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diff --git a/38778-h/38778-h.htm b/38778-h/38778-h.htm new file mode 100644 index 0000000..ab3a20e --- /dev/null +++ b/38778-h/38778-h.htm @@ -0,0 +1,2530 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>The Project Gutenberg eBook of L'illustration, 3665, 24 Mai 1913. by Various</title> + +<link rel="coverpage" href="images/cover.jpg"> + +<style type="text/css"> + + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +hr {width: 50%; text-align: center} +hr.full {width: 100%} +hr.short {width: 10%; text-align: center} + +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%; + float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed; width: 80px; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left} + +.sc {font-variant: small-caps} +.lef {float: left} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} +.sml {font-size: 10pt} +.overl {font-size: 10pt; text-decoration: overline; text-align: center} +.cont {width: 650px} +.somm {float: left; width: 300px; font-size: 10pt; padding: 1em} +.suppl {color: #5A5047; background-color: #EEE2CA } + + +span.pagenum {font-size: 70%; left: 91%; right: 1%; position: absolute} +span.linenum {font-size: 70%; right: 91%; left: 1%; position: absolute} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} +.poem p.i14 {margin-left: 7em} +.poem p.i16 {margin-left: 8em} +.poem p.i18 {margin-left: 9em} +.poem p.i20 {margin-left: 10em} +.poem p.i30 {margin-left: 15em} + + + +</style> +</head> +<body> + + +<pre> + +Project Gutenberg's L'Illustration, No. 3665, 24 Mai 1913, by Various + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'Illustration, No. 3665, 24 Mai 1913 + +Author: Various + +Release Date: February 7, 2012 [EBook #38778] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 3665, 24 *** + + + + +Produced by Jeroen Hellingman et Rénald Lévesque + + + + + +</pre> + + + + +<br><br> + +<div class="cont"> + + + + + +<p>L'illustration, 3665, 24 Mai 1913.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/000small.png"><br><a href="images/000large.png">(Agrandissement)</a></p> + +<div class="sml"> +<p>Ce numéro se compose de <span class="sc">vingt-huit pages</span> et contient:<br> + +<b>LES PHOTOGRAPHIES INÉDITES DE LA TRAGIQUE EXPÉDITION POLAIRE DU +CAPITAINE SCOTT;</b><br> + +Suppléments:<br> +1° LA PETITE ILLUSTRATION, Série-Théâtre n° 8: <span class="sc">David +Copperfield</span> de M. Max Maurey, d'après Charles Dickens;<br> + +2° <span class="sc">L'Illustration économique et financière</span>.</p> +</div> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/001a.png"><br><i>Phot. Marius Bar.</i><br> +<b>UN CHEF +Le vice-amiral Boué de Lapeyrère, commandant en chef de notre armée<br> +navale, dans sa cabine du «Voltaire».</b></p> +<br><br> + +<h3>LES PHOTOGRAPHIES<br> +DE L'EXPÉDITION SCOTT</h3> + +<p>Quinze des vingt-huit pages de ce numéro exceptionnel sont consacrées à +la publication, réservée à l'<i>Illustration</i>, des photographies inédites +de l'expédition au Pôle Sud, si glorieuse et si tragique, du capitaine +Scott.</p> + +<p>On trouvera aux pages 480 et suivantes, jusqu'à la page 494 incluse, ces +impressionnants documents.</p> + +<p>Nous avons dû indiquer expressément, sous chaque photographie, que la +reproduction en est interdite.</p> + +<p>Ces clichés sont, en effet, le patrimoine d'une expédition qui fut +coûteuse, l'héritage laissé à des veuves, à des orphelins, par les +explorateurs qui ont succombé à leur tâche héroïque.</p> + +<p>Et les éditeurs anglais Smith et Elder, ainsi que le <i>Daily Mirror</i> qui +avait acquis les premiers droits de reproduction et les a cédés pour la +France à l'<i>Illustration</i>, ont le devoir de sauvegarder des intérêts +sacrés.</p> +<br><br> + +<h3>COURRIER DE PARIS</h3> + +<h4>SUR LES REMPARTS.</h4> + +<p>Un soir de la semaine passée, à l'heure immense et douce où la mer est +tranquille, sous le Niagara d'or d'un coucher de soleil tombant dans le +ciel pluvieux et l'inondant pour le sécher, ce jour-là même, à ce moment +fixé par mon petit destin, j'ai découvert la ville et la baie de +Saint-Malo.</p> + +<p>Sans doute je connaissais bien ces lieux dont les noms m'avaient, depuis +des années, battu comme des vagues, mais je ne les savais que pour y +être allé par les longs et trop courts chemins des tableaux, des +lectures et des paroles entendues. Mes yeux, mes propres yeux si +entraînés et si dévoués, qui ne serviront jamais qu'à moi, mes yeux +qu'on fermera quand je ne verrai plus, mes yeux en qui j'ai confiance, à +qui je dois tant, jusque-là pris ailleurs, n'avaient pu faire le voyage +et venir s'assurer par eux-mêmes de la belle réalité.</p> + +<p>A présent ils la touchaient. Ils la prenaient, somme avec la main pour +la conduire et la transmettre aux chambres de la pensée qui, sans eux, +seraient éternellement noires, et qui, par eux, deviennent à chaque +seconde une grotte d'azur...</p> + +<p>J'ai donc vu, pour la première fois, ce décor historique et fameux qui, +loin de me surprendre, m'a satisfait et comblé en ne m'apportant d'abord +aucune déception. Que faut-il demander de plus à une joie inéprouvée, si +souvent décrite par avance, et promise, garantie sur un ton de telle +ivresse admirative que l'on n'a plus qu'une crainte, celle d'être, en la +savourant, au-dessous du trouble nécessaire et de la béatitude réclamée? +N'est-ce pas déjà une rare aubaine quand il vous est échu d'approcher un +personnage célèbre dont les traits par l'image vous étaient depuis +longtemps familiers, et dont l'esprit, le caractère, les habitudes, tout +enfin vous avait été mis à nu, que de le rencontrer à la hauteur du +signalement avantageux qui vous en avait été fourni?</p> + +<p>... Ainsi je retrouvais le noble paysage de Saint-Malo, rude et apaisé, +tout pareil à celui que j'avais visité de loin, et récemment quitté au +cours d'une page ou d'un souvenir. Je le <i>constatais</i> avec une calme +sérénité, voilà tout. Il n'était pour moi que la «copie conforme» de ma +ville «imaginée», du décor planté par mon rêve avec exactitude...</p> + +<p>Et, instruit par l'expérience, j'étais forcé de bénir à nouveau la +délectation que l'on goûte toujours à connaître, quand on n'y comptait +plus, ce que l'on a vivement désiré. Nous sommes mis au courant de tout +à un âge où la brusquerie de la révélation prématurée ne peut être que +décevante. Nous apprenons, sans savoir la valeur des aliments que notre +jeune faim dévore. Pour profiter de ce que nous avons cru posséder, et; +qui nous échappe en étant cependant en nous, il faut à certains moments +de la vie, comme on <i>redouble</i> une classe, refaire ses études, toutes +ses études... de lettres, d'histoire, de géographie, de sentiments, +d'amitié, d'amour... car nous avons autrefois tout su et découvert en +hâte, dans une précipitation sans finesse, avalant les mots et les +choses si vite qu'elles passaient entre l'intelligence et le coeur. Nous +nous apercevons un jour que nous avons, adolescents à peine évadés de +l'enfance, travaillé trop tôt, voyagé trop tôt, ri, pleuré, senti, +souffert, aimé trop tôt, et couru trop tôt, beaucoup trop tôt les +grandes routes, celles du monde et les autres, plus belles, plus +dangereuses, menant plus loin.</p> + +<p>Mais quand nous faisons, vers la moitié de notre vie, une de ces +précieuses découvertes après lesquelles nous soupirions en vain depuis +des années, nous avons seulement alors la juste impression que la chose +arrive <i>à son temps</i>, comme il faut, qu'elle vient à nous, +volontairement, se détache et tombe dans notre jardin avec l'opportunité +délicate d'un fruit mûr qui ne tenait plus. Nous «apprécions» de toute +la force et de l'étendue antérieure de nos regrets amassés, mis à la +caisse d'épargne de l'avenir, et qui tout à coup prennent fin. Et ces +joies et ces émotions réparatrices qui nous étreignent, le font +elles-mêmes avec une plus sensible ardeur, avec une grâce animée, comme +si elles avaient, de leur côté, souffert d'être jusque-là privées de +nous, pour qui elles se savaient si bien faites et composées, et elles +nous sautent à l'esprit, au coeur, comme on saute au cou de ceux que +l'on regagne après une absence, et dans ce vif élan que donnent les +retours. Elles s'accroissent aussi du sentiment intime que nous avons +d'avoir fait quelque chose pour les obtenir. L'attente, les longs +espoirs paisibles ou révoltés, la souffrance, et jusqu'à la résignation, +étaient vraiment seuls capables de bien nous en rendre dignes... Et nous +les méritons d'y avoir renoncé. Mieux qu'un don irréfléchi de la +destinée, cela devient la récompense d'une sorte de vertu, vertu de +patience, de curiosité mise à l'épreuve, de désir trompé, de sacrifice +consenti. Un pur ravissement moral se mêle ainsi au plaisir naturel qui +se double et se décuple, quand nous songeons qu'il aurait bien pu nous +échapper puisque nous ne le cherchions plus, et qu'il est venu pour +ainsi dire se jeter sur nous tout seul, à l'improviste,... et presque +toujours trop tard.</p> + +<p>Trop tard!... Ah! voilà les mots, à son de mélancolie, qui tintent +parfois dans la gaieté du pâle moment!... Entre jouir de tout trop tôt +ou n'en profiter que tard, ne pourrait-il donc pas y avoir d'exquis et +sage milieu? Il paraît que non!... La plupart de nos bonheurs, comme des +paresseux presque criminels qui auraient flâné ailleurs en route, +débarquent en dernier, quand va finir la fête. Ils avaient à eux le +printemps et tout l'été pour accourir... Ils ont choisi l'automne...</p> + +<p>............................................................................................................................................</p> + +<p>C'est à quoi, en une vaine et prenante rêverie, je me laissais aller à +Saint-Malo, en face des îles, des rochers et des blocs disposés dans la +mer autour du cénotaphe de Chateaubriand, et qui semblaient, sous la +noble injure et la caresse de la vague, les magnifiques morceaux de son +oeuvre écroulée. L'instant développait une beauté parfaite. Au-dessus et +en arrière des remparts, la lumière d'un gris vermeil argentait et +dorait les murailles des bâtiments alignés dans leur éternelle et sévère +ordonnance, autres remparts eux-mêmes--toujours debout, quoique +inutiles--des vieilles traditions, des vieilles moeurs et des vieilles +coutumes... Tranches de pierre robustes et minces, droites, hautes, les +cheminées montaient dans le ciel comme si elles voulaient le soutenir +ainsi que des arcs-boutants de cathédrale, et les grandes fenêtres nues +bravaient l'horizon, regardaient hardiment au loin de tous leurs petits +carreaux verts... Malgré les marées des siècles, et la lime des jours, +et l'âcre sel des eaux, et les flagellations de l'orage, et les cinglées +du vent, malgré tout cela, les arêtes des murs, les angles des +corniches, le bord des parapets, le coin des pierres avaient gardé leur +fil et leur fleur de grain, leur ligne nette et coupante. Rien de mou ni +d'arrondi. Pas de créneau d'humilié. Le granit armoricain semble +préservé plus qu'un autre des mortifications du temps. Seulement les +dalles et le flanc des tours, les marches des escaliers, les appuis des +balcons, étaient partout tigrés d'une éclatante rouille jaune qui +attestait et signait leur vétusté, et ces taches de topaze avaient été +bues par la matière pourtant si serrée et si dure, et y étaient entrées +à la longue, comme si on avait écrasé dessus tous les genêts qui sont +les mimosas de ces terres du Nord. Il n'y avait personne autour de moi. +J'étais seul à la proue d'un bastion, je pouvais naviguer au long cours +dans le passé, le présent, l'avenir, et croiser sans inquiétude, parmi +les choses qui font mon rêve, mon charme et mon tourment. Un vieil homme +perclus, à quelque distance, suivait du regard une voile amadou. Adossé +au rempart, il s'étayait sur deux béquilles, pauvre embarcation humaine +toute fatiguée... On eût dit un de ces bateaux à sec soutenus sur le +sable par deux boulins... Tout là-bas, comme une île fantôme en forme de +tiare, comme une basilique flottante de nacre et de perle... comme un +iceberg en diamant, comme une cité de Dieu descendue du ciel pour se +poser un instant sur les eaux... et qui va remonter... on voyait le +Mont... Et il semblait aussi que ce fût la gigantesque et nébuleuse +apparition de saint Michel, tout grand ailé, à pleines voiles...<br> + +<span class="rig"><span class="sc">Henri Lavedan.</span></span></p> + +<p><i>(Reproduction et traduction réservées.)</i></p><br><br> + +<h3>M. MARCEL BASCHET A L'INSTITUT</h3> + +<p>Dans sa séance de samedi dernier, 17 mai, l'Académie des beaux-arts, +ayant à désigner un successeur à Edouard Detaille dans la section de +peinture, a élu M. Marcel Baschet.</p> + +<p>Si cette nomination n'a rencontré, dans les arts, qu'unanime sympathie, +si elle a été saluée par la presse entière comme la juste consécration +d'un effort loyal, énergique et persévérant entre tous, elle ne pouvait +causer nulle part une joie plus vive et plus sincère que celle que nous +avons éprouvée tous, en l'apprenant, dans cette maison à laquelle un +lien si intime et si affectueux unit le nouvel académicien, et où des +collaborations trop rares, à notre gré, nous ont appris à estimer et à +aimer cet homme de caractère droit, cet artiste de grand talent et de +haute probité.</p> + +<p>M. Marcel Baschet n'a guère, passé la cinquantaine: il est né, en effet, +le 5 août 1862, à Gagny (Seine-et-Oise), le berceau où toute la famille +demeure encore étroitement groupée.</p> + +<p>Il fut, à l'atelier Jullian et à l'École des beaux-arts, l'élève de +maîtres tous deux défenseurs résolus des traditions et pénétrés de la +nécessité de disciplines rigoureuses: Gustave Boulanger et Jules +Lefebvre. Il leur fut un disciple respectueux, zélé, et leur conserve un +souvenir fidèlement reconnaissant.</p> + +<p>Il leur fit honneur dès ses débuts: en 1883, il remportait le grand prix +de Rome. A peine de retour de la villa Médicis, il fixait l'attention +des connaisseurs et de la critique par ses envois au Salon.</p> + +<p>Avec une très précoce sûreté de jugement, ayant la nette intuition de +son tempérament et de ses moyens, le jeune peintre se vouait au +portrait. Il allait, presque d'emblée, prendre sa place à côté des +maîtres les plus en vogue à l'époque dans ce genre; bien mieux affirmer +peu à peu des qualités de fond qui assureront à ses oeuvres, dans +l'avenir, une fortune plus durable, une survie que ne sauraient +ambitionner telles productions qui empruntèrent à des séductions plus +faciles des succès plus bruyants, comme plus éphémères.