summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/38618-8.txt
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to '38618-8.txt')
-rw-r--r--38618-8.txt16402
1 files changed, 16402 insertions, 0 deletions
diff --git a/38618-8.txt b/38618-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..0eeb812
--- /dev/null
+++ b/38618-8.txt
@@ -0,0 +1,16402 @@
+Project Gutenberg's La Liberté et le Déterminisme, by Alfred Fouillée
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La Liberté et le Déterminisme
+
+Author: Alfred Fouillée
+
+Release Date: January 18, 2012 [EBook #38618]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA LIBERTÉ ET LE DÉTERMINISME ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, and the
+Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+
+Notes de transcription: Les erreurs clairement introduites par le
+typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
+et n'a pas été harmonisée.
+
+La formule mv{2} doit être lue comme «mv» au carré (le 2 en exposant).
+
+
+
+
+ LA LIBERTÉ
+
+ ET
+
+ LE DÉTERMINISME
+
+ PAR
+
+ ALFRED FOUILLÉE
+
+ TROISIÈME ÉDITION
+
+ PARIS
+ ANCIENNE LIBRAIRIE GERMER-BAILLÈRE ET CIE
+ FÉLIX ALCAN, ÉDITEUR
+ 108, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 108
+
+ 1890
+
+
+
+
+OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
+
+
+ =La Philosophie de Platon.= Ouvrage couronné par l'Académie
+ des sciences morales et politiques et par l'Académie
+ française, 2 vol. in-8º. (G. Baillière). 16 fr.
+
+ =La Philosophie de Socrate.= Ouvrage couronné par l'Académie
+ des sciences morales et politiques. 2 vol. in-8º (G.
+ Baillière.) 16 fr.
+
+ =L'Idée moderne du droit,= deuxième édition. 1 vol. in-8º.
+ (Hachette.) 3 fr. 50
+
+ =La Science sociale contemporaine.= 1 vol. in-18.
+ (Hachette.) 3 fr. 50
+
+ =Histoire générale de la philosophie=, quatrième édition. 1
+ vol. in-8º. (Delagrave.) 7 fr. 50
+
+ =Critique des systèmes de morale contemporains.= 1 vol.
+ in-8º. (G. Baillière.) 7 fr. 50
+
+ =Principes élémentaires de la Psychologie scientifique.= 1
+ vol. in-8º. (E. Belin.) (_En préparation._)
+
+ Saint Cloud.--Imprimerie BELIN FRÈRES
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+La méthode de conciliation, dans l'ordre philosophique, nous paraît
+supérieure à la méthode de réfutation, comme le libéralisme dans
+l'ordre social est supérieur aux voies répressives. La vérité, plus
+large que nos systèmes, accorde une place dans son sein aux choses les
+plus opposées: elle ne divise pas, elle unit pour régner. Notre pensée
+ne pourrait-elle, à son image, se faire conciliante et libérale? Mieux
+vaut compléter les doctrines que les réfuter; mieux vaut accepter des
+autres et faire accepter de soi le plus possible. Reste-t-il, malgré
+cela, en dehors du cercle de nos idées, quelque grande doctrine qui
+semble inconciliable avec la nôtre et cependant vivace, par cela même
+plausible; traçons encore, sans nous décourager, à partir de ce centre
+qui est notre point de vue personnel, des rayons de plus en plus
+grands, pour voir si nous ne pourrions pas enfin embrasser l'opinion
+de nos adversaires dans notre doctrine élargie.
+
+Le système du déterminisme et celui de la liberté, n'ayant pu se
+détruire depuis une lutte de tant de siècles, doivent marquer deux
+directions de l'esprit en partie légitimes, qui, si elles étaient
+poussées assez loin, finiraient par converger. C'est cette direction
+convergente que nous allons essayer de découvrir, d'abord dans la
+pratique, où l'accord sera plus facile, puis dans la théorie. Nous ne
+prétendons pas arriver jusqu'au point final où se révélerait une
+coïncidence parfaite: la série des moyens-termes qu'il faudrait
+intercaler pour obtenir une entière conciliation des vérités, et par
+conséquent une entière explication des choses, est probablement
+infinie; tout ce qu'on peut faire, c'est d'ajouter, s'il est possible,
+quelques anneaux de plus à la chaîne des raisons.
+
+ * * * * *
+
+En donnant cette nouvelle édition, nous devons insister sur la méthode
+et sur la théorie fondamentale du livre. Notre méthode consistera à
+_compléter_ d'abord et à _rectifier_ chacun des systèmes adverses, en
+élargissant les fondements positifs qui sont comme sa base propre
+d'opération. Puis, nous chercherons les parties _communes_ aux
+systèmes ainsi complétés, conséquemment leurs convergences et
+coïncidences. Enfin, nous essaierons d'intercaler entre eux des
+_moyens-termes_, qu'ils seront également forcés d'admettre et par
+lesquels se produiront de nouvelles harmonies. A cette méthode, qu'on
+a mal à propos confondue avec d'autres bien différentes, nous ne
+croyons pas qu'on ait adressé aucune objection vraiment sérieuse.
+Quant aux moyens-termes entre les systèmes, il en est un,
+croyons-nous, dont l'introduction est d'une haute importance dans le
+problème qui nous occupe: c'est l'_idée_ de la liberté, avec le
+_désir_ qui en est inséparable et l'_action_ directrice qui en
+résulte. Le livre qu'on va lire a pour but de montrer l'influence de
+cette idée. Il renferme ainsi une partie entièrement _scientifique_ et
+par cela même, si nous ne nous trompons, au-dessus de toute
+contestation en son ensemble. Nous y avons joint des spéculations
+_métaphysiques_ d'un caractère nécessairement conjectural; il importe
+de ne pas les confondre avec les résultats positifs de notre analyse
+et de notre synthèse. L'action directrice qui appartient à l'idée de
+liberté demeure aussi incontestable pour les partisans du déterminisme
+que pour ses adversaires. D'une part, si c'est le déterminisme qui,
+dans le fond des choses, est le vrai, du moins a-t-il besoin de faire
+une place en son sein à l'_idée_ de liberté et à son efficacité
+pratique. L'oubli de cet élément essentiel est un vice qui se retrouve
+dans tous les systèmes déterministes et qui les rend incomplets,
+inadéquats à l'observation, contraires à la conscience de l'humanité.
+Il faut donc rectifier le déterminisme par l'introduction de cette
+donnée capitale: la pensée se réfléchissant sur soi et se concevant
+directrice; car ici la réflexion même devient une force nouvelle qui
+s'ajoute aux forces antécédentes. D'autre part, si c'est la liberté
+qui est le vrai et dernier fond des choses, encore n'agit-elle qu'en
+se faisant _idée_, qu'en prenant conscience de soi, qu'en produisant
+par cela même un déterminisme de pensées et de désirs, soumis à une
+pensée et à un désir dominateurs: pensée de la liberté, désir de la
+liberté. Nous avons donc là un terrain commun aux deux doctrines, et
+un terrain proprement scientifique; elles peuvent s'y réconcilier
+alors même qu'elles demeurent encore divisées dans leurs hypothèses
+sur le mystère métaphysique, sur le dernier mot de l'existence, sur le
+fond absolu du vouloir. Ce mystère métaphysique subsistera toujours au
+bout de tous nos efforts, dans la direction du déterminisme comme dans
+celle de l'indéterminisme: c'est une leçon de modestie et de
+modération également utile aux théories adverses et qui a, dans la
+pratique même, son importance morale; car le doute métaphysique est, à
+nos yeux, une des conditions de la moralité[1].
+
+ [1] Voir notre _Critique des systèmes de morale_, conclusion.
+
+Le problème que nous allons aborder n'est pas seulement un problème
+philosophique; il est, par excellence, _le problème_ philosophique.
+Toutes les autres questions viennent se rattacher à celle-là. Aussi ne
+croirons-nous point avoir perdu notre peine en contribuant à produire
+l'accord des esprits, sinon sur l'_essence_ de l'activité morale, du
+moins sur les _idées_ par lesquelles elle se manifeste et sur celle
+qui constitue sa fin même, sa loi, son moyen de progrès: l'idée
+libératrice de la liberté.
+
+L'importance et la perpétuelle actualité du problème nous a été
+montrée, comme sur le fait, par la discussion passionnée à laquelle la
+première publication de notre travail donna lieu, il y a dix ans, dans
+le monde philosophique et même non philosophique. Nous avons essayé,
+dans cette nouvelle édition, de rectifier ou de compléter notre pensée
+et de répondre, directement ou indirectement, à toutes les objections
+sérieuses et sincères qui nous ont été adressées.
+
+Depuis la première publication de ce livre, nos idées à nous-même,
+sous l'influence d'une recherche incessante, se sont sur plus d'un
+point développées et même modifiées; nous faisons moins de part
+aujourd'hui, aux spéculations transcendantes et métaphysiques, plus de
+part au point de vue _immanent_ et aux hypothèses d'un caractère
+scientifique. Mais les théories fondamentales de ce livre nous
+paraissent toujours vraies, et les spéculations métaphysiques
+elles-mêmes, où se retrouve quelque peu de l'enthousiasme propre à la
+jeunesse, nous ont semblé contenir des parties très plausibles, que
+nous avons conservées. Nous n'avons retranché que ce qui nous
+paraissait inexact ou erroné; nous avons laissé ce qui nous paraissait
+_vrai_, ou _probable_, ou même simplement _possible_. Notre but a été
+de condenser ainsi dans notre livre tout ce qu'on peut, à tous les
+points de vue, dire en faveur de la liberté sans se mettre en
+contradiction avec la science et avec la logique. Nous avons
+d'ailleurs pris soin de marquer, mieux que dans la première édition,
+la différence du certain et de l'hypothétique, du vrai et du
+vraisemblable, de la science positive et de la métaphysique.
+
+
+
+
+LA
+
+LIBERTÉ ET LE DÉTERMINISME
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+RECHERCHE
+
+D'UNE
+
+CONCILIATION PRATIQUE ET DE SES LIMITES
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+L'IDÉE DE LIBERTÉ, MOYEN TERME PRATIQUE ENTRE LES DOCTRINES
+CONTRAIRES.--GENÈSE DE L'IDÉE DE LIBERTÉ
+
+ I. Genèse de l'idée de liberté.
+
+ II. Puissance pratique créée en nous par l'idée de liberté et par
+ la persuasion que nous sommes pratiquement libres.--Evolution à
+ laquelle le déterminisme est ainsi amené dans la pratique.
+
+
+Puisque nous essayons de rapprocher d'abord dans la pratique le
+déterminisme et la liberté, ou même, s'il est possible, de les faire
+coïncider pratiquement dans quelque moyen terme, nous devons, selon la
+méthode que nous avons adoptée, pousser le déterminisme rectifié aussi
+loin que nous le pourrons dans l'ordre scientifique. Nous verrons
+ainsi jusqu'à quel point sa direction vraie le rapproche du système de
+la liberté. Je dis sa direction vraie, car nous ne devons considérer
+le déterminisme que dans ce qu'il a de légitime, de scientifique et de
+conforme au témoignage de l'expérience.
+
+Le problème est le suivant:--Trouver dans les lois mêmes de notre
+dépendance ce qui supplée pratiquement à notre indépendance et en
+produit en nous le sentiment pratique; produire ainsi au sein même de
+la nécessité un progrès vers la liberté.
+
+Ce que le déterminisme renferme de plus solide et de vraiment
+scientifique, c'est l'explication des actes sous le rapport de leurs
+antécédents chronologiques, de leurs motifs et de leurs mobiles. Cette
+explication n'est peut-être pas la seule, elle n'est peut-être pas
+l'explication radicale et métaphysique; mais, dans ce qu'elle a de
+légitime, elle doit être poussée méthodiquement aussi avant qu'il est
+possible. Or, parmi les motifs conscients de nos actions que nous fait
+connaître l'expérience intérieure et qui sont objet de science
+positive, les déterministes ont oublié le plus important, c'est-à-dire
+l'idée même de notre liberté.
+
+Quelle qu'en soit la valeur objective et métaphysique, l'idée de
+liberté existe incontestablement dans l'esprit de l'homme, et elle
+joue un rôle considérable dans l'ordre même de l'expérience, qui est
+celui de la science. Nous devons donc examiner successivement: 1º la
+genèse psychologique de cette idée dans l'individu et dans l'espèce;
+2º son action psychologique; 3º l'accord qu'elle peut établir sur le
+terrain de la pratique entre le déterminisme et l'indéterminisme bien
+entendus. Ce ne sont pas des conjectures métaphysiques auxquelles nous
+allons nous livrer; ce sont des faits scientifiques dont nous voulons
+entreprendre la constatation et l'analyse.
+
+
+I.--L'enfant remarque de bonne heure qu'il y a en lui comme autour de
+lui des changements et des différences: mouvements à droite,
+mouvements à gauche, action et inaction, désir et aversion,
+affirmation et négation. Il s'habitue ainsi peu à peu à concevoir
+toutes choses sous les formes opposées du oui et du non. Il n'a besoin
+que de la conscience et de la mémoire pour acquérir cette notion:
+_diversité, alternative des contraires_. Or, c'est là le premier
+élément empirique de l'idée de liberté. L'animal qui ne voit devant
+lui qu'une seule ligne, et qui a pour ainsi dire des oeillères de tous
+côtés, sauf sur une seule direction, ne peut acquérir l'idée de
+liberté, qui enveloppe celle de pluralité. L'association des idées est
+si forte que, chez l'être intelligent et doué d'expérience, un
+contraire évoque immédiatement l'idée de son contraire, comme un objet
+éclairé qui serait inséparable de son ombre. Notre pensée procède par
+différences autant que par ressemblances, par oppositions autant que
+par harmonies; c'est son rythme naturel et comme son oscillation
+propre: elle est soumise à la loi universelle de l'ondulation.
+
+Maintenant, sous quelle forme apparaît le contraire de ce qui est
+_actuel_ et actuellement présent à la conscience?--Sous la forme du
+_possible_, quand il a été lui-même actuel à d'autres moments. Si je
+suis actuellement immobile, la marche peut m'apparaître comme
+possible; le silence actuel me fait songer à la possibilité de la
+parole; la parole actuelle à la possibilité du silence. _Possibilité_,
+c'est le second élément scientifique de l'idée de liberté.
+
+Cette possibilité ne reste pas à l'état abstrait et purement logique:
+elle prend la forme de _puissance active et psychologique_; voici
+comment. Il y a en psychologie un principe capital et sur lequel nous
+aurons souvent à revenir. Toute idée, surtout l'idée d'une action
+possible, est une image, une représentation intérieure de l'acte; or,
+la représentation d'un acte, c'est-à-dire d'un ensemble de mouvements,
+en est le premier moment, le début, et est ainsi elle-même l'action
+commencée, le mouvement à la fois naissant et réprimé. L'idée d'une
+action possible est donc une _tendance_ réelle; c'est une puissance
+déjà agissante et non une possibilité purement abstraite. Si cette
+idée, par hypothèse, était seule, l'action commencée et répandue par
+innervation dans l'organisme finirait par mouvoir les membres, tant
+qu'elle ne produirait aucune douleur. L'idée se réaliserait en se
+concevant. L'idée des contraires tend donc à se réaliser, et c'est
+précisément parce qu'il s'agit de contraires que leur conception
+alternative tend à prendre la forme d'un équilibre plus ou moins
+instable, comme celui d'une balance.
+
+Quand je _pense_ à marcher, il y a dans mon cerveau même quelque chose
+qui répond à la représentation de mes jambes et à la représentation de
+leur mouvement, laquelle, est elle-même le commencement de ce
+mouvement. Penser à la marche, c'est marcher dans son imagination;
+c'est même, à la lettre, marcher par le cerveau, non par les jambes;
+c'est commencer à agir et, pour ainsi dire, à presser dans le cerveau
+le ressort qui ouvre passage au courant nerveux vers les jambes. C'est
+aussi, en conséquence, sentir les premiers mouvements de la marche à
+son début cérébral. Aristote disait:--S'il n'y avait pas une
+_puissance_ distincte de l'_acte_, je ne pourrais me lever quand je
+suis assis, ni m'asseoir quand je suis levé, car ces deux actes se
+contredisent.--Malgré le dilemme d'Aristote, je puis marcher en étant
+assis, ou, si l'on préfère, commencer la marche cérébralement. Or,
+cette marche initiale, cette marche à l'état naissant m'est familière:
+l'expérience m'a appris, dans mon enfance, quels sont les mouvements à
+faire pour marcher, quel est le mode d'innervation cérébrale qui
+aboutit à mouvoir mes jambes; je connais cela comme je connais mes
+jambes elles-mêmes, bien que je ne puisse le figurer ni l'expliquer.
+Et c'est là, psychologiquement, la _puissance_ de marcher. La
+_puissance_ de mouvement n'est que le mouvement même à l'état
+naissant, l'innervation à son degré le plus faible, le passage d'un
+courant nerveux peu intense. Je l'appelle _puissance_ parce que ce
+phénomène mental est lié, dans mon expérience et dans mon souvenir, à
+un phénomène plus complet, qui est le mouvement de translation
+succédant au mouvement de vibration ou à la simple tension cérébrale.
+Quand j'ai dans ma conscience le premier mode, l'image du second mode
+s'y associe d'une manière immédiate; _j'attends_ le second après le
+premier. Mais en même temps il y a dans mon imagination des idées et
+images antagonistes, qui maintiennent le mouvement à son état purement
+initial, qui le contrebalancent et le refrènent. On a ainsi un
+mouvement à la fois commencé et arrêté. C'est ce mouvement que
+j'appelle mouvement _possible_, marche _possible_. Il est déjà actuel
+à un certain degré, et voilà pourquoi ce n'est pas une pure
+possibilité _abstraite_, mais une puissance concrète; d'autre part il
+est contenu et comme avorté, et voilà pourquoi il n'est pas
+complètement réalisé, actualisé: c'est un mouvement de translation
+ramené à un mouvement moléculaire de tension; la conscience de ce
+dernier genre de mouvement est la tension intérieure, la tendance,
+l'effort plus ou moins grand. Quelle que soit la valeur métaphysique
+de la force, de l'effort, du _nisus_ de Leibnitz, de [Grec:
+(l')energeia] d'Aristote, toujours est-il que, psychologiquement, la force
+est la face interne et consciente du mouvement de tension et des
+mouvements de translation mutuellement contraires. Quant à la
+persuasion que nous _pouvons_, elle est une simple induction à
+l'avenir de notre expérience passée. _Je puis_ marcher, signifie: je
+_commence_ les premières décharges nerveuses de la marche, et la
+_suite_ viendra, si ces mouvements ne sont pas contrariés, si l'_idée_
+de la marche devient prédominante, si le _désir_ de la marche
+l'emporte, si je _veux_ marcher. En un mot, la seule conscience de
+puissance qui se trouve en nous est celle du mouvement commencé et
+interrompu, laquelle se ramène à l'_image_ plus ou moins concrète d'un
+mouvement. Tout mouvement accompli par nous et «centrifuge» est
+accompagné d'un certain état de conscience qui nous le fait distinguer
+des mouvements centripètes, des mouvements reçus; c'est cet état de
+conscience qui fait le fond de ce qu'on nomme _effort_, _tendance_,
+_tension_, et la puissance n'est que la _prévision_ de la suite
+habituelle ou des effets du mouvement commencé: or cette prévision est
+une idée. C'est dans l'idée que réside la puissance aristotélique.
+
+Dans cette voie, nous ne trouvons point la _liberté_ absolue dont
+parlent les spiritualistes, pas même la _puissance_ métaphysique dont
+ils font un intermédiaire entre le pur possible et le pur réel, et qui
+contiendrait d'avance plusieurs effets possibles. Psychologiquement,
+cette puissance n'est que la conscience d'un conflit de
+représentations auxquelles répond dans le cerveau un conflit de
+mouvements en sens divers. Sans doute le fond même du mouvement, de
+l'effort, du vouloir, demeure un mystère, mais on n'a pas le droit de
+prétendre, dès le début, que ce mystère est liberté plutôt que
+nécessité, ni de confondre la conscience du _vouloir_ et du _mouvoir_
+avec la conscience d'une liberté indépendante, capable en même temps
+et sous les mêmes conditions d'effets contraires. Si l'arc tendu de
+Leibnitz avait conscience de sa tension, il n'aurait pas pour cela
+conscience de sa liberté, car il faut, pour que la flèche parte, la
+détente du doigt de l'archer. La «puissance des contraires» est le
+côté interne de la composition des forces en mutuel équilibre.
+
+Ce sentiment d'une _puissance active_ ou, physiologiquement, d'un
+équilibre instable entre deux contraires, est le troisième élément de
+l'idée de liberté, dont la _diversité_ et la _possibilité_ abstraite
+étaient les deux premiers éléments. L'enfant aime à se donner le
+sentiment du pouvoir des contraires, qui est une des formes
+supérieures et un des plaisirs de la vie. Il aime à se balancer par la
+pensée comme par le corps entre des contraires: il y a une analogie
+fondamentale entre le plaisir élevé de l'activité oscillante et le
+plaisir inférieur qu'un enfant éprouve sur une escarpolette, se
+balançant dans le vide, allant et revenant comme le pendule d'un
+extrême à l'autre; c'est une sorte d'ivresse de mouvement alternatif
+par laquelle, à force de parcourir avec vitesse des points successifs,
+il nous semble que nous sommes sur tous les points à la fois: les
+extrêmes se rapprochent et les contraires tendent à se confondre en
+un.
+
+Il en résulte un nouveau sentiment, quatrième élément de l'idée de
+liberté: c'est le sentiment de l'_indépendance_ par rapport aux
+contraires mêmes, d'un pouvoir qui, embrassant les contraires, les
+domine et semble n'en plus dépendre. Quand le pendule intérieur, si on
+peut ainsi parler, est parvenu à l'extrémité de sa course et a ainsi
+épuisé son effet dans un sens déterminé, il tend par cela même à
+reprendre la direction contraire et à se donner dans ce sens nouveau
+un nouveau sentiment d'activité, de vie, de jouissance. Ne pas être
+borné à une seule action, ne pas être épuisé dans un seul acte,
+retrouver sa puissance entière pour un autre, c'est évidemment avoir,
+pour sa force intérieure, un point d'appui et d'application supérieur
+aux effets divers qu'elle produit tour à tour; c'est par cela même
+avoir une certaine indépendance qui est _libre_ d'obstacles; voilà
+pourquoi l'idée d'_indépendance_ est un élément de l'idée de liberté.
+Et puisque toute idée tend à se fortifier et à se réaliser, l'idée de
+l'indépendance développera en nous, elle aussi, une tendance à la
+réaliser ou du moins à en essayer la réalisation. L'enfant se dit à
+chaque instant: «Si j'essayais le contraire de ce que j'ai fait?» Et
+il l'essaye. Il aime à se donner, ici encore, le spectacle de son
+activité arbitraire et indépendante. On lui dit aujourd'hui de faire
+une chose et il la fait; on le lui redira demain et demain il refusera
+de la faire. On accuse alors l'imperfection et la bizarrerie de la
+nature humaine. Non, l'enfant fait seulement une _expérience
+psychologique_: il a conçu deux faits contraires, et il veut voir s'il
+pourra les réaliser; il a fait une chose, il ne la refait pas,
+uniquement pour le plaisir de changer, c'est-à-dire d'appliquer la
+même puissance aux choses les plus diverses. Dans la vie physique, il
+se meut en tous sens, préférant parfois à la ligne droite les lignes
+les plus capricieuses, au chemin le plus court, mais le plus uniforme,
+le chemin le plus long et le plus varié: il aime à se sentir
+physiquement libre, dégagé de toute contrainte matérielle. Il en est
+de même pour son intelligence: il pense aux choses les plus opposées,
+il pense à l'absurde, pour se mettre au-dessus de l'absurde; toute
+idée lui apparaissant avec un caractère particulier et borné, il aime
+à franchir d'un bond les limites de sa pensée présente, comme il aime
+à franchir l'espace où il était d'abord renfermé. Enfin, dans ses
+déterminations et dans ses actions, non moins que dans ses pensées,
+l'enfant aime à faire acte d'indépendance, parfois d'absolutisme: si
+on lui offre deux fruits en lui montrant le plus beau et en lui
+conseillant de le prendre, il lui arrivera souvent de préférer
+l'autre; il aime en effet la contradiction; il veut prouver à autrui
+et se prouver à lui-même qu'il a un certain pouvoir de choisir, et de
+sacrifier son intérêt à son caprice.
+
+L'idée de pouvoir ambigu et supérieur aux alternatives se fortifie
+encore par le double rapport de l'état présent avec le passé et avec
+l'avenir. Le souvenir du passé m'apprend que deux contraires ont eu
+lieu dans des circonstances _sensiblement_ identiques, comme sont
+sensiblement identiques deux triangles tracés sur un tableau.
+L'expérience actuelle ne m'apprend pas sans doute que les deux
+contraires soient possibles en même temps (et c'est un point sur
+lequel nous reviendrons dans la suite); mais il ne m'est pas
+difficile, par une simple combinaison de notions, d'imaginer cette
+possibilité (réelle ou non en elle-même) et de m'en former ainsi
+l'idée, seule chose dont nous nous occupions en ce moment. «J'aurais
+pu prendre un autre parti _si le motif contraire était devenu le plus
+fort_;» voilà le jugement qui nous sert de point de départ; faisons
+abstraction par la pensée de cette condition et remplaçons-la par
+cette nouvelle hypothèse: _Les motifs étant les mêmes, j'aurais pu
+agir autrement_; nous aurons ainsi construit l'idée du pouvoir
+inconditionnel, ambigu et libre, qui constituerait le libre arbitre.
+Il n'est pas indispensable pour cela que l'idée du _libre arbitre_
+réponde dès l'origine à une réalité. Les lois de l'imagination
+suffisent ici pour expliquer les abstractions et combinaisons d'idées
+nécessaires. Quand j'ai commis, par exemple, une action mauvaise sous
+l'influence d'une passion dominante et que je rentre ensuite en
+moi-même, la passion étant tombée, le motif raisonnable et
+désintéressé se trouve avoir actuellement l'avantage; si c'était à
+recommencer, il me semble, non sans raison, que j'agirais autrement.
+Je compense alors invinciblement le souvenir de mon état passé par mon
+état présent, chose d'autant plus facile que la passion d'autrefois
+n'est plus en moi qu'une image affaiblie; je me représente ainsi
+l'action raisonnable comme un _possible_ qui aurait pu se réaliser,
+comme un possible _égal_ à l'autre, égal à l'action passionnée. Au
+fait, l'action raisonnable eût été possible _si_ j'en avais conçu plus
+fortement la possibilité même, si l'idée de ma puissance sur moi eût
+été plus présente et plus énergique. Aurais-je pu _sans
+condition_?--C'est ce que nous aurons plus tard à rechercher; en ce
+moment, nous voyons qu'il nous est possible de construire, par une
+comparaison avec le passé, l'idée de puissance _inconditionnelle_.
+Cette idée d'inconditionnalité est un cinquième et capital élément de
+l'idée de liberté. Nous allons la voir se compléter par le rapport de
+notre état présent à l'avenir.
+
+L'avenir, en effet, est incertain, incalculable, impossible à prévoir
+pour nous. Cette incertitude est plus ou moins grande selon les cas.
+Elle est, dans certaines circonstances, d'autant plus grande que
+l'action est moins importante et, par cela même plus dénuée de motifs
+conscients capables de la spécifier. Par exemple, dans les occasions
+où il s'agit de choses indifférentes, on ne peut prévoir si je
+choisirai pile ou face, si je partirai du pied gauche ou du pied
+droit, si je serai debout ou assis. Dans ce cas, en effet, ce qui doit
+déterminer telle action plutôt que telle autre, ce qui doit
+_spécifier_ ma décision volontaire, c'est une coïncidence de causes
+_extérieures_, un _hasard_, conséquemment un _déterminisme_ que je ne
+puis prévoir. Dans d'autres cas, au contraire, l'incertitude de
+l'avenir est proportionnelle à l'importance de la décision: c'est
+qu'alors les motifs conscients et spécifiques sont plus compliqués et
+plus contraires: les causes déterminantes de l'action sont
+_intérieures_, elles engagent mon caractère, mon moi, ma personnalité
+tout entière. Or, dans certaines alternatives d'une nature
+exceptionnelle et, en quelque sorte, tragique, il m'est bien difficile
+de prévoir si j'aurai la force de préférer, par exemple, la mort même
+à la violation de ce qui m'apparaît comme un devoir. Certains cas de
+conscience sont comme une tempête qui peut faire soulever la vague de
+mille manières. Ici, l'incertitude de l'avenir porte sur les
+conditions intérieures d'un acte important; tout à l'heure elle
+portait sur les antécédents extérieurs d'un acte sans importance. Dans
+les deux cas il y a ou il peut y avoir, pour nous et pour autrui,
+impossibilité de calculer et de prévoir. Encore la prévision
+devient-elle de plus en plus probable quand je connais bien le
+caractère d'une personne: je sais que tel de mes amis, je sais que
+moi-même, nous ne commettrons pas un vol pour nous approprier un
+million ou un milliard.
+
+Ces considérations nous amènent devant le problème de Spinoza: est-ce
+l'ignorance des causes de l'acte qui nous donne l'idée de notre
+liberté?--Sous cette forme générale et vague, la proposition de
+Spinoza est évidemment insoutenable. On lui a répondu que le poète qui
+ignore les causes de son inspiration l'attribue à un dieu et non à sa
+liberté, que le spirite, l'illuminé, l'enthousiaste, se croient
+conduits par une puissance supérieure à eux-mêmes, enfin que le
+sentiment du libre arbitre croît avec la connaissance même des motifs
+de nos actions. Mais ces réponses générales sont encore moins
+probantes que la proposition de Spinoza et reposent sur des
+confusions. En premier lieu, ce n'est pas l'ignorance des causes
+produisant un acte quelconque qui peut engendrer l'idée de liberté;
+c'est l'ignorance des causes d'une _détermination volontaire et
+intentionnelle_. Je ne me crois pas libre quand je souffre sans savoir
+pourquoi, ni quand je remue les paupières sans savoir pourquoi, ni
+quand je trouve une rime ou un vers sans savoir pourquoi, ni quand
+j'ai une vision ou illumination sans savoir pourquoi; mais c'est qu'en
+tout cela il ne s'agit pas d'une _décision intentionnelle_ entre
+divers partis, par exemple voter ou s'abstenir de voter. Les exemples
+allégués ne prouvent donc rien.--Mais, dira-t-on, quand il s'agit
+d'une détermination intentionnelle, je me crois précisément d'autant
+plus libre que j'ai plus délibéré et que je connais mieux les _motifs_
+de mon acte. Ici encore, l'analyse psychologique est incomplète. Ce
+n'est pas l'ignorance des _motifs_ conscients de ma décision qui peut
+me donner l'idée d'un libre arbitre échappant à la prévision; c'est
+l'ignorance de la _cause_ qui, entre divers motifs conscients, me fait
+prendre telle décision _déterminée_. Or, cette cause n'est pas
+nécessairement elle-même un motif conscient: elle peut être mon
+caractère, ma nature propre, mes habitudes inconscientes, mes secrètes
+inclinations: elle est ce que Wundt appelle le _facteur personnel_,
+c'est-à-dire ma constitution psychologique et physiologique, ma
+manière individuelle de réagir. Supposez en chimie un réactif
+extrêmement complexe dont vous ne pourriez réduire la composition en
+formules: si vous y jetez telles ou telles substances colorées, vous
+ne pouvez prévoir quelle sera la nuance particulière que produira le
+mélange. Vous savez que telle couleur mêlée à telle autre en telles
+proportions produit du vert, du violet, de l'orangé; mais, si vous ne
+savez pas tout ce qui entre dans la composition du liquide où vous
+mélangerez ces couleurs, vous ne pourrez par cela même prédire la
+couleur complexe qui en résultera. Notre naturel n'est pas une eau
+claire où les motifs et mobiles se mêleraient en gardant chacun sa
+nuance propre: il est lui-même une combinaison que la «chimie mentale»
+ne saurait réduire à des formules exactement déterminées. On ne répond
+donc pas à Spinoza ni à Leibnitz quand on invoque la conscience des
+motifs dans la délibération pour soutenir que le sentiment du libre
+arbitre croît avec la connaissance des causes, car la connaissance des
+motifs ne nous donne pas celle de la cause fondamentale et décisive:
+la réaction propre de notre caractère. Sous les motifs conscients se
+trouve notre activité _inconsciente_ avec ses tendances et
+inclinations de toute sorte; c'est même dans cette région
+d'inconscience ou, si l'on préfère, de conscience générale et non
+spéciale, que nous plaçons notre _moi_, notre _vouloir_ personnel. Dès
+lors, quand nous avons comparé et pesé des motifs au grand jour de la
+conscience claire, de la conscience superficielle, la détermination
+finale sort des profondeurs de la conscience obscure. Il en résulte
+un arrêt dans la série _apparente_ des causes, une apparente solution
+de continuité, comme entre les derniers rayons visibles du spectre et
+l'obscurité qui les enveloppe. De là vient l'apparence d'un
+_commencement_ impossible à prévoir, d'un commencement de série non
+rattaché à d'autres séries, d'un «commencement absolu.» Le conflit des
+motifs conscients produisait un arrêt momentané dans notre évolution
+intérieure et y posait un problème de dynamique mentale; c'est le
+triomphe de l'inconscient ou du subconscient qui résout le problème,
+met fin à l'arrêt et se manifeste par la résultante de la décision. Ne
+pouvant avoir la conscience analytique de ce qu'on pourrait appeler
+notre conscience synthétique, nous ne saurions nous-mêmes calculer et
+prévoir ce que nous voudrons dans telle circonstance grave: nous
+attribuons alors la volition à un pouvoir dominant les contraires, et
+comme ce pouvoir est précisément notre conscience obscure et
+synthétique, notre _moi_, il en résulte que nous attribuons au
+_moi_,--non plus à un dieu ou à une force étrangère,--la réaction
+finale de ce pouvoir fondamental sur les motifs plus ou moins
+extérieurs par lesquels il est sollicité.
+
+Quand nous pouvons _analyser_ entièrement toutes les causes d'une
+décision, nous ne nous attribuons plus le pouvoir des contraires: nous
+disons que nous ne pouvions faire autrement, que nous avions telle
+inclination, telle pensée, telle autre, que celle-ci a été effacée par
+celle-là, que tel penchant ou telle habitude avait trop de force
+acquise pour être contrebalancé par tel motif, etc. L'idée du pouvoir
+des contraires naît de la conscience synthétique et obscure, et
+_seulement_ dans les cas qui _engagent cette conscience_, non dans
+ceux où il s'agit d'effets que nous n'attribuons pas à notre _moi_, à
+notre conscience concrète et totale. Ni Spinoza ni ses adversaires
+n'ont donc posé la question sur son vrai terrain.
+
+Nous voyons maintenant qu'une action déterminée doit être enveloppée
+(comme d'autant de cercles concentriques) par des puissances contenant
+en apparence les contraires. Le premier cercle est formé par
+l'intelligence: nous expérimentons en nous l'action motrice et
+efficace des idées, ainsi que la possibilité de trouver des motifs
+contraires pour ou contre tout acte, ce qui nous donne la notion de
+notre indépendance _intellectuelle_. Puis, nous avons le sentiment
+d'un pouvoir encore supérieur aux idées, les _mobiles_, qui forment un
+second cercle déjà plus obscur; enfin nous avons la conscience vague
+d'un pouvoir supérieur aux mobiles particuliers comme aux motifs
+particuliers: l'individualité, le caractère personnel, enfin un
+dernier cercle, le plus vaste et le plus obscur tout ensemble, c'est
+la conscience même en sa synthèse, la conscience où viennent se fondre
+toutes les images, l'unité (apparente ou réelle) qui domine tout et
+décidera en dernier ressort. Là se place la _volonté_, et de là aussi
+nous vient l'idée de liberté comme puissance supérieure aux
+déterminations contraires, aux mobiles connus et aux motifs connus.
+
+Alors s'accomplit une dernière transformation de l'idée, qui prend une
+forme métaphysique. Grâce à notre faculté d'abstraire, nous pouvons
+considérer une puissance, non en tant qu'elle dépend elle-même d'autre
+chose, mais en tant que quelque chose dépend d'elle; et sous ce
+rapport abstrait, relativement aux termes inférieurs, elle n'est plus
+dépendante, mais indépendante; elle n'est plus conséquente, mais
+antécédente. Les partisans de la nécessité considéreront cette
+indépendance comme un moment tout provisoire de la pensée, comme une
+simple abstraction par laquelle une chose nous paraît seulement
+antécédente, bien qu'elle soit en même temps conséquente; en d'autres
+termes, l'indépendance ne sera jamais pour eux qu'une moitié du réel,
+tandis que pour les autres elle peut être un tout; mais il s'agit en
+ce moment de montrer la genèse de l'idée, non son objectivité. Or nous
+pouvons concevoir le tout comme expliquant et engendrant les parties,
+le complet, le parfait comme contenant la raison de l'incomplet et du
+particulier. Enfin, faisant abstraction des limites, nous arrivons à
+concevoir l'illimité, l'absolu. C'est d'abord l'idée négative d'une
+_indépendance_ absolue, puis l'idée plus positive, mais non moins
+problématique d'une _plénitude de puissance intelligente_.--On verra
+plus loin, en étudiant la part de la volonté dans ce qu'on nomme la
+raison, comment naît et se développe cette idée, qui n'est autre que
+celle de la _causalité intelligible_ (au sens de Kant) conçue comme
+pouvant contenir la raison suprême de la _causalité sensible_.
+Affranchie par hypothèse de la loi des antécédents et des conséquents
+qui constitue le déterminisme, cette causalité purement idéale peut
+apparaître comme l'idéale liberté.
+
+Après avoir indiqué comment l'idée de liberté, d'abord physique, puis
+psychologique, puis métaphysique, naît dans l'individu, nous pourrions
+examiner comment elle se transmet dans l'espèce par voie d'hérédité.
+C'est un point sur lequel nous aurons à revenir. Dès à présent, il est
+clair que l'idée d'indépendance et de liberté est, chez l'individu,
+une puissance qui tend à fortifier le caractère; elle constitue donc
+une supériorité dans la lutte pour l'existence et pour le progrès.
+Conséquemment, les lois de la sélection naturelle lui assurent le
+triomphe: cette idée devient une forme héréditaire de la conscience,
+de plus en plus _spécifique_ et caractéristique de l'humanité: elle
+finit par être innée, et nous venons au monde avec l'instinct de la
+liberté, bien plus, avec la persuasion de la liberté, comme nous
+naissons avec l'idée de l'espace ou avec l'instinct de la
+curiosité[2].
+
+ [2] La genèse que nous venons d'indiquer, dans l'individu et dans
+ l'espèce, nous permet de répondre à une question souvent posée:
+ «Si l'idée de liberté, dit M. Naville, ne procède pas de
+ l'observation de la conscience, d'où vient-elle?» (_Rev. ph., La
+ physique et la morale_, p. 276.)--«Comment ce qui n'est pas
+ libre, demande M. Delboeuf, peut-il avoir l'idée de la
+ liberté?»--L'argument est classique; il n'en est pas plus
+ probant. L'idée d'une _indépendance_ relative est, comme nous
+ l'avons vu, un objet d'expérience; celle d'une indépendance
+ _complète_ est une construction de la pensée. Les formes sous
+ lesquelles je me représente cette indépendance, formes en partie
+ illusoires et en partie réalisables, sont aussi des constructions
+ possibles de la pensée, et nous en étudierons plus tard le
+ développement. L'expérience m'apprend, par exemple, que deux
+ actions contraires sont réalisables et ont lieu effectivement;
+ elle ne m'apprend pas qu'elles soient possibles en même temps,
+ sans doute; mais il ne m'est pas difficile d'imaginer cette
+ possibilité simultanée par une simple combinaison de notions.
+ Ainsi naît l'idée du _libre arbitre_.
+
+
+II. Une fois formée, l'idée de notre liberté ne peut manquer d'influer
+sur notre conduite. C'est cette influence pratique que nous devons
+maintenant montrer, en réservant pour la suite l'examen théorique de
+la question.
+
+1º Libres ou non, nous _tendons_ à la liberté, à l'indépendance
+absolue dont nous avons l'idée. 2º Cette tendance, d'après les lois
+mêmes du déterminisme, doit créer en nous un certain _pouvoir_
+proportionné, ce semble, à son intensité. 3º Nous ne tardons pas à
+reconnaître l'efficacité pratique de cette tendance; et même, dans une
+foule de cas, nous n'apercevons point de limite déterminée et précise
+à l'extension de notre pouvoir: il en résulte une _confiance_ en soi
+qui va grandissant. Nous nous persuadons de plus en plus que nous
+avons un pouvoir indépendant et une force propre supérieure à tous les
+contraires, capable de rester la même quand tout change, ou de changer
+quand tout reste le même.
+
+Cette croyance est naturelle et universelle, les déterministes ne le
+nient pas; ils contestent seulement qu'elle représente la réalité.
+Mais, encore une fois, toute idée influant sur nos actes, le
+déterminisme doit, parmi les puissances pratiques dont la psychologie
+entreprend l'analyse et dont la morale entreprend la discipline,
+mettre en ligne de compte l'idée de la liberté, puisque cette idée
+entraîne d'abord une tendance à la réaliser, puis une réalisation au
+moins apparente, et enfin une conviction au moins subjective de notre
+propre liberté. Dès lors le système déterministe subit un changement
+considérable au point de vue de la pratique. Voyons, en effet, les
+résultats que va produire, dans l'application et dans la vie de chaque
+jour, l'élément capital que des systèmes incomplets avaient exclu de
+la question, et dont l'influence pratique, déjà constatée par nous
+chez l'enfant, se manifestera encore plus chez l'homme.
+
+Supposons que je sois dominé par une violente colère. Si je suis
+persuadé que je n'ai aucun pouvoir sur ma passion, ou si je ne songe
+pas à ce pouvoir, il est clair que ma colère suivra fatalement son
+cours. Mais voici qu'une idée, amenée par les lois de l'association ou
+de l'habitude, prend une puissance nouvelle dans mon esprit et, de
+confuse qu'elle était, devient distincte: c'est l'idée (subjective ou
+non) d'une résistance possible à ma colère, d'un empire que je crois
+_pouvoir_ exercer, et que de plus ma raison juge rationnel et _bon_
+d'exercer. Aussitôt cette idée interrompt la fatalité de la passion;
+c'est une force nouvelle qui peut, en s'accroissant, faire équilibre à
+ma colère. Que mon intelligence se fixe sur cette idée qui la
+sollicite, qu'elle la rende par là de plus en plus intense, bientôt
+l'idée de la liberté sera devenue une puissance pratique avec laquelle
+les autres puissances devront compter; et si, à tort ou à raison, je
+regarde cette puissance comme absolue en moi, l'idée de l'absolu devra
+produire un certain effet dans la balance. Elle pourra même, comme
+l'épée de Brennus, faire pencher le plateau du côté qui semblait
+d'abord le plus faible, en venant s'y ajouter. L'attention et la
+réflexion (fatales ou non), augmentent la force de cette idée avec sa
+clarté. Dès que je songe à mon pouvoir, l'idée croît; dès que l'idée
+croît, la tendance de la réflexion s'y applique davantage; nouvel
+accroissement de l'idée, suivi d'un nouvel accroissement de réflexion;
+et, en définitive, multiplication de forces par l'addition successive
+de tous ces petits accroissements. Donc la seule conception de ma
+liberté, comme d'une puissance venant de moi et capable de
+contre-balancer ma passion, pourra en effet dans la pratique parvenir
+souvent à la contre-balancer, en vertu même d'un déterminisme
+compliqué dont nous aurons plus tard à étudier théoriquement les lois.
+Brisant la ligne uniforme et fatale de mes pensées et de mes
+sentiments, elle aura rendu possible un acte qui, à ne considérer que
+la force intrinsèque et naturelle des motifs et des mobiles
+antérieurs, n'eût pu aucunement se produire sans ce motif nouveau et
+prépondérant. Le déterminisme _se réfléchit sur soi_ dans cette idée
+et s'y _retourne_ en quelque sorte _contre soi-même_.
+
+En fait, l'idée de notre liberté ne manque jamais de nous apparaître
+au moment où elle peut nous être utile dans la pratique, à moins que
+le paroxysme de la passion n'ait détruit toute _réflexion_. Cette
+idée, toujours présente en nous sous une forme plus ou moins latente,
+redevient manifeste dès que nous sommes en présence de deux actes
+possibles, entre lesquels nous hésitons. Par l'association du
+contraste, la double possibilité éveille nécessairement la notion d'un
+double pouvoir; et comme nous nous rappelons avoir déjà réalisé, dans
+d'autres circonstances, les deux termes de l'alternative présente ou
+ceux d'une alternative analogue, nous sommes portés à nous attribuer
+actuellement et à réaliser ainsi dans une certaine mesure un double
+pouvoir, une liberté de choix. C'est là une tendance irrésistible, que
+le déterministe subit comme les autres hommes. La notion et la
+persuasion de notre liberté sont donc toujours ou presque toujours
+parmi les motifs de notre décision _réfléchie_. Oublier cet élément
+dans ses analyses, comme l'ont fait les psychologues, c'était oublier
+ce qu'il y a de plus original et de plus essentiel dans l'activité
+humaine.
+
+En outre, cette idée peut s'affaiblir ou se fortifier. Il est des cas,
+par exemple, où l'habitude nous fait répéter un acte sans y associer
+par contraste la possibilité de faire autrement. Un homme peut ainsi
+devenir l'esclave d'une mauvaise habitude, comme celle de la colère,
+par l'affaiblissement de son idée de liberté. Mais persuadez à cet
+homme qu'il dépend de lui de s'en corriger; qu'il est pratiquement
+libre de se déterminer à la suivre ou à ne pas la suivre; que, s'il la
+suit, ce n'est pas par une fatalité absolue, comme il le croit, mais
+par un consentement auquel il ne réfléchit pas; qu'il pourra par
+conséquent reprendre l'empire de soi quand il voudra, et qu'il est
+maître de vouloir ou de ne pas vouloir: cette intime conviction de sa
+puissance que vous aurez réveillée chez lui, fût-elle subjective en
+soi, n'en aura pas moins pour effet une réelle puissance. Au
+contraire, persuadez à l'homme vicieux que ses vices sont en tout
+indépendants de lui et que toute puissance sur soi-même est
+chimérique, vous diminuerez réellement en lui cette puissance; par
+cela seul qu'il ne songera pas à résister, qu'il n'aura aucune
+confiance en lui-même et dans sa liberté pratique, il deviendra faible
+en effet et esclave de la passion. Ainsi donc, autant l'homme veut,
+peut, et devient fort, quand il se croit pratiquement libre, puissant
+et capable de persévérance, autant il devient faible dans la pratique
+et même incapable de vouloir, quand il ne croit pas disposer de
+lui-même, quand il se considère comme soumis à quelque influence
+extérieure plus puissante que lui. Un philosophe ancien conseillait,
+pour calmer la colère, de réciter en soi-même l'alphabet grec; le
+meilleur alphabet, c'est de se répéter qu'on est pratiquement libre et
+que, dans l'homme, l'alpha et l'oméga, c'est la liberté pratique de la
+volonté réfléchie ou _à double idée_.
+
+L'effet sur les masses n'est pas moins frappant que sur les individus.
+Persuadez à une armée qu'il dépend d'elle-même de vaincre, qu'elle n'a
+pour cela qu'à vouloir, que vouloir c'est pouvoir,--cette persuasion
+fût-elle toute subjective,--il n'en est pas moins vrai que l'idée même
+de cette puissance tendra, si les circonstances ne sont pas absolument
+défavorables, à la réaliser dans la pratique ou à commencer les mêmes
+effets que la réalité. Au contraire, persuadez à vos soldats que le
+courant de la fatalité entraîne tout, que l'effort est inutile et la
+résistance impossible, que leur défaite est écrite dans le livre des
+destinées; par là vous détruisez toute énergie de l'intelligence, vous
+anéantissez tout empire sur la passion, toute force morale. En
+détruisant l'idée même de liberté, en l'obscurcissant, en l'effaçant
+pour ainsi dire, vous arrivez presque au même résultat que si vous
+aviez anéanti peu à peu la liberté. C'est le sophisme paresseux
+réalisé par les Orientaux.
+
+Voilà des faits que les déterministes ne peuvent nier, et qu'ils
+négligent à tort dans leurs analyses psychologiques. En vertu même de
+leur théorie sur l'empire des idées, on arrive à conclure que,
+pratiquement, il est bon, il est nécessaire de fortifier chez les
+hommes l'idée de la puissance des idées. Encore une fois, faites
+comprendre aux hommes qu'ils ont un grand pouvoir sur leurs passions,
+et vous leur donnerez un certain pouvoir; plus la persuasion sera
+forte, plus l'effet sera grand, plus l'idée de puissance personnelle
+triomphera de l'impersonnelle fatalité.
+
+Sans doute, cette idée ne saurait nous donner une véritable force
+pratique quand il s'agit de triompher d'obstacles matériels: il ne
+suffit pas de se croire capable de soulever un fardeau pour le
+soulever en effet, et la force physique ne se crée pas en nous par la
+persuasion; encore y a-t-il des cas où l'énergie morale semble
+développer et mettre en liberté une véritable énergie _physique_. De
+même, il ne suffit pas de se croire le génie nécessaire à la
+résolution d'un problème pour le résoudre: mais la confiance d'un
+homme dans sa force _intellectuelle_ fait du moins qu'il cherche la
+solution; et combien de fois se vérifie pratiquement cette parole:
+«Cherchez et vous trouverez!» Il n'en est plus ainsi dans le domaine
+de la _volonté_; car il s'agit d'un pouvoir qui, s'il existait,
+opérerait sur lui-même et se prendrait lui-même pour objet. Ce
+pouvoir, nous le considérons comme ne faisant qu'un avec nous; et ici,
+la persuasion que nous possédons une semblable puissance doit être
+beaucoup plus efficace dans la pratique. C'est donc un bien de se
+croire maître de soi; car cette croyance, si elle ne nous donne pas
+une liberté métaphysiquement absolue,--question réservée,--nous donne
+du moins une énergie pratique dont l'indépendance est toujours
+perfectible, sinon parfaite.
+
+Il ne faut pas pour cela se persuader qu'on est libre de tout faire
+par n'importe quels moyens et par une liberté aveugle; autant il est
+bon de croire qu'une certaine liberté est au centre de nous-mêmes,
+autant il est bon de se rappeler que nos moyens sont des _conditions_
+et des _nécessités_ qu'il faut bien connaître. Il ne suffit pas de
+s'attribuer n'importe quel pouvoir, sans autre forme de procès, pour
+acquérir magiquement ce pouvoir. Autre chose est de se croire libre et
+de se croiser les bras,--ce qui n'avance à rien ou presque à
+rien,--autre chose est de vouloir être libre et de faire effort pour
+le devenir. Notre but est précisément de montrer que la liberté n'est
+pas un pouvoir magique ni une chose toute faite, mais une _fin_, une
+idée qui ne se réalise que progressivement et méthodiquement par le
+moyen d'un déterminisme régulier. Nous ne dirons donc pas qu'on soit
+plus libre, sans autre condition, à mesure qu'on croit plus l'être.
+Malgré cela, un certain degré de croyance dans la possibilité de ce
+qu'on veut et dans celle même du vouloir est nécessaire pour vouloir.
+L'ignorant, l'étourdi, l'enfant, le fou, ne s'attribuent que la
+liberté d'indifférence ou de caprice; mais précisément ils tendent à
+la réaliser dans la mesure même où ils la désirent et où ils la
+conçoivent. Il y a donc une certaine harmonie entre la liberté qu'on
+croit avoir et celle qu'on tend pratiquement à acquérir sous
+l'influence de cette idée même. _Plus on se croit libre d'une fausse
+liberté, moins on l'est de la vraie, mais plus on se fait une idée
+vraie de la liberté, plus on réussit à la faire passer dans la
+réalité._ Donc, tout en concevant les nécessités et les conditions, il
+faut placer, sous une forme ou sous une autre, quelque liberté en
+soi-même pour ne pas se réduire à l'absolue impuissance. Les anciens
+disaient: _Audentes Fortuna juvat_; nous ne croyons plus à cette
+Fortune du paganisme; mais ce que les anciens attribuaient à une
+influence extérieure, c'est en réalité notre intelligence qui le fait;
+c'est la foi en une certaine liberté des êtres intelligents qui nous
+donne notre puissance d'initiative intelligente: _Audentes Libertas
+juvat_.
+
+S'il en est ainsi, dirons-nous aux déterministes,--et cela doit être
+selon votre hypothèse même,--vous tendez à parler et à agir comme tous
+les autres hommes dans la pratique. Vous devez, après avoir posé le
+déterminisme en théorie, chercher un moyen pour le concilier avec
+l'idée de la liberté pratique, sinon de la liberté métaphysique, et
+pour fortifier cette idée dans les esprits.
+
+--Soit; il n'en reste pas moins probable que, objectivement, c'est
+l'idée de liberté qui agit, et non la liberté; il est donc possible
+qu'un déterminisme supérieur ait simplement pris la place du
+premier.--Quand ce serait vrai (et nous aurons plus tard à
+l'examiner), la contradiction pratique du déterminisme et de la
+liberté serait du moins notablement diminuée. A bien compter, nous
+avons déjà fait les uns vers les autres trois pas de plus; car nous
+nous sommes accordés à admettre: 1º l'idée de liberté présente en
+nous, comme un _motif_ d'une nature particulière, 2º la tendance à
+réaliser la liberté, comme un _mobile_ inséparable du motif, 3º
+l'_efficacité_ au moins partielle de cette tendance, qui peut de plus
+en plus diminuer, sinon supprimer, notre dépendance même. C'est sur le
+degré précis de cette efficacité que le désaccord demeure possible.
+Les uns croiront l'efficacité assez grande pour être la manifestation
+d'une liberté réelle; les autres n'admettront d'autre effet qu'une
+augmentation de puissance pratique soumise aux lois générales du
+déterminisme. On a dit que toute notre science consistait à dériver
+notre ignorance d'une source plus haute; de même les déterministes
+pourront dire que toute notre liberté consiste à dériver notre
+dépendance d'une source plus haute. Toujours est-il que la hauteur de
+cette source n'est pas d'avance déterminée pour nous, et nous
+concevons le pouvoir de la porter sans cesse plus haut; nous allons
+jusqu'à nous demander si nous ne pourrions pas être la source même.
+Les systèmes opposés aboutissent donc à cette conclusion: d'une part,
+il serait désirable de faire descendre en soi tous les attributs du
+bien, non seulement la science et la félicité, mais encore
+l'indépendance, la dignité, la liberté même; d'autre part, nous
+portons déjà en nous l'idée de la liberté, et cette idée a dans la
+pratique des résultats analogues à ceux de la liberté même. Nous
+entrevoyons la possibilité, par la force même du désir, de réaliser,
+sinon la liberté, du moins son image la plus fidèle. La liberté
+devient ainsi un idéal progressivement réalisable. Dès lors, la
+direction pratique des deux doctrines adverses n'offre plus autant de
+divergence: peut-être même pourrions-nous à la fin leur donner pour
+but commun le bien accompli avec la plus grande indépendance possible,
+qui nous permettrait d'attribuer à nous-mêmes notre bonté, d'expliquer
+notre amour du bien comme Montaigne expliquait son amitié avec la
+Boëtie: «Je l'aime parce que c'est lui, parce que c'est moi.»
+
+ * * * * *
+
+En résumé, quand je me crois libre, empiriquement, j'attribue la force
+prédominante à l'idée même de ma force. Or, cette force prédominante
+n'a rien de chimérique dans une foule de cas. Il est certain, d'abord,
+que les idées sont des forces; puis que, parmi les idées, se trouve
+celle même de la force des idées, qui peut devenir prévalente et
+directrice. Le pouvoir ainsi produit nous montre le déterminisme se
+réfléchissant sur soi et devenant, par cette réflexion, capable de se
+diriger soi-même. Il y a là un important phénomène soumis à des lois
+très complexes, dont les psychologues partisans du libre arbitre,
+comme les adversaires du libre arbitre, ont également négligé
+l'analyse; une grande partie des malentendus si fréquents en cette
+question tient, comme nous le verrons, à l'oubli de ce phénomène et de
+ses lois; l'idée de la force des idées, devenant elle-même force
+entraînante, est comme le foyer et le centre d'un système astronomique
+qui entraîne avec soi les autres motifs et les autres mobiles dans une
+trajectoire résultant de toutes leurs forces combinées avec la sienne.
+Une fois conçue et comprise comme désirable, l'idée de ma puissance
+sur moi pourra se réaliser peu à peu, mais d'une façon régulière, par
+des moyens déterminés. A tout autre motif pratique, je substituerai le
+motif de ma puissance possible, de mon indépendance possible comme
+être raisonnable, de ma «liberté» que je veux essayer de réaliser, et
+ce motif agira comme tous les autres, dont il pourra devenir le
+principe hégémonique.
+
+
+
+
+CHAPITRE DEUXIÈME
+
+ LE DESTIN ABSOLU ET SON IDENTITÉ PRATIQUE AVEC LE HASARD
+ ABSOLU.--PREMIÈRE INFLUENCE DE L'IDÉE DE LIBERTÉ
+
+ Le destin absolu, première idée d'une liberté inconditionnelle.
+ Résultats pratiques de cette idée. Critique du sophisme
+ paresseux.--Le hasard absolu.--Résultats moraux du fatalisme
+ absolu.
+
+
+Après avoir vu, d'une manière très générale, l'influence pratique que
+doit exercer l'idée de liberté, nous devons suivre cette idée dans
+toutes ses applications particulières. La première question qui se
+présente à nous, c'est de savoir quel rôle elle joue dans l'idée même
+du destin admise par les fatalistes absolus.
+
+L'idée du destin devait naître une des premières chez les peuples
+anciens, à la vue de cette nature dont ils subissaient la tyrannie
+sans avoir pu la soumettre elle-même, par la science, aux lois de la
+pensée. Dans leur ignorance des règles particulières qui relient entre
+eux les phénomènes, ils se contentaient de placer à l'origine des
+choses une force unique et universelle. Mais cette force qui est pour
+les autres êtres fatalité, qu'est-elle en soi?--Le maître n'est pour
+l'esclave une puissance fatale que parce qu'il est en lui-même une
+puissance relativement libre. Et l'esclave ne l'ignore pas; si on lui
+demande quelle est à ses yeux la forme la plus parfaite de
+l'existence, il répondra: la liberté. Ainsi, en concevant le suprême
+destin, l'humanité des anciens âges ne faisait que concevoir déjà, par
+une voie indirecte, je ne sais quel idéal de liberté suprême. L'idée
+du destin est l'idée de liberté absolue projetée au-dessus de nous et
+dominant la nécessité inflexible qui, dans le monde, manifeste sa
+puissance sans bornes.
+
+Le jour où l'esclave a compris sa servitude et par là même la liberté
+qui lui manque, il possède déjà, avec cette idée intérieure de la
+liberté, la condition et le premier moyen de sa délivrance, mais il ne
+le voit pas tout d'abord, et son premier mouvement est de courber la
+tête sous le joug, de demeurer inerte sans même essayer une résistance
+qu'il croit inutile. Tel est aussi l'effet que produit d'abord sur la
+volonté humaine la vague conception de l'absolu à laquelle son
+intelligence s'est élevée; devant cet infini, le fini se sent réduit à
+néant et s'abandonne au destin, qui lui semble une volonté d'une
+toute-puissance irrésistible. Dès lors, par une confirmation de
+l'influence pratique que nous avons attribuée aux idées, le destin
+règne en effet sans obstacle et les choses suivent leur cours sans que
+la volonté humaine, immobile et neutre, y change rien. En croyant à la
+fatalité, l'homme l'a réalisée en lui autant qu'elle peut l'être:
+l'idée de son éternel esclavage semble l'avoir rendu à jamais esclave.
+
+Ce n'est là pourtant que le premier moment de l'histoire morale et la
+première attitude de la volonté humaine devant la volonté absolue, où
+elle ne reconnaît pas tout d'abord un mirage de sa propre volonté. Le
+fatalisme primitif, par son excès même, tend à se détruire: il
+renferme une contradiction qu'une réflexion un peu attentive ne tarde
+pas à découvrir.
+
+On sait comment l'esprit subtil des Grecs avait formulé le
+raisonnement des fatalistes, qui est la théorie de la complète
+passivité et l'argument de la paresse: [Grec: logos argos]. On
+pourrait l'exprimer ainsi: «Que tu brises ou non ta chaîne, si ta
+destinée est d'être délivré, tu le seras; si elle est de ne pas être
+délivré, tu ne le seras pas. Il est donc inutile de briser ta
+chaîne.»--On commet encore à chaque instant des sophismes analogues
+dans les discussions relatives au libre arbitre. Nos progrès
+successifs, en cette question, se réduisent presque aux différents
+moyens de franchir le cercle où le sophisme paresseux veut nous
+enfermer, et l'idée même de liberté nous aide à le franchir.
+
+Le premier vice de l'argument est dans une conclusion incomplète.
+«Rien ne sert de fuir,» dit-on au soldat musulman.--Mais aussi rien ne
+sert de rester: que je n'agisse pas ou que j'agisse, ce qui doit
+arriver arrivera toujours. Les prémisses aboutissent donc
+indifféremment à deux conclusions contraires; on ne peut préférer
+l'une à l'autre que pour des raisons étrangères à l'argument lui-même,
+telles que le plaisir ou la douleur, l'attrait du repos ou l'attrait
+de l'action, en un mot la passion du moment. Si on s'en tient avec
+rigueur à l'argument logique, aucune conclusion déterminée n'est
+logiquement possible.
+
+C'est que les prémisses, sous l'apparence de la _nécessité_,
+renferment l'_arbitraire_. Cette détermination absolue des choses par
+le destin, nous qui ne sommes pas le destin nous ne la connaissons pas
+et ne pouvons même la prévoir; nous sommes en dehors d'elle par notre
+pensée comme par notre action. Donc, si les choses sont absolument
+déterminées en elles-mêmes et sans nous, elles sont absolument
+indéterminées pour nous. Que pouvons-nous alors conclure de prémisses
+vides? Tout, ou plutôt rien. S'il y a une conclusion précise, elle se
+tire dans l'absolu, indépendamment de nous et de notre pensée; et nous
+ne la connaîtrons que quand elle sera descendue dans le domaine des
+faits accomplis.
+
+Si la nécessité des fatalistes est ainsi en dehors et au-dessus de
+notre pensée, c'est qu'elle est par hypothèse au-dessus de toutes
+conditions: ce qu'elle produit, elle le produit par elle seule, en
+dépit de tout le reste. Dès lors, cette nécessité absolue devient pour
+nous l'absolue contingence; cette certitude suprême devient suprême
+incertitude. Si je possédais la moindre assurance scientifique
+relativement à une liaison particulière de cause et d'effet, si par
+exemple j'étais sûr que le mouvement de mes jambes me portera
+_toujours_ d'un lieu dans un autre, j'aurais en moi un certain pouvoir
+d'échapper au destin; et j'y échapperais en effet, d'abord par la
+pensée, qui me révélerait au moins un des secrets de ce destin, puis
+par l'action, dont je pourrais prévoir les résultats réguliers et
+infaillibles. Mais, dans l'hypothèse fataliste, toutes les lois de
+l'expérience à moi connues sont renversées; la seule loi qui reste est
+précisément celle dont les résultats me sont inconnus. Quelle
+différence y a-t-il entre cet absolu destin et un hasard qui serait
+également absolu? Dans ce second cas comme dans le premier,
+l'_efficacité_ des _causes_ est supprimée, et le hasard peut empêcher
+l'effet de se produire. Le monde offrirait alors un spectacle si
+incohérent, que je ne devrais même pas compter sur ce que je tiendrais
+dans la main. Tout au plus pourrais-je, animé d'un dernier espoir,
+jeter mes actions comme un enjeu dans ce jeu fantastique du hasard.
+
+Le destin est l'absolue _unité_ d'une puissance suprême qui se
+maintiendrait immuable et impénétrable à travers la multiplicité des
+choses que notre expérience et notre pensée peuvent saisir. Le hasard
+est une _multiplicité_ absolue qui irait changeant et variant sans
+règle et sans condition, qui par cela même échapperait à toutes les
+prévisions de notre pensée. Dans le premier cas, tout dériverait d'une
+liberté absolument une et fixe; dans le second, tout dériverait d'une
+liberté absolument multiple et capricieuse: dans l'une et l'autre
+hypothèse, le principe suprême se réduit pour nous à une chose
+inconnue. Ainsi le vice intérieur du fatalisme absolu le force à se
+changer en son contraire.
+
+Nous venons de le voir, les prémisses du fatalisme absolu ne concluent
+théoriquement à aucune conduite déterminée et particulière; mais elles
+n'en renferment pas moins une conclusion générale d'une grande
+importance pratique: c'est que nous ne pouvons rien, que nous ne
+sommes rien, que tout s'est fait et se fera sans nous. L'idée de
+l'indétermination logique des effets qu'amènera le destin entraîne
+pour nous l'inertie pratique. Un corps inerte et passif est-il en
+repos, tant qu'une raison nouvelle n'intervient pas il continue d'être
+en repos, par la raison qu'il y était déjà; est-il en mouvement, il
+continue son mouvement. Tel serait l'esprit exclusivement dominé par
+la pensée du destin: il flotterait au gré des influences extérieures
+ou intérieures. Au-dessous de ce motif général, l'impuissance à
+changer le destin, ceux des motifs particuliers qui sont compatibles
+avec le premier reprendraient seuls leur empire. Or, il y aurait
+incompatibilité entre le destin absolu et le motif moral, si l'on
+entend par ce dernier un bien qui soit l'oeuvre propre de la volonté
+humaine. Les motifs passionnés et égoïstes profiteraient donc seuls de
+cette abdication morale.
+
+Ce qui rendrait les motifs passionnés plus compatibles que les autres
+avec l'idée du destin, c'est que la passion produit son effet dans le
+moment même; elle prend donc la forme non plus d'un destin à venir et
+inconnu, mais d'un destin présent et connu. Elle nous donne le
+sentiment d'une _possibilité_ et comme d'une _puissance immédiate_ que
+le destin même nous force à mettre en oeuvre. Ce que je fais est
+possible et même nécessaire, puisque je le fais. Le présent aurait
+ainsi toute autorité; l'avenir, en revanche, n'en aurait plus. Les
+idées de prévoyance, de perfectibilité, de progrès futur, n'auraient
+de valeur que si elles s'incorporaient dans la peur ou l'espérance
+présente. L'activité humaine serait réduite à un _minimum_, concentrée
+au point où le destin semble se confondre avec ce que nous faisons, où
+ce que nous faisons semble se confondre avec le destin. L'idée d'une
+puissance exercée sur l'avenir, puissance qui semble constituer dans
+la pratique la liberté vraie et efficace, perdrait toute sa valeur au
+profit d'une sorte de liberté présente très voisine de la passion,
+limite commune du hasard et du destin.
+
+ * * * * *
+
+En résumé, l'étude de cette forme du fatalisme nous donne un premier
+exemple de l'influence pratique qu'exerce l'idée de liberté; et cette
+influence nous fait déjà entrevoir un moyen de conciliation pratique
+entre les doctrines adverses. La même idée qui énerve et abaisse
+pourra peut-être, en se déplaçant, fortifier et relever. C'est, nous
+l'avons vu, sur la notion de liberté que le fataliste même s'appuie;
+seulement il la place dans l'absolu et attribue au principe des choses
+une liberté exclusive de la nôtre, une puissance qui est la négation
+de notre propre puissance. Par là et tant qu'il s'en tient à cette
+conception, nous avons vu qu'il se dépouille effectivement lui-même de
+toute initiative; lorsque ensuite les événements extérieurs lui
+apparaissent comme la manifestation du destin, il leur confère, tant
+qu'il s'en tient à cette nouvelle conception, une puissance absolue
+sur lui-même; enfin, ce qu'il est en train de faire ou de ne pas faire
+dans le moment présent lui apparaît comme la manifestation du destin
+en lui-même et comme le résultat d'une puissance immanente à lui: il
+retrouve alors, dans ce sentiment actuel du rôle qui lui est dévolu,
+le faible reste d'une puissance réduite au présent et qui ne peut que
+ce qu'elle fait ou plutôt ce qu'elle subit. L'idée du fatalisme
+complet est donc la réalisation de la liberté en tout ce qui n'est pas
+nous-mêmes, et la réalisation en nous de la fatalité, ou encore d'une
+sorte de hasard qui nous livre aux circonstances et aux passions
+présentes. Nous nous rapetissons par l'idée exagérée de notre
+petitesse, et nous agrandissons ce qui n'est pas nous. Par l'influence
+d'une simple idée, nous nous mettons nous-mêmes dans un état analogue
+à celui des sujets d'un despote absolu; nous tremblons à la seule
+pensée du monarque invisible qui du fond de son palais gouverne tout.
+Notre seule ressource est de l'oublier, ou de lui dérober furtivement
+nos actions présentes, ou enfin de nous persuader que, si nous faisons
+ces actions, c'est qu'il nous les laisse faire, lui qui a les yeux sur
+tout. Ce n'est pas sans raison que les peuples les plus fatalistes
+dans l'ordre religieux sont généralement les plus esclaves dans
+l'ordre politique.
+
+Cette conception théologique d'un destin absolu, qui finit par se
+concilier avec la doctrine parallèle du hasard absolu, ne saurait
+subsister dans l'état actuel de la science. Pour les philosophes et
+les savants qui admettent qu'une cause première produit tout par un
+enchaînement régulier de causes secondes et d'effets, le gouvernement
+de l'univers peut bien être encore une monarchie, mais c'est déjà une
+monarchie constitutionnelle. Le souverain, s'il y en a un, agit
+suivant des lois régulières et respecte la constitution qu'il a
+lui-même établie. La raison nous fait concevoir le souverain, et
+l'expérience nous met au courant de la constitution. C'est à ce
+système que le fatalisme se réduit tôt ou tard, pour se mettre
+d'accord avec les faits positifs de l'ordre intellectuel ou de l'ordre
+moral. Il devient alors proprement déterminisme. Voyons jusqu'où peut
+aller l'accord _pratique_ entre le déterminisme et l'idée de liberté,
+en commençant par les faits les plus extérieurs et les plus aisément
+conciliables avec les diverses doctrines, pour nous replier peu à peu
+vers les actes les plus intimes de la conscience, principes cachés de
+toute vie morale et sociale.
+
+
+
+
+CHAPITRE TROISIÈME
+
+JUSQU'OÙ PEUT ALLER LA CONCILIATION DU DÉTERMINISME ET DE LA LIBERTÉ
+DANS L'ORDRE PHYSIQUE ET DANS L'ORDRE SOCIAL
+
+ I. Rapports de l'homme avec la nature extérieure.--Conduite de
+ l'_automate spirituel_ devant la nature.
+
+ II. Rapports de l'homme avec la vérité conçue par son
+ intelligence. L'automate spirituel pourrait-il chercher le vrai
+ et délibérer sur le meilleur?
+
+ III. Rapports de l'homme avec ses semblables. Comment les
+ automates spirituels se conduiraient-ils les uns à l'égard des
+ autres?--Valeur des preuves de la liberté qu'on prétend tirer
+ des menaces et des prières, des conseils et des
+ ordres.--Argument du pari.--Arguments tirés de la confiance que
+ nous avons dans la liberté de nos semblables. Analyse des idées
+ de promesse et de contrat.
+
+ IV. L'ordre social dans le déterminisme et dans la doctrine de la
+ liberté. Le contrat social. Valeur des preuves du libre arbitre
+ tirées de l'existence des lois sociales et de leur sanction.
+ Responsabilité et imputabilité légales.
+
+ V. Le droit social dans le déterminisme.
+
+
+I. Les rapports de notre activité pratique avec le monde extérieur ne
+semblent pas altérés par le déterminisme. D'abord, l'idée des objets
+extérieurs et de leurs lois demeure la même. Le déterministe ne
+commettra donc plus en face de la nature et de son cours le sophisme
+paresseux du fatalisme oriental, car il ne croit pas que les
+phénomènes sensibles arrivent _en dépit_ des causes, mais _en raison_
+des causes: c'est la définition même du déterminisme. Le sophisme
+paresseux aboutirait ici à la négation de ce déterminisme; il
+signifierait: «Vous aurez beau accumuler toutes les causes
+déterminantes, l'effet pourra ne pas se produire; supprimez toutes les
+causes, il pourra se produire encore.»
+
+La différence entre la doctrine déterministe et l'opinion commune,
+c'est que celle-ci, en présence du mécanisme fatal des choses, place
+un mécanicien à la fois intelligent et _libre_; tandis que le système
+de la nécessité met en présence deux mécanismes, l'un inintelligent et
+insensible, l'autre intelligent et sensible. Mais toutes les relations
+qui n'impliquent rien de moral demeureront pratiquement les mêmes
+entre les deux termes. La conduite de «l'automate spirituel» devant la
+nature ressemblera à celle de l'«esprit libre»; le premier aura, dans
+sa sensibilité et son intelligence, les mêmes moyens d'information et
+d'action par rapport au monde extérieur. Seulement, chez l'automate
+intelligent, l'intelligence sera efficace par elle-même, tandis que
+chez l'être supposé libre elle sera efficace par autre chose, je veux
+dire par une volonté capable de s'opposer à l'intelligence et de la
+rendre parfois inefficace. De plus, il est essentiel, ici encore, de
+rectifier le déterminisme en y introduisant l'idée de liberté.
+L'automate mû par des idées a précisément parmi ses moteurs l'idée de
+son pouvoir sur soi, l'idée des effets produits par la réflexion de
+l'intelligence, l'idée de l'indépendance qui appartient aux idées
+mêmes par rapport aux impulsions brutales et mécaniques du dehors.
+Pour le déterminisme ainsi rectifié, l'intelligence qui montre le but
+se confond avec la puissance qui y porte, la conscience de la liberté
+avec la conscience de l'efficacité inhérente à l'idée de liberté, la
+délibération intellectuelle avec l'indécision entre plusieurs idées
+dont cette idée supérieure embrasse pour ainsi dire en soi la
+multiplicité; enfin le jugement du meilleur et la prévalence d'une
+idée particulière se confondent avec la détermination.
+
+On objecte qu'un automate ne pourrait _délibérer_:--Ce qui est conçu
+comme indépendant du moi ne peut être l'objet d'une délibération; nous
+ne délibérons pas sur le cours des choses extérieures, ni même sur la
+circulation de notre propre sang, qui ne dépend pas de notre
+liberté.--C'est que nos idées sur la circulation du sang n'ont aucune
+influence directe sur cette circulation; mais les idées que nous
+avons, par exemple, sur la nécessité de fuir le danger, sont parmi les
+causes qui déterminent le mouvement de nos membres; et même, dans
+l'hypothèse déterministe, nos idées et nos inclinations suffisent à
+produire nos mouvements. L'automate intelligent pourra donc aussi
+délibérer, et ce serait lui opposer à tort le sophisme paresseux que
+de lui dire: «Vos idées ne vous servent à rien,» puisqu'au contraire
+les idées sont ses ressorts et ont sur lui une puissance
+déterminante[3]. La délibération est simplement l'instant où les
+motifs et les mobiles contraires, conscients ou inconscients, se
+balancent dans l'esprit. Et parmi ces mobiles, pour compléter
+psychologiquement le déterminisme, il faut placer l'idée de liberté,
+qui prend ici cette forme: l'idée du pouvoir directeur des idées,
+conséquemment du pouvoir efficace de la délibération même.
+
+ [3] «Le déterminisme, dit M. Secrétan, supprime la délibération;
+ il enlève tout motif pour différer l'action et pour se demander:
+ Que dois-je faire?... Convaincu théoriquement que son action sera
+ conforme à la raison la plus forte, l'homme cherchera-t-il quelle
+ est cette raison?... Certain qu'il ne peut penser que ce qu'il
+ pense, il ne demanderait plus ce qu'il doit penser. Il obéirait à
+ la première impulsion venue, sans la discuter.» (_Revue
+ philosophique_, février 1882, p. 31.)--Cet argument revient à
+ dire: Si nous sommes convaincus que l'action résultera de ses
+ causes,--qui sont les raisons et motifs,--ne jugerons-nous pas
+ superflu de modifier les causes pour modifier les effets? Les
+ poids entraîneront nécessairement le plateau; donc il ne sert à
+ rien d'introduire des poids, c'est-à-dire des idées, dans la
+ balance intérieure. La délibération exerce une influence
+ nécessaire sur la détermination; donc il faut obéir à la première
+ impulsion venue, comme si la délibération n'avait aucune
+ influence; en un mot, la délibération est _utile_, donc elle est
+ _inutile_.
+
+Le caprice, qui se réduit d'ordinaire au désir de mettre à l'essai son
+pouvoir sur soi, apparaîtra dans la conduite de l'automate tout comme
+dans celle de l'être libre, à la condition que la même idée traverse
+leur intelligence. Ils seront, en présence d'un péril peu grand,
+également capables de s'adresser cette question: «Si je restais?...
+Voyons si j'en aurais le pouvoir.» C'est une des formes que peut
+prendre l'influence exercée par l'idée de liberté. Somme toute, ils ne
+seraient pas plus paralysés l'un que l'autre, et les résultats
+seraient analogues; sauf l'accident imprévu par lequel la volonté
+indifférente choisirait précisément le contraire de toutes ses
+préférences intellectuelles et de tous ses sentiments. Hasard
+incompréhensible, et à coup sûr exceptionnel.
+
+
+II.--Nos rapports avec la vérité scientifique subsistent également
+dans le déterminisme. Un des arguments essentiels des plus récents
+partisans du libre arbitre, c'est que le déterminisme supprime toute
+recherche possible de la vérité. «Dans le système déterministe,
+dit-on, où chacun a toujours nécessairement la seule opinion qu'il
+puisse avoir, on ne trouve pas de motif qui puisse l'engager à la
+mettre en question;» au contraire, «dans le système du libre arbitre,
+où chacun est responsable de ses jugements, le motif de les contrôler
+sans cesse est manifeste: c'est un motif de conscience[4].» En
+raisonnant de cette manière, on pourrait dire: Tout malade ayant
+nécessairement le seul état de santé qu'il puisse avoir, on ne trouve
+pas de motif pour l'engager à soigner sa santé.--Les indéterministes
+oublient qu'on peut triompher d'une nécessité en lui opposant une
+autre nécessité, par exemple d'une fièvre qui a été produite
+nécessairement par ses causes, en lui opposant des remèdes qui la
+guériront nécessairement, comme le sulfate de quinine. Le motif de
+contrôler nos opinions est aussi manifeste dans l'hypothèse du
+déterminisme que dans toutes les autres: ce motif, c'est l'expérience
+de nos erreurs et de leurs suites. Les indéterministes raisonnent
+encore ici comme on croit que raisonnent les soldats de Mahomet, qui
+jugent inutile de fuir parce que, si leur mort est fatale, ils
+mourront quoi qu'ils fassent. Cette prétendue application du
+déterminisme en est au contraire la négation, puisqu'elle consiste à
+croire non que les effets sont déterminés par leurs causes, mais
+qu'ils sont déterminés indépendamment de leurs causes[5].
+
+ [4] M. Secrétan, _ibid._, p. 38.
+
+ [5] Même paralogisme chez M. Renouvier et chez M. Delboeuf. «Dans
+ le fond de leur coeur, dit ce dernier, et en dépit de leur
+ système, nul d'entre les savants ne réduit la science à ce rôle
+ _contemplatif_; aucun n'accepte d'être en tout un instrument
+ entre les mains de l'impérieuse _fatalité_; tous ils ont la
+ prétention d'entrer en lutte avec la nature, de la soumettre, de
+ la plier à leurs desseins.»--Oui, sans doute, répondrons-nous, de
+ la soumettre par la pensée et par la force même que les idées
+ exercent. «S'ils tiennent tous à lui arracher le secret de la
+ puissance, c'est pour la dompter avec ses propres armes;» donc,
+ par les lois de la pensée et en se servant du déterminisme même
+ pour obtenir un effet déterminé par des moyens déterminés en vue
+ d'un but déterminé. «Mais n'insistons pas davantage, continue M.
+ Delboeuf, sur l'inconséquence que commet le déterministe quand il
+ reconnaît à la science une valeur pratique.» (_Rev. ph._, p.
+ 609.) Cette inconséquence est purement imaginaire; croire au
+ déterminisme, c'est précisément croire à la valeur pratique, à
+ l'efficacité de la science et des idées, en nous comme hors de
+ nous. Les partisans du libre arbitre, au contraire, interposent
+ entre la science et l'action un pouvoir mystérieux et ambigu, qui
+ seul rend la science pratique, s'il lui plaît. C'est pour eux que
+ la science est purement contemplative, et non pratique par
+ elle-même.
+
+III.--Considérons maintenant les mêmes personnages dans leurs rapports
+avec d'autres êtres comme eux. Le déterminisme, dit-on, rend inutile
+toute règle de conduite. Mais cette objection, qui n'est pas même
+valable contre le déterminisme ordinaire, l'est encore moins contre le
+déterminisme rectifié par l'idée de liberté. La pensée que mes actes
+seront déterminés par mes motifs et mes mobiles, y compris le motif et
+le mobile de la liberté même, ne paralyse pas plus l'activité que la
+pensée des lois de la mécanique ne paralyse le constructeur de
+machines; croire que les effets résulteront des causes ne saurait
+détourner de poser les causes pour obtenir les effets; tout au
+contraire.
+
+On a mille fois répété, depuis Aristote, que les menaces et les
+prières, les conseils et les ordres n'auraient plus de sens dans
+l'hypothèse déterministe. On n'adresse pas de prières, dit-on, au
+fleuve qui coule fatalement vers la mer; on n'adresserait pas non plus
+de prières à l'automate de Vaucanson.--Assurément; car le fleuve n'a
+ni oreilles ni intelligence, pas plus que l'automate de Vaucanson. La
+seule prière que l'ingénieur adresse à un fleuve pour l'empêcher de
+déborder, c'est une digue solide; mais, si les eaux des fleuves
+entendaient et comprenaient ce qu'on leur dit, il suffirait de leur
+parler avec l'éloquence d'Orphée. Il est évident que nos paroles ne
+convaincraient pas un fleuve sourd, mais elles ne convaincraient pas
+davantage un homme sourd. Les déterministes connaissent, mieux encore
+que les autres, la loi qui veut qu'on proportionne les moyens à la
+fin, qu'on emploie pour produire un effet les causes appropriées et
+déterminantes: on convainc une intelligence avec des raisons, et on
+persuade une sensibilité avec des sentiments. Si on suppose dans
+l'être, outre ces deux facultés, une liberté d'indifférence capable de
+se déterminer d'une manière imprévue, on ne sera jamais complètement
+sûr de réussir; si au contraire cette liberté n'existe pas, on en sera
+sûr: voilà toute la différence, qui est ici à l'avantage du
+déterminisme. De plus, rétablissez dans le déterminisme même l'idée de
+liberté et son influence pratique, il est clair que le déterminisme
+ainsi complété n'exclura nullement les conseils et les ordres; en
+effet, le conseil et l'ordre supposent que l'idée de votre pouvoir sur
+vous-même est capable elle-même d'exercer un pouvoir et de tourner ce
+pouvoir au profit de ce qu'on vous demande. Les deux systèmes, ici
+encore, coïncident donc pratiquement[6].
+
+ [6] Les paralogismes précédents se retrouvent dans M. Naville:
+ «Les conseils d'hygiène et de régime supposent; aussi bien que
+ les directions de la plus haute morale, l'existence d'une volonté
+ raisonnable et libre à laquelle on s'adresse. On repare des
+ machines lorsqu'elles ont quelque défaut; on ne leur donne pas de
+ conseils.» (_Rev. phil._, 1879.)--On ne donne pas de conseils à
+ une machine, encore une fois, parce qu'elle n'a ni oreilles ni
+ intelligence; on en donne aux hommes sur leur santé et leur
+ régime, parce qu'ils sont intelligents; mais il est inutile pour
+ cela qu'ils soient libres, et même, si on donne des conseils,
+ c'est-à-dire au fond des raisons et, quand la chose est possible,
+ des démonstrations, c'est que l'on compte sur l'efficacité des
+ idées scientifiques et des motifs d'intérêt personnel. C'est
+ précisément à une liberté arbitraire qu'il serait inutile de
+ donner des conseils. M. Naville oublie dans son objection que les
+ moyens doivent être en rapport avec les fins: l'_argumentum
+ baculinum_ est un bon moyen pour les animaux; l'_argumentum
+ logicum_ est un bon moyen pour l'homme.
+
+On a voulu tirer un argument des paris. Aucun déterministe, dit-on, ne
+parierait mille francs que je ne lèverai pas le bras d'ici à un quart
+d'heure; je suis donc libre de lever le bras.--Sophisme paresseux.
+Personne ne pariera en effet, parce que les mille francs, ou
+simplement le désir de la contradiction, peuvent devenir une raison de
+lever le bras. Le déterministe ne saurait parier que son pari n'agira
+pas sur vous, puisqu'il croit au contraire à l'influence déterminante
+du motif le plus fort.--Alors, dites-vous, on pourra parier à coup sûr
+que l'automate sera déterminé à lever le bras par le désir de gagner
+le pari.--Non; car on ne connaît pas tous les motifs, et on n'en peut
+calculer la force. Le pari serait chanceux dans le cas de la nécessité
+comme dans celui delà liberté. En outre, ici encore, l'idée du pouvoir
+sur soi intervient dans le déterminisme même. Je sais que je puis
+résister à votre désir pour le seul plaisir d'y résister, que je puis
+agir avec une sorte d'arbitraire pour le seul plaisir de montrer mon
+arbitraire ou, si l'on veut, ma liberté. Vous ne pouvez, en pariant,
+savoir quel sera parmi toutes les idées l'effet de cette idée
+perturbatrice; vous ne pouvez calculer l'action de l'idée de liberté.
+Il subsiste donc un élément d'incertitude qui rend les paris
+possibles. Les automates pourraient faire entre eux des paris comme
+les hommes libres; ce serait l'équivalent de ceux que l'on fait aux
+jeux de hasard. Ces derniers ne supposent aucune liberté, ni dans les
+dés du joueur, ni dans sa main, ni même dans la force qui meut sa
+main; car une machine qui lancerait les dés en l'air remplirait le
+même office et pourrait devenir aussi un objet de pari. Un résultat a
+beau être nécessaire, il laisse place aux conjectures quand nous ne
+connaissons pas toutes les données du problème; il y a alors
+indétermination, sinon dans les choses, du moins dans notre pensée. En
+revanche, quand nous opérons par la statistique, sur des masses, non
+sur des individus, le calcul redevient exact et la prévision presque
+certaine.
+
+Pourrons-nous repousser également les preuves du libre arbitre
+fondées, non plus sur la nécessité mathématique, mais sur la confiance
+même que nous avons dans la liberté apparente ou réelle de nos
+semblables, je veux parler de l'argument fondé sur les promesses et
+les contrats? Des intelligences déterminées par leurs idées
+pourraient-elles se lier entre elles par des promesses relatives à
+l'avenir?--L'automate spirituel ne peut, dira-t-on, signer qu'un
+engagement ainsi conçu: «Mon idée dominante et mon désir dominant sont
+aujourd'hui d'accomplir dans un an tel ou tel acte; et je
+l'accomplirai effectivement, _à moins que_ dans un an je ne sois
+dominé par une idée et un désir contraires.» Voudrait-on signer un
+pareil engagement?
+
+--Nous le signerions tout aussi volontiers, répondront les
+déterministes, qu'un contrat qui serait l'oeuvre d'une liberté
+indifférente et même d'un libre arbitre. Car la liberté, à son tour,
+devrait introduire dans son traité une clause non moins inquiétante:
+«En vertu de ma liberté d'indifférence ou de mon libre arbitre, je
+veux aujourd'hui faire telle ou telle chose dans un an; et je
+l'exécuterai en effet, _à moins que_, en vertu de la même liberté
+d'indifférence ou du même libre arbitre, je ne veuille en ce temps-là
+le contraire.» Voilà une part laissée au hasard qui vaut bien la part
+laissée au destin. Dans la détermination future de l'automate se
+trouve une _inconnue_, qui pour nous est indéterminée; et dans la
+détermination future d'une liberté indifférente ou du libre arbitre se
+trouve une inconnue, qui est indéterminée non seulement pour nous,
+mais en elle-même.
+
+Tant qu'on s'en tient à une liberté vraiment indifférente, il ne
+semble pas possible de répondre à cette réplique des déterministes. On
+n'y pourrait répondre qu'en montrant dans la liberté mieux entendue
+une puissance capable de lier l'avenir au présent, de déterminer
+l'acte à venir par l'acte présent. C'est ce lien, en effet, que tout
+contrat suppose; plus il est invincible, c'est-à-dire plus le présent
+est déterminant par rapport à l'avenir, et plus le contrat est sûr. La
+question ainsi modifiée, les déterministes ne pourront-ils trouver,
+dans un contrat solennel, quelque chose qui lie l'avenir au présent;
+et ce lien sera-t-il certain, ou seulement probable?
+
+--Le lien capable d'enchaîner l'avenir, pourront-ils dire, c'est le
+contrat lui-même, avec ses motifs, avec ses clauses, avec les
+sanctions extérieures et intérieures qui en suivent l'accomplissement
+ou la violation; retomberons-nous dans le sophisme paresseux en
+déclarant inutiles ce contrat et ces conditions, qui ne peuvent pas ne
+pas jouer un grand rôle dans la production de l'acte à venir?
+
+--Non sans doute, dira le partisan de la liberté; mais est-il bien
+vrai que le contrat fait en ce moment soit la cause réelle de sa
+réalisation future? N'est-il pas plutôt, comme cette réalisation,
+l'effet et le signe de notre volonté libre elle-même?
+
+--Dans l'hypothèse déterministe, le contrat n'est aussi qu'un effet et
+un signe, mais c'est l'effet et le signe de sa prédominance en moi.
+
+--Reste à savoir si cette prédominance sera durable? Le savez-vous?
+
+--Je le _crois_. Et vous, savez-vous de science certaine si vous
+voudrez encore dans un an et toute votre vie ce que vous voulez
+aujourd'hui? Vous le _croyez_ d'une croyance plus ou moins voisine de
+la certitude, parfois même équivalente à la certitude dans la
+pratique, voilà tout. Que de serments éternels qui n'ont duré que
+quelques années! Et pourtant ils étaient sincères. Que de voeux
+prononcés pour toute la vie et qui n'ont pu tenir jusqu'à la fin!
+Prenez garde de tomber dans l'idée mystique et trop souvent chimérique
+des théologiens, qui demandent au religieux l'abdication libre de sa
+liberté pour toute sa vie, et à l'épouse conduite devant l'autel un
+serment d'esclavage jusqu'à sa mort. Nos lois ne sont déjà que trop
+empreintes de cette fausse conception qui, au lieu de demander la
+durée d'un lien à celle des idées et des affections, la demande à la
+prétendue puissance d'une liberté qui s'enchaîne. Voyez d'ailleurs
+combien ces lois ont peu de confiance dans l'«immuable liberté,»
+puisqu'elles l'environnent d'entraves et de menaces sociales, pour
+être plus sûres, en l'enchaînant elles-mêmes, de son immutabilité. La
+vraie théorie moderne des contrats est celle qui les juge tous
+résiliables sous certaines conditions déterminées; et cette théorie
+est vraie, parce qu'elle traite les hommes comme des hommes, non comme
+des saints, pour lesquels précisément les lois seraient inutiles.
+Votre théorie de la liberté, au contraire, nous a valu toutes les
+servitudes sociales et religieuses. On est allé jusqu'à engager non
+seulement sa liberté, mais celle de ses enfants et des enfants de ses
+enfants, au service d'une dynastie. Pour nous, nous demandons la
+stabilité des contrats et des institutions à la nature même des choses
+et à la force des idées vraies, non aux résolutions toujours
+révocables du libre arbitre. Persuadez-moi en m'éclairant et en me
+donnant des idées justes, ce sera le meilleur moyen de m'enchaîner
+pour l'avenir. La science est immuable comme son objet, le vrai et le
+bien; c'est sur elle que nous fondons l'éternité de nos promesses et
+de nos engagements. Chercher un point d'appui ailleurs que dans les
+choses éternelles et dans la pensée qui les conçoit, c'est mettre sa
+confiance dans ce qui ne la mérite pas.
+
+--Vous semblez confondre deux choses: le sujet qui pense et l'objet
+pensé. Rien ne m'assure que la constance qui est dans la vérité se
+trouvera aussi dans votre pensée: car celle-ci est livrée à toutes les
+nécessités, conséquemment à tous les hasards des influences
+extérieures ou intérieures; elle ne sait pas si elle restera toujours
+la même à travers le temps et l'espace; au contraire, ma volonté, si
+elle est libre, peut le savoir. Quand je m'engage envers vous par une
+promesse, je m'engage aussi envers moi-même, et je me promets à moi
+comme à vous de rester le même pendant tout l'intervalle de temps qui
+séparera la promesse faite de la promesse accomplie. Ce temps, ma
+volonté le domine; elle le tient sous sa puissance, avec toute la
+série des phénomènes qui peuvent y trouver place. Quels que soient les
+événements qui suivront ma promesse, quelque nombreux et divers qu'ils
+soient, cette série intermédiaire d'antécédents ou de conséquents ne
+comptera pour rien; ma promesse sera l'antécédent immédiat et unique
+de sa réalisation: la même volonté qui l'a faite, l'exécutera. La
+liberté, idéale ou réelle, est donc la puissance de vouloir une même
+chose à des intervalles plus ou moins éloignés. Dès l'instant présent
+elle se fixe à elle-même une limite ou un but dans le temps encore à
+venir; puis, demeurant identique pendant tout l'intervalle, elle
+manifeste cette identité à chacun des points intermédiaires, en
+résistant à toutes les causes qui tendraient à la faire dévier, en
+demeurant indifférente à tout ce qui n'est pas l'action promise. Par
+l'élan qu'elle s'est ainsi imprimé et dont elle mesure intérieurement
+l'énergie, elle sait qu'elle atteindra le but sans que rien l'en
+détourne. Si vous rejetez avec raison la liberté d'indifférence, vous
+sera-t-il aussi facile de méconnaître cette liberté vraie qui se
+ferait à elle-même sa nécessité et qui, après s'être donné un ordre, y
+obéirait partout, toujours? «Ne va pas au sénat,» dit Vespasien à
+Helvidius Priscus; et ce dernier répond: «Tant que je serai sénateur,
+_il faut_ que je me rende aux délibérations.--Vas-y, mais n'y dis
+mot.--Ne me demande pas mon avis, et je me tairai.--Il faut que je te
+le demande.--Et moi, _il faut_ que je te dise ce qui paraît
+juste.--Mais si tu parles, je te ferai périr.--Quand donc t'ai-je dit
+que je fusse immortel[7]?» _Il le faut_, dit Helvidius; mais il
+devrait dire: _il le faut, parce que je le veux librement_.
+
+ [7] Arrien, _Dissertations_, II, 19.
+
+--Ou plutôt _parce que je le comprends_, répliqueront les
+déterministes. Nous ne nions pas, en effet, comme vous nous en
+accusez, la distinction du sujet et de l'objet, de l'intelligence
+humaine et de l'immuable vérité; mais nous croyons que la vérité et la
+justice peuvent susciter dans la pensée qui les conçoit une puissance
+analogue à elles-mêmes et dont la durée, proportionnée à leur
+évidence, subsiste malgré tous les obstacles extérieurs. Notre
+automate est un théorème vivant, et ce théorème est une idée vivante;
+n'assimilez pas le mécanisme ou dynamisme de la nature, si complexe
+dans ses causes et plus encore dans ses effets, aux ouvrages grossiers
+et fragiles de l'art humain. Si nos microscopes étaient aussi
+puissants à pénétrer les délicatesses du cerveau humain que nos
+télescopes à sonder les profondeurs du ciel, qui sait si nous ne
+découvririons pas entre les mouvements astronomiques et les mouvements
+de la pensée une merveilleuse analogie? Peut-être notre cerveau est-il
+un firmament. Les étoiles qui sont au-dessus de nos têtes nous
+envoient, des extrémités du ciel, une traînée lumineuse qui nous
+révèle leur présence; depuis combien de temps ce rayon tremblant, qui
+semble toujours prêt à s'éteindre, est-il en marche à travers
+l'infini? Les siècles passent, et le foyer même dont il est parti peut
+s'obscurcir; lui, il continue de vibrer avec une vitesse dont nul
+obstacle ne peut arrêter l'élan. Et vous voudriez que les plus
+lumineuses de nos idées, celle de la justice, celle de la vérité,
+fussent impuissantes à persévérer dans une tête humaine pendant la vie
+entière? De même que le rayon de l'étoile semble s'être promis de
+traverser l'immensité et en effet la traverse, ainsi le sage se promet
+à lui-même de traverser en droite ligne, dans son élan vers le bien,
+l'espace entier de la vie et, s'il le fallait, l'éternité. Aurez-vous
+moins de confiance dans cet invisible élan de la pensée que dans le
+mouvement de la lumière visible? Les grandes idées sont des centres
+immuables d'attraction autour desquels gravitent toutes nos autres
+pensées et tous nos actes. La seule différence entre les divers
+individus est que, chez les uns, c'est encore un chaos où la lumière
+est diffuse, où les mouvements semblent déréglés; chez d'autres,
+malgré des perturbations passagères, c'est un petit monde où règnent
+déjà, comme dans le grand, un ordre et une harmonie qui eussent charmé
+Pythagore. Cette harmonie durable, dont l'homme juste a le sentiment
+et le spectacle intérieur, ira se communiquant d'une intelligence à
+une autre, comme d'une sphère plus éclairée à une région plus obscure,
+jusqu'à ce que tout resplendisse enfin des mêmes clartés.
+
+--Je veux bien que ma tête soit un firmament, pourvu que vous
+reconnaissiez le libre esprit qui anime et agite la masse de ces
+mondes, et qui y réalise les prodiges d'une mécanique plus céleste que
+celle même du ciel. Mais, si vous refusez de reconnaître ce foyer
+inépuisable de la volonté consciente et toujours sûre d'elle-même,
+vous finissez par placer en dehors de nous, quoi que vous puissiez
+dire, la dernière garantie des contrats ou des promesses; et quelque
+probabilité que vous laissiez à ces contrats, vous ne leur laisserez
+pas une certitude absolue. Dans l'hypothèse de la liberté, il est
+vrai, nous ne sommes pas certains que le contractant accomplira
+effectivement le contrat: mais, s'il ne l'accomplit point, nous ne
+dirons pas comme vous qu'il n'a pas _pu_, nous dirons qu'il n'a pas
+_voulu_. D'après vous, le moyen indispensable peut manquer à l'agent;
+selon nous, ce moyen ne manque jamais parce qu'il ne fait qu'un avec
+l'agent lui-même. Supposez toutes les autres conditions changées, il
+y en a une qui, selon nous, ne peut l'être; et cette condition
+suffisante par elle seule, c'est la puissance de vouloir encore ce
+qu'on a une fois voulu et promis.
+
+--Eussiez-vous raison dans la théorie, il ne s'agit maintenant que de
+la pratique. Or, à ce point de vue, nous finissons par admettre tous
+les deux un moment où la série des faits à venir devient douteuse.
+Pour vous, la libre puissance de vouloir se bifurque bientôt, et vous
+n'êtes plus certains de la voie que prendra la volonté; vous avez
+seulement des probabilités considérables. Mais ces probabilités
+subsistent également dans notre déterminisme, et c'est d'après elles
+que se guide la pratique, non d'après la nature absolue de la volonté.
+Qu'on place le point d'interrogation devant le _pouvoir_ ou devant le
+_vouloir_, les autres éléments de la question demeurent pratiquement
+analogues. Il faut toujours faire un acte de confiance en soi ou en
+autrui; vous avez confiance dans la volonté, et moi dans
+l'intelligence; pour vous comme pour moi, cette confiance vient en
+définitive de ce que nous avons le sentiment d'une puissance acquise,
+d'une habitude contractée, d'un développement accompli et comme d'une
+vitesse durable.--
+
+ * * * * *
+
+En dernière analyse, les deux doctrines adverses constatent également
+dans l'homme une puissance consciente de soi, mais l'expriment de deux
+façons opposées. D'après les partisans de la liberté, puissance
+exempte de contrainte, nous aurions directement conscience de ce que
+nous _pouvons_, par exemple tenir une promesse; d'après les partisans
+de la nécessité ou de la contrainte subie, nous aurions plutôt
+conscience de ce que _nous ne pouvons pas faire_, par exemple manquer
+à cette promesse. Il est certain que nous pouvons parfaitement avoir
+conscience ou connaissance de notre caractère et des incompatibilités
+qui s'y rapportent: je sais, par exemple, que je ne suis pas capable
+d'un meurtre, d'un vol de grand chemin, etc. Je puis savoir de même
+qu'un parjure est incompatible avec ma constitution mentale, mon
+éducation, mon milieu social, etc. Malgré la différence de forme entre
+les doctrines sur le fondement des promesses ou des contrats, nous
+agissons toujours sous l'idée plus ou moins franchement reconnue d'un
+pouvoir que nous nous attribuons par rapport à l'espace et au temps,
+d'une indépendance dont nous dotons notre nature intérieure et notre
+caractère en face de l'extérieur. Cette indépendance, d'ailleurs, peut
+tenir à une dépendance par rapport à des inclinations supérieures.
+Les uns appellent cette sorte de délivrance une heureuse nécessité par
+laquelle triomphe l'idée, les autres y voient la liberté; et ces deux
+choses, dans la pratique, finissent par nous inspirer une confiance
+analogue, sinon identique; car la confiance suppose une liberté
+déterminée comme une nature déterminée: en un mot, elle suppose un
+_caractère_. Aussi ne pouvons-nous avoir confiance dans un _inconnu_,
+fût-il doué de libre arbitre. Si de plus, dans le déterminisme même,
+on introduit l'idée de liberté et son action pratique, il en
+résultera, pour le déterministe, la possibilité de contracter sous
+l'idée même de sa liberté et de son indépendance. Les deux doctrines
+coïncideront donc pratiquement.
+
+
+IV. Si les hommes, dans l'hypothèse de la nécessité, sont capables
+d'engagements, de promesses, de contrats et d'une confiance mutuelle
+toujours limitée par quelque défiance, il en résulte qu'ils peuvent
+vivre en société et sous des lois civiles ou politiques plus ou moins
+régulières. Les mobiles sensibles ou intellectuels produiraient le
+même effet sur les automates humains que les forces attractives ou
+centripètes sur les éléments matériels, et les systèmes sociaux
+seraient l'équivalent des systèmes cosmiques. L'instinct même de la
+conservation concourrait avec les penchants sympathiques pour
+rapprocher les hommes: des mécanismes intelligents et sensibles, outre
+que les lois mêmes de la vie et de l'hérédité les fondent en un
+organisme social, auraient bientôt compris la nécessité de s'unir
+contre les périls qui les menacent. De là la société civile, qui peut
+être considérée comme une vaste société d'assurance contre les risques
+qu'un homme court de la part de ses semblables. Ces risques sont
+l'objet d'un contrat d'assurance tacite ou explicite, par lequel les
+hommes s'engagent à unir leurs forces contre le péril commun.
+L'utilité et l'efficacité de ce contrat était facile à reconnaître,
+même pour les hommes les plus sauvages, tandis que l'utilité de
+l'assurance contre les risques venant de la nature se fonde sur de
+longs calculs mathématiques et statistiques. L'_idée_ de contrat,
+l'_idée_ de société librement acceptée, l'_idée_ de liberté sociale
+n'est donc nullement interdite au déterminisme même, et peut y jouer
+le rôle d'idée directrice.
+
+C'est par un nouvel abus du sophisme paresseux qu'on a voulu voir dans
+l'existence des lois sociales une preuve suffisante du libre
+arbitre.--«On ne fait pas de lois, dit Aristote, pour les animaux ou
+pour les automates soumis à la nécessité[8].»--En effet, les lois
+resteraient sans action sur des êtres sans intelligence; mais pour les
+êtres intelligents elles sont des causes et des moyens de
+détermination, dont la puissance est plus infaillible encore sans le
+libre arbitre qu'avec la résistance possible du libre arbitre.--Les
+_lois_ servent à formuler, dans les sociétés modernes, soit les
+nécessités de l'organisme social, soit les conditions du contrat
+d'assurance mutuelle; les impôts sont la prime d'assurance fournie par
+chacun pour contribuer à l'exécution du contrat; et cette exécution
+par voie de contrainte est ce qu'on nomme la _sanction_.
+
+ [8] Voir ces objections reproduites par Jouffroy, _Cours de droit
+ naturel_, t. Ier, et même par des contemporains, comme MM.
+ Secrétan, Delboeuf et Naville, etc.
+
+Les sanctions légales ont aussi été considérées comme des preuves du
+libre arbitre. C'est que, dans l'analyse de la pénalité, on mêle
+d'ordinaire aux idées sociales des idées morales et religieuses qui
+présupposent la chose en question, à savoir la liberté même. En
+jugeant les actes contraires à l'ordre social, on a trop souvent la
+prétention d'apprécier plus ou moins exactement la part de la liberté
+individuelle, et on croit que la volonté librement mauvaise de
+l'accusé est la seule justification possible de la pénalité.--Mais si,
+dans l'hypothèse déterministe, les relations naturelles des choses
+rendent nécessaire l'emploi de la force contre des individus
+nécessairement malfaisants, si elles nous obligent à défendre
+l'intérêt de tous contre les violences de quelques-uns, est-ce l'homme
+qu'il faut accuser? n'est-ce pas plutôt la cause, quelle qu'elle soit,
+d'où dérive le mal dans l'univers? Sans se hasarder dans des
+considérations métaphysiques, les déterministes peuvent justifier la
+peine au point de vue humain; et cette justification purement sociale
+n'a pas besoin de remonter jusqu'à l'absolu des choses, car elle
+résulte des rapports sociaux tels qu'ils existent en fait.
+
+On fondait autrefois la pénalité sur le principe tout métaphysique
+d'expiation, dont les deux termes, le libre arbitre et le bien en soi,
+sont pour ainsi dire deux absolus. Qu'en résultait-il?--Si d'une part
+notre libre arbitre est assez absolu pour faire le mal avec le plein
+pouvoir de faire le bien, et si d'autre part le bien en soi commande
+absolument à la volonté, on en pouvait conclure la nécessité d'une
+expiation pour rétablir entre la mauvaise volonté et le bien un ordre
+de dépendance rationnel. De là les expiations divines de l'autre vie;
+on allait jusqu'à les concevoir éternelles au cas où la mauvaise
+volonté serait éternelle elle-même, bien plus, au cas où elle serait
+passagère. L'introduction de ces idées théologiques dans les lois
+sociales ne pouvait produire que les plus fâcheux résultats. Les juges
+humains, parlant au nom de Dieu, croyaient devoir pénétrer et dans
+l'absolu de la volonté individuelle, pour en mesurer la malignité, et
+dans l'absolu de la volonté divine, pour en appliquer les justes
+décrets; en outre l'expiation, et par suite la pénalité, devant être
+proportionnelle au crime, on était conduit à inventer des variétés de
+peines et des raffinements de supplices. C'est ce qui ne peut manquer
+d'arriver dès qu'on prétend se substituer à la justice absolue de Dieu
+et à la liberté absolue de l'homme. Nous comprenons aujourd'hui que,
+si ces deux absolus existent, ils nous sont du moins inaccessibles.
+Nous ne devrions donc plus prétendre, dans nos lois pénales, appliquer
+le principe d'expiation; car, si nous n'avions d'autre principe à
+invoquer que l'immoralité absolue de la mauvaise volonté et la justice
+absolue de la peine, nous serions entièrement désarmés envers les
+coupables[9].
+
+ [9] Platon prête à Protagoras ces paroles fort raisonnables:
+ «Personne ne châtie ceux qui se sont rendus coupables d'injustice
+ par la seule raison qu'ils ont commis une injustice, à moins
+ qu'on ne punisse d'une manière brutale et déraisonnable. Mais
+ lorsqu'on fait usage de sa raison dans les peines qu'on inflige,
+ on ne châtie pas à cause de la faute passée, car on ne saurait
+ empêcher que ce qui est fait ne soit fait; mais à cause de la
+ faute à venir, afin que le coupable n'y retombe plus et que son
+ châtiment retienne ceux qui en seront témoins.»
+
+Les vraies raisons de la pénalité sociale sont des raisons: 1º de
+psychologie et de logique; 2º de sociologie positive, de défense et de
+conservation sociale; or ces raisons sont admises par les partisans
+comme par les adversaires du déterminisme. Ainsi Platon n'était
+nullement en contradiction avec lui-même, lorsqu'il admettait à la
+fois la négation du libre arbitre et le sévère maintien des peines
+sociales. Dans cette hypothèse les actes d'injustice, considérés en
+eux-mêmes, changent sans doute d'aspect; mais leurs rapports
+extrinsèques ne changent pas. Supposez deux hommes qui voient les
+mêmes objets dans le même ordre relatif; seulement l'un voit tout
+d'une certaine couleur, l'autre d'une couleur différente: les rapports
+demeurant les mêmes, ces deux hommes s'entendront parfaitement dans la
+pratique. Platon et Aristote châtient également l'injustice: Platon
+éprouve de la pitié et une sorte d'horreur esthétique, comme à la vue
+d'un monstre ou d'un fou; Aristote éprouve de l'indignation contre
+l'individu, et une horreur à proprement parler morale; malgré cela,
+ils agissent de même et sont aussi logiques l'un que l'autre. En
+effet, les animaux ne sont pas libres, et cependant l'homme les
+châtie; si même ils sont dangereux et incorrigibles, nous les
+condamnons à mourir. L'homme vicieux est celui dans lequel les
+penchants de l'animal l'ont emporté sur la raison. Pour le ramener à
+l'ordre il faut d'abord, suivant Platon, essayer de l'éclairer. Si ses
+yeux sont fermés à la lumière, il faut le châtier; car la douleur est
+propre, soit à réveiller la raison endormie, soit à la remplacer par
+une crainte salutaire: en châtiant la _bête_, on rend à l'esprit sa
+liberté. Enfin, si la persuasion et la peur sont également
+impuissantes sur l'être corrompu, il faut renoncer à le guérir: dans
+ce cas, Platon se délivre de l'homme dangereux comme d'une bête
+sauvage; il le frappe avec un sentiment d'horreur mêlé de regret et de
+pitié. Loin de rendre les lois inutiles, la négation du libre arbitre,
+fût-elle absolue, les rend plus nécessaires et plus infaillibles que
+jamais. Si vous éclairez l'intelligence ou faites impression sur le
+coeur, n'agirez-vous pas infailliblement sur la conduite? or, la loi
+est propre à éclairer l'intelligence et à émouvoir le coeur en
+montrant la voie nécessaire et la peine nécessaire: c'est une
+idée-force qu'une bonne éducation rend irrésistible[10].
+
+ [10] Voir notre _Philosophie de Platon_, t. I, p. 407 et suiv.,
+ et l'interprétation que nous avons donnée de plusieurs passages
+ des _Lois_, qui avaient semblé contradictoires. Voir aussi
+ l'analyse étendue de la pénalité dans notre _Science sociale
+ contemporaine_, livre V.
+
+On objecte que la peine a pour fondement la responsabilité, qui est
+nulle dans le déterminisme. Mais il faut distinguer entre la
+responsabilité qui suffit à la pénalité sociale, et la responsabilité
+métaphysique ou morale, dont un être omniscient pourrait seul être le
+juge. Une chose contraire à la conservation de la société est
+accomplie par vous; vous en avez conscience, vous en connaissez les
+résultats fâcheux pour autrui, et cette connaissance ne suffit pas
+pour vous en détourner; devez-vous alors vous étonner que les autres
+suppléent à cette insuffisance par des moyens de défense, de
+contrainte et d'intimidation? C'est à vous qu'on s'en prendra, puisque
+le mal exécuté au dehors existe d'abord en vous et dans l'intimité de
+votre vouloir. Quand vous êtes malade, n'est-ce pas à vous qu'on
+administre des remèdes souvent très douloureux? Et si votre maladie
+est dangereuse pour les autres, le législateur va-t-il la laisser
+suivre son cours, surtout quand il existe des remèdes? Il y a, même en
+ce sens, imputabilité à l'individu. En vous punissant, d'ailleurs, mon
+but n'est pas réellement de vous punir, mais de vous guérir, s'il est
+possible, ou au moins de me défendre et de vous mettre dans
+l'impossibilité de nuire aux autres. J'essaie de rétablir l'ordre
+dans votre intelligence, dans toutes vos facultés, en vous faisant
+comprendre votre erreur et la laideur de votre caractère: qu'avez-vous
+à dire? Que vous méritez l'indulgence et la pitié? Je vous l'accorde;
+mais, malgré cette pitié et à cause d'elle, je m'efforce de vous
+guérir par la souffrance; sans compter que ma pitié à l'égard de vos
+semblables m'entraîne également à vous châtier, si aucun autre moyen
+ne réussit.
+
+Même au sein du _déterminé_, il y a une distinction possible entre ce
+qui est imputable en un certain sens à l'individu, conséquemment
+punissable, et ce qui ne lui est imputable sous aucun rapport. Platon
+même a su faire cette distinction. Par exemple, l'injustice et
+l'ignorance simple sont au fond déterminées. Mais, dans l'ignorance,
+le mal est extérieur pour ainsi dire à l'individu, puisqu'il est
+simplement l'impuissance des moyens intellectuels à atteindre leur
+fin; la fin est ici hors de l'esprit, et le rapport des facultés à
+cette fin est extrinsèque. On ne peut donc porter une correction
+violente dans le sein même de l'individu; ce qui ne servirait
+absolument à rien et n'augmenterait pas la puissance naturelle de son
+esprit. On guérit un boiteux et un difforme par la gymnastique, non
+par des corrections. L'injustice, au contraire, est pour Platon, un
+trouble intérieur, qui résulte d'un renversement d'ordre dans les
+rapports mutuels des fonctions et dans leur hiérarchie, et qui aboutit
+à un désordre social. Quoique cette maladie morale et sociale soit
+toujours déterminée et se réduise même en partie, selon Platon, à une
+certaine espèce d'ignorance ou d'infériorité mentale, la cause ici
+n'en est pas moins intrinsèque; comment donc la guérir? En agissant
+par la correction et la douleur sur ces facultés mêmes qui entrent en
+lutte. Le désir, dit Platon, contrarie l'opinion du bien, parce que le
+plaisir le séduit; le correcteur vous fait éprouver de la peine pour
+rétablir l'équilibre: dès lors la crainte de la peine compense l'amour
+du plaisir, et l'ordre reparaît. C'est comme une révulsion médicale.
+Platon vous traite par le fer et le feu, et ne recule pas devant les
+moyens violents pour remédier à la violence intime de la maladie; le
+mal artificiel guérit le mal qui s'était produit naturellement. C'est
+la théorie que Socrate lui-même expose dans le _Gorgias_, et qu'on
+retrouve dans la _République_ et les _Lois_. Cette différence
+d'imputabilité entre l'ignorance et l'injustice ne les empêche pas,
+encore une fois, d'être toutes les deux nécessitées; seulement les
+causes nécessitantes sont tantôt intérieures, tantôt extérieures[11].
+
+ [11] Pourquoi, demande Victor Cousin, ne punissons-nous pas aussi
+ bien ceux qui agissent sans connaissance de cause, que ceux qui
+ savent ce qu'ils font?--Remarquons-le d'abord, l'ignorance n'est
+ pas toujours une excuse aux yeux de nos juges; par exemple,
+ l'ignorance de la loi n'est prise que pour une circonstance
+ atténuante: on veut par là exciter les citoyens à se tenir au
+ courant de ce qui les concerne. Quant à cette ignorance complète
+ qui consiste à ne pas même savoir ce qu'on fait, à agir sans
+ aucune connaissance de cause, elle enlève en effet la
+ responsabilité légale, pour le déterministe comme pour le
+ partisan de la liberté. Punir un homme pour un acte accompli dans
+ de telles conditions, serait perdre son temps et ressembler à
+ l'enfant qui bat la porte où il s'est heurté; ce serait en outre
+ choquer et corrompre la raison publique, en ne distinguant point
+ un dommage inconscient et passager d'un dommage prémédité et
+ tendant à se reproduire, un accident sans portée d'une maladie ou
+ perversion qui atteint le fond même du caractère. Non que la
+ préméditation du mal implique la liberté pour le déterministe;
+ loin de là, c'est une servitude, et une servitude bien plus
+ dangereuse pour autrui que celle de l'ignorance pure et simple;
+ mais le danger même appelle ici des précautions appropriées. Pour
+ des raisons semblables, la folie se distingue de l'injustice et
+ doit être traitée autrement par le législateur. Les châtiments ne
+ serviraient à rien pour un fou, et ne l'empêcheraient pas de
+ retourner à sa manie; encore se sert-on de corrections envers les
+ fous comme envers les animaux.--Au contraire, pour cet autre
+ genre de désordre dans les penchants, qui pousse au meurtre ou au
+ vol, la punition peut être efficace: on peut corriger l'individu,
+ soit en l'intimidant, soit, ce qui vaudrait mieux encore, en
+ l'instruisant quand cela est possible. La peine est en même temps
+ un moyen d'intimidation pour les autres hommes. L'emploi de la
+ force matérielle et de la persuasion intellectuelle comme moyens
+ répressifs, et la diffusion de l'instruction dans toutes les
+ classes de la société comme moyen préventif, sont donc rationnels
+ dans l'hypothèse du déterminisme non moins que dans celle de la
+ liberté; ici encore la conciliation est possible.
+
+De plus, il y a pour le législateur et le juge une distinction
+capitale à faire entre les divers actes selon qu'ils ont été accomplis
+ou non par l'individu sous l'_idée_ de sa liberté propre; que cette
+liberté soit en elle-même relative ou absolue, qu'elle se ramène à un
+déterminisme plus profond ou qu'elle révèle un principe plus
+fondamental encore que le déterminisme, toujours est-il que l'individu
+agit tantôt sous l'idée qu'il est relativement maître de soi, capable
+de résister à la passion actuelle par la réflexion sur soi, tantôt
+sans aucune idée de liberté et par un entraînement d'une violence
+aveugle. Or, ces deux cas ne peuvent être identiques pour le juge.
