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+Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0030, 23 Septembre 1843, by Various
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: L'Illustration, No. 0030, 23 Septembre 1843
+
+Author: Various
+
+Release Date: January 21, 2012 [EBook #38639]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0030, 23 ***
+
+
+
+
+Produced by Rénald Lévesque
+
+
+
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+
+
+L'Illustration, No. 0030, 23 Septembre 1843
+
+
+ Nº 30. Vol. II.--SAMEDI 23 SEPTEMBRE 1843.
+ Bureaux, rue de Seine, 33.
+
+ Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois. 16 fr.--Un an, 30 fr.
+ Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br. 1 fr. 75.
+
+ Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois. 17 fr.--Un an, 33 fr.
+ pour l'Étranger. 10 20 40
+
+
+
+SOMMAIRE.
+
+Manoeuvres et Fête militaire à Saumur. _Gravure_.--De l'autre côté de
+l'eau. Souvenirs d'une promenade. (Suite.)--Quelques réflexions sur
+l'Apprentissage.--Séjour de la reine d'Angleterre au château d'Eu.
+_Entrée de la reine Victoria dans la cour du château d'Eu; Repas royal
+dans la forêt; Pavillon Montpensier_.--Théâtre de l'Opéra-Comique. 1re
+représentation de Lambert Simnel. _Une scène du deuxième acte; Portrait
+de Monpou_.--Explosion de gaz à Londres. Moyen de prévenir de
+semblables accidents. _Gravure_.--Fête de Saint-Louis à Tunis.
+_Gravure_.--Fêtes des environs de Paris, Saint-Cloud. _Un Mirliton,
+dessin allégorique par J.-J. Grandville; la Lanterne de Diogène; les
+grandes Eaux de Saint-Cloud; le Retour de Saint-Cloud._--Romanciers
+contemporains. Dickens. Arrivée à New-York. (Suite.)--Margherita
+Pusterla. Chapitre VIII, les Désastres. _Huit
+Gravures_.--Annonces.--Ameublement en cuir. _Cinq
+Gravures_.--Échecs.--Rébus.
+
+
+
+Manoeuvres et Fête militaire
+
+A SAUMUR.
+
+Les fêtes se succèdent, cette année, avec une telle rapidité, que le
+zèle le plus actif parvient à grand'peine à les suivre. Obligés de faire
+un choix parmi celles qui ont eu lieu dans les départements au passage
+des princes, il en est plusieurs que nous avons dû négliger d'illustrer,
+parce qu'elles n'avaient point un caractère d'intérêt ou d'utilité,
+assez général. Il était, au contraire, dans notre plan et de notre
+devoir de chercher à conserver le souvenir de celles qui ont été des
+occasions de cérémonies vraiment nationales, soit qu'elles aient exprimé
+un sentiment de piété pour les grands hommes, par exemple les
+inaugurations de statues, soit qu'elles aient permis de déployer l'art,
+l'industrie, ou de faire ressortir la physionomie particulière de
+quelques-unes des principales villes du pays, par exemple les régales,
+les camps de manoeuvres, etc.
+
+C'est à ce dernier titre que le carrousel de Saumur devait trouver place
+dans nos colonnes, et, l'abondance des matières en a seule retardé
+jusqu'ici la publication.
+
+L'itinéraire du duc de Nemours, publié d'avance, avait appris à la ville
+de Saumur que le prince arriverait dans ses murs le 8 août, et qu'il y
+séjournerait jusqu'au 11.
+
+Le 9, de sept à dix heures du matin, le prince visita les bâtiments de
+l'École, quartiers, écuries, manèges, haras, etc. A trois heures, le
+carrousel devait avoir lieu; depuis plusieurs heures déjà, les curieux
+remplissaient le Champ-de-Mars; les tentes préparées pour les
+spectateurs invités, les débouchés des rues qui donnent sur le
+Chardonneret, la levée qui borde la Loire, les fenêtres et jusqu'aux
+toits des maisons voisines, tout était rempli par la foule.
+
+Les tambours et les trompettes annoncèrent enfin l'arrivée du duc et de
+la duchesse de Nemours, qui prirent place dans une loge réservée,
+immédiatement après, on fit traverser la carrière par les plus belles
+juments du haras, puis par un cheval indompté, _le Caravant_, et par le
+bel et docile _Othon_.
+
+Cinquante officiers, montés sur les magnifiques chevaux du manège,
+revêtus de riches et élégants uniformes, parurent ensuite. Ils passèrent
+d'abord devant la princesse, la saluèrent de leurs armes, et
+exécutèrent, aux trois allures, avec, une grâce et une adresse
+remarquables, tous les exercices de l'équitation: voiles, courbettes,
+ballottades, cabrioles, etc., puis le saut de la barrière. En ce moment,
+deux trompettes parurent à chaque extrémité du Champ-de-Mars; à leur
+signal apparurent deux escadrons, l'un de lanciers et l'autre de
+chasseurs; ils se formèrent en bataille, puis exécutèrent diverses
+manoeuvres et plusieurs charges avec une précision qui ne laissa rien à
+désirer. Ils se reformèrent aux extrémités du Champ-de-Mars, et les
+cinquante officiers, qui avaient fait repos, se mirent en mouvement et
+commencèrent le carrousel.
+
+[Illustration: Le Carrousel de l'École de Saumur.--9 août.]
+
+Le carrousel est une sorte de ballet où les chevaux remplacent les
+danseurs. Les figures qui le composent sont exécutées au son des
+instruments et avec une sorte de cadence. Les cavaliers qui l'exécutent
+sont divisés en deux troupes et par quadrilles. On commence par les
+exercices de la lance, au pas, au trot et au galop. On fait ensuite le
+maniement du dard. En exécutant ces mouvements d'armes, on décrit les
+diverses figures du carrousel, qui sont: les doublements dans la
+longueur et dans la largeur de la carrière, les changements de main, la
+serpentine, la demi-volte, les doublements par quadrille, le cercle et
+la spirale; on fait ensuite la course de la bague, celle des têtes et
+celle du dard. Tous ces mouvements ont été exécutés par les officiers de
+Saumur avec un aplomb et une habileté qui ont dû satisfaire les princes
+et les spectateurs. Après le carrousel il y eut une mêlée autour de
+l'étendard. C'est une scène qui se représente souvent à la guerre après
+les charges de cavalerie.
+
+Après quelques instants de repos, remplis par une distribution de croix
+d'honneur, le 63e régiment de ligne, une batterie d'artillerie et la
+cavalerie se mirent en mouvement et exécutèrent des manoeuvres de
+guerre, des attaques de tirailleurs et des charges de cavalerie sur des
+carrés d'infanterie. Le défilé eut lieu enfin, et les troupes rentrèrent
+dans leurs quartiers sans avoir aucun accident à déplorer. Après le
+dîner, un feu d'artifice eut lieu en face de l'hôtel du Belvédère. Le
+bouquet représentait la brèche et l'explosion à l'assaut de Constantine.
+
+La journée du 10 fut consacrée à des travaux plus paisibles, à des
+visites d'établissements publics. Le 11 au matin, le duc et la duchesse
+de Nemours quittèrent Saumur.
+
+[Illustration.]
+
+
+
+De l'autre côté de l'Eau.
+
+SOUVENIRS D'UNE PROMENADE.
+
+(Suite.--Voyez tome II, pages 6 et 18.)
+
+LE MARTYR.
+
+Rapprochez ces dates, et vous verrez qu'il faut détruire tout ce qui
+existe aujourd'hui pour recomposer le décor de la terrible scène qui se
+joua le 29 décembre 1170 dans l'enceinte de l'église de Cantorbery, à
+l'entrée du choeur, dans le transept du nord (_the Martyrdom_).
+
+C'est là une grande déception pour le touriste. Aussi, quand la bonne
+vieille sacristine qui nous promenait dans le vaste édifice nous eut
+conduits sur le lieu même où périt, nous dit-elle, Thomas Becket,--je me
+mis en frais d'imagination, distribuant de mon mieux les entrées et les
+sorties d'après le souvenir de mes lectures récentes, les indications de
+la _Vie Quadripartite_, et l'habile narration du docteur Lingard, si
+dramatiquement reproduite par M. Amédée Thierry.
+
+Les meurtriers, me disais-je, étaient sans doute cachés dans le cloître,
+ou dans un de ces couloirs étroits et sombres qui débouchent sur la
+chapelle de Saint-Bennet. Serrés l'un contre l'autre, la dague et l'épée
+au poing, ils attendaient leur vénérable victime.
+
+«L'archevêque, ayant traversé la nef, était sur la troisième ou
+quatrième marche de l'escalier qui conduit à l'Aile du nord, se
+dirigeant vers le Choeur, lorsque les quatre hommes qui avaient résolu
+sa mort s'élancèrent par la porte du cloître dans la très-sainte église,
+tenant dans leurs mains des épées nues. Celui qui marchait en avant
+s'écria d'une voix forte:
+
+_Où est le traître? où est le traître? où est l'Archevêque?_--Sur ce
+dernier mot, il tourne la tête, et, descendant les degrés qu'il venait
+de monter, il dit: Aucun traître n'est par ici mais si fait bien
+l'archevêque? Me voici. Que voulez-vous?--Et à l'instant même ils le
+frappèrent de leurs épées sur la tête tandis qu'il tombait sur ses
+genoux, recommandant son âme au seigneur; et, dans la même minute, il
+fut étendu mort au pied de l'autel de Saint-Benoît (1).»
+
+[Note 1: Traduction littérale de la relation du meurtre, donnée par John
+Batteley, d'après John Gandisson, évêque d'Exeter. Elle diffère de la
+version commune, et, plus simple, nous paraît plus vraisemblable.]
+
+Mais, en jetant les yeux sur le _Handbook_ de Summerly quel ne fut pas
+mon désappointement!
+
+En 1174, nous l'avons dit,--quatre ans après le meurtre de
+Becket,--l'église fut incendiée. Le choeur actuel date de 1175; les
+transepts occidentaux, de 1379 seulement; le choeur, de 1184; la nef et
+la plus grande portion des cloîtres, de 1460, sous Henri IV.
+
+Ainsi Thomas Becket avait traversé une nef qui n'existe plus, il montait
+un escalier dont il ne reste plus vestige; il était entre des murs
+écroulés depuis lors et rebâtis. Ses assassins s'embusquèrent dans un
+cloître impossible à retrouver; ils ouvrirent une porte qui n'est point
+la porte actuelle: leurs cris éveillèrent un autre écho, leurs épées
+froissèrent un autre granit. A quoi donc le souvenir peut-il se
+prendre?
+
+Non pas même aux dalles sur lesquelles l'archevêque tomba et qu'il
+rougit de son sang.
+
+«Ces dalles, dit l'impitoyable _Handbook_, ont été enlevées en 1177 par
+le prieur de Peterborough, qui en a fait deux autels consacrés.»
+
+Ainsi, voilà qui est clair et net. Il n'y a pas plus de raison,
+--logiquement parlant,--pour songer à Thomas Becket, quand on traverse
+le transept nord-ouest de la cathédrale qui porte son nom, que lorsqu'on
+se promène sur le bitume des boulevards, dans notre bonne ville de
+Paris.
+
+Est-ce bien la peine d'aller au loin recueillir sur les lieux des
+impressions et des souvenirs?
+
+INTERRUPTION.
+
+«Hé quoi! s'écrie mon cousin de Ch., singulièrement scandalisé par cette
+conclusion inattendue, vous ne seriez pas ému, en songeant à Léonidas,
+sur les rochers mêmes des Thermopyles?
+
+--Permettez, interrogatif parent. Sans aucun doute je ne saurais penser
+au dévouement des trois cents Spartiates, qu'une fièvre patriotique ne
+circule aussitôt dans mes veines;--je me reproche alors volontiers mon
+apathie civique.--Je suis même honteux, je l'avoue, de ne pas monter ma
+garde avec plus de zèle.--Mais les Thermopyles, c'est-à-dire trois ou
+quatre méchants blocs de pierre jaune, très-certainement modifiés de
+forme et d'aspect depuis deux mille trois cent vingt-trois ans qu'ils
+entendirent le fameux _Viens les prendre!_--les Thermopyles, quand bien
+même on trouverait moyen de les _restituer_ complètement, n'ajouteraient
+rien à ces pathétiques dispositions. En un mot, le lieu où s'est
+consommé un grand événement, le meuble que le hasard en rendit témoin,
+le vestige même qu'il laisse après lui,--que ce soit une plume d'oie,
+comme celle qui servit à signer l'abdication de Fontainebleau;--un
+couteau de cuisine, comme celui de Jacques Clément;--une planche ou une
+pierre tachée de noir, comme celle qui reçut le sang du musicien David
+Rizzio ou celui de Monaldeschi;--toutes ces _incidences_ purement
+_matérielles_ n'augmentent en aucune façon, pour moi, la _valeur morale_
+d'une tragédie quelconque... et je crois...
+
+--Misérable! tu n'es donc pas poète?
+
+--Apparemment.
+
+--Et tu oses l'avouer?
+
+--Pourquoi donc pas?
+
+Mon cousin cherche encore à ce _pourquoi_ un _parce que_ raisonnable.
+
+LE DINER.
+
+J'espère,--et c'est fatuité pure de ma part,--que l'on n'a pas oublié le
+menu du dîner commandé à notre respectueux aubergiste par mon compagnon
+de voyage.
+
+Premier service, _roast-beef_; deuxième service, _stockfish_; troisième
+service, _new cottage pudding_.
+
+Master Robertson, quand nous entrâmes au _Star-Hotel_, nous précéda, de
+noir toujours plus habillé, dans la salle à manger du rez-de-chaussée.
+
+Un subalterne, également en noir, également attentif, également
+obséquieux, marchant à l'arrière-garde, portait sous une cloche d'argent
+que nous enlevâmes en grande hâte...... un magnifique quartier de
+mouton!--qui fut suivi d'une tranche de saumon bouilli!!--puis d'un
+gâteau à la rhubarbe (_rhubarb pie_)!!!
+
+Cette triple métamorphose s'était accomplie sans bruit, sans vaines
+excuses, sans tout le bavardage dont un hôtelier français ou italien
+n'aurait pas manqué de l'assaisonner. _Mine host_ avait la figure
+sereine et calme d'un homme qui a rempli ponctuellement tous ses
+devoirs. Au fait, n'avait-il pas _écouté_ nos ordres avec la plus
+irréprochable déférence?
+
+Toute réclamation expira sur nos lèvres à l'aspect de cette placide
+impassibilité! Le temps donné aux plaintes eût été perdu pour l'appétit.
+D'ailleurs, à l'exception du pâté pharmaceutique dont tâta seul mon
+compagnon plus aguerri, le repas substitué n'avait rien que de
+très-tolérable.
+
+DUNGEON, OU DANE JOHN HILL.
+
+C'est le nom des promenades publiques de Cantorbery. Elles occupent
+remplacement des anciens remparts, et forment comme une longue chaussée
+bordée de jolies maisonnettes et dominant les fossés maintenant plantés
+en jardins. Cette terrasse vous conduit à un petit monticule gazonné,
+que surmonte un obélisque municipal parfaitement absurde, et destiné à
+perpétuer la mémoire d'un banquier (James Simmons), aux frais duquel la
+promenade et les plantations se sont faites.
+
+Au lieu de perdre son temps à lire les inscriptions qui m'apprirent ce
+fait important, le voyageur avisé devra laisser aller son regard sur les
+riches paysages qui environnent Cantorbery; puis il descendra sur les
+gazons des _Public Walks_, gazons peignés brin à brin et tondus au
+ciseau. Enfin, la nuit venant à tomber, il s'enfoncera, comme nous, sous
+l'allée sombre qui remmène à la ville.
+
+Cependant,--dût en rougir la morale Angleterre,--nous devons le prémunir
+contre les dangers de ce lieu charmant et mystérieux: on est choqué de
+trouver à ce parc de province, si paisible et si chaste au premier
+abord, les allures effrontées, le dévergondage attristant d'un trottoir
+de Londres ou de Paris.
+
+LE STAGE COACH.--HERNE-BAY
+
+Le lendemain, après déjeuner, nous primes congé de notre hôte, dont
+l'habit noir et la politesse sérieuse ne se démentirent pas un seul
+instant, et je montai pour la première fois sur _l'outside_ d'une de ces
+petites diligences proprettes, lestes et fringantes que mon compagnon
+m'avait fait admirer.
+
+Le _stage coach_ semble construit pour résoudre ce problème curieux; une
+voiture publique étant donnée, y faire entrer, quelles que soient ses
+dimensions, le moins de voyageurs possible. Nous étions quinze; quatre
+seulement d'entre nous avaient trouvé place dans l'intérieur. Le surplus
+s'était hissé tant bien que mal,--et, à vrai dire, plus mal que
+bien,--sur une foule de banquettes extérieures, ménagées avec un art
+infini. Figurez-vous une pelote roulante où l'on aurait piqué des
+bipèdes en guise d'épingles. Mes idées françaises étaient complètement
+bouleversées. Après avoir cru pendant vingt-neuf ans les voitures faites
+pour abriter les voyageurs, il me fallait adopter la conviction,--fondée
+sur les usages d'un peuple renommé par ses _comforts_,--que les
+voyageurs sont, au contraire, destinés à servir d'enveloppe à la
+voiture, et à la protéger contre l'intempérie des saisons.
+
+J'aurais certainement fait part de mes reflexions sur ce point délicat
+au _driver_, ou cocher, près duquel j'étais assis; mais j'avais cru
+m'apercevoir que pas un mot de son patois n'arrivait intelligible à mon
+oreille étonnée, et j'en concluais assez naturellement qu'il ne
+goûterait guère le sel de mes plaisanteries, rédigées dans l'idiome
+d'Addison et de Steele. Aussi gardai-je un profond silence, qui me fit
+prendre pour un Anglais pur sang.
+
+Je ne fus pas longtemps à m'apercevoir de l'erreur flatteuse dont
+j'étais l'objet. Le _driver_, ayant à descendre pour je ne sais quelle
+menue réparation, me jeta les rênes de l'attelage, sans plus me regarder
+qu'un duc et pair ne regarde son groom en sautant à bas du tilbury
+laissé à la garde de ce dernier.
+
+Or, j'avouerai sans hésiter que, très-différent de Néron à beaucoup
+d'autres égards, je n'excelle pas, comme il excellait, à guider un char
+dans la carrière. J irai plus loin,--bien que cette franchise puisse me
+fermer l'accès du Jockey-Club;--je ne me crois pas en état de guider
+convenablement la plus inoffensive rosse qu'on ait jamais attachée au
+char à bancs le moins susceptible d'un mauvais procédé.
+
+Jugez de ma profonde stupeur, quand je me vis investir tout à coup, sans
+avoir été consulté, de fonctions superlativement responsables, et chargé
+de quinze existences, dont la mienne n'était pas à mes yeux la moins
+intéressante.
+
+Peut-être les chevaux partagèrent-ils mon étonnement. En tout cas, ils
+se conduisirent avec une magnanimité dont je ne puis m'empêcher de leur
+tenir compte. Les» nobles animaux n'abusèrent pas de leurs avantages, et
+feignant de se croire maintenus, ils donnèrent le temps à leur légitime
+directeur de remonter sur sa banquette. Le cher homme m'arracha les
+rênes avec autant de grâce qu'il en avait mis à me les confier; mais
+j'étais trop satisfait, au fond, de ce dernier geste, pour lui chercher
+noise sur la brutalité de la forme.
+
+Maintenant filez avec moi, cher lecteur, sur un joli chemin encaissé de
+haies vives, uni comme la main, sinueux comme un labyrinthe. La matinée
+était belle; le soleil, voilé de quelques nuages, ne nous envoyait de
+rayons que par moments et comme pour dorer çà et là quelque village
+fleuri, quelque pelouse enveloppée d'arbres, quelque ruisseau écumant
+sous les roues d'un moulin.
+
+Seulement, sur ce chemin si bien entretenu, de trois en trois lieues, se
+hérissait le _turnpike_, la barrière fiscale, telle espèce de forteresse
+où l'impôt direct s'embusque pour détrousser les passants. Au bruit de
+nos roues, un homme ou un enfant sortait de sa tanière, et tendait la
+main pour recevoir le péage que le cocher y déposait sans s'arrêter,
+sans ralentir l'essor de la voiture, avec une dextérité que la grande
+habitude peut seule donner à l'homme qui paie.
+
+Quand on a vu le turnpike et subi ses exigences tracassières, on
+comprend les exploits meurtriers de mistress Rébecca et de ses aimables
+filles.
+
+Herne-Bay, où nous allions nous réembarquer pour arriver à Londres par
+la Tamise, est un petit bourg tout neuf composé d'une chapelle, d'un
+grand hôtel qui ferait honneur à une vieille capitale, et d'une longue
+jetée (_pier_) au bout de laquelle stationnent toujours deux ou trois
+bateaux à vapeur.
+
+Là, pour la seconde fois depuis notre départ, je donnai carrière à mes
+facultés interprétatives en me racontant un nouveau roman.
+
+HISTOIRE PROBABLE D'UN ENFANT CHÉTIF.
+
+Le héros de cette histoire était au nombre des passagers qui
+s'embarquèrent avec nous à Herne-Bay.
+
+Je ne l'aperçus pas tout d'abord, mon attention se trouvant détournée
+par une des figures les plus originales que j'aie rencontrées dans la
+patrie de Cruieshank. C'était un homme de quarante-cinq ans environ,
+gras, frais, un peu chauve, en culotte courte et bas de soie; un ruban
+bleu de ciel passait dans une des boutonnières de son gilet noir:
+décoration mystique dont je n'ai pu me faire expliquer l'origine.
+
+Jusque-là, rien de moins offensif que cette espèce de prédicant
+méthodiste, qui pouvait être ou le père Mathews lui-même, ou quelque
+agent de la _Biblical Society_; mais ses manières n'avaient rien
+d'évangélique,. tant s'en faut. Il allait à grands pas sur le pont,
+furetant et regardant de tous côtés, incivil et gênant pour ses voisins,
+auxquels il semblait n'accorder aucune attention; je remarquai dans ses
+yeux ronds, à fleur de tête, l'expression d'un orgueil têtu, d'une âme
+fermée à toute pitié, un éclat rigide, intolérant, monacal.
+
+L'habitude du despotisme se trahissait dans le soin minutieux avec
+lequel il était rasé. Ses mains, tenaces et actives, étaient celles d'un
+abbé du Moyen-Age; ses mollets eux-mêmes, charnus et musculeux, avaient
+une physionomie brutale et un peu féroce.
+
+Je ne tardai pas à découvrir la femme de cet être singulier: une
+créature grasse et blafarde, emmitouflée dans toutes sortes de vêtements
+noirs, bizarrement surannés. Elle cachait sa tête, constamment penchée
+vers un _prayer book_, sous un curieux assemblage de bandelettes en
+crêpe noir et en mousseline blanche, que surmontait un chapeau de
+taffetas dont la calotte en dôme et la passe en éventail comportaient
+toute une série de recherches archéologiques.
+
+Dans ce travestissement,--et comme intimidée de son étrange
+tournure,--elle s'était réfugiée au fond d'une de ces petites guérites
+pratiquées, sur presque tous les bateaux à vapeur, aux deux côtes du
+pont, et qui ouvrent vers la poupe.
+
+Auprès d'elle était assis l'enfant chétif.
+
+Imaginez la douce et rêveuse figure de _Master Lambton_:--vous
+connaissez, au moins par la gravure, cet admirable portrait de
+Lawrence;--imaginez-la, dis-je, dépouillée de sa fraîcheur et de sa
+transparente carnation; ôtez-lui ces boucles abondantes de cheveux
+bruns, pour y substituer des cheveux blonds, clair-semés, tombant en
+mèches plates sur un front flétri; au lieu de ce regard intelligent et
+profond avant l'âge, qui va demander aux clartés nocturnes des pensées
+précoces, un reflet poétique,--supposez deux pauvres yeux, rougis par
+les pleurs,--que fatigue l'éclat du jour,--et que la crainte,
+d'ailleurs, tient baissés vers la terre; ajoutez-y une prostration
+générale dans l'habitude du corps,--des membres grêles et faibles qu'une
+gêne constante semble avoir étiolés,--des lèvres livides,--des épaules
+déjà voûtées,--des genoux en dedans et comme noués.
+
+Tel devait être Louis Capet,--le petit prisonnier du Temple,--l'enfant
+martyr de 95.
+
+J'étudiais avec intérêt la misère anticipée de cet être souffreteux et
+malingre, quand je le vis, levant obliquement les yeux, s'assurer à la
+dérobée que sa vieille et blême gardienne, absorbée dans sa dévotion,
+avait cessé de s'occuper de lui. Alors, par une série de mouvements
+réfléchis et furtifs, il se laissa glisser à bas de son banc,--passa,
+plié en deux, sous le prayer book, dont la reliure massive protégeait
+son escapade,--et s'en alla, vers l'avant du bateau, se cacher dans un
+groupe de braves matelots occupés à la manoeuvre.
+
+Cette fuite,--riez de moi tant qu'il vous plaira,--m'avait vivement
+intéressé. Casanova, s'échappant des Plombs vénitiens, ou l'enfant
+chétif, se dérobant pour quelques minutes au vieux tyran femelle, sous
+la surveillance duquel on l'avait mis, me paraissaient, en ce moment,
+deux héros du même ordre;--et même, tout bien considéré, l'évasion du
+dernier pouvait passer pour la plus dramatique des deux. L'innocence et
+la faiblesse méritent bien quelque préférence, quand on les compare au
+vice audacieux et fort.
+
+D'ailleurs, le drame du bateau à vapeur allait avoir, sans aucun doute,
+un dénouement triste, dans l'attente duquel mon coeur battait avec
+force.
+
+Hélas!--connue je l'avais prévu,--le méthodiste au ruban bleu vint jeter
+un coup d'oeil inquisitif sur la dunette, où sa compagne marmottait
+encore des prières, sans s'être aperçue de rien. Lorsqu'il la vit seule,
+il haussa les épaules, en proférant à demi-voix je ne sais quelles
+imprécations, et je le vis, en quelques grandes enjambées, faire le tour
+du bateau.
+
+Je ne sais où s'était tapi le fugitif; mais il ne pouvait échapper
+longtemps à la recherche obstinée, aux yeux, de lynx de son robuste
+persécuteur. Ils revinrent tous deux, l'instant d'après;--l'enfant
+chétif se débattait sous l'étreinte de l'homme noir, qui le poussait
+devant lui. En passant devant nous, il me jeta une sorte d'appel
+plaintif, une protestation inarticulée contre l'oppression brutale dont
+il était victime, et je me levais à demi pour y faire droit... lorsque
+la réflexion, toujours égoïste et froide, réprima chez moi ce premier
+élan du coeur.
+
+Entre ces deux vieillards pieusement inflexibles, comme entre les deux
+branches dures et polies d'un étau d'acier, l'enfant pouvait périr,
+lentement consumé par l'ennui et la contrainte;--mais je n'avais pas le
+droit d'y trouver à dire; cela n'était pas mon affaire;--cette agonie,
+ce désespoir, ce meurtre, ne me regardaient en rien. Toute intervention
+de ma part eût été jugée inconvenante. Un mouvement d'humanité m'eût
+rendu ridicule.
+
+Maintenant, voulez-vous savoir l'histoire de l'enfant chétif?...
+
+AVIS AU LECTEUR.
+
+--Sans doute, nous la voulons savoir.
+
+--Eh bien, lecteur curieux, cherchez, s'il vous plaît, dans _Nicholas
+Nikkleby_, les chapitres où Charles Dickens a raconté les horreurs de
+Dotheboys-Hall. Si vous n'êtes pas ému, après cela, je vous engage à
+vous méfier désormais de mes conseils.
+
+O. N.
+
+(_Sera continué._)
+
+
+
+Quelques réflexions sur l'Apprentissage.
+
+Il y a quelques jours à peine, le tribunal de police correctionnelle de
+Paris était appelé à soulever un coin du rideau qui cache les misères et
+les limites de notre civilisation, si fière parfois de ses triomphes, de
+ses progrès, qu'il est bon de mettre en évidence ses plaies secrètes, ne
+fut-ce que pour lui indiquer qu'il n'est pas temps de se féliciter
+encore, et que ce qui reste à faire est immense.
+
+Un brocheur, nommé D., rue de l'Hirondelle, sa femme et sa fille,
+exerçant toutes deux la même profession, ont, pendant six ans et demi,
+exercé sur une fille placée chez, eux en qualité d'apprentie, les
+traitements les plus barbares, la cruauté la plus inexplicable. Cette
+pauvre fille, entrée à l'âge de onze ans et demi chez ses maîtres, et le
+mot maître est exact cette fois, car jamais esclavage n'a été aussi
+odieux, est arrivée sans se plaindre jusqu'à dix-huit ans, et pendant ce
+long supplice la barbarie des deux malheureuses femmes et de l'ouvrier
+chargés de faire l'éducation industrielle de cette pauvre enfant ne
+s'est pas ralentie un seul jour. Ils faisaient travailler leur apprentie
+pendant seize et dix-sept heures de suite, et pour toute nourriture ils
+ne lui ont jamais donné autre chose que des croûtes de pain trempées
+dans de l'eau chaude, eau très-sale quelquefois; et un jour ne s'est
+jamais passé sans que la malheureuse fille ne fut meurtrie de coups
+donnés avec un bâton, une corde ou une tringle en fer.
+
+Elle était à peine vêtue, et couchait sur des rognures de panier,
+grelottante l'hiver, sans couverture et sans feu; quelle fût malade ou
+non, elle devait faire sa tâche, et jamais le régime de sa nourriture
+n'a été amélioré, pendant les quatre premiers mois de son séjour dans la
+maison D., l'apprentie est allée à l'école; mais on l'en a bientôt
+empêchée, et on ne lui a jamais permis de remplir ses devoirs religieux;
+ainsi, à dix-huit ans, elle n'a pas encore fait sa première communion.
+
+Plusieurs fois elle a été blessée à la suite des mauvais traitements
+dont elle était l'objet: et on la bâillonnait de peur que ses cris
+n'éveillassent la sollicitude des voisins; son corps était noir et
+meurtri par les coups, et une femme de la maison a dit dans sa
+déposition que l'intention des D. était sans doute de faire, mourir leur
+apprentie, car ils lui donnaient une nourriture «dont un animal n'aurait
+pas voulu.»
+
+Nous n'insistons pas sur une foule de détails hideux; ce que nous venons
+de dire suffit pour faire comprendre la gravité du fait que nous
+rapportons, qui a sans doute un caractère exceptionnel, mais qui est
+l'indice d'un mal profond, d'un désordre général. L'apprentissage, cette
+éducation professionnelle de l'enfance, doit éveiller au plus haut degré
+la sollicitude des administrateurs et des hommes d'État, et il importe
+de mettre en évidence les maux qu'engendrent, d'une part, l'ignorance et
+la brutalité de quelques-unes des classes ouvrières; de l'autre,
+l'absence de direction industrielle et morale parmi les producteurs,
+afin que les chefs de la société, fatigués de voir le désordre se
+dresser sans cesse devant eux comme un sanglant reproche, se demandent
+enfin si leur devoir n'est pas d'y porter remède.
+
+Déjà, pressé par des réclamations semblables, l'État a réglé le travail
+des enfants dans les manufactures, et une loi est intervenue, qui a
+prescrit le nombre d'heures que les manufacturiers pouvaient, à la
+rigueur, exiger de ces pauvres créatures abandonnées. Cette mesure,
+quoique insuffisante, avait cependant paru de bon augure, et on pouvait
+croire que l'administration allait étendre son bras protecteur sur nos
+classes ouvrières, et assurer, non le bien-être, non le travail, non
+l'éducation, on n'exige pas autant encore, mais du moins veiller sur ses
+enfants, les protéger contre les vices et la cupidité des maîtres
+auxquels on les confie.
+
+Il n'en a pas été ainsi. La loi qui limite le travail des enfants dans
+les manufactures n'a pas été exécutée, et il n'est pas sûr
+qu'aujourd'hui encore les mesures qui doivent assurer son exécution
+aient été prises.
+
+Et cependant le mal est grave, il est immense, et la loi dont nous
+venons de parler, fût-elle rigoureusement exécutée, serait impuissante à
+le prévenir. C'est surtout dans les grands centres industriels que les
+enfants de la classe ouvrière sont exploités d'une façon odieuse, soumis
+à un régime rigoureux, livrés sans contrôle au caprice et à la brutalité
+des maîtres, exténués de travail, étiolés, chétifs; et il faut s'étonner
+encore qu'après une enfance ainsi passée, nos ouvriers puissent
+retrouver parfois, au fond de leur coeur, ces généreux instincts, ces
+bonnes inspirations qui, se manifestent tout à coup dans des
+circonstances solennelles, placent notre peuple à la tête de tous les
+peuples du monde.
+
+On évalue à plus de soixante mille, à Paris seulement, le nombre des
+enfants et jeunes gens des deux sexes qui font leur éducation
+professionnelle chez les maîtres exerçant les industries si nombreuses
+et si variées du commerce parisien. Dans ce nombre il en est beaucoup,
+sans doute, qui, placés dans des maisons honorables, chez des hommes
+bons, intelligents, humains, au sein de familles laborieuses et
+honnêtes, apprennent, sans de trop cruelles souffrances, la profession
+qu'ils devront exercer un jour; il est même quelques maîtres qui
+traitent leurs apprentis en pères de famille, qui comprennent les
+devoirs que leur impose cette paternité industrielle, et qui, sentant
+que devant la société et devant Dieu ils ont charge d'âmes, font de
+généreux efforts pour instruire et moraliser leurs apprentis, pour
+développer leur intelligence et élever leur coeur. Mais c'est là, il
+faut le dire, une rare exception; le plus grand nombre croupit dans
+l'ignorance, dans les privations, on s'énerve dans l'excès d'un pénible
+travail.
+
+Les enfant de la classe ouvrière sont généralement placés en
+apprentissage pour un temps fort long; quatre, six, huit et même dix ans
+quelquefois. Le maître, consentant à apprendre sans rétribution à son
+apprenti l'état qu'il exerce, se réserve ainsi, connue paiement, les
+bénéfices qu'il prélèvera sur son travail, lorsque après quelques années
+l'apprenti, devenu habile, pourra tenir lieu d'un ouvrier. Il y a déjà,
+dans ce fait seul, une exploitation du fort par le faible, dont une
+administration prévoyante et juste devrait déterminer la limite, et
+certains devoirs devraient être imposés aux maîtres qui se chargent de
+l'éducation professionnelle des enfants du peuple. Non-seulement le
+temps du travail de l'apprenti devrait être fixé, mais une heure par
+jour au moins devrait être consacrée à suivre un cours public, où
+l'enfant pût acquérir les connaissances théoriques les plus
+indispensables à la profession qu'il exerce; une heure et plus, s'il le
+fallait, pour une son intelligence et sa moralité pussent se développer
+et le préparer à entrer utilement dans la vie.
+
+Mais telle est la conséquence de ce principe exagéré de l'économie
+publique: «laissez faire, laissez passer, chacun chez soi, chacun pour
+soi.» Il faut que de temps à autre les tribunaux soient appelés à
+réprimer quelqu'un des actes nombreux de cruauté exercés par certains
+maîtres sur des malheureux apprentis, pour que l'on porte les yeux sur
+un état de choses aussi grave, sur un abus aussi douloureux.
+
+L'État exige de l'instituteur primaire des conditions de moralité et de
+capacité; il ne pense pas, avec raison, qu'on puisse confier au premier
+venu le droit d'instruire l'enfance; sa sollicitude se porte sur tous
+les établissements où elle est admise, écoles, salles d'asile, collèges,
+cours publics; et lorsque l'enfant arrive à l'âge où les passions,
+s'éveillant dans son coeur, peuvent le plus facilement l'entraîner et le
+perdre, l'administration, si jalouse de veiller sur son instruction
+primaire, l'abandonne sans protection et sans surveillance aux soin des
+hommes chargés de faire son éducation professionnelle. Il y là une
+négligence contre laquelle les organes de l'opinion ont trop négligé
+jusqu'ici de protester.
+
+Les faits qui se sont révélés dans l'enceinte du tribunal de police
+correctionnelle sont cependant de nature à provoquer les plus sérieuses
+réflexions et à éveiller la sollicitude des hommes qui, à quelque titre
+que ce soit, se préoccupent de l'avenir de notre société et de la place
+considérable que le travail et les travailleurs tendent à y occuper.
+S'il est vrai que l'amélioration du sort des classes ouvrières doive
+commencer par un système d'éducation générale; s'il est vrai une pour
+contribuer au progrès des masses et à la réalisation des destinées
+pacifiques de notre pays, l'État n'ait rien de mieux à faire qu'à
+développer dans les jeunes générations le goût du travail, l'amour de
+l'ordre, le respect des droits de chacun, n'est-ce pas par l'extension
+de sa sollicitude aux enfants du peuple qu'il doit commencer, et doit-il
+laisser sans contrôle, en dehors de toute surveillance, le fait immense
+de l'apprentissage?
+
+L'apprentissage des jeunes filles est surtout la source de désordres
+très-graves qui réagissent profondément sur notre état social. Ce sont
+surtout les ateliers on les femmes et les jeunes filles sont admises qui
+fournissent le plus large tribut au fléau de la prostitution. La famille
+de l'ouvrier peut rarement exercer une surveillance active sur l'enfant
+placé en apprentissage, et il est peu d'ateliers qui ne soient, pour
+toutes les filles du peuple, un foyer d'ardente corruption. Loin de
+veiller sur leurs apprenties, loin de les protéger contre leur propre
+inexpérience, contre leurs mauvais penchants, contre les brutalités
+auxquelles elles sont exposées, la plupart des maîtres sont au contraire
+l'instrument le plus actif de leur perte; et quand l'État se plaint de
+la corruption des classes ouvrières, des excès de la prostitution, du
+nombre de plus en plus considérable des enfants abandonnés à la charité
+publique, n'est-ce pas à son indifférence qu'il devrait d'abord s'en
+prendre'?
+
+La question de l'apprentissage est une question immense. Nous y
+reviendrons avec des chiffres exacts, des documents officiels, des
+renseignements précieux; nous descendrons dans ces bas-fonds de notre
+civilisation, et en mettant à nu cette plaie vive et saignante, nous
+tâcherons, dans la mesure de nos forces, d'éclairer l'opinion publique;
+et l'opinion publique, à son tour, entraînera, il faut l'espérer, le
+gouvernement dans la voie des réformes salutaires, des améliorations
+utiles que l'état de nos classes ouvrières réclame impérieusement.
+
+Nous nous bornerons pour aujourd'hui aux réflexions rapides qu'a
+éveillées en nous le crime odieux de la famille D. Mais, avant de
+terminer, qu'on nous permette un rapprochement qui nous a vivement
+frappés nous-mêmes le jour où la lecture des faits signalés au
+commencement de cet article avait soulevé en nous une si amère
+indignation.
+
+Ce jour-là même, un bataillon de conscrits appartenant à l'un des
+régiments de la garnison de Paris faisait aussi, aux Champs-Elysées,
+son _apprentissage_ du métier des armes, triste métier qui ne produit
+rien, ne crée rien, ne donne rien que la mort! Tous ces apprentis
+soldats s'exerçaient sous les yeux de leurs chefs, qui veillaient
+non-seulement à ce que l'instruction leur fût bien donnée, mais qui
+s'occupaient aussi de la tenue, de la propreté des apprentis,
+ordonnaient les heures de travail et les heures de repos, pendant
+lesquelles une excellente musique servait de noble et utile distraction.
+
+Pourquoi, disions-nous, pourquoi l'État, qui veille aussi paternellement
+à l'apprentissage militaire de ces jeunes hommes, qui sait les
+récompenser et les punir suivant leurs mérites, qui leur donne pour
+chefs, pour guides, des hommes instruits, honorables, distingués entre
+tous par leurs services, par leur bravoure, par leur loyauté; pourquoi
+l'État, qui témoigne une si active sollicitude pour les besoins, pour
+l'instruction de cette petite société, guerrière et improductive qu'on
+appelle l'armée, laisse-t-il la grande société, la société qui produit
+les richesses, qui paie l'impôt, livrée au désordre, à la misère, à
+l'ignorance? Pourquoi les enfants de troupe sont-ils bien vêtus,
+nourris, logés, enseignés? et pourquoi les enfants de l'ouvrier sont-ils
+abandonnés à la misère et au vice? L'État n'a-t-il donc pas mission de
+gouverner toutes les classes? Pourquoi vois-je ici l'ordre, la
+discipline, et pourquoi là-bas, dans ces ateliers infects, dans ces
+maisons malsaines, les cadets de la famille humaine grouillent-ils dans
+l'opprobre et dans la corruption? Pourquoi le gouvernement protège-t-il
+l'ouvrier, l'agriculteur, qu'il enlève au travail pour en faire un
+soldat, et pourquoi laisse-t-il sans protection l'ouvrier qui travaille
+et qui crée? Pourquoi l'enfant du soldat est-il protégé, et pourquoi ne
+fait-on rien pour empêcher la fille du peuple de rouler dans l'abîme du
+vice?
+
+De même que le gouvernement règle et surveille l'apprentissage
+militaire, il peut et doit évidemment surveiller l'apprentissage
+industriel. Il y aurait sans doute inconvénient à ce qu'un soldat ne sût
+pas bien faire la charge en douze temps et le feu de peloton, mais il y
+en a, ce me semble, beaucoup plus à ce que l'apprenti, devenu ouvrier,
+soit faible, chétif, ignorant, vicieux; à ce que la jeune fille, qui eût
+pu devenir une bonne et tendre mère de famille, aille grossir la liste
+des femmes dépravées, et donner en charge à l'État des enfants conçus
+dans la corruption.
+
+
+
+Séjour de la reine d'Angleterre au château d'Eu.
+
+(Suite.--Voir t. II, p. 23 et 34.)
+
+[Illustration: Entrée de la reine Victoria dans la cour du château
+d'Eu.]
+
+Madame de Staël a dit que toute femme, au moment d'entrer pour la
+première fois dans un salon, est préoccupée de l'effet qu'elle va
+produire, et songe, avant tout, à faire valoir ses avantages de corps et
+d'esprit. Après l'aveu de l'illustre écrivain, quelle femme oserait se
+défendre de cette légitime préoccupation? Moins qu'une autre, la reine
+qui, à ce titre, est doublement femme, pouvait y échapper, et elle s'en
+est peu cachée.
+
+Un journal célèbre et qui eut jadis beaucoup d'abonnés, a décrit, en
+style de bulletin des modes, la toilette élégante et simple de la reine,
+le jour de son arrivée au Tréport; mais ce qu'on ne nous a pas dit,
+c'est la longue délibération qui précéda ce choix, ce sont les
+hésitations et les coiffures et les toilettes essayées, puis rejetées,
+puis reprises de nouveau. Il parait que, sous ce rapport, la reine
+Victoria est femme, plus que femme au monde. Mais du moins si le choix
+fut difficile à faire, il fut convenable. Dans la foule de curieux et de
+curieuses qui se pressaient sur la jetée, nous avons entendu plus d'une
+dame louer le bon goût et la simplicité de la toilette de la reine. Il
+n'en fut pas de même pour tous les spectateurs qui s'attendaient
+généralement à la voir étincelante de diamants, le front ceint du
+diadème, et, qui sait? peut-être même le sceptre en main.
+
+[Illustration: Repas royal dans la forêt.]
+
+L'embarras d'une première entrevue, les vivat de la foule, le bruit, les
+fanfares, le canon, l'avaient un instant troublée, et elle ne dut se
+croire bien réellement en France que lorsqu'elle se sentit mollement
+emportée, sous les grands arbres du parc, dans cette riche voiture dont
+_l'Illustration_ n'a pas manqué de vous donner le dessin. En entrant
+dans la cour du château, la reine était redevenue elle-même, Des troupes
+d'élite, disposées en carré, remplissaient la cour. Nos pelotons
+procédaient, il faut l'avouer, à leurs acclamations, avec une
+ponctualité, un ensemble, une régularité, qui faisaient au moins honneur
+à leur esprit de discipline.
+
+[Illustration: Pavillon Montpensier.]
+
+Le soir, au souper, la reine, placée entre le roi et le prince de
+Joinville, portait à son bras, outre le grand cordon de l'ordre n
+sautoir, les insignes de la Jarretière. Quand Édouard III fonda cet
+ordre, que des hommes seuls devaient porter, il n'avait pas prévu cette
+difficulté qu'un jour des femmes en seraient les maîtresses. Toutes les
+autres décorations se portent habituellement sur la poitrine; celle-là
+s'attache où s'attachent les jarretières, mais à cette place elle eût
+été invisible.
+
+Trois cents valets, galonnés du haut en bas, faisaient le service du
+château d'Eu; tous les équipages avaient été brossés et mis en état; à
+chaque but de promenade s'élevaient des tentes richement décorées; une
+table somptueuse s'y dressait comme par enchantement, et on sait que ce
+genre de divertissement est assez du goût de nos voisins d'outre-Manche.