</p> + +<p>Car son talent n'est pas de ceux qui aguichent les foules par de vaines +virtuosités. Et pourtant, quel autre serait mieux à même de réussir, en +se jouant, les plus élégants tours de force du pinceau, que l'auteur de +ces alertes pastels, enlevés de verve, dirait-on, avec une aisance +souveraine, dont nous avons reproduit, de temps à autre, quelques-uns, +et dont le dernier en date fut celui de <i>M. Raymond Poincaré, président +de la République</i>, spécialement fait pour <i>L'Illustration</i>? Mais ces +effigies mêmes ne furent point exécutées de la main désinvolte qu'on +pourrait croire d'abord, à ne s'en rapporter qu'à l'adresse prestigieuse +de leur facture. On s'en rend compte dès qu'à les examiner plus +attentivement on les pénètre plus avant, qu'on scrute la vie qui les +anime, la profondeur de leur expression, qu'on perçoit, enfin, derrière +la maîtrise technique indispensable à l'artiste ambitieux de poursuivre +jusqu'au bout la réalisation de son rêve, l'observation attentive, la +patiente étude psychologique qui précédèrent le geste des doigts agiles +et précis.</p> + +<p>Tout justement, au Salon de cette année figure, à côté d'un portrait du +<i>Docteur Pierre Marie</i>, un second envoi de M. Marcel Baschet qui semble +être venu à point pour justifier, expliquer le choix de l'Académie des +beaux-arts: c'est le <i>Portrait de M. Thureau-Dangin</i>, l'ancien +secrétaire perpétuel de l'Académie française, que nous avons reproduit +lors de la mort de l'éminent historien.</p> + +<p>De cette page de haut style, M. Thiébault-Sisson, si pondéré lui-même en +ses jugements, a pu écrire qu'elle «n'est pas seulement le chef-d'oeuvre +de Baschet, mais un des chefs-d'oeuvre, à coup sûr, du portrait +contemporain». Et, analysant ses mérites, il y constate l'absence de +tout artifice de couleurs, de toute virtuosité inutile, une allure +familière et simple, et pourtant une exécution bellement nerveuse, pour +résumer son sentiment en ces quelques mots qui constituent le plus +enviable éloge que puisse ambitionner un grand artiste: «Tout est dit, +dans ce morceau, avec une conscience qui ne se satisfait pas des +demi-mesures, avec une volonté qui appuie sur les traits essentiels, +mais qui se détend et passe en douceur sur les autres, et l'ensemble est +parfait de vérité et de mesure.»</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/002a.png"><br><b> M. Marcel Baschet.</b><br> + + <i>Portrait par Henri Royer.</i></p> + +<p>Précieux témoignage, et dont aimeront à faire état ceux qui, connaissant +l'homme si attirant qu'est M. Marcel Baschet, pourraient redouter de +s'être laissé entraîner, au moment de juger l'artiste, par des +considérations de sentiment étrangères à l'art--sympathie, estime +personnelle, amitié--car il fortifiera leurs jugements, les confirmera +dans leur admiration.</p> + +<p>Oui, toutes ces qualités qu'énumère le critique du <i>Temps</i> sont bien +celles qu'en bonne équité l'on doit reconnaître sans conteste au peintre +du <i>Portrait de M. Thureau-Dangin</i>; ce sont tous les caractères +distinctifs de son talent robuste, grave, réfléchi: la sévère conscience +si difficile à satisfaire; une volonté vigoureuse, sans relâche tendue +dans un incessant effort vers une perfection plus haute; cette +application, cette ferveur, on peut bien dire, à analyser les +caractères, à sonder les âmes, à comprendre, en un mot, ses modèles; +enfin, cette sobriété magistrale de la facture, toutes vertus par quoi +s'imposent les oeuvres fortes qui jalonnent, année par année, depuis +trente ans, cette carrière respectable, du <i>Portrait de Sarcey au milieu +de sa famille</i> (1893), l'un des premiers et des plus sensationnels +succès de M. Marcel Baschet,--au <i>Portrait d'Henri Rochefort</i>,--un +chef-d'oeuvre encore, et l'un de ceux où s'affirme le mieux la +résolution du peintre de demeurer calme, dédaigneux des vaines +coquetteries,--en passant par les effigies <i>d'Ambroise Thomas</i> (1895), +<i>d'Henri Bresson</i> et d'<i>Henri Lavedan</i> (1896), de <i>Jules Lefebvre</i>, de +<i>Tony Robert-Fleury</i>, de <i>Mme Grosclaude</i> (1906), de <i>Mme la comtesse de +S...</i> (1909); de <i>Mlle H..</i> (1910); du <i>comte de B. L.</i> (1911).</p> + +<p>Entre temps, M. Marcel Baschet a montré, dans une des heureuses +compositions dont se pare la Sorbonne, qu'il n'avait point oublié les +leçons naguère recueillies près des maîtres décorateurs italiens. Mais +c'est surtout un grand portraitiste que l'Académie des beaux-arts vient +d'appeler à elle en l'élisant, l'un de ceux qui donneront de nous, aux +générations futures, la meilleure idée que nous puissions souhaiter de +leur laisser, car jamais son pinceau sincère n'a consenti à nous montrer +aussi frivoles, évaporés et fous que voudraient bien le faire croire +tant d'autres de nos contemporains, artistes ou écrivains. Soyons-lui en +reconnaissants.<br> + +<span class="rig"><span class="sc">Gustave Babin.</span></span></p><br><br> + +<h3>L'ILE D'ADA-KALEH</h3> + +<p>Le gouvernement austro-hongrois a annexé, le 12 mai, aux territoires de +la monarchie dualiste une petite île danubienne, l'île d'Ada-Kaleh, +située près des Portes-de-Fer, à 5 kilomètres en aval d'Orsova et en +face de la frontière roumaine. L'annexion de cet îlot, qui compte 500 +habitants, a eu pour but--a dit le ministère austro-hongrois--«de mettre +fin à un état de droit mal éclairci qui aurait pu être, après la paix de +la Turquie avec les alliés balkaniques, modifié à notre désavantage. +Cette île avait déjà une garnison autrichienne d'une vingtaine de +soldats, mais l'administration civile était restée confiée à un +gouverneur turc. Cette occupation militaire est le résultat d'un accord +avec la Turquie. L'annexion n'est donc que la consécration d'un état de +fait. La Turquie consentant à abandonner aux alliés toutes les +frontières à l'est de la ligne Enos-Midia, la Serbie aurait pu se croire +autorisée à occuper cette île. L'annexion écarte cette éventualité».</p> + +<p>Sur l'aspect de l'île et sa population, M. Raymond Recouly, qui visita +récemment Ada-Kaleh, a écrit ces lignes dans le <i>Temps</i>: «Echouée au +milieu du fleuve, juste au point où il quitte la Hongrie, c'est comme un +coin d'Islam perdu en terre chrétienne, une dernière flaque que le flot +ottoman a laissée. Une cinquantaine de familles y vivent à côté des +soldats autrichiens. Les hommes sont mariniers ou portefaix. A travers +des clôtures mal jointes et par-dessus des haies, on aperçoit, de-ci +de-là, quelque femme voilée qui se cache. Une seule rue et quelques +boutiques, où se débite aux visiteurs une turquerie de bazar, importée +de Germanie. Les bastions dont l'île est couverte servent de demeure à +la plupart des insulaires.»</p> + +<p>Le gouverneur ottoman de l'île, le chérif Eddin, est parti sans avoir +voulu signer le procès-verbal de cette annexion, d'ailleurs prévue, et +qui n'a soulevé dans la presse européenne que peu de commentaires.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/002b.png"><br><b>L'île turque d'Ada-Kaleh, sur le Danube, annexée par +l'Autriche-Hongrie.</b></p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/003asmall.png"><br><a href="images/003alarge.png">(Agrandissement)</a></p> + +<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0" + style="width: 100%; text-align: left;" summary="illustration"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 30%; text-align: center;"> +<img alt="" src="images/003b.png"> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 40%; text-align: center;"> +<p><b>ÉTAT ACTUEL DE L'OCCUPATION DU MAROC</b> +<b>La bande grisée indique la limite extrême, à l'Est et à l'Ouest, de +notre action militaire jusqu'à ce jour.--Entre les deux bandes, les +régions du Moyen Atlas du Grand Atlas et du Petit Atlas sont encore +insoumises.--Au Nord s'étend la zone espagnole.</b></p> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 30%; text-align: center;"> +<img alt="" src="images/003c.png"> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/003d.png"><br> + +<b>LES OPÉRATIONS DE LA COLONNE MANGIN, DANS LE MAROC OCCIDENTAL.--Le +village chleuh de Sidi Ali ben Brahim, dont l'occupation coûta à nos +troupes, du 27 au 29 avril, dix-huit tués et près de cinquante blessés. +Ce village est situé au Sud-Ouest de la casbah Zidania.--</b><i>Phot. du +lieutenant Bourgoin</i>.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/004a.png"><br><b>Porte unique de la casbah M'Soun, gardée par un peloton +de tirailleurs.</b>--<i>Phot. P. M.</i></p> + +<p>Le général Alix, que nous avions laissé l'avant-dernière semaine (numéro +du 10 mai) à Nekhila, n'aura pas attendu longtemps le moment propice +pour continuer sa marche jusqu'à M'Soun. Le 10 mai même, au moment où +paraissait notre article, il arrivait à cette casbah, où il faisait une +entrée impressionnante à la tête de toute sa cavalerie, accueilli par le +caïd, Si Mohammed ben Ali ben Hassein, et les notables. Cette pointe en +avant, admirablement préparée, s'est effectuée sans le moindre incident. +En vain, à plusieurs reprises, depuis lors, les Beni bou Yahi ont tenté +d'inquiéter les nouveaux occupants: M'Soun, confiée à la garde du +colonel Féraud, est solidement occupée. Dès le 13, on y commençait des +travaux qui affirmaient à l'ennemi nos intentions d'y demeurer. Et des +remparts qu'ils gardent, nos soldats peuvent voir, au loin, le but +suprême de leurs efforts: Taza et ses minarets.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/004b.png"><br><b>L'OCCUPATION DE LA CASBAH M'SOUN.--Vue prise du côté de +l'oued M'Soun.--</b><i>Phot. P. M.</i><br> <b>La casbah M'Soun est un carré de 118 +mètres de côté; les murailles de terre à créneaux, qui tombaient en +ruines, ont été relevées par endroits, probablement après les luttes +contre le Rogui.</b></p> +<br><br> + +<p class="mid"> +<span class="sml">Enseigne Michelier, Lieut. vais. Ricare, Cap. frég. Jolivet, Lieut. vais. Herr, Cap. frég. Mottez.</span><br> +<img alt="" src="images/005a.png"><br> +<span class="sml">Contre-amiral Nicol, Commissaire en chef Dupont, V.-amiral +Boué de Lapeyrère, Cap. vais, de St-Pair.</span><br> +<b>Le commandant en chef de l'armée navale, directeur des manoeuvres, et +son état-major, à bord du <i>Voltaire</i>.</b><br> +</p> + + +<p class="mid"><span class="sml"><br> +Lieut, vais. Le Sort. Lieut, vais. Joubert.</span><br> +<img alt="" src="images/005b.png"><br> +<span class="sml">Cap. vais. Lanxade. V-amiral Marin-Darbel. Cap. frég. +Violette. Lieut. vais. Mégissier.</span><br> +<b>Le commandant en chef de la 3e escadre et son état-major, à bord du +<i>Suffren</i>.</b></p> + +<p class="mid"><i>Photographies Marius Bar.</i></p> + +<h3>LES MANOEUVRES NAVALES</h3> + +<p>Lundi ont commencé, en Méditerranée, sous la haute direction du +vice-amiral Boué de Lapeyrère, commandant en chef de la première armée +navale, des grandes manoeuvres qui doivent présenter un intérêt +exceptionnel.</p> + +<p>D'abord, elles mettent en présence tous les chefs qui, en temps de +conflit armé, auraient à assumer les grands premiers rôles, à savoir, +autour de l'amiral de Lapeyrère, ses excellents collaborateurs les +amiraux Marin-Darbel, de Marolles, Auvert, Gauchet, etc.</p> + +<p>D'autre part, la fiction est, cette fois, réduite au strict nécessaire: +des thèmes larges, laissant à chacun des chefs une grande part +d'initiative; plus de conventions attribuant aux bâtiments engagés des +valeurs arbitraires; plus de solutions arrêtées d'avance. On tend, dans +ce cas, à se rapprocher le plus possible des conditions réelles de la +guerre maritime.</p> + +<p>L'amiral de Lapeyrère, arbitre général des manoeuvres, a arboré son +pavillon sur le <i>Voltaire</i>. Escorté de deux torpilleurs d'escadre comme +estafettes, il se portera partout où sa présence sera nécessaire.</p> + +<p>Pendant la première partie des manoeuvres, qui comprendra une série +d'exercices à double action, l'armée navale sera divisée en deux partis +ainsi constitués:</p> + +<p>Parti A: 1re escadre de ligne, composée de cinq cuirassés type <i>Danton</i>, +sous le commandement du contre-amiral Gauchet; 2e escadre de ligne, soit +cinq cuirassés type <i>Patrie</i>, sous les ordres du vice-amiral de +Marolles, commandant de parti; 2e et 4e escadrilles de torpilleurs +d'escadre; enfin, groupe de mouilleurs de mines.</p> + +<p class="mid"><span class="sml">Lieut. vais. de La Passardière, Cap. frég. du Couédic. +Lieut. vais. Dubois. Mécan. d'esc. Bour. Lieut, vais, de Ruffi de +Pontevez.</span><br> +<img alt="" src="images/006a.png"><br> +<span class="small">Cap. vais. André Fouet Contre-am. Moreau. V.-am de Marolles. Cap. vais. +Amet. Cap. frég. Richard.</span><br> +<b>Le commandant en chef de la 2e escadre et son état-major, à bord du +cuirassé <i>Patrie</i>.</b></p> + +<p class="mid"><span class="sml">Lieut. vais. Hardy. Cap. frég. Juramy. Commiss. d'esc. Le +Laidier. Lieut. vais. Destremeau. Lieut. vais. Maquet.<br> +<img alt="" src="images/006b.png"><br> +Mécan. d'esc. Danoy. Cap. vais. Mohez. V.-am. Auvert. Cap. vais. Caubet. +Méd. d'esc. Pungier.</span><br> +<b>Le commandant en chef de l'escadre légère et son état-major, à bord du +<i>Waldeck-Rousseau</i>.</b></p> + +<p class="mid"><i>Photographies Marius Bar.</i></p> + +<p>Parti B: 3e escadre de ligne, composée du <i>Suffren</i>, des trois +<i>Charlemagne</i>, du <i>Jauréguiberry</i>, sous les ordres du vice-amiral +Marin-Darbel; escadre légère, soit deux <i>Waldeck-Rousseau</i> et deux +<i>Victor-Hugo</i>, commandés par le vice-amiral Auvert; lre et 3e +escadrilles de torpilleurs d'escadre; lre et 2e escadrilles de +sous-marins; enfin, la <i>Foudre</i> et son escadrille d'avions.</p> + +<p>La première période des manoeuvres--la première semaine--a commencé +lundi matin, à 10 heures. Les hostilités s'ouvraient alors. Le thème en +était le suivant: le parti A, parti des Salins-d'Hyères, bloquait le +port de Toulon, où se trouvait le parti B. Celui-ci devait avoir pris la +mer dans les quarante-huit heures qui suivaient l'ouverture des +hostilités pour gagner Bizerte, afin d'y rejoindre une force amie, sous +la protection des forts du littoral.</p> + +<p>Que si dans le délai de quarante-huit heures il ne pouvait forcer le +blocus, s'il était surpris en route, le combat s'engageait; puis les +hostilités étaient suspendues pendant dix heures, qu'on laissait au +parti B pour gagner Ajaccio et s'y établir au mouillage. Et A venait l'y +bloquer de nouveau.</p> + +<p>Le problème posé aux amiraux en présence était donc celui-ci: une +escadre française, bloquée dans Toulon par des forces ennemies, +peut-elle forcer le blocus et gagner Bizerte, ou, à son défaut, Ajaccio? +Peut-elle, de là, atteindre la Tunisie? En d'autres termes, Toulon et +Ajaccio sont-ils suffisamment armés pour permettre à une flotte +française d'échapper à un blocus?