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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'Illustration, No. 0030, 23 Septembre 1843 + +Author: Various + +Release Date: January 21, 2012 [EBook #38639] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0030, 23 *** + + + + +Produced by Rénald Lévesque + + + + + + +L'Illustration, No. 0030, 23 Septembre 1843 + + + Nº 30. Vol. II.--SAMEDI 23 SEPTEMBRE 1843. + Bureaux, rue de Seine, 33. + + Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois. 16 fr.--Un an, 30 fr. + Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br. 1 fr. 75. + + Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois. 17 fr.--Un an, 33 fr. + pour l'Étranger. 10 20 40 + + + +SOMMAIRE. + +Manoeuvres et Fête militaire à Saumur. _Gravure_.--De l'autre côté de +l'eau. Souvenirs d'une promenade. (Suite.)--Quelques réflexions sur +l'Apprentissage.--Séjour de la reine d'Angleterre au château d'Eu. +_Entrée de la reine Victoria dans la cour du château d'Eu; Repas royal +dans la forêt; Pavillon Montpensier_.--Théâtre de l'Opéra-Comique. 1re +représentation de Lambert Simnel. _Une scène du deuxième acte; Portrait +de Monpou_.--Explosion de gaz à Londres. Moyen de prévenir de +semblables accidents. _Gravure_.--Fête de Saint-Louis à Tunis. +_Gravure_.--Fêtes des environs de Paris, Saint-Cloud. _Un Mirliton, +dessin allégorique par J.-J. Grandville; la Lanterne de Diogène; les +grandes Eaux de Saint-Cloud; le Retour de Saint-Cloud._--Romanciers +contemporains. Dickens. Arrivée à New-York. (Suite.)--Margherita +Pusterla. Chapitre VIII, les Désastres. _Huit +Gravures_.--Annonces.--Ameublement en cuir. _Cinq +Gravures_.--Échecs.--Rébus. + + + +Manoeuvres et Fête militaire + +A SAUMUR. + +Les fêtes se succèdent, cette année, avec une telle rapidité, que le +zèle le plus actif parvient à grand'peine à les suivre. Obligés de faire +un choix parmi celles qui ont eu lieu dans les départements au passage +des princes, il en est plusieurs que nous avons dû négliger d'illustrer, +parce qu'elles n'avaient point un caractère d'intérêt ou d'utilité, +assez général. Il était, au contraire, dans notre plan et de notre +devoir de chercher à conserver le souvenir de celles qui ont été des +occasions de cérémonies vraiment nationales, soit qu'elles aient exprimé +un sentiment de piété pour les grands hommes, par exemple les +inaugurations de statues, soit qu'elles aient permis de déployer l'art, +l'industrie, ou de faire ressortir la physionomie particulière de +quelques-unes des principales villes du pays, par exemple les régales, +les camps de manoeuvres, etc. + +C'est à ce dernier titre que le carrousel de Saumur devait trouver place +dans nos colonnes, et, l'abondance des matières en a seule retardé +jusqu'ici la publication. + +L'itinéraire du duc de Nemours, publié d'avance, avait appris à la ville +de Saumur que le prince arriverait dans ses murs le 8 août, et qu'il y +séjournerait jusqu'au 11. + +Le 9, de sept à dix heures du matin, le prince visita les bâtiments de +l'École, quartiers, écuries, manèges, haras, etc. A trois heures, le +carrousel devait avoir lieu; depuis plusieurs heures déjà, les curieux +remplissaient le Champ-de-Mars; les tentes préparées pour les +spectateurs invités, les débouchés des rues qui donnent sur le +Chardonneret, la levée qui borde la Loire, les fenêtres et jusqu'aux +toits des maisons voisines, tout était rempli par la foule. + +Les tambours et les trompettes annoncèrent enfin l'arrivée du duc et de +la duchesse de Nemours, qui prirent place dans une loge réservée, +immédiatement après, on fit traverser la carrière par les plus belles +juments du haras, puis par un cheval indompté, _le Caravant_, et par le +bel et docile _Othon_. + +Cinquante officiers, montés sur les magnifiques chevaux du manège, +revêtus de riches et élégants uniformes, parurent ensuite. Ils passèrent +d'abord devant la princesse, la saluèrent de leurs armes, et +exécutèrent, aux trois allures, avec, une grâce et une adresse +remarquables, tous les exercices de l'équitation: voiles, courbettes, +ballottades, cabrioles, etc., puis le saut de la barrière. En ce moment, +deux trompettes parurent à chaque extrémité du Champ-de-Mars; à leur +signal apparurent deux escadrons, l'un de lanciers et l'autre de +chasseurs; ils se formèrent en bataille, puis exécutèrent diverses +manoeuvres et plusieurs charges avec une précision qui ne laissa rien à +désirer. Ils se reformèrent aux extrémités du Champ-de-Mars, et les +cinquante officiers, qui avaient fait repos, se mirent en mouvement et +commencèrent le carrousel. + +[Illustration: Le Carrousel de l'École de Saumur.--9 août.] + +Le carrousel est une sorte de ballet où les chevaux remplacent les +danseurs. Les figures qui le composent sont exécutées au son des +instruments et avec une sorte de cadence. Les cavaliers qui l'exécutent +sont divisés en deux troupes et par quadrilles. On commence par les +exercices de la lance, au pas, au trot et au galop. On fait ensuite le +maniement du dard. En exécutant ces mouvements d'armes, on décrit les +diverses figures du carrousel, qui sont: les doublements dans la +longueur et dans la largeur de la carrière, les changements de main, la +serpentine, la demi-volte, les doublements par quadrille, le cercle et +la spirale; on fait ensuite la course de la bague, celle des têtes et +celle du dard. Tous ces mouvements ont été exécutés par les officiers de +Saumur avec un aplomb et une habileté qui ont dû satisfaire les princes +et les spectateurs. Après le carrousel il y eut une mêlée autour de +l'étendard. C'est une scène qui se représente souvent à la guerre après +les charges de cavalerie. + +Après quelques instants de repos, remplis par une distribution de croix +d'honneur, le 63e régiment de ligne, une batterie d'artillerie et la +cavalerie se mirent en mouvement et exécutèrent des manoeuvres de +guerre, des attaques de tirailleurs et des charges de cavalerie sur des +carrés d'infanterie. Le défilé eut lieu enfin, et les troupes rentrèrent +dans leurs quartiers sans avoir aucun accident à déplorer. Après le +dîner, un feu d'artifice eut lieu en face de l'hôtel du Belvédère. Le +bouquet représentait la brèche et l'explosion à l'assaut de Constantine. + +La journée du 10 fut consacrée à des travaux plus paisibles, à des +visites d'établissements publics. Le 11 au matin, le duc et la duchesse +de Nemours quittèrent Saumur. + +[Illustration.] + + + +De l'autre côté de l'Eau. + +SOUVENIRS D'UNE PROMENADE. + +(Suite.--Voyez tome II, pages 6 et 18.) + +LE MARTYR. + +Rapprochez ces dates, et vous verrez qu'il faut détruire tout ce qui +existe aujourd'hui pour recomposer le décor de la terrible scène qui se +joua le 29 décembre 1170 dans l'enceinte de l'église de Cantorbery, à +l'entrée du choeur, dans le transept du nord (_the Martyrdom_). + +C'est là une grande déception pour le touriste. Aussi, quand la bonne +vieille sacristine qui nous promenait dans le vaste édifice nous eut +conduits sur le lieu même où périt, nous dit-elle, Thomas Becket,--je me +mis en frais d'imagination, distribuant de mon mieux les entrées et les +sorties d'après le souvenir de mes lectures récentes, les indications de +la _Vie Quadripartite_, et l'habile narration du docteur Lingard, si +dramatiquement reproduite par M. Amédée Thierry. + +Les meurtriers, me disais-je, étaient sans doute cachés dans le cloître, +ou dans un de ces couloirs étroits et sombres qui débouchent sur la +chapelle de Saint-Bennet. Serrés l'un contre l'autre, la dague et l'épée +au poing, ils attendaient leur vénérable victime. + +«L'archevêque, ayant traversé la nef, était sur la troisième ou +quatrième marche de l'escalier qui conduit à l'Aile du nord, se +dirigeant vers le Choeur, lorsque les quatre hommes qui avaient résolu +sa mort s'élancèrent par la porte du cloître dans la très-sainte église, +tenant dans leurs mains des épées nues. Celui qui marchait en avant +s'écria d'une voix forte: + +_Où est le traître? où est le traître? où est l'Archevêque?_--Sur ce +dernier mot, il tourne la tête, et, descendant les degrés qu'il venait +de monter, il dit: Aucun traître n'est par ici mais si fait bien +l'archevêque? Me voici. Que voulez-vous?--Et à l'instant même ils le +frappèrent de leurs épées sur la tête tandis qu'il tombait sur ses +genoux, recommandant son âme au seigneur; et, dans la même minute, il +fut étendu mort au pied de l'autel de Saint-Benoît (1).» + +[Note 1: Traduction littérale de la relation du meurtre, donnée par John +Batteley, d'après John Gandisson, évêque d'Exeter. Elle diffère de la +version commune, et, plus simple, nous paraît plus vraisemblable.] + +Mais, en jetant les yeux sur le _Handbook_ de Summerly quel ne fut pas +mon désappointement! + +En 1174, nous l'avons dit,--quatre ans après le meurtre de +Becket,--l'église fut incendiée. Le choeur actuel date de 1175; les +transepts occidentaux, de 1379 seulement; le choeur, de 1184; la nef et +la plus grande portion des cloîtres, de 1460, sous Henri IV. + +Ainsi Thomas Becket avait traversé une nef qui n'existe plus, il montait +un escalier dont il ne reste plus vestige; il était entre des murs +écroulés depuis lors et rebâtis. Ses assassins s'embusquèrent dans un +cloître impossible à retrouver; ils ouvrirent une porte qui n'est point +la porte actuelle: leurs cris éveillèrent un autre écho, leurs épées +froissèrent un autre granit. A quoi donc le souvenir peut-il se +prendre? + +Non pas même aux dalles sur lesquelles l'archevêque tomba et qu'il +rougit de son sang. + +«Ces dalles, dit l'impitoyable _Handbook_, ont été enlevées en 1177 par +le prieur de Peterborough, qui en a fait deux autels consacrés.» + +Ainsi, voilà qui est clair et net. Il n'y a pas plus de raison, +--logiquement parlant,--pour songer à Thomas Becket, quand on traverse +le transept nord-ouest de la cathédrale qui porte son nom, que lorsqu'on +se promène sur le bitume des boulevards, dans notre bonne ville de +Paris. + +Est-ce bien la peine d'aller au loin recueillir sur les lieux des +impressions et des souvenirs? + +INTERRUPTION. + +«Hé quoi! s'écrie mon cousin de Ch., singulièrement scandalisé par cette +conclusion inattendue, vous ne seriez pas ému, en songeant à Léonidas, +sur les rochers mêmes des Thermopyles? + +--Permettez, interrogatif parent. Sans aucun doute je ne saurais penser +au dévouement des trois cents Spartiates, qu'une fièvre patriotique ne +circule aussitôt dans mes veines;--je me reproche alors volontiers mon +apathie civique.--Je suis même honteux, je l'avoue, de ne pas monter ma +garde avec plus de zèle.--Mais les Thermopyles, c'est-à-dire trois ou +quatre méchants blocs de pierre jaune, très-certainement modifiés de +forme et d'aspect depuis deux mille trois cent vingt-trois ans qu'ils +entendirent le fameux _Viens les prendre!_--les Thermopyles, quand bien +même on trouverait moyen de les _restituer_ complètement, n'ajouteraient +rien à ces pathétiques dispositions. En un mot, le lieu où s'est +consommé un grand événement, le meuble que le hasard en rendit témoin, +le vestige même qu'il laisse après lui,--que ce soit une plume d'oie, +comme celle qui servit à signer l'abdication de Fontainebleau;--un +couteau de cuisine, comme celui de Jacques Clément;--une planche ou une +pierre tachée de noir, comme celle qui reçut le sang du musicien David +Rizzio ou celui de Monaldeschi;--toutes ces _incidences_ purement +_matérielles_ n'augmentent en aucune façon, pour moi, la _valeur morale_ +d'une tragédie quelconque... et je crois... + +--Misérable! tu n'es donc pas poète? + +--Apparemment. + +--Et tu oses l'avouer? + +--Pourquoi donc pas? + +Mon cousin cherche encore à ce _pourquoi_ un _parce que_ raisonnable. + +LE DINER. + +J'espère,--et c'est fatuité pure de ma part,--que l'on n'a pas oublié le +menu du dîner commandé à notre respectueux aubergiste par mon compagnon +de voyage. + +Premier service, _roast-beef_; deuxième service, _stockfish_; troisième +service, _new cottage pudding_. + +Master Robertson, quand nous entrâmes au _Star-Hotel_, nous précéda, de +noir toujours plus habillé, dans la salle à manger du rez-de-chaussée. + +Un subalterne, également en noir, également attentif, également +obséquieux, marchant à l'arrière-garde, portait sous une cloche d'argent +que nous enlevâmes en grande hâte...... un magnifique quartier de +mouton!--qui fut suivi d'une tranche de saumon bouilli!!--puis d'un +gâteau à la rhubarbe (_rhubarb pie_)!!! + +Cette triple métamorphose s'était accomplie sans bruit, sans vaines +excuses, sans tout le bavardage dont un hôtelier français ou italien +n'aurait pas manqué de l'assaisonner. _Mine host_ avait la figure +sereine et calme d'un homme qui a rempli ponctuellement tous ses +devoirs. Au fait, n'avait-il pas _écouté_ nos ordres avec la plus +irréprochable déférence? + +Toute réclamation expira sur nos lèvres à l'aspect de cette placide +impassibilité! Le temps donné aux plaintes eût été perdu pour l'appétit. +D'ailleurs, à l'exception du pâté pharmaceutique dont tâta seul mon +compagnon plus aguerri, le repas substitué n'avait rien que de +très-tolérable. + +DUNGEON, OU DANE JOHN HILL. + +C'est le nom des promenades publiques de Cantorbery. Elles occupent +remplacement des anciens remparts, et forment comme une longue chaussée +bordée de jolies maisonnettes et dominant les fossés maintenant plantés +en jardins. Cette terrasse vous conduit à un petit monticule gazonné, +que surmonte un obélisque municipal parfaitement absurde, et destiné à +perpétuer la mémoire d'un banquier (James Simmons), aux frais duquel la +promenade et les plantations se sont faites. + +Au lieu de perdre son temps à lire les inscriptions qui m'apprirent ce +fait important, le voyageur avisé devra laisser aller son regard sur les +riches paysages qui environnent Cantorbery; puis il descendra sur les +gazons des _Public Walks_, gazons peignés brin à brin et tondus au +ciseau. Enfin, la nuit venant à tomber, il s'enfoncera, comme nous, sous +l'allée sombre qui remmène à la ville. + +Cependant,--dût en rougir la morale Angleterre,--nous devons le prémunir +contre les dangers de ce lieu charmant et mystérieux: on est choqué de +trouver à ce parc de province, si paisible et si chaste au premier +abord, les allures effrontées, le dévergondage attristant d'un trottoir +de Londres ou de Paris. + +LE STAGE COACH.--HERNE-BAY + +Le lendemain, après déjeuner, nous primes congé de notre hôte, dont +l'habit noir et la politesse sérieuse ne se démentirent pas un seul +instant, et je montai pour la première fois sur _l'outside_ d'une de ces +petites diligences proprettes, lestes et fringantes que mon compagnon +m'avait fait admirer. + +Le _stage coach_ semble construit pour résoudre ce problème curieux; une +voiture publique étant donnée, y faire entrer, quelles que soient ses +dimensions, le moins de voyageurs possible. Nous étions quinze; quatre +seulement d'entre nous avaient trouvé place dans l'intérieur. Le surplus +s'était hissé tant bien que mal,--et, à vrai dire, plus mal que +bien,--sur une foule de banquettes extérieures, ménagées avec un art +infini. Figurez-vous une pelote roulante où l'on aurait piqué des +bipèdes en guise d'épingles. Mes idées françaises étaient complètement +bouleversées. Après avoir cru pendant vingt-neuf ans les voitures faites +pour abriter les voyageurs, il me fallait adopter la conviction,--fondée +sur les usages d'un peuple renommé par ses _comforts_,--que les +voyageurs sont, au contraire, destinés à servir d'enveloppe à la +voiture, et à la protéger contre l'intempérie des saisons. + +J'aurais certainement fait part de mes reflexions sur ce point délicat +au _driver_, ou cocher, près duquel j'étais assis; mais j'avais cru +m'apercevoir que pas un mot de son patois n'arrivait intelligible à mon +oreille étonnée, et j'en concluais assez naturellement qu'il ne +goûterait guère le sel de mes plaisanteries, rédigées dans l'idiome +d'Addison et de Steele. Aussi gardai-je un profond silence, qui me fit +prendre pour un Anglais pur sang. + +Je ne fus pas longtemps à m'apercevoir de l'erreur flatteuse dont +j'étais l'objet. Le _driver_, ayant à descendre pour je ne sais quelle +menue réparation, me jeta les rênes de l'attelage, sans plus me regarder +qu'un duc et pair ne regarde son groom en sautant à bas du tilbury +laissé à la garde de ce dernier. + +Or, j'avouerai sans hésiter que, très-différent de Néron à beaucoup +d'autres égards, je n'excelle pas, comme il excellait, à guider un char +dans la carrière. J irai plus loin,--bien que cette franchise puisse me +fermer l'accès du Jockey-Club;--je ne me crois pas en état de guider +convenablement la plus inoffensive rosse qu'on ait jamais attachée au +char à bancs le moins susceptible d'un mauvais procédé. + +Jugez de ma profonde stupeur, quand je me vis investir tout à coup, sans +avoir été consulté, de fonctions superlativement responsables, et chargé +de quinze existences, dont la mienne n'était pas à mes yeux la moins +intéressante. + +Peut-être les chevaux partagèrent-ils mon étonnement. En tout cas, ils +se conduisirent avec une magnanimité dont je ne puis m'empêcher de leur +tenir compte. Les» nobles animaux n'abusèrent pas de leurs avantages, et +feignant de se croire maintenus, ils donnèrent le temps à leur légitime +directeur de remonter sur sa banquette. Le cher homme m'arracha les +rênes avec autant de grâce qu'il en avait mis à me les confier; mais +j'étais trop satisfait, au fond, de ce dernier geste, pour lui chercher +noise sur la brutalité de la forme. + +Maintenant filez avec moi, cher lecteur, sur un joli chemin encaissé de +haies vives, uni comme la main, sinueux comme un labyrinthe. La matinée +était belle; le soleil, voilé de quelques nuages, ne nous envoyait de +rayons que par moments et comme pour dorer çà et là quelque village +fleuri, quelque pelouse enveloppée d'arbres, quelque ruisseau écumant +sous les roues d'un moulin. + +Seulement, sur ce chemin si bien entretenu, de trois en trois lieues, se +hérissait le _turnpike_, la barrière fiscale, telle espèce de forteresse +où l'impôt direct s'embusque pour détrousser les passants. Au bruit de +nos roues, un homme ou un enfant sortait de sa tanière, et tendait la +main pour recevoir le péage que le cocher y déposait sans s'arrêter, +sans ralentir l'essor de la voiture, avec une dextérité que la grande +habitude peut seule donner à l'homme qui paie. + +Quand on a vu le turnpike et subi ses exigences tracassières, on +comprend les exploits meurtriers de mistress Rébecca et de ses aimables +filles. + +Herne-Bay, où nous allions nous réembarquer pour arriver à Londres par +la Tamise, est un petit bourg tout neuf composé d'une chapelle, d'un +grand hôtel qui ferait honneur à une vieille capitale, et d'une longue +jetée (_pier_) au bout de laquelle stationnent toujours deux ou trois +bateaux à vapeur. + +Là, pour la seconde fois depuis notre départ, je donnai carrière à mes +facultés interprétatives en me racontant un nouveau roman. + +HISTOIRE PROBABLE D'UN ENFANT CHÉTIF. + +Le héros de cette histoire était au nombre des passagers qui +s'embarquèrent avec nous à Herne-Bay. + +Je ne l'aperçus pas tout d'abord, mon attention se trouvant détournée +par une des figures les plus originales que j'aie rencontrées dans la +patrie de Cruieshank. C'était un homme de quarante-cinq ans environ, +gras, frais, un peu chauve, en culotte courte et bas de soie; un ruban +bleu de ciel passait dans une des boutonnières de son gilet noir: +décoration mystique dont je n'ai pu me faire expliquer l'origine. + +Jusque-là, rien de moins offensif que cette espèce de prédicant +méthodiste, qui pouvait être ou le père Mathews lui-même, ou quelque +agent de la _Biblical Society_; mais ses manières n'avaient rien +d'évangélique,. tant s'en faut. Il allait à grands pas sur le pont, +furetant et regardant de tous côtés, incivil et gênant pour ses voisins, +auxquels il semblait n'accorder aucune attention; je remarquai dans ses +yeux ronds, à fleur de tête, l'expression d'un orgueil têtu, d'une âme +fermée à toute pitié, un éclat rigide, intolérant, monacal. + +L'habitude du despotisme se trahissait dans le soin minutieux avec +lequel il était rasé. Ses mains, tenaces et actives, étaient celles d'un +abbé du Moyen-Age; ses mollets eux-mêmes, charnus et musculeux, avaient +une physionomie brutale et un peu féroce. + +Je ne tardai pas à découvrir la femme de cet être singulier: une +créature grasse et blafarde, emmitouflée dans toutes sortes de vêtements +noirs, bizarrement surannés. Elle cachait sa tête, constamment penchée +vers un _prayer book_, sous un curieux assemblage de bandelettes en +crêpe noir et en mousseline blanche, que surmontait un chapeau de +taffetas dont la calotte en dôme et la passe en éventail comportaient +toute une série de recherches archéologiques. + +Dans ce travestissement,--et comme intimidée de son étrange +tournure,--elle s'était réfugiée au fond d'une de ces petites guérites +pratiquées, sur presque tous les bateaux à vapeur, aux deux côtes du +pont, et qui ouvrent vers la poupe. + +Auprès d'elle était assis l'enfant chétif. + +Imaginez la douce et rêveuse figure de _Master Lambton_:--vous +connaissez, au moins par la gravure, cet admirable portrait de +Lawrence;--imaginez-la, dis-je, dépouillée de sa fraîcheur et de sa +transparente carnation; ôtez-lui ces boucles abondantes de cheveux +bruns, pour y substituer des cheveux blonds, clair-semés, tombant en +mèches plates sur un front flétri; au lieu de ce regard intelligent et +profond avant l'âge, qui va demander aux clartés nocturnes des pensées +précoces, un reflet poétique,--supposez deux pauvres yeux, rougis par +les pleurs,--que fatigue l'éclat du jour,--et que la crainte, +d'ailleurs, tient baissés vers la terre; ajoutez-y une prostration +générale dans l'habitude du corps,--des membres grêles et faibles qu'une +gêne constante semble avoir étiolés,--des lèvres livides,--des épaules +déjà voûtées,--des genoux en dedans et comme noués. + +Tel devait être Louis Capet,--le petit prisonnier du Temple,--l'enfant +martyr de 95. + +J'étudiais avec intérêt la misère anticipée de cet être souffreteux et +malingre, quand je le vis, levant obliquement les yeux, s'assurer à la +dérobée que sa vieille et blême gardienne, absorbée dans sa dévotion, +avait cessé de s'occuper de lui. Alors, par une série de mouvements +réfléchis et furtifs, il se laissa glisser à bas de son banc,--passa, +plié en deux, sous le prayer book, dont la reliure massive protégeait +son escapade,--et s'en alla, vers l'avant du bateau, se cacher dans un +groupe de braves matelots occupés à la manoeuvre. + +Cette fuite,--riez de moi tant qu'il vous plaira,--m'avait vivement +intéressé. Casanova, s'échappant des Plombs vénitiens, ou l'enfant +chétif, se dérobant pour quelques minutes au vieux tyran femelle, sous +la surveillance duquel on l'avait mis, me paraissaient, en ce moment, +deux héros du même ordre;--et même, tout bien considéré, l'évasion du +dernier pouvait passer pour la plus dramatique des deux. L'innocence et +la faiblesse méritent bien quelque préférence, quand on les compare au +vice audacieux et fort. + +D'ailleurs, le drame du bateau à vapeur allait avoir, sans aucun doute, +un dénouement triste, dans l'attente duquel mon coeur battait avec +force. + +Hélas!--connue je l'avais prévu,--le méthodiste au ruban bleu vint jeter +un coup d'oeil inquisitif sur la dunette, où sa compagne marmottait +encore des prières, sans s'être aperçue de rien. Lorsqu'il la vit seule, +il haussa les épaules, en proférant à demi-voix je ne sais quelles +imprécations, et je le vis, en quelques grandes enjambées, faire le tour +du bateau. + +Je ne sais où s'était tapi le fugitif; mais il ne pouvait échapper +longtemps à la recherche obstinée, aux yeux, de lynx de son robuste +persécuteur. Ils revinrent tous deux, l'instant d'après;--l'enfant +chétif se débattait sous l'étreinte de l'homme noir, qui le poussait +devant lui. En passant devant nous, il me jeta une sorte d'appel +plaintif, une protestation inarticulée contre l'oppression brutale dont +il était victime, et je me levais à demi pour y faire droit... lorsque +la réflexion, toujours égoïste et froide, réprima chez moi ce premier +élan du coeur. + +Entre ces deux vieillards pieusement inflexibles, comme entre les deux +branches dures et polies d'un étau d'acier, l'enfant pouvait périr, +lentement consumé par l'ennui et la contrainte;--mais je n'avais pas le +droit d'y trouver à dire; cela n'était pas mon affaire;--cette agonie, +ce désespoir, ce meurtre, ne me regardaient en rien. Toute intervention +de ma part eût été jugée inconvenante. Un mouvement d'humanité m'eût +rendu ridicule. + +Maintenant, voulez-vous savoir l'histoire de l'enfant chétif?... + +AVIS AU LECTEUR. + +--Sans doute, nous la voulons savoir. + +--Eh bien, lecteur curieux, cherchez, s'il vous plaît, dans _Nicholas +Nikkleby_, les chapitres où Charles Dickens a raconté les horreurs de +Dotheboys-Hall. Si vous n'êtes pas ému, après cela, je vous engage à +vous méfier désormais de mes conseils. + +O. N. + +(_Sera continué._) + + + +Quelques réflexions sur l'Apprentissage. + +Il y a quelques jours à peine, le tribunal de police correctionnelle de +Paris était appelé à soulever un coin du rideau qui cache les misères et +les limites de notre civilisation, si fière parfois de ses triomphes, de +ses progrès, qu'il est bon de mettre en évidence ses plaies secrètes, ne +fut-ce que pour lui indiquer qu'il n'est pas temps de se féliciter +encore, et que ce qui reste à faire est immense. + +Un brocheur, nommé D., rue de l'Hirondelle, sa femme et sa fille, +exerçant toutes deux la même profession, ont, pendant six ans et demi, +exercé sur une fille placée chez, eux en qualité d'apprentie, les +traitements les plus barbares, la cruauté la plus inexplicable. Cette +pauvre fille, entrée à l'âge de onze ans et demi chez ses maîtres, et le +mot maître est exact cette fois, car jamais esclavage n'a été aussi +odieux, est arrivée sans se plaindre jusqu'à dix-huit ans, et pendant ce +long supplice la barbarie des deux malheureuses femmes et de l'ouvrier +chargés de faire l'éducation industrielle de cette pauvre enfant ne +s'est pas ralentie un seul jour. Ils faisaient travailler leur apprentie +pendant seize et dix-sept heures de suite, et pour toute nourriture ils +ne lui ont jamais donné autre chose que des croûtes de pain trempées +dans de l'eau chaude, eau très-sale quelquefois; et un jour ne s'est +jamais passé sans que la malheureuse fille ne fut meurtrie de coups +donnés avec un bâton, une corde ou une tringle en fer. + +Elle était à peine vêtue, et couchait sur des rognures de panier, +grelottante l'hiver, sans couverture et sans feu; quelle fût malade ou +non, elle devait faire sa tâche, et jamais le régime de sa nourriture +n'a été amélioré, pendant les quatre premiers mois de son séjour dans la +maison D., l'apprentie est allée à l'école; mais on l'en a bientôt +empêchée, et on ne lui a jamais permis de remplir ses devoirs religieux; +ainsi, à dix-huit ans, elle n'a pas encore fait sa première communion. + +Plusieurs fois elle a été blessée à la suite des mauvais traitements +dont elle était l'objet: et on la bâillonnait de peur que ses cris +n'éveillassent la sollicitude des voisins; son corps était noir et +meurtri par les coups, et une femme de la maison a dit dans sa +déposition que l'intention des D. était sans doute de faire, mourir leur +apprentie, car ils lui donnaient une nourriture «dont un animal n'aurait +pas voulu.» + +Nous n'insistons pas sur une foule de détails hideux; ce que nous venons +de dire suffit pour faire comprendre la gravité du fait que nous +rapportons, qui a sans doute un caractère exceptionnel, mais qui est +l'indice d'un mal profond, d'un désordre général. L'apprentissage, cette +éducation professionnelle de l'enfance, doit éveiller au plus haut degré +la sollicitude des administrateurs et des hommes d'État, et il importe +de mettre en évidence les maux qu'engendrent, d'une part, l'ignorance et +la brutalité de quelques-unes des classes ouvrières; de l'autre, +l'absence de direction industrielle et morale parmi les producteurs, +afin que les chefs de la société, fatigués de voir le désordre se +dresser sans cesse devant eux comme un sanglant reproche, se demandent +enfin si leur devoir n'est pas d'y porter remède. + +Déjà, pressé par des réclamations semblables, l'État a réglé le travail +des enfants dans les manufactures, et une loi est intervenue, qui a +prescrit le nombre d'heures que les manufacturiers pouvaient, à la +rigueur, exiger de ces pauvres créatures abandonnées. Cette mesure, +quoique insuffisante, avait cependant paru de bon augure, et on pouvait +croire que l'administration allait étendre son bras protecteur sur nos +classes ouvrières, et assurer, non le bien-être, non le travail, non +l'éducation, on n'exige pas autant encore, mais du moins veiller sur ses +enfants, les protéger contre les vices et la cupidité des maîtres +auxquels on les confie. + +Il n'en a pas été ainsi. La loi qui limite le travail des enfants dans +les manufactures n'a pas été exécutée, et il n'est pas sûr +qu'aujourd'hui encore les mesures qui doivent assurer son exécution +aient été prises. + +Et cependant le mal est grave, il est immense, et la loi dont nous +venons de parler, fût-elle rigoureusement exécutée, serait impuissante à +le prévenir. C'est surtout dans les grands centres industriels que les +enfants de la classe ouvrière sont exploités d'une façon odieuse, soumis +à un régime rigoureux, livrés sans contrôle au caprice et à la brutalité +des maîtres, exténués de travail, étiolés, chétifs; et il faut s'étonner +encore qu'après une enfance ainsi passée, nos ouvriers puissent +retrouver parfois, au fond de leur coeur, ces généreux instincts, ces +bonnes inspirations qui, se manifestent tout à coup dans des +circonstances solennelles, placent notre peuple à la tête de tous les +peuples du monde. + +On évalue à plus de soixante mille, à Paris seulement, le nombre des +enfants et jeunes gens des deux sexes qui font leur éducation +professionnelle chez les maîtres exerçant les industries si nombreuses +et si variées du commerce parisien. Dans ce nombre il en est beaucoup, +sans doute, qui, placés dans des maisons honorables, chez des hommes +bons, intelligents, humains, au sein de familles laborieuses et +honnêtes, apprennent, sans de trop cruelles souffrances, la profession +qu'ils devront exercer un jour; il est même quelques maîtres qui +traitent leurs apprentis en pères de famille, qui comprennent les +devoirs que leur impose cette paternité industrielle, et qui, sentant +que devant la société et devant Dieu ils ont charge d'âmes, font de +généreux efforts pour instruire et moraliser leurs apprentis, pour +développer leur intelligence et élever leur coeur. Mais c'est là, il +faut le dire, une rare exception; le plus grand nombre croupit dans +l'ignorance, dans les privations, on s'énerve dans l'excès d'un pénible +travail. + +Les enfant de la classe ouvrière sont généralement placés en +apprentissage pour un temps fort long; quatre, six, huit et même dix ans +quelquefois. Le maître, consentant à apprendre sans rétribution à son +apprenti l'état qu'il exerce, se réserve ainsi, connue paiement, les +bénéfices qu'il prélèvera sur son travail, lorsque après quelques années +l'apprenti, devenu habile, pourra tenir lieu d'un ouvrier. Il y a déjà, +dans ce fait seul, une exploitation du fort par le faible, dont une +administration prévoyante et juste devrait déterminer la limite, et +certains devoirs devraient être imposés aux maîtres qui se chargent de +l'éducation professionnelle des enfants du peuple. Non-seulement le +temps du travail de l'apprenti devrait être fixé, mais une heure par +jour au moins devrait être consacrée à suivre un cours public, où +l'enfant pût acquérir les connaissances théoriques les plus +indispensables à la profession qu'il exerce; une heure et plus, s'il le +fallait, pour une son intelligence et sa moralité pussent se développer +et le préparer à entrer utilement dans la vie. + +Mais telle est la conséquence de ce principe exagéré de l'économie +publique: «laissez faire, laissez passer, chacun chez soi, chacun pour +soi.» Il faut que de temps à autre les tribunaux soient appelés à +réprimer quelqu'un des actes nombreux de cruauté exercés par certains +maîtres sur des malheureux apprentis, pour que l'on porte les yeux sur +un état de choses aussi grave, sur un abus aussi douloureux. + +L'État exige de l'instituteur primaire des conditions de moralité et de +capacité; il ne pense pas, avec raison, qu'on puisse confier au premier +venu le droit d'instruire l'enfance; sa sollicitude se porte sur tous +les établissements où elle est admise, écoles, salles d'asile, collèges, +cours publics; et lorsque l'enfant arrive à l'âge où les passions, +s'éveillant dans son coeur, peuvent le plus facilement l'entraîner et le +perdre, l'administration, si jalouse de veiller sur son instruction +primaire, l'abandonne sans protection et sans surveillance aux soin des +hommes chargés de faire son éducation professionnelle. Il y là une +négligence contre laquelle les organes de l'opinion ont trop négligé +jusqu'ici de protester. + +Les faits qui se sont révélés dans l'enceinte du tribunal de police +correctionnelle sont cependant de nature à provoquer les plus sérieuses +réflexions et à éveiller la sollicitude des hommes qui, à quelque titre +que ce soit, se préoccupent de l'avenir de notre société et de la place +considérable que le travail et les travailleurs tendent à y occuper. +S'il est vrai que l'amélioration du sort des classes ouvrières doive +commencer par un système d'éducation générale; s'il est vrai une pour +contribuer au progrès des masses et à la réalisation des destinées +pacifiques de notre pays, l'État n'ait rien de mieux à faire qu'à +développer dans les jeunes générations le goût du travail, l'amour de +l'ordre, le respect des droits de chacun, n'est-ce pas par l'extension +de sa sollicitude aux enfants du peuple qu'il doit commencer, et doit-il +laisser sans contrôle, en dehors de toute surveillance, le fait immense +de l'apprentissage? + +L'apprentissage des jeunes filles est surtout la source de désordres +très-graves qui réagissent profondément sur notre état social. Ce sont +surtout les ateliers on les femmes et les jeunes filles sont admises qui +fournissent le plus large tribut au fléau de la prostitution. La famille +de l'ouvrier peut rarement exercer une surveillance active sur l'enfant +placé en apprentissage, et il est peu d'ateliers qui ne soient, pour +toutes les filles du peuple, un foyer d'ardente corruption. Loin de +veiller sur leurs apprenties, loin de les protéger contre leur propre +inexpérience, contre leurs mauvais penchants, contre les brutalités +auxquelles elles sont exposées, la plupart des maîtres sont au contraire +l'instrument le plus actif de leur perte; et quand l'État se plaint de +la corruption des classes ouvrières, des excès de la prostitution, du +nombre de plus en plus considérable des enfants abandonnés à la charité +publique, n'est-ce pas à son indifférence qu'il devrait d'abord s'en +prendre'? + +La question de l'apprentissage est une question immense. Nous y +reviendrons avec des chiffres exacts, des documents officiels, des +renseignements précieux; nous descendrons dans ces bas-fonds de notre +civilisation, et en mettant à nu cette plaie vive et saignante, nous +tâcherons, dans la mesure de nos forces, d'éclairer l'opinion publique; +et l'opinion publique, à son tour, entraînera, il faut l'espérer, le +gouvernement dans la voie des réformes salutaires, des améliorations +utiles que l'état de nos classes ouvrières réclame impérieusement. + +Nous nous bornerons pour aujourd'hui aux réflexions rapides qu'a +éveillées en nous le crime odieux de la famille D. Mais, avant de +terminer, qu'on nous permette un rapprochement qui nous a vivement +frappés nous-mêmes le jour où la lecture des faits signalés au +commencement de cet article avait soulevé en nous une si amère +indignation. + +Ce jour-là même, un bataillon de conscrits appartenant à l'un des +régiments de la garnison de Paris faisait aussi, aux Champs-Elysées, +son _apprentissage_ du métier des armes, triste métier qui ne produit +rien, ne crée rien, ne donne rien que la mort! Tous ces apprentis +soldats s'exerçaient sous les yeux de leurs chefs, qui veillaient +non-seulement à ce que l'instruction leur fût bien donnée, mais qui +s'occupaient aussi de la tenue, de la propreté des apprentis, +ordonnaient les heures de travail et les heures de repos, pendant +lesquelles une excellente musique servait de noble et utile distraction. + +Pourquoi, disions-nous, pourquoi l'État, qui veille aussi paternellement +à l'apprentissage militaire de ces jeunes hommes, qui sait les +récompenser et les punir suivant leurs mérites, qui leur donne pour +chefs, pour guides, des hommes instruits, honorables, distingués entre +tous par leurs services, par leur bravoure, par leur loyauté; pourquoi +l'État, qui témoigne une si active sollicitude pour les besoins, pour +l'instruction de cette petite société, guerrière et improductive qu'on +appelle l'armée, laisse-t-il la grande société, la société qui produit +les richesses, qui paie l'impôt, livrée au désordre, à la misère, à +l'ignorance? Pourquoi les enfants de troupe sont-ils bien vêtus, +nourris, logés, enseignés? et pourquoi les enfants de l'ouvrier sont-ils +abandonnés à la misère et au vice? L'État n'a-t-il donc pas mission de +gouverner toutes les classes? Pourquoi vois-je ici l'ordre, la +discipline, et pourquoi là-bas, dans ces ateliers infects, dans ces +maisons malsaines, les cadets de la famille humaine grouillent-ils dans +l'opprobre et dans la corruption? Pourquoi le gouvernement protège-t-il +l'ouvrier, l'agriculteur, qu'il enlève au travail pour en faire un +soldat, et pourquoi laisse-t-il sans protection l'ouvrier qui travaille +et qui crée? Pourquoi l'enfant du soldat est-il protégé, et pourquoi ne +fait-on rien pour empêcher la fille du peuple de rouler dans l'abîme du +vice? + +De même que le gouvernement règle et surveille l'apprentissage +militaire, il peut et doit évidemment surveiller l'apprentissage +industriel. Il y aurait sans doute inconvénient à ce qu'un soldat ne sût +pas bien faire la charge en douze temps et le feu de peloton, mais il y +en a, ce me semble, beaucoup plus à ce que l'apprenti, devenu ouvrier, +soit faible, chétif, ignorant, vicieux; à ce que la jeune fille, qui eût +pu devenir une bonne et tendre mère de famille, aille grossir la liste +des femmes dépravées, et donner en charge à l'État des enfants conçus +dans la corruption. + + + +Séjour de la reine d'Angleterre au château d'Eu. + +(Suite.