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+The Project Gutenberg EBook of Histoire de la prostitution chez tous les
+peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 1 (1/6), by Pierre Dufour
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 1 (1/6)
+
+Author: Pierre Dufour
+
+Release Date: February 9, 2012 [EBook #38797]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA PROSTITUTION ***
+
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+
+Produced by Laurent Vogel, Hans Pieterse, Guy de Montpellier
+and the Online Distributed Proofreading Team at
+http://www.pgdp.net (This book was produced from scanned
+images of public domain material from the Google Print
+project.)
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+ Note de transcription:
+
+ Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
+ corrigées.
+
+ La translittération de texte en Grec est indiquée par +...+.
+
+
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+
+ HISTOIRE
+ DE LA
+ PROSTITUTION.
+
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+
+
+ TYPOGRAPHIE PLON FRÈRES,
+ RUE DE VAUGIRARD, 36, A PARIS.
+
+
+
+
+ HISTOIRE
+ DE LA
+ PROSTITUTION
+ CHEZ TOUS LES PEUPLES DU MONDE
+ DEPUIS
+ L'ANTIQUITÉ LA PLUS RECULÉE JUSQU'A NOS JOURS,
+
+ PAR
+
+ PIERRE DUFOUR,
+ Membre de plusieurs Académies et Sociétés savantes françaises et
+ étrangères.
+
+ TOME PREMIER.
+
+ PARIS--1851
+
+ SERÉ, ÉDITEUR, 5, RUE DU PONT-DE-LODI,
+ ET
+ P. MARTINON, RUE DU COQ-SAINT-HONORÉ, 4.
+
+
+
+
+INTRODUCTION.
+
+
+S'il est difficile de définir le mot _Prostitution_, combien est-il
+plus difficile de caractériser ce qui est son histoire dans les temps
+anciens et modernes! Ce mot _Prostitution_, qui flétrit comme avec un
+fer rouge une des plus tristes misères de l'humanité, s'emploie moins
+au propre qu'au figuré, et il reparaît souvent dans la langue parlée
+ou écrite, sans y prendre sa véritable acception. Les graves auteurs
+du Dictionnaire de l'Académie (dernière édition de 1835) n'ont pas
+trouvé pour ce mot-là une meilleure définition que celle-ci:
+«Abandonnement à l'impudicité.» Avant eux, Richelet s'était contenté
+d'une définition plus vague encore: «Déréglement de vie;» mais peu
+satisfait lui-même de cette explication, dont l'insuffisance accuse la
+modestie, il en avait complété le sens par une phrase moins
+amphibologique: «C'est un abandonnement illégitime que fait une fille
+ou femme de son corps à une personne, afin que cette personne prenne
+avec elle des plaisirs défendus.» Cette phrase, dans laquelle les
+auteurs du Dictionnaire de l'Académie ont puisé leur définition, ne
+dit pas même tout ce que renferme le mot _Prostitution_, puisque
+l'_abandonnement_ dont il s'agit s'est étendu, en certaines
+circonstances, aux personnes des deux sexes, et que les plaisirs
+défendus par la religion ou la morale sont souvent autorisés ou
+tolérés par la loi. Nous pensons donc que ce mot _Prostitution_ doit
+être ramené à son étymologie (_Prostitum_) et s'entendre alors de
+toute espèce de trafic obscène du corps humain.
+
+Ce trafic sensuel, que la morale réprouve, a existé dans tous les
+siècles et chez tous les peuples; mais il a revêtu les formes les
+plus variées et les plus étranges, il s'est modifié selon les
+moeurs et les idées; il a obtenu ordinairement la protection du
+législateur; il est entré dans les codes politiques et même parfois
+dans les cérémonies religieuses; il a presque toujours et presque
+partout conquis son droit de cité, pour ainsi dire, et il est encore,
+de nos jours, sous l'empire du perfectionnement philosophique des
+sociétés, il est l'auxiliaire obligé de la police des villes, il est
+le gardien immoral de la moralité publique, il est le triste et
+indispensable tributaire des passions brutales de l'homme.
+
+C'est là, il faut l'avouer, une des plus honteuses plaies de
+l'humanité; mais cette plaie, aussi ancienne que le monde, s'est
+déguisée tantôt dans les ténèbres du foyer hospitalier, tantôt dans
+les mystères des temples du paganisme, tantôt sous les voiles décents
+de la tolérance légale; cette plaie infâme, qui ronge plus ou moins le
+corps social, a trouvé dans la philosophie antique et dans la religion
+chrétienne un puissant palliatif, sinon un remède absolu, et à mesure
+que le peuple s'éclaire et s'améliore, le mal inévitable de la
+Prostitution diminue d'intensité et circonscrit, en quelque sorte, ses
+ravages. On ne peut espérer qu'il disparaisse tout à fait, puisque les
+instincts vicieux auxquels il répond sont malheureusement innés
+dans l'espèce humaine; mais on doit prévoir avec certitude qu'il se
+cachera un jour au fond des sentines publiques et qu'il n'affligera
+plus les regards des honnêtes gens.
+
+Déjà, de toutes parts, en France ainsi que dans tous les pays soumis à
+un gouvernement régulier, la Prostitution voit décroître
+progressivement le nombre de ses agents avec celui de ses victimes;
+elle recule, comme si elle était accessible à un sentiment de pudeur,
+devant le développement de la raison morale; elle n'abdique pas, mais
+elle se sait détrônée et s'enveloppe dans les plis de sa robe de
+courtisane, en ne songeant plus à reconquérir son royaume impudique.
+Le moment n'est pas loin où elle rougira d'elle-même, où elle sortira
+pour jamais du sanctuaire des moeurs, où elle tombera par degrés
+dans l'obscurité et l'oubli. Il en est de ces maladies du coeur
+humain, comme de ces maladies physiques qui finissent par s'user et
+par perdre leur caractère contagieux ou épidémique sous l'influence du
+régime de vie. La lèpre ne nous est plus connue que de nom, et si l'on
+rencontre ça et là quelques rares vestiges de cette terrible peste du
+moyen âge, on reconnaît avec bonheur qu'ils n'ont plus la force de
+s'étendre et de se propager: ce sont seulement des témoignages
+redoutables du fléau qui sévissait jadis sur la population entière, et
+qui attaque à peine maintenant certains individus isolés.
+
+L'heure est donc venue d'écrire l'histoire de la Prostitution,
+lorsqu'elle tend de plus en plus à s'effacer dans les souvenirs des
+hommes comme dans les habitudes des nations. L'historien s'empare des
+temps qui ne sont plus; il ressuscite les choses mortes; il ranime, il
+fait vivre le passé, pour l'enseignement du présent et de l'avenir; il
+donne un corps et une voix à la tradition. Le vaste et curieux sujet que
+nous allons traiter avec le secours de l'érudition et sous la censure de
+la prudence la plus sévère, ce sujet, délicat et suspect à la fois, se
+rattache de tous côtés à l'histoire des religions, des lois et des
+moeurs; mais il a été constamment mis à l'écart et comme à l'index par
+les historiens qui s'occupaient des moeurs, des lois et des religions
+anciennes et modernes. Les archéologues seuls, tels que Meursius,
+Laurentius, Musonius, etc., ont osé l'aborder, en écrivant des
+dissertations latines où la langue de Juvénal et de Pétrone a pu tout à
+son aise _braver l'honnêteté_ et dans les mots et dans les faits.
+
+Quant à nous, tout archéologue que nous sommes aussi, nous
+n'oublierons pas que nous écrivons en français, et que nous nous
+adressons à un public français qui veut être instruit, mais qui en
+même temps veut être respecté. Nous ne perdrons jamais de vue que ce
+livre, préparé lentement au profit de la science, doit servir à la
+morale et qu'il a pour principal objet de faire détester le vice en
+dévoilant ses turpitudes. Les Lacédémoniens montraient à la jeunesse
+le hideux spectacle des esclaves ivres, pour lui apprendre à fuir
+l'ivrognerie. Dieu nous garde de vouloir rendre le vice aimable, même
+en le montrant couronné de fleurs chez les peuples de l'antiquité!
+C'est là, surtout, que nous nous distinguerons des archéologues et des
+savants proprement dits, qui ne se préoccupent pas de la moralité des
+faits et qui ne se soucient pas d'en tirer des conséquences
+philosophiques. Ils dissertent longuement, par exemple, sur les cultes
+scandaleux d'Isis, d'Astarté, de Vénus et de Priape; ils en dévoilent
+les monstruosités, ils en retracent les infamies, mais ils oublient
+ensuite de nous purifier la pensée et de nous tranquilliser l'esprit,
+en opposant à ces images impures et dégradantes les chastes leçons de
+la philosophie et l'action bienfaisante du christianisme.
+
+La Prostitution, dans l'histoire ancienne et moderne, revêt trois
+formes distinctes ou se traduit à trois degrés différents, qui
+appartiennent à trois époques différentes de la vie des peuples:
+1º la Prostitution hospitalière; 2º la Prostitution sacrée ou
+religieuse; 3º la Prostitution légale ou politique. Ces trois
+dénominations résument assez bien les trois espèces de Prostitution,
+que M. Rabutaux caractérise en ces termes, dans un savant travail sur
+le sujet que nous nous disposons à traiter après lui, sous un point de
+vue plus général: «Partout, aussi loin que l'histoire nous permet de
+pénétrer, chez tous les peuples et dans tous les temps, nous voyons,
+comme un fait plus ou moins général, la femme, acceptant le plus
+odieux esclavage, s'abandonner sans choix et sans attrait aux brutales
+ardeurs qui la convoitent et la provoquent. Parfois, toute lumière
+morale venant à s'éteindre, la noble et douce compagne de l'homme perd
+dans cette nuit funeste la dernière trace de sa dignité, et, devenue,
+par un abaissement suprême, indifférente à celui même qui la possède,
+elle prend place comme une chose vile parmi les présents de
+l'hospitalité: les relations sacrées d'où naissent les joies du foyer
+et les tendresse de la famille n'ont chez ces peuples dégradés
+aucune importance, aucune valeur. D'autres fois, dans l'ancien Orient,
+par exemple, et de proche en proche chez presque tous les peuples qui
+y avaient puisé d'antiques traditions, par un accouplement plus hideux
+encore, le sacrifice de la pudeur s'allie chez la femme aux dogmes
+d'un naturalisme monstrueux qui exalte toutes les passions en les
+divinisant; il devient un rite sacré d'un culte étrange et dégénéré,
+et le salaire payé à d'impudiques prêtresses est comme une offrande
+faite à leurs dieux. Chez d'autres peuples enfin, chez ceux qui
+tiennent sur l'échelle morale le rang le plus élevé, la misère ou le
+vice livrent encore aux impulsions grossières des sens et à leurs
+cyniques désirs une classe entière, reléguée dans les plus basses
+régions, tolérée mais notée d'infamie, de femmes malheureuses pour
+lesquelles la débauche et la honte sont devenues un métier.»
+
+Ainsi, M. Rabutaux regarde comme un odieux esclavage la Prostitution
+que nous considérons comme un odieux trafic. En effet, dans ses trois
+formes principales, elle nous apparaît plus vénale encore que servile,
+car elle est toujours volontaire et libre. Hospitalière, elle
+représente un échange de bons procédés avec un étranger, un inconnu,
+qui devient tout à coup un hôte, un ami; religieuse, elle achète, au
+prix de la pudeur qu'elle immole, les faveurs du Dieu et la
+consécration du prêtre; légale, elle s'établit et se met en pratique à
+l'instar de tous les métiers: comme eux, elle a ses droits et ses
+devoirs; elle a sa marchandise, ses boutiques et ses chalands; elle
+vend et elle gagne; ainsi que les commerces les plus honnêtes, elle
+n'a pas d'autre but que le lucre et le profit. Pour que ces trois
+sortes de Prostitution pussent être rangées dans la catégorie des
+servitudes morales et physiques, il faudrait que l'Hospitalité, la
+Religion et la Loi les eussent violemment créées, et leur imposassent
+la nécessité d'être, en dépit de toutes les résistances et de tous les
+dégoûts de la nature. Mais, à aucune époque, la femme n'a été une
+esclave qui ne fût pas même maîtresse de son corps, soit au foyer
+domestique, soit dans le sanctuaire des temples, soit dans les
+lupanars des villes.
+
+La véritable Prostitution a commencé dans le monde, du jour où la
+femme s'est vendue comme une denrée, et ce marché, de même que la
+plupart des marchés, a été soumis à une multitude de conditions
+diverses. Quand la femme se donnait en obéissant aux désirs du coeur
+et aux entraînements de la chair, c'était l'amour, c'était la volupté,
+ce n'était pas la Prostitution qui pèse et qui calcule, qui tarife et
+qui négocie. Comme la volupté, comme l'amour, la Prostitution remonte
+à l'origine des peuples, à l'enfance des sociétés.
+
+Dans l'état de simple nature, lorsque les hommes commencent à se
+chercher et à se réunir, la promiscuité des sexes est le résultat
+inévitable de la barbarie qui n'a pas encore d'autre règle que
+l'instinct. L'ignorance profonde dans laquelle végète l'âme humaine
+lui cache les notions élémentaires du bien et du mal. Alors, la
+Prostitution peut exister déjà: la femme, afin d'obtenir de l'homme
+une part du gibier qu'il a tué ou du poisson qu'il a pêché, consentira
+sans doute à se livrer à des ardeurs qu'elle ne ressent pas; pour un
+coquillage nacré, pour une plume d'oiseau éclatante, pour un lingot de
+métal brillant, elle accordera sans attrait et sans plaisir à une
+brutalité aveugle les priviléges de l'amour. Cette Prostitution
+sauvage, on le voit, est antérieure à toute religion comme à toute
+législation, et pourtant, dès ces premiers temps de l'enfance des
+nations, la femme ne cède pas à une servitude, mais à son libre
+arbitre, à son choix, à son avarice. Quand les peuplades s'assemblent,
+quand le lien social les divise en familles, quand le besoin de
+s'aimer et de s'entr'aider a fait des unions fixes et durables, le
+dogme de l'hospitalité engendre une autre espèce de Prostitution qui
+doit être également antérieure aux lois religieuses et morales.
+L'hospitalité n'était que l'application de ce précepte, inné peut-être
+dans le coeur de l'homme, et procédant d'une prévoyance égoïste
+plutôt que d'une générosité désintéressée, qui a fait depuis la
+charité évangélique: «Fais à autrui ce que tu voudrais qu'on te fît à
+toi-même.» En effet, dans les bois au milieu desquels il vivait,
+l'homme sentait la nécessité de trouver toujours et partout, chez son
+semblable, place au feu et à la table, lorsque ses chasses ou ses
+courses vagabondes le conduisaient loin de sa hutte de branchages et
+loin de sa couche de peaux de bêtes: c'était une condition d'utilité
+générale qui avait donc fait de l'hospitalité un dogme sacré, une loi
+inviolable. L'hôte, chez tous les anciens peuples, était accueilli
+avec respect et avec joie. Son arrivée semblait de bon augure; sa
+présence portait bonheur au toit qui l'avait abrité. En échange
+de cette heureuse influence qu'il amenait avec lui et qu'il laissait
+partout où il avait passé, n'était-ce pas justice de s'efforcer à lui
+plaire et à lui être agréable, chacun dans la mesure de ses moyens? De
+là l'empressement et les soins dont il était l'objet. Un mari cédait
+volontiers son lit et sa femme à l'hôte que les dieux lui envoyaient,
+et la femme, docile à un usage qui flattait sa curiosité capricieuse,
+se prêtait de bonne grâce à l'acte le plus délicat de l'hospitalité.
+Il est vrai qu'elle y était entraînée par l'espoir d'un présent que
+l'étranger lui offrait souvent le lendemain en prenant congé d'elle.
+Ce n'était pas le seul avantage qu'elle retirait de sa prostitution
+autorisée, prescrite même par ses parents et par son époux; elle
+courait la chance de recevoir les caresses d'un dieu ou d'un génie qui
+la rendrait mère et la doterait d'une glorieuse progéniture; car, dans
+toutes les religions, dans celles de l'Inde comme dans celles de la
+Grèce et de l'Égypte, c'était une croyance universelle que le passage
+et le séjour des dieux parmi les hommes sous la figure humaine. Ce
+voyageur, ce mendiant, cet être difforme et disgracié, qui faisait
+partie de la famille dès qu'il avait franchi le seuil de la maison
+ou de la tente, et qui s'y installait en maître au nom de
+l'hospitalité, ne pouvait-il pas être Brama, Osiris, Jupiter ou
+quelque dieu déguisé descendu chez les mortels pour les voir de près
+et les éprouver? La femme ne se trouvait-elle pas alors purifiée par
+les embrassements d'une divinité? Voilà comment la Prostitution
+hospitalière, commune à tous les peuples primitifs, s'était perpétuée
+par tradition et par habitude dans les moeurs de la civilisation
+antique.
+
+La Prostitution sacrée était presque contemporaine de cette première
+Prostitution, qui fut en quelque sorte un des mystères du culte de
+l'hospitalité. Aussitôt que les religions naquirent de la crainte
+qu'imprimait au coeur de l'homme l'aspect des grandes commotions de
+la nature; aussitôt que le volcan, la tempête, la foudre, le
+tremblement de terre et la mer en fureur eurent fait inventer les
+dieux, la Prostitution s'offrit d'elle-même à ces dieux terribles et
+non pas implacables, et le prêtre s'attribua pour son compte une
+offrande dont les dieux qu'il représentait n'auraient pu profiter. Les
+hommes ignorants et crédules apportaient sur les autels tout ce qu'ils
+avaient de plus précieux: le lait de leurs génisses, le sang et
+la chair de leurs taureaux, les fruits et les moissons de leurs
+champs, le produit de leur chasse et de leur pêche, les ouvrages de
+leurs mains; les femmes ne tardèrent pas à s'offrir elles-mêmes en
+sacrifice au dieu, c'est-à-dire à son idole ou à son prêtre; prêtre ou
+idole, c'était l'un ou l'autre qui recevait l'offrande, tantôt la
+virginité de la fille nubile, tantôt la pudeur de la femme mariée. Les
+religions païennes, nées du hasard et du caprice, se formulèrent en
+dogmes et en principes, se façonnèrent selon les moeurs et
+s'assimilèrent aux gouvernements des États politiques: les philosophes
+et les prêtres avaient préparé et accompli d'intelligence cette
+oeuvre de fraude ingénieuse; mais ils se gardèrent bien de porter
+atteinte aux vieux usages de la Prostitution sacrée: ils ne firent que
+la réglementer et en diriger l'exercice, qu'ils entourèrent de
+cérémonies bizarres et secrètes. La Prostitution devint dès lors
+l'essence de certains cultes de dieux et de déesses qui l'ordonnaient,
+la toléraient ou l'encourageaient. De là, les mystères de Lampsaque,
+de Babylone, de Paphos, de Memphis; de là, le trafic infâme qui se
+faisait à la porte des temples; de là, ces idoles monstrueuses
+auxquelles se prostituaient les vierges de l'Inde; de là, l'empire
+obscène que les prêtres s'arrogeaient sous les auspices de leurs
+impures divinités.
+
+La Prostitution devait inévitablement passer de la religion dans les
+moeurs et dans les lois: ce fut donc la Prostitution légale qui
+s'empara de la société et qui la corrompit jusqu'au coeur. Cette
+Prostitution, plus dangereuse cent fois que celle qui se cachait à
+l'ombre des autels et des bois sacrés, se montrait sans voile à tous
+les yeux et ne se couvrait pas même d'un prétexte spécieux de
+nécessité publique: elle eut pour fille la débauche qui engendra tous
+les vices. C'est alors que des législateurs, frappés du péril que
+courait la société, eurent le courage de s'élever contre la
+Prostitution et de la resserrer dans de sages limites; quelques-uns
+essayèrent inutilement de l'étouffer et de l'anéantir; mais ils
+n'osèrent pas la poursuivre jusque dans les asiles inviolables que lui
+ouvrait la religion à certaines fêtes et en certaines occasions
+solennelles. Cérès, Bacchus, Vénus, Priape, la protégeaient contre
+l'autorité des magistrats, et d'ailleurs elle avait pénétré si avant
+dans l'habitude du peuple, qu'il n'eût pas été possible de l'en
+arracher sans toucher aux racines du dogme religieux. Une nouvelle
+religion pouvait seule venir en aide à la mission du législateur
+politique et faire disparaître la Prostitution sacrée en imposant un
+frein salutaire à la Prostitution légale. Telle fut l'oeuvre du
+christianisme, qui détrôna les sens et proclama le triomphe de
+l'esprit sur la matière.
+
+Et pourtant Jésus-Christ, dans son Évangile, avait réhabilité la
+courtisane en relevant Madeleine, et, admettant cette pécheresse au
+banquet de la parole divine, Jésus-Christ avait appelé à lui les
+vierges folles comme les vierges sages; mais, en inaugurant l'ère du
+repentir et de l'expiation, il avait enseigné la pudeur et la
+continence. Ses apôtres et leurs successeurs, pour faire tomber les
+faux dieux de l'impudicité, annoncèrent au monde chrétien que le vrai
+Dieu ne communiquait qu'avec des âmes chastes et ne s'incarnait que
+dans des corps exempts de souillures. A cette époque de civilisation
+avancée, la Prostitution hospitalière n'existait plus; la Prostitution
+sacrée, qui rougissait pour la première fois, se renferma dans ses
+temples, que lui disputait un nouveau culte plus moral et moins
+sensuel. Le paganisme, menacé, attaqué de toutes parts, ne tenta même
+pas de défendre, comme une de ses formes favorites, cette Prostitution
+que la conscience publique repoussait avec horreur. Ainsi, la
+Prostitution sacrée avait cessé d'exister, du moins ouvertement, avant
+que le paganisme eût abdiqué tout à fait son culte et ses temples. La
+religion de l'Évangile avait appris à ses néophytes à se respecter
+eux-mêmes; la chasteté et la continence étaient désormais des vertus
+obligatoires pour tout le monde, au lieu d'être comme autrefois le
+privilége de quelques philosophes; la Prostitution n'avait donc plus
+de motif ni d'occasion pour se faire un manteau religieux et pour se
+blottir en quelque coin obscur du sanctuaire. Cependant elle s'était
+depuis tant de siècles infiltrée si profondément dans les moeurs
+religieuses, elle avait procuré tant de jouissances cachées aux
+ministres des autels, qu'elle survécut encore çà et là au fond de
+quelques couvents et qu'elle essaya de se mêler au culte indécent de
+quelques saints. C'était toujours Priape qu'un vulgaire grossier et
+ignorant adorait sous le nom de saint Guignolet ou de saint Grelichon:
+c'était toujours, dans l'origine du christianisme, la Prostitution
+sacrée qui mettait les femmes stériles en rapport direct avec les
+statues phallophores de ces bienheureux malhonnêtes.
+
+Mais la noble morale du Christ avait illuminé les esprits,
+assoupi les passions, exalté les sentiments, purifié les coeurs. Aux
+commencements de cette foi nouvelle, on put croire que la Prostitution
+s'effacerait dans les moeurs comme dans les lois, et qu'il ne serait
+pas même nécessaire d'opposer des digues légales aux impuretés de ce
+torrent fangeux que saint Augustin compare à ces cloaques construits
+dans les plus splendides palais pour détourner les miasmes infects et
+assurer la salubrité de l'air. La société nouvelle, qui s'était fondée
+au milieu de l'ancien monde et qui se conduisait d'abord selon la
+règle évangélique, fit une rude guerre à la Prostitution, sous quelque
+forme qu'elle osât demander grâce; les évêques, les synodes, les
+conciles la dénonçaient partout à la haine des fidèles, et la
+forçaient de se cacher dans l'ombre pour échapper à des châtiments
+pécuniaires et corporels. Mais la sagesse des législateurs chrétiens
+avait trop présumé de l'autorité religieuse; ils s'étaient trop hâtés
+de réprimer tous les élans de la convoitise charnelle; ils n'avaient
+pas fait la part des instincts, des goûts, des tempéraments: la
+Prostitution ne pouvait disparaître sans mettre en péril le repos et
+l'honneur des femmes de bien. Elle rentra dès lors effrontément dans
+ses ignobles domaines, et elle brava souvent la loi qui ne la
+tolérait qu'à regret, qui la retenait dans les bornes les plus
+étroites, et qui s'efforçait de l'éloigner des regards honnêtes.
+C'était encore le christianisme qui lui opposait les barrières les
+plus réelles et les plus respectées. Le christianisme, en faisant du
+mariage une institution de sérieuse moralité, et en relevant la
+condition de la femme vis-à-vis de l'époux qui la prenait pour
+compagne devant Dieu et devant les hommes, condamna la Prostitution à
+vivre hors de la société dans des repaires mystérieux et sous le sceau
+de la flétrissure publique.
+
+Cependant la Prostitution, malgré les rigueurs de la loi qui la
+tolérait, mais qui la menaçait ou la poursuivait sans cesse, n'en
+avait pas une existence moins assurée ni moins nécessaire: elle était
+expulsée des villes, mais elle trouvait refuge dans les faubourgs, aux
+carrefours des routes, derrière les haies, en rase campagne; elle se
+distinguait au milieu du peuple par certaines couleurs réputées
+infâmes, par certaines formes de vêtement à elle seule affectées, mais
+elle affichait ainsi son abominable métier; elle faisait horreur aux
+personnes pieuses et pudiques, mais elle attirait à elle les jeunes
+débauchés, les vieillards pervers et les gens sans aveu. On peut
+donc dire qu'elle n'a jamais cessé d'être et de mener son train de
+vie, lors même que les scrupules moraux ou religieux d'un roi, d'un
+prince ou d'un magistrat, en étaient venus à ce point de l'interdire
+tout à fait et de vouloir la supprimer par un excès de pénalité. Les
+lois qui avaient prononcé son abolition ne tardaient pas à être
+abolies elles-mêmes, et cette odieuse nécessité sociale restait
+constamment attachée au corps de la nation, comme un ulcère incurable
+dont la médecine surveille et arrête les progrès. Tel est le rôle de
+la Prostitution depuis plusieurs siècles dans tous les pays où il y a
+une police prévoyante et intelligente à la fois. C'est là ce qu'on
+doit appeler la Prostitution légale: la religion la défend, la morale
+la blâme, la loi l'autorise.
+
+Cette Prostitution légale comprend non-seulement les créatures
+dégradées qui avouent et pratiquent officiellement leur profession
+abjecte, mais encore toutes les femmes qui, sans avoir qualité et
+diplôme pour s'abandonner aux plaisirs du public payant, font aussi
+commerce de leurs charmes à divers degrés et sous des titres plus ou
+moins respectables. Il y a donc, à vrai dire, deux espèces de
+Prostitution légale: celle qui a droit et qui porte avec elle une
+autorisation dûment personnelle; celle qui n'a pas droit et qui
+s'autorise du silence de la loi à son égard: l'une dissimulée et
+déguisée, l'autre patente et reconnue. D'après cette distinction entre
+deux sortes de prostituées qui profitent du bénéfice de la loi civile,
+on peut apprécier à combien de catégories différentes s'étend cette
+Prostitution de contrebande sur laquelle le législateur a fermé les
+yeux et que le moraliste hésite à livrer aux jugements de l'opinion
+dont elle relève à peine. Plus la Prostitution perd son caractère
+spécial de trafic habituel, plus elle s'éloigne du poteau légal
+d'infamie auquel l'enchaîne sa destinée; quand elle est sortie du
+cercle encore indéfini de ses marchés honteux, elle s'égare,
+insaisissable, dans les vagues espaces de la galanterie et de la
+volupté. On voit qu'il n'est point aisé d'assigner des bornes exactes
+et fixes à la Prostitution légale, puisqu'on ne sait pas encore où
+elle commence, où elle finit.
+
+Mais ce qui doit être désormais clairement établi dans l'esprit de nos
+lecteurs, c'est la distance énorme qui sépare de la Prostitution
+ancienne la Prostitution moderne. Celle-ci, purement légale,
+tolérée plutôt que permise, sous la double censure de la religion et
+de la morale; celle-là, au contraire, également condamnée par la
+philosophie, mais consacrée par les moeurs et par les dogmes
+religieux. Avant l'ère du christianisme, la Prostitution est partout,
+sous le toit domestique, dans le temple et dans les carrefours; sous
+le règne de l'Évangile, elle n'ose plus se montrer qu'à certaines
+heures de nuit, dans les lieux réservés et loin du séjour des honnêtes
+gens. Plus tard cependant, pour avoir la liberté de paraître au grand
+jour et d'échapper à la police des moeurs, elle prit des emplois,
+des costumes et des noms, qui n'effarouchaient ni les yeux ni les
+oreilles, et elle se fit un masque de décence pour avoir le privilége
+d'exercer son métier librement, sans contrôle et sans surveillance.
+Mais toujours, lors même que la loi est impuissante ou muette,
+l'opinion proteste contre ces métamorphoses hypocrites de la
+Prostitution légale.
+
+Nous en avons dit assez déjà pour laisser deviner le plan de cet
+ouvrage, fruit de longues recherches et d'études absolument neuves.
+Quant à son but, nous ne croyons pas utile d'insister pour le faire
+comprendre; vis-à-vis d'un pareil sujet, un écrivain, qui se
+respecte autant qu'il respecte ses lecteurs, doit s'attacher à faire
+détester le vice, quand bien même le vice se présenterait sous les
+dehors les plus séduisants. Il suffit, pour rendre le vice haïssable,
+d'en étaler les tristes conséquences et les redoutables enseignements.
+Notre ouvrage n'est pas un livre de morale austère et glacée; c'est
+une histoire curieuse, pleine de tableaux dont nous voilerons la
+nudité, surtout dans ceux que nous fournissent en abondance les
+auteurs grecs et romains. Mais, à toutes les époques et dans tous les
+pays, on verra que les sages avertissements des philosophes et des
+législateurs ont protesté contre les débordements des passions
+sensuelles. Moïse inscrivait la chasteté dans le code qu'il donnait
+aux Hébreux; Solon et Lycurgue sévissaient contre la Prostitution,
+dans la patrie voluptueuse des courtisanes; le sénat romain
+flétrissait la débauche, en face des sales mystères d'Isis et de
+Vénus; Charlemagne, saint Louis, tous les rois qui se regardaient
+comme des _pasteurs d'hommes_, suivant la belle expression d'Homère,
+travaillaient à épurer les moeurs de leurs peuples et à contenir la
+Prostitution dans une obscure et abjecte servitude. Ce n'était là
+que l'action vigilante de la loi. Mais en même temps la philosophie,
+dans ses leçons et dans ses écrits, prêchait la continence et la
+pudeur; Pythagore, Platon, Aristote, Cicéron, prêtaient une voix
+entraînante ou persuasive à la morale la plus pure. Lorsque l'Évangile
+eut réhabilité le mariage, lorsque la chasteté fut devenue une
+prescription religieuse, la philosophie chrétienne ne fit que répéter
+les conseils de la philosophie païenne. Depuis dix-huit siècles, la
+chaire de Jésus-Christ tonne et foudroie l'antre de la Prostitution.
+Ici la fange et les ténèbres; là une onde sainte où le coeur lave
+ses souillures, une lumière vivifiante qui vient de Dieu.
+
+Ce livre se divise en quatre parties dont la réunion présentera
+l'histoire complète de la Prostitution dans les temps anciens et
+modernes, ainsi que chez tous les peuples.
+
+La première partie, qui nous offrira la Prostitution sous ses trois
+formes particulières, suivant les lois de l'hospitalité, de la
+religion et de la politique, ne comprend que l'antiquité grecque et
+romaine. Les sources et les matériaux sont si abondants et si riches
+pour cette première partie, qu'elle pourrait à elle seule, en
+recevant tous les développements qu'elle comporte, embrasser l'étendue
+de plusieurs volumes. Les Lettres d'Alciphron, les Déipnosophistes
+d'Athénée et les Dialogues de Lucien nous font moins regretter la
+perte des traités historiques, que Gorgias, Ammonius, Antiphane,
+Apollodore, Aristophane et d'autres écrivains grecs avaient rédigés
+sur la vie et les moeurs des courtisanes ou hétaires. Meursius,
+Musonius et plusieurs savants modernes, entre autres le professeur
+Jacobs, de Gotha, n'ont pas jugé ce sujet indigne de leurs graves
+dissertations. L'ancienne Rome ne nous a pas laissé de livre consacré
+spécialement à un sujet qui ne lui était pourtant point étranger; mais
+les auteurs latins, les poëtes principalement, renferment plus de
+matériaux que nous ne pourrons en employer. D'ailleurs, des savants en
+_us_, tels que Laurentius, Choveronius, etc., n'ont pas manqué de
+compiler et de disserter sur les arcanes de la Prostitution romaine.
+Nous avons si peu de chose à dire de la Prostitution chez les
+Égyptiens, chez les Juifs, chez les Babyloniens, que nous ne nous
+ferons pas scrupule de rattacher aux antiquités grecques les chapitres
+que nous consacrerons à ces anciens peuples, chez lesquels la
+Prostitution hospitalière avait laissé des traces si profondes.
+
+La seconde partie de notre ouvrage, la plus considérable, la plus
+intéressante des quatre qui le composent, appartient tout entière à la
+France. Nous y suivons pas à pas, province par province, ville par
+ville, l'histoire de la Prostitution depuis les Gaulois jusqu'à nos
+jours. Nous retrouverons bien quelques vestiges à peine
+reconnaissables de la Prostitution sacrée; mais c'est la Prostitution
+légale qui, dans cette partie de l'ouvrage, se dégagera de l'histoire
+de la jurisprudence, de la police, de la religion et des moeurs. Ce
+sujet de haute moralité n'avait été mis en oeuvre que pour la
+période de temps contemporaine: Parent-Duchatelet, qui était un
+observateur et non un historien et un archéologue, n'a vu, n'a jugé la
+Prostitution que sous le rapport de l'administration, de l'hygiène et
+de la statistique. Les ouvrages du même genre que le sien, publiés par
+A. Béraud et par Sabatier, renferment quelques faits historiques de
+plus que le volumineux traité _de la Prostitution dans la ville de
+Paris_; mais ils n'ont d'importance qu'au point de vue de la
+législation sur la matière. L'histoire des moeurs et de leurs
+aspects variés est encore à faire, et nous l'avons tirée pièce à
+pièce des historiens, des chroniqueurs, des poëtes et de tous les
+auteurs qui ont enregistré, en passant, un fait, un détail, une
+observation, relativement au sujet si vaste et si complexe que nous
+abordons pour la première fois. Quelques pages du _Traité de la
+Police_, de Delamarre; du _Répertoire de Jurisprudence_, de Merlin;
+des Encyclopédies et des recueils analogues, voilà tout ce qui
+existait sur ce sujet, avant la savante monographie que M. Rabutaux
+publie en ce moment comme appendice au grand ouvrage intitulé _Le
+Moyen Age et la Renaissance_. M. Rabutaux a borné son travail
+d'érudition à ce qu'il nomme le _service des moeurs_. Nous y
+ajouterons l'historique de la Prostitution en France, et la peinture
+mitigée de ses caractères extérieurs et de son culte secret, d'après
+les documents les plus authentiques. Nous pénétrerons, le flambeau de
+la science à la main, dans les clapiers de la rue Baillehoë ou de
+Huleu; nous serons introduits, par les érotiques du dix-huitième
+siècle dans les petites maisons des _impures_; nous nous glisserons
+jusque dans les bocages royaux du Parc-aux-Cerfs; nous descendrons, en
+nous cachant le visage, dans les bouges infects du Palais-Royal; et
+toujours et partout, nous écrirons sur la muraille, en lettres de
+feu, cet arrêt plus intelligible que celui du festin de Balthazar:
+_Sans les moeurs, il n'y a ni Dieu, ni patrie, ni repos, ni
+bonheur._
+
+La troisième partie de ce livre est réservée à l'histoire de la
+Prostitution dans le reste de l'Europe. L'Italie, l'Espagne,
+l'Angleterre, l'Allemagne, etc., apporteront tour à tour leur
+contingent de faits singuliers dans cette galerie de moeurs, que
+nous verrons changer selon les temps et les pays. Les matériaux, pour
+cette partie de notre ouvrage, sont dispersés comme ceux qui
+concernent la France, et n'ont jamais été recueillis, à l'exception
+d'un traité fort remarquable dont la Prostitution de Londres a fourni
+seule les monstrueux éléments. Son auteur, Ryan, ne s'est occupé que
+de ce qu'il a vu, et l'histoire du passé ne lui a pas même apparu.
+L'Espagne, avec sa _Célestine_, nous fait connaître cette Prostitution
+savante et raffinée, qu'elle avait puisée certainement à la coupe
+amère de l'Italie. C'est à l'Italie, ce brillant gynécée de
+courtisanes et de ruffians, que nous attribuerons l'origine de cette
+terrible peste de l'amour, que les Italiens du seizième siècle avaient
+le front de nommer _mal français_, comme si Charles VIII n'était
+point allé le prendre à Naples. Nous n'aurons garde d'oublier la
+Laponie, qui est le seul point en Europe où la Prostitution
+hospitalière soit encore pratiquée aujourd'hui.
+
+Enfin, la quatrième partie de cette histoire, souvent douloureuse et
+navrante, nous conduira dans tous les pays situés hors de l'Europe: en
+Asie, en Afrique, en Amérique, et nous rencontrerons partout, dans
+l'Inde civilisée comme chez les sauvages de la mer du Sud, les trois
+formes principales de la Prostitution: hospitalière, sacrée et légale.
+Cette dernière forme, néanmoins, s'y montrera plus rarement que les
+deux autres, avant que la civilisation moderne ait passé son niveau
+sur les moeurs religieuses et domestiques des quatre parties du
+monde. Les religions de l'Inde, l'hospitalité d'Otaïti, la législation
+des filles publiques aux États-Unis, donneront lieu à des contrastes
+que la distance des lieux et des époques ne rendra que plus
+intéressants pour l'observateur. Nous chercherons en vain un peuple
+qui n'ait pas accepté, comme un fléau nécessaire, la lèpre de la
+Prostitution.
+
+La lecture de notre ouvrage, nous persistons à le déclarer d'avance,
+sera d'un grave enseignement et d'une utilité réelle. On y
+apprendra surtout à remercier la Providence, qui nous a permis de
+vivre à une époque où la Prostitution s'efface de nos moeurs et où
+les sentiments d'honneur et de vertu naissent d'eux-mêmes dans les
+coeurs. Il faut voir ce qu'a été la Prostitution chez nos pères,
+pour juger des améliorations sociales que chaque jour nous apporte et
+dont l'avenir étendra encore les bienfaits. La Prostitution est une
+maladie publique: en décrire les symptômes et en étudier les causes,
+c'est en préparer le remède.
+
+F.-S. PIERRE DUFOUR.
+
+15 avril 1851, de mon ermitage de Saint-Claude.
+
+
+
+
+ HISTOIRE
+ DE
+ LA PROSTITUTION.
+
+ PREMIÈRE PARTIE.
+
+ ANTIQUITÉ.
+
+ _GRÈCE. --ROME._
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+ SOMMAIRE. --La Chaldée, berceau de la Prostitution hospitalière et
+ de la Prostitution sacrée. --Babylone. --Vénus Mylitta. --Loi
+ honteuse des Babyloniens. --Mystères du culte de Mylitta. --Culte
+ de Vénus Uranie dans l'île de Cypre. --Le prophète Baruch et
+ Hérodote. --Prostitution sacrée des femmes de Babylone.
+ --Offrandes pour se rendre Vénus favorable. --Le _Champ sacré_ de
+ la Prostitution. --Corruption épouvantable des Babyloniens. --Leur
+ science dans l'art du plaisir et des voluptés. --Impudeur des
+ dames babyloniennes et de leurs filles dans les banquets. --La
+ Prostitution sacrée en Arménie. --Temple de Vénus Anaïtis.
+ --Sérails des deux sexes. --Hôtes de Vénus. --L'enclos sacré.
+ --Prêtresses d'Anaïtis. --La Prostitution sacrée en Syrie.
+ --Cultes de Vénus, d'Adonis et de Priape. --L'Astarté des
+ Phéniciens. --Fêtes nocturnes et débauches infâmes qui avaient
+ lieu sous les auspices et en l'honneur d'Astarté. --La déesse des
+ Sidoniens. --La Prostitution sacrée dans l'île de Cypre. --Les
+ filles d'Amathonte. --Cypris, maîtresse du roi Cinyras, fondateur
+ du temple de Paphos. --Phallus offerts en holocauste. --La Vénus
+ hermaphrodite d'Amathonte, dite la _double déesse_. --Mystères
+ secrets du culte d'Astarté. --Le _Hochequeue_. --Philtres amoureux
+ des magiciens. --La Prostitution sacrée dans les colonies
+ phéniciennes. --Les _Tentes des Filles_, à Sicca-Veneria.
+ --Principaux caractères du culte de Vénus, précisés par saint
+ Augustin. --Culte hermaphrodite dans l'Asie-Mineure. --Fêtes en
+ l'honneur d'Adonis, à Byblos. --Rites du culte d'Adonis. --Sa
+ statue phallophore. --Temples de Vénus Anaïtis à Zela et à
+ Comanes, à Suse et à Ecbatane. --La Prostitution sacrée chez les
+ Parthes et chez les Amazones. --Mollesse des Lydiens. --Débauche
+ éhontée des filles lydiennes. --Tombeau du roi Alyattes, père de
+ Crésus, construit presque en entier avec l'argent de la
+ Prostitution. --Prostituées musiciennes et danseuses suivant
+ l'armée des Lydiens. --Orgies des anciens Perses en présence de
+ leurs femmes et de leurs filles légitimes. --Les trois cent
+ vingt-neuf concubines de Darius.
+
+
+C'est dans la Chaldée, dans l'antique berceau des sociétés humaines,
+qu'il faut chercher les premières traces de la Prostitution. Une
+partie de la Chaldée, celle qui touchait au nord la Mésopotamie et qui
+renfermait le pays d'Ur, patrie d'Abraham, avait pour habitants une
+race belliqueuse et sauvage, vivant au milieu des montagnes et ne
+connaissant pas d'autre art que celui de la chasse. Ce peuple chasseur
+inventa l'hospitalité et la Prostitution qui en était, en quelque
+sorte, l'expression naïve et brutale. Dans l'autre partie de la
+Chaldée, qui confinait avec l'Arabie déserte et qui s'étendait en
+plaines fertiles, en gras pâturages, un peuple pasteur, d'un naturel
+doux et pacifique, menait une vie errante au milieu de ses
+innombrables troupeaux. Il observait les astres, il créait les
+sciences, il inventa les religions et avec elles la Prostitution
+sacrée. Quand Nembrod, ce roi, ce conquérant que la Bible appelle un
+_fort chasseur devant Dieu_, réunit sous ses lois les deux provinces
+et les deux peuples de la Chaldée, quand il fonda Babylone au
+bord de l'Euphrate, l'an du monde 1402, selon les livres de Moïse, il
+laissa se mêler ensemble les croyances, les idées et les moeurs des
+différentes races de ses sujets, et il n'en dirigea pas même la
+fusion, qui se fit lentement sous l'influence de l'habitude. Ainsi la
+Prostitution sacrée et la Prostitution hospitalière ne signifièrent
+bientôt plus qu'une seule et même chose dans la pensée des
+Babyloniens, et devinrent simultanément une des formes les plus
+caractéristiques du culte de Vénus ou Mylitta.
+
+Écoutons Hérodote, le vénérable père de l'histoire, le plus ancien
+collecteur des traditions du monde: «Les Babyloniens ont une loi
+très-honteuse: toute femme née dans le pays est obligée, une fois dans
+sa vie, de se rendre au temple de Vénus, pour s'y livrer à un
+étranger. Plusieurs d'entre elles, dédaignant de se voir confondues
+avec les autres à cause de l'orgueil que leur inspirent leurs
+richesses, se font porter devant le temple dans des chars couverts. Là
+elles se tiennent assises, ayant derrière elles un grand nombre de
+domestiques qui les ont accompagnées; mais la plupart des autres
+s'asseyent dans la pièce de terre dépendante du temple de Vénus avec
+une couronne de ficelles autour de la tête. Les unes arrivent, les
+autres se retirent. On voit, en tous sens, des allées séparées par des
+cordages tendus; les étrangers se promènent dans ces allées et
+choisissent les femmes qui leur plaisent le plus. Quand une femme
+a pris place en ce lieu, elle ne peut retourner chez elle que quelque
+étranger ne lui ait jeté de l'argent sur les genoux et n'ait eu
+commerce avec elle hors du lieu sacré. Il faut que l'étranger, en lui
+jetant de l'argent, lui dise: «J'invoque la déesse Mylitta.» Or, les
+Assyriens donnent à Vénus le nom de Mylitta. Quelque modique que soit
+la somme, il n'éprouvera point de refus: la loi le défend, car cet
+argent devient sacré. Elle suit le premier qui lui jette de l'argent,
+et il ne lui est pas permis de repousser personne. Enfin, quand elle
+s'est acquittée de ce qu'elle devait à la déesse, en s'abandonnant à
+un étranger, elle retourne chez elle; après cela, quelque somme qu'on
+lui donne, il n'est pas possible de la séduire. Celles qui ont en
+partage une taille élégante et de la beauté ne feront pas un long
+séjour dans le temple; mais les laides y restent davantage, parce
+qu'elles ne peuvent satisfaire à la loi. Il y en a même qui y
+demeurent trois ou quatre ans.» (Liv. I, paragr. 199).
+
+Cette Prostitution sacrée, qui se répandit avec le culte de Mylitta ou
+Vénus Uranie dans l'île de Cypre et en Phénicie, est un de ces faits
+acquis à l'histoire, si monstrueux, si bizarre, si invraisemblable
+qu'il paraisse. Le prophète Baruch, qu'Hérodote n'avait pas consulté
+et qui se lamentait avec Jérémie deux siècles avant l'historien grec,
+raconte aussi les mêmes turpitudes dans la lettre de Jérémie aux Juifs
+que le roi Nabuchodonosor avait amenés en captivité à Babylone:
+«Des femmes, enveloppées de cordes, sont assises au bord des chemins
+et brûlent des parfums (_succendentes ossa olivarum_). Quand une
+d'elles, attirée par quelque passant, a dormi avec lui, elle reproche
+à sa voisine de n'avoir pas été jugée digne, comme elle, d'être
+possédée par cet homme et de n'avoir pas vu rompre sa ceinture de
+cordes.» (Baruch, ch. VI). Cette ceinture de cordes, ces noeuds qui
+entouraient le corps de la femme vouée à Vénus, représentaient la
+pudeur qui ne la retenait que par un lien fragile et que l'amour
+impétueux devait bientôt briser. Il fallait donc que celui qui voulait
+cohabiter avec une de ces femmes consacrées saisît l'extrémité de la
+corde qui l'entourait et entraînât ainsi sa conquête sous des cèdres
+et des lentisques qui prêtaient leur ombre à l'achèvement du mystère.
+Le sacrifice à Vénus était mieux reçu par la déesse, lorsque le
+sacrificateur, dans ses transports amoureux, rompait impétueusement
+tous les liens qui lui faisaient obstacle. Mais les savants qui ont
+commenté le fameux passage de Baruch ne sont pas d'accord sur l'espèce
+d'offrande que les consacrées brûlaient devant elles pour se rendre
+Vénus favorable. Selon les uns, c'était un gâteau d'orge et de
+froment; selon les autres, c'était un philtre qui allumait les désirs
+et préparait à la volupté; enfin, d'après une explication plus
+naturelle, il ne s'agissait que des baies parfumées de l'arbre à
+encens.
+
+Hérodote avait vu de ses yeux, vers l'an 440 avant Jésus-Christ,
+la Prostitution sacrée des femmes de Babylone; comme étranger, sans
+doute jeta-t-il quelque argent sur les genoux d'une belle
+Babylonienne. Trois siècles et demi après lui, un autre voyageur,
+Strabon, fut aussi témoin de ces désordres, et il raconte que toutes
+les femmes de Babylone obéissaient à l'oracle en livrant leur corps à
+un étranger qu'elles considéraient comme un hôte: _Mos est... cum
+hospite corpus miscere_, dit la traduction latine de sa Géographie
+écrite en grec. Cette Prostitution n'avait lieu que dans un seul
+temple où elle s'était installée dès les premiers temps de la
+fondation de Babylone. Le temple de Mylitta eût été trop petit pour
+contenir tous les adorateurs de la déesse; mais il y avait à l'entour
+de ce temple une vaste enceinte qui en faisait partie et qui
+renfermait des édicules, des bocages, des bassins et des jardins.
+C'était là le champ de la Prostitution. Les femmes qui s'y
+abandonnaient se trouvaient sur un terrain sacré où l'oeil d'un père
+ou d'un mari ne venait pas les troubler. Hérodote et Strabon ne
+parlent pas de la part que se réservait le prêtre dans les offrandes
+des pieuses adoratrices de Mylitta; mais Baruch nous représente les
+prêtres de Babylone comme des gens qui ne se refusaient rien.
+
+On comprend que le spectacle permanent de la Prostitution sacrée ait
+gâté les moeurs de Babylone. En effet, cette immense cité, peuplée
+de plusieurs millions d'hommes répartis sur un espace de quinze
+lieues, était devenue bientôt un épouvantable lieu de débauche. Elle
+fut détruite en partie par les Perses, qui s'en emparèrent dans
+l'année 331 avant Jésus-Christ; mais la ruine de quelques grands
+édifices, le saccagement des palais et des tombeaux, le renversement
+des murailles ne purifièrent pas l'air empesté de la Prostitution, qui
+s'y perpétua comme dans sa véritable patrie, tant qu'il y eut un toit
+pour l'abriter. Alexandre-le-Grand avait été lui-même effrayé du
+libertinage babylonien lorsqu'il y était venu prendre part et en
+mourir. «Il n'était rien de plus corrompu que ce peuple, rapporte
+Quinte-Curce, un des historiens du conquérant de Babylone; rien de
+plus savant dans l'art des plaisirs et des voluptés. Les pères et les
+mères souffraient que leurs filles se prostituassent à leurs hôtes
+pour de l'argent, et les maris n'étaient pas moins indulgents à
+l'égard de leurs femmes. Les Babyloniens se plongeaient surtout dans
+l'ivrognerie et dans les désordres qui la suivent. Les femmes
+paraissaient d'abord dans leurs banquets avec modestie; mais ensuite
+elles quittaient leurs robes; puis le reste de leurs habits l'un après
+l'autre, dépouillant peu à peu la pudeur jusqu'à ce qu'elles fussent
+toutes nues. Et ce n'étaient pas des femmes publiques qui
+s'abandonnaient ainsi; c'étaient les dames les plus qualifiées, aussi
+bien que leurs filles.»
+
+L'exemple de Babylone avait porté fruit; et le culte de Mylitta
+s'était propagé, avec la Prostitution qui l'accompagnait, dans l'Asie
+et dans l'Afrique, jusqu'au fond de l'Égypte comme jusqu'en
+Perse; mais dans chacun de ces pays la déesse prenait un nom nouveau,
+et son culte affectait des formes nouvelles sous lesquelles
+reparaissait toujours la Prostitution sacrée.
+
+En Arménie, on adorait Vénus sous le nom d'Anaïtis; on lui avait élevé
+un temple à l'instar de celui que Mylitta avait à Babylone. Autour de
+ce temple s'étendait un vaste domaine dans lequel vivait enfermée une
+population consacrée aux rites de la déesse. Les étrangers seuls
+avaient le droit de passer le seuil de cette espèce de sérail des deux
+sexes et d'y demander une galante hospitalité qu'on ne leur refusait
+jamais. Quiconque était admis dans la cité amoureuse devait, suivant
+l'antique usage, acheter par un présent les faveurs qu'on lui
+accordait; mais, comme il n'est pas de coutume qui ne tombe tôt ou
+tard en désuétude à une époque de décadence, la femme que l'hôte de
+Vénus avait honorée de ses caresses le forçait souvent d'accepter un
+don plus considérable que celui qu'elle en recevait. Les desservants
+et desservantes de l'enclos sacré étaient les fils et les filles des
+meilleures familles du pays; et ils entraient au service de la déesse
+pour un temps plus ou moins long, d'après le voeu de leurs parents.
+Quand les filles sortaient du temple d'Anaïtis, en laissant à ses
+autels tout ce qu'elles avaient pu gagner à la sueur de leur corps,
+elles n'avaient point à rougir du métier qu'elles avaient fait, et
+alors elles ne manquaient pas de maris qui s'en allaient au
+temple prendre des renseignements sur les antécédents religieux des
+jeunes prêtresses. Celles qui avaient accueilli le plus grand nombre
+d'étrangers étaient les plus recherchées en mariage. Il faut dire
+aussi que dans le culte d'Anaïtis on assortissait autant que possible
+l'âge, la figure et la condition des amants, de manière à contenter la
+déesse et ses adorateurs. C'est Strabon qui nous a conservé cette
+particularité consolante, que nous ne rencontrerons pas chez les
+autres Vénus.
+
+Ces différentes Vénus s'étaient éparpillées dans toute la Syrie, et
+elles avaient partout établi leur Prostitution avec certaines
+variantes de cérémonial. Vénus, sous ses noms divers, personnifiait,
+déifiait l'organe de la femme, la conception féminine, la nature
+femelle. Il était donc tout simple de déifier, de personnifier aussi
+l'organe de l'homme, la génération masculine, la nature mâle. Les
+hommes avaient fait le culte de Vénus; les femmes firent celui
+d'Adonis, qui devint, en se matérialisant, celui de Priape. On voit,
+dans l'antiquité, les deux cultes régner, l'un auprès de l'autre en
+bonne intelligence. C'est surtout aux Phéniciens qu'il faut attribuer
+la propagation des deux cultes, qui souvent n'en formaient qu'un seul,
+en se mêlant l'un à l'autre. La Vénus des Phéniciens se nommait
+Astarté. Elle avait des temples à Tyr, à Sidon et dans les principales
+villes de Phénicie; mais les plus célèbres étaient ceux d'Héliopolis
+de Syrie et d'Aphaque près du mont Liban. Astarté avait les deux
+sexes dans ses statues, pour représenter à la fois Vénus et Adonis. Le
+mélange des deux sexes se traduisait encore mieux par le
+travestissement des hommes en femmes et des femmes en hommes, dans les
+fêtes nocturnes de la déesse. Les débauches les plus infâmes avaient
+lieu à la faveur de ces déguisements, et le prêtre en réglait lui-même
+la cérémonie, au son des instruments de musique, des sistres et des
+tambours. Cette monstrueuse promiscuité, qui avait lieu sous les
+auspices de la _bonne déesse_, amenait une multitude d'enfants qui ne
+connaissaient jamais leurs pères et qui venaient à leur tour, dès leur
+plus tendre jeunesse, retrouver leurs mères dans les mystères
+d'Astarté. Il y avait pourtant une espèce de mariage, en dehors de la
+Prostitution sacrée, à laquelle se livraient les hommes ainsi que les
+femmes; puisque les Phéniciens, suivant le témoignage d'Eusèbe,
+prostituaient leurs filles vierges aux étrangers, pour la plus grande
+gloire de l'hospitalité. Ces turpitudes, que n'absolvait pas leur
+antiquité, se continuèrent jusqu'au quatrième siècle de l'ère
+vulgaire, et il fallut que Constantin-le-Grand y mît ordre, en les
+interdisant par une loi, en détruisant les temples d'Astarté et en
+remplaçant celui qui déshonorait Héliopolis par une église chrétienne.
+
+Cette Astarté, que la Bible appelle la _déesse des Sidoniens_, avait
+trouvé des autels non moins impurs dans l'île de Cypre, où les
+Phéniciens d'Ascalon importèrent de bonne heure, avec leur
+commerce industrieux, la Prostitution sacrée. On eût dit que Vénus,
+née de la mer, comme la brillante planète Uranie, que les bergers
+chaldéens en voyaient sortir dans les belles nuits d'été, avait choisi
+pour son empire terrestre cette île de Cypre, que les dieux, à sa
+naissance, lui assignèrent en partage, comme nous le raconte la
+tradition grecque par la bouche d'Homère. C'était l'Astarté des
+Phéniciens, l'Uranie des Babyloniens: elle avait dans son île vingt
+temples renommés; les deux principaux étaient ceux de Paphos et
+d'Amathonte, où la Prostitution sacrée s'exerçait sur une plus grande
+échelle que partout ailleurs. Et pourtant, les filles d'Amathonte
+avaient été chastes, et même obstinées dans leur chasteté, lorsque
+Vénus fut rejetée sur leur rivage par l'écume des flots; elles
+méprisèrent cette nouvelle déesse qui leur apparaissait toute nue, les
+pauvres Propoetides, et la déesse irritée leur ordonna de se
+prostituer à tout venant, pour expier le mauvais accueil qu'elles lui
+avaient fait: elles obéirent avec tant de répugnance aux ordres de
+Vénus, que la protectrice des amours les changea en pierres. Ce fut
+une leçon qui profita aux filles de Cypre: elles se vouèrent donc à la
+Prostitution en l'honneur de leur déesse, et elles se promenaient le
+soir, au bord de la mer, pour se vendre aux étrangers qui arrivaient
+dans l'île. Il en était encore ainsi au deuxième siècle, du temps de
+Justin, qui raconte ces promenades des jeunes Cypriennes sur le
+rivage; mais, à cette époque, le produit de leur prostitution n'était
+pas déposé, comme dans l'origine, sur l'autel de la déesse: ce salaire
+malhonnête s'entassait dans un coffre, de manière à former une dot
+qu'elles apportaient à leurs maris et que ceux-ci recevaient sans
+rougir.
+
+Quant aux fêtes de Vénus, qui attiraient en Cypre une innombrable
+foule d'adorateurs zélés, elles n'en étaient pas moins accompagnées
+d'actes, ou du moins d'emblèmes de Prostitution. On attribuait au roi
+Cinyras la fondation du temple de Paphos, et les prêtres du lieu
+prétendaient que la maîtresse de ce roi, nommée Cypris, s'était fait
+un tel renom d'habileté dans les choses de l'amour, que la déesse
+avait voulu qu'on lui donnât son nom. Cette Vénus, qu'on adorait à
+Paphos, était donc l'image de la nature femelle, de même que la
+Mylitta de Babylone: aussi, dans les sacrifices qui lui étaient
+offerts, on lui présentait, sous le nom de _Carposis_ (+Karpôsis+),
+qui signifiait _prémices_, un phallus ou une pièce de monnaie.
+Les initiés ne s'en tenaient pas à l'allégorie. La déesse était
+représentée d'abord par un cône ou pyramide en pierre blanche,
+qui fut transformée plus tard en statue de femme. La statue du temple
+d'Amathonte, au contraire, représentait une femme barbue, avec les
+attributs de l'homme sous des habits féminins: cette Vénus-là était
+hermaphrodite, selon Macrobe (_putant eamdem marem ac feminam esse_);
+voilà pourquoi Catulle l'invoque en la qualifiant de _double
+déesse d'Amathonte_ (_duplex Amathusia_). Les mystères les plus
+secrets de cette Astarté se passaient dans le bois sacré qui
+environnait son temple, et dans ce bois toujours vert on entendait
+soupirer l'iunx ou _frutilla_, oiseau dédié à la déesse. Cet oiseau,
+dont les magiciens employaient la chair pour leurs philtres amoureux,
+n'était autre que notre trivial _hochequeue_; s'il nous est venu de
+Cypre, il a eu le temps de changer en chemin. Cette île fortunée avait
+encore d'autres temples, où le culte de Vénus suivait les mêmes rites:
+à Cinyria, à Tamasus, à Aphrodisium, à Idalie surtout, la Prostitution
+sacrée prenait les mêmes prétextes, sinon les mêmes formes.
+
+De Cypre, elle gagna successivement toutes les îles de la
+Méditerranée; elle pénétra en Grèce et jusqu'en Italie: la marine
+commerçante des Phéniciens la portait partout où elle allait chercher
+ou déposer des marchandises. Mais chaque peuple, en acceptant un culte
+qui flattait ses passions, y ajoutait quelques traits de ses moeurs
+et de son caractère. Dans les colonies phéniciennes la Prostitution
+sacrée conservait les habitudes de lucre et de mercantilisme qui
+distinguaient cette race de marchands: à Sicca-Veneria, sur le
+territoire de Carthage, le temple de Vénus, qu'on appelait dans la
+langue tyrienne _Succoth Benoth_ ou _les Tentes des Filles_, était, en
+effet, un asile de Prostitution dans lequel les filles du pays
+allaient gagner leur dot à la peine de leur corps (_injuria
+corporis_, dit Valère-Maxime); elles n'en étaient que plus honnêtes
+femmes après avoir fait ce vilain métier, et elles ne se mariaient que
+mieux. On peut induire de certains passages de la Bible, que ce
+temple, comme ceux d'Astarté à Sidon et à Ascalon, était tout
+environné de petites tentes, dans lesquelles les jeunes Carthaginoises
+se consacraient à la Vénus phénicienne. Elles s'y rendaient de tous
+côtés en si grand nombre, qu'elles se faisaient tort réciproquement et
+qu'elles ne retournaient pas à Carthage aussi vite qu'elles l'auraient
+voulu pour y trouver des maris. Les temples de Vénus étaient
+ordinairement situés sur des hauteurs, en vue de la mer, afin que les
+nautoniers, fatigués de leur navigation, pussent apercevoir de loin,
+comme un phare, la blanche demeure de la déesse, qui leur promettait
+le repos et la volupté. On comprend que la Prostitution hospitalière
+se soit d'abord établie au profit des marins, le long des côtes où ils
+pouvaient aborder. Cette Prostitution est devenue sacrée, lorsque le
+prêtre a voulu en avoir sa part et l'a couverte, en quelque sorte, du
+voile de la déesse qui la protégeait. Saint Augustin, dans sa _Cité de
+Dieu_, a précisé les principaux caractères du culte de Vénus, en
+constatant qu'il y avait trois Vénus plutôt qu'une, celle des vierges,
+celle des femmes mariées et celle des courtisanes, déesse impudique, à
+qui les Phéniciens, dit-il, immolaient la pudeur de leurs filles,
+avant qu'elles fussent mariées.
+
+Toute l'Asie-Mineure avait embrassé avec transport un culte qui
+déifiait les sens et les appétits charnels: ce culte associait souvent
+Adonis à Vénus. Adonis, dont les Hébreux firent le nom du Dieu
+créateur du monde, _Adonaï_, personnifiait la nature mâle, sans
+laquelle est impuissante la nature femelle. Aussi, dans les fêtes
+funèbres qu'on célébrait en l'honneur de ce héros chasseur, tué par un
+sanglier et tant pleuré par Vénus, sa divine amante, on symbolisait
+l'épuisement des forces physiques et matérielles, qui se perdent par
+l'abus qu'on en fait, et qui ne se réveillent qu'à la suite d'une
+période de repos absolu. Durant ces fêtes, qui étaient fort célèbres à
+Byblos en Syrie, et qui rassemblaient une immense population
+cosmopolite autour du grand temple de Vénus, les femmes devaient
+consacrer leurs cheveux ou leur pudeur à la déesse. Il y avait la fête
+du deuil, pendant laquelle on pleurait Adonis en se frappant l'un
+l'autre avec la main ou avec des verges; il y avait ensuite la fête de
+la joie, qui annonçait la résurrection d'Adonis. Alors, on exposait en
+plein air, sous le portique du temple, la statue phallophore du dieu
+ressuscité, et aussitôt, toute femme présente était forcée de livrer
+sa chevelure au rasoir ou son corps à la Prostitution. Celles qui
+avaient préféré garder leurs cheveux étaient parquées dans une espèce
+de marché, où les étrangers seuls avaient le privilége de pénétrer;
+elles restaient là _en vente_, dit Lucien, pendant tout un jour, et
+elles s'abandonnaient à ce honteux trafic autant de fois qu'on
+voulait bien les payer. Tout l'argent que produisait cette laborieuse
+journée s'employait ensuite à faire des sacrifices à Vénus. C'était
+ainsi qu'on solennisait les amours de la déesse et d'Adonis. On peut
+s'étonner que les habitants du pays fussent si empressés pour un culte
+où leurs femmes avaient tout le bénéfice des mystères de Vénus; mais
+il faut remarquer que les étrangers n'étaient pas moins qu'elles
+intéressés dans ces mystères qui semblaient institués exprès pour eux.
+Le culte de Vénus était donc, en quelque sorte, sédentaire pour les
+femmes, nomade pour les hommes, puisque ceux-ci pouvaient visiter tour
+à tour les fêtes et les temples divers de la déesse, en profitant
+partout, dans ces pèlerinages voluptueux, des avantages réservés aux
+hôtes et aux étrangers.
+
+Partout, en effet, dans l'Asie-Mineure, il y avait des temples de
+Vénus, et la Prostitution sacrée présidait partout aux fêtes de la
+déesse, qu'elle prît le nom de Mylitta, d'Anaïtis, d'Astarté,
+d'Uranie, de Mitra, ou tout autre nom symbolique. Il y avait, dans le
+Pont, à Zela et à Comanes, deux temples de Vénus-Anaïtis, qui
+attiraient à leurs solennités une multitude de fervents adorateurs.
+Ces deux temples s'étaient prodigieusement enrichis avec l'argent de
+ces débauchés, qui s'y rendaient de toutes parts pour accomplir des
+voeux (_causa votorum_, dit Strabon). Pendant les fêtes, les abords
+du temple à Comanes ressemblaient à un vaste camp peuplé d'hommes
+de toutes les nations, offrant un bizarre mélange de langages et de
+costumes. Les femmes qui se consacraient à la déesse, et qui faisaient
+argent de leur corps (_corpore quoestum facientes_), étaient aussi
+nombreuses qu'à Corinthe, dit encore Strabon, qui avait été témoin de
+cette affluence. Il en était de même à Suse et à Ecbatane en Médie;
+chez les Parthes, qui furent les élèves et les émules des Perses en
+fait de sensualité et de luxure; jusque chez les Amazones, qui se
+dédommageaient de leur chasteté ordinaire, en introduisant d'étranges
+désordres dans le culte de leur Vénus, qu'elles nommaient pourtant
+Artémis la Chaste. Mais ce fut en Lydie que la Prostitution sacrée
+entra le plus profondément dans les moeurs. Ces Lydiens, qui se
+vantaient d'avoir inventé tous les jeux de hasard et qui s'y livraient
+avec une sorte de fureur, vivaient dans une mollesse, éternelle
+conseillère de la débauche. Tout plaisir leur était bon, sans avoir
+besoin d'un prétexte de religion ni de l'occasion d'une fête sacrée.
+Ils adoraient bien Vénus, avec toutes les impuretés que son culte
+avait admises; mais, en outre, les filles se vouaient à Vénus et
+pratiquaient pour leur propre compte la Prostitution la plus éhontée:
+«Elles y gagnent leur dot, dit Hérodote, et continuent ce commerce
+jusqu'à ce qu'elles se marient.» Cette dot si malhonnêtement acquise
+leur donnait le droit de choisir un époux qui n'avait pas toujours le
+droit de repousser l'honneur d'un pareil choix. Il paraît que les
+filles lydiennes ne faisaient pas de mauvaises affaires, car lorsqu'il
+fut question d'ériger un tombeau à leur roi Alyattes, père de Crésus,
+elles contribuèrent à la dépense, de concert avec les marchands et les
+artisans de la Lydie. Ce tombeau était magnifique, et des inscriptions
+commémoratives marquaient la part qu'avait eue, dans sa construction,
+chacune des trois catégories de ses fondateurs; or, les courtisanes
+avaient fourni une somme considérable et fait bâtir une portion du
+monument bien plus étendue que les deux autres, bâties aux frais des
+artisans et des marchands.
+
+Les Lydiens, ayant été subjugués par les Perses, communiquèrent à
+leurs vainqueurs le poison de la Prostitution. Ces Lydiens, qui
+avaient dans leurs armées une foule de danseuses et de musiciennes,
+merveilleusement exercées dans l'art de la volupté, apprirent aux
+Perses à faire cas de ces femmes qui jouaient de la lyre, du tambour,
+de la flûte et du psaltérion. La musique devint alors l'aiguillon du
+libertinage, et il n'y eut pas de grand repas où l'ivresse et la
+débauche ne fussent sollicitées par les sons des instruments, par les
+chants obscènes et les danses lascives des courtisanes. Ce honteux
+spectacle, ces préludes de l'orgie sans frein, les anciens Perses ne
+les épargnèrent pas même aux regards de leurs femmes et de leurs
+filles légitimes, qui venaient prendre place au festin, sans voile et
+couronnées de fleurs, elles qui vivaient ordinairement renfermées
+dans l'intérieur de leurs maisons et qui ne sortaient que voilées,
+même pour aller au temple de Mithra, la Vénus des Perses. Échauffées
+par le vin, animées par la musique, exaltées par la pantomime
+voluptueuse des musiciennes, ces vierges, ces matrones, ces épouses
+perdaient bientôt toute retenue et, la coupe à la main, acceptaient,
+échangeaient, provoquaient les défis les plus déshonnêtes, en présence
+de leurs pères, de leurs maris, de leurs frères, de leurs enfants. Les
+âges, les sexes, les rangs se confondaient sous l'empire d'un vertige
+général; les chants, les cris, les danses redoublaient, et la sainte
+Pudeur, dont les yeux et les oreilles n'étaient plus respectés, fuyait
+en s'enveloppant dans les plis de sa robe. Une horrible promiscuité
+s'emparait alors de la salle du festin, qui devenait un infâme
+_dictérion_. Le banquet et ses intermèdes libidineux se prolongeaient
+de la sorte jusqu'à ce que l'aurore fît pâlir les torches et que les
+convives demi-nus tombassent pêle-mêle endormis sur leurs lits
+d'argent et d'ivoire. Tel est le récit que Macrobe et Athénée nous
+font de ces hideux festins, que Plutarque essaie de réhabiliter en
+avouant que les Perses avaient un peu trop imité les Parthes, qui se
+livraient avec fureur à tous les entraînements du vin et de la
+musique.
+
+Au reste, dès la plus haute antiquité, les rois de Perse avaient des
+milliers de concubines musiciennes attachées à leur suite, et
+Parménion, général d'Alexandre de Macédoine, en trouva encore
+dans les bagages de Darius trois cent vingt-neuf qui lui étaient
+restées après la défaite d'Arbelles, avec deux cent soixante dix-sept
+cuisiniers, quarante-six tresseurs de couronnes et quarante
+parfumeurs, comme un dernier débris de son luxe et de sa puissance.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+ SOMMAIRE. --La Prostitution en Égypte, autorisée par les lois.
+ --Cupidité des Égyptiennes. --Leurs talents incomparables pour
+ exciter et satisfaire les passions. --Réputation des courtisanes
+ d'Égypte. --Cultes d'Osiris et d'Isis. --Osiris, emblème de la
+ nature mâle. --Isis, emblème de la nature femelle. --Le Van
+ mystique, le Tau sacré et l'OEil sans sourcils, des processions
+ d'Osiris. --La Vache nourricière, les _Cistophores_ et le Phallus,
+ des processions d'Isis. --La Prostitution sacrée en Égypte.
+ --Initiations impudiques des néophytes des deux sexes, réservées
+ aux prêtres égyptiens. --Opinion de saint Épiphane sur ces
+ cérémonies occultes. --Fêtes d'Isis à Bubastis. --Obscénités des
+ femmes qui s'y rendaient. --Souterrains où s'accomplissaient les
+ initiations aux mystères d'Isis. --Profanation des cadavres des
+ jeunes femmes par les embaumeurs. --Rhampsinite ou Rhamsès
+ prostitue sa fille pour parvenir à connaître le voleur de son
+ trésor. --Subtilité du voleur, auquel il donne sa fille en
+ mariage. --La fille de Chéops et la grande pyramide. --_La
+ pyramide du milieu._ --La pyramide de Mycérinus et la courtisane
+ Rhodopis. --Histoire de Rhodopis et de son amant Charaxus, frère
+ de Sapho. --Les broches de fer du temple d'Apollon à Delphes.
+ --Rhodopis-Dorica. --Ésope a les faveurs de cette courtisane, en
+ échange d'une de ses fables. --Le roi Amasis, l'aigle et la
+ pantoufle de Rhodopis. --Épigramme de Pausidippe. --Naucratis, la
+ ville des courtisanes. --La prostituée Archidice. --Les Ptolémées.
+ --Ptolémée Philadelphe et ses courtisanes Cleiné, Mnéside, Pothyne
+ et Myrtion. --Stratonice. --La belle Bilistique. --Ptolémée
+ Philopator et Irène. --La courtisane Hippée ou _la Jument_.
+
+
+L'Égypte, malgré ses sages, malgré ses prêtres qui lui avaient
+enseigné la morale, ne fut pas exempte cependant du fléau de la
+Prostitution; elle avait trop de rapports de voisinage et de commerce
+avec les Phéniciens pour ne pas adopter quelque chose d'une religion
+qui lui venait, comme la pourpre et l'encens, de Tyr et de Sidon. Elle
+leur laissa le dogme, elle ne prit que le culte, et quoique Vénus
+n'eût pas d'autels sous son nom dans l'empire d'Isis et d'Osiris, la
+Prostitution régna, dès les temps les plus reculés, au milieu des
+villes et presque publiquement, encore plus que dans le sanctuaire des
+temples. Ce n'était pas la Prostitution hospitalière: le foyer
+domestique des Égyptiens demeurait toujours inaccessible aux
+étrangers, à cause de l'horreur que ceux-ci leur inspiraient; ce
+n'était pas la Prostitution sacrée, car, en s'y livrant, les femmes
+n'accomplissaient pas une pratique de religion: c'était la
+Prostitution légale dans toute sa naïveté primitive. Les lois
+autorisaient, protégeaient, justifiaient même l'exercice de cet infâme
+commerce; une femme se vendait, comme si elle eût été une marchandise,
+et l'homme qui l'achetait à prix d'argent excusait ou du moins
+n'accusait pas l'odieux marché que celle-ci n'acceptait que par
+avarice. L'Égyptienne se montrait aussi cupide que la Phénicienne,
+mais elle ne prenait pas la peine de cacher sa cupidité sous les
+apparences d'une pratique religieuse. Elle était également d'une
+nature très-ardente, comme si les feux de son soleil éthiopique
+avaient passé dans ses sens; elle possédait surtout, si nous en
+croyons Ctésias, dont Athénée invoque le témoignage, des qualités et
+des talents incomparables pour exciter, pour enflammer, pour
+satisfaire les passions qui s'adressaient à elle; mais tout cela
+n'était qu'une manière de gagner davantage. Aussi, les courtisanes
+d'Égypte avaient-elles une réputation qu'elles s'efforçaient de
+maintenir dans le monde entier.
+
+La religion égyptienne, ainsi que toutes les religions de l'antiquité,
+avait déifié la nature fécondante et génératrice sous les noms
+d'Osiris et d'Isis. C'étaient, dans l'origine, les seules divinités de
+l'Égypte: Osiris ou le Soleil représentait le principe de la vie mâle;
+Isis ou la Terre, le principe de la vie femelle. Apulée, qui avait été
+initié aux mystères de la déesse, lui fait tenir ce langage: «Je suis
+la Nature, mère de toutes choses, souveraine de tous les éléments, le
+commencement des siècles, la première des divinités, la reine des
+mânes, la plus ancienne habitante des cieux, l'image uniforme des
+dieux et des déesses... Je suis la seule divinité révérée dans
+l'univers sous plusieurs formes, avec diverses cérémonies et sous
+différents noms. Les Phéniciens m'appellent la Mère des dieux; les
+Cypriens, Vénus Paphienne...» Isis n'était donc autre que Vénus, et
+son culte mystérieux rappelait, par une foule d'allégories, le rôle
+que joue la femme ou la nature femelle dans l'univers. Quant à Osiris,
+son mari, n'était-ce pas l'emblème de l'homme ou de la nature mâle,
+qui a besoin du concours de la nature femelle qu'elle féconde, pour
+engendrer et créer? Le boeuf et la vache étaient donc les symboles
+d'Isis et d'Osiris. Les prêtres de la déesse portaient dans les
+cérémonies le van mystique qui reçoit le grain et le son, mais qui ne
+garde que le premier en rejetant le second; les prêtres du dieu
+portaient le tau sacré ou la clef, qui ouvre les serrures les mieux
+fermées. Ce tau figurait l'organe de l'homme; ce van, l'organe de la
+femme. Il y avait encore l'oeil, avec ou sans sourcils, qui se
+plaçait à côté du tau dans les attributs d'Osiris, pour simuler les
+rapports des deux sexes. De même, aux processions d'Isis,
+immédiatement après la vache nourricière, de jeunes filles consacrées,
+qu'on nommait _cistophores_, tenaient la ciste mystique, corbeille de
+jonc renfermant des gâteaux ronds ou ovales et troués au milieu; près
+des _cistophores_, une prêtresse cachait dans son sein une petite urne
+d'or, dans laquelle se trouvait le phallus, qui était, selon Apulée,
+«l'adorable image de la divinité suprême et l'instrument des mystères
+les plus secrets.» Ce phallus, qui reparaissait sans cesse et
+sous toutes les formes dans le culte égyptien, était la représentation
+figurée d'une partie du corps d'Osiris, partie que n'avait pu
+retrouver Isis, lorsqu'elle rassembla conjugalement les membres épars
+de son mari, tué et mutilé par l'odieux Typhon, frère de la victime.
+On peut donc juger du culte d'Isis et d'Osiris par les objets mêmes
+qui en étaient les mystérieux symboles.
+
+La Prostitution sacrée devait, dans un pareil culte, avoir la plus
+large extension; mais elle était certainement, du moins dans les
+premiers âges, réservée au prêtre qui en faisait un des revenus les
+plus productifs de ses autels. Elle régnait avec impudeur dans ces
+initiations, auxquelles il fallait préluder par les ablutions, le
+repos et la continence. Le dieu et la déesse avaient remis leurs
+pleins pouvoirs à des ministres qui en usaient tout matériellement et
+qui se chargeaient d'initier à d'infâmes débauches les néophytes des
+deux sexes. Saint Épiphane dit positivement que ces cérémonies
+occultes faisaient allusion aux moeurs des hommes avant
+l'établissement de la société. C'étaient donc la promiscuité des sexes
+et tous les débordements du libertinage le plus grossier. Hérodote
+nous apprend comment on se préparait aux fêtes d'Isis, adorée dans la
+ville de Bubastis sous le nom de Diane: «On s'y rend par eau, dit-il,
+hommes et femmes pêle-mêle, confondus les uns avec les autres; dans
+chaque bateau il y a un grand nombre de personnes de l'un et de
+l'autre sexe. Tant que dure la navigation, quelques femmes jouent des
+castagnettes, et quelques hommes de la flûte; le reste, tant hommes
+que femmes, chante et bat des mains. Lorsqu'on passe près d'une ville,
+on fait approcher le bateau du rivage. Parmi les femmes, les unes
+continuent à jouer des castagnettes; d'autres crient de toutes leurs
+forces et disent des injures à celles de la ville; celles-ci se
+mettent à danser, et celles-là, se tenant debout, retroussent
+indécemment leurs robes.» Ces obscénités n'étaient que les simulacres
+de celles qui allaient se passer autour du temple où chaque année sept
+cent mille pèlerins venaient se livrer à d'incroyables excès.
+
+Les horribles désordres auxquels le culte d'Isis donna lieu se
+cachaient dans des souterrains où l'initié ne pénétrait qu'après un
+temps d'épreuves et de purification. Hérodote, confident et témoin de
+cette Prostitution que les prêtres d'Égypte lui avaient révélée, en
+dit assez là-dessus pour que ses réticences mêmes nous permettent de
+deviner ce qu'il ne dit pas: «Les Égyptiens sont les premiers qui, par
+principe de religion, aient défendu d'avoir commerce avec les femmes
+dans les lieux sacrés, ou même d'y entrer après les avoir connues,
+sans s'être auparavant lavé. Presque tous les autres peuples, si l'on
+en excepte les Égyptiens et les Grecs, ont commerce avec les femmes
+dans les lieux sacrés, ou bien, lorsqu'ils se lèvent d'auprès
+d'elles, ils y entrent sans s'être lavés. Ils s'imaginent qu'il en est
+des hommes comme de tous les autres animaux. On voit, disent-ils, les
+bêtes et les différentes espèces d'oiseaux s'accoupler dans les
+temples et les autres lieux consacrés aux dieux; si donc cette action
+était désagréable à la divinité, les bêtes mêmes ne l'y commettraient
+pas.» Hérodote, qui n'approuve pas ces raisons, s'abstient de trahir
+les secrets des prêtres égyptiens, dans la confidence desquels il
+avait vécu à Memphis, à Héliopolis et à Thèbes. Il ne nous fait
+connaître qu'indirectement les moeurs privées et publiques de
+l'Égypte; mais à certains détails qu'il donne en passant, on peut
+juger que la corruption, chez cet ancien peuple, était arrivée à son
+comble. Ainsi, on ne remettait aux embaumeurs les corps des femmes
+jeunes et belles que trois ou quatre jours après leur mort, et cela,
+de peur que les embaumeurs n'abusassent de ces cadavres. «On raconte,
+dit Hérodote, qu'on en prit un sur le fait avec une femme morte
+récemment.»
+
+L'histoire des rois d'Égypte nous présente encore dans l'ouvrage
+d'Hérodote deux étranges exemples de la Prostitution légale.
+Rhampsinite ou Rhamsès, qui régnait environ 2244 ans avant
+Jésus-Christ, voulant découvrir l'adroit voleur qui avait pillé son
+trésor, «s'avisa d'une chose que je ne puis croire,» dit Hérodote,
+dont la crédulité avait été souvent mise à l'épreuve: «il prostitua sa
+propre fille, en lui ordonnant de s'asseoir dans un lieu de
+débauche et d'y recevoir également tous les hommes qui se
+présenteraient, mais de les obliger, avant de leur accorder ses
+faveurs, à lui dire ce qu'ils avaient fait dans leur vie de plus
+subtil et de plus méchant.» Le voleur coupa le bras d'un mort, le mit
+sous son manteau et alla rendre visite à la fille du roi. Il ne manqua
+pas de se vanter d'être l'auteur du vol; la princesse essaya de
+l'arrêter, mais, comme ils étaient dans l'obscurité, elle ne saisit
+que le bras du mort, pendant que le vivant gagnait la porte. Ce
+nouveau tour d'adresse le recommanda tellement à l'estime de
+Rhampsinite, que le roi fit grâce au voleur et le maria ensuite avec
+celle qu'il lui avait déjà fait connaître dans un mauvais lieu. Cette
+pauvre princesse en était sortie sans doute en meilleur état que la
+fille de Chéops, qui fut roi d'Égypte, douze siècles avant
+Jésus-Christ. Chéops fit construire la grande pyramide, laquelle coûta
+vingt années de travail et des dépenses incalculables. «Épuisé par ces
+dépenses, rapporte Hérodote, il en vint à ce point d'infamie de
+prostituer sa fille dans un lieu de débauche, et de lui ordonner de
+tirer de ses amants une certaine somme d'argent. J'ignore à quel taux
+monta cette somme; les prêtres ne me l'ont point dit. Non-seulement
+elle exécuta les ordres de son père, mais elle voulut aussi laisser
+elle-même un monument: elle pria donc tous ceux qui la venaient voir
+de lui donner chacun une pierre pour des ouvrages qu'elle méditait. Ce
+fut de ces pierres, me dirent les prêtres, qu'on bâtit la
+pyramide qui est au milieu des trois.» La science moderne n'a pas
+encore calculé combien il était entré de pierres dans cette pyramide.
+
+L'érection d'une pyramide, si coûteuse qu'elle fût, ne semblait pas
+au-dessus des moyens d'une courtisane. Aussi, malgré la chronologie et
+l'histoire, attribuait-on généralement en Égypte la construction de la
+pyramide de Mycérinus à la courtisane Rhodopis. Cette courtisane
+n'était pas Égyptienne de naissance, mais elle avait fait sa fortune
+avec les Égyptiens, longtemps après le règne de Mycérinus. Rhodopis,
+qui vivait sous Amasis, 600 ans avant Jésus-Christ, était originaire
+de Thrace; elle avait été compagne d'esclavage d'Ésope le fabuliste,
+chez Iadmon, à Samos. Elle fut menée en Égypte par Xanthus, de Samos,
+qui faisait aux dépens d'elle un assez vilain métier, puisqu'il
+l'avait achetée pour qu'elle exerçât l'état de courtisane au profit de
+son maître. Elle réussit à merveille, et sa renommée lui attira une
+foule d'amants entre lesquels Charaxus, de Mytilène, frère de la
+célèbre Sapho, fut tellement épris de cette charmante fille, qu'il
+donna une somme considérable pour sa rançon. Rhodopis, devenue libre,
+ne quitta pas l'Égypte, où sa beauté et ses talents lui procurèrent
+des richesses immenses. Elle en fit un singulier usage, car elle
+employa la dixième partie de ses biens à fabriquer des broches de fer,
+qu'elle offrit, on ne sait pour quel voeu, au temple de Delphes,
+où on les voyait encore du temps d'Hérodote. Ce grave historien
+parle de ces broches symboliques comme d'une chose que personne
+n'avait encore imaginée et il ne cherche pas à deviner le sens figuré
+de cette singulière offrande. On n'en montrait plus que la place du
+temps de Plutarque. La tradition populaire avait si bien confondu les
+broches du temple d'Apollon delphien et la pyramide de Mycérinus,
+construite plusieurs siècles avant la fabrication des broches, que
+tout le monde en Égypte s'obstinait à mettre cette pyramide sur le
+compte de Rhodopis. Selon les uns, elle en avait payé la façon; selon
+les autres (Strabon et Diodore de Sicile ont l'air d'adopter cette
+opinion erronée), ses amants l'avaient fait bâtir à frais communs pour
+lui plaire: d'où il faut conclure que la courtisane avait l'amour des
+pyramides.
+
+Rhodopis, que les Grecs nommaient Dorica, et Dorica était célèbre dans
+toute la Grèce, ouvrit la liste de ses adorateurs par le nom d'Ésope,
+qui, tout contrefait et tout laid qu'il fût, ne donna qu'une de ses
+fables pour acheter les faveurs de cette belle fille de Thrace. Le
+baiser du poëte la désigna aux regards complaisants de la destinée. Le
+beau Charaxus, à qui elle devait sa liberté et le commencement de son
+opulence, la laissa se fixer dans la ville de Naucratis, où il venait
+la voir, à chaque voyage qu'il faisait en Égypte pour y apporter et y
+vendre du vin. Rhodopis l'aimait assez pour lui être fidèle tant qu'il
+séjournait à Naucratis, et l'amour l'y retenait plus que son
+commerce. Pendant une de ses absences, Rhodopis, assise sur une
+terrasse, regardait le Nil et cherchait à l'horizon la voile du navire
+qui lui ramenait Charaxus; une de ses pantoufles avait quitté son pied
+impatient et brillait sur un tapis: un aigle la vit, la saisit avec
+son bec et l'emporta dans les airs. En ce moment, le roi Amasis était
+à Naucratis et y tenait sa cour, entouré de ses principaux officiers.
+L'aigle, qui avait enlevé la pantoufle de Rhodopis sans que celle-ci
+s'en aperçût, laissa tomber cette pantoufle sur les genoux du Pharaon.
+Jamais il n'avait rencontré pantoufle si petite et si avenante. Il se
+mit en quête aussitôt du joli pied à qui elle appartenait, et
+lorsqu'il l'eut trouvé, en faisant essayer la divine pantoufle à
+toutes les femmes de ses États, il voulut avoir Rhodopis pour
+maîtresse. Néanmoins, la maîtresse d'Amasis ne renonça pas à Charaxus;
+et la Grèce célébra, dans les chansons de ses poëtes, les amours de
+Dorica, que Sapho, soeur de Charaxus, avait poursuivie d'amers
+reproches. Pausidippe, dans son livre sur l'Éthiopie, a consacré cette
+épigramme à l'amante de Charaxus: «Un noeud de rubans relevait tes
+longues tresses, des parfums voluptueux s'exhalaient de ta robe
+flottante; aussi vermeille que le vin qui rit dans les coupes, tu
+enlaçais dans tes bras charmants le beau Charaxus. Les vers de Sapho
+l'attestent et t'assurent l'immortalité. Naucratis en conservera le
+souvenir, tant que les vaisseaux vogueront avec joie sur les flots du
+Nil majestueux.»
+
+Naucratis était la ville des courtisanes: celles qui sortaient de
+cette ville semblaient avoir profité des leçons de Rhodopis. Leurs
+charmes et leurs séductions firent longtemps l'entretien de la Grèce,
+qui envoyait souvent ses débauchés à Naucratis et qui en rapportait de
+merveilleux récits de Prostitution. Après Rhodopis, une autre
+courtisane, nommée Archidice, acquit aussi beaucoup de célébrité par
+les mêmes moyens; mais, de l'aveu d'Hérodote, elle eut moins de vogue
+que sa devancière. On sait pourtant qu'elle mettait un si haut prix à
+ses faveurs, que le plus riche se ruinait à les payer; et beaucoup se
+ruinèrent ainsi. Un jeune Égyptien, qui était éperdument amoureux de
+cette courtisane, voulut se ruiner pour elle; mais, comme sa fortune
+était médiocre, Archidice refusa la somme et l'amant. Celui-ci ne se
+tint pas pour battu: il invoqua Vénus, qui lui envoya en songe
+gratuitement ce qu'il eût payé si cher en réalité; il n'en demanda pas
+davantage. La courtisane apprit ce qui s'était passé sans elle, et
+cita devant les magistrats son débiteur insolvable en lui réclamant le
+prix du songe. Les magistrats jugèrent ce point litigieux avec une
+grande sagesse: ils autorisèrent Archidice à rêver qu'elle avait été
+payée, et partant quitte. (Voy. les notes de Larcher, traducteur
+d'Hérodote.)
+
+La grande époque des courtisanes en Égypte paraît avoir été celle des
+Ptolémées, dans le troisième siècle avant Jésus-Christ; mais, parmi
+ces illustres filles, les unes étaient Grecques, les autres
+venaient d'Asie, et presque toutes avaient commencé par jouer de la
+flûte. Ptolémée-Philadelphe en eut un grand nombre à son service:
+l'une, Cléiné, lui servait d'échanson, et il lui fit élever des
+statues qui la représentaient vêtue d'une tunique légère et tenant une
+coupe ou _rithon_; l'autre, Mnéside, était une de ses musiciennes;
+celle-ci, Pothyne, l'enchantait par les grâces de sa conversation;
+celle-là, Myrtion, qu'il avait tirée d'un lieu de débauche hanté par
+les bateliers du Nil, l'enivrait de sales jouissances. Ce Ptolémée
+payait généreusement les services qu'on lui rendait, et il honora d'un
+tombeau la mémoire de Stratonice, qui lui avait laissé de tendres
+souvenirs, quoiqu'elle fût Grecque et non Égyptienne. Ce roi
+voluptueux n'avait pas de répugnance pour les Grecques: il avait fait
+venir d'Argos la belle Bilistique, qui descendait de la race des
+Atrides, et qui oubliait son origine le plus joyeusement qu'elle
+pouvait. Ptolémée Evergète, fils de Philadelphe, n'éparpilla pas ses
+amours autant que son père lui en avait donné l'exemple: il se
+contenta d'Irène, qu'il conduisit à Éphèse, dont il était gouverneur,
+et qui poussa le dévouement jusqu'à mourir avec lui. Ptolémée
+Philopator se mit à la merci d'une adroite courtisane, nommée
+Agathoclée, qui régna sous son nom en Égypte, comme elle régnait dans
+sa chambre à coucher. Un autre Ptolémée ne pouvait se passer d'une
+hétaire subalterne, qu'il avait surnommée Hippée, ou la Jument,
+parce qu'elle se partageait entre lui et l'administrateur du fourrage
+de ses écuries. Il aimait surtout à boire avec elle; un jour qu'elle
+buvait à plein gosier, il s'écria en riant et en lui frappant sur la
+croupe: «La Jument a trop mangé de foin!»
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+ SOMMAIRE. --La Prostitution hospitalière chez les Hébreux. --Les
+ fils des anges. --Le déluge. --Sodome et Gomorrhe. --Les filles de
+ Loth. --La Prostitution légale établie chez les Patriarches.
+ --Joseph et la femme de l'eunuque Putiphar. --Thamar se prostitue
+ à Juda son beau-père. --Le _marché aux paillardes_. --Les _femmes
+ étrangères_. --Le roi Salomon permet aux courtisanes de s'établir
+ dans les villes. --Apostrophe du prophète Ézéchiel à Jérusalem la
+ grande prostituée. --Lois de Moïse. --Sorte de Prostitution
+ permise par Moïse, et à quelles conditions. --Trafic que les
+ Hébreux faisaient entre eux de leurs filles. --Inflexibilité de
+ Moïse à l'égard des crimes contre nature. --Raisons qui avaient
+ décidé Moïse à exclure les Juives de la Prostitution légale. --Le
+ chapitre XVIII du _Lévitique_. --Infirmités secrètes dont les
+ femmes juives étaient affligées. --Précautions singulières prises
+ par Moïse pour sauvegarder la santé des Hébreux. --Tourterelles
+ offertes en holocauste par les _hommes découlants_, pour obtenir
+ leur guérison. --La loi de Jalousie. --Le _gâteau de jalousie_ et
+ les _eaux amères_ de la malédiction. --La Prostitution sacrée chez
+ les Hébreux. --Cultes de Moloch et de Baal-Phegor. --Superstitions
+ obscènes et offrandes immondes. --Les _Molochites_. --Les
+ _efféminés_ ou consacrés. --Leurs mystères infâmes. --Le _prix du
+ chien_. --Les _consacrées_. --Maladies nées de la débauche des
+ Israélites. --Zambri et la prostituée de Madian. --Les efféminés
+ détruits par Moïse reparaissent sous les rois de Juda. --Asa les
+ chasse à son tour. --Maacha, mère d'Asa, grande prêtresse de
+ Priape. Les efféminés, revenus de nouveau, sont décimés par
+ Josias. --Débordements des Israélites avec les filles de Moab.