</p> + +<p>L'amiral Marin-Darbel, en échappant à ses adversaires, en gagnant malgré +leur vigilance la route de Bizerte, a répondu à cette première question: +oui.</p> + +<br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/007a.png"></p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/007b.png"></p> + +<p class="mid"><a href="images/007pan.png">Panorama</a> assemblé et agrandi </p> + +<p><b>La route du capitaine Scott et ses principaux jalons. +Au-dessous du profil perspectif une échelle indique les distances des +grande étapes, par comparaison avec celles de la route de Dieppe à +Florence, par Paris. Cet itinéraire doit être lu de droite à gauche: la +distance du cap Evans au Pôle équivalant à celle de Dieppe à +Florence--avec la traversée des Monts de la reine Alexandra remplaçant +celle des Alpes, de Chambéry à Turin--on voit que le capitaine Scott et +ses compagnons, quand ils sont morts, au retour, n'étaient plus qu'à une +distance de leur quartier d'hiver équivalant au trajet de Paris à +Dieppe.</b></p> + +<h3>LES HÉROS DU POLE SUD</h3> + +<p><i>Les photographies de l'expédition Scott, que</i> L'Illustration <i>a +l'honneur de publier dans ce numéro, sont des documents uniques dans les +annales de l'exploration. Ils évoquent un triomphe glorieux qui fut mêlé +d'une affreuse amertume, et une tragique agonie plus glorieuse encore, +d'une noblesse, d'une beauté sans tache.</i></p> + +<p><i>Ces clichés que le capitaine Scott a pris lui-même sur le haut plateau +glacé du Pâle Sud, après y avoir planté le drapeau britannique non loin +des couleurs norvégiennes qu'avait pu arborer près d'un mois plus tôt +son heureux concurrent Amundsen,-ces minces pellicules sensibilisées, on +les a trouvées, dix mois après, sous une petite tente presque ensevelie +dans la neige, au centre d'un grand désert blanc, à côté des corps +raidis de trois héros. Hermétiquement enfermées, préservées de toute +lumière, elles seules plongées dans un peu de ténèbres absolues au +milieu de tant de blancheurs antarctiques, elles recelaient des images +qu'avaient contemplées des yeux maintenant tous clos: de la neige, un +campement, un cairn, une étoffe sacrée flottant au bout d'une hampe au +souffle du blizzard. Elles contenaient, emprisonné dans leur mystérieuse +émulsion, tout le souvenir qui n'était plus dans aucune mémoire, le seul +témoignage d'un grand fait géographique et d'un magnifique exploit de la +persévérance humaine.</i></p> + +<p><i>Dans le laboratoire de l'expédition, au cap Evans, elles ont livré leur +secret. Et maintenant les images de l'arrivée au Pôle Antarctique du +capitaine Scott et de ses compagnons sont indestructibles. Elles +s'ajoutent à la série incomparable de tableaux d'héroïsme dont +s'illustre l'histoire de la découverte de la terre par l'homme.</i></p> + +<p><i>Elles seront répandues partout, reproduites dans les journaux et les +magazines du monde entier. Mais les lecteurs de</i> L'Illustration <i>seront +les premiers en France à les contempler, en même temps qu'en Angleterre +les lecteurs du</i> Daily Mirror. <i>Nous sommes heureux et fiers d'avoir pu +obtenir pour eux ce privilège, par une contribution au «Fonds» destiné à +liquider les frais de l'expédition et à accomplir les dernières volontés +du capitaine Scott.</i></p> + +<p><i>Pour donner aux documents que nous publions toute leur valeur et tout +leur intérêt, nous les encadrons dans un nouveau récit, augmenté de +détails encore inédits:</i></p> + +<h4>LE POLE SUD CONQUIS EN DIX ANS</h4> + +<p>De toutes les grandes entreprises géographiques, la conquête du Pôle Sud +a été la plus promptement achevée. Alors que le siège du Pôle Nord a +duré plus d'un siècle, que les «ténèbres» de l'Afrique n'ont été +dissipées qu'après plus de soixante-dix ans de luttes meurtrières, que +la mystérieuse Asie centrale a livré ses derniers secrets seulement au +prix de longues explorations, en dix ans le Pôle Austral a été vaincu. +Cette rapide victoire est due presque tout entière aux efforts de Scott. +Si l'infortuné chef de l'expédition anglaise n'a pas eu la joie +d'arriver le premier au but suprême, l'honneur d'avoir frayé la voie et +rendu possible le succès de son compétiteur lui appartient sans +conteste.</p> + +<p>Au commencement de ce siècle, on ignorait pour ainsi dire tout de +l'Antarctique. On supposait la calotte polaire australe occupée par un +énorme continent grand comme l'Australie; mais ce n'était là qu'une vue +de l'esprit. Sauf sous le méridien de la Nouvelle-Zélande et dans +l'Atlantique sud, on n'avait guère dépassé le cercle antarctique. Que +l'on se figure dans notre hémisphère nos connaissances s'arrêtant à peu +près à la moitié de la Norvège, à la mer Blanche, à la Sibérie centrale +et, de l'autre côté de l'Atlantique, à la côte nord de la baie d'Hudson +et à l'extrémité méridionale du Grônland; qu'on imagine enfin qu'au delà +de ces limites seulement un fragment du Spitzberg et un bout de l'Océan +Arctique nous aient été révélés, on aura dans ses lignes générales la +représentation de l'inconnu austral en 1900.</p> + +<p>Un an plus tard, Scott commençait le siège du Pôle Sud. Partant de la +Nouvelle-Zélande, sur le navire la <i>Discovery</i>, il faisait route vers la +terre Victoria, où, en 1841, Ross avait découvert la Grande Barrière, +énorme glacier de plus de 500 kilomètres de large. Essayer de pénétrer +vers l'extrême sud en s'avançant sur cette immense nappe de glace, telle +était la mission de l'officier anglais. Mais, avant d'entamer cette +exploration, Scott avait à procéder à des recherches qui, pour être +moins attrayantes, n'en avaient pas moins une importance capitale; de +leur résultat dépendait, en effet, l'issue de la campagne. Il lui +fallait tout d'abord découvrir, à proximité du champ de ses opérations +futures, un mouillage où son navire pourrait demeurer en sécurité +pendant l'hiver. Dans l'Antarctique, les côtes n'offrent que peu ou +point d'abris; en 1901 on n'en connaissait même aucun. Cette +circonstance si défavorable est la conséquence de l'intensité du +phénomène glaciaire; dans cette partie du monde, les glaciers revêtent +une puissance si colossale qu'ils envahissent les baies et les golfes; +et si parfois ils les laissent dégagés, leurs énormes masses branlantes +en interdisent l'approche. Au pied de ces falaises de glace un navire se +trouverait exposé à être englouti par quelque avalanche formidable; avec +cela, partout des <i>icebergs</i> dont le moindre heurt enverrait le bateau +au fond de l'eau. La seconde expédition Charcot offre un exemple des +dangers et des difficultés que ces conditions apportent à l'exploration +antarctique. En 1909, le <i>Pourquoi-Pas?</i> arrivait devant une côte +complètement inconnue. Une semaine durant, nos compatriotes luttent +contre les banquises et les tempêtes pour trouver un port où leur bateau +pourrait mouiller; toutes leurs recherches demeurent inutiles et force +leur est d'abandonner cette terre dont l'étude eût été singulièrement +féconde.</p> + +<p>Scott fut plus heureux. Dans le Mac Murdo sound, tout près de la Grande +Barrière, il trouvait un excellent abri, et, l'été suivant, au prix +d'efforts inouïs, il réussissait à avancer sur ce grand glacier jusqu'au +82° 15' de latitude sud, parallèle correspondant dans notre hémisphère à +l'extrémité septentrionale de la terre François-Joseph. Du premier coup, +cet officier énergique avait éliminé les deux principales inconnues du +problème polaire; il avait découvert une base d'opérations et une voie +de pénétration vers l'extrême sud. Dès lors, il ne restait plus qu'à +aviser aux moyens de transporter les approvisionnements nécessaires pour +la traversée du désert de glace large de 350 lieues qui sépare le Mac +Murdo du pôle.</p> + +<p>Six ans plus tard, en 1908, un nouveau progrès décisif était réalisé. +Avec l'aide de poneys de Mandchourie, Shackleton traversait entièrement +la Grande Barrière, puis, escaladant les Alpes antarctiques, arrivait +jusqu'à 179 kilomètres du but. Seule la famine l'obligea à s'arrêter.</p> + +<h4>LA SECONDE EXPÉDITION SCOTT</h4> + +<p>Dans l'espérance de compléter la victoire, Scott se remettait en +campagne dix-huit mois après cet exploit sensationnel. Afin d'assurer le +succès de la nouvelle entreprise, les Anglais ne dépensèrent pas moins +de 1.250.000 francs pour procurer aux explorateurs un équipement aussi +perfectionné que possible, et, le 1er juin 1910, aux acclamations d'une +foule enthousiaste, l'expédition quittait les docks de Londres sur le +<i>Terra-Nova</i>, avec le <i>Fram</i>, le meilleur bateau d'exploration polaire +qui fût alors à flot. Sept mois plus tard, au début de janvier 1911, +elle arrivait dans le Mac Murdo Sound.</p> + +<p>Une épaisse banquise couvrait le fond de la baie. Attendre la débâcle, +c'eût été courir le risque de lie pouvoir organiser la station avant +l'hiver. On décide alors de s'installer à la limite de la glace +flottante, au cap Evans, une saillie de la côte orientale, à 26 +kilomètres au nord de la pointe de la Hutte, anciens quartiers de +l'expédition de la <i>Discovery</i> de 1902 à 1904. Cet emplacement +présentait un très grave inconvénient. Si, en effet, la banquise venait +à se rompre, les caravanes d'exploration sur la Grande Barrière seraient +coupées de leur base d'opérations: mais, dans une pareille entreprise, +qui ne risque rien n'a rien.</p> + +<p>Aussitôt le site de la station choisi, on commença le débarquement des +approvisionnements et les constructions. Une spacieuse maison de bois +fut érigée, que l'on entoura d'une muraille de briquettes pour assurer +une meilleure protection contre le froid; autour, on bâtit des écuries +pour les poneys, des chenils, des observatoires; bref, sur cette plage +désolée, entourée de neige et de glace, s'éleva bientôt un véritable +village.</p> + +<p>Pendant que l'on achevait les baraquements, Scott partit installer des +«caches» de vivres sur la Grande Barrière, afin de faciliter l'avance de +la colonne vers le sud au printemps suivant. Un premier dépôt, destiné à +servir de magasin de ravitaillement, fut établi à quelques kilomètres en +arrière du front du glacier dans le Mac Murdo, et, un second, le <i>Corner +Camp</i>, à 50 kilomètres plus au sud, près de l'île Blanche, une grosse +montagne solitaire au milieu des plaines supérieures de la Barrière.</p> + +<p>Après cela, pendant trois jours, la caravane se trouva arrêtée par un +blizzard. Dans l'Antarctique, l'été n'est qu'une expression +météorologique. En décembre, janvier, février, qui correspondent à juin, +juillet et août de notre hémisphère, les tempêtes de neige sont +fréquentes et le thermomètre demeure presque toujours en dessous du +point de congélation, s'abaissant même parfois à -20° et -25°.</p> + +<p>A peine cet ouragan s'est-il calmé qu'un second éclate et entraîne la +mort de deux chevaux. Néanmoins, quelques jours après, le gros de la +caravane atteignait le 79° 30' de latitude, et en ce point plaçait un +troisième dépôt, le <i>One Ton Camp</i>. Les attelages sont fourbus, et sans +cesse les tourmentes succèdent aux tourmentes. Dans de telles +conditions, pousser plus avant serait s'exposer à un désastre: la +retraite est donc décidée.</p> + +<p>Le retour fut marqué par une catastrophe. Après avoir quitté la +Barrière, un détachement de trois hommes et de quatre poneys était campé +sur la banquise du Mac Murdo, se disposant à rallier la terre ferme, +lorsque tout à coup la débâcle se produit. Autour du bivouac, la glace, +soulevée par une grosse houle, se disloque; des crevasses s'ouvrent, en +même temps que de larges plaques partent à la dérive. Un poney est +englouti et toute la caravane menacée du même sort. Immédiatement, on +essaie de regagner la Barrière, en faisant sauter les chevaux de glaçon +en glaçon, au risque d'une noyade générale. Après huit heures de ce +dangereux exercice, les explorateurs touchent enfin le front du glacier, +mais impossible d'y prendre pied: partout un mur de glace à pic! Un +matelot parvient cependant à le gravir; à son appel, une escouade qui se +trouve aux environs arrive de suite à la rescousse. A l'aide de cordes, +elle hisse au sommet du glacier les hommes en perdition sur la banquise, +mais un pareil moyen ne peut être employé pour les poneys. A coups de +pioche, les hommes ouvrent alors une tranchée dans le front de la +Barrière afin de permettre aux chevaux de passer de la banquise sur le +glacier; mais, perchés sur des blocs accidentés que la mer ballotte, les +malheureuses bêtes ne peuvent prendre d'élan. Une seule réussit le saut +périlleux, tandis que les deux autres culbutent et disparaissent.</p> + +<h4><span class="sc">l'apparition d'un concurrent inattendu</span></h4> + +<p>Ainsi, cette première reconnaissance avait coûté pas moins de cinq +poneys, plus du tiers de la cavalerie: un désastre qui devait peser +lourdement sur l'issue de l'entreprise. Dès le début, le malheur semble +d'ailleurs s'être acharné sur l'expédition anglaise. Comme l'a dit le +poète, la mauvaise fortune ne vient jamais seule. Par un message envoyé +du cap Evans, Scott venait d'apprendre le débarquement d'Amundsen sur la +Grande Barrière. Après le départ de la troupe chargée d'aller installer +les dépôts, le <i>Terra-Nova</i> avait repris la mer pour conduire une +escouade à la terre du Roi-Édouard VII, à l'extrémité orientale de la +Barrière, et rallier ensuite la Nouvelle-Zélande. Une banquise ayant +empêché le débarquement de ce détachement, le navire était entré dans la +baie des Baleines, située sur la côte ouest de cette terre; on voulait +examiner les possibilités d'hivernage dans cette région. Là, quelle ne +fut pas la stupeur des Anglais de rencontrer Amundsen. L'entrée en scène +des Norvégiens modifiait complètement les conditions de la lutte; aussi, +le capitaine du <i>Terra-Nova</i> repartit de suite vers le cap Evans +communiquer cette grave nouvelle à l'expédition.</p> + +<p>Peut-être, après la perte d'une partie de sa cavalerie, Scott +envisageait-il l'éventualité de différer d'un an l'assaut, pour attendre +le renfort d'animaux qui lui seraient amenés l'été suivant par le navire +ravitailleur. Du moment qu'Amundsen était arrivé, il ne pouvait plus +être question de remettre l'attaque. A moins de s'avouer vaincus +d'avance, les Anglais étaient contraints d'entamer la lutte dès le +printemps suivant. Dès lors, que d'inquiétudes ont dû traverser l'esprit +de ces vaillants et quels efforts ils ont dû faire sur eux-mêmes pour ne +pas se laisser entamer par le découragement!</p> + +<p>En attendant, l'hiver s'écoula agréablement. La maison était chaude et +bien éclairée, et les distractions fréquentes afin de maintenir +l'entrain parmi les hommes. Lorsque l'état de l'atmosphère le +permettait, on se livrait à des parties de <i>football</i> sur la glace, et, +le soir, de temps à autre, on organisait des conférences.