--Voir t. II, p. 23 et 34.) + +[Illustration: Entrée de la reine Victoria dans la cour du château +d'Eu.] + +Madame de Staël a dit que toute femme, au moment d'entrer pour la +première fois dans un salon, est préoccupée de l'effet qu'elle va +produire, et songe, avant tout, à faire valoir ses avantages de corps et +d'esprit. Après l'aveu de l'illustre écrivain, quelle femme oserait se +défendre de cette légitime préoccupation? Moins qu'une autre, la reine +qui, à ce titre, est doublement femme, pouvait y échapper, et elle s'en +est peu cachée. + +Un journal célèbre et qui eut jadis beaucoup d'abonnés, a décrit, en +style de bulletin des modes, la toilette élégante et simple de la reine, +le jour de son arrivée au Tréport; mais ce qu'on ne nous a pas dit, +c'est la longue délibération qui précéda ce choix, ce sont les +hésitations et les coiffures et les toilettes essayées, puis rejetées, +puis reprises de nouveau. Il parait que, sous ce rapport, la reine +Victoria est femme, plus que femme au monde. Mais du moins si le choix +fut difficile à faire, il fut convenable. Dans la foule de curieux et de +curieuses qui se pressaient sur la jetée, nous avons entendu plus d'une +dame louer le bon goût et la simplicité de la toilette de la reine. Il +n'en fut pas de même pour tous les spectateurs qui s'attendaient +généralement à la voir étincelante de diamants, le front ceint du +diadème, et, qui sait? peut-être même le sceptre en main. + +[Illustration: Repas royal dans la forêt.] + +L'embarras d'une première entrevue, les vivat de la foule, le bruit, les +fanfares, le canon, l'avaient un instant troublée, et elle ne dut se +croire bien réellement en France que lorsqu'elle se sentit mollement +emportée, sous les grands arbres du parc, dans cette riche voiture dont +_l'Illustration_ n'a pas manqué de vous donner le dessin. En entrant +dans la cour du château, la reine était redevenue elle-même, Des troupes +d'élite, disposées en carré, remplissaient la cour. Nos pelotons +procédaient, il faut l'avouer, à leurs acclamations, avec une +ponctualité, un ensemble, une régularité, qui faisaient au moins honneur +à leur esprit de discipline. + +[Illustration: Pavillon Montpensier.] + +Le soir, au souper, la reine, placée entre le roi et le prince de +Joinville, portait à son bras, outre le grand cordon de l'ordre n +sautoir, les insignes de la Jarretière. Quand Édouard III fonda cet +ordre, que des hommes seuls devaient porter, il n'avait pas prévu cette +difficulté qu'un jour des femmes en seraient les maîtresses. Toutes les +autres décorations se portent habituellement sur la poitrine; celle-là +s'attache où s'attachent les jarretières, mais à cette place elle eût +été invisible. + +Trois cents valets, galonnés du haut en bas, faisaient le service du +château d'Eu; tous les équipages avaient été brossés et mis en état; à +chaque but de promenade s'élevaient des tentes richement décorées; une +table somptueuse s'y dressait comme par enchantement, et on sait que ce +genre de divertissement est assez du goût de nos voisins d'outre-Manche. + +Le lundi, après une longue promenade à travers les plus beaux sites de +la forêt, le cortège arriva et mit pied à terre au mont d'Orléans, où se +pressait une foule considérable. La reine Victoria, sortit de la tente +où elle s'était reposée un instant, et, ayant accepté le bras du prince +de Joinville, s'avança vers les groupes de spectateurs, où se trouvaient +beaucoup de jolies femmes. Causant et riant tous deux, ils passèrent, en +s'inclinant, devant la haie de curieux qui les saluait. On raconte que +la reine remarqua une jeune Savoyarde portant sa vielle en bandoulière; +elle s'approcha et la questionna. La pauvre enfant était loin d'être +jolie, mais elle portait sur son visage l'empreinte d'une mélancolie +profonde. Elle était venue de Dieppe, suivant la foule; elle avait +entendu dire qu'une reine allait venir, elle voyait tout le monde, +courir pour la voir, et elle était venue comme tout le monde. Le prince +expliqua en quelques mots à la reine l'existence de ces pauvres enfants +dépaysés et à demi mendiants, venant loin de leur famille chercher dans +nos cités quelques ressources. La reine n'avait jamais peut-être vu de +si près tant de misère, elle qui habite le pays du monde où la misère +exerce le plus de ravages. Quelques instants après, un officier portait +à la pauvre petite vielleuse deux napoléons que la pauvre enfant reçut +d'un air presque hébété; mais sa figure s'anima quand elle sut que ces +deux belles petites pièces de monnaie, qui ne ressemblaient pour elle à +aucune monnaie connue, valaient quarante francs, et elle s'éloigna +joyeuse, mais ne sachant qui elle devait remercier de cette singulière +bonne fortune. Après le repas, la reine se promena sur le plateau, +conduite par Louis-Philippe. Le soir, on fit de l'excellente musique. +Mais dans les intermèdes, les causeries recommençaient: le souvenir de +la petite Savoyarde poursuivait-il Victoria au milieu même des +enivrements de cette soirée? Il est peu probable. Les rois et les reines +devraient bien adopter un usage qui serait assurément moins bizarre et +aussi philosophique que celui de placer, comme le faisaient les anciens, +une statue de la Mort dans les salles de banquet. Cet usage, quelle +qu'en fût la forme, aurait pour objet de faire apparaître la misère, ne +fut-ce qu'un instant, au milieu de leurs fêtes, afin que jamais ils +n'oublient où ne paraissent oublier l'un des premiers devoirs de leur +magistrature suprême. + +Au Moyen-Age, au commencement de tout repas, la fille ou la femme du +seigneur coupait un morceau de pain pour un convive absent de fait, mais +toujours présent au souvenir: ce convive était le pauvre. On répondra +que nous proposons là un usage peu divertissant, mais qui donc s'imagine +encore que, de notre temps, on puisse songer à se divertir sincèrement +sous le poids d'une couronne? + + + +Théâtre de l'Opéra-Comique. + +_Lambert Simnel_, opéra-comique en trois actes, paroles de MM. SCRIBE et +MÉLISVILLE, musique posthume d'HIPPOLYTE MONPOU. + +Il y a deux ans au moins que cet ouvrage aurait été représenté sans la +cruelle maladie qui vint tout à coup arrêter l'auteur au milieu de son +travail, et le tuer sur sa partition. Ce fut pour l'art musical une +perte déplorable, et il n'est personne, sans doute, qui n'ait été touché +du sort de ce jeune artiste qui avait déjà tant produit, et qui pourtant +n'était encore, pour ainsi dire, qu'au début de sa carrière. + +Monpou s'était d'abord fait connaître par un grand nombre de morceaux de +salon, romances, chansons, nocturnes, etc., où l'on avait remarqué +surtout un vif sentiment mélodique, des effets de rhythme très-variés et +quelquefois très-nouveaux. Plusieurs de ces compositions eurent dans +leur temps une grande vogue, et l'on ne peut encore avoir oublié +l'_Andalouse, la Madonna col Bambino, Si j'étais Ange_, etc. Il débuta à +l'Opéra-Comique par _les Deux Reines_, dont une romance, _Adieu mon beau +navire!_ décida du succès. Cependant il y avait dans sa partition des +morceaux d'une bien plus grande valeur, un trio, par exemple, qui, pour +le fond et pour la forme, était également original; un très-beau +_quintetto_, et plusieurs choeurs écrits avec beaucoup de verve. Établi +par ce premier succès au théâtre et dans l'opinion, il donna +successivement le _Luthier de Vienne, Piquillo, le Planteur_, et au +théâtre de la Renaissance _Perugina_ et _la Chaste Suzanne_. Tous ces +ouvrages sans doute ne réussirent pas également, et l'on sait du reste à +quel point le mérite du poème influe sur le sort d'une partition, quel +que soit son mérite. Mais il n'y en eut point où l'on ne remarquât des +mélodies franches, décidées, souvent très-expressives, et dont la +physionomie avait quelquefois une piquante originalité. Chargé, en 1841, +de mettre en musique _Lambert Simnel_, il avait fait, dit-on, avec +l'administration de l'Opéra-Comique, un traité qui l'engageait à livrer +sa partition à jour fixe. Cela se fait assez souvent de nos jours; on ne +le sait que trop, la barrière qui jadis séparait l'art du métier +n'existe plus, et il n'y a guère de travail intellectuel qui ne soit en +même temps une opération commerciale. Malheureusement Monpou avait de la +conscience, et n'était pas homme à se passer d'idées quand les idées ne +venaient pas. Mal disposé quand il avait commencé son ouvrage, il +s'était attardé peu à peu. Le terme approchait, impérieux et menaçant, +et les efforts qu'il fit pour ne pas manquer à sa parole lui donnèrent +une inflammation violente qui le mit rapidement au tombeau. + +Il avait écrit presque entièrement les deux premiers actes. Son +manuscrit fut depuis confié à M. Adam, qui se chargea de le mettre en +ordre et de le terminer, M. Adam est donc pour un tiers, ou à peu près, +dans le travail dont nous allons rendre compte, et a droit à une part +des applaudissements qui ont salué _Lambert Simnel_, quoiqu'il ait eu le +bon goût de ne la point réclamer. + +[Illustration: Théâtre de l'Opéra-Comique.--_Lambert Simnel_.] + +--Deuxième acte: L. Simnel, Masset; Norfolk, Girard; le père de +Catherine, Henry; Catherine, madame Darcier; la princesse de Lancastre, +mademoiselle Revilly. + +La pièce de M. Scribe est fort amusante, surtout dans les deux premiers +actes. Son héros, qui ne ressemble guère au Lambert Simnel de +l'histoire, est, au lever du rideau, premier garçon d'hôtellerie ou de +taverne dans une ville de province dont nous ne vous dirons pas le nom, +par la raison que M. Scribe n'a point jugé à propos de nous l'apprendre. +Mais, quelque soit le lieu où maître John Bread exerce sa noble +profession, il n'en a pas moins de droits à la considération et à +l'estime de ses concitoyens. Ses _roast-beefs_ sont toujours cuits à +point, et ses _puddings_ sont des chefs-d'oeuvre, excepté pourtant +lorsque Lambert les laisse brûler; car, nous devons l'avouer au risque +de perdre notre héros dans l'esprit du lecteur, Lambert s'oublie +quelquefois. Que voulez-vous? il est jeune, il a du coeur et de +l'imagination; la broche et le fourneau ne suffisent point à l'activité +de son âme. Or, maître John a une fille à la taille légère et svelte, au +pied mignon, à l'oeil vif, au piquant minois. Lambert l'a vue, et n'a pu +se défendre de l'admiration qu'elle inspire à tout le monde. Et connue +il n'y a qu'un pas de l'admiration à l'amour, et que l'amour est une +maladie contagieuse, Lambert aime Catherine, et Catherine aime Lambert. +Songez maintenant qu'il ne possède pas un _penny_, et que madame Simnel, +sa mère, n'a jamais eu d'époux, et vous ne vous étonnerez plus que +maître John n'ait pas toujours pour lui toute la bienveillance et tous +les égards que méritent ses talents et son caractère. + +Lambert a d'ailleurs un autre tort aux yeux de son patron; hélas! un +fort bien plus grave! il s'occupe de politique; il a des opinions; il a +embrasse le parti de la maison de Lancastre, et, dans les émeutes,--il y +a des émeutes dans sa province,--il fait, en l'honneur de la Rose rouge, +une dépense de coups de poing, de pied et de bâton qui va jusqu'à la +prodigalité. Il se vante même d'avoir assez, rudement traité le +constable, et de l'avoir apostrophé d'un: vive Lancastre! _Lancaster for +ever!_ dont cet agent de la force publique a été singulièrement touché. +De quoi, diable! aussi s'avise un constable, d'être pour York quand +c'est Lancastre qui règne! + +[Illustration: Hippolyte Monpou.] + +Quoi qu'il en soit, ces exploits et cette humeur guerrière ne plaisent +point à maître John. Ce digne homme a pour principe qu'un restaurateur +doit donner à manger à toutes les opinions, sans se mêler jamais d'en +avoir aucune pour son propre compte. La conséquence, lorsque les +partisans de Lancastre rapportent en triomphe le valeureux marmiton qui +leur a assuré la victoire, John met le triomphateur à la porte, sans +avoir le moindre égard pour son courage ni pour ses lauriers. + +Mais madame Simnel n'entends pas que son fils soit traité avec si peu de +cérémonie. S'il n'a pas de père, elle veut du moins qu'il ait une femme, +et cette femme sera Catherine, ou elle y perdra son latin. Au surplus, +elle n'a pas besoin du parler latin pour cela; elle n'a qu'à dire tout +bas il l'oreille de maître John grand secret que Lambert ne doit pas +savoir, le secret de sa naissance. Ainsi fait-elle; et quand le digne +tavernier apprend que l'amant de sa fille est protégé par un noble +personnage, et qu'il aura, le jour du son mariage, une belle dot, il +déclare n'avoir plus rien à lui refuser. + +Voilà Lambert Simnel bien heureux! Mais, hélas! qui peut compter sur la +fortune? + +--A boire, vassal! de l'ale, du porter, vilain! Deux tranches de +roast-beef, manant!--Qui se présente, d'un air si gracieux et s'exprime +avec tant du politesse? C'est le comte de Lincoln, le plus aimable +seigneur des Trois-Royaumes. Lambert, qui n'est pas endurant, s'arme +d'un pot de grès, et casserait sans scrupule la tête chaperonnée du +comte, s'il n'était arrêté à propos et un peu calmé par le langage plus +insinuant du docteur Richard Simon. + +Ces deux personnages, le comte et le docteur, voyagent de compagnie, et +ont donné rendez-vous, dans l'auberge du John Bread, au major... Que +vous importe le nom de ce major? Ne vous suffit-il pas de savoir qu'il a +promis de faire évader le dernier rejeton de la maison d'York, le comte +de Warwick, que le roi Henri VII tient prisonnier dans la Tour de +Londres? Lincoln et Simon sont deux profonds politiques, deux fortes +têtes, qui ont imaginé d'organiser une insurrection au profit du jeune +prince, ou plutôt à leur profit, et de le substituer à Henri VII, lequel +fait évidemment le malheur de l'Angleterre.--Car enfin, dit Lincoln, je +devrais être premier ministre.--Et moi, ajoute Richard, archevêque de +Cantorbery.--On ne peut nier que ce ne soient là des raisons. + +Mais, ô désappointement! le major arrive tout seul. Le comte de Warwick +est mort de plaisir dès qu'il s'est vu libre. Que faire? Les trois +conspirateurs sont trop avancés pour reculer; Lincoln le sent bien, et +Richard aussi. Mais Lincoln est très-embarrassé, et Richard ne l'est pas +du tout: un prêtre ambitieux ne connaît pas d'obstacles. Richard a +remarqué que Lambert ressemble beaucoup au défunt: même âge, même +taille, mêmes cheveux bruns et frisés, même voix de ténor, fraîche, +timbrée et retentissante.--_By God!_ voilà notre affaire. Quand on a +besoin d'un prince et qu'on n'en a pas, il faut savoir en faire un. + +Richard questionne adroitement Catherine, et apprend d'elle que Simnel +n'a jamais connu son père, et que sa mère est absente, (Elle est allée +chercher la dot promise au père John Bread.) Quel heureux +hasard!--Écoutez, jeune homme: vous vous appelez Lambert Simnel, mais ce +n'est pas votre vrai nom. Les temps sont accomplis, et nous sommes +venus, ces messieurs et moi, pour vous révéler enfin votre destinée. +Elle est belle, elle est haute, cette destinée! Vous êtes fils du duc de +Clarence, le frère d'Édouard IV et de Richard III; vous êtes notre roi +légitime, et nous avons tiré l'épée pour vous rendre votre trône et en +chasser le Richemont, qui n'est qu'un usurpateur effronté. + +Faut-il le dire? Lambert n'est plus tenté de crier: vive Lancastre! et +change de convictions politiques avant même d'avoir changé d'habit. + +Voilà Simnel devenu roi, ou du moins prétendant, et chef d'une belle +armée. Chose merveilleuse! sa nouvelle position ne l'embarrasse pas le +moins du monde. Il ne sait pas lire; mais, cela excepté, il sait tout, +la géographie, l'histoire, l'administration, et surtout l'art de la +guerre, dont il donne au fils du roi Henri VII des leçons théoriques et +pratiques. Il le bat d'abord, et ensuite il lui explique catégoriquement +pourquoi il l'a battu. Il suit à la lettre le système de Napoléon; +_Diviser les forces de son ennemi, et, le ruiner en détail._ Ou plutôt, +comme vous le voyez, c'est Napoléon qui n'a été qu'un plagiaire, et qui +a volé Lambert Simnel. Enfin Lambert est le plus grand génie de +l'histoire, et l'Opéra-Comique est le pays le plus merveilleux du monde. + +Non-seulement Simnel sait tout sans avoir jamais rien appris, mais il a +toutes les qualités d'un grand homme, toutes les vertus d'un héros. +Aristide n'était pas plus juste, Cincinnatus plus désintéressé, Scipion +plus chaste, et Bayard ne sera pas plus loyalement chevaleresque. Il +faut voir avec quels égards il traite la duchesse de Durban, quand les +hasards de la guerre le rendent maître du château de cette jeune, belle, +riche et noble damoiselle! Tel est l'excès de sa galanterie, qu'il se +ferait scrupule de la prier de le laisser seul, même lorsqu'il va +s'occuper de ses intérêts les plus importants et de ses affaires les +plus secrètes; et cela, de sa part, est d'autant plus méritoire, qu'il +n'ignore pas que la duchesse est la fiancée du prince Édouard, son +ennemi.--(Le prince Édouard est un fils dont l'Opéra-Comique a +généreusement gratifié Henri VII et qui commande l'armée royale.) + +Or, il est bon que vous sachiez que ce prince Édouard se trouvait au +château de la duchesse au moment où Lambert en a pris possession. Ordre +est donné de ne laisser sortir âme qui vive. Édouard, déguisé en +fauconnier de la duchesse, tente de s'échapper, mais n'est pas assez +leste, il est pris, et on l'amène à Simnel.--Pourquoi voulais-tu +fuir?... Ah! je devine, tu voulais sans doute aller retrouver ta +maîtresse. Sois tranquille, je vais te délivrer, car tu m'intéresses et +notre situation est la même. Moi aussi, vaudrais bien n'être pas séparé +de cette pauvre Catherine Bread, que j'aime toujours. Là-dessus, +Catherine se présente avec son père. On voit que s'il est défendu de +sortir du château, il est du moins permis d'y entrer. Que vient faire +ici Catherine? Elle vient demander à son ancien amoureux s'il consent à +ce qu'elle en épouse un autre, puisqu'il est vrai qu'un roi d'Angleterre +ne peut épouser la fille d'un cabaretier. Simnel y consent bien à +regret.--Et quel est-il, cet heureux mortel qui m'a succédé dans ton +coeur?--Le voilà, dit la duchesse, en montrant le prince +Édouard.--Ah!... Eh bien! mariez-vous, et surtout allez-vous-en bien +vite, et que je n'aie plus le chagrin de voir votre bonheur. + +Édouard ne demande qu'à obéir, et se croit déjà hors de danger, quand le +comte de Lincoln, absent jusque-là, arrive enfin. Il connaît le prince +et le fait arrêter. Mais Lambert n'est pas homme à profiter d'un pareil +avantage. Il ne comprend la guerre qu'en face à face et à armes égales; +il ordonne à Lincoln de mettre Édouard en liberté. Le comte trouve +toutes ces idées fort excentriques, et refuse d'obéir. Lambert insiste, +Lincoln s'obstine; tous deux enfin se fâchent, et le comte exaspéré tire +son épée pour tuer Lambert. On l'arrête, et Lambert, qui tient à faire +respecter son autorité, exige qu'il se mette à genoux pour demander sa +grâce. A ce prix, mais à ce prix seulement, il lui pardonnera.--Je n'y +tiens pas, s'écrie Lincoln.--Obéissez, lui disent tout bas ses deux +complices; il y va du succès de notre cause.--Jamais! jamais! crie +Lincoln de toute sa force; on me tuera plutôt!--C'est ce que nous allons +voir. + +Richard Simon est à sa droite, et le major à sa gauche. Tous deux à la +fois tirent leur poignard, et Lincoln devient doux comme un mouton. Vous +pouvez tout à votre aise, lecteur, le contempler agenouillé et +suppliant, dans la gravure qui accompagne cet article et nous dispense +d'insister davantage sur cette scène originale et piquante. + +Lambert, comme vous voyez, met à la fois en liberté tous ses ennemis. +C'est héroïque, mais peu prudent. Édouard se dispose il lui livrer +bataille, et Lincoln s'occupe de faire la paix à ses dépens. Il va même +jusqu'à changer traîtreusement tout son plan de bataille pour le faire +battre. Lambert s'en aperçoit et fait pendre Lincoln par son ami le +major, qui ne se fait pas beaucoup prier pour cela. «Ma foi, dit-il, il +ne l'a pas volé!» C'est là toute l'oraison funèbre de cet aimable +personnage. + +Cependant madame Simnel arrive avec la dot de son fils qu'elle était +allée chercher. Quel changement! et que devient-elle quand Lambert lui +apprend qu'on lui a révélé tout le mystère, qu'elle n'a jamais été que +sa nourrice, et qu'il est le roi légitime de l'Angleterre et de +l'Irlande!--» En voilà bien d'une autre! Comment! tu n'es pas mon fils! +qui ose le dire? et qui peut savoir cela mieux que moi? Tu es si bien +mon fils, que voici la dot que ton père t'envoie, et voici les papiers, +ou parchemins, qui établissent la naissance. Voyez, plutôt, madame la +duchesse.» Car la duchesse est présente, et, s'il faut tout dire, elle +ne quitte guère la tente de Lambert Simnel. + +Vous croyez celui-ci bien désappointé? Tant s'en faut! Il est au comble +de ses voeux, et l'on dirait un avoué qui a fait sa fortune et qui peut +enfin vendre sa charge.--Comment! je ne suis pas roi? Quel bonheur! +Savez-vous que c'est un métier fort ennuyeux que celui de roi, et qu'il +n'y a pas de couronne qui vaille ma petite Catherine, qu'on m'avait fait +abandonner? D'ailleurs, je ne suis pas homme à voler le bien d'autrui, +et puisque le trône appartient légitimement à Henri VII, vive Henri VII! +vivent Lancastre, la Rose rouge et le prince Édouard! + +Certes, il est impossible de trouver à redire à un dénouement aussi +moral. + +Indépendamment des scènes amusantes qui abondent dans cet ouvrage,--dans +les deux premiers actes surtout,--il y a des morceaux fort agréables, +l'introduction, par exemple, un duo entre Lambert et Catherine, un air +chanté par Lambert, un trio entre Lincoln et ses deux complices, le +finale du premier acte, un air chanté par la duchesse au commencement du +second, d'autres encore; il faudrait les citer presque tous. Il y a de +charmantes phrases dans le duo, la première surtout. Le trio est vif, +léger, décidé; le trait de violon et la phrase vocale, qui en font tous +les frais, ont une physionomie également originale, et quand le violon +s'empare, à la fin, de cette phrase vocale, et la reproduit +_pianissimo_, il en augmente encore l'effet. Le finale contient une +marche exécutée par les instruments et répétée par les voix, qui a +beaucoup de style et de caractère. + +En général, cette dernière partition de Monpou est très-riche d'idées +mélodiques, et l'on y remarque, indépendamment de ses qualités +habituelles, une facilité et une ampleur de développements dont il avait +jusque-là donné peu d'exemples. Sous ce rapport il y avait chez lui +progrès véritable, et ce dernier ouvrage fera encore déplorer plus +amèrement sa perte prématurée. + + + +Explosion de Gaz à Londres. + +MOYEN DE PRÉVENIR DE SEMBLABLES ACCIDENTS. + +Il y a quelques jours, un fumeur, passant dans le quartier populeux de +Clerkenwell, à Londres, jeta par mégarde, dans la grille de l'égout, au +carrefour des rues de Rosamond, d'Enmouth et de Middelton, le petit +morceau de papier avec lequel il avait allumé sa pipe. + +Aussitôt une explosion terrible s'ensuivit. Le gaz, qui s'était accumule +dans l'égout, s'enflamma; quarante maisons furent ébranlées; d'énormes +grilles de fer ont été arrachées et jetées à plus de cinquante mètres de +distance; le pavé des rues, les dalles des trottoirs, ont été déracinés, +brisées, bouleversés. On eût dit une éruption volcanique. + +Les journaux qui rendent compte de cet accident ajoutent qu'on ne +prévoyait pas jusqu'à présent ce nouveau danger que le gaz hydrogène +fait courir aux habitants des villes qu'il éclaire. On était loin de +s'imaginer, disent-ils, que les égouts pouvaient devenir le réceptacle +et le loyer de si formidables explosions.--En sorte qu'à Paris comme à +Londres, la population insouciante qui foule les dalles des trottoirs où +saute un ruisseau, _marche sur un volcan_. + +Cette plaisanterie n'est malheureusement que trop vraie au fond. +L'événement du Clerkenwell n'est pas un fait isolé, comme on le répète; +il est déjà souvent arrivé que les fuites de gaz provenait! des +conduites voisines ont pénétré à travers les pieds-droits des égouts, et +même à travers les fondations des caves; et si la bonne ville de Paris +n'était pas si oublieuse, elle pourrait se souvenir d'explosions +semblables dont elle a été elle-même le théâtre. Nous devons le répéter, +non pour effrayer sans motifs, mais pour appeler de nouveau l'attention +sur les moyens faciles d'éviter un danger qui, pour être éloigné, n'en +existe pas moins. + +La plupart des Parisiens, heureux mortels qui jouissent de tout sans +s'inquiéter de rien, se promènent à la clarté des becs du gaz et +regardent couler les bornes-fontaines, sans savoir comment le gaz arrive +dans les candélabres où il brûle, et l'eau dans les fontaines où elle +coule. L'un et l'autre y parviennent, la plupart du temps, de fort loin, +à travers de longs tuyaux qui s'enfoncent, circulent et se croisent de +mille manières sous le sol des rues, et dont le tissu ingénieux ne +représente pas mal les veines et les artères circulant sous l'épiderme. +Le nombre en est même peu croyable, et il est tel point du faubourg +Saint-Honoré où, sous le pavé de la chaussée, d'un trottoir à l'autre, +on compte jusqu'à sept conduites cheminant côte à côte et ce croisant +par intervalles; mais ces conduites, sans cesse; ébranlées par le +tassement des terres, par le roulement des pesantes voitures, s'usent +promptement, et se rompent souvent. Alors, gare l'inondation, si c'est +une veine d'eau; et si c'est une veine de gaz, l'odorat du passant qui +franchit ce pavé perfide l'avertit bien vite qu'il faut presser le pas, +et que la présence de l'ouvrier est nécessaire. + +La boue, inévitablement causée par la réparation, et quelquefois +l'inondation des caves voisines, sont les seuls inconvénient qu'entraîne +la rupture d'une conduite d'eau; mais celle d'un tuyau de gaz est +beaucoup plus grave: il peut toujours en résulter des accidents +semblables à celui de Clerkenwell. + +Je me souviens que, rentrant chez moi par une belle nuit d'hiver, il y a +trois ou quatre ans, et suivant le faubourg Saint-Honoré, je vis de loin +une immense gerbe de feu qui s'élançait du pavé, précisément au milieu +de la chaussée. Je m'arrêtai fort surpris de cette sorte de prodige, et +je vis que cette flamme gigantesque sortait en bruissant d'un égout +alors en construction dans la rue. Les gardiens des travaux ayant senti +le gaz sortir du regard, avaient jugé plaisant de l'allumer. Moi, je +jugeai prudent de presser le pas. Deux jours après, ils s'amusèrent à +recommencer. Cette fois, le gaz fut moins patient: une effroyable +détonation s'ensuivit; le tampon de l'égout placé un peu plus loin, vers +l'Elysée-Bourbon, fut arraché et lancé à une vingtaine de pieds. Toutes +les vitres des maisons voisines furent brisées. + +Un autre accident plus déplorable arriva dans un égout sur un autre +point de Paris. Une des compagnies d'éclairage au gaz avait obtenu de +l'administration municipale, à titre d'essai, l'autorisation de poser +une conduite en cuivre dans l'égout-galerie des Martyrs. Cette conduite +s'étant oxydée, il en résulta une fuite qui remplit l'égout, et asphyxia +ou brûla quatre ou cinq malheureux ouvriers qui avaient eu le courage de +descendre dans ce tombeau pour la réparer. + +Un malheur semblable arriva rue du Petit-Bourbon-Saint-Sulpice. Un tuyau +s'étant rompu, le gaz s'introduisit, à travers les murs et les +fondations, jusque dans un rez-de-chaussée dont le plancher était en +contre-bas du sol de la rue. Deux malheureuses femmes qui s'y trouvaient +furent asphyxiées et périrent sans qu'on pût leur porter secours.--Il y +a quelques jours, on vient d'annoncer qu'un accident pareil était arrivé +dans une des casernes de Paris. Plusieurs soldats asphyxiés n'ont pu +être que difficilement rappelés à la vie. + +Aussi, l'attention de l'administration et des hommes compétents +s'est-elle depuis longtemps portée sur cet objet; c'est dans la crainte +de ce danger, dont l'événement de l'égout des Martyrs avait déjà révélé +toute la gravité, que l'administration municipale parisienne a résisté +aux sollicitations peu réfléchies qui l'exhortaient à placer dans les +égouts, ou dans des galeries voûtées, les conduites dont la présence +sous le sol de la chaussée est une cause permanente de dépavage et de +remaniements. C'est aussi ce qui proscrit à jamais l'emploi, sur de +grandes surfaces, de tous les pavages adhérents imperméables, tels que +les pavages bitumes ou en bois et fondés sur béton, dont on a tenté +jusqu'ici des essais partiels, et qui, en empêchant les fuites de se +révéler à la surface, rendraient inévitables les accidents souterrains. + +Toutefois, nous devons indiquer ici un système qui a été proposé il y a +quelques années, et dont l'emploi préviendrait entièrement les malheurs +dont nous avons été témoins. Ce système, fort simple et d'une exécution +peu dispendieuse, consisterait dans l'isolement complet de la conduite, +dont les fuites seraient immédiatement transmises à la superficie du +sol, même au travers d'un pavage adhérent imperméable. La figure +ci-jointe, qui représente la coupe d'une chaussée sous laquelle passe +une conduite posée selon ce système, en donnera facilement une idée. + +La conduite A serait placée au milieu d'une couche de sable B, dont le +diamètre serait au moins double du sien. Cette couche de sable serait +revêtue d'une chape bitumée C, ou maçonnée en chaux hydraulique, qui +l'envelopperait de toutes parts, et formerait ainsi comme une seconde +conduite enfermant la première. De distance en distance, la couche de +sable serait traversée dans tout son diamètre par des cloisons bitumées +ou maçonnées D D, reposant sur la conduite; et au droit de chaque +cloison un petit évent en fonte E viendrait affleurer le pavé. + +[Illustration.] + +Il est évident que, si une fuite se manifestait sur un point quelconque +de la conduite munie de cet appareil, l'eau ou le gaz, au lieu de miner +les terres et de remplir les caves et les égouts voisins, glisserait +dans le sable entre les cloisons imperméables, et, sortant par l'évent à +la superficie du pavé, avertirait immédiatement de la nécessité d'une +prompte réparation. + +Nous ne connaissons qu'un point de Paris oz un moyen préservatif de +cette nature ait été appliqué, et encore fort imparfaitement: c'est la +rue Saint-Denis. La conduite de gaz qui passe en cet endroit devait +forcément être posée le long du pied-droit de l'égout, et très-près des +fondations des maisons riveraines. Il y avait donc double danger: pour y +remédier, on enveloppa la conduite d'une couche de sable et d'une chape +maçonnée en mortier hydraulique. Mais on négligea l'évent, qui cependant +nous semble indispensable pour révéler au dehors l'existence des fuites. + +Il n'est donc pas exact de dire que l'accident de Clerkenwell est un +fait nouveau qui doit appeler l'attention sur un danger auquel on +n'avait pas encore songé. Déjà le danger est connu, et on a songé à le +prévenir; mais il faut espérer que ce nouvel accident qui frappe nos +voisins, engagera notre administration municipale à s'occuper activement +des moyens de s'en garantir, en adoptant, soit le système que nous avons +décrit, soit tout autre qui lui paraîtrait atteindre encore mieux le but +qu'elle doit se proposer. + + + +Fête de saint Louis, à Tunis. + +[Illustration: Chapelle Saint-Louis, à Tunis.] + +Le 25 août 1843, on a célébré à Tunis, au milieu d'une population +immense, l'anniversaire de la fêle de saint Louis. Dès le point du jour, +les vaisseaux français _le Jemmapes, l'Alger_, et le brick _la Cigogne_, +ont annoncé la solennité par des salves d'artillerie. A huit heures du +matin a commencé le service divin; le chapelain français, M. l'abbé +Bourgade, a officié, assisté du clergé romain et maltais de l'église de +Tunis. Parmi les personnes présentes, on remarquait M. de Lagan, +consul-général de France à Tunis; les commandants et les états-majors +des trois bâtiments français; M. Charles Jourdain, directeur des travaux +de la chapelle; les consuls de Naples, de Sardaigne, de Hollande et de +Belgique; le chevalier Raffo, conseiller intime de S. A. le bey. Pendant +tout le temps du service divin, la musique militaire du vaisseau +_l'Alger_ a fait entendre des airs graves et guerriers. Le _Te Deum_ a +été accompagné de salves d'artillerie. + +Nos lecteurs n'ont pas oublié sans doute qu'en 1840 le bey de Tunis, +Ahmed, a fait don au roi des français, sur sa demande, d'un terrain à +l'ouest de la Goulette, entre la mer au nord, et des ruines romaines et +carthaginoises au midi, à l'endroit même où mourut Louis IX le 25 août +1270. + +Louis IX, débarquant non loin de la Goulette, sur la plage de Carthage, +où s'étendent les ruines de l'ancien port et des quais, avait déployé +ses tentes à peu de distance, sur un montagne isolée, en vue de Tunis et +de la mer. C'est sur cet emplacement même, à 16 kilomètres de Tunis, +qu'est érigée aujourd'hui la chapelle Saint-Louis. Au milieu des ruines +d'un ancien temple, peu éloignées d'un cirque de construction romaine et +des restes d'un grand aqueduc, qui amenait les eaux des montagnes à +l'ancienne cité de Carthage, l'on a aplani avec soin une assez large +enceinte entourée d'un mur d'appui, et au milieu de laquelle s'élève une +plate-forme ronde, élégamment dallée à compartiments symétriques. On +monte à cette plate-forme par six marches établies circulairement sur +tout le pourtour, et au centre est construite la chapelle, d'une forme +octogone. L'intérieur offre un rond-point entièrement libre au-dessous +du dôme; on aperçoit ainsi, dès l'entrée, au fond, en face de la porte, +l'autel, et au-dessus, dans la niche principale, la statue de saint +Louis, en beau marbre blanc des Pyrénées, due au ciseau de M. Émile +Seurre, et tirée des galeries de Versailles. L'édifice est bâti en +pierre appelée marbre de Soliman, avec des remplissages en pierre de +tuf, du sol de Carthage, et voûté en briques de Gènes avec enduit de +mortier de chaux, formant stuc à la manière du pays. Ses fondations +s'appuient sur les dalles en marbre et sur les bases du temple +d'Esculape. Les fouilles ont fait découvrir plusieurs morceaux de +colonnes cannelées, en beau marbre jaune de Numidie, des chapiteaux +corinthiens et des parties d'entablement richement sculptées. Là paraît +avoir été primitivement le plais de Didon, dont l'immense escalier +s'avançait vers la mer. + +Le gouverneur de l'arsenal, Sidi-Mahmoud, a fait solennellement, le 23 +août 1840, remise du terrain concédé, au nom du bey, à M. de Lagan, +consul-général de France. La première pierre de l'édifice fut posée le +même jour, après la célébration de la messe par le père-préfet de Tunis, +et un an après, le 25 août 1841, la chapelle fut inaugurée. + +Au commencement de l'année 1843, M. Charles Jourdain, jeune architecte, +déjà chargé de la construction de la chapelle, l'a été également de +l'exécution des dépendances nécessaires à sa garde, à son entretien, à +sa desserte. Ces dépendances consistent en un mur d'enceinte, et trois +corps de bâtiments, à rez-de-chaussée et à terrasses, comprenant le +logement des gardiens, une sacristie et des salles d'attente pour les +visiteurs. Ces bâtiments sont reliés entre eux par des portiques en +style de cloître gothique. Le terrain de l'enceinte est compris dans un +octogone de cent mètres de diamètre. Des plantations de cyprès entourent +le monument, et la manufacture royale de Sèvres prépare, pour les +croisées, des vitraux de couleur. + + + +Fêtes des environs de Paris.. + +LA FÊTE DE SAINT-CLOUD. + +Si les fêtes des environs de Paris se suivent et se ressemblent trop +souvent, si leur physionomie générale porte une teinte de monotonie +passablement soporifique, chacune a cependant un trait particulier qui +la distingue de ses voisines. Corbeil a ses pèlerinages au tombeau du +bon sire Aymon; Saint-Germain a son jeu du baquet et ses noces de +Gamache en plein air, où l'on voyait, il y a quinze jours, le soleil +torréfier les viandes à la broche, ainsi prises entre deux feux; +Nanterre a son jeu des ciseaux et son couronnement de rosière; +Clichy-la-Garenne, fier de son emplacement géographique à cent dix pieds +au-dessus du niveau de la Seine, se donne un faux air suisse et forme +des archers au moyen du tir à l'oiseau; Saint-Cloud, enfin, pour abréger +cette énumération qu'il ne tiendrait qu'à nous d'élever à des +proportions homériques, Saint-Cloud, dis-je, a ses mirlitons. La fête du +bourg musical et le son de cet instrument nasillard ne se séparent point +l'un de l'autre; qui dit Saint-Cloud, dit mirliton, et rien que +d'entendre prononcer le nom de l'un, il nous semble avoir dans l'oreille +les chevrotements enroués de l'autre. + +Ce n'est pas, Dieu merci, que le mirliton manque à aucune fête +populaire; il s'en faut de toute l'épaisseur d'un roseau creux chargé de +galantes devises et d'une pellicule d'oignon. Mais ailleurs, le +mirliton, cet emblème enroué de la vieille gaieté française, partage le +sceptre avec la trompette d'un sou, la guimbarde et autres luths aimés +de nos troubadours en casquettes. A Saint-Cloud, il règne sans partage, +ou tout au moins sa voix altière étonne les accents criards de ses +rivaux humiliés. Il est le rossignol de ce bruyant bocage; il est, si +l'on peut toutefois comparer une voix de bois à une voix d'homme, le +premier ténor de cet immense et strident concert d'amateurs, C'est à +Saint-Cloud qu'on le voit prendre les dimensions pyramidales d'une toise +ou d'un tambour-major. Si ce mouvement ascensionnel continue, il +atteindra bientôt à la hauteur d'un mat de cocagne. On le verra alors +s'avancer dans la fête connue _le superbe géant_ dont parle le poêle +lyrique. Une myriade d'autres mirlitons moins favorisés de la nature et +du bimbelotier formeront la suite triomphale et célébreront à l'envi ses +louanges sur tous les tons. Mais lui, quelle poitrine humaine pourra +contenir assez de souffle pour faire vibrer ses vastes flancs? Aucune, +sans doute; son tube divinisé n'aura besoin, pour résonner, que de +l'haleine du zéphyr. Ce sera le mirliton éolien. + +En attendant le jour de cette apothéose prédite par Grandville, et qui +dès lors est immanquable (c'est comme si Nostradamus et l'_Almanach +prophétique_ y avaient passé), parcourons la fête, et sachons nous +contenter des voluptés qu'elle nous offre, mirliton à part; car si cet +adorable instrument résume les plaisirs de la journée, il ne les +constitue point encore, fort heureusement, à lui tout seul. + +Mêlons-nous donc à cette foule de merveilleux, de provinciaux, de +pimpantes femmes de loisir, de jeunes grisettes qui, pour manier +l'aiguille de Minerve, n'en ont pas généralement toute la sagesse, de +superbes commis-marchand, d'éblouissants clercs d'avoués, etc., etc., +que vomissent à chaque demi-heure les convois monstres du chemin de fer, +et égarons-nous sous les ombrages du parc, l'un des chefs-d'oeuvre du +grand Le Nôtre. + +Et d'abord, vous le savez, les journaux et le programme séduisant +affiché aux quatre coins de Paris par l'ordre de M. le Maire de +Saint-Cloud, vous l'ont annoncé, les eaux jouent. Courons donc admirer +ces deux belles cascades et ce fameux jet d'eau, l'orgueil de +l'hydraulique, qui éteindrait trois incendies et n'a pas laissé +d'allumer, dans les vers suivants, la faconde, intarissable comme lui, +du chantre des jardins, de Delille, puisqu'il faut l'appeler par son +nom: + + J'aime ces jets où l'onde, en des canaux pressée, + Part, s'échappe et jaillit avec force élancée. + Tel j'ai vu le Saint-Cloud le bocage enchanteur; + L'oeil, de son jet hardi mesure la hauteur. + Aux eaux qui sur les eaux retombent et bondissent, + Les bassins, les bosquets, les grottes applaudissent. + Le gazon est plus vert, l'air plus frais; des oiseaux + Le chant s'anime au bruit de la chute des eaux; + Et les bois, inclinant leurs tiges arrosées, + Semblent s'épanouir à ces douces rosées. + +Que voulez-vous que nous ajoutions à cette sublime poésie, à _cet +applaudissement_ flatteur _des bassins, des bosquets et des grottes_, à +cet _oeil_ dont le compas _mesure la hauteur de ce jet grandi?_ Rien, si +ce n'est toutefois la tirade suivante, inspirée par lesdites cascades et +le même jet d'eau, à un autre poète, celui-ci contemporain de Louis XIV. +Le lecteur pourra comparer; + + Quelle tempête, quel tonnerre! + Au temps le plus serein entends-je en ces beaux lieux? + Quel fracas redouble? Est-ce donc que la terre + Insultant de nouveau les cieux, + Menaçant de noyer les astres et les dieux. + Aujourd'hui, par ses eaux, leur déclare la guerre? + J'en tremble, j'en frémis: agréable frayeur! + Doux effet d'un art enchanteur, + Qui te donne une folle et charmante torture, + Pour montrer qu'il peut sous ses lois, + Quand il veut s'égayer, asservir la nature. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Les Naïades, sous milles images, + Commencent à jour leurs divers personnages; + Fleuves et vents, centaures, demi-dieux, + Avec honneur prennent leurs places, + Mufles, grenouilles, lynx, animaux odieux. + Mais embellis par l'or dont ils brillent aux yeux, + Avec leur hideuses grimaces, + Font l'aspect le plus gracieux, + Lorsqu'au milieu de cette scène, + A force de contorsions, + Et de feintes convulsions, + Les Naïades, perdant haleine, + Se précipitent à grands flots, + conduites avec elle au vaste sein des mers, + Elles vont, de leur roi célébrant la puissance, + Répandre dans tout l'univers + Les beautés de Saint-Cloud et sa magnificence. + +[Illustration: Fête de Saint-Cloud.--Le Mirliton. Dessin allégorique par +J.-J. Grandville.] + +Cette bruyante poésie fut composée à l'époque où MONSIEUR, frère du roi, +propriétaire de Saint-Cloud, voulant satisfaire l'impatience +qu'éprouvait la ville d'admirer les merveilles de cette résidence, +décida que les eaux de Saint-Cloud joueraient tous les jours, ce qui lui +valut d'être inondé de pièces du vers semblables à celles qu'on vient de +lire. On a certes raison de dire que la bonté, sur la terre, est parfois +bien mal récompensée. + +Voulez-vous maintenant de la prose, des détails techniques? En voici: + +La fameuse chute d'eau artificielle de Saint-Cloud forme deux cascades, +la première du dessin de Lepautre, la seconde due à Mansard. La haute +cascade (celle de Lepautre) a 108 pieds de face sur autant du pont +jusqu'à l'allée du Tillet, qui la sépare de la basse. Elle est décorée +au sommet de deux figures colossales représentant la Saône et la Marne; +celles qu'on voit à demi couchées sur la balustrade sont la Seine et la +Loire. Aux extrémités sont placés Hercule et différentes statues de +Faunes. + +La basse cascade, située à la suite de la limite, est plus vaste que +celle-ci. Elle a 270 pieds de longueur sur 96 de largeur et ne consomme +pas moins de 3,700 muids d'eau à l'heure. Les eaux tombent dans un canal +bordé de deux palissades de charmilles et de bois, orné de statues +jusqu'à l'allée _des Portiques_, où se tient la foire de Saint-Cloud. + +Placé sur la droite de la cascade, au milieu du grand bassin carré, le +jet d'eau, le plus extraordinaire qui existe au monde, s'élève à 80 +pieds au-dessus du niveau du bassin; il soulève à son orifice un poids +de 130 livres, et consomme ou plutôt expectore dix barriques d'eau à la +minute. + +[Illustration: La Lanterne de Diogène.] + +Telles sont les principales merveilles de ce parc, dont les ombrages +rappellent tant de souvenirs. Les évoquerons-nous? Il y aurait là +matière à plus d'une digression élégiaque et rétrospective. C'est à +Saint-Cloud que le coup de poignard de Jacques Clément éteignit la race +des Valois et mit les Bourbons sur le trône. C'est à Saint-Cloud que +retentit ce cri funèbre immortalisé par l'oraison de Bossuet: «Madame se +meurt! Madame est morte!» C'est à Saint-Cloud que le jeune vainqueur de +l'Égypte et de l'Italie posa son pied victorieux sur la tribune +législative et que «ce fils de la liberté détrôna sa mère,» comme a dit +M. Casimir Delavigne. C'est de Saint-Cloud, enfin, qu'une autre +tentative de même nature, mais moins heureuse, vint soulever Paris et se +briser contre les barricades de Juillet. Que de leçons et quel beau +texte à moraliser d'importance! Mais graves enseignements ne sont point +notre fait. Nous sommes à la fête, non à la tribune; nous serions mal +venu à invoquer Clio et à prendre un ton solennel à propos de foire et +de mirliton. Laissons donc là ces grands souvenirs historiques: quelques +détails sur les principales fêtes que Saint-Cloud a vu célébrer seront +beaucoup plus de saison. + +Mais auparavant nous ne pouvons résister au désir de raconter comment +Saint-Cloud fut érigé en résidence princière et avec quelle habileté +Mazarin sut acquérir à peu de frais pour Louis XIV cette magnifique +habitation. L'anecdote est fort peu connue et mérite assurément de +l'être. Toute la finesse, tranchons le mot, toute la rouerie du +cardinal-ministre y apparaît sous son plus beau jour, et l'on y retrouve +trait pour trait le subtil Mazarin de la Fronde. Voici l'histoire. + +Le roi ayant exprimé l'intention d'acheter une maison de plaisance pour +M. le duc d'Orléans, le cardinal jeta les yeux sur celle d'un gros +partisan située à Saint-Cloud, et qui était d'une étendue immense et +d'une grande beauté: aussi revenait-elle à près d'un million à celui qui +en était propriétaire. Mazarin alla un jour la visiter, et, tout en en +louant la magnificence, il dit au financier: «Voilà une maison qui, sans +mentir, doit vous couler au moins douze cent mille livres?