+
+Le lundi, après une longue promenade à travers les plus beaux sites de
+la forêt, le cortège arriva et mit pied à terre au mont d'Orléans, où se
+pressait une foule considérable. La reine Victoria, sortit de la tente
+où elle s'était reposée un instant, et, ayant accepté le bras du prince
+de Joinville, s'avança vers les groupes de spectateurs, où se trouvaient
+beaucoup de jolies femmes. Causant et riant tous deux, ils passèrent, en
+s'inclinant, devant la haie de curieux qui les saluait. On raconte que
+la reine remarqua une jeune Savoyarde portant sa vielle en bandoulière;
+elle s'approcha et la questionna. La pauvre enfant était loin d'être
+jolie, mais elle portait sur son visage l'empreinte d'une mélancolie
+profonde. Elle était venue de Dieppe, suivant la foule; elle avait
+entendu dire qu'une reine allait venir, elle voyait tout le monde,
+courir pour la voir, et elle était venue comme tout le monde. Le prince
+expliqua en quelques mots à la reine l'existence de ces pauvres enfants
+dépaysés et à demi mendiants, venant loin de leur famille chercher dans
+nos cités quelques ressources. La reine n'avait jamais peut-être vu de
+si près tant de misère, elle qui habite le pays du monde où la misère
+exerce le plus de ravages. Quelques instants après, un officier portait
+à la pauvre petite vielleuse deux napoléons que la pauvre enfant reçut
+d'un air presque hébété; mais sa figure s'anima quand elle sut que ces
+deux belles petites pièces de monnaie, qui ne ressemblaient pour elle à
+aucune monnaie connue, valaient quarante francs, et elle s'éloigna
+joyeuse, mais ne sachant qui elle devait remercier de cette singulière
+bonne fortune. Après le repas, la reine se promena sur le plateau,
+conduite par Louis-Philippe. Le soir, on fit de l'excellente musique.
+Mais dans les intermèdes, les causeries recommençaient: le souvenir de
+la petite Savoyarde poursuivait-il Victoria au milieu même des
+enivrements de cette soirée? Il est peu probable. Les rois et les reines
+devraient bien adopter un usage qui serait assurément moins bizarre et
+aussi philosophique que celui de placer, comme le faisaient les anciens,
+une statue de la Mort dans les salles de banquet. Cet usage, quelle
+qu'en fût la forme, aurait pour objet de faire apparaître la misère, ne
+fut-ce qu'un instant, au milieu de leurs fêtes, afin que jamais ils
+n'oublient où ne paraissent oublier l'un des premiers devoirs de leur
+magistrature suprême.
+
+Au Moyen-Age, au commencement de tout repas, la fille ou la femme du
+seigneur coupait un morceau de pain pour un convive absent de fait, mais
+toujours présent au souvenir: ce convive était le pauvre. On répondra
+que nous proposons là un usage peu divertissant, mais qui donc s'imagine
+encore que, de notre temps, on puisse songer à se divertir sincèrement
+sous le poids d'une couronne?
+
+
+
+Théâtre de l'Opéra-Comique.
+
+_Lambert Simnel_, opéra-comique en trois actes, paroles de MM. SCRIBE et
+MÉLISVILLE, musique posthume d'HIPPOLYTE MONPOU.
+
+Il y a deux ans au moins que cet ouvrage aurait été représenté sans la
+cruelle maladie qui vint tout à coup arrêter l'auteur au milieu de son
+travail, et le tuer sur sa partition. Ce fut pour l'art musical une
+perte déplorable, et il n'est personne, sans doute, qui n'ait été touché
+du sort de ce jeune artiste qui avait déjà tant produit, et qui pourtant
+n'était encore, pour ainsi dire, qu'au début de sa carrière.
+
+Monpou s'était d'abord fait connaître par un grand nombre de morceaux de
+salon, romances, chansons, nocturnes, etc., où l'on avait remarqué
+surtout un vif sentiment mélodique, des effets de rhythme très-variés et
+quelquefois très-nouveaux. Plusieurs de ces compositions eurent dans
+leur temps une grande vogue, et l'on ne peut encore avoir oublié
+l'_Andalouse, la Madonna col Bambino, Si j'étais Ange_, etc. Il débuta à
+l'Opéra-Comique par _les Deux Reines_, dont une romance, _Adieu mon beau
+navire!_ décida du succès. Cependant il y avait dans sa partition des
+morceaux d'une bien plus grande valeur, un trio, par exemple, qui, pour
+le fond et pour la forme, était également original; un très-beau
+_quintetto_, et plusieurs choeurs écrits avec beaucoup de verve. Établi
+par ce premier succès au théâtre et dans l'opinion, il donna
+successivement le _Luthier de Vienne, Piquillo, le Planteur_, et au
+théâtre de la Renaissance _Perugina_ et _la Chaste Suzanne_. Tous ces
+ouvrages sans doute ne réussirent pas également, et l'on sait du reste à
+quel point le mérite du poème influe sur le sort d'une partition, quel
+que soit son mérite. Mais il n'y en eut point où l'on ne remarquât des
+mélodies franches, décidées, souvent très-expressives, et dont la
+physionomie avait quelquefois une piquante originalité. Chargé, en 1841,
+de mettre en musique _Lambert Simnel_, il avait fait, dit-on, avec
+l'administration de l'Opéra-Comique, un traité qui l'engageait à livrer
+sa partition à jour fixe. Cela se fait assez souvent de nos jours; on ne
+le sait que trop, la barrière qui jadis séparait l'art du métier
+n'existe plus, et il n'y a guère de travail intellectuel qui ne soit en
+même temps une opération commerciale. Malheureusement Monpou avait de la
+conscience, et n'était pas homme à se passer d'idées quand les idées ne
+venaient pas. Mal disposé quand il avait commencé son ouvrage, il
+s'était attardé peu à peu. Le terme approchait, impérieux et menaçant,
+et les efforts qu'il fit pour ne pas manquer à sa parole lui donnèrent
+une inflammation violente qui le mit rapidement au tombeau.
+
+Il avait écrit presque entièrement les deux premiers actes. Son
+manuscrit fut depuis confié à M. Adam, qui se chargea de le mettre en
+ordre et de le terminer, M. Adam est donc pour un tiers, ou à peu près,
+dans le travail dont nous allons rendre compte, et a droit à une part
+des applaudissements qui ont salué _Lambert Simnel_, quoiqu'il ait eu le
+bon goût de ne la point réclamer.
+
+[Illustration: Théâtre de l'Opéra-Comique.--_Lambert Simnel_.]
+
+--Deuxième acte: L. Simnel, Masset; Norfolk, Girard; le père de
+Catherine, Henry; Catherine, madame Darcier; la princesse de Lancastre,
+mademoiselle Revilly.
+
+La pièce de M. Scribe est fort amusante, surtout dans les deux premiers
+actes. Son héros, qui ne ressemble guère au Lambert Simnel de
+l'histoire, est, au lever du rideau, premier garçon d'hôtellerie ou de
+taverne dans une ville de province dont nous ne vous dirons pas le nom,
+par la raison que M. Scribe n'a point jugé à propos de nous l'apprendre.
+Mais, quelque soit le lieu où maître John Bread exerce sa noble
+profession, il n'en a pas moins de droits à la considération et à
+l'estime de ses concitoyens. Ses _roast-beefs_ sont toujours cuits à
+point, et ses _puddings_ sont des chefs-d'oeuvre, excepté pourtant
+lorsque Lambert les laisse brûler; car, nous devons l'avouer au risque
+de perdre notre héros dans l'esprit du lecteur, Lambert s'oublie
+quelquefois. Que voulez-vous? il est jeune, il a du coeur et de
+l'imagination; la broche et le fourneau ne suffisent point à l'activité
+de son âme. Or, maître John a une fille à la taille légère et svelte, au
+pied mignon, à l'oeil vif, au piquant minois. Lambert l'a vue, et n'a pu
+se défendre de l'admiration qu'elle inspire à tout le monde. Et connue
+il n'y a qu'un pas de l'admiration à l'amour, et que l'amour est une
+maladie contagieuse, Lambert aime Catherine, et Catherine aime Lambert.
+Songez maintenant qu'il ne possède pas un _penny_, et que madame Simnel,
+sa mère, n'a jamais eu d'époux, et vous ne vous étonnerez plus que
+maître John n'ait pas toujours pour lui toute la bienveillance et tous
+les égards que méritent ses talents et son caractère.
+
+Lambert a d'ailleurs un autre tort aux yeux de son patron; hélas! un
+fort bien plus grave! il s'occupe de politique; il a des opinions; il a
+embrasse le parti de la maison de Lancastre, et, dans les émeutes,--il y
+a des émeutes dans sa province,--il fait, en l'honneur de la Rose rouge,
+une dépense de coups de poing, de pied et de bâton qui va jusqu'à la
+prodigalité. Il se vante même d'avoir assez, rudement traité le
+constable, et de l'avoir apostrophé d'un: vive Lancastre! _Lancaster for
+ever!_ dont cet agent de la force publique a été singulièrement touché.
+De quoi, diable! aussi s'avise un constable, d'être pour York quand
+c'est Lancastre qui règne!
+
+[Illustration: Hippolyte Monpou.]
+
+Quoi qu'il en soit, ces exploits et cette humeur guerrière ne plaisent
+point à maître John. Ce digne homme a pour principe qu'un restaurateur
+doit donner à manger à toutes les opinions, sans se mêler jamais d'en
+avoir aucune pour son propre compte. La conséquence, lorsque les
+partisans de Lancastre rapportent en triomphe le valeureux marmiton qui
+leur a assuré la victoire, John met le triomphateur à la porte, sans
+avoir le moindre égard pour son courage ni pour ses lauriers.
+
+Mais madame Simnel n'entends pas que son fils soit traité avec si peu de
+cérémonie. S'il n'a pas de père, elle veut du moins qu'il ait une femme,
+et cette femme sera Catherine, ou elle y perdra son latin. Au surplus,
+elle n'a pas besoin du parler latin pour cela; elle n'a qu'à dire tout
+bas il l'oreille de maître John grand secret que Lambert ne doit pas
+savoir, le secret de sa naissance. Ainsi fait-elle; et quand le digne
+tavernier apprend que l'amant de sa fille est protégé par un noble
+personnage, et qu'il aura, le jour du son mariage, une belle dot, il
+déclare n'avoir plus rien à lui refuser.
+
+Voilà Lambert Simnel bien heureux! Mais, hélas! qui peut compter sur la
+fortune?
+
+--A boire, vassal! de l'ale, du porter, vilain! Deux tranches de
+roast-beef, manant!--Qui se présente, d'un air si gracieux et s'exprime
+avec tant du politesse? C'est le comte de Lincoln, le plus aimable
+seigneur des Trois-Royaumes. Lambert, qui n'est pas endurant, s'arme
+d'un pot de grès, et casserait sans scrupule la tête chaperonnée du
+comte, s'il n'était arrêté à propos et un peu calmé par le langage plus
+insinuant du docteur Richard Simon.
+
+Ces deux personnages, le comte et le docteur, voyagent de compagnie, et
+ont donné rendez-vous, dans l'auberge du John Bread, au major... Que
+vous importe le nom de ce major? Ne vous suffit-il pas de savoir qu'il a
+promis de faire évader le dernier rejeton de la maison d'York, le comte
+de Warwick, que le roi Henri VII tient prisonnier dans la Tour de
+Londres? Lincoln et Simon sont deux profonds politiques, deux fortes
+têtes, qui ont imaginé d'organiser une insurrection au profit du jeune
+prince, ou plutôt à leur profit, et de le substituer à Henri VII, lequel
+fait évidemment le malheur de l'Angleterre.--Car enfin, dit Lincoln, je
+devrais être premier ministre.--Et moi, ajoute Richard, archevêque de
+Cantorbery.--On ne peut nier que ce ne soient là des raisons.
+
+Mais, ô désappointement! le major arrive tout seul. Le comte de Warwick
+est mort de plaisir dès qu'il s'est vu libre. Que faire? Les trois
+conspirateurs sont trop avancés pour reculer; Lincoln le sent bien, et
+Richard aussi. Mais Lincoln est très-embarrassé, et Richard ne l'est pas
+du tout: un prêtre ambitieux ne connaît pas d'obstacles. Richard a
+remarqué que Lambert ressemble beaucoup au défunt: même âge, même
+taille, mêmes cheveux bruns et frisés, même voix de ténor, fraîche,
+timbrée et retentissante.--_By God!_ voilà notre affaire. Quand on a
+besoin d'un prince et qu'on n'en a pas, il faut savoir en faire un.
+
+Richard questionne adroitement Catherine, et apprend d'elle que Simnel
+n'a jamais connu son père, et que sa mère est absente, (Elle est allée
+chercher la dot promise au père John Bread.) Quel heureux
+hasard!--Écoutez, jeune homme: vous vous appelez Lambert Simnel, mais ce
+n'est pas votre vrai nom. Les temps sont accomplis, et nous sommes
+venus, ces messieurs et moi, pour vous révéler enfin votre destinée.
+Elle est belle, elle est haute, cette destinée! Vous êtes fils du duc de
+Clarence, le frère d'Édouard IV et de Richard III; vous êtes notre roi
+légitime, et nous avons tiré l'épée pour vous rendre votre trône et en
+chasser le Richemont, qui n'est qu'un usurpateur effronté.
+
+Faut-il le dire? Lambert n'est plus tenté de crier: vive Lancastre! et
+change de convictions politiques avant même d'avoir changé d'habit.
+
+Voilà Simnel devenu roi, ou du moins prétendant, et chef d'une belle
+armée. Chose merveilleuse! sa nouvelle position ne l'embarrasse pas le
+moins du monde. Il ne sait pas lire; mais, cela excepté, il sait tout,
+la géographie, l'histoire, l'administration, et surtout l'art de la
+guerre, dont il donne au fils du roi Henri VII des leçons théoriques et
+pratiques. Il le bat d'abord, et ensuite il lui explique catégoriquement
+pourquoi il l'a battu. Il suit à la lettre le système de Napoléon;
+_Diviser les forces de son ennemi, et, le ruiner en détail._ Ou plutôt,
+comme vous le voyez, c'est Napoléon qui n'a été qu'un plagiaire, et qui
+a volé Lambert Simnel. Enfin Lambert est le plus grand génie de
+l'histoire, et l'Opéra-Comique est le pays le plus merveilleux du monde.
+
+Non-seulement Simnel sait tout sans avoir jamais rien appris, mais il a
+toutes les qualités d'un grand homme, toutes les vertus d'un héros.
+Aristide n'était pas plus juste, Cincinnatus plus désintéressé, Scipion
+plus chaste, et Bayard ne sera pas plus loyalement chevaleresque. Il
+faut voir avec quels égards il traite la duchesse de Durban, quand les
+hasards de la guerre le rendent maître du château de cette jeune, belle,
+riche et noble damoiselle! Tel est l'excès de sa galanterie, qu'il se
+ferait scrupule de la prier de le laisser seul, même lorsqu'il va
+s'occuper de ses intérêts les plus importants et de ses affaires les
+plus secrètes; et cela, de sa part, est d'autant plus méritoire, qu'il
+n'ignore pas que la duchesse est la fiancée du prince Édouard, son
+ennemi.--(Le prince Édouard est un fils dont l'Opéra-Comique a
+généreusement gratifié Henri VII et qui commande l'armée royale.)
+
+Or, il est bon que vous sachiez que ce prince Édouard se trouvait au
+château de la duchesse au moment où Lambert en a pris possession. Ordre
+est donné de ne laisser sortir âme qui vive. Édouard, déguisé en
+fauconnier de la duchesse, tente de s'échapper, mais n'est pas assez
+leste, il est pris, et on l'amène à Simnel.--Pourquoi voulais-tu
+fuir?... Ah! je devine, tu voulais sans doute aller retrouver ta
+maîtresse. Sois tranquille, je vais te délivrer, car tu m'intéresses et
+notre situation est la même. Moi aussi, vaudrais bien n'être pas séparé
+de cette pauvre Catherine Bread, que j'aime toujours. Là-dessus,
+Catherine se présente avec son père. On voit que s'il est défendu de
+sortir du château, il est du moins permis d'y entrer. Que vient faire
+ici Catherine? Elle vient demander à son ancien amoureux s'il consent à
+ce qu'elle en épouse un autre, puisqu'il est vrai qu'un roi d'Angleterre
+ne peut épouser la fille d'un cabaretier. Simnel y consent bien à
+regret.--Et quel est-il, cet heureux mortel qui m'a succédé dans ton
+coeur?--Le voilà, dit la duchesse, en montrant le prince
+Édouard.--Ah!... Eh bien! mariez-vous, et surtout allez-vous-en bien
+vite, et que je n'aie plus le chagrin de voir votre bonheur.
+
+Édouard ne demande qu'à obéir, et se croit déjà hors de danger, quand le
+comte de Lincoln, absent jusque-là, arrive enfin. Il connaît le prince
+et le fait arrêter. Mais Lambert n'est pas homme à profiter d'un pareil
+avantage. Il ne comprend la guerre qu'en face à face et à armes égales;
+il ordonne à Lincoln de mettre Édouard en liberté. Le comte trouve
+toutes ces idées fort excentriques, et refuse d'obéir. Lambert insiste,
+Lincoln s'obstine; tous deux enfin se fâchent, et le comte exaspéré tire
+son épée pour tuer Lambert. On l'arrête, et Lambert, qui tient à faire
+respecter son autorité, exige qu'il se mette à genoux pour demander sa
+grâce. A ce prix, mais à ce prix seulement, il lui pardonnera.--Je n'y
+tiens pas, s'écrie Lincoln.--Obéissez, lui disent tout bas ses deux
+complices; il y va du succès de notre cause.--Jamais! jamais! crie
+Lincoln de toute sa force; on me tuera plutôt!--C'est ce que nous allons
+voir.
+
+Richard Simon est à sa droite, et le major à sa gauche. Tous deux à la
+fois tirent leur poignard, et Lincoln devient doux comme un mouton. Vous
+pouvez tout à votre aise, lecteur, le contempler agenouillé et
+suppliant, dans la gravure qui accompagne cet article et nous dispense
+d'insister davantage sur cette scène originale et piquante.
+
+Lambert, comme vous voyez, met à la fois en liberté tous ses ennemis.
+C'est héroïque, mais peu prudent. Édouard se dispose il lui livrer
+bataille, et Lincoln s'occupe de faire la paix à ses dépens. Il va même
+jusqu'à changer traîtreusement tout son plan de bataille pour le faire
+battre. Lambert s'en aperçoit et fait pendre Lincoln par son ami le
+major, qui ne se fait pas beaucoup prier pour cela. «Ma foi, dit-il, il
+ne l'a pas volé!» C'est là toute l'oraison funèbre de cet aimable
+personnage.
+
+Cependant madame Simnel arrive avec la dot de son fils qu'elle était
+allée chercher. Quel changement! et que devient-elle quand Lambert lui
+apprend qu'on lui a révélé tout le mystère, qu'elle n'a jamais été que
+sa nourrice, et qu'il est le roi légitime de l'Angleterre et de
+l'Irlande!--» En voilà bien d'une autre! Comment! tu n'es pas mon fils!
+qui ose le dire? et qui peut savoir cela mieux que moi? Tu es si bien
+mon fils, que voici la dot que ton père t'envoie, et voici les papiers,
+ou parchemins, qui établissent la naissance. Voyez, plutôt, madame la
+duchesse.» Car la duchesse est présente, et, s'il faut tout dire, elle
+ne quitte guère la tente de Lambert Simnel.
+
+Vous croyez celui-ci bien désappointé? Tant s'en faut! Il est au comble
+de ses voeux, et l'on dirait un avoué qui a fait sa fortune et qui peut
+enfin vendre sa charge.--Comment! je ne suis pas roi? Quel bonheur!
+Savez-vous que c'est un métier fort ennuyeux que celui de roi, et qu'il
+n'y a pas de couronne qui vaille ma petite Catherine, qu'on m'avait fait
+abandonner? D'ailleurs, je ne suis pas homme à voler le bien d'autrui,
+et puisque le trône appartient légitimement à Henri VII, vive Henri VII!
+vivent Lancastre, la Rose rouge et le prince Édouard!
+
+Certes, il est impossible de trouver à redire à un dénouement aussi
+moral.
+
+Indépendamment des scènes amusantes qui abondent dans cet ouvrage,--dans
+les deux premiers actes surtout,--il y a des morceaux fort agréables,
+l'introduction, par exemple, un duo entre Lambert et Catherine, un air
+chanté par Lambert, un trio entre Lincoln et ses deux complices, le
+finale du premier acte, un air chanté par la duchesse au commencement du
+second, d'autres encore; il faudrait les citer presque tous. Il y a de
+charmantes phrases dans le duo, la première surtout. Le trio est vif,
+léger, décidé; le trait de violon et la phrase vocale, qui en font tous
+les frais, ont une physionomie également originale, et quand le violon
+s'empare, à la fin, de cette phrase vocale, et la reproduit
+_pianissimo_, il en augmente encore l'effet. Le finale contient une
+marche exécutée par les instruments et répétée par les voix, qui a
+beaucoup de style et de caractère.
+
+En général, cette dernière partition de Monpou est très-riche d'idées
+mélodiques, et l'on y remarque, indépendamment de ses qualités
+habituelles, une facilité et une ampleur de développements dont il avait
+jusque-là donné peu d'exemples. Sous ce rapport il y avait chez lui
+progrès véritable, et ce dernier ouvrage fera encore déplorer plus
+amèrement sa perte prématurée.
+
+
+
+Explosion de Gaz à Londres.
+
+MOYEN DE PRÉVENIR DE SEMBLABLES ACCIDENTS.
+
+Il y a quelques jours, un fumeur, passant dans le quartier populeux de
+Clerkenwell, à Londres, jeta par mégarde, dans la grille de l'égout, au
+carrefour des rues de Rosamond, d'Enmouth et de Middelton, le petit
+morceau de papier avec lequel il avait allumé sa pipe.
+
+Aussitôt une explosion terrible s'ensuivit. Le gaz, qui s'était accumule
+dans l'égout, s'enflamma; quarante maisons furent ébranlées; d'énormes
+grilles de fer ont été arrachées et jetées à plus de cinquante mètres de
+distance; le pavé des rues, les dalles des trottoirs, ont été déracinés,
+brisées, bouleversés. On eût dit une éruption volcanique.
+
+Les journaux qui rendent compte de cet accident ajoutent qu'on ne
+prévoyait pas jusqu'à présent ce nouveau danger que le gaz hydrogène
+fait courir aux habitants des villes qu'il éclaire. On était loin de
+s'imaginer, disent-ils, que les égouts pouvaient devenir le réceptacle
+et le loyer de si formidables explosions.--En sorte qu'à Paris comme à
+Londres, la population insouciante qui foule les dalles des trottoirs où
+saute un ruisseau, _marche sur un volcan_.
+
+Cette plaisanterie n'est malheureusement que trop vraie au fond.
+L'événement du Clerkenwell n'est pas un fait isolé, comme on le répète;
+il est déjà souvent arrivé que les fuites de gaz provenait! des
+conduites voisines ont pénétré à travers les pieds-droits des égouts, et
+même à travers les fondations des caves; et si la bonne ville de Paris
+n'était pas si oublieuse, elle pourrait se souvenir d'explosions
+semblables dont elle a été elle-même le théâtre. Nous devons le répéter,
+non pour effrayer sans motifs, mais pour appeler de nouveau l'attention
+sur les moyens faciles d'éviter un danger qui, pour être éloigné, n'en
+existe pas moins.
+
+La plupart des Parisiens, heureux mortels qui jouissent de tout sans
+s'inquiéter de rien, se promènent à la clarté des becs du gaz et
+regardent couler les bornes-fontaines, sans savoir comment le gaz arrive
+dans les candélabres où il brûle, et l'eau dans les fontaines où elle
+coule. L'un et l'autre y parviennent, la plupart du temps, de fort loin,
+à travers de longs tuyaux qui s'enfoncent, circulent et se croisent de
+mille manières sous le sol des rues, et dont le tissu ingénieux ne
+représente pas mal les veines et les artères circulant sous l'épiderme.
+Le nombre en est même peu croyable, et il est tel point du faubourg
+Saint-Honoré où, sous le pavé de la chaussée, d'un trottoir à l'autre,
+on compte jusqu'à sept conduites cheminant côte à côte et ce croisant
+par intervalles; mais ces conduites, sans cesse; ébranlées par le
+tassement des terres, par le roulement des pesantes voitures, s'usent
+promptement, et se rompent souvent. Alors, gare l'inondation, si c'est
+une veine d'eau; et si c'est une veine de gaz, l'odorat du passant qui
+franchit ce pavé perfide l'avertit bien vite qu'il faut presser le pas,
+et que la présence de l'ouvrier est nécessaire.
+
+La boue, inévitablement causée par la réparation, et quelquefois
+l'inondation des caves voisines, sont les seuls inconvénient qu'entraîne
+la rupture d'une conduite d'eau; mais celle d'un tuyau de gaz est
+beaucoup plus grave: il peut toujours en résulter des accidents
+semblables à celui de Clerkenwell.
+
+Je me souviens que, rentrant chez moi par une belle nuit d'hiver, il y a
+trois ou quatre ans, et suivant le faubourg Saint-Honoré, je vis de loin
+une immense gerbe de feu qui s'élançait du pavé, précisément au milieu
+de la chaussée. Je m'arrêtai fort surpris de cette sorte de prodige, et
+je vis que cette flamme gigantesque sortait en bruissant d'un égout
+alors en construction dans la rue. Les gardiens des travaux ayant senti
+le gaz sortir du regard, avaient jugé plaisant de l'allumer. Moi, je
+jugeai prudent de presser le pas. Deux jours après, ils s'amusèrent à
+recommencer. Cette fois, le gaz fut moins patient: une effroyable
+détonation s'ensuivit; le tampon de l'égout placé un peu plus loin, vers
+l'Elysée-Bourbon, fut arraché et lancé à une vingtaine de pieds. Toutes
+les vitres des maisons voisines furent brisées.
+
+Un autre accident plus déplorable arriva dans un égout sur un autre
+point de Paris. Une des compagnies d'éclairage au gaz avait obtenu de
+l'administration municipale, à titre d'essai, l'autorisation de poser
+une conduite en cuivre dans l'égout-galerie des Martyrs. Cette conduite
+s'étant oxydée, il en résulta une fuite qui remplit l'égout, et asphyxia
+ou brûla quatre ou cinq malheureux ouvriers qui avaient eu le courage de
+descendre dans ce tombeau pour la réparer.
+
+Un malheur semblable arriva rue du Petit-Bourbon-Saint-Sulpice. Un tuyau
+s'étant rompu, le gaz s'introduisit, à travers les murs et les
+fondations, jusque dans un rez-de-chaussée dont le plancher était en
+contre-bas du sol de la rue. Deux malheureuses femmes qui s'y trouvaient
+furent asphyxiées et périrent sans qu'on pût leur porter secours.--Il y
+a quelques jours, on vient d'annoncer qu'un accident pareil était arrivé
+dans une des casernes de Paris. Plusieurs soldats asphyxiés n'ont pu
+être que difficilement rappelés à la vie.
+
+Aussi, l'attention de l'administration et des hommes compétents
+s'est-elle depuis longtemps portée sur cet objet; c'est dans la crainte
+de ce danger, dont l'événement de l'égout des Martyrs avait déjà révélé
+toute la gravité, que l'administration municipale parisienne a résisté
+aux sollicitations peu réfléchies qui l'exhortaient à placer dans les
+égouts, ou dans des galeries voûtées, les conduites dont la présence
+sous le sol de la chaussée est une cause permanente de dépavage et de
+remaniements. C'est aussi ce qui proscrit à jamais l'emploi, sur de
+grandes surfaces, de tous les pavages adhérents imperméables, tels que
+les pavages bitumes ou en bois et fondés sur béton, dont on a tenté
+jusqu'ici des essais partiels, et qui, en empêchant les fuites de se
+révéler à la surface, rendraient inévitables les accidents souterrains.
+
+Toutefois, nous devons indiquer ici un système qui a été proposé il y a
+quelques années, et dont l'emploi préviendrait entièrement les malheurs
+dont nous avons été témoins. Ce système, fort simple et d'une exécution
+peu dispendieuse, consisterait dans l'isolement complet de la conduite,
+dont les fuites seraient immédiatement transmises à la superficie du
+sol, même au travers d'un pavage adhérent imperméable. La figure
+ci-jointe, qui représente la coupe d'une chaussée sous laquelle passe
+une conduite posée selon ce système, en donnera facilement une idée.
+
+La conduite A serait placée au milieu d'une couche de sable B, dont le
+diamètre serait au moins double du sien. Cette couche de sable serait
+revêtue d'une chape bitumée C, ou maçonnée en chaux hydraulique, qui
+l'envelopperait de toutes parts, et formerait ainsi comme une seconde
+conduite enfermant la première. De distance en distance, la couche de
+sable serait traversée dans tout son diamètre par des cloisons bitumées
+ou maçonnées D D, reposant sur la conduite; et au droit de chaque
+cloison un petit évent en fonte E viendrait affleurer le pavé.
+
+[Illustration.]
+
+Il est évident que, si une fuite se manifestait sur un point quelconque
+de la conduite munie de cet appareil, l'eau ou le gaz, au lieu de miner
+les terres et de remplir les caves et les égouts voisins, glisserait
+dans le sable entre les cloisons imperméables, et, sortant par l'évent à
+la superficie du pavé, avertirait immédiatement de la nécessité d'une
+prompte réparation.
+
+Nous ne connaissons qu'un point de Paris oz un moyen préservatif de
+cette nature ait été appliqué, et encore fort imparfaitement: c'est la
+rue Saint-Denis. La conduite de gaz qui passe en cet endroit devait
+forcément être posée le long du pied-droit de l'égout, et très-près des
+fondations des maisons riveraines. Il y avait donc double danger: pour y
+remédier, on enveloppa la conduite d'une couche de sable et d'une chape
+maçonnée en mortier hydraulique. Mais on négligea l'évent, qui cependant
+nous semble indispensable pour révéler au dehors l'existence des fuites.
+
+Il n'est donc pas exact de dire que l'accident de Clerkenwell est un
+fait nouveau qui doit appeler l'attention sur un danger auquel on
+n'avait pas encore songé. Déjà le danger est connu, et on a songé à le
+prévenir; mais il faut espérer que ce nouvel accident qui frappe nos
+voisins, engagera notre administration municipale à s'occuper activement
+des moyens de s'en garantir, en adoptant, soit le système que nous avons
+décrit, soit tout autre qui lui paraîtrait atteindre encore mieux le but
+qu'elle doit se proposer.
+
+
+
+Fête de saint Louis, à Tunis.
+
+[Illustration: Chapelle Saint-Louis, à Tunis.]
+
+Le 25 août 1843, on a célébré à Tunis, au milieu d'une population
+immense, l'anniversaire de la fêle de saint Louis. Dès le point du jour,
+les vaisseaux français _le Jemmapes, l'Alger_, et le brick _la Cigogne_,
+ont annoncé la solennité par des salves d'artillerie. A huit heures du
+matin a commencé le service divin; le chapelain français, M. l'abbé
+Bourgade, a officié, assisté du clergé romain et maltais de l'église de
+Tunis. Parmi les personnes présentes, on remarquait M. de Lagan,
+consul-général de France à Tunis; les commandants et les états-majors
+des trois bâtiments français; M. Charles Jourdain, directeur des travaux
+de la chapelle; les consuls de Naples, de Sardaigne, de Hollande et de
+Belgique; le chevalier Raffo, conseiller intime de S. A. le bey. Pendant
+tout le temps du service divin, la musique militaire du vaisseau
+_l'Alger_ a fait entendre des airs graves et guerriers. Le _Te Deum_ a
+été accompagné de salves d'artillerie.
+
+Nos lecteurs n'ont pas oublié sans doute qu'en 1840 le bey de Tunis,
+Ahmed, a fait don au roi des français, sur sa demande, d'un terrain à
+l'ouest de la Goulette, entre la mer au nord, et des ruines romaines et
+carthaginoises au midi, à l'endroit même où mourut Louis IX le 25 août
+1270.
+
+Louis IX, débarquant non loin de la Goulette, sur la plage de Carthage,
+où s'étendent les ruines de l'ancien port et des quais, avait déployé
+ses tentes à peu de distance, sur un montagne isolée, en vue de Tunis et
+de la mer. C'est sur cet emplacement même, à 16 kilomètres de Tunis,
+qu'est érigée aujourd'hui la chapelle Saint-Louis. Au milieu des ruines
+d'un ancien temple, peu éloignées d'un cirque de construction romaine et
+des restes d'un grand aqueduc, qui amenait les eaux des montagnes à
+l'ancienne cité de Carthage, l'on a aplani avec soin une assez large
+enceinte entourée d'un mur d'appui, et au milieu de laquelle s'élève une
+plate-forme ronde, élégamment dallée à compartiments symétriques. On
+monte à cette plate-forme par six marches établies circulairement sur
+tout le pourtour, et au centre est construite la chapelle, d'une forme
+octogone. L'intérieur offre un rond-point entièrement libre au-dessous
+du dôme; on aperçoit ainsi, dès l'entrée, au fond, en face de la porte,
+l'autel, et au-dessus, dans la niche principale, la statue de saint
+Louis, en beau marbre blanc des Pyrénées, due au ciseau de M. Émile
+Seurre, et tirée des galeries de Versailles. L'édifice est bâti en
+pierre appelée marbre de Soliman, avec des remplissages en pierre de
+tuf, du sol de Carthage, et voûté en briques de Gènes avec enduit de
+mortier de chaux, formant stuc à la manière du pays. Ses fondations
+s'appuient sur les dalles en marbre et sur les bases du temple
+d'Esculape. Les fouilles ont fait découvrir plusieurs morceaux de
+colonnes cannelées, en beau marbre jaune de Numidie, des chapiteaux
+corinthiens et des parties d'entablement richement sculptées. Là paraît
+avoir été primitivement le plais de Didon, dont l'immense escalier
+s'avançait vers la mer.
+
+Le gouverneur de l'arsenal, Sidi-Mahmoud, a fait solennellement, le 23
+août 1840, remise du terrain concédé, au nom du bey, à M. de Lagan,
+consul-général de France. La première pierre de l'édifice fut posée le
+même jour, après la célébration de la messe par le père-préfet de Tunis,
+et un an après, le 25 août 1841, la chapelle fut inaugurée.
+
+Au commencement de l'année 1843, M. Charles Jourdain, jeune architecte,
+déjà chargé de la construction de la chapelle, l'a été également de
+l'exécution des dépendances nécessaires à sa garde, à son entretien, à
+sa desserte. Ces dépendances consistent en un mur d'enceinte, et trois
+corps de bâtiments, à rez-de-chaussée et à terrasses, comprenant le
+logement des gardiens, une sacristie et des salles d'attente pour les
+visiteurs. Ces bâtiments sont reliés entre eux par des portiques en
+style de cloître gothique. Le terrain de l'enceinte est compris dans un
+octogone de cent mètres de diamètre. Des plantations de cyprès entourent
+le monument, et la manufacture royale de Sèvres prépare, pour les
+croisées, des vitraux de couleur.
+
+
+
+Fêtes des environs de Paris..
+
+LA FÊTE DE SAINT-CLOUD.
+
+Si les fêtes des environs de Paris se suivent et se ressemblent trop
+souvent, si leur physionomie générale porte une teinte de monotonie
+passablement soporifique, chacune a cependant un trait particulier qui
+la distingue de ses voisines. Corbeil a ses pèlerinages au tombeau du
+bon sire Aymon; Saint-Germain a son jeu du baquet et ses noces de
+Gamache en plein air, où l'on voyait, il y a quinze jours, le soleil
+torréfier les viandes à la broche, ainsi prises entre deux feux;
+Nanterre a son jeu des ciseaux et son couronnement de rosière;
+Clichy-la-Garenne, fier de son emplacement géographique à cent dix pieds
+au-dessus du niveau de la Seine, se donne un faux air suisse et forme
+des archers au moyen du tir à l'oiseau; Saint-Cloud, enfin, pour abréger
+cette énumération qu'il ne tiendrait qu'à nous d'élever à des
+proportions homériques, Saint-Cloud, dis-je, a ses mirlitons. La fête du
+bourg musical et le son de cet instrument nasillard ne se séparent point
+l'un de l'autre; qui dit Saint-Cloud, dit mirliton, et rien que
+d'entendre prononcer le nom de l'un, il nous semble avoir dans l'oreille
+les chevrotements enroués de l'autre.
+
+Ce n'est pas, Dieu merci, que le mirliton manque à aucune fête
+populaire; il s'en faut de toute l'épaisseur d'un roseau creux chargé de
+galantes devises et d'une pellicule d'oignon. Mais ailleurs, le
+mirliton, cet emblème enroué de la vieille gaieté française, partage le
+sceptre avec la trompette d'un sou, la guimbarde et autres luths aimés
+de nos troubadours en casquettes. A Saint-Cloud, il règne sans partage,
+ou tout au moins sa voix altière étonne les accents criards de ses
+rivaux humiliés. Il est le rossignol de ce bruyant bocage; il est, si
+l'on peut toutefois comparer une voix de bois à une voix d'homme, le
+premier ténor de cet immense et strident concert d'amateurs, C'est à
+Saint-Cloud qu'on le voit prendre les dimensions pyramidales d'une toise
+ou d'un tambour-major. Si ce mouvement ascensionnel continue, il
+atteindra bientôt à la hauteur d'un mat de cocagne. On le verra alors
+s'avancer dans la fête connue _le superbe géant_ dont parle le poêle
+lyrique. Une myriade d'autres mirlitons moins favorisés de la nature et
+du bimbelotier formeront la suite triomphale et célébreront à l'envi ses
+louanges sur tous les tons. Mais lui, quelle poitrine humaine pourra
+contenir assez de souffle pour faire vibrer ses vastes flancs? Aucune,
+sans doute; son tube divinisé n'aura besoin, pour résonner, que de
+l'haleine du zéphyr. Ce sera le mirliton éolien.
+
+En attendant le jour de cette apothéose prédite par Grandville, et qui
+dès lors est immanquable (c'est comme si Nostradamus et l'_Almanach
+prophétique_ y avaient passé), parcourons la fête, et sachons nous
+contenter des voluptés qu'elle nous offre, mirliton à part; car si cet
+adorable instrument résume les plaisirs de la journée, il ne les
+constitue point encore, fort heureusement, à lui tout seul.
+
+Mêlons-nous donc à cette foule de merveilleux, de provinciaux, de
+pimpantes femmes de loisir, de jeunes grisettes qui, pour manier
+l'aiguille de Minerve, n'en ont pas généralement toute la sagesse, de
+superbes commis-marchand, d'éblouissants clercs d'avoués, etc., etc.,
+que vomissent à chaque demi-heure les convois monstres du chemin de fer,
+et égarons-nous sous les ombrages du parc, l'un des chefs-d'oeuvre du
+grand Le Nôtre.
+
+Et d'abord, vous le savez, les journaux et le programme séduisant
+affiché aux quatre coins de Paris par l'ordre de M. le Maire de
+Saint-Cloud, vous l'ont annoncé, les eaux jouent. Courons donc admirer
+ces deux belles cascades et ce fameux jet d'eau, l'orgueil de
+l'hydraulique, qui éteindrait trois incendies et n'a pas laissé
+d'allumer, dans les vers suivants, la faconde, intarissable comme lui,
+du chantre des jardins, de Delille, puisqu'il faut l'appeler par son
+nom:
+
+ J'aime ces jets où l'onde, en des canaux pressée,
+ Part, s'échappe et jaillit avec force élancée.
+ Tel j'ai vu le Saint-Cloud le bocage enchanteur;
+ L'oeil, de son jet hardi mesure la hauteur.
+ Aux eaux qui sur les eaux retombent et bondissent,
+ Les bassins, les bosquets, les grottes applaudissent.
+ Le gazon est plus vert, l'air plus frais; des oiseaux
+ Le chant s'anime au bruit de la chute des eaux;
+ Et les bois, inclinant leurs tiges arrosées,
+ Semblent s'épanouir à ces douces rosées.
+
+Que voulez-vous que nous ajoutions à cette sublime poésie, à _cet
+applaudissement_ flatteur _des bassins, des bosquets et des grottes_, à
+cet _oeil_ dont le compas _mesure la hauteur de ce jet grandi?_ Rien, si
+ce n'est toutefois la tirade suivante, inspirée par lesdites cascades et
+le même jet d'eau, à un autre poète, celui-ci contemporain de Louis XIV.
+Le lecteur pourra comparer;
+
+ Quelle tempête, quel tonnerre!
+ Au temps le plus serein entends-je en ces beaux lieux?
+ Quel fracas redouble? Est-ce donc que la terre
+ Insultant de nouveau les cieux,
+ Menaçant de noyer les astres et les dieux.
+ Aujourd'hui, par ses eaux, leur déclare la guerre?
+ J'en tremble, j'en frémis: agréable frayeur!
+ Doux effet d'un art enchanteur,
+ Qui te donne une folle et charmante torture,
+ Pour montrer qu'il peut sous ses lois,
+ Quand il veut s'égayer, asservir la nature.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Les Naïades, sous milles images,
+ Commencent à jour leurs divers personnages;
+ Fleuves et vents, centaures, demi-dieux,
+ Avec honneur prennent leurs places,
+ Mufles, grenouilles, lynx, animaux odieux.
+ Mais embellis par l'or dont ils brillent aux yeux,
+ Avec leur hideuses grimaces,
+ Font l'aspect le plus gracieux,
+ Lorsqu'au milieu de cette scène,
+ A force de contorsions,
+ Et de feintes convulsions,
+ Les Naïades, perdant haleine,
+ Se précipitent à grands flots,
+ conduites avec elle au vaste sein des mers,
+ Elles vont, de leur roi célébrant la puissance,
+ Répandre dans tout l'univers
+ Les beautés de Saint-Cloud et sa magnificence.
+
+[Illustration: Fête de Saint-Cloud.--Le Mirliton. Dessin allégorique par
+J.-J. Grandville.]
+
+Cette bruyante poésie fut composée à l'époque où MONSIEUR, frère du roi,
+propriétaire de Saint-Cloud, voulant satisfaire l'impatience
+qu'éprouvait la ville d'admirer les merveilles de cette résidence,
+décida que les eaux de Saint-Cloud joueraient tous les jours, ce qui lui
+valut d'être inondé de pièces du vers semblables à celles qu'on vient de
+lire. On a certes raison de dire que la bonté, sur la terre, est parfois
+bien mal récompensée.
+
+Voulez-vous maintenant de la prose, des détails techniques? En voici:
+
+La fameuse chute d'eau artificielle de Saint-Cloud forme deux cascades,
+la première du dessin de Lepautre, la seconde due à Mansard. La haute
+cascade (celle de Lepautre) a 108 pieds de face sur autant du pont
+jusqu'à l'allée du Tillet, qui la sépare de la basse. Elle est décorée
+au sommet de deux figures colossales représentant la Saône et la Marne;
+celles qu'on voit à demi couchées sur la balustrade sont la Seine et la
+Loire. Aux extrémités sont placés Hercule et différentes statues de
+Faunes.
+
+La basse cascade, située à la suite de la limite, est plus vaste que
+celle-ci. Elle a 270 pieds de longueur sur 96 de largeur et ne consomme
+pas moins de 3,700 muids d'eau à l'heure. Les eaux tombent dans un canal
+bordé de deux palissades de charmilles et de bois, orné de statues
+jusqu'à l'allée _des Portiques_, où se tient la foire de Saint-Cloud.
+
+Placé sur la droite de la cascade, au milieu du grand bassin carré, le
+jet d'eau, le plus extraordinaire qui existe au monde, s'élève à 80
+pieds au-dessus du niveau du bassin; il soulève à son orifice un poids
+de 130 livres, et consomme ou plutôt expectore dix barriques d'eau à la
+minute.
+
+[Illustration: La Lanterne de Diogène.]
+
+Telles sont les principales merveilles de ce parc, dont les ombrages
+rappellent tant de souvenirs. Les évoquerons-nous? Il y aurait là
+matière à plus d'une digression élégiaque et rétrospective. C'est à
+Saint-Cloud que le coup de poignard de Jacques Clément éteignit la race
+des Valois et mit les Bourbons sur le trône. C'est à Saint-Cloud que
+retentit ce cri funèbre immortalisé par l'oraison de Bossuet: «Madame se
+meurt! Madame est morte!» C'est à Saint-Cloud que le jeune vainqueur de
+l'Égypte et de l'Italie posa son pied victorieux sur la tribune
+législative et que «ce fils de la liberté détrôna sa mère,» comme a dit
+M. Casimir Delavigne. C'est de Saint-Cloud, enfin, qu'une autre
+tentative de même nature, mais moins heureuse, vint soulever Paris et se
+briser contre les barricades de Juillet. Que de leçons et quel beau
+texte à moraliser d'importance! Mais graves enseignements ne sont point
+notre fait. Nous sommes à la fête, non à la tribune; nous serions mal
+venu à invoquer Clio et à prendre un ton solennel à propos de foire et
+de mirliton. Laissons donc là ces grands souvenirs historiques: quelques
+détails sur les principales fêtes que Saint-Cloud a vu célébrer seront
+beaucoup plus de saison.
+
+Mais auparavant nous ne pouvons résister au désir de raconter comment
+Saint-Cloud fut érigé en résidence princière et avec quelle habileté
+Mazarin sut acquérir à peu de frais pour Louis XIV cette magnifique
+habitation. L'anecdote est fort peu connue et mérite assurément de
+l'être. Toute la finesse, tranchons le mot, toute la rouerie du
+cardinal-ministre y apparaît sous son plus beau jour, et l'on y retrouve
+trait pour trait le subtil Mazarin de la Fronde. Voici l'histoire.
+
+Le roi ayant exprimé l'intention d'acheter une maison de plaisance pour
+M. le duc d'Orléans, le cardinal jeta les yeux sur celle d'un gros
+partisan située à Saint-Cloud, et qui était d'une étendue immense et
+d'une grande beauté: aussi revenait-elle à près d'un million à celui qui
+en était propriétaire. Mazarin alla un jour la visiter, et, tout en en
+louant la magnificence, il dit au financier: «Voilà une maison qui, sans
+mentir, doit vous couler au moins douze cent mille livres?--Oh!
