès de Laïs le brillant philosophe Aristippe:
+«Puisque tu partages avec moi les bonnes grâces de ma maîtresse, lui
+dit-il un jour, tu devrais aussi partager ma philosophie, et prendre la
+besace et le manteau des cyniques?&mdash;Te paraît-il donc étrange,
+repartit Aristippe, d'habiter une maison qui a déjà été habitée par
+d'autres? ou de monter sur un vaisseau qui a servi à quantité de
+passagers?&mdash;Non, vraiment! répondit le cynique honteux de se
+sentir jaloux.&mdash;Eh bien! pourquoi es-tu surpris que je voie une
+femme qui a vu d'autres hommes avant moi, et qui en verra encore
+d'autres après?» Aristippe allait tous les ans avec elle passer les
+fêtes de Neptune à Égine, et, pendant ce temps-là, disait-il, le logis
+de la courtisane était aussi chaste que celui d'une matrone.</p>
+
+<p>Cette courtisane exerçait un tel empire sur ces deux philosophes,
+Aristippe et Diogène, qu'elle croyait qu'il n'existait pas un philosophe
+au monde qui pût lui résister. On la défia de venir à bout de la vertu
+de Xénocrate: elle accepta la gageure, dans la pensée qu'un disciple de
+Platon ne serait pas plus difficile à vaincre qu'un disciple de Socrate.
+Une nuit, elle s'enveloppe dans un voile, à moitié nue, et va frapper à
+la porte de Xénocrate: il ouvre, et s'étonne de voir une femme pénétrer
+chez lui. Elle se dit poursuivie par des voleurs; ses bras, son cou, ses
+oreilles, sont chargés de joyaux qui brillent dans l'ombre: il consent
+donc à lui donner un asile jusqu'au jour, et il se recouche, en lui
+conseillant de dormir aussi sur un banc. Mais il n'est pas plutôt dans
+son lit, que Laïs se montre dans toute la splendeur de sa beauté, et se
+place aux côtés du philosophe; elle s'approche; elle le touche; elle le
+presse entre ses bras, elle essaie de l'animer par des caresses qui le
+laissent froid et indifférent; elle pleure de rage, elle redouble ses
+embrassements, elle ne recule devant aucune sorte de provocation.
+Xénocrate ne bouge pas. Enfin, elle s'élance hors de ce lit insultant,
+et cache sa honte sous son voile. Elle a perdu sa gageure, et on réclame
+la somme qu'elle a perdue: «J'ai parié, dit-elle, de rendre sensible un
+homme, mais non une statue.» Elle était d'une beauté merveilleuse;
+cependant sa gorge l'emportait en perfection sur son visage, et les
+peintres, ainsi que les statuaires, qui voulaient représenter Vénus
+d'une façon digne d'elle, priaient Laïs de poser pour la déesse. Le
+sculpteur Myron fut admis de la sorte à voir sans voile cette adorable
+courtisane; il était vieux, il avait les cheveux blancs et la barbe
+grise, mais il se sentit rajeuni à la vue de Laïs; il se jette à ses
+pieds; il lui offre tout ce qu'il possède, pour la posséder pendant une
+nuit; elle sourit, hausse les épaules et sort. Le lendemain, Myron a
+fait teindre ses cheveux et sa barbe; il est fardé et parfumé; il porte
+une robe éclatante et une ceinture dorée; il a une chaîne d'or au cou et
+des anneaux à tous les doigts. Il se fait introduire chez Laïs et lui
+déclare, la tête haute, qu'il est amoureux d'elle: «Mon pauvre ami,
+réplique Laïs qui l'a reconnu et qui s'amuse de la métamorphose, tu me
+demandes là ce que j'ai refusé hier à ton père.»</p>
+
+<p>Elle eut à subir un refus à son tour, lorsqu'elle fut éprise d'Eubates
+qu'elle rencontra aux jeux olympiques, où il venait disputer le prix.
+C'était un beau et noble jeune homme, qui avait laissé à Cyrène une
+femme qu'il aimait. Laïs ne l'eut pas plutôt entrevu, qu'elle lui fit
+une déclaration d'amour en termes si clairs et si pressants qu'Eubates
+fut très-embarrassé d'y répondre. Elle le suppliait de devenir son hôte
+et de s'établir chez elle; il s'en excusa, en disant qu'il avait besoin
+de toutes ses forces pour remporter la victoire dans les jeux. Elle
+s'enflammait à chaque instant davantage, et elle tremblait que l'objet
+de sa passion ne lui échappât: «Jurez-moi, lui dit-elle, de m'emmener
+avec vous à Cyrène, si vous êtes vainqueur!» Pour se soustraire à cette
+persécution, il le jura, et parvint ainsi à garder sa fidélité à sa
+bien-aimée; autrement, il eût fini par succomber sous le regard
+tout-puissant de Laïs. Eubates fut vainqueur; Laïs lui envoya une
+couronne d'or; mais elle apprit bientôt qu'Eubates était retourné à
+Cyrène: «Il a trahi son serment, dit-elle à un ami d'Eubates.&mdash;Il
+l'a tenu, répliqua l'ami, car il a emporté votre portrait.» La maîtresse
+d'Eubates fut tellement émerveillée de tant de fidélité et de tant de
+continence, quand elle sut ce qui s'était passé, qu'elle érigea en
+l'honneur de son amant une statue à Minerve. Laïs, pour se venger, en
+fit élever une autre qui représentait Eubates sous les traits de
+Narcisse. Cette fière hétaire avait sans cesse autour d'elle une cour
+empressée de flatteurs et d'adorateurs enthousiastes; plusieurs villes
+de la Grèce se disputaient la gloire de l'avoir vue naître; les
+personnages les plus considérables s'honoraient d'avoir eu des relations
+avec elle, et pourtant quelques farouches moralistes lui rappelaient
+parfois que son métier était honteux. C'est ce que fit un poëte tragique
+qui avait fait allusion à ses prostitutions en disant dans une pièce de
+théâtre: «Retire-toi d'ici, infâme!» Laïs l'aperçut au sortir du théâtre
+et l'aborda pour lui demander, de la voix la plus caressante, ce qu'il
+entendait par cette cruelle apostrophe: «Vous êtes vous-même du nombre
+des gens à qui je m'adresse! lui dit-il brutalement.&mdash;En vérité!
+reprit-elle gaiement, vous savez cependant ce vers d'une tragédie: Cela
+seul est honteux, que l'on fait en l'estimant tel.» Ce vers était tiré
+justement d'une pièce de ce poëte, qui ne sut que répondre. Athénée
+rapporte, d'après Machon, que le poëte dont Laïs châtiait ainsi les
+dédains était Euripide lui-même, mais il faudrait alors faire remonter
+cette anecdote à la première jeunesse de Laïs, qui était au service
+d'Apelles, lorsque Euripide mourut l'an 407 avant Jésus-Christ. Quoi
+qu'il en soit, la réponse de Laïs devint proverbiale, et comme on en
+abusait pour justifier bien des turpitudes, le vieux philosophe
+Antisthène réforma en ces termes l'axiome de la courtisane: «Ce qui est
+sale est sale, soit qu'il le paraisse, soit qu'il ne le paraisse pas à
+ceux qui le font.» Laïs, au lieu de combattre le nouvel apophthegme,
+l'adopta tel qu'Antisthène l'avait formulé: «Ce vieux a raison, dit-elle
+à Diogène qui était disciple d'Antisthène; il est aussi malpropre qu'il
+le paraît.&mdash;Et moi? reprit Diogène blessé dans son état de
+cynique.&mdash;Toi, dit-elle, je n'en sais rien, puisque je t'aime.»</p>
+
+<p>Laïs avait amassé une fortune immense, mais elle fit construire des
+temples et des édifices publics; elle paya des statuaires, des peintres,
+des cuisiniers: elle se ruina. Elle avait, par bonheur, le goût de son
+métier à un tel degré, qu'elle ne se plaignit pas d'être obligée de le
+continuer dans un âge où les courtisanes se reposent. Elle était,
+d'ailleurs, fort belle encore, quoique le prix de ses amours eût
+singulièrement diminué: elle se consolait de sa dégradation prématurée,
+en s'enivrant. Épicrate, cité par Athénée, a fait un tableau affligeant
+de la vieillesse de Laïs, qui ne conservait d'elle-même que son nom:
+«Laïs est oisive et boit. Elle vient errer autour des tables. Elle me
+paraît ressembler à ces oiseaux de proie, qui, dans la force de l'âge,
+s'élancent de la cime des montagnes et enlèvent de jeunes chevreaux,
+mais qui dans la vieillesse se perchent languissamment sur le faîte des
+temples, où ils demeurent consumés par la faim: c'est alors un augure
+sinistre. Laïs dans son printemps fut riche et superbe. Il était plus
+facile de parvenir auprès du satrape Pharnabaze. Mais la voilà qui
+touche à son hiver: le temple est tombé en ruines, il s'ouvre aisément;
+elle arrête le premier venu et boit avec lui. Un statère, une pièce de
+trois oboles, sont une fortune pour elle. Jeunes, vieux, elle reçoit
+tout le monde; l'âge a tellement adouci cette humeur farouche, qu'elle
+tend la main pour quelques pièces de monnaie.» Ce passage de la comédie
+intitulée l'<i>Anti-Laïs</i> n'était peut-être qu'une hyperbole échappée à la
+rancune d'un poëte que la courtisane avait mal accueilli. Ælien raconte
+aussi qu'elle ne fut pas d'un accès facile, avant que l'âge eût refroidi
+les poursuites dont elle était l'objet; on l'avait même surnommée
+<i>Axine</i>, à cause de son avarice intraitable. Athénée dit pourtant, sur
+la foi d'une tradition bien établie, qu'elle ne faisait aucune
+différence entre les offres des riches et celles des pauvres. Cette
+particularité ne doit probablement se rapporter qu'à l'époque de sa vie
+où la débauche la consolait de la misère.</p>
+
+<p>Ce qui prouverait l'oubli dans lequel elle était tombée à la fin de sa
+carrière amoureuse, c'est l'obscurité qui enveloppe le temps et les
+circonstances de sa mort. Elle avait alors 70 ans, selon les uns; 55 ans
+selon les autres; ceux-ci prétendent qu'elle s'était conservée belle;
+ceux-là disent, au contraire, qu'elle touchait à la décrépitude. Quoi
+qu'il en soit de son âge et de son visage, l'<i>Anthologie</i> lui fait
+dédier son miroir à Vénus avec une inscription que Voltaire a imitée
+dans ces vers charmants:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Je le donne à Vénus, puisqu'elle est toujours belle:<br /></span>
+<span class="i2">Il redouble trop mes ennuis!<br /></span>
+<span class="i0">Je ne saurais me voir dans ce miroir fidèle<br /></span>
+<span class="i0">Ni telle que j'étais ni telle que je suis.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Quant à son genre de mort, on ne sait lequel il faut croire de
+Plutarque, d'Athénée ou de Ptolémée. Ce dernier affirme qu'elle
+s'étrangla en mangeant des olives; Athénée s'appuie de l'autorité de
+Philétaire, pour démontrer qu'elle mourut dans l'exercice de ses
+fonctions de courtisane (<span title="ouchi Laïs men teleutôs apethane binoumenê">οὐχὶ
+Λαΐς μὲν τελευτῶς ἀπέθανε βινουμένη</span>); et Plutarque rapporte que, s'étant
+amourachée d'un jeune Thessalien, nommé Hippolochus, elle le suivit en
+Thessalie et pénétra dans un temple de Vénus où il s'était réfugié pour
+se soustraire aux embrassements de cette bacchante, mais les femmes du
+pays, indignées de son audace et encore jalouses de sa beauté qui
+n'était plus qu'un souvenir, entourèrent le temple en poussant de grands
+cris, et l'assommèrent à coups de pierres devant l'autel de Vénus, qui
+fut souillé du sang de la courtisane. Depuis ce meurtre, le temple fut
+consacré à Vénus-Homicide et à Vénus-Profanée. On érigea un tombeau à
+Laïs sur les bords du Pénée, avec cette épitaphe: «La Grèce, naguère
+invincible et fertile en héros, a été vaincue et réduite en esclavage
+par la beauté divine de cette Laïs, fille de l'Amour, formée à l'école
+de Corinthe, qui repose dans les nobles champs de la Thessalie.»
+Corinthe dédia aussi un monument à la mémoire de son illustre élève: on
+avait représenté sur ce monument une lionne terrassant un bélier. Il
+est possible que les faits de la vie de Laïs ne concernent pas tous la
+même femme, et que deux ou trois hétaires du même nom, qui vécurent à
+peu près dans le même temps, aient été confondues à la fois par les
+historiens et par la tradition populaire. Ainsi, la maîtresse
+d'Alcibiade, Damasandra, eut une fille qu'on nommait Laïs, et qui se fit
+connaître par sa beauté plus encore que par ses galanteries. Pline
+signale aussi une autre Laïs, laquelle était sage-femme et avait inventé
+des remèdes secrets, des espèces de philtres pour augmenter ou diminuer
+l'embonpoint des femmes. Cette Laïs se livrait également au métier de
+courtisane avec ses amies Salpe et Éléphantis, comme elle courtisanes,
+et comme elle très-habiles dans l'art des cosmétiques, des avortements
+et des breuvages aphrodisiaques. Elles guérissaient aussi de la rage et
+de la fièvre quarte, et, dans toutes leurs drogues, elles employaient de
+différentes façons le sang menstruel mêlé à des substances plus ou moins
+innocentes. La ville de Corinthe se glorifiait d'avoir été le théâtre
+des fastueuses prostitutions de Laïs, mais aucune ville de la Grèce ne
+se vanta d'avoir vu cette reine des courtisanes, vieillie, déchue,
+oubliée, fabriquer des poudres, des onguents, des élixirs, et vendre de
+l'amour en bouteille.</p>
+
+<p>Une autre hétaire, contemporaine de Laïs, non moins célèbre qu'elle,
+Phryné, n'eut pas une décadence si triste ni une fin si tragique.
+Malgré ses immenses richesses, elle ne cessa jamais de les augmenter par
+les mêmes moyens, et, comme en vieillissant elle ne perdit presque rien
+de la magnificence de ses formes, elle eut des amants qui la payaient
+largement jusqu'à la veille de sa mort. Ce fut là ce qu'elle appelait
+gaiement: «Vendre cher la lie de son vin.» Elle était de Thespie, mais
+elle résida constamment à Athènes, où elle menait une existence
+très-retirée, ne se montrant ni aux Céramiques, ni au théâtre, ni aux
+stades, ni aux fêtes religieuses ou civiles. Elle ne descendait dans la
+rue, que voilée et vêtue d'une tunique flottante, comme la plus austère
+matrone. Elle n'allait pas aux bains publics et ne fréquentait que les
+ateliers des peintres et des sculpteurs; car elle aimait les arts et
+elle s'y consacrait, pour ainsi dire, en posant nue devant le pinceau
+d'Apelles, devant le ciseau de Praxitèle. Sa beauté était celle d'une
+statue de marbre de Paros; les traits et les lignes de son visage
+avaient la pureté, l'harmonie et la noblesse que l'imagination du poëte
+et de l'artiste donne à une image divine; mais sa pâleur mate et même un
+peu jaune lui avait fait donner le surnom de <i>Phryné</i>, par analogie avec
+la couleur de la grenouille de buisson, <i>phrya</i>; car son nom de famille
+était Mnésarète, et elle ne fut pas connue sous ce nom-là. Les tableaux
+et les statues, que firent d'après elle son peintre et son sculpteur
+favoris, excitèrent l'enthousiasme de toute la Grèce, qui vouait un
+culte à la beauté corporelle, culte dépendant de celui de Vénus. Phryné
+n'avait en elle rien de plus remarquable que ce qu'elle cachait
+pudiquement à tous les yeux, même aux regards de ses amants, qui ne la
+possédaient que dans l'obscurité; mais, aux mystères d'Éleusis, elle
+apparaissait comme une déesse sous le portique du temple, et laissant
+tomber ses vêtements en présence de la foule ébahie et haletante
+d'admiration, elle s'éclipsait derrière un voile de pourpre. Aux fêtes
+de Neptune et de Vénus, elle quittait aussi ses vêtements sur les degrés
+du temple, et, n'ayant que ses longs cheveux d'ébène pour couvrir la
+nudité de son beau corps, qui brillait au soleil, elle s'avançait vers
+la mer, au milieu du peuple qui s'écartait avec respect pour lui faire
+place, et qui la saluait d'un cri unanime d'enthousiasme: Phryné entrait
+dans les flots pour rendre hommage à Neptune, et elle en sortait comme
+Vénus à sa naissance; on la voyait un moment, sur le sable, secouer
+l'onde amère qui ruisselait le long de ses flancs charnus, et tordre ses
+cheveux humides: on eût dit alors que Vénus venait de naître une seconde
+fois. A la suite de ce triomphe d'un instant, Phryné se dérobait aux
+acclamations et se cachait dans son obscurité ordinaire. Mais l'effet de
+cette apparition n'en était que plus prodigieux, et la renommée de la
+courtisane remplissait les bouches et les oreilles. Chaque année
+augmentait de la sorte le nombre des curieux, qui allaient aux mystères
+d'Éleusis et aux fêtes de Neptune et de Vénus, pour n'y voir que Phryné.</p>
+
+<p>Tant de gloire pour une courtisane lui attira l'envie et la haine des
+femmes vertueuses; celles-ci, afin de se venger, acceptèrent l'entremise
+d'Euthias, qui avait inutilement obsédé Phryné sans obtenir d'elle ce
+qu'elle n'accordait qu'à l'argent ou au génie. Cet Euthias était un
+délateur de la plus vile espèce; il accusa Phryné, devant le tribunal
+des Héliastes, d'avoir profané la majesté des mystères d'Éleusis en les
+parodiant, et d'être constamment occupée à corrompre les citoyens les
+plus illustres de la République en les éloignant du service de la
+patrie. Non-seulement une pareille accusation devait entraîner la mort
+de l'accusée, mais encore infliger à toutes les courtisanes,
+solidairement, la honte d'un blâme, d'une amende, et même de l'exil pour
+quelques-unes. Phryné avait eu pour amant l'orateur Hypéride, qui se
+partageait alors entre Myrrhine et Bacchis. Phryné pria ces deux
+hétaires de s'employer auprès d'Hypéride, pour qu'il vînt la défendre
+contre Euthias. La position était délicate pour Hypéride, qu'on savait
+intéressé particulièrement à venir en aide à Phryné, qu'il avait aimée,
+et à tenir tête à Euthias, qu'il détestait comme le plus lâche des
+hommes. Phryné pleurait, enveloppée dans ses voiles et couvrant sa
+figure avec ses deux mains d'ivoire; Hypéride, ému et inquiet, étendit
+le bras vers elle, pour annoncer qu'il la défendait; et quand Euthias
+eut formulé ses accusations par l'organe d'Aristogiton, Hypéride prit
+la parole, avoua qu'il n'était pas étranger à la cause, puisque Phryné
+avait été sa maîtresse, et supplia les juges d'avoir pitié du trouble
+qu'il éprouvait. Sa voix s'altérait, son gosier était plein de sanglots,
+sa paupière pleine de larmes, et pourtant le tribunal, froid et
+silencieux, semblait disposé à ne pas se laisser fléchir. Hypéride
+comprend le danger qui menace l'accusée: il éclate en malédictions
+contre Euthias, il proclame résolument l'innocence de sa victime, il
+raconte avec complaisance le rôle presque religieux que Phryné a pu
+seule accepter aux mystères d'Éleusis... Les Héliastes
+l'interrompent; ils vont prononcer l'arrêt fatal. Hypéride fait
+approcher Phryné: il lui déchire ses voiles, il lui arrache sa tunique,
+et il invoque avec une sympathique éloquence les droits sacrés de la
+beauté, pour sauver cette digne prêtresse de Vénus. Les juges sont émus,
+transportés, à la vue de tant de charmes; ils croient apercevoir la
+déesse elle-même: Phryné est sauvée, et Hypéride l'emporte dans ses
+bras. Il était redevenu plus amoureux que jamais, en revoyant cette
+admirable beauté qui avait eu plus d'empire que son éloquence sur les
+juges; Phryné, de son côté, par reconnaissance, redevint la maîtresse de
+son avocat, qui fut infidèle à Myrrhine. Celle-ci crut se venger en se
+mettant du parti d'Euthias et en accordant à ce sycophante tout ce que
+Phryné lui avait refusé. Les courtisanes furent indignées de ce qu'une
+d'elles osât protester ainsi contre l'arrêt qui avait absous Phryné,
+et Bacchis leur servit d'interprète en écrivant à l'imprudente Myrrhine:
+«Tu t'es rendue l'objet de l'aversion de nous toutes qui sommes dévouées
+au service de Vénus Bienfaisante!»</p>
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/im03.jpg" width="275" height="395"
+alt="PHRYNÉ DEVANT L'ARÉOPAGE" title="PHRYNÉ DEVANT L'ARÉOPAGE" />
+<p class="t5">PHRYNÉ DEVANT L'ARÉOPAGE</p></div>
+
+<p>Elle ne tarda pas, en effet, à se repentir d'avoir cédé à un mouvement
+de jalousie et de vanité. Hypéride, qui l'avait quittée, ne lui revint
+pas; il resta longtemps épris de Phryné: «Il a une amie digne de lui et
+de sa belle âme, écrivait Bacchis à Myrrhine; et toi, tu as un amant tel
+qu'il te le fallait!» Hypéride, en se déclarant le défenseur d'une
+courtisane, s'était fait plus d'honneur et plus de profit qu'en
+défendant les premiers citoyens de la république: on ne parlait que de
+son talent d'orateur, par toute la Grèce; on ne se lassait pas
+d'applaudir au beau mouvement d'éloquence qui avait terminé sa
+péroraison; les éloges, les actions de grâce, les présents lui
+arrivaient de toutes parts, et, pour comble de biens, Phryné lui
+appartenait. Si les hétaires grecques ne lui élevèrent pas une statue
+d'or comme le proposait Bacchis, elles n'épargnèrent rien pour lui
+témoigner leur gratitude: «Toutes les courtisanes d'Athènes en général,
+lui écrivit Bacchis, qui tenait la plume pour ses compagnes, et chacune
+d'elles en particulier, doivent vous rendre autant d'actions de grâces
+que Phryné.» On peut présumer que son plaidoyer fut publié, puisque
+celui d'Aristogiton, qui prit la parole pour Euthias, était connu du
+temps d'Athénée. On sait aussi qu'Euthias, que l'amour seul avait rendu
+calomniateur, n'eut pas de repos que Phryné ne lui pardonnât, et il
+souscrivit, pour obtenir ce pardon, aux conditions les plus ruineuses.
+Bacchis avait prévu ce triste dénoûment, lorsqu'elle écrivait à Phryné:
+«Euthias est bien plus vivement amoureux de toi qu'Hypéride. Celui-ci,
+en raison du service important qu'il t'a rendu en t'accordant la
+protection et le secours de son éloquence dans la circonstance la plus
+critique, semble exiger de toi les plus grands égards et te favoriser en
+t'accordant ses caresses, tandis que la passion de l'autre ne peut
+qu'être irritée au dernier point par le mauvais succès de son entreprise
+odieuse. Attends-toi donc à de nouvelles instances de sa part, aux
+sollicitations les plus empressées: il t'offrira de l'or à profusion.»
+L'or l'emporta sur le ressentiment. L'aréopage, qui n'eut pas d'arrêt à
+prononcer dans cette circonstance, prévit le cas où une cause du même
+genre, plaidée devant lui, pourrait donner lieu aux mêmes moyens de
+défense; il ne voulut pas être exposé aux séductions qui avaient
+subjugué les Héliastes; il promulgua une loi, qui interdisait aux
+avocats d'employer aucun artifice pour exciter la pitié des juges, et
+aux accusés de paraître en personne devant les juges avant que la
+sentence fût prononcée. Phryné, de son côté, dans la crainte d'une
+accusation nouvelle, non-seulement se priva désormais de prendre part
+aux fêtes et aux cérémonies religieuses, mais encore, elle s'occupa de
+gagner des partisans et de se faire en quelque sorte des créatures
+jusqu'au sein de l'aréopage. Elle ouvrait son lit et sa table aux
+gourmands et aux libertins; un sénateur de l'aréopage, nommé Gryllion,
+se compromit au point de se faire le <i>parasite de la courtisane</i>, c'est
+ainsi que le qualifia Satyrus d'Olinthe dans sa <i>Pamphile</i>.</p>
+
+<p>Les richesses que Phryné avait acquises surpassaient alors celles d'un
+roi: les poëtes comiques, Timoclès dans sa <i>Nérée</i>, Amphis dans sa
+<i>Kouris</i> et Posidippe dans son <i>Éphésienne</i>, ont parlé du scandale de
+cette impure opulence. Phryné en fit pourtant un usage honorable: elle
+fit bâtir à ses frais divers monuments publics, surtout dans la ville de
+Corinthe, que toutes les hétaires considéraient comme leur patrie à
+cause de l'argent qu'elles y avaient gagné. Quand Alexandre le Grand eut
+détruit Thèbes et renversé ses murailles, Phryné se rappela qu'elle
+était née en Béotie, et elle offrit aux Thébains de rebâtir leur ville
+de ses propres deniers, à la seule condition de faire graver cette
+inscription en son honneur: <i>Thèbes abattue par Alexandre, relevée par
+Phryné</i>. Les Thébains refusèrent d'éterniser une honte. Phryné, comme
+Béotienne, n'avait pas reçu du ciel les dons de l'esprit; mais elle se
+distinguait de la plupart des femmes par un vif sentiment des arts; elle
+se regardait comme l'image vivante de la beauté divine; elle se rendait
+hommage à elle-même dans les ouvrages d'Apelles et de Praxitèle: l'un
+avait modelé d'après elle la Vénus de Cnide; l'autre l'avait peinte
+telle qu'il la vit aux fêtes de Neptune et de Vénus sortant de l'onde.
+Tous deux furent ses amants, mais Praxitèle l'emporta sur son rival.
+Phryné lui demanda, en souvenir de leurs amours, la plus belle statue
+qu'il eût jamais exécutée. «Choisissez!» répondit Praxitèle; elle
+réclama un délai de quelques jours pour faire son choix. Dans
+l'intervalle, pendant que Praxitèle se trouvait chez elle, un esclave
+accourut couvert de sueur, en criant que l'atelier du sculpteur était en
+feu: «Ah! je suis perdu, dit Praxitèle, si mon Satyre et mon Cupidon
+sont brûlés!&mdash;Je choisis le Cupidon,» interrompit Phryné. C'était
+une ruse qu'elle avait imaginée pour connaître la pensée de l'artiste
+sur ses &oelig;uvres. Depuis, Phryné donna ce chef-d'&oelig;uvre à sa
+ville natale. Caligula le fit enlever de Thespie et transporter à Rome,
+mais Claude ordonna, dans un de ses jugements de préteur, que le Cupidon
+serait restitué aux Thespiens, «pour apaiser les mânes de Phryné,»
+disait la sentence. La statue avait à peine retrouvé son piédestal vide,
+que Néron la fit revenir à Rome, et elle périt dans l'incendie de cette
+ville, allumé par Néron lui-même. Phryné, si riche qu'elle fût, avait
+continué son industrie ordinaire jusqu'à l'âge des rides et des cheveux
+blancs. Elle se vantait alors de posséder une pommade qui dissimulait
+entièrement les rides; elle se fardait avec tant de drogues,
+qu'Aristophane a pu dire dans sa comédie des <i>Harangueurs</i>: «Phryné a
+fait de ses joues la boutique d'un apothicaire.» Et ce vers passa en
+proverbe chez les Grecs, pour désigner les femmes qui se fardaient.</p>
+
+<p>On ignore l'époque de sa mort et le lieu de sa sépulture; on apprend
+seulement, de Pausanias, que ses amis, ses amants et ses compatriotes
+s'étaient cotisés pour lui ériger une statue d'or dans le temple de
+Diane à Éphèse; on lisait sur la plinthe de cette statue, qui avait pour
+base une colonne de marbre penthélique: «Cette statue est l'ouvrage de
+Praxitèle.» Elle était placée entre les statues de deux rois,
+Archinamus, roi de Lacédémone, et Philippe, roi de Macédoine, avec cette
+inscription: <i>A Phryné, illustre Thespienne</i>. Ce fut cette statue que le
+philosophe Cratès qualifia sévèrement, en s'écriant: «Voici donc un
+monument de l'impudicité de la Grèce!» Le nom de Phryné étant devenu,
+comme celui de Laïs, synonyme de belle courtisane, plusieurs femmes de
+cette classe se firent nommer <i>Phryné</i>. Pour distinguer de ses humbles
+imitatrices la première Phryné, on l'appelait la <i>Thespienne</i>. Hérodice,
+dans son <i>Histoire de ceux qui ont été raillés sur le théâtre</i>, cite une
+Phryné qu'on surnomma le <i>Crible</i>, parce qu'elle ruinait ses amants, de
+même qu'un crible sert à extraire la farine mêlée au son. Selon
+Apollodore, dans son <i>Traité des Courtisanes</i>, il y avait deux Phrynés,
+qu'on surnommait <i>Clauxigelaos</i> (qui fait pleurer, après avoir fait
+rire) et <i>Saperdion</i> (superbe poisson), mais ni l'une ni l'autre ne
+semble pouvoir être confondue avec l'illustre Thespienne.</p>
+
+<p>Si Phryné et Laïs sont les deux personnifications les plus célèbres,
+sinon les plus brillantes de l'hétairisme, Pythionice et Glycère en
+représentent encore mieux la puissance: Pythionice et Glycère furent
+presque reines de Babylone, après avoir été simples courtisanes à
+Athènes. Pythionice n'était remarquable que par sa beauté, mais elle
+possédait quelques-uns de ces secrets de libertinage qui exercent tant
+d'empire sur les natures vicieuses et sur les tempéraments voluptueux.
+Glycère, non moins belle, non moins habile peut-être, était aussi plus
+intelligente et plus spirituelle. Harpalus, l'ami d'Alexandre de
+Macédoine, le gouverneur de Babylone, les aima l'une et l'autre, et ne
+se consola d'avoir perdu la première qu'en retrouvant la seconde.