--Oh! +monseigneur, que dites-vous là? répondit le Tucaret, qui ne se souciait +point d'avouer le chiffre de ses richesses, je ne suis point assez +opulent pour consacrer à mes plaisirs une somme aussi +considérable,--Combien donc cela vous coûte-t-il? reprit le cardinal; je +gagerais que vous n'en êtes pas quitte à moins de deux cent mille +écus.--Non, monseigneur, dit le traitant; je ne suis certes point en +état de faire une si grosse dépense.--Serait-ce par hasard, répondit +Mazarin, que la maison ne vous coûte pas au delà de cent mille +écus?--Vous l'avez dit, monseigneur; c'est là justement le prix,» +s'écrie le financier, croyant avoir dupé le ministre par ce gros +mensonge. Mazarin sourit, ne dit mot, et le lendemain il envoya au +partisan trois cent mille livres, en lui mandant que le roi désirait +acquérir sa maison pour M. le duc d'Orléans. La somme fut remise au +traitant par un notaire, qui apportait le contrat de vente tout dressé. +Force fut bien au financier-châtelain de s'exécuter et de céder au roi +sa magnifique maison pour le tiers au plus de sa valeur. + +[Illustration: Les Grandes Eaux de Saint-Cloud.] + +L'habitation et ses dépendances furent aussitôt livrées à Lepautre, à +Mansard, à Girard, à Le Nôtre, qui en firent la majestueuse résidence +que vous savez. + +Les premières réjouissances qui suivirent cette métamorphose, furent une +fête, «où le roi, disent les journaux du temps, vint à Saint-Cloud, +accompagné de Marie-Thérèse et d'Anne d'Autriche, sur une galiote +très-galamment ornée. Monsieur le traita, ajoutent-ils, avec une +magnificence extraordinaire; la bonne chère fut accompagnée de délicieux +concerts et du divertissement d'une comédie française dans le jardin, +éclairé par un grand nombre de lustres. Les bords de la rivière, +couverts de batelets décorés, étaient occupés par des fanfares, des +trompettes et des tambours.» + +[Illustration: Le Retour de Saint-Cloud.] + +Le 12 août 1660, un grand bal donné à Saint-Cloud est le prélude de +l'union de Monsieur et de madame Henriette d'Angleterre. Dès lors, cette +résidence devient un lieu de délices; ce ne sont plus dans ses jardins +que fêtes, spectacles et concerts, jusqu'au moment où, dans les salles +du château, retentit le cri de mort et de douleur que nous avons cité +plus haut. + +Mais aucun deuil n'est éternel. Le 11 août 1672, les jardins de +Saint-Cloud s'illuminent de nouveau pour la fête splendide offerte par +Monsieur au roi, à l'occasion de son second mariage avec la princesse de +Bavière. Les fêtes recommencent pour la naissance du duc de Valois et +pour le baptême du duc de Chartres, qui fut depuis régent de France. + +En 1677, l'inauguration de la galerie d'Apollon, peinte par Mignard, +donne lieu à une nouvelle fête, sur les bombances de laquelle un poète +de l'époque nous a légué, entre autres détails, les suivants: + + Trois services rendaient cette table agréable. + Onze plats à chacun, avec profusion, + Furent servis par ordre et sans confusion, + De gibier et poisson on y vit l'abondance; + On servit les desserts avec magnificence. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + A chacun des repas que fit notre grand roi, + De tous ses ennemis la terreur et l'effroi, + La troupe de Monsieur chatouilla ses oreilles + Au son des violons, en jouant à merveilles. + On y donna trois bals où l'on dansa des mieux. + L'éclat des diamants éblouissait les yeux. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + On fit tous ces trois bals en neuf appartements; + Enfin tous les plaisirs furent doux et charmants. + Tout le monde admira la grâce sans égale + Et les puissants attraits de la maison royale. + +En 1686, nouvelle fête à Saint-Cloud pour célébrer le succès de +l'opération de la fistule pratiquée au roi par le chirurgien Félix. +Cette fête (l'espace nous manque pour la décrire) a trouvé aussi un +historien dans le sieur Laurent, de bibliothèque du roi, lequel raconte +agréablement + + Que Félix, trop heureux fit en perfection + La fatale opération. + +Toutes ces fêtes avaient été offertes exclusivement à la cour; mais, en +1743, le duc d'Orléans, grand-père du roi actuel, celui qu'on avait +surnommé le _Roi de Paris_, donna à Saint-Cloud une grande fête où tout +le monde fut admis. Il y eut spectacle pour les princes, spectacle pour +la noblesse, et enfin spectacle pour le peuple. On eût dit ce jour-là, +racontent les mémoires du temps, que l'Olympe était descendu sur la +terre. On ne rencontrait dans le parc que Faunes, Sylvains. Naïades, +Hamadryades; partout des concerts, partout des tables gratuites servies +en abondance; enfin, tous les Parisiens, qui étaient accourus en foule à +ces merveilles mythologiques, trouvèrent, le soir, des tritons +complaisants et désintéressés qui les reconduisirent dans la grande +ville sur des bateaux préparés aux frais du duc d'Orléans. + +Mais, sous aucun règne, Saint-Cloud ne fut le théâtre de si nombreuses +et de si brillantes fêtes que sous l'Empire. Napoléon affectionnait, +comme l'on sait, cette résidence, sans doute en souvenir et en +reconnaissance de ce qu'au 18 brumaire elle avait élu le berceau de sa +puissance impériale. Il l'habitait presque continuellement, et la +plupart des grandes fêtes de cette prestigieuse époque ont été données à +Saint-Cloud, Nous citerons, entre autres, celles qui célébrèrent le +baptême du fils aîné de la reine Hortense, dont l'Empereur avait d'abord +le dessein de faire son héritier, la fête du mariage de Napoléon avec +Marie-Louise, et enfin celle qui suivit le 15 août 1811, la naissance du +roi de Rome. Une pompe vraiment féerique présida particulièrement aux +apprêts de cette dernière. A la chute du jour, le palais et le jardin +s'illuminèrent tout à coup comme par enchantement.--Ce fut, dit +l'historien de cette résidence, une véritable forêt enchantée; chaque +arbre semblait transformé en un bouquet de diamants, en une girandole de +pierreries; les cascades roulaient, au milieu des flammes, des eaux +étincelantes de mille couleurs; le ciel était éclairé de feux qui se +croisaient dans les airs avec une éblouissante rapidité; le canon de +l'artillerie impériale se mêlait à cette artillerie artificielle; des +orchestres animaient partout les danses et les plaisirs; une foule +immense inondait les parcs et les bosquets... Tout à coup éclate un +orage épouvantable; le tonnerre gronde, la pluie tombe par torrents, et +l'éclair qui sillonne la nue est la seule lueur qui survive aux +splendeurs fantasmagoriques de cette fête impériale. + +La superstition populaire vit dans cette brusque interruption de la fête +un sinistre présage. Elle ne se trompait pas: car, à quatre ans de là, +les alliés occupaient la résidence favorite de l'Empereur, et le prince +de Schwarzemberg donnait dans le parc de Saint-Cloud une dernière fête +qui est restée tristement célèbre entre toutes. + +Détournons nos yeux de ce tableau, et revenons à la fête du jour. Nous +avons vu la grande cascade et le jet d'eau qui en sont le principal +ornement, comme ils l'avaient été de toutes celles dont l'énumération +précède. Gravissons maintenant le parc et allons visiter, sur le plateau +qui le domine, le fameux monument renouvelé des Grecs, que l'on désigne +sous le nom de _Lanterne de Diogène_. Voici, en abrégé, l'historique de +cette curiosité, à la fois locale et exotique. M. de Choiseul avait +rapporté de ses voyages en Grèce le modèle en plâtre du monument +athénien que les archéologues nomment _la lanterne de Démosthènes_, et +qui figure à l'Acropole. Le plâtre fut imité en terre cuite par les deux +frères Trabocchi, avec une grande perfection. Ce travail, qui fixa +l'attention universelle à l'Exposition de l'an XI, valut à ses auteurs +une médaille d'argent. Napoléon le fit transporter à Saint-Cloud et +dresser sur un obélisque élevé par M. Fontaine, au lieu où figurait +jadis le belvédère, sur le point culminant du parc; seulement, lois de +la mise en place de cette contrefaçon de l'antique, on substitua au nom +primitif du monument celui de _Lanterne de Diogène_. Cette métonymie +n'eut vraisemblablement d'autre but que de flatter l'Empereur: les +courtisans, qui déjà pullulaient à Saint-Cloud, n'avaient garde de +laisser échapper une si belle occasion d'insinuer finement que Diogène +avait enfin trouvé dans cette résidence l'homme qu'armé de sa lanterne, +il cherchait depuis si longtemps. Nous ne nous arrêterons point à +discuter le mérite de cette ingénieuse allégorie; seulement, nous avons +peine à croire que Napoléon eût pu être l'_homme_ de celui pour qui +Alexandre n'avait été qu'un importun et un _parasol_ incommode. + +Lorsqu'il passait la nuit à Saint-Cloud, la lanterne de Démosthènes ou de +Diogène allumée était un phare qui, vu de Paris, annonçait à ses +habitants la présence de l'Empereur au palais de cette résidence. On +arrive par un escalier tournant jusqu'à cette façon de kiosque ou +d'observatoire, d'où l'oeil embrasse un immense panorama que termine +Paris à l'horizon, et sur les premiers plans duquel se détache, comme +une ceinture verdoyante, ce parc où, comme l'a dit Marie-Joseph Chénier +dans sa belle pièce de _la Promenade à Saint-Cloud_, + + De ces bois toujours verts les masses imposantes, + Ces jardins prolongés qui bordent les coteaux, + Et qui semblent de loin suspendus sur les eaux. + +A tout prendre, la magnificence de ce coup d'oeil nous paraît être le +grand mérite monumental de la lanterne en question. Elle montre mieux +qu'un homme: elle montre la nature sous l'un de ses plus beaux, de ses +plus riches aspects, et Diogène lui-même oublierait un instant sa +recherche toujours déçue, s'il était appelé à jouir de cet admirable +coup d'oeil. + +Mais pendant nos pérégrinations historiques dans le parc, les ombres +sont lentement descendues des collines. Voici la nuit. Déjà j'entends le +mirliton qui résonne dans la grande allée des portiques. C'est l'instant +le plus brillant, le plus solennel de la fête. Les arbres du parc +s'illuminent; les orchestres forains retentissent; les saltimbanques +s'égosillent; les monstres s'agitent dans leurs tanières de sapin et de +toiles peintes; ils ont ordre de pousser des hurlements féroces afin de +fasciner plus sûrement la foule. Les boutiques de jouets d'enfants, de +macarons, de sucre-d'orge, mais surtout, mais partout, mais toujours, de +mirlitons, ornent leurs devantures d'un brillant éclairage de quatre +chandelles des six. Aimez-vous la danse? voici le bal de l'Étoile et +celui de Morel qui vous ouvrent leurs portes et vous convient à des +rigodons échevelés.--Avez-vous besoin de remonter votre ménage? Notre +vieille amie, madame Leroy, va vous en fournir les moyens. Prenez des +billets à la loterie qu'elle fait tirer incessamment à son innombrable +clientèle. Moyennant dix billets de dix centimes chacun, vous serez +bien malheureux si vous ne gagnez pas au moins une petite lasse de cinq +sous. Nous connaissons des gens qui ne s'approvisionnent de vaisselle +que chez madame Leroy. Sa porcelaine n'est pas précisément de Sèvres; +elle est de Saint-Cloud; mais qui ne sait que Saint-Cloud et Sèvres, +c'est tout un? + +Cependant le mirliton fait retentir les airs de toutes les mélopées +imaginables, depuis _Malbrouck s'en va-t-en guerre, mirliton, ton-ton +mirontaine, le Bon roi Dagobert, au Clair de la Lune, J'ai du bon +Tabac_, et autres motifs populaires jusqu'au grand air des Puritains et +de l'ouverture de Guillaume-Tell. C'est au son de ce formidable +pot-pourri que se termine la fête. Il serait à désirer pour les oreilles +quelque peu sensibles qu'il put prendre fin avec elle, mais les accords +très-peu parfaits résultant de la combinaison des divers _cantabile_ +ci-dessus se prolongent jusque par delà l'heure du départ, hélas! et +même celle du retour. Les échos de la rue Saint-Lazare en frémissent; la +Chaussée-d'Antin assourdie croit que Paris est appelé au triste sort de +Jéricho, et plus d'un mirliton traîtreusement importé jusque dans le +sein des familles justifie déplorablement par son ramage, les jours +suivants, cet axiome qu'il n'y a jamais de bonne fête sans lendemain. + + + +Romanciers contemporains + +CHARLES DICKENS. (Voir p. 26) + +ARRIVÉE A NEW-YORK. + +UNE NOUVELLE CONNAISSANCE. + +Une légère agitation s'était fait sentir sur la plage même de la terre +de l'indépendance. Un alderman avait été élu à New-York la veille; ce +qui n'avait pas peu aiguillonné la sensibilité des partis, les amis du +candidat vaincu, ayant jugé à propos d'appuyer les immortels principes +de la Pureté d'Élection et de la Liberté des votes en cassant un petit +nombre de bras et de jambes, et en traquant de rue en rue un gentleman +suspect, dans le bénévole dessein de lui fendre le nez. Ces +gentillesses, folâtres écarts de l'imagination populaire, n'avaient +cependant rien d'assez saillant pour qu'on s'en souvînt encore après le +repos d'une nuit, si les étincelles ne s'en fussent rallumées +pétillantes au souffle vivifiant de la publicité. La nouvelle était déjà +proclamée, avec de perçantes clameurs, par une nuée de petits crieurs +qui s'étaient abattus, non-seulement dans tous les carrefours, dans +toutes les ruelles de la ville, sur son port, sur ses quais, mais qui, +du tillac à la quille, avaient envahi, avant qu'il touchât terre, le +bateau à vapeur, pris d'assaut par cette légion de hardis petits +citoyens. + +«Ici! ici! voilà le _Tranche-au-Vif_ de New-York! vociférait +l'un.--Voici le dernier numéro du _Sicaire_ de New-York, criait +l'autre.--Lisez, lisez le _Pilori_ du jour! hurlait un troisième.--Voilà +l'_Inquisiteur_ du matin!--Voilà le dernier numéro du _Mouchard des +Familles!_--Demandez, demandez l'_Espion domestique!_--Demandez le +_Rowdy_ de New-York!--Demandez le _Vautour!_--Voici le _Charivari_ des +États-Unis!--Tous les papiers de New-York, du premier au dernier! +Demandez, demandez! + +--Ici vous trouvez le compte-rendu de l'échauffourée patriotique d'hier, +de l'émeute _Locofoco_ (2), qui a remouché les whigs d'importance, et le +récit véridique du procès des yeux pochés et enfoncés des boxeurs de +l'Alabama, et l'histoire exacte du très-intéressant _douel_ aux +couteaux-poignards (3) de Bowie, de l'État d'Arkansas.--Voilà, voilà les +nouvelles commerciales, les dernières modes et les derniers cours! +Demandez, demandez! + +[Note 2: Ce sobriquet, donné au parti ultra-démocratique, et qu'il a +accepté en Amérique (connue en France les Jacobins se firent nommer du +nom de sans-culotte, qui leur avait été donné par mépris), a une origine +assez obscure. On prétend que dans une assemblée mémorable du parti, les +fenêtres étant ouvertes, un coup de vent éteignit les lumières, qui +furent rallumées à l'aide d'allumettes nommées _locofoco matches_. Ce +nom fut alors appliqué par les whigs au parti ultra-populaire, qui s'en +pare comme d'un titre.] + +[Note 3. Le duel avec les couteaux de Bowie est quelque chose de +terrible. Ce Couteau, dont la lame recourbée et à double tranchant est +large comme la main, donne la mort presque à coup sûr. L'inventeur de +cette arme funeste, Bowie, est mort, tué par un de ses propres +couteaux.] + +--Voici le _Pilori!_ hurlait-on d'autre part, le _Pilori_ de New-York! +Voici un des douze mille numéros du _Pilori_ de ce jour! Lisez, lisez +les derniers cours de la Bourse et des marchés, et toutes les nouvelles +du port! Lisez quatre colonnes de correspondance de la province, avec le +récit détaillé du _raout_ de la nuit dernière chez mistress White, et +les observations particulières et anecdotiques du rédacteur sur toutes +les grandes dames et beautés célèbres de New-York rassemblées à ce +bal.--Voilà, voilà le _Pilori!_ Demandez un des douze mille numéros du +_Pilori_ du jour: vous y verrez toute la coterie de Wall-Street, et +toute la cabale de Washington en plein pilori.--Lisez, lisez le récit +exact d'un grave délit commis par le secrétaire d'État dans la huitième +année de son âge, communication obtenue à grands frais de sa nourrice. +Voilà, voilà le _Pilori!_ Achetez un des douze mille numéros de ce jour +du _Pilori_ de New-York. On y voit une colonne entière des noms en +toutes lettres des citadins de New-York, leur conduite en +regard!--Voici, voici l'article du _Pilori_ sur le juge qui l'avait fait +assigner comme pamphlétaire, son hommage au jury indépendant qui ne l'a +point condamné, et l'énumération de ce qui, au cas contraire, menaçait +les jurés.--Voilà, voilà le _Pilori!_ toujours prêt, toujours prompt, +toujours à l'affût! Achetez le premier journal des États-Unis; achetez +un des douze mille numéros du _Pilori_ du jour, tout frais sortant de la +presse et encore en tirage. Demandez, demandez le _Pilori_ de New-York!» + +--C'est à travers ces organes éclairés et progressifs que les +bouillonnantes passions de ma patrie se font jour, dit une voix presque +à l'oreille de Martin. + +Celui-ci se retourna involontairement, et vit debout, à son coude, un +quidam au teint pâle, aux joues creuses, ayant des cheveux noirs et de +petits yeux clignotants, dont la singulière et douteuse expression +tenait de l'humoriste et du dédaigneux, pouvait, sur plus ample examen, +passer pour une heureuse combinaison de ruse, de vulgarité et de +suffisance. La physionomie du personnage empruntait un surplus de +gravité à son chapeau à larges bords, tandis que ses bras, +majestueusement croisés, prêtaient à sa tournure quelque chose de plus +imposant. Le costume néanmoins pouvait paraître mesquin; La redingote +bleue du monsieur descendait jusqu'à la cheville, cachant de courts et +larges pantalons de même couleur, et un jabot fripé s'échappait, non +sans prétention, de son vieux justaucorps de buffle. Ainsi accoutré, +moitié appuyé, moitié assis sur le rebord du bateau à vapeur, ses larges +pieds se croisant devant lui, et sa grosse canne à fort pommeau de métal +et ferrée du bout suspendue à son poignet par un cordon à glands, le +gentleman cligna de l'oeil droit, pinça le coin de la bouche, et répéta +d'un air profond: + +«C'est à travers ces organes éclairés et progressifs que les +bouillonnantes passions de ma patrie se font jour!» + +Le monsieur regardait Martin, qui, ne voyant personne auprès de lui pour +répondre à l'allocution, s'inclina, et dit: + +«C'est une allusion à... + +--Au palladium de nos libertés; à ce qui fait la terreur de l'oppression +étrangère, monsieur!» répliqua l'Américain, indiquant, du bout de son +bâton, un des jeunes crieurs de journaux, garçon borgne et d'une rare +malpropreté. «Je fais allusion, dis-je, à ce qui nous attire +l'admiration et l'envie du monde entier, monsieur, à ces hardis +propagateurs des lumières, hérauts de la civilisation humaine! +Permettez-moi, monsieur, ajouta-t-il en appuyant le fer de sa canne sur +le pont, de l'air d'un homme avec lequel on ne badine pas, permettez-moi +de vous demander ce que vous pensez de ma patrie. + +--N'ayant pas, comme vous voyez, touché terre encore, répliqua Martin, +je suis assez mal préparé à répondre à cette question. + +--Fort bien, dit l'Américain: puis désignant du bout de sa canne les +vaisseaux amarrés dans le port, et enveloppant l'air et l'eau dans son +geste grandiose; je parierais même, ajouta-t-il, que vous étiez assez +mal préparé à contempler d'aussi brillants symptômes de notre prospérité +nationale! + +--En vérité, je ne sais, dit Martin; mais si; je pense que si.» + +L'Américain cligna de l'oeil d'un air fin, et affirma que cette manière +politique de répondre ne lui déplaisait point. + +«C'était chose naturelle,» ajouta-t-il.--En sa qualité de philosophe, il +aimait à observer les préjugés humains sous toutes leurs faces. + +«Je vois, monsieur,» poursuivit-il, inspectant les passagers d'un regard +qu'il ramena ensuite vers Martin en posant son menton sur la pomme de sa +canne: «je vois; vous avez apporté la cargaison ordinaire de misère, de +pauvreté, d'ignorance et de crimes, et vous venez vous en décharger dans +le sein de la grande république. Fort bien, monsieur; qu'ils accourent, +qu'ils viennent à toutes voiles de l'extrémité du vieux monde! Quand les +vaisseaux sont sur le point de sombrer, les rats les quittent, dit-on. +Il y a de la vérité dans cet axiome, à mon avis. + +--Le vieux navire pourra tenir la mer encore un an ou deux, à ce que +j'espère,» dit Martin, laissant échapper un sourire, provoqué moins par +le discours que par la bizarre emphase de l'orateur, qui, glissant sur +les mots d'une certaine étendue, insistait sur les autres, comme si, les +premiers étant de taille à se tirer d'affaire eux-mêmes, il n'eût en à +s'inquiéter que des monosyllabes. + +«L'espérance, du moins le poète l'affirme, est la nourrice des jeunes +désirs, monsieur, fit observer le gentleman; et cependant j'ai peine à +croire qu'elle mène à bien les vôtres. + +--C'est au temps à répondre,» répliqua Martin. L'Américain hocha la +tête, et reprit au bout d'un moment: + +«Comment vous nommez-vous, monsieur?» + +Martin dit son nom. + +«Quel âge avez-vous, monsieur?» + +Martin dit son âge. + +«Votre profession, monsieur?» + +Martin déclara qu'il était architecte. + +«Et votre destination, quelle est-elle? poursuivit le gentleman. + +--Réellement, répondit Martin en riant, je ne saurais vous satisfaire à +cet égard, ne la connaissant pas moi-même. + +--Oui-da! reprit-il. + +--Vraiment, non,» dit Martin. + +Le monsieur passa sa canne sous son bras gauche, et, après avoir examiné +le jeune Anglais avec plus d'attention qu'il n'avait encore eu le loisir +de le faire, il étendit sa main, secoua celle de Martin, et dit: + +«Je me nomme le colonel Diver, monsieur, et je suis l'éditeur du _Rowdy_ +(3). journal de New-York.» + +[Note 3: Ce mot veut dire tapageur de bas étage.] + +Martin reçut la communication avec le respect dû au ton de l'annonce. + +«Le _Rowdy_ de New-York, monsieur, reprit le colonel, comme vous ne +l'ignorez pas, je présume, est l'organe de l'aristocratie en cette +ville. + +--Ah! ah! il y a une aristocratie dans ce pays? demanda Martin; et de +quoi se compose-t-elle? + +--D'intelligence, monsieur, répliqua le colonel, d'intelligence et de +vertu, et de ce qui ne peut manquer d'en être la conséquence naturelle +dans cette république, d'argent, monsieur.» + +Ce renseignement enchanta Martin, qui se tenait pour assuré que si +l'intelligence et la vertu menaient droit à la fortune, il ne pouvait +manquer de devenir bientôt riche capitaliste. Il allait exprimer la joie +que lui donnait cette nouvelle, lorsqu'il fut interrompu. Le capitaine +du vaisseau venait saluer le colonel, et voyant sur le pont un étranger +bien mis (le jeune homme avait rejeté en arrière son manteau), il lui +donna aussi une poignée de main, à l'inexprimable soulagement de Martin, +qui, en dépit de la suprématie reconnue de l'intelligence et de la vertu +en cette heureuse contrée, aurait été blessé au coeur en paraissant +devant le colonel Diver dans l'humble attitude d'un passager de l'avant. + +«Eh bien! _capitaine?_ dit le colonel. + +--Eh bien! colonel! cria le capitaine, vous avez une mine de prospérité; +à peine si je pouvais vous remettre, en vérité. + +--Une bonne traversée, _capitaine?_ demanda le colonel prenant l'autre à +part. + +--Oui vraiment! une magnifique traversée, une vraie joute, dit ou plutôt +chanta le capitaine avec l'accent du terroir, vu le temps! + +--Vraiment? reprit le colonel. + +--Vrai comme je vous le dis, répondit le capitaine; je viens justement +d'envoyer un mousse porter à votre bureau, colonel, la liste des +passagers. + +--N'auriez-vous pas sous la main quelque autre de ces petits +commissionnaires, capitaine? demanda le colonel d'un ton qui frisait le +reproche. + +--Je le crois certes bien, que j'en ai. Nous en trouverions une douzaine +s'il vous les fallait, colonel. + +--Il suffirait d'un, je présume, pour porter jusqu'à mon bureau une +douzaine de bouteilles de Champagne, et observer le colonel d'un air +distrait. Une traversée des plus rapides, disiez-vous? + +--Des plus rapides, affirma le capitaine. + +--Mon bureau n'est pas loin, comme vous savez, poursuivit le colonel. Je +suis ravi que votre passage ait été si prompt, capitaine. Au cas où vous +seriez à court de chopines, ne vous en inquiétez pas; votre mousse, en +faisant le trajet deux fois au lieu d'une, portera tout aussi bien les +vingt-quatre pintes. La traversée était de premier ordre, capitaine? Eh? + +De la plus in...imaginable rapidité, dit le marin. + +--Nous boirons à votre bonne fortune, capitaine. Vous pourrez, chemin +faisant, me prêter le tire-bouchon et une demi-douzaine de verres, si +bon vous semble. Quelles que soient les tempêtes que les éléments +soulèvent contre le noble et rapide paquebot de ma patrie, contre le bon +voilier, _le Screw_, monsieur, dit le colonel se tournant vers Martin et +dessinant un victorieux paraphe sur le pont avec le bout de sa canne, la +traversée d'allée et de venue n'est pour lui qu'une course.» + +Le capitaine, qui avait pour le moment le _Pilori_, attablé dans une de +ses cabines, mangeant à bouche que veux-tu, et dans l'autre l'aimable +_Tranche-au-Vif_ buvant à se coucher sous la table, prit cordialement +congé de son ami et patron le colonel, et se hâta d'aller expédier le +Champagne, bien convaincu (ainsi qu'on le vit peu après) que s'il +hésitait à se concilier les bonnes grâces de l'éditeur du _Rowdy_, +l'illustre potentat le dénoncerait en gigantesques capitales à la +vindicte publique, lui et son navire, avant qu'il fût plus vieux d'un +jour, et s'en prendrait au besoin à la mémoire de feu sa mère, enterrée +depuis environ vingt ans. + +Le colonel se trouvant seul alors avec Martin, l'arrêta au moment où +celui-ci se disposait à s'éloigner, et lui offrit, comme à un Anglais +étranger dans New-York, de lui faire connaître la ville, et de le +présenter, au cas où la chose lui conviendrait, dans une pension +bourgeoise du meilleur ton. Avant tout, il sollicita, comme il dit, +l'honneur de la compagnie du voyageur au bureau du _Rowdy_, où il +prétendait lui faire goûter une bouteille d'un Champagne tout récemment +importé d'Europe. + +Le tout était si obligeant, si hospitalier, que, malgré sa répugnance à +commencer la journée par une libation, Martin accepta. Enjoignant donc à +Mark, encore tout absorbé par la pauvre femme et ses trois enfants, d'en +finir au plus tôt, de se faire livrer les bagages, et d'aller attendre +ses ordres au bureau du _Rowdy_, Martin accompagna son nouvel ami. + +Ils se frayèrent un chemin de leur mieux, à travers la triste foule +d'émigrants qui encombraient le débarcadère: groupés autour de leurs +lits, de leurs malles, ayant sous eux la terre nue, et au-dessus le +ciel, les malheureux semblaient tombés d'une autre planète, tant ce +Nouveau-Monde leur était étranger. Martin et son compagnon n'en +poursuivirent pas moins leur route le long d'une rue bruyante, bordée, +d'un côté, par les quais et le port; et, de l'autre, par une éternelle +rangée de maisons et de magasins à couleur tranchante, d'un rouge +brique, ornés de plus d'enseignes noires avec lettres blanches, et de +plus d'enseignes blanches avec lettres noires, que Martin n'en avait vu +de sa vie dans cinquante fois cet espace. Ils tournèrent le coin d'une +rue étroite, puis d'une autre, d'une autre encore, jusqu'à ce qu'enfin +ils atteignissent une maison sur laquelle se lisait en caractères +gigantesques: _Rowdy journal_. + +Le colonel, qui avait toujours marché une main sur son coeur, sa tête +oscillant d'un côté à l'autre, son chapeau rejeté en arrière, comme un +homme qu'oppresse le sentiment de sa propre grandeur, passa le premier; +et, gravissant un escalier étroit et sale, il introduisit l'étranger +dans une chambre à l'avenant. Des débris de journaux y faisaient +litière; épreuves et manuscrits gisaient pêle-mêle. Derrière un vieux +bureau vermoulu, sur une table à tréteaux, était assis un étrange +personnage; un tronçon de plume passé en travers de la bouche, tenant de +la main droite une paire d'énormes ciseaux, il coupait, rognait, +taillait une file de feuilles du _Rowdy journal_. Il y avait quelque +chose de si irrésistiblement comique dans le geste et dans l'expression, +que, tout en se sentant sous le feu du regard du colonel Diver, Martin +eut toutes les peines du monde à s'empêcher de rire. + +L'individu qui siégeait sur la table, coupant et tranchant le _Rowdy_ au +vif, était un petit jeune homme imberbe, d'une pâleur maladive, qui +pouvait venir de l'intensité de ses méditations, mais aussi, sans nul +doute, de l'usage immodéré du tabac qu'il chiquait à ce moment-là même +avec une vigueur martiale. Son col de chemise était rabattu sur un ruban +noir faisant office de cravate, et ses cheveux plats, + + Rare et frêle espérance, + +étaient non-seulement lisses et séparés sur le front, afin de ne rien +voiler de son aspect poétique, mais avaient été épilés çà et là: ce qui +expliquait le prodigieux développement de cet organe de la pensée. Il +avait ce genre de nez écrasé que le vulgaire se plaît à flétrir du nom +de «nez de carlin,» mais dont le bout retroussé marque un superbe dédain +des choses d'ici-bas; un duvet jaunâtre pointait sur sa lèvre +supérieure, si clair-semé en dépit des soins les plus assidus, qu'on +hésitait à y voir les prémices d'une moustache ou une trace récente de +pain d'épice, l'âge tendre du jeune adolescent permettant cette dernière +conjecture. Tout entier à sa besogne, chaque fois qu'il ouvrait et +fermait ses gigantesques ciseaux, il faisait à l'unisson, avec ses +mâchoires, un bruit des plus formidables. + +Martin décida en lui-même que ce devait être le fils du colonel Diver, +espoir de la famille, et future colonne du _Rowdy journal_. Il +commençait même à complimenter le père sur la précocité de son jeune +garçon, et sur le plaisir qu'il y avait à le voir jouer ainsi à +l'éditeur dans toute la naïveté de son âge, lorsque le colonel +l'interrompit au début de sa phrase, pour lui dire avec orgueil: + +«Mon collaborateur pour le département de la guerre, M. Jefferson Brick, +que j'ai l'honneur de vous présenter.» + +Martin tressaillit à cette introduction inattendue, et à l'idée de +l'irréparable bévue qu'il avait failli commettre. + +Evidemment charmé de l'effet qu'il produisait, M. Brick tendit la main à +l'étranger d'un air tout à fait protecteur et paternel, comme pour le +rassurer et lui montrer qu'il s'effrayait à tort, lui (Brick) ne lui +voulant, aucun mal. + +«Vous connaissez de réputation Jefferson Brick, à ce que je puis voir, +monsieur? reprit le colonel avec un sourire. L'Angleterre a entendu +parler de Jefferson Brick, l'Europe aussi. Voyons un peu: combien y +a-t-il que vous avez laissé l'Angleterre, monsieur? + +--Cinq semaines environ, dit Martin. + +--Cinq semaines, répéta le colonel d'un air pensif, comme il se hissait +à son tour sur la table et balançait ses longues jambes; alors, je puis +vous demander lequel des articles de M. Brick excitait à cette époque le +plus de fureur dans le parlement britannique et à la cour de +Saint-James? + +--Sur ma parole, dit Martin, je... + +--Je sais de bon lieu, monsieur, interrompit le colonel, que les cercles +aristocratiques de votre pays tremblent au seul nom de Jefferson Brick; +mais je désirerais apprendre de votre bouche, monsieur, lequel de ses +articles a asséné le coup de massue... + +--Aux cent têtes de l'Hydre de la Corruption rampant dans la poussière, +monstre terrassé, transpercé par le glaive de la Raison, et lançant +jusqu'à la voûte céleste son empourpré venin,» acheva M. Brick, se +coiffant d'un air farouche, d'une petite casquette de drap bien, à +visière vernissée, et citant son dernier article. + +--Une libation à la liberté! hein. Brick? souffla le colonel. + +--C'est de sang parfois qu'il la faut boire! s'écria le petit homme +prompt à la réplique; oui, de sang!» et, à ce mot, il referma sa +gigantesque paire de ciseaux avec un bruit aigre et discord, comme s'ils +faisaient écho et se rangeaient à son opinion sanguinaire. + +A ce moment critique, ces deux majestueux organes de la presse firent +une pause et regardèrent Martin dans l'attente d'une réponse. + +«Sur ma vie, dit ce dernier, qui avait repris sa froideur habituelle, je +ne saurais vous donner là-dessus le moindre renseignement, car la vérité +est que je... + +--Arrêtez!» s'écria le colonel, jetant un regard sombre à son +collaborateur chargé du département de la guerre, et hochant la tête à +chaque phrase. Je sais ce que vous allez nous dire. «Vous n'avez jamais +entendu parler de Jefferson Brick; vous n'avez jamais rien lu de lui; +vous ignoriez jusqu'à l'existence du journal _le Rowdy_; vous ne saviez +même pas quelle immense influence il exerce sur les cabinets de +l'Europe! c'est bien cela, n'est-ce pas? dites oui. + +--C'est certainement ce que j'allais répondre, reprit Martin. + +--Contenez-vous, Jefferson! dit le colonel gravement, n'éclatez pas!... +O Européens! quand ouvrirez-vous les yeux à la vérité? quand +sortirez-vous des ténèbres de l'erreur?... Sur ce, prenons un verre de +vin.» Tout en parlant, le colonel se laissa glisser au bas de la table, +et tira d'un panier derrière la porte une bouteille de Champagne et +trois verres. + + + +MARGHERITA PUSTERLA. + +Lecteur, as-tu souffert?--Non.--Ce livre n'est pas pour toi. + +CHAPITRE VIII. + +LES DÉSASTRES + +L'ASSASSIN de Rosalia, après avoir gagné le rivage, traversa +les ruines de Lecco, monument de la vindicte politique, et revit le bois +où il avait conçu le plan de la vengeance qu'il venait d'accomplir. Il +entra dans la citadelle, et, arrivé dans son appartement, il respira +comme un homme qui atteint le terme d'une route difficile; et, se jetant +sur son lit, il s'écria: «Enfin, je suis content.» + +[Illustration.] + +Mais le contentement ne suit point le crime, même chez ceux qui ont le +plus endurci leur conscience. Les joies qu'il procure sont orageuses +comme l'enfer qui les enfante. Ramengo sentait sous lui sa couche se +hérisser d' aiguillons, et ses draps pesaient sur son corps comme un +linceul; ses membres agités se tordaient sur le lit; il voulait feindre +la tranquillité devant son propre coeur, et, fermant les yeux, il +essayait de dormir; mais lorsqu'il revenait à lui, il les sentait tout +grands ouverts, fixés sur des fantômes qui fascinaient sa vue. Ces +fantômes n'étaient point évoqués par la peur, mais ils lui +représentaient sa femme, son fils, au milieu de leurs angoisses. +Immobile, il les retrouvait au pied de son lit, à son chevet, à la porte +de sa chambre. Furieux de ne pouvoir les éviter, il s'efforçait de +trouver dans cet épouvantable spectacle une source d'atroces +jouissances. Il sauta à bas de son lit, courut au sommet de la tour; et +là, arrêtant ses regards étincelants sur le lac, ses noirs cheveux épais +sur ses tempes fiévreuses, d'une main tenant son épée, tandis que +l'autre se crispait sur les créneaux, on l'aurait pris pour une statue +placée en cet endroit pour orner l'édifice ou effrayer la vue, il secoua +enfin résolument la tête, et dit; + +«Tu es là! là au milieu des eaux, femme maudite! Oh' pourquoi cette nuit +n'est-elle pas éternelle! pourquoi ne peut-elle ressentir autant de +tortures qu'elle m'en a fait souffrir depuis deux mois!» + +Puis il vit les ténèbres s'épaissir vers le couchant, et une nuée aussi +noire que la fumée d'une fournaise s'avancer en rasant le lac. Il prévit +la bourrasque, et il s'en réjouit; il s'en réjouit quand elle redoubla +de violence; chaque éclat du vent et de la foudre le transportait d'un +infernal plaisir, parce que, dans la frénésie de sa rage, il pensait que +sa femme en souffrirait. L'eau qui tombait du ciel le pénétrait tout +entier; le vent sifflait au travers de ses cheveux en désordre, et il ne +le sentait pas; il ne sentait que l'ardeur de la vengeance. + +Il ne cessa de regarder le lac qu'aux premières lueurs de l'aube. Il +sauta à cheval, et parcourut avec fureur le rivage pour s'assurer si, +par hasard, Rosalia n'avait point abordé, ou plutôt si la tempête +n'avait point rejeté là un cadavre, il ne vit rien, n'entendit parler de +rien. Au comble de son horrible joie, il espéra que son plan avait +complètement réussi, et que le lac s'était refermé sur la victime et sur +les traces de l'assassinat. Dans les premiers jours, il masqua ses +remords sous une activité fébrile; il envoya aux environs s'informer si +la tempête ou la crue des eaux n'avait mis personne en danger. Sous +prétexte de surveiller les manoeuvres de certaines bandes qui +infestaient la vallée Saint-Martin, il fit partir de divers côtés des +batteurs d'estrade, qui devaient lui rapporter exactement ce qu'ils +auraient entendu; mais personne ne lui parla d'une femme noyée. Il put +donc s'écrier; «Enfin, tu as rendu le dernier soupir! Puisse ton agonie +avoir été longue, aussi pleine d'angoisses que je le souhaite, et que tu +l'as mérité! Puissé-je un jour, comme j'ai joui de ta mort, jouir de +celle de ton infâme amant!» + +Si on a une idée de la puissance sans frein des gouverneurs militaires +en tout temps, et du désordre particulier de cette époque, où, pour +débrouiller un dédale inextricable d'affaires, on rendit un statut qui +défendait de rechercher les délits commis durant la guerre de Monza, +depuis le 1er novembre 1322 jusqu'au 11 décembre 1329, on comprendra +facilement comment personne ne demanda à Ramengo un compte juridique de +la disparition de Rosalia. A ses subalternes il imposa silence; avec ses +égaux il ne manqua ni de faux-fuyants ni de prétextes. Il répandit à +Lecco le bruit que Rosalia avait été à Milan, qu'elle s'était échappée +pour rejoindre ses parents dans l'exil; puis, enfin, qu'elle était +morte, ainsi que son enfant. Il feignit d'en être désespéré, et cacha +ainsi son crime sous d'impénétrables apparences, et garda son secret +aussi bien que le lac, son unique confident. + +Les années coururent. Après les événements que nous avons racontés, +Pusterla épousa Margherita Visconti. Ramengo, comme client de la +famille, assista aux pompes de la bénédiction nuptiale. A cette heure +sainte, où le coeur bat sur la frontière de deux vies, entre les désirs +du passé et les promesses de l'avenir, le bourreau de Rosalia se retraça +le moment où cette vierge pure avait juré de l'aimer. Il vit ensuite la +tendresse et la félicité répandre leurs fleurs sur les pas de +Margherita; une jalousie féroce s'empara de son âme lorsqu'il vit +Pusterla, cet ennemi abhorré, devenir l'époux d'une gracieuse enfant. Le +bonheur dont il fut témoin, et qui naissait au milieu de ces pures +affections domestiques, rouvrit, si jamais elle avait été fermée, la +blessure qu'il n'avait reçue, comme il le pensait, que des mains de +Pusterla. «Moi! disait-il, il m'a ravi une femme, un fils;--il a jeté +dans mon coeur les fureurs qui le dévorent... et il est au comble de la +félicité! Et quels charmes dans l'enfant que le ciel lui a donné! Oh! un +fils! si j'avais pu avoir un fils! quelles joies ineffables! quelles +riantes espérances! pouvoir aussi l'aimer, pouvoir éveiller aussi +l'envie! et je n'en aurai jamais, non, jamais! C'est lui qui en est +cause, et lui il a un fils, un enfant accompli, une femme, un modèle de +beauté et de vertu! Oh! puissé-je un jour troubler ces vives +jouissances! puissé-je porter à ses lèvres l'amertume du fiel dont il +m'a abreuvé!» + +[Illustration.] + +Il y a tant de souplesse dans la haine, qu'elle sait prendre jusqu'aux +apparences de l'amour. Soit que Ramengo se tût véritablement laissé +captiver par la vertu et les charmes de Margherita, démon épris d'un +ange; soit qu'il ne crût sa vengeance complète qu'autant qu'il aurait +rendu à Pusterla l'outrage qu'il prétendait en avoir reçu, il commença à +entourer Margherita de ses hommages; ses actions et ses paroles +respirèrent la flatterie, et n'eurent d'autre but que de lui faire +comprendre toute l'ardeur de sa passion: il poussa l'effronterie jusqu'à +la lui déclarer ouvertement. Margherita se sentait trop élevée au-dessus +de Ramengo, dont un secret instinct lui révélait la bassesse, +quoiqu'elle ne connût point les crimes qu'il avait commis, pour que les +grossières poursuites de cet homme troublassent sa tranquillité. Elle +garda un profond silence, et il lui parut que le mépris était le juste +châtiment de sa faute. Mais Ramengo n'était pas homme à s'avouer vaincu +après une première défaite; il s'animait de plus en plus, peut-être par +dépit, peut-être parce que, confiant dans son mérite comme ceux qui en +ont le moins, il espérait, avec de la persévérance, remporter une +victoire d'autant plus glorieuse qu'elle était plus difficile, en outre, +il avait fermement résolu de commencer ses vengeances contre Pusterla, +en déshonorant son lit; s'il n'y pouvait parvenir, il lui suffisait que +les apparences y fussent, et que la malignité du vulgaire, en condamnant +Margherita, troublât le sommeil de Franciscolo. «Cette femme, se +disait-il, n'est-elle donc point comme les autres femmes? Quelle est +celle qui n'agrée point l'hommage rendu à sa beauté? Oh! elle +succombera, elle succombera! que l'occasion se présente seulement.» + +L'occasion lui parut se présenter dans la circonstance que je vais dire. + +Bien qu'elle ne fût pas encore aussi commune qu'elle le devint depuis +dans le seizième, siècle et dans le siècle suivant, l'opinion courait +alors qu'un homme pouvait pactiser avec les esprits infernaux, acquérir +par là une puissance surnaturelle, quelquefois pour porter secours, le +plus souvent pour nuire à ses semblables. On savait que les loups-garous +et les sorciers pouvaient exciter et apaiser des orages. Il n'y avait +pas une tempête qu'on ne leur attribuât. On en trouvait des preuves +irréfragables dans les étranges apparences que prenaient les nuages en +s'amoncelant, et dans lesquels l'imagination trouvait des figures de +géants, de bêtes, de démons. + +Les astrologues, classe de savants qui touchaient de fort près aux +choses de la magie, donnaient des lois aux princes, qui faisaient +dépendre des oracles de ces prophètes leurs actions, leurs guerres, +leurs voyages. Toute maladie un peu étrange était attribuée à un sort, à +un mauvais oeil; tous les maux qu'on ne pouvait expliquer ou dont +l'homme n'avait pas le courage de s'accuser étaient considères comme +l'oeuvre des sorciers. On croyait qu'ils s'assemblaient pendant +certaines nuits, dans certains sites, pour tenir leurs conciliabules +infernaux. + +Toutes ces opinions ne germaient pas uniquement dans les têtes +populaires; on pouvait même dire qu'elles ne s'étaient enracinées dans +le peuple que grâce aux discussions et aux dispositions des chefs du +peuple. Les républiques rendirent des décrets contre les enchanteurs; +toutes les églises consacrèrent des formules pour les maudire et les +conjurer. Les savants en faisaient l'objet d'une discussion sérieuse et +en règle. Lorsque les tribunaux poursuivirent les délits de sorcellerie, +la croyance aux sorciers prit le caractère de la certitude. Comment +imaginer que la justice fût dans l'erreur? Ainsi réduite en système, +cette opinion prit de la consistance parmi ceux qui prétendaient au +titre de savant; d'un autre côté, propager dans le vulgaire par des +bavards de tout habit et de toute condition, elle acquit une telle +autorité, que le renom de blasphémateur et d'hérétique eût aussitôt +atteint, ceux qui l'auraient révoquée en doute. + +La puissance et le nombre des sorciers croissant en raison des +persécutions dont ils étaient l'objet, les remèdes et les antidotes se +multiplièrent. Pendant que la classe cultivée avait les conjurations et +les bûchers, le peuple, sans recourir à de si grands et si atroces +moyens, opposait superstitions à superstitions, parmi les remèdes les +plus efficaces, on comptait surtout la rosée de la nuit de Saint-Jean. +Qui avait été baigné de cette rosée, était assuré toute l'année contre +les ensorcellements. Certaines herbes fleuries ou cueillies pendant +cette nuit étaient la pierre de touche et la guérison des incantations. +Cette croyance s'unissait à d'autres croyance analogues qu'il est +inutile de commenter ici, mais qui ont laissé des traces jusque dans le +siècle des machines à vapeur, tant en Italie que dans les pays +étrangers. Dans tout le Nord, de la Suède à la Saxe et sur le Rhin, on +allume encore de grands feux de joie pour la Saint-Jean. Un Anglais se +trouvant en Irlande la veille de ce jour, fut averti de ne point +s'étonner s'il voyait au milieu de la nuit des feux s'allumer sur les +hauteurs des environs. A Newcastle, les cuisinières font des feux de +joie pendant cette soirée. A Londres, les ramoneurs mènent des danses et +des processions, revêtus de costumes grotesques. Dans une vallée du +comté d'Oxford, dite du Cheval-Blanc, ils se rassemblent pour étriller +le cheval, comme ils disent; ils arrachent l'herbe d'un espace de +terrain de manière à représenter un cheval gigantesque; puis, après cet +exploit, ils passent la journée en fêtes champêtres. Je sais des +districts de la Lombardie où, malgré les prohibitions, on sonne +continuellement les cloches pendant toute la nuit de la Saint-Jean. +Enfant, plus d'une fois j'ai été mené par quelque bonne femme pour +recevoir la rosée de Saint-Jean, et en divers endroits on m'a montré +d'énormes noyers qui, après être restés arides jusqu'à cette nuit, le +matin se trouvent verdoyants comme de plus belle, et couverts d'un +feuillage touffu. + +Du temps de notre Marguerite, on célébrait avec plus de pompe, en raison +de la foi ou de la crédulité, la veillée de la Saint-Jean. Depuis la +tombée de la nuit jusqu'à l'aube, les cloches ne se reposaient pas dans +les cent vingt campaniles de la cité, afin que les sorcières, qui, si +vous l'ignoriez, ont une peur effroyable du bruit des cloches, ne +pussent ni cueillir les herbes malfaisantes, ni empêcher, par leur +malice, de cueillir les herbes salutaires. Cependant le peuple ne +fermait pas les yeux et sortait en foule pour recevoir la rosée +miraculeuse. C'était une espèce de fête, un carnaval nocturne. + +[Illustration.] + +Dans les villages, tout le monde se rassemblait dans quelque grange, et +là, au son des chalumeaux et des cornemuses, les villageois chantaient, +dansaient et priaient tout ensemble. Je dis les jeunes gens; quant aux +vieillards, qui d'un pas paresseux s'étaient traînés eux aussi au clair +de lune, ils répétaient une litanie d'histoires de sorcières. Une bonne +dame assurait avoir vu de ses propres yeux tel ou tel événement; une +autre avait connu deux, trois, vingt ensorcellements; celle-ci avait +entendu, toutes les nuits, un chat miauler sur le toit de la voisine; +celle-là avait une locataire qui, au milieu de la nuit, surtout lorsque +son mari était absent, ouvrait sa porte et chuchotant certainement avec +un esprit; les plus nombreuses et les plus sincères étaient celles qui +affirmaient n'avoir jamais souffert d'aucune sorcellerie, mais parce +qu'elles n'avaient jamais cessé de se baigner dans la rosée de la +Saint-Jean. + +L'Église, qui intervenait alors dans tous les actes de la vie publique +et privée, ne se tenait point à l'écart en cette occasion; et comme la +coutume s'en est conservée jusqu'à nos jours pour la fête de la +Nativité, on célébrait alors à la Saint-Jean trois messes, l'une à +minuit, l'autre au point du jour, la troisième à nones. Pendant et après +la messe nocturne, on chantait un cantique aux strophes nombreuses et de +mètre varié; il était entonné par les clercs et les prêtres, et le +peuple, de toute sa voix, et avec les _spropositi_ dont il a coutume +d'orner les chants en latin, donnait le répons: + + Quam beatus puer natus + Salvatoris angelus, + Incarnati nobis dati........ + +Je n'ai pas besoin de dire qu'à Milan la solennité était plus bruyante +et plus raffinée. Nul ne restait chez soi, tous sortaient de tous côtés, +et surtout vers un bois qui se trouvait au lieu qu'on appelle encore +aujourd'hui Saint-Jean-de-la-Paille. Les dames mettaient leur orgueil à +s'y rendre en beaux vêtements blancs relevés d'ornements de couleurs +variées, qui tranchaient d'une façon merveilleuse sur le fond obscur de +la nuit. Elles étaient décolletées autant que le comportait la saison et +l'usage, et parées élégamment de fleurs qui couronnaient leur front, +qu'elles tenaient à la main, qu'elles portaient en bouquets à leur +ceinture, ou qui couraient en guirlandes au bas de leurs robes. Un grand +nombre d'entre elles entonnaient des _canzones_ d'une musique +très-simple que les hommes accompagnaient en faux bourdon; les autres +menaient des danses pleines de vivacité au son d'allègres symphonies. On +ne pouvait entrer dans l'enceinte du bois ni en litière ni à cheval; +tout le monde était donc obligé de s'y rendre à pied, nobles et plébéiens +indistinctement, pêle-mêle, riches et pauvres: et comme ce mélange +favorisait l'oubli des outrageuses différences de fortune, il en +naissait une liberté vive et hardie, semblable à celle des bals masqués +en carnaval. La nuit, la foule, la commune allégresse, occasionnaient, +comme on le pense bien, beaucoup de désordres dans des temps comme ceux +dont nous nous occupons. + +Je ne pourrais affirmer ni nier que Marguerite crût aux sorciers et aux +superstitions de ce genre, et qu'elle les redoutât. Il est pourtant +probable qu'elle n'était point incrédule à cet égard, car lorsqu'une +erreur est généralement accréditée, il n'y a qu'un bien petit nombre +d'esprits que la sagacité d'observation et le mépris de l'autorité +défendent de la déviation commune. Il est certain qu'elle aussi elle se +mêlait à la foule dans cette solennité populaire, et qu'elle avait +coutume de prendre un délassement honnête avec ses compagnes, se +promenant avec elles toute la nuit. Le vil Ramengo crut que la présence +de Marguerite en ce lieu était favorable à ses projets, et il se tînt +constamment auprès de la femme de Pusterla, étroitement attaché à ses +pas comme un remords. + +Les chroniqueurs, auxquels nous empruntons cette série de faits assez +décousus, usent en général d'une licence de langage qui sonnerait mal +aux oreilles modernes, habituées aux voiles et aux ménagements. +Toutefois, en ce qui regarde la conduite de Ramengo dans cette soirée, +ils ne disent rien autre chose sinon qu'il resta constamment auprès de +Marguerite. Mais il est facile de comprendre à quel degré il poussa +l'insolence, puisque Marguerite, malgré la modération de son esprit et +la délicatesse de ses manières, s'emporta jusqu'à lui donner un +soufflet. + +Je n'ai pas besoin de dire quelle injure cruelle, irrémédiable, ce fut +pour l'âme criminelle de Ramengo, qui, comme un vase fétide corrompt la +rosée du ciel qu'il reçoit, trouvait dans les affections les plus +tendres un stimulant à ses scélératesses. Il ne conçut point de remords +de sa grossièreté; il ne vit que son orgueil outragé, son honneur +compromis; l'ardeur de vengeance qu'il nourrissait déjà, contre Pusterla +s'alluma plus féroce contre la femme de son ennemi. «Oui, oui, se +disait-il, d'un seul coup ils paieront tous leurs outrages. +Orgueilleuse, je le ferai souvenir de la nuit de la Saint-Jean!» + +Marguerite ne crut point devoir raconter à son mari cette insulte de +Ramengo. A quoi bon, en effet? elle se sentait parfaitement à l'abri des +tentatives d'un être si méprisable: les confier à son époux n'aurait eu +d'autre résultat que d'exciter des débats et des malheurs réciproques. +D'ailleurs, à partir de ce moment, Ramengo n'osa plus se présenter au +palais des Pusterla. Les premières fois qu'il se trouva sur les pas de +Franciscolo, il s'éloigna avec soin; mais comme les manières de son +patron n'étaient point changées à son égard lorsqu'il le rencontrait +dans les maisons étrangères, il comprit bientôt qu'il n'était point +instruit de sa conduite, et se rassura sans s'adoucir; sa rage +s'envenima même encore davantage lorsqu'il vit que, dans l'excès de son +mépris pour lui, Marguerite l'avait regardé comme indigne de colère. La +haine des méchants grandit en raison de la supériorité de leurs ennemis. +Il crut qu'il ne serait satisfait qu'autant que le sang des Pusterla +aurait racheté les injures qu'il en avait reçues. Il tenait ouverts des +yeux investigateurs sur ce palais dont il n'osait plus franchir le +seuil. Déjà nous avons vu avec quelles insinuations séduisantes il +inspirait à Luchino le désir de déshonorer Marguerite. Lorsqu'il connut +l'animosité de Pusterla contre les Visconti, il espéra que l'occasion de +le perdre ne tarderait pas à se présenter: une accusation est si facile +à inventer! + +Une année presque entière venait de s'écouler depuis ce que je viens de +vous raconter, et le prochain retour de la solennité de la Saint-Jean +avait rouvert dans l'âme de Ramengo la plaie mal fermée. Les apprêts des +citoyens pour fêter cette nuit, dont trois jours les séparaient à peine, +les préparatifs des femmes, la joie des enfants, pour qui une fête est +un événement, tout aigrissait sa fureur et sa haine. On devine quelle +bonne fortune ce fut pour lui d'avoir surpris l'imprudente conversation +d'Alpinolo; elle lui mettait dans la main l'arme empoisonnée avec +laquelle il pouvait frapper non-seulement Marguerite et son époux, mais +leurs amis, qu'il exécrait parce qu'ils étaient aimés d'eux. En même +temps, il trouvait le moyen d'avancer dans la faveur du prince, en lui +prouvant le zèle qui l'animait. L'ambition, son idole, lui montrait de +loin le but de ses désirs, et, pour l'atteindre, il n'avait qu'à se +faire un pont du corps de son ennemi. Il alla donc à la cour, et, ayant +obtenu accès auprès de Luchino, il lui révéla toute la trame, et on +imagine aisément s'il trouva dans son coeur des couleurs assez noires +pour aggraver le crime et le danger dont le prince avait été menacé. Le +secret retour de Pusterla à Milan, et l'abandon de son ambassade, +donnaient déjà matière aux soupçons. Le souvenir était récent de +Plaisance enlevée à Galéas, précisément par les manoeuvres d'un mari +outragé; Luchino savait, en outre, qu'il méritait la haine d'un grand +nombre de ses sujets, et souhaitait un prétexte pour punir Marguerite de +ses vertueux dédains. Quand le méchant trouve à cacher l'iniquité sous +le masque de la justice, n'est-il pas au comble de ses voeux? Il +ressortait du rapport de Ramengo que ceux qu'il fallait saisir les +premiers étaient Casabelletta et Alpinolo, et, sur leurs aveux, se +régler pour s'emparer des autres. Mais on connaissait assez Alpinolo +pour savoir qu'il n'était point de torture qui pût lui arracher un aveu +nuisible à la cause de ses bienfaiteurs. Pour les sauver, il aurait +sacrifié sa vie, vie d'homme obscur et à laquelle le prince n'attachait +aucune importance. Il parut donc plus habile de mettre la main sur +Casabelletta. Il n'avait pas un grand intérêt à se taire, et la torture +devait lui arracher autant d'aveux qu'il en fallait pour procéder, sinon +avec équité, du moins légalement, contre ceux qu'on avait à coeur +d'atteindre. + +[Illustration.] + +Avec l'emportement habituel de sa démarche, et jetant les yeux de tous +côtés, Alpinolo traversait la place du Dôme, toujours plein +d'enthousiasme pour les mêmes chimères, lorsqu'il s'entendit appeler à +voix basse; il se retourna et aperçut un des sergents du capitaine de +justice, avec lequel il avait coutume de se rencontrer dans les +assemblées populaires, au jeu, dans les spectacles, à la taverne, lieux +que fréquentait Alpinolo pour multiplier, parmi le peuple et les jeunes +gens, les amis et les soutiens de la bonne cause. Il se réjouit de cette +rencontre; le sergent passa d'un air mystérieux à ses côtés et lui dit: +«Suivez-moi.» Puis, comme s'il n'eût rien dit, il prit le chemin du +Broletto Nuovo, se retira dans une des ruelles qui le traversent, et, +regardant avec soin s'il n'était, point aperçu: «Allez, dit-il à +Alpinolo d'une voix altérée, allez et fuyez, et préparez à Pusterla les +moyens d'une prompte fuite. + +--Mais pourquoi? + +--Le seigneur Luchino a donné l'ordre de l'incarcérer, lui, sa femme, et +tous ses amis. + +--Il a peut-être découvert?... + +--Oui: il sait tout; on a appliqué Menclozzo à la torture, et il a +parlé. + +--Quel est le traître? + +--Dieu le sait. Nul n'a parlé aujourd'hui au prince, si ce n'est +Ramengo. + +--Ramengo!» s'écria Alpinolo avec l'accent d'une terreur désespérée. +C'était donc à un traître qu'il s'était si entièrement confié; c'était +donc son imprudence qui avait creusé un tel précipice sous les pas de +ses amis. Hurlant et blasphémant Dieu dans sa rage, il quitta le sergent +sans le remercier de son avis bienveillant, courut à travers la rue des +marchands d'or, passa par la _Balla_, se rendit à la poterne de derrière +du palais des Pusterla, et y frappa violemment. «Oh! oh! voulez-vous +donc enfoncer la porte?» s'écria une voix de l'intérieur; et on vit +passer, par une lucarne latérale, une tête noire et barbue, avec deux +yeux fendus à coups de hache et une balafre sur la joue. C'était notre +connaissance Franzino Malcolzato; il s'était acquis dans le pays un +mauvais renom d'homme querelleur et violent, en distribuant maintes fois +de rudes coups de poing et de braves coups de couteau, tant pour son +propre compte que pour le compte d'autrui, jusqu'à ce qu'il fût entré au +service de Pusterla. Quelque honnête que fût un seigneur, il tenait +néanmoins à ses gages quelqu'un de ces bas criminels, soit pour enlever +un instrument de vengeance aux mains de ses ennemis, soit pour s'en +servir au besoin contre eux-mêmes, dans ces temps où la justice ne +s'obtenait guère qu'à la pointe de l'épée ou du poignard. + +Lorsque le maraud eut vu et reconnu Alpinolo, il lui ouvrit aussitôt. + +«Où est Franciscolo? lui demanda en toute hâte le jeune page. + +--Il est dehors. + +--Et Marguerite, notre maîtresse? + +--Elle est également sortie. + +--Où sont-ils, au nom de Dieu?» + +Malcolzato ne répondit que par un haussement d'épaules pour témoigner +son ignorance. Alpinolo, au comble du désespoir, courut aux écuries, +sauta sur le meilleur coursier, et se dirigea à toute bride vers les +lieux où il supposait que les Pusterla s'étaient rendus. La dernière +parole que Franzino entendit sortir de la bouche du page, fut celle-ci: +«Maudits soient Luchino et les soutiens de sa cause!» + +«Qu'il soit maudit!» répéta Franzino en suivant du regard Alpinolo, qui +fuyait aussi rapide que le vent; puis, pour tromper l'ennui, il s'assit +sur un banc de pierre à côté de la porte, et jetant un coup d'oeil sur +la vipère des Visconti, qui était peinte sur un pilier voisin, il se mit +à siffler et à la regarder d'un air goguenard. Il était mal disposé pour +les Visconti, dont la puissance réprimait les gens de son espèce; dans +la maison où il était entré il n'entendait point parler de ces princes +avec le miel sur les lèvres; encore excité par la bruyante imprécation +d'Alpinolo, il ramassa un morceau de charbon, et, par plaisanterie, il +dessina comme il put, autour des armes seigneuriales, deux poteaux +surmontés d'une traverse, et qui figuraient une potence: une corde en +descendait qui s'attachait au cou de la vipère. Il contempla son oeuvre +du même oeil dont Hager put regarder sa Juliette et sa Marie Stuart; +puis, éclatant de rire, il répétait d'un ton railleur: «Pendue la +vipère! la vipère pendue! puisse-t-il en être de même de son patron!» + +Pendant que le spadassin restait plongé dans une imbécile extase, +l'orage s'amassait derrière lui. Sur l'ordre de Luchino, le connétable +Sfolcada Melik s'avançait, avec une grosse troupe de mercenaires, ses +compatriotes, que le prince de Milan achetait pour sa défense parce +qu'ils ignoraient notre langue, se moquaient des excommunications du +pape, et restaient insensibles aux séductions des novateurs, Sfolcada +Melik se mit promptement en marche pour surprendre les nobles rebelles +dans leur palais. Le piétinement des chevaux, le pas lourd des +fantassins, attiraient les Milanais aux fenêtres et aux portes de leurs +boutiques, «Qu'est-ce? que n'est-ce pas?--C'est Sfolcada Melik, que Dieu +nous protège!--Où vont-ils? pourquoi sont-ils en marche?--Regardez, +regardez! ils ont des épieux, des béliers, des échelles: ils vont donc à +l'attaque d'une forteresse?» Les plus paisibles et les plus laborieux se +contentaient de suivre les soldats du regard, restant sur le seuil de +leurs ateliers ou sur leur balcon. Les autres, comme les portefaix, les +charbonniers, les bouchers, se mettaient à la suite de la troupe, et se +demandaient les uns aux autres où l'on allait, sans que personne pût +satisfaire la commune curiosité. Melik se dirigea du côté du marché. +«Est-ce qu'il veut fêter le seigneur Barnabé? ou bien le beau Galéas? +il lui porte ombrage!--Il en est jaloux.» Mais les archers font un +détour. «Attendons à voir.--Ils s'arrêtent dans la rue des Pusterla. +--Ils appuient les échelles aux murs.--Vois donc celui-là comme il +grimpe! on dirait d'un ours.--Comment?--A qui en veut-on? aux +Pusterla?--Oh! madone de San-Celso! ce sont mes protecteurs! +sauvons-nous, sauvons-nous, qu'on ne nous croie point de leur parti!» + +[Illustration.] + +Et le plus grand nombre se sauvait. Les autres restaient à regarder, +mais ils étaient tenus à distance respectueuse par les hallebardes des +soldats de Sfolcada Melik. Une partie de la troupe assaillait la porte, +les fenêtres, jusqu'au toit. Une autre, guidée par un personnage que sa +visière baissée empêchait de reconnaître, prit la voie des seigneurs +Piatti, et arriva derrière Franzino Malcolzato, tout entier au jeu que +nous avons rapporté, «Une potence! la vipère, pendue! les Visconti +menacés de la potence! c'est cela! les serviteurs eux-mêmes sont dans +l'intelligence du complot.» Ainsi disait un homme de la bande pendant +qu'il liait Franzino et qu'il l'accablait de coups. Un bâillon +comprimait les cris du portier, et les cordes l'empêchaient de répondre +aux innombrables coups de poing dont les Allemands le chargeaient +vaillamment. + +Cette poterne, les fenêtres, les toits, avaient ouvert l'entrée du +palais à la foule des assaillants; ils se saisirent du petit nombre des +serviteurs qui se trouvèrent sous leurs mains. Puis ils répandirent dans +les appartements comme s'ils avaient envahi une citadelle ennemie, +cherchant les grands coupables, et sur leur route faisant changer de +maître à tout ce qu'ils rencontraient de beau et de bon. + +[Illustration.] + +C'était surtout le personnage à la visière baissée qui se faisait +remarquer par son ardeur à poursuivre les perquisitions. Il paraissait +avoir une grande connaissance de maison, et mettait une véritable +passion à fouiller les chambres, de plus en plus mécontent à mesure +qu'en entrant dans l'une d'elles il la trouvait déserte ou occupée par +d'autres que ceux qu'il cherchait. Tout à coup dans une galerie, il vit +Venturino, le bel enfant de Marguerite, qui jouait avec un épervier, +sans entendre ou sans s'effrayer du tumulte qui se faisait autour du +palais. La lèvre crispée par le plus amer sourire, le bourreau +s'approcha de Venturino, le saisit brusquement, le fixa comme, s'il eût +voulu le mettre en pièces avec ses seuls regards. Pendant que le pauvre +petit criait de toute sa force, appelait son père et sa mère, l'inconnu +le serrait avec férocité contre sa poitrine, et lui demandait avec +force: «Où est ta mère?» Mais connue Venturino ne répondait que par ses +cris et ses larmes, il le menaçait, le frappait, et, sans l'abandonner +d'un instant, continuait ses recherches par toute la chambre, sans +oublier les recoins les plus secrets. Ne pouvant trouver ni Pusterla ni +Marguerite, il rassemblait du moins les armes, les malles préparées, +tout ce qui pouvait attester la présence de Franciscolo à Milan ou les +préparatifs d'une révolte. Il fut surtout ravi de trouver la lettre que +Matteo Visconti avait confiée à Pusterla pour qu'il la remit à ses +frères. Il fit ensuite mettre les serviteurs aux fers, et il s'apprêtait +déjà à partir à demi-satisfait, lorsqu'en mettant le pied sur le +pont-levis, il vit s'approcher Marguerite. + +Au milieu de la disette qui régnait alors, beaucoup de femmes, cédant +aux suggestions de la faim, vendaient leur beauté et leur honneur. Près +de Sainte-Euphémie habitait une famille tellement nécessiteuse, que les +parents prêtèrent l'oreille aux viles propositions d'un riche et lui +promirent leur fille, pourvu qu'il satisfit à leurs besoins. La jeune +fille, élevée dans les maximes de l'honneur et dans la crainte de Dieu, +ne pouvait se soumettre à l'idée désolante d'un amour sans vertu et sans +avenir. Elle suppliait le cavalier, elle suppliait ses parents; mais +celui-ci n'écoutait que ses grossiers désirs, les autres étaient vaincus +par la faim. Dans cette extrémité, la jeune fille recourut à Marguerite, +et ce ne fut pas en vain. Les secours qu'elle prodigua épargnèrent un +crime. + +A ce moment survint pour Marguerite la nécessité d'un départ imprévu. +Elle voulut d'abord accomplir son oeuvre, et bien qu'elle fût fatiguée +des préparatifs de son voyage, elle trouva le temps de courir à la +maison de la jeune infortunée, à l'heure où elle savait y rencontrer le +riche seigneur. Là, elle feignit d'ignorer l'indigne pacte qu'il avait +voulu conclure, et le loua de la charité dont il avait usé à l'égard de +ces malheureux. Elle lui expliqua comment elle avait trouvé un mari pour +la jeune fille, un honnête ouvrier tisserand, et lui dit que les +fiançailles se feraient le lendemain lui insinuant que c'était là +l'occasion de déployer sa libéralité. Ou fit venir l'époux, l'anneau fut +donné, et Marguerite s'en alla au milieu des mille bénédictions de ces +pauvres gens, qui l'accablaient d'instances pour qu'elle assistât le +lendemain aux réjouissances qu'elle leur avait préparées. + +Oh! les bénédictions des pauvres portent toujours ses fruits, mais ce +n'est pas sur cette terre inféconde de l'exil! + +Pendant qu'enveloppée dans sa mantille, Marguerite retournait à son +palais, elle vit une multitude de passants: aux approches de sa maison, +elle s'aperçut qu'elle était entourée d'une grande foule. Qu'est-ce que +ce pouvait être? Quels frémissements au coeur de l'épouse et de la mère? +A travers la foule, à travers la soldatesque, elle s'ouvre un passage. +Plus d'un lui disait: «Fuyez, échappez-vous.» Elle-même, arrivée au +front de la multitude, elle hésitait à pousser plus avant, en voyant cet +envahissement de son palais. Tout à coup elle aperçoit sur le seuil de +la porte l'inconnu qui portait Venturino dans ses bras. Dans de +semblables circonstances, une femme connaît-elle des dangers? une mère +en connaît-elle? Elle se jeta au-devant de l'inconnu, mais elle n'eut +pas le temps de le joindre. A peine l'eut-il entrevue, qu'il laissa +échapper un cri d'infernale joie, auquel répondit un cri de terreur de +l'enfant, et que, montrant Marguerite à Sfolcada Melik, il lui dit: «La +voilà; c'est elle. Qu'on l'enchaîne.» Le connétable en donna l'ordre; +mais comme les soldats, en la saisissant, firent tomber son voile, à la +vue de ce front resplendissant d'une majestueuse beauté, de ces yeux +animés par l'amour et par l'épouvante, de la blancheur de ce teint pâli, +à l'aspect de cette physionomie qui exprimait avec tant d'éloquence, le +désespoir et le dévouement, qui lui faisaient oublier son propre danger +pour ne songer qu'au péril des objets de sa tendresse, ces mercenaires +restèrent comme frappés d'une sainte terreur. Mais Sfolcada, qui faisait +peu de cas des prières touchantes que lui adressait Marguerite, et qui +ne voulait point se relâcher dans cette mission de cruauté qu'il +exerçait, avec de magnifiques honoraires, contre cette canaille +lombarde, lui fit mettre les menottes, et ordonna de l'emmener. Mais +auparavant le scélérat, toujours caché par sa visière, s'approcha de +l'infortunée, et, lui montrant son fils, lui dit d'une voix basse, mais +où perçait la rage: «Marguerite, rappelez-vous la nuit de la +Saint-Jean.» + +[Illustration.] + +Comme on faisait alors trop peu de cas du peuple pour se soucier de le +tromper, les arrêts de la justice souveraine étaient proclamés à grands +cris et au bruit des cloches sonnant à toute volée d'église en église; +les cloches se mirent en mouvement les unes après les autres, pour +continuer ensuite leur orageux concert. En peu d'instants Milan fut +comme bouleversé: les citoyens se rendirent dans les rues, inquiets, +troublés, craignant par l'exemple de Pusterla que le prince ne gardât +plus aucune mesure, et qu'il fallût désormais que la liberté de chacun +fût à la merci de son caprice. Par degrés les imaginations s'allumèrent: +un blâma d'abord avec quelque modération; du blâme on passa aux injures, +des injures aux menaces; des groupes se formèrent de tous côtés, dans +lesquels on louait Pusterla. Les pauvres se rappelaient les bienfaits de +Marguerite, et des orateurs populaires, rappelant les jours de liberté +dont avaient joui leurs ancêtres, excitaient ouvertement les Milanais à +prendre les armes. Cependant, lorsque sonna l'heure où, selon les +ordonnances, on ne devait plus sortir qu'avec une lanterne, sous peine +de 25 marcs d'amende, un vit tout cet amas de boutiquiers, pareil à un +mur qui s'écroule sous la pioche du maçon, se fondre et se disperser en +tous sens. Toujours belliqueux, du moins en paroles, ils ne rentrèrent +dans leurs demeures que pour effrayer leurs femmes en détachant leurs +armures de la muraille, en fourbissant leurs estocs, en essayant leurs +lances, en faisant, en un mot, tous les préparatifs nécessaires pour +pourfendre des géants. Pendant les premières heures de la nuit, de +fenêtre en fenêtre, on les entendait se crier: «Eh bien! compère, rien +de nouveau?--Rien.--Et vous, savez-vous quelque chose?--Non.» Puis, +après un instant de silence, la même demande recommençait, suivie de la +même réponse. + +Peu à peu cette grande ébullition s'apaisa. Les femmes plaintives et les +prudents vieillards parvinrent à mettre ces furieux dans leur lit. Les +fenêtres se fermèrent, les lumières s'éteignirent, et tout rentra dans +l'obscurité et dans le repos. + +Le lendemain matin, à demi éveillés, au milieu de leur pacifique +bâillement quotidien, ils se souvinrent du trouble, de l'emportement de +la veille. Leur mémoire leur en retrace lentement les motifs et l'issue; +ils tirent leur tête de dessous la couverture: «Comment, il est déjà +jour!» Ils prêtent l'oreille; c'est le calme accoutumé, le tranquille +murmure des autres matinées. Tout à fait refroidis, tout à fait +paisibles ils se détirent à loisir, à loisir se mettent sur leur séant, +et se traînent enfin à la fenêtre. Tout est vraiment tranquille: les +boutiques sont encore fermées; les cloches ne sonnent que la messe ou +les matines; les laitières, les jardiniers, les maçons, les voyers, les +manoeuvres, s'en vont à leurs travaux ordinaires. + +«Tant mieux! s'écrient-ils, grâces en soient rendues au Seigneur!» + +Une lâche sécurité a succédé au courage de la peur; à cette grande +impétuosité, à cet élan terrible, une langueur d'impotent. Une crainte +très-peu virile leur fait même regretter ce qu'ils ont pu dire ou faire +dans la précédente soirée. «Mais nous étions si nombreux, se disent-ils; +naturellement on n'aura pas pris garde à moi; au besoin, je dirai que +j'étais entre deux vins.» + +Ils reprennent leurs haches, leurs scies, leurs truelles; ils +recommandent à leurs femmes de remettre en place les armes si +belliqueusement tirées, de faire dire leur prière aux enfants, et de +tenir la soupe prête pour le premier coup de la _Zavatora_ (c'était une +cloche, ainsi appelée du nom du podestat qui l'avait fait fondre, et +elle annonçait l'heure de midi). Puis, en grignotant un pain de millet +bien dur, ils retournaient à leurs travaux, dociles, libres de toute +pensée, comme si rien ne fût arrivé. De tout ce débordement de paroles, +de ce fracas d'imprécations et de fanfaronnades menaçantes, il n'était +rien resté qu'une mystérieuse rumeur, une curiosité pleine de défiance, +un prudent chuchotement des voisins entre eux, et qui n'avait lieu +qu'entre les amis les plus particuliers et les plus sûrs. + +«Eh bien! il y a du nouveau? + +--Hein, je n'y comprends rien. Mais, lorsque viendra ici un de mes +chalands, qui est intimement lié avec le cuisinier du lieutenant du +capitaine de justice, je saurai la chose dans tous ses détails. + +--Et des prisonniers, qu'en fera-t-il? + +--Ils donneront de l'ouvrage à maître Impicca (c'était le nom du +bourreau d'alors). Les statuts sont clairs: _Suspendatur eo modo ut +moriatur. Qu'il soit pendu jusqu'à ce que mort s'ensuive_. + +--Qu'en dites-vous? Eh! nous irons voir cela. Ai-je bien parlé? + +--Je ne sais que dire. Les honnêtes gens ne se mêlent point de remuer. +Quelles intrigues entrent dans la tête de ces seigneurs! Vouloir se +heurter contre les murs! c'est comme si le limaçon voulait opposer ses +cornes à celles du bélier. Ai-je bien parlé? + +--Comme un prédicateur. + +--C'est l'histoire de l'âne qui, passant l'autre jour par ici, s'entêta +à ne pas avancer plus loin. Qu'en arriva-t-il? Son maître le bâtonna +tant qu'il en pût porter, et la bête, ruant, brayant, récalcitrant, dut +à la fin céder et marcher. + +--Le proverbe ne ment point quand il dit: Il faut que l'âne en passe par +ce que veut le patron. + +--C'est cela même. Les hommes sont nés. une partie pour obéir, une +partie pour commander. Est-ce bien parlé; Un peu au-dessus, un peu +au-dessous, qu'un seul commande ou que plusieurs commandent, les choses +vont toujours du même pied, et, de toute manière, il nous faut +travailler tout le jour. Est-ce bien parlé? + +--Très-bien. Quant à moi, je suis avec des moines et je cultive leur +jardin. Si un jour j'entends crier vive saint Ambroise, je crie aussi +vive saint Ambroise. Si demain ils hurlent vive Visconti, je hurle plus +fort vive la vipère. + +--Bravo! c'est ainsi qu'on a des amis partout. + +--Et qu'on meurt dans son lit.» + +Cependant ils sifflaient une cadence ou chantonnaient un air. Ceux-ci +excitaient leurs ouvriers au travail ou corrigeaient quelque apprenti +insolent; ici ils appuyaient davantage le rabot, là ils faisaient +ronfler la roue du tour, pendant que les soufflets respiraient, les +limes criaient, les marteaux retentissaient. Et la foule des curieux, +des riches, des désoeuvrés, des gens affaires, des dévots, remplissait à +son ordinaire les rues, les maisons, les places, les églises; les uns +tristes, les autres joyeux, chacun selon l'état de sa fortune et les +événements de sa vie; mais personne ne s'affligeait en particulier de ce +qui faisait le malheur général. + +Le dimanche suivant, ce fut à Milan une solennité mémorable, à +l'occasion du synode général des dominicains, tenu dans le couvent de +Saint-Eustorge, sous la présidence d'Ugo Vantemann, sixième général de +cet ordre récent et alors dans toute l'énergie de sa puissance. On y +résolut le transfèrement du corps de Pierre martyr, de Vérone, tué à +Radassine par ceux qui ne pouvaient souffrir le zèle que déployait ce +personnage pour établir et exercer en Italie l'inquisition contre +l'hérésie. Giovanni Balducci, de Pise, un des premiers restaurateurs de +la sculpture, avait composé pour l'église de Saint-Eustorge cette +merveilleuse châsse que tout le monde connaît. Giovanni Visconti, frère +de Luchino, y déposa les saintes reliques, revêtu de ses habits +pontificaux, à la tête d'une somptueuse procession où figuraient tous +les évêques de la province, la cour, la fleur de la noblesse, et +soixante corporations d'artisans et de négociants, chacun avec sa devise +et son étendard à l'image du saint son patron. Le peuple accourut en +foule de toutes les cités, de toutes les campagnes voisines; ce fut tout +le jour un religieux carillon, des courses de chevaux, des +représentations de mystères, et des prières, de l' ivrognerie, une +dévotion et une allégresse qu'un ne sautait décrire. Le soir, des +chants, de la musique, des illuminations, des feux de joie,--que le +vulgaire ne distingue jamais des feux d'artifices. + + + +Ameublement en cuir. + +Pendant de longues années les meubles en bois sculpté sont restés +ensevelis dans la chaumière enfumée du paysan ou dans les coins obscurs +de quelques châteaux inhabités. Des amateurs éclairés ont formé des +collections en réunissant à petit bruit les débris épars du luxe des +siècles passés. L'attention publique fut attirée par ces petits musées, +et quelques années suffirent pour dépouiller les départements de toutes +ces richesses du Moyen-Age, ouvrage des moines, pour la plupart. Mais, à +de rares exceptions près, les usages grossiers, aussi bien que le temps, +avaient tellement défiguré ces meubles, que l'on renonça bientôt à en +orner les appartements. Des sculpteurs sur bois voulurent donner des +meubles neufs: le prix était trop elevé, ou l'imitation trop imparfaite. + +[Illustration: Cuir repoussé.--Toilette.] + +[Illustration: Prie-Dieu gothique.] + +[Illustration: Fauteuil gothique.] + +[Illustration: Pupitre renaissance.] + +[Illustration: Fauteuil renaissance.] + +Voici qu'une heureuse invention permet à tout le monde de posséder le +prie-Dieu d'Agnès Sorel, le fauteuil de Louis XI, le reliquaire de saint +Louis, etc., de même que nous avons aujourd'hui les chefs-d'oeuvre des +grecs pour ornements de nos habitations.--Des meubles en cuir estampé, +et plus solides que ceux en bois, ont résolu ce problème. La +reproduction est aussi fidèle que possible, les fibres du bois sont même +indiquées, et la couleur peut être donnée au degré que l'on veut, sans +pour cela altérer la forme. Nous figurons ici quelques-unes de ces +productions remarquables dont nous devons les dessins aux soins éclairés +de M. Félix Martin, architecte et directeur de la manufacture des cuirs +et carton-toile en relief.--Nous avons vu à l'exposition, rue +Basse-du-Rempart, des meubles de toutes formes et de toutes époques, +dont l'extrême délicatesse ne le cède en rien aux originaux +eux-mêmes.--C'est une bonne fortune pour les amateurs du bois sculpté, +dont les meubles sont désormais à l'abri des mutilations. Ces cuirs +estampes sont remplis d'un mastic de bois qui les rend plus solides que +le marbre; cette nouvelle branche d'Industrie paraît appelée à un succès +durable Quel propriétaire d'un vieux manoir ne voudra pas en faire +décorer au moins une salle dans le style de ses anciens maîtres, quand +il pourra, en quelques jours, transformer son salon, sa chambre à +coucher et sa salle à manger en salon de Louis XI, en chambre à coucher +de François 1er et en salle à manger de Louis XIV? + +Échecs. + +SOLUTION DU PROBLÈME Nº 5 CONTENU DANS LA VINGT-QUATRIÈME LIVRAISON. + + BLANCS. NOIRS + +1. Le F à sa septième case: échec. 1. Le F à la cinquième case du +2. La D à sa deuxième case: C. de la dame. + échec. 2. La T prend la D. +3. La T à la troisième case du C. + de la D: échec et mat. + + +Nº 6. + +LES BLANCS FONT MAT EN QUATRE COUPS. + +[Illustration.] + +_La solution à une prochaine livraison._ + + + +Rébus. + +EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS. + +La reine d'Angleterre est venue manger au château d'Eu, le 2 septembre +1843 (1008 sans 43). + +[Illustration: nouveau rébus. AVIS.] + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0030, 23 Septembre +1843, by Various + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0030, 23 *** + +***** This file should be named 38639-8.txt or 38639-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/8/6/3/38639/ + +Produced by Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/38639-8.zip b/38639-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..8289ce4 --- /dev/null +++ b/38639-8.zip diff --git a/38639-h.zip b/38639-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..8c961b6 --- /dev/null +++ b/38639-h.zip diff --git a/38639-h/38639-h.htm b/38639-h/38639-h.htm new file mode 100644 index 0000000..94c455d --- /dev/null +++ b/38639-h/38639-h.htm @@ -0,0 +1,3458 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>The Project Gutenberg eBook of L'Illustration, No. 0030, 23 Septembre 1843 by Various</title> + +<link rel="coverpage" href="images/cover.jpg"> + +<style type="text/css"> + + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +hr {width: 50%; text-align: center} +hr.full {width: 100%} +hr.short {width: 10%; text-align: center} + +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%; + float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed; width: 80px; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left} + +.sc {font-variant: small-caps} +.lef {float: left} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} +.sml {font-size: 10pt} +.overl {font-size: 10pt; text-decoration: overline; text-align: center} +.cont {width: 650px} +.somm {float: left; width: 300px; font-size: 10pt; padding: 1em} +.suppl {color: #5A5047; background-color: #EEE2CA } + + +span.pagenum {font-size: 70%; left: 91%; right: 1%; position: absolute} +span.linenum {font-size: 70%; right: 91%; left: 1%; position: absolute} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} +.poem p.i14 {margin-left: 7em} +.poem p.i16 {margin-left: 8em} +.poem p.i18 {margin-left: 9em} +.poem p.i20 {margin-left: 10em} +.poem p.i30 {margin-left: 15em} + + + +</style> +</head> +<body> + + +<pre> + +Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0030, 23 Septembre 1843, by Various + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'Illustration, No. 0030, 23 Septembre 1843 + +Author: Various + +Release Date: January 21, 2012 [EBook #38639] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0030, 23 *** + + + + +Produced by Rénald Lévesque + + + + + +</pre> + + + + +<br><br> + +<div class="cont"> + + + + + +<p>L'Illustration, No. 0030, 23 Septembre 1843</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p> + +<pre> + Nº 30. Vol. II.--SAMEDI 23 SEPTEMBRE 1843. + Bureaux, rue de Seine, 33. + + Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois. 16 fr.--Un an, 30 fr. + Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br. 1 fr. 75. + + Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois. 17 fr.--Un an, 33 fr. + pour l'Étranger. 10 20 40 +</pre> +<div class="somm"> +<h3>SOMMAIRE.</h3> + +<p><b>Manoeuvres et Fête militaire à Saumur</b>. <i>Gravure</i>.--<b>De l'autre côté de +l'eau</b>. Souvenirs d'une promenade. (Suite.)--<b>Quelques réflexions sur +l'Apprentissage.--Séjour de la reine d'Angleterre au château d'Eu</b>. +<i>Entrée de la reine Victoria dans la cour du château d'Eu; Repas royal +dans la forêt; Pavillon Montpensier</i>.--<b>Théâtre de l'Opéra-Comique</b>. 1re +représentation de Lambert Simnel. <i>Une scène du deuxième acte; Portrait +de Monpou</i>. --<b>Explosion de gaz à Londres</b>. Moyen de prévenir de +semblables accidents. <i>Gravure</i>.--<b>Fête de Saint-Louis à Tunis</b>. +<i>Gravure</i>.--<b>Fêtes des environs de Paris</b>, Saint-Cloud. <i>Un Mirliton, +dessin allégorique par J.-J. Grandville; la Lanterne de Diogène; les +grandes Eaux de Saint-Cloud; le Retour de Saint-Cloud.</i>--<b>Romanciers +contemporains</b>. Dickens. Arrivée à New-York. (Suite.)--<b>Margherita +Pusterla</b>. Chapitre VIII, les Désastres. <i>Huit +Gravures</i>.--<b>Annonces.--Ameublement en cuir</b>. <i>Cinq +Gravures</i>.--<b>Échecs.--Rébus</b>.</p> +</div> +<br> + +<h2>Manoeuvres et Fête militaire</h2> + +<h4>A SAUMUR.</h4> + +<p>Les fêtes se succèdent, cette année, avec une telle rapidité, que le +zèle le plus actif parvient à grand'peine à les suivre. Obligés de faire +un choix parmi celles qui ont eu lieu dans les départements au passage +des princes, il en est plusieurs que nous avons dû négliger d'illustrer, +parce qu'elles n'avaient point un caractère d'intérêt ou d'utilité, +assez général. Il était, au contraire, dans notre plan et de notre +devoir de chercher à conserver le souvenir de celles qui ont été des +occasions de cérémonies vraiment nationales, soit qu'elles aient exprimé +un sentiment de piété pour les grands hommes, par exemple les +inaugurations de statues, soit qu'elles aient permis de déployer l'art, +l'industrie, ou de faire ressortir la physionomie particulière de +quelques-unes des principales villes du pays, par exemple les régales, +les camps de manoeuvres, etc.