+L'un marque la possession de soi par l'intelligence, dont est
+inséparable, pour le déterminisme bien entendu, une certaine
+possession de soi effective et proportionnelle à la force même de
+l'idée. L'autre est un état dans lequel on ne se possède plus, dans
+lequel on est _hors de soi_. Si une action contraire à l'ordre social
+a été accomplie dans le premier état, c'est la preuve que ni le motif
+de l'ordre social ni le motif même de la liberté, conçue comme pure
+idée directrice, n'ont été assez forts pour contrebalancer la passion.
+Il importe donc au juge de fortifier 1º l'idée de l'ordre social, 2º
+l'idée même du pouvoir plus ou moins grand que tout être intelligent
+et raisonnable a sur ses passions. Il y aura alors un genre
+particulier de responsabilité individuelle résultant de ce que non
+seulement c'est l'individu qui a agi, mais encore de ce qu'il a agi
+sous l'idée de sa liberté et de sa responsabilité même.
+
+En définitive, la responsabilité sociale dans le déterminisme n'est
+pas morale au sens chrétien, mais intellectuelle et physique au sens
+grec du mot: c'est simplement le point d'application sur lequel la
+société doit agir pour produire l'effet qu'elle cherche. Dès que ce
+point d'application est dans l'individu, il y a une certaine
+responsabilité, encore bien plus s'il est dans l'intelligence, s'il
+est dans la réflexion, s'il est dans cette forme suprême de la
+réflexion qu'on nomme l'idée de liberté.
+
+Du reste, la question de la responsabilité n'est plus alors qu'une
+question d'efficacité relative, non de légitimité absolue. Ce n'est
+pas que la pénalité ne soit encore légitime dans le déterminisme; mais
+elle ne l'est que relativement à l'intérêt majeur de la défense
+sociale; et au fait, même dans les autres doctrines, la pénalité
+a-t-elle un autre fondement?
+
+Reste donc à savoir si cet intérêt majeur de la société est juste et
+s'il constitue un véritable droit de conservation ou de défense; car
+on ne peut éliminer de la pénalité cette grande idée du droit que
+présuppose l'ordre social. Le déterminisme et la doctrine de la
+liberté, d'accord sur la question des _faits_ sociaux et sur celle des
+_intérêts_ sociaux, pourront-ils s'accorder jusqu'au bout sur la
+question des _droits_ sociaux? Suivons pas à pas les deux systèmes,
+sans rien préjuger; ne parlons pas encore de droit absolu et
+métaphysique, de moralité absolue et métaphysique; ne faisons usage
+que des éléments qui jusqu'ici ont paru communs aux deux doctrines, et
+cherchons s'ils pourront nous suffire dans la pratique.
+
+
+V.--Libres ou non, nous sommes des êtres intelligents, par conséquent
+doués d'expérience et de raison. Nous demanderons donc à nos lois et à
+leurs sanctions d'être non seulement efficaces, mais raisonnables: il
+faut que celui même qui est frappé puisse, en écoutant sa raison au
+lieu d'écouter sa passion, être d'accord avec la raison du juge qui le
+frappe. Au rapport d'inégalité entre la force et la faiblesse doit
+succéder ce rapport d'égalité, d'identité même, qui existe entre une
+raison et une autre, entre une intelligence qui convainc et une
+intelligence qui est convaincue. Sans cela, les lois des êtres
+intelligents seraient en tout semblables aux lois des êtres matériels
+ou des brutes, chez qui ne règne d'autre droit que le droit du plus
+fort.
+
+Quelle est donc la raison valable et suffisante qui doit faire
+accepter à tout être intelligent les lois sociales avec leurs
+sanctions, et qui peut appuyer l'action physique sur une conviction
+intellectuelle?
+
+Les motifs d'intérêt, général ou particulier, n'impliquent nullement
+l'idée de liberté; les déterministes peuvent donc faire d'abord appel
+à ces motifs pour montrer que les lois, réellement efficaces, sont
+rationnellement intelligibles. «Le principe général auquel toutes les
+règles de la pratique devraient être conformes, dit Stuart Mill[12],
+le critérium par lequel elles devraient être éprouvées, c'est ce qui
+tend à procurer le bonheur du genre humain, ou plutôt de tous les
+êtres sensibles; en d'autres termes, _promouvoir le bonheur_ est le
+principe fondamental de la téléologie.» Nous ne sommes point encore
+obligés d'accorder que le bonheur universel soit, à tous les points de
+vue et pour l'individu même, la fin suprême et le souverain désirable.
+Mais ce qu'on ne saurait refuser aux déterministes, c'est que le
+bonheur du genre humain est une chose réellement désirée et
+rationnellement désirable, au moins pour le genre humain lui-même,
+considéré par opposition à l'individu. En fait, les hommes, quand ils
+se conçoivent comme membres d'une société et non comme individus,
+voient dans le bonheur social une fin désirable et la désirent
+effectivement. Supposons que les automates spirituels soient capables
+d'abstraction et de généralisation, et qu'ils puissent abstraire les
+particularités de leur nature individuelle pour considérer le genre
+humain auquel ils appartiennent. Le désir du bonheur, se retrouvant
+dans chaque individu, sera attribuable au genre, et les individus,
+divers sous une multitude d'autres rapports, deviendront semblables
+sous ce point de vue; ils seront même identiques et égaux les uns aux
+autres dans cette abstraction d'êtres désirant le bonheur. De même, en
+géométrie, tous les triangles, différents par une multitude de
+propriétés, sont identiques dans cette abstraction de figures
+terminées par trois lignes droites; et ce qui découle nécessairement
+de ce caractère abstrait, étant applicable à l'un, est applicable à
+l'autre. Si, par exemple, il en découle la conséquence que les trois
+angles vaudront deux droits, on pourra dire que tous les triangles
+sont égaux devant la loi des deux angles droits. C'est qu'on les
+considère seulement comme figures planes et rectilignes à trois
+angles, et qu'on suppose écarté tout ce qui pourrait empêcher ou
+neutraliser les conséquences de cette hypothèse. Admettons donc que
+les automates spirituels se considèrent abstractivement comme une
+collection d'êtres qui tendent au bonheur suivant des lois
+nécessaires; ils pourront tirer les conséquences de cette notion
+indépendamment de toutes les considérations étrangères. Le problème
+social sera alors pour eux le suivant:--Le bonheur collectif et
+l'ordre collectif étant supposés la fin la plus désirable pour une
+collection d'êtres intelligents et sensibles, par quels moyens
+atteindre cette fin, par quelles causes ou conditions produire
+nécessairement l'effet désiré?--C'est là un problème de statique et de
+mécanique sociale, que peuvent tenter de résoudre l'observation
+expérimentale et la déduction rationnelle, tout comme une question de
+ce genre:--Étant donné un système de points matériels, animés de
+mouvements désordonnés, comment leur imprimer une direction parallèle
+ou les faire graviter vers un point unique?
+
+ [12] _Logique_, II, 559.
+
+En cherchant la solution de ce problème, on ne tardera pas à
+reconnaître que le but désiré, c'est-à-dire le bonheur de tous, ne
+pouvant être immédiatement ni entièrement atteint, doit se traduire
+dans la réalité présente par le bonheur du plus grand nombre ou le
+bonheur général, qui ne peut être la satisfaction simultanée de tous
+les individus.
+
+En outre, le bonheur général ne peut produire, dans chaque individu,
+la satisfaction complète et simultanée de tous ses désirs; sous ce
+rapport aussi, une minorité de désirs doit être présentement
+subordonnée à la majorité, comme une minorité d'individus à la
+majorité. La _puissance_ du levier social rencontrera donc toujours
+une _résistance_. La jurisprudence et la politique consisteront dans
+les moyens les plus propres à diminuer progressivement cette
+résistance, et à réduire le plus possible la quantité de sacrifice ou
+d'abnégation nécessaire au bonheur général.
+
+Il existe deux grands moyens d'action capables de concourir à la fin
+proposée: l'action collective ou autorité, et l'action individuelle ou
+liberté, au sens purement civil et politique. Cela revient à dire que
+les conditions les plus efficaces du bonheur général sont tantôt dans
+le mécanisme collectif, tantôt dans le mécanisme individuel.
+Arrivez-vous à reconnaître que ce dernier, quand on le laisse agir par
+ses propres ressorts, donne les meilleurs résultats, pourvu que les
+ressorts dominants soient une intelligence instruite et une
+sensibilité sympathique; vous en conclurez que la part de la
+contrainte collective doit diminuer de plus en plus, à mesure
+qu'augmente l'instruction et l'éducation des individus; aux motifs de
+contrainte extérieure et physique vous préférerez les motifs de
+contrainte intérieure et intellectuelle, comme plus efficaces en
+théorie et en pratique: votre jurisprudence et votre politique seront
+alors libérales. Ce libéralisme ne sera pas fondé sur le respect d'un
+libre arbitre absolu, conçu comme inviolable tant qu'il ne viole pas
+l'égale liberté d'autrui; il sera fondé sur un simple rapport de
+causes à effet et de moyens à fin. Les règles de la jurisprudence et
+de la politique ne feront que formuler ce qui est le plus logique et
+le plus utile au point de vue social. Abandonner les automates
+individuels à leurs ressorts intérieurs, sous la condition légalement
+exigible qu'ils s'instruisent, tel sera, dans cette hypothèse,
+l'intérêt bien entendu des gouvernants et des gouvernés. L'intérêt
+d'un horloger n'est-il pas que ses horloges n'aient point toujours
+besoin d'être remontées, et qu'une fois montées elles marchent seules,
+en s'accordant avec les autres le plus longtemps possible? Dans la
+société telle que les déterministes la conçoivent, les horloges
+elles-mêmes, c'est-à-dire les citoyens, peuvent parvenir à comprendre
+cet intérêt collectif; elles confieront alors aux plus _justes_
+d'entre elles le soin de régler et de gouverner les autres; mais,
+quoique gouvernants et gouvernés soient horloges, les conséquences
+politiques ne changeront pas pour cela, et le ressort intellectuel
+devra toujours être préféré aux autres par les gouvernants, comme le
+plus solide et le plus durable. Si par exemple l'économie politique
+démontre que le moyen le plus efficace de la richesse sociale est la
+liberté économique, il sera toujours préférable que la production, la
+distribution et la consommation soient abandonnées le plus possible au
+libre jeu des intelligences individuelles. Les législateurs,
+représentants de la collection sociale, devront rechercher, en
+généralisant cette méthode, quelle est pour la collection la fin la
+plus désirable de toutes; puis le moyen le plus près de cette fin, par
+cela même le plus désirable après elle, et ainsi de suite en
+redescendant l'échelle des moyens et des fins. Par là la science
+sociale sera construite.
+
+Supposons maintenant que, grâce au progrès des lumières, le bonheur
+général et la justice soient reconnus par les individus mêmes comme la
+fin la plus désirable, ils ne pourront pas ne pas la désirer; et si en
+outre ils connaissent les meilleurs moyens d'y atteindre, on les verra
+nécessairement réaliser dans leur conduite l'ordre de moyens et de
+fins déterminé par la science. On pourra même prédire leurs actions et
+les divers intermédiaires par où ils passeront, comme on prédit la
+marche d'un mobile quand on connaît le point de départ, le point
+d'arrivée, la direction et l'intensité de la force dominante.
+
+Cette conformité parfaite des désirs individuels avec l'intérêt de
+tous n'étant qu'un idéal, il y aura toujours des désaccords partiels,
+des crimes et délits. Mais la conduite de la société, en réprimant ces
+délits, sera logique, parce qu'elle sera conforme à la vraie méthode
+pour atteindre le bonheur; et c'est, comme on le voit, dans cette
+logique que les déterministes peuvent placer la justice sociale ou le
+droit social, qui deviennent ainsi un intérêt majeur ou un objet
+majeur de désir. L'individu, contraint d'obéir à la loi et puni pour y
+avoir désobéi, comprendra que la société agit rationnellement à son
+égard; et tant qu'il se considérera lui-même abstractivement, comme
+appartenant au genre humain, il trouvera son châtiment rationnel.
+C'est là l'espèce de droit compatible avec le déterminisme.
+
+On peut même aller plus loin et rapprocher encore la conception
+déterministe de la conception contraire en introduisant dans le
+problème l'_idée de liberté_; car alors le droit sera cette idée même
+reconnue comme un type directeur d'action pour la société, comme un
+idéal à réaliser de plus en plus dans son sein par le progrès du
+libéralisme civil et politique[13].
+
+ [13] A cette transformation du droit par l'introduction de l'idée
+ de liberté nous avons consacré un ouvrage entier: l'_Idée moderne
+ du droit_, 2e édition.
+
+Mais, dira-t-on, l'homme n'est pas seulement une unité abstraite de la
+collection sociale: il a un _moi_ et une individualité propre. Si
+d'une part, comme appartenant au genre, il désire le bonheur général
+et la liberté générale, d'autre part, comme individu, il désire son
+bonheur et sa liberté individuelle. Les actes contraires aux lois,
+illogiques au premier point de vue, peuvent donc redevenir logiques à
+un point de vue différent. Lequel des deux intérêts, laquelle des deux
+libertés, laquelle des deux logiques doit céder à l'autre? de quel
+côté est le droit définitif? Est-ce du côté de la société, parce
+qu'elle est la plus forte? Mais cette force n'est point un droit
+véritable; car, si l'individu réussit à être plus fort que la société,
+le droit passera de son côté. Le droit appartient-il à la société
+parce qu'elle est le nombre? Mais le nombre, considéré seul, n'est
+qu'une force, une quantité plus grande qu'une autre.--Précisément: une
+quantité supérieure de bien est un bien plus grand et un droit.--Mais
+par là vous reconnaissez que ce qui donne du prix au nombre, c'est ce
+dont il est formé; ce qui rend la quantité précieuse, c'est la qualité
+de ses éléments. Qu'y a-t-il donc dans l'individu de précieux qui se
+retrouve dans les autres, qui se retrouve dans la société tout
+entière, et qui constitue le droit? Qu'y a-t-il, en un mot, qui nous
+impose ce que nous appelons un devoir de respect, et cette idée même
+peut-elle se comprendre dans le déterminisme?
+
+Toutes ces questions demeurent insolubles si on ne descend pas du
+point de vue social, trop purement utilitaire et eudémonique, au point
+de vue moral et individuel. Les rapports sociaux ne sont complètement
+_justifiables_ que par les rapports moraux, comme la légalité par la
+légitimité. Le problème recule donc de la sphère extérieure dans le
+monde intime de la conscience, où nous devons chercher les derniers
+fondements des droits ou des devoirs sociaux, et en général de toute
+la vie pratique. Nous verrons si, dans ce domaine, peut subsister
+jusqu'au bout l'équivalence du déterminisme et de la liberté.
+
+
+
+
+CHAPITRE QUATRIÈME
+
+RECHERCHE D'UNE CONCILIATION DU DÉTERMINISME ET DE LA LIBERTÉ DANS
+L'ORDRE MORAL. LIMITES DE CETTE CONCILIATION
+
+ I. Possibilité d'un accord sur les séries de moyens et de fins
+ secondaires par lesquels peut être atteinte la fin morale.
+
+ II. Jusqu'à quel point la conception de la fin suprême ou du bien
+ est-elle modifiée par les différentes manières de concevoir la
+ volonté?
+
+ III. La morale idéale, une fois construite, peut-elle être
+ réalisée par la volonté dans l'hypothèse déterministe?
+
+
+Selon la doctrine la plus répandue, la négation du libre arbitre
+serait la négation de toute morale. Cependant les plus illustres
+représentants du déterminisme ont été en même temps les moralistes les
+plus austères, depuis Socrate, Platon, les Stoïciens et les
+Alexandrins, jusqu'aux calvinistes et aux jansénistes. Dire, avec
+Jouffroy et les éclectiques, que c'est là l'inévitable contradiction
+de la pensée et du coeur, de la spéculation et de la moralité, c'est
+admettre une raison peu valable quand il s'agit des plus puissants
+logiciens de la philosophie ou de la théologie. Il est plus probable
+que, dans la sphère de la moralité comme dans les autres, les
+doctrines rivales ont des points communs et peuvent se concilier en
+une certaine mesure. Essayons de pousser cette conciliation aussi loin
+qu'il est possible, afin de circonscrire de plus en plus la question
+par ces opérations successives, à l'exemple des tacticiens qui, par
+une série de cercles parallèles et concentriques, enveloppent peu à
+peu la place au centre de laquelle ils veulent pénétrer.
+
+
+I.--Supposons que les déterministes et les partisans de la liberté
+soient d'accord sur l'ordre des choses désirables ou des fins,
+pourront-ils s'accorder sur les moyens qui y conduisent?--Rien, ce
+semble, n'empêche cet accord. Voici, par hypothèse, une fin désirée,
+le soulagement de la misère, et une volonté qui la désire; il s'agit
+de s'entendre sur la série intermédiaire de moyens par laquelle la
+volonté pourra atteindre sa fin, sur la ligne que devra suivre le
+mobile donné, dans des circonstances données, pour parvenir au but. On
+ne se demande pas quelle est la nature absolue de la volonté qui
+désire, ni la valeur absolue de la fin désirée: la volonté peut être
+libre et se donner à elle-même l'impulsion, ou au contraire l'avoir
+reçue d'ailleurs; la fin peut ne pas être désirable, ou ne pas être la
+plus désirable. Mais, ces questions une fois réservées, rien n'empêche
+les doctrines adverses de déterminer scientifiquement et pratiquement
+les intermédiaires. Pour les déterminer scientifiquement, on regardera
+la fin proposée (par exemple la diminution de la misère) comme un
+effet dont il faut découvrir les conditions ou causes. Cette
+détermination sera ici demandée à plusieurs sciences particulières,
+principalement à la psychologie et à l'économie politique. On leur
+empruntera les théorèmes dans lesquels, de certaines causes et
+conditions, elles déduisent comme effet et conséquence la diminution
+de la misère; puis on distinguera, parmi ces conditions, celles qui
+sont en notre pouvoir et réalisables pour nous: par exemple tel genre
+d'instruction et d'éducation, telle espèce de charité privée ou
+publique, telles institutions économiques, telles ou telles sociétés
+de secours, etc. Les théorèmes des diverses sciences, groupés dans
+l'ordre le plus convenable pour la réalisation de l'objet particulier
+qu'on se propose, deviendront des moyens ou des règles pratiques; et
+la réunion de ces règles, indépendantes des systèmes sur le libre
+arbitre, ressemblera aux cartes qui, résumant les travaux de la
+science, indiquent par quelle voie on va d'un point à un autre de la
+terre, quel que soit d'ailleurs le système de locomotion.
+
+On peut mieux comprendre, maintenant, pourquoi nous avons trouvé les
+partisans du libre arbitre d'accord avec ceux de la nécessité dans
+toutes les questions qui ne roulent pas sur la nature absolue de la
+volonté active, et sur la valeur absolue des fins poursuivies par
+elle. L'un et l'autre système, en effet, admet que des causes
+spéciales et déterminées sont nécessaires pour produire un effet
+spécial; vouloir la fin ne suffit pas: il faut encore vouloir les
+moyens appropriés, et pour cela les connaître. Or, c'est là vraiment
+le domaine du déterminisme, où les partisans de la volonté libre sont
+eux-mêmes obligés de descendre; car, quelque inconditionnée que soit
+d'après eux la volonté dans l'acte du vouloir, elle est toujours
+conditionnée dans l'accomplissement de ce qu'elle a voulu. La série
+intermédiaire des conditions théoriques, qui, à un autre point de
+vue, sont des moyens pratiques, sera donc toujours déterminée, et
+déterminée de la même manière dans les divers systèmes. Les
+philosophes, après s'être représenté différemment la cause initiale,
+la poseront une fois pour toutes sous le nom de volonté _libre_ ou de
+désir _nécessaire_, sans la faire de nouveau intervenir dans le détail
+des événements. De même les théories métaphysiques sur la cause du
+monde ne changent rien à la conception scientifique du monde lui-même,
+tant qu'on ne fait pas intervenir de nouveau et miraculeusement, comme
+un _Deus ex machina_, la Providence ou la Nature.
+
+
+II.--Passons des moyens à la fin morale, et cherchons jusqu'à quel
+point la conception du bien est modifiée par les différentes manières
+de concevoir la volonté, c'est-à-dire la cause initiale d'où part tout
+le mouvement intérieur.
+
+Les partisans et les adversaires de la liberté entendent également par
+fin un bien conçu et désiré qui exerce sur nos actes une influence,
+déterminante ou non déterminante. Les uns et les autres peuvent
+également concevoir une fin qui serait intelligible et désirable pour
+elle-même et non pour autre chose, une fin vraiment finale; le bien ou
+le meilleur, [Grec: to agathon, to ariston]. Ce superlatif est comme
+la limite, idéale ou réelle, de la courbe décrite par notre raison et
+notre désir; nous appelons cette limite la perfection; elle peut être
+admise ou rejetée indépendamment des diverses opinions sur notre libre
+arbitre.
+
+On objectera l'exemple de Spinoza: c'est son fatalisme, dit-on, qui
+semble l'avoir conduit à nier la distinction du bien et du mal. Si
+tout est nécessaire, si chaque chose est ce qu'elle peut être,
+n'est-il pas déraisonnable de se représenter à sa place une chose
+meilleure? n'est-ce pas substituer les caprices de l'imagination aux
+lois éternelles des choses, et mettre au-dessus d'une réalité
+nécessaire la chimère d'un idéal impossible?
+
+Mais dire qu'une chose est nécessaire quant à l'existence, ce n'est
+pas la qualifier quant au bien; car il reste toujours à savoir si la
+nécessité de cette chose est la nécessité d'un bien ou d'un mal.
+Schelling prétend que ce qu'il peut y avoir d'immoral dans Spinoza ne
+vient pas de son panthéisme, mais de son fatalisme; le contraire
+pourrait aussi se soutenir. Si en effet tout est Dieu et que Dieu soit
+la perfection, il en résulte que tout est ou la perfection ou la
+conséquence de la perfection;--optimisme absolu qui justifie et
+divinise la douleur, la haine, la guerre, les diverses formes du mal.
+Tout est bien dans un pareil monde, parce qu'on trouve en toutes
+choses non plus simplement la nécessité, mais la nécessité d'une
+nature divine et parfaite. L'immoralité du système consiste alors à
+tout diviniser plutôt qu'à tout nécessiter.
+
+La nécessité des choses, simple rapport de principe à conséquence ou
+de cause à effet, ressemble à l'identité logique des choses avec
+elles-mêmes, qui ne nous apprend pas leur valeur intrinsèque. Si par
+une chose identique à elle-même j'entends un grand malheur, ce sera
+l'identité d'une chose mauvaise avec elle-même; si j'entends un grand
+bonheur, ce sera l'identité d'une chose bonne avec elle-même.
+Supposons encore que j'ajoute deux choses à deux autres choses: cela
+fera _nécessairement_ quatre; si ce sont deux maux que j'ajoute à deux
+maux, j'aurai quatre maux; si ce sont des biens, j'aurai des biens.
+L'universelle nécessité ne constitue donc pas par elle-même et par
+elle seule l'universelle perfection, à moins qu'on ne pose en
+principe, comme Spinoza, que tout ce qui est Dieu, et conséquemment
+que toute nécessité est _divine_.
+
+--Mais, dit-on, dans l'hypothèse nécessitaire, une chose, étant tout
+ce qu'elle _peut_ être, est tout ce qu'elle _doit_ être.--On peut
+répondre que, si une chose est tout ce qu'elle peut être, c'est tantôt
+par puissance, tantôt par impuissance; or, dans le premier cas, il
+reste à savoir si sa puissance est bonne et bienfaisante; dans le
+second, l'impuissance de cette chose à être meilleure que ce qu'elle
+est, au moment où elle l'est, n'implique pas qu'elle soit la meilleure
+absolument. Il peut y avoir des choses meilleures qu'elles dans un
+autre genre; il peut y en avoir de meilleures dans le même genre.
+Enfin, elle-même peut être meilleure à un autre moment; elle peut
+l'avoir été dans le passé, elle peut l'être dans l'avenir. Bien plus,
+cette amélioration future résultera souvent de ce qu'un être, tout en
+étant ce qu'il peut au moment actuel, s'aperçoit qu'il n'est pas ce
+que sa pensée conçoit de plus parfait. Quand il se compare avec un
+idéal, bien qu'il ne soit pas et ne puisse pas être conforme à cet
+idéal au moment même de la comparaison, il ne s'en juge pas moins
+imparfait par rapport à lui. Si de plus il conçoit un perfectionnement
+comme possible dans l'avenir, quoique impossible dans le moment même,
+dira-t-on qu'il perd son temps à concevoir un idéal chimérique? Quand
+j'éprouve une douleur dont je conçois le remède, ce remède n'est pas
+possible dans le moment même, car il serait contradictoire de dire
+qu'au même instant je sois malade et guéri; en résulte-t-il que je
+conçoive et désire en vain la guérison future? Nous nous retrouvons
+ici en présence de l'argument paresseux, qui est le fond caché de tant
+d'objections aux déterministes. Si de plus l'_idée_ même du progrès
+contribue à le rendre possible, si l'idée de la délivrance contribue à
+délivrer, si l'idée de liberté sert à susciter un pouvoir qui nous
+améliore, l'introduction de cette idée dans le déterminisme même le
+rapprochera encore de la doctrine contraire.
+
+Le spinozisme, appliqué à l'histoire, doit être jugé d'après les
+principes précédents. Éliminez tout panthéisme, et ne conservez que le
+déterminisme; telle chose, dites-vous, ne pouvait arriver
+autrement.--Soit; elle n'est pas pour cela bonne en elle-même; de
+plus, elle aurait pu arriver autrement _si_ telle condition eût été
+changée.--Hypothèse sans valeur, puisqu'en fait elle ne s'est pas
+réalisée.--Sans valeur pour le passé, oui; pour l'avenir, c'est une
+autre question. Le déterministe ne récriminera pas sur le passé,
+assurément; nos ancêtres ont fait ce qu'ils ont pu et su faire; qu'ils
+reposent en paix: nos plaintes ne changeraient rien à ce qui n'est
+plus. Mais nous, les vivants, la nécessité même nous a amenés à
+concevoir et à désirer un idéal meilleur; et si cette idée-force est
+assez claire, si ce désir est assez dominant, nous nous rapprocherons
+nécessairement de l'objet conçu et désiré. N'avons nous pas toujours
+le droit de formuler en ces termes la comparaison du réel avec
+l'idéal: «Relativement au bien idéal, il n'est pas _bon_ que nous
+soyons ce que nous sommes, et il est _bon_ que nous soyons autrement?»
+Qu'on ne s'étonne donc plus de voir Spinoza tracer des règles de
+conduite: ces règles sont des descriptions de l'idéal qui s'adressent
+à l'intelligence; si ces descriptions sont assez claires et assez
+belles pour nous émouvoir, nous serons portés nécessairement dans la
+direction que Spinoza nous indique. Un sage voit et suit
+nécessairement le meilleur chemin, il nous le montre nécessairement,
+nous le voyons nécessairement à notre tour et nous le suivons
+nécessairement; cet inévitable adverbe ne nous empêche pas de déclarer
+qu'il est bon de voir, de suivre et de montrer aux autres le bon
+chemin.
+
+On le voit, le déterminisme n'exclut pas la notion de progrès;
+seulement le progrès y est conçu sous l'idée de nécessité, au lieu
+d'être conçu sous l'idée de liberté. Si on entend par science morale
+la science des conditions nécessaires du progrès pour l'individu et la
+société, on comprendra que Spinoza ait pu écrire une morale, une
+éthique.
+
+Est-ce à dire que la morale ne soit en rien modifiée? Nous ne le
+prétendons pas. Tout ce que nous avons le droit de conclure en ce
+moment, c'est que la négation de notre libre arbitre ne supprime pas
+l'idée d'un «bien en soi,» ni d'un bien plus ou moins grand dans les
+choses, ni d'un bien plus ou moins grand en nous-mêmes, ni d'un
+agrandissement possible de ce bien sous l'influence des idées et des
+désirs. En un mot, il y a, dans l'hypothèse déterministe, du bien et
+de la perfection, il y a du perfectionnement et du progrès.
+
+ * * * * *
+
+Cette idée du bien est encore très indéterminée, vide d'un contenu
+précis. Une nouvelle question se présente donc: si les déterministes
+peuvent concevoir un bien et une perfection, terme et fin du progrès,
+peuvent-ils concevoir la nature ou le contenu de ce bien de la même
+manière que les partisans du libre arbitre?
+
+L'idéal épicurien, le bonheur, se conçoit indépendamment des systèmes
+sur la liberté; nous pouvons donc placer en premier lieu, parmi les
+doctrines ouvertes au déterminisme, celle d'Epicure sur le souverain
+bien. Les idées de perfection sensible, de désir satisfait, de joie ou
+de félicité, n'ont rien d'incompatible avec l'idée d'une nécessité
+fondamentale.
+
+Les déterministes peuvent aussi s'élever plus haut et placer l'idéal,
+non dans le bonheur personnel, mais dans le bonheur universel. C'est
+la doctrine adoptée par l'école anglaise. On peut être déterministe et
+juger que le bonheur de tous est un bien préférable _en soi_ au
+bonheur individuel, et un idéal plus satisfaisant pour la raison en
+général. Car il ne s'agit encore, ne l'oublions pas, que du bien en
+soi, et non du bien pour nous; nous ne faisons qu'une spéculation
+désintéressée sur l'idéal, indépendamment du rapport qu'il peut avoir
+avec notre propre conduite.
+
+La notion encore vague de bonheur a besoin elle-même d'être complétée.
+A la perfection sensible ajoutons la perfection intellectuelle; au
+bonheur, la science et l'intelligence: c'est l'élément socratique et
+stoïque. Ici encore, rien d'incompatible avec le déterminisme.
+
+De même pour la puissance, si on entend par là l'absence de tout
+obstacle à la satisfaction de l'intelligence et du désir, à la science
+et au bonheur. Mais cette puissance attribuée à l'idéal du bien
+sera-t-elle une puissance de nécessité ou de liberté?--Il semble, au
+premier abord, que ceux qui admettent dans l'homme la liberté pourront
+seuls la transporter dans le souverain bien comme un de ses attributs
+les plus essentiels: ils feront ainsi consister le bien, non plus à
+être intelligent, heureux et puissant de n'importe quelle manière,
+mais à être le libre auteur de son intelligence et de sa félicité; au
+contraire, la perfection de puissance que les déterministes ajoutent à
+la perfection d'intelligence et de félicité, semble ne pouvoir être
+qu'une puissance nécessaire sans réelle «dignité morale;» leur idéal
+paraît toujours un bien neutre et impersonnel, plutôt qu'une bonté
+vivante et personnelle qui supposerait la volonté librement bonne; il
+semble qu'on mêle en vain la puissance, l'intelligence et le bonheur:
+ces attributs réunis ne sont pas encore la bonté.
+
+Cette objection suppose que la conception du souverain bien et de sa
+nature est toute subordonnée à celle de la nature humaine; en d'autres
+termes, que la notion de l'idéal et même du divin dépend entièrement
+de la notion du réel et de l'humain. De ce point de vue, on dit aux
+déterministes: «Vous ne mettez pas dans l'homme la liberté, donc vous
+ne devez pas la mettre dans le bien.»--Mais, pouvons-nous répondre, la
+conclusion n'est pas inévitable. De ce qu'on n'attribue pas à l'homme
+l'éternité ou l'immensité, s'ensuit-il qu'on n'ait pas le droit de
+l'attribuer à la perfection, idéale ou réelle? Est-il défendu de dire:
+l'éternité, l'immensité serait chose très belle et très bonne; par
+malheur, nous ne la possédons pas. Sans élever si haut notre ambition,
+ce serait aussi chose très belle et très utile de pouvoir parcourir
+dix mille lieues en une seconde; en fait, nous n'avons pas ce pouvoir.
+Y a-t-il des êtres qui le possèdent? Nous l'ignorons; peut-être dans
+quelque étoile ces êtres privilégiés existent; peut-être sur la terre
+même quelque découverte de la science accomplira un jour le miracle.
+De même, les déterministes, parce qu'ils n'admettent point en nous la
+liberté, ne sont pas réduits à l'exclure de partout, à tous ses
+degrés, sous toutes ses formes, non seulement comme réalité, mais même
+comme idée: ils ne perdent pas le droit de prononcer jamais ce mot.
+Les déterministes, il est vrai, ont eux-mêmes partagé cette erreur;
+c'est précisément pour la détruire que nous écrivons ce livre. Nier
+que la liberté existe en nous, ce n'est pas nier que l'_idée de
+liberté_ existe et agisse dans notre pensée. Une telle négation est
+impossible; les déterministes et leurs adversaires ont tous également
+cette idée, comme ils ont tous celle de nécessité: ce sont deux
+notions corrélatives et par cela même inséparables; il est donc permis
+aux déterministes comme à leurs adversaires de chercher s'il faut
+placer la liberté idéale parmi les attributs idéaux du souverain bien.
+
+L'idée de liberté, considérée en elle-même, ne peut avoir que trois
+sortes de contenu, dont aucun n'est inintelligible pour les
+déterministes. En premier lieu, si la liberté désigne un état de
+conscience, les nécessitaires peuvent constater cet état
+subjectivement sans en admettre pour cela la valeur objective. En
+second lieu, si l'idée de liberté est une combinaison de notions due à
+l'entendement discursif, elle peut être pour les nécessitaires un
+objet d'analyse, de définition et de description. Enfin, si l'idée de
+liberté est une donnée de «la raison,» telle que l'entendent les
+rationalistes, les nécessitaires peuvent en étudier les éléments
+intelligibles et métaphysiques. Dans ce dernier cas la liberté serait,
+au moins en partie, un _noumène_, une idée «rationnelle,» que les
+nécessitaires pourraient apprécier en elle-même sans en affirmer ou
+nier la réalisation dans l'homme. Les philosophes qui ne s'accordent
+pas sur ce que nous trouvons dans notre conscience comme réalisé en
+nous, pourraient s'accorder sur ce que notre pensée conçoit ou
+construit comme supérieur à nous. L'habitude de se figurer la liberté
+comme une notion toute de sens intime, est une des causes qui ont
+retardé les tentatives de rapprochement. Mais l'hypothèse
+platonicienne et aristotélique d'une puissance indépendante, quelle
+qu'en soit la valeur, est concevable pour les partisans et les
+adversaires de la nécessité. Nous avons donc le droit de leur poser à
+tous la question suivante:--Cette puissance indépendante ([Grec:
+autarkeia]), qui, par hypothèse, aurait en elle-même la raison de ses
+actes, et que les déterministes conçoivent comme le contraire idéal de
+leur système sur la réalité, aurait-elle en soi quelque chose de bon
+et serait-elle un signe de perfection? Préféreriez-vous, si vous
+pouviez être «le bien même, [Grec: to agathon],» que les conditions du
+bien vous fussent étrangères, ou qu'elles fussent vous-même? La
+nécessité de conditions étrangères, qui pourraient empêcher ou
+retarder le bien, serait assurément un reste de dépendance; il
+vaudrait mieux qu'il fût à lui-même sa propre condition. Possible ou
+non, cette possession par le bien de toutes les conditions du bien est
+donc une chose que vous concevez comme bonne:--[Grec: Hikanon
+tagathon]? dit Platon.
+
+Ce n'est pas tout. Dans un bien qui ne verrait pas la raison de sa
+bonté en dehors de lui-même, mais qui serait bon par lui-même, on peut
+supposer, avec la vraie liberté, une sorte de dignité, [Grec:
+semnotês], [Grec: axiôma], et comme de _mérite_ infini. Ce mérite ne
+supposerait, il est vrai, aucun effort; car nous sommes dans le pur
+idéal. Mais l'absence d'effort n'entraîne peut-être pas l'absence de
+dignité; elle n'empêcherait pas la suprême convenance entre une
+volonté parfaitement bonne et une volonté parfaitement heureuse. On
+peut prétendre avec les platoniciens et les péripatéticiens que cette
+béatitude idéale serait méritée, dans le sens le plus élevé de ce mot.
+
+Les déterministes et les partisans de la liberté pourront s'accorder
+aussi, sans doute, sur cette autre hypothèse:--Le bien serait plus
+grand si sa puissance était assez indépendante pour être expansive,
+pour communiquer le bien aux autres êtres, [Grec: aneu phthonou], et
+avec le bien l'intelligence, la puissance, le bonheur. Cette expansion
+serait la marque d'une plus haute intelligence, capable de résoudre un
+plus difficile problème, d'une puissance moins limitée, d'un bonheur
+centuplé par le bonheur d'autrui.
+
+Un bien expansif, tel que nous venons de l'imaginer avec Platon et le
+christianisme, serait supposé capable de se donner et de se
+communiquer. Si ce don fait par la bonté était indépendant de toute
+autre chose que de la bonté même, le croyant pourrait trouver celle-ci
+plus aimable; il lui en saurait plus de gré, il ne ferait pas remonter
+sa reconnaissance au-dessus d'elle et comme par-dessus sa tête.
+Serait-ce alors forcer le sens des mots que de l'appeler une bonté
+librement aimante, comme celle que rêvait l'étrangère de Mantinée?
+
+Bien plus, si une pareille bonté pouvait exister, on trouverait
+désirable de lui rendre un amour analogue au sien, indépendant aussi
+de toute autre chose que la bonté. On la trouverait meilleure si sa
+puissance communiquait le bien à d'autres êtres avec les caractères
+qu'elle possède elle-même, je veux dire avec les caractères d'une
+bonté consciente, indépendante, libre et aimante. Le triomphe du bien,
+sans cesser de nous paraître infaillible et certain, prendrait alors
+pour moyen de cette heureuse certitude l'indépendance même et la
+liberté intrinsèque de tous les êtres. Voilà ce qui, selon les
+platoniciens, serait le meilleur et le plus aimable, [Grec: to
+ariston]; c'est une pure conception de la pensée qui enveloppe
+peut-être de secrètes contradictions; c'est une construction dans
+l'idéal; mais, dût cette construction s'écrouler comme une vision
+fugitive à peine entrevue au plus profond du «ciel intelligible,» elle
+nous aurait cependant montré ce que l'homme a rêvé de plus beau et de
+meilleur, ce dont nous voudrions l'existence, ce que nous voudrions
+être nous-mêmes, si l'homme pouvait être un dieu?
+
+Après tout, l'idéal de la moralité ne saurait être placé trop haut;
+Platon a raison de croire qu'il ne saurait être trop divin. La vraie
+morale est celle qui, sans méconnaître les conditions de la vie
+humaine, nous propose comme modèle une vie qu'on peut appeler divine,
+[Grec: bion theion]. C'est à la métaphysique proprement dite qu'il
+appartient de chercher si le plus haut idéal moral et social est
+éternellement réalisé dans une existence supérieure à la nature, si,
+comme le croit Platon, le divin existe en un Dieu; mais le désaccord
+des doctrines sur cette question d'objectivité et de réalité
+transcendante ne rend pas impossible tout accord sur ce que la
+perfection devrait être, autant que nous pouvons la concevoir. _Si
+Dieu n'existe pas_, quel Dieu faut-il inventer?--Nous l'avons vu, le
+«suprême intelligible» et le «suprême aimable» de Platon serait la
+suprême indépendance, l'absolue spontanéité, l'action ayant en
+elle-même sa raison explicative, la puissance dégagée et affranchie de
+tout lien, ou, dans le sens grec du mot, la suprême liberté.
+
+ * * * * *
+
+Maintenant, est-il _bon_ que l'idéal du souverain _bien_ soit réalisé
+en tant qu'il est réalisable?--Proposition analytique, qui pourrait
+s'exprimer encore de cette manière: «le meilleur sous tous les
+rapports est-il aussi le meilleur à réaliser?» Le sujet une fois posé,
+on ne peut refuser l'attribut.
+
+La même vérité s'exprime en d'autres termes, lorsqu'on dit: le
+meilleur _doit_ être réalisé. Au cas où le superlatif absolu ne serait
+pas réalisable, le superlatif relatif devrait toujours être réalisé;
+donc, en dernière analyse, le meilleur possible, absolu ou relatif,
+doit être réalisé. Le mot _doit_ exprime que, parmi les biens qui ne
+sont pas et peuvent être, le meilleur a un caractère qui ne se
+retrouve point dans tous les autres, et qui consiste précisément en ce
+qu'il est le meilleur, par conséquent superlatif et dernier. Considéré
+par rapport à l'intelligence et au désir, c'est ce qu'il y a de plus
+intelligible et de plus désirable; considéré par rapport à la
+puissance, ce qui est le plus intelligible et le plus aimable est
+aussi le meilleur à réaliser, et c'est surtout ce rapport à l'activité
+objective que le mot _doit_ exprime. Ce mot n'avait pas au fond
+d'autre sens dans la métaphysique ancienne.
+
+On a dit cependant que _doit_ et _devoir_ n'avaient aucune espèce de
+sens dans toute hypothèse autre que le libre arbitre. Mais
+n'avons-nous pas le droit d'employer ces termes, comme le firent
+Socrate et Platon, abstraction faite de l'arbitre humain? Par là nous
+exprimons une suprême harmonie, un rapport de dignité idéale, de
+vérité, de beauté, et en dernière analyse de bonté intrinsèque. Entre
+l'idéal du meilleur et la réalité du meilleur, n'y a-t-il pas pour la
+pensée et le désir une convenance immédiate, qui résulte d'une
+comparaison des deux termes, indépendamment de la considération des
+autres choses possibles et de toute autre comparaison? Le bien idéal a
+en lui une valeur suprême, un titre et un droit idéal à l'existence.
+Les deux notions de bonté parfaite et de réalité parfaite sont
+idéalement unies dans notre esprit par une sorte d'affinité et
+d'attraction, qui fait que l'une nous semble incomplète sans l'autre.
+C'est ce que nous voulons dire par ces mots: le bien _doit_ être réel,
+et la réalité _doit_ être bonne. Au fond, cela revient à dire: il est
+bon que le bien soit.
+
+Cette affirmation se produit d'abord en présence du bien qui existe
+réellement: ce bien _est_ et il _doit_ être; la première proposition
+n'empêche pas la seconde. De même, en présence du bien qui n'est pas,
+nous disons: ce bien n'est pas, mais doit être. Nous jugerions encore
+de même en présence du bien qui non seulement ne serait pas, mais ne
+pourrait pas être: ce bien devrait exister, quoiqu'il ne pût
+exister.--Paroles perdues, répondra-t-on.--Pas entièrement perdues;
+car elles expriment la juste révolte de l'intelligence concevant
+l'idéal contre la brutalité du fait. N'avons-nous pas toujours le
+droit de corriger la réalité, au moins dans notre pensée, en la
+comparant à l'idéal? D'ailleurs, la pensée de ce qui devrait être, en
+opposition avec ce qui est, constitue déjà pour l'idéal une
+réalisation; qu'il ait au moins celle-là, s'il n'en peut avoir
+d'autre. Puisqu'il est bon que le bien soit, il est bon qu'il soit
+dans notre pensée et dans notre parole, alors même qu'il ne pourrait
+être ailleurs; notre parole du moins ne sera pas perdue. Si, au lieu
+de cette impossibilité qui nous choque, nous concevons au contraire
+quelque _possibilité_ du bien, nous aurons encore plus raison de dire
+que le bien _doit_ être. Si nous concevons, non une simple
+possibilité, mais une _certitude_, nous ne nous bornerons pas à dire
+qu'en fait le bien sera, mais nous affirmerons toujours qu'il _doit_
+être, et nous le déclarerons digne de l'existence qui lui est assurée.
+Enfin, si nous ajoutons la _nécessité_ à la _certitude_, nous ne
+perdrons pas alors, ainsi qu'on le croit d'ordinaire, le droit de dire
+que le bien, qui sera nécessairement, _doit_ exister; peut-être même
+est-ce parce qu'il doit exister qu'il sera nécessairement. En un mot,
+la convenance entre le bien et l'être est une question de droit idéal
+qui ne dépend pas des questions de fait; la conception de la nécessité
+a rapport aux faits et aux conditions de l'existence, à la causalité,
+non à la finalité intelligente; elle embrasse une sphère que notre
+raison peut dépasser et dépasse effectivement en concevant son idéal
+problématique.
+
+Victor Cousin et Jouffroy feront cette objection:--On ne dit pas que 2
+et 2 doivent faire 4, mais qu'ils font nécessairement 4; on ne dit pas
+que les rayons d'un cercle doivent être égaux, mais que nécessairement
+ils sont ou seront égaux; il en serait de même des vérités morales si
+leur réalisation était aussi nécessaire que celle des vérités
+géométriques.--La conclusion dépasse les prémisses. Parce qu'il y a
+des choses nécessaires dont on ne dit point qu'elles doivent être,
+mais seulement qu'elles sont, il n'en résulte pas qu'il en soit de
+même pour toutes les choses nécessaires. Le mot _doit_ indique un
+rapport de convenance entre le bien désirable et l'existence, rapport
+qui ne se trouve pas dans celui de 2 à 4. La quantité pure nous est
+par elle-même indifférente, et ne vaut que par son contenu. Nous
+l'avons déjà dit, il est bon que 2 biens et 2 biens fassent 4 biens;
+mais nous ne trouvons pas bon que 2 maux et 2 maux fassent 4 maux; il
+serait peut-être même bon, dans ce cas, que le mal ne fût pas
+multiplié par la loi des nombres. Pourtant, même dans cette
+proposition abstraite, 2 et 2 font 4, un examen attentif découvre
+autre chose que la quantité indifférente. Cette proposition énonce un
+raisonnement élémentaire dans lequel la pensée, pour rester d'accord
+avec elle-même, après avoir posé 2 + 2, pose 4. Or, il y a quelque
+chose de bon et de satisfaisant dans l'accord de la pensée avec
+elle-même; il existe, sous ce rapport, une convenance entre 2 + 2 et
+4. Nous pouvons donc dire que 2 et 2 _doivent_ faire 4, ou que cela
+est conforme à l'ordre de notre intelligence et à la permanence
+désirable de notre pensée. Cette convenance intrinsèque se montre
+encore plus dans les vérités géométriques, qui expriment l'ordre et
+l'harmonie des formes, par conséquent la beauté élémentaire; en ce
+sens les rayons du cercle doivent être égaux. Si le mot _doit_ n'a pas
+encore ici toute son énergie, c'est qu'il n'exprime qu'un rapport
+entre un bien très secondaire (la régularité géométrique) et
+l'existence; mais le même terme a une valeur infiniment plus grande
+quand il s'agit du souverain bien idéal et des moyens d'y atteindre.
+En ce cas, nous disons que le bien idéal et ses moyens doivent être,
+qu'ils doivent être _nécessairement_ si la nécessité vaut mieux, le
+plus _librement_ possible si la liberté vaut mieux. Au contraire,
+toutes les fois que la relation d'une chose avec le souverain
+désirable est nulle, ou plutôt que nous ne l'apercevons point, cette
+chose est indifférente.
+
+Une autre raison empêche d'assimiler entièrement les vérités logiques
+et géométriques aux vérités pratiques. C'est que, dans les premières,
+il n'y a jamais opposition entre ce qui doit être et ce qui est: il
+n'y a point de cas où 2 et 2 fassent 5; au contraire, il y a des cas
+où la connaissance, l'amour, le bonheur, l'indépendance, ne sont pas
+réalisés. Dans ces cas si nombreux, la distinction du bien en tant
+qu'il doit être et en tant qu'il est, devient plus précise; car nous
+saisissons mieux les choses par contraste, et l'idéal s'affirme plus
+nettement dans son antithèse avec la réalité.
+
+Nous ne pouvons donc concéder à Victor Cousin et à Jouffroy que la
+notion d'une convenance quelconque entre le bien et l'être, ou d'une
+harmonie qui _doit_ exister entre eux, soit le privilège exclusif des
+doctrines qui admettent le libre arbitre. Dans l'abstrait et dans la
+pure spéculation sur le souverain bien, les déterministes peuvent
+s'accorder avec leurs adversaires. Ils peuvent même supposer l'union
+du bien avec l'être comme produite par l'indépendance du bien, à
+laquelle rien ne ferait obstacle. Ce qui s'exprimera ainsi:--Non
+seulement le bien doit être, mais il doit être avec une parfaite
+indépendance, il doit être par lui-même, il doit avoir pour attribut
+la spontanéité, l'absence de passivité et de contrainte, la liberté.
+Si les êtres ne peuvent être indépendants au point d'exister par
+eux-mêmes, du moins serait-il désirable qu'ils fussent assez
+indépendants pour se rendre bons par eux-mêmes, une fois qu'ils ont
+l'existence et qu'ils ont acquis l'intelligence du plus grand bien et
+du plus grand bonheur. Cette indépendance, réalisée ou non quelque
+part, serait la liberté.
+
+Nous arrivons ainsi à nous demander les rapports qui existeraient
+entre le bien idéal et des êtres libres, _s'il existait des êtres de
+ce genre_. Nous ne posons la liberté que comme une _idée_, sans
+examiner si elle est réalisée en nous-mêmes. Aussi le déterminisme
+pourra-t-il se mettre d'accord avec les autres doctrines sur ce
+problème encore spéculatif:--Quelles modifications la notion de
+liberté apporte-t-elle dans l'idée du bien réalisable, et quelle forme
+prend le bien idéal pour des êtres qui, à tort ou à raison, se croient
+libres?
+
+Les déterministes et leurs adversaires pourront ainsi rechercher en
+commun la définition subjective des idées directrices de la conduite,
+des notions morales, en réservant la question d'objectivité. On
+arrivera de part et d'autre à une combinaison des mêmes idées, des
+mêmes éléments, et pour ainsi dire des mêmes couleurs élémentaires.
+Par exemple, combinez l'idée de liberté avec l'hypothèse d'un bien
+idéal qui apparaîtrait comme souverainement intelligible et aimable,
+sans nous nécessiter et nous contraindre; vous aurez l'idée d'une
+convenance absolue entre deux termes, le bien idéal et la liberté des
+êtres, dont l'un n'exercerait point sur l'autre une contrainte
+physique: c'est l'idée traditionnelle de l'«obligation morale.» Il ne
+s'agit pas encore de savoir si nous sommes, nous, réellement libres et
+obligés; nous ne faisons qu'étudier le rapport de deux idées, nous
+construisons hypothétiquement la notion du devoir comme un géomètre
+construirait la notion du triangle. Puis, de même qu'on peut se
+demander: le triangle est-il bon, a-t-il des propriétés belles et
+bonnes? on peut aussi se demander: le devoir, s'il existait, serait-il
+une chose belle et bonne? Un bien idéal qui obligerait les êtres
+moralement, vaudrait-il mieux qu'un bien qui les contraindrait
+physiquement? La bonne volonté ou la liberté bonne vaudrait-elle mieux
+qu'un bien nécessaire? la responsabilité, que l'irresponsabilité? La
+«satisfaction morale» serait-elle préférable au sentiment d'un bonheur
+passivement reçu, sorte de bonne fortune, [Grec: eutuchia]? En un mot,
+les composés des notions de _liberté indépendante_ et de _bien_
+sont-ils plus beaux, meilleurs, plus aimables et plus désirables que
+les composés des notions de _nécessité dépendante_ et de _bien_? Nous
+aurons construit ainsi d'un commun accord une morale idéale et
+problématique, celle qui, si elle était possible, serait la meilleure
+et devrait être réalisée. Nous aurons en même temps construit le droit
+idéal; nous pourrons soutenir que, si elle existait, la volonté
+_capable_ d'agir par elle-même en vue du bien universel serait pour
+toute autre volonté ce qu'il y a de plus sacré et de plus inviolable;
+l'ordre de la liberté deviendrait celui du droit et de la justice[14].
+Enfin, cet ordre nous apparaîtrait aussi comme celui de la solidarité
+et de l'amour; et nous reconnaîtrions que ce qu'il y aurait de plus
+beau et de meilleur, c'est un ensemble de volontés se donnant les unes
+aux autres, et réalisant ainsi le bien universel, qui n'est au fond
+que l'idéal de la société universelle, l'idéal _social_ par
+excellence. Tel est, semble-t-il, le plus haut idéal que puisse
+concevoir la pensée, quand elle fait en quelque sorte de l'art pour
+l'art; comment refuser d'admettre que la morale la plus belle, si elle
+était possible, serait la morale de la volonté individuelle se
+dévouant au bien de l'univers, ou la morale de la «bonne volonté,» qui
+est la volonté universellement aimante.
+
+ [14] Voir notre _Idée moderne du droit_, 2e édit., livre III.
+
+Reste à savoir si, en effet, cette morale est possible, ou si la
+réalisation libre du souverain idéal de la société n'est qu'une utopie
+abstraite. Il est bon que le bien universel, qui idéalement _doit_
+être en nous et par nous, _puisse_ réellement être en nous et par
+nous. Mais avons-nous en nous-mêmes ce pouvoir dont nous avons
+besoin?--Question de fait, question tout humaine et pratique, à
+laquelle il est inévitable de revenir. Nous avons considéré le but de
+la moralité en faisant abstraction de la puissance initiale, qui est
+le moi; mais ce but final lui-même nous paraît offrir un élément
+d'indépendance et de dignité qui réclame, dans la puissance initiale,
+quelque moyen capable de le réaliser. Les nécessitaires nous
+renfermeront-ils ici dans un cercle d'où nous ne puissions sortir; ou
+nous est-il permis d'espérer, sur ce point encore, quelque
+conciliation, au moins pratique, entre les partisans et les
+adversaires de la liberté?
+
+
+III.--Les déterministes et les non-déterministes reconnaissent
+également que la réalisation de l'idéal est _possible_ en nous dans
+une certaine mesure et par le moyen de ce que l'ancienne psychologie
+nommait nos «facultés.» Personne, en effet, ne soutient que les idées
+de bien, de perfectionnement, de progrès, expriment des choses
+absolument impossibles et sans exemple; car la moindre observation de
+notre nature montre qu'elle est capable d'amélioration et capable
+d'agir pour une idée universelle. Personne non plus ne soutient que la
+réalisation de l'idéal universel nous soit possible _sans aucune
+condition_, d'une manière immédiate et absolue, ce qui reviendrait à
+dire que nous sommes de pures divinités, de pures libertés sans
+mélange de nécessité. Posons donc en commun ce principe, que la
+réalisation du meilleur est pour nous possible sous de certaines
+conditions.
+
+Quant à ces conditions, il en est sur lesquelles tout le monde est
+d'accord. Pour que le bien universel se réalise _nécessairement_ en
+nous, disent les déterministes, il est nécessaire que notre
+intelligence le conçoive; et cette condition n'est pas moins
+nécessaire, selon les partisans du libre arbitre, pour que le bien
+soit produit _librement_. En second lieu, pour réaliser le bien de
+tous, nécessairement ou librement, il faut que l'idée du meilleur et
+de la société universelle ne reste pas abstraite et froide, mais se
+change en un sentiment capable de nous émouvoir.
+
+Outre la pensée et le désir du bien universel, les partisans de la
+nécessité et ceux de la liberté admettent une troisième condition,
+dont ils se représentent différemment la nature, mais qu'ils peuvent
+également appeler détermination de l'agent: c'est le «facteur
+personnel.» Les nécessitaires n'attribuent pas cette détermination à
+une puissance différente au fond du désir, mais à un degré supérieur
+d'intensité dans tel ou tel désir, ou à un degré supérieur
+d'adaptation à notre caractère. Pour les partisans de la liberté, au
+contraire, ce surplus de force, qui se manifeste par une détermination
+en un sens précis, provient d'une puissance spéciale, distincte du
+désir et du caractère même. Il n'en est pas moins vrai que, dans les
+deux cas, il y a détermination, soit par le désir et le caractère,
+soit par la volonté.
+
+Dans l'hypothèse de la liberté, le précepte moral peut se formuler
+ainsi:--Il est bon de se déterminer au bien universel de la société
+idéale, en ajoutant à la pensée et au désir de ce bien le complément
+d'une puissance libre.--Dans l'hypothèse de la nécessité, le précepte
+prend cette forme:--Il est bon de connaître et de désirer le bien
+universel avec une intensité capable de dominer tout le reste et de
+produire la détermination; voilà le meilleur, ce qui doit être en
+nous, et conséquemment aussi ce que nous _devons_ être.
+
+--Mais _pouvons-nous_ être ce que nous devons? demandera-t-on aux
+déterministes.--Nous le pouvons, répondront-ils, si nous comprenons et
+désirons le meilleur.--Et si nous ne le comprenons pas ou ne le
+désirons pas?--Alors nous ne le ferons pas; mais il en est de même
+dans l'hypothèse de la liberté: point de détermination libre au bien
+universel sans la pensée et le désir de ce bien.--Ce sont là seulement
+deux des conditions, mais qui ne suffisent pas, qui n'expliquent pas
+tout, qui peut-être même sont des effets et non des causes.--Pour
+nous, elles sont les seules causes, voilà la différence.--Cette
+différence est grave; nous considérons, nous, l'intelligence et le
+désir comme n'étant pas le moi, mais une action du dehors sur le moi;
+dès lors une chose qui dépend de notre intelligence et de notre désir
+ne dépend pas du moi: elle peut encore se réaliser, elle peut être,
+mais ce n'est pas _nous_ qui _pouvons_ la réaliser; de même, elle doit
+être, mais ce n'est pas nous qui _devons_ la faire.--C'est que, sous
+la pensée et le désir, vous supposez toujours un troisième personnage,
+le moi libre, qui est en question. Pour nous, le moi étant le désir
+même, qui enveloppe la pensée, ce qui dépend du désir dépend du
+moi.--Mais le désir lui-même, conséquemment le moi, dépend de
+conditions extérieures, qui à leur tour dépendent d'autres conditions,
+et ainsi de suite. Dire que nos actions dépendent de nos désirs,
+c'est dire qu'elles dépendent, en fait, non de notre indépendance,
+mais de notre dépendance même. Donc, quelque belle que puisse encore
+être la morale dans votre hypothèse déterministe, les conditions de
+son accomplissement ne sauraient être en nous que si elles y ont été
+mises du dehors. A vous de les mettre en moi, en persuadant ma raison
+et en touchant mon coeur; à un autre de les mettre en vous. Nous nous
+renverrons ainsi la tâche les uns aux autres, et avec la tâche le
+devoir; notre activité pratique sera, sinon détruite, du moins
+diminuée.--
+
+Telle est donc la difficulté à laquelle semble aboutir actuellement le
+problème: le suprême idéal de la société universelle, qui offrirait
+chez l'individu, outre son caractère intelligible et désirable, un
+caractère d'indépendance et de spontanéité seul vraiment moral,
+_devrait_ être réalisé à la fois en nous et par nous, en vue de tous;
+mais, dans l'hypothèse nécessitaire, il semble que cette réalisation
+peut avoir lieu en nous, non définitivement par nous; elle peut être
+produite par une action des hommes ou des choses sur notre
+intelligence et notre désir, non par une action dont il y aurait en
+nous-mêmes quelque cause initiale et indépendante. D'accord sur la fin
+suprême de la morale et de la sociologie, et aussi sur les moyens
+intermédiaires, les deux systèmes semblent enfin se séparer sur la
+puissance initiale, qui dans un cas nous est supposée propre et dans
+l'autre étrangère. Ils admettent en commun tout ce qui, dans la
+science morale et dans la pratique morale, n'est pas la moralité même
+en son principe; car la moralité essentielle, en son idéal, ne serait
+pas seulement connaissance reçue et bonheur reçu par nécessité: elle
+serait don libre de soi à tous.
+
+De là l'objection classique aux déterministes:--Le danger de votre
+système, dans la pratique, est un sentiment d'irresponsabilité
+personnelle qui, tant qu'il dure, semble paralyser l'âme entière. Pour
+toutes nos fautes nous avons une excuse: la force des choses dont nous
+subissons l'empire. La volonté, dans le déterminisme exclusif,
+ressemble à un corps qui conserverait tous ses organes, mais dont le
+coeur ne battrait plus sans le secours d'une impulsion étrangère. Les
+théorèmes de la science morale subsistent, il est vrai; mais le moteur
+de la vie vraiment morale semble avoir disparu. Tout est l'oeuvre de
+la nature, comme pour les théologiens tout est l'oeuvre de la grâce,
+et rien ne paraît être l'oeuvre de notre personnalité.
+
+Si nous en restions à ce point, la conciliation des doctrines pourrait
+en effet sembler une construction encore trop extérieure, qui aurait
+pour centre, ici une force vive, là l'inertie et l'impuissance.
+L'accord dans l'ordre des relations physiques, dans l'ordre des
+relations sociales, et même dans l'ordre des relations psychologiques,
+n'est pas l'accord complet dans l'ordre fondamental de la moralité la
+plus intime. Nous ne pouvons donc obtenir encore, en l'état actuel de
+la question et avec le déterminisme non rectifié, une conciliation
+vraiment et complètement _pratique_; car ceux qui sont persuadés de
+leur entière dépendance ne seront pas les mêmes dans la pratique
+_morale_ que ceux qui s'attribuent une certaine indépendance.
+
+Ici, la question pratique et morale devient spéculative et
+métaphysique. C'est une transformation du problème à laquelle il était
+impossible d'échapper. La morale, en effet, n'est pas simplement une
+science indépendante de la pratique, ou une pratique indépendante de
+la science. Elle ne peut être assimilée, par exemple, à la géométrie
+ou à l'arpentage. Le géomètre théoricien ne se soucie pas de
+l'application; et d'autre part, pour appliquer les vérités
+géométriques, nous n'avons pas besoin d'être assurés que l'étendue est
+objective; ici les vérités relatives sont suffisantes. Au contraire,
+dans l'acte moral, il n'est pas indifférent que notre indépendance et
+notre responsabilité soit réelle ou apparente, que le devoir soit
+subjectif ou objectif. La pratique de l'arpentage ne change pas quand
+on considère l'espace comme une illusion; mais l'art de la vertu
+demeure-t-il le même pour celui qui ne s'attribue point une
+indépendance quelconque? Pourvu que, par l'arpentage, nous parvenions
+à modifier les apparences, nous nous inquiétons peu de savoir ce qui
+est au delà. Au contraire, quand nous faisons à l'idée de la société
+universelle le sacrifice de notre plaisir, de notre intérêt, de notre
+vie même, nous accordons à cette idée, semble-t-il, ne fût-ce que par
+hypothèse, une valeur supérieure; nous ne voulons plus seulement
+modifier une apparence, mais nous sacrifions des biens réels à un bien
+idéal que nous traitons comme s'il représentait plus ou moins
+symboliquement la réalité et la loi du monde. Par cela même nous
+accordons à l'idéal une certaine valeur objective; car, si nous le
+considérions comme étant certainement sous tous les rapports une pure
+illusion, l'idée même du bien _moral_ et du dévouement à l'universel
+deviendrait chimérique en son dernier fond. Ainsi la morale proprement
+dite est par sa nature, comme la métaphysique, une recherche
+hypothétique de la loi suprême du monde, au moins dans les grandes
+alternatives de la vie qui ont quelque chose de décisif et parfois de
+tragique[15]. Nous ne pouvons rester à moitié chemin dans la question
+de la liberté et de la fatalité: cette question est le point de
+coïncidence entre la pratique et la théorie, parce qu'elle est
+proprement la question morale, portant sur la loi suprême et la nature
+ultime de l'_acte moral_, de l'acte désintéressé. Par conséquent, pour
+obtenir une conciliation complète des systèmes dans la pratique
+_morale_,--mais dans celle-là seule et seulement dans la question
+précise de la _moralité_ intrinsèque des actions,--nous sommes obligés
+de porter aussi loin que nous le pourrons la conciliation _théorique_,
+en cherchant jusqu'à quel point, sous l'idée de la liberté, peut se
+manifester une liberté réelle ou du moins un progrès vers cette
+liberté.
+
+ [15] Voir, sur ce point, notre _Critique des systèmes de morale
+ contemporains_.
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+RECHERCHE
+
+D'UNE
+
+CONCILIATION THÉORIQUE ET DE SES LIMITES
+
+
+
+
+LIVRE PREMIER
+
+EXAMEN CRITIQUE DE L'INDÉTERMINISME ET DU DÉTERMINISME
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+AVONS-NOUS CONSCIENCE DE L'ACTIVITÉ ET DE LA LIBERTÉ
+
+ I. Avons-nous conscience de l'_action_, dans son contraste avec
+ la passion.
+
+ II. Avons-nous conscience de la _puissance_, dans son contraste
+ avec les actes particuliers.
+
+ III. Avons-nous conscience du _moi_, comme centre commun de
+ l'action et de la puissance.
+
+
+La liberté étant généralement considérée comme la puissance de se
+déterminer soi-même à une action, les éléments de cette idée, sur
+lesquels il faut chercher à s'entendre préalablement, sont l'action,
+la puissance, et le centre commun d'où elles dérivent, le moi.
+Cherchons d'abord si tout se réduit dans la conscience à des
+sensations qui se suivent, ou si nous avons encore conscience de notre
+vouloir et de notre action dans son contraste avec la passivité.
+
+
+I.--On s'accorde à reconnaître aujourd'hui que nos sensations sont
+toutes des sensations de mouvement, et que celles-ci se ramènent à des
+séries de sensations musculaires qui, à leur tour, supposent l'effort
+musculaire. C'est par une série d'efforts que nous mesurons la
+quantité extensive. En même temps nos sensations ont une _quantité
+intensive_, c'est-à-dire un degré d'énergie, que nous apprécions,
+semble-t-il, par la réaction de notre énergie cérébrale et musculaire.
+Action extérieure et réaction intérieure se retrouvent dans le
+phénomène fondamental qui est le type des phénomènes cérébraux,
+l'_action réflexe_. Enfin les sensations ont des _qualités_
+spécifiques par lesquelles elles diffèrent les unes des autres;
+penser, c'est percevoir des différences, et cette «discrimination»
+est, selon Bain, la propriété primordiale de l'intelligence. Si l'on
+met le plaisir ou la peine hors de compte, «nous pouvons proprement
+appeler l'effet produit par le sentiment des différences un choc, un
+tressaillement, une surprise.» Bain croit cette idée de choc ou de
+surprise entièrement irréductible; évidemment elle est encore une
+expression de l'action réflexe, et il n'est pas difficile d'y
+apercevoir deux éléments: action subie et réaction. La différence de
+notre activité et de notre passivité, différence qui est au fond de
+l'action réflexe, serait donc impliquée dans la perception de toutes
+les autres. Complètement passif et sans aucun pouvoir de réagir, je ne
+subirais aucun choc, ou tout au moins je ne percevrais pas le choc
+subi. Quant à la notion de surprise, elle indique en outre une
+réaction _intellectuelle_ du dedans sur le dehors, une véritable
+réflexion de la _conscience_, que Bain introduit jusque dans le
+phénomène le plus primitif et le plus spontané. Lorsqu'un objet
+matériel en choque un autre, ce dernier, en raison de son élasticité,
+tend à reprendre sa forme primitive; quelque chose d'analogue se
+retrouve dans la conscience. J'étais dans l'obscurité, et la
+continuité des ténèbres n'excitait de ma part aucune réaction, ou tout
+au moins n'en excitait qu'une également continue et uniforme; de là
+équilibre du cerveau et état neutre de la conscience. Une lumière
+subite, en rompant l'équilibre, provoque mon étonnement; or, tout
+étonnement suppose un contraste entre ce qui était attendu et ce qui
+arrive. Si le différent et le discontinu m'étonnent, c'est que
+j'attendais la continuation de ce qui existait d'abord, c'est-à-dire
+de mon état antérieur et de mon action antérieure, dirigée en tel sens
+et vers tel objet. Je saisis la discontinuité et la différence dans la
+continuité et l'identité au moins apparente de ma conscience. Tout à
+l'heure, au milieu des ténèbres, je sentais, pensais, agissais;
+l'effet passif produit en moi par la nuit avait fini par être annulé,
+et j'étais comme seul; quand la lumière apparaît tout à coup, elle et
+moi nous sommes deux; et c'est cette dualité, action et passion, qui
+éveille ma «surprise.» Aux mots d'action et de passion, on peut
+substituer ceux de volontaire et d'involontaire, ou plutôt de désiré
+et de non désiré; ils exprimeront peut-être mieux encore la vérité des
+choses: je n'ai point désiré cette lumière qui jette une discontinuité
+soudaine dans la continuité de ma tendance antérieure. Le contraste du
+désiré et du non désiré, qui a son fond primitif dans le contraste du
+plaisir et de la peine, est, semble-t-il, ce qui donne le branle à nos
+facultés intellectuelles. Bain finit par dire: «L'activité entre comme
+partie composante dans chacune de nos sensations, et elle leur donne
+le caractère de composés, tandis qu'elle-même est une propriété simple
+et élémentaire[16].»
+
+ [16] _Emotions and Will_, p. 297.
+
+Le mieux serait d'admettre en nous, à la racine de tous les phénomènes
+de conscience, la «discrimination» plus ou moins vague des deux
+directions centripète et centrifuge impliquées jusque dans le réflexe,
+et auxquelles correspondent les nerfs afférents ou efférents. Jusque
+dans le simple choc, l'action et la réaction semblent inséparables,
+et, si toutes nos sensations se ramènent à des chocs nerveux, la
+conscience doit distinguer l'action exercée sur nous de notre réaction
+propre. Ce contraste semble seul expliquer celui du moi et du non-moi.
+Stuart Mill ramène, comme on sait, la matière et l'esprit à des
+possibilités ou potentialités permanentes; mais, abstraites de leur
+véritable origine, qui est la conscience de l'action et de la réaction
+enveloppée dans le réflexe, les possibilités logiques ne peuvent plus
+suffire à distinguer le moi du non-moi. D'où vient que nous séparons
+certains états de conscience de tous les autres pour les réunir sous
+le nom de sensations et les rapporter à la matière? Pourquoi ne
+rapportons-nous pas les volitions à la matière, les sons ou les odeurs
+à l'esprit?--Simple affaire de classification et de généralisation,
+dit Stuart Mill; nous rangeons dans une même classe ce qui offre des
+caractères communs.--Oui, mais quel est ce caractère différentiel qui
+nous fait distinguer en quelque sorte le mien et le tien dans notre
+commerce avec l'extérieur? Quelle est comme la marque de fabrique par
+laquelle nous reconnaissons nos produits au milieu des produits
+étrangers? Dans beaucoup de cas, nous voyons une pensée ou une émotion
+«_succéder invariablement_» à une sensation, ou une sensation
+«_succéder invariablement_» à une volition; et cependant, nous ne
+rapportons pas à une même cause les sensations et les pensées, ou les
+émotions et les volitions. La dernière réponse de Mill est que le
+corps est une cause _inconnue_ de sensations, tandis que l'esprit est
+«un récipient ou percevant _inconnu_» de sensations.--Mais, si les
+deux termes sont également inconnus, comment puis-je les distinguer
+l'un de l'autre? Ce n'est pas par ce qu'ils ont d'inconnu que je
+discerne le mien et le non-mien, mais par ce qu'ils ont de connu. Il
+faut donc bien qu'il y ait dans la conscience même une certaine marque
+qui établisse la distinction du mouvement reçu et du mouvement
+effectué. Bain fournit une meilleure réponse en disant que le
+contraste du sujet et de l'objet vient du contraste entre l'activité
+et la sensation passive; mais, à vrai dire, c'est l'élément moteur
+qu'il eût fallu mettre en lumière. Dans cette question, d'ailleurs,
+Bain paraît en progrès sur Mill; et ce dernier le reconnaissait
+lui-même[17]. Spencer, dans ses _Premiers principes_[18], fonde aussi
+la distinction du moi et du non-moi sur celle du volontaire et de
+l'involontaire, à laquelle on est toujours obligé de revenir,
+semble-t-il, comme à un élément ultime impliqué dans tous les faits de
+conscience. On pourrait l'appeler encore la distinction du _mouvant_
+et du _mû_, du mouvement imprimé et de la sensation, de la
+contractilité et de la réceptivité.
+
+ [17] «Ceux qui ont étudié, dit-il, les écrits des psychologues
+ associationnistes ont vu, avec défaveur, que dans leurs
+ expositions analytiques il y avait une absence presque totale
+ d'éléments actifs ou de spontanéité appartenant à l'esprit
+ lui-même... Cette apparence de passivité absolue a contribué à
+ aliéner de la théorie de l'association de bons esprits qui
+ l'avaient réellement étudiée (tels que Coleridge)... En France,
+ on a souvent cité le progrès qui se fit de Condillac à
+ Laromiguière: le premier faisant d'un phénomène passif, la
+ sensation, la base de son système; le second y substituant un
+ phénomène actif, l'attention. La théorie de M. Bain est dans le
+ même rapport avec la théorie de Hartley que celle de Laromiguière
+ avec celle de Condillac.» (_Dissertations et discussions_, t.
+ III, 197-152, article Bain).
+
+ [18] _Premiers principes_, p. 162.
+
+Nous voyons donc ici les doctrines aboutir à un point commun, et les
+diverses écoles reconnaître également d'une manière vague la présence
+en nous d'une certaine activité; seulement la nature de cette activité
+demeure inconnue et peut s'interpréter de manières différentes. On n'a
+nullement le droit de l'identifier immédiatement avec la liberté. Si,
+en effet, nous avons conscience d'agir, c'est selon des _lois_. La
+plus élémentaire de ces lois est celle de l'_action réflexe_, où nous
+avons vu qu'apparaît tout d'abord la conscience obscure de l'activité,
+de la _réaction_ centrifuge, en contraste avec la passivité, avec
+l'impression centripète. Mais quelle _liberté_ peut-on trouver dans
+l'action réflexe? Tout au plus peut-on dire qu'elle contient, avec
+l'activité, le premier et lointain germe de toute idée de liberté. La
+conscience de vouloir n'est encore ici que la conscience de mouvoir,
+et on peut même se demander si elle ne renferme pas quelque illusion,
+s'il y a une réelle différence, autre que celle de direction, entre
+les mouvements centripètes et les mouvements centrifuges.
+
+
+II.--Nous venons de chercher dans la conscience le premier élément
+dynamique nécessaire à la liberté, si elle existe: l'_action_ motrice
+distincte de la passion, le _vouloir_ et le _mouvoir_ distinct du
+_pâtir_: un second élément serait la _puissance_, supérieure à l'acte
+particulier, où elle ne s'épuiserait pas. Si nous avions conscience de
+notre liberté, nous devrions avoir conscience _a priori_, avant de
+faire une chose et en la faisant, de notre _pouvoir_ de la faire. Il
+est même beaucoup de psychologues qui ajoutent le pouvoir de ne pas la
+faire; mais c'est là une question qu'il n'est pas temps encore
+d'examiner. Le simple pouvoir de faire est déjà matière à des
+discussions d'une extrême difficulté et dans lesquelles nous devons
+successivement entendre le pour et le contre.
+
+Avons-nous une autre conscience que celle de nos états présents? «La
+conscience, répond Stuart Mill[19], m'apprend ce que je _fais_ ou ce
+que je sens, non ce dont je suis _capable_.» Ceux, au contraire, qui
+admettent une conscience de la puissance répliquent:--Comment
+distinguer ce que je fais de ce que je sens ou subis, si je vois
+seulement la chose faite, l'état de choses réalisé, sans aucun lien
+avec une puissance dont il dérive? Est _mien_ ce que je _puis_, ce
+dont je suis la condition suffisante et immédiate; même pour savoir
+que _je fais_ une chose, ne faut-il point savoir que je la _puis_? Est
+étranger à moi, passif pour moi, ce dont je vois en moi l'actuelle
+réalité sans en voir en moi la puissance, ce que je ne _puis_ pas
+réaliser et qui pourtant se réalise.--Mill objecte alors qu'on a
+seulement conscience du réel;--on lui répond que la puissance active
+est elle-même une réalité, un pouvoir réel, un pouvoir qui est, mais
+qui n'est encore que pouvoir. Stuart Mill ajoute qu'il est
+contradictoire de dire:--J'ai présentement conscience de ce qui _n'est
+pas_ présentement, de ce qui _sera_: «La conscience n'est pas
+prophétique; nous avons conscience de ce qui est, non de ce qui _sera_
+ou de ce qui _peut être_.»--A quoi on réplique:--Vous raisonnez comme
+si «J'ai conscience de ce que je puis» signifiait «J'ai conscience du
+fait même que je puis accomplir et qui cependant n'existe pas;» mais
+nous, partisans de la puissance, nous accordons fort bien qu'on n'a
+pas conscience de ce qui sera comme d'une chose déjà présente; selon
+nous, on n'en a pas moins conscience de ce qui actuellement nous
+autorise à dire qu'une chose sera ou peut être: il faut bien qu'il y
+ait dans la conscience présente quelque chose qui nous permette de
+concevoir l'avenir.--Cette chose, répond Stuart Mill, est une simple
+conclusion du passé: «Nous ne savons jamais que nous sommes capables
+de faire une chose qu'après l'avoir faite, ou qu'après avoir fait
+quelque chose d'égal ou de semblable.»--Oui, réplique-t-on de nouveau,
+quand il s'agit d'_exécuter_ ce que nous avons voulu. La possibilité
+de cette exécution, en effet, n'ayant point pour condition unique la
+volonté, est subordonnée à une hypothèse: nous supposons que les
+conditions sont égales et semblables, comme notre volonté elle-même
+est égale et semblable; et alors, tout étant semblable, nous affirmons
+semblablement. Quand, par exemple, je me crois capable de mouvoir mon
+bras, je sais que ma volonté, première condition, demeure la même, et
+je suppose que toutes les autres conditions sont les mêmes aussi, d'où
+je conclus le même résultat, à savoir le même mouvement que
+d'ordinaire. Mais ces déductions ou inductions semblent présupposer
+toujours l'idée de possibilité, dont elles ne sont qu'une extension au
+dehors. Nos jugements sur les choses qui peuvent être, sont toujours
+dérivés et détournés; le jugement _je puis_ est la véritable origine
+de toutes les idées de possibilité.
+
+ [19] _Philosophie de Hamilton_, p. 551.
+
+Telle est la thèse des partisans de la _puissance active_, qui
+s'inspirent plus ou moins de la métaphysique péripatéticienne et
+leibnizienne. Écoutons jusqu'au bout leurs spéculations.--Quand je
+déclare, disent-ils, que je puis quelque chose, je ne suis pas,
+assurément, dans un état d'inaction, car, si je n'agissais pas, je ne
+jugerais point que je puis; et d'ailleurs ce jugement est déjà
+lui-même une action; mais, d'autre part, la détermination présente
+n'est pas la seule chose que j'affirme, puisque alors il n'y aurait
+aucune différence entre «je puis» et «je fais,» entre «je puis être
+dans tel état» et «je suis dans tel état.» Si «je puis» n'est pas
+adéquat à ce qui est, il l'est encore moins à ce qui n'est pas. «Je
+puis faire une chose» n'a point simplement ce sens: «je ne la fais
+pas»; car, si vous analysez cette dernière proposition, vous n'en
+déduirez jamais la proposition suivante: «je puis faire la chose que
+je ne fais pas». «Je puis» affirme un lien entre ce qui est et ce qui
+n'est pas; il faut donc que, dans ce que je suis, soit contenu d'une
+certaine manière ce que je ne suis pas. Or, ce que je ne suis pas
+n'est point contenu dans ce que je suis comme fait, comme état, comme
+sensation ou sentiment, comme action; car alors tout serait déjà sous
+tous les rapports, le changement ne serait qu'une apparence et pas
+même une apparence, puisque l'apparence est encore un changement. Nous
+retomberions ainsi dans l'éléatisme, fondé sur ce principe qu'il n'y a
+point de milieu entre ce qui est et ce qui n'est pas. Dire que tout
+est _fait_ ou _état_ actuel, que tout se résout en sensations ou
+sentiments présents, c'est revenir sans le savoir à l'antique doctrine
+des Eléates et des Mégariques, auxquels Aristote répondait: «Si tout
+existe en fait et en acte, lorsque je suis assis, je ne puis me lever;
+lorsque je suis levé, je ne puis m'asseoir.» Il doit donc y avoir un
+moyen terme entre ce que le positivisme appelle les faits qui sont et
+les faits qui ne sont pas, c'est-à-dire les faits qui ne sont pas des
+faits; ce moyen terme semble supérieur aux faits; il coexiste avec le
+premier et avec le second, mais il dépasse le premier et le second.
+Quand je me détermine à m'asseoir, cette détermination n'épuise pas
+mon pouvoir déterminant; voilà pourquoi je dis que je puis me
+déterminer à être debout. Ce pouvoir n'est pas une abstraction ni un
+extrait; c'est lui plutôt qui extrait de lui-même telle ou telle
+manifestation particulière. Si «je puis» n'était qu'une abstraction,
+la vérité des choses serait tout entière dans «je suis ceci et je ne
+suis pas cela»; entre les deux, plus d'intermédiaire. Le pouvoir a
+donc sa réalité; mais cette réalité n'est pas du même genre que celle
+des faits. Le fait est tout entier dans ce qu'il est présentement, il
+est soumis à cette loi d'exclusion qui fait que les parties du temps
+sont en dehors les unes des autres comme celles de l'espace. Un fait
+ne peut empiéter sur le passé ou sur l'avenir; il est enfermé dans des
+bornes précises ou fixes, et pour lui point de milieu entre demeurer
+tel qu'il est ou cesser d'être: y a-t-il le moindre changement, ce
+n'est plus le même fait, ce n'est plus le même état. Sa définition,
+dirait Platon, ne renferme que le _même_, et non point l'_autre_. Le
+fait d'être assis, par exemple, étant purement et simplement ce qu'il
+est, tout son être est épuisé dans ce qu'il est; il y a équation entre
+ce qu'il est et ce qu'il peut être. Mais cette équation ne saurait
+exister en toutes choses sans réduire toutes choses à l'inertie et à
+l'immutabilité absolue. Nous sommes ainsi amenés à la conception d'un
+pouvoir qui est réel en lui-même, non pas seulement dans ses effets et
+ses manifestations. Selon le phénoménisme de M. Taine, une chose est
+_réelle_ quand toutes les conditions sont données; elle est simplement
+_possible_ quand «toutes les conditions, moins une, sont données».
+Mais le même philosophe dit ailleurs que l'absence d'une condition
+entraîne l'_impossibilité_, puisque la chose ne se produira jamais en
+l'absence de la condition finale. Par là se trouvent identifiés, ce
+semble, le possible et l'impossible. C'est ce qui doit arriver quand
+on n'admet que des faits sans aucune puissance qui les relie. De deux
+choses l'une: ou bien un fait n'est rien de plus que l'ensemble des
+conditions données, ou il est quelque chose de plus. Dans la première
+hypothèse, si toutes les conditions de toutes choses sont données,
+tous les faits sont déjà, et aucun changement n'aura lieu; si toutes
+les conditions ne sont pas données, rien n'est, et rien ne sera; car
+l'existence des choses aurait besoin de certaines conditions qui ne
+sont pas données dans cette totalité des conditions en dehors de
+laquelle il n'y a rien. Il faut donc passer à la seconde hypothèse, et
+dire que les conditions présentes suffisent pour amener les faits
+absents; dès lors, les faits sont autre chose que l'ensemble de leurs
+conditions; en d'autres termes, l'ensemble des faits actuels renferme
+les faits à venir en tant que possibilités et non en tant que faits.
+Il faut par conséquent admettre autre chose que de simples faits; il
+faut admettre dans la condition du réel un principe de différence qui
+fait que, sans cesser d'être elle-même, elle donne naissance à autre
+chose qu'elle. Qu'on appelle comme on voudra cette «_particularité_»,
+cette chose qui, par elle-même, fait exister une autre chose, c'est là
+ce que nous entendons par puissance active. Vous êtes donc obligés
+d'admettre à la racine des choses un lien entre ce qui est et ce qui
+n'est pas, un principe d'union grâce auquel ce qui est _peut_ donner
+ce qui n'est pas. C'est dans la conscience de notre activité que nous
+croyons, nous, trouver le type de ce pouvoir qui dépasse ses états
+présents par ses états possibles, de ce dynamisme supérieur au
+mécanisme qu'il anime. Les idées de possibilité, de condition, de
+raison suffisante, ne sont à nos yeux que les expressions indirectes
+et neutres d'un sentiment vif et d'une idée toute personnelle à son
+origine. Substituer à cette conscience du moi des notions abstraites,
+c'est laisser la proie pour l'ombre; la possibilité n'est, en
+définitive, qu'une puissance.
+
+Ainsi spéculent les métaphysiciens partisans de la _puissance_
+aristotélique ou de la _force_ leibnizienne. Leurs spéculations
+roulent sur un usage transcendant des catégories de possibilité et de
+réalité, sur lesquelles nous reviendrons à propos de la contingence
+des actions. Au point de vue métaphysique, il est sans doute plausible
+d'admettre une différence entre la cause et les effets, sans quoi les
+effets se confondraient avec la cause; il y a dans la cause une raison
+de changement, de nouveauté, une sorte de fécondité que nous nous
+représentons sous le nom de _puissance_. Mais, sans s'abîmer dans un
+mystère métaphysique commun à toutes les doctrines, il faut revenir au
+côté psychologique du problème, qui fait le véritable objet de la
+question présente: où prenons-nous l'idée de puissance, et en quoi
+consiste réellement la puissance dont nous croyons avoir _conscience_?
+Or, à ce point de vue vraiment intérieur, il nous semble que les
+psychologues de l'école spiritualiste n'ont pas trouvé plus que Stuart
+Mill lui-même le véritable moyen terme entre la possibilité abstraite
+et le fait réel. Nous avons déjà vu[20] ce qu'il y a d'artificiel dans
+le dilemme aristotélique: Ou je suis actuellement assis ou je suis
+actuellement levé, et point d'autre milieu s'il n'y a pas de
+puissance:--ce dilemme laisse échapper dans son abstraction un
+intermédiaire concret et vivant: cet intermédiaire, selon nous, est
+l'_idée_, avec la _force_ qui lui est inhérente et dont nous avons
+essayé de faire comprendre la nature. Quand je suis immobile, je puis
+avoir l'_idée_ de marcher; cette idée est une image; cette image
+implique un ensemble de mouvements cérébraux et un certain état du
+système nerveux; cet ensemble de mouvements et cet état nerveux est
+précisément le début des mouvements de la marche, le premier stade de
+l'innervation qui, si elle acquérait un certain degré d'intensité,
+aboutirait à mouvoir mes jambes. L'image même de mes jambes existe
+dans mon imagination quand je pense à marcher. Je _puis_ marcher,
+signifie:--Je commence l'innervation aboutissant à la marche.
+Puissance, au point de vue psychologique, c'est la conscience d'un
+conflit de représentations auquel répond dans le cerveau un conflit de
+mouvements en sens divers. La puissance des contraires, avons-nous
+dit, est le côté interne de la composition des forces en équilibre
+mutuel et instable. La conscience de la _puissance_ se ramène donc à
+la conscience du mouvement imprimé, c'est-à-dire du _changement_, et
+du changement selon une _loi_. Là encore la conscience de la liberté
+nous échappe. Quant au mystère que nous trouvons sous le mouvement et
+le changement même, c'est celui du _temps_ et du _devenir_.
+
+ [20] Première partie, chap. premier.
+
+III.--Outre les idées d'action et de puissance, l'idée de liberté
+enveloppe celle du _moi_, conçu comme cause amenant la puissance à
+l'acte. Mais avons-nous conscience du _moi_ comme d'une réalité
+vraiment indépendante et active? Là est le grand problème.
+
+Bain, dans sa critique de la liberté conçue comme détermination de
+_soi_ par _soi-même_, nie l'existence d'une région _séparée_ qui
+serait le moi, et dit qu'il ne reste rien en nous, pas plus que dans
+un «morceau de quartz, après _l'énumération complète ou exhaustive_ de
+toutes les qualités.» Même doctrine chez Spencer, qui voit dans
+l'illusion du _moi_ séparé la raison de l'illusion du libre
+arbitre.--Cherchons d'abord les difficultés que soulève cette doctrine
+purement phénoméniste[21]. L'_énumération_ exhaustive, peut-on dire,
+ne suffit que pour les choses purement numériques et numérables; même
+alors, elle présuppose une _qualification_, et le nombre ne sert que
+de cadre extérieur aux qualités spécifiées. Maintenant, mettez sur une
+même ligne tous mes événements passés, présents, à venir, et supposons
+la qualification complète. Douleur + plaisir + pensée + autre plaisir
++ désir..., est-il bien sûr que ce soit là le tout de moi-même? Il
+faut au moins, comme pour les nombres, ajouter ce qui relie ce tout en
+une _synthèse_; et le lien n'est plus ici entre des quantités
+discontinues, mais entre des événements continus. En outre, je ne
+relie pas seulement les faits entre eux; mais je les relie tous à un
+terme supérieur et enveloppant, quoique non vraiment «séparé», qui est
+ma conscience même et que j'appelle moi. Il faut donc ajouter à notre
+liste ce caractère remarquable qui fait que chaque terme est pensé et
+pensé comme mien, qu'il est ou me paraît mien. Nous avons alors:
+douleur et attribution à moi + plaisir et attribution à moi, etc. Ce
+n'est pas encore tout; car, dans la trame de ce qu'on appelle mes
+événements, il y a des choses que je ne considère pas comme miennes de
+la même façon que les autres: il y a des choses dont, à tort ou à
+raison, je crois voir en moi la condition ou suffisante ou principale
+et que j'attribue à mon activité, d'autres que je subis et que
+j'attribue à des conditions non contenues dans la série des choses
+miennes. Si on ne tient pas compte de tout cela, l'exhaustion ne sera
+pas complète. Or, tout cela n'est plus une simple numération, ni même
+une simple qualification, mais une attribution, une relation toute
+particulière des termes multiples et changeants à un terme qui
+s'apparaît à lui-même comme permanent.--Il nous suffira, direz-vous,
+d'ajouter à chaque fait la propriété d'apparaître comme mien, d'avoir
+pour conséquent uniforme l'idée d'un moi, et l'exhaustion sera alors
+complète: la liste ainsi achevée sera l'équivalent de ce qu'on appelle
+la personne et pourra lui être substituée.--Oui, répondront les
+partisans de l'objectivité du moi, mais c'est peut-être comme on
+substitue à un cercle des polygones d'un nombre indéfini de côtés, qui
+donnent l'approximation indéfinie du cercle sans donner jamais le
+cercle lui-même. Dans la pratique de la vie et dans le langage, la
+série des événements _miens_ est le substitut du _moi_: il n'est pas
+certain qu'elle soit adéquate au moi lui-même. Ce que nous désignons
+par moi, c'est la raison, quelle qu'elle soit, de la synthèse finale,
+la cause de cette constante réduction à l'unité. Il y a quelque chose
+qui fait que tous mes éléments sont liés entre eux, et liés à l'idée
+de moi-même; et c'est ce quelque chose, esprit ou cerveau, dont les
+événements intérieurs semblent le substitut.
+
+ [21] _Emotions and Will_, p. 509.
+
+Les partisans de l'objectivité du moi, pour continuer de soutenir ce
+qu'il y a de plausible dans leur thèse, pourraient aussi relever une
+confusion que l'on commet souvent dans les discussions relatives au
+moi. L'idée du moi peut désigner soit l'idée réfléchie, soit le
+sentiment spontané de notre existence. Or l'idée réfléchie du moi
+n'est qu'une manifestation distincte et contrastée de notre existence,
+de notre pensée; cette connaissance analytique que nous avons de notre
+existence est dérivée; le sentiment spontané, au contraire, la
+conscience immédiate de l'être, de la sensation, de la pensée, ne
+semble plus une résultante tardive des sensations, mais un élément
+immédiat et toujours présent à chaque sensation, sous une forme
+implicite, élément sans lequel la sensation ne serait pas sentie, ne
+serait pas consciente. L'idée réfléchie du _moi_ est le produit d'une
+élaboration longue et complexe, elle est en grande partie factice et
+composée; en outre, le moi peut considérer un grand nombre de qualités
+avant de se considérer lui-même abstraitement, et de se poser dans la
+réflexion en face du non-moi; ce n'est pas à dire que, dès l'origine,
+le sentiment confus de l'existence individuelle et de l'activité
+centrale n'ait pas été présent à nous dans sa continuité, alors même
+que nous ne le traduisions pas sous les formes discontinues de la
+pensée abstraite et générale, ou du langage et de ses catégories
+artificielles. Si toutes nos pensées finissent par se ranger aux deux
+pôles du sujet et de l'objet, c'est sans doute que, dès le
+commencement, elles offraient cette orientation naturelle; les
+particules aimantées, qui finissent par se disposer en ordre aux deux
+extrémités de l'aimant, n'en ont-elles pas dès le premier instant subi
+l'influence? Les oppositions nécessaires à la conscience analytique et
+réfléchie ne sont point également indispensables pour la conscience
+synthétique et spontanée. Bien plus, nous concevons une limite où les
+oppositions expireraient et où la pensée serait immédiatement présente
+à elle-même, se pensant en même temps qu'elle pense le reste. La
+pensée s'évanouit-elle, comme le croit Hamilton, dans cette unité
+fondamentale du sujet et de l'objet? Peut-être, mais peut-être aussi
+est-ce là qu'elle se constitue: cette unité serait alors la pensée
+même.--
+
+Dans cette argumentation, les partisans du moi mêlent les hypothèses
+métaphysiques à l'observation psychologique, et concluent trop
+précipitamment de l'existence d'un _vinculum_ à celle d'un _vinculum
+substantiale_ qui dépasse l'expérience. Il y a pourtant dans leur
+thèse une chose qu'on peut retenir: c'est que, dans tout acte de
+connaissance et de conscience, on ne doit pas exclure le sujet et
+méconnaître l'originalité de cette notion. Le sujet ne peut se
+connaître que dans ses sensations et dans ses modifications, non à
+part, cela est vrai; il ne se saisit pas comme un être qui n'aurait
+aucune manière d'être; mais d'autre part il ne peut concevoir ses
+manières d'être comme détachées. La multiplicité qui est dans notre
+conscience n'est pas une multiplicité physique, comme celle d'un
+agrégat dont les parties peuvent subsister chacune en elle-même, d'un
+«morceau de quartz;» c'est une relation d'un autre genre, qui ne peut
+se confondre avec celle de juxtaposition, de simple coexistence
+physique, de succession numérique; voilà pourquoi nous la posons à
+part comme étant la relation originale de la conscience à ce qu'elle
+saisit, l'aspect _subjectif_ impliqué même par l'aspect objectif. Plus
+on montre l'impossibilité de mettre d'un côté le sujet et d'un autre
+côté ses manières d'être, plus on élève au-dessus de toute relation
+numérique et mécanique la relation incompréhensible de la conscience à
+ses manières d'être. Aussi l'école anglaise a-t-elle reconnu elle-même
+qu'il y a là quelque chose de spécial, d'irréductible aux phénomènes
+purement extérieurs et mécaniques. Stuart Mill finit par dire: «Le
+lien ou la _loi_ inexplicable, l'union organique qui rattache la
+conscience présente à la conscience passée qu'elle nous rappelle, est
+la plus grande _approximation_ que nous puissions atteindre d'une
+conception positive de soi. Je crois d'une manière indubitable qu'il y
+a quelque chose de _réel_ dans ce lien, réel comme les sensations
+elles-mêmes, et qui n'est pas un pur produit des lois de la pensée
+sans aucun fait qui lui corresponde. A ce titre, j'attribue une
+_réalité_ au moi,--à mon propre esprit,--_en dehors_ de l'existence
+réelle des _possibilités permanentes_, la seule que j'attribue à la
+matière: et c'est en vertu d'une induction fondée sur mon expérience
+de ce moi que j'attribue la même réalité aux autres moi ou
+esprits.»--«Nous sommes forcés de reconnaître que chaque partie de la
+_série_ est attachée aux autres parties par un _lien_ qui leur est
+commun à toutes, qui n'est que la chaîne des sentiments eux-mêmes: et
+comme ce qui est le même dans le premier et dans le second, dans le
+second et dans le troisième, dans le troisième et dans le quatrième,
+et ainsi de suite, doit être le même dans le premier et dans le
+cinquième, cet élément commun est un élément _permanent_. Mais après
+cela, nous ne pouvons plus rien affirmer de l'esprit que les états de
+conscience. Les sentiments ou les faits de conscience qui lui
+appartiennent ou qui lui ont appartenu, et son pouvoir d'en avoir
+encore, voilà tout ce qu'on peut affirmer du soi,--les seuls attributs
+possibles, sauf la permanence, que nous pourrons lui reconnaître[22].»
+Spencer, lui, s'aventure plus loin: «Comment la conscience peut-elle
+se résoudre complètement (selon Hume) en impressions et en idées,
+quand une impression implique nécessairement l'existence de _quelque
+chose_ d'impressionné? Ou bien encore, comment le sceptique, qui a
+décomposé sa conscience en impressions et en idées, peut-il expliquer
+qu'il les regarde comme _ses_ impressions et _ses_ idées[23]?»
+Spencer, il est vrai, revient dans sa _Psychologie_ à l'objection du
+_moi séparé_, et fonde même l'illusion du libre arbitre sur l'illusion
+de cette séparation. Il donne au problème la forme du dilemme suivant:
+«Ou le _moi_ qui est supposé déterminer et vouloir l'action est un
+certain état de conscience, simple ou composé, ou il ne l'est pas.
+S'il n'est pas un certain état de conscience, il est quelque chose
+dont nous sommes _inconscients_, quelque chose donc qui nous est
+_inconnu_, quelque chose dont l'existence n'a et ne peut avoir pour
+nous aucune évidence, quelque chose donc qu'il est _absurde_ de
+supposer existant. Si le moi est un certain état de conscience, alors,
+comme il est toujours présent, il ne peut être à chaque moment autre
+chose que l'état de conscience présent à chaque moment... Ainsi, il
+est assez naturel que le _sujet_ des changements psychologiques dise
+qu'il _veut_ l'action, vu que, considéré au point de vue
+psychologique, il n'est en ce moment _rien de plus_ que l'état de
+conscience composé par lequel l'action existe[24].» Ce dilemme est
+ingénieux, mais pas assez pour ne point laisser échapper la vraie
+question. En ce qui concerne le premier terme du dilemme, le sujet à
+fond _inconnu et inconscient_, il n'est pas de tout point «absurde»
+d'en supposer l'existence. Les Kantiens pourront, en effet, appuyer
+cette hypothèse sur le principe de causalité, et Spencer vient
+lui-même de dire, en termes trop substantialistes qu'il est difficile
+de se figurer des impressions sans «quelque chose» d'impressionné.
+C'est précisément par là que Kant aboutissait à son moi-noumène, à son
+moi-transcendant, lequel d'ailleurs peut n'être, au fond, que
+l'organisme même ou la loi inconnue qui en relie tous les phénomènes
+en un tout organique. Il eût fallu discuter cette hypothèse. Quant au
+second terme du dilemme, le moi conscient, en admettant que nous ne
+soyons à chaque instant «rien autre chose que l'état de conscience
+présent» il reste toujours à savoir ce qui est _contenu_ dans cet état
+de conscience; or, l'expression même que Spencer emploie implique un
+_état_ et une _conscience_; l'état est particulier et passager, les
+partisans du moi demanderont s'il n'est pas l'état d'une conscience
+générale et durable, comme «la conscience de la force absolue» dont
+Spencer lui-même nous gratifie. Outre les états de conscience, il y a
+au moins la loi qui les relie, et cette loi a elle-même un fondement
+dans quelque réalité; les partisans du moi pourront donc encore
+demander si cette réalité n'est pas précisément la conscience même, le
+_moi_ conscient. Enfin, que la conscience soit une simple forme ou le
+fond même de l'être, toujours est-il qu'elle est la condition _sine
+qua non_ de la pensée et de la sensation même: elle est un élément
+_sui generis_, d'une incontestable originalité. Qu'on réduise tout en
+nous à la sensation, peu importe, car la sensation enveloppe cette
+chose elle-même à la fois si étrange et si familière: une conscience,
+un _sujet_ immédiatement présent à lui-même, une pensée qui, en
+pensant autre chose, se pense elle-même plus ou moins confusément.
+L'existence de la pensée et de la conscience est l'infranchissable
+limite du mécanisme purement géométrique. Au reste, Spencer lui-même,
+dont la doctrine n'est pas toujours bien consistante, conclut sa
+psychologie en disant que, si tout ce qui est dans le _sujet_ pensant
+ne peut être pensé qu'en termes d'_objets_, d'autre part les termes
+d'objets ne peuvent être saisis qu'en termes de sujet. M. Taine, à son
+tour, reconnaît l'antériorité logique du subjectif sur l'objectif, du
+_mental_ sur le _mécanique_, puisqu'en définitive nous ne connaissons
+rien que dans et par la conscience, dans et par le sujet qui se pense
+en pensant toutes choses.--
+
+ [22] _Philosophie de Hamilton_, tr. Cazelles, p. 250, 252.
+
+ [23] _Premiers principes_, p. 68.
+
+ [24] p. 544.
+
+Voilà ce qu'on peut dire de plus plausible en faveur de l'existence du
+_moi_. Il est incontestable que, comme sujet pensant, le moi est
+impossible à nier, et c'est ce qu'on peut retenir de l'argumentation
+précédente; mais il n'en résulte point immédiatement, comme le
+voudraient les spiritualistes, que le _moi_ soit ni vraiment
+_individuel_, ni _simple_, ni _identique_, ni _indépendant_ de
+l'organisme, ni _libre_. Sans doute la conscience est une donnée
+immédiate, sans laquelle aucune autre chose ne peut être donnée pour
+nous; je ne sens rien si je ne sens pas ce que j'appelle mon
+existence, je ne pense rien si je ne pense pas ma pensée; mais d'abord
+cette existence et cette pensée sont-elles dans la réalité aussi
+_individuelles_ qu'elles le paraissent? Que d'autres explications
+possibles! On pourrait supposer, par exemple, que c'est de l'existence
+en général que j'ai conscience, ou plutôt de l'existence universelle,
+que Schopenhauer appelait la _Volonté_ universelle. L'individualité
+commencerait avec les _formes_, qui supposent la multiplicité des
+sensations et un cerveau capable de les concentrer en soi; alors
+seulement la pensée deviendrait individuelle; la conscience prendrait,
+elle aussi, une forme individuelle, une forme de _moi_ distinct. Qui
+nous assure que c'est là autre chose qu'une forme, liée à la manière
+dont le cerveau concentre les sensations et les pensées? De même que
+notre être, considéré objectivement, est inséparable de l'être de
+l'univers, pourquoi notre pensée serait-elle autre chose qu'une
+concentration, en un certain point du temps, de la pensée répandue
+partout dans l'univers?--Voilà l'hypothèse panthéiste et moniste. Or,
+ce n'est pas en consultant notre conscience que nous pourrons en
+vérifier la fausseté ou la réalité. Descartes aura beau dire «je
+_pense_, donc je _suis_,» la pensée et l'existence sont à coup sûr
+certaines, mais le _je_ ou _moi_, certain aussi comme forme de la
+pensée et de l'existence, est-il certain comme fond absolu, durable,
+distinct, comme monde séparé, comme microcosme? Là-dessus, la
+conscience m'apprend comment je me pense subjectivement, non comment
+je suis objectivement. Aussi, ce qu'il y a de certain dans le _je
+pense_, c'est le _penser_, ce n'est pas le _je_. Le vrai et seul
+évident principe est le suivant: _la pensée est; il y a de la pensée,
+il y a de l'être, il y a de la conscience_. Quant à _moi_, ce mot ne
+désigne que la conscience même de la pensée sans m'en révéler
+l'individualité véritable, d'autant plus que toute pensée a un objet
+et un objet multiple, et que, par conséquent, la multiplicité s'impose
+à la conscience autant que l'unité. Si le moi paraît un et simple, ce
+peut fort bien être, comme le dit Kant, parce qu'il est «la plus
+pauvre des représentations,» la pensée «vide de tout contenu.» Par
+_moi_ ou cette _chose qui pense_, «on ne se représente rien de plus
+qu'un sujet transcendantal de la pensée = _x_; ce sujet ne peut être
+connu que par les pensées qui sont ses prédicats, et en dehors d'elles
+nous n'en avons pas le moindre concept. La conscience n'est pas une
+représentation qui distingue un _objet_ particulier, mais une _forme_
+de la représentation en général, en tant qu'elle mérite le nom de
+connaissance[25].» Le fond qui est sous cette forme, le réel, le
+concret, le vivant, c'est le _sentir_, le _penser_, le _jouir_, le
+_souffrir_, le _désirer_; c'est la conscience avec la multitude de ses
+états; mais nous ne savons toujours pas si elle est vraiment et
+objectivement individuelle.
+
+ [25] _Raison pure_, t. II, p. 13.
+
+Même incertitude sur l'identité ou la non-identité du moi. Là encore
+le pour et le contre peuvent être soutenus par des arguments qui ne
+semblent décisifs ni d'un côté ni de l'autre.
+
+On ne prouve pas que le _moi_ soit de tout point illusoire et que la
+conscience spontanée soit sans fond propre, quand on rappelle les
+incontestables déviations et les erreurs dont l'_idée_ réfléchie du
+moi est susceptible. En premier lieu, dit-on, certains matériaux
+étrangers peuvent s'introduire dans l'idée que nous avons de
+nous-mêmes; une série d'événements imaginaires s'insère alors dans la
+série des événements réels, et nous nous attribuons ce que nous
+n'avons pas fait[26].--Soit, répondent les partisans du moi identique;
+mais sur quel point alors porte exactement l'erreur? Est-ce sur le
+moi et sur la volonté, ou au contraire sur tout ce qui n'est pas le
+moi ni son action? Balzac croit avoir donné à son ami un cheval qu'il
+avait l'intention de lui offrir, et qu'il ne lui a pas donné
+réellement; l'erreur porte sur la réalisation effective et matérielle
+de la chose dans le monde externe, sur la part du non-moi: Balzac a
+réellement _désiré_ et _voulu_ faire ce don, il l'a réellement _fait_
+dans son imagination, et il a assisté d'avance à la scène dont il
+était le principal acteur. De même pour les songes et les
+hallucinations; ce qui leur manque, c'est la réalité extérieure dans
+le non-moi, nullement la réalité intérieure dans la conscience. Dans
+d'autres cas, inverses des précédents, nous attribuons à autrui des
+événements qui appartiennent au moi. Au milieu d'un monologue mental,
+une apostrophe, une réponse jaillit, une sorte de personnage intérieur
+surgit et nous parle à la deuxième personne:--Rentre en toi-même,
+Octave, et cesse de te plaindre.--«Supposez que ces apostrophes, ces
+réponses, tout en demeurant mentales, soient tout à fait imprévues et
+_involontaires_, que le malade ne puisse les provoquer _à son choix_,
+qu'il les subisse, qu'il en soit obsédé; supposez enfin que ces
+discours soient bien liés, indiquent une intention..., il sera tenté
+de les attribuer à un interlocuteur invisible[27].» Les partisans du
+moi identique répondent à M. Taine qu'il est obligé d'introduire ici
+la distinction du volontaire et de l'involontaire, pour expliquer
+l'aliénation d'une partie de nos pensées, de nos sentiments, de nos
+actes. Ce que nous _subissons_ doit nous paraître étranger; or, nous
+pouvons devenir en quelque sorte passifs de nous-mêmes; des choses
+d'abord volontaires deviennent involontaires par l'habitude: il
+s'établit alors une lutte de nous avec nous-mêmes, du moins de la
+volition présente avec les effets accumulés des volitions passées, ou,
+physiologiquement, de la voie nouvelle que tente de suivre la décharge
+nerveuse avec les canaux déjà tracés qui s'opposent à ce nouveau
+cours. Il y a toujours en nous une aliénation partielle de nous-mêmes;
+pour que cette aliénation s'exagère jusqu'à l'hallucination, il suffit
+que les conditions organiques viennent ajouter leur tyrannie à celle
+qui résulte déjà de nos idées et de nos passions acquises. Les
+vibrations maladives du cerveau produisent alors des sensations
+fortes, réellement imprévues et non voulues. D'après les règles
+ordinaires de l'attribution aux causes, nous attribuons ce que nous
+éprouvons à des causes différentes de nous-mêmes, et à vrai dire nous
+n'avons pas tort; notre seule erreur, c'est de projeter à une trop
+grande distance les causes étrangères à notre volonté. Elles sont en
+nous et dans notre cerveau; notre induction les place plus loin dans
+le monde extérieur; ici encore l'erreur porte, à vrai dire, sur
+l'extériorité. Si le moi se trompe, c'est dans le partage des modes
+relatifs entre les deux termes, moi et non-moi. Les associations,
+étant acquises, peuvent être défaites, même les plus importantes. Par
+exemple l'association du sentiment de notre existence propre avec
+notre nom propre peut être détruite; Pierre se donne le nom de Paul;
+il peut même confondre l'histoire de Paul avec la sienne. Mais notre
+histoire, à vrai dire, n'est pas encore tout à fait nous-mêmes; c'est
+notre manifestation à travers le temps. Notre histoire est surtout
+celle de nos relations avec autrui et avec les choses extérieures;
+elle a surtout pour objet nos affaires étrangères, dont nos affaires
+intérieures elles-mêmes ne sont jamais isolées. Tout cela peut donc à
+la rigueur s'oublier, se confondre, s'aliéner. Dans ce cas encore,
+l'oubli et l'erreur portent seulement sur nos relations multiples, qui
+ne sont pas le _moi_ lui-même, réel ou formel. L'oubli, du reste,
+semble être toujours momentané, l'erreur toujours réparable; la
+maladie a toujours un remède, connu ou inconnu. La nature opère
+souvent la guérison par ses propres ressources, à défaut de l'art.
+Témoin cette dame américaine qui, au sortir d'un long sommeil, se
+réveilla sans aucun souvenir apparent, fit de nouveau connaissance
+avec ceux qui l'entouraient, apprit de nouveau à écrire, puis, après
+un autre sommeil prolongé, retrouva au réveil le souvenir de sa
+première période en perdant celui de la seconde. On en a conclu qu'il
+y avait dans le même être deux personnes morales, deux _moi_ qui se
+sont succédé périodiquement pendant plus de quatre années. C'est aller
+un peu trop vite. On nous dit que cette dame, «quand elle est dans son
+ancien état,» a une belle écriture, et dans son second «une pauvre
+écriture maladroite;» l'écriture n'est pas le moi ni la volonté. On
+ajoute qu'elle ne reconnaît pas dans une période les personnes qu'elle
+n'a vues que dans la période précédente; les autres personnes ne sont
+pas le moi. On ne nous dit pas si son caractère était sensiblement
+modifié: la chose aurait valu la peine d'un examen, car ici nous
+approchons du moi; mais enfin, supposons un complet oubli, une vraie
+table rase: ce n'est encore là qu'une perte apparente de soi-même,
+puisque en fait tous les souvenirs qui semblaient à jamais perdus ont
+été retrouvés. Donc le premier _moi_, réel ou formel, subsistait
+toujours, et il est inutile de faire intervenir un second moi, un
+second personnage, là où le premier suffit. Quand la chaleur employée
+à faire fondre la glace devient latente, puis, après la fusion,
+redevient sensible, nous ne croyons pas nécessaire de supposer deux
+chaleurs. Ce cas maladif exceptionnel a son analogue dans
+l'alternative de la veille et du sommeil, qui ne scinde pas pour cela
+véritablement notre conscience en deux. Bien plus, pendant la veille
+même, il a son analogue dans les faits les plus simples d'oubli.
+L'oubli est un sommeil partiel, comme le sommeil est un oubli partiel.
+Par exemple, je vais de mon bureau à ma bibliothèque pour chercher un
+livre; en chemin j'oublie de quel livre il s'agit et fais d'inutiles
+efforts pour m'en souvenir: est-ce à dire que je sois scindé en deux,
+que je sois devenu une autre personne, qu'il y ait en moi-même deux
+moi, l'un qui pensait tout à l'heure à ce livre, l'autre qui n'y pense
+plus? Je reviens à mon bureau pour me remettre dans le même courant
+d'idées, et un instant après le souvenir me revient; est-ce le premier
+moi qui a pris la place du second? L'écheveau des associations est
+toujours plus ou moins extérieur à ma volonté, de même que l'écheveau
+de fil à la main qui le débrouille. Ce que j'entends par _moi_ est
+quelque chose qui me paraît supérieur à ce que j'oublie comme à ce
+dont je me souviens. Supposons qu'au lieu d'oublier un seul fait,
+j'oublie toute une série de faits, toute une période de mon histoire,
+et même toute mon histoire: je ne deviendrai pas nécessairement pour
+cela un autre individu. La solution de continuité produite dans la
+connaissance analytique de moi-même pourrait n'être pas absolue et ne
+pas m'atteindre en moi-même; les perceptions sourdes dont parle
+Leibniz continueraient à manifester le même individu.
+
+ [26] Voir M. Taine, l'_Intelligence_, II, p. 191.
+
+ [27] Voir Taine, l'_Intelligence_, II, p. 199.
+
+Telle est la discussion à laquelle peuvent donner lieu les maladies de
+la mémoire et de la conscience, sous lesquelles on peut toujours
+supposer la persistance de notre identité personnelle, liée elle-même
+à la persistance du cerveau. Mais, ni d'un côté ni de l'autre, aucun
+argument n'est décisif relativement à la réalité absolue des choses.
+Si les matérialistes ne peuvent entièrement démontrer la non-identité
+absolue du moi, encore bien moins les spiritualistes peuvent-ils
+démontrer ou vérifier son identité absolue. La mémoire fût-elle
+toujours à l'abri des altérations et des maladies, des erreurs mêmes
+sur le passé, elle ne constituerait pas pour cela une preuve
+suffisante de notre identité.
+
+En effet, nous ne saisissons pas directement le passé en lui-même;
+nous ne pouvons le saisir que dans le présent. Dès lors, en nous
+supposant réduits à cette preuve, nous pouvons toujours nous demander
+si, dans l'intervalle du passé au présent, nous n'avons point changé
+en notre fond, quoique identiques dans la forme de la pensée. D'autant
+plus que, matériellement, la mémoire est liée à une innervation du
+cerveau, dont les parties sont changeantes. «Une boule élastique qui
+en choque une autre en droite ligne, dit Kant, lui communique tout son
+mouvement, par conséquent tout son état, si l'on ne considère que les
+positions dans l'espace. Or, admettez, par analogie avec ces boules,
+des substances dont l'une transmettrait à l'autre ses représentations
+avec la conscience qui les accompagne, la dernière substance aurait
+conscience de tous les états qui se seraient succédé avant elle comme
+des siens propres, puisque ces états seraient passés en elle avec la
+conscience qui les accompagne, et pourtant elle n'aurait pas été la
+même personne dans tous ces états.» Le souvenir, en effet, comme
+renouvellement d'une représentation particulière, est un phénomène qui
+peut se transmettre et se reproduire de la même façon que les autres
+phénomènes. Seule, la reconnaissance immédiate d'un moi absolu
+dépasserait la sphère des phénomènes; mais elle présupposerait un
+moyen de se reconnaître qui fût indépendant du temps lui-même. La
+conscience de l'identité dans différents temps impliquerait la
+conscience de quelque principe qui, dans un même temps, dépasserait le
+temps et fonderait par là l'identité à venir. Aussi, Maine de Biran et
+ses disciples ont-ils été amenés à soutenir que nous nous saisissons
+nous-mêmes en dehors du temps et, comme dit Spinoza, _sub specie
+æterni_. Mais, outre que cette conscience de l'éternel ou de
+l'intemporel, qui serait la conscience et l'intuition du _noumène_,
+est ce qu'il y a de plus problématique, elle ne serait toujours,
+fût-elle certaine, qu'une conscience non individuelle, une conscience
+de ce qui est supérieur au moi, de ce qui est vous autant que moi, une
+conscience de l'universel. Le moi ne serait plus absorbé dans ses
+organes, mais il le serait dans l'unité absolue de la «raison.» La
+volonté dont nous aurions ainsi la vague conscience serait de nouveau
+la volonté universelle de Schopenhauer ou la substance éternelle de
+Spinoza.
+
+A l'objection de Kant, tirée de la communication du mouvement et, en
+dernière analyse, de la communication du _changement_ ou des _manières
+d'être_, on ne pourrait répondre qu'en montrant dans la conscience
+quelque chose d'absolument incommunicable; et pour trouver ce je ne
+sais quoi d'incommunicable, il ne suffirait pas de comparer le moi en
+différents temps, il faudrait pouvoir reconnaître, non seulement dans
+un seul et même instant, mais même indépendamment de toute durée, ce
+qui le rend incommunicable et impénétrable. Or, dès qu'on s'élève
+au-dessus du temps comme de l'espace, l'être est, au contraire,
+nécessairement pensé comme communicable, pénétrable, ouvert de toutes
+parts, en un mot universel. L'individuation, à cette hauteur, se perd
+dans un profond mystère, et on ne peut plus comprendre tous les
+esprits que dans un seul esprit. D'autre part, si de cette région
+problématique des noumènes nous redescendons dans le monde du temps et
+de l'expérience, le moi ne nous offre plus qu'une impénétrabilité de
+_fait_ et en quelque sorte matérielle, qu'une incommunicabilité
+relative qui peut n'être pas définitive. En effet, il y a
+nécessairement communication, d'une manière quelconque, entre les
+êtres, puisqu'en fait et dans l'expérience nous nous communiquons des
+changements, des modifications, nous agissons et pâtissons les uns par
+rapport aux autres. Contre ce fait (pas plus que contre la réalité du
+mouvement) ne peuvent prévaloir les spéculations des métaphysiciens
+sur l'incommunicabilité entre les «substances,» ou, si les substances
+sont réellement incommunicables, le fait de la communication
+réciproque prouve précisément que nous ne sommes point des substances.