+Harpalus était grand trésorier d'Alexandre, et, lorsque son maître fut
+parti pour l'expédition des Indes, il ne se fit aucun scrupule de puiser
+à pleines mains dans les trésors confiés à sa garde. Il surpassa en
+magnificence les anciens rois de Babylone, et il voulut jouir de toutes
+les voluptés que l'or et le pouvoir sont capables de créer. Il avait
+autour de lui des joueuses de flûte de Milet, des danseuses de Lesbos,
+des tresseuses de couronnes de Cypre, des esclaves et des concubines de
+tous les pays: il fit venir une hétaire d'Athènes, celle qui était le
+plus en vogue et qui s'acquittait le mieux de ses fonctions
+libidineuses. Pythionice eut l'honneur d'être choisie pour les
+menus-plaisirs du petit tyran Harpalus. Elle était alors la maîtresse
+collective de deux frères, fils d'un nommé Ch&oelig;réphile, qui faisait
+le commerce de poisson salé, et qui devait à ce commerce son immense
+fortune. Les deux amants de Pythionice l'entretenaient à grands frais,
+et le poëte comique Timoclès, dans sa comédie des <i>Icariens</i>, avait
+raillé en ces termes la richesse de cette hétaire, que ses compagnes
+accusaient, par une allusion analogue, de sentir la marée: «Pythionice
+te recevra à bras ouverts, pour avoir de toi, à force de caresses, tout
+ce que je viens de te donner, car elle est insatiable. Cependant
+demande-lui un tonneau de poisson salé; elle en a toujours en abondance,
+puisqu'elle se contente de deux saperdes non salés à large bouche.» Le
+saperde, dont la consommation était considérable parmi le bas peuple,
+passait pour un mauvais poisson, comme le déclare solennellement le
+grand sophiste de l'art culinaire, Archestrate. Pythionice, qu'on avait
+vue esclave de la joueuse de flûte Bacchis, laquelle le fut elle-même de
+l'hétaire Sinope, devint tout à coup une espèce de reine dans le palais
+de Babylone, mais elle ne jouit pas longtemps d'une si rare fortune:
+elle mourut, sans doute empoisonnée, et l'inconsolable Harpalus lui fit
+faire des funérailles royales. Il en avait eu une fille qui épousa
+depuis le sculpteur-architecte Chariclès, celui-là même qu'Harpalus
+chargea de construire à Athènes un monument sépulcral en mémoire de
+Pythionice. Cette favorite avait, d'ailleurs, son tombeau à Babylone, où
+elle était morte. Le monument, élevé par Chariclès sur le chemin sacré
+qui menait d'Athènes à Eleusis, coûta 30 talents (environ 250,000 francs
+de notre monnaie); sa grandeur, plutôt encore que son architecture,
+attirait les regards du voyageur: «Quiconque le verra, s'écrie Dicæarque
+dans son livre sur la Descente dans l'antre de Trophonius, se dira
+probablement d'abord, avec raison: C'est sans doute le monument d'un
+Miltiade ou d'un Périclès, ou d'un Cimon, ou l'un autre grand homme?
+sans doute, il a été érigé aux dépens de la république, ou du moins en
+vertu d'un décret des magistrats? Mais quand il apprendra que ce
+monument a été fait en mémoire de l'hétaire Pythionice, que devra-t-il
+penser de la ville d'Athènes?» Harpalus avait donné une telle activité
+aux travaux de ces constructions funéraires, qu'elles furent terminées
+avant la fin de l'expédition d'Alexandre dans les Indes. Théopompe, dans
+une lettre au roi de Macédoine, affirme que le gouverneur de Babylone
+employa la somme énorme de 200 talents pour les deux tombeaux de sa
+maîtresse: «Quoi! s'écrie Théopompe indigné, depuis longtemps on voit
+deux admirables monuments achevés pour Pythionice: l'un près d'Athènes,
+l'autre à Babylone, et celui qui se disait ton ami aura impunément
+consacré un temple, un autel à une femme qui s'abandonnait à tous ceux
+qui contribuaient à ses dépenses, et il aura dédié ce monument sous le
+nom de temple et d'autel de Vénus-Pythionice! N'est-ce pas mépriser
+ouvertement la vengeance des dieux, et manquer au respect qui t'est dû?»
+Alexandre était alors trop occupé à combattre Porus, pour pouvoir se
+mêler de ce qui se passait à Babylone et à Athènes, où Harpalus
+divinisait une courtisane.</p>
+
+<p>Harpalus avait déjà, d'ailleurs, remplacé Pythionice: une simple
+tresseuse de couronnes de Sicyone, Glycère, fille de Thalassis, s'était
+fait aimer du gouverneur de Babylone, avec tant de savoir-faire, qu'elle
+devint presque reine à Tarse, et qu'elle serait devenue déesse, si
+Harpalus lui eût survécu. Mais Alexandre revenait victorieux des Indes;
+il devait punir ceux de ses officiers qui, pendant son absence, avaient
+tenu peu de compte de ses ordres. Harpalus se voyait plus compromis que
+les autres, et il fut effrayé lui-même de ses monstrueuses
+dilapidations. Il s'enfuit de Tarse, avec Glycère et tout ce qui restait
+dans le trésor; il se réfugia en Attique, et implora l'appui des
+Athéniens contre Alexandre. Il avait levé une armée de six mille
+mercenaires, et il offrait d'acheter à tout prix la protection
+d'Athènes; avec l'aide et d'après les conseils de Glycère, il corrompit
+les orateurs, paya le silence de Démosthène, et intéressa le peuple à
+sa cause, par des distributions de farine, qu'on appela le <i>blé de
+Glycère</i>, et qui fournit une locution proverbiale pour signifier «le
+gage de la perte plutôt que de la jouissance.» C'est ainsi que ce blé
+est désigné dans une comédie satirique dont Harpalus était le héros, et
+qu'Alexandre fit représenter dans toute l'Asie pour infliger un
+châtiment à l'orgueil d'Harpalus. On prétend même qu'il était l'auteur
+de ce drame, où l'on raconte que les mages de Babylone, témoins de
+l'affliction d'Harpalus à la mort de Pythionice, avaient promis de la
+rappeler du séjour des ombres à la lumière; mais il est plus probable
+que ce drame fut composé, à l'instigation d'Alexandre, par Python de
+Catane ou de Byzance. Quoi qu'il en soit, Harpalus ne réussit pas, avec
+le concours de Glycère, à s'assurer un asile dans la république
+d'Athènes; il en fut banni et se retira en Crète, sous l'appréhension
+des vengeances d'Alexandre qui l'épargna; mais un de ses capitaines
+l'assassina, pour s'emparer des trésors qu'Harpalus avait volés lui-même
+au roi de Macédoine. Glycère parvint à s'échapper et retourna, bien
+déchue de ses grandeurs, à Athènes, où elle reprit son ancien état de
+courtisane. Ce n'était plus la reine de Tarse, qui avait reçu des
+honneurs presque divins, qui avait eu sa statue de bronze placée dans
+les temples vis-à-vis de celle d'Harpalus; c'était une hétaire, d'un âge
+assez mûr, d'une beauté quelque peu fatiguée, mais d'un esprit
+infatigable. Lyncæus de Samos jugea que ses bons mots méritaient d'être
+recueillis, et il en fit une collection que nous ne possédons plus.
+Athénée en cite quelques-uns que revendiquaient les contemporaines de
+Glycère; nous en avons rapporté plusieurs; les deux suivants peuvent
+encore lui appartenir. «Vous corrompez la jeunesse! lui dit le
+philosophe Stilpon.&mdash;Qu'importe, si je l'amuse! répondit-elle;
+toi, sophiste, tu la corromps aussi, mais tu l'ennuies.» Un homme qui
+venait marchander ses faveurs remarqua des &oelig;ufs dans un panier:
+«Sont-ils crus ou cuits? lui demanda-t-il distraitement.&mdash;Ils sont
+d'argent?» répliqua-t-elle avec malice, pour le ramener au sujet de leur
+entretien.</p>
+
+<p>Ses aventures de Babylone et de Tarse l'avaient mise à la mode: c'était
+à qui se rangerait au nombre des héritiers d'Harpalus. Néanmoins,
+Glycère s'attacha de préférence à deux hommes de génie, au peintre
+Pausias, au poëte Ménandre. Le premier peignait les fleurs qu'elle
+tressait en couronnes et en guirlandes, il s'efforçait d'imiter et
+d'égaler ses brillants modèles; il fit un portrait de Glycère,
+représentée assise, faisant une couronne; ce ravissant tableau, qu'on
+appelait la <i>Stephanoplocos</i> (faiseuse de couronnes), fut apporté à
+Rome, et acheté par Lucullus, qui l'estimait autant que tous les
+tableaux de sa collection. L'affection de Glycère pour Ménandre dura
+plus longtemps que sa liaison avec Pausias. Elle supportait la mauvaise
+humeur et les boutades chagrines du poëte comique, auprès de qui elle
+remplissait l'office d'une servante dévouée, et non le rôle d'une
+maîtresse préférée; Ménandre lui reprochait souvent de n'être plus ce
+qu'elle avait été, et lui demandait compte amèrement de sa folle
+jeunesse; il était jaloux du passé aussi bien que du présent: «Vous
+m'aimeriez davantage, lui disait-il, si j'avais volé les trésors
+d'Alexandre?» Elle souriait et ne répondait à ces duretés que par un
+surcroît d'attachement et de soins. Il revint du théâtre, un soir,
+attristé, irrité, désolé du mauvais succès d'une de ses pièces; il était
+inondé de sueur, il avait le gosier desséché. Glycère lui présenta du
+lait et l'invita doucement à se rafraîchir: «Ce lait sent le vieux, dit
+Ménandre en repoussant le vase et la main qui le lui offrait; ce lait me
+répugne; il est couvert d'une crème rance et dégoûtante.» C'était une
+cruelle allusion à la céruse et au fard qui cachaient les rides de
+Glycère: «Bon! dit-elle gaiement, ne vous arrêtez pas à ces misères:
+laissez ce qui est dessus et prenez ce qui est dessous.» Elle l'aimait
+véritablement, et elle craignait que de plus jeunes qu'elles lui
+enlevassent une tendresse qu'elle ne conservait souvent qu'à force
+d'artifices, car Ménandre était changeant et capricieux en amour: il se
+laissa fixer néanmoins par le dévouement passionné de Glycère, qu'il
+immortalisa dans ses comédies. «J'aime mieux être, disait-elle, la reine
+de Ménandre que la reine de Tarse.» Glycère, après sa mort, n'eut pas un
+tombeau splendide, tel que le <i>monument de la Prostituée</i> (c'est ainsi
+qu'on désignait le tombeau de Pythionice), mais son nom resta, dans la
+mémoire des Grecs, étroitement lié à celui de Ménandre, et ne fut pas
+moins célèbre que ceux de Laïs, de Phryné et d'Aspasie.</p>
+
+<p><a name="Page_359" id="Page_359"></a></p>
+
+<h2 class="sep4"><a href="#table">CHAPITRE XIV.</a></h2>
+
+<p class="som"><span class="smcap">Sommaire.</span>&mdash;Introduction de la Prostitution sacrée en
+Étrurie.&mdash;Conformation physique singulière des habitants de
+l'Italie primitive.&mdash;Rome.&mdash;<i>La Louve</i> Acca
+Laurentia.&mdash;Origine du <i>lupanar</i>.&mdash;Construction de la ville de
+Rome, sur le territoire laissé par Acca Laurentia à ses fils adoptifs
+Rémus et Romulus.&mdash;Fêtes instituées par Rémus et Romulus en
+l'honneur de leur nourrice, sous le nom de <i>Lupercales</i>.&mdash;Les
+luperques, prêtres du dieu Pan.&mdash;Les Sabines et
+l'oracle.&mdash;Hercule et Omphale.&mdash;La Prostitution sacrée à
+Rome.&mdash;La courtisane Flora.&mdash;Son mariage avec
+Tarutius.&mdash;Origine des <i>Florales</i>.&mdash;Les fêtes de Flore et de
+Pomone.&mdash;Les courtisanes aux Florales.&mdash;Caton au
+Cirque.&mdash;Vénus Cloacine.&mdash;Les Vénus honnêtes: Vénus Placide,
+Vénus Chauve, Vénus Generatrix, etc.&mdash;Les Vénus malhonnêtes: Vénus
+Volupia, Vénus <i>Lascive</i>, Vénus de <i>bonne volonté</i>.&mdash;Temple de
+Vénus Erycine, en Sicile, reconstruit par Tibère.&mdash;Les temples de
+Vénus à Rome.&mdash;Dévotion de Jules César à Vénus.&mdash;Origine du
+culte de Vénus Victorieuse.&mdash;Épisode mystique des fêtes de
+Vénus.&mdash;Vénus Myrtea ou Murcia.&mdash;Offrandes des courtisanes à
+Vénus.&mdash;Les <i>Veillées de Vénus</i>.&mdash;Sacrifices impudiques
+offerts à Cupidon, à Priape, à Mutinus, etc., par les dames
+romaines.&mdash;Les <i>Priapées</i>.&mdash;Culte malhonnête du dieu
+Mutinus.&mdash;Mutina.&mdash;La déesse hermaphrodite
+Pertunda.&mdash;Tychon et Orthanès.&mdash;Culte infâme introduit en
+Étrurie par un Grec.&mdash;Chefs et grands prêtres de cette religion
+nouvelle.&mdash;Analogie de ce culte avec celui d'Isis.&mdash;Les
+mystères d'Isis à Rome.&mdash;Les Isiaques.&mdash;Corruption des prêtres
+d'Isis.&mdash;Culte de Bacchus.&mdash;Les <i>bacchants</i> et les
+<i>bacchantes</i>.&mdash;Fêtes honteuses qui déshonoraient les divinités de
+Rome.&mdash;Le <i>marché des courtisanes</i>.&mdash;Différence de la
+Prostitution sacrée romaine et de la Prostitution sacrée grecque.</p>
+
+<p>L'Égypte, la Phénicie et la Grèce colonisèrent la Sicile et l'Italie, en
+y établissant leurs religions, leurs m&oelig;urs et leurs coutumes. La
+Prostitution sacrée ne manqua pas, dès les premiers temps, de suivre la
+migration des déesses et des dieux, qui changeaient de climat sans
+changer de caractère. Les monuments écrits, qui témoigneraient de
+l'origine de cette Prostitution dans l'île des Cyclopes et dans la
+péninsule de Saturne, n'existent plus depuis bien des siècles, mais on a
+retrouvé, dans les cimetières étrusques et italo-grecs, une multitude de
+vases peints, qui représentent différentes scènes de la Prostitution
+sacrée, antérieurement à la fondation de Rome. Ce sont toujours les
+mêmes offrandes que celles que les vierges apportaient dans les temples
+de Babylone et de Tyr, de Bubastis et de Nancratès, de Corinthe et
+d'Athènes. La consacrée vient s'asseoir dans le sanctuaire près de la
+statue de la déesse; l'étranger marchande le prix de sa pudeur, et elle
+dépose ce prix sur l'autel, qui s'enrichit de ce honteux commerce auquel
+le prêtre est seul intéressé. Telle est, d'après les vases funéraires,
+la forme presque invariable que devait affecter la Prostitution sacrée
+dans les colonies égyptiennes, phéniciennes et grecques. Le culte de
+Vénus fut certainement celui qu'on y vit le premier en honneur, car il
+était, là comme partout ailleurs, le plus attrayant et le plus naturel;
+mais on ignore absolument les noms et les attributs que prenait la
+déesse allégorique de la création des êtres. Ces noms devaient être si
+peu analogues à ceux qui lui furent donnés dans la théogonie romaine,
+que le savant Varron s'appuie de l'autorité de Macrobe, pour soutenir
+que Vénus n'était pas connue à Rome sous les rois. Mais Macrobe et
+Varron auraient dû dire seulement qu'elle n'avait pas encore de temple
+dans l'enceinte de la cité de Romulus, car elle était adorée en Étrurie,
+avant que Rome eût soumis ce pays, qui fut longtemps en guerre avec
+elle. Vitruve, dans son <i>Traité d'architecture</i>, dit positivement que,
+selon les principes des aruspices étrusques, le temple de Vénus ne
+pouvait être placé qu'en dehors des murs et auprès des portes de la
+ville, afin que l'éloignement de ce temple ôtât aux jeunes gens le plus
+d'occasions possible de débauche, et fût un motif de sécurité pour les
+mères de famille.</p>
+
+<p>La Prostitution sacrée ne régnait pas seule dans l'Italie primitive: on
+peut affirmer que la Prostitution hospitalière et la Prostitution légale
+y régnaient aussi en même temps, la première dans les forêts et les
+montagnes, la seconde dans les cités. Les peintures des vases étrusques
+ne nous laissent pas ignorer la corruption déjà raffinée, qui avait
+pénétré chez ces peuples aborigènes, esclaves aveugles et grossiers de
+leurs sens et de leurs passions. Il suffirait presque des inductions
+morales qu'on peut tirer de la richesse et de la variété des joyaux que
+portaient les femmes, pour juger du développement qu'avait pris la
+Prostitution, née de la coquetterie féminine et des besoins de la
+toilette. On voit, à mille preuves empruntées aux vases peints, que la
+lubricité de ces peuplades indigènes ou exotiques ne connaissait aucun
+frein social ni religieux. La bestialité et la pédérastie étaient leurs
+vices ordinaires, et ces abominations, naïvement familières à tous les
+âges et à tous les rangs de la société, n'avaient pas d'autres remèdes
+que des cérémonies d'expiation et de purification, qui en suspendaient
+parfois la libre pratique. Comme chez tous les anciens peuples, la
+promiscuité des sexes rendait hommage à la loi de nature, et la femme,
+soumise aux brutales aspirations de l'homme, n'était d'ordinaire que le
+patient instrument de ses jouissances: elle n'osait presque jamais faire
+parler son choix, et elle appartenait à quiconque avait la force. La
+conformation physique de ces sauvages ancêtres des Romains justifie,
+d'ailleurs, tout ce qu'on devait attendre de leur sensualité impudique:
+ils avaient les parties viriles analogues à celles du taureau et du
+chien; ils ressemblaient à des boucs, et ils portaient au bas des reins
+une espèce de touffe de poils roux, qu'il est impossible de regarder
+comme un signe de convention dans les dessins qui représentent cette
+barbiche postérieure, cette excroissance charnue et poilue à la fois, ce
+rudiment d'une véritable queue d'animal. On serait fort en peine de dire
+à quelle époque disparut tout à fait un si étrange symptôme du
+tempérament bestial, mais on le conserva dans l'iconologie allégorique,
+comme le caractère distinctif du satyre et du faune. Chez des races
+aussi naturellement portées à l'amour charnel, la Prostitution
+s'associait sans doute à tous les actes de la vie civile et religieuse.</p>
+
+<p>C'est la Prostitution qu'on découvre dans le berceau de Rome, où Rémus
+et Romulus sont allaités par une louve. Si l'on en croit le vieil
+historien Valérius cité par Aurélius Victor, par Aulu-Gelle et par
+Macrobe, cette louve n'était autre qu'une courtisane, nommée Acca
+Laurentia, maîtresse du berger Faustulus, qui recueillit les deux
+jumeaux abandonnés au bord du Tibre. Acca Laurentia avait été surnommée
+la <i>Louve</i> (<i>Lupa</i>), par les bergers de la contrée, qui la connaissaient
+tous pour l'avoir souvent rencontrée errante dans les bois, et qui
+l'avaient enrichie de leurs dons. Elle possédait même, du fait de ses
+prostitutions, les champs situés entre les sept collines, et légués par
+elle à ses enfants adoptifs, qui y fondèrent la ville éternelle. Macrobe
+dit sans réticence, que la Louve avait fait fortune en s'abandonnant
+sans choix à quiconque la payait (<i>meretricio quæstu locupletatam</i>).
+Ainsi le peuple romain eut pour nourrice une courtisane, et son point de
+départ fut un <i>lupanar</i>. On nommait ainsi la cabane d'Acca Laurentia, et
+ce nom s'appliqua depuis aux impures retraites de ses pareilles, qui
+furent nommées des <i>louves</i> en mémoire d'elle. Nous avons vu, cependant,
+que chez les Grecs il y avait des <i>louves</i> de la même race. Celle qui
+allaita Rémus et Romulus, et acheta du produit de son libertinage le
+premier territoire de Rome, dut exercer longtemps son honteux métier:
+<i>corpus in vulgus dabat</i>, dit Aulu-Gelle, <i>pecuniamque emeruerat ex eo
+quæstu uberem</i>. Elle mourut avec la réputation d'une grande prostituée,
+et pourtant on institua des fêtes en son honneur sous le nom de
+<i>Lupercales</i>; si on ne la déifia pas dans un temple, ce fut sans doute
+la crainte d'imprimer à ce temple la flétrissure du nom de <i>Lupanar</i>,
+qui avait déshonoré sa demeure; on excusa la fondation des <i>Lupercales</i>,
+en les présentant comme des fêtes funèbres, célébrées au mois de
+décembre pour l'anniversaire de sa mort, et bientôt, par respect pour la
+pudeur publique, on fit passer les Lupercales sur le compte du dieu Pan.
+Il paraîtrait donc que la première fête instituée à Rome par Rémus et
+Romulus, ou par leur père adoptif le berger Faustulus, l'avait été en
+mémoire de la louve Acca Laurentia.</p>
+
+<p>Cette fête, qui subsista jusqu'au cinquième siècle de Jésus-Christ, non
+sans avoir subi de nombreuses vicissitudes, était bien digne d'une
+courtisane. Les luperques, prêtres du dieu Pan, le corps entièrement nu
+à l'exception d'une ceinture en peau de brebis, tenant d'une main un
+couteau ensanglanté et de l'autre un fouet, parcouraient les rues de la
+ville, en menaçant du couteau les hommes et en frappant les femmes avec
+le fouet. Celles-ci, loin de se dérober aux coups, les cherchaient avec
+curiosité et les recevaient avec componction. Voici quelle était
+l'origine de cette course emblématique, qui devait porter remède à la
+stérilité des femmes et les rendre grosses si le fouet divin les avait
+touchées au bon endroit. Lorsque les Romains de Romulus eurent enlevé
+les Sabines pour se faire des femmes et des enfants, les Sabines se
+montrèrent d'abord rétives à exécuter ce qu'on attendait d'elles: leur
+union forcée ne produisait aucun fruit, bien qu'elles n'eussent point à
+se plaindre de leurs ravisseurs. Elles allèrent invoquer Junon dans un
+bois consacré à Pan, et l'oracle qu'elles y recueillirent leur inspira
+d'abord une certaine appréhension: «Il faut qu'un bouc, disait l'oracle,
+vous fasse devenir mères.» On n'eut pas la peine de trouver ce bouc-là;
+un prêtre de Pan les tira de peine, en immolant un bouc sur le lieu même
+et en découpant en lanières la peau de l'animal, avec lesquelles il
+flagella les Sabines, qui devinrent enceintes à la suite de cette
+flagellation que les Lupercales eurent le privilége de continuer. La
+mythologie latine donnait une autre origine à la course des luperques,
+origine plus poétique, mais moins nationale. Hercule voyageait avec
+Omphale: un faune les aperçut et se mit à les suivre en cachette, dans
+l'espoir de profiter d'un moment où Hercule quitterait sa belle pour
+accomplir un de ses douze travaux. Les deux amants s'arrêtèrent dans une
+grotte et y soupèrent: Hercule et Omphale avaient changé de vêtements
+pour se divertir pendant le souper; Omphale s'était affublée de la peau
+du lion de Némée et avait mis sur son dos le carquois rempli des flèches
+empoisonnées; Hercule, découvrant sa poitrine velue, avait pris le
+collier et les bracelets de sa maîtresse. Ils burent et s'enivrèrent,
+ainsi travestis. Ils dormaient, chacun de son côté, sur une litière de
+feuilles sèches, lorsque le faune pénètre dans la caverne et cherche à
+tâtons le lit d'Omphale. Il se glisse dans celui d'Hercule, après avoir
+évité prudemment la peau de lion, qui ne lui annonce pas ce qu'elle
+renferme par hasard. Hercule s'éveille et châtie l'audacieux qui s'était
+un peu trop avancé dans sa méprise. Ce fut depuis cette aventure, que
+Pan eut en horreur le travestissement qui avait trompé son faune, et il
+ordonna, comme pour protester contre les erreurs de ce genre, que ses
+prêtres courraient tout nus aux Lupercales. On sacrifiait ce jour-là des
+boucs et des chèvres, que les luperques écorchaient eux-mêmes pour se
+revêtir de ces peaux toutes sanglantes qui avaient la renommée
+d'échauffer les désirs et de donner une ardeur capricante aux lascifs
+sacrificateurs du dieu Pan. La Prostitution sacrée était donc l'âme des
+Lupercales.</p>
+
+<p>Ce ne furent pas les seules fêtes et le seul culte, que la Prostitution
+avait établis à Rome avant celui de Vénus. Sous le règne d'Ancus
+Martius, une courtisane, nommée Flora, s'attribua le nom d'Acca
+Laurentia, en souvenir de la nourrice de Rémus et de Romulus. Elle était
+d'une beauté singulière, mais elle n'en était pas plus riche. Elle passa
+une nuit dans le temple d'Hercule pour obtenir la protection de ce
+puissant dieu. Hercule lui annonça en songe que la première personne
+qu'elle rencontrerait au sortir du temple lui porterait bonheur; elle
+rencontra un patricien, appelé Tarutius, qui avait des biens
+considérables. Il ne l'eut pas plutôt vue, qu'il devint amoureux d'elle
+et qu'il voulut l'épouser. Il la fit son héritière en mourant, et Flora,
+que ce mariage avait mise à la mode, reprit son ancien métier de
+courtisane, et y acquit une fortune énorme qu'elle laissa en héritage au
+peuple romain. Son legs fut accepté, et le sénat, en reconnaissance,
+décréta que le nom de Flora serait inscrit dans les fastes de l'État et
+que des fêtes solennelles perpétueraient la mémoire de la générosité de
+cette courtisane. Mais, plus tard, ces honneurs solennels rendus à une
+femme de mauvaise vie affligèrent la conscience des honnêtes gens, et
+l'on imagina, pour réhabiliter la courtisane, de la diviniser. Flora fut
+dès lors la déesse des fleurs, et les Florales continuèrent à être
+célébrées avec beaucoup de splendeur au mois d'avril ou bien au
+commencement de mai. On employait à la célébration de ces fêtes les
+revenus de la succession de Flora, et quand ces revenus ne furent plus
+suffisants, vers l'an 513 avant Jésus-Christ, on y appliqua les amendes
+provenant des condamnations pour crime de péculat. Les fêtes de Flora,
+qu'on appelait fêtes de Flore et de Pomone, conservèrent toujours le
+stigmate de leur fondatrice; les magistrats les suspendirent
+quelquefois, mais le peuple les faisait renouveler, lorsque la saison
+semblait annoncer de la sécheresse et une mauvaise récolte. Pendant six
+jours, on couronnait de fleurs les statues et les autels des dieux et
+des déesses, les portes des maisons, les coupes des festins; on jonchait
+d'herbe fraîche les rues et les places: on y faisait des simulacres de
+chasse, en poursuivant des lièvres et des lapins (<i>cuniculi</i>), que les
+courtisanes avaient seules le droit de prendre vivants, lorsqu'ils se
+blottissaient sous leur robe. Les édiles, qui avaient la direction
+suprême des Florales, jetaient dans la foule une pluie de fèves, de pois
+secs et d'autres graines légumineuses, que le peuple se disputait à
+coups de poing. Ce n'est pas tout: ces fêtes, que les courtisanes
+regardaient comme les leurs, donnaient lieu à d'horribles désordres dans
+le Cirque. Les courtisanes sortaient de leurs maisons, en cortége,
+précédées de trompettes et enveloppées dans des vêtements très-amples,
+sous lesquels elles étaient nues et parées de tous leurs bijoux; elles
+se rassemblaient dans le Cirque, sous les yeux du peuple qui se pressait
+à l'entour, et là elles se dépouillaient de leurs habits et se
+montraient dans la nudité la plus indécente, étalant avec complaisance
+tout ce que les spectateurs voulaient voir et accompagnant de mouvements
+infâmes cette impudique exhibition: elles couraient, dansaient,
+luttaient, sautaient, comme des athlètes et des baladins, et chacune de
+leurs postures lascives arrachait des cris et des applaudissements à ce
+peuple en délire. Tout à coup, des hommes également nus s'élançaient
+dans l'arène, aux sons des trompettes, et une effroyable mêlée de
+prostitution s'accomplissait publiquement, avec de nouveaux transports
+de la multitude. Un jour, Caton, l'austère Caton, parut dans le Cirque
+au moment où les édiles allaient donner le signal des jeux; mais la
+présence de ce grand citoyen empêcha l'orgie d'éclater. Les courtisanes
+restaient vêtues, les trompettes faisaient silence, le peuple attendait.