</p> + +<p>C'est à ce dernier titre que le carrousel de Saumur devait trouver place +dans nos colonnes, et, l'abondance des matières en a seule retardé +jusqu'ici la publication.</p> + +<p>L'itinéraire du duc de Nemours, publié d'avance, avait appris à la ville +de Saumur que le prince arriverait dans ses murs le 8 août, et qu'il y +séjournerait jusqu'au 11.</p> + +<p>Le 9, de sept à dix heures du matin, le prince visita les bâtiments de +l'École, quartiers, écuries, manèges, haras, etc. A trois heures, le +carrousel devait avoir lieu; depuis plusieurs heures déjà, les curieux +remplissaient le Champ-de-Mars; les tentes préparées pour les +spectateurs invités, les débouchés des rues qui donnent sur le +Chardonneret, la levée qui borde la Loire, les fenêtres et jusqu'aux +toits des maisons voisines, tout était rempli par la foule.</p> + +<p>Les tambours et les trompettes annoncèrent enfin l'arrivée du duc et de +la duchesse de Nemours, qui prirent place dans une loge réservée, +immédiatement après, on fit traverser la carrière par les plus belles +juments du haras, puis par un cheval indompté, <i>le Caravant</i>, et par le +bel et docile <i>Othon</i>.</p> + +<p>Cinquante officiers, montés sur les magnifiques chevaux du manège, +revêtus de riches et élégants uniformes, parurent ensuite. Ils passèrent +d'abord devant la princesse, la saluèrent de leurs armes, et +exécutèrent, aux trois allures, avec, une grâce et une adresse +remarquables, tous les exercices de l'équitation: voiles, courbettes, +ballottades, cabrioles, etc., puis le saut de la barrière. En ce moment, +deux trompettes parurent à chaque extrémité du Champ-de-Mars; à leur +signal apparurent deux escadrons, l'un de lanciers et l'autre de +chasseurs; ils se formèrent en bataille, puis exécutèrent diverses +manoeuvres et plusieurs charges avec une précision qui ne laissa rien à +désirer. Ils se reformèrent aux extrémités du Champ-de-Mars, et les +cinquante officiers, qui avaient fait repos, se mirent en mouvement et +commencèrent le carrousel.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/001a.png"><br><b>Le Carrousel de l'École de Saumur.--9 août.</b></p> + +<p>Le carrousel est une sorte de ballet où les chevaux remplacent les +danseurs. Les figures qui le composent sont exécutées au son des +instruments et avec une sorte de cadence. Les cavaliers qui l'exécutent +sont divisés en deux troupes et par quadrilles. On commence par les +exercices de la lance, au pas, au trot et au galop. On fait ensuite le +maniement du dard. En exécutant ces mouvements d'armes, on décrit les +diverses figures du carrousel, qui sont: les doublements dans la +longueur et dans la largeur de la carrière, les changements de main, la +serpentine, la demi-volte, les doublements par quadrille, le cercle et +la spirale; on fait ensuite la course de la bague, celle des têtes et +celle du dard. Tous ces mouvements ont été exécutés par les officiers de +Saumur avec un aplomb et une habileté qui ont dû satisfaire les princes +et les spectateurs. Après le carrousel il y eut une mêlée autour de +l'étendard. C'est une scène qui se représente souvent à la guerre après +les charges de cavalerie.</p> + +<p>Après quelques instants de repos, remplis par une distribution de croix +d'honneur, le 63e régiment de ligne, une batterie d'artillerie et la +cavalerie se mirent en mouvement et exécutèrent des manoeuvres de +guerre, des attaques de tirailleurs et des charges de cavalerie sur des +carrés d'infanterie. Le défilé eut lieu enfin, et les troupes rentrèrent +dans leurs quartiers sans avoir aucun accident à déplorer. Après le +dîner, un feu d'artifice eut lieu en face de l'hôtel du Belvédère. Le +bouquet représentait la brèche et l'explosion à l'assaut de Constantine.</p> + +<p>La journée du 10 fut consacrée à des travaux plus paisibles, à des +visites d'établissements publics. Le 11 au matin, le duc et la duchesse +de Nemours quittèrent Saumur.</p> +<br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/002.png"><br> + +<h2>De l'autre côté de l'Eau.</h2> + +<h4>SOUVENIRS D'UNE PROMENADE.</h4> + +<p class="mid">(Suite.--Voyez tome II, pages 6 et 18.)</p> + +<h4>LE MARTYR.</h4> + +<p>Rapprochez ces dates, et vous verrez qu'il faut détruire tout ce qui +existe aujourd'hui pour recomposer le décor de la terrible scène qui se +joua le 29 décembre 1170 dans l'enceinte de l'église de Cantorbery, à +l'entrée du choeur, dans le transept du nord (<i>the Martyrdom</i>).</p> + +<p>C'est là une grande déception pour le touriste. Aussi, quand la bonne +vieille sacristine qui nous promenait dans le vaste édifice nous eut +conduits sur le lieu même où périt, nous dit-elle, Thomas Becket,--je me +mis en frais d'imagination, distribuant de mon mieux les entrées et les +sorties d'après le souvenir de mes lectures récentes, les indications de +la <i>Vie Quadripartite</i>, et l'habile narration du docteur Lingard, si +dramatiquement reproduite par M. Amédée Thierry.</p> + +<p>Les meurtriers, me disais-je, étaient sans doute cachés dans le cloître, +ou dans un de ces couloirs étroits et sombres qui débouchent sur la +chapelle de Saint-Bennet. Serrés l'un contre l'autre, la dague et l'épée +au poing, ils attendaient leur vénérable victime.</p> + +<p>«L'archevêque, ayant traversé la nef, était sur la troisième ou +quatrième marche de l'escalier qui conduit à l'Aile du nord, se +dirigeant vers le Choeur, lorsque les quatre hommes qui avaient résolu +sa mort s'élancèrent par la porte du cloître dans la très-sainte église, +tenant dans leurs mains des épées nues. Celui qui marchait en avant +s'écria d'une voix forte:</p> + +<p><i>Où est le traître? où est le traître? où est l'Archevêque?</i>--Sur ce +dernier mot, il tourne la tête, et, descendant les degrés qu'il venait +de monter, il dit: Aucun traître n'est par ici mais si fait bien +l'archevêque? Me voici. Que voulez-vous?--Et à l'instant même ils le +frappèrent de leurs épées sur la tête tandis qu'il tombait sur ses +genoux, recommandant son âme au seigneur; et, dans la même minute, il +fut étendu mort au pied de l'autel de Saint-Benoît (1).»</p> + +<blockquote>Note 1: Traduction littérale de la relation du meurtre, donnée par John +Batteley, d'après John Gandisson, évêque d'Exeter. Elle diffère de la +version commune, et, plus simple, nous paraît plus vraisemblable.</blockquote> + +<p>Mais, en jetant les yeux sur le <i>Handbook</i> de Summerly quel ne fut pas +mon désappointement!</p> + +<p>En 1174, nous l'avons dit,--quatre ans après le meurtre de +Becket,--l'église fut incendiée. Le choeur actuel date de 1175; les +transepts occidentaux, de 1379 seulement; le choeur, de 1184; la nef et +la plus grande portion des cloîtres, de 1460, sous Henri IV.</p> + +<p>Ainsi Thomas Becket avait traversé une nef qui n'existe plus, il montait +un escalier dont il ne reste plus vestige; il était entre des murs +écroulés depuis lors et rebâtis. Ses assassins s'embusquèrent dans un +cloître impossible à retrouver; ils ouvrirent une porte qui n'est point +la porte actuelle: leurs cris éveillèrent un autre écho, leurs épées +froissèrent un autre granit. A quoi donc le souvenir peut-il se +prendre?</p> + +<p>Non pas même aux dalles sur lesquelles l'archevêque tomba et qu'il +rougit de son sang.</p> + +<p>«Ces dalles, dit l'impitoyable <i>Handbook</i>, ont été enlevées en 1177 par +le prieur de Peterborough, qui en a fait deux autels consacrés.»</p> + +<p>Ainsi, voilà qui est clair et net. Il n'y a pas plus de raison, +--logiquement parlant,--pour songer à Thomas Becket, quand on traverse +le transept nord-ouest de la cathédrale qui porte son nom, que lorsqu'on +se promène sur le bitume des boulevards, dans notre bonne ville de +Paris.</p> + +<p>Est-ce bien la peine d'aller au loin recueillir sur les lieux des +impressions et des souvenirs?</p> + +<h4>INTERRUPTION.</h4> + +<p>«Hé quoi! s'écrie mon cousin de Ch., singulièrement scandalisé par cette +conclusion inattendue, vous ne seriez pas ému, en songeant à Léonidas, +sur les rochers mêmes des Thermopyles?</p> + +<p>--Permettez, interrogatif parent. Sans aucun doute je ne saurais penser +au dévouement des trois cents Spartiates, qu'une fièvre patriotique ne +circule aussitôt dans mes veines; --je me reproche alors volontiers mon +apathie civique. --Je suis même honteux, je l'avoue, de ne pas monter ma +garde avec plus de zèle.--Mais les Thermopyles, c'est-à-dire trois ou +quatre méchants blocs de pierre jaune, très-certainement modifiés de +forme et d'aspect depuis deux mille trois cent vingt-trois ans qu'ils +entendirent le fameux <i>Viens les prendre!</i>--les Thermopyles, quand bien +même on trouverait moyen de les <i>restituer</i> complètement, n'ajouteraient +rien à ces pathétiques dispositions. En un mot, le lieu où s'est +consommé un grand événement, le meuble que le hasard en rendit témoin, +le vestige même qu'il laisse après lui,--que ce soit une plume d'oie, +comme celle qui servit à signer l'abdication de Fontainebleau;--un +couteau de cuisine, comme celui de Jacques Clément;--une planche ou une +pierre tachée de noir, comme celle qui reçut le sang du musicien David +Rizzio ou celui de Monaldeschi;--toutes ces <i>incidences</i> purement +<i>matérielles</i> n'augmentent en aucune façon, pour moi, la <i>valeur morale</i> +d'une tragédie quelconque... et je crois...</p> + +<p>--Misérable! tu n'es donc pas poète?</p> + +<p>--Apparemment.</p> + +<p>--Et tu oses l'avouer?</p> + +<p>--Pourquoi donc pas?</p> + +<p>Mon cousin cherche encore à ce <i>pourquoi</i> un <i>parce que</i> raisonnable.</p> + +<h4>LE DINER.</h4> + +<p>J'espère,--et c'est fatuité pure de ma part,--que l'on n'a pas oublié le +menu du dîner commandé à notre respectueux aubergiste par mon compagnon +de voyage.</p> + +<p>Premier service, <i>roast-beef</i>; deuxième service, <i>stockfish</i>; troisième +service, <i>new cottage pudding</i>.</p> + +<p>Master Robertson, quand nous entrâmes au <i>Star-Hotel</i>, nous précéda, de +noir toujours plus habillé, dans la salle à manger du rez-de-chaussée.</p> + +<p>Un subalterne, également en noir, également attentif, également +obséquieux, marchant à l'arrière-garde, portait sous une cloche d'argent +que nous enlevâmes en grande hâte...... un magnifique quartier de +mouton!--qui fut suivi d'une tranche de saumon bouilli!!--puis d'un +gâteau à la rhubarbe (<i>rhubarb pie</i>)!!!</p> + +<p>Cette triple métamorphose s'était accomplie sans bruit, sans vaines +excuses, sans tout le bavardage dont un hôtelier français ou italien +n'aurait pas manqué de l'assaisonner. <i>Mine host</i> avait la figure +sereine et calme d'un homme qui a rempli ponctuellement tous ses +devoirs. Au fait, n'avait-il pas <i>écouté</i> nos ordres avec la plus +irréprochable déférence?</p> + +<p>Toute réclamation expira sur nos lèvres à l'aspect de cette placide +impassibilité! Le temps donné aux plaintes eût été perdu pour l'appétit. +D'ailleurs, à l'exception du pâté pharmaceutique dont tâta seul mon +compagnon plus aguerri, le repas substitué n'avait rien que de +très-tolérable.</p> + +<h4>DUNGEON, OU DANE JOHN HILL.</h4> + +<p>C'est le nom des promenades publiques de Cantorbery. Elles occupent +remplacement des anciens remparts, et forment comme une longue chaussée +bordée de jolies maisonnettes et dominant les fossés maintenant plantés +en jardins. Cette terrasse vous conduit à un petit monticule gazonné, +que surmonte un obélisque municipal parfaitement absurde, et destiné à +perpétuer la mémoire d'un banquier (James Simmons), aux frais duquel la +promenade et les plantations se sont faites.</p> + +<p>Au lieu de perdre son temps à lire les inscriptions qui m'apprirent ce +fait important, le voyageur avisé devra laisser aller son regard sur les +riches paysages qui environnent Cantorbery; puis il descendra sur les +gazons des <i>Public Walks</i>, gazons peignés brin à brin et tondus au +ciseau. Enfin, la nuit venant à tomber, il s'enfoncera, comme nous, sous +l'allée sombre qui remmène à la ville.</p> + +<p>Cependant,--dût en rougir la morale Angleterre,--nous devons le prémunir +contre les dangers de ce lieu charmant et mystérieux: on est choqué de +trouver à ce parc de province, si paisible et si chaste au premier +abord, les allures effrontées, le dévergondage attristant d'un trottoir +de Londres ou de Paris.</p> + +<h4>LE STAGE COACH.--HERNE-BAY</h4> + +<p>Le lendemain, après déjeuner, nous primes congé de notre hôte, dont +l'habit noir et la politesse sérieuse ne se démentirent pas un seul +instant, et je montai pour la première fois sur <i>l'outside</i> d'une de ces +petites diligences proprettes, lestes et fringantes que mon compagnon +m'avait fait admirer.</p> + +<p>Le <i>stage coach</i> semble construit pour résoudre ce problème curieux; une +voiture publique étant donnée, y faire entrer, quelles que soient ses +dimensions, le moins de voyageurs possible. Nous étions quinze; quatre +seulement d'entre nous avaient trouvé place dans l'intérieur. Le surplus +s'était hissé tant bien que mal,--et, à vrai dire, plus mal que +bien,--sur une foule de banquettes extérieures, ménagées avec un art +infini. Figurez-vous une pelote roulante où l'on aurait piqué des +bipèdes en guise d'épingles. Mes idées françaises étaient complètement +bouleversées. Après avoir cru pendant vingt-neuf ans les voitures faites +pour abriter les voyageurs, il me fallait adopter la conviction,--fondée +sur les usages d'un peuple renommé par ses <i>comforts</i>,--que les +voyageurs sont, au contraire, destinés à servir d'enveloppe à la +voiture, et à la protéger contre l'intempérie des saisons.</p> + +<p>J'aurais certainement fait part de mes reflexions sur ce point délicat +au <i>driver</i>, ou cocher, près duquel j'étais assis; mais j'avais cru +m'apercevoir que pas un mot de son patois n'arrivait intelligible à mon +oreille étonnée, et j'en concluais assez naturellement qu'il ne +goûterait guère le sel de mes plaisanteries, rédigées dans l'idiome +d'Addison et de Steele. Aussi gardai-je un profond silence, qui me fit +prendre pour un Anglais pur sang.</p> + +<p>Je ne fus pas longtemps à m'apercevoir de l'erreur flatteuse dont +j'étais l'objet. Le <i>driver</i>, ayant à descendre pour je ne sais quelle +menue réparation, me jeta les rênes de l'attelage, sans plus me regarder +qu'un duc et pair ne regarde son groom en sautant à bas du tilbury +laissé à la garde de ce dernier.</p> + +<p>Or, j'avouerai sans hésiter que, très-différent de Néron à beaucoup +d'autres égards, je n'excelle pas, comme il excellait, à guider un char +dans la carrière. J irai plus loin,--bien que cette franchise puisse me +fermer l'accès du Jockey-Club;--je ne me crois pas en état de guider +convenablement la plus inoffensive rosse qu'on ait jamais attachée au +char à bancs le moins susceptible d'un mauvais procédé.</p> + +<p>Jugez de ma profonde stupeur, quand je me vis investir tout à coup, sans +avoir été consulté, de fonctions superlativement responsables, et chargé +de quinze existences, dont la mienne n'était pas à mes yeux la moins +intéressante.</p> + +<p>Peut-être les chevaux partagèrent-ils mon étonnement. En tout cas, ils +se conduisirent avec une magnanimité dont je ne puis m'empêcher de leur +tenir compte. Les» nobles animaux n'abusèrent pas de leurs avantages, et +feignant de se croire maintenus, ils donnèrent le temps à leur légitime +directeur de remonter sur sa banquette. Le cher homme m'arracha les +rênes avec autant de grâce qu'il en avait mis à me les confier; mais +j'étais trop satisfait, au fond, de ce dernier geste, pour lui chercher +noise sur la brutalité de la forme.</p> + +<p>Maintenant filez avec moi, cher lecteur, sur un joli chemin encaissé de +haies vives, uni comme la main, sinueux comme un labyrinthe. La matinée +était belle; le soleil, voilé de quelques nuages, ne nous envoyait de +rayons que par moments et comme pour dorer çà et là quelque village +fleuri, quelque pelouse enveloppée d'arbres, quelque ruisseau écumant +sous les roues d'un moulin.</p> + +<p>Seulement, sur ce chemin si bien entretenu, de trois en trois lieues, se +hérissait le <i>turnpike</i>, la barrière fiscale, telle espèce de forteresse +où l'impôt direct s'embusque pour détrousser les passants. Au bruit de +nos roues, un homme ou un enfant sortait de sa tanière, et tendait la +main pour recevoir le péage que le cocher y déposait sans s'arrêter, +sans ralentir l'essor de la voiture, avec une dextérité que la grande +habitude peut seule donner à l'homme qui paie.</p> + +<p>Quand on a vu le turnpike et subi ses exigences tracassières, on +comprend les exploits meurtriers de mistress Rébecca et de ses aimables +filles.</p> + +<p>Herne-Bay, où nous allions nous réembarquer pour arriver à Londres par +la Tamise, est un petit bourg tout neuf composé d'une chapelle, d'un +grand hôtel qui ferait honneur à une vieille capitale, et d'une longue +jetée (<i>pier</i>) au bout de laquelle stationnent toujours deux ou trois +bateaux à vapeur.</p> + +<p>Là, pour la seconde fois depuis notre départ, je donnai carrière à mes +facultés interprétatives en me racontant un nouveau roman.</p> + +<h4>HISTOIRE PROBABLE D'UN ENFANT CHÉTIF.</h4> + +<p>Le héros de cette histoire était au nombre des passagers qui +s'embarquèrent avec nous à Herne-Bay.</p> + +<p>Je ne l'aperçus pas tout d'abord, mon attention se trouvant détournée +par une des figures les plus originales que j'aie rencontrées dans la +patrie de Cruieshank. C'était un homme de quarante-cinq ans environ, +gras, frais, un peu chauve, en culotte courte et bas de soie; un ruban +bleu de ciel passait dans une des boutonnières de son gilet noir: +décoration mystique dont je n'ai pu me faire expliquer l'origine.</p> + +<p>Jusque-là, rien de moins offensif que cette espèce de prédicant +méthodiste, qui pouvait être ou le père Mathews lui-même, ou quelque +agent de la <i>Biblical Society</i>; mais ses manières n'avaient rien +d'évangélique,. tant s'en faut. Il allait à grands pas sur le pont, +furetant et regardant de tous côtés, incivil et gênant pour ses voisins, +auxquels il semblait n'accorder aucune attention; je remarquai dans ses +yeux ronds, à fleur de tête, l'expression d'un orgueil têtu, d'une âme +fermée à toute pitié, un éclat rigide, intolérant, monacal.</p> + +<p>L'habitude du despotisme se trahissait dans le soin minutieux avec +lequel il était rasé. Ses mains, tenaces et actives, étaient celles d'un +abbé du Moyen-Age; ses mollets eux-mêmes, charnus et musculeux, avaient +une physionomie brutale et un peu féroce.</p> + +<p>Je ne tardai pas à découvrir la femme de cet être singulier: une +créature grasse et blafarde, emmitouflée dans toutes sortes de vêtements +noirs, bizarrement surannés. Elle cachait sa tête, constamment penchée +vers un <i>prayer book</i>, sous un curieux assemblage de bandelettes en +crêpe noir et en mousseline blanche, que surmontait un chapeau de +taffetas dont la calotte en dôme et la passe en éventail comportaient +toute une série de recherches archéologiques.</p> + +<p>Dans ce travestissement,--et comme intimidée de son étrange +tournure,--elle s'était réfugiée au fond d'une de ces petites guérites +pratiquées, sur presque tous les bateaux à vapeur, aux deux côtes du +pont, et qui ouvrent vers la poupe.</p> + +<p>Auprès d'elle était assis l'enfant chétif.</p> + +<p>Imaginez la douce et rêveuse figure de <i>Master Lambton</i>: --vous +connaissez, au moins par la gravure, cet admirable portrait de +Lawrence;--imaginez-la, dis-je, dépouillée de sa fraîcheur et de sa +transparente carnation; ôtez-lui ces boucles abondantes de cheveux +bruns, pour y substituer des cheveux blonds, clair-semés, tombant en +mèches plates sur un front flétri; au lieu de ce regard intelligent et +profond avant l'âge, qui va demander aux clartés nocturnes des pensées +précoces, un reflet poétique,--supposez deux pauvres yeux, rougis par +les pleurs,--que fatigue l'éclat du jour,--et que la crainte, +d'ailleurs, tient baissés vers la terre; ajoutez-y une prostration +générale dans l'habitude du corps,--des membres grêles et faibles qu'une +gêne constante semble avoir étiolés,--des lèvres livides,--des épaules +déjà voûtées,--des genoux en dedans et comme noués.</p> + +<p>Tel devait être Louis Capet,--le petit prisonnier du Temple,--l'enfant +martyr de 95.</p> + +<p>J'étudiais avec intérêt la misère anticipée de cet être souffreteux et +malingre, quand je le vis, levant obliquement les yeux, s'assurer à la +dérobée que sa vieille et blême gardienne, absorbée dans sa dévotion, +avait cessé de s'occuper de lui. Alors, par une série de mouvements +réfléchis et furtifs, il se laissa glisser à bas de son banc,--passa, +plié en deux, sous le prayer book, dont la reliure massive protégeait +son escapade,--et s'en alla, vers l'avant du bateau, se cacher dans un +groupe de braves matelots occupés à la manoeuvre.</p> + +<p>Cette fuite,--riez de moi tant qu'il vous plaira,--m'avait vivement +intéressé. Casanova, s'échappant des Plombs vénitiens, ou l'enfant +chétif, se dérobant pour quelques minutes au vieux tyran femelle, sous +la surveillance duquel on l'avait mis, me paraissaient, en ce moment, +deux héros du même ordre;--et même, tout bien considéré, l'évasion du +dernier pouvait passer pour la plus dramatique des deux. L'innocence et +la faiblesse méritent bien quelque préférence, quand on les compare au +vice audacieux et fort.</p> + +<p>D'ailleurs, le drame du bateau à vapeur allait avoir, sans aucun doute, +un dénouement triste, dans l'attente duquel mon coeur battait avec +force.</p> + +<p>Hélas!--connue je l'avais prévu,--le méthodiste au ruban bleu vint jeter +un coup d'oeil inquisitif sur la dunette, où sa compagne marmottait +encore des prières, sans s'être aperçue de rien. Lorsqu'il la vit seule, +il haussa les épaules, en proférant à demi-voix je ne sais quelles +imprécations, et je le vis, en quelques grandes enjambées, faire le tour +du bateau.</p> + +<p>Je ne sais où s'était tapi le fugitif; mais il ne pouvait échapper +longtemps à la recherche obstinée, aux yeux, de lynx de son robuste +persécuteur. Ils revinrent tous deux, l'instant d'après;--l'enfant +chétif se débattait sous l'étreinte de l'homme noir, qui le poussait +devant lui. En passant devant nous, il me jeta une sorte d'appel +plaintif, une protestation inarticulée contre l'oppression brutale dont +il était victime, et je me levais à demi pour y faire droit... lorsque +la réflexion, toujours égoïste et froide, réprima chez moi ce premier +élan du coeur.</p> + +<p>Entre ces deux vieillards pieusement inflexibles, comme entre les deux +branches dures et polies d'un étau d'acier, l'enfant pouvait périr, +lentement consumé par l'ennui et la contrainte;--mais je n'avais pas le +droit d'y trouver à dire; cela n'était pas mon affaire;--cette agonie, +ce désespoir, ce meurtre, ne me regardaient en rien. Toute intervention +de ma part eût été jugée inconvenante. Un mouvement d'humanité m'eût +rendu ridicule.</p> + +<p>Maintenant, voulez-vous savoir l'histoire de l'enfant chétif?...</p> + +<h4>AVIS AU LECTEUR.</h4> + +<p>--Sans doute, nous la voulons savoir.</p> + +<p>--Eh bien, lecteur curieux, cherchez, s'il vous plaît, dans <i>Nicholas +Nikkleby</i>, les chapitres où Charles Dickens a raconté les horreurs de +Dotheboys-Hall. Si vous n'êtes pas ému, après cela, je vous engage à +vous méfier désormais de mes conseils.<br> + +<span class="rig">O. N.</span></p> + +<p>(<i>Sera continué.</i>)</p> + +<br><br> + +<h2>Quelques réflexions sur l'Apprentissage.</h2> + +<p>Il y a quelques jours à peine, le tribunal de police correctionnelle de +Paris était appelé à soulever un coin du rideau qui cache les misères et +les limites de notre civilisation, si fière parfois de ses triomphes, de +ses progrès, qu'il est bon de mettre en évidence ses plaies secrètes, ne +fut-ce que pour lui indiquer qu'il n'est pas temps de se féliciter +encore, et que ce qui reste à faire est immense.</p> + +<p>Un brocheur, nommé D., rue de l'Hirondelle, sa femme et sa fille, +exerçant toutes deux la même profession, ont, pendant six ans et demi, +exercé sur une fille placée chez, eux en qualité d'apprentie, les +traitements les plus barbares, la cruauté la plus inexplicable. Cette +pauvre fille, entrée à l'âge de onze ans et demi chez ses maîtres, et le +mot maître est exact cette fois, car jamais esclavage n'a été aussi +odieux, est arrivée sans se plaindre jusqu'à dix-huit ans, et pendant ce +long supplice la barbarie des deux malheureuses femmes et de l'ouvrier +chargés de faire l'éducation industrielle de cette pauvre enfant ne +s'est pas ralentie un seul jour. Ils faisaient travailler leur apprentie +pendant seize et dix-sept heures de suite, et pour toute nourriture ils +ne lui ont jamais donné autre chose que des croûtes de pain trempées +dans de l'eau chaude, eau très-sale quelquefois; et un jour ne s'est +jamais passé sans que la malheureuse fille ne fut meurtrie de coups +donnés avec un bâton, une corde ou une tringle en fer.</p> + +<p>Elle était à peine vêtue, et couchait sur des rognures de panier, +grelottante l'hiver, sans couverture et sans feu; quelle fût malade ou +non, elle devait faire sa tâche, et jamais le régime de sa nourriture +n'a été amélioré, pendant les quatre premiers mois de son séjour dans la +maison D., l'apprentie est allée à l'école; mais on l'en a bientôt +empêchée, et on ne lui a jamais permis de remplir ses devoirs religieux; +ainsi, à dix-huit ans, elle n'a pas encore fait sa première communion.</p> + +<p>Plusieurs fois elle a été blessée à la suite des mauvais traitements +dont elle était l'objet: et on la bâillonnait de peur que ses cris +n'éveillassent la sollicitude des voisins; son corps était noir et +meurtri par les coups, et une femme de la maison a dit dans sa +déposition que l'intention des D. était sans doute de faire, mourir leur +apprentie, car ils lui donnaient une nourriture «dont un animal n'aurait +pas voulu.»</p> + +<p>Nous n'insistons pas sur une foule de détails hideux; ce que nous venons +de dire suffit pour faire comprendre la gravité du fait que nous +rapportons, qui a sans doute un caractère exceptionnel, mais qui est +l'indice d'un mal profond, d'un désordre général. L'apprentissage, cette +éducation professionnelle de l'enfance, doit éveiller au plus haut degré +la sollicitude des administrateurs et des hommes d'État, et il importe +de mettre en évidence les maux qu'engendrent, d'une part, l'ignorance et +la brutalité de quelques-unes des classes ouvrières; de l'autre, +l'absence de direction industrielle et morale parmi les producteurs, +afin que les chefs de la société, fatigués de voir le désordre se +dresser sans cesse devant eux comme un sanglant reproche, se demandent +enfin si leur devoir n'est pas d'y porter remède.</p> + +<p>Déjà, pressé par des réclamations semblables, l'État a réglé le travail +des enfants dans les manufactures, et une loi est intervenue, qui a +prescrit le nombre d'heures que les manufacturiers pouvaient, à la +rigueur, exiger de ces pauvres créatures abandonnées. Cette mesure, +quoique insuffisante, avait cependant paru de bon augure, et on pouvait +croire que l'administration allait étendre son bras protecteur sur nos +classes ouvrières, et assurer, non le bien-être, non le travail, non +l'éducation, on n'exige pas autant encore, mais du moins veiller sur ses +enfants, les protéger contre les vices et la cupidité des maîtres +auxquels on les confie.</p> + +<p>Il n'en a pas été ainsi. La loi qui limite le travail des enfants dans +les manufactures n'a pas été exécutée, et il n'est pas sûr +qu'aujourd'hui encore les mesures qui doivent assurer son exécution +aient été prises.</p> + +<p>Et cependant le mal est grave, il est immense, et la loi dont nous +venons de parler, fût-elle rigoureusement exécutée, serait impuissante à +le prévenir. C'est surtout dans les grands centres industriels que les +enfants de la classe ouvrière sont exploités d'une façon odieuse, soumis +à un régime rigoureux, livrés sans contrôle au caprice et à la brutalité +des maîtres, exténués de travail, étiolés, chétifs; et il faut s'étonner +encore qu'après une enfance ainsi passée, nos ouvriers puissent +retrouver parfois, au fond de leur coeur, ces généreux instincts, ces +bonnes inspirations qui, se manifestent tout à coup dans des +circonstances solennelles, placent notre peuple à la tête de tous les +peuples du monde.</p> + +<p>On évalue à plus de soixante mille, à Paris seulement, le nombre des +enfants et jeunes gens des deux sexes qui font leur éducation +professionnelle chez les maîtres exerçant les industries si nombreuses +et si variées du commerce parisien. Dans ce nombre il en est beaucoup, +sans doute, qui, placés dans des maisons honorables, chez des hommes +bons, intelligents, humains, au sein de familles laborieuses et +honnêtes, apprennent, sans de trop cruelles souffrances, la profession +qu'ils devront exercer un jour; il est même quelques maîtres qui +traitent leurs apprentis en pères de famille, qui comprennent les +devoirs que leur impose cette paternité industrielle, et qui, sentant +que devant la société et devant Dieu ils ont charge d'âmes, font de +généreux efforts pour instruire et moraliser leurs apprentis, pour +développer leur intelligence et élever leur coeur. Mais c'est là, il +faut le dire, une rare exception; le plus grand nombre croupit dans +l'ignorance, dans les privations, on s'énerve dans l'excès d'un pénible +travail.</p> + +<p>Les enfant de la classe ouvrière sont généralement placés en +apprentissage pour un temps fort long; quatre, six, huit et même dix ans +quelquefois. Le maître, consentant à apprendre sans rétribution à son +apprenti l'état qu'il exerce, se réserve ainsi, connue paiement, les +bénéfices qu'il prélèvera sur son travail, lorsque après quelques années +l'apprenti, devenu habile, pourra tenir lieu d'un ouvrier. Il y a déjà, +dans ce fait seul, une exploitation du fort par le faible, dont une +administration prévoyante et juste devrait déterminer la limite, et +certains devoirs devraient être imposés aux maîtres qui se chargent de +l'éducation professionnelle des enfants du peuple. Non-seulement le +temps du travail de l'apprenti devrait être fixé, mais une heure par +jour au moins devrait être consacrée à suivre un cours public, où +l'enfant pût acquérir les connaissances théoriques les plus +indispensables à la profession qu'il exerce; une heure et plus, s'il le +fallait, pour une son intelligence et sa moralité pussent se développer +et le préparer à entrer utilement dans la vie.</p> + +<p>Mais telle est la conséquence de ce principe exagéré de l'économie +publique: «laissez faire, laissez passer, chacun chez soi, chacun pour +soi.» Il faut que de temps à autre les tribunaux soient appelés à +réprimer quelqu'un des actes nombreux de cruauté exercés par certains +maîtres sur des malheureux apprentis, pour que l'on porte les yeux sur +un état de choses aussi grave, sur un abus aussi douloureux.</p> + +<p>L'État exige de l'instituteur primaire des conditions de moralité et de +capacité; il ne pense pas, avec raison, qu'on puisse confier au premier +venu le droit d'instruire l'enfance; sa sollicitude se porte sur tous +les établissements où elle est admise, écoles, salles d'asile, collèges, +cours publics; et lorsque l'enfant arrive à l'âge où les passions, +s'éveillant dans son coeur, peuvent le plus facilement l'entraîner et le +perdre, l'administration, si jalouse de veiller sur son instruction +primaire, l'abandonne sans protection et sans surveillance aux soin des +hommes chargés de faire son éducation professionnelle. Il y là une +négligence contre laquelle les organes de l'opinion ont trop négligé +jusqu'ici de protester.</p> + +<p>Les faits qui se sont révélés dans l'enceinte du tribunal de police +correctionnelle sont cependant de nature à provoquer les plus sérieuses +réflexions et à éveiller la sollicitude des hommes qui, à quelque titre +que ce soit, se préoccupent de l'avenir de notre société et de la place +considérable que le travail et les travailleurs tendent à y occuper. +S'il est vrai que l'amélioration du sort des classes ouvrières doive +commencer par un système d'éducation générale; s'il est vrai une pour +contribuer au progrès des masses et à la réalisation des destinées +pacifiques de notre pays, l'État n'ait rien de mieux à faire qu'à +développer dans les jeunes générations le goût du travail, l'amour de +l'ordre, le respect des droits de chacun, n'est-ce pas par l'extension +de sa sollicitude aux enfants du peuple qu'il doit commencer, et doit-il +laisser sans contrôle, en dehors de toute surveillance, le fait immense +de l'apprentissage?</p> + +<p>L'apprentissage des jeunes filles est surtout la source de désordres +très-graves qui réagissent profondément sur notre état social. Ce sont +surtout les ateliers on les femmes et les jeunes filles sont admises qui +fournissent le plus large tribut au fléau de la prostitution. La famille +de l'ouvrier peut rarement exercer une surveillance active sur l'enfant +placé en apprentissage, et il est peu d'ateliers qui ne soient, pour +toutes les filles du peuple, un foyer d'ardente corruption. Loin de +veiller sur leurs apprenties, loin de les protéger contre leur propre +inexpérience, contre leurs mauvais penchants, contre les brutalités +auxquelles elles sont exposées, la plupart des maîtres sont au contraire +l'instrument le plus actif de leur perte; et quand l'État se plaint de +la corruption des classes ouvrières, des excès de la prostitution, du +nombre de plus en plus considérable des enfants abandonnés à la charité +publique, n'est-ce pas à son indifférence qu'il devrait d'abord s'en +prendre'?</p> + +<p>La question de l'apprentissage est une question immense. Nous y +reviendrons avec des chiffres exacts, des documents officiels, des +renseignements précieux; nous descendrons dans ces bas-fonds de notre +civilisation, et en mettant à nu cette plaie vive et saignante, nous +tâcherons, dans la mesure de nos forces, d'éclairer l'opinion publique; +et l'opinion publique, à son tour, entraînera, il faut l'espérer, le +gouvernement dans la voie des réformes salutaires, des améliorations +utiles que l'état de nos classes ouvrières réclame impérieusement.</p> + +<p>Nous nous bornerons pour aujourd'hui aux réflexions rapides qu'a +éveillées en nous le crime odieux de la famille D. Mais, avant de +terminer, qu'on nous permette un rapprochement qui nous a vivement +frappés nous-mêmes le jour où la lecture des faits signalés au +commencement de cet article avait soulevé en nous une si amère +indignation.</p> + +<p>Ce jour-là même, un bataillon de conscrits appartenant à l'un des +régiments de la garnison de Paris faisait aussi, aux Champs-Elysées, +son <i>apprentissage</i> du métier des armes, triste métier qui ne produit +rien, ne crée rien, ne donne rien que la mort! Tous ces apprentis +soldats s'exerçaient sous les yeux de leurs chefs, qui veillaient +non-seulement à ce que l'instruction leur fût bien donnée, mais qui +s'occupaient aussi de la tenue, de la propreté des apprentis, +ordonnaient les heures de travail et les heures de repos, pendant +lesquelles une excellente musique servait de noble et utile distraction.</p> + +<p>Pourquoi, disions-nous, pourquoi l'État, qui veille aussi paternellement +à l'apprentissage militaire de ces jeunes hommes, qui sait les +récompenser et les punir suivant leurs mérites, qui leur donne pour +chefs, pour guides, des hommes instruits, honorables, distingués entre +tous par leurs services, par leur bravoure, par leur loyauté; pourquoi +l'État, qui témoigne une si active sollicitude pour les besoins, pour +l'instruction de cette petite société, guerrière et improductive qu'on +appelle l'armée, laisse-t-il la grande société, la société qui produit +les richesses, qui paie l'impôt, livrée au désordre, à la misère, à +l'ignorance? Pourquoi les enfants de troupe sont-ils bien vêtus, +nourris, logés, enseignés? et pourquoi les enfants de l'ouvrier sont-ils +abandonnés à la misère et au vice? L'État n'a-t-il donc pas mission de +gouverner toutes les classes? Pourquoi vois-je ici l'ordre, la +discipline, et pourquoi là-bas, dans ces ateliers infects, dans ces +maisons malsaines, les cadets de la famille humaine grouillent-ils dans +l'opprobre et dans la corruption? Pourquoi le gouvernement protège-t-il +l'ouvrier, l'agriculteur, qu'il enlève au travail pour en faire un +soldat, et pourquoi laisse-t-il sans protection l'ouvrier qui travaille +et qui crée? Pourquoi l'enfant du soldat est-il protégé, et pourquoi ne +fait-on rien pour empêcher la fille du peuple de rouler dans l'abîme du +vice?</p> + +<p>De même que le gouvernement règle et surveille l'apprentissage +militaire, il peut et doit évidemment surveiller l'apprentissage +industriel. Il y aurait sans doute inconvénient à ce qu'un soldat ne sût +pas bien faire la charge en douze temps et le feu de peloton, mais il y +en a, ce me semble, beaucoup plus à ce que l'apprenti, devenu ouvrier, +soit faible, chétif, ignorant, vicieux; à ce que la jeune fille, qui eût +pu devenir une bonne et tendre mère de famille, aille grossir la liste +des femmes dépravées, et donner en charge à l'État des enfants conçus +dans la corruption.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/003.png"></p> + +<br><br> + +<h2>Séjour de la reine d'Angleterre au château d'Eu.</h2> + +<p class="mid">(Suite.--Voir t. II, p. 23 et 34.)</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/004a.png"><br><b>Entrée de la reine Victoria dans la cour du château +d'Eu.</b></p> + +<p>Madame de Staël a dit que toute femme, au moment d'entrer pour la +première fois dans un salon, est préoccupée de l'effet qu'elle va +produire, et songe, avant tout, à faire valoir ses avantages de corps et +d'esprit. Après l'aveu de l'illustre écrivain, quelle femme oserait se +défendre de cette légitime préoccupation? Moins qu'une autre, la reine +qui, à ce titre, est doublement femme, pouvait y échapper, et elle s'en +est peu cachée.</p> + +<p>Un journal célèbre et qui eut jadis beaucoup d'abonnés, a décrit, en +style de bulletin des modes, la toilette élégante et simple de la reine, +le jour de son arrivée au Tréport; mais ce qu'on ne nous a pas dit, +c'est la longue délibération qui précéda ce choix, ce sont les +hésitations et les coiffures et les toilettes essayées, puis rejetées, +puis reprises de nouveau. Il parait que, sous ce rapport, la reine +Victoria est femme, plus que femme au monde. Mais du moins si le choix +fut difficile à faire, il fut convenable. Dans la foule de curieux et de +curieuses qui se pressaient sur la jetée, nous avons entendu plus d'une +dame louer le bon goût et la simplicité de la toilette de la reine. Il +n'en fut pas de même pour tous les spectateurs qui s'attendaient +généralement à la voir étincelante de diamants, le front ceint du +diadème, et, qui sait? peut-être même le sceptre en main.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/004b.png"><br><b>Repas royal dans la forêt.</b></p> + +<p>L'embarras d'une première entrevue, les vivat de la foule, le bruit, les +fanfares, le canon, l'avaient un instant troublée, et elle ne dut se +croire bien réellement en France que lorsqu'elle se sentit mollement +emportée, sous les grands arbres du parc, dans cette riche voiture dont +<i>l'Illustration</i> n'a pas manqué de vous donner le dessin. En entrant +dans la cour du château, la reine était redevenue elle-même, Des troupes +d'élite, disposées en carré, remplissaient la cour. Nos pelotons +procédaient, il faut l'avouer, à leurs acclamations, avec une +ponctualité, un ensemble, une régularité, qui faisaient au moins honneur +à leur esprit de discipline.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/005a.png"><br> <b>Pavillon Montpensier.</b></p> + +<p>Le soir, au souper, la reine, placée entre le roi et le prince de +Joinville, portait à son bras, outre le grand cordon de l'ordre n +sautoir, les insignes de la Jarretière. Quand Édouard III fonda cet +ordre, que des hommes seuls devaient porter, il n'avait pas prévu cette +difficulté qu'un jour des femmes en seraient les maîtresses. Toutes les +autres décorations se portent habituellement sur la poitrine; celle-là +s'attache où s'attachent les jarretières, mais à cette place elle eût +été invisible.</p> + +<p>Trois cents valets, galonnés du haut en bas, faisaient le service du +château d'Eu; tous les équipages avaient été brossés et mis en état; à +chaque but de promenade s'élevaient des tentes richement décorées; une +table somptueuse s'y dressait comme par enchantement, et on sait que ce +genre de divertissement est assez du goût de nos voisins d'outre-Manche.</p> + +<p>Le lundi, après une longue promenade à travers les plus beaux sites de +la forêt, le cortège arriva et mit pied à terre au mont d'Orléans, où se +pressait une foule considérable. La reine Victoria, sortit de la tente +où elle s'était reposée un instant, et, ayant accepté le bras du prince +de Joinville, s'avança vers les groupes de spectateurs, où se trouvaient +beaucoup de jolies femmes. Causant et riant tous deux, ils passèrent, en +s'inclinant, devant la haie de curieux qui les saluait. On raconte que +la reine remarqua une jeune Savoyarde portant sa vielle en bandoulière; +elle s'approcha et la questionna. La pauvre enfant était loin d'être +jolie, mais elle portait sur son visage l'empreinte d'une mélancolie +profonde. Elle était venue de Dieppe, suivant la foule; elle avait +entendu dire qu'une reine allait venir, elle voyait tout le monde, +courir pour la voir, et elle était venue comme tout le monde. Le prince +expliqua en quelques mots à la reine l'existence de ces pauvres enfants +dépaysés et à demi mendiants, venant loin de leur famille chercher dans +nos cités quelques ressources. La reine n'avait jamais peut-être vu de +si près tant de misère, elle qui habite le pays du monde où la misère +exerce le plus de ravages. Quelques instants après, un officier portait +à la pauvre petite vielleuse deux napoléons que la pauvre enfant reçut +d'un air presque hébété; mais sa figure s'anima quand elle sut que ces +deux belles petites pièces de monnaie, qui ne ressemblaient pour elle à +aucune monnaie connue, valaient quarante francs, et elle s'éloigna +joyeuse, mais ne sachant qui elle devait remercier de cette singulière +bonne fortune. Après le repas, la reine se promena sur le plateau, +conduite par Louis-Philippe. Le soir, on fit de l'excellente musique. +Mais dans les intermèdes, les causeries recommençaient: le souvenir de +la petite Savoyarde poursuivait-il Victoria au milieu même des +enivrements de cette soirée? Il est peu probable. Les rois et les reines +devraient bien adopter un usage qui serait assurément moins bizarre et +aussi philosophique que celui de placer, comme le faisaient les anciens, +une statue de la Mort dans les salles de banquet. Cet usage, quelle +qu'en fût la forme, aurait pour objet de faire apparaître la misère, ne +fut-ce qu'un instant, au milieu de leurs fêtes, afin que jamais ils +n'oublient où ne paraissent oublier l'un des premiers devoirs de leur +magistrature suprême.