</p> + +<p>Comme les expériences antérieures l'avaient montré, la victoire +dépendait de la bonne organisation des services de ravitaillement. La +conquête du pôle était, en un mot, une question d'intendance. Il +s'agissait d'assurer la liberté de manoeuvre au détachement allant de +l'avant en lui fournissant des vivres pour plusieurs semaines à la plus +grande distance possible de la base et en assurant sa retraite par des +dépôts. Pour cela, Scott décida de partir avec tout son monde; puis, +successivement, des escouades battraient en retraite, après avoir +abandonné leur surplus de rations à ceux qui pousseraient vers le sud. +Grâce à cette organisation, au moment où le dernier groupe de soutien +rebrousserait chemin, les explorateurs chargés de marcher vers le pôle +auraient leur plein de vivres.</p> + +<h4><span class="sc">départ pour le POLE</span></h4> + +<p>Comme un corps de troupe, la caravane fut partagée en avant-garde, gros +et arrière-garde. Le 27 octobre 1911, 27 avril dans nos régions, +L'avant-garde, composée de quatre hommes et de deux traîneaux +automobiles, se mit en route, avec un chargement d'approvisionnements. +Cinq jours plus tard, Scott s'ébranlait à son tour à la tête du +détachement principal, dix hommes et dix poneys tirant chacun un +traîneau chargé de 276 kilos de vivres. L'arrière-garde, quatre hommes +et les attelages de chiens, devait charroyer des approvisionnements +entre le <i>One Ton Camp</i> et le pied du glacier Beardmore... Dix-huit +hommes en tout, dont plusieurs étaient des vétérans des précédentes +campagnes et connaissaient par suite le terrain des opérations, dix +chevaux, une vingtaine de chiens et deux traîneaux automobiles, jamais +une expédition aussi nombreuse, aussi expérimentée et aussi puissamment +outillée n'avait attaqué les glaces antarctiques.</p> + +<p>Du cap Evans au pôle, la distance à vol d'oiseau est de 1.370 +kilomètres, égale à celle de Dieppe à Florence; avec les détours +qu'entraîneraient les accidents du glacier, c'est à 3.000 kilomètres +pour le moins qu'il fallait évaluer le trajet que la caravane avait à +couvrir aller et retour, et cela en quatre mois, avant l'arrivée de +l'hiver.</p> + +<p>Lents et pénibles furent les premiers progrès de cette lourde caravane. +Dans la neige molle qui recouvrait la Grande Barrière, les poneys +n'avançaient qu'à grand'peine. Au delà du <i>One Ton Camp</i>, la piste +devenant meilleure, l'on put allonger le pas et fournir des étapes de +près de 28 kilomètres. Seulement, le 21 novembre, la colonne arrivait au +80° 15', où l'avant-garde, confortablement installée dans des huttes de +neige qu'elle avait construites, attendait son arrivée. En dix-neuf +jours, le gros n'avait gagné que 291 kilomètres, environ 15 kilomètres +par jour, et n'était pas même arrivé à mi-chemin de la Grande Barrière!</p> + +<p>D'après de nouveaux renseignements, les traîneaux automobiles n'ont pas +marché aussi bien que les premiers télégrammes l'avaient annoncé. +L'appareil de refroidissement par l'air qui avait été substitué à la +circulation habituelle d'eau, en raison des températures polaires, a mal +fonctionné; d'où échauffement des moteurs et pannes fréquentes. En +pareil cas, il fallait patiemment attendre le refroidissement des +machines, et, «pendant ce temps, exposés à une température de 20° sous +zéro, nous nous refroidissions trop», écrit le chef de l'avant-garde. +Ensuite, pour remettre en marche, on devait chauffer les carburateurs à +l'aida d'une lampe. Finalement, après un parcours d'une centaine de +kilomètres, les tracteurs durent être abandonnés. L'avant-garde chargea +alors ses bagages sur un traîneau, et, s'attelant à ce véhicule, avança +rapidement jusqu'au 80° 15' où elle avait ordre d'attendre l'arrivée du +gros.</p> + +<p>En ce point, deux des chauffeurs rebroussèrent chemin, puis la pesante +colonne s'ébranla de nouveau, précédée d'une escouade d'éclaireurs.</p> + +<p>Sur cette immense plaine de glace fréquemment embrumée ou balayée par la +tourmente, Scott prend les plus minutieuses précautions pour assurer le +retour. Tous les quatre milles (7.400 mètres), des monticules de neige +jalonnent la route, et, à des intervalles de 110 kilomètres, des dépôts +de vivres pour une semaine sont établis. Entre temps, on perd un poney; +puis on en abat quatre autres, que l'allégement des charges rend +inutiles, et on en nourrit les chiens.</p> + +<p>Tandis qu'Amundsen était relativement favorisé par le temps, les Anglais +recevaient coups de vent sur coups de vent. Le 4 décembre, à la fin de +la Grande Barrière, une effroyable tourmente de sud se déchaîne. Pendant +quatre jours, l'ouragan fait rage, déversant une telle quantité de neige +que toutes les heures des corvées doivent dégager les tentes et les +chevaux. Après cela, comme il arrive toujours lorsque la tempête souffle +du sud, brusquement le thermomètre monte au-dessus du point de glace. Ce +fait étrange, que des vents venant du pôle et des glaciers déterminent +une hausse considérable de température, est dû à ce que l'air s'échauffe +par suite de la compression qu'il subit en descendant des hautes +montagnes riveraines de la Barrière. C'est le même phénomène qui donne +naissance en Suisse au foehn, ce souffle chaud issu des Alpes, et, sur +le versant français des Pyrénées, au vent d'Espagne. Ces courants +aériens élèvent la température de l'air, non parce qu'ils viennent du +sud, mais parce que, comme sur la Barrière, ils descendent d'une haute +chaîne de montagnes.</p> + +<p>Ce dégel transforma le glacier en bourbier, si bien que, pour maintenir +les poneys à sa surface, on dut leur attacher, aux pieds, des raquettes +rondes, comme celles employées en Norvège en pareil cas. Telles furent +les difficultés sur ce sol fluant que les quinze derniers kilomètres de +la Barrière ne coûtèrent pas moins de quatorze heures d'efforts. A la +fin de cette étape harassante, la provision de fourrage se trouvant +épuisée, les cinq poneys survivants furent abattus et servirent à +augmenter l'important dépôt de vivres laissé en ce point.</p> + +<h4><span class="sc">l'ascension du plateau polaire</span></h4> + +<p>Le 10 décembre, après avoir gravi une bosse de terrain, Scott atteignait +le glacier Beardmore. En 38 jours, il avait traversé la Grande Barrière +et franchi un peu moins de la moitié de la distance entre le cap Evans +et le pôle. Restait maintenant à accomplir la plus longue et la plus +difficile partie du trajet, l'ascension du plateau polaire. Il +s'agissait de parcourir 740 kilomètres en montagne, et de s'élever de la +cote 200 à l'altitude de 3.000 mètres. Comme le représente, aux pages +précédentes, le beau profil de M. Trinquier, qui a la valeur d'un dessin +topographique, Scott se trouvait dans la situation d'un voyageur qui, +parti de Dieppe et arrivé à Chambéry, se dispose à escalader les Alpes, +avec cette différence qu'ici le relief à gravir possède une largeur +égale à la distance entre la capitale de la Savoie et Florence. A +travers cet énorme massif, la route est tracée par le glacier Beardmore, +descendant du plateau polaire en longues pentes pour confluer dans la +Grande Barrière. Que l'on se représente une surface glaciaire bordée de +montagnes de 3.000 mètres et plus, dans le genre de la Mer de Glace de +Chamonix, mais de dimensions énormes. D'une rive à l'autre, sa largeur +varie de 20 à 40 kilomètres, et de son embouchure à sa sortie du plateau +sa longueur n'est pas inférieure à 200 kilomètres.</p> + +<p>Avant le début de l'ascension, Scott renvoya sur l'arrière une escouade +et tous les chiens. La vigueur dont ces animaux avaient fait preuve +n'avait pu modifier l'opinion défavorable que le chef de l'expédition +avait à leur égard: déplorable aveuglement dont, les conséquences +devaient être fatales! Dès lors, c'est à bras que les douze hommes +composant maintenant la caravane doivent haler les traîneaux. Travail +épuisant! Dans la neige fraîche qui recouvre le glacier les explorateurs +enfoncent jusqu'au genou et les véhicules demeurent enlizés. En dix +heures, à grand'peine ils réussissent à parcourir 10 kilomètres, et cela +dure ainsi cinq longues journées. Plus haut, au delà du Cloudmaker, le +terrain se raffermit; mais alors la brume arrive et bouche toute vue. A +travers un épais brouillard, allez donc choisir la route au milieu de +crevasses et de séracs! Quoi qu'il en soit, ces intrépides pionniers +avancent toujours, et, le 21 décembre, ils parviennent au sommet du +glacier, dans la région où la nappe glacée du plateau polaire s'écoule +vers l'aval, canalisée entre deux rangées de montagnes.</p> + +<p>Après qu'un dépôt a été établi près du mont Darwin, une seconde escouade +bat en retraite; seuls huit hommes continuent la marche en avant. +Désormais, plus qu'une immense plaine blanche s'élevant en longues et +molles ondulations déchirées de crevasses. Par-dessus les bosses du +sous-sol, la rigide nappe de glace se déverse, rompue et disloquée, +comme une masse d'eau au passage d'un seuil rocheux. Au pied de chacune +de ces protubérances on espère que cela sera la dernière et qu'à son +sommet on atteindra enfin la plaine culminante sur laquelle le halage +deviendra aisé; au prix d'efforts inouïs on hisse les traîneaux au haut +de la pente; et toujours devant soi apparaît une nouvelle vague de cette +mer rigide. Malgré ces difficultés, grâce à un temps clair, les étapes +s'élèvent à 24 kilomètres. 24 kilomètres par jour sur un pareil terrain +et en halant de lourds véhicules, rien ne démontre mieux la vigueur et +l'énergie de l'équipe anglaise! Mais, quelque diligence qu'elle fasse, +le 3 janvier 1912, elle n'est encore qu'à 273 kilomètres du pôle. Scott +renvoie alors sur l'arrière trois de ses compagnons, le lieutenant R. G. +Evans, le sous-officier Crean et le mécanicien Lashley. Dramatique fut +le retour de ce détachement. Sur la Barrière, Evans, en proie à une +violente attaque de scorbut, devint incapable de faire un pas. +Admirables de dévouement, les deux marins réussirent cependant à sauver +leur chef, le charriant pendant quatre jours couché sur le traîneau, +puis l'un d'eux, au risque d'être englouti dans une crevasse ou perdu +dans la brume ou le blizzard, partant seul à la recherche de secours. +Nulle expédition n'a été plus que celle du Terra-Nova riche en actes +héroïques. Mais que d'anxiété sur le sort de Scott la nouvelle de ce cas +de scorbut chez un des membres de la caravane éveilla dès l'an dernier +parmi les spécialistes!</p> + +<h4><span class="sc">Au Pole, après Amundsen</span></h4> + +<p>Après le départ du lieutenant Evans, Scott continue avec seulement +quatre compagnons, le docteur Wilson, le capitaine Oates, le lieutenant +Bowers et le sous-officier Evans. Malgré l'effrayant labeur fourni +depuis 62 jours, tous sont dispos et pleins d'ardeur. «Nous partons, +écrit le chef de l'expédition, avec un mois de vivres et l'espérance de +la victoire si le temps se maintient et si aucun obstacle imprévu ne +surgit.» Trois ou quatre jours après, une cruelle déception attendait +ces hommes énergiques: des traces de skis et de traîneaux sont visibles +à la surface du glacier!</p> + +<p>Le succès que Scott avait tant mérité par sa constance et par ses +services antérieurs lui était ravi. Maintenant que l'espoir ne soutient +plus les explorateurs, combien plus pénible leur semble la route et +combien plus épuisant devient l'effort. Encore 200 kilomètres, puis, le +17 janvier, après trente-huit jours de montée, voici enfin le but marqué +par la petite tente pavoisée qu'Amundsen y a laissée en signe de +conquête. Quel déchirement pour ces marins et ces soldats d'apercevoir +un pavillon étranger flottant au-dessus du point où ils avaient rêvé de +planter l'<i>Union Jack!</i> Ils ouvrent la tente; elle renferme une lettre +adressée à Scott par son heureux compétiteur, une seconde lettre +destinée au roi de Norvège, un sextant, un horizon artificiel et divers +effets d'habillement. Tous ces documents et tous ces objets, recueillis +par les Anglais, ont été retrouvés ensuite dans leurs bagages; +actuellement, le message adressé du Pôle Sud par Amundsen au roi Haakon +est arrivé à destination.</p> + +<p>Le lendemain, le ciel étant devenu clair, des observations astronomiques +sont exécutées, lesquelles placent le pôle à 925 mètres au delà de la +tente des Norvégiens; puis on prend une série de photographies. C'est de +ces vues, du plus émouvant intérêt documentaire, que <i>L'Illustration</i>, +fidèle à ses habitudes d'informations précises et rapides, s'est assurée +la primeur.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/008.png"></p> +<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0" + style="width: 100%; text-align: left;" summary="illustration"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;"> +<b>Découverte de la tente laissée ats Pôle<br> par Amundsen.</b> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;"> +<b>Groupe des cinq explorateurs au point exact<br> du Pôle.</b> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + + +<p class="mid"><i>Copyright. Repr. interdite.</i></p> + +<p><b>Les clichés de l'arrivée au Pôle du capitaine Scott et de ses +compagnons, retrouvés non développés près de leurs cadavres, et +reproduits ici d'après des épreuves sans retouches, à leur format +exact.--<i>Voir aux pages suivantes les agrandissements.</i></b></p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/008a.png"><br> +<b>LES QUATRE DERNIERS COMPAGNONS DU CAPITAINE SCOTT, PHOTOGRAPHIÉS PAR LEUR CHEF SUR LE PLATEAU POLAIRE.<br> +Le traîneau auquel ils sont attelés porte tout leur matéries: sacs de couchage, fourneau-lampe, instruments et provisions de bouche et de combustible qui devront leur suffire jusqu'à ce qu'ils retrouvent un de leurs dépôts. </b><br><i>Copyright. Reproduction interdite.</i></p> + + +<p class="mid">Capitaine Scott, Capitaine Oates, Dr Wilson, Sous-officier Evans. +<img alt="" src="images/009.png"><br> +<b>L'EXPÉDITION DU CAPITAINE SCOTT, ARRIVANT AU POLE SUD, LE 17 +JANVIER 1912, Y TROUVE, PAVOISÉE AUX COULEURS NORVÉGIENNES, LA TENTE +DRESSÉE UN MOIS AVANT PAR AMUNDSEN</b><br><i>Photographie du lieutenant Bowers.</i> +<i>Copyright. Reproduction interdite.</i></p> + +<p class="mid">Capitaine Oates. Lieutenant Bowers. Capitaine Scott +(debout). Dr Wilson, Sous-officier Evans.<br> +<img alt="" src="images/010.png"><br> +<b>LA DERNIÈRE PHOTOGRAPHIE DU CAPITAINE SCOTT ET DE SES QUATRE COMPAGNONS, +GROUPÉS AU POINT EXACT DU POLE, A NEUF CENTS MÈTRES DE LA TENTE +D'AMUNDSEN</b></p> + +<p><i>Cliché pris par le lieutenant Bowers qui, après avoir mis au point, +prit place dans le groupe et fit déclancher l'obturateur en tirant un +cordon.