+On fit observer à Caton que lui seul était un obstacle à la célébration
+des jeux; il se leva, ramenant le pan de sa toge sur son visage et
+sortit du Cirque. Le peuple battit des mains, les courtisanes se
+déshabillèrent, les trompettes sonnèrent, et le spectacle commença.</p>
+
+<p>C'était bien là certainement la Prostitution la plus effrontée qui se
+fût jamais produite sous les auspices d'une déesse, et l'on comprenait,
+d'ailleurs, que cette déesse avait été originairement une effrontée
+courtisane. Le culte de la Prostitution était plus voilé dans les
+temples de Vénus. Le plus ancien de ces temples à Rome paraît avoir été
+celui de Vénus Cloacina. Dans les premiers temps de la république,
+lorsqu'on nettoyait le grand Cloaque, construit par le roi Tarquin pour
+conduire au Tibre les immondices de la ville, on trouva une statue
+enterrée dans la fange: c'était une statue de Vénus. On ne se demanda
+pas qui l'avait mise là, mais on lui dédia un temple sous le nom de
+Vénus Cloacine. Les prostituées venaient le soir chercher fortune autour
+de ce temple et près de l'égout qui en était proche; elles réservaient
+une partie de leur salaire, pour l'offrir à la déesse, dont l'autel
+appelait un concours perpétuel de v&oelig;ux et d'offrandes du même
+genre. Vénus avait des autels plus honnêtes et des temples moins
+fréquentés dans les douze régions ou quartiers de Rome. Vénus Placide,
+Vénus Chauve, Vénus Genitrix ou qui engendre, Vénus Verticordia ou qui
+change les c&oelig;urs, Vénus Erycine, Vénus Victorieuse et d'autres
+Vénus assez décentes n'encourageaient pas la Prostitution: elles la
+toléraient à peine pour l'usage des prêtres qui s'y livraient
+secrètement. Il n'en était pas de même des Vénus qui présidaient
+exclusivement aux plus secrets mystères de l'amour. Le temple de Vénus
+Volupia, situé dans le dixième quartier, attirait les débauchés des deux
+sexes, qui venaient y demander des inspirations à la déesse. Le temple
+de Vénus Salacia ou Lascive, dont on ignore la position dans l'enceinte
+de Rome, était visité très-dévotement par les courtisanes qui voulaient
+se perfectionner dans leur métier; le temple de Vénus Lubentia ou
+Libertine (ou plutôt <i>de bonne volonté</i>) se trouvait hors des murs au
+milieu d'un bois qui prêtait son ombre propice aux rencontres des
+amants. Vénus, sous ses différents noms, faisait toujours un appel aux
+instincts du plaisir, sinon de la débauche; mais ses temples n'étaient
+pas à Rome, ainsi que dans la Grèce et l'Asie Mineure, déshonorés par un
+marché patent de Prostitution. Il n'y avait guère que les courtisanes
+qui poussassent la piété envers la déesse jusqu'à se vendre à son
+profit, et dans tous les cas, le sacrifice ne s'accomplissait jamais à
+l'intérieur du temple, à moins que le prêtre ne fût le sacrificateur.</p>
+
+<p>On ne voit nulle part, dans les écrivains latins, que les temples de
+Vénus, à Rome, eussent des consacrées, des colléges de prêtresses, qui
+se prostituaient au bénéfice de leurs autels, comme cela se passait
+encore à Corinthe et à Éryx, du temps des empereurs. Strabon rapporte,
+dans sa Géographie, que le fameux temple de Vénus Erycine, en Sicile,
+était encore plein de femmes attachées au culte de la déesse et données
+à ses autels par les suppliants qui voulaient la rendre favorable à
+leurs v&oelig;ux: ces esclaves consacrées pouvaient se racheter avec
+l'argent qu'elles demandaient à la Prostitution et dont une part
+seulement appartenait au temple qui la protégeait. Ce temple tombait en
+ruines sous le règne de Tibère, qui, en sa qualité de parent de Vénus,
+le fit restaurer et y mit des prêtresses nouvelles. Quant aux temples de
+Rome, ils étaient tous d'une dimension fort exiguë, en sorte que la
+cella ne pouvait renfermer que l'autel et la statue de la déesse avec
+les instruments des sacrifices: on ne pénétrait donc pas à l'intérieur,
+et dans les fêtes de Vénus comme dans celles des autres dieux, les
+cérémonies se faisaient en plein air sur le portique et sur les degrés
+du sanctuaire. Cette forme architecturale semble exclure toute idée de
+Prostitution sacrée, dépendant du moins du temple même. Les Romains,
+d'ailleurs, en adoptant la religion des Grecs, l'avaient façonnée à
+leurs m&oelig;urs, et l'esprit sceptique de ce peuple allait mal à des
+actes de foi et d'abnégation, qui devaient, pour n'être pas odieux et
+ridicules, s'entourer d'un voile de candeur et de naïveté: les Romains
+ne croyaient guère à la divinité de leurs dieux. Il est donc certain que
+les fêtes de Vénus, à Rome, étaient à peu près chastes ou plutôt
+décentes dans tout ce qui tenait au culte, mais qu'elles servaient
+uniquement de prétexte à des orgies et à des désordres de toute nature
+qui se renfermaient dans les maisons. Quand Jules César, qui se vantait
+de descendre de Vénus, donna un nouvel élan au culte de sa divine
+ancêtre, lui dédia des temples et des statues par tout l'empire romain,
+fit célébrer des jeux solennels en son honneur et dirigea en personne
+les fêtes magnifiques qu'il restituait ou qu'il établissait pour elle,
+il n'eut pas la pensée de mettre en vigueur, sous ses auspices, la
+Prostitution sacrée; il évita aussi, tout débauché qu'il fût lui-même,
+de s'occuper des personnifications malhonnêtes de Vénus, qui, comme
+Lubentia, Volupia, Salacia, etc., n'était plus que la déesse des
+courtisanes. On doit remarquer pourtant que Vénus Courtisane n'eut
+jamais de chapelle à Rome.</p>
+
+<p>On y adorait surtout Vénus Victorieuse, qui semblait la grande
+protectrice de la nation issue d'Énée, mais on ne se rappelait pas
+seulement à quelle occasion Vénus avait été d'abord adorée comme Vénus
+Armée. C'était une origine spartiate, et non romaine, car Vénus, avant
+d'être Victorieuse, avait été Armée. Dans les temps héroïques de
+Lacédémone, tous les hommes valides étaient sortis de cette ville pour
+aller assiéger Messène: les Messéniens assiégés sortirent à leur tour
+secrètement de leurs murailles et marchèrent la nuit pour surprendre
+Lacédémone laissée sans défenseurs; mais les Lacédémoniennes s'armèrent
+à la hâte et se présentèrent fièrement à la rencontre de l'ennemi
+qu'elles mirent en fuite. De leur côté, les Spartiates, avertis du
+danger que courait leur cité, avaient levé le siége de Messène et
+revenaient défendre leurs foyers. Ils virent de loin briller des
+casques, des cuirasses et des lances: ils crurent avoir rejoint les
+Messéniens; ils s'apprêtèrent à combattre; mais, en s'approchant
+davantage, les femmes, pour se faire reconnaître, levèrent leurs
+tuniques et découvrirent leur sexe. Honteux de leur méprise, les
+Lacédémoniens se précipitèrent, les bras ouverts, sur ces vaillantes
+femmes et ne leur laissèrent pas même le temps de se désarmer. Il y eut
+une mêlée amoureuse qui engendra le culte de Vénus Armée. «Vénus,
+s'écrie un poëte de l'Anthologie grecque, Vénus, toi qui aimes à rire et
+à fréquenter la chambre nuptiale, où as-tu pris ces armes guerrières? Tu
+te plaisais aux chants d'allégresse, aux sons harmonieux de la flûte, en
+compagnie du blond Hyménée: à quoi bon ces armes? Ne te vante pas
+d'avoir dépouillé le terrible Mars. Oh! que Vénus est puissante!»
+Ausone, en imitant cette épigramme, fait dire à la déesse: «Si je puis
+vaincre nue, pourquoi porterais-je des armes?» La Vénus Victrix de Rome
+était nue, le casque en tête, la haste à la main.</p>
+
+<p>Les fêtes publiques de Vénus furent donc bien moins indécentes que
+celles de Lupa et de Flora; elles étaient voluptueuses, mais non
+obscènes, à l'exception d'un épisode mystique qui se passait sous les
+yeux d'un petit nombre de privilégiés et qui frappait ensuite comme un
+prodige l'imagination des personnes auxquelles on le racontait avec des
+détails plus ou moins merveilleux. Le poëte Claudien ne nous dit pas
+dans quel temple s'exécutait cet ingénieux tour de physique amusante. On
+plaçait sur un lit de roses une statue en ivoire de la déesse,
+représentée nue; on apportait sur le même lit, à quelque distance de
+Vénus, une statue de Mars couvert d'armes d'acier. Le mystère ne
+manquait pas de s'accomplir au bout de quelques instants: les deux
+statues s'ébranlaient à la fois et s'élançaient avec tant de force l'une
+contre l'autre, qu'elles s'entrechoquaient comme si elles se brisaient
+en éclats; mais elles restaient étroitement embrassées et frémissantes
+au milieu des feuilles de roses. Tout le secret de cette scène
+mythologique résidait dans le ventre de la statue d'ivoire contenant une
+pierre d'aimant, dont la puissance attractive agissait sur l'acier de la
+statue de Mars. Mais cette invention accusait une époque de
+perfectionnement et de raffinement très-avancée. Les premiers Romains
+agissaient moins artistement avec leurs premières Vénus. Une de
+celles-ci fut Vénus Myrtea, ainsi nommée à cause d'un bois de myrte qui
+entourait son temple, situé vraisemblablement auprès du Capitole. Le
+myrte était consacré à Vénus; il servait aux purifications qui
+précédaient la cérémonie nuptiale. La tradition voulait que les Romains
+ravisseurs des Sabines se fussent couronnés de myrte, en signe de
+victoire amoureuse et de fidélité conjugale. Vénus s'était aussi
+couronnée de myrte, après avoir vaincu Junon et Pallas dans le combat de
+la beauté. On offrait donc des couronnes de myrte à toutes les Vénus, et
+les sages matrones, qui n'adoraient que des Vénus décentes, avaient le
+myrte en horreur, comme nous l'apprend Plutarque, parce que le myrte
+était à la fois l'emblème et le provocateur des plaisirs sensuels. Vénus
+Myrtea prit le nom de Murtia, lorsque son temple fut transféré près du
+Cirque sur le mont Aventin, qu'on appelait aussi Murtius. Alors les
+jeunes vierges ne craignirent plus d'aller invoquer Vénus Murtia, en lui
+offrant des poupées et des statuettes en terre cuite ou en cire, qui
+rappelaient certainement, à l'insu des suppliantes, l'ancien usage de se
+consacrer soi-même à la déesse en lui faisant le sacrifice de la
+virginité. Ce sacrifice, qui avait été si fréquent et si général dans le
+culte de Vénus, se perpétuait encore sous la forme du symbolisme, et
+partout le fait brutal était remplacé par des allusions plus ou moins
+transparentes. Ainsi, quand les Romains occupèrent la Phrygie et
+s'établirent dans la Troade qu'ils regardaient comme le berceau de leur
+race, ils y retrouvèrent une coutume qui se rattachait au culte de
+Vénus, et qui avait remplacé le fait matériel de la Prostitution sacrée:
+les jeunes filles, peu de jours avant leur mariage, se dédiaient à Vénus
+en se baignant dans le fleuve Scamandre, où les trois déesses s'étaient
+baignées pour se mettre en état de comparaître devant leur juge, le
+berger Pâris: «Scamandre, s'écriait la Troyenne qui se livrait aux ondes
+caressantes de ce fleuve sacré, Scamandre, reçois ma virginité!»</p>
+
+<p>Le culte de Vénus, à Rome, ne réclamait pas des sacrifices de la même
+espèce; les courtisanes étaient, d'ailleurs, les plus assidues aux
+autels de la déesse, qui, par l'étymologie de son nom, faisait un appel
+à tous et à tout (<i>quia venit ad omnia</i>, dit Cicéron, dans son traité de
+la Nature des Dieux; <i>quod ad cunctos veniat</i>, dit Arnobe, dans son
+livre contre les Gentils). Les courtisanes lui offraient, de préférence,
+les insignes ou les instruments de leur profession, des perruques
+blondes, des peignes, des miroirs, des ceintures, des épingles, des
+chaussures, des fouets, des grelots et beaucoup d'autres objets qui
+caractérisaient les arcanes du métier. C'était à qui se dépouillerait de
+ses joyaux et de ses ornements, pour en faire don à la déesse qui devait
+rendre le double à ses invocatrices. Quelques-unes, dans leurs
+offrandes, exprimaient une reconnaissance plus désintéressée, et leurs
+amants se présentaient avec des offrandes non moins touchantes: l'un
+offrait une lampe qui avait été témoin de son bonheur; l'autre, une
+torche et un levier qui lui avaient servi à brûler et à enfoncer la
+porte de sa maîtresse; le plus grand nombre apportaient des lampes
+ithyphalliques et des phallus votifs. On sacrifiait, en l'honneur de
+Vénus, mère de l'amour, des chèvres et des boucs, des colombes et des
+passereaux, que la déesse avait adoptés à cause de leur zèle pour son
+culte. Mais si les cérémonies et les fêtes de Vénus n'offensaient pas la
+pudeur dans les temples, elles autorisaient, elles excitaient bien des
+débauches dans les maisons, surtout chez les jeunes débauchés et chez
+les courtisanes. La plus turbulente de ces fêtes vénériennes avait lieu
+au mois d'avril, mois consacré à la déesse de l'amour, parce que tous
+les germes de la nature se développent pendant ce mois régénérateur et
+que la terre semble, en quelque sorte, ouvrir son sein aux baisers du
+printemps. On passait les nuits d'avril à souper, à boire, à danser, à
+chanter et à célébrer les louanges de Vénus, sous des berceaux de
+verdure et dans des abris de branchages entrelacés avec des fleurs. Ces
+nuits-là s'appelaient <i>Veillées de Vénus</i>, et toute la jeunesse romaine
+y prenait part avec la fougue de son âge, tandis que les vieillards et
+les femmes mariées se renfermaient au fond de leurs demeures, sous les
+regards tutélaires de leurs dieux lares, pour ne pas entendre ces cris
+joyeux, ces chants et ces danses. On exécutait quelquefois, à l'occasion
+de ces fêtes d'avril, mais seulement dans certaines sociétés dissolues,
+des danses et des pantomimes licencieuses, qui mettaient en action les
+principales circonstances de l'histoire de Vénus: on représentait tour à
+tour le Jugement de Pâris, les Filets de Vulcain, les Amours d'Adonis et
+d'autres scènes de cette impure mais poétique mythologie; les acteurs,
+qui figuraient dans ces pantomimes, étaient complétement nus, et ils
+s'efforçaient de rendre par la pantomime la plus expressive les faits et
+gestes amoureux des dieux et des déesses, tellement qu'Arnobe, en
+parlant de ces divertissements plastiques, dit que Vénus, la mère du
+peuple souverain, devient une bacchante ivre qui s'abandonne à toutes
+les impudicités, à toutes les infamies des courtisanes (<i>regnatoris et
+populi procreatrix amans saltatur Venus, et per affectus omnes
+meretriciæ vilitatis impudicâ exprimitur imitatione bacchari</i>). Arnobe
+dit, en outre, que la déesse devait rougir de voir les horribles
+indécences que l'on attribuait à son Adonis.</p>
+
+<p>Les femmes romaines, chose étrange! si réservées à l'égard du culte de
+Vénus, ne se faisaient aucun scrupule d'exposer leur pudeur à la
+pratique de certains cultes plus malhonnêtes et plus honteux, qui ne
+regardaient pourtant que des dieux et des déesses subalternes: elles
+offraient des sacrifices à Cupidon, à Priape, à Priape surtout, à
+Mutinus, à Tutana, à Tychon, à Pertunda et à d'autres divinités du même
+ordre. Non-seulement, ces sacrifices et ces offrandes avaient lieu dans
+l'intérieur des foyers domestiques, mais encore dans des chapelles
+publiques, devant les statues érigées au coin des rues et sur les places
+de la ville. Ce n'étaient pas les courtisanes qui s'adressaient à ce
+mystérieux Olympe de l'amour sensuel: Vénus leur suffisait sous ses noms
+multiples et sous ses figures variées; c'étaient les matrones, c'étaient
+même les vierges qui se permettaient l'exercice de ces cultes secrets et
+impudents; elles ne s'y livraient que voilées, il est vrai, avant le
+lever du soleil ou après son coucher; mais elles ne tremblaient pas,
+elles ne rougissaient pas d'être vues adorant Priape et son effronté
+cortége. On peut donc croire qu'elles conservaient la pureté de leur
+c&oelig;ur, en présence de ces images impures, qui étalaient partout
+leur monstrueuse obscénité, dans les rues, dans les jardins et dans les
+champs, sous prétexte d'écarter les voleurs et les oiseaux. Il est
+difficile de préciser à quelle époque le dieu de Lampsaque fut introduit
+et vulgarisé à Rome. Son culte, qui y était scandaleusement répandu dans
+les classes des femmes les plus respectables, ne paraît pas avoir été
+réglé par des lois fixes de cérémonial religieux. Le dieu n'avait pas
+même de temple desservi par des prêtres ou des prêtresses; mais ses
+statues phallophores étaient presque aussi multipliées que ses
+adoratrices, qui trouvaient dans leur dévotion plus ou moins ingénieuse
+les différentes formes du culte qu'elles rendaient à ce vilain dieu.
+Priape, qui représente, sous une figure humaine largement pourvue des
+attributs de la génération, l'âme de l'univers et la force procréatrice
+de la matière, n'avait été admis que fort tard dans la théogonie
+grecque; il arriva plus tard encore chez les Romains, qui ne le prirent
+pas au sérieux, avec ses cornes de bouc, ses oreilles de chèvre et son
+insolent emblème de virilité. Les Romaines, au contraire, l'honorèrent,
+pour ainsi dire, de leur protection particulière et ne le traitèrent pas
+comme un dieu impuissant et ridicule. Ce Priape, dont les mythologues
+avaient fait un fils naturel de Vénus et de Bacchus, n'était plutôt
+qu'une incarnation dégénérée du Mendès ou de l'Horus des Égyptiens,
+lequel personnifiait aussi les principes générateurs du monde. Mais les
+dames romaines ne cherchaient pas si loin le fond des choses: leur dieu
+favori présidait aux plaisirs de l'amour, au devoir du mariage et à
+toute l'économie érotique. C'était là ce qui le distinguait
+particulièrement de Pan, avec lequel il avait plus d'un rapport d'aspect
+et d'attributions. On lui donnait ordinairement la forme d'un hermès, et
+on l'employait au même usage que les termes, dans les jardins, les
+vergers et les champs, qu'il avait mission de protéger avec sa massue ou
+son bâton.</p>
+
+<p>Les monuments antiques nous ont fait connaître les divers sacrifices que
+Priape recevait à Rome et dans tout l'empire romain. On le couronnait de
+fleurs ou de feuillages; on l'enveloppait de guirlandes; on lui
+présentait des fruits: ici, des noix par allusion aux mystères du
+mariage; là, des pommes, en mémoire du jugement de Pâris; on brûlait
+devant lui, sur un autel portatif, de la fleur de froment, de l'ancolie,
+des pois chiches et de la bardane; on dansait, aux sons de la lyre ou de
+la double flûte, autour de son piédestal, et on se laissait aller, avec
+plus ou moins d'emportement, aux inspirations de son image lubrique. Ce
+qui distinguait seulement, dans ces sacrifices, les femmes honnêtes des
+femmes débauchées, c'était le voile derrière lequel leur pudeur se
+croyait à l'abri. Souvent les couronnes dorées ou fleuries qu'on dédiait
+au dieu de Lampsaque n'étaient pas placées sur sa tête, mais suspendues
+à la partie la plus déshonnête de la statue. <i>Cingemus tibi mentulam
+coronis!</i> s'écrie un poëte des Priapées. Un autre poëte du même recueil
+applaudit une courtisane, nommée Teléthuse, qui, comblée des faveurs et
+des profits de la Prostitution, offrit de cette façon une couronne d'or
+à Priape (<i>cingit inauratâ penem tibi, sancte, coronâ</i>), qu'elle
+qualifiait de <i>saint</i>. Au reste, l'attribut priapique revenait sans
+cesse, comme un emblème figuré, dans une foule de circonstances de la
+vie privée, et les regards les plus modestes, à force de le voir se
+multiplier, pour ainsi dire, avec mille destinations capricieuses, ne le
+rencontraient plus qu'avec indifférence et distraction. C'était une
+sonnette, ou une lampe, ou un flambeau, ou un joyau, ou quelque petit
+meuble, en bronze, en argile, en ivoire, en corne; c'était
+principalement une amulette, que femmes et enfants portaient au cou pour
+se préserver des maladies et des philtres; c'était, de même qu'en
+Égypte, le gardien tutélaire de l'amour et l'auxiliaire de la
+génération. Les peintres et les sculpteurs se plaisaient à lui donner
+des ailes, ou des pattes, ou des griffes, pour exprimer qu'il déchire,
+qu'il marche et qu'il s'envole dans le domaine de Vénus. Cet objet
+obscène avait donc perdu de la sorte son caractère d'obscénité, et
+l'esprit s'était presque déshabitué d'y reconnaître ce que les yeux n'y
+voyaient plus. Mais le culte de Priape n'en était pas moins l'occasion
+et l'excuse de bien des impuretés secrètes.</p>
+
+<p>Ce culte comprenait, d'ailleurs, celui du dieu Mutinus, Mutunus ou
+Tutunus, qui ne différait de Priape que par la position de ses statues.
+Il était représenté assis, au lieu d'être debout; en outre, ses statues,
+qui ne furent jamais nombreuses, se cachaient dans des édicules fermés,
+entourés d'un bocage où les profanes ne pénétraient pas. Ce Mutinus
+descendait en ligne directe de l'idole ithyphallique des peuples
+primitifs de l'Asie; il servait aussi au même usage et perpétuait au
+milieu de Rome la plus ancienne forme de la Prostitution sacrée. Les
+jeunes épouses étaient conduites à cette idole, avant de l'être à leurs
+maris, et elles venaient s'asseoir sur ses genoux, comme pour lui offrir
+leur virginité: <i>in celebratione nuptiarum</i>, dit saint Augustin, <i>super
+Priapi scapum nova nupta sedere jubebatur</i>. Lactance semble dire
+qu'elles ne se bornaient pas à occuper ce siége indécent: <i>Et Muturnus</i>,
+dit-il, <i>in cujus sinu pudendo nubentes præsident, ut illarum pudicitiam
+prior deus delibasse videatur</i>. Cette <i>libation</i> de la virginité
+devenait quelquefois un acte réel et consommé. Puis, une fois mariées,
+les femmes qui voulaient combattre la stérilité retournaient visiter le
+dieu, qui les recevait encore sur ses genoux et les rendait fécondes.
+Arnobe rapporte, en frissonnant, les horribles particularités de ce
+sacrifice: <i>Etiam ne Tutunus, cujus immanibus pudendis, horrentique
+fascino, vestras inequitare matronas et auspicabile ducitis et optatis?</i>
+Il faut remonter aux hideuses pratiques des religions de l'Inde et de
+l'Assyrie, pour trouver un simulacre analogue de Prostitution sacrée;
+mais, dans l'Orient, aux premiers âges du monde, le dieu générateur et
+régénérateur avait un culte solennel, qu'on lui rendait au grand jour et
+qui symbolisait la fécondité de la mère Nature, tandis qu'à Rome, ce
+culte amoindri et déchu se cachait honteusement dans l'ombre d'une
+chapelle où le mépris public reléguait l'infâme dieu Mutinus. Cette
+chapelle avait été d'abord érigée dans le quartier appelé Vélie, à
+l'extrémité de la ville; elle fut détruite sous le règne d'Auguste, qui
+voulait abolir ce repaire de Prostitution sacrée; mais le culte de cet
+affreux Mutinus était si profondément établi dans les m&oelig;urs du
+peuple, qu'il fallut relever son édicule dans la campagne de Rome et
+donner par là satisfaction aux jeunes mariées et aux femmes stériles,
+qui s'y rendaient voilées, non-seulement de tous les quartiers de la
+ville, mais encore des points les plus éloignés de l'Italie.</p>
+
+<p>Quelques savants ont avancé, d'après le témoignage de Festus, que la
+chapelle de Mutinus renfermait, outre la statue de ce dieu, celle de sa
+femme Tutuna ou Mutuna, qui n'était là que pour présider au mystère de
+la dévirginisation et qui ne voyait personne s'asseoir sur ses genoux.
+La déesse, dont le nom dérivé du grec exprime le sexe féminin et désigne
+spécialement sa nature, n'avait pas une posture plus honnête que celles
+des suppliantes qui s'adressaient à son mari. On ne doit pas cependant
+confondre Mutuna avec Pertunda, déesse hermaphrodite qui n'avait pas
+d'autre sanctuaire que la chambre des époux pendant la nuit des noces.
+Cette Pertunda, que saint Augustin proposait d'appeler plutôt le dieu
+<i>Pretundus</i> (qui frappe le premier), était apportée dans le lit nuptial
+et y prenait quelquefois, selon Arnobe, un rôle aussi délicat que celui
+du mari: <i>Pertunda in cubiculis pr&oelig;sto est virginalem scrobem
+effodientibus maritis</i>. C'était encore là un reste singulier de la
+Prostitution sacrée, quoique la déesse ne reçût pas en sacrifice la
+virginité de l'épouse, mais aidât l'époux à l'immoler. On faisait
+intervenir aussi, à la première nuit des nouveaux mariés, une autre
+déesse et un autre dieu, également ennemis de la chasteté conjugale, le
+dieu <i>Subigus</i> et la déesse <i>Prema</i>: le dieu chargé d'apprendre à
+l'époux son devoir; la déesse, à l'épouse le sien: <i>ut subacta a sponso
+viro</i>, lit-on avec surprise dans la <i>Cité de Dieu</i> de saint Augustin,
+<i>non se commoveat, quum premitur</i>. Quant aux petits dieux Tychon et
+Orthanès, ce n'étaient que les humbles caudataires du grand Priape, et
+ils ne figuraient à la cour de Vénus que comme des instigateurs lascifs
+de la Prostitution sacrée.</p>
+
+<p>On ignore, néanmoins, quels étaient ces dieux impudiques, dont les noms
+se trouvent à peine cités par l'obscur Lycophron et par Diodore de
+Sicile; on ne sait pas à quelle particularité du plaisir ils
+présidaient, et l'on ne pourrait faire aucune conjecture fondée à
+l'égard de leur image et de leur culte. Il ne serait pas impossible que
+ces dieux, que ne nous rappelle aucun monument figuré, fussent ceux-là
+même qui avaient été introduits en Étrurie, l'an de Rome 566, 186 avant
+Jésus-Christ, par un misérable grec, de basse extraction, moitié prêtre
+et moitié devin. Ces dieux inconnus, dont l'histoire n'a pas même
+conservé les noms, autorisaient un culte si monstrueux et des mystères
+si abominables, que l'indignation publique se prononça pour les flétrir
+et les condamner. Les femmes seules étaient d'abord consacrées aux
+nouveaux dieux, avec des cérémonies infâmes, qui en attirèrent pourtant
+un grand nombre, par curiosité et par libertinage. Les hommes furent
+admis, à leur tour, dans la pratique de ce culte odieux qui empoisonna
+toute l'Étrurie et qui pénétra dans Rome. Il y eut bientôt en cette
+ville plus de sept mille initiés des deux sexes; leurs principaux chefs
+et grands prêtres étaient M. C. Attinius, du bas peuple de Rome, L.
+Opiternius, du pays des Falisques, et Menius Cercinius, de la Campanie.
+Ils s'intitulaient audacieusement fondateurs d'une religion nouvelle;
+mais le sénat, instruit des pratiques exécrables de ce culte parasite,
+le proscrivit par une loi, ordonna que tous les instruments et objets
+consacrés fussent détruits, et décréta la peine de mort contre quiconque
+oserait travailler à corrompre ainsi la morale publique. Plusieurs
+prêtres, qui faisaient des initiations, malgré la défense du sénat,
+furent arrêtés et condamnés au dernier supplice. Il ne fallut pas moins
+que cette rigoureuse application de la loi pour arrêter les progrès d'un
+culte qui s'adressait aux plus grossiers appétits de la nature humaine.
+On présume que les traces de cette débauche sacrée ne s'effacèrent
+jamais dans les m&oelig;urs et les croyances du bas peuple de Rome.</p>
+
+<p>Il y avait peut-être d'intimes analogie entre ce culte étrange, que le
+sénat essayait de faire disparaître, et le culte d'Isis, qui fut
+également, et à plusieurs reprises, en butte aux proscriptions des
+magistrats. On ne sait pas à quelle époque le culte isiaque fut
+introduit à Rome pour la première fois; on sait seulement qu'il y arriva
+travesti sous une forme asiatique, bien différente de son origine
+égyptienne. En Égypte, les mystères d'Isis, la génératrice de toutes
+choses, ne furent pas toujours chastes et irréprochables, mais ils
+représentaient en allégories la création du monde et des êtres, la
+destinée de l'homme, la recherche de la sagesse et la vie future des
+âmes. Chez les Romains comme en Asie, ces mystères n'étaient que des
+prétextes et des occasions de désordre en tous genres: la Prostitution
+surtout y occupait la première place. Voilà pourquoi le temple de la
+déesse, à Rome, fut dix fois démoli et dix fois reconstruit; voilà
+pourquoi le sénat ne toléra enfin les isiaques qu'en faveur de la
+protection intéressée que leur accordaient quelques citoyens riches et
+puissants; voilà pourquoi, malgré la prodigieuse extension du culte
+d'Isis sous les empereurs, les honnêtes gens s'en éloignaient avec
+horreur et ne méprisaient rien tant qu'un prêtre d'Isis. Apulée, dans
+son <i>Ane d'or</i>, nous donne une description très-adoucie de ces mystères,
+auxquels il s'était fait initier et dont il ne se permet pas de révéler
+les cérémonies secrètes; il nous montre la procession solennelle dans
+laquelle un prêtre porte dans ses bras «l'effigie vénérable de la
+toute-puissante déesse, effigie qui n'a rien de l'oiseau ni du
+quadrupède domestique ou sauvage, et ne ressemble pas davantage à
+l'homme, mais vénérable par son étrangeté même, et qui caractérise
+ingénieusement le mysticisme profond et le secret inviolable dont
+s'entoure cette religion auguste.» Devant l'effigie, qui n'était autre
+qu'un phallus en or accompagné d'emblèmes de l'amour et de la fécondité,
+se pressait une multitude d'initiés, hommes et femmes de tout âge et de
+tout rang, vêtus de robes de lin d'une blancheur éblouissante: les
+femmes entourant de voiles transparents leur chevelure inondée
+d'essences; les hommes, rasés jusqu'à la racine des cheveux, agitant des
+sistres de métal. Mais Apulée se tait prudemment sur ce qui se passait
+dans le sanctuaire du temple, où s'effectuait l'initiation au bruit des
+sistres et des clochettes. Tous les écrivains de l'antiquité ont gardé
+le silence au sujet de cette initiation, qui devait être synonyme de
+Prostitution. Les empereurs eux-mêmes ne rougirent pas de se faire
+initier et de prendre pour cela le masque à tête de chien, en l'honneur
+d'Anubis, fils d'Isis.</p>
+
+<p>C'était donc cette déesse, plutôt même que Vénus, qui présidait à la
+Prostitution sacrée à Rome et dans tout l'empire romain. Elle avait des
+temples, et des chapelles partout, à l'époque de la plus grande
+dépravation des m&oelig;urs. Le principal temple qu'elle eut à Rome,
+était dans le Champ-de-Mars; ses dépendances, ses jardins et ses
+souterrains d'initiation devaient être considérables, car on évalue à
+plusieurs milliers d'hommes et de femmes l'affluence des initiés qui s'y
+rendaient processionnellement aux fêtes isiaques. Il y avait, en outre,
+dans l'enceinte sacrée, un commerce permanent de débauche, auquel les
+prêtres d'Isis, souillés de tous les vices et capables de tous les
+crimes, prêtaient leur entremise complaisante. Ces prêtres formaient un
+collége assez nombreux, qui vivait dans une impure familiarité; ils se
+livraient à tous les égarements des sens, à tous les débordements des
+passions; ils étaient toujours ivres et chargés de nourriture; ils se
+promenaient, dans les rues de la ville, revêtus de leurs robes de lin
+couvertes de taches et de crasse, le masque à tête de chien sur le
+visage, le sistre à la main; ils demandaient l'aumône, en faisant sonner
+leur sistre, et ils frappaient aux portes, en menaçant de la colère
+d'Isis ceux qui ne leur donnaient pas. Ils exerçaient en même temps le
+honteux métier de <i>lénons</i>: ils se chargeaient, en concurrence avec les
+vieilles courtisanes, de toutes les négociations amoureuses, des
+correspondances, des rendez-vous, des trafics et des séductions. Leur
+temple et leurs jardins servaient d'asile aux amants qu'ils protégeaient
+et aux adultères qu'ils déguisaient sous des vêtements et des voiles de
+lin. Les maris et les jaloux ne pénétraient pas impunément dans ces
+lieux, consacrés au plaisir, où l'on ne voyait que des couples amoureux,
+où l'on n'entendait que des soupirs étouffés par les sons des sistres.