</p> + +<p>Au Moyen-Age, au commencement de tout repas, la fille ou la femme du +seigneur coupait un morceau de pain pour un convive absent de fait, mais +toujours présent au souvenir: ce convive était le pauvre. On répondra +que nous proposons là un usage peu divertissant, mais qui donc s'imagine +encore que, de notre temps, on puisse songer à se divertir sincèrement +sous le poids d'une couronne?</p> +<br><br> + +<h2>Théâtre de l'Opéra-Comique.</h2> + +<p><i>Lambert Simnel</i>, opéra-comique en trois actes, paroles de MM. <span class="sc">Scribe</span> et +<span class="sc">Mélisville</span>, musique posthume d'<span class="sc">Hippolyte Monpou</span>.</p> + +<p>Il y a deux ans au moins que cet ouvrage aurait été représenté sans la +cruelle maladie qui vint tout à coup arrêter l'auteur au milieu de son +travail, et le tuer sur sa partition. Ce fut pour l'art musical une +perte déplorable, et il n'est personne, sans doute, qui n'ait été touché +du sort de ce jeune artiste qui avait déjà tant produit, et qui pourtant +n'était encore, pour ainsi dire, qu'au début de sa carrière.</p> + +<p>Monpou s'était d'abord fait connaître par un grand nombre de morceaux de +salon, romances, chansons, nocturnes, etc., où l'on avait remarqué +surtout un vif sentiment mélodique, des effets de rhythme très-variés et +quelquefois très-nouveaux. Plusieurs de ces compositions eurent dans +leur temps une grande vogue, et l'on ne peut encore avoir oublié +l'<i>Andalouse, la Madonna col Bambino, Si j'étais Ange</i>, etc. Il débuta à +l'Opéra-Comique par <i>les Deux Reines</i>, dont une romance, <i>Adieu mon beau +navire!</i> décida du succès. Cependant il y avait dans sa partition des +morceaux d'une bien plus grande valeur, un trio, par exemple, qui, pour +le fond et pour la forme, était également original; un très-beau +<i>quintetto</i>, et plusieurs choeurs écrits avec beaucoup de verve. Établi +par ce premier succès au théâtre et dans l'opinion, il donna +successivement le <i>Luthier de Vienne, Piquillo, le Planteur</i>, et au +théâtre de la Renaissance <i>Perugina</i> et <i>la Chaste Suzanne</i>. Tous ces +ouvrages sans doute ne réussirent pas également, et l'on sait du reste à +quel point le mérite du poème influe sur le sort d'une partition, quel +que soit son mérite. Mais il n'y en eut point où l'on ne remarquât des +mélodies franches, décidées, souvent très-expressives, et dont la +physionomie avait quelquefois une piquante originalité. Chargé, en 1841, +de mettre en musique <i>Lambert Simnel</i>, il avait fait, dit-on, avec +l'administration de l'Opéra-Comique, un traité qui l'engageait à livrer +sa partition à jour fixe. Cela se fait assez souvent de nos jours; on ne +le sait que trop, la barrière qui jadis séparait l'art du métier +n'existe plus, et il n'y a guère de travail intellectuel qui ne soit en +même temps une opération commerciale. Malheureusement Monpou avait de la +conscience, et n'était pas homme à se passer d'idées quand les idées ne +venaient pas. Mal disposé quand il avait commencé son ouvrage, il +s'était attardé peu à peu. Le terme approchait, impérieux et menaçant, +et les efforts qu'il fit pour ne pas manquer à sa parole lui donnèrent +une inflammation violente qui le mit rapidement au tombeau.</p> + +<p>Il avait écrit presque entièrement les deux premiers actes. Son +manuscrit fut depuis confié à M. Adam, qui se chargea de le mettre en +ordre et de le terminer, M. Adam est donc pour un tiers, ou à peu près, +dans le travail dont nous allons rendre compte, et a droit à une part +des applaudissements qui ont salué <i>Lambert Simnel</i>, quoiqu'il ait eu le +bon goût de ne la point réclamer.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/005b.png"><br><b> +Théâtre de l'Opéra-Comique.--<i>Lambert Simnel</i>.<br> +--Deuxième acte: L. Simnel, Masset; Norfolk, Girard;<br> +le père de Catherine, Henry; Catherine, madame Darcier;<br> +la princesse de Lancastre, mademoiselle Revilly.</b></p> + +<p>La pièce de M. Scribe est fort amusante, surtout dans les deux premiers +actes. Son héros, qui ne ressemble guère au Lambert Simnel de +l'histoire, est, au lever du rideau, premier garçon d'hôtellerie ou de +taverne dans une ville de province dont nous ne vous dirons pas le nom, +par la raison que M. Scribe n'a point jugé à propos de nous l'apprendre. +Mais, quelque soit le lieu où maître John Bread exerce sa noble +profession, il n'en a pas moins de droits à la considération et à +l'estime de ses concitoyens. Ses <i>roast-beefs</i> sont toujours cuits à +point, et ses <i>puddings</i> sont des chefs-d'oeuvre, excepté pourtant +lorsque Lambert les laisse brûler; car, nous devons l'avouer au risque +de perdre notre héros dans l'esprit du lecteur, Lambert s'oublie +quelquefois. Que voulez-vous? il est jeune, il a du coeur et de +l'imagination; la broche et le fourneau ne suffisent point à l'activité +de son âme. Or, maître John a une fille à la taille légère et svelte, au +pied mignon, à l'oeil vif, au piquant minois. Lambert l'a vue, et n'a pu +se défendre de l'admiration qu'elle inspire à tout le monde. Et connue +il n'y a qu'un pas de l'admiration à l'amour, et que l'amour est une +maladie contagieuse, Lambert aime Catherine, et Catherine aime Lambert. +Songez maintenant qu'il ne possède pas un <i>penny</i>, et que madame Simnel, +sa mère, n'a jamais eu d'époux, et vous ne vous étonnerez plus que +maître John n'ait pas toujours pour lui toute la bienveillance et tous +les égards que méritent ses talents et son caractère.</p> + +<p>Lambert a d'ailleurs un autre tort aux yeux de son patron; hélas! un +fort bien plus grave! il s'occupe de politique; il a des opinions; il a +embrasse le parti de la maison de Lancastre, et, dans les émeutes,--il y +a des émeutes dans sa province,--il fait, en l'honneur de la Rose rouge, +une dépense de coups de poing, de pied et de bâton qui va jusqu'à la +prodigalité. Il se vante même d'avoir assez, rudement traité le +constable, et de l'avoir apostrophé d'un: vive Lancastre! <i>Lancaster for +ever!</i> dont cet agent de la force publique a été singulièrement touché. +De quoi, diable! aussi s'avise un constable, d'être pour York quand +c'est Lancastre qui règne!</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/005c.png"><br> <b>Hippolyte Monpou.</b></p> + +<p>Quoi qu'il en soit, ces exploits et cette humeur guerrière ne plaisent +point à maître John. Ce digne homme a pour principe qu'un restaurateur +doit donner à manger à toutes les opinions, sans se mêler jamais d'en +avoir aucune pour son propre compte. La conséquence, lorsque les +partisans de Lancastre rapportent en triomphe le valeureux marmiton qui +leur a assuré la victoire, John met le triomphateur à la porte, sans +avoir le moindre égard pour son courage ni pour ses lauriers.</p> + +<p>Mais madame Simnel n'entends pas que son fils soit traité avec si peu de +cérémonie. S'il n'a pas de père, elle veut du moins qu'il ait une femme, +et cette femme sera Catherine, ou elle y perdra son latin. Au surplus, +elle n'a pas besoin du parler latin pour cela; elle n'a qu'à dire tout +bas il l'oreille de maître John grand secret que Lambert ne doit pas +savoir, le secret de sa naissance. Ainsi fait-elle; et quand le digne +tavernier apprend que l'amant de sa fille est protégé par un noble +personnage, et qu'il aura, le jour du son mariage, une belle dot, il +déclare n'avoir plus rien à lui refuser.</p> + +<p>Voilà Lambert Simnel bien heureux! Mais, hélas! qui peut compter sur la +fortune?</p> + +<p>--A boire, vassal! de l'ale, du porter, vilain! Deux tranches de +roast-beef, manant!--Qui se présente, d'un air si gracieux et s'exprime +avec tant du politesse? C'est le comte de Lincoln, le plus aimable +seigneur des Trois-Royaumes. Lambert, qui n'est pas endurant, s'arme +d'un pot de grès, et casserait sans scrupule la tête chaperonnée du +comte, s'il n'était arrêté à propos et un peu calmé par le langage plus +insinuant du docteur Richard Simon.</p> + +<p>Ces deux personnages, le comte et le docteur, voyagent de compagnie, et +ont donné rendez-vous, dans l'auberge du John Bread, au major... Que +vous importe le nom de ce major? Ne vous suffit-il pas de savoir qu'il a +promis de faire évader le dernier rejeton de la maison d'York, le comte +de Warwick, que le roi Henri VII tient prisonnier dans la Tour de +Londres? Lincoln et Simon sont deux profonds politiques, deux fortes +têtes, qui ont imaginé d'organiser une insurrection au profit du jeune +prince, ou plutôt à leur profit, et de le substituer à Henri VII, lequel +fait évidemment le malheur de l'Angleterre.--Car enfin, dit Lincoln, je +devrais être premier ministre.--Et moi, ajoute Richard, archevêque de +Cantorbery.--On ne peut nier que ce ne soient là des raisons.</p> + +<p>Mais, ô désappointement! le major arrive tout seul. Le comte de Warwick +est mort de plaisir dès qu'il s'est vu libre. Que faire? Les trois +conspirateurs sont trop avancés pour reculer; Lincoln le sent bien, et +Richard aussi. Mais Lincoln est très-embarrassé, et Richard ne l'est pas +du tout: un prêtre ambitieux ne connaît pas d'obstacles. Richard a +remarqué que Lambert ressemble beaucoup au défunt: même âge, même +taille, mêmes cheveux bruns et frisés, même voix de ténor, fraîche, +timbrée et retentissante.--<i>By God!</i> voilà notre affaire. Quand on a +besoin d'un prince et qu'on n'en a pas, il faut savoir en faire un.</p> + +<p>Richard questionne adroitement Catherine, et apprend d'elle que Simnel +n'a jamais connu son père, et que sa mère est absente, (Elle est allée +chercher la dot promise au père John Bread.) Quel heureux +hasard!--Écoutez, jeune homme: vous vous appelez Lambert Simnel, mais ce +n'est pas votre vrai nom. Les temps sont accomplis, et nous sommes +venus, ces messieurs et moi, pour vous révéler enfin votre destinée. +Elle est belle, elle est haute, cette destinée! Vous êtes fils du duc de +Clarence, le frère d'Édouard IV et de Richard III; vous êtes notre roi +légitime, et nous avons tiré l'épée pour vous rendre votre trône et en +chasser le Richemont, qui n'est qu'un usurpateur effronté.</p> + +<p>Faut-il le dire? Lambert n'est plus tenté de crier: vive Lancastre! et +change de convictions politiques avant même d'avoir changé d'habit.</p> + +<p>Voilà Simnel devenu roi, ou du moins prétendant, et chef d'une belle +armée. Chose merveilleuse! sa nouvelle position ne l'embarrasse pas le +moins du monde. Il ne sait pas lire; mais, cela excepté, il sait tout, +la géographie, l'histoire, l'administration, et surtout l'art de la +guerre, dont il donne au fils du roi Henri VII des leçons théoriques et +pratiques. Il le bat d'abord, et ensuite il lui explique catégoriquement +pourquoi il l'a battu. Il suit à la lettre le système de Napoléon; +<i>Diviser les forces de son ennemi, et, le ruiner en détail.</i> Ou plutôt, +comme vous le voyez, c'est Napoléon qui n'a été qu'un plagiaire, et qui +a volé Lambert Simnel. Enfin Lambert est le plus grand génie de +l'histoire, et l'Opéra-Comique est le pays le plus merveilleux du monde.</p> + +<p>Non-seulement Simnel sait tout sans avoir jamais rien appris, mais il a +toutes les qualités d'un grand homme, toutes les vertus d'un héros. +Aristide n'était pas plus juste, Cincinnatus plus désintéressé, Scipion +plus chaste, et Bayard ne sera pas plus loyalement chevaleresque. Il +faut voir avec quels égards il traite la duchesse de Durban, quand les +hasards de la guerre le rendent maître du château de cette jeune, belle, +riche et noble damoiselle! Tel est l'excès de sa galanterie, qu'il se +ferait scrupule de la prier de le laisser seul, même lorsqu'il va +s'occuper de ses intérêts les plus importants et de ses affaires les +plus secrètes; et cela, de sa part, est d'autant plus méritoire, qu'il +n'ignore pas que la duchesse est la fiancée du prince Édouard, son +ennemi.--(Le prince Édouard est un fils dont l'Opéra-Comique a +généreusement gratifié Henri VII et qui commande l'armée royale.)</p> + +<p>Or, il est bon que vous sachiez que ce prince Édouard se trouvait au +château de la duchesse au moment où Lambert en a pris possession. Ordre +est donné de ne laisser sortir âme qui vive. Édouard, déguisé en +fauconnier de la duchesse, tente de s'échapper, mais n'est pas assez +leste, il est pris, et on l'amène à Simnel.--Pourquoi voulais-tu +fuir?... Ah! je devine, tu voulais sans doute aller retrouver ta +maîtresse. Sois tranquille, je vais te délivrer, car tu m'intéresses et +notre situation est la même. Moi aussi, vaudrais bien n'être pas séparé +de cette pauvre Catherine Bread, que j'aime toujours. Là-dessus, +Catherine se présente avec son père. On voit que s'il est défendu de +sortir du château, il est du moins permis d'y entrer. Que vient faire +ici Catherine? Elle vient demander à son ancien amoureux s'il consent à +ce qu'elle en épouse un autre, puisqu'il est vrai qu'un roi d'Angleterre +ne peut épouser la fille d'un cabaretier. Simnel y consent bien à +regret.--Et quel est-il, cet heureux mortel qui m'a succédé dans ton +coeur?--Le voilà, dit la duchesse, en montrant le prince +Édouard.--Ah!... Eh bien! mariez-vous, et surtout allez-vous-en bien +vite, et que je n'aie plus le chagrin de voir votre bonheur.</p> + +<p>Édouard ne demande qu'à obéir, et se croit déjà hors de danger, quand le +comte de Lincoln, absent jusque-là, arrive enfin. Il connaît le prince +et le fait arrêter. Mais Lambert n'est pas homme à profiter d'un pareil +avantage. Il ne comprend la guerre qu'en face à face et à armes égales; +il ordonne à Lincoln de mettre Édouard en liberté. Le comte trouve +toutes ces idées fort excentriques, et refuse d'obéir. Lambert insiste, +Lincoln s'obstine; tous deux enfin se fâchent, et le comte exaspéré tire +son épée pour tuer Lambert. On l'arrête, et Lambert, qui tient à faire +respecter son autorité, exige qu'il se mette à genoux pour demander sa +grâce. A ce prix, mais à ce prix seulement, il lui pardonnera.--Je n'y +tiens pas, s'écrie Lincoln.--Obéissez, lui disent tout bas ses deux +complices; il y va du succès de notre cause.--Jamais! jamais! crie +Lincoln de toute sa force; on me tuera plutôt!--C'est ce que nous allons +voir.</p> + +<p>Richard Simon est à sa droite, et le major à sa gauche. Tous deux à la +fois tirent leur poignard, et Lincoln devient doux comme un mouton. Vous +pouvez tout à votre aise, lecteur, le contempler agenouillé et +suppliant, dans la gravure qui accompagne cet article et nous dispense +d'insister davantage sur cette scène originale et piquante.</p> + +<p>Lambert, comme vous voyez, met à la fois en liberté tous ses ennemis. +C'est héroïque, mais peu prudent. Édouard se dispose il lui livrer +bataille, et Lincoln s'occupe de faire la paix à ses dépens. Il va même +jusqu'à changer traîtreusement tout son plan de bataille pour le faire +battre. Lambert s'en aperçoit et fait pendre Lincoln par son ami le +major, qui ne se fait pas beaucoup prier pour cela. «Ma foi, dit-il, il +ne l'a pas volé!» C'est là toute l'oraison funèbre de cet aimable +personnage.</p> + +<p>Cependant madame Simnel arrive avec la dot de son fils qu'elle était +allée chercher. Quel changement! et que devient-elle quand Lambert lui +apprend qu'on lui a révélé tout le mystère, qu'elle n'a jamais été que +sa nourrice, et qu'il est le roi légitime de l'Angleterre et de +l'Irlande!--» En voilà bien d'une autre! Comment! tu n'es pas mon fils! +qui ose le dire? et qui peut savoir cela mieux que moi? Tu es si bien +mon fils, que voici la dot que ton père t'envoie, et voici les papiers, +ou parchemins, qui établissent la naissance. Voyez, plutôt, madame la +duchesse.» Car la duchesse est présente, et, s'il faut tout dire, elle +ne quitte guère la tente de Lambert Simnel.</p> + +<p>Vous croyez celui-ci bien désappointé? Tant s'en faut! Il est au comble +de ses voeux, et l'on dirait un avoué qui a fait sa fortune et qui peut +enfin vendre sa charge.--Comment! je ne suis pas roi? Quel bonheur! +Savez-vous que c'est un métier fort ennuyeux que celui de roi, et qu'il +n'y a pas de couronne qui vaille ma petite Catherine, qu'on m'avait fait +abandonner? D'ailleurs, je ne suis pas homme à voler le bien d'autrui, +et puisque le trône appartient légitimement à Henri VII, vive Henri VII! +vivent Lancastre, la Rose rouge et le prince Édouard!</p> + +<p>Certes, il est impossible de trouver à redire à un dénouement aussi +moral.</p> + +<p>Indépendamment des scènes amusantes qui abondent dans cet ouvrage,--dans +les deux premiers actes surtout,--il y a des morceaux fort agréables, +l'introduction, par exemple, un duo entre Lambert et Catherine, un air +chanté par Lambert, un trio entre Lincoln et ses deux complices, le +finale du premier acte, un air chanté par la duchesse au commencement du +second, d'autres encore; il faudrait les citer presque tous. Il y a de +charmantes phrases dans le duo, la première surtout. Le trio est vif, +léger, décidé; le trait de violon et la phrase vocale, qui en font tous +les frais, ont une physionomie également originale, et quand le violon +s'empare, à la fin, de cette phrase vocale, et la reproduit +<i>pianissimo</i>, il en augmente encore l'effet. Le finale contient une +marche exécutée par les instruments et répétée par les voix, qui a +beaucoup de style et de caractère.</p> + +<p>En général, cette dernière partition de Monpou est très-riche d'idées +mélodiques, et l'on y remarque, indépendamment de ses qualités +habituelles, une facilité et une ampleur de développements dont il avait +jusque-là donné peu d'exemples. Sous ce rapport il y avait chez lui +progrès véritable, et ce dernier ouvrage fera encore déplorer plus +amèrement sa perte prématurée.</p> + +<br><br> + +<h2>Explosion de Gaz à Londres.</h2> + +<h4>MOYEN DE PRÉVENIR DE SEMBLABLES ACCIDENTS.</h4> + +<p>Il y a quelques jours, un fumeur, passant dans le quartier populeux de +Clerkenwell, à Londres, jeta par mégarde, dans la grille de l'égout, au +carrefour des rues de Rosamond, d'Enmouth et de Middelton, le petit +morceau de papier avec lequel il avait allumé sa pipe.</p> + +<p>Aussitôt une explosion terrible s'ensuivit. Le gaz, qui s'était accumule +dans l'égout, s'enflamma; quarante maisons furent ébranlées; d'énormes +grilles de fer ont été arrachées et jetées à plus de cinquante mètres de +distance; le pavé des rues, les dalles des trottoirs, ont été déracinés, +brisées, bouleversés. On eût dit une éruption volcanique.</p> + +<p>Les journaux qui rendent compte de cet accident ajoutent qu'on ne +prévoyait pas jusqu'à présent ce nouveau danger que le gaz hydrogène +fait courir aux habitants des villes qu'il éclaire. On était loin de +s'imaginer, disent-ils, que les égouts pouvaient devenir le réceptacle +et le loyer de si formidables explosions.--En sorte qu'à Paris comme à +Londres, la population insouciante qui foule les dalles des trottoirs où +saute un ruisseau, <i>marche sur un volcan</i>.</p> + +<p>Cette plaisanterie n'est malheureusement que trop vraie au fond. +L'événement du Clerkenwell n'est pas un fait isolé, comme on le répète; +il est déjà souvent arrivé que les fuites de gaz provenait! des +conduites voisines ont pénétré à travers les pieds-droits des égouts, et +même à travers les fondations des caves; et si la bonne ville de Paris +n'était pas si oublieuse, elle pourrait se souvenir d'explosions +semblables dont elle a été elle-même le théâtre. Nous devons le répéter, +non pour effrayer sans motifs, mais pour appeler de nouveau l'attention +sur les moyens faciles d'éviter un danger qui, pour être éloigné, n'en +existe pas moins.</p> + +<p>La plupart des Parisiens, heureux mortels qui jouissent de tout sans +s'inquiéter de rien, se promènent à la clarté des becs du gaz et +regardent couler les bornes-fontaines, sans savoir comment le gaz arrive +dans les candélabres où il brûle, et l'eau dans les fontaines où elle +coule. L'un et l'autre y parviennent, la plupart du temps, de fort loin, +à travers de longs tuyaux qui s'enfoncent, circulent et se croisent de +mille manières sous le sol des rues, et dont le tissu ingénieux ne +représente pas mal les veines et les artères circulant sous l'épiderme. +Le nombre en est même peu croyable, et il est tel point du faubourg +Saint-Honoré où, sous le pavé de la chaussée, d'un trottoir à l'autre, +on compte jusqu'à sept conduites cheminant côte à côte et ce croisant +par intervalles; mais ces conduites, sans cesse; ébranlées par le +tassement des terres, par le roulement des pesantes voitures, s'usent +promptement, et se rompent souvent. Alors, gare l'inondation, si c'est +une veine d'eau; et si c'est une veine de gaz, l'odorat du passant qui +franchit ce pavé perfide l'avertit bien vite qu'il faut presser le pas, +et que la présence de l'ouvrier est nécessaire.</p> + +<p>La boue, inévitablement causée par la réparation, et quelquefois +l'inondation des caves voisines, sont les seuls inconvénient qu'entraîne +la rupture d'une conduite d'eau; mais celle d'un tuyau de gaz est +beaucoup plus grave: il peut toujours en résulter des accidents +semblables à celui de Clerkenwell.</p> + +<p>Je me souviens que, rentrant chez moi par une belle nuit d'hiver, il y a +trois ou quatre ans, et suivant le faubourg Saint-Honoré, je vis de loin +une immense gerbe de feu qui s'élançait du pavé, précisément au milieu +de la chaussée. Je m'arrêtai fort surpris de cette sorte de prodige, et +je vis que cette flamme gigantesque sortait en bruissant d'un égout +alors en construction dans la rue. Les gardiens des travaux ayant senti +le gaz sortir du regard, avaient jugé plaisant de l'allumer. Moi, je +jugeai prudent de presser le pas. Deux jours après, ils s'amusèrent à +recommencer. Cette fois, le gaz fut moins patient: une effroyable +détonation s'ensuivit; le tampon de l'égout placé un peu plus loin, vers +l'Elysée-Bourbon, fut arraché et lancé à une vingtaine de pieds. Toutes +les vitres des maisons voisines furent brisées.</p> + +<p>Un autre accident plus déplorable arriva dans un égout sur un autre +point de Paris. Une des compagnies d'éclairage au gaz avait obtenu de +l'administration municipale, à titre d'essai, l'autorisation de poser +une conduite en cuivre dans l'égout-galerie des Martyrs. Cette conduite +s'étant oxydée, il en résulta une fuite qui remplit l'égout, et asphyxia +ou brûla quatre ou cinq malheureux ouvriers qui avaient eu le courage de +descendre dans ce tombeau pour la réparer.</p> + +<p>Un malheur semblable arriva rue du Petit-Bourbon-Saint-Sulpice. Un tuyau +s'étant rompu, le gaz s'introduisit, à travers les murs et les +fondations, jusque dans un rez-de-chaussée dont le plancher était en +contre-bas du sol de la rue. Deux malheureuses femmes qui s'y trouvaient +furent asphyxiées et périrent sans qu'on pût leur porter secours.--Il y +a quelques jours, on vient d'annoncer qu'un accident pareil était arrivé +dans une des casernes de Paris. Plusieurs soldats asphyxiés n'ont pu +être que difficilement rappelés à la vie.</p> + +<p>Aussi, l'attention de l'administration et des hommes compétents +s'est-elle depuis longtemps portée sur cet objet; c'est dans la crainte +de ce danger, dont l'événement de l'égout des Martyrs avait déjà révélé +toute la gravité, que l'administration municipale parisienne a résisté +aux sollicitations peu réfléchies qui l'exhortaient à placer dans les +égouts, ou dans des galeries voûtées, les conduites dont la présence +sous le sol de la chaussée est une cause permanente de dépavage et de +remaniements. C'est aussi ce qui proscrit à jamais l'emploi, sur de +grandes surfaces, de tous les pavages adhérents imperméables, tels que +les pavages bitumes ou en bois et fondés sur béton, dont on a tenté +jusqu'ici des essais partiels, et qui, en empêchant les fuites de se +révéler à la surface, rendraient inévitables les accidents souterrains.</p> + +<p>Toutefois, nous devons indiquer ici un système qui a été proposé il y a +quelques années, et dont l'emploi préviendrait entièrement les malheurs +dont nous avons été témoins. Ce système, fort simple et d'une exécution +peu dispendieuse, consisterait dans l'isolement complet de la conduite, +dont les fuites seraient immédiatement transmises à la superficie du +sol, même au travers d'un pavage adhérent imperméable. La figure +ci-jointe, qui représente la coupe d'une chaussée sous laquelle passe +une conduite posée selon ce système, en donnera facilement une idée.</p> + +<p>La conduite A serait placée au milieu d'une couche de sable B, dont le +diamètre serait au moins double du sien. Cette couche de sable serait +revêtue d'une chape bitumée C, ou maçonnée en chaux hydraulique, qui +l'envelopperait de toutes parts, et formerait ainsi comme une seconde +conduite enfermant la première. De distance en distance, la couche de +sable serait traversée dans tout son diamètre par des cloisons bitumées +ou maçonnées D D, reposant sur la conduite; et au droit de chaque +cloison un petit évent en fonte E viendrait affleurer le pavé.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/006a.png"></p> + +<p>Il est évident que, si une fuite se manifestait sur un point quelconque +de la conduite munie de cet appareil, l'eau ou le gaz, au lieu de miner +les terres et de remplir les caves et les égouts voisins, glisserait +dans le sable entre les cloisons imperméables, et, sortant par l'évent à +la superficie du pavé, avertirait immédiatement de la nécessité d'une +prompte réparation.</p> + +<p>Nous ne connaissons qu'un point de Paris oz un moyen préservatif de +cette nature ait été appliqué, et encore fort imparfaitement: c'est la +rue Saint-Denis. La conduite de gaz qui passe en cet endroit devait +forcément être posée le long du pied-droit de l'égout, et très-près des +fondations des maisons riveraines. Il y avait donc double danger: pour y +remédier, on enveloppa la conduite d'une couche de sable et d'une chape +maçonnée en mortier hydraulique. Mais on négligea l'évent, qui cependant +nous semble indispensable pour révéler au dehors l'existence des fuites.</p> + +<p>Il n'est donc pas exact de dire que l'accident de Clerkenwell est un +fait nouveau qui doit appeler l'attention sur un danger auquel on +n'avait pas encore songé. Déjà le danger est connu, et on a songé à le +prévenir; mais il faut espérer que ce nouvel accident qui frappe nos +voisins, engagera notre administration municipale à s'occuper activement +des moyens de s'en garantir, en adoptant, soit le système que nous avons +décrit, soit tout autre qui lui paraîtrait atteindre encore mieux le but +qu'elle doit se proposer.</p> +<br><br> + +<h2>Fête de saint Louis, à Tunis.</h2> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/006b.png"><br><b>Chapelle Saint-Louis, à Tunis.</b></p> + +<p>Le 25 août 1843, on a célébré à Tunis, au milieu d'une population +immense, l'anniversaire de la fêle de saint Louis. Dès le point du jour, +les vaisseaux français <i>le Jemmapes, l'Alger</i>, et le brick <i>la Cigogne</i>, +ont annoncé la solennité par des salves d'artillerie. A huit heures du +matin a commencé le service divin; le chapelain français, M. l'abbé +Bourgade, a officié, assisté du clergé romain et maltais de l'église de +Tunis. Parmi les personnes présentes, on remarquait M. de Lagan, +consul-général de France à Tunis; les commandants et les états-majors +des trois bâtiments français; M. Charles Jourdain, directeur des travaux +de la chapelle; les consuls de Naples, de Sardaigne, de Hollande et de +Belgique; le chevalier Raffo, conseiller intime de S. A. le bey. Pendant +tout le temps du service divin, la musique militaire du vaisseau +<i>l'Alger</i> a fait entendre des airs graves et guerriers. Le <i>Te Deum</i> a +été accompagné de salves d'artillerie.</p> + +<p>Nos lecteurs n'ont pas oublié sans doute qu'en 1840 le bey de Tunis, +Ahmed, a fait don au roi des français, sur sa demande, d'un terrain à +l'ouest de la Goulette, entre la mer au nord, et des ruines romaines et +carthaginoises au midi, à l'endroit même où mourut Louis IX le 25 août +1270.</p> + +<p>Louis IX, débarquant non loin de la Goulette, sur la plage de Carthage, +où s'étendent les ruines de l'ancien port et des quais, avait déployé +ses tentes à peu de distance, sur un montagne isolée, en vue de Tunis et +de la mer. C'est sur cet emplacement même, à 16 kilomètres de Tunis, +qu'est érigée aujourd'hui la chapelle Saint-Louis. Au milieu des ruines +d'un ancien temple, peu éloignées d'un cirque de construction romaine et +des restes d'un grand aqueduc, qui amenait les eaux des montagnes à +l'ancienne cité de Carthage, l'on a aplani avec soin une assez large +enceinte entourée d'un mur d'appui, et au milieu de laquelle s'élève une +plate-forme ronde, élégamment dallée à compartiments symétriques. On +monte à cette plate-forme par six marches établies circulairement sur +tout le pourtour, et au centre est construite la chapelle, d'une forme +octogone. L'intérieur offre un rond-point entièrement libre au-dessous +du dôme; on aperçoit ainsi, dès l'entrée, au fond, en face de la porte, +l'autel, et au-dessus, dans la niche principale, la statue de saint +Louis, en beau marbre blanc des Pyrénées, due au ciseau de M. Émile +Seurre, et tirée des galeries de Versailles. L'édifice est bâti en +pierre appelée marbre de Soliman, avec des remplissages en pierre de +tuf, du sol de Carthage, et voûté en briques de Gènes avec enduit de +mortier de chaux, formant stuc à la manière du pays. Ses fondations +s'appuient sur les dalles en marbre et sur les bases du temple +d'Esculape. Les fouilles ont fait découvrir plusieurs morceaux de +colonnes cannelées, en beau marbre jaune de Numidie, des chapiteaux +corinthiens et des parties d'entablement richement sculptées. Là paraît +avoir été primitivement le plais de Didon, dont l'immense escalier +s'avançait vers la mer.</p> + +<p>Le gouverneur de l'arsenal, Sidi-Mahmoud, a fait solennellement, le 23 +août 1840, remise du terrain concédé, au nom du bey, à M. de Lagan, +consul-général de France. La première pierre de l'édifice fut posée le +même jour, après la célébration de la messe par le père-préfet de Tunis, +et un an après, le 25 août 1841, la chapelle fut inaugurée.</p> + +<p>Au commencement de l'année 1843, M. Charles Jourdain, jeune architecte, +déjà chargé de la construction de la chapelle, l'a été également de +l'exécution des dépendances nécessaires à sa garde, à son entretien, à +sa desserte. Ces dépendances consistent en un mur d'enceinte, et trois +corps de bâtiments, à rez-de-chaussée et à terrasses, comprenant le +logement des gardiens, une sacristie et des salles d'attente pour les +visiteurs. Ces bâtiments sont reliés entre eux par des portiques en +style de cloître gothique. Le terrain de l'enceinte est compris dans un +octogone de cent mètres de diamètre. Des plantations de cyprès entourent +le monument, et la manufacture royale de Sèvres prépare, pour les +croisées, des vitraux de couleur.</p> + +<br><br> + +<h2>Fêtes des environs de Paris.</h2> + +<h4>LA FÊTE DE SAINT-CLOUD.</h4> + +<p>Si les fêtes des environs de Paris se suivent et se ressemblent trop +souvent, si leur physionomie générale porte une teinte de monotonie +passablement soporifique, chacune a cependant un trait particulier qui +la distingue de ses voisines. Corbeil a ses pèlerinages au tombeau du +bon sire Aymon; Saint-Germain a son jeu du baquet et ses noces de +Gamache en plein air, où l'on voyait, il y a quinze jours, le soleil +torréfier les viandes à la broche, ainsi prises entre deux feux; +Nanterre a son jeu des ciseaux et son couronnement de rosière; +Clichy-la-Garenne, fier de son emplacement géographique à cent dix pieds +au-dessus du niveau de la Seine, se donne un faux air suisse et forme +des archers au moyen du tir à l'oiseau; Saint-Cloud, enfin, pour abréger +cette énumération qu'il ne tiendrait qu'à nous d'élever à des +proportions homériques, Saint-Cloud, dis-je, a ses mirlitons. La fête du +bourg musical et le son de cet instrument nasillard ne se séparent point +l'un de l'autre; qui dit Saint-Cloud, dit mirliton, et rien que +d'entendre prononcer le nom de l'un, il nous semble avoir dans l'oreille +les chevrotements enroués de l'autre.</p> + +<p>Ce n'est pas, Dieu merci, que le mirliton manque à aucune fête +populaire; il s'en faut de toute l'épaisseur d'un roseau creux chargé de +galantes devises et d'une pellicule d'oignon. Mais ailleurs, le +mirliton, cet emblème enroué de la vieille gaieté française, partage le +sceptre avec la trompette d'un sou, la guimbarde et autres luths aimés +de nos troubadours en casquettes. A Saint-Cloud, il règne sans partage, +ou tout au moins sa voix altière étonne les accents criards de ses +rivaux humiliés. Il est le rossignol de ce bruyant bocage; il est, si +l'on peut toutefois comparer une voix de bois à une voix d'homme, le +premier ténor de cet immense et strident concert d'amateurs, C'est à +Saint-Cloud qu'on le voit prendre les dimensions pyramidales d'une toise +ou d'un tambour-major. Si ce mouvement ascensionnel continue, il +atteindra bientôt à la hauteur d'un mat de cocagne. On le verra alors +s'avancer dans la fête connue <i>le superbe géant</i> dont parle le poêle +lyrique. Une myriade d'autres mirlitons moins favorisés de la nature et +du bimbelotier formeront la suite triomphale et célébreront à l'envi ses +louanges sur tous les tons. Mais lui, quelle poitrine humaine pourra +contenir assez de souffle pour faire vibrer ses vastes flancs? Aucune, +sans doute; son tube divinisé n'aura besoin, pour résonner, que de +l'haleine du zéphyr. Ce sera le mirliton éolien.</p> + +<p>En attendant le jour de cette apothéose prédite par Grandville, et qui +dès lors est immanquable (c'est comme si Nostradamus et l'<i>Almanach +prophétique</i> y avaient passé), parcourons la fête, et sachons nous +contenter des voluptés qu'elle nous offre, mirliton à part; car si cet +adorable instrument résume les plaisirs de la journée, il ne les +constitue point encore, fort heureusement, à lui tout seul.</p> + +<p>Mêlons-nous donc à cette foule de merveilleux, de provinciaux, de +pimpantes femmes de loisir, de jeunes grisettes qui, pour manier +l'aiguille de Minerve, n'en ont pas généralement toute la sagesse, de +superbes commis-marchand, d'éblouissants clercs d'avoués, etc., etc., +que vomissent à chaque demi-heure les convois monstres du chemin de fer, +et égarons-nous sous les ombrages du parc, l'un des chefs-d'oeuvre du +grand Le Nôtre.</p> + +<p>Et d'abord, vous le savez, les journaux et le programme séduisant +affiché aux quatre coins de Paris par l'ordre de M. le Maire de +Saint-Cloud, vous l'ont annoncé, les eaux jouent. Courons donc admirer +ces deux belles cascades et ce fameux jet d'eau, l'orgueil de +l'hydraulique, qui éteindrait trois incendies et n'a pas laissé +d'allumer, dans les vers suivants, la faconde, intarissable comme lui, +du chantre des jardins, de Delille, puisqu'il faut l'appeler par son +nom:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> J'aime ces jets où l'onde, en des canaux pressée,</p> +<p class="i14"> Part, s'échappe et jaillit avec force élancée.</p> +<p class="i14"> Tel j'ai vu le Saint-Cloud le bocage enchanteur;</p> +<p class="i14"> L'oeil, de son jet hardi mesure la hauteur.</p> +<p class="i14"> Aux eaux qui sur les eaux retombent et bondissent,</p> +<p class="i14"> Les bassins, les bosquets, les grottes applaudissent.</p> +<p class="i14"> Le gazon est plus vert, l'air plus frais; des oiseaux</p> +<p class="i14"> Le chant s'anime au bruit de la chute des eaux;</p> +<p class="i14"> Et les bois, inclinant leurs tiges arrosées,</p> +<p class="i14"> Semblent s'épanouir à ces douces rosées.</p> +</div></div> + +<p>Que voulez-vous que nous ajoutions à cette sublime poésie, à <i>cet +applaudissement</i> flatteur <i>des bassins, des bosquets et des grottes</i>, à +cet <i>oeil</i> dont le compas <i>mesure la hauteur de ce jet grandi?</i> Rien, si +ce n'est toutefois la tirade suivante, inspirée par lesdites cascades et +le même jet d'eau, à un autre poète, celui-ci contemporain de Louis XIV. +Le lecteur pourra comparer;</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i18"> Quelle tempête, quel tonnerre! +<p class="i10"> Au temps le plus serein entends-je en ces beaux lieux?</p> +<p class="i10"> Quel fracas redouble? Est-ce donc que la terre</p> +<p class="i18"> Insultant de nouveau les cieux,</p> +<p class="i10"> Menaçant de noyer les astres et les dieux.</p> +<p class="i10"> Aujourd'hui, par ses eaux, leur déclare la guerre?</p> +<p class="i10"> J'en tremble, j'en frémis: agréable frayeur!</p> +<p class="i18"> Doux effet d'un art enchanteur,</p> +<p class="i10"> Qui te donne une folle et charmante torture,</p> +<p class="i18"> Pour montrer qu'il peut sous ses lois,</p> +<p class="i10"> Quand il veut s'égayer, asservir la nature.</p> +<p class="i10"> . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> +<p class="i18"> Les Naïades, sous milles images,</p> +<p class="i10"> Commencent à jour leurs divers personnages;</p> +<p class="i18"> Fleuves et vents, centaures, demi-dieux,</p> +<p class="i18"> Avec honneur prennent leurs places,</p> +<p class="i10"> Mufles, grenouilles, lynx, animaux odieux.</p> +<p class="i10"> Mais embellis par l'or dont ils brillent aux yeux,</p> +<p class="i18"> Avec leur hideuses grimaces,</p> +<p class="i18"> Font l'aspect le plus gracieux,</p> +<p class="i18"> Lorsqu'au milieu de cette scène,</p> +<p class="i18"> A force de contorsions,</p> +<p class="i18"> Et de feintes convulsions,</p> +<p class="i18"> Les Naïades, perdant haleine,</p> +<p class="i18"> Se précipitent à grands flots,</p> +<p class="i10"> conduites avec elle au vaste sein des mers,</p> +<p class="i10"> Elles vont, de leur roi célébrant la puissance,</p> +<p class="i18"> Répandre dans tout l'univers</p> +<p class="i10"> Les beautés de Saint-Cloud et sa magnificence.</p> +</div></div> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/007a.png"><br><b>Fête de Saint-Cloud.--Le Mirliton. Dessin allégorique par +J.-J. Grandville.</b></p> + +<p>Cette bruyante poésie fut composée à l'époque où <span class="sc">Monsieur</span>, frère du roi, +propriétaire de Saint-Cloud, voulant satisfaire l'impatience +qu'éprouvait la ville d'admirer les merveilles de cette résidence, +décida que les eaux de Saint-Cloud joueraient tous les jours, ce qui lui +valut d'être inondé de pièces du vers semblables à celles qu'on vient de +lire. On a certes raison de dire que la bonté, sur la terre, est parfois +bien mal récompensée.</p> + +<p>Voulez-vous maintenant de la prose, des détails techniques? En voici:</p> + +<p>La fameuse chute d'eau artificielle de Saint-Cloud forme deux cascades, +la première du dessin de Lepautre, la seconde due à Mansard. La haute +cascade (celle de Lepautre) a 108 pieds de face sur autant du pont +jusqu'à l'allée du Tillet, qui la sépare de la basse. Elle est décorée +au sommet de deux figures colossales représentant la Saône et la Marne; +celles qu'on voit à demi couchées sur la balustrade sont la Seine et la +Loire. Aux extrémités sont placés Hercule et différentes statues de +Faunes.</p> + +<p>La basse cascade, située à la suite de la limite, est plus vaste que +celle-ci. Elle a 270 pieds de longueur sur 96 de largeur et ne consomme +pas moins de 3,700 muids d'eau à l'heure. Les eaux tombent dans un canal +bordé de deux palissades de charmilles et de bois, orné de statues +jusqu'à l'allée <i>des Portiques</i>, où se tient la foire de Saint-Cloud.</p> + +<p>Placé sur la droite de la cascade, au milieu du grand bassin carré, le +jet d'eau, le plus extraordinaire qui existe au monde, s'élève à 80 +pieds au-dessus du niveau du bassin; il soulève à son orifice un poids +de 130 livres, et consomme ou plutôt expectore dix barriques d'eau à la +minute.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/007b.png"><br><b>La Lanterne de Diogène.</b></p> + +<p>Telles sont les principales merveilles de ce parc, dont les ombrages +rappellent tant de souvenirs. Les évoquerons-nous? Il y aurait là +matière à plus d'une digression élégiaque et rétrospective. C'est à +Saint-Cloud que le coup de poignard de Jacques Clément éteignit la race +des Valois et mit les Bourbons sur le trône. C'est à Saint-Cloud que +retentit ce cri funèbre immortalisé par l'oraison de Bossuet: «Madame se +meurt! Madame est morte!» C'est à Saint-Cloud que le jeune vainqueur de +l'Égypte et de l'Italie posa son pied victorieux sur la tribune +législative et que «ce fils de la liberté détrôna sa mère,» comme a dit +M. Casimir Delavigne. C'est de Saint-Cloud, enfin, qu'une autre +tentative de même nature, mais moins heureuse, vint soulever Paris et se +briser contre les barricades de Juillet. Que de leçons et quel beau +texte à moraliser d'importance! Mais graves enseignements ne sont point +notre fait. Nous sommes à la fête, non à la tribune; nous serions mal +venu à invoquer Clio et à prendre un ton solennel à propos de foire et +de mirliton. Laissons donc là ces grands souvenirs historiques: quelques +détails sur les principales fêtes que Saint-Cloud a vu célébrer seront +beaucoup plus de saison.