+L'histoire naturelle et la psychologie des animaux nous montrent la
+fusion de plusieurs êtres en un seul, doué probablement de quelque
+conscience centrale. L'insecte coupé en deux tronçons qui continuent
+de sentir nous révèle la division possible d'une conscience encore à
+l'état de dispersion. La communication mutuelle des sensations entre
+les deux soeurs jumelles soudées par le tronc, est un fait
+physiologique qui nous ouvre des perspectives sur la possibilité de
+fondre deux cerveaux, deux vies, peut-être deux consciences en une
+seule[28]. Actuellement, les _moi_ sont impénétrables; mais
+l'impossibilité de les fondre peut tenir à l'impossibilité de fondre
+les cerveaux. Si nous pouvions greffer un centre cérébral sur un
+autre, rien ne prouve que nous ne ferions pas entrer des sensations,
+auparavant isolées, dans une conscience commune, comme un son entre
+dans un accord qui a pour nous son unité, sa forme individuelle. Sans
+doute, nous n'arrivons pas à comprendre ce mystère: ne faire plus
+qu'un avec une autre conscience, se fondre en autrui, et pourtant
+c'est ce que rêve et semble poursuivre l'amour. Qui sait si ce rêve
+n'est pas l'expression de ce que fait continuellement la nature, et si
+l'alchimie universelle n'opère pas la transmutation des sensations par
+la centralisation progressive des organismes? Ce _moi_ dont nous
+voudrions faire quelque chose d'absolu,--qui pourtant doit bien être
+dérivé de quelque façon et de quelque façon relatif, s'il n'est pas
+l'«Absolu» même, s'il n'est pas Dieu,--ce _moi_ que Descartes voulait
+établir au rang de premier principe, plus nous le cherchons, plus nous
+le voyons s'évanouir, soit dans les phénomènes dont il semble
+l'harmonie concrète, soit dans l'être universel qui n'est plus _ma_
+pensée, mais _la_ pensée ou _l'_action partout présente.
+
+ [28] Voir, sur ce point et sur le caractère de la conscience,
+ notre chapitre relatif à la _conscience sociale_ dans la _Science
+ sociale contemporaine_.
+
+Dès lors, que devient la conscience de notre indépendance en tant que
+_moi_, de notre liberté _individuelle_?
+
+Cette conscience de la liberté supposerait que nous nous voyons
+absolument indépendants: 1º de notre corps; 2º de l'univers; 3º du
+principe même de l'univers. Eh bien, nous aurons beau contempler notre
+conscience et répéter avec Descartes: _cogito, cogito_, nous ne
+verrons pas par là notre réelle indépendance par rapport à notre
+organisme. «Ce qui peut être conçu séparément, dit Descartes, peut
+aussi exister séparément.» Kant a montré l'impossibilité de ce passage
+d'une distinction intellectuelle, subjective, à une séparation réelle,
+objective. «Dire que je distingue ma propre existence, comme être
+pensant, des autres choses qui sont hors de moi, et dont mon corps
+fait aussi partie, c'est là une proposition simplement analytique; car
+les _autres_ choses sont précisément celles que je _conçois_ comme
+_distinctes_ de moi. Mais cette conscience de moi-même est-elle
+_possible_ sans les choses hors de moi, par lesquelles les
+représentations me sont données, et par conséquent puis-je _exister_
+simplement comme être pensant, _sans_ être _homme_ [et uni à un
+corps]? C'est ce que je ne sais point du tout par là[29].»
+
+ [29] _Raison pure_, II, p. 11.
+
+Je sais encore bien moins, par la connaissance de ma conscience, si je
+puis exister indépendamment de la totalité des êtres, de l'univers
+avec lequel mes organes me mettent en communication. Il faudrait, pour
+le savoir, que j'eusse mesuré l'action de toutes les causes
+extérieures, et que je pusse montrer un _résidu_ inexplicable par ces
+causes, explicable par moi. J'aurais besoin, pour résoudre ce
+problème, de la science universelle. La prétendue conscience de la
+liberté serait donc identique à la science de l'univers. Quant à
+savoir si je puis exister sans un principe supérieur à moi comme à
+l'univers même, en un mot si je suis l'absolu, c'est ce que
+l'inspection de ma conscience ne m'apprendra jamais. Et pourtant, pour
+avoir conscience de ma _substantialité_ propre, il ne faudrait rien
+moins qu'avoir conscience de ce que les scolastiques appelaient mon
+_aséité_, mon existence par moi seul[30]. On définit la substance ce
+qui est véritablement en soi-même et non dans autre chose comme une
+simple qualité. Mais ce qui est en soi-même, Spinoza l'a bien compris,
+c'est ce qui est par soi-même, ce qui est cause de soi-même, ce qui
+est indépendant ou absolu. On a beaucoup critiqué cette définition de
+Spinoza; mais, en définitive, l'être qui ne contient en lui-même rien
+d'absolu, et qui n'est qu'un ensemble de relations et de dépendances,
+a-t-il le droit de dire qu'il existe individuellement et en lui-même?
+Que peut-il montrer, comme titre à l'existence, qui lui appartienne?
+A-t-il un droit de propriété véritable à faire valoir dans le domaine
+infini de l'être? ne pourrait-on pas montrer toujours que, s'il
+possède quelque chose à la surface, le sol lui-même et le fonds ne lui
+appartiennent point? Il est de par toutes les autres choses et non de
+par lui-même; en conséquence, il est en tout, plutôt qu'en lui-même.
+Il n'est pas plus _pour_ soi que _par_ soi et _en_ soi. Ce sont là
+trois choses inséparables. La conscience de la vraie substantialité,
+la conscience de l'absolu, voilà ce qui pourrait constituer une vraie
+conscience de notre indépendance personnelle, de notre liberté, voyant
+en soi, _a priori_, la raison et la cause de tout ce qu'elle veut, de
+tout ce qu'elle est. Si on le méconnaît, c'est qu'on partage une
+erreur commune à presque tous les philosophes: la confusion du
+_nécessaire_ et de l'_absolu_, laquelle se réduit à la confusion de la
+nécessité et de la liberté. Entend-on par substance la dernière
+_nécessité_ de notre être, ce qui nous impose nos manières d'être
+fondamentales, notre caractère personnel?--Alors, relativement à nous,
+la substance devient quelque chose de passif, reçu du dehors. Or, ce
+n'est plus notre activité, notre _volonté_, mais notre _nature_.
+Cherchons _en nous_ cette nécessité dernière, nous ne la trouverons
+pas. Notre nature nous a été donnée, imposée: c'est la part du
+physique. Notre nature se réduit aux conditions extérieures de notre
+activité, au milieu où elle agit, aux nécessités qu'elle subit, aux
+dépendances et aux relations où elle est engagée. En croyant nous
+chercher nous-mêmes dans cette substance prétendue qui serait notre
+nécessité, nous cherchons autre chose. La substance ainsi entendue
+est, comme toute nécessité, impersonnelle. J'ajoute qu'elle est
+_physique_; c'est notre corps. Et, comme notre corps n'est qu'un
+détail du grand monde, notre substance est universelle: notre vrai
+_support_ est le monde entier. Enfin, si le monde entier se ramène à
+quelque nécessité primitive et universelle, notre substance finit par
+se confondre avec cette unité nécessaire, avec cette loi universelle,
+avec ce _fatum_ suprême, qu'on a si faussement appelé Dieu. Dans cette
+première voie, notre substance fuit donc en quelque sorte devant nous.
+Loin d'être le _moi_, la personne, elle est le non-moi, l'impersonnel.
+De sorte qu'on aboutit par là à cette conséquence: notre être, c'est
+l'être d'autrui et de tous. En d'autres termes, nous n'existons pas
+réellement. Telle serait, dans cette hypothèse, la substance
+_objective, inconnue_, l'X de l'équation universelle, le noumène
+insaisissable.
+
+ [30] «Les spiritualistes, avons-nous dit ailleurs (_Critique des
+ systèmes de morale_, p. 287), distinguent entre la création
+ complète de soi-même, qui est l'existence absolue, et la création
+ de ses actes, qu'on nomme liberté; ils supposent donc que nous
+ avons reçu l'être nécessairement, mais que nous donnons l'être
+ librement à nos volitions. Selon nous, si on examinait la chose
+ avec plus d'attention, on reconnaîtrait qu'elle est
+ contradictoire. S'il y a en moi une nature toute faite que j'ai
+ reçue, une existence dont je ne suis pas la cause, il y a par
+ cela même en moi un fond déterminé, nécessité, impénétrable à ma
+ conscience parce qu'il n'est pas le résultat de mon action
+ consciente. Dès lors, je pourrai toujours me demander si l'action
+ qui paraît venir de ma conscience ne vient pas de ce fond
+ inconscient, si je ne suis pas en réalité, comme dit Plotin,
+ «esclave de mon essence,» c'est-à-dire de la nature propre et de
+ l'existence que j'ai reçues de mon créateur. Par conséquent, pour
+ être _certain_ d'être libre, il faudrait que je fusse entièrement
+ l'auteur de moi-même, de mon être comme de mes manières d'être et
+ que j'en eusse l'entière conscience _a priori_. En d'autres
+ termes, il faudrait que j'eusse l'existence absolue comme la
+ conscience absolue, il faudrait que je fusse Dieu. Si les
+ spiritualistes veulent bien approfondir la notion de la vraie
+ liberté, ils verront qu'elle aboutit à cette conséquence, qui,
+ pour n'en avoir point encore été ouvertement déduite, n'en est
+ pas moins nécessaire...» «Qu'il y ait en nous une existence reçue
+ d'ailleurs et par cela même inconsciente, la volonté, qui ne sera
+ plus qu'une détermination superficielle de cette existence, ne
+ pourra plus être consciente et sûre de sa liberté, c'est-à-dire
+ de son indépendance par rapport à tous les autres êtres de
+ l'univers.»
+
+C'est, au contraire, dans une volonté se suffisant à elle seule, dans
+une liberté absolue que la vraie substance pourrait résider. Mais dans
+ce second sens, le plus qu'on pût accorder à l'homme, ce serait
+simplement une vague conscience de la force ou volonté universelle qui
+agit en nous comme dans les autres; cette prétendue conscience de
+l'universel n'est sans doute qu'une pure idée. En tout cas, nous
+perdons notre moi par ce second côté comme par l'autre. Si nous avions
+ainsi conscience de quelque liberté, ce ne serait pas de _notre_
+liberté individuelle, mais de _la_ liberté, de l'unité absolue,
+supérieure à notre individualité propre. En ce cas, je serais libre là
+où précisément je ne serais plus _moi_. En tant que _moi_, en tant
+qu'être distinct et déterminé, je suis déterminé dans mon action comme
+dans mon être, je suis pris au réseau du déterminisme universel. La
+liberté, si elle existe, n'est plus que le _mens agitat molem_. De
+même donc que mon _moi_ se perd dans la substance des métaphysiciens
+conçue comme nécessité fondamentale, il se perd aussi, semble-t-il,
+dans la substance conçue comme liberté fondamentale. Si la nécessité
+n'est pas _moi_, l'absolu d'autre part n'est pas _moi_, ou du moins il
+n'est pas ce qu'il y a d'individuel et de proprement _mien_ en
+moi-même.
+
+En dernière analyse, la conscience hypothétique de la liberté se
+réduit ou bien à la vague conscience d'une existence absolue et
+universelle, d'une volonté absolue qui ne serait pas vraiment notre
+volonté individuelle, ou bien à une _idée_ d'absolu, à une idée de
+liberté, qui est pour le _moi_ un idéal, et non encore une réalité
+présente au _moi_. Que _la_ liberté, _l'_absolu, soit la réalité même,
+on peut le prétendre; mais _ma_ liberté, mon indépendance absolue est
+certainement une _idée_. Je n'ai pas conscience d'être libre, _moi_;
+j'ai seulement conscience de penser la liberté, de l'aimer et d'y
+tendre.
+
+Cette idée même de liberté, nous l'avons vu[31], se produit tout
+naturellement sans exiger aucun effet de notre part, car elle provient
+de ce que nous ne faisons pas une analyse complète ni un complet
+calcul. Par un phénomène singulier, l'idée si utile de notre puissance
+volontaire provient de notre impuissance intellectuelle et de notre
+repos intellectuel. Les divers possibles nous paraissent alors
+coïncider dans la perspective intérieure, et cette apparence même les
+rapproche pratiquement. Dans une immense allée d'arbres, les arbres
+lointains semblent se toucher, parce que nous demeurons en repos sans
+aller vérifier jusqu'au bout; que serait-ce s'il n'y avait point de
+bout?
+
+ [31] Voir livre premier, chap. premier.
+
+La «_conscience de l'indépendance_» peut donc avoir pour fond réel
+l'_inconscience de la dépendance_[32].
+
+ [32] Voir notre _Critique des systèmes de morale_ (_ibid._), où
+ nous avons traité cette question avec détail.
+
+Soit un motif déterminé: il est clair que je puis ne pas le
+suivre,--si j'en suis un autre; mais cet autre à son tour, je puis ne
+pas le suivre. J'acquiers ainsi l'idée de mon indépendance générale
+par rapport à chaque motif particulier, et je finis même par me
+persuader que, si je vide la volonté de tout motif, il restera encore
+une puissance indépendante, une volonté _pure_ et _absolue_ analogue à
+la pensée pure d'Aristote. Il me semble même alors que je réalise en
+moi cette volonté et que j'en ai le sentiment ou la conscience. Mais,
+quand j'ai le sentiment de n'être pas nécessité dans un acte, ce peut
+être précisément parce que la nécessité y est entière. En effet, pour
+sentir une nécessité et une contrainte, c'est-à-dire au fond un
+obstacle, il y faut résister en quelque mesure et par cela n'être pas
+complètement entraîné; mais, si la nécessité se confond avec mon
+action même, ou plutôt avec mon vouloir, je n'ai plus que le sentiment
+d'une spontanéité entière. Il ne faut pas se figurer toujours la
+nécessité sous la forme anthropomorphique d'une contrainte matérielle,
+comme celle d'un bras contraint par un autre bras; elle peut être la
+volonté même et le moi; elle peut être tellement dégagée de
+résistances extérieures que toute idée de contrainte disparaisse et
+que la nécessité immanente se voie elle-même spontanéité.
+
+Puisque à tous les points de vue la conscience de la liberté
+individuelle demeure insaisissable, le vrai problème de la liberté est
+bien celui que nous avons posé à plusieurs reprises:--Jusqu'à quel
+point et par quels moyens l'idée de la liberté est-elle réalisable au
+sein même du déterminisme?--C'est à ce problème qu'aboutissent
+nécessairement tous les systèmes métaphysiques, et c'est sous cette
+forme seule qu'on peut espérer un rapprochement pratique de ces
+systèmes. Le problème de la liberté individuelle n'est autre que celui
+de l'_individuation_: on ne peut espérer le résoudre théoriquement
+et métaphysiquement avec certitude; il ne prend de forme scientifique
+que sous la formule suivante: «Jusqu'à quel point et par quelle série
+de moyens-termes pouvons-nous nous individualiser?» et aussi,
+dans l'ordre moral: «Jusqu'à quel point pouvons-nous nous
+universaliser?»--C'est donc une question de limite à déplacer, une
+question expérimentale d'évolution et de _progrès_.
+
+
+
+
+CHAPITRE DEUXIÈME
+
+L'INDÉTERMINISME PSYCHOLOGIQUE.--LA LIBERTÉ D'INDIFFÉRENCE
+
+ I. L'indétermination partielle dans la sensibilité et dans
+ l'intelligence. Équilibre artificiel et prévalence
+ artificielle des idées.
+
+ II. L'indétermination dans la volonté. Critique de Reid.
+
+ III. Comment la détermination succède à
+ l'indétermination.--Peut-on choisir avec réflexion entre deux
+ choses indifférentes, et où finit la part de la liberté dans ce
+ choix? Expériences psychologiques. Analyse des faits de caprice
+ et d'obstination.
+
+
+On a espéré prouver psychologiquement l'existence d'une liberté
+individuelle par l'examen des cas où nous choisissons entre des choses
+équivalentes et indifférentes. Rien de plus éloigné, au premier abord,
+que le déterminisme mécanique et cette liberté d'indifférence ou
+d'équilibre. On ne tarde pourtant pas à découvrir entre ces doctrines
+une foule de points communs qui peuvent en préparer le rapprochement
+dans une notion plus scientifique. Tout d'abord, elles ont également
+pour fond des idées d'équilibre et de mouvement, des idées mécaniques;
+et elles ne semblent guère, l'une et l'autre, s'élever au-dessus des
+considérations de forces ou de quantités. La liberté d'équilibre
+serait plus physique que morale; car le problème moral, que du reste
+nous ne voulons pas poser encore, ne se pose jamais dans
+l'indifférence. De même que les mathématiciens réduisent ce qu'on
+appelle jeux de hasard à des jeux de nécessité mathématique, de même,
+peut-être, cette sorte de jeu et de hasard intérieur qui semble
+constituer la liberté d'indifférence s'explique-t-il par les règles
+générales du mécanisme, auxquelles il paraissait d'abord faire
+exception.
+
+
+I.--Le mécanisme et la liberté d'indifférence s'accordent à
+reconnaître dans la sensibilité, dans l'intelligence, dans l'activité,
+des cas d'indétermination et de statique mentale qui se ramènent à des
+états d'équilibre. Mais, l'un et l'autre système le reconnaissent
+aussi, cette indifférence intérieure, dans nos diverses facultés,
+n'est jamais que partielle: le repos absolu serait pour nous la mort.
+
+La _sensibilité_ semble parfois dans un état de complète indifférence;
+mais, avec un peu d'attention, on y découvre toujours quelque
+sentiment confus, qui enveloppe un effort plus ou moins pénible ou un
+déploiement plus ou moins agréable d'activité. Je puis d'ailleurs, en
+faisant attention à quelque objet, soustraire ma réflexion, sinon mon
+être tout entier, à ces petits changements qui surviennent dans ma
+sensibilité. C'est alors que celle-ci paraît indifférente; mais cette
+indifférence n'est pas absolue: car je prends intérêt et plaisir à
+diriger ma pensée dans ce calme même des sens, comme une barque sur
+des eaux endormies et indifférentes. En l'absence de tous les autres
+plaisirs, celui-là reste; il ressemble au sillon que la barque produit
+à sa suite sur la surface qu'elle traverse: tout autre flot a disparu,
+mais celui-là suffirait encore pour faire tressaillir la masse des
+eaux et y entretenir un mouvement perpétuel.
+
+ * * * * *
+
+L'indétermination absolue de l'_intelligence_ ne serait que la
+possibilité abstraite de penser. Ce n'est pas dans cette torpeur de
+l'intelligence qu'il faut chercher la place et le domaine de la
+liberté. Si celle-ci peut s'exercer dans l'indifférence du jugement,
+il ne s'agit alors que d'une indifférence sur certains points, qui ne
+doit pas exclure, mais plutôt favoriser l'action déterminée de
+l'esprit sur d'autres points.
+
+L'indifférence partielle de l'entendement peut être produite en
+premier lieu par l'_ignorance_; car, à l'égard de ce qu'elle ignore
+entièrement, mon intelligence ne saurait être qu'indifférente et en
+repos. La seconde cause d'indétermination dans le jugement est le
+_doute_. En effet, le doute est un équilibre produit par l'équivalence
+en quantité et en qualité des raisons pour l'affirmative et des
+raisons pour la négative. Ces raisons, considérées en elles-mêmes et
+dans la réalité concrète des choses, ne sont jamais parfaitement
+équivalentes, et c'est ce que Leibniz soutiendrait à bon droit; mais,
+Leibniz ne l'a pas assez remarqué, elles peuvent être équivalentes
+pour notre intelligence imparfaite, qui ne connaît jamais tous les
+termes de la question. Par exemple, si je sais qu'une urne où je dois
+puiser contient cinq boules blanches et cinq boules noires, sans
+connaître rien de plus, il y aura équilibre parfait dans mon
+intelligence entre le pour et le contre. Pourtant, cet équilibre
+n'existe pas dans la réalité. Les boules ne sont pas toutes à égale
+distance de ma main; il en est qui sont au fond de l'urne, et
+d'autres par dessus; il y a aussi dans le mécanisme de mon bras
+quelque chose qui le fera dévier à droite plutôt qu'à gauche. Si je
+connaissais tous les éléments concrets de la question, l'équilibre
+serait rompu et le doute disparaîtrait de mon esprit. C'est donc
+l'ignorance, en définitive, qui produit le doute, et cette seconde
+cause d'indétermination intellectuelle se ramène à la première.
+
+L'ignorance, nous obligeant à négliger certaines choses qui existent
+dans la réalité sans exister dans notre pensée, est une sorte
+d'abstraction naturelle et forcée. D'autre part, l'_abstraction_
+logique pourrait être appelée une ignorance artificielle par laquelle
+nous rendons notre intelligence indéterminée sur certains points pour
+pouvoir la déterminer sur d'autres points. C'est là un troisième moyen
+de produire l'indifférence. L'artifice de l'abstraction, en effet, ne
+nous sert pas seulement dans les questions théoriques; nous le mettons
+aussi en usage dans les problèmes pratiques, quand nous délibérons sur
+ce qu'il faut faire ou ne pas faire. Nous pouvons alors, par
+l'abstraction, introduire momentanément l'équilibre entre des idées
+qui ne sont réellement pas équivalentes. Entre deux partis, dont l'un
+au premier abord prévaut dans mon jugement, je puis rétablir
+artificiellement l'équilibre, en faisant abstraction des différences
+de valeur pour ne considérer que les ressemblances, en détournant mon
+attention de certains points pour la fixer sur d'autres. L'attention
+ressemble alors au balancier dont on se sert pour maintenir un
+équilibre instable: suivant qu'on le penche à droite ou à gauche, on
+établit la compensation et l'indifférence entre des forces
+différentes. Cet art de l'équilibre nous est familier à tous; l'enfant
+l'emploie de bonne heure instinctivement, et l'homme finit par y
+montrer une adresse vraiment merveilleuse.
+
+Nous pouvons aller plus loin encore, et faire en sorte que le parti
+inférieur paraisse non seulement égal, mais supérieur à l'autre. Nous
+faisons, par l'abstraction, rentrer dans une sorte de nuit ce qui
+pourrait assurer la supériorité à un parti, et nous ne projetons la
+lumière que sur les côtés par où l'infériorité se montre. Les ruses
+des sophistes pour faire triompher la mauvaise cause, nous les
+employons au sein même de notre conscience, dans cette sorte
+d'assemblée délibérante que forment nos idées.
+
+Nous pouvons aussi, comme les rhéteurs et les sophistes, compenser la
+valeur d'une raison très forte par un grand nombre de raisons faibles.
+La première prévaudrait sur chacune des raisons opposées prise à part;
+mais elle peut être équilibrée ou surpassée par leur ensemble.
+Parfois encore, comme l'a fait voir Leibniz, la victoire que nous
+n'aurions pas obtenue en gros, nous l'obtenons en détail, par un
+groupement habile des questions et des raisons qui fait que, dans
+chaque groupe, le pour doit l'emporter. Cet artifice rappelle
+l'adresse des politiques et les moyens dont ils se servent, dans les
+pays de suffrage, pour obtenir une majorité plus apparente que réelle,
+en groupant les électeurs dans des circonscriptions habilement
+distribuées.
+
+Le langage, qui n'est qu'un procédé particulier d'abstraction et
+d'analyse, est aussi un moyen puissant pour produire artificiellement
+l'équivalence ou la prévalence des idées. Quelque différents que
+soient en eux-mêmes le devoir et l'intérêt, les mots de _devoir_ et
+d'_intérêt_ peuvent être considérés comme indifférents, et nous
+sommes, par rapport à ces mots, dans un état d'équilibre relatif. Il
+en est de même des propositions verbales, quand on les compare entre
+elles. «Il est bon en soi de faire son devoir,» «il est bon pour moi
+de suivre mon intérêt;»--voilà des propositions très différentes pour
+le sens, mais qui deviendront presque indifférentes si on débite les
+mots sans faire attention aux idées. L'idée vraie d'un devoir aurait
+pu l'emporter sur ma passion présente; mais si je n'oppose à cette
+passion que le mot même de devoir et la pensée vague qu'il enferme, ne
+pourrai-je pas parvenir, non seulement à équilibrer les chances entre
+les diverses raisons, mais même à faire prévaloir dans mon jugement la
+raison la moins bonne? Leibniz remarque que souvent, en pensant «à
+Dieu,» à la vertu, à la félicité, nous raisonnons en paroles, presque
+sans avoir l'objet même dans l'esprit; nous débitons les mots comme
+des perroquets, et nos raisonnements «sont une espèce de psittacisme»
+qui ne fournit rien pour le présent à la conscience morale. Les mots
+peuvent donc être pour l'intelligence un moyen de se soustraire tout à
+la fois à l'action du sensible et à celle de «l'intelligible.» Par les
+mots, l'esprit devient comme indépendant des choses mêmes et de leurs
+différences réelles; par eux il peut se mouvoir facilement en tous
+sens et porter son attention sur ce qui lui plaît.
+
+Produit de l'ignorance naturelle ou de l'abstraction artificielle,
+l'indifférence qu'offre parfois la pensée s'accorde avec le
+déterminisme aussi bien qu'avec la doctrine contraire. Si le désaccord
+a lieu, ce sera plutôt dans l'explication des états d'indifférence ou
+d'équilibre que peut offrir la volonté et des moyens par lesquels elle
+en sort.
+
+
+II.--Les mobiles et les motifs qui influent sur notre activité ne sont
+autre chose que les déterminations de notre sensibilité et de notre
+intelligence. Reid et les éclectiques ont représenté la volonté comme
+une sorte de puissance neutre qui demeurerait par elle-même
+indifférente aux différences survenues dans le sentiment ou dans la
+pensée, et qui ne subirait de leur part aucune action réelle, aucune
+détermination, ni totale ni partielle. «Des motifs, dit Reid, ne sont
+ni causes ni agents; ils supposent une cause efficiente, et sans elle
+ne peuvent rien produire... Un motif est également incapable d'action
+et de passion, parce qu'il n'est pas une chose qui existe, mais une
+chose qui est conçue; c'est ce que les scolastiques appelaient un être
+de raison, _ens rationis_. Les motifs peuvent donc influer sur
+l'action, mais ils n'agissent pas[33].» Un motif, dit Reid, n'est
+qu'une chose _conçue_; mais d'abord une chose conçue est en même temps
+une chose _sentie_, parce que nous prenons toujours un intérêt
+quelconque à nos idées. En outre, un motif est une réelle _action_
+exercée sur nous et par nous. La peur, par exemple, est-elle donc un
+_être de raison_ qui ne peut agir? Ce n'est sans doute pas la peur
+prise abstraitement qui agit, semblable aux Euménides et aux Gorgones;
+mais c'est l'objet terrible qui agit sur nous et qui par cela même
+modifie notre activité, en provoquant une réaction dont la force est
+d'autant plus grande que l'action extérieure a été elle-même plus
+forte. Il y a dans tout motif, dans toute idée, un commencement
+d'action et même de mouvement qui tend à persister et à s'accroître,
+comme un élan qui nous serait imprimé ou que nous nous imprimerions.
+Toute idée est déjà une force; notre activité n'est donc ici nullement
+indifférente.
+
+ [33] Reid, trad. Jouffroy. t. II, 212.
+
+Reid se contredit lui-même en disant que les motifs peuvent influencer
+notre action et nous pousser à agir, mais qu'ils n'agissent pas, comme
+si influencer n'était pas agir. Hamilton montre bien ce paralogisme de
+Reid: «Si les motifs _poussent_ à agir, dit-il, ils doivent coopérer à
+l'action en produisant un certain effet sur l'agent.» Mais Hamilton
+commet un paralogisme à son tour lorsqu'il ajoute: «Cela ne change
+rien au raisonnement de dire (avec les nécessitaires) que les motifs
+déterminent l'homme à agir, ou de dire (avec Reid) qu'ils le
+déterminent à se déterminer à agir[34].»--Cela change quelque chose,
+au contraire. Dans le premier cas, l'action du motif est seule et
+suffit seule à produire l'effet final, par exemple la fuite du danger.
+Dans le second cas, il y a place pour une autre action, qui peut-être
+sera elle-même fatale, mais qui peut-être aussi sera libre. Autre
+chose est de dire simplement que la colère me détermine, et autre
+chose de dire qu'elle me détermine à me déterminer; car il restera à
+savoir si la fatalité ne cesse pas là où cesse la première
+détermination, produite par l'objet, et si la liberté ne commence pas
+là où commence la seconde, qui vient de moi-même. Il n'y aurait qu'une
+contradiction apparente dans ces mots: «La peur m'a déterminé
+fatalement à me déterminer librement entre le courage ou la fuite.»
+Nous ne prétendons pas que cette détermination libre existe; mais
+Hamilton n'en prouve pas l'impossibilité, et l'action du dehors n'est
+pas incompatible avec notre action personnelle. Reid et Hamilton ne
+mettent, l'un et l'autre, qu'un facteur là où il y en a peut-être
+deux.
+
+ [34] _Notes à Reid_, p. 608 de l'édition anglaise.
+
+Ainsi, les motifs étant l'action de causes réelles et motrices, on ne
+peut pas se représenter notre activité comme capable de demeurer
+absolument indifférente sous cette action. Tous les changements qui se
+produisent dans le sentiment et la pensée produisent eux-mêmes des
+changements dans l'activité; ce qui semble alors s'accomplir dans
+trois «facultés» différentes est au fond la même action motrice
+tendant à persévérer et à croître, tendant à devenir complète,
+objective et extérieure, d'incomplète et de subjective qu'elle était
+d'abord. Si donc les motifs peuvent donner lieu à des faits
+d'indifférence dans l'activité, ce ne sera jamais une indifférence
+totale qui pénétrerait dans le fond même de la volonté, mais seulement
+cette indifférence partielle produite par l'équilibre de plusieurs
+forces. Examinons ces cas d'équilibre et de statique.
+
+
+III.--Les motifs donnent lieu à des effets statiques ou mécaniques,
+parce qu'ils enveloppent de la force. On demandera peut-être comment
+se mesure cette force des motifs; on dira avec Jouffroy qu'il n'y a
+point de commune mesure entre une idée et une passion, ou entre telle
+idée et telle autre.--C'est oublier que toute idée est aussi un
+sentiment; c'est oublier surtout que les motifs et les mobiles sont
+des actions suivies de réaction. Là où se trouve l'action se trouve
+aussi l'intensité, la force. C'est donc dans l'action qu'est la
+commune mesure: nous mesurons l'intensité des motifs à l'intensité de
+l'action que notre caractère, notre moi, est obligé de déployer pour
+leur résister, en d'autres termes, à l'effort. Il se passe alors
+quelque chose d'analogue à ce que nous faisons en soupesant un objet,
+quand nous apprécions le poids par l'effort que cet objet exige pour
+être soulevé. Si les instruments de précision manquent pour les forces
+spirituelles, les lois générales de la combinaison des forces n'en
+sont pas moins ici applicables. Remarquons d'ailleurs que les forces
+mentales sont elles-mêmes le type d'après lequel nous nous figurons
+les autres; nous n'avons après tout conscience que de la force
+intérieure,--effort, tendance, désir,--et c'est par analogie avec elle
+que nous nous représentons la nature intime des autres forces.
+
+Deux tendances contraires et d'égale intensité peuvent produire un
+équilibre relatif dans notre activité; équilibre toujours fort
+instable, et qui devrait se représenter matériellement par une
+oscillation plutôt que par le repos. Il nous est impossible, en effet,
+d'avoir l'esprit également fixé sur deux objets à la fois, par exemple
+le péril présent et le regret à venir d'une action lâche. De ces deux
+idées, il en est toujours une qui domine quelque peu et tend à
+s'éclairer tandis que l'autre s'obscurcit.
+
+La réflexion même qui nous avertit de l'idée actuellement dominante
+fait surgir à son tour l'idée dominée, en vertu de l'habituelle
+association des contraires, qui, dans la délibération entre des
+contraires, est nécessairement en jeu. La tendance tout à l'heure
+maîtresse est alors peu à peu contrebalancée. De là, comme nous
+l'avons déjà remarqué, une oscillation analogue à celle du pendule.
+
+La force constante de la pesanteur, qui excite le pendule à rentrer
+dans sa position normale, peut être aussi comparée à la tendance
+constante qui incline l'esprit vers le bonheur en général: le désir
+inné du bonheur n'est-il pas comme la gravitation naturelle des
+volontés vers leur centre? Les impulsions particulières à droite ou à
+gauche sont analogues aux tendances tour à tour prédominantes. La
+résistance que l'air oppose aux mouvements du pendule et qui peu à peu
+les ralentit, a pour analogue la diminution progressive d'intensité
+que produisent dans nos tendances rivales, soit l'habitude, soit la
+fatigue et l'ennui. Enfin, le point fixe auquel est attaché le pendule
+pourrait être comparé à l'unité, réelle ou apparente, de notre moi.
+
+L'oscillation de l'activité a pour conséquence finale, soit le repos,
+soit le mouvement dans une direction déterminée. Souvent nous ne
+savons pas pourquoi l'indétermination primitive a eu pour résultat
+telle détermination plutôt que telle autre. Cependant il y a toujours
+une raison qui explique le fait; mais cette raison n'est pas une idée
+conçue par l'esprit, un motif conscient, et c'est pour cela même que
+le résultat est mécanique. L'absence de motif ne prouve pas qu'alors
+je sois libre: au contraire, la liberté disparaît avec le motif même,
+qui fait place à des influences involontaires. Je veux prendre une
+guinée pour acquitter une dette, et j'étends le bras vers les guinées
+qui sont sous mes yeux: là il y a motif, et il peut y avoir liberté.
+Ma main saisit telle guinée et non pas telle autre: là il n'y a plus
+de motif et, contrairement à l'opinion de Reid, il n'y a plus de
+liberté. Le résultat ne cesse pas d'avoir une cause; mais cette cause
+est dans les organes et dans les circonstances extérieures. Aussi je
+m'attribue la détermination initiale, qui était de choisir une guinée
+_quelconque_, et non le choix final de _telle_ guinée. La preuve en
+est que, si la guinée se trouve être fausse, je décline toute
+responsabilité. Et en effet, les guinées se confondaient pour mon
+esprit, grâce à ma faculté d'abstraire, et formaient une pluralité de
+termes identiques; ce n'est donc pas sur telle guinée particulière,
+mais sur la guinée en général qu'a porté ma détermination volontaire.
+Or, il n'y avait pas indifférence de ma volonté à l'égard de la guinée
+en général, conçue comme moyen de payer ma dette. La guinée en général
+n'est pas une chose indéterminée et indifférente: elle offre des
+caractères précis, parmi lesquels se trouve la possibilité de servir
+au payement d'une dette, et c'est par rapport à ces caractères
+déterminés que je me suis déterminé moi-même, en laissant les autres
+caractères dans le vague. Mais, comme je vis dans un monde où on
+n'acquitte pas ses dettes avec la guinée en général, il faut bien que
+l'action aboutisse à une guinée particulière. Ma volonté laisse alors
+à des causes étrangères le soin de déterminer ce que j'avais laissé
+dans l'indétermination; le problème est ainsi résolu par des causes
+qui ne sont plus moi; j'abdique à partir d'un certain point, et me
+confie à des forces extérieures; je donne l'impulsion initiale en
+laissant au milieu où elle se propage le soin de l'achever. Ma main
+est comme le cheval auquel on a donné un coup d'éperon, et qui va
+ensuite par lui-même, un peu plus à gauche ou un peu plus à droite,
+selon les circonstances. La portion indéterminée des choses auxquelles
+je me détermine est donc la limite que je pose à la sphère d'action de
+ma volonté; je veux telles et telles choses jusqu'à cette limite où
+doit commencer, avec mon abstention, l'action de l'extérieur. Je puis
+d'ailleurs étendre plus ou moins la sphère de mon action propre; je
+puis me déterminer à prendre telle guinée dans le tas qui est à
+droite, et une guinée à telle effigie, et une guinée neuve, etc. Mais,
+comme il m'est impossible de passer en revue l'infinité des
+caractères inhérents à une guinée concrète et réelle, il y aura
+toujours quelque abstraction dans mon idée, et la sphère de ma
+détermination sera enveloppée d'une sphère indéterminée.
+
+A vrai dire, le hasard est nécessité, et la part que mon action laisse
+à _l'indétermination pour moi_, c'est la part qu'elle laisse à la
+_détermination par autre chose que moi_. Aussi mon action est d'autant
+plus libre et personnelle qu'elle est plus caractérisée dans tous ses
+détails, plus déterminée, plus différenciée, moins abstraite et moins
+vague. Plus la vue est perçante, plus augmente le nombre de points
+déterminés qu'elle embrasse; de même, plus ma volonté est
+indépendante, plus s'accroît le nombre de points déterminés auxquels
+s'applique son action. Pour la volonté distraite, quelques points
+déterminés flottent dans un gouffre d'indétermination; elle s'en
+contente, s'y attache, et flotte bientôt elle-même au gré des
+circonstances extérieures. Quand la volonté est attentive, intense et
+réfléchie, une foule de choses se différencient et se déterminent sous
+son action; le vague et l'indifférence reculent devant elle; elle ne
+laisse rien à la fortune, c'est-à-dire à la nécessité extérieure, de
+tout ce qu'elle peut lui enlever par son initiative intelligente.
+
+Reid, donnant lui-même l'exemple de l'inattention et d'un jugement
+porté sur des idées trop indéterminées, a confondu ces deux
+contraires: action propre et action extérieure. La liberté
+d'indifférence n'est que _le pouvoir de donner lieu à des faits de
+nécessité mécanique_, et de faire accomplir en quelque sorte la plus
+grande partie de sa besogne par des causes étrangères décorées du nom
+de hasard. Aussi exprime-t-on souvent la chose en disant: «Je suis
+libre de remuer mon bras _au hasard_.» C'est ce qui fait l'infériorité
+de la liberté d'indifférence, essentiellement mêlée d'instinct et de
+fatalité.
+
+ * * * * *
+
+On objectera qu'on peut choisir, non plus au hasard, mais avec
+réflexion, entre des choses qu'on sait indifférentes, et que l'action
+ici n'est plus machinale. «Si je dois ranger trois cubes égaux sur une
+ligne, disait Clarke, je serai libre de les ranger avec un choix
+réfléchi entre des positions indifférentes.»--Sans doute; mais ce qui
+sera libre, ce sera seulement de _vouloir_ les ranger; quant aux
+raisons qui vous feront mettre tel cube le premier plutôt que le
+second, si elles n'existent pas dans votre pensée, elles existeront
+ailleurs, dans un concours de circonstances fortuites ou fatales.
+
+Je fais en ce moment l'expérience dont parle Clarke; seulement, pour
+diminuer le plus possible la part des causes étrangères, je la fais
+dans mon imagination. Je me figure les trois cubes; puis j'en
+considère un en particulier, et je lui donne diverses positions à côté
+des deux autres. Voici la série de ces positions telles qu'elles me
+sont venues à l'esprit: 1º gauche, milieu, droite; 2º gauche, milieu,
+droite; 3º milieu, droite, gauche; 4º gauche, droite, milieu.--En y
+réfléchissant, je me rappelle les causes de ce résultat, dont j'ai eu
+une vague conscience. Si j'ai d'abord reproduit deux fois la même
+combinaison, c'est que mon premier mouvement a été de me répéter en
+vertu d'une vitesse acquise ou d'une habitude à l'état naissant; j'ai
+mis ainsi une sorte de symétrie dans mes combinaisons, et comme un
+rythme régulier. C'est là, remarquons-le, l'origine de tous les
+rythmes: si on a chanté une mesure composée d'une noire et de deux
+croches, on répète instinctivement une seconde mesure semblable à la
+première, parce que la volonté, ou en général, la force tend à se
+maintenir et à se reproduire; ensuite on tend encore à reprendre
+l'ensemble des deux mesures, ce qui donne naissance à la période
+carrée, type des phrases musicales. Dans la combinaison des cubes,
+j'avais commencé une sorte de période carrée. Après les deux premières
+combinaisons symétriques, je me suis aperçu de cette symétrie, et j'ai
+voulu en rompre l'ordre, pour montrer qu'elle ne m'enchaînait pas.
+Mais, en ne voulant suivre aucun ordre, j'en ai encore suivi un
+instinctivement: j'avais pris deux fois de suite pour premier terme la
+gauche; j'ai pris ensuite le milieu, qui se trouve être le second
+terme; c'était la combinaison la plus voisine de la première. Après
+avoir dit: «milieu,» j'ai ajouté: «droite,» rentrant ainsi par
+habitude dans les deux premières combinaisons dont je voulais sortir,
+et alors j'ai dû prendre nécessairement pour troisième terme:
+«gauche.» Enfin, à la quatrième expérience, j'ai dit: «gauche, droite,
+milieu.» Comme le dernier mot de l'expérience précédente était
+«gauche,» je l'ai répété instinctivement; c'était ce qu'il y avait de
+plus voisin et de plus simple. Me sentant alors ramené dans les deux
+premières combinaisons dont j'avais voulu sortir, je me suis tiré
+d'affaire en intervertissant les deux derniers termes et en mettant:
+«droite, milieu,» à la place de: «milieu, droite.» J'ai donc suivi un
+ordre continuel, et il y a eu des déterminations dans cette apparente
+indétermination. Le cours de mon activité tendait toujours à prendre
+la voie la plus voisine et la plus facile; cette voie étant celle de
+la répétition, je me serais toujours répété moi-même comme le pendule
+répète ses oscillations, si je n'avais pas eu le désir d'introduire
+des différences et des changements brusques pour prouver mon pouvoir
+arbitraire. Un mobile matériel qui tend à répéter son mouvement le
+répète en effet, parce que c'est la voie la plus facile et la plus
+voisine, et que du reste il n'a point l'idée d'autre chose; si j'ai
+pu, moi, prendre des voies diverses, c'est que j'en avais l'idée, et
+que mon but était précisément de réaliser une diversité de
+changements. Ces changements n'ont pourtant pas été aussi brusques que
+je le voulais, et j'ai suivi spontanément la loi de continuité. Ma
+volonté ne s'est point manifestée par un désordre inexplicable, mais
+par un ordre intelligible.
+
+Revenant à l'exemple précédent, je me demande pourquoi, dans la
+première combinaison des cubes, j'ai suivi l'ordre: «gauche, milieu,
+droite,» plutôt que: «droite, milieu, gauche.» En comparant ces deux
+représentations, je m'aperçois que la seconde exige un peu plus
+d'effort que la première; mon regard intérieur, après avoir parcouru
+rapidement la ligne de gauche à droite, éprouve une certaine
+résistance en revenant de droite à gauche, comme quand on remonte un
+courant au lieu de le descendre. Cela doit être l'effet d'une habitude
+que je ne m'explique pas tout d'abord. Voici, après réflexion, ce qui
+m'en paraît être la cause: nous sommes habitués à lire de gauche à
+droite, et ce mouvement nous est devenu très familier. En voulant
+parcourir la ligne des cubes en sens opposé, je suis comme quelqu'un
+qui essayerait de lire à rebours. Cependant l'effort est ici minime,
+parce que les trois cubes sont similaires. De même, le lecteur aura
+peu d'effort à faire pour lire à rebours la formule suivante: _a a a_;
+il lui en faudra davantage pour lire à rebours le mot _toi_, qui
+devient _i o t_. Pour épeler à rebours _a a a_, je n'ai qu'à répéter
+trois fois le même effort; pour lire _iot_, j'ai trois efforts
+différents à faire. De plus, quand nous lisons, c'est l'oeil gauche
+qui commence. Ma volonté a donc toujours suivi la loi de la moindre
+action ou d'économie.
+
+Si je frappe la table de légers coups, plus ou moins rapides, je
+retombe toujours malgré moi dans la symétrie et je finis par produire
+des rythmes carrés de tambour. Cet ordre symétrique reparaît dès que
+je ne suis plus attentif au désordre arbitraire que je veux réaliser,
+et qui, au moment où je le veux, ne m'est point indifférent.
+L'indifférence, là où elle se trouve, fait immédiatement reprendre le
+dessus aux instincts et aux habitudes. Dans tout cela je cherche
+vainement cette liberté d'équilibre qui se déterminerait sans aucune
+raison entre deux termes _équipollents_.
+
+Les expériences pourront varier avec les individus et leurs habitudes,
+elles pourront offrir des détails inexpliqués et l'apparence d'un
+caprice absolu, mais elles n'en démontreront pas réellement
+l'existence. Il m'est impossible d'instituer une expérience telle
+qu'on puisse calculer exactement toutes les causes connues ou non
+connues, calcul qui permettrait seul d'affirmer un parfait équilibre
+suivi d'une action déterminée. L'hypothèse de Buridan est
+irréalisable. Voici pourtant une des expériences qui s'en
+rapprocheraient le plus. Soient deux points aussi voisins l'un de
+l'autre qu'il est possible, de manière à pouvoir être aperçus d'un
+même regard: · · Je tiens ma plume au-dessus de la page, à un pouce
+environ de ces points, et autant que possible à la même distance des
+deux. Il s'agit de savoir si je poserai ma plume sur le point à droite
+ou sur le point à gauche, ce qui actuellement m'est fort «égal.» Tant
+que je regarde à la fois les deux points, et que j'en maintiens les
+deux idées en balance pour qu'elles aient la même intensité, je me
+sens suspendu et en équilibre. Je ne puis rompre cet équilibre que de
+deux manières. Premièrement, je me résous à aller vers n'importe quel
+point, et pour cela à étendre la plume au hasard sans prévoir de quel
+côté elle se trouvera poussée. Par là je fais abstraction de la
+différence des deux points, qui se confondent pour moi, et il n'y a
+plus alors en présence que deux termes; ou repos, ou mouvement vers un
+point indéterminé. J'abandonne ensuite aux causes _extérieures_ le
+soin de déterminer ce que j'avais laissé dans l'indétermination et de
+porter ma main à droite ou à gauche.--Voici la deuxième manière de
+rompre l'équilibre. La détermination précise du point, au lieu de
+suivre le mouvement de ma main, peut être faite par moi d'avance,
+c'est-à-dire que je puis la faire par la pensée. Mais alors il se
+produit la même chose que tout à l'heure, idéalement et non plus
+physiquement. Tant que je maintiens les deux idées sous un acte
+d'intelligence unique, et comme sous un unique regard intérieur, je me
+sens encore en suspens; ma volonté ne se pose pour ainsi dire sur
+aucun des deux points, mais plutôt sur les deux à la fois. Pour sortir
+de là il faut que je brise l'unité concrète de ma conception, et que
+je fasse abstraction d'un point pour faire attention à l'autre. Je
+puis alors passer successivement de la première idée à la seconde, et
+je produis comme un mouvement d'oscillation; après quoi, quand je me
+décide à agir, cette impulsion venant se surajouter à l'idée qui se
+trouve alors plus intense comme objet de mon attention, la résultante
+est une décision dans ce sens. Les deux idées n'étaient donc plus en
+équilibre, et il y a eu une cause pour le choix final de l'une plutôt
+que de l'autre.
+
+On remarquera qu'il est physiquement impossible ou très difficile,
+selon les physiologistes, de considérer à la fois, en les distinguant,
+deux points situés à une distance appréciable; la même difficulté se
+retrouve quand il s'agit de penser distinctement à deux choses à la
+fois, et il est probable que le parfait équilibre des deux images ou
+des deux idées ne saurait durer plus d'un instant sans faire place à
+une oscillation. L'hypothèse de l'indifférence n'en est que moins
+admissible, et tout porte à croire que cette indifférence n'existe
+plus au moment de la détermination.
+
+La seule ressource des partisans de l'indifférence, c'est de replacer
+le même problème plus haut.--Soit, diront-ils; une fois prise la
+décision d'agir, il y a eu une raison d'aller vers tel point plutôt
+que vers tel autre; mais pourquoi vous êtes-vous décidé à marquer un
+des points, physiquement avec votre plume, idéalement avec votre
+pensée, plutôt que de vous abstenir?--Je réponds qu'une induction
+légitime nous permet d'assimiler ces deux nouveaux termes, abstention
+ou action vers un point, aux deux termes précédents: action vers le
+point à droite, ou action vers le point à gauche. Il n'est pas à
+croire que ma volonté, changeant tout d'un coup de méthode dans ce
+développement continu, en vienne à se déterminer sans raison; d'autant
+plus qu'agir ou ne pas agir sont rarement des choses indifférentes. En
+fait, la raison pour laquelle j'ai agi tout à l'heure n'est pas
+difficile à trouver: je voulais faire une expérience et vérifier
+l'exactitude de votre théorie. Je m'étais donc prédéterminé à agir, et
+la seule question était de savoir de quel côté je me dirigerais.
+
+Cette analyse nous a découvert le procédé dont se sert la volonté pour
+déterminer sa direction finale: l'abstraction, qui remplace deux idées
+égales par une idée dominante. S'agit-il pour la volonté de faire de
+_deux_ choses _l'une_, de prendre une détermination entre _deux_
+partis, pour cela la volonté abstrait par la pensée l'un des termes;
+car elle ne pourrait agir d'une manière _une_ et exclusive sous deux
+pensées équivalentes en intensité et en intérêt. La loi du
+parallélogramme des forces s'applique aussi à la mécanique
+intellectuelle. Pour changer sa direction, la volonté doit donc
+abstraire l'une des deux forces en faisant attention à l'autre. Mais
+cette attention suppose une tendance persistante en un sens plutôt que
+dans l'autre, de sorte que ce qui a lieu dans la pensée exprime une
+détermination antérieure de l'activité. Nous nous retrouvons donc
+toujours en présence d'une activité déterminée, soit qu'elle se
+détermine elle-même primitivement, ou qu'autre chose la détermine.
+
+ * * * * *
+
+Les partisans de la liberté d'indifférence, laissant de côté les cas
+où la volonté se résoudrait sans raison, nous objecteront peut-être
+ceux où elle paraît se résoudre contre toute raison. «Vous me donnez à
+choisir entre vingt francs et quarante, je puis choisir vingt
+francs.»--Oui, pour affirmer votre pouvoir même de choisir. Votre acte
+n'est donc pas sans motif ni sans mobile: le motif est l'_idée_ même
+que vous avez de votre puissance, le mobile est le _désir_ de réaliser
+cette idée. L'idée de notre puissance sur nous-mêmes, dont nous avons
+montré toute l'importance, est encore le moyen-terme qui concilie,
+dans cette question, la liberté d'équilibre et le mécanisme. Les
+partisans de l'indifférence et leurs adversaires comprennent mal le
+problème en n'y introduisant comme motifs que des raisons objectives
+plus ou moins extrinsèques, qu'ils comparent entre elles (vingt francs
+et quarante francs); il y a toujours en outre une raison intrinsèque
+dont ils font abstraction, à savoir l'idée même de ma puissance.
+N'arrive-t-il pas à tout le monde de choisir le moins raisonnable, et
+jusqu'à l'absurde, uniquement pour faire l'essai et pour se donner
+le spectacle de sa puissance intérieure? Cet acte, qui serait
+complètement déraisonnable et inintelligible à ne considérer
+que les raisons extrinsèques et objectives, redevient raisonnable
+et intelligible par une raison subjective que je me suis faite
+moi-même. Les faits de caprice ou d'obstination invoqués par les
+partisans de l'indifférence sont donc réels, mais mal interprétés.
+L'indétermination dont on veut les faire précéder est toujours
+elle-même incomplète et partielle; allez plus loin et plus haut, vous
+trouverez des motifs déterminés, ne fût-ce que le motif d'éprouver
+votre libre puissance.
+
+ * * * * *
+
+En définitive la liberté d'indifférence, étrangère à l'ordre moral,
+semble n'être que la faculté de faire incomplètement une action en
+abandonnant le reste aux faits de hasard ou de nécessité. Cette
+faculté est d'ailleurs précieuse, car nous ne pouvons pas toujours
+accomplir toute la besogne, ce qui exigerait une analyse sans fin.
+Appliquant alors le principe économique de la division du travail, la
+volonté partage son oeuvre avec la nécessité extérieure, à laquelle
+elle donne mandat pour lui venir en aide.
+
+Les partisans de la liberté d'équilibre ou d'indifférence ont eu tort
+de chercher la vraie liberté dans cette sphère physique étrangère à la
+morale. Plus ils croyaient s'écarter de leurs adversaires en opposant
+au destin une sorte de hasard intérieur, plus ils se rapprochaient de
+la région du mécanisme, où l'équilibre et le mouvement de nos
+tendances subissent toutes les conditions de la quantité. Le mécanisme
+mental peut exécuter les mouvements les plus variés et en apparence
+les plus arbitraires; mais c'est toujours sous l'influence d'une idée
+directrice et explicative, ne fût-ce que l'idée même de la liberté
+d'indifférence, illusoire au fond, et cependant réalisable jusqu'à un
+certain point dans ses applications pratiques.
+
+
+
+
+CHAPITRE TROISIÈME
+
+LA LIBERTÉ D'INDIFFÉRENCE ET LE LIBRE ARBITRE DANS L'INDÉTERMINISME
+SPIRITUALISTE
+
+ I. Quatre manières différentes de se représenter le rapport des
+ motifs à la volition.
+
+ II. Examen des efforts du spiritualisme pour distinguer le libre
+ arbitre de la liberté d'indifférence.--Avons-nous conscience du
+ libre arbitre, soit comme _fait_, soit comme _condition_
+ supérieure aux faits.--Artifice du _clinamen_ infinitésimal
+ qu'on pourrait imaginer. Son insuffisance.
+
+
+I.--La liberté d'indifférence étant devenue insoutenable, tout
+l'effort des partisans du libre arbitre consiste à distinguer ce
+dernier de la liberté d'indifférence, c'est-à-dire de l'arbitraire,
+qui est lui-même ou moralement indifférent ou immoral. Échapper à
+l'indifférentisme sans admettre le déterminisme, tel est le but de
+tous les arguments psychologiques proposés soit par l'éclectisme
+spiritualiste, soit par le «criticisme phénoméniste.»
+
+Le problème psychologique du libre arbitre, en effet, est tout entier
+dans la manière dont on se représente le rapport des motifs à la
+volition. Les motifs peuvent être conçus de quatre façons différentes.
+Pour l'indéterminisme spiritualiste, ce sont de simples objets de
+contemplation entre lesquels se détermine à son gré une volonté
+indéterminée en soi et résidant dans une substance spirituelle.--Pour
+l'indéterminisme phénoméniste (qui rejette les substances et les
+noumènes de Kant tout en croyant garder son «criticisme»), les motifs
+sont eux-mêmes des produits volontaires et même des créations
+spontanées; ce sont des phénomènes qui, commençant absolument et en
+dehors de toute substance, se produisent et se meuvent par eux-mêmes:
+les motifs sont alors «automotifs».--Pour le déterminisme
+matérialiste, les motifs sont, dans la conscience, d'inactifs symboles
+des forces profondes et seules actives qui, dans le cerveau, ont pour
+résultat le mouvement final: les faits de conscience ne sont alors ni
+contemplatifs ni automotifs; ils sont de simples _reflets_, comme la
+lumière d'une locomotive qui n'influe en rien sur son mouvement. C'est
+l'hypothèse de Maudsley, de Tyndall, de Huxley, de tous ceux qui
+considèrent la conscience comme un simple «épiphénomène», au-dessous
+duquel les phénomènes cérébraux suivent leur cours de la même manière
+que si la pensée n'existait pas. La pensée n'est alors qu'un appareil
+enregistreur.--Il y a, selon nous, une quatrième hypothèse, celle des
+idées-forces, d'après laquelle les motifs conscients, enveloppant des
+tendances motrices, ne sont ni purement _réflecteurs_ comme dans le
+mécanisme, ni purement contemplatifs comme dans la liberté
+d'indifférence, ni créateurs d'eux-mêmes et automotifs comme dans
+l'hypothèse des commencements absolus, mais réagissants et dirigeants.
+Par là, nous verrons plus loin qu'on échappe tout ensemble: 1º à
+l'indifférence qui est cachée sous le libre arbitre du spiritualisme;
+2º aux commencements absolus et aux générations spontanées de
+phénomènes; 3º au mécanisme inerte et à «la torpeur» du matérialisme
+fataliste. Il faut assurer à la fois régularité et flexibilité
+indéfinie, action de la pensée sur soi et sur le dehors; pour cela, on
+ne peut admettre ni une machine brute, comme dans le matérialisme
+exclusif, ni une machine miraculeuse, comme dans le criticisme
+phénoméniste, ni une entité vide, comme dans le spiritualisme; nous
+voulons la _vie_ avec son _activité_, avec ses _lois_, mais aussi avec
+son _idéal_, qui, nous le montrerons, peut devenir le facteur de sa
+propre réalisation.
+
+Cette dernière solution nous semble la seule compatible avec la
+science au point de vue _psychologique_. Quant au point de vue
+_métaphysique_, il demeure à part. En ce moment, nous nous tiendrons
+dans le domaine de la pure psychologie; nous ferons voir la nécessaire
+évolution qui, de la liberté d'indifférence, entraîne la pensée à la
+liberté créatrice de motifs, puis de celle-ci, simple apparence
+provisoire, au déterminisme mécaniste, lequel à la fin a besoin d'être
+complété par un déterminisme dynamiste et vivant, synthèse du
+naturalisme et de l'idéalisme. Nous n'apercevons pas pour le
+psychologue de position possible en dehors de ces quatre hypothèses,
+auxquelles toutes les autres conceptions psychologiques viennent
+logiquement se réduire. La grande objection des partisans du libre
+arbitre aux déterministes est:--Vous paralysez la _volonté_; et la
+grande objection des déterministes aux partisans du libre arbitre
+est:--Vous paralysez l'_intelligence_.--Nous verrons qu'on peut
+maintenir ensemble au point de vue psychologique l'intelligence et la
+volonté, la science et l'action. Au moyen de cette conception
+synthétique, on évitera à la fois l'argument _per absurdum_ opposé par
+le déterminisme au libre arbitre, et l'argument _paresseux_ qui fait
+le fond de toutes les objections au déterminisme.
+
+
+II.--Commençons par examiner l'argumentation de l'éclectisme
+spiritualiste. Elle consiste à soutenir que le libre arbitre n'est
+point le pouvoir de se déterminer sans motifs, mais qu'il est le
+pouvoir de se déterminer entre plusieurs motifs, par exemple entre
+l'idée de l'intérêt présent ou celle de l'intérêt durable. Les motifs
+sont comme des conseillers intimes prononçant de beaux discours devant
+une Majesté qui se détermine ensuite selon son bon plaisir.--A quoi
+l'on peut répondre:--Ou bien cette détermination elle-même a un motif
+qui la détermine, et alors il y a déterminisme; ou elle n'en a pas, et
+en ce cas elle est réellement indifférente; ou enfin elle en a un,
+mais elle lui est contraire, et alors elle est pis qu'indifférente:
+elle est irrationnelle. Le comble de l'indifférence et de
+l'irrationalité en effet, c'est d'agir non seulement sans motifs, mais
+contre ses motifs; or, c'est précisément ce qui caractérise le libre
+arbitre du spiritualisme classique et éclectique. On en a proposé une
+bonne formule en caractérisant les motifs comme de simples objets de
+_contemplation_, de représentation, entre lesquels la volonté se
+décide par un effort propre[35]; tel le promeneur choisit entre deux
+rues dont chacune est éclairée. Ce sont des idées-spectacles, qui
+n'exercent qu'une action platonique, comme les étoiles brillant sur
+nos têtes, comme les astres qui ne «_nécessitent_» pas.--Mais, en
+croyant par là sauver la liberté, on fait ce qui est le plus propre à
+la compromettre, et on donne la main sans le savoir aux purs
+mécanistes. En effet, on réduit comme eux les idées à de simples
+reflets; l'action reste donc à expliquer tout entière: on n'a plus
+alors de refuge que dans une volonté indifférente, qu'on place entre
+deux idées comme entre deux fanaux. Aussi les matérialistes ont-ils le
+droit de dire:--Votre volonté indéterminée est un mythe, et vos motifs
+abstraits sont des symboles; le vrai fond, c'est le désir, face
+subjective des mouvements cérébraux: et ces désirs ne sont plus des
+motifs _dilettantes_: ils ne se contentent même pas d'«incliner»,
+comme dit Leibnitz, ils nécessitent. Votre volonté prétendue est une
+aiguille d'horloge mue par des ressorts qui sont les désirs, tout
+autour d'un cadran lumineux dont les idées sont les heures.
+L'intelligence vous apprend simplement quelle heure marque votre
+volonté, ou, pour parler plus clairement, votre organisme: la
+conscience n'est que la _mesure_ et le _symbole_ des forces
+cérébrales.
+
+ [35] M. Janet, _Morale_.--Voir notre appréciation détaillée dans
+ notre _Critique des systèmes du morale_: La morale spiritualiste.
+
+La vérité est qu'il n'y a pas d'idées contemplatives, sinon les idées
+très abstraites et indifférentes, qui se réduisent elles-mêmes à des
+_mots_ et à un _psittacisme_, quand on ne les remplit pas d'images
+concrètes et par cela même de sentiments. Tout motif pratique est en
+même temps un mobile, par cela même une _tendance_, à laquelle répond
+une _tension_ du cerveau.
+
+S'il en est ainsi, que devient le libre arbitre de la philosophie
+traditionnelle? On définit ordinairement ce libre arbitre la faculté
+de se déterminer avec la conscience et la certitude qu'on pourrait
+réellement se déterminer d'une autre manière. Jusqu'à quel point cette
+possibilité des contraires est-elle effectivement vérifiable dans la
+conscience?
+
+On fait appel au sens commun et à la conscience universelle pour
+soutenir qu'au moment même où nous voulons une chose, nous pourrions
+vouloir exactement le contraire. Mais ce qui fait du sens commun un
+témoin fort suspect, c'est qu'on l'amène facilement à se contredire
+lui-même sur ce point. Demandez au premier venu si, toutes les
+circonstances étant les mêmes, il aurait pu agir autrement qu'il n'a
+fait: sa réponse sera d'abord affirmative, surtout s'il s'agit d'une
+action qu'il regrette d'avoir commise. Mais, avec un peu d'attention,
+vous découvrirez qu'au lieu de se supposer exactement le même dans
+les mêmes circonstances, il projette son présent dans le passé,
+il se suppose dans les mêmes circonstances avec les idées ou les
+sentiments qu'il a aujourd'hui; en disant: «J'aurais pu faire le
+contraire», il sous-entend: «si j'avais pensé ce qu'aujourd'hui je
+pense».--Maintenant, changez son centre de perspective, et dites-lui:
+«Si vous étiez aujourd'hui exactement dans les mêmes dispositions
+qu'autrefois, sans l'expérience des choses que vous avez, avec les
+mêmes préjugés et les mêmes passions, feriez-vous la même chose
+qu'autrefois?--Sa réponse la plus spontanée sera: «Si c'était à
+refaire dans les mêmes circonstances et avec le même état d'esprit, je
+le referais.» C'est que, tout à l'heure, il projetait son présent dans
+son passé, et maintenant il projette son passé dans son présent. Ce
+simple changement de point de vue l'amène à se contredire. Comment se
+fier à ce bon sens tant de fois invoqué par les écossais et par les
+éclectiques? Vous parviendrez difficilement à faire concevoir au bon
+sens deux cas absolument indiscernables; mais, si vous y arrivez, vous
+le verrez hésiter entre la croyance à la liberté, qui lui semble
+impliquer la possibilité des contraires, et la croyance aux causes,
+qui rend incompréhensible la production d'effets différents par une
+cause absolument identique.
+
+Plaçons-nous donc sur le vrai terrain de la question, c'est-à-dire
+dans le moment présent. Quand nous nous déterminons, avons-nous
+la conscience que nous pourrions vouloir en réalité le
+contraire?--Lorsque la chose n'est pas logiquement contradictoire et
+qu'elle tombe sous ma puissance physique, je pourrais agir autrement
+_si_ je voulais, et je pourrais vouloir _si_...? Là commence la
+difficulté. Assurément je pourrais vouloir le contraire, si je pensais
+et sentais autrement; en ce cas, la condition de la volonté autre
+serait dans d'autres idées et d'autres sentiments, c'est-à-dire dans
+une différence de direction et d'intensité de l'activité antécédente.
+Mais aurais-je pu vouloir autrement si le cours de mon activité et si
+ma passivité eussent été absolument identiques? En ce cas, la
+condition serait dans la volonté même: j'aurais pu vouloir autrement
+si j'avais voulu, et j'aurais pu le vouloir. Ce qui revient à répéter
+deux fois: j'aurais pu vouloir autrement. On admet donc alors une
+possibilité inconditionnelle.
+
+Or, cette possibilité est d'abord invérifiable comme _fait_ dans
+l'ordre des phénomènes, dans l'ordre du temps; car, pour la vérifier
+et la voir en action, il faudrait faire en un même instant deux choses
+contraires; ou, s'il y a une différence de temps, il faudrait que,
+sans aucune autre différence, nous fissions deux actes différents.
+Cette seconde expérience est irréalisable, et quand nous faisons
+successivement des choses opposées, sans autre différence apparente
+que celle du temps, un peu plus d'attention découvre d'autres
+différences. Au second instant, nous avons en plus le souvenir du
+premier; et ce souvenir de ce que nous avons fait est une raison de ne
+pas le refaire quand nous avons l'intention de montrer précisément
+notre pouvoir de réaliser les contraires. Aussi, nous l'avons vu, les
+expériences dans lesquelles on lève ou on abaisse le bras, et tous les
+faits de ce genre, impliquent une véritable diversité d'un moment à
+l'autre. Nous ne pouvons donc réaliser comme _fait_ observable le
+pouvoir idéal que nous nous attribuons. La moindre différence dans les
+conditions suffit pour expliquer la différence des actes, comme le
+moindre écart de deux lignes qui coïncidaient d'abord suffit pour
+produire un angle et une divergence indéfinie. Or nous ne sommes
+jamais absolument identiques dans deux moments différents; et d'autre
+part, en un seul et même instant, nous ne pouvons vouloir deux actes
+contraires à la fois. Si donc nous affirmons qu'au même instant nous
+pourrions vouloir le contraire, c'est ou une simple croyance ou une
+conscience de quelque chose qui n'est pas un _fait_ proprement dit.
+
+Dira-t-on que cette chose est une _condition_ première, commune aux
+deux actes différents, comme le sommet de l'angle est commun aux deux
+lignes divergentes?--Ce qu'il y a de commun aux deux actes, c'est,
+semble-t-il, d'être pensés comme possibles pour la volonté; il faut
+même, pour que cette condition soit vraiment commune, qu'ils soient
+pensés comme également possibles sous tous les rapports; bien plus, il
+faudrait qu'ils fussent pensés en même temps. Mais la pensée
+simultanée de deux choses également possibles est irréalisable. A
+chaque moment notre pensée est plus sur un des côtés de l'angle que
+sur l'autre. Dans l'instant où je pense l'un des possibles, cette
+pensée est déjà un commencement d'exécution qui constitue un surplus
+actuel en sa faveur; et nous avons vu que, dans les cas d'équilibre,
+ce surplus peut suffire à motiver la direction finale de la volonté.
+Nous n'avons donc pas même conscience de _penser_ au même instant deux
+possibles égaux, à plus forte raison de le _pouvoir_ au même instant.
+D'ailleurs on a déjà vu ce qu'il faut penser de la prétendue
+_conscience_ de notre _puissance_[36].
+
+ [36] Voir Ire partie, chap. Ier, et IIe partie, chap. Ier.
+
+Essayons de diminuer la difficulté pour la mieux résoudre.--Les
+psychologues, pourrons-nous dire, mettent ordinairement en présence de
+la volonté des partis extrêmes et lui demandent si elle pourrait
+choisir l'un ou l'autre, par exemple, faire du bien à un ami ou le
+tuer. Par là ils établissent entre les choses un hiatus, une solution
+de continuité, qui obligerait la volonté à faire un saut énorme. Mais
+peut-être au contraire la volonté, tout en demeurant libre,
+pourrait-elle respecter la grande loi de la nature: _natura non facit
+saltus_. Si vous m'offrez le choix entre deux choses trop opposées, le
+choix me sera impossible; je serai obligé préalablement de les
+rapprocher dans une idée commune, de trouver un moyen terme qui les
+relie et diminue leurs différences: j'abstrairai les contrastes pour
+considérer les choses sous quelque rapport commun. Cette méthode
+semble un moyen de rétablir la continuité dans les choses. La volonté
+commence par placer les objets trop distants l'un à côté de l'autre,
+comme si elle se sentait incapable de faire un bond subit et de passer
+d'un extrême à l'autre sans parcourir les intermédiaires. Eh bien, une
+fois les deux objets rapprochés, ne peut-elle passer de l'un à l'autre
+par une déviation infiniment petite? Un point qui se meut s'écarte
+infiniment peu de sa première position, puis infiniment peu de sa
+seconde; et ces écarts _différentiels_ finissent pourtant par produire
+un écart sensible. Deux positions successives semblent à la fois
+indifférentes et différentes, comme deux points contigus semblent se
+confondre tout en se distinguant. La volonté n'aurait-elle point aussi
+un pouvoir de dévier, une liberté de choix entre des choses peu
+différentes? Ne pourrait-elle suivre ou la ligne droite ou une courbe
+qui s'en écarte d'abord très peu pour s'en éloigner ensuite de plus en
+plus? Je ne puis me mettre en opposition absolue avec le bien que
+j'aime; mais ne puis-je lui faire une légère opposition et comme une
+légère infidélité? Dans les cas où j'ai le choix entre plusieurs
+partis presque semblables, mais dont l'un me semble un peu meilleur
+que l'autre, ne puis-je choisir le moins bon comme plus agréable, et
+préférer ainsi un léger égoïsme à un léger désintéressement? On
+pourrait, dans cette hypothèse, comparer le bien à un ministre
+parlementaire qui propose une mesure au pouvoir délibératif: dans les
+cas graves, le ministre fait de la mesure proposée une _question de
+cabinet_, et un refus amènerait sa retraite définitive; une assemblée
+fidèle sera incapable de cette opposition extrême, mais elle pourra
+user de son libre arbitre sur les questions de détail et y montrer
+plus ou moins de bonne volonté. Dans l'ordre moral les questions de
+détail ont leur importance par le résultat qu'elles peuvent produire
+en s'accumulant. Si un grand nombre de fois j'ai préféré un léger acte
+de désintéressement à un léger acte d'égoïsme, j'accumule en moi une
+force d'affection qui, exercée d'abord dans les petites choses, pourra
+se manifester dans les grandes. L'amitié et l'amour vivent de petits
+soins, qui pourront rendre capable de grands dévouements. D'autre
+part, de petits actes d'égoïsme accumulés pourront rendre incapable de
+telle ou telle bonne action. Cette conception répond assurément à une
+méthode souvent suivie par l'homme; elle semble fournir un artifice
+pour sauver la continuité dans la discontinuité même. Nous pourrions
+alors faire, sinon le contraire de ce que nous faisons, du moins une
+chose très peu différente de notre action, mais capable en se
+continuant de produire à la longue un écart considérable; on pourrait
+même dire en général que le contraire est toujours possible, mais par
+intermédiaires et par méthode. Après tout, la loi de continuité est la
+loi de l'action même: pour passer d'un lieu à un lieu différent, il
+faut en un certain sens rendre les deux points extrêmes indifférents,
+ce qui se fait en franchissant d'abord des points infiniment peu
+différents et en multipliant infiniment la même action. Ce mystère du
+mouvement continu, qu'il faut bien accepter sans le comprendre, a
+peut-être son analogue dans tous les changements en général, et en
+particulier dans les changements volontaires.--Telle est l'hypothèse
+qu'on pourrait proposer pour venir au secours du libre arbitre.
+
+Mais la difficulté, pour être ainsi ramenée à des proportions
+infinitésimales, n'est cependant pas supprimée. L'explication que nous
+venons d'imaginer rappelle, par plusieurs points, la théorie
+épicurienne du _clinamen_: la raison veut que l'atome se meuve en
+ligne droite parce qu'il n'y a aucune raison pour dévier d'un côté
+plutôt que de l'autre; mais Epicure, ayant besoin d'une légère
+déviation, la suppose infiniment petite: cet écart est du reste
+déclaré sans raison, et attribué à une spontanéité qui ressemble fort
+au hasard et qui en prend même le nom. Le hasard serait aussi, dans
+l'hypothèse précédente, le caractère de la déviation libre par
+laquelle nous nous écarterions progressivement du bien. Mais voici ce
+qu'on peut objecter. Si nous dévions ainsi sans nous en apercevoir,
+notre acte sera une erreur involontaire; si nous nous apercevons de
+l'écart, mais qu'il nous semble très petit ou infiniment petit, la
+faute sera elle-même insignifiante; enfin, même dans ces limites,
+l'acte de libre arbitre préférant le moins au plus sera toujours
+inintelligible. Quelque petite que soit la différence entre la
+première position et la seconde, il y aura toujours sur quelque point
+contrariété absolue entre les deux actions qu'on suppose possibles:
+une petite différence est une contrariété resserrée dans d'étroites
+limites, mais qui subsiste dans ces limites; et c'est sur cette
+contrariété que doit porter le choix. On en reviendra donc toujours à
+se demander comment le libre arbitre peut opter entre des contraires,
+et entre des contraires inégaux. Cette décision de la volonté
+demeurera une bizarrerie, à moins qu'on ne l'explique par un mobile
+égoïste, ce qui replacera le sentiment du plus grand bien ou son
+apparence du côté où aura penché le libre arbitre. Enfin, dans les
+décisions vraiment morales il y a ordinairement une alternative
+tranchée, souvent violente, par exemple entre une trahison ou la mort,
+entre une lâcheté ou une souffrance, entre un oui et un non sans
+_milieu_. L'artifice d'un _clinamen_ infinitésimal serait donc ici
+stérile.
+
+ * * * * *
+
+En résumé, la puissance de vouloir le contraire de ce qu'on fait, sans
+autre condition que de le vouloir, demeure à tous les points de vue
+problématique pour la conscience et incompréhensible pour la raison.
+La faculté de choisir, dont l'existence en nous semble si évidente à
+la conscience spontanée, recule et fuit devant la conscience
+réfléchie. La liberté de choix ou libre arbitre revient finalement à
+cette liberté d'indétermination que la conscience réfléchie ne peut
+parvenir à prendre sur le fait. Le choix, d'ailleurs, ne suppose-t-il
+pas deux partis? Si je choisis toujours celui auquel je suis porté par
+une inclination plus forte, le pouvoir de choisir n'ajoute rien à la
+force antérieure de l'inclination et n'est, dans le calcul, qu'un
+terme superflu: la prévalence de l'inclination la plus forte est
+toujours réelle en fait, et le pouvoir de faire le contraire demeure
+toujours virtuel. Nous nous attribuons idéalement ce pouvoir, mais
+nous ne pouvons jamais nous en servir; or une puissance qu'on a sous
+la condition de ne jamais s'en servir en fait, ressemble fort à de
+l'impuissance.--D'autre part, si on dit que je puis choisir l'objet de
+l'inclination la plus faible, cela revient à dire que je puis vouloir,
+non seulement sans raison, mais même contre toute raison. En opposant
+à l'inclination la plus forte la force de ma volonté, j'ai dû, avant
+de la dominer, la contrebalancer d'abord jusqu'à un parfait équilibre;
+pourquoi donc cet équilibre, une fois établi, s'est-il résolu en une
+action plutôt qu'en une autre? Voilà qui suppose toujours une
+détermination arbitraire. Le choix du libre arbitre, pour s'opposer à
+la résultante dynamique des inclinations et au jugement de préférence
+purement intellectuel, implique donc une volonté qui, par rapport aux
+inclinations et aux idées, serait indéterminée, fût-ce un seul
+instant, et qui sortirait de cette indétermination sans mobile
+sensible et sans motif intellectuel, par un acte absolument
+incompréhensible. Le libre arbitre des spiritualistes ne peut se
+distinguer de la liberté d'indifférence[37].
+
+ [37] Comparez ce que nous avons dit sur le même sujet dans notre
+ _Idée moderne du droit_, livre IV, et dans notre _Critique des
+ systèmes de morale contemporains_.
+
+
+
+
+CHAPITRE QUATRIÈME
+
+LA LIBERTÉ D'INDIFFÉRENCE ET LE LIBRE ARBITRE DANS L'INDÉTERMINISME
+PHÉNOMÉNISTE
+
+ I. Cercle vicieux de l'indéterminisme phénoméniste.
+
+ II. Synthèse et analyse artificielles dans l'indéterminisme
+ phénoméniste.
+
+ III. Conséquences psychologiques.--L'indéterminisme de la pensée
+ et du jugement dans la délibération.--Prétendue impossibilité
+ de la certitude dans le déterminisme.
+
+
+Pour échapper à ces inconvénients, un nouvel éclectisme, qui se donne
+le nom de «criticisme phénoméniste,» s'est efforcé de juxtaposer le
+phénoménisme de Hume, les lois _à priori_ de Kant et le libre arbitre
+sans lois du spiritualisme. Dans la question qui nous occupe, il a
+proposé des arguments en partie empruntés à Descartes, en partie
+nouveaux. La méthode de ce criticisme réduit aux phénomènes consiste,
+comme nous le verrons, soit à reporter la difficulté plus haut, soit à
+la répandre sur tous les points, soit enfin à la voiler par le moyen
+d'une fusion systématique entre les idées. Nous avons à examiner si ce
+n'est pas là simplement _déplacer_ ou _déguiser_ l'indifférence en
+croyant la supprimer.
+
+
+I. _Cercle vicieux de l'indéterminisme phénoméniste._--Jules Lequier
+commence par déclarer qu'il rejette absolument la liberté
+d'indifférence. «Si la liberté des résolutions humaines est réelle,
+dit-il, la liberté s'applique au dernier _jugement_ qui _motive_
+l'acte libre, et non pas seulement à l'_acte_ proprement dit d'une
+_volonté_; car il n'y a pas de volonté indifférente en matière d'actes
+réfléchis... Il faut que l'essence de la liberté _remonte_
+jusque-là[38].» Ainsi, c'est bien en faisant _remonter_ la difficulté
+que Lequier espère la résoudre. M. Renouvier, à son tour, admet que la
+volonté suit le dernier jugement, «que la volonté est _conforme_ au
+motif sous la représentation duquel se produit l'acte[39]»; mais il
+nie «le caractère de nécessité des _jugements_ qui s'enchaînent dans
+une délibération.» «Si l'_acte_ n'est pas nécessaire... c'est que le
+dernier _jugement_ n'est pas non plus nécessaire... En un mot, dans
+une vraie délibération où tout l'homme est en exercice, les
+_jugements_ sont aussi des _actions_.»--«Admettons qu'un _motif_ est
+toujours _voulu_, c'est-à-dire _évoqué_ maintenant parmi d'autres
+motifs également possibles; et l'argumentation du déterminisme est _à
+l'instant_ renversée.»
+
+ [38] Voyez les fragments de Lequier dans M. Renouvier, _Essais de
+ critique générale (Psychologie)_, t. II, p. 411.
+
+ [39] Voir la réponse de M. Renouvier à nos objections contenues
+ dans l'_Idée moderne du droit_ (_Critique phil._, 1879, nº 31).
+
+_A l'instant_ nous semble un peu rapide: suffit-il de reculer la
+difficulté pour qu'elle soit à l'instant supprimée? On songe ici
+involontairement au raisonnement indien:--Qui soutient la terre dans
+l'espace?--Une tortue.--Mais qui soutient la tortue?... Les motifs
+expliquent la volonté, mais qui explique les motifs? De deux choses
+l'une: ou ces motifs auxquels la résolution se conforme toujours sont
+les résultats de lois mentales nécessaires, et alors la résolution
+même tombe sous ces lois; ou ils sont le résultat d'une détermination
+de la volonté; dans ce second cas, ils deviennent des _actions_ comme
+d'autres, puisque «les jugements sont aussi des actions;» on peut donc
+leur appliquer le même raisonnement. Étant donné un certain ensemble
+de motifs et de mobiles, qui expriment l'état de l'agent à un moment
+donné, vous reconnaissez qu'il n'en peut sortir «_qu'une seule
+action_[40]»; de même, ajouterons-nous, il n'en peut sortir qu'un seul
+motif nouveau, puisque le motif est lui-même une action. Si on le nie,
+au cercle vicieux s'ajoute une contradiction.
+
+ [40] _Id._, p. 148.--_Ibid._, p. 119.--_Essais de psych._, II,
+ _ibid._, p. 71.
+
+Les motifs sont comme les côtés d'un parallélogramme de forces,
+l'action en est la diagonale; on nous concède que la diagonale est la
+résultante nécessaire des côtés, mais on soutient que les côtés
+eux-mêmes peuvent être libres et modifier spontanément leur direction.
+Soit; mais avez-vous montré que les côtés ne sont point eux-mêmes des
+diagonales et des résultantes d'un parallélogramme caché plus
+profondément, par cela même invisible?
+
+Pour sortir de ce cercle, il ne suffit pas de recourir à l'image de
+l'«évocation», qui précisément ne représente qu'une fiction de
+l'esprit. La volonté, nous dit-on, se conforme toujours à ses motifs,
+mais elle a le pouvoir d'«appeler», d'«_évoquer_» ces motifs mêmes;
+elle n'est donc pas indifférente, puisqu'elle agit selon ses motifs;
+et elle est libre, puisqu'elle se donne à elle-même ses motifs. «Le
+philosophe qui croit sérieusement à la liberté... prendra la volonté
+pour le nom donné à la propriété qu'a l'homme de _créer_, de faire
+sortir en certains cas, des _mêmes_ précédents donnés, un fait ou le
+contraire de ce fait, _ambigument_, sans prévision possible, même
+imaginable; enfin de _délibérer_ de manière à conférer à ses motifs, à
+ceux qu'il possède, à ceux qu'il repousse, à ceux qu'il évoque, des
+puissances inégales, imprévisibles... Voilà ce qu'on doit croire quand
+on croit à la liberté[41].» Nous doutons que la foi vienne de cette
+manière. On ne peut, en effet, sortir de ce dilemme:--Si la volonté a
+un motif pour «appeler» tel motif et non tel autre, ou pour le
+«repousser», ou pour le «maintenir», c'est le motif antécédent qui
+explique les motifs subséquents, et ainsi de suite jusqu'à ce que la
+succession des motifs et jugements, qui est la délibération, aboutisse
+à l'action finale. Si au contraire la volonté évoque sans motif un
+motif plutôt qu'un autre, nous voilà revenus à la liberté
+d'indifférence, avec cette aggravation qu'elle s'applique aux
+jugements mêmes, aux phénomènes intellectuels et passionnels, à la
+«raison et aux passions», c'est-à-dire aux choses les moins
+indifférentes qu'il y ait au monde. C'est la _raison_ qui, après avoir
+suivi une série de raisons, se met tout d'un coup à dévier; c'est la
+_passion_ qui, après avoir suivi une ligne de passions, se met tout
+d'un coup, pour ainsi dire, à dérailler: au lieu du _clinamen_ de la
+volonté, on a le clinamen de la raison et de la passion. Or, s'il est
+difficile d'admettre une volonté irrationnelle, que sera-ce quand il
+faudra admettre une raison irrationnelle? La première hypothèse
+violait simplement le principe de causalité; la seconde violera le
+principe de contradiction. Au lieu de supprimer l'indifférence,
+l'indéterminisme phénoméniste la place au fond de la raison même et de
+la passion. «Le libre arbitre est la passion même, mais une _passion_
+qui _se fait_.» Les motifs «_automotifs_», ainsi que les passions, se
+mettent en mouvement par une puissance absolue et «commencent
+absolument» sans dériver ni d'un _noumène_, ni d'une _substance_, ni
+d'une _loi_. Cette puissance de s'évoquer eux-mêmes qui appartient aux
+motifs et aux mobiles, à de simples phénomènes, est une évocation
+magique encore plus étonnante que celle de Robert le Diable; ici, en
+effet, ce sont les motifs qui s'appellent et se répondent du fond de
+leur non-être antérieur[42].
+
+ [41] _Critique phil._, 25 septembre 1873, p. 124.
+
+ [42] M. Lachelier a avancé, lui aussi, que dans la nature, hors
+ de nous comme en nous, la production des idées «est libre dans le
+ sens le plus rigoureux du mot, puisque chaque idée est, en
+ elle-même, absolument _indépendante_ de celle qui la précède, et
+ naît de _rien_, comme un monde.» (_L'induction_, page 109.) Sans
+ doute, M. Lachelier ne se plaçait qu'au point de vue des causes
+ finales: il considérait seulement les _formes nouvelles_ que
+ prend un mécanisme toujours soumis aux mêmes lois de causalité.
+ Supposez un kaléidoscope que l'on tourne: les images qui se
+ succèdent seront chacune, en ce sens, une création formelle, une
+ forme _indépendante_ de celle qui la précède; pourtant ce seront
+ toujours les mêmes lois mécaniques et géométriques qui produiront
+ ces formes changeantes. Telle semble cette liberté que M.
+ Lachelier représente, non sans exagération, comme un monde né de
+ rien et absolument indépendant, comme une liberté «au sens le
+ plus rigoureux du mot;» si c'est là une liberté, ce ne peut être,
+ selon nous, qu'au sens le plus large. Bien plus étonnante est la
+ liberté dont parle M. Renouvier: c'est une création d'idées sous
+ le rapport de la causalité même et non pas seulement de la
+ finalité. J'avais en moi tels et tels motifs ou passions en
+ conflit: tout à coup jaillit spontanément un nouveau motif, une
+ nouvelle passion, une image de kaléidoscope non seulement
+ nouvelle en sa forme, mais indépendante en son origine du
+ mouvement qui fait tourner le kaléidoscope, des _lois
+ géométriques de ses images_.
+
+
+II. _Synthèse et analyse artificielles dans l'indéterminisme
+phénoméniste._--Une difficulté reculée n'est pas une difficulté
+résolue. L'indéterminisme phénoméniste, il est vrai, ne se borne pas à
+reculer la difficulté: il l'enlève du point précis où l'on aurait pu
+la saisir et la répand sur l'ensemble des phénomènes internes en
+disant que la volonté libre est déjà dans tous les motifs et
+mobiles[43]. C'est ce qu'il appelle une _synthèse_ naturelle, par
+opposition à l'analyse «artificielle» des indifférentistes et des
+déterministes, qui, à l'en croire, brisent également l'unité
+humaine.--Parler ainsi, répondrons-nous, c'est confondre l'analyse
+factice et fausse des Écossais ou des éclectiques, qui aboutit à des
+«facultés», avec l'analyse naturelle et scientifique des
+déterministes, qui aboutit à des _lois_. Dire avec les Écossais que
+l'intelligence conseille la volonté, c'est sans doute personnifier des
+abstractions; mais montrer, avec les déterministes, que les lois de la
+succession des désirs et idées sont identiques aux lois de la
+succession des actes et mouvements, ce n'est pas briser l'homme en
+«facultés». La direction suivie par un mobile a beau être _une_: le
+mécanicien n'en a pas moins le droit de décomposer les forces
+composantes qui l'entraînent; on ne l'accusera pas pour cela de
+séparer et de «personnifier» des forces inséparables. Vous refusez de
+considérer à part les éléments et les lois d'une volition, sous
+prétexte que c'est le «_tout_» qui est libre; mais on aura toujours
+le droit d'opposer l'analyse à cet artifice de synthèse. Cette fusion
+trop voisine d'une confusion ne fait que déguiser la difficulté en
+mêlant les termes du problème. Supposons, pour prendre un exemple
+sensible, qu'il y ait dans un vase une couche d'eau et au-dessus une
+couche de vin plus légère qui surnage: un chimiste conclut, après
+analyse, que le vin ne peut provenir de l'eau, ayant une composition
+et des propriétés différentes, pas plus qu'un vrai libre arbitre ne
+peut venir de la passion ou de la raison. Son contradicteur, aussitôt,
+agite le vase et mêle intimement pour les yeux les deux liqueurs: de
+cette apparente «synthèse», aura-t-il bien le droit de conclure que le
+vin est déjà dans chaque particule d'eau et en est inséparable, comme
+le _libre arbitre_ serait déjà dans les _motifs_?
+
+ [43] «Contestons qu'au delà des impressions reçues et passives il
+ se pose jamais, dans la délibération proprement dite, un motif où
+ ce qu'on appelle volonté n'entre déjà comme élément.» (Renouvier,
+ _Essais_, _ibid._, p. 71.)
+
+C'est donc à tort que les criticistes infidèles à Kant croient trouver
+dans le déterminisme, soutenu par Kant lui-même, des personnifications
+mythologiques. Selon eux, la théorie de la liberté d'indifférence et
+la théorie des déterministes s'accorderaient à admettre «une volonté
+_nue_ et séparée du _jugement_», avec cette seule distinction que,
+pour les indifférentistes, la volonté peut _résister_ aux motifs, pour
+les déterministes, elle ne peut que leur _obéir_. Là une volonté
+rebelle, ici une volonté docile; mais, dans les deux cas, une volonté
+séparée de l'intelligence et des sentiments, une volonté «à part», une
+volonté au fond indifférente. «Ces deux doctrines s'accordent, dans le
+fond, à donner la volonté comme indifférente de sa nature; seulement
+l'indifférence est _active_ ici (pour les partisans de la liberté
+indifférente) et là _passive_ (pour les déterministes qui attribuent
+toute l'activité aux motifs)[44]»... «Nous avons vu l'indifférentisme
+imaginer une volonté séparée du jugement, séparée de l'homme
+raisonnable, hors-d'oeuvre de la conscience réfléchie, impulsion
+gratuite, pouvoir insaisissable, cause absolue et chimérique
+introduite dans l'ordre de la réflexion et de la délibération. Mais,
+chose étrange! _le déterminisme s'appuie sur une fiction pareille_.
+Seulement, au lieu de faire la volonté se mouvoir d'elle-même, il
+suppose qu'elle est là pour céder à des mouvements communiqués,
+_semblable à une balance dont les plateaux_... j'omets le détail d'une
+comparaison consacrée[45].»--On pourrait répondre que cette fiction
+est tout entière de la façon des «criticistes» et n'appartient
+nullement aux déterministes. Oui, sans doute, les partisans de la
+liberté d'indifférence admettent une volonté nue et séparée, qui peut
+résister aux motifs; mais les déterministes, eux, n'admettent aucune
+volonté _nue_; ils admettent, à tort ou à raison, une volonté _nulle_,
+ce qui est bien différent. Ils nient qu'il existe, en dehors de
+l'intelligence, de la sensibilité et de la motilité, en dehors des
+phénomènes intellectuels ou sensibles et de leurs lois, une «faculté»
+séparée, du nom de volonté, qui aurait une puissance propre. Où a-t-on
+vu le déterminisme imaginer une volonté différente de la passion et de
+l'idée, qui serait là uniquement pour leur céder, qui n'aurait d'autre
+charge que de n'en pas avoir, simple sinécure, simple passivité? C'est
+là un fantôme qu'on crée pour l'exorciser ensuite, ou plutôt on prête
+aux déterministes précisément la doctrine de leurs adversaires. Il ne
+s'agit pas de savoir si la volonté est passive ou active: il s'agit de
+savoir si nous avons ou non une volonté, une puissance libre
+différente des phénomènes intellectuels et des phénomènes sensibles.
+Il ne s'agit pas de savoir, par exemple, si les revenants sont actifs
+ou passifs, mais s'ils existent. Qu'on appelle la théorie des facultés
+une «dichotomie» artificielle, une «mythologie», rien de mieux; mais
+qu'on attribue cette théorie à ceux mêmes qui l'ont renversée, c'est
+là une sorte de contre-sens historique. La théorie des facultés n'est
+nullement impliquée dans la comparaison de la balance; cette
+comparaison est exacte et scientifique comme expression du
+parallélogramme des forces; seulement, dans le déterminisme, le
+plateau n'est pas une «volonté» inerte; il est le caractère, le
+cerveau sur lequel pèsent les inclinations dominantes: la volonté
+n'est que le nom abstrait donné à la résultante finale des forces
+inhérentes au cerveau et des forces inhérentes aux mobiles. Comment
+voir dans cette comparaison «un homme purement passif», recevant
+l'impulsion d'un «homme purement actif»[46]?
+
+ [44] M. Renouvier, _id._, p. 71.
+
+ [45] M. Renouvier, _Essais_, p. 68.
+
+ [46] En général, nous trouvons légitime en philosophie l'emploi
+ de la comparaison scientifique; si elle ne constitue pas, comme
+ on a dit, «une double raison» parce qu'elle montre une double
+ vérité, du moins peut-elle être une raison, pour ce motif bien
+ simple que toute raison est elle-même une comparaison. La
+ _métaphore_ (le mot l'_indique_) ressemble à l'_induction_, qui
+ transporte d'un objet à l'autre une relation semblable. Aussi les
+ anciens appelaient-ils les figures expressives les _lumières des
+ pensées, lumina sententiarum_. La science elle-même, qui
+ n'atteint que les relations des choses, est un tissu de
+ comparaisons, une métaphore perpétuelle et réglée. C'est ce qui
+ fait que certaines images scientifiques, comme celle de la
+ balance, ont fini par être «consacrées,» et que les images
+ mythologiques, comme celles de l'«évocation,» sont inadmissibles.
+
+Cette dichotomie des deux hommes est au contraire le propre de toute
+théorie du libre arbitre, et non pas seulement de la théorie
+indifférentiste. C'est précisément le criticisme phénoméniste qui
+oppose à la vraie synthèse scientifique une division arbitraire et
+même une séparation absolue entre la volonté et les autres faits
+intérieurs. Il admet tout le premier deux hommes ou, ce qui revient au
+même, deux séries de phénomènes absolument irréductibles qui se
+développent dans l'homme et le coupent en deux tronçons: 1º une série
+de phénomènes soumis aux lois du déterminisme; 2º des phénomènes non
+soumis à ces lois et se produisant spontanément, de manière à
+introduire en nous la discontinuité. Où y a-t-il une dualité, une
+dichotomie plus radicale qu'entre le nécessaire et le libre, entre
+l'homme nécessité et l'homme libre? Or ces deux hommes, selon le
+criticisme phénoméniste, sont en nous: l'homme présent peut se
+détacher de l'homme passé, au moins sur quelques points réservés à la
+_nouveauté_ absolue, aux commencements absolus; il peut dire: «Toi et
+moi, nous sommes deux»; ce n'est pas seulement une _dualité_, mais une
+_pluralité_ indéfinie qu'on place ainsi en nous: il y a en effet non
+pas deux, mais plusieurs commencements absolus; et, comme sous ces
+commencements le criticisme phénoméniste n'admet point la permanence
+d'une substance quelconque, il en résulte qu'il n'y a plus seulement
+un _changement_ en moi, mais une _vicissitude_ (au sens de Kant)[47],
+un «perpétuel devenir», une «suite continue» ou plutôt discontinue
+«de morts et de naissances», enfin une série de petites créations,
+qui brisent pour ainsi dire le moi en autant de fragments[48].
+L'analyse des criticistes est donc aussi peu scientifique que leur
+synthèse: loin de montrer, comme ils l'espéraient, l'identité de
+l'indifférentisme avec le déterminisme, ils mettent en pleine lumière
+l'identité de l'indifférentisme avec le libre arbitre. C'est ce que va
+rendre encore plus évident l'examen des conséquences psychologiques et
+morales qui découlent de leur théorie.
+
+ [47] «On peut (remarque Kant) dire, au risque d'employer une
+ expression en apparence quelque peu paradoxale, que seul le
+ permanent, la substance change, et que le variable n'éprouve pas
+ de _changement_, mais une _vicissitude_, puisque certaines
+ déterminations cessent et que d'autres commencent.» (_Raison
+ pure_, trad. Barni, I, 248.)
+
+ [48] Jules Lequier, dans M. Renouvier, _Essais_, _ib._, p. 377.
+
+
+III. _Conséquences psychologiques.--L'indéterminisme de la
+pensée._--La première question que soulève le criticisme phénoméniste
+est celle des rapports de la pensée et du libre arbitre. Le
+_jugement_, acte essentiel de la pensée, peut-il être le produit d'un
+libre arbitre échappant d'une part aux lois nécessaires de
+l'association des idées, de l'autre aux lois nécessaires des
+sentiments et des désirs?
+
+Le déterminisme, dit-on, nous enlève le moyen de reconnaître la
+vérité. Si toutes nos opinions, si toutes nos «représentations»
+intérieures sont également _nécessaires_, dit M. Secrétan, à quoi
+reconnaître celles qui sont _vraies_? Vous ne pouvez sortir de
+vous-même pour comparer vos représentations avec les objets
+représentés: le critérium objectif vous manque; il est vrai qu'il nous
+manque aussi à nous-mêmes, partisans du libre arbitre; mais en
+revanche nous en avons un _équivalent_: «C'est le concert des esprits,
+obtenu par le sincère effort de chacun d'eux pour étendre et pour
+ordonner le champ de ses représentations.» Cet accord «s'obtient par
+la vérification, c'est-à-dire par la concordance des résultats d'une
+méthode avec ceux d'une autre, se reproduisant dans chaque
+esprit[49].»
+
+ [49] _Revue philosophique_, janv. 1882, page 38.
+
+«Si tout est nécessaire, avait dit déjà M. Renouvier avec Jules
+Lequier, l'erreur est nécessaire aussi bien que la vérité, et leurs
+titres sont pareils, à cela près du nombre des hommes qui tiennent
+pour l'une ou pour l'autre, et qui demain peut changer. Le faux est
+donc vrai, comme nécessaire, et le vrai peut devenir faux... Il suit
+de là que la nécessité n'accorde point de moyens pour discerner le
+vrai du faux; chacun de nous pense et juge comme il doit penser et
+juger[50].»--«Nie-t-on la liberté, dit à son tour M. Delboeuf, il n'y
+a plus de bien ni de mal, de _vérité_ ni d'_erreur_, partant plus de
+science; tout ce qui est fait et tout ce qui est passé est
+indifféremment légitime; l'opinion qui se pose comme le champion de la
+liberté vaut tout autant que celle qui la combat... Le fataliste est
+ainsi forcé de nier la science en même temps qu'il nie la
+liberté[51].»
+
+ [50] Renouvier, _Essais de critique générale (psychologie)_, t.
+ II, p. 58 et 343.
+
+ [51] _Revue philosophique_, nov. 1881, p. 519. «Faire avancer la
+ science, a dit encore M. Secrétan, c'est amener l'uniformité des
+ représentations. Maintenant, comment les opinions divergentes
+ pourraient-elles se _modifier_ et se rapprocher si chacune
+ d'elles était _nécessaire_? Comment puis-je proposer à quelqu'un
+ de changer d'avis, s'il est vrai que chacun de nous ne puisse
+ penser que ce qu'il pense?»--Remarquons en passant ce nouvel
+ exemple du [Grec: logos argos] dont la philosophie ne parvient
+ pas à se délivrer. C'est comme si l'on disait:--A quoi bon
+ rapprocher des yeux de quelqu'un un objet cubique qu'il prend de
+ loin pour une sphère, s'il est vrai que chacun de nous ne puisse
+ voir que ce qu'il voit?--Dans une leçon de M. Penjon, publiée par
+ la _Critique philosophique_ du 10 mars 1883, on lit: «Il n'y a
+ rien à objecter à celui qui tient tout pour nécessaire: il vous
+ dirait que vous ne pouvez pas ne pas lui adresser vos critiques
+ et qu'il ne peut pas vous répliquer lui-même autrement qu'il ne
+ fait.» L'auteur met ainsi au compte des déterministes un
+ paralogisme qui est tout entier de l'invention des
+ indéterministes. «Ce que nous disons de l'espèce, continue M.
+ Secrétan, et de la _science objective_, universelle, il faut le
+ dire également de l'esprit individuel et des _croyances_
+ personnelles... Quoi qu'il en soit du déterminisme pris en
+ lui-même, la croyance au déterminisme intellectuel briserait
+ _évidemment_ le nerf de l'_esprit_. Les fatalistes du système ne
+ sont point d'accord avec eux-mêmes, et ils le savent. Ils
+ oublient leur philosophie et se dirigent suivant la doctrine
+ opposée dans leur _cabinet d'étude_ et dans la discussion
+ _savante_, aussi bien que dans les affaires et dans la société.»
+ (_Revue philosophique_, janvier 1882, p. 37.) M. Victor Egger,
+ dans un travail sur la _certitude scientifique_, publié par les
+ _Annales de la faculté de Bordeaux_, dit à son tour en
+ s'inspirant de M. Renouvier: «La pensée et le sentiment réunis
+ facilitent l'oeuvre de la liberté; mais, sans la liberté, il
+ n'est point de certitude _scientifique_. (P. 9.)--M. Brochard dit
+ dans sa thèse sur l'_Erreur_: «L'homme n'est capable de _science_
+ que parce qu'il est _libre_; c'est aussi parce qu'il est libre
+ qu'il est sujet à l'erreur.» (P. 47.)--M. Renouvier et Jules
+ Lequier avaient dit: «La thèse de la nécessité, si elle est
+ admise, interdit d'aspirer à la possession d'un critère de la
+ certitude.»
+
+Les adversaires du déterminisme ne songent pas que nos opinions,
+fussent-elles nécessaires pour nous au moment même où nous les avons,
+ont toujours un double contrôle; les faits mêmes et les lois de la
+logique, en d'autres termes les nécessités du dehors et les nécessités
+fondamentales du dedans. Si j'ai prédit une éclipse pour telle heure
+et que l'éclipse n'ait pas lieu, j'aurai beau me dire que mon erreur a
+été produite par des causes nécessaires, je n'en reconnaîtrai pas
+moins que c'était la nécessité d'une erreur, non d'une vérité. De
+plus, si je vérifie mes calculs et que j'y découvre, par exemple, une
+faute d'addition, j'y reconnaîtrai fort bien une violation des
+nécessités fondamentales de la pensée, quoique cette violation ait été
+amenée par des nécessités accidentelles: distraction, confusion,
+fatigue cérébrale, etc.
+
+«Une erreur nécessitée, répète-t-on, n'est pas une erreur; par
+exemple, si les anciens devaient _fatalement_ juger la terre immobile,
+rien ne nous autorise à croire que, de leur temps, elle ne l'était
+pas: car pourquoi les lois de la nature changeraient-elles moins que
+celles de la pensée[52]?» Avec ce raisonnement, on pourrait croire
+aussi que le bâton qui me paraissait nécessairement courbé dans l'eau
+l'était en effet et s'est redressé dans l'intervalle, car «pourquoi
+les lois de la nature changeraient-elles moins que celles de la
+perception?» Mais nous ne savons pas où on a vu que les _lois_ de la
+pensée soient changeantes pour le déterministe. N'est-ce pas au
+contraire le partisan du libre arbitre qui introduit le caprice dans
+la pensée et dans la science? Serons-nous plus assurés que la terre
+était immobile du temps des anciens, si c'est _librement_ qu'il l'ont
+crue mobile? Ne connaissons-nous pas et les vraies lois qui font
+nécessairement tourner la terre, et les vraies lois qui produisent
+nécessairement l'apparence du mouvement solaire, et les vraies lois
+qui ont rendu nécessaire la découverte de cette illusion?
+L'indéterminisme dans la pensée est le renversement de la pensée même.
+Si une volonté indifférente est inintelligible, une pensée
+indifférente est franchement absurde[53].
+
+ [52] M. Delboeuf, page 611.
+
+ [53] M. Delboeuf appelle jugements _récurrents_ ceux qui peuvent
+ être à eux-mêmes leur propre objet, par exemple: _Il n'y a pas de
+ règle sans exception_. Parmi les jugements récurrents, selon M.
+ Delboeuf, quelques-uns peuvent être vrais, d'autres n'ont pas de
+ sens, d'autres sont nécessairement faux. Dans cette dernière
+ catégorie rentre ce jugement qu'il n'y a pas de règle sans
+ exception, car ce jugement est lui-même une règle et à ce titre
+ devrait être sujet à exception. Ceci posé, M. Delboeuf prétend
+ que «la proposition _l'esprit n'est pas libre_ forme, elle aussi,
+ un jugement récurrent nécessairement faux. Car, lorsque l'esprit
+ affirme le contraire, il n'est encore en cela que l'écho de la
+ fatalité. La fataliste est ainsi forcé de nier la science en même
+ temps que la liberté.» (_Revue philosophique_, déc. 1876 et nov.
+ 1881.) Ce nouvel expédient logique ne nous semble pas plus
+ heureux que les autres, car il n'y a aucune contradiction à dire:
+ L'esprit est nécessité, tantôt à se croire libre sous certaines
+ conditions, tantôt à se reconnaître nécessité.--Mais, quand
+ l'esprit affirme sa liberté, il n'est encore, dit M. Delboeuf,
+ «que l'écho de la fatalité.» Soit; de ce que tous les états
+ subjectifs sont soumis à des lois nécessaires, peut-on en
+ conclure qu'ils soient tous également conformes à la réalité
+ _objective_ et qu'il n'y ait plus de science? Fatalité n'est pas
+ nécessairement vérité. Le dormeur dort fatalement, et l'homme
+ éveillé est fatalement éveillé; il n'en résulte pas que tous les
+ deux se vaillent au point de vue de l'adaptation des idées aux
+ objets extérieurs. Une hallucination nécessaire et une vision
+ nécessairement exacte ne sont pas pour cela scientifiquement
+ équivalentes. M. Delboeuf aurait donc pu laisser à Jules Lequier
+ et à M. Renouvier leur argument logique en faveur du libre
+ arbitre qui est un pur paralogisme: «Si tout est nécessaire, les
+ erreurs aussi sont nécessaires, inévitables et _indiscernibles_.»
+ Ainsi, de ce que le myope ne voit pas les étoiles que voit
+ l'homme doué de bons yeux, il en résulte que leurs deux états
+ sont, comme dit M. Renouvier, «_indiscernibles_.» «La distinction
+ du vrai et du faux manque de fondement, continue M. Renouvier,
+ puisque l'affirmation du faux est aussi nécessaire que celle du
+ vrai.» Par exemple, deux photographies dont l'une est
+ ressemblante et dont l'autre ne l'est pas se valent, puisque
+ l'une et l'autre sont l'oeuvre des mêmes lois nécessaires de
+ l'optique. «L'affirmation que _tout est nécessaire_, conclut M.
+ Renouvier d'après Jules Lequier (et on reconnaît là le jugement
+ _récurrent_ de M. Delboeuf), est elle-même impossible, n'y ayant
+ point de moyen de la distinguer de sa contradictoire, en tant que
+ donnée par la nécessité.»
+
+Bien plus, le critérium tout extérieur du consentement des
+intelligences, que revendiquent les partisans du libre arbitre, est au
+contraire la légitime propriété des partisans du déterminisme
+intellectuel. C'est précisément parce que nos diverses intelligences
+sont soumises aux mêmes lois, c'est-à-dire aux mêmes nécessités
+intérieures de la logique et aux mêmes nécessités extérieures de
+l'expérience, qu'on peut contrôler une intelligence par une autre, les
+calculs ou les observations d'un astronome par celles d'un autre
+astronome, comme la pesée d'une balance par celle d'une autre balance.
+Si au contraire les balances sont libres, comment se fier à leurs
+pesées et comment les contrôler entre elles? Mille baromètres
+construits sur le même plan s'accordent à marquer 10 degrés au-dessus
+de zéro, j'en conclus à la fois que la température est en effet de 10
+degrés et que tous les baromètres doivent être justes. Il est douteux
+qu'un physicien préférât s'en rapporter à des baromètres doués de
+libre arbitre. Voici deux miroirs dont l'un reproduit exactement
+l'objet et dont l'autre le déforme; sont-ils de même valeur, comme la
+vérité et l'erreur dont parle M. Delboeuf, sous prétexte qu'ils sont
+également nécessités l'un à reproduire l'objet, l'autre à ne pas le
+reproduire? Toutes les horloges sont-elles également bien réglées
+parce qu'aucune ne se règle librement, et M. Delboeuf se défie-t-il de
+sa montre marquant midi parce qu'elle n'est pas libre? La vérité est
+une harmonie: un piano n'a pas besoin d'être libre pour qu'on juge
+s'il est d'accord; tout au contraire. De même pour l'esprit. Si les
+accords ou «représentations» de mon esprit dépendent de ma volonté, si
+je puis me représenter rouge ce qui est bleu, égal à dix ce qui est
+égal à cinq, c'est alors que tout critérium sera enlevé à la science.
+Le jour où il suffirait à un astronome d'un acte de libre arbitre pour
+voir une nouvelle étoile au bout de sa lunette, l'astronomie
+n'existerait plus. Les partisans du libre arbitre frappent donc sur
+eux-mêmes en croyant frapper sur leurs adversaires; l'arme jetée en
+l'air retombe sur eux. L'intérêt de la science, disons mieux, les
+nécessités de la science impliquent, quoi qu'en disent MM. Secrétan,
+Renouvier et Delboeuf, le déterminisme dans les objets et le
+déterminisme dans les pensées.
+
+Supposons que nous sommes dans le désert. Vous croyez voir une oasis;
+moi, placé à une certaine distance de vous, je ne la vois pas. En
+fait, il y a ou il n'y a pas une oasis réelle; les partisans du libre
+arbitre et ceux du déterminisme l'admettent également; mais la
+question est de savoir comment, dans chacune des deux hypothèses, on
+pourra établir une distinction de valeur entre les opinions. Selon le
+déterminisme, moi qui ne vois pas l'oasis et vous qui la voyez, nous
+sommes actuellement nécessités tous deux, moi à ne pas voir, vous à
+voir. Faut-il en conclure que nous n'ayons «aucun moyen de discerner
+le vrai du faux?»--Tant que nous en demeurerons là et que nous nous
+croiserons les bras, la distinction sera sans doute impossible; mais,
+dans l'hypothèse du libre arbitre, elle sera tout aussi impossible. Il
+ne suffira pas que vous disiez:--J'affirme librement l'oasis, il me
+plaît qu'elle soit--, pour que la distinction du vrai et du faux
+devienne possible; on distinguera simplement par là ce qui me plaît et
+ce qui ne me plaît pas. Jusqu'ici, nous sommes donc au même point.
+Maintenant, de deux choses l'une: ou la chose en litige est
+vérifiable, ou elle ne l'est pas. Si elle est vérifiable, nous
+marcherons tous les deux vers l'oasis que vous croyez voir; le
+déterministe n'est pas plus paralysé que le partisan du libre arbitre.
+En arrivant devant une _oasis_ réelle, la même nécessité qui
+m'empêchait tout à l'heure de la voir me déterminera maintenant à la
+voir; nous aurons donc corrigé une nécessité par une autre; si voir ou
+ne pas voir dépendait de notre libre arbitre, c'est alors que nous
+serions impuissants à distinguer le réel de l'imaginaire. Supposons
+maintenant que toute vérification soit impossible; ici encore,
+l'hypothèse se subdivise. Ou bien, en l'absence de vérification
+sensible, il y a des raisons soit logiques, soit scientifiques, soit
+métaphysiques, soit morales et sociales, pour établir des degrés de
+probabilité; ou bien il n'y en a pas. Dans le premier cas, vous
+pouvez, par exemple, me faire observer que vous n'êtes pas au même
+point que moi, que mes yeux sont moins bons, qu'il y a une vapeur
+entre moi et l'oasis, que j'ai un intérêt à prendre un autre chemin,
+tandis que vous êtes parfaitement désintéressé, etc. Vous pouvez ainsi
+arriver à me convaincre que les probabilités sont pour le chemin que
+vous voulez prendre. Ces probabilités me détermineront à prendre ce
+chemin, à moins que mon désir ou mon intérêt ne l'emportent sur mon
+intelligence. N'y a-t-il, au contraire, aucun moyen d'établir des
+probabilités, ni intellectuelles ni d'aucune sorte? En ce cas, toutes
+raisons ayant disparu, nous serons réduits à une sorte de pari, à un
+jeu de hasard. Mais qui empêche un déterministe de jouer et de parier
+tout comme un autre? Si nous sommes libres, nos paris contraires
+seront libres; et, faute de vérification possible, on ne pourra
+discerner quelle décision est ou n'est pas conforme à l'objet. Si nous
+sommes déterminés, nos deux décisions seront également déterminées,
+et, en l'absence de vérification possible ou d'appréciation possible
+des probabilités, on ne pourra non plus discerner leur conformité ou
+leur non-conformité à l'objet. On ne pourra ici se décider que pour
+des raisons _subjectives_ à tous les points de vue. Donc, en somme, là
+où la distinction du vrai et du faux est possible, c'est précisément
+par le déterminisme intellectuel qu'elle se produit, et là où elle est
+impossible pour le déterminisme, elle l'est encore bien plus pour le
+libre arbitre; jouer à pile ou face sur une affirmation ou une
+négation, ce n'est pas s'éclairer sur ce qui était obscur; dans les
+cas mêmes où l'on prend inévitablement une décision pratique, cette
+décision, soit libre, soit déterminée par nos penchants, n'empêche pas
+les jugements contraires d'être aussi indiscernables qu'auparavant
+sous le rapport de l'objectivité.
+
+Le «criticisme phénoméniste» représente toujours, suivant la méthode
+ancienne, l'homme _déterminé_ comme un homme _passif_ et _inerte_:
+c'est l'argument paresseux appliqué à l'intelligence. On oublie que,
+si l'intelligence est un miroir, elle n'est pas un miroir immobile et
+impuissant: c'est un miroir tournant sans cesse, qui, présentant ses
+diverses faces aux choses, reflète des tableaux divers et peut ainsi
+contrôler l'un par l'autre; bien plus, les objets eux-mêmes tournent
+autour de l'intelligence et lui offrent ainsi successivement leurs
+différentes faces, ce qui fournit un nouveau moyen de distinction.
+Outre ce premier paralogisme, on en fait un second en prétendant que
+l'esprit humain, dans l'hypothèse déterministe, est une intelligence
+pure uniquement déterminée par des raisons qui lui apparaissent, et
+qui elles-mêmes s'expliquent uniquement par l'objet inconnu; si bien
+que, quand les pures intelligences se contredisent, il n'y aurait plus
+de distinction possible à établir entre elles.--Mais, peut répondre le
+déterministe, nos opinions ont des raisons déterminantes ou
+antécédentes qui ne sont pas toujours des raisons intellectuelles et
+logiques, ni toujours logiquement valables. Donc, de ce que toute
+opinion est _explicable par des raisons_, il ne s'ensuit pas que, pour
+le déterminisme, toutes soient également _fondées en raison_. Il peut
+y avoir des raisons de déraisonner comme des raisons de bien
+raisonner. «Le _vrai_ et le _faux_», dites-vous, «ont des titres
+égaux» parce qu'ils «sont également nécessaires». «C'est une manière
+d'être dans le _vrai_ que de suivre une loi nécessaire en affirmant le
+_faux_ des autres hommes[54].»--Mais un fou est nécessairement fou, un
+esprit sain est nécessairement sain, et la folie est en harmonie avec
+l'ensemble des lois de l'univers puisque certaines rencontres de ces
+lois la produisent; en résulte-t-il que la folie soit en harmonie avec
+les objets sur lesquels le fou porte des jugements faux? De ce que la
+folie «est vraie», comme compatible avec le grand tout, mal à propos
+appelé l'universelle vérité, il n'en résulte pas que les opinions du
+fou soient vraies comme harmoniques avec les objets particuliers
+auxquels elles s'appliquent, ni qu'il fasse jour quand le fou le
+déclare en plein minuit.
+
+ [54] M. Renouvier, _Essais_, _id._, III, 302.
+
+On objectera qu'il y a des questions insolubles où chacun se croit
+sage, sans qu'on puisse distinguer les vrais sages des fous.--Sans
+doute; mais, en ce cas, le libre arbitre n'est-il pas tout aussi
+impuissant que le déterminisme à faire la distinction? Il ne peut que
+servir à accroître l'embarras, car chacun se jugera librement sage, et
+cela au moment même où il sera le plus fou. C'est encore le
+déterminisme qui peut fournir ici ou un critérium ou un succédané de
+critérium. Supposez, par exemple, qu'il s'agisse du vote d'une chambre
+de députés relativement à une mesure dont les effets futurs sont
+actuellement invérifiables et même, par hypothèse, impossibles à
+prévoir. En l'absence de toute certitude et même de toute probabilité
+tirée de l'objet, je pourrai encore me faire une probabilité tirée des
+motifs et mobiles qui ont déterminé le vote. Je penserai que les
+députés qui ont le plus de chance d'avoir raison sont ceux qui ont le
+moins cédé aux raisons subjectives, aux passions de parti, aux
+ambitions personnelles, aux intrigues corruptrices, etc. J'éliminerai
+autant que possible tout le _subjectif_, toutes les questions de
+personnalité, pour avoir une probabilité objective, la plus
+impersonnelle possible. Je pourrai dire:--Ce vote doit être absurde,
+parce qu'il a été une oeuvre de passion, de légèreté, de haine, de
+corruption. Le critérium, en ce cas, est justement l'opposé de la
+méthode _subjective_ que le criticisme phénoméniste préfère à la
+méthode _objective_. Si l'on vient me dire que les députés se sont
+fait librement leurs motifs et mobiles de vote, ma défiance ne fera
+que s'accroître, tout comme si l'on m'apprenait qu'ils ont voté à la
+courte paille. Donc, même au point de vue interne, est plus probable
+ce qui est plus dégagé des penchants subjectifs et des commencements
+absolus subjectifs. Donc encore, nous ne saurions admettre que
+l'incertitude produite par les résultats contradictoires des jugements
+humains «_ne se peut lever_ qu'en reconnaissant que la certitude est
+un état psychique, résultat d'un acte _libre_, en une conscience
+responsable, et non point l'effet d'une _nécessité_ qui se contredit
+en ses différents produits[55].»--Oui, la certitude, la croyance est
+un état psychique, mais l'hypothèse du libre arbitre n'est nullement
+_la seule possible_ pour expliquer cet état psychique. On oublie les
+passions, les instincts, les sentiments, les «perceptions confuses»,
+les mille causes grandes ou petites qui peuvent incliner le jugement,
+produire ou achever la croyance, alors même qu'il n'y aurait pas le
+moindre libre arbitre. Les criticistes font une «énumération
+incomplète» des hypothèses possibles. De ce qu'un objet n'est pas
+blanc, a-t-on immédiatement le droit d'en conclure qu'il soit noir? Il
+peut être rouge, vert, etc. De même, de ce que la croyance n'est pas
+l'oeuvre d'une nécessité purement _logique_ ni d'une action nécessaire
+de la «_chose en soi_» ou de l'objet sur la pure pensée, il n'en
+résulte pas immédiatement que la croyance soit libre; elle peut être
+l'oeuvre d'une nécessité passionnelle, sentimentale; elle peut
+résulter du caractère, des habitudes, de l'éducation, etc.[56]. Mais
+c'est alors, répète-t-on, que toutes les croyances seront
+indiscernables _en tant que nécessaires_.--Le fussent-elles sous ce
+rapport, elles ne le seraient pas pour cela sous tous les autres
+rapports. Les effets sont indiscernables en tant qu'ils ont tous des
+causes; il n'en résulte pas qu'ils soient indiscernables par ailleurs
+et qu'une maladie nécessaire soit indiscernable d'une santé
+nécessaire. Même en l'absence de toute vérification possible, nous
+avons vu que la méthode de discernement entre le vrai et le faux
+consiste à calculer, autant que faire se peut, la part du _passionnel_
+et du _subjectif_ pour l'éliminer du problème, comme un astronome
+élimine de ses calculs l'équation personnelle. On peut ainsi dans la
+conscience même établir une hiérarchie, subordonner une nécessité à
+une autre moins individuelle, mesurer plus ou moins exactement des
+degrés de probabilité, comparer une croyance avec l'ensemble des
+vérités acquises et confirmées, continuer rationnellement le mouvement
+commencé, etc. Donc les criticistes phénoménistes, en passant de
+l'analogie d'un seul caractère des jugements, le _mode de génération_
+dans la conscience, à l'_identité de valeur_ pour la conscience,
+passent sans l'ombre d'une preuve d'un rapport à un autre tout
+différent.