+Juvénal, dans ses <i>Satires</i>, parle souvent de l'usage habituel des
+sanctuaires d'Isis: «Tout récemment encore, dit-il dans sa satire <span class="smcap">IX</span> à
+N&oelig;volus, tu souillais bien régulièrement de ta présence adultère
+le sanctuaire d'Isis, le temple de la Paix où Ganimède a une statue, le
+mystérieux séjour de la Bonne-Déesse, la chapelle de Cérès (car quel est
+le temple où les femmes ne se prostituent pas?), et, ce que tu ne dis
+pas, tu t'attaquais même aux maris.» Cette double Prostitution était
+donc tolérée, sinon autorisée et encouragée, dans tous les temples de
+Rome, surtout dans ceux qui avaient pour la cacher un bois de lauriers
+ou de myrtes.</p>
+
+<p>Le culte d'Isis se rattachait aussi à celui de Bacchus, qui était adoré
+comme une des divines incarnations d'Osiris. La mythologie de ce dieu
+vainqueur avait trop de points de contact avec celle de Vénus, pour que
+le dieu et la déesse ne fussent pas honorés de la même manière,
+c'est-à-dire par des fêtes de Prostitution. Ces fêtes se célébraient,
+sous le nom de mystères, avec des excès épouvantables. Les libertins et
+les courtisanes en étaient les acteurs zélés et fervents: les uns y
+jouaient le rôle de <i>bacchants</i>; les autres, celui de <i>bacchantes</i>; ils
+couraient pendant la nuit, demi-nus, échevelés, ceints de pampres et de
+lierres, secouant des torches et des thyrses, avec des cymbales, des
+tambours, des trompettes et des clochettes; quelquefois, ils étaient
+déguisés en faunes et montés sur des ânes. Tout dans ce culte bachique
+symbolisait l'acte même de la Prostitution: ici, on buvait dans des
+coupes de verre ou de terre en forme de phallus; là, on arborait
+d'énormes phallus à l'extrémité des thyrses; les prêtresses du dieu
+promenaient autour de son temple le phallus, le van et la ciste, comme
+aux processions isiaques, où ces trois emblèmes représentaient la nature
+mâle, la nature femelle et l'union des deux natures; car la ciste ou
+corbeille mystique renfermait un serpent se mordant la queue, ainsi que
+des gâteaux ayant la figure du phallus et celle du van. On comprend les
+incroyables désordres, auxquels poussait un culte tout érotique, si cher
+à la jeunesse débauchée. La bande joyeuse, barbouillée de vin, avait le
+droit de disposer des hommes et des femmes qu'elle rencontrait par
+hasard dans ses courses nocturnes, et qu'elle poursuivait de ses cris
+furieux, de ses rires railleurs, de ses paroles obscènes, de ses gestes
+indécents. Les femmes honnêtes se cachaient avec effroi dans leur
+maison, dès que sonnait l'heure des bacchanales; et quand elles
+entendaient passer devant leur porte les initiés en délire, elles
+offraient un sacrifice à leurs dieux lares, en invoquant Junon et la
+Pudeur. Au reste, Bacchus était adoré comme un dieu hermaphrodite, et
+dans d'infâmes conciliabules qui se tenaient au fond de ses temples, les
+hommes devenaient femmes et les femmes hommes, au milieu d'une orgie
+sans nom que le tambour sacré animait et réglait à la fois.</p>
+
+<p>Et dans toutes ces fêtes honteuses qui déshonoraient les divinités de
+Rome, les courtisanes, fidèles à une tradition dont elles ne
+s'expliquaient pas l'origine, tiraient profit de leurs <i>stupres</i>
+(<i>stupra</i>) et de leurs prostitutions (<i>Prostibula</i>); elles
+s'attribuaient seulement une part proportionnelle dans le salaire de
+leur métier, et elles déposaient le reste sur l'autel du dieu et de la
+déesse, sans que les prêtres mêmes fussent complices de ces marchés
+honteux qui se contractaient dans l'enceinte du temple: «C'est
+aujourd'hui le marché des courtisanes dans le temple de Vénus, dit une
+courtisane du <i>P&oelig;nulus</i> de Plaute; là se rassemblent des marchands
+d'amour; je veux donc m'y montrer.»</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Ad ædem Veneris hodie est mercatus meretricius;<br /></span>
+<span class="i0">Eo conveniunt mercatores, ibi ego me ostendi volo.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Les courtisanes à Rome n'étaient pas, comme en Grèce, tenues à distance
+des autels; elles fréquentaient, au contraire, tous les temples, pour y
+trouver sans doute d'heureuses chances de gain; elles témoignaient
+ensuite leur reconnaissance à la divinité qui leur avait été propice, et
+elles apportaient dans son sanctuaire une portion du gain qu'elles
+croyaient lui devoir. La religion fermait les yeux sur cette source
+impure de revenus et d'offrandes; la législation civile ne s'immisçait
+point dans ces détails de dévotion malhonnête, qui touchaient au culte,
+et grâce à cette tolérance ou plutôt à l'abstention systématique du
+contrôle judiciaire et religieux, la Prostitution sacrée conservait à
+Rome presque ses allures et sa physionomie primitives, avec cette
+différence toutefois qu'elle ne sortait pas de la classe des
+courtisanes, et qu'elle était devenue un accessoire étranger au culte,
+au lieu de faire partie intégrante du culte lui-même.</p>
+
+<p><a name="Page_395" id="Page_395"></a></p>
+
+<h2 class="sep4"><a href="#table">CHAPITRE XV.</a></h2>
+
+<p class="som"><span class="smcap">Sommaire.</span>&mdash;A quelle époque la Prostitution légale s'établit à
+Rome.&mdash;Par qui elle y fut introduite.&mdash;Les premières
+prostituées de Rome.&mdash;De l'institution du mariage, par
+Romulus.&mdash;Les quatre lois qu'il fit en faveur des
+Sabines.&mdash;Établissement du collége des Vestales par Numa
+Pompilius.&mdash;Mort tragique de Lucrèce.&mdash;Horreur et mépris
+qu'inspirait le crime de l'adultère, chez les peuples primitifs de
+l'Italie.&mdash;Supplice infligé aux femmes adultères à
+Cumes.&mdash;Supplice de l'âne.&mdash;Les femmes adultères vouées à la
+Prostitution publique.&mdash;L'honneur de Cybèle sauvé par l'âne de
+Silène.&mdash;Priape et la nymphe Lotis.&mdash;Lieux destinés à recevoir
+les femmes adultères.&mdash;Horrible supplice auquel ces malheureuses
+étaient condamnées.&mdash;Le mariage par <i>confarréation</i>.&mdash;La <i>mère
+de famille</i>.&mdash;L'<i>épouse</i>.&mdash;Le mariage par
+<i>coemption</i>.&mdash;Le mariage par <i>usucapion</i> ou mariage à
+l'essai.&mdash;Le célibat défendu aux patriciens.&mdash;Un cheval ou une
+femme.&mdash;Vibius Casca devant les censeurs.&mdash;Les tables
+censoriennes.&mdash;La loi <i>Julia</i>.&mdash;Définition de la femme
+publique par Ulpien.&mdash;Des différents genres et des divers degrés de
+la Prostitution romaine.&mdash;La Prostitution errante.&mdash;La
+Prostitution stationnaire.&mdash;<i>Stuprum</i> et <i>fornicatio</i>.&mdash;Le
+<i>lenocinium</i>.&mdash;<i>Lenæ</i> et <i>Lenones</i>.&mdash;La classe <i>de
+Meretricibus</i>.&mdash;Les <i>ingénues</i>.&mdash;La note
+d'infamie.&mdash;<i>Licentia stupri</i> ou brevet de débauche.&mdash;Lois des
+empereurs contre la Prostitution.&mdash;Comédien, <i>Meretrix</i> et
+<i>Proxénète</i>.&mdash;Lois et peines contre l'adultère.&mdash;Le concubinat
+légal.&mdash;Les <i>concubins</i>.&mdash;L'impôt sur la
+Prostitution.&mdash;Le <i>lénon</i> Vetibius.&mdash;Plaidoyer de Cicéron pour
+C&oelig;lius.&mdash;Indifférence de la loi pour les crimes contre
+nature.&mdash;La loi <i>Scantinia</i>.</p>
+
+<p>La Prostitution légale ne s'établit à Rome sous une forme régulière, que
+bien après la fondation de cette ville, qui n'était pas d'abord assez
+peuplée pour sacrifier à la débauche publique la portion la plus utile
+de ses habitants. Les femmes avaient manqué aux Romains pour former des
+unions légitimes, de telle sorte qu'il leur fallut recourir à
+l'enlèvement des Sabines; les femmes leur manquèrent longtemps encore,
+pour faire des prostituées. On peut donc avancer avec certitude que la
+Prostitution légale fut introduite dans la cité de Romulus, par des
+femmes étrangères, qui y vinrent chercher fortune et qui y exercèrent
+librement leur honteuse industrie, jusqu'à ce que la police urbaine eût
+jugé prudent de l'organiser et de lui tracer des lois. Mais il est
+impossible d'assigner une époque plutôt qu'une autre à cette invasion
+des courtisanes dans les m&oelig;urs romaines, et à leurs débuts
+impudiques sur le théâtre de la Prostitution légale. Les souvenirs
+éclatants que la nourrice de Romulus, Acca Laurentia, avait laissés dans
+la mémoire des Romains, ne tardèrent pas à se cacher et à s'effacer sous
+le manteau des Lupercales; et lorsque la belle Flora les eut ravivés un
+moment, en essayant de les remettre en honneur, ils furent encore une
+fois absorbés et déguisés dans une fête populaire, dont les indécences
+mêmes n'avaient plus de sens allégorique pour le peuple, qui s'y livrait
+avec frénésie. Les magistrats et les prêtres s'étaient entendus,
+d'ailleurs, pour attribuer les Lupercales au dieu Pan, et les Florales à
+la déesse des fleurs et du printemps, comme s'ils avaient eu honte de
+l'origine de ces fêtes solennelles de la Prostitution. Acca Laurentia et
+Flora furent donc les premières prostituées de Rome; mais on ne doit
+considérer leur présence dans la ville naissante que comme une
+exception, et c'est peut-être par cette circonstance qu'il faut
+expliquer les richesses considérables qu'elles acquirent l'une et
+l'autre dans un temps où la concurrence n'existait pas pour elles. Un
+docte juriste du seizième siècle, frappé de cette particularité bizarre,
+a voulu voir, dans Acca Laurentia et surtout dans Flora, la prostituée
+unique et officielle du peuple romain, à l'instar d'une reine
+d'abeilles, qui suffit seule à son essaim; et il tira de là cette
+conclusion incroyable, qu'une femme, pour être dûment et notoirement
+reconnue prostituée publique, devait au préalable s'abandonner à 23,000
+hommes.</p>
+
+<p>Dès le règne de Romulus, si nous nous contentons de l'étudier dans
+Tite-Live, le mariage fut institué de manière à éloigner tout
+prétexte au divorce et à l'adultère; car le mariage, considéré au
+point de vue politique dans la nouvelle colonie, avait
+principalement pour objet d'attacher les citoyens au foyer
+domestique et de créer la famille autour des époux. Il y eut d'abord
+disette presque absolue de femmes, puisque, pour s'en procurer, le
+chef de cette colonisation eut recours à la ruse et à la violence.
+Lorsque ce stratagème eut réussi et que les Sabines se furent
+soumises, bon gré mal gré, aux maris que le hasard leur avait
+donnés, tous les hommes valides de Rome ne se trouvèrent pas encore
+pourvus de femmes, et l'on a lieu de supposer que, pendant les deux
+ou trois premiers siècles, le sexe féminin fut en minorité dans
+cette réunion d'hommes, venus de tous les points de l'Italie, et
+divisés arbitrairement en patriciens et en plébéiens, qui vivaient
+séparés les uns des autres. Le mariage était donc nécessaire, pour
+rallier et retenir dans un centre commun ces passions, ces
+m&oelig;urs, ces intérêts, essentiellement différents et disparates;
+le mariage devait être fixe et durable, afin de former la base
+sociale de l'État; le mariage, enfin, repoussait et condamnait toute
+espèce de Prostitution, laquelle ne se fût élevée auprès de lui qu'à
+son préjudice. Les faits eux-mêmes sont là pour faire comprendre
+qu'il y avait eu nécessité d'entourer des garanties les plus solides
+l'institution du mariage, tel que Romulus l'avait prescrit à son
+peuple. Les quatre lois qu'il fit à la fois en faveur des Sabines,
+et qui furent gravées sur une table d'airain dans le Capitole,
+prouvent amplement qu'on n'avait pas encore à craindre le fléau de
+la Prostitution. La première de ces lois déclarait que les femmes
+seraient les compagnes de leurs maris, et qu'elles entreraient en
+participation de leurs biens, de leurs honneurs et de toutes leurs
+prérogatives; la seconde loi ordonnait aux hommes de céder le pas
+aux femmes, en public, pour leur rendre hommage; la troisième loi
+prescrivait aux hommes de respecter la pudeur dans leurs discours et
+dans leurs actions en présence des femmes, à ce point qu'ils étaient
+tenus de ne paraître dans les rues de la ville qu'avec une robe
+longue, tombant jusqu'aux talons et couvrant tout le corps:
+quiconque se montrait nu aux yeux d'une femme (sans doute
+patricienne), pouvait être condamné à mort; enfin, la quatrième loi
+spécifiait trois cas de répudiation pour la femme mariée:
+l'adultère, l'empoisonnement de ses enfants, la soustraction des
+clefs de la maison; hors de ces trois cas, l'époux ne pouvait
+répudier sa femme légitime, sous peine de perdre tous ses biens,
+dont moitié appartiendrait alors à la femme et moitié au temple de
+Cérès. Plutarque cite, en outre, deux autres lois qui complétaient
+celles-ci, et qui témoignent des précautions que Romulus avait
+prises pour protéger les m&oelig;urs publiques et rendre plus
+inviolable le lien conjugal. Une de ces lois mettait à la discrétion
+du mari sa femme adultère, qu'il avait le droit de punir comme bon
+lui semblerait, après avoir assemblé les parents de la coupable, qui
+comparaissait devant eux; l'autre loi défendait aux femmes de boire
+du vin, sous peine d'être traitées comme adultères. Ces rigueurs ne
+se fussent guères accordées avec la tolérance de la Prostitution
+légale; on doit donc reconnaître, à cet austère respect de la
+bienséance, que la Prostitution n'existait pas encore ouvertement,
+si tant est qu'elle s'exerçât en secret hors de l'enceinte de la
+ville, dans les bois qui l'environnaient. Romulus n'eut pas besoin
+de fermer les portes de sa cité à des désordres qui se cachaient
+d'eux-mêmes à l'ombre des forêts et dans les profondeurs des grottes
+agrestes. Ses successeurs, animés de sa pensée législative, se
+préoccupèrent aussi de purifier les m&oelig;urs et de sanctifier le
+mariage. Numa Pompilius établit le collége des vestales, et fit
+bâtir le temple de Vesta, où elles entretenaient le feu éternel
+comme un emblème de la chasteté. Les vestales faisaient v&oelig;u de
+garder leur virginité pendant trente ans, et celles qui se
+laissaient aller à rompre ce v&oelig;u couraient risque d'être
+enterrées vives; mais il n'était pas facile, à moins de flagrant
+délit, de les convaincre de sacrilége; quant à leur complice, quel
+qu'il fût, il périssait sous les coups de fouet que lui
+administraient les autres vestales, pour venger l'honneur de la
+compagnie. Dans l'espace de mille ans, la virginité des vestales ne
+reçut que dix-huit échecs manifestes, ou plutôt on n'enterra
+vivantes que dix-huit victimes, convaincues d'avoir éteint le feu
+sacré de la pudeur. Numa eût voulu changer en vestales toutes les
+Romaines, car il leur ordonna, par une loi, de ne porter que des
+habits longs et modestes, c'est-à-dire amples et flottants, avec des
+voiles qui leur cachaient non-seulement le sein et le cou, mais
+encore le visage. Une dame romaine ainsi voilée, enveloppée de sa
+tunique et de son manteau de lin, ressemblait à la statue de Vesta,
+descendue de son piédestal; sa démarche grave et imposante
+n'inspirait que des sentiments de vénération, comme si ce fût la
+déesse en personne; et si les hommes s'écartaient avec déférence
+pour lui faire place, ils ne la suivaient des yeux qu'avec des idées
+de chaste admiration. La mort tragique de Lucrèce, qui ne se résigna
+pas à survivre à son affront, est la preuve la plus éclatante de la
+pureté des m&oelig;urs à cette époque: le peuple entier se soulevant
+contre l'auteur d'un viol commis sur le lit conjugal, protestait au
+nom de la moralité publique. On a, d'ailleurs, de nombreux
+témoignages de l'horreur et du mépris qu'excitait le crime de
+l'adultère chez les peuples primitifs de l'Italie, que la corruption
+grecque et phénicienne avait pourtant atteints. A Cumes, en
+Campanie, par exemple, quand une femme était surprise en adultère,
+on la dépouillait de ses vêtements, on la menait ensuite dans le
+forum et on l'exposait nue sur une pierre où elle recevait pendant
+plusieurs heures les injures, les railleries, les crachats de la
+foule; puis on la mettait sur un âne, que l'on promenait par toute
+la ville au milieu des huées. On ne lui infligeait pas d'autre
+châtiment, mais elle restait vouée à l'infamie; on la montrait du
+doigt, en l'appelant <span title="onobatis">ὀνοβάτις</span> (qui a monté l'âne), et ce surnom la
+poursuivait pendant le reste de sa vie abjecte et misérable.</p>
+
+<p>Selon certains commentateurs, la peine de l'adultère, dans le Latium et
+dans les contrées voisines, avait été originairement plus déhontée et
+plus scandaleuse que l'adultère lui-même. L'âne de Cumes figurait aussi
+en cette étrange jurisprudence, mais le rôle qu'on lui faisait jouer ne
+se bornait pas à servir de monture à la patiente, qui devenait
+publiquement victime de l'impudicité du quadrupède.</p>
+
+<p>On devine tout ce qu'une scène aussi monstrueuse pouvait prêter de
+sarcasmes et de risées à la grossièreté des spectateurs. C'était là un
+divertissement digne de la barbarie des Faunes et des Aborigènes qui
+avaient peuplé d'abord ces sauvages solitudes. Les malheureuses qui
+subissaient l'approche de l'âne, meurtries, contusionnées, maltraitées,
+ne faisaient plus partie de la société, en quelque sorte que pour en
+être esclave et le jouet, si bien qu'elles appartenaient à quiconque se
+présentait pour succéder à l'âne. Ce furent là vraisemblablement les
+premières prostituées qui se trouvèrent employées à l'usage général des
+habitants du pays. Ici, par décence, on fit disparaître l'intervention
+obscène de l'âne; là, au contraire, on conserva comme un emblème la
+présence de cet animal, à qui n'étaient plus réservées les fonctions de
+bourreau; mais il ne faut pas moins faire remonter à cette antique
+origine la promenade sur un âne, que l'on retrouve au moyen âge,
+non-seulement en Italie, mais dans tous les endroits de l'Europe où la
+loi romaine avait pénétré. L'âne représentait évidemment la luxure, dans
+sa plus brutale acception, et on lui livrait, pour ainsi dire, les
+femmes qui avaient perdu toute retenue en commettant un adultère ou en
+se vouant à la débauche publique. On ne saurait dire, dans tous les cas,
+si l'âne montrait ou non de l'intelligence dans les supplices qu'il
+était chargé d'exécuter. On croit seulement que, dans ces circonstances
+assez rares chez les ancêtres des Romains, il portait une grosse
+sonnette attachée à ses longues oreilles, afin que chacun de ses
+mouvements publiât la honte de la condamnée. Cette sonnette fut,
+d'ailleurs, un des attributs héroïques de l'âne de Silène, qui, malgré
+la fougue de ses passions, avait mérité la bienveillance de Cybèle pour
+avoir sauvé l'honneur de cette déesse: elle dormait dans une grotte
+écartée, et l'indiscret Zéphyr s'amusait à relever les pans de son
+voile; Priape passa par là, et il ne l'eut pas plutôt vue, qu'il se mit
+en mesure de profiter de l'occasion; mais l'âne de Silène troubla cette
+fête, en se mettant à braire. Cybèle s'éveilla et eut encore le temps
+d'échapper aux téméraires entreprises de Priape. Par reconnaissance,
+elle voulut consacrer au service de son temple l'âne qui l'avait avertie
+fort à propos, et, elle lui pendit une clochette aux oreilles, en
+mémoire du péril qu'elle avait couru: chaque fois qu'elle entendait
+tinter la clochette, elle regardait autour d'elle pour s'assurer que
+Priape n'y était pas. Celui-ci, en revanche, avait un tel ressentiment
+contre l'âne, que rien ne lui pouvait être plus agréable que le
+sacrifice de cet animal. Priape même, selon plusieurs poëtes, aurait
+puni l'âne, en l'écorchant, pour lui apprendre à se taire. Il est vrai
+que cette malicieuse bête avait renouvelé son braiment ou sa sonnerie
+dans une situation analogue: Priape rencontra dans les bois la nymphe
+Lotis, qui dormait comme Cybèle, et qui ne se défiait de rien; il
+s'apprêtait à s'emparer de cette belle proie, lorsque l'âne se mit à
+braire et le paralysa dans sa méchante intention. La nymphe garda
+rancune à l'âne plus encore qu'à Priape. Les Romains s'étaient laissés
+sans doute influencer par la nymphe Lotis, car ils avaient de la haine
+et presque de l'horreur pour l'âne, puisque sa rencontre seule leur
+semblait de mauvais augure.</p>
+
+<p>Lorsque l'âne eut été successivement privé de ses vieilles prérogatives
+dans la punition des adultères, on ne fit que lui donner un suppléant
+bipède et quelquefois plus d'un en même temps; on respecta aussi l'usage
+de la sonnette comme un monument de l'ancienne pénalité. Ce fut sans
+doute la coutume, plutôt que la loi, qui avait établi ce mode singulier
+de châtiment pour les coupables de basse condition; car il est difficile
+de supposer que les patriciens, même pour venger leurs injures
+personnelles, se soient mis à la merci de l'insolence plébéienne. Il y
+avait, dans divers quartiers de Rome les plus éloignés du centre de la
+ville et probablement auprès des édicules de Priape, certains lieux
+destinés à recevoir les femmes adultères, et à les exposer à l'outrage
+du premier venu. C'étaient des espèces de prisons, éclairées par
+d'étroites fenêtres et fermées par une porte solide; sous une voûte
+basse, un lit de pierre, garni de paille, attendait les victimes, qu'on
+faisait entrer à reculons dans ce bouge d'ignominie; à l'extérieur, des
+têtes d'âne, sculptées en relief sur les murs, annonçaient que l'âne
+présidait encore aux mystères impurs, dont cette voûte était témoin. Une
+campanille surmontait le dôme de cet édifice qui fut peut-être l'origine
+du pilori des temps modernes. Quand une femme avait été trouvée en
+flagrant délit d'adultère, elle appartenait au peuple, soit que le mari
+la lui abandonnât, soit que le juge la condamnât à la Prostitution
+publique. Elle était entraînée au milieu des rires, des injures et des
+provocations les plus obscènes; aucune rançon ne pouvait la racheter;
+aucune prière, aucun effort, la soustraire à cet horrible traitement.
+Dès qu'elle était arrivée, à moitié nue, sur le théâtre de son supplice,
+la porte se fermait derrière elle, et l'on établissait une loterie, avec
+des dés ou des osselets numérotés, qui assignaient à chaque exécuteur de
+la loi le rang qu'il aurait dans cette abominable exécution. Chacun
+pénétrait à son tour dans la cellule, et aussitôt une foule de curieux
+se précipitait aux barreaux des fenêtres pour jouir du hideux spectacle,
+que le son de la cloche proclamait au milieu des applaudissements ou des
+huées de la populace. Toutes les fois qu'un nouvel athlète paraissait
+dans l'arène, les rires et les cris éclataient de toutes parts, et la
+sonnerie recommençait. Si l'on s'en rapporte à Socrate le Scolastique,
+cette odieuse Prostitution fut en vigueur, par tout l'empire romain,
+jusqu'au cinquième siècle de l'ère chrétienne. L'âne primitif n'existait
+plus qu'au figuré dans les désordres d'une pareille pénalité, mais le
+peuple en avait gardé le souvenir, car il s'étudiait à braire comme lui
+pendant cette infâme débauche, qui se terminait souvent par la mort de
+la patiente, et par le sacrifice d'un âne sur l'autel voisin de Priape.
+Néanmoins, il est probable que les Romains ne méprisaient pas, autant
+qu'ils en avaient l'air, cet animal dont le nom <span title="onos">ονος</span> désignait le plus
+mauvais coup de dés: souvent un amant, un jeune époux suspendait aux
+colonnes de son lit une tête d'âne et un cep de vigne, pour célébrer les
+exploits d'une nuit amoureuse, ou pour se préparer à ceux qu'il
+projetait; l'âne transportait les offrandes au temple de la chaste
+Vesta; l'âne marchait fièrement dans les fêtes de Bacchus, et, comme le
+disait une épigramme célèbre, si Priape avait pris l'âne en aversion,
+c'est qu'il en était jaloux.</p>
+
+<p>Si la punition de l'adultère était différente chez les patriciens et
+chez les plébéiens, c'était que le mariage différait aussi chez les uns
+et chez les autres. Romulus, qui fut un législateur aussi sage
+qu'austère, en dépit du rapt des Sabines, avait voulu faire du mariage
+une institution, pour ainsi dire, patricienne; car il le regardait comme
+indispensable à la conservation des familles de l'aristocratie
+héréditaire. Ce mariage, le seul dont le législateur se fut occupé
+d'abord, se nommait <i>confarreatio</i>, parce que les deux époux, pendant
+les cérémonies religieuses, se partageaient un pain de froment (<i>panis
+farreus</i>), et le mangeaient simultanément en signe d'union. Il fallait,
+pour être admis à célébrer ainsi une alliance qui donnait droit à divers
+priviléges, que les deux époux fussent d'abord reconnus appartenir à la
+classe des patriciens, et admis, en conséquence, à interroger les
+auspices qui ne concernaient que la noblesse. Romulus avait certainement
+établi cette loi que les décemvirs incorporèrent trois siècles plus tard
+dans les lois des Douze-Tables: «Il ne sera point permis aux patriciens
+de contracter des mariages avec des plébéiens.» Ces derniers, blessés de
+cette exclusion, protestèrent longtemps, avant qu'elle fût rayée dans le
+code des citoyens. Ce mariage par confarréation semblait seul légitime
+ou du moins seul respectable, puisqu'il mettait la femme, en quelque
+sorte, sur un pied d'égalité avec son mari, en la faisant participer à
+tous les droits civils que celui-ci s'était attribués, de façon que
+cette femme, honorée du titre de <i>mère de famille</i> (<i>mater familias</i>),
+était apte à hériter de son mari et de ses enfants. La condition de la
+mère de famille ne présentait donc aucune analogie avec la servitude qui
+attendait l'épouse (<i>uxor</i>) plébéienne dans l'état de mariage par
+<i>coemption</i> et par <i>usucapion</i>. C'étaient les deux formes distinctes que
+revêtait le mariage légal des plébéiens. Le nom de <i>coemption</i> indique
+assez qu'on faisait allusion à une vente et à un achat. La femme, pour
+se marier ainsi, arrivait à l'autel, avec trois as (monnaie d'airain
+équivalant à un sou de notre numéraire) dans la main; elle donnait un as
+à l'époux qu'elle prenait vis-à-vis des dieux et des hommes, mais elle
+gardait les deux autres as, comme pour faire entendre qu'elle ne
+rachetait qu'un tiers de son esclavage, et que le mariage ne
+l'affranchissait qu'en partie. D'autres juristes ont prétendu que, par
+ce symbole d'un marché conclu entre les époux, la femme achetait les
+soins et la protection de son mari. Ce mariage était réputé aussi
+légitime pour les plébéiens, que celui de la confarréation pour les
+patriciens, quoique l'<i>uxor</i> n'eût pas les mêmes prérogatives et les
+mêmes droits que la <i>mater familias</i>. Quant à la troisième forme du
+mariage, appelée <i>usucapio</i>, ce n'était réellement que le concubinage
+légalisé; il fallait, pour que ce mariage fût contracté, que la femme,
+du consentement de ses tuteurs naturels, demeurât maritalement, pendant
+une année entière, sans découcher trois nuits de suite, avec l'homme
+qu'elle épousait ainsi à l'essai. Ce mariage concubinaire, qui ne
+s'établit à Rome que par force d'usage, fut consacré par la loi des
+Douze-Tables, et devint une institution civile comme les deux autres
+espèces de mariage.</p>
+
+<p>La population de Rome, composée d'habitants si différents d'origine, de
+pays, de langage et de m&oelig;urs, n'eût été que trop portée sans doute
+à vivre sans frein et sans loi, dans le désordre le plus honteux, si
+Romulus, Numa et Servius Tullius n'avaient pas créé une législation dans
+laquelle le mariage servait de lien et de fondement à la société
+romaine. Mais comme ces rois ne se préoccupèrent que des patriciens, la
+plèbe suppléa au silence des législateurs à son égard, et se fit des
+coutumes qui lui tinrent lieu de lois, jusqu'à ce qu'elles devinssent
+des lois acceptées par les consuls et le sénat. On peut donc supposer
+que le mariage des plébéiens fut précédé du concubinage et de la
+Prostitution, lorsque des femmes étrangères vinrent chercher fortune
+dans une ville où les hommes étaient en majorité, et lorsque les guerres
+continuelles de Rome avec ses voisins eurent amené dans ses murs
+beaucoup de prisonnières qui restaient esclaves ou qui devenaient
+épouses. En tous cas, la loi et la coutume donnaient également la
+toute-puissance au mari vis-à-vis de sa femme: celle-ci le trouvât-elle
+en plein adultère, comme le disait Caton, n'osait pas même le toucher
+du bout du doigt (<i>illa te, si adulterares, digito non contingere
+auderet</i>), tandis qu'elle pouvait être tuée impunément, si son mari la
+trouvait dans une position analogue. Les plébéiens n'usaient jamais, à
+cet égard, du bénéfice que leur accordait la loi; mais les patriciens,
+pour qui le mariage était chose plus sérieuse, se faisaient souvent
+justice eux-mêmes: ils avaient donc d'autres idées que le peuple sur la
+Prostitution, et l'on doit en conclure que, dans les premiers siècles de
+Rome, ils avaient vécu plus chastement, plus conjugalement que les
+plébéiens qui ne se marièrent peut-être que pour imiter les patriciens
+et s'égaler à eux. La femme mariée, mère de famille ou épouse, n'avait
+pas le droit de demander le divorce, même pour cause d'adultère; mais le
+mari, au contraire, pouvait divorcer dans les trois circonstances que
+Romulus avait eu le soin de préciser: l'adultère, l'empoisonnement des
+enfants, et la soustraction des clefs du coffre-fort, comme indice du
+vol domestique. La femme n'avait pas, d'ailleurs, plus de pouvoir sur
+ses enfants que sur son mari; celui-ci, au contraire, avait sur eux
+droit de vie et de mort, et pouvait les vendre jusqu'à trois fois. Cet
+empire de la paternité n'existait qu'à l'égard des enfants légitimes, ce
+qui démontre suffisamment que les enfants, issus de la Prostitution,
+n'avaient ni tutelle ni assistance dans l'État, et se voyaient relégués
+dans la vile multitude, avec les esclaves et les histrions.</p>
+
+<p>Ce n'était pas d'enfants naturels que Rome avait besoin; elle ne faisait
+rien de ces pauvres victimes qui ne pouvaient nommer leur père, et qui
+rougissaient du nom de leur mère: elle voulait avoir des citoyens, et
+elle les demandait au mariage régulièrement contracté. Une vieille loi,
+dont parle Cicéron, défendait à un citoyen romain de garder le célibat
+au delà d'un certain âge qui ne dépassait pas trente ans, suivant toute
+probabilité. Quand un patricien comparaissait devant le tribunal des
+censeurs, ceux-ci lui adressaient cette question avant toute autre: «En
+votre âme et conscience, avez-vous un cheval, avez-vous une femme?» Ceux
+qui ne répondaient pas d'une manière satisfaisante étaient mis à
+l'amende et renvoyés hors de cause, jusqu'à ce qu'ils eussent fait
+emplette d'un cheval et d'une femme. Les censeurs, qui exigeaient cette
+double condition civique chez un patricien, lui permettaient parfois de
+se contenter de l'une ou de l'autre; car le cheval indiquait des
+habitudes guerrières; la femme, des habitudes pacifiques. «Je sais
+conduire un cheval, disait Vibius Casca interrogé par un censeur qui
+avait souvent gourmandé son célibat obstiné; mais comment apprendre à
+conduire une femme?&mdash;J'avoue que c'est un animal plus rétif,
+reprit le censeur, qui entendait pourtant la plaisanterie. C'est le
+mariage qui vous apprendra ce genre d'équitation.&mdash;Je me marierai
+donc, reprit Casca, quand le peuple romain se chargera de me fournir le
+mors et la bride.» Ce censeur, qui se nommait Métellus Numiadicus,
+n'était pas lui-même bien convaincu des mérites du mariage qu'il
+recommandait à autrui; un jour, il commença en ces termes une harangue
+au sénat: «Chevaliers romains, s'il nous était possible de vivre sans
+femmes, nous nous épargnerions tous, et très-volontiers, ce fâcheux
+embarras; mais puisque la nature a disposé les choses de façon que nous
+ne pouvons nous survivre sans elles, ni vivre agréablement avec elles,
+la raison veut que nous préférions l'intérêt public à notre bonheur.»