+ --Moeurs des prostituées moabites. --Expédition contre les
+ Madianites. --Massacre des femmes prisonnières, par ordre de
+ Moïse. --Lois de Moïse sur la virginité des filles. --Moyens des
+ Juifs pour constater la virginité. --Peines contre l'adultère et
+ le viol. --L'_achat d'une vierge_. --La concubine de Moïse.
+ --Châtiment infligé par le Seigneur à Marie, soeur de Moïse.
+ --Recommandation de Moïse aux Hébreux, au sujet des plaisirs de
+ l'amour. --La fille de Jephté. --Les espions de Josué et la fille
+ de joie Rahab. --Samson et la paillarde de Gaza. --Dalila. --Le
+ lévite d'Éphraïm et sa concubine. --Infamie des Benjamites. --La
+ jeune fille vierge du roi David. --Débordements du roi Salomon.
+ --Ses sept cents femmes et ses trois cents concubines. --Tableau
+ et caractère de la Prostitution à l'époque de Salomon, puisés dans
+ son livre des _Proverbes_. --Les prophètes Isaïe, Jérémie et
+ Ézéchiel. --Le temple de Dieu à Jérusalem, théâtre du commerce des
+ prostituées. --Jésus les chasse de la maison du Seigneur. --Marie
+ Madeleine chez le Pharisien. --Jésus lui remet ses péchés à cause
+ de son repentir.
+
+
+Les Hébreux, qui étaient originaires de la Chaldée, y avaient pris les
+moeurs de la vie pastorale: il est donc certain que la Prostitution
+hospitalière exista dans les âges reculés, chez la race juive comme
+chez les pâtres et les chasseurs chaldéens. On en retrouve la trace çà
+et là dans les livres saints. Mais la Prostitution sacrée était
+fondamentalement antipathique avec la religion de Moïse, et ce grand
+législateur, qui avait pris à tâche d'imposer un frein à son peuple
+pervers et corrompu, s'efforça de réprimer au nom de Dieu les excès
+épouvantables de la Prostitution légale. De là cette pénalité
+terrible qu'il avait tracée en caractères de sang sur les tables de la
+loi, et qui suffisait à peine pour arrêter les monstrueux débordements
+des fils d'Abraham.
+
+Le plus ancien exemple qui existe peut-être de la Prostitution
+hospitalière, c'est dans la Genèse qu'il faut le chercher. Du temps de
+Noé les fils de Dieu ou les anges étaient descendus sur la terre pour
+connaître les filles des hommes, et ils en avaient eu des enfants qui
+furent des géants. Ces anges venaient le soir demander un abri sous la
+tente d'un patriarche et ils y laissaient, en s'éloignant plus ou
+moins satisfaits de ce qu'ils avaient trouvé, des souvenirs vivants de
+leur passage. La Genèse ne nous dit pas à quel signe authentique on
+pouvait distinguer un ange d'un homme: ce n'était qu'au bout de neuf
+mois qu'il se révélait par la naissance d'un géant. Ces géants
+n'héritèrent pas des vertus de leurs pères, car la méchanceté des
+hommes ne fit que s'accroître; de telle sorte que le Seigneur, indigné
+de voir l'espèce humaine si dégénérée et si corrompue, résolut de
+l'anéantir, à l'exception de Noé et de sa famille. Le déluge renouvela
+la face du monde, mais les passions et les vices, que Dieu avait voulu
+faire disparaître, reparurent et se multiplièrent avec les hommes.
+L'hospitalité même ne fut plus chose sainte et respectée dans les
+villes immondes de Sodome et de Gomorrhe; lorsque les deux anges
+qui avaient annoncé à Abraham que sa femme Sarah, âgée de six vingts
+ans, lui donnerait un fils, allèrent à Sodome et s'arrêtèrent dans la
+maison de Loth pour y passer la nuit, les habitants de la ville,
+depuis le plus jeune jusqu'au plus vieux, environnèrent la maison, et
+appelant Loth: «Où sont ces hommes, lui dirent-ils, qui sont venus
+cette nuit chez toi? Fais-les sortir, afin que nous les
+connaissions? --Je vous prie, mes frères, répondit Loth, ne leur faites
+point de mal. J'ai deux filles qui n'ont point encore connu d'homme,
+je vous les amènerai, et vous les traiterez comme il vous plaira,
+pourvu que vous ne fassiez pas de mal à ces hommes. Car ils sont venus
+à l'ombre de mon toit.» Loth, qui faisait ainsi à l'hospitalité le
+sacrifice de l'honneur de ses filles, n'eût-il pas accordé de bonne
+grâce à ses deux hôtes ce qu'il offrait malgré lui à une populace en
+délire? Quant à ses deux filles, que le spectacle de la destruction de
+Sodome et de Gomorrhe n'avait point assez épouvantées pour leur
+inspirer des sentiments de continence, elles abusèrent étrangement
+l'une après l'autre de l'ivresse de leur malheureux père.
+
+C'est bien la débauche, et la plus hideuse, mais ce n'est pas encore
+la Prostitution légale, celle qui s'accomplit en vertu d'un marché que
+la loi ne condamne pas et que l'usage autorise. Cette espèce de
+Prostitution se montre chez les Hébreux, dès les temps des
+patriarches, dix-huit siècles avant Jésus-Christ, alors même que
+le chaste Joseph, esclave et intendant de l'eunuque Putiphar en
+Égypte, résistait aux provocations impudiques de la femme de son
+maître, et lui abandonnait son manteau plutôt que son honneur. Un des
+frères de Joseph, Juda, le quatrième fils de Jacob, avait marié
+successivement à une fille nommée Thamar deux fils qu'il avait eus
+avec une Chananéenne: ces deux fils, Her et Onan, étant morts sans
+laisser d'enfants, leur veuve se promettait d'épouser leur dernier
+frère, Séla; mais Juda ne se souciait pas de ce mariage, auquel les
+deux précédents, restés stériles, attachaient un fâcheux augure.
+Thamar, mécontente de son beau-père, qui s'était engagé vis-à-vis
+d'elle à la marier avec Séla, imagina un singulier moyen de prouver
+qu'elle pouvait devenir mère. Ayant su que Juda s'en allait sur les
+hauteurs de Tinnath pour y faire tondre ses brebis, elle ôta ses
+habits de veuvage, elle se couvrit d'un voile et s'en enveloppa, puis
+s'assit dans un carrefour sur la route que Juda devait prendre. «Quand
+Juda la vit, raconte la _Genèse_ (ch. XXXVIII), il imagina que c'était
+une prostituée, car elle avait couvert son visage pour n'être pas
+reconnue. Et, s'avançant vers elle, il lui dit: «Permets que j'aille
+avec toi!» Car il ne soupçonnait pas que ce fût sa belle-fille. Elle
+lui répondit: «Que me donneras-tu pour jouir de mes embrassements?» Il
+dit: «Je t'enverrai un chevreau de mes troupeaux.» Alors, elle reprit:
+«Je ferai ce que tu veux, si tu me donnes des arrhes jusqu'à ce
+que tu m'envoies ce que tu promets?» Et Juda lui dit: «Que veux-tu que
+je te donne pour arrhes?» Elle répondit: «Ton anneau, ton bracelet et
+le bâton que tu tiens à la main.» Il s'approcha d'elle et aussitôt
+elle conçut; ensuite, se levant, elle s'en alla, et, quittant le voile
+qu'elle avait pris, elle revêtit les habits du veuvage. Cependant Juda
+envoya un chevreau, par l'entremise d'un de ses pâtres, qui devait lui
+rapporter son gage; mais le pâtre ne trouva pas cette femme, entre les
+mains de qui le gage était resté, et il interrogea les passants: «Où
+est cette prostituée qui stationnait dans le carrefour?» Et ils
+répondirent: «Il n'y a point eu de prostituée dans cet endroit-là.» Et
+il retourna vers Juda et lui dit: «Je ne l'ai point trouvée, et les
+gens de l'endroit m'ont déclaré que jamais prostituée n'avait
+stationné à cette place.» Peu de temps après, on vint annoncer à Juda
+que sa belle-fille était enceinte et il ordonna qu'elle fût brûlée
+comme adultère; mais Thamar lui fit connaître alors le père de
+l'enfant qu'elle portait, en lui rendant son anneau, son bracelet et
+son bâton.
+
+Voilà certainement le plus ancien exemple de Prostitution légale que
+puisse nous fournir l'histoire; car le fait, rapporté par Moïse avec
+toutes les circonstances qui le caractérisèrent, remonte au
+vingt-unième siècle avant Jésus-Christ. Nous voyons déjà la prostituée
+juive, cachée dans les plis d'un voile, assise au bord d'un
+chemin et s'y livrant à son infâme métier avec le premier venu qui
+veut la payer. C'était là, depuis la plus haute antiquité, le rôle que
+jouait la Prostitution chez les Hébreux. Les livres saints sont
+remplis de passages qui nous montrent les carrefours des routes
+servant de marché et de champ de foire aux _paillardes_, qui tantôt se
+tenaient immobiles, enveloppées dans leur voile comme dans un linceul,
+et tantôt, vêtues d'habits immodestes et richement parées, brûlaient
+des parfums, chantaient des chansons voluptueuses, en s'accompagnant
+avec la lyre, la harpe et le tambour, ou dansaient au son de la double
+flûte. Ces paillardes n'étaient pas des Juives, du moins la plupart;
+car l'Écriture les qualifie ordinairement de _femmes étrangères_:
+c'étaient des Syriennes, des Égyptiennes, des Babyloniennes, etc., qui
+excellaient dans l'art d'exciter les sens. La loi de Moïse défendait
+expressément aux femmes juives de servir d'auxiliaires à la
+Prostitution qu'elle autorisait pour les hommes, puisqu'elle ne la
+condamnait pas. On s'explique donc comment les _femmes étrangères_
+n'avaient pas le droit de se prostituer dans l'enceinte des villes et
+pourquoi les grands chemins avaient le privilége de donner asile à la
+débauche publique. Il n'y eut d'exception à cet usage que sous le
+règne de Salomon, qui permit aux courtisanes de s'établir au milieu
+des villes. Mais, auparavant et depuis, on ne les rencontrait pas dans
+les rues et les carrefours de Jérusalem; on les voyait se mettre
+à l'encan, le long des routes. Là, elles dressaient leurs tentes de
+peaux de bêtes ou d'étoffes aux couleurs éclatantes. Quinze siècles
+après l'aventure de Thamar, le prophète Ézéchiel disait, dans son
+langage symbolique, à Jérusalem la grande prostituée: «Tu as construit
+un lupanar et tu t'es fait un lieu de Prostitution dans tous les
+carrefours, à la tête de chaque chemin tu as arboré l'enseigne de ta
+paillardise, et tu as fait un abominable emploi de ta beauté, et tu
+t'es abandonnée à tous les passants (_divisisti pedes tuos omni
+transeunti_, dit la _Vulgate_), et tu as multiplié tes fornications.»
+
+Le séjour des Hébreux en Égypte, où les moeurs étaient fort
+dépravées, acheva de pervertir les leurs et de les ramener à l'état de
+simple nature: ils vivaient dans une honteuse promiscuité, lorsque
+Moïse les fit sortir de servitude et leur donna un code de lois
+religieuses et politiques. Moïse, en conduisant les Juifs vers la
+terre promise, eut besoin de recourir à une pénalité terrible pour
+arrêter les excès de la corruption morale qui déshonorait le peuple de
+Dieu. Du haut du mont Sinaï il fit entendre ces paroles, que le
+Seigneur prononça au milieu des éclairs et des tonnerres: «Tu ne
+paillarderas point! Tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain!»
+Ensuite, il ne dédaigna pas de régler lui-même, au nom de Jehovah, les
+formes d'une espèce de Prostitution qui faisait essentiellement partie
+de l'esclavage. «Si quelqu'un a vendu sa fille comme esclave,
+dit-il, elle ne pourra quitter le service de son maître, à l'instar
+des autres servantes. Si elle déplaît aux yeux du maître à qui elle a
+été livrée, que le maître la renvoie; mais il n'aura pas le pouvoir de
+la vendre à un peuple étranger, s'il veut se débarrasser d'elle.
+Toutefois, s'il l'a fiancée à son fils, il doit se conduire envers
+elle comme envers ses propres filles. Que s'il en a pris une autre, il
+pourvoira à la dot et aux habits de son esclave, et il ne lui niera
+pas le prix de sa pudicité (_pretium pudicitiæ non negabit_). S'il ne
+fait pas ces trois choses, elle sortira de servage, sans rien payer.»
+Ce passage, que les commentateurs ont compris de différentes façons,
+prouve de la manière la plus évidente que chez les Juifs, du moins
+avant la rédaction définitive des tables de la loi, le père avait le
+droit de vendre sa fille à un maître, qui en faisait sa concubine pour
+un temps déterminé par le contrat de vente. On voit aussi, dans cette
+singulière législation, que la fille, vendue de la sorte au profit de
+son père, ne retirait aucun avantage personnel de l'abandon qu'elle
+était forcée de faire de son corps, excepté dans le cas où le maître,
+après l'avoir fiancée à son fils, voudrait la remplacer par une autre
+concubine. Il est donc clairement établi que les Hébreux trafiquaient
+entre eux de la Prostitution de leurs filles.
+
+Moïse, ce sage législateur qui parlait aux Hébreux par la bouche de
+Dieu, avait affaire à des pécheurs incorrigibles: il leur laissa,
+par prudence, comme un faible dédommagement de ce qu'il leur enlevait,
+la liberté d'avoir commerce avec des prostituées étrangères; mais il
+fut inflexible à l'égard des crimes de bestialité et de sodomie.
+«Celui qui aura eu des rapports charnels avec une bête de somme sera
+puni de mort,» dit-il dans l'_Exode_ (chap. XXII). «Tu n'auras pas de
+relation sexuelle avec un mâle, comme avec une femme, dit-il dans le
+_Lévitique_ (chap. XVIII), car c'est une abomination; tu ne
+cohabiteras avec aucune bête et tu ne te souilleras pas avec elle. La
+femme ne se prostituera pas à une bête et ne se mélangera pas avec
+elle, car c'est un forfait!» Moïse, en parlant de ces désordres contre
+nature, ne peut s'empêcher d'excuser les Juifs, qui ne les avaient pas
+inventés et qui s'y abandonnaient à l'exemple des autres peuples. «Les
+nations que je m'en vais chasser de devant vous se sont polluées de
+toutes ces turpitudes, s'écrie le chef d'Israël, la terre qu'elles
+habitent en a été souillée, et moi je vais punir sur elle son
+iniquité, et la terre vomira ses habitants.» Moïse, qui sait combien
+son peuple est obstiné dans ses vilaines habitudes, joint la menace à
+la prière pour imposer un frein salutaire aux déréglements des sens:
+«Quiconque aura fait une seule de ces abominations sera retranché du
+milieu des miens!» Ce n'était point encore assez pour effrayer les
+coupables; Moïse revient encore à plusieurs reprises sur la peine
+qu'on doit leur infliger: «Les deux auteurs de l'abomination
+seront également mis à mort, lapidés ou brûlés, l'homme et la bête, la
+bête et la femme, le mâle et son complice mâle.» Moïse n'avait donc
+pas prévu que le sexe féminin pût se livrer à de pareilles énormités.
+Et toujours il mettait sous les yeux des Israélites la nécessité de ne
+pas ressembler aux peuples qu'ils allaient chasser de la terre de
+Chanaan: «Vous ne suivrez point les errements de ces nations, disait
+l'Éternel, car elles ont pratiqué les infamies que je vous défends, et
+je les ai prises en abomination (_Lévit._, XX).»
+
+Le but évident de la loi de Moïse était d'empêcher, autant que
+possible, la race juive de dégénérer et de s'abâtardir par suite des
+débauches qui n'avaient déjà que trop vicié son sang et appauvri sa
+nature. Ces débauches portaient, d'ailleurs, un grave préjudice au
+développement de la population et à la santé publique. Tels furent
+certainement les deux principaux motifs qui déterminèrent le
+législateur à ne tolérer la Prostitution légale, que chez les femmes
+étrangères. Il la défendit absolument aux femmes juives. «Tu ne
+prostitueras pas ta fille, dit-il dans le _Lévitique_ (chap. XIX),
+afin que la terre ne soit pas souillée ni remplie d'impureté.» Il dit
+encore plus expressément dans le _Deutéronome_ (XXIII): «Il n'y aura
+pas de prostituées entre les filles d'Israël, ni de ruffian entre les
+fils d'Israël.» (_Non erit meretrix de filiabus Israel nec scortator
+de filiis Israel._) Ces deux articles du code de Moïse réglèrent la
+Prostitution chez les Juifs, quand les Juifs furent fixés en
+Palestine et constitués en corps de nation sous le gouvernement des
+juges et des rois. Les lieux de débauche étaient dirigés par des
+étrangers, la plupart Syriens; les femmes de plaisir, dites
+consacrées, étaient toutes étrangères, la plupart Syriennes. Quant aux
+raisons qui avaient décidé Moïse à exclure les femmes juives de la
+Prostitution légale, elles sont suffisamment déduites dans les
+chapitres du _Lévitique_ où il ne craint pas de révéler les infirmités
+dégoûtantes auxquelles étaient sujettes alors les femmes de sa race.
+De là toutes les précautions qu'il prend pour rendre les unions saines
+et prolifiques. On ne s'explique pas autrement ce chapitre XVIII du
+_Lévitique_, dans lequel il énumère toutes les personnes du sexe
+féminin, dont un juif ne découvrira pas la nudité (_turpitudinem non
+discoperies_), sous peine de désobéir à l'Éternel: «Que nul ne
+s'approche de sa parente pour cohabiter avec elle!» dit le Seigneur.
+Ainsi, tout Juif ne pouvait, sans crime, connaître sa mère ou
+belle-mère, sa soeur ou belle-soeur, sa fille, petite-fille ou
+belle-fille, sa tante maternelle ou paternelle, sa nièce ou sa cousine
+germaine. Moïse crut utile d'établir de la sorte les degrés de parenté
+qui repoussassent une alliance incompatible et plus contraire encore à
+l'état physique d'une société qu'à son organisation morale. C'était
+par des motifs tout à fait analogues, que l'approche d'une femme, à
+l'époque de son indisposition menstruelle, avait été si sévèrement
+interdite, que la loi de Moïse la punissait de mort dans
+certaines circonstances. Le danger, il est vrai, était plus sérieux
+chez les Juives que partout ailleurs.
+
+Ces Juives, si belles qu'elles fussent, avec leurs yeux noirs fendus
+en amande, avec leur bouche voluptueuse aux lèvres de corail et aux
+dents de perles, avec leur taille souple et cambrée, avec leur gorge
+ferme et riche, avec tous les trésors de leurs formes potelées, ces
+juives, dont la Sunamite du _Cantique des Cantiques_ nous offre un si
+séduisant portrait, étaient affligées, s'il faut en croire Moïse, de
+secrètes infirmités que certains archéologues de la médecine ont voulu
+traiter comme les symptômes du mal vénérien. A coup sûr, ce mal-là ne
+venait ni de Naples ni d'Amérique. Il serait donc imprudent et bien
+osé de se prononcer sur un sujet si délicat; mais, en tout cas, on ne
+peut qu'approuver Moïse, qui avait pris des précautions singulières
+pour sauvegarder la santé des Hébreux et pour empêcher leur
+progéniture d'être gâtée dans son germe. Selon d'autres commentateurs,
+peu ou point médecins, mais très-habiles théologiens sans doute, il ne
+s'agit que du flux de sang et des hémorrhoïdes, dans ce terrible
+chapitre XV du _Lévitique_, qui commence ainsi dans la traduction la
+plus décente: «Tout homme à qui la chair découle sera souillé à cause
+de son flux, et telle sera la souillure de son flux; quand sa chair
+laissera aller son flux ou que sa chair retiendra son flux, c'est sa
+souillure.» Le texte de la _Vulgate_ ne laisse pas de doute sur
+la nature de ce flux, sinon sur son origine: _Vir qui patitur fluxum
+seminis immundus erit; et tunc indicabitur huic vitio subjacere, cum
+per singula momenta adhæserit carni ejus atque concreverit foedus
+humor._ Et voilà pourquoi Moïse avait ordonné des ablutions si
+rigoureuses et des épreuves si austères, à ceux qui _découlaient_,
+suivant l'expression des traductions orthodoxes de la _Bible_. Le
+malade, qui rendait impur tout ce qu'il touchait, et dont les
+vêtements devaient être lavés à mesure qu'il les souillait, se rendait
+à l'entrée du tabernacle, le huitième jour de son flux, et sacrifiait
+deux tourterelles ou deux pigeons, l'un pour son péché, l'autre en
+holocauste. Ces deux pigeons, que le paganisme avait consacrés à Vénus
+à cause de l'ardeur et de la multiplicité de leurs caresses,
+représentaient évidemment les deux auteurs d'un péché qui avait eu de
+si fâcheuses conséquences. Ce sacrifice expiatoire ne guérissait pas
+le malade, qui restait retranché hors d'Israël et loin du tabernacle
+de Dieu jusqu'à ce que son flux s'arrêtât. Moïse impose là de
+véritables règlements de police, pour empêcher autant que possible
+qu'une maladie immonde, qui altérait les sources de la génération chez
+les Hébreux, ne se propageât encore en augmentant ses ravages, et ne
+finît par infecter tout le peuple d'Israël.
+
+Cette maladie cependant s'était tellement aggravée et multipliée
+pendant le séjour des Israélites dans le désert, que Moïse expulsa du
+camp tous ceux qui en étaient atteints (_Nombres_, chap. V). Ce
+fut par l'ordre du Seigneur que les enfants d'Israël chassèrent sans
+pitié tout lépreux et _tout homme découlant_. On peut penser que ces
+malheureux, à qui sans doute l'Éternel n'envoyait pas le bienfait de
+la manne céleste, périrent de froid et de faim, sinon de leur mal. Il
+est permis de rapporter encore à ce mal étrange et odieux la loi de
+Jalousie, que Moïse formula pour tranquilliser les maris qui
+accusaient leurs femmes d'avoir compromis leur santé en commettant un
+adultère dont elles avaient gardé les traces cuisantes. Des querelles
+inextinguibles éclataient sans cesse à ce sujet dans l'intérieur des
+ménages juifs. Le mari soupçonnait sa femme et cherchait la preuve de
+ses soupçons dans l'état de leur santé réciproque; la femme jurait en
+vain qu'elle ne s'était pas souillée, et elle imputait souvent à son
+mari les torts que celui-ci lui reprochait. Alors, mari et femme se
+rendaient devant le sacrificateur; le mari présentait pour sa femme un
+gâteau de farine d'orge, sans huile, nommé _gâteau de jalousie_; les
+deux époux se tenaient debout devant l'Éternel; le sacrificateur
+posait le gâteau sur les mains de la femme, et tenait dans les siennes
+les eaux amères qui apportent la malédiction: «Si aucun homme n'a
+couché avec toi, lui disait-il, et si, étant en la puissance de ton
+mari, tu ne t'es point débauchée et souillée, sois exempte de ces eaux
+amères; mais si, étant en la puissance de ton mari, tu t'es débauchée
+et souillée, et que quelque autre que ton mari ait couché avec
+toi, que l'Éternel te livre à l'exécration à laquelle tu t'es
+assujettie par serment, et que ces eaux-là, qui apportent la
+malédiction, entrent dans tes entrailles pour te faire enfler le
+ventre et faire tomber ta cuisse.» La femme répondait _Amen_ et buvait
+les eaux amères, tandis que le sacrificateur faisait tournoyer le
+gâteau de jalousie et l'offrait sur l'autel. Si plus tard la femme
+voyait enfler son ventre et se dessécher sa cuisse, elle était
+convaincue d'adultère et elle devenait infâme aux yeux d'Israël. Son
+mari, au contraire, que tout le monde plaignait comme une victime
+_exempte de faute_, se trouvait justifié, sinon guéri; car, bien qu'il
+n'eût pas bu les eaux amères en présence du sacrificateur, il avait
+souvent la meilleure part des infirmités dégoûtantes et des accidents
+terribles que l'exécration faisait peser sur sa femme criminelle.
+Quand celle-ci avait manifesté son innocence par l'état prospère de
+son ventre et de sa cuisse charnue, elle n'avait plus à redouter les
+reproches de son mari et elle pouvait avoir des enfants.
+
+Moïse, on le voit, ne s'occupait pas seulement de moraliser les
+Israélites: il s'efforçait de détruire les germes de leurs vilaines
+maladies, et il mettait ses lois d'hygiène publique sous la sauvegarde
+du tabernacle de Dieu. Mais les Israélites, en passant à travers
+les peuplades étrangères, Moabites, Ammonites, Chananéens, et
+toutes ces races syriennes plus ou moins corrompues et idolâtres,
+s'incorporaient les goûts, les usages et les vices de leurs hôtes ou
+de leurs alliés. Or, la Prostitution la plus audacieuse florissait
+chez les descendants incestueux de Loth et de ses filles. La
+Prostitution sacrée avait surtout étendu son empire impudique dans le
+culte des faux dieux, que les habitants du pays adoraient avec une
+déplorable frénésie. Moloch et Baal-Phegor étaient les monstrueuses
+idoles de cette Prostitution à laquelle le peuple juif s'empressa de
+se faire initier. Moïse eut beau sévir contre les fornicateurs, leur
+exemple ne fut pas moins suivi par ceux qui se laissèrent entraîner
+aux appétits de la chair. Ainsi, une foule de superstitions obscènes
+restèrent dans les moeurs des Hébreux, quoique les autels de Baal et
+de Moloch eussent été renversés et ne reçussent plus d'offrandes
+immondes. Moïse, dans le chapitre XX du _Lévitique_ et dans le
+chapitre XXIII du _Deutéronome_, a imprimé un stigmate d'infamie à ce
+culte exécrable et aux apostats qui le pratiquaient à la honte du vrai
+Dieu d'Israël: «Quiconque des enfants d'Israël ou des étrangers qui
+demeurent dans Israël donnera de sa semence à l'idole de Moloch, qu'il
+soit puni de mort: le peuple le lapidera.» Ainsi parle l'Éternel à
+Moïse, en lui ordonnant de retrancher du milieu de son peuple ceux qui
+auront forniqué avec Moloch. Dans le _Deutéronome_, c'est Moïse seul
+qui condamne, sans toutefois les frapper d'une peine déterminée,
+certaines impuretés qui concernaient Baal plutôt que Moloch: «Tu
+n'offriras pas dans le temple du Seigneur le salaire de la
+Prostitution et le _prix du chien_, quel que soit le voeu que tu
+aies fait, parce que ces deux choses sont en abomination devant le
+Seigneur ton Dieu.»
+
+Les savants se sont donné beaucoup de mal pour découvrir quels étaient
+ces dieux moabites, Moloch et Baal-Phegor; ils ont extrait du _Talmud_
+et des commentateurs juifs les détails les plus étranges sur les
+idoles de ces dieux-là et sur le culte qu'on leur rendait. Ainsi,
+Moloch était représenté sous la figure d'un homme à tête de veau, qui,
+les bras étendus, attendait qu'on lui offrît en sacrifice de la fleur
+de farine, des tourterelles, des agneaux, des béliers, des veaux, des
+taureaux et des enfants. Ces différentes offrandes se plaçaient dans
+sept bouches qui s'ouvraient au milieu du ventre de cette avide
+divinité d'airain, posée sur un immense four qu'on allumait pour
+consumer à la fois les sept espèces d'offrandes. Pendant cet
+holocauste, les prêtres de Moloch faisaient une terrible musique de
+sistres et de tambours, afin d'étouffer les cris des victimes. C'est
+alors qu'avait lieu l'infamie, maudite par le Dieu d'Israël: les
+_Molochites_ se livraient à des pratiques dignes de la patrie d'Onan,
+et, animés par le bruit cadencé des instruments de musique, ils
+s'agitaient autour de la statue incandescente qui apparaissait rouge à
+travers la fumée, ils poussaient des hurlements frénétiques, et,
+suivant l'expression biblique, donnaient de leur postérité à
+Moloch. Cette abomination se naturalisa tellement dans Israël, que
+quelques malheureux insensés osèrent l'introduire dans le culte du
+Dieu des Juifs, et souillèrent ainsi son sanctuaire. La colère de
+Moïse en fit justice, et il répéta ces paroles de l'Éternel: «Je
+mettrai ma face contre ceux qui paillardent avec Moloch, et je les
+retrancherai du milieu de mon peuple.» Ce Moloch, ou Molec, n'était
+autre que la Mylitta des Babyloniens, l'Astarté des Sidoniens, la
+Vénus génératrice, la femme divinisée. De là, les offrandes qu'on lui
+apportait: la fleur de farine, pour indiquer la substance de vie; les
+tourterelles, pour exprimer les tendresses de l'amour; les agneaux,
+pour désigner la fécondité; les béliers, pour caractériser la
+pétulance des sens; les veaux, pour peindre la richesse de la nature
+nourricière; les taureaux, pour symboliser la force créatrice; et les
+enfants, pour montrer le but du culte même de la déesse. On comprend
+que, par une honteuse exagération du zèle religieux, les fidèles
+adorateurs de Moloch, n'ayant pas d'enfants à lui offrir, lui aient
+offert une impure compensation de ce cruel sacrifice. Au reste, il
+semble que le culte de ce sale Moloch ait eu moins de vogue que celui
+de Baal-Phegor chez les Juifs.
+
+Baal-Phegor ou Belphegor, qui était le dieu favori des Madianites, fut
+accepté par les Hébreux avec une passion qui témoigne assez de
+l'indécence de ses mystères. Ce dieu malhonnête balança souvent le
+Dieu d'Abraham et de Jacob; son culte détestable, accompagné des
+plus affreuses débauches, ne fut jamais complétement détruit dans la
+nation juive, qui le pratiquait secrètement dans les bois et dans les
+montagnes. Ce culte était certainement celui d'Adonis ou de Priape.
+Les monuments qui représentaient le dieu nous manquent tout à fait.
+C'est à peine si quelques écrivains juifs se sont permis de faire
+parler la tradition au sujet de Baal, de ses statues et de ses
+cérémonies. Nous nous bornerons à entrevoir derrière un voile décent
+les images scandaleuses que Selden, l'abbé Mignot et Dulaure ont
+essayé de relever avec la main de l'érudition. Selon Selden, qui
+s'appuie de l'autorité d'Origène et de saint Jérôme, Belphegor était
+figuré tantôt par un phallus gigantesque, appelé dans la _Bible_:
+_species turpitudinis_; tantôt par une idole portant sa robe
+retroussée au-dessus de la tête, comme pour étaler sa turpitude (_ut
+turpitudinem membri virilis ostenderet_); selon Mignot, la statue de
+Baal était monstrueusement hermaphrodite; selon Dulaure, elle n'était
+remarquable que par les attributs de Priape. Mais tous les savants, se
+fondant sur les saintes Écritures et sur les commentaires des Pères de
+l'Église, sont d'accord au sujet de la Prostitution sacrée, qui
+faisait le principal élément de ce culte odieux. Les prêtres du dieu
+étaient de beaux jeunes hommes, sans barbe, qui, le corps épilé et
+frotté d'huiles parfumées, entretenaient un ignoble commerce
+d'impudicité dans le sanctuaire de Baal. La _Vulgate_ les nomme
+_efféminés_ (_effoeminati_); le texte hébraïque les qualifie de
+_kedeschim_, c'est-à-dire _consacrés_. Quelquefois, ces consacrés
+n'étaient que des mercenaires attachés au service du temple. Leur rôle
+ordinaire consistait dans l'usage plus ou moins actif de leurs
+mystères infâmes: ils se vendaient aux adorateurs de leur dieu, et
+déposaient sur ses autels le salaire de leur Prostitution. Ce n'est
+pas tout, ils avaient des chiens dressés aux mêmes ignominies; et le
+produit impur qu'ils retiraient de la vente ou du louage de ces
+animaux, ils l'appliquaient aussi aux revenus du temple. Enfin, dans
+certaines cérémonies qui se célébraient la nuit au fond des bois
+sacrés, lorsque les astres semblaient voiler leur face et se cacher
+d'épouvante, prêtres et consacrés s'attaquaient à coups de couteau, se
+couvraient d'entailles et de plaies peu profondes, échauffés par le
+vin, excités par leurs instruments de musique, et tombaient pêle-mêle
+dans une mare de sang.
+
+Voilà pourquoi Moïse ne voulait pas qu'il y eût des bocages auprès des
+temples; voilà pourquoi, rougissant lui-même des turpitudes qu'il
+dénonçait à la malédiction du ciel, il défendait d'offrir dans la
+maison de Dieu le salaire de la Prostitution et le _prix du chien_.
+Les efféminés formaient une secte qui avait ses rites et ses
+initiations. Cette secte se multipliait donc en cachette, quelques
+efforts que fît le législateur pour l'anéantir; elle survivait à la
+ruine de ses idoles et elle se propageait jusque dans le temple
+du Seigneur. L'origine de ces efféminés se rattache évidemment à la
+profusion de diverses maladies obscènes qui avaient vicié le sang des
+femmes et qui rendait leur approche fort dangereuse, avant que Moïse
+eût purifié son peuple en expulsant et en vouant à l'exécration
+quiconque était atteint de ces maladies endémiques: la lèpre, la gale,
+le flux de sang et les flux de tout genre. Lorsque la santé publique
+fut un peu régénérée, les Juifs qui s'adonnaient au culte de Baal ne
+se contentèrent plus de leurs efféminés; et ceux-ci, se voyant moins
+recherchés, imaginèrent, pour obvier à la diminution des revenus de
+leur culte, de consacrer également à Baal une association de femmes
+qui se prostituaient au bénéfice de l'autel. Ces femmes, nommées comme
+eux _kedeschoth_, dans le langage biblique, ne résidaient pas avec eux
+sous le portique ou dans l'enceinte du temple: elles se tenaient, sous
+des tentes bariolées, aux abords de ce temple, et elles se préparaient
+à la Prostitution, en brûlant des parfums, en vendant des philtres, en
+jouant de la musique. C'étaient là ces femmes étrangères, qui
+continuaient leur métier à leur profit lorsque le temple de Baal
+n'était plus là pour recevoir leurs offrandes; c'étaient elles qui,
+exercées dès l'enfance à leur honteux sacerdoce, servaient
+exclusivement aux besoins de la Prostitution juive.
+
+L'histoire de la Prostitution sacrée chez les Hébreux commence
+donc du temps de Moïse, qui ne réussit pas à l'abolir, et elle
+reparaît çà et là, dans les livres saints, jusqu'à l'époque des
+Machabées.
+
+Lorsque Israël était campé en Sittim, dans le pays des Moabites,
+presque en vue de la terre promise, le peuple s'abandonna à la
+fornication avec les filles de Moab (_Nombres_, chap. XXV), qui les
+invitèrent à leurs sacrifices: il fut initié à Belphegor. L'Éternel
+appela Moïse et lui ordonna de faire pendre ceux qui avaient sacrifié
+à Belphegor. Une maladie terrible, née de la débauche des Israélites,
+les décimait déjà, et vingt-quatre mille étaient morts de cette
+maladie. Moïse rassembla les juges d'Israël pour les inviter à
+retrancher du peuple les coupables que le fléau avait atteints. «Voilà
+qu'un des enfants d'Israël, nommé Zambri, entra, en présence de ses
+frères, chez une prostituée du pays de Madian, à la vue de Moïse et de
+l'assemblée des juges, qui pleuraient devant les portes du tabernacle.
+Alors Phinées, petit-fils d'Aaron, ayant vu ce scandale, se leva, prit
+un poignard, entra derrière Zambri dans le lieu de débauche, et perça
+d'un seul coup l'homme et la femme dans les parties de la génération.»
+Cette justice éclatante fit cesser l'épidémie qui désolait Israël et
+apaisa le ressentiment du Seigneur. Mais le mal moral avait des
+racines plus profondes que le mal physique, et les abominations de
+Baal-Phegor reparurent souvent au milieu du peuple de Dieu. Elles ne
+furent jamais plus insolentes que sous les rois de Juda. Pendant le
+règne de Roboam, 980 ans avant Jésus-Christ, «les efféminés
+s'établirent dans le pays et y firent toutes les abominations des
+peuples que le Seigneur avait écrasés devant la face des fils
+d'Israël.» Asa, un des successeurs de Roboam, fit disparaître les
+efféminés, et purgea son royaume des idoles qui le souillaient; il
+chassa même sa mère Maacha, qui présidait aux mystères de Priape (_in
+sacris Priapi_), et renversa de fond en comble le temple qu'elle avait
+élevé à ce dieu, dont il mit en pièces la statue impudique
+(_simulacrum turpissimum_). Josaphat, qui régna ensuite, anéantit le
+reste des efféminés qui avaient pu se soustraire aux poursuites
+sévères de son père Asa. Cependant, les efféminés ne tardèrent pas à
+revenir; les temples de Baal se relevèrent; ses statues insultèrent de
+nouveau à la pudeur publique; car, deux siècles plus tard, le roi
+Josias fit encore une guerre implacable aux faux dieux et à leur
+culte, qui s'était mêlé dans Jérusalem au culte du Seigneur. Les
+temples furent démolis, les statues jetées par terre, les bois impurs
+arrachés et brûlés; Josias n'épargna pas les tentes des efféminés que
+ces infâmes avaient plantées dans l'intérieur même du temple de
+Salomon, et qui, tissées de la main des femmes consacrées à Baal,
+servaient d'asile à leurs étranges Prostitutions.
+
+Un ancien commentateur juif des livres de Moïse ajoute beaucoup de
+traits de moeurs, que lui fournit la tradition; au chapitre XV des
+_Nombres_, dans lequel sont mentionnés les débordements des
+Israélites avec les filles de Moab. Ces filles avaient dressé des
+tentes et ouvert des boutiques (_officinæ_) depuis Bet-Aiscimot
+jusqu'à Ar-Ascaleg: là, elles vendaient toutes sortes de bijoux; et
+les Hébreux mangeaient et buvaient au milieu de ce camp de
+Prostitution. Quand l'un d'eux sortait pour prendre l'air et se
+promenait le long des tentes, une fille l'appelait de l'intérieur de
+la tente où elle était couchée: «Viens, et achète-moi quelque chose?»
+Et il achetait; le lendemain il achetait encore, et le troisième jour
+elle lui disait: «Entre, et choisis-moi; tu es le maître ici.» Alors,
+il entrait dans la tente; et là, il trouvait une coupe pleine de vin
+ammonite qui l'attendait: «Qu'il te plaise de boire ce vin!» lui
+disait-elle. Et il buvait, et ce vin enflammait ses sens, et il disait
+à la belle fille de Moab: «Baise-moi!» Elle, tirant de son sein
+l'image de Phegor (sans doute un phallus): «Mon seigneur, lui
+disait-elle, si tu veux que je te donna un baiser, adore mon
+dieu? --Quoi! s'écriait-il, puis-je accepter l'idolâtrie? --Que
+t'importe! reprenait l'enchanteresse; il suffit de te découvrir devant
+cette image.» L'Israélite se gardait bien de refuser un pareil marché;
+il se découvrait, et la Moabite achevait de l'initier au culte de
+Baal-Phegor. C'était donc reconnaître Baal et l'adorer, que de se
+découvrir devant lui. Aussi, les Juifs, de peur de paraître la tête
+nue en sa présence, conservaient leur bonnet jusque dans le temple et
+devant le tabernacle du Seigneur. Ces filles de Moab n'étaient
+peut-être pas trop innocentes de la plaie qui frappa Israël, à la
+suite des idolâtries qu'elles avaient sollicitées; car, après
+l'expédition triomphante que Moïse avait envoyée contre les
+Madianites, tous les hommes ayant été passés au fil de l'épée, il
+ordonna de tuer aussi une partie des femmes qui restaient
+prisonnières: «Ce sont elles, dit-il aux capitaines de l'armée, ce
+sont elles qui, à la suggestion de Balaam, ont séduit les fils
+d'Israël et vous ont fait pécher contre le Seigneur en vous montrant
+l'image de Phegor.» Il fit donc tuer impitoyablement toutes les femmes
+qui avaient perdu leur virginité (_mulieres quæ noverunt viros in
+coitu_).
+
+Moïse, dans vingt endroits de ses livres, paraît se préoccuper
+beaucoup de la virginité des filles: c'était là une dot obligée que la
+femme juive apportait à son mari, et l'on doit croire que les Hébreux,
+si peu avancés qu'ils fussent dans les sciences naturelles, avaient
+des moyens certains de constater la virginité, lorsqu'elle existait,
+et de prouver ensuite qu'elle avait existé. Ainsi (_Deutéron._, ch.
+XXII), lorsqu'un mari, après avoir épousé sa femme, l'accusait de
+n'être point entrée vierge dans le lit conjugal, le père et la mère de
+l'accusée se présentaient devant les anciens qui siégeaient à la porte
+de la ville, et produisaient à leurs yeux les marques de la virginité
+de leur fille, en déployant la chemise qu'elle avait la nuit de ses
+noces. Dans ce cas, on imposait silence au mari et il n'avait
+plus rien à objecter contre une virginité si bien établie. Mais, dans
+le cas contraire, quand la pauvre femme n'en pouvait produire autant,
+elle courait risque d'être convaincue d'avoir manqué à ses devoirs et
+d'être alors condamnée comme ayant forniqué dans la maison de son
+père: on la conduisait devant cette maison et on l'assommait à coups
+de pierres. Moïse, ainsi que tous les législateurs, avait prononcé la
+peine de mort contre les adultères; quant au viol, celui d'une fille
+fiancée était seul puni de mort, et la fille périssait avec l'homme
+qui l'avait outragée, à moins que le crime eût été commis en plein
+champ; autrement, cette infortunée était censée n'avoir pas crié ou
+avoir peu crié. Si la fille n'avait pas encore reçu l'anneau de
+fiancée, son insulteur devenait son mari pour l'avoir humiliée (_quia
+humiliavit illam_), à la charge seulement de payer au père de sa
+victime cinquante sicles d'argent, ce qui s'appelait l'_achat d'une
+vierge_. Moïse, plus indulgent pour les hommes que pour les femmes,
+prescrivait à celles-ci une chasteté si rigoureuse, que la femme
+mariée qui voyait son mari aux prises avec un autre homme ne pouvait
+lui venir en aide, sous peine de s'exposer à perdre la main; car on
+coupait la main à la femme qui, par mégarde ou autrement, touchait les
+parties honteuses d'un homme; or, dans leurs rixes, les Juifs avaient
+l'habitude de recourir trop souvent à ce mode d'attaque redoutable,
+qui n'allait à rien moins qu'à mutiler la race juive. Ce fut donc
+pour empêcher ces combats dangereux, que Moïse ferma l'entrée du
+temple aux eunuques, de quelque façon qu'ils le fussent devenus
+(_attritis vel amputatis testiculis et abscisso veretro._ Deutéron.,
+XXIII). Mais toutes ces rigueurs de la loi ne s'appliquaient qu'aux
+femmes juives; les étrangères, quoi qu'elles fissent dans Israël ou
+avec Israël, n'étaient nullement inquiétées, et Moïse lui-même savait
+bien tout le prix de ces étrangères, puisque, âgé de plus de cent ans,
+il en prit une pour femme ou plutôt pour concubine. C'était une
+Éthiopienne, qui n'adorait pas le Dieu des Juifs, mais qui n'en
+plaisait pas moins à Moïse. La soeur de ce favori de l'Éternel,
+Marie, eut à se repentir d'avoir mal parlé de l'Éthiopienne, car Moïse
+s'attrista et le Seigneur s'irrita: Marie devint lépreuse, blanche
+comme neige, en châtiment de ses malins propos contre la noire
+maîtresse de Moïse. Celui-ci, qui ne prêchait pas toujours d'exemple,
+eût été malvenu à exiger des Israélites une continence qui lui
+semblait difficile à garder. Il leur recommandait seulement la
+modération dans les plaisirs des sens, la chasteté dans les actes
+extérieurs. Ainsi, suivant sa loi, l'amour était une sorte de mystère,
+qui ne devait s'accomplir qu'avec certaines conditions de temps, de
+lieu et de décence. Il y avait, en outre, beaucoup de précautions à
+prendre dans l'intérêt de la salubrité publique: les femmes juives
+étaient sujettes à des indispositions héréditaires que l'abus des
+rapports sexuels pouvait aggraver et multiplier; les familles, en se
+concentrant pour ainsi dire sur elles-mêmes, avaient appauvri et vicié
+leur sang. L'intempérance étant le vice dominant des Israélites, leur
+législateur, qui eût été impuissant à les rendre absolument chastes et
+vertueux, leur prescrivit de se modérer dans leurs désirs et dans
+leurs jouissances: «Que les fils d'Israël, dit le Seigneur à Moïse,
+portent des bandelettes de pourpre aux bords de leurs manteaux, afin
+que la vue de ces bandelettes leur rappelle les commandements du
+Seigneur et détourne de la fornication leurs yeux et leurs pensées.»
+(_Nombr._, XV.)
+
+Les étrangères ou femmes de plaisir n'étaient pas si décriées dans
+Israël, que leurs fils ne pussent prendre rang et autorité parmi le
+peuple de Dieu: ainsi, le brave Jephté était né, à Galaad, d'une
+prostituée, et il n'en fut pas moins un des chefs de guerre les plus
+estimés des Israélites. Un commentateur des livres saints a pensé que
+Jephté, pour expier la prostitution de sa mère, consacra au Seigneur
+la virginité de sa fille unique. On a peine à croire, en effet, que
+Jephté ait réellement immolé sa fille, et il faut sans doute ne voir
+dans cet holocauste humain qu'un emblème assez intelligible: la fille
+de Jephté pleure, pendant deux mois, sa virginité avec ses compagnes,
+avant de prendre l'habit de veuve et de se vouer au service du
+Seigneur. Un autre commentateur, plus préoccupé d'archéologie
+antique, a vu dans la retraite de cette fille sur la montagne une
+initiation au culte de Baal-Phegor, qui avait ses temples, ses statues
+et ses bois sacrés dans les _lieux élevés_, comme le dit souvent la
+_Bible_. Jephté aurait donc consacré sa fille à la Prostitution,
+c'est-à-dire au métier que sa mère avait exercé. Au reste, les livres
+de Josué et des Juges ne témoignent pas une aversion bien implacable à
+l'égard des prostituées. Quand Josué envoya deux espions à Jéricho,
+ces espions arrivèrent la nuit dans la maison d'une fille de joie,
+nommée Rahab, «et couchèrent là,» dit la _Bible_. Cette femme
+demeurait sur la muraille de la ville, comme les femmes de son espèce
+qui n'avaient pas le droit d'habiter dans l'intérieur des cités. On
+vint, de la part du roi de Jéricho, pour s'emparer de ces espions,
+mais elle les avait cachés sur le toit de sa maison, et elle les aida
+ensuite à sortir de la ville au moyen d'une corde. Ces espions lui
+promirent la vie sauve pour elle et pour tous ceux qui seraient sous
+son toit lors de la prise de Jéricho. Josué ne manqua pas de tenir la
+promesse que ses envoyés avaient faite à cette paillarde, qui fut
+épargnée dans le massacre, ainsi que son père, sa mère, ses frères et
+tous ceux qui lui appartenaient. «Elle a habité au milieu d'Israël
+jusqu'à aujourd'hui,» dit l'auteur du livre de Josué, qui n'a pas
+l'air de se scandaliser de cette résidence d'une étrangère au milieu
+des Israélites. Ce n'était pas la seule, il est vrai, et
+l'historien sacré a souvent occasion de parler de ces créatures.
+
+Nous ne nous arrêterons pas à la naissance de Samson, dans laquelle on
+pourrait rechercher quelques traces de la Prostitution sacrée; nous ne
+ferons pas remarquer que sa mère était stérile, et qu'un homme de
+Dieu, dont la face était semblable à celle d'un ange, _vint_ vers
+cette femme stérile, pour lui annoncer qu'elle aurait un fils; nous
+montrerons seulement Samson, cet élu du Seigneur, lequel va dans la
+ville de Gaza, y voit une femme paillarde et entre chez elle. Le
+Seigneur néanmoins ne se retire pas de lui; car, au milieu de la nuit,
+Samson se lève aussi dispos que s'il avait dormi paisiblement et
+arrache les portes de Gaza, qu'il porte sur le sommet de la montagne.
+Ensuite, il aima une femme qui s'appelait Dalila, et qui se tenait
+sous une tente près du torrent de Cédron. C'était encore là une
+courtisane, et sa trahison, que les Philistins achetèrent à prix
+d'argent, prouve qu'elle n'avait pas à se louer de la générosité de
+son amant. Le Seigneur ne reprochait point à Samson l'usage qu'il
+faisait de sa force, mais il l'abandonna dès que le rasoir eut
+dépouillé le front de ce Nazaréen. Dalila l'abandonna aussi et ne
+l'endormit plus sur ses genoux. Les Juifs pouvaient d'ailleurs avoir
+des concubines dans leur maison, sans offenser le Dieu d'Abraham, qui
+avait eu aussi la sienne. Gédéon en eut aussi une qui lui donna un
+fils, outre les soixante-dix fils que ses femmes lui avaient donnés.
+Quant au lévite d'Éphraïm, il avait pris dans le pays de Bethléem
+une concubine qui paillarda chez lui, dit la traduction protestante de
+la _Bible_, et qui le quitta pour retourner chez son père. Ce fut là
+que le lévite alla, pour leur malheur, la rechercher: à son retour, il
+accepta l'hospitalité que lui offrait un bon vieillard de la ville de
+Guibha, et entra dans la maison de ce vieillard, pour y passer la
+nuit, avec ses deux ânes, sa concubine et son serviteur. Les voyageurs
+lavèrent leurs pieds, mangèrent et burent; mais, comme ils allaient
+s'endormir, les habitants de Guibha, qui étaient enfants de Jemini et
+appartenaient à la tribu de Benjamin, environnèrent la maison et,
+heurtant à la porte, crièrent à l'hôte: «Amène-nous l'homme qui est
+entré chez toi, pour que nous abusions de lui (_ut abutamur eo_).» Le
+vieillard sortit à la rencontre de ces fils de Bélial et leur dit:
+«Frères, ne commettez pas cette vilaine action; cet homme est mon hôte
+et je dois le protéger. J'ai une fille vierge et cet homme a une
+concubine: je vais vous livrer ces deux femmes et vous assouvirez sur
+elles votre brutalité; mais, je vous en supplie, ne vous souillez pas
+d'un crime contre nature, en abusant de cet homme.» Ces furieux ne
+voulaient rien entendre; enfin, le lévite d'Éphraïm mit dehors sa
+concubine et l'abandonna aux Benjamites, qui abusèrent d'elle toute la
+nuit. Le lendemain matin, ils la renvoyèrent, et cette malheureuse,
+épuisée par cette horrible débauche, put à peine se traîner jusqu'à la
+maison où dormait son amant: elle tomba morte, les mains étendues
+sur le seuil. C'est en ce triste état que le lévite la trouva en se
+levant. Quoiqu'il l'eût en quelque sorte sacrifiée lui-même, il ne fut
+que plus ardent à la venger. Israël prit fait et cause pour cette
+concubine et s'arma contre les Benjamites, qui furent presque
+exterminés. Ce qui resta de la tribu coupable n'aurait pas eu de
+postérité, si les autres tribus, qui avaient juré de ne pas donner
+leurs filles à ces fils de Bélial, ne s'étaient avisées de faire
+prisonnières les filles de Jabès en Galaad et d'enlever les filles de
+Silo en Chanaan, pour repeupler le pays, que cette affreuse guerre
+avait changé en solitude. Les Benjamites épousèrent donc des
+étrangères et des idolâtres.
+
+[Illustration: LE LÉVITE D'EPHRAIM]
+
+Ces étrangères ne tardèrent pas sans doute à rétablir le culte de
+Moloch et de Baal-Phegor dans Israël, comme le firent plus tard les
+concubines du roi Salomon. Sous ce roi, qui régnait mille ans avant
+Jésus-Christ, et qui éleva le peuple juif au plus haut degré de
+prospérité, la licence des moeurs fut poussée aux dernières limites.
+Le roi David, sur ses vieux jours, s'était contenté de prendre une
+jeune fille vierge qui avait soin de lui et qui le réchauffait la nuit
+dans sa couche. Le Seigneur, malgré cette innocente velléité d'un
+vieillard glacé par l'âge, ne s'était pourtant pas retiré de lui et le
+visitait encore souvent. Mais Salomon, après un règne glorieux et
+magnifique, se laissa emporter par la fougue de ses passions
+charnelles: il aima, outre la fille d'un Pharaon d'Égypte, qu'il avait
+épousée, des femmes étrangères, des Moabites, des Ammonites, des
+Iduméennes, des Sidoniennes et d'autres que le dieu d'Israël lui avait
+ordonné de fuir comme de dangereuses sirènes. Mais Salomon se livrait
+avec frénésie à ses débordements. (_His itaque copulatus est
+ardentissimo amore_). Il eut sept cents femmes et trois cents
+concubines, qui détournèrent son coeur du vrai Dieu. Il adora donc
+Astarté, déesse des Sidoniens; Camos, dieu des Moabites, et Moloch,
+dieu des Ammonites; il érigea des temples et des statues à ces faux
+dieux, sur la montagne située vis-à-vis de Jérusalem; il les encensa
+et leur offrit d'impurs sacrifices. Ces sacrifices, offerts à Vénus, à
+Adonis et à Priape sous les noms de Moloch, de Camos et d'Astarté,
+avaient pour prêtresses les femmes et les concubines de Salomon. Il y
+eut, en effet, pendant le règne de ce roi voluptueux et sage, un si
+grand nombre d'étrangères qui vivaient de Prostitution au milieu
+d'Israël, que ce sont deux prostituées qui figurent comme héroïnes
+dans le célèbre jugement de Salomon. La _Bible_ fait comparaître ces
+deux femmes de mauvaise vie (_meretrices_) devant le trône du roi, qui
+décide entre elles et tranche leur différend sans leur témoigner aucun
+mépris.
+
+A cette époque, la Prostitution avait donc une existence légale,
+autorisée, protégée, chez le peuple juif. Les femmes étrangères, qui
+en avaient pour ainsi dire le monopole, s'étaient même glissées
+dans l'intérieur des villes, et elles y exerçaient leur honteuse
+industrie publiquement, effrontément, sans craindre aucune punition
+corporelle ou pécuniaire. Deux chapitres du _Livre des Proverbes_ de
+Salomon, le Ve et le VIIe, sont presque un tableau de la
+Prostitution et de son caractère en ce temps-là. On pourrait induire
+de certains passages du chapitre V, que ces étrangères n'étaient pas
+exemptes de terribles maladies, nées de la débauche, et qu'elles les
+communiquaient souvent aux libertins, qui en étaient consumés (_quando
+consumpseris carnes tuas_): «Le miel distille des lèvres d'une
+courtisane, dit Salomon; sa bouche est plus douce que l'huile; mais
+elle laisse des traces plus amères que l'absinthe et plus aiguës que
+le glaive à deux tranchants... Détourne-toi de sa voix et ne
+t'approche pas du seuil de sa maison, de peur de livrer ton honneur à
+un ennemi et le reste de ta vie à un mal cruel, de peur d'épuiser tes
+forces au profit d'une paillarde et d'enrichir sa maison à tes
+dépens.» Dans le chapitre VII, on voit une scène de Prostitution, qui
+diffère peu dans ses détails de celles qui se reproduisent de nos
+jours sous l'oeil vigilant de la police; c'est une scène que Salomon
+avait vue certainement d'une fenêtre de son palais, et qu'il a peinte
+d'après nature avec les pinceaux d'un poëte et d'un philosophe: «D'une
+fenêtre de ma maison, dit-il, à travers les grillages, j'ai vu et je
+vois les hommes, qui me paraissent bien petits. Je considère un
+jeune insensé qui traverse le carrefour et qui s'avance vers la maison
+du coin, lorsque le jour va déclinant, dans le crépuscule de la nuit
+et dans le brouillard. Et voici qu'une femme accourt vers lui, parée
+comme le sont les courtisanes, toujours prête à surprendre les âmes,
+gazouillante et vagabonde, impatiente de repos tellement que ses pieds
+ne tiennent jamais à la maison; tantôt à sa porte, tantôt dans les
+places, tantôt aux angles des rues, dressant ses embûches. Elle saisit
+le jeune homme, elle le baise, elle lui sourit avec un air agaçant:
+«J'ai promis des offrandes aux dieux à cause de toi, lui dit-elle;
+aujourd'hui mes voeux devaient être comblés. C'est pourquoi je suis
+sortie à ta rencontre, désirant te voir, et je t'ai trouvé. J'ai tissu
+mon lit avec des cordes, je l'ai couvert de tapis peints venus
+d'Égypte, je l'ai parfumé de myrrhe, d'aloès et de cinnamome. Viens,
+enivrons-nous de volupté, jouissons de nos ardents baisers jusqu'à ce
+que le jour reparaisse. Car mon maître (_vir_) n'est pas dans sa
+maison; il est allé bien loin en voyage; il a emporté un sac d'argent;
+il ne reviendra pas avant la pleine lune.» Elle a entortillé ce jeune
+homme avec de pareils discours, et, par la séduction de ses lèvres,
+elle a fini par l'entraîner. Alors il la suit comme le boeuf conduit
+à l'autel du sacrifice; comme l'agneau qui se joue, ne sachant pas
+qu'on doit le garrotter, et qui l'apprend lorsqu'un fer mortel lui
+traverse le coeur; comme l'oiseau qui se jette dans le filet, sans
+savoir qu'il y va de sa vie. Maintenant donc, mes enfants,
+écoutez-moi et ayez égard aux paroles de ma bouche: Que votre esprit
+ne se laisse pas attirer dans la voie de cette impure, et qu'elle ne
+vous égare point sur ses traces; car elle a mis à bas beaucoup
+d'hommes gravement blessés, et les plus forts ont été tués par elle.»
+Salomon, au milieu des orgies de ses concubines, célébrant les
+mystères de Moloch et de Baal, le grand roi Salomon avait probablement
+oublié ses _Proverbes_. Salomon néanmoins se repentit et mourut dans
+la paix du Seigneur.
+
+Le fléau de la Prostitution resta toujours attaché, comme la lèpre, à
+la nation juive; non-seulement la Prostitution légale, que tolérait la
+loi de Moïse dans l'intérêt de la pureté des moeurs domestiques,
+mais encore la Prostitution sacrée qu'entretenait au milieu d'Israël
+la présence de tant de femmes étrangères élevées dans la religion de
+Moloch, de Camos et de Baal-Phegor. Les prophètes, que Dieu suscitait
+sans cesse pour gourmander et corriger son peuple, le trouvaient
+occupé à sacrifier aux dieux de Moab et d'Ammon sur le sommet des
+montagnes et dans l'ombre des bois sacrés: l'air retentissait de
+chants licencieux et se remplissait de parfums que les prostituées
+brûlaient devant elles. Il y avait des tentes de débauche aux
+carrefours de tous les chemins et jusqu'aux portes des temples du
+Seigneur. Il fallait bien que le scandaleux spectacle de la
+Prostitution affligeât constamment les yeux du prophète, pour
+que ses prophéties en reflétassent à chaque instant les images
+impudiques. Isaïe dit à la ville de Tyr, qui s'est prostituée avec
+toutes les nations de la terre: «Prends une cithare, ô courtisane
+condamnée à l'oubli, danse autour de la ville, chante, fais résonner
+ton instrument, afin qu'on se ressouvienne de toi!» On voit, par ce
+passage, que les _étrangères_ faisaient de la musique pour annoncer
+leur marchandise. Jérémie dit à Jérusalem, qui, comme une cavale
+sauvage, aspire de toutes parts les émanations de l'amour physique:
+«Courtisane, tu as erré sur toutes les collines, tu t'es prostituée
+sous tous les arbres!» Jérémie nous représente sous les couleurs les
+plus hideuses ces impurs enfants d'Israël qui se souillaient de luxure
+dans la maison d'une paillarde, et qui devenaient des courtiers de
+Prostitution. (_Moechati sunt et in domo meretricis luxuriabantur;
+equi amatores et emissarii facti sunt._) Les Juifs, lorsqu'ils furent
+menés en captivité à Babylone, n'eurent donc pas à s'étonner de ce
+qu'ils y virent en fait de désordres et d'excès obscènes dans le culte
+de Mylitta qu'ils connaissaient déjà sous le nom de Moloch. Jérémie
+leur montre avec une sainte indignation les prêtres qui trafiquent de
+la Prostitution, les dieux qui y président, l'or du sacrifice payant
+les travaux de la courtisane, et la courtisane rendant aux autels le
+centuple de la solde qu'elle en a reçue. (_Dant autem et ex ipso
+prostitutis, et meretrices ornant, et iterum, cum receperint illud a
+meretricibus, ornant deos suos._)
+
+Mais Israël peut maintenant, sur le champ de la Prostitution, en
+apprendre à tous les peuples qui l'ont instruit et qu'il a surpassés.
+Le prophète Ézéchiel nous fait une peinture épouvantable de la
+corruption juive. Ce ne sont, dans ses effrayantes prophéties, que
+mauvais lieux ouverts à tout venant, que tentes de paillardise
+plantées sur tous les chemins, que maisons de scandale et
+d'impudicité; on n'aperçoit que courtisanes vêtues de soie et de
+broderie, étincelantes de joyaux, chargées de parfums; on ne contemple
+que des scènes infâmes de fornication. La grande prostituée,
+Jérusalem, qui se donna aux enfants d'Égypte à cause des promesses de
+leur belle taille, fait des présents aux amants dont elle est
+satisfaite, au lieu de leur demander un salaire: «Je te mettrai dans
+les mains de ceux à qui tu t'es abandonnée, lui dit le Seigneur, et
+ils détruiront ton lupanar, et ils démoliront ton repaire; et ils te
+dépouilleront de tes vêtements, et ils emporteront tes vases d'or et
+d'argent, et ils te laisseront nue et pleine d'ignominie.» Il fallait
+que Jérusalem eût porté au comble ses prévarications, pour que le
+prophète la menaçât du sort de Sodome. La Prostitution qui faisait le
+plus souffrir les hommes de Dieu, ce devait être celle qui persistait
+à s'abriter sous les voûtes du temple de Salomon. Ce temple, du temps
+des Machabées, un siècle et demi avant Jésus-Christ, était encore le
+théâtre du commerce des prostituées qui venaient y chercher des
+chalands. (_Templum luxuria et comessationibus gentium erat
+plenum et scortantium cum meretricibus._) On doit croire que cet état
+de choses ne changea pas jusqu'à ce que Jésus eut chassé les vendeurs
+du temple, et bien que les évangélistes ne s'expliquent pas sur la
+nature du commerce dont Jésus purgea la maison du Seigneur, le livre
+des Machabées, écrit cent ans auparavant, nous indique assez ce qu'il
+pouvait être. D'ailleurs, il est parlé de marchands de tourterelles
+dans l'Évangile de saint Marc, et l'on doit présumer que ces oiseaux,
+chers à Vénus et à Moloch, n'étaient là que pour fournir des offrandes
+aux amants. La loi des Jalousies, si poétiquement imaginée par Moïse,
+ne prescrivait pas aux époux ce sacrifice d'une tourterelle; mais
+seulement celui d'un gâteau de farine d'orge.
+
+Jésus, qui fut impitoyable pour les hôtes parasites du sanctuaire et
+qui brisa leur comptoir d'iniquité, se montra pourtant plein
+d'indulgence à l'égard des femmes, comme s'il avait pitié de leurs
+faiblesses. Quand la Samaritaine le trouva assis au bord d'un puits,
+cette étrangère qui avait eu cinq maris et qui vivait en concubinage
+avec un homme, Jésus ne lui adressa aucun reproche et s'entretint
+doucement avec elle, en buvant de l'eau qu'elle avait tirée du puits.
+Les disciples de Jésus s'étonnèrent de le voir en compagnie d'une
+telle femme et dirent dédaigneusement: «Pourquoi parler à cette
+créature?» Les disciples étaient plus intolérants que leur divin
+maître, car ils auraient volontiers lapidé, selon la loi de
+Moïse, une autre femme adultère, que Jésus sauva en disant: «Que celui
+qui n'a pas péché lui jette la première pierre!» Enfin, le Fils de
+l'homme ne craignit pas d'absoudre publiquement une prostituée, parce
+qu'elle avait honte de son coupable métier. Tandis qu'il était à table
+dans la maison du pharisien, à Capharnaüm, une femme de mauvaise vie
+(_peccatrix_), qui demeurait dans cette ville, apporta un vase
+d'albâtre contenant une huile parfumée; elle arrosa de ses larmes les
+pieds du Sauveur, les oignit d'huile et les essuya avec ses cheveux.
+Ce que voyant le pharisien, il disait en lui-même: «S'il était
+prophète, il saurait bien quelle est cette femme qui le touche, car
+c'est une pécheresse.» Jésus, se tournant vers cette femme, lui dit
+avec une bonté angélique: «Tes péchés, si grands et si nombreux qu'ils
+soient, te sont remis, parce que tu as beaucoup aimé.» Ces paroles de
+Jésus ont été commentées et tourmentées de bien des manières; mais, à
+coup sûr, le fils de Dieu, qui les a prononcées, n'entendait pas
+encourager la pécheresse à continuer son genre de vie. Il chassa sept
+démons qui possédaient cette femme, nommée Marie-Madeleine, et qui
+n'étaient peut-être que sept libertins avec qui elle avait des
+habitudes. Madeleine devint dès lors une sainte femme, une digne
+repentie; elle s'attacha aux pas du divin Rédempteur, qui l'avait
+délivrée; elle le suivit en larmes jusqu'au Calvaire; elle s'assit,
+toujours gémissante, devant le sépulcre. Ce fut à elle que le
+Christ apparut d'abord, comme pour lui donner un témoignage éclatant
+de pardon. Cette pécheresse fut mise au rang des saintes, et si,
+pendant tout le moyen âge, elle ne se sentit pas fort honorée d'être
+la patronne des pécheresses qui n'imitaient pas sa conversion, elle
+les consolait du moins par son exemple, et, même au fond de leurs
+retraites maudites, elle leur montrait encore le chemin du ciel.
+(_Remittuntur ei peccata multa, quoniam dilexit multum._)
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+ SOMMAIRE. --La Prostitution sacrée en Grèce. --Les Vénus grecques.
+ --_Vénus-Uranie._ --_Vénus-Pandemos._ --Pitho, déesse de la
+ persuasion. --Solon fait élever un temple à la déesse de la
+ Prostitution, avec les produits des _dictérions_ qu'il avait
+ fondés à Athènes. --Temples de Vénus-Populaire à Thèbes et à
+ Mégalopolis. --Offrande d'Harmonie, fille de Cadmus, à
+ Vénus-Pandemos. --_Vénus-Courtisane_ ou _Hétaire_. --La ville
+ d'Abydos délivrée par une courtisane. --Temple de Vénus-Hétaire à
+ Éphèse construit aux frais d'une courtisane. --Les _Simoethes_.
+ --Temple de Vénus-Courtisane, à Samos, bâti avec les deniers de la
+ Prostitution. --_Vénus Peribasia_ ou _Vénus-Remueuse_. --_Vénus
+ Salacia_ ou _Vénus-Lubrique_. --Sa statue en vif-argent par
+ Dédale. --Dons offerts à Vénus-Remueuse par les prostituées.
+ --_Vénus-Mélanis_ ou _la Noire_, déesse de la nuit amoureuse.
+ --Ses temples. --_Vénus Mucheia_ ou la déesse des repaires.
+ --_Vénus Castnia_ ou la déesse des accouplements impudiques.
+ --_Vénus Scotia_ ou la _Ténébreuse_. --_Vénus Derceto_ ou _la
+ Coureuse_. --_Vénus Mechanitis_ ou _Mécanique_. --_Vénus
+ Callipyge_ ou Aux belles fesses. --Origine du culte de Vénus
+ Derceto. --Jugement de Pâris. --Origine du culte de Vénus
+ Callipyge. --Les _Aphrodisées_ et les _Aloennes_. --Les mille
+ courtisanes du temple de Vénus à Corinthe. --Offrande de cinquante
+ hétaires, faite à Vénus par le poëte Xénophon de Corinthe.
+ --Procession des _consacrées_. --Fonctions des courtisanes dans
+ les temples de Vénus. --Les _petits mystères de Cérès_. --Le
+ pontife Archias. --Cottine, fameuse courtisane de Sparte.
+ --Célébration des fêtes d'Adonis. --_Vénus Leæna_ et _Vénus
+ Lamia_.
+
+
+La Prostitution sacrée exista dans la Grèce dès qu'il y eut des dieux
+et des temples; elle remonte donc à l'origine du paganisme grec. Cette
+théogonie, que l'imagination poétique de la race hellène avait créée
+plus de dix-huit siècles avant l'ère moderne, ne fut qu'un poëme
+allégorique, en quelque sorte, sur les jeux de l'amour dans l'univers.
+Toutes les religions avaient eu le même berceau; ce fut partout la
+nature femelle s'épanouissant et engendrant au contact fécond de la
+nature mâle; ce furent partout l'homme et la femme, qu'on divinisait
+dans les attributions les plus significatives de leurs sexes. La Grèce
+reçut donc de l'Asie le culte de Vénus avec celui d'Adonis, et comme
+ce n'était point assez de ces deux divinités amoureuses, la Grèce les
+multiplia sous une foule de noms différents, de telle sorte qu'il y
+eut presque autant de Vénus que de temples et de statues. Les prêtres
+et les poëtes qui se chargèrent, d'un commun accord, d'inventer et
+d'écrire les annales de leurs dieux, ne firent que développer un thème
+unique, celui de la jouissance sensuelle. Dans cette ingénieuse et
+charmante mythologie, l'Amour reparaissait à chaque instant, avec un
+caractère varié, et l'histoire de chaque dieu ou de chaque déesse
+n'était qu'un hymne voluptueux en l'honneur des sens. On comprend sans
+peine que la Prostitution, qui se montre de tant de manières dans
+l'odyssée des métamorphoses des dieux et des déesses, devait être un
+reflet des moeurs grecques au temps d'Ogygès et d'Inachus. Une
+nation dont les croyances religieuses n'étaient qu'un amas de légendes
+impures pouvait-elle jamais être chaste et retenue?
+
+La Grèce accepta, dès les temps héroïques, le culte de la femme et de
+l'homme divinisés, tel que Babylone et Tyr l'avaient établi à Cypre;
+ce culte sortit de l'île qui lui était spécialement consacrée, pour se
+répandre d'île en île dans l'Archipel, et pour gagner bientôt
+Corinthe, Athènes et toutes les villes de la terre Ionienne. Alors, à
+mesure que Vénus et Adonis se naturalisaient dans la patrie d'Orphée
+et d'Hésiode, ils perdaient quelque chose de leur origine chaldéenne
+et phénicienne; ils se façonnaient, pour ainsi dire, à une
+civilisation plus polie et plus raffinée, mais non moins corrompue.
+Vénus et Adonis sont plus voilés qu'ils ne l'étaient dans
+l'Asie-Mineure; mais, sous ce voile, il y a des délicatesses et des
+recherches de débauche qu'on ignorait peut-être dans les enceintes
+sacrées de Mylitta et dans les bois mystérieux de Belphegor. Les
+renseignements nous manquent pour reconstituer dans tous ses détails
+secrets le culte des Vénus grecques, surtout dans les époques
+antérieures aux beaux siècles de la Grèce; les poëtes ne nous
+offrent çà et là que des traits épars qui, s'ils indiquent tout, ne
+précisent rien; les philosophes évitent les tableaux et se jettent au
+hasard dans de vagues généralités morales; les historiens ne
+renferment que des faits isolés qui ne s'expliquent pas souvent l'un
+l'autre; enfin, les monuments figurés, à l'exception de quelques
+médailles et de quelques inscriptions, ont tous péri. Nous avons
+seulement des notions assez nombreuses sur les principales Vénus, dont
+le nom et les attributs se rattachent plus particulièrement au sujet
+que nous traitons. La simple énumération de ces Vénus nous dispensera
+de recourir à des conjectures plus ou moins appuyées de preuves et
+d'apparences. La Prostitution sacrée, en cessant de s'exercer au
+profit du temple et du prêtre, avait laissé dans les rites et les
+usages religieux la trace profonde de son empire.
+
+La Vénus qui personnifiait, pour ainsi dire, cette Prostitution, se
+nommait Pandemos. Socrate dit, dans le _Banquet_ de Xénophon, qu'il y
+a deux Vénus, l'une céleste et l'autre humaine ou Pandemos; que le
+culte de la première est chaste, et celui de la seconde criminel.
+Socrate vivait, dans le cinquième siècle avant Jésus-Christ, comme un
+philosophe sceptique qui soumet les religions elles-mêmes à son
+jugement inflexible. Platon, dans son _Banquet_, parle aussi des deux
+Vénus, mais il est moins sévère à l'égard de Pandemos. «Il y a deux
+Vénus, dit-il: l'une très-ancienne, sans mère, et fille d'Uranus,
+d'où lui vient le nom d'Uranie; l'autre, plus jeune, fille de Jupiter
+et de Dioné, que nous appelons Vénus-Pandemos.» C'est la
+Vénus-Populaire (+pan+, tout; +dêmos+, peuple); c'est la
+première divinité que Thésée fit adorer par le peuple qu'il avait
+rassemblé dans les murailles d'Athènes; c'est la première statue de
+déesse qui fut érigée sur la place publique de cette ville naissante.
+Cette antique statue, qui ne subsistait plus déjà quand Pausanias
+écrivit son Voyage en Grèce, et qui avait été remplacée par une autre,
+due à un habile sculpteur, et plus modeste sans doute que la première,
+faisait un appel permanent à la Prostitution. Les savants ne sont pas
+d'accord sur la pose que l'artiste lui avait donnée, et l'on peut
+supposer que cette pose avait trait au caractère spécial de la déesse.
+Thésée, pour que ce caractère fût encore plus clairement représenté,
+avait placé près de la statue de Pandemos celle de Pitho, déesse de la
+persuasion. Les deux déesses disaient si bien ce qu'on avait voulu
+leur faire exprimer, que l'on venait à toute heure, de jour comme de
+nuit, sous ses yeux, faire acte d'obéissance publique. Aussi, lorsque
+Solon eut réuni, avec les produits des _dictérions_ qu'il avait fondés
+à Athènes, les sommes nécessaires pour élever un temple à la déesse de
+la Prostitution, il fit bâtir ce temple vis-à-vis de la statue qui
+attirait autour de son piédestal une procession de fidèles prosélytes.
+Les courtisanes d'Athènes se montraient fort empressées aux fêtes
+de Pandemos, qui se renouvelaient le quatrième jour de chaque mois, et
+qui donnaient lieu à d'étranges excès de zèle religieux. Ces jours-là,
+les courtisanes n'exerçaient leur métier qu'au profit de la déesse, et
+elles dépensaient en offrandes l'argent qu'elles avaient gagné sous
+les auspices de Pandemos.
+
+Ce temple, dédié à la Vénus-Populaire par le sage Solon, n'était pas
+le seul qui témoignât du culte de la Prostitution en Grèce. Il y en
+avait aussi à Thèbes en Béotie et à Mégalopolis en Arcadie. Celui de
+Thèbes datait du temps de Cadmus, fondateur de cette ville. La
+tradition racontait que la statue qu'on voyait dans ce temple, avait
+été fabriquée avec les éperons d'airain des vaisseaux qui avaient
+amené Cadmus aux bords thébains. C'était une offrande d'Harmonie,
+fille de Cadmus; cette princesse, indulgente pour les plaisirs de
+l'amour, s'était plu à en consacrer le symbole à la déesse, en lui
+destinant ces éperons ou becs de métal qui s'étaient enfoncés dans le
+sable du rivage pour en faire sortir une cité. Dans le temple de
+Mégalopolis, la statue de Pandemos était accompagnée de deux autres
+statues qui présentaient la déesse sous deux figures différentes, plus
+décentes et moins nues. Ces statues de Pandemos avaient toutes une
+physionomie assez effrontée, car elles ne furent pas conservées quand
+les moeurs imposèrent des voiles même aux déesses; celle qui
+était à Élis, où Pandemos eut aussi un temple célèbre, avait été
+refaite par le fameux statuaire Scopas, qui en changea entièrement la
+posture et qui se contenta d'un emblème très-transparent, en mettant
+cette Vénus sur le dos d'un bouc aux cornes d'or.
+
+Vénus était adorée, dans vingt endroits de la Grèce, sous le nom
+d'+Hetaira+ ou de +Pornê+, Courtisane ou Hétaire; ce nom-là annonçait
+suffisamment le genre d'actions de grâce qu'on lui rendait. Ses
+adorateurs ordinaires étaient les courtisanes et leurs amants; les uns
+et les autres ne se faisaient pas faute de lui offrir des sacrifices
+pour se mettre sous sa protection. Cette Vénus-là, si malhonnête qu'elle
+fût dans son culte, rappelait pourtant un fait historique qui était à
+l'honneur des courtisanes, mais qui se rattachait par malheur aux temps
+fabuleux de la Grèce. Suivant une tradition, dont la ville d'Abydos
+était fière, cette ville, réduite jadis en esclavage, avait été délivrée
+par une courtisane. Un jour de fête, les soldats étrangers, maîtres de
+la ville et préposés à la garde des portes, s'enivrèrent dans une orgie
+avec des courtisanes abydéniennes et s'endormirent au son des flûtes.
+Une des courtisanes se saisit des clefs de la ville, où elle rentra
+par-dessus la muraille, et alla avertir ses concitoyens, qui s'armèrent,
+tuèrent les sentinelles endormies et chassèrent l'ennemi de leur cité.
+En mémoire de leur liberté recouvrée, ils élevèrent un temple à
+Vénus-Hétaire. Cette Vénus avait encore un temple à Éphèse, mais on ne
+sait pas si son origine était aussi honorable que celle du temple
+d'Abydos. Chacun de ces temples évoquait d'ailleurs une tradition
+particulière. Celui du promontoire Simas, sur le Pont-Euxin, aurait été
+construit aux frais d'une belle courtisane, qui habitait dans cet
+endroit-là, et qui attendait au bord de la mer que Vénus, née du sein
+des flots, lui envoyât des passagers. Ce fut en souvenir de cette
+prêtresse de Vénus-Hétaire, que les prostituées s'intitulaient
+_Simoethes_, aux environs de ce promontoire qui conviait de loin les
+matelots au culte de la déesse, et qui leur ouvrait ses grottes
+consacrées à ce culte. Le temple de Vénus-Courtisane à Samos, qu'on
+appelait la déesse des roseaux ou des marécages, avait été bâti avec les
+deniers de la Prostitution, par les hétaires qui suivirent Périclès au
+siége de Samos, et qui y trafiquèrent de leurs charmes pour des sommes
+énormes. (_Ingentem ex prostitutâ formâ quæstum fecerant_, dit Athénée,
+dont le grec est plus énergique encore que cette traduction latine.)
+Mais quoique Vénus eût le nom d'_Hétaire_, les fêtes qu'on célébrait en
+Magnésie, sous le nom de _Hétairidées_, ne la regardaient pas; elles
+avaient été instituées en l'honneur de Jupiter-Hétairien et de
+l'expédition des Argonautes.
+
+Ce n'était point assez que d'avoir donné à Vénus le nom des
+courtisanes qu'elle inspirait et qui se recommandaient à elle: on lui
+donnait encore d'autres noms qui n'eussent pas moins convenu à
+ses prêtresses favorites. Celui de _Peribasia_, par exemple, en latin
+_Divaricatrix_, faisait allusion aux mouvements que provoque et règle
+le plaisir. Cette Vénus était nominativement adorée chez les Argiens,
+comme nous l'apprend saint Clément d'Alexandrie, qui ne craint pas
+d'avouer que ce nom bizarre de _Remueuse_ lui était venu _à
+divaricandis cruribus_. La Peribasia des Grecs devint chez les Romains
+_Salacia_ ou Vénus-Lubrique, qui prit encore d'autres noms analogues
+et plus caractéristiques. Le fameux architecte du labyrinthe de Crète,
+Dédale, par amour de la mécanique, avait dédié à cette déesse une
+statue en vif-argent. Les dons offerts à la déesse faisaient allusion
+aux qualités qu'on lui supposait. Ces dons, qui étaient parfois fort
+riches, rappelaient, en général, la condition des femmes qui les
+déposaient sur l'autel ou les appendaient au piédestal de la statue.
+C'étaient le plus souvent des phallus en or, en argent, en ivoire ou
+en nacre de perle; c'étaient aussi des bijoux précieux, et surtout des
+miroirs d'argent poli, avec des ciselures et des inscriptions. Ces
+miroirs furent toujours considérés comme les attributs de la déesse et
+des courtisanes. On représentait Vénus un miroir à la main; on la
+représentait aussi tenant un vase ou une boîte à parfums: car, disait
+le poëte grec, «Vénus n'imite point Pallas, qui se baigne quelquefois
+mais qui ne se parfume jamais.» Les courtisanes, qui avaient tant
+d'intérêt à se rendre Vénus propice, se dépouillaient pour elle
+de tous les objets de toilette qu'elles aimaient le mieux. Leur
+première offrande devait être leur ceinture; elles avaient des
+peignes, des pinces à épiler, des épingles et d'autres menus affiquets
+en or et en argent, que les femmes honnêtes ne se permettaient pas, et
+que Vénus-Courtisane pouvait sans scrupule accepter de ses humbles
+imitatrices. Aussi le poëte Philétère s'écrie-t-il avec enthousiasme,
+dans sa _Corinthiaste_: «Ce n'est pas sans raison que dans toute la
+Grèce on voit des temples élevés à Vénus-Courtisane et non à
+Vénus-Mariée.»
+
+Vénus avait en Grèce bien d'autres dénominations qui se rapportaient à
+certaines particularités de son culte, et les temples qu'on lui
+élevait sous ces dénominations souvent obscènes étaient plus
+fréquentés et plus enrichis que ceux de Vénus-Pudique ou de
+Vénus-Armée. Tantôt on l'adorait avec le nom de _Mélanis_ ou _la
+Noire_, comme déesse de la nuit amoureuse: ce fut elle qui apparut à
+Laïs pour lui apprendre que les amants lui arrivaient de tous côtés
+avec de magnifiques présents; elle avait des temples à Mélangie en
+Arcadie; à Cranium, près de Corinthe; à Thespies en Béotie, et ces
+temples étaient environnés de bocages impénétrables au jour, dans
+lesquels on cherchait à tâtons les aventures. Tantôt on l'appelait
+_Mucheia_ ou la déesse des repaires; _Castnia_ ou la déesse des
+accouplements impudiques; _Scotia_ ou _la Ténébreuse_; _Derceto_ ou
+_la Coureuse_; _Callipyge_ ou Aux belles fesses, etc. Vénus,
+véritable Protée de l'amour ou plutôt de la volupté, avait, pour
+chacune de ses transformations, une mythologie spéciale, toujours
+ingénieuse et allégorique. Elle représentait constamment la femme
+remplissant les devoirs de son sexe. Ainsi, lorsqu'elle fut _Derceto_
+ou déesse de Syrie, elle était tombée de l'Olympe dans la mer et elle
+y avait rencontré un grand poisson qui s'était prêté à la ramener sur
+la côte de Syrie, où elle récompensa son sauveur en le mettant au
+nombre des astres: pour traduire cette fable en langage humain, il ne
+fallait qu'imaginer une belle Syrienne perdue dans un naufrage et
+sauvée par un pêcheur qui s'était épris d'elle. Le nom de _Derceto_
+exprimait ses allées et venues sur les côtes de Syrie avec le pêcheur
+qui l'avait recueillie dans sa barque. Les prêtres de Derceto avaient
+donné une forme plus mystique à l'allégorie. Selon eux, aux époques
+contemporaines du chaos un oeuf gigantesque s'était détaché du ciel
+et avait roulé dans l'Euphrate; les poissons poussèrent cet oeuf
+jusqu'au rivage, des colombes le couvèrent et Vénus en sortit: voilà
+pourquoi colombes et poissons étaient consacrés à Vénus; mais on ne
+sait pas à quelle espèce de poissons la déesse accordait la
+préférence. Enfin, il y avait une Vénus _Mechanitis_ ou _Mécanique_,
+dont les statues étaient en bois avec des pieds, des mains et un
+masque en marbre; ces statues-là se mouvaient par des ressorts
+cachés et prenaient les poses les plus capricieuses.
+
+Cette déesse était, sans doute, sous ses divers aspects, la déesse de
+la beauté: mais la beauté qu'elle divinisait, ce fut moins celle du
+visage que celle du corps; et les Grecs, plus amoureux de la statuaire
+que de la peinture, faisaient plus de cas aussi de la forme que de la
+couleur. La beauté du visage, en effet, appartenait presque
+indistinctement à toutes les déesses du panthéon grec, tandis que la
+beauté du corps était un des attributs divins de Vénus. Lorsque le
+berger troyen, Pâris, décerna la pomme à la plus belle des trois
+déesses rivales, il n'avait décidé son choix entre elles, qu'après les
+avoir vues sans aucun voile. Vénus ne représentait donc pas la beauté
+intelligente, l'âme de la femme; elle ne représentait que la beauté
+matérielle, le corps de la femme. Les poëtes, les artistes lui
+attribuaient donc une tête fort petite, au front bas et étroit, mais
+en revanche un corps et des membres fort longs, souples et potelés. La
+perfection de la beauté chez la déesse commençait surtout à la
+naissance des reins. Les Grecs se regardaient comme les premiers
+connaisseurs du monde en ce genre de beauté. Cependant ce ne fut pas
+la Grèce, mais la Sicile qui fonda un temple à Vénus Callipyge. Ce
+temple dut son origine à un jugement qui n'eut pas autant d'éclat que
+celui de Pâris, car les parties n'étaient pas déesses et le juge n'eut
+pas à se prononcer entre trois. Deux soeurs, aux environs de
+Syracuse, en se baignant un jour, se disputèrent le prix de la beauté;
+un jeune Syracusain, qui passait par là et qui vit les pièces du
+procès, sans être vu, fléchit le genou en terre comme devant Vénus
+elle-même, et s'écria que l'aînée avait remporté la victoire. Les deux
+adversaires s'enfuirent à demi nues. Le jeune homme revint à Syracuse
+et raconta, encore ému d'admiration, ce qu'il avait vu. Son frère,
+émerveillé à ce récit, déclara qu'il se contenterait de la cadette.
+Enfin ils rassemblèrent ce qu'ils possédaient de plus précieux, et ils
+se rendirent chez le père des deux soeurs et lui demandèrent de
+devenir ses gendres. La cadette, désolée et indignée d'avoir été
+vaincue, était tombée malade; elle sollicita la révision de la cause,
+et les deux frères, d'un commun accord, proclamèrent qu'elles avaient
+toutes deux également droit à la victoire, selon que le juge regardait
+l'une, du côté droit, et l'autre, du côté gauche. Les deux soeurs
+épousèrent les deux frères et transportèrent à Syracuse une réputation
+de beauté, qui ne fit que s'accroître. On les comblait de présents, et
+elles amassèrent de si grands biens, qu'elles purent ériger un temple
+à la déesse qui avait été la source de leur fortune. La statue qu'on
+admirait dans ce temple participait à la fois des charmes secrets de
+chaque soeur, et la réunion de ces deux modèles en une seule copie
+avait formé le type parfait de la beauté callipyge. C'est le poëte
+Cercidas de Mégalopolis qui a immortalisé cette copie sans avoir
+vu les originaux. Athénée rapporte la même anecdote, dont le voile
+transparent cache évidemment l'histoire de deux courtisanes
+syracusaines.
+
+Si les courtisanes élevaient des temples à Vénus, elles étaient donc
+autorisées, du moins dans les premiers temps de la Grèce, à offrir des
+sacrifices à la déesse, et à prendre une part active à ses fêtes
+publiques, sans préjudice de quelques fêtes, telles que les
+Aphrodisées et les Aloennes, qu'elles se réservaient plus
+particulièrement et qu'elles célébraient à huis clos. Elles
+remplissaient même quelquefois les fonctions de prêtresses dans les
+temples de Vénus, et elles y étaient attachées, comme auxiliaires,
+pour nourrir le prêtre et augmenter les revenus de l'autel. Strabon
+dit positivement que le temple de Vénus à Corinthe possédait plus de
+mille courtisanes que la dévotion des adorateurs de la déesse lui
+avait consacrées. C'était un usage général en Grèce de consacrer ainsi
+à Vénus un certain nombre de jeunes filles quand on voulait se rendre
+la déesse favorable, ou quand on avait vu ses voeux exaucés par
+elle. Xénophon de Corinthe, en partant pour les jeux Olympiques,
+promet à Vénus de lui consacrer cinquante hétaires si elle lui donne
+la victoire; il est vainqueur et il s'acquitte de sa promesse. «O
+souveraine de Cypris, s'écrie Pindare dans l'ode composée en l'honneur
+de cette offrande, Xénophon vient d'amener dans ton vaste bocage
+une troupe de cinquante belles filles!» Puis, il s'adresse à elles: «O
+jeunes filles qui recevez tous les étrangers et leur donnez
+l'hospitalité, prêtresses de la déesse Pitho dans la riche Corinthe,
+c'est vous qui, en faisant brûler l'encens devant l'image de Vénus et
+en invoquant la mère des Amours, nous méritez souvent son aide céleste
+et nous procurez les doux moments que nous goûtons sur des lits
+voluptueux, où se cueille le tendre fruit de la beauté!» Cette
+consécration des courtisanes à Vénus était surtout usitée à Corinthe.
+Quand la ville avait une demande à faire à la déesse, elle ne manquait
+jamais de la confier à des _consacrées_ qui entraient les premières
+dans le temple et qui en sortaient les dernières. Selon Cornélien
+d'Héraclée, Corinthe, en certaines circonstances importantes, s'était
+fait représenter auprès de Vénus par une procession innombrable de
+courtisanes dans le costume de leur métier.
+
+L'emploi de ces consacrées dans les temples et les bocages de la
+déesse est suffisamment constaté par quelques monuments figurés, qui
+sont moins discrets à cet égard que les écrivains contemporains. Les
+peintures de deux coupes et de deux vases grecs, cités par le savant
+M. Lajard, d'après les descriptions de MM. de Witte et Lenormand, ne
+nous laissent pas de doute sur la Prostitution sacrée qui s'était
+perpétuée dans le culte de Vénus. Un de ces vases, qui faisait partie
+de la célèbre collection Durand, représente un temple de Vénus,
+dans lequel une courtisane reçoit, par l'intermédiaire d'un esclave,
+les propositions d'un étranger couronné de myrte, placé en dehors du
+temple et tenant à la main une bourse. Sur le second vase, un
+étranger, pareillement couronné de myrte, est assis sur un lit et
+semble marchander une courtisane debout devant lui dans un temple. M.
+Lajard attribue encore la même signification à une pierre gravée,
+taillée à plusieurs faces, dont cinq portent des animaux, emblèmes du
+culte de la Vénus Orientale, et dont la sixième représente une
+courtisane qui se regarde dans un miroir pendant qu'elle se livre à un
+étranger. Mais ce qui se passait dans les temples et dans les bois
+sacrés n'a pas laissé de traces plus caractéristiques chez les auteurs
+de l'antiquité, qui n'ont pas osé trahir les mystères de Vénus.
+
+Si les courtisanes étaient les bienvenues dans le culte de leur
+déesse, elles ne pouvaient se mêler que de loin à celui des autres
+déesses; ainsi, elles célébraient, dans l'intérieur de leurs maisons,
+après la vendange, les Aloennes ou fêtes de Cérès et de Bacchus.
+C'étaient des soupers licencieux qui composaient le rituel de ces
+fêtes, dans lesquelles les courtisanes se réunissaient avec leurs
+amants pour manger, boire, rire, chanter et folâtrer. «A la prochaine
+fête des Aloennes, écrit Mégare à Bacchis dans les Lettres
+d'Alcyphron, nous nous assemblons au Colyte chez l'amant de Thessala
+pour y manger ensemble, fais en sorte d'y venir.» --«Nous touchons
+aux Aloennes, écrit Thaïs à Thessala, et nous étions toutes assemblées
+chez moi pour célébrer la veille de la fête.» Ces soupers, appelés les
+_petits mystères de Cérès_, étaient des prétextes de débauches qui
+duraient plusieurs jours et plusieurs nuits. Il paraît que dans
+certains temples de Cérès, à Éleusis par exemple, les courtisanes,
+dont les femmes honnêtes fuyaient la vue et l'approche, avaient obtenu
+d'ouvrir une salle à elles, où elles avaient seules le droit d'entrer
+sans prêtres, et où une d'elles présidait aux cérémonies religieuses,
+que ses compagnes, comme autant de vestales, embellissaient de leur
+présence plus chaste qu'à l'ordinaire. Durant ces cérémonies, les
+vieilles courtisanes donnaient des leçons aux jeunes dans la science
+et la pratique des mystères de la Bonne Déesse. Le pontife Archias,
+qui s'était permis d'offrir un sacrifice à Cérès d'Éleusis, dans la
+salle des courtisanes, sans l'intervention de leur grande prêtresse,
+fut accusé d'impiété par Démosthène, et condamné par le peuple.