+
+ [55] M. Renouvier, _Critique philosophique_, 1883, _id._
+
+ [56] M. V. Egger, remarquant que, dans l'induction
+ _scientifique_, nous affirmons au delà de ce que peut atteindre
+ la «démonstration complète,» en conclut que la certitude n'est
+ obtenue qu'à l'aide d'une «force irrationnelle,» qui achève ce
+ que la raison a commencé. Jusque-là, l'opinion peut se soutenir,
+ quoiqu'il n'y ait rien d'irrationnel à admettre que, si j'ai
+ vérifié la loi de Mariotte pour 2, 3, 5, 6, 7 atmosphères, elle
+ ne doit pas cesser brusquement dans l'intervalle de 2 atmosphères
+ à 3 ou de 4 à 5. Admettons pourtant une force _irrationnelle_;
+ pourquoi ne serait-ce pas simplement la vitesse acquise, comme
+ quand on dépasse le but en s'élançant avec énergie? pourquoi ne
+ serait-ce pas le besoin de conclure, de prendre un parti, etc.?
+ ou plutôt, au lieu d'une force irrationnelle, pourquoi ne
+ serait-ce pas une application rationnelle soit de la loi de
+ continuité, soit de la loi d'économie, etc.? M. Egger, lui,
+ conclut à la liberté. «L'esprit _se résout_, dit-il, à négliger
+ les dernières objections qu'il conçoit encore: _il ne veut plus_
+ les considérer.»--Soit; mais _se résout-il_ librement? _Veut-il_
+ librement? C'est ce qu'il faudrait démontrer. «La certitude en
+ matière de science inductive, ajoute M. Egger, n'est jamais que
+ la _limite préconçue et préadoptée de la probabilité
+ croissante_.» Définition ingénieuse, mais d'où ne résulte pas
+ que, pour passer à cette limite, qui n'est point donnée
+ objectivement, la seule force objective et psychique soit un acte
+ de libre arbitre. Dans toute cette discussion, on ne sort pas du
+ [Grec: logos argos] qui prétend nous réduire à l'inertie
+ intellectuelle. M. Egger répond que les mobiles, comme le besoin
+ de repos et l'amour de l'ordre, seraient insuffisants à asseoir
+ l'esprit dans la certitude, tandis que la liberté peut seule
+ anéantir l'objection en n'y pensant plus. Le procédé est trop
+ expéditif. Il ne suffit pas à un général de fermer les yeux
+ devant une armée d'adversaires pour l'anéantir. La foi seule, et
+ surtout la foi aveugle, se cache la tête, comme l'autruche dans
+ le sable, pour ne pas voir ce qui la menace; qu'on appelle cette
+ méthode _foi_, nous y consentons; mais nous ne pouvons voir là
+ «la certitude scientifique.»
+
+On peut maintenant apprécier le syllogisme que M. Renouvier nous a
+opposé à nous-même et par lequel il a espéré acculer le déterminisme à
+l'impuissance. «La distinction du _vrai_ et du faux, dans la
+conscience, est _impossible_, dit-il, en tant qu'on regarde des
+jugements contradictoires entre eux comme imposés par la
+nécessité.»--Après les explications qui précèdent, nous avons le droit
+de nier cette majeure, où on prend pour accordé ce qui est en
+question. De ce que les jugements sont tous également les effets
+nécessaires de leurs antécédents, il n'en résulte point que, _dans la
+conscience_, on ne puisse comparer un jugement avec un autre ou avec
+un ensemble de jugements, et établir ainsi, dans la conscience même,
+d'autres rapports aboutissant à une distinction de _valeur_. La
+conclusion n'est donc point contenue dans les prémisses: le second
+rapport, qui est celui du sujet à l'_objet_, ne se déduit pas du
+premier, qui est simplement le mode subjectif de _formation_ des
+jugements. Conclure ainsi sans moyen terme de l'un à l'autre, ce peut
+être un acte de «libre arbitre»; mais la conclusion est inadmissible
+pour qui veut être logiquement «nécessité». Du reste, de cette majeure
+qui affirme précisément la chose à démontrer, M. Renouvier passe
+commodément à la conclusion: «Or, dit-il, la distinction du vrai et du
+faux, relativement à _un objet externe_, est impossible autrement
+qu'au moyen de la distinction comme vrais ou faux des jugements
+contradictoires entre eux, dans la conscience. Donc la distinction du
+vrai et du faux, relativement à un _objet externe_, est impossible
+dans la conscience en tant qu'on regarde les jugements contradictoires
+entre eux comme imposés par la nécessité.»--Remarquons la généralité
+de la conclusion; M. Renouvier ne fait ici aucune distinction entre
+les vérités scientifiques ou les vérités philosophiques; il parle d'un
+_objet externe_, ce qui peut signifier ou un objet de nos sens ou,
+plus universellement, un objet quelconque extérieur au sujet. Et en
+effet, si la majeure est exacte, elle doit s'appliquer à tout. Et
+c'est précisément parce qu'elle prouve trop qu'elle ne prouve rien.
+
+Il y a plus. On peut retourner le syllogisme tout entier contre les
+criticistes eux-mêmes. Non seulement le déterminisme ne supprime pas
+dans la conscience tout moyen de discerner l'objectif du subjectif;
+mais c'est l'hypothèse même du libre arbitre dans les jugements qui
+supprime ce moyen.--La distinction du _vrai_ et du _faux_, dans la
+conscience, peut-on dire, est impossible en tant qu'on regarde des
+jugements contradictoires entre eux comme _évoqués_ indépendamment de
+leurs antécédents par le libre arbitre de chacun, «sans prévision même
+imaginable.» Donc la distinction du _vrai_ et du _faux_, _relativement
+à un objet externe_, est impossible, dans la conscience, en tant qu'on
+regarde des jugements contradictoires entre eux comme «également
+produits par le libre arbitre.» Cela est vrai pour les objets externes
+proprement dits: par exemple, pour l'accord d'un instrument par
+«l'accordeur» muni d'oreilles et de liberté, dont parle M. Renouvier.
+Si un accordeur juge, par un acte du _libre_ arbitre, de la
+consonnance ou de la dissonance, ce n'est pas à lui que nous
+confierons le soin d'accorder un piano; nous préférons celui dont les
+oreilles et le jugement sont nécessités. Cela est vrai aussi pour les
+objets invérifiables de la métaphysique: en tant qu'invérifiables,
+égaux en probabilité intellectuelle et affirmés par un acte de libre
+arbitre, ils sont parfaitement «indiscernables comme _vrais_ ou _faux
+dans la conscience_.» Votre affirmation ne porte plus alors sur ce qui
+est, mais sur ce que vous _voulez_ librement ou nécessairement (car le
+problème subsiste toujours); vous _voulez_ une chose ou vous en voulez
+une autre, voilà tout[57].
+
+ [57] L'indéterminisme phénoméniste retombe donc sous toutes les
+ objections qu'il adresse à Clarke. Il lui objecte qu'une volonté
+ indifférente «détache l'_acte_ de tout motif» et par suite de
+ tout «facteur intelligible» (_Critiq. philos._, 25 sept. 1879, p.
+ 123); mais Clarke, en revanche, pourrait répondre:--Selon vous,
+ la volonté détache un motif de tout motif, un jugement de tous
+ les autres, ce qui est encore moins intelligible.--«Vous mettez
+ un intervalle incompréhensible et une solution de continuité
+ entre le dernier jugement et les volitions!» (_Critiq. philos._,
+ _id._, p. 118.)--Et vous, un intervalle encore plus
+ incompréhensible entre un jugement et un jugement consécutif sur
+ les mêmes objets.--«Dès que la volonté, principe indifférent,
+ produit des actes déterminés, c'est _au hasard_ qu'elle les
+ détermine.»--C'est aussi _au hasard_ que vous déterminez vos
+ _jugements_.--«Dès que l'homme _agit_ différemment dans les cas
+ où son jugement est identique, ou identiquement dans ceux où son
+ jugement varie, l'homme n'est plus un être raisonnable.»--Est-il
+ un être raisonnable quand il _juge_ différemment avec des données
+ et des passions identiques ou identiquement avec des données et
+ passions différentes? Ce que l'homme ne peut nier, selon vous,
+ c'est seulement la vérité de ce _qu'en même temps_ il juge vrai;
+ mais vous admettez qu'il peut nier la vérité de ce _qu'à
+ l'instant précèdent_ il a jugé vrai. Un tel pouvoir serait
+ précisément ce qu'on est convenu d'appeler inconséquence et
+ déraison. Un homme qui a perdu la raison ne nie pas et n'affirme
+ pas en même temps; seulement, après avoir affirmé qu'il fait
+ jour, il crée et fait sortir de «précédents» identiques cette
+ négation: il fait nuit. Les moments successifs de son
+ raisonnement ne sont pas plus enchaînés que ne le sont, selon
+ vous, les moments successifs d'une délibération; il appelle tour
+ à tour la représentation du jour et celle de la nuit. A chaque
+ instant, il est d'accord avec soi; il ne se contredit que d'un
+ instant à l'autre; la folie est une raison _discontinue_. Bref,
+ vous reprochez aux partisans de la liberté indifférente que, «le
+ jugement rendu, la volonté reste, qui, étrangère à tous ces
+ motifs et cause non causée, peut aussi bien casser ce jugement
+ que l'exécuter, et agir d'elle-même sans raison et contre la
+ raison» (p. 64); mais vous, vous admettez que, le jugement rendu,
+ la volonté peut aussi bien, «cause non causée,» maintenir ce
+ jugement ou le changer en son contraire, et juger ainsi
+ arbitrairement «sans raison et contre la raison.» Répondre que la
+ volonté se crée un motif de juger et de vouloir différent avec
+ des motifs précédents identiques et que par conséquent elle ne
+ juge ou ne veut jamais sans motif, c'est doubler la difficulté au
+ lieu de la résoudre; car alors de motifs identiques sort non
+ seulement une volition différente, mais encore un motif et un
+ jugement différent, comme si d'une majeure et d'une mineure
+ identiques sortait tout d'un coup une conclusion différente.
+ C'est l'arbitraire installé non seulement en pleine volonté, mais
+ en pleine intelligence, là où précisément sont le plus
+ inévitables toutes les lois soit de la cérébration inconsciente,
+ soit de la pensée consciente.
+
+
+IV. _L'attribution au moi dans le criticisme
+phénoméniste._--L'attribution au moi, psychologique ou morale, est
+encore plus inexplicable dans la doctrine des commencements absolus
+que dans l'indifférentisme. L'attribution, nous le verrons plus
+loin[58], suppose un lien entre moi et mes actes; elle suppose l'unité
+et la continuité du moi. Or, dans le criticisme phénoméniste, il y a
+des commencements encore plus absolus que dans l'indifférentisme.
+Comment les attribuer au _moi_, avec lequel ils ne sont pas liés? Ce
+sont des commencements absolus en moi, admettons-le; mais supposons
+des commencements absolus (réels ou apparents) dont je serais
+simplement le _théâtre_, par exemple une sensation imprévue; en quoi
+se distingueront-ils des commencements absolus dont je serais la
+_cause_? Puis-je même dire que _moi_ j'en suis la cause? _Moi_, c'est
+«le groupe de phénomènes et de lois[59];» or les phénomènes commençant
+_absolument_ n'ont leur cause ni dans les autres phénomènes antérieurs
+ou simultanés, ni dans les lois; ils ont leur cause en eux-mêmes ou,
+si l'on préfère, ils sont eux-mêmes causes.
+
+ [58] Voir IIIe partie.
+
+ [59] Renouvier, _Essais_, _id._, p. 360.
+
+Aussi l'attribution à la _conscience_ est-elle impossible, et il n'y a
+point, selon le criticisme phénoméniste, «conscience de la liberté.»
+Mais alors s'élève une nouvelle et insurmontable difficulté: si la
+liberté est purement phénoménale et non, comme dans Kant, nouménale,
+on ne voit plus pourquoi elle n'aurait pas conscience de soi. Comment
+se fait-il qu'un commencement absolu de la conscience ne se saisisse
+lui-même ni comme commencement ni comme absolu? Dira-t-on que la
+liberté consiste précisément dans la discontinuité, dans la rupture,
+dans l'hiatus et le vide entre des séries de phénomènes?--En ce cas,
+il sera effectivement facile de comprendre qu'on n'ait point
+conscience d'une discontinuité, d'un vide; mais, que ce vide puisse
+constituer le libre arbitre, c'est ce qui sera plus difficile à
+saisir. Dans tous les cas, si le «groupe de phénomènes et de lois»
+s'attribue les phénomènes qui jaillissent au beau milieu des
+phénomènes préexistants, c'est par pure hypothèse. Un Grec aurait pu
+tout aussi bien attribuer ces commencements absolus soit à la Fortune,
+soit à la Destinée. Un chrétien les attribuera vraisemblablement
+tantôt à son ange gardien, tantôt à un démon tentateur. En effet,
+l'apparition d'un motif ou d'un mobile nouveau dans la conscience est
+une véritable _suggestion_; de plus, elle est «imprévisible» pour moi
+tout comme pour autrui, car, si je pouvais prévoir sûrement ce que je
+vais vouloir, il n'y aurait plus commencement absolu et «liberté
+imprévisible.» L'idée ou le sentiment «automotifs» qui font subitement
+leur «apparition» ont donc tous les caractères de choses étrangères:
+comme je ne puis voir leur _raison_ en moi et dans mes états
+antécédents, comme aussi le criticisme phénoméniste m'affirme que
+cette raison n'est pas dans mon cerveau et dans mon organisme, je puis
+parfaitement supposer un ange ou un démon qui m'inspire.
+
+ La faim, l'occasion, l'herbe tendre et, je pense,
+ Quelque diable aussi me poussant.
+
+Jules Lequier, dans les «perspectives de sa mémoire», qu'il
+prolongeait des perspectives supposées de sa vie future, s'apparut à
+lui-même, nous dit-il, multiplié en une suite de personnages divers,
+dont le dernier, s'il se tournait vers eux un jour, à un moment
+suprême, en leur demandant pourquoi ils avaient agi de la sorte,
+pourquoi ils s'étaient arrêtés à telle pensée, «les entendrait de
+proche en proche en appeler sans fin les uns aux autres.»--Mais,
+peut-on répondre, prenons la série en sens inverse, et substituons au
+déterminisme une série de commencements absolus; ne verrons-nous pas
+se produire la même perspective? L'homme de chaque instant passé ne
+pourra-t-il pas rejeter la faute sur l'homme de l'instant suivant, sur
+«l'homme nouveau sorti de l'homme ancien» par un commencement absolu,
+et le long de cette nouvelle perspective n'entendrons-nous pas les
+personnages successifs, qu'aucun lien certain ne rattachait l'un à
+l'autre, en appeler aussi sans fin les uns aux autres? Tant il est
+vrai que, dans tous les systèmes, le problème de l'individuation et de
+la responsabilité offre des difficultés analogues: il faut un lien
+entre le moi d'aujourd'hui et celui d'hier, et cependant il faut que
+ce lien soit d'une flexibilité indéfinie pour permettre un continuel
+renouvellement dans une continuelle identité. Si le lien paraît trop
+rigide dans le déterminisme ordinaire, en revanche il est supprimé
+dans un libre arbitre qui fait de la vie morale une suite d'épisodes.
+
+
+V. _Les limites intérieures de la liberté et de la solidarité._--Une
+dernière difficulté psychologique et morale, c'est celle des limites,
+conditions et variations intérieures de la liberté. Quelques auteurs
+ont admis à la fois le libre arbitre et la solidarité, qui n'est qu'un
+autre nom du déterminisme; ils sont allés jusqu'à croire: 1º que le
+_libre arbitre_ est lui-même _solidaire_; 2º que, tout en s'exerçant
+dans le monde phénoménal et non dans le monde nouménal, il a «des
+manifestations phénoménales _déterminées_ par les lois de la nature»,
+comme la liberté nouménale de Kant; enfin qu'il y a des «degrés» et
+une simple «virtualité» dans le libre arbitre[60]. Ces assertions ne
+sont pas faciles à concilier. Aussi M. Renouvier lui-même les rejette;
+mais n'aboutit-il pas à son tour à l'antinomie du libre arbitre
+insolidaire et de la solidarité[61]? Pour lui, la puissance des
+contraires, dût-elle ne se présenter qu'une fois réellement et dans la
+vie d'un seul homme, «cette puissance-là passant à l'acte serait
+toujours un _absolu sui generis_, échappant à toute solidarité en tant
+qu'elle s'exerce.» Mais il ajoute que, si le libre arbitre est
+inconditionnel, il a cependant des «conditions d'existence» qui
+doivent être «_données_» et des «conditions d'exercice» qui sont «les
+_éléments_, les _mobiles_ et les _moyens_.»--Que reste-t-il alors en
+propre à cet «absolu _sui generis_,» qu'on nous représentait tout à
+l'heure comme pouvant lui-même au moins se donner ses «mobiles et
+motifs?» Ce résultat semble d'ailleurs inévitable quand, avec le
+criticisme phénoméniste, on cherche une liberté inconditionnelle dans
+les phénomènes, qui sont par essence conditionnés.
+
+ [60] Voir la _Solidarité morale_, par M. Marion.--Cf. M.
+ Secrétan, _loc. cit._
+
+ [61] _Id._, 14 oct. 1880, p. 169, 172.
+
+On a beau répondre que l'acte libre est seulement celui qui n'est pas
+«_entièrement_ prédéterminé,» entièrement solidaire, et que «le fait
+du commencement _absolu_,» de l'insolidarité, «est ici resserré dans
+d'étroites _limites_;» les limites qui entourent un mystère ne font
+rien à son énormité intrinsèque; une petite création spontanée sur un
+petit point de l'univers, un petit _fiat lux_ ou un petit _fiat motus_
+est aussi incompréhensible que la création du monde entier; donnez-moi
+ce pouvoir dans des limites aussi étroites que vous voudrez, et je
+referai le monde mieux qu'Archimède avec son point d'appui. De plus,
+nous demanderons de nouveau comment il peut y avoir des _limites_ à un
+commencement _absolu_, une _relation_ limitant l'_absolu_?
+
+Le criticisme phénoméniste croit avoir supprimé le «noumène» en le
+plongeant dans le «phénomène;» il n'a fait que le mêler à son
+contraire; au lieu d'un seul noumène au-dessus du monde, on a une
+multitude de petits noumènes dans le monde, autant que d'actes libres
+et de commencements premiers: c'est une poussière de noumènes au lieu
+d'un lingot. Le criticisme phénoméniste rejette la _chose en soi_,
+mais il admet ce qui est beaucoup plus étrange: des _phénomènes en
+soi_ et _par soi_. Il veut revenir à Hume en gardant Kant; et alors,
+au lieu de placer dans l'édifice le phénomène au rez-de-chaussée et le
+noumène à l'étage supérieur, il loge les deux contradictoires, aux
+prises l'un avec l'autre, sur le même plan: il fait commencer
+_absolument_ des _relations_, il fait jaillir des phénomènes _par
+soi_, et il croit diminuer la difficulté (pour ne pas dire la
+contradiction) en ajoutant:--Cela ne se passe que sur un tout petit
+point, dans d'étroites limites: c'est un petit commencement premier;
+son exiguïté le rend plus portatif que l'absolu absolument absolu du
+noumène.--Au choix, nous aimerions mieux ce dernier qu'une philosophie
+d'hiatus, qui cherche vainement à se maintenir entre le phénoménisme
+exclusif de Hume et le phénoménisme surmonté du noumène de Kant.
+Éparpiller la difficulté, ce n'est pas la résoudre: c'est simplement
+la multiplier.
+
+
+
+
+CHAPITRE CINQUIÈME
+
+L'INDÉTERMINISME MÉCANIQUE
+
+ I. Hypothèse d'une _direction_ du mouvement dans l'espace sans
+ création de force.
+
+ II. Hypothèse d'un équilibre et d'une bifurcation d'intégrales.
+
+ III. Hypothèse d'une rupture d'équilibre par une force infiniment
+ petite.
+
+ IV. Hypothèse d'un emploi du _temps_ laissant place à
+ l'indétermination.
+
+
+Il s'est produit à notre époque, parmi les moralistes qui se
+rattachent au spiritualisme ou au «criticisme,» une sorte de réaction
+antiscientifique dans l'intérêt de la morale, dont nous venons de voir
+des exemples. Les uns s'efforcent de montrer (chose facile) que la
+science ne sait pas tout et en concluent qu'ils ont le droit de
+remplir les lacunes de la science par l'affirmation d'un libre arbitre
+qui échappe aux lois scientifiques. Où la science se tait, ils se
+croient autorisés à parler comme bon leur semble et à admettre des
+miracles. D'autres s'efforcent de tourner la science même au profit du
+libre arbitre; ce qui s'accommode le moins de ce pouvoir miraculeux,
+c'est la logique et la mécanique; or ce sont précisément ces deux
+sciences qu'on a essayé de mettre sous la dépendance du libre arbitre:
+montrer que sans son secours elles ne sauraient subsister eût été un
+chef-d'oeuvre de tactique. L'entreprise était séduisante et a séduit
+en effet plus d'un esprit. Ainsi s'introduisent, dans une question
+toute psychologique et morale, de véritables expédients logiques et
+mécaniques qui ont pour but de sauver le libre arbitre; ce sont, dans
+tous les sens du mot, des arguments _ex machina_. Il y a dans cette
+question de la liberté, comme dans celle de l'existence de Dieu, toute
+une nichée de sophismes, comme dirait Kant, et il suffit, pour la
+faire s'envoler, d'agiter un peu les broussailles logiques ou
+mathématiques derrière lesquelles ils se cachent.
+
+Nous avons déjà examiné les expédients logiques tirés de la prétendue
+impossibilité d'établir la vérité scientifique ou métaphysique si tout
+est déterminé nécessairement. Restent les expédients mécaniques. On
+peut en compter jusqu'à cinq en faveur du libre arbitre, par lesquels
+on espère rendre son action compatible avec la conservation de
+l'énergie: 1º direction possible des mouvements de translation par une
+force étrangère au mouvement; 2º transformation possible du mouvement
+moléculaire en mouvement de translation, et rupture possible
+d'équilibre par une action infiniment petite ou même nulle; 3º emploi
+du _temps_ au profit de la liberté. Les deux premiers expédients
+reviennent à des manières de diriger le mouvement dans l'_espace_; le
+dernier est une manière de le gouverner dans le _temps_.
+
+
+I. La direction possible des mouvements de translation par une force
+supérieure est, comme on sait, l'hypothèse cartésienne, que Leibnitz a
+réfutée et qu'a reprise Cournot. Cette thèse peut donner lieu à deux
+sortes d'objections, les unes tirées de ses conséquences, les autres
+tirées de ses principes. On connaît d'abord l'objection _per absurdum_
+proposée par Leibnitz. «Qui nous empêcherait, demandait-il à
+Descartes, de sauter jusqu'à la lune?»--Mais on peut contester cette
+conclusion de Leibnitz sur le pouvoir que nous conférerait le
+_clinamen_, et dire que ce pouvoir n'est pas nécessairement indéfini.
+On pourrait imaginer un certain _quantum_ d'énergie à la disposition
+des êtres libres; on serait incapable, il est vrai, d'expliquer
+pourquoi une énergie toute spirituelle et soustraite aux lois de la
+matière a des bornes. Mais, une fois admise, cette énergie directrice
+des mouvements n'aurait pas un caractère aussi perturbateur que
+Leibnitz le suppose, car il faut tenir compte de ce que les mouvements
+se neutralisent à distance. Une direction nouvelle du mouvement
+pourrait être neutralisée à une certaine distance de son point de
+départ et ne rien changer ni à la somme totale des forces et des
+mouvements, ni même peut-être à la direction totale de l'ensemble. Le
+poisson qui se meut dans la mer à droite ou à gauche n'empêche pas la
+mer de se soulever et de s'abaisser selon une loi régulière; il y a
+compensation des petits effets les uns par les autres quand on
+considère la masse. Il n'est donc pas entièrement démontré que le
+pouvoir de diriger un mouvement dans des conditions déterminées et
+dans une sphère déterminée, comme celle de nos organes, nous donne
+nécessairement le pouvoir de tout faire et de sauter jusqu'à la lune.
+Notre action transitive, en un mot, pourrait être réelle, tout en
+étant limitée.--Voilà ce qu'on pourra objecter à Leibnitz.
+
+Pourtant, il faut le reconnaître, les mouvements se tiennent toujours
+et sont solidaires. Le petit saut du poisson dans l'eau tient de loin
+aux mouvements du soleil et des étoiles; la moindre direction
+nouvelle, quelque limitée qu'elle fût, changerait la formule
+mathématique de l'univers. Si un seul homme ne pouvait sauter jusqu'à
+la lune et encore moins changer le centre de gravité du globe, tous
+les hommes et tous les animaux réunis, en les supposant doués du
+pouvoir imaginé par Descartes, seraient peut-être capables à la longue
+de modifier plus ou moins le centre de gravité terrestre et la durée
+du jour stellaire.
+
+Telles sont les conséquences auxquelles aboutissent logiquement ceux
+qui admettent le pouvoir _directeur_; mais, quelque improbables que
+soient ces conséquences, elles ne suffisent pourtant pas à réfuter la
+théorie. C'est donc sur les principes mêmes de cette théorie qu'il
+faut porter l'examen. Ses partisans prétendent admettre à la fois le
+principe de la conservation de l'énergie et un pouvoir directeur du
+mouvement, qui, selon eux, n'impliquerait aucune création de force.
+Nous n'avons donc pas à examiner maintenant le théorème de la
+conservation de l'énergie ni les vraies raisons sur lesquelles il se
+fonde; la seule question en ce moment est de savoir si ce théorème,
+une fois admis, est compatible avec le pouvoir de _diriger_ le
+mouvement. M. Delboeuf et M. Tannery sont pour la négative; M. Naville
+et d'autres sont pour l'affirmative. Il nous semble que, pour modifier
+mécaniquement la direction d'un mouvement et la résultante d'un
+parallélogramme de forces, il faut de toute nécessité ou détruire un
+des mouvements composants, ou introduire et créer un mouvement
+nouveau. Or, comment créer ou annuler du mouvement sans créer ou
+annuler de la force vive, par conséquent sans faire varier la somme
+d'énergie qu'on _supposait_ constante? L'indétermination dans la
+direction du mouvement est contraire au principe de l'égalité entre
+l'action et la réaction, qui entraîne comme conséquences: 1º la
+conservation du mouvement du centre de gravité, 2º la constance de la
+quantité du mouvement, 3º le principe des aires[62]. Pour admettre
+avec Epicure et Descartes la possibilité d'un _clinamen_, il faut donc
+modifier les thèses fondamentales de la mécanique sur la conservation
+de l'énergie et attribuer à l'homme une création de force motrice.
+
+ [62] Voir M. Tannery, _La théorie de la connaissance
+ mathématique_ (_Revue phil._, 1879, t. II, 482). Voir aussi
+ l'étude de M. Delboeuf: _Déterminisme et liberté_, 1er article,
+ 1862.
+
+Pour échapper à cette conséquence, M. Naville se réfugie dans une
+série d'hypothèses et d'analogies; son but est de montrer,
+contrairement au principe de la mécanique moderne, que toute cause
+modificatrice d'un mouvement n'est pas nécessairement un mouvement
+antérieur, ce qui rendrait impossible l'action directrice et libre de
+la volonté. La cause modificatrice du mouvement, selon lui, peut être
+une force qui agisse sans l'aide d'un mouvement antécédent et comme du
+sein de l'immobilité, de manière à n'augmenter et à ne diminuer en
+rien, par cette action, la somme du mouvement dans l'univers.
+Malheureusement, les raisons sur lesquelles M. Naville s'appuie pour
+démontrer cette possibilité sont empruntées, comme nous allons le
+voir, à de simples fictions mathématiques. Il assimile la volonté à
+une force qui agit sur le mouvement par sa _présence_ seule, non par
+le _mouvement_. Même dans la nature, dit-il, l'explication des
+phénomènes du mouvement suppose la double base du mouvement et des
+_obstacles_ qui le modifient; et «les obstacles sont la résistance
+opposée par des corps, à l'état de _repos relatif_, aux mouvements des
+autres corps... Il résulte de là qu'en physique ce n'est pas seulement
+le _mouvement_ qui est _force_, mais aussi la _présence_ des corps. Or
+la présence des corps peut être conçue comme une force qui change la
+_direction_ du mouvement sans en changer la _quantité_. Supposons en
+effet un système de corps en mouvement, et plaçons-y par la pensée un
+_corps_ considéré comme primitivement immobile; la _direction_ des
+mouvements du système sera changée sans altération dans la _quantité_.
+Il va sans dire qu'il s'agit ici d'une conception purement théorique,
+puisqu'un corps ne peut pas être introduit sans que son introduction
+soit un mouvement; mais, en supposant l'apparition _spontanée_ d'un
+corps dans un système donné, ou sa _création_ proprement dite, ce
+corps changerait la direction des mouvements antécédents et non leur
+quantité[63].» Le corps immobile imaginé par M. Naville est évidemment
+une pure fiction géométrique; dans la réalité, tout corps est un
+système de mouvements, soit visibles, soit invisibles. Ce qui fait que
+la _présence_ d'un corps modifie le mouvement des autres corps, c'est
+qu'il est lui-même un ensemble de mouvements. Il ne _résiste_ au
+mouvement que par son mouvement propre et non par son immobilité, qui
+est toute «relative» et révèle un mouvement en sens contraire. Nous ne
+savons si un corps vraiment et absolument immobile ne serait pas
+indifférent à tout mouvement, et n'opposerait pas une _résistance_
+nulle au mobile qui l'entraînerait. Comment donc arguer d'une fiction
+mathématique, d'une métaphore mathématique, pour démontrer la
+possibilité d'une action psychologique qui serait celle d'un pur
+esprit modifiant le mouvement par sa seule «présence», semblable aux
+anges que le moyen âge préposait au mouvement des astres? Pour
+démontrer la _possibilité_ d'une chose, il faut, selon le précepte de
+Kant, s'appuyer sur des _réalités_, non sur fictions abstraites ni sur
+des symboles géométriques.
+
+ [63] _Ibid._, p. 280.
+
+D'ailleurs, admettons qu'un mouvement puisse être produit par un
+changement n'ayant lieu que dans le temps et non dans l'espace; la
+difficulté serait reculée sans être résolue. Le déterminisme, en
+effet, s'applique aussi bien au temps qu'à l'espace. Nos idées se
+suivent dans le temps selon des lois, ainsi que nos désirs.
+
+De plus, toute idée est en fait accompagnée d'un mouvement, est une
+_action réfrénée_. M. Naville admet lui-même que tout phénomène
+psychique a des conditions physiologiques et se traduit dans le
+cerveau; or cette assertion est en contradiction avec les hypothèses
+de M. Naville et de M. Renouvier sur une force qui produirait la
+direction du mouvement sans un autre mouvement antécédent. Concevoir
+dans notre pensée la direction nouvelle d'un mouvement, concevoir un
+_clinamen_, c'est déjà produire un autre mouvement, c'est même
+commencer déjà la neutralisation du mouvement antérieur par un
+mouvement en sens contraire; c'est commencer le _clinamen_. L'idée du
+mouvement nouveau est comme une main qui s'appuierait légèrement sur
+une boule en train de rouler et qui serait toute prête à la ramener en
+arrière. Tant que la main s'appuie légèrement, elle ne produit qu'une
+résistance insuffisante à arrêter la boule: c'est _l'idée_; une
+résistance plus forte est le _désir_. Quand la main se serre, saisit
+la boule et la ramène en arrière, quand l'idée présentement dominante
+contrebalance l'impulsion antérieure, c'est la volonté. Pour modifier
+un mouvement sans un autre mouvement, il faudrait donc le modifier
+sans y penser, sans avoir l'_idée_ du mouvement voulu, lequel est déjà
+une _image_, conséquemment un système de mouvements cérébraux, premier
+stade du mouvement final.
+
+
+II. La thèse de M. Naville présuppose celle de M. Boussinesq. En
+effet, changer la direction d'un mouvement sans mouvement antécédent
+et par l'intervention d'une force supérieure ne serait chose possible
+que s'il y avait un moment d'équilibre et d'indétermination. Il faut
+préalablement que la balance soit en équilibre et que l'ensemble de
+forces qui agissent sur elle aboutisse à cet équilibre, à cette
+bifurcation de voies qui fait que la balance peut également s'incliner
+à droite et à gauche. MM. Bertrand, du Bois-Reymond, et plus récemment
+M. Delboeuf ont répondu avec raison qu'il n'y a pas dans la réalité
+d'indétermination vraie, et que les différentielles sont des
+abstractions. Mathématiquement, un cône peut se tenir sur sa pointe;
+physiquement, non, parce qu'il y a toujours d'un côté ou de l'autre
+quelque différence qui rompt l'équilibre. La volonté est comme ce
+cône. D'ailleurs, si l'équilibre était parfait, et si l'être était
+réellement en équilibre entre une «intégrale singulière» et une
+«intégrale générale» comme entre deux bottes de foin, il ne se
+produirait rien, car il n'y aurait pas de raison pour qu'un contraire
+se réalisât plutôt que l'autre. Ce serait donc une force supérieure
+qui romprait dans la réalité le prétendu équilibre de l'abstraction.
+
+
+III.--Dira-t-on que la force _mécanique_ qui rompt l'équilibre peut
+être infiniment petite et même égale à zéro?--C'est l'hypothèse de
+Cournot et de M. de Saint-Venant, que M. Renouvier a reproduite. Selon
+cette hypothèse, la loi de la conservation de l'énergie détermine bien
+la quantité de mouvement moléculaire qui peut résulter d'un mouvement
+de translation, ou inversement la quantité de force actuelle qui peut
+résulter d'une quantité donnée de force potentielle; mais elle ne
+détermine pas la transformation d'une des deux sortes de mouvement
+dans l'autre. «La question du déterminisme absolu, dit M. Renouvier,
+est toute de savoir comment ou par quelles forces s'opèrent les
+_détentes_ par lesquelles des forces de tension passent à l'état de
+forces vives, actuelles, sensibles, accomplissant un travail
+mécanique... Il resterait à comprendre comment une détente, qui est de
+l'ordre _mécanique_, pourrait s'effectuer ainsi indépendamment de
+toute force définie _mécaniquement_ ou, en d'autres termes, sans
+introduction d'aucun mouvement nouveau dans le système des mouvements
+donnés. La question se réduit donc maintenant à ce seul point. Elle se
+résout, croyons-nous, _de la manière la plus simple_..... La question
+se résout par la méthode des limites. Dès que la _moindre force_
+suffit pour rompre un état d'équilibre parfait ou mathématique et
+mettre en liberté, pour ainsi dire, une quantité quelconque de force
+vive et accomplir un travail aussi grand qu'on peut l'imaginer[64], il
+s'ensuit que le rapport de la force causant la rupture à la force
+déployée par l'effet de la rupture peut être supposé aussi petit qu'on
+le veut, descendre au-dessous d'une quantité assignée, quelque petite
+qu'elle soit. On peut donc affirmer, _passant à la limite_, que la
+détente est possible sans qu'_aucune force sensible_, aucun mouvement
+sensible s'introduise dans le système mécanique. Donc enfin le
+principe de la conservation de la force mécanique peut être maintenu
+sans que l'on renonce à considérer la force psychique comme la cause
+du passage de certaines forces de tension de l'organisme à des forces
+actuelles[65].»
+
+ [64] Par exemple produire une avalanche et écraser un village par
+ un petit mouvement du doigt qui détache une boule de neige.
+
+ [65] _Critique philosophique_, 17 oct. 1878.
+
+Du Bois-Reymond et M. Delboeuf ont fait justice de cet expédient des
+limites appliqué par Cournot et M. de Saint-Venant à la question de la
+liberté. De quoi s'agit-il en effet? D'expliquer _mécaniquement_ par
+la méthode des limites une rupture d'équilibre produite par une cause
+mentale. Or, mécaniquement, une force _aussi petite qu'on veut_ n'est
+pas une force _nulle_. Ce serait trop commode, et on pourrait ainsi
+produire tous les effets possibles par une cause appropriée aussi
+petite que possible, c'est-à-dire nulle. Si l'infiniment petit égalait
+le nul, on pourrait produire l'avalanche non seulement par un
+mouvement aussi petit que possible et nul, mais même par un vouloir
+aussi petit que possible et nul. En se croisant les bras ou en dormant
+un somme, on pourrait «décrocher» la lune et les étoiles. C'est avec
+la même rigueur mathématique que le Père Gratry démontrait la
+création: «Zéro multiplié par l'infini égale une quantité quelconque;
+le néant multiplié par Dieu égale un objet quelconque.» En poussant
+plus loin l'artifice mathématique, on pourrait même se contenter, dans
+certains problèmes, d'un multiplicateur égal au néant, ce qui
+dispenserait de Dieu. Mais toutes ces spéculations sont illusoires. Il
+est essentiel, au «décrochement» et à la «détente», comme le remarque
+du Bois-Reymond, que la force qui décroche et la force décrochée
+soient indépendantes l'une de l'autre; il est donc inexact de dire
+d'une manière absolue que leur rapport tend à la limite zéro. «Loin de
+pouvoir descendre à zéro, la force déterminante ne peut pas descendre
+au-dessous d'un quantum déterminé[66].» Une impulsion déterminante
+égale à zéro résoudrait du même coup, si elle était jamais
+admissible, l'énigme de l'origine du mouvement, «car une impulsion
+égale à zéro n'a jamais manqué.» On a beau répondre que «ceci n'est
+pas juste», que «le décrochement suppose des forces accumulées dont la
+distribution n'est due mécaniquement qu'à des mouvements antérieurs»,
+qu'il est donc «inapplicable à une matière uniformément répartie dans
+laquelle le mouvement n'aurait pas encore commencé[67];» nous ne
+tenons pas au mot de décrochement; remplaçons-le par le mot plus exact
+de _rupture d'équilibre_, l'argument des limites, emprunté par M.
+Renouvier à Cournot et à M. de Saint-Venant, pourra se reproduire. La
+«chiquenaude» de Descartes, qui suffit à introduire le mouvement dans
+l'univers et à rompre l'équilibre de la matière uniformément répartie,
+des forces agissant en sens opposé, peut être aussi petite qu'on
+voudra; elle peut donc être nulle. Si on dit que l'équilibre est une
+neutralisation de mouvements qui présuppose le mouvement, on a raison;
+mais, si un excédent infiniment petit et _nul_ suffit à rompre la
+neutralisation mutuelle des mouvements, il n'y a pas plus de
+difficulté à admettre qu'une action quelconque infiniment petite et
+nulle suffirait à produire un premier mouvement. Et alors un Dieu nul
+suffira pour le produire par une action nulle. Au reste, M. Renouvier
+admet lui-même des commencements absolus, des espèces de créations _ex
+nihilo per nihilum_, avec un dieu nul. Dès lors, pour produire les
+ruptures soudaines d'équilibre dans notre organisme, pourquoi ne
+suffirait-il pas d'un commencement absolu qui permettrait de supposer
+un libre arbitre infiniment petit ou un libre arbitre nul?
+
+ [66]--Mais, dit M. Renouvier, nous nous appuyons sur ce que la
+ «détente» des nerfs ou décrochement nerveux peut être produite
+ par une force mécanique aussi petite qu'on veut, «pour conclure,
+ passant à la limite, qu'elle peut être conçue comme n'exigeant
+ aucune force mécanique, si _d'ailleurs on peut lui supposer une
+ cause_ d'un autre genre, une cause mentale. Nous
+ répondons:--C'est déplacer la question ou plutôt c'est la fuir.
+ La méthode des limites n'a pas pour but de substituer à une cause
+ appropriée une cause étrangère, mais d'expliquer comment la cause
+ appropriée peut être diminuée indéfiniment, sans cependant être
+ vraiment nulle. Je puis, dites-vous, produire une avalanche avec
+ une boule de neige infiniment petite, ou même nulle, _si
+ d'ailleurs il y a une autre cause_, par exemple un petit
+ mouvement de mon pied.--A la bonne heure! Et maintenant, vous
+ allez pouvoir aussi employer un mouvement de pied infiniment
+ petit et même nul, _à condition, d'ailleurs_, d'y substituer un
+ petit mouvement de doigt,--et à celui-ci un autre. C'est une
+ prestidigitation et une fuite. Mais, de ce que les mouvements
+ peuvent se substituer indéfiniment l'un à l'autre, il n'en
+ résulte pas que, passant encore à la limite, vous puissiez
+ substituer à tout mouvement, quel qu'il soit, pour rompre
+ l'équilibre, une cause d'un autre genre qui ne serait plus un
+ mouvement. C'est là un nouvel escamotage. Il s'agit, en effet, de
+ savoir si une chose est _mécaniquement_ compréhensible et vous
+ faites intervenir «une cause non _mécanique_;» à quoi alors sert
+ votre argument mécanique? Supposez-vous que votre cause mentale
+ produit son effet dans le mécanisme nerveux par une action qui
+ elle-même n'est en rien mécanique et qui n'est pas un _quantum_
+ quelconque de force mécanique ou de mouvement; alors vous n'avez
+ pas besoin de nous faire illusion en invoquant l'artifice
+ mécanique des _limites_: dites simplement que le _fiat_ intérieur
+ de la volonté suffit, comme celui de Dieu, et ne mettez plus en
+ avant une prétendue explication _mécanique_ de la possibilité du
+ libre arbitre, mais avouez que son action sur l'organisme est
+ mécaniquement exceptionnelle et incompréhensible, car elle
+ suppose une création de mouvement. Produire un décrochement, une
+ avalanche nerveuse par une force mécanique très grande ou
+ infiniment petite, c'est toujours le même miracle mécanique,
+ puisque la force mécanique infiniment _petite_ ne peut être posée
+ comme mécaniquement nulle.
+
+ [67] M. Renouvier, _Id._, 27 mai 1882.
+
+En réalité, l'hypothèse de M. Renouvier et de Cournot est un miracle
+déguisé sous des formules mathématiques; elle revient à dire que les
+mouvements du corps se conforment à nos volitions comme si nos
+volitions agissaient mécaniquement, bien qu'elles n'agissent pas
+mécaniquement, disons plus, bien qu'elles n'agissent réellement
+d'aucune manière concevable. En effet, M. Renouvier n'admet pas plus
+que Leibnitz et les cartésiens l'action _transitive_ de l'esprit sur
+le mécanisme corporel: avec la science moderne, il ne reconnaît entre
+les phénomènes de l'esprit et ceux du corps qu'une «correspondance,»
+une «harmonie,» un «ordre,» comme disait Leibnitz[68]. Rien de mieux;
+mais il se présente pour lui une difficulté toute particulière dans la
+question de l'efficacité du libre vouloir sur le mouvement. Rien n'est
+plus curieux que la position critique où M. Renouvier se trouve
+réduit. Un peu de réflexion nous la fera comprendre.
+
+ [68] _Crit. phil._, 8 août 1878. Cf. _Essais de critique
+ générale_, 3e essai: «Le fait universel de la _communication
+ causale_ des êtres est identique à l'_harmonie_ des phénomènes
+ dans le temps; elle est l'un des aspects et l'un des noms de
+ l'_ordre_ du monde.»
+
+Le libre arbitre consiste, pour M. Renouvier, dans le pouvoir de
+produire un _commencement absolu_, échappant à toute prédétermination
+et conséquemment à toute prévision, même à la prescience divine[69].
+Il en résulte que la série des états de l'esprit, particulièrement des
+volitions libres, ne saurait être _préétablie_, et en cela M.
+Renouvier s'écarte de Leibnitz. D'autre part, il faut que la série des
+mouvements ne soit pas davantage préétablie, puisque certains de ces
+mouvements seront l'effet de volitions encore indéterminées. Mais, en
+même temps, il faut qu'il y ait une _correspondance_, une _harmonie_
+déterminée entre les changements intérieurs et les mouvements
+extérieurs. C'est donc cette harmonie seule que M. Renouvier retient
+du système de Leibnitz; avec Leibnitz et Hume, contre Maine de Biran,
+il dit que la volonté n'est pas cause transitive du mouvement
+corporel, cause vraiment motrice, et que cependant elle a pour
+compagnon constant et pour ombre fidèle le mouvement corporel.--C'est
+fort bien, mais nous demanderons comment, _dans son système_, peut
+s'expliquer cette _constance_? Il aboutit à cette merveille d'une
+volonté qui meut sans mouvoir, d'un commencement absolu dans l'ordre
+mental qui s'accompagne d'un commencement absolu dans la direction des
+mouvements physiques, sans que, d'une part, l'ordre mental ait une
+action mécanique sur l'ordre physique et sans que, d'autre part, il y
+ait aucune prédétermination ni dans la première série ni dans la
+seconde. C'est comme si, le soleil se mettant tout à coup à changer de
+route par un _clinamen_ «imprévisible,» la terre se mettait aussi à
+changer de route de la même manière, sans qu'il y eût ni aucune action
+mécanique du soleil sur la terre, ni aucune prédétermination de leurs
+mouvements par un déterminisme universel. Pour opérer ce prodige il
+n'y a d'autre expédient que celui des _limites mathématiques_, par
+lequel on essaye de nous persuader qu'une action mécaniquement nulle
+peut produire un quantum mécanique d'effet. C'est toujours la «cause
+occasionnelle;» seulement il n'y a pas de Dieu pour pousser en nous le
+corps à l'occasion de la volonté: celle-ci change, et le corps change
+à point nommé. Le coup de pouce que je donne à ma montre fait mouvoir
+une aiguille sur une autre montre située loin de moi, par exemple dans
+Sirius, sans que ma montre agisse mécaniquement sur l'autre et sans
+qu'un horloger habile ait mis des ressorts qui produisent dans les
+deux, au moment convenable, les mêmes effets prévus. C'est le miracle
+élevé à sa seconde puissance qui nous est ici présenté comme une
+solution toute «simple.» C'est même plus qu'un miracle, et on frise la
+contradiction; il y a ici, en effet, deux commencements absolus qui
+sont cependant relatifs l'un à l'autre, deux hiatus qui sont cependant
+liés par une loi de continuité et d'harmonie[70].
+
+ [69] «Le problème du libre arbitre se réduit à savoir si, parmi
+ tous les états psychiques, il y en a qui mériteraient le nom
+ d'_actes purs_, en ce sens que l'_arrêt_ de la conscience en une
+ certaine représentation de préférence à toute autre ne se
+ trouverait pas entièrement prédéterminé par les états antécédents
+ et par les circonstances. De tels actes, s'ils existent, étant
+ _suivis_ d'effets _organiques_ et physiques conformément à la
+ _loi de correspondance_, on peut dire qu'ils donnent lieu à des
+ faits de _commencement absolu_, soit que la somme des forces
+ mécaniques demeure ou non constante, attendu qu'en tout cas il se
+ produit des mouvements sensibles qui sans cela eussent été
+ retenus ou se fussent produits différemment, et qui, entraînant
+ une suite indéfinie de conséquences, modifient plus ou moins la
+ marche des choses.» (_Crit. phil._, 17 oct. 1878, p. 186.)
+
+ [70] Admettons néanmoins ces commencements absolus de direction
+ nouvelle dans le corps et ces commencements absolus de volitions
+ nouvelles dans l'esprit, il resterait à demander ce qu'ils
+ peuvent offrir de _moral_. Une volition et un changement
+ correspondant sortent tout d'un coup du néant par une création du
+ moi, sans lien réel avec mon caractère, avec mon moi; comment les
+ qualifier, sinon comme effets agréables ou désagréables, utiles
+ ou nuisibles, semblables aux boules enflammées qui sortent
+ inopinément d'une pièce d'artifice, et qui tantôt sont
+ inoffensives, tantôt peuvent incendier? C'est là un genre de
+ liberté encore plus impossible à qualifier _moralement_ que la
+ liberté d'indifférence. Le _clinamen_ d'Epicure n'est pas plus
+ moral que la _liberté d'équilibre_ de Reid ou de Clarke (Voir
+ IIIe partie.)
+
+Ceci nous amène à laisser les considérations mathématiques, pour
+embrasser le problème dans toute sa généralité philosophique. Il
+s'agit alors de savoir si des faits commençant absolument, comme
+doivent être les faits du libre arbitre, pourront se trouver en
+correspondance, en harmonie avec des phénomènes extérieurs, et cela
+sans que cette harmonie ait été _préétablie_ ou soit, d'une manière
+quelconque, prédéterminée. La réponse est toujours la même que tout à
+l'heure. Qu'on tourne et retourne la question, un système phénoméniste
+qui admet le libre arbitre ne peut, encore une fois, expliquer
+l'action imprévisible de ce libre arbitre sur les mouvements du corps
+ni par une force transitive et occulte (que tout le monde aujourd'hui
+rejette) ni par une loi d'harmonie, seule hypothèse qui reste ouverte
+aux philosophes. Comment, en effet, expliquer au point de vue
+scientifique la correspondance des volitions et des mouvements par une
+loi d'harmonie, quand on professe que cette loi admet en son sein des
+hiatus et n'est pas un _déterminisme_ embrassant tous les termes à
+mettre en _consensus_. Comment les deux «horloges,» l'une libre,
+l'autre soumise au déterminisme, peuvent-elles se trouver d'accord?
+Peu importe que la seconde, comme nous le supposions tout à l'heure,
+soit dans une étoile éloignée ou soit tout près de moi dans mon
+cerveau; la difficulté est la même. L'acte du libre arbitre, sur le
+petit point où il a lieu, échappe «à toute prévision même divine,» à
+toute _loi_ qui le «prédéterminerait _entièrement_;» il a lieu dans
+les «interstices des lois constantes;» c'est un trou fait au réseau du
+déterminisme, _nec regione loci certa nec tempore certo_; c'est la
+rupture imprévue d'une chaîne phénoménale. Comment alors cette rupture
+peut-elle coïncider précisément avec le déroulement sans rupture d'une
+autre chaîne phénoménale? En un mot, comment l'exception à la loi
+peut-elle se trouver d'accord avec le cours régulier de la loi sur les
+autres points? comment le discontinu peut-il être en harmonie continue
+avec la continuité? Un musicien qui improvise une fantaisie peut-il se
+trouver d'accord avec tous les autres musiciens de l'orchestre qui
+suivent régulièrement la partition? On répond:--Il y a précisément
+«une loi de la nature» qui fait que, quand je veux mouvoir mon bras,
+il se meut au moment même;--mais une loi de la nature n'est telle que
+si elle embrasse et lie les deux termes harmoniques. Or, ici, l'un
+des deux termes n'est pas _lié_; le second seul est lié. Une loi ne
+peut pas régir un commencement absolu d'une part et un mouvement
+relatif de l'autre: le commencement absolu, en tant que tel, lui
+échappe nécessairement; par cela même, elle ne peut mettre le
+mouvement relatif en relation constante avec le libre arbitre absolu,
+inconstant et imprévisible.
+
+De plus, une loi de la nature n'est pas une chose isolée: elle se
+rattache à toutes les autres lois, elle n'en est qu'une application; à
+vrai dire, il n'y a qu'une seule loi dont la formule embrasse toutes
+les lois dérivées et tous les phénomènes soumis à des lois. Une loi
+isolée est une abstraction tout comme la force transitive; une loi
+dormitive n'est pas plus intelligible qu'une force dormitive;
+l'intelligibilité consiste dans une harmonie universelle. Dès que vous
+imaginez un phénomène commençant par soi absolument, sans loi qui
+détermine son commencement, vous ne pouvez plus parler d'harmonie ni
+de correspondance, c'est-à-dire au fond de déterminisme. L'exception
+ne saurait être en harmonie avec la loi, à moins d'être purement
+_apparente_. Comme d'autre part vous rejetez avec raison la _force
+transitive_ et y substituez la _loi_, il ne vous reste plus
+d'explication possible. Voilà pourquoi nous donnons à un tel fait le
+nom de _miracle_, et effectivement il est plus facile de concevoir la
+résurrection de Lazare (en vertu peut-être de lois et de rapports
+supérieurs aux rapports connus et habituels) que de concevoir une
+relation harmonique déterminée entre un commencement _absolu_ non
+déterminé et un mouvement relatif déterminé[71].
+
+ [71] «Il est _absurde_, nous a répondu M. Renouvier, de traiter
+ de miracle un rapport, supposé réel, en correspondance d'une idée
+ (le libre arbitre) qui m'est à ce point naturelle et qui en est
+ l'affirmation constante.»--Mais, 1º le caractère naturel et
+ populaire d'une croyance ne l'empêche pas toujours d'être
+ illusoire et d'impliquer pour le savant un vrai miracle (ex.: la
+ croyance au hasard, à la chance, aux mauvais présages, aux sorts,
+ aux talismans, à l'efficacité des prières pour le beau temps,
+ etc.); 2º M. Renouvier définit lui-même le miracle «un fait
+ supposé qui ne s'explique point parce qu'il est en _opposition_
+ avec les lois _connues_ ou _ordinaires_ de la nature.» (_Id._, p.
+ 397.) Or, le fait du libre arbitre, tel que M. Renouvier l'admet,
+ est précisément un fait _supposé, inexplicable_ et «en
+ opposition» non seulement avec les lois «connues ou ordinaires de
+ la nature,» mais encore avec l'idée même de _loi_, puisqu'il
+ consiste à échapper aux lois sur un point, quelque minime qu'il
+ soit; de plus, le libre arbitre est en opposition avec la loi
+ même de la _pensée_, qui veut une raison et une condition
+ particulière pour tout _fait_ particulier. Si enfin on songe
+ qu'il s'agit d'un fait «commençant absolument,» d'un fait de
+ création spontanée, le mot de miracle paraîtra encore bien
+ insuffisant pour caractériser une telle supposition dans un
+ système phénoméniste.--Mais, ajoute M. Renouvier, «il n'est pas
+ d'une argumentation _sérieuse_ de prétendre que le libre arbitre
+ échapperait aux _lois scientifiques_, alors que ses partisans le
+ tiennent certainement pour _conditionné_ par toutes sortes de
+ faits et de lois de la nature, en son _exercice_.»--Encore est-il
+ que les partisans du libre arbitre ne le tiennent pas pour
+ totalement _conditionné_ en _lui-même_, au point précis où il
+ existe; donc, _en ce petit point_, qui est _tout_ dans la
+ question, le libre arbitre n'est pas conditionné par les lois de
+ la nature; il y a à la fois dans nos volitions quelque chose
+ d'absolument déterminé et quelque chose d'absolument indéterminé.
+ La _quantité_ du miracle ne fait rien à l'affaire; un miracle
+ microscopique, un miracle bénin est aussi grand qu'un gros. De
+ même, si l'on disait: «J'admets la continuité, puisque j'admets
+ de tout petits _vides_ entourés d'un grand _plein_, serait-ce
+ «une argumentation _sérieuse_» ou un faux fuyant? Quand un
+ problème porte sur un point, il ne faut pas se jeter à côté: là
+ où le libre arbitre existerait comme commencement inconditionné,
+ fût-il un atome imperceptible conditionné par tout le reste de
+ l'univers, il serait lui-même un univers indépendant, un tout
+ dans le tout, un miracle dans la nature.--M. Vallier, dans sa
+ thèse sur l'_Intention morale_, admet aussi une intervention de
+ la liberté dans le cours des phénomènes; mais il dit, lui, avec
+ une louable franchise: «Il ne faut pas se le dissimuler, cette
+ intervention est _absurde_.» (P. 59.) Et il ajoute que ce n'est
+ pas une raison pour n'y point croire.--Tertullien aurait même dit
+ que c'est une raison pour y croire. A la bonne heure! il ne faut
+ faire illusion ni au lecteur ni à soi-même.
+
+Essayerez-vous de mettre en _relation_ deux commencements _absolus_ au
+lieu d'un,--l'un qui serait un _vouloir_ commençant absolument,
+l'autre un _mouvement_ commençant absolument; il vous sera toujours
+impossible d'établir une relation entre eux, une _loi_. Donc, au lieu
+d'un simple mystère, on se heurte une fois de plus à la contradiction
+de l'absolu relatif.--Mais il est illogique, répond-on, d'appeler
+contradiction une chose qui se passe tous les jours.--Ce n'est pas
+dans la chose qui se passe tous les jours qu'est la contradiction;
+c'est dans l'explication qu'on en donne et dans la loi par laquelle on
+veut rattacher ensemble des commencements premiers qui, par
+définition, ne peuvent être _attachés_. Une loi entre deux exceptions
+ou une loi entre une exception et des lois, voilà les deux formules
+entre lesquelles vous avez le choix, et toutes les deux, bien
+examinées, sont inadmissibles. L'édifice de la causalité universelle,
+de l'universelle législation s'écroule aussi bien tout entier dès
+qu'on y fait une petite brèche que quand on en fait une énorme; la
+première est pour nous moins visible; voilà son seul avantage, ou
+plutôt son inconvénient.
+
+Enfin, puisque le phénoménisme criticiste veut prendre de Leibnitz
+«l'_harmonie_ sans la _prédétermination_» (ce qui revient à dire le
+déterminisme sans la détermination), et puisque d'autre part il
+remplace les _forces_ par de simples _lois_ entre les phénomènes,
+pourquoi s'arrête-t-il en si beau chemin? pourquoi ne rejette-t-il
+pas, avec Hume, outre la causalité transitive, la causalité immanente?
+Celle-ci n'est pas plus admissible que l'autre dans un phénoménisme où
+il n'y a que des phénomènes et des lois. L'objection de Leibnitz et
+de Hume contre l'action à l'extérieur, on peut l'étendre à l'action
+d'un moment de la vie psychique sur le moment suivant, d'une
+représentation sur la représentation suivante, et dire que la
+causalité volontaire est un phénomène subjectif, illusoire, comme le
+prétendu _effort_ de Maine de Biran. Il y aura au dedans de nous une
+série de _phénomènes_ liés par des _lois_, tout comme au dehors; le
+_libre arbitre_, aussi bien que la _force_, deviendra un mot, un
+«symbole;» il y aura réellement sensations et harmonie, sensations et
+raison: voilà tout. Action et passion, cause et effet, redeviendront
+des expressions toutes relatives et subjectives; il n'y aura de vrai
+que principe et conséquence, antécédent et subséquent, en un mot
+déterminisme. Toute idée de causalité supra-phénoménale étant écartée,
+un phénomène _causa sui_ est un _monstrum_ métaphysique et logique.
+
+Ainsi se révèle à nous ce qu'il y a d'intenable, d'inconséquent dans
+la position d'un «criticisme» qui veut conserver de Kant le
+phénoménisme sans les noumènes, et qui se flatte de ne pas retomber
+alors dans le phénoménisme pur et simple de Hume, dans le phénoménisme
+sans _à priori_, sans causalité, sans liberté, sans distinction de vie
+éternelle et de vie temporelle, sans impératif catégorique. Cette
+position moyenne et provisoire est un fait de transition curieux, qui
+se produit même actuellement chez quelques philosophes anglais, comme
+Hogdson et Watson. A nos yeux, ce nouvel éclectisme n'est pas viable:
+on ne peut rester suspendu entre le vrai phénoménisme et l'admission
+d'un noumène quelconque: dans un sens ou dans l'autre il faut aller
+jusqu'au bout. Et si l'on opte pour un principe inconnaissable
+supérieur à la science, au moins ne faudrait-il pas le disperser dans
+le domaine même de la science[72].
+
+ [72] M. Renouvier demande spirituellement qu'on lui présente
+ cette personne: la Science. Et nous ne songeons nullement à la
+ lui _présenter_, car elle n'est pas faite; mais on peut lui
+ présenter le _principe_ de la science, ou plutôt ce principe est
+ déjà présent à tous les esprits: c'est celui des _lois_. C'est en
+ pensant ce principe que _chacun_ devient «la raison impersonnelle
+ en personne.» Quand on dit qu'une hypothèse est contraire à la
+ _géométrie_ ou à la _physique_, cela signifie simplement qu'elle
+ est contraire aux lois de la géométrie et de la physique
+ reconnues par tous les savants; cela ne veut pas dire qu'on fasse
+ de la géométrie une personne. Quand on dit qu'une hypothèse est
+ contraire à la science, cela signifie plus généralement qu'elle
+ est contraire au principe même de la science, qui est que tout
+ _phénomène_ a des _lois_ et peut être pensé, c'est-à-dire
+ _conditionné_. Au-dessus des phénomènes, des lois et de la
+ science, on peut sans doute et on doit peut-être supposer un
+ _mystère_; mais, si l'on répand pour ainsi dire au milieu même
+ des phénomènes la monnaie du mystère, alors on a autant de
+ miracles. Le miracle, c'est du mystère en gros sous; ce n'est pas
+ seulement de la création _éternelle_ ou _continuée_, c'est de la
+ création intermittente; c'est l'intervention de Dieu, des anges
+ ou du libre arbitre au beau milieu du cours des choses;
+ multiplier ainsi les mystères et les créations «_præter
+ necessitatem_,» voilà précisément ce que nous appelons une
+ _réaction_ contre l'esprit de la science. Or la pensée ne
+ remontera pas le courant, parce que ce courant constitue la
+ pensée même, la _possibilité_ de la pensée. Au reste, nous
+ reviendrons sur le principe de causalité dans un chapitre
+ ultérieur.
+
+
+IV. Après les expédients mécaniques tirés d'un changement de direction
+qu'on prétend compatible avec la permanence de l'énergie, il ne reste
+plus qu'un artifice à employer: c'est de faire porter le pouvoir du
+libre arbitre sur le _temps_ et non plus directement sur les
+déterminations de l'espace. Déjà M. Naville avait eu recours à ce
+moyen. La transformation de la force de tension en force de
+translation, la détente et pour ainsi dire le coup de pistolet
+intérieur tiré par le libre arbitre peut avoir lieu, selon M. Naville,
+«à des moments divers.» La puissance de l'action à l'extérieur, comme
+la poudre de l'arme à feu, peut être dépensée ou tenue en réserve sans
+changement dans sa quantité. «En raison de l'indifférence dynamique du
+temps, un mouvement moléculaire peut être transformé en un mouvement
+externe appréciable, à un moment ou à l'autre, sans que sa quantité
+soit changée. Une bougie renferme une certaine quantité de lumière
+possible: je l'éteins, sa combustion s'arrête et sa puissance
+d'éclairer demeure la même; le fait qu'elle brûle à un moment ou à
+l'autre est indifférent sous le rapport de la quantité. De même, en
+admettant que tous les mouvements externes de l'organisme humain
+soient des transformations d'un mouvement moléculaire interne, l'idée
+que la volonté peut actualiser à un moment ou à l'autre le pouvoir de
+l'organisme n'est contredite en rien par la théorie de la constance de
+la force[73].» M. Tannery est également porté à nous attribuer le
+pouvoir de disposer du temps; mais, plus fidèle aux mathématiques que
+M. Naville, il reconnaît que ce pouvoir est incompatible avec la thèse
+de constance de l'énergie et avec les hypothèses fondamentales de la
+mécanique, qui veulent que les forces d'un système varient avec la
+_distance seule_ et non avec le temps[74]. La supposition de M.
+Naville a été reproduite par M. Delboeuf, qui l'a crue nouvelle. M.
+Delboeuf a intitulé son essai très intéressant: _La liberté démontrée
+par la mécanique_. Nous tiendrions donc enfin la démonstration qui
+coupera court aux discussions séculaires. La grande _machine_ du
+monde, qui semblait devoir écraser la liberté sous ses roues, l'aura
+sauvée. M. Delboeuf admet le principe mécanique de la _conservation
+de l'énergie_, et il se flatte cependant de concilier la liberté avec
+ce principe. Les tentatives malheureuses de ses devanciers, qu'il
+réfute excellemment, ne lui inspirent aucun doute sur la possibilité
+de mettre les intégrales et les différentielles au service de la
+liberté morale. Toutefois, comme il nous prémunit lui-même
+spirituellement contre cette pensée que des intégrales ne sauraient
+mentir, il encourage par cela même les profanes à regarder en face,
+non sans quelque défiance, les équations d'où va enfin sortir
+victorieux le libre arbitre. Si ces équations se trouvent vraies, non
+seulement c'est le libre arbitre de l'homme qui sera démontré, mais
+c'est aussi celui du poisson ou de l'infusoire dans l'eau, de l'oiseau
+dans l'air, du simple ver de terre qui, après s'être dirigé vers la
+droite, se tourne subitement vers la gauche. Le problème prend la
+simplicité d'un problème de géométrie. On décrit une ligne droite,
+puis on lève la main et on trace plus loin un arc de cercle, et la
+liberté est démontrée. Ou encore on commence un cercle, et on
+s'échappe tout d'un coup par la tangente; voilà une démonstration de
+la liberté par la tangente au cercle. C'est à peu près de la même
+manière que Reid démontrait la liberté en levant et abaissant le bras,
+en défiant son adversaire de lui dire s'il partira du pied droit ou du
+pied gauche pour sa promenade matinale. Pourquoi faut-il que les
+solutions trop faciles soient précisément les plus difficiles à
+admettre?
+
+ [73] _Revue phil._, 1879, I, 284.
+
+ [74] On sait que le principe de la conservation de l'énergie se
+ démontre par le calcul et en dehors de l'expérience, pour tous
+ les cas du mouvement de points matériels libres, sous l'influence
+ de leurs forces attractives et répulsives, dont les intensités ne
+ dépendent que de leurs distances. (Voir Helmholtz.)
+
+Nous concéderons généreusement au savant psychologue et mathématicien
+toutes les prémisses dont il part. Nous ne ferons actuellement porter
+nos doutes que sur la conformité des conséquences aux principes.
+Peut-on admettre à la fois la permanence de l'énergie, et un certain
+indéterminisme, dans le temps, des mouvements accomplis par les êtres
+vivants, oiseaux, poissons ou hommes? Là est toute la question.
+
+ * * * * *
+
+M. Delboeuf commence par admettre que, si la loi de la conservation de
+l'énergie est vraie, il ne peut exister des forces capables de
+modifier soit leur propre _intensité_, soit leur _direction_, soit
+leur _point d'application_. C'est le _temps_ seul qui, selon lui, sera
+le dieu sauveur. «Toute action sur les forces naturelles se réduit en
+dernière analyse à conduire vers la droite un mobile qui s'en allait
+vers la gauche. Ou l'homme a ce pouvoir, ou il n'est pas libre. Ce
+résultat, comment peut-il l'atteindre sans compromettre la loi de la
+conservation de l'énergie? En disposant du temps[75].»--«Les êtres
+libres auraient la faculté de retarder ou d'avancer la transformation
+en force vive des forces de tension dont ils sont le support[76].» Si,
+par exemple, injurié par quelqu'un, j'ai le pouvoir de remettre à
+demain le mouvement de mon bras qui aurait produit un soufflet, il est
+clair qu'on ne pourra prévoir si je donnerai ou ne donnerai pas le
+soufflet au moment où l'on m'injurie. «Si les êtres libres disposent
+en cette manière du temps, toute prévision en ce qui les concerne
+devient impossible, et, par conséquent, nul ne peut prévoir tout
+l'avenir. Voici un tas de poudre: que vous l'enflammiez aujourd'hui ou
+demain, la grandeur de l'effet mécanique est la même; mais aujourd'hui
+l'explosion produira un travail utile; demain elle causera des morts
+par centaines. C'est que, dans l'intervalle, le temps a marché,
+entraînant avec lui tout ce qui est susceptible de changement.» Notre
+volonté aurait ainsi le pouvoir de «suspendre ou de précipiter le
+temps,» non sans doute le temps abstrait, mais «le temps réel,» comme
+Josué arrêta le soleil; _O temps, suspends ton vol_. N'y a-t-il point
+là un miracle aussi improbable que ceux de la Bible?
+
+ [75] P. 480.
+
+ [76] P. 618.
+
+La vraie question est de savoir, non pas si l'explosion du tas de
+poudre de M. Delboeuf ou la combustion de la bougie de M. Naville est
+mécaniquement équivalente aux forces de tension, quel que soit le
+temps où l'explosion et la combustion se produiront, mais si je puis à
+mon gré, moi, laisser s'opérer aujourd'hui ou remettre à demain
+l'explosion de la colère dans mon cerveau, la transformation de mes
+forces de tension en force vive; et cela, sans qu'il y ait
+modification dans l'intensité, la direction ou le point d'application
+des forces, conséquemment sans création ou annihilation de force. Or,
+ce que MM. Naville et Delboeuf croient possible, nous le croyons
+impossible, du moins en vertu des principes admis par MM. Delboeuf et
+Naville.
+
+En effet, dans les phénomènes mécaniques de la réalité concrète, ce ne
+sont pas seulement l'_intensité_, la _direction_ et le _point
+d'application_ des forces qui sont déterminés; c'est aussi le _temps_.
+Si un certain nombre de forces composantes sont données, la résultante
+est donnée à un point déterminé du temps comme de l'espace. La
+résultante ne peut pas dire: «Je ne suis pas prête, attendez.» Quand
+je mets le feu à la poudre, le mouvement expansif des gaz ne peut pas
+remettre ses effets au lendemain. Si vous pressez la détente d'un
+fusil, la balle vous dira-t-elle: «Le changement de temps ne supposant
+pas un changement dans la quantité ou dans la direction des forces, je
+ne partirai que dans un quart d'heure?» La flèche que vous voulez
+lancer, laissant l'arc se détendre, vous dira-t-elle: «Repassez plus
+tard; d'ici là, je me reposerai?» Autant dire que, la majeure et la
+mineure étant données, la conclusion peut se reposer pendant huit
+jours et choisir son moment pour sortir des prémisses en disant, comme
+les étoiles à Dieu: «Me voilà!» Il ne suffit pas d'un _veto_ abstrait
+ou d'un _fiat_ abstrait pour suspendre ou pour produire la
+transformation des forces de tension en forces vives. Il faut pour
+cela opposer une force à une autre et introduire une nouvelle
+composante.
+
+Nous ne saurions donc admettre la proposition de M. Delboeuf: «La
+suspension d'action, qui en soi n'est _rien_, ne peut être l'effet
+d'un mouvement moléculaire, qui en soi est _quelque chose_[77].»
+Ainsi, Néron menace de torture et de mort un philosophe stoïcien s'il
+ne révèle pas le nom d'un de ses complices; le silence, la suspension
+d'action et de parole n'est _rien_! Simple affaire de temps; Latéranus
+choisira son moment parmi les moments indifférents de la durée. Et
+cette suspension, qui n'est _rien_, ne pourra être l'effet d'un
+mouvement moléculaire, qui est quelque chose!--Il nous semble au
+contraire qu'il faudra, pendant la torture, une dépense énorme de
+mouvement moléculaire pour produire ce résultat en apparence négatif:
+le silence. Si l'on pouvait appliquer un thermomètre au cerveau de
+l'homme qui se tait en face de la mort, il est à croire qu'il
+marquerait une notable élévation de température. En effet, pour
+suspendre la résultante actuelle d'une composition de forces
+actuellement données, il faut que je les _neutralise_ par une autre
+force, car, en vertu du «principe d'actualité,» quand les conditions
+d'une chose sont réunies, la chose est. Donc il faut, ou que je crée
+de la force, ou que je modifie l'intensité des forces existantes, ce
+qui serait encore créer de la force, ou que je modifie la direction et
+l'application des forces, ce qui est impossible selon M. Delboeuf, ou
+enfin que ma résistance aux forces qui me poussaient dans une
+direction soit elle-même une conséquence de la direction générale et
+préexistante des forces, y compris mon caractère, mes idées, mes
+motifs et mes mobiles. Pour être libre, répète M. Delboeuf, «il
+_suffit_ que l'individu ait la faculté de suspendre son action,
+c'est-à-dire de ne pas répondre _immédiatement_ à l'_excitation_ qui
+le sollicite, et de retarder le moment où il déploiera la force qui
+est en lui emmagasinée à l'état de tension. Par ce retard, _il
+n'engendre évidemment pas de force_; il laisse _seulement_ l'univers
+marcher dans l'intervalle et se disposer autrement[78].» Rien que
+cela! En d'autres termes, il se soustrait à l'ensemble des forces de
+l'univers qui auraient abouti à lui faire accomplir tel mouvement; il
+ne répond pas actuellement à l'excitation qui sollicite actuellement
+tel effet déterminé; et, pour produire dans le monde un tel hiatus, on
+croit qu'il n'y a pas besoin «d'engendrer de la force!» Il faut
+_seulement_ se mettre à part de l'univers et lui dire: Marche! moi, je
+reste immobile[79].
+
+ [77] P. 635.
+
+ [78] _Ibid._
+
+ [79] «Le repos, dit encore M. Delboeuf, n'exige à coup sûr aucune
+ dépense de force _locomotrice_.» Oui, mais la force se dépense
+ d'une autre manière. «Quand je ne marche pas, je ne me fatigue
+ pas à marcher.» Non; mais vous vous fatiguez à penser, peut-être
+ à vouloir; si par exemple vous restez assis en face d'un ennemi
+ qui vous menace, vous vous fatiguez plus à rester en apparence
+ immobile qu'à marcher. En aucun cas l'inaction n'est complète et
+ n'est un _rien_.
+
+Si le principe de la conservation de l'énergie est vrai, on peut
+appliquer au changement de temps ce que M. Delboeuf dit lui-même
+contre le changement de direction imaginé par Descartes.--Pour passer
+d'une trajectoire à l'autre, dit M. Delboeuf, il est clair qu'il
+faudrait, au moment où le mobile est poussé sur la voie de droite,
+contrecarrer son action par une impulsion dirigée d'une certaine façon
+et ayant une certaine intensité. Le principe de la composition des
+forces nous donne et cette direction et cette intensité. Il faut, pour
+faire passer le mobile de droite à gauche, introduire une force égale
+à la résultante de la vitesse tangentielle qu'on veut lui donner, et
+d'une vitesse tangentielle égale et de signe contraire à celle qu'il a
+prise. La prétendue action du «principe directeur» admis par
+Descartes, par M. Naville, par M. Boussinesq (que M. Renouvier
+approuve), «a donc eu pour résultat de _détruire_ cette résultante. En
+d'autres termes, la somme de l'énergie universelle n'est pas la même
+dans un cas et dans l'autre[80].»--Ce même argument peut se retourner
+contre M. Delboeuf. S'il tombe dans un précipice, il est clair qu'il
+ne pourra remettre à demain la continuation de sa chute sans créer une
+force capable de contrebalancer la pesanteur ou sans anéantir la force
+de la pesanteur. De même, si l'abîme où quelqu'un roule est celui dont
+parlent les moralistes quand ils parlent du vice et des passions de
+toute sorte, un changement de temps impliquera une dépense de force
+et, pour être libre, une création ou une annihilation de force.
+
+ [80] P. 477.
+
+M. Delboeuf lui-même, dans des considérations ingénieuses et
+suggestives sur le temps, rend sa propre théorie impossible et
+contradictoire. Le passage d'une forme de la force à une autre forme,
+dit-il, «ne se fait pas sans qu'il y ait une résistance détruite. Et
+c'est l'ensemble de résistances détruites qui constitue le temps...
+Nulle transformation ne se fait sans peine,» donc, ajouterons-nous,
+sans dépense de force. «Le temps, continue M. Delboeuf non sans
+profondeur, c'est la série des résistances brisées. Si rien ne
+résistait au changement, il n'y aurait pas de temps. Tout ce qui doit
+être serait immédiatement[81].»--Dès lors, comment admettre qu'une
+suspension d'action ou une suspension de temps ne soit «rien» et qu'on
+puisse disposer du temps, c'est-à-dire de la série des résistances,
+sans disposer de la quantité, de la direction ou du point
+d'application des forces[82]?
+
+ [81] P. 622.
+
+ [82] «La destruction de la résistance dont il est ici question,
+ dit M. Delboeuf, ne réclame l'intervention d'_aucune autre force_
+ que le temps.» (P. 534.)--Le temps est-il donc un personnage
+ réel, un Saturne véritable? C'est là réaliser une abstraction. De
+ plus, s'il n'y a besoin d'_aucune autre force_ que le temps pour
+ briser une résistance, à quoi bon notre volonté, notre liberté?
+ Nous n'aurons, à la lettre, qu'à laisser faire le temps. Mais, si
+ effectivement le temps aplanit bien des obstacles, ce n'est pas
+ par lui-même, c'est par la combinaison des mouvements dont il
+ n'est que la forme et l'ordre de succession.--«La chute d'un
+ corps, même dans le vide, objecte M. Delboeuf, demande du temps;
+ il y a donc des résistances détruites.»--Où est ce _vide_ absolu?
+ Où est l'endroit de l'univers sans matière? En outre, ce qui
+ détruit les résistances à la chute d'un corps n'est pas le temps
+ seul, mais bien le corps lui-même; c'est un mouvement qui se
+ compose avec d'autres mouvements et qui, pour cela, a besoin du
+ temps comme de l'espace. Une «_série_ de résistances brisées»
+ n'est pas une _force_ destructive de résistance, et on s'étonne
+ que, pour M. Delboeuf, le temps puisse être à la fois _force_ et
+ _série_.
+
+Après avoir ainsi essayé de _démontrer_ que l'homme peut disposer du
+temps sans modifier la quantité d'énergie universelle et que,
+conséquemment, la liberté est _possible_, M. Delboeuf entreprend
+ensuite de démontrer sa réalité. Pour cela il suffit, à l'en croire,
+de démontrer qu'il existe des mouvements _discontinus_, c'est-à-dire
+dont le caractère et les propriétés générales ne sont pas identiques
+en chaque point. Tel serait un arc de courbe continué par sa tangente.
+Le principe dont part M. Delboeuf est celui de Laplace (et de
+Leibnitz): «Laplace disait ceci:--Étant données les forces dont la
+nature (non libre) est animée et la situation respective des êtres qui
+la composent, une intelligence suffisamment vaste connaîtrait l'avenir
+et le passé aussi bien que le présent.--Je vais plus loin: Je dis que
+cette intelligence n'aurait besoin, si la nature est un mécanisme, que
+de considérer pendant un temps fini, si court qu'il soit, la marche
+d'une portion de matière, aussi petite que l'on voudra, pour recréer
+par la pensée la nature entière dans son passé et dans son avenir.» M.
+Delboeuf soutient, en de belles pages, qu'une goutte d'eau (comme la
+monade de Leibnitz) reflète l'univers: la considération d'une seule de
+ses parties constitutives pendant un temps fini donne la forme
+intégrale du globe terrestre, dont elle suppose l'attraction; la terre
+donne le système solaire, le système solaire donne le monde entier, et
+le monde présent est gros de l'avenir comme du passé[83]. De ce
+principe M. Delboeuf croit pouvoir tirer cette conséquence importante,
+que la trajectoire d'aucun des points d'un système soumis à un
+ensemble de forces initiales et constantes (c'est l'hypothèse du
+mécanisme universel) ne peut se composer de parties de lignes
+d'équations différentes, ou en un mot ne peut être _discontinue_. Si,
+dans une certaine étendue finie, cette trajectoire est réellement et
+objectivement une ellipse, ou un cercle, ou une parabole, ou une
+droite, on peut être certain que la figure entière est une ellipse, ou
+un cercle, ou une parabole, ou une droite. M. Delboeuf appuie sa
+démonstration, au fond, sur le principe de raison suffisante. Ce point
+mobile que l'on considère décrit pendant un temps une ligne
+déterminée; les forces qui le déterminent se font donc équilibre d'une
+certaine façon, et sa trajectoire est la résultante de cette action;
+or, où serait la raison suffisante, «la cause d'un changement
+quelconque qui viendrait affecter la trajectoire après ce temps
+fini[84]?» Si donc le changement d'un arc de cercle réel en réelle
+ligne droite se produit, s'il y a des mouvements discontinus en vérité
+et en réalité, ce sera, selon M. Delboeuf, la preuve qu'une cause
+différente des causes initiales de l'univers est intervenue, et cette
+cause sera (disons plutôt _pourra_ être) la liberté.
+
+ [83] Ici encore, il y aurait bien des doutes à élever. Est-il
+ certain que la résultante suffise toujours à révéler les forces
+ composantes? 20 peut être le produit de 10 + 10, de 5 + 15, de 18
+ + 2; qui me dira laquelle de ces solutions est celle de la
+ réalité? Peut-être y a-t-il plusieurs combinaisons possibles dont
+ le monde actuel est le résultat possible.--Toutefois, nous savons
+ qu'il faut se défier des spéculations sur les _possibles_ et sur
+ les _indéterminés_; probablement, la réalité concrète n'admet pas
+ plusieurs formules _possibles_ ni des indéterminations; tout cela
+ est un résultat de notre ignorance et de nos abstractions
+ mathématiques.
+
+ [84] M. Delboeuf oublie ici l'efficacité dont il a plus haut doté
+ le _temps_.
+
+Il ne resterait donc plus, pour démontrer mécaniquement la réalité du
+libre arbitre, qu'à démontrer la réalité des mouvements discontinus.
+Ici, M. Delboeuf prend son crayon, et ce crayon va résoudre le
+problème sur lequel se sont consumés les métaphysiciens. «Voici: Je
+prends mon crayon, je trace une ligne _droite_, je m'arrête; puis un
+peu plus loin je décris un _arc de cercle_. Ce tracé, _il est de toute
+impossibilité de l'attribuer aux seules forces initiales qui ont
+dirigé ses premiers linéaments_.» Seule, la liberté l'explique. M.
+Delboeuf remet même spirituellement la démonstration de la liberté à
+un personnage plus modeste qu'un géomètre; il n'a pas besoin d'un
+homme; un animal lui suffit, par exemple le célèbre hanneton de
+Toppffer. «Le hanneton, parvenu à l'extrémité du bec de la plume,
+trempe sa tarière dans l'encre. Vite un feuillet blanc; c'est
+l'instant de la plus grande attente... Voici d'admirables dessins...
+une série de points, un travail d'une délicatesse merveilleuse.
+D'autres fois, changeant d'idée, il se détourne, puis, changeant
+d'idée, il revient, c'est une S!...» Ce hanneton en remontre aux
+philosophes; on appellerait volontiers cette preuve la démonstration
+du libre arbitre par le hanneton de Toppffer.
+
+Malheureusement, on pourrait charger de ce rôle un hanneton en papier
+ou un simple duvet d'oiseau dont l'extrémité serait trempée dans
+l'encre, et _démontrer_ par là que le hanneton de papier ou le duvet
+est libre. En effet, que le vent vienne à souffler en diverses
+directions, et nous aurons de nouveau des «arabesques» merveilleuses,
+des mouvements discontinus (en apparence), ici un point, là une ligne,
+plus loin même une S, aussi belle que celle qui faisait l'admiration
+de Toppffer; bien plus, notre duvet rebroussera chemin brusquement et
+fera des angles, que sais-je? Ces mouvements ne paraîtront pas
+contenus dans l'équation primitive des forces initiales dont se
+compose l'univers; ils seront _libres_.
+
+M. Delboeuf nous répondra que, dans le cas du hanneton vivant, la
+discontinuité de la trajectoire est réelle; dans le cas du hanneton de
+papier imaginé par nous, elle est apparente. Mais comment le sait-il?
+Comment peut-il distinguer sur le papier une trajectoire absolument
+continue au point de vue de l'univers et une trajectoire absolument
+discontinue ou en dehors de la formule universelle? Dans le cas du
+hanneton de papier, selon M. Delboeuf, la seule inspection d'une
+partie de ce hanneton permettrait à l'intelligence dont parle Laplace
+de prédire les mouvements que l'objet va opérer sous l'influence du
+vent; dans le cas du hanneton véritable, cette intelligence ne
+pourrait déduire sa trajectoire des forces combinées du hanneton, du
+vent, de la terre, du soleil et de l'univers.--Mais c'est là
+précisément ce qu'il faudrait démontrer, et ce que M. Delboeuf ne
+démontre pas. Si compliquée et irrégulière que soit une ligne en
+apparence, elle peut toujours rentrer dans une équation non moins
+compliquée. Si le crayon de M. Delboeuf ou si la tarière de l'animal
+paraît décrire d'abord une droite, puis un arc de cercle, ce peut être
+une apparence, et M. Delboeuf reconnaît lui-même que «sa démonstration
+est schématique», mais, ajoute-t-il, «elle n'est pas moins probante.»
+C'est ce que nous ne saurions admettre: la démonstration
+_scientifique_, ici, ne prouve qu'une discontinuité apparente, et M.
+Delboeuf s'est engagé à nous démontrer une discontinuité réelle. Le
+schématisme n'est pas plus démonstratif dans une pareille question
+qu'une métaphore poétique.
+
+«Une pierre roule de la montagne, et elle trace dans l'espace une
+certaine courbe,» poursuit M. Delboeuf, mais cette courbe «n'est
+continue que dans la supposition où les forces qui détachent la pierre
+sont les mêmes forces qui ont formé la montagne. Or il n'en est plus
+ainsi quand vous modifiez _librement_ cette forme en ôtant un simple
+caillou[85].--Encore un coup, c'est précisément cette liberté qu'il
+faudrait démontrer, et nous tournons toujours dans un cercle vicieux.
+L'intelligence universelle de Laplace aurait pu, dans la pierre
+détachée, lire ma présence sous le rocher, parce que la pierre et moi
+nous sommes solidaires dans la gravitation universelle; elle aurait pu
+lire aussi ma crainte d'être blessé par la pierre et le mouvement de
+mon bâton pour l'écarter de ma tête, parce que les forces de mon
+cerveau et celles de la pierre sont solidaires. Bien plus, elle aurait
+pu lire tout cela même dans la pierre en repos. On connaît l'histoire
+plus ou moins authentique de ce préfet ignorant qui, ayant reçu du
+gouvernement des boulets de canon, se plaignit, sur le conseil d'un
+malin employé, de ce que le ministre avait oublié de joindre aux
+boulets les _trajectoires_. En fait, les trajectoires étaient déjà
+d'avance dans les boulets, et l'Intelligence universelle de Laplace ou
+de Leibnitz les y aurait aperçues. M. Delboeuf reconnaît que la bille
+d'un billard, tant que la liberté humaine n'intervient pas, donne les
+autres billes, les bandes du billard, le billard entier, la terre et
+les étoiles. Mais, dit-il, la discontinuité se manifeste «au moment où
+un joueur pousse une bille.» Et si c'est le vent, ici encore, qui la
+pousse, comment distinguerez-vous la trajectoire continue de la
+trajectoire discontinue, à moins que vous ne soyez l'Intelligence
+universelle?
+
+ [85] P. 684.
+
+Il est vrai que M. Delboeuf nous répondra: Le billard est lui-même
+l'oeuvre de la liberté. «Une machine parfaite réalise des mouvements
+discontinus,» par exemple celui du piston dans la machine à vapeur.
+«Si, tirant de ce fait un argument contre la liberté, un partisan du
+déterminisme... venait nous opposer l'un ou l'autre de ces ingénieux
+appareils construits par des mains humaines, nous sommes en droit de
+lui répondre: La liberté a passé par là.»--Mais supposez, dans une
+montagne, un cirque ou un trou à peu près rectangulaire ayant la forme
+d'un billard, et des cailloux arrondis qui y roulent et s'y choquent;
+la liberté aura-t-elle passé par là? Encore une fois, comment
+démontrerez-vous que le mouvement, ici, est continu, et que, dans le
+billard, quand c'est vous qui jouez, le même mouvement est discontinu?
+«Si la constitution matérielle des billes, dit M. Delboeuf, révèle la
+présence d'un joueur à une place déterminée, elle n'indique cependant
+pas, _pour le cas où ce joueur aurait la faculté de choisir son moment
+pour intervenir_, quel sera ce moment[86].»--Oui, mais la question est
+encore de savoir si cette faculté de choisir le moment est réelle;
+nous aurons beau regarder le billard, les boules, la main du joueur:
+nous n'en pourrons rien savoir. Si la quantité d'énergie est constante
+dans l'univers, le cerveau du joueur est dans un certain état
+déterminé de tension et de chaleur; il a telles idées déterminées, il
+aura à tel moment tels motifs d'agir, et il ne pourra «suspendre son
+action» que par un déploiement de force, non par une simple
+«disposition» platonique du temps. Tout cela est donc écrit dans la
+bille, si les principes posés par M. Delboeuf sont vrais.
+
+ [86] P. 635.
+
+Nous ne saurions, dès lors, adhérer à la conclusion trop confiante de
+M. Delboeuf: il est maintenant _établi_ que ce simple dessin: une
+ligne droite, une lacune, une courbe,--je pourrais dire plus
+simplement encore une courbe et sa tangente,--ne peut émaner d'un
+système de forces initiales ayant agi dans son intégrité dès l'origine
+du tracé. On est donc _forcé_ d'admettre l'existence d'un principe de
+discontinuité, d'un principe libre.» M. Delboeuf a tout au plus
+démontré que, s'il y avait des êtres libres, il y aurait des
+mouvements discontinus; il n'a même pas démontré que, s'il y avait des
+mouvements discontinus, il y aurait nécessairement des êtres
+libres[87]; encore moins ses raisonnements et son crayon ont-ils pu
+démontrer qu'il existe en fait ou des mouvements discontinus, ou des
+êtres libres. Quant à la manière dont se concilierait cette liberté
+avec la conservation de l'énergie, par l'intermédiaire du _temps_,
+elle nous semble contradictoire. On peut rejeter le principe de la
+conservation de l'énergie, soit; mais, si on l'admet, le temps est
+déterminé autant que l'intensité, la direction et le point
+d'application des forces; quand _deux_ et _trois_ sont présents,
+_cinq_ ne peut être ni absent, ni en retard; il n'a point à choisir
+son heure: il est, lui aussi, immédiatement présent.
+
+ [87] L'hypothèse de forces variant brusquement avec la distance
+ suffirait en effet à expliquer ces mouvements discontinus.
+
+ «Donnons un exemple: un point matériel, attiré par un centre fixe
+ en raison inverse du carré des distances, décrit une section
+ conique. Qu'un suppose la loi d'attraction vraie seulement au delà
+ d'une certaine distance, tandis qu'en deçà l'action serait nulle;
+ si les conditions initiales du mouvement sont telles que le point
+ mobile arrive à se rapprocher du centre fixe jusqu'à la distance
+ donnée, à partir de ce moment il quittera la section conique pour
+ suivre la tangente, puis, lorsqu'il sera revenu à la même
+ distance, il quittera la tangente pour se mouvoir encore sur une
+ conique.» (M. TANNERY, _Lettre à la Revue philosophique_, au sujet
+ de notre étude sur le _mécanisme et la liberté_, 1883.--Cf. déc.
+ 1883.)
+
+En général, et pour conclure, il nous semble que chercher la
+démonstration de la liberté dans la mécanique, c'est poursuivre
+l'impossible et qu'il faut, dans cette question, s'élever au point de
+vue psychologique et métaphysique. Les mathématiques, d'ailleurs, ne
+s'appliquent qu'aux rapports extérieurs des choses, sans nous en
+révéler l'intérieur. Elles ressemblent à ces _bouliers_ dont on se
+sert pour apprendre le calcul aux enfants: ceux-ci se bornent à
+compter les boules, sans se préoccuper de savoir si elles sont noires
+ou blanches, si elles sont en bois ou en fer. Tous les arguments
+mécaniques que nous avons passés en revue sont donc une série de
+paralogismes. On ne trouverait d'ailleurs dans cette voie que la
+liberté d'indifférence, c'est-à-dire le hasard, c'est-à-dire au fond
+la nécessité. Ce n'est pas en remuant le bras à droite ou à gauche, ni
+en dessinant des arabesques fantastiques, qu'on peut démontrer
+l'existence ou la non-existence d'un pouvoir tout moral. Ce n'est pas
+plus à la mécanique qu'à la logique et aux intérêts de la science
+qu'il faut demander la preuve de ce qui serait, par définition même,
+un miracle au point de vue de la mécanique comme de la logique: le
+libre arbitre.
+
+Enfin, une considération générale sur laquelle nous avons déjà insisté
+condamne d'avance à la stérilité tout effort pour produire des
+changements dans l'espace par l'action d'une pure idée; c'est que
+toute idée, en fait, est accompagnée d'un mouvement et est une action
+refrénée, un mouvement suspendu et maintenu à l'état moléculaire:
+toute idée est en même temps une _force_.
+
+
+
+
+CHAPITRE SIXIÈME
+
+L'INDÉTERMINISME MÉTAPHYSIQUE DANS L'ORDRE DU TEMPS
+
+ I. La contingence des futurs et sa prétendue vérification par les
+ attentes égales dans les jeux de hasard.
+
+ II. La contingence des futurs et sa prétendue vérification par les
+ lois de la statistique.
+
+ III. Critique de l'idée de contingence des possibles.
+
+
+I.--LA CONTINGENCE DES FUTURS DANS LES JEUX DE HASARD
+
+On a soutenu que la loi de causalité empirique, fondement de la
+science proprement dite, trouve une limite dans quelque
+indétermination antérieure, dans quelque contingence radicale et
+rebelle aux prises de la science.
+
+Sur cette contingence s'appuie l'indéterminisme métaphysique dans
+l'ordre du temps. Pour établir objectivement l'indétermination des
+possibles et des futurs contingents, on a essayé de montrer, par
+l'observation et le calcul, que les actions humaines offrent à la
+science un élément d'indétermination. Presque tous les mathématiciens,
+avec Laplace, Buckle et Stuart Mill, ont vu dans le calcul des
+probabilités et dans la statistique un argument, soit déductif, soit
+inductif, en faveur du déterminisme; quelques-uns cependant ont
+essayé, comme Quételet, de réserver, à côté de ce déterminisme, une
+place _possible_ à la liberté et à la contingence; enfin, d'autres ont
+poussé le paradoxe jusqu'à vouloir faire du calcul des chances une
+probabilité en faveur de la contingence des futurs, et même une sorte
+de vérification expérimentale du libre arbitre: en nous faisant tirer
+au sort «dans les loteries», on s'est flatté de «mettre la liberté en
+expérience autant que faire se peut[88].»--«Les possibles que
+l'ignorance fait égaux devant l'attente, a-t-on dit, sont _vérifiés_
+égaux par le fait[89].»--Examinons s'il est vrai, comme on le
+soutient, que les lois des chances et des grands nombres ne soient pas
+_compatibles_ avec le déterminisme, et qu'elles soient au contraire
+_favorables_ à la liberté ou à la contingence.
+
+ [88] M. Renouvier, _Psych._, II, 105, 94 et 95; _Logique_, II,
+ 384-386.
+
+ [89] _Id._, _Logique_, 386.
+
+Ce qui a ici donné lieu aux paradoxes et aux paralogismes, c'est la
+manière ambiguë et même inexacte dont Laplace a posé le principe du
+calcul des probabilités. Ce principe n'est point facile à bien
+établir, comme le prouvent les exemples de Laplace même, de Stuart
+Mill et de Cournot. «La théorie des hasards, dit Laplace, consiste à
+réduire tous les événements du même genre à un certain nombre de cas
+_également possibles, c'est-à-dire tels que nous soyons également
+indécis_ sur leur existence, et à déterminer le nombre de cas
+favorables à l'événement dont on cherche la probabilité.» Cette
+définition ambiguë, qui semble identifier l'égale possibilité
+objective de deux choses avec notre égale incertitude devant ces deux
+choses, est une confusion au moins dans les mots. Supposons que je
+sois en présence de deux urnes contenant des boules noires et blanches
+et que j'ignore _également_, moi, la proportion des boules noires
+contenues dans la première urne, et la proportion des boules noires
+contenues dans la seconde, il n'en résultera pas que les chances de
+sorties pour les noires soient objectivement _égales_ dans les deux
+urnes en vertu de mon égale ignorance; car la première urne peut se
+trouver contenir 1 noire seulement sur 100, et l'autre 99 noires sur
+100. Il faut donc que notre _égale indécision_ ne soit pas seulement
+fondée sur l'ignorance subjective, mais sur des raisons objectives
+d'égalité, soit _à posteriori_, soit _à priori_. Sans cela, on tombe
+sous les objections d'Auguste Comte et sous la définition humoristique
+du calcul des chances: un calcul qui consiste à regarder l'impossible
+comme probable et le nécessaire comme incertain. Aux yeux du
+déterminisme, tout est certain pour qui connaîtrait toutes les causes;
+quand donc Laplace dit que «les _possibilités_ respectives des
+événements tendent à se développer», entendons simplement que les
+rapports respectifs _certains_ des événements tendent à se développer,
+ou plutôt sont forcés de se développer et de se manifester à la
+longue, pour la raison bien simple que ces rapports sont constants et
+durables parmi d'autres moins constants. Si de plus c'est un rapport
+d'égalité et d'équilibre qui existe, il se manifestera un équilibre,
+que nous l'ayons attendu ou non.
+
+Tout revient donc à chercher les raisons objectives qui nous
+permettent, dans certains cas, d'établir un rapport d'_égalité_ entre
+des possibles.
+
+C'est ici que nous retrouvons en présence les deux hypothèses de la
+contingence et de la nécessité. Les partisans de la causalité
+contingente disent:--Vous cherchez un fondement objectif à l'égalité
+des possibles; il est tout trouvé: ce fondement est l'ambiguïté des
+futurs, l'indétermination des futurs, qui va se vérifier dans
+l'indéterminisme de la volonté. Je tire des boules dans une urne où il
+y a 100 blanches et 100 noires, je les tire tantôt à un moment, tantôt
+à un autre, selon ma liberté imprédéterminée; tout est alors
+déterminé, «sauf le _temps_ de l'extraction[90],» lequel dépend de mon
+libre arbitre. Les éléments du calcul sont en conséquence: 1º
+l'égalité des chances pour tirer une boule blanche ou une noire
+(toutes choses égales d'ailleurs), puisqu'il y a 100 blanches et 100
+noires; 2º l'égalité des chances pour faire l'extraction à un moment
+ou à un autre, si le moment ne dépend que de ma liberté indéterminée.
+Or, ces principes posés, il se trouve qu'_en fait_ les chances pour un
+moment ou pour l'autre se compensent, comme si les extractions étaient
+en chaque moment _également possibles_; donc elles le sont en fait;
+donc les divers temps d'extraction sont également possibles pour ma
+volonté; donc il est probable que je suis cause libre. «L'homme est
+alors une source première et instantanée d'actes variables sous des
+précédents identiques[91].»
+
+ [90] M. Renouvier, _Id._, 97.
+
+ [91] _Ibid._ Dans la nature entière, et non pas seulement dans
+ l'homme, on s'est demandé s'il n'y avait pas également place pour
+ une contingence analogue des effets. Et la question est logique;
+ si l'homme est libre, le germe de la liberté doit se retrouver
+ chez tous les êtres vivants, peut-être même, comme le croyait
+ Epicure, jusque dans le pouvoir de clinamen qui appartient à
+ l'atome. (Voir, dans la _Morale d'Epicure_ de M. Guyau, le
+ chapitre sur la contingence.)--Est-on bien sûr, a-t-on demandé,
+ qu'il soit possible, même pour une intelligence universelle, de
+ prédire tous les mouvements de la queue d'un chien? (M.
+ Renouvier, _Essais de psychologie_, II, p. 4.)
+
+Une chose inquiète à la lecture de ce raisonnement, qui nous fait
+gagner à la loterie ce gros lot: la liberté. Un mannequin mû par une
+girouette qui tourne à tous les vents, et dont le mécanisme serait
+disposé pour faire sortir et tomber de l'urne une seule boule à la
+fois, nous apparaîtrait aussi comme «une source première et
+instantanée d'actes variables sous des précédents identiques»,
+tranchons le mot, comme un créateur d'actes libres. Sans faire appel à
+un tel mécanisme, je puis moi-même rendre déterminé le seul élément du
+problème qui restait indéterminé (le moment de l'extraction), sans que
+change pourtant ce résultat qui vous semblait contingent. Convenons,
+par exemple, que je tirerai une boule tous les matins au premier chant
+du coq, ou, si le coq semble lui-même suspect de libre arbitre, je
+tirerai la boule toutes les fois qu'une pierre roulera d'un roc voisin
+où les éboulements sont très fréquents. Mon libre arbitre sera ainsi,
+autant que possible, éliminé, et cependant le résultat sera le même.
+
+C'est qu'à vrai dire tout est déterminé, même dans les cas de libre
+arbitre apparent, et, puisqu'on met les déterministes au «défi»
+d'expliquer cette détermination dans les jeux de hasard, essayons d'en
+rendre compte par le raisonnement et par l'expérience. Il y a ici une
+loi intéressante et méconnue, au moyen de laquelle on peut montrer que
+la poursuite de l'indétermination par la volonté produit précisément
+une détermination réelle. Quand je tire des boules dans une urne, par
+cela même que je veux tirer _au hasard_, j'avance la main tantôt plus
+à droite, tantôt plus à gauche, j'épuise dans les deux sens les
+principales positions possibles _grosso modo_, et en voulant agir
+d'une manière indéterminée, je détermine une balance de positions
+possibles. De même encore, dans une loterie où le temps seul est
+déterminé, j'essaye de varier les instants et par cela même je saute
+d'un intervalle à l'autre, d'un nombre a l'autre, entre deux limites
+plus ou moins distantes, de manière à produire un balancement de
+nombres. En ayant l'air ici de laisser le temps indéterminé et en le
+variant dans cette intention, je l'ai encore en réalité déterminé:
+j'ai voulu et déterminé une bipartition des intervalles de temps en
+longueurs plus grandes et en longueurs plus petites, mais entre des
+limites déterminées; j'ai voulu et déterminé un _équilibre_, une
+_égalité_, une _compensation_[92].
+
+ [92] Voici une expérience que nous avons faite: nous avons essayé
+ d'écrire au hasard des séries de chiffres pris indifféremment
+ parmi les 10 chiffres 0, 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9. En
+ additionnant par groupes de dix les chiffres ainsi sortis, nous
+ avons obtenu pour chaque groupe de dix chiffres des valeurs plus
+ ou moins voisines de 45, qui est précisément la somme des 10
+ chiffres de la numération. Ex.: 1, 6, 5, 4, 8, 9, 7, 3, 2, 0
+ (total 45); 1, 4, 6, 8, 2, 9, 1, 4, 5, 7 (= 47); 9, 3, 5, 6, 7,
+ 9, 1, 0, 2, 4 (= 46); 5, 6, 7, 9, 8, 0, 3, 4, 1, 6 (= 49); 8, 9,
+ 0, 6, 1, 3, 5, 6, 8, 9 (= 55); 7, 8, 7, 0, 9, 1, 3, 1, 0, 2 (=
+ 38). Ces totaux successifs: 45, 47, 46, 49, 55, 38, ont pour
+ moyenne 46. En additionnant deux groupes à la fois formant vingt
+ chiffres, nous obtenions plus régulièrement encore des valeurs
+ voisines de la somme 90. Pourquoi ces résultats? Parce que, pour
+ agir d'une manière _indéterminée_ en apparence, nous avions
+ inconsciemment déterminé ce premier point:--Je _varierai_ les
+ chiffres.--Ce qui entraîne cette seconde détermination:--Je les
+ écrirai tous.--Ce qui entraîne cette troisième
+ détermination:--J'écrirai des chiffres ayant pour total 45,
+ puisque l'ordre des chiffres dans l'addition n'influe pas sur la
+ somme. Si bien qu'en voulant laisser un point indéterminé, je
+ l'avais précisément déterminé. Par là, j'étais rentré dans les
+ conditions entrevues par le géomètre Lambert et par Cournot, qui
+ ont remarqué que, dans le rapport de la circonférence au
+ diamètre, les totaux de chaque dizaine de chiffres diffèrent peu
+ de 45, «comme si les chiffres étaient amenés successivement, par
+ un tirage au sort, dans une urne les renfermant en proportions
+ égales.» Nous avons expérimenté sur plusieurs quotients de
+ nombres quelconques, et nous avons remarqué une régularité
+ analogue. Par exemple, la division de 145 par 21 donne 6, plus la
+ fraction décimale périodique 9, 0, 4, 7, 6, 1, 9, 0, 4, 7 (= 47);
+ 6, 1, 9, 0, 4, 7, 6, 1, 9, 0 (= 43); 4, 7, 6, 1, 9, 0, 4, 7, 6, 1
+ (= 45); etc.; les trois premières dizaines ont exactement pour
+ moyenne 45. D'autres fractions non périodiques ont la même
+ moyenne approximative; d'autres ont une moyenne supérieure ou
+ inférieure, mais toujours régulière; par exemple 918 divisé par
+ 421 amène une fraction qui, de 10 chiffres en 10 chiffres, donne
+ pour totaux des nombres voisins de 37. Cela tient à des lois
+ inconnues qui tantôt amènent tous les chiffres, tantôt en
+ excluent certains.
+
+Concluons en proposant cette importante loi psychologique:--La
+prétendue indétermination est une détermination d'équilibre et
+d'équivalence, c'est-à-dire d'égalité et de bipartition; donc, tout
+est déterminé jusque dans la volonté en apparence indifférente, qui ne
+fait que ne pas se rendre compte de ce qu'elle veut déterminément.
+Plus nous prétendons varier nos volitions pour en montrer
+l'indéterminisme, plus nous déterminons le milieu et les points
+d'application, plus nous enserrons notre volonté même dans les lois de
+ce milieu et de ces points d'application; et ces lois finissent par
+devenir de plus en plus manifestes. En voulant agir sans rythme et
+sans symétrie, nous déterminons un rythme et une symétrie.--On voit
+combien il est faux de prétendre que l'hypothèse du déterminisme ne
+peut rendre compte de la répartition symétrique, de l'_égale_
+possibilité, de l'égale attente qui se manifestent dans les jeux de
+hasard ou dans les tirages au sort, et que d'ailleurs les
+mathématiciens ont mal expliquées[93].
+
+ [93] En quoi, pourrait-on demander aux adversaires du
+ déterminisme, le rapport d'égalité, le rapport de 100 à 100 par
+ exemple, serait-il incompatible avec la nécessité et la
+ certitude? Est-ce qu'il est défendu à la nécessité de produire
+ des effets qui s'équilibrent, comme la puissance et la résistance
+ d'un levier? Est-ce qu'il n'y a pas des effets de neutralisation
+ mutuelle jusque dans les rayons lumineux? Rien de plus compatible
+ avec le déterminisme que l'égalité. Quand on joue à pile ou face
+ (et vous pourriez confier à une machine le soin de jeter les
+ pièces en l'air, comme aux machines dont on se sert aujourd'hui
+ dans les grandes loteries), il est théoriquement _certain_ que la
+ relation d'équilibre et d'égalité s'établira à la longue, et,
+ dans le cas particulier, il est pratiquement _logique_, eu égard
+ non seulement à notre ignorance subjective du cas particulier,
+ mais encore et surtout à notre connaissance objective du rapport
+ général et constant, d'agir en nous réglant sur cette relation
+ d'égalité qui est la seule chose connue. Nous pourrons nous
+ tromper pour un, deux, trois cas, non pour dix mille.
+
+Ce sont au contraire les partisans de la contingence qui ne peuvent
+rendre compte de l'attente égale répondant à des possibilités égales
+(comme celle d'extraire une boule blanche et celle d'extraire une
+noire). Voyons comment ils essayent, eux, de fonder le calcul des
+probabilités.--Puisque, disent-ils, la loi des grands nombres, qui
+suppose des possibilités égales, s'applique «aux probabilités des
+phénomènes soumis à la volonté» dans les tirages au sort, «nous
+pouvons croire _probablement_ que les phénomènes de cette classe ne
+sont pas en général prédéterminés[94].»--C'est là un paralogisme
+essentiel: de ce que les phénomènes ne sont pas prédéterminés en un
+seul sens, mais en deux sens entre lesquels ils se répartissent, on
+conclut indûment qu'ils ne sont prédéterminés en aucun sens. Mais
+prenons un exemple concret. De ce que les pluies qui tombent sur une
+ligne de partage des eaux ne sont pas prédéterminées à tomber en une
+seule direction et sur un seul versant, mais déterminées en deux sens
+et sur deux versants entre lesquels il est possible qu'elles se
+partagent _également_, il n'en résulte pas que les pluies ne soient
+prédéterminées à tomber en aucun sens, et que chaque goutte soit libre
+de choisir entre le versant de l'Océan ou le versant de la
+Méditerranée. Il est au contraire nécessaire: 1º que les gouttes
+tombent; 2º qu'elles tombent sur un versant ou sur l'autre; 3º que la
+_moitié_ tombe sur le premier versant et l'autre moitié sur le second
+si la configuration du sol et la position des nuages entraînent cette
+répartition égale; 4º que celui qui connaît cette configuration du
+terrain et des nuages, mais qui ne connaît pas dans le détail la
+trajectoire des gouttes particulières, attende une chute _également_
+répartie à droite ou à gauche; 5º que cette attente de possibilités
+égales se vérifie sur les grands nombres par deux fleuves de grosseur
+sensiblement égale, mais dirigés sur des versants opposés. Si au
+contraire les gouttes d'eau étaient libres ou le nuage libre, c'est
+alors que nous ne pourrions plus savoir si le nuage lancera ses eaux
+vers l'Océan ou vers la Méditerranée; par conséquent, nous aurions
+beau connaître l'_égalité_ matérielle des deux pentes et la
+répartition égale des nuages qui les dominent, nous ne pourrions pas
+conclure à une _égale_ répartition des gouttes d'eau[95].
+
+ [94] Voir, par exemple, Renouvier, _ibid._, p. 96.
+
+ [95] Le premier paralogisme auquel nous venons de répondre
+ pourrait être invoqué et l'a été de fait en faveur des miracles
+ divins, tout comme pour le miracle intérieur du libre arbitre.
+ «J'admets,--dit Joseph de Maistre pour justifier les prières en
+ faveur de la pluie,--que dans chaque année il doive tomber dans
+ chaque pays précisément la même quantité d'eau: ce sera la _loi
+ invariable_; mais la distribution de cette eau sera, s'il est
+ permis de s'exprimer ainsi, la _partie flexible_ de la loi.
+ Ainsi, vous voyez qu'avec vos lois invariables nous pourrons fort
+ bien encore avoir des inondations et des sécheresses, des _pluies
+ générales_ pour le monde, et des _pluies d'exception_ pour ceux
+ qui ont su les demander... Déjà, dans les temps anciens, certains
+ raisonneurs embarrassaient aussi les croyants de leur époque en
+ leur demandant pourquoi Jupiter s'amusait à foudroyer les rochers
+ du Caucase et les forêts inhabitées de la Germanie... Mais le
+ tonnerre, quoiqu'il tue, n'est cependant point établi pour tuer;
+ et nous demandons précisément à Dieu qu'il daigne, dans sa bonté,
+ envoyer ses foudres sur les rochers et sur les déserts, ce qui
+ suffit sans doute à l'accomplissement des lois physiques.»
+ L'auteur d'un _Essai sur les lois du hasard_, M. de Courcy, dit
+ que tout au moins Dieu peut nous envoyer une _pensée_ qui nous
+ détourne de l'endroit où va tomber soit la foudre, soit une
+ pierre. «Que le lieu et l'instant où tombe la pierre, dit-il,
+ soient précisément le lieu et l'instant où passait un homme qui
+ la reçoit et en est écrasé, voilà certainement une coïncidence
+ fortuite, à laquelle on ne peut ni assigner ni même comprendre
+ aucune cause(!)... Sans violer les lois naturelles, sans les
+ interrompre, Dieu ne pourra-t-il pas m'inspirer la pensée de
+ ralentir _librement_ mes pas ou d'en changer la direction? Et, si
+ la prière de ma mère n'est venue éveiller sa sollicitude qu'au
+ moment où j'étais arrêté déjà sur le lieu menacé, ne pourra-t-il
+ pas influencer ma volonté toujours libre, de manière que je
+ m'éloigne avant la catastrophe? Ainsi toutes les lois seront
+ observées: celles de la nature physique ne recevront aucune
+ atteinte; ma liberté sera entière, et c'est par un acte libre que
+ je me serai éloigné si à propos. Dieu aura seulement influencé ma
+ volonté sans l'asservir, de la manière propre à sa providence.»
+ On a demandé avec raison à M. de Courcy, «assureur émérite,» s'il
+ ne devrait pas, en assurant quelqu'un contre les accidents,
+ mettre comme clause principale de la police d'assurances
+ l'obligation de prier, puisque les hommes religieux sont moins
+ exposés aux accidents que les impies. Nous lui demanderons à
+ notre tour si ce ne serait pas un bon calcul pour une compagnie
+ d'assurances de faire dire des prières pour ses assurés: ce
+ serait tout profit pour ces derniers comme pour la compagnie.
+ Peut-être alors la statistique constaterait-elle une différence
+ édifiante entre la proportion des accidents ou de la mortalité
+ dans les compagnies religieuses et dans les compagnies non
+ religieuses.--On le voit, avec de petites exceptions, de petits
+ «interstices dans les lois de la nature» comme ceux de M.
+ Renouvier, ou même avec de simples petites ambiguïtés, comme
+ celles qui existent dans les bifurcations d'intégrales de M.
+ Boussinesq, on peut assurer à l'intervention miraculeuse de Dieu
+ un domaine fort respectable et concilier (en apparence) la
+ contingence avec la mécanique elle-même.
+
+Non seulement la prédétermination n'exclut pas la répartition égale en
+deux sens, mais c'est l'imprédétermination qui l'exclut. Les partisans
+du libre arbitre et de la contingence ne se tirent ici d'affaire que
+par un second paralogisme. «L'intervention de l'indéterminé et de
+l'imprévoyable, prétendent-ils, _ne peut avoir_ que des effets qui se
+détruisent mutuellement» et s'égalisent[96]; donc l'indétermination
+fonde seule les attentes égales.--Pétition de principe. Pourquoi les
+effets contingents et indéterminés du libre arbitre seraient-ils
+précisément déterminés selon un rapport d'égalité? Pourquoi la
+compensation serait-elle la loi constante, la détermination constante
+de ce que vous déclarez indéterminé? pourquoi l'équivalence ou la
+neutralisation mutuelle serait-elle la loi «prévoyable» d'un libre
+arbitre «qui agit en divers sens imprévoyables»? Si je suis absolument
+libre de remuer mon bras à droite ou à gauche, pouvez-vous savoir si
+je le porterai librement _autant de fois_ à gauche qu'à droite?--Oui,
+dites-vous, puisque vous n'avez pas de raisons pour un côté plutôt que
+pour l'autre.--Mais l'_absence_ de raisons n'entraîne pas l'_égalité_
+de raisons, et la confusion des deux choses est inadmissible. Si, en
+fait, quand je remue mon bras au hasard et mécaniquement, je finis par
+le remuer autant de fois à droite qu'à gauche, ce n'est pas _parce
+qu'il_ n'y a point de raisons, c'est au contraire parce qu'il y a
+juste _autant_ de raisons _nécessaires_ pour que le courant oscille
+tantôt à droite, tantôt à gauche, de manière à montrer ainsi sur les
+grands nombres et les moyennes la régularité mécanique (et non libre)
+d'un pendule ou d'une balance. Le _balancement_ n'est pas l'absence de
+loi, c'est une loi rythmique aussi déterminée que le retour périodique
+de la terre au même point de son orbite. Est-ce que le rapport = n'est
+pas un rapport déterminé? De quel droit en fait-on l'expression de
+l'indéterminisme[97]?
+
+ [96] M. Renouvier, _Crit. phil._, 5 août 1880, p. 36.
+
+ [97] On insiste et on dit:--L'égalité est, sinon la loi des faits
+ supposés libres, au moins celle de notre attente devant les actes
+ libres.--Parler ainsi, c'est revenir à l'erreur de Laplace, qui
+ confond l'attente dans l'ignorance avec l'attente fondée sur
+ l'égalité connue des chances; la loi de notre attente, devant des
+ actes de libre arbitre, n'est pas 1/2; elle est _x_. Si, en fait,
+ notre attente est 1/2, c'est précisément parce que nous éliminons
+ toute hypothèse de liberté subjective pour considérer seulement
+ les rapports objectifs des chances, qui nous apparaissent _dans
+ ce cas_ aboutir à un rapport nécessaire d'_égalité_. Ce rapport
+ d'égalité, loin de se fonder sur la présence de la liberté, se
+ fonde au contraire sur son absence. S'il y avait réellement libre
+ arbitre, il pourrait y avoir un point, ne fût-ce qu'un seul, un
+ point absolument indéterminé, sans loi, qui suffirait à
+ contre-balancer toutes les autres lois, à les frapper
+ d'inexactitude, et qui en particulier permettrait, toutes choses
+ étant _égales_ d'ailleurs, de produire cependant des effets non
+ _égaux_ en nombre, par exemple des mouvements à gauche plus
+ nombreux que les mouvements à droite, en dépit de l'équilibre des
+ muscles et de l'équilibre des courants cérébraux.
+
+Oui sans doute, «le tout, dans cette affaire, est de comprendre
+_n'importe comment_ la neutralisation des causes qui n'entrent pas
+dans le calcul du probable; il ne faut rien de plus au mathématicien
+et il n'a le droit de rien demander au delà.» Mais précisément le
+libre arbitre sans loi peut empêcher la loi de neutralisation des
+causes.
+
+
+II.--LA CONTINGENCE DES FUTURS ET SA PRÉTENDUE VÉRIFICATION PAR LES
+LOIS DE LA STATISTIQUE
+
+Dans la statistique, nous n'avons plus affaire à des possibilités
+égales, mais à des _possibilités inégales_, ou plutôt à des rapports
+respectifs _certains d'inégalité_, à une proportion constante entre
+deux séries de faits, par exemple la série des mariages et celle des
+non-mariages, la série des suicides et celle des morts involontaires,
+la série des naufrages et celle des traversées sans naufrage, etc.
+
+Examinons successivement le problème au point de vue de la déduction
+et à celui de l'induction.