+Les censeurs, qui avaient dans leurs attributions les fiançailles et les
+mariages, furent certainement chargés, avant les édiles, de surveiller
+la Prostitution publique.</p>
+
+<p>Servius Tullius avait ordonné à tout habitant de Rome de faire inscrire
+sur les registres des censeurs son nom, son âge, la qualité de ses père
+et mère, les noms de sa femme, de ses enfants, et le dénombrement de
+tous ses biens; quiconque osait se soustraire à cette inscription devait
+être battu de verges et vendu comme esclave. Les tables censoriennes
+étaient conservées dans les archives de la république, auprès du temple
+de la Liberté, sur le mont Aventin. Ce fut d'après ces tables,
+renouvelées tous les cinq ans, que les censeurs devaient se rendre
+compte du mouvement et des progrès de la population; ils pouvaient juger
+du nombre des naissances et des mariages, mais ils n'avaient aucun moyen
+de constater, d'ailleurs, les éléments de la Prostitution, puisque les
+femmes ne paraissaient pas devant eux, et qu'elles n'y étaient
+représentées que par leurs pères, leurs maris ou leurs enfants. Il y a
+donc grande apparence que les prostituées exercèrent d'abord librement,
+hors de l'atteinte même des lois de police; car elles échappaient au
+recensement, du moins la plupart, et elles n'avaient pas besoin de se
+faire reconnaître par une constatation d'état. Il est impossible de dire
+à quelle époque la loi romaine distingua pour la première fois la femme
+libre (<i>ingenua</i>) de la prostituée, et précisa d'une manière fixe la
+condition des courtisanes. On a lieu de croire que ces créatures
+dégradées furent en quelque sorte hors de la loi pendant plusieurs
+siècles, comme si le législateur n'avait pas daigné leur faire l'honneur
+de les nommer; car, si elles figurent çà et là dans l'histoire de la
+république, elles ne sont pas nommées dans les lois avant le règne
+d'Auguste, où la loi Julia s'occupe d'elles pour les flétrir, et ce
+n'est que plus d'un siècle après cette loi mémorable, que le
+jurisconsulte par excellence, Ulpien, définit la Prostitution et ses
+infâmes auxiliaires. Cette définition, quoique datée du deuxième siècle,
+peut être considérée cependant comme le résumé des opinions de tous les
+légistes qui avaient précédé Ulpien. La voici telle qu'il la donne, sous
+le titre <i>De ritu nuptiarum</i>, dans le livre <span class="smcap">XXIII</span> de son recueil: «Une
+femme fait un commerce public de Prostitution, quand non-seulement elle
+se prostitue dans un lieu de débauche, mais encore lorsqu'elle fréquente
+les cabarets ou d'autres endroits dans lesquels elle ne ménage pas son
+honneur. §1. On entend par <i>un commerce public</i> le métier de ces femmes
+qui se prostituent à tous venants et sans choix (<i>sine delectu</i>). Ainsi,
+ce terme ne s'étend pas aux femmes mariées qui se rendent coupables
+d'adultère, ni aux filles qui se laissent séduire: on doit l'entendre
+des femmes prostituées. §2. Une femme qui s'est abandonnée pour de
+l'argent à une ou deux personnes n'est point censée faire un commerce
+public de Prostitution. §3. Octavenus pense avec raison que celle qui se
+prostitue publiquement, même sans prendre d'argent, doit être mise au
+nombre des femmes qui font commerce public de Prostitution.»</p>
+
+<p>Cette définition résume certainement avec beaucoup de netteté les motifs
+des plus anciennes lois romaines relatives à la Prostitution; et,
+quoique nous ne possédions pas ces lois, il est facile de se rendre
+compte de l'esprit qui les avait dictées. La Prostitution comprenait,
+d'ailleurs, différents genres, et, pour ainsi dire, des degrés
+différents, qui avaient été sans doute distingués et classés dans la
+jurisprudence. Ainsi, <i>quæstus</i> représentait la Prostitution errante et
+solliciteuse; <i>scortatio</i>, la Prostitution stationnaire, qui attend sa
+clientèle et qui la reçoit à poste fixe. Quant à l'acte même de la
+Prostitution, c'était l'adultère avec une femme mariée; <i>stuprum</i>, avec
+une femme honnête qui en restait souillée; <i>fornicatio</i>, avec une femme
+impudique qui n'en souffrait aucun préjudice. Il y avait, en outre, le
+<i>lenocinium</i>, c'est-à-dire le trafic plus ou moins direct de la
+Prostitution, l'entremise plus ou moins complaisante que d'effrontés
+spéculateurs ne rougissaient pas de lui prêter; en un mot, l'aide et la
+provocation à toute sorte de débauches. C'était là une des formes les
+plus méprisables de la Prostitution, et le légiste n'hésitait pas à
+qualifier de <i>prostituées</i> ces viles et abjectes créatures qui faisaient
+métier d'exciter et de pousser à la Prostitution, par de mauvais
+conseils ou par des séductions perfides, les imprudentes et aveugles
+victimes, dont elles exploitaient, de compte à demi, le déshonneur et la
+honte. La loi confondait dans le même mépris les hommes et les femmes,
+<i>lenæ</i>, <i>lenones</i>, adonnés à ces scandaleuses négociations; mais la loi
+ne les troublait pas dans leur industrie, en les assimilant aux femmes
+et aux hommes qui trafiquaient de leur corps. On comprenait donc dans la
+classe <i>de meretricibus</i>, non-seulement les entremetteurs et
+entremetteuses qui tenaient maison ouverte de débauche et qui
+prélevaient un droit sur la Prostitution, qu'ils favorisaient, soit en y
+livrant leurs esclaves, soit en y conviant des personnes de condition
+libre (<i>ingenuæ</i>); mais encore les hôteliers, les cabaretiers, les
+baigneurs, qui avaient des domestiques du sexe féminin ou masculin à
+leur service, et qui mettaient ces domestiques à la solde du
+libertinage public, en sorte que le maître du lieu où la Prostitution
+s'opérait à son profit, en devenait complice, quelle que fût d'ailleurs
+sa profession ostensible, et encourait de plein droit la note d'infamie,
+de même que les misérables objets de son <i>lenocinium</i>.</p>
+
+<p>La note d'infamie, qui était commune à tous les agents et intermédiaires
+de la Prostitution, aussi bien qu'aux condamnés en justice, aux
+esclaves, aux gladiateurs, aux histrions, frappait de mort civile ceux
+qu'elle atteignait par le seul fait de leur profession: ils n'avaient
+pas la libre jouissance de leurs biens; ils ne pouvaient ni tester ni
+hériter; ils étaient privés de la tutelle de leurs enfants; ils ne
+pouvaient occuper aucune charge publique; ils n'étaient point admis à
+former une accusation en justice, à porter témoignage et à prêter
+serment devant un tribunal quelconque; ils ne se montraient que par
+tolérance dans les fêtes solennelles des grands dieux; ils se voyaient
+exposés à toutes les insultes, à tous les mauvais traitements, sans être
+autorisés à se défendre ni même à se plaindre; enfin, les magistrats
+avaient presque droit de vie et de mort sur ces pauvres infâmes.
+Quiconque était une fois noté d'infamie ne se lavait jamais de cette
+tache indélébile; «car, disait la loi, la turpitude n'est point abolie
+par l'intermission.» La loi n'acceptait aucune excuse qui pût relever de
+cette dégradation sociale celui ou celle qui l'avait méritée. La
+Prostitution clandestine n'était, pas plus que la Prostitution publique,
+à l'abri de l'ignominie; la pauvreté, la nécessité, n'offraient pas
+même une excuse aux yeux de la loi, qui se contentait du fait, sans en
+apprécier les motifs et les circonstances. Le fait seul constatant
+l'infamie, on avait donc toujours une raison suffisante pour rechercher
+la preuve et la constatation de ce fait, même dans un passé assez
+éloigné. Ainsi, n'y avait-il pas de prescription qu'on pût invoquer
+contre le fait qui impliquait l'infamie. Dès que l'infamie avait existé,
+n'importe en quel temps, n'importe en quel lieu, elle existait encore,
+elle existait toujours; rien ne l'avait pu effacer, rien ne l'atténuait.
+Un esclave qui avait eu des filles dans son pécule, et qui s'était
+enrichi des fruits de leur prostitution, conservait, même après son
+affranchissement, la note d'infamie. Ulpien et Pomponius citent cet
+exemple remarquable de l'indélébilité de l'infamie vis-à-vis de la
+jurisprudence romaine. Mais, en revanche, les filles qui avaient été
+prostituées par cet esclave, et à son profit, pendant leur servitude,
+n'étaient pas notées d'infamie, malgré le métier qu'elles auraient fait
+comme contraintes et forcées. C'est l'empereur Septime-Sévère qui
+formula cet avis rapporté par Ulpien. Cependant, sous les empereurs
+surtout, la note d'infamie n'avait pas empêché des femmes de condition
+libre et même d'extraction noble, de se vouer à la Prostitution, avec
+l'autorisation des édiles, qu'on appelait <i>licentia stupri</i> ou brevet de
+débauche.</p>
+
+<p>Les lois des empereurs eurent donc pour objet d'empêcher la
+Prostitution de s'étendre dans les rangs des familles patriciennes et de
+s'y enraciner. Auguste, Tibère, Domitien lui-même, se montrèrent
+également jaloux de conserver intact l'honneur du sang romain, en
+protégeant par de rigides prescriptions l'intégrité, la sainteté du
+mariage, qu'ils regardaient comme la loi fondamentale de la république.
+Ils ne se piquèrent pas, d'ailleurs, de se conformer eux-mêmes aux
+règles légales qu'ils imposaient à leurs sujets. Dans toute cette
+jurisprudence si complexe et si minutieuse contre les adultères, la
+Prostitution est sans cesse remise en cause, et constamment avec un
+surcroît de rigueur qui prouve les efforts du législateur pour la
+réprimer, alors même que l'empereur donnait lui-même l'exemple de tous
+les vices et de toutes les infamies. La loi Julia porte qu'un sénateur,
+son fils ou son petit-fils ne pourra pas fiancer ni épouser sciemment ou
+frauduleusement une femme, dont le père ou la mère fera ou aura fait le
+métier de comédien, de <i>meretrix</i> ou de <i>proxénète</i>; pareillement, celui
+dont le père ou la mère fait ou aura fait les mêmes métiers infâmes ne
+peut fiancer ou épouser la fille ou la petite-fille, ou l'arrière
+petite-fille d'un sénateur. Mais, comme les personnes que la loi
+déclarait infâmes auraient pu souvent vouloir se réhabiliter en
+invoquant le nom et la naissance de leurs parents nobles, un décret du
+sénat interdit absolument la prostitution aux femmes dont le père,
+l'aïeul ou le mari faisait ou avait fait partie de l'ordre des
+chevaliers romains. Tibère sanctionna ce décret, en exilant plusieurs
+dames romaines, entre autres Vestilia, fille d'un sénateur, qui
+s'étaient consacrées, par libertinage plutôt que par avarice, au service
+de la Prostitution populaire. Beaucoup de patriciennes et de
+plébéiennes, pour se soustraire aux terribles conséquences de la loi
+contre l'adultère, avaient cherché un refuge, qu'elles croyaient
+inviolable, dans la honte de cette Prostitution; car, dans les temps de
+la république, il suffisait à une matrone de se déclarer courtisane
+(<i>meretrix</i>), et de se faire inscrire comme telle sur les registres de
+l'édilité, pour se mettre elle-même en dehors de la loi des adultères.
+Mais de nouvelles mesures furent prises pour arrêter ce scandale et en
+annuler les effets pernicieux: le sénat décréta que toute matrone qui
+aurait fait un métier infâme, en qualité de comédienne, de courtisane ou
+d'entremetteuse, pour éviter le châtiment encouru par l'adultère,
+pourrait être néanmoins poursuivie et condamnée en vertu d'un
+sénatus-consulte. Le mari était invité à poursuivre sa femme adultère
+jusque dans le sein de la Prostitution et de l'infamie; tous ceux qui
+auraient prêté la main sciemment à cette Prostitution, le propriétaire
+de la maison où elle aurait eu lieu, le <i>lénon</i> qui en aurait profité,
+le mari lui-même qui se serait attribué le prix de son déshonneur,
+devaient être poursuivis et punis également comme adultères. Bien plus,
+le maître ou le locataire d'un bain, d'un cabaret ou même d'un champ où
+le crime aurait été commis, se trouvait accusé de complicité; le crime
+n'eût-il pas été commis dans ces lieux-là, on pouvait encore rechercher
+avec la même rigueur les personnes qui étaient censées avoir
+complaisamment préparé et facilité l'adultère, en fournissant aux
+coupables, non-seulement un local, mais encore le moyen de se rencontrer
+dans des entrevues illicites. Les magistrats poussèrent aussi loin que
+possible l'application de la loi, comme pour faire contraste avec le
+débordement d'adultères et de crimes qui entraînaient l'empire romain
+vers sa ruine. On vit des femmes, adultères dans l'intervalle d'un
+premier mariage, se remarier en secondes noces et susciter tout à coup
+un accusateur, qui venait, au nom d'un premier mari mort, les déshonorer
+et les punir dans les bras de leur nouvel époux. Il n'y avait que la
+femme veuve, fût-elle mère de famille, qui pût se livrer impunément à la
+Prostitution, sans craindre aucune poursuite, même de la part de ses
+enfants.</p>
+
+<p>La jurisprudence, on le voit, ne s'occupait de la Prostitution qu'au
+point de vue de l'adultère et dans l'intérêt du mariage; elle laissait,
+d'ailleurs, aux lois de police, émanées de la juridiction des censeurs
+et des édiles, le gouvernement des courtisanes et des êtres dépravés,
+qui vivaient à leurs dépens. C'était particulièrement la Prostitution
+des femmes mariées et l'odieux <i>lenonicium</i> des maris, que le sénat et
+les empereurs essayaient de combattre et de réprimer. La loi, d'abord,
+imposait un frein égal aux femmes de toutes conditions, pourvu qu'elles
+ne fussent pas infâmes; mais on le restreignit plus tard aux matrones et
+aux mères de famille, lorsque, dans la plupart des maisons patriciennes,
+l'adultère fut paisiblement établi sous les auspices du mari, qui
+exploitait indignement l'impudicité de sa femme. L'institution du
+mariage, que la législation voulait sauvegarder, fut plus que jamais
+compromise par suite des turpitudes qui venaient se dévoiler en justice.
+Ici, la femme partageait avec son mari le prix de l'adultère; là, le
+mari se faisait payer pour fermer les yeux sur l'adultère de sa femme;
+presque toujours, le péril de l'adultère ajoutait un attrait de plus à
+la Prostitution. Mais si l'homme qui avait fait acte d'adultère prouvait
+qu'il ne savait pas auparavant avoir affaire à une femme mariée, il
+était mis hors de cause, comme s'il se fût adressé à une simple
+<i>meretrix</i>. On avait soin, de part et d'autre, de se ménager des
+faux-fuyants et de se mettre en garde contre les rigueurs de la loi. En
+conséquence, les matrones, pour courir les aventures, s'habillaient
+comme des esclaves et même comme des prostituées; elles provoquaient
+ainsi dans les rues des passants qu'elles ne connaissaient pas, ou bien
+elles se plaçaient sur le chemin de leurs amants, qu'elles étaient
+censées rencontrer par hasard. Grâce à ce déguisement, qui les exposait
+aux paroles libres, aux regards impudente et parfois aux attouchements
+hardis du premier venu, elles pouvaient chercher fortune dans les
+promenades, dans les faubourgs et le long du Tibre, sans compromettre
+personne, ni leurs maris, ni leurs amants. Mais en se montrant sous
+d'autres habits que ceux de matrone, elles s'interdisaient toute plainte
+à l'égard des injures qu'elles pouvaient devoir à leur costume d'esclave
+ou de prostituée; car il y avait une pénalité très-sévère contre ceux
+qui provoquaient une femme ou une fille, vêtue matronalement ou
+virginalement, soit par des gestes indécents, soit par des propos
+obscènes, soit par une poursuite silencieuse. La loi n'accordait
+protection qu'aux femmes honnêtes, et ne supposait pas que la pudeur des
+prostituées eût besoin d'être défendue contre les attentats qu'elles
+appelaient ordinairement au lieu de les repousser.</p>
+
+<p>Ce luxe de lois et de peines qui menaçaient les adultères ne les rendit
+pas moins fréquents ni plus secrets; mais le mariage, ainsi hérissé de
+périls et entouré de soupçons, n'en parut que plus redoutable et moins
+attrayant. On vit diminuer considérablement le nombre des unions
+légitimes, approuvées et reconnues légalement, d'autant plus que la
+parenté, même à des degrés éloignés, créait des obstacles qui pouvaient,
+le mariage accompli, se transformer en causes permanentes de divorce. Ce
+fut alors que les patriciens, qui ne voulaient pas s'exposer à ces
+ennuis et à ces dangers, appliquèrent à leur convenance le mariage
+<i>usucapio</i>, qui n'avait eu cours jusque-là que dans le petit peuple; les
+patriciens y changèrent quelque chose pour en faire le <i>concubinat</i>,
+qu'une loi, aussi vague que l'était le concubinat lui-même, admit et
+reconnut comme institution. Il n'était plus nécessaire, comme dans
+l'<i>usucapio</i>, de la cohabitation de la femme sous le même toit durant
+une année pour faire prononcer le mariage définitif: le concubinat ne
+pouvait en arriver là dans aucun cas, car il ne se formait, il
+n'existait que par la volonté des deux parties; il n'avait, d'ailleurs,
+aucune forme particulière, aucun caractère général, si ce n'est qu'une
+femme <i>ingenua</i> et <i>honesta</i>, ou de sang patricien, ne pouvait devenir
+concubine, et que la parenté était un obstacle au concubinat comme au
+mariage. Un homme marié légitimement, séparé ou non de sa femme, se
+trouvait, par cela seul, inapte à contracter une liaison concubinaire,
+et, dans aucun cas, l'homme célibataire ou veuf ne fut autorisé à
+prendre deux concubines à la fois. Quant à en changer, il était toujours
+libre de le faire, mais en avertissant le magistrat devant lequel il
+avait déclaré vouloir vivre en concubinage. C'était donc, en quelque
+sorte, un demi-mariage, un contrat temporaire résiliable à la fantaisie
+d'un des contractants. Dans l'origine du concubinat, la concubine avait
+droit presque aux mêmes égards que l'épouse légitime; on lui accordait
+même le titre de matrone, du moins en certaines circonstances, et la loi
+Julia punissait un outrage fait à une concubine, aussi gravement que
+s'il eût atteint une <i>ingénue</i> ou fille de condition libre, cette
+concubine fût-elle esclave de naissance; mais, par suite de la
+corruption des m&oelig;urs, le concubinat se multiplia d'une manière
+inquiétante, et il fallut que les lois lui imposassent des règles et des
+limites; les concubines furent alors déchues de la protection légale
+qu'elles avaient obtenue d'abord, et l'empereur Aurélien ordonna
+qu'elles ne seraient prises que parmi les esclaves ou les affranchies.
+De ce moment, le concubinat ne fut plus qu'une Prostitution domestique,
+qui ne dépendait que du caprice de l'homme, et qui n'offrait pas la
+moindre garantie à la femme. Toutefois, les enfants nés d'une concubine
+n'en restèrent pas moins aptes à être légitimés, tandis que ceux qui
+naissaient de la Prostitution proprement dite, ou d'un commerce passager
+nommés <i>spurci</i> ou <i>quæsiti</i>, ainsi que ceux nés d'une union prohibée,
+ne pouvaient jamais se voir admis à la faveur d'une légitimation qui
+effaçât la tache de leur origine.</p>
+
+<p>La Prostitution légale, sous toutes ses formes et sous tous ses noms (il
+y avait même des <i>concubins</i>), était donc tolérée à Rome et dans
+l'empire romain, pourvu qu'elle se soumît à divers règlements de police
+urbaine, et surtout au payement de l'impôt (<i>vectigal</i>) proportionnel
+qu'elle rapportait à l'État. Mais il est probable qu'à part ces
+règlements et cet impôt, la vieille législation romaine n'avait pas
+daigné s'intéresser à l'infâme population qui vivait de la débauche
+publique, et qui en contentait les honteux besoins. Un fait curieux
+prouve l'indifférence et le dédain du législateur, du magistrat, pour
+tous les misérables agents de la Prostitution. Quintus C&oelig;cilius
+Metellus Celer, qui fut consul soixante ans avant Jésus-Christ, refusa,
+pendant sa préture, de reconnaître les droits de succession que faisait
+valoir un nommé Vétibius, noté d'infamie comme <i>lénon</i>; le préteur
+motiva son refus, en disant que le lupanar n'avait rien de commun avec
+le foyer civique, et que les malheureux que le <i>lenocinium</i> avait
+stigmatisés, étaient indignes de la protection des lois (<i>legum auxilio
+indignos</i>). On peut aussi, dans ce passage très-explicite du plaidoyer
+de Cicéron pour C&oelig;lius, trouver la preuve de la tolérance absolue
+qui entourait à Rome l'exercice de la Prostitution: «Interdire à la
+jeunesse tout amour des courtisanes, ce sont les principes d'une vertu
+sévère, je ne puis le nier; mais ces principes s'accordent trop peu avec
+le relâchement de ce siècle ou même avec les usages de la tolérance de
+nos ancêtres; car enfin, quand de pareilles passions n'ont-elles pas eu
+cours? quand les a-t-on défendues? quand ne les a-t-on pas tolérées?
+dans quel temps est-il arrivé que ce qui est permis ne le fût pas?» On
+le voit, la Prostitution était permise; le droit civil ne la prohibait
+que dans certains cas exceptionnels, et se bornait ainsi à en modérer
+l'abus; c'était seulement à la morale publique, à la philosophie,
+qu'appartenait le soin de corriger les m&oelig;urs et d'arrêter la
+débauche; mais comme Cicéron nous le fait entendre, la philosophie et la
+morale publique étaient également indulgentes pour de mauvaises
+habitudes que leur ancienneté même rendait presque respectables. Les
+Romains, de tous temps, furent trop jaloux de leur liberté, pour subir
+des entraves ou des contradictions dans l'usage individuel de cette
+liberté; ils justifiaient de la sorte à leurs propres yeux la
+Prostitution, dont ils usaient largement; ils exigeaient seulement que
+les prostituées fussent des esclaves ou des affranchies, parce qu'ils
+considéraient la Prostitution comme une forme dégradante de l'esclavage;
+voilà pourquoi les hommes et les femmes, ingénus ou libres de naissance,
+perdaient ce caractère sacré vis-à-vis de la loi, dès qu'ils s'étaient
+mis d'une manière quelconque au service de la Prostitution.</p>
+
+<p>Si les Romains toléraient si complaisamment le commerce naturel des deux
+sexes entre eux, ils ne gênaient pas davantage le commerce contre nature
+que les Faunes du Latium auraient inventés, s'il n'eût pas été, dès les
+premiers siècles du monde, répandu, autorisé dans tout l'univers. Cette
+honteuse dépravation, que les lois civiles et religieuses de
+l'antiquité, à l'exception de celles de Moïse, n'avaient pas même songé
+à combattre, ne fut jamais plus générale que dans les meilleurs temps de
+la civilisation romaine. C'était encore là, aux yeux du législateur,
+une forme tolérée de la Prostitution ou de l'esclavage: les hommes
+<i>ingénus</i> ou libres ne devaient donc pas s'y soumettre; quant aux
+esclaves, aux affranchis, aux étrangers, ils pouvaient disposer d'eux,
+se louer ou se vendre, sans que la loi eût à se mêler des conditions de
+la vente ou du louage; quant aux citoyens ou <i>ingénus</i>, ils achetaient
+ou louaient à volonté ce que bon leur semblait, sans que la nature du
+marché fût passible d'une enquête légale: les uns agissaient en hommes
+libres, les autres en esclaves; ceux-ci subissaient la Prostitution;
+ceux-là l'imposaient. Mais, entre hommes libres, les choses se passaient
+autrement, et la loi, gardienne des libertés de tous, intervenait
+quelquefois pour punir un attentat fait à la liberté d'un citoyen. Telle
+était du moins la fiction légale; en cette circonstance seule, un
+citoyen n'avait pas le droit d'aliéner sa liberté jusqu'à se soumettre à
+un acte outrageux pour elle. Ainsi, dans le cinquième siècle de la
+fondation de Rome, L. Papyrius, surpris en flagrant délit avec le jeune
+Publius, fut condamné à la prison et à l'amende, pour n'avoir pas
+respecté le caractère et la personne d'un <i>ingénu</i>; peu de temps après,
+ce même C. Publius fut puni à son tour pour un fait analogue. Le peuple
+ne souffrait pas que des citoyens se conduisissent comme des esclaves.
+L&oelig;torius Mergus, tribun militaire, conduit devant l'assemblée du
+peuple pour avoir été surpris avec un des <i>corniculaires</i> ou brigadiers
+de sa légion, fut unanimement condamné à la prison. Le viol d'un homme
+passait pour plus coupable encore que celui d'une femme, parce qu'il
+était censé accuser plus de violence et de perversité; mais cette espèce
+de viol n'entraînait la mort, que s'il avait été commis sur un homme
+libre: un centurion, nommé Cornélius, auteur d'un viol semblable, fut
+exécuté en présence de l'armée. Cette pénalité n'était pourtant
+appliquée en vertu d'une loi spéciale, que vers la seconde guerre
+punique, lorsqu'un certain Caius Scantinius fut accusé par C. Métellus
+d'avoir commis une tentative de viol sur le fils de ce patricien. Le
+sénat promulgua une loi contre les pédérastes, sous le nom de <i>lex
+scantinia</i>; mais il ne fut question, dans cette loi, que des attentats
+exercés sur des hommes libres, et l'on ne mit pas d'autres entraves à ce
+genre de Prostitution, qui resta l'apanage des esclaves et des
+affranchis.</p>
+
+<p>Telle fut chez les Romains la seule jurisprudence à laquelle ait donné
+lieu la Prostitution, jusqu'à ce que la morale chrétienne eut introduit
+une législation nouvelle dans le paganisme en l'éclairant et en le
+purifiant. Sous l'empire des idées païennes, la Prostitution avait
+existé à l'état de tolérance, et la loi ne daignait pas même soulever le
+voile qui la couvrait aux yeux de la conscience publique; mais dès que
+l'Évangile eut commencé la réforme des m&oelig;urs, le législateur
+chrétien se reconnut le droit de réprimer la Prostitution légale.</p>
+
+<p><a name="Page_429" id="Page_429"></a></p>
+
+<h2 class="sep4"><a href="#table">CHAPITRE XVI.</a></h2>
+
+<p class="som"><span class="smcap">Sommaire.</span>&mdash;Prodigieuse quantité des filles publiques à
+Rome.&mdash;Leur classification en catégories distinctes.&mdash;Les
+<i>meretrices</i> et les <i>prostibulæ</i>.&mdash;Les <i>alicariæ</i> ou
+boulangères.&mdash;Les <i>bliteæ</i>.&mdash;Les <i>bustuariæ</i> ou filles de
+cimetière.&mdash;Les <i>casalides</i>.&mdash;Les <i>copæ</i> ou
+cabaretières.&mdash;Les <i>diobolares</i>.&mdash;Les <i>forariæ</i> ou
+<i>foraines</i>.&mdash;Les <i>gallinæ</i> ou poulettes.&mdash;Les <i>delicatæ</i> ou
+mignonnes.&mdash;La <i>délicate</i> Flavia Domitilla, épouse de l'empereur
+Vespasien et mère de Titus.&mdash;Les <i>famosæ</i> ou fameuses.&mdash;Les
+<i>junices</i> ou génisses.&mdash;Les <i>juvencæ</i> ou vaches.&mdash;Les <i>lupæ</i>
+ou louves.&mdash;Les <i>noctilucæ</i> et les <i>noctuvigilæ</i> ou veilleuses de
+nuit.&mdash;Les <i>nonariæ</i>.&mdash;Les <i>pedaneæ</i> ou marcheuses.&mdash;Les
+<i>doris</i> ou <i>dorides</i>.&mdash;Des divers noms donnés indifféremment à
+toutes les classes de prostituées.&mdash;Étymologie du mot
+<i>putæ</i>.&mdash;Les <i>quadrantariæ</i>.&mdash;Les <i>quæstuaires</i>.&mdash;Les
+<i>quasillariæ</i> ou servantes.&mdash;Les <i>ambulatrices</i> ou
+promeneuses.&mdash;Les <i>scorta</i> ou peaux.&mdash;Les <i>scorta
+devia</i>.&mdash;Les <i>scrantiæ</i> ou pots de chambre.&mdash;Les <i>suburranæ</i>
+ou filles du faubourg de la Suburre.&mdash;Les <i>summ&oelig;nianæ</i> ou
+filles du Summ&oelig;nium.&mdash;Les <i>sch&oelig;niculæ</i>.&mdash;Les
+<i>limaces</i>.&mdash;Les <i>circulatrices</i> ou filles vagabondes.&mdash;Les
+<i>charybdes</i> ou gouffres.&mdash;Les <i>pretiosæ</i>.&mdash;Le sénat des
+femmes.&mdash;Les <i>enfants de louage</i>.&mdash;Les <i>pathici</i> ou
+patients.&mdash;Les <i>ephebi</i> ou adolescents.&mdash;Les <i>gemelli</i> ou
+jumeaux.&mdash;Les <i>catamiti</i> ou chattemites.&mdash;Les <i>amasii</i> ou
+amants.&mdash;Les eunuques.&mdash;Les <i>pædicones</i>.&mdash;Les
+<i>cinèdes</i>.&mdash;Les gaditaines.&mdash;Les danseuses, flûteuses,
+joueuses de lyre.&mdash;Les <i>ambubaiæ</i>.&mdash;Le <i>meretricium</i> ou taxe
+des filles.&mdash;Courtiers et entremetteurs de Prostitution.&mdash;Le
+<i>leno</i>.&mdash;La <i>lena</i>.&mdash;Les cabaretiers et les
+baigneurs.&mdash;Les boulangeries.&mdash;Les barbiers et les
+parfumeurs.&mdash;L'<i>unguentarius</i>.&mdash;Les <i>admonitrices</i>, les
+<i>stimulatrices</i>, les <i>conciliatrices</i>.&mdash;Les <i>ancillulæ</i> ou petites
+servantes.&mdash;Les <i>perductores</i>.&mdash;Les <i>adductores</i>.&mdash;Les
+<i>tractatores</i>.&mdash;Les <i>lupanaires</i> ou maîtres de mauvais
+lieux.&mdash;Les <i>belluarii</i>.&mdash;Les <i>caprarii</i>.&mdash;Les
+<i>anserarii</i>.</p>
+
+<p>Les filles publiques à Rome, du moins dans la Rome corrompue et amollie
+par l'importation des m&oelig;urs de la Grèce et de l'Asie, étaient plus
+nombreuses qu'elles ne le furent jamais à Athènes ni même à Corinthe;
+elles se divisaient aussi en plusieurs classes qui n'avaient pas entre
+elles d'autre rapport que l'objet unique de leur honteux commerce; mais,
+parmi ces différentes catégories de courtisanes venues de tous les pays
+du monde, on eût cherché inutilement ces reines de la Prostitution, ces
+hétaires aussi remarquables par leur instruction et leur esprit que par
+leurs grâces et leur beauté, ces philosophes formées à l'école de
+Socrate et d'Épicure, ces Aspasie, ces Léontium, qui avaient en quelque
+sorte réhabilité et illustré l'hétairisme grec. Les Romains étaient plus
+matériels, sinon plus sensuels que les Grecs; ils ne se contentaient pas
+des raffinements, des délicatesses de la volupté élégante; ils ne se
+nourrissaient pas le c&oelig;ur avec des illusions d'amour platonique;
+ils auraient rougi de s'atteler au char littéraire d'une philosophe ou
+d'une muse; ils n'eussent pas daigné chercher auprès d'une femme de
+plaisir les chastes distractions d'un entretien spirituel. Pour eux, le
+plaisir consistait dans les actes les plus grossiers, et comme ils
+étaient naturellement d'une nature ardente, d'une imagination lubrique
+et d'une force herculéenne, ils ne demandaient que des jouissances
+réelles, souvent répétées, largement assouvies et monstrueusement
+variées. Ce tempérament, qu'annonçait la grosseur de leur encolure
+nerveuse semblable à celle d'un taureau, se trouvait servi à souhait par
+une foule de mercenaires des deux sexes, qui devaient des noms
+particuliers à leurs habitudes, à leurs costumes, à leurs retraites et
+aux menus détails de leur profession.</p>
+
+<p>Toutes les femmes, qui faisaient trafic de leur corps à Rome, pouvaient
+être rangées dans deux catégories essentiellement distinctes, les
+mérétrices (<i>meretrices</i>) et les prostituées (<i>prostibulæ</i>). On
+entendait par <i>meretrices</i>, celles qui ne travaillaient que la nuit;
+<i>prostibulæ</i>, celles qui se livraient nuit et jour à leur infâme
+travail. Nonius Marcellus, grammairien du troisième siècle, dans son
+livre des <i>Différences de signification des mots</i>, établit celle qui
+était tout à l'avantage des mérétrices: «Il faut remarquer entre la
+mérétrice et la prostituée, que la première exerce d'une manière plus
+décente sa profession, car les mérétrices sont nommées ainsi à cause du
+<i>merenda</i> (repas du soir), parce qu'elles ne disposent d'elles que la
+nuit; la <i>prostibula</i> tire son nom de ce qu'elle se tient devant son
+<i>stabulum</i> (repaire), pour y faire son commerce la nuit comme le jour.»