+
+Tous les dieux, comme toutes les déesses, acceptaient pourtant les
+offrandes que les courtisanes leur envoyaient, sans oser toutefois
+pénétrer en personne dans les temples dont le seuil leur était fermé.
+La fameuse courtisane, Cottine, qui se rendit assez célèbre pour qu'on
+imposât son nom au dictérion qu'elle avait occupé, près de Colone,
+vis-à-vis un temple de Bacchus, dédia en l'honneur d'un de ses
+galants spartiates un petit taureau d'airain, qui fut placé sur le
+fronton du temple de Minerve Chalcienne. Ce taureau votif se trouvait
+encore à sa place du temps d'Athénée. Mais il était pourtant un dieu
+qui se montrait naturellement moins sévère pour les femmes de plaisir,
+c'était Adonis, déifié par Vénus, qui l'avait aimé. Les fêtes d'Adonis
+étaient, d'ailleurs, tellement liées à celles de la déesse, qu'on ne
+pouvait guère adorer l'un sans rendre hommage à l'autre. Adonis avait
+eu aussi, dans les temps antiques, une large part aux offrandes de la
+Prostitution sacrée, avant que son culte se fût confondu dans celui de
+Priape. Les courtisanes de toutes les conditions profitaient donc des
+fêtes d'Adonis, qui attiraient partout tant d'étrangers, pour venir
+exercer leur industrie, sous la protection du dieu et à son profit,
+dans les bois qui environnaient ses temples. «A l'endroit où je te
+mène, dit un courtier à un cuisinier qu'il va mettre en maison, il y a
+un lieu de débauche (+porneôn+): une hétaire renommée y célèbre
+les fêtes d'Adonis, avec une nombreuse troupe de ses compagnes.» Les
+Athéniens, malgré la juste réprobation que leurs moralistes
+attachaient à la vie des courtisanes, ne les trouvèrent pas plus
+déplacées dans leur Olympe que dans leurs temples, car ils élevèrent
+des autels et des statues à Vénus _Leæna_ et à Vénus _Lamia_, pour
+diviniser les deux maîtresses de Démétrius Poliorcète.
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+ SOMMAIRE. --Motifs qui engagèrent Solon à fonder à Athènes un
+ établissement de Prostitution. --Ce que dit l'historien Nicandre
+ de Colophon, à ce sujet. --Solon salué, pour ce même fait, par le
+ poëte Philémon, du titre de bienfaiteur de la nation. --Taxe de la
+ Prostitution fixée par Solon. --Les _dictériades_ considérées
+ comme _fonctionnaires publiques_. --Règlements de Solon pour les
+ prostituées d'Athènes. --Festins publics institués par Hippias et
+ Hipparque. --Ordonnance du tyran Pisistrate pour les jours
+ consacrés à la débauche publique. --Vices honteux des Athéniens.
+ --Moeurs privées des femmes de Sparte et de Corinthe. --Vie
+ licencieuse des femmes spartiates. --Inutilité des courtisanes à
+ Sparte. --Indifférence de Lycurgue à l'égard de l'incontinence des
+ femmes et des filles. --La fréquentation des prostituées regardée
+ comme chose naturelle. --Mission morale des poëtes comiques et des
+ philosophes. --L'aréopage d'Athènes. --Législation de la
+ Prostitution athénienne. --Situation difficile faite par les lois
+ aux courtisanes. --Bacchis et Myrrhine. --Euthias accuse d'impiété
+ la courtisane Phryné. --L'avocat Hypéride la fait absoudre.
+ --Reconnaissance des prostituées envers Hypéride. --La courtisane
+ Théocris, prêtresse de Vénus, condamnée à mort sur l'accusation de
+ Démosthène. --Isée. --Décrets de l'aréopage d'Athènes concernant
+ les prostituées. --L'hétaire _Nemea_. --Triste condition des
+ enfants des concubines et des courtisanes. --Hercule dieu de la
+ bâtardise. --Infamie de la loi envers les bâtards. --Les
+ _Dialogues des Courtisanes_ de Lucien. --L'orateur Aristophon et
+ le poëte comique Calliade. --_Loi_ dite _de la Prostitution_.
+ --Singularités monstrueuses des lois athéniennes. --Tribunaux
+ subalternes d'édilité et de police. --Leurs fonctions.
+
+
+La Prostitution sacrée, qui existait dans tous les temples d'Athènes à
+l'époque où Solon donna des lois aux Athéniens, invita certainement le
+législateur à établir la Prostitution légale. Quant à la Prostitution
+hospitalière, contemporaine des âges héroïques de la Grèce, elle avait
+disparu sans laisser de traces dans les moeurs, et le mariage était
+trop protégé par la législation, la légitimité des enfants semblait
+trop nécessaire à l'honneur de la république, pour que le souvenir des
+métamorphoses et de l'incarnation humaine des dieux pût encore
+prévaloir contre la foi conjugale, contre le respect de la famille.
+Solon vit les autels et les prêtres s'enrichir avec le produit de la
+Prostitution des consacrées, qui ne se vendaient qu'à des étrangers;
+il songea naturellement à procurer les mêmes bénéfices à l'État, et
+par les mêmes moyens, en les faisant servir à la fois aux plaisirs de
+la jeunesse athénienne et à la sécurité des femmes honnêtes. Il fonda
+donc, comme établissement d'utilité publique, un grand dictérion, dans
+lequel des esclaves, achetées avec les deniers de l'État et
+entretenues à ses frais, levaient un tribut quotidien sur les vices de
+la population, et travaillaient avec impudicité à augmenter les
+revenus de la république. On a voulu bien souvent, à défaut de preuves
+historiques, qui n'appuient pas, il est vrai, la tradition, ne pas
+laisser au sage Solon la responsabilité morale du libertinage institué
+légalement à Athènes; on a prétendu que ce grand législateur, dont le
+code respire la pudeur et la chasteté, n'avait pu se donner un démenti
+à lui-même en ouvrant la porte aux débauches de ses concitoyens. Mais,
+dans un fait de cette nature, qui semblait au-dessous de la dignité de
+l'histoire, la tradition, recueillie par Athénée et conservée aussi
+dans des ouvrages qui existaient de son temps, était comme l'écho de
+ce dictérion, qui avait eu Solon pour fondateur et qui se glorifiait
+de son origine.
+
+Nicandre de Colophon, dans son _Histoire d'Athènes_, aujourd'hui
+perdue, avait dit positivement que Solon, indulgent pour les ardeurs
+d'une pétulante jeunesse, non-seulement acheta des esclaves et les
+plaça dans des lieux publics, mais encore bâtit un temple à
+Vénus-Courtisane avec l'argent qu'avaient amassé les impures
+habitantes de ces lieux-là. «O Solon! s'écrie le poëte Philémon dans
+ses _Delphiens_, comédie qui n'est pas venue jusqu'à nous; ô Solon!
+vous devîntes par là le bienfaiteur de la nation, vous ne vîtes dans
+un tel établissement que le salut et la tranquillité du peuple. Il
+était d'ailleurs absolument nécessaire dans une ville où la bouillante
+jeunesse ne peut s'empêcher d'obéir aux lois les plus impérieuses
+de la nature. Vous prévîntes ainsi de très-grands malheurs et des
+désordres inévitables, en plaçant dans certaines maisons destinées à
+cet usage les femmes que vous aviez achetées pour les besoins du
+public, et qui étaient tenues, par état, d'accorder leurs faveurs à
+quiconque consentirait à les payer.» A cette invocation, que la
+reconnaissance arrache au poëte comique, Athénée ajoute, d'après
+Nicandre, que la taxe fixée par Solon était médiocre, et que les
+_dictériades_ avaient l'air de remplir des fonctions publiques: «Le
+commerce qu'on avait avec elles n'entraînait ni rivalités ni
+vengeances. On n'essuyait de leur part ni délais, ni dédains, ni
+refus.» C'était sans doute à Solon lui-même que l'on devait le
+règlement intérieur de cet établissement, qui fut longtemps administré
+comme les autres services publics et qui eut sans doute à sa tête, du
+moins dans l'origine, un grave magistrat.
+
+On peut supposer, avec beaucoup d'apparence de raison, que les femmes
+communes étaient alors entièrement séparées de la population citoyenne
+et de la vie civile; elles ne sortaient pas de leur officine légale;
+elles ne se montraient jamais dans les fêtes et les cérémonies
+religieuses; si une tolérance restreinte leur permettait de descendre
+dans la rue, elles devaient porter un costume particulier, qui les fît
+reconnaître, et elles étaient sévèrement éloignées de certains lieux
+où leur présence eût causé du scandale ou de la distraction.
+Étrangères, d'ailleurs, elles n'avaient aucun droit à revendiquer
+dans la cité; et celles qui, Athéniennes de naissance, s'étaient
+vouées à la Prostitution, perdaient tous les priviléges attachés à
+leur naissance. Nous n'avons pas les lois que Solon avait rédigées
+pour constituer la Prostitution légale; mais il est permis d'en
+formuler ainsi les principales dispositions, qui se trouvent
+suffisamment constatées par une foule de faits que nous découvrons çà
+et là dans les écrivains grecs. Mais le code de Solon, à l'égard des
+femmes du grand dictérion entretenu aux frais de la république, se
+relâcha de sa sévérité, puisque, moins d'un siècle après la mort du
+législateur, les courtisanes avaient fait irruption de toutes parts
+dans la société grecque, et osaient se mêler aux femmes honnêtes
+jusque dans le forum. Hippias et Hipparque, fils du tyran Pisistrate,
+qui gouvernait Athènes 530 ans avant l'ère moderne, établirent des
+festins publics, qui réunissaient le peuple à la même table, et dans
+ces festins les courtisanes furent autorisées à prendre place à côté
+des matrones; car les fils du tyran se proposaient moins d'améliorer
+le peuple que de le corrompre et de le subjuguer. Aussi, pour nous
+servir de l'expression de Plutarque, les femmes de plaisir arrivaient
+là par flots, et, comme le disait un historien grec, Idoménée, dont
+les ouvrages ne nous sont connus que par des fragments, Pisistrate, à
+l'instigation de qui ces orgies avaient lieu, ordonnait que les
+champs, les vignes et les jardins fussent ouverts à tout le
+monde, dans les jours consacrés à la débauche publique, afin que
+chacun pût en prendre sa part sans être obligé d'aller se cacher dans
+le mystère du dictérion de Solon.
+
+Le législateur d'Athènes avait eu deux motifs évidents et impérieux
+pour réglementer comme il l'avait fait la Prostitution: il se
+proposait d'abord de mettre à l'abri de la violence et de l'insulte la
+pudeur des vierges et des femmes mariées; ensuite, il avait eu pour
+but de détourner la jeunesse des penchants honteux qui la
+déshonoraient et l'abrutissaient. Athènes devenait le théâtre de tous
+les désordres; le vice contre nature se propageait d'une manière
+effrayante et menaçait d'arrêter le progrès social. Ces débauchés, qui
+n'étaient déjà plus des hommes, pouvaient-ils être des citoyens? Solon
+voulut leur donner les moyens de satisfaire aux besoins de leurs sens,
+sans se livrer aux déréglements de leur imagination. Il ne fit
+pourtant que corriger une partie de ses compatriotes; les autres, sans
+renoncer à leurs coupables habitudes, contractèrent celles d'un
+libertinage plus naturel, mais non moins funeste. Le but de Solon fut
+toutefois rempli, en ce que la sécurité des femmes mariées n'eut plus
+rien à craindre des libertins. La Prostitution légale était alors,
+pour ainsi dire, dans son enfance, et elle ne comptait pas une
+nombreuse clientèle: on la connaissait à peine, on ne s'y accoutuma
+que par degrés; on ne s'y livra avec fureur qu'après en avoir eu,
+en quelque sorte, l'expérience. Voilà comment les lois de Solon se
+trouvèrent bientôt débordées par les nécessités de la débauche
+publique et successivement effacées sous l'empire de la corruption des
+moeurs, qui ne s'épuraient pas en se civilisant. Mais, du moins à
+Athènes, le foyer domestique resta incorruptible et sacré, le poison
+de la Prostitution n'y pénétra pas; et alors que Vénus-Pandemos
+conviait ses adorateurs à l'oubli de toute décence, alors que le Pirée
+agrandissait aux portes d'Athènes le domaine affecté aux courtisanes,
+la pudeur conjugale gardait le seuil de la maison du citoyen qui s'en
+allait offrir un sacrifice à Pandemos et souper avec ses amis chez sa
+maîtresse.
+
+Les moeurs privées des femmes de Sparte, et des femmes de Corinthe
+surtout, n'étaient pas aussi régulières que les moeurs des
+Athéniennes, et pourtant, dans ces deux villes, la Prostitution
+n'avait pas été soumise à des lois spéciales: elle y était libre, pour
+employer une expression moderne, et elle pouvait impunément se
+produire sous toutes les formes et dans toutes les conditions
+possibles. A Corinthe, ville de commerce et de passage, le plaisir
+était une grande affaire pour ses habitants et pour les étrangers qui
+y affluaient de tous les pays du monde: on avait donc jugé à propos de
+laisser à la volonté et au caprice de chacun l'entière jouissance de
+soi-même. A Sparte, ville de vertus républicaines et austères, la
+Prostitution ne pouvait être qu'un accident, une exception
+presque indifférente. Lycurgue n'y avait certainement pas songé. La
+continence, la chasteté chez les femmes lui semblaient superflues,
+sinon ridicules. Il ne s'était proposé que de gouverner les hommes et
+de les rendre plus braves, plus robustes, plus guerriers; quant aux
+femmes, il n'y avait pas pris garde. Lycurgue, comme le dit
+formellement Aristote dans sa _Politique_ (liv. II, chap. 7), avait
+voulu imposer la tempérance aux hommes et non pas aux femmes;
+celles-ci, bien avant lui, vivaient dans le désordre, et elles
+s'abandonnaient presque publiquement à tous les excès de la débauche
+(_in summâ luxuriâ_, dit la version latine d'Aristote). Lycurgue ne
+changea rien à cet état de choses: les filles de Sparte, qui
+recevaient une éducation mâle assez peu conforme à leur sexe, se
+mêlaient, à moitié nues, aux exercices des hommes, couraient,
+luttaient, combattaient avec eux. Si elles se mariaient, elles ne se
+renfermaient pas davantage dans leurs devoirs d'épouses; elles
+n'étaient pas vêtues plus décemment; elles ne se tenaient pas plus à
+distance de la compagnie des hommes; mais ceux-ci ne faisaient pas
+semblant de s'apercevoir d'une différence de sexe, que les femmes
+avaient à coeur de faire oublier. Un mari qu'on aurait surpris
+sortant de la chambre à coucher de sa femme eût rougi d'être si peu
+Spartiate. On comprend que, chez de pareils hommes, les courtisanes
+auraient été parfaitement inutiles. Ils ne se permettaient pas
+toutefois les égarements de coeur et de sens, auxquels les
+jeunes Athéniens étaient trop enclins. L'amitié des Spartiates entre
+eux n'était qu'une fraternité d'armes, aussi pure, aussi sainte que
+celle des Athéniens était dépravée et flétrissante. Les femmes de
+Sparte ne s'accommodaient pas toutes de cette abnégation absolue de
+leur sexe et de leur nature; il y en avait beaucoup, filles ou femmes,
+qui se prêtaient volontiers aux actes d'une extrême licence, et cela,
+sans exiger la moindre rétribution. Les courtisanes n'auraient pas eu
+d'emploi dans une ville où femmes mariées et filles à marier étaient
+là pour leur faire concurrence. C'est donc avec justice que Platon,
+dans le livre Ier de ses _Lois_, attribue à Lycurgue l'incontinence
+des femmes de Sparte, puisque ce législateur n'avait pas daigné y
+porter remède, ni même lui infliger un blâme.
+
+La Prostitution était, on le voit, tolérée, sinon organisée et
+régularisée, dans les républiques grecques: on la regardait comme un
+mal nécessaire, qui obviait à de plus grands maux. Athénée a donc pu
+dire (liv. XIII, chap. 6): «Plusieurs personnages qui ont eu part au
+gouvernement de la chose publique ont parlé des courtisanes, les uns
+en les blâmant, les autres en faisant l'éloge de ces femmes.» Ce
+n'était pas une honte pour un citoyen, si haut placé fût-il par son
+rang ou par son caractère, de fréquenter les courtisanes, même avant
+l'époque de Périclès, pendant laquelle cette espèce de femmes régna,
+en quelque sorte, sur la Grèce. On ne blâmait pas même les
+rapports qu'on pouvait avoir avec elles. Un comique latin, en peignant
+les moeurs d'Athènes, était presque autorisé à déclarer nettement
+qu'un jeune homme devait hanter les mauvais lieux pour faire son
+éducation: _non est flagitium scortari hominem adolescentulum_.
+
+Les poëtes comiques cependant, de même que les philosophes, avaient la
+mission morale de punir la débauche, en la forçant de rougir
+quelquefois; leurs épigrammes mettaient seules un frein à la licence
+des moeurs, qu'ils surveillaient là où la loi faisait défaut et
+gardait le silence. «Une courtisane est la peste de celui qui la
+nourrit! s'écriait le _Campagnard_ d'Aristophane.» --«Si quelqu'un a
+jamais aimé une courtisane, disait hautement Anaxilas, dans sa
+_Neottis_, qu'il me nomme un être plus pervers.»
+
+La loi néanmoins n'était pas toujours muette ou impuissante contre les
+femmes de mauvaise vie, qu'elles fussent hétaires, joueuses de flûtes
+ou dictériades; non-seulement elle leur refusait impitoyablement tous
+les droits attachés à la qualité de citoyenne, mais encore elle
+mettait des bornes à leurs déportements. L'aréopage d'Athènes avait
+souvent les yeux ouverts sur la conduite de ces femmes, et souvent
+aussi il les frappait avec une rigueur impitoyable. Il paraîtrait,
+d'après plusieurs passages d'Alciphron, qu'elles étaient toutes
+solidaires devant la loi, et qu'une condamnation qui atteignait une
+d'entre elles avait des conséquences fâcheuses pour chacune
+d'elles en particulier. On peut présumer qu'il s'agissait d'un impôt
+proportionnel applicable à toute femme qui ne justifiait pas du titre
+de citoyenne. On leur faisait ainsi, de temps à autre, rendre aux
+coffres de l'État ce qu'elles avaient pris dans ceux des citoyens.
+Cette singulière législation a permis de soutenir un paradoxe que nous
+donnons pour ce qu'il vaut. Suivant certains érudits, les courtisanes
+d'Athènes auraient formé une corporation, un collége, qui se composait
+de divers ordres de femmes occupées du même métier, et classées
+hiérarchiquement sous des statuts ou règlements relatifs à leur
+méprisable industrie. C'est pourquoi l'aréopage pouvait rendre le
+corps entier responsable des fautes de ses membres. Ce tribunal
+évoquait la cause devant lui, quand une courtisane poussait un citoyen
+à commettre une action répréhensible, et même lorsque son influence
+était préjudiciable à des jeunes gens, au point de leur faire dissiper
+leur fortune, de les détourner du service de la République et de leur
+donner des leçons d'impiété. Les accusations étaient quelquefois
+capitales, et il ne fallait que la haine ou la vengeance d'un amant
+dédaigné pour soulever un orage terrible contre une femme qui n'avait
+aucun appui et qui pouvait être condamnée sans avoir été défendue.
+«Essaie d'exiger quelque chose d'Euthias en échange de ce que tu lui
+donneras, écrivait l'aimable Bacchis à son amie Myrrhine, et tu verras
+si tu n'es pas accusée d'avoir incendié la flotte ou violé les
+lois fondamentales de l'État!» Ce fut ce méchant Euthias qui accusa
+d'impiété la belle Phryné; mais l'avocat Hypéride ne craignit pas de
+prendre la défense de cette courtisane, qui le paya bien lorsqu'il
+l'eut fait absoudre. «Grâce aux dieux! lui écrivit naïvement Bacchis à
+la suite de ce procès mémorable, nos profits sont légitimés par le
+dénoûment de ce procès inique. Vous avez acquis les droits les plus
+sacrés à la reconnaissance de toutes les courtisanes. Si même vous
+consentiez à recueillir et à publier la harangue que vous avez
+prononcée pour Phryné, nous nous engagerions à vous ériger à nos frais
+une statue d'or dans l'endroit de la Grèce que vous auriez choisi.»
+L'histoire ne dit pas si Hypéride publia sa harangue, et si les
+courtisanes se cotisèrent pour lui élever une statue d'or dans quelque
+temple de Vénus-Pandemos ou de Vénus Peribasia. Une accusation
+intentée contre une courtisane frappait donc de terreur tout le corps
+auquel appartenait l'accusée; car cette accusation n'aboutissait guère
+à un acquittement. Une vieille courtisane, nommée Théocris, qui se
+mêlait aussi de magie et de philtres amoureux, fut condamnée à mort,
+sur la dénonciation de Démosthène, pour avoir conseillé aux esclaves
+de tromper leurs maîtres, et pour leur avoir procuré les moyens de le
+faire. Cette Théocris était pourtant attachée comme prêtresse à un
+temple de Vénus. Ce fut à l'occasion du procès de Phryné que Bacchis
+faisait en ces termes un retour sur elle-même: «Si, pour n'avoir
+pas obtenu de nos amants l'argent que nous leur demandons; si, pour
+avoir accordé nos faveurs à ceux qui les payent généreusement, nous
+devenions coupables d'impiété envers les dieux, il faudrait renoncer à
+tous les avantages de notre profession et ne plus faire commerce de
+nos charmes.»
+
+L'accusation d'impiété était la plus fréquente contre les courtisanes;
+et cette accusation se présentait d'autant plus redoutable, qu'elle ne
+reposait que sur des faits vagues et faciles à dénaturer. Les
+courtisanes remplissaient les fonctions de prêtresses dans certains
+temples et dans certaines fêtes; néanmoins leur présence dans un
+temple pouvait être considérée comme une impiété. «Il n'est pas
+permis, disait Démosthène dans son plaidoyer contre Nééra, il n'est
+pas permis à une femme auprès de laquelle on a trouvé un adultère
+d'entrer dans nos temples, quoique nos lois permettent à une étrangère
+et à une esclave d'y pénétrer soit pour voir, soit pour prier. Les
+femmes surprises en adultère sont les seules à qui l'entrée des
+temples soit interdite.» Avant Démosthène, l'orateur Isée, qui fut le
+maître de ce grand orateur, avait plaidé sur le même objet, et déclaré
+solennellement qu'une femme commune, qui fut au service de tout le
+monde, et qui mena une vie de débauche, ne pouvait sans impiété
+s'introduire dans l'intérieur d'un temple ni assister aux mystères
+secrets du culte. Ces malheureuses femmes se trouvaient ainsi
+exposées sans cesse à des poursuites judiciaires sous prétexte
+d'impiété, elles étaient, pour ainsi dire, hors la loi; et l'aréopage,
+devant lequel on les traduisait au gré de leurs ennemis puissants, ne
+se faisait pas plus de scrupule de les condamner que de les absoudre.
+Un décret de l'aréopage avait défendu aux prostituées et aux esclaves
+de porter des surnoms empruntés aux jeux solennels; et cependant il y
+eut à Athènes une hétaire qui se fit appeler _Nemea_, parce que son
+amant s'était distingué dans les jeux Néméens et peut-être aussi parce
+qu'elle se plaçait elle-même sous les auspices d'Hercule. L'aréopage
+la laissa faire et ne lui disputa pas son nom de bon augure. Un autre
+décret de l'aréopage avait défendu également aux courtisanes de
+célébrer les fêtes des dieux en même temps que les matrones et les
+femmes libres ou citoyennes. Cependant, aux Aphrodisées, comme le
+rapporte Athénée sur le témoignage du poëte Alexis, femmes libres et
+courtisanes se confondaient à table dans les festins publics qui se
+donnaient en l'honneur de Vénus. Ainsi donc l'impiété était là,
+partout et toujours, sur les pas des courtisanes, qui n'échappaient à
+ses piéges que par bonheur plutôt que par adresse. Cette situation
+difficile, qu'on leur faisait pour être maître d'elles, explique le
+nombre et la richesse des offrandes qu'elles consacraient aux dieux,
+afin d'obtenir leur protection.
+
+La loi n'épargnait aucune humiliation aux courtisanes. Les enfants qui
+naissaient d'elles, de même que les fils des concubines, participaient
+à leur ignominie; c'était une tache dont ils ne pouvaient se laver
+qu'après avoir servi glorieusement l'État. La condition personnelle
+des concubines différait essentiellement de celle des courtisanes, et
+toutefois la condition des enfants des unes et des autres était
+presque identique. Les bâtards, quelle que fût leur mère (et le nombre
+des bâtards était considérable à Athènes en raison du nombre des
+courtisanes), les bâtards se trouvaient comme retranchés de la
+population libre: ils n'avaient pas de costume spécial ni de marques
+distinctives; mais dans leur enfance ils jouaient, ils s'exerçaient à
+part, sur un terrain dépendant du temple d'Hercule, qu'on regardait
+comme le dieu de la bâtardise. Quand ils avaient l'âge d'homme, ils
+n'étaient pas aptes à hériter; ils n'avaient pas le droit de parler
+devant le peuple; ils ne pouvaient devenir citoyens. Enfin, les
+bâtards des courtisanes (Plutarque mentionne ce fait dans la _Vie de
+Solon_), pour comble d'infamie, n'étaient pas obligés de nourrir les
+auteurs de leurs jours: le fils n'était tenu à aucun devoir filial
+envers ses père et mère, parce que ceux-ci n'avaient également aucun
+devoir paternel ou maternel à remplir à son égard. On s'explique alors
+pourquoi la plupart des filles exposaient leurs enfants nouveau-nés
+dans la rue, et les confiaient ainsi à la république qui leur était
+moins marâtre. Ces expositions d'enfants étaient si ordinaires,
+que, dans les _Dialogues des Courtisanes_, Lucien fait une exception
+bien honorable en faveur d'une de ses héroïnes, qui dit à sa compagne:
+«Il me faudra nourrir un enfant, car ne crois pas que j'expose celui
+dont j'accoucherai.» Sous l'archontat d'Euclide, l'orateur Aristophon
+fit promulguer une loi qui déclarait bâtard quiconque ne prouverait
+pas qu'il était né d'une citoyenne ou femme libre. Alors, pour le
+railler de ce surcroît de rigueur contre les bâtards, le poëte comique
+Calliade le mit en scène, et le représenta lui-même comme fils de la
+courtisane Chloris.
+
+Solon, en réglementant la Prostitution, lui avait imposé des digues
+salutaires, et s'était proposé de tenir à distance les misérables
+artisans de débauche qui voudraient se créer une industrie infâme en
+corrompant les filles et les garçons. Il fit donc une loi, dite de la
+Prostitution, qui ne nous est connue que par la citation qu'en fait
+Eschine dans un de ses discours: «Quiconque se fera le _lénon_ d'un
+jeune homme ou d'une femme, appartenant à la classe libre, sera puni
+du dernier supplice.» Mais bientôt on adoucit cette loi, et l'on
+inventa des palliatifs qui en dénaturèrent le vrai caractère: ainsi,
+la peine de mort fut remplacée par une amende de vingt drachmes,
+tandis que l'amende était de cent pour le vol ou le rapt d'une femme
+libre. On ne conserva la peine capitale que dans le texte de la
+loi, et même, ainsi que l'affirme Plutarque, les femmes dépravées qui
+font ouvertement métier de procurer des maîtresses aux débauchés,
+n'étaient pas comprises dans la catégorie des coupables que cette loi
+devait atteindre. Ce fut inutilement qu'Eschine demanda l'application
+d'une loi qui n'avait jamais été complétement appliquée. Il était fort
+difficile, en effet, de tracer la limite où commençait le crime en vue
+duquel cette loi terrible avait été faite, car l'usage en Grèce
+autorisait un amant à enlever sa maîtresse, pourvu que celle-ci y
+consentît et que les parents n'y missent pas obstacle. Il suffisait
+donc d'avoir d'avance l'agrément du père et de la mère d'une fille
+qu'on voulait posséder; on les prévenait du jour où l'enlèvement
+aurait lieu, et ils ne faisaient qu'un simulacre de résistance. Quand
+une jeune fille ou sa mère avait reçu d'un homme un présent, cette
+fille n'était plus considérée comme vierge, sa virginité fût-elle
+intacte; mais on ne lui devait plus les mêmes égards ni le même
+respect, comme si elle eût souffert un commencement de Prostitution.
+
+L'aréopage qui jugeait les courtisanes et leurs odieux parasites,
+lorsque le crime lui était dénoncé par la voix du peuple ou par quelque
+citoyen, ne daignait pas s'occuper des simples délits que pouvait
+commettre cette population impure, vouée aux mauvaises moeurs, et
+soumise à de rigoureuses prescriptions de police. La connaissance des
+délits résultant de l'exercice de la Prostitution appartenait
+certainement à des tribunaux subalternes d'édilité et de police.
+C'étaient eux qui faisaient observer les règlements relatifs aux habits
+que devaient porter les prostituées, aux lieux affectés à leur séjour et
+à leurs promenades, aux impôts qui frappaient leur honteux métier, et
+enfin à toutes les habitudes de leur vie publique.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+ SOMMAIRE. --Des différentes catégories de prostituées athéniennes.
+ --Les Dictériades, les Aulétrides, les Hétaires. --Pasiphaé.
+ --Conditions diverses des femmes de mauvaise vie. --Démosthène
+ contre la courtisane Nééra. --Revenu considérable de l'impôt sur
+ la Prostitution. --Le _Pornicontelos_ affermé par l'État à des
+ spéculateurs. --Les collecteurs du Pornicontelos. --Heures
+ auxquelles il était permis aux courtisanes de sortir. --Le port du
+ Pirée assigné pour domaine à la Prostitution. --Le Céramique,
+ marché de la Prostitution élégante. --Usage singulier: profanation
+ des tombeaux du Céramique. --Le port de Phalère et le bourg de
+ Sciron. --La grande place du Pirée. --Thémistocle traîné par
+ quatre hétaires en guise de chevaux. --Enseignes impudiques des
+ maisons de Prostitution. --Les petites maisons de louage des
+ hétaires. --Lettre de Panope à son mari Euthibule. --Police des
+ moeurs concernant les vêtements des prostituées. --Le costume
+ _fleuri_ des courtisanes d'Athènes. --Lois somptuaires. --Costume
+ des prostituées de Lacédémone. --Loi terrible de Zaleucus,
+ disciple de Pythagore, contre l'adultère. --Suidas et Hermogène.
+ --Loi somptuaire de Philippe de Macédoine. --Costume ordinaire des
+ Athéniennes de distinction. --Costume des courtisanes de Sparte.
+ --Différence de ce costume avec celui des femmes et des filles
+ Spartiates. --Mode caractéristique des courtisanes grecques.
+ --Dégradation, par la loi, des femmes qui se faisaient les
+ servantes des prostituées. --Perversité ordinaire de ces
+ servantes.
+
+
+Les courtisanes d'Athènes formaient plusieurs classes, tellement
+distinctes entre elles, que les lois des moeurs, qui les
+régissaient, devaient également varier selon les différentes
+catégories de ces femmes de plaisir. Il y avait trois principales
+catégories, qui se subdivisaient elles-mêmes en plusieurs espèces plus
+ou moins homogènes: les Dictériades, les Aulétrides et les Hétaires.
+Les premières étaient, en quelque sorte, les esclaves de la
+Prostitution; les secondes en étaient les auxiliaires; les troisièmes
+en étaient les reines. Ce furent les dictériades que Solon rassembla
+dans des maisons publiques de débauche, où elles appartenaient,
+moyennant certaine redevance fixée par le législateur, à quiconque
+entrait dans ces maisons, appelées _dictérions_, en mémoire de
+Pasiphaé, femme de Minos, roi de Crète (_Dictæ_), laquelle s'enferma
+dans le ventre d'une vache d'airain pour recevoir sous cette enveloppe
+les caresses d'un véritable taureau. Les aulétrides ou joueuses de
+flûte avaient une existence plus libre, puisqu'elles allaient exercer
+leur art dans les festins quand elles y étaient mandées; elles
+pénétraient donc dans l'intérieur du domicile et de la vie privée des
+citoyens: leur musique, leurs chants et leurs danses n'avaient pas
+d'autre objet que d'échauffer et d'exalter les sens des convives,
+qui les faisaient bientôt asseoir à côté d'eux. Les hétaires étaient
+des courtisanes sans doute, trafiquant de leurs charmes, s'abandonnant
+impudiquement à qui les payait, mais elles se réservaient pourtant une
+part de volonté, elles ne se vendaient pas au premier venu, elles
+avaient des préférences et des aversions, elles ne faisaient jamais
+abnégation de leur libre arbitre; elles n'appartenaient qu'à qui avait
+su leur plaire ou leur convenir. D'ailleurs, par leur esprit, leur
+instruction et leur exquise politesse, elles pouvaient souvent marcher
+de pair avec les hommes les plus éminents de la Grèce.
+
+Ces trois catégories de courtisanes n'eussent pas eu le moindre
+rapport entre elles sans le but unique de leur institution: elles
+servaient toutes trois à satisfaire les appétits sensuels des
+Athéniens, depuis le plus illustre jusqu'au plus infime. Il y avait
+des degrés dans la Prostitution, comme dans le peuple, et la fière
+hétaire du Céramique différait autant de la vile dictériade du Pirée,
+que le brillant Alcibiade différait d'un grossier marchand de cuirs.
+Si les documents sur la législation de la débauche athénienne ne
+s'offrent à nous que rares et imparfaits, nous pouvons y suppléer par
+la pensée, en comparant les conditions diverses des femmes qui
+faisaient métier et marchandise de leur corps. Les hétaires, ces
+riches et puissantes souveraines, qui comptaient dans leur clientèle
+des généraux d'armée, des magistrats, des poëtes et des philosophes,
+ne relevaient guère que de l'aréopage; mais les aulétrides et les
+dictériades étaient plus ordinairement déférées à des tribunaux
+subalternes, si tant est que ces dernières, soumises à une sorte de
+servitude infamante, eussent conservé le droit d'avoir des juges hors
+de l'enceinte de leur prison obscène. La plupart des dictériades et
+des aulétrides étaient étrangères; la plupart, d'une naissance obscure
+et servile; en tout cas, une Athénienne qui, par misère, par vice ou
+par folie, tombait dans cette classe abjecte de la Prostitution, avait
+renoncé à son nom, à son rang, à sa patrie. Cependant l'hétaire
+grecque, qui ne subissait pas la même flétrissure, s'obstinait
+quelquefois à garder son titre de citoyenne, et il ne fallait pas
+moins qu'un arrêt de l'aréopage pour le lui enlever. Démosthène,
+plaidant contre la courtisane Nééra, s'écriait avec indignation: «Une
+femme qui se livre à des hommes, qui suit partout ceux qui la payent,
+de quoi n'est-elle pas capable? Ne doit-elle pas se prêter à tous les
+goûts de ceux auxquels elle s'abandonne? Une telle femme, reconnue
+publiquement et généralement pour s'être prostituée par toute la
+terre, prononcerez-vous qu'elle est citoyenne?»
+
+Il paraît que toutes les courtisanes, quelle que fût leur condition,
+étaient considérées comme vouées à un service public et sous la
+dépendance absolue du peuple; car elles ne pouvaient sortir du
+territoire de la république sans avoir demandé et obtenu une
+permission que les archontes ne leur accordaient souvent qu'avec des
+garanties, pour mieux assurer leur retour. Dans certaines
+circonstances, le collége des courtisanes fut déclaré utile et
+nécessaire à l'État. En effet, elles s'étaient bientôt tellement
+multipliées à Athènes et dans l'Attique, que l'impôt annuel que
+chacune payait au fisc, constituait pour lui un revenu considérable.
+Cet impôt spécial (_pornicontelos_), que l'orateur Eschine nous
+représente comme fort ancien, sans en attribuer l'établissement à
+Solon, était affermé tous les ans à des spéculateurs qui se
+chargeaient de le prélever. Moyennant l'acquittement de cette taxe,
+les courtisanes achetaient le droit de tolérance et de protection
+publique. On conçoit qu'un impôt de cette nature blessa d'abord les
+susceptibilités honnêtes et pudibondes des citoyens vertueux; mais on
+finit par s'y accoutumer, et l'administration urbaine ne rougit pas de
+puiser souvent à cette source honteuse de crédit. Quant aux fermiers
+de l'impôt, ils ne négligeaient rien pour lui faire produire le plus
+possible. On peut donc supposer qu'ils inventèrent une foule
+d'ordonnances somptuaires qui avaient l'avantage de grossir les
+amendes et d'en créer de nouvelles. Les courtisanes et les collecteurs
+du _pornicontelos_ étaient toujours en guerre: les vexations des uns
+semblaient s'accroître à mesure que la soumission des autres devenait
+plus résignée, et tous les ans aussi, la Prostitution et le produit
+de l'impôt s'accroissaient dans une proportion égale.
+
+Athénée dit positivement que les femmes publiques, probablement les
+dictériades, ne pouvaient sortir de leurs habitations qu'après le
+coucher du soleil, à l'heure où pas une matrone n'eût osé se montrer
+dans les rues sans exposer sa réputation. Mais il ne faut pas prendre
+à la lettre ce passage d'Athénée, car toutes les courtisanes qui
+demeuraient au Pirée, hors des murailles de la ville, se promenaient
+soir et matin sur le port. Il est possible que ces femmes ne fussent
+admises dans la ville, pour y faire des achats et non pour s'y
+prostituer, qu'à la fin du jour, lorsque l'ombre les couvrait d'un
+voile décent. Dans tous les cas, elles ne devaient point passer la
+nuit à l'intérieur de la ville, et elles encouraient une peine
+lorsqu'on les y trouvait après certaine heure. Il leur était aussi
+défendu de commettre un acte de débauche au milieu du séjour des
+citoyens paisibles. Cette coutume existait dans les villes d'Orient,
+depuis la plus haute antiquité, et elle se maintint à Athènes, tant
+que l'aréopage imposa des limites à la Prostitution légale. Le port du
+Pirée avait été comme assigné pour domaine à cette Prostitution. Il
+formait une sorte de ville composée de cabanes de pêcheurs, de
+magasins de marchandises, d'hôtelleries, de mauvais lieux et de
+petites maisons de plaisir. La population flottante de ce faubourg
+d'Athènes comprenait les étrangers, les libertins, les joueurs, les
+gens sans aveu: c'était pour les courtisanes une clientèle
+lucrative et ardente. Elles habitaient parmi leurs serviteurs
+ordinaires et n'avaient que faire d'aller chercher des aventures dans
+la ville sous l'oeil austère des magistrats et des matrones; elles
+se trouvaient à merveille au Pirée et elles y affluaient de tous les
+pays du monde. Cette affluence, nuisible aux intérêts de toutes,
+changea pour quelques-unes le théâtre de leurs promenades: les plus
+fières et les plus triomphantes se rapprochèrent d'Athènes et vinrent
+se mettre en montre sur le Céramique.
+
+Le Céramique, dont s'emparèrent les hétaires en laissant le Pirée aux
+joueuses de flûte et aux dictériades, n'était pas ce beau quartier
+d'Athènes qui tirait son nom de Céramus, fils de Bacchus et d'Ariane.
+C'était un faubourg qui renfermait le jardin de l'Académie et les
+sépultures des citoyens morts les armes à la main. Il s'étendait le
+long de la muraille d'enceinte depuis la porte du Céramique jusqu'à la
+porte Dipyle; là, des bosquets d'arbres verts, des portiques ornés de
+statues et d'inscriptions, présentaient de frais abris contre la
+chaleur du jour. Les courtisanes du premier ordre venaient se promener
+et s'asseoir dans ce lieu-là, qu'elles s'approprièrent comme si elles
+l'avaient conquis sur les illustres morts qui y reposaient. Ce fut
+bientôt le marché patent de la Prostitution élégante. On y allait
+chercher fortune, on y commençait des liaisons, on s'y donnait des
+rendez-vous, on y faisait des affaires d'amour. Lorsqu'un jeune
+Athénien avait remarqué une hétaire dont il voulait avoir les faveurs,
+il écrivait sur le mur du Céramique le nom de cette belle, en y
+ajoutant quelques épithètes flatteuses; Lucien, Alciphron et
+Aristophane font allusion à ce singulier usage. La courtisane envoyait
+son esclave pour voir les noms qui avaient été tracés le matin, et,
+lorsque le sien s'y trouvait, elle n'avait qu'à se tenir debout auprès
+de l'inscription pour annoncer qu'elle était disposée à prendre un
+amant. Celui-ci n'avait plus qu'à se montrer et à faire ses
+conditions, qui n'étaient pas toujours acceptées, car les hétaires en
+vogue n'avaient pas toutes le même tarif, et elles se permettaient
+d'ailleurs d'avoir des caprices. Aussi, bien des déclarations d'amour
+n'aboutissaient qu'à la confusion de ceux qui les avaient adressées.
+On comprend que les courtisanes, par leurs refus ou leurs dédains, se
+fissent des ennemis implacables.
+
+Les dictériades et les joueuses de flûte, ainsi que les hétaires du
+dernier ordre, voyant que les galanteries les plus avantageuses se
+négociaient au Céramique, se hasardèrent à y venir ou du moins à s'en
+rapprocher; elles quittèrent successivement le port du Pirée, celui de
+Phalère, le bourg de Sciron et les alentours d'Athènes, pour disputer
+la place aux hétaires de l'aristocratie, qui reculèrent à leur tour et
+finirent par se réfugier dans la ville. Les lois qui leur défendaient
+d'y paraître en costume de courtisane furent abolies de fait,
+puisqu'on cessait de les appliquer. On vit alors les prostituées les
+plus méprisables encombrer les abords de la porte Dipyle, et y vaquer
+tranquillement à leur odieux commerce. Les ombrages du Céramique et
+les gazons qui environnaient les tombeaux ne favorisaient que trop
+l'exercice de la Prostitution, qui s'était emparée de ce glorieux
+cimetière! «C'est à la porte du Céramique, dit Hésychius, que les
+courtisanes tiennent boutique.» Lucien est aussi explicite: «Au bout
+du Céramique, dit-il, à droite de la porte Dipyle, est le grand marché
+des hétaires.» On vendait, on achetait à tous prix, et souvent la
+marchandise se livrait sur-le-champ, à l'ombre de quelque monument
+élevé à un grand citoyen mort sur le champ de bataille. Le soir, à la
+faveur des ténèbres, la terre nue ou couverte d'herbes offrait une
+arène permanente aux ignobles trafics de la débauche, et parfois le
+passant attardé, qui par une nuit sans lune traversait le Céramique et
+hâtait le pas en longeant le jardin de l'Académie, avait cru entendre
+les mânes gémir autour des tombeaux profanés.
+
+L'invasion du Céramique par les femmes publiques n'avait pas toutefois
+dépeuplé le Pirée: il restait encore un grand nombre de ces femmes
+dans ce vaste faubourg, qui recrutait ses habitants parmi les
+voyageurs et les marchands de toutes les parties du monde connu. Il en
+était de même du port de Phalère et du bourg de Sciron, où affluaient
+autant de courtisanes que d'étrangers. Leur principal centre
+était une grande place qui s'ouvrait sur le port du Pirée, et qui
+regardait la citadelle; cette place, entourée de portiques sous
+lesquels on ne voyait que joueurs de dés, dormeurs et philosophes
+éveillés, se remplissait, vers la tombée de la nuit, d'une foule de
+femmes, presque toutes étrangères, les unes voilées, les autres à
+demi-nues, qui, debout et immobiles, ou bien assises, ou bien allant
+et venant, silencieuses ou agaçantes, obscènes ou réservées, faisaient
+appel aux désirs des passants. Le temple de Vénus Pandemos, érigé sur
+cette place par Solon, semblait présider au genre de commerce qui s'y
+faisait ouvertement. Quand la courtisane voulait vaincre une
+résistance, obtenir un plus haut prix, avoir des arrhes, elle
+invoquait Vénus sous le nom de Pitho, quoique cette Pitho fût une
+déesse tout à fait distincte de Vénus dans la mythologie grecque: on
+les confondit l'une et l'autre comme pour exprimer que la persuasion
+était inséparable de l'amour. Au reste, on pouvait voir, dans le
+sanctuaire du temple, briller les statues de marbre des deux déesses
+qui étaient placées là au milieu de leur empire amoureux. Bien des
+contrats, que Vénus et sa compagne avaient arrêtés et conclus, se
+signaient ensuite sous le portique du temple ou sur le bord de la mer,
+ou bien au pied de cette longue muraille construite par Thémistocle
+pour réunir le Pirée à la ville d'Athènes.
+
+La réputation du Pirée et celle du Céramique étaient si bien établies
+dans les moeurs de la Prostitution et de l'hétairisme, que
+Thémistocle, fils d'une courtisane, afficha lui-même sa naissance avec
+impudeur, en se promenant, du Pirée au Céramique, dans un char
+magnifique traîné par quatre hétaires en guise de chevaux. Athénée
+rapporte ce fait incroyable d'après le témoignage d'Idoménée, qui en
+doutait lui-même. Plusieurs commentateurs ont vu, dans le passage cité
+par Athénée, non pas un quadrige de courtisanes, mais des courtisanes
+assises dans un quadrige aux côtés de Thémistocle. Nous hésiterions
+donc à soutenir contre Athénée lui-même, que Thémistocle avait imaginé
+un singulier moyen d'appliquer les courtisanes à l'attelage des chars.
+Outre les débauches au grand air, il y avait au Pirée celles qui se
+renfermaient à huis clos. Le grand dictérion, fondé par Solon près du
+sanctuaire de Pandemos, n'avait bientôt plus suffi aux besoins de la
+corruption des moeurs. Une multitude d'autres s'étaient établis,
+sans se faire tort, sous les auspices de la loi fiscale qui affermait
+la Prostitution à des entrepreneurs. Les dictérions qu'on rencontrait
+à chaque pas dans les rues du Pirée et des autres faubourgs se
+faisaient reconnaître à leur enseigne, qui était partout la même, et
+qui ne différait que par ses dimensions: c'était toujours l'attribut
+obscène de Priape qui caractérisait les mauvais lieux. Il n'était donc
+pas possible d'y entrer, sans avouer hautement ce qu'on y allait
+chercher. Un philosophe grec aperçut un jeune homme qui se glissait
+dans un de ces repaires: il l'appela par son nom; le jeune homme
+baissa la tête en rougissant: «Courage! lui cria le philosophe, ta
+rougeur est le commencement de la vertu.» Outre les maisons publiques,
+il y avait des maisons particulières que les hétaires prenaient à
+louage, pour y faire leur métier: elles n'y demeuraient pas
+constamment, mais elles y passaient quelques jours et quelques nuits
+avec leurs amis. Ce n'étaient que festins, danses, musique, dans ces
+retraites voluptueuses, où l'on ne pénétrait pas sans payer. Alciphron
+a recueilli une lettre de Panope écrivant à son mari Euthibule: «Votre
+légèreté, votre inconstance, votre goût pour la volupté vous portent à
+me négliger, ainsi que vos enfants, pour vous livrer entièrement à la
+passion que vous inspire cette Galène, fille d'un pêcheur, qui est
+venue ici d'Hermione, pour prendre une maison à louage, et étaler ses
+charmes dans le Pirée, où elle en fait commerce, au grand détriment de
+toute notre pauvre jeunesse; les marins vont faire la débauche chez
+elle, ils la comblent de présents, elle n'en refuse aucun: c'est un
+gouffre qui absorbe tout.»
+
+La police des moeurs, qui avait circonscrit dans certains quartiers
+le scandaleux commerce des prostituées, leur avait infligé comme aux
+esclaves la honte de certains vêtements, destinés à les faire
+reconnaître partout. Cette loi somptuaire de la Prostitution paraît
+avoir existé dans toutes les villes de la Grèce et de ses colonies;
+mais si de certaines couleurs devaient signaler en quelque sorte à la
+défiance publique les femmes qui les portaient, ces couleurs n'étaient
+pas les mêmes à Athènes, à Sparte, à Syracuse et ailleurs. Ce fut
+probablement Solon qui assigna le premier un costume caractéristique
+aux esclaves qu'il consacrait à la Prostitution. Ce costume était
+probablement rayé de couleurs éclatantes, parce que les femmes que le
+législateur avait envoyé chercher en Orient pour l'usage de la
+république, s'étaient montrées d'abord vêtues de leur habit national
+en étoffes de laine ou de soie teinte de diverses couleurs. La loi de
+Solon n'était donc que la sanction d'une ancienne coutume, et
+l'aréopage, en formulant cette loi, décréta que les courtisanes
+porteraient à l'avenir un costume _fleuri_. De là, bien des variations
+dans ce costume, que chacune s'appliquait à modifier à sa manière en
+interprétant le texte de la loi. Selon les uns, elles ne devaient
+paraître en public qu'avec des couronnes et des guirlandes de fleurs;
+selon les autres, elles devaient porter des fleurs peintes sur leurs
+vêtements; tantôt elles se contentaient d'accoutrements bariolés de
+couleurs vives; tantôt elles s'habillaient de pourpre et d'or: elles
+ressemblaient à des corbeilles de fleurs épanouies. Mais la loi
+somptuaire mit ordre à ce luxe effréné; elle leur défendit de
+prendre des robes d'une seule couleur, de faire usage d'étoffes
+précieuses, telles que l'écarlate, et d'avoir des bijoux d'or, quand
+elles sortiraient de leurs maisons. L'interdiction des robes de
+pourpre et des ornements d'or n'était pourtant pas générale pour les
+prostituées de toutes les villes grecques, car, à Syracuse, les femmes
+honnêtes seules ne pouvaient porter des vêtements bordés de pourpre;
+teints de couleurs éclatantes ou ornés d'or, qui servaient d'enseigne
+à la Prostitution; à Sparte, mêmes défenses étaient faites aux femmes
+de bien: «Je loue l'antique cité des Lacédémoniens, dit saint Clément
+d'Alexandrie (_Pædagog._ liv. II, c. X), qui permit aux courtisanes
+les habits fleuris et les joyaux d'or, en interdisant aux femmes
+mariées ce luxe de toilette, qu'elle attribuait aux courtisanes
+seules.» Athénée reproduit un passage de Philarchus qui, dans le
+vingt-cinquième livre de ses Histoires, approuve une loi semblable qui
+existait chez les Syracusains: les bariolages de couleurs, les bandes
+de pourpre, les ornements d'or, composaient le costume obligé des
+hétaires syracusaines.
+
+Nous voyons, d'ailleurs, dès la plus haute antiquité, les paillardes
+de la Bible se parer de fleurs et d'étoffes brillantes: Solon n'avait
+donc fait que se conformer aux moeurs de l'Orient, en prescrivant
+aux prostituées de ne pas quitter leur costume oriental. Zaleucus, le
+législateur des Locriens, ne fit que suivre le système de Solon,
+lorsqu'il imposa également aux prostituées de sa colonie grecque
+le stigmate du costume fleuri, comme le rapporte Diodore de Sicile.
+Zaleucus, disciple de Pythagore, était assez peu indulgent pour les
+passions sensuelles, et, s'il toléra la Prostitution, en la
+flétrissant, ce fut pour ne pas laisser d'excuse à l'adultère, qu'il
+punissait en faisant crever les yeux au coupable. Suidas, dans son
+Lexique, parle des courtisanes _fleuries_, c'est-à-dire, suivant
+l'explication qu'il donne lui-même, «portant des robes fleuries,
+bariolées, peintes de diverses couleurs, car une loi existait à
+Athènes, qui ordonnait aux prostituées de porter des vêtements
+fleuris, ornés de fleurs ou de couleurs variées, afin que cette parure
+désignât les courtisanes au premier coup d'oeil.» Il semble probable
+que les courtisanes d'Athènes se montraient couronnées de roses,
+puisque les couronnes d'or leur étaient interdites sous peine
+d'amende. «Si une hétaire, dit le rhéteur Hermogène dans sa
+Rhétorique, porte des bijoux en or, que ces bijoux soient confisqués
+au profit de la république.» On confisquait de même les couronnes d'or
+et les habits dorés qu'une prostituée osait porter publiquement. Une
+loi de Philippe de Macédoine infligeait une amende de mille drachmes,
+environ mille francs de notre monnaie, à la courtisane qui prenait des
+airs de princesse en se couronnant d'or. Ces lois somptuaires ne
+furent sans doute que rarement appliquées, et les riches hétaires, qui
+étaient comme les reines de la Grèce savante et lettrée,
+n'avaient certainement rien à craindre de ces règlements de police,
+auxquels les dictériades se trouvaient seules rigoureusement soumises.
+
+Le costume ordinaire des Athéniennes de distinction différait
+essentiellement de celui des étrangères de mauvaise vie. Ce costume,
+élégant et décent à la fois, se composait de trois pièces de vêtement:
+la tunique, la robe et le manteau; la tunique blanche, en lin ou en
+laine, s'attachait avec des boutons sur les épaules, était serrée
+au-dessous du sein avec une large ceinture, et descendait en plis
+ondoyants jusqu'aux talons; la robe, plus courte que la tunique,
+assujettie sur les reins par un large ruban, et terminée dans sa
+partie inférieure, ainsi que la tunique, par des bandes ou raies de
+différentes couleurs, était garnie quelquefois de manches qui ne
+couvraient qu'une partie des bras; le manteau de drap, tantôt ramassé
+en forme d'écharpe, tantôt se déployant sur le corps, semblait n'être
+fait que pour en dessiner les formes. On avait employé d'abord, comme
+nous l'apprend Barthélemy dans le _Voyage du jeune Anacharsis_, des
+étoffes précieuses, que rehaussait l'éclat de l'or, ou bien des
+étoffes asiatiques, sur lesquelles s'épanouissaient les plus belles
+fleurs avec leurs couleurs naturelles; mais ces étoffes furent bientôt
+exclusivement réservées aux vêtements dont on couvrait les statues des
+dieux et aux habits de théâtre; pour interdire enfin aux femmes
+honnêtes l'usage de ces étoffes à fleurs, les lois ordonnèrent
+aux femmes de mauvaise vie de s'en servir. Ces femmes avaient aussi le
+privilége de l'immodestie, et elles pouvaient descendre dans la rue,
+les cheveux flottants, le sein découvert et le reste du corps à peine
+caché sous un voile de gaze. A Sparte, au contraire, les courtisanes
+devaient être amplement vêtues de robes traînantes, et chargées
+d'ornements d'orfévrerie, parce que le costume des Lacédémoniennes
+était aussi simple que léger. Ce costume consistait en une tunique
+courte et en une robe étroite descendant jusqu'aux talons; mais les
+jeunes filles, qui se mêlaient à tous les exercices de force et
+d'adresse que l'éducation spartiate imposait aux hommes, étaient
+encore plus légèrement vêtues: leur tunique sans manches, attachée aux
+épaules avec des agrafes de métal, et relevée au-dessus du genou par
+leur ceinture, s'ouvrait de chaque côté à sa partie inférieure, de
+sorte que la moitié du corps restait à découvert: lorsque ces belles
+et robustes filles s'exerçaient à lutter, à courir et à sauter, les
+courtisanes les plus lascives n'auraient pas eu l'avantage auprès
+d'elles.
+
+Enfin une des modes qui caractérisaient le mieux les courtisanes
+grecques, quoique cette mode ne fût pas prescrite par les lois
+somptuaires, c'était la couleur jaune de leurs cheveux. Elles les
+teignaient avec du safran ou bien avec d'autres plantes qui, de noirs
+qu'ils étaient ordinairement, les rendaient blonds. Le poëte
+comique Ménandre se moque de ces cheveux blonds, qui n'étaient
+quelquefois que des chevelures postiches, de véritables perruques,
+empruntées aux cheveux des races septentrionales, ou composées de
+crins dorés. Saint Clément d'Alexandrie dit en propres termes que
+c'est une honte pour une femme pudique de teindre sa chevelure et de
+lui donner une couleur blonde. On peut induire, de ce passage de saint
+Clément, que les femmes honnêtes avaient imité cette coiffure que les
+courtisanes s'étaient faite pour s'égaler aux déesses que les poëtes,
+les peintres et les statuaires représentaient avec des cheveux d'or.
+Ces raffinements de parure exigeaient sans doute le concours officieux
+de plusieurs servantes, très-expertes dans l'art de la toilette, et
+cependant une ancienne loi d'Athènes défendait aux prostituées de se
+faire servir par des femmes à gages ou par des esclaves. Cette loi
+qu'on n'exécuta pas souvent, dégradait une femme libre qui se mettait
+à la solde d'une prostituée, et lui ôtait son titre de citoyenne, en
+la confisquant comme esclave au profit de la république. Il paraîtrait
+que la citoyenne, par le seul fait de son service chez une prostituée,
+devenait prostituée elle-même, et pouvait être employée dans les
+dictérions de l'État. Mais, en dépit de cette loi sévère les
+courtisanes ne manquèrent jamais de servantes, et celles-ci, jeunes ou
+vieilles, étaient ordinairement plus perverties que les prostituées
+dont elles aidaient la honteuse industrie.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+ SOMMAIRE. --Auteurs grecs qui ont composé des _Traités_ sur les
+ hétaires. --_Histoire des Courtisanes illustres_, par Callistrate.
+ --Les _Déipnosophistes_ d'Athénée. --Aristophane de Byzance,
+ Apollodore, Ammonius, Antiphane, Gorgias. --La _Thalatta_ de
+ Dioclès. --La _Corianno_ d'Hérécrate. --La _Thaïs_ de Ménandre.
+ --La _Clepsydre_ d'Eubule. --Les cent trente-cinq hétaires en
+ réputation à Athènes. --Classification des courtisanes par
+ Athénée. --Dictériades libres. --Les _Louves_. --Description d'un
+ dictérion, d'après Xénarque et Eubule. --Prix courants des lieux
+ de débauche. --Occupation des Dictériades. --Le _pornoboscéion_ ou
+ maître d'un dictérion. --Les vieilles courtisanes ou _matrones_.
+ --Leur science pour débaucher les jeunes filles. --Éloge des
+ femmes de plaisir, par Athénée. --Les dictérions lieux d'asile.
+ --Salaires divers des hétaires de bas étage et des dictériades
+ libres. --Phryné de Thespies. --La _Chassieuse_. --Laïs. --Le
+ villageois Anicet et l'avare Phébiane. --Cupidité des courtisanes.
+ --Le pêcheur Thallassion. --Origine des surnoms de quelques
+ dictériades. --Les _Sphinx_. --L'_Abîme_ et la _Pouilleuse_. --La
+ _Ravaudeuse_, la _Pêcheuse_ et la _Poulette_. --L'_Arcadien_ et le
+ _Jardinier_. --L'_Ivrognesse_, la _Lanterne_, la _Corneille_, la
+ _Truie_, la _Chèvre_, la _Clepsydre_, etc., etc.
+
+
+Il y avait une telle distance sociale entre la condition d'une
+dictériade et celle d'une hétaire, que la première, reléguée dans la
+catégorie des esclaves, des affranchies et des étrangères, traînait
+dans l'obscurité de la débauche une existence sans nom, tandis que la
+seconde, quoique privée du rang et du titre de citoyenne, vivait au
+milieu des hommes les plus éminents et les plus lettrés de la Grèce.
+On peut donc supposer que les écrivains, poëtes ou moralistes, qui
+composèrent des traités volumineux sur les courtisanes de leur temps,
+n'avaient pas daigné s'occuper des dictériades, à l'exception de
+quelques-unes, que la singularité de leur caractère et de leurs
+moeurs signalait davantage à l'attention des curieux d'anecdotes
+érotiques. Ces anecdotes faisaient l'entretien favori des libertins
+d'Athènes: aussi, plusieurs auteurs s'étaient-ils empressés de les
+recueillir en corps d'ouvrage; par malheur, il ne nous est resté de
+ces recueils consacrés à l'histoire de la Prostitution, que des
+lambeaux isolés et des traits épars, qu'Athénée a cousus l'un à
+l'autre dans le livre XII de ses _Déipnosophistes_. Nous n'aurions
+rien trouvé sans doute de particulier aux dictériades dans les écrits
+qu'Aristophane, Apollodore, Ammonius, Antiphane et Gorgias avaient
+composés, en différents genres littéraires, sur les courtisanes
+d'Athènes. C'étaient les hétaires, et encore les plus fameuses, qui se
+chargeaient de fournir des matériaux à ces compilations
+pornographiques. Callistrate avait rédigé l'_Histoire des courtisanes_
+aussi sérieusement que Plutarque les Vies des hommes illustres;
+Machon avait rassemblé les bons mots des hétaires en renom; beaucoup
+de poëtes comiques avaient mis en scène les désordres de ces femmes
+plus galantes que publiques: Dioclès, dans sa _Thalatta_, Hérécrate
+dans sa _Corianno_, Ménandre dans sa _Thaïs_, Eubule dans sa
+_Clepsydre_. Mais eussions-nous encore ces nombreux opuscules
+qu'Athénée nous fait seulement regretter, nous ne serions pas mieux
+instruits au sujet des dictériades, qui se succédaient dans leur
+hideux métier, sans laisser de traces personnelles de leur infamie.
+Celles-là même, qui avaient mérité d'être renommées à cause de leurs
+vices et de leurs aventures, n'éveillaient qu'un souvenir de mépris
+dans la mémoire des hommes.
+
+Aristophane de Byzance, Apollodore et Gorgias ne comptaient guère que
+cent trente-cinq hétaires qui avaient été en réputation à Athènes et
+dont les faits et gestes pouvaient passer à la postérité; mais ce
+petit nombre de célébrités ne faisait que mieux ressortir la multitude
+de femmes qui desservaient la Prostitution à Athènes, et qui se
+piquaient peu d'acquérir l'honneur d'être citées dans l'histoire
+pourvu qu'elles eussent la honte d'amasser de la fortune. Il y eut
+dans Athènes une si grande quantité de courtisanes au dire d'Athénée,
+qu'aucune ville, si peuplée qu'elle fût, n'en produisit jamais autant.
+Athénée, en généralisant ainsi, comprenait dans cette quantité les
+dictériades aussi bien que les hétaires et les joueuses de flûte.
+Athénée, cependant, a soin de distinguer entre elles ces trois espèces
+de femmes de plaisir, et même il semble diviser les dictériades en
+deux classes, l'une dont il fait le dernier ordre des hétaires
++meta hetairôn+ et l'autre dont il peuple les mauvais lieux +tas
+epi tôn oidêmatôn+. Nous sommes disposé à conclure, de ces nuances
+dans les désignations, que les dictériades, qui prêtaient leur aide
+stipendiée aux maisons de débauche, et qui se mettaient à louage dans
+ces établissements publics, n'étaient pas les mêmes que celles qui se
+vendaient pour leur propre compte et qui se prostituaient dans les
+cabarets, chez les barbiers, sous les portiques, dans les champs et
+autour des tombeaux. Ces bacchantes populaires, qu'on voyait errer le
+soir dans les endroits écartés, avaient été surnommées _louves_, soit
+parce qu'elles allaient cherchant leur proie dans les ténèbres, comme
+les louves affamées, soit parce qu'elles annonçaient leur présence et
+leur état de disponibilité par des cris de bête fauve. C'est là du
+moins l'étymologie que Denys d'Halicarnasse regarde comme la plus
+naturelle.
+
+Les dictériades enfermées étaient presque toujours des étrangères, des
+esclaves achetées partout aux frais d'un spéculateur; les dictériades
+libres, au contraire, étaient plutôt des Grecques que le vice, la
+paresse ou la misère avaient fait tomber à ce degré d'avilissement et
+qui cachaient encore avec un reste de pudeur le métier dégradant dont
+elles vivaient. Ces malheureuses, dont le hasard seul protégeait les
+amours sublunaires, ne rencontraient guère dans leurs quêtes
+nocturnes que des matelots, des affranchis et des vagabonds, non moins
+méprisables qu'elles. On devine assez qu'elles essayaient de se
+soustraire aussi longtemps que possible à l'affront du costume fleuri
+et de la perruque blonde, qui les eussent stigmatisées du nom de
+courtisanes. Elles n'avaient que faire d'ailleurs d'un signe extérieur
+pour appeler les chalands, puisqu'elles ne se montraient pas et
+qu'elles hurlaient dans l'ombre, où il fallait les aller chercher à
+tâtons. Peu importait donc à la nature de leur commerce, qu'elles
+fussent jeunes ou vieilles, laides ou belles, bien parées ou mal
+mises; la nuit couvrait tout, et le chaland à moitié ivre ne demandait
+pas à y voir plus clair. Dans les dictérions, au contraire, sur
+lesquels s'exerçait une sorte de police municipale, rien n'était
+refusé au regard, et l'on étalait même avec complaisance tout ce qui
+pouvait recommander plus particulièrement les habitantes du lieu.
+Xénarque, dans son _Pentathle_, et Eubule, dans son _Pannychis_, nous
+représentent ces femmes nues, qui se tenaient debout, rangées à la
+file dans le sanctuaire de la débauche, et qui n'avaient pour tout
+vêtement que de longs voiles transparents, où l'oeil ne rencontrait
+pas d'obstacle. Quelques-unes, par un raffinement de lubricité,
+avaient le visage voilé, le sein emprisonné dans un fin tissu qui en
+modelait la forme, et le reste du corps à découvert. Eubule les
+compare à ces nymphes que l'Éridan voit se jouer dans ses ondes
+pures. Ce n'était pas le soir, mais le jour, en plein soleil (_in
+aprico stantes_), que les dictérions mettaient en évidence tous leurs
+trésors impudiques. Cet étalage de nudités servait d'enseigne aux
+maisons de débauche encore mieux que le phallus peint ou sculpté qui
+en décorait la porte; mais, selon d'autres archéologues, on ne voyait
+ces spectacles voluptueux que dans la cour intérieure.
+
+Il y eut sans doute des dictérions plus ou moins crapuleux à Athènes,
+surtout lorsque la Prostitution fut mise en ferme; mais, dans l'origine,
+l'égalité la plus républicaine régnait dans ces établissements
+administrés aux frais de l'État. Le prix était uniforme pour tous les
+visiteurs, et ce prix ne s'élevait pas très-haut. Philémon, dans ses
+_Adelphes_, le fait monter seulement à une obole, ce qui équivaudrait à
+trois sous et demi de notre monnaie. «Solon a donc acheté des femmes,
+dit Philémon, et les a placées dans des lieux, où pourvues de tout ce
+qui leur est nécessaire, elles deviennent communes à tous ceux qui en
+veulent. Les voici dans la simple nature, vous dit-on: pas de surprise,
+voyez tout! N'avez vous pas de quoi vous féliciter? La porte va
+s'ouvrir, si vous voulez: il ne faut qu'une obole. Allons, entrez, on ne
+fera point de façons, point de minauderies, on ne se sauvera pas: celle
+que vous aurez choisie vous recevra dans ses bras, quand vous voudrez et
+comme vous voudrez.» Eubule composait ses comédies grecques, dont nous
+n'avons que des fragments, 370 ans avant Jésus-Christ, et, de son temps,
+le prix d'entrée n'était pas encore fort élevé dans les dictérions; de
+plus, malgré le bon marché, on n'avait aucun risque à courir, comme si
+la prévoyance de Solon eut joint un dispensaire à sa fondation: «C'est
+de ces belles filles, dit Eubule, que tu peux acheter du plaisir pour
+quelques écus, et cela sans le moindre danger.» (_A quibus tuto ac sine
+periculo licet tibi paucalis nummis voluptatem emere_; mais la
+traduction latine n'en dit pas autant que le grec.) Nous ne savons donc
+rien de plus précis sur les prix courants des mauvais lieux d'Athènes,
+et nous pouvons présumer que ces prix ont souvent varié en raison de la
+taxe que le sénat imposait aux fermiers des dictérions. Ces mauvais
+lieux, d'ailleurs, n'étaient pas seulement fréquentés par des matelots
+et des marchands que la marine commerçante de tous les pays amenait au
+Pirée: les citoyens les plus distingués, lorsqu'ils étaient ivres, ou
+bien quand le démon du libertinage s'emparait d'eux ne craignaient pas
+de se glisser, le manteau sur le visage, dans les maisons de tolérance
+fondées par Solon. La porte de ces maisons restait ouverte jour et nuit;
+elle n'était pas gardée, comme les autres, par un chien enchaîné sous le
+vestibule; un rideau de laine aux couleurs éclatantes empêchait les
+passants de plonger leurs regards indiscrets dans la cour environnée de
+portiques ouverts, sous lesquels attendaient les femmes, debout,
+assises ou couchées, occupées à polir leurs ongles, à lisser leurs
+cheveux, à se farder, à s'épiler, à se parfumer, à dissimuler leurs
+défauts physiques et à mettre en relief leurs beautés les plus secrètes.
+Ordinairement, une vieille Thessalienne, qui était un peu sorcière et
+qui vendait des philtres ou des parfums, se tenait accroupie derrière le
+rideau, et avait mission d'introduire les visiteurs, après s'être
+informée de leurs goûts et de leurs offres.
+
+[Illustration: DICTÉRION GREC]
+
+Il ne paraît pas que le nombre des dictérions fût restreint par les
+lois de Solon et de l'aréopage. L'industrie particulière avait le
+droit de créer, du moins hors la ville, des établissements de cette
+espèce, et de les organiser au gré de l'entrepreneur, pourvu que la
+taxe fût exactement payée au fisc, et cette taxe devait être, selon
+toute probabilité, fixe et payable par tête de dictériade. On ne
+trouve pas de renseignement qui fasse soupçonner qu'elle pût être
+proportionnelle et progressive. Un dictérion en vogue produisait de
+beaux revenus à son propriétaire; celui-ci ne pouvait être qu'un
+étranger, mais souvent un citoyen d'Athènes, possédé de l'amour du
+gain, consacrait son argent à cette vilaine spéculation, et
+s'enrichissait du produit de la débauche publique, en exploitant sous
+un faux nom une boutique de Prostitution. Les poëtes comiques
+signalent ainsi au mépris des honnêtes gens les avides et lâches
+complaisances de ceux qui louaient leurs maisons à des collèges de
+dictériades; on appelait _pornoboscéion_ le maître d'un mauvais lieu.
+La concurrence multiplia les entreprises de ce genre, et les vieilles
+courtisanes, qui ne gagnaient plus rien par elles-mêmes, songèrent
+bientôt à utiliser au moins leur expérience. Ce fut alors d'étranges
+écoles qui se formèrent dans les faubourgs d'Athènes: on y enseignait
+ouvertement l'art et les secrets de la Prostitution, sans que les
+magistrats eussent à intervenir pour la répression de ces désordres.
+Les maîtresses de ces écoles impures enrôlaient à leur solde les
+malheureuses qu'elles avaient parfois débauchées, et l'éducation qu'on
+donnait à ces écolières motivait le titre de _matrones_ que
+s'attribuaient effrontément leurs perverses directrices. Alexis, dans
+une comédie intitulée _Isostasion_, dont Athénée nous a conservé
+quelques fragments, a fait un tableau pittoresque des artifices que
+les matrones employaient pour métamorphoser leurs élèves: Elles
+prennent chez elles des jeunes filles qui ne sont pas encore au fait
+du métier, et bientôt elles les transforment au point de leur changer
+les sentiments, et même jusqu'à la figure et la taille. Une novice
+est-elle petite, on coud une épaisse semelle de liège dans sa
+chaussure. Est-elle trop grande, on lui fait porter une chaussure
+très-mince, et on lui apprend à renfoncer la tête dans les épaules en
+marchant, ce qui diminue un peu sa taille. N'a-t-elle point assez de
+hanches, on lui applique par-dessus une garniture qui les relève,
+de sorte que ceux qui la voient ainsi, ne peuvent s'empêcher de dire:
+«Ma foi! voilà une jolie croupe!» A-t-elle un gros ventre; moyennant
+des buscs, qui font l'effet de ces machines qu'on emploie dans les
+représentations scéniques, on lui renfonce le ventre. Si elle a les
+cheveux roux, on les lui noircit avec de la suie; les a-t-elle noirs,
+on les lui blanchit avec de la céruse; a-t-elle le teint trop blanc,
+on le colore avec du poederote. Mais a-t-elle quelque beauté
+particulière en certain endroit du corps, on étale au grand jour ces
+charmes naturels. Si elle a une belle denture, on la force de rire,
+afin que les spectateurs aperçoivent combien la bouche est belle; et
+si elle n'aime pas à rire, on la tient toute la journée au logis,
+ayant un brin de myrte entre les lèvres, comme les cuisiniers en ont
+ordinairement lorsqu'il vendent leur têtes de chèvres au marché, de
+sorte qu'elle est enfin obligée de montrer son râtelier, bon gré,
+malgré.» Les matrones excellaient dans ces raffinements de coquetterie
+et de toilette, qui avaient pour but d'éveiller les désirs, et la
+curiosité de leurs clients; elles ne se bornaient pas, dans leur art,
+à satisfaire seulement les yeux, elles enseignaient à leurs écolières
+tout ce que la volupté a pu inventer de plus ingénieux, de plus
+bizarre et de plus infâme. Aussi, Athénée, qui n'en parle peut-être
+que par ouï-dire, fait un éloge formel de ces femmes de plaisir, en
+ces termes: «Tu seras content des femmes qui travaillent dans les
+dictérions.» (+Tas epi tôn oikêmatôn aspazesthai.+)
+
+Les dictérions, de quelque nature qu'ils fussent, jouissaient d'un
+privilége d'inviolabilité; on les considérait comme des lieux d'asile,
+où le citoyen se trouvait sous la protection de l'hospitalité
+publique. Personne n'avait le droit d'y pénétrer pour commettre un
+acte de violence. Les débiteurs y étaient à l'abri de leurs
+créanciers, et la loi élevait une espèce de barrière morale entre la
+vie civile et cette vie secrète qui commençait à l'entrée du
+dictérion. Une femme mariée n'aurait pu pénétrer dans ces retraites
+inviolables, pour y chercher son mari; un père n'avait pas le droit
+d'y venir surprendre son fils. Une fois que l'hôte du dictérion avait
+passé le seuil de ce mystérieux repaire, il devenait en quelque sorte
+sacré, et il perdait, pour tout le temps qu'il passait dans ce
+lieu-là, son caractère individuel, son nom, sa personnalité. «La loi
+ne permet pas, dit Démosthène dans son plaidoyer contre Nééra, de
+surprendre quelqu'un en adultère auprès des femmes qui sont dans un
+lieu de Prostitution, ou qui s'établissent pour faire le même trafic
+dans la place publique.» Cependant les prostituées étaient des
+étrangères, des esclaves, des affranchies; ce n'étaient donc pas elles
+que la loi épargnait et semblait respecter, c'étaient les citoyens qui
+venaient, en vertu d'un contrat tacite, sous la sauvegarde de la loi,
+accomplir un acte dont ils n'avaient à répondre que vis-à-vis
+d'eux-mêmes. Il est permis de supposer que le plaisir, en Grèce,
+faisait partie de la religion et du culte; c'est pourquoi Solon avait
+placé le temple de Vénus-Pandemos à côté du premier dictérion
+d'Athènes, afin que la déesse pût surveiller à la fois ce qui se
+passait dans l'un et dans l'autre. Suivant les idées des adorateurs
+fervents de Vénus, l'homme lui était consacré, tant qu'il se livrait
+aux pratiques de ce culte, qui était le même dans les temples et les
+dictérions.
+
+Les auteurs anciens nous fournissent beaucoup plus de détails sur les
+dictériades non enfermées, et sur les hétaires subalternes qui
+exerçaient la Prostitution errante, ou qui l'installaient
+audacieusement dans leur propre demeure. Non-seulement nous savons
+quels étaient les prix variés de leurs faveurs, les habitudes
+ordinaires de leurs amours, les diverses faces de leur existence
+dissolue, mais même nous connaissons leurs surnoms et l'origine de ces
+surnoms qui caractérisent, avec trop de liberté peut-être, leurs
+moeurs intimes. Le salaire des dictériades libres et des hétaires de
+bas étage n'avait rien de fixe ni même de gradué, selon la beauté et
+les mérites de chacune. Ce salaire ne se payait pas toujours en
+monnaie d'argent ou d'or: il prenait même plus volontiers la forme
+d'un présent que la prostituée exigeait avant de se donner, et
+quelquefois après s'être donnée. C'était d'ailleurs l'importance du
+salaire qui établissait tout d'abord le rang que la courtisane
+s'attribuait dans la corporation des hétaires; mais la véritable
+distinction que ces femmes pouvaient revendiquer entre elles, et que
+les hommes de leur commerce ordinaire se chargeaient de leur
+attribuer, c'était plutôt leur cortége d'esprit, de talents et de
+science. Celles qui vivaient dans les cabarets, parmi les matelots
+ivres et les pêcheurs aux poitrines velues, n'auraient pas été
+bienvenues à demander de grosses sommes; les unes se contentaient d'un
+panier de poisson; les autres, d'une amphore de vin; elles avaient
+aussi des caprices, et tel jour elles se prostituaient gratis, en
+l'honneur de Vénus, pour se faire payer double le lendemain. Les
+courtisanes de Lucien nous initient à toutes ces variantes de salaire,
+qu'elles exigeaient parfois d'un ton impérieux, et que parfois aussi
+elles sollicitaient de l'air le plus humble. «A-t-on jamais vu,
+s'écrie avec indignation une de ces hétaires de rencontre, prendre
+avec soi une courtisane pendant toute une nuit et lui donner cinq
+drachmes (environ 5 francs) de récompense!» Une autre de ces hétaires,
+Chariclée, était si complaisante et si facile, qu'elle accordait tout
+et ne demandait rien. Lucien déclare, dans son _Toxaris_, qu'on ne vit
+jamais fille de si bonne composition.
+
+Quand les hétaires des cabarets du Pirée voulaient plaire et arracher
+quelque présent, elles prenaient les airs les plus caressants, la voix
+la plus mielleuse, la pose la plus agaçante: «Êtes-vous âgé? dit
+Xénarque dans son _Pentathle_ cité par Athénée, elles vous appelleront
+_papa_; êtes-vous jeune? elles vous appelleront _petit frère_.» Il
+faut voir les conseils que la vieille courtisane donne à sa fille,
+dans Lucien: «Tu es fidèle à Chéréas et tu ne reçois pas d'autre
+homme; tu as refusé deux mines du laboureur d'Acharnès, une mine
+d'Antiphon,» etc. Or, une mine représente cent francs de notre
+monnaie, et l'on ne sait si l'on doit plus s'étonner de la générosité
+du laboureur d'Acharnès que de la fidélité de cette hétaire à son
+amant Chéréas. Machon, qui avait colligé avec soin les bons mots des
+courtisanes, nous raconte que Moerichus marchandait Phryné de
+Thespies, qui finit par se contenter d'une mine, c'est-à-dire de cent
+francs: «C'est beaucoup! lui dit Moerichus; ces jours derniers, tu
+n'as pris que deux statères d'or (environ quarante francs) à un
+étranger? --Eh bien! lui répond vivement Phryné, attends que je sois en
+bonne humeur, je ne te demanderai rien de plus.» Gorgias, dans son
+ouvrage sur les courtisanes d'Athènes, avait mentionné une hétaire du
+dernier ordre, nommée _Lemen_, c'est-à-dire Chassie ou Chassieuse, qui
+était maîtresse de l'orateur Ithatoclès, et qui se prostituait
+cependant à tout venant pour deux drachmes, environ quarante sous de
+notre temps, ce qui la fit surnommer _Didrachma_ et _Parorama_. Enfin,
+si l'on en croit Athénée, Laïs devenue vieille et forcée de continuer
+son métier en modifiant le taux de ses charmes usés, ne recevait
+plus qu'un statère d'or ou vingt francs, des rares visiteurs qui
+voulaient savoir à quel point de dégradation avait pu tomber la beauté
+d'une hétaire célèbre. C'était là, en général, la destinée des
+courtisanes: après s'être élevées au plus haut degré de la fortune et
+de la réputation d'hétaire, après avoir vu à leurs pieds des poëtes,
+des généraux et même des rois, elles redescendaient rapidement les
+échelons de cette prospérité factice, et elles arrivaient avec l'âge
+au mépris, à l'abandon et à l'oubli. Le dictérion ouvrait alors un
+refuge à ces ruines de la beauté et de l'amour. C'est ainsi qu'on vit
+finir Glycère, qui avait été aimée par le poëte Ménandre. Heureuses
+celles qui avaient amassé de quoi se faire une vieillesse indépendante
+et tranquille, heureuses celles qui, comme Scione, Hippaphésis,
+Théoclée, Psamoethe, Lagisque, Anthée et Philyre renonçaient au
+métier d'hétaire avant que le métier leur eût dit adieu! Lysias, dans
+son discours contre Laïs, félicitait hautement ces hétaires d'avoir
+essayé, jeunes encore, de devenir d'honnêtes femmes.
+
+Les courtisanes qui ne s'étaient pas mises à la solde des dictérions,
+se faisaient souvent payer si largement, même par des pêcheurs et des
+marchands, que ces pauvres victimes se laissaient entièrement
+dépouiller, et se voyaient ensuite remplacées par d'autres, que
+d'autres devaient bientôt remplacer aussi. «Vous avez oublié, écrivait
+tristement le villageois Anicet à l'avare Phébiane, qu'il avait
+enrichie à ses dépens, et qui ne daignait plus lui faire l'aumône d'un
+regard; vous avez oublié les paniers de figues, les fromages frais,
+les belles poules, que je vous envoyais? Toute l'aisance dont vous
+jouissiez, ne la teniez-vous pas de moi? Il ne me reste que la honte
+et la misère.» Alciphron, qui nous a conservé cette lettre comme un
+monument de l'âpre cupidité des courtisanes, nous montre aussi le
+pêcheur Thalasserus amoureux d'une chanteuse, et lui envoyant tous les
+jours le poisson qu'il avait pêché. Athénée cite des vers d'Anaxilas,
+qui, dans sa _Néottis_, avait fait un effroyable portrait des
+courtisanes de son temps: «Oui, toutes ces hétaires sont autant de
+sphinx qui, loin de parler ouvertement, ne s'énoncent que par énigmes;
+elles vous caressent, vous parlent de leur amour, du plaisir que vous
+leur donnez, mais ensuite on vous dit: «Mon cher, il me faudrait un
+marchepied, un trépied, une table à quatre pieds, une petite servante
+à deux pieds.» Celui qui comprend cela se sauve à ces détails, comme
+un OEdipe, et s'estime fort heureux d'avoir été peut-être le seul
+qui ait échappé au naufrage malgré lui; mais celui qui espère être
+payé d'un vrai retour, devient la proie du monstre.» Ce passage d'un
+poëte grec, qui a disparu comme tant d'autres, a fait croire au
+commentateur que le surnom de _sphinx_, qui désignait les hétaires en
+général, leur avait été appliqué à cause de leurs requêtes
+énigmatiques; mais ce surnom leur venait plutôt de leurs longues
+stations sur les places publiques et aux carrefours des chemins, où
+elles se tenaient accroupies comme des sphinx et enveloppées dans les
+plis de leur voile, immobiles et ordinairement silencieuses. Quoi
+qu'il en soit, le sphinx, suivant la remarque de Pancirole, était
+l'emblème des filles de joie.
+
+Quant aux surnoms particuliers des courtisanes, ils présentaient moins
+d'amphibologie, et d'ailleurs pour les comprendre on n'avait qu'à se
+reporter aux circonstances qui les avaient produits. Ces surnoms
+étaient rarement flatteurs pour celles qui les portaient. Ainsi, la
+séduisante Synope n'était pas encore décrépite, qu'on l'appelait
+_Abydos_ ou l'_Abîme_; Phanostrate, qui n'avait jamais eu, au dire
+d'Apollodore de Byzance, une clientèle bien distinguée, s'abandonna
+insensiblement à un tel excès de saleté, qu'elle fut surnommée
+_Phthéropyle_, parce qu'on la voyait assise dans la rue à ses moments
+perdus, et occupée à détruire la vermine qui la dévorait. Ces deux
+dictériades, l'une par ses poux, l'autre par les promesses peu
+engageantes de son sobriquet, s'étaient fait une popularité qui leur
+amenait encore des curieux, et qui autorisait Démosthène à les citer
+dans ses discours de tribune. Antiphane, Alexis, Callicrate et
+d'autres écrivains n'avaient pas dédaigné de parler aussi de l'_Abîme_
+et de la _Pouilleuse_. C'étaient deux types bien connus, du moins
+à distance, qui complétaient une collection d'hétaires de l'espèce la
+plus vile. Dans cette collection figuraient la _Ravaudeuse_, la
+_Pêcheuse_ et la _Poulette_; celle-ci caquetait comme une poule qui
+attend le coq; celle-là guettait les hommes au passage, et les pêchait
+comme à l'hameçon; la troisième enfin ne se lassait pas de ravauder,
+pour ainsi dire, la trame usée des vieux amours. Antiphane, qui avait
+enregistré dans son livre les qualités diverses de ces dictériades,
+leur accole mal à propos l'_Arcadien_ et le _Jardinier_, que nous ne
+prendrons pas pour des femmes. Athénée parle encore de l'_Ivrognesse_,
+qui était toujours pleine de vin et qui ne s'échauffait jamais assez
+pour assez boire. Synéris avait été surnommée la _Lanterne_, parce
+qu'elle sentait l'huile; Théoclée, la _Corneille_, parce qu'elle était
+noire; _Callysto_, sa fille, la _Truie_, parce qu'elle grognait
+toujours; Nico, la _Chèvre_, parce qu'elle avait ruiné un certain
+Thallus, qui l'aimait, aussi lestement qu'une chèvre broute les
+rameaux d'un olivier (+thallos+); enfin, la _Clepsydre_, dont
+on ne sait pas le véritable nom, s'était fait qualifier de la sorte,
+parce qu'elle n'accordait à chaque visiteur, que le temps nécessaire
+pour vider son horloge de sable, un quart d'heure selon quelques
+commentateurs, une heure selon les plus généreux. Eubule avait fait
+une comédie sur ce sujet-là et sur cette fille qui connaissait si bien
+le prix du temps.
+
+Athénée, qui puisait à pleines mains dans une foule de livres que
+nous ne possédons plus, caractérise par leurs surnoms beaucoup de
+dictériades, dont toute l'histoire se borne à ces sobriquets parfois
+amphibologiques. Il énumère, avec tout le flegme d'un érudit qui ne
+craint pas d'épuiser la matière, les surnoms que lui fournissent ses
+autorités Timoclès, Ménandre, Polémon et tous les pornographes grecs:
+la _Nourrice_, c'est Coronée, fille de Nanno, qui entretenait ses
+amants; les _Aphies_, c'étaient les deux soeurs Anthis et
+Stragonion, remarquables par leur blancheur, leur taille mince et
+leurs grands yeux, qui leur avaient fait appliquer le nom d'un poisson
+(+aphuê+); la _Citerne_, c'était Pausanias, qui tombe un jour
+dans un tonneau de vin: «Le monde s'en va tout à l'heure! s'écrie
+l'hétaire Glycère, célèbre par ses bons mots; voilà que la Citerne est
+dans un tonneau!» Athénée et Lucien citent encore plusieurs hétaires
+d'un ordre inférieur qui n'étaient désignées que par leurs surnoms:
+Astra ou l'_Astre_, Cymbalium ou la _Cymbale_, Conallis ou la
+_Barbue_, Cercope ou la _Caudataire_, Lyra ou la _Lyre_, Nikion ou la
+_Mouche_, Gnomée ou la _Sentence_, Iscade ou la _Figue_, Ischas ou la
+_Barque_, Lampyris ou le _Ver luisant_, Lyia ou la _Proie_, Mélissa ou
+l'_Abeille_, Neuris ou la _Corde à boyau_, Démonasse ou la
+_Populacière_, Crocale ou le _Grain de sable_, Dorcas ou la _Biche_,
+Crobyle ou la _Boucle de cheveux_, etc. Quelques dictériades avaient
+des sobriquets qui s'expliquent d'eux-mêmes: la _Chimère_, la
+_Gorgone_, etc.; quelques autres, telles que Doris, Euphrosine,
+Myrtale, Lysidis, Évardis, Corinne, etc., échappaient aux honneurs du
+surnom qualificatif.
+
+Mais, d'ordinaire, le surnom se rattachait à une épigramme plus ou moins
+mordante, plus ou moins louangeuse, qui l'avait mieux constaté que s'il
+eût été gravé sur le marbre ou sur l'airain; l'épigramme passait de
+bouche en bouche, et avec elle le surnom qu'elle laissait comme une
+empreinte indélébile à la fille qui l'avait mérité. Ainsi, le poëte
+Ammonide eut à se plaindre d'une dictériade: «Qu'elle vienne à se
+montrer nue, proclama-t-il dans ses vers, vous fuirez au delà des
+colonnes d'Hercule.» Un autre poëte ajouta: «Son père s'est enfui le
+premier.» Et elle fut surnommée _Antipatra_. Deux autres avaient la
+singulière habitude de se défendre et de vouloir être prises d'assaut,
+comme pour se dissimuler à elles-mêmes la honte de leur trafic. Timoclès
+fut surpris de trouver de la résistance chez une femme publique, et il
+surnomma celles-ci: la _Pucelle_ (+koriskê+), et la _Batteuse_ (de
++kameô+, je forge, et de +tupê+, coup), en leur consacrant ces vers:
+«Oui, c'est être au rang des dieux, que de passer une nuit à côté de
+Corisque ou de Camétype. Quelle fermeté! quelle blancheur! quelle peau
+douce! quelle haleine! quel charme dans leur résistance! elles luttent
+contre leur vainqueur: il faut ravir leurs faveurs, on est souffleté:
+une main charmante vous frappe... O délices!»
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+ SOMMAIRE. --Dangers, pour la jeunesse, de la fréquentation des
+ hétaires subalternes. --Ce que le poëte Anaxilas dit des hétaires.
+ --Portrait qu'il fait de l'hétairisme. --Science des femmes de
+ mauvaise vie dans l'emploi des fards. --Le _pædérote_.
+ --Dryantidès à sa femme Chronion. --Manière dont les courtisanes
+ se peignaient le visage. --Les peintres de courtisanes Pausanias,
+ Aristide et Niophane. --Lettre de Thaïs à Thessala au sujet de
+ Mégare. --Amour de Charmide pour la vieille Philématium. --Les
+ vieilles hétaires. --Comment les hétaires attiraient les passants.
+ --Conseils de Crobyle à sa fille Corinne. --L'hétaire Lyra.
+ --Reproches de la mère de Musarium à sa fille. --L'esclave
+ Salamine et son maître Gabellus. --Simalion et Pétala. --Dialogue
+ entre l'hétaire Myrtale et Dorion, son amant rebuté. --Les
+ marchands de Bithynie. --Sacrifice des courtisanes aux dieux. --La
+ dictériade Lysidis. --Singulière offrande que fit cette prostituée
+ à Vénus-Populaire. --Les commentateurs de l'Anthologie grecque.
+ --Explication du proverbe célèbre: _On ne va pas impunément à
+ Corinthe._ --Le mot _Ocime_. --Denys-le-Tyran à Corinthe. --D'où
+ étaient tirées les nombreuses courtisanes de Corinthe. --Le verbe
+ +lesbiazein+. --L'amour _à la Phénicienne_. --Les _beaux ouvrages_
+ des Lesbiennes. --Préceptes théoriques de l'hétairisme. --Code
+ général des courtisanes. --Lettres d'Aristénète. --Piéges des
+ hétaires pour faire des victimes. --Encore les murs du Céramique.
+ --Le _cachynnus_ des courtisanes. --Infâme métier de Nicarète,
+ affranchie de Charisius. --Ses élèves. --Prix élevé des filles
+ libres et des femmes mariées. --Pénalité de l'adultère. --Le
+ supplice du _radis noir_. --Les lois de Dracon. --Philumène.
+ --Philtres soporifiques et philtres amoureux. --Les magiciennes de
+ Thessalie et de Phrygie. --Cérémonies mystérieuses qui
+ accompagnaient la composition d'un philtre. --Mélissa. --Diversité
+ des philtres. --Opérations magiques. --Philtres préservatifs.
+ --Jalousies et rivalités des courtisanes entre elles. --L'_amour
+ lesbien_. --Sapho, auteur des scandaleux développements que prit
+ cet amour. --Dialogue de Cléonarium et de Lééna. --Mégilla et
+ Démonasse.