+
+Certains déterministes, comme Lange, ont voulu conclure
+déductivement la détermination des actes particuliers du seul fait
+que leur moyenne est déterminée; certains partisans du libre
+arbitre, au contraire, ont voulu déduire l'indétermination réelle et
+absolue des actes particuliers de ce fait qu'ils restent toujours
+indéterminés en une certaine mesure _relativement aux moyennes
+statistiques_. Ces deux opinions dépassent également les prémisses
+dont elles partent, et, en tant que _déductions_, elles ne peuvent
+être prouvées ni l'une ni l'autre. 1º D'une seule moyenne et même de
+plusieurs, tant qu'on reste dans la région des _moyennes_, on ne
+peut arriver déductivement à un cas particulier. 2º D'autre part, de
+ce que les généralités mathématiques ne peuvent s'étendre jusqu'aux
+actions individuelles, il n'en résulte nullement que ces actions
+soient libres en elles-mêmes: elles peuvent être simplement la
+résultante _particulière_ d'une composition de lois naturelles, dont
+la statistique ne mesure que les effets _généraux_ et _moyens_. Sur
+le premier point, Quételet a donc raison de dire:--La loi des grands
+nombres, ne régissant que le collectif, ne détermine pas chaque acte
+en particulier; «toutes les applications qu'on voudrait en faire à
+un homme en particulier seraient essentiellement fausses, de même
+que si l'on prétendait déterminer l'époque à laquelle une personne
+doit mourir en faisant usage des tables de mortalité.» On ne peut,
+en effet, appliquer à un individu déterminé, ni même à de petits
+nombres, la loi statistique qui, par définition est celle des grands
+nombres. Les lois statistiques ne font que formuler la résultante
+d'une foule de lois naturelles qui sont les vraies lois
+déterminantes des phénomènes: on ne meurt pas en vertu des lois de
+mortalité, mais en vertu des lois naturelles de l'organisme, dont
+les tables de mortalité enregistrent les résultantes moyennes. Mais,
+ce premier point accordé, il n'est pas moins faux de conclure à la
+réelle indétermination des cas particuliers. Par exemple, si vous ne
+pouvez prédire la mort de tel individu par les tables de mortalité,
+vous n'avez pas le droit d'en déduire que cette mort n'est point
+déterminée par un concours ou une composition de lois nécessaires,
+et que l'individu meurt librement.
+
+Sans doute la loi des grands nombres, n'est qu'approximative, et même,
+en général, toutes les lois de la nature sont approximatives pour nous
+en tant qu'invérifiables dans leurs derniers détails; déductivement il
+reste donc dans le détail une place possible à la contingence. C'est
+ce qui a fait dire à Zeller:--«La science a seulement pour objet les
+_lois_ générales, et la contingence _peut_ ne porter que sur les faits
+particuliers.--Mais, inductivement, cette contingence est une
+hypothèse gratuite. On pourrait, par des raisonnements comme ceux de
+Zeller et de M. Renouvier, laisser place jusque dans la loi
+d'Archimède à l'action des anges et des démons, car on ne peut
+vérifier la loi dans le menu détail, et, outre que toute loi est
+_générale_, elle semble toujours approximative. N'est-il pas cependant
+plus logique et plus probable d'expliquer les écarts apparents d'une
+loi dans les faits particuliers par sa composition avec une autre loi,
+comme on explique la déclinaison d'une pierre qui tombe par la
+rencontre d'un obstacle[98]? On ne peut prédire le temps que d'une
+manière approximative à l'aide des tables statistiques; mais, si on
+connaissait mieux toutes les _lois_ particulières qui sont la trame de
+la statistique, on pourrait prédire tel orage pour tel jour, à telle
+heure. La statistique est une sorte d'artifice indirect, par cela même
+insuffisant, pour enserrer les choses dans des lois sans connaître ces
+lois; mais là où la statistique s'arrête, elle montre elle-même le
+chemin à l'induction.
+
+ [98] «Toute constatation expérimentale, a dit excellemment M.
+ Boutroux, se réduit en définitive à resserrer la valeur de
+ l'élément mesurable des phénomènes entre des limites aussi
+ rapprochées que possible. Jamais on n'atteint le point précis où
+ le phénomène commence et finit réellement... Ainsi nous ne voyons
+ en quelque sorte que les contenants des choses, non les choses
+ elles-mêmes.» Mais M. Boutroux ajoute:--«Nous ne savons pas si
+ les choses occupent dans leurs contenants une place _assignable_.
+ A supposer que les phénomènes fussent indéterminés, mais dans une
+ certaine mesure seulement, laquelle pourrait dépasser
+ invinciblement la portée de nos grossiers moyens d'évaluation,
+ les apparences n'en seraient pas moins exactement telles que nous
+ les voyons. On prête donc aux choses une détermination purement
+ hypothétique, sinon inintelligible, quand on prend au pied de la
+ lettre le principe suivant lequel tel phénomène est lié à tel
+ autre phénomène» (p. 28).--Il nous semble que l'ingénieux
+ métaphysicien se place ici au contre-pied de la vérité, et qu'on
+ pourrait lui dire:--C'est précisément votre hypothèse de
+ l'_indétermination_ qui est: «1º inintelligible, 2º purement
+ hypothétique, 3º contraire à toute induction.» En effet, si je
+ puis, même expérimentalement, «resserrer la valeur» de l'élément
+ prétendu indéterminé entre des limites aussi rapprochées qu'il
+ est possible, c'est le cas de passer _à la limite_ en disant que
+ l'indétermination supposée est _comme si_ elle n'existait pas; de
+ même, si je vérifie une loi de physique entre des limites
+ indéfiniment rapprochées, il ne me viendra jamais à l'esprit de
+ supposer qu'en allant plus loin la loi cesse, à moins qu'elle ne
+ se compose avec une autre loi.
+
+Voyons donc quelles sont les inductions les plus légitimes sur la
+nature réelle de ce résidu qui demeure _déductivement_ en dehors des
+moyennes statistiques?
+
+1º Par économie d'hypothèses, toutes choses égales d'ailleurs, il est
+légitime de supposer dans ce résidu la continuation de l'empire des
+_lois_, loin d'y admettre avec M. Renouvier l'absence de lois. En
+effet, supposer le libre arbitre là où les autres lois peuvent suffire
+à l'explication, c'est faire une hypothèse scientifiquement gratuite,
+comme si, après avoir expliqué les gelées d'avril par les causes
+ordinaires, on s'obstinait à maintenir par surcroît l'influence de la
+lune.
+
+2º Par _analogie_, les cas de liberté et les cas sans liberté sont
+assimilables. Les aberrations de mémoire relevées dans la suscription
+des lettres ne peuvent pas plus être prévues dans le détail
+_individuel_ que les suicides, quoiqu'elles soient aussi régulières en
+moyenne; il n'en résulte pas que les erreurs de suscription soient
+volontaires. De même, l'impossibilité de prévoir les suicides dans le
+détail n'autorise pas à les croire libres.
+
+3º L'induction en faveur du déterminisme croît en probabilité à mesure
+qu'on resserre le libre arbitre dans un plus étroit espace: si ce
+resserrement peut être poussé aussi loin qu'on veut, l'induction
+deviendra de plus en plus voisine de la certitude.--Supposons, dit M.
+Renouvier, des boules prenant leur couleur elles-mêmes dans une urne;
+peu importe qu'elles l'aient d'avance ou la prennent au moment de
+l'extraction, «pourvu que la _proportion_ du noir et du blanc
+subsiste.»--Sans doute; mais d'abord, si les boules prenaient
+réellement elles-mêmes leur couleur, la _proportion_ pourrait-elle
+subsister? Si le libre arbitre était réel et agissant, il y aurait,
+ici encore, un point indéterminé, sans loi, qui suffirait peut-être à
+contrebalancer toutes les autres lois, et vous ne pourriez plus, par
+exemple, imposer certainement _à priori_ aux boules d'une urne cette
+loi de proportion:--Sur mille tirages, vous serez dans la proportion
+de neuf cent quatre-vingt-dix-neuf blanches et une noire.--De plus,
+pour nous rapprocher des réalités particulières, il faut compliquer
+les données: supposons donc une urne où soient des boules de sept
+couleurs. La statistique m'apprend, je suppose, qu'il sort
+effectivement de l'urne 60 boules sur 100; vous dites alors:--Pourvu
+qu'il sorte 60 blanches, part nécessaire du déterminisme, les 40
+boules restantes sont libres d'être bleues, jaunes, rouges, etc.--Par
+malheur, une seconde loi de statistique m'apprend qu'il sort 30 rouges
+sur 40 boules non blanches.--Mais alors il y a 10 boules qui peuvent
+choisir entre le vert, le jaune, etc.--Une troisième loi statistique
+m'apprend qu'il sort 6 boules vertes sur 10 boules non blanches et non
+rouges.--Alors, il y a quatre boules qui peuvent choisir entre le
+jaune et le bleu.--La statistique m'apprend qu'il sort 3 boules bleues
+sur les boules qui ne sont ni jaunes, ni vertes, ni rouges, ni
+blanches... Et ainsi de suite. Les lois statistiques vont ainsi
+s'entrecroisant et établissant des proportions de plus en plus
+déterminées. Elles ne pourront jamais, sans doute, comme les lois
+naturelles dont elles ne sont que l'enveloppe, aboutir à une
+_déduction individuelle_; mais n'a-t-on pas le droit d'_induire_ que,
+si nous connaissions toutes ces lois naturelles, nous les verrions
+produire par leur entrecroisement les faits particuliers, résidu de la
+statistique? Est-il probable que, toutes les proportions des diverses
+couleurs étant déterminées, les boules demeurent libres d'échanger
+indifféremment leurs rôles et de se dire entre elles: «Passez-moi la
+couleur rouge, vous aurez la couleur verte: pourvu qu'on trouve le
+compte final, nous pouvons nous passer l'une à l'autre nos
+couleurs.»--Enfin, le déterminisme statistique, quoique ne portant pas
+sur les derniers détails des choses, acquiert une valeur nouvelle
+quand il vient s'ajouter au déterminisme plus _interne_ des lois
+sociologiques, psychologiques, biologiques, physico-chimiques,
+mécaniques. La liberté que les indéterministes maintiennent alors dans
+les détails rappelle trop la liberté laissée aux femmes par l'édit
+humoristique d'un prince d'Orient:--Art. I. Toutes les femmes sont
+libres de sortir à travers la ville. Art. II. Elles ne pourront sortir
+que voilées. Art. III. Quiconque aura fabriqué ou vendu des voiles
+sera puni de mort.--Pour parler sérieusement, la législation de la
+nature est en elle-même aussi rigide que celle des souverains absolus,
+et sa rigidité a des résultats trop souvent tragiques. Prenons un
+exemple. Supposons qu'il y ait un naufrage sur mille personnes qui
+s'embarquent; il faut, si nous sommes mille à nous embarquer, que l'un
+de nous fasse naufrage, non pas directement en vertu des lois
+statistiques, mais en vertu des lois dont la statistique compte et
+classe les effets. Qui décidera dans ce cas de la victime tributaire?
+Le concours des circonstances particulières, l'intersection des séries
+de lois que présuppose la statistique. Si donc je connaissais mieux le
+détail des circonstances, je pourrais savoir que c'est _moi_ qui suis
+l'un sur mille, parce que je m'embarque sur une mer plus dangereuse,
+par un mauvais temps, sur un mauvais navire, dans telle circonstance
+fâcheuse, etc. Plus j'aurais de tables de statistiques variées à ma
+disposition, de manière à y faire rentrer toutes les circonstances
+particulières, plus, par ce moyen indirect, je pourrais me rapprocher,
+sans y atteindre, d'une prévision portant sur le _particulier_.
+Pareillement il faut qu'il y ait, je suppose, un assassin par jalousie
+sur cent mille jaloux; voici donc déjà, pour les jaloux, la liberté de
+ne pas assassiner resserrée dans les limites du nombre 999,999.
+Maintenant, il faut aussi, je suppose, qu'il y ait six cents jaloux
+sur mille amoureux, et deux cents jaloux jusqu'à la fureur, quatre
+jusqu'à la folie, etc., etc. Nous resserrons de plus en plus le libre
+arbitre par une sorte de compression indéfinie. L'induction rend
+probable, par analogie avec l'autre exemple, que celui qui se trouvera
+dans des circonstances spéciales de tempérament, d'éducation,
+d'entraînement, etc., sera la victime prédestinée au minotaure du
+crime. Quelle différence, en effet, pourrait-on établir entre les deux
+cas, sinon artificiellement et tout hypothétiquement, quoique le
+naufrage soit involontaire et l'assassinat voulu? En combinant
+directement des lois naturelles avec des lois naturelles, on pourrait
+probablement, sur les mille individus, en éliminer neuf cent
+quatre-vingt-dix, et les dix restants pourraient dire:--L'un de nous
+sera assassin.--On pourrait encore pousser plus loin le calcul des
+circonstances, en éliminer huit. Alors se poserait pour les deux
+restants le dilemme tragique:--Il faut que l'un de nous tue.--Avec un
+peu plus de connaissance des causes, l'un des deux pourrait enfin
+s'écrier: «Celui qui doit tuer, c'est moi.»--L'induction et l'analogie
+n'amènent nullement à croire que cet homme tuerait ou ne tuerait pas
+en vertu du libre arbitre. Seulement, il lui resterait dans la pensée
+même de l'avenir une dernière ressource, et la réaction de l'idée sur
+le fait pourrait l'empêcher de commettre le meurtre.
+
+Les réactions de l'intelligence, en effet, et toutes les autres,
+demeurent toujours possibles.--Les moyennes, comme le dit Quételet,
+s'altèrent avec le temps; or cette altération, quand les causes
+physiques restent les mêmes, ne peut être due «qu'à l'action
+perturbatrice de l'homme[99].»--Seulement on n'en peut conclure, avec
+Quételet, que les réactions _individuelles_ soient dues à l'exercice
+d'un _libre arbitre_. Pourquoi ne seraient-elles pas aussi bien et
+mieux encore l'effet du progrès intellectuel, de l'adoucissement des
+moeurs, de l'évolution sociale? C'est par le perfectionnement de ses
+idées et de ses sentiments que l'homme «maîtrise les causes, modifie
+leurs effets et cherche à se rapprocher d'un état meilleur.» Les idées
+sont des forces directrices, perturbatrices, correctrices; on ne peut
+donc conclure, comme on prétend le faire, de la seule variabilité, de
+la seule individualité à la liberté[100]. Le nouveau peut être _lié_ à
+l'ancien par un rapport qui exclue la possibilité des contraires. La
+variété des effets n'est pas l'ambiguïté des causes. En un mot, loin
+d'exclure le devenir, le déterminisme est la loi du devenir. Causalité
+est fécondité sans doute, non stérilité, mais c'est une fécondité
+selon des lois. Notre espoir de progrès n'est donc pas un espoir en
+dehors du déterminisme, mais en dedans et par le moyen du déterminisme
+même.
+
+ [99] _Physique sociale_, t. Ier, 18.
+
+ [100] «Est-il un homme dont le caractère soit réellement
+ _invariable_? Est-il une nation dont l'histoire entière soit
+ l'expression d'une seule et même idée?... Ainsi la variabilité se
+ retrouve jusque dans les profondeurs les plus reculées de la
+ nature humaine.» (M. Boutroux, _id._, 138, 142.)
+
+En résumé, on ne peut pas faire de la statistique une preuve
+apodictique du déterminisme, comme l'ont prétendu certains savants
+trop pressés de conclure: la statistique se borne à compter le nombre
+de fois qu'un même dessin revient dans la tapisserie des événements;
+elle ne nous découvre pas directement les fils mêmes et les lois du
+tissage. Mais elle permet d'induire de la constance des dessins à la
+constance des _lois_ qui les amènent. En outre, la connaissance
+directe et progressive de ces lois naturelles rend de plus en plus
+invraisemblable le libre arbitre attribué aux derniers éléments
+qu'elles régissent. Par les lois de la statistique et leur
+entrecroisement, le libre arbitre est resserré dans un domaine
+indéfiniment décroissant, et le déterminisme devient d'autant plus
+étendu qu'on pousse plus loin l'analyse.
+
+
+III.--CRITIQUE DE L'IDÉE DE CONTINGENCE DES POSSIBLES
+
+Le libre arbitre, qui est l'indéterminisme dans le temps, ne peut se
+_représenter_ que comme une sorte de puissance à double effet qui
+enveloppe en elle-même des contraires contingents; et alors on aboutit
+à toutes les difficultés métaphysiques que nous avons passées en
+revue. Aussi sommes-nous amené à conclure que l'opposition des
+contraires également possibles au même instant est une représentation
+toute logique, qui résulte d'abstractions et de combinaisons
+imaginaires. Cette représentation se produit tout naturellement sans
+exiger aucun effort de notre part, car elle provient de ce que nous ne
+faisons pas une analyse complète ni un complet calcul: elle provient
+de notre impuissance et de notre repos intellectuel. Les divers
+possibles nous paraissent alors coïncider dans la perspective
+intérieure, la pensée même de leur coïncidence tend effectivement à
+les rapprocher. Dans une immense allée d'arbres, les arbres lointains
+semblent se toucher, parce que nous demeurons en repos sans aller
+vérifier jusqu'au bout; que serait-ce s'il n'y avait point de
+bout?--Aussi la conscience n'a-t-elle pu nous apprendre ni si nous
+sommes des causes libres, ni s'il existe une réelle puissance
+enveloppant des possibles, une réelle contingence dans les causes, par
+cela même une réelle indétermination des effets futurs. Passons donc
+du point de vue subjectif au point de vue des faits objectifs.
+
+Pour établir véritablement la possibilité absolue et inconditionnelle
+ou contingence des contraires, il faudrait une science absolue des
+choses et de leurs rapports: telle n'est pas, évidemment, notre
+connaissance logique et discursive[101]. Une conception est pour nous
+_logiquement_ possible lorsqu'elle ne se contredit point; mais cette
+conception, selon la remarque de Kant, peut néanmoins être
+_réellement_ vaine, «si la réalité objective de la synthèse par
+laquelle le concept est produit n'est pas elle-même démontrée»; or,
+cette démonstration repose toujours «sur des principes de
+l'_expérience_ possible, et non sur le principe de l'_analyse_ ou
+_principe de contradiction_»[102]. Au reste, si l'on ne peut _à
+priori_ établir la possibilité absolue d'une chose par un simple
+enchaînement de concepts, on ne peut pas davantage en établir _à
+priori_ et de la même manière l'impossibilité absolue, à moins que la
+chose ne soit absolument contradictoire. Il en résulte qu'il y a
+toujours quelque chose de hasardeux dans les spéculations logiques sur
+la possibilité ou l'impossibilité des choses. Il est possible
+abstraitement que la fin du monde arrive demain, et, en général, il
+n'est pas d'extravagance qui ne soit possible par une combinaison de
+notions incomplètes. La possibilité, abstraction faite de la réalité
+concrète, n'est que la pure forme de l'_identité avec soi_. Mais
+précisément, comme l'a dit Hégel, dans tout contenu réel, dans toute
+existence concrète,--par exemple dans l'objet qui de noir devient
+blanc,--une _détermination_ ou qualité particulière peut être
+considérée comme une «opposition déterminée» et, en conséquence,
+comme impliquant une certaine contrariété. _Ce qui est est_, disait
+Parménide, _tu ne sortiras jamais de cette pensée_; mais cet axiome
+est stérile et il faut bien que la réalité, elle, _sorte_ de cette
+pensée: sans cela, ce qui est actuellement serait toujours, et le
+changement, qui suppose une opposition, serait impossible. Jamais un
+objet blanc ne pourrait devenir noir s'il était réduit en quelque
+sorte à dire pendant toute l'éternité: «Ce qui est est; je suis blanc,
+donc je suis blanc; ce qui sort de l'identité logique étant
+_impossible_, je ne puis sortir de l'identité du blanc avec le blanc
+pour devenir noir.»--Hegel n'avait pas tort de dire que la philosophie
+doit éliminer toute recherche qui a pour objet d'établir
+_abstraitement_ et en l'air que telle ou telle chose est possible ou,
+comme l'on dit, _pensable_: c'est là-dessus que la scolastique s'est
+consumée[103]. Plus on est ignorant, moins on embrasse les rapports
+déterminés de l'objet que l'on considère, et plus on est porté par
+cela même à se perdre dans toute espèce de possibilités vides. La
+pensée doit donc s'élever au-dessus de ces catégories logiques de
+possible ou d'impossible. Tout au moins ne peuvent-elles fournir
+qu'une représentation fallacieuse de la vraie liberté morale.
+
+ [101] «Que l'on nous montre _à priori_, a dit M. Janet (_Traité
+ de philos._, p. 318), en quoi ce que nous appelons le possible
+ est impossible.»--Mais, d'abord, on peut encore bien moins
+ démontrer _à priori_ que ce que _nous appelons_ possible est
+ réellement possible. Il ne suffit pas de dire: démontrez-moi _à
+ priori_ que ce que nous appelons la possibilité d'une chute de la
+ lune sur la terre est impossible pour montrer que cette chute est
+ possible effectivement. De plus, _à priori_, on peut raisonner
+ ainsi:--Au possible manque quelque chose pour être réel, sans
+ quoi il serait déjà réel; donc le possible, sans cette condition,
+ est impossible. Et cette condition elle-même, elle a dû avoir sa
+ condition de réalité, car sans cela elle eût été aussi
+ immédiatement réelle et non pas simplement possible; elle était
+ donc vraiment impossible sans cette condition, et ainsi de suite.
+ On peut ainsi soutenir _à priori_ que ce que nous appelons
+ possible, comme tel, est identique à l'impossible, et qu'il n'y a
+ de vérité que dans la réalité. On ne sortira pas de ce labyrinthe
+ par des spéculations abstraites sur le possible et l'impossible.
+
+ [102] _Raison pure_, t. II, p. 296.
+
+ [103] Voir Hegel, _Logique_, § 143.
+
+Revenons maintenant au point de vue expérimental et non plus logique;
+que deviendra l'idée de possibilité ou, plus proprement, de
+_puissance_?--Elle paraîtra bien moins exprimer la liberté morale de
+décision que la puissance exécutive ou la liberté physique, au sens le
+plus général de ce mot. En effet, nous ne pouvons guère nous
+représenter la puissance que comme s'appliquant à une résistance,
+selon la définition même des forces mécaniques; mais alors la
+puissance de deux contraires apparaît comme un surplus ou une quantité
+supérieure de _puissance_ par rapport à deux _résistances_ de
+directions opposées. Lever et abaisser le bras sont également
+possibles parce que les résistances que je rencontre, soit en levant,
+soit en abaissant le bras, sont toutes deux inférieures à la puissance
+dont je dispose. Les possibilités de contraires sont donc, ici encore,
+de simples relations et, qui plus est, des relations mécaniques.
+
+En somme, nous appelons jusqu'ici possible soit ce qui n'implique pas
+logiquement contradiction, soit ce qui n'offre mécaniquement qu'une
+résistance inférieure à une puissance donnée; dans les deux cas nous
+n'avons qu'une représentation logique ou mécanique, inadéquate sans
+doute à la réalité _métaphysique_ et encore plus à l'ordre vraiment
+_moral_.
+
+Si on laisse de côté les spéculations théoriques sur la possibilité ou
+l'impossibilité absolue, soit dans l'ordre logique soit dans l'ordre
+mécanique, on remarquera que, _pratiquement_ et psychologiquement, le
+contraire d'un acte peut nous devenir possible sous la condition d'y
+penser suffisamment, de manière à susciter en nous l'émotion; et il
+devient d'autant plus possible que nous y pensons davantage. Or, dans
+toute question morale, le contraire de l'acte se présente toujours à
+la pensée: nous ne manquons jamais avec réflexion à notre devoir sans
+penser au devoir, sans apercevoir dans cette pensée même une puissance
+susceptible d'un accroissement indéfini, sans avoir conscience que
+notre nature est capable,--quoique non inconditionnellement et au même
+instant,--d'un acte infiniment supérieur à celui que nous
+accomplissons.
+
+ * * * * *
+
+Passons du point de vue du la causalité à celui de la _finalité_. A ce
+point de vue, les possibilités diverses paraissent s'accroître pour
+nous à mesure que la fin poursuivie est moins immédiate et moins
+prochaine. C'est là un résultat du pouvoir d'abstraction et de
+construction qui appartient à l'intelligence. Dans la fatalité de la
+passion, le moment présent est tout, le moyen et la fin sont alors
+contigus. Entre la réalité de l'antécédent actuel, comme la fureur, et
+la nécessité de sa conséquence immédiate, comme un acte de violence,
+le _possible_ n'a point de place. Dans la réflexion appliquée aux
+biens sensibles, c'est-à-dire dans le calcul de l'_intérêt_, la fin
+recule au loin dans le temps: par là elle laisse place à diverses
+séries de moyens possibles, à diverses lignes de conduite plus ou
+moins directes. Cependant le nombre des séries ou des possibles est
+encore limité, et le choix ne s'exerce que dans un cercle restreint.
+Dans l'_acte moral_, qui aspire à dépasser le déterminisme, la fin
+entrevue consiste en un idéal de liberté universelle, d'unité par
+l'amour. Dans cette sphère illimitée et indéterminée il est naturel
+que l'esprit s'attribue une plus grande liberté de mouvements. Là peut
+s'exercer en quelque sorte la spéculation à l'infini, par cela même un
+certain désintéressement.
+
+Toutefois, même à ces divers points de vue de la finalité, le possible
+et l'impossible offrent toujours un caractère relatif et subjectif,
+qui empêche de les considérer comme l'expression absolue des choses.
+Ils sont seulement l'expression de notre liberté intellectuelle,
+c'est-à-dire de notre pouvoir de construire l'idéal et d'imaginer des
+possibilités idéales. Ces possibilités, sans doute, peuvent devenir
+pratiquement objet de désir, ces idées peuvent devenir des forces
+directrices; mais il n'en résulte nullement que les contraires nous
+soient possibles au même instant. Le champ de la contingence abstraite
+recule en même temps que va plus avant notre connaissance de la
+réalité concrète. Les possibles semblent donc dépendre de la réalité,
+et non la réalité des possibles. «L'acte produit la puissance.»
+
+ * * * * *
+
+S'ensuit-il, comme le soutient un déterminisme exclusif, que toute
+réalité soit nécessaire absolument et primitivement? Après avoir
+subordonné le possible et le contingent au réel, devons-nous
+subordonner le réel lui-même au nécessaire?--C'est ce qui nous reste à
+examiner.
+
+
+
+
+CHAPITRE SEPTIÈME
+
+LE PRINCIPE DU DÉTERMINISME ET SA LIMITE DANS L'IDÉE DE LIBERTÉ
+
+ I. Principe du déterminisme intellectualiste et
+ mécaniste.--L'intelligibilité universelle et ses conditions:
+ universalité des _lois_, permanence de la _quantité de
+ matière_ phénoménale, _réciprocité_ universelle des
+ phénomènes.--Réduction de ces trois principes à celui de la
+ _causalité phénoménale_.--Comment un même principe, selon
+ Kant, rend à la fois possible l'intellection dans le sujet
+ pensant, l'intelligibilité dans l'objet pensé.--Insuffisance
+ de ce principe pour expliquer la réalité du sujet et celle de
+ l'objet.
+
+ II. Principe du déterminisme dynamiste.--L'équivalence mécanique
+ n'exclut pas le progrès intérieur et psychique.--Idée de la
+ _causalité efficiente_.--Que la notion de temps n'est plus
+ aussi intimement liée à cette idée.--Comment nous tendons à la
+ dépasser en nous élevant du successif au simultané et du
+ simultané au permanent.
+
+ III. Limite du déterminisme.--Valeur relative et symbolique du
+ déterminisme.--L'idée de «liberté supérieure au
+ temps.»--Définition de cette idée.--Son caractère
+ problématique.--Son identité avec celle d'absolu.
+
+
+I.--L'intelligence a des fonctions analytiques et des fonctions
+synthétiques; les premières sont soumises au principe d'_identité_. On
+a voulu faire de la nécessité logique, fondée sur ce principe
+d'_identité_, la suprême explication des choses[104]. Mais cette
+nécessité n'offre, selon la remarque de Leibnitz, qu'un caractère
+relatif et hypothétique: car la nécessité pour une chose d'être
+identique à ce qu'elle est ne nous apprend pas ce qu'elle est, et
+présuppose la chose elle-même. Le principe d'identité, le syllogisme
+même, qui semblait d'abord ce qu'il y a de plus inconditionnel, est
+donc la forme du conditionnel et de l'hypothétique: _supposé_ qu'une
+chose soit, elle est. Comme, en fait, toutes choses ne sont pas
+identiques sous tous les rapports, comme il existe des différences,
+des oppositions même dans la nature et dans l'esprit, il reste
+toujours à savoir quel est le lien qui unit en un ensemble harmonieux
+les choses les plus différentes. Ce lien, étant une synthèse, ne
+pourra être exprimé par un axiome analytique, ni par un syllogisme,
+mais par des principes synthétiques.
+
+ [104] Voir M. Taine, _l'Intelligence_, t. II.
+
+On sait de quelle manière Kant a déterminé ces principes, qui sont les
+conditions de l'universelle intelligibilité. L'objet de la pensée ou
+de l'intellection, c'est une synthèse des phénomènes dans l'espace et
+surtout dans le temps. Or le temps a trois formes principales:
+permanence, succession et simultanéité. De là les trois relations
+fondamentales qui seules peuvent réduire en un système unique les
+phénomènes, pour en faire un objet de pensée et par là les rendre
+intelligibles.
+
+Le premier principe régulateur qui sert à établir l'universelle
+synthèse des phénomènes, conséquemment l'universelle intelligibilité,
+est la _permanence de la force_ et de la quantité de _matière_
+phénoménale. Ce principe est présenté par Kant non comme loi
+empirique, mais comme condition de la pensée scientifique. Nos
+sensations, en tant que telles, sont dans une vicissitude indéfinie;
+si l'on n'admettait que cette vicissitude sans la rapporter à quelque
+chose de permanent, l'existence phénoménale commençant et finissant
+sans cesse n'offrirait aucune quantité, aucune durée mesurable. Il n'y
+aurait pas même de vrai changement ni de phénomène perceptible à la
+conscience, car le vrai changement est une manière d'exister qui
+succède à une autre manière d'exister dans le _même_ objet de
+conscience. L'être permanent en quantité seul change, malgré
+l'apparence de paradoxe, dit Kant; car les manières d'être qui
+naissent ou périssent dans l'être n'éprouvent pas, elles, un
+changement véritable: elles éprouvent seulement une vicissitude. Voilà
+pourquoi tout commencement est pensé comme relatif à quelque chose de
+permanent en quantité dans l'espace et dans le temps. Un commencement
+absolu qui ne se rattacherait à aucune chose préexistante et
+augmenterait la quantité d'existence, serait un monde à part des
+autres, à part de la pensée.--N'est-ce pas le même raisonnement que
+nous reconnaissons dans les _Premiers principes_ de Spencer?
+
+Cette universelle relation des phénomènes avec le _substantiel_,
+entendu d'ailleurs en un sens qui n'a rien de métaphysique[105], n'est
+encore selon Kant, et aussi selon Spencer, qu'une unité insuffisante
+pour la pensée, pour l'intellection. Il faut de plus que les
+phénomènes soient unis entre eux, non pas seulement avec leur matière
+permanente en quantité; il faut que leur _succession_ soit soumise à
+un principe synthétique. Autrement, il n'y aurait dans l'esprit qu'un
+jeu de représentations sans lien et sans objet intelligible.
+L'expérience n'est donc possible que dans la supposition suivante:
+_tout événement est précédé de quelque autre événement qu'il suit
+d'après une loi déterminée_. C'est là le principe de la _causalité_
+purement _phénoménale_, de la _succession_ régulière, de la
+_loi_,--principe où il est facile de reconnaître la base du
+déterminisme.
+
+ [105] Il ne s'agit nullement, en effet, de la substance des
+ métaphysiciens, mais de celle des physiciens et des mécaniciens,
+ qui se réduit à une quantité permanente de matière et de force
+ motrice.
+
+Après avoir, au moyen de la _loi_ ou succession uniforme d'antécédents
+et de conséquents, fait la synthèse de la diversité dans des temps
+successifs, nous devons, pour unifier entièrement la connaissance,
+faire la synthèse de la diversité dans le même temps. Cette synthèse
+est la relation de _simultanéité_ et de réciprocité universelle. La
+place d'une chose dans le temps et dans l'espace doit pouvoir être
+assignée par rapport à celle de toutes les autres, et les _séries_ de
+_successions_ doivent former un _système_ de _simultanéités_. Il doit
+y avoir quelque chose par quoi A détermine à B sa place dans le temps,
+et réciproquement B à A. Par conséquent, selon Kant, _tout objet doit
+comprendre en soi la loi qui assigne à certaines déterminations leur
+place dans d'autres objets; et ceux-ci, à leur tour, doivent assigner
+à certaines déterminations leur place dans le premier_. Par là les
+choses sont en une réciprocité universelle. Le _consensus_ des choses
+fait que chacune influe sur toutes, et toutes sur chacune. C'est la
+réciprocité du déterminisme entre tous les êtres. Alors seulement
+l'intelligence a vraiment pour objet un _univers_ intelligible,
+c'est-à-dire un tout lié et déterminé en toutes ses parties.
+
+On reconnaît dans cette doctrine de Kant les trois lois que Leibnitz
+avait déjà imposées au monde: principe de la persistance de la force,
+principe de la raison suffisante, principe de l'harmonie préétablie. A
+vrai dire, Kant aurait dû ramener ces trois lois à une seule: la loi
+de causalité phénoménale. En effet, réciprocité des causes, c'est
+toujours causalité universelle; quant à la substance matérielle et
+phénoménale, nous ne la concevons que comme l'ensemble des choses qui
+se conditionnent dans l'espace et dans le temps selon la loi de
+causalité: c'est la totalité phénoménale et causale. Kant n'en a pas
+moins le mérite d'avoir montré dans les lois du monde un organisme où
+les parties et le tout s'impliquent mutuellement, et, dans cet
+organisme, l'expression de la _pensée_ même ou les conditions de sa
+possibilité, c'est-à-dire de son _unité consciente_.
+
+Ces conditions produisent un double résultat. En même temps qu'elles
+rendent la pensée possible pour le _sujet_ pensant, elles la rendent
+aussi _objective_, c'est-à-dire qu'elles lui donnent une portée, une
+valeur, une vérité. A quelles conditions, en effet, se demande Kant,
+devons-nous considérer le rapport des phénomènes et leur liaison
+comme ayant lieu dans la réalité, non pas seulement dans nos
+représentations[106]? «Les représentations ne sont toujours que des
+représentations, c'est-à-dire des déterminations intérieures de
+l'esprit dans tel ou tel rapport de temps. D'où vient donc que nous
+faisons de ces représentations un objet, ou qu'indépendamment de leur
+réalité subjective comme modifications, nous leur attribuons encore je
+ne sais quelle réalité objective? La valeur objective ne peut
+consister dans le rapport avec une autre _représentation_; car
+autrement reviendrait la question: comment cette représentation
+sort-elle d'elle-même et acquiert-elle une valeur objective, outre
+cette valeur subjective qui lui est propre comme détermination ou état
+de l'esprit?--Si nous cherchons quelle propriété nouvelle le _rapport_
+à _un objet_ donne à nos représentations, et quelle importance elles
+en retirent, nous trouvons qu'il ne fait que rendre _nécessaire_ une
+certaine liaison des représentations et la soumettre à une règle.
+Réciproquement, par cela seul qu'un certain ordre de nos
+représentations est _nécessaire sous le rapport du temps_, elles ont
+une valeur objective... comme si une règle servant de principe nous
+forçait à garder cet ordre de perceptions plutôt qu'un autre. Cette
+contrainte est proprement ce qui rend enfin possible la représentation
+d'une succession dans l'_objet_, et non plus seulement dans notre
+imagination. En premier lieu, je ne puis intervertir une série de
+choses objectives, comme les diverses positions d'un bateau sur un
+fleuve,--en mettant avant ce qui vient après. En second lieu, étant
+posé l'état antérieur, l'événement déterminé arrive _immanquablement_
+et _nécessairement_[107].»
+
+ [106] _Critique de la raison pure_, p. 217, 218. Tr. Tissot.
+
+ [107] _Critique de la raison pure_, p. 322.
+
+Ainsi donc, si le lien établi entre les sensations n'était qu'un lien
+momentané, nous ne pourrions vraiment _objectiver_: nous retomberions
+encore dans la confusion primitive où le subjectif et l'objectif sont
+indiscernables, où il n'y a point de pensée ni de vérité; voilà
+pourquoi Kant admet un ordre de succession invariable. De plus, il
+ajoute à la constance la nécessité; les choses, pour être _vraies_,
+doivent être tellement liées par un déterminisme universel que nous
+n'en puissions concevoir la place changée; seul un tel ordre de
+choses, par sa nécessité, s'opposera au désordre de nos sensations ou
+à l'arbitraire de notre imagination, et acquerra ainsi une valeur
+objective, une _vérité_. Poussant sa thèse jusqu'au bout, Kant
+construit ainsi un déterminisme absolu et universel, où chaque chose
+est déterminée dans le temps et dans l'espace par tout ce qui la
+précède et par tout ce qui l'accompagne, en même temps qu'elle
+détermine pour sa part toutes les autres choses. Il ne se contente
+pas, comme l'école anglaise, d'une constance de fait, lien trop
+fragile et trop superficiel à ses yeux: il veut une nécessité
+intrinsèque, une loi universelle, qui est le principe de causalité
+phénoménale. Ce principe est la condition commune de toute
+intelligence et de toute intelligibilité.
+
+Si la doctrine de Kant s'arrêtait à ce premier point de vue, qui est
+le déterminisme intellectualiste, on pourrait se poser cette
+question:--Faisons-nous nous-mêmes partie de ce déterminisme
+universel, ou sommes-nous en dehors? Si nous en faisons partie, tout
+étant nécessaire, tout est réellement inséparable; nous n'avons rien
+en nous qui puisse réellement se séparer de quoi que ce soit; on ne
+voit donc plus comment distinguer d'une manière _réelle_ le subjectif
+de l'objectif: cette distinction n'aura qu'une _vérité_ abstraite, non
+une _réalité_ concrète. La nécessité, en effet, s'appliquant à tout,
+ne peut s'opposer à rien, et il n'y a plus réellement qu'un seul être,
+dans lequel tout est indissoluble. Si nos sensations offrent une
+apparence de désordre et d'arbitraire, qui fonde la distinction
+purement formelle du sujet et de l'objet, ce n'est là qu'une
+apparence, que la réflexion doit détruire; et la réflexion, au lieu de
+fournir une distinction réelle du moi et du non-moi, finira par la
+refuser. Dans l'universelle nécessité tout est un au fond, le divers
+n'est qu'à la surface. Aussi le point de vue du déterminisme
+intellectualiste, quand il est exclusif, aboutit à un système de
+choses indissoluble où le _moi_, le sujet, n'est vraiment qu'une
+forme.
+
+Et l'_objet_, à son tour, c'est-à-dire le monde de la science, est-il
+autre chose qu'une forme? Les lois scientifiques sont les rapports des
+choses dans l'espace et dans le temps; par leur nécessité, elles
+constituent la _vérité_ logique du monde ou son intelligibilité, mais
+non sa vivante _réalité_. Le déterminisme intellectualiste exprime
+l'ordre dans lequel s'enchaînent tous les anneaux des choses, il peut
+servir à découvrir les dessins que forme cette chaîne enroulée et
+nouée de mille manières; mais avec quoi est-elle faite?--Une telle
+question dépasse le domaine du déterminisme. La nécessité est donc
+simplement l'ordre logique et mathématique des relations qui unissent
+les phénomènes dans le temps et dans l'espace.
+
+C'est ce que rendra évident une considération plus approfondie de cet
+ordre nécessaire. Pour mériter vraiment son nom et pour être une
+véritable unité, l'ordre universel doit être tel que chacun des
+rapports dont il est l'ensemble puisse être connu par le moyen de tous
+les autres. En mathématiques, on trouve le quatrième membre d'une
+proportion par le moyen des trois autres membres donnés. Les rapports
+des quantités entre elles peuvent être déterminés d'avance par les
+lois des proportions ou de l'analogie mathématique, et cette analogie
+est une formule énonçant l'égalité de deux rapports de quantité (par
+exemple: 2/4 = 3/6). Comme il ne s'agit alors que de quantités, la
+connaissance de trois termes permet de déduire effectivement le
+quatrième ou de le construire d'après les règles d'une synthèse
+mathématique: par exemple l'égalité du rapport de 4 à 8 et du rapport
+de 3 à _x_ me permet de construire le quatrième terme, 6, d'après la
+loi de formation des quantités extensives. De même nous pourrions,
+selon la remarque de Kant, construire et déterminer _à priori_ la
+quantité intensive de la sensation produite par la lumière solaire, en
+ajoutant environ deux cent mille fois à elle-même celle de la
+lune[108]. Le déterminisme universel, lui aussi, au point de vue de la
+relation, unit toutes choses par un raisonnement analogique; seulement
+ce genre d'analogie n'énonce plus, comme en mathématiques, l'égalité
+de deux rapports de quantité, mais celle de deux rapports de qualité,
+par exemple lumière et chaleur. Dès lors, trois membres étant donnés,
+je ne puis plus déduire le quatrième membre _lui-même_, mais seulement
+un rapport à ce quatrième, savoir un rapport de temps, un mode de
+liaison et une place dans le temps: par exemple la concomitance entre
+la lumière d'une bougie et sa chaleur. Seule la sensation peut
+m'apprendre _à posteriori_ ce que ce quatrième terme est en fait; je
+ne puis avoir _à priori_ qu'une _règle_ pour le chercher dans
+l'expérience et un _signe_ auquel on peut le reconnaître. Voilà pour
+quelle raison la nécessité porte seulement sur les relations et sur
+les phénomènes, non sur les choses elles-mêmes: on ne saurait montrer
+_à priori_ pourquoi, une chose A étant posée, par exemple des
+vibrations sonores, il est _nécessaire_ qu'il en résulte une chose B
+toute différente en _qualité_, par exemple la sensation de la note
+_ut_, et comment il serait _contradictoire_ que l'effet ne résultât
+point de la cause, à laquelle il n'est pas _identique_.
+
+ [108] Il ne s'agit, bien entendu, que de la quantité, et non de
+ la qualité particulière qui peut appartenir à la sensation.
+
+Même sous sa forme mécanique, qui est plus concrète, la nécessité
+n'est encore, pourrait-on dire, que la limite commune de l'action
+réciproque par laquelle les êtres se conditionnent mutuellement; elle
+n'est, dans ce monde, que la mise en rapport et le conflit des forces,
+ainsi que des mouvements qui en dérivent. Son type sensible, c'est le
+choc; ses lois typiques dans le monde sensible, ce sont les lois du
+choc. Mais, si le choc se retrouve partout dans les objets de notre
+expérience sensible, il n'est jamais que le plus général des
+phénomènes physiques et ne peut être érigé en dernier mot de toutes
+choses. Il ne rend même pas compte de la _sensation_ de choc qui lui
+correspond. Le physique et le mental s'accompagnent sans qu'on puisse
+les déduire l'un de l'autre.
+
+Ajoutons que la proposition qui veut que _toute_ causalité soit
+purement _nécessaire_ devient antinomique si on la prend dans son
+universalité. Cette proposition était que rien n'arrive sans une
+raison suffisante et déterminée _à priori_; or, en remontant la série,
+on n'aboutit à rien qui suffise, on a une série de raisons
+insuffisantes; rien de _réel_ ne se trouve vraiment déterminé _à
+priori_: la _place_ de chaque terme dans l'espace et dans le temps se
+trouve seule déterminée par son antécédent. L'explication de la
+réalité devrait partir d'une donnée réelle qui s'expliquât
+d'elle-même; mais ici l'explication, qui n'est qu'une _mise en ordre_
+et en _équation_ de réalités inconnues, recule et fuit, comme dirait
+Pascal, d'une fuite éternelle. Dès lors il n'y a plus aucune nécessité
+réellement primordiale: les choses n'étant conditionnantes qu'après
+avoir été conditionnées, il n'existe qu'une nécessité de rapports,
+subie de la part d'autrui et dérivée, non une nécessité en soi et pour
+soi[109]. Pourquoi donc les choses se succèdent-elles ainsi sans
+commencement et sans fin?--On ne peut plus répondre d'une manière
+intelligible à cette question par une raison de nécessité; d'autre
+part, le déterminisme _exclusif_ ne peut invoquer une causalité
+supérieure et absolue. Il ne peut donc répondre que par le fait même;
+et encore le fait est invérifiable dans sa totalité. On arrive ainsi à
+cette conséquence: s'il n'y a rien que de nécessaire, rien n'est
+définitivement et foncièrement nécessaire. Le déterminisme universel
+et exclusif, conçu en vue de l'unité intelligible, ne peut atteindre
+ni l'unité ni l'universalité; l'explication qu'il donne est toujours
+inachevée. La pensée cherchait quelque chose de fixe où elle pût se
+tenir en équilibre et elle croyait le trouver dans la nécessité; mais
+cette nécessité, avec sa série de commencements sans commencement,
+entraîne la pensée dans un mouvement sans fin.
+
+ [109] Voir notre _Philosophie de Platon_, t. II, p. 923, 635.
+
+ * * * * *
+
+En résumé, la nécessité, moyen en vue de l'unité, ne saurait suffire à
+elle seule pour achever l'entière unité de la pensée. Si la nécessité
+a une valeur scientifiquement incontestable quand on en fait une
+partie de la réalité et une condition de la science, elle n'a plus
+métaphysiquement la même valeur quand on en veut faire le tout de la
+réalité. Le déterminisme, qu'il soit _à priori_ comme chez Kant ou _à
+posteriori_ comme chez Stuart Mill, est un _formalisme_
+intellectualiste. Ce formalisme est inévitable et _vrai_ sans doute,
+mais il ne rend pas compte de la _réalité_. Nous avons vu qu'il
+absorbe notre réalité comme sujets individuels dans le grand tout,
+dont nous ne sommes plus qu'une des formes. Ce tout lui-même, cet
+_objet_, il n'en présente encore que la forme et le plan nécessaire,
+non le fond vivant et agissant. Dès lors, il n'y a plus de tous côtés
+que des _rapports_ sans _termes_.
+
+Leibnitz n'avait donc pas tort de dire que le déterminisme logique,
+mathématique et mécanique de Descartes est la face extérieure de la
+réalité, dont la face intérieure doit être plus ou moins analogue à ce
+que nous trouvons en nous-mêmes. La conscience, en effet, ne semble
+plus être un extérieur, mais un intérieur, et le seul que nous
+connaissions; du moins doit-elle nous placer à un point de vue plus
+central, d'où le mécanisme nous apparaît comme externe. En somme,
+peut-on dire, c'est avec nos sensations ou nos _pré-sensations_ que
+nous sommes obligés de construire et d'_imaginer_ le monde mécanique
+lui-même, et c'est avec notre intelligence que nous _concevons_ ses
+lois. Tout dépend donc de notre conscience même et de sa constitution.
+
+On voit que Kant a eu raison de faire remonter le principe du
+déterminisme jusqu'aux conditions de la conscience. Seulement, dans la
+conscience, il a surtout considéré la pensée et le déterminisme
+intellectuel; or l'intellectualisme est, tout comme le mécanisme, un
+aspect de surface. Kant s'en est trop tenu à un _à priori_
+intellectuel, à des _formes_ constitutives de la pensée, à des cadres
+logiques. Le mécanisme et l'intellectualisme se ramènent en définitive
+à de la sensibilité et à de l'activité. Ce qui est _à priori_ pour la
+conscience, ce n'est pas le _penser_, c'est le _sentir_ et l'_agir_.
+Les principes universels de Kant ne sont que l'extension au dehors de
+notre constitution intime. Façonné par le macrocosme, le microcosme en
+réagissant exprime le grand monde, et même le reconstruit en soi à son
+tour.
+
+
+II.--A ce point de vue intérieur de la sensibilité et de la volonté
+ou, en général des faits de conscience concrets, cherchons ce que vont
+devenir les formules de l'identité logique ou de l'équivalence
+mécanique, où nous avons reconnu les thèses fondamentales du
+déterminisme extérieur.--Il y a dans notre vivante conscience, à côté
+de l'identique, du changement et du progrès. Peut-on nier qu'aux
+divers degrés de l'évolution physique aient répondu, dans l'évolution
+mentale, soit des sentiments nouveaux, soit des idées nouvelles, soit
+des volitions nouvelles? L'identité mécanique, mathématique et
+logique, est donc réellement compatible avec une perpétuelle nouveauté
+dans l'ordre mental. Vous combinez différemment des rayons de lumière,
+et au lieu d'avoir la sensation du blanc, j'ai la sensation du
+rouge; il n'y a là, dites-vous, qu'une autre direction du
+mouvement;--objectivement, peut-être; subjectivement, non. La
+sensation nouvelle est, dans ma conscience, une chose qu'on ne saurait
+déclarer identique aux autres sensations. Qu'importe que l'être en qui
+naissent des sentiments, des pensées, des volitions nouvelles, pèse
+toujours le même poids dans une balance? S'il n'y a aucune création
+mécanique, comme aussi aucune annihilation, il y a une rénovation
+mentale ou morale. C'est là encore, sans doute, la production d'une
+_forme_ nouvelle, non d'une _existence_ telle que les métaphysiciens
+l'entendent; mais, si cette forme est un plaisir qui n'existait pas
+auparavant, une joie, un bonheur, et un bonheur plus ou moins durable,
+n'est-ce pas une chose suffisamment réelle, quoique vous l'appeliez
+une forme? En tout cas elle est plus réelle que les formes logiques,
+mathématiques ou mécaniques. Tout à l'heure je souffrais ou j'étais
+indifférent, maintenant je jouis: les deux états peuvent être
+équivalents pour la balance et pour la mécanique; soutiendra-t-on
+qu'ils sont équivalents pour moi ou pour ma conscience? Et si, par
+hypothèse, cette joie était la première qu'un être vivant eût éprouvée
+d'une manière distincte, ne marquerait-elle pas, dans le vieil
+univers, l'apparition d'un bien qui, à lui seul, serait comme un
+univers nouveau? De même, une pensée nouvelle dans la conscience
+n'est-elle pas un nouveau monde, alors que, dans la balance de la
+nature physique, elle ne produirait pas la moindre oscillation, le
+moindre dérangement à l'éternel équilibre des plateaux? Et si vous
+supposez que dans la conscience ces grandes nouveautés peuvent se
+produire,--sentiment et pensée,--peut-être surgira-t-il par leur
+intermédiaire une nouveauté supérieure encore, un monde plus beau et
+meilleur, une réalisation progressive de la liberté idéale. Par là
+sans doute nous n'entendons pas une liberté capable de bouleverser ce
+que Goethe appelait le budget de la nature: celle-ci, en additionnant
+ses unités de force mécanique, trouvera toujours le même compte; mais
+que de richesses nouvelles sur le livre des idées, des sentiments et
+des volontés! Simple changement de forme, répétez-vous. Si ce ne sont
+là que des apparences et des modifications superficielles, où placer
+alors le fond et les choses mêmes? Les vraies réalités ne sont-elles
+pas ce dont j'ai ou pourrais avoir conscience? L'identité pour la
+balance n'est, après tout, que l'identité d'un phénomène. Bien plus,
+la foi à la balance suppose elle-même l'unité des forces de
+gravitation, qui suppose à son tour que la quantité d'énergie reste la
+même; et ce dernier principe, on ne peut plus lui assigner une origine
+uniquement extérieure. C'est à l'identité de la conscience qu'il en
+faut revenir. Mais qu'est-ce alors que la persistance dont on parle,
+sinon l'expression de ce fait: nous avons conscience d'une multitude
+de réalités nouvelles qui ont pour caractère commun et persistant que
+nous en avons conscience? Somme toute, si c'est la conscience que l'on
+consulte, elle se voit changeante en même temps qu'identique, et
+l'expression de la réalité pour elle n'est pas permanence, mais
+évolution; elle ne connaît pas ce substratum immobile et mort dont
+quelques-uns ont voulu faire la «substance durable» et l'unique
+réalité. La réalité pour elle, c'est ce qu'elle est; or, elle est
+évolution, elle est progrès. Il faut donc que l'identité des lois
+mécaniques laisse place à quelque chose de nouveau dans l'ordre
+esthétique des sentiments, dans l'ordre intellectuel des idées, dans
+l'ordre moral et social des volitions. Cette nouveauté ne sera
+vraiment une équivalence que dans la série mécanique; elle pourra être
+une prévalence ou un profit dans la série des états de conscience. On
+a beau vouloir ramener entièrement le nouveau à l'ancien, le nouveau
+est un fait indéniable pour la conscience et dans la conscience; or le
+nouveau suppose une certaine fécondité capable d'un changement
+régulier, d'une évolution qui peut devenir progrès. Peut-être le
+stable même n'est-il que la condition du progressif. Parménide, après
+avoir écrit un livre sur l'être, en a écrit un autre sur l'apparence.
+L'apparence est nouvelle, cela suffit. Il faut donc dans l'être même
+un principe d'apparence nouvelle et de changement.
+
+C'est ce principe qu'on a exprimé sous le nom plus ou moins
+symbolique de la _force_ intérieure, de l'_activité_, de la [Grec:
+dunamis]. A ce point de vue dynamiste et psychique, le principe de
+causalité prend un sens nouveau et moins _formel_, dont Kant ne
+s'est pas assez occupé: ce n'est plus la simple _loi_ de succession
+et d'ordre entre les antécédents et les conséquents, c'est
+l'_activité_ efficace de la cause proprement dite. Ce n'est plus la
+simple projection au dehors de notre intelligence sous forme
+d'universelle _intelligibilité_, c'est la projection au dehors de
+notre volonté même, de notre pouvoir d'agir ou de réagir, de
+désirer, de faire effort, projection qui a lieu sous la forme
+d'universelle _causalité efficiente_[110]. Par là, nous sortons déjà
+du domaine purement scientifique pour entrer dans le domaine
+métaphysique: nous franchissons les _lois_ pour essayer de nous
+représenter les _causes_.
+
+ [110] Nous verrons, dans le livre suivant, comment a lieu cette
+ projection.
+
+Sommes-nous ainsi délivrés du déterminisme?--Non; car la fécondité et
+le progrès n'excluent pas une loi de détermination qui en relie les
+degrés. Le déterminisme, en devenant dynamiste, est seulement plus
+concret, plus vivant et moins superficiel. De plus, sous cette forme,
+il aboutit à nous faire concevoir quelque chose qui le dépasserait; de
+l'idée des causes relatives il va nous élever à la conception
+problématique d'une cause absolue, supérieure peut-être au temps même
+et à ses parties successives. C'est ce mouvement ascendant que nous
+devons maintenant faire comprendre.
+
+ * * * * *
+
+Le déterminisme, sous sa forme mécaniste et intellectualiste, nous a
+paru exprimer, en dernière analyse, un ordre de choses dans le temps;
+or, l'introduction du temps ne semble plus un élément aussi essentiel
+quand on se place, comme nous le faisons maintenant, au point de vue
+de la causalité efficiente et vraiment active. Lorsque j'attribue un
+fait à l'action d'une cause, cette attribution est primitivement
+indépendante de toute considération de temps: il n'y a pas encore
+d'avant ni d'après, de succession ni de simultanéité; il y a
+simplement, pour parler comme Malebranche, l'agent et l'agi, le
+voulant et le voulu, la cause indépendante et l'effet dépendant.
+L'enfant place derrière tout ce qu'il voit une volonté, d'abord
+prochaine et immédiate, puis plus ou moins lointaine. La feuille que
+le vent pousse est pour lui animée. Puis il s'aperçoit que la cause
+n'est pas là, mais dans le vent; il conçoit alors le vent comme un
+être animé. Plus tard, il reculera encore la cause agissante, mais, ce
+qu'il placera toujours comme à l'extrémité de cette perspective de
+plus en plus lointaine, ce sera quelque volonté. A l'origine, il
+semble que le temps n'existe pas encore pour lui: il n'en a qu'un
+sentiment vague et il en confond presque toutes les parties. Avenir,
+passé, présent, sont trois points de vue qui s'entremêlent dans sa
+pensée et qu'il prend assez souvent l'un pour l'autre. Même confusion
+des temps chez les peuples primitifs: les événements, pour eux, se
+raccourcissent ou s'allongent, se concentrent ou se répandent, passent
+de l'avenir même au présent et du présent au passé, ou suivent l'ordre
+inverse, comme si tout procédait de causes supérieures à l'histoire et
+au temps. C'est que le temps est un ordre de déterminations et de
+conditions; il exprime moins l'activité ou la liberté idéale de la
+cause que les conditions réellement subies par elle et les nécessités
+qui lui viennent du dehors. Le premier élan de la volonté ne semble
+point connaître le temps: l'expérience seule nous apprend à compter
+avec cette série de moyens et d'intermédiaires qui sépare le vouloir
+initial de l'effet final. Alors seulement se développe et s'organise
+l'idée de succession. Comme le dit Kant, «la succession des effets
+tient seulement à ce que la cause ne peut opérer en un clin d'oeil son
+effet tout entier[111].» La succession a donc son origine non dans la
+vraie et positive puissance de la cause, mais dans son impuissance ou
+dans les résistances qu'elle rencontre; non dans ce qui la fait
+vraiment cause, mais dans ce qui lui fait subir la limitation des
+autres causes, dans ce qui la rend effet par rapport à elles: elle
+n'exprime pas la liberté, mais la nécessité. En un mot, la succession
+est certainement la loi des effets, mais elle n'est peut-être pas la
+loi d'une cause digne de ce nom.
+
+ [111] _Critique de la Raison pure_, I, 226.
+
+Il est vrai que, si les effets ont une loi, la cause, indirectement et
+partiellement, devra subir cette loi, à moins qu'elle ne la fasse
+elle-même. Encore ne pourra-t-elle la _faire_ que pour les choses qui
+lui seront absolument intérieures: dès qu'elle agira sur des objets
+étrangers, elle devra _subir_ la loi qui préside à la génération des
+effets. La loi de succession et son déterminisme résultent donc de ce
+que la cause exerce son action au sein d'une _multiplicité d'autres
+causes_. Pour agir dans cette sphère, la cause est soumise à un
+certain _ordre_; car, là où se trouve la multiplicité se trouvent
+aussi les éléments de l'ordre: la multiplicité a besoin de l'ordre, et
+l'ordre à son tour suppose la multiplicité. La forme la plus générale
+de cette multiplicité est le _temps_, et l'ordre qui y est introduit
+consiste, nous l'avons dit, dans les rapports mêmes du temps:
+succession, simultanéité, permanence. Nous allons de nouveau les
+examiner et les interpréter au point de vue de leur portée dynamique
+et métaphysique. Nous complèterons ainsi la théorie de Kant.
+
+Quel est notre procédé pour trouver les causes empiriques d'un
+phénomène, c'est-à-dire les phénomènes antécédents? C'est la
+succession, car nous faisons se suivre les choses de diverses manières
+pour voir ce qui se produira. Mais ce que nous cherchons au delà de la
+succession, c'est la simultanéité; par une méthode d'abstraction et
+d'élimination, nous dégageons le simultané du successif. Nous disons
+par exemple: à la nuit succède le jour quand le soleil est présent,
+donc le soleil et le jour sont réellement simultanés, donc c'est le
+soleil qui doit contenir la condition ou les conditions principales du
+jour. De même que les polygones inscrits dans le cercle sont un moyen
+de découvrir l'aire du cercle, parce qu'ils permettent d'éliminer
+progressivement toutes les valeurs qui ne sont pas cette aire même,
+ainsi la succession est un moyen d'arriver par élimination à la
+simultanéité, bien que l'une ne soit pas l'autre, ou plutôt
+précisément parce que l'une n'est pas l'autre. Si ensuite nous
+transportons dans la simultanéité même une succession idéale, c'est
+par un élan de l'imagination analogue à celui qui fait transporter
+dans le cercle les côtés infiniment petits du polygone: à vrai dire,
+ces côtés n'y subsistent pas, ou n'y subsistent qu'éminemment et sous
+une tout autre forme. Ainsi la durée ne semble plus exister que d'une
+manière éminente dans le rapport vraiment dynamique de la cause avec
+l'effet. Toutes les successions physiques manifestent et annoncent
+extérieurement l'action intime et métaphysique des causes; mais cette
+action n'est peut-être pas elle-même une succession dans le temps,
+quoiqu'elle doive rendre possible le temps et en envelopper le premier
+germe.
+
+La _réciprocité_ dans la succession est le moyen pratique par lequel
+nous arrivons à découvrir la simultanéité objective. Quand je regarde
+la terre, puis la lune, et que, recommençant dans un autre ordre, je
+me retrouve toujours en présence des mêmes termes, je distingue fort
+bien le changement produit par ma volonté et la nature constante des
+sensations qui lui sont imposées. Il n'en serait pas de même si je
+suivais un bateau descendant un fleuve: je ne pourrais intervertir ses
+positions successives. La simultanéité de la terre et de la lune est
+alors l'hypothèse la plus naturelle que je puisse faire pour concilier
+les séries contraires de mes sensations; et je sens très bien que ce
+qu'il y a eu de contraire vient de moi, que ce sont les mouvements
+voulus par moi qui ont changé, non pas les choses elles-mêmes.
+Supposer que la lune et la terre s'anéantissent et renaissent au gré
+de ma volonté, ce serait substituer l'hypothèse la plus compliquée à
+l'hypothèse la plus simple, ce serait dépenser plus de travail pour
+arriver au même résultat, ce serait violer la loi de la moindre
+dépense ou de la moindre action. La ligne la plus droite que puisse
+suivre la volonté, en demeurant le plus identique possible à
+elle-même, c'est d'expliquer les changements produits dans l'intuition
+sensible par les changements qu'elle-même a voulus, et, au contraire,
+d'expliquer la partie constante ou pour ainsi dire résistante par
+l'action constante de forces étrangères sur elle-même. Quant à
+l'action de ces forces les unes sur les autres, c'est une conception
+ultérieure à laquelle on arrive très tard, quand on y arrive; car le
+déterminisme réciproque et universel décrit par Kant n'a point été
+conçu, ce semble, par tous les esprits; c'est une construction de la
+pensée qui n'est inévitable que pour toute pensée réfléchie et assez
+consciente de soi, et Kant a eu le tort d'y mettre trop d'_à priori_.
+
+De même que la succession et surtout la réciprocité de succession sont
+un moyen de découvrir la simultanéité, celle-ci, à son tour, n'est
+qu'un moyen pour nous de rattacher les choses au permanent. Mais, si
+nous remontons ainsi de la succession à la simultanéité et de la
+simultanéité à la permanence, c'est que le permanent nous semble plus
+voisin de l'indépendant. Commencement, c'est dépendance et relation;
+commencement et cause absolue sont donc en ce sens incompatibles, et
+tout commencement, au point de vue dynamique, nous paraît dépendre du
+permanent.
+
+Ainsi la marche de l'esprit consiste à s'élever de plus en plus
+au-dessus de la succession dans le temps par la réduction du successif
+au simultané, du simultané au permanent, du permanent à l'indépendant.
+Cette marche nous semble plus voisine de la réalité vivante et
+concrète que la construction trop abstraite de Kant, dont nous ne
+nions pas d'ailleurs la valeur relative.
+
+
+III.--Arrivé à ce point, il est naturel de se demander, avec Kant
+lui-même, si le déterminisme dans le temps, mécaniste ou dynamiste, ne
+serait pas un cadre où nous sommes obligés de ranger les séries
+d'effets, un procédé intérieur de figuration et de coordination
+analogue aux monogrammes des mathématiques, en un mot, le principe de
+ce que Kant appelait le schématisme de l'entendement, «art caché dans
+les profondeurs de l'esprit et dont il est difficile de surprendre les
+secrets[112].» La succession régulière et constante de choses diverses
+dans le temps peut être seulement le schème ou le procédé
+représentatif de ce que serait la vraie causalité active; de même, la
+persistance dans le temps peut être la représentation de ce que serait
+la vraie substance; de même encore la simultanéité des phénomènes dans
+le temps, selon une règle générale, peut représenter l'action
+réciproque des causes. Toutes ces représentations et tous les schèmes
+en général ne sont que des déterminations du temps d'après des règles.
+Et ces règles, dit Kant, ont pour objet la _série du temps_, qui
+répond à la quantité; la _matière du temps_, qui répond à la qualité;
+l'_ordre du temps_, qui répond à la relation; enfin _l'ensemble du
+temps_, qui répond aux modes de la possibilité, de l'actualité et de
+la nécessité. Le temps, dans cette doctrine, est l'intermédiaire à la
+fois sensible et intellectuel par lequel devient possible
+l'application de la pensée aux phénomènes, conséquemment la réduction
+de leur diversité à l'unité.
+
+ [112] La notion de cause métaphysique est, selon Kant, un concept
+ pur, que nous appliquons aux intuitions sensibles. Mais, pour
+ qu'il soit possible d'appliquer le concept à l'intuition, il faut
+ une certaine homogénéité entre ces deux termes. Or, cette
+ homogénéité n'existe pas tout d'abord. La pensée est donc obligée
+ de chercher un moyen terme qui soit homogène tout à la fois avec
+ le concept pur et avec les phénomènes, qui soit en même temps
+ sensible et intellectuel. C'est ce terme moyen, produit d'une
+ sorte d'imagination transcendantale, que Kant appelle le schème;
+ ce n'est pas une image proprement dite, mais c'est la condition
+ au moyen de laquelle seulement les images deviennent possibles;
+ c'est le procédé général que doit employer l'imagination pour
+ ramener à l'unité la variété donnée dans l'intuition sensible. La
+ quantité pure, par exemple, n'est pas le nombre, car elle est
+ continue et le nombre est discret; et pourtant, quand nous
+ voulons nous représenter la quantité, nous sommes obligés
+ d'employer le nombre, c'est-à-dire l'addition successive, une par
+ une, des choses de même espèce. Le nombre est la figuration pure
+ ou le schème de la quantité. Le schème est si près de la chose
+ que nous le confondons avec la chose même; pourtant il n'est déjà
+ plus cette chose, il en commence la représentation et en est le
+ plus pur symbole. Comme il la représente dans autre chose
+ qu'elle-même, il l'altère et la contredit. Les mathématiciens, et
+ surtout Leibnitz, avaient bien compris cette imperfection de nos
+ procédés de représentation inadéquats aux choses; on sait par
+ quel artifice de méthode Leibnitz s'efforça de rendre le nombre
+ discret adéquat à la quantité concrète: il compléta le nombre par
+ l'idée d'infinité, qui semble le contredire, et arriva ainsi à
+ une expression exacte ou, si on veut, à un schématisme parfait de
+ la quantité.
+
+Ce qui est vrai indépendamment des spéculations sur les schèmes, c'est
+que le déterminisme, en définitive, est un symbolisme. La nécessité
+est une pensée déterminée, liée, ayant une constitution qui s'impose à
+elle en même temps qu'à son objet; c'est une pensée mélangée de
+passivité et dépendante, mais il ne faut pas prendre les verres qui
+encadrent et protègent une lumière pour la lumière même. Le temps
+exprime la condition que rencontre une cause qui, obligée d'agir sur
+l'extérieur, perd en partie son activité au moment même où elle la
+manifeste. L'espace même semble n'être qu'un mode du temps, le mode de
+la simultanéité ou de la coexistence. Nous arrivons donc par ce nouvel
+ordre de considérations à la même conclusion que tout à l'heure:--Le
+symbolisme du temps et de l'espace ne saurait être toute la vérité, et
+surtout toute la réalité. On est obligé, sans doute, d'admettre la
+nécessité comme loi des effets ou des moyens, c'est-à-dire d'admettre
+que les effets sont déterminés par la cause, que les moyens sont
+déterminés par la fin, quand il y a une fin; mais cette conception des
+effets et des moyens comme conditionnés ou nécessités, chacun par
+rapport aux autres et tous par rapport à la cause, ne porte pas sur la
+cause métaphysique, qui demeure _x_. Aussi le vrai fatalisme n'est-il
+pas celui qui soumet les effets empiriques à la nécessité, mais celui
+qui, par une conception toute métaphysique, soumet à la nécessité les
+causes elles-mêmes, ou plutôt la cause.
+
+ * * * * *
+
+Les métaphysiciens peuvent donc poser au déterminisme une limite au
+moins idéale. Ils s'appuient sur ce principe même que toutes les
+réalités purement partielles et visibles sont nécessaires d'une
+nécessité _hypothétique_: telle chose devra suivre _si_ telle autre
+chose s'est déjà produite. Toutes ces choses se conditionnent les unes
+les autres, et chacune n'existe qu'autant qu'une autre existe déjà;
+supposé que cette autre n'existât point, elle n'existerait pas non
+plus. Mais la réalité dernière et radicale, X, s'il y en a une, est
+conçue comme différente de ces réalités partielles: c'est elle qui
+doit en faire le lien et l'unité, c'est elle qui doit les produire en
+se communiquant à toutes. L'unification produite par la _nécessité_
+n'atteint, comme la science, que les formes des choses; elle n'est
+donc, tout comme la _possibilité_, qu'un rapport entre des termes déjà
+donnés, et ces termes, nous pouvons les concevoir donnés par un terme
+supérieur qui, en tant qu'_indépendant_, serait libre. En ce cas, le
+caractère propre de la réalité fondamentale serait l'indépendance,
+sans laquelle n'existeraient ni ces dépendances qu'on nomme
+possibilités, ni ces dépendances qu'on nomme nécessités ou
+impossibilités. D'une part, les possibilités et les nécessités
+dérivent des _réalités_; d'autre part, on ne peut pas montrer _à
+priori_ de contradiction entre la _réalité_ ultime et la _liberté_;
+l'activité et le progrès ne semblent même possibles qu'au moyen d'un
+principe supérieur tout ensemble à ce qui est actuellement déterminé
+par autre chose ou à ce qui est actuellement indéterminé. Si ce
+principe n'était adéquat qu'à ce qui est déterminé, il s'y tiendrait à
+jamais, et tout serait immobile; s'il s'épuisait tout entier dans
+l'indétermination, il serait encore à jamais immobile dans cet abîme
+insaisissable.--C'est par cette suite de raisonnements que le
+métaphysicien est amené à élever, au-dessus de l'existence déterminée
+et de l'existence indéterminée, un principe _déterminant_ qui les
+relie et les domine. Ce pouvoir n'est plus proprement nécessité,
+c'est-à-dire purement déterminé; il n'est plus indifférence
+arbitraire, c'est-à-dire purement indéterminé: il doit être conçu
+comme quelque chose d'indépendant qui _se détermine_.
+
+Ainsi se construit l'idée «problématique,» de liberté absolue.
+
+La notion de liberté, ainsi conçue, ne peut rentrer dans une
+définition trop étroite; car la vraie liberté idéale consiste
+précisément dans une puissance hypothétiquement délivrée de toute
+limite, et qu'on ne saurait conséquemment restreindre à telle ou telle
+application particulière. La liberté, sous ses divers aspects, est
+identique à l'indépendance, soit dans l'ordre physique, soit dans
+l'ordre intellectuel, soit dans l'ordre moral. On peut donc dire,
+d'une manière générale, que la liberté serait le pouvoir de causer ses
+propres déterminations, avec la conscience et la certitude de sa
+réelle indépendance par rapport à toute cause étrangère. Ce n'est là
+du reste qu'une explication, et non une définition logique.
+
+En premier lieu, l'indépendance entraîne l'absolu. Jusque dans le
+langage vulgaire, libre, indépendant et absolu (_ab solutus_) sont
+synonymes. En effet, l'absolu, qui ne peut être d'ailleurs conçu que
+d'une manière négative et détournée, ne saurait être représenté comme
+nécessité: car, s'il était nécessité par quelque chose d'autre que
+lui, il serait relatif à un pouvoir supérieur; s'il était nécessité
+par lui-même, il serait une cause ayant dans sa nature propre une
+_relation nécessaire_ avec son effet.
+
+En second lieu, l'indépendance dans l'ordre de la causalité semble
+entraîner encore l'infinité ou l'indépendance dans l'ordre de la
+quantité, car les relations dans l'espace et dans le temps seraient
+des dépendances.
+
+En troisième lieu, une entière liberté ou indépendance entraînerait
+sans doute l'absence de limites dans l'ordre de la qualité, ou la
+perfection. L'idée de la liberté pure, ainsi développée, n'est autre
+chose que la «catégorie de l'idéal et du divin.»
+
+La complète indépendance ou la liberté, en tant que telle, serait une
+chose réellement inexplicable et _incompréhensible_ pour nous;
+expliquer, c'est montrer comment une chose dépend d'une autre qui en
+est la cause ou la raison, et on ne peut montrer de quoi dépendrait
+une indépendance complète par hypothèse. Ce n'est pas à dire pourtant
+que la liberté soit pour nous de tout point _inconcevable_. On peut en
+effet, en s'aidant de l'expérience, concevoir une chose de deux
+manières, soit comme chose qui dépend d'une autre, soit comme chose
+dont une autre dépend. Par abstraction, nous pensons la suprême
+indépendance comme ce dont tout le reste dépendrait. Sans doute cette
+pensée enveloppe encore une relation, comme toute pensée humaine; mais
+ce n'est pas la relation de l'indépendance aux autres choses, c'est
+celle des autres choses à l'indépendance.
+
+Ce qui réduit la liberté absolue au rôle d'idée _problématique_, c'est
+qu'on peut toujours retourner contre la réalité et la liberté de
+l'absolu sa manifestation. Si, en définitive, tout est nécessaire dans
+les phénomènes, le principe quelconque de la nécessité ne se manifeste
+que par cette nécessité même: la réalité absolue est-elle donc
+astreinte à ne poser que des _relations_, à ne s'incarner que dans la
+_relativité_? Telle est la suprême antinomie entre la conception d'une
+liberté absolue et l'expérience certaine du relatif. C'est ce qui fait
+que la liberté absolue demeure pour nous une pure idée, dont on peut
+montrer l'influence _régulatrice_ sur notre pensée et sur notre
+conduite, mais nullement la valeur _constitutive_ et _objective_.
+
+On peut cependant essayer une solution, au moins approximative, de
+cette grande antinomie entre la liberté et la nécessité. Et ici
+s'ouvrent deux voies. L'une aboutit à la conception théorique et à
+l'affirmation pratique d'une liberté _transcendante_, qui existerait
+dans un monde intemporel dont le monde temporel est la manifestation
+sous les formes du déterminisme. C'est la voie que Kant a suivie.
+L'autre voie aboutit à rapprocher le déterminisme et la liberté dans
+l'ordre temporel, par la conception d'une certaine liberté _immanente_
+au déterminisme même, sous la forme de l'_idée_, du _désir_ et de la
+_volition morale_. C'est la voie que nous essaierons de suivre, après
+avoir montré d'abord ce qu'il y a d'insuffisant dans la théorie de
+Kant.
+
+
+
+
+CHAPITRE HUITIÈME
+
+L'INDÉTERMINISME MÉTAPHYSIQUE DANS LE MONDE INTEMPOREL
+
+ I. La liberté dans le monde intemporel, selon Kant.
+
+ II. Critique de la liberté intemporelle et transcendante admise
+ par Kant et Schopenhauer.
+
+ III. Conclusion. Nécessité d'une synthèse de la liberté et du
+ déterminisme dans l'ordre immanent.
+
+
+I.--Le grand ennemi de la liberté, aux yeux de Kant, c'est le temps:
+toute sa doctrine a pour but de nous en affranchir. Dans l'ordre du
+temps, ce sont les antécédents des actions qui les déterminent; or le
+nom même d'antécédent indique une chose passée qui n'est plus «en
+notre pouvoir,» et dont nous ne pouvons plus changer les effets[113].
+Seul, en quelque sorte, le phénomène antécédent l'aurait pu; mais il
+est déjà passé à tout jamais. On pourrait rendre sensible la pensée de
+Kant en disant que le présent est comme un testament que le mort seul
+pourrait changer, mais qu'il ne peut changer parce qu'il est mort.
+
+ [113] _Raison pratique_, p. 296.
+
+A ce point de vue du temps et de son ordre régulier, si nous pouvions
+pénétrer l'âme d'un homme, telle qu'elle se révèle par des actes
+internes ou externes, connaître tous ses mobiles, même les plus
+légers, et tenir compte en même temps de toutes les influences
+extérieures, nous pourrions calculer la conduite future de cet homme
+_avec autant de certitude qu'une éclipse de lune ou de soleil_[114].
+
+ [114] _Raison pratique_, p. 289.
+
+C'est que, empiriquement, toutes les actions et passions sont liées
+selon les règles de l'expérience. Il en résulte une série ou trame
+continue de phénomènes, qui est l'histoire ou la biographie de
+l'individu. De cette série, éliminez la part des circonstances et des
+objets extérieurs, ne laissez que les mobiles et les motifs moraux: ce
+reste représentera le caractère propre de l'individu, la part non
+plus des objets extérieurs, mais du sujet même, ou «les principes
+subjectifs de son arbitre»[115]. C'est ce que Kant appelle le
+_caractère empirique_, qui seul tombe sous l'observation.
+
+ [115] _Raison pure_, p. 249.
+
+Mais, une fois qu'on a expliqué les actions par le caractère empirique
+préalablement donné, tout n'est pas expliqué encore. Il reste à savoir
+ce qui _donne_ ce caractère, ce qui le produit, en un mot sa vraie
+cause. La vie d'un homme peut être considérée comme un seul et même
+phénomène total, dont le caractère empirique est la règle ou la loi.
+D'où vient donc cette règle, cette loi qui imprime une unité de
+direction à tous les phénomènes, et qui a pour conséquence un degré
+plus ou moins grand de bonté ou de méchanceté, une plus ou moins
+grande intensité dans l'inclination au bien?
+
+Ce terme supérieur, cette vraie _cause_ de notre caractère, ce n'est
+point dans la série des phénomènes qu'il faut la chercher. Le
+caractère empirique, comme tout ce qui se manifeste dans le temps,
+n'est qu'une représentation de ce que la chose est en soi. L'homme,
+tel qu'il apparaît aux autres et tel qu'il s'apparaît dans le sens
+intime, n'est que «le phénomène de lui-même»[116]. Sa réalité absolue,
+c'est son _caractère intelligible_, qui n'est soumis à aucune
+condition de temps, et dans lequel «ne naît ni ne passe aucune
+action»[117].
+
+ [116] _Erscheinung seiner selbst._--_Raison pratique_, p. 117.
+
+ [117] _Raison pure_, p. 339.
+
+Comme cause intelligible, l'homme peut commencer spontanément et de
+lui-même ses effets dans le monde sensible, sans que l'action commence
+en lui. Aussi n'est-il pas soumis à la loi de toutes les
+déterminations de temps, à la loi nécessaire de tout ce qui change et
+se meut. Dans cette sphère, il est conçu _libre de toute influence
+sensible et de toute détermination phénoménale_[118].
+
+ [118] «Et comme rien n'_arrive_ en lui en tant qu'il est noumène,
+ comme il n'y a en lui aucun changement qui exige une
+ détermination dynamique de temps, et par conséquent aucune
+ dépendance par rapport à des phénomènes comme causes, cet être
+ actif, en tant qu'affranchi dans ses actions de toute nécessité
+ naturelle telle qu'elle se présente dans le monde sensible, est
+ indépendant et libre; on dirait très bien de lui qu'il commence
+ _de lui-même_ et spontanément ses effets dans le monde sensible,
+ sans que l'action commence _en lui_... Ainsi donc, liberté et
+ nature, chacune dans son sens complet, se trouvent en même temps
+ et sans contradiction dans les mêmes actions, suivant qu'on les
+ compare avec leur cause intelligible ou avec leur condition
+ sensible.» (_Raison pure_, p. 240.)
+
+Quand nous avons expliqué un mensonge par toutes les conditions
+antécédentes, cette explication nous empêche-t-elle de blâmer le
+menteur? Non, répond Kant. Nous attribuons donc à la raison un
+pouvoir indépendant de la sensibilité et transcendant, pouvoir dont
+elle aurait pu faire usage et dont elle n'a point fait usage. Mais il
+ne faut pas entendre par là que la raison aurait pu dans le temps,
+_après_ toutes ses actions antérieures et dans les mêmes
+circonstances, produire exactement le phénomène contraire, par la
+décision particulière d'une liberté d'indifférence. Si tel homme
+n'avait pas menti à tel moment, il n'aurait pas fait telle chose
+auparavant, ni telle autre chose; toute la série de ses actions
+phénoménales et tout son caractère empirique auraient été changés; ce
+changement dans la direction visible ou dans la règle de la conduite
+empirique supposerait un autre caractère intelligible: l'homme
+n'aurait donc pu ne pas mentir qu'en ayant un autre caractère
+intelligible. Mais précisément, rien n'empêche de croire, ajoute Kant,
+qu'il aurait pu avoir cet autre caractère; car le caractère
+intelligible est indépendant de la série totale des phénomènes, qu'il
+produit selon une règle et dans une direction dont il est l'auteur. En
+d'autres termes, chaque action, considérée par rapport aux antécédents
+_chronologiques_, n'aurait jamais pu être autrement; mais, par rapport
+à son antécédent _métaphysique_, à la puissance intelligible de l'être
+raisonnable, elle aurait toujours pu être autrement, parce que l'être
+raisonnable aurait toujours pu, comme chose en soi et dans le monde
+intelligible, déterminer autrement la totalité de la série empirique,
+en se donnant à lui-même un caractère moral différent[119].
+
+ [119] «Le blâme se fonde sur une loi de la raison dans laquelle
+ on regarde cette _raison_ comme une _cause_ qui, sans aucun égard
+ aux autres conditions empiriques, a _pu_ et _dû_ déterminer
+ autrement le fait de la volonté. Et l'on n'envisage pas même la
+ causalité de la raison comme un simple _concours_, mais comme
+ _complète_, parfaite en elle-même, quoique les mobiles sensibles,
+ loin de lui avoir été favorables, lui aient été contraires.
+ L'action de l'homme est attribuée à son caractère intelligible;
+ au moment où il ment, il a complétement tort: par conséquent la
+ _raison_, sans égard à toutes les conditions empiriques du fait,
+ était parfaitement libre, et ce fait doit être entièrement
+ attribué à sa _négligence_... La raison est présente, et la même,
+ à toutes les actions de l'homme, dans tous les temps, dans toutes
+ les circonstances de temps, sans tomber dans un état nouveau qui
+ n'aurait pas d'abord été le sien; elle y est _déterminante_, mais
+ non _déterminable_. On ne peut donc pas demander pourquoi la
+ raison ne s'est pas déterminée autrement, mais seulement pourquoi
+ elle n'a pas _déterminé autrement les phénomènes_ par sa
+ causalité. Mais à cela pas de réponse possible; car un autre
+ caractère intelligible aurait donné un autre caractère empirique;
+ et quand nous disons, sans égard à la vie qu'il a menée jusqu'à
+ ce temps, que l'agent aurait cependant pu éviter de mentir, cela
+ signifie seulement que le mensonge est _immédiatement_ soumis à
+ la _puissance de la raison_, et que la raison, dans sa causalité,
+ n'est soumise à aucune condition du phénomène ni du cours du
+ temps; la différence du temps constitue à la vérité une
+ différence principale des phénomènes _entre eux_, puisqu'ils ne
+ sont pas des choses, par conséquent non plus des causes en
+ eux-mêmes, mais _elle ne peut faire aucune différence de l'action
+ par rapport à la raison_.» (_Raison pure_, p. 240.)
+
+Notre vie entière ne fait que dérouler dans sa variété ce que notre
+caractère intelligible enveloppe dans son unité. Tels nous nous
+faisons dans l'ordre _intemporel_ de la réalité absolue, tels nous
+apparaissons dans le temps, image mobile de l'immobile liberté. _Tels
+nous nous faisons_, avons-nous dit, et non pas: _tels nous nous sommes
+faits_. On ne peut dire en effet que nous soyons aujourd'hui les
+esclaves du caractère que nous nous sommes donné dans le passé, car
+pour la liberté intelligible il n'y a point de passé. La liberté est
+toujours actuelle, sans être à proprement parler ni présente, ni
+passée, ni à venir. Dire:--J'agis aujourd'hui et j'agirai demain en
+vertu du caractère que je me suis donné dans le passé,--ce serait
+transporter la fatalité du temps, avec son ordre successif, dans la
+réalité intelligible. La liberté étant pour ainsi dire, dans la pensée
+de Kant, omniprésente et simultanée à toutes nos actions, il faut dire
+plutôt:--J'agis en vertu du caractère que je me donne librement,--sans
+entendre par là un acte de liberté qui descendrait _présentement_ dans
+la série phénoménale. De même encore, nous ne devons pas croire
+l'avenir prédéterminé par le présent, sinon dans l'ordre
+_chronologique_; à considérer l'ordre _métaphysique_, l'avenir sera
+dans le temps ce que je le détermine à être du haut de ma volonté
+intemporelle.
+
+C'est dans cette indépendance de la volonté raisonnable par rapport au
+temps que Kant voit le fondement et la justification du repentir. Que
+signifie ce sentiment douloureux produit par la condamnation de
+nous-mêmes? Au point de vue de la pure expérience, il est
+«pratiquement vide, en ce sens qu'il ne peut empêcher ce qui a été
+fait de l'avoir été.» Mais le repentir, comme douleur, est
+parfaitement légitime; car la raison, quand il s'agit de la loi
+intelligible, de la loi morale, ne reconnaît aucune distinction de
+temps. «Elle ne demande qu'une chose: le fait _nous_ appartient-il
+comme _action_? et, dans ce cas, que cette action soit depuis
+longtemps passée, la raison y lie toujours moralement le même
+sentiment.» Voilà l'explication de cette actualité perpétuelle qui
+s'attache à nos actes, même les plus lointains; en vain le cours du
+temps semble les avoir emportés et effacés: la volonté raisonnable les
+retient à jamais sous son regard, elle les juge comme ses oeuvres
+impérissables, et si ce sont des oeuvres de lâcheté ou d'égoïsme, elle
+ne peut voir sans douleur le mal enfanté par elle: qu'il soit passé,
+présent, à venir, qu'importe? c'est le mal[120].
+
+ [120] _Raison pratique_, p. 289. «La vie sensible a donc,
+ relativement à la conscience intelligible de l'existence, ou à la
+ liberté, l'_unité absolue d'un phénomène_ qui, en tant
+ _simplement_ qu'il contient des phénomènes d'_intention morale_,
+ ne doit pas être jugé d'après la nécessité physique, sous
+ laquelle il rentre comme phénomène, mais d'après l'absolue
+ spontanéité de la liberté... Tout ce qui est un effet de la
+ volonté de l'homme (comme sont certainement toutes les actions
+ faites avec intention), a pour principe une causalité libre, qui,
+ dès la première jeunesse, _exprime son caractère_ par des
+ phénomènes (par des actions) qui lui sont propres. Ceux-ci, à
+ cause de l'uniformité de leur conduite, forment un enchaînement
+ naturel, mais cet enchaînement ne _rend_ pas _nécessaire_ la
+ méchanceté de la volonté; il est au contraire la _conséquence_ du
+ choix volontaire de mauvais principes devenus immuables, et, par
+ conséquent, il n'en est que plus coupable et plus digne de
+ punition.»
+
+Le caractère intelligible semble donc être, dans la pensée de Kant,
+une sorte d'élan libre vers le bien, élan d'une intensité plus ou
+moins grande, que la volonté raisonnable s'imprimerait à elle-même par
+un acte supérieur au temps. De là une certaine force morale, une
+certaine énergie morale qui est ma volonté telle qu'elle se fait, et
+qui par conséquent est moi-même. Cette force, une en soi, est
+d'ailleurs soumise à la nécessité de ne produire ses effets que dans
+la diversité du temps; elle se réfracte alors dans ce milieu selon la
+variété des forces concomitantes, se divise, se multiplie, s'étale en
+une image qui est le spectre d'elle-même: c'est le caractère
+empirique. La résultante finale de ce concours entre la cause libre et
+les influences extérieures est la vie sensible en sa totalité. Tel le
+rayon de lumière unique à son origine, en traversant un milieu inégal,
+se colore de mille nuances et s'épanouit en un cône, dont les parties
+sont multiples comme celles du temps ou de l'espace. Une fois le rayon
+donné avec le milieu, on pourra calculer le cône et toutes ses
+parties, mais encore faut-il que ce rayon soit donné; dans l'ordre
+intelligible, il se donne lui-même, il se fait lui-même plus ou moins
+brillant et plus ou moins ardent.
+
+ * * * * *
+
+Ici une question se présente. Une fois donné le caractère empirique,
+ou le degré visible d'amour pour le bien et de courage dans le bien,
+tout se déduit de cette force et des forces physiques concomitantes;
+mais le caractère empirique pourrait-il lui-même se déduire des forces
+physiques antécédentes, ou résulte-t-il seulement de l'intervention
+_imprévue_ et _imprévisible_ du moi libre, se manifestant à partir de
+la naissance jusqu'à la mort? En d'autres termes, étant donné l'état
+physique de l'univers à tel moment, pourrait-on en déduire tous ses
+états ultérieurs, y compris les actions des volontés libres, qui ne
+semblent pas encore exister dans le temps ou ne s'y manifestent pas
+encore? Si la chose est impossible, l'unité mécanique de l'univers est
+brisée: un commencement absolu a lieu même dans la série empirique,
+l'ensemble des choses phénoménales subit une addition qu'aucun calcul
+n'aurait pu déduire de la somme antécédente. La difficulté première
+reparaît alors, simplement reculée, non résolue.
+
+Aussi Kant n'admet point ce commencement imprévu, produit par
+l'intervention de la liberté à un moment précis du temps et de
+l'histoire du monde. Mon caractère empirique est, selon lui, une
+simple continuation de la série physique antécédente.--Mais alors,
+comment peut-il être en même temps l'oeuvre de ma liberté? Supprimons
+celle-ci, l'ensemble des causes antécédentes eût produit le même
+caractère empirique. A quoi bon ce personnage toujours absent, sans
+lequel tout se passe et s'explique?--Kant eût répondu sans doute: Vous
+parlez comme si le temps était une réalité, et vous en appliquez les
+lois à la liberté transcendante. La substance intelligible du moi, où
+la liberté réside, ne _commence_ pas à notre naissance, ne tombe pas
+du ciel ou du néant à un point déterminé de la durée. Toutes les
+substances existent au-dessus du temps et, sous ce rapport,
+coexistent. Nous étions donc ou sommes déjà présents, quoique non
+temporellement, à l'ensemble des choses, avant notre apparition sous
+une forme humaine. Dans la réalité intelligible, il y a un ordre
+_intemporel_ des choses en soi dont la succession chronologique est
+l'image, il y a une coexistence des choses en soi dont la simultanéité
+chronologique est l'image, il y a une action réciproque des choses en
+soi dont l'harmonie chronologique est l'image. Le monde intelligible
+de Kant rappelle celui de Platon; mais les idées, ici, sont des êtres
+en soi, des causes, des raisons, des libertés. L'ensemble de ces
+libertés, avec leur évolution idéale, avec leur idéale coexistence,
+avec leur idéale réciprocité, se projette dans le temps et dans
+l'espace; et la mutuelle influence des libertés intelligibles se
+traduit par la détermination réciproque de tous les phénomènes
+visibles, dans le passé, dans le présent, dans l'avenir. C'est aussi
+quelque chose d'analogue à l'harmonie préétablie de Leibnitz. Avant
+mon apparition sous la forme humaine, tout conspirait à produire le
+caractère empirique qui devait exactement correspondre à mon caractère
+intelligible: c'est que nous tous, les volontés libres, qui semblons
+être les effets, nous sommes réellement les causes, et l'ordre du
+temps ne fait que se conformer à l'ordre intemporel du monde
+intelligible, qui lui est supérieur. La complète connaissance d'un
+état mécanique et psychique de l'univers permettrait donc de calculer
+tous les autres, parce que l'ensemble des phénomènes résulte non pas
+d'une partie des causes intelligibles, mais de toutes ces causes, y
+compris moi-même, sans considération de temps. Par une conception
+analogue, Leibnitz voyait en chaque chose la représentation ou le
+miroir de l'univers, et il attribuait à l'intelligence divine la
+solution éternelle de ce problème: «Étant donné l'état présent d'un
+être, calculer le passé, le présent et l'avenir de tous les autres.»
+En un mot, il n'y a prédétermination que dans la série des antécédents
+chronologiques. Dans leur rapport avec leurs causes, les effets ne
+sont plus prédéterminés, mot emprunté à la langue du temps; ils sont
+déterminés par leurs causes déterminantes, dont je fais partie.
+
+Ainsi, nous nous sommes tous entendus ou plutôt nous nous entendons
+tous entre nous, au-dessus du temps et derrière la scène, pour
+produire l'univers que le temps déroule sur la scène. Mais, si les
+rapports que j'ai avec l'ensemble de l'univers ne détruisent point ma
+liberté selon Kant, mes rapports avec Dieu ne la détruiront-ils
+pas?--Ils la détruiraient en effet, répond Kant, si on admettait le
+temps et l'espace comme des conditions de la réalité en soi; non, si
+on y voit seulement des conditions subjectives de notre sensibilité
+propre. Le temps et l'espace sont-ils, comme le veut le vulgaire, des
+conditions _à priori_ de la réalité même et de la chose en soi; Dieu
+alors ne peut plus créer de réalités que sous ces conditions, et par
+conséquent il les subit dans son acte créateur; que devient son
+indépendance? Il faut alors être logique comme Spinoza, qui fait du
+temps et de l'espace des attributs de Dieu même. Mais le Dieu de
+Spinoza ne crée pas des êtres en soi, mais seulement des êtres _en
+lui_, c'est-à-dire des manières d'être; il ne crée pas des _noumènes_,
+mais seulement des _phénomènes_. A vrai dire, il ne crée rien, il ne
+fait que se déployer dans la série de ses modes selon l'invincible
+fatalité de sa nature géométrique, et il produit directement,
+immédiatement le mécanisme des phénomènes, sans laisser aucune place à
+la liberté d'êtres qui ne seraient ni lui ni ces phénomènes. Pour
+sauver la liberté il faut, selon Kant, dire que Dieu ne produit pas
+les phénomènes, mais crée les êtres en soi, c'est-à-dire les causes
+dont ces phénomènes sont les effets et les actions; et il crée des
+causes libres. Mais pour cela, il faut que Dieu leur donne une
+existence supérieure au temps; car, s'il était obligé, pour créer des
+êtres, de les créer inférieurs au temps, il ne pourrait plus par cela
+même créer qu'une série de phénomènes fatals. L'ordre des réalités
+intemporelles, au contraire, pourra être un ordre de libertés; et
+alors seulement Dieu aura produit un monde vraiment digne de ce nom,
+un monde de réalités et non d'apparences, de vie véritable et non de
+fantasmagorie. Pour la même raison, les difficultés relatives à la
+prescience divine semblent à Kant levées en partie: car le rapport de
+l'être éternel avec des êtres intemporels ne peut plus s'appeler ni
+_pre_science ni _pré_détermination, mots encore empruntés à la langue
+du temps. C'est un rapport mystérieux, dont on peut dire au moins,
+selon Kant, qu'il ne détruit pas la liberté, quand même on n'en
+pourrait dire autre chose[121].
+
+ [121] _Raison pratique_, p. 295. «S'il est possible (en regardant
+ l'existence dans le temps comme une condition qui ne s'applique
+ qu'aux phénomènes, et ne s'applique pas aux choses en soi),
+ d'affirmer la liberté malgré le mécanisme naturel des actions
+ considérées comme phénomènes, cette circonstance que les êtres
+ agissants sont des _créatures_ ne peut apporter ici le moindre
+ changement, puisque la création concerne leur existence
+ _intelligible_, mais non leur existence _sensible_, et que, par
+ conséquent, elle ne peut être regardée comme la cause
+ déterminante des _phénomènes_. Il en serait tout autrement si les
+ êtres du monde existaient _dans le temps_ comme _choses en soi_,
+ car alors le créateur de la _substance_ serait en même temps
+ l'auteur de tout le _mécanisme_ de cette substance.»
+
+Pour toutes ces raisons, Kant soustrait au temps la liberté: que
+l'aveugle Saturne dévore ses enfants et se nourrisse de la matière
+brute, la libre intelligence n'a rien à craindre, car le temps, loin
+d'être le père de l'intelligence, n'en est que le produit, ou plutôt
+l'ombre et le fantôme.
+
+Par là Kant ne prétend pas _expliquer_ la liberté, ou dire _comment_
+elle est _possible_; car nous ne pouvons déterminer _à priori_, «par
+de simples concepts, la possibilité d'aucun principe réel et d'aucune
+causalité.» Il ne veut pas non plus prouver la _réalité_ de la
+liberté; car «nous ne pouvons jamais conclure de l'expérience à
+quelque chose qui ne doit pas être conçu suivant les lois de
+l'expérience.» La liberté transcendante et intelligible n'est pas
+impossible ni contradictoire, elle n'_implique_ pas, et elle pourrait
+subsister avec le mécanisme de la nature: voilà, selon Kant, tout ce
+que la théorie permet de conclure.
+
+Si nous affirmons la liberté comme réelle, ce ne peut être, selon
+Kant, que pour des raisons _pratiques_. En acceptant le _fait_ du
+_devoir_ (_factum_), nous acceptons sa condition, la liberté. Ainsi,
+c'est le devoir qui nous ouvre les portes du monde intelligible: si
+nous y entrons, c'est seulement par un acte de volonté morale.
+
+
+II.--Telle est, autant que nous avons pu la repenser, la pensée de
+Kant. Elle a trop de grandeur et même de beauté pour ne pas avoir sa
+part de vérité. Pourtant on ne peut s'empêcher de croire que Kant,
+tout en se défendant de montrer la _possibilité_ de la liberté, a fait
+une construction métaphysique qui n'est pas sans analogie avec les
+subtiles spéculations des théologiens du moyen âge.
+
+La première objection qu'on peut faire, c'est qu'on ne sait pas, en
+définitive, ce qu'est dans ce système la liberté. Kant désigne par ce
+mot deux choses distinctes et, quel que soit le sens qu'on préfère, la
+difficulté du problème subsiste. Tantôt la liberté désigne la
+_causalité de la chose en soi_, du noumène, c'est-à-dire le pouvoir,
+indépendant du mécanisme physique, par lequel la chose en soi produit
+ses manifestations. Elle est alors la puissance d'agir tantôt bien,
+tantôt mal; elle est l'existence transcendante du sujet, le fond
+absolu et substantiel du _moi_, soit qu'il se soumette au devoir, soit
+qu'il préfère les biens sensibles. En ce sens, la liberté est
+faillible et, en fait, a péché; aussi Kant dit-il que l'origine du
+_péché radical_ est dans le noumène, dans la cause en soi[122]. Tel
+est le sens ordinaire de la liberté dans la _Critique de la raison
+pure_.
+
+ [122] C'est l'interprétation d'un très pénétrant critique, M.
+ Darlu, et nous la croyons vraie. (Voir _Religion dans les limites
+ de la raison_, art. 36.)
+
+Dans la _Critique de la raison pratique_, au contraire, et surtout
+dans la _Métaphysique des moeurs_, la liberté désigne non plus
+l'activité transcendante du sujet, qui peut être morale ou non, mais
+la moralité effective ou tout au moins la moralité idéale. La liberté
+est en effet, «au sens positif,» la détermination de l'activité _par_
+la loi du devoir. Elle n'est donc plus seulement la détermination de
+l'action par «l'homme en soi» _sous_ la loi du devoir, tantôt en
+conformité, tantôt en opposition avec cette loi. Elle est en somme la
+raison même, la raison pure pratique: «Liberté et loi pratique absolue
+sont des concepts corrélatifs; je ne cherche pas ici si ce sont des
+choses réellement distinctes, ou si _plutôt_ une loi absolue n'est pas
+entièrement identique à la conscience d'une _raison pure pratique_ et
+celle-ci au concept _positif_ de la liberté[123].» Même théorie dans
+la _Doctrine du droit_, avec cette conséquence que la liberté exclut
+la possibilité de violer la loi morale, parce que «cette possibilité
+est une impuissance[124].»
+
+ [123] _Raison pratique_, p. 172. La raison seule étant
+ «absolument spontanée,» est libre; «car l'indépendance par
+ rapport aux causes déterminantes du monde sensible, indépendance
+ que doit toujours s'attribuer la raison, est la liberté.» (_R.
+ p._, 108.) S'il n'y avait rien de plus, «si je n'appartenais
+ qu'au monde intelligible, toutes mes actions _seraient_ toujours
+ conformes à l'autonomie de la volonté; mais comme je me vois en
+ même temps membre du monde sensible, je dis seulement qu'elles
+ _doivent_ être conformes à ce principe.» (_Ibid._, p. 111.)
+ «L'homme, comme membre d'un monde intelligible veut
+ nécessairement ce qu'il doit moralement,» nécessité rationnelle
+ et morale qui, selon Kant, est la liberté même; «et l'homme ne
+ distingue le devoir du vouloir qu'autant qu'il se considère comme
+ faisant partie du monde sensible.» (_Ibid._, p. 112.)
+
+ [124] Introd. tr. Barni, p. 38.
+
+Ainsi la causalité de la raison pure ne peut être rationnellement
+déterminée que par un principe d'action indépendant de toute condition
+sensible. Et cependant, elle a été en fait déterminée par un principe
+d'action dépendant du monde sensible, puisqu'elle a péché et pèche
+encore. La liberté est donc, pour Kant, tantôt ce qui permet au
+«moi-noumène» de bien faire en lui permettant aussi de mal faire,
+tantôt l'immédiate et certaine actualité de la loi morale. Kant n'a
+point concilié ces deux notions antinomiques, qui aboutissent, l'une à
+la possibilité de pécher, l'autre à l'impossibilité de pécher.
+
+ * * * * *
+
+L'antinomie va reparaître et développer ses conséquences dans les deux
+théories kantiennes de l'obligation et de la responsabilité.
+
+L'obligation tient, selon Kant, à ce que la liberté intemporelle est
+cependant astreinte à la condition d'_agir_ dans le temps et d'y agir
+selon une _loi_ universelle.--Mais d'abord, demanderons-nous, comment
+la liberté peut-elle être _nécessitée_ à agir dans le monde du temps?
+Puis, comment peut-elle être _obligée_ dans ce monde? En tant que
+vraiment libres au sein du noumène, nous ne pouvons avoir d'obligation
+relativement à la totalité des phénomènes, car il n'y a rien qui
+puisse obliger une liberté absolue, et d'ailleurs il n'existe aucune
+raison pour qu'une liberté absolue fasse le mal. Nous ne pouvons donc
+être obligés que par rapport à l'ensemble de _nos_ phénomènes, _de
+notre caractère empirique_. Mais précisément ce qui spécifie _notre_
+caractère, ce qui détermine l'ensemble _particulier_ de nos
+phénomènes, c'est le _tout_, c'est une nécessité universelle, et nous
+ne pouvons être obligés par rapport à cette nécessité: nous ne pouvons
+être que _prédestinés_ par la puissance d'où sort le tout. Donc, notre
+liberté _individuelle_ dans le monde intelligible est _prédestination_
+et _nécessité_. Nous ne pourrions être libres que d'une liberté
+_universelle_; nous ne pourrions être obligés que par rapport à
+l'_univers_, que comme créateurs de l'univers, que comme Dieu; par
+malheur, Kant nous dit que l'obligation n'a plus de sens pour Dieu,
+pas plus que le péché. On ne voit donc nulle part sur quelle liberté
+fonder une obligation quelconque ni par rapport à quoi la fonder.
+
+La responsabilité n'est pas plus intelligible que l'obligation si on
+accepte l'idée de la liberté nouménale. Le péché de notre moi-noumène,
+en effet, ne peut être produit par les conditions _seules_ de son
+existence phénoménale, qui ne dépendent pas de lui; ce péché doit donc
+être produit encore par un mauvais vouloir transcendant, non
+explicable par les conditions de l'existence phénoménale. Mais ce
+mauvais vouloir est, en somme, absolument inexplicable pour nous,
+_pour nous qui sommes cependant les auteurs responsables de ce péché_.
+Dès lors, cet acte de liberté morale n'est toujours qu'un acte de
+liberté d'indifférence transporté au sein de l'absolu: c'est un hasard
+nouménal, qui pourrait bien recouvrir un destin nouménal. En d'autres
+termes, pourquoi le moi-noumène n'est-il pas immédiatement saint et
+éternellement pur? Comment la «raison» peut-elle, par exemple, ainsi
+que le soutient Kant, se résoudre à un «mensonge?» Comment peut-elle
+montrer de la «négligence»? Comment, avec sa portée universelle,
+peut-elle produire des actions sans maximes universalisables? Comment,
+en un mot, la raison peut-elle ne pas être absolument raisonnable,
+puisqu'elle n'a pas de raisons, mais des déraisons pour vouloir être
+autre chose?--Il faut évidemment supposer ici, comme condition du
+péché et du devoir dont il est la violation, un noumène _imparfait_,
+car Kant nous a formellement dit qu'il n'y a pas de devoir pour Dieu;
+mais en quoi peut consister l'imperfection d'un noumène et la
+différence du créé avec le créateur? En ce que le noumène,--même
+intemporel, même créé par Dieu «en dehors du temps» et comme «être en
+soi»,--est cependant soumis à de certaines conditions, sinon de temps
+et d'espace, du moins de multiplicité, d'action réciproque, de
+causalité transitive et de passivité. Donc, il n'est _tel_ noumène
+qu'à condition d'être déjà engagé dans le phénomène; il n'est telle
+liberté, tel moi libre, qu'à la condition d'être enveloppé de
+_nécessités_. Kant lui-même vient de nous dire que Dieu ne crée pas
+les êtres dans le temps, sans quoi, d'une part, son acte subirait la
+condition du temps, et d'autre part, les êtres eux-mêmes ne seraient
+plus des êtres en soi, mais des phénomènes; or, on peut appliquer son
+propre argument aux autres conditions de multiplicité, d'action
+réciproque et de passivité qu'il admet. Si c'est Dieu qui subit ces
+conditions, Dieu n'est plus libre et vraiment créateur; si ce sont ses
+créatures, elles ne sont plus libres ni vraiment des _êtres en soi_.
+On ne peut donc pas leur imputer la faute si elles tombent dans le
+phénomène et dans le mal. C'est la volonté absolue et universelle, et
+non le _moi_ individuel qui a commis la faute de déchoir, au lieu de
+rester dans son insondable abîme: elle est seule responsable de cette
+faute. Toutes les difficultés reparaissent ainsi avec les deux sens de
+la liberté entre lesquels nous avons vu flotter la pensée de Kant: 1º
+_causalité du noumène_, pouvant être morale ou immorale; 2º
+_moralité_. Ou ces deux sens sont au fond identiques,--ce qui supprime
+le péché du noumène,--ou ils sont différents, ce qui supprime la
+liberté et la responsabilité du noumène. Entre le noumène pur et le
+phénomène, entre l'éternel et le temporel, nous voyons toujours un
+hiatus infranchissable. L'intemporel doit être tellement libre que le
+phénomène y disparaisse, et le phénomène est toujours tellement
+nécessité que le noumène y disparaît.
+
+Admettons cependant le péché radical et la responsabilité du
+moi-noumène, une nouvelle difficulté se présente: comment l'homme réel
+peut-il _connaître_ ce péché accompli dans un monde inconnaissable? On
+répondra peut-être:--«Parce que l'homme réel, par sa raison pure, a
+conscience de la loi morale, sous laquelle le noumène _doit_ produire
+tel phénomène[125];» en d'autres termes, nous trouvons que les
+phénomènes ne répondent pas en nous à la loi idéale par nous
+conçue.--Soit, mais comment savons-nous que c'est _notre_ faute à
+nous, le résultat de notre _causalité_ nouménale, qui précisément est
+pour nous inconnaissable? D'une part, dans le monde phénoménal, notre
+action est expliquée par la totalité des phénomènes, par l'univers;
+d'autre part la causalité nouménale, qui a produit notre action, nous
+échappe; comment donc, encore une fois, connaître un péché accompli
+dans un monde inconnaissable par une cause inconnue que rien ne prouve
+être nous, plutôt que la cause universelle?--Nous ne pouvons vraiment
+_savoir_ s'il existe des êtres responsables et si nous sommes du
+nombre. Nous savons qu'il y a des êtres sans raison et des êtres doués
+de raison, voilà tout. Chez ces derniers, la raison élèvera sans doute
+son idéal au-dessus du fait, elle souffrira de se voir méconnue, elle
+jugera et condamnera le mal, et cela sans se préoccuper de savoir si
+ce mal est présent, passé ou à venir; mais elle ne s'attribuera pas _à
+elle-même_, dans la conscience, la cause du désaccord entre l'idéal et
+la réalité. Je ne me connais pas comme _moi en soi_, comme cause _en
+soi_; je ne connais donc pas _ma_ responsabilité, et, si je l'accepte
+pratiquement en acceptant pour _moi_ la loi du devoir, cette
+acceptation, en tant que _personnelle_, est tout hypothétique. Le moi
+_que je connais_ est déterminé, le moi _que je ne connais pas_ est
+seul libre; dès lors, plus de marque pour distinguer, dans la série de
+mes actions, ce qui est l'oeuvre de _ma_ liberté, de mon _moi_
+transcendantal, et ce qui provient des causes étrangères. Comment, en
+effet, discerner le mal que j'ai fait avec une «intention» libre, de
+celui que j'ai fait sans intention? La véritable intention doit
+«appartenir au caractère intelligible» et ce caractère intelligible
+«ne peut être connu de nous...»--«La moralité propre des actions (le
+mérite et le démérite), celle même de notre propre conduite, nous est
+donc profondément cachée,» avoue Kant. «Nos imputations ne peuvent se
+rapporter qu'au caractère _empirique_.»--Mais précisément le caractère
+empirique n'est pas responsable; nos imputations tombent donc à
+faux.--«Personne ne peut faire la juste part de la liberté, celle de
+la simple nature, celle du tempérament involontairement mauvais ou bon
+(_merito fortunæ_), ni par conséquent juger avec une parfaite
+justice[126].»--Nous ne devons point sans doute prétendre faire la
+_juste_ part; mais comment, dans une série tout entière déterminée,
+faire pratiquement une part _quelconque_ à la liberté et distinguer
+les actes de responsabilité morale d'avec les actes sans
+responsabilité morale? Quand nous nous croyons bons ou méchants, quand
+nous nous croyons responsables, en fait nous n'en savons rien. Nous ne
+devrions donc éprouver qu'un remords platonique et général, non
+personnel, sans rien juger de notre responsabilité propre, car nous ne
+voyons pas plus clair dans notre conscience individuelle que dans
+celle d'autrui.
+
+ [125] M. Darlu.
+
+ [126] _Raison pure_, p. 251, note.
+
+ * * * * *
+
+Le problème de la responsabilité _personnelle_ aboutit, comme on le
+voit, à la question de savoir si nous avons ou non _conscience_ de
+_notre_ liberté, et c'est en agissant que nous aurions besoin de
+sentir notre pouvoir libre et responsable; mais l'examen de notre
+conscience est impuissant à nous révéler ce pouvoir, car, selon Kant
+lui-même, la conscience ne saisit que des phénomènes, tout comme les
+sens. «L'homme, dit-il, d'après la connaissance qu'il a de lui-même
+par le sentiment intérieur, ne peut se flatter de se connaître tel
+qu'il est en soi; car, comme _il ne se produit pas lui-même_, et que
+le concept qu'il a de lui-même n'est pas _à priori_, mais qu'il le
+reçoit de l'expérience ou du sens intime, il est clair qu'il ne
+connaît sa nature que comme phénomène, c'est-à-dire par la manière
+dont sa conscience est affectée[127].» Voilà précisément le point
+capital; si je suis libre, je dois connaître _à priori_ ce que je
+produis moi-même. Qu'est-ce qu'une liberté qui ne sait pas ce qu'elle
+fait et qui est obligée d'attendre que l'expérience le lui apprenne
+comme du dehors? Selon Kant, je me détermine d'une manière absolue
+dans le noumène; ma vie phénoménale ne sera que le visible reflet de
+cette détermination dans les eaux mobiles du temps; et néanmoins je
+suis obligé, comme Narcisse, de me pencher sur ce miroir, pour savoir
+si ma détermination est belle ou laide! Est-ce donc bien là mon _moi_,
+et cet acte aveugle est-il un acte libre? «Au-dessus, continue Kant,
+de cette collection de purs phénomènes que l'homme trouve en son
+propre sujet, il doit nécessairement admettre quelque _autre chose_
+qui leur sert de fondement, c'est-à-dire son moi, quelle que puisse
+être sa nature intime.»--Pourquoi _dois-je_ admettre cette _autre_
+chose qui est _moi_, et qui ne devrait pas paraître _autre_ ou
+étrangère à ma conscience? C'est là un _moi_ de raison, un _moi_
+inconnu et transcendant, qui est bien loin de la vraie liberté.
+
+ [127] _Raison pratique_, p. 106.
+
+Dans les lignes qui suivent, il est vrai, Kant semble nous rendre une
+certaine conscience de notre activité propre: «Toutes les
+représentations, dit-il, que nous recevons passivement (comme celles
+des sens) ne nous font connaître les objets que comme ils nous
+affectent, ce qui ne nous apprend pas du tout ce qu'ils peuvent être
+en soi; par conséquent, par cette espèce de représentations, quelque
+attention que leur donne et quelque clarté qu'y ajoute l'entendement,
+nous ne pouvons arriver qu'à la connaissance des phénomènes, jamais à
+celle des _choses en soi_. Dès qu'on fait cette distinction (et il
+suffit pour cela de remarquer la différence des représentations qui
+nous viennent du dehors, où nous sommes passifs, et de celles que nous
+produisons de nous-mêmes, où nous montrons notre activité), il
+s'ensuit nécessairement qu'on doit admettre derrière les phénomènes
+quelque chose encore qui n'est pas phénomène, c'est-à-dire les _choses
+en soi_; quoiqu'il faille bien avouer que nous ne pouvons les
+connaître que par la manière dont elles nous affectent, et non pas
+comme elles _sont_[128].» Toute cette doctrine est fort obscure; si
+nous avons conscience, d'une manière quelconque, de représentations
+que nous produisons nous-mêmes par notre activité, nous les
+connaissons dans leur cause, _à priori_; nous pouvons donc les
+connaître telles qu'elles sont en elles-mêmes, et nous pouvons ainsi
+avoir une conscience de notre liberté par le dedans, non par le
+dehors, une conscience active et non passive de notre activité.
+Seulement, cette activité n'est plus, chez Kant, que celle de la
+raison. Nous voilà donc revenus à la liberté purement rationnelle,
+conséquemment impeccable. Quant à la conscience que j'ai de moi-même
+comme être individuel agissant dans le temps, loin de me révéler ma
+liberté, elle n'est possible elle-même, selon Kant, que sous la
+condition de la nécessité empirique. C'est donc bien à la raison
+universelle, et à elle seule, que Kant accorde la spontanéité absolue.
+Dès lors, on cherche vainement dans sa doctrine la part du _moi_ et de
+la conscience véritable, non de celle qui se verrait passivement
+affectée, mais de celle qui, en agissant, se verrait agir. Nous
+demeurons toujours en présence de deux mondes, l'un intelligible et
+intemporel, celui de la raison, l'autre sensible et temporel, celui
+des phénomènes; mais nous n'avons aucun moyen terme entre la liberté
+universelle du premier et la nécessité universelle du second: les deux
+sont également impersonnelles.
+
+ [128] _Raison pratique_, p. 105.
+
+ * * * * *
+
+Toutes les considérations précédentes peuvent se résumer en une
+objection fondamentale. Kant, pour sauver la liberté, a cru qu'il
+suffisait de l'élever au-dessus du _temps_, et il nous en a donné ce
+motif un peu trop élémentaire que, le _passé_ n'étant point en notre
+pouvoir et le présent dépendant du passé, rien de ce qui est dans le
+temps ne se trouve en notre pouvoir.--Mais, comme nous croyons l'avoir
+montré, le temps n'est pas l'unique ennemi de la liberté: là où
+subsistent la pluralité des individus, leur causalité réciproque, la
+relation d'agent et de patient, le déterminisme mutuel demeure[129].
+Dans le monde intemporel subsiste tout l'ordre temporel, toutes les
+choses relatives et nécessaires, mais réduites pour nous à l'état
+d'ombres métaphysiques. L'ombre de notre moi, placée par une loi
+inexplicable devant l'ombre des fruits défendus, commet avec une ombre
+de responsabilité un péché inexplicable; et il en résulte qu'elle
+éprouve dans la vie temporelle des souffrances qui, elles, ne sont pas
+des ombres de souffrance. La métaphysique transcendante se borne à
+projeter le monde immanent dans une sorte de vide élyséen: elle
+concentre le temps dans l'éternité, mais elle ne change rien aux
+relations véritables des choses, ni à leurs lois nécessaires.
+L'antinomie que nous avons signalée entre les deux conceptions de la
+liberté s'y retrouve à son _maximum_: si la liberté y est raison et
+moralité, elle est toujours nécessité; si elle est libre arbitre, elle
+est toujours hasard. Ces deux sens du mot restent d'ailleurs également
+insoutenables et inconciliables; ni péché ni impossibilité de pécher
+ne se comprennent. La liberté personnelle vient donc finalement, dans
+le monde prétendu intelligible, se confondre avec la nécessité
+universelle d'où dérive le torrent des choses.
+
+ [129] Voir notre _Critique des systèmes de morale_, conclusion:
+ «Ce qui n'est pas en notre pouvoir, c'est ce qui n'est pas nous
+ et n'est pas un effet de notre action propre; la question de
+ temps ne fait rien à l'affaire. La logique et la géométrie sont
+ en dehors du temps, elles n'en sont que plus nécessaires.
+ Fussions-nous dans la vie éternelle, si nous n'y sommes pas
+ seuls, si nous sommes en relation avec d'autres volontés, s'il y
+ a _causalité réciproque_, cette causalité fût-elle extemporelle,
+ sans avant et sans après, il y aura toujours détermination
+ mutuelle, il y aura déterminisme. Que l'agneau soit mangé par le
+ loup en plusieurs temps ou en dehors du temps, peu importe, s'il
+ est mangé et si la relation de loup à agneau subsiste
+ _éminemment_. Une charge en douze temps que je subis dans la
+ durée n'est pas plus nécessitante qu'une charge en un seul temps
+ ou même intemporelle que je subirais dans un univers supérieur à
+ la durée: il y aurait toujours violence exercée et violence
+ subie, volontés en présence, volontés en lutte. Ce n'est pas le
+ temps qui est le père de la guerre: c'est la pluralité et la
+ distinction des individus...