--Copyright. Reproduction interdite.</i></p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/011.png"><br><b>LE PLUS ÉMOUVANT TOMBEAU DU MONDE: PYRAMIDE DE GLACE ET +DE NEIGE ÉLEVÉE DANS LE DÉSERT ANTARCTIQUE AU-DESSUS DE LA TENTE OU SONT +MORTS SCOTT, BOWERS ET WILSON</b></p> + +<p><i>Les corps des trois héros ont été pieusement étendus côte à côte sous +la toile de leur tente et sous le monticule glacé surmonté d'une croix; +à gauche, se dresse encore la hampe du pavillon de leur dernier +campement, restée où ils l'avaient plantée; à droite, leur traîneau +abandonné a été dressé sur un petit tas de neige par les membres +l'expédition de secours.--Copyright. Reproduction interdite.</i>]</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/012a.png"><br><b>LA TENTE OU SONT MORTS LE CAPITAINE SCOTT, LE LIEUTENANT +BOWERS ET LE DOCTEUR WILSON dans l'état où elle fut trouvée, huit mois +après, par l'expédition de secours.</b><br> <i>Copyright. Reproduction interdite.</i></p> + +<p class="mid"><span class="small">Lieutenant Gran, Sous-officier Williamson, M. Nelson, +Sous-officier Crean.</span><br> +<img alt="" src="images/012b.png"><br> +<b>L'expédition de secours qui découvrit le campement +où moururent Scott et ses deux derniers compagnons.</b> <i>Copyright. +Reproduction interdite.</i></p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/013.png"><br><b> +EN MÉMOIRE DES CINQ HÉROS.--Croix érigée par l'équipage +du <i>Terra-Nova</i><br> sur la hauteur dite <i>Observation +Hill</i>, voisine des quartiers d'hiver du Cap Evans.</b><br> +--<i>Copyright. Reproduction interdite.</i></p> + +<p>La fin de l'été antarctique approche; il n'y a donc pas de temps à +perdre. Reprenant le chemin du retour, à toute vitesse la caravane +dévale le plateau polaire; un jour, elle réussit même à couvrir 33 +kilomètres. Si cette allure pouvait être maintenue, Scott serait sauvé; +mais, à peine en route, Evans commence à faiblir, et de jour en jour son +état empire. Presque incapable de se tenir debout, le malheureux fait +une chute grave; après cet accident, la traversée de la zone de neige +molle, au nord du Cloudmaker, achève de l'épuiser, et, le 17 février, au +pied du glacier Beardmore, il tombe pour ne plus se relever.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/014small.png"><br><a href="images/014large.png">(Agrandissement)</a></p> + +<p><b> L'aller. + +Le retour.</b></p> + +<p><b>TOUTE L'EXPÉDITION DU CAPITAINE SCOTT RÉSUMÉE EN DEUX IMAGES +SCHÉMATIQUES Dessin de L. Trinquier.--L'itinéraire de gauche doit être +suivi de haut en bas; celui de droite, de bas en haut.</b></p> + +<h4><span class="sc">l'agonie de la caravane</span></h4> + +<p>L'agonie de la caravane commence. Sur la Grande Barrière, le froid +acquiert une rigueur extrême, et, sous l'influence de cette basse +température, la couche de neige devient pulvérulente comme du sable. Les +étapes sont par suite très lentes, et cette lenteur amène la famine. Les +dépôts échelonnés à des intervalles de 110 kilomètres renferment juste +le nombre de rations de vivres nécessaires à une escouade pour couvrir +cette distance, en marchant à raison de 16 kilomètres par jour. Or, par +suite du mauvais temps régnant, de l'état déplorable de la piste et de +la fatigue, la petite troupe ne peut soutenir pareil train. Parfois, en +24 heures, elle franchit à peine 3 kilomètres. Avec cela, le 16 mars, +Oates est à bout de forces. Les pieds et les mains gelés, le voilà +maintenant, pauvre masse presque inerte, à la charge de ses compagnons +défaillants. Dans cette conjoncture, il connaît son devoir, il l'a +formulé lui-même, devant des amis, avant son départ pour l'Antarctique. +En une pareille entreprise, avait-il déclaré, tout homme qui tombe +malade et de ce fait met en péril la vie de ses camarades doit avoir le +courage de disparaître. Oates est de ceux dont les actes ne démentent +pas les paroles: réunissant ses dernières forces, il se lève, sort de la +tente, et disparaît dans le blizzard, afin de libérer ses camarades.</p> + +<p>Malgré la violence de la tempête, les trois survivants se remettent +aussitôt en route. Le gros dépôt du <i>One Ton Camp</i> n'est plus loin, et +là est le salut. Après cinq nouvelles étapes terribles, au moment de +toucher le but, l'ouragan oblige les malheureux affamés à camper. Ils +n'ont plus que deux jours de vivres, en comptant toutes les miettes +soigneusement ramassées au fond des caissons. D'ici là la tempête +mollira... tout espoir n'est donc pas perdu. Dans l'attente anxieuse +quarante-huit heures se passent, mais jamais le vent n'abat; toujours +l'ouragan souffle comme un hululement de mort... Maintenant plus rien à +se mettre sous la dent; c'est la famine complète. Dans l'hallucination +que produit la faim, ces héros revivent leur admirable épopée; en rêve, +comme une gloire céleste, ils revoient ce pôle pavoisé de <i>l'Union Jack</i> +pour lequel ils ont sacrifié leurs vies; puis, peu à peu, leurs forces +défaillent...</p> + +<p>Huit mois plus tard, le 12 novembre 1912, un détachement, parti des +quartiers d'hiver à la recherche des disparus, découvrait leur tente et +auprès d'elle leur traîneau, au milieu de la grande solitude. Contre +cette pauvre petite chose perdue dans cette immensité, unique saillie au +centre de la plaine infinie, les blizzards de l'hiver avaient épuisé +vainement leur violence. A peine la toile de la tente avait-elle un peu +fléchi. La neige, sèche comme une poussière, l'avait fouettée éperdument +sans s'y accrocher jamais, sans s'amonceler contre l'obstacle.</p> + +<p>De loin, c'était simplement un campement abandonné... Le chef du groupe +avance le premier, tête nue, et, soulevant la portière de l'abri, il +découvre la chambre funèbre. Un simple coup d'oeil permet aux assistants +émus de reconstituer le dernier acte du drame.</p> + +<p>Le capitaine est là, près du seuil, étendu tout de son long sur son sac +de couchage, tandis que Wilson et Bowers reposent dans leurs sacs. Ils +ont donc succombé les premiers, et, malgré sa propre faiblesse, leur +chef a trouvé l'énergie de les ensevelir dans ces suaires de fourrure, +en attendant que la mort vienne le prendre à son tour. Tous ont gardé un +air calme et semblent dormir. Wilson, raconte le lieutenant Gran, du +détachement de secours, était placé juste en face de l'entrée, à moitié +dressé, le buste appuyé contre la paroi de la tente, le visage éclairé +par un doux sourire; on eût dit qu'il allait s'éveiller. Même dans la +mort, l'excellent docteur, le boute-en-train de l'expédition, avait +gardé son amabilité habituelle; il semblait avoir accueilli la triste +visiteuse avec son affabilité coutumière... «Ce sourire sur cette bonne +physionomie à jamais glacée, ajoute Gran, nous fendit le coeur, et +devant ce spectacle profondément navrant nous demeurâmes tous comme +pétrifiés.»</p> + +<p>Le matériel de la tente, les échantillons géologiques, les registres +d'observation, les carnets de notes, et tout d'abord l'émouvant message +de Scott au peuple anglais qui a été placé bien en évidence, sont +pieusement recueillis. Ensuite on récite les prières des morts; puis, +enlevant les piquets de la tente, on laisse retomber la toile sur les +dépouilles des trois héros. Par-dessus ce linceul, des blocs de neige et +de glace sont entassés sur une hauteur de cinq mètres, et, au sommet de +ce monticule, les quatre Anglais plantent une simple croix faite de deux +skis entre-croisés, suprême hommage aux morts qui reposent là où ils +sont tombés.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/015.png"><br><b> +Le retour en Nouvelle-Zélande, pavillon<br> + en berne, du navire de l'expédition, le<br> + <i>Terra-Nova</i>.</b></p> + +<h3>LES DERNIERES LIGNES ÉCRITES PAR LE CAPITAINE SCOTT</h3> + +<p>L'expédition Scott demeurera un de ces magnifiques exemples de courage +et de grandeur morale qui honorent l'humanité entière. Qui ne se sentira +pris d'une profonde admiration pour ce chef de mission qui, dans les +affres de la mort, trouva encore la force d'exalter la grandeur de son +pays dans cette page si simple, si surhumainement émouvante et désormais +immortelle:</p> + +<p>Notre désastre est dû, écrit Scott mourant, non à des vices +d'organisation, mais à la malchance dans toutes les situations +difficiles dont nous avions à triompher.</p> + +<p>1° La perte de poneys survenue en 1911 m'obligea à partir plus tard que +je ne l'avais tout d'abord résolu et réduisit la quantité de vivres que +nous emportâmes.</p> + +<p>2° Le mauvais temps à l'aller, notamment la longue tourmente éprouvée +sous le 83° de latitude, retarda notre marche.</p> + +<p>3° La neige molle sur les pentes inférieures du glacier Beardmore +ralentit encor: nos progrès.</p> + +<p>Avec énergie, nous avons lutté contre ces circonstances adverses et en +sommes venus à bout, mais au prix de larges prélèvements sur nos vivres +de réserve. Approvisionnements, vêtements, organisation de la longue +file de dépôts établie sur le plateau et sur la route du Pôle, longue de +1.300 kilomètres, tout nous a donné pleine satisfaction.</p> + +<p>Notre groupe aurait rallié le glacier Beardmore en parfait état et avec +une réserve de vivres, sans la défaillance extraordinaire d'Evans, le +dernier que nous nous attendions à voir faiblir.</p> + +<p>Jamais des êtres humains n'ont souffert autant que nous pendant ce +dernier mois; en dépit du mauvais temps, nous aurions cependant réussi à +passer, sans la maladie du capitaine Oates, sans la diminution de la +provision de combustible contenue dans les dépôts, diminution +inexplicable, sans, enfin, ce dernier ouragan. Il nous a arrêtés à 20 +kilomètres du dépôt où nous avions l'espoir de trouver les vivres +nécessaires.</p> + +<p>Eut-on jamais plus mauvaise chance? Nous sommes arrêtés ici, à 11 milles +(20 kilomètres) du dépôt du <i>One Ton Camp</i>, n'ayant plus que deux jours +de vivres et du pétrole pour préparer un seul repas.</p> + +<p>Nous sommes faibles; je peux à peine tenir la plume. Pour ma part, je ne +regrette pas d'avoir entrepris cette expédition; elle montre l'endurance +des Anglais, leur esprit de solidarité, et prouve qu'ils savent regarder +la mort avec autant de courage aujourd'hui que jadis.</p> + +<p>Nous avons couru des risques; nous savions d'avance que nous allions les +affronter.</p> + +<p>Les choses ont tourné contre nous; nous ne devons pas nous plaindre, +mais nous incliner devant la décision de la Providence, résolus à faire +de notre mieux jusqu'à la fin.</p> + +<p>Si dans cette entreprise nous avons volontairement donné nos vies, c'est +pour l'honneur du pays. J'adresse donc un appel à mes compatriotes et +les prie de veiller à ce que ceux dont nous étions les soutiens ne +soient pas abandonnés.</p> + +<p>Eussions-nous survécu, le récit que j'aurais fait des souffrances, de +l'endurance et du courage de mes compagnons eût profondément ému tous +les coeurs anglais. Ces notes frustes et nos cadavres diront nos +épreuves, et certainement un grand et riche pays comme la +Grande-Bretagne assurera convenablement l'avenir de nos proches.</p> + +<p>Ce morceau, digne des plus belles pages de Plutarque, constitue la plus +magnifique des leçons d'héroïsme et d'ardent patriotisme. Aussi, pour +exalter l'esprit de la jeunesse et développer chez elle la fierté du nom +anglais, ce message suprême a-t-il été lu et commenté dans toutes les +écoles publiques. A travers l'empire entier, l'admirable mort de Scott +et de ses compagnons a fait passer un frisson d'orgueil national et +réveillé l'esprit d'entreprise. Aux yeux de tous, l'exploration de +l'Antarctique qui, jusque-là, laissait les grandes masses indifférentes, +apparaît maintenant comme un des facteurs de la grandeur britannique.<br> + +<span class="rig"><span class="sc">Charles Rabot.</span></span></p><br><br> + +<p><i>Pour les deux photographies rapportées des lieux de la mort de Scott +par les membres de l'expédition de secours, ceux-ci ont pu fournir +eux-mêmes les légendes. Il n'en a pas été ainsi pour les trois clichés +trouvés non développés dans la tente où succombèrent les explorateurs. +Ce qu'ils représentaient n'était pas douteux. Mais sur ces visages +fatigués, hâtés, graisseux, on pouvait hésiter à mettre des noms. +L'identification que nous en donnons est pourtant certaine, et une note +dans un carnet de l'expédition indique expressément comment le groupe +complet fut pris, au Pôle même, par le lieutenant Bowers. Celui-ci est +également l'auteur du cliché de la tente d'Amundsen. Quant au traîneau +auquel sont attelés quatre des explorateurs, il paraît bien avoir été +photographié par le capitaine Scott lui-même.</i></p> + +<br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/016.png"><br><b>Les pavillons des puissances (Allemagne, France,<br> +Autriche-Hongrie, Italie, Angleterre) flottant sur la forteresse de +Scutari d'Albanie.</b></p> + +<h3>LES PUISSANCES EN ALBANIE</h3> + +<p>A Scutari, maintenant, le drapeau monténégrin qui s'était substitué au +drapeau ottoman, est à son tour remplacé par les pavillons des grandes +puissances, Angleterre, Italie, Autriche-Hongrie, France, Allemagne, +dont les détachements occupent la ville. Une commission d'officiers de +la flotte internationale--auxquels tous les habitants sont invités à +obéir sous peine d'encourir les pénalités prévues par la loi +martiale--dirigera les services jusqu'à ce qu'un gouvernement autonome +soit établi en Albanie. Cette commission, présidée par le vice-amiral +anglais Burney, a déjà commencé ses travaux et pris d'utiles mesures +administratives. La surveillance des douanes est confiée à un officier +nommé par le corps consulaire. Les distributions de vivres aux indigents +se poursuivent avec méthode, et une commission sanitaire, composée de +médecins albanais, autrichiens et italiens, a pris d'urgence les mesures +réclamées par le mauvais état sanitaire de la ville.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/017a.png"><br><b>Panorama de Santi Quaranta, port de ravitaillement de<br> +Janina, Argyrocastro et Delvino.