+
+
+Les véritables dictériades d'Athènes étaient moins dangereuses pour la
+jeunesse et même pour l'âge mûr, que les hétaires subalternes, car
+rien n'égalait l'avidité et l'avarice de ces êtres sordides qui
+semblaient n'avoir pas d'autre occupation que de ruiner les jeunes
+gens inexpérimentés et les vieillards insensés. Solon avait voulu
+évidemment mettre un frein à la rapacité des courtisanes de bonne
+volonté, en créant l'institution des courtisanes esclaves; il croyait
+avoir fait beaucoup pour les moeurs par cette institution, qui
+épargnait à la fois le temps et la bourse des citoyens. Mais ces
+dictériades étaient de pauvres captives, achetées hors de la Grèce et
+rassemblées de tous les pays sous le régime d'une législation uniforme
+de plaisir; elles n'avaient souvent pas la moindre notion des usages
+grecs; elles ne connaissaient rien de la ville fondée par Minerve, où
+elles exerçaient leur honteuse profession; elles ne parlaient pas même
+la langue de cette ville, où elles avaient été amenées comme des
+marchandises étrangères; leur beauté et l'emploi plus ou moins habile
+qu'elles en savaient faire, ce n'était point là un attrait suffisant
+pour les Athéniens qui, même dans les choses de volupté, voulaient que
+leur esprit fût satisfait ou du moins excité à l'égal de leurs sens
+physiques. Les hétaires d'un ordre inférieur ne pouvaient donc manquer
+de trouver à Athènes plus d'amateurs, et surtout plus d'habitués que
+les esclaves des dictérions. Ces hétaires, sorties la plupart de la
+lie du peuple, et dépravées de bonne heure par les détestables
+conseils de leurs mères ou de leurs nourrices, étaient rarement aussi
+belles et aussi bien faites que les dictériades, mais elles avaient
+des ressources naturelles dans l'esprit, et leur perversité même
+prenait des formes piquantes, ingénieuses, mobiles et divertissantes.
+Aussi, leur empire s'établissait-il facilement, par la parole, sur les
+malheureuses et imprudentes victimes qu'elles avaient d'abord attirées
+et charmées par la volupté. On les redoutait, on les montrait du doigt
+comme des écueils vivants, et sans cesse venaient se briser sur ces
+écueils de la Prostitution les pilotes les plus sages, les rameurs les
+plus habiles, les navires les plus solides; ces naufrages continuels
+d'honneur, de vertu et de fortune faisaient la gloire et l'amusement
+des funestes sirènes qui les avaient causés. «Si quelqu'un s'est
+jamais laissé prendre dans les filets d'une hétaire, disait le poëte
+Anaxilas dans sa comédie intitulée _Néottis_, qu'il me nomme un
+animal qui ait autant de férocité. En effet, qu'est-ce, en
+comparaison, qu'une dragonne inaccessible, une chimère qui jette le
+feu par les narines, une Charybde, une Scylla, ce chien marin à trois
+têtes, un sphinx, une hydre, une lionne, une vipère? Que sont ces
+harpies ailées? Non, il n'est pas possible d'égaler la méchanceté de
+cette exécrable engeance, car elle surpasse tout ce qu'on peut se
+figurer de plus mauvais!» Ces hétaires, corrompues dès leur enfance
+par les leçons des vieilles débauchées, ne conservaient pas un
+sentiment humain; jeunes, elles avaient l'air quelquefois de se
+contenter d'un seul amant, lorsque cet amant les payait autant que
+vingt autres; elles s'abandonnaient ensuite au plus grand nombre
+possible, et ne se souciaient que de tirer le meilleur parti possible
+de leur abandonnement continuel; elles conseillaient le vol, la
+fraude, le meurtre, s'il le fallait, aux infortunés qui n'avaient plus
+de quoi les payer, et qui étaient forcés de renoncer à elles, ou bien
+de ne reculer devant aucun moyen criminel pour garder leurs
+maîtresses. Ce n'étaient pas seulement des fils de famille, des
+héritiers de grands noms, de jeunes orateurs, des poëtes et des
+philosophes novices, que les hétaires du Pirée se faisaient un plaisir
+de dépouiller, c'étaient des matelots, des soldats, des villageois,
+des joueurs, surtout, qui se montraient plus généreux, des marchands
+et des dissipateurs. Mais ce qui surprend, c'est que ces femmes,
+dont l'influence pernicieuse avait tant de pouvoir et de prestige,
+n'avaient parfois qu'une beauté douteuse et plus ou moins effacée, des
+charmes vieillis et recrépits, des sourires grimaçants et des baisers
+insapides. Anaxilas nous fait un portrait peu engageant des principaux
+monstres de l'hétairisme de son temps: «Voici cette Plangon, dit-il,
+véritable Chimère, qui détruit les étrangers par le fer et la flamme,
+à qui cependant un seul cavalier a dernièrement ôté la vie, car il
+s'en est allé emportant tous les effets de la maison. Quant à Synope,
+n'est-ce pas une seconde hydre: elle est vieille et a pour voisine
+Gnathène aux cent têtes! Mais Nannion, en quoi diffère-t-elle de
+Scylla aux trois gueules? ne cherche-t-elle pas à surprendre un
+troisième amant après en avoir déjà étranglé deux? Cependant on dit
+qu'il s'est sauvé à force de rames. Pour Phryné, je ne vois pas trop
+en quoi elle diffère de Charybde: n'a-t-elle pas englouti le pilote et
+la barque? Théano n'est-elle pas une sirène épilée, qui a des yeux et
+une voix de femme mais des jambes de merle!» Ce passage d'une comédie
+grecque, qui était encore sous les yeux d'Athénée, nous initie aux
+dégradations du métier d'hétaire, et nous y voyons figurer, au rang
+des plus viles dictériades, de fameuses courtisanes qui avaient, dans
+leur bon temps, été les plus recherchées, les plus riches, les plus
+triomphantes de la Grèce. Plangon, Synope, Gnathène, Phryné,
+Théano, devenues vieilles, ne différaient plus des _louves_ et des
+_sphinx_ du Céramique.
+
+Nous trouvons la preuve, dans cent endroits, que la décrépitude ne
+passait pas pour un défaut irréparable chez les femmes de mauvaise
+vie, soit qu'elles eussent un art merveilleux pour déguiser les traces
+de l'âge, soit qu'elles se recommandassent moins à la débauche
+publique par leurs avantages extérieurs que par la réputation de leur
+expérience libidineuse. Jeunes ou vieilles, ridées ou non, elles se
+faisaient un visage avec le pædérote, sorte de fard emprunté à la
+fleur d'une plante épineuse d'Égypte ou à la racine de l'acanthe; ce
+rouge végétal, détrempé avec du vinaigre, appliquait sur la peau la
+plus jaune le teint frais d'un enfant; quant aux rides, on avait eu
+soin auparavant de les remplir avec de la colle de poisson et du blanc
+de céruse, si bien que la peau devenait lisse et polie pour recevoir
+les couleurs brillantes de jeunesse qu'on y étendait avec un pinceau
+soyeux. Le fardement du visage était comme le stigmate de la
+Prostitution. «Prétendrais-tu, écrit Dryantidès à sa femme Chronion
+(dans les Lettres d'Alciphron), te mettre au niveau de ces femmes
+d'Athènes, dont le visage peint annonce les moeurs dépravées? Le
+fard, le rouge et le blanc, entre leurs mains, le disputent à l'art
+des plus excellents peintres, tant elles sont expertes à se donner le
+teint qu'elles croient le plus convenable à leurs desseins!» Comme les
+hétaires publiques ne se montraient de près que le soir à la
+lueur d'une torche ou d'une lanterne, et comme elles se tenaient le
+jour à distance du regard, demi-voilées, devant leur porte ou à leur
+fenêtre, elles tiraient profit de l'éclat singulier que les
+cosmétiques donnaient à leur teint. Il suffisait, d'ailleurs, que
+l'effet fût produit et que l'imprudent qui s'engageait sur leurs pas,
+dans l'obscurité de leur repaire, restât échauffé par son premier coup
+d'oeil. La cellule étroite, où la courtisane conduisait sa proie, ne
+laissait point pénétrer assez de clarté dans l'ombre pour que le
+désenchantement suivît la découverte de ces mystères de la toilette.
+Lorsque les femmes honnêtes, sans doute pour disputer leurs maris à
+l'amour des hétaires, eurent la fatale ambition d'imiter les artifices
+de coquetterie de leurs rivales, elles en firent un essai bien
+maladroit, qui tourna souvent à leur confusion. «Nos femmes, disait
+Eubule dans sa comédie des _Bouquetières_, ne se couvrent pas la peau
+de blanc, ne se peignent pas avec du jus de mûre, comme vous le
+faites, de sorte que, si vous sortez en été, on voit couler de vos
+yeux deux ruisseaux d'encre, et la sueur former, en vous tombant sur
+le cou, un sillon de fard; quant à vos cheveux, avancés sur le front,
+ils présentent toute la blancheur de la vieillesse par la poudre
+blanche dont ils sont couverts!»
+
+Si l'usage des fards était général chez les hétaires subalternes, la
+manière de les préparer et de les appliquer offrait des variétés
+infinies qui correspondaient aux différents degrés d'un art véritable.
+Il faut supposer que les novices se faisaient peindre, avant de savoir
+se peindre elles-mêmes. En effet, dans un pays où l'on peignait de
+couleurs éclatantes les statues de marbre, on devait exiger que les
+visages humains fussent peints avec autant de vérité. Nous croyons
+donc que les artistes, qu'on nommait peintres de courtisanes
++pornographoi+, tels que Pausanias Aristide et Niophane, cités par
+Athénée, ne se bornaient pas à faire des portraits d'hétaires et à
+représenter leurs académies érotiques: ils ne dédaignaient pas de
+peindre, pour la circonstance, la figure d'une courtisane, comme ils
+peignaient dans les temples les statues des dieux et des déesses.
+Selon les préceptes d'un poëte grec, la beauté doit varier sans cesse
+pour être toujours la beauté, et ce sont ces variations continuelles
+de physionomie qui entretiennent les ardeurs du désir. Quant une
+courtisane avait appris l'art de se peindre elle-même, le goût et
+l'habitude achevaient de l'instruire dans cet art, où chacune se
+piquait d'exceller, mais toutes n'y réussissaient pas également. Dans
+les Lettres d'Alciphron, Thaïs écrit à son amie Thessala, au sujet de
+Mégare, la plus décriée de toutes les courtisanes: «Elle a parlé
+très-insolemment du fard dont je me servais, et du rouge dont je me
+peignais le visage. Elle a donc oublié l'état de misère ou je l'ai
+vue, quand elle n'avait pas même un miroir? Si elle savait que
+son teint est de la couleur de sandaraque, oserait-elle parler du
+mien?» On comprend que, toutes les hétaires étant fardées, les plus
+vieilles rétablissaient ainsi une espèce d'égalité entre elles, et se
+réservaient d'autres avantages que les plus jeunes ne pouvaient
+acquérir que par une longue pratique du métier. Voilà pourquoi il
+arrivait souvent qu'une jeune et belle hétaire se voyait préférer une
+vieille et laide courtisane, préférence qu'elle ne s'expliquait pas,
+et qu'elle attribuait à des philtres magiques. Dans les Dialogues de
+Lucien, Thaïs s'étonne que l'amant de Glycère ait quitté celle-ci pour
+Gorgone: «Quel charme a-t-il trouvé en des lèvres mortes et des joues
+pendantes? dit Thaïs. Est-ce pour son beau nez qu'il l'a prise, ou
+pour sa tête chauve et son grand col effilé?» Dans les mêmes
+Dialogues, Tryphène se moque de la vieille Philématium qu'on avait
+surnommée le _Trébuchet_. «Avez-vous bien remarqué son âge et ses
+rides? dit Tryphène. --Elle jure qu'elle n'a que vingt-deux ans, répond
+Charmide. --Mais croirez-vous à ses serments plutôt qu'à vos yeux? Ne
+voyez-vous pas que le poil commence à lui blanchir autour des tempes?
+Que si vous l'aviez vue toute nue! --Elle ne me l'a jamais voulu
+permettre. --Avec raison, car elle a le corps marqueté comme un
+léopard.»
+
+Ces vieilles hétaires, quand elles étaient peintes et parées, se
+plaçaient à une fenêtre haute qui s'ouvrait sur la rue, et là, un
+brin de myrte entre leurs doigts, l'agitant comme une baguette de
+magicienne, ou le promenant sur leurs lèvres, elles faisaient appel
+aux passants; un d'eux s'arrêtait-il, la courtisane faisait un signe
+connu, en rapprochant du pouce le doigt annulaire, de manière à
+figurer avec la main demi-fermée un anneau; en réponse à ce signe,
+l'homme n'avait qu'à lever en l'air l'index de la main droite, et
+aussitôt la femme disparaissait pour venir à sa rencontre. Alors il se
+présentait à la porte, et sous l'atrium il trouvait une servante qui
+le conduisait en silence, un doigt posé sur la bouche, dans une
+chambre qui n'était éclairée que par la porte, lorsqu'on écartait
+l'épais rideau qui la couvrait. Au moment où ce nouvel hôte allait
+passer le seuil, la servante le retenait par le bras et lui demandait
+la somme fixée par la maîtresse du lieu: il devait la remettre sans
+marchander; après quoi, il pouvait pénétrer dans la chambre, et le
+rideau retombait derrière lui. La courtisane, qu'il n'avait fait
+qu'entrevoir au grand jour, lui apparaissait comme une vision dans
+l'ombre de cette cellule, où filtrait un faible crépuscule à travers
+la portière. Il ne s'agissait donc pas de jeunesse, de fraîcheur, de
+beauté candide et pure, en cette voluptueuse obscurité qui n'était
+nullement défavorable aux formes du corps, mais qui rendait inutile
+tout ce que le toucher seul ne percevait pas. Cependant l'âge venait,
+qui enlevait aux vieilles courtisanes, en leur ôtant leur
+embonpoint et en amollissant leurs chairs, l'heureux privilége de se
+donner pour jeunes; elles ne renonçaient pas toutefois aux bénéfices
+du métier, puisqu'elles se consacraient alors à l'éducation amoureuse
+des jeunes hétaires, et qu'elles vivaient encore de Prostitution.
+Elles avaient aussi, au besoin, deux industries assez lucratives:
+elles fabriquaient des philtres pour les amants, ou des cosmétiques
+pour les courtisanes, et elles pratiquaient l'office de sage-femme.
+Phébiane, qui n'était pas encore vieille, écrit au vieil Anicet, qui
+avait voulu l'embrasser: «Une de mes voisines en mal d'enfant venait
+de m'envoyer querir, et j'y allai en hâte, portant avec moi les
+instruments de l'art des accouchements.»
+
+Ces sages-femmes, ces faiseuses de philtres étaient encore plus
+expertes dans l'art de séduire et de corrompre une fille novice; les
+Lettres d'Alciphron et les Dialogues de Lucien sont pleins de la
+dialectique galante de ces vieilles conseillères de débauche. C'est
+ordinairement la mère qui prostitue sa propre fille, et qui, après
+avoir flétri la virginité de cette innocente victime, s'attache encore
+à souiller son âme. «Ce n'est pas un si grand malheur, dit l'affreuse
+Crobyle à sa fille Corinne, qu'elle a livrée la veille à un riche et
+jeune Athénien; ce n'est pas un si grand malheur de cesser d'être
+fille, et de connaître un homme qui vous donne, dès sa première
+visite, une mine (environ 100 francs), avec laquelle je vais
+t'acheter un collier!» Elle se réjouit donc de voir sa fille commencer
+si bien un métier qui les tirera toutes deux de la misère: «Comment
+ferai-je pour cela? reprend naïvement Corinne. --Comme tu viens de
+faire, répond la mégère, et comme fait ta voisine. --Mais c'est une
+courtisane? --Qu'importe? tu deviendras riche comme elle; comme elle,
+tu auras une foule d'adorateurs. Tu pleures, Corinne? Mais vois donc
+quel est le nombre des courtisanes, quelle est leur cour, quelle est
+leur opulence!» Viennent ensuite les conseils de la mère, qui présente
+à sa fille l'exemple de l'aulétride Lyra, fille de Daphnis: son goût
+pour la parure, ses manières attrayantes, sa gaieté qui engage par le
+sourire le plus caressant, son commerce sûr, l'ont bientôt mise en
+crédit; si elle consent à se rendre, pour un prix convenu, à un
+festin, elle ne s'enivre point, elle touche aux mets avec délicatesse,
+elle boit sans précipitation, elle ne parle pas trop: «Elle n'a des
+yeux que pour celui qui l'a amenée; c'est ce qui la fait aimer;
+lorsqu'il la conduit au lit, elle n'est ni emportée ni sans égards;
+elle ne s'occupe que de plaire, de s'attacher sa conquête. Il n'est
+personne qui n'ait à s'en louer. Imite-la dans tous ces points, et
+nous serons heureuses.» La fille ne s'effraye pas trop des conditions
+que sa mère lui impose pour s'enrichir: «Mais, dit-elle par réflexion,
+tous ceux qui achètent nos faveurs ressemblent-ils à Lucritus qui
+obtint hier les miennes? --Non, réplique Crobyle avec gravité, il
+en est de plus beaux, de plus âgés, de plus laids même. --Et
+faudra-t-il que je caresse ceux-là aussi bien que les autres? --Ceux-là
+surtout, car ils donnent davantage. Les beaux garçons ne sont que
+beaux. Songe uniquement à t'enrichir.» Là-dessus, la mère l'envoie au
+bain; car Lucritus doit revenir le soir même.
+
+La mère de Musarium n'a pas affaire à une ignorante qui se laisse
+conduire les yeux fermés, et qui n'en est plus à ses premiers amours;
+la fille aime Chéréas qui ne lui donne pas une obole, et pour qui elle
+vend ses bijoux et sa garde-robe: une courtisane qui fait la folie
+d'aimer n'aime pas à demi. La vieille mère, indignée de cet amour
+onéreux au lieu d'être productif, est bien près de maudire une fille
+indigne d'elle: «Va, rougis! lui dit-elle avec colère et mépris. Seule
+de toutes les courtisanes, tu parais sans boucles d'oreilles, sans
+collier, sans robe de Tarente! --Eh! ma mère, s'écrie Musarium piquée
+au vif dans son amour-propre de femme, sont-elles plus heureuses ou
+plus belles que moi! --Elles sont plus sages; elles entendent mieux le
+métier; elles ne croient pas sur parole des jouvenceaux, dont les
+serments ne reposent que sur les lèvres. Pour toi, nouvelle Pénélope,
+fidèle amante d'un seul, tu n'admets aucun autre que Chéréas.
+Dernièrement, un villageois arcanien (il était jeune aussi, celui-là!)
+t'offrait deux mines, prix du vin que son père l'avait envoyé
+vendre à la ville, ne l'as-tu pas repoussé avec un sourire insultant?
+Tu n'aimes à dormir qu'avec cet autre Adonis! --Quoi! laisser Chéréas,
+pour un rustre exhalant l'odeur du bouc! Chéréas est un Apollon, et
+l'Arcanien un Silène. --Eh bien! c'était un rustre, soit; mais
+Antiphon, le fils de Ménécrate, qui t'offrait une mine, n'est-il pas
+un élégant Athénien, jeune et charmant comme Chéréas? --Chéréas m'avait
+menacée: Je vous tue tous les deux, si je vous trouve ensemble! --Vaine
+menace! te faudra-t-il donc renoncer aux amants et cesser de vivre en
+courtisane, pour prendre les moeurs d'une prêtresse de Cérès?
+Laissons le passé; voici les Aloennes, c'est un jour de fête: que
+t'a-t-il donné? --Ma mère, il n'a rien. --Seul il ne saurait donc
+trouver quelque expédient auprès de son père, le faire voler par un
+fripon d'esclave? demander de l'argent à sa mère, la menacer, en cas
+de refus, de s'embarquer pour la première expédition? Mais il est
+toujours là, nous obsédant, monstre avare, qui ne veut ni donner ni
+permettre que d'autres nous donnent!» Musarium ne veut rien entendre,
+et malgré sa mère, elle continuera de se laisser dépouiller par lui,
+jusqu'à ce qu'elle ne l'aime plus.
+
+Les courtisanes de la Grèce n'étaient pas souvent aussi désintéressées
+que Musarium, et quand elles avaient perdu leur temps à aimer, elles
+le regagnaient bientôt en mettant à contribution ceux qu'elles
+n'aimaient pas. On n'entrait chez elles que la bourse à la main, et
+l'on n'en sortait presque jamais avec la bourse. Elles avaient aussi
+différents tarifs, et quelquefois, par répugnance ou par caprice,
+elles refusaient de se vendre à aucun prix. Ce n'est pas des hétaires,
+mais des dictériades, que Xénarque a pu dire dans son _Pentathle_,
+cité par Athénée: «Il en est de taille svelte, épaisse, haute, courte;
+de jeunes, de vieilles, de moyen âge. On peut choisir entre toutes et
+jouir dans les bras de celle qu'on trouve la plus aimable, sans qu'il
+soit besoin d'escalader les murs ni d'user d'aucun artifice pour
+parvenir jusqu'à elles. Ce sont elles qui vous font les avances et qui
+se disputent l'avantage de vous recevoir dans leur lit.» Les hétaires,
+même celles des matelots et des gens du peuple, usaient parfois de
+leur libre arbitre, et, même sans avoir un amant préféré, fermaient
+leurs oreilles et leur porte à certains prétendants. Une simple
+esclave, Salamine, que Gébellus avait tirée de la boutique d'un
+marchand boiteux, et dont il voulait faire sa concubine, résiste aux
+poursuites de ce grossier personnage, qui lui déplaît invinciblement:
+«Les supplices m'épouvantent moins que le partage de votre couche, lui
+écrit-elle. Je n'ai point fui la nuit dernière. Je m'étais cachée dans
+le jardin où vous m'avez cherchée. Enfermée dans un coffre, je m'y
+suis dérobée à l'horreur de vos embrassements. Oui, plutôt que de les
+supporter, j'ai résolu de me pendre. Je ne redoute point la mort,
+et ne crains point de m'expliquer hautement. Oui, Gébellus, je vous
+hais. Colosse énorme, vous me faites peur; je crois voir un monstre.
+Votre haleine m'empoisonne. Allez à la male heure! Puissiez-vous être
+uni à quelque vieille Hélène des hameaux, sale, édentée, et parfumée
+d'huile grasse!» Alciphron ne nous apprend pas si Salamine a fini par
+s'accoutumer à la taille monstrueuse de Gébellus. Les marchands, qui
+vendaient ainsi des esclaves qu'ils avaient élevées et dressées pour
+l'amour, se nommaient _andropodocapeloi_; ces esclaves, dont les
+hanches avaient été comprimées avec des noeuds de corde et des
+bandelettes, se distinguaient par des qualités secrètes que le
+libertinage athénien recherchait avec une scandaleuse curiosité.
+
+Bien des hétaires avaient commencé par être esclaves; puis, quelque
+amant, épris de leurs charmes et reconnaissant de leurs services, les
+avait rachetées, ou bien elles s'étaient rachetées elles-mêmes avec
+les dons qu'on leur avait faits. La plupart conservaient toujours le
+caractère sordide et avare des esclaves; elles élevaient graduellement
+le prix de leurs faveurs, à mesure que la fortune les protégeait
+davantage. Après avoir appris leur métier dans un dictérion, où le
+règlement de la maison ne permettait pas de recevoir plus d'une obole
+par tête, elles exigeaient bientôt une ou deux drachmes, une fois
+qu'elles étaient libres; bientôt, ce n'était point assez d'un
+statère d'or; une mine leur semblait une bagatelle, et elles
+finissaient par demander un _talent_, c'est-à-dire 8,000 francs de
+notre monnaie, lorsqu'elles avaient la vogue. Cette élévation de leur
+salaire avait lieu très-rapidement, si elles étaient belles, adroites
+et intrigantes. Mais cette prospérité ne durait pas si elles
+manquaient d'esprit et de prudence: on les voyait redescendre
+rapidement dans les rangs inférieurs des hétaires illettrées, et il
+leur fallait encore se contenter de quelques drachmes arrachées avec
+effort à la pauvreté ou à la parcimonie de leurs grossiers visiteurs.
+On les avait vues se promener, dans de magnifiques litières, au milieu
+d'un cortége d'esclaves et d'eunuques, on les avait vues chargées de
+colliers, de boucles d'oreilles, de bagues, d'épingles d'or, fraîches
+et parfumées sous la gaze et la soie; on les retrouvait bientôt après,
+couvertes de haillons squalides, la chevelure en désordre, les bras
+décharnés, la gorge ridée et pendante, assises sous le long portique
+du Pirée ou errant à travers les tombes du Céramique. L'insolence de
+ces créatures dans le bonheur ne faisait que mieux ressortir leur
+humiliation dans l'infortune. Il suffisait d'un procès, d'une maladie,
+d'un vice, tel que l'ivrognerie ou le jeu, pour causer cette décadence
+subite. On ne les plaignait pas, en les voyant déchoir et tomber au
+dernier degré de la misère et de l'avilissement; car elles avaient été
+sans pitié et sans coeur au moment de leur splendeur. Combien
+de larmes, combien de ruines, combien de désespoirs étaient leur
+ouvrage! malgré leurs vices, malgré leur infamie, elles avaient fait
+naître trop souvent de véritables passions!
+
+Les Lettres d'Alciphron sont remplies des plaintes de malheureux
+amants qui se voient trompés ou congédiés, et des railleries de
+cruelles hétaires qui les repoussent et les torturent. Ici, c'est
+Simalion ruiné par Pétala, et plus amoureux que jamais; là, c'est le
+pêcheur Anchénius, qui, pour posséder sa maîtresse, n'est pas éloigné
+d'en faire sa femme; ailleurs, dans les Dialogues de Lucien, c'est
+Myrtale qui se moque de Dorion après l'avoir dépouillé: «Alors que je
+te comblais de largesses, lui dit le plaintif Dorion, j'étais ton
+bien-aimé, ton époux, ton maître; j'étais tout pour toi; depuis que je
+ne possède plus rien, depuis que tu as fait la conquête de ce marchand
+de Bithynie, ta porte m'est fermée. Devant cette porte inexorable je
+répands en vain des larmes solitaires; mais lui, il est seul auprès de
+toi, toute la nuit, enivré de caresses..... --Quoi! tu prétends m'avoir
+comblée de présents, réplique en ricanant Myrtale; je t'ai ruiné,
+dis-tu? Comptons, voyons tout ce que tu m'as apporté. --Oui, comptons,
+Myrtale. D'abord, une chaussure de Sicyone: posons deux drachmes. --Tu
+as couché deux nuits avec moi. --Poursuivons. A mon retour de Syrie, je
+t'ai rapporté un vase plein d'un parfum de Phénicie, qui me coûta,
+j'en jure par Neptune, deux drachmes. --Et moi, je t'avais donné à
+ton départ une tunique courte, que le matelot Épiure avait oubliée
+chez moi. --Épiure l'a reconnue et me l'a reprise, non sans combat,
+j'en atteste les dieux! En revenant du Bosphore, je t'ai apporté des
+ognons de Cypre, cinq saperdes et huit perches; de plus, huit biscuits
+secs, un vase de figues de Carie, et dernièrement encore, ingrate que
+tu es, je t'ai rapporté de Patare des brodequins dorés. Il me souvient
+aussi d'un beau fromage de Gythium. --Le tout à estimer cinq
+drachmes. --Eh! Myrtale, c'est tout ce que je possédais! malheureux
+nautonier à gages que j'étais! Maintenant, je préside à l'aile droite
+des rameurs et tu nous méprises! Depuis peu, dans les solennités
+d'Aphrodite, n'ai-je pas déposé, et pour toi, une drachme d'argent,
+aux pieds de Vénus? N'ai-je pas donné deux drachmes à ta mère pour ta
+chaussure? et à cette Lydé, deux ou trois oboles? Tout bien calculé,
+voilà la fortune d'un matelot.» Myrtale ne fait que rire; puis, elle
+étale avec orgueil les riches présents qu'elle a reçus de son marchand
+de Bithynie, collier, boucles d'oreilles, tapis, argent, et lui tourne
+le dos en disant: «O bienheureuse l'amante de Dorion! oh! sans doute
+tu lui porteras des ognons de Cypre et des fromages de Gythium?»
+Pétala, qui cherche aussi un marchand de Bithynie, et qui ne l'a pas
+encore trouvé, écrit à Simalion, dont l'amour larmoyant et
+parcimonieux l'importune: «De l'or, des tuniques, des bijoux, des
+esclaves, voilà ce que ma situation et ma profession exigent. Mes
+pères ne m'ont point laissé de riches possessions à Nurinonte; je n'ai
+point de part dans le produit des mines de l'Attique. Les tributs
+ingrats de la volupté, les trop légers présents de l'amour, que me
+paye en gémissant cette foule d'amants avares et insensés, sont toute
+ma richesse. Je vis depuis un an avec vous, consumée de déplaisirs et
+d'ennuis. Pas même un parfum qui coule sur ma chevelure! Ces vieilles
+et grossières étoffes de Tarente forment toute ma parure. Je n'ose
+paraître devant mes compagnes. Trouverai-je de quoi exister à vos
+côtés?.... Tu pleures! c'en est trop. Il me faut un amant qui me
+nourrisse. Tu pleures! quel ridicule! par Vénus! Il m'idolâtre,
+dit-il, il faut me donner à lui! il ne peut vivre sans moi! Quoi! vous
+n'avez point de coupes d'or? ne pouvez-vous dérober l'argent de votre
+père, les épargnes de votre mère?» Il n'arrivait que trop souvent
+qu'un jeune homme, aveuglé par sa passion, cédait à ces suggestions
+fatales, et volait ses parents pour satisfaire à la rapacité d'une
+hétaire qui ne l'aimait pas et qui l'éconduisait impitoyablement, dès
+qu'elle n'en pouvait plus rien tirer. Anaxilas avait donc raison de
+dire dans une de ses comédies: «De toutes les bêtes féroces, il n'en
+est pas de plus dangereuse qu'une hétaire.»
+
+Quelle que fût leur avarice, les courtisanes assiégeaient les autels des
+dieux et des déesses avec des sacrifices et des offrandes; mais ce
+qu'elles demandaient aux divinités, ce n'était pas de rencontrer des
+coeurs aimants et dévoués, des adorateurs beaux et bien faits: elles ne
+se souciaient que du lucre, et elles espéraient, en apportant une
+offrande dans un temple, que le dieu ou la déesse de ce temple leur
+enverrait d'Asie ou d'Afrique les dépouilles opimes d'un riche
+vieillard. Leur générosité, même à l'égard des maîtres de la destinée,
+n'était donc qu'une spéculation et une sorte d'usure. Dès qu'elles
+avaient fait une bonne affaire, et trouvé une dupe, elles allaient
+remercier la divinité à qui elles croyaient devoir cette heureuse
+fortune; elles ne lésinaient pas avec les dieux et les prêtres, dans
+l'espoir d'en être bientôt récompensées par de nouveaux profits. La mère
+de Musarium, irritée de ce que sa fille ne se faisait pas payer par
+Chéréas, s'écrie ironiquement: «Si nous trouvons encore un amoureux tel
+que Chéréas, il faudra sacrifier une chèvre à Vénus-Pandemos! une
+génisse à Vénus-Uranie! une autre génisse à Vénus-Jardinière! il faudra
+consacrer une couronne à la déesse des richesses!» La dictériade
+Lysidis, ayant à se louer de Vénus-Populaire, lui fait une singulière
+offrande, qui rappelle les broches emblématiques offertes par la
+courtisane Rhodopis au temple d'Apollon Delphien: «O Vénus! Lysidis vous
+offre cet éperon d'or qui appartenait à un très-beau pied. Il a animé
+plus d'une monture paresseuse, et quoiqu'elle l'agitât avec beaucoup
+d'agilité, jamais coursier n'en eut la cuisse ensanglantée; le fier
+animal parvenait au bout de sa carrière, sans qu'elle eût besoin de
+l'éperonner. Elle suspend cette arme au milieu de votre temple.» Les
+doctes commentateurs de l'Anthologie grecque sont restés assez indécis
+au sujet de cet éperon, qui, selon les uns, figurait l'aiguillon de la
+volupté et le piquant de la débauche; selon les autres, l'impatiente
+requête d'une courtisane qui épuise la bourse de ses clients; selon
+d'autres encore, un instrument de libertinage féminin, qui aidait aux
+erreurs d'une imagination dévergondée. A Corinthe, l'hétaire s'offrait
+et se dédiait elle-même à Vénus, qui avait le produit de cette
+Prostitution sacrée.
+
+Les courtisanes étaient en plus grand nombre à Corinthe qu'à Athènes;
+de là, le proverbe célèbre, qui a traversé toute l'antiquité pour
+venir jusqu'à nous en changeant quelque peu de signification: «_Il
+n'est pas donné à tout le monde d'aller à Corinthe._» On attribuait à
+ce proverbe différentes origines qui se rapportaient toutes aux
+courtisanes si renommées de cette ville. Aristophane, dans son
+_Plutus_, explique le proverbe, en disant que «les femmes de Corinthe
+repoussent les pauvres et accueillent les riches.» Strabon est plus
+explicite, en racontant que les marchands et les marins qui abordaient
+à Corinthe pendant les fêtes de Vénus trouvaient tant d'enchanteresses
+parmi les consacrées de la déesse, qu'ils se ruinaient totalement
+avant d'avoir mis le pied dans la ville. Strabon reproduit
+ailleurs le même proverbe, avec une variante qui justifiait le sens de
+son commentaire: _On ne va pas impunément à Corinthe_. Les courtisanes
+de tous les pays et de tous les rangs abondaient dans cette opulente
+cité, où l'on formait publiquement des élèves à la Prostitution dans
+les temples de Vénus. Le commerce de la débauche était encore le plus
+actif et le plus étendu qui se fît dans ce vaste et populeux entrepôt
+du commerce de l'univers. Toutes ou presque toutes les femmes
+exerçaient le métier de l'amour vénal; chaque maison équivalait à un
+dictérion. Une courtisane, assise sur le port, regardait un jour les
+vaisseaux qui arrivaient et guettait de nouvelles victimes; on lui
+reprocha sa paresse, en lui disant qu'elle ferait bien mieux de filer
+de la laine et de tramer de la toile que de se croiser ainsi les bras:
+«Que parlez-vous de paresse? dit-elle; il ne m'a pas fallu beaucoup de
+temps pour gagner toute la toile qui peut entrer dans la voilure de
+trois navires!» Elle entendait par là, comme le remarque Strabon,
+qu'elle avait obligé trois capitaines de mer à vendre leurs vaisseaux
+pour la payer. Le poëte comique Eubule avait représenté, dans sa pièce
+des _Cercopes_, un pauvre diable qui avouait gaiement qu'on l'avait
+dépouillé de la sorte: «Je passai à Corinthe, disait-il, et je m'y
+ruinai en mangeant certain légume qu'on appelle _ocime_ (courtisane ou
+basilic); je fis tant de folies que j'y perdis jusqu'à ma cape.» Le
+poëte jouait sur le double sens du mot _ocime_, signifiait à la
+fois _courtisane_ et _basilic_, et qui rappelait ainsi, par une
+allusion figurée, que cette herbe aromatique était regardée comme la
+plante favorite des scorpions. Lorsque Denys le Tyran, chassé de
+Syracuse, se réfugia, méprisé et misérable, à Corinthe, il voulut se
+faire une égide du mépris qu'il inspirait et de la misère où il
+s'enfonçait de plus en plus: il passait donc des journées entières, au
+rapport de Justin, dans les tavernes et dans les dictérions, en vivant
+d'_ocime_, et en se souillant de toutes les turpitudes.
+
+Ces lubriques et infatigables reines de la Prostitution, loin d'être
+originaires de Corinthe, y avaient été conduites dès l'âge le plus
+tendre par des spéculateurs ou par des matrones de plaisir; elles
+venaient, la plupart, de Lesbos et des autres îles de l'Asie-Mineure,
+Tenedos, Abydos, Cypre, comme pour rendre hommage à la tradition qui
+faisait sortir Vénus de l'écume de la mer Égée. On en tirait un grand
+nombre, de Milet et de la Phénicie, qui fournissaient les plus
+ardentes. Mais les plus voluptueuses, les plus expertes du moins dans
+l'art de la volupté, c'étaient les Lesbiennes, tellement qu'on avait
+créé en leur honneur un nouveau verbe grec emprunté à leur nom,
++lesbiazein+, qui signifiait non-seulement faire l'amour, mais
+encore le faire avec art. Les Phéniciennes avaient eu également le
+privilége de doter la langue grecque d'un verbe qui avait le même
+sens, sinon la même portée: +phoinikizein+, faire l'amour
+à la phénicienne. C'était un éloge qu'ambitionnaient les courtisanes,
+quelle que fût d'ailleurs leur patrie ou celle de leur matrone. Milet
+était comme la pépinière des danseuses et des joueuses de flûte,
+_aulétrides_, qui servaient aux festins de la Grèce; mais Lesbos et la
+Phénicie envoyaient les hétaires que Corinthe recevait dans son sein,
+comme un immense gynécée où la Prostitution avait son école publique.
+Homère, parmi les présents qu'Agamemnon fait offrir à Achille
+(_Iliad._, IX), cite avec complaisance «sept femmes habiles dans les
+beaux ouvrages, sept Lesbiennes qu'il avait choisies pour lui-même, et
+qui remportèrent sur toutes les autres femmes le prix de la beauté.»
+Les _beaux ouvrages_ qui caractérisaient l'habileté de ces Lesbiennes
+n'étaient pas de ceux que la chaste et industrieuse Pénélope savait
+faire.
+
+Outre ces travaux mystérieux de l'amour, qui faisaient de bonne heure
+l'étude assidue des courtisanes, leur éducation morale, si l'on peut
+employer ici cette expression, se composait de certains préceptes
+malhonnêtes qu'on pouvait appliquer à toutes les conditions de
+l'hétairisme, depuis la plus vile dictériade jusqu'à la grande hétaire
+de l'aristocratie. Ce n'était pas Solon, à coup sûr, qui avait rédigé
+ce code général des courtisanes. On retrouve çà et là dans les
+érotiques grecs les principaux enseignements que les courtisanes se
+transmettaient l'une à l'autre, et qui pouvaient se diviser en trois
+catégories spéciales: 1º l'art d'inspirer de l'amour; 2º l'art
+de l'augmenter et de l'entretenir; 3º l'art d'en tirer le plus
+d'argent possible. «Il est à propos, dit une des plus habiles du
+métier, dans les Lettres d'Aristénète, il est à propos de faire
+éprouver quelques difficultés aux jeunes amants, de ne leur pas
+accorder tout ce qu'ils demandent. Cet artifice empêche la satiété,
+soutient les désirs d'un amant pour une femme qu'il aime, et lui rend
+ses faveurs toujours nouvelles. Mais il ne faut pas pousser les choses
+trop loin: l'amant se lasse, s'irrite, forme d'autres projets et
+d'autres liaisons; l'amour s'envole avec autant de légèreté qu'il est
+venu.» Aristénète, qui, tout philosophe qu'il fût, ne dédaignait pas
+de s'instruire avec les courtisanes, a formulé encore la même théorie
+dans une autre lettre: «Les jouissances que l'on espère, dit-il, ont
+en idée des douceurs, des charmes inexprimables; elles animent et
+soutiennent toute la vivacité des désirs. Les a-t-on obtenues, on n'en
+fait plus de cas.» Lucien, dans son _Discours de ceux qui se mettent
+au service des grands_, approuve la tactique des hétaires qui refusent
+quelque chose à leurs amants: «Ce n'est que rarement, dit-il, qu'elles
+leur permettent quelques baisers, parce qu'elles savent par expérience
+que la jouissance est le tombeau de l'amour; mais elles ne négligent
+rien pour prolonger l'espérance et les désirs.» Voilà comment les
+hétaires excitaient, ranimaient, développaient, enracinaient l'amour
+qu'elles avaient fait naître. Elles n'étaient pas moins
+ingénieuses à le provoquer, et les moyens qu'elles employaient à ce
+manége devenaient d'autant plus raffinés, qu'elles s'adressaient à un
+homme plus distingué, et qu'elles appartenaient elles-mêmes à une
+classe plus élevée parmi les courtisanes.
+
+Une hétaire, fût-elle la moins exercée, avait des manières à elle pour
+attirer les hommes; ses regards, ses sourires, ses poses, ses gestes
+étaient des amorces plus ou moins attractives qu'elle jetait autour
+d'elle; chacune connaissait bien ce qu'il lui fallait cacher ou
+montrer: tantôt elle feignait la distraction et l'indifférence, tantôt
+elle était immobile et silencieuse, tantôt elle courait après sa proie
+et la saisissait au passage pour ne la plus lâcher, tantôt elle
+cherchait la foule et tantôt la solitude. Ses piéges changeaient de
+forme et d'aspect selon la nature de gibier qu'elle se proposait de
+prendre. Elles avaient toutes un rire provoquant et licencieux; qui de
+loin éveillait les pensées impures en parlant aux sens, et qui de près
+faisait briller des dents d'ivoire, tressaillir des lèvres de corail,
+creuser des fossettes capricieuses dans les joues et frémir une gorge
+d'albâtre. C'était le _cachynnus_, que saint Clément d'Alexandrie
+qualifie de _rire des courtisanes_. Dans une position supérieure,
+l'hétaire avait aussi des procédés de séduction plus décents et non
+moins sûrs. Elle envoyait son esclave ou sa servante écrire avec du
+charbon, sur les murs du Céramique, le nom de l'homme qu'elle
+voulait captiver; une fois qu'elle s'était fait remarquer par lui,
+elle lui adressait des bouquets qu'elle avait portés, des fruits dans
+lesquels elle avait mordu; elle lui faisait savoir par message qu'elle
+ne dormait plus, qu'elle ne mangeait plus, qu'elle soupirait sans
+cesse. Un homme, si froid et si sévère fût-il, est rarement insensible
+à un sentiment qu'il croit inspirer. «Elle courait l'embrasser quand
+il arrivait, raconte Lucien dans son _Toxaris_; elle l'arrêtait quand
+il voulait partir; elle faisait semblant de ne se parer que pour lui,
+et savait mêler à propos les larmes, les dédains, les soupirs, parmi
+les attraits de sa beauté et les charmes de sa voix et de sa lyre.»
+Tels étaient les artifices qu'une hétaire bien apprise ne manquait pas
+de mettre en oeuvre avec un succès presque certain. Ces artifices de
+coquetterie et de mensonge, c'étaient ordinairement de vieilles
+femmes, d'anciennes courtisanes qui les enseignaient aux novices
+qu'elles formaient pour leur propre compte.
+
+La célèbre Nééra avait été formée ainsi par une nommée Nicarète,
+affranchie de Charisius et femme d'Hippias, cuisinier de ce Charisius.
+Nicarète acheta sept petites filles: Antia, Stratole, Aristoclée,
+Métanire, Phila, Isthmiade et Nééra; elle était fort habile à deviner,
+dès leur plus tendre enfance, celles qui se distingueraient par leur
+beauté; «elle s'entendait parfaitement à les bien élever, dit
+Démosthène dans son plaidoyer contre Nééra: c'était sa profession
+et elle en vivait.» Ces sept esclaves, elle les appelait ses filles
+pour faire croire qu'elles étaient libres, et pour tirer plus d'argent
+de ceux qui voulaient avoir commerce avec elles; elle vendit cinq ou
+six fois la virginité de chacune, et ensuite elle les vendit
+elles-mêmes. Mais ces esclaves avaient reçu de si belles leçons,
+qu'elles ne tardèrent pas à se racheter de leurs deniers, et à
+continuer à leur profit le métier de courtisane. Les faveurs d'une
+fille libre se payaient plus cher que celles d'une esclave ou d'une
+affranchie. Le prix était encore plus élevé si l'hétaire se donnait
+pour une femme mariée, quoique l'adultère fût puni de mort par la loi.
+Mais cette loi ne s'appliquait presque jamais: le coupable était remis
+seulement à la discrétion de l'époux outragé, qui se contentait le
+plus souvent de lui faire donner les étrivières. La mort se compensait
+ordinairement par une somme d'argent que payait à titre d'indemnité et
+de rançon l'adultère, contraint de se soustraire de la sorte à un
+supplice aussi douloureux que ridicule, car s'il ne se rachetait pas,
+l'époux le livrait à la merci des esclaves, qui le fouettaient
+cruellement, et qui lui enfonçaient un énorme radis noir dans le
+derrière. Telle était, suivant Athénée, la punition de l'adultère,
+punition dont les Orientaux ont conservé quelque chose dans le
+supplice du pal. Il arrivait souvent qu'on mettait à contribution la
+crainte du radis noir, en faisant accroire à certaines dupes
+qu'elles avaient encouru ce châtiment en commettant un adultère sans
+le savoir. Rien n'était plus aisé que de supposer un mari en fureur,
+après avoir supposé une femme mariée surprise en flagrant délit: «Ah!
+Vénus, déesse adorable, s'écrie le poëte Anaxilas, comment s'exposer à
+se jeter dans leurs bras, lorsqu'on songe aux lois de Dracon! comment
+oser même imprimer un baiser sur leurs lèvres!» Il paraîtrait pourtant
+qu'en dépit des lois de Dracon, il y avait des femmes mariées qui
+exerçaient à l'insu de leurs maris la profession d'hétaire. Mégare,
+dans une lettre à sa compagne Bacchis, lettre que le rhéteur Alciphron
+n'a pas eu la pudeur de déchirer, dit positivement que Philumène,
+quoique nouvellement mariée, se trouvait dans une partie de débauche
+où se produisirent les excès les plus honteux: «Elle avait trouvé le
+secret d'y venir, dit-elle, en plongeant son cher époux dans le
+sommeil le plus profond,» à l'aide d'un philtre.
+
+Ces philtres soporifiques, de même que les philtres amoureux, avaient
+cours surtout parmi les courtisanes et les débauchés, dont l'amour
+faisait l'unique occupation. C'étaient, comme nous l'avons dit, de
+vieilles femmes qui vendaient les philtres ou qui les préparaient. La
+préparation de ces philtres passait pour une oeuvre magique, et ces
+vieilles qui en avaient le secret, le tenaient généralement des
+magiciennes de Thessalie ou de Phrygie. Théocrite et Lucien nous
+ont révélé quelques-unes des cérémonies mystérieuses qui
+accompagnaient la composition d'un philtre, et Lucien nous fait
+connaître plus particulièrement le fréquent usage qu'en faisaient les
+courtisanes, soit pour être aimées, soit pour être haïes. Abandonnée
+par son amant qui lui préfère Gorgone, Thaïs attribue cette infidélité
+aux philtres que sait préparer la mère de Gorgone: «Elle connaît,
+dit-elle, les secrets de tous les enchantements de la Thessalie; la
+lune descend à sa voix. On l'a vue voltiger dans les airs au milieu de
+la nuit.» Voilà le charme qui aveugle le pauvre infidèle, au point de
+lui cacher les rides et la laideur du monstre qu'il n'aime que par un
+effet magique. Mélisse, pour ravoir son amant Charinus, que Symmique
+lui a enlevé, demande à Bacchis de lui amener une magicienne, dont la
+puissance fasse aimer une femme que l'on déteste, et haïr une femme
+que l'on aime: «Je connais, ma chère, répond Bacchis touchée de la
+douleur de sa compagne, une magicienne de Syrie qui fera bien ton
+affaire. C'est elle qui au bout de quatre mois m'a réconciliée avec
+Phanias: un charme magique l'a ramené à mes pieds, lorsque je
+désespérais de le revoir. --Et qu'exige la vieille? demande Mélisse,
+t'en souvient-il? --Son art n'est point à grand prix, Mélisse. On lui
+donne une drachme et un pain; on y joint sept oboles, du sel, des
+parfums, une torche, une coupe pleine de breuvage, qu'elle seule doit
+vider. Il faudrait aussi quelque objet qui vînt de ton amant, un
+vêtement, sa chaussure, des cheveux ou quelque chose de
+semblable. --Une de ses chaussures m'est restée! --Cette femme suspend
+le tout à une baguette, le purifie dans les vapeurs qu'exhale le
+parfum, et jette du sel dans le feu. Elle prononce alors les deux
+noms. Tirant ensuite une boule de son sein, elle la fera tourner et
+récitera avec rapidité son enchantement composé de plusieurs mots
+barbares, qui font frémir.» Il y avait plusieurs espèces de philtres:
+ceux qui faisaient aimer, ceux qui faisaient haïr, ceux qui rendaient
+les hommes impuissants et les femmes stériles, ceux enfin qui
+causaient la mort. L'usage de ces philtres était plus ou moins
+dangereux, car plusieurs renfermaient de véritables poisons, et
+cependant les hétaires y avaient sans cesse recours au gré de leurs
+desseins ou de leurs passions. Aristote raconte qu'une femme ayant
+fait prendre un philtre à un homme qui en mourut, l'aréopage, devant
+qui cette femme fut accusée, ne la condamna pas, par cette raison
+qu'elle avait eu l'intention, non de faire mourir son amant, mais de
+ranimer un amour éteint: l'intention expiait l'homicide. Au reste, si
+l'on vendait des philtres chez les courtisanes, on vendait aussi des
+préservatifs qui en arrêtaient les effets; ainsi, selon Dioscoride, la
+racine de cyclamen, pilée et mise en pastilles, passait pour
+souveraine contre les philtres les plus redoutables.
+
+Voulait-on réduire un homme à l'impuissance, une femme à la
+stérilité, on leur versait du vin dans lequel on avait étouffé un
+surmulet. Voulait-on faire revenir un amant infidèle, on pétrissait un
+gâteau avec de la farine sans levain, et on laissait consumer ce
+gâteau dans un feu allumé avec des branches de thym et de laurier.
+Pour changer l'amour en haine, on épiait celui ou celle que l'on se
+proposait de faire haïr, on observait les traces des pas de cette
+personne, et, sans qu'elle s'en aperçût, on posait le pied droit là où
+elle avait posé le pied gauche, et le pied gauche là où elle avait
+posé le pied droit, en disant tout bas: «Je marche sur toi, je suis
+au-dessus de toi.» La magicienne, lorsqu'elle faisait tourner la boule
+magique dans une incantation, prononçait ces paroles: «Comme le globe
+d'airain roule sous les auspices de Vénus, puisse ainsi mon amant se
+rouler sur le seuil de ma porte!» Quelquefois elle jetait dans le
+brasier magique une image de cire, à laquelle était attaché le nom de
+l'homme ou de la femme qu'on vouait aux ardeurs de l'amour: «Ainsi que
+je fais fondre cette cire sous les auspices du dieu que j'invoque,
+murmurait l'incantatrice, ainsi fondra d'amour le coeur glacé que je
+veux enflammer.» C'étaient là des enchantements solennels, accompagnés
+de sacrifices mystérieux et de pratiques secrètes. Mais, d'ordinaire,
+on se contentait d'un breuvage ou d'un onguent, dans la composition
+duquel entraient certaines herbes ou certaines drogues narcotiques,
+réfrigérantes, spasmodiques ou aphrodisiaques. «L'usage du
+philtre est très-hasardeux, écrivait Myrrhine à Nicippe; souvent même
+il est funeste à celui qui le prend. Mais qu'importe! il faut que
+Dyphile vive pour m'aimer ou qu'il meure en aimant Thessala.» Les
+courtisanes, dans leurs préoccupations d'amour, de fortune, d'ambition
+ou de vengeance, consultaient souvent aussi les Thessaliennes pour
+connaître l'avenir, pour apprendre l'issue d'une aventure commencée,
+pour pénétrer dans les ténèbres de la destinée. Glycère, dans une
+lettre au poëte Ménandre, parle d'une femme de Phrygie qui «sait
+deviner, par le moyen de certaines cordes de jonc qu'elle étend
+pendant la nuit: à leur mouvement, elle est instruite de la volonté
+des dieux aussi clairement que s'ils lui apparaissaient eux-mêmes.»
+Cette opération magique devait être précédée de diverses purifications
+et de sacrifices où l'on se servait d'encens mâle, de pastilles
+oblongues de styrax, de gâteaux faits au clair de lune et de feuilles
+de pourpier sauvage. On avait recours à ces charmes pour savoir des
+nouvelles d'une maîtresse absente ou d'un amant éloigné. Quant aux
+philtres composés pour donner de l'amour, ils étaient si puissants et
+si terribles, que leur emploi modéré produisait les fureurs des
+Ménades et des Corybantes, et que l'abus de ces excitants amoureux
+causait la folie ou la mort.
+
+Les hétaires entre elles avaient des jalousies, des ressentiments, des
+haines, qui les portaient souvent à des vengeances de cette
+espèce. C'était à qui, par exemple, enlèverait un amant riche et beau
+à celle qui le possédait, et cette guerre de rivalités féminines
+empruntait tous les moyens les moins honnêtes pour en venir à un
+triomphe de vanité ou d'avarice. Ces femmes ne songeaient qu'à
+s'enrichir et à se satisfaire aux dépens l'une de l'autre; elles
+étaient éternellement rivales et souvent ennemies implacables. Quand
+Gorgone, qui feignait d'être l'amie de Glycère, lui a enlevé son
+amant, Thaïs console celle-ci en disant: «C'est là un tour que nous
+nous jouons assez souvent, nous autres courtisanes.» Puis, elle
+conclut en ces termes: «Gorgone le plumera comme tu l'as plumé, et
+comme tu en plumeras un autre.» La traduction de Perrot d'Ablancourt
+est ici plus expressive que le texte grec de Lucien, qui se borne à
+dire: «Tu retrouveras une autre proie.» Malgré le tort qu'elles se
+faisaient à qui mieux, les hétaires n'en restaient pas moins amies, ou
+plutôt elles ne se brouillaient pas par politique. Il y avait un
+esprit de corps, un intérêt commun qui les liait ensemble, et qui les
+rapprochait bientôt lorsqu'elles s'étaient désunies un moment. Elles
+ne s'en détestaient que davantage au fond du coeur, nonobstant les
+sourires, les caresses et les flatteries réciproques. Mais en
+revanche, quand elles s'aimaient, elles s'aimaient à la rage, et rien
+n'était plus fréquent que l'amour lesbien des courtisanes. Cet amour,
+que la Grèce ne flétrissait pas d'une éclatante réprobation, n'avait
+pas à craindre non plus le châtiment des lois ni les anathèmes de
+la religion. C'était dans les dictérions, c'était chez les hétaires
+enfermées, que ce _contre-amour_ (+anteros+) régnait avec tous
+ses emportements. Une courtisane, qui avait ce goût contre nature
+(+tribas+), n'inspirait que de l'horreur aux hommes, mais elle
+leur cachait soigneusement un vice qui ne trouvait que trop
+d'indulgence parmi ses compagnes. On attribuait à Sapho les scandaleux
+développements que l'amour lesbien avait pris, et les théories
+philosophiques sur lesquelles il s'était établi comme un culte fondé
+sur un dogme. Sapho fut punie d'avoir méprisé les hommes, par l'amour
+que Phaon lui inspira sans le partager; mais le mal que Sapho avait
+fait par ses doctrines et par son exemple se propagea dans les
+moeurs grecques, infecta toutes les classes des hétaires, et pénétra
+jusqu'au gynécée des pudiques vierges et des matrones vénérables.
+
+Nous ne dirons rien de plus que ce que dit Lucien sur ce sujet
+délicat, et nous choisirons seulement la traduction la plus décente.
+Le dialogue de Cléonarium et de Lééna est comme un tableau fait
+d'après nature par un des peintres de courtisanes d'Athènes:
+«CLÉONARIUM. Belle nouvelle, Lééna! On dit que tu es devenue l'amante
+de la riche Mégilla, que vous êtes unies, et que..... Je ne sais
+qu'est ceci? Tu rougis? Serait-il vrai? --LÉÉNA. Il est vrai, j'en suis
+honteuse... C'est une chose étrange! --CLÉONARIUM. Eh! comment? par
+Cérès! et que prétend notre sexe? et que faites-vous donc? où
+conduit cet hymen? Ah!... tu n'es pas mon amie, si tu me tais ce
+mystère. --LÉÉNA. Je t'aime autant qu'une autre, mais Mégilla tient
+vraiment de l'homme. --CLÉONARIUM. Je ne comprends pas. Serait-ce une
+tribade? On dit que Lesbos est remplie de ces femmes qui, se refusant
+au commerce des hommes, prennent la place de ceux-ci auprès des
+femmes. --LÉÉNA. C'est quelque chose de semblable. --CLÉONARIUM.
+Raconte-moi donc, Lééna, comment tu as été amenée à écouter sa
+passion, à la partager, à la satisfaire? --LÉÉNA. Mégilla et Démonasse,
+riches Corinthiennes, éprises des mêmes goûts, se livraient à une
+orgie. J'y fus conduite pour chanter en m'accompagnant de la lyre. Les
+chants et la nuit se prolongent: il était l'heure du repos; elles
+étaient ivres. Alors, Mégilla: «Lééna, il est temps de dormir, viens
+coucher ici entre nous!» --CLÉONARIUM. As-tu accepté?...
+Ensuite? --LÉÉNA. Elles me donnèrent d'abord des baisers mâles,
+non-seulement en joignant leurs lèvres aux miennes, mais bouche
+entr'ouverte. Je me sentis étreindre dans leurs bras: elles
+caressaient mon sein; Démonasse mordait en me baisant. Pour moi, je ne
+savais où tout cela devait aboutir. Enfin, Mégilla, échauffée, rejette
+sa coiffure en arrière et me presse, me menace comme un athlète,
+jeune, robuste et me... Je m'émeus. Mais elle: «Eh bien! Lééna, as-tu
+vu un plus beau garçon? --Un garçon, Mégilla? je n'en vois point
+ici. --Cesse de me regarder comme une femme, je m'appelle
+aujourd'hui Mégillus, j'ai épousé Démonasse.» Je me pris à rire:
+«J'ignorais, beau Mégillus, lui dis-je, que vous fussiez ici comme
+Achille au milieu des vierges de Scyros. Rien ne vous manque sans
+doute de ce qui caractérise un jeune héros, et Démonasse l'a
+éprouvé. --A peu près, Lééna, et cette sorte de jouissance a aussi ses
+douceurs. --Vous êtes donc de ces hermaphrodites à double organe...
+(Que j'étais simple, Cléonarium!) --Non, je suis mâle de tout
+point. --Cela me remet en mémoire ce conte d'une aulétride béotienne:
+une femme de Thèbes fut changée en homme et cet homme devint par la
+suite un devin célèbre nommé Tyrésias. Pareil accident vous serait-il
+arrivé? --Nullement, Lééna, je suis semblable à vous, mais je me sens
+la passion effrénée et les désirs brûlants de l'homme. --Le désir?...
+Est-ce tout? --Daigne te prêter à mes transports, Lééna, tu verras que
+mes caresses sont viriles; j'ai même quelque chose de mâle: daigne te
+prêter, tu sentiras.» Elle me supplia longtemps, me fit présent d'un
+collier précieux, d'un vêtement diaphane. Je me prêtai à ses
+transports; elle m'embrassait alors comme un homme: elle se croyait
+tel, me baisait, s'agitait et succombait sous le poids de la
+volupté. --CLÉONARIUM. Et quelles étaient, Lééna, tes sensations? Où?
+Comment? --LÉÉNA. Ne me demande pas le reste. Véritable turpitude!.....
+Par Uranie! je ne le révèlerai point.»
+
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+ SOMMAIRE. --Les joueuses de flûte. --Le dieu Pan, le roi Midas et
+ le satyre Marsyas. --Les aulétrides aux fêtes solennelles des
+ dieux. --Aux fêtes bachiques. --Intermèdes. --Noms des différents
+ airs que les aulétrides jouaient pendant les repas. --L'air
+ _Gingras_ ou triomphal. --Le chant _Callinique_. --Supériorité des
+ Béotiens dans l'art de la flûte. --Inscription recueillie par
+ saint Jean Chrysostome. --Supériorité des joueuses de flûte
+ phrygiennes, ioniennes et milésiennes. --Leur location pour les
+ banquets. --Le philosophe et la baladine. --Les danseuses. --Genre
+ distinctif de débauche des joueuses de flûte. --Passion des
+ Athéniens pour les aulétrides. --Délire qu'occasionnaient les
+ flûteuses dans les festins. --Bromiade, la joueuse de flûte.
+ --Indignation de Polybe, au sujet des richesses de certaines
+ femmes publiques. --Les danseuses du roi Antigonus et les
+ ambassadeurs arcadiens. --Ce qui distinguait les aulétrides de
+ leurs rivales en Prostitution. --Philine et Dyphile. --Liaisons
+ des aulétrides entre elles. --Amour de l'aulétride Charmide pour
+ Philématium. --Moeurs dépravées des aulétrides. --Les festins
+ _callipyges_. --Combats publics de beauté, institués par Cypsélus.
+ --Hérodice. --Les chrysophores ou _porteuses d'or_. --Tableau des
+ fêtes nocturnes où les aulétrides se livraient les combats de
+ beauté. --Lettre de l'aulétride Mégare à l'hétaire Bacchis.
+ --Combat de Myrrhine et de Pyrallis. --Philumène. --Les jeunes
+ gens admis comme spectateurs aux orgies des courtisanes.
+ --Le souper des Tribades. --Lettre de l'hétaire Glycère à
+ l'hétaire Bacchis. --Amours de Ioesse et de Lysias. --Pythia.
+ --Désintéressement ordinaire des aulétrides. --Tarif des caresses
+ d'une joueuse de flûte à la mode. --Billet de Philumène à Criton.
+ --Lettre de Pétala à son amant Simalion. --Caractère joyeux des
+ aulétrides. --Mésaventures de Parthénis, la joueuse de flûte. --Le
+ cultivateur Gorgus, et Crocale sa maîtresse. --Origine des
+ sobriquets de quelques aulétrides célèbres. --Le _Serpolet_.
+ --L'_Oiseau_. --L'_Éclatante_. --L'_Automne_. --Le _Gluau_. --La
+ _Fleurie_. --Le _Merlan_. --Le _Filet_. --Le _Promontoire_.
+ --Synoris, Euclée, Graminée, Hiéroclée, etc. --L'ardente
+ Phormesium. --Neméade. --Phylire. --Amour d'Alcibiade pour
+ Simoethe. --Antheia. --Nanno. --Jugement des trois Callipyges.
+ --Lamia. --Amour passionné de Démétrius Poliorcète, roi de
+ Macédoine, pour cette célèbre aulétride. --Comment Lamia devint la
+ maîtresse de Démétrius. --Lettre de cette courtisane à son royal
+ amant. --Jalousie des autres maîtresses de Démétrius: Lééna,
+ Chrysis, Antipyra et Démo. --Secrets amoureux de Lamia, rapportés
+ par Machon et par Athénée. --Origine du surnom de Lamia ou
+ _Larve_. --Les ambassadeurs de Démétrius à la cour de Lysimachus,
+ roi de Thrace. --Épigrammes de Lysimachus sur Lamia. --Réponses de
+ Démétrius. --Lettres de Lamia à Démétrius. --Jugement de
+ Bocchoris, roi d'Égypte, entre l'hétaire Thonis et un jeune
+ Égyptien. --Boutade de Lamia au sujet de ce jugement. --Exaction
+ de Démétrius au profit de Lamia. --Ce que coûta aux Athéniens le
+ savon pour la toilette de cette courtisane. --Richesses immenses
+ de Lamia. --Édifices qu'elle fit construire à ses frais.
+ --Polémon, poëte à la solde de Lamia. --Magnificence des festins
+ que donnait Lamia à Démétrius. --Comment elle s'en faisait
+ rembourser le prix. --Mort de Lamia. --Bassesse des Athéniens qui
+ la divinisent et élèvent un temple en son honneur. --Mot cruel de
+ Démo, rivale de Lamia.
+
+
+Parmi les courtisanes que nous avons citées d'après Lucien et Athénée,
+plusieurs étaient joueuses de flûte, et, comme nous l'avions dit en
+énumérant les principales espèces de femmes de plaisir qu'on
+distinguait chez les Grecs, les joueuses de flûte formaient une classe
+à part dans ce que nous nommons le _collége_ des courtisanes. Elles
+avaient des analogies plus ou moins sensibles avec les dictériades et
+les hétaires, mais en général elles différaient également des unes et
+des autres, car elles n'étaient point attachées à des maisons
+publiques, et elles n'appartenaient pas inévitablement au premier
+venu; d'un autre côté, on n'allait point chercher auprès d'elles les
+distractions d'esprit et d'intelligence que l'on rencontrait chez la
+plupart des hétaires; enfin, si elles s'enrichissaient par la
+Prostitution, elles avaient, en outre, un métier qui pouvait les faire
+vivre. Ce métier était même parfois assez lucratif. Elles
+n'acceptaient donc pas pour leur compte la qualification de
+courtisane, quoiqu'elles fissent tout au monde pour la justifier. Ce
+fut toujours à leurs yeux un témoignage de leur liberté et de leur
+condition indépendante, que de porter le titre de leur profession.
+Elles s'intitulaient donc _joueuses de flûte_, et sous ce nom elles ne
+se faisaient pas scrupule d'être plus courtisanes que celles qui se
+donnaient pour telles. On a vu que dans certaines circonstances les
+joueuses de flûte s'associaient aux abominations des tribades; on a vu
+aussi quels étaient les conseils que Musarium recevait de sa mère; on
+ne peut douter que ces femmes-là ne fussent toutes prêtes à contenter
+les passions qu'elles animaient, qu'elles sollicitaient par les sons
+de leurs instruments et par le spectacle de leurs danses; mais
+néanmoins une aulétride n'était pas, à proprement parler, une hétaire.
+Celle-ci s'estimait, d'ailleurs, beaucoup plus qu'une aulétride,
+qu'elle considérait comme une baladine exerçant un métier manuel;
+l'autre, au contraire, ne faisait aucun cas de la courtisane qui
+n'avait pas d'autre état que de recueillir une partie des désirs et
+des transports qu'elle-même se vantait d'avoir fait naître avec sa
+danse et ses flûtes.
+
+La flûte était l'instrument favori des Athéniens; ses inventeurs
+avaient une haute place dans la reconnaissance et l'admiration des
+hommes: on attribuait au dieu Pan l'invention du chalumeau ou flûte
+simple; celle de la flûte traversière, à Midas, roi de Phrygie, et à
+Marsyas, celle des flûtes doubles. Ces différentes flûtes avaient
+depuis reçu de grands perfectionnements, et l'art d'en tirer des sons
+mélodieux s'était également perfectionné. Ce furent les femmes qui
+excellèrent surtout dans cet art qu'on regardait comme l'auxiliaire le
+plus puissant de la volupté. Vainement, d'anciens poëtes, qui
+n'étaient peut-être que des flûteurs dédaignés, avaient-ils essayé
+d'arracher l'instrument de Marsyas aux belles mains des aulétrides, en
+inventant cette ingénieuse fable dans laquelle ils montraient Pallas
+indignée de la difformité qu'infligeait au visage le jeu des flûtes,
+et proscrivant l'usage de cet instrument qui faisait grimacer les
+nymphes: le nombre des aulétrides ne fit qu'augmenter, et leur
+présence dans les festins devint absolument indispensable. On avait
+reconnu, en effet, que quand les joueuses de flûte avaient gonflé
+leurs joues, contracté leurs lèvres et troublé momentanément
+l'ensemble harmonieux de leurs traits, elles n'en étaient pas moins
+charmantes, lorsqu'elles déposaient leurs instruments et cessaient
+leurs concerts pour prendre une part plus ou moins active aux festins.
+D'ailleurs la plupart de ces musiciennes avaient appris à respecter
+leur beauté et à jouer de la flûte double comme de la flûte simple,
+sans que leur physionomie voluptueuse fût altérée par des efforts et
+des mouvements disgracieux. La poésie alors se chargea de réhabiliter
+les flûtes, et tandis qu'un habile statuaire représentait en marbre
+Minerve châtiant le satyre Marsyas pour le punir d'avoir ramassé une
+flûte qu'elle avait jetée, les poëtes interprétaient la colère de la
+chaste déesse en accusant les sons des flûtes d'endormir la sagesse,
+et de l'entraîner doucement dans les bras des plaisirs.
+
+Les flûtes résonnaient aussi dans les fêtes solennelles des dieux,
+surtout dans celles de Cérès, qui n'eussent point été complètes si les
+aulétrides n'y avaient pas joué leur rôle ordinaire, en flûtant et en
+dansant; mais c'était plutôt dans les fêtes bachiques, dans les
+joyeuses réunions de table, que le merveilleux instrument de Marsyas
+exerçait son irrésistible puissance. Chaque intermède du repas
+s'annonçait par un air différent qui lui était propre: _comos_ au
+premier service, _dicomos_ au second, _tetracomos_ au troisième. Les
+convives semblaient-ils satisfaits des mets et des vins qu'on leur
+servait, l'air nommé _hedicomos_ exprimait leur satisfaction et
+témoignait de leur belle humeur; applaudissaient-ils, l'air triomphal,
+appelé _gingras_ se mêlait à leurs applaudissements, et en imitait le
+bruyant concert. Il y avait encore un air, dit chant _callinique_, qui
+célébrait les hauts faits des buveurs, et qui animait leurs défis
+d'ivrognes. La double flûte, qui comprenait la flûte masculine tenue
+de la main droite, et la flûte féminine tenue de la main gauche, se
+prêtait à tous les tours de force de l'harmonie imitative: elle
+rendait fidèlement, dans les tons graves ou aigus, les bruits les plus
+intraduisibles, et avec eux les émotions les plus fugitives. Aussi,
+voit-on les compagnons de table, électrisés, subjugués par cette
+musique énervante, oublier la coupe encore remplie dans leur main, et
+se pencher avec extase sur leurs lits, en suivant des yeux et des
+oreilles le rhythme du chant et la mesure de la danse. Leur ivresse se
+prolongeait ainsi des nuits entières: «J'ai beau me dire, écrivait
+Lamia à Démétrius, C'est ce prince qui vient partager ton lit, c'est
+lui qui passe la nuit à t'entendre jouer de la flûte! je ne m'en crois
+pas moi-même.» Ces jeux de flûte étaient soutenus quelquefois par des
+chants qui en caractérisaient encore mieux l'expression et l'objet;
+ils se réglaient aussi d'après les danses et la pantomime qui les
+accompagnaient habituellement, et qui avaient la même variété qu'eux.
+Cette pantomime, ces danses, ces airs voluptueux servaient de prélude
+à des scènes de volupté dans lesquelles les aulétrides ne restaient
+point inactives.
+
+Dans les premiers âges de la Grèce, l'art de la flûte était en honneur
+chez les jeunes gens, qui le préféraient même à l'art de la lyre; mais
+quand les Thébains et les autres Béotiens, que le proverbe accusait de
+stupidité naturelle, et dont l'intelligence n'avait pas, il est vrai,
+autant de développement que celle des Athéniens, quand ces lourds et
+grossiers enfants de la Béotie eurent surpassé comme joueurs de flûte
+tous leurs compatriotes, cet instrument fut abandonné aux femmes et
+déclaré indigne des hommes libres, excepté dans la province où il
+trouvait de si habiles interprètes. Les moeurs commençaient à se
+corrompre, et l'Asie, surtout la Phrygie et l'Ionie envoyèrent une
+multitude d'aulétrides à Athènes, à Corinthe et dans les principales
+villes de la Grèce. Les Thébains conservèrent leur supériorité ou du
+moins leur réputation dans le jeu des flûtes, tellement qu'au deuxième
+siècle de l'ère vulgaire, une statue d'Hermès, demeurée debout au
+milieu des ruines de Thèbes, offrait encore cette inscription que
+rapporte saint Jean Chrysostome: «La Grèce t'accorde, ô Thèbes, la
+supériorité dans l'art de la flûte. Thèbes honore en toi, ô Panomos,
+le maître de l'art.» Mais en dépit de la science instrumentale de
+Thèbes, les joueuses de flûte phrygiennes, ioniennes et milésiennes ne
+connaissaient pas de rivales. Elles ne jouaient pas seulement de la
+flûte, elles chantaient, elles dansaient, elles mimaient, elles
+étaient belles, bien faites et complaisantes. On les faisait venir dès
+qu'on avait des convives à traiter et à divertir; elles se louaient
+ainsi pour le soir ou pour la nuit: les conditions du louage variaient
+suivant les besoins de la circonstance; le prix, suivant le mérite et
+la beauté des sujets. D'ordinaire, la joueuse de flûte ne demandait un
+salaire que pour sa musique et sa danse: elle se réservait de conclure
+d'autres marchés pendant le souper. Lorsque cette joueuse de flûte
+était esclave et avait un patron ou une mère qui l'exploitait, on la
+mettait à l'enchère à la suite de ses exercices, et elle passait dans
+le lit du dernier enchérisseur. Athénée raconte qu'un philosophe qui
+se piquait d'austérité, soupant un jour avec de jeunes débauchés,
+repoussa dédaigneusement une aulétride qui était venue à ses pieds,
+comme pour se mettre sous la sauvegarde de sa philosophie; mais cette
+philosophie farouche s'humanisa lorsque la baladine déploya ses grâces
+et dansa au son des flûtes; le philosophe oublia sa barbe blanche et
+poussa les enchères pour avoir cette charmante fille qui lui gardait
+rancune: elle ne lui fut donc pas adjugée, et il entra dans une
+terrible colère, en disant qu'on n'avait pas tenu compte de ses
+offres, et que l'adjudication était nulle. Mais l'aulétride ne voulut
+pas se remettre en vente, et le philosophe en vint aux coups de poing
+avec ses voisins.
+
+Toutes les aulétrides ne dansaient pas, toutes les danseuses ne
+jouaient pas de la flûte: «Je vous ai parlé précédemment, dit
+Aristagoras dans son _Mammecythus_, de belles courtisanes danseuses
+(+orchastridas hetairas+); je ne vous en dirai plus rien,
+laissant aussi de côté ces joueuses de flûte qui, à peine nubiles,
+énervent les hommes les plus robustes, en se faisant bien payer.» Ces
+joueuses de flûte avaient des procédés de débauche, selon l'expression
+du poëte, capables d'épuiser Hercule lui-même, et d'amaigrir
+l'embonpoint de Silène. Les libertins, qui avaient expérimenté les
+raffinements de la luxure asiatique, ne pouvaient plus s'en passer, et
+à la fin du repas, lorsque tous leurs sens avaient été surexcités par
+les sons des flûtes, ils étaient pris souvent d'accès de fureur
+érotique, et se précipitaient les uns sur les autres en s'accablant de
+coups, jusqu'à ce que la victoire eût nommé celui à qui la flûteuse
+appartiendrait: «Pour approuver cela, s'écrie Antiphane le Comique, il
+faut s'être trouvé souvent à ces repas où chacun paye son écot, et y
+avoir reçu et donné nombre de coups en l'honneur de quelque
+courtisane!» Plus on s'était battu avec acharnement, plus les coups
+avaient été drus et retentissants, plus aussi était fière la
+reine de la bataille, et mieux elle récompensait son vainqueur, à la
+santé duquel toutes les coupes se remplissaient et se couronnaient de
+roses. La passion des Athéniens pour les aulétrides fut portée à son
+comble, et, si l'on en croit Théopompe dans ses _Philippiques_, d'un
+bout de la Grèce à l'autre, on n'entendait que flûtes et coups de
+poing. Les aulétrides, en général, moins intéressées que les hétaires,
+plus amoureuses aussi, ne se piquaient pas de savoir résister à une
+galante proposition: «Ne t'adresse pas aux grandes hétaires pour avoir
+du plaisir, tu en trouveras facilement parmi les joueuses de flûte!»
+Tel est l'avis que donnait à ses concitoyens Épicrate dans
+l'_Anti-Laïs_. On comprend que les femmes honnêtes n'assistaient
+jamais à ces orgies, et que l'entrée d'une aulétride dans la salle du
+festin les mettait en fuite, avant qu'elles eussent même ouï le son
+d'une flûte.
+
+Ces flûteuses excitaient de tels transports par leur musique
+libidineuse, que les convives se dépouillaient de leurs bagues et de
+leurs colliers pour les leur offrir. Une habile joueuse de flûte
+n'avait point assez de ses deux mains pour recevoir tous les dons
+qu'on lui faisait dans un repas où sa musique avait fait tourner
+toutes les têtes. Théopompe, dans un ouvrage, aujourd'hui perdu, sur
+les vols faits à Delphes, avait transcrit cette inscription qu'on
+lisait sur un marbre votif près des broches de fer de la courtisane
+Rhodopis: «Phaylle, tyran des Phocéens, donne à Bromiade, joueuse
+de flûte, fille de Diniade, un carchesium (coupe en gondole, montée
+sur un pied) en argent, et un cyssibion (couronne de lierre) en or.»
+Dans certains repas, toute la vaisselle d'or et d'argent y passait, et
+chaque fois que la flûteuse trouvait des sons plus enivrants, la
+danseuse, des pas et des gestes plus accentués, c'était une pluie de
+fleurs, de joyaux et de monnaie, qu'elle arrêtait au passage avec une
+prodigieuse dextérité. Cette espèce de courtisanes s'enrichissaient
+donc plus rapidement que toutes les autres, et elles amassaient ainsi
+des biens considérables dès qu'elles avaient la vogue. Polybe
+s'indigne de ce que les plus belles maisons d'Alexandrie portaient les
+noms de Myrtion, de Mnésis et de Pothyne: «Et pourtant, dit-il, Mnésis
+et Pothyne étaient joueuses de flûte, et Myrtion une de ces femmes
+publiques condamnées à l'infamie, et que nous appelons _dictériades_!»
+Myrtion avait été la maîtresse de Ptolémée Philadelphe, roi d'Égypte,
+aussi bien que Mnésis et Pothyne. Il n'y avait ni âge, ni rang, ni
+position, qui fût à l'abri du prestige qu'exerçaient les danseuses et
+les musiciennes. Athénée raconte que des ambassadeurs arcadiens furent
+envoyés au roi Antigonus, qui les reçut avec beaucoup d'égards, et qui
+leur fit servir un splendide festin. Ces ambassadeurs étaient des
+vieillards austères et vénérables; ils se mirent à table, mangèrent et
+burent, d'un air sombre et taciturne. Mais tout à coup les flûtes de
+Phrygie donnent le signal de la danse: des danseuses, enveloppées
+de voiles transparents, entrent dans la salle en se balançant
+mollement sur l'orteil, puis leur mouvement s'accélère, elles se
+découvrent la tête, ensuite la gorge et successivement tout le corps:
+elles sont entièrement nues, à l'exception d'un caleçon qui ne leur
+cache que les reins; leur danse devient de plus en plus lascive et
+ardente. Les ambassadeurs s'exaltent à ce spectacle inusité, et, sans
+respect pour la présence du roi qui se pâme de rire, ils se jettent
+sur les danseuses qui ne s'attendaient pas à cet accueil, et qui se
+soumettent aux devoirs de l'hospitalité.
+
+On voit, dans les _Dialogues des courtisanes_, que les aulétrides
+avaient le coeur plus tendre que leurs rivales en Prostitution.
+Lucien semble se plaire à les représenter, du moins dans leur
+jeunesse, comme des amantes passionnées et généreuses, qui
+n'exigeaient rien de leurs amants, et qui parfois même se ruinaient
+pour eux. C'est Musarium qui a vendu deux colliers d'Ionie pour
+nourrir Chéréas qui lui promet de l'épouser; c'est Myrtium, jalouse de
+Pamphile qui l'a rendue mère, et tremblant de voir ce cher amant
+épouser la fille du pilote Philon: «Ah! Pamphile, tu me rends la vie,
+s'écrie-t-elle en apprenant que ses soupçons n'avaient aucun
+fondement, je me serais pendue de désespoir si cet hymen avait été
+consommé!» C'est Philine, également jalouse, mais avec plus de raison,
+qui se venge de son infidèle Dyphile en faisant tout ce qu'il
+faut pour lui inspirer de la jalousie à son tour: «Quelle était hier
+ta folie? demande la mère de Philine. Que t'est-il donc arrivé dans ce
+festin? Dyphile est venu me trouver tout à l'heure; il fondait en
+larmes; il s'est plaint de tes torts: que tu étais ivre, que tu avais
+dansé malgré sa défense; que tu avais donné un baiser à son compagnon
+Lamprias; qu'en voyant le dépit qu'il en éprouva, tu l'abandonnas pour
+Lamprias que tu enlaçais dans tes bras; que cependant, lui, séchait
+sur pied, et que cette nuit enfin tu as refusé de partager sa couche;
+qu'il pleurait, mais que, te retirant sur un lit voisin, tu n'as cessé
+de le désoler par tes chansons et par des refus?» Philine justifie sa
+conduite par les griefs qu'elle reproche à Dyphile, qui pendant le
+festin a eu l'air de lui préférer Thaïs, la maîtresse de Lamprias: «Il
+voyait mon dépit, mes gestes l'en avertissaient; il prit Thaïs par le
+bout de l'oreille, et, l'attirant vers lui, il imprima un baiser de
+feu sur ses lèvres, dont il semblait ne pouvoir se détacher. Je
+pleurais, il souriait. Il parlait bas à Thaïs, longtemps, et de moi
+sans doute. Thaïs me regardait et souriait aussi. L'arrivée de
+Lamprias put seule terminer leurs transports. Cependant, pour qu'il
+n'eût aucun reproche à me faire, j'allai me placer à côté de lui
+pendant le repas. Thaïs se leva et dansa la première, affectant de
+découvrir sa jambe, comme si elle avait seule une belle jambe.
+Lamprias garda le silence; mais Dyphile, se répandant en éloges,
+ne cessait de vanter la grâce de tous ses mouvements, l'accord de tous
+ses pas, que son pied était fait pour marquer la cadence, que sa jambe
+était élégante, et mille autres impertinences. On eût dit que c'était
+la Sosandre de Calamis, et non cette Thaïs que vous connaissez bien,
+car vous l'avez vue au bain. Elle a été jusqu'à l'insulte, en disant:
+«Qu'elle danse à son tour celle qui ne craindra point de faire briller
+ses grêles fuseaux!» Que vous dirai-je, ma mère? je me suis levée et
+j'ai dansé. Les convives applaudirent. Le seul Dyphile, nonchalamment
+penché, tint constamment, jusqu'à la fin de ma danse, les yeux
+attachés au plafond de la salle.» Philine a donc voulu chagriner
+Dyphile en feignant de lui préférer Lamprias, et elle a si bien réussi
+à mettre au désespoir son infidèle, que sa mère, en courtisane
+experte, croit devoir lui adresser ce conseil: «Je te permets le
+ressentiment, mais non pas l'outrage. Un amant que l'on offense
+s'éloigne et s'anime contre lui-même. Tu lui as montré trop de
+rigueur. Rappelle-toi le proverbe: L'arc que l'on a trop tendu se
+rompt.»
+
+Si les aulétrides avaient des amants de coeur, elles se permettaient
+entre elles d'intimes liaisons qui avaient toutes les allures de
+l'amour le plus effréné. C'était cet amour lesbien, dans lequel Lééna,
+encore innocente, quoique joueuse de flûte, avait consenti à se faire
+instruire par Mégilla et Démonasse, aulétrides corinthiennes. On
+a déjà vu quelles étaient les leçons des ces deux courtisanes. Nous
+avons tout lieu de croire que les danseuses et les musiciennes
+tenaient moins à l'amour des hommes qu'à celui dont elles seules
+faisaient tous les frais. Ces femmes, exercées de bonne heure dans
+l'art de la volupté, arrivaient bientôt à des désordres où leur
+imagination entraînait leurs sens. Leur vie entière était comme une
+lutte perpétuelle de lascivité, comme une étude assidue du beau
+physique: à force de voir leur propre nudité et de la comparer à celle
+de leurs compagnes, elles y prenaient goût, et elles se créaient des
+jouissances bizarres et d'autant plus ardentes, sans le secours de
+leurs amants, qui souvent les laissaient froides et insensibles. Les
+passions mystérieuses qui s'allumaient ainsi chez les aulétrides
+étaient violentes, terribles, jalouses, implacables. Il faut entendre,
+dans les _Dialogues_ de Lucien, la belle Charmide qui se lamente et
+qui gémit, parce que sa maîtresse, Philématium, qu'elle aime depuis
+sept ans et qu'elle comblait de présents naguère, l'a quittée et lui a
+donné un homme pour successeur. Philématium est vielle et fardée; mais
+n'importe, elle a su exciter un amour que rien ne peut apaiser ni
+remplacer. Charmide, pour triompher de cet amour qui la dévore, a
+essayé de choisir une autre maîtresse; elle a donné cinq drachmes à
+Tryphène pour venir partager son lit, après un festin où elle n'a
+touché à aucun mets ni vidé une seule coupe. Mais à peine
+Tryphène est-elle couchée à ses côtés, que Charmide la repousse et
+semble éviter le contact de cette nouvelle amie, qui ne veut pas qu'on
+la paye puisqu'on ne l'a pas employée. «Je t'ai choisie pour me venger
+de Philématium! lui avoue enfin Charmide. --Par Vénus! s'écrie
+Tryphène, blessée dans sa vanité de tribade; je n'aurais point
+accepté, si j'avais su que l'on me choisissait pour se venger d'une
+autre! et de Philématium! d'un monstre d'imposture! Adieu, voici la
+troisième heure de nuit. --Ne m'abandonne point, ma Tryphène; si ce que
+tu dis est vrai, si Philématium n'est qu'une vieille décrépite, et
+fardée..., je ne pourrai plus la regarder en face. --Interroge ta mère,
+si elle est allée aux bains avec elle? Ton aïeul, s'il vit encore,
+pourra te dire son âge. --S'il en est ainsi, plus de barrière.
+Serre-moi dans tes bras, baise-moi, livrons-nous à Vénus. Adieu pour
+toujours, Philématium?»
+
+Ces moeurs dépravées étaient si répandues chez les joueuses de
+flûte, que plusieurs d'entre elles se réunissaient souvent dans des
+festins où pas un homme n'était admis, et là elles faisaient la
+débauche sous l'invocation de Vénus-Péribasia. Ce fut dans ces
+festins, qu'on appelait _callipyges_, ce fut au milieu des coupes de
+vin couronnées de roses, ce fut devant le tribunal charmant de ces
+femmes demi-nues, que le combat de la beauté se livrait encore, comme
+sur les bords de l'Alphée, du temps de Cypsélus, sept siècles avant
+l'ère chrétienne. Cypsélus, exilé de Corinthe, bâtit une ville et
+la peupla de Parrhasiens, habitants de l'Arcadie; dans cette ville,
+consacrée à Cérès d'Eleusis, Cypsélus établit des jeux ou combats de
+la beauté, dans lesquels toutes les femmes étaient appelées à
+concourir, sous le nom de _chrysophores_. La première qui remporta la
+victoire se nommait _Herodice_. Depuis leur fondation, ces combats
+mémorables se renouvelèrent avec éclat tous les cinq ans, et les
+chrysophores, c'est-à-dire _porteuses d'or_, pour signifier sans doute
+que la beauté ne saurait se vendre trop cher, venaient en foule se
+soumettre aux regards des juges qui avaient bien de la peine à garder
+leur impartialité et leur sang-froid. Il n'y avait pas d'autres
+combats publics du même genre, en Grèce, quoique la beauté y fût
+pourtant honorée et adorée; mais les courtisanes se plaisaient à
+retracer dans leurs assemblées secrètes une gracieuse image de la
+fondation de Cypsélus et se posaient à la fois comme juges et parties,
+dans ces combats voluptueux qui se livraient à huis clos. Les
+aulétrides, plus que toutes les hétaires, aimaient à se voir et à se
+juger de la sorte: elles préludaient par là aux mystères de leurs
+goûts favoris. Alciphron, tout grave rhéteur qu'il fût, nous a
+conservé le tableau d'une de ces fêtes nocturnes où les joueuses de
+flûte et les danseuses se disputaient non-seulement la palme de la
+beauté, mais encore celle de la volupté. L'abbé Richard, dans sa
+traduction des _Lettres d'Alciphron_, n'a traduit que par extraits la
+fameuse lettre de Mégare à Bacchis; mais Publicola Chaussard a
+été moins timoré, et sa traduction, que nous reproduisons en partie,
+ne va pas pourtant jusqu'à l'audace du texte grec. C'est l'aulétride
+Mégare qui écrit à l'hétaire Bacchis et qui lui raconte les détails
+d'un festin magnifique auquel ses amies, Thessala, Thryallis,
+Myrrhine, Philumène, Chrysis et Euxippe assistaient, moitié hétaires,
+moitié joueuses de flûte. «Quel repas délicieux! je veux que le seul
+récit te pique de regret. Quelles chansons! que de saillies! On a vidé
+des coupes jusqu'au lever de l'aurore. Il y avait des parfums, des
+couronnes, les vins les plus exquis, les mets les plus délicats. Un
+bosquet ombragé de lauriers fut la salle du festin. Rien n'y manquait,
+si ce n'est toi seule.» Mégare ne dit pas quelle était la reine de ce
+festin, et l'on peut supposer que l'une des convives, amante ou
+maîtresse, le donnait à l'amie de son choix, pour célébrer leurs
+amours.
+
+«Bientôt une dispute s'élève et vient ajouter à nos plaisirs. Il
+s'agissait de décider laquelle de Thryallis ou de Myrrhine était la
+plus riche en ce genre de beauté, qui fit donner à Vénus le nom de
+Callipyge. Myrrhine laisse tomber sa ceinture; sa tunique était
+transparente; elle se tourne: on croit voir des lis à travers le
+cristal; elle imprime à ses reins un mouvement précipité, et regardant
+en arrière, elle sourit au développement de ces formes voluptueuses
+qu'elle agite. Alors, comme si Vénus elle-même eût reçu son
+hommage, elle se mit à murmurer je ne sais quel doux gémissement qui
+m'émeut encore. Cependant Thryallis ne s'avouait pas vaincue; elle
+s'avance, et sans retenue: «Je ne combats point derrière un voile; je
+veux paraître ici comme dans un exercice gymnique: ce combat n'admet
+point de déguisement!» Elle dit, laisse tomber sa tunique, et
+inclinant ses charmes rivaux: «Contemple, dit-elle, ô Myrrhine, cette
+chute de reins, la blancheur et la finesse de cette peau, et ces
+feuilles de rose que la main de la Volupté a comme éparpillées sur ces
+contours gracieux, dessinés sans sécheresse et sans exagération; dans
+leur jeu rapide, dans leurs convulsions aimables, ces sphères n'ont
+pas le tremblement de celles de Myrrhine: leur mouvement ressemble au
+doux gémissement de l'onde.» Aussitôt elle redouble les lascives
+crispations avec tant d'agilité, qu'un applaudissement universel lui
+décerne les honneurs du triomphe. On passa ensuite à d'autres combats:
+on disputa de la beauté, mais aucune de nous n'osa jouter contre le
+ventre ferme, égal et poli de Philumène, qui ignore les travaux de
+Lucine. La nuit s'écoula dans ces plaisirs; nous la terminâmes par des
+imprécations contre nos amants et par une prière à Vénus, que nous
+conjurâmes de nous procurer chaque jour de nouveaux adorateurs; car la
+nouveauté est le charme le plus piquant de l'amour. Nous étions toutes
+ivres, en nous séparant.»
+
+Mégare dit, dans sa lettre, que les soupers des hétaires
+faisaient du bruit dans le monde et que les jeunes Grecs étaient fort
+curieux d'assister à ces orgies, dans lesquelles on ne leur laissait
+pas d'autre rôle que celui de spectateurs; mais, ordinairement, les
+courtisanes les plus éhontées ne voulaient pas que leurs débauches
+secrètes se dévoilassent aux regards d'un homme. Celles qui ne se
+laissaient point entraîner, par curiosité du moins, à ces scandaleux
+excès de dépravation, passaient pour ridicules auprès de leurs
+compagnes, et souvent ce reste de pudeur les faisait soupçonner
+d'avoir des infirmités à cacher. Les joueuses de flûte ne se
+trouvaient pas atteintes par ce soupçon, puisqu'elles se montraient
+nues dans l'exercice de leur métier: on ne pouvait donc attribuer
+d'autre motif à leur réserve sur le fait de l'amour lesbien, qu'une
+préférence marquée pour les sentiments et les plaisirs de l'amour
+véritable. C'était là une cause de railleries qu'on ne leur épargnait
+pas. «Serais-tu assez chaste pour n'aimer qu'un seul homme? écrivait
+Mégare à la douce et tendre Bacchis qui n'avait pas voulu se rendre
+aux soupers des tribades. Ambitionnerais-tu la réputation que te
+donneraient des moeurs si rares, tandis que nous passerions, nous,
+pour des courtisanes livrées à tout venant?» Mégare était une des
+aulétrides les plus libertines de son temps, de même que Bacchis était
+la plus sage des hétaires: «Tes moeurs, ma très-chère, écrivait à
+celle-ci l'hétaire Glycère, tes moeurs et ta conduite sont trop
+honnêtes pour l'état dans lequel nous vivons!» Cette honnêteté de
+moeurs était plus rare encore chez les aulétrides que chez les
+hétaires, quoique les unes et les autres fussent sujettes à se
+concentrer dans un seul amour, masculin ou féminin, qui souvent les
+ruinait et qui ne les enrichissait jamais. Il n'arrivait guère que les
+deux espèces d'amour se rencontrassent, et au même degré, chez la même
+femme; mais cette bizarrerie du coeur et des sens se voyait pourtant
+quelquefois chez les aulétrides, plus sensuelles et plus passionnées
+que les simples hétaires. Lucien, dans un de ses _Dialogues des
+Courtisanes_, nous montre qu'une joueuse de flûte pouvait à la fois
+mener deux affections hétérogènes et se mourir d'amour pour un homme,
+pendant qu'elle se livrait sans scrupule à l'amour d'une femme.
+
+Ioesse, qui n'a point exigé d'argent de Lysias et qui ne lui accordait
+pas des faveurs vénales, se voit tout à coup abandonnée par cet amant
+à qui elle a sacrifié les offres les plus avantageuses. Elle qui,
+heureuse de cette affection désintéressée, vivait avec Lysias aussi
+chastement que Pénélope, comme elle ose s'en vanter, elle a perdu,
+sans en savoir la raison, la tendresse de ce jeune homme, qu'elle
+n'avait pourtant pas engagé à tromper son père ni à voler sa mère,
+détestables conseils qui ne sont que trop familiers aux courtisanes.