+
+ «Kant, en supprimant tout d'un coup le temps et l'espace, n'avance
+ pas la question d'un seul pas. On pourrait le comparer aux
+ astronomes qui imaginaient un ciel de cristal pour soutenir les
+ astres et en laisser passer la lumière, et qui étaient obligés
+ d'ajouter un second ciel de cristal au premier, un troisième au
+ second. Toute l'évolution du monde immobilisée et cristallisée
+ dans le septième ciel, que Kant appelle le monde intelligible,
+ n'en perd pas pour cela un seul de ses caractères, une seule de
+ ses antinomies, une seule de ses nécessités brutales: la vie
+ éternelle elle-même n'est donc pas un refuge pour la liberté. Kant
+ n'a fait que substituer à la servitude mobile et changeante du
+ temps une servitude éternelle et immuable, une sorte de damnation
+ de la liberté. En effet, en nous enlevant le temps, Kant nous a
+ précisément enlevé le seul espoir positif et pratique de
+ délivrance ou de _progrès_. Si nous avons un caractère
+ intelligible qui, une fois pour toutes, se fait bon ou méchant en
+ dehors de la durée, tout notre progrès apparent ne consistera plus
+ qu'à analyser et dérouler en ce monde sensible la synthèse du
+ monde intelligible. Notre destinée, nous la dictons en dehors du
+ temps, et le temps ne fait que tourner les pages du livre en les
+ épelant, sans y pouvoir changer un mot.»
+
+ * * * * *
+
+Veut-on voir comme en une image agrandie les défauts et le caractère
+trop mythique de la liberté extemporelle, c'est dans Schopenhauer
+qu'il faut la considérer.
+
+«Les opérations dérivent de la nature même de l'être: _operari
+sequitur esse_,» disaient les scolastiques; Schopenhauer le répète
+après eux.--«La conduite d'un homme, son _operari_, est déterminée
+extérieurement par les motifs, intérieurement par son caractère, et
+cela d'une façon nécessaire; chacun de ses actes est donc un événement
+nécessaire; mais c'est dans son être, dans son _esse_, que se retrouve
+la liberté. Il pourrait _être_ autre; et tout ce en quoi il est
+coupable ou méritant, c'est d'être ce qu'il est... Dans la réalité
+des choses, chaque homme le sait bien, l'acte contraire à celui qu'il
+a fait était possible, et il aurait eu lieu, _si seulement lui, il
+avait été autre_ qu'il n'est[130].» Ainsi nous sommes libres dans
+l'éternité d'être ou de ne pas être, de choisir un caractère bon ou un
+caractère méchant, courageux ou lâche. Mais, d'autre part, nous ne
+pouvons connaître _a priori_ le caractère choisi par nous. «Nous
+n'apprenons, dit Schopenhauer, à nous connaître nous-mêmes et les
+autres, que _par expérience_; nous n'avons pas de notre caractère une
+notion _a priori_.» Pourtant, demanderons-nous de nouveau, pour qu'un
+choix soit vraiment libre, ne faut-il pas qu'on ait conscience _a
+priori_ et du pouvoir de choisir et des raisons de choisir? Si je
+prends sans le savoir une mauvaise nature au lieu d'une bonne, mon
+erreur est involontaire, non libre. C'est une sorte de colin-maillard
+transporté dans la vie intemporelle, où chacun poursuit un caractère
+et une destinée qu'il saisit sans les voir, comme dans le mythe de
+Platon. Aussi, en dernière analyse, la responsabilité et la liberté
+finissent, selon Schopenhauer, par ne porter ni sur l'«_operari_» ni
+sur l'«_esse_», mais sur une troisième chose, le «_fieri_»,
+c'est-à-dire sur le devenir, sur le fait d'avoir préféré l'existence
+et son devenir à la non-existence et à son immobilité.--Si tu es, tu
+seras bête brute, et si tu es bête brute, tu agiras en bête brute,
+mais tu peux ne pas devenir, ne point passer de l'être intelligible à
+l'existence sensible.--Cette nouvelle distinction de l'_esse_ et du
+_fieri_ ne nous avance pas plus que celle de l'_esse_ et de
+l'_operari_; car, l'être ne révélant sa nature que par ses opérations,
+en voulant éternellement devenir tel être, je ne sais pas ce que je
+veux devenir, homme, ange ou bête; le _fieri_ ne m'est donc pas plus
+imputable que le reste. J'en suis toujours réduit par delà le temps à
+tirer un billet de loterie dans une urne où je ne vois rien, à moins
+qu'on ne dise que la faute primitive est de vouloir tirer un lot
+quelconque, de vouloir devenir n'importe quel être, au lieu de rester
+dans le non-être. Mais cette incompréhensible et aveugle détermination
+à _devenir_, sans savoir ce qu'on devient ou deviendra, ne fonde pas
+une responsabilité plus réelle que toutes les autres. La doctrine de
+Schopenhauer place notre responsabilité là où personne ne l'a jamais
+placée, dans le fait de l'existence. On pourrait, du reste, poser à
+Schopenhauer une question préalable:--Comment sait-il ce qu'il nous
+apprend? Ce ne peut être ni _a posteriori_, puisque sa liberté est
+antérieure à l'expérience, ni _a priori_, puisqu'elle est inconsciente
+et qu'elle ne devient «intelligente» que quand elle a un «cerveau.»
+
+ [130] _Fondement de la morale_, p. 84.
+
+Une autre objection consiste à demander comment nous pouvons nous
+donner un caractère individuel en dehors du temps et de l'espace,
+alors que, selon Schopenhauer, la distinction des individus,
+l'_individuation_, n'est fondée que sur le temps et l'espace.
+Schopenhauer distingue vainement ici l'_individualité_, qui aurait sa
+racine dans le monde intelligible, et l'_individuation_, ou projection
+de l'individualité dans la lanterne magique du monde sensible. Si le
+«caractère» appartient vraiment au monde _intelligible_, c'est-à-dire
+au monde de l'éternité et de l'unité, comment peut-il être réellement
+individuel, et d'où peut provenir cette éternelle distinction des
+individus? Si elle vient de Dieu, je ne suis plus libre; si elle vient
+de moi, c'est moi qui suis mon créateur; bien plus, un monisme
+conséquent (par exemple celui de Hartmann) ne peut plus distinguer de
+moi ni de non-moi dans le domaine de l'éternelle unité: je suis donc
+le créateur de tous les autres êtres, sans m'en douter.
+
+Par cela même que le monisme doit supprimer l'individualité dans la
+sphère de la liberté absolue ou de la «volonté absolue,» il est obligé
+de supprimer aussi tout l'intellectuel, comme trompeur et illusoire.
+Dès lors, par une élimination progressive, Schopenhauer aboutit à
+placer le fond prétendu libre et moral de l'homme dans une absolue
+indétermination, à laquelle tendait déjà le noumène de Kant. En
+premier lieu, la volonté et le moral de l'homme ne peut être pour
+Schopenhauer la détermination éclairée par des motifs, car ces motifs
+sont intellectuels, donc plus ou moins matériels et «cérébraux.» La
+volonté absolue ne peut être non plus simplement le désir, la tendance
+à vivre, à jouir, la détermination à une fin: le désir n'est point
+l'absolu, car il enveloppe une évidente relativité. S'il nous paraît
+plus voisin du fond des choses, c'est simplement parce qu'il est
+chronologiquement antérieur à l'intelligence développée, parce qu'il
+est plus général parmi les êtres que l'intelligence même, à laquelle
+il sert comme de matière; mais suffit-il qu'une chose soit la matière
+d'une autre et son antécédent pour avoir le droit d'être érigée en
+absolu? De plus, le désir lui-même, par la fin qu'il suppose,
+enveloppe encore plus ou moins implicitement de la pensée, car comment
+désirer s'il n'y a pas un objet désiré et une conscience plus ou moins
+obscure de cet objet? Enfin la volonté radicale n'est pas non plus ce
+que les physiciens appellent la force, et c'est au contraire la
+force, nous dit Schopenhauer, qui doit se ramener à la volonté. Et en
+effet, au point de vue scientifique, la force n'est qu'un symbole
+abstrait du mouvement; au point de vue psychologique et métaphysique,
+elle n'est qu'une forme de nos sensations de pression et de tact,
+c'est-à-dire la chose la plus relative du monde. Mais que reste-t-il
+alors dans la volonté après cette élimination successive des motifs,
+des désirs, des fins conçues ou senties, des forces déployées, etc.?
+Il ne reste qu'une idée vague et générale d'activité. Peut-on même
+dire que cette idée reste? Toute activité à nous connue est
+déterminée, saisissable à la conscience et par cela même à
+l'intelligence, d'autant plus active et forte qu'elle se connaît mieux
+et qu'elle est plus pénétrée de lumière. La prétendue liberté de
+Schopenhauer est la nuit absolue. Aussi Schopenhauer conclut son
+traité par le mot de Malebranche: «La liberté est un mystère;» si bien
+que l'action libre, au lieu d'être faite «en connaissance de cause»,
+est ce qu'il y a de plus mystérieux, de plus inconnu et de plus
+inconnaissable. La liberté ainsi entendue, Schopenhauer lui donne
+lui-même son nom véritable: X. Et telle est en effet la seule liberté
+qu'on puisse concevoir, ou plutôt cesser de concevoir, quand on veut
+la mettre toute hors du temps et la réduire à un noumène.
+
+
+III.--En somme, une hypothèse ne se justifie qu'en tant qu'elle
+explique des faits. L'hypothèse d'un dieu et d'une providence, par
+exemple, ne se justifie qu'en tant qu'elle prétend expliquer
+l'existence du monde et sa conservation. Si elle ne l'explique pas,
+elle est inutile; il en est ainsi de toute autre hypothèse. Une
+hypothèse ne doit pas être en quelque sorte une superposition à la
+réalité, mais une explication de cette réalité. Or, l'hypothèse de la
+liberté intemporelle et individuelle tout ensemble est la traduction
+de la difficulté même en termes nouveaux et incompréhensibles. Nous
+n'avons donc pas le droit de dire immédiatement: «_La liberté_ est un
+mystère;» il faut dire: «Il y a au fond des choses un mystère, et nous
+ne savons pas s'il faut l'appeler liberté plutôt que de tout autre
+nom.» Le mystère porte sur ce fond innommable de la réalité; quant à
+la liberté, elle est pour nous un _idéal_, et nous ne savons pas si
+elle fait le fond de la réalité même. Le vrai problème est donc de
+chercher, à un point de vue _immanent_, comment nous pouvons nous
+rapprocher de cet idéal, comment le _progrès_ est possible dans la
+sphère du temps, et possible par cette idée même de liberté.
+
+Dans cette recherche, l'accord peut exister entre les diverses
+doctrines, et sur le point de départ et sur le but à atteindre. Les
+déterministes eux-mêmes, nous l'avons vu, doivent se ranger parmi les
+partisans, sinon de la liberté déjà réalisée, du moins de
+l'indépendance idéale sous toutes ses formes, de la liberté idéale en
+tant qu'elle est réalisable; comme Pythagore, qui ne se croyait pas
+sage, mais ami de la sagesse, ils ne se croiront pas libres, mais du
+moins amis de la liberté. La vraie liberté étant pour tous le but à
+atteindre, les déterministes pourront lui appliquer ce qu'on a dit de
+l'Éden: elle est devant nous, et non pas derrière nous; nous n'en
+venons pas, mais nous y allons, et peut être nous est-il permis de
+nous en rapprocher sans cesse.
+
+C'est là, dans le déterminisme, le commencement d'une évolution dont
+nous avons déjà mesuré l'importance et les limites dans la pratique.
+Le moment est venu de la poursuivre dans l'ordre théorique et d'en
+déterminer aussi la limite à ce point de vue. Nous ne pouvons nous
+arrêter à moitié chemin dans une voie où le déterminisme lui-même
+commence à entrer de nos jours, et où la nécessité semble se diriger
+dans le sens de la liberté idéale. Nous avons reconnu que, quand nous
+croyons l'idéal de la liberté déjà réalisé en nous partiellement et
+réalisable progressivement, cette croyance nous confère sur nous-mêmes
+un pouvoir pratique, une liberté d'action apparente que les
+déterministes eux-mêmes peuvent admettre. Mais, de cette nouvelle
+position où nous avons amené le déterminisme, l'homme aspire encore à
+quelque chose de plus élevé; partis de la liberté apparente, ne
+pourrions-nous nous rapprocher de la liberté réelle? Nous avons poussé
+la conciliation des doctrines jusqu'à un centre intérieur sur la
+nature duquel le désaccord demeure possible: tout se passe comme si,
+dans ce centre, était en germe une réelle liberté, et cependant ce
+n'en est peut-être que le semblant. Tel est le doute final.
+
+Ce doute n'intéresse-t-il que la spéculation, et pouvons-nous, même
+dans la pratique, laisser le problème irrésolu?--Beaucoup d'hommes,
+sans doute, agissent sous l'idée de la liberté et de leur liberté sans
+se demander s'il y a là autre chose qu'une simple idée et une simple
+apparence de réalisation. Leur pratique semble alors indépendante de
+la théorie; mais c'est qu'en réalité les deux choses demeurent à leurs
+yeux confondues dans une synthèse spontanée et obscure. Pour eux,
+l'idée est la chose, et ils n'en demandent pas davantage. Mais, pour
+quiconque réfléchit et en vient par la réflexion à séparer le
+subjectif et l'objectif, l'incertitude de la solution, tant qu'elle
+subsiste, exerce une influence sur la pratique même. Du moins
+l'exerce-t-elle dans l'ordre moral, car, sous toutes les autres formes
+pratiques, l'idée de liberté et la croyance à sa réalité en nous
+équivalent de fait à la liberté réelle. Mais, en morale, si nous
+doutons de notre liberté objective, surtout si nous la nions, nous
+diminuons par cela même notre énergie morale, nous subissons, au lieu
+d'une influence excitatrice de l'idée, l'influence paralysante de
+l'idée sur l'action, qui a été plus haut analysée. Il y a assurément
+une morale pour ainsi dire impersonnelle et théorique dont nous avons
+reconnu la possibilité dans les écoles déterministes. Cette morale
+toute nécessitaire se concilie avec l'autre tant qu'on n'est pas
+arrivé à l'acte même de la moralité, à la détermination morale ou aux
+faits qui en sont la plus immédiate expression: sentiment d'obligation
+et de responsabilité, remords ou satisfaction intérieure; mais le côté
+proprement _moral_ de ces faits subit une évidente altération dans le
+déterminisme traditionnel et exclusif. C'est que non seulement on n'y
+admet pas la liberté, mais l'idée même de liberté en est absente. Il
+en résulte dans les choses comme un notable changement de couleur,
+produit par l'absence d'une de ces couleurs élémentaires auxquelles
+nous avons comparé les éléments de nos notions morales; non seulement
+se trouve supprimée la réalité des faits moraux, mais nous n'en
+retrouvons plus l'apparence exacte en nous. Ce sont des nuances toutes
+nouvelles, auxquelles on donne par analogie le même nom qu'aux
+anciennes. Ce n'est pas là, encore une fois, la dernière position que
+le déterminisme peut et doit prendre. Parmi les éléments du problème
+il doit rétablir: 1º l'_idée de la liberté_ comme fin concevable et
+désirable, 2º l'_idée de notre liberté_ comme apparente réalisation de
+cet idéal en nous-même. En fait, après avoir conçu ce que Stuart Mill
+appelle le pouvoir de modifier notre caractère _si nous le voulons_,
+nous concevons tous, au moins comme idéal, un pouvoir que Stuart Mill
+ne nous accorde pas, celui de _vouloir_ modifier notre caractère[131].
+Nous concevons une puissance sur nous-mêmes qui ne serait pas
+seulement «intermédiaire», comme dit Mill, mais première et radicale.
+Cette idée, chimérique ou non, nous l'avons tous; tous nous désirons
+la réaliser, tous nous la reconnaissons douée d'une certaine
+efficacité, tous à de certaines heures nous croyons la voir réalisée
+en nous. Cette illusion, si c'en est une, ne peut être détruite que
+par les plus subtils raisonnements; encore ces raisonnements ne
+détruisent-ils pas l'apparence intérieure, mais seulement la croyance
+à la valeur objective de cette apparence. Nous ressemblons alors à un
+homme que l'on convaincrait d'être en proie à une hallucination, mais
+qui, tout en reconnaissant la fausseté des apparences, n'en
+continuerait pas moins à les voir. Il ne pourrait pas exclure ces
+apparences de sa propre psychologie sous prétexte qu'elles sont sans
+objet; il devrait, au contraire, en étudier avec soin la nature,
+l'influence, les combinaisons diverses avec les autres apparences plus
+véridiques. Si même il reconnaissait qu'il y a dans ses illusions
+quelque chose de bon, il se demanderait s'il n'y a pas aussi en elles
+quelque chose de vrai et si on ne pourrait pas, tout au moins, les
+rendre plus vraies à l'avenir: la perception et la mémoire ne
+sont-elles pas elles-mêmes, en définitive, des «hallucinations
+vraies?»
+
+ [131] «La volonté de modifier notre caractère est un résultat non
+ de nos propres efforts, mais de circonstances que nous ne pouvons
+ empêcher; si nous l'avons, elle ne peut venir en nous que de
+ causes extérieures.» (_Logique_, t. II, p. 424.) On ne voit guère
+ alors comment Stuart Mill croit pouvoir ajouter: «Nous sommes
+ _moralement obligés_ de travailler au perfectionnement de notre
+ caractère. A la vérité nous ne le ferons que si nous venons à
+ _désirer_ de nous perfectionner.» Et il se trouve en dernière
+ analyse que ce désir ne dépend pas de nous. En d'autres termes,
+ devant une table vide, j'aurais la faculté et même l'obligation
+ de faire un excellent festin, si elle était pleine; mais d'autres
+ que moi peuvent seuls la remplir. Notre puissance n'est telle que
+ quand on ne remonte pas assez haut, et elle finit par se résoudre
+ en une réelle impuissance.
+
+Recommençons donc cette sorte de voyage à la recherche de la liberté
+qui résume le progrès de la pensée même et de la volonté humaine. Il
+importe de déterminer avec précision l'étendue et la valeur théoriques
+de cette efficacité pratique qui appartient à l'idée et à la
+persuasion de notre liberté. Ce pouvoir conféré par l'idée, déjà réel
+comme pouvoir, peut-il être aussi réel comme pouvoir _libre_, et
+jusqu'à quel point? C'est là une dernière question que le déterminisme
+même doit s'adresser, une dernière position qu'il doit prendre. Plus
+ambitieux que Pyrrhus, après avoir conquis la terre, il faut que
+l'homme s'essaie à y faire descendre le ciel même avec la liberté
+idéale.
+
+
+
+
+LIVRE DEUXIÈME
+
+RECHERCHE D'UNE SYNTHÈSE THÉORIQUE
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+FORCE EFFICACE DE L'IDÉE DE LIBERTÉ SELON LA THÉORIE DES IDÉES-FORCES
+
+ I. _Notion synthétique de la liberté psychologique._--Recherche
+ de la notion où pourraient coïncider, dans ce qu'ils ont de
+ positif, le système de la détermination et celui de
+ l'indifférence.
+
+ II. _Idéal métaphysique de l'acte libre._--L'acte libre doit avoir
+ la liberté et pour fin et pour cause.--Mécanisme et organisme
+ de la liberté, que nous cherchons à réaliser.
+
+ III. _L'évolution vers la liberté et ses trois
+ moments._--Evolution nécessaire pour arriver à produire des
+ actes ayant comme fin l'idée de liberté.
+
+ IV. _L'idée-force de liberté comme complément du
+ naturalisme._--Objections et réponses.--L'idée de liberté,
+ équivalent et substitut de la liberté dans l'ordre logique,
+ mathématique et mécanique.
+
+ V. _L'idée-force de liberté comme complément de
+ l'idéalisme._--Introduction d'un nouvel élément dans les
+ théories de Leibnitz et de Kant.
+
+ VI. _L'idée de liberté et l'idée de l'avenir._--Influence des
+ idées du temps et de l'avenir sur le déterminisme. Réaction de
+ l'idée sur le fait et de la prévision sur l'action.
+
+
+I. _Notion synthétique de la liberté psychologique._--Nous entendons
+par liberté, on s'en souvient, l'indépendance sous toutes ses formes
+et à tous ses degrés. Des analyses que nous avons faites précédemment
+il résulte que, dans l'idée ordinaire de la liberté, il y a de
+l'impossible et du possible. La liberté d'indifférence est impossible:
+le libre arbitre, qui s'y ramène, est impossible en tant que puissance
+de vouloir au même instant, dans les mêmes conditions, deux choses
+contraires: une telle puissance n'est conçue que par l'abstraction des
+réelles conditions de la volonté. Et cette abstraction, on s'en
+souvient, s'opère en quelque sorte toute seule par le seul effet de
+l'ignorance. Il en résulte une illusion, d'ailleurs partiellement
+utile dans la pratique par la réaction qu'elle produit; car la
+réaction de l'idée sur le fait a une si grande force de réalisation
+que, même sous ces deux formes inférieures et paradoxales de
+l'indifférentisme et du libre arbitre, je puis encore réaliser
+_approximativement_ la liberté. Ce qui n'est pas illusoire et faux
+dans l'idée de liberté, c'est d'abord le côté négatif de cette idée,
+qui est l'_indépendance de l'être intelligent à l'égard du dehors_;
+puis le fond positif de l'idée, qui est _la plénitude de la puissance_
+et notamment de la puissance intelligente ou consciente. Cette
+puissance n'a rien d'illusoire. L'idée de liberté, dans son fond le
+plus empirique, renferme donc tout au moins un élément indéniable et
+vrai: l'idée de la force des idées, de quelque manière qu'on conçoive
+cette force. N'y eût-il rien de plus, ce serait déjà quelque chose, et
+l'idée de liberté ne ressemblerait pas à l'utopie du mouvement
+perpétuel.
+
+Mais ce n'est pas là tout ce que renferme cette notion. Parmi ces
+idées-forces qui ont une incontestable puissance, il y en a deux
+dominantes en nous: celle du _moi_ et celle de l'_universel_.
+L'indépendance du _moi_, voilà déjà une notion plus concrète de la
+liberté. Et cette indépendance même, nous le verrons, ne se manifeste
+jamais mieux que quand le moi agit pour un motif _universel_. De là
+dérive la notion de liberté supérieure et morale, qui manifeste
+l'indépendance du moi par rapport aux limites de sa propre
+individualité bornée. Cette liberté est la condition du vrai
+désintéressement et de l'amour d'autrui.
+
+En abstrayant ainsi toutes les dépendances, toutes les limites, nous
+finissons par concevoir, d'une conception indirecte, une indépendance
+absolue, une cause qui serait indépendante sous tous les rapports:
+c'est ce que les métaphysiciens appellent l'_absolu_. C'est là, à nos
+yeux, la forme tout idéale de la liberté, conçue au point de vue
+métaphysique[132].
+
+ [132] Voir plus haut, sur l'idéal de liberté métaphysique et
+ d'indépendance absolue, chap. VII, § 3.
+
+On le voit, vouloir renfermer la liberté dans les bornes d'une
+définition étroite, c'est en contredire la notion même, qui exclut
+précisément toutes les bornes. Cependant, nous ne pouvons ici
+considérer la liberté à la fois sous tous ses aspects. Nous serons
+donc obligé de procéder dialectiquement, comme eût dit Platon, ou,
+pour parler le langage moderne, d'établir un _processus_ et une
+_évolution_ qui nous fasse passer d'un degré à l'autre, d'une forme
+d'indépendance à une autre supérieure et plus complète.
+
+Il est naturel, au début de notre recherche, de considérer d'abord la
+liberté psychologique, la liberté du moi. Nous n'entendons point par
+cette liberté psychologique une détermination qu'on ne saurait trop
+comment qualifier, qui aurait lieu abstraction faite de toute
+appréciation des choses, de toute considération des buts offerts, une
+détermination de libre arbitre sans motif et sans mobile, en un mot
+sans raison. La liberté humaine nous semble, à son premier degré, le
+pouvoir de faire équilibre aux raisons tirées de la nature intrinsèque
+des choses par une raison tirée de l'idée que le moi a de son
+indépendance. Si la valeur intrinsèque des choses, telle que mon
+intelligence la conçoit, déterminait seule mon action, cette valeur
+des choses étant impersonnelle et conçue en vertu de lois
+impersonnelles, je n'aurais aucune liberté; mais, si je trouve dans la
+conscience même de mon individualité (réelle ou formelle), du _sujet_
+qui est moi, un motif et un mobile capable de contre-balancer les
+raisons qui procèdent des _objets_, il y aura une certaine attribution
+de l'acte à _moi-même_ et non plus seulement au _non-moi_. La liberté
+est donc, sous cette première forme, le sujet se posant en face de
+l'objet comme une force capable de résister avec la conscience de sa
+résistance; c'est le moi trouvant dans le moi une raison d'agir qu'il
+se fait à lui-même au lieu de la recevoir du dehors. Nous admettons
+toujours une raison d'agir, mais elle est tantôt dans la conscience du
+sujet, tantôt dans la perception des objets.
+
+Nous avons vu le fort et le faible des deux théories relatives à la
+liberté: il faut maintenant essayer de les concilier dans une notion
+plus large et plus compréhensive de la liberté psychologique. Selon le
+déterminisme, nous nous déterminons pour tels ou tels motifs; et ces
+motifs sont des pensées actuelles qui, étant donnée notre constitution
+psychologique, devaient nécessairement amener notre détermination.
+Dès lors, l'idée de notre liberté ne serait plus qu'une forme vide
+s'appliquant indifféremment à tous nos actes; le contenu positif
+de ces actes serait déterminé réellement et exclusivement par les
+motifs actuels et par toute la série d'états de conscience
+antécédents.--Selon la doctrine vulgaire de la liberté d'indifférence,
+au contraire, nous nous déterminons parce que nous le voulons; ce qui
+revient à dire que nous nous déterminons ainsi parce que nous nous
+déterminons à nous déterminer ainsi. C'est là un acte absolu et
+indépendant de tout le reste. Comment alors expliquer le contenu
+positif et déterminé de ses effets? Comment cette suprême indifférence
+a-t-elle pu aboutir à telles et telles différences, par exemple à un
+acte de pardon ou à un acte de vengeance?--Voilà les notions
+contraires de la liberté que se font les déterministes et les
+indéterministes.
+
+Maintenant, il y a deux manières de concilier des notions. On peut les
+combiner dans ce qu'elles ont de positif pour arriver à une troisième
+idée, distincte et une, qui en est la synthèse; c'est là, ce semble,
+la vraie méthode. On peut aussi juxtaposer simplement les notions
+contraires et, pour éviter la contradiction, en éliminer les
+caractères spécifiques ou différentiels; mais on n'arrive ainsi qu'à
+une identité vide et sans contenu déterminé, ou, si on laisse
+subsister la moindre différence, l'opposition éclate bientôt au sein
+même de l'apparente conciliation et réclame en vain une conciliation
+nouvelle[133]. L'abstrait, et conséquemment l'incomplet, voilà le
+défaut ordinaire des systèmes relatifs à la liberté. «Nous nous
+déterminons pour tels ou tels motifs;» mais alors les motifs sont tout
+sans la volonté, et le mot «nous nous déterminons» n'a plus de sens.
+«Nous nous déterminons pour nous déterminer, nous voulons pour
+vouloir; mais alors la volonté demeure abstraite et sans motif, comme
+une forme sans contenu.» Toutes ces doctrines, après avoir brisé la
+vivante unité du vouloir, s'efforcent vainement de la reconstruire.
+Nous devons d'abord rétablir la réalité psychologique des faits, avant
+de passer aux considérations métaphysiques.
+
+ [133] Voir, sur notre méthode, l'Introduction à notre _Histoire
+ de la philosophie_, 4e édition.
+
+En premier lieu, relativement au motif de nos actes, l'observation
+intérieure nous a montré que les systèmes adverses sont également
+incomplets.--Je puis vouloir pour vouloir, disent les partisans de la
+liberté indifférente.--Oui, leur avons-nous répondu; mais vous avez
+alors un motif intérieur, qui est d'exercer la puissance même que vous
+concevez.--Alors, disent à leur tour les déterministes, je veux pour
+une raison, et en vue de quelque chose?--Oui; seulement cette raison,
+ce quelque chose que vous avez en vue comme idéal, est le vouloir même
+et le vouloir libre.--En ce cas, ma volition est déterminée par le
+motif, et je ne suis pas libre.--Votre volition est déterminée par le
+motif, et comme ce motif est précisément d'être libre, la question que
+vous ne devez pas préjuger est de savoir si vous ne réalisez pas
+effectivement, dans quelque mesure, une certaine liberté en
+vous-mêmes. Reconnaissez tout au moins que la question doit être mieux
+posée qu'elle ne l'a été.
+
+Voici donc, relativement au motif de nos actions, les deux extrêmes et
+la notion synthétique, fournie par l'expérience intérieure, qui les
+concilie dans ce qu'ils ont de positif.--Je ne puis vouloir pour
+vouloir et sans raison, disait Leibnitz.--Je puis vouloir sans raison
+et pour vouloir, disait Reid.--La vérité psychologique est que je puis
+vouloir pour la _raison_ de vouloir, et alors je veux tout à la fois
+pour une raison et sans raison: pour une raison subjective (l'idée de
+ma puissance), et sans raison objective (tirée de la nature des choses
+que je veux, ou des fins externes). Dans ce cas, nous expliquons notre
+acte en disant: «_Parce que je veux_». Cette expression ne désigne pas
+seulement l'agent ou la volonté, mais aussi un objet de pensée ou un
+motif que la volonté se pose à elle-même: ce n'est donc pas, comme on
+le croit, une tautologie. Lorsque la volonté, entre deux biens,
+choisit un bien moindre ou égal parce qu'elle le _veut_, ce mot est
+pris dans un sens original, et sert à rendre raison du choix ainsi
+fait: il ne désigne plus la volonté en général, mais la volonté se
+prenant elle-même spécialement pour motif et pour fin, par un acte de
+réflexion. Quand nous préférons le plus grand bien extérieur, mille
+francs plutôt qu'un franc, nous croyons inutile d'ajouter que nous le
+voulons pour vouloir: la valeur du motif extrinsèque suffit alors pour
+expliquer la détermination de la volonté; mais, dans le choix d'un
+moindre bien ou d'un bien égal, si on nous interroge sur le motif,
+nous donnons pour raison: _parce que je veux_. La volonté devient
+alors pour elle-même un vrai motif, car elle s'objective et se pose en
+face d'elle-même: _Sit pro ratione voluntas_.--Reid n'a vu que le côté
+extrinsèque des choses; il n'a pas vu la raison intrinsèque qui
+détruit en nous l'indifférence: à savoir l'idée de l'indépendance
+même, à laquelle nous sommes loin d'être indifférents. D'autre part,
+les déterministes ont négligé à tort l'idée de la volonté libre parmi
+les motifs de détermination.
+
+La même insuffisance des doctrines opposées se retrouve à propos du
+_mobile_ de nos déterminations, qui n'est que le motif par nous senti
+et désiré. Ici encore les faits psychologiques semblent avoir été mal
+analysés.
+
+Selon les déterministes, non seulement il n'y a point d'acte sans
+raison ou sans motif, mais encore la raison d'agir ne peut être que
+quelque bien senti ou représenté: on ne peut vouloir que pour un bien,
+et tout motif devient ainsi un mobile.--Je puis vouloir pour vouloir
+et sans mobile, disent au contraire les partisans de la liberté
+d'indifférence.--Mais, répondrons-nous aux deux systèmes adverses, si
+la volonté libre est elle-même un bien, les contraires ne sont plus
+aussi inconciliables: je puis vouloir pour le bien de vouloir. Ici
+encore les partis dissidents font à tort abstraction de l'idée de
+liberté; celle-ci nous apparaît toujours, à ses degrés différents,
+comme l'idée d'un _bien_ réalisable dans le _moi_; et conséquemment,
+de même qu'elle est un motif, elle est un mobile.
+
+--Ce n'est pas un bien, objectera-t-on, de lever le bras ou de
+l'abaisser; et cependant je lève librement le bras pour le lever, je
+l'abaisse librement pour l'abaisser.--Analyse incomplète. Quand vous
+faites ces mouvements avec réflexion, vous les faites pour montrer aux
+autres votre liberté, ou pour vous la montrer à vous-même; et cette
+sorte de triomphe que vous remportez sur le simple _possible_ en le
+rendant _actuel_ est assurément un bien, dont vous avez la notion plus
+ou moins confuse et le sentiment plus ou moins vif: il y a ici un
+mobile, ne fût-ce que le plaisir d'agir, de se mouvoir, de se sentir
+maître de ses mouvements, de se sentir vivre.
+
+De même, vous me proposez le choix entre deux biens extérieurs, l'un
+beaucoup plus grand que l'autre, et je choisis le moindre: ma
+détermination est-elle sans mobile? Non. Je veux vous prouver ou me
+prouver à moi-même que je ne suis pas esclave d'une influence
+extérieure, je veux affirmer et, en une certaine mesure, réaliser ma
+personnalité, mon _moi_, ma liberté et ma dignité, en préférant le
+moindre bien au plus grand. Cette affirmation et réalisation de ma
+puissance personnelle est un bien à mes yeux, et je _préfère_ ma
+liberté aux choses extérieures. Les déterministes ont donc raison:
+quoi que je fasse, je ne puis vouloir qu'un bien; mais ce bien peut
+être précisément la liberté. En concevant la liberté, je la conçois
+comme bonne, je l'aime, et je suis excité ainsi à la réaliser; l'être
+raisonnable, qui se créait tout à l'heure à lui-même un motif par la
+conception de la liberté, se crée aussi un mobile et une fin: le moi
+trouve en lui-même une raison de vouloir et un intérêt à vouloir. Que
+cette idée et ce désir de la liberté aillent croissant par l'attention
+et la réflexion, ils produiront des effets en analogie avec eux-mêmes,
+indépendants de la valeur des autres motifs ou des autres mobiles.
+Voilà, ce semble, la réalité psychologique. Le grand tort du
+déterminisme est donc de n'avoir pas vu que, si l'homme veut toujours
+en vue d'un bien, il peut vouloir en vue d'un bien qui soit sa volonté
+même. Cette conception de la volonté libre comme bonne en soi se mêle
+à tous nos actes réfléchis; elle constitue un motif et un mobile
+inhérent au moi, et dont l'intervention modifie tous les autres motifs
+et tous les autres mobiles empreints de passivité extérieure. C'est
+proprement la part du _moi_ et de son idée dans l'acte accompli; aussi
+est-ce là ce que le moi croit pouvoir s'attribuer à lui-même.
+
+En résumé, l'idée du vouloir qui semble la plus synthétique et la plus
+conforme à l'expérience psychologique est la suivante: nous voulons
+pour telles ou telles raisons, pour tels ou tels biens, et de plus, et
+surtout, pour la raison et le bien de vouloir.
+
+
+II. _Idéal métaphysique de l'acte libre._--C'est là aussi ce qui
+répond le mieux, ce semble, à la notion métaphysique de la vraie
+liberté individuelle. D'une part, en effet, pour être entièrement
+libre, la volonté ne doit pas, en se portant vers tels et tels objets,
+s'y porter exclusivement pour eux; elle ne doit pas s'absorber dans la
+matière sur laquelle elle s'exerce: il faut qu'elle veuille encore
+avec le but d'être libre, avec le but de vouloir librement. D'autre
+part, elle ne peut vouloir _à vide_, dans une indifférence qui
+exclurait tout contenu déterminé. La réalité concrète, c'est de
+vouloir librement telle chose 1º pour vouloir cette chose-là et non
+une autre, 2º pour la vouloir librement et non d'une autre manière.
+
+La liberté individuelle doit donc remplir deux conditions pour
+réaliser son idéal: elle doit donner à son acte la forme de la
+liberté, non une forme tout extérieure, mais, s'il est possible, cette
+forme réelle et constitutive qu'Aristote appelait «l'essence»; en même
+temps elle doit donner à cet acte, de forme libre, un contenu
+déterminé.
+
+La forme essentielle de la liberté du moi c'est de vouloir pour
+vouloir, de se déterminer par soi-même pour se déterminer par
+soi-même. Vouloir ainsi pour vouloir, d'après nos explications
+précédentes, n'est pas une identité vide posée par l'entendement, au
+moyen de laquelle on se dispenserait de toute explication en répondant
+à la question par la question même. Le premier vouloir n'est pas la
+même chose que le second; ce sont deux éléments à la fois identiques
+et différents, dont l'unité concrète forme un tout, parce que le
+premier a sa raison dans le second et le second sa raison dans le
+premier. Comment ce cercle peut-il se produire sans constituer un
+cercle vicieux?--C'est que, quand je veux _pour_ vouloir, le premier
+terme est le vouloir actuel, et le second un vouloir possible, raison
+finale et idéale du premier. Si ces deux vouloirs pouvaient se suffire
+l'un à l'autre indépendamment de tout le reste, il en résulterait que
+l'acte libre, composé de deux vouloirs inséparables, à la fois
+identiques dans leur forme et différents parce que l'un est moyen,
+l'autre fin, subsisterait dans leur unité ou plutôt serait lui-même
+cette unité.
+
+En ce qui concerne le premier point, il n'y a pas de difficulté à
+admettre que le vouloir libre devienne une fin pour notre activité
+présente. La liberté est _indépendance_; de plus, en son sens le plus
+positif et au plus haut degré de son évolution, nous verrons qu'elle
+se confond avec la volonté de l'_universel_, avec la moralité. On
+conçoit donc très bien la possibilité de se proposer à soi-même comme
+raison finale un acte libre,--sinon un acte libre abstrait, notion
+sans contenu, du moins un acte libre particulier, enveloppé dans un
+ensemble de circonstances données. Je veux faire telle chose et non
+telle autre, et je veux la faire librement; c'est-à-dire que je veux,
+tout en la faisant, être indépendant de ce que je fais, ne pas y
+épuiser une puissance qui me paraît contenir en elle des choses
+opposées. En fait, c'est là l'idée dont nous nous proposons à chaque
+instant la réalisation dans la pratique: nous voulons, par exemple,
+faire un acte de désintéressement pour le faire et aussi pour
+manifester, pour réaliser notre liberté, qui est en même temps notre
+indépendance _individuelle_ et notre volontaire union à l'_universel_;
+nous ne voulons pas être libres sans agir et sans faire passer notre
+liberté dans un acte particulier, ni accomplir un acte particulier
+sans y mettre notre liberté. La liberté se trouve donc toujours dans
+l'idée de l'acte proposé et en est la forme essentielle: nous agissons
+_en vue de la liberté_.
+
+Bien plus, pour que le contenu déterminé de l'acte libre ne soit pas
+en contradiction avec la forme essentielle, nous voulons imprimer
+cette forme à tous les éléments dont l'acte se compose, et
+conséquemment à cet ensemble de circonstances où nous nous trouvons
+engagés. Or, pour ne pas être déterminé par ces circonstances, il faut
+les connaître, sinon dans leur nature intime, du moins dans leur
+rapport avec moi. Si je ne les connaissais pas et qu'elles me
+déterminassent à mon insu, il se trouverait dans l'acte accompli des
+choses dont je ne verrais pas la raison en moi-même. Voilà pourquoi je
+pénètre par la réflexion dans les moindres détails de l'acte (tel que
+l'exercice d'une fonction à moi confiée) et du milieu où il se
+produit, loin de m'y mouvoir sans y porter la lumière. Ce que je
+connais, je l'ai, dans une certaine mesure, ramené à moi et mis sous
+ma dépendance; ce que je connais, je le tiens. Aussi, plus mon vouloir
+est libre, plus il est raisonné, réfléchi, et par suite concret. Mon
+premier vouloir se subdivise en autant de vouloirs particuliers qu'il
+y a de conditions à remplir pour que l'acte produit soit, et ait la
+forme de la liberté. Et tous ces vouloirs ont leur raison dans la fin
+à atteindre, c'est-à-dire dans l'acte libre idéal dont ils sont les
+moyens; comme d'autre part l'acte libre, qui ne sera que le dernier de
+ces vouloirs, aura son principe dans les vouloirs antécédents dont il
+doit être la conséquence. Une fois que toutes les conditions seront
+ainsi déterminées, je saurai complètement ce que je veux, je pourrai
+vouloir toutes ces choses connues de moi, et me vouloir moi-même avec
+ma liberté dans ces choses ou plutôt au-dessus de ces choses. L'acte
+concret que je veux est comme une ligne à parcourir, dont il faudrait
+déterminer tous les points par la pensée afin de les vouloir tous.
+C'est là un idéal impossible à réaliser entièrement. Dans la pratique
+on se contente de déterminer le plus grand nombre de points possible,
+comme quand on divise une ligne en un grand nombre de parties; puis,
+ces points de repère déterminés, on se meut de l'un à l'autre par un
+mouvement continu, en laissant les intervalles dans l'indétermination
+et l'indifférence. Voilà pourquoi la liberté doit être en raison
+inverse et non en raison directe de l'indétermination. Plus mon
+vouloir sera déterminé et concret, plus sa réalisation d'un point à
+l'autre paraîtra nécessaire, et plus cependant il pourra être
+raisonnable et libre, au vrai sens de ce mot.
+
+D'après ce qui précède, c'est tout d'abord dans un _mécanisme_ que
+l'acte idéal de liberté doit se réaliser.
+
+L'acte libre, que nous nous proposons comme fin, a besoin en effet
+d'une série d'actions liées par la loi mécanique des conditions
+suffisantes; car l'effet que la liberté veut produire doit être sous
+sa dépendance absolue, et conséquemment soumis à des conditions qui le
+rendront nécessaire. Sans cette nécessité des effets, il n'y aurait
+plus de certitude pour la liberté intelligente: en attirant à elle un
+anneau de la chaîne des choses pour atteindre un autre anneau plus ou
+moins éloigné, la volonté ne serait point sûre de ne pas voir la
+chaîne se briser entre ses mains, et les anneaux détachés se perdre
+dans le vide. La liberté doit donc réaliser un mécanisme d'effets
+soumis à la nécessité, c'est-à-dire à cette loi mécanique des effets
+que l'on confond trop souvent avec la notion métaphysique de cause
+efficiente.
+
+Dans tout mécanisme apparaît une direction principale, déterminée par
+le point de départ et par le point d'arrivée. Au sein de la conscience
+l'_idée directrice_ sera celle même de la liberté. Cette idée sera
+d'abord la force impulsive qui domine et meut tout le système, car
+toute idée a une intensité et une force proportionnelle à cette
+intensité. En outre, l'idée de liberté imprimera aux autres forces une
+direction vers elle-même; c'est elle-même qu'elle prendra pour but
+dernier, tout en se réalisant dans un système concret d'actions
+intermédiaires. En conséquence, elle devra se maintenir d'un bout à
+l'autre de la ligne suivie, comme un mobile présent à chaque point
+parcouru et qui conserve toujours sa tendance au mouvement. Bien plus,
+le résultat dynamique obtenu par l'idée de liberté ne sera pas
+seulement la conservation d'elle-même, mais son accroissement. Chaque
+mouvement intérieur étant réfléchi sur ce moteur qui ramène tout à lui
+et ayant en outre pour effet de diminuer progressivement les forces
+opposantes, quelles qu'elles soient, la force principale, c'est-à-dire
+l'idée de liberté, accroîtra sans cesse son effet de tout ce qu'auront
+perdu les autres forces. Elle aura ainsi réussi à agir en vue
+d'elle-même sur elle-même, et à produire la réflexion du mouvement sur
+le moteur.
+
+Un mécanisme circulaire est précisément ce qui constitue un
+_organisme_. On sait que, selon la formule de Kant, l'organisme est un
+système dont toutes les parties sont tour à tour cause et effet; il se
+résume dans une réciprocité principale: celle de la force dominante et
+des forces auxiliaires, de la vie et des organes. La vie produit les
+organes, qui à leur tour produisent, maintiennent, accroissent la vie.
+Mais, dans les organismes inférieurs, la vie s'ignore et ignore les
+moyens qu'elle emploie: elle est instinctive. Au contraire, la vie
+supérieure, que tend à créer l'idée de liberté, serait une vie
+consciente d'elle-même et de ses moyens, transparente pour elle-même
+dans tous ses organes, se voyant fonctionner et voyant se ramener à
+elle toutes les autres fonctions mentales. Pour cela l'idée de liberté
+doit être présente, comme fin et comme cause, à tous ses organes
+intérieurs ou psychiques; et de plus elle doit être son organe à
+elle-même.
+
+
+III. _L'évolution vers la liberté et ses trois moments._--La volonté
+ne peut réaliser l'idéal de l'acte libre sans passer par trois moments
+dont l'évolution constitue un véritable progrès. Si, par hypothèse,
+nous considérons le moi avant qu'il ait produit aucun acte sous l'idée
+de liberté (comme chez les enfants), nous le trouvons déterminé
+principalement par le dehors et par ce qui ne vient pas de lui-même;
+il est tout entier esclave de la conformation du cerveau. C'est là le
+premier moment, où les déterminations du moi intelligent sont posées
+par des forces étrangères,--hérédité, milieu, excitations du
+dehors,--plutôt qu'il ne les pose et ne les affirme lui-même en sa
+conscience. Son activité ne s'est exercée encore que par des réactions
+purement _réflexes_ (non _réfléchies_), en raison composée des actions
+de l'extérieur et des forces emmagasinées dans le système nerveux. Ces
+réactions réflexes étaient comme la traduction exacte du dehors par le
+dedans, du physique par le mental. Ce n'était pas cependant une
+complète _fatalité_, c'est-à-dire une complète _passivité_, puisqu'il
+y avait déjà réaction et conscience confuse de réagir; mais cette
+réaction était moins _individuelle_ que due à l'_espèce_; de plus,
+elle était analogue à l'élasticité des corps. Aussi est-elle restée
+soumise aux lois de la pure dynamique, jusqu'à ce que la force qui
+réagissait sous forme simplement _réflexe_ se fût développée par
+l'action même, fût arrivée à une conscience _réfléchie_, se fût posée
+dans son unité en face de la multiplicité extérieure. Tout le travail
+de la volonté pendant l'enfance consiste à se ressaisir par une
+réflexion progressive, dans le chaos des sensations disparates,
+qu'elle réduit peu à peu à l'unité formelle d'une même conscience.
+
+Nous arrivons au second moment, que l'analyse sépare du premier, mais
+qui peut se confondre avec lui dans le développement continu et
+synthétique de la nature humaine. Le moi, aspirant à la liberté
+idéale, c'est-à-dire à l'affirmation de soi par des actes propres,
+travaille à détruire en lui ces déterminations qui n'y ont pas été
+posées par lui-même. Notre volonté imparfaite semble d'abord contenir
+tout plutôt que soi: le cerveau, résultat de l'hérédité dans la
+famille et dans l'espèce, est tout entier sous la dépendance du
+dehors; pour que la volonté s'affirme, il faut donc qu'elle commence
+par nier le reste, en un certain sens, c'est-à-dire par résister aux
+impulsions immédiates du dehors, et cela au moyen d'une réaction
+_individuelle_. Quand nous nous saisissons par la conscience, nous
+nous trouvons mis en mouvement ou modifiés dans notre mouvement par
+mille moteurs divers et étrangers. Avant donc de faire effort pour
+nous imprimer un élan qui vienne entièrement de nous-mêmes, il faut
+d'abord que nous arrêtions tous les autres mouvements et fassions en
+nous le repos. Au point de vue physiologique, ce second stade de la
+volonté, tout préparatoire, est ce qu'on a nommé le pouvoir
+d'_inhibition_ ou d'_arrêt_; il se manifeste par un équilibre des
+impulsions nerveuses en divers sens. C'est comme un phénomène
+d'_interférence_. C'est aussi le second moment de l'évolution
+psychologique, qui enveloppe une sorte de dialectique vivante; c'est
+le moment de la négation, par où doit passer ce _moi_ que Platon
+définissait «un moteur qui se meut lui-même». Le _moi_ se fait alors
+immobile relativement au dehors; c'est-à-dire que, parmi toutes les
+déterminations possibles, il n'en regarde aucune comme capable
+d'absorber ou d'épuiser son idée de liberté en le contraignant à telle
+ou telle action. Cette situation du moi à l'égard des choses
+extérieures, sous l'idée de liberté, est celle de l'indépendance et
+même de la séparation; il tend en effet à se séparer de tous ses
+mobiles, de toutes ses inclinations, de toutes ses habitudes: il
+conçoit tout cela comme incapable de produire un acte tel qu'il se le
+représente, c'est-à-dire un acte vraiment libre. Dès lors, tout
+devient petit et presque indifférent devant cette idée d'une entière
+indépendance. Sous ce rapport, le moi en suspens et en équilibre est
+indéterminé; mais, nous l'avons vu déjà, c'est une indétermination
+partielle dont il est lui-même l'auteur au moyen de sa pensée. Par cet
+_arrêt_, par cet _équilibre_, le _moi_ est déterminé à se déterminer
+soi-même. Il arrive à ce troisième et décisif moment où la nécessité
+intelligente, réfléchie sur soi, doit s'efforcer de se dépasser et de
+se contredire, par une sorte de métamorphose psychologique qui est
+l'apparition de l'être moral. Il y a là un passage que l'intelligence
+aspire à franchir, comme si la nécessité, après l'avoir conduite
+jusqu'à ce point, lui montrant au delà de l'obstacle la terre promise
+de la liberté idéale, la chargeait d'achever l'oeuvre commencée.
+
+En fait, quand nous agissons sous l'idée de liberté, nous nous
+efforçons de réaliser le mécanisme automoteur précédemment décrit,
+qui a la liberté pour fin directrice. L'idée de liberté montre sa
+valeur, comme le mouvement, en marchant. En prenant la liberté pour
+but nous ne poursuivons pas un idéal de tout point chimérique et
+illusoire: l'acte que nous nous proposons d'accomplir librement, nous
+l'accomplissons comme s'il était libre en une certaine façon et
+soumis à notre pouvoir. Nous réalisons donc tout au moins le
+_contenu_ de cet acte. Si on peut nous contester le succès complet,
+c'est relativement à ce principe de liberté que nous lui attribuons,
+à cette _forme_ essentielle (au sens aristotélique du mot) que nous
+aurions voulu aussi lui donner. La contestation ne peut plus porter,
+à vrai dire, que sur le degré de notre succès dans cette tentative
+d'affranchissement et dans cette évolution progressive; mais on ne
+saurait nier les effets réels de ce coefficient négligé par tous les
+déterministes. Rétablissons-le donc d'abord dans le déterminisme
+naturaliste, puis dans le déterminisme idéaliste.
+
+«Des faits, disent les naturalistes, tout s'explique par des faits.»
+Mais l'idée de liberté est aussi un fait qui doit produire comme les
+autres un résultat original.--«Des idées, disent les idéalistes, tout
+s'explique par des idées.» Mais la liberté est aussi une idée, qui
+doit avoir sa part dans la génération des choses par les idées
+mêmes.--Les systèmes arrivent donc par diverses voies à poser une
+idée-force ou une force-idée. Nous devons examiner successivement ces
+deux points de vue.
+
+
+IV. _L'idée-force comme complément du naturalisme._--Les plus récentes
+observations de l'école empirique et naturaliste s'accordent avec les
+spéculations des idéalistes sur l'identité fondamentale de la pensée
+et de l'action. Selon MM. Bain et Spencer, et aussi selon Müller,
+l'idée d'un objet absent et la perception d'un objet présent sont des
+actes qui ne diffèrent pas en nature, mais seulement en degré; l'idée,
+en général, est le commencement d'une action. Le phénomène fondamental
+du mécanisme nerveux est l'acte réflexe; par conséquent, c'est une
+transmission de mouvement. Le mouvement communiqué aux centres
+cérébraux se restitue nécessairement au dehors et se transmet sous une
+forme ou sous l'autre. Toute pensée suppose une réception et une
+transmission de mouvement, par conséquent une continuation de
+mouvement, une _tendance_, une _force motrice_ au sens mécanique[134].
+
+ [134] Nous trouvons la théorie des idées-forces de plus en plus
+ confirmée par les travaux des physiologistes et psychologues
+ contemporains. Selon les remarques ajoutées par M. Taine à sa
+ dernière édition de l'_Intelligence_, «quand l'image devient très
+ lumineuse, elle se change en impulsion motrice; on peut donc
+ supposer que, s'il y a dans l'écorce cérébrale des points où
+ l'image devient plus lumineuse, ces points se rencontrent là où
+ les extrémités terminales de l'appareil intellectuel s'abouchent
+ avec les extrémités initiales de l'appareil moteur...
+ D'innombrables courants intellectuels cheminent ainsi dans notre
+ intelligence et notre cerveau, sans que nous en ayons conscience,
+ et ordinairement ils n'apparaissent à la conscience qu'au moment
+ où, devenant moteurs, ils entrent dans un autre lit.»
+ (_L'intelligence_, 3e édit., I, 482.)
+
+ Le substratum physique de l'esprit, disent Carpenter et Laycock,
+ n'est pas seulement les nerfs efférents avec leurs centres, ce
+ sont aussi les nerfs afférents, «ce sont les processus
+ sensori-moteurs.»--«Il doit y avoir un élément moteur aussi bien
+ qu'un élément sensoriel dans le _substratum_ anatomique dont la
+ faible décharge correspond à ce que nous appelons _penser_ un
+ objet. Cette notion peut paraître singulière. Quoi de commun,
+ dira-t-on, entre un mouvement et une idée, l'un étant un processus
+ physique, l'autre un processus mental? Je le répète, le mouvement
+ entre comme élément non dans les idées, mais dans le substratum
+ anatomique des idées.» (Huglings Jackson, _Clinical and
+ physiological researches on the nervous system: I, on the
+ localisation of movement in the brain_, p. 18, et sq.) Pour la
+ théorie des centres psycho-moteurs, qui sont comme les centres des
+ idées-forces, voir les travaux de Ferrier, de Bastian, de Maudsley
+ et les pages substantielles de M. Ribot, dans la _Revue
+ philosophique_ de juillet 1882.
+
+La tendance qu'a l'idée d'une action à la produire montre que l'idée
+est déjà l'action elle-même sous une forme plus faible. Au souvenir
+de quelque action énergique, par exemple d'un combat, il nous est très
+difficile de nous empêcher de répéter partiellement cette action. Une
+sorte de courant causé par l'émotion se précipite dans les mêmes voies
+et s'empare des mêmes muscles, au point de leur imposer une répétition
+réelle. Un enfant ne peut rendre compte d'une scène à laquelle il a
+pris part qu'en la reproduisant avec tous les détails. Remarquons en
+passant que c'est ce qui donne naissance au langage d'action; c'est
+aussi ce qui le rend si facilement intelligible pour les enfants
+eux-mêmes: nous interprétons rapidement les signes parce qu'ils sont
+le commencement des actes qu'ils représentent.--En pensant des mots ou
+une phrase, on sent une sorte d'impulsion et de mouvement se
+communiquer à la langue et aux autres organes de l'articulation, qui
+sont alors sensiblement excités. «L'articulation, dit M. Bain, est la
+seule différence qu'il y ait entre la représentation purement
+intellectuelle d'une idée et son expression vocale... Penser, c'est se
+retenir de parler ou d'agir.» Nous sentons à chaque instant combien il
+est facile de convertir nos idées en paroles; il suffit d'y ajouter
+une force mécanique presque insensible, de faire entendre un faible
+chuchotement. Il y a des gens qui sont si peu maîtres de leurs organes
+qu'ils articulent ou murmurent toutes leurs pensées; il en est
+d'autres qui, dans certains moments d'excitation, ne peuvent
+s'empêcher de se parler à eux-mêmes. L'idée seule du bâillement le
+provoque: «le frein qui accompagne ordinairement les idées d'action et
+qui les empêche de se traduire en mouvements, est trop faible dans ce
+cas; en conséquence l'idée devient à elle seule l'expression complète
+de la réalité.» Ce frein résulte du mécanisme des forces: les
+mouvements commencés dans le cerveau tendent à se répandre et à se
+réaliser dans les muscles, mais ils rencontrent des mouvements déjà
+réalisés qui peuvent les contenir, ou d'autres courants nerveux qui
+les neutralisent. Les ondes produites par une pierre dans l'eau vont
+plus ou moins loin et sont neutralisées plus ou moins vite, selon la
+force du choc initial; de même il est en nous des tendances et des
+mouvements qui ne rayonnent pas jusqu'à la sphère visible de
+l'activité extérieure, mais qui n'en sont pas moins déjà l'action
+elle-même et le mouvement lui-même au premier degré.
+
+Si l'idée peut exercer une action jusque sur des mouvements de nature
+réflexe, de manière à les exciter ou à les modérer, on comprend
+combien elle doit être plus puissante sur les mouvements qui
+dépendent immédiatement d'elle-même. Et parmi ces idées, qui tendent à
+se réaliser, à s'exprimer par des actes, nous savons qu'il faut placer
+au premier rang l'idée de liberté, dont l'action est tantôt
+modératrice, tantôt excitatrice. Cette idée est un ressort dont
+l'action a été négligée par l'école physiologique et naturaliste.
+
+Le tort de cette école, en général, c'est le peu d'importance qu'elle
+accorde à la conscience et aux idées. Nous avons vu qu'elle en fait de
+simples reflets d'un mouvement accompli sans elles, de simples
+«phénomènes lumineux» sans action et sans réelle influence. Les choses
+se passent dans le cerveau tantôt avec conscience, tantôt sans
+conscience, et dans le premier cas elles se passent comme si la
+conscience même n'existait pas: le courant suit l'arc nerveux de la
+même manière, soit qu'il y ait conscience au centre, soit qu'il y ait
+inconscience. Ce rôle effacé, ou plutôt cette absence de toute action
+efficace attribuée aux idées, nous paraît une exagération des
+naturalistes contemporains, que nous avons déjà signalée[135]. Leur
+erreur est de croire que les actes, connus ou non de nous, demeurent
+toujours les mêmes, semblables au fleuve qui coule de la même manière,
+soit qu'on regarde ou qu'on ne regarde pas les flots qui se suivent.
+
+ [135] Voir principalement Maudsley, Herzen, M. Taine et M.
+ Ribot.--Cf. p. 109.
+
+Sans doute il y a des combinaisons d'idées qui ne tendent pas à se
+réaliser parce qu'elles n'enveloppent en elles-mêmes aucune tendance
+capable de satisfaire l'être qui les conçoit; parfois même elles
+enveloppent une tendance répulsive plutôt qu'attractive. L'idée
+d'imbécillité, par exemple, ou celle de fatalité, n'incline pas à sa
+réalisation. Encore ne faudrait-il pas qu'une intelligence fût tout
+envahie et absorbée par des idées de ce genre, car alors elles
+tendraient à s'exprimer tantôt par une sorte de fascination, tantôt
+par une passivité inerte, etc. Une représentation dominante et
+exclusive, fût-elle chimérique ou terrible, exerce déjà par elle-même
+une fascination qui peut susciter les mouvements élémentaires
+correspondants. Une idée n'est _oisive_ et inactive que dans deux cas:
+1º quand elle est _contrebalancée_ et refrénée par d'_autres_; 2º
+quand, étant _seule_, elle est tout à fait abstraite ou tout à fait
+impossible. Si je conçois, par exemple, la négation de toutes mes
+conditions d'existence, cette idée purement négative et
+irreprésentable n'entraîne d'autres mouvements élémentaires que ceux
+des mots qui l'expriment. Si la liberté n'était qu'une idée de ce
+genre, elle n'agirait pas. Mais, dans l'idée d'indépendance, surtout
+par rapport aux mobiles sensibles et à l'égoïsme, dans l'idée d'une
+possession de soi par soi-même, dans l'idée d'une expansion vers
+l'universel, dans l'idée de perfectibilité et de progrès, il y a des
+éléments intelligibles et désirables, conséquemment excitateurs et
+moteurs. C'est donc, de la part des naturalistes, une inconséquence
+que de méconnaître, en ce sens, la force des idées et surtout de
+l'idéal de la liberté.
+
+ * * * * *
+
+Cherchons maintenant jusqu'où peut aller l'efficacité finale de l'idée
+de liberté tant qu'on s'en tient au point de vue exclusif du
+déterminisme naturaliste. Si ce point de vue exprimait le fond des
+choses, les déterministes auraient le droit de dire:--Nous avions sans
+doute négligé un chiffre dans nos calculs et vous avez raison de le
+rétablir; mais nous n'aurons désormais qu'à mesurer la valeur de
+l'idée de liberté; après l'avoir calculée une fois pour toutes, nous
+commencerons nos tables des motifs par ce premier facteur invariable,
+après lequel nous écrirons, comme nous le faisions auparavant, les
+motifs variables. La loi de nos actions sera trouvée.
+
+On peut répondre, d'abord, que l'idée de liberté n'est pas un facteur
+d'une valeur constante.--Cette idée, quoique toujours présente plus ou
+moins implicitement à toute action réfléchie et délibérée, n'est pas
+toujours également développée, claire et _intense_: il y a donc des
+intermittences et des degrés dans notre conception réfléchie de la
+liberté.
+
+--Mais, dira-t-on, constante ou variable, sa force ne modifie pas la
+résultante du mécanisme interne: elle s'ajoute toujours aux motifs
+antérieurement dominants, tantôt égoïstes, tantôt désintéressés, et se
+borne à en accélérer l'action.--Cela n'est vrai que quand nous
+agissons sans penser au contraire de notre acte; dans ce cas, l'idée
+de notre puissance accroît en effet notre confiance et accélère notre
+mouvement. Mais, quand il s'agit d'une chose où le bon et le mauvais
+se mêlent, l'association des idées par contraste nous fait concevoir
+toujours le parti opposé; et ce parti nous apparaît, lui aussi, comme
+un mélange de bon et de mauvais. Si nous n'avions aucune idée de notre
+liberté possible, nous accepterions simplement et passivement l'état
+présent de nos tendances, sans concevoir la possibilité de rendre
+dominante la tendance actuellement la plus faible; mais il n'en est
+pas ainsi, et l'idée de liberté, loin d'_accélérer_ la tendance
+dominante, la _retarde_ ordinairement en faveur de la plus faible.
+C'est quelque chose d'analogue à ce qui se passe quand nous sommes
+témoins d'une lutte entre deux adversaires dont l'un est plus fort
+que l'autre: nous sommes inclinés à prendre parti pour le plus faible
+afin de rétablir l'égalité; au besoin, nous lui portons secours. Et
+pourquoi voulons-nous rétablir l'égalité? Pour laisser libre jeu à une
+puissance supérieure, par exemple celle de l'intelligence, plus
+intime, plus personnelle que la force physique, quoique en même temps
+plus impersonnelle par son objet. Mais, devant une trop grande
+inégalité d'intelligence, nous sommes encore portés à rétablir
+l'égalité, comme pour donner place de nouveau à une puissance
+supérieure, comme pour en appeler d'un tribunal provisoire à un
+jugement sans appel. Nous voulons moins la victoire du plus
+intelligent que du meilleur, et moins celle du meilleur en lui-même
+que de celui qui serait meilleur par lui-même ou librement aimant. Le
+moi, avec son idéal d'indépendance personnelle et de volontaire
+impersonnalité, est la grande force décisive que, dans cette lutte,
+nous voudrions voir _donner_. Quand il s'agit d'une lutte intérieure
+dans notre conscience, la même tendance à intervenir pour le plus
+faible se produit: l'idée même de notre liberté surgit et se réserve
+le dernier mot, au lieu de laisser la décision à des puissances
+inférieures. Cette idée tend donc à équilibrer les motifs et à les
+rendre par là indifférents devant elle, plutôt qu'à se précipiter du
+côté de la force dominante. Au lieu d'accélérer, elle suspend d'abord,
+elle arrête; elle produit, avec ce que les physiologistes appellent
+l'inhibition à son plus haut degré, ce que les moralistes appellent la
+possession de soi: le moi, au lieu d'être absorbé par les tendances
+particulières et les objets extérieurs, se recueille dans la réflexion
+et se pose. Le moi fût-il toujours une simple idée, cette idée
+devient, au point de vue même du naturalisme, une puissance capable en
+fait de contrebalancer les autres, elle est une _idée-force_.
+
+En outre, ce n'est pas une puissance fixe, mais quelque chose
+d'analogue à ces variables des mathématiciens qui tendent vers une
+limite plus grande que toute quantité donnée. L'idée de la liberté, en
+effet, est l'idée d'une force capable de se multiplier elle-même par
+la réflexion, d'une force variable et virtuellement indéfinie. Tels
+deux miroirs se renvoient l'un à l'autre une même image; et l'idée de
+la liberté, au lieu de s'affaiblir dans cette réflexion du sujet moi
+sur l'objet moi, va grandissant. Le déterminisme mécaniste parle
+toujours des idées comme de valeurs stables, comme d'unités fixes;
+mais il faut admettre des idées dont la valeur et la force impulsive
+soient capables de s'accroître, et qui deviennent multiples de soi
+par la réflexion. Le cerveau, disent eux-mêmes les physiologistes, est
+un organe multiplicateur et condensateur.
+
+Ainsi se produit un phénomène mental de haute importance, qui résulte
+du pouvoir que nous avons de _réfléchir_ sur notre _moi_: du moment où
+nous réfléchissons, il y a le _moi actuel_ donné à notre réflexion, et
+le _moi possible_, qui, en se concevant, peut se réaliser différent du
+moi donné. De là deux termes et une multiplication possible de l'un
+par l'autre. Une seconde réflexion peut multiplier encore la puissance
+de l'idée par elle-même. Nous avons ainsi un multiplicateur qui
+s'élève à des puissances successives. L'idée de liberté est
+précisément l'idée de cette multiplication toujours possible, de cette
+variabilité sans limites précises.
+
+Les symboles arithmétiques sont, du reste, bien loin de suffire à
+l'explication de tout ce que contiennent les faits de liberté
+apparente ou réelle: aux considérations de quantité doivent se joindre
+celles de qualité. Les faits physiques eux-mêmes ne trouvent pas leur
+unique explication dans des variations de quantité purement
+mathématiques et mécaniques; il existe des combinaisons où le tout est
+autre chose que la somme numérique de ses éléments: ce sont les
+combinaisons _chimiques_. De même, dans l'esprit, se produisent ces
+faits que l'école naturaliste appelle une sorte de _chimie mentale_,
+comme quand les sensations élémentaires des sept couleurs engendrent,
+par leur synthèse, une sensation toute différente en qualité, celle du
+blanc. Les naturalistes seront donc forcés de reconnaître que l'idée
+de liberté, en s'ajoutant à un motif, n'en doit pas modifier
+simplement l'intensité quantitative, mais encore la qualité spécifique
+et surtout la qualité «morale.» Si, par exemple, je conçois un tort
+fait à autrui comme pouvant être libre, ce n'est pas seulement un tort
+plus grand que je conçois, mais un mal d'un nouveau genre et pour
+ainsi dire d'une tout autre couleur, l'injustice volontaire. De même,
+le bonheur d'autrui produit par le sacrifice de mon intérêt devient,
+en se combinant avec l'idée de liberté, cette merveille idéale qui ne
+ressemble à aucun autre objet: la libre bonté. Le bien conçu sous
+l'idée de liberté cesse donc d'être neutre et impersonnel pour
+apparaître comme bien «moral,» en même temps que le mal apparaît comme
+mal moral. Ou plutôt, auparavant, nous ne concevions que le plaisir ou
+la douleur; le bien comme tel, ou la moralité, n'a pu être conçu que
+grâce à l'idée, vraie ou fausse, de liberté. Celle-ci introduit donc
+des motifs tout nouveaux et _sui generis_, c'est-à-dire les motifs
+moraux, impliquant un certain degré de croyance à la liberté: ce que
+je veux, c'est un bien libre, une réelle bonté. Or, la persuasion de
+ma liberté me permet d'agir _en vue_ de cette réelle bonté, et c'est
+là une évolution intérieure d'où peut sortir progressivement un monde
+nouveau. Quand même ces hautes notions morales ne seraient qu'un
+idéal, la seule conception de cet idéal n'en introduit pas moins en
+nous une lumière toute nouvelle. Si nous agissons sous la pensée et le
+désir de la libre bonté, n'aurons-nous pas lieu de croire avec Platon
+qu'on peut devenir, en une certaine mesure, semblable à l'objet de sa
+contemplation et, qui plus est, de son action? J'ai une arme dans les
+mains; vous prétendez que c'est une ombre et non une réalité; mais,
+puisque avec cette arme je triomphe des forces ennemies, comment ne
+finirais-je pas par me demander si c'est simplement une ombre, ou au
+moins si l'ombre ne prend pas corps?
+
+ * * * * *
+
+Est-ce à dire que nous prétendions, sans sortir du point de vue même
+auquel se placent les naturalistes, introduire dans le déterminisme
+une liberté radicalement différente de ce déterminisme même?--Non;
+nous voulons seulement, à ce premier point de vue, qui n'est pas le
+dernier et le plus haut, _élargir_ le déterminisme et l'_orienter_
+vers la liberté idéale. Nous voulons montrer que l'être intelligent,
+si déterminé qu'il soit, n'attend point que les choses se fassent ou
+ne se fassent pas: le croire, c'est là un faux déterminisme. Le vrai
+déterminisme n'est pas _fait_ passivement, il _se fait_ lui-même, il
+se modifie lui-même par lui-même. Le but que nous nous proposons dans
+ce livre, c'est de rendre le déterminisme aussi large, aussi ouvert,
+aussi infini, conséquemment aussi flexible et vivant, aussi
+modifiable, aussi variable et progressif que cela est compatible avec
+un _ordre intelligible_, avec une continuité sans hiatus, avec une
+_loi_ sans exception, qui est pourtant une loi de vie et non
+d'inertie. Pour cela le déterminisme ne doit pas être réduit
+exclusivement aux lois _mécaniques_, car ces lois sont une enveloppe
+trop extérieure; il ne doit pas être réduit aux lois _physiques_ et
+_physiologiques_, qui n'épuisent pas tout; au moins faut-il y ajouter
+les lois _psychiques_, et principalement celles de la pensée; puis,
+après avoir ainsi _égalé_ le déterminisme à tout ce que nous pouvons
+connaître, il est encore permis de se demander si tout est pour nous
+connaissable. On laisse ainsi subsister l'_x_ problématique au fond
+des choses. Tout déterminisme qui s'arrête à moitié chemin est un
+déterminisme _paresseux_; d'autre part, les objections adressées à un
+déterminisme incomplet sont des objections _paresseuses_.
+
+Le déterminisme naturaliste et mécaniste est de ceux qui s'arrêtent à
+moitié chemin. Il voit les choses du dehors, il voit simplement le
+réseau qui les enserre, et encore il ne se rend pas un compte exact de
+la nature des mailles. Ces mailles, en effet, ne sont pas purement
+mécaniques et physiques, elles sont encore psychiques. De plus, dans
+le domaine psychique, il y a un facteur capital qui intervient, la
+_conscience_ de soi, dont l'_idée_ n'est qu'une forme supérieure.
+Répéter que la conscience est simplement un reflet, c'est dogmatiser,
+c'est faire de la métaphysique matérialiste. A vrai dire, nous ne
+savons pas si la conscience, au lieu de refléter le dehors, ne nous
+révèle point précisément le dedans de l'être et la vraie cause active,
+dont les lois mécaniques, physiologiques, sociologiques, statistiques,
+ne sont que les expressions et traductions diverses. La conception des
+idées ou, plus généralement des états de conscience comme simples
+_empreintes_ des choses extérieures, est un reste du préjugé vulgaire,
+qui prend au sérieux la métaphore contenue dans l'étymologie même du
+mot _idée_. C'est en même temps un reste de _substantialisme_: on
+trouve que l'état mental, l'état de conscience, l'idée au sens large
+du mot, a besoin d'un substratum, et il en résulte que la conscience
+peut recouvrir un fond substantiel, soumis à une nécessité absolue.
+C'est là une pure hypothèse matérialiste. Nous ne savons pas ce qu'est
+le fond de la conscience: nous n'avons donc pas le droit de traiter
+d'illusoire l'action que la conscience, par la réflexion, croit
+exercer sur elle-même, l'action que l'idée croit exercer sur sa propre
+réalisation. La possibilité de l'idéalisme subsiste toujours à côté et
+au-dessus du naturalisme.
+
+Si l'idée de liberté, par sa seule action efficiente et mécanique, ne
+suffit pas à changer absolument et objectivement la nature des choses,
+si elle ne donne pas tout d'un coup une entière liberté morale à un
+être qui, par hypothèse, serait exclusivement soumis aux lois
+physiques, il n'en est pas moins vrai que cette idée, entre le
+mécanisme et la liberté, offre un _moyen terme_ nécessaire. C'est là
+ce que nous pouvons conclure de toutes les considérations qui
+précèdent, et par là se produit une première rencontre des doctrines.
+En effet, supposons que la liberté existe; elle n'existera qu'à la
+condition d'avoir conscience d'elle-même, et elle n'aura conscience
+d'elle-même qu'à la condition de devenir l'idée d'elle-même. Or, toute
+idée étant une force capable de produire le mouvement, la liberté
+devra toucher par là au mécanisme. D'autre part, si c'est le mécanisme
+qui existe tout d'abord et qui, dans les systèmes particuliers de
+mouvements et de forces appelés individus intelligents, arrive à
+concevoir l'idée de la liberté, le mécanisme pourra, en se conformant
+à cette idée, se rapprocher progressivement de la liberté idéale.
+L'idée de la liberté est donc bien un terrain commun et en quelque
+sorte neutre, où peut se préparer un rapprochement entre les opinions
+opposées. Si la liberté n'existe pas, le mécanisme que nous avons
+décrit sera ce qui peut le mieux la suppléer dans l'ordre mécanique.
+Si elle existe, elle devra, pour agir dans l'ordre mécanique, réaliser
+précisément ce mécanisme. Nous avons donc, soit le _substitut_, soit
+l'_instrument_ de la liberté.
+
+Ce substitut ou cet instrument pourrait être appelé, par simple
+analogie, l'équivalent de la liberté au sein du mécanisme. La chaleur,
+l'électricité, le magnétisme ont leur équivalent mécanique, qui
+exprime la quantité de mouvement dans laquelle ils doivent se
+transformer pour produire tel ou tel effet. La liberté, devant
+produire ses effets dans l'ordre mécanique, a dans cet ordre un autre
+genre d'équivalent, moins sous le rapport de la quantité que sous le
+rapport de la qualité: la notion de liberté est un équivalent logique
+et intellectuel de la liberté, et la force impulsive inhérente à cette
+idée en est, si on peut parler ainsi, une sorte d'équivalent
+mécanique. Seulement, il ne faut pas oublier l'extrême variabilité de
+cette force susceptible d'accroissement et de diminution. Nous ne
+voulons d'ailleurs indiquer ici que des analogies.
+
+Nous avons déjà rappelé comment Leibnitz s'est efforcé de rendre les
+quantités discontinues adéquates à la quantité continue: par le
+rapport constant des variables, il découvre le rapport de leurs
+limites idéales; on substitue ainsi aux choses des séries indéfinies
+dont elles sont la limite. Ces séries pourraient s'appeler des
+substituts mathématiques; elles sont, en d'autres termes, un moyen
+d'approximation indéfinie. De même, nous avons cherché au sein du
+déterminisme mécanique un moyen d'approximation indéfinie par rapport
+à la liberté idéale, ou son substitut mathématique, mécanique et
+logique tout à la fois. C'est l'idée de liberté qui nous permet
+d'intercaler une série indéfinie de moyens termes entre le mécanisme
+physique et la parfaite liberté morale. Étant donné un système de
+forces, quelque grand qu'il soit, l'idée de liberté, toujours présente
+en moi, me fait concevoir une force encore supérieure; et si je mets
+cette idée à l'essai, je puis réussir. J'arrive donc à concevoir une
+série de forces de plus en plus grandes. Sans doute aucune de ces
+forces ne doit être considérée comme adéquate à la liberté parfaite;
+mais, pour cette raison même, je puis toujours dépasser la force
+présente par ma pensée; je puis toujours, grâce à l'idée de liberté,
+passer d'une force à une autre plus grande; je n'aurai donc qu'à
+continuer ce mouvement pour obtenir le degré de force nécessaire à
+chaque action. J'obtiens par là non une puissance infinie, mais une
+puissance pratiquement indéfinie, qui en est le symbole mathématique
+et le substitut mécanique.
+
+
+V. _L'idée-force de liberté comme complément de l'idéalisme._--Si, du
+point de vue naturaliste, nous passons au point de vue idéaliste,
+l'idée de liberté nous apparaîtra encore comme un moyen de
+rectification et de conciliation progressive. La théorie platonicienne
+des idées prendrait un sens plausible si, au lieu de ne considérer les
+idées que dans un monde intelligible où on les suppose éternellement
+réalisées, on les faisait descendre et agir au sein du monde sensible,
+par une influence observable et déterminable. Au lieu d'une
+dialectique purement formelle et logique, on aurait ainsi une
+dialectique vivante et réelle, comme celle dont Hegel voulait établir
+les lois et dont il n'a écrit que le roman fantastique.
+
+Leibnitz, en introduisant dans l'idéalisme platonicien des conceptions
+plus réalistes et même mécanistes, essaie d'expliquer la production
+des choses par une sorte de «_mécanisme métaphysique_», par une
+«mathématique» éternelle. Dans ses spéculations aventureuses et
+cependant profondes, il s'efforce de montrer comment du _vrai
+métaphysique_, ou des possibilités idéales, procède le _vrai
+physique_, c'est-à-dire les réalités actuelles. La possibilité ou
+l'essence implique un effort vers l'existence: chaque possible, en
+vertu d'une loi vivante, tend à devenir réel, et il serait réel s'il
+ne rencontrait pas quelque obstacle qui le rend impossible, soit
+provisoirement, soit définitivement, auquel cas il n'est réellement
+pas possible. Tous les possibles ne peuvent se réaliser à la fois: il
+en est qui s'excluent et se contredisent; de là une sorte de lutte
+entre des prétentions rivales. Ces prétentions ne peuvent toutes être
+satisfaites, mais il en résulte toujours, dans la réalité, la
+combinaison par laquelle peut exister le plus grand nombre de
+choses[136]. On voit que c'est le parallélogramme des forces
+transporté dans le principe d'où dérive l'univers. Cette évolution des
+possibles qui sont en même temps des puissances, des forces, des
+causes de mouvement, explique tout, selon Leibnitz, par une
+dialectique idéale et réelle. Le mécanisme intelligible, d'ailleurs,
+n'exclut pas dans le principe des choses la liberté, dont il est
+l'instrument.
+
+ [136] «Omne possibile exigit existere, et proinde existeret, nisi
+ aliud impediret, quod etiam existere exigit et priori
+ incompatibile est; unde sequitur semper eam existere rerum
+ combinationem qua existunt quam plurima.» (_De verit. primis_,
+ Erdm., p. 99.) «Omnia possibilia pari jure ad essentiam (l.
+ existentiam) tendere pro quantitate essentiæ, seu realitatis, vel
+ pro gradu perfectionis quem involvunt.--Et ut possibilitas est
+ principium essentiæ, ita perfectio seu essentiæ gradus (per quem
+ plurima sunt compossibilia) principium est existentiæ. Ex his jam
+ mirifice intelligitur quomodo, in ipsa originatione rerum,
+ mathesis quædam divina seu mecanismus metaphysicus exerceatur.»
+ (_De rerum originat. rad._, Erdm., p. 148.)--«Tous les possibles
+ prétendent à l'existence dans l'entendement de Dieu à proportion
+ de leur perfection. Le résultat de toutes ces tendances doit être
+ le monde actuel le plus parfait qui soit possible.» (Dutens, II,
+ II, p. 36.)
+
+ «Feignons, dit Théophile, qu'il y ait des êtres possibles, A, B,
+ C, D, E, F, G, également parfaits et prétendant à l'existence,
+ dont il y a d'incompatibles A avec B, et B avec D, et G avec C. Je
+ dis qu'on pourrait les faire exister deux ensemble de quinze
+ façons: AC, AD, etc.; ou bien trois ensemble, des manières
+ suivantes: ACD, ACE, etc.; ou bien quatre ensemble de cette seule
+ suite: ACDE, laquelle sera choisie parmi toutes les autres, parce
+ que par là on obtient le plus qu'on peut; et, par conséquent, ces
+ quatre A, C, D, E, existeront préférablement aux autres, B, F, G.
+ Donc, s'il y avait quelque puissance dans les choses possibles
+ pour se mettre en existence et pour se faire jour à travers les
+ autres, alors ces quatre l'emporteraient incontestablement; car,
+ dans ce combat, la nécessité même ferait le meilleur choix
+ possible, comme nous voyons dans les machines, où la nature
+ choisit toujours le parti le plus avantageux pour faire descendre
+ le centre de gravité de toute la masse autant qu'il se peut.--Mais
+ les choses possibles, n'ayant point d'existence, n'ont point de
+ puissance pour se faire exister, et par conséquent il faut
+ chercher le choix et la cause de leur existence dans un être dont
+ l'existence est déjà fixe et, par conséquent, _nécessaire_
+ d'elle-même.»
+
+Si cette lutte des possibles imaginée par Leibnitz dans l'activité
+primordiale est une pure hypothèse, elle devient la vérité dans notre
+activité intelligente. Il n'y a pas en nous de dialectique purement
+formelle comme celle des métaphysiciens, car toute dialectique de la
+pensée enveloppe une mécanique qui aboutit à l'action et au mouvement;
+aussi notre pensée est-elle toujours accompagnée de quelque action.
+
+L'idée directrice de toutes les autres, celle de liberté, ne saurait
+donc rester abstraite. La liberté, pour parler le langage de Leibnitz,
+est un _possible_ qui doit, lui aussi, prétendre et tendre à
+l'existence en nous, par une sorte de prétention idéale et de tendance
+réelle ou active. La conception de cette puissance supérieure ne
+saurait rester en nous à l'état d'une simple possibilité logique; elle
+s'accompagne nécessairement de quelque tendance à l'action, elle
+commence sa réalisation et ne se conçoit qu'en se réalisant déjà: car,
+selon la parole d'Aristote, savoir c'est faire, et faire c'est savoir.
+
+«L'intelligence est comme l'âme de la liberté,» disait Leibnitz.
+Seulement, mesurant encore mal la puissance des idées, Leibnitz ne
+voit toujours dans cette intelligence, dans cette conscience, qu'une
+réflexion par laquelle le développement interne de l'âme devient pour
+l'âme un spectacle. Il ne pousse pas jusqu'au bout l'analyse, il ne
+s'aperçoit pas que le spectateur même va transformer le drame.
+L'introduction du spectateur, au lieu de laisser passivement le drame
+se développer suivant son plan primitif, y entre comme élément, fait
+partie du plan et du drame même. Il n'y a pas, comme dans nos
+théâtres, l'acteur qui joue son rôle, et un spectateur passif; c'est
+l'acteur même qui est spectateur. Et quand il devient spectateur, il
+ne joue plus de la même manière qu'auparavant. Le spectacle modifie
+donc le drame; la contemplation modifie l'objet contemplé. C'est une
+vision qui agit sur la chose vue, c'est un miroir qui transforme les
+objets; bien plus, ce vivant miroir arrive à produire lui-même toute
+une série d'objets qui, sans lui, n'eussent pas existé.
+
+ * * * * *
+
+Dans l'idéalisme de Kant, non moins que dans celui de Leibnitz, l'idée
+de liberté pourra être introduite comme un moyen terme entre le
+phénomène et le noumène. L'idée de liberté étant en même temps une
+puissance, par cette idée l'homme est en possession actuelle de sa
+raison, qui descend alors, en quelque sorte, dans la série des
+phénomènes; par cette idée la «raison» est en même temps «nature». Il
+n'y a pas d'un côté le _sensus_ sans l'_intellectus_, et de l'autre
+l'_intellectus_ sans le _sensus_: les deux mondes, intelligible et
+sensible, semblent coïncider dans la conscience que l'être raisonnable
+a de lui-même et de son pouvoir, dans son idée active de l'activité
+même.
+
+Tout, dans le mensonge, «est expliqué et déterminé par les antécédents
+du menteur»,--dit Kant; mais dans ces antécédents mêmes,
+ajouterons-nous, il faut compter l'idée de la liberté et l'action
+motrice de cette idée, dont l'intervention peut _suspendre_ ou faire
+_dévier_ le cours antérieur des causes naturelles. Pour prédire les
+actions par leurs conditions phénoménales, il faut donc aussi calculer
+l'intensité de cette idée.
+
+Si le tort des naturalistes est de ne pas voir que, parmi les forces
+naturelles, se trouve l'idée de liberté, le vrai tort des idéalistes
+n'est pas de croire à la puissance des idées, mais au contraire de n'y
+pas croire encore suffisamment. En refusant à l'idée de liberté la
+puissance de produire un effet de plus en plus conforme à elle-même,
+de se réaliser au moins partiellement et progressivement comme les
+autres idées, ils s'arrêtent à moitié chemin dans leur idéalisme.
+Kant a admirablement défini la volonté en l'appelant: la propriété
+d'être cause par ses idées de la réalité des objets de ces idées
+mêmes. Dans cette définition, il semble avoir en vue la puissance
+déterminante des idées, qui réalisent leurs objets dans la conduite.
+Allons jusqu'au bout de cette définition et nous pourrons dire aux
+idéalistes:--Puisque j'ai, selon vous, la propriété de produire par
+mes idées les objets de ces idées, je dois avoir la propriété de
+produire, par l'idée subjective de ma puissance libre, la réalité au
+moins partielle de cette puissance même. Donc, du déterminisme la
+liberté tend à surgir; donc, de votre point de départ subjectif il
+n'est pas absolument impossible de passer à un effet objectif; donc,
+de ce que vous appelez la raison sort la volonté, et c'est surtout en
+ce sens qu'on peut parler avec Kant d'une raison _pratique par
+elle-même_.
+
+
+VI. _L'idée-force de liberté et l'idée de l'avenir._--Nous avons vu
+que le problème du libre arbitre vient se concentrer peu à peu dans la
+considération du _temps_. Les uns cherchent au libre arbitre un refuge
+dans le temps même; les autres, comme Kant, placent au contraire la
+liberté hors du temps. Nous savons ce qu'il y a de hasardeux dans
+cette dernière ressource. Quant au refuge du temps pour le _libre
+arbitre_, on peut le considérer au point de vue mécanique et au point
+de vue psychologique. Nous avons montré combien il est peu sûr _au
+point de vue mécanique_. Dans les questions mécaniques, le temps est
+ce qu'il y a de plus dépendant; on le traite comme une pure
+conséquence qui est donnée et _fixe_ quand les principes sont donnés:
+le temps d'une éclipse, par exemple, n'offre aucun élément de
+variation. On considère donc le temps en son abstraction comme sans
+_efficace_ par lui-même, comme une pure forme, dirait Kant, et cette
+forme est par excellence celle du déterminisme. Il n'en est pas de
+même de la distance, parce que, l'espace étant plein, la distance
+répond à un nombre plus ou moins grand de forces, à une quantité plus
+ou moins grande de matière: si l'espace est plein, le temps, en un
+certain sens, est vide, la quantité de matière et de force n'y
+croissant point. Supposez un glacier absolument immobile: un kilomètre
+carré de glace contiendra plus de matière et plus de force qu'un mètre
+carré; mais une année, pour ce glacier immobile par hypothèse, ne
+contiendra rien de plus qu'un jour: des données _identiques_ en des
+temps différents sont toujours des données _identiques_, et la
+différence du temps est objectivement _indifférente_. L'accroissement
+du temps n'est une expression et une première image du progrès que
+pour l'esprit qui le calcule, et il ne devient un progrès réel que
+s'il recouvre un progrès de l'activité, de l'intelligence, de la
+sensibilité. Chercher le libre arbitre dans le temps, au point de vue
+_mécanique_--et cela, en voulant garder le principe de la conservation
+de la force,--c'est donc précisément, comme nous l'avons fait voir,
+chercher le libre arbitre dans le domaine de la plus grande
+détermination et de la plus grande _passivité_.
+
+Mais il n'en est plus de même au point de vue psychologique. L'_idée_
+du temps, ici, peut commencer à nous affranchir; elle peut produire
+dans le déterminisme même ce que nous avons appelé une première
+approximation de la liberté. La supériorité du déterminisme humain sur
+les pures machines (auxquelles voudraient l'assimiler des théories
+grossièrement mécanistes), consiste précisément en ce que
+l'intelligence conçoit le temps. Il y a donc un problème très
+intéressant de psychologie:--Quelle influence l'idée de temps
+exerce-t-elle dans le déterminisme de nos actions?--Elle y peut
+produire des phénomènes de _suspension_ et de _direction nouvelle_,
+comme si nous disposions du temps en une certaine mesure par l'idée
+même que nous avons d'un tel pouvoir. Et c'est là une confirmation
+nouvelle de notre doctrine sur la force efficace des idées. Quand,
+dans l'emportement tout mécanique de la passion, surgit l'_idée_ de
+l'avenir, cette idée produit un phénomène d'_arrêt_. Ce qui distingue
+l'action purement réflexe de l'action plus ou moins volontaire, c'est
+la _conscience_, et la conscience suppose un certain _temps_ intercalé
+entre l'excitation et la décharge. Eh bien, placez dans cette
+conscience l'_idée du temps_ même, et vous avez une complication de la
+plus haute importance. L'être conscient vivra par anticipation dans
+l'avenir, et il y aura comme une réaction de l'avenir anticipé sur le
+présent,--réaction soumise à des lois déterminées et qui pourtant nous
+rapproche d'un idéal de liberté. Cette approximation est d'autant plus
+grande que nous faisons entrer un espace de temps plus vaste dans
+notre calcul. Que sera-ce si j'essaie, tant bien que mal, de concevoir
+les choses _sub specie æterni_? Ce sera alors l'idée de ce qu'il y a
+de plus durable qui tendra à se réaliser dans ma conduite: je
+m'efforcerai, comme si j'étais la providence, d'agir pour l'éternité,
+et aussi pour l'immensité, pour l'universalité des êtres. Je me
+désintéresserai de mon _moi_, peut-être périssable, pour considérer la
+durée infinie des siècles, l'intérêt permanent de l'humanité,
+l'intérêt éternel du monde, tel que je me le figure symboliquement
+dans ma pensée. L'action toute mécanique sans considération de temps,
+c'est la _passion_ pure; l'action avec considération de temps limité,
+c'est l'_intérêt_ proprement dit; l'action _sub specie æterni_, ou
+_universi_, c'est le _désintéressement_ et la moralité idéale; c'est
+en même temps la plus grande approximation possible de la liberté au
+sein du déterminisme. L'idée du temps et de l'éternité est donc un
+élément capital du problème psychologique; dans cette sorte de tempête
+intérieure qui est la passion, elle produit le même effet qu'une large
+main qui, au moment où les vagues se soulèvent et vont tout submerger,
+les aplanirait en les refoulant et les ferait s'étendre, équilibrées,
+apaisées, sur un espace indéfini.
+
+Concluons qu'au point de vue psychologique, c'est par l'_idée_ du
+temps que nous disposons du temps et semblons le «_suspendre_», ce
+n'est pas par une sorte de miracle mécanique, comme celui que quelques
+philosophes ont proposé. L'idée permet d'_asservir_ le mécanisme, mais
+comme Bacon veut que nous asservissions la nature: _parendo_. Pour
+produire un effet mécanique sans une action mécanique, nous avons vu
+qu'il faudrait produire cet effet sans y _penser_, sans se le
+_représenter_ dans sa pensée, et conséquemment sans l'avoir déjà
+_commencé_ par cette pensée. Nous ne pourrions échapper tout à fait au
+mécanisme que par une idée qui n'aurait absolument plus rien ni de
+mécanique ni de sensible, une [Grec: noêsis aneu phantasias], une
+pensée sans manifestation cérébrale, comme celle que s'attribuent un
+peu généreusement les spiritualistes. Du moins y a-t-il des idées qui
+se _rapprochent_ de ce pur idéal, sans l'atteindre, et parmi
+lesquelles nous placerions volontiers l'idée de l'éternité. C'est en
+agissant sous l'influence de ces idées que nous tendons le plus
+directement vers notre idéal de liberté. L'idée de ce qui serait _hors
+du temps_ agit alors dans le _temps_ même. De là encore une théorie
+synthétique, où peuvent se rencontrer les adorateurs du temps et les
+adorateurs de l'éternité.
+
+ * * * * *
+
+Il résulte des considérations qui précèdent que, loin d'exclure la
+réaction de l'idée sur le fait à venir, le déterminisme tel que nous
+l'avons rectifié présuppose cette réaction. Et il faut la concevoir
+comme capable d'une énergie et d'une flexibilité dont les bornes nous
+sont inconnues. Le possible et le probable ont beau n'être au fond que
+des idées, auxquelles répondent primitivement dans les objets des
+rapports réels et certains, ces idées réagissent secondairement sur la
+nécessité aveugle. L'idéale indétermination de l'avenir pénètre dans
+le déterminisme même sous cette forme d'idée, et d'idée directrice.
+
+Est-ce là une indétermination absolue?--«Si nous pouvions tenir compte
+de tout ce qui agit dans l'âme d'un homme, disait Kant, nous pourrions
+calculer sa conduite future.» On a essayé, dans cette question, de
+retourner contre Kant le principe même dont il est parti, à savoir que
+les phénomènes, ou cela seul qui est objet de représentation, tombent
+sous le déterminisme. Et qu'est-ce qui est objet de représentation?
+Des faits; or, selon certains néo-kantiens ou criticistes, les faits
+ne peuvent être que ce qui est accompli déjà; le passé, selon eux, est
+donc seul soumis aux lois nécessaires. Il serait contradictoire,
+ajoutent-ils, de nous dire que l'avenir peut nous être représenté et
+plus évidemment encore de dire qu'il peut nous être présenté:--«Cet
+avenir prétendu n'est qu'un passé décoré du nom de futur. L'avenir ne
+peut donc être déterminé[137].»--Dans ce passé, a-t-on dit encore, qui
+a été et qui est, avec le présent, la seule réalité _achevée_ ou
+s'achevant, il y a sans doute une nécessité; «mais le futur est encore
+dans le néant; on ne peut pas dire qu'il soit nécessité, car il n'est
+pas[138].» Nous ne saurions admettre ce raisonnement. Le déterminisme
+ne porte pas seulement sur les _phénomènes_ et sur les faits
+accomplis, mais sur leurs _lois_ de succession. Or, si le phénomène
+est passé, la loi peut et doit être toujours présente. Ce n'est donc
+pas seulement «le passé qui est soumis aux lois nécessaires»; par cela
+même que nous concevons des lois et encore mieux des lois nécessaires,
+ces lois sont indépendantes du temps et des termes mêmes qu'elles
+relient. Donc encore, si nous nous _représentons_ ou _présentons_
+l'avenir, ce n'est pas seulement en nous représentant des phénomènes
+passés, mais en concevant des rapports présents et futurs; il n'y a là
+rien de contradictoire. L'avenir n'est pas un simple passé décoré du
+nom de futur: c'est le _passé_, plus une _loi_ qui est toujours
+actuelle. Donc enfin «l'avenir peut être déterminé».--D'ailleurs,
+l'argument qu'on vient de lire prouverait trop et s'appliquerait même
+aux lois physiques et astronomiques; on ne pourrait plus prédire une
+éclipse, pour cette raison qu'elle est un passé décoré du nom de futur
+ou qu'une éclipse à venir ne peut être nécessitée puisqu'elle n'est
+pas. La vraie question n'est point de savoir si les phénomènes futurs
+peuvent être présents, mais si leur loi et leurs conditions ou causes
+peuvent être présentes et relier les divers moments de la durée.
+
+ [137] Expressions de M. Burdeau dans un compte-rendu consacré à
+ M. Renouvier.
+
+ [138] M. Penjon, dans la _Critique philosophique_ du 10 mars
+ 1883.
+
+Loin de croire ainsi qu'il soit impossible et même contradictoire de
+se représenter l'avenir dans la pensée, nous croyons que c'est
+seulement en nous représentant notre avenir qu'il nous est possible,
+_à nous_, de le faire exister _par nous_. Laplace, supposant une
+intelligence universelle, capable de soumettre toutes les forces de la
+nature à l'analyse mathématique, lui faisait résoudre ce problème déjà
+indiqué par Leibnitz et Kant:--Étant donné l'état présent du monde, en
+déduire le passé et le futur.--Peut-être, remarquerons-nous d'abord,
+un tel calcul est-il de fait impossible au sens mathématique, si les
+phénomènes et les êtres constituent une multiplicité infinie en tous
+sens, qui ne se laisserait pas mettre en équation régulière:
+l'infinité actuelle échappe peut-être au calcul même de Leibnitz. A
+cause de cela même, elle peut devenir pour nous un espoir de
+délivrance, sinon une raison de liberté immédiate: il semble que
+l'infinité se concilie mieux avec la flexibilité, avec la variabilité,
+avec le progrès. Si les combinaisons possibles des choses sont en
+quantité infinie, au lieu d'être bornées à tels ou tels effets
+monotones, nous pouvons mieux espérer, du sein de cette infinité,
+l'avènement progressif d'un monde nouveau, surtout quand nous arrivons
+à _concevoir_ cette infinité et à _agir_ sous cette idée directrice.
+En un mot, l'infinité dans le déterminisme et dans la pensée, c'est la
+fécondité dans le déterminisme même. Supposons cependant possible le
+calcul de Laplace, il y a un second problème qui rentre dans la
+question générale de l'influence des idées: c'est de savoir si
+l'individu ne pourrait pas faire lui-même, non pour un autre, mais
+pour soi, le calcul de la conduite à venir. Il ne s'agit plus ici d'un
+monde qui m'est pour ainsi dire extérieur et étranger, et qui va son
+chemin sans se douter que je détermine en ce moment _à priori_ la
+trajectoire qu'il va suivre; il s'agit de cet individu qui est en moi,
+qui est moi-même, et dont je veux prédire toutes les démarches à
+venir[139]. Supposons-nous donc capables de faire ce calcul avec toute
+la compétence requise, comme l'intelligence universelle dont parlent
+Laplace et du Bois-Reymond.
+
+ [139] Sous cette forme le problème nous a été posé jadis à
+ nous-même, comme application immédiate de notre théorie sur _la
+ liberté et le déterminisme_, par notre ancien élève M. Émile
+ Boirac.
+
+«Cette vue entière de l'avenir, a dit un partisan du fatalisme, serait
+le plus cruel des supplices[140],» parce que nous nous sentirions
+«aussi impuissants à agir qu'à modifier le cours des astres; si
+l'esprit doué de cette prescience, prophète clairvoyant, «ne savait
+d'avance combien seraient vains les voeux qu'on pourrait former, il en
+formerait un seul, celui de perdre toute sa science de l'avenir.» Il
+aimerait mieux recommencer à vivre dans un monde comme le nôtre, où
+l'immense majorité des hommes ne pensent pas, où la foule inconsciente
+semble avoir compris la profondeur du conseil donné à Faust par son
+conseiller railleur: traverser le monde sans rien approfondir.--Selon
+nous, il y a dans ce découragement un fatalisme excessif, où se glisse
+encore un souvenir du [Grec: logos argos]. L'analyse du problème n'est
+pas poussée assez loin. Soit ma conduite à venir complètement
+déterminée ou tout au moins partiellement déterminée dans toutes ses
+circonstances importantes; me voilà en possession du tracé de la
+trajectoire que je vais décrire, et il s'agit de savoir si l'avenir
+vérifiera ma prévision. Mais voici ce qui va se produire, en vertu
+même de la réflexion de la conscience sur soi. Si tout ce qui arrive
+dans le présent a une cause dans le passé, tout ce qui arrive dans le
+présent est aussi une cause pour l'avenir: ces deux propositions
+réciproques sont le fondement même du déterminisme. Par suite, outre
+les causes qui constituent mon état présent et dont j'ai calculé les
+effets, il y a une autre cause qui doit aussi exercer son influence
+sur l'avenir: à savoir le résultat de mon calcul ou ma prévision
+elle-même, qui, étant comme une expérience anticipée, a pour modifier
+la conduite la même propriété qu'aurait l'expérience. L'avenir, en
+tant qu'il est pensé et produit par moi-même, est donc un avenir
+modifiable pour moi-même. En d'autres termes, connaître l'avenir,
+c'est connaître tous les effets des causes actuellement ou
+prochainement agissantes; mais, parmi ces causes, une des principales,
+une de celles qui peuvent et doivent modifier les effets de toutes les
+autres, c'est précisément la connaissance même et l'idée de tous ces
+effets, ou de l'avenir; dès lors, il ne faut plus poser comme
+entièrement déterminé indépendamment de ma connaissance ce qui n'est
+déterminé en partie que par cette connaissance. Quoi qu'il fasse,
+l'être pensant ne peut se considérer lui-même comme un mécanisme
+inerte et passif. La prévision n'est pas une simple prescience
+contemplative qui verrait d'avance s'écouler sans elle le fleuve des
+choses: elle modifie et produit en partie ce qu'elle prévoit; elle
+est pour ainsi dire une _prémotion_.
+
+ [140] Le docteur Le Bon, _L'homme et les sociétés_, I, 455.
+
+Aussi nous concevons-nous plutôt dans l'avenir sous la forme de la
+liberté, tandis que nous arrivons par la réflexion et l'analyse à
+déterminer pourquoi nous avons agi de telle manière dans le passé.
+Avoir conscience d'un futur possible, c'est avoir conscience de la
+première et essentielle condition de sa réalité, puisque cette
+condition est ma pensée même; il n'est donc pas étonnant que je me
+voie libre en une certaine mesure de commencer la réalisation de
+l'avenir, puisque effectivement je tiens le premier anneau et n'ai
+qu'à tirer vers moi les autres. L'intelligence est à la fois le
+pouvoir de lier et celui de délier: en pensant les choses du dehors,
+nous les lions, et la science même consiste dans cette liaison; en les
+pensant du dedans et en nous, en nous pensant nous-mêmes, nous pouvons
+nous délier en une certaine mesure par rapport à l'extérieur, mais en
+nous reliant toujours à quelque motif intérieur ou supérieur. L'idée
+de l'avenir indéterminé tend ainsi à déterminer dans le cours des
+choses, par une sorte d'interférence, une certaine indétermination
+partielle et relative, ou plutôt un certain équilibre. Cet équilibre
+peut amener la partielle dépendance des choses par rapport à notre
+pensée agissante, non plus seulement voyante ou expectante. C'est dans
+cette mesure que nous pouvons dire comme le Dieu de Bossuet:--Je ne
+pense pas les choses à venir uniquement parce qu'elles seront, mais
+elles seront en partie parce que je les pense.
+
+
+
+
+CHAPITRE DEUXIÈME
+
+PUISSANCE EFFICACE DU DÉSIR DE LA LIBERTÉ.--I. LIBERTÉ ET SÉLECTION
+NATURELLE.--II. LIBERTÉ ET FINALITÉ IMMANENTE
+
+ I. Liberté et sélection naturelle. Application des théories de
+ Lamarck et de Darwin.
+
+ II. Liberté et finalité. Substitution du déterminisme des causes
+ finales au déterminisme des causes efficientes. Organisme
+ produit par le désir de liberté.
+
+ III. Caractère relatif du mécanisme et de la finalité.--Leur
+ impuissance à exprimer le fond de l'activité
+ universelle.--Félicité et liberté.
+
+
+I.--LIBERTÉ ET SÉLECTION NATURELLE.
+
+Les théories de Lamarck et de Darwin, sur le jeu des fonctions
+physiologiques et sur les lois fondamentales de l'organisation, nous
+semblent propres à répandre quelque lumière sur cette fonction
+supérieure que nous tendons à réaliser en nous: la liberté, qui serait
+la vie à sa plus haute puissance. Selon Lamarck, la tendance à la
+fonction crée l'organe quand elle s'exerce dans un milieu qui en
+fournit les éléments. Platon disait poétiquement que le désir fait
+croître les ailes de l'âme; Lamarck et Darwin diraient presque, en un
+sens scientifique, que le désir de voler, joint aux matériaux
+nécessaires, est ce qui donna aux oiseaux leurs ailes. Les
+circonstances développent chez l'animal un besoin par l'obstacle même
+qu'elles opposent à une fonction; le _besoin_ n'est donc que la
+_fonction_ tendant à s'affranchir des obstacles. Par là la fonction
+tend à s'accroître en intensité et à se perfectionner sous le rapport
+de la qualité, pour s'approprier au milieu tout en le soumettant à sa
+dépendance. Il en résulte une série d'actions et de réactions, par
+lesquelles se transforment à la fois et la fonction et ce milieu le
+plus immédiat qui constitue l'organe. La tendance à la fonction, force
+supérieure, agit sur les forces inférieures, et se sert de leur
+résistance même comme d'un moyen, semblable à l'architecte qui tourne
+les obstacles au profit de son oeuvre en les faisant entrer dans son
+plan. Le rudiment de la fonction agit sur le rudiment de l'organe, qui
+réagit à son tour sur la fonction; et de ces actes répétés naissent
+des habitudes, c'est-à-dire un accroissement des _puissances_ par la
+diminution des _résistances_. Par l'_hérédité_ se transmettront
+ensuite et les tendances instinctives et des organes plus dociles à
+leur action; les générations successives, en perfectionnant la machine
+organisée, aplaniront peu à peu les obstacles devant le désir, qui
+trouvera à son service des instruments plus parfaits. L'existence d'un
+besoin prouve physiologiquement l'existence au moins rudimentaire d'un
+organe qui, en se développant, pourrait le satisfaire; et d'autre
+part, la tendance à satisfaire le besoin développe l'organe même. On
+ne désire pas ce qu'on ne fait pas déjà à quelque degré; s'il est vrai
+de dire qu'il n'y a aucun désir de l'inconnu, c'est que la
+connaissance est déjà l'action. L'action, en se révélant elle-même,
+est aussi la révélation d'une puissance capable de progrès; c'est une
+ouverture sur un horizon dont on ne voit pas les bornes. Aussi Platon
+disait-il encore, dans sa poésie métaphysique, que le désir est fils
+de la richesse et de la pauvreté. L'être qui constamment désire des
+ailes et en porte le premier germe transmettra ce germe avec ce désir
+à ceux qui le suivront, et un jour viendra peut-être où, grâce aux
+efforts accumulés des générations, les derniers venus verront devant
+eux s'ouvrir l'espace.
+
+Les mêmes lois se retrouvent dans la vie intérieure. Si notre désir
+dominant est celui de la liberté, c'est que déjà peut-être nous
+portons en nous un moyen quelconque de libération progressive. Ce
+moyen, cet organe est l'intelligence même, «âme de la liberté», et la
+tendance à la fonction suffit pour le produire au jour. Ici en effet
+la tendance agit dans un milieu plus voisin d'elle-même. Entre le
+désir de voler et les ailes, quelle distance et que de moyens termes à
+franchir! Cependant ils ont été franchis. Mais les organes de la
+volonté tendant à la liberté sont ce qu'il y a de plus voisin d'elle:
+la pensée, le sentiment, l'action; bien plus, la liberté complète et
+idéale serait à elle-même son organe, elle serait la fonction exercée
+sans intermédiaire, l'action qui pour se poser n'aurait besoin que de
+soi, la puissance qui se rendrait actuelle elle-même: ce serait l'aile
+toujours déployée qui plane au-dessus de toutes choses.
+
+Les lois physiologiques et psychologiques aboutissent donc à une même
+induction; l'idée de la liberté, qui en est aussi le _désir_, doit
+peu à peu s'approprier et s'adapter tous les penchants de l'être
+sensible et raisonnable. S'il est une tendance qui ait existé toujours
+dans l'humanité, c'est la tendance à accomplir cette suprême fonction
+de la vie psychique: croire qu'elle ne peut se satisfaire en aucune
+façon, ce serait croire que l'humanité, ou la pensée consciente, a
+travaillé en vain, quand la nature même, ou la pensée obscure, est
+plus ou moins parvenue à produire ce que cherchait son instinct à la
+fois aveugle et infaillible.
+
+Ici intervient le maître des maîtres, le temps, qui agit en
+accumulant, en thésaurisant, sous la forme de l'_hérédité_ et de la
+_sélection naturelle_. L'être qui, grâce à quelque circonstance
+heureuse, se trouve avoir un avantage matériel ou intellectuel sur les
+autres tend à transmettre sa supériorité de génération en génération;
+or, l'idée de liberté est une supériorité intellectuelle et morale.
+L'être qui s'abandonne passivement et auquel fait défaut ce que les
+physiologistes appellent la _réaction personnelle_, ce que les
+psychologues appellent la _volonté_, cet être manque de _résistance_
+et tend à s'effacer dans la lutte pour la vie. Au contraire, un
+organisme assez perfectionné pour arriver à se diriger lui-même, ne
+fût-ce que par la seule idée de sa direction possible, un organisme
+qui réussit à réagir par la seule pensée d'une réaction possible et
+désirable, un tel organisme est supérieur aux autres comme
+l'intelligence est supérieure à l'instinct de la brute. Il ressemble à
+un banquier qui trouverait moyen d'augmenter son trésor par des idées
+intérieures et par un désir intérieur, portant ainsi en lui-même une
+mine d'or inépuisable. L'être qui parvient à dire _moi_, à poser son
+_moi_ sous forme de réaction et d'action en face des choses, marque
+donc un progrès dans l'évolution de la nature. Ce progrès, il le
+transmet par hérédité, et la sélection assure le triomphe aux volontés
+les plus énergiques, soit chez les individus, soit chez les peuples.
+C'est pour cette raison que les nations trop fatalistes finissent par
+s'immobiliser et par disparaître; les nations _individualistes_, au
+contraire, qui sont aussi les nations _libérales_ et qui favorisent le
+développement de la volonté personnelle, ont de plus en plus devant
+elles l'avenir. C'est à la condition, pourtant, que leur
+individualisme n'exclue pas l'esprit de communauté et de libre
+association, l'idée et l'instinct de l'_universel_, forme supérieure
+de liberté.
+
+De ces lois darwiniennes résulte une transmission héréditaire et un
+progrès de l'idée de liberté à travers les âges. L'idée de liberté est
+la _forme_ héréditaire de la conscience humaine, le désir de la
+liberté est l'_instinct_ humain par excellence.
+
+
+II.--LIBERTÉ ET FINALITÉ IMMANENTE
+
+Si nous passons du point de vue expérimental au point de vue
+métaphysique, nous aboutissons à des conclusions analogues.
+Mettons-nous, pour un instant, au centre de perspective que préfèrent
+ceux qui voient sous le mouvement le désir et, sous la cause
+mécanique, une certaine finalité en action.
+
+Selon Aristote, Leibnitz et Kant, la série mécanique des conditions
+efficientes, prise en sens inverse, peut devenir une série de moyens,
+quand un être doué d'intelligence ou de désir tend à une fin. Le tout,
+en se concevant lui-même, détermine alors l'existence des parties qui
+doivent le produire comme effet, ou au moins l'achever, le
+perfectionner; ce qui ne semblait du dehors qu'un pur mécanisme
+apparaît alors comme étant par dedans un _organisme_. Et c'est en cela
+que consiste la vie. Les mouvements de l'être vivant, outre qu'ils
+sont dérivés du passé, semblent en même temps les anticipations de
+l'avenir. La _résultante_ y est une _attente_, l'impulsion une
+attraction; en d'autres termes, les mouvements sont psychologiquement
+des tendances, et, leur objet étant des biens sentis ou pressentis,
+ces tendances ne peuvent être, selon la pensée d'Aristote, que des
+désirs[141]. Ce serait donc quelque chose d'analogue à l'appétit qui
+serait le principe interne et le fond psychologique du mouvement.
+L'appétit est ce qui produit et anime tout organisme; il est la vie
+même. Mais la loi de l'appétit est d'aller au plus grand bien réel ou
+apparent; il tend à la jouissance et au bonheur. La certitude de cette
+détermination au plus grand bien constitue donc encore un
+déterminisme, supérieur sans doute au déterminisme purement mécanique,
+et qui pourtant nous présente les mêmes choses dans un ordre
+contraire. Toutefois, ce changement de point de vue peut entraîner
+d'importantes conséquences. En premier lieu, la tendance des moyens à
+la fin ne semble plus offrir un caractère de contrainte brutale, mais
+de «spontanéité intime» qui n'en demeure pas moins une certitude et
+une détermination; les moyens semblent se disposer d'eux-mêmes en vue
+de la fin, du moins dans la «finalité interne», qui est la vraie et
+qui caractérise les êtres vivants. Le désir ne subit de contrainte
+véritable que de la part des obstacles qui le contrarient; mais en
+lui-même, dans ce qu'il a de positif, on peut supposer qu'il part
+d'une mystérieuse spontanéité, d'une volonté plus ou moins affranchie
+et déjà en possession d'un certain bien, dont elle jouit librement,
+dont elle veut continuer de jouir. Ce qui, selon les partisans de la
+finalité vivante, nous empêche souvent de comprendre et d'admettre
+cette spontanéité dans l'élan des moyens vers la fin, c'est la
+confusion vulgaire de la finalité externe avec la finalité interne et
+immanente. Nous ne devons pas juger la nature vivante, qui travaille
+par le dedans et est ouvrière de son propre progrès, comme nous
+jugeons les oeuvres que l'homme travaille et perfectionne par le
+dehors. Selon Aristote, selon Leibnitz et surtout Kant, c'est là une
+erreur de l'imagination vulgaire et un des plus grands obstacles à la
+conception de la liberté, parce qu'elle en supprime la première
+condition, c'est-à-dire la spontanéité radicale. Nous nous figurons
+des substances inertes, mal à propos nommées causes, et une fin qui
+agit sur elles extérieurement ou mécaniquement. Nous ne pouvons plus
+alors concevoir qu'un mécanisme externe, incompatible avec la
+spontanéité, quand il faudrait concevoir un mécanisme automoteur,
+conséquemment un «dynamisme», conséquemment encore une évolution
+spontanée, quoique certaine et infaillible, de là pensée et du désir.
+Il importe donc, nous disent Aristote et Leibnitz, de ne pas retomber
+dans la conception même d'où l'on voudrait sortir, celle du mécanisme
+extérieur, et de ne pas raisonner sur la surface concave ou mentale
+des choses, qui est tournée vers le centre, comme s'il s'agissait
+encore de la surface convexe et physique, qui s'offre à l'action de
+tous les autres êtres. Les lois mécaniques et extérieures étant une
+fois reconnues comme la traduction et l'effet au dehors de lois
+intérieures et psychiques, on n'a plus le droit de se figurer des
+substances inertes en repos, puis des causes actives en mouvement qui
+viennent pousser les substances inertes et leur donner la chiquenaude
+dont se moquait Pascal.--Telle est, si nous ne nous trompons, la
+pensée qu'on retrouve obscurément exprimée dans l'harmonie préétablie
+de Leibnitz. Malheureusement, l'exemple des horloges, que Leibnitz
+répétait comme plus populaire, figurait tout le contraire de sa pensée
+et substituait dans l'être organisé l'harmonie par le dehors à
+l'harmonie par le dedans. Leibnitz rendait bien mieux sa propre idée
+quand il comparait l'univers, où tout vit et vibre, à un choeur de
+musiciens: dans ce choeur, chacun fait sa partie en tâchant de
+s'accorder avec tous les autres, mais sans exercer sur eux aucune
+action proprement matérielle et impulsive; il agit par la seule
+influence d'une communauté de sentiment ou d'obscure pensée, par le
+seul attrait d'un bien commun et d'une commune existence, par le seul
+pressentiment d'un commun idéal et d'un progrès vers cet idéal. Si les
+monades n'ont point de fenêtres sur le dehors, c'est qu'elles
+s'accordent, se perçoivent et en un certain sens se pénètrent par le
+dedans; le bien et l'être, dont la jouissance plus ou moins complète
+est comme centre partout et comme circonférence nulle part, n'est le
+moteur de leur activité que parce qu'il en est le mobile; il n'est pas
+en dehors d'elles: en lui elles existent, vivent et se meuvent. Le
+dehors et l'étendue ne sont que des relations et des symboles de
+l'imagination: tout, au fond, est interne, conséquemment vivant,
+sentant, agissant et spontané.--Nul n'a mieux développé la pensée de
+Leibnitz que Schelling: il a essayé de montrer comment, dans la nature
+et dans l'art, ce que nous appelons les moyens s'organisent
+d'eux-mêmes en vue de leur fin. Dans la nature vivante, comme dans le
+génie artistique, l'idée directrice, qui est en réalité désir
+organisateur, fait surgir en elle ou autour d'elle, sans même le
+savoir, des forces auxiliaires dont elle devient la dominante. Dans le
+germe animé, avec la vie s'éveille et se sent l'appétit; puis les
+organes propres à satisfaire cet appétit semblent se disposer
+d'eux-mêmes et se coordonner en vue du résultat final. L'être animé
+désire-t-il se mouvoir dans l'espace; aussitôt, comme l'a dit M.
+Ravaisson, de tous ses organes «émergent des mouvements élémentaires
+qui répondent d'eux-mêmes à son appel». Ces mouvements, tout
+mécaniques pour le physicien, sont pour le psychologue des désirs plus
+ou moins psychiques. L'être vivant désire-t-il changer et se mouvoir
+dans le temps; les changements auxiliaires, pensées et tendances
+secondaires, convergent encore au but proposé. Chaque désir de l'être
+vivant est comme l'astre central qui, en se mouvant, entraîne avec lui
+tous ses satellites. Dans l'inspiration du génie, même attraction de
+l'idée et du sentiment dominateurs sur les idées et sentiments
+secondaires. L'artiste aspire à la réalisation d'un idéal: aussitôt,
+par un travail dont il n'a pas même conscience, les idées et les
+sentiments se groupent pour former comme un organisme plus ou moins
+conforme au type conçu et désiré; les mots eux-mêmes suivent les idées
+et s'y approprient, de telle sorte que l'organisme principal se
+produit et s'achève par le concours d'une multitude indéfinie
+d'organismes secondaires.