</b></p> + +<h4>EN EPIRE HELLÈNE</h4> + +<p>Au moment où se prépare le partage, entre les alliés balkaniques, des +territoires conquis par eux, où se décident des tracés de frontières qui +vont, quoi qu'il advienne, causer plus d'une déception, le <i>Temps</i> avec +cette préoccupation constante de l'actualité qui l'anime et à laquelle +il doit son allure vivante et, dirait-on, éternellement jeune, chargeait +l'un de ses plus actifs collaborateurs, M. René Puaux, d'une mission +d'études en Epire. Notre excellent confrère a envoyé à son journal des +articles substantiels, vivement colorés et de forme brillante; mais il a +bien voulu nous réserver les clichés photographiques qui en forment la +pittoresque illustration. Ce sont de beaux paysages aux lignes nobles, +où de sombres cyprès dressent dans des ciels limpides leurs silhouettes +classiques; puis, fatalement dans cette région où les haines de races +sont ardentes et où la lutte fut farouche, des visions lamentables de +ruines, et, d'autre part, spectacle plus inopiné, des tableaux de fêtes +agrestes tout à fait charmants et bien doux à nos coeurs: car, dans tout +le cours de son voyage, M. René Puaux se vit, à sa grande surprise, à sa +profonde émotion, l'objet de manifestations enthousiastes de la part de +cette malheureuse population épirote qui n'avait pas vu un étranger +depuis au moins un demi-siècle, mais qui, nourrie d'une certaine +tradition, a gardé sa foi en la France, comme en une nation libératrice.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/017b.png"><br><b>Les habitants de Loukovo venus, avec des drapeaux grecs<br> +et français, au-devant de notre compatriote, M. René Puaux.</b></p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/017c.png"><br><b>L'envoyé du <i>Temps</i>, M. René Puaux, à Nivitza, devant sa<br> +porte décorée d'un drapeau grec et d'un drapeau français.</b></p> + +<p>Salué à Santi Quaranta par des ovations chaleureuses, le voyageur, le +Français, croit «avoir connu l'unique expérience d'une touchante +popularité». Mais il arrive à Nivitza:</p> + +<p>«... Au milieu d'un petit bois d'oliviers, à deux cents mètres des +premières maisons, écrit-il, un spectacle inattendu me fit tirer en +arrière la bride de mon cheval. Une partie de la population était là, +et, au milieu d'un groupe d'une vingtaine de petites filles tenant de +gros bouquets de fleurs des champs, trois gamins brandissaient deux +drapeaux grecs et un drapeau français. Je mis pied à terre, et alors un +vieillard aux longues moustaches blanches tranchant sur le teint recuit +des joues s'avança. Il tenait, entre ses doigts qui tremblaient fort, +une feuille de papier écolier sur laquelle était écrit son discours: une +harangue émue où il était question de la France protectrice des faibles +et des causes justes, où l'on disait que les pauvres gens de Nivitza +préféraient maintenant mourir que de ne pas être Grecs.»</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/017d.png"><br><b>La côte de l'Epire hellène et le canal de Corfou.</b></p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/018a.png"><br><b>La petite ville de Chimara, qui avait su rester grecque<br> +même sous la domination turque.</b></p> + +<p>Des vivats: <i>Zito Hellas! Zito Gallia! Zito Enossis!</i> (Vive la Grèce! +Vive la France! Vive l'Union!) saluent ces paroles. Ce sont des cris qui +deviendront vite familiers aux oreilles de M. René Puaux, car ils +retentiront sur sa route à chaque étape, à Saint-Basile, à Loukovo, à +Pikerni, à Chimara, à Delvino, à Argyrocastro, où s'y mêlera même le cri +de <i>Zito Chronos!</i> (Vive le <i>Temps!</i>).</p> + +<p>Un cortège se forme «marchant à la file indienne, vu l'étroitesse du +sentier, les drapeaux grecs et français en avant».</p> + +<p>On entre dans le village. Hélas! c'est un amas de ruines:</p> + +<p>«Les Albanais, au soir du 13 décembre dernier, ont mis le feu à la +plupart des maisons que leurs habitants avaient hâtivement quittées à +leur approche. Il resta cinq vieilles femmes impotentes et deux +vieillards qui furent jetés dans le brasier. De leurs enfants qui +étaient demeurés avec eux, l'un fut assassiné dans la chambre même où +j'écris.»</p> + +<p>Et à ce village de décombres il ne demeure qu'une parure, le séculaire +platane de sa grand'place, à l'ombre duquel, aux jours calmes, on se +réunit pour causer ou rêver.</p> + +<p>Cet enthousiasme pour la Grèce comme ces visions d'horreur eurent vite +fait de convertir M. René Puaux aux convictions de ces braves gens, à +leurs espoirs. Avec eux, il croit fermement qu'ils ne peuvent plus être +abandonnés comme des otages aux fureurs de leurs oppresseurs albanais. +«Ce n'est pas, proclame-t-il dès les premiers pas qu'il fait parmi ces +Hellènes de coeur, ce n'est pas le gouvernement grec qui veut l'annexion +de l'Epire, ce sont les Epirotes qui réclament leur union à la Grèce.»</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/018b.png"><br><b> Un vieux Chimariote.</b></p> + +<p>Ses dernières haltes ne font que l'ancrer plus profondément dans cette +conviction.</p> + +<p>A Chimara, où les hommes vont bardés de cartouchières et le fusil au +poing et où les querelles mortelles devraient être fréquentes, il admire +le régime paternel des «démogéronties», conseils de vieillards +administrant les affaires en commun, qui réussissent, à force de +sagesse, à maintenir parmi ces belliqueux une paix relative. Et les +droits de cette petite ville à la nationalité grecque lui paraissent +plus sacrés encore que ceux d'aucune autre:</p> + +<p>«Les droits de Chimara à l'union avec la Grèce sont autant motivés par +ses traditions, son patriotisme, que par sa situation géographique et +économique. C'est le dernier clou planté au pavillon bleu et blanc en +haut de la hampe de la côte d'Epire; mais il est si bien enfoncé +qu'aucune tempête ne pourra l'arracher; l'étoffe tout entière cédera +plutôt!... Chimara ne peut pas ne pas être grecque, parce qu'elle l'est +déjà. Les Chimariotes sont célèbres dans tout le royaume hellénique. On +les cite en exemple de patriotisme. Ils ont droit aujourd'hui à la +récompense de leur attachement à la mère patrie.»</p> + +<p>Quand, enfin, il a été témoin des manifestations de respect, +d'attachement, d'amour, dont fut l'objet, à Korytza, le nouveau +diadoque, visitant la contrée conquise, il lui sembla bien décidément +que la voix de ce peuple était la voix de Dieu lui-même.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/018c.png"><br><b>EN ÉPIRE HELLÈNE.--La côte d'Epire, le canal de Corfou,<br> +et l'île, de Corfou elle-même à l'horizon, vus de +Chimara.</b>--<i>Photographies René Puaux.</i></p> +<br><br> + +<h3>CE QU'IL FAUT VOIR</h3> + +<h4>LE PETIT GUIDE DE L'ÉTRANGER</h4> + +<p>Il faut voir l'exposition des Chiens. Il faut même se presser de l'aller +voir, car elle sera fermée dans trois jours.</p> + +<p>A dire vrai, cette exposition n'embellit pas le coin de Paris où elle +est placée. Aux Tuileries, sur cette admirable terrasse du Bord de l'eau +devant laquelle la place de la Concorde déploie le plus somptueux de nos +panoramas parisiens, s'alignent les baraquements bas de fer et de toile +grise où sont retenus prisonniers--pour leur gloire!--nos plus beaux +chiens. Le long des cages grilles, de la paille s'éparpille, des +gamelles traînent, des pancartes-réclames de biscuits et de produits +«désodorisants» sont accrochées. Des joueurs de cors de chasse soufflent +leurs airs mélancoliques sur un parterre de petites tables autour +desquelles des buveurs sont assis. L'Orangerie sert d'asile à un petit +Salon de peintres de chiens et de sculpteurs pour chiens, que continue, +au dehors, l'exposition en plein vent des vêtements, des colliers, de la +pharmacie, des nourritures de chiens...</p> + +<p>Et cela aurait la vulgarité des pires fêtes foraines, si deux +attractions de qualité supérieure ne faisaient de cette exposition +canine un spectacle, au total, charmant. Ces attractions, ce sont les +chiens eux-mêmes; et, autour d'eux, <i>celles</i> qui les regardent.</p> + +<p>La première série des sujets exposés n'avait guère attiré aux Tuileries +que des élégances... masculines. C'était la série des chiens sérieux; +j'entends les chiens chasseurs... Braques d'Auvergne, braques +Saint-Germain, setters et pointers, orgueilleusement alignés derrière +leurs grilles, à côté des boxes plus vastes où rêvaient, endormies dans +la paille, en paquets, les meutes des tekels, des bassets griffons, des +beagles. Il y avait bien le clan aristocratique des lévriers, autour +desquels on vit s'agiter de délicieux chapeaux de printemps; les +chapeaux de «celles qui regardent». Mais ce n'est qu'à la seconde série +qu'elles affluent, celles qui regardent: la série de maintenant; celle +des petits chiens. Chiens-bibelots, chiens-joujoux, qui ne servent à +rien, qui coûtent des prix fous, et qu'on adore. Un salon spécial a été +aménagé pour eux. De minuscules cages en font le tour; et les voici +tous, enrubannés, pomponnés, parfumés, fleuris, précieusement vêtus: +caniches loulous d'Alsace et de Poméranie, King Charles, havanais et +pékinois, levrons et carlins, fox-terriers et papillons... Grelottants, +hargneux, terrifiés par la foule et le bruit... Mais l'amusant tapage, +où se confondent les bruits des voix, des rires, des aboiements! Le joli +tableau de frivolité spirituelle, d'élégance, de tendresse jolie... et +un peu comique, et comme décidément la femme créée par Paris, si je puis +dire, est intéressante à regarder, en quelque attitude qu'on la +surprenne!</p> + +<p class="mid">*<br>* *</p> + +<p>Ainsi l'avez-vous vue suivre une grande vente, rue de Sèze, chez Georges +Petit?</p> + +<p>C'est encore une chose à voir, et tout à fait un spectacle de l'instant +de l'année où nous sommes. Pourquoi? On n'en sait rien. Le +commissaire-priseur a des raisons que la raison ne connaît pas. Ce qui +est certain, c'est qu'il y a à Paris une saison pour les «grandes ventes» +comme pour les grands dîners, les ballets russes et les grandes épreuves +de Longchamp. Et nous voilà au coeur de cette saison-là. Que l'étranger +ne s'illusionne point; le <i>décor</i> n'est pas plus séduisant ici qu'à +l'exposition canine. Mais ce sont les figures qui sont bien amusantes, +là aussi, à observer.</p> + +<p>La grande salle d'exposition est comme déshabillée. On en a supprimé les +grands vélums qui la plafonnent d'ordinaire, et par l'immense verrière +tombe un jour cru sur les figures des gens. Le long des cimaises, à la +place des tableaux, s'alignent des tapisseries à vendre, des bois de +lit, des glaces «de style», toutes sortes de pièces d'ameublement qui +font ressembler les murs de ce hall à ceux d'un magasin d'accessoires.</p> + +<p>Au fond, la tribune où s'agite, les bras en l'air, un homme avec lequel +d'autres hommes échangent, à distance, des propos brefs, des appels de +nombres suivis de temps en temps d'un coup--frappé sur la tribune--du +marteau d'ivoire que M. le commissaire tient à la main. Les objets à +vendre sont promenés sous les yeux des amateurs, assis en rang sur des +fauteuils de velours rouge qui font penser à <i>l'orchestre</i> d'un petit +théâtre... d'un petit théâtre où l'on s'écraserait en plein jour. Foule +mêlée. Des marchands, des marchandes, des oisifs sans le sou qui +viennent regarder vendre un tabouret 6.000 francs, et 45.000 une table à +thé; des gens de sport, des <i>club-men</i> connus et très salués, des femmes +du monde, des femmes de théâtre, très entourées aussi. Que +viennent-elles faire là? Acheter des choses? Oh! que non. Elles viennent +simplement satisfaire la curiosité de savoir qui est celui qui payera +45.000 francs la petite table à thé, et goûter le plaisir d'avoir vu sa +figure.</p> + +<p>Car c'en est un! une surenchère, c'est une course d'argent, comme une +course de chevaux est un match de vitesse, ou comme un match de boxe est +une course de poings! Et rien n'intéresse plus les femmes que d'assister +à une victoire, et d'avoir devant elles une figure de vainqueur à +regarder,--que ce vainqueur soit un pugiliste, un jockey, ou un monsieur +assez riche pour payer 45.000 francs une petite table à thé.</p> + +<p>Un conseil: que l'étranger qui, cette semaine, se sera offert chez +Georges Petit le spectacle <i>sportif</i> d'une grande vente ne manque pas de +s'arrêter (dans la même maison) à l'Exposition des délicieuses +<i>Sanguines</i> d'Albert Fourié. Cela aussi, c'est à voir.</p> + +<p class="mid">*<br>* *</p> + +<p>Et ce qui est à voir encore, c'est la double Exposition dont le «tri +centenaire» de Lenôtre fournit en ce moment le sujet aux amateurs de +jardins. Je dis: double, je devrais dire: triple. Ce fut, il y a une +dizaine de jours, pour commencer, l'Exposition ouverte à la Bibliothèque +Le Peletier Saint-Fargeau des vieux livres, des estampes et des plans où +nous est racontée l'histoire des jardins de Paris. Puis, cette semaine, +le Salon de Bagatelle et cette exposition charmante de l'Art des jardins +où la Nature et l'Art se montrent si parfaitement dignes l'un de l'autre +qu'on ne sait plus si c'est le peintre qui a pris ses modèles chez le +jardinier ou le jardinier qui a imité le peintre. Et voici enfin que, +depuis hier, une troisième exposition s'ouvre au pavillon de Marsan; et +c'est encore aux jardins qu'elle est consacrée, et la mémoire de Lenôtre +qu'elle évoque.</p> + +<p>Peut-être tous les étrangers ne comprendront-ils pas pourquoi le trois +centième anniversaire de Lenôtre suscite parmi nous cette sorte +d'emballement. Il faudra donc leur expliquer qu'ici encore il y a, à +côté de la raison qu'on voit, la raison qu'on ne voit pas. Sans doute, +Lenôtre fut l'exquis dessinateur des jardins de Versailles, de +Saint-Cloud, de Meudon, de Dijon, de Sceaux; des canaux de +Fontainebleau; de la terrasse de Saint-Germain; mais il fut surtout +l'homme d'une <i>idée</i> qui, plusieurs fois depuis deux siècles, a cessé +chez nous d'être à la mode, et de laquelle--en politique aussi bien +qu'en art--semblent s'éprendre de nouveau les esprits. L'architecture de +Lenôtre, c'est un symbole de méthode, de discipline, de beauté claire et +d'ordre tranquille. Et voilà pourquoi nos imaginations surmenées et +désorientées à la fois par deux siècles d'indépendance trouvent Lenôtre +charmant. Elles se reposent en lui, de toutes les manières...<br> + +<span class="rig"><span class="sc">Un Parisien.</span></span></p><br><br> + +<h3>AGENDA (24-31 mai 1913)</h3> + +<p><span class="sc">Expositions artistiques</span>.--<i>Paris</i>: Grand Palais: Salon de la Société des +Artistes français; Salon de la Société nationale des Beaux-Arts.--Petit +Palais: exposition de David et ses élèves.--Ancien hôtel de Sagan (3, +rue de Constantine): objets d'art du Moyen Age et de la Renaissance, au +profit de la Croix-Rouge française.--Union centrale des Arts décoratifs +(pavillon de Marsan): le <i>23 mai</i>, ouverture d'une exposition +rétrospective de l'Art des jardins en France (tapisseries, peintures, +dessins, gravures).--Hôtel Le Peletier de Saint-Fargeau (9, rue de +Sévigné): Promenades et Jardins de Paris depuis le quinzième siècle +jusqu'à 830. --A Bagatelle (bois de Boulogne): exposition de l'Art du +jardin.--Hôtel de Sens (1, rue du Figuier); exposition des Artistes du +IVe arrondissement--A l'Office tunisien (2, rue Meyerbeer): oeuvres des +frères Delahogue, vues de Tunisie et d'Algérie.