+monseigneur, que dites-vous là? répondit le Tucaret, qui ne se souciait
+point d'avouer le chiffre de ses richesses, je ne suis point assez
+opulent pour consacrer à mes plaisirs une somme aussi
+considérable,--Combien donc cela vous coûte-t-il? reprit le cardinal; je
+gagerais que vous n'en êtes pas quitte à moins de deux cent mille
+écus.--Non, monseigneur, dit le traitant; je ne suis certes point en
+état de faire une si grosse dépense.--Serait-ce par hasard, répondit
+Mazarin, que la maison ne vous coûte pas au delà de cent mille
+écus?--Vous l'avez dit, monseigneur; c'est là justement le prix,»
+s'écrie le financier, croyant avoir dupé le ministre par ce gros
+mensonge. Mazarin sourit, ne dit mot, et le lendemain il envoya au
+partisan trois cent mille livres, en lui mandant que le roi désirait
+acquérir sa maison pour M. le duc d'Orléans. La somme fut remise au
+traitant par un notaire, qui apportait le contrat de vente tout dressé.
+Force fut bien au financier-châtelain de s'exécuter et de céder au roi
+sa magnifique maison pour le tiers au plus de sa valeur.
+
+[Illustration: Les Grandes Eaux de Saint-Cloud.]
+
+L'habitation et ses dépendances furent aussitôt livrées à Lepautre, à
+Mansard, à Girard, à Le Nôtre, qui en firent la majestueuse résidence
+que vous savez.
+
+Les premières réjouissances qui suivirent cette métamorphose, furent une
+fête, «où le roi, disent les journaux du temps, vint à Saint-Cloud,
+accompagné de Marie-Thérèse et d'Anne d'Autriche, sur une galiote
+très-galamment ornée. Monsieur le traita, ajoutent-ils, avec une
+magnificence extraordinaire; la bonne chère fut accompagnée de délicieux
+concerts et du divertissement d'une comédie française dans le jardin,
+éclairé par un grand nombre de lustres. Les bords de la rivière,
+couverts de batelets décorés, étaient occupés par des fanfares, des
+trompettes et des tambours.»
+
+[Illustration: Le Retour de Saint-Cloud.]
+
+Le 12 août 1660, un grand bal donné à Saint-Cloud est le prélude de
+l'union de Monsieur et de madame Henriette d'Angleterre. Dès lors, cette
+résidence devient un lieu de délices; ce ne sont plus dans ses jardins
+que fêtes, spectacles et concerts, jusqu'au moment où, dans les salles
+du château, retentit le cri de mort et de douleur que nous avons cité
+plus haut.
+
+Mais aucun deuil n'est éternel. Le 11 août 1672, les jardins de
+Saint-Cloud s'illuminent de nouveau pour la fête splendide offerte par
+Monsieur au roi, à l'occasion de son second mariage avec la princesse de
+Bavière. Les fêtes recommencent pour la naissance du duc de Valois et
+pour le baptême du duc de Chartres, qui fut depuis régent de France.
+
+En 1677, l'inauguration de la galerie d'Apollon, peinte par Mignard,
+donne lieu à une nouvelle fête, sur les bombances de laquelle un poète
+de l'époque nous a légué, entre autres détails, les suivants:
+
+ Trois services rendaient cette table agréable.
+ Onze plats à chacun, avec profusion,
+ Furent servis par ordre et sans confusion,
+ De gibier et poisson on y vit l'abondance;
+ On servit les desserts avec magnificence.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ A chacun des repas que fit notre grand roi,
+ De tous ses ennemis la terreur et l'effroi,
+ La troupe de Monsieur chatouilla ses oreilles
+ Au son des violons, en jouant à merveilles.
+ On y donna trois bals où l'on dansa des mieux.
+ L'éclat des diamants éblouissait les yeux.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ On fit tous ces trois bals en neuf appartements;
+ Enfin tous les plaisirs furent doux et charmants.
+ Tout le monde admira la grâce sans égale
+ Et les puissants attraits de la maison royale.
+
+En 1686, nouvelle fête à Saint-Cloud pour célébrer le succès de
+l'opération de la fistule pratiquée au roi par le chirurgien Félix.
+Cette fête (l'espace nous manque pour la décrire) a trouvé aussi un
+historien dans le sieur Laurent, de bibliothèque du roi, lequel raconte
+agréablement
+
+ Que Félix, trop heureux fit en perfection
+ La fatale opération.
+
+Toutes ces fêtes avaient été offertes exclusivement à la cour; mais, en
+1743, le duc d'Orléans, grand-père du roi actuel, celui qu'on avait
+surnommé le _Roi de Paris_, donna à Saint-Cloud une grande fête où tout
+le monde fut admis. Il y eut spectacle pour les princes, spectacle pour
+la noblesse, et enfin spectacle pour le peuple. On eût dit ce jour-là,
+racontent les mémoires du temps, que l'Olympe était descendu sur la
+terre. On ne rencontrait dans le parc que Faunes, Sylvains. Naïades,
+Hamadryades; partout des concerts, partout des tables gratuites servies
+en abondance; enfin, tous les Parisiens, qui étaient accourus en foule à
+ces merveilles mythologiques, trouvèrent, le soir, des tritons
+complaisants et désintéressés qui les reconduisirent dans la grande
+ville sur des bateaux préparés aux frais du duc d'Orléans.
+
+Mais, sous aucun règne, Saint-Cloud ne fut le théâtre de si nombreuses
+et de si brillantes fêtes que sous l'Empire. Napoléon affectionnait,
+comme l'on sait, cette résidence, sans doute en souvenir et en
+reconnaissance de ce qu'au 18 brumaire elle avait élu le berceau de sa
+puissance impériale. Il l'habitait presque continuellement, et la
+plupart des grandes fêtes de cette prestigieuse époque ont été données à
+Saint-Cloud, Nous citerons, entre autres, celles qui célébrèrent le
+baptême du fils aîné de la reine Hortense, dont l'Empereur avait d'abord
+le dessein de faire son héritier, la fête du mariage de Napoléon avec
+Marie-Louise, et enfin celle qui suivit le 15 août 1811, la naissance du
+roi de Rome. Une pompe vraiment féerique présida particulièrement aux
+apprêts de cette dernière. A la chute du jour, le palais et le jardin
+s'illuminèrent tout à coup comme par enchantement.--Ce fut, dit
+l'historien de cette résidence, une véritable forêt enchantée; chaque
+arbre semblait transformé en un bouquet de diamants, en une girandole de
+pierreries; les cascades roulaient, au milieu des flammes, des eaux
+étincelantes de mille couleurs; le ciel était éclairé de feux qui se
+croisaient dans les airs avec une éblouissante rapidité; le canon de
+l'artillerie impériale se mêlait à cette artillerie artificielle; des
+orchestres animaient partout les danses et les plaisirs; une foule
+immense inondait les parcs et les bosquets... Tout à coup éclate un
+orage épouvantable; le tonnerre gronde, la pluie tombe par torrents, et
+l'éclair qui sillonne la nue est la seule lueur qui survive aux
+splendeurs fantasmagoriques de cette fête impériale.
+
+La superstition populaire vit dans cette brusque interruption de la fête
+un sinistre présage. Elle ne se trompait pas: car, à quatre ans de là,
+les alliés occupaient la résidence favorite de l'Empereur, et le prince
+de Schwarzemberg donnait dans le parc de Saint-Cloud une dernière fête
+qui est restée tristement célèbre entre toutes.
+
+Détournons nos yeux de ce tableau, et revenons à la fête du jour. Nous
+avons vu la grande cascade et le jet d'eau qui en sont le principal
+ornement, comme ils l'avaient été de toutes celles dont l'énumération
+précède. Gravissons maintenant le parc et allons visiter, sur le plateau
+qui le domine, le fameux monument renouvelé des Grecs, que l'on désigne
+sous le nom de _Lanterne de Diogène_. Voici, en abrégé, l'historique de
+cette curiosité, à la fois locale et exotique. M. de Choiseul avait
+rapporté de ses voyages en Grèce le modèle en plâtre du monument
+athénien que les archéologues nomment _la lanterne de Démosthènes_, et
+qui figure à l'Acropole. Le plâtre fut imité en terre cuite par les deux
+frères Trabocchi, avec une grande perfection. Ce travail, qui fixa
+l'attention universelle à l'Exposition de l'an XI, valut à ses auteurs
+une médaille d'argent. Napoléon le fit transporter à Saint-Cloud et
+dresser sur un obélisque élevé par M. Fontaine, au lieu où figurait
+jadis le belvédère, sur le point culminant du parc; seulement, lois de
+la mise en place de cette contrefaçon de l'antique, on substitua au nom
+primitif du monument celui de _Lanterne de Diogène_. Cette métonymie
+n'eut vraisemblablement d'autre but que de flatter l'Empereur: les
+courtisans, qui déjà pullulaient à Saint-Cloud, n'avaient garde de
+laisser échapper une si belle occasion d'insinuer finement que Diogène
+avait enfin trouvé dans cette résidence l'homme qu'armé de sa lanterne,
+il cherchait depuis si longtemps. Nous ne nous arrêterons point à
+discuter le mérite de cette ingénieuse allégorie; seulement, nous avons
+peine à croire que Napoléon eût pu être l'_homme_ de celui pour qui
+Alexandre n'avait été qu'un importun et un _parasol_ incommode.
+
+Lorsqu'il passait la nuit à Saint-Cloud, la lanterne de Démosthènes ou de
+Diogène allumée était un phare qui, vu de Paris, annonçait à ses
+habitants la présence de l'Empereur au palais de cette résidence. On
+arrive par un escalier tournant jusqu'à cette façon de kiosque ou
+d'observatoire, d'où l'oeil embrasse un immense panorama que termine
+Paris à l'horizon, et sur les premiers plans duquel se détache, comme
+une ceinture verdoyante, ce parc où, comme l'a dit Marie-Joseph Chénier
+dans sa belle pièce de _la Promenade à Saint-Cloud_,
+
+ De ces bois toujours verts les masses imposantes,
+ Ces jardins prolongés qui bordent les coteaux,
+ Et qui semblent de loin suspendus sur les eaux.
+
+A tout prendre, la magnificence de ce coup d'oeil nous paraît être le
+grand mérite monumental de la lanterne en question. Elle montre mieux
+qu'un homme: elle montre la nature sous l'un de ses plus beaux, de ses
+plus riches aspects, et Diogène lui-même oublierait un instant sa
+recherche toujours déçue, s'il était appelé à jouir de cet admirable
+coup d'oeil.
+
+Mais pendant nos pérégrinations historiques dans le parc, les ombres
+sont lentement descendues des collines. Voici la nuit. Déjà j'entends le
+mirliton qui résonne dans la grande allée des portiques. C'est l'instant
+le plus brillant, le plus solennel de la fête. Les arbres du parc
+s'illuminent; les orchestres forains retentissent; les saltimbanques
+s'égosillent; les monstres s'agitent dans leurs tanières de sapin et de
+toiles peintes; ils ont ordre de pousser des hurlements féroces afin de
+fasciner plus sûrement la foule. Les boutiques de jouets d'enfants, de
+macarons, de sucre-d'orge, mais surtout, mais partout, mais toujours, de
+mirlitons, ornent leurs devantures d'un brillant éclairage de quatre
+chandelles des six. Aimez-vous la danse? voici le bal de l'Étoile et
+celui de Morel qui vous ouvrent leurs portes et vous convient à des
+rigodons échevelés.--Avez-vous besoin de remonter votre ménage? Notre
+vieille amie, madame Leroy, va vous en fournir les moyens. Prenez des
+billets à la loterie qu'elle fait tirer incessamment à son innombrable
+clientèle. Moyennant dix billets de dix centimes chacun, vous serez
+bien malheureux si vous ne gagnez pas au moins une petite lasse de cinq
+sous. Nous connaissons des gens qui ne s'approvisionnent de vaisselle
+que chez madame Leroy. Sa porcelaine n'est pas précisément de Sèvres;
+elle est de Saint-Cloud; mais qui ne sait que Saint-Cloud et Sèvres,
+c'est tout un?
+
+Cependant le mirliton fait retentir les airs de toutes les mélopées
+imaginables, depuis _Malbrouck s'en va-t-en guerre, mirliton, ton-ton
+mirontaine, le Bon roi Dagobert, au Clair de la Lune, J'ai du bon
+Tabac_, et autres motifs populaires jusqu'au grand air des Puritains et
+de l'ouverture de Guillaume-Tell. C'est au son de ce formidable
+pot-pourri que se termine la fête. Il serait à désirer pour les oreilles
+quelque peu sensibles qu'il put prendre fin avec elle, mais les accords
+très-peu parfaits résultant de la combinaison des divers _cantabile_
+ci-dessus se prolongent jusque par delà l'heure du départ, hélas! et
+même celle du retour. Les échos de la rue Saint-Lazare en frémissent; la
+Chaussée-d'Antin assourdie croit que Paris est appelé au triste sort de
+Jéricho, et plus d'un mirliton traîtreusement importé jusque dans le
+sein des familles justifie déplorablement par son ramage, les jours
+suivants, cet axiome qu'il n'y a jamais de bonne fête sans lendemain.
+
+
+
+Romanciers contemporains
+
+CHARLES DICKENS. (Voir p. 26)
+
+ARRIVÉE A NEW-YORK.
+
+UNE NOUVELLE CONNAISSANCE.
+
+Une légère agitation s'était fait sentir sur la plage même de la terre
+de l'indépendance. Un alderman avait été élu à New-York la veille; ce
+qui n'avait pas peu aiguillonné la sensibilité des partis, les amis du
+candidat vaincu, ayant jugé à propos d'appuyer les immortels principes
+de la Pureté d'Élection et de la Liberté des votes en cassant un petit
+nombre de bras et de jambes, et en traquant de rue en rue un gentleman
+suspect, dans le bénévole dessein de lui fendre le nez. Ces
+gentillesses, folâtres écarts de l'imagination populaire, n'avaient
+cependant rien d'assez saillant pour qu'on s'en souvînt encore après le
+repos d'une nuit, si les étincelles ne s'en fussent rallumées
+pétillantes au souffle vivifiant de la publicité. La nouvelle était déjà
+proclamée, avec de perçantes clameurs, par une nuée de petits crieurs
+qui s'étaient abattus, non-seulement dans tous les carrefours, dans
+toutes les ruelles de la ville, sur son port, sur ses quais, mais qui,
+du tillac à la quille, avaient envahi, avant qu'il touchât terre, le
+bateau à vapeur, pris d'assaut par cette légion de hardis petits
+citoyens.
+
+«Ici! ici! voilà le _Tranche-au-Vif_ de New-York! vociférait
+l'un.--Voici le dernier numéro du _Sicaire_ de New-York, criait
+l'autre.--Lisez, lisez le _Pilori_ du jour! hurlait un troisième.--Voilà
+l'_Inquisiteur_ du matin!--Voilà le dernier numéro du _Mouchard des
+Familles!_--Demandez, demandez l'_Espion domestique!_--Demandez le
+_Rowdy_ de New-York!--Demandez le _Vautour!_--Voici le _Charivari_ des
+États-Unis!--Tous les papiers de New-York, du premier au dernier!
+Demandez, demandez!
+
+--Ici vous trouvez le compte-rendu de l'échauffourée patriotique d'hier,
+de l'émeute _Locofoco_ (2), qui a remouché les whigs d'importance, et le
+récit véridique du procès des yeux pochés et enfoncés des boxeurs de
+l'Alabama, et l'histoire exacte du très-intéressant _douel_ aux
+couteaux-poignards (3) de Bowie, de l'État d'Arkansas.--Voilà, voilà les
+nouvelles commerciales, les dernières modes et les derniers cours!
+Demandez, demandez!
+
+[Note 2: Ce sobriquet, donné au parti ultra-démocratique, et qu'il a
+accepté en Amérique (connue en France les Jacobins se firent nommer du
+nom de sans-culotte, qui leur avait été donné par mépris), a une origine
+assez obscure. On prétend que dans une assemblée mémorable du parti, les
+fenêtres étant ouvertes, un coup de vent éteignit les lumières, qui
+furent rallumées à l'aide d'allumettes nommées _locofoco matches_. Ce
+nom fut alors appliqué par les whigs au parti ultra-populaire, qui s'en
+pare comme d'un titre.]
+
+[Note 3. Le duel avec les couteaux de Bowie est quelque chose de
+terrible. Ce Couteau, dont la lame recourbée et à double tranchant est
+large comme la main, donne la mort presque à coup sûr. L'inventeur de
+cette arme funeste, Bowie, est mort, tué par un de ses propres
+couteaux.]
+
+--Voici le _Pilori!_ hurlait-on d'autre part, le _Pilori_ de New-York!
+Voici un des douze mille numéros du _Pilori_ de ce jour! Lisez, lisez
+les derniers cours de la Bourse et des marchés, et toutes les nouvelles
+du port! Lisez quatre colonnes de correspondance de la province, avec le
+récit détaillé du _raout_ de la nuit dernière chez mistress White, et
+les observations particulières et anecdotiques du rédacteur sur toutes
+les grandes dames et beautés célèbres de New-York rassemblées à ce
+bal.--Voilà, voilà le _Pilori!_ Demandez un des douze mille numéros du
+_Pilori_ du jour: vous y verrez toute la coterie de Wall-Street, et
+toute la cabale de Washington en plein pilori.--Lisez, lisez le récit
+exact d'un grave délit commis par le secrétaire d'État dans la huitième
+année de son âge, communication obtenue à grands frais de sa nourrice.
+Voilà, voilà le _Pilori!_ Achetez un des douze mille numéros de ce jour
+du _Pilori_ de New-York. On y voit une colonne entière des noms en
+toutes lettres des citadins de New-York, leur conduite en
+regard!--Voici, voici l'article du _Pilori_ sur le juge qui l'avait fait
+assigner comme pamphlétaire, son hommage au jury indépendant qui ne l'a
+point condamné, et l'énumération de ce qui, au cas contraire, menaçait
+les jurés.--Voilà, voilà le _Pilori!_ toujours prêt, toujours prompt,
+toujours à l'affût! Achetez le premier journal des États-Unis; achetez
+un des douze mille numéros du _Pilori_ du jour, tout frais sortant de la
+presse et encore en tirage. Demandez, demandez le _Pilori_ de New-York!»
+
+--C'est à travers ces organes éclairés et progressifs que les
+bouillonnantes passions de ma patrie se font jour, dit une voix presque
+à l'oreille de Martin.
+
+Celui-ci se retourna involontairement, et vit debout, à son coude, un
+quidam au teint pâle, aux joues creuses, ayant des cheveux noirs et de
+petits yeux clignotants, dont la singulière et douteuse expression
+tenait de l'humoriste et du dédaigneux, pouvait, sur plus ample examen,
+passer pour une heureuse combinaison de ruse, de vulgarité et de
+suffisance. La physionomie du personnage empruntait un surplus de
+gravité à son chapeau à larges bords, tandis que ses bras,
+majestueusement croisés, prêtaient à sa tournure quelque chose de plus
+imposant. Le costume néanmoins pouvait paraître mesquin; La redingote
+bleue du monsieur descendait jusqu'à la cheville, cachant de courts et
+larges pantalons de même couleur, et un jabot fripé s'échappait, non
+sans prétention, de son vieux justaucorps de buffle. Ainsi accoutré,
+moitié appuyé, moitié assis sur le rebord du bateau à vapeur, ses larges
+pieds se croisant devant lui, et sa grosse canne à fort pommeau de métal
+et ferrée du bout suspendue à son poignet par un cordon à glands, le
+gentleman cligna de l'oeil droit, pinça le coin de la bouche, et répéta
+d'un air profond:
+
+«C'est à travers ces organes éclairés et progressifs que les
+bouillonnantes passions de ma patrie se font jour!»
+
+Le monsieur regardait Martin, qui, ne voyant personne auprès de lui pour
+répondre à l'allocution, s'inclina, et dit:
+
+«C'est une allusion à...
+
+--Au palladium de nos libertés; à ce qui fait la terreur de l'oppression
+étrangère, monsieur!» répliqua l'Américain, indiquant, du bout de son
+bâton, un des jeunes crieurs de journaux, garçon borgne et d'une rare
+malpropreté. «Je fais allusion, dis-je, à ce qui nous attire
+l'admiration et l'envie du monde entier, monsieur, à ces hardis
+propagateurs des lumières, hérauts de la civilisation humaine!
+Permettez-moi, monsieur, ajouta-t-il en appuyant le fer de sa canne sur
+le pont, de l'air d'un homme avec lequel on ne badine pas, permettez-moi
+de vous demander ce que vous pensez de ma patrie.
+
+--N'ayant pas, comme vous voyez, touché terre encore, répliqua Martin,
+je suis assez mal préparé à répondre à cette question.
+
+--Fort bien, dit l'Américain: puis désignant du bout de sa canne les
+vaisseaux amarrés dans le port, et enveloppant l'air et l'eau dans son
+geste grandiose; je parierais même, ajouta-t-il, que vous étiez assez
+mal préparé à contempler d'aussi brillants symptômes de notre prospérité
+nationale!
+
+--En vérité, je ne sais, dit Martin; mais si; je pense que si.»
+
+L'Américain cligna de l'oeil d'un air fin, et affirma que cette manière
+politique de répondre ne lui déplaisait point.
+
+«C'était chose naturelle,» ajouta-t-il.--En sa qualité de philosophe, il
+aimait à observer les préjugés humains sous toutes leurs faces.
+
+«Je vois, monsieur,» poursuivit-il, inspectant les passagers d'un regard
+qu'il ramena ensuite vers Martin en posant son menton sur la pomme de sa
+canne: «je vois; vous avez apporté la cargaison ordinaire de misère, de
+pauvreté, d'ignorance et de crimes, et vous venez vous en décharger dans
+le sein de la grande république. Fort bien, monsieur; qu'ils accourent,
+qu'ils viennent à toutes voiles de l'extrémité du vieux monde! Quand les
+vaisseaux sont sur le point de sombrer, les rats les quittent, dit-on.
+Il y a de la vérité dans cet axiome, à mon avis.
+
+--Le vieux navire pourra tenir la mer encore un an ou deux, à ce que
+j'espère,» dit Martin, laissant échapper un sourire, provoqué moins par
+le discours que par la bizarre emphase de l'orateur, qui, glissant sur
+les mots d'une certaine étendue, insistait sur les autres, comme si, les
+premiers étant de taille à se tirer d'affaire eux-mêmes, il n'eût en à
+s'inquiéter que des monosyllabes.
+
+«L'espérance, du moins le poète l'affirme, est la nourrice des jeunes
+désirs, monsieur, fit observer le gentleman; et cependant j'ai peine à
+croire qu'elle mène à bien les vôtres.
+
+--C'est au temps à répondre,» répliqua Martin. L'Américain hocha la
+tête, et reprit au bout d'un moment:
+
+«Comment vous nommez-vous, monsieur?»
+
+Martin dit son nom.
+
+«Quel âge avez-vous, monsieur?»
+
+Martin dit son âge.
+
+«Votre profession, monsieur?»
+
+Martin déclara qu'il était architecte.
+
+«Et votre destination, quelle est-elle? poursuivit le gentleman.
+
+--Réellement, répondit Martin en riant, je ne saurais vous satisfaire à
+cet égard, ne la connaissant pas moi-même.
+
+--Oui-da! reprit-il.
+
+--Vraiment, non,» dit Martin.
+
+Le monsieur passa sa canne sous son bras gauche, et, après avoir examiné
+le jeune Anglais avec plus d'attention qu'il n'avait encore eu le loisir
+de le faire, il étendit sa main, secoua celle de Martin, et dit:
+
+«Je me nomme le colonel Diver, monsieur, et je suis l'éditeur du _Rowdy_
+(3). journal de New-York.»
+
+[Note 3: Ce mot veut dire tapageur de bas étage.]
+
+Martin reçut la communication avec le respect dû au ton de l'annonce.
+
+«Le _Rowdy_ de New-York, monsieur, reprit le colonel, comme vous ne
+l'ignorez pas, je présume, est l'organe de l'aristocratie en cette
+ville.
+
+--Ah! ah! il y a une aristocratie dans ce pays? demanda Martin; et de
+quoi se compose-t-elle?
+
+--D'intelligence, monsieur, répliqua le colonel, d'intelligence et de
+vertu, et de ce qui ne peut manquer d'en être la conséquence naturelle
+dans cette république, d'argent, monsieur.»
+
+Ce renseignement enchanta Martin, qui se tenait pour assuré que si
+l'intelligence et la vertu menaient droit à la fortune, il ne pouvait
+manquer de devenir bientôt riche capitaliste. Il allait exprimer la joie
+que lui donnait cette nouvelle, lorsqu'il fut interrompu. Le capitaine
+du vaisseau venait saluer le colonel, et voyant sur le pont un étranger
+bien mis (le jeune homme avait rejeté en arrière son manteau), il lui
+donna aussi une poignée de main, à l'inexprimable soulagement de Martin,
+qui, en dépit de la suprématie reconnue de l'intelligence et de la vertu
+en cette heureuse contrée, aurait été blessé au coeur en paraissant
+devant le colonel Diver dans l'humble attitude d'un passager de l'avant.
+
+«Eh bien! _capitaine?_ dit le colonel.
+
+--Eh bien! colonel! cria le capitaine, vous avez une mine de prospérité;
+à peine si je pouvais vous remettre, en vérité.
+
+--Une bonne traversée, _capitaine?_ demanda le colonel prenant l'autre à
+part.
+
+--Oui vraiment! une magnifique traversée, une vraie joute, dit ou plutôt
+chanta le capitaine avec l'accent du terroir, vu le temps!
+
+--Vraiment? reprit le colonel.
+
+--Vrai comme je vous le dis, répondit le capitaine; je viens justement
+d'envoyer un mousse porter à votre bureau, colonel, la liste des
+passagers.
+
+--N'auriez-vous pas sous la main quelque autre de ces petits
+commissionnaires, capitaine? demanda le colonel d'un ton qui frisait le
+reproche.
+
+--Je le crois certes bien, que j'en ai. Nous en trouverions une douzaine
+s'il vous les fallait, colonel.
+
+--Il suffirait d'un, je présume, pour porter jusqu'à mon bureau une
+douzaine de bouteilles de Champagne, et observer le colonel d'un air
+distrait. Une traversée des plus rapides, disiez-vous?
+
+--Des plus rapides, affirma le capitaine.
+
+--Mon bureau n'est pas loin, comme vous savez, poursuivit le colonel. Je
+suis ravi que votre passage ait été si prompt, capitaine. Au cas où vous
+seriez à court de chopines, ne vous en inquiétez pas; votre mousse, en
+faisant le trajet deux fois au lieu d'une, portera tout aussi bien les
+vingt-quatre pintes. La traversée était de premier ordre, capitaine? Eh?
+
+De la plus in...imaginable rapidité, dit le marin.
+
+--Nous boirons à votre bonne fortune, capitaine. Vous pourrez, chemin
+faisant, me prêter le tire-bouchon et une demi-douzaine de verres, si
+bon vous semble. Quelles que soient les tempêtes que les éléments
+soulèvent contre le noble et rapide paquebot de ma patrie, contre le bon
+voilier, _le Screw_, monsieur, dit le colonel se tournant vers Martin et
+dessinant un victorieux paraphe sur le pont avec le bout de sa canne, la
+traversée d'allée et de venue n'est pour lui qu'une course.»
+
+Le capitaine, qui avait pour le moment le _Pilori_, attablé dans une de
+ses cabines, mangeant à bouche que veux-tu, et dans l'autre l'aimable
+_Tranche-au-Vif_ buvant à se coucher sous la table, prit cordialement
+congé de son ami et patron le colonel, et se hâta d'aller expédier le
+Champagne, bien convaincu (ainsi qu'on le vit peu après) que s'il
+hésitait à se concilier les bonnes grâces de l'éditeur du _Rowdy_,
+l'illustre potentat le dénoncerait en gigantesques capitales à la
+vindicte publique, lui et son navire, avant qu'il fût plus vieux d'un
+jour, et s'en prendrait au besoin à la mémoire de feu sa mère, enterrée
+depuis environ vingt ans.
+
+Le colonel se trouvant seul alors avec Martin, l'arrêta au moment où
+celui-ci se disposait à s'éloigner, et lui offrit, comme à un Anglais
+étranger dans New-York, de lui faire connaître la ville, et de le
+présenter, au cas où la chose lui conviendrait, dans une pension
+bourgeoise du meilleur ton. Avant tout, il sollicita, comme il dit,
+l'honneur de la compagnie du voyageur au bureau du _Rowdy_, où il
+prétendait lui faire goûter une bouteille d'un Champagne tout récemment
+importé d'Europe.
+
+Le tout était si obligeant, si hospitalier, que, malgré sa répugnance à
+commencer la journée par une libation, Martin accepta. Enjoignant donc à
+Mark, encore tout absorbé par la pauvre femme et ses trois enfants, d'en
+finir au plus tôt, de se faire livrer les bagages, et d'aller attendre
+ses ordres au bureau du _Rowdy_, Martin accompagna son nouvel ami.
+
+Ils se frayèrent un chemin de leur mieux, à travers la triste foule
+d'émigrants qui encombraient le débarcadère: groupés autour de leurs
+lits, de leurs malles, ayant sous eux la terre nue, et au-dessus le
+ciel, les malheureux semblaient tombés d'une autre planète, tant ce
+Nouveau-Monde leur était étranger. Martin et son compagnon n'en
+poursuivirent pas moins leur route le long d'une rue bruyante, bordée,
+d'un côté, par les quais et le port; et, de l'autre, par une éternelle
+rangée de maisons et de magasins à couleur tranchante, d'un rouge
+brique, ornés de plus d'enseignes noires avec lettres blanches, et de
+plus d'enseignes blanches avec lettres noires, que Martin n'en avait vu
+de sa vie dans cinquante fois cet espace. Ils tournèrent le coin d'une
+rue étroite, puis d'une autre, d'une autre encore, jusqu'à ce qu'enfin
+ils atteignissent une maison sur laquelle se lisait en caractères
+gigantesques: _Rowdy journal_.
+
+Le colonel, qui avait toujours marché une main sur son coeur, sa tête
+oscillant d'un côté à l'autre, son chapeau rejeté en arrière, comme un
+homme qu'oppresse le sentiment de sa propre grandeur, passa le premier;
+et, gravissant un escalier étroit et sale, il introduisit l'étranger
+dans une chambre à l'avenant. Des débris de journaux y faisaient
+litière; épreuves et manuscrits gisaient pêle-mêle. Derrière un vieux
+bureau vermoulu, sur une table à tréteaux, était assis un étrange
+personnage; un tronçon de plume passé en travers de la bouche, tenant de
+la main droite une paire d'énormes ciseaux, il coupait, rognait,
+taillait une file de feuilles du _Rowdy journal_. Il y avait quelque
+chose de si irrésistiblement comique dans le geste et dans l'expression,
+que, tout en se sentant sous le feu du regard du colonel Diver, Martin
+eut toutes les peines du monde à s'empêcher de rire.
+
+L'individu qui siégeait sur la table, coupant et tranchant le _Rowdy_ au
+vif, était un petit jeune homme imberbe, d'une pâleur maladive, qui
+pouvait venir de l'intensité de ses méditations, mais aussi, sans nul
+doute, de l'usage immodéré du tabac qu'il chiquait à ce moment-là même
+avec une vigueur martiale. Son col de chemise était rabattu sur un ruban
+noir faisant office de cravate, et ses cheveux plats,
+
+ Rare et frêle espérance,
+
+étaient non-seulement lisses et séparés sur le front, afin de ne rien
+voiler de son aspect poétique, mais avaient été épilés çà et là: ce qui
+expliquait le prodigieux développement de cet organe de la pensée. Il
+avait ce genre de nez écrasé que le vulgaire se plaît à flétrir du nom
+de «nez de carlin,» mais dont le bout retroussé marque un superbe dédain
+des choses d'ici-bas; un duvet jaunâtre pointait sur sa lèvre
+supérieure, si clair-semé en dépit des soins les plus assidus, qu'on
+hésitait à y voir les prémices d'une moustache ou une trace récente de
+pain d'épice, l'âge tendre du jeune adolescent permettant cette dernière
+conjecture. Tout entier à sa besogne, chaque fois qu'il ouvrait et
+fermait ses gigantesques ciseaux, il faisait à l'unisson, avec ses
+mâchoires, un bruit des plus formidables.
+
+Martin décida en lui-même que ce devait être le fils du colonel Diver,
+espoir de la famille, et future colonne du _Rowdy journal_. Il
+commençait même à complimenter le père sur la précocité de son jeune
+garçon, et sur le plaisir qu'il y avait à le voir jouer ainsi à
+l'éditeur dans toute la naïveté de son âge, lorsque le colonel
+l'interrompit au début de sa phrase, pour lui dire avec orgueil:
+
+«Mon collaborateur pour le département de la guerre, M. Jefferson Brick,
+que j'ai l'honneur de vous présenter.»
+
+Martin tressaillit à cette introduction inattendue, et à l'idée de
+l'irréparable bévue qu'il avait failli commettre.
+
+Evidemment charmé de l'effet qu'il produisait, M. Brick tendit la main à
+l'étranger d'un air tout à fait protecteur et paternel, comme pour le
+rassurer et lui montrer qu'il s'effrayait à tort, lui (Brick) ne lui
+voulant, aucun mal.
+
+«Vous connaissez de réputation Jefferson Brick, à ce que je puis voir,
+monsieur? reprit le colonel avec un sourire. L'Angleterre a entendu
+parler de Jefferson Brick, l'Europe aussi. Voyons un peu: combien y
+a-t-il que vous avez laissé l'Angleterre, monsieur?
+
+--Cinq semaines environ, dit Martin.
+
+--Cinq semaines, répéta le colonel d'un air pensif, comme il se hissait
+à son tour sur la table et balançait ses longues jambes; alors, je puis
+vous demander lequel des articles de M. Brick excitait à cette époque le
+plus de fureur dans le parlement britannique et à la cour de
+Saint-James?
+
+--Sur ma parole, dit Martin, je...
+
+--Je sais de bon lieu, monsieur, interrompit le colonel, que les cercles
+aristocratiques de votre pays tremblent au seul nom de Jefferson Brick;
+mais je désirerais apprendre de votre bouche, monsieur, lequel de ses
+articles a asséné le coup de massue...
+
+--Aux cent têtes de l'Hydre de la Corruption rampant dans la poussière,
+monstre terrassé, transpercé par le glaive de la Raison, et lançant
+jusqu'à la voûte céleste son empourpré venin,» acheva M. Brick, se
+coiffant d'un air farouche, d'une petite casquette de drap bien, à
+visière vernissée, et citant son dernier article.
+
+--Une libation à la liberté! hein. Brick? souffla le colonel.
+
+--C'est de sang parfois qu'il la faut boire! s'écria le petit homme
+prompt à la réplique; oui, de sang!» et, à ce mot, il referma sa
+gigantesque paire de ciseaux avec un bruit aigre et discord, comme s'ils
+faisaient écho et se rangeaient à son opinion sanguinaire.
+
+A ce moment critique, ces deux majestueux organes de la presse firent
+une pause et regardèrent Martin dans l'attente d'une réponse.
+
+«Sur ma vie, dit ce dernier, qui avait repris sa froideur habituelle, je
+ne saurais vous donner là-dessus le moindre renseignement, car la vérité
+est que je...
+
+--Arrêtez!» s'écria le colonel, jetant un regard sombre à son
+collaborateur chargé du département de la guerre, et hochant la tête à
+chaque phrase. Je sais ce que vous allez nous dire. «Vous n'avez jamais
+entendu parler de Jefferson Brick; vous n'avez jamais rien lu de lui;
+vous ignoriez jusqu'à l'existence du journal _le Rowdy_; vous ne saviez
+même pas quelle immense influence il exerce sur les cabinets de
+l'Europe! c'est bien cela, n'est-ce pas? dites oui.
+
+--C'est certainement ce que j'allais répondre, reprit Martin.
+
+--Contenez-vous, Jefferson! dit le colonel gravement, n'éclatez pas!...
+O Européens! quand ouvrirez-vous les yeux à la vérité? quand
+sortirez-vous des ténèbres de l'erreur?... Sur ce, prenons un verre de
+vin.» Tout en parlant, le colonel se laissa glisser au bas de la table,
+et tira d'un panier derrière la porte une bouteille de Champagne et
+trois verres.
+
+
+
+MARGHERITA PUSTERLA.
+
+Lecteur, as-tu souffert?--Non.--Ce livre n'est pas pour toi.
+
+CHAPITRE VIII.
+
+LES DÉSASTRES
+
+L'ASSASSIN de Rosalia, après avoir gagné le rivage, traversa
+les ruines de Lecco, monument de la vindicte politique, et revit le bois
+où il avait conçu le plan de la vengeance qu'il venait d'accomplir. Il
+entra dans la citadelle, et, arrivé dans son appartement, il respira
+comme un homme qui atteint le terme d'une route difficile; et, se jetant
+sur son lit, il s'écria: «Enfin, je suis content.»
+
+[Illustration.]
+
+Mais le contentement ne suit point le crime, même chez ceux qui ont le
+plus endurci leur conscience. Les joies qu'il procure sont orageuses
+comme l'enfer qui les enfante. Ramengo sentait sous lui sa couche se
+hérisser d' aiguillons, et ses draps pesaient sur son corps comme un
+linceul; ses membres agités se tordaient sur le lit; il voulait feindre
+la tranquillité devant son propre coeur, et, fermant les yeux, il
+essayait de dormir; mais lorsqu'il revenait à lui, il les sentait tout
+grands ouverts, fixés sur des fantômes qui fascinaient sa vue. Ces
+fantômes n'étaient point évoqués par la peur, mais ils lui
+représentaient sa femme, son fils, au milieu de leurs angoisses.
+Immobile, il les retrouvait au pied de son lit, à son chevet, à la porte
+de sa chambre. Furieux de ne pouvoir les éviter, il s'efforçait de
+trouver dans cet épouvantable spectacle une source d'atroces
+jouissances. Il sauta à bas de son lit, courut au sommet de la tour; et
+là, arrêtant ses regards étincelants sur le lac, ses noirs cheveux épais
+sur ses tempes fiévreuses, d'une main tenant son épée, tandis que
+l'autre se crispait sur les créneaux, on l'aurait pris pour une statue
+placée en cet endroit pour orner l'édifice ou effrayer la vue, il secoua
+enfin résolument la tête, et dit;
+
+«Tu es là! là au milieu des eaux, femme maudite! Oh' pourquoi cette nuit
+n'est-elle pas éternelle! pourquoi ne peut-elle ressentir autant de
+tortures qu'elle m'en a fait souffrir depuis deux mois!»
+
+Puis il vit les ténèbres s'épaissir vers le couchant, et une nuée aussi
+noire que la fumée d'une fournaise s'avancer en rasant le lac. Il prévit
+la bourrasque, et il s'en réjouit; il s'en réjouit quand elle redoubla
+de violence; chaque éclat du vent et de la foudre le transportait d'un
+infernal plaisir, parce que, dans la frénésie de sa rage, il pensait que
+sa femme en souffrirait. L'eau qui tombait du ciel le pénétrait tout
+entier; le vent sifflait au travers de ses cheveux en désordre, et il ne
+le sentait pas; il ne sentait que l'ardeur de la vengeance.
+
+Il ne cessa de regarder le lac qu'aux premières lueurs de l'aube. Il
+sauta à cheval, et parcourut avec fureur le rivage pour s'assurer si,
+par hasard, Rosalia n'avait point abordé, ou plutôt si la tempête
+n'avait point rejeté là un cadavre, il ne vit rien, n'entendit parler de
+rien. Au comble de son horrible joie, il espéra que son plan avait
+complètement réussi, et que le lac s'était refermé sur la victime et sur
+les traces de l'assassinat. Dans les premiers jours, il masqua ses
+remords sous une activité fébrile; il envoya aux environs s'informer si
+la tempête ou la crue des eaux n'avait mis personne en danger. Sous
+prétexte de surveiller les manoeuvres de certaines bandes qui
+infestaient la vallée Saint-Martin, il fit partir de divers côtés des
+batteurs d'estrade, qui devaient lui rapporter exactement ce qu'ils
+auraient entendu; mais personne ne lui parla d'une femme noyée. Il put
+donc s'écrier; «Enfin, tu as rendu le dernier soupir! Puisse ton agonie
+avoir été longue, aussi pleine d'angoisses que je le souhaite, et que tu
+l'as mérité! Puissé-je un jour, comme j'ai joui de ta mort, jouir de
+celle de ton infâme amant!»
+
+Si on a une idée de la puissance sans frein des gouverneurs militaires
+en tout temps, et du désordre particulier de cette époque, où, pour
+débrouiller un dédale inextricable d'affaires, on rendit un statut qui
+défendait de rechercher les délits commis durant la guerre de Monza,
+depuis le 1er novembre 1322 jusqu'au 11 décembre 1329, on comprendra
+facilement comment personne ne demanda à Ramengo un compte juridique de
+la disparition de Rosalia. A ses subalternes il imposa silence; avec ses
+égaux il ne manqua ni de faux-fuyants ni de prétextes. Il répandit à
+Lecco le bruit que Rosalia avait été à Milan, qu'elle s'était échappée
+pour rejoindre ses parents dans l'exil; puis, enfin, qu'elle était
+morte, ainsi que son enfant. Il feignit d'en être désespéré, et cacha
+ainsi son crime sous d'impénétrables apparences, et garda son secret
+aussi bien que le lac, son unique confident.
+
+Les années coururent. Après les événements que nous avons racontés,
+Pusterla épousa Margherita Visconti. Ramengo, comme client de la
+famille, assista aux pompes de la bénédiction nuptiale. A cette heure
+sainte, où le coeur bat sur la frontière de deux vies, entre les désirs
+du passé et les promesses de l'avenir, le bourreau de Rosalia se retraça
+le moment où cette vierge pure avait juré de l'aimer. Il vit ensuite la
+tendresse et la félicité répandre leurs fleurs sur les pas de
+Margherita; une jalousie féroce s'empara de son âme lorsqu'il vit
+Pusterla, cet ennemi abhorré, devenir l'époux d'une gracieuse enfant. Le
+bonheur dont il fut témoin, et qui naissait au milieu de ces pures
+affections domestiques, rouvrit, si jamais elle avait été fermée, la
+blessure qu'il n'avait reçue, comme il le pensait, que des mains de
+Pusterla. «Moi! disait-il, il m'a ravi une femme, un fils;--il a jeté
+dans mon coeur les fureurs qui le dévorent... et il est au comble de la
+félicité! Et quels charmes dans l'enfant que le ciel lui a donné! Oh! un
+fils! si j'avais pu avoir un fils! quelles joies ineffables! quelles
+riantes espérances! pouvoir aussi l'aimer, pouvoir éveiller aussi
+l'envie! et je n'en aurai jamais, non, jamais! C'est lui qui en est
+cause, et lui il a un fils, un enfant accompli, une femme, un modèle de
+beauté et de vertu! Oh! puissé-je un jour troubler ces vives
+jouissances! puissé-je porter à ses lèvres l'amertume du fiel dont il
+m'a abreuvé!»
+
+[Illustration.]
+
+Il y a tant de souplesse dans la haine, qu'elle sait prendre jusqu'aux
+apparences de l'amour. Soit que Ramengo se tût véritablement laissé
+captiver par la vertu et les charmes de Margherita, démon épris d'un
+ange; soit qu'il ne crût sa vengeance complète qu'autant qu'il aurait
+rendu à Pusterla l'outrage qu'il prétendait en avoir reçu, il commença à
+entourer Margherita de ses hommages; ses actions et ses paroles
+respirèrent la flatterie, et n'eurent d'autre but que de lui faire
+comprendre toute l'ardeur de sa passion: il poussa l'effronterie jusqu'à
+la lui déclarer ouvertement. Margherita se sentait trop élevée au-dessus
+de Ramengo, dont un secret instinct lui révélait la bassesse,
+quoiqu'elle ne connût point les crimes qu'il avait commis, pour que les
+grossières poursuites de cet homme troublassent sa tranquillité. Elle
+garda un profond silence, et il lui parut que le mépris était le juste
+châtiment de sa faute. Mais Ramengo n'était pas homme à s'avouer vaincu
+après une première défaite; il s'animait de plus en plus, peut-être par
+dépit, peut-être parce que, confiant dans son mérite comme ceux qui en
+ont le moins, il espérait, avec de la persévérance, remporter une
+victoire d'autant plus glorieuse qu'elle était plus difficile, en outre,
+il avait fermement résolu de commencer ses vengeances contre Pusterla,
+en déshonorant son lit; s'il n'y pouvait parvenir, il lui suffisait que
+les apparences y fussent, et que la malignité du vulgaire, en condamnant
+Margherita, troublât le sommeil de Franciscolo. «Cette femme, se
+disait-il, n'est-elle donc point comme les autres femmes? Quelle est
+celle qui n'agrée point l'hommage rendu à sa beauté? Oh! elle
+succombera, elle succombera! que l'occasion se présente seulement.»
+
+L'occasion lui parut se présenter dans la circonstance que je vais dire.
+
+Bien qu'elle ne fût pas encore aussi commune qu'elle le devint depuis
+dans le seizième, siècle et dans le siècle suivant, l'opinion courait
+alors qu'un homme pouvait pactiser avec les esprits infernaux, acquérir
+par là une puissance surnaturelle, quelquefois pour porter secours, le
+plus souvent pour nuire à ses semblables. On savait que les loups-garous
+et les sorciers pouvaient exciter et apaiser des orages. Il n'y avait
+pas une tempête qu'on ne leur attribuât. On en trouvait des preuves
+irréfragables dans les étranges apparences que prenaient les nuages en
+s'amoncelant, et dans lesquels l'imagination trouvait des figures de
+géants, de bêtes, de démons.