+
+ [141] Aristote, _De animâ_, III, x: [Grec: Hê kinêsis orexis
+ tis estin hê energeia]
+
+Les considérations métaphysiques de ce genre, sur le rôle du désir
+dans l'univers, peuvent sans doute être contestées: on peut se
+demander jusqu'à quel point il est légitime d'étendre au dehors ce que
+l'être intelligent aperçoit en lui-même. Mais, que la finalité existe
+ou n'existe pas sous une forme quelconque dans le monde extérieur,
+toujours est-il que le désir existe en nous,--désir conscient qui,
+sous le nom de volonté, tend à une fin préconçue ou pressentie: nous
+réalisons en nous la finalité. Or, puisque le désir est le grand
+ressort de notre vie psychologique, le désir de la liberté devra
+exercer aussi son influence, selon cette loi d'attraction intérieure
+qui est propre aux _idéaux_ conçus par la pensée et pressentis par la
+sensibilité. De plus, quand le désir de la liberté acquiert une
+énergie inaccoutumée, nous devrons voir vraiment ici les moyens se
+disposer en vue de la fin et la série mécanique se changer en une
+série organique.
+
+ * * * * *
+
+Comment se représenter, dans ce cas, le type que tend à réaliser cette
+sorte d'organisation intérieure qui n'est pas sans analogie avec
+l'inspiration artistique?
+
+La vraie liberté, identique au fond à l'activité sans limites, est une
+chose sans forme sensible, qui n'offre point par elle-même de prise à
+l'imagination, comme en offre le type d'une oeuvre de la nature ou
+d'une oeuvre de l'art. Pour se conformer à ce qui est précisément sans
+forme, toutes les formes sensibles, toutes les représentations de
+biens matériels et de jouissances brutales devront donc tendre à
+s'affaiblir et à s'évanouir; toute sensation grossière, toute image
+trop vive qui pourrait opposer ses contours définis au type idéal de
+la liberté absolue reculera peu à peu, pour se confondre dans une
+perspective lointaine avec les autres objets des sens. Le premier
+effet du désir de la liberté sera ainsi une action répulsive par
+rapport à tous les désirs sensibles: les réalités matérielles, se
+dispersant pour ainsi dire à l'apparition de cette lumière supérieure
+que Platon appelait _intelligible_, sembleront des ombres prêtes à
+rentrer dans la nuit.
+
+La représentation des objets matériels, qui ne sont après tout que des
+mouvements, est un mouvement elle-même; le désir de la liberté devra
+donc d'abord tendre à une sorte de repos. Ce qui était, au point de
+vue mécanique, une neutralisation mutuelle des courants nerveux,
+devient, au point de vue de la conscience, un équilibre des désirs
+inférieurs sous l'influence d'un désir supérieur. Ne nous représentons
+pas ce repos comme le calme de l'inertie; c'est plutôt le calme de la
+force: c'est le moi prenant possession de lui-même. L'aspiration à
+l'indépendance et à la liberté «_intelligible_», qui n'offre point
+l'agitation propre aux passions sensibles, produira peu à peu
+l'apaisement des désirs brutaux et des appétits, loin de produire en
+nous le trouble. Du reste, cet apaisement moral n'est pas instantané;
+il se manifeste, comme dans une masse agitée, par des ondulations de
+moins en moins irrégulières, qui se produisent à la fin d'une manière
+égale et dans tous les sens autour du centre; et ici, le centre est
+l'idée du _moi_ ou de la volonté personnelle.
+
+En même temps qu'une influence répulsive sur les parties inférieures
+de notre être, le désir de la liberté exerce une influence attractive
+sur toutes les parties de ce «monde intelligible» que chacun de nous
+porte dans son intelligence. Les idées du bien, du désintéressement,
+d'universelle raison, d'universel amour, d'un règne universel des
+libertés, se présentent à notre pensée comme les naturels organes de
+cette liberté même que nous désirons. Par eux il semble que nous
+vivrons le plus _en nous_, et aussi le plus _dans les autres_. Rendus
+à nous-mêmes et tout ensemble ravis à nous-mêmes, quelque chose se
+produit en notre esprit qui rappelle l'inspiration de l'art: nous
+inventons, nous suscitons un ordre de perfections nouvelles; par une
+fécondité dont le secret intérieur nous échappe, nous créons dans
+notre pensée un nouvel univers, un monde idéal.
+
+Selon Kant et Schelling, l'invention serait «libre» dans la nature
+vivante comme dans l'art. Elle l'est en effet, peut-on dire, en ce
+sens que, sans rien produire de nouveau au point de vue mécanique,
+elle crée sans cesse du nouveau au point de vue mental. Le mécanisme
+est toujours le même, les organismes sont toujours différents et en
+progrès; les conditions élémentaires de l'existence se suivent dans
+l'espace et dans le temps selon les mêmes lois de la nécessité
+mécanique, mais dans la pensée et dans le sentiment s'organisent les
+idées et les désirs, que transforme sans cesse un progrès nécessaire
+par le dehors et spontané par le dedans: le mécanisme, à vrai dire,
+n'avance pas; l'organisation, la vie, la pensée, avance toujours.
+
+Le caractère de liberté, c'est-à-dire au fond de _progressivité_ et
+d'_affranchissement_, dans cette évolution, doit être attribué surtout
+à ce qu'on pourrait appeler l'invention morale, qui conçoit et réalise
+des types nouveaux de beauté morale. Cette invention, dont tous sont
+capables, peut s'exalter chez quelques-uns jusqu'au génie, et ces
+derniers sont comme les poètes du bien.
+
+Pourtant, on ne saurait encore reconnaître dans cette liberté
+purement téléologique et esthétique, dans cette «finalité immanente»
+dont se sont contentés beaucoup de philosophes allemands, une liberté
+vraie et absolue: c'est encore un déterminisme des désirs parallèle au
+déterminisme des mouvements. La liberté est ici une liberté
+d'invention, puis d'exécution, plutôt que de volition. Nous sommes
+libres, à ce, point de vue, ou nous nous croyons libres, quand notre
+type idéal et notre désir sont tout-puissants sur les moyens de les
+réaliser et quand ils les produisent nécessairement; il n'y a pas de
+différence essentielle entré cette liberté artistique et la liberté
+physique. Mon désir de mouvoir mes membres détermine sans doute en eux
+tous les mouvements qui doivent le réaliser, et je me trouve alors
+physiquement libre, mais mon désir, lui, est-il libre? Non, car il n'a
+pas en lui-même le vrai principe des mouvements qu'il communique; il
+est la face interne d'un mouvement déjà commencé. Je désire réaliser
+un idéal de beauté, et ce désir exerce une influence nécessitante sur
+tous les moyens de sa réalisation, mais c'est toujours là une sorte de
+liberté _naturelle_, non _morale_, même quand il s'agit d'une beauté
+morale à réaliser; car mon désir ne semble pas alors d'une autre
+nature que le fond interne de tous les mouvements qui agitent
+l'univers; il est la conscience d'un ensemble de mouvements
+convergents, concentrée en un cerveau. Aussi, par cet ordre d'idées,
+arrive-t-on à conclure avec Hegel que la liberté est la conscience de
+la nécessité même[142].
+
+ [142] Au point de vue de la finalité, «ce qu'on appelle notre
+ liberté est précisément la conscience de la nécessité en vertu de
+ laquelle une fin conçue par notre esprit détermine, dans la série
+ de nos actions, l'existence des moyens qui doivent à leur tour
+ déterminer la sienne.» (J. Lachelier, _Du principe de
+ l'induction_, 111.)
+
+Cette sorte de liberté téléologique et esthétique n'en est pas moins,
+selon nous, un moyen terme entre la nécessité mécanique et l'idéal de
+la vraie liberté morale. De plus, pour compléter la conception de la
+liberté à ce point de vue de la finalité immanente, notre théorie des
+idées-forces permet encore d'introduire un moyen terme nouveau. Nous
+avons vu, en effet, que la liberté peut se prendre pour fin elle-même;
+or, si on admet que la fin _détermine nécessairement l'existence des
+moyens qui doivent déterminer la sienne_, on arrivera à dire que la
+liberté, en devenant la fin du désir, _tend_ à déterminer l'existence
+des moyens propres à déterminer son existence même. On aura ainsi, par
+un mouvement circulaire, une nécessité descendante, qui a pour
+principe l'idée de la liberté, puis une nécessité en quelque sorte
+remontante, qui tend à réaliser la liberté. Un doute légitime restera
+toujours sur le résultat final; mais nous obtiendrons, ici encore, par
+ce mouvement circulaire, une approximation indéfinie. L'équivalent
+progressif de la liberté dans l'ordre des désirs, ou, s'il est permis
+de le dire, son _équivalent téléologique_ et _esthétique_, c'est donc
+le désir de la liberté.
+
+
+III. CARACTÈRE RELATIF DU MÉCANISME ET DE LA FINALITÉ.
+
+Dans le mécanisme et la finalité, ces deux grands domaines du
+déterminisme, nous avons rétabli successivement l'idée et le désir
+de la liberté; si maintenant nous poussons plus loin l'analyse
+métaphysique, le mécanisme et la finalité nous apparaîtront comme
+deux aspects des choses entièrement relatifs à la nature de notre
+intelligence discursive, que Platon appelait [Grec: dianoia]. Il
+importe de mettre cette relativité en lumière, puisqu'elle a pour
+conséquence de limiter les affirmations du déterminisme et d'ouvrir
+à la liberté une perspective plus étendue.
+
+En ce qui concerne la série mécanique des choses dans le temps et dans
+l'espace, nous avons reconnu déjà qu'elle est une représentation
+successive, un mouvement de la pensée qui ne s'explique pas par
+lui-même et paraît appeler un principe supérieur; car enfin, pourquoi
+le mouvement et la succession[143]? Il faut bien qu'il y ait quelque
+chose de _donné_ et d'_immédiat_, condition de tout le reste,--que ce
+soit matière, esprit, ou ni l'un ni l'autre. Pour les partisans d'un
+mécanisme absolu et exclusif, ce sont les parties qui expliquent le
+tout, mais comment expliquer les parties mêmes? Pour les partisans des
+causes finales, d'autre part, c'est l'_idée_ du tout qui explique les
+parties; mais comment expliquer et faire agir cette idée même? Dans la
+réalité dernière, il n'y a probablement ni succession mécanique ni
+succession téléologique, mais _immédiation_: le _principe_ du tout,
+des parties et de leur évolution est immédiatement donné. Pour notre
+entendement, dit Kant, «un tout réel de la nature est le résultat du
+concours entre les forces motrices des parties, tandis que, pour un
+entendement intuitif, _intellectus archetypus_ (terme emprunté par
+Kant aux Platoniciens), ce serait le tout[144] qui serait donné _par
+lui-même_ et _déterminerait_ les parties. Si donc, au lieu de
+concevoir le tout _dépendant_ des _parties_, comme le fait notre
+entendement discursif, nous voulons, selon l'idée d'une intelligence
+intuitive, nous représenter les parties comme _dépendantes_ du _tout_,
+et quant à leurs formes et quant à leurs rapports, cela ne nous est
+possible, encore d'après la nature de notre entendement, qu'autant que
+nous considérons non le _tout_ lui-même comme déterminant les parties
+(ce qui impliquerait, eu égard à l'entendement discursif), mais
+l'_idée_ d'un tout comme la raison de sa possibilité et de la liaison
+de ses parties. Or, dans ce cas, le tout serait un _effet_ dont une
+idée serait regardée comme la _cause_; il serait une _fin_ par
+conséquent[145].» Mais ce mode de représentation discursive, qui fait
+le fond des systèmes _cause-finaliers_, ne peut être lui-même la
+vérité absolue; c'est un expédient qui repose toujours sur des
+considérations mécaniques de temps et de quantité. Concevoir la fin
+comme une _idée_ qui est la cause d'une série d'effets, c'est revenir
+au Démiurge du _Timée_, qui travaille _mécaniquement_ la matière tout
+en contemplant l'idéal; en d'autres termes, on change la prétendue
+_fin_ en cause efficiente et mécanique, on lui fait _précéder_
+chronologiquement ses effets, et on retombe dans le mécanisme même
+d'où on avait voulu sortir.
+
+ [143] Voir le dernier chapitre du livre précédent.
+
+ [144] Il vaudrait mieux dire, selon nous, le _principe du tout_.
+
+ [145] _Critique du jugement_, § 77.
+
+C'est précisément ce qui rend si inintelligible la liberté du
+spiritualisme traditionnel. Les spiritualistes se représentent d'abord
+une cause _efficiente_ et neutre par elle-même, la volonté, puis des
+motifs ou idées qui semblent agir sur elle par impulsion, comme des
+moteurs étrangers. L'imagination fait tous les frais de cette
+conception inexacte et contradictoire, qui n'est qu'un machinisme de
+fantaisie: la finalité, ici, est du mécanisme à rebours. D'autre part,
+quand l'entendement discursif veut se représenter un mode d'action
+autre que l'impulsion mécanique, un mode plus conforme à la nature
+d'une cause qui, par hypothèse, serait _première_ et métaphysique, il
+est toujours tenté de substituer à l'impulsion l'attraction, laquelle
+n'est elle-même qu'un aveu d'ignorance: il imagine alors une cause
+finale comme une beauté qui, du sein de son repos, meut les choses par
+son attrait. Cette conception d'Aristote qui semble d'abord plus
+compatible avec la spontanéité, n'est cependant encore qu'une
+représentation incomplète et métaphorique.
+
+La vérité est que le fond impénétrable des choses est au-dessus de
+toutes ces combinaisons d'une pensée humaine. Ce qui en nous paraît
+le plus s'en rapprocher, c'est la jouissance immédiate de l'existence
+et de l'action, dont le bonheur serait l'idéal achèvement. Il y a un
+point où nous _sentons_ immédiatement notre _existence_, où la vie en
+s'exerçant jouit d'elle-même. Là il n'y a plus, semble-t-il, une
+simple _impulsion_ mécanique exercée par l'extérieur: c'est un
+_dedans_ et non un _dehors_, c'est le côté psychique, non mécanique.
+D'autre part, il n'y a pas là non plus une conception abstraite d'un
+bien à venir, d'une _fin_ proprement dite: il y a possession concrète
+et sans intermédiaire d'une existence qui se sent précisément agir, il
+y a _bonheur_ élémentaire. C'est quelque chose d'analogue, peut-être,
+à [Grec: (l')energeia] à [Grec: (l') entelecheia] d'Aristote. La résistance
+à ce _bien-être_ immédiatement inhérent à l'être et à la vie, voilà
+sans doute ce qui produit l'_effort_; quand l'effort est conscient de
+ses moyens de satisfaction et les conçoit d'avance, il devient
+tendance à une _fin_. L'effort intérieur, à son tour, se manifeste par
+le mouvement extérieur. Le mouvement ne serait ainsi que la surface de
+l'effort, qui lui-même ne serait que le _bien-être_ élémentaire
+luttant pour se maintenir. Or, là où il y a être et bien-être
+immédiat, il doit y avoir quelque chose de ce que nous nommons
+affranchissement des obstacles, délivrance, activité en possession de
+soi, liberté. Le bien-être élémentaire peut être appelé une liberté
+élémentaire; le bonheur parfait serait parfaite liberté: il
+impliquerait une existence ou une activité vraiment _absolue, ab
+soluta_, c'est-à-dire ne rencontrant au dehors de soi rien qui pût lui
+faire obstacle.
+
+Nous ne nous dissimulons pas le caractère hypothétique de ces
+spéculations sur le fond des choses. Sous ce rapport comme sous tous
+les autres, l'idée de liberté est essentiellement _problématique_,
+ainsi que celle de l'absolu avec laquelle elle vient toujours se
+confondre; mais elle n'en est pas moins le foyer idéal vers lequel
+semblent converger nos deux conceptions du mécanisme extérieur et du
+désir intérieur. Ces deux perspectives différentes tendent vers un
+même centre, qui serait le bien-être _immédiat_, non plus une série
+médiate de déplacements dans l'espace ou de moyens échelonnés dans le
+temps en vue d'une fin préconçue. Devant ces questions, le
+métaphysicien se trouve dans le même embarras que le physicien auquel
+on demande si le mouvement a lieu par choc au contact ou par action à
+distance: ces deux modes de communication du mouvement sont également
+incompréhensibles, et il est probable qu'ils sont également faux. De
+même, le métaphysicien n'a que deux manières de se figurer l'action:
+tantôt il se la figure comme un mécanisme qu'on pousse en quelque
+sorte par derrière; alors toute activité devient extérieure et le fond
+universel est inerte,--mystère incompréhensible; tantôt il se figure
+l'action comme une recherche de fins ou un attrait, et alors toute
+activité redevient intérieure sans qu'on puisse concevoir d'action
+extérieure;--autre mystère, où s'est perdue la pensée de Leibnitz.
+Pourtant, l'homme croit entrevoir au plus profond de lui-même
+l'_immédiat_; est-ce illusion? La joie du moins n'est pas illusoire,
+et il semble bien que la joie, la jouissance, le bien-être suppose une
+possession _actuelle_, immédiate, de l'être par l'être, de l'action
+par l'action, de la vie par la vie, de la pensée par la pensée. C'est
+ainsi que le métaphysicien arrive à pressentir, par des conceptions
+éminemment problématiques, une sorte de _liberté_ comme condition de
+toute _félicité_.
+
+Si ce n'est point là la réalité actuelle, c'est du moins l'idéal que
+nous arrivons à nous proposer, à désirer, à réaliser progressivement
+par le désir même que nous en avons. Le terme du désir, n'est-ce pas
+en effet d'être affranchi du désir même, c'est-à-dire de l'effort,
+pour jouir librement de la félicité? Et d'autre part, n'avons-nous pas
+vu que le désir, qui se retrouve au fond de l'idée, tend à réaliser
+son objet en le concevant?
+
+
+
+
+CHAPITRE TROISIÈME
+
+RÔLE DE L'IDÉE ET DU DÉSIR DE LA LIBERTÉ DANS LA FORMATION DE LA
+CONNAISSANCE.--THÉORIE DE LA PROJECTION DU MOI
+
+ I. Les fonctions intellectuelles, au point de vue
+ _subjectif_.--En tendant à l'universalité, elles tendent à
+ satisfaire le désir de liberté.--Abstraction, généralisation,
+ affirmation, induction et croyance.
+
+ II. Explication du passage à l'_objectif_, puis du passage à
+ l'_universel_, par un développement du désir et du
+ vouloir.--Projection du moi.
+
+
+La tendance du désir à sa propre satisfaction, et à cette satisfaction
+totale de l'être qui supposerait la liberté, fait le fond de toute
+notre vie mentale. Cette tendance organise le déterminisme même en vue
+de la liberté. Suivons-la donc dans les diverses manifestations de la
+vie mentale: la connaissance, l'art, l'amour, enfin la moralité.
+
+Nous allons d'abord montrer le rôle du désir de la liberté dans la
+formation de la connaissance.
+
+
+I.--Penser, selon nous, n'est autre chose que sentir, désirer,
+vouloir, mouvoir, avec le sentiment de son action et des bornes
+qu'elle rencontre. Supposez un courant qui se sentirait et se verrait
+lui-même marcher, par une conscience permanente de son action ou par
+une sorte de transparence intérieure, et qui en même temps aurait la
+conscience de ses propres limites ou de ses propres rives, vous aurez
+l'image du désir devenu intelligence.
+
+En se concentrant dans une direction déterminée, la force consciente
+renferme sa réaction dans des limites: l'_abstraction_ n'est que la
+conscience de cette direction exclusive du désir.
+
+Quant à la _généralisation_, la chose à laquelle elle correspond, par
+exemple la couleur en général, ne peut se représenter comme objet et
+matériellement. Rien de moins général que le mot couleur, abstrait
+parmi les sons et extrait de leur nombre; rien aussi de moins général
+que l'image du bleu ou du blanc, extraite et abstraite parmi les
+autres; mais ce qui est général et relativement illimité, c'est moi
+qui abstrais, et j'ai d'autant mieux conscience de mon pouvoir
+indéfini que je réduis à une plus grande simplicité l'objet de ma
+représentation. Plus je vide cet objet et le dépouille, plus j'ajoute
+à la plénitude de mon pouvoir intellectuel. Quoi de plus vide en soi
+que le mot couleur? C'est le son _cou_ et le son _leur_, voilà tout.
+J'applique ce mot à l'image du blanc, du bleu, du rouge: que lui
+importe? il n'est que ce que je le fais, et je le fais mobile,
+changeant, passif; je le traiterai à merci sans qu'il résiste, et ma
+puissance gagnera tout ce que je lui aurai enlevé. Avec son aide je
+passerai aisément d'une couleur à l'autre, d'autant plus léger que mon
+bagage sera moins lourd. Il n'en serait pas de même si je voulais
+appliquer l'image du bleu à celle du rouge: la première, ayant encore
+trop de choses qui lui appartiennent en propre, me résisterait comme
+par une force opposée à la mienne. Aussi je tâche de ne retenir des
+sensations et des images que ce qui est strictement nécessaire pour
+empêcher ma pensée d'être complètement subjective; je les dépouille le
+plus possible, je les appauvris, je les efface: en les diminuant, je
+diminue l'action de l'extérieur sur moi ou ma passivité au profit de
+mon activité, et plus je me débarrasse ainsi des entraves, plus le
+champ est libre pour ma pensée. La généralité que je crois voir alors
+dans l'objet est simplement la _liberté intellectuelle_ que je me suis
+donnée à moi-même. Un boulet de mille kilogrammes, auquel je suis
+attaché par une chaîne, exclut toute généralité en me retenant à un
+point fixe; un boulet de vingt kilogrammes est en quelque sorte plus
+général, parce que je puis le traîner avec moi en divers lieux, non
+sans effort; un boulet d'un kilogramme est bien plus général encore,
+et plus encore celui de quelques centigrammes. A vrai dire, ce n'est
+pas le poids que je traîne qui est général, c'est ma puissance de me
+mouvoir; le poids est au contraire une limite à l'extension de cette
+puissance. Voilà pourquoi je m'allège autant qu'il est possible,
+changeant les sensations en images, les images en mots, les mots en
+chiffres ou en lettres; je ne retiens que la quantité de contre-poids
+nécessaire pour maintenir en équilibre ma pensée.
+
+L'élan par lequel je tends à persévérer dans une direction quelconque,
+à maintenir et à continuer mon action intelligente diffère-t-il de ce
+qu'on appelle l'_affirmation_? Dès que j'agis avec le sentiment ou la
+conscience de mon acte et des modifications qu'il subit, on peut dire
+déjà que j'affirme; car mon action, en même temps qu'elle est faite et
+sentie, est pour moi affirmée. Nous ne franchissons pas encore le
+subjectif: à ce point de vue, affirmer et agir avec la conscience de
+son acte sont même chose.
+
+En fait, toute action passe aux organes et devient mouvement; les
+limites apparaissent alors avec la résistance, dans le sentiment
+complexe de l'effort. Moins mon expérience est grande, c'est-à-dire
+moins j'ai senti d'obstacles, et plus j'ai le sentiment de ma
+primitive énergie, de mon réservoir de force. Aussi ma volonté
+va-t-elle de l'avant avec audace et presque toujours trop vite; elle
+anticipe, elle _induit_, elle _croit_, en se fondant sur le sentiment
+de sa propre activité et de sa vitesse acquise. C'est ce qui fait que
+l'enfant et le jeune homme croient en eux-mêmes et, d'une manière
+dérivée, croient dans la persistance des autres choses encore peu
+nombreuses qu'ils connaissent.
+
+Les logiciens attribuent d'ordinaire la force de l'_induction_ à la
+multiplicité des expériences; mais il faut ici distinguer le point de
+vue objectif du point de vue subjectif. Autre chose est l'énergie
+subjective de l'acte par lequel nous induisons, autre chose la valeur
+objective de cet acte ou sa conformité avec les objets extérieurs;
+nous n'en sommes encore qu'au premier point de vue, et alors la force
+de notre élan dans l'induction ou dans l'affirmation n'est nullement
+proportionnelle au nombre des expériences. Une seule expérience suffit
+pour me faire induire. Je me vois capable alors de continuer ma
+volonté et je me crois capable d'en continuer l'exécution, parce que
+je ne suppose encore aucun changement dans les causes qui concourent à
+cette exécution. La volonté et le désir ressemblent à la force d'un
+courant, la croyance inductive ressemble à sa vitesse. L'une engendre
+l'autre: croire, au fond, c'est sentir sa puissance de vouloir et son
+désir d'agir, c'est en faire à la fois l'exertion et l'assertion,
+c'est avoir la conscience d'une certaine activité intérieure qui ne se
+manque pas à elle-même et se traduit par le mouvement. Aussi la
+croyance accompagne l'action et peut précéder en ce sens l'expérience
+extérieure. Quant à la répétition des expériences, elle fortifie et
+surtout justifie la croyance en un cours particulier de choses, en une
+certaine résultante de mouvements; elle nous instruit sur les limites
+extérieures de notre volonté et nous en trace pour ainsi dire le
+dessin. L'expérience détermine et endigue le courant du vouloir
+primitif, qui ne demandait qu'à s'épandre indéfiniment et qui garde
+la conscience permanente de son effort.
+
+Quand notre volonté ne rencontrd aucune raison de douter, en d'autres
+termes quand elle se meut dans une voie sans rencontrer d'obstacle,
+cette faculté d'exercer sans échec sa puissance répond à ce que
+Descartes nomme l'_évidence_, qu'il n'a point définie suffisamment.
+L'évidence, après tout, se réduit pour nous à notre énergie ou
+conviction intérieure. «Je suis certain de telle chose,» ou «telle
+chose est évidente,» équivaut à dire: «Je veux et me meus librement
+dans cette direction, je marche dans une voie entièrement libre.»
+Traduire en paroles ses pensées et convictions, c'est simplement
+traduire ses actions et ses mouvements; et il semble que toutes nos
+démonstrations finissent par se réduire à celle de Diogène, qui
+affirmait le mouvement en marchant. Les choses évidentes sont les
+voies dans lesquelles je n'ai jamais trouvé d'obstacle; quand j'ajoute
+que je n'en trouverai jamais dans l'avenir, je n'affirme point une
+chose que je _sais_ (mot qui conviendrait seulement à une immédiate et
+parfaite conscience), mais j'affirme une chose que je _crois_ et
+induis, c'est-à-dire un mouvement que je continue, une direction dans
+laquelle je persévère. Le savoir a un fond pratique dont il est la
+formule. Ce fond pratique n'est pas le libre arbitre, la volonté
+indifférente qui choisirait entre des affirmations contraires; mais il
+est le désir, l'action, le vouloir tel que nous l'avons défini plus
+haut, comme tendance radicale à dépasser toutes bornes.
+
+Quand nous prononçons un jugement sur des choses qui ne dépendent pas
+de nous, plus sera grande dans leur réalisation la part des
+antécédents extérieurs, plus nous serons exposés aux échecs et aux
+erreurs de toutes sortes. Une proposition _certaine_ est donc celle
+qui porte sur des choses que nous _pouvons_ réaliser; or les choses
+que nous pouvons réaliser sont celles qui dépendent le plus de nous,
+ou même exclusivement de nous, par conséquent les choses les plus
+dépendantes de notre volonté. «Je désire, je veux» est la chose la
+plus certaine, parce qu'elle exprime simplement ma volonté même, mon
+désir dominant et sa direction intérieure. «Le soleil est chaud,»
+exprimera une chose certaine, s'il dépend de moi de me mettre en
+présence du soleil par une série de mouvements et de déterminer
+occasionnellement la sensation de chaleur; mais, comme ici tout n'est
+pas déterminé par mon désir, la part de l'incertitude se montre: il
+faut que l'action et les mouvements du soleil achèvent mon action et
+mes mouvements propres, il faut que le soleil d'hier reparaisse
+demain, il faut que j'y croie préalablement avant de dire «le soleil
+est chaud». Si tout pouvait dépendre de moi, je tiendrais pour ainsi
+dire à ma disposition la vérité des choses avec leur réalité; mais les
+jugements que je porte sur l'extérieur sont toujours conditionnels au
+point de vue objectif, parce qu'ils n'ont pas leur condition unique
+dans ma subjectivité. Néanmoins il dépend de moi, en augmentant la
+part de mon action propre, d'augmenter aussi ma certitude; plus j'agis
+et me meus, plus je sais, et Aristote avait raison de dire: «Savoir,
+c'est faire.» On peut dire encore:--Savoir de science absolue, ce
+serait être idéalement libre; car je n'aurais le droit d'affirmer
+absolument que ce qui dépendrait absolument de ma liberté. Là se
+trouverait le seul véritable _à priori_, puisque la liberté serait
+antérieure à ses actes et ne dépendrait que d'elle-même. C'est là un
+type pour nous irréalisable, et pourtant, ainsi entendue, l'idéale
+liberté est au bout du déterminisme même, qui est le propre domaine de
+la science.
+
+
+II.--Maintenant, comment passons-nous à l'_objectif_, à l'affirmation
+d'autres êtres, d'autres causes, et même de l'universelle existence,
+des causes? Ce passage, objet de tant de controverses, a lieu, selon
+nous, en vertu d'un déploiement du désir et de l'activité volontaire,
+où se retrouve la tendance à la liberté, et à l'indépendance. La
+volonté, en s'exerçant, a conscience de choses voulues par elle ou, si
+l'on préfère, désirées par elle, et d'autres choses qu'elle n'a pas
+voulues ou désirées. Si, par exemple, j'éprouve une douleur, ma
+volonté a conscience d'une limite à son développement, et d'une limite
+qu'elle n'a pas voulue. Voici donc, sur la première partie de la ligne
+que ma volonté suit, des modifications avec la volonté, ou actions;
+sur la seconde, des modifications sans la volonté, ou passions, et
+même des passions douloureuses. L'exécution n'est point adéquate à la
+volition et au désir: ce qui avait été voulu se trouve en fait empêché
+et limité. Mais la volonté ne s'arrêtera pas à la limite que rencontre
+ainsi son exécution; elle la franchira par une _loi de conservation_
+analogue à celle de la vitesse acquise, et cette loi prend ici la
+forme d'un élan spontané. Par là la volonté _se projettera_ elle-même
+en quelque sorte sur les modifications autres que ce qu'elle avait
+voulu ou désiré. Il en résulte une sorte de système à quatre termes,
+ainsi conçus: d'un côté une volonté restant la même et produisant
+toujours les mêmes modifications agréables, désirées par elles; de
+l'autre côté la même volonté se prolongeant avec d'autres
+modifications désagréables:
+
+ PREMIER MOMENT
+
+ Même vouloir où même désir.
+ |
+ Mêmes modifications, agréables.
+
+ DEUXIÈME MOMENT
+
+ Même vouloir.
+ |
+ Autres modifications, désagréables.
+
+La volonté ne s'arrêtera pas à ce système comme s'il était suffisant
+et satisfaisant. En effet, c'est une loi du désir, comme de toute
+force, de tendre naturellement à maintenir son identité et sa
+direction. Or, dans ce système, il y a une sorte de contradiction: la
+même volonté consciente, après avoir coexisté avec les mêmes
+modifications, voit, tout en restant la même, se produire d'autres
+modifications; ce qui lui donne la conscience du _même_ et de
+l'_autre_. En fait, le contraste de ces modifications,--plaisir
+d'abord, puis douleur,--est complet; et je ne vois pas l'antécédent de
+ce changement dans ma volonté demeurée la même. Ma volonté sentante et
+mouvante, qui tend, comme toute force, à _se rétablir avec la moindre
+altération possible_, continue alors à se concevoir: dans l'échec que
+lui fait subir l'obstacle, elle le franchit en se plaçant derrière
+l'obstacle même par la pensée et par l'association des idées.
+Seulement, elle est obligée de changer en quelque sorte le signe
+positif en signe négatif, le signe _moi_ en signe _non-moi_,
+l'identité en différence. Elle était d'ailleurs en possession
+préalable de ces signes, car, avant même de s'objectiver, elle avait
+acquis déjà le sentiment de la différence dans la différence de ses
+modifications: il lui suffit maintenant de combiner les notions de
+différence, de modification et de volonté pour concevoir, derrière les
+modifications différentes, une volonté différente. L'enfant ne tarde
+pas à projeter ainsi un autre moi derrière les modifications qui lui
+sont contraires, à construire en se _dédoublant_ d'autres volontés
+opposées à la sienne; il prolonge le vouloir au delà du pouvoir et
+ramène le passif à l'actif. C'est le seul moyen de rétablir l'harmonie
+dans le système dont nous avons donné le tableau. Ce système devient
+alors le suivant:
+
+ PREMIER MOMENT
+
+ Même volonté ou même désir.
+ |
+ Mêmes modifications.
+
+ DEUXIÈME MOMENT
+
+ Même volonté.
+ |
+ Autres modifications (ce qui produit dans la conscience la distinction
+ du même et de l'autre).
+
+ SOLUTION ET TROISIÈME MOMENT
+
+ Autres modifications.
+ |
+ Autre volonté.
+
+Ce troisième moment est l'application de la distinction du même et de
+l'autre, et le rétablissement de la volonté sentante et motrice avec
+la moindre altération possible. Ainsi s'opère le dédoublement qui
+permet à la volonté de se maintenir d'accord avec soi tout en
+s'opposant à soi; de sorte que, par un phénomène singulier d'optique
+intérieure, la volonté consciente ne se divise que pour maintenir son
+unité; elle ne conçoit une volonté autre que pour pouvoir le plus
+possible se concevoir la même. Telle est, semble-t-il, exprimée en
+formules nécessairement abstraites, la construction psychologique de
+l'objectivité au sein même du subjectif; et c'est, à notre avis, le
+seul mode d'objectivité qui soit possible, puisqu'en fait nous ne
+pouvons réellement sortir de nous-mêmes et de notre conscience. Encore
+une fois, quand ma volonté en exertion motrice vient se heurter à un
+obstacle, outre qu'elle tend à le surmonter réellement, elle tend
+encore à le surmonter idéalement, en se prolongeant par la pensée au
+delà des bornes où expire son action effective; le vide que le désir
+trouvait à la limite de son action réelle, il le comble avec une
+volonté idéale qu'il s'oppose et qui pourtant, en dernière analyse,
+est encore lui-même multiplié par soi. Car, après tout, quand moi je
+vous conçois, je suis obligé de vous construire, et de vous construire
+avec moi-même: vous me donnez ou m'imposez certaines modifications et
+sensations que je ressens, je vous prête mon moi en vous créant pour
+ainsi dire à mon image et à ma ressemblance[146].
+
+ [146] Ce n'est donc pas, comme l'a soutenu Clifford, en vous
+ _rejetant_ de ma conscience que je vous conçois (comme _éjet_);
+ c'est au contraire en prolongeant ma conscience jusqu'en vous.
+ _Objets_ et _éjets_ ne sont toujours que le _sujet_ prolongé et
+ projeté.--Il n'y a pas là non plus une loi nécessaire _à priori_,
+ une _forme_ comme celle de Kant, ni une application d'un
+ _principe universel_ de la raison, comme dans Victor Cousin.
+ Notre théorie nous semble plus scientifique, parce qu'elle
+ s'appuie sur la _persistance de l'action et du mouvement
+ commencé_, laquelle devient, dans la conscience, une tendance à
+ la liberté et à l'indépendance.
+
+D'après ce qui précède, la conception d'un autre moi, d'une autre
+existence, d'une autre volonté, comme celle que l'enfant place dans sa
+mère ou dans son père et jusque dans l'objet matériel qui lui a fait
+mal, semble être une simple thèse, la plus élémentaire de toutes. La
+volonté et le désir,--comme la nature, dont le désir ou quelque chose
+d'analogue semble aussi faire le fond,--«agit par les voies les plus
+simples,» c'est-à-dire les plus faciles, les plus agréables et, en ce
+sens, les plus indépendantes et les plus _libres_.
+
+--Mais, dira-t-on, je n'ai encore en face de moi qu'une seconde
+volonté (pouvoir de sensibilité et de motricité), une seconde cause,
+et à l'état d'hypothèse. Comment en venir à concevoir une infinité de
+causes, de mouvements et même de sensations plus ou moins affaiblies
+dans ce «non-moi» qui, au premier abord, est un?--Il faut pour cela se
+placer soi-même dans chaque être, et, s'y étant placé, répéter de
+quelque manière en lui et pour lui l'acte de «discrimination» que nous
+avons accompli pour nous-mêmes. Non seulement notre volonté, en se
+concevant _double_, suit la loi de la moindre action, mais encore elle
+fait suivre cette loi à la volonté extérieure, à la force extérieure
+qu'elle suppose et se représente: elle la fait se diviser à l'infini.
+Je répète la même hypothèse d'une volonté autre que la mienne, d'une
+tendance différente de la mienne, toutes les fois que ma volonté subit
+une modification passive et reçoit le mouvement au lieu de le
+transmettre: il y a en moi une certaine sensation quand je transmets
+le mouvement et une sensation différente quand je le reçois; j'accole
+la première à la seconde. Ainsi j'acquiers la notion d'une pluralité
+de causes et de forces motrices. Les objets extérieurs servent
+simplement de miroir et, par un jeu de réflexion, en arrêtant ma
+volonté m'en renvoient l'image, qui ensuite se multiplie à l'infini
+dans une perspective sans fond.
+
+Après avoir conçu une pluralité de causes et d'existences, je n'ai
+donc qu'à continuer le mouvement commencé pour en concevoir une
+infinité. Nous avons déjà vu comment nous généralisons et induisons,
+c'est-à-dire comment nous élevons d'une certaine manière les choses à
+l'infini. Objectiver, c'est supposer une autre volonté; quand j'ai
+accompli une fois et mille fois cet acte, j'ai conscience d'une
+tendance identique à l'accomplir encore. En objectivant cette
+tendance, cette _puissance_ indéfinie qui est en moi et qui demeure
+indépendante, je suppose une _possibilité_ indéfinie de causes ou de
+volontés et j'arrive, par l'abstraction des limites, à une supposition
+universelle, à une totalité de causes pour la totalité des
+effets.--Ce n'est toujours, direz-vous, qu'une hypothèse.--Je
+l'accorde; le principe de causalité _métaphysique_ (qu'on pourrait
+aussi bien appeler causalité _psychique_, pour le distinguer du
+principe des _conditions_ ou _lois_ scientifiques), n'est réellement
+que la première et la plus élémentaire, par cela même aussi la plus
+générale des hypothèses, qui permet à notre volonté de se maintenir le
+plus intacte, en concevant un monde de volontés et de forces. C'est
+même mieux qu'une hypothèse intellectuelle: c'est une thèse sans
+raisonnement, une _position_ naturelle; ou plutôt c'est une _marche_
+naturelle, une continuation d'action qui se ramène à une continuation
+de désir. En définitive, avez-vous vraiment _conscience_ de
+l'universalité des causes efficientes, de manière à admettre cette
+universalité par une nécessité immédiate? Non; vous posez idéalement
+d'autres volontés, et vous partez de là pour marcher en tous sens;
+votre succès vous fait alors croire à une action du dehors, quoiqu'il
+vienne d'un élan intérieur et d'une réaction du dedans. C'est le désir
+d'_indépendance_ et d'_indétermination_ qui nous fait précisément
+_déterminer_ toutes choses par la pensée, dans la mesure compatible
+avec le maximum d'indépendance et le minimum d'effort.
+
+Les disciples de Victor Cousin nous objecteront que l'universel ne
+saurait procéder de notre causalité particulière, de notre moi, de
+notre volonté individuelle.--Pourtant il faut bien que nous portions
+en nous de quelque manière ce qu'on nomme l'universel; il faut que
+nous trouvions ainsi en nous le pouvoir de nous dépasser. Pour Victor
+Cousin, ce pouvoir était une _faculté_ particulière, la raison, mais
+une faculté n'explique rien; même dans la doctrine de Cousin, nous ne
+pouvons pas avoir deux «âmes,» et il faut bien qu'en définitive
+volonté et raison s'identifient dans la conscience. La «raison,» sans
+la sensation et la volonté, est une pure abstraction, comme l'objet
+même qu'on lui donne, qui serait je ne sais quel infini indéterminé;
+la raison n'est vivante et concrète que dans le vouloir et le désir.
+Quant aux idées d'individualité et d'universalité, elles semblent
+toutes relatives: la conscience proprement dite les domine. Là je vois
+ce qu'il y a de plus individuel, puisque ma volonté est moi-même; mais
+là aussi je trouve la source de l'universel, parce que ma volonté tend
+précisément à franchir toute borne et à réaliser un mouvement
+perpétuel: elle est une marche perpétuelle en avant, une induction
+perpétuelle. Ce que j'appelle moi, qu'il soit _réel_ ou _formel_,
+n'est-ce pas une force emmagasinée qui paraît ne se faire jamais
+défaut à elle-même et dépasse toujours ses manifestations présentes
+dans le temps ou dans l'espace? Qui dit force et puissance motrice,
+nous l'avons vu, dit quelque chose de virtuellement général, non d'une
+généralité abstraite, mais en ce sens que ce qui est agissant et
+mouvant aspire à dépasser ses bornes. Cette puissance de vouloir et de
+mouvoir, les physiciens pourront la comparer à l'expansion indéfinie
+des gaz, qui tend à franchir toute sphère limitée. Outre la
+_perception_ présente, comme le disait Leibnitz, nous avons encore une
+tendance à passer d'une perception aux autres, et cette tendance est
+l'_appétition_. Physiologiquement, nous ne pouvons pas ne point
+restituer le mouvement reçu, au moyen du mouvement par nous transmis.
+Nos opérations intellectuelles, principalement la généralisation et
+l'induction, nous les avons vues s'expliquer par cette réaction que le
+sensualisme a eu le tort de ne pas assez étudier; or, ce pouvoir de
+réagir, une fois admis, paraît suffire pour expliquer tout ensemble la
+volonté et la «raison.» L'objet conçu par la conscience et l'objet
+conçu par ce qu'on nomme la raison ne différent pas en espèce, mais en
+degré: dans les deux cas, en effet, il s'agit d'une puissance que nous
+concevons comme plus ou moins indépendante par rapport à son milieu.
+Ce qu'on appelle perfection ou infinité n'est qu'une puissance
+supposée sans obstacle. «Perfection de l'intelligence» signifie
+«puissance absolue de penser»; et «absolu» veut dire «indépendant des
+obstacles» ou, en définitive, «libre». De même pour les autres
+perfections. Toutes les fois que nous croyons (illusion ou réalité)
+avoir conscience d'un vouloir libre et jouissant de son objet, nous
+avons le sentiment d'une perfection en nous, de quelque chose de
+complet, d'achevé en son genre; nous n'avons besoin que de
+généraliser, de multiplier pour ainsi dire la notion par elle-même,
+pour imaginer une perfection idéale, parfaitement parfaite en tout
+genre, qui nous paraît alors supposer une liberté infiniment libre:
+c'est simplement notre idée de liberté se multipliant et s'élevant à
+une nouvelle puissance.
+
+On a vu tout à l'heure comment notre volonté s'objective,
+conséquemment se double et se multiplie, par le pouvoir qu'elle a de
+franchir ses bornes actuelles; la même tendance en avant lui permet de
+s'objectiver sous une forme absolue et de concevoir, en abstrayant
+tout obstacle, une activité dégagée de passivité, un vouloir adéquat à
+ce qu'il produit, un désir immédiatement satisfait et jouissant de son
+objet. La «personne-Dieu,» comme les autres personnes, est ainsi une
+_projection_ de notre propre personnalité; mais, tandis que notre
+construction des autres personnes humaines est vérifiée par
+l'expérience, vérifiée par leur réponse même à notre action, la
+personne-Dieu demeure une construction idéale, sans vérification
+possible. C'est lui-même, en sa pureté, que le moi conçoit en
+concevant l'absolu; ce n'est sans doute pas lui-même dans son état
+présent, mais dans sa tendance et dans ce qu'il veut être; car nous
+sommes essentiellement, semble-t-il, désir tendant à la complète
+satisfaction, volonté tendant à la complète liberté, et non seulement
+au bonheur personnel, mais encore au bonheur universel.
+
+ * * * * *
+
+En résumé, ce que nous avons de plus intime, je veux dire la
+conscience, est aussi ce qui nous permet de pénétrer dans l'extérieur.
+C'est de ce centre que nous pouvons rayonner; c'est par ce qu'il a de
+plus essentiel que le sujet qui _veut_ et _désire_ peut s'objectiver;
+c'est par ce qu'il a de plus personnel qu'il peut pénétrer dans
+l'impersonnel ou l'admettre en lui-même. Cette pénétrabilité de ce qui
+nous est le plus propre et de ce qui semble sous un autre rapport le
+plus impénétrable, est le fait dernier que ne peut guère analyser la
+pensée logique. A ce point semble s'évanouir cette apparence
+d'individualité fermée qui semblait d'abord essentielle à la
+conscience et qui en réalité ne lui est pas essentielle, puisqu'en
+fait nous concevons autrui, nous concevons même l'univers. Le
+«monisme» fondamental se laisse entrevoir au fond de la volonté
+consciente; le principe de la causalité universelle, en son sens
+métaphysique, n'en est que la formule abstraite, et l'idée de cause
+par excellence est identique à celle de liberté. Cette idée est ce
+qu'on peut appeler avec Kant l'_idéal_ problématique de la raison;
+mais si un tel idéal est problématique en lui-même, dans son existence
+transcendante, il a du moins une première réalisation dans notre
+pensée et dans notre désir.
+
+
+
+
+CHAPITRE QUATRIÈME
+
+RÔLE DE L'IDÉE ET DU DÉSIR DE LA LIBERTÉ DANS LE SENTIMENT DU BEAU
+
+ I. Le sentiment du beau. Caractère désintéressé du jugement et du
+ sentiment esthétiques.
+
+ II. Apparence de la liberté dans la beauté même.--Théories de
+ Plotin et de Kant.
+
+ III. La grâce comme symbole de la liberté.--Insuffisance du point
+ de vue esthétique pour établir la réalité de la liberté.
+
+
+I.--Le jugement et le sentiment esthétiques semblent essentiellement
+_désintéressés_, et Kant a même cru pouvoir dire qu'en ce sens ils
+sont _libres_. N'entendons pas par là une liberté d'indifférence et
+d'_indétermination_, qui serait incompatible avec la réelle
+_détermination_ de notre esprit en face du beau; le sentiment
+esthétique n'est libre qu'en ce sens qu'il paraît _indépendant_ de
+toute contrainte mécanique et de tout intérêt sensible; en cela il
+ressemble au sentiment moral. Quand une chose affecte agréablement mes
+sens, elle ne me laisse pas désintéressé: elle excite nécessairement
+en moi un effort pour la posséder ou posséder des objets de même
+nature, pour continuer ou renouveler mon plaisir: de là naît
+l'appétit, ce mouvement de notre sensibilité qui nous porte vers
+l'agréable. Il n'en est pas ainsi, selon Kant, devant la beauté: en sa
+présence, je tends à me délivrer de tout appétit, de toute contrainte
+sensible. Je tends aussi à être libre de tout calcul d'utilité
+personnelle et même d'utilité générale: en jugeant cette seconde sorte
+d'utilité, j'attacherais encore un intérêt à l'existence matérielle de
+l'objet, ma volonté, serait encore «_liée_» dans ses sentiments et
+dans ses jugements, et ceux-ci envelopperaient, avec cette finalité,
+une certaine nécessité. Enfin, d'après Kant, en présence du beau, la
+volonté semble se dégager non seulement de la nécessité mécanique et
+téléologique, mais même de cette nécessité morale qu'on se fait à
+soi-même en se liant au bien par une finalité volontaire. Le sentiment
+esthétique est le seul où la volonté se maintienne, comme en une
+région intermédiaire, libre des nécessités matérielles sans s'être
+encore liée par des nécessités morales. Voilà pourquoi, selon Kant et
+Schiller,--dont Spencer a reproduit la pensée,--le plaisir du beau
+serait une sorte de _jeu_ supérieur: on agit pour agir, on pense pour
+penser, on sent pour sentir, on se meut pour se mouvoir; en un mot, on
+exerce ses facultés sans autre but que d'en sentir le jeu facile, le
+développement harmonieux, la vie débordante et sans obstacles,
+l'exercice en pleine _liberté_.
+
+Dans cette théorie, Kant et Schiller ont certainement exagéré le
+caractère contemplatif et, en quelque sorte, platonique de notre amour
+pour le beau. Le sentiment esthétique a pour caractère d'intéresser
+notre être tout entier, les sens et l'intelligence aussi bien que la
+volonté, en un mot toutes les fonctions de la vie. On peut cependant
+accorder à Kant que le sentiment du beau, au milieu même du plaisir
+sensible, est un commencement de désintéressement intellectuel et
+volontaire, une sorte de libération par rapport aux besoins et aux
+désirs inférieurs. C'est ce qui fait la moralité de ce sentiment,
+quoique en lui-même il n'ait pas pour objet quelque chose de moral.
+
+
+II.--Pour produire en nous ce sentiment complexe, qui est une des
+formes de la félicité, la beauté même doit avoir en elle quelque image
+de ces trois choses en dehors desquelles la pensée ne peut rien
+concevoir: la nécessité mécanique, la finalité, la liberté idéale.
+Selon l'école platonicienne et surtout Plotin, la beauté offre d'abord
+une _matière_, c'est-à-dire une diversité soumise aux lois de la
+nécessité mécanique, puis une _forme_ qui domine la matière et
+l'organise, comme la vie organise le corps qu'elle anime. Aussi, dans
+toute beauté sensible, l'être vivant, sentant et conscient, reconnaît
+quelque chose d'intime et de sympathique à sa propre nature: il semble
+qu'il se retrouve dans les objets extérieurs et prenne par là
+conscience de tout ce qu'il contenait. Les harmonies que font les
+voix, dit Plotin, donnent à l'intelligence le sentiment des harmonies
+qui sont en elle: lorsqu'elle entend ces harmonies au dehors, la
+beauté du dedans lui devient plus sensible. «Quand les sens
+aperçoivent dans un objet la forme qui enchaîne, unit et maîtrise une
+substance sans forme et par conséquent d'une nature contraire à la
+sienne, alors l'esprit, réunissant ces éléments simples, les
+rapproche, les compare à la forme indivisible qu'il porte en lui-même,
+et prononce leur accord, leur affinité, leur sympathie avec ce type
+intérieur[147].»--Kant admet également que la beauté, outre sa
+matière, suppose une _forme_ contemplée par nous; de plus, pour être
+vraiment et objectivement belle, il faut que cette forme paraisse
+indépendante de celui qui juge ou des autres individus. Il faut en
+outre qu'elle soit considérée indépendamment: 1º de toute la causalité
+mécanique qui sert à la produire; 2º de tout rapport avec une fin
+extérieure ou intérieure. En effet, la causalité mécanique est
+nécessité; or la beauté vraie, la beauté vivante disparaît pour nous
+quand nous ne voyons plus dans un objet qu'une machine mue par des
+ressorts, qui pourrait être démontée sous nos yeux. Quant à la
+finalité extérieure ou utilité, elle imprime encore à l'objet un
+caractère de nécessité. La finalité intérieure elle-même, ou la
+perfection, a encore quelque chose de nécessaire: pour juger de la
+perfection d'une chose, il faut que j'aie préalablement l'idée de ce
+que _doit_ être cette chose, et que je compare ensuite ce qu'elle est
+avec ce qu'elle doit être, sa «réalité sensible» avec sa «nécessité
+intelligible.» Par exemple, sachant ce que doit être un octogone, je
+déclare parfaite géométriquement toute figure qui, dans son ordre
+intérieur, me paraît remplir les conditions exigées par la définition
+même; au contraire, selon Kant, dans la forme que je juge belle il y a
+bien une concordance des parties entre elles et avec le tout, mais
+cette concordance ne semble pas avoir été déterminée par la conception
+raisonnée et abstraite de la chose même: elle n'offre pas un caractère
+réfléchi et intentionnel, mais un caractère en apparence spontané et
+inspiré. Aussi, quoique la _forme_ de la finalité se trouve dans
+l'objet beau et que tout y semble à la réflexion organisé en vue d'une
+fin, cette fin, néanmoins, ne semble pas avoir été conçue
+abstraitement, pour être ensuite réalisée: elle semble avoir été
+atteinte par une spontanéité de la nature et, dans les oeuvres d'art,
+par une vive inspiration, où Schelling voit la synthèse de la volonté
+aveugle et de la volonté réfléchie. La beauté «pure»,--la seule
+proprement belle et sans mélange d'éléments étrangers,--ne paraissant
+soumise à aucune condition «mécanique» ou «téléologique,» exprime donc
+quelque chose qui semble échapper tout ensemble à la nécessité
+physique et à la nécessité finale: voilà pourquoi Kant l'appelle la
+beauté _libre_. Toute beauté qui, au contraire, dépend de certaines
+conditions imposées d'avance, soit par la nature physique ou logique,
+soit par la destination finale de la chose en qui elle réside, est une
+beauté _liée_ et comme attachée à autre chose qu'elle-même.
+
+ [147] Plotin, _Ennéades_, I, VI, 3.
+
+Dans cette théorie, Kant a sans doute exagéré le caractère «libre» de
+la beauté, en voulant l'élever trop complètement au-dessus de toute
+finalité, comme il a élevé le sentiment du beau au-dessus de tout
+désir. Le beau n'est réellement séparé ni de l'agréable ni du bon.
+Dans son esthétique comme dans sa morale, Kant est trop formaliste; ce
+qui fait le fond de la vraie beauté, c'est la vie, et la vie n'est pas
+une pure forme où se jouerait l'intelligence: elle est avant tout
+sensibilité et volonté. Ce n'est pas à dire qu'il n'y ait point dans
+la beauté véritable une certaine apparence de liberté; mais, pour bien
+comprendre en quoi cette liberté consiste, il faut considérer
+l'élément le plus caractéristique du beau, qui, selon nous, est la
+grâce.
+
+
+III.--Au point de vue mécanique, la grâce suppose le mouvement
+facilement accompli et facilement perçu, les lignes flexibles,
+continues, arrondies, sans secousse et sans rudesse, la plus grande
+exertion de force avec le moins de perte et de dépense possible. Au
+point de vue physiologique, elle exclut tout ce qui sent l'effort, le
+labeur de la réflexion, la sujétion de la volonté; elle exige
+l'aisance naturelle, le plus grand effet avec les moindres moyens, en
+un mot, l'inspiration en apparence spontanée qui trouve sans chercher.
+La grâce est la surabondance d'une activité qui a plus qu'il ne lui
+est nécessaire pour réaliser un mouvement ou pour atteindre une fin,
+et qui semble vouloir se répandre au delà de toutes limites. Il y a
+par cela même dans la grâce une image de l'infini et de l'absolu, et
+c'est ce qui fait qu'on la nomme «divine.» Au point de vue moral, la
+liberté étant le principe de la libéralité, la grâce est un don, et un
+don désintéressé: le gracieux est gratuit. Enfin la gratuité, la
+surabondance et la fécondité créatrice étant le propre de l'amour, la
+grâce est aimante ou paraît aimer, selon la pensée de Schelling; et
+c'est là ce qui la rend aimable[148]. Kant disait que la beauté est la
+représentation symbolique de la moralité; on peut dire plus
+particulièrement de la grâce qu'elle est, au point de vue moral, le
+symbole de la bonté aimante.
+
+ [148] Voir sur ce sujet M. Ravaisson, _La philosophie en France_.
+
+La grâce, que les anciens appelaient [Grec: charis] et qu'ils ne
+séparaient point de l'amour, est ce qui, au sein même d'un mécanisme
+réellement nécessaire et d'un organisme où les parties dépendent
+réellement du tout, exprime et fait entrevoir, comme dans un songe, un
+principe affranchi de toute nécessité matérielle ou formelle: la grâce
+est, selon nous, l'expression esthétique de l'idéale liberté.
+
+Nous retrouvons ainsi, avec l'école platonicienne, le bien dans le
+beau: «le bien donne aux choses aimées les grâces, et à ce qui les
+aime les amours». Ce n'est pas par elle seule que la _forme_ belle a
+le pouvoir d'exciter l'amour: tandis que le regard de l'intelligence
+embrasse cette forme, la volonté en franchit les limites et place
+derrière la forme, comme le fond dont elle dérive, une volonté
+vivante, qui aspire à agir, à s'épanouir, à aimer.
+
+La beauté et surtout la grâce, «plus belle encore que la beauté», nous
+invite donc déjà à concevoir un principe d'action et de détermination
+spontanée qui serait supérieur aux fatalités mécaniques; elle est
+l'intermédiaire entre le monde matériel et le monde moral. Elle paraît
+figurer la liberté idéale de la volonté au moment où celle-ci jouirait
+d'elle-même, avant de s'imposer une loi et une règle nécessaire, une
+limite et un sacrifice: par cela même la beauté est une expression de
+la «vie heureuse», de la félicité. Lorsque plus tard, par un dernier
+effort, la liberté semble s'être élevée au-dessus de toute limite et
+de tout sacrifice, dans la plénitude et l'infinité de l'amour
+d'autrui, elle réunit en soi la sublimité morale et la grâce morale.
+S'il y a grâce et beauté dans l'expansion spontanée de l'innocence, il
+y a grâce et sublimité dans le désintéressement sans effort de la
+charité.
+
+ * * * * *
+
+Le déterminisme scientifique et mécanique, en détruisant l'illusion de
+la liberté, tend à détruire le charme moral du beau et enlève à la
+beauté de son prix. Cependant, une fois complété par l'idée de liberté
+et par le désir qu'elle excite, le déterminisme moral peut suffire à
+la rigueur dans le domaine de l'esthétique. Si l'art, qui est surtout
+de nature contemplative, nous fait pressentir une lointaine liberté
+dont la grâce est comme un rayon, il ne saurait la montrer dans son
+foyer même, ni fournir une raison suffisante pour nous faire affirmer
+son existence.
+
+
+
+
+CHAPITRE CINQUIÈME
+
+L'IDÉE ET LE DÉSIR DE LA LIBERTÉ DANS L'AMOUR D'AUTRUI
+
+ I. Idéal de l'amour.--1º Le _sujet aimant_ nous apparaît comme
+ devant être doué de volonté et même de volonté libre. 2º
+ L'_objet aimé_ nous apparaît comme devant être doué de volonté
+ libre. Conclusion: l'amour idéal serait une union de libertés.
+
+ II. Réalité de l'amour.--L'amour réel, en nous, est d'abord un
+ amour nécessaire; mais nous concevons et désirons un amour
+ libre, et nous agissons sous cette idée, dont la réalisation
+ absolue demeure invérifiable. Nécessité de passer au point de
+ vue moral.
+
+
+Il est quelque chose de moins contemplatif que l'art, c'est l'amour
+d'autrui, quelle que soit la forme qu'il prenne. Élevons-nous donc à
+ce nouveau point de vue. Illusoire ou vraie, l'idée de liberté
+fait-elle le fond de ce que nous nous représentons comme un amour
+désintéressé?
+
+
+I.--L'amour réel est d'abord un amour nécessaire. Il est l'harmonie
+des _sensibilités_, la «sympathie» dont parle l'école anglaise. Dans
+cette sorte de contre-coup que les joies ou les peines d'autrui
+trouvent en nous-mêmes, la part de la passivité et de la fatalité est
+dominante; aussi la sympathie, sous son air de désintéressement,
+cache-t-elle encore une sorte d'intérêt élargi. Deux cours qui battent
+malgré eux d'un même battement sympathisent, ils n'aiment pas encore.
+Cependant, comme le plaisir ou la douleur résultent d'un vouloir
+satisfait ou contrarié, l'union des sensibilités semble annoncer déjà
+une union générale et naturelle des volontés. Supprimez ce
+commencement de volonté ou d'activité dans le plaisir même, et vous
+réduirez la sympathie à un accord de sensations brutes.
+
+L'harmonie des _intelligences_ est la préparation de l'amour, elle
+n'est pas encore l'amour même; mais déjà l'union des désirs et des
+volontés y est plus évidente. Penser en commun la vérité, c'est la
+vouloir en commun, c'est aimer un même objet qui sera entre les
+volontés un trait d'union.
+
+Ce qui constitue essentiellement l'amour, c'est l'union des
+_volontés_; non pas seulement leur union avec un objet conçu et
+poursuivi en commun, mais leur union entre elles, qui fait qu'elles se
+veulent mutuellement. Aimer quelqu'un, c'est le vouloir, lui, et non
+autre chose.
+
+Maintenant, jusqu'à quel point cette idée de l'amour est-elle
+compatible avec la notion de fatalité? Pour répondre à cette question,
+examinons successivement le sujet et l'objet de l'amour.
+
+En premier lieu, les écoles fatalistes ne peuvent concevoir,
+semble-t-il, que cette image incomplète de l'amour qu'Auguste Comte
+nommait l'altruisme. L'égoïsme est une inclination fatale vers le moi
+comme centre, l'altruisme est une inclination fatale vers autrui comme
+centre; mais l'altruisme, au fond et absolument, n'est pas plus
+désintéressé que l'égoïsme, auquel l'école anglaise le ramène.
+Qu'importe qu'un mouvement soit un mouvement d'expansion ou de
+concentration, s'il exprime toujours la nécessité d'un désir cherchant
+à se satisfaire? Deux corps qui s'attirent ne s'aiment pas plus que
+deux corps qui se repoussent. C'est pour cela que nous ne pouvons
+confondre l'amour avec le besoin. Si je n'aime que par besoin et que
+ce dont j'ai besoin, je n'aime que moi-même; mon prétendu amour est
+égoïsme, mon désintéressement est intérêt. Pour que je vous aime,
+vous, et non pas moi, il faut que je n'aie pas absolument besoin de
+vous, que je ne sois pas poussé fatalement vers vous par un intérêt
+comme celui que je prends à ma nourriture et à ma santé. Quel gré
+pourriez-vous me savoir pour cette affection prétendue? Aurais-je le
+droit de dire que je suis un être aimant, que je vous aime, que je
+vous donne mon affection? Le don qu'arrache la nécessité est un don
+qu'on se fait à soi-même; et s'il en était toujours ainsi; loin d'être
+aimants, nous ne pourrions jamais aimer. Si l'amour vrai existe, il ne
+peut commencer qu'avec le consentement de la volonté et là où cesse la
+fatalité du besoin; il doit se montrer avec la liberté d'une nature
+qui donne parce qu'elle est riche, et non parce qu'elle est pauvre. Si
+le désir est «fils de la Pauvreté et de la Richesse», l'amour en sa
+pureté idéale est la Richesse même[149]. Dans le fait, l'être le
+meilleur en soi et qui a le moins besoin d'autrui est cependant le
+meilleur pour les autres; c'est celui qui donne le plus et qui demande
+le moins. En nous, à mesure que le besoin et le désir diminuent,
+l'amour semble grandir; avec le progrès vers la liberté croît la
+libéralité. Le besoin n'est donc que le point de départ et la
+condition première dont l'amour aspire à se dégager de plus en plus
+comme d'un obstacle. L'enfant n'aime d'abord sa mère que par besoin;
+mais déjà, avec son premier sourire, semble se révéler le premier don
+d'un amour désintéressé, la première grâce d'une âme volontairement
+bonne. C'est ce qui fait la beauté et le charme du sourire, aurore de
+l'intelligence, de la volonté et de l'amour; c'est ce qui en fait
+aussi l'irrésistible puissance. Le sourire est le symbole de l'idéale
+et parfaite bonté, souverainement libre de tout besoin et par cela
+même souverainement libérale, qui, pour appeler toutes choses à
+l'existence et à la vie, n'aurait qu'à laisser entrevoir à travers
+l'infini sa grâce radieuse. Tel, selon Platon et Plotin, le Bien en
+soi engendre l'univers par son rayonnement, Dieu crée le monde par son
+éternel sourire.
+
+ [149] Voir notre _Philosophie de Platon_, t. II, page 575.
+
+Ce don de l'amour qui nous paraît volontaire, nous aimons nous-mêmes à
+le faire, et si de plus nous parvenons à nous le faire rendre, nous
+nous jugeons ainsi tout à la fois auteurs de l'amour donné et de
+l'amour rendu. Par là nous nous sentons plus actifs, par là aussi plus
+heureux. Créer l'amour en soi et hors de soi, c'est créer ce qui seul
+a une valeur infinie et un prix inestimable: l'amour volontaire.
+
+ * * * * *
+
+La volonté, en effet, est ce qui rend l'objet vraiment _aimable_,
+comme elle rend le sujet aimant; la liberté, seule capable d'aimer
+_par elle-même_ ou, en un mot, d'aimer,--car aime-t-on véritablement
+si on n'aime pas par soi-même?--paraît aussi seule digne d'être aimée
+_pour soi_.
+
+Ce n'est donc pas le bien en général, comme l'a cru Platon, que j'aime
+en vous, c'est la bonté personnelle que je vous attribue. La théorie
+platonicienne aboutit à des conséquences que Pascal a exprimées sous
+cette forme originale: «Un homme qui se met à la fenêtre pour voir les
+passants, si je passe par là, puis-je dire qu'il s'est mis là pour me
+voir? Non, car il ne pense pas à moi en particulier. Mais celui qui
+aime une personne à cause de sa beauté, l'aime-t-il? Non, car la
+petite vérole, qui ôtera la beauté sans tuer la personne, fera qu'il
+ne l'aimera plus. Et si on m'aime pour mon jugement, pour ma mémoire,
+m'aime-t-on, moi? Non, car je puis perdre ces qualités sans me perdre,
+moi. Où donc est ce moi, s'il n'est ni dans le corps ni dans l'âme? Et
+comment aimer le corps ou l'âme, sinon pour ces qualités, qui ne sont
+point ce qui fait le moi, puisqu'elles sont périssables? Car
+aimerait-on la substance de l'âme d'une personne abstraitement, et
+quelques qualités qui y fussent? Cela ne se peut, et serait injuste.
+On n'aime donc jamais _personne_, mais seulement des qualités.» Quoi
+qu'en dise Pascal avec Platon, l'amour s'adresse toujours non à des
+_qualités_ générales, mais à des individus, ou à des choses qu'on
+individualise et qu'on personnifie, fût-ce par une simple illusion
+d'optique. La parole de Montaigne est le contre-pied de la pensée de
+Pascal: «Si l'on m'eût demandé pourquoi je l'aimais, j'aurais
+répondu:--Parce que c'était lui;--et si on lui eût demandé pourquoi il
+m'aimait, il aurait répondu:--Parce que c'était moi.» Et en effet,
+l'amour suppose dans son objet l'élément personnel, la forme de
+l'individualité: quand vous aurez énuméré et analysé scientifiquement
+toutes les qualités de la personne aimée, vous aurez énuméré les
+conditions rationnelles de l'amour, mais vous n'aurez pas montré la
+cause réelle et concrète, l'unité synthétique du caractère, la _vie_
+individuelle supérieure à toutes les abstractions logiques.
+
+Où Pascal est dans le vrai, c'est quand il dit: si je n'aime une
+personne que pour sa beauté physique, je n'aime pas cette
+personne.--Fragile amour que celui qu'emporterait une maladie! La
+beauté extérieure n'est aimable que par la beauté intérieure qu'elle
+me laisse entrevoir. Sous l'enveloppe matérielle, mon esprit cherche
+l'esprit; séduit surtout par le regard, où plus qu'ailleurs la pensée
+brille et se fait visible, il monte comme dans un rayon de lumière
+vers l'invisible foyer qui l'attire. Mais, dans l'esprit même, est-ce
+à la mémoire, est-ce au jugement, est-ce à la pure intelligence que
+s'attache mon amour? Non, dit Pascal, et il a encore raison. Ces
+qualités, il est aussi des maladies qui les enlèvent. Votre mobile
+amour disparaîtra-t-il donc avec elles? n'est-il pas allé plus loin et
+plus haut se fixer dans quelque centre indestructible où rien ne lui
+semble plus pouvoir l'atteindre? Ce centre, qui n'est pas la pure
+intelligence, n'est pas non plus la pure puissance; car cette
+dernière, par elle-même, peut aussi bien être terrible qu'aimable.
+Même quand elle s'unit à l'intelligence, quand elle est ordre et
+harmonie, la puissance semble encore une manifestation extérieure de
+quelque principe plus intime et plus profond. Quel est donc enfin ce
+principe dans lequel seul pourrait se reposer l'amour? Platon
+l'appelle le bien; mais ce n'est pas encore assez dire: pour qu'en
+aimant le bien en vous, je vous aime, il faut que ce bien puisse vous
+être attribué et qu'en définitive il soit vous; il faut donc qu'à tort
+ou à raison il m'apparaisse comme un bien volontaire et conscient,
+comme un bien qui se veut lui-même, et qui ne se veut pas seulement
+pour soi, mais pour les autres et pour moi. Ce que j'aime en vous,
+c'est la volonté consciente du bien, dont le vrai nom est la bonté. Là
+je place la personne, là je crois deviner l'unité vivante où le bien
+devient vous-même et où vous-même devenez le bien. Je ne pourrais
+aimer en vous une liberté indifférente, abstraction faite du bien, une
+volonté indéterminée ou une pure puissance; je ne pourrais non plus
+aimer en vous un bien abstrait et neutre, passif et fatal, non voulu
+par vous, non accepté par vous, un bien qui ne me semblerait pas
+vous-même. C'est donc réellement la volonté du bien ou le bien voulu
+qui est pour nous aimable. Mais la volonté du bien, où s'unissent les
+deux termes dans une vivante unité, qu'est-ce autre chose que l'amour
+même? Donc, en dernière analyse, ce qui est aimable, c'est ce qui est
+aimant. Ce que mon amour cherche par-delà l'organisme visible et, dans
+la conscience même, par-delà la pure puissance, par-delà la pure
+intelligence, c'est le foyer d'amour où le bien, s'unissant à la
+volonté, devient bonté. Moi aussi je veux être voulu par cette bonté,
+pour le bien que je puis avoir en moi-même; je veux être aimé d'elle
+comme je la veux et comme je l'aime. Je veux qu'elle soit non
+seulement volonté du bien, mais volonté de mon bien. Dans cet échange
+de l'amour, je n'aperçois plus, même là où elle pourrait subsister, la
+fatalité physique, ni la nécessité logique ou mathématique, encore
+moins une liberté d'indifférence et d'indétermination; l'amour, s'il
+est réalisé quelque part en sa vérité, doit être ce qu'il y a à la
+fois de moins indifférent et de plus libre. Aussi la volonté du bien,
+là où je crois l'apercevoir, m'inspire la plus parfaite certitude,
+comme si elle était la plus sûre des _déterminations_; et cependant,
+c'est ce qui me semble le plus éloigné de la fatalité physique ou
+logique. Si je suis certain de celui qui m'aime, c'est que je crois sa
+liberté trop maîtresse de soi pour être détournée par des accidents
+extérieurs. J'aime, je suis aimé; c'est pour la bonté que j'aime, et
+c'est pour ma bonté que je suis aimé; dès lors, emporté dans un monde
+idéal, je ne songe plus ni à la matière, ni à l'espace, ni à la mort,
+et je me repose avec bonheur dans l'éternité de l'amour.
+
+Ainsi le véritable amour, considéré dans son type intelligible, ne
+peut s'adresser qu'à des _personnes_, et de plus, c'est la _liberté_
+réelle ou apparente de la personne qui fait à nos yeux tout le prix de
+l'amour; en aimant, nous désirons être aimé, et dans ce retour de
+bienveillance de la part d'un être que nous supposons libre, mais
+nullement indifférent et indéterminé, nous croyons voir comme une
+grâce qu'il nous fait. Aussi la première et la plus précieuse des
+qualités chez l'être aimé, c'est qu'il nous aime. Que ne pardonne-t-on
+pas à celui qui est aimant? Une foule de petits défauts, qui
+choqueraient dans un inconnu, peuvent sembler charmants dans la
+personne aimée et aimante. Pourtant, si on n'aimait dans cette
+personne que les qualités abstraites et l'esthétique, non la bonne
+volonté, ces défauts devraient sembler aussi laids chez elle que chez
+d'autres. Quand même quelqu'un que nous aimons perdrait toutes ses
+qualités, en conservant cette seule qualité de nous aimer, ne
+l'aimerions-nous pas encore? Peut-être même l'aimerions-nous
+davantage, parce que nous espérerions le ramener au bien; car on
+semble aimer davantage quelqu'un lorsqu'il a besoin de vous, et
+l'amour, cette source de vie surabondante, préfère donner que
+recevoir. Enfin un être incorrigible, mais qui vous aimerait, serait
+encore aimable, au moins pour vous. Telle une mère aime le fils qui
+lui cause de la tristesse et même du désespoir. Il n'est point de
+laideur matérielle ni même morale que ne transfigure le sourire divin
+de l'amour. Donc, non seulement je puis aimer un être qui veut le
+bien, mais encore qui l'a voulu, qui le voudra peut-être, et même ne
+le veut pas, surtout s'il m'aime. Mon amour cherche l'amour et, encore
+une fois, non pas tant un amour qui veuille le bien en général qu'un
+amour qui me veuille, moi. Ce n'est point là à mes yeux de l'égoïsme:
+c'est la conviction du prix inestimable qui appartient à l'amour et
+qui lui vient principalement du don de soi-même. Nous pressentons
+vaguement que le vrai fond de l'être, c'est la volonté aimante, et que
+ce qui est le plus nous-mêmes est aussi ce que nous pouvons le plus
+donner à autrui. Pascal a beau dire qu'il serait injuste d'aimer la
+personne, quelques qualités qui y fussent, l'être aimant a toujours
+quelque chose d'aimable; et s'il m'aime, moi, c'est surtout pour moi
+qu'il est aimable. C'est en ne l'aimant pas que je serais injuste, non
+en l'aimant, car toute grâce appelle gratitude.
+
+Supprimez cet idéal de la liberté dans l'amour, ramenez-le à une
+nécessité brute, à une fatalité matérielle ou intellectuelle, vous
+aurez détruit l'objet de l'affection. Ce qui est fatal en vous, c'est
+ce qui est produit par autre chose que vous-même, c'est ce qui est
+vraiment autre que vous. Si je n'aime en vous que ces choses
+étrangères, je ne vous aime pas vous-même; pour que ma volonté vous
+veuille, il faut qu'elle veuille votre volonté; il faut de plus que
+votre volonté soit vraiment la vôtre, comme ma volonté est la mienne.
+Quelle reconnaissance aurais-je pour un automate dont l'amour serait
+la résultante d'un mécanisme, et même pour un «automate spirituel?» Il
+aurait beau me suivre partout et graviter autour de moi, je ne lui en
+saurais aucun gré et je ne le payerais d'aucun retour. Je pourrais
+encore moins l'aimer le premier, faire vers lui les premiers pas. Dans
+cette machine, rien, absolument rien ne m'attirerait. Elle pourrait
+avoir toutes les qualités géométriques, mécaniques, physiques; il lui
+manquerait toujours la vie, l'activité, une personnalité plus ou moins
+ébauchée, un moi enfin, de quelque nature qu'il soit, auquel mon amour
+puisse se prendre, et dont il puisse recevoir un retour qui ne lui
+semble pas purement fatal.
+
+Quand l'objet de mon affection n'est pas une personne douée de raison
+et de volonté, il faut au moins qu'il soit à mes yeux un individu.
+J'aime dans l'animal une personnalité encore incomplète, mais qui fait
+effort pour se développer, une personnalité à demi virtuelle, à demi
+réelle. Le chien que j'aime et qui m'aime n'est pas un automate; en
+l'aimant, je lui fais une sorte de grâce consciente, quoique non
+arbitraire, puisque ses qualités motivent mon affection; et en
+m'aimant, il me semble qu'il me fait aussi une grâce, quelque étrange
+que la chose paraisse. Il y a en lui spontanéité et un commencement
+d'indépendance; il sait qu'il m'aime et il veut m'aimer,--science et
+volonté qui n'ont pas besoin de se formuler nettement pour être
+réelles. De même, dans la plante, je vois une individualité qui fait
+effort pour se développer, une ébauche de l'animal, qui est lui-même
+une ébauche de l'homme. Je m'intéresse à cet être qui veut vivre, qui
+veut agir, qui semble chercher à sentir et à penser, qui paraît même
+quelquefois sensible. Je l'aime parce qu'il est lui, parce qu'il
+possède un moi en germe, et je ne saurais demeurer complètement
+indifférent à son sort. S'il dépendait de moi de le faire arriver à
+cette vie plus complète, à cette sensibilité, à cette pensée, à ce
+bien qu'il désire d'un désir vague et inconscient, je le ferais. C'est
+donc encore la volonté du bien que j'aime en lui. Quand j'ai donné
+mes soins à la plante et que je l'ai aidée dans son développement,
+quand elle a ensuite prodigué ses fruits et ses fleurs comme un retour
+à mes soins, je l'aime véritablement. Que les esprits superficiels
+sourient, je crois voir dans les fleurs qu'elle m'a données une
+certaine grâce qu'elle m'a faite. Un matérialisme exclusif aura beau
+dire: «fatalité, pur choc d'atomes, pur automate,» il doit y avoir là
+autre chose que la nécessité brute; il y a là au moins ce principe
+inexpliqué, la vie, qui enveloppe dans ses puissances une pensée et
+une volonté; il y a là une dialectique en action, un enfantement
+laborieux qui semble vouloir produire la personnalité. Aussi j'aime la
+fleur d'un réel amour; le poète qui lui prête une âme, la femme qui
+s'éprend comme le poète pour une fleur, ont, après tout, une idée plus
+vraie de la vie universelle que le partisan du mécanisme exclusif, qui
+la croit semblable aux rouages inertes d'une machine. Que le savant
+combine ses molécules et place l'une à droite, l'autre à gauche, la
+nature intime de ces molécules lui sera toujours inconnue; qu'il
+démontre ses théorèmes, la partie vraiment démonstrative de sa science
+ne roulera toujours que sur des rapports extérieurs et se jouera
+autour des choses; c'est à lui, s'il croit avoir tout expliqué et
+trouvé le dernier mot de la vie, c'est à lui, dis-je, et non au poète,
+qu'on pourra demander:--Qu'est-ce que cela prouve?
+
+Si donc la sympathie humaine peut s'étendre à tous les êtres, c'est
+que tous les êtres nous semblent des volontés, au moins en puissance,
+enveloppant quelque chose d'indéfini, des forces grosses de la vie, de
+la pensée et de l'amour.--Mysticisme, dira-t-on. Qu'importe?
+L'humanité tout entière est mystique à ce compte. Est-ce que le
+sentiment universel, dont la vraie poésie n'est que l'expression
+sublime, a jamais vu en toutes choses des théorèmes ou des automates?
+
+De même, ce que le croyant aime en son Dieu, ce n'est pas seulement
+une collection abstraite de qualités et de perfections. Tant qu'il
+conçoit Dieu de cette manière, comme une abstraction idéale ou comme
+une formule, il ne l'aime pas; ou, s'il l'aime, c'est qu'il conçoit la
+perfection comme une virtualité réalisable et en voie de réalisation
+dans le monde: le panthéiste aimera le Dieu qui se développe dans le
+temps et dans l'espace vers l'idéal inaccessible; il aimera le Dieu
+vivant, qui sera pour lui l'univers. Quand cet amour de l'homme pour
+le divin atteint-il son plus haut degré? N'est-ce pas lorsqu'il se
+représente son Dieu comme la liberté souveraine et souverainement
+aimante, qui lui a donné l'être sans y être forcée, et qui se donne
+perpétuellement à tous?
+
+C'est le bien volontaire, en un mot, que nous aimons toujours; ce qui
+ne veut pas dire le bien arbitraire, agissant avec indifférence, sans
+raison intelligible et bonne pour prendre un parti plutôt qu'un autre.
+Le bien en soi, dont Platon élève l'idée au-dessus de tout, doit être
+conscient et libre, bon pour soi et par soi, bon aussi pour les
+autres. Platon l'a entrevu; mais le terme de Bien qu'il employait,
+[Grec: to agathon], n'indiquait pas assez le côté personnel de la
+perfection morale, dont le vrai nom est bonté. La bonté est ce qui
+concentre en soi le plus de choses et ce qui en répand le plus au
+dehors: une bonté achevée serait la liberté même. L'acte de bonté ou
+de désintéressement libre, idéal moral que l'homme se propose et qui
+est le «suprême aimable,» [Grec: prôton philon] offre ce double
+caractère d'individualité et d'universalité: il est à la fois ce qu'il
+y a de plus personnel, puisqu'il vient du moi, et de plus impersonnel,
+puisqu'il est le don de soi à autrui.
+
+On croit que ce qui constitue le plus essentiellement un être est
+aussi le plus incommunicable aux autres; et néanmoins, nous l'avons
+vu, en aimant quelqu'un, c'est lui-même que nous voulons: notre
+affection, franchissant tout ce qui est extérieur et étranger, sans
+s'arrêter même à l'intelligence, va jusqu'à cette volonté personnelle
+qui est proprement le moi. En vous aimant, c'est quelque chose de moi
+que je donne, c'est moi-même que je voudrais donner tout entier, et
+c'est aussi vous-même que je veux. Je sens qu'il est des obstacles,
+matériels et même intellectuels, qui empêchent mon individualité de se
+confondre avec une autre individualité, et pourtant c'est là ce que je
+voudrais. Je ne dis pas que je voudrais cesser d'être moi pour devenir
+une autre personne, ou qu'elle cessât d'être soi pour devenir moi;
+mais je voudrais être moi et elle tout ensemble, je voudrais être deux
+et un: en un mot, me donner tout entier et me retrouver tout entier.
+
+Est-ce là une illusion de l'amour, un voeu chimérique contre lequel
+doivent à jamais prévaloir les lois de l'impénétrabilité physique, ou
+de la pluralité mathématique, ou de l'opposition logique? Quelle vaine
+chose alors que l'amour! Comme il serait faux de dire qu'on aime! Car,
+encore une fois, on n'aime que si on donne, et on ne donne
+véritablement que si on donne une chose qui ne vous est pas étrangère,
+une chose qui vous appartient réellement; on ne donne donc que si on
+donne quelque chose de soi et, en dernière analyse, que si on se donne
+soi-même. Tout don de choses extérieures au moi ne suffit ni à
+l'aimant ni à l'aimé. Même quand je donne un objet extérieur, encore
+faut-il que j'aie fait à son égard quelque acte de bonne volonté qui
+vienne de moi; et à vrai dire, c'est cet acte que je donne. L'objet
+qui passe de ma main dans la vôtre n'en est que le signe matériel et
+le visible symbole; il perdrait tout son prix s'il ne représentait pas
+ma volonté intime et un don de moi-même. Si vous me rendez froidement
+le même objet, sans y rien mettre de votre coeur, nous sommes quittes
+sans doute, selon l'expression vulgaire; mais cela veut dire que nous
+restons à part l'un de l'autre, chacun dans son moi, sans aucune union
+affectueuse. Si nous nous étions aimés véritablement, nous ne serions
+jamais quittes: la dette de l'amour ne s'acquitte pas, elle se paye
+avec de l'amour et par là ne fait que s'accroître encore.
+
+Aussi le véritable amour est-il un don qui ne pourra jamais se
+reprendre, parce qu'il ne le voudra jamais. Donner n'est pas prêter;
+donner enveloppe en son idée quelque chose d'absolu: l'amour vrai ne
+peut donc être conçu que sous l'idée de l'éternité. Quelle profanation
+du nom sacré de l'amour, si l'on disait à quelqu'un: je vous aime pour
+une année, pour un jour, pour une heure! Peut-on à la fois se donner
+et se retenir, en marquant d'avance le terme où ce don prétendu
+gratuit réclamera sa dette intéressée? Égoïsme qui se pare des
+couleurs du désintéressement, esclavage qui usurpe le rang de la
+liberté. Non, aimer,--s'il y a quelque chose de tel en ce
+monde,--c'est faire effort pour s'affranchir du temps et pour créer un
+ordre moral supérieur à la vicissitude des choses matérielles. Si donc
+le véritable désintéressement est à la portée de l'homme qui le
+conçoit et qui y aspire, il doit constituer la suprême liberté: aimer,
+selon la pensée profonde d'un poète arabe, c'est mourir à la vie
+égoïste pour vivre de la vie universelle, qui est seule vraiment
+libre.
+
+ C'est un bien que la mort mette un terme aux nécessités de la vie,
+ Et cependant la vie tremble devant la mort;
+
+ C'est ainsi qu'un coeur tremble devant l'amour,
+ Comme s'il avait devant lui la menace de la mort:
+
+ Car où s'éveille l'amour, meurt
+ Le moi, ce sombre despote;
+
+ Tu le laisses expirer dans la nuit,
+ Et libre tu respires dans la lumière du matin[150].
+
+ [150] Dschelaleddin, cité par Hegel, à la fin de la _Philosophie
+ de l'esprit_.
+
+
+II.--L'amour désintéressé que nous venons de décrire n'est peut-être
+qu'un haut idéal dont l'actuelle réalisation est impossible à
+vérifier. Toutefois, l'amour existe au moins en idée, et est-ce là un
+mode si méprisable d'existence? Faut-il répéter que l'idée n'est pas
+quelque chose de mort et de stérile? Elle est un motif, mieux que
+cela, une action déjà réelle d'un être intelligent, une démarche, un
+mouvement. L'idée de l'amour désintéressé ne se contente pas d'un rôle
+passif: ambitieuse, elle voudrait être tout dans l'homme et même dans
+l'univers. Nous _pensons_ qu'il serait meilleur d'aimer conformément à
+l'idéal que nous concevons, et nous _aspirons_ à aimer de cette
+manière; par cela même nous nous dirigeons déjà en quelque façon vers
+l'idéal. En concevant l'amour désintéressé, le pur égoïsme a honte de
+soi, il se revêt d'autres couleurs, il n'est plus le même
+qu'auparavant: il s'est embelli de la pensée de ce qu'il désire. Ce
+n'est encore, sans doute, qu'une transformation extérieure; mais le
+progrès ne s'arrête pas là. Il nous arrive d'agir réellement sous
+l'idée de l'amour d'autrui: il y a des êtres qui se dévouent ou
+semblent se dévouer; il y a de nobles actions que nous n'oserions
+traiter d'égoïstes, et qui, quand nous en sommes l'objet, nous
+inspirent une vive reconnaissance; il y a donc des actes conformes, au
+moins en apparence, à l'idéal de l'amour.
+
+On peut se demander, il est vrai, si ces actions qui semblent
+désintéressées ne sont pas toujours des modifications de l'égoïsme. Le
+même objet peut être envisagé sous deux aspects contraires: comme dit
+Jean-Paul, la mer est sublime ou ridicule selon ce que le spectateur
+lui oppose dans son esprit. Vous pouvez croire que le désintéressement
+est la forme la plus raffinée de l'égoïsme, ou au contraire que
+l'égoïsme renferme en lui un germe de désintéressement qui
+s'ignore[151]. De là résulte pour le philosophe cette alternative: ou
+placer au fond de l'égoïsme le désintéressement,--ou placer au fond du
+désintéressement l'égoïsme. Nous voilà amenés devant la grande
+question métaphysique, qui porte non seulement sur des faits, mais
+encore sur l'essence même de notre volonté. Et on ne pourra la
+résoudre entièrement par la seule analyse psychologique. Une telle
+analyse ne saurait établir la certitude du désintéressement; car,
+êtres imparfaits que nous sommes, nous pouvons et devons toujours nous
+défier de nous-mêmes et nous dire:--Suis-je bien sûr d'aimer? suis-je
+bien sûr d'être aussi complètement désintéressé que je voudrais
+l'être?--Nous demeurerons donc toujours en face de ce doute
+final:--Peut-être mon désintéressement est-il encore un intérêt
+inconscient. Doute salutaire d'ailleurs, car il oblige la volonté à
+agir sans cesse, à aller toujours plus loin et plus haut. Se trouvant
+toujours inférieure à l'idée qu'elle porte en soi, elle fait effort
+pour l'égaler et tend ainsi à se développer d'une manière indéfinie.
+
+ [151] Voir, sur ce sujet, notre _Critique des systèmes de morale
+ contemporains_.
+
+En même temps que le problème est métaphysique, il est moral; on peut
+même dire qu'il est, par excellence, le problème moral. Aussi est-ce
+au point de vue de la moralité que nous devons enfin nous placer pour
+chercher si l'amour idéal est réalisable. Dans l'ordre moral, aimer
+n'est plus seulement une joie et un bonheur, c'est une nécessité sans
+laquelle il n'y aurait ni vraie justice, ni vraie fraternité. La
+question, ici, prend donc un caractère plus impérieux et appelle une
+solution plus pratique.
+
+
+
+
+CHAPITRE SIXIÈME
+
+PART DE L'IDÉE DE LIBERTÉ DANS LA CONCEPTION DE LA MORALITÉ,
+CONSTRUCTION DES IDÉES DIRECTRICES DE LA MORALE
+
+ I. Introduction de l'idée de liberté dans l'idéal moral.--La
+ liberté comme _fond_ de l'idéal moral ou fin de la moralité.
+ Identité de la liberté et du désintéressement. Conciliation du
+ platonisme, du christianisme et du kantisme.
+
+ II. La liberté comme forme de la moralité et condition nécessaire
+ pour la réalisation de l'idéal moral.
+
+ III. Construction des idées directrices de la morale. Substitution
+ de l'_idéal persuasif_ à l'_impératif catégorique_.
+
+
+I.--Essayons d'abord de construire l'idéal moral comme nous avons
+construit celui de l'amour désintéressé, sans nous demander si la
+réalité répond à l'idée.
+
+Nous avons vu comment Socrate, Platon, les Stoïciens, les Alexandrins,
+accordèrent à l'amour du bien une puissance irrésistible. On retrouve
+une théorie analogue dans les spéculations des théologiens sur la
+grâce, sur l'amour de Dieu inspiré par Dieu même. C'est la forme
+supérieure du déterminisme. Dans cette forme, comme dans toutes les
+autres, nous avons déjà rétabli l'idée de la liberté[152]. Dès lors,
+au lieu de prendre pour idéal moral un bien abstrait, plutôt vrai et
+beau que bon, [Grec: to agathen], l'homme aspire à réaliser un bien
+actif et personnel, une bonté vraiment libre.
+
+ [152] Voir la première partie, chap. IV.
+
+La tendance des moralistes modernes est, en effet, de considérer la
+liberté comme faisant partie de la fin suprême, comme exprimant non
+pas la _forme_ du bien, mais le _fond_ même du bien et ce qu'il
+renferme de meilleur. C'est ce que les stoïciens avaient déjà entrevu;
+c'est ce que le christianisme a enseigné plus ou moins explicitement.
+Avec Kant, dans la conception de la moralité idéale, le rôle de l'idée
+de liberté devient dominant. Mais Kant a fait de la liberté une forme
+plus négative que positive, et de la loi morale une loi également
+trop négative et trop formelle: Kant est formaliste à l'excès[153].
+L'universalité de la loi est une catégorie rationnelle à laquelle on
+n'arrive qu'après des abstractions successives. A vrai dire, ce n'est
+pas l'universel qui est le premier objet de la volonté morale, mais
+plutôt la personnalité: le problème moral se pose véritablement en
+posant face à face deux moi, deux volontés, la nôtre et celle
+d'autrui. Il ne s'agit pas d'une _loi_ abstraite, mais de personnes
+_vivantes_, et à vrai dire d'individualités que nous nous figurons
+libres. Sans doute, comme nous le verrons tout à l'heure, la conduite
+d'une personne à l'égard d'une autre peut renfermer virtuellement et
+en germe une loi d'universalité: la maxime de cette conduite,
+abstraite des deux termes individuels, peut devenir une loi
+universelle; il importe cependant de ne pas confondre la conséquence
+avec le principe. Dire tout d'abord que le bien est l'universel, ce
+serait se contenter d'un cadre vide et d'une considération toute
+_formelle_ de quantité. Kant a beau nous affirmer ensuite que le cadre
+enveloppe quelque chose de réel et même la réalité suprême, comment le
+savoir? Si nous le croyons, c'est que nous avons rempli préalablement
+ce cadre par quelque idée plus concrète et plus vivante.
+L'universalité n'a de valeur que par ce qu'elle contient.
+
+ [153] Voir la critique de la théorie Kantienne dans nos _Systèmes
+ de morale contemporains_.
+
+Quel est donc ce contenu de la moralité? Est-ce un bien renfermé en
+soi ou est-ce un bien qui soit bon pour tous? Est-ce l'universalité
+de l'égoïsme ou est-ce l'universalité de l'amour? Pour répondre, il
+faut examiner tout ce qu'implique la liberté, car, nous l'avons vu,
+l'idéal est liberté; c'est de là que nous devons partir dans notre
+déduction.
+
+La liberté apparaît d'abord comme l'indépendance à l'égard de ceci et
+de cela, comme un pouvoir de choisir entre n'importe quels objets,
+comme une indétermination relativement à tels et tels motifs
+déterminés. De là le côté _négatif_ de la liberté, qu'on a cherché à
+ériger en absolu sous le nom de libre arbitre. Mais ce n'est là,
+évidemment, qu'un moyen pour la volonté de s'opposer à tout le reste,
+de se replier sur elle-même et d'emmagasiner sa force propre, afin de
+ne pas dépendre purement et simplement des motifs extérieurs. On ne
+saurait admettre que l'idéal de la liberté consiste dans cette
+indépendance toute négative et dans cette sorte d'indéterminisme qui
+se mettrait au-dessus des raisons. La vraie liberté agit selon des
+raisons. L'indépendance positive, et non pas seulement négative, doit
+elle-même avoir un contenu positif. Elle ne doit être indéterminée que
+par rapport à tels ou tels motifs inférieurs et extérieurs; mais, en
+elle-même, elle doit être la détermination par un motif supérieur et
+intérieur: elle doit porter en soi, avoir sa raison d'être, sa propre
+lumière.
+
+L'unique question est donc de savoir comment la volonté se délivre des
+mobiles asservissants, pour se déterminer par ceux qui sont conformes
+à sa direction normale. Or, la volonté peut être déterminée par une
+idée plus ou moins étroite ou large. Par exemple, elle peut céder à
+l'impulsion du moment présent ou embrasser l'avenir, et on a toujours
+considéré comme plus libre la volonté qui sait se maîtriser dans le
+présent en vue du bien futur: _suî compos_. La volonté peut même, nous
+l'avons vu, agir en une certaine mesure «sous l'idée de l'éternité,»
+c'est-à-dire avec l'intention d'atteindre un bien qui ne soit pas
+borné à tel ou tel temps: elle peut se proposer, par exemple, une
+affection éternelle, soit qu'en fait la nature même des choses
+comporte, soit qu'elle ne comporte pas la réalisation de ce haut
+idéal. Tous les philosophes ont regardé comme un affranchissement pour
+la volonté de s'élever au-dessus des considérations de temps. Parmi
+les dimensions mêmes du temps, il en est une dont nous essayons
+principalement de nous affranchir par la pensée et par la volonté:
+c'est le passé. Nous tendons à ne pas répéter simplement ce qui a été,
+à ne pas dépendre entièrement de ce que nous avons fait, à trouver
+dans l'idée même de l'avenir une force de réaction contre le passé, en
+un mot, à réaliser un véritable progrès qui ne soit pas une simple
+imitation de soi-même. A défaut d'une création _ex nihilo_, nous
+tentons une création par l'idée. En un mot, nous ne voulons pas être
+épuisés par ce qui fut et par ce qui est, nous voulons dominer le
+temps écoulé pour faire exister le temps futur. C'est là encore pour
+nous une des figurations de la liberté; il est même des philosophes
+qui ont vu la liberté tout entière dans ce pouvoir de rompre en
+quelque sorte avec le passé. Quelle que soit la mesure dans laquelle
+nous pouvons réaliser cette idée, toujours est-il que, dans les
+occasions où il faut prendre l'initiative, elle devient une de nos
+idées directrices.
+
+Nous tendons à nous affranchir des considérations de lieu comme des
+considérations de temps. Tout en agissant sur un certain point de
+l'étendue, l'homme peut cependant se proposer une action qui soit
+indépendante des bornes de l'espace et qui s'étende au monde entier:
+il peut vouloir, selon la parole stoïque, se faire citoyen du monde,
+_civis totius mundi_. Nous concevons l'immensité de l'univers, donc
+nous pouvons agir sous cette idée et la faire entrer parmi les idées
+directrices de nos actes: c'est là encore une sorte de libération que
+l'humanité a toujours rêvée sous des formes plus ou moins symboliques.
+
+Outre les bornes du temps et de l'espace, nous tendons à dépasser les
+bornes plus concrètes et plus réelles de notre propre corps et des
+corps qui nous entourent. La «matière», avec son déterminisme
+mécanique, a toujours semblé un obstacle à l'idéale liberté. Quoiqu'il
+ne faille pas se figurer un bouleversement possible des lois
+mécaniques du monde, on peut cependant concevoir qu'un déterminisme
+encore inférieur et extérieur soit subordonné à un déterminisme plus
+intime et plus vivant. C'est déjà une libération que de s'affranchir
+d'une nécessité par une autre qui surpasse la première: un être
+déterminé par ses mobiles intérieurs sera toujours considéré comme
+plus libre qu'une machine déterminée par des ressorts extérieurs; et
+de même, un être intelligent déterminé par des idées, par des motifs
+réfléchis, sera toujours considéré comme plus libre que la brute
+déterminée par ses appétits instinctifs. Agir pour une fin consciente,
+quelque _explicable_ d'ailleurs que soit un tel acte par ses
+_raisons_, c'est être plus libre que d'agir aveuglément et
+mécaniquement. Aussi l'humanité entière a-t-elle vu dans la recherche
+des fins une forme de liberté.
+
+Parmi les fins elles-mêmes, celles qui ont toujours paru les plus
+conformes à la liberté idéale, ce sont les fins intellectuelles, les
+idées, et parmi ces fins, les plus universelles. D'abord, l'idée la
+plus large et la plus universelle correspond au plus grand nombre
+possible de déterminations particulières: elle les résume en quelque
+sorte, comme un symbole algébrique, grâce à sa généralité supérieure,
+résume une bien plus grande quantité de choses ou de rapports qu'une
+formule arithmétique. Agir en vue d'une _loi_ universelle, comme le
+veut Kant, c'est donc certainement faire preuve d'une liberté plus
+grande et d'une activité moins bornée que d'agir uniquement pour le
+particulier, sous l'immédiate influence de la sensation. Toutefois, ne
+l'oublions point, ce n'est pas comme pure _forme_ que vaut alors la
+loi, c'est comme exprimant le _fond_ à la fois le plus vaste et le
+plus concret possible, qui n'est autre que la totalité des individus
+auxquels la loi est applicable. Agir pour tous les individus, voilà la
+véritable liberté; car, c'est celle qui implique la plus grande
+indépendance par rapport à toutes les bornes de l'espace, du temps, du
+corps et de l'individualité même.
+
+Comme, d'ailleurs, nous ne pouvons pas directement atteindre tous les
+individus, la question se particularise de fait entre plusieurs
+individus ou entre plusieurs groupes: humanité, patrie, famille. Le
+plus souvent, c'est une relation entre deux personnes, ou entre une
+personne et un groupe. Mais, quelque particuliers que soient les
+termes de la relation, l'être intelligent peut agir à la fois selon
+les particularités et indépendamment de ces particularités; il tient
+compte des circonstances, et cependant il se propose un bien universel
+qui n'est pas tout entier dépendant de ces circonstances.
+
+Pour qu'une telle action soit possible, il faut qu'en une certaine
+façon nous puissions franchir la sphère de notre individualité propre,
+de notre moi égoïste. Or, on l'a vu, nous la franchissons d'abord par
+la _pensée_, puisqu'en fait nous arrivons à concevoir autrui. Il y a
+donc dans notre «monade» des fenêtres sur le dehors, malgré le mot de
+Leibnitz. En second lieu, notre _existence_ n'est pas plus séparée du
+tout que notre pensée. Il y a en nous-mêmes quelque chose qui ne
+semble pas uniquement borné à nous-mêmes et dont les métaphysiciens
+ont proposé des formules symboliques sous le nom d'_essence
+universelle_, d'_être_ présent à chacun et à tous. Peut-être
+comprendra-t-on que la contradiction entre le _moi_ et le _tous_ n'est
+qu'apparente, si on réfléchit qu'en fait nous _coexistons_: nous ne
+sommes pas des atomes séparés par un vide, puisque nous _communiquons_
+ensemble. L'égoïsme métaphysique, consistant à croire que je suis le
+seul être et la seule conscience qui existe, est aussi absurde qu'il
+est logiquement irréfutable. Enfin, en troisième lieu, si nous avons
+des points communs par notre pensée et par notre être, il n'est pas
+irrationnel d'admettre que ma _volonté_ radicale touche aussi par son
+centre à votre volonté radicale, et qu'il y a une union possible des
+volontés. Dès lors, l'égoïsme moral n'est pas une nécessité démontrée.
+La plus grande approximation de la liberté serait précisément l'acte
+opposé à l'égoïsme, l'acte qui, tout en sortant du fond même de notre
+individualité, aurait pour fin l'universalité des individus et
+dépasserait ainsi infiniment par son objet les bornes de notre
+_individuation_ proprement dite. Cet idéal, il convient de lui donner
+le nom que la philosophie moderne a adopté: liberté _morale_. L'idée
+d'une telle liberté, en se concevant elle-même avec une force de plus
+en plus grande, peut devenir réellement supérieure à n'importe quelle
+force particulière et déterminante, à n'importe quoi autre motif ou
+mobile moins profond, parce qu'elle est la réflexion de la conscience
+portant tout ensemble sur le fond du _moi_ et sur le fond de _tous_,
+en un mot sur ce qu'il y a de plus personnel et de plus impersonnel.
+Par rapport à une telle idée, quelque incomplète d'ailleurs qu'elle
+demeure chez l'homme, tout peut prendre pratiquement une valeur
+inférieure, tout peut s'anéantir en quelque sorte comme le fini devant
+l'infini. Le progrès de cette idée et du sentiment qui l'accompagne,
+c'est le progrès de la _moralité_, qui est identique au progrès de la
+_liberté_.
+
+_La liberté ne se réalise donc que dans la détermination par
+l'idée d'un bien de plus en plus universel; la liberté est le
+désintéressement._
+
+Mais, qu'est-ce que se désintéresser,--si on veut appeler la chose
+d'un nom encore plus positif et plus vivant,--sinon _aimer_? Nous
+l'avons vu, en effet, tant que la volonté est renfermée dans la sphère
+du moi, tant qu'elle reste égoïste à quelque degré, tant qu'elle
+n'_aime_ pas, son activité est dépendante de certaines limites, et
+cette dépendance ne peut s'expliquer que par la domination des
+penchants sensibles et des besoins matériels sur la volonté. Celle-ci,
+en sa liberté idéale, n'aurait pas plus de raison pour être égoïste et
+«jalouse» que le dieu de Platon: [Grec: agathô de oudeis peri oudenos
+egginetai psthonos]. Aussi, loin d'être envieuse, une volonté
+entièrement libre voudrait le bien d'autrui, et par conséquent serait
+tout aimante. La pleine liberté et la pleine libéralité du vouloir, si
+elle était possible quelque part, voilà le fond de l'infinité réelle,
+de l'infinité morale, dont l'infinité mathématique ou même
+métaphysique n'est que l'image.
+
+Ainsi conçu, l'idéal de la liberté n'est plus une idée neutre; c'est
+ce que Platon appelait «l'universelle essence,» et par là il
+n'entendait point une abstraction, mais l'unité fondamentale des
+êtres, inséparable de la variété vivante des êtres. L'objet idéal
+qu'une volonté vraiment libre prendrait pour fin de ses actes, encore
+une fois, c'est _tous les êtres_ dans leur unité. Dès lors, nous
+pouvons dire que la _liberté est l'amour d'autrui_ s'étendant à tous.
+Et l'amour de quoi dans autrui? L'amour de cette même volonté, capable
+à son tour de désintéressement, d'amour, de liberté. Ainsi, le vrai
+fond qui peut remplir la notion trop vide de l'_universel_, c'est une
+certaine _union des personnes_ qui n'est autre que l'union de l'amour.
+
+Kant a trop partagé l'opinion selon laquelle l'amour d'autrui est un
+sentiment tout fatal, une inclination qui n'enveloppe rien de
+proprement moral ou de volontaire, une inclination purement
+passionnelle ou «_pathologique_». Aussi la morale, selon lui, ne peut
+nous ordonner d'_aimer_ nos semblables, d'aimer le bien même, mais
+seulement d'agir _comme si_ nous aimions; la justice extérieure est
+seule, pour Kant, un devoir catégorique, et la charité ne devient un
+objet de vraie obligation que dans sa _manifestation_ extérieure, non
+dans son intime foyer.--«Aime Dieu par-dessus tout et ton prochain
+comme toi-même.--Ce précepte, dit Kant, exige, à titre d'ordre, du
+respect pour une loi qui commande l'amour et qui ne laisse pas à notre
+choix le soin d'en faire ou de n'en pas faire notre principe de
+_conduite_. Mais l'amour de Dieu est impossible comme inclination,
+comme amour _pathologique_, car Dieu n'est pas un objet des sens.
+Quant à l'amour des hommes, il est sans doute possible à ce point de
+vue, mais il ne peut être ordonné, car il n'est au pouvoir d'aucun
+homme d'aimer quelqu'un par ordre. Dans ce noyau de toutes les lois il
+ne peut donc être question que de l'_amour pratique_[154].» Kant ne
+semble pas avoir saisi dans toute son étendue l'idéal de la fraternité
+morale. «Les désirs, dit-il, et les inclinations, reposent sur des
+causes physiques[155]; mais l'amour n'est-il conçu par nous, en son
+idée, que comme une inclination nécessaire et un désir?--Nous l'ayons
+vu, si l'amour idéal exclut l'indifférence et cette liberté
+d'indétermination que Descartes appelait le plus bas degré de la
+liberté, il n'exclut pas cette liberté supérieure qui consisterait à
+se déterminer soi-même, quoique non indifféremment: loin de là, la
+libre union des volontés constituerait, au-dessus du rapport des
+sensibilités, au-dessus du rapport des intelligences, la vraie et
+seule réalisation de cet idéal qu'on appelle l'amour.
+
+ [154] _Raison pratique_, p. 263.
+
+ [155] _Ibid._, p. 265.
+
+Telle est aussi la véritable _universalité_; entendue en un sens plus
+que logique et plus que quantitatif, l'universalité est la perfection
+de la liberté même; la liberté ne pourrait être parfaite que si elle
+était universellement réalisée chez tous les êtres. Voilà pourquoi je
+ne m'estime pas vraiment et complètement libre tant que les autres ne
+le sont pas, tant qu'il reste une servitude devant moi: _Pour que je
+sois parfaitement libre, il faut que tous le soient_. Et de même, pour
+que je sois parfaitement heureux, il faut que tous le soient. C'est en
+ce sens que ma liberté personnelle est universelle. En d'autres
+termes, il y aurait identité des libertés de tous dans la parfaite
+liberté d'un seul. C'est dire encore que la plénitude de la liberté
+serait l'amour pleinement satisfait.
+
+On arrive à la même conséquence, si on considère quelle est la nature
+du déterminisme. Le déterminisme est une réciprocité d'action entre
+tous les êtres, qui fait que l'un dépend de l'autre et est solidaire
+de l'autre; le déterminisme est donc _universel_. Par cela même, un
+entier affranchissement du déterminisme ne serait pas seulement une
+liberté bornée à un individu; car, en vertu du déterminisme
+universellement réciproque, une liberté tout ensemble isolée et
+complète est chose impossible. La libération de l'une est donc liée à
+celle des autres. Un seul être ne peut entièrement se délivrer du
+déterminisme, tous les êtres à la fois pourraient s'en délivrer. La
+liberté idéale, qui est comme la limite commune à laquelle tendent
+toutes les libérations partielles, apparaît ainsi de nouveau comme une
+liberté universelle, conséquemment comme une fraternité universelle.
+
+Concluons. L'amour étant la fin que la _moralité_ se propose et le
+_fond_ du bien moral,--dont l'universalité des préceptes n'est que la
+forme logique,--on peut dire que la liberté, au sens positif du mot et
+non plus au sens négatif, fait le fond même du bien, car elle se
+réalise dans l'amour et ne fait qu'un avec l'amour même. La liberté
+n'est donc pas seulement la _forme_ de la moralité, elle en est
+l'essence, elle est la moralité même.
+
+
+II.--Maintenant, la fin étant posée,--fraternité universelle et
+liberté universelle,--par quel moyen cette fin pourra-t-elle être
+atteinte?
+
+La méthode morale, comme la méthode de la science et comme celle de
+l'art, tend à l'unité. Mais notre science, on s'en souvient, ne
+réussit qu'à unir les choses par des lois tout extérieures dans le
+temps et dans l'espace, lois dont le mouvement est la réalisation
+visible: la science n'obtient ainsi qu'une identité de séquences ou de
+concomitances entre des choses qui demeurent absolument diverses.
+Quant à la méthode de l'art naturel, que nous plaçons au fond des
+choses par une conception de finalité en grande partie subjective,
+elle produit l'organisation avec la vie, et semble relier une variété
+de moyens à une fin intérieure plus ou moins pressentie; c'est donc un
+lien supérieur au précédent, qui donne à la variété, sans la détruire,
+la forme de l'individualité. Cependant les individus, une fois posés
+l'un en face de l'autre, forment encore comme autant de mondes
+distincts. L'unité vraie et parfaite est si peu réalisée par le
+déterminisme intérieur de la vie,--comme par le déterminisme extérieur
+du mouvement,--que l'histoire de la vie est celle d'un combat dans
+lequel le plus fort l'emporte sur les autres et subsiste à leurs
+dépens. La lutte pour la vie et la sélection naturelle assurent le
+triomphe à l'organisme qui a réalisé intérieurement la plus grande
+somme de désirs et de puissances prenant la forme de la spontanéité.
+Ce mode de sélection se poursuit jusque dans les sociétés humaines,
+tant qu'on demeure au point de vue de l'utilité. Les lois de la
+science utilitaire par excellence, de l'économie politique, nous
+montrent la même lutte pour la vie que l'histoire naturelle. Il se
+produit des antagonismes _naturels_ entre l'accroissement de la
+population et les subsistances, selon la loi de Malthus; des
+antagonismes entre la rente du sol et le travail, selon la loi de
+Ricardo; des antagonismes entre le travail du passé ou la violence du
+passé, emmagasinés dans le capital, et le travail présent, réduit
+parfois à l'alternative de, l'asservissement ou de la faim. Les
+harmonies économiques, opposées par Bastiat aux contradictions
+économiques de Proudhon, sont des harmonies idéales, que la justice
+humaine peut seule réaliser, mais que la _mécanique_ et la _vie_ ne
+sauraient réaliser par elles-mêmes. La mécanique naturelle ne connaît
+que les lois générales, les genres et les espèces; elle ne connaît pas
+les individus, qu'elle sacrifie à son fonctionnement régulier et
+aveugle. Quant à la vie, elle subordonne, elle aussi, les membres au
+corps, et les membres du corps social au corps lui-même. Pouvons-nous
+donc nous contenter des lois de la causalité mécanique ou de la
+finalité sensible, et nous abandonner à leur jeu fatal pour réaliser
+entièrement l'idéal de la fraternité?--Que ces lois préparent le
+rapprochement des êtres intelligents et sentants, qu'elles réalisent
+même ce rapprochement sur un nombre croissant de points, c'est ce qui
+est incontestable; mais il est certain aussi que, ni dans le présent
+ni dans l'avenir, une complète réconciliation des intérêts n'est
+possible par cette voie entre les hommes. Il y aura toujours des
+circonstances où se posera ce problème:--Mon bonheur et le bonheur
+d'autrui étant contraires, comment agir? comment trouver dans les lois
+de l'intérêt une raison déterminante du désintéressement? Socrate aura
+beau répéter que nous ne devons jamais mettre notre bonheur en
+opposition avec celui des autres, parce qu'en réalité tous les biens
+ne font qu'un dans le bien suprême, et que bien pour moi, bien pour
+vous, bien en soi, sont dans le fond une seule et même chose.--On
+pourra toujours répondre que cette unité est un simple idéal: au
+point de vue de la réalité présente elle est fausse; au point de vue
+de la réalité future, elle est invérifiable par l'expérience et
+indémontrable par la raison.
+
+A quels principes, en effet, à quelles lois essayerez-vous d'emprunter
+cette démonstration? Est-ce aux lois du _mécanisme physique_?
+Démontrez donc, apodictiquement, que la série de nécessités mécaniques
+qui aboutirait à mon propre bonheur et celle qui aboutirait au vôtre
+finissent par se rencontrer au même point. Démontrez que le mécanisme
+de la nature ne peut satisfaire mon intérêt final que si j'identifie
+mon intérêt avec le vôtre. Démontrez par exemple que, si j'ai le choix
+entre la mort et une trahison, le mécanisme de la nature fait de la
+mort mon plus grand intérêt. Pour cela, il faudrait prouver
+mécaniquement l'immortalité de mon mécanisme et son harmonie finale
+avec le vôtre, ce qui est chimérique. Nous ne connaissons pas tous les
+éléments et toutes les lois de la nature: nous ne savons pas en
+définitive si la machine du monde peut fonctionner sans écraser les
+uns entre ses rouages au profit des autres. Aussi le fatalisme
+purement matérialiste et mécaniste ne pourra-t-il jamais considérer
+l'acte de désintéressement que comme une sublime folie, comme une
+manière de satisfaire sa nature plus rare, mais peut-être moins sensée
+que celle du vulgaire.
+
+Puisque vous ne pouvez démontrer par la causalité mécanique l'identité
+des bonheurs, invoquerez-vous l'ordre des _causes finales_?
+Assurément, au point de vue spéculatif, l'unité de tous les biens dans
+le bien est le «suprême désirable;» mais, pour qu'une chose reste
+pratiquement le suprême désirable, encore faut-il qu'elle soit
+possible; or nous ignorons si cette unité de tous les biens dans le
+bien est réalisable, et à plus forte raison si elle est réelle. Le
+certain, c'est mon intérêt; l'incertain, c'est l'identité finale de
+mon intérêt avec le vôtre. Si cette identité se trouve être
+chimérique, le vrai désirable sera mon bonheur personnel. Sans doute
+mon bonheur pourra encore avoir pour condition le vôtre; mais ce sera
+par la prédominance en moi des penchants métaphysiques et rationnels,
+ou des penchants sympathiques et sociaux, ou des penchants
+esthétiques. En satisfaisant à votre profit ma nature de logicien et
+d'artiste, je n'aurai pas fait un acte de réel désintéressement ou de
+réelle moralité.
+
+Ainsi, entre la série de moyens qui a pour fin mon bonheur et la série
+de moyens qui a pour fin le vôtre, il reste un intervalle et une
+solution de continuité; comme leur coïncidence finale m'est inconnue
+et qu'elles sont actuellement divergentes, le seul moyen de les faire
+coïncider dès à présent serait un acte vraiment gratuit et
+désintéressé. Vous ne démontrerez jamais que vous et moi et tous les
+autres nous sommes un; je ne puis donc être uni à vous que par
+moi-même[156]. Il faut pour cela que l'ordre des termes soit renversé
+et que je puisse dire: votre bien devient mon bien parce que je le
+veux, et non pas: je veux votre bien parce qu'il est mon bien. En
+d'autres termes, il faut que ce qui change votre bien en mon bien soit
+l'initiative de ma volonté libre, et non la conséquence d'un rapport
+nécessaire, soit de causalité mécanique, soit de finalité sensible. Je
+ne puis confondre mon bien avec le vôtre que par un acte d'amour qui
+n'est ni _forcé_ ni purement _logique_, mais inspiré par l'idée même
+de la liberté comme fond de la moralité. Dans cet acte, c'est une idée
+supérieure au déterminisme qui tend à se réaliser et, en une certaine
+mesure, se réalise.
+
+L'amour, on le voit, ne peut avoir d'autre moyen que l'amour même; la
+liberté, en tant qu'essentiellement identique à l'amour volontaire,
+est donc à elle-même son moyen comme sa fin. Les conditions diverses
+de la liberté sont des degrés divers de la liberté. C'est en
+commençant à aimer qu'on devient capable d'aimer davantage; c'est par
+une première délivrance qu'on devient capable de se délivrer
+entièrement; c'est le bien déjà accompli qui est l'instrument du bien
+à accomplir. Tout ce qui nous élève au-dessus du moi, tout ce qui nous
+en détache à quelque degré, tout ce qui nous désintéresse, depuis la
+simple _pensée_ d'autrui et du bien d'autrui jusqu'à la _volonté_
+effective du bien d'autrui, est un moyen de la liberté morale.
+
+ [156] Voir notre _Idée moderne du droit_, 2e édition, livre II.
+
+Dès lors, la morale se trouve tout entière suspendue à la possibilité
+d'un désintéressement progressif, c'est-à-dire d'un dégagement de la
+liberté au sein du déterminisme même. Elle suppose que la liberté
+n'est pas en essentielle opposition avec la nature, que le vrai
+désintéressement n'est pas impossible à réaliser de plus en plus, que
+l'égoïsme n'est pas l'unique fond de l'activité et l'essence de la
+volonté même. En un mot, une certaine liberté en puissance, comme
+pouvoir de désintéressement graduel, voilà la _condition_ et le
+_moyen_ nécessaire pour réaliser un idéal véritablement moral.
+
+
+III.--L'union idéale de tous les êtres, qui réclame un lien supérieur
+au mécanisme des forces et des intérêts, prend pour notre esprit deux
+formes principales, selon qu'elle est plus ou moins complète. Nous
+voudrions d'abord être égaux, puis nous voudrions être _frères_. La
+nature ignore l'égalité: elle est fondée tout entière sur le rapport
+du plus au moins, de la supériorité à l'infériorité. Le mouvement
+suppose l'_excès_ d'une force sur une autre. La vie suppose aussi la
+domination d'une force centrale sur les autres, dont cette force se
+sert instinctivement comme d'organes pour elle-même. Dans le mécanisme
+brut, tyrannie absolue; dans l'organisme vivant, monarchie plus ou
+moins constitutionnelle; nulle part la nature n'est républicaine. Nos
+intelligences sont inégales; nos bonheurs ne sont égaux et équivalents
+qu'à un point de vue abstrait; dans la réalité concrète, il y aura
+toujours cette inégalité énorme, que votre bonheur est le vôtre et non
+pas le mien. Pour établir entre nous le rapport d'égal à égal, il faut
+donc que je vous conçoive, ainsi que moi, par rapport à une même fin
+idéale, sous l'_idée_ de liberté. C'est seulement dans cette idée et
+par cette idée que la substitution de ma personne à la vôtre est
+possible et que je puis dire: «Ne fais pas à un autre ce que tu ne
+voudrais pas qu'il te fit.» Cette réciprocité des volontés, conçues
+comme tendant au même idéal de liberté, constitue la justice, dont la
+proportion mathématique n'est que le symbole abstrait: je veux
+relativement à vous ce que vous voulez relativement à moi. En dehors
+de cette idéale égalité des libertés, le droit n'est plus qu'une force
+majeure, un intérêt majeur, une sagesse majeure, toujours un rapport
+de supériorité, jamais un rapport d'égalité[157].