</p> + +<p><span class="sc">Vente d'art</span>.--Galerie Manzi-Joyant (15, rue de la Ville-l'Évêque): le +<i>30 mai</i>, vente de l'atelier de J.-B. Carpeaux, groupes, statuettes, +bustes; la Danse, Ugolin et ses enfants (groupes originaux en terre +cuite).</p> + +<p><span class="sc">Conférences</span>.--A la Bibliothèque Saint-Fargeau (29, rue de Sévigné), tous +les vendredis à 4 heures, conférences sur <i>les Jardins et Promenades de +Paris</i>,--Hôtel de Sens (rue du Figuier): le 1er juin, à 4 heures: +conférence de M. Emile Berna: à l'Exposition des artistes du IVe +arrondissement.</p> + +<p><span class="sc">L'Exposition d'horticulture</span>.--Au Cours la Reine: jusqu'au <i>26 mai</i>, +exposition de printemps de la Société nationale d'horticulture.</p> + +<p><span class="sc">L'Exposition canine</span>.--Terrasse de l'Orangerie (Jardin des Tuileries): +jusqu'au <i>26 mai</i>, exposition canine internationale.</p> + +<p><span class="sc">A la Sorbonne</span>.--Le <i>25 mai</i>, à la Sorbonne, assemblée générale de la +Société centrale de Secours aux naufragés, pour la distribution des +récompenses aux sauveteurs, sous la présidence de l'amiral Duperré.</p> + +<p><span class="sc">Fêtes de charité</span>.--A la Comédie-Royale, le 24 mai, à 2 heures: +représentation de gala au bénéfice de l'Oeuvre de la Miséricorde, +présidée par la comtesse de Piennes, née Mac-Mahon.--Au Trocadéro, le 24 +mai en soirée: représentation au bénéfice de l'Oeuvre du théâtre à la +caserne.--Le <i>29 mai</i>, au Trocadéro, matinée de gala, au profit de +l'Oeuvre française des enfants d'artistes.--Au théâtre des +Champs-Elysées: le <i>1er juin</i>, fête de bienfaisance, au bénéfice de la +Société de charité maternelle, présidée par Mme la duchesse de Mouchy.</p> + +<p><span class="sc">Sports</span>.--<i>Courses de chevaux</i>: le <i>24 mai</i>, Saint-Ouen; le <i>25</i>, +Longchamp, Bordeaux; le <i>26</i>, Saint-Cloud; le <i>27</i>, Saint-Ouen; le <i>28</i>, +le Tremblay; le <i>29</i>, Longchamp; le <i>30</i>, Maisons-Laffitte; le <i>31</i>, +Enghien.--<i>Aviation</i>: le <i>1er juin</i>, match +Garros-Audemer.--<i>Automobile</i>: le <i>25 mai</i>, course de côte de Limonest +(Rhône); à la même date, à Reims, Grand Prix de Champagne +(motocyclettes).--<i>Escrime</i>: aux Tuileries, continuation de la Grande +semaine des armes de combat: le <i>24 mai</i>, championnat; le <i>25</i>, +championnat de baïonnette, critérium des champions, prix Hauzeur +(finale).--<i>Boxe</i>: le <i>28 mai</i>, à la salle Wagram, Grand Prix de Paris +(amateurs) de boxe anglaise.--Le <i>1er juin</i>, à l'Exposition universelle +de Gand, match Georges Carpentier-Bombardier Wells.</p> +<br><br> + +<h3>LES LIVRES & LES ÉCRIVAINS</h3> + +<h4><span class="sc">Les livres de l'énergie française</span></h4> + +<p>«L'armée, écrit le lieutenant Psichari dans le beau livre qu'il rapporte +de la brousse africaine, l'armée est la meilleure école qui soit au +monde, surtout l'armée de métier. L'armée seule aujourd'hui, malgré les +efforts que l'on a fait, possède une tradition. Et c'est là que réside +toute sa vertu.» Ce mot vertu, vous devez l'entendre dans le sens +puissant que lui donnaient les anciens: énergie, courage, amour de +l'action périlleuse, dédain des quiétudes médiocres et des jouissances +égoïstes d'une vie sans effort. La vertu de l'armée est dans sa +tradition.</p> + +<p>Hors des casernes et des garnisons trop douces de la métropole, au camp, +au feu, dans les sables perdus des nouvelles France, la tradition +échappe aux influences dissolvantes. Il n'y a plus là une armée d'hier +et une armée d'aujourd'hui. Les uniformes ont pu changer. Mais l'âme est +demeurée la même et vous n'en sauriez douter après avoir lu les quatre +livres signés par quatre officiers de notre armée de métier, notre armée +coloniale, souvenirs ou romans vécus, que nous venons de recevoir +presque simultanément et qui sont des livres de foi ardente dans +l'énergie de notre race.</p> + +<p>L'un de ces livres, <i>En colonne</i>, par le général Bruneau (1), évoque les +fastes algériens d'il y a quarante ans. Les trois autres: <i>Gens de +guerre au Maroc</i>, par M. Emile Nolly (2); <i>les Amis de mon ami Fou Than +ou les Aventures de six marsouins en Chine</i>, par M. Léo Byram (3); et +<i>l'Appel des armes</i>, par M. Ernest Psichari (4), nous disent les gestes +héroïques de ce temps, et les sacrifices consentis pour la plus grande +France par les jeunes hommes d'aujourd'hui.</p> + +<p>Deux générations de soldats surgissent de ces quatre volumes. Elles ne +s'opposent pas. Elles se dressent ensemble, avec le même élan, le même +regard, la même jeunesse, et le même cri de ralliement.</p> + +<p>Les livres, cependant, sont de talents très divers. Les épisodes ne s'y +ressemblent pas. Ces soldats de notre race, qui transportent en Afrique +et en Asie, dans la défense et la conquête, le meilleur de l'énergie +française, ont eu, dans la vie collective des camps, une vie propre et +lss plus différentes aventures.</p> + +<p>Nous avons déjà fait connaître à nos lecteurs plusieurs des récits du +général Bruneau qui est le plus ancien, <i>l'ancien</i>, des conteurs +militaires dont nous nous occupons aujourd'hui. Le général Bruneau +représente la génération doyenne. Il a fait la terrible et néfaste +guerre dont il nous a dit les héroïsmes désespérés (5). Puis il a +pacifié l'Algérie en révolte, et ce sont ses souvenirs d'Afrique, +combats et chasses, qu'il réunit maintenant en un livre charmant +d'entrain jeune, de verve pittoresque, et de patriotique confiance. Il +conte comme Marbeau, comme Parquin et comme du Barail. Il nous entraîne +en gaieté, droit au feu, ou au péril, sous quelque forme qu'il s'offre. +Lisez <i>Johann, le Blocus de Djelfa, le Rallye-Paper, Un raid +d'infanterie, le Combat de l'oued Cheref, Entre la vie et la mort.</i> Vous +verrez comme y sont admirablement évoqués, en pleine action, nos +Africains d'hier, et vous verrez aussi combien ces Africains d'hier, +guerriers ou civilisateurs, ressemblent, par les qualités profondes et +brillantes qui font l'âme du soldat français, à nos «Marocains» +d'aujourd'hui.</p> + +<p>(1) Ed. Calmann-Lévy; 3 fr. 50.--(2) Librairie Plon, 3 fr. 50.--(3) +Calmann-Lévy, 3 fr. 50.--(4) Ed. Oudin, 3 fr. 50.--(5) <i>Récits de +guerre</i>, éditeur Calmann-Lévy. 3 fr. 50.</p> + +<p>«Trop longtemps--écrit, à la veille de marcher sur Fez, M. Emile Nolly, +l'éloquent et immédiat historien de nos <i>Gens de guerre au Maroc</i>--les +jeunes hommes de France ont laissé le sabre au fourreau. L'espoir de +dégainer enfin les lames claires, d'ouïr la musique ardente des balles, +ranime le feu sacré qui couvait sous la cendre: l'instinct guerrier de +la race, qu'assoupissaient, depuis l'Année terrible, les sophismes des +pacifistes s'éveille et rugit.»</p> + +<p>Voilà ce que dit M. Emile Nolly. M. Ernest Psichari va peut-être plus +avant encore. Le cas particulier de ce jeune romancier militaire dont le +manuscrit est daté de Mauritanie--décembre 1909, novembre 1912--est tout +à fait intéressant. M. Ernest Psichari, qui, avant de s'engager dans +notre armée coloniale, poursuivit et acheva en Sorbonne de fortes études +philosophiques, appartient à cette génération neuve d'intellectuels dont +une retentissante enquête de notre confrère <i>l'Opinion</i> nous révéla non +point l'existence mais, déjà, l'importance dans l'État. Ces forces +jeunes, dégagées des sensibilités déprimantes, libérées du poison de la +critique, se sont élancées dans la vie avec un furieux appétit d'idéal. +Et par dégoût de cette rhétorique mortelle qui a tout détruit autour +d'elle, qui a comme vidé le monde de sa lumière, ces nouveaux venus ont +proclamé la nécessité du retour à l'action, l'action brutale, primitive, +qui nous rendra l'élan nécessaire pour remonter aux étoiles.</p> + +<p>«Beaucoup de Français, constate M. Ernest Psichari, ont ressenti l'ennui +de vivre dans un monde trop vieux. «Où trouver, se disaient-ils, une +raison d'être? Où trouver une règle, une loi? Où trouver, dans le +désordre de la cité, un temple encore debout?» Ils cherchaient, en +tâtonnant, une grande pensée. Avec plus de foi, ils seraient entrés au +cloître. Mais aujourd'hui les cloîtres servent de musées.»</p> + +<p>Reste l'armée, seule traditionnelle, l'armée de métier, l'armée de +l'éblouissante Afrique, où l'on apprend la haine du faux, du truqué, de +tout «l'écoeurant bavardage des commis-voyageurs de la pensée humaine», +et où l'on se sent l'âme plus solennelle en partageant l'extase des +Maures devant le ciel. «Traverse la vie en barbare plutôt que de finir +en byzantin!», dira ou à peu près le capitaine Nangès à son élève, le +soldat Maurice Vincent, un converti de la veille, entraîné dans les +sables brûlants de la Mauritanie. Et le jeune homme, ardent à revivre +selon les lois de sa race, écrira à sa fiancée: «Il y a des moments où +je voudrais mourir sur un champ de bataille tant je suis heureux de +vivre.» Il a cessé de jouer Tristan et Yseult. Il marche désormais avec +Parsifal.</p> + +<p>Telles sont les idées exprimées. Nous ne nous arrêterons point sur le +roman lui-même qui tient compte, avec une très juste observation, des +réalités de la vie, des défaillances d'âmes, des communes misères +humaines. Et il y a aussi des décors, adroitement brossés en exactes +couleurs, dans le livre de M. Ernest Psichari et dans celui de M. Emile +Nolly, car ces «barbares». pour le fond, sont, pour la forme, des +artistes.</p> + +<p>Quant à M. Léo Byram dont la sensibilité se fait plus immédiate, plus +attentive, plus humaine, il nous fait aimer jusqu'en leurs défauts, +jusqu'en leurs erreurs dessinées finement par leur sage ami chinois, Fou +Than, ces humbles coloniaux détachés en Asie, dont la vie rude «est si +peu favorisée du destin qu'ils estiment une grâce insigne d'échapper à +la fièvre ou à la mort».</p> + +<p>Ils grognent parfois--par tradition encore--mais ils continuent, +d'instinct, à faire figure de héros. Ils sont notre armée de métier, +celle qui nous a donné notre Asie et notre Afrique,--car ce ne sont +point les milices qui conquièrent ni qui défendent les empires.<br> + +<span class="rig"><span class="sc">Albébic Cahuet.</span></span></p><br> + + +<p>Voir, dans <i>la Petite Illustration</i>, le compte rendu de <i>Romieu et +Courchamps</i>, par M. Alfred Marquiset, et des autres livres nouveaux.</p><br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/020a.png"><br><b>Les Eclaireurs de France, groupés par sections sur la<br> +place de l'Hôtel-de-Ville, avant leur réception par le Conseil +municipal.</b></p> + +<h3>LES ECLAIREURS A L'HOTEL DE VILLE</h3> + +<p>Le 12 mai dernier, alors qu'ils se trouvaient réunis, comme nous l'avons +indiqué dans notre dernier numéro, sur le terrain du génie militaire, à +Saint-Cyr, les Eclaireurs avaient été invités, par M. Henri Galli, +président du Conseil municipal, qui était venu visiter leur campement, à +se rendre, le dimanche suivant, à l'Hôtel de Ville.</p> + +<p>«Je vous promets, leur avait-il dit, une brillante réception, à laquelle +je donnerai un caractère officiel.» Dimanche dernier, en effet, dès 9 +heures, 700 boy-scouts, groupés par sections, s'alignaient en bon ordre +devant l'Hôtel de Ville, en présence d'une foule sympathique attirée par +cette petite mobilisation.</p> + +<p>Accompagnés par le président et les dirigeants de l'Association, par +leurs moniteurs et les officiers chargés de leur préparation militaire, +ils furent introduits dans la grande salle des Fêtes, où M. Henri Galli, +M. Aubanel, représentant le préfet de la Seine, M. Laurent, secrétaire +général de la préfecture de police, au nom de M. Hennion, M. Poirier de +Narçay, au nom du Conseil général de la Seine, et le général Michel, +gouverneur de Paris, délégué par le ministre de la Guerre, leur +souhaitèrent la bienvenue, en des allocutions très applaudies.</p> + +<p>Après une instructive promenade à travers l'Hôtel de Ville, les jeunes +gens, avant de partir, défilèrent, drapeau en tête, sur la place, au son +de la <i>Marche de Sambre-et-Meuse</i> jouée par la musique militaire du 46e +d'infanterie... Ayant été ainsi à l'honneur, nos petits boy-scouts vont +maintenant se remettre au travail d'un coeur plus fier, avec plus +d'ardeur que jamais.</p> + +<br><br> + +<h3>DOCUMENTS et INFORMATIONS</h3> + +<p class="rig"><span class="sc">Mme Poincaré a Berck-sur-Mer </span></p><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/019.png"><br><b>Mme Raymond Poincaré, accompagnée par M. Mesureur, visite<br> +les petits Parisiens hospitalisés à Berck-sur-Mer.</b></p> + +<p>Mme Raymond Poincaré qui consacre à nos institutions charitables toute +sa haute et active sollicitude, a visité, lundi dernier, l'hôpital +maritime de Berck-sur-Mer où les petits Parisiens tuberculeux envoyés +par l'Assistance publique reçoivent des soins attentifs et éclairés, +selon les plus récentes lois scientifiques.</p> + +<p>Lorsque Mme Poincaré les visita et s'attarda, avec un intérêt ému, +auprès des plus atteints, tous les pauvres bébés étaient dans la joie. +Chacun d'eux, en effet, tenait dans ses mains un jouet. L'oeuvre du +«Jouet gratuit» dont Mme Poincaré est l'une des dirigeantes, avait +envoyé 1.500 joujoux à Berck pour fêter la visite de la Présidente aux +petits malades.</p> + +<p>La visite à l'hôpital maritime dura deux longues heures. Mme Poincaré se +rendit ensuite à l'établissement Bouville où l'Assistance publique a +logé 200 petits garçons abandonnés et à l'établissement Vincent où, dans +les mêmes conditions, sont soignées 200 fillettes. Et, partout, la +charitable visiteuse laissa, avec un don généreux, le souvenir charmé de +ses maternelles paroles et de sa compatissante émotion.</p> + +<p class="rig"><span class="sc">La locomotive a naphtaline.</span></p><br><br> + +<p><i>L'Illustration</i> a donné, dans son dernier numéro, une description de la +curieuse locomotive à naphtaline essayée récemment au Havre. Une phrase +de cette description pourrait faire croire que nous attribuons à M. +Brillié la première application de la naphtaline au moteur à explosion. +M. Brillié nous écrit que la priorité de l'emploi de ce carburant +revient à MM. Lion et Chenier qui, en 1902, équipèrent une voiture +fonctionnant au moyen des <i>boules blanches</i>. MM. Schneider ont, depuis, +repris la question en appliquant de nouveaux principes et en utilisant +en particulier la naphtaline <i>brute</i> dont le prix de revient actuel est +d'environ 80 francs la tonne. Le prix du cheval-heure ressort ainsi à 5 +centimes, prix comparable à celui que donnent les moteurs à vapeur.