+
+Les astrologues, classe de savants qui touchaient de fort près aux
+choses de la magie, donnaient des lois aux princes, qui faisaient
+dépendre des oracles de ces prophètes leurs actions, leurs guerres,
+leurs voyages. Toute maladie un peu étrange était attribuée à un sort, à
+un mauvais oeil; tous les maux qu'on ne pouvait expliquer ou dont
+l'homme n'avait pas le courage de s'accuser étaient considères comme
+l'oeuvre des sorciers. On croyait qu'ils s'assemblaient pendant
+certaines nuits, dans certains sites, pour tenir leurs conciliabules
+infernaux.
+
+Toutes ces opinions ne germaient pas uniquement dans les têtes
+populaires; on pouvait même dire qu'elles ne s'étaient enracinées dans
+le peuple que grâce aux discussions et aux dispositions des chefs du
+peuple. Les républiques rendirent des décrets contre les enchanteurs;
+toutes les églises consacrèrent des formules pour les maudire et les
+conjurer. Les savants en faisaient l'objet d'une discussion sérieuse et
+en règle. Lorsque les tribunaux poursuivirent les délits de sorcellerie,
+la croyance aux sorciers prit le caractère de la certitude. Comment
+imaginer que la justice fût dans l'erreur? Ainsi réduite en système,
+cette opinion prit de la consistance parmi ceux qui prétendaient au
+titre de savant; d'un autre côté, propager dans le vulgaire par des
+bavards de tout habit et de toute condition, elle acquit une telle
+autorité, que le renom de blasphémateur et d'hérétique eût aussitôt
+atteint, ceux qui l'auraient révoquée en doute.
+
+La puissance et le nombre des sorciers croissant en raison des
+persécutions dont ils étaient l'objet, les remèdes et les antidotes se
+multiplièrent. Pendant que la classe cultivée avait les conjurations et
+les bûchers, le peuple, sans recourir à de si grands et si atroces
+moyens, opposait superstitions à superstitions, parmi les remèdes les
+plus efficaces, on comptait surtout la rosée de la nuit de Saint-Jean.
+Qui avait été baigné de cette rosée, était assuré toute l'année contre
+les ensorcellements. Certaines herbes fleuries ou cueillies pendant
+cette nuit étaient la pierre de touche et la guérison des incantations.
+Cette croyance s'unissait à d'autres croyance analogues qu'il est
+inutile de commenter ici, mais qui ont laissé des traces jusque dans le
+siècle des machines à vapeur, tant en Italie que dans les pays
+étrangers. Dans tout le Nord, de la Suède à la Saxe et sur le Rhin, on
+allume encore de grands feux de joie pour la Saint-Jean. Un Anglais se
+trouvant en Irlande la veille de ce jour, fut averti de ne point
+s'étonner s'il voyait au milieu de la nuit des feux s'allumer sur les
+hauteurs des environs. A Newcastle, les cuisinières font des feux de
+joie pendant cette soirée. A Londres, les ramoneurs mènent des danses et
+des processions, revêtus de costumes grotesques. Dans une vallée du
+comté d'Oxford, dite du Cheval-Blanc, ils se rassemblent pour étriller
+le cheval, comme ils disent; ils arrachent l'herbe d'un espace de
+terrain de manière à représenter un cheval gigantesque; puis, après cet
+exploit, ils passent la journée en fêtes champêtres. Je sais des
+districts de la Lombardie où, malgré les prohibitions, on sonne
+continuellement les cloches pendant toute la nuit de la Saint-Jean.
+Enfant, plus d'une fois j'ai été mené par quelque bonne femme pour
+recevoir la rosée de Saint-Jean, et en divers endroits on m'a montré
+d'énormes noyers qui, après être restés arides jusqu'à cette nuit, le
+matin se trouvent verdoyants comme de plus belle, et couverts d'un
+feuillage touffu.
+
+Du temps de notre Marguerite, on célébrait avec plus de pompe, en raison
+de la foi ou de la crédulité, la veillée de la Saint-Jean. Depuis la
+tombée de la nuit jusqu'à l'aube, les cloches ne se reposaient pas dans
+les cent vingt campaniles de la cité, afin que les sorcières, qui, si
+vous l'ignoriez, ont une peur effroyable du bruit des cloches, ne
+pussent ni cueillir les herbes malfaisantes, ni empêcher, par leur
+malice, de cueillir les herbes salutaires. Cependant le peuple ne
+fermait pas les yeux et sortait en foule pour recevoir la rosée
+miraculeuse. C'était une espèce de fête, un carnaval nocturne.
+
+[Illustration.]
+
+Dans les villages, tout le monde se rassemblait dans quelque grange, et
+là, au son des chalumeaux et des cornemuses, les villageois chantaient,
+dansaient et priaient tout ensemble. Je dis les jeunes gens; quant aux
+vieillards, qui d'un pas paresseux s'étaient traînés eux aussi au clair
+de lune, ils répétaient une litanie d'histoires de sorcières. Une bonne
+dame assurait avoir vu de ses propres yeux tel ou tel événement; une
+autre avait connu deux, trois, vingt ensorcellements; celle-ci avait
+entendu, toutes les nuits, un chat miauler sur le toit de la voisine;
+celle-là avait une locataire qui, au milieu de la nuit, surtout lorsque
+son mari était absent, ouvrait sa porte et chuchotant certainement avec
+un esprit; les plus nombreuses et les plus sincères étaient celles qui
+affirmaient n'avoir jamais souffert d'aucune sorcellerie, mais parce
+qu'elles n'avaient jamais cessé de se baigner dans la rosée de la
+Saint-Jean.
+
+L'Église, qui intervenait alors dans tous les actes de la vie publique
+et privée, ne se tenait point à l'écart en cette occasion; et comme la
+coutume s'en est conservée jusqu'à nos jours pour la fête de la
+Nativité, on célébrait alors à la Saint-Jean trois messes, l'une à
+minuit, l'autre au point du jour, la troisième à nones. Pendant et après
+la messe nocturne, on chantait un cantique aux strophes nombreuses et de
+mètre varié; il était entonné par les clercs et les prêtres, et le
+peuple, de toute sa voix, et avec les _spropositi_ dont il a coutume
+d'orner les chants en latin, donnait le répons:
+
+ Quam beatus puer natus
+ Salvatoris angelus,
+ Incarnati nobis dati........
+
+Je n'ai pas besoin de dire qu'à Milan la solennité était plus bruyante
+et plus raffinée. Nul ne restait chez soi, tous sortaient de tous côtés,
+et surtout vers un bois qui se trouvait au lieu qu'on appelle encore
+aujourd'hui Saint-Jean-de-la-Paille. Les dames mettaient leur orgueil à
+s'y rendre en beaux vêtements blancs relevés d'ornements de couleurs
+variées, qui tranchaient d'une façon merveilleuse sur le fond obscur de
+la nuit. Elles étaient décolletées autant que le comportait la saison et
+l'usage, et parées élégamment de fleurs qui couronnaient leur front,
+qu'elles tenaient à la main, qu'elles portaient en bouquets à leur
+ceinture, ou qui couraient en guirlandes au bas de leurs robes. Un grand
+nombre d'entre elles entonnaient des _canzones_ d'une musique
+très-simple que les hommes accompagnaient en faux bourdon; les autres
+menaient des danses pleines de vivacité au son d'allègres symphonies. On
+ne pouvait entrer dans l'enceinte du bois ni en litière ni à cheval;
+tout le monde était donc obligé de s'y rendre à pied, nobles et plébéiens
+indistinctement, pêle-mêle, riches et pauvres: et comme ce mélange
+favorisait l'oubli des outrageuses différences de fortune, il en
+naissait une liberté vive et hardie, semblable à celle des bals masqués
+en carnaval. La nuit, la foule, la commune allégresse, occasionnaient,
+comme on le pense bien, beaucoup de désordres dans des temps comme ceux
+dont nous nous occupons.
+
+Je ne pourrais affirmer ni nier que Marguerite crût aux sorciers et aux
+superstitions de ce genre, et qu'elle les redoutât. Il est pourtant
+probable qu'elle n'était point incrédule à cet égard, car lorsqu'une
+erreur est généralement accréditée, il n'y a qu'un bien petit nombre
+d'esprits que la sagacité d'observation et le mépris de l'autorité
+défendent de la déviation commune. Il est certain qu'elle aussi elle se
+mêlait à la foule dans cette solennité populaire, et qu'elle avait
+coutume de prendre un délassement honnête avec ses compagnes, se
+promenant avec elles toute la nuit. Le vil Ramengo crut que la présence
+de Marguerite en ce lieu était favorable à ses projets, et il se tînt
+constamment auprès de la femme de Pusterla, étroitement attaché à ses
+pas comme un remords.
+
+Les chroniqueurs, auxquels nous empruntons cette série de faits assez
+décousus, usent en général d'une licence de langage qui sonnerait mal
+aux oreilles modernes, habituées aux voiles et aux ménagements.
+Toutefois, en ce qui regarde la conduite de Ramengo dans cette soirée,
+ils ne disent rien autre chose sinon qu'il resta constamment auprès de
+Marguerite. Mais il est facile de comprendre à quel degré il poussa
+l'insolence, puisque Marguerite, malgré la modération de son esprit et
+la délicatesse de ses manières, s'emporta jusqu'à lui donner un
+soufflet.
+
+Je n'ai pas besoin de dire quelle injure cruelle, irrémédiable, ce fut
+pour l'âme criminelle de Ramengo, qui, comme un vase fétide corrompt la
+rosée du ciel qu'il reçoit, trouvait dans les affections les plus
+tendres un stimulant à ses scélératesses. Il ne conçut point de remords
+de sa grossièreté; il ne vit que son orgueil outragé, son honneur
+compromis; l'ardeur de vengeance qu'il nourrissait déjà, contre Pusterla
+s'alluma plus féroce contre la femme de son ennemi. «Oui, oui, se
+disait-il, d'un seul coup ils paieront tous leurs outrages.
+Orgueilleuse, je le ferai souvenir de la nuit de la Saint-Jean!»
+
+Marguerite ne crut point devoir raconter à son mari cette insulte de
+Ramengo. A quoi bon, en effet? elle se sentait parfaitement à l'abri des
+tentatives d'un être si méprisable: les confier à son époux n'aurait eu
+d'autre résultat que d'exciter des débats et des malheurs réciproques.
+D'ailleurs, à partir de ce moment, Ramengo n'osa plus se présenter au
+palais des Pusterla. Les premières fois qu'il se trouva sur les pas de
+Franciscolo, il s'éloigna avec soin; mais comme les manières de son
+patron n'étaient point changées à son égard lorsqu'il le rencontrait
+dans les maisons étrangères, il comprit bientôt qu'il n'était point
+instruit de sa conduite, et se rassura sans s'adoucir; sa rage
+s'envenima même encore davantage lorsqu'il vit que, dans l'excès de son
+mépris pour lui, Marguerite l'avait regardé comme indigne de colère. La
+haine des méchants grandit en raison de la supériorité de leurs ennemis.
+Il crut qu'il ne serait satisfait qu'autant que le sang des Pusterla
+aurait racheté les injures qu'il en avait reçues. Il tenait ouverts des
+yeux investigateurs sur ce palais dont il n'osait plus franchir le
+seuil. Déjà nous avons vu avec quelles insinuations séduisantes il
+inspirait à Luchino le désir de déshonorer Marguerite. Lorsqu'il connut
+l'animosité de Pusterla contre les Visconti, il espéra que l'occasion de
+le perdre ne tarderait pas à se présenter: une accusation est si facile
+à inventer!
+
+Une année presque entière venait de s'écouler depuis ce que je viens de
+vous raconter, et le prochain retour de la solennité de la Saint-Jean
+avait rouvert dans l'âme de Ramengo la plaie mal fermée. Les apprêts des
+citoyens pour fêter cette nuit, dont trois jours les séparaient à peine,
+les préparatifs des femmes, la joie des enfants, pour qui une fête est
+un événement, tout aigrissait sa fureur et sa haine. On devine quelle
+bonne fortune ce fut pour lui d'avoir surpris l'imprudente conversation
+d'Alpinolo; elle lui mettait dans la main l'arme empoisonnée avec
+laquelle il pouvait frapper non-seulement Marguerite et son époux, mais
+leurs amis, qu'il exécrait parce qu'ils étaient aimés d'eux. En même
+temps, il trouvait le moyen d'avancer dans la faveur du prince, en lui
+prouvant le zèle qui l'animait. L'ambition, son idole, lui montrait de
+loin le but de ses désirs, et, pour l'atteindre, il n'avait qu'à se
+faire un pont du corps de son ennemi. Il alla donc à la cour, et, ayant
+obtenu accès auprès de Luchino, il lui révéla toute la trame, et on
+imagine aisément s'il trouva dans son coeur des couleurs assez noires
+pour aggraver le crime et le danger dont le prince avait été menacé. Le
+secret retour de Pusterla à Milan, et l'abandon de son ambassade,
+donnaient déjà matière aux soupçons. Le souvenir était récent de
+Plaisance enlevée à Galéas, précisément par les manoeuvres d'un mari
+outragé; Luchino savait, en outre, qu'il méritait la haine d'un grand
+nombre de ses sujets, et souhaitait un prétexte pour punir Marguerite de
+ses vertueux dédains. Quand le méchant trouve à cacher l'iniquité sous
+le masque de la justice, n'est-il pas au comble de ses voeux? Il
+ressortait du rapport de Ramengo que ceux qu'il fallait saisir les
+premiers étaient Casabelletta et Alpinolo, et, sur leurs aveux, se
+régler pour s'emparer des autres. Mais on connaissait assez Alpinolo
+pour savoir qu'il n'était point de torture qui pût lui arracher un aveu
+nuisible à la cause de ses bienfaiteurs. Pour les sauver, il aurait
+sacrifié sa vie, vie d'homme obscur et à laquelle le prince n'attachait
+aucune importance. Il parut donc plus habile de mettre la main sur
+Casabelletta. Il n'avait pas un grand intérêt à se taire, et la torture
+devait lui arracher autant d'aveux qu'il en fallait pour procéder, sinon
+avec équité, du moins légalement, contre ceux qu'on avait à coeur
+d'atteindre.
+
+[Illustration.]
+
+Avec l'emportement habituel de sa démarche, et jetant les yeux de tous
+côtés, Alpinolo traversait la place du Dôme, toujours plein
+d'enthousiasme pour les mêmes chimères, lorsqu'il s'entendit appeler à
+voix basse; il se retourna et aperçut un des sergents du capitaine de
+justice, avec lequel il avait coutume de se rencontrer dans les
+assemblées populaires, au jeu, dans les spectacles, à la taverne, lieux
+que fréquentait Alpinolo pour multiplier, parmi le peuple et les jeunes
+gens, les amis et les soutiens de la bonne cause. Il se réjouit de cette
+rencontre; le sergent passa d'un air mystérieux à ses côtés et lui dit:
+«Suivez-moi.» Puis, comme s'il n'eût rien dit, il prit le chemin du
+Broletto Nuovo, se retira dans une des ruelles qui le traversent, et,
+regardant avec soin s'il n'était, point aperçu: «Allez, dit-il à
+Alpinolo d'une voix altérée, allez et fuyez, et préparez à Pusterla les
+moyens d'une prompte fuite.
+
+--Mais pourquoi?
+
+--Le seigneur Luchino a donné l'ordre de l'incarcérer, lui, sa femme, et
+tous ses amis.
+
+--Il a peut-être découvert?...
+
+--Oui: il sait tout; on a appliqué Menclozzo à la torture, et il a
+parlé.
+
+--Quel est le traître?
+
+--Dieu le sait. Nul n'a parlé aujourd'hui au prince, si ce n'est
+Ramengo.
+
+--Ramengo!» s'écria Alpinolo avec l'accent d'une terreur désespérée.
+C'était donc à un traître qu'il s'était si entièrement confié; c'était
+donc son imprudence qui avait creusé un tel précipice sous les pas de
+ses amis. Hurlant et blasphémant Dieu dans sa rage, il quitta le sergent
+sans le remercier de son avis bienveillant, courut à travers la rue des
+marchands d'or, passa par la _Balla_, se rendit à la poterne de derrière
+du palais des Pusterla, et y frappa violemment. «Oh! oh! voulez-vous
+donc enfoncer la porte?» s'écria une voix de l'intérieur; et on vit
+passer, par une lucarne latérale, une tête noire et barbue, avec deux
+yeux fendus à coups de hache et une balafre sur la joue. C'était notre
+connaissance Franzino Malcolzato; il s'était acquis dans le pays un
+mauvais renom d'homme querelleur et violent, en distribuant maintes fois
+de rudes coups de poing et de braves coups de couteau, tant pour son
+propre compte que pour le compte d'autrui, jusqu'à ce qu'il fût entré au
+service de Pusterla. Quelque honnête que fût un seigneur, il tenait
+néanmoins à ses gages quelqu'un de ces bas criminels, soit pour enlever
+un instrument de vengeance aux mains de ses ennemis, soit pour s'en
+servir au besoin contre eux-mêmes, dans ces temps où la justice ne
+s'obtenait guère qu'à la pointe de l'épée ou du poignard.
+
+Lorsque le maraud eut vu et reconnu Alpinolo, il lui ouvrit aussitôt.
+
+«Où est Franciscolo? lui demanda en toute hâte le jeune page.
+
+--Il est dehors.
+
+--Et Marguerite, notre maîtresse?
+
+--Elle est également sortie.
+
+--Où sont-ils, au nom de Dieu?»
+
+Malcolzato ne répondit que par un haussement d'épaules pour témoigner
+son ignorance. Alpinolo, au comble du désespoir, courut aux écuries,
+sauta sur le meilleur coursier, et se dirigea à toute bride vers les
+lieux où il supposait que les Pusterla s'étaient rendus. La dernière
+parole que Franzino entendit sortir de la bouche du page, fut celle-ci:
+«Maudits soient Luchino et les soutiens de sa cause!»
+
+«Qu'il soit maudit!» répéta Franzino en suivant du regard Alpinolo, qui
+fuyait aussi rapide que le vent; puis, pour tromper l'ennui, il s'assit
+sur un banc de pierre à côté de la porte, et jetant un coup d'oeil sur
+la vipère des Visconti, qui était peinte sur un pilier voisin, il se mit
+à siffler et à la regarder d'un air goguenard. Il était mal disposé pour
+les Visconti, dont la puissance réprimait les gens de son espèce; dans
+la maison où il était entré il n'entendait point parler de ces princes
+avec le miel sur les lèvres; encore excité par la bruyante imprécation
+d'Alpinolo, il ramassa un morceau de charbon, et, par plaisanterie, il
+dessina comme il put, autour des armes seigneuriales, deux poteaux
+surmontés d'une traverse, et qui figuraient une potence: une corde en
+descendait qui s'attachait au cou de la vipère. Il contempla son oeuvre
+du même oeil dont Hager put regarder sa Juliette et sa Marie Stuart;
+puis, éclatant de rire, il répétait d'un ton railleur: «Pendue la
+vipère! la vipère pendue! puisse-t-il en être de même de son patron!»
+
+Pendant que le spadassin restait plongé dans une imbécile extase,
+l'orage s'amassait derrière lui. Sur l'ordre de Luchino, le connétable
+Sfolcada Melik s'avançait, avec une grosse troupe de mercenaires, ses
+compatriotes, que le prince de Milan achetait pour sa défense parce
+qu'ils ignoraient notre langue, se moquaient des excommunications du
+pape, et restaient insensibles aux séductions des novateurs, Sfolcada
+Melik se mit promptement en marche pour surprendre les nobles rebelles
+dans leur palais. Le piétinement des chevaux, le pas lourd des
+fantassins, attiraient les Milanais aux fenêtres et aux portes de leurs
+boutiques, «Qu'est-ce? que n'est-ce pas?--C'est Sfolcada Melik, que Dieu
+nous protège!--Où vont-ils? pourquoi sont-ils en marche?--Regardez,
+regardez! ils ont des épieux, des béliers, des échelles: ils vont donc à
+l'attaque d'une forteresse?» Les plus paisibles et les plus laborieux se
+contentaient de suivre les soldats du regard, restant sur le seuil de
+leurs ateliers ou sur leur balcon. Les autres, comme les portefaix, les
+charbonniers, les bouchers, se mettaient à la suite de la troupe, et se
+demandaient les uns aux autres où l'on allait, sans que personne pût
+satisfaire la commune curiosité. Melik se dirigea du côté du marché.
+«Est-ce qu'il veut fêter le seigneur Barnabé? ou bien le beau Galéas?
+il lui porte ombrage!--Il en est jaloux.» Mais les archers font un
+détour. «Attendons à voir.--Ils s'arrêtent dans la rue des Pusterla.
+--Ils appuient les échelles aux murs.--Vois donc celui-là comme il
+grimpe! on dirait d'un ours.--Comment?--A qui en veut-on? aux
+Pusterla?--Oh! madone de San-Celso! ce sont mes protecteurs!
+sauvons-nous, sauvons-nous, qu'on ne nous croie point de leur parti!»
+
+[Illustration.]
+
+Et le plus grand nombre se sauvait. Les autres restaient à regarder,
+mais ils étaient tenus à distance respectueuse par les hallebardes des
+soldats de Sfolcada Melik. Une partie de la troupe assaillait la porte,
+les fenêtres, jusqu'au toit. Une autre, guidée par un personnage que sa
+visière baissée empêchait de reconnaître, prit la voie des seigneurs
+Piatti, et arriva derrière Franzino Malcolzato, tout entier au jeu que
+nous avons rapporté, «Une potence! la vipère, pendue! les Visconti
+menacés de la potence! c'est cela! les serviteurs eux-mêmes sont dans
+l'intelligence du complot.» Ainsi disait un homme de la bande pendant
+qu'il liait Franzino et qu'il l'accablait de coups. Un bâillon
+comprimait les cris du portier, et les cordes l'empêchaient de répondre
+aux innombrables coups de poing dont les Allemands le chargeaient
+vaillamment.
+
+Cette poterne, les fenêtres, les toits, avaient ouvert l'entrée du
+palais à la foule des assaillants; ils se saisirent du petit nombre des
+serviteurs qui se trouvèrent sous leurs mains. Puis ils répandirent dans
+les appartements comme s'ils avaient envahi une citadelle ennemie,
+cherchant les grands coupables, et sur leur route faisant changer de
+maître à tout ce qu'ils rencontraient de beau et de bon.
+
+[Illustration.]
+
+C'était surtout le personnage à la visière baissée qui se faisait
+remarquer par son ardeur à poursuivre les perquisitions. Il paraissait
+avoir une grande connaissance de maison, et mettait une véritable
+passion à fouiller les chambres, de plus en plus mécontent à mesure
+qu'en entrant dans l'une d'elles il la trouvait déserte ou occupée par
+d'autres que ceux qu'il cherchait. Tout à coup dans une galerie, il vit
+Venturino, le bel enfant de Marguerite, qui jouait avec un épervier,
+sans entendre ou sans s'effrayer du tumulte qui se faisait autour du
+palais. La lèvre crispée par le plus amer sourire, le bourreau
+s'approcha de Venturino, le saisit brusquement, le fixa comme, s'il eût
+voulu le mettre en pièces avec ses seuls regards. Pendant que le pauvre
+petit criait de toute sa force, appelait son père et sa mère, l'inconnu
+le serrait avec férocité contre sa poitrine, et lui demandait avec
+force: «Où est ta mère?» Mais connue Venturino ne répondait que par ses
+cris et ses larmes, il le menaçait, le frappait, et, sans l'abandonner
+d'un instant, continuait ses recherches par toute la chambre, sans
+oublier les recoins les plus secrets. Ne pouvant trouver ni Pusterla ni
+Marguerite, il rassemblait du moins les armes, les malles préparées,
+tout ce qui pouvait attester la présence de Franciscolo à Milan ou les
+préparatifs d'une révolte. Il fut surtout ravi de trouver la lettre que
+Matteo Visconti avait confiée à Pusterla pour qu'il la remit à ses
+frères. Il fit ensuite mettre les serviteurs aux fers, et il s'apprêtait
+déjà à partir à demi-satisfait, lorsqu'en mettant le pied sur le
+pont-levis, il vit s'approcher Marguerite.
+
+Au milieu de la disette qui régnait alors, beaucoup de femmes, cédant
+aux suggestions de la faim, vendaient leur beauté et leur honneur. Près
+de Sainte-Euphémie habitait une famille tellement nécessiteuse, que les
+parents prêtèrent l'oreille aux viles propositions d'un riche et lui
+promirent leur fille, pourvu qu'il satisfit à leurs besoins. La jeune
+fille, élevée dans les maximes de l'honneur et dans la crainte de Dieu,
+ne pouvait se soumettre à l'idée désolante d'un amour sans vertu et sans
+avenir. Elle suppliait le cavalier, elle suppliait ses parents; mais
+celui-ci n'écoutait que ses grossiers désirs, les autres étaient vaincus
+par la faim. Dans cette extrémité, la jeune fille recourut à Marguerite,
+et ce ne fut pas en vain. Les secours qu'elle prodigua épargnèrent un
+crime.
+
+A ce moment survint pour Marguerite la nécessité d'un départ imprévu.
+Elle voulut d'abord accomplir son oeuvre, et bien qu'elle fût fatiguée
+des préparatifs de son voyage, elle trouva le temps de courir à la
+maison de la jeune infortunée, à l'heure où elle savait y rencontrer le
+riche seigneur. Là, elle feignit d'ignorer l'indigne pacte qu'il avait
+voulu conclure, et le loua de la charité dont il avait usé à l'égard de
+ces malheureux. Elle lui expliqua comment elle avait trouvé un mari pour
+la jeune fille, un honnête ouvrier tisserand, et lui dit que les
+fiançailles se feraient le lendemain lui insinuant que c'était là
+l'occasion de déployer sa libéralité. Ou fit venir l'époux, l'anneau fut
+donné, et Marguerite s'en alla au milieu des mille bénédictions de ces
+pauvres gens, qui l'accablaient d'instances pour qu'elle assistât le
+lendemain aux réjouissances qu'elle leur avait préparées.
+
+Oh! les bénédictions des pauvres portent toujours ses fruits, mais ce
+n'est pas sur cette terre inféconde de l'exil!
+
+Pendant qu'enveloppée dans sa mantille, Marguerite retournait à son
+palais, elle vit une multitude de passants: aux approches de sa maison,
+elle s'aperçut qu'elle était entourée d'une grande foule. Qu'est-ce que
+ce pouvait être? Quels frémissements au coeur de l'épouse et de la mère?
+A travers la foule, à travers la soldatesque, elle s'ouvre un passage.
+Plus d'un lui disait: «Fuyez, échappez-vous.» Elle-même, arrivée au
+front de la multitude, elle hésitait à pousser plus avant, en voyant cet
+envahissement de son palais. Tout à coup elle aperçoit sur le seuil de
+la porte l'inconnu qui portait Venturino dans ses bras. Dans de
+semblables circonstances, une femme connaît-elle des dangers? une mère
+en connaît-elle? Elle se jeta au-devant de l'inconnu, mais elle n'eut
+pas le temps de le joindre. A peine l'eut-il entrevue, qu'il laissa
+échapper un cri d'infernale joie, auquel répondit un cri de terreur de
+l'enfant, et que, montrant Marguerite à Sfolcada Melik, il lui dit: «La
+voilà; c'est elle. Qu'on l'enchaîne.» Le connétable en donna l'ordre;
+mais comme les soldats, en la saisissant, firent tomber son voile, à la
+vue de ce front resplendissant d'une majestueuse beauté, de ces yeux
+animés par l'amour et par l'épouvante, de la blancheur de ce teint pâli,
+à l'aspect de cette physionomie qui exprimait avec tant d'éloquence, le
+désespoir et le dévouement, qui lui faisaient oublier son propre danger
+pour ne songer qu'au péril des objets de sa tendresse, ces mercenaires
+restèrent comme frappés d'une sainte terreur. Mais Sfolcada, qui faisait
+peu de cas des prières touchantes que lui adressait Marguerite, et qui
+ne voulait point se relâcher dans cette mission de cruauté qu'il
+exerçait, avec de magnifiques honoraires, contre cette canaille
+lombarde, lui fit mettre les menottes, et ordonna de l'emmener. Mais
+auparavant le scélérat, toujours caché par sa visière, s'approcha de
+l'infortunée, et, lui montrant son fils, lui dit d'une voix basse, mais
+où perçait la rage: «Marguerite, rappelez-vous la nuit de la
+Saint-Jean.»
+
+[Illustration.]
+
+Comme on faisait alors trop peu de cas du peuple pour se soucier de le
+tromper, les arrêts de la justice souveraine étaient proclamés à grands
+cris et au bruit des cloches sonnant à toute volée d'église en église;
+les cloches se mirent en mouvement les unes après les autres, pour
+continuer ensuite leur orageux concert. En peu d'instants Milan fut
+comme bouleversé: les citoyens se rendirent dans les rues, inquiets,
+troublés, craignant par l'exemple de Pusterla que le prince ne gardât
+plus aucune mesure, et qu'il fallût désormais que la liberté de chacun
+fût à la merci de son caprice. Par degrés les imaginations s'allumèrent:
+un blâma d'abord avec quelque modération; du blâme on passa aux injures,
+des injures aux menaces; des groupes se formèrent de tous côtés, dans
+lesquels on louait Pusterla. Les pauvres se rappelaient les bienfaits de
+Marguerite, et des orateurs populaires, rappelant les jours de liberté
+dont avaient joui leurs ancêtres, excitaient ouvertement les Milanais à
+prendre les armes. Cependant, lorsque sonna l'heure où, selon les
+ordonnances, on ne devait plus sortir qu'avec une lanterne, sous peine
+de 25 marcs d'amende, un vit tout cet amas de boutiquiers, pareil à un
+mur qui s'écroule sous la pioche du maçon, se fondre et se disperser en
+tous sens. Toujours belliqueux, du moins en paroles, ils ne rentrèrent
+dans leurs demeures que pour effrayer leurs femmes en détachant leurs
+armures de la muraille, en fourbissant leurs estocs, en essayant leurs
+lances, en faisant, en un mot, tous les préparatifs nécessaires pour
+pourfendre des géants. Pendant les premières heures de la nuit, de
+fenêtre en fenêtre, on les entendait se crier: «Eh bien! compère, rien
+de nouveau?--Rien.--Et vous, savez-vous quelque chose?--Non.» Puis,
+après un instant de silence, la même demande recommençait, suivie de la
+même réponse.
+
+Peu à peu cette grande ébullition s'apaisa. Les femmes plaintives et les
+prudents vieillards parvinrent à mettre ces furieux dans leur lit. Les
+fenêtres se fermèrent, les lumières s'éteignirent, et tout rentra dans
+l'obscurité et dans le repos.
+
+Le lendemain matin, à demi éveillés, au milieu de leur pacifique
+bâillement quotidien, ils se souvinrent du trouble, de l'emportement de
+la veille. Leur mémoire leur en retrace lentement les motifs et l'issue;
+ils tirent leur tête de dessous la couverture: «Comment, il est déjà
+jour!» Ils prêtent l'oreille; c'est le calme accoutumé, le tranquille
+murmure des autres matinées. Tout à fait refroidis, tout à fait
+paisibles ils se détirent à loisir, à loisir se mettent sur leur séant,
+et se traînent enfin à la fenêtre. Tout est vraiment tranquille: les
+boutiques sont encore fermées; les cloches ne sonnent que la messe ou
+les matines; les laitières, les jardiniers, les maçons, les voyers, les
+manoeuvres, s'en vont à leurs travaux ordinaires.
+
+«Tant mieux! s'écrient-ils, grâces en soient rendues au Seigneur!»
+
+Une lâche sécurité a succédé au courage de la peur; à cette grande
+impétuosité, à cet élan terrible, une langueur d'impotent. Une crainte
+très-peu virile leur fait même regretter ce qu'ils ont pu dire ou faire
+dans la précédente soirée. «Mais nous étions si nombreux, se disent-ils;
+naturellement on n'aura pas pris garde à moi; au besoin, je dirai que
+j'étais entre deux vins.»
+
+Ils reprennent leurs haches, leurs scies, leurs truelles; ils
+recommandent à leurs femmes de remettre en place les armes si
+belliqueusement tirées, de faire dire leur prière aux enfants, et de
+tenir la soupe prête pour le premier coup de la _Zavatora_ (c'était une
+cloche, ainsi appelée du nom du podestat qui l'avait fait fondre, et
+elle annonçait l'heure de midi). Puis, en grignotant un pain de millet
+bien dur, ils retournaient à leurs travaux, dociles, libres de toute
+pensée, comme si rien ne fût arrivé. De tout ce débordement de paroles,
+de ce fracas d'imprécations et de fanfaronnades menaçantes, il n'était
+rien resté qu'une mystérieuse rumeur, une curiosité pleine de défiance,
+un prudent chuchotement des voisins entre eux, et qui n'avait lieu
+qu'entre les amis les plus particuliers et les plus sûrs.
+
+«Eh bien! il y a du nouveau?
+
+--Hein, je n'y comprends rien. Mais, lorsque viendra ici un de mes
+chalands, qui est intimement lié avec le cuisinier du lieutenant du
+capitaine de justice, je saurai la chose dans tous ses détails.
+
+--Et des prisonniers, qu'en fera-t-il?
+
+--Ils donneront de l'ouvrage à maître Impicca (c'était le nom du
+bourreau d'alors). Les statuts sont clairs: _Suspendatur eo modo ut
+moriatur. Qu'il soit pendu jusqu'à ce que mort s'ensuive_.
+
+--Qu'en dites-vous? Eh! nous irons voir cela. Ai-je bien parlé?
+
+--Je ne sais que dire. Les honnêtes gens ne se mêlent point de remuer.
+Quelles intrigues entrent dans la tête de ces seigneurs! Vouloir se
+heurter contre les murs! c'est comme si le limaçon voulait opposer ses
+cornes à celles du bélier. Ai-je bien parlé?
+
+--Comme un prédicateur.
+
+--C'est l'histoire de l'âne qui, passant l'autre jour par ici, s'entêta
+à ne pas avancer plus loin. Qu'en arriva-t-il? Son maître le bâtonna
+tant qu'il en pût porter, et la bête, ruant, brayant, récalcitrant, dut
+à la fin céder et marcher.
+
+--Le proverbe ne ment point quand il dit: Il faut que l'âne en passe par
+ce que veut le patron.
+
+--C'est cela même. Les hommes sont nés. une partie pour obéir, une
+partie pour commander. Est-ce bien parlé; Un peu au-dessus, un peu
+au-dessous, qu'un seul commande ou que plusieurs commandent, les choses
+vont toujours du même pied, et, de toute manière, il nous faut
+travailler tout le jour. Est-ce bien parlé?
+
+--Très-bien. Quant à moi, je suis avec des moines et je cultive leur
+jardin. Si un jour j'entends crier vive saint Ambroise, je crie aussi
+vive saint Ambroise. Si demain ils hurlent vive Visconti, je hurle plus
+fort vive la vipère.
+
+--Bravo! c'est ainsi qu'on a des amis partout.
+
+--Et qu'on meurt dans son lit.»
+
+Cependant ils sifflaient une cadence ou chantonnaient un air. Ceux-ci
+excitaient leurs ouvriers au travail ou corrigeaient quelque apprenti
+insolent; ici ils appuyaient davantage le rabot, là ils faisaient
+ronfler la roue du tour, pendant que les soufflets respiraient, les
+limes criaient, les marteaux retentissaient. Et la foule des curieux,
+des riches, des désoeuvrés, des gens affaires, des dévots, remplissait à
+son ordinaire les rues, les maisons, les places, les églises; les uns
+tristes, les autres joyeux, chacun selon l'état de sa fortune et les
+événements de sa vie; mais personne ne s'affligeait en particulier de ce
+qui faisait le malheur général.
+
+Le dimanche suivant, ce fut à Milan une solennité mémorable, à
+l'occasion du synode général des dominicains, tenu dans le couvent de
+Saint-Eustorge, sous la présidence d'Ugo Vantemann, sixième général de
+cet ordre récent et alors dans toute l'énergie de sa puissance. On y
+résolut le transfèrement du corps de Pierre martyr, de Vérone, tué à
+Radassine par ceux qui ne pouvaient souffrir le zèle que déployait ce
+personnage pour établir et exercer en Italie l'inquisition contre
+l'hérésie. Giovanni Balducci, de Pise, un des premiers restaurateurs de
+la sculpture, avait composé pour l'église de Saint-Eustorge cette
+merveilleuse châsse que tout le monde connaît. Giovanni Visconti, frère
+de Luchino, y déposa les saintes reliques, revêtu de ses habits
+pontificaux, à la tête d'une somptueuse procession où figuraient tous
+les évêques de la province, la cour, la fleur de la noblesse, et
+soixante corporations d'artisans et de négociants, chacun avec sa devise
+et son étendard à l'image du saint son patron. Le peuple accourut en
+foule de toutes les cités, de toutes les campagnes voisines; ce fut tout
+le jour un religieux carillon, des courses de chevaux, des
+représentations de mystères, et des prières, de l' ivrognerie, une
+dévotion et une allégresse qu'un ne sautait décrire. Le soir, des
+chants, de la musique, des illuminations, des feux de joie,--que le
+vulgaire ne distingue jamais des feux d'artifices.
+
+
+
+Ameublement en cuir.
+
+Pendant de longues années les meubles en bois sculpté sont restés
+ensevelis dans la chaumière enfumée du paysan ou dans les coins obscurs
+de quelques châteaux inhabités. Des amateurs éclairés ont formé des
+collections en réunissant à petit bruit les débris épars du luxe des
+siècles passés. L'attention publique fut attirée par ces petits musées,
+et quelques années suffirent pour dépouiller les départements de toutes
+ces richesses du Moyen-Age, ouvrage des moines, pour la plupart. Mais, à
+de rares exceptions près, les usages grossiers, aussi bien que le temps,
+avaient tellement défiguré ces meubles, que l'on renonça bientôt à en
+orner les appartements. Des sculpteurs sur bois voulurent donner des
+meubles neufs: le prix était trop elevé, ou l'imitation trop imparfaite.
+
+[Illustration: Cuir repoussé.--Toilette.]
+
+[Illustration: Prie-Dieu gothique.]
+
+[Illustration: Fauteuil gothique.]
+
+[Illustration: Pupitre renaissance.]
+
+[Illustration: Fauteuil renaissance.]
+
+Voici qu'une heureuse invention permet à tout le monde de posséder le
+prie-Dieu d'Agnès Sorel, le fauteuil de Louis XI, le reliquaire de saint
+Louis, etc., de même que nous avons aujourd'hui les chefs-d'oeuvre des
+grecs pour ornements de nos habitations.--Des meubles en cuir estampé,
+et plus solides que ceux en bois, ont résolu ce problème. La
+reproduction est aussi fidèle que possible, les fibres du bois sont même
+indiquées, et la couleur peut être donnée au degré que l'on veut, sans
+pour cela altérer la forme. Nous figurons ici quelques-unes de ces
+productions remarquables dont nous devons les dessins aux soins éclairés
+de M. Félix Martin, architecte et directeur de la manufacture des cuirs
+et carton-toile en relief.--Nous avons vu à l'exposition, rue
+Basse-du-Rempart, des meubles de toutes formes et de toutes époques,
+dont l'extrême délicatesse ne le cède en rien aux originaux
+eux-mêmes.--C'est une bonne fortune pour les amateurs du bois sculpté,
+dont les meubles sont désormais à l'abri des mutilations. Ces cuirs
+estampes sont remplis d'un mastic de bois qui les rend plus solides que
+le marbre; cette nouvelle branche d'Industrie paraît appelée à un succès
+durable Quel propriétaire d'un vieux manoir ne voudra pas en faire
+décorer au moins une salle dans le style de ses anciens maîtres, quand
+il pourra, en quelques jours, transformer son salon, sa chambre à
+coucher et sa salle à manger en salon de Louis XI, en chambre à coucher
+de François 1er et en salle à manger de Louis XIV?
+
+Échecs.
+
+SOLUTION DU PROBLÈME Nº 5 CONTENU DANS LA VINGT-QUATRIÈME LIVRAISON.
+
+ BLANCS. NOIRS
+
+1. Le F à sa septième case: échec. 1. Le F à la cinquième case du
+2. La D à sa deuxième case: C. de la dame.
+ échec. 2. La T prend la D.
+3. La T à la troisième case du C.
+ de la D: échec et mat.
+
+
+Nº 6.
+
+LES BLANCS FONT MAT EN QUATRE COUPS.
+
+[Illustration.]
+
+_La solution à une prochaine livraison._
+
+
+
+Rébus.
+
+EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS.
+
+La reine d'Angleterre est venue manger au château d'Eu, le 2 septembre
+1843 (1008 sans 43).
+
+[Illustration: nouveau rébus. AVIS.]
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0030, 23 Septembre
+1843, by Various
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0030, 23 ***
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+approach us with offers to donate.
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+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
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+ <title>The Project Gutenberg eBook of L'Illustration, No. 0030, 23 Septembre 1843 by Various</title>
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+Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0030, 23 Septembre 1843, by Various
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: L'Illustration, No. 0030, 23 Septembre 1843
+
+Author: Various
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+Release Date: January 21, 2012 [EBook #38639]
+
+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0030, 23 ***
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+Produced by Rénald Lévesque
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+
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+
+<br><br>
+
+<div class="cont">
+
+
+
+
+
+<p>L'Illustration, No. 0030, 23 Septembre 1843</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p>
+
+<pre>
+ Nº 30. Vol. II.--SAMEDI 23 SEPTEMBRE 1843.
+ Bureaux, rue de Seine, 33.
+
+ Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois. 16 fr.--Un an, 30 fr.
+ Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br. 1 fr. 75.
+
+ Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois. 17 fr.--Un an, 33 fr.
+ pour l'Étranger. 10 20 40
+</pre>
+<div class="somm">
+<h3>SOMMAIRE.</h3>
+
+<p><b>Manoeuvres et Fête militaire à Saumur</b>. <i>Gravure</i>.--<b>De l'autre côté de
+l'eau</b>. Souvenirs d'une promenade. (Suite.)--<b>Quelques réflexions sur
+l'Apprentissage.--Séjour de la reine d'Angleterre au château d'Eu</b>.
+<i>Entrée de la reine Victoria dans la cour du château d'Eu; Repas royal
+dans la forêt; Pavillon Montpensier</i>.--<b>Théâtre de l'Opéra-Comique</b>. 1re
+représentation de Lambert Simnel. <i>Une scène du deuxième acte; Portrait
+de Monpou</i>. --<b>Explosion de gaz à Londres</b>. Moyen de prévenir de
+semblables accidents. <i>Gravure</i>.--<b>Fête de Saint-Louis à Tunis</b>.