+Plaute, dans sa comédie de la <i>Cistellaria</i>, établit très-clairement
+cette distinction: «J'entre chez une bonne mérétrice; car se tenir dans
+la rue, c'est le fait proprement d'une prostituée.» Nous pensons que ces
+deux sortes de filles publiques, celles qui ne l'étaient que la nuit, et
+celles qui l'étaient à toute heure de la nuit et du jour, devaient avoir
+encore d'autres différences notables dans leur genre de vie, dans leur
+habillement et même dans leur condition sociale; ainsi, les écrivains
+latins, qui font mention des registres où les édiles inscrivaient les
+noms des courtisanes, ne parlent que des <i>meretrices</i>, et semblent à
+dessein avoir laissé de côté les <i>prostibulæ</i>. Celles-ci, en effet,
+occupaient un domicile fixe, et n'avaient que faire de changer de nom et
+de costume, puisqu'elles appartenaient à la plus basse classe de la
+plèbe. Les mérétrices, au contraire, exerçaient aussi honorablement que
+possible leur commerce déshonnête, et ne se mettaient pas en
+contravention avec les règlements de police; elles pouvaient,
+d'ailleurs, vivre en femmes de bien, <i>sub sole</i>, jusqu'à l'heure où,
+couvertes de l'ombre protectrice de la nuit, elles se rendaient aux
+lupanars, qu'elles ne quittaient qu'aux premières lueurs du matin. Il
+est probable aussi que la <i>bonne</i> mérétrice, comme l'appelle Plaute avec
+une naïveté que le savant M. Naudet s'est bien gardé de traduire, payait
+très-exactement l'impôt à la république, et n'essayait pas, en
+déguisant sa profession, de faire tort d'un denier à l'État. Mais toutes
+les ouvrières de la Prostitution n'étaient pas aussi consciencieuses, et
+l'on peut supposer hardiment que le plus grand nombre, les plus pauvres,
+les plus abjectes, ne se faisaient pas scrupule d'échapper à
+l'inscription de l'édile, et, par conséquent, au payement du vectigal
+impudique. Ces malheureuses, en effet, de même que les Prostituées du
+dernier ordre, ne gagnaient point assez elles-mêmes pour réserver la
+moindre part de leur gain au trésor public.</p>
+
+<p>Les <i>alicariæ</i> ou <i>boulangères</i> étaient des filles de carrefour, qui
+attendaient fortune à la porte des boulangers, surtout ceux qui
+vendaient certains gâteaux de fine fleur de farine, sans sel et sans
+levain, destinés aux offrandes, pour Vénus, Isis, Priape et autres dieux
+ou déesses. Ces pains, appelés <i>coliphia</i> et <i>siligones</i>, représentaient
+sous les formes les plus capricieuses la nature de la femme et celle de
+l'homme. Comme on faisait une énorme consommation de ces pains
+priapiques et vénéréiques, principalement à l'occasion de certaines
+fêtes, les maîtres boulangers plantaient des tentes et ouvraient
+boutique sur les places et dans les carrefours; ils ne vendaient pas
+autre chose que des pains de sacrifice, mais en même temps ils avaient
+des esclaves ou des servantes qui se prostituaient jour et nuit dans la
+boulangerie. Plaute, dans son <i>P&oelig;nulus</i>, n'a pas oublié ces
+bonnes amies des mitrons: <i>Prosedas</i>, <i>pistorum amicas</i>, <i>reliquas
+alicarias</i>. Les <i>bliteæ</i> ou <i>blitidæ</i> étaient des filles de la plus vile
+espèce, que le vin et la débauche avaient abruties, tellement qu'elles
+ne valaient plus rien pour le métier qu'elles faisaient encore à travers
+champs: leur nom dérivait de <i>blitum</i>, blette, espèce de poirée fade et
+nauséabonde. Suidas ne s'écarte pas de cette étymologie, en disant: «Ils
+appelaient <i>blitidæ</i> ces femmes viles, abjectes et idiotes.» (<i>Viles,
+abjectas, fatuasque mulieres, vocabant blitidas.</i>) Selon d'autres
+philologues, ce surnom s'appliquait aux courtisanes en général, parce
+qu'elles portaient souvent des chaussures vertes ou couleur d'ache.
+C'était, du reste, une grave injure, que de qualifier de <i>blitum</i> une
+femme honnête. Les <i>bustuariæ</i> étaient les filles de cimetière; elles
+vaguaient jour et nuit autour des tombeaux (<i>busta</i>) et des bûchers;
+elles remplissaient parfois l'office de pleureuses des morts, et elles
+servaient spécialement aux récréations des <i>bustuaires</i>, qui préparaient
+les bûchers et y brûlaient les corps; des fossoyeurs, qui creusaient les
+fosses, et des <i>colombaires</i>, qui gardaient les sépultures: elles
+n'avaient pas d'autre lit que le gazon qui entourait les monuments
+funèbres, pas d'autre rideau que l'ombre de ces monuments, pas d'autre
+Vénus que Proserpine. Les <i>casalides</i>, ou <i>casorides</i>, ou <i>casoritæ</i>,
+étaient des prostituées qui logeaient dans de petites maisons (<i>casæ</i>),
+dont elles avaient pris leur surnom; ce surnom signifiait aussi en grec
+la même chose, <span title="kasaura">κασαυρα</span> ou <span title="kasôris">κασωρις</span>.
+Les <i>copæ</i> ou <i>cabaretières</i> étaient les filles des tavernes et des
+hôtelleries: elles n'étaient pas toujours assises à l'entrée de leur
+séjour ordinaire; tantôt elles versaient à boire aux passants qui
+s'arrêtaient pour se rafraîchir; tantôt elles se montraient aux fenêtres
+pour attirer des clients; tantôt elles leur faisaient signe d'entrer;
+tantôt elles restaient retirées dans une salle basse et retirée. Les
+<i>diobolares</i> ou <i>diobolæ</i> étaient de misérables filles, la plupart
+vieilles, maigres, éreintées, qui ne demandaient jamais plus de deux
+oboles, comme leur nom l'indiquait. Plaute, dans son <i>P&oelig;nulus</i>,
+dit que la Prostitution des diobolaires n'appartenait qu'aux derniers
+des esclaves et aux plus vils des hommes (<i>servulorum sordidulorum
+scorta diobolaria</i>). Pacuvius taxe même cette Prostitution, en disant
+que les dioboles n'avaient rien à refuser pour qui leur offrait la plus
+petite pièce de monnaie (<i>nummi caussa parvi</i>). Les <i>forariæ</i> ou
+<i>foraines</i> étaient des filles qui venaient de la campagne pour se
+prostituer en ville, et qui, les pieds poudreux, la tunique crottée,
+erraient dans les rues sombres et tortueuses, pour y gagner leur pauvre
+vie. Les <i>gallinæ</i> ou <i>poulettes</i> étaient celles qui s'en allaient
+percher partout, et qui emportaient tout ce qu'elles trouvaient sous
+leur main, les draps du lit, la lampe, les vases et même les dieux
+pénates.</p>
+
+<p>Dans un ordre de courtisanes plus distingué, les <i>delicatæ</i> ou
+<i>mignonnes</i> étaient celles que fréquentaient les chevaliers romains,
+les petits-maîtres parfumés et les riches de toute condition; elles ne
+se piquaient pas, d'ailleurs, de délicatesse en fait d'argent, et elles
+ne trouvaient jamais qu'il sentît l'esclave affranchi, l'adultère ou le
+délateur: elles n'étaient difficiles que pour les gens qui les
+approchaient sans avoir la bourse bien garnie. Flavia Domitilla, que
+l'empereur Vespasien épousa, et qui fut mère de Titus, avait été
+<i>délicate</i>, avant d'être impératrice. Les <i>famosæ</i> ou <i>fameuses</i> étaient
+des courtisanes de bonne volonté, qui, quoique patriciennes, mères de
+famille et matrones, n'avaient pas honte de se prostituer dans les
+lupanars: les unes, pour contenter une horrible ardeur de débauche; les
+autres, pour se faire un ignoble pécule, qu'elles dépensaient en
+sacrifices aux divinités de leur affection. Les <i>junices</i> ou <i>génisses</i>
+et les <i>juvencæ</i> ou <i>vaches</i> étaient des mérétrices qui devaient ce
+surnom à leur embonpoint, à leur facilité et à l'ampleur de leur gorge.
+Les <i>lupæ</i> ou <i>louves</i>, <i>lupanæ</i> ou <i>coureuses de bois</i>, avaient été
+nommées ainsi en mémoire de la nourrice de Rémus et Romulus, Acca
+Laurentia; comme cette femme du berger Faustulus, elles se promenaient
+la nuit dans les champs et les bois, en imitant le cri de la louve
+affamée, pour appeler à elles la proie qu'elles attendaient. Ce surnom
+avait été porté dans le même sens par les dictériades du Céramique
+d'Athènes. Il se naturalisa depuis à Rome, et il devint la désignation
+générique de toutes les courtisanes. «Je crois, dit Ausone dans une de
+ses épigrammes, je crois que son père est incertain, mais sa mère est
+vraiment une louve.» Les <i>noctilucæ</i> étaient aussi des coureuses de
+nuit: de même que les <i>noctuvigilæ</i> ou veilleuses de nuit, l'un et
+l'autre surnom avait été donné à Vénus par des poëtes, qui pensaient par
+là honorer la déesse. On appelait encore généralement <i>nonariæ</i> les
+filles nocturnes, parce que les lupanars ne s'ouvraient qu'à la neuvième
+heure, et que les louves ne commençaient pas leur course avant cette
+heure-là. Ces dernières se nommaient <i>pedaneæ</i>, parce qu'elles
+n'épargnaient pas leurs souliers, quand elles en avaient. Les
+<i>marcheuses</i> n'avaient pas de ces petits pieds dont les Romains étaient
+si friands, et qu'Ovide ne manque jamais, dans ses descriptions
+mythologiques, d'attribuer aux déesses.</p>
+
+<p>Les <i>doris</i> devaient ce surnom à leur costume ou plutôt à leur nudité;
+car elles se montraient absolument nues, à l'instar des nymphes de la
+mer, entre lesquelles la mythologie a caractérisé Doris, leur mère, en
+lui donnant les formes les plus voluptueuses et les mieux arrondies.
+Juvénal se récrie contre ces doris ou dorides, qui, dit-il, de même
+qu'un vil histrion représente une sage matrone, se dépouillaient de tout
+vêtement pour représenter des déesses. Les filles publiques étaient
+encore désignées sous plusieurs noms, qui les embrassaient toutes
+indifféremment: <i>mulieres</i> ou femmes; <i>pallacæ</i>, du grec <span title="pallakê">παλλακή</span>;
+<i>pellices</i>, en souvenir des bacchantes, qui avaient des tuniques de
+peaux de tigre; <i>prosedæ</i>, parce qu'elles attendaient, assises, le
+moment où quelqu'un leur ferait appel. On les nommait <i>peregrinæ</i> ou
+<i>étrangères</i>, comme elles sont nommées sans cesse dans les livres
+hébreux, parce que la plupart étaient venues de tous les points de
+l'univers pour se vendre à Rome; beaucoup y avaient été amenées comme
+prisonnières de guerre, après chaque conquête des aigles romaines;
+beaucoup appartenaient à des entremetteuses et à des lénons, qui les
+avaient achetées et qui les faisaient travailler pour eux. Les Romains,
+avant d'être tout à fait corrompus, se flattaient donc de ne voir que
+des étrangères parmi les tristes victimes de leur débauche. Ces
+créatures portaient encore un nom qui s'est conservé presque dans notre
+langue populaire: <i>putæ</i> ou <i>puti</i>, ou <i>putilli</i>, soit que ce nom
+rappelle celui de la déesse Potua, qui présidait à ce qui se peut; soit
+qu'il dérivât de <i>potus</i>, par allusion au philtre amoureux qu'on buvait
+dans leur coupe; soit qu'on les qualifiât de <i>pures</i> (<i>putæ</i> pour
+<i>puræ</i>), par antiphrase; soit enfin que, pour déguiser une image
+obscène, on eût contracté <i>putei</i> en <i>puti</i>, en conservant au mot le
+sens de <i>puits</i> ou <i>citernes</i>. Quelle que fût l'origine du mot, les
+amants s'en étaient servis d'abord pour adresser un compliment à leur
+maîtresse. Plaute, dans son <i>Asinaria</i>, met en scène un amant qui
+emploie cette épithète en compagnie d'autres empruntées à l'histoire
+naturelle: «Dis-moi donc, ma petite cane, ma colombe, ma chatte, mon
+hirondelle, ma corneille, mon passereau, mon puits d'amour!» On n'usait
+de l'expression de <i>quadrantariæ</i> qu'en signe de mépris, à l'égard des
+plus basses prostituées; on entendait par là constater le misérable
+salaire dont elles se contentaient; le <i>quadrans</i> était la quatrième
+partie de l'as romain, et cette petite pièce d'airain, équivalant à
+vingt centimes de notre monnaie, faisait ordinairement la rétribution du
+baigneur dans les bains publics. Cicéron, dans son plaidoyer pour
+C&oelig;lius, dit que la quadrantaire, à moins que ce ne fût une
+maîtresse femme, revenait de droit au baigneur. Cicéron faisait
+peut-être une maligne allusion à la s&oelig;ur de Claudius, son ennemi,
+qu'il avait fait surnommer <i>quadrans</i>, parce qu'en jouant avec elle,
+quand ils étaient jeunes l'un et l'autre, il s'amusait à lui lancer des
+quadrans, qu'elle recevait dans sa robe et qui l'atteignaient souvent au
+but où Cicéron avait visé. Toutes les filles publiques étaient
+<i>quæstuariæ</i> et <i>quæstuosæ</i>, parce qu'elles faisaient trafic ou argent
+(<i>quæstus</i>) de leur corps. Sous le règne de Trajan, on fit le
+recensement des <i>quæstuaires</i> qui servaient aux plaisirs de Rome, et
+l'on en compta trente-deux mille. Plaute, dans son <i>Miles</i>, définit la
+<i>quæstuosa</i>: «Une femme qui donne son corps en pâture à un autre corps
+(<i>quæ alat corpus corpore</i>).» Les <i>quasillariæ</i> étaient de pauvres
+servantes qui s'échappaient pendant quelques instants, avec la corbeille
+contenant leur tâche de la journée, et qui s'en allaient se prostituer
+pour quelques deniers, après quoi, elles rentraient à la maison et se
+remettaient à filer de la laine. <i>Vagæ</i>, c'étaient les filles errantes;
+<i>ambulatrices</i>, les promeneuses; <i>scorta</i>, les prostituées de la plus
+vile espèce, les <i>peaux</i>, comme il faut traduire ce mot injurieux; quant
+aux <i>scorta devia</i>, elles attendaient chez elles les amateurs et se
+mettaient seulement à la fenêtre pour les appeler. On les injuriait
+toutes également, quand on les traitait de <i>scrantiæ</i>, <i>scraptæ</i> ou
+<i>scratiæ</i>, que nous sommes forcés de traduire par <i>pots de chambre</i> ou
+<i>chaises percées</i>.</p>
+
+<p>Ce n'étaient pas encore les seules dénominations que les courtisanes de
+Rome subissaient en bonne ou en mauvaise part, outre les deux
+principales qui les divisaient en mérétrices et en prostituées; on les
+appelait aussi <i>suburranæ</i> ou filles de faubourg, parce que la Suburre,
+faubourg de Rome près de la Voie sacrée, n'était habitée que par des
+voleurs et des femmes perdues. Une pièce des <i>Priapées</i> cite, parmi ces
+jeunes suburranes qui se sont affranchies avec le produit de leur métier
+(<i>de quæstu libera facta suo est</i>), la belle Telethuse, que la
+Prostitution avait enrichie en l'enlaidissant. Les <i>summ&oelig;nianæ</i>
+étaient pareillement des filles de faubourg, qui peuplaient le
+Summ&oelig;nium, rues désertes, voisines des murs de la ville, dans
+lesquelles se trouvaient des lupanars ou des caves qui en tenaient lieu.
+«Quiconque peut être le convive de Zoïle, dit une épigramme de Martial,
+soupe entre des matrones summ&oelig;nianes!» Martial, dans une autre
+épigramme, semble vouloir pourtant rendre justice à la décence de ces
+filles: «La courtisane, dit-il, écarte les curieux, en tirant verrou et
+rideau; rarement, le Summ&oelig;nium offre une porte ouverte.» Enfin,
+les <i>sch&oelig;niculæ</i>, qui hantaient les mêmes quartiers écartés et qui
+vendaient leurs caresses aux soldats et aux esclaves, portaient des
+ceintures en jonc ou en paille <span title="schoinos">σχοῖνος</span> pour annoncer
+qu'elles étaient toujours à vendre. Un commentateur a fait de savantes
+recherches, qui tendent à prouver que ces filles d'esclaves et de
+soldats attachaient leur ceinture aussi haut que possible
+(<i>alticinctæ</i>), afin d'être moins gênées dans l'exercice de leur
+profession. Un autre commentateur, docte hébraïsant, veut retrouver dans
+les <i>sch&oelig;niculæ</i> des Romains ces prostituées babyloniennes, que
+nous voyons, dans Baruch et les prophètes juifs, ceintes de cordes et
+assises au bord des chemins et faisant brûler des baies d'encens. Un
+autre commentateur, qui s'appuie d'une citation de Festus, soutient que
+ces filles de bas étage devaient leur surnom au parfum grossier dont
+elles se frottaient le corps, «<i>sch&oelig;no delibutas</i>,» dit Plaute.
+Les <i>naniæ</i> étaient des naines ou des enfants qu'on formait dès l'âge de
+six ans à leur infâme métier. Les <i>limaces</i> (ce surnom s'est conservé
+dans presque toutes les langues) avaient plus d'une analogie avec ce
+mollusque visqueux et baveux qui se traîne dans les lieux humides, qui
+laisse sa trace gluante partout où il passe, et qui ronge les fruits et
+les herbes. Les <i>circulatrices</i> comprenaient toutes les filles
+vagabondes. On traitait naturellement de <i>charybdes</i> ou <i>gouffres</i>
+celles qui engloutissaient la santé, l'argent et l'honneur de la
+jeunesse. Les <i>pretiosæ</i>, du moins, qui vendaient chèrement leurs
+faveurs, ne portaient atteinte qu'à la bourse de leurs sectateurs.
+Courtisanes du peuple ou de la noblesse, mérétrices ou prostituées,
+toutes portaient l'habit de leur état, c'est-à-dire la toge ou tunique
+courte, et toutes avaient droit au nom de <i>togatæ</i>, qualification
+honteuse pour elles, tandis que les Romains s'honoraient du nom de
+<i>togati</i> (citoyens en toge). Enfin, pour terminer cette nomenclature de
+la Prostitution romaine, il ne faut pas oublier de dire que, les filles
+publiques étant souvent réunies aux mêmes endroits, leurs assemblées se
+nommaient <i>conciones meretricum</i> et <i>senacula</i>, quelquefois même
+<i>senatus mulierum</i> ou sénat de femmes, que ces réunions se tinssent dans
+la rue ou dans les tavernes, ou chez les boulangers. Les courtisanes du
+grand ton avaient aussi leurs lieux d'asile à Baia, à Clusium, à Capoue
+et dans les différentes villes où elles allaient prendre les eaux pour
+se remettre de leurs fatigues; elles se rendaient en si grand nombre aux
+bains de Clusium, qu'on disait: «Voici un troupeau de bêtes de Clusium!
+(<i>Clusinum pecus</i>),» dès qu'elles étaient quatre ou cinq à rire ensemble
+et à provoquer les galants.</p>
+
+<p>Il est pénible de savoir que la plupart de ces appellations distinctives
+appliquées aux filles publiques avaient également leur application à des
+hommes, à des esclaves, à des enfants surtout, qui rendaient d'infâmes
+services à la débauche effrénée des Romains. La Prostitution masculine
+était certainement plus ardente et plus générale à Rome que la
+Prostitution féminine; mais nous n'avons pas le courage de descendre
+dans ces mystères infects de dépravation, et le c&oelig;ur nous manque,
+en abordant un sujet qui s'étale effrontément dans les poésies d'Horace,
+de Catulle, de Martial, et même de Virgile; c'est à peine si nous
+oserons énumérer l'odieuse cohorte des agents et des auxiliaires de ces
+m&oelig;urs abominables. A chaque classe de prostituées correspondait
+une classe de prostitués, entre lesquels il n'y avait pas d'autre
+différence que le sexe. La langue latine avait, pour ainsi dire,
+augmenté sa richesse, pour caractériser, dans le nom qu'elle créait, la
+spécialité du vice de chacun. Ces infâmes n'étaient pas même flétris par
+la loi, puisque les règlements de police ne leur assignaient aucun
+vêtement particulier, puisque l'édile ne les inscrivait pas sur les
+tables de la Prostitution. On leur laissait dans leurs turpitudes une
+liberté qui témoignait de l'indulgence et même de la faveur que la
+législation leur avait accordée, pourvu qu'ils ne fussent pas nés libres
+et citoyens romains. C'étaient ordinairement des enfants d'esclaves,
+qu'on instruisait de bonne heure à subir la souillure d'un commerce
+obscène. «On appelait <i>enfants de louage</i> (<i>pueri meritorii</i>) ceux qui,
+de gré ou de force, se prêtaient à la honteuse passion de leur maître.»
+Telle est la définition que nous fournit un ancien commentateur de
+Juvénal. Dans ses satires, ce grand poëte, qui a marqué d'un fer rouge
+les ignominies de son temps, revient à chaque page sur l'usage dégoûtant
+auquel ces malheureux enfants étaient condamnés en naissant, ignoble
+joug qu'ils acceptaient sans se plaindre. On les nommait <i>pathici</i>
+(patients), <i>ephebi</i> (adolescents), <i>gemelli</i> (jumeaux), <i>catamiti</i>
+(chattemites), <i>amasii</i> (amants), etc. Il serait trop long et trop
+fastidieux de passer en revue cette vilaine litanie de noms figurés ou
+significatifs, que la corruption des m&oelig;urs romaines avait créés
+pour peindre les incroyables variétés de ces tristes instruments de
+Prostitution. Il suffira de dire que les adolescents, formés à cet art
+abominable dès leur septième année, devaient réunir certaines exigences
+de beauté physique qui les rapprochaient du sexe féminin; ils étaient
+sans barbe et sans poil, oints d'huiles parfumées, avec de longs cheveux
+bouclés, l'air effronté, le regard oblique, le geste lascif, la démarche
+nonchalante, les mouvements obscènes. Tous ces vils serviteurs de
+plaisir se trouvaient rangés en deux catégories qui n'empiétaient pas,
+en général, sur leurs attributions spéciales: il y avait ceux qui
+n'étaient jamais que des victimes passives et dociles; il y avait ceux
+qui devenaient actifs à leur tour, et qui pouvaient au besoin rendre
+impudicité pour impudicité à leurs Mécènes débauchés. Ces derniers, dont
+les dames romaines ne dédaignaient pas les bons offices, étaient
+ordinairement des eunuques (<i>spadones</i>), dont la castration avait
+épargné le signe de virilité. Les autres, quelquefois aussi, avaient été
+soumis à une castration complète, qui faisait d'eux une race bâtarde
+tenant à la fois de l'homme et de la femme. C'était là un raffinement
+dont les <i>pædicones</i> (pédérastes) se montraient friands et jaloux. Au
+reste, pour bien comprendre l'incroyable habitude de ces horreurs chez
+les Romains, il faut se représenter qu'ils demandaient au sexe masculin
+toutes les jouissances que pouvait leur donner le sexe féminin, et
+quelques autres, plus extraordinaires encore, que ce sexe, destiné à
+l'amour par la loi de nature, eût été fort en peine de leur procurer.
+Chaque citoyen, fût-ce le plus recommandable par son caractère et le
+plus élevé par sa position sociale, avait donc dans sa maison un sérail
+de jeunes esclaves, sous les yeux de ses parents, de sa femme et de ses
+enfants. Rome, d'ailleurs, était remplie de gitons qui se louaient de
+même que les filles publiques; de maisons consacrées à ce genre de
+Prostitution, et de proxénètes, qui ne faisaient pas d'autre métier que
+d'affermer à leur profit les hideuses complaisances d'une foule
+d'esclaves et d'affranchis.</p>
+
+<p>Si le libertinage de cette espèce n'avait pas de plus habiles
+interprètes que certains danseurs et mimes, appelés <i>cinèdes</i> (<i>cinædi</i>,
+du verbe grec <span title="kinein">κινεῖν</span>, mouvoir), qui étaient presque tous châtrés,
+c'était aussi dans la classe des danseuses et des baladines, que l'on
+pouvait recruter les meilleurs sujets pour la pantomime des jeux de
+l'amour. Les joueuses de flûte et les danseuses furent aussi recherchées
+à Rome qu'elles l'étaient en Grèce et en Asie; on les faisait venir de
+ces pays-là, où elles avaient une école perpétuelle qui les formait
+d'après les leçons de l'art et de la volupté. Elles n'étaient pas par
+état vouées à la Prostitution; on ne lisait pas leurs noms inscrits sur
+les registres de l'édile, du moins dans le vaste répertoire des
+courtisanes; elles se recommandaient seulement du métier qui leur
+appartenait, et qu'elles exerçaient d'ailleurs avec une sorte
+d'émulation; mais elles ne se privaient pas des autres ressources que ce
+métier-là leur permettait d'utiliser en même temps. Elles ne différaient
+donc des filles publiques proprement dites que par la liberté qu'on leur
+laissait de ne pas faire de la Prostitution leur principale industrie.
+Elles n'avaient affaire, d'ailleurs, qu'aux gens riches, et elles se
+louaient à l'heure ou à la nuit, pour flûter, danser ou mimer dans les
+festins, dans les assemblées et dans les orgies. Ces femmes de joie
+différaient les unes des autres, non-seulement par leur taille, leur
+figure, leur teint, leur langage, mais encore par le genre de leur danse
+et de leur musique. On distinguait parmi elles les Espagnoles
+(<i>gaditanæ</i>), qui savaient merveilleusement exciter, par leur chant et
+leur danse, la convoitise et les désirs des spectateurs les plus froids:
+«De jeunes et lubriques filles de Cadix agiteront sans fin leurs reins
+lascifs aux vibrations savantes.» C'est Martial qui dépeint ainsi leurs
+danses nationales, et Juvénal y ajoute un trait de plus en disant que
+ces gaditaines s'accroupissaient jusqu'à terre en faisant tressaillir
+leurs hanches (<i>ad terram tremulo descendant clune puellæ</i>); puissant
+aphrodisiaque, selon lui, ardent aiguillon des sens les plus
+languissants. Toutes les danseuses n'arrivaient pas d'Espagne: l'Ionie,
+l'île de Lesbos et la Syrie n'avaient rien perdu de leurs anciens
+priviléges pour fournir à la débauche les plus expérimentées dans l'art
+de la flûte et dans l'art de la danse. Celles qu'on appelait sans
+distinction <i>danseuses</i>, <i>flûteuses</i>, <i>joueuses de lyre</i> (<i>saltatrices</i>,
+<i>fidicinæ</i>, <i>tibicinæ</i>), étaient des Lesbiennes, des Syriennes, des
+Ioniennes; il y avait aussi des Égyptiennes, des Indiennes et des
+Nubiennes: une peau noire, jaune ou bistrée convenait, aussi bien que la
+plus blanche, aux plus voluptueuses apparitions de la danse ionique ou
+bactrianique. L'une se nommait <i>bactriasmus</i>, remarquable par les
+tremblements spasmodiques des reins; l'autre, <i>ionici motus</i>, imitant
+avec une obscène vérité la pantomime et les péripéties de l'amour.