+Elle pleure, elle gémit, elle essaie d'attendrir Lysias qui ne lui
+répond pas et qui la regarde de travers: «Dernièrement, lui
+dit-elle, lorsque vous vidiez des coupes avec Thrason et Dypile, la
+joueuse de flûte Cymbalium et Pyrallis, mon ennemie, furent appelées.
+Peu m'importe que tu aies baisé cinq fois Cymbalium; tu n'humiliais
+alors que toi-même. Mais, Pyrallis! j'ai surpris tous vos signes; tu
+lui faisais remarquer la coupe dans laquelle tu buvais, et, en la
+rendant à l'esclave chargé de la remplir, tu lui ordonnais tout bas de
+la porter pleine à Pyrallis. Tu mordis un fruit, et profitant de
+l'inattention de Dypile occupé de sa conversation avec Thrason, tu
+saisis le moment et lanças le fruit dans le sein de Pyrallis, qui
+reçut l'offrande, la baisa et la cacha comme un trophée.» Lysias se
+détourne et passe son chemin. Pythia, la compagne, l'amie favorite de
+Ioesse, vient la consoler et la gronder en même temps! «Ces hommes!
+s'écrie-t-elle dédaigneusement; leur orgueil s'accroît avec notre
+passion malheureuse!» Ioesse ne fait que se désespérer davantage;
+alors, Pythia s'adresse à Lysias et cherche à le réconcilier avec sa
+maîtresse: «Cette Ioesse qui pleure et que vous défendez, Pythia,
+répond Lysias avec amertume, eh bien! elle me trahit et je l'ai
+surprise couchée avec un jeune homme. --D'abord, elle est courtisane?
+réplique Pythia, qui trouve la chose fort simple; mais enfin, quand
+l'avez-vous surprise? --Il y a six jours, raconte en soupirant Lysias;
+mon père, qui n'ignorait point ma passion pour cette vertueuse fille,
+m'enferma dans notre maison, en recommandant à l'esclave qui
+garde la porte de ne pas l'ouvrir sans qu'on lui en donnât l'ordre.
+Moi qui ne pouvais me résoudre à passer la nuit loin d'elle, j'appelle
+Drimon, je le fais placer contre la muraille à l'endroit où elle est
+plus basse, je monte sur ses épaules et franchis la barrière.
+J'arrive; la porte est fermée: la nuit était au milieu de son cours.
+Je n'ai point frappé, mais démontant la porte (ce n'était pas la
+première fois), je suis entré sans bruit. Tout dormait: je m'approche
+en tâtant les murs et je touche au lit... --Que va-t-il dire? murmura
+Ioesse. O Cérès, je me meurs! --J'entends au souffle qu'on n'est pas
+seule, continue Lysias. Je crus d'abord qu'elle était couchée avec une
+esclave, avec Lydé. Il en était bien autrement, Pythia! Ma main, qui
+veut s'assurer, rencontre la peau fine et douce d'un tendre
+adolescent, nu, exhalant l'odeur des parfums et la tête rasée. Oh! si
+alors ma main eût tenu un glaive, je... Qu'avez-vous à rire, Pythia?
+cela est-il donc si risible? --Lysias, s'écrie Ioesse, est-ce bien là
+le sujet de ce grand courroux? C'était Pythia couchée à mes
+côtés! --Pourquoi lui dire, Ioesse? interrompt Pythia. --Pourquoi le
+taire? ajoute Ioesse. Oui, mon cher Lysias, c'était Pythia! Dans
+l'ennui de ton absence, je la fis venir près de moi. --Cette tête
+rasée, c'était Pythia? objecte l'incrédule Lysias. En ce cas, sa
+chevelure a crû prodigieusement en six jours. --Elle s'est fait raser à
+la suite d'une maladie, répond Ioesse: ses cheveux tombaient.
+Ceux qu'elle porte ne lui appartiennent pas. Fais-lui voir, Pythia?
+achève de convaincre son incrédulité. Le voilà, ce fripon d'adolescent
+dont Lysias fut jaloux!»
+
+Les aulétrides, chez lesquelles l'art et l'habitude avaient
+singulièrement développé les instincts voluptueux, n'étaient pas
+possédées, comme les hétaires, de l'ambition de la fortune; elles
+n'aimaient l'argent que pour le dépenser, et elles le gagnaient si
+aisément, avec leurs flûtes, qu'elles n'avaient pas besoin d'en tirer
+d'une source malhonnête. Quand elles exécutaient leur musique et leurs
+danses, en présence des convives d'un festin, elles s'animaient
+elles-mêmes au bruit des applaudissements, et elles subissaient la
+réaction des désirs qu'elles avaient communiqués à leur auditoire;
+mais une fois les fumées du vin dissipées, elles rentraient, pour
+ainsi dire, en possession de leur libre arbitre, et elles refusaient
+souvent avec fierté de se mettre à l'encan comme des courtisanes. Il y
+avait sans doute des exceptions, mais dans ce cas la joueuse de flûte
+s'estimait assez pour se faire payer autant que la plus grande
+hétaire. Ce billet de Philumène à Criton nous apprend jusqu'où pouvait
+s'élever le tarif des caresses d'une joueuse de flûte à la mode:
+«Pourquoi vous tourmenter et perdre votre temps à m'écrire? j'ai
+besoin de 50 pièces d'or, et non de vos lettres. Si vous m'aimez,
+donnez-les-moi sans retard. Si le démon de l'avarice ou de la
+mesquinerie vous possède, ne me fatiguez plus inutilement. Adieu!»
+Pétala, dont nous avons vu la correspondance avec son amant Simalion,
+était une fille aussi positive que sa compagne Philumène, mais du
+moins avait-elle le droit d'être plus exigeante, puisque Simalion ne
+lui donnait pas même de quoi acheter une robe et des parfums. «Et je
+dois être contente de cet équipage, lui écrivait-elle, passer les
+jours et les nuits à votre côté, pendant qu'un autre aura sans doute
+la bonté de pourvoir à mes besoins!... Vous pleurez! oh! cela ne
+durera pas. Il me faut, de toute nécessité, un autre amant qui
+m'entretienne mieux, car je ne veux pas mourir de faim!» Elle envie le
+sort d'une joueuse de flûte, Phylotis, que le riche Ménéclide comble
+de présents tous les jours. «Quant à moi, pauvrette, j'ai pour mon
+lot, non un amant, mais un pleureur qui croit avoir tout fait en
+m'envoyant quelques fleurs, sans doute pour orner le tombeau où me
+conduira la mort prématurée qu'il me ménage. Il ne saurait que dire,
+s'il n'avait à m'apprendre qu'il a pleuré toute la nuit!»
+
+Ces flûteuses, ces danseuses qu'on louait pour les festins et pour les
+réunions de plaisir, n'avaient pas l'humeur mélancolique, et les
+pleurs n'étaient guère de leur goût, à moins qu'elles n'eussent un
+amour dans l'âme, ce qui les rendait alors plus dévouées, plus
+sensibles, que des vierges et des épouses. Elles avaient toujours le
+rire à la bouche, et elles invitaient les convives à la gaieté, à
+l'oubli des peines, à l'insouciance de l'avenir. C'était là d'ailleurs
+une des conditions de leur métier. Un caractère joyeux et délibéré ne
+les mettait pas moins en vogue que leur beauté et leur talent: en
+vivant au milieu des coupes, elles recevaient les inspirations de
+Bacchus, et elles semblaient parfois suivre les leçons des Ménades. De
+là, ce jeu de mots proverbial, échappé à un poëte grec: «On trouve
+toujours Bacchus à la porte de Cythérée.» On les accueillait avec
+transport dans les maisons où on les appelait, et leur apparition
+était le signal d'un bruyant enthousiasme. Cependant elles étaient
+quelquefois maltraitées; on leur jetait à la tête les vases à boire,
+quand elles devenaient cause d'une dispute entre les convives; elles
+se voyaient exposées aussi à des brutalités contre lesquelles la loi
+ne les défendait pas, puisqu'elles étaient esclaves ou étrangères.
+Cochlis rencontre Parthénis tout en larmes, meurtrie de coups, ses
+vêtements en lambeaux, sa flûte brisée: voici le triste récit que lui
+fait Parthénis. Gorgus l'avait fait venir chez sa maîtresse Crocale;
+celle-ci s'était donnée à Gorgus, riche cultivateur d'Énoé, en
+congédiant Dinomaque, soldat étolien qui ne pouvait la payer aussi
+cher qu'elle l'exigeait. Gorgus, homme simple, bon et facile, qui
+désirait depuis longtemps posséder Crocale, lui avait remis les deux
+_talents_ (environ 12,000 francs) que Dinomaque refusait d'apporter à
+la belle. «Ils étaient donc à table, les portes closes, raconte
+Parthénis en gémissant; je jouais de la flûte. Le repas s'avançait; je
+jouais un air dans le mode lydien. Mon cultivateur se levait pour
+danser; Crocale applaudissait. Tout était délicieux. On est interrompu
+par un grand bruit et des cris; la porte de la rue est enfoncée;
+bientôt se précipitent huit jeunes gens robustes, parmi lesquels se
+trouvait Dinomaque. Soudain, tout est culbuté, et Gorgus est frappé,
+foulé aux pieds. Crocale eut le bonheur, je ne sais comment, de se
+sauver chez sa voisine Thespiade. Alors Dinomaque se tournant vers
+moi: «Va à la male heure!» dit-il. Ses lourdes mains tombèrent sur mes
+joues et brisèrent ma flûte.» Gorgus alla se plaindre aux tribunaux,
+mais Parthénis, qui n'était pas citoyenne, n'eût pas même obtenu une
+indemnité pour payer ses flûtes.
+
+Nous avons déjà cité quelques surnoms d'aulétrides mêlés à ceux des
+dictériades et des hétaires: Sinope ou l'_Abyme_, Synoris ou la
+_Lanterne_, étaient des joueuses de flûte. Ces joueuses-là n'avaient
+pas moins d'occasions que les autres courtisanes de gagner l'honneur
+ou la honte d'un sobriquet. Mais, en général, les surnoms que la voix
+publique leur décernait rappelaient un éloge plutôt qu'une satire: en
+faut-il conclure que les aulétrides valaient mieux que leurs rivales
+en volupté? Sysimbrion ou le _Serpolet_ exhalait, après avoir dansé,
+une senteur qu'on eût dit émanée d'une herbe aromatique; Pyrallis ou
+l'_Oiseau_ semblait avoir des ailes en dansant; Parène ou
+l'_Éclatante_ méritait surtout cette dénomination quand elle était
+nue; Opora ou l'_Automne_, qui avait fourni au poëte Alexis le sujet
+et le personnage d'une comédie, ne portait pas d'autres fruits que
+ceux de l'amour; Pagis ou le _Gluau_ surpassait encore sa réputation,
+et ne laissait plus s'envoler les imprudents qu'elle avait englués;
+Thaluse ou la _Fleurie_ brillait comme une fleur; Nicostrate ou le
+_Merlan_ se piquait d'être hermaphrodite; Philématium ou le _Filet_ ne
+s'amusait pas à pêcher du fretin; Sigée ou le _Promontoire_ était
+célèbre par les naufrages des vertus les plus solides. Athénée cite
+encore beaucoup d'aulétrides dont les noms restèrent gravés dans la
+mémoire des amateurs: Eirénis, Euclée, Graminée, Hiéroclée, Ionie,
+Lopadion, Méconide, Théolyte, Thryallis, etc. Les Dialogues de Lucien
+et les Lettres d'Alciphron en ont immortalisé quelques autres;
+Plutarque lui-même a consacré un souvenir à l'ardente Phormesium, qui
+mourut entre les bras d'un amant, et, selon une version plus
+authentique, sur le sein d'une maîtresse. Mais les détails
+biographiques manquent, pour la plupart de ces célébrités de la
+musique et de la danse. On sait seulement que Néméade avait pris le
+nom des jeux néméens, parce qu'elle y avait joué de la flûte en
+l'honneur d'Hercule; on sait que Phylire avait exercé comme simple
+hétaire avant de se faire aulétride; on sait que la fameuse
+Simoethe inspira tant d'amour à Alcibiade, qu'il l'enleva aux
+Mégariens et refusa de la leur rendre, ce qui fut pour Mégare un deuil
+public; on sait que la jeune Anthéia, pour employer les expressions du
+poëte qui l'a célébrée, fraîche comme la fleur dont elle portait le
+nom, cessa trop tôt de sacrifier à Vénus; on sait que Nanno, maîtresse
+de Mimnerme, tuait tous ses amants, sans qu'ils s'en plaignissent;
+enfin on a recueilli dans l'_Anthologie_ une épigramme grecque qui
+nous offre la description d'un combat de beauté, dans lequel les
+héroïnes ont voulu garder l'anonyme. Cette épigramme est comme un cri
+d'admiration que laisse échapper le juge après avoir prononcé la
+sentence: «J'ai jugé trois callipyges. M'ayant fait voir à nu leur
+brillant éclat, elles me prirent pour arbitre. L'une avait les pommes
+d'une blancheur éblouissante, et l'on y remarquait de petites
+fossettes, telles qu'il s'en forme sur les joues des personnes qui
+rient. L'autre, étendant les jambes, fit voir, sur une peau aussi
+blanche que la neige, des couleurs plus vermeilles que celles des
+roses. La troisième, faisant paraître un air tranquille, excitait sur
+sa peau délicate de légères ondulations. Si Pâris, le juge des
+déesses, avait vu ces callipyges, il n'aurait pas regardé ce que lui
+montrèrent Junon, Minerve et Vénus.»
+
+Mais de toutes les aulétrides grecques, la plus fameuse sans
+comparaison, c'est Lamia, qui fut aimée passionnément par Démétrius
+Poliorcète, roi de Macédoine (300 ans avant Jésus-Christ). Elle
+était Athénienne et fille d'un certain Cléanor, qu'elle quitta en bas
+âge pour aller jouer de la flûte en Égypte; elle en jouait si bien,
+que le roi Ptolémée la prit à son service et l'y retint longtemps.
+Mais à la suite d'un combat naval où Démétrius dispersa la flotte de
+Ptolémée près de l'île de Cypre, le navire où se trouvait Lamia tomba
+au pouvoir du vainqueur, qui se sentit épris d'elle en la voyant, et
+qui la préféra constamment à des maîtresses plus jeunes et plus
+belles. Lamia avait alors plus de quarante ans, et comme l'affirme
+Plutarque, elle ne se contentait plus de jouer de la flûte: elle
+exerçait ouvertement le métier de courtisane. Mais du jour où
+Démétrius l'eut honorée de ses embrassements, elle repoussa tous les
+autres: «Certes, depuis cette nuit sacrée, écrit-elle à son royal
+amant dans une lettre admirable recueillie par Alciphron, depuis cette
+nuit sacrée jusqu'au moment actuel, je n'ai rien fait qui puisse me
+rendre indigne de tes bontés, quoique tu m'aies donné le pouvoir
+illimité de disposer de moi. Mais ma conduite est sans reproche, et je
+ne me permets aucune liaison. Je n'agis point avec toi comme font les
+hétaires, je ne te trompe point, mon souverain, ainsi qu'elles le
+font. Non, par Vénus-Artémis! depuis cette époque, on ne m'a pas écrit
+ni adressé de propositions, car on te craint et on te respecte comme
+l'invincible.» Lamia, comme elle le dit dans sa lettre, avait conquis,
+au moyen de sa flûte, ce dompteur de villes. Démétrius avait
+plusieurs maîtresses qui cherchaient l'une l'autre à se supplanter
+dans la faveur du roi: leur beauté, leur jeunesse, leurs grâces, leur
+esprit, étaient les armes dont elles faisaient usage; mais ces
+armes-là n'avaient aucun prestige contre Lamia. Son âge, qu'elles lui
+reprochaient sans cesse dans leurs épigrammes, ne se montrait jamais
+aux yeux de Démétrius. La jalousie de Lééna, de Chrysis, d'Antipyra et
+de Démo s'augmentait en proportion de l'amour du roi pour leur rivale.
+Dans un souper où Lamia jouait de la flûte, Démétrius en extase
+demanda vivement à Démo: «Eh bien! comment la trouves-tu? --Comme une
+vieille,» répondit perfidement Démo. Une autre fois Démétrius, qui ne
+cachait pas la préférence qu'il accordait à Lamia, dit à Démo:
+«Vois-tu le beau fruit qu'elle m'envoie! --Si vous vouliez passer la
+nuit avec ma mère, répondit aigrement Démo, ma mère vous enverrait un
+fruit encore plus beau.» Démétrius avait l'air de ne point entendre.
+Lamia pardonnait aussi à ses rivales, parce qu'elle ne les craignait
+pas, mais elle conçut pourtant un vif ressentiment à l'égard de Lééna
+qui avait tout fait pour la perdre.
+
+Machon, qui cite Athénée en ajoutant de nouvelles obscénités à celles
+du poëte grec, nous initie à quelques-uns des secrets amoureux de
+cette vieille joueuse de flûte; il dit positivement que Démétrius,
+dans le lit de sa maîtresse, s'imaginait encore l'entendre et
+suivait avec délices la cadence qui l'avait charmé pendant le souper:
+_Ait Demetrium ab incubante Lamia concinne suaviterque subagitatum
+fuisse_; mais cette version latine n'a pas la pétulance du grec. Il
+dit encore que, de tous les parfums que l'Asie savait extraire des
+plantes, aucun n'était aussi agréable à l'odorat de Démétrius que les
+impures émanations du corps de Lamia (_cum pudendum manu confricuisset
+ac digitis contrectasset_). Lamia, dans ses fureurs amoureuses,
+oubliait qu'elle avait affaire à un roi et elle le tenait enchaîné et
+haletant sous l'empire de ses morsures brûlantes. On prétendait que
+c'était là l'origine du surnom de _Lamia_, qui signifie _larve_,
+espèce de mauvais esprit femelle, qu'on accusait de sucer le sang des
+personnes endormies. Les ambassadeurs de Démétrius se permirent de
+faire allusion à ces épisodes de l'amour de Lamia, lorsqu'ils
+répondirent en riant à Lysimachus qui leur faisait remarquer les
+blessures qu'il avait reçues dans une lutte terrible avec un lion:
+«Notre maître pourrait vous montrer aussi les morsures qu'une bête
+plus redoutable, une lamie, lui a faites au cou!» Démétrius ne mettait
+pas moins d'emportement dans ses caresses. Au retour d'un voyage, il
+court embrasser son père et le presse dans ses bras avec tant
+d'effusion que le vieillard s'écrie: «On croirait que tu embrasses
+Lamia!» On disait, en effet, que Démétrius était aimé de ses
+maîtresses, mais qu'il n'aimait que Lamia. Un jour, pourtant, il
+eut l'air de lui préférer Lééna; mais Lamia, lui passant les bras
+autour du cou, l'entraîna doucement vers sa couche, en lui murmurant à
+l'oreille: «Eh bien! tu auras aussi Lééna, quand tu voudras!» On
+appelait +Leainan+ dans la langue érotique un des mystères les
+plus malhonnêtes du métier des hétaires, et Lamia, en prononçant le
+nom de sa rivale, ne parlait que d'une posture lascive qui lui
+convenait mieux qu'à Lééna. Aussi, l'amour de Démétrius pour cette
+vieille enchanteresse ne connaissait-il plus de bornes. Les
+plaisanteries glissaient sur cet amour sans l'entamer, et le roi de
+Macédoine, tout en avouant que sa Lamia n'était plus jeune, prétendait
+que la déesse Vénus était plus vieille encore, sans être moins adorée.
+Lysimachus, dans sa sauvage royauté de Thrace, se moquait des moeurs
+voluptueuses de la cour de Démétrius qu'il devait combattre et
+détrôner un jour: «Ce grand roi, disait-il, n'a pas peur des spectres,
+ni des larves, puisqu'il couche avec Lamia.» L'épigramme fut rapportée
+à Démétrius qui répondit: «La cour de Lysimachus ressemble à un
+théâtre comique; on n'y voit que des personnages dont le nom est de
+deux syllabes, tels que Paris, Bithes et tant d'autres bouffons.»
+Lysimachus ne voulut pas avoir le dernier mot: «Mon théâtre comique
+est plus honnête que son théâtre tragique, répliqua-t-il; on n'y voit
+pas de joueuse de flûte ni de courtisane.» --«Ma courtisane, répliqua
+Démétrius, est plus chaste que sa Pénélope!» Et ils devinrent
+ennemis irréconciliables.
+
+Lamia, pour captiver ainsi le roi de Macédoine, mettait à profit le
+jour et la nuit, avec un art merveilleux; la nuit, elle forçait son
+amant à reconnaître quelle n'avait pas d'égale; le jour, elle lui
+écrivait des lettres charmantes, elle l'amusait par de vives et
+spirituelles reparties, elle l'enivrait des sons de sa flûte, elle le
+flattait surtout: «Roi puissant, lui écrivait-elle, tu permets à une
+hétaire de l'adresser des lettres, et tu penses qu'il n'est pas
+indigne de toi de consacrer quelques moments à mes lettres, parce que
+tu t'es consacré toi-même à ma personne! Mon souverain, lorsque, hors
+de ma maison, je t'entends ou je te vois, orné du diadème, entouré de
+gardes, d'armées et d'ambassadeurs, alors, par Vénus Aphrodite! alors
+je tremble et j'ai peur; alors je détourne de toi mes regards, comme
+je les détourne du soleil pour ne pas être éblouie, alors je reconnais
+en toi, Démétrius, le vainqueur des villes. Que ton regard est
+terrible et guerrier! A peine en puis-je croire mes yeux, et je me
+dis: O Lamia, est-ce là véritablement cet homme dont tu partages le
+lit?» Démétrius avait battu les Grecs devant Éphèse, et Lamia
+célébrait cette victoire avec sa flûte, en chantant: «Les lions de la
+Grèce sont devenus des renards à Éphèse.» Démétrius méprisait les
+Athéniens qu'il avait vaincus et détestait les Spartiates qu'il avait
+domptés: «Les exécrables Lacédémoniens, pour avoir l'air de
+véritables hommes, lui écrivait-elle, ne cesseront de blâmer, dans
+leurs déserts et sur leur Taygète, nos festins splendides et d'opposer
+à ton urbanité la grossièreté de Lycurgue.» Lamia avait souvent les
+boutades les plus heureuses. Une nuit, dans un souper, on vint à
+parler du jugement attribué à Bocchoris, roi d'Égypte: un jeune
+Égyptien, n'ayant pas la somme que lui demandait une hétaire nommée
+Thonis, invoqua les dieux qui lui envoyèrent en songe ce que cette
+belle fille lui refusait en réalité; Thonis l'apprit et réclama son
+salaire. De là, procès pendant au tribunal de Bocchoris. Le roi écouta
+les parties et ordonna au jeune homme de compter la somme que
+demandait Thonis, de la mettre dans un vase et de faire passer le vase
+sous les yeux de la courtisane, pour lui prouver que l'imagination
+était l'ombre de la vérité. «Que pense Lamia de ce jugement? dit
+Démétrius. --Je le trouve injuste, repartit aussitôt Lamia, car l'ombre
+de cet argent n'a point amorti le désir de Thonis, tandis que le songe
+a satisfait la passion de son amant.»
+
+Démétrius payait en roi. Quand il fut maître d'Athènes, il exigea des
+Athéniens une somme de 250 talents (près de deux millions de notre
+monnaie), et il fit lever cet impôt avec une singulière rigueur, comme
+s'il avait eu besoin de la somme sur-le-champ. Lorsqu'elle fut réunie
+à grand'peine: «Qu'on la donne à Lamia, dit-il, pour acheter du
+savon!» Les Athéniens se vengèrent de cette odieuse exaction, en
+disant que Lamia devait avoir le corps bien sale, pour que tant de
+savon fût nécessaire pour sa toilette. Lamia était donc fort riche,
+mais elle dépensait autant qu'une reine. Elle fit construire des
+édifices superbes, entre autres le Poecile de Sicyone, dont le poëte
+Polémon publia la description. Elle donnait à Démétrius des festins
+dont la magnificence surpassait tout ce que l'histoire a raconté de
+ceux des rois de Babylone et de Perse. Il y en eut un qui coûta des
+sommes fabuleuses et qui fut chanté aussi par Polémon. «Je suis sûre,
+écrivait-elle à Démétrius, que le festin que je compte donner en ton
+honneur, dans la maison de Thérippidios, à la fête d'Aphrodite,
+attirera l'attention non-seulement de la ville d'Athènes, mais même de
+toute la Grèce.» Plutarque affirme qu'elle mit à contribution tous les
+officiers de Démétrius, sous prétexte de couvrir les frais de ces
+repas, qu'elle se faisait en même temps rembourser par le roi et par
+les Athéniens. Quoique Athénienne, elle ne ménagea ni la bourse ni
+l'amour-propre de ses concitoyens. Lorsque la mort l'eut frappée au
+milieu de ses orgies, Démétrius Poliorcète la pleura, et les Athéniens
+la divinisèrent, en lui élevant un temple sous le nom de Vénus-Lamia.
+Démétrius, indigné de tant de bassesse, s'écria qu'on ne verrait plus
+aux enfers un seul Athénien de grand coeur. «Il n'aurait garde d'y
+descendre, dit la cruelle Démo, de peur d'y rencontrer Lamia.»
+
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+ SOMMAIRE. --Les concubines athéniennes. --Leur rôle dans le
+ domicile conjugal. --But que remplissaient les courtisanes dans la
+ vie civile. --En quoi l'hétaire différait de la fille publique.
+ --Origine du mot _hétaire_. --Vicissitudes de ce mot. --Les
+ _hétaires_ de Sapho. --Les _bonnes amies_ ou grandes hétaires.
+ --Leur position sociale. --Les _familières_ et les _philosophes_.
+ --Préférences que les Athéniens accordaient aux courtisanes sur
+ leurs femmes légitimes. --Portrait de la femme de bien, par le
+ poëte Simonide. --Les neuf espèces de femmes de Simonide. --Les
+ femmes honnêtes. --Axiome de Plutarque. --Loi du divorce.
+ --Alcibiade et sa femme Hipparète devant l'archonte. --Avantages
+ des hétaires sur les femmes mariées. --Influence des courtisanes
+ sur les lettres, les sciences et les arts. --Action salutaire de
+ la Prostitution dans les moeurs grecques. --Les jeunes garçons.
+ --Les deux portraits d'Alcibiade. --L'aulétride Drosé et le
+ philosophe Aristénète. --Les philosophes, corrupteurs de la
+ jeunesse. --Thaïs et Aristote. --Les plaisirs _ordinaires_ des
+ hétaires et les amours _extraordinaires_ de la philosophie.
+ --Gygès, roi de Lydie. --Les Ptolémées. --Alexandre-le-Grand et
+ l'Athénienne Thaïs. --Mariage de cette courtisane. --Hommes
+ illustres qui eurent pour mères des courtisanes.
+
+
+«Nous avons, dit Démosthène dans son plaidoyer contre Nééra, nous
+avons des courtisanes (+hetairas+) pour le plaisir, des
+concubines (+pallakides+) pour le service journalier, mais des
+épouses pour nous donner des enfants légitimes et veiller fidèlement à
+l'intérieur de la maison.» Ce précieux passage de l'orateur grec nous
+initie à tout le système des moeurs grecques, qui toléraient l'usage
+des concubines et des courtisanes, à la porte même du sanctuaire
+conjugal. Les concubines, au sujet desquelles on trouve très-peu de
+renseignements dans les écrivains grecs, étaient des esclaves qu'on
+achetait ou des servantes qu'on prenait à louage, et qui devaient, au
+besoin, servir à satisfaire les sens de leurs maîtres: il n'y avait là
+ni amour, ni libertinage; c'était un simple service, quoique d'une
+nature plus délicate que tous les autres. Aussi, une femme légitime ne
+daignait-elle pas s'offenser, ni même s'étonner de voir sous ses yeux,
+et dans sa propre maison, servantes ou esclaves, faire acte de
+servitude ou de soumission en s'abandonnant à son mari. Elle-même,
+réduite à un état d'infériorité et d'obéissance dans le mariage, elle
+n'avait point à s'immiscer en ces sortes de choses qui ne la
+regardaient pas, puisqu'il n'en pouvait sortir que des bâtards. Les
+concubines faisaient donc partie essentielle du domicile des époux:
+elles avaient surtout leur rôle marqué et, en quelque sorte, autorisé,
+pendant les maladies, les couches et les autres empêchements de la
+véritable épouse. Leur existence s'écoulait silencieuse, à
+l'ombre du foyer domestique, et elles vieillissaient ignorées au
+milieu des travaux manuels, bien qu'elles eussent donné des fils à
+leurs maîtres, des fils qui n'avaient aucun droit de famille, il est
+vrai, et qui étaient par leur naissance même déshérités du titre de
+citoyen.
+
+Les courtisanes formaient une catégorie absolument différente des
+concubines, et elles remplissaient pourtant un but analogue dans
+l'économie de la vie civile: elles étaient des instruments de plaisir
+pour les hommes mariés. Voilà comment leur destination avait été
+sanctionnée par l'usage et l'habitude, sinon par la loi, et, sous cette
+dénomination générale de courtisanes, on comprenait à la fois toutes les
+espèces d'hétaires, sans mettre à part les aulétrides et les
+dictériades. Mais néanmoins on distinguait de la fille publique
+proprement dite (+pornês+) l'hétaire, dont Anaxilas fait, pour ainsi
+dire, cette définition dans sa comédie du _Monotropos_: «Une fille qui
+parle avec retenue, accordant ses faveurs à ceux qui recourent à elle
+dans leurs besoins de nature, a été nommée hétaire ou bonne amie, à
+cause de son hétairie ou bonne amitié.» L'origine du mot _hétaire_ n'est
+pas douteuse, et l'on voit, dans une foule de passages des auteurs
+grecs, que ce mot, honnête d'abord, avait fini par subir les
+vicissitudes d'une application vicieuse. Il est certain que, bien avant
+les progrès de l'hétairisme érotique, les femmes et filles de condition
+libre appelaient _hétaires_ leurs connaissances intimes et leurs
+meilleures amies (+philas hetairas+). La tradition du mot s'était
+perpétuée depuis Latone et Niobé qui se chérissaient comme deux
+hétaires, selon l'expression du mythologue grec. Il est vrai que,
+depuis, Sapho qualifia de la sorte ses Lesbiennes: «Je chanterai
+d'agréables choses à mes hétaires!» disait-elle dans ses poésies. Le
+vrai sens du mot _hétaire_ commençait à se dénaturer. Il était encore
+assez honnête toutefois, pour que le poëte Antiphane ait pu dire dans
+son _Hydre_: «Cet homme avait pour voisine une jeune fille; il ne l'eut
+pas plutôt vue qu'il devint amoureux de cette citoyenne, qui n'avait ni
+tuteur, ni parent. C'était, d'ailleurs, une fille qui annonçait le
+penchant le plus honnête, vraiment hétaire (+ontôs hetairas+).» Athénée
+parle aussi de celles qui sont vraiment hétaires, qui peuvent, dit-il,
+donner une amitié sincère, et qui, seules entre toutes les femmes, ont
+reçu ce nom du mot _amitié_ (+hetaireia+), ou du surnom même de Vénus,
+que les Athéniens ont qualifiée d'Hétaire.» Le mot fut bientôt détourné
+de sa première acception, et on le laissa en toute propriété aux femmes
+qui étaient, en effet, des amies faciles pour tout le monde. Cependant
+il y eut encore de fréquentes erreurs d'attribution, et les grammairiens
+crurent y remédier en modifiant l'accentuation du mot, avec lequel le
+poëte Ménandre jouait ainsi: «Ce que tu as fait, dit-il, n'est pas le
+propre des amis (+hetaírôn+), mais des courtisanes (+hetairôn+).» On
+devine tout de suite le chemin qu'avait fait le mot original en partant
+de son sens honnête, lorsqu'on entend le poëte Éphippus, dans sa comédie
+intitulée le _Commerce_, caractériser en ces termes les caresses des
+_bonnes amies_: «Elle le baise, non en serrant les lèvres, mais bouche
+béante, comme font les oiseaux, et elle lui rend la gaieté.»
+
+Ces _bonnes amies_, parmi lesquelles nous ne rangerons pas les
+dictériades, les aulétrides et les hétaires subalternes ou courtisanes
+vagabondes, occupaient à Athènes la place d'honneur dans le grand
+banquet de la Prostitution. Elles dominaient, elles éclipsaient les
+femmes honnêtes; elles avaient des clients et des flatteurs; elles
+exerçaient une influence permanente sur les événements politiques, en
+influant sur les hommes qui s'y trouvaient mêlés; elles étaient comme
+les reines de la civilisation attique. On peut les diviser en deux
+classes distinctes qui se faisaient des emprunts réciproques: les
+_Familières_ et les _Philosophes_. Ces deux classes, également
+intéressantes et recherchées, constituaient l'aristocratie des
+prostituées. Les _philosophes_, à force de vivre dans la société des
+savants et des lettrés, apprenaient à imiter leur jargon et à se
+plaire dans leurs études; les _familières_, moins instruites ou moins
+pédantes, se recommandaient aussi par leur esprit, et s'en servaient
+également pour charmer les hommes éminents qu'elles avaient attirés
+par leur beauté ou par leur réputation. Chacune de ces grandes
+hétaires avait sa cour et son cortége d'adorateurs, de poëtes, de
+capitaines et d'artistes; chacune avait ses amitiés et ses haines;
+chacune, son crédit et son pouvoir. Ce fut sous Périclès et à son
+exemple, que les Athéniens se passionnèrent pour ces sirènes et pour
+ces magiciennes, qui firent beaucoup de mal aux moeurs et beaucoup
+de bien aux lettres et aux arts. Pendant cette période de temps, on
+peut dire qu'il n'y eut pas d'autres femmes en Grèce, et que les
+vierges et les matrones se tinrent cachées dans le mystère du gynécée
+domestique, tandis que les hétaires s'emparaient du théâtre et de la
+place publique. Ces hétaires étaient la plupart des citoyennes
+déchues, des beautés et des talents cosmopolites.
+
+La préférence que les Athéniens de distinction accordaient à ces
+femmes-là sur leurs femmes légitimes, cette préférence ne se conçoit
+que trop, quand on compare les unes aux autres, quand on se rend
+compte du désenchantement qui accompagnait presque toujours les
+relations intimes d'un mari avec sa femme. Ce qui faisait le prestige
+d'une hétaire aurait fait la honte d'une femme mariée; ce qui faisait
+la gloire de celle-ci eût fait le ridicule de celle-là. L'une
+représentait le plaisir, l'autre le devoir; l'une appartenait à
+l'intérieur de la maison, et l'autre au dehors. Elles restèrent toutes
+deux dans les limites étroites de leur rôle, sans vouloir empiéter
+alternativement sur leur domaine réciproque. Le vieux poëte
+Simonide s'est plu à faire le portrait de la femme de bien, qu'il
+suppose issue de l'abeille: «Heureux le mortel qui en trouve une pour
+sa femme! dit-il. Seule parmi toutes les autres, le vice n'eut jamais
+d'accès dans son coeur; elle assure à son mari une vie longue et
+tranquille. Vieillissant avec lui dans le plus touchant accord; mère
+d'une famille nombreuse dont elle fait ses délices; distinguée parmi
+les autres femmes dont elle est l'exemple et la gloire, on ne la voit
+point perdre son temps à de vaines conversations. La modestie règne
+dans ses propos et semble donner plus d'éclat aux grâces qui
+l'accompagnent et qui se répandent sur toutes ses occupations.» Or,
+ces occupations consistaient en soins de ménage, en travaux
+d'aiguille, en fonctions d'épouse, de nourrice ou de mère. Simonide
+compte neuf autres espèces de femmes, qu'il suppose créées avec les
+éléments du pourceau, du renard, du chien, du singe, de la jument, du
+chat et de l'âne: c'était, selon ce grossier satirique, dans ces
+diverses espèces qu'il fallait chercher les hétaires.
+
+«Le nom d'une femme honnête, dit Plutarque, doit être, ainsi que sa
+personne, enfermé dans sa maison.» Thucydide avait exprimé la même
+idée, longtemps avant lui: «La meilleure femme est celle dont on ne
+dit ni bien ni mal.» Cette maxime résume le genre de vie que menait la
+matrone athénienne. Elle ne sortait pas de sa maison; elle ne
+paraissait ni aux jeux publics ni aux représentations du théâtre;
+elle ne se montrait dans les rues, que voilée et décemment vêtue, sous
+peine d'une amende de 1,000 drachmes que lui imposaient alors les
+magistrats nommés _ginecomi_, en faisant afficher la sentence aux
+platanes du Céramique. Elle n'avait d'ailleurs aucune lecture, aucune
+instruction; elle parlait mal sa langue, et elle n'entendait rien aux
+raffinements de la politesse, aux variations de la mode, aux plus
+simples notions de la philosophie. Elle n'inspirait donc à son époux
+d'autre sentiment qu'une froide ou tendre estime. Un mari qui se fût
+permis d'aimer sa femme avec transport et avec volupté, aurait été
+blâmé de tout le monde, suivant l'axiome formulé par Plutarque: «On ne
+peut pas vivre avec une femme honnête comme avec une épouse et une
+hétaire à la fois.» L'empire de la femme mariée finissait à la porte
+de sa maison, là où commençait celui du mari; elle n'avait donc pas le
+droit de le suivre ni de le troubler dans sa vie extérieure, et elle
+était censée ignorer ce qui se passait hors de chez elle. Toutefois,
+dans certaines circonstances, en vertu d'une ancienne loi tombée en
+désuétude, elle pouvait se plaindre aux magistrats et demander le
+divorce, si les excès de son mari lui devenaient insupportables.
+Ainsi, Hipparète, chaste épouse d'Alcibiade qu'elle aimait, et dont
+l'inconstance la désolait, voyant que ce mari libertin la délaissait
+pour fréquenter des étrangères de mauvaise vie, se retira chez
+son frère et réclama le divorce. Alcibiade prit gaiement la chose et
+déclara que sa femme devait apporter chez l'archonte les pièces du
+divorce: elle y vint, Alcibiade y vint aussi; mais, au lieu de se
+justifier, il emporta entre ses bras la plaignante, qu'il ramena de la
+sorte au domicile conjugal. Ordinairement les matrones ne se
+plaignaient pas, de peur de paraître abdiquer leur dignité. Le seul
+privilége dont elles fussent jalouses, c'était la légitimité des
+enfants issus du mariage légal. Démosthène conjurait l'aréopage de
+condamner la courtisane Nééra, «pour que des femmes honnêtes,
+disait-il, ne fussent pas mises au même rang qu'une prostituée; pour
+que des citoyennes, élevées avec sagesse par leurs parents, et mariées
+suivant les lois, ne fussent pas confondues avec une étrangère qui
+plusieurs fois en un jour s'était livrée à plusieurs hommes, de toutes
+les manières les plus infâmes, et au gré de chacun.»
+
+Les hétaires avaient donc d'invincibles avantages sur les femmes
+mariées: elles ne paraissaient qu'à distance, il est vrai, dans les
+cérémonies religieuses; elles ne participaient point aux sacrifices,
+elles ne donnaient pas le jour à des citoyens; mais combien de
+compensations douces et fières pour leur vanité de femme! Elles
+faisaient l'ornement des jeux solennels, des exercices guerriers, des
+représentations scéniques; elles seules se promenaient sur des chars,
+parées comme des reines, brillantes de soie et d'or, le sein nu,
+la tête découverte; elles composaient l'auditoire d'élite dans les
+séances des tribunaux, dans les luttes oratoires, dans les assemblées
+de l'Académie; elles applaudissaient Phidias, Apelles, Praxitèle et
+Zeuxis, après leur avoir fourni des modèles inimitables; elles
+inspiraient Euripide et Sophocle, Ménandre, Aristophane et Eupolis, en
+les encourageant à se disputer la palme du théâtre. Dans les occasions
+les plus difficiles, on ne craignait pas de se guider d'après leurs
+conseils; on répétait partout leurs bons mots, on redoutait leur
+critique, on était avide de leurs éloges. Malgré leurs moeurs
+habituelles, malgré le scandale de leur métier, elles rendaient
+hommage aux belles actions, aux nobles ouvrages, aux grands
+caractères, aux talents sublimes. Leur blâme ou leur approbation était
+une récompense ou un châtiment, qu'on ne détournait pas aisément de la
+vérité et de la justice. Leur charmant esprit, cultivé et fleuri,
+créait autour d'elles l'émulation du beau et la recherche du bien,
+répandait les leçons du goût, perfectionnait les lettres, les sciences
+et les arts, en les illuminant des feux de l'amour. Là était leur
+force, là était leur séduction. Admirées et aimées, elles excitaient
+leurs adorateurs à se rendre dignes d'elles. Sans doute elles étaient
+les causes flétrissantes de bien des débauches, de bien des
+prodigalités, de bien des folies; quelquefois elles amollissaient les
+moeurs, elles dégradaient certaines vertus publiques, elles
+affaiblissaient les caractères et dépravaient les âmes; mais en même
+temps elles donnaient de l'élan à de généreuses pensées, à des actes
+honorables de patriotisme et de courage, à des oeuvres de génie, à
+de riches inventions de poésie et d'art.
+
+Leur action était surtout bienfaisante contre un vice odieux et
+méprisable, qui, originaire de Crète, s'était propagé dans toute la
+Grèce et jusqu'au fond de l'Asie. L'auteur du _Voyage d'Anacharsis_
+dit avec raison que les lois protégeaient les courtisanes pour
+corriger des excès plus scandaleux. Les liaisons amicales des jeunes
+Grecs dégénéraient d'ordinaire, excepté à Sparte, en débauches
+infâmes, que l'habitude avait fait passer dans les moeurs, et que
+d'indignes philosophes avaient la turpitude d'encourager. Solon avait
+déjà fondé son fameux dictérion, et taxé à une obole le service public
+qu'on y trouvait, pour fournir une distraction facile aux goûts
+dissolus des Athéniens, et pour faire une concurrence morale au
+désordre honteux de l'amour antiphysique; mais cette concurrence fut
+bien plus active et plus puissante, lorsque les hétaires se chargèrent
+de l'établir. Elles firent rougir ceux qui les approchaient après
+s'être souillés dans un immonde commerce réprouvé par la nature; elles
+employèrent tous les artifices de la coquetterie, pour être préférées
+aux jeunes garçons qui servaient d'auxiliaires à la Prostitution la
+plus abominable; mais elles n'eurent pas toujours l'avantage sur
+ces efféminés, au menton épilé, aux cheveux ondoyants, aux ongles
+polis, aux pieds parfumés. Il y avait des perversités incorrigibles,
+et les débauchés, qui leur rendaient hommage avec le plus
+d'enthousiasme, réservaient une part de leurs appétits sensuels pour
+un autre culte que le leur. L'opinion, par malheur, ne venait point en
+aide aux admonitions et au bon exemple des courtisanes, qui frappaient
+en vain de réprobation les souillures que tolérait l'indulgence des
+hommes. Tous les jours, à Athènes et à Corinthe, les marchands
+d'esclaves amenaient de beaux jeunes garçons, qui n'avaient pas
+d'autre mérite que leur figure et leur beauté physique: le prix de ces
+esclaves ne faisait pas baisser pourtant celui des hétaires, mais on
+les achetait souvent fort cher pour leur donner dans la maison
+l'emploi des concubines. L'honnêteté publique et la pudeur conjugale
+ne s'indignaient pas de cette abomination. Quant aux jeunes citoyens,
+qui, comme Alcibiade, par leurs grâces corporelles et leur séduisante
+physionomie, excitaient beaucoup de ces passions ignobles, ils étaient
+honorés au lieu d'être conspués; ils occupaient la première place dans
+les jeux; ils portaient des habits d'étoffe précieuse qui les
+faisaient reconnaître; ils recueillaient sur leur passage l'éclatant
+témoignage de l'immoralité publique. C'étaient là les rivaux que les
+hétaires essayaient constamment de détrôner ou d'effacer; c'était
+là le triomphe de la corruption, contre lequel les hétaires
+protestaient sans cesse. Lorsque Alcibiade se fut fait peindre, pour
+ainsi dire, sous ses deux faces, nu et recevant la couronne aux jeux
+Olympiques, nu et encore vainqueur sur les genoux de la joueuse de
+flûte Néméa, les hétaires d'Athènes formèrent une ligue pour faire
+exiler cet Adonis qui leur causait un si grave préjudice. Elles se
+bornaient parfois à combattre leurs adversaires par le mépris et le
+ridicule. Dans un Dialogue de Lucien, une aulétride, Drosé, est privée
+de son amant, le jeune Clinias; c'est Aristénète, «le plus infâme des
+philosophes,» dit-elle, qui le lui a enlevé: «Quoi! s'écrie
+Chélidonium, ce visage renfrogné et hérissé, cette barbe de bouc,
+qu'on voit se promener au milieu des jeunes gens dans le Poecile!»
+Drosé lui raconte alors que depuis trois jours Aristénète, qui s'est
+emparé de cet innocent, promet de l'élever au rang des dieux, et lui
+fait lire les Colloques obscènes des anciens philosophes: «En un mot,
+dit-elle, il assiége le pauvre jeune homme! --Courage! nous
+l'emporterons, répond Chélidonium; je veux écrire sur les murs du
+Céramique: Aristénète est le corrupteur de Clinias.»
+
+Les hétaires fuyaient donc les philosophes qui corrompaient ainsi la
+jeunesse, mais elles recherchaient ceux qui avaient une philosophie
+moins hostile aux femmes. Elles faisaient encore plus de cas des
+poëtes et des auteurs comiques, parce qu'elles participaient presque à
+leurs succès: «Que serait Ménandre sans Glycère? écrit cette
+spirituelle hétaire au grand comique grec. Quelle autre te servirait
+comme moi, qui te prépare tes masques, qui te donne tes habits, qui
+sais me présenter à temps sur l'avant-scène, saisir les
+applaudissements du côté d'où ils partent, et les déterminer à propos
+par le battement de mes mains?» Poëtes et auteurs comiques n'étaient
+pas riches, et ne pouvaient guère payer qu'en vers les faveurs qu'on
+leur accordait; mais ces vers ajoutaient du moins à la célébrité de
+celle qui les avait inspirés, et elle était sûre aussi d'échapper aux
+sarcasmes du poëte: «Je te demande avec instance, mon cher Ménandre,
+écrivait la même Glycère, de mettre au rang de tes pièces favorites la
+comédie dans laquelle tu me fais jouer le principal rôle, afin que si
+je ne t'accompagne pas en Égypte, elle me fasse connaître à la cour de
+Ptolémée, et qu'elle apprenne à ce roi l'empire que j'ai sur mon
+amant.» Cette comédie portait le nom même de Glycère. D'autres
+courtisanes voulurent avoir de même leur nom en titre de comédie, et
+l'on vit Anaxilas, Eubule et d'autres se prêter au caprice de leurs
+maîtresses. Quant aux philosophes qui n'avaient pas de semblables
+moyens d'illustrer ces belles capricieuses, et de les mettre à la
+mode, ils étaient traités par elles avec moins d'égards, et si on ne
+leur riait pas au nez, si ou ne leur tirait pas la barbe, on leur
+tournait souvent le dos, surtout s'ils parlaient trop: «Sera-ce,
+écrivait Thaïs à Euthydème, sera-ce parce que nous ignorons la cause
+de la formation des nuées et la propriété des atomes, que nous vous
+paraissons au-dessous des sophistes? Mais sachez que j'ai perdu mon
+temps à m'instruire de ces secrets de votre philosophie, et que j'en
+ai raisonné peut-être avec autant de connaissance que votre maître.»
+C'était pourtant Aristote à qui Thaïs osait faire ainsi la grimace, en
+l'accusant d'avoir une feinte aversion pour les femmes: «Pensez-vous
+qu'il y ait, disait-elle, tant de différence entre un sophiste et une
+courtisane? S'il y en a, ce n'est que dans les moyens qu'ils emploient
+pour persuader; l'un et l'autre ont le même but: recevoir.» Elle
+voulait parier avec Euthydème qu'elle viendrait à bout, en une nuit,
+de cette austérité factice, et qu'elle forcerait bien Aristote à se
+contenter des plaisirs _ordinaires_. Les courtisanes étaient toujours
+en dispute avec les philosophes, avec qui elles se raccommodaient pour
+se brouiller de nouveau. Leur gros grief contre la philosophie semble
+avoir été surtout son indulgence ou son penchant pour les amours
+_extraordinaires_.
+
+Si les philosophes n'avaient pas la force d'âme de résister aux
+attraits d'une courtisane, on ne doit pas s'étonner que les plus
+grands hommes de la Grèce aient cédé également à leurs séductions. On
+en citerait bien peu qui soient restés maîtres d'eux-mêmes en
+présence de tous les enchantements de la beauté, de la grâce, de
+l'instruction et de l'esprit. Les rois aussi mettaient leur diadème
+aux pieds de ces dominatrices charmantes, à l'instar de Gygès, roi de
+Lydie, qui pleurant une courtisane lydienne, qu'il jugeait
+incomparable, lui fit élever un tombeau pyramidal si élevé qu'on
+l'apercevait de tous les points de ses États. Parmi les rois que les
+courtisanes grecques subjuguèrent avec le plus d'adresse, nous avons
+déjà cité les Ptolémées d'Égypte. Alexandre le Grand, qui emmenait
+avec lui, dans ses expéditions, l'Athénienne Thaïs, semblait avoir
+légué avec son vaste empire à ses successeurs le goût des hétaires
+grecques et des joueuses de flûte ioniennes. Quelques-unes de ces
+favorites, plus habiles ou plus heureuses que leurs concurrentes,
+réussirent à se faire épouser. Ainsi, après la mort d'Alexandre,
+Thaïs, qu'il avait presque divinisée en l'aimant, se maria avec un de
+ses généraux, Ptolémée, qui fut roi d'Égypte, et qui eut d'elle trois
+enfants. Les hétaires cependant n'étaient pas aptes à fournir une
+nombreuse progéniture; la plupart restaient stériles. L'histoire
+mentionne néanmoins plusieurs hommes illustres qui eurent pour mères
+des courtisanes: Philétaire, roi de Pergame, était fils de Boa,
+joueuse de flûte paphlagonienne; le général athénien Timothée, fils
+d'une courtisane de Thrace; le philosophe Bion, fils d'une hétaire de
+Lacédémone, et le grand Thémistocle, fils d'Abrotone, dictériade taxée
+à une obole.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+ SOMMAIRE. --Les hétaires _philosophes_. --La Prostitution protégée
+ par la philosophie. --Systèmes philosophiques de la Prostitution.
+ --La Prostitution _lesbienne_. --La Prostitution _socratique_.
+ --La Prostitution _cynique_. --La Prostitution _épicurienne_.
+ --Philosophie amoureuse de Mégalostrate, maîtresse du poëte
+ Alcman. --Sapho. --Cléis, sa fille. --Sapho _mascula_. --Ode
+ saphique traduite par Boileau Despréaux. --Les élèves de Sapho.
+ --Amour effréné de Sapho pour Phaon. --Source singulière de cet
+ amour. --Suicide de Sapho. --Le saut de Leucade. --L'hétaire
+ philosophe Lééna, maîtresse d'Harmodius et d'Aristogiton. --Son
+ courage dans les tourments. --Sa mort héroïque. --Les Athéniens
+ élèvent un monument à sa mémoire. --L'hétaire philosophe Cléonice.
+ --Meurtre involontaire de Pausanias. --L'hétaire philosophe
+ Thargélie. --Mission difficile et délicate dont la chargea Xerxès,
+ roi de Perse. --Son mariage avec le roi de Thessalie. --Aspasie.
+ --Son cortége d'hétaires. --Elle ouvre une école à Athènes, et y
+ enseigne la rhétorique. --Amour de Périclès pour cette courtisane
+ philosophe. --Chrysilla. --Périclès épouse Aspasie. --Socrate et
+ Alcibiade, amants d'Aspasie. --Dialogue entre Aspasie et Socrate.
+ --Pouvoir d'Aspasie sur l'esprit de Périclès. --Guerres de Samos
+ et de Mégare. --Aspasie et la femme de Xénophon. --Aspasie accusée
+ d'athéisme par Hermippe. --Périclès devant l'aréopage.
+ --Acquittement d'Aspasie. --Exil du philosophe Anaxagore et
+ du sculpteur Phidias, amis d'Aspasie. --Mort de Périclès.
+ --Aspasie se remarie avec un marchand de grains. --Croyance des
+ Pythagoriciens sur l'âme d'Aspasie. --La seconde Aspasie, dite
+ Aspasie _Milto_. --Le cynique Cratès. --Passion insurmontable que
+ ressentit Hipparchia pour ce philosophe. --Leur mariage. --Cynisme
+ d'Hipparchia. --Les _hypothèses_ de cette philosophe. --Portrait
+ des disciples de Diogène par Aristippe. --Les hétaires
+ _pythagoriciennes_. --La mathématicienne Nicarète, maîtresse de
+ Stilpon. --Philénis et Léontium, maîtresses d'Épicure. Amour
+ passionné d'Épicure pour Léontium. --Lettre de cette courtisane à
+ son amie Lamia. --Son amour pour Timarque, disciple d'Épicure.
+ --Son portrait par le peintre Théodore. --Ses écrits. --Sa fille
+ Danaé, concubine de Sophron, gouverneur d'Éphèse. --Mort de Danaé.
+ --Archéanasse de Colophon, maîtresse de Platon. --Bacchis de
+ Samos, maîtresse de Ménéclide, etc. --Célébration des courtisanes
+ par les philosophes et les poëtes.
+
+
+Il faut attribuer surtout l'origine et le progrès de l'hétairisme grec
+aux courtisanes qui s'intitulaient philosophes, parce qu'elles
+suivaient les leçons des _philosophes_, et servaient à leurs amours.
+Ces philosophes hétaires avaient mis de la sorte la Prostitution sous
+l'égide de la philosophie, et toutes les femmes, qui, par tempérament,
+par cupidité ou par paresse, s'abandonnaient aux dérèglements d'une
+vie impudique, pouvaient s'autoriser de l'exemple et des prouesses de
+Sapho, d'Aspasie et de Léontium. Il y eut sans doute un grand nombre
+d'hétaires qui se distinguèrent dans les différentes écoles de
+philosophie, mais l'histoire n'a consacré que dix ou douze noms, qui
+représentent seuls pendant plus de trois siècles le dogme et le culte
+de l'hétairisme, si l'on peut appliquer ce mot-là au système
+philosophique de la Prostitution. Ce système nous paraît avoir eu
+quatre formes et quatre phases distinctes, que nous nommerons
+_lesbienne_, _socratique_, _cynique_ et enfin _épicurienne_. On voit,
+par ces dénominations arbitraires, que Sapho, Socrate, Diogène et
+Épicure sont les patrons, sinon les auteurs, des doctrines que les
+hétaires philosophes se chargeaient de répandre dans le domaine de
+leurs attributions érotiques. Sapho prêcha l'amour des femmes;
+Socrate, l'amour spirituel; Diogène, l'amour grossièrement physique;
+Épicure, l'amour voluptueux. C'étaient là quatre amours dont les
+courtisanes de la philosophie se partageaient la propagande, et qui
+trouvaient ensuite plus ou moins de prosélytes parmi les hétaires
+familières auxquelles appartenait la direction suprême des plaisirs
+publics.
+
+La plus ancienne philosophe qui ait laissé un souvenir dans la légende
+des courtisanes grecques, c'est Mégalostrate, de Sparte, qui fut aimée
+du poëte Alcman, et qui philosophait, poétisait et faisait l'amour,
+674 ans avant Jésus-Christ. Sa philosophie était purement amoureuse,
+et il est permis de la regarder comme le prélude de l'épicuréisme.
+Alcman, selon le témoignage d'Athénée, fut le prince des poëtes
+érotiques, et comme il fut aussi le plus fougueux coureur de femmes
+(_erga mulieres petulantissimum_, dit la version latine qui ne dit pas
+tout), on comprend qu'il ait été le plus gros mangeur que
+l'antiquité s'honore d'avoir produit. Il passait à table ses jours et
+ses nuits, Mégalostrate couchée à ses côtés, et il chantait sans cesse
+un hymne à l'amour, que Mégalostrate répétait à l'unisson. Dans une
+épigramme de ce poëte, épigramme citée par Plutarque, le joyeux Alcman
+remarque, entre deux libations, que s'il eût été élevé à Sarde, patrie
+de ses ancêtres, il serait devenu un pauvre prêtre de Cybèle, privé de
+ses parties viriles, tandis qu'il est supérieur aux rois de Lydie,
+comme citoyen de Lacédémone, et comme amant de Mégalostrate. Après
+cette belle philosophe, qui n'empêcha pas son cher Alcman de mourir
+dévoré par les poux, il y a une espèce de lacune dans la philosophie
+érotique. Sapho, de Mitylène, invente l'amour lesbien, et le proclame
+supérieur à celui dont les femmes s'étaient contentées jusque-là.
+Sapho n'en avait pas toujours pensé ainsi, et elle n'en pensa pas
+toujours de même. Elle fut mariée d'abord à un riche habitant de l'île
+d'Andros, nommé Cercala, et elle en eut une fille qu'elle appela
+Cléis, du nom de sa mère; mais, étant devenue veuve, par un désordre
+de son imagination et de ses sens, elle se persuada que chaque sexe
+devait se concentrer sur lui-même et s'éteindre dans un embrassement
+stérile. Elle était poëte, elle était philosophe: ses discours, ses
+poésies lui firent beaucoup de partisans, surtout chez les femmes, qui
+n'écoutèrent que trop ses mauvais conseils. Quoique Platon l'ait
+gratifiée de l'épithète de _belle_, quoique Athénée se soit fié
+là-dessus à l'autorité de Platon, il est plus probable que Maxime de
+Tyr, qui nous la peint noire et petite, se conformait à la tradition
+la plus authentique. Ovide ne nous la montre pas autrement, et la
+savante madame Darcier ajoute au portrait de cette illustre Lesbienne,
+qu'elle avait les yeux extrêmement vifs et brillants. De plus, Horace,
+en lui attribuant la qualification de _mascula_, répétée par Ausone
+avec le même sens, s'est conformé à une opinion généralement reçue,
+qui voulait que Sapho eût été hermaphrodite, comme les faits parurent
+le prouver.
+
+Sans doute, la poétesse Sapho, née d'une famille distinguée de Lesbos,
+et possédant une fortune honorable, ne se prostituait pas à prix
+d'argent, mais elle tenait une école de Prostitution, où les jeunes
+filles de son gynécée apprenaient de bonne heure un emploi
+extra-naturel de leurs charmes naissants. On a voulu inutilement
+réhabiliter les moeurs et la doctrine de Sapho: il suffit de la
+fameuse ode, qui nous est restée parmi les fragments de ses poésies,
+pour démontrer aux plus incrédules que, si Sapho n'était pas
+hermaphrodite, elle était du moins tribade. (_Diversis amoribus est
+diffamata_, dit Lilio Gregorio Giraldi dans un de ses Dialogues, _adeo
+ut vulgo tribas vocaretur_.) Cette ode, ce chef-d'oeuvre de la
+passion hystérique, retrace la fièvre brûlante, l'extase, le trouble,
+les langueurs, le désordre et même la dernière crise de cette passion,
+plus délirante, plus effrénée que tous les autres amours. On
+ignore le nom de la Lesbienne à qui est adressée l'ode saphique, dont
+le froid Boileau Despréaux a rendu le mouvement et le coloris avec
+plus de chaleur et d'art que ses nombreux concurrents:
+
+ Heureux qui près de toi pour toi seule soupire,
+ Qui jouit du plaisir de t'entendre parler,
+ Qui te voit quelquefois doucement lui sourire!
+ Les dieux, dans son bonheur, peuvent-ils l'égaler?
+
+ Je sens de veine en veine une subtile flamme
+ Courir par tout mon corps, sitôt que je te vois;
+ Et dans les doux transports où s'égare mon âme,
+ Je ne saurais trouver de langue ni de voix.
+
+ Un nuage confus se répand sur ma vue,
+ Je n'entends plus, je tombe en de molles langueurs;
+ Et pâle, sans haleine, interdite, éperdue,
+ Un frisson me saisit, je tombe, je me meurs!
+
+On a essayé, mal à propos, de faire honneur à Phaon des sentiments et
+des sensations que Sapho exprime dans cette admirable pièce, qui nous
+fait tant regretter la perte de ses ouvrages; mais, d'un bout à
+l'autre, l'ode s'adresse à une personne du genre féminin. On est donc
+réduit à la laisser sans nom au milieu de l'école de Sapho, qui eut
+pour élèves ou pour amantes Amycthène, Athys, Anactorie, Thélésylle,
+Cydno, Eunica, Gongyle, Anagore, Mnaïs, Phyrrine, Cyrne, Andromède,
+Mégare, etc. Quelle que fût celle qui a inspiré l'ode sublime
+dont nous devons la conservation au rhéteur Longin, cette ode, qui
+offre une description si fidèle et si vraie de la fièvre saphique, a
+été enregistrée par la science médicale de l'antiquité, comme un
+monument diagnostique de cette affection. L'abbé Barthélemy, dans son
+_Voyage d'Anacharsis_, se borne à dire que Sapho «aima ses élèves avec
+excès, parce qu'elle ne pouvait rien aimer autrement.» La nature, en
+effet, avait ébauché en elle l'organe masculin en développant celui de
+son sexe. Ce fut, dit-on, l'amour incestueux de son frère Charaxus, ce
+fut la rivalité qu'elle rencontra de la part d'une courtisane
+égyptienne, nommée Rhodopis, ce fut surtout le triomphe de sa rivale,
+qui conduisirent Sapho à la recherche d'une nouvelle manière d'aimer.
+Elle vivait donc dans la compagnie de ses Lesbiennes, et elle oubliait
+que les hommes protestaient contre ses façons de faire, lorsque Vénus,
+pour la punir, lui envoya Phaon. Elle l'aima aussitôt et elle ne
+réussit point à vaincre les mépris de ce bel indifférent. Pline
+raconte que cet amour légitime était venu d'une source singulière:
+Phaon aurait trouvé sur son chemin une racine d'éryngium blanc, au
+moment où Sapho passait par là. Le vieux traducteur de Pline explique
+en ces termes ce curieux passage de l'_Histoire naturelle_: «Il y en a
+qui disent que la racine de l'éryngium blanc (qui est fort rare) est
+faite à mode de la nature d'un homme ou d'une femme; et tient-on que
+si un homme en rencontre une qui soit faite à mode du membre de
+l'homme, il sera bien aimé des femmes, et a-t-on opinion que cela seul
+induisit la jeune Sapho à porter amitié à Phao, Lesbien.» Cette
+_amitié_ fut telle, que Sapho, désespérée par les froideurs de Phaon,
+se jeta dans la mer, du haut du rocher de Leucade, pour étouffer sa
+flamme avec sa vie. Elle avait malheureusement trop instruit ses
+écolières, pour qu'elles renonçassent à leurs premières amours, et sa
+philosophie, qui n'était que la quintessence de l'amour lesbien, ne
+cessa jamais d'avoir des initiées, particulièrement chez les
+courtisanes. Quelques-unes d'entre elles, pour échapper aux poursuites
+des hommes qu'elles trouvaient aimables, se précipitèrent aussi du
+Saut de Leucade, afin de se guérir d'une passion que Sapho regardait
+comme une honte et comme une servitude.
+
+L'école de Sapho, par bonheur pour l'espèce humaine, ne fut toutefois
+qu'une exception qui ne pouvait prévaloir contre le véritable amour.
+L'hétaire Lééna, la philosophe, qu'on ne confondra point avec la
+favorite de Démétrius Poliorcète, n'avait pas été pervertie par
+l'esprit de contradiction des Lesbiennes; elle exerçait franchement et
+honorablement son métier de courtisane à Athènes; elle était l'amie,
+la maîtresse d'Harmodius et d'Aristogiton; elle conspira avec eux
+contre le tyran Pisistrate et son fils Hippias, 514 ans avant l'ère
+moderne. On s'empare d'elle, on la met à la torture, on veut
+qu'elle nomme ses complices, et qu'elle révèle le secret de la
+conspiration; mais elle, pour être plus sûre de garder ce secret, se
+coupe la langue avec ses dents et la crache au visage de ses
+bourreaux. On croit qu'elle périt dans les tourments. Les Athéniens,
+pour honorer sa mémoire, lui élevèrent un monument, représentant une
+lionne sans langue, en airain, qui fut placé à l'entrée du temple dans
+la citadelle d'Athènes. Ce n'est pas le seul acte de courage et de
+fierté que présentent les annales des courtisanes grecques. Une autre
+philosophe, Cléonice, hétaire de Byzance, s'était fait connaître par
+sa beauté et par divers écrits de morale. Ce fut sa réputation qui la
+désigna aux préférences de Pausanias, fils du roi de Sparte
+Cléombrote. Ce général demanda qu'on lui envoyât cette belle
+philosophe, pour le distraire des fatigues de la guerre. Cléonice
+arriva au camp, la nuit, pendant que Pausanias dormait: elle ne voulut
+point qu'on l'éveillât; elle fit seulement éteindre les lampes qui
+veillaient auprès du général endormi, et elle s'avança dans les
+ténèbres vers la couche du prince, qui, réveillé en sursaut par le
+bruit d'une lampe qu'elle renverse, croit à la présence d'un assassin,
+saisit son poignard et le lui plonge dans le sein. Depuis cette fatale
+méprise, chaque nuit lui faisait revoir le fantôme de Cléonice qui lui
+reprochait ce meurtre involontaire; il la conjurait en vain de
+s'apaiser et de lui pardonner; elle lui annonça qu'il ne serait
+délivré de cette sanglante apparition qu'en revenant à Sparte. Il
+y revint, mais pour y mourir de faim dans le temple de Minerve, où il
+s'était réfugié, afin d'échapper à la vengeance de ses concitoyens qui
+l'accusaient de trahison (471 ans avant Jésus-Christ).
+
+L'ère des courtisanes avait commencé en Grèce à l'époque où Cléonice
+alliait les séductions de l'amour aux enseignements de la philosophie.
+Une autre philosophe de la même espèce, Thargélie, de Milet, avait été
+chargée d'une mission aussi difficile que délicate par Xerxès, roi de
+Perse, qui méditait la conquête de la Grèce: cette hétaire, aussi
+remarquable par son esprit et son instruction, que par sa beauté et
+ses grâces, servait d'instrument politique à Xerxès; elle devait lui
+gagner les principales villes grecques, en inspirant de l'amour aux
+chefs qui les défendaient; elle réussit, en effet, dans cette première
+partie de sa galante mission: elle captiva successivement quatorze
+chefs, qui furent ses amants sans vouloir être les serviteurs du roi
+de Perse. Celui-ci, en pénétrant dans la Grèce par le passage des
+Thermopyles, se vit obligé d'emporter d'assaut les villes dont
+Thargélie croyait lui avoir assuré la possession. Thargélie s'était
+fixée à Larisse, et le roi de Thessalie l'avait épousée: elle cessa
+d'être hétaire, mais elle resta philosophe. La haute destinée de cette
+courtisane excita l'ambition d'une autre Milésienne, qui l'éclipsa
+bientôt dans la carrière des lettres et de la fortune. Aspasie,
+originaire de Milet, comme Thargélie, après avoir été dictériade
+à Mégare, épousa Périclès, l'illustre chef de la république d'Athènes.
+
+Elle était venue à Athènes, vers le milieu du cinquième siècle avant
+l'ère moderne; elle y était venue avec un brillant cortége d'hétaires
+qu'elle avait formées, et dont elle dirigeait habilement les
+opérations. Ces hétaires n'étaient pas des esclaves étrangères,
+savantes seulement dans l'art de la volupté; c'étaient de jeunes
+Grecques, de condition libre, nourries des leçons de la philosophie
+que professait leur éloquente institutrice, et initiées à tous les
+mystères de la galanterie la plus raffinée. Aspasie avait aussi des
+moyens de séduction toujours prêts pour toutes les circonstances, et
+elle exerçait, par l'intermédiaire de ses élèves, l'influence qu'elle
+ne daignait pas tirer de ses propres ressources. Elle ouvrit son école
+et y enseigna la rhétorique: les citoyens les plus considérables
+furent ses auditeurs et ses admirateurs. Périclès, qui s'était épris
+de cette philosophe, entraînait à sa suite, non-seulement les
+généraux, les orateurs, les poëtes, tous les hommes éminents de la
+république, mais encore les femmes et les filles de ces citoyens, que
+l'amour de la rhétorique rendait indulgentes pour tout le reste. Elles
+y allaient «pour l'ouïr deviser,» dit Plutarque dans la naïve
+traduction de Jacques Amyot, aumônier de Charles IX et évêque
+d'Auxerre, «combien qu'elle menast un train qui n'estoit guères
+honneste, parce qu'elle tenoit en sa maison de jeunes garces qui
+faisoient gain de leur corps.» Ce fut par là qu'elle acheva de
+captiver Périclès qui l'aimait à la passion, mais qui n'était pas
+indifférent aux ragoûts de libertinage qu'elle lui préparait. Aspasie
+se montrait partout en public, au théâtre, au tribunal, au lycée, à la
+promenade, comme une reine entourée de sa cour; elle s'était fait,
+d'ailleurs, une royauté plus rare et moins lourde à porter que toutes
+les autres: elle seule donnait le ton à la mode; elle seule dictait
+des lois aux Athéniens et même aux Athéniennes pour tout ce qui
+concernait les habits, le langage, les opinions, les moeurs mêmes,
+car elle mit en honneur l'hétairisme et elle lui ôta, pour ainsi dire,
+sa tache originelle. Les jeunes Grecques, en dépit de leur naissance,
+descendirent du rang de citoyennes à celui de courtisanes, et se
+proclamèrent philosophes à l'exemple d'Aspasie.
+
+Périclès, avant d'aimer Aspasie, avait aimé Chrysilla, fille de Télée
+de Corinthe; mais ce premier amour passa sur son union conjugale, sans
+la dissoudre ni la troubler. Dès qu'il eut connu Aspasie, il ne songea
+plus qu'à rompre son mariage, pour en contracter un nouveau avec elle.
+Il amena donc sa femme à consentir au divorce, et il put alors, en se
+remariant, introduire dans sa maison la belle philosophe qu'on
+appelait dans les tavernes la _dictériade de Mégare_. Périclès était
+fort amoureux, mais il n'était pas jaloux; il laissait Aspasie
+fréquenter Socrate et Alcibiade, qui l'avaient possédée avant
+lui: «Il n'allait jamais au sénat, rapporte Plutarque, et il n'en
+revenait jamais, sans donner un baiser à son Aspasie.» Les
+commentateurs n'ont pas dédaigné de s'occuper de ce baiser quotidien
+du départ et du retour: ils l'ont supposé aussi tendre que Périclès
+était capable de le faire. Ensuite, Aspasie demeurait seule avec
+Socrate ou Alcibiade, et elle ne se consacrait pas uniquement à la
+philosophie, en attendant Périclès. L'entretien roulait entre nos
+philosophes sur des sujets érotiques, et l'on regrette d'apprendre que
+cette charmante femme tolérait, encourageait même chez ses deux amis
+les désordres les plus repoussants. Platon nous a conservé un fragment
+d'un dialogue entre Socrate et Aspasie: «Socrate, j'ai lu dans ton
+coeur, lui dit-elle; il brûle pour le fils de Dinomaque et de
+Clinias. Écoute, si tu veux que le bel Alcibiade te paye de retour,
+sois docile aux conseils de ma tendresse. --O discours ravissants!
+s'écrie Socrate, ô transports!... Une sueur froide a parcouru mon
+corps, mes yeux sont remplis de larmes... --Cesse de soupirer,
+interrompt-elle; pénètre-toi d'un enthousiasme sacré; élève ton esprit
+aux divines hauteurs de la poésie: cet art enchanteur t'ouvrira les
+portes de son âme. La douce poésie est le charme des intelligences;
+l'oreille est le chemin du coeur, et le coeur l'est du reste.»
+Socrate, de plus en plus attendri, ne sait que pleurer et cache son
+front chauve entre ses mains: «Pourquoi pleures-tu, mon cher
+Socrate? Il troublera donc toujours ton coeur, cet amour qui s'est
+élancé, comme l'éclair, des yeux de ce jeune homme insensible? Je t'ai
+promis de le fléchir pour toi!...» La complaisante Aspasie ne paraît
+pas trop piquée du successeur que Socrate veut lui donner, elle qui
+avait eu les prémices de cette austère sagesse. «Vénus se vengea de
+lui, dit le poëte élégiaque Hermésianax, en l'enflammant pour Aspasie;
+son esprit profond n'était plus occupé que des frivoles inquiétudes de
+l'amour. Toujours il inventait de nouveaux prétextes pour retourner
+chez Aspasie, et lui, qui avait démêlé la vérité dans les sophismes
+les plus tortueux, ne pouvait trouver d'issue aux détours de son
+propre coeur.»
+
+Aspasie ne manifesta jamais mieux son pouvoir sur l'esprit de Périclès
+qu'en obtenant de lui qu'il déclarât la guerre aux Samiens, puis aux
+Mégariens. Dans ces deux guerres, elle accompagna son mari et ne se
+sépara point de sa maison d'hétaires. La guerre de Samos ne fut pour
+elle qu'un souvenir d'intérêt à l'égard de sa ville natale: Aspasie ne
+voulut pas que les Samiens, qui étaient alors en lutte avec les
+Milésiens, s'emparassent de Milet; elle promit du secours à ses
+compatriotes et elle leur tint parole. Quant à la guerre de Mégare, la
+cause en était moins honorable. Alcibiade, ayant entendu vanter les
+charmes de Simoethe, courtisane de Mégare, se rendit dans cette
+ville avec quelques jeunes libertins, et ils enlevèrent
+Simoethe en disant qu'ils agissaient pour le compte de Périclès. Les
+Mégariens usèrent de représailles et firent enlever aussi deux
+hétaires de la maison d'Aspasie. Celle-ci se plaignit amèrement, et
+voici la guerre déclarée. Cette guerre de Mégare fut le commencement
+de celle du Péloponèse. Aspasie, par sa présence et par l'aimable
+concours de ses filles, entretint le courage des capitaines de
+l'armée; pendant le siége de Samos surtout, les hétaires ne chômèrent
+pas, et elles firent de si énormes bénéfices, qu'elles remercièrent
+Vénus en lui élevant un temple aux portes de cette ville, qui n'avait
+pas résisté longtemps à l'armée de Périclès. Cette double guerre, qui
+coûtait, si glorieuse qu'elle fût, beaucoup de sang et d'argent,
+augmenta le nombre des ennemis d'Aspasie et accrut leur acharnement.
+Les femmes honnêtes, irritées de se voir préférer des courtisanes qui
+savaient mieux plaire, reprochèrent vivement à Aspasie et à ses
+compagnes de débaucher les hommes, et de faire tort aux amours
+légitimes. Aspasie rencontra la femme de Xénophon, qui criait plus
+haut que les autres; elle l'arrêta par le bras et lui dit en souriant:
+«Si l'or de votre voisine était meilleur que le vôtre, lequel
+aimeriez-vous mieux, le vôtre ou le sien? --Le sien, répondit en
+rougissant cette fière vertu. --Si ses habits et ses joyaux étaient
+plus riches que les vôtres, continua Aspasie, aimeriez-vous mieux les
+siens que les vôtres? --Oui, répliqua-t-elle sans hésiter. --Mais
+si son mari était meilleur que le vôtre, ne l'aimeriez-vous pas mieux
+aussi?» La femme de Xénophon ne répondit rien et s'enveloppa dans les
+plis de son voile.
+
+Cependant les ennemis d'Aspasie redoublaient de malice et de perfidie.
+Les poëtes comiques, payés ou séduits, l'insultaient en plein théâtre:
+ils l'appelaient une nouvelle Omphale, une nouvelle Déjanire, pour
+exprimer le tort qu'elle faisait à Périclès. Cratinus alla jusqu'à la
+traiter de concubine impudique et déhontée. C'est alors qu'Hermippe,
+un de ces faiseurs de comédies, l'accusa d'athéisme devant l'aréopage,
+en ajoutant, dit le Plutarque d'Amyot, «qu'elle servait de maquerelle
+à Périclès, recevant en sa maison des bourgeoises de la ville, dont
+Périclès jouissait.» L'accusation suivit son cours; Aspasie comparut
+en face de l'aréopage, et elle eût été inévitablement condamnée à
+mort, si Périclès n'était venu en personne pour la défendre: il la
+prit dans ses bras, il la couvrit de baisers et il ne put trouver que
+des larmes; mais ces larmes eurent une éloquence qui sauva l'accusée.
+La même accusation atteignit ses amis, le philosophe Anaxagore et le
+sculpteur Phidias; mais Périclès ne put les préserver de l'exil qui
+les frappa, malgré les pleurs d'Aspasie. En perdant le grand homme qui
+l'avait réhabilitée, Aspasie ne resta pas fidèle à sa mémoire; elle
+lui donna pour successeur un grossier marchand de grains, nommé
+Lysiclès, qu'elle prit la peine de polir et de parfumer. Elle ne
+cessa point de professer la rhétorique, la philosophie et
+l'hétairisme. Elle mourut vers la fin du cinquième siècle avant
+Jésus-Christ. C'était une croyance des Pythagoriens, que son âme avait
+été celle de Pythagore, et qu'elle passa de son beau corps dans celui
+du hideux cynique Cratès. Son nom avait retenti jusqu'au fond de
+l'Asie, et la maîtresse de Cyrus le jeune, gouverneur de
+l'Asie-Mineure, voulut être nommée aussi Aspasie, en souvenir de la
+célèbre philosophe qu'elle essayait d'imiter. Cette seconde Aspasie,
+non moins remarquable par sa beauté et son esprit, hérita de la
+célébrité de son homonyme, et entra tour à tour dans le lit de deux
+rois de Perse, Artaxerxe et Darius. Elle était Phocéenne, et avant de
+prendre le surnom d'Aspasie, elle avait porté celui de _Milto_,
+c'est-à-dire vermillon, à cause de l'éclat de son teint.
+
+Puisque Aspasie, par la grâce de la métempsycose, avait consenti à
+devenir le cynique Cratès, on s'étonnera moins de la préférence que la
+philosophe Hipparchia avait accordée à ce cynique, qui vivait en chien,
+350 ans avant Jésus-Christ. Elle appartenait à une bonne famille
+d'Athènes; elle n'était pas laide; elle avait beaucoup d'intelligence et
+d'instruction; mais dès qu'elle eut écouté Cratès discutant sur les
+arcanes de la philosophie cynique, elle devint amoureuse de lui, et elle
+ne craignit pas de déclarer à ses parents qu'elle se livrerait à Cratès.
+On l'enferma: elle ne fit que soupirer pour Cratès. Sa famille alla
+supplier ce philosophe de s'employer à guérir cette obstinée, et il s'y
+employa de très-bonne foi. Quand il vit que ses raisons et ses avis
+n'avaient pas le moindre crédit auprès d'Hipparchia, il étala sa
+pauvreté devant elle, il lui découvrit sa bosse, il mit par terre son
+bâton, sa besace et son manteau: «Voilà l'homme que vous aurez, lui
+dit-il, et les meubles que vous trouverez chez lui. Songez-y bien, vous
+ne pouvez devenir ma femme, sans mener la vie que prescrit notre secte.»
+Hipparchia lui répondit qu'elle était prête à tout et qu'elle avait fait
+ses réflexions. Cratès fit aussi les siennes sur-le-champ, et en
+présence du peuple qui s'était rassemblé, il célébra ses noces dans le
+Poecile. Depuis ce jour-là, Hipparchia s'attacha aux pas de Cratès,
+rôdant partout avec lui, l'accompagnant dans les festins, contre l'usage
+des femmes mariées, et ne se faisant aucun scrupule, suivant les
+expressions de Bayle, «de lui rendre le devoir conjugal au milieu des
+rues.» Telle était la prescription de la philosophie cynique. Saint
+Augustin, dans sa _Cité de Dieu_, met en doute cette circonstance
+malhonnête, en disant (et nous nous servons de la traduction du
+vénérable Lamothe Levayer, précepteur de Monsieur, frère de Louis XIII)
+«qu'il ne peut croire que Diogène ni ceux de sa famille, qui ont eu la
+réputation de faire toutes choses en public, y prissent néanmoins une
+véritable et solide volupté, s'imaginant qu'ils ne faisoient qu'imiter
+sous le manteau cynique les remuements de ceux qui s'accouplent, pour
+imposer ainsi aux yeux des spectateurs.» Quoi qu'il en soit, les noces
+de Cratès et d'Hipparchia furent immortalisées par les cynogamies que
+les cyniques d'Athènes célébraient de la même manière sous le portique
+du Poecile. Hipparchia était encore plus cynique que son Cratès, et rien
+ne pouvait la faire rougir. Un jour, dans un repas, elle posa un
+sophisme que l'athée Théodore résolut, en lui levant la jupe, suivant
+les expressions un peu hasardées dont se sert Ménage pour traduire
+Diogène-Laerce (+anesyre d' autês thoimation+). Hipparchia ne bougea pas
+et le laissa faire. «Qu'est-ce que cela prouve?» lui dit-elle, en le
+voyant s'arrêter tout court. Il ne paraît pas que la philosophie de
+Diogène ait eu beaucoup de prestige pour les courtisanes, car, suivant
+les termes énergiques d'un poëte grec, «elle ne fit pas baisser le prix
+des parfums.» Hipparchia eut pourtant des élèves qui suivaient son
+vilain exemple, et qui faisaient rougir jusqu'aux dictériades. Elle
+composa plusieurs ouvrages de philosophie et de poésie, entre autres,
+des lettres, des tragédies et un traité sur les hypothèses, ce qui fit
+dire à une hétaire: «Tout chez elle est hypothèse, même l'amour.» Il y a
+dans le grec un jeu de mots fort libre, que peut faire comprendre
+l'étymologie d'_hypothèse_ (+hypo+, sous, et +thesis+, position).
+Hipparchia, en tant que courtisane, ne pouvait avoir de vogue que dans
+le monde cynique, car le portrait que le philosophe Aristippe nous a
+laissé des disciples de Diogène, donne des femmes de cette secte une
+idée assez peu engageante: «N'auriez-vous pas raison, dit-il, de vous
+moquer de ces hommes qui tirent vanité de l'épaisseur de leur barbe,
+d'un bâton noueux et d'un manteau en guenilles, sous lequel ils cachent
+la saleté la plus outrée et toute la vermine qui peut s'y loger? Que
+diriez-vous encore de leurs ongles qui ressemblent aux griffes d'une
+bête fauve?»
+
+Les pythagoriciens étaient du moins, en dépit des préceptes de
+Socrate, mieux vêtus et mieux lavés; les hétaires qui se consacraient
+à ces philosophes et qui leur prêtaient une aide dévouée, n'avaient
+rien de repoussant dans leur toilette, et à travers les soins de la
+philosophie, elles prenaient le temps de soigner les choses
+matérielles. Ces hétaires ne faisaient pas fi du luxe, principalement
+celles de la secte d'Épicure. Avant lui, Stilpon, philosophe de
+Mégare, au milieu du quatrième siècle avant Jésus-Christ, avait
+introduit aussi les hétaires dans la secte des stoïciens, quoique
+cette secte regardât la vertu comme le premier des biens. Stilpon
+commença par être débauché et il en conserva toujours quelque chose,
+alors même qu'il recommandait à ses disciples de tenir en bride leurs
+passions: le fond de sa doctrine était l'apathie et l'immobilité. Sa
+maîtresse Nicarète, qu'il faut distinguer d'une courtisane du même
+nom, mère de la fameuse Nééra, protestait contre cette doctrine
+et partageait ses moments entre les mathématiques et l'amour. Née de
+parents honorables qui lui donnèrent une belle éducation, elle fut
+passionnée pour les problèmes de la géométrie et elle ne refusait pas
+ses faveurs à quiconque lui proposait une solution algébrique. Stilpon
+ne lui apprit que la dialectique; d'autres lui enseignèrent les
+propriétés des grandeurs qui font l'objet des mathématiques; Stilpon
+s'enivrait et dormait souvent; les autres n'en étaient que plus
+éveillés. Une secte philosophique qui avait des hétaires pour lui
+faire des partisans, ne manquait jamais de réussir. Si la
+mathématicienne Nicarète rendit des services multipliés aux stoïciens,
+Philénis et Léontium ne furent pas moins utiles aux épicuriens.
+Philénis, disciple et maîtresse d'Épicure, écrivit un traité sur la
+physique et sur les atomes crochus. Elle était de Leucade, mais elle
+n'en fit pas le saut, car elle n'avait point à se plaindre de la
+froideur de ses amants. Elle eut à sa disposition la jeunesse
+d'Épicure; Léontium ne connut ce philosophe que dans sa vieillesse: il
+ne l'en aima que davantage, et elle était bien embarrassée de lui
+rendre amour pour amour. «Je triomphe, ma chère reine, lui écrivait-il
+en réponse à une de ses lettres; de quel plaisir je me sens pénétré à
+la lecture de votre épître!» Diogène-Laerce n'a malheureusement cité
+que ce début épistolaire. Quant aux lettres de Léontium, on n'en a
+qu'une seule, adressée à son amie Lamia, et l'on peut juger, d'après
+cette lettre, que le vieil Épicure avait plus d'un rival préféré.
+Ses soupçons et sa jalousie n'étaient donc que trop justifiés.
+Léontium admirait le philosophe et abhorrait le vieillard.
+
+«J'en atteste Vénus! écrit-elle à Lamia; oui, si Adonis pouvait revenir
+ici-bas et qu'il eût quatre-vingts ans, qu'il fût accablé des infirmités
+de cet âge, rongé par la vermine, couvert de toisons puantes et
+malpropres, ainsi que mon Épicure, Adonis lui-même me paraîtrait
+insoutenable.» Épicure est jaloux, avec raison, d'un de ses disciples,
+de Timarque, jeune et beau Céphisien, que Léontium lui préfère à juste
+titre. «C'est Timarque, dit-elle, qui le premier m'a initiée aux
+mystères de l'amour: il demeurait dans mon voisinage et je crois qu'il
+eut les prémices de mes faveurs. Depuis ce temps, il n'a cessé de me
+combler de biens: robes, argent, servantes, esclaves, joyaux des pays
+étrangers, il m'a tout prodigué.» Épicure n'est pas moins généreux, mais
+il n'en est pas plus aimable et il est cent fois plus jaloux; car, si
+Timarque souffre sans se plaindre la rivalité de son maître, celui-ci ne
+peut lui pardonner d'être jeune, beau et aimé. Épicure charge donc ses
+disciples favoris Hermaque, Metrodore, Polienos, de surveiller les deux
+amants et de les empêcher de se joindre. «Que faites-vous, Épicure? lui
+dit Léontium, qui essaye de l'apaiser. Vous vous traduisez vous-même en
+ridicule; votre jalousie va devenir le sujet des conversations
+publiques et des plaisanteries du théâtre, les sophistes gloseront sur
+vous.» Mais le barbon ne veut rien entendre: il exige qu'on n'aime que
+lui: «Toute la ville d'Athènes, fût-elle peuplée d'Épicures ou de leurs
+semblables, s'écrie Léontium poussée à bout, j'en jure par Diane, je ne
+les estimerais certainement pas tous ensemble autant que la moindre
+partie du corps de Timarque, voire le bout de son doigt!» Léontium
+demande un asile à Lamia, pour se mettre à l'abri des fureurs et des
+tendresses d'Épicure.
+
+Elle ne s'épargnait pas, d'ailleurs, les distractions; elle avait, en
+même temps, un autre amant, le poëte Hermésianax, de Colophon, qui
+composa en son honneur une histoire des poëtes amoureux et qui lui
+réserva la plus belle place dans ce livre. Mais elle était plus
+préoccupée de philosophie que de poésie, et elle ne se trouvait jamais
+mieux que dans les délicieux jardins d'Épicure, où elle se prostituait
+publiquement avec tous les disciples du maître, auquel elle accordait
+aussi ses faveurs devant tout le monde. C'est Athénée qui nous fournit
+ces détails philosophiques. On est indécis, après cela, pour deviner
+la manière dont le peintre Théodore avait représenté Léontium en
+méditation: _Leontium Epicuri cogitantem_, dit Pline, qui fait l'éloge
+de ce portrait célèbre. Elle ne se bornait point à parler sur la
+doctrine d'Épicure: elle écrivait des ouvrages remarquables par
+l'élégance du style. Celui qu'elle rédigea contre le savant
+Théophraste faisait l'admiration de Cicéron, qui regrettait de
+trouver tant d'atticisme provenant d'une source si impure. On prétend
+que la doctrine épicurienne l'avait rendue mère, et que sa fille
+Danaé, qu'elle attribuait à Épicure, naquit sous les platanes des
+jardins de ce philosophe. Au reste, malgré son âge vénérable, Épicure
+couvait sous ses cheveux blancs toutes les ardeurs d'un jeune coeur.
+Diogène-Laerce cite de lui cette lettre comparable à l'ode brûlante de
+Sapho: «Je me consume moi-même; à peine puis-je résister au feu qui me
+dévore; j'attends le moment où tu viendras te réunir à moi comme une
+félicité digne des dieux!» Par malheur, cette épître passionnée n'est
+point adressée à Léontium, mais à Pitoclès, un des disciples du père
+de l'épicurisme. Nonobstant Pitoclès et Léontium, on a tenté de faire
+d'Épicure le plus chaste, le plus vertueux des philosophes. Léontium
+lui survécut sans doute et florissait encore vers le milieu du
+troisième siècle avant l'ère moderne.
+
+Sa fille Danaé ne mourut pas en courtisane: elle était devenue la
+concubine de Sophron, gouverneur d'Éphèse, sans abandonner pour cela
+la philosophie de sa mère et de son père. Sophron l'aimait éperdument,
+et Laodicée, femme de Sophron, ne fut pas jalouse d'elle; au
+contraire, elle en fit son amie et sa confidente: elle lui confia un
+jour qu'elle avait remis à des assassins le soin de les délivrer
+toutes deux à la fois d'un mari et d'un amant. Danaé s'en alla tout
+révéler à Sophron, qui n'eut que le temps de s'enfuir à Corinthe.
+Laodicée, furieuse de voir sa victime lui échapper, se vengea sur
+Danaé et ordonna qu'elle fût précipitée du haut d'un rocher. Danaé, en
+mesurant la profondeur du précipice dans lequel on allait la jeter,
+s'écria: «O dieux! c'est avec raison qu'on nie votre existence. Je
+meurs misérablement pour avoir voulu sauver la vie de l'homme que
+j'aimais, et Laodicée, qui voulut assassiner son époux, vivra au sein
+de la gloire et des honneurs.»
+
+Telles furent les principales philosophes qui ont fait partie des
+hétaires grecques et qui donnèrent un prestige de science, un attrait
+d'esprit, une raison d'être, aux faits et gestes de la Prostitution;
+elles s'élevèrent au rang des maîtres de la philosophie, par la parole
+et par le style: leur gloire rejaillit sur l'innombrable famille des
+courtisanes qui, en fréquentant des poëtes et des philosophes, ne
+devenaient pas toutes philosophes et poëtes elles-mêmes. Platon eut
+Archéanasse de Colophon; Ménéclide, Bacchis de Samos; Sophocle,
+Archippe; Antagoras, Bédion, etc.; mais ces hétaires se contentèrent
+de briller dans les choses de leur profession et ne cherchèrent pas à
+s'approprier le génie de leurs amants, comme Prométhée le feu sacré.
+Poëtes et philosophes à l'envi chantèrent les louanges des
+courtisanes.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII.
+
+ SOMMAIRE. --Les _familières_ des hommes illustres de la Grèce.
+ --Amour de Platon pour la vieille Archéanasse. --Épigramme qu'il
+ fit sur les rides de cette hétaire. --Interprétation de cette
+ épigramme par Fontenelle. --L'Hippique Plangone. --Pamphile.
+ --Singulière offrande que fit cette courtisane à Vénus. --Son
+ académie d'équitation. --Vénus _Hippolytia_. --Rivalité de
+ Plangone et de Bacchis. --Proclès de Colophon. --Générosité de
+ Bacchis. --Le collier des deux amies. --Archippe et Théoris,
+ maîtresses de Sophocle. --Hymne de Sophocle à Vénus. --Théoris
+ condamnée à mort sur l'accusation de Démosthène. --Archippe la
+ _Chouette_. --Aristophane rival de Socrate. --Théodote, _Don de
+ Dieu_. --Socrate _sage conseiller des amours_. --Dédains
+ d'Archippe pour Aristophane. --Vengeance d'Aristophane. --Les
+ _Nuées_. --Mort de Socrate. --Lamia et Glycère, maîtresses de
+ Ménandre. --Lettre de Glycère à Bacchis. --Amour sincère de
+ Ménandre pour Glycère. --Comédies faites en l'honneur des
+ courtisanes. --Le poëte Antagoras et l'avide Bédion. --Lagide ou
+ la _Noire_ et le rhéteur Céphale. --Choride et Aristophon. --Phyla
+ concubine d'Hypéride. --Les maîtresses d'Hypéride. --Euthias
+ accusateur de Phryné. --Isocrate et Lagisque. --Herpyllis et
+ Aristote. --L'esclave Nicérate et le rhéteur Stéphane.