+<i>Gravure</i>.--<b>Fêtes des environs de Paris</b>, Saint-Cloud. <i>Un Mirliton,
+dessin allégorique par J.-J. Grandville; la Lanterne de Diogène; les
+grandes Eaux de Saint-Cloud; le Retour de Saint-Cloud.</i>--<b>Romanciers
+contemporains</b>. Dickens. Arrivée à New-York. (Suite.)--<b>Margherita
+Pusterla</b>. Chapitre VIII, les Désastres. <i>Huit
+Gravures</i>.--<b>Annonces.--Ameublement en cuir</b>. <i>Cinq
+Gravures</i>.--<b>Échecs.--Rébus</b>.</p>
+</div>
+<br>
+
+<h2>Manoeuvres et Fête militaire</h2>
+
+<h4>A SAUMUR.</h4>
+
+<p>Les fêtes se succèdent, cette année, avec une telle rapidité, que le
+zèle le plus actif parvient à grand'peine à les suivre. Obligés de faire
+un choix parmi celles qui ont eu lieu dans les départements au passage
+des princes, il en est plusieurs que nous avons dû négliger d'illustrer,
+parce qu'elles n'avaient point un caractère d'intérêt ou d'utilité,
+assez général. Il était, au contraire, dans notre plan et de notre
+devoir de chercher à conserver le souvenir de celles qui ont été des
+occasions de cérémonies vraiment nationales, soit qu'elles aient exprimé
+un sentiment de piété pour les grands hommes, par exemple les
+inaugurations de statues, soit qu'elles aient permis de déployer l'art,
+l'industrie, ou de faire ressortir la physionomie particulière de
+quelques-unes des principales villes du pays, par exemple les régales,
+les camps de manoeuvres, etc.</p>
+
+<p>C'est à ce dernier titre que le carrousel de Saumur devait trouver place
+dans nos colonnes, et, l'abondance des matières en a seule retardé
+jusqu'ici la publication.</p>
+
+<p>L'itinéraire du duc de Nemours, publié d'avance, avait appris à la ville
+de Saumur que le prince arriverait dans ses murs le 8 août, et qu'il y
+séjournerait jusqu'au 11.</p>
+
+<p>Le 9, de sept à dix heures du matin, le prince visita les bâtiments de
+l'École, quartiers, écuries, manèges, haras, etc. A trois heures, le
+carrousel devait avoir lieu; depuis plusieurs heures déjà, les curieux
+remplissaient le Champ-de-Mars; les tentes préparées pour les
+spectateurs invités, les débouchés des rues qui donnent sur le
+Chardonneret, la levée qui borde la Loire, les fenêtres et jusqu'aux
+toits des maisons voisines, tout était rempli par la foule.</p>
+
+<p>Les tambours et les trompettes annoncèrent enfin l'arrivée du duc et de
+la duchesse de Nemours, qui prirent place dans une loge réservée,
+immédiatement après, on fit traverser la carrière par les plus belles
+juments du haras, puis par un cheval indompté, <i>le Caravant</i>, et par le
+bel et docile <i>Othon</i>.</p>
+
+<p>Cinquante officiers, montés sur les magnifiques chevaux du manège,
+revêtus de riches et élégants uniformes, parurent ensuite. Ils passèrent
+d'abord devant la princesse, la saluèrent de leurs armes, et
+exécutèrent, aux trois allures, avec, une grâce et une adresse
+remarquables, tous les exercices de l'équitation: voiles, courbettes,
+ballottades, cabrioles, etc., puis le saut de la barrière. En ce moment,
+deux trompettes parurent à chaque extrémité du Champ-de-Mars; à leur
+signal apparurent deux escadrons, l'un de lanciers et l'autre de
+chasseurs; ils se formèrent en bataille, puis exécutèrent diverses
+manoeuvres et plusieurs charges avec une précision qui ne laissa rien à
+désirer. Ils se reformèrent aux extrémités du Champ-de-Mars, et les
+cinquante officiers, qui avaient fait repos, se mirent en mouvement et
+commencèrent le carrousel.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001a.png"><br><b>Le Carrousel de l'École de Saumur.--9 août.</b></p>
+
+<p>Le carrousel est une sorte de ballet où les chevaux remplacent les
+danseurs. Les figures qui le composent sont exécutées au son des
+instruments et avec une sorte de cadence. Les cavaliers qui l'exécutent
+sont divisés en deux troupes et par quadrilles. On commence par les
+exercices de la lance, au pas, au trot et au galop. On fait ensuite le
+maniement du dard. En exécutant ces mouvements d'armes, on décrit les
+diverses figures du carrousel, qui sont: les doublements dans la
+longueur et dans la largeur de la carrière, les changements de main, la
+serpentine, la demi-volte, les doublements par quadrille, le cercle et
+la spirale; on fait ensuite la course de la bague, celle des têtes et
+celle du dard. Tous ces mouvements ont été exécutés par les officiers de
+Saumur avec un aplomb et une habileté qui ont dû satisfaire les princes
+et les spectateurs. Après le carrousel il y eut une mêlée autour de
+l'étendard. C'est une scène qui se représente souvent à la guerre après
+les charges de cavalerie.</p>
+
+<p>Après quelques instants de repos, remplis par une distribution de croix
+d'honneur, le 63e régiment de ligne, une batterie d'artillerie et la
+cavalerie se mirent en mouvement et exécutèrent des manoeuvres de
+guerre, des attaques de tirailleurs et des charges de cavalerie sur des
+carrés d'infanterie. Le défilé eut lieu enfin, et les troupes rentrèrent
+dans leurs quartiers sans avoir aucun accident à déplorer. Après le
+dîner, un feu d'artifice eut lieu en face de l'hôtel du Belvédère. Le
+bouquet représentait la brèche et l'explosion à l'assaut de Constantine.</p>
+
+<p>La journée du 10 fut consacrée à des travaux plus paisibles, à des
+visites d'établissements publics. Le 11 au matin, le duc et la duchesse
+de Nemours quittèrent Saumur.</p>
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/002.png"><br>
+
+<h2>De l'autre côté de l'Eau.</h2>
+
+<h4>SOUVENIRS D'UNE PROMENADE.</h4>
+
+<p class="mid">(Suite.--Voyez tome II, pages 6 et 18.)</p>
+
+<h4>LE MARTYR.</h4>
+
+<p>Rapprochez ces dates, et vous verrez qu'il faut détruire tout ce qui
+existe aujourd'hui pour recomposer le décor de la terrible scène qui se
+joua le 29 décembre 1170 dans l'enceinte de l'église de Cantorbery, à
+l'entrée du choeur, dans le transept du nord (<i>the Martyrdom</i>).</p>
+
+<p>C'est là une grande déception pour le touriste. Aussi, quand la bonne
+vieille sacristine qui nous promenait dans le vaste édifice nous eut
+conduits sur le lieu même où périt, nous dit-elle, Thomas Becket,--je me
+mis en frais d'imagination, distribuant de mon mieux les entrées et les
+sorties d'après le souvenir de mes lectures récentes, les indications de
+la <i>Vie Quadripartite</i>, et l'habile narration du docteur Lingard, si
+dramatiquement reproduite par M. Amédée Thierry.</p>
+
+<p>Les meurtriers, me disais-je, étaient sans doute cachés dans le cloître,
+ou dans un de ces couloirs étroits et sombres qui débouchent sur la
+chapelle de Saint-Bennet. Serrés l'un contre l'autre, la dague et l'épée
+au poing, ils attendaient leur vénérable victime.</p>
+
+<p>«L'archevêque, ayant traversé la nef, était sur la troisième ou
+quatrième marche de l'escalier qui conduit à l'Aile du nord, se
+dirigeant vers le Choeur, lorsque les quatre hommes qui avaient résolu
+sa mort s'élancèrent par la porte du cloître dans la très-sainte église,
+tenant dans leurs mains des épées nues. Celui qui marchait en avant
+s'écria d'une voix forte:</p>
+
+<p><i>Où est le traître? où est le traître? où est l'Archevêque?</i>--Sur ce
+dernier mot, il tourne la tête, et, descendant les degrés qu'il venait
+de monter, il dit: Aucun traître n'est par ici mais si fait bien
+l'archevêque? Me voici. Que voulez-vous?--Et à l'instant même ils le
+frappèrent de leurs épées sur la tête tandis qu'il tombait sur ses
+genoux, recommandant son âme au seigneur; et, dans la même minute, il
+fut étendu mort au pied de l'autel de Saint-Benoît (1).»</p>
+
+<blockquote>Note 1: Traduction littérale de la relation du meurtre, donnée par John
+Batteley, d'après John Gandisson, évêque d'Exeter. Elle diffère de la
+version commune, et, plus simple, nous paraît plus vraisemblable.</blockquote>
+
+<p>Mais, en jetant les yeux sur le <i>Handbook</i> de Summerly quel ne fut pas
+mon désappointement!</p>
+
+<p>En 1174, nous l'avons dit,--quatre ans après le meurtre de
+Becket,--l'église fut incendiée. Le choeur actuel date de 1175; les
+transepts occidentaux, de 1379 seulement; le choeur, de 1184; la nef et
+la plus grande portion des cloîtres, de 1460, sous Henri IV.</p>
+
+<p>Ainsi Thomas Becket avait traversé une nef qui n'existe plus, il montait
+un escalier dont il ne reste plus vestige; il était entre des murs
+écroulés depuis lors et rebâtis. Ses assassins s'embusquèrent dans un
+cloître impossible à retrouver; ils ouvrirent une porte qui n'est point
+la porte actuelle: leurs cris éveillèrent un autre écho, leurs épées
+froissèrent un autre granit. A quoi donc le souvenir peut-il se
+prendre?</p>
+
+<p>Non pas même aux dalles sur lesquelles l'archevêque tomba et qu'il
+rougit de son sang.</p>
+
+<p>«Ces dalles, dit l'impitoyable <i>Handbook</i>, ont été enlevées en 1177 par
+le prieur de Peterborough, qui en a fait deux autels consacrés.»</p>
+
+<p>Ainsi, voilà qui est clair et net. Il n'y a pas plus de raison,
+--logiquement parlant,--pour songer à Thomas Becket, quand on traverse
+le transept nord-ouest de la cathédrale qui porte son nom, que lorsqu'on
+se promène sur le bitume des boulevards, dans notre bonne ville de
+Paris.</p>
+
+<p>Est-ce bien la peine d'aller au loin recueillir sur les lieux des
+impressions et des souvenirs?</p>
+
+<h4>INTERRUPTION.</h4>
+
+<p>«Hé quoi! s'écrie mon cousin de Ch., singulièrement scandalisé par cette
+conclusion inattendue, vous ne seriez pas ému, en songeant à Léonidas,
+sur les rochers mêmes des Thermopyles?</p>
+
+<p>--Permettez, interrogatif parent. Sans aucun doute je ne saurais penser
+au dévouement des trois cents Spartiates, qu'une fièvre patriotique ne
+circule aussitôt dans mes veines; --je me reproche alors volontiers mon
+apathie civique. --Je suis même honteux, je l'avoue, de ne pas monter ma
+garde avec plus de zèle.--Mais les Thermopyles, c'est-à-dire trois ou
+quatre méchants blocs de pierre jaune, très-certainement modifiés de
+forme et d'aspect depuis deux mille trois cent vingt-trois ans qu'ils
+entendirent le fameux <i>Viens les prendre!</i>--les Thermopyles, quand bien
+même on trouverait moyen de les <i>restituer</i> complètement, n'ajouteraient
+rien à ces pathétiques dispositions. En un mot, le lieu où s'est
+consommé un grand événement, le meuble que le hasard en rendit témoin,
+le vestige même qu'il laisse après lui,--que ce soit une plume d'oie,
+comme celle qui servit à signer l'abdication de Fontainebleau;--un
+couteau de cuisine, comme celui de Jacques Clément;--une planche ou une
+pierre tachée de noir, comme celle qui reçut le sang du musicien David
+Rizzio ou celui de Monaldeschi;--toutes ces <i>incidences</i> purement
+<i>matérielles</i> n'augmentent en aucune façon, pour moi, la <i>valeur morale</i>
+d'une tragédie quelconque... et je crois...</p>
+
+<p>--Misérable! tu n'es donc pas poète?</p>
+
+<p>--Apparemment.</p>
+
+<p>--Et tu oses l'avouer?</p>
+
+<p>--Pourquoi donc pas?</p>
+
+<p>Mon cousin cherche encore à ce <i>pourquoi</i> un <i>parce que</i> raisonnable.</p>
+
+<h4>LE DINER.</h4>
+
+<p>J'espère,--et c'est fatuité pure de ma part,--que l'on n'a pas oublié le
+menu du dîner commandé à notre respectueux aubergiste par mon compagnon
+de voyage.</p>
+
+<p>Premier service, <i>roast-beef</i>; deuxième service, <i>stockfish</i>; troisième
+service, <i>new cottage pudding</i>.</p>
+
+<p>Master Robertson, quand nous entrâmes au <i>Star-Hotel</i>, nous précéda, de
+noir toujours plus habillé, dans la salle à manger du rez-de-chaussée.</p>
+
+<p>Un subalterne, également en noir, également attentif, également
+obséquieux, marchant à l'arrière-garde, portait sous une cloche d'argent
+que nous enlevâmes en grande hâte...... un magnifique quartier de
+mouton!--qui fut suivi d'une tranche de saumon bouilli!!--puis d'un
+gâteau à la rhubarbe (<i>rhubarb pie</i>)!!!</p>
+
+<p>Cette triple métamorphose s'était accomplie sans bruit, sans vaines
+excuses, sans tout le bavardage dont un hôtelier français ou italien
+n'aurait pas manqué de l'assaisonner. <i>Mine host</i> avait la figure
+sereine et calme d'un homme qui a rempli ponctuellement tous ses
+devoirs. Au fait, n'avait-il pas <i>écouté</i> nos ordres avec la plus
+irréprochable déférence?</p>
+
+<p>Toute réclamation expira sur nos lèvres à l'aspect de cette placide
+impassibilité! Le temps donné aux plaintes eût été perdu pour l'appétit.
+D'ailleurs, à l'exception du pâté pharmaceutique dont tâta seul mon
+compagnon plus aguerri, le repas substitué n'avait rien que de
+très-tolérable.</p>
+
+<h4>DUNGEON, OU DANE JOHN HILL.</h4>
+
+<p>C'est le nom des promenades publiques de Cantorbery. Elles occupent
+remplacement des anciens remparts, et forment comme une longue chaussée
+bordée de jolies maisonnettes et dominant les fossés maintenant plantés
+en jardins. Cette terrasse vous conduit à un petit monticule gazonné,
+que surmonte un obélisque municipal parfaitement absurde, et destiné à
+perpétuer la mémoire d'un banquier (James Simmons), aux frais duquel la
+promenade et les plantations se sont faites.</p>
+
+<p>Au lieu de perdre son temps à lire les inscriptions qui m'apprirent ce
+fait important, le voyageur avisé devra laisser aller son regard sur les
+riches paysages qui environnent Cantorbery; puis il descendra sur les
+gazons des <i>Public Walks</i>, gazons peignés brin à brin et tondus au
+ciseau. Enfin, la nuit venant à tomber, il s'enfoncera, comme nous, sous
+l'allée sombre qui remmène à la ville.</p>
+
+<p>Cependant,--dût en rougir la morale Angleterre,--nous devons le prémunir
+contre les dangers de ce lieu charmant et mystérieux: on est choqué de
+trouver à ce parc de province, si paisible et si chaste au premier
+abord, les allures effrontées, le dévergondage attristant d'un trottoir
+de Londres ou de Paris.</p>
+
+<h4>LE STAGE COACH.--HERNE-BAY</h4>
+
+<p>Le lendemain, après déjeuner, nous primes congé de notre hôte, dont
+l'habit noir et la politesse sérieuse ne se démentirent pas un seul
+instant, et je montai pour la première fois sur <i>l'outside</i> d'une de ces
+petites diligences proprettes, lestes et fringantes que mon compagnon
+m'avait fait admirer.</p>
+
+<p>Le <i>stage coach</i> semble construit pour résoudre ce problème curieux; une
+voiture publique étant donnée, y faire entrer, quelles que soient ses
+dimensions, le moins de voyageurs possible. Nous étions quinze; quatre
+seulement d'entre nous avaient trouvé place dans l'intérieur. Le surplus
+s'était hissé tant bien que mal,--et, à vrai dire, plus mal que
+bien,--sur une foule de banquettes extérieures, ménagées avec un art
+infini. Figurez-vous une pelote roulante où l'on aurait piqué des
+bipèdes en guise d'épingles. Mes idées françaises étaient complètement
+bouleversées. Après avoir cru pendant vingt-neuf ans les voitures faites
+pour abriter les voyageurs, il me fallait adopter la conviction,--fondée
+sur les usages d'un peuple renommé par ses <i>comforts</i>,--que les
+voyageurs sont, au contraire, destinés à servir d'enveloppe à la
+voiture, et à la protéger contre l'intempérie des saisons.</p>
+
+<p>J'aurais certainement fait part de mes reflexions sur ce point délicat
+au <i>driver</i>, ou cocher, près duquel j'étais assis; mais j'avais cru
+m'apercevoir que pas un mot de son patois n'arrivait intelligible à mon
+oreille étonnée, et j'en concluais assez naturellement qu'il ne
+goûterait guère le sel de mes plaisanteries, rédigées dans l'idiome
+d'Addison et de Steele. Aussi gardai-je un profond silence, qui me fit
+prendre pour un Anglais pur sang.</p>
+
+<p>Je ne fus pas longtemps à m'apercevoir de l'erreur flatteuse dont
+j'étais l'objet. Le <i>driver</i>, ayant à descendre pour je ne sais quelle
+menue réparation, me jeta les rênes de l'attelage, sans plus me regarder
+qu'un duc et pair ne regarde son groom en sautant à bas du tilbury
+laissé à la garde de ce dernier.</p>
+
+<p>Or, j'avouerai sans hésiter que, très-différent de Néron à beaucoup
+d'autres égards, je n'excelle pas, comme il excellait, à guider un char
+dans la carrière. J irai plus loin,--bien que cette franchise puisse me
+fermer l'accès du Jockey-Club;--je ne me crois pas en état de guider
+convenablement la plus inoffensive rosse qu'on ait jamais attachée au
+char à bancs le moins susceptible d'un mauvais procédé.</p>
+
+<p>Jugez de ma profonde stupeur, quand je me vis investir tout à coup, sans
+avoir été consulté, de fonctions superlativement responsables, et chargé
+de quinze existences, dont la mienne n'était pas à mes yeux la moins
+intéressante.</p>
+
+<p>Peut-être les chevaux partagèrent-ils mon étonnement. En tout cas, ils
+se conduisirent avec une magnanimité dont je ne puis m'empêcher de leur
+tenir compte. Les» nobles animaux n'abusèrent pas de leurs avantages, et
+feignant de se croire maintenus, ils donnèrent le temps à leur légitime
+directeur de remonter sur sa banquette. Le cher homme m'arracha les
+rênes avec autant de grâce qu'il en avait mis à me les confier; mais
+j'étais trop satisfait, au fond, de ce dernier geste, pour lui chercher
+noise sur la brutalité de la forme.</p>
+
+<p>Maintenant filez avec moi, cher lecteur, sur un joli chemin encaissé de
+haies vives, uni comme la main, sinueux comme un labyrinthe. La matinée
+était belle; le soleil, voilé de quelques nuages, ne nous envoyait de
+rayons que par moments et comme pour dorer çà et là quelque village
+fleuri, quelque pelouse enveloppée d'arbres, quelque ruisseau écumant
+sous les roues d'un moulin.</p>
+
+<p>Seulement, sur ce chemin si bien entretenu, de trois en trois lieues, se
+hérissait le <i>turnpike</i>, la barrière fiscale, telle espèce de forteresse
+où l'impôt direct s'embusque pour détrousser les passants. Au bruit de
+nos roues, un homme ou un enfant sortait de sa tanière, et tendait la
+main pour recevoir le péage que le cocher y déposait sans s'arrêter,
+sans ralentir l'essor de la voiture, avec une dextérité que la grande
+habitude peut seule donner à l'homme qui paie.</p>
+
+<p>Quand on a vu le turnpike et subi ses exigences tracassières, on
+comprend les exploits meurtriers de mistress Rébecca et de ses aimables
+filles.</p>
+
+<p>Herne-Bay, où nous allions nous réembarquer pour arriver à Londres par
+la Tamise, est un petit bourg tout neuf composé d'une chapelle, d'un
+grand hôtel qui ferait honneur à une vieille capitale, et d'une longue
+jetée (<i>pier</i>) au bout de laquelle stationnent toujours deux ou trois
+bateaux à vapeur.</p>
+
+<p>Là, pour la seconde fois depuis notre départ, je donnai carrière à mes
+facultés interprétatives en me racontant un nouveau roman.</p>
+
+<h4>HISTOIRE PROBABLE D'UN ENFANT CHÉTIF.</h4>
+
+<p>Le héros de cette histoire était au nombre des passagers qui
+s'embarquèrent avec nous à Herne-Bay.</p>
+
+<p>Je ne l'aperçus pas tout d'abord, mon attention se trouvant détournée
+par une des figures les plus originales que j'aie rencontrées dans la
+patrie de Cruieshank. C'était un homme de quarante-cinq ans environ,
+gras, frais, un peu chauve, en culotte courte et bas de soie; un ruban
+bleu de ciel passait dans une des boutonnières de son gilet noir:
+décoration mystique dont je n'ai pu me faire expliquer l'origine.</p>
+
+<p>Jusque-là, rien de moins offensif que cette espèce de prédicant
+méthodiste, qui pouvait être ou le père Mathews lui-même, ou quelque
+agent de la <i>Biblical Society</i>; mais ses manières n'avaient rien
+d'évangélique,. tant s'en faut. Il allait à grands pas sur le pont,
+furetant et regardant de tous côtés, incivil et gênant pour ses voisins,
+auxquels il semblait n'accorder aucune attention; je remarquai dans ses
+yeux ronds, à fleur de tête, l'expression d'un orgueil têtu, d'une âme
+fermée à toute pitié, un éclat rigide, intolérant, monacal.</p>
+
+<p>L'habitude du despotisme se trahissait dans le soin minutieux avec
+lequel il était rasé. Ses mains, tenaces et actives, étaient celles d'un
+abbé du Moyen-Age; ses mollets eux-mêmes, charnus et musculeux, avaient
+une physionomie brutale et un peu féroce.</p>
+
+<p>Je ne tardai pas à découvrir la femme de cet être singulier: une
+créature grasse et blafarde, emmitouflée dans toutes sortes de vêtements
+noirs, bizarrement surannés. Elle cachait sa tête, constamment penchée
+vers un <i>prayer book</i>, sous un curieux assemblage de bandelettes en
+crêpe noir et en mousseline blanche, que surmontait un chapeau de
+taffetas dont la calotte en dôme et la passe en éventail comportaient
+toute une série de recherches archéologiques.</p>
+
+<p>Dans ce travestissement,--et comme intimidée de son étrange
+tournure,--elle s'était réfugiée au fond d'une de ces petites guérites
+pratiquées, sur presque tous les bateaux à vapeur, aux deux côtes du
+pont, et qui ouvrent vers la poupe.</p>
+
+<p>Auprès d'elle était assis l'enfant chétif.</p>
+
+<p>Imaginez la douce et rêveuse figure de <i>Master Lambton</i>: --vous
+connaissez, au moins par la gravure, cet admirable portrait de
+Lawrence;--imaginez-la, dis-je, dépouillée de sa fraîcheur et de sa
+transparente carnation; ôtez-lui ces boucles abondantes de cheveux
+bruns, pour y substituer des cheveux blonds, clair-semés, tombant en
+mèches plates sur un front flétri; au lieu de ce regard intelligent et
+profond avant l'âge, qui va demander aux clartés nocturnes des pensées
+précoces, un reflet poétique,--supposez deux pauvres yeux, rougis par
+les pleurs,--que fatigue l'éclat du jour,--et que la crainte,
+d'ailleurs, tient baissés vers la terre; ajoutez-y une prostration
+générale dans l'habitude du corps,--des membres grêles et faibles qu'une
+gêne constante semble avoir étiolés,--des lèvres livides,--des épaules
+déjà voûtées,--des genoux en dedans et comme noués.</p>
+
+<p>Tel devait être Louis Capet,--le petit prisonnier du Temple,--l'enfant
+martyr de 95.</p>
+
+<p>J'étudiais avec intérêt la misère anticipée de cet être souffreteux et
+malingre, quand je le vis, levant obliquement les yeux, s'assurer à la
+dérobée que sa vieille et blême gardienne, absorbée dans sa dévotion,
+avait cessé de s'occuper de lui. Alors, par une série de mouvements
+réfléchis et furtifs, il se laissa glisser à bas de son banc,--passa,
+plié en deux, sous le prayer book, dont la reliure massive protégeait
+son escapade,--et s'en alla, vers l'avant du bateau, se cacher dans un
+groupe de braves matelots occupés à la manoeuvre.</p>
+
+<p>Cette fuite,--riez de moi tant qu'il vous plaira,--m'avait vivement
+intéressé. Casanova, s'échappant des Plombs vénitiens, ou l'enfant
+chétif, se dérobant pour quelques minutes au vieux tyran femelle, sous
+la surveillance duquel on l'avait mis, me paraissaient, en ce moment,
+deux héros du même ordre;--et même, tout bien considéré, l'évasion du
+dernier pouvait passer pour la plus dramatique des deux. L'innocence et
+la faiblesse méritent bien quelque préférence, quand on les compare au
+vice audacieux et fort.</p>
+
+<p>D'ailleurs, le drame du bateau à vapeur allait avoir, sans aucun doute,
+un dénouement triste, dans l'attente duquel mon coeur battait avec
+force.</p>
+
+<p>Hélas!--connue je l'avais prévu,--le méthodiste au ruban bleu vint jeter
+un coup d'oeil inquisitif sur la dunette, où sa compagne marmottait
+encore des prières, sans s'être aperçue de rien. Lorsqu'il la vit seule,
+il haussa les épaules, en proférant à demi-voix je ne sais quelles
+imprécations, et je le vis, en quelques grandes enjambées, faire le tour
+du bateau.</p>
+
+<p>Je ne sais où s'était tapi le fugitif; mais il ne pouvait échapper
+longtemps à la recherche obstinée, aux yeux, de lynx de son robuste
+persécuteur. Ils revinrent tous deux, l'instant d'après;--l'enfant
+chétif se débattait sous l'étreinte de l'homme noir, qui le poussait
+devant lui. En passant devant nous, il me jeta une sorte d'appel
+plaintif, une protestation inarticulée contre l'oppression brutale dont
+il était victime, et je me levais à demi pour y faire droit... lorsque
+la réflexion, toujours égoïste et froide, réprima chez moi ce premier
+élan du coeur.</p>
+
+<p>Entre ces deux vieillards pieusement inflexibles, comme entre les deux
+branches dures et polies d'un étau d'acier, l'enfant pouvait périr,
+lentement consumé par l'ennui et la contrainte;--mais je n'avais pas le
+droit d'y trouver à dire; cela n'était pas mon affaire;--cette agonie,
+ce désespoir, ce meurtre, ne me regardaient en rien. Toute intervention
+de ma part eût été jugée inconvenante. Un mouvement d'humanité m'eût
+rendu ridicule.</p>
+
+<p>Maintenant, voulez-vous savoir l'histoire de l'enfant chétif?...</p>
+
+<h4>AVIS AU LECTEUR.</h4>
+
+<p>--Sans doute, nous la voulons savoir.</p>
+
+<p>--Eh bien, lecteur curieux, cherchez, s'il vous plaît, dans <i>Nicholas
+Nikkleby</i>, les chapitres où Charles Dickens a raconté les horreurs de
+Dotheboys-Hall. Si vous n'êtes pas ému, après cela, je vous engage à
+vous méfier désormais de mes conseils.<br>
+
+<span class="rig">O. N.</span></p>
+
+<p>(<i>Sera continué.</i>)</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Quelques réflexions sur l'Apprentissage.</h2>
+
+<p>Il y a quelques jours à peine, le tribunal de police correctionnelle de
+Paris était appelé à soulever un coin du rideau qui cache les misères et
+les limites de notre civilisation, si fière parfois de ses triomphes, de
+ses progrès, qu'il est bon de mettre en évidence ses plaies secrètes, ne
+fut-ce que pour lui indiquer qu'il n'est pas temps de se féliciter
+encore, et que ce qui reste à faire est immense.</p>
+
+<p>Un brocheur, nommé D., rue de l'Hirondelle, sa femme et sa fille,
+exerçant toutes deux la même profession, ont, pendant six ans et demi,
+exercé sur une fille placée chez, eux en qualité d'apprentie, les
+traitements les plus barbares, la cruauté la plus inexplicable. Cette
+pauvre fille, entrée à l'âge de onze ans et demi chez ses maîtres, et le
+mot maître est exact cette fois, car jamais esclavage n'a été aussi
+odieux, est arrivée sans se plaindre jusqu'à dix-huit ans, et pendant ce
+long supplice la barbarie des deux malheureuses femmes et de l'ouvrier
+chargés de faire l'éducation industrielle de cette pauvre enfant ne
+s'est pas ralentie un seul jour. Ils faisaient travailler leur apprentie
+pendant seize et dix-sept heures de suite, et pour toute nourriture ils
+ne lui ont jamais donné autre chose que des croûtes de pain trempées
+dans de l'eau chaude, eau très-sale quelquefois; et un jour ne s'est
+jamais passé sans que la malheureuse fille ne fut meurtrie de coups
+donnés avec un bâton, une corde ou une tringle en fer.</p>
+
+<p>Elle était à peine vêtue, et couchait sur des rognures de panier,
+grelottante l'hiver, sans couverture et sans feu; quelle fût malade ou
+non, elle devait faire sa tâche, et jamais le régime de sa nourriture
+n'a été amélioré, pendant les quatre premiers mois de son séjour dans la
+maison D., l'apprentie est allée à l'école; mais on l'en a bientôt
+empêchée, et on ne lui a jamais permis de remplir ses devoirs religieux;
+ainsi, à dix-huit ans, elle n'a pas encore fait sa première communion.</p>
+
+<p>Plusieurs fois elle a été blessée à la suite des mauvais traitements
+dont elle était l'objet: et on la bâillonnait de peur que ses cris
+n'éveillassent la sollicitude des voisins; son corps était noir et
+meurtri par les coups, et une femme de la maison a dit dans sa
+déposition que l'intention des D. était sans doute de faire, mourir leur
+apprentie, car ils lui donnaient une nourriture «dont un animal n'aurait
+pas voulu.»</p>
+
+<p>Nous n'insistons pas sur une foule de détails hideux; ce que nous venons
+de dire suffit pour faire comprendre la gravité du fait que nous
+rapportons, qui a sans doute un caractère exceptionnel, mais qui est
+l'indice d'un mal profond, d'un désordre général. L'apprentissage, cette
+éducation professionnelle de l'enfance, doit éveiller au plus haut degré
+la sollicitude des administrateurs et des hommes d'État, et il importe
+de mettre en évidence les maux qu'engendrent, d'une part, l'ignorance et
+la brutalité de quelques-unes des classes ouvrières; de l'autre,
+l'absence de direction industrielle et morale parmi les producteurs,
+afin que les chefs de la société, fatigués de voir le désordre se
+dresser sans cesse devant eux comme un sanglant reproche, se demandent
+enfin si leur devoir n'est pas d'y porter remède.</p>
+
+<p>Déjà, pressé par des réclamations semblables, l'État a réglé le travail
+des enfants dans les manufactures, et une loi est intervenue, qui a
+prescrit le nombre d'heures que les manufacturiers pouvaient, à la
+rigueur, exiger de ces pauvres créatures abandonnées. Cette mesure,
+quoique insuffisante, avait cependant paru de bon augure, et on pouvait
+croire que l'administration allait étendre son bras protecteur sur nos
+classes ouvrières, et assurer, non le bien-être, non le travail, non
+l'éducation, on n'exige pas autant encore, mais du moins veiller sur ses
+enfants, les protéger contre les vices et la cupidité des maîtres
+auxquels on les confie.</p>
+
+<p>Il n'en a pas été ainsi. La loi qui limite le travail des enfants dans
+les manufactures n'a pas été exécutée, et il n'est pas sûr
+qu'aujourd'hui encore les mesures qui doivent assurer son exécution
+aient été prises.</p>
+
+<p>Et cependant le mal est grave, il est immense, et la loi dont nous
+venons de parler, fût-elle rigoureusement exécutée, serait impuissante à
+le prévenir. C'est surtout dans les grands centres industriels que les
+enfants de la classe ouvrière sont exploités d'une façon odieuse, soumis
+à un régime rigoureux, livrés sans contrôle au caprice et à la brutalité
+des maîtres, exténués de travail, étiolés, chétifs; et il faut s'étonner
+encore qu'après une enfance ainsi passée, nos ouvriers puissent
+retrouver parfois, au fond de leur coeur, ces généreux instincts, ces
+bonnes inspirations qui, se manifestent tout à coup dans des
+circonstances solennelles, placent notre peuple à la tête de tous les
+peuples du monde.</p>
+
+<p>On évalue à plus de soixante mille, à Paris seulement, le nombre des
+enfants et jeunes gens des deux sexes qui font leur éducation
+professionnelle chez les maîtres exerçant les industries si nombreuses
+et si variées du commerce parisien. Dans ce nombre il en est beaucoup,
+sans doute, qui, placés dans des maisons honorables, chez des hommes
+bons, intelligents, humains, au sein de familles laborieuses et
+honnêtes, apprennent, sans de trop cruelles souffrances, la profession
+qu'ils devront exercer un jour; il est même quelques maîtres qui
+traitent leurs apprentis en pères de famille, qui comprennent les
+devoirs que leur impose cette paternité industrielle, et qui, sentant
+que devant la société et devant Dieu ils ont charge d'âmes, font de
+généreux efforts pour instruire et moraliser leurs apprentis, pour
+développer leur intelligence et élever leur coeur. Mais c'est là, il
+faut le dire, une rare exception; le plus grand nombre croupit dans
+l'ignorance, dans les privations, on s'énerve dans l'excès d'un pénible
+travail.</p>
+
+<p>Les enfant de la classe ouvrière sont généralement placés en
+apprentissage pour un temps fort long; quatre, six, huit et même dix ans
+quelquefois. Le maître, consentant à apprendre sans rétribution à son
+apprenti l'état qu'il exerce, se réserve ainsi, connue paiement, les
+bénéfices qu'il prélèvera sur son travail, lorsque après quelques années
+l'apprenti, devenu habile, pourra tenir lieu d'un ouvrier. Il y a déjà,
+dans ce fait seul, une exploitation du fort par le faible, dont une
+administration prévoyante et juste devrait déterminer la limite, et
+certains devoirs devraient être imposés aux maîtres qui se chargent de
+l'éducation professionnelle des enfants du peuple. Non-seulement le
+temps du travail de l'apprenti devrait être fixé, mais une heure par
+jour au moins devrait être consacrée à suivre un cours public, où
+l'enfant pût acquérir les connaissances théoriques les plus
+indispensables à la profession qu'il exerce; une heure et plus, s'il le
+fallait, pour une son intelligence et sa moralité pussent se développer
+et le préparer à entrer utilement dans la vie.</p>
+
+<p>Mais telle est la conséquence de ce principe exagéré de l'économie
+publique: «laissez faire, laissez passer, chacun chez soi, chacun pour
+soi.» Il faut que de temps à autre les tribunaux soient appelés à
+réprimer quelqu'un des actes nombreux de cruauté exercés par certains
+maîtres sur des malheureux apprentis, pour que l'on porte les yeux sur
+un état de choses aussi grave, sur un abus aussi douloureux.</p>
+
+<p>L'État exige de l'instituteur primaire des conditions de moralité et de
+capacité; il ne pense pas, avec raison, qu'on puisse confier au premier
+venu le droit d'instruire l'enfance; sa sollicitude se porte sur tous
+les établissements où elle est admise, écoles, salles d'asile, collèges,
+cours publics; et lorsque l'enfant arrive à l'âge où les passions,
+s'éveillant dans son coeur, peuvent le plus facilement l'entraîner et le
+perdre, l'administration, si jalouse de veiller sur son instruction
+primaire, l'abandonne sans protection et sans surveillance aux soin des
+hommes chargés de faire son éducation professionnelle. Il y là une
+négligence contre laquelle les organes de l'opinion ont trop négligé
+jusqu'ici de protester.</p>
+
+<p>Les faits qui se sont révélés dans l'enceinte du tribunal de police
+correctionnelle sont cependant de nature à provoquer les plus sérieuses
+réflexions et à éveiller la sollicitude des hommes qui, à quelque titre
+que ce soit, se préoccupent de l'avenir de notre société et de la place
+considérable que le travail et les travailleurs tendent à y occuper.
+S'il est vrai que l'amélioration du sort des classes ouvrières doive
+commencer par un système d'éducation générale; s'il est vrai une pour
+contribuer au progrès des masses et à la réalisation des destinées
+pacifiques de notre pays, l'État n'ait rien de mieux à faire qu'à
+développer dans les jeunes générations le goût du travail, l'amour de
+l'ordre, le respect des droits de chacun, n'est-ce pas par l'extension
+de sa sollicitude aux enfants du peuple qu'il doit commencer, et doit-il
+laisser sans contrôle, en dehors de toute surveillance, le fait immense
+de l'apprentissage?</p>
+
+<p>L'apprentissage des jeunes filles est surtout la source de désordres
+très-graves qui réagissent profondément sur notre état social. Ce sont
+surtout les ateliers on les femmes et les jeunes filles sont admises qui
+fournissent le plus large tribut au fléau de la prostitution. La famille
+de l'ouvrier peut rarement exercer une surveillance active sur l'enfant
+placé en apprentissage, et il est peu d'ateliers qui ne soient, pour
+toutes les filles du peuple, un foyer d'ardente corruption. Loin de
+veiller sur leurs apprenties, loin de les protéger contre leur propre
+inexpérience, contre leurs mauvais penchants, contre les brutalités
+auxquelles elles sont exposées, la plupart des maîtres sont au contraire
+l'instrument le plus actif de leur perte; et quand l'État se plaint de
+la corruption des classes ouvrières, des excès de la prostitution, du
+nombre de plus en plus considérable des enfants abandonnés à la charité
+publique, n'est-ce pas à son indifférence qu'il devrait d'abord s'en
+prendre'?</p>
+
+<p>La question de l'apprentissage est une question immense. Nous y
+reviendrons avec des chiffres exacts, des documents officiels, des
+renseignements précieux; nous descendrons dans ces bas-fonds de notre
+civilisation, et en mettant à nu cette plaie vive et saignante, nous
+tâcherons, dans la mesure de nos forces, d'éclairer l'opinion publique;
+et l'opinion publique, à son tour, entraînera, il faut l'espérer, le
+gouvernement dans la voie des réformes salutaires, des améliorations
+utiles que l'état de nos classes ouvrières réclame impérieusement.</p>
+
+<p>Nous nous bornerons pour aujourd'hui aux réflexions rapides qu'a
+éveillées en nous le crime odieux de la famille D. Mais, avant de
+terminer, qu'on nous permette un rapprochement qui nous a vivement
+frappés nous-mêmes le jour où la lecture des faits signalés au
+commencement de cet article avait soulevé en nous une si amère
+indignation.</p>
+
+<p>Ce jour-là même, un bataillon de conscrits appartenant à l'un des
+régiments de la garnison de Paris faisait aussi, aux Champs-Elysées,
+son <i>apprentissage</i> du métier des armes, triste métier qui ne produit
+rien, ne crée rien, ne donne rien que la mort! Tous ces apprentis
+soldats s'exerçaient sous les yeux de leurs chefs, qui veillaient
+non-seulement à ce que l'instruction leur fût bien donnée, mais qui
+s'occupaient aussi de la tenue, de la propreté des apprentis,
+ordonnaient les heures de travail et les heures de repos, pendant
+lesquelles une excellente musique servait de noble et utile distraction.</p>
+
+<p>Pourquoi, disions-nous, pourquoi l'État, qui veille aussi paternellement
+à l'apprentissage militaire de ces jeunes hommes, qui sait les
+récompenser et les punir suivant leurs mérites, qui leur donne pour
+chefs, pour guides, des hommes instruits, honorables, distingués entre
+tous par leurs services, par leur bravoure, par leur loyauté; pourquoi
+l'État, qui témoigne une si active sollicitude pour les besoins, pour
+l'instruction de cette petite société, guerrière et improductive qu'on
+appelle l'armée, laisse-t-il la grande société, la société qui produit
+les richesses, qui paie l'impôt, livrée au désordre, à la misère, à
+l'ignorance? Pourquoi les enfants de troupe sont-ils bien vêtus,
+nourris, logés, enseignés? et pourquoi les enfants de l'ouvrier sont-ils
+abandonnés à la misère et au vice? L'État n'a-t-il donc pas mission de
+gouverner toutes les classes? Pourquoi vois-je ici l'ordre, la
+discipline, et pourquoi là-bas, dans ces ateliers infects, dans ces
+maisons malsaines, les cadets de la famille humaine grouillent-ils dans
+l'opprobre et dans la corruption? Pourquoi le gouvernement protège-t-il
+l'ouvrier, l'agriculteur, qu'il enlève au travail pour en faire un
+soldat, et pourquoi laisse-t-il sans protection l'ouvrier qui travaille
+et qui crée? Pourquoi l'enfant du soldat est-il protégé, et pourquoi ne
+fait-on rien pour empêcher la fille du peuple de rouler dans l'abîme du
+vice?</p>
+
+<p>De même que le gouvernement règle et surveille l'apprentissage
+militaire, il peut et doit évidemment surveiller l'apprentissage
+industriel. Il y aurait sans doute inconvénient à ce qu'un soldat ne sût
+pas bien faire la charge en douze temps et le feu de peloton, mais il y
+en a, ce me semble, beaucoup plus à ce que l'apprenti, devenu ouvrier,
+soit faible, chétif, ignorant, vicieux; à ce que la jeune fille, qui eût
+pu devenir une bonne et tendre mère de famille, aille grossir la liste
+des femmes dépravées, et donner en charge à l'État des enfants conçus
+dans la corruption.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/003.png"></p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Séjour de la reine d'Angleterre au château d'Eu.</h2>
+
+<p class="mid">(Suite.--Voir t. II, p. 23 et 34.)</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/004a.png"><br><b>Entrée de la reine Victoria dans la cour du château
+d'Eu.</b></p>
+
+<p>Madame de Staël a dit que toute femme, au moment d'entrer pour la
+première fois dans un salon, est préoccupée de l'effet qu'elle va
+produire, et songe, avant tout, à faire valoir ses avantages de corps et
+d'esprit. Après l'aveu de l'illustre écrivain, quelle femme oserait se
+défendre de cette légitime préoccupation? Moins qu'une autre, la reine
+qui, à ce titre, est doublement femme, pouvait y échapper, et elle s'en
+est peu cachée.</p>
+
+<p>Un journal célèbre et qui eut jadis beaucoup d'abonnés, a décrit, en
+style de bulletin des modes, la toilette élégante et simple de la reine,
+le jour de son arrivée au Tréport; mais ce qu'on ne nous a pas dit,
+c'est la longue délibération qui précéda ce choix, ce sont les
+hésitations et les coiffures et les toilettes essayées, puis rejetées,
+puis reprises de nouveau. Il parait que, sous ce rapport, la reine
+Victoria est femme, plus que femme au monde. Mais du moins si le choix
+fut difficile à faire, il fut convenable. Dans la foule de curieux et de
+curieuses qui se pressaient sur la jetée, nous avons entendu plus d'une
+dame louer le bon goût et la simplicité de la toilette de la reine. Il
+n'en fut pas de même pour tous les spectateurs qui s'attendaient
+généralement à la voir étincelante de diamants, le front ceint du
+diadème, et, qui sait? peut-être même le sceptre en main.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/004b.png"><br><b>Repas royal dans la forêt.</b></p>
+
+<p>L'embarras d'une première entrevue, les vivat de la foule, le bruit, les
+fanfares, le canon, l'avaient un instant troublée, et elle ne dut se
+croire bien réellement en France que lorsqu'elle se sentit mollement
+emportée, sous les grands arbres du parc, dans cette riche voiture dont
+<i>l'Illustration</i> n'a pas manqué de vous donner le dessin. En entrant
+dans la cour du château, la reine était redevenue elle-même, Des troupes
+d'élite, disposées en carré, remplissaient la cour. Nos pelotons
+procédaient, il faut l'avouer, à leurs acclamations, avec une
+ponctualité, un ensemble, une régularité, qui faisaient au moins honneur
+à leur esprit de discipline.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/005a.png"><br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>Pavillon Montpensier.</b></p>
+
+<p>Le soir, au souper, la reine, placée entre le roi et le prince de
+Joinville, portait à son bras, outre le grand cordon de l'ordre n
+sautoir, les insignes de la Jarretière. Quand Édouard III fonda cet
+ordre, que des hommes seuls devaient porter, il n'avait pas prévu cette
+difficulté qu'un jour des femmes en seraient les maîtresses. Toutes les
+autres décorations se portent habituellement sur la poitrine; celle-là
+s'attache où s'attachent les jarretières, mais à cette place elle eût
+été invisible.</p>
+
+<p>Trois cents valets, galonnés du haut en bas, faisaient le service du
+château d'Eu; tous les équipages avaient été brossés et mis en état; à
+chaque but de promenade s'élevaient des tentes richement décorées; une
+table somptueuse s'y dressait comme par enchantement, et on sait que ce
+genre de divertissement est assez du goût de nos voisins d'outre-Manche.</p>
+
+<p>Le lundi, après une longue promenade à travers les plus beaux sites de
+la forêt, le cortège arriva et mit pied à terre au mont d'Orléans, où se
+pressait une foule considérable. La reine Victoria, sortit de la tente
+où elle s'était reposée un instant, et, ayant accepté le bras du prince
+de Joinville, s'avança vers les groupes de spectateurs, où se trouvaient
+beaucoup de jolies femmes. Causant et riant tous deux, ils passèrent, en
+s'inclinant, devant la haie de curieux qui les saluait. On raconte que
+la reine remarqua une jeune Savoyarde portant sa vielle en bandoulière;
+elle s'approcha et la questionna. La pauvre enfant était loin d'être
+jolie, mais elle portait sur son visage l'empreinte d'une mélancolie
+profonde. Elle était venue de Dieppe, suivant la foule; elle avait
+entendu dire qu'une reine allait venir, elle voyait tout le monde,
+courir pour la voir, et elle était venue comme tout le monde. Le prince
+expliqua en quelques mots à la reine l'existence de ces pauvres enfants
+dépaysés et à demi mendiants, venant loin de leur famille chercher dans
+nos cités quelques ressources. La reine n'avait jamais peut-être vu de
+si près tant de misère, elle qui habite le pays du monde où la misère
+exerce le plus de ravages. Quelques instants après, un officier portait
+à la pauvre petite vielleuse deux napoléons que la pauvre enfant reçut
+d'un air presque hébété; mais sa figure s'anima quand elle sut que ces
+deux belles petites pièces de monnaie, qui ne ressemblaient pour elle à
+aucune monnaie connue, valaient quarante francs, et elle s'éloigna
+joyeuse, mais ne sachant qui elle devait remercier de cette singulière
+bonne fortune. Après le repas, la reine se promena sur le plateau,
+conduite par Louis-Philippe. Le soir, on fit de l'excellente musique.