</p> + +<p>Mais auparavant nous ne pouvons résister au désir de raconter comment +Saint-Cloud fut érigé en résidence princière et avec quelle habileté +Mazarin sut acquérir à peu de frais pour Louis XIV cette magnifique +habitation. L'anecdote est fort peu connue et mérite assurément de +l'être. Toute la finesse, tranchons le mot, toute la rouerie du +cardinal-ministre y apparaît sous son plus beau jour, et l'on y retrouve +trait pour trait le subtil Mazarin de la Fronde. Voici l'histoire.</p> + +<p>Le roi ayant exprimé l'intention d'acheter une maison de plaisance pour +M. le duc d'Orléans, le cardinal jeta les yeux sur celle d'un gros +partisan située à Saint-Cloud, et qui était d'une étendue immense et +d'une grande beauté: aussi revenait-elle à près d'un million à celui qui +en était propriétaire. Mazarin alla un jour la visiter, et, tout en en +louant la magnificence, il dit au financier: «Voilà une maison qui, sans +mentir, doit vous couler au moins douze cent mille livres?--Oh! +monseigneur, que dites-vous là? répondit le Tucaret, qui ne se souciait +point d'avouer le chiffre de ses richesses, je ne suis point assez +opulent pour consacrer à mes plaisirs une somme aussi +considérable,--Combien donc cela vous coûte-t-il? reprit le cardinal; je +gagerais que vous n'en êtes pas quitte à moins de deux cent mille +écus.--Non, monseigneur, dit le traitant; je ne suis certes point en +état de faire une si grosse dépense.--Serait-ce par hasard, répondit +Mazarin, que la maison ne vous coûte pas au delà de cent mille +écus?--Vous l'avez dit, monseigneur; c'est là justement le prix,» +s'écrie le financier, croyant avoir dupé le. ministre par ce gros +mensonge. Mazarin sourit, ne dit mot, et le lendemain il envoya au +partisan trois cent mille livres, en lui mandant que le roi désirait +acquérir sa maison pour M. le duc d'Orléans. La somme fut remise au +traitant par un notaire, qui apportait le contrat de vente tout dressé. +Force. fut bien au financier-châtelain de s'exécuter et de céder au roi +sa magnifique maison pour le tiers au plus de sa valeur.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/008a.png"><br><b>Les Grandes Eaux de Saint-Cloud.</b></p> + +<p>L'habitation et ses dépendances furent aussitôt livrées à Lepautre, à +Mansard, à Girard, à Le Nôtre, qui en firent la majestueuse résidence +que vous savez.</p> + +<p>Les premières réjouissances qui suivirent cette métamorphose, furent une +fête, «où le roi, disent les journaux du temps, vint à Saint-Cloud, +accompagné de Marie-Thérèse et d'Anne d'Autriche, sur une galiote +très-galamment ornée. Monsieur le traita, ajoutent-ils, avec une +magnificence extraordinaire; la bonne chère fut accompagnée de délicieux +concerts et du divertissement d'une comédie française dans le jardin, +éclairé par un grand nombre de lustres. Les bords de la rivière, +couverts de batelets décorés, étaient occupés par des fanfares, des +trompettes et des tambours.»</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/008b.png"><br><b>Le Retour de Saint-Cloud.</b></p> + +<p>Le 12 août 1660, un grand bal donné à Saint-Cloud est le prélude de +l'union de Monsieur et de madame Henriette d'Angleterre. Dès lors, cette +résidence devient un lieu de délices; ce ne sont plus dans ses jardins +que fêtes, spectacles et concerts, jusqu'au moment où, dans les salles +du château, retentit le cri de mort et de douleur que nous avons cité +plus haut.</p> + +<p>Mais aucun deuil n'est éternel. Le 11 août 1672, les jardins de +Saint-Cloud s'illuminent de nouveau pour la fête splendide offerte par +Monsieur au roi, à l'occasion de son second mariage avec la princesse de +Bavière. Les fêtes recommencent pour la naissance du duc de Valois et +pour le baptême du duc de Chartres, qui fut depuis régent de France.</p> + +<p>En 1677, l'inauguration de la galerie d'Apollon, peinte par Mignard, +donne lieu à une nouvelle fête, sur les bombances de laquelle un poète +de l'époque nous a légué, entre autres détails, les suivants:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Trois services rendaient cette table agréable.</p> +<p class="i14"> Onze plats à chacun, avec profusion,</p> +<p class="i14"> Furent servis par ordre et sans confusion,</p> +<p class="i14"> De gibier et poisson on y vit l'abondance;</p> +<p class="i14"> On servit les desserts avec magnificence.</p> +<p class="i14"> . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> +<p class="i14"> A chacun des repas que fit notre grand roi,</p> +<p class="i14"> De tous ses ennemis la terreur et l'effroi,</p> +<p class="i14"> La troupe de Monsieur chatouilla ses oreilles</p> +<p class="i14"> Au son des violons, en jouant à merveilles.</p> +<p class="i14"> On y donna trois bals où l'on dansa des mieux.</p> +<p class="i14"> L'éclat des diamants éblouissait les yeux.</p> +<p class="i14"> . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> +<p class="i14"> On fit tous ces trois bals en neuf appartements;</p> +<p class="i14"> Enfin tous les plaisirs furent doux et charmants.</p> +<p class="i14"> Tout le monde admira la grâce sans égale</p> +<p class="i14"> Et les puissants attraits de la maison royale.</p> +</div></div> + +<p>En 1686, nouvelle fête à Saint-Cloud pour célébrer le succès de +l'opération de la fistule pratiquée au roi par le chirurgien Félix. +Cette fête (l'espace nous manque pour la décrire) a trouvé aussi un +historien dans le sieur Laurent, de bibliothèque du roi, lequel raconte +agréablement</p> + +<p class="mid"> + Que Félix, trop heureux fit en perfection<br> + La fatale opération. +</p> + +<p>Toutes ces fêtes avaient été offertes exclusivement à la cour; mais, en +1743, le duc d'Orléans, grand-père du roi actuel, celui qu'on avait +surnommé le <i>Roi de Paris</i>, donna à Saint-Cloud une grande fête où tout +le monde fut admis. Il y eut spectacle pour les princes, spectacle pour +la noblesse, et enfin spectacle pour le peuple. On eût dit ce jour-là, +racontent les mémoires du temps, que l'Olympe était descendu sur la +terre. On ne rencontrait dans le parc que Faunes, Sylvains. Naïades, +Hamadryades; partout des concerts, partout des tables gratuites servies +en abondance; enfin, tous les Parisiens, qui étaient accourus en foule à +ces merveilles mythologiques, trouvèrent, le soir, des tritons +complaisants et désintéressés qui les reconduisirent dans la grande +ville sur des bateaux préparés aux frais du duc d'Orléans.</p> + +<p>Mais, sous aucun règne, Saint-Cloud ne fut le théâtre de si nombreuses +et de si brillantes fêtes que sous l'Empire. Napoléon affectionnait, +comme l'on sait, cette résidence, sans doute en souvenir et en +reconnaissance de ce qu'au 18 brumaire elle avait élu le berceau de sa +puissance impériale. Il l'habitait presque continuellement, et la +plupart des grandes fêtes de cette prestigieuse époque ont été données à +Saint-Cloud, Nous citerons, entre autres, celles qui célébrèrent le +baptême du fils aîné de la reine Hortense, dont l'Empereur avait d'abord +le dessein de faire son héritier, la fête du mariage de Napoléon avec +Marie-Louise, et enfin celle qui suivit le 15 août 1811, la naissance du +roi de Rome. Une pompe vraiment féerique présida particulièrement aux +apprêts de cette dernière. A la chute du jour, le palais et le jardin +s'illuminèrent tout à coup comme par enchantement.--Ce fut, dit +l'historien de cette résidence, une véritable forêt enchantée; chaque +arbre semblait transformé en un bouquet de diamants, en une girandole de +pierreries; les cascades roulaient, au milieu des flammes, des eaux +étincelantes de mille couleurs; le ciel était éclairé de feux qui se +croisaient dans les airs avec une éblouissante rapidité; le canon de +l'artillerie impériale se mêlait à cette artillerie artificielle; des +orchestres animaient partout les danses et les plaisirs; une foule +immense inondait les parcs et les bosquets... Tout à coup éclate un +orage épouvantable; le tonnerre gronde, la pluie tombe par torrents, et +l'éclair qui sillonne la nue est la seule lueur qui survive aux +splendeurs fantasmagoriques de cette fête impériale.</p> + +<p>La superstition populaire vit dans cette brusque interruption de la fête +un sinistre présage. Elle ne se trompait pas: car, à quatre ans de là, +les alliés occupaient la résidence favorite de l'Empereur, et le prince +de Schwarzemberg donnait dans le parc de Saint-Cloud une dernière fête +qui est restée tristement célèbre entre toutes.</p> + +<p>Détournons nos yeux de ce tableau, et revenons à la fête du jour. Nous +avons vu la grande cascade et le jet d'eau qui en sont le principal +ornement, comme ils l'avaient été de toutes celles dont l'énumération +précède. Gravissons maintenant le parc et allons visiter, sur le plateau +qui le domine, le fameux monument renouvelé des Grecs, que l'on désigne +sous le nom de <i>Lanterne de Diogène</i>. Voici, en abrégé, l'historique de +cette curiosité, à la fois locale et exotique. M. de Choiseul avait +rapporté de ses voyages en Grèce le modèle en plâtre du monument +athénien que les archéologues nomment <i>la lanterne de Démosthènes</i>, et +qui figure à l'Acropole. Le plâtre fut imité en terre cuite par les deux +frères Trabocchi, avec une grande perfection. Ce travail, qui fixa +l'attention universelle à l'Exposition de l'an XI, valut à ses auteurs +une médaille d'argent. Napoléon le fit transporter à Saint-Cloud et +dresser sur un obélisque élevé par M. Fontaine, au lieu où figurait +jadis le belvédère, sur le point culminant du parc; seulement, lois de +la mise en place de cette contrefaçon de l'antique, on substitua au nom +primitif du monument celui de <i>Lanterne de Diogène</i>. Cette métonymie +n'eut vraisemblablement d'autre but que de flatter l'Empereur: les +courtisans, qui déjà pullulaient à Saint-Cloud, n'avaient garde de +laisser échapper une si belle occasion d'insinuer finement que Diogène +avait enfin trouvé dans cette résidence l'homme qu'armé de sa lanterne, +il cherchait depuis si longtemps. Nous ne nous arrêterons point à +discuter le mérite de cette ingénieuse allégorie; seulement, nous avons +peine à croire que Napoléon eût pu être l'<i>homme</i> de celui pour qui +Alexandre n'avait été qu'un importun et un <i>parasol</i> incommode.</p> + +<p>Lorsqu'il passait la nuit à Saint-Cloud, la lanterne de Démosthènes ou de +Diogène allumée était un phare qui, vu de Paris, annonçait à ses +habitants la présence de l'Empereur au palais de cette résidence. On +arrive par un escalier tournant jusqu'à cette façon de kiosque ou +d'observatoire, d'où l'oeil embrasse un immense panorama que termine +Paris à l'horizon, et sur les premiers plans duquel se détache, comme +une ceinture verdoyante, ce parc où, comme l'a dit Marie-Joseph Chénier +dans sa belle pièce de <i>la Promenade à Saint-Cloud</i>,</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> De ces bois toujours verts les masses imposantes,</p> +<p class="i14"> Ces jardins prolongés qui bordent les coteaux,</p> +<p class="i14"> Et qui semblent de loin suspendus sur les eaux.</p> +</div></div> + +<p>A tout prendre, la magnificence de ce coup d'oeil nous paraît être le +grand mérite monumental de la lanterne en question. Elle montre mieux +qu'un homme: elle montre la nature sous l'un de ses plus beaux, de ses +plus riches aspects, et Diogène lui-même oublierait un instant sa +recherche toujours déçue, s'il était appelé à jouir de cet admirable +coup d'oeil.</p> + +<p>Mais pendant nos pérégrinations historiques dans le parc, les ombres +sont lentement descendues des collines. Voici la nuit. Déjà j'entends le +mirliton qui résonne dans la grande allée des portiques. C'est l'instant +le plus brillant, le plus solennel de la fête. Les arbres du parc +s'illuminent; les orchestres forains retentissent; les saltimbanques +s'égosillent; les monstres s'agitent dans leurs tanières de sapin et de +toiles peintes; ils ont ordre de pousser des hurlements féroces afin de +fasciner plus sûrement la foule. Les boutiques de jouets d'enfants, de +macarons, de sucre-d'orge, mais surtout, mais partout, mais toujours, de +mirlitons, ornent leurs devantures d'un brillant éclairage de quatre +chandelles des six. Aimez-vous la danse? voici le bal de l'Étoile et +celui de Morel qui vous ouvrent leurs portes et vous convient à des +rigodons échevelés.--Avez-vous besoin de remonter votre ménage? Notre +vieille amie, madame Leroy, va vous en fournir les moyens. Prenez des +billets à la loterie qu'elle fait tirer incessamment à son innombrable +clientèle. Moyennant dix billets de dix centimes chacun, vous serez +bien malheureux si vous ne gagnez pas au moins une petite lasse de cinq +sous. Nous connaissons des gens qui ne s'approvisionnent de vaisselle +que chez madame Leroy. Sa porcelaine n'est pas précisément de Sèvres; +elle est de Saint-Cloud; mais qui ne sait que Saint-Cloud et Sèvres, +c'est tout un?</p> + +<p>Cependant le mirliton fait retentir les airs de toutes les mélopées +imaginables, depuis <i>Malbrouck s'en va-t-en guerre, mirliton, ton-ton +mirontaine, le Bon roi Dagobert, au Clair de la Lune, J'ai du bon +Tabac</i>, et autres motifs populaires jusqu'au grand air des Puritains et +de l'ouverture de Guillaume-Tell. C'est au son de ce formidable +pot-pourri que se termine la fête. Il serait à désirer pour les oreilles +quelque peu sensibles qu'il put prendre fin avec elle, mais les accords +très-peu parfaits résultant de la combinaison des divers <i>cantabile</i> +ci-dessus se prolongent jusque par delà l'heure du départ, hélas! et +même celle du retour. Les échos de la rue Saint-Lazare en frémissent; la +Chaussée-d'Antin assourdie croit que Paris est appelé au triste sort de +Jéricho, et plus d'un mirliton traîtreusement importé jusque dans le +sein des familles justifie déplorablement par son ramage, les jours +suivants, cet axiome qu'il n'y a jamais de bonne fête sans lendemain.</p> +<br><br> + +<h2>Romanciers contemporains</h2> + +<h3>CHARLES DICKENS. (Voir p. 26)</h3> + +<h4>ARRIVÉE A NEW-YORK.</h4> + +<h4>UNE NOUVELLE CONNAISSANCE.</h4> + +<p>Une légère agitation s'était fait sentir sur la plage même de la terre +de l'indépendance. Un alderman avait été élu à New-York la veille; ce +qui n'avait pas peu aiguillonné la sensibilité des partis, les amis du +candidat vaincu, ayant jugé à propos d'appuyer les immortels principes +de la Pureté d'Élection et de la Liberté des votes en cassant un petit +nombre de bras et de jambes, et en traquant de rue en rue un gentleman +suspect, dans le bénévole dessein de lui fendre le nez. Ces +gentillesses, folâtres écarts de l'imagination populaire, n'avaient +cependant rien d'assez saillant pour qu'on s'en souvînt encore après le +repos d'une nuit, si les étincelles ne s'en fussent rallumées +pétillantes au souffle vivifiant de la publicité. La nouvelle était déjà +proclamée, avec de perçantes clameurs, par une nuée de petits crieurs +qui s'étaient abattus, non-seulement dans tous les carrefours, dans +toutes les ruelles de la ville, sur son port, sur ses quais, mais qui, +du tillac à la quille, avaient envahi, avant qu'il touchât terre, le +bateau à vapeur, pris d'assaut par cette légion de hardis petits +citoyens.</p> + +<p>«Ici! ici! voilà le <i>Tranche-au-Vif</i> de New-York! vociférait +l'un.--Voici le dernier numéro du <i>Sicaire</i> de New-York, criait +l'autre.--Lisez, lisez le <i>Pilori</i> du jour! hurlait un troisième.--Voilà +l'<i>Inquisiteur</i> du matin!--Voilà le dernier numéro du <i>Mouchard des +Familles!</i>--Demandez, demandez l'<i>Espion domestique!</i>--Demandez le +<i>Rowdy</i> de New-York! --Demandez le <i>Vautour!</i>--Voici le <i>Charivari</i> des +États-Unis!--Tous les papiers de New-York, du premier au dernier! +Demandez, demandez!</p> + +<p>--Ici vous trouvez le compte-rendu de l'échauffourée patriotique d'hier, +de l'émeute <i>Locofoco</i> (2), qui a remouché les whigs d'importance, et le +récit véridique du procès des yeux pochés et enfoncés des boxeurs de +l'Alabama, et l'histoire exacte du très-intéressant <i>douel</i> aux +couteaux-poignards (3) de Bowie, de l'État d'Arkansas.--Voilà, voilà les +nouvelles commerciales, les dernières modes et les derniers cours! +Demandez, demandez!</p> + +<blockquote>Note 2: Ce sobriquet, donné au parti ultra-démocratique, et qu'il a +accepté en Amérique (connue en France les Jacobins se firent nommer du +nom de sans-culotte, qui leur avait été donné par mépris), a une origine +assez obscure. On prétend que dans une assemblée mémorable du parti, les +fenêtres étant ouvertes. un coup de vent éteignit les lumières, qui +furent rallumées à l'aide d'allumettes nommées <i>locofoco matches</i>. Ce +nom fut alors appliqué par les whigs au parti ultra-populaire, qui s'en +pare comme d'un titre.</blockquote> + +<blockquote>Note 3. Le duel avec les couteaux de Bowie est quelque chose de +terrible. Ce Couteau, dont la lame recourbée et à double tranchant est +large comme la main, donne la mort presque à coup sûr. L'inventeur de +cette arme funeste, Bowie, est mort, tué par un de ses propres +couteaux.</blockquote> + +<p>--Voici le <i>Pilori!</i> hurlait-on d'autre part, le <i>Pilori</i> de New-York! +Voici un des douze mille numéros du <i>Pilori</i> de ce jour! Lisez, lisez +les derniers cours de la Bourse et des marchés, et toutes les nouvelles +du port! Lisez quatre colonnes de correspondance de la province, avec le +récit détaillé du <i>raout</i> de la nuit dernière chez mistress White, et +les observations particulières et anecdotiques du rédacteur sur toutes +les grandes dames et beautés célèbres de New-York rassemblées à ce +bal.--Voilà, voilà le <i>Pilori!</i> Demandez un des douze mille numéros du +<i>Pilori</i> du jour: vous y verrez toute la coterie de Wall-Street, et +toute la cabale de Washington en plein pilori.--Lisez, lisez le récit +exact d'un grave délit commis par le secrétaire d'État dans la huitième +année de son âge, communication obtenue à grands frais de sa nourrice. +Voilà, voilà le <i>Pilori!</i> Achetez un des douze mille numéros de ce jour +du <i>Pilori</i> de New-York. On y voit une colonne entière des noms en +toutes lettres des citadins de New-York, leur conduite en +regard!--Voici, voici l'article du <i>Pilori</i> sur le juge qui l'avait fait +assigner comme pamphlétaire, son hommage au jury indépendant qui ne l'a +point condamné, et l'énumération de ce qui, au cas contraire, menaçait +les jurés.--Voilà, voilà le <i>Pilori!</i> toujours prêt, toujours prompt, +toujours à l'affût! Achetez le premier journal des États-Unis; achetez +un des douze mille numéros du <i>Pilori</i> du jour, tout frais sortant de la +presse et encore en tirage. Demandez, demandez le <i>Pilori</i> de New-York!»</p> + +<p>--C'est à travers ces organes éclairés et progressifs que les +bouillonnantes passions de ma patrie se font jour, dit une voix presque +à l'oreille de Martin.</p> + +<p>Celui-ci se retourna involontairement, et vit debout, à son coude, un +quidam au teint pâle, aux joues creuses, ayant des cheveux noirs et de +petits yeux clignotants, dont la singulière et douteuse expression +tenait de l'humoriste et du dédaigneux, pouvait, sur plus ample examen, +passer pour une heureuse combinaison de ruse, de vulgarité et de +suffisance. La physionomie du personnage empruntait un surplus de +gravité à son chapeau à larges bords, tandis que ses bras, +majestueusement croisés, prêtaient à sa tournure quelque chose de plus +imposant. Le costume néanmoins pouvait paraître mesquin; La redingote +bleue du monsieur descendait jusqu'à la cheville, cachant de courts et +larges pantalons de même couleur, et un jabot fripé s'échappait, non +sans prétention, de son vieux justaucorps de buffle. Ainsi accoutré, +moitié appuyé, moitié assis sur le rebord du bateau à vapeur, ses larges +pieds se croisant devant lui, et sa grosse canne à fort pommeau de métal +et ferrée du bout suspendue à son poignet par un cordon à glands, le +gentleman cligna de l'oeil droit, pinça le coin de la bouche, et répéta +d'un air profond:</p> + +<p>«C'est à travers ces organes éclairés et progressifs que les +bouillonnantes passions de ma patrie se font jour!»</p> + +<p>Le monsieur regardait Martin, qui, ne voyant personne auprès de lui pour +répondre à l'allocution, s'inclina, et dit:</p> + +<p>«C'est une allusion à...</p> + +<p>--Au palladium de nos libertés; à ce qui fait la terreur de l'oppression +étrangère, monsieur!» répliqua l'Américain, indiquant, du bout de son +bâton, un des jeunes crieurs de journaux, garçon borgne et d'une rare +malpropreté. «Je fais allusion, dis-je, à ce qui nous attire +l'admiration et l'envie du monde entier, monsieur, à ces hardis +propagateurs des lumières, hérauts de la civilisation humaine! +Permettez-moi, monsieur, ajouta-t-il en appuyant le fer de sa canne sur +le pont, de l'air d'un homme avec lequel on ne badine pas, permettez-moi +de vous demander ce que vous pensez de ma patrie.</p> + +<p>--N'ayant pas, comme vous voyez, touché terre encore, répliqua Martin, +je suis assez mal préparé à répondre à cette question.</p> + +<p>--Fort bien, dit l'Américain: puis désignant du bout de sa canne les +vaisseaux amarrés dans le port, et enveloppant l'air et l'eau dans son +geste grandiose; je parierais même, ajouta-t-il, que vous étiez assez +mal préparé à contempler d'aussi brillants symptômes de notre prospérité +nationale!</p> + +<p>--En vérité, je ne sais, dit Martin; mais si; je pense que si.»</p> + +<p>L'Américain cligna de l'oeil d'un air fin, et affirma que cette manière +politique de répondre ne lui déplaisait point.</p> + +<p>«C'était chose naturelle,» ajouta-t-il.--En sa qualité de philosophe, il +aimait à observer les préjugés humains sous toutes leurs faces.</p> + +<p>«Je vois, monsieur,» poursuivit-il, inspectant les passagers d'un regard +qu'il ramena ensuite vers Martin en posant son menton sur la pomme de sa +canne: «je vois; vous avez apporté la cargaison ordinaire de misère, de +pauvreté, d'ignorance et de crimes, et vous venez vous en décharger dans +le sein de la grande république. Fort bien, monsieur; qu'ils accourent, +qu'ils viennent à toutes voiles de l'extrémité du vieux monde! Quand les +vaisseaux sont sur le point de sombrer, les rats les quittent, dit-on. +Il y a de la vérité dans cet axiome, à mon avis.</p> + +<p>--Le vieux navire pourra tenir la mer encore un an ou deux, à ce que +j'espère,» dit Martin, laissant échapper un sourire, provoqué moins par +le discours que par la bizarre emphase de l'orateur, qui, glissant sur +les mots d'une certaine étendue, insistait sur les autres, comme si, les +premiers étant de taille à se tirer d'affaire eux-mêmes, il n'eût en à +s'inquiéter que des monosyllabes.</p> + +<p>«L'espérance, du moins le poète l'affirme, est la nourrice des jeunes +désirs, monsieur, fit observer le gentleman; et cependant j'ai peine à +croire qu'elle mène à bien les vôtres.</p> + +<p>--C'est au temps à répondre,» répliqua Martin. L'Américain hocha la +tête, et reprit au bout d'un moment:</p> + +<p>«Comment vous nommez-vous, monsieur?»</p> + +<p>Martin dit son nom.</p> + +<p>«Quel âge avez-vous, monsieur?»</p> + +<p>Martin dit son âge.</p> + +<p>«Votre profession, monsieur?»</p> + +<p>Martin déclara qu'il était architecte.</p> + +<p>«Et votre destination, quelle est-elle? poursuivit le gentleman.</p> + +<p>--Réellement, répondit Martin en riant, je ne saurais vous satisfaire à +cet égard, ne la connaissant pas moi-même.</p> + +<p>--Oui-da! reprit-il.</p> + +<p>--Vraiment, non,» dit Martin.</p> + +<p>Le monsieur passa sa canne sous son bras gauche, et, après avoir examiné +le jeune Anglais avec plus d'attention qu'il n'avait encore eu le loisir +de le faire, il étendit sa main, secoua celle de Martin, et dit:</p> + +<p>«Je me nomme le colonel Diver, monsieur, et je suis l'éditeur du <i>Rowdy</i> +(4). journal de New-York.»</p> + +<blockquote>Note 4: Ce mot veut dire tapageur de bas étage.</blockquote> + +<p>Martin reçut la communication avec le respect dû au ton de l'annonce.</p> + +<p>«Le <i>Rowdy</i> de New-York, monsieur, reprit le colonel, comme vous ne +l'ignorez pas, je présume, est l'organe de l'aristocratie en cette +ville.</p> + +<p>--Ah! ah! il y a une aristocratie dans ce pays? demanda Martin; et de +quoi se compose-t-elle?</p> + +<p>--D'intelligence, monsieur, répliqua le colonel, d'intelligence et de +vertu, et de ce qui ne peut manquer d'en être la conséquence naturelle +dans cette république, d'argent, monsieur.»</p> + +<p>Ce renseignement enchanta Martin, qui se tenait pour assuré que si +l'intelligence et la vertu menaient droit à la fortune, il ne pouvait +manquer de devenir bientôt riche capitaliste. Il allait exprimer la joie +que lui donnait cette nouvelle, lorsqu'il fut interrompu. Le capitaine +du vaisseau venait saluer le colonel, et voyant sur le pont un étranger +bien mis (le jeune homme avait rejeté en arrière son manteau), il lui +donna aussi une poignée de main, à l'inexprimable soulagement de Martin, +qui, en dépit de la suprématie reconnue de l'intelligence et de la vertu +en cette heureuse contrée, aurait été blessé au coeur en paraissant +devant le colonel Diver dans l'humble attitude d'un passager de l'avant.</p> + +<p>«Eh bien! <i>capitaine?</i> dit le colonel.</p> + +<p>--Eh bien! colonel! cria le capitaine, vous avez une mine de prospérité; +à peine si je pouvais vous remettre, en vérité.</p> + +<p>--Une bonne traversée, <i>capitaine?</i> demanda le colonel prenant l'autre à +part.</p> + +<p>--Oui vraiment! une magnifique traversée, une vraie joute, dit ou plutôt +chanta le capitaine avec l'accent du terroir, vu le temps!</p> + +<p>--Vraiment? reprit le colonel.</p> + +<p>--Vrai comme je vous le dis, répondit le capitaine; je viens justement +d'envoyer un mousse porter à votre bureau, colonel, la liste des +passagers.</p> + +<p>--N'auriez-vous pas sous la main quelque autre de ces petits +commissionnaires, capitaine? demanda le colonel d'un ton qui frisait le +reproche.</p> + +<p>--Je le crois certes bien, que j'en ai. Nous en trouverions une douzaine +s'il vous les fallait, colonel.</p> + +<p>--Il suffirait d'un, je présume, pour porter jusqu'à mon bureau une +douzaine de bouteilles de Champagne, et observer le colonel d'un air +distrait. Une traversée des plus rapides, disiez-vous?</p> + +<p>--Des plus rapides, affirma le capitaine.</p> + +<p>--Mon bureau n'est pas loin, comme vous savez, poursuivit le colonel. Je +suis ravi que votre passage ait été si prompt, capitaine. Au cas où vous +seriez à court de chopines, ne vous en inquiétez pas; votre mousse, en +faisant le trajet deux fois au lieu d'une, portera tout aussi bien les +vingt-quatre pintes. La traversée était de premier ordre, capitaine? Eh?</p> + +<p>De la plus in...imaginable rapidité, dit le marin.</p> + +<p>--Nous boirons à votre bonne fortune, capitaine. Vous pourrez, chemin +faisant, me prêter le tire-bouchon et une demi-douzaine de verres, si +bon vous semble. Quelles que soient les tempêtes que les éléments +soulèvent contre le noble et rapide paquebot de ma patrie, contre le bon +voilier, <i>le Screw</i>, monsieur, dit le colonel se tournant vers Martin et +dessinant un victorieux paraphe sur le pont avec le bout de sa canne, la +traversée d'allée et de venue n'est pour lui qu'une course.»</p> + +<p>Le capitaine, qui avait pour le moment le <i>Pilori</i>, attablé dans une de +ses cabines, mangeant à bouche que veux-tu, et dans l'autre l'aimable +<i>Tranche-au-Vif</i> buvant à se coucher sous la table, prit cordialement +congé de son ami et patron le colonel, et se hâta d'aller expédier le +Champagne, bien convaincu (ainsi qu'on le vit peu après) que s'il +hésitait à se concilier les bonnes grâces de l'éditeur du <i>Rowdy</i>, +l'illustre potentat le dénoncerait en gigantesques capitales à la +vindicte publique, lui et son navire, avant qu'il fût plus vieux d'un +jour, et s'en prendrait au besoin à la mémoire de feu sa mère, enterrée +depuis environ vingt ans.</p> + +<p>Le colonel se trouvant seul alors avec Martin, l'arrêta au moment où +celui-ci se disposait à s'éloigner, et lui offrit, comme à un Anglais +étranger dans New-York, de lui faire connaître la ville, et de le +présenter, au cas où la chose lui conviendrait, dans une pension +bourgeoise du meilleur ton. Avant tout, il sollicita, comme il dit, +l'honneur de la compagnie du voyageur au bureau du <i>Rowdy</i>, où il +prétendait lui faire goûter une bouteille d'un Champagne tout récemment +importé d'Europe.</p> + +<p>Le tout était si obligeant, si hospitalier, que, malgré sa répugnance à +commencer la journée par une libation, Martin accepta. Enjoignant donc à +Mark, encore tout absorbé par la pauvre femme et ses trois enfants, d'en +finir au plus tôt, de se faire livrer les bagages, et d'aller attendre +ses ordres au bureau du <i>Rowdy</i>, Martin accompagna son nouvel ami.</p> + +<p>Ils se frayèrent un chemin de leur mieux, à travers la triste foule +d'émigrants qui encombraient le débarcadère: groupés autour de leurs +lits, de leurs malles, ayant sous eux la terre nue, et au-dessus le +ciel, les malheureux semblaient tombés d'une autre planète, tant ce +Nouveau-Monde leur était étranger. Martin et son compagnon n'en +poursuivirent pas moins leur route le long d'une rue bruyante, bordée, +d'un côté, par les quais et le port; et, de l'autre, par une éternelle +rangée de maisons et de magasins à couleur tranchante, d'un rouge +brique, ornés de plus d'enseignes noires avec lettres blanches, et de +plus d'enseignes blanches avec lettres noires, que Martin n'en avait vu +de sa vie dans cinquante fois cet espace. Ils tournèrent le coin d'une +rue étroite, puis d'une autre, d'une autre encore, jusqu'à ce qu'enfin +ils atteignissent une maison sur laquelle se lisait en caractères +gigantesques: <i>Rowdy journal</i>.</p> + +<p>Le colonel, qui avait toujours marché une main sur son coeur, sa tête +oscillant d'un côté à l'autre, son chapeau rejeté en arrière, comme un +homme qu'oppresse le sentiment de sa propre grandeur, passa le premier; +et, gravissant un escalier étroit et sale, il introduisit l'étranger +dans une chambre à l'avenant. Des débris de journaux y faisaient +litière; épreuves et manuscrits gisaient pêle-mêle. Derrière un vieux +bureau vermoulu, sur une table à tréteaux, était assis un étrange +personnage; un tronçon de plume passé en travers de la bouche, tenant de +la main droite une paire d'énormes ciseaux, il coupait, rognait, +taillait une file de feuilles du <i>Rowdy journal</i>. Il y avait quelque +chose de si irrésistiblement comique dans le geste et dans l'expression, +que, tout en se sentant sous le feu du regard du colonel Diver, Martin +eut toutes les peines du monde à s'empêcher de rire.</p> + +<p>L'individu qui siégeait sur la table, coupant et tranchant le <i>Rowdy</i> au +vif, était un petit jeune homme imberbe, d'une pâleur maladive, qui +pouvait venir de l'intensité de ses méditations, mais aussi, sans nul +doute, de l'usage immodéré du tabac qu'il chiquait à ce moment-là même +avec une vigueur martiale. Son col de chemise était rabattu sur un ruban +noir faisant office de cravate, et ses cheveux plats,</p> + +<p class="mid"> Rare et frêle espérance,</p> + +<p>étaient non-seulement lisses et séparés sur le front, afin de ne rien +voiler de son aspect poétique, mais avaient été épilés çà et là: ce qui +expliquait le prodigieux développement de cet organe de la pensée. Il +avait ce genre de nez écrasé que le vulgaire se plaît à flétrir du nom +de «nez de carlin,» mais dont le bout retroussé marque un superbe dédain +des choses d'ici-bas; un duvet jaunâtre pointait sur sa lèvre +supérieure, si clair-semé en dépit des soins les plus assidus, qu'on +hésitait à y voir les prémices d'une moustache ou une trace récente de +pain d'épice, l'âge tendre du jeune adolescent permettant cette dernière +conjecture. Tout entier à sa besogne, chaque fois qu'il ouvrait et +fermait ses gigantesques ciseaux, il faisait à l'unisson, avec ses +mâchoires, un bruit des plus formidables.</p> + +<p>Martin décida en lui-même que ce devait être le fils du colonel Diver, +espoir de la famille, et future colonne du <i>Rowdy journal</i>. Il +commençait même à complimenter le père sur la précocité de son jeune +garçon, et sur le plaisir qu'il y avait à le voir jouer ainsi à +l'éditeur dans toute la naïveté de son âge, lorsque le colonel +l'interrompit au début de sa phrase, pour lui dire avec orgueil:</p> + +<p>«Mon collaborateur pour le département de la guerre, M. Jefferson Brick, +que j'ai l'honneur de vous présenter.»</p> + +<p>Martin tressaillit à cette introduction inattendue, et à l'idée de +l'irréparable bévue qu'il avait failli commettre.</p> + +<p>Evidemment charmé de l'effet qu'il produisait, M. Brick tendit la main à +l'étranger d'un air tout à fait protecteur et paternel, comme pour le +rassurer et lui montrer qu'il s'effrayait à tort, lui (Brick) ne lui +voulant, aucun mal.</p> + +<p>«Vous connaissez de réputation Jefferson Brick, à ce que je puis voir, +monsieur? reprit le colonel avec un sourire. L'Angleterre a entendu +parler de Jefferson Brick, l'Europe aussi. Voyons un peu: combien y +a-t-il que vous avez laissé l'Angleterre, monsieur?</p> + +<p>--Cinq semaines environ, dit Martin.</p> + +<p>--Cinq semaines, répéta le colonel d'un air pensif, comme il se hissait +à son tour sur la table et balançait ses longues jambes; alors, je puis +vous demander lequel des articles de M. Brick excitait à cette époque le +plus de fureur dans le parlement britannique et à la cour de +Saint-James?</p> + +<p>--Sur ma parole, dit Martin, je...</p> + +<p>--Je sais de bon lieu, monsieur, interrompit le colonel, que les cercles +aristocratiques de votre pays tremblent au seul nom de Jefferson Brick; +mais je désirerais apprendre de votre bouche, monsieur, lequel de ses +articles a asséné le coup de massue...</p> + +<p>--Aux cent têtes de l'Hydre de la Corruption rampant dans la poussière, +monstre terrassé, transpercé par le glaive de la Raison, et lançant +jusqu'à la voûte céleste son empourpré venin,» acheva M. Brick, se +coiffant d'un air farouche, d'une petite casquette de drap bien, à +visière vernissée, et citant son dernier article.</p> + +<p>--Une libation à la liberté! hein. Brick? souffla le colonel.</p> + +<p>--C'est de sang parfois qu'il la faut boire! s'écria le petit homme +prompt à la réplique; oui, de sang!» et, à ce mot, il referma sa +gigantesque paire de ciseaux avec un bruit aigre et discord, comme s'ils +faisaient écho et se rangeaient à son opinion sanguinaire.</p> + +<p>A ce moment critique, ces deux majestueux organes de la presse firent +une pause et regardèrent Martin dans l'attente d'une réponse.</p> + +<p>«Sur ma vie, dit ce dernier, qui avait repris sa froideur habituelle, je +ne saurais vous donner là-dessus le moindre renseignement, car la vérité +est que je...</p> + +<p>--Arrêtez!» s'écria le colonel, jetant un regard sombre à son +collaborateur chargé du département de la guerre, et hochant la tête à +chaque phrase. Je sais ce que vous allez nous dire. «Vous n'avez jamais +entendu parler de Jefferson Brick; vous n'avez jamais rien lu de lui; +vous ignoriez jusqu'à l'existence du journal <i>le Rowdy</i>; vous ne saviez +même pas quelle immense influence il exerce sur les cabinets de +l'Europe! c'est bien cela, n'est-ce pas? dites oui.</p> + +<p>--C'est certainement ce que j'allais répondre, reprit Martin.</p> + +<p>--Contenez-vous, Jefferson! dit le colonel gravement, n'éclatez pas!... +O Européens! quand ouvrirez-vous les yeux à la vérité? quand +sortirez-vous des ténèbres de l'erreur?... Sur ce, prenons un verre de +vin.» Tout en parlant, le colonel se laissa glisser au bas de la table, +et tira d'un panier derrière la porte une bouteille de Champagne et +trois verres.</p> +<br><br> + +<h2>MARGHERITA PUSTERLA.</h2> + +<p class="rig">Lecteur, as-tu souffert?--Non.<br>--Ce livre n'est pas pour toi.</p><br><br><br> + +<h3>CHAPITRE VIII.</h3> + +<h4>LES DÉSASTRES</h4> + +<p><span class="lef"><img alt="" src="images/30-01.png"></span><span class="sc">'assassin</span> de Rosalia, après avoir gagné le rivage, traversa +les ruines de Lecco, monument de la vindicte politique, et revit le bois +où il avait conçu le plan de la vengeance qu'il venait d'accomplir. Il +entra dans la citadelle, et, arrivé dans son appartement, il respira +comme un homme qui atteint le terme d'une route difficile; et, se jetant +sur son lit, il s'écria: «Enfin, je suis content.»</p> + +<p>Mais le contentement ne suit point le crime, même chez ceux qui ont le +plus endurci leur conscience. Les joies qu'il procure sont orageuses +comme l'enfer qui les enfante. Ramengo sentait sous lui sa couche se +hérisser d' aiguillons, et ses draps pesaient sur son corps comme un +linceul; ses membres agités se tordaient sur le lit; il voulait feindre +la tranquillité devant son propre coeur, et, fermant les yeux, il +essayait de dormir; mais lorsqu'il revenait à lui, il les sentait tout +grands ouverts, fixés sur des fantômes qui fascinaient sa vue. Ces +fantômes n'étaient point évoqués par la peur, mais ils lui +représentaient sa femme, son fils, au milieu de leurs angoisses. +Immobile, il les retrouvait au pied de son lit, à son chevet, à la porte +de sa chambre. Furieux de ne pouvoir les éviter, il s'efforçait de +trouver dans cet épouvantable spectacle une source d'atroces +jouissances. Il sauta à bas de son lit, courut au sommet de la tour; et +là, arrêtant ses regards étincelants sur le lac, ses noirs cheveux épais +sur ses tempes fiévreuses, d'une main tenant son épée, tandis que +l'autre se crispait sur les créneaux, on l'aurait pris pour une statue +placée en cet endroit pour orner l'édifice ou effrayer la vue, il secoua +enfin résolument la tête, et dit;</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/30-02.png"><br> + +<p>«Tu es là! là au milieu des eaux, femme maudite! Oh' pourquoi cette nuit +n'est-elle pas éternelle! pourquoi ne peut-elle ressentir autant de +tortures qu'elle m'en a fait souffrir depuis deux mois!»</p> + +<p>Puis il vit les ténèbres s'épaissir vers le couchant, et une nuée aussi +noire que la fumée d'une fournaise s'avancer en rasant le lac. Il prévit +la bourrasque, et il s'en réjouit; il s'en réjouit quand elle redoubla +de violence; chaque éclat du vent et de la foudre le transportait d'un +infernal plaisir, parce que, dans la frénésie de sa rage, il pensait que +sa femme en souffrirait. L'eau qui tombait du ciel le pénétrait tout +entier; le vent sifflait au travers de ses cheveux en désordre, et il ne +le sentait pas; il ne sentait que l'ardeur de la vengeance.</p> + +<p>Il ne cessa de regarder le lac qu'aux premières lueurs de l'aube. Il +sauta à cheval, et parcourut avec fureur le rivage pour s'assurer si, +par hasard, Rosalia n'avait point abordé, ou plutôt si la tempête +n'avait point rejeté là un cadavre, il ne vit rien, n'entendit parler de +rien. Au comble de son horrible joie, il espéra que son plan avait +complètement réussi, et que le lac s'était refermé sur la victime et sur +les traces de l'assassinat. Dans les premiers jours, il masqua ses +remords sous une activité fébrile; il envoya aux environs s'informer si +la tempête ou la crue des eaux n'avait mis personne en danger. Sous +prétexte de surveiller les manoeuvres de certaines bandes qui +infestaient la vallée Saint-Martin, il fit partir de divers côtés des +batteurs d'estrade, qui devaient lui rapporter exactement ce qu'ils +auraient entendu; mais personne ne lui parla d'une femme noyée. Il put +donc s'écrier; «Enfin, tu as rendu le dernier soupir! Puisse ton agonie +avoir été longue, aussi pleine d'angoisses que je le souhaite, et que tu +l'as mérité! Puissé-je un jour, comme j'ai joui de ta mort, jouir de +celle de ton infâme amant!»</p> + +<p>Si on a une idée de la puissance sans frein des gouverneurs militaires +en tout temps, et du désordre particulier de cette époque, où, pour +débrouiller un dédale inextricable d'affaires, on rendit un statut qui +défendait de rechercher les délits commis durant la guerre de Monza, +depuis le 1er novembre 1322 jusqu'au 11 décembre 1329, on comprendra +facilement comment personne ne demanda à Ramengo un compte juridique de +la disparition de Rosalia. A ses subalternes il imposa silence; avec ses +égaux il ne manqua ni de faux-fuyants ni de prétextes. Il répandit à +Lecco le bruit que Rosalia avait été à Milan, qu'elle s'était échappée +pour rejoindre ses parents dans l'exil; puis, enfin, qu'elle était +morte, ainsi que son enfant. Il feignit d'en être désespéré, et cacha +ainsi son crime sous d'impénétrables apparences, et garda son secret +aussi bien que le lac, son unique confident.</p> + +<p>Les années coururent. Après les événements que nous avons racontés, +Pusterla épousa Margherita Visconti. Ramengo, comme client de la +famille, assista aux pompes de la bénédiction nuptiale. A cette heure +sainte, où le coeur bat sur la frontière de deux vies, entre les désirs +du passé et les promesses de l'avenir, le bourreau de Rosalia se retraça +le moment où cette vierge pure avait juré de l'aimer. Il vit ensuite la +tendresse et la félicité répandre leurs fleurs sur les pas de +Margherita; une jalousie féroce s'empara de son âme lorsqu'il vit +Pusterla, cet ennemi abhorré, devenir l'époux d'une gracieuse enfant. Le +bonheur dont il fut témoin, et qui naissait au milieu de ces pures +affections domestiques, rouvrit, si jamais elle avait été fermée, la +blessure qu'il n'avait reçue, comme il le pensait, que des mains de +Pusterla. «Moi! disait-il, il m'a ravi une femme, un fils;--il a jeté +dans mon coeur les fureurs qui le dévorent... et il est au comble de la +félicité! Et quels charmes dans l'enfant que le ciel lui a donné! Oh! un +fils! si j'avais pu avoir un fils! quelles joies ineffables! quelles +riantes espérances! pouvoir aussi l'aimer, pouvoir éveiller aussi +l'envie! et je n'en aurai jamais, non, jamais! C'est lui qui en est +cause, et lui il a un fils, un enfant accompli, une femme, un modèle de +beauté et de vertu! Oh! puissé-je un jour troubler ces vives +jouissances! puissé-je porter à ses lèvres l'amertume du fiel dont il +m'a abreuvé!»