+Horace nous assure que les vierges de son temps, plus avancées qu'elles
+ne devaient l'être pour leur âge et leur condition, apprenaient les
+poses et les mouvement de l'ionique (<i>motus doceri gaudet ionicos matura
+virgo</i>). Le latin dit même qu'elles y prenaient plaisir. Entre toutes
+ces étrangères, on donnait la palme aux Syriennes (<i>ambubaiæ</i>), qui se
+prêtaient à tout, comme leur nom semble l'indiquer. Il n'y avait pas de
+bons soupers sans elles; mais, comme elles ne payaient pas le
+<i>meretricium</i>, ou la taxe des filles, l'édile ne leur faisait pas grâce
+quand elles étaient prises en fraude, et il les condamnait d'abord à
+l'amende, ensuite au fouet, puis enfin à l'exil. Dans ce cas-là, elles
+sortaient par une porte de Rome et y rentraient par une autre. La
+plupart de ces baladines ne travaillaient que pour les riches et dans
+l'intérieur des maisons; quelques-unes pourtant se donnaient en
+spectacle sur les places et dans les carrefours, où il ne fallait que le
+son d'une flûte ou le cliquetis d'un grelot pour attirer une foule
+compacte de peuple qui faisait cercle autour des danseuses et des
+musiciennes. Quant aux danseurs et musiciens, ils remplissaient
+exactement le même rôle que leurs compagnes.</p>
+
+<p>Cette Prostitution effrénée, revêtant mille déguisements, et se glissant
+partout sous mille formes variées, nourrissait et enrichissait une
+immense famille de courtiers et d'entremetteurs des deux sexes, qui
+tenaient boutiques de débauche ou qui exerçaient de maintes façons leur
+métier avilissant, sans avoir rien à craindre de la police de l'édile;
+car la loi fermait les yeux sur le <i>lenocinium</i>, pourvu que ce ne fût
+pas un citoyen romain ou une Romaine <i>ingénue</i>, qui s'imposât cette note
+d'infamie. Mais comme le métier était lucratif, bien des Romaines et des
+Romains, de naissance et de condition libres, s'adonnaient secrètement à
+l'art des proxénètes, car c'était un art véritable, plein d'intrigues,
+de ruses et d'inventions. Le nom générique de ces êtres dépravés, que
+punissait seul le mépris public, était <i>leno</i> pour les hommes, <i>lena</i>
+pour les femmes. Priscien dérive ces mots du verbe <i>lenire</i>, parce que,
+dit-il, ce vil agent de Prostitution séduit et corrompt les âmes par des
+paroles douces et caressantes (<i>deliniendo</i>). Dans l'origine du mot,
+<i>leno</i> s'appliquait indifféremment aux deux sexes, comme si le lénon
+n'était ni mâle ni femelle; mais plus tard on employa le féminin <i>lena</i>,
+pour mieux préciser l'intervention féminine dans cette odieuse
+industrie. «Je suis lénon, dit un personnage des <i>Adelphes</i> de Térence,
+je suis le fléau commun des adolescents.» Parmi les <i>lénons</i> et les
+<i>lènes</i>, on comptait une quantité d'espèces différentes qui avaient des
+relations d'affaires et d'intérêt avec les différentes espèces de filles
+publiques. Nous avons déjà dit que les boulangers, les hôteliers, les
+cabaretiers et les baigneurs, aussi bien que les femmes qui tenaient des
+bains, des cabarets, des auberges et des boulangeries, se mêlaient tous
+plus ou moins du <i>lenocinium</i>. Le lénon existait dans toutes les
+conditions et se cachait sous tous les masques; il n'avait donc pas de
+costume particulier ni de caractère distinctif. Le théâtre latin, qui le
+mettait continuellement en scène, lui avait pourtant donné un habit
+bariolé et le représentait sans barbe, la tête rasée. Il faut citer
+encore, entre les professions qui étaient le plus favorables au trafic
+des lénons, celles de barbier et de parfumeur: aussi, dans certaines
+circonstances, <i>tonsor</i> et <i>unguentarius</i> sont-ils synonymes de <i>leno</i>.
+Un des anciens commentateurs de Pétrone, un simple et candide
+Hollandais, Douza, est entré dans de singuliers détails au sujet des
+boutiques de barbier à Rome, dans lesquelles le maître avait une troupe
+de beaux jeunes garçons, qui ne s'amusaient pas à couper les cheveux, à
+épiler des poils et à faire des barbes, mais qui, de bonne heure,
+exercés à tous les mystères de la plus sale débauche, se louaient fort
+cher pour les soupers et les fêtes nocturnes. (<i>Quorum frequenti opera
+non in tondenda barba, pilisque vellendis modo, aut barba rasitanda, sed
+vero et pygiacis sacris cinædice, ne nefarie dicam, de nocte
+administrandis utebantur.</i>) Quant aux parfumeurs, leur négoce les
+mettait en rapport direct avec la milice de la Prostitution, à l'usage
+de laquelle les essences, les huiles parfumées, les poudres
+odoriférantes, les pommades érotiques et tous les onguents les plus
+délicats avaient été inventés et perfectionnés; car homme ou femme,
+jeune ou vieux, on se parfumait toujours avant d'entrer dans la lice de
+Vénus, tellement qu'on désignait un ganymède par le mot <i>unguentatus</i>,
+frotté d'huile parfumée. «Chaque jour, dit Lucius Afranius,
+l'<i>unguentarius</i> le pare devant le miroir; lui, qui se promène les
+sourcils rasés, la barbe arrachée, les cuisses épilées; lui, qui, dans
+les festins, jeune homme accompagné de son amant, se couche, vêtu d'une
+tunique à longues manches, sur le lit le plus bas; lui, qui ne cherche
+pas seulement du vin, mais des caresses d'homme (<i>qui non modo vinosus,
+sed virosus quoque sit</i>), est-ce qu'on peut douter qu'il ne fasse ce que
+les cinædes ont coutume de faire?»</p>
+
+<p>D'ordinaire, tous les esclaves étaient dressés au <i>lenocinium</i>; ils
+n'avaient, pour cela, qu'à se souvenir, en vieillissant, de l'expérience
+de leur jeunesse. Les vieilles surtout n'avaient pas d'autre manière de
+se consacrer encore à la Prostitution. Les servantes, <i>ancillæ</i>,
+méritaient donc de leur mieux les surnoms d'<i>admonitrices</i>, de
+<i>stimulatrices</i>, de <i>conciliatrices</i>; elles portaient les lettres,
+marchandaient l'heure, la nuit, le rendez-vous, arrêtaient les
+conditions du traité, préparaient le lieu et les armes du combat,
+aidaient, excitaient, poussaient, entraînaient. Rien n'égalait leur
+adresse, sinon leur friponnerie. Il n'y avait pas de vertu invincible,
+quand elles voulaient s'acharner à sa défaite. Mais il fallait leur
+donner beaucoup et leur promettre davantage. Il y avait de petites
+servantes, <i>ancillulæ</i>, qui ne le cédaient pas aux plus fourbes et aux
+plus habiles. Néanmoins, ces officieux domestiques étaient moins pervers
+et moins méprisables que les courtiers de débauche, que l'argent seul
+mettait en campagne, et qui n'avaient pas un maître ou une maîtresse à
+contenter. C'est de ces lénons qu'Asconius Pedianus disait dans son
+commentaire sur Cicéron: «Ces corrupteurs des prostituées le sont aussi
+des personnes qu'ils conduisent malgré elles à commettre des adultères
+que les lois punissent.» <i>Perductores</i>, c'étaient ceux qui conduisaient
+leurs victimes au vice et à l'infamie; <i>adductores</i>, ceux qui se
+chargeaient de procurer des sujets à la débauche, et qui se mettaient,
+pour ainsi dire, à sa solde; <i>tractatores</i>, ceux qui négociaient un
+marché de ce genre. On ne peut imaginer le nombre et l'importance de
+marchés semblables, qui se débattaient tous les jours, par
+intermédiaire, entre les parties intéressées. De même que les vieilles
+entremetteuses, les lénons étaient presque invariablement de vieux
+débris de la Prostitution, lesquels n'avaient plus d'ardeur que pour
+servir les plaisirs d'autrui; quelques-uns même cumulaient les profits
+et les fatigues des deux professions, en les combinant l'une par
+l'autre.</p>
+
+<p>Enfin, il faut ranger aussi dans le dernier groupe des lénons mâles et
+femelles, les maîtres et maîtresses de mauvais lieux, les lupanaires
+(<i>lupanarii</i>), qui avaient la haute main dans ces lieux-là. Ces
+entrepreneurs de Prostitution se cramponnaient au dernier échelon de la
+honte, quoique le jurisconsulte Ulpien ait reconnu qu'il existait des
+lupanars en activité dans les maisons de plusieurs honnêtes gens. (<i>Nam
+et in multorum honestorum virorum prædiis lupanaria exercentur.</i>) Les
+propriétaires des maisons ne participaient nullement à l'infamie de
+leurs locataires. Mais, au-dessous des lupanaires, il y avait encore des
+degrés de turpitude et d'exécration qui appartenaient de droit aux
+<i>belluarii</i>, aux <i>caprarii</i> et aux <i>anserarii</i>; les premiers
+entretenaient des bêtes de diverses sortes, surtout des chiens et des
+singes; les deuxièmes, des chèvres; les troisièmes enfin, des oies, «les
+délices de Priape,» comme les appelle Pétrone, et ces animaux impurs,
+dressés au métier de leurs gardiens, offraient de dociles complices au
+crime de la bestialité! «Si les hommes manquent, dit Juvénal en
+décrivant les mystères de la Bonne Déesse dans la satire des Femmes, la
+ménade de Priape est prête à se soumettre elle-même à un âne vigoureux.»</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i14">...... Hic si<br /></span>
+<span class="i0">Quæritur et desunt homines, mora nulla peripsam<br /></span>
+<span class="i0">Quominùs imposito clunem submittat asello.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p class="t3 sep4">FIN DU TOME PREMIER.</p>
+
+<p><a name="Page_455" id="Page_455"></a></p>
+
+<h2 class="sep3"><a name="table" id="table">TABLE DES MATIÈRES</a></h2><h4>DU PREMIER VOLUME.</h4>
+
+<p class="tmat"><a href="#Page_5"><span class="smcap">Introduction.</span></a></p>
+
+<h3><i>PREMIÈRE PARTIE.</i></h3>
+
+<h4>ANTIQUITÉ.&mdash;Grèce.&mdash;Rome.</h4>
+
+<p class="tmat"><a href="#Page_37">CHAPITRE PREMIER</a>.</p>
+
+<p class="som"><span class="smcap">Sommaire.</span>&mdash;La Chaldée, berceau de la Prostitution hospitalière et
+de la Prostitution sacrée.&mdash;Babylone.&mdash;Vénus
+Mylitta.&mdash;Loi honteuse des Babyloniens.&mdash;Mystères du culte de
+Mylitta.&mdash;Culte de Vénus Uranie dans l'île de Cypre.&mdash;Le
+prophète Baruch et Hérodote.&mdash;Prostitution sacrée des femmes de
+Babylone.&mdash;Offrandes pour se rendre Vénus favorable.&mdash;Le
+<i>Champ sacré</i> de la Prostitution.&mdash;Corruption épouvantable des
+Babyloniens.&mdash;Leur science dans l'art du plaisir et des
+voluptés.&mdash;Impudeur des dames babyloniennes et de leurs filles dans
+les banquets.&mdash;La Prostitution sacrée en Arménie.&mdash;Temple de
+Vénus Anaïtis.&mdash;Sérails des deux sexes.&mdash;Hôtes de
+Vénus.&mdash;L'enclos sacré.&mdash;Prêtresses d'Anaïtis.&mdash;La
+Prostitution sacrée en Syrie.&mdash;Cultes de Vénus, d'Adonis et de
+Priape.&mdash;L'Astarté des Phéniciens.&mdash;Fêtes nocturnes et
+débauches infâmes qui avaient lieu sous les auspices et en l'honneur
+d'Astarté.&mdash;La déesse des Sidoniens.&mdash;La Prostitution sacrée
+dans l'île de Cypre.&mdash;Les filles d'Amathonte.&mdash;Cypris,
+maîtresse du roi Cinyras, fondateur du temple de Paphos.&mdash;Phallus
+offerts en holocauste.&mdash;La Vénus hermaphrodite d'Amathonte, dite la
+<i>double déesse</i>.&mdash;Mystères secrets du culte d'Astarté.&mdash;Le
+<i>Hochequeue</i>.&mdash;Philtres amoureux des magiciens.&mdash;La
+Prostitution sacrée dans les colonies phéniciennes.&mdash;Les <i>Tentes
+des Filles</i>, à Sicca-Veneria.&mdash;Principaux caractères du culte de
+Vénus, précisés par saint Augustin.&mdash;Culte hermaphrodite dans
+l'Asie-Mineure.&mdash;Fêtes en l'honneur d'Adonis, à Byblos.&mdash;Rites
+du culte d'Adonis.&mdash;Sa statue phallophore.&mdash;Temples de Vénus
+Anaïtis à Zela et à Comanes, à Suse et à Ecbatane.&mdash;La Prostitution
+sacrée chez les Parthes et chez les Amazones.&mdash;Mollesse des
+Lydiens.&mdash;Débauche éhontée des filles lydiennes.&mdash;Tombeau du
+roi Alyattes, père de Crésus, construit presque en entier avec l'argent
+de la Prostitution.&mdash;Prostituées musiciennes et danseuses suivant
+l'armée des Lydiens.&mdash;Orgies des anciens Perses en présence de
+leurs femmes et de leurs filles légitimes.&mdash;Les trois cent
+vingt-neuf concubines de Darius.</p>
+
+<p class="tmat"><a href="#Page_57">CHAPITRE II.</a></p>
+
+<p class="som"><span class="smcap">Sommaire.</span>&mdash;La Prostitution en Égypte, autorisée par les
+lois.&mdash;Cupidité des Égyptiennes.&mdash;Leurs talents incomparables
+pour exciter et satisfaire les passions.&mdash;Réputation des
+courtisanes d'Égypte.&mdash;Cultes d'Osiris et d'Isis.&mdash;Osiris,
+emblème de la nature mâle.&mdash;Isis, emblème de la nature
+femelle.&mdash;Le Van mystique, le Tau sacré et l'&OElig;il sans
+sourcils, des processions d'Osiris.&mdash;La Vache nourricière, les
+<i>Cistophores</i> et le Phallus, des processions d'Isis.&mdash;La
+Prostitution sacrée en Égypte.&mdash;Initiations impudiques des
+néophytes des deux sexes, réservées aux prêtres égyptiens.&mdash;Opinion
+de saint Épiphane sur ces cérémonies occultes.&mdash;Fêtes d'Isis à
+Bubastis.&mdash;Obscénités des femmes qui s'y
+rendaient.&mdash;Souterrains où s'accomplissaient les initiations aux
+mystères d'Isis.&mdash;Profanations des cadavres des jeunes femmes par
+les embaumeurs.&mdash;Rhampsinite ou Rhamsès prostitue sa fille pour
+parvenir à connaître le voleur de son trésor.&mdash;Subtilité du voleur,
+auquel il donne sa fille en mariage.&mdash;La fille de Chéops et la
+grande pyramide.&mdash;<i>La pyramide du milieu.</i>&mdash;La pyramide de
+Mycérinus et la courtisane Rhodopis.&mdash;Histoire de Rhodopis et de
+son amant Charaxus, frère de Sapho.&mdash;Les broches de fer du temple
+d'Apollon à Delphes.&mdash;Rhodopis-Dorica.&mdash;Ésope a les faveurs de
+cette courtisane, en échange d'une de ses fables.&mdash;Le roi Amasis,
+l'aigle et la pantoufle de Rhodopis.&mdash;Épigramme de
+Pausidippe.&mdash;Naucratis, la ville des courtisanes.&mdash;La
+prostituée Archidice.&mdash;Les Ptolémées.&mdash;Ptolémée Philadelphe et
+ses courtisanes Cleiné, Mnéside, Pothyne et
+Myrtion.&mdash;Stratonice.&mdash;La belle Bilistique.&mdash;Ptolémée
+Philopator et Irène.&mdash;La courtisane Hippée ou <i>la Jument</i>.</p>
+
+<p class="tmat"><a href="#Page_71">CHAPITRE III.</a></p>
+
+<p class="som"><span class="smcap">Sommaire.</span>&mdash;La Prostitution hospitalière chez les Hébreux.&mdash;Les
+fils des anges.&mdash;Le déluge.&mdash;Sodome et Gomorrhe.&mdash;Les
+filles de Loth.&mdash;La Prostitution légale établie chez les
+Patriarches.&mdash;Joseph et la femme de l'eunuque
+Putiphar.&mdash;Thamar se prostitue à Juda son beau-père.&mdash;<i>Le
+marché aux paillardes.</i>&mdash;Les <i>femmes étrangères</i>.&mdash;Le roi
+Salomon permet aux courtisanes de s'établir dans les
+villes.&mdash;Apostrophe du prophète Ézéchiel à Jérusalem la grande
+prostituée.&mdash;Lois de Moïse.&mdash;Sorte de Prostitution permise par
+Moïse, et à quelles conditions.&mdash;Trafic que les Hébreux faisaient
+entre eux de leurs filles.&mdash;Inflexibilité de Moïse à l'égard des
+crimes contre nature.&mdash;Raisons qui avaient décidé Moïse à exclure
+les Juives de la Prostitution légale.&mdash;Le chapitre XVIII du
+<i>Lévitique</i>.&mdash;Infirmités secrètes dont les femmes juives étaient
+affligées.&mdash;Précautions singulières prises par Moïse pour
+sauvegarder la santé des Hébreux.&mdash;Tourterelles offertes en
+holocauste par les <i>hommes découlants</i>, pour obtenir leur
+guérison.&mdash;La loi de Jalousie.&mdash;Le <i>gâteau de Jalousie</i> et les
+<i>eaux amères</i> de la malédiction.&mdash;La Prostitution sacrée chez les
+Hébreux.&mdash;Cultes de Moloch et de Baal-Phegor.&mdash;Superstitions
+obscènes et offrandes immondes.&mdash;Les <i>Molochites</i>.&mdash;Les
+<i>efféminés</i> ou consacrés.&mdash;Leurs mystères infâmes.&mdash;Le <i>prix
+du chien</i>.&mdash;Les <i>consacrées</i>.&mdash;Maladies nées de la débauche
+des Israélites.&mdash;Zambri et la prostituée de Madian.&mdash;Les
+efféminés détruits par Moïse reparaissent sous les rois de
+Juda.&mdash;Asa les chasse à son tour.&mdash;Maacha, mère d'Asa, grande
+prêtresse de Priape.&mdash;Les efféminés, revenus de nouveau, sont
+décimés par Josias.&mdash;Débordements des Israélites avec les filles de
+Moab.&mdash;M&oelig;urs des prostituées moabites.&mdash;Expédition
+contre les Madianites.&mdash;Massacre des femmes prisonnières, par ordre
+de Moïse.&mdash;Lois de Moïse sur la virginité des filles.&mdash;Moyens
+des Juifs pour constater la virginité.&mdash;Peines contre l'adultère et
+le viol.&mdash;L'<i>achat d'une vierge</i>.&mdash;La concubine de
+Moïse.&mdash;Châtiment infligé par le Seigneur à Marie, s&oelig;ur de
+Moïse.&mdash;Recommandation de Moïse aux Hébreux, au sujet des plaisirs
+de l'amour.&mdash;La fille de Jephté.&mdash;Les espions de Josué et la
+fille de joie Rahab.&mdash;Samson et la paillarde de
+Gaza.&mdash;Dalila.&mdash;Le lévite d'Éphraïm et sa
+concubine.&mdash;Infamie des Benjamites.&mdash;La jeune fille vierge du
+roi David.&mdash;Débordements du roi Salomon.&mdash;Ses sept cents
+femmes et ses trois cents concubines.&mdash;Tableau et caractère de la
+Prostitution à l'époque de Salomon, puisés dans son livre des
+<i>Proverbes</i>.&mdash;Les prophètes Isaïe, Jérémie et Ézéchiel.&mdash;Le
+temple de Dieu à Jérusalem, théâtre du commerce des
+prostituées.&mdash;Jésus les chasse de la maison du
+Seigneur.&mdash;Marie Madeleine chez le Pharisien.&mdash;Jésus lui remet
+ses péchés à cause de son repentir.</p>
+
+<p class="tmat"><a href="#Page_113">CHAPITRE IV.</a></p>
+
+<p class="som"><span class="smcap">Sommaire.</span>&mdash;La Prostitution sacrée en Grèce.&mdash;Les Vénus
+grecques.&mdash;<i>Vénus-Uranie.</i>&mdash;<i>Vénus-Pandemos.</i>&mdash;Pitho,
+déesse de la persuasion.&mdash;Solon fait élever un temple à la déesse
+de la Prostitution, avec les produits des <i>dictérions</i> qu'il avait
+fondés à Athènes.&mdash;Temples de Vénus-Populaire à Thèbes et à
+Mégalopolis.&mdash;Offrande d'Harmonie, fille de Cadmus, à
+Vénus-Pandemos.&mdash;<i>Vénus-Courtisane</i> ou <i>Hétaire</i>.&mdash;La ville
+d'Abydos délivrée par une courtisane.&mdash;Temple de Vénus-Hétaire à
+Éphèse construit aux frais d'une courtisane.&mdash;Les
+<i>Sim&oelig;thes</i>.&mdash;Temple de Vénus-Courtisane, à Samos, bâti avec
+les deniers de la Prostitution.&mdash;<i>Vénus Peribasia</i> ou
+<i>Vénus-Remueuse</i>.&mdash;<i>Vénus Salacia</i> ou <i>Vénus-Lubrique</i>.&mdash;Sa
+statue en vif-argent par Dédale.&mdash;Dons offerts à Vénus-Remueuse par
+les prostituées.&mdash;<i>Vénus-Mélanis</i> ou <i>la Noire</i>, déesse de la nuit
+amoureuse.&mdash;Ses temples.&mdash;<i>Vénus Mucheia</i> ou la déesse des
+repaire.&mdash;<i>Vénus Castnia</i> ou la déesse des accouplements
+impudiques.&mdash;<i>Vénus Scotia</i> ou <i>la Ténébreuse</i>.&mdash;<i>Vénus
+Derceto</i> ou <i>la Coureuse</i>.&mdash;<i>Vénus Mechanitis</i> ou
+<i>Mécanique</i>.&mdash;<i>Vénus Callipyge</i> ou aux belles fesses.&mdash;Origine
+du culte de Vénus Derceto.&mdash;Jugement de Pâris.&mdash;Origine du
+culte de Vénus Callipyge.&mdash;Les <i>Aphrodisées</i> et les
+<i>Aloennes</i>.&mdash;Les mille courtisanes du temple de Vénus à
+Corinthe.&mdash;Offrande de cinquante hétaires, faite à Vénus par le
+poëte Xénophon de Corinthe.&mdash;Procession des
+<i>consacrées</i>.&mdash;Fonctions des courtisanes dans les temples de
+Vénus.&mdash;Les <i>petits mystères de Cérès</i>.&mdash;Le pontife
+Archias.&mdash;Cottine, fameuse courtisane de Sparte.&mdash;Célébration
+des fêtes d'Adonis.&mdash;<i>Vénus Leæna</i> et <i>Vénus Lamia</i>.</p>
+
+<p class="tmat"><a href="#Page_131">CHAPITRE V.</a></p>
+
+<p class="som"><span class="smcap">Sommaire.</span>&mdash;Motifs qui engagèrent Solon à fonder à Athènes un
+établissement de Prostitution.&mdash;Ce que dit l'historien Nicandre de
+Colophon, à ce sujet.&mdash;Solon salué, pour ce même fait, par le poëte
+Philémon, du titre de bienfaiteur de la nation.&mdash;Taxe de la
+prostitution fixée par Solon.&mdash;Les <i>dictériades</i> considérées comme
+<i>fonctionnaires publiques</i>.&mdash;Règlements de Solon pour les
+prostituées d'Athènes.&mdash;Festins publics institués par Hippias et
+Hipparque.&mdash;Ordonnance du tyran Pisistrate pour les jours consacrés
+à la débauche publique.&mdash;Vices honteux des
+Athéniens.&mdash;M&oelig;urs privées des femmes de Sparte et de
+Corinthe.&mdash;Vie licencieuse des femmes spartiates.&mdash;Inutilité
+des courtisanes à Sparte.&mdash;Indifférence de Lycurgue à l'égard de
+l'incontinence des femmes et des filles.&mdash;La fréquentation des
+prostituées regardée comme chose naturelle.&mdash;Mission morale des
+poëtes comiques et des philosophes.&mdash;L'aréopage
+d'Athènes.&mdash;Législation de la Prostitution
+athénienne.&mdash;Situation difficile faite par les lois aux
+courtisanes.&mdash;Bacchis et Myrrhine.&mdash;Euthias accuse d'impiété
+la courtisane Phryné.&mdash;L'avocat Hypéride la fait
+absoudre.&mdash;Reconnaissance des prostituées envers Hypéride.&mdash;La
+courtisane Théocris, prêtresse de Vénus, condamnée à mort sur
+l'accusation de Démosthène.&mdash;Isée.&mdash;Décrets de l'aréopage
+d'Athènes concernant les prostituées.&mdash;L'hétaire
+<i>Nemea</i>.&mdash;Triste condition des enfants des concubines et des
+courtisanes.&mdash;Hercule dieu de la bâtardise.&mdash;Infamie de la loi
+envers les bâtards.&mdash;Les <i>Dialogues des Courtisanes</i> de
+Lucien.&mdash;L'orateur Aristophon et le poëte comique
+Calliade.&mdash;<i>Loi</i> dite <i>de la Prostitution</i>.&mdash;Singularités
+monstrueuses des lois athéniennes.&mdash;Tribunaux subalternes d'édilité
+et de police.&mdash;Leurs fonctions.</p>
+
+<p class="tmat"><a href="#Page_149">CHAPITRE VI.</a></p>
+
+<p class="som"><span class="smcap">Sommaire.</span>&mdash;Des différentes catégories de prostituées
+athéniennes.&mdash;Les Dictériades, les Aulétrides, les
+Hétaires.&mdash;Pasiphaé.&mdash;Conditions diverses des femmes de
+mauvaise vie.&mdash;Démosthène contre la courtisane Nééra.&mdash;Revenu
+considérable de l'impôt sur la Prostitution.&mdash;Le <i>Pornicontelos</i>
+affermé par l'État à des spéculateurs.&mdash;Les collecteurs du
+Pornicontelos.&mdash;Heures auxquelles il était permis aux courtisanes
+de sortir.&mdash;Le port du Pirée assigné pour domaine à la
+Prostitution.&mdash;Le Céramique, marché de la Prostitution
+élégante.&mdash;Usage singulier.&mdash;Profanation des tombeaux du
+Céramique.&mdash;Le port de Phalère et le bourg de Sciron.&mdash;La
+grande place du Pirée.&mdash;Thémistocle traîné par quatre hétaires en
+guise de chevaux.&mdash;Enseignes impudiques des maisons de
+Prostitution.&mdash;Les petites maisons de louage des
+hétaires.&mdash;Lettre de Panope à son mari Euthibule.&mdash;Police des
+m&oelig;urs concernant les vêtements des prostituées.&mdash;Le costume
+<i>fleuri</i> des courtisanes d'Athènes.&mdash;Lois
+somptuaires.&mdash;Costume des prostituées de Lacédémone.&mdash;Loi
+terrible de Zaleucus, disciple de Pythagore, contre
+l'adultère.&mdash;Suidas et Hermogène.&mdash;Loi somptuaire de Philippe
+de Macédoine.&mdash;Costume ordinaire des Athéniennes de
+distinction.&mdash;Costume des courtisanes de Sparte.&mdash;Différence
+de ce costume avec celui des femmes et des filles spartiates.&mdash;Mode
+caractéristique des courtisanes grecques.&mdash;Dégradation, par la loi,
+des femmes qui se faisaient les servantes des
+prostituées.&mdash;Perversité ordinaire de ces servantes.</p>
+
+<p class="tmat"><a href="#Page_167">CHAPITRE VII.</a></p>
+
+<p class="som"><span class="smcap">Sommaire.</span>&mdash;Auteurs grecs qui ont composé des <i>Traités</i> sur les
+hétaires.&mdash;<i>Histoire des Courtisanes illustres</i>, par
+Callistrate.&mdash;Les <i>Déipnosophistes</i> d'Athénée.&mdash;Aristophane de
+Byzance, Apollodore, Ammonius, Antiphane, Gorgias.&mdash;La <i>Thalatta</i>
+de Dioclès.&mdash;La <i>Corianno</i> d'Hérécrate.&mdash;La <i>Thaïs</i> de
+Ménandre.&mdash;La <i>Clepsydre</i> d'Eubule.&mdash;Les cent trente-cinq
+hétaires en réputation à Athènes.&mdash;Classification des courtisanes
+par Athénée.&mdash;Dictériades libres.&mdash;Les
+<i>Louves</i>.&mdash;Description d'un dictérion, d'après Xénarque et
+Eubule.&mdash;Prix courants des lieux de débauche.&mdash;Occupation des
+dictériades.&mdash;Le <i>pornoboscéion</i> ou maître d'un
+dictérion.&mdash;Les vieilles courtisanes ou <i>matrones</i>.&mdash;Leur
+science pour débaucher les jeunes filles.&mdash;Éloge des femmes de
+plaisir, par Athénée.&mdash;Les dictérions lieux
+d'asile.&mdash;Salaires divers des hétaires de bas étage et des
+dictériades libres.&mdash;Phryné de Thespies.&mdash;La
+<i>Chassieuse</i>.&mdash;Laïs.&mdash;Le villageois Anicet et l'avare
+Phébiane.&mdash;Cupidité des courtisanes.&mdash;Le pêcheur
+Thallassion.&mdash;Origine des surnoms de quelques