+Mais dans les intermèdes, les causeries recommençaient: le souvenir de
+la petite Savoyarde poursuivait-il Victoria au milieu même des
+enivrements de cette soirée? Il est peu probable. Les rois et les reines
+devraient bien adopter un usage qui serait assurément moins bizarre et
+aussi philosophique que celui de placer, comme le faisaient les anciens,
+une statue de la Mort dans les salles de banquet. Cet usage, quelle
+qu'en fût la forme, aurait pour objet de faire apparaître la misère, ne
+fut-ce qu'un instant, au milieu de leurs fêtes, afin que jamais ils
+n'oublient où ne paraissent oublier l'un des premiers devoirs de leur
+magistrature suprême.</p>
+
+<p>Au Moyen-Age, au commencement de tout repas, la fille ou la femme du
+seigneur coupait un morceau de pain pour un convive absent de fait, mais
+toujours présent au souvenir: ce convive était le pauvre. On répondra
+que nous proposons là un usage peu divertissant, mais qui donc s'imagine
+encore que, de notre temps, on puisse songer à se divertir sincèrement
+sous le poids d'une couronne?</p>
+<br><br>
+
+<h2>Théâtre de l'Opéra-Comique.</h2>
+
+<p><i>Lambert Simnel</i>, opéra-comique en trois actes, paroles de MM. <span class="sc">Scribe</span> et
+<span class="sc">Mélisville</span>, musique posthume d'<span class="sc">Hippolyte Monpou</span>.</p>
+
+<p>Il y a deux ans au moins que cet ouvrage aurait été représenté sans la
+cruelle maladie qui vint tout à coup arrêter l'auteur au milieu de son
+travail, et le tuer sur sa partition. Ce fut pour l'art musical une
+perte déplorable, et il n'est personne, sans doute, qui n'ait été touché
+du sort de ce jeune artiste qui avait déjà tant produit, et qui pourtant
+n'était encore, pour ainsi dire, qu'au début de sa carrière.</p>
+
+<p>Monpou s'était d'abord fait connaître par un grand nombre de morceaux de
+salon, romances, chansons, nocturnes, etc., où l'on avait remarqué
+surtout un vif sentiment mélodique, des effets de rhythme très-variés et
+quelquefois très-nouveaux. Plusieurs de ces compositions eurent dans
+leur temps une grande vogue, et l'on ne peut encore avoir oublié
+l'<i>Andalouse, la Madonna col Bambino, Si j'étais Ange</i>, etc. Il débuta à
+l'Opéra-Comique par <i>les Deux Reines</i>, dont une romance, <i>Adieu mon beau
+navire!</i> décida du succès. Cependant il y avait dans sa partition des
+morceaux d'une bien plus grande valeur, un trio, par exemple, qui, pour
+le fond et pour la forme, était également original; un très-beau
+<i>quintetto</i>, et plusieurs choeurs écrits avec beaucoup de verve. Établi
+par ce premier succès au théâtre et dans l'opinion, il donna
+successivement le <i>Luthier de Vienne, Piquillo, le Planteur</i>, et au
+théâtre de la Renaissance <i>Perugina</i> et <i>la Chaste Suzanne</i>. Tous ces
+ouvrages sans doute ne réussirent pas également, et l'on sait du reste à
+quel point le mérite du poème influe sur le sort d'une partition, quel
+que soit son mérite. Mais il n'y en eut point où l'on ne remarquât des
+mélodies franches, décidées, souvent très-expressives, et dont la
+physionomie avait quelquefois une piquante originalité. Chargé, en 1841,
+de mettre en musique <i>Lambert Simnel</i>, il avait fait, dit-on, avec
+l'administration de l'Opéra-Comique, un traité qui l'engageait à livrer
+sa partition à jour fixe. Cela se fait assez souvent de nos jours; on ne
+le sait que trop, la barrière qui jadis séparait l'art du métier
+n'existe plus, et il n'y a guère de travail intellectuel qui ne soit en
+même temps une opération commerciale. Malheureusement Monpou avait de la
+conscience, et n'était pas homme à se passer d'idées quand les idées ne
+venaient pas. Mal disposé quand il avait commencé son ouvrage, il
+s'était attardé peu à peu. Le terme approchait, impérieux et menaçant,
+et les efforts qu'il fit pour ne pas manquer à sa parole lui donnèrent
+une inflammation violente qui le mit rapidement au tombeau.</p>
+
+<p>Il avait écrit presque entièrement les deux premiers actes. Son
+manuscrit fut depuis confié à M. Adam, qui se chargea de le mettre en
+ordre et de le terminer, M. Adam est donc pour un tiers, ou à peu près,
+dans le travail dont nous allons rendre compte, et a droit à une part
+des applaudissements qui ont salué <i>Lambert Simnel</i>, quoiqu'il ait eu le
+bon goût de ne la point réclamer.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/005b.png"><br><b>
+Théâtre de l'Opéra-Comique.--<i>Lambert Simnel</i>.<br>
+--Deuxième acte: L. Simnel, Masset; Norfolk, Girard;<br>
+le père de Catherine, Henry; Catherine, madame Darcier;<br>
+la princesse de Lancastre, mademoiselle Revilly.</b></p>
+
+<p>La pièce de M. Scribe est fort amusante, surtout dans les deux premiers
+actes. Son héros, qui ne ressemble guère au Lambert Simnel de
+l'histoire, est, au lever du rideau, premier garçon d'hôtellerie ou de
+taverne dans une ville de province dont nous ne vous dirons pas le nom,
+par la raison que M. Scribe n'a point jugé à propos de nous l'apprendre.
+Mais, quelque soit le lieu où maître John Bread exerce sa noble
+profession, il n'en a pas moins de droits à la considération et à
+l'estime de ses concitoyens. Ses <i>roast-beefs</i> sont toujours cuits à
+point, et ses <i>puddings</i> sont des chefs-d'oeuvre, excepté pourtant
+lorsque Lambert les laisse brûler; car, nous devons l'avouer au risque
+de perdre notre héros dans l'esprit du lecteur, Lambert s'oublie
+quelquefois. Que voulez-vous? il est jeune, il a du coeur et de
+l'imagination; la broche et le fourneau ne suffisent point à l'activité
+de son âme. Or, maître John a une fille à la taille légère et svelte, au
+pied mignon, à l'oeil vif, au piquant minois. Lambert l'a vue, et n'a pu
+se défendre de l'admiration qu'elle inspire à tout le monde. Et connue
+il n'y a qu'un pas de l'admiration à l'amour, et que l'amour est une
+maladie contagieuse, Lambert aime Catherine, et Catherine aime Lambert.
+Songez maintenant qu'il ne possède pas un <i>penny</i>, et que madame Simnel,
+sa mère, n'a jamais eu d'époux, et vous ne vous étonnerez plus que
+maître John n'ait pas toujours pour lui toute la bienveillance et tous
+les égards que méritent ses talents et son caractère.</p>
+
+<p>Lambert a d'ailleurs un autre tort aux yeux de son patron; hélas! un
+fort bien plus grave! il s'occupe de politique; il a des opinions; il a
+embrasse le parti de la maison de Lancastre, et, dans les émeutes,--il y
+a des émeutes dans sa province,--il fait, en l'honneur de la Rose rouge,
+une dépense de coups de poing, de pied et de bâton qui va jusqu'à la
+prodigalité. Il se vante même d'avoir assez, rudement traité le
+constable, et de l'avoir apostrophé d'un: vive Lancastre! <i>Lancaster for
+ever!</i> dont cet agent de la force publique a été singulièrement touché.
+De quoi, diable! aussi s'avise un constable, d'être pour York quand
+c'est Lancastre qui règne!</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/005c.png"><br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>Hippolyte Monpou.</b></p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, ces exploits et cette humeur guerrière ne plaisent
+point à maître John. Ce digne homme a pour principe qu'un restaurateur
+doit donner à manger à toutes les opinions, sans se mêler jamais d'en
+avoir aucune pour son propre compte. La conséquence, lorsque les
+partisans de Lancastre rapportent en triomphe le valeureux marmiton qui
+leur a assuré la victoire, John met le triomphateur à la porte, sans
+avoir le moindre égard pour son courage ni pour ses lauriers.</p>
+
+<p>Mais madame Simnel n'entends pas que son fils soit traité avec si peu de
+cérémonie. S'il n'a pas de père, elle veut du moins qu'il ait une femme,
+et cette femme sera Catherine, ou elle y perdra son latin. Au surplus,
+elle n'a pas besoin du parler latin pour cela; elle n'a qu'à dire tout
+bas il l'oreille de maître John grand secret que Lambert ne doit pas
+savoir, le secret de sa naissance. Ainsi fait-elle; et quand le digne
+tavernier apprend que l'amant de sa fille est protégé par un noble
+personnage, et qu'il aura, le jour du son mariage, une belle dot, il
+déclare n'avoir plus rien à lui refuser.</p>
+
+<p>Voilà Lambert Simnel bien heureux! Mais, hélas! qui peut compter sur la
+fortune?</p>
+
+<p>--A boire, vassal! de l'ale, du porter, vilain! Deux tranches de
+roast-beef, manant!--Qui se présente, d'un air si gracieux et s'exprime
+avec tant du politesse? C'est le comte de Lincoln, le plus aimable
+seigneur des Trois-Royaumes. Lambert, qui n'est pas endurant, s'arme
+d'un pot de grès, et casserait sans scrupule la tête chaperonnée du
+comte, s'il n'était arrêté à propos et un peu calmé par le langage plus
+insinuant du docteur Richard Simon.</p>
+
+<p>Ces deux personnages, le comte et le docteur, voyagent de compagnie, et
+ont donné rendez-vous, dans l'auberge du John Bread, au major... Que
+vous importe le nom de ce major? Ne vous suffit-il pas de savoir qu'il a
+promis de faire évader le dernier rejeton de la maison d'York, le comte
+de Warwick, que le roi Henri VII tient prisonnier dans la Tour de
+Londres? Lincoln et Simon sont deux profonds politiques, deux fortes
+têtes, qui ont imaginé d'organiser une insurrection au profit du jeune
+prince, ou plutôt à leur profit, et de le substituer à Henri VII, lequel
+fait évidemment le malheur de l'Angleterre.--Car enfin, dit Lincoln, je
+devrais être premier ministre.--Et moi, ajoute Richard, archevêque de
+Cantorbery.--On ne peut nier que ce ne soient là des raisons.</p>
+
+<p>Mais, ô désappointement! le major arrive tout seul. Le comte de Warwick
+est mort de plaisir dès qu'il s'est vu libre. Que faire? Les trois
+conspirateurs sont trop avancés pour reculer; Lincoln le sent bien, et
+Richard aussi. Mais Lincoln est très-embarrassé, et Richard ne l'est pas
+du tout: un prêtre ambitieux ne connaît pas d'obstacles. Richard a
+remarqué que Lambert ressemble beaucoup au défunt: même âge, même
+taille, mêmes cheveux bruns et frisés, même voix de ténor, fraîche,
+timbrée et retentissante.--<i>By God!</i> voilà notre affaire. Quand on a
+besoin d'un prince et qu'on n'en a pas, il faut savoir en faire un.</p>
+
+<p>Richard questionne adroitement Catherine, et apprend d'elle que Simnel
+n'a jamais connu son père, et que sa mère est absente, (Elle est allée
+chercher la dot promise au père John Bread.) Quel heureux
+hasard!--Écoutez, jeune homme: vous vous appelez Lambert Simnel, mais ce
+n'est pas votre vrai nom. Les temps sont accomplis, et nous sommes
+venus, ces messieurs et moi, pour vous révéler enfin votre destinée.
+Elle est belle, elle est haute, cette destinée! Vous êtes fils du duc de
+Clarence, le frère d'Édouard IV et de Richard III; vous êtes notre roi
+légitime, et nous avons tiré l'épée pour vous rendre votre trône et en
+chasser le Richemont, qui n'est qu'un usurpateur effronté.</p>
+
+<p>Faut-il le dire? Lambert n'est plus tenté de crier: vive Lancastre! et
+change de convictions politiques avant même d'avoir changé d'habit.</p>
+
+<p>Voilà Simnel devenu roi, ou du moins prétendant, et chef d'une belle
+armée. Chose merveilleuse! sa nouvelle position ne l'embarrasse pas le
+moins du monde. Il ne sait pas lire; mais, cela excepté, il sait tout,
+la géographie, l'histoire, l'administration, et surtout l'art de la
+guerre, dont il donne au fils du roi Henri VII des leçons théoriques et
+pratiques. Il le bat d'abord, et ensuite il lui explique catégoriquement
+pourquoi il l'a battu. Il suit à la lettre le système de Napoléon;
+<i>Diviser les forces de son ennemi, et, le ruiner en détail.</i> Ou plutôt,
+comme vous le voyez, c'est Napoléon qui n'a été qu'un plagiaire, et qui
+a volé Lambert Simnel. Enfin Lambert est le plus grand génie de
+l'histoire, et l'Opéra-Comique est le pays le plus merveilleux du monde.</p>
+
+<p>Non-seulement Simnel sait tout sans avoir jamais rien appris, mais il a
+toutes les qualités d'un grand homme, toutes les vertus d'un héros.
+Aristide n'était pas plus juste, Cincinnatus plus désintéressé, Scipion
+plus chaste, et Bayard ne sera pas plus loyalement chevaleresque. Il
+faut voir avec quels égards il traite la duchesse de Durban, quand les
+hasards de la guerre le rendent maître du château de cette jeune, belle,
+riche et noble damoiselle! Tel est l'excès de sa galanterie, qu'il se
+ferait scrupule de la prier de le laisser seul, même lorsqu'il va
+s'occuper de ses intérêts les plus importants et de ses affaires les
+plus secrètes; et cela, de sa part, est d'autant plus méritoire, qu'il
+n'ignore pas que la duchesse est la fiancée du prince Édouard, son
+ennemi.--(Le prince Édouard est un fils dont l'Opéra-Comique a
+généreusement gratifié Henri VII et qui commande l'armée royale.)</p>
+
+<p>Or, il est bon que vous sachiez que ce prince Édouard se trouvait au
+château de la duchesse au moment où Lambert en a pris possession. Ordre
+est donné de ne laisser sortir âme qui vive. Édouard, déguisé en
+fauconnier de la duchesse, tente de s'échapper, mais n'est pas assez
+leste, il est pris, et on l'amène à Simnel.--Pourquoi voulais-tu
+fuir?... Ah! je devine, tu voulais sans doute aller retrouver ta
+maîtresse. Sois tranquille, je vais te délivrer, car tu m'intéresses et
+notre situation est la même. Moi aussi, vaudrais bien n'être pas séparé
+de cette pauvre Catherine Bread, que j'aime toujours. Là-dessus,
+Catherine se présente avec son père. On voit que s'il est défendu de
+sortir du château, il est du moins permis d'y entrer. Que vient faire
+ici Catherine? Elle vient demander à son ancien amoureux s'il consent à
+ce qu'elle en épouse un autre, puisqu'il est vrai qu'un roi d'Angleterre
+ne peut épouser la fille d'un cabaretier. Simnel y consent bien à
+regret.--Et quel est-il, cet heureux mortel qui m'a succédé dans ton
+coeur?--Le voilà, dit la duchesse, en montrant le prince
+Édouard.--Ah!... Eh bien! mariez-vous, et surtout allez-vous-en bien
+vite, et que je n'aie plus le chagrin de voir votre bonheur.</p>
+
+<p>Édouard ne demande qu'à obéir, et se croit déjà hors de danger, quand le
+comte de Lincoln, absent jusque-là, arrive enfin. Il connaît le prince
+et le fait arrêter. Mais Lambert n'est pas homme à profiter d'un pareil
+avantage. Il ne comprend la guerre qu'en face à face et à armes égales;
+il ordonne à Lincoln de mettre Édouard en liberté. Le comte trouve
+toutes ces idées fort excentriques, et refuse d'obéir. Lambert insiste,
+Lincoln s'obstine; tous deux enfin se fâchent, et le comte exaspéré tire
+son épée pour tuer Lambert. On l'arrête, et Lambert, qui tient à faire
+respecter son autorité, exige qu'il se mette à genoux pour demander sa
+grâce. A ce prix, mais à ce prix seulement, il lui pardonnera.--Je n'y
+tiens pas, s'écrie Lincoln.--Obéissez, lui disent tout bas ses deux
+complices; il y va du succès de notre cause.--Jamais! jamais! crie
+Lincoln de toute sa force; on me tuera plutôt!--C'est ce que nous allons
+voir.</p>
+
+<p>Richard Simon est à sa droite, et le major à sa gauche. Tous deux à la
+fois tirent leur poignard, et Lincoln devient doux comme un mouton. Vous
+pouvez tout à votre aise, lecteur, le contempler agenouillé et
+suppliant, dans la gravure qui accompagne cet article et nous dispense
+d'insister davantage sur cette scène originale et piquante.</p>
+
+<p>Lambert, comme vous voyez, met à la fois en liberté tous ses ennemis.
+C'est héroïque, mais peu prudent. Édouard se dispose il lui livrer
+bataille, et Lincoln s'occupe de faire la paix à ses dépens. Il va même
+jusqu'à changer traîtreusement tout son plan de bataille pour le faire
+battre. Lambert s'en aperçoit et fait pendre Lincoln par son ami le
+major, qui ne se fait pas beaucoup prier pour cela. «Ma foi, dit-il, il
+ne l'a pas volé!» C'est là toute l'oraison funèbre de cet aimable
+personnage.</p>
+
+<p>Cependant madame Simnel arrive avec la dot de son fils qu'elle était
+allée chercher. Quel changement! et que devient-elle quand Lambert lui
+apprend qu'on lui a révélé tout le mystère, qu'elle n'a jamais été que
+sa nourrice, et qu'il est le roi légitime de l'Angleterre et de
+l'Irlande!--» En voilà bien d'une autre! Comment! tu n'es pas mon fils!
+qui ose le dire? et qui peut savoir cela mieux que moi? Tu es si bien
+mon fils, que voici la dot que ton père t'envoie, et voici les papiers,
+ou parchemins, qui établissent la naissance. Voyez, plutôt, madame la
+duchesse.» Car la duchesse est présente, et, s'il faut tout dire, elle
+ne quitte guère la tente de Lambert Simnel.</p>
+
+<p>Vous croyez celui-ci bien désappointé? Tant s'en faut! Il est au comble
+de ses voeux, et l'on dirait un avoué qui a fait sa fortune et qui peut
+enfin vendre sa charge.--Comment! je ne suis pas roi? Quel bonheur!
+Savez-vous que c'est un métier fort ennuyeux que celui de roi, et qu'il
+n'y a pas de couronne qui vaille ma petite Catherine, qu'on m'avait fait
+abandonner? D'ailleurs, je ne suis pas homme à voler le bien d'autrui,
+et puisque le trône appartient légitimement à Henri VII, vive Henri VII!
+vivent Lancastre, la Rose rouge et le prince Édouard!</p>
+
+<p>Certes, il est impossible de trouver à redire à un dénouement aussi
+moral.</p>
+
+<p>Indépendamment des scènes amusantes qui abondent dans cet ouvrage,--dans
+les deux premiers actes surtout,--il y a des morceaux fort agréables,
+l'introduction, par exemple, un duo entre Lambert et Catherine, un air
+chanté par Lambert, un trio entre Lincoln et ses deux complices, le
+finale du premier acte, un air chanté par la duchesse au commencement du
+second, d'autres encore; il faudrait les citer presque tous. Il y a de
+charmantes phrases dans le duo, la première surtout. Le trio est vif,
+léger, décidé; le trait de violon et la phrase vocale, qui en font tous
+les frais, ont une physionomie également originale, et quand le violon
+s'empare, à la fin, de cette phrase vocale, et la reproduit
+<i>pianissimo</i>, il en augmente encore l'effet. Le finale contient une
+marche exécutée par les instruments et répétée par les voix, qui a
+beaucoup de style et de caractère.</p>
+
+<p>En général, cette dernière partition de Monpou est très-riche d'idées
+mélodiques, et l'on y remarque, indépendamment de ses qualités
+habituelles, une facilité et une ampleur de développements dont il avait
+jusque-là donné peu d'exemples. Sous ce rapport il y avait chez lui
+progrès véritable, et ce dernier ouvrage fera encore déplorer plus
+amèrement sa perte prématurée.</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Explosion de Gaz à Londres.</h2>
+
+<h4>MOYEN DE PRÉVENIR DE SEMBLABLES ACCIDENTS.</h4>
+
+<p>Il y a quelques jours, un fumeur, passant dans le quartier populeux de
+Clerkenwell, à Londres, jeta par mégarde, dans la grille de l'égout, au
+carrefour des rues de Rosamond, d'Enmouth et de Middelton, le petit
+morceau de papier avec lequel il avait allumé sa pipe.</p>
+
+<p>Aussitôt une explosion terrible s'ensuivit. Le gaz, qui s'était accumule
+dans l'égout, s'enflamma; quarante maisons furent ébranlées; d'énormes
+grilles de fer ont été arrachées et jetées à plus de cinquante mètres de
+distance; le pavé des rues, les dalles des trottoirs, ont été déracinés,
+brisées, bouleversés. On eût dit une éruption volcanique.</p>
+
+<p>Les journaux qui rendent compte de cet accident ajoutent qu'on ne
+prévoyait pas jusqu'à présent ce nouveau danger que le gaz hydrogène
+fait courir aux habitants des villes qu'il éclaire. On était loin de
+s'imaginer, disent-ils, que les égouts pouvaient devenir le réceptacle
+et le loyer de si formidables explosions.--En sorte qu'à Paris comme à
+Londres, la population insouciante qui foule les dalles des trottoirs où
+saute un ruisseau, <i>marche sur un volcan</i>.</p>
+
+<p>Cette plaisanterie n'est malheureusement que trop vraie au fond.
+L'événement du Clerkenwell n'est pas un fait isolé, comme on le répète;
+il est déjà souvent arrivé que les fuites de gaz provenait! des
+conduites voisines ont pénétré à travers les pieds-droits des égouts, et
+même à travers les fondations des caves; et si la bonne ville de Paris
+n'était pas si oublieuse, elle pourrait se souvenir d'explosions
+semblables dont elle a été elle-même le théâtre. Nous devons le répéter,
+non pour effrayer sans motifs, mais pour appeler de nouveau l'attention
+sur les moyens faciles d'éviter un danger qui, pour être éloigné, n'en
+existe pas moins.</p>
+
+<p>La plupart des Parisiens, heureux mortels qui jouissent de tout sans
+s'inquiéter de rien, se promènent à la clarté des becs du gaz et
+regardent couler les bornes-fontaines, sans savoir comment le gaz arrive
+dans les candélabres où il brûle, et l'eau dans les fontaines où elle
+coule. L'un et l'autre y parviennent, la plupart du temps, de fort loin,
+à travers de longs tuyaux qui s'enfoncent, circulent et se croisent de
+mille manières sous le sol des rues, et dont le tissu ingénieux ne
+représente pas mal les veines et les artères circulant sous l'épiderme.
+Le nombre en est même peu croyable, et il est tel point du faubourg
+Saint-Honoré où, sous le pavé de la chaussée, d'un trottoir à l'autre,
+on compte jusqu'à sept conduites cheminant côte à côte et ce croisant
+par intervalles; mais ces conduites, sans cesse; ébranlées par le
+tassement des terres, par le roulement des pesantes voitures, s'usent
+promptement, et se rompent souvent. Alors, gare l'inondation, si c'est
+une veine d'eau; et si c'est une veine de gaz, l'odorat du passant qui
+franchit ce pavé perfide l'avertit bien vite qu'il faut presser le pas,
+et que la présence de l'ouvrier est nécessaire.</p>
+
+<p>La boue, inévitablement causée par la réparation, et quelquefois
+l'inondation des caves voisines, sont les seuls inconvénient qu'entraîne
+la rupture d'une conduite d'eau; mais celle d'un tuyau de gaz est
+beaucoup plus grave: il peut toujours en résulter des accidents
+semblables à celui de Clerkenwell.</p>
+
+<p>Je me souviens que, rentrant chez moi par une belle nuit d'hiver, il y a
+trois ou quatre ans, et suivant le faubourg Saint-Honoré, je vis de loin
+une immense gerbe de feu qui s'élançait du pavé, précisément au milieu
+de la chaussée. Je m'arrêtai fort surpris de cette sorte de prodige, et
+je vis que cette flamme gigantesque sortait en bruissant d'un égout
+alors en construction dans la rue. Les gardiens des travaux ayant senti
+le gaz sortir du regard, avaient jugé plaisant de l'allumer. Moi, je
+jugeai prudent de presser le pas. Deux jours après, ils s'amusèrent à
+recommencer. Cette fois, le gaz fut moins patient: une effroyable
+détonation s'ensuivit; le tampon de l'égout placé un peu plus loin, vers
+l'Elysée-Bourbon, fut arraché et lancé à une vingtaine de pieds. Toutes
+les vitres des maisons voisines furent brisées.</p>
+
+<p>Un autre accident plus déplorable arriva dans un égout sur un autre
+point de Paris. Une des compagnies d'éclairage au gaz avait obtenu de
+l'administration municipale, à titre d'essai, l'autorisation de poser
+une conduite en cuivre dans l'égout-galerie des Martyrs. Cette conduite
+s'étant oxydée, il en résulta une fuite qui remplit l'égout, et asphyxia
+ou brûla quatre ou cinq malheureux ouvriers qui avaient eu le courage de
+descendre dans ce tombeau pour la réparer.</p>
+
+<p>Un malheur semblable arriva rue du Petit-Bourbon-Saint-Sulpice. Un tuyau
+s'étant rompu, le gaz s'introduisit, à travers les murs et les
+fondations, jusque dans un rez-de-chaussée dont le plancher était en
+contre-bas du sol de la rue. Deux malheureuses femmes qui s'y trouvaient
+furent asphyxiées et périrent sans qu'on pût leur porter secours.--Il y
+a quelques jours, on vient d'annoncer qu'un accident pareil était arrivé
+dans une des casernes de Paris. Plusieurs soldats asphyxiés n'ont pu
+être que difficilement rappelés à la vie.</p>
+
+<p>Aussi, l'attention de l'administration et des hommes compétents
+s'est-elle depuis longtemps portée sur cet objet; c'est dans la crainte
+de ce danger, dont l'événement de l'égout des Martyrs avait déjà révélé
+toute la gravité, que l'administration municipale parisienne a résisté
+aux sollicitations peu réfléchies qui l'exhortaient à placer dans les
+égouts, ou dans des galeries voûtées, les conduites dont la présence
+sous le sol de la chaussée est une cause permanente de dépavage et de
+remaniements. C'est aussi ce qui proscrit à jamais l'emploi, sur de
+grandes surfaces, de tous les pavages adhérents imperméables, tels que
+les pavages bitumes ou en bois et fondés sur béton, dont on a tenté
+jusqu'ici des essais partiels, et qui, en empêchant les fuites de se
+révéler à la surface, rendraient inévitables les accidents souterrains.</p>
+
+<p>Toutefois, nous devons indiquer ici un système qui a été proposé il y a
+quelques années, et dont l'emploi préviendrait entièrement les malheurs
+dont nous avons été témoins. Ce système, fort simple et d'une exécution
+peu dispendieuse, consisterait dans l'isolement complet de la conduite,
+dont les fuites seraient immédiatement transmises à la superficie du
+sol, même au travers d'un pavage adhérent imperméable. La figure
+ci-jointe, qui représente la coupe d'une chaussée sous laquelle passe
+une conduite posée selon ce système, en donnera facilement une idée.</p>
+
+<p>La conduite A serait placée au milieu d'une couche de sable B, dont le
+diamètre serait au moins double du sien. Cette couche de sable serait
+revêtue d'une chape bitumée C, ou maçonnée en chaux hydraulique, qui
+l'envelopperait de toutes parts, et formerait ainsi comme une seconde
+conduite enfermant la première. De distance en distance, la couche de
+sable serait traversée dans tout son diamètre par des cloisons bitumées
+ou maçonnées D D, reposant sur la conduite; et au droit de chaque
+cloison un petit évent en fonte E viendrait affleurer le pavé.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/006a.png"></p>
+
+<p>Il est évident que, si une fuite se manifestait sur un point quelconque
+de la conduite munie de cet appareil, l'eau ou le gaz, au lieu de miner
+les terres et de remplir les caves et les égouts voisins, glisserait
+dans le sable entre les cloisons imperméables, et, sortant par l'évent à
+la superficie du pavé, avertirait immédiatement de la nécessité d'une
+prompte réparation.</p>
+
+<p>Nous ne connaissons qu'un point de Paris oz un moyen préservatif de
+cette nature ait été appliqué, et encore fort imparfaitement: c'est la
+rue Saint-Denis. La conduite de gaz qui passe en cet endroit devait
+forcément être posée le long du pied-droit de l'égout, et très-près des
+fondations des maisons riveraines. Il y avait donc double danger: pour y
+remédier, on enveloppa la conduite d'une couche de sable et d'une chape
+maçonnée en mortier hydraulique. Mais on négligea l'évent, qui cependant
+nous semble indispensable pour révéler au dehors l'existence des fuites.</p>
+
+<p>Il n'est donc pas exact de dire que l'accident de Clerkenwell est un
+fait nouveau qui doit appeler l'attention sur un danger auquel on
+n'avait pas encore songé. Déjà le danger est connu, et on a songé à le
+prévenir; mais il faut espérer que ce nouvel accident qui frappe nos
+voisins, engagera notre administration municipale à s'occuper activement
+des moyens de s'en garantir, en adoptant, soit le système que nous avons
+décrit, soit tout autre qui lui paraîtrait atteindre encore mieux le but
+qu'elle doit se proposer.</p>
+<br><br>
+
+<h2>Fête de saint Louis, à Tunis.</h2>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/006b.png"><br><b>Chapelle Saint-Louis, à Tunis.</b></p>
+
+<p>Le 25 août 1843, on a célébré à Tunis, au milieu d'une population
+immense, l'anniversaire de la fêle de saint Louis. Dès le point du jour,
+les vaisseaux français <i>le Jemmapes, l'Alger</i>, et le brick <i>la Cigogne</i>,
+ont annoncé la solennité par des salves d'artillerie. A huit heures du
+matin a commencé le service divin; le chapelain français, M. l'abbé
+Bourgade, a officié, assisté du clergé romain et maltais de l'église de
+Tunis. Parmi les personnes présentes, on remarquait M. de Lagan,
+consul-général de France à Tunis; les commandants et les états-majors
+des trois bâtiments français; M. Charles Jourdain, directeur des travaux
+de la chapelle; les consuls de Naples, de Sardaigne, de Hollande et de
+Belgique; le chevalier Raffo, conseiller intime de S. A. le bey. Pendant
+tout le temps du service divin, la musique militaire du vaisseau
+<i>l'Alger</i> a fait entendre des airs graves et guerriers. Le <i>Te Deum</i> a
+été accompagné de salves d'artillerie.</p>
+
+<p>Nos lecteurs n'ont pas oublié sans doute qu'en 1840 le bey de Tunis,
+Ahmed, a fait don au roi des français, sur sa demande, d'un terrain à
+l'ouest de la Goulette, entre la mer au nord, et des ruines romaines et
+carthaginoises au midi, à l'endroit même où mourut Louis IX le 25 août
+1270.</p>
+
+<p>Louis IX, débarquant non loin de la Goulette, sur la plage de Carthage,
+où s'étendent les ruines de l'ancien port et des quais, avait déployé
+ses tentes à peu de distance, sur un montagne isolée, en vue de Tunis et
+de la mer. C'est sur cet emplacement même, à 16 kilomètres de Tunis,
+qu'est érigée aujourd'hui la chapelle Saint-Louis. Au milieu des ruines
+d'un ancien temple, peu éloignées d'un cirque de construction romaine et
+des restes d'un grand aqueduc, qui amenait les eaux des montagnes à
+l'ancienne cité de Carthage, l'on a aplani avec soin une assez large
+enceinte entourée d'un mur d'appui, et au milieu de laquelle s'élève une
+plate-forme ronde, élégamment dallée à compartiments symétriques. On
+monte à cette plate-forme par six marches établies circulairement sur
+tout le pourtour, et au centre est construite la chapelle, d'une forme
+octogone. L'intérieur offre un rond-point entièrement libre au-dessous
+du dôme; on aperçoit ainsi, dès l'entrée, au fond, en face de la porte,
+l'autel, et au-dessus, dans la niche principale, la statue de saint
+Louis, en beau marbre blanc des Pyrénées, due au ciseau de M. Émile
+Seurre, et tirée des galeries de Versailles. L'édifice est bâti en
+pierre appelée marbre de Soliman, avec des remplissages en pierre de
+tuf, du sol de Carthage, et voûté en briques de Gènes avec enduit de
+mortier de chaux, formant stuc à la manière du pays. Ses fondations
+s'appuient sur les dalles en marbre et sur les bases du temple
+d'Esculape. Les fouilles ont fait découvrir plusieurs morceaux de
+colonnes cannelées, en beau marbre jaune de Numidie, des chapiteaux
+corinthiens et des parties d'entablement richement sculptées. Là paraît
+avoir été primitivement le plais de Didon, dont l'immense escalier
+s'avançait vers la mer.</p>
+
+<p>Le gouverneur de l'arsenal, Sidi-Mahmoud, a fait solennellement, le 23
+août 1840, remise du terrain concédé, au nom du bey, à M. de Lagan,
+consul-général de France. La première pierre de l'édifice fut posée le
+même jour, après la célébration de la messe par le père-préfet de Tunis,
+et un an après, le 25 août 1841, la chapelle fut inaugurée.</p>
+
+<p>Au commencement de l'année 1843, M. Charles Jourdain, jeune architecte,
+déjà chargé de la construction de la chapelle, l'a été également de
+l'exécution des dépendances nécessaires à sa garde, à son entretien, à
+sa desserte. Ces dépendances consistent en un mur d'enceinte, et trois
+corps de bâtiments, à rez-de-chaussée et à terrasses, comprenant le
+logement des gardiens, une sacristie et des salles d'attente pour les
+visiteurs. Ces bâtiments sont reliés entre eux par des portiques en
+style de cloître gothique. Le terrain de l'enceinte est compris dans un
+octogone de cent mètres de diamètre. Des plantations de cyprès entourent
+le monument, et la manufacture royale de Sèvres prépare, pour les
+croisées, des vitraux de couleur.</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Fêtes des environs de Paris.</h2>
+
+<h4>LA FÊTE DE SAINT-CLOUD.</h4>
+
+<p>Si les fêtes des environs de Paris se suivent et se ressemblent trop
+souvent, si leur physionomie générale porte une teinte de monotonie
+passablement soporifique, chacune a cependant un trait particulier qui
+la distingue de ses voisines. Corbeil a ses pèlerinages au tombeau du
+bon sire Aymon; Saint-Germain a son jeu du baquet et ses noces de
+Gamache en plein air, où l'on voyait, il y a quinze jours, le soleil
+torréfier les viandes à la broche, ainsi prises entre deux feux;
+Nanterre a son jeu des ciseaux et son couronnement de rosière;
+Clichy-la-Garenne, fier de son emplacement géographique à cent dix pieds
+au-dessus du niveau de la Seine, se donne un faux air suisse et forme
+des archers au moyen du tir à l'oiseau; Saint-Cloud, enfin, pour abréger
+cette énumération qu'il ne tiendrait qu'à nous d'élever à des
+proportions homériques, Saint-Cloud, dis-je, a ses mirlitons. La fête du
+bourg musical et le son de cet instrument nasillard ne se séparent point
+l'un de l'autre; qui dit Saint-Cloud, dit mirliton, et rien que
+d'entendre prononcer le nom de l'un, il nous semble avoir dans l'oreille
+les chevrotements enroués de l'autre.</p>
+
+<p>Ce n'est pas, Dieu merci, que le mirliton manque à aucune fête
+populaire; il s'en faut de toute l'épaisseur d'un roseau creux chargé de
+galantes devises et d'une pellicule d'oignon. Mais ailleurs, le
+mirliton, cet emblème enroué de la vieille gaieté française, partage le
+sceptre avec la trompette d'un sou, la guimbarde et autres luths aimés
+de nos troubadours en casquettes. A Saint-Cloud, il règne sans partage,
+ou tout au moins sa voix altière étonne les accents criards de ses
+rivaux humiliés. Il est le rossignol de ce bruyant bocage; il est, si
+l'on peut toutefois comparer une voix de bois à une voix d'homme, le
+premier ténor de cet immense et strident concert d'amateurs, C'est à
+Saint-Cloud qu'on le voit prendre les dimensions pyramidales d'une toise
+ou d'un tambour-major. Si ce mouvement ascensionnel continue, il
+atteindra bientôt à la hauteur d'un mat de cocagne. On le verra alors
+s'avancer dans la fête connue <i>le superbe géant</i> dont parle le poêle
+lyrique. Une myriade d'autres mirlitons moins favorisés de la nature et
+du bimbelotier formeront la suite triomphale et célébreront à l'envi ses
+louanges sur tous les tons. Mais lui, quelle poitrine humaine pourra
+contenir assez de souffle pour faire vibrer ses vastes flancs? Aucune,
+sans doute; son tube divinisé n'aura besoin, pour résonner, que de
+l'haleine du zéphyr. Ce sera le mirliton éolien.</p>
+
+<p>En attendant le jour de cette apothéose prédite par Grandville, et qui
+dès lors est immanquable (c'est comme si Nostradamus et l'<i>Almanach
+prophétique</i> y avaient passé), parcourons la fête, et sachons nous
+contenter des voluptés qu'elle nous offre, mirliton à part; car si cet
+adorable instrument résume les plaisirs de la journée, il ne les
+constitue point encore, fort heureusement, à lui tout seul.</p>
+
+<p>Mêlons-nous donc à cette foule de merveilleux, de provinciaux, de
+pimpantes femmes de loisir, de jeunes grisettes qui, pour manier
+l'aiguille de Minerve, n'en ont pas généralement toute la sagesse, de
+superbes commis-marchand, d'éblouissants clercs d'avoués, etc., etc.,
+que vomissent à chaque demi-heure les convois monstres du chemin de fer,
+et égarons-nous sous les ombrages du parc, l'un des chefs-d'oeuvre du
+grand Le Nôtre.</p>
+
+<p>Et d'abord, vous le savez, les journaux et le programme séduisant
+affiché aux quatre coins de Paris par l'ordre de M. le Maire de
+Saint-Cloud, vous l'ont annoncé, les eaux jouent. Courons donc admirer
+ces deux belles cascades et ce fameux jet d'eau, l'orgueil de
+l'hydraulique, qui éteindrait trois incendies et n'a pas laissé
+d'allumer, dans les vers suivants, la faconde, intarissable comme lui,
+du chantre des jardins, de Delille, puisqu'il faut l'appeler par son
+nom:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> J'aime ces jets où l'onde, en des canaux pressée,</p>
+<p class="i14"> Part, s'échappe et jaillit avec force élancée.</p>
+<p class="i14"> Tel j'ai vu le Saint-Cloud le bocage enchanteur;</p>
+<p class="i14"> L'oeil, de son jet hardi mesure la hauteur.</p>
+<p class="i14"> Aux eaux qui sur les eaux retombent et bondissent,</p>
+<p class="i14"> Les bassins, les bosquets, les grottes applaudissent.</p>
+<p class="i14"> Le gazon est plus vert, l'air plus frais; des oiseaux</p>
+<p class="i14"> Le chant s'anime au bruit de la chute des eaux;</p>
+<p class="i14"> Et les bois, inclinant leurs tiges arrosées,</p>
+<p class="i14"> Semblent s'épanouir à ces douces rosées.</p>
+</div></div>
+
+<p>Que voulez-vous que nous ajoutions à cette sublime poésie, à <i>cet
+applaudissement</i> flatteur <i>des bassins, des bosquets et des grottes</i>, à
+cet <i>oeil</i> dont le compas <i>mesure la hauteur de ce jet grandi?</i> Rien, si
+ce n'est toutefois la tirade suivante, inspirée par lesdites cascades et
+le même jet d'eau, à un autre poète, celui-ci contemporain de Louis XIV.
+Le lecteur pourra comparer;</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i18"> Quelle tempête, quel tonnerre!
+<p class="i10"> Au temps le plus serein entends-je en ces beaux lieux?</p>
+<p class="i10"> Quel fracas redouble? Est-ce donc que la terre</p>
+<p class="i18"> Insultant de nouveau les cieux,</p>
+<p class="i10"> Menaçant de noyer les astres et les dieux.</p>
+<p class="i10"> Aujourd'hui, par ses eaux, leur déclare la guerre?</p>
+<p class="i10"> J'en tremble, j'en frémis: agréable frayeur!</p>
+<p class="i18"> Doux effet d'un art enchanteur,</p>
+<p class="i10"> Qui te donne une folle et charmante torture,</p>
+<p class="i18"> Pour montrer qu'il peut sous ses lois,</p>
+<p class="i10"> Quand il veut s'égayer, asservir la nature.</p>
+<p class="i10"> . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+<p class="i18"> Les Naïades, sous milles images,</p>
+<p class="i10"> Commencent à jour leurs divers personnages;</p>
+<p class="i18"> Fleuves et vents, centaures, demi-dieux,</p>
+<p class="i18"> Avec honneur prennent leurs places,</p>
+<p class="i10"> Mufles, grenouilles, lynx, animaux odieux.</p>
+<p class="i10"> Mais embellis par l'or dont ils brillent aux yeux,</p>
+<p class="i18"> Avec leur hideuses grimaces,</p>
+<p class="i18"> Font l'aspect le plus gracieux,</p>
+<p class="i18"> Lorsqu'au milieu de cette scène,</p>
+<p class="i18"> A force de contorsions,</p>
+<p class="i18"> Et de feintes convulsions,</p>
+<p class="i18"> Les Naïades, perdant haleine,</p>
+<p class="i18"> Se précipitent à grands flots,</p>
+<p class="i10"> conduites avec elle au vaste sein des mers,</p>
+<p class="i10"> Elles vont, de leur roi célébrant la puissance,</p>
+<p class="i18"> Répandre dans tout l'univers</p>
+<p class="i10"> Les beautés de Saint-Cloud et sa magnificence.</p>
+</div></div>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/007a.png"><br><b>Fête de Saint-Cloud.--Le Mirliton. Dessin allégorique par
+J.-J. Grandville.</b></p>
+
+<p>Cette bruyante poésie fut composée à l'époque où <span class="sc">Monsieur</span>, frère du roi,
+propriétaire de Saint-Cloud, voulant satisfaire l'impatience
+qu'éprouvait la ville d'admirer les merveilles de cette résidence,
+décida que les eaux de Saint-Cloud joueraient tous les jours, ce qui lui
+valut d'être inondé de pièces du vers semblables à celles qu'on vient de
+lire. On a certes raison de dire que la bonté, sur la terre, est parfois
+bien mal récompensée.</p>
+
+<p>Voulez-vous maintenant de la prose, des détails techniques? En voici:</p>
+
+<p>La fameuse chute d'eau artificielle de Saint-Cloud forme deux cascades,
+la première du dessin de Lepautre, la seconde due à Mansard. La haute
+cascade (celle de Lepautre) a 108 pieds de face sur autant du pont
+jusqu'à l'allée du Tillet, qui la sépare de la basse. Elle est décorée
+au sommet de deux figures colossales représentant la Saône et la Marne;
+celles qu'on voit à demi couchées sur la balustrade sont la Seine et la
+Loire. Aux extrémités sont placés Hercule et différentes statues de
+Faunes.</p>
+
+<p>La basse cascade, située à la suite de la limite, est plus vaste que
+celle-ci. Elle a 270 pieds de longueur sur 96 de largeur et ne consomme
+pas moins de 3,700 muids d'eau à l'heure. Les eaux tombent dans un canal
+bordé de deux palissades de charmilles et de bois, orné de statues
+jusqu'à l'allée <i>des Portiques</i>, où se tient la foire de Saint-Cloud.</p>
+
+<p>Placé sur la droite de la cascade, au milieu du grand bassin carré, le
+jet d'eau, le plus extraordinaire qui existe au monde, s'élève à 80
+pieds au-dessus du niveau du bassin; il soulève à son orifice un poids
+de 130 livres, et consomme ou plutôt expectore dix barriques d'eau à la
+minute.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/007b.png"><br><b>La Lanterne de Diogène.</b></p>
+
+<p>Telles sont les principales merveilles de ce parc, dont les ombrages
+rappellent tant de souvenirs. Les évoquerons-nous? Il y aurait là
+matière à plus d'une digression élégiaque et rétrospective. C'est à
+Saint-Cloud que le coup de poignard de Jacques Clément éteignit la race
+des Valois et mit les Bourbons sur le trône. C'est à Saint-Cloud que
+retentit ce cri funèbre immortalisé par l'oraison de Bossuet: «Madame se
+meurt! Madame est morte!» C'est à Saint-Cloud que le jeune vainqueur de
+l'Égypte et de l'Italie posa son pied victorieux sur la tribune
+législative et que «ce fils de la liberté détrôna sa mère,» comme a dit
+M. Casimir Delavigne. C'est de Saint-Cloud, enfin, qu'une autre
+tentative de même nature, mais moins heureuse, vint soulever Paris et se
+briser contre les barricades de Juillet. Que de leçons et quel beau
+texte à moraliser d'importance! Mais graves enseignements ne sont point
+notre fait. Nous sommes à la fête, non à la tribune; nous serions mal
+venu à invoquer Clio et à prendre un ton solennel à propos de foire et
+de mirliton. Laissons donc là ces grands souvenirs historiques: quelques
+détails sur les principales fêtes que Saint-Cloud a vu célébrer seront
+beaucoup plus de saison.</p>
+
+<p>Mais auparavant nous ne pouvons résister au désir de raconter comment
+Saint-Cloud fut érigé en résidence princière et avec quelle habileté
+Mazarin sut acquérir à peu de frais pour Louis XIV cette magnifique
+habitation. L'anecdote est fort peu connue et mérite assurément de
+l'être. Toute la finesse, tranchons le mot, toute la rouerie du
+cardinal-ministre y apparaît sous son plus beau jour, et l'on y retrouve
+trait pour trait le subtil Mazarin de la Fronde. Voici l'histoire.</p>
+
+<p>Le roi ayant exprimé l'intention d'acheter une maison de plaisance pour
+M. le duc d'Orléans, le cardinal jeta les yeux sur celle d'un gros
+partisan située à Saint-Cloud, et qui était d'une étendue immense et
+d'une grande beauté: aussi revenait-elle à près d'un million à celui qui
+en était propriétaire. Mazarin alla un jour la visiter, et, tout en en
+louant la magnificence, il dit au financier: «Voilà une maison qui, sans
+mentir, doit vous couler au moins douze cent mille livres?--Oh!