+ --L'impudique Nééra. --Le maître, le complaisant, le médecin et
+ l'ami de Naïs ou Oia. --L'hétaire Bacchis. --Efforts que fit
+ cette courtisane pour sauver Phryné de l'accusation portée contre
+ elle par Euthias. --Regrets que causa sa mort. --Désespoir
+ d'Hypéride son amant. --La _bonne_ Bacchis. --Moeurs honnêtes de
+ la courtisane Pithias. --Exemple de tendresse donné par Théodète
+ lors de la mort d'Alcibiade son amant. --L'hétaire Médontis
+ d'Abydos. --Les _quadriges_ de Thémistocle. --La vieille
+ courtisane Thémistonoé. --Boutades de Nico dite la _Chèvre_.
+ --Épigrammes de Mania dite l'_Abeille_ et _Manie_.
+
+
+Presque tous les grands hommes de la Grèce s'attachèrent, comme
+Périclès, au char des courtisanes; chaque orateur, chaque poëte eut sa
+familière; mais, quoique les hétaires, qui s'adonnaient ainsi aux
+lettres et à l'éloquence, n'eussent pour mobile d'intérêt que l'amour
+de la célébrité, elles furent souvent trompées dans leur attente, et
+leurs amants ne les ont célébrées que dans des ouvrages qui
+survivaient peu à la circonstance, ou qui du moins ne sont pas venus
+jusqu'à nous. Il ne reste donc que bien peu de détails sur ces
+hétaires que les noms illustres de leurs adorateurs nous recommandent
+assez, mais qui ont peut-être trop négligé de se recommander par
+elles-mêmes, par leurs grâces et par leur esprit. Il semble que les
+hommes éminents qui ne rougissaient pas de les aimer et de se traîner
+à leurs pieds publiquement, aient craint de se compromettre vis-à-vis
+de la postérité en se faisant les trompettes de la Prostitution et des
+vices qui en découlent. Il est possible aussi que les maîtresses
+choisies par les maîtres de la littérature grecque n'eussent pas
+d'autre mérite que l'honneur de ce choix et leur beauté
+matérielle; ce n'est pas d'aujourd'hui que les gens d'esprit ont donné
+la préférence aux belles statues, et se sont moins préoccupés des
+sentiments que des sensations; or, chez les Grecs, comme nous l'avons
+déjà dit, la femme était surtout remarquable par la perfection des
+formes, et son corps harmonieux avait seul plus de séductions muettes
+que l'esprit et le coeur n'en eussent pu mettre dans sa voix et dans
+son entretien. Nous en conclurons que les amantes des poëtes, des
+orateurs et des savants, n'étaient que belles et voluptueuses.
+
+Platon dérogea pourtant de la philosophie jusqu'à composer des vers
+sur les rides de son Archéanasse, qu'il n'en aimait pas moins, si
+ridée qu'elle fût. Cette épigramme, qui est intraduisible en français,
+roule sur l'analogie de consonnance que présente en grec le mot _ride_
+et le mot _bûcher_ (en latin, _rogum_ et _ruga_): «Archéanasse,
+hétaire colophonienne, est maintenant à moi, elle qui cache sous ses
+rides un Amour vainqueur. Ah! malheureux, qu'elle a touchés de sa
+flamme dans sa première jeunesse, vous êtes depuis longtemps la proie
+du bûcher!» On attribue au poëte Asclépiade ces vers qui portent le
+nom de Platon, et que Fontenelle a déguisés de la sorte dans une
+galante imitation qu'il s'est bien gardé de rapprocher de l'original
+grec:
+
+ L'aimable Archéanasse a mérité ma foi;
+ Elle a des rides, mais je voi
+ Une troupe d'Amours se jouer dans ses rides.
+ Vous qui pûtes la voir avant que ses appas
+ Eussent du cours des ans reçu ces petits vides,
+ Ah! que ne souffrîtes-vous pas?
+
+Au reste, l'épigramme de Platon ou d'Asclépiade pourrait s'entendre de
+dix manières et se traduire de cent. Nous comprenons mieux une autre
+épigramme, dont l'auteur ne s'est pas nommé, et qui a été faite pour
+une autre courtisane de Milet, appelée Plangone en Grèce, et Pamphile
+en Ionie. Cette Plangone, dont la beauté était sans rivale, enleva les
+amants de ses deux amies Philénis et Bacchis; puis, satisfaite de sa
+double victoire, offrit à Vénus un fouet et une bride, avec cette
+inscription allégorique: «Plangone a dédié ce fouet et ces rênes
+brillantes, et les a mis sur la porte de son académie, où l'on apprend
+si bien à monter à cheval, après avoir vaincu avec un seul coursier la
+guerrière Philénis, quoiqu'elle commençât déjà à être sur le retour.
+Aimable Vénus, accorde-lui la faveur de voir sa victoire passer à
+l'immortalité.» Le poëte, dans ces vers, compare la carrière amoureuse
+aux stades où se faisait la course des chars; Plangone se servit si
+habilement du fouet et de la bride, qu'elle atteignit le but avant
+Philénis, qui avait dépassé pourtant la borne fatale, et qui se
+croyait sûre de garder l'avantage; quant au coursier, que montait
+Plangone dans cette lutte mémorable, c'était peut-être le poëte
+lui-même. Si Plangone eut le prix de la course cette fois-là, elle fut
+moins heureuse plus tard; Lucien nous apprend qu'elle se trouva
+un beau matin dépouillée par son amant, qui de cheval était devenu
+écuyer et avait retourné le fouet et la bride contre son écuyère: «Un
+seul cavalier lui a coûté la vie,» dit Lucien, qui faisait allusion à
+l'inscription de l'offrande à Vénus. Nous supposerions volontiers qu'à
+cette offrande était jointe une statuette représentant la courtisane
+sous les traits de la déesse qu'elle invoquait dans son académie
+d'équitation, car son nom (+plangôn+) resta depuis à des
+poupées ou images de cire qu'on vendait aux portes des temples de
+Vénus, principalement à Trézène, où Vénus était adorée sous le titre
+d'_Hippolytia_.
+
+Plangone fut moins célèbre par ses moeurs hippiques que par sa
+rivalité avec Bacchis. Cette belle hétaire de Samos, la plus douce et
+la plus honnête des courtisanes, avait pour amant Proclès de Colophon.
+Ce jeune homme rencontra Plangone et oublia Bacchis; mais Plangone,
+sachant quelle était sa rivale, ne voulut pas écouter d'abord les
+tendres supplications de Proclès, qui lui offrait de tout sacrifier
+pour elle, même Bacchis: «Demandez-moi une preuve d'amour? disait-il,
+je vous la donnerai, dût-elle me coûter la vie. --Eh bien! je te
+demande le collier de Bacchis, répondit Plangone en riant.» Ce collier
+de perles n'avait pas de pareil au monde: les reines d'Asie
+l'enviaient à la courtisane, qui le portait jour et nuit. Proclès,
+désespéré, s'en alla trouver Bacchis, lui avoua en pleurant qu'il se
+mourait d'amour, et que Plangone, par dérision sans doute, ne lui
+laissait aucun espoir, à moins qu'il n'eût le collier de Bacchis à
+donner en échange de ce qu'il demandait. Bacchis détacha en silence
+son collier et le mit dans les mains de Proclès; celui-ci, éperdu,
+indécis, fut au moment de le rendre en se jetant aux genoux de sa
+noble maîtresse; mais la passion l'emporta; il se leva en tremblant et
+s'enfuit comme un voleur avec le collier: «Je vous renvoie votre
+collier, écrivit Plangone à Bacchis dont elle admirait la générosité;
+demain je vous renverrai votre amant.» Les deux courtisanes conçurent
+réciproquement beaucoup d'estime l'une pour l'autre, et se lièrent
+d'une si étroite amitié, qu'elles mirent en commun jusqu'à l'amant et
+le collier. Quand on voyait Proclès entre ses deux maîtresses, on
+disait: «C'est le collier des deux amies!»
+
+Revenons aux maîtresses des grands hommes. Sophocle, le vieux Sophocle
+en eut deux, Archippe et Théoris. Celle-ci était prêtresse dans les
+mystères de Vénus et de Neptune; elle passait aussi pour magicienne,
+parce qu'elle fabriquait des philtres. Elle avait dédaigné l'amour du
+fameux Démosthène, pour flatter l'orgueil de Sophocle, qui adressa cet
+hymne à Vénus: «O déesse, écoute ma prière! Rends Théoris insensible
+aux caresses de cette jeunesse que tu favorises; répands des charmes
+sur ma chevelure blanche; fais que Théoris préfère un vieillard. Les
+forces du vieillard sont épuisées, mais son esprit conçoit encore
+des désirs.» Démosthène, pour se venger des dédains de cette belle
+prêtresse, l'accusa d'avoir conseillé aux esclaves de tromper leurs
+maîtres, et la fit condamner à mort. Sophocle ne paraît pas avoir pris
+la défense de la malheureuse Théoris. Il aimait déjà peut-être
+Archippe, qui lui sacrifia le jeune Smicrinès: «C'est une chouette,
+dit celui-ci, elle se plaît sur les tombeaux.» Ce tombeau-là cachait
+un trésor: Sophocle, qui mourut centenaire, laissa tous ses biens par
+testament à l'aimable chouette. Les courtisanes n'avaient pas moins
+d'empire sur la comédie que sur la tragédie. Aristophane fut le rival
+de Socrate, et eut une passion malheureuse pour la maîtresse de ce
+philosophe, qu'on avait surnommée _Théodote_, c'est-à-dire _Don de
+Dieu_. Cette divine hétaire avait reçu des leçons de Socrate, qui
+s'intitulait lui-même le _sage conseiller en amours_; elle s'était
+éprise de ce nez camard et de ce front chauve; elle avait supplié
+Socrate de lui donner la plus humble place parmi ses amantes et ses
+disciples: «Prêtez-moi donc un philtre dont je puisse me servir, lui
+avait-elle dit en soupirant, pour vous attirer près de moi? --Mais je
+ne veux pas vraiment, avait répondu Socrate, être attiré près de vous;
+je prétends bien que vous veniez me chercher vous-même. --J'irai
+volontiers, si vous consentez à me recevoir. --Je vous recevrai s'il
+n'y a personne auprès de moi que j'aime plus que vous.» Elle choisit
+bien son temps: Socrate était seul. Socrate continua de lui
+donner d'excellents avis pour régler sa conduite de courtisane, et
+pour conserver longtemps ses amants en les rendant toujours plus
+passionnés. Ce fut sur ces entrefaites, qu'elle se fit un ennemi
+d'Aristophane, lorsqu'elle refusa d'en faire un amant. Le terrible
+poëte soupçonna Socrate d'avoir prévenu contre lui la naïve Théodote,
+et au lieu de se venger d'elle, il composa la comédie des _Nuées_,
+dans laquelle il attaquait cruellement le philosophe. Cette comédie
+eut pour dénoûment le procès qui fit condamner Socrate à boire la
+ciguë. Théodote pleura la glorieuse victime d'Aristophane: «Vos amis
+font vos richesses, lui avait dit Socrate, dans la première visite
+qu'il lui rendait; c'est la plus précieuse et la plus rare de toutes
+les richesses!» Théodote ne voulut jamais admettre au nombre de ses
+amis l'ennemi, l'accusateur, le bourreau de Socrate.
+
+Le poëte Ménandre, dont les comédies n'étaient pas des satires comme
+celles d'Aristophane, fut mieux accueilli par les courtisanes. Lamia
+et Glycère se disputèrent successivement la gloire de le posséder et
+de le fixer; l'une, maîtresse de Démétrius Poliorcète; l'autre,
+d'Harpalus de Pergame. On a compendieusement disserté pour savoir s'il
+devança ces deux princes dans les bonnes grâces de leurs favorites.
+«Ménandre est du tempérament le plus amoureux, écrivait Glycère à
+Bacchis, qu'elle craignait d'avoir pour rivale, et l'homme le plus
+austère ne se défendrait qu'avec peine des charmes de Bacchis. Ne
+me taxe donc pas de former des soupçons injustes, et pardonne-moi, ma
+chère, les inquiétudes de l'amour. Je regarde comme la chose la plus
+importante à mon bonheur, de me conserver Ménandre pour amant, car si
+je venais à me brouiller avec lui, si sa tendresse venait seulement à
+se refroidir, ne serais-je pas sans cesse dans la crainte d'être
+traduite sur la scène, en butte aux propos insultants des Chrémès et
+des Dyphile?» Glycère aimait véritablement Ménandre, et celui-ci en
+fut tellement épris que, pour ne pas la quitter, il refusa les offres
+brillantes du roi d'Égypte Ptolémée, qui cherchait en vain à
+l'attacher à sa personne. «Loin de toi, écrivait Ménandre à Glycère,
+quelles douceurs trouverais-je dans la vie? Y a-t-il quelque chose au
+monde qui puisse me flatter davantage et me rendre plus heureux que
+ton amitié? Ton caractère charmant, la gaieté de ton esprit,
+conduiront jusqu'à notre extrême vieillesse les agréments de la
+jeunesse. Passons donc ensemble ce qui nous reste de beaux jours;
+vieillissons ensemble, mourons ensemble; n'emportons pas avec nous le
+regret d'imaginer que le dernier survivant pourrait encore jouir de
+quelque félicité. Que les dieux me préservent d'espérer un bonheur de
+cette espèce!» Ménandre préfère l'amour de Glycère à toutes les joies
+de l'ambition, à toutes les splendeurs de la fortune: il enverra donc
+à sa place chez Ptolémée le poëte Philémon: «Philémon n'a point
+de Glycère!» s'écrie-t-il avec tendresse. Glycère, touchée de cette
+preuve de solide affection, essaie pourtant de décider Ménandre à
+accepter les propositions du roi d'Égypte: elle ne veut pas être en
+reste de générosité, elle le suivra partout, elle ira s'établir avec
+lui dans Alexandrie; mais elle triomphe au fond du coeur, elle se
+réjouit de l'avoir emporté sur Ptolémée: «Je ne crains plus, dit-elle,
+le peu de durée d'un amour qui ne serait appuyé que sur la passion: si
+les attachements de cette espèce sont violents, ils se rompent
+aisément; mais quand la confiance les soutient, il semble qu'on peut
+les regarder comme indissolubles.» On ne croirait pas que c'est une
+courtisane qui sait trouver ces délicatesses de sentiments, et l'on en
+doit conclure que l'amour ne dure pas moins longtemps chez une vieille
+courtisane que chez une jeune vestale. Avant d'aimer Ménandre, Glycère
+avait été royalement entretenue par Harpalus, un des plus riches
+officiers d'Alexandre le Grand; mais, en revanche, Lamia avait quitté
+Ménandre pour entrer dans la couche royale de Démétrius Poliorcète.
+
+Ménandre avait fait une comédie en l'honneur de sa Glycère; le poëte
+Eunicus célébra la sienne, Anthée, dans une pièce qu'il nomma du même
+nom qu'elle. Pérécrate fit à Corianno l'offrande d'une comédie
+homonyme. Thalatta eut aussi la gloire d'être mise en comédie, mais le
+nom de son poëte a été plus vite oublié que celui de sa pièce. Le
+poëte Antagoras, favori d'Antigonus, n'eut pas à se repentir d'avoir
+consacré sa muse à sa maîtresse, à l'avide Bédion, qui, suivant
+l'expression de Simonide, commença en sirène et finit en pirate. Les
+orateurs étaient encore plus ardents que les poëtes pour ces hétaires,
+qui n'en tiraient pas ordinairement d'autre profit qu'une satisfaction
+de vanité. Lagide ou la _Noire_, dont le rhéteur Céphale avait composé
+le panégyrique en style galant, se donna, pour une harangue, à Lysias;
+Choride rendit père Aristophon, qui était fils lui-même de la
+courtisane Chloris. Phyla fut la concubine d'Hypéride, qui l'avait
+rachetée, et qui lui confia le soin d'une maison qu'il avait à
+Éleusis, sans cesser d'avoir des relations avec Myrrhine, Aristagore,
+Bacchis et même Phryné: Phyla n'était cependant qu'une esclave née à
+Thèbes. Myrrhine accorda ses faveurs à Euthias, pour le déterminer à
+se porter accusateur de Phryné qu'elle détestait: «Par Vénus! lui
+écrivait Bacchis indignée de cet odieux marché, puisses-tu ne trouver
+jamais un autre amant! Va, que le sublime objet de ton amour, que cet
+infâme Euthias enchaîne ta vie à la sienne!» Les rhéteurs, les
+moralistes n'avaient pas moins de penchant pour l'hétairisme. Isocrate
+se relâche de son austérité en faveur de Lagisque; Herpyllis, qui
+s'était montrée digne d'être couchée sur le testament d'Aristote, lui
+avait donné un fils, nommé Nicomaque; Nicérate, esclave de
+Cassius d'Élée, doit sa liberté au rhéteur Stéphane. Lorsqu'une
+hétaire prenait l'habitude d'avoir un rhéteur ou un poëte parmi ses
+amis, c'était une charge qu'elle ne laissait jamais vacante dans sa
+maison, et, suivant le bon mot d'une de ces amoureuses des gens
+d'esprit, si le poste se trouvait mal occupé ou mal défendu, on
+doublait, on triplait la garnison. La célèbre Nééra, que Démosthène
+accusa d'impiété et d'adultère devant le tribunal des Thesmothètes,
+eut à la fois pour amants Xénéclide, l'acteur Hipparque et le jeune
+Phrynion, neveu du poëte Démocharès, qui avait eu les mêmes priviléges
+en qualité d'oncle. Ce n'était point encore assez; Phrynion avait un
+ami nommé Stéphane: ils convinrent ensemble de se partager les nuits
+de Nééra, qui n'était pas faite pour s'effrayer du partage, elle qui,
+soupant avec ses deux amants jumeaux chez Chabrias, sortit de leurs
+bras pour se prostituer à tous les esclaves de la maison. Il faut
+dire, pour l'excuser, que cette nuit-là elle était ivre. Naïs ou Oia,
+surnommée _Anticyre_, parce qu'on l'accusait de faire boire de
+l'ellébore à ses amants, en avait plusieurs en même temps, qu'elle
+déguisait sous des noms différents: Archias était son maître, Himénéus
+son complaisant, Nicostrate son médecin, Philonide son ami.
+
+Une des plus renommées parmi les hétaires de poëtes ou d'orateurs, ce
+fut certainement Bacchis, la maîtresse de l'orateur Hypéride. Elle
+l'aimait si profondément, qu'elle refusa de connaître aucun autre
+homme, après l'avoir connu. C'était une âme tendre et mélancolique,
+qui se contentait d'aimer et d'être aimée par un seul. Elle n'avait ni
+jalousie à l'égard de ses compagnes ni défiance à leur endroit;
+incapable de faire le mal et d'en avoir même l'idée, elle ne supposait
+pas la méchanceté chez les autres. Lorsque Phryné fut accusée
+d'impiété par Euthias, elle conjura Hypéride de la défendre, et elle
+contribua de tous ses efforts à la sauver. On lui reprochait
+seulement, parmi les hétaires, de gâter le métier de courtisane et de
+faire trop de vertu.
+
+Lorsqu'elle mourut dans la fleur de l'âge, on la regretta
+généralement. On la pleura comme un modèle de bonté, de douceur et de
+tendresse. «Jamais je n'oublierai Bacchis, écrivait Hypéride après
+l'avoir perdue, jamais! Quel était son noble et généreux dévouement!
+il ennoblit le nom de courtisane. Que toutes se réunissent pour lui
+dresser une statue dans le temple de Vénus ou des Grâces! leur gloire
+le conseille, car l'on va répétant de tous côtés qu'elles sont des
+sirènes perfides, dévorantes, éprises de la passion de l'or, mesurant
+leur amour à la fortune, et précipitant enfin leurs adorateurs dans un
+abîme de maux.» Bacchis avait repoussé les présents les plus
+magnifiques, pour rester fidèle à Hypéride; elle mourut pauvre,
+n'ayant que le manteau de son amant pour se couvrir dans le misérable
+lit où elle cherchait encore la trace de ses baisers.
+
+«Je ne surprendrai plus la douceur de ses regards, disait en gémissant
+cet amant désolé, je ne verrai plus le sourire voluptueux de cette
+bouche charmante; elles sont évanouies, les délices de ces nuits
+qu'elle animait d'une volupté sans cesse renaissante! Son caractère,
+d'une douceur ineffable, se peignait encore au sein du plus entier
+abandon. Quels regards! quels discours! quelle conversation de sirène!
+quel pur et enivrant nectar que son baiser! La séduction reposait sur
+ses lèvres. Elle réunissait en elle seule les trois Grâces et Vénus;
+elle semblait enveloppée de la ceinture de la déesse même!» Et
+pourtant Hypéride avait donné plus d'une rivale à Bacchis, il l'avait
+même abandonnée un moment pour s'attacher à Phryné, dont il venait de
+sauver la vie; mais Bacchis ne lui témoigna ni dépit ni rancune; elle
+ne lui en resta pas moins fidèle, et si on lui demandait ce qu'elle
+faisait seule, pendant qu'Hypéride l'oubliait dans les bras d'une
+foule de maîtresses qui ne la valaient pas, «Je l'attends!»
+disait-elle avec simplicité. L'aventure du collier l'avait mise à la
+mode par toute la Grèce, et on ne l'appelait que la _bonne_ Bacchis.
+Quant à Plangone, qui n'avait pourtant pas joué un rôle odieux dans
+cette aventure, on ne lui pardonnait pas d'avoir troublé les amours de
+Bacchis, et on la surnomma _Pasiphile_ ou le _Paon_. Le mordant
+Archioloque la compare, dans ses vers, aux figuiers qui croissent sur
+les rochers et dans les lieux écartés, et dont les fruits amers
+ne servent qu'à nourrir les corneilles et les oiseaux de passage:
+«Ainsi, dit-il, les faveurs de Pasiphile ne sont que pour les
+étrangers qui passent et n'y reviennent plus.» Il y avait donc une
+justice morale entre les courtisanes qui subissaient les arrêts de
+l'opinion.
+
+Bacchis ne fut pas la seule qui se fit estimer dans sa profession;
+Aristénète et Lucien citent encore Pithias qui, bien qu'hétaire,
+conserva des moeurs honnêtes et, disent-ils, «ne s'écarta jamais de
+la belle et simple nature.» Une autre, Théodète, qui n'eût pas sans
+doute mérité le même éloge, donna l'exemple de la tendresse la plus
+dévouée: elle avait aimé Alcibiade, quand son amant périt dans les
+embûches de Pharnabaze; elle recueillit pieusement ses restes, les
+enveloppa de riches étoffes et leur rendit les honneurs funèbres. On
+vit ainsi une courtisane mener le deuil de l'élève de Socrate.
+Alcibiade n'était pourtant pas un amant fidèle, et l'on peut dire
+qu'il tint à honneur de connaître toutes les courtisanes de son temps.
+Un jour, on vint à parler, devant lui et son mignon Axiochus, de
+Médontis d'Abydos, qu'il ne connaissait pas; on en fit l'éloge en des
+termes qui excitèrent sa curiosité: il s'embarqua le soir même avec
+Axiochus, traversa l'Hellespont et alla passer une nuit entre elle et
+lui. Beaucoup d'hétaires furent célèbres, qui ne nous ont guère laissé
+que leurs noms. Telles sont les quatre courtisanes Scyonne, Lamia,
+Satyra et Nanion, qui parurent dans un char à côté de Thémistocle,
+ou qui s'attelèrent, suivant une autre tradition, au char où cet
+illustre fils d'une dictériade était couché en costume d'Hercule. On
+les nomma depuis les _quadriges_ de Thémistocle. Lucien, Athénée et
+Plutarque nomment seulement Aéris, Agallis, Timandra, Thaumarion,
+Dexithea, Malthacée et quelques autres célébrités du même genre. Quant
+à Thémistonoé, qui exerça son métier pendant plus de douze lustres,
+elle ne quitta la lice amoureuse qu'en perdant sa dernière dent et son
+dernier cheveu. Cette intrépide persévérance fut récompensée par cette
+épigramme de l'Anthologie: «Malheureuse, te peux effacer la couleur de
+tes cheveux blancs, tu n'effaceras pas les outrages inséparables de la
+vieillesse; tu prodigues en vain les parfums, tu épuises en vain la
+céruse et le fard, le masque ne te cache point. Il est un prodige
+inaccessible à ton art, c'est de changer Hécube en Hélène.»
+
+La plupart des hétaires avaient, à défaut d'esprit et d'instruction,
+une vivacité de repartie qui rencontrait souvent des mots heureux et
+plus souvent des mots mordants. Nico, dite la _Chèvre_ à cause de ses
+fougues, était connue pour ses boutades, qu'elle appelait ses coups de
+cornes. Un jour, Démophon, le mignon de Sophocle, lui demanda la
+permission de s'assurer qu'elle était faite comme Vénus Callipyge:
+«Que veux-tu faire de cela? lui dit-elle dédaigneusement: Est-ce pour
+le donner à Sophocle?» Mais la plus fameuse par ses épigrammes, ce fut
+Mania, qui en décochait de si cuisantes et de si acérées, qu'on
+l'avait nommée l'_Abeille_. Les Grecs disaient en faisant allusion à
+son nom de Mania: «C'est une douce Manie!» Machon avait rassemblé un
+livre entier de ses bons mots; elle était, d'ailleurs, très-belle et
+se comparait elle-même à une des trois Grâces, en ajoutant qu'elle
+avait chez elle de quoi en faire quatre. Elle répondit à un
+dissipateur qui marchandait ses faveurs: «Je ne t'ouvrirai que mes
+bras; autrement, je te connais, tu dévorerais le fonds.» Un lâche, qui
+avait pris la fuite dans un combat en jetant son bouclier, se trouvait
+à table auprès d'elle: «Quel est l'animal qui court le plus vite? lui
+demanda-t-il pendant qu'elle découpait un lièvre. --C'est un fuyard,»
+répliqua-t-elle. Là-dessus, elle raconta, sans le nommer, qu'un des
+convives présents au festin avait naguère perdu son bouclier à la
+guerre; celui qui se sentait en butte à ces railleries rougit, se lève
+et veut sortir: «Cela soit dit sans vous blesser, ajouta-t-elle en
+l'arrêtant par le bras. J'en jure par Vénus! si quelqu'un a perdu le
+bouclier, assurément c'est l'insensé qui vous l'avait prêté.» Une
+fois, Démétrius Poliorcète lui demanda la permission de juger par ses
+propres yeux des beautés secrètes qu'elle tenait de Vénus Callipyge et
+qu'elle aurait pu montrer au berger Pâris, si elle eût été admise à
+entrer en lutte avec les trois déesses; elle se retourna sur-le-champ,
+avec une grâce enchanteresse, en parodiant ces deux vers de
+Sophocle: «Contemple, fils superbe d'Agamemnon, ces objets pour
+lesquels tu as toujours eu une admiration si prononcée!» Elle avait à
+la fois deux amants, Léontius et Anténor, qu'elle choisit parmi les
+vainqueurs des jeux olympiques, et qu'elle contenta dans la même nuit,
+à l'insu de l'un et de l'autre. Léontius lui fit des reproches, d'un
+air piqué, quand il apprit la chose: «J'ai eu la curiosité, lui
+dit-elle, de connaître quelle serait l'espèce de blessure que deux
+athlètes, tous deux vainqueurs dans les jeux olympiques, pourraient me
+faire dans une seule nuit!»
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+ SOMMAIRE. --Biographie des courtisanes célèbres de la Grèce.
+ --Gnathène. --Ses bons mots mis en vers par Machon. --Ses repas.
+ --Sa nièce Gnathoenion ou la petite Gnathène. --Les _Apophthegmes_
+ de Lyncæus. --Amants de Gnathène. --Le vase de neige et la
+ sardine. --Comment Gnathène s'y prit pour manger avec le Syrien un
+ repas donné par Dyphile. --Lois conviviales de la maison de
+ Gnathène. --Ses reparties spirituelles. --Ses querelles avec
+ l'hétaire Mania. --Bonne réponse de cette courtisane à Gnathène.
+ --Le souper de Dexithea. --Gnathoenion. --Sa rencontre avec le
+ vieux satrape. --Amants de Gnathoenion. --Gnathoenion et
+ l'athlète. --Gnathène _hippopornos_. --Diogène et le maquignon.
+ --Laïs. --Son enfance. --Son rachat par Apelles. --Laïs à
+ Corinthe. --Renommée de cette courtisane. --Sommes exorbitantes
+ qu'elle exigeait de ceux qui voulaient obtenir ses faveurs.
+ --Démosthène et Laïs. --Les amants de Laïs. --Aristippe.
+ --Diogène. --Laïs et Xénocrate. --Honte et confusion de Laïs. --Le
+ sculpteur Myron. --Laïs et Eubates. --Richesses de Laïs. --Sa
+ vieillesse malheureuse. --L'_Anti-Laïs_. --Sa mort. --Monuments
+ élevés à sa mémoire. --Les autres Laïs. --Phryné. --La _lie du
+ vin_ de Phryné. --Pourquoi cette courtisane reçut le surnom de
+ _Phryné_. --Son emploi dans les mystères d'Eleusis et aux fêtes de
+ Neptune et de Vénus. --Phryné accusée d'impiété par Euthias. --Son
+ acquittement. --Le _parasite de la courtisane_. --Grandes
+ richesses de Phryné. --Offre que cette courtisane fait aux
+ Béotiens, de reconstruire à ses frais la ville de Thèbes détruite
+ par Alexandre-le-Grand. --Le Cupidon de Praxitèle. --Statue d'or
+ élevée à Phryné après sa mort. --Phryné dite le _Crible_.
+ --Pythionice et Glycère. --Harpalus. --Les deux amants de
+ Pythionice. --Mort de cette courtisane. --Le _blé de Glycère_.
+ --Assassinat d'Harpalus. --Bons mots de Glycère. --_Le Monument de
+ la Prostituée._ --Mort de Glycère.
+
+
+Entre toutes les hétaires grecques qui eurent leurs historiens et
+leurs panégyristes, les plus célèbres à différents titres ont été
+Gnathène, Laïs, Phryné, Pythionice et Glycère.
+
+La biographie de Gnathène ne se compose que de bons mots, de fines
+reparties, de piquantes épigrammes, que le poëte Machon avait mis en
+vers et qu'Athénée a recueillis avec une complaisance que nous avons
+le regret de ne pouvoir imiter; la langue grecque a des licences qui
+se prêtaient à toutes les témérités de la langue des courtisanes, et
+le français se trouve bien empêché de les reproduire d'une manière à
+la fois décente et intelligible. Gnathène, qui devait être Athénienne,
+à en juger par l'atticisme et la vivacité de son esprit, vivait du
+temps de Sophocle, à la fin du cinquième siècle avant Jésus-Christ.
+Elle était certainement d'une beauté remarquable; mais ce qu'on
+appréciait le plus en elle, ce fut toujours sa gaieté intarissable,
+assaisonnée de propos pleins de sel, qui, parfois âcres et grossiers,
+n'en avaient pas moins de charme pour les libertins. On la payait
+pour l'entendre comme pour la voir, et les repas qu'elle donnait chez
+elle réunissaient par écot les citoyens les plus distingués d'Athènes.
+Elle fut donc courtisée et recherchée par les hommes de goût,
+longtemps après que l'âge eut fait tomber le prix de ses amours. Elle
+avait, d'ailleurs, prévu cet abandon des amants, en élevant sous ses
+yeux une charmante fille qu'elle faisait passer pour sa nièce, et qui
+se nommait Gnathoenion ou la petite Gnathène. Cette nièce-là se
+montra digne de sa tante et tira bon profit des leçons qu'elle en
+avait reçues. Ces deux hétaires avaient acquis tant de vogue à cause
+de leurs innombrables reparties, que le Samien Lyncæus, dans ses
+_Apophthegmes_, enregistra curieusement tous les traits de malice et
+de bonne humeur, qu'on attribuait à la tante ou à la nièce. Gnathène,
+qui craignait d'être livrée sur la scène aux risées des Athéniens,
+s'était attaché le poëte comique Dyphile; mais elle ne lui épargnait
+pas d'amères plaisanteries, et elle semblait vouloir lui prouver
+qu'elle serait de force à se mesurer avec lui, au besoin, dans l'arène
+de la comédie. Dyphile, tout gonflé de vanité, ne voulait pas avoir de
+rivaux, et Gnathène, pour le satisfaire sur ce point, lui répétait en
+riant le proverbe thébain: «Les ronces ne poussent jamais sur la route
+d'Hercule.» Elle avait néanmoins autant d'amants, qu'elle pouvait en
+prendre, et chacun d'eux était admis à différents tarifs. Parmi ces
+habitués de la maison, un certain Syrien, qui n'était pas des
+plus généreux, trouvait pourtant des inventions de galanterie peu
+coûteuses, mais assez divertissantes, avec lesquelles il payait les
+bonnes grâces que Gnathène avait pour lui. Un jour, aux fêtes de
+Vénus, ce Syrien lui envoya un vase rempli de neige et une sardine
+dans un plat: «Cette neige est moins blanche que vous, lui
+écrivait-il; cette sardine est moins salée que votre langue.» Gnathène
+allait répondre, quand arriva un messager de Dyphile, apportant pour
+le festin du soir deux amphores de vin de Thrasos, deux de vin de
+Chios, un chevreuil, des poissons, des parfums, des couronnes, des
+rubans, des confitures, le tout accompagné d'un cuisinier et d'une
+joueuse de flûte: «Je veux, dit-elle, que le présent de mon Syrien
+figure aussi parmi les vins et les mets du souper.» Elle ordonna donc
+qu'on fît fondre la neige dans le vin de Chios, et que la sardine fût
+mêlée aux autres poissons. Le souper servi, Dyphile arriva, et les
+portes furent closes; quand le Syrien s'y présenta, on lui dit de
+patienter jusqu'à ce que la table fût prête. Gnathène, qui savait son
+Syrien dehors, cherchait dans sa tête le moyen de le faire entrer, en
+chassant Dyphile. Celui-ci commença les libations, et se faisant
+verser à boire: «Par Jupiter! s'écria-t-il, tu as fait rafraîchir mon
+vin dans ta fontaine: il n'en est pas une à Athènes dont l'eau soit
+aussi glacée. --Cela doit être, répondit-elle, car nous ne manquons
+jamais d'y faire jeter les prologues de tes drames.» Dyphile, blessé
+de l'épigramme, ne répliqua pas, rougit, et se retira en silence.
+Gnathène aussitôt fit introduire le Syrien et continua le souper avec
+lui. Elle mangea du meilleur appétit la sardine que son hôte préféré
+lui avait offerte: «C'est un bien petit poisson, dit-elle, mais il me
+fait un bien grand plaisir.»
+
+Dyphile était le souffre-douleur; Gnathène, pour se débarrasser de lui
+jusqu'au lendemain matin, n'avait qu'à le piquer au vif dans son
+orgueil de poëte. Un jour, à la représentation d'une de ses comédies,
+il fut hué par l'auditoire et quitta le théâtre, au bruit des rires
+moqueurs. Il était si découragé et si chagrin, qu'il eut l'idée
+d'aller se consoler auprès de sa maîtresse. Celle-ci avait disposé de
+sa nuit; elle riait encore de l'échec que Dyphile venait de subir,
+lorsque celui-ci entra chez elle; il appela un esclave et lui dit
+brusquement: «Lave-moi les pieds. --A quoi bon? répliqua Gnathène avec
+un air dédaigneux: vos pieds ne doivent pas avoir ramassé de
+poussière, puisque tout à l'heure encore on vous portait sur les
+épaules.» Dyphile ne demanda pas son reste et s'en alla, tout rouge et
+tout confus. Ordinairement, elle tenait table ouverte, et quiconque
+voulait s'y asseoir n'avait qu'à solder d'avance la carte et à se
+soumettre aux lois conviviales que la courtisane avait fait versifier
+par son Dyphile, et qu'on lisait gravées sur un marbre à l'entrée de
+la salle du festin. Ces lois, rédigées à l'imitation de celles qui
+étaient en vigueur dans les écoles philosophiques, commençaient
+ainsi, selon Callimaque, qui les avait citées dans son recueil de
+jurisprudence: «Cette loi, égale et semblable pour tous, a été écrite
+en 323 vers.» On peut juger, par ce début, que Gnathène affectait de
+n'avoir aucune préférence à l'égard de ses amants, et de leur imposer
+à tous les mêmes conditions. «Elle était toujours élégante, dit
+Athénée en esquissant son portrait; elle parlait avec beaucoup de
+grâce.» Il ne fallait pas moins que son sourire, l'éclat de ses dents
+et la flamme de son regard, pour faire passer quelques-unes de ses
+boutades.
+
+A la suite d'une orgie qui s'était faite chez elle, les convives se
+battirent à coups de poing en se disputant ses faveurs, qu'elle avait,
+elle-même, mises aux enchères; un des combattants fut renversé par
+terre et forcé de s'avouer vaincu: «Console-toi, lui dit-elle; tu ne
+remportes pas de couronne après le combat, mais du moins ton argent te
+reste.» Ses soupers se terminaient souvent en bataille et elle
+appartenait au vainqueur. Une fois, cependant, les jeunes gens qu'elle
+avait hébergés voulurent jeter à bas la maison, parce que Gnathène
+refusait de leur faire crédit; ils étaient sans argent, mais ils
+s'écrièrent qu'ils avaient des piques et des haches: «Oui-da! leur
+dit-elle en haussant les épaules, si vous en aviez eu, vous les auriez
+mises en gage pour me payer?» Elle n'y regardait pas d'ailleurs de
+fort près, pourvu qu'on la payât bien. Une fois, elle se trouva dans
+son lit avec un coquin d'esclave qui portait sur le dos les
+cicatrices des coups de fouet que son maître lui avait fait donner:
+«Tu as là de terribles blessures! lui dit-elle. --Oui, reprit-il, c'est
+une brûlure que me fit un bouillon en tombant sur mes épaules. --Ce
+devait être un fameux bouillon de lanières de peau de veau!
+repartit-elle. --Le bouillon était chaud, dit-il en balbutiant, et je
+n'étais qu'un enfant. --On a bien fait, répliqua-t-elle, de te fouetter
+comme on l'a fait, pour te corriger.» Ses compagnes avaient raison de
+craindre les traits acérés qu'elle décochait à tort et à travers, mais
+elle rencontra quelquefois une langue aussi mordante que la sienne.
+Elle se querellait souvent avec Mania, qui ne lui cédait pas en
+malice; elles étaient assez liées pour connaître leurs défauts et
+leurs infirmités réciproques; or, si Mania était sujette à la
+gravelle, Gnathène avait des incontinences d'urine et un relâchement
+chronique du fondement: «Suis-je donc cause de ce que tu as des
+pierres? dit-elle en colère. --Si j'en avais, malheureuse, riposta
+Mania, je te les donnerais pour te murer devant et derrière.»
+L'hétaire Dexithéa l'avait invitée à souper, mais à peine les plats
+paraissaient-ils sur la table, qu'elle les faisait enlever, en
+ordonnant qu'on les portât à sa mère: «Si j'avais prévu cela, lui dit
+Gnathène, je serais allée dîner chez ta mère et non chez toi.» Dans ce
+même souper, on lui versa, dans une coupe très-exiguë, un vin âgé de
+seize ans: «Comment le trouves-tu? lui demanda Dexithéa. --Je le
+trouve bien petit pour son âge!» répondit Gnathène. Il y avait là un
+insupportable bavard qui ne tarissait pas sur son dernier voyage dans
+l'Hellespont. «Eh quoi! interrompit Gnathène, tu n'as pas visité la
+première ville de ce pays-là? --Laquelle? demanda le voyageur. --Sigée,
+dit-elle, la ville du Silence (de +sigaein+, se taire).» Elle
+avait en même temps deux tenants qui la payaient, un soldat arménien
+et un affranchi sicilien; l'un d'eux lui dit, devant l'autre: «Tu
+ressembles à la mer! --Comment l'entends-tu? reprit-elle; serait-ce
+parce que je reçois deux vilains fleuves, le Lycos d'Arménie et
+l'Éleuthéros de Sicile?»
+
+On comprend que Gnathoenion n'avait pas eu de peine à se former, à
+l'école de sa tante, qui d'ailleurs la gardait à vue et l'aidait
+souvent d'un bon conseil. Elles allaient ensemble, à l'époque des
+fêtes de Vénus, chercher fortune dans le temple de la déesse. Elles en
+sortaient, quand elles furent rencontrées par un vieux satrape, si
+ridé et si cassé qu'il semblait avoir quatre-vingt-dix ans. Le
+vieillard remarqua la beauté de Gnathoenion, et, s'approchant de
+Gnathène, il lui demanda ce qu'il en coûterait pour passer une nuit
+avec cette belle enfant. Gnathène, voyant la robe de pourpre de cet
+étranger, et jugeant de son opulence d'après le nombre d'esclaves qui
+l'escortent, répond: «Mille drachmes (1,000 francs). --Quoi! s'écrie le
+satrape feignant la surprise, parce que tu me vois suivi d'une grosse
+troupe de gens, tu crois me tenir prisonnier, et tu fais monter
+si haut ma rançon? Je te donnerai cinq mines (500 francs); c'est une
+affaire faite, et j'y reviendrai. --A votre âge, repartit Gnathène,
+c'est déjà beaucoup d'y aller une fois..... --Ma tante, interrompit
+Gnathoenion, ne faisons pas de prix. Vous me donnerez ce qu'il vous
+plaira, papa, mais je parie que vous serez si content de moi, que vous
+payerez double, et que cette nuit-ci pourra compter pour deux.»
+Gnathoenion avait pour amant un acteur nommé Andronicus, qui ne la
+payait souvent qu'en belles paroles; mais cet acteur s'était ménagé
+l'appui de la tante en lui rappelant ses amours avec le poëte comique
+Dyphile. Gnathoenion préférait donc à Andronicus un riche marchand
+étranger qui la comblait de présents. L'acteur arrive les mains vides,
+et Gnathoenion lui tourne le dos: «Vois avec quelle hauteur ta fille
+me traite? dit-il, en soupirant, à la vieille Gnathène. --Petite folle,
+dit-elle à sa nièce, embrasse-le, caresse-le, s'il le demande, et
+laisse l'humeur de côté. --Ma mère, réplique Gnathoenion, dois-je
+embrasser un homme qui fait si peu pour notre république, et qui
+cependant regarde tout ce que nous avons comme sa propriété?»
+Andronicus venait de jouer avec succès le principal rôle dans les
+_Epigones_ de Sophocle, mais il n'en était pas plus riche. Au sortir
+de la scène, tout en sueur et chargé de couronnes, il appelle un
+esclave et lui ordonne d'annoncer son triomphe dramatique à sa
+maîtresse en la priant de faire les frais du souper qu'il partagerait
+le soir même avec elle. Gnathoenion accueille l'esclave et son
+message, par ce vers emprunté à la tragédie des _Epigones_:
+«Malheureux esclave, que viens-tu dire?» Et elle lui ferme la porte au
+nez, et elle va rejoindre au Pirée son marchand qui l'attendait. Son
+équipage n'était pas fastueux; montée sur une petite mule, elle avait
+pour tout cortége trois servantes assises sur des ânes, et un valet
+qui conduisait les bêtes. Voici que dans un chemin étroit se présente,
+en magnifique équipage, un de ces lutteurs qui ne perdaient aucune
+occasion de paraître dans les jeux publics et qui y étaient toujours
+vaincus: «Coquin de palefrenier! crie de loin d'un air vainqueur
+l'orgueilleux athlète, débarrasse le chemin, ou bien je vais culbuter
+le mulet, les ânes et les filles. --Tout beau! riposte Gnathoenion,
+vous feriez là ce qui ne vous est jamais arrivé, redoutable champion!»
+La vieille Gnathène, quand on lui conta l'aventure, fit cette remarque
+sensée: «Que ne payait-il, pour te jeter par terre?» Cette bonne tante
+avait les yeux ouverts sur les intérêts de sa nièce; car un galant,
+après un marché conclu et fidèlement exécuté de part et d'autre,
+croyant pouvoir obtenir gratuitement de Gnathoenion ce qu'il avait
+payé une mine la veille: «Jeune homme, lui dit sévèrement
+Gnathoenion, penses-tu qu'il suffise chez nous d'avoir payé une
+fois, comme à l'école d'équitation d'Hippomachus?» On voit que
+dans sa vieillesse la pauvre Gnathène en était réduite à faire un
+métier qui valait le surnom d'_hippopornos_ aux femmes ou aux hommes
+qu'il déshonorait. Diogène, voyant passer à cheval un maquignon de
+cette espèce, splendidement vêtu et chargé de joyaux, s'écria: «J'ai
+longtemps cherché le véritable _hippopornos_; je viens enfin de le
+rencontrer.» Le mot _hippopornos_ signifiait littéralement:
+Prostitution à cheval. Gnathoenion, en avançant en âge, mena une vie
+plus réglée, et n'éleva pas trop malhonnêtement une fille qu'elle
+avait eue d'Andronicus, ou que cet acteur s'était attribuée.
+
+Laïs ne dut pas sa célébrité à ses bons mots, quoique ceux qu'on lui
+prête ne soient pas inférieurs à ceux de Gnathène et de Gnathoenion;
+ce fut sa beauté, sa beauté incomparable qui la mit au-dessus de
+toutes les hétaires, et qui en fit presque une divinité corinthienne.
+Elle était née à Hiccara, en Sicile; quand Nicias, général des
+Athéniens, prit cette ville et la saccagea, la jeune enfant fut
+emmenée en Péloponèse et vendue comme esclave. Un jour, le peintre
+Apelles la rencontra qui revenait de la fontaine, un vase plein d'eau
+sur la tête; il l'admira, il devina qu'elle serait belle et il la
+racheta. Le jour même, il la conduisit dans un festin où ses amis
+s'étonnèrent de le voir venir accompagné d'une petite fille au lieu
+d'une courtisane: «Ne vous en mettez pas en peine, leur dit-il; n'en
+soyez pas surpris; je la dresserai si bien, qu'avant que trois
+ans se passent, elle saura son métier en perfection.» Apelles tint
+parole, et il ne fut pas sans doute étranger au développement des
+grâces et des talents de Laïs. Elle était allée s'établir à Corinthe,
+la ville des courtisanes, et un songe, que lui envoya Vénus-Mélanis,
+lui annonça qu'elle ferait bientôt fortune. Le songe se réalisa; la
+renommée de Laïs se répandit jusqu'au fond de l'Asie, et de toutes
+parts on vit aborder à Corinthe une foule de riches étrangers qui n'y
+venaient chercher que les faveurs de Laïs; mais ils n'atteignaient pas
+tous le but de leur voyage. Laïs exigeait non-seulement des sommes
+exorbitantes, mais encore elle se réservait le droit de choisir la
+main qui les lui donnait; quelquefois, par caprice, elle ne voulait
+rien accepter. Démosthène, l'illustre orateur, voulut aussi savoir ce
+que valait Laïs; il prit avec lui tout l'argent dont il pouvait
+disposer, et se rendit à Corinthe. Il va trouver la courtisane et lui
+demande le prix d'une de ses nuits: «Dix mille drachmes, répond
+Laïs. --Dix mille drachmes! réplique Démosthène, qui ne s'attendait pas
+à dépenser plus de la dixième partie de cette somme; je n'achète pas
+si cher la honte et le chagrin d'avoir à me repentir! --C'est pour ne
+pas avoir à me repentir aussi, répliqua Laïs, que je vous demande dix
+mille drachmes.» Démosthène s'en retourna comme il était venu. Laïs
+aimait pourtant les hommes célèbres: aussi, elle eut en même temps,
+pour amants privilégiés, l'élégant et aimable philosophe
+Aristippe qui la payait bien, et le grossier et sale cynique Diogène
+qui eût été fort en peine de la payer. Elle préférait celui-ci à
+l'autre et ne semblait pas s'apercevoir que Diogène sentait mauvais.
+Quant au rival de ce dernier, il ne faisait pas mine d'être jaloux, et
+souvent, pour voir Laïs, il attendait à la porte, qu'elle se fût
+parfumée en sortant des bras du cynique. «Je possède Laïs, dit-il à
+ceux qui s'étonnaient de cet arrangement, mais Laïs ne me possède
+pas.» Comme on lui représentait que Laïs se donnait à lui sans amour
+et sans goût: «Je ne pense pas, disait-il avec le même flegme, que le
+vin et les poissons m'aiment, cependant je m'en nourris avec beaucoup
+de plaisir.» On lui reprochait de souffrir la prostitution journalière
+de Laïs, et on lui conseillait d'y mettre des bornes: «Je ne suis
+point assez riche, dit-il, pour acheter à moi seul un si précieux
+objet. Mais, lui objecta-t-on, vous vous ruinez pour elle? --Je lui
+donne beaucoup en effet, répondit-il, pour avoir le bonheur de la
+posséder, mais je ne prétends pas, pour cela, que les autres en soient
+privés.» Diogène, en revanche, malgré tout son cynisme, voyait avec
+jalousie la concurrence que lui faisait auprès de Laïs le brillant
+philosophe Aristippe: «Puisque tu partages avec moi les bonnes grâces
+de ma maîtresse, lui dit-il un jour, tu devrais aussi partager ma
+philosophie, et prendre la besace et le manteau des cyniques? --Te
+paraît-il donc étrange, repartit Aristippe, d'habiter une maison qui a
+déjà été habitée par d'autres? ou de monter sur un vaisseau qui a
+servi à quantité de passagers? --Non, vraiment! répondit le cynique
+honteux de se sentir jaloux. --Eh bien! pourquoi es-tu surpris que je
+voie une femme qui a vu d'autres hommes avant moi, et qui en verra
+encore d'autres après?» Aristippe allait tous les ans avec elle passer
+les fêtes de Neptune à Égine, et, pendant ce temps-là, disait-il, le
+logis de la courtisane était aussi chaste que celui d'une matrone.
+
+Cette courtisane exerçait un tel empire sur ces deux philosophes,
+Aristippe et Diogène, qu'elle croyait qu'il n'existait pas un
+philosophe au monde qui pût lui résister. On la défia de venir à bout
+de la vertu de Xénocrate: elle accepta la gageure, dans la pensée
+qu'un disciple de Platon ne serait pas plus difficile à vaincre qu'un
+disciple de Socrate. Une nuit, elle s'enveloppe dans un voile, à
+moitié nue, et va frapper à la porte de Xénocrate: il ouvre, et
+s'étonne de voir une femme pénétrer chez lui. Elle se dit poursuivie
+par des voleurs; ses bras, son cou, ses oreilles, sont chargés de
+joyaux qui brillent dans l'ombre: il consent donc à lui donner un
+asile jusqu'au jour, et il se recouche, en lui conseillant de dormir
+aussi sur un banc. Mais il n'est pas plutôt dans son lit, que Laïs se
+montre dans toute la splendeur de sa beauté, et se place aux côtés du
+philosophe; elle s'approche; elle le touche; elle le presse entre
+ses bras, elle essaie de l'animer par des caresses qui le laissent
+froid et indifférent; elle pleure de rage, elle redouble ses
+embrassements, elle ne recule devant aucune sorte de provocation.
+Xénocrate ne bouge pas. Enfin, elle s'élance hors de ce lit insultant,
+et cache sa honte sous son voile. Elle a perdu sa gageure, et on
+réclame la somme qu'elle a perdue: «J'ai parié, dit-elle, de rendre
+sensible un homme, mais non une statue.» Elle était d'une beauté
+merveilleuse; cependant sa gorge l'emportait en perfection sur son
+visage, et les peintres, ainsi que les statuaires, qui voulaient
+représenter Vénus d'une façon digne d'elle, priaient Laïs de poser
+pour la déesse. Le sculpteur Myron fut admis de la sorte à voir sans
+voile cette adorable courtisane; il était vieux, il avait les cheveux
+blancs et la barbe grise, mais il se sentit rajeuni à la vue de Laïs;
+il se jette à ses pieds; il lui offre tout ce qu'il possède, pour la
+posséder pendant une nuit; elle sourit, hausse les épaules et sort. Le
+lendemain, Myron a fait teindre ses cheveux et sa barbe; il est fardé
+et parfumé; il porte une robe éclatante et une ceinture dorée; il a
+une chaîne d'or au cou et des anneaux à tous les doigts. Il se fait
+introduire chez Laïs et lui déclare, la tête haute, qu'il est amoureux
+d'elle: «Mon pauvre ami, réplique Laïs qui l'a reconnu et qui s'amuse
+de la métamorphose, tu me demandes là ce que j'ai refusé hier à ton
+père.»
+
+Elle eut à subir un refus à son tour, lorsqu'elle fut éprise d'Eubates
+qu'elle rencontra aux jeux olympiques, où il venait disputer le prix.
+C'était un beau et noble jeune homme, qui avait laissé à Cyrène une
+femme qu'il aimait. Laïs ne l'eut pas plutôt entrevu, qu'elle lui fit
+une déclaration d'amour en termes si clairs et si pressants qu'Eubates
+fut très-embarrassé d'y répondre. Elle le suppliait de devenir son hôte
+et de s'établir chez elle; il s'en excusa, en disant qu'il avait besoin
+de toutes ses forces pour remporter la victoire dans les jeux. Elle
+s'enflammait à chaque instant davantage, et elle tremblait que l'objet
+de sa passion ne lui échappât: «Jurez-moi, lui dit-elle, de m'emmener
+avec vous à Cyrène, si vous êtes vainqueur!» Pour se soustraire à cette
+persécution, il le jura, et parvint ainsi à garder sa fidélité à sa
+bien-aimée; autrement, il eût fini par succomber sous le regard
+tout-puissant de Laïs. Eubates fut vainqueur; Laïs lui envoya une
+couronne d'or; mais elle apprit bientôt qu'Eubates était retourné à
+Cyrène: «Il a trahi son serment, dit-elle à un ami d'Eubates. --Il l'a
+tenu, répliqua l'ami, car il a emporté votre portrait.» La maîtresse
+d'Eubates fut tellement émerveillée de tant de fidélité et de tant de
+continence, quand elle sut ce qui s'était passé, qu'elle érigea en
+l'honneur de son amant une statue à Minerve. Laïs, pour se venger, en
+fit élever une autre qui représentait Eubates sous les traits de
+Narcisse. Cette fière hétaire avait sans cesse autour d'elle une cour
+empressée de flatteurs et d'adorateurs enthousiastes; plusieurs villes
+de la Grèce se disputaient la gloire de l'avoir vue naître; les
+personnages les plus considérables s'honoraient d'avoir eu des relations
+avec elle, et pourtant quelques farouches moralistes lui rappelaient
+parfois que son métier était honteux. C'est ce que fit un poëte tragique
+qui avait fait allusion à ses prostitutions en disant dans une pièce de
+théâtre: «Retire-toi d'ici, infâme!» Laïs l'aperçut au sortir du théâtre
+et l'aborda pour lui demander, de la voix la plus caressante, ce qu'il
+entendait par cette cruelle apostrophe: «Vous êtes vous-même du nombre
+des gens à qui je m'adresse! lui dit-il brutalement. --En vérité!
+reprit-elle gaiement, vous savez cependant ce vers d'une tragédie: Cela
+seul est honteux, que l'on fait en l'estimant tel.» Ce vers était tiré
+justement d'une pièce de ce poëte, qui ne sut que répondre. Athénée
+rapporte, d'après Machon, que le poëte dont Laïs châtiait ainsi les
+dédains était Euripide lui-même, mais il faudrait alors faire remonter
+cette anecdote à la première jeunesse de Laïs, qui était au service
+d'Apelles, lorsque Euripide mourut l'an 407 avant Jésus-Christ. Quoi
+qu'il en soit, la réponse de Laïs devint proverbiale, et comme on en
+abusait pour justifier bien des turpitudes, le vieux philosophe
+Antisthène réforma en ces termes l'axiome de la courtisane: «Ce qui est
+sale est sale, soit qu'il le paraisse, soit qu'il ne le paraisse pas à
+ceux qui le font.» Laïs, au lieu de combattre le nouvel apophthegme,
+l'adopta tel qu'Antisthène l'avait formulé: «Ce vieux a raison, dit-elle
+à Diogène qui était disciple d'Antisthène; il est aussi malpropre qu'il
+le paraît. --Et moi? reprit Diogène blessé dans son état de
+cynique. --Toi, dit-elle, je n'en sais rien, puisque je t'aime.»
+
+Laïs avait amassé une fortune immense, mais elle fit construire des
+temples et des édifices publics; elle paya des statuaires, des
+peintres, des cuisiniers: elle se ruina. Elle avait, par bonheur, le
+goût de son métier à un tel degré, qu'elle ne se plaignit pas d'être
+obligée de le continuer dans un âge où les courtisanes se reposent.
+Elle était, d'ailleurs, fort belle encore, quoique le prix de ses
+amours eût singulièrement diminué: elle se consolait de sa dégradation
+prématurée, en s'enivrant. Épicrate, cité par Athénée, a fait un
+tableau affligeant de la vieillesse de Laïs, qui ne conservait
+d'elle-même que son nom: «Laïs est oisive et boit. Elle vient errer
+autour des tables. Elle me paraît ressembler à ces oiseaux de proie,
+qui, dans la force de l'âge, s'élancent de la cime des montagnes et
+enlèvent de jeunes chevreaux, mais qui dans la vieillesse se perchent
+languissamment sur le faîte des temples, où ils demeurent consumés par
+la faim: c'est alors un augure sinistre. Laïs dans son printemps fut
+riche et superbe. Il était plus facile de parvenir auprès du satrape
+Pharnabaze. Mais la voilà qui touche à son hiver: le temple est tombé
+en ruines, il s'ouvre aisément; elle arrête le premier venu et
+boit avec lui. Un statère, une pièce de trois oboles, sont une fortune
+pour elle. Jeunes, vieux, elle reçoit tout le monde; l'âge a tellement
+adouci cette humeur farouche, qu'elle tend la main pour quelques
+pièces de monnaie.» Ce passage de la comédie intitulée l'_Anti-Laïs_
+n'était peut-être qu'une hyperbole échappée à la rancune d'un poëte
+que la courtisane avait mal accueilli. Ælien raconte aussi qu'elle ne
+fut pas d'un accès facile, avant que l'âge eût refroidi les poursuites
+dont elle était l'objet; on l'avait même surnommée _Axine_, à cause de
+son avarice intraitable. Athénée dit pourtant, sur la foi d'une
+tradition bien établie, qu'elle ne faisait aucune différence entre les
+offres des riches et celles des pauvres. Cette particularité ne doit
+probablement se rapporter qu'à l'époque de sa vie où la débauche la
+consolait de la misère.
+
+Ce qui prouverait l'oubli dans lequel elle était tombée à la fin de sa
+carrière amoureuse, c'est l'obscurité qui enveloppe le temps et les
+circonstances de sa mort. Elle avait alors 70 ans, selon les uns; 55
+ans selon les autres; ceux-ci prétendent qu'elle s'était conservée
+belle; ceux-là disent, au contraire, qu'elle touchait à la
+décrépitude. Quoi qu'il en soit de son âge et de son visage,
+l'_Anthologie_ lui fait dédier son miroir à Vénus avec une inscription
+que Voltaire a imitée dans ces vers charmants:
+
+ Je le donne à Vénus, puisqu'elle est toujours belle:
+ Il redouble trop mes ennuis!
+ Je ne saurais me voir dans ce miroir fidèle
+ Ni telle que j'étais ni telle que je suis.
+
+Quant à son genre de mort, on ne sait lequel il faut croire de
+Plutarque, d'Athénée ou de Ptolémée. Ce dernier affirme qu'elle
+s'étrangla en mangeant des olives; Athénée s'appuie de l'autorité de
+Philétaire, pour démontrer qu'elle mourut dans l'exercice de ses
+fonctions de courtisane (+ouchi Laïs men teleutôs apethane
+binoumenê+); et Plutarque rapporte que, s'étant amourachée d'un jeune
+Thessalien, nommé Hippolochus, elle le suivit en Thessalie et pénétra
+dans un temple de Vénus où il s'était réfugié pour se soustraire aux
+embrassements de cette bacchante, mais les femmes du pays, indignées
+de son audace et encore jalouses de sa beauté qui n'était plus qu'un
+souvenir, entourèrent le temple en poussant de grands cris, et
+l'assommèrent à coups de pierres devant l'autel de Vénus, qui fut
+souillé du sang de la courtisane. Depuis ce meurtre, le temple fut
+consacré à Vénus-Homicide et à Vénus-Profanée. On érigea un tombeau à
+Laïs sur les bords du Pénée, avec cette épitaphe: «La Grèce, naguère
+invincible et fertile en héros, a été vaincue et réduite en esclavage
+par la beauté divine de cette Laïs, fille de l'Amour, formée à l'école
+de Corinthe, qui repose dans les nobles champs de la Thessalie.»
+Corinthe dédia aussi un monument à la mémoire de son illustre élève:
+on avait représenté sur ce monument une lionne terrassant un
+bélier. Il est possible que les faits de la vie de Laïs ne concernent
+pas tous la même femme, et que deux ou trois hétaires du même nom, qui
+vécurent à peu près dans le même temps, aient été confondues à la fois
+par les historiens et par la tradition populaire. Ainsi, la maîtresse
+d'Alcibiade, Damasandra, eut une fille qu'on nommait Laïs, et qui se
+fit connaître par sa beauté plus encore que par ses galanteries. Pline
+signale aussi une autre Laïs, laquelle était sage-femme et avait
+inventé des remèdes secrets, des espèces de philtres pour augmenter ou
+diminuer l'embonpoint des femmes. Cette Laïs se livrait également au
+métier de courtisane avec ses amies Salpe et Éléphantis, comme elle
+courtisanes, et comme elle très-habiles dans l'art des cosmétiques,
+des avortements et des breuvages aphrodisiaques. Elles guérissaient
+aussi de la rage et de la fièvre quarte, et, dans toutes leurs
+drogues, elles employaient de différentes façons le sang menstruel
+mêlé à des substances plus ou moins innocentes. La ville de Corinthe
+se glorifiait d'avoir été le théâtre des fastueuses prostitutions de
+Laïs, mais aucune ville de la Grèce ne se vanta d'avoir vu cette reine
+des courtisanes, vieillie, déchue, oubliée, fabriquer des poudres, des
+onguents, des élixirs, et vendre de l'amour en bouteille.
+
+Une autre hétaire, contemporaine de Laïs, non moins célèbre qu'elle,
+Phryné, n'eut pas une décadence si triste ni une fin si tragique.
+Malgré ses immenses richesses, elle ne cessa jamais de les augmenter
+par les mêmes moyens, et, comme en vieillissant elle ne perdit presque
+rien de la magnificence de ses formes, elle eut des amants qui la
+payaient largement jusqu'à la veille de sa mort. Ce fut là ce qu'elle
+appelait gaiement: «Vendre cher la lie de son vin.» Elle était de
+Thespie, mais elle résida constamment à Athènes, où elle menait une
+existence très-retirée, ne se montrant ni aux Céramiques, ni au
+théâtre, ni aux stades, ni aux fêtes religieuses ou civiles. Elle ne
+descendait dans la rue, que voilée et vêtue d'une tunique flottante,
+comme la plus austère matrone. Elle n'allait pas aux bains publics et
+ne fréquentait que les ateliers des peintres et des sculpteurs; car
+elle aimait les arts et elle s'y consacrait, pour ainsi dire, en
+posant nue devant le pinceau d'Apelles, devant le ciseau de Praxitèle.
+Sa beauté était celle d'une statue de marbre de Paros; les traits et
+les lignes de son visage avaient la pureté, l'harmonie et la noblesse
+que l'imagination du poëte et de l'artiste donne à une image divine;
+mais sa pâleur mate et même un peu jaune lui avait fait donner le
+surnom de _Phryné_, par analogie avec la couleur de la grenouille de
+buisson, _phrya_; car son nom de famille était Mnésarète, et elle ne
+fut pas connue sous ce nom-là. Les tableaux et les statues, que firent
+d'après elle son peintre et son sculpteur favoris, excitèrent
+l'enthousiasme de toute la Grèce, qui vouait un culte à la beauté
+corporelle, culte dépendant de celui de Vénus. Phryné n'avait en elle
+rien de plus remarquable que ce qu'elle cachait pudiquement à tous les
+yeux, même aux regards de ses amants, qui ne la possédaient que dans
+l'obscurité; mais, aux mystères d'Éleusis, elle apparaissait comme une
+déesse sous le portique du temple, et laissant tomber ses vêtements en
+présence de la foule ébahie et haletante d'admiration, elle
+s'éclipsait derrière un voile de pourpre. Aux fêtes de Neptune et de
+Vénus, elle quittait aussi ses vêtements sur les degrés du temple, et,
+n'ayant que ses longs cheveux d'ébène pour couvrir la nudité de son
+beau corps, qui brillait au soleil, elle s'avançait vers la mer, au
+milieu du peuple qui s'écartait avec respect pour lui faire place, et
+qui la saluait d'un cri unanime d'enthousiasme: Phryné entrait dans
+les flots pour rendre hommage à Neptune, et elle en sortait comme
+Vénus à sa naissance; on la voyait un moment, sur le sable, secouer
+l'onde amère qui ruisselait le long de ses flancs charnus, et tordre
+ses cheveux humides: on eût dit alors que Vénus venait de naître une
+seconde fois. A la suite de ce triomphe d'un instant, Phryné se
+dérobait aux acclamations et se cachait dans son obscurité ordinaire.
+Mais l'effet de cette apparition n'en était que plus prodigieux, et la
+renommée de la courtisane remplissait les bouches et les oreilles.
+Chaque année augmentait de la sorte le nombre des curieux, qui
+allaient aux mystères d'Éleusis et aux fêtes de Neptune et de
+Vénus, pour n'y voir que Phryné.
+
+Tant de gloire pour une courtisane lui attira l'envie et la haine des
+femmes vertueuses; celles-ci, afin de se venger, acceptèrent l'entremise
+d'Euthias, qui avait inutilement obsédé Phryné sans obtenir d'elle ce
+qu'elle n'accordait qu'à l'argent ou au génie. Cet Euthias était un
+délateur de la plus vile espèce; il accusa Phryné, devant le tribunal
+des Héliastes, d'avoir profané la majesté des mystères d'Éleusis en les
+parodiant, et d'être constamment occupée à corrompre les citoyens les
+plus illustres de la République en les éloignant du service de la
+patrie. Non-seulement une pareille accusation devait entraîner la mort
+de l'accusée, mais encore infliger à toutes les courtisanes,
+solidairement, la honte d'un blâme, d'une amende, et même de l'exil pour
+quelques-unes. Phryné avait eu pour amant l'orateur Hypéride, qui se
+partageait alors entre Myrrhine et Bacchis. Phryné pria ces deux
+hétaires de s'employer auprès d'Hypéride, pour qu'il vînt la défendre
+contre Euthias. La position était délicate pour Hypéride, qu'on savait
+intéressé particulièrement à venir en aide à Phryné, qu'il avait aimée,
+et à tenir tête à Euthias, qu'il détestait comme le plus lâche des
+hommes. Phryné pleurait, enveloppée dans ses voiles et couvrant sa
+figure avec ses deux mains d'ivoire; Hypéride, ému et inquiet, étendit
+le bras vers elle, pour annoncer qu'il la défendait; et quand Euthias
+eut formulé ses accusations par l'organe d'Aristogiton, Hypéride prit
+la parole, avoua qu'il n'était pas étranger à la cause, puisque Phryné
+avait été sa maîtresse, et supplia les juges d'avoir pitié du trouble
+qu'il éprouvait. Sa voix s'altérait, son gosier était plein de sanglots,
+sa paupière pleine de larmes, et pourtant le tribunal, froid et
+silencieux, semblait disposé à ne pas se laisser fléchir. Hypéride
+comprend le danger qui menace l'accusée: il éclate en malédictions
+contre Euthias, il proclame résolument l'innocence de sa victime, il
+raconte avec complaisance le rôle presque religieux que Phryné a pu
+seule accepter aux mystères d'Éleusis... Les Héliastes l'interrompent;
+ils vont prononcer l'arrêt fatal. Hypéride fait approcher Phryné: il lui
+déchire ses voiles, il lui arrache sa tunique, et il invoque avec une
+sympathique éloquence les droits sacrés de la beauté, pour sauver cette
+digne prêtresse de Vénus. Les juges sont émus, transportés, à la vue de
+tant de charmes; ils croient apercevoir la déesse elle-même: Phryné est
+sauvée, et Hypéride l'emporte dans ses bras. Il était redevenu plus
+amoureux que jamais, en revoyant cette admirable beauté qui avait eu
+plus d'empire que son éloquence sur les juges; Phryné, de son côté, par
+reconnaissance, redevint la maîtresse de son avocat, qui fut infidèle à
+Myrrhine. Celle-ci crut se venger en se mettant du parti d'Euthias et en
+accordant à ce sycophante tout ce que Phryné lui avait refusé. Les
+courtisanes furent indignées de ce qu'une d'elles osât protester ainsi
+contre l'arrêt qui avait absous Phryné, et Bacchis leur servit
+d'interprète en écrivant à l'imprudente Myrrhine: «Tu t'es rendue
+l'objet de l'aversion de nous toutes qui sommes dévouées au service de
+Vénus Bienfaisante!»
+
+[Illustration: PHRYNÉ DEVANT L'ARÉOPAGE]
+
+Elle ne tarda pas, en effet, à se repentir d'avoir cédé à un mouvement
+de jalousie et de vanité. Hypéride, qui l'avait quittée, ne lui revint
+pas; il resta longtemps épris de Phryné: «Il a une amie digne de lui et
+de sa belle âme, écrivait Bacchis à Myrrhine; et toi, tu as un amant tel
+qu'il te le fallait!» Hypéride, en se déclarant le défenseur d'une
+courtisane, s'était fait plus d'honneur et plus de profit qu'en
+défendant les premiers citoyens de la république: on ne parlait que de
+son talent d'orateur, par toute la Grèce; on ne se lassait pas
+d'applaudir au beau mouvement d'éloquence qui avait terminé sa
+péroraison; les éloges, les actions de grâce, les présents lui
+arrivaient de toutes parts, et, pour comble de biens, Phryné lui
+appartenait. Si les hétaires grecques ne lui élevèrent pas une statue
+d'or comme le proposait Bacchis, elles n'épargnèrent rien pour lui
+témoigner leur gratitude: «Toutes les courtisanes d'Athènes en général,
+lui écrivit Bacchis, qui tenait la plume pour ses compagnes, et chacune
+d'elles en particulier, doivent vous rendre autant d'actions de grâces
+que Phryné.» On peut présumer que son plaidoyer fut publié, puisque
+celui d'Aristogiton, qui prit la parole pour Euthias, était connu du
+temps d'Athénée. On sait aussi qu'Euthias, que l'amour seul avait rendu
+calomniateur, n'eut pas de repos que Phryné ne lui pardonnât, et il
+souscrivit, pour obtenir ce pardon, aux conditions les plus ruineuses.
+Bacchis avait prévu ce triste dénoûment, lorsqu'elle écrivait à Phryné:
+«Euthias est bien plus vivement amoureux de toi qu'Hypéride. Celui-ci,
+en raison du service important qu'il t'a rendu en t'accordant la
+protection et le secours de son éloquence dans la circonstance la plus
+critique, semble exiger de toi les plus grands égards et te favoriser en
+t'accordant ses caresses, tandis que la passion de l'autre ne peut
+qu'être irritée au dernier point par le mauvais succès de son entreprise
+odieuse. Attends-toi donc à de nouvelles instances de sa part, aux
+sollicitations les plus empressées: il t'offrira de l'or à profusion.»
+L'or l'emporta sur le ressentiment. L'aréopage, qui n'eut pas d'arrêt à
+prononcer dans cette circonstance, prévit le cas où une cause du même
+genre, plaidée devant lui, pourrait donner lieu aux mêmes moyens de
+défense; il ne voulut pas être exposé aux séductions qui avaient
+subjugué les Héliastes; il promulgua une loi, qui interdisait aux
+avocats d'employer aucun artifice pour exciter la pitié des juges, et
+aux accusés de paraître en personne devant les juges avant que la
+sentence fût prononcée. Phryné, de son côté, dans la crainte d'une
+accusation nouvelle, non-seulement se priva désormais de prendre part
+aux fêtes et aux cérémonies religieuses, mais encore, elle s'occupa de
+gagner des partisans et de se faire en quelque sorte des créatures
+jusqu'au sein de l'aréopage. Elle ouvrait son lit et sa table aux
+gourmands et aux libertins; un sénateur de l'aréopage, nommé Gryllion,
+se compromit au point de se faire le _parasite de la courtisane_, c'est
+ainsi que le qualifia Satyrus d'Olinthe dans sa _Pamphile_.
+
+Les richesses que Phryné avait acquises surpassaient alors celles d'un
+roi: les poëtes comiques, Timoclès dans sa _Nérée_, Amphis dans sa
+_Kouris_ et Posidippe dans son _Éphésienne_, ont parlé du scandale de
+cette impure opulence. Phryné en fit pourtant un usage honorable: elle
+fit bâtir à ses frais divers monuments publics, surtout dans la ville
+de Corinthe, que toutes les hétaires considéraient comme leur patrie à
+cause de l'argent qu'elles y avaient gagné. Quand Alexandre le Grand
+eut détruit Thèbes et renversé ses murailles, Phryné se rappela
+qu'elle était née en Béotie, et elle offrit aux Thébains de rebâtir
+leur ville de ses propres deniers, à la seule condition de faire
+graver cette inscription en son honneur: _Thèbes abattue par
+Alexandre, relevée par Phryné_. Les Thébains refusèrent d'éterniser
+une honte. Phryné, comme Béotienne, n'avait pas reçu du ciel les dons
+de l'esprit; mais elle se distinguait de la plupart des femmes par un
+vif sentiment des arts; elle se regardait comme l'image vivante de la
+beauté divine; elle se rendait hommage à elle-même dans les
+ouvrages d'Apelles et de Praxitèle: l'un avait modelé d'après elle la
+Vénus de Cnide; l'autre l'avait peinte telle qu'il la vit aux fêtes de
+Neptune et de Vénus sortant de l'onde. Tous deux furent ses amants,
+mais Praxitèle l'emporta sur son rival. Phryné lui demanda, en
+souvenir de leurs amours, la plus belle statue qu'il eût jamais
+exécutée. «Choisissez!» répondit Praxitèle; elle réclama un délai de
+quelques jours pour faire son choix. Dans l'intervalle, pendant que
+Praxitèle se trouvait chez elle, un esclave accourut couvert de sueur,
+en criant que l'atelier du sculpteur était en feu: «Ah! je suis perdu,
+dit Praxitèle, si mon Satyre et mon Cupidon sont brûlés! --Je choisis
+le Cupidon,» interrompit Phryné. C'était une ruse qu'elle avait
+imaginée pour connaître la pensée de l'artiste sur ses oeuvres.
+Depuis, Phryné donna ce chef-d'oeuvre à sa ville natale. Caligula le
+fit enlever de Thespie et transporter à Rome, mais Claude ordonna,
+dans un de ses jugements de préteur, que le Cupidon serait restitué
+aux Thespiens, «pour apaiser les mânes de Phryné,» disait la sentence.
+La statue avait à peine retrouvé son piédestal vide, que Néron la fit
+revenir à Rome, et elle périt dans l'incendie de cette ville, allumé
+par Néron lui-même. Phryné, si riche qu'elle fût, avait continué son
+industrie ordinaire jusqu'à l'âge des rides et des cheveux blancs.
+Elle se vantait alors de posséder une pommade qui dissimulait
+entièrement les rides; elle se fardait avec tant de drogues,
+qu'Aristophane a pu dire dans sa comédie des _Harangueurs_: «Phryné a
+fait de ses joues la boutique d'un apothicaire.» Et ce vers passa en
+proverbe chez les Grecs, pour désigner les femmes qui se fardaient.
+
+On ignore l'époque de sa mort et le lieu de sa sépulture; on apprend
+seulement, de Pausanias, que ses amis, ses amants et ses compatriotes
+s'étaient cotisés pour lui ériger une statue d'or dans le temple de
+Diane à Éphèse; on lisait sur la plinthe de cette statue, qui avait
+pour base une colonne de marbre penthélique: «Cette statue est
+l'ouvrage de Praxitèle.» Elle était placée entre les statues de deux
+rois, Archinamus, roi de Lacédémone, et Philippe, roi de Macédoine,
+avec cette inscription: _A Phryné, illustre Thespienne_. Ce fut cette
+statue que le philosophe Cratès qualifia sévèrement, en s'écriant:
+«Voici donc un monument de l'impudicité de la Grèce!» Le nom de Phryné
+étant devenu, comme celui de Laïs, synonyme de belle courtisane,
+plusieurs femmes de cette classe se firent nommer _Phryné_. Pour
+distinguer de ses humbles imitatrices la première Phryné, on
+l'appelait la _Thespienne_. Hérodice, dans son _Histoire de ceux qui
+ont été raillés sur le théâtre_, cite une Phryné qu'on surnomma le
+_Crible_, parce qu'elle ruinait ses amants, de même qu'un crible sert
+à extraire la farine mêlée au son. Selon Apollodore, dans son _Traité
+des Courtisanes_, il y avait deux Phrynés, qu'on surnommait
+_Clauxigelaos_ (qui fait pleurer, après avoir fait rire) et
+_Saperdion_ (superbe poisson), mais ni l'une ni l'autre ne semble
+pouvoir être confondue avec l'illustre Thespienne.
+
+Si Phryné et Laïs sont les deux personnifications les plus célèbres,
+sinon les plus brillantes de l'hétairisme, Pythionice et Glycère en
+représentent encore mieux la puissance: Pythionice et Glycère furent
+presque reines de Babylone, après avoir été simples courtisanes à
+Athènes. Pythionice n'était remarquable que par sa beauté, mais elle
+possédait quelques-uns de ces secrets de libertinage qui exercent tant
+d'empire sur les natures vicieuses et sur les tempéraments voluptueux.
+Glycère, non moins belle, non moins habile peut-être, était aussi plus
+intelligente et plus spirituelle. Harpalus, l'ami d'Alexandre de
+Macédoine, le gouverneur de Babylone, les aima l'une et l'autre, et ne
+se consola d'avoir perdu la première qu'en retrouvant la seconde.
+Harpalus était grand trésorier d'Alexandre, et, lorsque son maître fut
+parti pour l'expédition des Indes, il ne se fit aucun scrupule de
+puiser à pleines mains dans les trésors confiés à sa garde. Il
+surpassa en magnificence les anciens rois de Babylone, et il voulut
+jouir de toutes les voluptés que l'or et le pouvoir sont capables de
+créer. Il avait autour de lui des joueuses de flûte de Milet, des
+danseuses de Lesbos, des tresseuses de couronnes de Cypre, des
+esclaves et des concubines de tous les pays: il fit venir une
+hétaire d'Athènes, celle qui était le plus en vogue et qui
+s'acquittait le mieux de ses fonctions libidineuses. Pythionice eut
+l'honneur d'être choisie pour les menus-plaisirs du petit tyran
+Harpalus. Elle était alors la maîtresse collective de deux frères,
+fils d'un nommé Choeréphile, qui faisait le commerce de poisson
+salé, et qui devait à ce commerce son immense fortune. Les deux amants
+de Pythionice l'entretenaient à grands frais, et le poëte comique
+Timoclès, dans sa comédie des _Icariens_, avait raillé en ces termes
+la richesse de cette hétaire, que ses compagnes accusaient, par une
+allusion analogue, de sentir la marée: «Pythionice te recevra à bras
+ouverts, pour avoir de toi, à force de caresses, tout ce que je viens
+de te donner, car elle est insatiable. Cependant demande-lui un
+tonneau de poisson salé; elle en a toujours en abondance, puisqu'elle
+se contente de deux saperdes non salés à large bouche.» Le saperde,
+dont la consommation était considérable parmi le bas peuple, passait
+pour un mauvais poisson, comme le déclare solennellement le grand
+sophiste de l'art culinaire, Archestrate. Pythionice, qu'on avait vue
+esclave de la joueuse de flûte Bacchis, laquelle le fut elle-même de
+l'hétaire Sinope, devint tout à coup une espèce de reine dans le
+palais de Babylone, mais elle ne jouit pas longtemps d'une si rare
+fortune: elle mourut, sans doute empoisonnée, et l'inconsolable
+Harpalus lui fit faire des funérailles royales. Il en avait eu
+une fille qui épousa depuis le sculpteur-architecte Chariclès,
+celui-là même qu'Harpalus chargea de construire à Athènes un monument
+sépulcral en mémoire de Pythionice. Cette favorite avait, d'ailleurs,
+son tombeau à Babylone, où elle était morte. Le monument, élevé par
+Chariclès sur le chemin sacré qui menait d'Athènes à Eleusis, coûta 30
+talents (environ 250,000 francs de notre monnaie); sa grandeur, plutôt
+encore que son architecture, attirait les regards du voyageur:
+«Quiconque le verra, s'écrie Dicæarque dans son livre sur la Descente
+dans l'antre de Trophonius, se dira probablement d'abord, avec raison:
+C'est sans doute le monument d'un Miltiade ou d'un Périclès, ou d'un
+Cimon, ou l'un autre grand homme? sans doute, il a été érigé aux
+dépens de la république, ou du moins en vertu d'un décret des
+magistrats? Mais quand il apprendra que ce monument a été fait en
+mémoire de l'hétaire Pythionice, que devra-t-il penser de la ville
+d'Athènes?» Harpalus avait donné une telle activité aux travaux de ces
+constructions funéraires, qu'elles furent terminées avant la fin de
+l'expédition d'Alexandre dans les Indes. Théopompe, dans une lettre au
+roi de Macédoine, affirme que le gouverneur de Babylone employa la
+somme énorme de 200 talents pour les deux tombeaux de sa maîtresse:
+«Quoi! s'écrie Théopompe indigné, depuis longtemps on voit deux
+admirables monuments achevés pour Pythionice: l'un près
+d'Athènes, l'autre à Babylone, et celui qui se disait ton ami aura
+impunément consacré un temple, un autel à une femme qui s'abandonnait
+à tous ceux qui contribuaient à ses dépenses, et il aura dédié ce
+monument sous le nom de temple et d'autel de Vénus-Pythionice!
+N'est-ce pas mépriser ouvertement la vengeance des dieux, et manquer
+au respect qui t'est dû?» Alexandre était alors trop occupé à
+combattre Porus, pour pouvoir se mêler de ce qui se passait à Babylone
+et à Athènes, où Harpalus divinisait une courtisane.
+
+Harpalus avait déjà, d'ailleurs, remplacé Pythionice: une simple
+tresseuse de couronnes de Sicyone, Glycère, fille de Thalassis,
+s'était fait aimer du gouverneur de Babylone, avec tant de
+savoir-faire, qu'elle devint presque reine à Tarse, et qu'elle serait
+devenue déesse, si Harpalus lui eût survécu. Mais Alexandre revenait
+victorieux des Indes; il devait punir ceux de ses officiers qui,
+pendant son absence, avaient tenu peu de compte de ses ordres.
+Harpalus se voyait plus compromis que les autres, et il fut effrayé
+lui-même de ses monstrueuses dilapidations. Il s'enfuit de Tarse, avec
+Glycère et tout ce qui restait dans le trésor; il se réfugia en
+Attique, et implora l'appui des Athéniens contre Alexandre. Il avait
+levé une armée de six mille mercenaires, et il offrait d'acheter à
+tout prix la protection d'Athènes; avec l'aide et d'après les conseils
+de Glycère, il corrompit les orateurs, paya le silence de Démosthène,
+et intéressa le peuple à sa cause, par des distributions de
+farine, qu'on appela le _blé de Glycère_, et qui fournit une locution
+proverbiale pour signifier «le gage de la perte plutôt que de la
+jouissance.» C'est ainsi que ce blé est désigné dans une comédie
+satirique dont Harpalus était le héros, et qu'Alexandre fit
+représenter dans toute l'Asie pour infliger un châtiment à l'orgueil
+d'Harpalus. On prétend même qu'il était l'auteur de ce drame, où l'on
+raconte que les mages de Babylone, témoins de l'affliction d'Harpalus
+à la mort de Pythionice, avaient promis de la rappeler du séjour des
+ombres à la lumière; mais il est plus probable que ce drame fut
+composé, à l'instigation d'Alexandre, par Python de Catane ou de
+Byzance. Quoi qu'il en soit, Harpalus ne réussit pas, avec le concours
+de Glycère, à s'assurer un asile dans la république d'Athènes; il en
+fut banni et se retira en Crète, sous l'appréhension des vengeances
+d'Alexandre qui l'épargna; mais un de ses capitaines l'assassina, pour
+s'emparer des trésors qu'Harpalus avait volés lui-même au roi de
+Macédoine. Glycère parvint à s'échapper et retourna, bien déchue de
+ses grandeurs, à Athènes, où elle reprit son ancien état de
+courtisane. Ce n'était plus la reine de Tarse, qui avait reçu des
+honneurs presque divins, qui avait eu sa statue de bronze placée dans
+les temples vis-à-vis de celle d'Harpalus; c'était une hétaire, d'un
+âge assez mûr, d'une beauté quelque peu fatiguée, mais d'un esprit
+infatigable. Lyncæus de Samos jugea que ses bons mots méritaient
+d'être recueillis, et il en fit une collection que nous ne possédons
+plus. Athénée en cite quelques-uns que revendiquaient les
+contemporaines de Glycère; nous en avons rapporté plusieurs; les deux
+suivants peuvent encore lui appartenir. «Vous corrompez la jeunesse!
+lui dit le philosophe Stilpon. --Qu'importe, si je l'amuse!
+répondit-elle; toi, sophiste, tu la corromps aussi, mais tu
+l'ennuies.» Un homme qui venait marchander ses faveurs remarqua des
+oeufs dans un panier: «Sont-ils crus ou cuits? lui demanda-t-il
+distraitement. --Ils sont d'argent?» répliqua-t-elle avec malice, pour
+le ramener au sujet de leur entretien.
+
+Ses aventures de Babylone et de Tarse l'avaient mise à la mode:
+c'était à qui se rangerait au nombre des héritiers d'Harpalus.
+Néanmoins, Glycère s'attacha de préférence à deux hommes de génie, au
+peintre Pausias, au poëte Ménandre. Le premier peignait les fleurs
+qu'elle tressait en couronnes et en guirlandes, il s'efforçait
+d'imiter et d'égaler ses brillants modèles; il fit un portrait de
+Glycère, représentée assise, faisant une couronne; ce ravissant
+tableau, qu'on appelait la _Stephanoplocos_ (faiseuse de couronnes),
+fut apporté à Rome, et acheté par Lucullus, qui l'estimait autant que
+tous les tableaux de sa collection. L'affection de Glycère pour
+Ménandre dura plus longtemps que sa liaison avec Pausias. Elle
+supportait la mauvaise humeur et les boutades chagrines du poëte
+comique, auprès de qui elle remplissait l'office d'une servante
+dévouée, et non le rôle d'une maîtresse préférée; Ménandre lui
+reprochait souvent de n'être plus ce qu'elle avait été, et lui
+demandait compte amèrement de sa folle jeunesse; il était jaloux du
+passé aussi bien que du présent: «Vous m'aimeriez davantage, lui
+disait-il, si j'avais volé les trésors d'Alexandre?» Elle souriait et
+ne répondait à ces duretés que par un surcroît d'attachement et de
+soins. Il revint du théâtre, un soir, attristé, irrité, désolé du
+mauvais succès d'une de ses pièces; il était inondé de sueur, il avait
+le gosier desséché. Glycère lui présenta du lait et l'invita doucement
+à se rafraîchir: «Ce lait sent le vieux, dit Ménandre en repoussant le
+vase et la main qui le lui offrait; ce lait me répugne; il est couvert
+d'une crème rance et dégoûtante.» C'était une cruelle allusion à la
+céruse et au fard qui cachaient les rides de Glycère: «Bon! dit-elle
+gaiement, ne vous arrêtez pas à ces misères: laissez ce qui est dessus
+et prenez ce qui est dessous.» Elle l'aimait véritablement, et elle
+craignait que de plus jeunes qu'elles lui enlevassent une tendresse
+qu'elle ne conservait souvent qu'à force d'artifices, car Ménandre
+était changeant et capricieux en amour: il se laissa fixer néanmoins
+par le dévouement passionné de Glycère, qu'il immortalisa dans ses
+comédies. «J'aime mieux être, disait-elle, la reine de Ménandre que la
+reine de Tarse.» Glycère, après sa mort, n'eut pas un tombeau
+splendide, tel que le _monument de la Prostituée_ (c'est ainsi
+qu'on désignait le tombeau de Pythionice), mais son nom resta, dans la
+mémoire des Grecs, étroitement lié à celui de Ménandre, et ne fut pas
+moins célèbre que ceux de Laïs, de Phryné et d'Aspasie.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+ SOMMAIRE. --Introduction de la Prostitution sacrée en Étrurie.
+ --Conformation physique singulière des habitants de l'Italie
+ primitive. --Rome. --_La Louve_ Acca Laurentia. --Origine du
+ _lupanar_. --Construction de la ville de Rome, sur le territoire
+ laissé par Acca Laurentia à ses fils adoptifs Rémus et Romulus.
+ --Fêtes instituées par Rémus et Romulus en l'honneur de leur
+ nourrice, sous le nom de _Lupercales_. --Les luperques, prêtres du
+ dieu Pan. --Les Sabines et l'oracle. --Hercule et Omphale. --La
+ Prostitution sacrée à Rome. --La courtisane Flora. --Son mariage
+ avec Tarutius. --Origine des _Florales_. --Les fêtes de Flore et
+ de Pomone. --Les courtisanes aux Florales. --Caton au Cirque.
+ --Vénus Cloacine. --Les Vénus honnêtes: Vénus Placide, Vénus
+ Chauve, Vénus Generatrix, etc. --Les Vénus malhonnêtes: Vénus
+ Volupia, Vénus _Lascive_, Vénus de _bonne volonté_. --Temple de
+ Vénus Erycine, en Sicile, reconstruit par Tibère. --Les temples de
+ Vénus à Rome. --Dévotion de Jules César à Vénus. --Origine du
+ culte de Vénus Victorieuse. --Épisode mystique des fêtes de Vénus.
+ --Vénus Myrtea ou Murcia. --Offrandes des courtisanes à Vénus.
+ --Les _Veillées de Vénus_. --Sacrifices impudiques offerts à
+ Cupidon, à Priape, à Mutinus, etc., par les dames romaines. --Les
+ _Priapées_. --Culte malhonnête du dieu Mutinus. --Mutina. --La
+ déesse hermaphrodite Pertunda. --Tychon et Orthanès. --Culte
+ infâme introduit en Étrurie par un Grec. --Chefs et grands prêtres
+ de cette religion nouvelle. --Analogie de ce culte avec celui
+ d'Isis. --Les mystères d'Isis à Rome. --Les Isiaques. --Corruption
+ des prêtres d'Isis. --Culte de Bacchus. --Les _bacchants_ et les
+ _bacchantes_. --Fêtes honteuses qui déshonoraient les divinités de
+ Rome. --Le _marché des courtisanes_. --Différence de la
+ Prostitution sacrée romaine et de la Prostitution sacrée grecque.
+
+
+L'Égypte, la Phénicie et la Grèce colonisèrent la Sicile et l'Italie,
+en y établissant leurs religions, leurs moeurs et leurs coutumes. La
+Prostitution sacrée ne manqua pas, dès les premiers temps, de suivre
+la migration des déesses et des dieux, qui changeaient de climat sans
+changer de caractère. Les monuments écrits, qui témoigneraient de
+l'origine de cette Prostitution dans l'île des Cyclopes et dans la
+péninsule de Saturne, n'existent plus depuis bien des siècles, mais on
+a retrouvé, dans les cimetières étrusques et italo-grecs, une
+multitude de vases peints, qui représentent différentes scènes de la
+Prostitution sacrée, antérieurement à la fondation de Rome. Ce sont
+toujours les mêmes offrandes que celles que les vierges apportaient
+dans les temples de Babylone et de Tyr, de Bubastis et de Nancratès,
+de Corinthe et d'Athènes. La consacrée vient s'asseoir dans le
+sanctuaire près de la statue de la déesse; l'étranger marchande le
+prix de sa pudeur, et elle dépose ce prix sur l'autel, qui s'enrichit
+de ce honteux commerce auquel le prêtre est seul intéressé. Telle est,
+d'après les vases funéraires, la forme presque invariable que
+devait affecter la Prostitution sacrée dans les colonies égyptiennes,
+phéniciennes et grecques. Le culte de Vénus fut certainement celui
+qu'on y vit le premier en honneur, car il était, là comme partout
+ailleurs, le plus attrayant et le plus naturel; mais on ignore
+absolument les noms et les attributs que prenait la déesse allégorique
+de la création des êtres. Ces noms devaient être si peu analogues à
+ceux qui lui furent donnés dans la théogonie romaine, que le savant
+Varron s'appuie de l'autorité de Macrobe, pour soutenir que Vénus
+n'était pas connue à Rome sous les rois. Mais Macrobe et Varron
+auraient dû dire seulement qu'elle n'avait pas encore de temple dans
+l'enceinte de la cité de Romulus, car elle était adorée en Étrurie,
+avant que Rome eût soumis ce pays, qui fut longtemps en guerre avec
+elle. Vitruve, dans son _Traité d'architecture_, dit positivement que,
+selon les principes des aruspices étrusques, le temple de Vénus ne
+pouvait être placé qu'en dehors des murs et auprès des portes de la
+ville, afin que l'éloignement de ce temple ôtât aux jeunes gens le
+plus d'occasions possible de débauche, et fût un motif de sécurité
+pour les mères de famille.