+dictériades.&mdash;Les <i>Sphinx</i>.&mdash;L'<i>Abîme</i> et la
+<i>Pouilleuse</i>.&mdash;La <i>Ravaudeuse</i>, la <i>Pêcheuse</i> et la
+<i>Poulette</i>.&mdash;L'<i>Arcadien</i> et le <i>Jardinier</i>.&mdash;L'<i>Ivrognesse</i>,
+la <i>Lanterne</i>, la <i>Corneille</i>, la <i>Truie</i>, la <i>Chèvre</i>, la <i>Clepsydre</i>,
+etc., etc.</p>
+
+<p class="tmat"><a href="#Page_187">CHAPITRE VIII.</a></p>
+
+<p class="som"><span class="smcap">Sommaire.</span>&mdash;Dangers, pour la jeunesse, de la fréquentation des
+hétaires subalternes.&mdash;Ce que le poëte Anaxilas dit des
+hétaires.&mdash;Portrait qu'il fait de l'hétairisme.&mdash;Science des
+femmes de mauvaise vie dans l'emploi des fards.&mdash;Le
+<i>pædérote</i>.&mdash;Dryantidès à sa femme Chronion.&mdash;Manière dont les
+courtisanes se peignaient le visage.&mdash;Les peintres de courtisanes
+Pausanias, Aristide et Niophane.&mdash;Lettre de Thaïs à Thessala au
+sujet de Mégare.&mdash;Amour de Charmide pour la vieille
+Philématium.&mdash;Les vieilles hétaires.&mdash;Comment les hétaires
+attiraient les passants.&mdash;Conseils de Crobyle à sa fille
+Corinne.&mdash;L'hétaire Lyra.&mdash;Reproches de la mère de Musarium à
+sa fille.&mdash;L'esclave Salamine et son maître
+Gabellus.&mdash;Simalion et Pétala.&mdash;Dialogue entre l'hétaire
+Myrtale et Dorion, son amant rebuté.&mdash;Les marchands de
+Bithynie.&mdash;Sacrifice des courtisanes aux dieux.&mdash;La dictériade
+Lysidis.&mdash;Singulière offrande que fit cette prostituée à Vénus
+Populaire.&mdash;Les commentateurs de l'Anthologie
+grecque.&mdash;Explication du proverbe célèbre: <i>On ne va pas impunément
+à Corinthe</i>.&mdash;Le mot <i>Ocime</i>.&mdash;Denys-le-Tyran à
+Corinthe.&mdash;D'où étaient tirées les nombreuses courtisanes de
+Corinthe.&mdash;Le verbe <span title="lesbiazein">λεσβιάζειν</span>.&mdash;L'amour <i>à la
+Phénicienne</i>.&mdash;Les <i>beaux ouvrages</i> des Lesbiennes.&mdash;Préceptes
+théoriques de l'hétairisme.&mdash;Code général des
+courtisanes.&mdash;Lettres d'Aristénète.&mdash;Piéges des hétaires pour
+faire des victimes.&mdash;Encore les murs du Céramique.&mdash;Le
+<i>cachynnus</i> des courtisanes.&mdash;Infâme métier de Nicarète, affranchie
+de Charisius.&mdash;Ses élèves.&mdash;Prix élevé des filles libres et
+des femmes mariées.&mdash;Pénalité de l'adultère.&mdash;Le supplice du
+<i>radis noir</i>.&mdash;Les lois de Dracon.&mdash;Philumène.&mdash;Philtres
+soporifiques et philtres amoureux.&mdash;Les magiciennes de Thessalie
+et de Phrygie.&mdash;Cérémonies mystérieuses qui accompagnaient la
+composition d'un philtre.&mdash;Mélissa.&mdash;Diversité des
+philtres.&mdash;Opérations magiques.&mdash;Philtres
+préservatifs.&mdash;Jalousies et rivalités des courtisanes entre
+elles.&mdash;L'<i>amour lesbien</i>.&mdash;Sapho, auteur des scandaleux
+développements que prit cet amour.&mdash;Dialogue de Cléonarium et de
+Lééna.&mdash;Mégilla et Démonasse.</p>
+
+<p class="tmat"><a href="#Page_225">CHAPITRE IX.</a></p>
+
+<p class="som"><span class="smcap">Sommaire.</span>&mdash;Les joueuses de flûte.&mdash;Le dieu Pan, le roi Midas
+et le satyre Marsyas.&mdash;Les aulétrides aux fêtes solennelles des
+dieux.&mdash;Aux fêtes bachiques.&mdash;Intermèdes.&mdash;Noms des
+différents airs que les aulétrides jouaient pendant les
+repas.&mdash;L'air <i>Gingras</i> ou triomphal.&mdash;Le chant
+<i>Callinique</i>.&mdash;Supériorité des Béotiens dans l'art de la
+flûte.&mdash;Inscription recueillie par saint Jean
+Chrysostome.&mdash;Supériorité des joueuses de flûte phrygiennes,
+ioniennes et milésiennes.&mdash;Leur location pour les
+banquets.&mdash;Le philosophe et la baladine.&mdash;Les
+danseuses.&mdash;Genre distinctif de débauche des joueuses de
+flûte.&mdash;Passion des Athéniens pour les aulétrides.&mdash;Délire
+qu'occasionnaient les flûteuses dans les festins.&mdash;Bromiade, la
+joueuse de flûte.&mdash;Indignation de Polybe, au sujet des richesses de
+certaines femmes publiques.&mdash;Les danseuses du roi Antigonus et les
+ambassadeurs arcadiens.&mdash;Ce qui distinguait les aulétrides de leurs
+rivales en Prostitution.&mdash;Philine et Dyphile.&mdash;Liaisons des
+aulétrides entre elles.&mdash;Amour de l'aulétride Charmide pour
+Philématium.&mdash;M&oelig;urs dépravées des aulétrides.&mdash;Les
+festins <i>callipyges</i>.&mdash;Combats publics de beauté, institués par
+Cypsélus.&mdash;Hérodice.&mdash;Les chrysophores ou <i>porteuses
+d'or</i>.&mdash;Tableau des fêtes nocturnes où les aulétrides se livraient
+les combats de beauté.&mdash;Lettre de l'aulétride Mégare à l'hétaire
+Bacchis.&mdash;Combat de Myrrhine et de
+Pyrallis.&mdash;Philumène.&mdash;Les jeunes gens admis comme spectateurs
+aux orgies des courtisanes.&mdash;Le souper des Tribades.&mdash;Lettre
+de l'hétaire Glycère à l'hétaire Bacchis.&mdash;Amours de Ioesse et de
+Lysias.&mdash;Pythia.&mdash;Désintéressement ordinaire des
+aulétrides.&mdash;Tarif des caresses d'une joueuse de flûte à la
+mode.&mdash;Billet de Philumène à Criton.&mdash;Lettre de
+Pétala à son amant Simalion.&mdash;Caractère joyeux des
+aulétrides.&mdash;Mésaventures de Parthénis, la joueuse de
+flûte.&mdash;Le cultivateur Gorgus, et Crocale sa
+maîtresse.&mdash;Origine des sobriquets de quelques aulétrides célèbres.&mdash;Le
+<i>Serpolet</i>.&mdash;L'<i>Oiseau</i>.&mdash;L'<i>Éclatante</i>.&mdash;L'<i>Automne</i>.&mdash;Le
+<i>Gluau</i>.&mdash;La <i>Fleurie</i>.&mdash;Le <i>Merlan</i>.&mdash;Le
+<i>Filet</i>.&mdash;Le <i>Promontoire</i>.&mdash;Synoris, Euclée, Graminée,
+Hiéroclée, etc.&mdash;L'ardente
+Phormesium.&mdash;Neméade.&mdash;Phylire.&mdash;Amour d'Alcibiade pour
+Sim&oelig;the.&mdash;Antheia.&mdash;Nanno.&mdash;Jugement des trois
+Callipyges.&mdash;Lamia.&mdash;Amour passionné de Démétrius Poliorcète,
+roi de Macédoine, pour cette célèbre aulétride.&mdash;Comment Lamia
+devint la maîtresse de Démétrius.&mdash;Lettre de cette courtisane à son
+royal amant.&mdash;Jalousie des autres maîtresses de Démétrius: Lééna,
+Chrysis, Antipyra et Démo.&mdash;Secrets amoureux de Lamia, rapportés
+par Machon et par Athénée.&mdash;Origine du surnom de Lamia ou
+<i>Larve</i>.&mdash;Les ambassadeurs de Démétrius à la cour de Lysimachus,
+roi de Thrace.&mdash;Épigrammes de Lysimachus sur Lamia.&mdash;Réponses
+de Démétrius.&mdash;Lettres de Lamia à Démétrius.&mdash;Jugement de
+Bocchoris, roi d'Égypte, entre l'hétaire Thonis et un jeune
+Égyptien.&mdash;Boutade de Lamia au sujet de ce jugement.&mdash;Exaction
+de Démétrius au profit de Lamia.&mdash;Ce que coûta aux Athéniens le
+savon pour la toilette de cette courtisane.&mdash;Richesses immenses de
+Lamia.&mdash;Édifices qu'elle fit construire à ses frais.&mdash;Polémon,
+poëte à la solde de Lamia.&mdash;Magnificence des festins que donnait
+Lamia à Démétrius.&mdash;Comment elle s'en faisait rembourser le
+prix.&mdash;Mort de Lamia.&mdash;Bassesse des Athéniens qui la
+divinisent et élèvent un temple en son honneur.&mdash;Mot cruel de Démo,
+rivale de Lamia.</p>
+
+<p class="tmat"><a href="#Page_261">CHAPITRE X.</a></p>
+
+<p class="som"><span class="smcap">Sommaire.</span>&mdash;Les concubines athéniennes.&mdash;Leur rôle dans le
+domicile conjugal.&mdash;But que remplissaient les courtisanes dans la
+vie civile.&mdash;En quoi l'hétaire différait de la fille
+publique.&mdash;Origine du mot <i>hétaire</i>.&mdash;Vicissitudes de ce
+mot.&mdash;Les <i>hétaires</i> de Sapho.&mdash;Les <i>bonnes amies</i> ou grandes
+hétaires.&mdash;Leur position sociale.&mdash;Les <i>familières</i> et les
+<i>philosophes</i>.&mdash;Préférences que les Athéniens accordaient aux
+courtisanes sur leurs femmes légitimes.&mdash;Portrait de la femme de
+bien, par le poëte Simonide.&mdash;Les neuf espèces de femmes de
+Simonide.&mdash;Les femmes honnêtes.&mdash;Axiome de
+Plutarque.&mdash;Loi du divorce.&mdash;Alcibiade et sa femme Hipparète
+devant l'archonte.&mdash;Avantages des hétaires sur les femmes
+mariées.&mdash;Influence des courtisanes sur les lettres, les sciences
+et les arts.&mdash;Action salutaire de la Prostitution dans les
+m&oelig;urs grecques.&mdash;Les jeunes garçons.&mdash;Les deux portraits
+d'Alcibiade.&mdash;L'aulétride Drosé et le philosophe
+Aristénète.&mdash;Les philosophes, corrupteurs de la
+jeunesse.&mdash;Thaïs et Aristote.&mdash;Les plaisirs <i>ordinaires</i> des
+hétaires et les amours <i>extraordinaires</i> de la philosophie.&mdash;Gygès,
+roi de Lydie.&mdash;Les Ptolémées.&mdash;Alexandre-le-Grand et
+l'Athénienne Thaïs.&mdash;Mariage de cette courtisane.&mdash;Hommes
+illustres qui eurent pour mères des courtisanes.</p>
+
+<p class="tmat"><a href="#Page_277">CHAPITRE XI.</a></p>
+
+<p class="som"><span class="smcap">Sommaire.</span>&mdash;Les hétaires <i>philosophes</i>.&mdash;La Prostitution
+protégée par la philosophie.&mdash;Systèmes philosophiques de la
+Prostitution.&mdash;La Prostitution <i>lesbienne</i>.&mdash;La Prostitution
+<i>socratique</i>.&mdash;La Prostitution <i>cynique</i>.&mdash;La Prostitution
+<i>épicurienne</i>.&mdash;Philosophie amoureuse de Mégalostrate, maîtresse du
+poëte Alcman.&mdash;Sapho.&mdash;Cléis, sa fille.&mdash;Sapho
+<i>mascula</i>.&mdash;Ode saphique traduite par Boileau Despréaux.&mdash;Les
+élèves de Sapho.&mdash;Amour effréné de Sapho pour Phaon.&mdash;Source
+singulière de cet amour.&mdash;Suicide de Sapho.&mdash;Le saut de
+Leucade.&mdash;L'hétaire philosophe Lééna, maîtresse d'Harmodius et
+d'Aristogiton.&mdash;Son courage dans les tourments.&mdash;Sa mort
+héroïque.&mdash;Les Athéniens élèvent un monument à sa
+mémoire.&mdash;L'hétaire philosophe Cléonice.&mdash;Meurtre involontaire
+de Pausanias.&mdash;L'hétaire philosophe Thargélie.&mdash;Mission
+difficile et délicate dont la chargea Xerxès, roi de Perse.&mdash;Son
+mariage avec le roi de Thessalie.&mdash;Aspasie.&mdash;Son cortége
+d'hétaires.&mdash;Elle ouvre une école à Athènes, et y enseigne la
+rhétorique.&mdash;Amour de Périclès pour cette courtisane
+philosophe.&mdash;Chrysilla.&mdash;Périclès épouse
+Aspasie.&mdash;Socrate et Alcibiade, amants d'Aspasie.&mdash;Dialogue
+entre Aspasie et Socrate.&mdash;Pouvoir d'Aspasie sur l'esprit de
+Périclès.&mdash;Guerres de Samos et de Mégare.&mdash;Aspasie et la femme
+de Xénophon.&mdash;Aspasie accusée d'athéisme par
+Hermippe.&mdash;Périclès devant l'aréopage. Acquittement
+d'Aspasie.&mdash;Exil du philosophe Anaxagore et du sculpteur Phidias,
+amis d'Aspasie.&mdash;Mort de Périclès.&mdash;Aspasie se remarie avec un
+marchand de grains.&mdash;Croyance des pythagoriciens sur l'âme
+d'Aspasie.&mdash;La seconde Aspasie, dite Aspasie <i>Milto</i>.&mdash;Le
+cynique Cratès.&mdash;Passion insurmontable que ressentit Hipparchia
+pour ce philosophe.&mdash;Leur mariage.&mdash;Cynisme
+d'Hipparchia.&mdash;Les <i>hypothèses</i> de cette philosophe.&mdash;Portrait
+des disciples de Diogène par Aristippe.&mdash;Les hétaires
+<i>pythagoriciennes</i>.&mdash;La mathématicienne Nicarète, maîtresse de
+Stilpon.&mdash;Philénis et Léontium, maîtresses d'Épicure. Amour
+passionné d'Épicure pour Léontium.&mdash;Lettre de cette courtisane à
+son amie Lamia.&mdash;Son amour pour Timarque, disciple
+d'Épicure.&mdash;Son portrait par le peintre Théodore.&mdash;Ses
+écrits.&mdash;Sa fille Danaé, concubine de Sophron, gouverneur
+d'Éphèse.&mdash;Mort de Danaé.&mdash;Archéanasse de Colophon, maîtresse
+de Platon.&mdash;Bacchis de Samos, maîtresse de Ménéclide,
+etc.&mdash;Célébration des courtisanes par les philosophes et les
+poëtes.</p>
+
+<p class="tmat"><a href="#Page_303">CHAPITRE XII.</a></p>
+
+<p class="som"><span class="smcap">Sommaire.</span>&mdash;Les <i>familières</i> des hommes illustres de la
+Grèce.&mdash;Amour de Platon pour la vieille
+Archéanasse.&mdash;Épigramme qu'il fit sur les rides de cette
+hétaire.&mdash;Interprétation de cette épigramme par
+Fontenelle.&mdash;L'Hippique Plangone.&mdash;Pamphile.&mdash;Singulière
+offrande que fit cette courtisane à Vénus.&mdash;Son académie
+d'équitation.&mdash;Vénus <i>Hippolytia</i>.&mdash;Rivalité de Plangone et de
+Bacchis.&mdash;Proclès de Colophon.&mdash;Générosité de
+Bacchis.&mdash;Le collier des deux amies.&mdash;Archippe et Théoris,
+maîtresses de Sophocle.&mdash;Hymne de Sophocle à Vénus.&mdash;Théoris
+condamnée à mort sur l'accusation de Démosthène.&mdash;Archippe la
+<i>Chouette</i>.&mdash;Aristophane rival de Socrate.&mdash;Théodote, <i>Don de
+Dieu</i>.&mdash;Socrate <i>sage conseiller des amours</i>.&mdash;Dédains
+d'Archippe pour Aristophane.&mdash;Vengeance d'Aristophane.&mdash;Les
+<i>Nuées</i>.&mdash;Mort de Socrate.&mdash;Lamia et Glycère, maîtresses de
+Ménandre.&mdash;Lettre de Glycère à Bacchis.&mdash;Amour sincère de
+Ménandre pour Glycère.&mdash;Comédies faites en l'honneur des
+courtisanes.&mdash;Le poëte Antagoras et l'avide Bédion.&mdash;Lagide
+ou la <i>Noire</i> et le rhéteur Céphale.&mdash;Choride et
+Aristophon.&mdash;Phyla concubine d'Hypéride.&mdash;Les maîtresses
+d'Hypéride.&mdash;Euthias accusateur de Phryné.&mdash;Isocrate et
+Lagisque.&mdash;Herpyllis et Aristote.&mdash;L'esclave Nicérate et le
+rhéteur Stéphane.&mdash;L'impudique Nééra.&mdash;Le maître, le
+complaisant, le médecin et l'ami de Naïs ou Oia.&mdash;L'hétaire
+Bacchis.&mdash;Efforts que fit cette courtisane pour sauver Phryné de
+l'accusation portée contre elle par Euthias.&mdash;Regrets que causa sa
+mort.&mdash;Désespoir d'Hypéride son amant.&mdash;La <i>bonne</i>
+Bacchis.&mdash;M&oelig;urs honnêtes de la courtisane
+Pithias.&mdash;Exemple de tendresse donné par Théodète lors de la mort
+d'Alcibiade son amant.&mdash;L'hétaire Médontis d'Abydos.&mdash;Les
+<i>quadriges</i> de Thémistocle.&mdash;La vieille courtisane
+Thémistonoé.&mdash;Boutades de Nico dite la <i>Chèvre</i>&mdash;Épigrammes de
+Mania dite l'<i>Abeille</i> et <i>Manie</i>.</p>
+
+<p class="tmat"><a href="#Page_321">CHAPITRE XIII.</a></p>
+
+<p class="som"><span class="smcap">Sommaire.</span>&mdash;Biographie des courtisanes célèbres de la
+Grèce.&mdash;Gnathène.&mdash;Ses bons mots mis en vers par
+Machon.&mdash;Ses repas.&mdash;Sa nièce Gnath&oelig;nion ou la petite
+Gnathène.&mdash;Les <i>Apophthegmes</i> de Lyncæus.&mdash;Amants de
+Gnathène.&mdash;Le vase de neige et la sardine.&mdash;Comment Gnathène
+s'y prit pour manger avec le Syrien un repas donné par
+Dyphile.&mdash;Lois conviviales de la maison de Gnathène.&mdash;Ses
+reparties spirituelles.&mdash;Ses querelles avec l'hétaire
+Mania.&mdash;Bonne réponse de cette courtisane à Gnathène.&mdash;Le
+souper de Dexithea.&mdash;Gnath&oelig;nion.&mdash;Sa rencontre avec le
+vieux satrape.&mdash;Amants de Gnath&oelig;nion.&mdash;Gnath&oelig;nion
+et l'athlète.&mdash;Gnathène <i>hippopornos</i>.&mdash;Diogène et le
+maquignon.&mdash;Laïs.&mdash;Son enfance.&mdash;Son rachat par
+Apelles.&mdash;Laïs à Corinthe.&mdash;Renommée de cette
+courtisane.&mdash;Sommes exorbitantes qu'elle exigeait de ceux qui
+voulaient obtenir ses faveurs.&mdash;Démosthène et Laïs.&mdash;Les
+amants de Laïs.&mdash;Aristippe.&mdash;Diogène.&mdash;Laïs et
+Xénocrate.&mdash;Honte et confusion de Laïs.&mdash;Le sculpteur
+Myron.&mdash;Laïs et Eubates.&mdash;Richesses de Laïs.&mdash;Sa
+vieillesse malheureuse.&mdash;L'<i>Anti-Laïs</i>.&mdash;Sa
+mort.&mdash;Monuments élevés à sa mémoire.&mdash;Les autres
+Laïs.&mdash;Phryné.&mdash;La <i>lie du vin</i> de Phryné.&mdash;Pourquoi
+cette courtisane reçut le surnom de <i>Phryné</i>.&mdash;Son emploi dans les
+mystères d'Eleusis et aux fêtes de Neptune et de Vénus.&mdash;Phryné
+accusée d'impiété par Euthias.&mdash;Son acquittement.&mdash;Le
+<i>parasite de la courtisane</i>.&mdash;Grandes richesses de
+Phryné.&mdash;Offre que cette courtisane fait aux Béotiens, de
+reconstruire à ses frais la ville de Thèbes détruite par
+Alexandre-le-Grand.&mdash;Le Cupidon de Praxitèle.&mdash;Statue d'or
+élevée à Phryné après sa mort.&mdash;Phryné dite le
+<i>Crible</i>.&mdash;Pythionice et Glycère.&mdash;Harpalus.&mdash;Les deux
+amants de Pythionice.&mdash;Mort de cette courtisane.&mdash;Le <i>blé de
+Glycère</i>.&mdash;Assassinat d'Harpalus.&mdash;Bons mots de
+Glycère.&mdash;<i>Le Monument de la Prostituée.</i>&mdash;Mort de Glycère.</p>
+
+<p class="tmat"><a href="#Page_359">CHAPITRE XIV.</a></p>
+
+<p class="som"><span class="smcap">Sommaire.</span>&mdash;Introduction de la Prostitution sacrée en
+Étrurie.&mdash;Conformation physique singulière des habitants de
+l'Italie primitive.&mdash;Rome.&mdash;<i>La Louve</i> Acca
+Laurentia.&mdash;Origine du <i>lupanar</i>.&mdash;Construction de la ville de
+Rome, sur le territoire laissé par Acca Laurentia à ses fils adoptifs
+Rémus et Romulus.&mdash;Fêtes instituées par Rémus et Romulus en
+l'honneur de leur nourrice, sous le nom de <i>Lupercales</i>.&mdash;Les
+luperques, prêtres du dieu Pan.&mdash;Les Sabines et
+l'oracle.&mdash;Hercule et Omphale.&mdash;La Prostitution sacrée à
+Rome.&mdash;La courtisane Flora.&mdash;Son mariage avec
+Tarutius.&mdash;Origine des <i>Florales</i>.&mdash;Les fêtes de Flore et de
+Pomone.&mdash;Les courtisanes aux Florales.&mdash;Caton au
+Cirque.&mdash;Vénus Cloacine.&mdash;Les Vénus honnêtes: Vénus Placide,
+Vénus Chauve, Vénus Generatrix, etc.&mdash;Les Vénus malhonnêtes: Vénus
+Volupia, Vénus <i>Lascive</i>, Vénus <i>de bonne volonté</i>.&mdash;Temple de
+Vénus Erycine, en Sicile, reconstruit par Tibère.&mdash;Les temples de
+Vénus à Rome.&mdash;Dévotion de Jules César à Vénus.&mdash;Origine du
+culte de Vénus Victorieuse.&mdash;Épisode mystique des fêtes de
+Vénus.&mdash;Vénus Myrtea ou Murcia.&mdash;Offrandes des courtisanes à
+Vénus.&mdash;Les <i>Veillées de Vénus</i>.&mdash;Sacrifices impudiques
+offerts à Cupidon, à Priape, à Mutinus, etc., par les dames
+romaines.&mdash;Les <i>Priapées</i>.&mdash;Culte malhonnête du dieu
+Mutinus.&mdash;Mutina.&mdash;La déesse hermaphrodite
+Pertunda.&mdash;Tychon et Orthanès.&mdash;Culte infâme introduit en
+Étrurie par un Grec.&mdash;Chefs et grands prêtres de cette religion
+nouvelle.&mdash;Analogie de ce culte avec celui d'Isis.&mdash;Les
+mystères d'Isis à Rome.&mdash;Les Isiaques.&mdash;Corruption des prêtres
+d'Isis.&mdash;Culte de Bacchus.&mdash;Les <i>bacchants</i> et les
+<i>bacchantes</i>.&mdash;Fêtes honteuses qui déshonoraient les divinités de
+Rome.&mdash;Le <i>marché des courtisanes</i>.&mdash;Différence de la
+Prostitution sacrée romaine et de la Prostitution sacrée grecque.</p>
+
+<p class="tmat"><a href="#Page_395">CHAPITRE XV.</a></p>
+
+<p class="som"><span class="smcap">Sommaire.</span>&mdash;A quelle époque la Prostitution légale s'établit à
+Rome.&mdash;Par qui elle y fut introduite.&mdash;Les premières
+prostituées de Rome.&mdash;De l'institution du mariage, par
+Romulus.&mdash;Les quatre lois qu'il fit en faveur des
+Sabines.&mdash;Établissement du collége des Vestales par Numa
+Pompilius.&mdash;Mort tragique de Lucrèce.&mdash;Horreur et mépris
+qu'inspirait le crime de l'adultère, chez les peuples primitifs de
+l'Italie.&mdash;Supplice infligé aux femmes adultères à
+Cumes.&mdash;Supplice de l'âne.&mdash;Les femmes adultères vouées à la
+Prostitution publique.&mdash;L'honneur de Cybèle sauvé par l'âne de
+Silène.&mdash;Priape et la nymphe Lotis.&mdash;Lieux destinés à recevoir
+les femmes adultères.&mdash;Horrible supplice auquel ces malheureuses
+étaient condamnées.&mdash;Le mariage par <i>confarréation</i>.&mdash;La <i>mère
+de famille</i>.&mdash;L'<i>épouse</i>.&mdash;Le mariage par
+<i>coemption</i>.&mdash;Le mariage par <i>usucapion</i> ou mariage à
+l'essai.&mdash;Le célibat défendu aux patriciens.&mdash;Un cheval ou une
+femme.&mdash;Vibius Casca devant les censeurs.&mdash;Les tables
+censoriennes.&mdash;La loi <i>Julia</i>.&mdash;Définition de la femme
+publique par Ulpien.&mdash;Des différents genres et des divers degrés de
+la Prostitution romaine.&mdash;La Prostitution errante.&mdash;La
+Prostitution stationnaire.&mdash;<i>Stuprum</i> et <i>fornicatio</i>.&mdash;Le
+<i>lenocinium</i>.&mdash;<i>Lenæ</i> et <i>Lenones</i>.&mdash;La classe <i>de
+Meretricibus</i>.&mdash;Les <i>ingénues</i>.&mdash;La note
+d'infamie.&mdash;<i>Licentia stupri</i> ou brevet de débauche.&mdash;Lois des
+empereurs contre la Prostitution.&mdash;Comédien, <i>Meretrix</i> et
+<i>Proxénète</i>.&mdash;Lois et peines contre l'adultère.&mdash;Le concubinat
+légal.&mdash;Les <i>concubins</i>.&mdash;L'impôt sur la
+Prostitution.&mdash;Le <i>lénon</i> Vetibius.&mdash;Plaidoyer de Cicéron pour
+C&oelig;lius.&mdash;Indifférence de la loi pour les crimes contre
+nature.&mdash;La loi <i>Scantinia</i>.</p>
+
+<p class="tmat"><a href="#Page_429">CHAPITRE XVI.</a></p>
+
+<p class="som"><span class="smcap">Sommaire.</span>&mdash;Prodigieuse quantité des filles publiques à
+Rome.&mdash;Leur classification en catégories distinctes.&mdash;Les
+<i>meretrices</i> et les <i>prostibulæ</i>.&mdash;Les <i>alicariæ</i> ou
+boulangères.&mdash;Les <i>bliteæ</i>.&mdash;Les <i>bustuariæ</i> ou filles de
+cimetière.&mdash;Les <i>casalides</i>.&mdash;Les <i>copæ</i> ou
+cabaretières.&mdash;Les <i>diobolares</i>.&mdash;Les <i>forariæ</i> ou
+<i>foraines</i>.&mdash;Les <i>gallinæ</i> ou poulettes.&mdash;Les <i>delicatæ</i> ou
+mignonnes.&mdash;La <i>délicate</i> Flavia Domitilla, épouse de l'empereur
+Vespasien et mère de Titus.&mdash;Les <i>famosæ</i> ou fameuses.&mdash;Les
+<i>junices</i> ou génisses.&mdash;Les <i>juvencæ</i> ou vaches.&mdash;Les <i>lupæ</i>
+ou louves.&mdash;Les <i>noctilucæ</i> et les <i>noctuvigilæ</i> ou veilleuses de
+nuit.&mdash;Les <i>nonariæ</i>.&mdash;Les <i>pedaneæ</i> ou marcheuses.&mdash;Les
+<i>doris</i> ou <i>dorides</i>.&mdash;Des divers noms donnés indifféremment à
+toutes les classes de prostituées.&mdash;Étymologie du mot
+<i>putæ</i>.&mdash;Les <i>quadrantariæ</i>.&mdash;Les <i>quæstuaires</i>.&mdash;Les
+<i>quasillariæ</i> ou servantes.&mdash;Les <i>ambulatrices</i> ou
+promeneuses.&mdash;Les <i>scorta</i> ou peaux.&mdash;Les <i>scorta
+devia</i>.&mdash;Les <i>scrantiæ</i> ou pots de chambre.&mdash;Les <i>suburranæ</i>
+ou filles du faubourg de la Suburre.&mdash;Les <i>summ&oelig;nianæ</i> ou
+filles du Summ&oelig;nium.&mdash;Les <i>sch&oelig;niculæ</i>.&mdash;Les
+<i>limaces</i>.&mdash;Les <i>circulatrices</i> ou filles vagabondes.&mdash;Les
+<i>charybdes</i> ou gouffres.&mdash;Les <i>pretiosæ</i>.&mdash;Le sénat des
+femmes.&mdash;Les <i>enfants de louage</i>.&mdash;Les <i>pathici</i> ou
+patients.&mdash;Les <i>ephebi</i> ou adolescents.&mdash;Les <i>gemelli</i> ou
+jumeaux.&mdash;Les <i>catamiti</i> ou chattemites.&mdash;Les <i>amasii</i> ou
+amants.&mdash;Les eunuques.&mdash;Les <i>pædicones</i>.&mdash;Les
+<i>cinèdes</i>.&mdash;Les gaditaines.&mdash;Les danseuses, flûteuses,
+joueuses de lyre.&mdash;Les <i>ambubaiæ</i>.&mdash;Le <i>meretricium</i> ou taxe
+des filles.&mdash;Courtiers et entremetteurs de Prostitution.&mdash;Le
+<i>leno</i>.&mdash;La <i>lena</i>.&mdash;Les cabaretiers et les
+baigneurs.&mdash;Les boulangeries.&mdash;Les barbiers et les
+parfumeurs.&mdash;L'<i>unguentarius</i>.&mdash;Les <i>admonitrices</i>, les
+<i>stimulatrices</i>, les <i>conciliatrices</i>.&mdash;Les <i>ancillulæ</i> ou petites
+servantes.&mdash;Les <i>perductores</i>.&mdash;Les <i>adductores</i>.&mdash;Les
+<i>tractatores</i>.&mdash;Les <i>lupanaires</i> ou maîtres de mauvais
+lieux.&mdash;Les <i>belluarii</i>.&mdash;Les <i>caprarii</i>.&mdash;Les
+<i>anserarii</i>.</p>
+
+<p class="t5 sep2">FIN DE LA <a href="#table">TABLE DES MATIÈRES</a>.</p>
+
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+
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+<pre>
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+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la prostitution chez tous
+les peuples du monde depuis l'antiqui, by Pierre Dufour
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA PROSTITUTION ***
+
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+works. See paragraph 1.E below.
+
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+ of receipt of the work.
+
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+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
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+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
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+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
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+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
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+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>