+monseigneur, que dites-vous là? répondit le Tucaret, qui ne se souciait
+point d'avouer le chiffre de ses richesses, je ne suis point assez
+opulent pour consacrer à mes plaisirs une somme aussi
+considérable,--Combien donc cela vous coûte-t-il? reprit le cardinal; je
+gagerais que vous n'en êtes pas quitte à moins de deux cent mille
+écus.--Non, monseigneur, dit le traitant; je ne suis certes point en
+état de faire une si grosse dépense.--Serait-ce par hasard, répondit
+Mazarin, que la maison ne vous coûte pas au delà de cent mille
+écus?--Vous l'avez dit, monseigneur; c'est là justement le prix,»
+s'écrie le financier, croyant avoir dupé le. ministre par ce gros
+mensonge. Mazarin sourit, ne dit mot, et le lendemain il envoya au
+partisan trois cent mille livres, en lui mandant que le roi désirait
+acquérir sa maison pour M. le duc d'Orléans. La somme fut remise au
+traitant par un notaire, qui apportait le contrat de vente tout dressé.
+Force. fut bien au financier-châtelain de s'exécuter et de céder au roi
+sa magnifique maison pour le tiers au plus de sa valeur.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008a.png"><br><b>Les Grandes Eaux de Saint-Cloud.</b></p>
+
+<p>L'habitation et ses dépendances furent aussitôt livrées à Lepautre, à
+Mansard, à Girard, à Le Nôtre, qui en firent la majestueuse résidence
+que vous savez.</p>
+
+<p>Les premières réjouissances qui suivirent cette métamorphose, furent une
+fête, «où le roi, disent les journaux du temps, vint à Saint-Cloud,
+accompagné de Marie-Thérèse et d'Anne d'Autriche, sur une galiote
+très-galamment ornée. Monsieur le traita, ajoutent-ils, avec une
+magnificence extraordinaire; la bonne chère fut accompagnée de délicieux
+concerts et du divertissement d'une comédie française dans le jardin,
+éclairé par un grand nombre de lustres. Les bords de la rivière,
+couverts de batelets décorés, étaient occupés par des fanfares, des
+trompettes et des tambours.»</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008b.png"><br><b>Le Retour de Saint-Cloud.</b></p>
+
+<p>Le 12 août 1660, un grand bal donné à Saint-Cloud est le prélude de
+l'union de Monsieur et de madame Henriette d'Angleterre. Dès lors, cette
+résidence devient un lieu de délices; ce ne sont plus dans ses jardins
+que fêtes, spectacles et concerts, jusqu'au moment où, dans les salles
+du château, retentit le cri de mort et de douleur que nous avons cité
+plus haut.</p>
+
+<p>Mais aucun deuil n'est éternel. Le 11 août 1672, les jardins de
+Saint-Cloud s'illuminent de nouveau pour la fête splendide offerte par
+Monsieur au roi, à l'occasion de son second mariage avec la princesse de
+Bavière. Les fêtes recommencent pour la naissance du duc de Valois et
+pour le baptême du duc de Chartres, qui fut depuis régent de France.</p>
+
+<p>En 1677, l'inauguration de la galerie d'Apollon, peinte par Mignard,
+donne lieu à une nouvelle fête, sur les bombances de laquelle un poète
+de l'époque nous a légué, entre autres détails, les suivants:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Trois services rendaient cette table agréable.</p>
+<p class="i14"> Onze plats à chacun, avec profusion,</p>
+<p class="i14"> Furent servis par ordre et sans confusion,</p>
+<p class="i14"> De gibier et poisson on y vit l'abondance;</p>
+<p class="i14"> On servit les desserts avec magnificence.</p>
+<p class="i14"> . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+<p class="i14"> A chacun des repas que fit notre grand roi,</p>
+<p class="i14"> De tous ses ennemis la terreur et l'effroi,</p>
+<p class="i14"> La troupe de Monsieur chatouilla ses oreilles</p>
+<p class="i14"> Au son des violons, en jouant à merveilles.</p>
+<p class="i14"> On y donna trois bals où l'on dansa des mieux.</p>
+<p class="i14"> L'éclat des diamants éblouissait les yeux.</p>
+<p class="i14"> . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+<p class="i14"> On fit tous ces trois bals en neuf appartements;</p>
+<p class="i14"> Enfin tous les plaisirs furent doux et charmants.</p>
+<p class="i14"> Tout le monde admira la grâce sans égale</p>
+<p class="i14"> Et les puissants attraits de la maison royale.</p>
+</div></div>
+
+<p>En 1686, nouvelle fête à Saint-Cloud pour célébrer le succès de
+l'opération de la fistule pratiquée au roi par le chirurgien Félix.
+Cette fête (l'espace nous manque pour la décrire) a trouvé aussi un
+historien dans le sieur Laurent, de bibliothèque du roi, lequel raconte
+agréablement</p>
+
+<p class="mid">
+ Que Félix, trop heureux fit en perfection<br>
+ La fatale opération.
+</p>
+
+<p>Toutes ces fêtes avaient été offertes exclusivement à la cour; mais, en
+1743, le duc d'Orléans, grand-père du roi actuel, celui qu'on avait
+surnommé le <i>Roi de Paris</i>, donna à Saint-Cloud une grande fête où tout
+le monde fut admis. Il y eut spectacle pour les princes, spectacle pour
+la noblesse, et enfin spectacle pour le peuple. On eût dit ce jour-là,
+racontent les mémoires du temps, que l'Olympe était descendu sur la
+terre. On ne rencontrait dans le parc que Faunes, Sylvains. Naïades,
+Hamadryades; partout des concerts, partout des tables gratuites servies
+en abondance; enfin, tous les Parisiens, qui étaient accourus en foule à
+ces merveilles mythologiques, trouvèrent, le soir, des tritons
+complaisants et désintéressés qui les reconduisirent dans la grande
+ville sur des bateaux préparés aux frais du duc d'Orléans.</p>
+
+<p>Mais, sous aucun règne, Saint-Cloud ne fut le théâtre de si nombreuses
+et de si brillantes fêtes que sous l'Empire. Napoléon affectionnait,
+comme l'on sait, cette résidence, sans doute en souvenir et en
+reconnaissance de ce qu'au 18 brumaire elle avait élu le berceau de sa
+puissance impériale. Il l'habitait presque continuellement, et la
+plupart des grandes fêtes de cette prestigieuse époque ont été données à
+Saint-Cloud, Nous citerons, entre autres, celles qui célébrèrent le
+baptême du fils aîné de la reine Hortense, dont l'Empereur avait d'abord
+le dessein de faire son héritier, la fête du mariage de Napoléon avec
+Marie-Louise, et enfin celle qui suivit le 15 août 1811, la naissance du
+roi de Rome. Une pompe vraiment féerique présida particulièrement aux
+apprêts de cette dernière. A la chute du jour, le palais et le jardin
+s'illuminèrent tout à coup comme par enchantement.--Ce fut, dit
+l'historien de cette résidence, une véritable forêt enchantée; chaque
+arbre semblait transformé en un bouquet de diamants, en une girandole de
+pierreries; les cascades roulaient, au milieu des flammes, des eaux
+étincelantes de mille couleurs; le ciel était éclairé de feux qui se
+croisaient dans les airs avec une éblouissante rapidité; le canon de
+l'artillerie impériale se mêlait à cette artillerie artificielle; des
+orchestres animaient partout les danses et les plaisirs; une foule
+immense inondait les parcs et les bosquets... Tout à coup éclate un
+orage épouvantable; le tonnerre gronde, la pluie tombe par torrents, et
+l'éclair qui sillonne la nue est la seule lueur qui survive aux
+splendeurs fantasmagoriques de cette fête impériale.</p>
+
+<p>La superstition populaire vit dans cette brusque interruption de la fête
+un sinistre présage. Elle ne se trompait pas: car, à quatre ans de là,
+les alliés occupaient la résidence favorite de l'Empereur, et le prince
+de Schwarzemberg donnait dans le parc de Saint-Cloud une dernière fête
+qui est restée tristement célèbre entre toutes.</p>
+
+<p>Détournons nos yeux de ce tableau, et revenons à la fête du jour. Nous
+avons vu la grande cascade et le jet d'eau qui en sont le principal
+ornement, comme ils l'avaient été de toutes celles dont l'énumération
+précède. Gravissons maintenant le parc et allons visiter, sur le plateau
+qui le domine, le fameux monument renouvelé des Grecs, que l'on désigne
+sous le nom de <i>Lanterne de Diogène</i>. Voici, en abrégé, l'historique de
+cette curiosité, à la fois locale et exotique. M. de Choiseul avait
+rapporté de ses voyages en Grèce le modèle en plâtre du monument
+athénien que les archéologues nomment <i>la lanterne de Démosthènes</i>, et
+qui figure à l'Acropole. Le plâtre fut imité en terre cuite par les deux
+frères Trabocchi, avec une grande perfection. Ce travail, qui fixa
+l'attention universelle à l'Exposition de l'an XI, valut à ses auteurs
+une médaille d'argent. Napoléon le fit transporter à Saint-Cloud et
+dresser sur un obélisque élevé par M. Fontaine, au lieu où figurait
+jadis le belvédère, sur le point culminant du parc; seulement, lois de
+la mise en place de cette contrefaçon de l'antique, on substitua au nom
+primitif du monument celui de <i>Lanterne de Diogène</i>. Cette métonymie
+n'eut vraisemblablement d'autre but que de flatter l'Empereur: les
+courtisans, qui déjà pullulaient à Saint-Cloud, n'avaient garde de
+laisser échapper une si belle occasion d'insinuer finement que Diogène
+avait enfin trouvé dans cette résidence l'homme qu'armé de sa lanterne,
+il cherchait depuis si longtemps. Nous ne nous arrêterons point à
+discuter le mérite de cette ingénieuse allégorie; seulement, nous avons
+peine à croire que Napoléon eût pu être l'<i>homme</i> de celui pour qui
+Alexandre n'avait été qu'un importun et un <i>parasol</i> incommode.</p>
+
+<p>Lorsqu'il passait la nuit à Saint-Cloud, la lanterne de Démosthènes ou de
+Diogène allumée était un phare qui, vu de Paris, annonçait à ses
+habitants la présence de l'Empereur au palais de cette résidence. On
+arrive par un escalier tournant jusqu'à cette façon de kiosque ou
+d'observatoire, d'où l'oeil embrasse un immense panorama que termine
+Paris à l'horizon, et sur les premiers plans duquel se détache, comme
+une ceinture verdoyante, ce parc où, comme l'a dit Marie-Joseph Chénier
+dans sa belle pièce de <i>la Promenade à Saint-Cloud</i>,</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> De ces bois toujours verts les masses imposantes,</p>
+<p class="i14"> Ces jardins prolongés qui bordent les coteaux,</p>
+<p class="i14"> Et qui semblent de loin suspendus sur les eaux.</p>
+</div></div>
+
+<p>A tout prendre, la magnificence de ce coup d'oeil nous paraît être le
+grand mérite monumental de la lanterne en question. Elle montre mieux
+qu'un homme: elle montre la nature sous l'un de ses plus beaux, de ses
+plus riches aspects, et Diogène lui-même oublierait un instant sa
+recherche toujours déçue, s'il était appelé à jouir de cet admirable
+coup d'oeil.</p>
+
+<p>Mais pendant nos pérégrinations historiques dans le parc, les ombres
+sont lentement descendues des collines. Voici la nuit. Déjà j'entends le
+mirliton qui résonne dans la grande allée des portiques. C'est l'instant
+le plus brillant, le plus solennel de la fête. Les arbres du parc
+s'illuminent; les orchestres forains retentissent; les saltimbanques
+s'égosillent; les monstres s'agitent dans leurs tanières de sapin et de
+toiles peintes; ils ont ordre de pousser des hurlements féroces afin de
+fasciner plus sûrement la foule. Les boutiques de jouets d'enfants, de
+macarons, de sucre-d'orge, mais surtout, mais partout, mais toujours, de
+mirlitons, ornent leurs devantures d'un brillant éclairage de quatre
+chandelles des six. Aimez-vous la danse? voici le bal de l'Étoile et
+celui de Morel qui vous ouvrent leurs portes et vous convient à des
+rigodons échevelés.--Avez-vous besoin de remonter votre ménage? Notre
+vieille amie, madame Leroy, va vous en fournir les moyens. Prenez des
+billets à la loterie qu'elle fait tirer incessamment à son innombrable
+clientèle. Moyennant dix billets de dix centimes chacun, vous serez
+bien malheureux si vous ne gagnez pas au moins une petite lasse de cinq
+sous. Nous connaissons des gens qui ne s'approvisionnent de vaisselle
+que chez madame Leroy. Sa porcelaine n'est pas précisément de Sèvres;
+elle est de Saint-Cloud; mais qui ne sait que Saint-Cloud et Sèvres,
+c'est tout un?</p>
+
+<p>Cependant le mirliton fait retentir les airs de toutes les mélopées
+imaginables, depuis <i>Malbrouck s'en va-t-en guerre, mirliton, ton-ton
+mirontaine, le Bon roi Dagobert, au Clair de la Lune, J'ai du bon
+Tabac</i>, et autres motifs populaires jusqu'au grand air des Puritains et
+de l'ouverture de Guillaume-Tell. C'est au son de ce formidable
+pot-pourri que se termine la fête. Il serait à désirer pour les oreilles
+quelque peu sensibles qu'il put prendre fin avec elle, mais les accords
+très-peu parfaits résultant de la combinaison des divers <i>cantabile</i>
+ci-dessus se prolongent jusque par delà l'heure du départ, hélas! et
+même celle du retour. Les échos de la rue Saint-Lazare en frémissent; la
+Chaussée-d'Antin assourdie croit que Paris est appelé au triste sort de
+Jéricho, et plus d'un mirliton traîtreusement importé jusque dans le
+sein des familles justifie déplorablement par son ramage, les jours
+suivants, cet axiome qu'il n'y a jamais de bonne fête sans lendemain.</p>
+<br><br>
+
+<h2>Romanciers contemporains</h2>
+
+<h3>CHARLES DICKENS. (Voir p. 26)</h3>
+
+<h4>ARRIVÉE A NEW-YORK.</h4>
+
+<h4>UNE NOUVELLE CONNAISSANCE.</h4>
+
+<p>Une légère agitation s'était fait sentir sur la plage même de la terre
+de l'indépendance. Un alderman avait été élu à New-York la veille; ce
+qui n'avait pas peu aiguillonné la sensibilité des partis, les amis du
+candidat vaincu, ayant jugé à propos d'appuyer les immortels principes
+de la Pureté d'Élection et de la Liberté des votes en cassant un petit
+nombre de bras et de jambes, et en traquant de rue en rue un gentleman
+suspect, dans le bénévole dessein de lui fendre le nez. Ces
+gentillesses, folâtres écarts de l'imagination populaire, n'avaient
+cependant rien d'assez saillant pour qu'on s'en souvînt encore après le
+repos d'une nuit, si les étincelles ne s'en fussent rallumées
+pétillantes au souffle vivifiant de la publicité. La nouvelle était déjà
+proclamée, avec de perçantes clameurs, par une nuée de petits crieurs
+qui s'étaient abattus, non-seulement dans tous les carrefours, dans
+toutes les ruelles de la ville, sur son port, sur ses quais, mais qui,
+du tillac à la quille, avaient envahi, avant qu'il touchât terre, le
+bateau à vapeur, pris d'assaut par cette légion de hardis petits
+citoyens.</p>
+
+<p>«Ici! ici! voilà le <i>Tranche-au-Vif</i> de New-York! vociférait
+l'un.--Voici le dernier numéro du <i>Sicaire</i> de New-York, criait
+l'autre.--Lisez, lisez le <i>Pilori</i> du jour! hurlait un troisième.--Voilà
+l'<i>Inquisiteur</i> du matin!--Voilà le dernier numéro du <i>Mouchard des
+Familles!</i>--Demandez, demandez l'<i>Espion domestique!</i>--Demandez le
+<i>Rowdy</i> de New-York! --Demandez le <i>Vautour!</i>--Voici le <i>Charivari</i> des
+États-Unis!--Tous les papiers de New-York, du premier au dernier!
+Demandez, demandez!</p>
+
+<p>--Ici vous trouvez le compte-rendu de l'échauffourée patriotique d'hier,
+de l'émeute <i>Locofoco</i> (2), qui a remouché les whigs d'importance, et le
+récit véridique du procès des yeux pochés et enfoncés des boxeurs de
+l'Alabama, et l'histoire exacte du très-intéressant <i>douel</i> aux
+couteaux-poignards (3) de Bowie, de l'État d'Arkansas.--Voilà, voilà les
+nouvelles commerciales, les dernières modes et les derniers cours!
+Demandez, demandez!</p>
+
+<blockquote>Note 2: Ce sobriquet, donné au parti ultra-démocratique, et qu'il a
+accepté en Amérique (connue en France les Jacobins se firent nommer du
+nom de sans-culotte, qui leur avait été donné par mépris), a une origine
+assez obscure. On prétend que dans une assemblée mémorable du parti, les
+fenêtres étant ouvertes. un coup de vent éteignit les lumières, qui
+furent rallumées à l'aide d'allumettes nommées <i>locofoco matches</i>. Ce
+nom fut alors appliqué par les whigs au parti ultra-populaire, qui s'en
+pare comme d'un titre.</blockquote>
+
+<blockquote>Note 3. Le duel avec les couteaux de Bowie est quelque chose de
+terrible. Ce Couteau, dont la lame recourbée et à double tranchant est
+large comme la main, donne la mort presque à coup sûr. L'inventeur de
+cette arme funeste, Bowie, est mort, tué par un de ses propres
+couteaux.</blockquote>
+
+<p>--Voici le <i>Pilori!</i> hurlait-on d'autre part, le <i>Pilori</i> de New-York!
+Voici un des douze mille numéros du <i>Pilori</i> de ce jour! Lisez, lisez
+les derniers cours de la Bourse et des marchés, et toutes les nouvelles
+du port! Lisez quatre colonnes de correspondance de la province, avec le
+récit détaillé du <i>raout</i> de la nuit dernière chez mistress White, et
+les observations particulières et anecdotiques du rédacteur sur toutes
+les grandes dames et beautés célèbres de New-York rassemblées à ce
+bal.--Voilà, voilà le <i>Pilori!</i> Demandez un des douze mille numéros du
+<i>Pilori</i> du jour: vous y verrez toute la coterie de Wall-Street, et
+toute la cabale de Washington en plein pilori.--Lisez, lisez le récit
+exact d'un grave délit commis par le secrétaire d'État dans la huitième
+année de son âge, communication obtenue à grands frais de sa nourrice.
+Voilà, voilà le <i>Pilori!</i> Achetez un des douze mille numéros de ce jour
+du <i>Pilori</i> de New-York. On y voit une colonne entière des noms en
+toutes lettres des citadins de New-York, leur conduite en
+regard!--Voici, voici l'article du <i>Pilori</i> sur le juge qui l'avait fait
+assigner comme pamphlétaire, son hommage au jury indépendant qui ne l'a
+point condamné, et l'énumération de ce qui, au cas contraire, menaçait
+les jurés.--Voilà, voilà le <i>Pilori!</i> toujours prêt, toujours prompt,
+toujours à l'affût! Achetez le premier journal des États-Unis; achetez
+un des douze mille numéros du <i>Pilori</i> du jour, tout frais sortant de la
+presse et encore en tirage. Demandez, demandez le <i>Pilori</i> de New-York!»</p>
+
+<p>--C'est à travers ces organes éclairés et progressifs que les
+bouillonnantes passions de ma patrie se font jour, dit une voix presque
+à l'oreille de Martin.</p>
+
+<p>Celui-ci se retourna involontairement, et vit debout, à son coude, un
+quidam au teint pâle, aux joues creuses, ayant des cheveux noirs et de
+petits yeux clignotants, dont la singulière et douteuse expression
+tenait de l'humoriste et du dédaigneux, pouvait, sur plus ample examen,
+passer pour une heureuse combinaison de ruse, de vulgarité et de
+suffisance. La physionomie du personnage empruntait un surplus de
+gravité à son chapeau à larges bords, tandis que ses bras,
+majestueusement croisés, prêtaient à sa tournure quelque chose de plus
+imposant. Le costume néanmoins pouvait paraître mesquin; La redingote
+bleue du monsieur descendait jusqu'à la cheville, cachant de courts et
+larges pantalons de même couleur, et un jabot fripé s'échappait, non
+sans prétention, de son vieux justaucorps de buffle. Ainsi accoutré,
+moitié appuyé, moitié assis sur le rebord du bateau à vapeur, ses larges
+pieds se croisant devant lui, et sa grosse canne à fort pommeau de métal
+et ferrée du bout suspendue à son poignet par un cordon à glands, le
+gentleman cligna de l'oeil droit, pinça le coin de la bouche, et répéta
+d'un air profond:</p>
+
+<p>«C'est à travers ces organes éclairés et progressifs que les
+bouillonnantes passions de ma patrie se font jour!»</p>
+
+<p>Le monsieur regardait Martin, qui, ne voyant personne auprès de lui pour
+répondre à l'allocution, s'inclina, et dit:</p>
+
+<p>«C'est une allusion à...</p>
+
+<p>--Au palladium de nos libertés; à ce qui fait la terreur de l'oppression
+étrangère, monsieur!» répliqua l'Américain, indiquant, du bout de son
+bâton, un des jeunes crieurs de journaux, garçon borgne et d'une rare
+malpropreté. «Je fais allusion, dis-je, à ce qui nous attire
+l'admiration et l'envie du monde entier, monsieur, à ces hardis
+propagateurs des lumières, hérauts de la civilisation humaine!
+Permettez-moi, monsieur, ajouta-t-il en appuyant le fer de sa canne sur
+le pont, de l'air d'un homme avec lequel on ne badine pas, permettez-moi
+de vous demander ce que vous pensez de ma patrie.</p>
+
+<p>--N'ayant pas, comme vous voyez, touché terre encore, répliqua Martin,
+je suis assez mal préparé à répondre à cette question.</p>
+
+<p>--Fort bien, dit l'Américain: puis désignant du bout de sa canne les
+vaisseaux amarrés dans le port, et enveloppant l'air et l'eau dans son
+geste grandiose; je parierais même, ajouta-t-il, que vous étiez assez
+mal préparé à contempler d'aussi brillants symptômes de notre prospérité
+nationale!</p>
+
+<p>--En vérité, je ne sais, dit Martin; mais si; je pense que si.»</p>
+
+<p>L'Américain cligna de l'oeil d'un air fin, et affirma que cette manière
+politique de répondre ne lui déplaisait point.</p>
+
+<p>«C'était chose naturelle,» ajouta-t-il.--En sa qualité de philosophe, il
+aimait à observer les préjugés humains sous toutes leurs faces.</p>
+
+<p>«Je vois, monsieur,» poursuivit-il, inspectant les passagers d'un regard
+qu'il ramena ensuite vers Martin en posant son menton sur la pomme de sa
+canne: «je vois; vous avez apporté la cargaison ordinaire de misère, de
+pauvreté, d'ignorance et de crimes, et vous venez vous en décharger dans
+le sein de la grande république. Fort bien, monsieur; qu'ils accourent,
+qu'ils viennent à toutes voiles de l'extrémité du vieux monde! Quand les
+vaisseaux sont sur le point de sombrer, les rats les quittent, dit-on.
+Il y a de la vérité dans cet axiome, à mon avis.</p>
+
+<p>--Le vieux navire pourra tenir la mer encore un an ou deux, à ce que
+j'espère,» dit Martin, laissant échapper un sourire, provoqué moins par
+le discours que par la bizarre emphase de l'orateur, qui, glissant sur
+les mots d'une certaine étendue, insistait sur les autres, comme si, les
+premiers étant de taille à se tirer d'affaire eux-mêmes, il n'eût en à
+s'inquiéter que des monosyllabes.</p>
+
+<p>«L'espérance, du moins le poète l'affirme, est la nourrice des jeunes
+désirs, monsieur, fit observer le gentleman; et cependant j'ai peine à
+croire qu'elle mène à bien les vôtres.</p>
+
+<p>--C'est au temps à répondre,» répliqua Martin. L'Américain hocha la
+tête, et reprit au bout d'un moment:</p>
+
+<p>«Comment vous nommez-vous, monsieur?»</p>
+
+<p>Martin dit son nom.</p>
+
+<p>«Quel âge avez-vous, monsieur?»</p>
+
+<p>Martin dit son âge.</p>
+
+<p>«Votre profession, monsieur?»</p>
+
+<p>Martin déclara qu'il était architecte.</p>
+
+<p>«Et votre destination, quelle est-elle? poursuivit le gentleman.</p>
+
+<p>--Réellement, répondit Martin en riant, je ne saurais vous satisfaire à
+cet égard, ne la connaissant pas moi-même.</p>
+
+<p>--Oui-da! reprit-il.</p>
+
+<p>--Vraiment, non,» dit Martin.</p>
+
+<p>Le monsieur passa sa canne sous son bras gauche, et, après avoir examiné
+le jeune Anglais avec plus d'attention qu'il n'avait encore eu le loisir
+de le faire, il étendit sa main, secoua celle de Martin, et dit:</p>
+
+<p>«Je me nomme le colonel Diver, monsieur, et je suis l'éditeur du <i>Rowdy</i>
+(4). journal de New-York.»</p>
+
+<blockquote>Note 4: Ce mot veut dire tapageur de bas étage.</blockquote>
+
+<p>Martin reçut la communication avec le respect dû au ton de l'annonce.</p>
+
+<p>«Le <i>Rowdy</i> de New-York, monsieur, reprit le colonel, comme vous ne
+l'ignorez pas, je présume, est l'organe de l'aristocratie en cette
+ville.</p>
+
+<p>--Ah! ah! il y a une aristocratie dans ce pays? demanda Martin; et de
+quoi se compose-t-elle?</p>
+
+<p>--D'intelligence, monsieur, répliqua le colonel, d'intelligence et de
+vertu, et de ce qui ne peut manquer d'en être la conséquence naturelle
+dans cette république, d'argent, monsieur.»</p>
+
+<p>Ce renseignement enchanta Martin, qui se tenait pour assuré que si
+l'intelligence et la vertu menaient droit à la fortune, il ne pouvait
+manquer de devenir bientôt riche capitaliste. Il allait exprimer la joie
+que lui donnait cette nouvelle, lorsqu'il fut interrompu. Le capitaine
+du vaisseau venait saluer le colonel, et voyant sur le pont un étranger
+bien mis (le jeune homme avait rejeté en arrière son manteau), il lui
+donna aussi une poignée de main, à l'inexprimable soulagement de Martin,
+qui, en dépit de la suprématie reconnue de l'intelligence et de la vertu
+en cette heureuse contrée, aurait été blessé au coeur en paraissant
+devant le colonel Diver dans l'humble attitude d'un passager de l'avant.</p>
+
+<p>«Eh bien! <i>capitaine?</i> dit le colonel.</p>
+
+<p>--Eh bien! colonel! cria le capitaine, vous avez une mine de prospérité;
+à peine si je pouvais vous remettre, en vérité.</p>
+
+<p>--Une bonne traversée, <i>capitaine?</i> demanda le colonel prenant l'autre à
+part.</p>
+
+<p>--Oui vraiment! une magnifique traversée, une vraie joute, dit ou plutôt
+chanta le capitaine avec l'accent du terroir, vu le temps!</p>
+
+<p>--Vraiment? reprit le colonel.</p>
+
+<p>--Vrai comme je vous le dis, répondit le capitaine; je viens justement
+d'envoyer un mousse porter à votre bureau, colonel, la liste des
+passagers.</p>
+
+<p>--N'auriez-vous pas sous la main quelque autre de ces petits
+commissionnaires, capitaine? demanda le colonel d'un ton qui frisait le
+reproche.</p>
+
+<p>--Je le crois certes bien, que j'en ai. Nous en trouverions une douzaine
+s'il vous les fallait, colonel.</p>
+
+<p>--Il suffirait d'un, je présume, pour porter jusqu'à mon bureau une
+douzaine de bouteilles de Champagne, et observer le colonel d'un air
+distrait. Une traversée des plus rapides, disiez-vous?</p>
+
+<p>--Des plus rapides, affirma le capitaine.</p>
+
+<p>--Mon bureau n'est pas loin, comme vous savez, poursuivit le colonel. Je
+suis ravi que votre passage ait été si prompt, capitaine. Au cas où vous
+seriez à court de chopines, ne vous en inquiétez pas; votre mousse, en
+faisant le trajet deux fois au lieu d'une, portera tout aussi bien les
+vingt-quatre pintes. La traversée était de premier ordre, capitaine? Eh?</p>
+
+<p>De la plus in...imaginable rapidité, dit le marin.</p>
+
+<p>--Nous boirons à votre bonne fortune, capitaine. Vous pourrez, chemin
+faisant, me prêter le tire-bouchon et une demi-douzaine de verres, si
+bon vous semble. Quelles que soient les tempêtes que les éléments
+soulèvent contre le noble et rapide paquebot de ma patrie, contre le bon
+voilier, <i>le Screw</i>, monsieur, dit le colonel se tournant vers Martin et
+dessinant un victorieux paraphe sur le pont avec le bout de sa canne, la
+traversée d'allée et de venue n'est pour lui qu'une course.»</p>
+
+<p>Le capitaine, qui avait pour le moment le <i>Pilori</i>, attablé dans une de
+ses cabines, mangeant à bouche que veux-tu, et dans l'autre l'aimable
+<i>Tranche-au-Vif</i> buvant à se coucher sous la table, prit cordialement
+congé de son ami et patron le colonel, et se hâta d'aller expédier le
+Champagne, bien convaincu (ainsi qu'on le vit peu après) que s'il
+hésitait à se concilier les bonnes grâces de l'éditeur du <i>Rowdy</i>,
+l'illustre potentat le dénoncerait en gigantesques capitales à la
+vindicte publique, lui et son navire, avant qu'il fût plus vieux d'un
+jour, et s'en prendrait au besoin à la mémoire de feu sa mère, enterrée
+depuis environ vingt ans.</p>
+
+<p>Le colonel se trouvant seul alors avec Martin, l'arrêta au moment où
+celui-ci se disposait à s'éloigner, et lui offrit, comme à un Anglais
+étranger dans New-York, de lui faire connaître la ville, et de le
+présenter, au cas où la chose lui conviendrait, dans une pension
+bourgeoise du meilleur ton. Avant tout, il sollicita, comme il dit,
+l'honneur de la compagnie du voyageur au bureau du <i>Rowdy</i>, où il
+prétendait lui faire goûter une bouteille d'un Champagne tout récemment
+importé d'Europe.</p>
+
+<p>Le tout était si obligeant, si hospitalier, que, malgré sa répugnance à
+commencer la journée par une libation, Martin accepta. Enjoignant donc à
+Mark, encore tout absorbé par la pauvre femme et ses trois enfants, d'en
+finir au plus tôt, de se faire livrer les bagages, et d'aller attendre
+ses ordres au bureau du <i>Rowdy</i>, Martin accompagna son nouvel ami.</p>
+
+<p>Ils se frayèrent un chemin de leur mieux, à travers la triste foule
+d'émigrants qui encombraient le débarcadère: groupés autour de leurs
+lits, de leurs malles, ayant sous eux la terre nue, et au-dessus le
+ciel, les malheureux semblaient tombés d'une autre planète, tant ce
+Nouveau-Monde leur était étranger. Martin et son compagnon n'en
+poursuivirent pas moins leur route le long d'une rue bruyante, bordée,
+d'un côté, par les quais et le port; et, de l'autre, par une éternelle
+rangée de maisons et de magasins à couleur tranchante, d'un rouge
+brique, ornés de plus d'enseignes noires avec lettres blanches, et de
+plus d'enseignes blanches avec lettres noires, que Martin n'en avait vu
+de sa vie dans cinquante fois cet espace. Ils tournèrent le coin d'une
+rue étroite, puis d'une autre, d'une autre encore, jusqu'à ce qu'enfin
+ils atteignissent une maison sur laquelle se lisait en caractères
+gigantesques: <i>Rowdy journal</i>.</p>
+
+<p>Le colonel, qui avait toujours marché une main sur son coeur, sa tête
+oscillant d'un côté à l'autre, son chapeau rejeté en arrière, comme un
+homme qu'oppresse le sentiment de sa propre grandeur, passa le premier;
+et, gravissant un escalier étroit et sale, il introduisit l'étranger
+dans une chambre à l'avenant. Des débris de journaux y faisaient
+litière; épreuves et manuscrits gisaient pêle-mêle. Derrière un vieux
+bureau vermoulu, sur une table à tréteaux, était assis un étrange
+personnage; un tronçon de plume passé en travers de la bouche, tenant de
+la main droite une paire d'énormes ciseaux, il coupait, rognait,
+taillait une file de feuilles du <i>Rowdy journal</i>. Il y avait quelque
+chose de si irrésistiblement comique dans le geste et dans l'expression,
+que, tout en se sentant sous le feu du regard du colonel Diver, Martin
+eut toutes les peines du monde à s'empêcher de rire.</p>
+
+<p>L'individu qui siégeait sur la table, coupant et tranchant le <i>Rowdy</i> au
+vif, était un petit jeune homme imberbe, d'une pâleur maladive, qui
+pouvait venir de l'intensité de ses méditations, mais aussi, sans nul
+doute, de l'usage immodéré du tabac qu'il chiquait à ce moment-là même
+avec une vigueur martiale. Son col de chemise était rabattu sur un ruban
+noir faisant office de cravate, et ses cheveux plats,</p>
+
+<p class="mid"> Rare et frêle espérance,</p>
+
+<p>étaient non-seulement lisses et séparés sur le front, afin de ne rien
+voiler de son aspect poétique, mais avaient été épilés çà et là: ce qui
+expliquait le prodigieux développement de cet organe de la pensée. Il
+avait ce genre de nez écrasé que le vulgaire se plaît à flétrir du nom
+de «nez de carlin,» mais dont le bout retroussé marque un superbe dédain
+des choses d'ici-bas; un duvet jaunâtre pointait sur sa lèvre
+supérieure, si clair-semé en dépit des soins les plus assidus, qu'on
+hésitait à y voir les prémices d'une moustache ou une trace récente de
+pain d'épice, l'âge tendre du jeune adolescent permettant cette dernière
+conjecture. Tout entier à sa besogne, chaque fois qu'il ouvrait et
+fermait ses gigantesques ciseaux, il faisait à l'unisson, avec ses
+mâchoires, un bruit des plus formidables.</p>
+
+<p>Martin décida en lui-même que ce devait être le fils du colonel Diver,
+espoir de la famille, et future colonne du <i>Rowdy journal</i>. Il
+commençait même à complimenter le père sur la précocité de son jeune
+garçon, et sur le plaisir qu'il y avait à le voir jouer ainsi à
+l'éditeur dans toute la naïveté de son âge, lorsque le colonel
+l'interrompit au début de sa phrase, pour lui dire avec orgueil:</p>
+
+<p>«Mon collaborateur pour le département de la guerre, M. Jefferson Brick,
+que j'ai l'honneur de vous présenter.»</p>
+
+<p>Martin tressaillit à cette introduction inattendue, et à l'idée de
+l'irréparable bévue qu'il avait failli commettre.</p>
+
+<p>Evidemment charmé de l'effet qu'il produisait, M. Brick tendit la main à
+l'étranger d'un air tout à fait protecteur et paternel, comme pour le
+rassurer et lui montrer qu'il s'effrayait à tort, lui (Brick) ne lui
+voulant, aucun mal.</p>
+
+<p>«Vous connaissez de réputation Jefferson Brick, à ce que je puis voir,
+monsieur? reprit le colonel avec un sourire. L'Angleterre a entendu
+parler de Jefferson Brick, l'Europe aussi. Voyons un peu: combien y
+a-t-il que vous avez laissé l'Angleterre, monsieur?</p>
+
+<p>--Cinq semaines environ, dit Martin.</p>
+
+<p>--Cinq semaines, répéta le colonel d'un air pensif, comme il se hissait
+à son tour sur la table et balançait ses longues jambes; alors, je puis
+vous demander lequel des articles de M. Brick excitait à cette époque le
+plus de fureur dans le parlement britannique et à la cour de
+Saint-James?</p>
+
+<p>--Sur ma parole, dit Martin, je...</p>
+
+<p>--Je sais de bon lieu, monsieur, interrompit le colonel, que les cercles
+aristocratiques de votre pays tremblent au seul nom de Jefferson Brick;
+mais je désirerais apprendre de votre bouche, monsieur, lequel de ses
+articles a asséné le coup de massue...</p>
+
+<p>--Aux cent têtes de l'Hydre de la Corruption rampant dans la poussière,
+monstre terrassé, transpercé par le glaive de la Raison, et lançant
+jusqu'à la voûte céleste son empourpré venin,» acheva M. Brick, se
+coiffant d'un air farouche, d'une petite casquette de drap bien, à
+visière vernissée, et citant son dernier article.</p>
+
+<p>--Une libation à la liberté! hein. Brick? souffla le colonel.</p>
+
+<p>--C'est de sang parfois qu'il la faut boire! s'écria le petit homme
+prompt à la réplique; oui, de sang!» et, à ce mot, il referma sa
+gigantesque paire de ciseaux avec un bruit aigre et discord, comme s'ils
+faisaient écho et se rangeaient à son opinion sanguinaire.</p>
+
+<p>A ce moment critique, ces deux majestueux organes de la presse firent
+une pause et regardèrent Martin dans l'attente d'une réponse.</p>
+
+<p>«Sur ma vie, dit ce dernier, qui avait repris sa froideur habituelle, je
+ne saurais vous donner là-dessus le moindre renseignement, car la vérité
+est que je...</p>
+
+<p>--Arrêtez!» s'écria le colonel, jetant un regard sombre à son
+collaborateur chargé du département de la guerre, et hochant la tête à
+chaque phrase. Je sais ce que vous allez nous dire. «Vous n'avez jamais
+entendu parler de Jefferson Brick; vous n'avez jamais rien lu de lui;
+vous ignoriez jusqu'à l'existence du journal <i>le Rowdy</i>; vous ne saviez
+même pas quelle immense influence il exerce sur les cabinets de
+l'Europe! c'est bien cela, n'est-ce pas? dites oui.</p>
+
+<p>--C'est certainement ce que j'allais répondre, reprit Martin.</p>
+
+<p>--Contenez-vous, Jefferson! dit le colonel gravement, n'éclatez pas!...
+O Européens! quand ouvrirez-vous les yeux à la vérité? quand
+sortirez-vous des ténèbres de l'erreur?... Sur ce, prenons un verre de
+vin.» Tout en parlant, le colonel se laissa glisser au bas de la table,
+et tira d'un panier derrière la porte une bouteille de Champagne et
+trois verres.</p>
+<br><br>
+
+<h2>MARGHERITA PUSTERLA.</h2>
+
+<p class="rig">Lecteur, as-tu souffert?--Non.<br>--Ce livre n'est pas pour toi.</p><br><br><br>
+
+<h3>CHAPITRE VIII.</h3>
+
+<h4>LES DÉSASTRES</h4>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/30-01.png"></span><span class="sc">'assassin</span> de Rosalia, après avoir gagné le rivage, traversa
+les ruines de Lecco, monument de la vindicte politique, et revit le bois
+où il avait conçu le plan de la vengeance qu'il venait d'accomplir. Il
+entra dans la citadelle, et, arrivé dans son appartement, il respira
+comme un homme qui atteint le terme d'une route difficile; et, se jetant
+sur son lit, il s'écria: «Enfin, je suis content.»</p>
+
+<p>Mais le contentement ne suit point le crime, même chez ceux qui ont le
+plus endurci leur conscience. Les joies qu'il procure sont orageuses
+comme l'enfer qui les enfante. Ramengo sentait sous lui sa couche se
+hérisser d' aiguillons, et ses draps pesaient sur son corps comme un
+linceul; ses membres agités se tordaient sur le lit; il voulait feindre
+la tranquillité devant son propre coeur, et, fermant les yeux, il
+essayait de dormir; mais lorsqu'il revenait à lui, il les sentait tout
+grands ouverts, fixés sur des fantômes qui fascinaient sa vue. Ces
+fantômes n'étaient point évoqués par la peur, mais ils lui
+représentaient sa femme, son fils, au milieu de leurs angoisses.