+
+La Prostitution sacrée ne régnait pas seule dans l'Italie primitive:
+on peut affirmer que la Prostitution hospitalière et la Prostitution
+légale y régnaient aussi en même temps, la première dans les forêts et
+les montagnes, la seconde dans les cités. Les peintures des vases
+étrusques ne nous laissent pas ignorer la corruption déjà raffinée,
+qui avait pénétré chez ces peuples aborigènes, esclaves aveugles et
+grossiers de leurs sens et de leurs passions. Il suffirait presque des
+inductions morales qu'on peut tirer de la richesse et de la variété
+des joyaux que portaient les femmes, pour juger du développement
+qu'avait pris la Prostitution, née de la coquetterie féminine et des
+besoins de la toilette. On voit, à mille preuves empruntées aux vases
+peints, que la lubricité de ces peuplades indigènes ou exotiques ne
+connaissait aucun frein social ni religieux. La bestialité et la
+pédérastie étaient leurs vices ordinaires, et ces abominations,
+naïvement familières à tous les âges et à tous les rangs de la
+société, n'avaient pas d'autres remèdes que des cérémonies d'expiation
+et de purification, qui en suspendaient parfois la libre pratique.
+Comme chez tous les anciens peuples, la promiscuité des sexes rendait
+hommage à la loi de nature, et la femme, soumise aux brutales
+aspirations de l'homme, n'était d'ordinaire que le patient instrument
+de ses jouissances: elle n'osait presque jamais faire parler son
+choix, et elle appartenait à quiconque avait la force. La conformation
+physique de ces sauvages ancêtres des Romains justifie, d'ailleurs,
+tout ce qu'on devait attendre de leur sensualité impudique: ils
+avaient les parties viriles analogues à celles du taureau et du chien;
+ils ressemblaient à des boucs, et ils portaient au bas des reins une
+espèce de touffe de poils roux, qu'il est impossible de regarder
+comme un signe de convention dans les dessins qui représentent cette
+barbiche postérieure, cette excroissance charnue et poilue à la fois,
+ce rudiment d'une véritable queue d'animal. On serait fort en peine de
+dire à quelle époque disparut tout à fait un si étrange symptôme du
+tempérament bestial, mais on le conserva dans l'iconologie
+allégorique, comme le caractère distinctif du satyre et du faune. Chez
+des races aussi naturellement portées à l'amour charnel, la
+Prostitution s'associait sans doute à tous les actes de la vie civile
+et religieuse.
+
+C'est la Prostitution qu'on découvre dans le berceau de Rome, où Rémus
+et Romulus sont allaités par une louve. Si l'on en croit le vieil
+historien Valérius cité par Aurélius Victor, par Aulu-Gelle et par
+Macrobe, cette louve n'était autre qu'une courtisane, nommée Acca
+Laurentia, maîtresse du berger Faustulus, qui recueillit les deux
+jumeaux abandonnés au bord du Tibre. Acca Laurentia avait été
+surnommée la _Louve_ (_Lupa_), par les bergers de la contrée, qui la
+connaissaient tous pour l'avoir souvent rencontrée errante dans les
+bois, et qui l'avaient enrichie de leurs dons. Elle possédait même, du
+fait de ses prostitutions, les champs situés entre les sept collines,
+et légués par elle à ses enfants adoptifs, qui y fondèrent la ville
+éternelle. Macrobe dit sans réticence, que la Louve avait fait fortune
+en s'abandonnant sans choix à quiconque la payait (_meretricio
+quæstu locupletatam_). Ainsi le peuple romain eut pour nourrice une
+courtisane, et son point de départ fut un _lupanar_. On nommait ainsi
+la cabane d'Acca Laurentia, et ce nom s'appliqua depuis aux impures
+retraites de ses pareilles, qui furent nommées des _louves_ en mémoire
+d'elle. Nous avons vu, cependant, que chez les Grecs il y avait des
+_louves_ de la même race. Celle qui allaita Rémus et Romulus, et
+acheta du produit de son libertinage le premier territoire de Rome,
+dut exercer longtemps son honteux métier: _corpus in vulgus dabat_,
+dit Aulu-Gelle, _pecuniamque emeruerat ex eo quæstu uberem_. Elle
+mourut avec la réputation d'une grande prostituée, et pourtant on
+institua des fêtes en son honneur sous le nom de _Lupercales_; si on
+ne la déifia pas dans un temple, ce fut sans doute la crainte
+d'imprimer à ce temple la flétrissure du nom de _Lupanar_, qui avait
+déshonoré sa demeure; on excusa la fondation des _Lupercales_, en les
+présentant comme des fêtes funèbres, célébrées au mois de décembre
+pour l'anniversaire de sa mort, et bientôt, par respect pour la pudeur
+publique, on fit passer les Lupercales sur le compte du dieu Pan. Il
+paraîtrait donc que la première fête instituée à Rome par Rémus et
+Romulus, ou par leur père adoptif le berger Faustulus, l'avait été en
+mémoire de la louve Acca Laurentia.
+
+Cette fête, qui subsista jusqu'au cinquième siècle de Jésus-Christ, non
+sans avoir subi de nombreuses vicissitudes, était bien digne d'une
+courtisane. Les luperques, prêtres du dieu Pan, le corps entièrement nu
+à l'exception d'une ceinture en peau de brebis, tenant d'une main un
+couteau ensanglanté et de l'autre un fouet, parcouraient les rues de la
+ville, en menaçant du couteau les hommes et en frappant les femmes avec
+le fouet. Celles-ci, loin de se dérober aux coups, les cherchaient avec
+curiosité et les recevaient avec componction. Voici quelle était
+l'origine de cette course emblématique, qui devait porter remède à la
+stérilité des femmes et les rendre grosses si le fouet divin les avait
+touchées au bon endroit. Lorsque les Romains de Romulus eurent enlevé
+les Sabines pour se faire des femmes et des enfants, les Sabines se
+montrèrent d'abord rétives à exécuter ce qu'on attendait d'elles: leur
+union forcée ne produisait aucun fruit, bien qu'elles n'eussent point à
+se plaindre de leurs ravisseurs. Elles allèrent invoquer Junon dans un
+bois consacré à Pan, et l'oracle qu'elles y recueillirent leur inspira
+d'abord une certaine appréhension: «Il faut qu'un bouc, disait l'oracle,
+vous fasse devenir mères.» On n'eut pas la peine de trouver ce bouc-là;
+un prêtre de Pan les tira de peine, en immolant un bouc sur le lieu même
+et en découpant en lanières la peau de l'animal, avec lesquelles il
+flagella les Sabines, qui devinrent enceintes à la suite de cette
+flagellation que les Lupercales eurent le privilége de continuer. La
+mythologie latine donnait une autre origine à la course des luperques,
+origine plus poétique, mais moins nationale. Hercule voyageait avec
+Omphale: un faune les aperçut et se mit à les suivre en cachette, dans
+l'espoir de profiter d'un moment où Hercule quitterait sa belle pour
+accomplir un de ses douze travaux. Les deux amants s'arrêtèrent dans une
+grotte et y soupèrent: Hercule et Omphale avaient changé de vêtements
+pour se divertir pendant le souper; Omphale s'était affublée de la peau
+du lion de Némée et avait mis sur son dos le carquois rempli des flèches
+empoisonnées; Hercule, découvrant sa poitrine velue, avait pris le
+collier et les bracelets de sa maîtresse. Ils burent et s'enivrèrent,
+ainsi travestis. Ils dormaient, chacun de son côté, sur une litière de
+feuilles sèches, lorsque le faune pénètre dans la caverne et cherche à
+tâtons le lit d'Omphale. Il se glisse dans celui d'Hercule, après avoir
+évité prudemment la peau de lion, qui ne lui annonce pas ce qu'elle
+renferme par hasard. Hercule s'éveille et châtie l'audacieux qui s'était
+un peu trop avancé dans sa méprise. Ce fut depuis cette aventure, que
+Pan eut en horreur le travestissement qui avait trompé son faune, et il
+ordonna, comme pour protester contre les erreurs de ce genre, que ses
+prêtres courraient tout nus aux Lupercales. On sacrifiait ce jour-là des
+boucs et des chèvres, que les luperques écorchaient eux-mêmes pour se
+revêtir de ces peaux toutes sanglantes qui avaient la renommée
+d'échauffer les désirs et de donner une ardeur capricante aux lascifs
+sacrificateurs du dieu Pan. La Prostitution sacrée était donc l'âme des
+Lupercales.
+
+Ce ne furent pas les seules fêtes et le seul culte, que la
+Prostitution avait établis à Rome avant celui de Vénus. Sous le règne
+d'Ancus Martius, une courtisane, nommée Flora, s'attribua le nom
+d'Acca Laurentia, en souvenir de la nourrice de Rémus et de Romulus.
+Elle était d'une beauté singulière, mais elle n'en était pas plus
+riche. Elle passa une nuit dans le temple d'Hercule pour obtenir la
+protection de ce puissant dieu. Hercule lui annonça en songe que la
+première personne qu'elle rencontrerait au sortir du temple lui
+porterait bonheur; elle rencontra un patricien, appelé Tarutius, qui
+avait des biens considérables. Il ne l'eut pas plutôt vue, qu'il
+devint amoureux d'elle et qu'il voulut l'épouser. Il la fit son
+héritière en mourant, et Flora, que ce mariage avait mise à la mode,
+reprit son ancien métier de courtisane, et y acquit une fortune énorme
+qu'elle laissa en héritage au peuple romain. Son legs fut accepté, et
+le sénat, en reconnaissance, décréta que le nom de Flora serait
+inscrit dans les fastes de l'État et que des fêtes solennelles
+perpétueraient la mémoire de la générosité de cette courtisane. Mais,
+plus tard, ces honneurs solennels rendus à une femme de mauvaise vie
+affligèrent la conscience des honnêtes gens, et l'on imagina, pour
+réhabiliter la courtisane, de la diviniser. Flora fut dès lors la
+déesse des fleurs, et les Florales continuèrent à être célébrées
+avec beaucoup de splendeur au mois d'avril ou bien au commencement de
+mai. On employait à la célébration de ces fêtes les revenus de la
+succession de Flora, et quand ces revenus ne furent plus suffisants,
+vers l'an 513 avant Jésus-Christ, on y appliqua les amendes provenant
+des condamnations pour crime de péculat. Les fêtes de Flora, qu'on
+appelait fêtes de Flore et de Pomone, conservèrent toujours le
+stigmate de leur fondatrice; les magistrats les suspendirent
+quelquefois, mais le peuple les faisait renouveler, lorsque la saison
+semblait annoncer de la sécheresse et une mauvaise récolte. Pendant
+six jours, on couronnait de fleurs les statues et les autels des dieux
+et des déesses, les portes des maisons, les coupes des festins; on
+jonchait d'herbe fraîche les rues et les places: on y faisait des
+simulacres de chasse, en poursuivant des lièvres et des lapins
+(_cuniculi_), que les courtisanes avaient seules le droit de prendre
+vivants, lorsqu'ils se blottissaient sous leur robe. Les édiles, qui
+avaient la direction suprême des Florales, jetaient dans la foule une
+pluie de fèves, de pois secs et d'autres graines légumineuses, que le
+peuple se disputait à coups de poing. Ce n'est pas tout: ces fêtes,
+que les courtisanes regardaient comme les leurs, donnaient lieu à
+d'horribles désordres dans le Cirque. Les courtisanes sortaient de
+leurs maisons, en cortége, précédées de trompettes et enveloppées dans
+des vêtements très-amples, sous lesquels elles étaient nues et
+parées de tous leurs bijoux; elles se rassemblaient dans le Cirque,
+sous les yeux du peuple qui se pressait à l'entour, et là elles se
+dépouillaient de leurs habits et se montraient dans la nudité la plus
+indécente, étalant avec complaisance tout ce que les spectateurs
+voulaient voir et accompagnant de mouvements infâmes cette impudique
+exhibition: elles couraient, dansaient, luttaient, sautaient, comme
+des athlètes et des baladins, et chacune de leurs postures lascives
+arrachait des cris et des applaudissements à ce peuple en délire. Tout
+à coup, des hommes également nus s'élançaient dans l'arène, aux sons
+des trompettes, et une effroyable mêlée de prostitution
+s'accomplissait publiquement, avec de nouveaux transports de la
+multitude. Un jour, Caton, l'austère Caton, parut dans le Cirque au
+moment où les édiles allaient donner le signal des jeux; mais la
+présence de ce grand citoyen empêcha l'orgie d'éclater. Les
+courtisanes restaient vêtues, les trompettes faisaient silence, le
+peuple attendait. On fit observer à Caton que lui seul était un
+obstacle à la célébration des jeux; il se leva, ramenant le pan de sa
+toge sur son visage et sortit du Cirque. Le peuple battit des mains,
+les courtisanes se déshabillèrent, les trompettes sonnèrent, et le
+spectacle commença.
+
+C'était bien là certainement la Prostitution la plus effrontée qui se
+fût jamais produite sous les auspices d'une déesse, et l'on
+comprenait, d'ailleurs, que cette déesse avait été originairement une
+effrontée courtisane. Le culte de la Prostitution était plus
+voilé dans les temples de Vénus. Le plus ancien de ces temples à Rome
+paraît avoir été celui de Vénus Cloacina. Dans les premiers temps de
+la république, lorsqu'on nettoyait le grand Cloaque, construit par le
+roi Tarquin pour conduire au Tibre les immondices de la ville, on
+trouva une statue enterrée dans la fange: c'était une statue de Vénus.
+On ne se demanda pas qui l'avait mise là, mais on lui dédia un temple
+sous le nom de Vénus Cloacine. Les prostituées venaient le soir
+chercher fortune autour de ce temple et près de l'égout qui en était
+proche; elles réservaient une partie de leur salaire, pour l'offrir à
+la déesse, dont l'autel appelait un concours perpétuel de voeux et
+d'offrandes du même genre. Vénus avait des autels plus honnêtes et des
+temples moins fréquentés dans les douze régions ou quartiers de Rome.
+Vénus Placide, Vénus Chauve, Vénus Genitrix ou qui engendre, Vénus
+Verticordia ou qui change les coeurs, Vénus Erycine, Vénus
+Victorieuse et d'autres Vénus assez décentes n'encourageaient pas la
+Prostitution: elles la toléraient à peine pour l'usage des prêtres qui
+s'y livraient secrètement. Il n'en était pas de même des Vénus qui
+présidaient exclusivement aux plus secrets mystères de l'amour. Le
+temple de Vénus Volupia, situé dans le dixième quartier, attirait les
+débauchés des deux sexes, qui venaient y demander des inspirations à
+la déesse. Le temple de Vénus Salacia ou Lascive, dont on ignore
+la position dans l'enceinte de Rome, était visité très-dévotement par
+les courtisanes qui voulaient se perfectionner dans leur métier; le
+temple de Vénus Lubentia ou Libertine (ou plutôt _de bonne volonté_)
+se trouvait hors des murs au milieu d'un bois qui prêtait son ombre
+propice aux rencontres des amants. Vénus, sous ses différents noms,
+faisait toujours un appel aux instincts du plaisir, sinon de la
+débauche; mais ses temples n'étaient pas à Rome, ainsi que dans la
+Grèce et l'Asie Mineure, déshonorés par un marché patent de
+Prostitution. Il n'y avait guère que les courtisanes qui poussassent
+la piété envers la déesse jusqu'à se vendre à son profit, et dans tous
+les cas, le sacrifice ne s'accomplissait jamais à l'intérieur du
+temple, à moins que le prêtre ne fût le sacrificateur.
+
+On ne voit nulle part, dans les écrivains latins, que les temples de
+Vénus, à Rome, eussent des consacrées, des colléges de prêtresses, qui
+se prostituaient au bénéfice de leurs autels, comme cela se passait
+encore à Corinthe et à Éryx, du temps des empereurs. Strabon rapporte,
+dans sa Géographie, que le fameux temple de Vénus Erycine, en Sicile,
+était encore plein de femmes attachées au culte de la déesse et
+données à ses autels par les suppliants qui voulaient la rendre
+favorable à leurs voeux: ces esclaves consacrées pouvaient se
+racheter avec l'argent qu'elles demandaient à la Prostitution et dont
+une part seulement appartenait au temple qui la protégeait. Ce
+temple tombait en ruines sous le règne de Tibère, qui, en sa qualité
+de parent de Vénus, le fit restaurer et y mit des prêtresses
+nouvelles. Quant aux temples de Rome, ils étaient tous d'une dimension
+fort exiguë, en sorte que la cella ne pouvait renfermer que l'autel et
+la statue de la déesse avec les instruments des sacrifices: on ne
+pénétrait donc pas à l'intérieur, et dans les fêtes de Vénus comme
+dans celles des autres dieux, les cérémonies se faisaient en plein air
+sur le portique et sur les degrés du sanctuaire. Cette forme
+architecturale semble exclure toute idée de Prostitution sacrée,
+dépendant du moins du temple même. Les Romains, d'ailleurs, en
+adoptant la religion des Grecs, l'avaient façonnée à leurs moeurs,
+et l'esprit sceptique de ce peuple allait mal à des actes de foi et
+d'abnégation, qui devaient, pour n'être pas odieux et ridicules,
+s'entourer d'un voile de candeur et de naïveté: les Romains ne
+croyaient guère à la divinité de leurs dieux. Il est donc certain que
+les fêtes de Vénus, à Rome, étaient à peu près chastes ou plutôt
+décentes dans tout ce qui tenait au culte, mais qu'elles servaient
+uniquement de prétexte à des orgies et à des désordres de toute nature
+qui se renfermaient dans les maisons. Quand Jules César, qui se
+vantait de descendre de Vénus, donna un nouvel élan au culte de sa
+divine ancêtre, lui dédia des temples et des statues par tout l'empire
+romain, fit célébrer des jeux solennels en son honneur et dirigea en
+personne les fêtes magnifiques qu'il restituait ou qu'il
+établissait pour elle, il n'eut pas la pensée de mettre en vigueur,
+sous ses auspices, la Prostitution sacrée; il évita aussi, tout
+débauché qu'il fût lui-même, de s'occuper des personnifications
+malhonnêtes de Vénus, qui, comme Lubentia, Volupia, Salacia, etc.,
+n'était plus que la déesse des courtisanes. On doit remarquer pourtant
+que Vénus Courtisane n'eut jamais de chapelle à Rome.
+
+On y adorait surtout Vénus Victorieuse, qui semblait la grande
+protectrice de la nation issue d'Énée, mais on ne se rappelait pas
+seulement à quelle occasion Vénus avait été d'abord adorée comme Vénus
+Armée. C'était une origine spartiate, et non romaine, car Vénus, avant
+d'être Victorieuse, avait été Armée. Dans les temps héroïques de
+Lacédémone, tous les hommes valides étaient sortis de cette ville pour
+aller assiéger Messène: les Messéniens assiégés sortirent à leur tour
+secrètement de leurs murailles et marchèrent la nuit pour surprendre
+Lacédémone laissée sans défenseurs; mais les Lacédémoniennes
+s'armèrent à la hâte et se présentèrent fièrement à la rencontre de
+l'ennemi qu'elles mirent en fuite. De leur côté, les Spartiates,
+avertis du danger que courait leur cité, avaient levé le siége de
+Messène et revenaient défendre leurs foyers. Ils virent de loin
+briller des casques, des cuirasses et des lances: ils crurent avoir
+rejoint les Messéniens; ils s'apprêtèrent à combattre; mais, en
+s'approchant davantage, les femmes, pour se faire reconnaître,
+levèrent leurs tuniques et découvrirent leur sexe. Honteux de leur
+méprise, les Lacédémoniens se précipitèrent, les bras ouverts, sur ces
+vaillantes femmes et ne leur laissèrent pas même le temps de se
+désarmer. Il y eut une mêlée amoureuse qui engendra le culte de Vénus
+Armée. «Vénus, s'écrie un poëte de l'Anthologie grecque, Vénus, toi
+qui aimes à rire et à fréquenter la chambre nuptiale, où as-tu pris
+ces armes guerrières? Tu te plaisais aux chants d'allégresse, aux sons
+harmonieux de la flûte, en compagnie du blond Hyménée: à quoi bon ces
+armes? Ne te vante pas d'avoir dépouillé le terrible Mars. Oh! que
+Vénus est puissante!» Ausone, en imitant cette épigramme, fait dire à
+la déesse: «Si je puis vaincre nue, pourquoi porterais-je des armes?»
+La Vénus Victrix de Rome était nue, le casque en tête, la haste à la
+main.
+
+Les fêtes publiques de Vénus furent donc bien moins indécentes que
+celles de Lupa et de Flora; elles étaient voluptueuses, mais non
+obscènes, à l'exception d'un épisode mystique qui se passait sous les
+yeux d'un petit nombre de privilégiés et qui frappait ensuite comme un
+prodige l'imagination des personnes auxquelles on le racontait avec
+des détails plus ou moins merveilleux. Le poëte Claudien ne nous dit
+pas dans quel temple s'exécutait cet ingénieux tour de physique
+amusante. On plaçait sur un lit de roses une statue en ivoire de la
+déesse, représentée nue; on apportait sur le même lit, à quelque
+distance de Vénus, une statue de Mars couvert d'armes d'acier. Le
+mystère ne manquait pas de s'accomplir au bout de quelques instants:
+les deux statues s'ébranlaient à la fois et s'élançaient avec tant de
+force l'une contre l'autre, qu'elles s'entrechoquaient comme si elles
+se brisaient en éclats; mais elles restaient étroitement embrassées et
+frémissantes au milieu des feuilles de roses. Tout le secret de cette
+scène mythologique résidait dans le ventre de la statue d'ivoire
+contenant une pierre d'aimant, dont la puissance attractive agissait
+sur l'acier de la statue de Mars. Mais cette invention accusait une
+époque de perfectionnement et de raffinement très-avancée. Les
+premiers Romains agissaient moins artistement avec leurs premières
+Vénus. Une de celles-ci fut Vénus Myrtea, ainsi nommée à cause d'un
+bois de myrte qui entourait son temple, situé vraisemblablement auprès
+du Capitole. Le myrte était consacré à Vénus; il servait aux
+purifications qui précédaient la cérémonie nuptiale. La tradition
+voulait que les Romains ravisseurs des Sabines se fussent couronnés de
+myrte, en signe de victoire amoureuse et de fidélité conjugale. Vénus
+s'était aussi couronnée de myrte, après avoir vaincu Junon et Pallas
+dans le combat de la beauté. On offrait donc des couronnes de myrte à
+toutes les Vénus, et les sages matrones, qui n'adoraient que des Vénus
+décentes, avaient le myrte en horreur, comme nous l'apprend Plutarque,
+parce que le myrte était à la fois l'emblème et le provocateur
+des plaisirs sensuels. Vénus Myrtea prit le nom de Murtia, lorsque son
+temple fut transféré près du Cirque sur le mont Aventin, qu'on
+appelait aussi Murtius. Alors les jeunes vierges ne craignirent plus
+d'aller invoquer Vénus Murtia, en lui offrant des poupées et des
+statuettes en terre cuite ou en cire, qui rappelaient certainement, à
+l'insu des suppliantes, l'ancien usage de se consacrer soi-même à la
+déesse en lui faisant le sacrifice de la virginité. Ce sacrifice, qui
+avait été si fréquent et si général dans le culte de Vénus, se
+perpétuait encore sous la forme du symbolisme, et partout le fait
+brutal était remplacé par des allusions plus ou moins transparentes.
+Ainsi, quand les Romains occupèrent la Phrygie et s'établirent dans la
+Troade qu'ils regardaient comme le berceau de leur race, ils y
+retrouvèrent une coutume qui se rattachait au culte de Vénus, et qui
+avait remplacé le fait matériel de la Prostitution sacrée: les jeunes
+filles, peu de jours avant leur mariage, se dédiaient à Vénus en se
+baignant dans le fleuve Scamandre, où les trois déesses s'étaient
+baignées pour se mettre en état de comparaître devant leur juge, le
+berger Pâris: «Scamandre, s'écriait la Troyenne qui se livrait aux
+ondes caressantes de ce fleuve sacré, Scamandre, reçois ma virginité!»
+
+Le culte de Vénus, à Rome, ne réclamait pas des sacrifices de la même
+espèce; les courtisanes étaient, d'ailleurs, les plus assidues
+aux autels de la déesse, qui, par l'étymologie de son nom, faisait un
+appel à tous et à tout (_quia venit ad omnia_, dit Cicéron, dans son
+traité de la Nature des Dieux; _quod ad cunctos veniat_, dit Arnobe,
+dans son livre contre les Gentils). Les courtisanes lui offraient, de
+préférence, les insignes ou les instruments de leur profession, des
+perruques blondes, des peignes, des miroirs, des ceintures, des
+épingles, des chaussures, des fouets, des grelots et beaucoup d'autres
+objets qui caractérisaient les arcanes du métier. C'était à qui se
+dépouillerait de ses joyaux et de ses ornements, pour en faire don à
+la déesse qui devait rendre le double à ses invocatrices.
+Quelques-unes, dans leurs offrandes, exprimaient une reconnaissance
+plus désintéressée, et leurs amants se présentaient avec des offrandes
+non moins touchantes: l'un offrait une lampe qui avait été témoin de
+son bonheur; l'autre, une torche et un levier qui lui avaient servi à
+brûler et à enfoncer la porte de sa maîtresse; le plus grand nombre
+apportaient des lampes ithyphalliques et des phallus votifs. On
+sacrifiait, en l'honneur de Vénus, mère de l'amour, des chèvres et des
+boucs, des colombes et des passereaux, que la déesse avait adoptés à
+cause de leur zèle pour son culte. Mais si les cérémonies et les fêtes
+de Vénus n'offensaient pas la pudeur dans les temples, elles
+autorisaient, elles excitaient bien des débauches dans les maisons,
+surtout chez les jeunes débauchés et chez les courtisanes. La plus
+turbulente de ces fêtes vénériennes avait lieu au mois d'avril,
+mois consacré à la déesse de l'amour, parce que tous les germes de la
+nature se développent pendant ce mois régénérateur et que la terre
+semble, en quelque sorte, ouvrir son sein aux baisers du printemps. On
+passait les nuits d'avril à souper, à boire, à danser, à chanter et à
+célébrer les louanges de Vénus, sous des berceaux de verdure et dans
+des abris de branchages entrelacés avec des fleurs. Ces nuits-là
+s'appelaient _Veillées de Vénus_, et toute la jeunesse romaine y
+prenait part avec la fougue de son âge, tandis que les vieillards et
+les femmes mariées se renfermaient au fond de leurs demeures, sous les
+regards tutélaires de leurs dieux lares, pour ne pas entendre ces cris
+joyeux, ces chants et ces danses. On exécutait quelquefois, à
+l'occasion de ces fêtes d'avril, mais seulement dans certaines
+sociétés dissolues, des danses et des pantomimes licencieuses, qui
+mettaient en action les principales circonstances de l'histoire de
+Vénus: on représentait tour à tour le Jugement de Pâris, les Filets de
+Vulcain, les Amours d'Adonis et d'autres scènes de cette impure mais
+poétique mythologie; les acteurs, qui figuraient dans ces pantomimes,
+étaient complétement nus, et ils s'efforçaient de rendre par la
+pantomime la plus expressive les faits et gestes amoureux des dieux et
+des déesses, tellement qu'Arnobe, en parlant de ces divertissements
+plastiques, dit que Vénus, la mère du peuple souverain, devient une
+bacchante ivre qui s'abandonne à toutes les impudicités, à toutes
+les infamies des courtisanes (_regnatoris et populi procreatrix amans
+saltatur Venus, et per affectus omnes meretriciæ vilitatis impudicâ
+exprimitur imitatione bacchari_). Arnobe dit, en outre, que la déesse
+devait rougir de voir les horribles indécences que l'on attribuait à
+son Adonis.
+
+Les femmes romaines, chose étrange! si réservées à l'égard du culte de
+Vénus, ne se faisaient aucun scrupule d'exposer leur pudeur à la
+pratique de certains cultes plus malhonnêtes et plus honteux, qui ne
+regardaient pourtant que des dieux et des déesses subalternes: elles
+offraient des sacrifices à Cupidon, à Priape, à Priape surtout, à
+Mutinus, à Tutana, à Tychon, à Pertunda et à d'autres divinités du
+même ordre. Non-seulement, ces sacrifices et ces offrandes avaient
+lieu dans l'intérieur des foyers domestiques, mais encore dans des
+chapelles publiques, devant les statues érigées au coin des rues et
+sur les places de la ville. Ce n'étaient pas les courtisanes qui
+s'adressaient à ce mystérieux Olympe de l'amour sensuel: Vénus leur
+suffisait sous ses noms multiples et sous ses figures variées;
+c'étaient les matrones, c'étaient même les vierges qui se permettaient
+l'exercice de ces cultes secrets et impudents; elles ne s'y livraient
+que voilées, il est vrai, avant le lever du soleil ou après son
+coucher; mais elles ne tremblaient pas, elles ne rougissaient pas
+d'être vues adorant Priape et son effronté cortége. On peut donc
+croire qu'elles conservaient la pureté de leur coeur, en
+présence de ces images impures, qui étalaient partout leur monstrueuse
+obscénité, dans les rues, dans les jardins et dans les champs, sous
+prétexte d'écarter les voleurs et les oiseaux. Il est difficile de
+préciser à quelle époque le dieu de Lampsaque fut introduit et
+vulgarisé à Rome. Son culte, qui y était scandaleusement répandu dans
+les classes des femmes les plus respectables, ne paraît pas avoir été
+réglé par des lois fixes de cérémonial religieux. Le dieu n'avait pas
+même de temple desservi par des prêtres ou des prêtresses; mais ses
+statues phallophores étaient presque aussi multipliées que ses
+adoratrices, qui trouvaient dans leur dévotion plus ou moins
+ingénieuse les différentes formes du culte qu'elles rendaient à ce
+vilain dieu. Priape, qui représente, sous une figure humaine largement
+pourvue des attributs de la génération, l'âme de l'univers et la force
+procréatrice de la matière, n'avait été admis que fort tard dans la
+théogonie grecque; il arriva plus tard encore chez les Romains, qui ne
+le prirent pas au sérieux, avec ses cornes de bouc, ses oreilles de
+chèvre et son insolent emblème de virilité. Les Romaines, au
+contraire, l'honorèrent, pour ainsi dire, de leur protection
+particulière et ne le traitèrent pas comme un dieu impuissant et
+ridicule. Ce Priape, dont les mythologues avaient fait un fils naturel
+de Vénus et de Bacchus, n'était plutôt qu'une incarnation dégénérée du
+Mendès ou de l'Horus des Égyptiens, lequel personnifiait aussi
+les principes générateurs du monde. Mais les dames romaines ne
+cherchaient pas si loin le fond des choses: leur dieu favori présidait
+aux plaisirs de l'amour, au devoir du mariage et à toute l'économie
+érotique. C'était là ce qui le distinguait particulièrement de Pan,
+avec lequel il avait plus d'un rapport d'aspect et d'attributions. On
+lui donnait ordinairement la forme d'un hermès, et on l'employait au
+même usage que les termes, dans les jardins, les vergers et les
+champs, qu'il avait mission de protéger avec sa massue ou son bâton.
+
+Les monuments antiques nous ont fait connaître les divers sacrifices
+que Priape recevait à Rome et dans tout l'empire romain. On le
+couronnait de fleurs ou de feuillages; on l'enveloppait de guirlandes;
+on lui présentait des fruits: ici, des noix par allusion aux mystères
+du mariage; là, des pommes, en mémoire du jugement de Pâris; on
+brûlait devant lui, sur un autel portatif, de la fleur de froment, de
+l'ancolie, des pois chiches et de la bardane; on dansait, aux sons de
+la lyre ou de la double flûte, autour de son piédestal, et on se
+laissait aller, avec plus ou moins d'emportement, aux inspirations de
+son image lubrique. Ce qui distinguait seulement, dans ces sacrifices,
+les femmes honnêtes des femmes débauchées, c'était le voile derrière
+lequel leur pudeur se croyait à l'abri. Souvent les couronnes dorées
+ou fleuries qu'on dédiait au dieu de Lampsaque n'étaient pas placées
+sur sa tête, mais suspendues à la partie la plus déshonnête de la
+statue. _Cingemus tibi mentulam coronis!_ s'écrie un poëte des
+Priapées. Un autre poëte du même recueil applaudit une courtisane,
+nommée Teléthuse, qui, comblée des faveurs et des profits de la
+Prostitution, offrit de cette façon une couronne d'or à Priape
+(_cingit inauratâ penem tibi, sancte, coronâ_), qu'elle qualifiait de
+_saint_. Au reste, l'attribut priapique revenait sans cesse, comme un
+emblème figuré, dans une foule de circonstances de la vie privée, et
+les regards les plus modestes, à force de le voir se multiplier, pour
+ainsi dire, avec mille destinations capricieuses, ne le rencontraient
+plus qu'avec indifférence et distraction. C'était une sonnette, ou une
+lampe, ou un flambeau, ou un joyau, ou quelque petit meuble, en
+bronze, en argile, en ivoire, en corne; c'était principalement une
+amulette, que femmes et enfants portaient au cou pour se préserver des
+maladies et des philtres; c'était, de même qu'en Égypte, le gardien
+tutélaire de l'amour et l'auxiliaire de la génération. Les peintres et
+les sculpteurs se plaisaient à lui donner des ailes, ou des pattes, ou
+des griffes, pour exprimer qu'il déchire, qu'il marche et qu'il
+s'envole dans le domaine de Vénus. Cet objet obscène avait donc perdu
+de la sorte son caractère d'obscénité, et l'esprit s'était presque
+déshabitué d'y reconnaître ce que les yeux n'y voyaient plus. Mais le
+culte de Priape n'en était pas moins l'occasion et l'excuse de bien
+des impuretés secrètes.
+
+Ce culte comprenait, d'ailleurs, celui du dieu Mutinus, Mutunus ou
+Tutunus, qui ne différait de Priape que par la position de ses
+statues. Il était représenté assis, au lieu d'être debout; en outre,
+ses statues, qui ne furent jamais nombreuses, se cachaient dans des
+édicules fermés, entourés d'un bocage où les profanes ne pénétraient
+pas. Ce Mutinus descendait en ligne directe de l'idole ithyphallique
+des peuples primitifs de l'Asie; il servait aussi au même usage et
+perpétuait au milieu de Rome la plus ancienne forme de la Prostitution
+sacrée. Les jeunes épouses étaient conduites à cette idole, avant de
+l'être à leurs maris, et elles venaient s'asseoir sur ses genoux,
+comme pour lui offrir leur virginité: _in celebratione nuptiarum_, dit
+saint Augustin, _super Priapi scapum nova nupta sedere jubebatur_.
+Lactance semble dire qu'elles ne se bornaient pas à occuper ce siége
+indécent: _Et Muturnus_, dit-il, _in cujus sinu pudendo nubentes
+præsident, ut illarum pudicitiam prior deus delibasse videatur_. Cette
+_libation_ de la virginité devenait quelquefois un acte réel et
+consommé. Puis, une fois mariées, les femmes qui voulaient combattre
+la stérilité retournaient visiter le dieu, qui les recevait encore sur
+ses genoux et les rendait fécondes. Arnobe rapporte, en frissonnant,
+les horribles particularités de ce sacrifice: _Etiam ne Tutunus, cujus
+immanibus pudendis, horrentique fascino, vestras inequitare matronas
+et auspicabile ducitis et optatis?_ Il faut remonter aux hideuses
+pratiques des religions de l'Inde et de l'Assyrie, pour trouver
+un simulacre analogue de Prostitution sacrée; mais, dans l'Orient, aux
+premiers âges du monde, le dieu générateur et régénérateur avait un
+culte solennel, qu'on lui rendait au grand jour et qui symbolisait la
+fécondité de la mère Nature, tandis qu'à Rome, ce culte amoindri et
+déchu se cachait honteusement dans l'ombre d'une chapelle où le mépris
+public reléguait l'infâme dieu Mutinus. Cette chapelle avait été
+d'abord érigée dans le quartier appelé Vélie, à l'extrémité de la
+ville; elle fut détruite sous le règne d'Auguste, qui voulait abolir
+ce repaire de Prostitution sacrée; mais le culte de cet affreux
+Mutinus était si profondément établi dans les moeurs du peuple,
+qu'il fallut relever son édicule dans la campagne de Rome et donner
+par là satisfaction aux jeunes mariées et aux femmes stériles, qui s'y
+rendaient voilées, non-seulement de tous les quartiers de la ville,
+mais encore des points les plus éloignés de l'Italie.
+
+Quelques savants ont avancé, d'après le témoignage de Festus, que la
+chapelle de Mutinus renfermait, outre la statue de ce dieu, celle de
+sa femme Tutuna ou Mutuna, qui n'était là que pour présider au mystère
+de la dévirginisation et qui ne voyait personne s'asseoir sur ses
+genoux. La déesse, dont le nom dérivé du grec exprime le sexe féminin
+et désigne spécialement sa nature, n'avait pas une posture plus
+honnête que celles des suppliantes qui s'adressaient à son mari.
+On ne doit pas cependant confondre Mutuna avec Pertunda, déesse
+hermaphrodite qui n'avait pas d'autre sanctuaire que la chambre des
+époux pendant la nuit des noces. Cette Pertunda, que saint Augustin
+proposait d'appeler plutôt le dieu _Pretundus_ (qui frappe le
+premier), était apportée dans le lit nuptial et y prenait quelquefois,
+selon Arnobe, un rôle aussi délicat que celui du mari: _Pertunda in
+cubiculis proesto est virginalem scrobem effodientibus maritis_.
+C'était encore là un reste singulier de la Prostitution sacrée,
+quoique la déesse ne reçût pas en sacrifice la virginité de l'épouse,
+mais aidât l'époux à l'immoler. On faisait intervenir aussi, à la
+première nuit des nouveaux mariés, une autre déesse et un autre dieu,
+également ennemis de la chasteté conjugale, le dieu _Subigus_ et la
+déesse _Prema_: le dieu chargé d'apprendre à l'époux son devoir; la
+déesse, à l'épouse le sien: _ut subacta a sponso viro_, lit-on avec
+surprise dans la _Cité de Dieu_ de saint Augustin, _non se commoveat,
+quum premitur_. Quant aux petits dieux Tychon et Orthanès, ce
+n'étaient que les humbles caudataires du grand Priape, et ils ne
+figuraient à la cour de Vénus que comme des instigateurs lascifs de la
+Prostitution sacrée.
+
+On ignore, néanmoins, quels étaient ces dieux impudiques, dont les
+noms se trouvent à peine cités par l'obscur Lycophron et par Diodore
+de Sicile; on ne sait pas à quelle particularité du plaisir ils
+présidaient, et l'on ne pourrait faire aucune conjecture fondée à
+l'égard de leur image et de leur culte. Il ne serait pas impossible
+que ces dieux, que ne nous rappelle aucun monument figuré, fussent
+ceux-là même qui avaient été introduits en Étrurie, l'an de Rome 566,
+186 avant Jésus-Christ, par un misérable grec, de basse extraction,
+moitié prêtre et moitié devin. Ces dieux inconnus, dont l'histoire n'a
+pas même conservé les noms, autorisaient un culte si monstrueux et des
+mystères si abominables, que l'indignation publique se prononça pour
+les flétrir et les condamner. Les femmes seules étaient d'abord
+consacrées aux nouveaux dieux, avec des cérémonies infâmes, qui en
+attirèrent pourtant un grand nombre, par curiosité et par libertinage.
+Les hommes furent admis, à leur tour, dans la pratique de ce culte
+odieux qui empoisonna toute l'Étrurie et qui pénétra dans Rome. Il y
+eut bientôt en cette ville plus de sept mille initiés des deux sexes;
+leurs principaux chefs et grands prêtres étaient M. C. Attinius, du
+bas peuple de Rome, L. Opiternius, du pays des Falisques, et Menius
+Cercinius, de la Campanie. Ils s'intitulaient audacieusement
+fondateurs d'une religion nouvelle; mais le sénat, instruit des
+pratiques exécrables de ce culte parasite, le proscrivit par une loi,
+ordonna que tous les instruments et objets consacrés fussent détruits,
+et décréta la peine de mort contre quiconque oserait travailler à
+corrompre ainsi la morale publique. Plusieurs prêtres, qui faisaient
+des initiations, malgré la défense du sénat, furent arrêtés et
+condamnés au dernier supplice. Il ne fallut pas moins que cette
+rigoureuse application de la loi pour arrêter les progrès d'un culte
+qui s'adressait aux plus grossiers appétits de la nature humaine. On
+présume que les traces de cette débauche sacrée ne s'effacèrent jamais
+dans les moeurs et les croyances du bas peuple de Rome.
+
+Il y avait peut-être d'intimes analogie entre ce culte étrange, que le
+sénat essayait de faire disparaître, et le culte d'Isis, qui fut
+également, et à plusieurs reprises, en butte aux proscriptions des
+magistrats. On ne sait pas à quelle époque le culte isiaque fut
+introduit à Rome pour la première fois; on sait seulement qu'il y
+arriva travesti sous une forme asiatique, bien différente de son
+origine égyptienne. En Égypte, les mystères d'Isis, la génératrice de
+toutes choses, ne furent pas toujours chastes et irréprochables, mais
+ils représentaient en allégories la création du monde et des êtres, la
+destinée de l'homme, la recherche de la sagesse et la vie future des
+âmes. Chez les Romains comme en Asie, ces mystères n'étaient que des
+prétextes et des occasions de désordre en tous genres: la Prostitution
+surtout y occupait la première place. Voilà pourquoi le temple de la
+déesse, à Rome, fut dix fois démoli et dix fois reconstruit; voilà
+pourquoi le sénat ne toléra enfin les isiaques qu'en faveur de la
+protection intéressée que leur accordaient quelques citoyens riches et
+puissants; voilà pourquoi, malgré la prodigieuse extension du
+culte d'Isis sous les empereurs, les honnêtes gens s'en éloignaient
+avec horreur et ne méprisaient rien tant qu'un prêtre d'Isis. Apulée,
+dans son _Ane d'or_, nous donne une description très-adoucie de ces
+mystères, auxquels il s'était fait initier et dont il ne se permet pas
+de révéler les cérémonies secrètes; il nous montre la procession
+solennelle dans laquelle un prêtre porte dans ses bras «l'effigie
+vénérable de la toute-puissante déesse, effigie qui n'a rien de
+l'oiseau ni du quadrupède domestique ou sauvage, et ne ressemble pas
+davantage à l'homme, mais vénérable par son étrangeté même, et qui
+caractérise ingénieusement le mysticisme profond et le secret
+inviolable dont s'entoure cette religion auguste.» Devant l'effigie,
+qui n'était autre qu'un phallus en or accompagné d'emblèmes de l'amour
+et de la fécondité, se pressait une multitude d'initiés, hommes et
+femmes de tout âge et de tout rang, vêtus de robes de lin d'une
+blancheur éblouissante: les femmes entourant de voiles transparents
+leur chevelure inondée d'essences; les hommes, rasés jusqu'à la racine
+des cheveux, agitant des sistres de métal. Mais Apulée se tait
+prudemment sur ce qui se passait dans le sanctuaire du temple, où
+s'effectuait l'initiation au bruit des sistres et des clochettes. Tous
+les écrivains de l'antiquité ont gardé le silence au sujet de cette
+initiation, qui devait être synonyme de Prostitution. Les empereurs
+eux-mêmes ne rougirent pas de se faire initier et de prendre pour
+cela le masque à tête de chien, en l'honneur d'Anubis, fils d'Isis.
+
+C'était donc cette déesse, plutôt même que Vénus, qui présidait à la
+Prostitution sacrée à Rome et dans tout l'empire romain. Elle avait
+des temples, et des chapelles partout, à l'époque de la plus grande
+dépravation des moeurs. Le principal temple qu'elle eut à Rome,
+était dans le Champ-de-Mars; ses dépendances, ses jardins et ses
+souterrains d'initiation devaient être considérables, car on évalue à
+plusieurs milliers d'hommes et de femmes l'affluence des initiés qui
+s'y rendaient processionnellement aux fêtes isiaques. Il y avait, en
+outre, dans l'enceinte sacrée, un commerce permanent de débauche,
+auquel les prêtres d'Isis, souillés de tous les vices et capables de
+tous les crimes, prêtaient leur entremise complaisante. Ces prêtres
+formaient un collége assez nombreux, qui vivait dans une impure
+familiarité; ils se livraient à tous les égarements des sens, à tous
+les débordements des passions; ils étaient toujours ivres et chargés
+de nourriture; ils se promenaient, dans les rues de la ville, revêtus
+de leurs robes de lin couvertes de taches et de crasse, le masque à
+tête de chien sur le visage, le sistre à la main; ils demandaient
+l'aumône, en faisant sonner leur sistre, et ils frappaient aux portes,
+en menaçant de la colère d'Isis ceux qui ne leur donnaient pas. Ils
+exerçaient en même temps le honteux métier de _lénons_: ils se
+chargeaient, en concurrence avec les vieilles courtisanes, de toutes
+les négociations amoureuses, des correspondances, des rendez-vous, des
+trafics et des séductions. Leur temple et leurs jardins servaient
+d'asile aux amants qu'ils protégeaient et aux adultères qu'ils
+déguisaient sous des vêtements et des voiles de lin. Les maris et les
+jaloux ne pénétraient pas impunément dans ces lieux, consacrés au
+plaisir, où l'on ne voyait que des couples amoureux, où l'on
+n'entendait que des soupirs étouffés par les sons des sistres.
+Juvénal, dans ses _Satires_, parle souvent de l'usage habituel des
+sanctuaires d'Isis: «Tout récemment encore, dit-il dans sa satire IX à
+Noevolus, tu souillais bien régulièrement de ta présence adultère le
+sanctuaire d'Isis, le temple de la Paix où Ganimède a une statue, le
+mystérieux séjour de la Bonne-Déesse, la chapelle de Cérès (car quel
+est le temple où les femmes ne se prostituent pas?), et, ce que tu ne
+dis pas, tu t'attaquais même aux maris.» Cette double Prostitution
+était donc tolérée, sinon autorisée et encouragée, dans tous les
+temples de Rome, surtout dans ceux qui avaient pour la cacher un bois
+de lauriers ou de myrtes.
+
+Le culte d'Isis se rattachait aussi à celui de Bacchus, qui était
+adoré comme une des divines incarnations d'Osiris. La mythologie de ce
+dieu vainqueur avait trop de points de contact avec celle de Vénus,
+pour que le dieu et la déesse ne fussent pas honorés de la même
+manière, c'est-à-dire par des fêtes de Prostitution. Ces fêtes se
+célébraient, sous le nom de mystères, avec des excès épouvantables.
+Les libertins et les courtisanes en étaient les acteurs zélés et
+fervents: les uns y jouaient le rôle de _bacchants_; les autres, celui
+de _bacchantes_; ils couraient pendant la nuit, demi-nus, échevelés,
+ceints de pampres et de lierres, secouant des torches et des thyrses,
+avec des cymbales, des tambours, des trompettes et des clochettes;
+quelquefois, ils étaient déguisés en faunes et montés sur des ânes.
+Tout dans ce culte bachique symbolisait l'acte même de la
+Prostitution: ici, on buvait dans des coupes de verre ou de terre en
+forme de phallus; là, on arborait d'énormes phallus à l'extrémité des
+thyrses; les prêtresses du dieu promenaient autour de son temple le
+phallus, le van et la ciste, comme aux processions isiaques, où ces
+trois emblèmes représentaient la nature mâle, la nature femelle et
+l'union des deux natures; car la ciste ou corbeille mystique
+renfermait un serpent se mordant la queue, ainsi que des gâteaux ayant
+la figure du phallus et celle du van. On comprend les incroyables
+désordres, auxquels poussait un culte tout érotique, si cher à la
+jeunesse débauchée. La bande joyeuse, barbouillée de vin, avait le
+droit de disposer des hommes et des femmes qu'elle rencontrait par
+hasard dans ses courses nocturnes, et qu'elle poursuivait de ses cris
+furieux, de ses rires railleurs, de ses paroles obscènes, de ses
+gestes indécents. Les femmes honnêtes se cachaient avec effroi
+dans leur maison, dès que sonnait l'heure des bacchanales; et quand
+elles entendaient passer devant leur porte les initiés en délire,
+elles offraient un sacrifice à leurs dieux lares, en invoquant Junon
+et la Pudeur. Au reste, Bacchus était adoré comme un dieu
+hermaphrodite, et dans d'infâmes conciliabules qui se tenaient au fond
+de ses temples, les hommes devenaient femmes et les femmes hommes, au
+milieu d'une orgie sans nom que le tambour sacré animait et réglait à
+la fois.
+
+Et dans toutes ces fêtes honteuses qui déshonoraient les divinités de
+Rome, les courtisanes, fidèles à une tradition dont elles ne
+s'expliquaient pas l'origine, tiraient profit de leurs _stupres_
+(_stupra_) et de leurs prostitutions (_Prostibula_); elles
+s'attribuaient seulement une part proportionnelle dans le salaire de
+leur métier, et elles déposaient le reste sur l'autel du dieu et de la
+déesse, sans que les prêtres mêmes fussent complices de ces marchés
+honteux qui se contractaient dans l'enceinte du temple: «C'est
+aujourd'hui le marché des courtisanes dans le temple de Vénus, dit une
+courtisane du _Poenulus_ de Plaute; là se rassemblent des marchands
+d'amour; je veux donc m'y montrer.»
+
+ Ad ædem Veneris hodie est mercatus meretricius;
+ Eo conveniunt mercatores, ibi ego me ostendi volo.
+
+Les courtisanes à Rome n'étaient pas, comme en Grèce, tenues à
+distance des autels; elles fréquentaient, au contraire, tous les
+temples, pour y trouver sans doute d'heureuses chances de gain; elles
+témoignaient ensuite leur reconnaissance à la divinité qui leur avait
+été propice, et elles apportaient dans son sanctuaire une portion du
+gain qu'elles croyaient lui devoir. La religion fermait les yeux sur
+cette source impure de revenus et d'offrandes; la législation civile
+ne s'immisçait point dans ces détails de dévotion malhonnête, qui
+touchaient au culte, et grâce à cette tolérance ou plutôt à
+l'abstention systématique du contrôle judiciaire et religieux, la
+Prostitution sacrée conservait à Rome presque ses allures et sa
+physionomie primitives, avec cette différence toutefois qu'elle ne
+sortait pas de la classe des courtisanes, et qu'elle était devenue un
+accessoire étranger au culte, au lieu de faire partie intégrante du
+culte lui-même.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV.
+
+ SOMMAIRE. --A quelle époque la Prostitution légale s'établit à
+ Rome. --Par qui elle y fut introduite. --Les premières prostituées
+ de Rome. --De l'institution du mariage, par Romulus. --Les quatre
+ lois qu'il fit en faveur des Sabines. --Établissement du collége
+ des Vestales par Numa Pompilius. --Mort tragique de Lucrèce.
+ --Horreur et mépris qu'inspirait le crime de l'adultère, chez les
+ peuples primitifs de l'Italie. --Supplice infligé aux femmes
+ adultères à Cumes. --Supplice de l'âne. --Les femmes adultères
+ vouées à la Prostitution publique. --L'honneur de Cybèle sauvé par
+ l'âne de Silène. --Priape et la nymphe Lotis. --Lieux destinés à
+ recevoir les femmes adultères. --Horrible supplice auquel ces
+ malheureuses étaient condamnées. --Le mariage par _confarréation_.
+ --La _mère de famille_. --L'_épouse_. --Le mariage par
+ _coemption_. --Le mariage par _usucapion_ ou mariage à l'essai.
+ --Le célibat défendu aux patriciens. --Un cheval ou une femme.
+ --Vibius Casca devant les censeurs. --Les tables censoriennes.
+ --La loi _Julia_. --Définition de la femme publique par Ulpien.
+ --Des différents genres et des divers degrés de la Prostitution
+ romaine. --La Prostitution errante. --La Prostitution
+ stationnaire. --_Stuprum_ et _fornicatio_. --Le _lenocinium_.
+ --_Lenæ_ et _Lenones_. --La classe _de Meretricibus_. --Les
+ _ingénues_. --La note d'infamie. --_Licentia stupri_ ou brevet de
+ débauche. --Lois des empereurs contre la Prostitution.
+ --Comédien, _Meretrix_ et _Proxénète_. --Lois et peines contre
+ l'adultère. --Le concubinat légal. --Les _concubins_. --L'impôt
+ sur la Prostitution. --Le _lénon_ Vetibius. --Plaidoyer de Cicéron
+ pour Coelius. --Indifférence de la loi pour les crimes contre
+ nature. --La loi _Scantinia_.
+
+
+La Prostitution légale ne s'établit à Rome sous une forme régulière,
+que bien après la fondation de cette ville, qui n'était pas d'abord
+assez peuplée pour sacrifier à la débauche publique la portion la plus
+utile de ses habitants. Les femmes avaient manqué aux Romains pour
+former des unions légitimes, de telle sorte qu'il leur fallut recourir
+à l'enlèvement des Sabines; les femmes leur manquèrent longtemps
+encore, pour faire des prostituées. On peut donc avancer avec
+certitude que la Prostitution légale fut introduite dans la cité de
+Romulus, par des femmes étrangères, qui y vinrent chercher fortune et
+qui y exercèrent librement leur honteuse industrie, jusqu'à ce que la
+police urbaine eût jugé prudent de l'organiser et de lui tracer des
+lois. Mais il est impossible d'assigner une époque plutôt qu'une autre
+à cette invasion des courtisanes dans les moeurs romaines, et à
+leurs débuts impudiques sur le théâtre de la Prostitution légale. Les
+souvenirs éclatants que la nourrice de Romulus, Acca Laurentia, avait
+laissés dans la mémoire des Romains, ne tardèrent pas à se cacher et à
+s'effacer sous le manteau des Lupercales; et lorsque la belle Flora
+les eut ravivés un moment, en essayant de les remettre en
+honneur, ils furent encore une fois absorbés et déguisés dans une fête
+populaire, dont les indécences mêmes n'avaient plus de sens
+allégorique pour le peuple, qui s'y livrait avec frénésie. Les
+magistrats et les prêtres s'étaient entendus, d'ailleurs, pour
+attribuer les Lupercales au dieu Pan, et les Florales à la déesse des
+fleurs et du printemps, comme s'ils avaient eu honte de l'origine de
+ces fêtes solennelles de la Prostitution. Acca Laurentia et Flora
+furent donc les premières prostituées de Rome; mais on ne doit
+considérer leur présence dans la ville naissante que comme une
+exception, et c'est peut-être par cette circonstance qu'il faut
+expliquer les richesses considérables qu'elles acquirent l'une et
+l'autre dans un temps où la concurrence n'existait pas pour elles. Un
+docte juriste du seizième siècle, frappé de cette particularité
+bizarre, a voulu voir, dans Acca Laurentia et surtout dans Flora, la
+prostituée unique et officielle du peuple romain, à l'instar d'une
+reine d'abeilles, qui suffit seule à son essaim; et il tira de là
+cette conclusion incroyable, qu'une femme, pour être dûment et
+notoirement reconnue prostituée publique, devait au préalable
+s'abandonner à 23,000 hommes.
+
+Dès le règne de Romulus, si nous nous contentons de l'étudier dans
+Tite-Live, le mariage fut institué de manière à éloigner tout prétexte
+au divorce et à l'adultère; car le mariage, considéré au point de vue
+politique dans la nouvelle colonie, avait principalement pour
+objet d'attacher les citoyens au foyer domestique et de créer la
+famille autour des époux. Il y eut d'abord disette presque absolue de
+femmes, puisque, pour s'en procurer, le chef de cette colonisation eut
+recours à la ruse et à la violence. Lorsque ce stratagème eut réussi
+et que les Sabines se furent soumises, bon gré mal gré, aux maris que
+le hasard leur avait donnés, tous les hommes valides de Rome ne se
+trouvèrent pas encore pourvus de femmes, et l'on a lieu de supposer
+que, pendant les deux ou trois premiers siècles, le sexe féminin fut
+en minorité dans cette réunion d'hommes, venus de tous les points de
+l'Italie, et divisés arbitrairement en patriciens et en plébéiens, qui
+vivaient séparés les uns des autres. Le mariage était donc nécessaire,
+pour rallier et retenir dans un centre commun ces passions, ces
+moeurs, ces intérêts, essentiellement différents et disparates; le
+mariage devait être fixe et durable, afin de former la base sociale de
+l'État; le mariage, enfin, repoussait et condamnait toute espèce de
+Prostitution, laquelle ne se fût élevée auprès de lui qu'à son
+préjudice. Les faits eux-mêmes sont là pour faire comprendre qu'il y
+avait eu nécessité d'entourer des garanties les plus solides
+l'institution du mariage, tel que Romulus l'avait prescrit à son
+peuple. Les quatre lois qu'il fit à la fois en faveur des Sabines, et
+qui furent gravées sur une table d'airain dans le Capitole, prouvent
+amplement qu'on n'avait pas encore à craindre le fléau de la
+Prostitution. La première de ces lois déclarait que les femmes
+seraient les compagnes de leurs maris, et qu'elles entreraient en
+participation de leurs biens, de leurs honneurs et de toutes leurs
+prérogatives; la seconde loi ordonnait aux hommes de céder le pas aux
+femmes, en public, pour leur rendre hommage; la troisième loi
+prescrivait aux hommes de respecter la pudeur dans leurs discours et
+dans leurs actions en présence des femmes, à ce point qu'ils étaient
+tenus de ne paraître dans les rues de la ville qu'avec une robe
+longue, tombant jusqu'aux talons et couvrant tout le corps: quiconque
+se montrait nu aux yeux d'une femme (sans doute patricienne), pouvait
+être condamné à mort; enfin, la quatrième loi spécifiait trois cas de
+répudiation pour la femme mariée: l'adultère, l'empoisonnement de ses
+enfants, la soustraction des clefs de la maison; hors de ces trois
+cas, l'époux ne pouvait répudier sa femme légitime, sous peine de
+perdre tous ses biens, dont moitié appartiendrait alors à la femme et
+moitié au temple de Cérès. Plutarque cite, en outre, deux autres lois
+qui complétaient celles-ci, et qui témoignent des précautions que
+Romulus avait prises pour protéger les moeurs publiques et rendre
+plus inviolable le lien conjugal. Une de ces lois mettait à la
+discrétion du mari sa femme adultère, qu'il avait le droit de punir
+comme bon lui semblerait, après avoir assemblé les parents de la
+coupable, qui comparaissait devant eux; l'autre loi défendait aux
+femmes de boire du vin, sous peine d'être traitées comme
+adultères. Ces rigueurs ne se fussent guères accordées avec la
+tolérance de la Prostitution légale; on doit donc reconnaître, à cet
+austère respect de la bienséance, que la Prostitution n'existait pas
+encore ouvertement, si tant est qu'elle s'exerçât en secret hors de
+l'enceinte de la ville, dans les bois qui l'environnaient. Romulus
+n'eut pas besoin de fermer les portes de sa cité à des désordres qui
+se cachaient d'eux-mêmes à l'ombre des forêts et dans les profondeurs
+des grottes agrestes. Ses successeurs, animés de sa pensée
+législative, se préoccupèrent aussi de purifier les moeurs et de
+sanctifier le mariage. Numa Pompilius établit le collége des vestales,
+et fit bâtir le temple de Vesta, où elles entretenaient le feu éternel
+comme un emblème de la chasteté. Les vestales faisaient voeu de
+garder leur virginité pendant trente ans, et celles qui se laissaient
+aller à rompre ce voeu couraient risque d'être enterrées vives; mais
+il n'était pas facile, à moins de flagrant délit, de les convaincre de
+sacrilége; quant à leur complice, quel qu'il fût, il périssait sous
+les coups de fouet que lui administraient les autres vestales, pour
+venger l'honneur de la compagnie. Dans l'espace de mille ans, la
+virginité des vestales ne reçut que dix-huit échecs manifestes, ou
+plutôt on n'enterra vivantes que dix-huit victimes, convaincues
+d'avoir éteint le feu sacré de la pudeur. Numa eût voulu changer en
+vestales toutes les Romaines, car il leur ordonna, par une loi,
+de ne porter que des habits longs et modestes, c'est-à-dire amples et
+flottants, avec des voiles qui leur cachaient non-seulement le sein et
+le cou, mais encore le visage. Une dame romaine ainsi voilée,
+enveloppée de sa tunique et de son manteau de lin, ressemblait à la
+statue de Vesta, descendue de son piédestal; sa démarche grave et
+imposante n'inspirait que des sentiments de vénération, comme si ce
+fût la déesse en personne; et si les hommes s'écartaient avec
+déférence pour lui faire place, ils ne la suivaient des yeux qu'avec
+des idées de chaste admiration. La mort tragique de Lucrèce, qui ne se
+résigna pas à survivre à son affront, est la preuve la plus éclatante
+de la pureté des moeurs à cette époque: le peuple entier se
+soulevant contre l'auteur d'un viol commis sur le lit conjugal,
+protestait au nom de la moralité publique. On a, d'ailleurs, de
+nombreux témoignages de l'horreur et du mépris qu'excitait le crime de
+l'adultère chez les peuples primitifs de l'Italie, que la corruption
+grecque et phénicienne avait pourtant atteints. A Cumes, en Campanie,
+par exemple, quand une femme était surprise en adultère, on la
+dépouillait de ses vêtements, on la menait ensuite dans le forum et on
+l'exposait nue sur une pierre où elle recevait pendant plusieurs
+heures les injures, les railleries, les crachats de la foule; puis on
+la mettait sur un âne, que l'on promenait par toute la ville au milieu
+des huées. On ne lui infligeait pas d'autre châtiment, mais elle
+restait vouée à l'infamie; on la montrait du doigt, en l'appelant
++onobatis+ (qui a monté l'âne), et ce surnom la poursuivait
+pendant le reste de sa vie abjecte et misérable.
+
+Selon certains commentateurs, la peine de l'adultère, dans le Latium
+et dans les contrées voisines, avait été originairement plus déhontée
+et plus scandaleuse que l'adultère lui-même. L'âne de Cumes figurait
+aussi en cette étrange jurisprudence, mais le rôle qu'on lui faisait
+jouer ne se bornait pas à servir de monture à la patiente, qui
+devenait publiquement victime de l'impudicité du quadrupède.
+
+On devine tout ce qu'une scène aussi monstrueuse pouvait prêter de
+sarcasmes et de risées à la grossièreté des spectateurs. C'était là un
+divertissement digne de la barbarie des Faunes et des Aborigènes qui
+avaient peuplé d'abord ces sauvages solitudes. Les malheureuses qui
+subissaient l'approche de l'âne, meurtries, contusionnées,
+maltraitées, ne faisaient plus partie de la société, en quelque sorte
+que pour en être esclave et le jouet, si bien qu'elles appartenaient à
+quiconque se présentait pour succéder à l'âne. Ce furent là
+vraisemblablement les premières prostituées qui se trouvèrent
+employées à l'usage général des habitants du pays. Ici, par décence,
+on fit disparaître l'intervention obscène de l'âne; là, au contraire,
+on conserva comme un emblème la présence de cet animal, à qui
+n'étaient plus réservées les fonctions de bourreau; mais il ne faut
+pas moins faire remonter à cette antique origine la promenade sur
+un âne, que l'on retrouve au moyen âge, non-seulement en Italie, mais
+dans tous les endroits de l'Europe où la loi romaine avait pénétré.
+L'âne représentait évidemment la luxure, dans sa plus brutale
+acception, et on lui livrait, pour ainsi dire, les femmes qui avaient
+perdu toute retenue en commettant un adultère ou en se vouant à la
+débauche publique. On ne saurait dire, dans tous les cas, si l'âne
+montrait ou non de l'intelligence dans les supplices qu'il était
+chargé d'exécuter. On croit seulement que, dans ces circonstances
+assez rares chez les ancêtres des Romains, il portait une grosse
+sonnette attachée à ses longues oreilles, afin que chacun de ses
+mouvements publiât la honte de la condamnée. Cette sonnette fut,
+d'ailleurs, un des attributs héroïques de l'âne de Silène, qui, malgré
+la fougue de ses passions, avait mérité la bienveillance de Cybèle
+pour avoir sauvé l'honneur de cette déesse: elle dormait dans une
+grotte écartée, et l'indiscret Zéphyr s'amusait à relever les pans de
+son voile; Priape passa par là, et il ne l'eut pas plutôt vue, qu'il
+se mit en mesure de profiter de l'occasion; mais l'âne de Silène
+troubla cette fête, en se mettant à braire. Cybèle s'éveilla et eut
+encore le temps d'échapper aux téméraires entreprises de Priape. Par
+reconnaissance, elle voulut consacrer au service de son temple l'âne
+qui l'avait avertie fort à propos, et, elle lui pendit une clochette
+aux oreilles, en mémoire du péril qu'elle avait couru: chaque
+fois qu'elle entendait tinter la clochette, elle regardait autour
+d'elle pour s'assurer que Priape n'y était pas. Celui-ci, en revanche,
+avait un tel ressentiment contre l'âne, que rien ne lui pouvait être
+plus agréable que le sacrifice de cet animal. Priape même, selon
+plusieurs poëtes, aurait puni l'âne, en l'écorchant, pour lui
+apprendre à se taire. Il est vrai que cette malicieuse bête avait
+renouvelé son braiment ou sa sonnerie dans une situation analogue:
+Priape rencontra dans les bois la nymphe Lotis, qui dormait comme
+Cybèle, et qui ne se défiait de rien; il s'apprêtait à s'emparer de
+cette belle proie, lorsque l'âne se mit à braire et le paralysa dans
+sa méchante intention. La nymphe garda rancune à l'âne plus encore
+qu'à Priape. Les Romains s'étaient laissés sans doute influencer par
+la nymphe Lotis, car ils avaient de la haine et presque de l'horreur
+pour l'âne, puisque sa rencontre seule leur semblait de mauvais
+augure.
+
+Lorsque l'âne eut été successivement privé de ses vieilles
+prérogatives dans la punition des adultères, on ne fit que lui donner
+un suppléant bipède et quelquefois plus d'un en même temps; on
+respecta aussi l'usage de la sonnette comme un monument de l'ancienne
+pénalité. Ce fut sans doute la coutume, plutôt que la loi, qui avait
+établi ce mode singulier de châtiment pour les coupables de basse
+condition; car il est difficile de supposer que les patriciens, même
+pour venger leurs injures personnelles, se soient mis à la merci
+de l'insolence plébéienne. Il y avait, dans divers quartiers de Rome
+les plus éloignés du centre de la ville et probablement auprès des
+édicules de Priape, certains lieux destinés à recevoir les femmes
+adultères, et à les exposer à l'outrage du premier venu. C'étaient des
+espèces de prisons, éclairées par d'étroites fenêtres et fermées par
+une porte solide; sous une voûte basse, un lit de pierre, garni de
+paille, attendait les victimes, qu'on faisait entrer à reculons dans
+ce bouge d'ignominie; à l'extérieur, des têtes d'âne, sculptées en
+relief sur les murs, annonçaient que l'âne présidait encore aux
+mystères impurs, dont cette voûte était témoin. Une campanille
+surmontait le dôme de cet édifice qui fut peut-être l'origine du
+pilori des temps modernes. Quand une femme avait été trouvée en
+flagrant délit d'adultère, elle appartenait au peuple, soit que le
+mari la lui abandonnât, soit que le juge la condamnât à la
+Prostitution publique. Elle était entraînée au milieu des rires, des
+injures et des provocations les plus obscènes; aucune rançon ne
+pouvait la racheter; aucune prière, aucun effort, la soustraire à cet
+horrible traitement. Dès qu'elle était arrivée, à moitié nue, sur le
+théâtre de son supplice, la porte se fermait derrière elle, et l'on
+établissait une loterie, avec des dés ou des osselets numérotés, qui
+assignaient à chaque exécuteur de la loi le rang qu'il aurait dans
+cette abominable exécution. Chacun pénétrait à son tour dans la
+cellule, et aussitôt une foule de curieux se précipitait aux
+barreaux des fenêtres pour jouir du hideux spectacle, que le son de la
+cloche proclamait au milieu des applaudissements ou des huées de la
+populace. Toutes les fois qu'un nouvel athlète paraissait dans
+l'arène, les rires et les cris éclataient de toutes parts, et la
+sonnerie recommençait. Si l'on s'en rapporte à Socrate le Scolastique,
+cette odieuse Prostitution fut en vigueur, par tout l'empire romain,
+jusqu'au cinquième siècle de l'ère chrétienne. L'âne primitif
+n'existait plus qu'au figuré dans les désordres d'une pareille
+pénalité, mais le peuple en avait gardé le souvenir, car il s'étudiait
+à braire comme lui pendant cette infâme débauche, qui se terminait
+souvent par la mort de la patiente, et par le sacrifice d'un âne sur
+l'autel voisin de Priape. Néanmoins, il est probable que les Romains
+ne méprisaient pas, autant qu'ils en avaient l'air, cet animal dont le
+nom +onos+ désignait le plus mauvais coup de dés: souvent un
+amant, un jeune époux suspendait aux colonnes de son lit une tête
+d'âne et un cep de vigne, pour célébrer les exploits d'une nuit
+amoureuse, ou pour se préparer à ceux qu'il projetait; l'âne
+transportait les offrandes au temple de la chaste Vesta; l'âne
+marchait fièrement dans les fêtes de Bacchus, et, comme le disait une
+épigramme célèbre, si Priape avait pris l'âne en aversion, c'est qu'il
+en était jaloux.
+
+Si la punition de l'adultère était différente chez les patriciens
+et chez les plébéiens, c'était que le mariage différait aussi chez les
+uns et chez les autres. Romulus, qui fut un législateur aussi sage
+qu'austère, en dépit du rapt des Sabines, avait voulu faire du mariage
+une institution, pour ainsi dire, patricienne; car il le regardait
+comme indispensable à la conservation des familles de l'aristocratie
+héréditaire. Ce mariage, le seul dont le législateur se fut occupé
+d'abord, se nommait _confarreatio_, parce que les deux époux, pendant
+les cérémonies religieuses, se partageaient un pain de froment (_panis
+farreus_), et le mangeaient simultanément en signe d'union. Il
+fallait, pour être admis à célébrer ainsi une alliance qui donnait
+droit à divers priviléges, que les deux époux fussent d'abord reconnus
+appartenir à la classe des patriciens, et admis, en conséquence, à
+interroger les auspices qui ne concernaient que la noblesse. Romulus
+avait certainement établi cette loi que les décemvirs incorporèrent
+trois siècles plus tard dans les lois des Douze-Tables: «Il ne sera
+point permis aux patriciens de contracter des mariages avec des
+plébéiens.» Ces derniers, blessés de cette exclusion, protestèrent
+longtemps, avant qu'elle fût rayée dans le code des citoyens. Ce
+mariage par confarréation semblait seul légitime ou du moins seul
+respectable, puisqu'il mettait la femme, en quelque sorte, sur un pied
+d'égalité avec son mari, en la faisant participer à tous les droits
+civils que celui-ci s'était attribués, de façon que cette femme,
+honorée du titre de _mère de famille_ (_mater familias_), était apte à
+hériter de son mari et de ses enfants. La condition de la mère de
+famille ne présentait donc aucune analogie avec la servitude qui
+attendait l'épouse (_uxor_) plébéienne dans l'état de mariage par
+_coemption_ et par _usucapion_. C'étaient les deux formes distinctes
+que revêtait le mariage légal des plébéiens. Le nom de _coemption_
+indique assez qu'on faisait allusion à une vente et à un achat. La
+femme, pour se marier ainsi, arrivait à l'autel, avec trois as
+(monnaie d'airain équivalant à un sou de notre numéraire) dans la
+main; elle donnait un as à l'époux qu'elle prenait vis-à-vis des dieux
+et des hommes, mais elle gardait les deux autres as, comme pour faire
+entendre qu'elle ne rachetait qu'un tiers de son esclavage, et que le
+mariage ne l'affranchissait qu'en partie. D'autres juristes ont
+prétendu que, par ce symbole d'un marché conclu entre les époux, la
+femme achetait les soins et la protection de son mari. Ce mariage
+était réputé aussi légitime pour les plébéiens, que celui de la
+confarréation pour les patriciens, quoique l'_uxor_ n'eût pas les
+mêmes prérogatives et les mêmes droits que la _mater familias_. Quant
+à la troisième forme du mariage, appelée _usucapio_, ce n'était
+réellement que le concubinage légalisé; il fallait, pour que ce
+mariage fût contracté, que la femme, du consentement de ses tuteurs
+naturels, demeurât maritalement, pendant une année entière, sans
+découcher trois nuits de suite, avec l'homme qu'elle épousait
+ainsi à l'essai. Ce mariage concubinaire, qui ne s'établit à Rome que
+par force d'usage, fut consacré par la loi des Douze-Tables, et devint
+une institution civile comme les deux autres espèces de mariage.
+
+La population de Rome, composée d'habitants si différents d'origine,
+de pays, de langage et de moeurs, n'eût été que trop portée sans
+doute à vivre sans frein et sans loi, dans le désordre le plus
+honteux, si Romulus, Numa et Servius Tullius n'avaient pas créé une
+législation dans laquelle le mariage servait de lien et de fondement à
+la société romaine. Mais comme ces rois ne se préoccupèrent que des
+patriciens, la plèbe suppléa au silence des législateurs à son égard,
+et se fit des coutumes qui lui tinrent lieu de lois, jusqu'à ce
+qu'elles devinssent des lois acceptées par les consuls et le sénat. On
+peut donc supposer que le mariage des plébéiens fut précédé du
+concubinage et de la Prostitution, lorsque des femmes étrangères
+vinrent chercher fortune dans une ville où les hommes étaient en
+majorité, et lorsque les guerres continuelles de Rome avec ses voisins
+eurent amené dans ses murs beaucoup de prisonnières qui restaient
+esclaves ou qui devenaient épouses. En tous cas, la loi et la coutume
+donnaient également la toute-puissance au mari vis-à-vis de sa femme:
+celle-ci le trouvât-elle en plein adultère, comme le disait Caton,
+n'osait pas même le toucher du bout du doigt (_illa te, si
+adulterares, digito non contingere auderet_), tandis qu'elle pouvait
+être tuée impunément, si son mari la trouvait dans une position
+analogue. Les plébéiens n'usaient jamais, à cet égard, du bénéfice que
+leur accordait la loi; mais les patriciens, pour qui le mariage était
+chose plus sérieuse, se faisaient souvent justice eux-mêmes: ils
+avaient donc d'autres idées que le peuple sur la Prostitution, et l'on
+doit en conclure que, dans les premiers siècles de Rome, ils avaient
+vécu plus chastement, plus conjugalement que les plébéiens qui ne se
+marièrent peut-être que pour imiter les patriciens et s'égaler à eux.
+La femme mariée, mère de famille ou épouse, n'avait pas le droit de
+demander le divorce, même pour cause d'adultère; mais le mari, au
+contraire, pouvait divorcer dans les trois circonstances que Romulus
+avait eu le soin de préciser: l'adultère, l'empoisonnement des
+enfants, et la soustraction des clefs du coffre-fort, comme indice du
+vol domestique. La femme n'avait pas, d'ailleurs, plus de pouvoir sur
+ses enfants que sur son mari; celui-ci, au contraire, avait sur eux
+droit de vie et de mort, et pouvait les vendre jusqu'à trois fois. Cet
+empire de la paternité n'existait qu'à l'égard des enfants légitimes,
+ce qui démontre suffisamment que les enfants, issus de la
+Prostitution, n'avaient ni tutelle ni assistance dans l'État, et se
+voyaient relégués dans la vile multitude, avec les esclaves et les
+histrions.
+
+Ce n'était pas d'enfants naturels que Rome avait besoin; elle ne
+faisait rien de ces pauvres victimes qui ne pouvaient nommer leur
+père, et qui rougissaient du nom de leur mère: elle voulait avoir des
+citoyens, et elle les demandait au mariage régulièrement contracté.
+Une vieille loi, dont parle Cicéron, défendait à un citoyen romain de
+garder le célibat au delà d'un certain âge qui ne dépassait pas trente
+ans, suivant toute probabilité. Quand un patricien comparaissait
+devant le tribunal des censeurs, ceux-ci lui adressaient cette
+question avant toute autre: «En votre âme et conscience, avez-vous un
+cheval, avez-vous une femme?» Ceux qui ne répondaient pas d'une
+manière satisfaisante étaient mis à l'amende et renvoyés hors de
+cause, jusqu'à ce qu'ils eussent fait emplette d'un cheval et d'une
+femme. Les censeurs, qui exigeaient cette double condition civique
+chez un patricien, lui permettaient parfois de se contenter de l'une
+ou de l'autre; car le cheval indiquait des habitudes guerrières; la
+femme, des habitudes pacifiques. «Je sais conduire un cheval, disait
+Vibius Casca interrogé par un censeur qui avait souvent gourmandé son
+célibat obstiné; mais comment apprendre à conduire une femme? --J'avoue
+que c'est un animal plus rétif, reprit le censeur, qui entendait
+pourtant la plaisanterie. C'est le mariage qui vous apprendra ce genre
+d'équitation. --Je me marierai donc, reprit Casca, quand le peuple
+romain se chargera de me fournir le mors et la bride.» Ce
+censeur, qui se nommait Métellus Numiadicus, n'était pas lui-même bien
+convaincu des mérites du mariage qu'il recommandait à autrui; un jour,
+il commença en ces termes une harangue au sénat: «Chevaliers romains,
+s'il nous était possible de vivre sans femmes, nous nous épargnerions
+tous, et très-volontiers, ce fâcheux embarras; mais puisque la nature
+a disposé les choses de façon que nous ne pouvons nous survivre sans
+elles, ni vivre agréablement avec elles, la raison veut que nous
+préférions l'intérêt public à notre bonheur.» Les censeurs, qui
+avaient dans leurs attributions les fiançailles et les mariages,
+furent certainement chargés, avant les édiles, de surveiller la
+Prostitution publique.
+
+Servius Tullius avait ordonné à tout habitant de Rome de faire inscrire
+sur les registres des censeurs son nom, son âge, la qualité de ses père
+et mère, les noms de sa femme, de ses enfants, et le dénombrement de
+tous ses biens; quiconque osait se soustraire à cette inscription devait
+être battu de verges et vendu comme esclave. Les tables censoriennes
+étaient conservées dans les archives de la république, auprès du temple
+de la Liberté, sur le mont Aventin. Ce fut d'après ces tables,
+renouvelées tous les cinq ans, que les censeurs devaient se rendre
+compte du mouvement et des progrès de la population; ils pouvaient juger
+du nombre des naissances et des mariages, mais ils n'avaient aucun moyen
+de constater, d'ailleurs, les éléments de la Prostitution, puisque les
+femmes ne paraissaient pas devant eux, et qu'elles n'y étaient
+représentées que par leurs pères, leurs maris ou leurs enfants. Il y a
+donc grande apparence que les prostituées exercèrent d'abord librement,
+hors de l'atteinte même des lois de police; car elles échappaient au
+recensement, du moins la plupart, et elles n'avaient pas besoin de se
+faire reconnaître par une constatation d'état. Il est impossible de dire
+à quelle époque la loi romaine distingua pour la première fois la femme
+libre (_ingenua_) de la prostituée, et précisa d'une manière fixe la
+condition des courtisanes. On a lieu de croire que ces créatures
+dégradées furent en quelque sorte hors de la loi pendant plusieurs
+siècles, comme si le législateur n'avait pas daigné leur faire l'honneur
+de les nommer; car, si elles figurent çà et là dans l'histoire de la
+république, elles ne sont pas nommées dans les lois avant le règne
+d'Auguste, où la loi Julia s'occupe d'elles pour les flétrir, et ce
+n'est que plus d'un siècle après cette loi mémorable, que le
+jurisconsulte par excellence, Ulpien, définit la Prostitution et ses
+infâmes auxiliaires. Cette définition, quoique datée du deuxième siècle,
+peut être considérée cependant comme le résumé des opinions de tous les
+légistes qui avaient précédé Ulpien. La voici telle qu'il la donne, sous
+le titre _De ritu nuptiarum_, dans le livre XXIII de son recueil: «Une
+femme fait un commerce public de Prostitution, quand non-seulement elle
+se prostitue dans un lieu de débauche, mais encore lorsqu'elle fréquente
+les cabarets ou d'autres endroits dans lesquels elle ne ménage pas son
+honneur. §1. On entend par _un commerce public_ le métier de ces femmes
+qui se prostituent à tous venants et sans choix (_sine delectu_). Ainsi,
+ce terme ne s'étend pas aux femmes mariées qui se rendent coupables
+d'adultère, ni aux filles qui se laissent séduire: on doit l'entendre
+des femmes prostituées. §2. Une femme qui s'est abandonnée pour de
+l'argent à une ou deux personnes n'est point censée faire un commerce
+public de Prostitution. §3. Octavenus pense avec raison que celle qui se
+prostitue publiquement, même sans prendre d'argent, doit être mise au
+nombre des femmes qui font commerce public de Prostitution.»
+
+Cette définition résume certainement avec beaucoup de netteté les
+motifs des plus anciennes lois romaines relatives à la Prostitution;
+et, quoique nous ne possédions pas ces lois, il est facile de se
+rendre compte de l'esprit qui les avait dictées. La Prostitution
+comprenait, d'ailleurs, différents genres, et, pour ainsi dire, des
+degrés différents, qui avaient été sans doute distingués et classés
+dans la jurisprudence. Ainsi, _quæstus_ représentait la Prostitution
+errante et solliciteuse; _scortatio_, la Prostitution stationnaire,
+qui attend sa clientèle et qui la reçoit à poste fixe. Quant à l'acte
+même de la Prostitution, c'était l'adultère avec une femme mariée;
+_stuprum_, avec une femme honnête qui en restait souillée;
+_fornicatio_, avec une femme impudique qui n'en souffrait aucun
+préjudice. Il y avait, en outre, le _lenocinium_, c'est-à-dire le
+trafic plus ou moins direct de la Prostitution, l'entremise plus ou
+moins complaisante que d'effrontés spéculateurs ne rougissaient pas de
+lui prêter; en un mot, l'aide et la provocation à toute sorte de
+débauches. C'était là une des formes les plus méprisables de la
+Prostitution, et le légiste n'hésitait pas à qualifier de
+_prostituées_ ces viles et abjectes créatures qui faisaient métier
+d'exciter et de pousser à la Prostitution, par de mauvais conseils ou
+par des séductions perfides, les imprudentes et aveugles victimes,
+dont elles exploitaient, de compte à demi, le déshonneur et la honte.
+La loi confondait dans le même mépris les hommes et les femmes,
+_lenæ_, _lenones_, adonnés à ces scandaleuses négociations; mais la
+loi ne les troublait pas dans leur industrie, en les assimilant aux
+femmes et aux hommes qui trafiquaient de leur corps. On comprenait
+donc dans la classe _de meretricibus_, non-seulement les entremetteurs
+et entremetteuses qui tenaient maison ouverte de débauche et qui
+prélevaient un droit sur la Prostitution, qu'ils favorisaient, soit en
+y livrant leurs esclaves, soit en y conviant des personnes de
+condition libre (_ingenuæ_); mais encore les hôteliers, les
+cabaretiers, les baigneurs, qui avaient des domestiques du sexe
+féminin ou masculin à leur service, et qui mettaient ces domestiques à
+la solde du libertinage public, en sorte que le maître du lieu où
+la Prostitution s'opérait à son profit, en devenait complice, quelle
+que fût d'ailleurs sa profession ostensible, et encourait de plein
+droit la note d'infamie, de même que les misérables objets de son
+_lenocinium_.
+
+La note d'infamie, qui était commune à tous les agents et
+intermédiaires de la Prostitution, aussi bien qu'aux condamnés en
+justice, aux esclaves, aux gladiateurs, aux histrions, frappait de
+mort civile ceux qu'elle atteignait par le seul fait de leur
+profession: ils n'avaient pas la libre jouissance de leurs biens; ils
+ne pouvaient ni tester ni hériter; ils étaient privés de la tutelle de
+leurs enfants; ils ne pouvaient occuper aucune charge publique; ils
+n'étaient point admis à former une accusation en justice, à porter
+témoignage et à prêter serment devant un tribunal quelconque; ils ne
+se montraient que par tolérance dans les fêtes solennelles des grands
+dieux; ils se voyaient exposés à toutes les insultes, à tous les
+mauvais traitements, sans être autorisés à se défendre ni même à se
+plaindre; enfin, les magistrats avaient presque droit de vie et de
+mort sur ces pauvres infâmes. Quiconque était une fois noté d'infamie
+ne se lavait jamais de cette tache indélébile; «car, disait la loi, la
+turpitude n'est point abolie par l'intermission.» La loi n'acceptait
+aucune excuse qui pût relever de cette dégradation sociale celui ou
+celle qui l'avait méritée. La Prostitution clandestine n'était, pas
+plus que la Prostitution publique, à l'abri de l'ignominie; la
+pauvreté, la nécessité, n'offraient pas même une excuse aux yeux de la
+loi, qui se contentait du fait, sans en apprécier les motifs et les
+circonstances. Le fait seul constatant l'infamie, on avait donc
+toujours une raison suffisante pour rechercher la preuve et la
+constatation de ce fait, même dans un passé assez éloigné. Ainsi, n'y
+avait-il pas de prescription qu'on pût invoquer contre le fait qui
+impliquait l'infamie. Dès que l'infamie avait existé, n'importe en
+quel temps, n'importe en quel lieu, elle existait encore, elle
+existait toujours; rien ne l'avait pu effacer, rien ne l'atténuait. Un
+esclave qui avait eu des filles dans son pécule, et qui s'était
+enrichi des fruits de leur prostitution, conservait, même après son
+affranchissement, la note d'infamie. Ulpien et Pomponius citent cet
+exemple remarquable de l'indélébilité de l'infamie vis-à-vis de la
+jurisprudence romaine. Mais, en revanche, les filles qui avaient été
+prostituées par cet esclave, et à son profit, pendant leur servitude,
+n'étaient pas notées d'infamie, malgré le métier qu'elles auraient
+fait comme contraintes et forcées. C'est l'empereur Septime-Sévère qui
+formula cet avis rapporté par Ulpien. Cependant, sous les empereurs
+surtout, la note d'infamie n'avait pas empêché des femmes de condition
+libre et même d'extraction noble, de se vouer à la Prostitution, avec
+l'autorisation des édiles, qu'on appelait _licentia stupri_ ou brevet
+de débauche.
+
+Les lois des empereurs eurent donc pour objet d'empêcher la
+Prostitution de s'étendre dans les rangs des familles patriciennes et
+de s'y enraciner. Auguste, Tibère, Domitien lui-même, se montrèrent
+également jaloux de conserver intact l'honneur du sang romain, en
+protégeant par de rigides prescriptions l'intégrité, la sainteté du
+mariage, qu'ils regardaient comme la loi fondamentale de la
+république. Ils ne se piquèrent pas, d'ailleurs, de se conformer
+eux-mêmes aux règles légales qu'ils imposaient à leurs sujets. Dans
+toute cette jurisprudence si complexe et si minutieuse contre les
+adultères, la Prostitution est sans cesse remise en cause, et
+constamment avec un surcroît de rigueur qui prouve les efforts du
+législateur pour la réprimer, alors même que l'empereur donnait
+lui-même l'exemple de tous les vices et de toutes les infamies. La loi
+Julia porte qu'un sénateur, son fils ou son petit-fils ne pourra pas
+fiancer ni épouser sciemment ou frauduleusement une femme, dont le
+père ou la mère fera ou aura fait le métier de comédien, de _meretrix_
+ou de _proxénète_; pareillement, celui dont le père ou la mère fait ou
+aura fait les mêmes métiers infâmes ne peut fiancer ou épouser la
+fille ou la petite-fille, ou l'arrière petite-fille d'un sénateur.
+Mais, comme les personnes que la loi déclarait infâmes auraient pu
+souvent vouloir se réhabiliter en invoquant le nom et la naissance de
+leurs parents nobles, un décret du sénat interdit absolument la
+prostitution aux femmes dont le père, l'aïeul ou le mari faisait
+ou avait fait partie de l'ordre des chevaliers romains. Tibère
+sanctionna ce décret, en exilant plusieurs dames romaines, entre
+autres Vestilia, fille d'un sénateur, qui s'étaient consacrées, par
+libertinage plutôt que par avarice, au service de la Prostitution
+populaire. Beaucoup de patriciennes et de plébéiennes, pour se
+soustraire aux terribles conséquences de la loi contre l'adultère,
+avaient cherché un refuge, qu'elles croyaient inviolable, dans la
+honte de cette Prostitution; car, dans les temps de la république, il
+suffisait à une matrone de se déclarer courtisane (_meretrix_), et de
+se faire inscrire comme telle sur les registres de l'édilité, pour se
+mettre elle-même en dehors de la loi des adultères. Mais de nouvelles
+mesures furent prises pour arrêter ce scandale et en annuler les
+effets pernicieux: le sénat décréta que toute matrone qui aurait fait
+un métier infâme, en qualité de comédienne, de courtisane ou
+d'entremetteuse, pour éviter le châtiment encouru par l'adultère,
+pourrait être néanmoins poursuivie et condamnée en vertu d'un
+sénatus-consulte. Le mari était invité à poursuivre sa femme adultère
+jusque dans le sein de la Prostitution et de l'infamie; tous ceux qui
+auraient prêté la main sciemment à cette Prostitution, le propriétaire
+de la maison où elle aurait eu lieu, le _lénon_ qui en aurait profité,
+le mari lui-même qui se serait attribué le prix de son déshonneur,
+devaient être poursuivis et punis également comme adultères. Bien
+plus, le maître ou le locataire d'un bain, d'un cabaret ou même
+d'un champ où le crime aurait été commis, se trouvait accusé de
+complicité; le crime n'eût-il pas été commis dans ces lieux-là, on
+pouvait encore rechercher avec la même rigueur les personnes qui
+étaient censées avoir complaisamment préparé et facilité l'adultère,
+en fournissant aux coupables, non-seulement un local, mais encore le
+moyen de se rencontrer dans des entrevues illicites. Les magistrats
+poussèrent aussi loin que possible l'application de la loi, comme pour
+faire contraste avec le débordement d'adultères et de crimes qui
+entraînaient l'empire romain vers sa ruine. On vit des femmes,
+adultères dans l'intervalle d'un premier mariage, se remarier en
+secondes noces et susciter tout à coup un accusateur, qui venait, au
+nom d'un premier mari mort, les déshonorer et les punir dans les bras
+de leur nouvel époux. Il n'y avait que la femme veuve, fût-elle mère
+de famille, qui pût se livrer impunément à la Prostitution, sans
+craindre aucune poursuite, même de la part de ses enfants.
+
+La jurisprudence, on le voit, ne s'occupait de la Prostitution qu'au
+point de vue de l'adultère et dans l'intérêt du mariage; elle
+laissait, d'ailleurs, aux lois de police, émanées de la juridiction
+des censeurs et des édiles, le gouvernement des courtisanes et des
+êtres dépravés, qui vivaient à leurs dépens. C'était particulièrement
+la Prostitution des femmes mariées et l'odieux _lenonicium_ des maris,
+que le sénat et les empereurs essayaient de combattre et de
+réprimer. La loi, d'abord, imposait un frein égal aux femmes de toutes
+conditions, pourvu qu'elles ne fussent pas infâmes; mais on le
+restreignit plus tard aux matrones et aux mères de famille, lorsque,
+dans la plupart des maisons patriciennes, l'adultère fut paisiblement
+établi sous les auspices du mari, qui exploitait indignement
+l'impudicité de sa femme. L'institution du mariage, que la législation
+voulait sauvegarder, fut plus que jamais compromise par suite des
+turpitudes qui venaient se dévoiler en justice. Ici, la femme
+partageait avec son mari le prix de l'adultère; là, le mari se faisait
+payer pour fermer les yeux sur l'adultère de sa femme; presque
+toujours, le péril de l'adultère ajoutait un attrait de plus à la
+Prostitution. Mais si l'homme qui avait fait acte d'adultère prouvait
+qu'il ne savait pas auparavant avoir affaire à une femme mariée, il
+était mis hors de cause, comme s'il se fût adressé à une simple
+_meretrix_. On avait soin, de part et d'autre, de se ménager des
+faux-fuyants et de se mettre en garde contre les rigueurs de la loi.
+En conséquence, les matrones, pour courir les aventures, s'habillaient
+comme des esclaves et même comme des prostituées; elles provoquaient
+ainsi dans les rues des passants qu'elles ne connaissaient pas, ou
+bien elles se plaçaient sur le chemin de leurs amants, qu'elles
+étaient censées rencontrer par hasard. Grâce à ce déguisement, qui les
+exposait aux paroles libres, aux regards impudente et parfois aux
+attouchements hardis du premier venu, elles pouvaient chercher fortune
+dans les promenades, dans les faubourgs et le long du Tibre, sans
+compromettre personne, ni leurs maris, ni leurs amants. Mais en se
+montrant sous d'autres habits que ceux de matrone, elles
+s'interdisaient toute plainte à l'égard des injures qu'elles pouvaient
+devoir à leur costume d'esclave ou de prostituée; car il y avait une
+pénalité très-sévère contre ceux qui provoquaient une femme ou une
+fille, vêtue matronalement ou virginalement, soit par des gestes
+indécents, soit par des propos obscènes, soit par une poursuite
+silencieuse. La loi n'accordait protection qu'aux femmes honnêtes, et
+ne supposait pas que la pudeur des prostituées eût besoin d'être
+défendue contre les attentats qu'elles appelaient ordinairement au
+lieu de les repousser.