</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/30-03.png"></p> + +<p>Il y a tant de souplesse dans la haine, qu'elle sait prendre jusqu'aux +apparences de l'amour. Soit que Ramengo se tût véritablement laissé +captiver par la vertu et les charmes de Margherita, démon épris d'un +ange; soit qu'il ne crût sa vengeance complète qu'autant qu'il aurait +rendu à Pusterla l'outrage qu'il prétendait en avoir reçu, il commença à +entourer Margherita de ses hommages; ses actions et ses paroles +respirèrent la flatterie, et n'eurent d'autre but que de lui faire +comprendre toute l'ardeur de sa passion: il poussa l'effronterie jusqu'à +la lui déclarer ouvertement. Margherita se sentait trop élevée au-dessus +de Ramengo, dont un secret instinct lui révélait la bassesse, +quoiqu'elle ne connût point les crimes qu'il avait commis, pour que les +grossières poursuites de cet homme troublassent sa tranquillité. Elle +garda un profond silence, et il lui parut que le mépris était le juste +châtiment de sa faute. Mais Ramengo n'était pas homme à s'avouer vaincu +après une première défaite; il s'animait de plus en plus, peut-être par +dépit, peut-être parce que, confiant dans son mérite comme ceux qui en +ont le moins, il espérait, avec de la persévérance, remporter une +victoire d'autant plus glorieuse qu'elle était plus difficile, en outre, +il avait fermement résolu de commencer ses vengeances contre Pusterla, +en déshonorant son lit; s'il n'y pouvait parvenir, il lui suffisait que +les apparences y fussent, et que la malignité du vulgaire, en condamnant +Margherita, troublât le sommeil de Franciscolo. «Cette femme, se +disait-il, n'est-elle donc point comme les autres femmes? Quelle est +celle qui n'agrée point l'hommage rendu à sa beauté? Oh! elle +succombera, elle succombera! que l'occasion se présente seulement.»</p> + +<p>L'occasion lui parut se présenter dans la circonstance que je vais dire.</p> + +<p>Bien qu'elle ne fût pas encore aussi commune qu'elle le devint depuis +dans le seizième, siècle et dans le siècle suivant, l'opinion courait +alors qu'un homme pouvait pactiser avec les esprits infernaux, acquérir +par là une puissance surnaturelle, quelquefois pour porter secours, le +plus souvent pour nuire à ses semblables. On savait que les loups-garous +et les sorciers pouvaient exciter et apaiser des orages. Il n'y avait +pas une tempête qu'on ne leur attribuât. On en trouvait des preuves +irréfragables dans les étranges apparences que prenaient les nuages en +s'amoncelant, et dans lesquels l'imagination trouvait des figures de +géants, de bêtes, de démons.</p> + +<p>Les astrologues, classe de savants qui touchaient de fort près aux +choses de la magie, donnaient des lois aux princes, qui faisaient +dépendre des oracles de ces prophètes leurs actions, leurs guerres, +leurs voyages. Toute maladie un peu étrange était attribuée à un sort, à +un mauvais oeil; tous les maux qu'on ne pouvait expliquer ou dont +l'homme n'avait pas le courage de s'accuser étaient considères comme +l'oeuvre des sorciers. On croyait qu'ils s'assemblaient pendant +certaines nuits, dans certains sites, pour tenir leurs conciliabules +infernaux.</p> + +<p>Toutes ces opinions ne germaient pas uniquement dans les têtes +populaires; on pouvait même dire qu'elles ne s'étaient enracinées dans +le peuple que grâce aux discussions et aux dispositions des chefs du +peuple. Les républiques rendirent des décrets contre les enchanteurs; +toutes les églises consacrèrent des formules pour les maudire et les +conjurer. Les savants en faisaient l'objet d'une discussion sérieuse et +en règle. Lorsque les tribunaux poursuivirent les délits de sorcellerie, +la croyance aux sorciers prit le caractère de la certitude. Comment +imaginer que la justice fût dans l'erreur? Ainsi réduite en système, +cette opinion prit de la consistance parmi ceux qui prétendaient au +titre de savant; d'un autre côté, propager dans le vulgaire par des +bavards de tout habit et de toute condition, elle acquit une telle +autorité, que le renom de blasphémateur et d'hérétique eût aussitôt +atteint, ceux qui l'auraient révoquée en doute.</p> + +<p>La puissance et le nombre des sorciers croissant en raison des +persécutions dont ils étaient l'objet, les remèdes et les antidotes se +multiplièrent. Pendant que la classe cultivée avait les conjurations et +les bûchers, le peuple, sans recourir à de si grands et si atroces +moyens, opposait superstitions à superstitions, parmi les remèdes les +plus efficaces, on comptait surtout la rosée de la nuit de Saint-Jean. +Qui avait été baigné de cette rosée, était assuré toute l'année contre +les ensorcellements. Certaines herbes fleuries ou cueillies pendant +cette nuit étaient la pierre de touche et la guérison des incantations. +Cette croyance s'unissait à d'autres croyance analogues qu'il est +inutile de commenter ici, mais qui ont laissé des traces jusque dans le +siècle des machines à vapeur, tant en Italie que dans les pays +étrangers. Dans tout le Nord, de la Suède à la Saxe et sur le Rhin, on +allume encore de grands feux de joie pour la Saint-Jean. Un Anglais se +trouvant en Irlande la veille de ce jour, fut averti de ne point +s'étonner s'il voyait au milieu de la nuit des feux s'allumer sur les +hauteurs des environs. A Newcastle, les cuisinières font des feux de +joie pendant cette soirée. A Londres, les ramoneurs mènent des danses et +des processions, revêtus de costumes grotesques. Dans une vallée du +comté d'Oxford, dite du Cheval-Blanc, ils se rassemblent pour étriller +le cheval, comme ils disent; ils arrachent l'herbe d'un espace de +terrain de manière à représenter un cheval gigantesque; puis, après cet +exploit, ils passent la journée en fêtes champêtres. Je sais des +districts de la Lombardie où, malgré les prohibitions, on sonne +continuellement les cloches pendant toute la nuit de la Saint-Jean. +Enfant, plus d'une fois j'ai été mené par quelque bonne femme pour +recevoir la rosée de Saint-Jean, et en divers endroits on m'a montré +d'énormes noyers qui, après être restés arides jusqu'à cette nuit, le +matin se trouvent verdoyants comme de plus belle, et couverts d'un +feuillage touffu.</p> + +<p>Du temps de notre Marguerite, on célébrait avec plus de pompe, en raison +de la foi ou de la crédulité, la veillée de la Saint-Jean. Depuis la +tombée de la nuit jusqu'à l'aube, les cloches ne se reposaient pas dans +les cent vingt campaniles de la cité, afin que les sorcières, qui, si +vous l'ignoriez, ont une peur effroyable du bruit des cloches, ne +pussent ni cueillir les herbes malfaisantes, ni empêcher, par leur +malice, de cueillir les herbes salutaires. Cependant le peuple ne +fermait pas les yeux et sortait en foule pour recevoir la rosée +miraculeuse. C'était une espèce de fête, un carnaval nocturne.</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/30-04.png"></p> + +<p>Dans les villages, tout le monde se rassemblait dans quelque grange, et +là, au son des chalumeaux et des cornemuses, les villageois chantaient, +dansaient et priaient tout ensemble. Je dis les jeunes gens; quant aux +vieillards, qui d'un pas paresseux s'étaient traînés eux aussi au clair +de lune, ils répétaient une litanie d'histoires de sorcières. Une bonne +dame assurait avoir vu de ses propres yeux tel ou tel événement; une +autre avait connu deux, trois, vingt ensorcellements; celle-ci avait +entendu, toutes les nuits, un chat miauler sur le toit de la voisine; +celle-là avait une locataire qui, au milieu de la nuit, surtout lorsque +son mari était absent, ouvrait sa porte et chuchotant certainement avec +un esprit; les plus nombreuses et les plus sincères étaient celles qui +affirmaient n'avoir jamais souffert d'aucune sorcellerie, mais parce +qu'elles n'avaient jamais cessé de se baigner dans la rosée de la +Saint-Jean.</p> + +<p>L'Église, qui intervenait alors dans tous les actes de la vie publique +et privée, ne se tenait point à l'écart en cette occasion; et comme la +coutume s'en est conservée jusqu'à nos jours pour la fête de la +Nativité, on célébrait alors à la Saint-Jean trois messes, l'une à +minuit, l'autre au point du jour, la troisième à nones. Pendant et après +la messe nocturne, on chantait un cantique aux strophes nombreuses et de +mètre varié; il était entonné par les clercs et les prêtres, et le +peuple, de toute sa voix, et avec les <i>spropositi</i> dont il a coutume d'orner les +chants en latin, donnait le répons:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + +<p class="i20"> Quam beatus puer natus</p> +<p class="i20"> Salvatoris angelus,</p> +<p class="i20"> Incarnati nobis dati........</p> +</div></div> + +<p>Je n'ai pas besoin de dire qu'à Milan la solennité était plus bruyante +et plus raffinée. Nul ne restait chez soi, tous sortaient de tous côtés, +et surtout vers un bois qui se trouvait au lieu qu'on appelle encore +aujourd'hui Saint-Jean-de-la-Paille. Les dames mettaient leur orgueil à +s'y rendre en beaux vêtements blancs relevés d'ornements de couleurs +variées, qui tranchaient d'une façon merveilleuse sur le fond obscur de +la nuit. Elles étaient décolletées autant que le comportait la saison et +l'usage, et parées élégamment de fleurs qui couronnaient leur front, +qu'elles tenaient à la main, qu'elles portaient en bouquets à leur +ceinture, ou qui couraient en guirlandes au bas de leurs robes. Un grand +nombre d'entre elles entonnaient des <i>canzones</i> d'une musique +très-simple que les hommes accompagnaient en faux bourdon; les autres +menaient des danses pleines de vivacité au son d'allègres symphonies. On +ne pouvait entrer dans l'enceinte du bois ni en litière ni à cheval; +tout le monde était donc obligé de s'y rendre à pied, nobles et plébéiens +indistinctement, pêle-mêle, riches et pauvres: et comme ce mélange +favorisait l'oubli des outrageuses différences de fortune, il en +naissait une liberté vive et hardie, semblable à celle des bals masqués +en carnaval. La nuit, la foule, la commune allégresse, occasionnaient, +comme on le pense bien, beaucoup de désordres dans des temps comme ceux +dont nous nous occupons.</p> + +<p>Je ne pourrais affirmer ni nier que Marguerite crût aux sorciers et aux +superstitions de ce genre, et qu'elle les redoutât. Il est pourtant +probable qu'elle n'était point incrédule à cet égard, car lorsqu'une +erreur est généralement accréditée, il n'y a qu'un bien petit nombre +d'esprits que la sagacité d'observation et le mépris de l'autorité +défendent de la déviation commune. Il est certain qu'elle aussi elle se +mêlait à la foule dans cette solennité populaire, et qu'elle avait +coutume de prendre un délassement honnête avec ses compagnes, se +promenant avec elles toute la nuit. Le vil Ramengo crut que la présence +de Marguerite en ce lieu était favorable à ses projets, et il se tînt +constamment auprès de la femme de Pusterla, étroitement attaché à ses +pas comme un remords.</p> + +<p>Les chroniqueurs, auxquels nous empruntons cette série de faits assez +décousus, usent en général d'une licence de langage qui sonnerait mal +aux oreilles modernes, habituées aux voiles et aux ménagements. +Toutefois, en ce qui regarde la conduite de Ramengo dans cette soirée, +ils ne disent rien autre chose sinon qu'il resta constamment auprès de +Marguerite. Mais il est facile de comprendre à quel degré il poussa +l'insolence, puisque Marguerite, malgré la modération de son esprit et +la délicatesse de ses manières, s'emporta jusqu'à lui donner un +soufflet.</p> + +<p>Je n'ai pas besoin de dire quelle injure cruelle, irrémédiable, ce fut +pour l'âme criminelle de Ramengo, qui, comme un vase fétide corrompt la +rosée du ciel qu'il reçoit, trouvait dans les affections les plus +tendres un stimulant à ses scélératesses. Il ne conçut point de remords +de sa grossièreté; il ne vit que son orgueil outragé, son honneur +compromis; l'ardeur de vengeance qu'il nourrissait déjà, contre Pusterla +s'alluma plus féroce contre la femme de son ennemi. «Oui, oui, se +disait-il, d'un seul coup ils paieront tous leurs outrages. +Orgueilleuse, je le ferai souvenir de la nuit de la Saint-Jean!»</p> + +<p>Marguerite ne crut point devoir raconter à son mari cette insulte de +Ramengo. A quoi bon, en effet? elle se sentait parfaitement à l'abri des +tentatives d'un être si méprisable: les confier à son époux n'aurait eu +d'autre résultat que d'exciter des débats et des malheurs réciproques. +D'ailleurs, à partir de ce moment, Ramengo n'osa plus se présenter au +palais des Pusterla. Les premières fois qu'il se trouva sur les pas de +Franciscolo, il s'éloigna avec soin; mais comme les manières de son +patron n'étaient point changées à son égard lorsqu'il le rencontrait +dans les maisons étrangères, il comprit bientôt qu'il n'était point +instruit de sa conduite, et se rassura sans s'adoucir; sa rage +s'envenima même encore davantage lorsqu'il vit que, dans l'excès de son +mépris pour lui, Marguerite l'avait regardé comme indigne de colère. La +haine des méchants grandit en raison de la supériorité de leurs ennemis. +Il crut qu'il ne serait satisfait qu'autant que le sang des Pusterla +aurait racheté les injures qu'il en avait reçues. Il tenait ouverts des +yeux investigateurs sur ce palais dont il n'osait plus franchir le +seuil. Déjà nous avons vu avec quelles insinuations séduisantes il +inspirait à Luchino le désir de déshonorer Marguerite. Lorsqu'il connut +l'animosité de Pusterla contre les Visconti, il espéra que l'occasion de +le perdre ne tarderait pas à se présenter: une accusation est si facile +à inventer!</p> + +<p>Une année presque entière venait de s'écouler depuis ce que je viens de +vous raconter, et le prochain retour de la solennité de la Saint-Jean +avait rouvert dans l'âme de Ramengo la plaie mal fermée. Les apprêts des +citoyens pour fêter cette nuit, dont trois jours les séparaient à peine, +les préparatifs des femmes, la joie des enfants, pour qui une fête est +un événement, tout aigrissait sa fureur et sa haine. On devine quelle +bonne fortune ce fut pour lui d'avoir surpris l'imprudente conversation +d'Alpinolo; elle lui mettait dans la main l'arme empoisonnée avec +laquelle il pouvait frapper non-seulement Marguerite et son époux, mais +leurs amis, qu'il exécrait parce qu'ils étaient aimés d'eux. En même +temps, il trouvait le moyen d'avancer dans la faveur du prince, en lui +prouvant le zèle qui l'animait. L'ambition, son idole, lui montrait de +loin le but de ses désirs, et, pour l'atteindre, il n'avait qu'à se +faire un pont du corps de son ennemi. Il alla donc à la cour, et, ayant +obtenu accès auprès de Luchino, il lui révéla toute la trame, et on +imagine aisément s'il trouva dans son coeur des couleurs assez noires +pour aggraver le crime et le danger dont le prince avait été menacé. Le +secret retour de Pusterla à Milan, et l'abandon de son ambassade, +donnaient déjà matière aux soupçons. Le souvenir était récent de +Plaisance enlevée à Galéas, précisément par les manoeuvres d'un mari +outragé; Luchino savait, en outre, qu'il méritait la haine d'un grand +nombre de ses sujets, et souhaitait un prétexte pour punir Marguerite de +ses vertueux dédains. Quand le méchant trouve à cacher l'iniquité sous +le masque de la justice, n'est-il pas au comble de ses voeux? Il +ressortait du rapport de Ramengo que ceux qu'il fallait saisir les +premiers étaient Casabelletta et Alpinolo, et, sur leurs aveux, se +régler pour s'emparer des autres. Mais on connaissait assez Alpinolo +pour savoir qu'il n'était point de torture qui pût lui arracher un aveu +nuisible à la cause de ses bienfaiteurs. Pour les sauver, il aurait +sacrifié sa vie, vie d'homme obscur et à laquelle le prince n'attachait +aucune importance. Il parut donc plus habile de mettre la main sur +Casabelletta. Il n'avait pas un grand intérêt à se taire, et la torture +devait lui arracher autant d'aveux qu'il en fallait pour procéder, sinon +avec équité, du moins légalement, contre ceux qu'on avait à coeur +d'atteindre.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/30-05.png"><br> + +<p>Avec l'emportement habituel de sa démarche, et jetant les yeux de tous +côtés, Alpinolo traversait la place du Dôme, toujours plein +d'enthousiasme pour les mêmes chimères, lorsqu'il s'entendit appeler à +voix basse; il se retourna et aperçut un des sergents du capitaine de +justice, avec lequel il avait coutume de se rencontrer dans les +assemblées populaires, au jeu, dans les spectacles, à la taverne, lieux +que fréquentait Alpinolo pour multiplier, parmi le peuple et les jeunes +gens, les amis et les soutiens de la bonne cause. Il se réjouit de cette +rencontre; le sergent passa d'un air mystérieux à ses côtés et lui dit: +«Suivez-moi.» Puis, comme s'il n'eût rien dit, il prit le chemin du +Broletto Nuovo, se retira dans une des ruelles qui le traversent, et, +regardant avec soin s'il n'était, point aperçu: «Allez, dit-il à +Alpinolo d'une voix altérée, allez et fuyez, et préparez à Pusterla les +moyens d'une prompte fuite.</p> + +<p>--Mais pourquoi?</p> + +<p>--Le seigneur Luchino a donné l'ordre de l'incarcérer, lui, sa femme, et +tous ses amis.</p> + +<p>--Il a peut-être découvert?...</p> + +<p>--Oui: il sait tout; on a appliqué Menclozzo à la torture, et il a +parlé.</p> + +<p>--Quel est le traître?</p> + +<p>--Dieu le sait. Nul n'a parlé aujourd'hui au prince, si ce n'est +Ramengo.</p> + +<p>--Ramengo!» s'écria Alpinolo avec l'accent d'une terreur désespérée. +C'était donc à un traître qu'il s'était si entièrement confié; c'était +donc son imprudence qui avait creusé un tel précipice sous les pas de +ses amis. Hurlant et blasphémant Dieu dans sa rage, il quitta le sergent +sans le remercier de son avis bienveillant, courut à travers la rue des +marchands d'or, passa par la <i>Balla</i>, se rendit à la poterne de derrière +du palais des Pusterla, et y frappa violemment. «Oh! oh! voulez-vous +donc enfoncer la porte?» s'écria une voix de l'intérieur; et on vit +passer, par une lucarne latérale, une tête noire et barbue, avec deux +yeux fendus à coups de hache et une balafre sur la joue. C'était notre +connaissance Franzino Malcolzato; il s'était acquis dans le pays un +mauvais renom d'homme querelleur et violent, en distribuant maintes fois +de rudes coups de poing et de braves coups de couteau, tant pour son +propre compte que pour le compte d'autrui, jusqu'à ce qu'il fût entré au +service de Pusterla. Quelque honnête que fût un seigneur, il tenait +néanmoins à ses gages quelqu'un de ces bas criminels, soit pour enlever +un instrument de vengeance aux mains de ses ennemis, soit pour s'en +servir au besoin contre eux-mêmes, dans ces temps où la justice ne +s'obtenait guère qu'à la pointe de l'épée ou du poignard.</p> + +<p>Lorsque le maraud eut vu et reconnu Alpinolo, il lui ouvrit aussitôt.</p> + +<p>«Où est Franciscolo? lui demanda en toute hâte le jeune page.</p> + +<p>--Il est dehors.</p> + +<p>--Et Marguerite, notre maîtresse?</p> + +<p>--Elle est également sortie.</p> + +<p>--Où sont-ils, au nom de Dieu?»</p> + +<p>Malcolzato ne répondit que par un haussement d'épaules pour témoigner +son ignorance. Alpinolo, au comble du désespoir, courut aux écuries, +sauta sur le meilleur coursier, et se dirigea à toute bride vers les +lieux où il supposait que les Pusterla s'étaient rendus. La dernière +parole que Franzino entendit sortir de la bouche du page, fut celle-ci: +«Maudits soient Luchino et les soutiens de sa cause!»</p> + +<p>«Qu'il soit maudit!» répéta Franzino en suivant du regard Alpinolo, qui +fuyait aussi rapide que le vent; puis, pour tromper l'ennui, il s'assit +sur un banc de pierre à côté de la porte, et jetant un coup d'oeil sur +la vipère des Visconti, qui était peinte sur un pilier voisin, il se mit +à siffler et à la regarder d'un air goguenard. Il était mal disposé pour +les Visconti, dont la puissance réprimait les gens de son espèce; dans +la maison où il était entré il n'entendait point parler de ces princes +avec le miel sur les lèvres; encore excité par la bruyante imprécation +d'Alpinolo, il ramassa un morceau de charbon, et, par plaisanterie, il +dessina comme il put, autour des armes seigneuriales, deux poteaux +surmontés d'une traverse, et qui figuraient une potence: une corde en +descendait qui s'attachait au cou de la vipère. Il contempla son oeuvre +du même oeil dont Hager put regarder sa Juliette et sa Marie Stuart; +puis, éclatant de rire, il répétait d'un ton railleur: «Pendue la +vipère! la vipère pendue! puisse-t-il en être de même de son patron!»</p> + +<p>Pendant que le spadassin restait plongé dans une imbécile extase, +l'orage s'amassait derrière lui. Sur l'ordre de Luchino, le connétable +Sfolcada Melik s'avançait, avec une grosse troupe de mercenaires, ses +compatriotes, que le prince de Milan achetait pour sa défense parce +qu'ils ignoraient notre langue, se moquaient des excommunications du +pape, et restaient insensibles aux séductions des novateurs, Sfolcada +Melik se mit promptement en marche pour surprendre les nobles rebelles +dans leur palais. Le piétinement des chevaux, le pas lourd des +fantassins, attiraient les Milanais aux fenêtres et aux portes de leurs +boutiques, «Qu'est-ce? que n'est-ce pas?--C'est Sfolcada Melik, que Dieu +nous protège!--Où vont-ils? pourquoi sont-ils en marche?--Regardez, +regardez! ils ont des épieux, des béliers, des échelles: ils vont donc à +l'attaque d'une forteresse?» Les plus paisibles et les plus laborieux se +contentaient de suivre les soldats du regard, restant sur le seuil de +leurs ateliers ou sur leur balcon. Les autres, comme les portefaix, les +charbonniers, les bouchers, se mettaient à la suite de la troupe, et se +demandaient les uns aux autres où l'on allait, sans que personne pût +satisfaire la commune curiosité. Melik se dirigea du côté du marché. +«Est-ce qu'il veut fêter le seigneur Barnabé? ou bien le beau Galéas? +il lui porte ombrage!--Il en est jaloux.» Mais les archers font un +détour. «Attendons à voir.--Ils s'arrêtent dans la rue des Pusterla. +--Ils appuient les échelles aux murs.--Vois donc celui-là comme il +grimpe! on dirait d'un ours.--Comment?--A qui en veut-on? aux +Pusterla?--Oh! madone de San-Celso! ce sont mes protecteurs! +sauvons-nous, sauvons-nous, qu'on ne nous croie point de leur parti!»</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/30-06.png"></p> + +<p>Et le plus grand nombre se sauvait. Les autres restaient à regarder, +mais ils étaient tenus à distance respectueuse par les hallebardes des +soldats de Sfolcada Melik. Une partie de la troupe assaillait la porte, +les fenêtres, jusqu'au toit. Une autre, guidée par un personnage que sa +visière baissée empêchait de reconnaître, prit la voie des seigneurs +Piatti, et arriva derrière Franzino Malcolzato, tout entier au jeu que +nous avons rapporté, «Une potence! la vipère, pendue! les Visconti +menacés de la potence! c'est cela! les serviteurs eux-mêmes sont dans +l'intelligence du complot.» Ainsi disait un homme de la bande pendant +qu'il liait Franzino et qu'il l'accablait de coups. Un bâillon +comprimait les cris du portier, et les cordes l'empêchaient de répondre +aux innombrables coups de poing dont les Allemands le chargeaient +vaillamment.</p> + +<p>Cette poterne, les fenêtres, les toits, avaient ouvert l'entrée du +palais à la foule des assaillants; ils se saisirent du petit nombre des +serviteurs qui se trouvèrent sous leurs mains. Puis ils répandirent dans +les appartements comme s'ils avaient envahi une citadelle ennemie, +cherchant les grands coupables, et sur leur route faisant changer de +maître à tout ce qu'ils rencontraient de beau et de bon.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/30-07.png"></p> + +<p>C'était surtout le personnage à la visière baissée qui se faisait +remarquer par son ardeur à poursuivre les perquisitions. Il paraissait +avoir une grande connaissance de maison, et mettait une véritable +passion à fouiller les chambres, de plus en plus mécontent à mesure +qu'en entrant dans l'une d'elles il la trouvait déserte ou occupée par +d'autres que ceux qu'il cherchait. Tout à coup dans une galerie, il vit +Venturino, le bel enfant de Marguerite, qui jouait avec un épervier, +sans entendre ou sans s'effrayer du tumulte qui se faisait autour du +palais. La lèvre crispée par le plus amer sourire, le bourreau +s'approcha de Venturino, le saisit brusquement, le fixa comme, s'il eût +voulu le mettre en pièces avec ses seuls regards. Pendant que le pauvre +petit criait de toute sa force, appelait son père et sa mère, l'inconnu +le serrait avec férocité contre sa poitrine, et lui demandait avec +force: «Où est ta mère?» Mais connue Venturino ne répondait que par ses +cris et ses larmes, il le menaçait, le frappait, et, sans l'abandonner +d'un instant, continuait ses recherches par toute la chambre, sans +oublier les recoins les plus secrets. Ne pouvant trouver ni Pusterla ni +Marguerite, il rassemblait du moins les armes, les malles préparées, +tout ce qui pouvait attester la présence de Franciscolo à Milan ou les +préparatifs d'une révolte. Il fut surtout ravi de trouver la lettre que +Matteo Visconti avait confiée à Pusterla pour qu'il la remit à ses +frères. Il fit ensuite mettre les serviteurs aux fers, et il s'apprêtait +déjà à partir à demi-satisfait, lorsqu'en mettant le pied sur le +pont-levis, il vit s'approcher Marguerite.</p> + +<p>Au milieu de la disette qui régnait alors, beaucoup de femmes, cédant +aux suggestions de la faim, vendaient leur beauté et leur honneur. Près +de Sainte-Euphémie habitait une famille tellement nécessiteuse, que les +parents prêtèrent l'oreille aux viles propositions d'un riche et lui +promirent leur fille, pourvu qu'il satisfit à leurs besoins. La jeune +fille, élevée dans les maximes de l'honneur et dans la crainte de Dieu, +ne pouvait se soumettre à l'idée désolante d'un amour sans vertu et sans +avenir. Elle suppliait le cavalier, elle suppliait ses parents; mais +celui-ci n'écoutait que ses grossiers désirs, les autres étaient vaincus +par la faim. Dans cette extrémité, la jeune fille recourut à Marguerite, +et ce ne fut pas en vain. Les secours qu'elle prodigua épargnèrent un +crime.</p> + +<p>A ce moment survint pour Marguerite la nécessité d'un départ imprévu. +Elle voulut d'abord accomplir son oeuvre, et bien qu'elle fût fatiguée +des préparatifs de son voyage, elle trouva le temps de courir à la +maison de la jeune infortunée, à l'heure où elle savait y rencontrer le +riche seigneur. Là, elle feignit d'ignorer l'indigne pacte qu'il avait +voulu conclure, et le loua de la charité dont il avait usé à l'égard de +ces malheureux. Elle lui expliqua comment elle avait trouvé un mari pour +la jeune fille, un honnête ouvrier tisserand, et lui dit que les +fiançailles se feraient le lendemain lui insinuant que c'était là +l'occasion de déployer sa libéralité. Ou fit venir l'époux. l'anneau fut +donné, et Marguerite s'en alla au milieu des mille bénédictions de ces +pauvres gens, qui l'accablaient d'instances pour qu'elle assistât le +lendemain aux réjouissances qu'elle leur avait préparées.</p> + +<p>Oh! les bénédictions des pauvres portent toujours ses fruits, mais ce +n'est pas sur cette terre inféconde de l'exil!</p> + +<p>Pendant qu'enveloppée dans sa mantille, Marguerite retournait à son +palais, elle vit une multitude de passants: aux approches de sa maison, +elle s'aperçut qu'elle était entourée d'une grande foule. Qu'est-ce que +ce pouvait être? Quels frémissements au coeur de l'épouse et de la mère? +A travers la foule, à travers la soldatesque, elle s'ouvre un passage. +Plus d'un lui disait: «Fuyez, échappez-vous.» Elle-même, arrivée au +front de la multitude, elle hésitait à pousser plus avant, en voyant cet +envahissement de son palais. Tout à coup elle aperçoit sur le seuil de +la porte l'inconnu qui portait Venturino dans ses bras. Dans de +semblables circonstances, une femme connaît-elle des dangers? une mère +en connaît-elle? Elle se jeta au-devant de l'inconnu, mais elle n'eut +pas le temps de le joindre. A peine l'eut-il entrevue, qu'il laissa +échapper un cri d'infernale joie, auquel répondit un cri de terreur de +l'enfant, et que, montrant Marguerite à Sfolcada Melik, il lui dit: «La +voilà; c'est elle. Qu'on l'enchaîne.» Le connétable en donna l'ordre; +mais comme les soldats, en la saisissant, firent tomber son voile, à la +vue de ce front resplendissant d'une majestueuse beauté, de ces yeux +animés par l'amour et par l'épouvante, de la blancheur de ce teint pâli, +à l'aspect de cette physionomie qui exprimait avec tant d'éloquence, le +désespoir et le dévouement, qui lui faisaient oublier son propre danger +pour ne songer qu'au péril des objets de sa tendresse, ces mercenaires +restèrent comme frappés d'une sainte terreur. Mais Sfolcada, qui faisait +peu de cas des prières touchantes que lui adressait Marguerite, et qui +ne voulait point se relâcher dans cette mission de cruauté qu'il +exerçait, avec de magnifiques honoraires, contre cette canaille +lombarde, lui fit mettre les menottes, et ordonna de l'emmener. Mais +auparavant le scélérat, toujours caché par sa visière, s'approcha de +l'infortunée, et, lui montrant son fils, lui dit d'une voix basse, mais +où perçait la rage: «Marguerite, rappelez-vous la nuit de la +Saint-Jean.»</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/30-08.png"><br> + +<p>Comme on faisait alors trop peu de cas du peuple pour se soucier de le +tromper, les arrêts de la justice souveraine étaient proclamés à grands +cris et au bruit des cloches sonnant à toute volée d'église en église; +les cloches se mirent en mouvement les unes après les autres, pour +continuer ensuite leur orageux concert. En peu d'instants Milan fut +comme bouleversé: les citoyens se rendirent dans les rues, inquiets, +troublés, craignant par l'exemple de Pusterla que le prince ne gardât +plus aucune mesure, et qu'il fallût désormais que la liberté de chacun +fût à la merci de son caprice. Par degrés les imaginations s'allumèrent: +un blâma d'abord avec quelque modération; du blâme on passa aux injures, +des injures aux menaces; des groupes se formèrent de tous côtés, dans +lesquels on louait Pusterla. Les pauvres se rappelaient les bienfaits de +Marguerite, et des orateurs populaires, rappelant les jours de liberté +dont avaient joui leurs ancêtres, excitaient ouvertement les Milanais à +prendre les armes. Cependant, lorsque sonna l'heure où, selon les +ordonnances, on ne devait plus sortir qu'avec une lanterne, sous peine +de 25 marcs d'amende, un vit tout cet amas de boutiquiers, pareil à un +mur qui s'écroule sous la pioche du maçon, se fondre et se disperser en +tous sens. Toujours belliqueux, du moins en paroles, ils ne rentrèrent +dans leurs demeures que pour effrayer leurs femmes en détachant leurs +armures de la muraille, en fourbissant leurs estocs, en essayant leurs +lances, en faisant, en un mot, tous les préparatifs nécessaires pour +pourfendre des géants. Pendant les premières heures de la nuit, de +fenêtre en fenêtre, on les entendait se crier: «Eh bien! compère, rien +de nouveau?--Rien.--Et vous, savez-vous quelque chose?--Non.» Puis, +après un instant de silence, la même demande recommençait, suivie de la +même réponse.</p> + +<p>Peu à peu cette grande ébullition s'apaisa. Les femmes plaintives et les +prudents vieillards parvinrent à mettre ces furieux dans leur lit. Les +fenêtres se fermèrent, les lumières s'éteignirent, et tout rentra dans +l'obscurité et dans le repos.</p> + +<p>Le lendemain matin, à demi éveillés, au milieu de leur pacifique +bâillement quotidien, ils se souvinrent du trouble, de l'emportement de +la veille. Leur mémoire leur en retrace lentement les motifs et l'issue; +ils tirent leur tête de dessous la couverture: «Comment, il est déjà +jour!» Ils prêtent l'oreille; c'est le calme accoutumé, le tranquille +murmure des autres matinées. Tout à fait refroidis, tout à fait +paisibles ils se détirent à loisir, à loisir se mettent sur leur séant, +et se traînent enfin à la fenêtre. Tout est vraiment tranquille: les +boutiques sont encore fermées; les cloches ne sonnent que la messe ou +les matines; les laitières, les jardiniers, les maçons, les voyers, les +manoeuvres, s'en vont à leurs travaux ordinaires.</p> + +<p>«Tant mieux! s'écrient-ils, grâces en soient rendues au Seigneur!»</p> + +<p>Une lâche sécurité a succédé au courage de la peur; à cette grande +impétuosité, à cet élan terrible, une langueur d'impotent. Une crainte +très-peu virile leur fait même regretter ce qu'ils ont pu dire ou faire +dans la précédente soirée. «Mais nous étions si nombreux, se disent-ils; +naturellement on n'aura pas pris garde à moi; au besoin, je dirai que +j'étais entre deux vins.»</p> + +<p>Ils reprennent leurs haches, leurs scies, leurs truelles; ils +recommandent à leurs femmes de remettre en place les armes si +belliqueusement tirées, de faire dire leur prière aux enfants, et de +tenir la soupe prête pour le premier coup de la <i>Zavatora</i> (c'était une +cloche, ainsi appelée du nom du podestat qui l'avait fait fondre, et +elle annonçait l'heure de midi). Puis, en grignotant un pain de millet +bien dur, ils retournaient à leurs travaux, dociles, libres de toute +pensée, comme si rien ne fût arrivé. De tout ce débordement de paroles, +de ce fracas d'imprécations et de fanfaronnades menaçantes, il n'était +rien resté qu'une mystérieuse rumeur, une curiosité pleine de défiance, +un prudent chuchotement des voisins entre eux, et qui n'avait lieu +qu'entre les amis les plus particuliers et les plus sûrs.</p> + +<p>«Eh bien! il y a du nouveau?</p> + +<p>--Hein, je n'y comprends rien. Mais, lorsque viendra ici un de mes +chalands, qui est intimement lié avec le cuisinier du lieutenant du +capitaine de justice, je saurai la chose dans tous ses détails.</p> + +<p>--Et des prisonniers, qu'en fera-t-il?</p> + +<p>--Ils donneront de l'ouvrage à maître Impicca (c'était le nom du +bourreau d'alors). Les statuts sont clairs: <i>Suspendatur eo modo ut +moriatur. Qu'il soit pendu jusqu'à ce que mort s'ensuive</i>.</p> + +<p>--Qu'en dites-vous? Eh! nous irons voir cela. Ai-je bien parlé?</p> + +<p>--Je ne sais que dire. Les honnêtes gens ne se mêlent point de remuer. +Quelles intrigues entrent dans la tête de ces seigneurs! Vouloir se +heurter contre les murs! c'est comme si le limaçon voulait opposer ses +cornes à celles du bélier. Ai-je bien parlé?</p> + +<p>--Comme un prédicateur.</p> + +<p>--C'est l'histoire de l'âne qui, passant l'autre jour par ici, s'entêta +à ne pas avancer plus loin. Qu'en arriva-t-il? Son maître le bâtonna +tant qu'il en pût porter, et la bête, ruant, brayant, récalcitrant, dut +à la fin céder et marcher.</p> + +<p>--Le proverbe ne ment point quand il dit: Il faut que l'âne en passe par +ce que veut le patron.</p> + +<p>--C'est cela même. Les hommes sont nés. une partie pour obéir, une +partie pour commander. Est-ce bien parlé; Un peu au-dessus, un peu +au-dessous, qu'un seul commande ou que plusieurs commandent, les choses +vont toujours du même pied, et, de toute manière, il nous faut +travailler tout le jour. Est-ce bien parlé?</p> + +<p>--Très-bien. Quant à moi, je suis avec des moines et je cultive leur +jardin. Si un jour j'entends crier vive saint Ambroise, je crie aussi +vive saint Ambroise. Si demain ils hurlent vive Visconti, je hurle plus +fort vive la vipère.</p> + +<p>--Bravo! c'est ainsi qu'on a des amis partout.</p> + +<p>--Et qu'on meurt dans son lit.»</p> + +<p>Cependant ils sifflaient une cadence ou chantonnaient un air. Ceux-ci +excitaient leurs ouvriers au travail ou corrigeaient quelque apprenti +insolent; ici ils appuyaient davantage le rabot, là ils faisaient +ronfler la roue du tour, pendant que les soufflets respiraient, les +limes criaient, les marteaux retentissaient. Et la foule des curieux, +des riches, des désoeuvrés, des gens affaires, des dévots, remplissait à +son ordinaire les rues, les maisons, les places, les églises; les uns +tristes, les autres joyeux, chacun selon l'état de sa fortune et les +événements de sa vie; mais personne ne s'affligeait en particulier de ce +qui faisait le malheur général.</p> + +<p>Le dimanche suivant, ce fut à Milan une solennité mémorable, à +l'occasion du synode général des dominicains, tenu dans le couvent de +Saint-Eustorge, sous la présidence d'Ugo Vantemann, sixième général de +cet ordre récent et alors dans toute l'énergie de sa puissance. On y +résolut le transfèrement du corps de Pierre martyr, de Vérone, tué à +Radassine par ceux qui ne pouvaient souffrir le zèle que déployait ce +personnage pour établir et exercer en Italie l'inquisition contre +l'hérésie. Giovanni Balducci, de Pise, un des premiers restaurateurs de +la sculpture, avait composé pour l'église de Saint-Eustorge cette +merveilleuse châsse que tout le monde connaît. Giovanni Visconti, frère +de Luchino, y déposa les saintes reliques, revêtu de ses habits +pontificaux, à la tête d'une somptueuse procession où figuraient tous +les évêques de la province, la cour, la fleur de la noblesse, et +soixante corporations d'artisans et de négociants, chacun avec sa devise +et son étendard à l'image du saint son patron. Le peuple accourut en +foule de toutes les cités, de toutes les campagnes voisines; ce fut tout +le jour un religieux carillon, des courses de chevaux, des +représentations de mystères, et des prières, de l' ivrognerie, une +dévotion et une allégresse qu'un ne sautait décrire. Le soir, des +chants, de la musique, des illuminations, des feux de joie,--que le +vulgaire ne distingue jamais des feux d'artifices.</p> + + +<br><br> + +<h2>Ameublement en cuir.</h2> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/013a.png"><br><b> Cuir repoussé.--Toilette.</b></p> + +<p>Pendant de longues années les meubles en bois sculpté sont restés +ensevelis dans la chaumière enfumée du paysan ou dans les coins obscurs +de quelques châteaux inhabités. Des amateurs éclairés ont formé des +collections en réunissant à petit bruit les débris épars du luxe des +siècles passés. L'attention publique fut attirée par ces petits musées, +et quelques années suffirent pour dépouiller les départements de toutes +ces richesses du Moyen-Age, ouvrage des moines, pour la plupart. Mais, à +de rares exceptions près, les usages grossiers, aussi bien que le temps, +avaient tellement défiguré ces meubles, que l'on renonça bientôt à en +orner les appartements. Des sculpteurs sur bois voulurent donner des +meubles neufs: le prix était trop elevé, ou l'imitation trop imparfaite.</p> + +<p>Voici qu'une heureuse invention permet à tout le monde de posséder le +prie-Dieu d'Agnès Sorel, le fauteuil de Louis XI, le reliquaire de saint +Louis, etc., de même que nous avons aujourd'hui les chefs-d'oeuvre des +grecs pour ornements de nos habitations.--Des meubles en cuir estampé, +et plus solides que ceux en bois, ont résolu ce problème. La +reproduction est aussi fidèle que possible, les fibres du bois sont même +indiquées, et la couleur peut être donnée au degré que l'on veut, sans +pour cela altérer la forme. Nous figurons ici quelques-unes de ces +productions remarquables dont nous devons les dessins aux soins éclairés +de M. Félix Martin, architecte et directeur de la manufacture des cuirs +et carton-toile en relief.--Nous avons vu à l'exposition, rue +Basse-du-Rempart, des meubles de toutes formes et de toutes époques, +dont l'extrême délicatesse ne le cède en rien aux originaux +eux-mêmes.--C'est une bonne fortune pour les amateurs du bois sculpté, +dont les meubles sont désormais à l'abri des mutilations. Ces cuirs +estampes sont remplis d'un mastic de bois qui les rend plus solides que +le marbre; cette nouvelle branche d'Industrie paraît appelée à un succès +durable Quel propriétaire d'un vieux manoir ne voudra pas en faire +décorer au moins une salle dans le style de ses anciens maîtres, quand +il pourra, en quelques jours, transformer son salon, sa chambre à +coucher et sa salle à manger en salon de Louis XI, en chambre à coucher +de François 1er et en salle à manger de Louis XIV?</p> + +<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0" + style="width: 100%; text-align: left;" summary="illustration"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;"> +<img alt="" src="images/013b.png"><br><b>Prie-Dieu gothique.</b><br> +<img alt="" src="images/013d.png"><br><b>Pupitre renaissance.</b><br> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;"><br> +<img alt="" src="images/013c.png"><br><b>Fauteuil gothique.</b><br><br> +<img alt="" src="images/013e.png"><br><b>Fauteuil renaissance.</b><br> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + +<br><br> + +<h2>Échecs.</h2> + +<p>SOLUTION DU PROBLÈME Nº 5 CONTENU DANS LA VINGT-QUATRIÈME LIVRAISON.</p> + +<pre> + BLANCS. NOIRS + 1. Le F à sa septième case: échec. 1. Le F à la cinquième case du + 2. La D à sa deuxième case: C. de la dame. + échec. 2. La T prend la D. + 3. La T à la troisième case du C. + de la D: échec et mat. +</pre> +<br> +<h3>Nº 6.</h3> + +<h3>LES BLANCS FONT MAT EN QUATRE COUPS.</h3> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/013f.png"></p> + +<p class="mid"><i>La solution à une prochaine livraison.</i></p> +<br><br> +<h2>Rébus.</h2> + +<h4>EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS.</h4> + +<p class="mid">La reine d'Angleterre est venue manger au château d'Eu, le 2 septembre +1843 (1008 sans 43).</p> +<br> + +<p class="mid"><b>AVIS.</b><br><img alt="" src="images/013g.png"></p> + + + + + +<br><br> +</div> + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0030, 23 Septembre +1843, by Various + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0030, 23 *** + +***** This file should be named 38639-h.htm or 38639-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/8/6/3/38639/ + +Produced by Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> + + diff --git a/38639-h/images/001.png b/38639-h/images/001.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..5d025ff --- /dev/null +++ b/38639-h/images/001.png diff --git a/38639-h/images/001a.png b/38639-h/images/001a.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..3e723eb --- /dev/null +++ b/38639-h/images/001a.png diff --git a/38639-h/images/002.png b/38639-h/images/002.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..5e2ac47 --- /dev/null +++ b/38639-h/images/002.png 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