</p> + +<p>Les essais du Havre ont été effectués avec le concours des chemins de +fer de l'État qui avaient mis à la disposition de MM. Schneider leur +wagon dynamomètre, avec tous ses appareils de mesure. On a pu faire +ainsi de très intéressantes constatations, qui serviront de guides pour +les nouvelles locomotives actuellement à l'étude.</p> + +<p class="rig"><span class="sc">Les pertes a la guerre.</span></p><br><br> + +<p>Est-il bien exact, comme on l'a dit ici même en se plaçant à un point de +vue un peu exclusif, que les pertes à la guerre ne dépendent que du +moral des troupes engagées, les troupes de mauvaise qualité ne subissant +que des pertes insignifiantes parce qu'elles disparaissent dès que le +combat devient sérieux?</p> + +<p>Les poltrons auraient tort de s'y fier. Pour que la fuite puisse les +sauver, il faut qu'ils deviennent invisibles et que les balles cessent +de les atteindre dans le dos à grande distance, comme le font en terrain +découvert les projectiles de l'artillerie. Il faut aussi que la +cavalerie ennemie ne puisse venir massacrer sans danger les fuyards, +comme la fait après Waterloo la cavalerie des coalisés, comme les Gallas +l'ont fait de nos jours après Adoua, et comme l'aurait fait, après +Moukden, la cavalerie japonaise si elle avait été plus nombreuse et +mieux entraînée.</p> + +<p>Il faut enfin que la captivité épargne les fuyards, car la captivité +elle-même ne sauve point les vaincus. Qu'on se rappelle la garnison d'El +Arish se rendant malgré ses chefs et massacrée après la reddition, les +régiments de Dupont capitulant à Baylen après des pertes insignifiantes +et périssant presque entièrement de misère et de maladie dans la +captivité de Cabrera; qu'on se souvienne des pontons de Plymouth et de +Portsmouth. Et l'on ne saurait oublier qu'après Sedan des milliers de +prisonniers succombèrent au camp de la Misère dans la presqu'île d'Iges, +ou périrent en captivité dans les camps où ils avaient été internés.</p> + +<p>Il y a quelques semaines à peine, c'est par dizaine de mille que la +faim, le dénuement et la maladie faisaient périr à Andrinople les soldats +qui n'avaient pas su conserver à leur pays le dernier boulevard de la +Turquie. Sans doute il n'est plus de mode aujourd'hui de massacrer les +prisonniers, mais on peut difficilement éviter que ceux-ci soient +éprouvés par les privations de toutes sortes et la famine. Il faut +prévoir en effet que, après les gigantesques batailles que nous réserve +l'avenir, l'exemple d'Andrinople se renouvellera sur une échelle plus +grande encore. C'est à grand'peine que les vainqueurs pourront subsister +sur l'espace restreint où les opérations auront brusquement accumulé +pendant quelques jours un ou deux millions d'hommes; et, quant aux +vaincus, ils n'échapperont aux sabres de la cavalerie ennemie que pour +succomber à la famine.</p> + +<p class="rig"><span class="sc">Une bizarrerie du cours de l'Eure.</span></p><br><br> + +<p>Le cours de l'Eure présente une particularité curieuse. Née entre les +forêts de Longuy et de la Ferté-Vidame, cette rivière coule, depuis sa +source jusqu'à Thivars, soit pendant 50 kilomètres, dans la direction +sud-est. Elle revient alors brusquement au nord-est, puis s'infléchit +vers le nord-ouest, parallèlement à la vallée de la Seine. Son cours +inférieur suit donc une orientation inverse de son cours supérieur.</p> + +<p>D'après les observations de M. François Bochin, signalées à l'Académie +des sciences par M. Barrois, cette anomalie provient de ce que l'Eure +actuelle est formée en partie par l'ancien cours supérieur du Loir qu +elle aurait capté à son profit.</p> + +<p>Un tel phénomène géologique est assez rare. On cite néanmoins quelques +cas analogues; un des plus intéressants est la capture de la Moselle par +la Meurthe, à l'époque lointaine où ces deux rivières communiquaient +directement entre elles.</p> + +<p class="rig"><span class="sc">Le papier de sarments</span></p><br><br> + +<p>Il y a longtemps déjà que l'on a proposé d'utiliser les sarments pour +fabriquer de la pâte à papier; mais jusqu'ici on n'avait fait aucun +essai sérieux. Grâce aux études de M. Chaptal, professeur de chimie à +l'école d'agriculture de Montpellier, la question semble résolue, et une +industrie nouvelle va s'établir dans nos régions du Midi.</p> + +<p>Les sarments, après avoir été attaqués par un mélange à chaud et dilué +d'acide nitrique et d'acide chlorhydrique, sont broyés et passés au +tamis. On obtient ainsi une pâte brunâtre, facile à décolorer par le +chlore, et dont les fibres, de longueur très variable, satisfont au +principe «que le rapport des dimensions longueur et largeur d'une fibre +doit être supérieur à 50, pour que son utilisation à la fabrication du +papier soit possible».</p> + +<p>Mêlée à de la cellulose de sapin, la pâte de sarment fournit un papier +que les professeurs de l'école de papeterie de Grenoble ont reconnu +excellent pour l'impression.</p> + +<p>Le rendement est, en général, moitié de celui que donne le bois. Ce +dernier coûtant environ 7 francs le mètre cube, soit à peu près 2 francs +les 100 kilos, on pense que les sarments pourront être payés 10 francs +la tonne. Il semble, d'ailleurs, que ce rendement puisse être dépassé; +M. Chaptal a tiré des sarments 30% de cellulose, alors que le rendement +des bois blancs feuillus, bouleau, hêtre, tremble, peuplier, varie de 29 +à 32%.</p> + +<p>M. Chaptal a calculé que la pâte produite en un an par les sarments des +vignes françaises équivaudrait en quantité à celle que fournirait +l'exploitation, par cycles de soixante ans, d'une forêt de sapins de +600.000 hectares.</p> + +<p>Sur l'initiative du syndicat agricole de Lézignan (Aude), une +souscription a été ouverte dans l'Aude et l'Hérault, en vue de créer des +usines de papier de sarment, et l'on espère pouvoir installer, à bref +délai, une quinzaine d'usines dans les seuls arrondissements de Béziers +et de Narbonne. Chacune d'elles trouverait dans un rayon de 5 kilomètres +la matière première nécessaire pour une production annuelle de 4 tonnes +de pâte par jour.</p> + +<p class="rig"><span class="sc">Les successions en France.</span></p><br><br> + +<p>Le nombre total des successions déclarées dans l'année 1911 a été de +359.133, déduction faite de 12.738 successions négatives, avec excédent +de passif. Ce nombre représente presque la moitié de celui des décès. Si +l'on tient compte des décès d'enfants, et aussi des très petites +successions mobilières en ligne directe, que les héritiers se partagent +sans déclaration, on voit que les trois quarts des adultes mourant +chaque année laissent un actif plus ou moins important.</p> + +<p>Voici d'ailleurs comment se répartissent les successions de l'année +1911:</p> + +<pre> +Montant des successions. Nombres. Sommes. + Fr. Fr. + +De 1 à 500 95.522 23.551.413 +De 501 à 2.000 91.787 119.126.038 +De 2.001 à 10.000 105.966 523.585.874 +De 10.001 à 50.000 47 032 993.980.837 +De 50.001 à 100.000 7.755 539.326.357 +De 100.001 à 250.000 4.878 761.071.426 +De 250.001 à 500.000 1.675 587.970.721 +De 500.001 à 1 million 882 591.273.726 +De 1 à 2 millions 379 532.314.059 +De 2 à 5 millions 245 439.897.393 +De 5 à 10 millions 30 200.601.397 +De 10 à 50 millions 9 233.010.638 +Au-dessus de 50 millions. 3 215.978.834 + + Total 359.163 5.761.721.713 +</pre> + +<p>En 1911, le nombre des successions supérieures à un million de francs a +été de 666.</p> + +<p>On voit que les millionnaires sont maintenant assez nombreux. Le million +est en voie de se démocratiser.</p> +<br><br> + +<h3>LES THÉÂTRES</h3> + +<p>Dans sa pièce <i>Vouloir</i>, qui vient d'être chaleureusement accueillie à +la Comédie-Française, M. Gustave Guiches a entrepris de montrer un +professeur d'énergie, une sorte de professionnel de la volonté pour qui +«vouloir c'est pouvoir», mais qui éprouve des difficultés à passer de la +théorie à la pratique. Sa volonté échouera devant un obstacle imprévu: +un conflit d'ordre sentimental, et s'appliquera vainement à vaincre ses +passions, à «vouloir» le bonheur de ceux qui l'entourent; il ne saura +parvenir à faire des heureux ni à l'être. Cette pièce, toute en +finesses, ne manque pas, çà et là, de vigueur; l'ironie et la grâce s'y +mêlent heureusement; elle présente des situations nouvelles et fortes. +La réalisation scénique en est parfaite avec une interprétation +admirablement homogène qui réunit dans le succès les noms de Mmes Sorel, +Maille, Devoyod, de Chauveron, Duluc, et de MM. de Féraudy, Grand, H. +Mayer, Siblot, Grandval, Numa.</p> + +<p>L'Odéon vient de réunir dans un même spectacle deux ouvrages bien +différents. <i>Dannemorah</i>, de M. Puyfontaine, est une légende à +l'intrigue assez floue. Un vieux roi pleure ses illusions et croit les +retrouver à la faveur d'un philtre magique. Les gestes des personnages +sont malaisément explicables bien qu'ils s'expriment avec abondance, en +vers de belle sonorité.</p> + +<p>L'autre pièce, <i>Réussir</i>, est plus claire, plus vivante. C'est une bonne +étude de moeurs du monde politique moderne. Un homme, pour «réussir», +sacrifie la femme qui l'aime à ses ambitions. M. Paul Zahori, l'auteur +de ces trois actes bien construits, a fait preuve de réelles qualités +d'observation, d'un sens avisé du comique. Son dialogue abonde en +répliques heureuses.</p> + +<p>MM. Serge Basset et Antoine Yvan ont tenté de rajeunir le vieux drame +populaire. Ils ont voulu, tout en conservant les formules «classiques» +du genre: accumulation des événements sensationnels, épisodes comiques +et pathétiques, coups de théâtre, etc., se tenir également éloignés de +l'emphase déclamatoire et du naturalisme excessif. Ils y ont réussi. +<i>Mon ami l'assassin</i> pose un cas de conscience intéressant, une +situation poignante: un honnête homme, partagé entre le devoir social et +la reconnaissance, livrera-t-il celui qui le sauva du déshonneur et de +la mort lorsqu'il découvre qu'il est un abominable criminel? Ce drame +est vivant et pittoresque. L'Ambigu l'a monté avec le plus grand soin; +l'interprétation en est excellente.</p> + +<br><br> + + +<h3>UNE REINE DE LA CHANSON</h3> + +<p>On vient d'enterrer, au Père-Lachaise, la grande artiste, qui, de 1865 à +1880, personnifia la Chanson. Elle est morte, septuagénaire, dans la +Sarthe, près de Mamers, en son castel des «Lauriers», confortable +retraite où nous l'avons connue heureuse, souriante et faisant le bien. +Thérésa ne venait plus à Paris que rarement. «Je le trouve trop neuf et +je m'y sens trop vieille!» disait-elle.</p> + +<p>Ce n'est pas que la créatrice de la <i>Femme à barbe</i> eût perdu, comme +Alfred de Musset, «et ses amis et sa gaieté». Elle a conservé jusqu'à la +fin sa verve familière, son esprit endiablé, sa mémoire prodigieuse. Au +hasard des souvenirs, la diva se plaisait à évoquer le passé, les +personnalités qu'elle avait rencontrées, au concert, au théâtre et dans +le monde, depuis la princesse de Metternich, le marquis de Gallifet, +Offenbach, George Sand, Gustave Flaubert, jusqu'à Sarcey, Rodolphe +Salis, Alphonse Allais, le Chat Noir et Paulus.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/020b.png"><br><b>Thérésa, à l'Alcazar, en 1865.</b></p> + +<p>Son père jouait du violon dans les bals. La mort le prit trop vite. La +mère abandonna la fillette, quitte à la revendiquer bruyamment plus tard +et à signer des réclames de cartomancienne, faubourg Montmartre: «<i>femme +Valladon, mère de Thérésa</i>», alors que celle-ci attirait tout Paris à +l'Alcazar. Ce que cette marâtre n'avait pas su deviner, le succès de sa +fille, Desbarolles l'avait prédit. Nous tenons la chose de Thérésa +elle-même. Cette anecdote--et bien d'autres encore--figurera dans les +«Souvenirs», recueillis auprès d'elle par notre confrère J.-L. Croze, +d'elle approuvés, et qu'on lira bientôt. En attendant, voici l'histoire +racontée par l'héroïne:</p> + +<p>«Je me trouvais un jour chez Arsène Goubert, directeur de l'Alcazar, qui +me donnait généreusement 5 francs par soir pour chanter la romance +sentimentale. J'étais aussi pauvre que maigre, en deux mots, <i>à plat!</i> +Un monsieur se trouvait là qui me prit la main, sans crainte de se faire +mal.</p> + +<p>«--Mademoiselle, me dit-il après m'avoir examinée sur toutes les lignes, +vous réussirez, vous gagnerez de l'argent, vous mourrez riche après +avoir eu une grande réputation.</p> + +<p>«Je pensais, en remerciant ce prophète de bonheur: Il est fou! Le +monsieur sortit, je demandai son nom à Goubert: «Comment! +s'exclama-t-il, tu le connais pas? C'est Desbarolles!» Pas d'évangile! +ajoutai-je en risquant un calembour. «Bien sûr!» riposta mon directeur +qui devait, trois mois plus tard, m'octroyer un cachet quotidien de 300 +francs, la vedette, et mes premières économies!»</p> + +<p>La cigale chanta pendant bien des étés aux Champs-Elysées, à l'Alcazar, +à l'Eldorado, près de Darcier, son maître, qu'elle égala par +l'expression dramatique. Puis ce furent les brillants engagements à la +Gaîté, à la Porte-Saint-Martin, au Châtelet et Thérésa se fit fourmi, +thésaurisante et sage. Aussi, la vieillesse venue, avait-elle «de quoi», +de quoi la recevoir, en bonne châtelaine, possédant pignon sur plaine, +basse-cour nombreuse, jardin fleuri, verger-fruitier.</p> + +<p>Elle aimait ce bourg pittoresque de Neufchâtel-en-Saosnois, voisin de +l'adorable forêt de Perseigne, sous les ombrages de laquelle on la +voyait, il y a six ans encore, conduire un élégant équipage, attelé de +chevaux noirs. Parmi tout ce luxe, ce confort et ce calme, un chagrin +l'obsédait: la perte totale, absolue, de sa voix.</p> + +<p>--J'aurais tant voulu donner des leçons de <i>Marseillaise</i> aux gamins... +et à leurs pères, disait-elle, désolée, chanter aux hôtes des «Lauriers» +<i>le Bon Gîte</i>, ou simplement pouvoir d'une berceuse--sans +paroles--endormir ma petite-fille. Mais rien, plus rien là... Et la +grande artiste montrait sa gorge... Alors que tout est là encore!... Et +la noble femme montrait son coeur! En parlant ainsi, Thérésa pleurait.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/020c.png"><br><b>Thérésa, en 1907, dans sa retraite de la villa des +Lauriers,<br> à Neufchâtel-en-Saosnois. Auprès d'elle sa bru, Mme +Poëy-Valladon.</b><br>--Phot. A. Dolbeau.</p><br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/021small.png"><br><a href="images/021large.png">(Agrandissement)</a></p> + + + + + +<br><br> +</div> + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 3665, 24 Mai 1913, by Various + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 3665, 24 *** + +***** This file should be named 38778-h.htm or 38778-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/8/7/7/38778/ + +Produced by Jeroen Hellingman et Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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