+Immobile, il les retrouvait au pied de son lit, à son chevet, à la porte
+de sa chambre. Furieux de ne pouvoir les éviter, il s'efforçait de
+trouver dans cet épouvantable spectacle une source d'atroces
+jouissances. Il sauta à bas de son lit, courut au sommet de la tour; et
+là, arrêtant ses regards étincelants sur le lac, ses noirs cheveux épais
+sur ses tempes fiévreuses, d'une main tenant son épée, tandis que
+l'autre se crispait sur les créneaux, on l'aurait pris pour une statue
+placée en cet endroit pour orner l'édifice ou effrayer la vue, il secoua
+enfin résolument la tête, et dit;</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/30-02.png"><br>
+
+<p>«Tu es là! là au milieu des eaux, femme maudite! Oh' pourquoi cette nuit
+n'est-elle pas éternelle! pourquoi ne peut-elle ressentir autant de
+tortures qu'elle m'en a fait souffrir depuis deux mois!»</p>
+
+<p>Puis il vit les ténèbres s'épaissir vers le couchant, et une nuée aussi
+noire que la fumée d'une fournaise s'avancer en rasant le lac. Il prévit
+la bourrasque, et il s'en réjouit; il s'en réjouit quand elle redoubla
+de violence; chaque éclat du vent et de la foudre le transportait d'un
+infernal plaisir, parce que, dans la frénésie de sa rage, il pensait que
+sa femme en souffrirait. L'eau qui tombait du ciel le pénétrait tout
+entier; le vent sifflait au travers de ses cheveux en désordre, et il ne
+le sentait pas; il ne sentait que l'ardeur de la vengeance.</p>
+
+<p>Il ne cessa de regarder le lac qu'aux premières lueurs de l'aube. Il
+sauta à cheval, et parcourut avec fureur le rivage pour s'assurer si,
+par hasard, Rosalia n'avait point abordé, ou plutôt si la tempête
+n'avait point rejeté là un cadavre, il ne vit rien, n'entendit parler de
+rien. Au comble de son horrible joie, il espéra que son plan avait
+complètement réussi, et que le lac s'était refermé sur la victime et sur
+les traces de l'assassinat. Dans les premiers jours, il masqua ses
+remords sous une activité fébrile; il envoya aux environs s'informer si
+la tempête ou la crue des eaux n'avait mis personne en danger. Sous
+prétexte de surveiller les manoeuvres de certaines bandes qui
+infestaient la vallée Saint-Martin, il fit partir de divers côtés des
+batteurs d'estrade, qui devaient lui rapporter exactement ce qu'ils
+auraient entendu; mais personne ne lui parla d'une femme noyée. Il put
+donc s'écrier; «Enfin, tu as rendu le dernier soupir! Puisse ton agonie
+avoir été longue, aussi pleine d'angoisses que je le souhaite, et que tu
+l'as mérité! Puissé-je un jour, comme j'ai joui de ta mort, jouir de
+celle de ton infâme amant!»</p>
+
+<p>Si on a une idée de la puissance sans frein des gouverneurs militaires
+en tout temps, et du désordre particulier de cette époque, où, pour
+débrouiller un dédale inextricable d'affaires, on rendit un statut qui
+défendait de rechercher les délits commis durant la guerre de Monza,
+depuis le 1er novembre 1322 jusqu'au 11 décembre 1329, on comprendra
+facilement comment personne ne demanda à Ramengo un compte juridique de
+la disparition de Rosalia. A ses subalternes il imposa silence; avec ses
+égaux il ne manqua ni de faux-fuyants ni de prétextes. Il répandit à
+Lecco le bruit que Rosalia avait été à Milan, qu'elle s'était échappée
+pour rejoindre ses parents dans l'exil; puis, enfin, qu'elle était
+morte, ainsi que son enfant. Il feignit d'en être désespéré, et cacha
+ainsi son crime sous d'impénétrables apparences, et garda son secret
+aussi bien que le lac, son unique confident.</p>
+
+<p>Les années coururent. Après les événements que nous avons racontés,
+Pusterla épousa Margherita Visconti. Ramengo, comme client de la
+famille, assista aux pompes de la bénédiction nuptiale. A cette heure
+sainte, où le coeur bat sur la frontière de deux vies, entre les désirs
+du passé et les promesses de l'avenir, le bourreau de Rosalia se retraça
+le moment où cette vierge pure avait juré de l'aimer. Il vit ensuite la
+tendresse et la félicité répandre leurs fleurs sur les pas de
+Margherita; une jalousie féroce s'empara de son âme lorsqu'il vit
+Pusterla, cet ennemi abhorré, devenir l'époux d'une gracieuse enfant. Le
+bonheur dont il fut témoin, et qui naissait au milieu de ces pures
+affections domestiques, rouvrit, si jamais elle avait été fermée, la
+blessure qu'il n'avait reçue, comme il le pensait, que des mains de
+Pusterla. «Moi! disait-il, il m'a ravi une femme, un fils;--il a jeté
+dans mon coeur les fureurs qui le dévorent... et il est au comble de la
+félicité! Et quels charmes dans l'enfant que le ciel lui a donné! Oh! un
+fils! si j'avais pu avoir un fils! quelles joies ineffables! quelles
+riantes espérances! pouvoir aussi l'aimer, pouvoir éveiller aussi
+l'envie! et je n'en aurai jamais, non, jamais! C'est lui qui en est
+cause, et lui il a un fils, un enfant accompli, une femme, un modèle de
+beauté et de vertu! Oh! puissé-je un jour troubler ces vives
+jouissances! puissé-je porter à ses lèvres l'amertume du fiel dont il
+m'a abreuvé!»</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/30-03.png"></p>
+
+<p>Il y a tant de souplesse dans la haine, qu'elle sait prendre jusqu'aux
+apparences de l'amour. Soit que Ramengo se tût véritablement laissé
+captiver par la vertu et les charmes de Margherita, démon épris d'un
+ange; soit qu'il ne crût sa vengeance complète qu'autant qu'il aurait
+rendu à Pusterla l'outrage qu'il prétendait en avoir reçu, il commença à
+entourer Margherita de ses hommages; ses actions et ses paroles
+respirèrent la flatterie, et n'eurent d'autre but que de lui faire
+comprendre toute l'ardeur de sa passion: il poussa l'effronterie jusqu'à
+la lui déclarer ouvertement. Margherita se sentait trop élevée au-dessus
+de Ramengo, dont un secret instinct lui révélait la bassesse,
+quoiqu'elle ne connût point les crimes qu'il avait commis, pour que les
+grossières poursuites de cet homme troublassent sa tranquillité. Elle
+garda un profond silence, et il lui parut que le mépris était le juste
+châtiment de sa faute. Mais Ramengo n'était pas homme à s'avouer vaincu
+après une première défaite; il s'animait de plus en plus, peut-être par
+dépit, peut-être parce que, confiant dans son mérite comme ceux qui en
+ont le moins, il espérait, avec de la persévérance, remporter une
+victoire d'autant plus glorieuse qu'elle était plus difficile, en outre,
+il avait fermement résolu de commencer ses vengeances contre Pusterla,
+en déshonorant son lit; s'il n'y pouvait parvenir, il lui suffisait que
+les apparences y fussent, et que la malignité du vulgaire, en condamnant
+Margherita, troublât le sommeil de Franciscolo. «Cette femme, se
+disait-il, n'est-elle donc point comme les autres femmes? Quelle est
+celle qui n'agrée point l'hommage rendu à sa beauté? Oh! elle
+succombera, elle succombera! que l'occasion se présente seulement.»</p>
+
+<p>L'occasion lui parut se présenter dans la circonstance que je vais dire.</p>
+
+<p>Bien qu'elle ne fût pas encore aussi commune qu'elle le devint depuis
+dans le seizième, siècle et dans le siècle suivant, l'opinion courait
+alors qu'un homme pouvait pactiser avec les esprits infernaux, acquérir
+par là une puissance surnaturelle, quelquefois pour porter secours, le
+plus souvent pour nuire à ses semblables. On savait que les loups-garous
+et les sorciers pouvaient exciter et apaiser des orages. Il n'y avait
+pas une tempête qu'on ne leur attribuât. On en trouvait des preuves
+irréfragables dans les étranges apparences que prenaient les nuages en
+s'amoncelant, et dans lesquels l'imagination trouvait des figures de
+géants, de bêtes, de démons.</p>
+
+<p>Les astrologues, classe de savants qui touchaient de fort près aux
+choses de la magie, donnaient des lois aux princes, qui faisaient
+dépendre des oracles de ces prophètes leurs actions, leurs guerres,
+leurs voyages. Toute maladie un peu étrange était attribuée à un sort, à
+un mauvais oeil; tous les maux qu'on ne pouvait expliquer ou dont
+l'homme n'avait pas le courage de s'accuser étaient considères comme
+l'oeuvre des sorciers. On croyait qu'ils s'assemblaient pendant
+certaines nuits, dans certains sites, pour tenir leurs conciliabules
+infernaux.</p>
+
+<p>Toutes ces opinions ne germaient pas uniquement dans les têtes
+populaires; on pouvait même dire qu'elles ne s'étaient enracinées dans
+le peuple que grâce aux discussions et aux dispositions des chefs du
+peuple. Les républiques rendirent des décrets contre les enchanteurs;
+toutes les églises consacrèrent des formules pour les maudire et les
+conjurer. Les savants en faisaient l'objet d'une discussion sérieuse et
+en règle. Lorsque les tribunaux poursuivirent les délits de sorcellerie,
+la croyance aux sorciers prit le caractère de la certitude. Comment
+imaginer que la justice fût dans l'erreur? Ainsi réduite en système,
+cette opinion prit de la consistance parmi ceux qui prétendaient au
+titre de savant; d'un autre côté, propager dans le vulgaire par des
+bavards de tout habit et de toute condition, elle acquit une telle
+autorité, que le renom de blasphémateur et d'hérétique eût aussitôt
+atteint, ceux qui l'auraient révoquée en doute.</p>
+
+<p>La puissance et le nombre des sorciers croissant en raison des
+persécutions dont ils étaient l'objet, les remèdes et les antidotes se
+multiplièrent. Pendant que la classe cultivée avait les conjurations et
+les bûchers, le peuple, sans recourir à de si grands et si atroces
+moyens, opposait superstitions à superstitions, parmi les remèdes les
+plus efficaces, on comptait surtout la rosée de la nuit de Saint-Jean.
+Qui avait été baigné de cette rosée, était assuré toute l'année contre
+les ensorcellements. Certaines herbes fleuries ou cueillies pendant
+cette nuit étaient la pierre de touche et la guérison des incantations.
+Cette croyance s'unissait à d'autres croyance analogues qu'il est
+inutile de commenter ici, mais qui ont laissé des traces jusque dans le
+siècle des machines à vapeur, tant en Italie que dans les pays
+étrangers. Dans tout le Nord, de la Suède à la Saxe et sur le Rhin, on
+allume encore de grands feux de joie pour la Saint-Jean. Un Anglais se
+trouvant en Irlande la veille de ce jour, fut averti de ne point
+s'étonner s'il voyait au milieu de la nuit des feux s'allumer sur les
+hauteurs des environs. A Newcastle, les cuisinières font des feux de
+joie pendant cette soirée. A Londres, les ramoneurs mènent des danses et
+des processions, revêtus de costumes grotesques. Dans une vallée du
+comté d'Oxford, dite du Cheval-Blanc, ils se rassemblent pour étriller
+le cheval, comme ils disent; ils arrachent l'herbe d'un espace de
+terrain de manière à représenter un cheval gigantesque; puis, après cet
+exploit, ils passent la journée en fêtes champêtres. Je sais des
+districts de la Lombardie où, malgré les prohibitions, on sonne
+continuellement les cloches pendant toute la nuit de la Saint-Jean.
+Enfant, plus d'une fois j'ai été mené par quelque bonne femme pour
+recevoir la rosée de Saint-Jean, et en divers endroits on m'a montré
+d'énormes noyers qui, après être restés arides jusqu'à cette nuit, le
+matin se trouvent verdoyants comme de plus belle, et couverts d'un
+feuillage touffu.</p>
+
+<p>Du temps de notre Marguerite, on célébrait avec plus de pompe, en raison
+de la foi ou de la crédulité, la veillée de la Saint-Jean. Depuis la
+tombée de la nuit jusqu'à l'aube, les cloches ne se reposaient pas dans
+les cent vingt campaniles de la cité, afin que les sorcières, qui, si
+vous l'ignoriez, ont une peur effroyable du bruit des cloches, ne
+pussent ni cueillir les herbes malfaisantes, ni empêcher, par leur
+malice, de cueillir les herbes salutaires. Cependant le peuple ne
+fermait pas les yeux et sortait en foule pour recevoir la rosée
+miraculeuse. C'était une espèce de fête, un carnaval nocturne.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/30-04.png"></p>
+
+<p>Dans les villages, tout le monde se rassemblait dans quelque grange, et
+là, au son des chalumeaux et des cornemuses, les villageois chantaient,
+dansaient et priaient tout ensemble. Je dis les jeunes gens; quant aux
+vieillards, qui d'un pas paresseux s'étaient traînés eux aussi au clair
+de lune, ils répétaient une litanie d'histoires de sorcières. Une bonne
+dame assurait avoir vu de ses propres yeux tel ou tel événement; une
+autre avait connu deux, trois, vingt ensorcellements; celle-ci avait
+entendu, toutes les nuits, un chat miauler sur le toit de la voisine;
+celle-là avait une locataire qui, au milieu de la nuit, surtout lorsque
+son mari était absent, ouvrait sa porte et chuchotant certainement avec
+un esprit; les plus nombreuses et les plus sincères étaient celles qui
+affirmaient n'avoir jamais souffert d'aucune sorcellerie, mais parce
+qu'elles n'avaient jamais cessé de se baigner dans la rosée de la
+Saint-Jean.</p>
+
+<p>L'Église, qui intervenait alors dans tous les actes de la vie publique
+et privée, ne se tenait point à l'écart en cette occasion; et comme la
+coutume s'en est conservée jusqu'à nos jours pour la fête de la
+Nativité, on célébrait alors à la Saint-Jean trois messes, l'une à
+minuit, l'autre au point du jour, la troisième à nones. Pendant et après
+la messe nocturne, on chantait un cantique aux strophes nombreuses et de
+mètre varié; il était entonné par les clercs et les prêtres, et le
+peuple, de toute sa voix, et avec les <i>spropositi</i> dont il a coutume d'orner les
+chants en latin, donnait le répons:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+
+<p class="i20"> Quam beatus puer natus</p>
+<p class="i20"> Salvatoris angelus,</p>
+<p class="i20"> Incarnati nobis dati........</p>
+</div></div>
+
+<p>Je n'ai pas besoin de dire qu'à Milan la solennité était plus bruyante
+et plus raffinée. Nul ne restait chez soi, tous sortaient de tous côtés,
+et surtout vers un bois qui se trouvait au lieu qu'on appelle encore
+aujourd'hui Saint-Jean-de-la-Paille. Les dames mettaient leur orgueil à
+s'y rendre en beaux vêtements blancs relevés d'ornements de couleurs
+variées, qui tranchaient d'une façon merveilleuse sur le fond obscur de
+la nuit. Elles étaient décolletées autant que le comportait la saison et
+l'usage, et parées élégamment de fleurs qui couronnaient leur front,
+qu'elles tenaient à la main, qu'elles portaient en bouquets à leur
+ceinture, ou qui couraient en guirlandes au bas de leurs robes. Un grand
+nombre d'entre elles entonnaient des <i>canzones</i> d'une musique
+très-simple que les hommes accompagnaient en faux bourdon; les autres
+menaient des danses pleines de vivacité au son d'allègres symphonies. On
+ne pouvait entrer dans l'enceinte du bois ni en litière ni à cheval;
+tout le monde était donc obligé de s'y rendre à pied, nobles et plébéiens
+indistinctement, pêle-mêle, riches et pauvres: et comme ce mélange
+favorisait l'oubli des outrageuses différences de fortune, il en
+naissait une liberté vive et hardie, semblable à celle des bals masqués
+en carnaval. La nuit, la foule, la commune allégresse, occasionnaient,
+comme on le pense bien, beaucoup de désordres dans des temps comme ceux
+dont nous nous occupons.</p>
+
+<p>Je ne pourrais affirmer ni nier que Marguerite crût aux sorciers et aux
+superstitions de ce genre, et qu'elle les redoutât. Il est pourtant
+probable qu'elle n'était point incrédule à cet égard, car lorsqu'une
+erreur est généralement accréditée, il n'y a qu'un bien petit nombre
+d'esprits que la sagacité d'observation et le mépris de l'autorité
+défendent de la déviation commune. Il est certain qu'elle aussi elle se
+mêlait à la foule dans cette solennité populaire, et qu'elle avait
+coutume de prendre un délassement honnête avec ses compagnes, se
+promenant avec elles toute la nuit. Le vil Ramengo crut que la présence
+de Marguerite en ce lieu était favorable à ses projets, et il se tînt
+constamment auprès de la femme de Pusterla, étroitement attaché à ses
+pas comme un remords.</p>
+
+<p>Les chroniqueurs, auxquels nous empruntons cette série de faits assez
+décousus, usent en général d'une licence de langage qui sonnerait mal
+aux oreilles modernes, habituées aux voiles et aux ménagements.
+Toutefois, en ce qui regarde la conduite de Ramengo dans cette soirée,
+ils ne disent rien autre chose sinon qu'il resta constamment auprès de
+Marguerite. Mais il est facile de comprendre à quel degré il poussa
+l'insolence, puisque Marguerite, malgré la modération de son esprit et
+la délicatesse de ses manières, s'emporta jusqu'à lui donner un
+soufflet.</p>
+
+<p>Je n'ai pas besoin de dire quelle injure cruelle, irrémédiable, ce fut
+pour l'âme criminelle de Ramengo, qui, comme un vase fétide corrompt la
+rosée du ciel qu'il reçoit, trouvait dans les affections les plus
+tendres un stimulant à ses scélératesses. Il ne conçut point de remords
+de sa grossièreté; il ne vit que son orgueil outragé, son honneur
+compromis; l'ardeur de vengeance qu'il nourrissait déjà, contre Pusterla
+s'alluma plus féroce contre la femme de son ennemi. «Oui, oui, se
+disait-il, d'un seul coup ils paieront tous leurs outrages.
+Orgueilleuse, je le ferai souvenir de la nuit de la Saint-Jean!»</p>
+
+<p>Marguerite ne crut point devoir raconter à son mari cette insulte de
+Ramengo. A quoi bon, en effet? elle se sentait parfaitement à l'abri des
+tentatives d'un être si méprisable: les confier à son époux n'aurait eu
+d'autre résultat que d'exciter des débats et des malheurs réciproques.
+D'ailleurs, à partir de ce moment, Ramengo n'osa plus se présenter au
+palais des Pusterla. Les premières fois qu'il se trouva sur les pas de
+Franciscolo, il s'éloigna avec soin; mais comme les manières de son
+patron n'étaient point changées à son égard lorsqu'il le rencontrait
+dans les maisons étrangères, il comprit bientôt qu'il n'était point
+instruit de sa conduite, et se rassura sans s'adoucir; sa rage
+s'envenima même encore davantage lorsqu'il vit que, dans l'excès de son
+mépris pour lui, Marguerite l'avait regardé comme indigne de colère. La
+haine des méchants grandit en raison de la supériorité de leurs ennemis.
+Il crut qu'il ne serait satisfait qu'autant que le sang des Pusterla
+aurait racheté les injures qu'il en avait reçues. Il tenait ouverts des
+yeux investigateurs sur ce palais dont il n'osait plus franchir le
+seuil. Déjà nous avons vu avec quelles insinuations séduisantes il
+inspirait à Luchino le désir de déshonorer Marguerite. Lorsqu'il connut
+l'animosité de Pusterla contre les Visconti, il espéra que l'occasion de
+le perdre ne tarderait pas à se présenter: une accusation est si facile
+à inventer!</p>
+
+<p>Une année presque entière venait de s'écouler depuis ce que je viens de
+vous raconter, et le prochain retour de la solennité de la Saint-Jean
+avait rouvert dans l'âme de Ramengo la plaie mal fermée. Les apprêts des
+citoyens pour fêter cette nuit, dont trois jours les séparaient à peine,
+les préparatifs des femmes, la joie des enfants, pour qui une fête est
+un événement, tout aigrissait sa fureur et sa haine. On devine quelle
+bonne fortune ce fut pour lui d'avoir surpris l'imprudente conversation
+d'Alpinolo; elle lui mettait dans la main l'arme empoisonnée avec
+laquelle il pouvait frapper non-seulement Marguerite et son époux, mais
+leurs amis, qu'il exécrait parce qu'ils étaient aimés d'eux. En même
+temps, il trouvait le moyen d'avancer dans la faveur du prince, en lui
+prouvant le zèle qui l'animait. L'ambition, son idole, lui montrait de
+loin le but de ses désirs, et, pour l'atteindre, il n'avait qu'à se
+faire un pont du corps de son ennemi. Il alla donc à la cour, et, ayant
+obtenu accès auprès de Luchino, il lui révéla toute la trame, et on
+imagine aisément s'il trouva dans son coeur des couleurs assez noires
+pour aggraver le crime et le danger dont le prince avait été menacé. Le
+secret retour de Pusterla à Milan, et l'abandon de son ambassade,
+donnaient déjà matière aux soupçons. Le souvenir était récent de
+Plaisance enlevée à Galéas, précisément par les manoeuvres d'un mari
+outragé; Luchino savait, en outre, qu'il méritait la haine d'un grand
+nombre de ses sujets, et souhaitait un prétexte pour punir Marguerite de
+ses vertueux dédains. Quand le méchant trouve à cacher l'iniquité sous
+le masque de la justice, n'est-il pas au comble de ses voeux? Il
+ressortait du rapport de Ramengo que ceux qu'il fallait saisir les
+premiers étaient Casabelletta et Alpinolo, et, sur leurs aveux, se
+régler pour s'emparer des autres. Mais on connaissait assez Alpinolo
+pour savoir qu'il n'était point de torture qui pût lui arracher un aveu
+nuisible à la cause de ses bienfaiteurs. Pour les sauver, il aurait
+sacrifié sa vie, vie d'homme obscur et à laquelle le prince n'attachait
+aucune importance. Il parut donc plus habile de mettre la main sur
+Casabelletta. Il n'avait pas un grand intérêt à se taire, et la torture
+devait lui arracher autant d'aveux qu'il en fallait pour procéder, sinon
+avec équité, du moins légalement, contre ceux qu'on avait à coeur
+d'atteindre.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/30-05.png"><br>
+
+<p>Avec l'emportement habituel de sa démarche, et jetant les yeux de tous
+côtés, Alpinolo traversait la place du Dôme, toujours plein
+d'enthousiasme pour les mêmes chimères, lorsqu'il s'entendit appeler à
+voix basse; il se retourna et aperçut un des sergents du capitaine de
+justice, avec lequel il avait coutume de se rencontrer dans les
+assemblées populaires, au jeu, dans les spectacles, à la taverne, lieux
+que fréquentait Alpinolo pour multiplier, parmi le peuple et les jeunes
+gens, les amis et les soutiens de la bonne cause. Il se réjouit de cette
+rencontre; le sergent passa d'un air mystérieux à ses côtés et lui dit:
+«Suivez-moi.» Puis, comme s'il n'eût rien dit, il prit le chemin du
+Broletto Nuovo, se retira dans une des ruelles qui le traversent, et,
+regardant avec soin s'il n'était, point aperçu: «Allez, dit-il à
+Alpinolo d'une voix altérée, allez et fuyez, et préparez à Pusterla les
+moyens d'une prompte fuite.</p>
+
+<p>--Mais pourquoi?</p>
+
+<p>--Le seigneur Luchino a donné l'ordre de l'incarcérer, lui, sa femme, et
+tous ses amis.</p>
+
+<p>--Il a peut-être découvert?...</p>
+
+<p>--Oui: il sait tout; on a appliqué Menclozzo à la torture, et il a
+parlé.</p>
+
+<p>--Quel est le traître?</p>
+
+<p>--Dieu le sait. Nul n'a parlé aujourd'hui au prince, si ce n'est
+Ramengo.</p>
+
+<p>--Ramengo!» s'écria Alpinolo avec l'accent d'une terreur désespérée.
+C'était donc à un traître qu'il s'était si entièrement confié; c'était
+donc son imprudence qui avait creusé un tel précipice sous les pas de
+ses amis. Hurlant et blasphémant Dieu dans sa rage, il quitta le sergent
+sans le remercier de son avis bienveillant, courut à travers la rue des
+marchands d'or, passa par la <i>Balla</i>, se rendit à la poterne de derrière
+du palais des Pusterla, et y frappa violemment. «Oh! oh! voulez-vous
+donc enfoncer la porte?» s'écria une voix de l'intérieur; et on vit
+passer, par une lucarne latérale, une tête noire et barbue, avec deux
+yeux fendus à coups de hache et une balafre sur la joue. C'était notre
+connaissance Franzino Malcolzato; il s'était acquis dans le pays un
+mauvais renom d'homme querelleur et violent, en distribuant maintes fois
+de rudes coups de poing et de braves coups de couteau, tant pour son
+propre compte que pour le compte d'autrui, jusqu'à ce qu'il fût entré au
+service de Pusterla. Quelque honnête que fût un seigneur, il tenait
+néanmoins à ses gages quelqu'un de ces bas criminels, soit pour enlever
+un instrument de vengeance aux mains de ses ennemis, soit pour s'en
+servir au besoin contre eux-mêmes, dans ces temps où la justice ne
+s'obtenait guère qu'à la pointe de l'épée ou du poignard.</p>
+
+<p>Lorsque le maraud eut vu et reconnu Alpinolo, il lui ouvrit aussitôt.</p>
+
+<p>«Où est Franciscolo? lui demanda en toute hâte le jeune page.</p>
+
+<p>--Il est dehors.</p>
+
+<p>--Et Marguerite, notre maîtresse?</p>
+
+<p>--Elle est également sortie.</p>
+
+<p>--Où sont-ils, au nom de Dieu?»</p>
+
+<p>Malcolzato ne répondit que par un haussement d'épaules pour témoigner
+son ignorance. Alpinolo, au comble du désespoir, courut aux écuries,
+sauta sur le meilleur coursier, et se dirigea à toute bride vers les
+lieux où il supposait que les Pusterla s'étaient rendus. La dernière
+parole que Franzino entendit sortir de la bouche du page, fut celle-ci:
+«Maudits soient Luchino et les soutiens de sa cause!»</p>
+
+<p>«Qu'il soit maudit!» répéta Franzino en suivant du regard Alpinolo, qui
+fuyait aussi rapide que le vent; puis, pour tromper l'ennui, il s'assit
+sur un banc de pierre à côté de la porte, et jetant un coup d'oeil sur
+la vipère des Visconti, qui était peinte sur un pilier voisin, il se mit
+à siffler et à la regarder d'un air goguenard. Il était mal disposé pour
+les Visconti, dont la puissance réprimait les gens de son espèce; dans
+la maison où il était entré il n'entendait point parler de ces princes
+avec le miel sur les lèvres; encore excité par la bruyante imprécation
+d'Alpinolo, il ramassa un morceau de charbon, et, par plaisanterie, il
+dessina comme il put, autour des armes seigneuriales, deux poteaux
+surmontés d'une traverse, et qui figuraient une potence: une corde en
+descendait qui s'attachait au cou de la vipère. Il contempla son oeuvre
+du même oeil dont Hager put regarder sa Juliette et sa Marie Stuart;
+puis, éclatant de rire, il répétait d'un ton railleur: «Pendue la
+vipère! la vipère pendue! puisse-t-il en être de même de son patron!»</p>
+
+<p>Pendant que le spadassin restait plongé dans une imbécile extase,
+l'orage s'amassait derrière lui. Sur l'ordre de Luchino, le connétable
+Sfolcada Melik s'avançait, avec une grosse troupe de mercenaires, ses
+compatriotes, que le prince de Milan achetait pour sa défense parce
+qu'ils ignoraient notre langue, se moquaient des excommunications du
+pape, et restaient insensibles aux séductions des novateurs, Sfolcada
+Melik se mit promptement en marche pour surprendre les nobles rebelles
+dans leur palais. Le piétinement des chevaux, le pas lourd des
+fantassins, attiraient les Milanais aux fenêtres et aux portes de leurs
+boutiques, «Qu'est-ce? que n'est-ce pas?--C'est Sfolcada Melik, que Dieu
+nous protège!--Où vont-ils? pourquoi sont-ils en marche?--Regardez,
+regardez! ils ont des épieux, des béliers, des échelles: ils vont donc à
+l'attaque d'une forteresse?» Les plus paisibles et les plus laborieux se
+contentaient de suivre les soldats du regard, restant sur le seuil de
+leurs ateliers ou sur leur balcon. Les autres, comme les portefaix, les
+charbonniers, les bouchers, se mettaient à la suite de la troupe, et se
+demandaient les uns aux autres où l'on allait, sans que personne pût
+satisfaire la commune curiosité. Melik se dirigea du côté du marché.
+«Est-ce qu'il veut fêter le seigneur Barnabé? ou bien le beau Galéas?
+il lui porte ombrage!--Il en est jaloux.» Mais les archers font un
+détour. «Attendons à voir.--Ils s'arrêtent dans la rue des Pusterla.
+--Ils appuient les échelles aux murs.--Vois donc celui-là comme il
+grimpe! on dirait d'un ours.--Comment?--A qui en veut-on? aux
+Pusterla?--Oh! madone de San-Celso! ce sont mes protecteurs!
+sauvons-nous, sauvons-nous, qu'on ne nous croie point de leur parti!»</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/30-06.png"></p>
+
+<p>Et le plus grand nombre se sauvait. Les autres restaient à regarder,
+mais ils étaient tenus à distance respectueuse par les hallebardes des
+soldats de Sfolcada Melik. Une partie de la troupe assaillait la porte,
+les fenêtres, jusqu'au toit. Une autre, guidée par un personnage que sa
+visière baissée empêchait de reconnaître, prit la voie des seigneurs
+Piatti, et arriva derrière Franzino Malcolzato, tout entier au jeu que
+nous avons rapporté, «Une potence! la vipère, pendue! les Visconti
+menacés de la potence! c'est cela! les serviteurs eux-mêmes sont dans
+l'intelligence du complot.» Ainsi disait un homme de la bande pendant
+qu'il liait Franzino et qu'il l'accablait de coups. Un bâillon
+comprimait les cris du portier, et les cordes l'empêchaient de répondre
+aux innombrables coups de poing dont les Allemands le chargeaient
+vaillamment.</p>
+
+<p>Cette poterne, les fenêtres, les toits, avaient ouvert l'entrée du
+palais à la foule des assaillants; ils se saisirent du petit nombre des
+serviteurs qui se trouvèrent sous leurs mains. Puis ils répandirent dans
+les appartements comme s'ils avaient envahi une citadelle ennemie,
+cherchant les grands coupables, et sur leur route faisant changer de
+maître à tout ce qu'ils rencontraient de beau et de bon.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/30-07.png"></p>
+
+<p>C'était surtout le personnage à la visière baissée qui se faisait
+remarquer par son ardeur à poursuivre les perquisitions. Il paraissait
+avoir une grande connaissance de maison, et mettait une véritable
+passion à fouiller les chambres, de plus en plus mécontent à mesure
+qu'en entrant dans l'une d'elles il la trouvait déserte ou occupée par
+d'autres que ceux qu'il cherchait. Tout à coup dans une galerie, il vit
+Venturino, le bel enfant de Marguerite, qui jouait avec un épervier,
+sans entendre ou sans s'effrayer du tumulte qui se faisait autour du
+palais. La lèvre crispée par le plus amer sourire, le bourreau
+s'approcha de Venturino, le saisit brusquement, le fixa comme, s'il eût
+voulu le mettre en pièces avec ses seuls regards. Pendant que le pauvre
+petit criait de toute sa force, appelait son père et sa mère, l'inconnu
+le serrait avec férocité contre sa poitrine, et lui demandait avec
+force: «Où est ta mère?» Mais connue Venturino ne répondait que par ses
+cris et ses larmes, il le menaçait, le frappait, et, sans l'abandonner
+d'un instant, continuait ses recherches par toute la chambre, sans
+oublier les recoins les plus secrets. Ne pouvant trouver ni Pusterla ni
+Marguerite, il rassemblait du moins les armes, les malles préparées,
+tout ce qui pouvait attester la présence de Franciscolo à Milan ou les
+préparatifs d'une révolte. Il fut surtout ravi de trouver la lettre que
+Matteo Visconti avait confiée à Pusterla pour qu'il la remit à ses
+frères. Il fit ensuite mettre les serviteurs aux fers, et il s'apprêtait
+déjà à partir à demi-satisfait, lorsqu'en mettant le pied sur le
+pont-levis, il vit s'approcher Marguerite.</p>
+
+<p>Au milieu de la disette qui régnait alors, beaucoup de femmes, cédant
+aux suggestions de la faim, vendaient leur beauté et leur honneur. Près
+de Sainte-Euphémie habitait une famille tellement nécessiteuse, que les
+parents prêtèrent l'oreille aux viles propositions d'un riche et lui
+promirent leur fille, pourvu qu'il satisfit à leurs besoins. La jeune
+fille, élevée dans les maximes de l'honneur et dans la crainte de Dieu,
+ne pouvait se soumettre à l'idée désolante d'un amour sans vertu et sans
+avenir. Elle suppliait le cavalier, elle suppliait ses parents; mais
+celui-ci n'écoutait que ses grossiers désirs, les autres étaient vaincus
+par la faim. Dans cette extrémité, la jeune fille recourut à Marguerite,
+et ce ne fut pas en vain. Les secours qu'elle prodigua épargnèrent un
+crime.</p>
+
+<p>A ce moment survint pour Marguerite la nécessité d'un départ imprévu.
+Elle voulut d'abord accomplir son oeuvre, et bien qu'elle fût fatiguée
+des préparatifs de son voyage, elle trouva le temps de courir à la
+maison de la jeune infortunée, à l'heure où elle savait y rencontrer le
+riche seigneur. Là, elle feignit d'ignorer l'indigne pacte qu'il avait
+voulu conclure, et le loua de la charité dont il avait usé à l'égard de
+ces malheureux. Elle lui expliqua comment elle avait trouvé un mari pour
+la jeune fille, un honnête ouvrier tisserand, et lui dit que les
+fiançailles se feraient le lendemain lui insinuant que c'était là
+l'occasion de déployer sa libéralité. Ou fit venir l'époux. l'anneau fut
+donné, et Marguerite s'en alla au milieu des mille bénédictions de ces
+pauvres gens, qui l'accablaient d'instances pour qu'elle assistât le
+lendemain aux réjouissances qu'elle leur avait préparées.</p>
+
+<p>Oh! les bénédictions des pauvres portent toujours ses fruits, mais ce
+n'est pas sur cette terre inféconde de l'exil!</p>
+
+<p>Pendant qu'enveloppée dans sa mantille, Marguerite retournait à son
+palais, elle vit une multitude de passants: aux approches de sa maison,
+elle s'aperçut qu'elle était entourée d'une grande foule. Qu'est-ce que
+ce pouvait être? Quels frémissements au coeur de l'épouse et de la mère?
+A travers la foule, à travers la soldatesque, elle s'ouvre un passage.
+Plus d'un lui disait: «Fuyez, échappez-vous.» Elle-même, arrivée au
+front de la multitude, elle hésitait à pousser plus avant, en voyant cet
+envahissement de son palais. Tout à coup elle aperçoit sur le seuil de
+la porte l'inconnu qui portait Venturino dans ses bras. Dans de
+semblables circonstances, une femme connaît-elle des dangers? une mère
+en connaît-elle? Elle se jeta au-devant de l'inconnu, mais elle n'eut
+pas le temps de le joindre. A peine l'eut-il entrevue, qu'il laissa
+échapper un cri d'infernale joie, auquel répondit un cri de terreur de
+l'enfant, et que, montrant Marguerite à Sfolcada Melik, il lui dit: «La
+voilà; c'est elle. Qu'on l'enchaîne.» Le connétable en donna l'ordre;
+mais comme les soldats, en la saisissant, firent tomber son voile, à la
+vue de ce front resplendissant d'une majestueuse beauté, de ces yeux
+animés par l'amour et par l'épouvante, de la blancheur de ce teint pâli,
+à l'aspect de cette physionomie qui exprimait avec tant d'éloquence, le
+désespoir et le dévouement, qui lui faisaient oublier son propre danger
+pour ne songer qu'au péril des objets de sa tendresse, ces mercenaires
+restèrent comme frappés d'une sainte terreur. Mais Sfolcada, qui faisait
+peu de cas des prières touchantes que lui adressait Marguerite, et qui
+ne voulait point se relâcher dans cette mission de cruauté qu'il
+exerçait, avec de magnifiques honoraires, contre cette canaille
+lombarde, lui fit mettre les menottes, et ordonna de l'emmener. Mais
+auparavant le scélérat, toujours caché par sa visière, s'approcha de
+l'infortunée, et, lui montrant son fils, lui dit d'une voix basse, mais
+où perçait la rage: «Marguerite, rappelez-vous la nuit de la
+Saint-Jean.»</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/30-08.png"><br>
+
+<p>Comme on faisait alors trop peu de cas du peuple pour se soucier de le
+tromper, les arrêts de la justice souveraine étaient proclamés à grands
+cris et au bruit des cloches sonnant à toute volée d'église en église;
+les cloches se mirent en mouvement les unes après les autres, pour
+continuer ensuite leur orageux concert. En peu d'instants Milan fut
+comme bouleversé: les citoyens se rendirent dans les rues, inquiets,
+troublés, craignant par l'exemple de Pusterla que le prince ne gardât
+plus aucune mesure, et qu'il fallût désormais que la liberté de chacun
+fût à la merci de son caprice. Par degrés les imaginations s'allumèrent:
+un blâma d'abord avec quelque modération; du blâme on passa aux injures,
+des injures aux menaces; des groupes se formèrent de tous côtés, dans
+lesquels on louait Pusterla. Les pauvres se rappelaient les bienfaits de
+Marguerite, et des orateurs populaires, rappelant les jours de liberté
+dont avaient joui leurs ancêtres, excitaient ouvertement les Milanais à
+prendre les armes. Cependant, lorsque sonna l'heure où, selon les
+ordonnances, on ne devait plus sortir qu'avec une lanterne, sous peine
+de 25 marcs d'amende, un vit tout cet amas de boutiquiers, pareil à un
+mur qui s'écroule sous la pioche du maçon, se fondre et se disperser en
+tous sens. Toujours belliqueux, du moins en paroles, ils ne rentrèrent
+dans leurs demeures que pour effrayer leurs femmes en détachant leurs
+armures de la muraille, en fourbissant leurs estocs, en essayant leurs
+lances, en faisant, en un mot, tous les préparatifs nécessaires pour
+pourfendre des géants. Pendant les premières heures de la nuit, de
+fenêtre en fenêtre, on les entendait se crier: «Eh bien! compère, rien
+de nouveau?--Rien.--Et vous, savez-vous quelque chose?--Non.» Puis,
+après un instant de silence, la même demande recommençait, suivie de la
+même réponse.</p>
+
+<p>Peu à peu cette grande ébullition s'apaisa. Les femmes plaintives et les
+prudents vieillards parvinrent à mettre ces furieux dans leur lit. Les
+fenêtres se fermèrent, les lumières s'éteignirent, et tout rentra dans
+l'obscurité et dans le repos.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, à demi éveillés, au milieu de leur pacifique
+bâillement quotidien, ils se souvinrent du trouble, de l'emportement de
+la veille. Leur mémoire leur en retrace lentement les motifs et l'issue;
+ils tirent leur tête de dessous la couverture: «Comment, il est déjà
+jour!» Ils prêtent l'oreille; c'est le calme accoutumé, le tranquille
+murmure des autres matinées. Tout à fait refroidis, tout à fait
+paisibles ils se détirent à loisir, à loisir se mettent sur leur séant,
+et se traînent enfin à la fenêtre. Tout est vraiment tranquille: les
+boutiques sont encore fermées; les cloches ne sonnent que la messe ou
+les matines; les laitières, les jardiniers, les maçons, les voyers, les
+manoeuvres, s'en vont à leurs travaux ordinaires.</p>
+
+<p>«Tant mieux! s'écrient-ils, grâces en soient rendues au Seigneur!»</p>
+
+<p>Une lâche sécurité a succédé au courage de la peur; à cette grande
+impétuosité, à cet élan terrible, une langueur d'impotent. Une crainte
+très-peu virile leur fait même regretter ce qu'ils ont pu dire ou faire
+dans la précédente soirée. «Mais nous étions si nombreux, se disent-ils;
+naturellement on n'aura pas pris garde à moi; au besoin, je dirai que
+j'étais entre deux vins.»</p>
+
+<p>Ils reprennent leurs haches, leurs scies, leurs truelles; ils
+recommandent à leurs femmes de remettre en place les armes si
+belliqueusement tirées, de faire dire leur prière aux enfants, et de
+tenir la soupe prête pour le premier coup de la <i>Zavatora</i> (c'était une
+cloche, ainsi appelée du nom du podestat qui l'avait fait fondre, et
+elle annonçait l'heure de midi). Puis, en grignotant un pain de millet
+bien dur, ils retournaient à leurs travaux, dociles, libres de toute
+pensée, comme si rien ne fût arrivé. De tout ce débordement de paroles,
+de ce fracas d'imprécations et de fanfaronnades menaçantes, il n'était
+rien resté qu'une mystérieuse rumeur, une curiosité pleine de défiance,
+un prudent chuchotement des voisins entre eux, et qui n'avait lieu
+qu'entre les amis les plus particuliers et les plus sûrs.</p>
+
+<p>«Eh bien! il y a du nouveau?</p>
+
+<p>--Hein, je n'y comprends rien. Mais, lorsque viendra ici un de mes
+chalands, qui est intimement lié avec le cuisinier du lieutenant du
+capitaine de justice, je saurai la chose dans tous ses détails.</p>
+
+<p>--Et des prisonniers, qu'en fera-t-il?</p>
+
+<p>--Ils donneront de l'ouvrage à maître Impicca (c'était le nom du
+bourreau d'alors). Les statuts sont clairs: <i>Suspendatur eo modo ut
+moriatur. Qu'il soit pendu jusqu'à ce que mort s'ensuive</i>.</p>
+
+<p>--Qu'en dites-vous? Eh! nous irons voir cela. Ai-je bien parlé?</p>
+
+<p>--Je ne sais que dire. Les honnêtes gens ne se mêlent point de remuer.
+Quelles intrigues entrent dans la tête de ces seigneurs! Vouloir se
+heurter contre les murs! c'est comme si le limaçon voulait opposer ses
+cornes à celles du bélier. Ai-je bien parlé?</p>
+
+<p>--Comme un prédicateur.</p>
+
+<p>--C'est l'histoire de l'âne qui, passant l'autre jour par ici, s'entêta
+à ne pas avancer plus loin. Qu'en arriva-t-il? Son maître le bâtonna
+tant qu'il en pût porter, et la bête, ruant, brayant, récalcitrant, dut
+à la fin céder et marcher.</p>
+
+<p>--Le proverbe ne ment point quand il dit: Il faut que l'âne en passe par
+ce que veut le patron.</p>
+
+<p>--C'est cela même. Les hommes sont nés. une partie pour obéir, une
+partie pour commander. Est-ce bien parlé; Un peu au-dessus, un peu
+au-dessous, qu'un seul commande ou que plusieurs commandent, les choses
+vont toujours du même pied, et, de toute manière, il nous faut
+travailler tout le jour. Est-ce bien parlé?</p>
+
+<p>--Très-bien. Quant à moi, je suis avec des moines et je cultive leur
+jardin. Si un jour j'entends crier vive saint Ambroise, je crie aussi
+vive saint Ambroise. Si demain ils hurlent vive Visconti, je hurle plus
+fort vive la vipère.</p>
+
+<p>--Bravo! c'est ainsi qu'on a des amis partout.</p>
+
+<p>--Et qu'on meurt dans son lit.»</p>
+
+<p>Cependant ils sifflaient une cadence ou chantonnaient un air. Ceux-ci
+excitaient leurs ouvriers au travail ou corrigeaient quelque apprenti
+insolent; ici ils appuyaient davantage le rabot, là ils faisaient
+ronfler la roue du tour, pendant que les soufflets respiraient, les
+limes criaient, les marteaux retentissaient. Et la foule des curieux,
+des riches, des désoeuvrés, des gens affaires, des dévots, remplissait à
+son ordinaire les rues, les maisons, les places, les églises; les uns
+tristes, les autres joyeux, chacun selon l'état de sa fortune et les
+événements de sa vie; mais personne ne s'affligeait en particulier de ce
+qui faisait le malheur général.</p>
+
+<p>Le dimanche suivant, ce fut à Milan une solennité mémorable, à
+l'occasion du synode général des dominicains, tenu dans le couvent de
+Saint-Eustorge, sous la présidence d'Ugo Vantemann, sixième général de
+cet ordre récent et alors dans toute l'énergie de sa puissance. On y
+résolut le transfèrement du corps de Pierre martyr, de Vérone, tué à
+Radassine par ceux qui ne pouvaient souffrir le zèle que déployait ce
+personnage pour établir et exercer en Italie l'inquisition contre
+l'hérésie. Giovanni Balducci, de Pise, un des premiers restaurateurs de
+la sculpture, avait composé pour l'église de Saint-Eustorge cette
+merveilleuse châsse que tout le monde connaît. Giovanni Visconti, frère
+de Luchino, y déposa les saintes reliques, revêtu de ses habits
+pontificaux, à la tête d'une somptueuse procession où figuraient tous
+les évêques de la province, la cour, la fleur de la noblesse, et
+soixante corporations d'artisans et de négociants, chacun avec sa devise
+et son étendard à l'image du saint son patron. Le peuple accourut en
+foule de toutes les cités, de toutes les campagnes voisines; ce fut tout
+le jour un religieux carillon, des courses de chevaux, des
+représentations de mystères, et des prières, de l' ivrognerie, une
+dévotion et une allégresse qu'un ne sautait décrire. Le soir, des
+chants, de la musique, des illuminations, des feux de joie,--que le
+vulgaire ne distingue jamais des feux d'artifices.</p>
+
+
+<br><br>
+
+<h2>Ameublement en cuir.</h2>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/013a.png"><br><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Cuir repoussé.--Toilette.</b></p>
+
+<p>Pendant de longues années les meubles en bois sculpté sont restés
+ensevelis dans la chaumière enfumée du paysan ou dans les coins obscurs
+de quelques châteaux inhabités. Des amateurs éclairés ont formé des
+collections en réunissant à petit bruit les débris épars du luxe des
+siècles passés. L'attention publique fut attirée par ces petits musées,
+et quelques années suffirent pour dépouiller les départements de toutes
+ces richesses du Moyen-Age, ouvrage des moines, pour la plupart. Mais, à
+de rares exceptions près, les usages grossiers, aussi bien que le temps,
+avaient tellement défiguré ces meubles, que l'on renonça bientôt à en
+orner les appartements. Des sculpteurs sur bois voulurent donner des
+meubles neufs: le prix était trop elevé, ou l'imitation trop imparfaite.</p>
+
+<p>Voici qu'une heureuse invention permet à tout le monde de posséder le
+prie-Dieu d'Agnès Sorel, le fauteuil de Louis XI, le reliquaire de saint
+Louis, etc., de même que nous avons aujourd'hui les chefs-d'oeuvre des
+grecs pour ornements de nos habitations.--Des meubles en cuir estampé,
+et plus solides que ceux en bois, ont résolu ce problème. La
+reproduction est aussi fidèle que possible, les fibres du bois sont même
+indiquées, et la couleur peut être donnée au degré que l'on veut, sans
+pour cela altérer la forme. Nous figurons ici quelques-unes de ces
+productions remarquables dont nous devons les dessins aux soins éclairés
+de M. Félix Martin, architecte et directeur de la manufacture des cuirs
+et carton-toile en relief.--Nous avons vu à l'exposition, rue
+Basse-du-Rempart, des meubles de toutes formes et de toutes époques,
+dont l'extrême délicatesse ne le cède en rien aux originaux
+eux-mêmes.--C'est une bonne fortune pour les amateurs du bois sculpté,
+dont les meubles sont désormais à l'abri des mutilations. Ces cuirs
+estampes sont remplis d'un mastic de bois qui les rend plus solides que
+le marbre; cette nouvelle branche d'Industrie paraît appelée à un succès
+durable Quel propriétaire d'un vieux manoir ne voudra pas en faire
+décorer au moins une salle dans le style de ses anciens maîtres, quand
+il pourra, en quelques jours, transformer son salon, sa chambre à
+coucher et sa salle à manger en salon de Louis XI, en chambre à coucher
+de François 1er et en salle à manger de Louis XIV?</p>
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="illustration">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<img alt="" src="images/013b.png"><br><b>Prie-Dieu gothique.</b><br>
+<img alt="" src="images/013d.png"><br><b>Pupitre renaissance.</b><br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;"><br>
+<img alt="" src="images/013c.png"><br><b>Fauteuil gothique.</b><br><br>
+<img alt="" src="images/013e.png"><br><b>Fauteuil renaissance.</b><br>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+<br><br>
+
+<h2>Échecs.</h2>
+
+<p>SOLUTION DU PROBLÈME Nº 5 CONTENU DANS LA VINGT-QUATRIÈME LIVRAISON.</p>
+
+<pre>
+ BLANCS. NOIRS
+ 1. Le F à sa septième case: échec. 1. Le F à la cinquième case du
+ 2. La D à sa deuxième case: C. de la dame.
+ échec. 2. La T prend la D.
+ 3. La T à la troisième case du C.
+ de la D: échec et mat.
+</pre>
+<br>
+<h3>Nº 6.</h3>
+
+<h3>LES BLANCS FONT MAT EN QUATRE COUPS.</h3>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/013f.png"></p>
+
+<p class="mid"><i>La solution à une prochaine livraison.</i></p>
+<br><br>
+<h2>Rébus.</h2>
+
+<h4>EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS.</h4>
+
+<p class="mid">La reine d'Angleterre est venue manger au château d'Eu, le 2 septembre
+1843 (1008 sans 43).</p>
+<br>
+
+<p class="mid"><b>AVIS.</b><br><img alt="" src="images/013g.png"></p>
+
+
+
+
+
+<br><br>
+</div>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0030, 23 Septembre
+1843, by Various
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0030, 23 ***
+
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
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+
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+
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+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
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+
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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+
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+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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