+
+Ce luxe de lois et de peines qui menaçaient les adultères ne les
+rendit pas moins fréquents ni plus secrets; mais le mariage, ainsi
+hérissé de périls et entouré de soupçons, n'en parut que plus
+redoutable et moins attrayant. On vit diminuer considérablement le
+nombre des unions légitimes, approuvées et reconnues légalement,
+d'autant plus que la parenté, même à des degrés éloignés, créait des
+obstacles qui pouvaient, le mariage accompli, se transformer en causes
+permanentes de divorce. Ce fut alors que les patriciens, qui ne
+voulaient pas s'exposer à ces ennuis et à ces dangers, appliquèrent à
+leur convenance le mariage _usucapio_, qui n'avait eu cours
+jusque-là que dans le petit peuple; les patriciens y changèrent
+quelque chose pour en faire le _concubinat_, qu'une loi, aussi vague
+que l'était le concubinat lui-même, admit et reconnut comme
+institution. Il n'était plus nécessaire, comme dans l'_usucapio_, de
+la cohabitation de la femme sous le même toit durant une année pour
+faire prononcer le mariage définitif: le concubinat ne pouvait en
+arriver là dans aucun cas, car il ne se formait, il n'existait que par
+la volonté des deux parties; il n'avait, d'ailleurs, aucune forme
+particulière, aucun caractère général, si ce n'est qu'une femme
+_ingenua_ et _honesta_, ou de sang patricien, ne pouvait devenir
+concubine, et que la parenté était un obstacle au concubinat comme au
+mariage. Un homme marié légitimement, séparé ou non de sa femme, se
+trouvait, par cela seul, inapte à contracter une liaison concubinaire,
+et, dans aucun cas, l'homme célibataire ou veuf ne fut autorisé à
+prendre deux concubines à la fois. Quant à en changer, il était
+toujours libre de le faire, mais en avertissant le magistrat devant
+lequel il avait déclaré vouloir vivre en concubinage. C'était donc, en
+quelque sorte, un demi-mariage, un contrat temporaire résiliable à la
+fantaisie d'un des contractants. Dans l'origine du concubinat, la
+concubine avait droit presque aux mêmes égards que l'épouse légitime;
+on lui accordait même le titre de matrone, du moins en certaines
+circonstances, et la loi Julia punissait un outrage fait à une
+concubine, aussi gravement que s'il eût atteint une _ingénue_ ou fille
+de condition libre, cette concubine fût-elle esclave de naissance;
+mais, par suite de la corruption des moeurs, le concubinat se
+multiplia d'une manière inquiétante, et il fallut que les lois lui
+imposassent des règles et des limites; les concubines furent alors
+déchues de la protection légale qu'elles avaient obtenue d'abord, et
+l'empereur Aurélien ordonna qu'elles ne seraient prises que parmi les
+esclaves ou les affranchies. De ce moment, le concubinat ne fut plus
+qu'une Prostitution domestique, qui ne dépendait que du caprice de
+l'homme, et qui n'offrait pas la moindre garantie à la femme.
+Toutefois, les enfants nés d'une concubine n'en restèrent pas moins
+aptes à être légitimés, tandis que ceux qui naissaient de la
+Prostitution proprement dite, ou d'un commerce passager nommés
+_spurci_ ou _quæsiti_, ainsi que ceux nés d'une union prohibée, ne
+pouvaient jamais se voir admis à la faveur d'une légitimation qui
+effaçât la tache de leur origine.
+
+La Prostitution légale, sous toutes ses formes et sous tous ses noms
+(il y avait même des _concubins_), était donc tolérée à Rome et dans
+l'empire romain, pourvu qu'elle se soumît à divers règlements de
+police urbaine, et surtout au payement de l'impôt (_vectigal_)
+proportionnel qu'elle rapportait à l'État. Mais il est probable qu'à
+part ces règlements et cet impôt, la vieille législation romaine
+n'avait pas daigné s'intéresser à l'infâme population qui vivait
+de la débauche publique, et qui en contentait les honteux besoins. Un
+fait curieux prouve l'indifférence et le dédain du législateur, du
+magistrat, pour tous les misérables agents de la Prostitution. Quintus
+Coecilius Metellus Celer, qui fut consul soixante ans avant
+Jésus-Christ, refusa, pendant sa préture, de reconnaître les droits de
+succession que faisait valoir un nommé Vétibius, noté d'infamie comme
+_lénon_; le préteur motiva son refus, en disant que le lupanar n'avait
+rien de commun avec le foyer civique, et que les malheureux que le
+_lenocinium_ avait stigmatisés, étaient indignes de la protection des
+lois (_legum auxilio indignos_). On peut aussi, dans ce passage
+très-explicite du plaidoyer de Cicéron pour Coelius, trouver la
+preuve de la tolérance absolue qui entourait à Rome l'exercice de la
+Prostitution: «Interdire à la jeunesse tout amour des courtisanes, ce
+sont les principes d'une vertu sévère, je ne puis le nier; mais ces
+principes s'accordent trop peu avec le relâchement de ce siècle ou
+même avec les usages de la tolérance de nos ancêtres; car enfin, quand
+de pareilles passions n'ont-elles pas eu cours? quand les a-t-on
+défendues? quand ne les a-t-on pas tolérées? dans quel temps est-il
+arrivé que ce qui est permis ne le fût pas?» On le voit, la
+Prostitution était permise; le droit civil ne la prohibait que dans
+certains cas exceptionnels, et se bornait ainsi à en modérer l'abus;
+c'était seulement à la morale publique, à la philosophie,
+qu'appartenait le soin de corriger les moeurs et d'arrêter la
+débauche; mais comme Cicéron nous le fait entendre, la philosophie et
+la morale publique étaient également indulgentes pour de mauvaises
+habitudes que leur ancienneté même rendait presque respectables. Les
+Romains, de tous temps, furent trop jaloux de leur liberté, pour subir
+des entraves ou des contradictions dans l'usage individuel de cette
+liberté; ils justifiaient de la sorte à leurs propres yeux la
+Prostitution, dont ils usaient largement; ils exigeaient seulement que
+les prostituées fussent des esclaves ou des affranchies, parce qu'ils
+considéraient la Prostitution comme une forme dégradante de
+l'esclavage; voilà pourquoi les hommes et les femmes, ingénus ou
+libres de naissance, perdaient ce caractère sacré vis-à-vis de la loi,
+dès qu'ils s'étaient mis d'une manière quelconque au service de la
+Prostitution.
+
+Si les Romains toléraient si complaisamment le commerce naturel des
+deux sexes entre eux, ils ne gênaient pas davantage le commerce contre
+nature que les Faunes du Latium auraient inventés, s'il n'eût pas été,
+dès les premiers siècles du monde, répandu, autorisé dans tout
+l'univers. Cette honteuse dépravation, que les lois civiles et
+religieuses de l'antiquité, à l'exception de celles de Moïse,
+n'avaient pas même songé à combattre, ne fut jamais plus générale que
+dans les meilleurs temps de la civilisation romaine. C'était encore
+là, aux yeux du législateur, une forme tolérée de la Prostitution
+ou de l'esclavage: les hommes _ingénus_ ou libres ne devaient donc pas
+s'y soumettre; quant aux esclaves, aux affranchis, aux étrangers, ils
+pouvaient disposer d'eux, se louer ou se vendre, sans que la loi eût à
+se mêler des conditions de la vente ou du louage; quant aux citoyens
+ou _ingénus_, ils achetaient ou louaient à volonté ce que bon leur
+semblait, sans que la nature du marché fût passible d'une enquête
+légale: les uns agissaient en hommes libres, les autres en esclaves;
+ceux-ci subissaient la Prostitution; ceux-là l'imposaient. Mais, entre
+hommes libres, les choses se passaient autrement, et la loi, gardienne
+des libertés de tous, intervenait quelquefois pour punir un attentat
+fait à la liberté d'un citoyen. Telle était du moins la fiction
+légale; en cette circonstance seule, un citoyen n'avait pas le droit
+d'aliéner sa liberté jusqu'à se soumettre à un acte outrageux pour
+elle. Ainsi, dans le cinquième siècle de la fondation de Rome, L.
+Papyrius, surpris en flagrant délit avec le jeune Publius, fut
+condamné à la prison et à l'amende, pour n'avoir pas respecté le
+caractère et la personne d'un _ingénu_; peu de temps après, ce même
+C. Publius fut puni à son tour pour un fait analogue. Le peuple ne
+souffrait pas que des citoyens se conduisissent comme des esclaves.
+Loetorius Mergus, tribun militaire, conduit devant l'assemblée du
+peuple pour avoir été surpris avec un des _corniculaires_ ou
+brigadiers de sa légion, fut unanimement condamné à la prison. Le
+viol d'un homme passait pour plus coupable encore que celui d'une
+femme, parce qu'il était censé accuser plus de violence et de
+perversité; mais cette espèce de viol n'entraînait la mort, que s'il
+avait été commis sur un homme libre: un centurion, nommé Cornélius,
+auteur d'un viol semblable, fut exécuté en présence de l'armée. Cette
+pénalité n'était pourtant appliquée en vertu d'une loi spéciale, que
+vers la seconde guerre punique, lorsqu'un certain Caius Scantinius fut
+accusé par C. Métellus d'avoir commis une tentative de viol sur le
+fils de ce patricien. Le sénat promulgua une loi contre les
+pédérastes, sous le nom de _lex scantinia_; mais il ne fut question,
+dans cette loi, que des attentats exercés sur des hommes libres, et
+l'on ne mit pas d'autres entraves à ce genre de Prostitution, qui
+resta l'apanage des esclaves et des affranchis.
+
+Telle fut chez les Romains la seule jurisprudence à laquelle ait donné
+lieu la Prostitution, jusqu'à ce que la morale chrétienne eut
+introduit une législation nouvelle dans le paganisme en l'éclairant et
+en le purifiant. Sous l'empire des idées païennes, la Prostitution
+avait existé à l'état de tolérance, et la loi ne daignait pas même
+soulever le voile qui la couvrait aux yeux de la conscience publique;
+mais dès que l'Évangile eut commencé la réforme des moeurs, le
+législateur chrétien se reconnut le droit de réprimer la Prostitution
+légale.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI.
+
+ SOMMAIRE. --Prodigieuse quantité des filles publiques à Rome.
+ --Leur classification en catégories distinctes. --Les _meretrices_
+ et les _prostibulæ_. --Les _alicariæ_ ou boulangères. --Les
+ _bliteæ_. --Les _bustuariæ_ ou filles de cimetière. --Les
+ _casalides_. --Les _copæ_ ou cabaretières. --Les _diobolares_.
+ --Les _forariæ_ ou _foraines_. --Les _gallinæ_ ou poulettes. --Les
+ _delicatæ_ ou mignonnes. --La _délicate_ Flavia Domitilla, épouse
+ de l'empereur Vespasien et mère de Titus. --Les _famosæ_ ou
+ fameuses. --Les _junices_ ou génisses. --Les _juvencæ_ ou vaches.
+ --Les _lupæ_ ou louves. --Les _noctilucæ_ et les _noctuvigilæ_ ou
+ veilleuses de nuit. --Les _nonariæ_. --Les _pedaneæ_ ou
+ marcheuses. --Les _doris_ ou _dorides_. --Des divers noms donnés
+ indifféremment à toutes les classes de prostituées. --Étymologie
+ du mot _putæ_. --Les _quadrantariæ_. --Les _quæstuaires_. --Les
+ _quasillariæ_ ou servantes. --Les _ambulatrices_ ou promeneuses.
+ --Les _scorta_ ou peaux. --Les _scorta devia_. --Les _scrantiæ_ ou
+ pots de chambre. --Les _suburranæ_ ou filles du faubourg de la
+ Suburre. --Les _summoenianæ_ ou filles du Summoenium. --Les
+ _schoeniculæ_. --Les _limaces_. --Les _circulatrices_ ou filles
+ vagabondes. --Les _charybdes_ ou gouffres. --Les _pretiosæ_. --Le
+ sénat des femmes. --Les _enfants de louage_. --Les _pathici_ ou
+ patients. --Les _ephebi_ ou adolescents. --Les _gemelli_ ou
+ jumeaux. --Les _catamiti_ ou chattemites. --Les _amasii_ ou
+ amants. --Les eunuques. --Les _pædicones_. --Les _cinèdes_. --Les
+ gaditaines. --Les danseuses, flûteuses, joueuses de lyre. --Les
+ _ambubaiæ_. --Le _meretricium_ ou taxe des filles. --Courtiers et
+ entremetteurs de Prostitution. --Le _leno_. --La _lena_. --Les
+ cabaretiers et les baigneurs. --Les boulangeries. --Les barbiers
+ et les parfumeurs. --L'_unguentarius_. --Les _admonitrices_, les
+ _stimulatrices_, les _conciliatrices_. --Les _ancillulæ_ ou
+ petites servantes. --Les _perductores_. --Les _adductores_. --Les
+ _tractatores_. --Les _lupanaires_ ou maîtres de mauvais lieux.
+ --Les _belluarii_. --Les _caprarii_. --Les _anserarii_.
+
+
+Les filles publiques à Rome, du moins dans la Rome corrompue et
+amollie par l'importation des moeurs de la Grèce et de l'Asie,
+étaient plus nombreuses qu'elles ne le furent jamais à Athènes ni même
+à Corinthe; elles se divisaient aussi en plusieurs classes qui
+n'avaient pas entre elles d'autre rapport que l'objet unique de leur
+honteux commerce; mais, parmi ces différentes catégories de
+courtisanes venues de tous les pays du monde, on eût cherché
+inutilement ces reines de la Prostitution, ces hétaires aussi
+remarquables par leur instruction et leur esprit que par leurs grâces
+et leur beauté, ces philosophes formées à l'école de Socrate et
+d'Épicure, ces Aspasie, ces Léontium, qui avaient en quelque sorte
+réhabilité et illustré l'hétairisme grec. Les Romains étaient plus
+matériels, sinon plus sensuels que les Grecs; ils ne se contentaient
+pas des raffinements, des délicatesses de la volupté élégante; ils ne
+se nourrissaient pas le coeur avec des illusions d'amour platonique;
+ils auraient rougi de s'atteler au char littéraire d'une philosophe ou
+d'une muse; ils n'eussent pas daigné chercher auprès d'une femme
+de plaisir les chastes distractions d'un entretien spirituel. Pour
+eux, le plaisir consistait dans les actes les plus grossiers, et comme
+ils étaient naturellement d'une nature ardente, d'une imagination
+lubrique et d'une force herculéenne, ils ne demandaient que des
+jouissances réelles, souvent répétées, largement assouvies et
+monstrueusement variées. Ce tempérament, qu'annonçait la grosseur de
+leur encolure nerveuse semblable à celle d'un taureau, se trouvait
+servi à souhait par une foule de mercenaires des deux sexes, qui
+devaient des noms particuliers à leurs habitudes, à leurs costumes, à
+leurs retraites et aux menus détails de leur profession.
+
+Toutes les femmes, qui faisaient trafic de leur corps à Rome,
+pouvaient être rangées dans deux catégories essentiellement
+distinctes, les mérétrices (_meretrices_) et les prostituées
+(_prostibulæ_). On entendait par _meretrices_, celles qui ne
+travaillaient que la nuit; _prostibulæ_, celles qui se livraient nuit
+et jour à leur infâme travail. Nonius Marcellus, grammairien du
+troisième siècle, dans son livre des _Différences de signification des
+mots_, établit celle qui était tout à l'avantage des mérétrices: «Il
+faut remarquer entre la mérétrice et la prostituée, que la première
+exerce d'une manière plus décente sa profession, car les mérétrices
+sont nommées ainsi à cause du _merenda_ (repas du soir), parce
+qu'elles ne disposent d'elles que la nuit; la _prostibula_ tire son
+nom de ce qu'elle se tient devant son _stabulum_ (repaire), pour
+y faire son commerce la nuit comme le jour.» Plaute, dans sa comédie
+de la _Cistellaria_, établit très-clairement cette distinction:
+«J'entre chez une bonne mérétrice; car se tenir dans la rue, c'est le
+fait proprement d'une prostituée.» Nous pensons que ces deux sortes de
+filles publiques, celles qui ne l'étaient que la nuit, et celles qui
+l'étaient à toute heure de la nuit et du jour, devaient avoir encore
+d'autres différences notables dans leur genre de vie, dans leur
+habillement et même dans leur condition sociale; ainsi, les écrivains
+latins, qui font mention des registres où les édiles inscrivaient les
+noms des courtisanes, ne parlent que des _meretrices_, et semblent à
+dessein avoir laissé de côté les _prostibulæ_. Celles-ci, en effet,
+occupaient un domicile fixe, et n'avaient que faire de changer de nom
+et de costume, puisqu'elles appartenaient à la plus basse classe de la
+plèbe. Les mérétrices, au contraire, exerçaient aussi honorablement
+que possible leur commerce déshonnête, et ne se mettaient pas en
+contravention avec les règlements de police; elles pouvaient,
+d'ailleurs, vivre en femmes de bien, _sub sole_, jusqu'à l'heure où,
+couvertes de l'ombre protectrice de la nuit, elles se rendaient aux
+lupanars, qu'elles ne quittaient qu'aux premières lueurs du matin. Il
+est probable aussi que la _bonne_ mérétrice, comme l'appelle Plaute
+avec une naïveté que le savant M. Naudet s'est bien gardé de traduire,
+payait très-exactement l'impôt à la république, et n'essayait
+pas, en déguisant sa profession, de faire tort d'un denier à l'État.
+Mais toutes les ouvrières de la Prostitution n'étaient pas aussi
+consciencieuses, et l'on peut supposer hardiment que le plus grand
+nombre, les plus pauvres, les plus abjectes, ne se faisaient pas
+scrupule d'échapper à l'inscription de l'édile, et, par conséquent, au
+payement du vectigal impudique. Ces malheureuses, en effet, de même
+que les Prostituées du dernier ordre, ne gagnaient point assez
+elles-mêmes pour réserver la moindre part de leur gain au trésor
+public.
+
+Les _alicariæ_ ou _boulangères_ étaient des filles de carrefour, qui
+attendaient fortune à la porte des boulangers, surtout ceux qui
+vendaient certains gâteaux de fine fleur de farine, sans sel et sans
+levain, destinés aux offrandes, pour Vénus, Isis, Priape et autres
+dieux ou déesses. Ces pains, appelés _coliphia_ et _siligones_,
+représentaient sous les formes les plus capricieuses la nature de la
+femme et celle de l'homme. Comme on faisait une énorme consommation de
+ces pains priapiques et vénéréiques, principalement à l'occasion de
+certaines fêtes, les maîtres boulangers plantaient des tentes et
+ouvraient boutique sur les places et dans les carrefours; ils ne
+vendaient pas autre chose que des pains de sacrifice, mais en même
+temps ils avaient des esclaves ou des servantes qui se prostituaient
+jour et nuit dans la boulangerie. Plaute, dans son _Poenulus_, n'a
+pas oublié ces bonnes amies des mitrons: _Prosedas_, _pistorum
+amicas_, _reliquas alicarias_. Les _bliteæ_ ou _blitidæ_ étaient des
+filles de la plus vile espèce, que le vin et la débauche avaient
+abruties, tellement qu'elles ne valaient plus rien pour le métier
+qu'elles faisaient encore à travers champs: leur nom dérivait de
+_blitum_, blette, espèce de poirée fade et nauséabonde. Suidas ne
+s'écarte pas de cette étymologie, en disant: «Ils appelaient _blitidæ_
+ces femmes viles, abjectes et idiotes.» (_Viles, abjectas, fatuasque
+mulieres, vocabant blitidas._) Selon d'autres philologues, ce surnom
+s'appliquait aux courtisanes en général, parce qu'elles portaient
+souvent des chaussures vertes ou couleur d'ache. C'était, du reste,
+une grave injure, que de qualifier de _blitum_ une femme honnête. Les
+_bustuariæ_ étaient les filles de cimetière; elles vaguaient jour et
+nuit autour des tombeaux (_busta_) et des bûchers; elles remplissaient
+parfois l'office de pleureuses des morts, et elles servaient
+spécialement aux récréations des _bustuaires_, qui préparaient les
+bûchers et y brûlaient les corps; des fossoyeurs, qui creusaient les
+fosses, et des _colombaires_, qui gardaient les sépultures: elles
+n'avaient pas d'autre lit que le gazon qui entourait les monuments
+funèbres, pas d'autre rideau que l'ombre de ces monuments, pas d'autre
+Vénus que Proserpine. Les _casalides_, ou _casorides_, ou _casoritæ_,
+étaient des prostituées qui logeaient dans de petites maisons
+(_casæ_), dont elles avaient pris leur surnom; ce surnom
+signifiait aussi en grec la même chose, +kasaura+ ou +kasôris+.
+Les _copæ_ ou _cabaretières_ étaient les filles des tavernes
+et des hôtelleries: elles n'étaient pas toujours assises à l'entrée de
+leur séjour ordinaire; tantôt elles versaient à boire aux passants qui
+s'arrêtaient pour se rafraîchir; tantôt elles se montraient aux
+fenêtres pour attirer des clients; tantôt elles leur faisaient signe
+d'entrer; tantôt elles restaient retirées dans une salle basse et
+retirée. Les _diobolares_ ou _diobolæ_ étaient de misérables filles,
+la plupart vieilles, maigres, éreintées, qui ne demandaient jamais
+plus de deux oboles, comme leur nom l'indiquait. Plaute, dans son
+_Poenulus_, dit que la Prostitution des diobolaires n'appartenait
+qu'aux derniers des esclaves et aux plus vils des hommes (_servulorum
+sordidulorum scorta diobolaria_). Pacuvius taxe même cette
+Prostitution, en disant que les dioboles n'avaient rien à refuser pour
+qui leur offrait la plus petite pièce de monnaie (_nummi caussa
+parvi_). Les _forariæ_ ou _foraines_ étaient des filles qui venaient
+de la campagne pour se prostituer en ville, et qui, les pieds
+poudreux, la tunique crottée, erraient dans les rues sombres et
+tortueuses, pour y gagner leur pauvre vie. Les _gallinæ_ ou
+_poulettes_ étaient celles qui s'en allaient percher partout, et qui
+emportaient tout ce qu'elles trouvaient sous leur main, les draps du
+lit, la lampe, les vases et même les dieux pénates.
+
+Dans un ordre de courtisanes plus distingué, les _delicatæ_ ou
+_mignonnes_ étaient celles que fréquentaient les chevaliers
+romains, les petits-maîtres parfumés et les riches de toute condition;
+elles ne se piquaient pas, d'ailleurs, de délicatesse en fait
+d'argent, et elles ne trouvaient jamais qu'il sentît l'esclave
+affranchi, l'adultère ou le délateur: elles n'étaient difficiles que
+pour les gens qui les approchaient sans avoir la bourse bien garnie.
+Flavia Domitilla, que l'empereur Vespasien épousa, et qui fut mère de
+Titus, avait été _délicate_, avant d'être impératrice. Les _famosæ_ ou
+_fameuses_ étaient des courtisanes de bonne volonté, qui, quoique
+patriciennes, mères de famille et matrones, n'avaient pas honte de se
+prostituer dans les lupanars: les unes, pour contenter une horrible
+ardeur de débauche; les autres, pour se faire un ignoble pécule,
+qu'elles dépensaient en sacrifices aux divinités de leur affection.
+Les _junices_ ou _génisses_ et les _juvencæ_ ou _vaches_ étaient des
+mérétrices qui devaient ce surnom à leur embonpoint, à leur facilité
+et à l'ampleur de leur gorge. Les _lupæ_ ou _louves_, _lupanæ_ ou
+_coureuses de bois_, avaient été nommées ainsi en mémoire de la
+nourrice de Rémus et Romulus, Acca Laurentia; comme cette femme du
+berger Faustulus, elles se promenaient la nuit dans les champs et les
+bois, en imitant le cri de la louve affamée, pour appeler à elles la
+proie qu'elles attendaient. Ce surnom avait été porté dans le même
+sens par les dictériades du Céramique d'Athènes. Il se naturalisa
+depuis à Rome, et il devint la désignation générique de toutes les
+courtisanes. «Je crois, dit Ausone dans une de ses épigrammes, je
+crois que son père est incertain, mais sa mère est vraiment une
+louve.» Les _noctilucæ_ étaient aussi des coureuses de nuit: de même
+que les _noctuvigilæ_ ou veilleuses de nuit, l'un et l'autre surnom
+avait été donné à Vénus par des poëtes, qui pensaient par là honorer
+la déesse. On appelait encore généralement _nonariæ_ les filles
+nocturnes, parce que les lupanars ne s'ouvraient qu'à la neuvième
+heure, et que les louves ne commençaient pas leur course avant cette
+heure-là. Ces dernières se nommaient _pedaneæ_, parce qu'elles
+n'épargnaient pas leurs souliers, quand elles en avaient. Les
+_marcheuses_ n'avaient pas de ces petits pieds dont les Romains
+étaient si friands, et qu'Ovide ne manque jamais, dans ses
+descriptions mythologiques, d'attribuer aux déesses.
+
+Les _doris_ devaient ce surnom à leur costume ou plutôt à leur nudité;
+car elles se montraient absolument nues, à l'instar des nymphes de la
+mer, entre lesquelles la mythologie a caractérisé Doris, leur mère, en
+lui donnant les formes les plus voluptueuses et les mieux arrondies.
+Juvénal se récrie contre ces doris ou dorides, qui, dit-il, de même
+qu'un vil histrion représente une sage matrone, se dépouillaient de tout
+vêtement pour représenter des déesses. Les filles publiques étaient
+encore désignées sous plusieurs noms, qui les embrassaient toutes
+indifféremment: _mulieres_ ou femmes; _pallacæ_, du grec +pallakê+;
+_pellices_, en souvenir des bacchantes, qui avaient des tuniques de
+peaux de tigre; _prosedæ_, parce qu'elles attendaient, assises, le
+moment où quelqu'un leur ferait appel. On les nommait _peregrinæ_ ou
+_étrangères_, comme elles sont nommées sans cesse dans les livres
+hébreux, parce que la plupart étaient venues de tous les points de
+l'univers pour se vendre à Rome; beaucoup y avaient été amenées comme
+prisonnières de guerre, après chaque conquête des aigles romaines;
+beaucoup appartenaient à des entremetteuses et à des lénons, qui les
+avaient achetées et qui les faisaient travailler pour eux. Les Romains,
+avant d'être tout à fait corrompus, se flattaient donc de ne voir que
+des étrangères parmi les tristes victimes de leur débauche. Ces
+créatures portaient encore un nom qui s'est conservé presque dans notre
+langue populaire: _putæ_ ou _puti_, ou _putilli_, soit que ce nom
+rappelle celui de la déesse Potua, qui présidait à ce qui se peut; soit
+qu'il dérivât de _potus_, par allusion au philtre amoureux qu'on buvait
+dans leur coupe; soit qu'on les qualifiât de _pures_ (_putæ_ pour
+_puræ_), par antiphrase; soit enfin que, pour déguiser une image
+obscène, on eût contracté _putei_ en _puti_, en conservant au mot le
+sens de _puits_ ou _citernes_. Quelle que fût l'origine du mot, les
+amants s'en étaient servis d'abord pour adresser un compliment à leur
+maîtresse. Plaute, dans son _Asinaria_, met en scène un amant qui
+emploie cette épithète en compagnie d'autres empruntées à l'histoire
+naturelle: «Dis-moi donc, ma petite cane, ma colombe, ma chatte, mon
+hirondelle, ma corneille, mon passereau, mon puits d'amour!» On n'usait
+de l'expression de _quadrantariæ_ qu'en signe de mépris, à l'égard des
+plus basses prostituées; on entendait par là constater le misérable
+salaire dont elles se contentaient; le _quadrans_ était la quatrième
+partie de l'as romain, et cette petite pièce d'airain, équivalant à
+vingt centimes de notre monnaie, faisait ordinairement la rétribution du
+baigneur dans les bains publics. Cicéron, dans son plaidoyer pour
+Coelius, dit que la quadrantaire, à moins que ce ne fût une maîtresse
+femme, revenait de droit au baigneur. Cicéron faisait peut-être une
+maligne allusion à la soeur de Claudius, son ennemi, qu'il avait fait
+surnommer _quadrans_, parce qu'en jouant avec elle, quand ils étaient
+jeunes l'un et l'autre, il s'amusait à lui lancer des quadrans, qu'elle
+recevait dans sa robe et qui l'atteignaient souvent au but où Cicéron
+avait visé. Toutes les filles publiques étaient _quæstuariæ_ et
+_quæstuosæ_, parce qu'elles faisaient trafic ou argent (_quæstus_) de
+leur corps. Sous le règne de Trajan, on fit le recensement des
+_quæstuaires_ qui servaient aux plaisirs de Rome, et l'on en compta
+trente-deux mille. Plaute, dans son _Miles_, définit la _quæstuosa_:
+«Une femme qui donne son corps en pâture à un autre corps (_quæ alat
+corpus corpore_).» Les _quasillariæ_ étaient de pauvres servantes qui
+s'échappaient pendant quelques instants, avec la corbeille contenant
+leur tâche de la journée, et qui s'en allaient se prostituer pour
+quelques deniers, après quoi, elles rentraient à la maison et se
+remettaient à filer de la laine. _Vagæ_, c'étaient les filles errantes;
+_ambulatrices_, les promeneuses; _scorta_, les prostituées de la plus
+vile espèce, les _peaux_, comme il faut traduire ce mot injurieux; quant
+aux _scorta devia_, elles attendaient chez elles les amateurs et se
+mettaient seulement à la fenêtre pour les appeler. On les injuriait
+toutes également, quand on les traitait de _scrantiæ_, _scraptæ_ ou
+_scratiæ_, que nous sommes forcés de traduire par _pots de chambre_ ou
+_chaises percées_.
+
+Ce n'étaient pas encore les seules dénominations que les courtisanes de
+Rome subissaient en bonne ou en mauvaise part, outre les deux
+principales qui les divisaient en mérétrices et en prostituées; on les
+appelait aussi _suburranæ_ ou filles de faubourg, parce que la Suburre,
+faubourg de Rome près de la Voie sacrée, n'était habitée que par des
+voleurs et des femmes perdues. Une pièce des _Priapées_ cite, parmi ces
+jeunes suburranes qui se sont affranchies avec le produit de leur métier
+(_de quæstu libera facta suo est_), la belle Telethuse, que la
+Prostitution avait enrichie en l'enlaidissant. Les _summoenianæ_ étaient
+pareillement des filles de faubourg, qui peuplaient le Summoenium, rues
+désertes, voisines des murs de la ville, dans lesquelles se trouvaient
+des lupanars ou des caves qui en tenaient lieu. «Quiconque peut être le
+convive de Zoïle, dit une épigramme de Martial, soupe entre des
+matrones summoenianes!» Martial, dans une autre épigramme, semble
+vouloir pourtant rendre justice à la décence de ces filles: «La
+courtisane, dit-il, écarte les curieux, en tirant verrou et rideau;
+rarement, le Summoenium offre une porte ouverte.» Enfin, les
+_schoeniculæ_, qui hantaient les mêmes quartiers écartés et qui
+vendaient leurs caresses aux soldats et aux esclaves, portaient des
+ceintures en jonc ou en paille +schoinos+ pour annoncer qu'elles étaient
+toujours à vendre. Un commentateur a fait de savantes recherches, qui
+tendent à prouver que ces filles d'esclaves et de soldats attachaient
+leur ceinture aussi haut que possible (_alticinctæ_), afin d'être moins
+gênées dans l'exercice de leur profession. Un autre commentateur, docte
+hébraïsant, veut retrouver dans les _schoeniculæ_ des Romains ces
+prostituées babyloniennes, que nous voyons, dans Baruch et les prophètes
+juifs, ceintes de cordes et assises au bord des chemins et faisant
+brûler des baies d'encens. Un autre commentateur, qui s'appuie d'une
+citation de Festus, soutient que ces filles de bas étage devaient leur
+surnom au parfum grossier dont elles se frottaient le corps, «_schoeno
+delibutas_,» dit Plaute. Les _naniæ_ étaient des naines ou des enfants
+qu'on formait dès l'âge de six ans à leur infâme métier. Les _limaces_
+(ce surnom s'est conservé dans presque toutes les langues) avaient plus
+d'une analogie avec ce mollusque visqueux et baveux qui se traîne dans
+les lieux humides, qui laisse sa trace gluante partout où il passe, et
+qui ronge les fruits et les herbes. Les _circulatrices_ comprenaient
+toutes les filles vagabondes. On traitait naturellement de _charybdes_
+ou _gouffres_ celles qui engloutissaient la santé, l'argent et l'honneur
+de la jeunesse. Les _pretiosæ_, du moins, qui vendaient chèrement leurs
+faveurs, ne portaient atteinte qu'à la bourse de leurs sectateurs.
+Courtisanes du peuple ou de la noblesse, mérétrices ou prostituées,
+toutes portaient l'habit de leur état, c'est-à-dire la toge ou tunique
+courte, et toutes avaient droit au nom de _togatæ_, qualification
+honteuse pour elles, tandis que les Romains s'honoraient du nom de
+_togati_ (citoyens en toge). Enfin, pour terminer cette nomenclature de
+la Prostitution romaine, il ne faut pas oublier de dire que, les filles
+publiques étant souvent réunies aux mêmes endroits, leurs assemblées se
+nommaient _conciones meretricum_ et _senacula_, quelquefois même
+_senatus mulierum_ ou sénat de femmes, que ces réunions se tinssent dans
+la rue ou dans les tavernes, ou chez les boulangers. Les courtisanes du
+grand ton avaient aussi leurs lieux d'asile à Baia, à Clusium, à Capoue
+et dans les différentes villes où elles allaient prendre les eaux pour
+se remettre de leurs fatigues; elles se rendaient en si grand nombre aux
+bains de Clusium, qu'on disait: «Voici un troupeau de bêtes de Clusium!
+(_Clusinum pecus_),» dès qu'elles étaient quatre ou cinq à rire ensemble
+et à provoquer les galants.
+
+Il est pénible de savoir que la plupart de ces appellations
+distinctives appliquées aux filles publiques avaient également leur
+application à des hommes, à des esclaves, à des enfants surtout, qui
+rendaient d'infâmes services à la débauche effrénée des Romains. La
+Prostitution masculine était certainement plus ardente et plus
+générale à Rome que la Prostitution féminine; mais nous n'avons pas le
+courage de descendre dans ces mystères infects de dépravation, et le
+coeur nous manque, en abordant un sujet qui s'étale effrontément
+dans les poésies d'Horace, de Catulle, de Martial, et même de Virgile;
+c'est à peine si nous oserons énumérer l'odieuse cohorte des agents et
+des auxiliaires de ces moeurs abominables. A chaque classe de
+prostituées correspondait une classe de prostitués, entre lesquels il
+n'y avait pas d'autre différence que le sexe. La langue latine avait,
+pour ainsi dire, augmenté sa richesse, pour caractériser, dans le nom
+qu'elle créait, la spécialité du vice de chacun. Ces infâmes n'étaient
+pas même flétris par la loi, puisque les règlements de police ne leur
+assignaient aucun vêtement particulier, puisque l'édile ne les
+inscrivait pas sur les tables de la Prostitution. On leur laissait
+dans leurs turpitudes une liberté qui témoignait de l'indulgence et
+même de la faveur que la législation leur avait accordée, pourvu
+qu'ils ne fussent pas nés libres et citoyens romains. C'étaient
+ordinairement des enfants d'esclaves, qu'on instruisait de bonne
+heure à subir la souillure d'un commerce obscène. «On appelait
+_enfants de louage_ (_pueri meritorii_) ceux qui, de gré ou de force,
+se prêtaient à la honteuse passion de leur maître.» Telle est la
+définition que nous fournit un ancien commentateur de Juvénal. Dans
+ses satires, ce grand poëte, qui a marqué d'un fer rouge les
+ignominies de son temps, revient à chaque page sur l'usage dégoûtant
+auquel ces malheureux enfants étaient condamnés en naissant, ignoble
+joug qu'ils acceptaient sans se plaindre. On les nommait _pathici_
+(patients), _ephebi_ (adolescents), _gemelli_ (jumeaux), _catamiti_
+(chattemites), _amasii_ (amants), etc. Il serait trop long et trop
+fastidieux de passer en revue cette vilaine litanie de noms figurés ou
+significatifs, que la corruption des moeurs romaines avait créés
+pour peindre les incroyables variétés de ces tristes instruments de
+Prostitution. Il suffira de dire que les adolescents, formés à cet art
+abominable dès leur septième année, devaient réunir certaines
+exigences de beauté physique qui les rapprochaient du sexe féminin;
+ils étaient sans barbe et sans poil, oints d'huiles parfumées, avec de
+longs cheveux bouclés, l'air effronté, le regard oblique, le geste
+lascif, la démarche nonchalante, les mouvements obscènes. Tous ces
+vils serviteurs de plaisir se trouvaient rangés en deux catégories qui
+n'empiétaient pas, en général, sur leurs attributions spéciales: il y
+avait ceux qui n'étaient jamais que des victimes passives et dociles;
+il y avait ceux qui devenaient actifs à leur tour, et qui
+pouvaient au besoin rendre impudicité pour impudicité à leurs Mécènes
+débauchés. Ces derniers, dont les dames romaines ne dédaignaient pas
+les bons offices, étaient ordinairement des eunuques (_spadones_),
+dont la castration avait épargné le signe de virilité. Les autres,
+quelquefois aussi, avaient été soumis à une castration complète, qui
+faisait d'eux une race bâtarde tenant à la fois de l'homme et de la
+femme. C'était là un raffinement dont les _pædicones_ (pédérastes) se
+montraient friands et jaloux. Au reste, pour bien comprendre
+l'incroyable habitude de ces horreurs chez les Romains, il faut se
+représenter qu'ils demandaient au sexe masculin toutes les jouissances
+que pouvait leur donner le sexe féminin, et quelques autres, plus
+extraordinaires encore, que ce sexe, destiné à l'amour par la loi de
+nature, eût été fort en peine de leur procurer. Chaque citoyen, fût-ce
+le plus recommandable par son caractère et le plus élevé par sa
+position sociale, avait donc dans sa maison un sérail de jeunes
+esclaves, sous les yeux de ses parents, de sa femme et de ses enfants.
+Rome, d'ailleurs, était remplie de gitons qui se louaient de même que
+les filles publiques; de maisons consacrées à ce genre de
+Prostitution, et de proxénètes, qui ne faisaient pas d'autre métier
+que d'affermer à leur profit les hideuses complaisances d'une foule
+d'esclaves et d'affranchis.
+
+Si le libertinage de cette espèce n'avait pas de plus habiles
+interprètes que certains danseurs et mimes, appelés _cinèdes_
+(_cinædi_, du verbe grec +kinein+, mouvoir), qui étaient
+presque tous châtrés, c'était aussi dans la classe des danseuses et
+des baladines, que l'on pouvait recruter les meilleurs sujets pour la
+pantomime des jeux de l'amour. Les joueuses de flûte et les danseuses
+furent aussi recherchées à Rome qu'elles l'étaient en Grèce et en
+Asie; on les faisait venir de ces pays-là, où elles avaient une école
+perpétuelle qui les formait d'après les leçons de l'art et de la
+volupté. Elles n'étaient pas par état vouées à la Prostitution; on ne
+lisait pas leurs noms inscrits sur les registres de l'édile, du moins
+dans le vaste répertoire des courtisanes; elles se recommandaient
+seulement du métier qui leur appartenait, et qu'elles exerçaient
+d'ailleurs avec une sorte d'émulation; mais elles ne se privaient pas
+des autres ressources que ce métier-là leur permettait d'utiliser en
+même temps. Elles ne différaient donc des filles publiques proprement
+dites que par la liberté qu'on leur laissait de ne pas faire de la
+Prostitution leur principale industrie. Elles n'avaient affaire,
+d'ailleurs, qu'aux gens riches, et elles se louaient à l'heure ou à la
+nuit, pour flûter, danser ou mimer dans les festins, dans les
+assemblées et dans les orgies. Ces femmes de joie différaient les unes
+des autres, non-seulement par leur taille, leur figure, leur teint,
+leur langage, mais encore par le genre de leur danse et de leur
+musique. On distinguait parmi elles les Espagnoles (_gaditanæ_),
+qui savaient merveilleusement exciter, par leur chant et leur danse,
+la convoitise et les désirs des spectateurs les plus froids: «De
+jeunes et lubriques filles de Cadix agiteront sans fin leurs reins
+lascifs aux vibrations savantes.» C'est Martial qui dépeint ainsi
+leurs danses nationales, et Juvénal y ajoute un trait de plus en
+disant que ces gaditaines s'accroupissaient jusqu'à terre en faisant
+tressaillir leurs hanches (_ad terram tremulo descendant clune
+puellæ_); puissant aphrodisiaque, selon lui, ardent aiguillon des sens
+les plus languissants. Toutes les danseuses n'arrivaient pas
+d'Espagne: l'Ionie, l'île de Lesbos et la Syrie n'avaient rien perdu
+de leurs anciens priviléges pour fournir à la débauche les plus
+expérimentées dans l'art de la flûte et dans l'art de la danse. Celles
+qu'on appelait sans distinction _danseuses_, _flûteuses_, _joueuses de
+lyre_ (_saltatrices_, _fidicinæ_, _tibicinæ_), étaient des Lesbiennes,
+des Syriennes, des Ioniennes; il y avait aussi des Égyptiennes, des
+Indiennes et des Nubiennes: une peau noire, jaune ou bistrée
+convenait, aussi bien que la plus blanche, aux plus voluptueuses
+apparitions de la danse ionique ou bactrianique. L'une se nommait
+_bactriasmus_, remarquable par les tremblements spasmodiques des
+reins; l'autre, _ionici motus_, imitant avec une obscène vérité la
+pantomime et les péripéties de l'amour. Horace nous assure que les
+vierges de son temps, plus avancées qu'elles ne devaient l'être pour
+leur âge et leur condition, apprenaient les poses et les
+mouvement de l'ionique (_motus doceri gaudet ionicos matura virgo_).
+Le latin dit même qu'elles y prenaient plaisir. Entre toutes ces
+étrangères, on donnait la palme aux Syriennes (_ambubaiæ_), qui se
+prêtaient à tout, comme leur nom semble l'indiquer. Il n'y avait pas
+de bons soupers sans elles; mais, comme elles ne payaient pas le
+_meretricium_, ou la taxe des filles, l'édile ne leur faisait pas
+grâce quand elles étaient prises en fraude, et il les condamnait
+d'abord à l'amende, ensuite au fouet, puis enfin à l'exil. Dans ce
+cas-là, elles sortaient par une porte de Rome et y rentraient par une
+autre. La plupart de ces baladines ne travaillaient que pour les
+riches et dans l'intérieur des maisons; quelques-unes pourtant se
+donnaient en spectacle sur les places et dans les carrefours, où il ne
+fallait que le son d'une flûte ou le cliquetis d'un grelot pour
+attirer une foule compacte de peuple qui faisait cercle autour des
+danseuses et des musiciennes. Quant aux danseurs et musiciens, ils
+remplissaient exactement le même rôle que leurs compagnes.
+
+Cette Prostitution effrénée, revêtant mille déguisements, et se
+glissant partout sous mille formes variées, nourrissait et
+enrichissait une immense famille de courtiers et d'entremetteurs des
+deux sexes, qui tenaient boutiques de débauche ou qui exerçaient de
+maintes façons leur métier avilissant, sans avoir rien à craindre de
+la police de l'édile; car la loi fermait les yeux sur le _lenocinium_,
+pourvu que ce ne fût pas un citoyen romain ou une Romaine
+_ingénue_, qui s'imposât cette note d'infamie. Mais comme le métier
+était lucratif, bien des Romaines et des Romains, de naissance et de
+condition libres, s'adonnaient secrètement à l'art des proxénètes, car
+c'était un art véritable, plein d'intrigues, de ruses et d'inventions.
+Le nom générique de ces êtres dépravés, que punissait seul le mépris
+public, était _leno_ pour les hommes, _lena_ pour les femmes. Priscien
+dérive ces mots du verbe _lenire_, parce que, dit-il, ce vil agent de
+Prostitution séduit et corrompt les âmes par des paroles douces et
+caressantes (_deliniendo_). Dans l'origine du mot, _leno_ s'appliquait
+indifféremment aux deux sexes, comme si le lénon n'était ni mâle ni
+femelle; mais plus tard on employa le féminin _lena_, pour mieux
+préciser l'intervention féminine dans cette odieuse industrie. «Je
+suis lénon, dit un personnage des _Adelphes_ de Térence, je suis le
+fléau commun des adolescents.» Parmi les _lénons_ et les _lènes_, on
+comptait une quantité d'espèces différentes qui avaient des relations
+d'affaires et d'intérêt avec les différentes espèces de filles
+publiques. Nous avons déjà dit que les boulangers, les hôteliers, les
+cabaretiers et les baigneurs, aussi bien que les femmes qui tenaient
+des bains, des cabarets, des auberges et des boulangeries, se mêlaient
+tous plus ou moins du _lenocinium_. Le lénon existait dans toutes les
+conditions et se cachait sous tous les masques; il n'avait donc
+pas de costume particulier ni de caractère distinctif. Le théâtre
+latin, qui le mettait continuellement en scène, lui avait pourtant
+donné un habit bariolé et le représentait sans barbe, la tête rasée.
+Il faut citer encore, entre les professions qui étaient le plus
+favorables au trafic des lénons, celles de barbier et de parfumeur:
+aussi, dans certaines circonstances, _tonsor_ et _unguentarius_
+sont-ils synonymes de _leno_. Un des anciens commentateurs de Pétrone,
+un simple et candide Hollandais, Douza, est entré dans de singuliers
+détails au sujet des boutiques de barbier à Rome, dans lesquelles le
+maître avait une troupe de beaux jeunes garçons, qui ne s'amusaient
+pas à couper les cheveux, à épiler des poils et à faire des barbes,
+mais qui, de bonne heure, exercés à tous les mystères de la plus sale
+débauche, se louaient fort cher pour les soupers et les fêtes
+nocturnes. (_Quorum frequenti opera non in tondenda barba, pilisque
+vellendis modo, aut barba rasitanda, sed vero et pygiacis sacris
+cinædice, ne nefarie dicam, de nocte administrandis utebantur._) Quant
+aux parfumeurs, leur négoce les mettait en rapport direct avec la
+milice de la Prostitution, à l'usage de laquelle les essences, les
+huiles parfumées, les poudres odoriférantes, les pommades érotiques et
+tous les onguents les plus délicats avaient été inventés et
+perfectionnés; car homme ou femme, jeune ou vieux, on se parfumait
+toujours avant d'entrer dans la lice de Vénus, tellement qu'on
+désignait un ganymède par le mot _unguentatus_, frotté d'huile
+parfumée. «Chaque jour, dit Lucius Afranius, l'_unguentarius_ le pare
+devant le miroir; lui, qui se promène les sourcils rasés, la barbe
+arrachée, les cuisses épilées; lui, qui, dans les festins, jeune homme
+accompagné de son amant, se couche, vêtu d'une tunique à longues
+manches, sur le lit le plus bas; lui, qui ne cherche pas seulement du
+vin, mais des caresses d'homme (_qui non modo vinosus, sed virosus
+quoque sit_), est-ce qu'on peut douter qu'il ne fasse ce que les
+cinædes ont coutume de faire?»
+
+D'ordinaire, tous les esclaves étaient dressés au _lenocinium_; ils
+n'avaient, pour cela, qu'à se souvenir, en vieillissant, de
+l'expérience de leur jeunesse. Les vieilles surtout n'avaient pas
+d'autre manière de se consacrer encore à la Prostitution. Les
+servantes, _ancillæ_, méritaient donc de leur mieux les surnoms
+d'_admonitrices_, de _stimulatrices_, de _conciliatrices_; elles
+portaient les lettres, marchandaient l'heure, la nuit, le rendez-vous,
+arrêtaient les conditions du traité, préparaient le lieu et les armes
+du combat, aidaient, excitaient, poussaient, entraînaient. Rien
+n'égalait leur adresse, sinon leur friponnerie. Il n'y avait pas de
+vertu invincible, quand elles voulaient s'acharner à sa défaite. Mais
+il fallait leur donner beaucoup et leur promettre davantage. Il y
+avait de petites servantes, _ancillulæ_, qui ne le cédaient pas aux
+plus fourbes et aux plus habiles. Néanmoins, ces officieux domestiques
+étaient moins pervers et moins méprisables que les courtiers de
+débauche, que l'argent seul mettait en campagne, et qui n'avaient pas
+un maître ou une maîtresse à contenter. C'est de ces lénons
+qu'Asconius Pedianus disait dans son commentaire sur Cicéron: «Ces
+corrupteurs des prostituées le sont aussi des personnes qu'ils
+conduisent malgré elles à commettre des adultères que les lois
+punissent.» _Perductores_, c'étaient ceux qui conduisaient leurs
+victimes au vice et à l'infamie; _adductores_, ceux qui se chargeaient
+de procurer des sujets à la débauche, et qui se mettaient, pour ainsi
+dire, à sa solde; _tractatores_, ceux qui négociaient un marché de ce
+genre. On ne peut imaginer le nombre et l'importance de marchés
+semblables, qui se débattaient tous les jours, par intermédiaire,
+entre les parties intéressées. De même que les vieilles
+entremetteuses, les lénons étaient presque invariablement de vieux
+débris de la Prostitution, lesquels n'avaient plus d'ardeur que pour
+servir les plaisirs d'autrui; quelques-uns même cumulaient les profits
+et les fatigues des deux professions, en les combinant l'une par
+l'autre.
+
+Enfin, il faut ranger aussi dans le dernier groupe des lénons mâles et
+femelles, les maîtres et maîtresses de mauvais lieux, les lupanaires
+(_lupanarii_), qui avaient la haute main dans ces lieux-là. Ces
+entrepreneurs de Prostitution se cramponnaient au dernier échelon de
+la honte, quoique le jurisconsulte Ulpien ait reconnu qu'il existait
+des lupanars en activité dans les maisons de plusieurs honnêtes
+gens. (_Nam et in multorum honestorum virorum prædiis lupanaria
+exercentur._) Les propriétaires des maisons ne participaient nullement
+à l'infamie de leurs locataires. Mais, au-dessous des lupanaires, il y
+avait encore des degrés de turpitude et d'exécration qui appartenaient
+de droit aux _belluarii_, aux _caprarii_ et aux _anserarii_; les
+premiers entretenaient des bêtes de diverses sortes, surtout des
+chiens et des singes; les deuxièmes, des chèvres; les troisièmes
+enfin, des oies, «les délices de Priape,» comme les appelle Pétrone,
+et ces animaux impurs, dressés au métier de leurs gardiens, offraient
+de dociles complices au crime de la bestialité! «Si les hommes
+manquent, dit Juvénal en décrivant les mystères de la Bonne Déesse
+dans la satire des Femmes, la ménade de Priape est prête à se
+soumettre elle-même à un âne vigoureux.»
+
+ ...... Hic si
+ Quæritur et desunt homines, mora nulla peripsam
+ Quominùs imposito clunem submittat asello.
+
+
+FIN DU TOME PREMIER.
+
+
+
+
+ TABLE DES MATIÈRES
+ DU PREMIER VOLUME.
+
+
+ INTRODUCTION. Page 5
+
+
+ _PREMIÈRE PARTIE._
+ ANTIQUITÉ. --Grèce. --Rome.
+
+
+ CHAPITRE PREMIER. Page 37
+
+ SOMMAIRE. --La Chaldée, berceau de la Prostitution hospitalière et
+ de la Prostitution sacrée. --Babylone. --Vénus Mylitta. --Loi
+ honteuse des Babyloniens. --Mystères du culte de Mylitta. --Culte
+ de Vénus Uranie dans l'île de Cypre. --Le prophète Baruch et
+ Hérodote. --Prostitution sacrée des femmes de Babylone.
+ --Offrandes pour se rendre Vénus favorable. --Le _Champ sacré_ de
+ la Prostitution. --Corruption épouvantable des Babyloniens. --Leur
+ science dans l'art du plaisir et des voluptés. --Impudeur des
+ dames babyloniennes et de leurs filles dans les banquets. --La
+ Prostitution sacrée en Arménie. --Temple de Vénus Anaïtis.
+ --Sérails des deux sexes. --Hôtes de Vénus. --L'enclos sacré.
+ --Prêtresses d'Anaïtis. --La Prostitution sacrée en Syrie.
+ --Cultes de Vénus, d'Adonis et de Priape. --L'Astarté des
+ Phéniciens. --Fêtes nocturnes et débauches infâmes qui avaient
+ lieu sous les auspices et en l'honneur d'Astarté. --La déesse des
+ Sidoniens. --La Prostitution sacrée dans l'île de Cypre. --Les
+ filles d'Amathonte. --Cypris, maîtresse du roi Cinyras, fondateur
+ du temple de Paphos. --Phallus offerts en holocauste. --La Vénus
+ hermaphrodite d'Amathonte, dite la _double déesse_. --Mystères
+ secrets du culte d'Astarté. --Le _Hochequeue_. --Philtres
+ amoureux des magiciens. --La Prostitution sacrée dans les colonies
+ phéniciennes. --Les _Tentes des Filles_, à Sicca-Veneria.
+ --Principaux caractères du culte de Vénus, précisés par saint
+ Augustin. --Culte hermaphrodite dans l'Asie-Mineure. --Fêtes en
+ l'honneur d'Adonis, à Byblos. --Rites du culte d'Adonis. --Sa
+ statue phallophore. --Temples de Vénus Anaïtis à Zela et à
+ Comanes, à Suse et à Ecbatane. --La Prostitution sacrée chez les
+ Parthes et chez les Amazones. --Mollesse des Lydiens. --Débauche
+ éhontée des filles lydiennes. --Tombeau du roi Alyattes, père de
+ Crésus, construit presque en entier avec l'argent de la
+ Prostitution. --Prostituées musiciennes et danseuses suivant
+ l'armée des Lydiens. --Orgies des anciens Perses en présence de
+ leurs femmes et de leurs filles légitimes. --Les trois cent
+ vingt-neuf concubines de Darius.
+
+
+ CHAPITRE II. Page 57
+
+ SOMMAIRE. --La Prostitution en Égypte, autorisée par les lois.
+ --Cupidité des Égyptiennes. --Leurs talents incomparables pour
+ exciter et satisfaire les passions. --Réputation des courtisanes
+ d'Égypte. --Cultes d'Osiris et d'Isis. --Osiris, emblème de la
+ nature mâle. --Isis, emblème de la nature femelle. --Le Van
+ mystique, le Tau sacré et l'OEil sans sourcils, des processions
+ d'Osiris. --La Vache nourricière, les _Cistophores_ et le Phallus,
+ des processions d'Isis. --La Prostitution sacrée en Égypte.
+ --Initiations impudiques des néophytes des deux sexes, réservées
+ aux prêtres égyptiens. --Opinion de saint Épiphane sur ces
+ cérémonies occultes. --Fêtes d'Isis à Bubastis. --Obscénités des
+ femmes qui s'y rendaient. --Souterrains où s'accomplissaient les
+ initiations aux mystères d'Isis. --Profanations des cadavres des
+ jeunes femmes par les embaumeurs. --Rhampsinite ou Rhamsès
+ prostitue sa fille pour parvenir à connaître le voleur de son
+ trésor. --Subtilité du voleur, auquel il donne sa fille en
+ mariage. --La fille de Chéops et la grande pyramide. --_La
+ pyramide du milieu._ --La pyramide de Mycérinus et la courtisane
+ Rhodopis. --Histoire de Rhodopis et de son amant Charaxus, frère
+ de Sapho. --Les broches de fer du temple d'Apollon à Delphes.
+ --Rhodopis-Dorica. --Ésope a les faveurs de cette courtisane, en
+ échange d'une de ses fables. --Le roi Amasis, l'aigle et la
+ pantoufle de Rhodopis. --Épigramme de Pausidippe. --Naucratis, la
+ ville des courtisanes. --La prostituée Archidice. --Les Ptolémées.
+ --Ptolémée Philadelphe et ses courtisanes Cleiné, Mnéside, Pothyne
+ et Myrtion. --Stratonice. --La belle Bilistique. --Ptolémée
+ Philopator et Irène. --La courtisane Hippée ou _la Jument_.
+
+
+ CHAPITRE III. Page 71
+
+ SOMMAIRE. --La Prostitution hospitalière chez les Hébreux. --Les
+ fils des anges. --Le déluge. --Sodome et Gomorrhe. --Les filles de
+ Loth. --La Prostitution légale établie chez les Patriarches.
+ --Joseph et la femme de l'eunuque Putiphar. --Thamar se prostitue
+ à Juda son beau-père. --_Le marché aux paillardes._ --Les _femmes
+ étrangères_. --Le roi Salomon permet aux courtisanes de s'établir
+ dans les villes. --Apostrophe du prophète Ézéchiel à Jérusalem la
+ grande prostituée. --Lois de Moïse. --Sorte de Prostitution
+ permise par Moïse, et à quelles conditions. --Trafic que les
+ Hébreux faisaient entre eux de leurs filles. --Inflexibilité de
+ Moïse à l'égard des crimes contre nature. --Raisons qui avaient
+ décidé Moïse à exclure les Juives de la Prostitution légale. --Le
+ chapitre XVIII du _Lévitique_. --Infirmités secrètes dont les
+ femmes juives étaient affligées. --Précautions singulières prises
+ par Moïse pour sauvegarder la santé des Hébreux. --Tourterelles
+ offertes en holocauste par les _hommes découlants_, pour obtenir
+ leur guérison. --La loi de Jalousie. --Le _gâteau de Jalousie_ et
+ les _eaux amères_ de la malédiction. --La Prostitution sacrée chez
+ les Hébreux. --Cultes de Moloch et de Baal-Phegor. --Superstitions
+ obscènes et offrandes immondes. --Les _Molochites_. --Les
+ _efféminés_ ou consacrés. --Leurs mystères infâmes. --Le _prix du
+ chien_. --Les _consacrées_. --Maladies nées de la débauche des
+ Israélites. --Zambri et la prostituée de Madian. --Les efféminés
+ détruits par Moïse reparaissent sous les rois de Juda. --Asa les
+ chasse à son tour. --Maacha, mère d'Asa, grande prêtresse de
+ Priape. --Les efféminés, revenus de nouveau, sont décimés par
+ Josias. --Débordements des Israélites avec les filles de Moab.
+ --Moeurs des prostituées moabites. --Expédition contre les
+ Madianites. --Massacre des femmes prisonnières, par ordre de
+ Moïse. --Lois de Moïse sur la virginité des filles. --Moyens des
+ Juifs pour constater la virginité. --Peines contre l'adultère et
+ le viol. --L'_achat d'une vierge_. --La concubine de Moïse.
+ --Châtiment infligé par le Seigneur à Marie, soeur de Moïse.
+ --Recommandation de Moïse aux Hébreux, au sujet des plaisirs de
+ l'amour. --La fille de Jephté. --Les espions de Josué et la fille
+ de joie Rahab. --Samson et la paillarde de Gaza. --Dalila. --Le
+ lévite d'Éphraïm et sa concubine. --Infamie des Benjamites. --La
+ jeune fille vierge du roi David. --Débordements du roi Salomon.
+ --Ses sept cents femmes et ses trois cents concubines. --Tableau
+ et caractère de la Prostitution à l'époque de Salomon, puisés dans
+ son livre des _Proverbes_. --Les prophètes Isaïe, Jérémie et
+ Ézéchiel. --Le temple de Dieu à Jérusalem, théâtre du commerce des
+ prostituées. --Jésus les chasse de la maison du Seigneur. --Marie
+ Madeleine chez le Pharisien. --Jésus lui remet ses péchés à cause
+ de son repentir.
+
+
+ CHAPITRE IV. Page 113
+
+ SOMMAIRE. --La Prostitution sacrée en Grèce. --Les Vénus grecques.
+ --_Vénus-Uranie._ --_Vénus-Pandemos._ --Pitho, déesse de la
+ persuasion. --Solon fait élever un temple à la déesse de la
+ Prostitution, avec les produits des _dictérions_ qu'il avait
+ fondés à Athènes. --Temples de Vénus-Populaire à Thèbes et à
+ Mégalopolis. --Offrande d'Harmonie, fille de Cadmus, à
+ Vénus-Pandemos. --_Vénus-Courtisane_ ou _Hétaire_. --La ville
+ d'Abydos délivrée par une courtisane. --Temple de Vénus-Hétaire à
+ Éphèse construit aux frais d'une courtisane. --Les _Simoethes_.
+ --Temple de Vénus-Courtisane, à Samos, bâti avec les deniers de la
+ Prostitution. --_Vénus Peribasia_ ou _Vénus-Remueuse_. --_Vénus
+ Salacia_ ou _Vénus-Lubrique_. --Sa statue en vif-argent par
+ Dédale. --Dons offerts à Vénus-Remueuse par les prostituées.
+ --_Vénus-Mélanis_ ou _la Noire_, déesse de la nuit amoureuse.
+ --Ses temples. --_Vénus Mucheia_ ou la déesse des repaire.
+ --_Vénus Castnia_ ou la déesse des accouplements impudiques.
+ --_Vénus Scotia_ ou _la Ténébreuse_. --_Vénus Derceto_ ou _la
+ Coureuse_. --_Vénus Mechanitis_ ou _Mécanique_. --_Vénus
+ Callipyge_ ou aux belles fesses. --Origine du culte de Vénus
+ Derceto. --Jugement de Pâris. --Origine du culte de Vénus
+ Callipyge. --Les _Aphrodisées_ et les _Aloennes_. --Les mille
+ courtisanes du temple de Vénus à Corinthe. --Offrande de cinquante
+ hétaires, faite à Vénus par le poëte Xénophon de Corinthe.
+ --Procession des _consacrées_. --Fonctions des courtisanes dans
+ les temples de Vénus. --Les _petits mystères de Cérès_. --Le
+ pontife Archias. --Cottine, fameuse courtisane de Sparte.
+ --Célébration des fêtes d'Adonis. --_Vénus Leæna_ et _Vénus
+ Lamia_.
+
+
+ CHAPITRE V. Page 131
+
+ SOMMAIRE. --Motifs qui engagèrent Solon à fonder à Athènes un
+ établissement de Prostitution. --Ce que dit l'historien Nicandre
+ de Colophon, à ce sujet. --Solon salué, pour ce même fait, par le
+ poëte Philémon, du titre de bienfaiteur de la nation. --Taxe de la
+ prostitution fixée par Solon. --Les _dictériades_ considérées
+ comme _fonctionnaires publiques_. --Règlements de Solon pour les
+ prostituées d'Athènes. --Festins publics institués par Hippias et
+ Hipparque. --Ordonnance du tyran Pisistrate pour les jours
+ consacrés à la débauche publique. --Vices honteux des Athéniens.
+ --Moeurs privées des femmes de Sparte et de Corinthe. --Vie
+ licencieuse des femmes spartiates. --Inutilité des courtisanes à
+ Sparte. --Indifférence de Lycurgue à l'égard de l'incontinence des
+ femmes et des filles. --La fréquentation des prostituées regardée
+ comme chose naturelle. --Mission morale des poëtes comiques et des
+ philosophes. --L'aréopage d'Athènes. --Législation de la
+ Prostitution athénienne. --Situation difficile faite par les lois
+ aux courtisanes. --Bacchis et Myrrhine. --Euthias accuse d'impiété
+ la courtisane Phryné. --L'avocat Hypéride la fait absoudre.
+ --Reconnaissance des prostituées envers Hypéride. --La courtisane
+ Théocris, prêtresse de Vénus, condamnée à mort sur l'accusation de
+ Démosthène. --Isée. --Décrets de l'aréopage d'Athènes concernant
+ les prostituées. --L'hétaire _Nemea_. --Triste condition des
+ enfants des concubines et des courtisanes. --Hercule dieu de la
+ bâtardise. --Infamie de la loi envers les bâtards. --Les
+ _Dialogues des Courtisanes_ de Lucien. --L'orateur Aristophon et
+ le poëte comique Calliade. --_Loi_ dite _de la Prostitution_.
+ --Singularités monstrueuses des lois athéniennes. --Tribunaux
+ subalternes d'édilité et de police. --Leurs fonctions.
+
+
+ CHAPITRE VI. Page 149
+
+ SOMMAIRE. --Des différentes catégories de prostituées athéniennes.
+ --Les Dictériades, les Aulétrides, les Hétaires. --Pasiphaé.
+ --Conditions diverses des femmes de mauvaise vie. --Démosthène
+ contre la courtisane Nééra. --Revenu considérable de l'impôt sur
+ la Prostitution. --Le _Pornicontelos_ affermé par l'État à des
+ spéculateurs. --Les collecteurs du Pornicontelos. --Heures
+ auxquelles il était permis aux courtisanes de sortir. --Le port du
+ Pirée assigné pour domaine à la Prostitution. --Le Céramique,
+ marché de la Prostitution élégante. --Usage singulier.
+ --Profanation des tombeaux du Céramique. --Le port de Phalère et
+ le bourg de Sciron. --La grande place du Pirée. --Thémistocle
+ traîné par quatre hétaires en guise de chevaux. --Enseignes
+ impudiques des maisons de Prostitution. --Les petites maisons de
+ louage des hétaires. --Lettre de Panope à son mari Euthibule.
+ --Police des moeurs concernant les vêtements des prostituées. --Le
+ costume _fleuri_ des courtisanes d'Athènes. --Lois somptuaires.
+ --Costume des prostituées de Lacédémone. --Loi terrible de
+ Zaleucus, disciple de Pythagore, contre l'adultère. --Suidas et
+ Hermogène. --Loi somptuaire de Philippe de Macédoine. --Costume
+ ordinaire des Athéniennes de distinction. --Costume des
+ courtisanes de Sparte. --Différence de ce costume avec celui des
+ femmes et des filles spartiates. --Mode caractéristique des
+ courtisanes grecques. --Dégradation, par la loi, des femmes qui se
+ faisaient les servantes des prostituées. --Perversité ordinaire de
+ ces servantes.
+
+
+ CHAPITRE VII. Page 167
+
+ SOMMAIRE. --Auteurs grecs qui ont composé des _Traités_ sur les
+ hétaires. --_Histoire des Courtisanes illustres_, par Callistrate.
+ --Les _Déipnosophistes_ d'Athénée. --Aristophane de Byzance,
+ Apollodore, Ammonius, Antiphane, Gorgias. --La _Thalatta_ de
+ Dioclès. --La _Corianno_ d'Hérécrate. --La _Thaïs_ de Ménandre.
+ --La _Clepsydre_ d'Eubule. --Les cent trente-cinq hétaires en
+ réputation à Athènes. --Classification des courtisanes par
+ Athénée. --Dictériades libres. --Les _Louves_. --Description d'un
+ dictérion, d'après Xénarque et Eubule. --Prix courants des lieux
+ de débauche. --Occupation des dictériades. --Le _pornoboscéion_ ou
+ maître d'un dictérion. --Les vieilles courtisanes ou _matrones_.
+ --Leur science pour débaucher les jeunes filles. --Éloge des
+ femmes de plaisir, par Athénée. --Les dictérions lieux d'asile.
+ --Salaires divers des hétaires de bas étage et des dictériades
+ libres. --Phryné de Thespies. --La _Chassieuse_. --Laïs. --Le
+ villageois Anicet et l'avare Phébiane. --Cupidité des courtisanes.
+ --Le pêcheur Thallassion. --Origine des surnoms de quelques
+ dictériades. --Les _Sphinx_. --L'_Abîme_ et la _Pouilleuse_. --La
+ _Ravaudeuse_, la _Pêcheuse_ et la _Poulette_. --L'_Arcadien_ et le
+ _Jardinier_. --L'_Ivrognesse_, la _Lanterne_, la _Corneille_, la
+ _Truie_, la _Chèvre_, la _Clepsydre_, etc., etc.
+
+
+ CHAPITRE VIII. Page 187
+
+ SOMMAIRE. --Dangers, pour la jeunesse, de la fréquentation des
+ hétaires subalternes. --Ce que le poëte Anaxilas dit des hétaires.
+ --Portrait qu'il fait de l'hétairisme. --Science des femmes de
+ mauvaise vie dans l'emploi des fards. --Le _pædérote_.
+ --Dryantidès à sa femme Chronion. --Manière dont les courtisanes
+ se peignaient le visage. --Les peintres de courtisanes Pausanias,
+ Aristide et Niophane. --Lettre de Thaïs à Thessala au sujet de
+ Mégare. --Amour de Charmide pour la vieille Philématium. --Les
+ vieilles hétaires. --Comment les hétaires attiraient les passants.
+ --Conseils de Crobyle à sa fille Corinne. --L'hétaire Lyra.
+ --Reproches de la mère de Musarium à sa fille. --L'esclave
+ Salamine et son maître Gabellus. --Simalion et Pétala. --Dialogue
+ entre l'hétaire Myrtale et Dorion, son amant rebuté. --Les
+ marchands de Bithynie. --Sacrifice des courtisanes aux dieux. --La
+ dictériade Lysidis. --Singulière offrande que fit cette prostituée
+ à Vénus Populaire. --Les commentateurs de l'Anthologie grecque.
+ --Explication du proverbe célèbre: _On ne va pas impunément à
+ Corinthe_. --Le mot _Ocime_. --Denys-le-Tyran à Corinthe. --D'où
+ étaient tirées les nombreuses courtisanes de Corinthe. --Le verbe
+ +lesbiazein+. --L'amour _à la Phénicienne_. --Les _beaux ouvrages_
+ des Lesbiennes. --Préceptes théoriques de l'hétairisme. --Code
+ général des courtisanes. --Lettres d'Aristénète. --Piéges des
+ hétaires pour faire des victimes. --Encore les murs du Céramique.
+ --Le _cachynnus_ des courtisanes. --Infâme métier de Nicarète,
+ affranchie de Charisius. --Ses élèves. --Prix élevé des filles
+ libres et des femmes mariées. --Pénalité de l'adultère. --Le
+ supplice du _radis noir_. --Les lois de Dracon. --Philumène.
+ --Philtres soporifiques et philtres amoureux. --Les magiciennes
+ de Thessalie et de Phrygie. --Cérémonies mystérieuses qui
+ accompagnaient la composition d'un philtre. --Mélissa. --Diversité
+ des philtres. --Opérations magiques. --Philtres préservatifs.
+ --Jalousies et rivalités des courtisanes entre elles. --L'_amour
+ lesbien_. --Sapho, auteur des scandaleux développements que prit
+ cet amour. --Dialogue de Cléonarium et de Lééna. --Mégilla et
+ Démonasse.
+
+
+ CHAPITRE IX. Page 225
+
+ SOMMAIRE. --Les joueuses de flûte. --Le dieu Pan, le roi Midas et
+ le satyre Marsyas. --Les aulétrides aux fêtes solennelles des
+ dieux. --Aux fêtes bachiques. --Intermèdes. --Noms des différents
+ airs que les aulétrides jouaient pendant les repas. --L'air
+ _Gingras_ ou triomphal. --Le chant _Callinique_. --Supériorité des
+ Béotiens dans l'art de la flûte. --Inscription recueillie par
+ saint Jean Chrysostome. --Supériorité des joueuses de flûte
+ phrygiennes, ioniennes et milésiennes. --Leur location pour les
+ banquets. --Le philosophe et la baladine. --Les danseuses. --Genre
+ distinctif de débauche des joueuses de flûte. --Passion des
+ Athéniens pour les aulétrides. --Délire qu'occasionnaient les
+ flûteuses dans les festins. --Bromiade, la joueuse de flûte.
+ --Indignation de Polybe, au sujet des richesses de certaines
+ femmes publiques. --Les danseuses du roi Antigonus et les
+ ambassadeurs arcadiens. --Ce qui distinguait les aulétrides de
+ leurs rivales en Prostitution. --Philine et Dyphile. --Liaisons
+ des aulétrides entre elles. --Amour de l'aulétride Charmide pour
+ Philématium. --Moeurs dépravées des aulétrides. --Les festins
+ _callipyges_. --Combats publics de beauté, institués par Cypsélus.
+ --Hérodice. --Les chrysophores ou _porteuses d'or_. --Tableau des
+ fêtes nocturnes où les aulétrides se livraient les combats de
+ beauté. --Lettre de l'aulétride Mégare à l'hétaire Bacchis.
+ --Combat de Myrrhine et de Pyrallis. --Philumène. --Les jeunes
+ gens admis comme spectateurs aux orgies des courtisanes.
+ --Le souper des Tribades. --Lettre de l'hétaire Glycère à
+ l'hétaire Bacchis. --Amours de Ioesse et de Lysias. --Pythia.
+ --Désintéressement ordinaire des aulétrides. --Tarif des caresses
+ d'une joueuse de flûte à la mode. --Billet de Philumène à Criton.
+ --Lettre de Pétala à son amant Simalion. --Caractère joyeux des
+ aulétrides. --Mésaventures de Parthénis, la joueuse de flûte. --Le
+ cultivateur Gorgus, et Crocale sa maîtresse. --Origine des
+ sobriquets de quelques aulétrides célèbres. --Le _Serpolet_.
+ --L'_Oiseau_. --L'_Éclatante_. --L'_Automne_. --Le _Gluau_. --La
+ _Fleurie_. --Le _Merlan_. --Le _Filet_. --Le _Promontoire_.
+ --Synoris, Euclée, Graminée, Hiéroclée, etc. --L'ardente
+ Phormesium. --Neméade. --Phylire. --Amour d'Alcibiade pour
+ Simoethe. --Antheia. --Nanno. --Jugement des trois Callipyges.
+ --Lamia. --Amour passionné de Démétrius Poliorcète, roi de
+ Macédoine, pour cette célèbre aulétride. --Comment Lamia devint la
+ maîtresse de Démétrius. --Lettre de cette courtisane à son royal
+ amant. --Jalousie des autres maîtresses de Démétrius: Lééna,
+ Chrysis, Antipyra et Démo. --Secrets amoureux de Lamia, rapportés
+ par Machon et par Athénée. --Origine du surnom de Lamia ou
+ _Larve_. --Les ambassadeurs de Démétrius à la cour de Lysimachus,
+ roi de Thrace. --Épigrammes de Lysimachus sur Lamia. --Réponses de
+ Démétrius. --Lettres de Lamia à Démétrius. --Jugement de
+ Bocchoris, roi d'Égypte, entre l'hétaire Thonis et un jeune
+ Égyptien. --Boutade de Lamia au sujet de ce jugement. --Exaction
+ de Démétrius au profit de Lamia. --Ce que coûta aux Athéniens le
+ savon pour la toilette de cette courtisane. --Richesses immenses
+ de Lamia. --Édifices qu'elle fit construire à ses frais.
+ --Polémon, poëte à la solde de Lamia. --Magnificence des festins
+ que donnait Lamia à Démétrius. --Comment elle s'en faisait
+ rembourser le prix. --Mort de Lamia. --Bassesse des Athéniens qui
+ la divinisent et élèvent un temple en son honneur. --Mot cruel de
+ Démo, rivale de Lamia.
+
+
+ CHAPITRE X. Page 261
+
+ SOMMAIRE. --Les concubines athéniennes. --Leur rôle dans le
+ domicile conjugal. --But que remplissaient les courtisanes dans la
+ vie civile. --En quoi l'hétaire différait de la fille publique.
+ --Origine du mot _hétaire_. --Vicissitudes de ce mot. --Les
+ _hétaires_ de Sapho. --Les _bonnes amies_ ou grandes hétaires.
+ --Leur position sociale. --Les _familières_ et les _philosophes_.
+ --Préférences que les Athéniens accordaient aux courtisanes sur
+ leurs femmes légitimes. --Portrait de la femme de bien, par le
+ poëte Simonide. --Les neuf espèces de femmes de Simonide. --Les
+ femmes honnêtes. --Axiome de Plutarque. --Loi du divorce.
+ --Alcibiade et sa femme Hipparète devant l'archonte. --Avantages
+ des hétaires sur les femmes mariées. --Influence des courtisanes
+ sur les lettres, les sciences et les arts. --Action salutaire de
+ la Prostitution dans les moeurs grecques. --Les jeunes garçons.
+ --Les deux portraits d'Alcibiade. --L'aulétride Drosé et le
+ philosophe Aristénète. --Les philosophes, corrupteurs de la
+ jeunesse. --Thaïs et Aristote. --Les plaisirs _ordinaires_ des
+ hétaires et les amours _extraordinaires_ de la philosophie.
+ --Gygès, roi de Lydie. --Les Ptolémées. --Alexandre-le-Grand et
+ l'Athénienne Thaïs. --Mariage de cette courtisane. --Hommes
+ illustres qui eurent pour mères des courtisanes.
+
+
+ CHAPITRE XI. Page 277
+
+ SOMMAIRE. --Les hétaires _philosophes_. --La Prostitution protégée
+ par la philosophie. --Systèmes philosophiques de la Prostitution.
+ --La Prostitution _lesbienne_. --La Prostitution _socratique_.
+ --La Prostitution _cynique_. --La Prostitution _épicurienne_.
+ --Philosophie amoureuse de Mégalostrate, maîtresse du poëte
+ Alcman. --Sapho. --Cléis, sa fille. --Sapho _mascula_. --Ode
+ saphique traduite par Boileau Despréaux. --Les élèves de Sapho.
+ --Amour effréné de Sapho pour Phaon. --Source singulière de cet
+ amour. --Suicide de Sapho. --Le saut de Leucade. --L'hétaire
+ philosophe Lééna, maîtresse d'Harmodius et d'Aristogiton. --Son
+ courage dans les tourments. --Sa mort héroïque. --Les Athéniens
+ élèvent un monument à sa mémoire. --L'hétaire philosophe Cléonice.
+ --Meurtre involontaire de Pausanias. --L'hétaire philosophe
+ Thargélie. --Mission difficile et délicate dont la chargea Xerxès,
+ roi de Perse. --Son mariage avec le roi de Thessalie. --Aspasie.
+ --Son cortége d'hétaires. --Elle ouvre une école à Athènes, et y
+ enseigne la rhétorique. --Amour de Périclès pour cette courtisane
+ philosophe. --Chrysilla. --Périclès épouse Aspasie. --Socrate et
+ Alcibiade, amants d'Aspasie. --Dialogue entre Aspasie et Socrate.
+ --Pouvoir d'Aspasie sur l'esprit de Périclès. --Guerres de Samos
+ et de Mégare. --Aspasie et la femme de Xénophon. --Aspasie
+ accusée d'athéisme par Hermippe. --Périclès devant l'aréopage.
+ Acquittement d'Aspasie. --Exil du philosophe Anaxagore et
+ du sculpteur Phidias, amis d'Aspasie. --Mort de Périclès.
+ --Aspasie se remarie avec un marchand de grains. --Croyance des
+ pythagoriciens sur l'âme d'Aspasie. --La seconde Aspasie, dite
+ Aspasie _Milto_. --Le cynique Cratès. --Passion insurmontable que
+ ressentit Hipparchia pour ce philosophe. --Leur mariage. --Cynisme
+ d'Hipparchia. --Les _hypothèses_ de cette philosophe. --Portrait
+ des disciples de Diogène par Aristippe. --Les hétaires
+ _pythagoriciennes_. --La mathématicienne Nicarète, maîtresse de
+ Stilpon. --Philénis et Léontium, maîtresses d'Épicure. Amour
+ passionné d'Épicure pour Léontium. --Lettre de cette courtisane à
+ son amie Lamia. --Son amour pour Timarque, disciple d'Épicure.
+ --Son portrait par le peintre Théodore. --Ses écrits. --Sa fille
+ Danaé, concubine de Sophron, gouverneur d'Éphèse. --Mort de Danaé.
+ --Archéanasse de Colophon, maîtresse de Platon. --Bacchis de
+ Samos, maîtresse de Ménéclide, etc. --Célébration des courtisanes
+ par les philosophes et les poëtes.
+
+
+ CHAPITRE XII. Page 303
+
+ SOMMAIRE. --Les _familières_ des hommes illustres de la Grèce.
+ --Amour de Platon pour la vieille Archéanasse. --Épigramme qu'il
+ fit sur les rides de cette hétaire. --Interprétation de cette
+ épigramme par Fontenelle. --L'Hippique Plangone. --Pamphile.
+ --Singulière offrande que fit cette courtisane à Vénus. --Son
+ académie d'équitation. --Vénus _Hippolytia_. --Rivalité de
+ Plangone et de Bacchis. --Proclès de Colophon. --Générosité de
+ Bacchis. --Le collier des deux amies. --Archippe et Théoris,
+ maîtresses de Sophocle. --Hymne de Sophocle à Vénus. --Théoris
+ condamnée à mort sur l'accusation de Démosthène. --Archippe la
+ _Chouette_. --Aristophane rival de Socrate. --Théodote, _Don de
+ Dieu_. --Socrate _sage conseiller des amours_. --Dédains
+ d'Archippe pour Aristophane. --Vengeance d'Aristophane. --Les
+ _Nuées_. --Mort de Socrate. --Lamia et Glycère, maîtresses de
+ Ménandre. --Lettre de Glycère à Bacchis. --Amour sincère de
+ Ménandre pour Glycère. --Comédies faites en l'honneur des
+ courtisanes. --Le poëte Antagoras et l'avide Bédion. --Lagide ou
+ la _Noire_ et le rhéteur Céphale. --Choride et Aristophon. --Phyla
+ concubine d'Hypéride. --Les maîtresses d'Hypéride. --Euthias
+ accusateur de Phryné. --Isocrate et Lagisque. --Herpyllis et
+ Aristote. --L'esclave Nicérate et le rhéteur Stéphane.
+ --L'impudique Nééra. --Le maître, le complaisant, le médecin et
+ l'ami de Naïs ou Oia. --L'hétaire Bacchis. --Efforts que fit cette
+ courtisane pour sauver Phryné de l'accusation portée contre elle
+ par Euthias. --Regrets que causa sa mort. --Désespoir d'Hypéride
+ son amant. --La _bonne_ Bacchis. --Moeurs honnêtes de la
+ courtisane Pithias. --Exemple de tendresse donné par Théodète lors
+ de la mort d'Alcibiade son amant. --L'hétaire Médontis d'Abydos.
+ --Les _quadriges_ de Thémistocle. --La vieille courtisane
+ Thémistonoé. --Boutades de Nico dite la _Chèvre_ --Épigrammes de
+ Mania dite l'_Abeille_ et _Manie_.
+
+
+ CHAPITRE XIII. Page 321
+
+ SOMMAIRE. --Biographie des courtisanes célèbres de la Grèce.
+ --Gnathène. --Ses bons mots mis en vers par Machon. --Ses repas.
+ --Sa nièce Gnathoenion ou la petite Gnathène. --Les _Apophthegmes_
+ de Lyncæus. --Amants de Gnathène. --Le vase de neige et la
+ sardine. --Comment Gnathène s'y prit pour manger avec le Syrien un
+ repas donné par Dyphile. --Lois conviviales de la maison de
+ Gnathène. --Ses reparties spirituelles. --Ses querelles avec
+ l'hétaire Mania. --Bonne réponse de cette courtisane à Gnathène.
+ --Le souper de Dexithea. --Gnathoenion. --Sa rencontre avec le
+ vieux satrape. --Amants de Gnathoenion. --Gnathoenion et
+ l'athlète. --Gnathène _hippopornos_. --Diogène et le maquignon.
+ --Laïs. --Son enfance. --Son rachat par Apelles. --Laïs à
+ Corinthe. --Renommée de cette courtisane. --Sommes exorbitantes
+ qu'elle exigeait de ceux qui voulaient obtenir ses faveurs.
+ --Démosthène et Laïs. --Les amants de Laïs. --Aristippe.
+ --Diogène. --Laïs et Xénocrate. --Honte et confusion de Laïs. --Le
+ sculpteur Myron. --Laïs et Eubates. --Richesses de Laïs. --Sa
+ vieillesse malheureuse. --L'_Anti-Laïs_. --Sa mort. --Monuments
+ élevés à sa mémoire. --Les autres Laïs. --Phryné. --La _lie du
+ vin_ de Phryné. --Pourquoi cette courtisane reçut le surnom de
+ _Phryné_. --Son emploi dans les mystères d'Eleusis et aux fêtes
+ de Neptune et de Vénus. --Phryné accusée d'impiété par Euthias.
+ --Son acquittement. --Le _parasite de la courtisane_. --Grandes
+ richesses de Phryné. --Offre que cette courtisane fait aux
+ Béotiens, de reconstruire à ses frais la ville de Thèbes détruite
+ par Alexandre-le-Grand. --Le Cupidon de Praxitèle. --Statue d'or
+ élevée à Phryné après sa mort. --Phryné dite le _Crible_.
+ --Pythionice et Glycère. --Harpalus. --Les deux amants de
+ Pythionice. --Mort de cette courtisane. --Le _blé de Glycère_.
+ --Assassinat d'Harpalus. --Bons mots de Glycère. --_Le Monument de
+ la Prostituée._ --Mort de Glycère.
+
+
+ CHAPITRE XIV. Page 359
+
+ SOMMAIRE. --Introduction de la Prostitution sacrée en Étrurie.
+ --Conformation physique singulière des habitants de l'Italie
+ primitive. --Rome. --_La Louve_ Acca Laurentia. --Origine du
+ _lupanar_. --Construction de la ville de Rome, sur le territoire
+ laissé par Acca Laurentia à ses fils adoptifs Rémus et Romulus.
+ --Fêtes instituées par Rémus et Romulus en l'honneur de leur
+ nourrice, sous le nom de _Lupercales_. --Les luperques, prêtres du
+ dieu Pan. --Les Sabines et l'oracle. --Hercule et Omphale. --La
+ Prostitution sacrée à Rome. --La courtisane Flora. --Son mariage
+ avec Tarutius. --Origine des _Florales_. --Les fêtes de Flore et
+ de Pomone. --Les courtisanes aux Florales. --Caton au Cirque.
+ --Vénus Cloacine. --Les Vénus honnêtes: Vénus Placide, Vénus
+ Chauve, Vénus Generatrix, etc. --Les Vénus malhonnêtes: Vénus
+ Volupia, Vénus _Lascive_, Vénus _de bonne volonté_. --Temple de
+ Vénus Erycine, en Sicile, reconstruit par Tibère. --Les temples de
+ Vénus à Rome. --Dévotion de Jules César à Vénus. --Origine du
+ culte de Vénus Victorieuse. --Épisode mystique des fêtes de Vénus.
+ --Vénus Myrtea ou Murcia. --Offrandes des courtisanes à Vénus.
+ --Les _Veillées de Vénus_. --Sacrifices impudiques offerts à
+ Cupidon, à Priape, à Mutinus, etc., par les dames romaines. --Les
+ _Priapées_. --Culte malhonnête du dieu Mutinus. --Mutina. --La
+ déesse hermaphrodite Pertunda. --Tychon et Orthanès. --Culte
+ infâme introduit en Étrurie par un Grec. --Chefs et grands prêtres
+ de cette religion nouvelle. --Analogie de ce culte avec celui
+ d'Isis. --Les mystères d'Isis à Rome. --Les Isiaques.
+ --Corruption des prêtres d'Isis. --Culte de Bacchus. --Les
+ _bacchants_ et les _bacchantes_. --Fêtes honteuses qui
+ déshonoraient les divinités de Rome. --Le _marché des
+ courtisanes_. --Différence de la Prostitution sacrée romaine et de
+ la Prostitution sacrée grecque.
+
+
+ CHAPITRE XV. Page 395
+
+ SOMMAIRE. --A quelle époque la Prostitution légale s'établit à
+ Rome. --Par qui elle y fut introduite. --Les premières prostituées
+ de Rome. --De l'institution du mariage, par Romulus. --Les quatre
+ lois qu'il fit en faveur des Sabines. --Établissement du collége
+ des Vestales par Numa Pompilius. --Mort tragique de Lucrèce.
+ --Horreur et mépris qu'inspirait le crime de l'adultère, chez les
+ peuples primitifs de l'Italie. --Supplice infligé aux femmes
+ adultères à Cumes. --Supplice de l'âne. --Les femmes adultères
+ vouées à la Prostitution publique. --L'honneur de Cybèle sauvé par
+ l'âne de Silène. --Priape et la nymphe Lotis. --Lieux destinés à
+ recevoir les femmes adultères. --Horrible supplice auquel ces
+ malheureuses étaient condamnées. --Le mariage par _confarréation_.
+ --La _mère de famille_. --L'_épouse_. --Le mariage par
+ _coemption_. --Le mariage par _usucapion_ ou mariage à l'essai.
+ --Le célibat défendu aux patriciens. --Un cheval ou une femme.
+ --Vibius Casca devant les censeurs. --Les tables censoriennes.
+ --La loi _Julia_. --Définition de la femme publique par Ulpien.
+ --Des différents genres et des divers degrés de la Prostitution
+ romaine. --La Prostitution errante. --La Prostitution
+ stationnaire. --_Stuprum_ et _fornicatio_. --Le _lenocinium_.
+ --_Lenæ_ et _Lenones_. --La classe _de Meretricibus_. --Les
+ _ingénues_. --La note d'infamie. --_Licentia stupri_ ou brevet de
+ débauche. --Lois des empereurs contre la Prostitution. --Comédien,
+ _Meretrix_ et _Proxénète_. --Lois et peines contre l'adultère.
+ --Le concubinat légal. --Les _concubins_. --L'impôt sur la
+ Prostitution. --Le _lénon_ Vetibius. --Plaidoyer de Cicéron pour
+ Coelius. --Indifférence de la loi pour les crimes contre nature.
+ --La loi _Scantinia_.
+
+
+ CHAPITRE XVI. Page 429
+
+ SOMMAIRE. --Prodigieuse quantité des filles publiques à Rome.
+ --Leur classification en catégories distinctes. --Les _meretrices_
+ et les _prostibulæ_. --Les _alicariæ_ ou boulangères. --Les
+ _bliteæ_. --Les _bustuariæ_ ou filles de cimetière. --Les
+ _casalides_. --Les _copæ_ ou cabaretières. --Les _diobolares_.
+ --Les _forariæ_ ou _foraines_. --Les _gallinæ_ ou poulettes. --Les
+ _delicatæ_ ou mignonnes. --La _délicate_ Flavia Domitilla, épouse
+ de l'empereur Vespasien et mère de Titus. --Les _famosæ_ ou
+ fameuses. --Les _junices_ ou génisses. --Les _juvencæ_ ou vaches.
+ --Les _lupæ_ ou louves. --Les _noctilucæ_ et les _noctuvigilæ_ ou
+ veilleuses de nuit. --Les _nonariæ_. --Les _pedaneæ_ ou
+ marcheuses. --Les _doris_ ou _dorides_. --Des divers noms donnés
+ indifféremment à toutes les classes de prostituées. --Étymologie
+ du mot _putæ_. --Les _quadrantariæ_. --Les _quæstuaires_. --Les
+ _quasillariæ_ ou servantes. --Les _ambulatrices_ ou promeneuses.
+ --Les _scorta_ ou peaux. --Les _scorta devia_. --Les _scrantiæ_ ou
+ pots de chambre. --Les _suburranæ_ ou filles du faubourg de la
+ Suburre. --Les _summoenianæ_ ou filles du Summoenium. --Les
+ _schoeniculæ_. --Les _limaces_. --Les _circulatrices_ ou filles
+ vagabondes. --Les _charybdes_ ou gouffres. --Les _pretiosæ_. --Le
+ sénat des femmes. --Les _enfants de louage_. --Les _pathici_ ou
+ patients. --Les _ephebi_ ou adolescents. --Les _gemelli_ ou
+ jumeaux. --Les _catamiti_ ou chattemites. --Les _amasii_ ou
+ amants. --Les eunuques. --Les _pædicones_. --Les _cinèdes_. --Les
+ gaditaines. --Les danseuses, flûteuses, joueuses de lyre. --Les
+ _ambubaiæ_. --Le _meretricium_ ou taxe des filles. --Courtiers et
+ entremetteurs de Prostitution. --Le _leno_. --La _lena_. --Les
+ cabaretiers et les baigneurs. --Les boulangeries. --Les barbiers
+ et les parfumeurs. --L'_unguentarius_. --Les _admonitrices_, les
+ _stimulatrices_, les _conciliatrices_. --Les _ancillulæ_ ou
+ petites servantes. --Les _perductores_. --Les _adductores_. --Les
+ _tractatores_. --Les _lupanaires_ ou maîtres de mauvais lieux.
+ --Les _belluarii_. --Les _caprarii_. --Les _anserarii_.
+
+
+ FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la prostitution chez tous
+les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 1 (1/6), by Pierre Dufour
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA PROSTITUTION ***
+
+***** This file should be named 38797-8.txt or 38797-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/8/7/9/38797/
+
+Produced by Laurent Vogel, Hans Pieterse, Guy de Montpellier
+and the Online Distributed Proofreading Team at
+http://www.pgdp.net (This book was produced from scanned
+images of public domain material from the Google Print
+project.)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
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+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
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+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
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+electronic work or group of works on different terms than are set
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+1.F.
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+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
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+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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