+
+ [157] Voir la _Science sociale contemporaine_, livres IV et VI.
+
+Mais l'égalité du droit est encore un rapport trop extérieur entre les
+hommes: elle laisse subsister une certaine opposition des
+individualités, elle ne réalise ou ne protège que la liberté
+individuelle. L'acte de fraternité, au contraire, tend à réaliser la
+liberté universelle. Par cet acte, s'il était possible, je voudrais
+être un avec vous; je ne me contenterais plus de poser votre liberté
+égale à la mienne; je les unirais toutes deux en les subordonnant,
+sans les détruire, à un troisième terme qui est leur commun idéal: la
+société universelle des libertés, au sein de laquelle disparaîtraient
+tout antagonisme, tout égoïsme, toute servitude.
+
+Il y a d'ailleurs de la fraternité dans le droit même et de l'amour
+dans le respect; mais le droit n'est qu'un commencement d'union par
+l'égalité: la fraternité seule pourrait consommer l'unité morale de
+tous les êtres.
+
+ * * * * *
+
+De ce point de vue supérieur apparaissent sous un jour nouveau les
+principes de la morale, dont le dernier fondement devient la notion de
+libre fraternité.
+
+La traduction en langage réfléchi du vouloir spontané qui est notre
+fonction essentielle et notre direction normale serait la formule
+suivante:--Je veux la libre union de tous les êtres, l'universelle
+bonté et l'universel bonheur.
+
+Quand notre volonté arrive, par la réflexion, à la conscience claire
+d'elle-même et de sa direction normale, la formule qui exprime le
+mieux cet état est la suivante:--L'universelle bonté devant être une
+union libre, je veux la vouloir librement.
+
+C'est là ce qu'on désigne, en termes plus ou moins impropres, sous les
+noms d'obligation morale ou de loi morale; mais, par cette loi, il ne
+faut pas entendre une nécessité imposée du dehors: c'est une nécessité
+que nous nous imposons, expression détournée d'une liberté qui se
+prendrait elle-même pour objet. On caractérise donc mal la moralité en
+disant que _nous sommes obligés_; il faudrait dire que _nous nous
+obligeons_. Nous ne trouvons pas une loi toute faite, nous nous en
+faisons une nous-mêmes. Kant, tout en enseignant l'autonomie de la
+volonté, ou plutôt de la raison, ne paraît pas donner une exacte
+notion du bien moral quand il l'appelle l'impératif catégorique et
+qu'il lui prête un caractère de nécessité rationnelle. Une loi qui
+n'apparaîtrait que comme impérative, sans rien de plus, ne serait
+encore qu'une règle négative et limitative de la liberté, un joug
+propre à lui imposer une mesure et des bornes, propre à réaliser un
+ordre mathématique et logique plutôt qu'un ordre vraiment moral. Le
+côté par lequel la perfection idéale se manifeste comme règle ou loi
+ne répond pas à notre idée d'une vraie infinité, qui pénétrerait en
+toutes choses sans les limiter et sans être limitée par elles. Pour
+que je conçoive et accepte sans réserve un bien idéalement infini, il
+faut qu'il m'apparaisse non seulement comme impératif, mais comme
+_persuasif_: le bien doit être pour moi non seulement suprême loi ou
+justice, mais suprême amour ou charité. Si je ne voyais rien de
+positivement bon et d'aimable dans le bien dont je fais mon idéal, si
+je n'y voyais pas le règne universel de la bonté libre, je n'y verrais
+rien non plus de respectable. Respecter, c'est encore aimer;
+commander, c'est encore persuader. Ce qu'on n'aime absolument pas, ce
+en quoi on ne trouve pas l'attrait de quelque bonté positive et
+personnelle, de quelque libre amour, le respecte-t-on? Et ce qui, tout
+en commandant, ne persuade point, ne demeure-t-il pas extérieur,
+étranger, comme une nécessité gênante et inintelligible? A vrai dire,
+il n'y aurait qu'un commandement catégorique et sans réplique
+possible, c'est celui qu'un amour vraiment libre se ferait à lui-même,
+à l'appel de l'objet aimé. Nous sommes nous-mêmes le pouvoir
+législatif, et c'est par un libre suffrage que nous changeons l'idéal
+en loi. Une obligation morale doit donc être d'abord érigée librement
+en obligation; c'est là son essence, méconnue d'ordinaire et
+transformée en nécessité. L'idéale bonté doit se faire aimer librement
+des êtres bons: elle n'est pas simplement la limite morale qui défend
+à mon intérêt d'aller plus loin; elle est l'illimité qui m'invite à
+franchir toutes limites, y compris celles du moi, par mon
+intelligence, par ma volonté et mon amour[158].
+
+ [158] Voir la _Philosophie de Platon, Études platoniciennes_, II,
+ 612.
+
+La libre adhésion à cette idéale société d'êtres libres, égaux et
+frères, qui pourrait seule fonder ce qu'on nomme l'obligation morale,
+fonderait aussi la seule sanction vraiment morale. Si le bien _en
+soi_, comme dit Platon, n'était pas bon pour nous, et nous laissait en
+dehors de lui-même, comment répondrait-il à notre idée d'infinité? Il
+y a là une contradiction que nous ne pouvons lever qu'en nous
+représentant et en désirant un triomphe final du bien dans l'univers.
+Sans cet accomplissement, qui n'est que la bonté et la fraternité
+victorieuses de toutes les limites, la «loi», règle intellectuelle et
+restrictive, resterait étrangère à nous-mêmes, autre que nous,
+semblable à ce sublime terrible dont parle Kant. Elle se poserait en
+face de nous, s'opposerait à nous, et nous limiterait pour jamais par
+un sacrifice sans compensation. De notre côté, nous pourrions nous
+poser en face d'elle, nous opposer même à elle, comme une puissance
+capable d'arrêter la sienne. Ce ne serait plus là le bien vraiment
+idéal et complet, même pour la raison, qui conçoit quelque chose
+au-delà, franchit ces limites et va à l'infini. Dans la société idéale
+des êtres il faudrait qu'il y eût partout amour et retour, réponse à
+l'amour par l'amour même. Alors l'universelle bonté produirait
+l'universel bonheur. Ainsi conçu, le bien suprême devient pour moi non
+l'impératif, mais le _persuasif_. Toute puissance qui triomphe en me
+limitant et malgré moi, se limite par là elle-même, car cette victoire
+de nécessité suppose résistance dans l'objet et effort dans le sujet:
+c'est encore le domaine de la limitation mutuelle des forces. Mais la
+vraie et définitive victoire serait consentie, voulue par le vaincu
+lui-même. Alors, il y aurait liberté pure des deux côtés: la liberté
+de l'un, loin d'empêcher la parfaite liberté de l'autre, la
+réclamerait au contraire. Supposez réalisée une société d'êtres
+vraiment libres et aimants, les amours se limiteront-ils, se
+détruiront-ils? Non, la grandeur de l'un appellera la grandeur de
+l'autre. Ce seront deux termes d'autant plus réels et distincts qu'ils
+seront plus unis, deux puissances qui agiront dans le même sens,
+d'autant plus harmonieuses que chacune sera plus forte, plus libre,
+plus réelle en son individualité. On aura mieux le droit de dire alors
+qu'elles sont deux, puisque chacune se manifeste par une activité plus
+énergique; et d'autre part on aura mieux le droit de dire qu'elles ne
+sont qu'un, puisqu'elles se confondent en s'aimant. Tel serait le vrai
+règne de la liberté, qui échapperait aux oppositions ou aux antinomies
+de la matière et de son mécanisme. Nous voyons maintenant comment
+pourrait être atteinte cette parfaite unité que poursuivent également
+la science, l'art et la morale. Platon l'a dit: «La seule chose qui
+lie tout le reste, c'est le bien;» mais le bien idéal, pour être le
+vrai bien, devrait se réaliser en tous les êtres par amour et liberté.
+
+ * * * * *
+
+La théorie qui rétablit ainsi la liberté dans le bien idéal et dans
+l'amour de ce bien est le complément naturel des doctrines de Socrate,
+de Platon, d'Aristote et du christianisme sur l'attrait du Bien
+suprême. Selon Platon, c'est la réminiscence et l'amour du divin qui
+fait naître les ailes de l'âme; selon Aristote, c'est l'amour du divin
+qui meut le monde entier: le divin attire à lui toutes choses par
+persuasion[159]. De même, selon le christianisme primitif, l'attrait
+du bien est la vraie _grâce_ morale: cette grâce, au lieu de détruire
+tout d'abord ma liberté, me fait au contraire désirer d'être libre,
+parce que je conçois l'absolue liberté comme un caractère du bien et
+que je tends à réaliser en moi un bien digne de ce nom. Si, lorsque
+j'aime, le bien faisait tout sans moi, je ne serais plus rien, pas
+même un pur effet ou un pur instrument, car il n'y a pas de pur
+instrument: tout moyen est aussi un agent, et toute passion est une
+action. Le bien doit donc être déterminant en ce sens qu'il propose le
+but de l'acte; mais mon activité doit être aussi déterminante pour sa
+part, en ce qu'elle produit l'acte lui-même. Tel serait, en effet, le
+règne de la bonté universelle et de la fraternité réciproque. Si cet
+idéal était jamais réalisé, il y aurait partout comme un appel de
+l'amour et une réponse de l'amour: la réponse serait partout sûre,
+certaine, infaillible; l'appel ayant lieu partout, il serait certain
+que la réponse aurait lieu. Mais cette certitude ne reposerait pas sur
+un seul des termes; ce ne serait pas l'appel de l'un qui ferait
+complètement et absolument la réponse de l'autre, car alors il ne
+ferait que se répondre à lui-même ou, pour mieux dire, il n'y aurait
+que lui. Son appel n'aurait pas de sens; il serait un appel dans le
+vide, un appel à rien. Donc, l'infaillible certitude de la réponse
+n'enlèverait pas à celle-ci sa valeur propre et son initiative.
+L'impuissance de répondre produite par les nécessités extérieures
+ayant disparu, il serait certain que la réponse de l'amour aurait
+lieu. Cela serait certain non parce que cela serait _forcé_, ou par
+une nécessité _logique_, mais parce que cela serait _raisonnable_ et
+_bon_. L'être aimant qui appellerait serait bon, la réponse de l'autre
+être serait bonne: ces deux biens, ainsi mis comme en présence l'un de
+l'autre, se répondraient l'un à l'autre par une certitude de bonté. De
+ce que vous pouvez aimer, on ne saurait _logiquement_ conclure que
+vous voudrez et aimerez en effet; car la conclusion dépasserait les
+prémisses. On ne peut pas non plus l'affirmer en vertu d'une coaction
+_physique_ qui vous laisserait tout passif, car alors le second terme
+s'absorberait dans le premier. Si pourtant nous croyons que l'amour,
+au cas où il serait dégagé de tout obstacle, répondrait aussitôt à
+l'amour, cette croyance n'a plus son fondement que dans la bonté de
+l'amour même, que dans la liberté supposée parfaite chez tous les
+êtres.
+
+ [159] V. Ravaisson, _Rapport sur la philosophie au dix-neuvième
+ siècle_, conclusion.
+
+Ainsi, à tous les points de vue, semblent coïncider l'amour de la
+parfaite liberté et la liberté même. Entre l'idée de la liberté et la
+liberté, entre le désir de la liberté et la liberté, une différence
+subsistait toujours, mais l'amour moral ne peut s'accommoder de cette
+différence: la liberté est le fond, la forme et la condition de la
+charité vraie. Ou l'amour moral est une illusion, ou il est une
+réalité; et, dans ce dernier cas, croire à la réalité de son amour,
+c'est s'attribuer un pouvoir de liberté. Cette croyance implicite à la
+présence d'un germe de liberté au sein même du déterminisme, nous la
+retrouvons au fond de tout acte moral, de tout acte de justice et
+principalement de tout acte de fraternité.
+
+
+
+
+CHAPITRE SEPTIÈME
+
+LES ANTINOMIES DE LA RESPONSABILITÉ.--LA LIBERTÉ EST-ELLE CONCILIABLE
+AVEC LE DÉTERMINISME? 1º DANS LA RÉALISATION DU BIEN IDÉAL; 2º DANS LA
+RÉALISATION DU MAL
+
+ I. LES ANTINOMIES DE LA RESPONSABILITÉ.--De l'imputabilité ou
+ attribution des actes au _moi_.--Nécessité d'un lien entre le
+ _moi_ et ses actes. Absence de ce lien dans
+ l'indéterminisme.--Nécessité d'un lien entre le _moi_ et la
+ cause universelle.--L'idéal moral doit être supérieur aux
+ idées d'indéterminisme et de déterminisme.
+
+ II. LA LIBERTÉ EST-ELLE CONCILIABLE AVEC LE DÉTERMINISME DANS LA
+ RÉALISATION DU BIEN IDÉAL.--Pour qu'il y ait liberté dans l'amour
+ du bien, est-il nécessaire qu'il y ait un réel indéterminisme
+ dans la volonté.--La multiplicité des objets de vouloir contraires
+ augmente-t-elle ou diminue-t-elle par le progrès de la
+ liberté.--Comment la puissance du plus fonde la puissance du
+ moins et en détruit en même temps l'exercice.--Comparaison
+ entre l'impossibilité d'une action par manque de puissance et
+ son impossibilité par excès de puissance.
+
+ Déterminisme moral de Socrate et de Platon.--La _science_ du
+ souverain bien, admise par eux, n'est qu'un idéal.--Part de
+ l'_opinion_ et de l'_amour_ dans l'accomplissement du
+ bien.--Conclusion: la détermination morale et la liberté.
+
+
+ III. LA LIBERTÉ EST-ELLE CONCILIABLE AVEC LE DÉTERMINISME DANS LA
+ RÉALISATION DU MAL MORAL.
+
+ Examen de la doctrine qui admet à la fois la liberté dans le bien
+ et l'absence de liberté dans le mal.--Raisons en faveur de
+ cette doctrine.--Ses conséquences: suppression du mal absolu,
+ de la haine, du démérite absolu, de la punition expiatoire, de
+ la damnation.
+
+ Raisons défavorables à la doctrine précédente: excuse qu'elle
+ fournit à l'individu pour ses propres fautes. Conclusion:
+ nature relative de nos idées sur l'individualité et
+ l'universel.--Règles pratiques qui en dérivent.
+
+
+I.--LES ANTINOMIES DE LA RESPONSABILITÉ MORALE.
+
+La responsabilité est l'_attribution_ des actes au _moi_, attribution
+non plus seulement logique, mais _morale_. D'une part, dans
+l'hypothèse de la nécessité il n'y a pas de vrai moi, pas de réelle
+individualité; l'attribution des actes à un moi responsable semble
+donc incompatible avec la thèse des nécessitaires. D'autre part, elle
+n'est pas moins incompatible avec l'antithèse de la liberté
+d'indétermination ou du libre arbitre. D'abord, l'état d'indifférence
+est chimérique, surtout en face de cette suprême alternative:
+dévouement ou égoïsme, bien ou mal. Tout pour moi ou tout pour les
+autres, être tout ou n'être rien: voilà la terrible question dont
+Hamlet n'apercevait qu'un faible symbole quand il s'interrogeait avec
+inquiétude sur la vie et sur la mort. Qu'est-ce que la vie physique ou
+la mort physique devant le problème moral qui se pose au sein des
+consciences? Mais, quand même la liberté d'indifférence serait
+possible, elle ne produirait pas une suffisante attribution au moi. En
+effet, si chaque _moi_ est en lui-même une volonté indifférente, en
+quoi se distinguera-t-il des autres moi, volontés également
+indifférentes, de manière à devenir le sujet d'un attribut propre?
+Toute distinction est une détermination; quelle distinction déterminée
+peut-il y avoir entre une chose indéterminée et une autre qui l'est
+également, entre un _x_ et un _x_? L'attribution au moi responsable,
+cette sorte d'individuation morale, ne commencera qu'avec les
+déterminations différentes qui sortiront de ces volontés
+indifférentes. Mais, si ces déterminations sont elles-mêmes
+arbitraires, si elles sont un hasard inexplicable qui peut être suivi
+d'autres hasards également inexplicables, qu'y aura-t-il dans cette
+suite incohérente de déterminations qui puisse constituer une
+individualité distincte des autres et moralement responsable de son
+choix personnel?
+
+L'idée même du choix, qui est l'acte essentiel d'un moi libre et
+responsable, apparaît comme incompatible tout ensemble avec les
+notions opposées de volonté indéterminée et de volonté déterminée.
+D'une part, il est vrai, pour nous représenter le choix, nous sommes
+obligés de nous figurer deux choses possibles à la volonté
+individuelle qui se détermine; car si, en dernière analyse, nous
+affirmons qu'une seule ligne de conduite est possible, le choix
+volontaire semblera simplement une sélection dynamique par le triomphe
+de l'inclination la plus forte, ou une sélection intellectuelle
+par la prévalence de l'idée du plus grand bien; et comme les
+idées elles-mêmes correspondent à des forces, le théorème du
+parallélogramme des forces sera l'unique et suffisante explication du
+phénomène.--Mais, d'autre part, supposons deux choses également
+possibles, et une volonté qui se détermine pour l'une plutôt que pour
+l'autre indépendamment des inclinations et des idées, ou contrairement
+aux inclinations et aux idées. Pour avoir la part du choix et de la
+responsabilité il faudra, semble-t-il, mettre de côté tout ce qui
+pourrait s'expliquer par l'influence de ces inclinations et de ces
+idées; il faudra supposer qu'une chose contraire est possible par le
+choix d'une puissance supérieure, qui n'est plus ni l'intelligence,
+ni la sensibilité, et qui constitue le moi ou la personne. Mais alors
+ce choix a lieu dans une sorte de région obscure où les divers
+possibles, perdant leur spécification sensible et intellectuelle,
+deviennent indifférents, neutres et même impersonnels. Les
+déterminations imprévues qui sortent ensuite de cette indétermination
+peuvent-elles bien s'appeler choix? L'idée de choix ou d'_arbitre_
+n'enveloppe-t-elle pas celle de comparaison intellectuelle et de
+conformité finale au résultat de cette comparaison? Si la fatalité
+n'est pas un choix, le hasard n'en est pas un, et le passage de deux
+contraires possibles à un acte déterminé apparaît comme un coup de
+hasard dès qu'on abstrait les raisons tirées des inclinations et des
+idées. Choisir indifféremment, choisir arbitrairement, choisir
+autrement que selon ses motifs, ses mobiles et son caractère, c'est
+choisir sans choix. La thèse et l'antithèse semblent ici équivalentes
+au fond et également inadmissibles. Un dévouement arbitraire ne se
+comprend pas plus qu'un dévouement mécanique. Ainsi, quand nous
+voulons définir le choix personnel, d'où résulte la responsabilité,
+nous trouvons que la puissance d'un seul contraire et celle de
+plusieurs contraires sont des notions inadéquates.
+
+C'est qu'à vrai dire l'imputabilité suppose un lien de mon action avec
+moi-même, et il n'y a point de lien, semble-t-il, entre une chose
+déterminée et une chose indéterminée; or, la liberté d'indifférence et
+le libre arbitre laissent bien subsister des conséquents déterminés,
+qui sont les effets appréciables de la volonté, et ils admettent même
+des antécédents déterminés, qui sont les motifs de la volonté; mais à
+ces antécédents ne se lie pas telle action plutôt que telle autre. Dès
+lors l'action qui se produit, considérée dans son principe, n'est plus
+reliée à rien; la liberté arbitraire et pour ainsi dire ambiguë à
+laquelle on la relie aurait pu tout aussi bien produire le contraire.
+Le lien semble, par une de ses extrémités, attaché au vide;
+c'est-à-dire qu'au fond, il n'est point attaché. Nous arrivons ainsi à
+cette antinomie nouvelle: l'action liée de toutes parts ne paraît plus
+action, mais passion, et n'est plus imputable; d'autre part, si l'un
+des bouts n'est pas lié, l'action, par ce côté-là, abstraction faite
+de tout le reste, n'est pas plus _ceci_ que _cela_ et paraît
+s'évanouir dans l'indétermination.
+
+Aussi Leibnitz disait-il, en donnant d'ailleurs une forme trop logique
+à sa pensée psychologique, qu'il doit toujours y avoir un lien de
+l'_attribut_, fût-il le plus accidentel en apparence, avec le _sujet_
+auquel il appartient. Appartenir, c'est être la propriété, le propre
+d'un sujet; l'acte libre ne fait pas partie de l'«essence», et
+pourtant il doit être, sous quelque rapport, _propre_ à l'être qui
+l'accomplit; sans cela je ne pourrais dire que mon acte est mien.
+«Dans toute proposition affirmative véritable,--nécessaire ou
+contingente, universelle ou singulière,--la notion du prédicat est
+comprise en quelque façon dans celle du sujet: _prædicatum inest
+subjecto_; ou bien je ne sais ce que c'est que la _vérité_[160].»
+Serait-il vrai, par exemple, que j'accomplis tel voyage, si ce voyage
+était un accident entièrement détaché de ma personne? L'action ne me
+serait pas plus imputable et attribuable, à _moi_, que le mouvement
+d'un corps n'est attribuable à l'espace où il se meut et avec lequel
+il n'a qu'un rapport accidentel, extrinsèque, passager. De plus, quand
+je passerais d'une action à l'autre, ou plutôt, quand en moi une
+action succéderait à l'autre, comme en un réceptacle indifférent, on
+n'aurait aucune raison de dire que c'est le même moi, et non un autre
+moi, qui fait l'action[161].
+
+ [160] Leibnitz, _Lettre à Arnauld_, du 14 juillet.
+
+ [161] «Il faut donc qu'il y ait une raison _à priori_,
+ indépendante de mon expérience, qui fasse qu'on dit véritablement
+ que c'est moi qui ai été à Paris, et que c'est encore moi, et non
+ un autre, qui suis maintenant en Allemagne; et par conséquent il
+ faut que la notion du moi lie ou comprenne ces différents états.
+ Autrement on pourrait dire que ce n'est pas le même individu,
+ quoiqu'il paraisse l'être. Et en effet, quelques philosophes qui
+ n'ont pas assez connu la nature de la substance et des êtres
+ invisibles ou êtres _per se_, ont cru que rien ne demeurait
+ véritablement le même. Et c'est pour cela entre autres que je
+ juge que les corps ne seraient pas des substances s'il n'y avait
+ en eux que l'étendue.» (LEIBNITZ, _Lettre à Arnauld_.)
+
+ «Je demeure d'accord, continue Leibnitz, que la collection des
+ événements, quoiqu'elle soit certaine, n'est pas nécessaire, et
+ qu'il m'est libre de faire ou de ne pas faire ce voyage; car,
+ quoiqu'il soit enfermé dans ma notion que je le ferai, il y est
+ enfermé aussi que je le ferai librement. Et il n'y a rien en moi
+ de tout ce qui peut se concevoir _sub ratione generalitatis seu
+ essentiæ, seu notionis specificæ sive incompletæ_, dont on puisse
+ tirer que je le ferai nécessairement; au lieu que de ce que je
+ suis homme, on peut conclure que je suis capable de penser; et par
+ conséquent, si je ne fais pas ce voyage, cela ne combattra aucune
+ vérité éternelle ou nécessaire. Cependant, puisqu'il est certain
+ que je le ferai, il faut bien qu'il y ait quelque connexion entre
+ moi qui suis le sujet, et l'exécution du voyage, qui est le
+ prédicat, _semper enim notio prædicati inest subjecto in
+ propositione vera_. Il y aurait donc une fausseté si je ne le
+ faisais pas, qui détruirait ma _notion individuelle_ ou
+ _complète_.»
+
+ * * * * *
+
+Outre la nécessité de quelque relation qui unisse mes actes à moi-même
+comme cause pour fonder l'imputabilité, il faut aussi admettre une
+relation qui les unisse au tout. Ce lien est plus indispensable encore
+dans l'hypothèse théiste: c'est le problème des rapports de la liberté
+responsable avec la cause omnipotente et avec la providence des
+théologiens ou des spiritualistes. Il est clair que ceux-ci n'ont
+jamais pu trouver une chaîne ininterrompue capable de relier les deux
+termes, c'est-à-dire la diversité des personnes libres et l'unité
+féconde de la cause première d'où ils les font sortir. Mais ce qu'on
+peut dire, c'est que, dans n'importe quel système, on doit admettre un
+lien quelconque entre les êtres et l'Être. Pour le moraliste, ce lien
+ne doit pas être une fatalité qui détruirait de fait le second terme
+en lui enlevant, avec l'activité et l'imputabilité, toute existence
+propre: si d'ailleurs la cause première faisait tout, elle ne ferait
+rien. Mais d'autre part, l'indétermination du libre arbitre suspendu
+entre les possibles détacherait entièrement le second terme du premier
+et supprimerait toute liaison avec l'univers. Ici encore, il faudrait
+une relation capable de fonder la «_certitude_» et la «_vérité
+métaphysique_» sans détruire l'imputabilité morale. C'est pour cela
+que Leibnitz déclarait nécessaire un lien entre la cause universelle
+et le moi, comme entre le moi et ses actions imputables; mais Leibnitz
+s'est représenté ce lien d'une manière trop intellectuelle: il semble
+considérer l'individualité, et aussi l'univers, comme une notion
+logique qui se développe en ses conséquences. C'est un lien plus que
+logique sans doute, plus même qu'intellectuel, qui serait ici
+nécessaire pour fonder l'unité d'un monde vraiment moral.
+
+ * * * * *
+
+Nous venons de voir que l'acte imputable, considéré dans son rapport
+avec la _cause_ individuelle et la _cause_ universelle, exclut
+également la nécessité et la liberté d'indifférence ou même le libre
+arbitre. Considérez-le maintenant dans son rapport avec sa _fin_, il
+vous apparaîtra de nouveau comme devant être supérieur à ces deux
+contraires.
+
+Ce que nous blâmons ou louons moralement dans un acte et ce qui fonde
+à nos yeux la responsabilité morale, c'est l'intention. Or l'intention
+est la fin poursuivie, et la fin est tout à la fois une idée et un
+sentiment, un motif et un mobile. Si cette fin agit avec une nécessité
+mécanique, elle est moins une fin qu'une cause qui vous pousse par
+derrière, et il n'y a pas de responsabilité. D'autre part, supprimez
+toute raison intentionnelle, faites sortir l'action comme un coup de
+foudre d'une nuit impénétrable, et vous pourrez encore constater que
+cet accident, sans but comme sans loi, vous est _utile_ ou _nuisible_,
+mais vous ne pourrez plus lui donner aucune qualification _morale_. Je
+suis devant vous, vous m'êtes parfaitement indifférent, je ne vous
+aime ni ne vous déteste, je suis aussi indéterminé par rapport au bien
+et au mal, soit que je puisse choisir sans raison (liberté
+d'indifférence) ou choisir contre les raisons (libre arbitre); et
+voilà que, tout d'un coup, de ma complète indétermination jaillit
+cette détermination étrange: vous tuer. Je ne le fais pas par une
+intention égoïste, ce qui serait une raison et une fin; ni pour me
+donner à moi-même une émotion nouvelle et bizarre, ce qui serait une
+raison; ni pour me donner le spectacle de ma liberté ou de mon
+arbitraire, ce qui serait encore une raison. Non; alors que j'aurais
+pu faire aussi bien mille autres choses indifférentes, ou une autre
+chose que je jugeais et sentais meilleure dans ma délibération, je
+tire du néant cette action imprévue et que personne n'aurait pu
+prévoir. Assurément, c'est là pour vous chose fâcheuse; mais qu'y
+a-t-il dans mon action de moral ou d'immoral que vous puissiez
+m'imputer? On me traitera de fou, non d'homme méchant; encore le fou
+agit-il sous l'influence des passions dominantes, ou sous des
+impulsions physiques qui expliquent ses actes. Quant à moi, je serai
+un vivant mystère, insondable et irresponsable comme les décrets de
+Jéhovah, et pourquoi pas adorable comme eux?
+
+De même, si, au lieu d'être dans un état d'indifférence absolue à
+votre égard, je suis en parfait équilibre entre mon affection pour
+vous et ma haine pour vous, et si de cette mutuelle neutralisation des
+mobiles sort, sans intention et sans fin déterminable, un acte de
+violence, cet acte incompréhensible, considéré en lui-même, aura-t-il
+moins de valeur morale qu'un acte de bonté absolument arbitraire?
+Malheureux hasard! pourrez-vous dire; et non pas: Méchant homme!
+
+Si nous louons un individu, c'est pour avoir l'idée dominante du bien,
+l'amour dominant du bien, le plaisir dominant du bien, en un mot la
+détermination au bien comme fin. Quand un acte a été accompli, nous
+demandons tout d'abord, pour pouvoir le juger, quels en ont été les
+motifs, les intentions, et quel était le caractère de l'individu; s'il
+n'y a pas d'explication, notre jugement d'imputabilité n'a plus de
+prise. Un homme agissant sans motifs, ou contre ses motifs, ou faisant
+sortir du néant ses motifs par un commencement absolu, échappe à
+l'appréciation morale, comme une valeur indéterminée échappe à
+l'appréciation mathématique. Tous ses actes se valent en eux-mêmes et
+ne se distinguent que par leurs conséquences agréables ou
+désagréables; chacun d'eux est absolu, il se suffit, il se refuse à
+votre jugement, il vous impose le silence.
+
+Les jugements sociaux s'évanouiraient avec les jugements moraux, s'ils
+s'adressaient à ce terme indéterminable: la volonté arbitraire, ou
+encore l'intelligence arbitraire se créant des motifs imprévus et
+faisant jaillir en quelque sorte des volitions sans source intérieure.
+Vivant en bonne amitié avec un homme de ce genre, vous ne pourriez
+jamais savoir s'il ne se livrera pas, dans les effusions mêmes de
+l'amitié, aux plus surprenantes et aux plus dangereuses fantaisies,
+s'il ne se créera pas à lui-même des motifs et des mobiles imprévus et
+imprévisibles, soit qu'il exerce sa toute-puissance sur la _décision_,
+soit qu'il l'exerce sur la _délibération_: il serait exactement dans
+le même cas que ces maniaques qui raisonnent, parlent et agissent
+comme tout le monde, sauf à éprouver de temps en temps des accès
+imprévus de folie furieuse: ils vous feront des promesses, signeront
+des contrats, vous donneront mille preuves d'amitié et de sagesse,
+mais vous ferez bien d'être toujours sur vos gardes et de ne compter
+sur rien. Croit-on les fous plus responsables que les sages parce
+qu'ils peuvent agir sans motifs ou contre leurs motifs, ou encore se
+fabriquer des motifs inattendus?
+
+Le droit, qui est comme la garantie sociale de la responsabilité
+individuelle, ne saurait se fonder sur le respect d'une pareille
+puissance, plus propre à justifier la crainte et les moyens de défense
+légitime que tout autre sentiment à son égard. L'éducation de la
+famille et les lois de l'État n'auraient pour but que de faire reculer
+le plus loin possible cette puissance fantasque et redoutable, afin de
+lui substituer une volonté régulière ou une intelligence régulière,
+qui se manifestât par des déterminations rationnelles et conséquemment
+imputables. A celui qui posséderait cette liberté arbitraire, on
+conseillerait de la laisser dormir dans le coin le plus reculé de son
+être, et de ne jamais s'en servir.
+
+ * * * * *
+
+D'une part, donc, il n'y a de moral et d'imputable au moi dans
+l'action que ce qui semble indépendant de la puissance intrinsèque des
+motifs ou des penchants; d'autre part, ce qui est indépendant de la
+puissance des motifs semble une puissance qui échappe en soi à toute
+qualification morale et à toute imputabilité. Ce qui vient de mon
+caractère et de ma nature déterminée paraît venir d'une nécessité que
+je subis; et ce qui n'est pas lié à mon caractère, paraît un accident
+ou un hasard sans moralité. Toutes les difficultés qui précèdent
+viennent donc se résumer, en dernière analyse, dans cette alternative
+vraiment terrible pour la pensée:--Un acte ne pourrait être vraiment
+moral qu'en tant qu'il serait libre et conséquemment absolu en
+lui-même: _sic volo_; voilà, à ce qu'il semble, la condition de la
+responsabilité personnelle; eh bien, s'il est absolu, son caractère
+moral semble aussitôt s'évanouir, et on ne voit pas comment serait
+responsable une volonté qui peut dire: «Je veux ce que je veux, je
+suis ce que je suis.» La moralité semble une _relation_, une loi, un
+rapport incompatible avec l'acte de volonté _absolue_.
+
+Métaphysiquement, la question de la responsabilité morale vient se
+confondre avec cette question:--Quel est le fond de l'individualité?
+Quel est son lien de causalité et son lien de finalité avec
+l'universel, avec le principe absolu d'où tout dérive?--Le passage
+volontaire du moi au non-moi, de l'égoïsme au désintéressement, de
+l'individu à l'universel, postulat d'un ordre vraiment moral, a son
+analogue dans le passage du subjectif à l'objectif que présuppose
+l'ordre intellectuel. La connaissance suppose que, demeurant en
+nous-mêmes, nous sortons cependant de nous-mêmes par la pensée;
+l'impossibilité d'expliquer ce passage à l'objectif et à l'universel
+ne saurait en justifier la négation[162]. L'action transitive d'une
+force sur une autre suppose encore un passage analogue, parfaitement
+inexplicable, et dont néanmoins le mouvement nous offre la visible
+réalisation. Le déterminisme, admettant que ce qui a lieu dans une
+chose est déterminé par ce qui a lieu dans une autre et même dans
+toutes les autres, suppose un passage quelconque de l'une aux autres;
+il n'échappe donc pas à la difficulté et fait le même postulat sous
+une autre forme. Enfin, le passage de la cause radicale et
+universelle,--qu'elle soit transcendante ou immanente,--à tous les
+effets qui composent le monde, semble réclamer le même pouvoir de se
+communiquer, de se donner sans se perdre.
+
+ [162] Voir plus haut, même livre, ch. III.
+
+Sans prétendre résoudre entièrement des antinomies qui tiennent à la
+relativité de nos notions sur le fond même de l'activité individuelle,
+nous devons cependant chercher jusqu'à quel point le déterminisme et
+la liberté peuvent, sans contradiction, être _conçus_ comme
+conciliables, d'abord dans la réalisation du bien, puis dans celle du
+mal. Dans l'ordre moral comme dans l'ordre métaphysique, peut-on
+admettre un lien qui enchaîne et unisse sans confondre? Peut-on éviter
+à la fois ce qui n'est que déterminé et ce qui n'est qu'indéterminé,
+pour subordonner ces deux choses à la notion plus compréhensive d'un
+pouvoir déterminant et, en ce sens, responsable, qui, dans son idéal,
+serait dégagé des relations et fins inférieures, mais poserait
+volontairement les relations et fins supérieures?
+
+
+II.--LE DÉTERMINISME ET TA LIBERTÉ SONT-ILS CONCILIABLES DANS LA
+RÉALISATION DU BIEN MORAL.
+
+Tant que l'être n'a pas de raison pour ne point répondre à cette sorte
+d'appel que lui adresse le bien idéal, la réponse affirmative de la
+volonté est certaine. Cette certitude empêche-t-elle: 1º la liberté,
+2º la responsabilité? En un mot, pour qu'il y ait indépendance et
+imputabilité du bien, est-il nécessaire qu'il y ait au fond de la
+volonté un indéterminisme réel et absolu?
+
+I. Selon nous, il y a deux sortes de certitudes, l'une fondée sur
+l'effet calculable de la contrainte extérieure ou de la nécessité
+proprement dite; l'autre fondée sur l'effet attendu de la spontanéité
+intérieure en l'absence de raisons capables de s'opposer au
+développement de cette spontanéité. Dans ce dernier cas on pourrait
+_compter_ sur la liberté, sans qu'elle fût cependant _nécessitée_ par
+rien. La liberté, idéal d'indépendance et de détermination par soi,
+n'est une indétermination que _relativement à certaines nécessités
+inférieures_; en elle-même elle comporte, à mesure qu'elle se réalise,
+une plus grande certitude et une plus grande unité de direction. Le
+progrès de la moralité est un progrès dans l'indépendance de la
+volonté à l'égard des antécédents particuliers, parce que la
+dépendance de la volonté à l'égard de l'idée du tout s'accroît: par
+cela même diminue le libre arbitre comme pouvoir de choisir
+indéterminable. La doctrine vulgaire du libre arbitre prend pour
+l'_essentiel_ de la liberté ce qui n'en est que l'_accidentel_, à
+savoir la multiplicité des objets de vouloir réellement possibles;
+elle croit que, plus on peut vouloir de choses opposées, plus on est
+libre; mais c'est là une illusion d'optique. Si le sage ajoute à la
+force de sa volonté en l'exerçant, en la perfectionnant, il ajoute
+aussi à son unité et à sa certitude; il a tout à la fois plus de
+liberté et plus de détermination au bien.
+
+Les partisans de l'indéterminisme nous feront l'objection
+suivante:--Le sage ne peut, il est vrai, exercer son libre arbitre que
+dans la région du bien, mais, parce qu'il ne saurait retomber dans les
+régions inférieures, il n'en résulte pas que, à la hauteur où il se
+tient, il n'ait pas une plus grande liberté des _contraires_. Si les
+crimes sont exclus de son choix, il reste, dans le domaine des bonnes
+actions, un champ assez large pour son libre arbitre. Au lieu de
+s'exercer entre des contraires très opposés l'un à l'autre,
+dévouement ou trahison, sincérité ou parjure, le choix s'exercera
+entre des degrés ou des nuances du bien. En un mot, le nombre des
+objets de choix s'accroîtra, bien que parmi ces objets ceux de l'ordre
+inférieur aient disparu. A mesure que l'intelligence s'agrandit, elle
+connaît plus de choses et plus de différences entre les choses; ce qui
+se confondait en un point, s'allonge en une ligne dont les diverses
+parties sont discernables. Il doit en résulter une sphère d'action
+plus large pour la liberté de choix entre les contraires, bien que
+cette liberté se soit enlevé à elle-même le pouvoir de choisir
+certains actes inférieurs.--
+
+Nous répondrons que cette conception du libre arbitre confond la
+connaissance d'un grand _nombre_ d'objets avec la connaissance de leur
+_valeur_. Le progrès intellectuel me fait connaître, il est vrai, plus
+de choses; mais, en même temps, il me les fait ramener de plus en plus
+à l'unité du bien. Les points plus nombreux que ma vue embrasse sont
+loin d'avoir tous la même valeur: connaissant plus de choses
+différentes et contraires intellectuellement, je connais moins de
+choses indifférentes par rapport au bien; je vois mieux ce qui est
+comparativement meilleur et superlativement le meilleur. Or, le
+superlatif implique la notion d'unité: dans une grande multiplicité
+d'objets, le meilleur ne peut pas être lui-même multiple, il est un.
+Dès lors, à mesure que mon pouvoir libre augmente d'intensité, le
+nombre d'objets que je puis _effectivement_ vouloir diminue; lorsque
+la liberté sera à son maximum, il n'y aura plus qu'un seul objet de
+vouloir possible, et conséquemment il n'y aura plus de libre arbitre
+proprement dit. Choisir, c'est ramener les choses à une unité
+supérieure, c'est prendre une chose entre plusieurs, c'est de
+plusieurs en faire une. Au point où il n'y a plus qu'une chose, toute
+nouvelle réduction à l'unité est impossible, précisément parce que la
+puissance de réduire à l'unité y a atteint son maximum et son point de
+repos.
+
+De cette manière, l'impuissance résulterait de la puissance même, et
+la détermination augmenterait avec l'intensité de l'action. Par
+exemple, il m'est impossible de vouloir la mort d'un de mes amis; mais
+cette impossibilité tient à un accroissement, non à une diminution de
+ma puissance. Au lieu de chercher la liberté idéale dans le pouvoir de
+faire plusieurs choses, qui est le libre arbitre traditionnel, il
+faudrait appeler libre celui qui se rend à lui-même impossible le
+contraire de ce qu'il fait. _La vraie liberté consiste à avoir assez
+de puissance pour pouvoir tout faire, assez d'intelligence et assez
+d'amour pour ne pouvoir faire qu'une chose: la meilleure._ Si les
+obstacles qui nous empêchent de voir distinctement le bien
+disparaissent, notre spontanéité, admise par hypothèse, se dirigera
+vers le bien en droite ligne; les lignes autres que la ligne droite ne
+résultent donc point de la spontanéité, mais d'une contrainte produite
+par des obstacles intérieurs ou extérieurs. De même, quand un mobile
+matériel dévie de la ligne droite, cette déviation est la résultante
+de deux causes, d'abord de son mouvement propre, spontané peut-être,
+puis d'une action étrangère. On voit que la puissance du plus _fonde_
+et _détruit_ tout ensemble la puissance du moins. En un sens, celui
+qui peut faire mieux est capable aussi de faire moins bien, comme
+celui qui peut soulever un lourd fardeau peut en soulever un moindre;
+la puissance du plus _fonde_ donc la puissance du moins. Mais en même
+temps elle la _détruit_; car, en fait, la puissance de faire mieux,
+une fois tout obstacle disparu, se réalisera seule, et l'acte
+inférieur demeurera une simple possibilité. En effet, il n'y aura, par
+hypothèse, aucune raison pour que celui qui peut faire le meilleur
+fasse le moins bon, et il y aura au contraire une raison pour faire le
+meilleur, à savoir le bien même: c'est donc certainement le meilleur
+qui sera réalisé. A ce nouveau point de vue, le moins deviendra
+impossible, et la puissance du moins sera annulée. Mais autre chose
+est l'impuissance réelle qui dérive de ce qu'on ne peut _atteindre_ un
+but, et autre chose l'impossibilité rationnelle qui dérive de ce qu'on
+peut le _dépasser_; l'une vient d'un manque de force, l'autre d'un
+excédent de force. A vrai dire, la première seule est une impuissance,
+la seconde est une puissance supérieure; c'est par une réelle
+impuissance que je ne puis voir les étoiles trop éloignées de moi, ou
+que je ne puis résoudre un problème trop difficile; c'est par une
+puissance supérieure que je ne puis faire telle action vile ou
+ridicule. Là l'objet dépasse ma puissance, ici c'est ma puissance qui
+dépasse l'objet. Dans le premier cas, je subis évidemment une
+nécessité; pourquoi, dans le second cas, cette puissance qui domine un
+objet inférieur ne serait-elle pas la liberté même, conciliable avec
+la détermination certaine? A coup sûr, si c'est là une nécessité, ce
+ne sera plus une nécessité du même genre que l'autre, physique ou
+logique; ce sera une nécessité morale qui viendra de ce que la
+puissance du bien et de l'amour, n'ayant rien qui la neutralise, passe
+par elle-même à l'acte, avec une certitude qu'elle produit elle-même
+et qu'elle ne subit pas. C'est là cette certitude de bonté dont nous
+avons parlé déjà, et que l'on confond à tort avec la nécessité.
+
+Entre l'impossibilité d'une action par manque de puissance et son
+impossibilité par excès de puissance, il y a encore une différence
+essentielle. Quand le moins existe, le plus n'_existe_ pas par cela
+même, car il n'est aucunement contenu dans le moins; mais celui qui
+réalise le plus, ou le meilleur, _réalise_ d'une certaine manière le
+moins, parce que le moins est contenu dans le plus. Ce qu'il y a de
+positif dans le degré inférieur d'une chose, ne disparaît pas dans le
+degré supérieur, mais, selon les expressions de l'école platonicienne,
+y subsiste éminemment. Cela est clair d'abord dans le domaine de la
+quantité. Si je réalise cent, je réalise cinquante; mais je le réalise
+deux fois et non une seule; au lieu de le réaliser à part et
+exclusivement, je l'enveloppe dans un surplus. Si je fais cent pas
+dans l'espace, j'en fais par cela même d'abord cinquante, puis
+cinquante en outre. Ici la puissance du moins devient palpable, parce
+qu'elle se réalise à part, et qu'elle est un des moments de l'action
+totale: j'ai fait à un certain moment cinquante pas, ni plus ni moins,
+avant d'achever la somme des cent pas que je voulais faire. Mais si,
+ma puissance augmentant, je puis d'un seul bond franchir les cent pas
+qui me sont proposés, le nombre cinquante ne sera qu'un moment fugitif
+et insaisissable de l'action intégrale. Pourtant, comme on ne peut
+occuper à la fois plusieurs points, la réalisation, séparée de la
+moitié existera encore avant la réalisation du tout. Supposez enfin
+qu'en un instant indivisible je pusse franchir un espace divisible:
+les éléments du tout ne seraient plus séparés; ils n'en existeraient
+pas moins dans le tout, distincts pour l'intelligence quoique
+indivisibles dans le temps. Passez maintenant de la quantité à
+l'intensité et à la force proprement dite: les différents degrés de la
+faiblesse, qui n'est qu'une force limitée, ne trouvent-ils pas leur
+réalisation positive, quoique non exclusive et négative, dans la force
+supérieure qui a sa limite plus loin, et bien mieux encore dans la
+force suprême qui, par hypothèse, n'aurait pas de limite? Enfin
+l'amour d'un bien supérieur ne renferme-t-il pas tout ce qu'aurait de
+réel l'amour d'un bien inférieur? Si je vous aime assez pour sauver
+votre vie par la mienne, vous direz que _je ne puis pas_ me contenter
+de vous donner un faible secours, voisin de l'indifférence, que je
+suis _incapable_ d'assister presque passif au malheur qui vous menace.
+Mais est-ce là impuissance en moi; ou plutôt mon amour d'autrui, par
+cela même qu'il réalise la plénitude du dévouement, ne réalise-t-il
+pas tout ce qui se trouverait dans un dévouement inférieur et
+partiel? Vous pouvez bien alors me mettre au défi d'éprouver pour
+vous un amour faible et vulgaire; mais à vrai dire, en vous donnant le
+tout, je vous donne la partie; dans ma libéralité qui ne s'arrête pas
+aux limites d'une demi-affection, ne reconnaîtrez-vous pas la
+surabondance d'un pouvoir indépendant que j'ai le droit d'appeler
+liberté?
+
+On dit qu'un jour Apollon défia Jupiter au jeu de l'arc. Faisant
+placer le but à une grande distance, il l'atteignit du premier coup
+avec une merveilleuse adresse; puis il passa son arc à Jupiter. Les
+dieux sourirent, pensant que pour Jupiter même la victoire allait être
+difficile. Mais le Père du monde, se levant, fit un pas: et ce pas
+gigantesque l'avait porté bien au delà du but. «Eh quoi! comment
+veux-tu que je lance une flèche contre un but si rapproché? Un seul
+pas me suffit pour l'atteindre.»
+
+ * * * * *
+
+Dans le déterminisme moral, tel que Socrate et Platon l'ont entendu,
+on explique la direction vers le bien, direction à la fois déterminée
+et libre, par des considérations qui ne sont pas sans analogie avec
+celles que nous proposions tout à l'heure, mais qui, comme celles de
+Leibnitz, sont trop purement intellectuelles[163]. Selon Socrate et
+Platon, l'_action_ se mesure à la _puissance_, la puissance à la
+_science_, et on vaut par ce qu'on sait. Seulement, l'_acte_, la
+_puissance_, la _science_ et le _bien_ même peuvent être «_ambigus_»,
+ou de double usage, quand ils se trouvent parmi les genres inférieurs
+de la dialectique, non dans le genre suprême ou dans la suprême fin.
+S'il est des _sciences_ et des _arts_ dont on peut faire un mauvais
+usage, c'est que les _biens_ qui en sont l'objet peuvent être
+subordonnés à un bien supérieur, réel ou imaginaire. Mais quand on est
+parvenu, dans l'échelle dialectique des moyens et des fins, jusqu'au
+sommet où réside la connaissance du bien suprême, on voit s'évanouir
+cette duplicité et cette ambiguïté qui, sur les degrés inférieurs,
+permettait un double usage, tantôt bon, tantôt mauvais.--Pourtant,
+dira-t-on, l'homme injuste préfère par la volonté son bien propre au
+souverain bien qu'il connaît.--C'est qu'alors, répond Socrate, il juge
+son bien propre meilleur que le souverain bien, c'est-à-dire que ce
+qu'il y a de meilleur: donc, ou il ignore que le souverain bien est ce
+qu'il y a de meilleur, et alors vous lui attribuez faussement la
+science du souverain bien; ou il sait que c'est vraiment là le
+meilleur, et alors il ne peut rien penser ni faire de meilleur. La
+série des biens, des connaissances, des puissances et des actes, forme
+un angle dont les côtés demeurent doubles, jusqu'à ce qu'on soit
+parvenu à ce sommet où la connaissance une du souverain bien, qui est
+un, ne laisse plus qu'une seule manière d'agir.
+
+ [163] Voir notre travail sur le _Second Hippias_ de Platon.
+
+Telle est la doctrine de Socrate. Ce dernier a le mérite d'avoir conçu
+plus fortement que tout autre l'idéal du bien universel comme étant la
+parfaite unité de tous les biens sans restriction, y compris mon bien
+même, et il ajoute avec raison que celui pour qui ce bien universel
+serait un objet de science absolue ne pourrait pas ne pas l'aimer, ne
+pas le vouloir. Mais il oublie que, en fait, le souverain bien n'est
+jamais pour nous qu'une _idée_, dont la _réalité_ ne peut être un
+objet de _science_. J'entrevois la grandeur et la beauté de cette
+idée, et s'il n'y avait pas d'autres raisons pour entrer en balance,
+je n'hésiterais point à la suivre; mais souvent il faut sacrifier ce
+qui est certain à ce qui me semble incertain, la réalité présente à
+une conception qui ne sera peut-être jamais réalisée, le _moi_ à un
+idéal mystérieux, qui n'est peut-être qu'une création de ma pensée.
+C'est alors que le _moi_ se pose, avec son bien individuel, en face du
+bien universel, et il _doute_. Cette unité de la pensée et de l'être,
+de l'idéal et du réel, que Socrate et Platon affirmaient avec une si
+noble énergie, c'est précisément ce qu'on est réduit à _aimer_ et à
+vouloir sans le voir. En vain la «raison» affirme que cette unité des
+biens dans l'absolu est nécessaire et qu'elle doit être. Elle doit
+être, oui; mais sera-t-elle?--Voilà le doute suprême que la pensée de
+l'homme peut toujours élever sur le triomphe final de son objet dans
+la réalité. Les vérités réductibles à quelque chose de fini et de
+déterminé, que ma pensée circonscrit et embrasse par voie de
+_déduction_, ne laissent aucune prise au doute; mais les vérités
+relatives au triomphe du bien dans le temps _indéfini_ ou à la réalité
+actuelle du bien dans quelque existence _infinie_, sont des inductions
+transcendantes où il y a toujours du mystère. Pour notre logique, le
+fini seul est un objet mesurable et déterminable de tout point.
+
+Par conséquent, dans cette idée de Socrate et de Platon: unité des
+biens au sein du bien universel, il y a une part à l'opinion, à la
+[Grec: doxa], en même temps qu'à la science, à [Grec: (l')epistêmê].
+C'est ce que Socrate et Platon n'ont pas vu. Ils méprisent la croyance
+et ne s'aperçoivent pas que, logiquement inférieure à la science, elle
+peut lui être moralement supérieure, comme expression de notre
+caractère personnel. Dans la croyance, en effet, il y a quelque chose
+qui vient de notre moi, de notre individualité même: l'entendement
+n'est plus seul, la sensibilité et la volonté interviennent. Quand ce
+grand dilemme se pose: le bien idéal sera-t-il ou ne sera-t-il
+pas?--il faut que ma volonté et mon désir joignent leur action à celle
+de l'intelligence. L'idéal semble dire à chacun de nous:--Ta raison me
+conçoit et croit m'entrevoir en même temps que la nature me cache et
+me voile; y a-t-il en toi assez d'amour du bien pour venir vers moi
+sans être sûr de m'atteindre?--Une bonne action est toujours un acte
+d'amour et une spéculation rationnellement risquée; c'est une adhésion
+au bien idéal toute différente de celle qui nous est arrachée par un
+axiome de géométrie: elle semble accordée par nous plutôt qu'imposée
+par son objet. Nous ne disons pas: Je _sais_ que mon bien est dans le
+bien universel; nous disons: je _crois_. Parfois nous ajoutons: Je
+crois de toutes les forces de mon âme; expression profonde dans sa
+simplicité. Je ne crois pas à un axiome de géométrie de toutes mes
+forces, mais plutôt par la force _des choses_: je subis la vérité
+géométrique, il semble que je fais en partie ma croyance au bien. Si
+donc les Socratiques disent: Ce que vous croyez le vrai bien, vous
+l'accomplissez; on peut leur répondre qu'il faut déjà aimer et vouloir
+le vrai bien pour y croire.
+
+Il n'en résulte pas que cette part de l'_opinion_ et de l'_amour_ dans
+le bien soit une part de _libre arbitre_ proprement dit, comme l'ont
+soutenu les criticistes français et des cartésiens plus ou moins
+fidèles à Descartes. S'il y a indétermination partielle dans
+l'intelligence de celui qui _croit_, parce que l'objet de sa croyance
+n'est pas objet de science positive, il n'y a pas pour cela
+indétermination dans sa volonté.
+
+ * * * * *
+
+Mais d'autre part, cette détermination intérieure n'est pas absolument
+inconciliable avec une certaine liberté. Une volonté qui va
+certainement et infailliblement à l'universel, une volonté qui aime
+universellement, est libre en ce sens qu'elle ne dépend plus du _moi_
+égoïste: _dés_intéressée, elle est aussi _dé_livrée. Si, par
+hypothèse, le fond des choses est précisément la tendance à un vouloir
+universel, il en résultera que, quand nous voulons et aimons
+universellement, nous manifestons notre radicale unité avec cette
+volonté qui est la racine commune de toute existence.
+
+C'est là une supposition métaphysique, à coup sûr; mais précisément
+nous sommes dans la région des hypothèses, non de la science comme
+l'entendait Socrate, et on peut dire que l'acte de moralité est
+lui-même une hypothèse en action, la plus généreuse de toutes parce
+qu'elle est la plus aléatoire[164].
+
+ [164] Voir notre _Critique des systèmes de morale_, dernier
+ livre.
+
+Concluons que la _détermination_ morale et la _liberté_, au vrai sens
+du mot, sont conciliables dans la moralité et dans l'amour de
+l'individu pour l'universel. L'idéal de la liberté est absolument
+identique à l'idéal de la moralité. Cet idéal sera-t-il jamais
+pleinement réalisé dans une action humaine, c'est un problème; mais,
+ce qui est incontestable, c'est que nous pouvons nous rapprocher de
+cet idéal, et que le progrès moral consiste dans ce rapprochement
+même.
+
+II.--La liberté ainsi entendue est parfaitement compatible avec
+l'_imputabilité_ du _bien_,--nous ne parlons pas encore du mal. Quand
+l'idée de l'universel, l'idée du tout, l'idée du principe qui agit
+éternellement au fond de tous les êtres, devient mon idée directrice,
+mon idée-force, mon moteur, je ne vois pas pourquoi vous ne
+m'appelleriez pas _bon_, moi, dis-je, et pourquoi vous me refuseriez
+la dose d'imputabilité, de responsabilité, de dignité à laquelle j'ai
+raisonnablement droit. Sans doute, tout en faisant la part de mon
+_moi_, je ne dois pas la faire trop grande, ni exclusive, ni prendre
+tout pour moi. Car, précisément, mon activité _personnelle_ se trouve
+ici, par hypothèse, unifiée avec l'activité universelle: on peut donc
+dire que c'est l'idée du tout ou, si l'on préfère, l'action du tout
+qui se manifeste en moi; je suis _lui_, il est _moi_ dans l'acte de
+moralité pure (je ne sais si quelqu'un aura l'orgueil de prétendre
+l'avoir réalisé). Rêver une liberté plus grande que celle-là, c'est
+demander le moins en croyant demander le plus: c'est vouloir mettre un
+_moi_ absolument individuel à la place du principe universel qui se
+déploie réellement en vous comme en moi; c'est s'ériger en une sorte
+de petit dieu, s'attribuant son acte de bonté par un _fiat_ absolu et
+absolument inexplicable.
+
+Aussi, quoique les symboles religieux ne soient pas des raisons
+philosophiques, on peut pourtant reconnaître, jusque dans des mystères
+souvent absurdes, le vague pressentiment d'une idée vraie au point de
+vue psychologique ou métaphysique. Or, toutes les religions, ou à peu
+près, en louant l'homme de bien, ont mis une restriction à
+l'imputabilité absolue et individuelle qu'il pourrait réclamer; toutes
+ont vu là un orgueil insoutenable, un réel égoïsme au moment même où
+on se prétend désintéressé. Toutes ont fait, avec Platon, dans la
+bonté du sage ou du saint, 1º la part des heureuses circonstances
+extérieures, de la _chance_, de la _fortune_,[Grec: tuchê]; 2º la part
+d'une action intérieure qui, tout en étant l'action de l'individu,
+n'est cependant pas exclusivement son acte, mais est encore attribuée
+à l'influence d'un principe universel, immanent à l'univers: qu'on
+l'appelle l'Unité, le Tout-un, le grand Tout, la Raison universelle,
+la Volonté universelle, le Noumène, Dieu, ou de tout autre nom. C'est
+ce qu'on retrouve symbolisé jusque dans le dogme choquant de la
+grâce;--si ce dogme est choquant, ce n'est point parce qu'il attribue
+le bon vouloir de l'individu à un bon vouloir qui lui serait tout
+ensemble supérieur et intérieur; c'est parce qu'on représente ce bon
+vouloir lui-même comme je ne sais quoi d'_arbitraire_, comme une
+élection, comme un libre arbitre. D'où une double inconséquence: 1º on
+veut éviter l'arbitraire de la volonté humaine, et on ne fait que le
+déplacer en le transportant en Dieu; 2º cette élection arbitraire, qui
+de plus n'est que l'élection «d'un _petit nombre_ d'élus,» se trouve
+être une limitation de la bonté chez un être auquel on attribue une
+bonté illimitée: contradiction manifeste qu'aucune subtilité
+théologique ne pourra lever. Tout cela vient de ce qu'on prête au bien
+idéal une existence transcendante et une réalisation éternelle, ce qui
+rend inexplicable l'imperfection manifeste du monde. Supposez au
+contraire une volonté du bien immanente à l'univers, mais non
+absolument réalisée et satisfaite, une volonté en action et en progrès
+dans le monde, vous pourrez admettre que l'homme est libre quand il
+agit et veut dans le sens de la volonté radicale, dans le sens
+universel; alors, en vertu du _monisme_ essentiel, ce qu'il veut est
+son vouloir et est, en même temps, le vouloir universel; pour parler
+mythologiquement, sa _liberté_ est _grâce_. Il mérite donc d'être loué
+et aimé, sans pourtant avoir le droit de prétendre à un mérite absolu
+et exclusivement individuel. C'est là sans doute, encore une fois, une
+supposition métaphysique; mais, c'est aussi la traduction exacte,
+croyons-nous, de la pensée directrice des actes moraux.
+
+Ainsi comprise en un sens supérieur, la liberté redevient la
+conscience de la nécessité morale suprême, non d'une nécessité
+extérieure et mécanique, mais d'un vouloir immanent, intelligible dans
+son évolution et cependant spontané en sa source. Cette conception est
+comme le _résidu_ de tous les grands systèmes métaphysiques, de toutes
+les grandes religions et de toutes les grandes doctrines morales;
+c'est la _figuration_ en langage humain du dernier et impénétrable
+fond des choses. Si l'univers n'est pas un ensemble de petits
+cailloux inertes qui se choquent mécaniquement, s'il y a au-dessous ou
+au-dessus de la multiplicité infinie une unité quelconque, X, la seule
+formule symbolique qui semble pouvoir nous donner une valeur approchée
+de cet X, c'est l'identité finale de la vraie liberté d'un seul avec
+la vraie liberté de tous, l'unité finale des volontés dans une volonté
+universelle, en un mot, l'amour universalisé. Cette formule est en
+même temps une conciliation approximative (peut-il y en avoir d'autres
+pour nous?) de la liberté morale et de la nécessité morale.
+
+
+III.--LA LIBERTÉ EST-ELLE CONCILIABLE AVEC LE DÉTERMINISME
+DANS LA RÉALISATION DU MAL MORAL
+
+Le doute sur la réconciliation finale de tous les biens, y compris mon
+bien propre, dans un bien universel, tel est le terme de la
+spéculation intellectuelle. Pratiquement, ce doute qui est dans la
+pensée se résout en une décision de fait, en une affirmation ou en une
+négation symbolisant ma croyance. Si je préfère le _moi_ et la
+certitude du bien présent à l'idée problématique du bien universel, je
+retire à l'idéal le concours de ma volonté, et au lieu de dire:
+L'univers avant moi, je dis: Moi avant l'univers.--Le doute de
+l'intelligence résolu par la volonté en une négation pratique, est ce
+qu'on nomme le mal moral.
+
+Y a-t-il là un mal complet? Non. Après tout, en voulant mon bien et
+mon bonheur, je veux encore quelque chose de bon. Le _moi_ que
+j'affirme et que je préfère, il a aussi sa valeur; il a même,
+peut-être, une valeur inestimable; il réalise déjà en partie l'idée
+d'absolu, et l'action égoïste est un effort pour la réaliser
+davantage: je veux me _suffire_ à moi-même, trouver tout mon bien en
+moi-même; je veux être comme un dieu. C'est encore une certaine
+perfection que je veux. Il y a donc quelque chose de raisonnable et de
+bon dans l'acte même de celui qui affirme son _moi_ et le préfère à
+tout le reste, car il préfère le certain à l'incertain, et ce qu'il
+s'efforce de réaliser ainsi, c'est toujours l'idée de liberté, mais
+sous sa forme immédiate, individuelle et passagère. Il ferme, pour
+ainsi dire, la main sur la portion d'être et de jouissance puisée au
+grand océan, et qui, comme l'eau, va s'échapper entre ses doigts.
+
+Maintenant se présente la plus grande difficulté que renferme la
+«métaphysique des moeurs.» Quand un homme réalise le moins bon et s'y
+arrête, n'est-ce pas qu'il n'a _pu_ réaliser le mieux, ni aller plus
+loin? Et cette impuissance n'est plus l'expression détournée d'un
+excès de puissance, comme lorsque nous disions: celui qui peut le
+mieux, peut _physiquement_ et _logiquement_ le moins bon, mais est
+incapable _moralement_ de l'accomplir et, _en fait_, ne l'accomplit
+jamais. Celui qui a réellement fait le mal, n'a-t-il pas dû être dans
+la réelle impuissance de bien faire?
+
+C'est cette considération qui donne lieu à une dernière forme du
+déterminisme, qu'on pourrait appeler le déterminisme du mal. On aurait
+tort de confondre ce système avec ceux qui ne laissent aucune place
+possible à la liberté ni pour le bien, ni pour le mal, au sein de la
+nécessité universelle. Cherchons d'abord les raisons favorables, puis
+les raisons défavorables à ce déterminisme du mal.
+
+On peut dire que le mal, contraire du bien, doit être aussi le
+contraire de la liberté: il doit venir d'un obstacle interposé entre
+la liberté et son but, entre l'amour et son objet. Nous attribuons le
+bien à l'amour, et nous plaçons dans cet amour la vraie liberté; mais
+en quoi est-il nécessaire de donner pour pendant à l'amour la haine,
+au mérite le démérite, à l'admiration pour les bons la colère contre
+les méchants? Qu'est-ce que la haine, sinon un amour contrarié, un
+_amour trahi_ et trompé, semblable à ces Grecs qui, selon Platon,
+prenaient le fantôme d'Hélène pour l'Hélène véritable? La haine est
+une maladie où nous subissons quelque fatalité et dont le paroxysme
+est une folie furieuse; l'amour, cette santé, cette sagesse de l'âme,
+est seul vraiment libre. Une force, considérée en soi, a telle
+direction, et pourtant elle dévie; si c'est sa force propre qui
+explique sa direction normale, c'est une force étrangère qui la fait
+dévier. Pareillement, la haine peut être la déviation fatale d'un
+amour libre en lui-même, qui, si l'obstacle venait à disparaître,
+manifesterait de nouveau sa liberté. En quoi consisterait la véritable
+méchanceté? A vouloir le mal uniquement pour le mal et en tant que
+mal; or, encore une fois, le mal n'est tel que relativement à un bien
+supérieur, et on ne peut rien vouloir qui soit un mal absolu. Le mal
+n'est voulu que comme moyen de quelque bien, qui est sur le moment
+même l'objet d'un désir dominant. La méchanceté d'autrui, par une
+illusion d'optique, nous semble libre; nous accusons alors la
+personne, nous la haïssons; mais, loin d'être haïssable, le vrai _moi_
+est essentiellement aimable, parce qu'il est essentiellement volonté
+et sans doute, par cela même, volonté du bien. Si vous alliez au fond
+de ce coeur qui vous semble mériter la haine, vous y verriez, avec la
+vie, palpiter encore la bonne volonté. Votre haine se changerait alors
+en _pitié_, parce qu'au lieu d'une volonté à la fois libre et
+mauvaise, comme celle que vous imaginiez, vous ne trouveriez qu'une
+volonté malade, entravée, esclave, et pourtant amoureuse de la
+liberté; dans votre haine aveugle, vous confondiez le prisonnier avec
+la prison. La pitié même n'est plus assez à l'égard de celui qui tout
+à l'heure vous paraissait à la fois haineux et haïssable; vous lui
+devez l'_amour_. «Aimez ceux qui vous haïssent.» Voilà le vrai
+précepte. Mais pourriez-vous les aimer s'ils n'avaient rien en eux
+d'aimable? et seraient-ils aimables s'ils n'étaient pas aimants, loin
+d'être ces hommes haineux que vous vous étiez d'abord représentés? Au
+lieu de les accuser, prenez-vous-en plutôt à vous-même et dites:--Je
+ne suis pas encore assez bon ni assez aimant, puisque je ne suis pas
+encore assez aimé.
+
+Dans cette doctrine, avec la réalité de la méchanceté et de la haine
+semble disparaître la réalité du _démérite_, c'est-à-dire de cette
+liberté responsable attribuée au mal, qui produit l'indignation. Il
+n'y a plus démérite positif, mais seulement _absence_ de mérite dans
+la mesure même où la volonté est restreinte et asservie. Cela
+n'empêche pas le mérite inhérent au bien de subsister, puisque, par
+hypothèse, le bien est toujours libre et que la bonne volonté appelle
+un retour de la bonne volonté.
+
+Dire que l'homme vertueux _mérite_, c'est dire que la bonne volonté
+lui veut du bien en retour du bien qu'il a voulu. Le mérite n'est pas
+ce rapport abstrait qu'imagine une morale vulgaire; c'est un rapport
+de volonté à volonté, de personne à personne, un rapport de
+reconnaissance et conséquemment d'amour moral, qui consiste en ce que
+celui qui aime doit être aimé. Le bonheur, prix de l'amour, doit en
+être la satisfaction; or, l'amour n'est satisfait que s'il produit
+chez les autres un amour égal à lui-même; l'amour ne peut donc se
+payer qu'avec de l'amour: voilà le prix qu'il _mérite_. Cette
+conception du mérite ne fait que reproduire l'idée d'où découle toute
+la morale de la liberté: c'est qu'une liberté placée, par hypothèse,
+en face d'une autre liberté, une bonne volonté placée en face d'une
+bonne volonté, l'aimera certainement, et néanmoins librement.
+
+Quant au démérite, peut-on admettre la doctrine qui en fait une sorte
+de droit à la malveillance et au malheur? Le bien appelle le bien;
+mais le mal, ce bien inférieur, appelle aussi le bien. Si la bonne
+volonté est nécessaire à l'égard des meilleurs, elle est encore plus
+nécessaire à l'égard des moins bons. Le démérite est donc la
+_nécessité d'un bien_, et non d'un mal, pour l'homme vicieux; ou, si
+le mal est alors nécessaire, ce n'est que comme moyen d'un bien, à
+défaut d'un moyen meilleur. Tel, dit Platon, le médecin cause parfois
+de la douleur au malade en vue de sa guérison. Mais le mal n'appelle
+pas pour compensation le mal, selon la loi barbare du talion que
+l'humanité prête encore à Dieu même sous le nom d'_expiation_ ou de
+vengeance divine. Il n'y a pas d'expiation, ni même de _punition_
+proprement dite; on ne neutralise pas le mal en ajoutant un second mal
+au premier, mais on triomphe du mal à force de bien. Toute douleur
+infligée, toute répression qui n'est pas un bienfait et un acte de
+bonne volonté, devient blâmable. La force ne peut être employée que
+comme moyen de défense personnelle; croire à un Dieu qui emploie la
+force, lui qui ne devrait pas avoir besoin de se défendre, c'est se
+faire une idole à l'image de l'homme.
+
+Avec la réalité de la mauvaise volonté disparaît toute possibilité de
+_damnation_. Celui qui éprouverait véritablement, comme l'imaginent
+les théologiens, la «haine de Dieu» et ferait librement le mal pour le
+mal, celui-là, tant que durerait cet état, semblerait réaliser la
+conception théologique du _dam_; et si, par une hypothèse absurde, une
+volonté libre dans le mal s'obstinait éternellement à vouloir le mal,
+elle réaliserait le Satan de la Bible. Mais, peut-on dire aux
+théologiens, pour que votre Dieu soit possible, faut-il donc que Satan
+le soit? faut-il que Dieu même, pour être libre, puisse être à son
+choix Satan ou Dieu? faut-il enfin que nous, pour être libres, nous
+puissions être aussi, à notre choix, divins ou sataniques?
+L'attribution de la liberté au mal, que vous donnez pour pendant à la
+liberté du bien, est un reste de ce long culte des contraires et de ce
+dualisme qui produisit Ormudz et Ahrimane, Dieu et Satan, la bonne
+volonté éternelle et la mauvaise volonté éternelle. De nos jours,
+Satan détrôné doit emporter dans sa chute toutes les conceptions de
+_haine_, de _méchanceté libre_, de _démérite_ positif, de _vengeance_,
+d'_expiation_, de _damnation_. Vous tenez à conserver Dieu, soit; mais
+vous ne devez pas tenir à l'existence d'un ennemi qui s'opposerait à
+sa bonté. Vous voulez que l'amour subsiste avec toute sa liberté, sa
+beauté, sa dignité, son mérite, sa récompense d'amour; mais, si la
+haine ou la malice libre n'est qu'une apparence, regretterez-vous de
+voir se changer votre colère en pitié?
+
+Tels sont les arguments favorables à la doctrine qui admet tout
+ensemble la liberté dans le bien et l'absence de liberté dans le mal.
+
+La preuve que cette doctrine est vraie en grande partie, c'est qu'elle
+est celle que nous devons appliquer au jugement des autres: n'est-ce
+pas à ce point de vue élevé que les grandes âmes se sont toujours
+placées pour apprécier les actions d'autrui? Voici maintenant la
+contre-partie de cette doctrine.
+
+ * * * * *
+
+Si l'indulgence est légitime envers nos semblables, elle est
+dangereuse à l'égard de nous-mêmes. Le juste, quand il s'agit de peser
+ses propres actions, change entièrement de poids et de mesure, et
+semble raisonner d'après des principes absolument contraires aux
+précédents: le bien qu'il a fait, il refuse de se l'attribuer, et il
+s'attribue le mal. S'il a bien fait, à l'en croire, il n'a aucun
+mérite, il n'a fait que suivre une heureuse inspiration, un élan de la
+«nature» ou un élan de la «grâce.» Comme il s'accuse, au contraire,
+quand il a mal fait! Avec quelle énergie il réclame sa part de liberté
+et de responsabilité! Il ne veut pas être irresponsable du mal, il en
+appelle sur sa tête toutes les conséquences, il veut le remords, il
+veut l'expiation. C'est un sentiment que nous avons tous éprouvé après
+avoir mal agi: nous ne voulons pas que l'on nous excuse, nous ne
+voulons pas que l'on nous plaigne en nous disant que nous n'avons
+point été libres et que nous n'aurions pu agir autrement. N'avoir pas
+assez aimé! voilà ce que nous nous reprochons avec une indicible
+amertume, comme s'il avait dépendu de nous d'aimer davantage. Nous ne
+pouvons pas nous pardonner, et nous nous condamnons en quelque sorte
+nous-mêmes à un éternel remords, que nous diminuerons indéfiniment à
+force d'amour sans cependant l'effacer jamais. Sans doute nous ne nous
+attribuons pas alors une liberté d'indifférence proprement dite: nous
+ne croyons pas que nous aurions pu agir autrement si nous n'avions
+éprouvé que le même degré d'amour; mais nous nous persuadons que ce
+degré aurait pu être supérieur, nous raisonnons comme si l'amour était
+une force indéfiniment et librement expansible, une puissance
+spontanée qui, en limitant son acte, peut placer la limite plus ou
+moins loin, au prix d'un effort plus ou moins grand, mais toujours
+possible. L'amour, à ce point de vue, serait responsable de ses
+propres défaillances, provoquées sans doute, mais non imposées par les
+fatalités extérieures.
+
+Jusqu'à quel point ces sentiments naturels et instinctifs seraient-ils
+justifiables dans l'hypothèse d'un déterminisme absolu?--Nous l'avons
+déjà fait voir, le remords n'est pas détruit entièrement par
+l'hypothèse du déterminisme, et les paradoxes de Spinoza, qui condamne
+ce sentiment, sont des exagérations même dans sa théorie fataliste. Le
+remords, en effet, est toujours utile pour nous faire prendre
+conscience du désordre où notre âme s'est trouvée: les maladies
+morales se distinguent des autres en ce qu'on les guérit d'autant
+mieux qu'on les connaît plus et qu'on en souffre davantage. En outre,
+quand on rétablit dans la question l'élément négligé par les
+fatalistes,--la persuasion de la liberté,--on obtient une combinaison
+d'idées plus voisine encore de la réalité même. Un homme a-t-il mal
+agi avec la persuasion qu'il aurait pu bien agir, il ne saurait trop
+déplorer un tel genre de maladie, qui offre toutes les apparences de
+la malice proprement dite ou du mal moral. Le déterminisme peut même
+aller plus loin encore. L'idée de la liberté tendant à réaliser son
+objet, et la persuasion engendrant la force, celui qui a fait le mal
+en se croyant libre de faire le bien avait réellement dans la main le
+premier anneau d'une série d'actes opposés à ceux qu'il a choisis:
+c'est là une raison de plus pour qu'il déplore son acte.
+
+Mais le déterminisme, arrivé à ce point, semble parvenu à l'extrême
+limite qu'il peut atteindre. Ses adversaires lui objecteront que celui
+qui a mal fait avait les moyens de bien faire, excepté un cependant,
+dont l'absence a tout fait manquer. Or, ajouteront-ils, ce moyen
+dépendait-il, oui ou non, de l'agent moral? S'il en dépendait, celui
+qui a mal fait avait tous les moyens de bien faire. S'il n'en
+dépendait pas, l'impossibilité de faire autrement était en soi
+complète, malgré la présence de toutes les autres conditions
+secondaires. Bien plus, cette impossibilité subsiste et subsistera
+tant que quelque heureux retour de la fortune n'aura pas rétabli la
+volonté égarée dans une direction meilleure. Peu importe, disaient les
+stoïciens, qu'un chien se noie au fond de l'eau ou près de la surface,
+s'il se noie; et ils en concluaient l'égalité de tous les vices. De
+même, que celui qui est dans le mal soit près du bien ou en soit loin,
+toujours est-il que, selon le déterminisme du mal, il ne pouvait pas
+faire le bien et n'est absolument pas responsable de sa faute. Sans
+doute il vaut mieux être près du bord et le savoir, car cette pensée
+même peut augmenter le courage et la force de celui qui se noie; mais
+si, en dernière analyse, son effort est impuissant en vertu de quelque
+condition qui ne dépende pas de lui, il n'y a point de responsabilité
+vraie, et le remords n'est plus que le regret de l'inévitable. Or,
+s'il est conforme à la «charité» socratique et évangélique de dégager
+le plus possible la responsabilité des autres, est-il conforme à la
+moralité personnelle de dégager sa propre responsabilité et d'admettre
+une doctrine qui semble, en définitive, nous déclarer innocents dans
+les actes où nous nous croyons coupables?
+
+Le déterminisme vient donc se heurter de nouveau contre le sentiment,
+vrai ou faux, de la responsabilité morale: il ne suffit pas,
+semble-t-il, que nous soyons responsables en aimant le bien, il
+faudrait aussi que nous fussions responsables en n'aimant pas assez le
+bien. Si le positif de l'amour vient de nous et si les obstacles à
+l'amour viennent du dehors, il faudrait pourtant que la mesure établie
+entre les deux fût en quelque façon notre oeuvre, et que l'obstacle
+pût être plus ou moins reculé par nous.
+
+ * * * * *
+
+La raison de toutes ces antinomies relatives à la responsabilité du
+bien et du mal, c'est que nous ignorons la nature dernière de
+l'individualité, et conséquemment sa vraie puissance. Si
+l'individualité est un simple phénomène, nous ignorons assurément la
+nature de ce phénomène et, en général, du phénomène; nous ignorons
+pourquoi et comment il y a _plusieurs_ phénomènes, plusieurs êtres au
+moins apparents, au lieu de l'unité, pourquoi il y a changement au
+lieu de l'immobilité. A plus forte raison, si l'individualité a un
+fond original et substantiel, si la distinction des êtres a une valeur
+plus qu'illusoire, nous ignorons ce qui _individualise_ l'être,
+jusqu'à quel point chacun s'oppose à tous, sans cependant se séparer
+de tous, enfin quelles sont les limites de notre puissance morale:
+_Quid nequeas, quid non_.
+
+De là deux conceptions rivales de la liberté: l'une qui en fait un
+attribut de l'individuel, l'autre qui en fait un attribut de
+l'universel. Toutes deux ont leurs raisons et probablement leur vérité
+relative. D'une part, si nous sommes libres, c'est, semble-t-il, en
+tant que notre action individuelle ne s'abîme pas dans celle de
+l'univers et que, relativement au tout, nous conservons une certaine
+indépendance qui constitue notre être propre. D'autre part, la science
+nous montre tellement dépendants de l'univers, que notre liberté se
+trouve à la fin solidaire de la liberté des autres et que, pour être
+réelle, elle impliquerait l'universelle liberté. De cette antinomie, à
+laquelle se ramènent toutes celles qui concernent la responsabilité,
+on peut conclure que la vraie liberté n'est probablement ni un
+attribut de la seule individualité ni un attribut de la seule
+totalité, mais un pouvoir qui, s'il existe, a sa racine au delà de
+chacun et de tous dans quelque principe commun de l'individualité et
+de l'universalité. Or, un tel principe est pour nous ce qu'il y a de
+plus indéterminable. A tous les points de vue, la nature de
+l'individualité et son rapport à l'universel restent donc indéterminés
+pour la pensée humaine.
+
+S'il y a là un sujet de modestie intellectuelle, il y a aussi un sujet
+de confiance morale. En effet, c'est le rapport seul de l'individuel à
+l'universel qui, s'il était _connu_ comme nécessaire, nous riverait
+définitivement à un déterminisme inflexible; puisque, au contraire, ce
+rapport reste indéterminé pour notre pensée, il rend concevable, par
+voie détournée, une certaine spontanéité radicale du moi individuel.
+Nous ne pouvons savoir si cette spontanéité existe réellement, ni
+comment elle existe, mais enfin nous la concevons comme possible ou,
+si l'on préfère, comme non impossible. Dès lors, le déterminisme voit
+de nouveau se poser devant lui la limite idéale et problématique que
+nous lui avons mainte fois assignée; sous sa forme dernière, qui est
+la _fatalité du mal_, il aboutit au même point d'interrogation que
+sous ses autres formes. Notre ignorance invincible du rapport entre
+l'individuel et l'universel fonde théoriquement la valeur pratique de
+l'idée de liberté, en nous empêchant de considérer cette idée comme
+certainement illusoire et comme déguisant une fatalité certaine. Les
+doctrines adverses se trouvent alors réconciliées à la fois dans
+l'ignorance métaphysique du fond dernier des choses et dans la
+connaissance des effets pratiques produits par l'idée de liberté. Si
+nous ne comprenons pas comment le dernier fond des êtres pourrait être
+une spontanéité radicale, nous ne comprenons pas davantage comment il
+serait une nécessité radicale, car qu'est-ce que la nécessité, sinon
+un rapport, et comment un rapport peut-il être je ne sais quoi de
+dernier et d'absolu? Nous ne pouvons donc savoir s'il ne reste point,
+au delà de tout ce qui _est_, un idéal non réalisé et cependant
+réalisable, un principe de devenir et de progrès, une sorte de fond
+auquel la réalité actuelle peut puiser ce qui deviendra la réalité
+future. Le temps même, nous l'avons vu, ne se conçoit pas dans
+l'hypothèse d'une pure répétition, d'une pure identité, stérile comme
+l'être de Parménide. Si l'individu n'est pas une pure apparence, s'il
+touche par quelque point au fond même de la réalité, si enfin ce fond
+est plus riche que ses formes actuelles, s'il peut donner plus que la
+réalité n'a encore pris, peut-être l'individu n'est-il pas incapable
+de contribuer à modifier pour sa part l'état de l'univers, tel que cet
+état résulte des phénomènes antécédents; peut-être en s'appuyant sur
+l'idée même de liberté, l'individu n'est-il pas incapable de prendre
+un élan pour aller au bien idéal, par cela même pour sortir du mal
+réel; peut-être ainsi l'individualité consciente renferme-t-elle une
+spontanéité radicale, quoique réglée en son évolution, qui échapperait
+en sa source à tous les calculs fondés uniquement sur le déterminisme
+mécanique. Peut-être même, si l'infinité existe en toutes choses, le
+calcul est-il par essence impuissant à saisir autre chose que des
+limites plus ou moins artificiellement déterminées au sein de ce qui
+est réellement illimité et indéterminable. Nous ne savons donc pas ce
+qui nous est définitivement possible ou impossible, ni ce qui aurait
+été possible ou impossible dans telle circonstance donnée.
+
+Quand on s'élève jusqu'à cette idée d'une puissance radicale
+enveloppant l'infini,--idée par rapport à laquelle les autres
+deviennent comme des asymptotes incapables d'atteindre ce dont elles
+se rapprochent,--on ne s'étonne plus des fluctuations perpétuelles de
+nos jugements humains sur la responsabilité du bien et du mal et sur
+le pouvoir des contraires. Si nous nous attribuons l'honneur du bien
+accompli par nous, c'est, semble-t-il, en tant que nous nous
+concevons, par notre fond, identiques à l'être universel, identiques
+au tout dont nous sommes les membres. Si nous nous attribuons le
+déshonneur du mal accompli par nous, c'est en tant que nous nous
+concevons comme une partie plus ou moins distincte du tout, comme une
+individualité plus ou moins différente des autres et divisée d'avec
+l'universel. Nous plaçons en nous deux _moi_, l'un individuel, l'autre
+universel, l'un qui constitue tel homme en tel temps et en tel lieu,
+l'autre qui embrasse l'univers dans tous les temps et dans tous les
+lieux: c'est tantôt à l'un, tantôt à l'autre que nous rapportons le
+mérite ou le démérite d'une action. Le rapport caché de l'_un_ et du
+_multiple_, de l'universel et de l'individuel, est ce qui a suscité
+tous les symboles métaphysiques et tous les dogmes religieux. Symboles
+et dogmes ne sont point des solutions: ils ne sont que la traduction
+de la difficulté en formules nouvelles, les unes abstraites, les
+autres sensibles et mythiques. A vrai dire, notre notion de
+l'individualité est toujours relative et inadéquate: elle se relie
+nécessairement à celle d'universalité. Il y a donc présomption pour
+l'homme à vouloir marquer exactement dans sa pensée la part qui
+revient à l'individu, à vouloir ainsi exercer une sorte de justice
+distributive. Nous ne pouvons juger absolument ni les autres
+personnes, ni notre propre personne, car nous ne pouvons ni descendre
+dans la conscience d'autrui, ni même descendre jusqu'au dernier fond
+de notre propre conscience pour mesurer notre force de volonté.
+Pourquoi donc tant discuter sur le moi et le toi, sur le mien et le
+tien, sur mon mérite ou votre mérite? C'est là une sorte d'égoïsme
+quand il s'agit de nous, une sorte d'orgueil quand il s'agit des
+autres.
+
+ * * * * *
+
+Scientifiquement et pratiquement, nous sommes obligés, dans un
+problème insondable pour la métaphysique, de substituer à la _réalité_
+inconnaissable les _idées_ et leur force, qui sont connaissables, mais
+qui n'en sont, pour ainsi dire, que des équivalents indéfiniment
+extensibles. Traduits dans le langage des _idées-forces_, la
+responsabilité morale et le remords ont un sens intelligible. La
+responsabilité apparaît comme une idée qui tend à se réaliser
+elle-même: elle est l'idéal conçu, désiré, aimé, qui s'attribue une
+force efficace et qui, en conséquence, n'accepte pas sa propre
+défaillance pratique comme _absolument_ et _définitivement_
+nécessaire, cette défaillance fût-elle explicable par des nécessités
+physiques et mentales, d'ailleurs relatives. Le jugement moral est une
+sorte de négation jetée par l'idée au fait, un _non_ que la pensée de
+l'idéal oppose à toute réalité qui la contredit. C'est à ce point de
+vue qu'il devient vrai de dire, avec Kant, que la considération du
+temps perd sa valeur pour celui qui juge moralement une action. Quand
+nous concevons l'universel, le tout, notre pensée tend à devenir
+indépendante du temps: cette indépendance est un des fondements du
+repentir. On se souvient de ce que dit Kant à ce sujet. Le repentir,
+ne pouvant empêcher ce qui a été fait de l'avoir été, est pratiquement
+vide, et cependant il est moralement légitime, car la pensée, quand il
+s'agit du bien universel et idéal, ne demande qu'une chose: le fait
+_nous_ appartient-il comme _action_? et, dans ce cas, que cette action
+soit depuis longtemps passée, il n'importe; la raison y lie toujours
+moralement la même douleur.--Nous irons plus loin encore que Kant et
+nous dirons:--Quand la pensée se place au point de vue universel et
+tend ainsi à dépasser la sphère du temps, elle n'a même pas besoin de
+se demander «si le fait _nous_ appartient comme _action_,» ni si nous
+aurions pu, nous, faire le contraire; elle ne s'arrête pas à la
+question d'individualité ni même de liberté individuelle; elle laisse
+de côté les spéculations sur le possible et l'impossible. Elle
+condamne le fait comme contraire à l'idéal, quel que soit celui qui
+l'a accompli et à quelque nécessité qu'il ait cédé, parce qu'elle
+s'attribue à elle-même la suprématie et l'indépendance: c'est cette
+indépendance de la pensée, même devant le fait fatal, qui commence la
+liberté pratique. La pensée est un germe de liberté, en ce sens
+qu'elle conçoit l'universel amour au milieu même de la mêlée qui
+entrechoque les égoïsmes individuels, et que cette idée, n'étant pas
+sans force efficace, tend à nous rendre indépendants de fait et à nous
+faire régler nos actions conformément à elle-même. La question des
+individualités disparaît à cette hauteur: que ce soit vous ou moi qui
+fassiez mal, qu'importe?--«J'ai mal à votre poitrine,» j'ai mal à
+votre conscience. J'accepte jusqu'à un certain point la solidarité du
+mal fait par vous, comme j'accepte la responsabilité du mal que j'ai
+fait, et cela, malgré les nécessités apparentes ou réelles auxquelles
+nous avons cédé: le mal nécessaire est toujours le mal, le mal passé
+est toujours actuel, le mal individuel est toujours universel.
+
+Le sentiment de responsabilité et de solidarité n'en prend pas moins
+une vivacité supérieure quand c'est en _moi_ et par moi que s'est
+produit le mal moral. Alors, c'est le même sujet intelligent qui
+conçoit l'idéal et qui se voit réellement en contradiction avec cet
+idéal. De plus, il se demande s'il n'aurait pas pu, par
+l'intermédiaire de l'idée et de l'amour, trouver en soi un moyen de
+réaliser le mieux. La _force_ de l'idée devient ainsi force de
+_résistance_, révolte contre soi-même; et l'effort contre soi,
+n'est-ce pas la suprême douleur?
+
+Maintenant, si, au lieu d'avoir présente à l'esprit une action
+_passée_, vous avez _présente_ à l'esprit une action _à venir_,
+l'antinomie est moins éloignée de sa solution, au moins dans l'ordre
+scientifique et pratique. En effet, ce n'est plus une chose inutile et
+«vide» que de songer à l'avenir et de s'y attribuer la responsabilité
+du mal comme du bien, car ici la pensée de ma responsabilité dans le
+mal peut empêcher le mal d'être fait. Cette idée n'est pas
+pratiquement illusoire, puisqu'elle agit. Elle ne l'est pas non plus
+scientifiquement, puisque la force des idées et de l'amour est pour
+nous incalculable, progressive, indéfiniment susceptible
+d'accroissement. Enfin, au point de vue métaphysique, ne pouvant
+_savoir_ ce qu'est notre individualité et son rapport avec
+l'universel, nous avons le droit d'admettre qu'il n'existe pas une
+antinomie insoluble entre la réalité fondamentale et cette
+responsabilité que nous _prenons_, que nous _voulons_ avoir, que nous
+nous _imposons_; c'est un fardeau que nous mettons sur nos épaules,
+toujours glorieux alors même que nous succombons parfois sous le faix.
+
+De là dérivent pour nous, en quelque sorte, trois règles de conduite
+morale et intellectuelle qui résument tout ce qui précède. 1º Il faut
+pratiquement agir comme si nous étions responsables du bien et aussi
+du mal. 2º Il faut scientifiquement soutenir que cette idée de notre
+responsabilité tend à se réaliser elle-même. 3º Il faut
+métaphysiquement soutenir qu'il n'y a pas _contradiction_ démontrée
+entre cette idée active de notre responsabilité morale et la réalité
+dernière, où notre individualité s'unit à toutes les autres
+individualités, et où nous devenons, pour notre part, solidaires du
+monde entier. C'est parce que nous sommes _un_ avec l'univers et
+cependant distincts des autres que nous pouvons être responsables dans
+notre volonté radicale. L'idée de liberté est l'expression
+connaissable de l'inconnaissable fondement du _moi_, du _toi_ et du
+_tous_. Cette idée, jointe à l'impossibilité d'en démontrer
+théoriquement la contradiction avec le réel, sert de fondement à notre
+liberté pratique, par la force qu'elle développe en nous et qui
+modifie la direction primitive du déterminisme. Les antinomies
+spéculatives auxquelles donne lieu la notion de responsabilité
+expriment notre ignorance du rapport qui relie l'individu à
+l'universel. Notre pensée, à sa manière, s'élève au-dessus de cette
+opposition, puisqu'elle conçoit à la fois l'individu et l'univers;
+notre volonté doit aussi la dépasser et, dans le jugement moral comme
+dans l'acte moral, elle doit, en une certaine mesure, faire
+abstraction des personnes; elle doit se désintéresser de la question
+des individualités et des imputabilités, non par dédain de l'individu,
+mais, au contraire, par respect de l'individualité et par conscience
+des limites imposées à notre science. Pour nous en tenir à ce qui est
+certain, condamnons et repoussons le mal partout où il se manifeste,
+mais surtout en nous, où il devient plus présent, plus immédiat, où il
+devient nous-même; aimons le bien partout où il se montre, mais
+surtout chez les autres, où il est un bien vivant et un objet d'amour
+personnel.
+
+
+
+
+CONCLUSION
+
+ I. Mouvement de la philosophie moderne en Allemagne, en
+ Angleterre et en France.
+
+ II. Résumé de la méthode suivie pour la recherche d'une
+ conciliation. Moyens-termes scientifiques intercalés entre les
+ doctrines adverses.
+
+ III. Inductions métaphysiques.--Problème final et nécessité de le
+ résoudre moralement par l'action.
+
+
+I.--L'accord progressif des doctrines doit se faire moins par la
+destruction des systèmes que par leur superposition en un plus vaste
+édifice, dont les diverses assises se soutiennent au lieu de se nuire.
+Ces diverses assises ne sont, en somme, que nos propres puissances
+intérieures projetées à l'origine des choses: intelligence,
+sensibilité, volonté. Les systèmes métaphysiques ont beau chercher à
+connaître ce qui est réellement et indépendamment de nous, nous ne
+pouvons nous représenter ce qui est que d'après ce que _nous sommes_.
+De là la philosophie de l'intelligence, la philosophie de la
+sensibilité, la philosophie de la volonté, l'une intellectualiste,
+l'autre esthétique au sens étymologique du mot, l'autre morale.
+
+La première assise de l'édifice philosophique est formée par tout ce
+que le matérialisme contient de positif sur les conditions
+nécessaires des choses, que Socrate et Platon appelaient [Grec:
+mêchanai aitiai anankaiai]. La liaison mécanique des phénomènes,
+d'où résulte la stabilité de l'univers, est l'objet même de
+l'intelligence ou de la science. Nous ne _connaissons_ et
+_comprenons_ que ce que nous expliquons par la logique appliquée à
+la quantité et au mouvement, c'est-à-dire par la mathématique
+universelle et le mécanisme universel. Mais n'y a-t-il rien de plus?
+C'est ce que soutiennent les purs matérialistes. Pour eux,
+l'explication de l'univers est toute simple: c'est comme un vaste
+jeu de dés ou de dominos qui, en s'ajustant par leurs bouts
+similaires, selon des combinaisons mathématiques, forment des
+dessins de toute sorte. Il reste à savoir ce que sont en eux-mêmes
+les dés, les molécules, les atomes. Ce jeu de surfaces satisfait
+l'intelligence abstraite, mais il n'explique même pas le fait de
+_sentir_, la simple sensation. Or, il faut bien qu'il y ait sous
+l'intellectuel du _sensible_ proprement dit, sous le formel du réel.
+Et cette réalité, nous ne pouvons la comprendre que par analogie
+avec ce que nous appelons _sentir_, désirer. De là la tendance à
+placer dans les choses, comme face interne et vraiment _psychique_,
+non plus _physique_, quelque chose d'analogue à nos sensations, à
+nos plaisirs, à nos douleurs, à nos désirs. «Le mouvement est un
+désir,» disaient Aristote et Platon.
+
+La seconde assise de la construction philosophique, c'est donc le
+_sensible_, dont le mécanique ou, ce qui revient au même,
+l'intellectuel pur n'est que le dehors. Cette assise fut ajoutée par
+Socrate, Platon, Aristote, mais ils ne purent s'empêcher de se figurer
+encore le sensible sous forme intellectuelle, comme tendance à une fin
+plus ou moins entrevue par une intelligence, comme finalité proprement
+dite. S'appuyant sur ce que le plaisir, fond de la sensation, semble
+la conscience d'une harmonie, ils ont cru que l'harmonie était un
+concours de moyens vers une fin. Cette finalité n'était, nous l'avons
+fait voir, que du mécanisme retourné,--conception encore plus
+subjective que le mécanisme pur. C'était une sorte d'_art_ humain
+placé dans les choses et ajouté à la _science_. Mais, quelque
+contestable que soit le mode de représentation finaliste et
+esthétique, quand on le transporte ainsi dans l'univers, ce qui
+demeure incontestable, c'est qu'on ne peut pas faire du _réel_ avec du
+logique pur ou du mécanique pur, parce qu'alors il n'y aurait plus que
+des rapports abstraits sans termes concrets; et le concret, c'est ce
+que nous saisissons en le _sentant_. Il n'y a pas d'autre moyen pour
+nous d'entrer en possession du réel que de sentir: c'est ce que Kant a
+parfaitement montré, et c'est ce que les anciens ou, parmi les
+modernes, les cartésiens avaient trop oublié.
+
+Une fois rétablie la sensation au dedans du réel, que l'intelligence
+parcourt du dehors, il reste encore un point de vue qui paraît
+supérieur aux précédents: c'est celui de l'_activité_ primitive, de la
+_volonté_ radicale, fond de nos idées de cause, d'inconditionnel,
+d'absolu, de liberté. C'est vers ce point de vue que tend à s'élever
+la morale proprement dite, car la morale a pour objet la volonté même
+et le but le plus haut que la volonté puisse poursuivre.
+
+Les anciens, cependant, firent toujours rentrer la morale dans la
+science ou dans l'art, sans assigner à la moralité une sphère qui lui
+fût absolument propre. L'éthique était pour eux la science du bien ou
+l'art du bien; et par ce bien, nous l'avons vu, ils entendaient
+quelque chose d'impersonnel ou de neutre, qui était la vérité,
+l'utilité, la beauté, sans être encore proprement la _bonté_. Or, la
+vérité n'est que la nécessité logique; l'utilité n'est que la
+nécessité en quelque sorte sensible, vitale et, si l'on veut,
+«finale». Quant à la beauté et à la grâce, elles ne font encore
+qu'éveiller l'idée d'un principe supérieur à la nécessité et dominant
+l'organisme visible. La vraie liberté idéale, qui serait l'absolu
+même, et la vraie moralité idéale, qui ne serait plus un bien
+abstrait, mais une bonté vivante, furent cependant entrevues par
+Platon et par les Alexandrins, comme par l'Inde, par la Perse, par la
+Judée. Avec le christianisme, elle s'éleva au rang d'une idée
+directrice et rénovatrice. Ce principe, obscurci et mutilé par la
+théologie romaine, rétabli dans l'ordre social par la France, proposé
+par elle comme idéal au monde sous les noms de liberté, d'égalité et
+de fraternité, semble enfin arriver de nos jours à la conscience de
+lui-même dans l'ordre philosophique. Kant et ses successeurs ont tous
+conçu la philosophie comme l'explication des choses à un triple point
+de vue, celui de la connaissance, celui de la sensibilité et celui de
+la volonté. Le mécanisme universel, tel que Descartes l'avait
+représenté, tel que Leibnitz l'avait accepté comme loi de la
+connaissance scientifique, fut l'objet propre de la Critique de la
+raison pure: l'organisation vivante et les lois internes du désir
+furent celui de la Critique du jugement téléologique et esthétique;
+enfin, Kant ajouta à ces deux premiers objets l'idéal nouveau d'une
+moralité qui serait vraiment à elle-même sa raison, sans recevoir sa
+loi ni des nécessités logiques et mécaniques, ni des nécessités
+sensibles et esthétiques. Par là, au lieu de subordonner la volonté à
+l'utile, à l'agréable, ou même à un bien abstrait, Kant voulut faire
+procéder le bien réel de la volonté même, qui, étant autonome, serait
+enfin libre. Mais Kant fit encore de la liberté un principe trop
+abstrait, la raison universelle; il fit de la loi une catégorie trop
+abstraite, trop logique, trop formelle, celle de l'universalité; il
+rejeta au second rang l'amour ou la charité, dont il semblait encore
+confondre l'idée typique avec le désir et le sentiment fatal. Malgré
+son formalisme excessif, il n'en a pas moins fait voir que l'idéale
+liberté doit être introduite au sommet de la philosophie comme une
+notion à part, dont la logique et l'art, la pensée et le sentiment ne
+sauraient remplir entièrement le contenu, et qui symbolise pour nous
+le suprême principe de l'action. Après Kant, la philosophie allemande
+maintint à la fois ces trois catégories de la nécessité, de la
+finalité immanente et de la liberté idéale. Déjà Leibnitz, avec
+Platon et Aristote, avait remarqué que les causes efficientes et les
+causes finales, les mouvements et les appétitions sont la même série
+prise en deux sens inverses; l'école de Kant n'eut qu'à développer
+cette conception pour réduire en un seul système l'universelle logique
+et l'art universel de la nature, où elle vit la double expression d'un
+principe un et inconditionnel. Hegel lui-même maintint la liberté
+idéale au troisième moment de l'évolution métaphysique, mais seulement
+comme l'unité finale du grand Tout. Schelling, dans sa dernière
+philosophie, et après lui Schopenhauer, placèrent au-dessus du
+_logique_ et au-dessus du _sensible_ la volonté comme principe des
+choses. En cette volonté Schopenhauer reconnut la _liberté nouménale_,
+où son pessimisme voudrait nous faire rentrer par l'anéantissement de
+toute existence matérielle et intellectuelle. Enfin les disciples de
+Schopenhauer ont donné à la volonté supra-consciente le nom de
+l'Inconscient, et ils en ont fait dériver le mécanisme et la finalité
+universelle, avec la perspective d'une délivrance finale par le
+_nirvâna_.
+
+En France, à l'école sensualiste, tout entière absorbée dans le
+mécanisme des sensations, succéda Maine de Biran, qui rétablit dans
+l'homme et dans la nature le dynamisme de la vie, mais sous la forme
+douteuse de la force motrice. Maine de Biran rêva, lui aussi,
+au-dessus de la logique et de l'art, une sphère de liberté idéale,
+dont il n'eut qu'un sentiment trop mystique. L'influence de ses idées,
+d'abord mutilées par Victor Cousin, reparut ensuite: plus d'un
+philosophe français s'est accordé avec Maine de Biran et avec la
+philosophie allemande pour supposer, au-dessus du mécanisme logique et
+de la réalité sensible, une région de liberté qui serait en même temps
+celle de l'amour compris en son vrai sens. Par là, tout en s'inspirant
+de la philosophie évangélique et de la philosophie germanique, la
+philosophie française ne faisait pourtant que revenir à la tradition
+cartésienne. Descartes, en effet, avait déjà élevé au-dessus du
+mécanisme matériel une _pensée_ qui, elle-même, lui semblait
+subordonnée à la _liberté_. Descartes avait même fait consister cette
+liberté dans une volonté indéterminée et indéterminable. La
+subordination de la pensée à la volonté, selon lui, existait non
+seulement dans l'homme, mais en Dieu même. Pascal, à son tour, admit
+trois ordres: l'un où tout est mouvement, l'autre où tout est pensée,
+l'autre où règne la «charité.» Enfin l'idée non plus mystique, mais
+pratique, de la liberté individuelle, avec celle du droit qui s'y
+rattache, puis l'idée de fraternité universelle, avec celle
+d'association qui en dérive, devinrent les conceptions dominantes de
+la philosophie française au dix-huitième siècle, de la Révolution
+française et des écoles politiques de notre époque qui ont développé
+les principes de la Révolution. C'est aux Français que Kant et Fichte
+empruntèrent, en grande partie, leur métaphysique du droit et leur
+philosophie de la liberté dans l'ordre social. Si on songe de plus à
+l'influence jadis exercée par Descartes sur Leibnitz, on reconnaîtra
+que la France n'avait qu'à conserver et à développer, dans l'ordre
+philosophique, sa propre tradition, pour s'accorder sur plus d'un
+point capital avec les écoles allemandes. On peut ajouter que l'idée
+directrice de la France, étant celle de liberté et par cela même de
+fraternité, est l'idée directrice de l'humanité même: notre idée
+nationale est précisément l'idée humaine[165]. La philosophie
+allemande, au contraire, s'en est tenue de préférence, dans le domaine
+social et politique, aux catégories de la nécessité logique et
+mécanique, de la science et de la force. Abandonnant à la sphère
+mystique de la religion la liberté idéale et «intelligible,» elle a
+cherché surtout son modèle pratique dans le mécanisme de la matière ou
+dans les lois de l'organisme vivant. L'unité qu'elle semble
+aujourd'hui poursuivre dans l'ordre social est celle qui subordonne
+les moyens aux fins comme les effets aux causes, les parties au tout,
+l'individu à l'État, les États faibles aux États forts, les races
+prétendues inférieures aux races supérieures: la science et l'art y
+priment la morale. Si un peuple vaut surtout par son idée directrice,
+et si l'idée de liberté ou de fraternité est la vraie puissance à
+laquelle appartient l'avenir, quelles que soient, dans le présent, les
+apparences contraires, ce n'est pas à l'Allemagne, c'est à la France
+qu'appartiendra sans doute la plus haute victoire.
+
+ [165] C'est ce que nous avons essayé de mettre en lumière dans
+ notre _Idée moderne du droit_.
+
+L'Angleterre, dans l'ordre philosophique, a surtout étudié jusqu'ici
+le mécanisme des phénomènes ou des sensations. Cependant, ses plus
+récents philosophes admettent, sous l'enveloppe extérieure des choses,
+un dynamisme interne, dont la forme expérimentale est l'énergie
+musculaire; c'est là une conception qui n'est pas sans analogie avec
+la doctrine de Biran. En même temps, les penseurs anglais qui
+s'élèvent à des vues systématiques représentent l'universelle
+évolution, à la fois mécanique par l'extérieur et psychique par
+l'intérieur, comme le «symbole» d'une réalité absolue et
+inconditionnelle, qui est pour nous l'Inconnaissable. Il n'est pas
+difficile de reconnaître dans ce principe le noumène de Kant. Tel
+est, selon M. Spencer, l'indestructible fondement des spéculations qui
+se retrouvent dans toutes les philosophies et dans toutes les
+religions. Le nom que M. Spencer donne à la réalité persistante et
+éternelle, c'est la _Force_,--non la force à nous connue, mais la
+force inconnue et inconnaissable. Il n'y a pas grande différence entre
+cette Force universelle et la Volonté universelle de Schopenhauer;
+comme, de plus, elle est «absolue» et «inconditionnée,» tout en étant
+«conditionnante,» on pourrait lui donner sans inconvénient, avec la
+philosophie allemande, le nom également symbolique de liberté, qui
+exprime simplement en langage humain l'antithèse de l'activité
+primitive avec le conditionné et le nécessité. Mais les Anglais
+n'aiment pas ce mot, du moins en métaphysique et en morale. Dans leur
+physique des moeurs, ils ne font même pas figurer la liberté comme
+_idéal_, comme puissance de désintéressement et de vouloir universel.
+A l'exemple des Anciens, ils ramènent la morale tout entière à la
+science ou à l'art, sans se demander si elle n'exprimerait pas, au
+moins «symboliquement», quelque idéal supérieur. Il en résulte que,
+dans l'ordre social, la liberté demeure pour eux un moyen, non une
+fin: elle n'a de valeur que comme le plus utile instrument du
+bien-être individuel ou collectif. C'est au fond l'idée de l'utile qui
+est pour eux, dans la pratique, l'idée directrice. Malgré leur
+libéralisme si sincère, ils ne comprennent guère l'idéal moral d'une
+liberté absolument désintéressée, qui serait par elle-même sacrée et
+aimable. La notion de la moralité proprement dite disparaît à leurs
+yeux comme principe à part et original; l'éthique n'est plus qu'une
+science ou un art analogue aux autres, simple extension de la
+physiologie, de l'hygiène et de la sociologie.
+
+Le défaut commun des divers systèmes métaphysiques dont nous venons de
+faire l'esquisse rapide, c'est, si nous ne nous trompons, le vide ou
+l'hiatus qu'ils laissent subsister entre la réalité et l'idéal, entre
+le relatif et l'«absolu,» entre le phénomène et le «noumène,» entre le
+connaissable et l'«inconnaissable.» La région de l'idéal demeure, soit
+un domaine mystique et transcendant, livré aux rêves de la foi, soit
+une nuit impénétrable dont ne peut nous venir rien d'utile pour la
+connaissance ou pour l'action. La liberté intelligible des Allemands
+est aussi oisive que les dieux d'Epicure; elle n'est que la totalité
+de l'univers ou l'unité dont le tout dérive, et on ne voit pas comment
+elle peut descendre dans l'homme. De même, l'inconnaissable et
+l'inconditionnel des Anglais est un X dont il n'y a plus à s'occuper,
+même en morale, une fois qu'on l'a placé, énigme insoluble, au
+commencement du livre de la science. Le déterminisme règne,
+exclusivement et sans restriction, sur la pratique comme sur la
+théorie. Seule, la philosophie française de nos jours s'efforce de
+maintenir, surtout en morale, une liberté plus pratique et moins
+transcendante, mais elle la représente sous la forme antiscientifique
+du libre arbitre. De là, entre la morale et la science, une opposition
+inconciliable.
+
+Un problème se pose donc à notre époque: ne pourrait-on conserver la
+liberté, au moins comme idéal, dans la théorie, et donner à cet idéal
+un rôle actif, humain, individuel, de manière à réconcilier, sur le
+plus vaste terrain possible, le déterminisme et la liberté?--C'est
+pour contribuer à cette conciliation progressive que nous avons
+cherché, dans le livre qu'on vient de lire, à rapprocher peu à peu les
+systèmes adverses.
+
+
+II.--Toutes les doctrines métaphysiques relatives à la nature de
+l'activité aboutissent également à quelque notion ultime et
+incompréhensible à laquelle elles subordonnent le reste. Si on
+abstrait ce que les notions dernières des systèmes ont de différent,
+on aura peut-être un _résidu_ commun. Or, dans la question qui nous
+occupe, les éléments ultimes des systèmes nous ont paru être la notion
+d'une activité indéterminée, celle d'une activité déterminée et celle
+d'une activité déterminante; en d'autres termes, l'indifférence, la
+nécessité, la liberté. Mais l'indéterminé n'est qu'une notion
+secondaire, qui suppose une notion supérieure: nous l'avons vu, une
+cause n'est indéterminée que par rapport aux causes étrangères, ou par
+rapport aux effets qu'elle produit, en ce sens qu'elle n'est pas
+déterminée par eux; elle n'est pas pour cela en elle-même
+indétermination absolue. Le système de l'indifférence a donc pour
+résidu l'idée d'une puissance qui ne serait pas déterminée, mais
+déterminerait ses propres actes, c'est-à-dire, au fond, l'idée de
+l'indépendance, de la liberté. Quant au système de la nécessité, il
+faut savoir d'abord s'il s'agit une nécessité relative et empirique,
+ou d'une nécessité absolue et métaphysique. Rien n'empêche, nous
+l'avons vu, d'admettre la nécessité comme loi des effets ou des
+moyens, c'est-à-dire d'admettre que les effets sont déterminés par une
+cause supérieure, et que les moyens sont déterminés par la fin: cette
+conception des effets et des moyens comme conditionnés ou nécessités,
+chacun par rapport aux autres et tous par rapport à une cause
+supérieure, n'exclut pas la _possibilité_ de la liberté dans la cause
+même. Bien plus, si par hypothèse la cause est libre, il faudra
+précisément que cette dépendance complète existe dans les effets. Le
+vrai fatalisme est celui qui soutient que le dernier mot des choses
+n'est pas seulement une nécessité relative, laquelle pourrait dépendre
+encore de quelque liberté radicale, mais une nécessité absolue et
+radicale elle-même. Or, ce principe suprême dont les fatalistes font
+la loi et l'unité de l'univers, est une puissance nécessitante,
+déterminante, sorte de destin qui nous offre encore pour résidu un je
+ne sais quoi dont _dépend_ tout le reste. Ainsi, la nécessité ne peut
+exclure toute liberté que si elle s'érige en absolu, et elle ne peut
+s'ériger en absolu que si elle se confond pour nous avec
+l'indépendance. En un mot, le déterminé et le non-déterminé semblent
+avoir pour principe le déterminant. Une idée plus ou moins vague
+d'indépendance et de liberté, idée problématique d'ailleurs et comme
+parabolique, se trouve être ainsi l'élément dernier des systèmes. On
+devait s'y attendre, puisque cette idée est le produit dernier de
+notre pensée même: le principe de causalité métaphysique n'en est que
+l'expression abstraite.
+
+L'idée de liberté, comme elle nous a paru être au fond de ce qu'on
+nomme la «raison», nous a paru être aussi au fond de la conscience. A
+ce point de vue, elle est déjà moins abstraite et moins négative: elle
+est ce que nous désignons par le mot _moi_, marque de notre
+personnalité en face des choses extérieures, en face de l'univers. Par
+une intuition naturelle ou par une illusion naturelle, nous nous
+représentons notre activité propre sous l'idée de liberté: il nous
+semble qu'il y a en nous une indépendance individuelle qui consiste,
+non pas à exclure toute dépendance sous quelque rapport que ce soit,
+mais à s'affranchir progressivement de toutes les dépendances; c'est
+une puissance indéfinie, sinon infinie, qui nous semble pouvoir
+surmonter successivement tous les obstacles.
+
+Cette idée de liberté, où coïncident la «raison» et la «conscience»
+mal à propos séparées par tant de psychologues, est-elle finalement
+démentie ou vérifiée par l'observation et par les lois de la nature,
+soit physiques, soit psychologiques?--Telle est la question
+fondamentale où se concentre tout le débat entre les systèmes
+adverses.
+
+Nous avons rétabli d'abord, dans le domaine même des faits
+psychologiques, un élément essentiel dont l'oubli rendait suspects
+d'erreur tous les raisonnements des déterministes: l'influence exercée
+par l'idée même de la liberté. Cette idée, entre la liberté et la
+nécessité, est évidemment un intermédiaire. Quelle qu'en soit la
+valeur objective, qu'on y voie le plus sublime produit de la nécessité
+ou l'obscure conscience d'une liberté réelle, il est incontestable que
+cette idée existe et agit dans tous les esprits: elle offre donc aux
+déterministes et à leurs adversaires un terrain commun où ils peuvent
+déjà se rencontrer. Et ce terrain est celui des faits ou de
+l'expérience, de ce qu'on appelle la connaissance positive, qui
+exprime les relations vérifiables des choses, non leur essence
+absolue.
+
+Dans cette sphère de l'expérience, la notion de liberté nous a paru en
+premier lieu une _idée-force_, qui produit son effet sur le mécanisme
+même de nos actes, selon la loi de causalité empirique.
+
+Cette loi,--qui est plutôt la loi des effets que celle des
+causes,--est un rapport de détermination universelle et réciproque,
+qui fait que la détermination d'une chose dépend de la détermination
+de toutes les autres. Dans le déterminisme universel, il n'y a aucun
+vide, aucune solution de continuité, rien de fluide: tout est solide,
+plein, résistant. Enserrés dans ce monde, nous sommes attachés de
+toutes parts comme par les «clous de la nécessité»; nous ne paraissons
+pas seulement emprisonnés, mais comprimés et écrasés entre les murs de
+notre prison; nous ne pouvons faire un mouvement que si notre prison
+même, c'est-à-dire l'univers entier, se meut avec nous et nous
+entraîne avec le reste. A cette condition seulement tout est un, parce
+que tout se tient; à cette condition seulement le monde peut devenir
+l'objet d'une pensée une. Il semble donc que la pensée, avec
+l'universel déterminisme, ait imposé aux choses la loi tyrannique de
+la fatalité. Tel est le premier moment de la dialectique. Pourtant,
+malgré la prison qui m'écrase, je trouve une force de résistance dans
+l'idée même de liberté. Quand j'agis sous cette idée, avec la
+persuasion que les murs de ma prison peuvent reculer et me permettre
+un mouvement, ils reculent en effet. Il est vrai que je les retrouve
+plus loin, mais, là encore, ils semblent de nouveau être mobiles et
+céder à la force de l'idée. Cette idée de liberté fait donc reculer
+devant elle les obstacles, et on ne saurait d'avance indiquer, dans
+l'expérience, une limite intérieure que je ne puisse franchir par la
+réaction de l'idée sur cette limite même. Bien plus, quand j'accomplis
+certains actes, je me figure que les murs de la prison intérieure
+tombent et que l'espace s'ouvre devant moi.
+
+--Illusion, diront les déterministes; les murs existent
+encore.--Peut-être, mais il en est de cette question comme du
+problème relatif à l'infinité du monde. Quelqu'un pourrait soutenir
+que, si j'allais assez loin, je rencontrerais les «murailles du
+monde»; mais si, en fait, je ne les rencontre jamais, les choses se
+passent pratiquement comme si ces bornes n'existaient pas.
+
+Par là nous obtenons une liberté relative qui peut se concilier avec
+le déterminisme relatif. N'est-ce encore simplement qu'une nécessité
+prenant la _forme_ de la liberté, ou est-ce la liberté prenant la
+forme de la nécessité?--Question qui concerne l'absolu des choses, et
+qui doit être réservée jusqu'au moment des spéculations métaphysiques.
+Tant que, dans l'ordre même de la pratique, il ne deviendra pas
+nécessaire de prendre un parti sur la nature absolue des objets, nous
+pourrons admettre d'un commun accord une certaine liberté de fait due
+à l'idée même de la liberté. En d'autres termes, le déterminisme
+intellectuel se change inévitablement en une sorte de liberté
+intellectuelle sous l'_idée directrice_ de liberté[166].
+
+ [166] Voir p. 221 et suiv.
+
+La liberté nous a paru, en second lieu, un objet de _désir_,
+conséquemment une fin directrice dont l'influence s'exerce sur nos
+actes, les règle, y introduit l'harmonie. A ce point de vue, nous
+avons obtenu une sorte de liberté sensible et esthétique: l'évolution
+de nos désirs prend, elle aussi, la _forme_ de la liberté quand nous
+désirons la liberté même. Ici l'indépendance psychologique compatible
+avec le déterminisme se rapproche davantage d'une liberté vraie, parce
+que le dynamisme intérieur des désirs et des sentiments enveloppe une
+plus évidente spontanéité que le mécanisme extérieur. La détermination
+mécanique n'est que le prolongement du passé; la détermination
+finaliste a lieu par l'idée et le désir d'une fin à venir. Il ne faut
+pas croire pour cela, ni qu'elle fasse éclater le mécanisme par une
+_rupture intérieure_, ni qu'elle se développe _en dehors_. Non, elle
+se développe du dedans même: l'«appétition» se révèle peu à peu comme
+le fond du mécanisme devenu conscient de son propre ressort et de sa
+propre direction. La finalité est la sensibilité et l'activité
+réfléchies sur elles-mêmes par l'intermédiaire de l'intelligence; elle
+est la pensée et le désir d'un état à venir, qui, ainsi, «_devient_»;
+mais cette pensée et ce désir d'un état futur sont actuels; ils sont
+produits eux-mêmes par la conscience de l'état présent, qui, à son
+tour, sort du passé. Il n'en est pas moins vrai qu'il y a un progrès
+du point de vue mécaniste au point de vue finaliste. Dans le
+déterminisme exclusivement mécaniste et matérialiste, chaque
+phénomène est l'expression nécessaire de tous les faits extérieurs ou
+mouvements qui _ont été_, rien de plus; dans le déterminisme
+finaliste, le phénomène est l'expression d'un certain principe
+intérieur toujours _présent_, qui a fait être le passé et produira
+l'avenir par la conscience même qu'il acquiert de soi. Le passé, en
+tant que série de phénomènes mécaniques, n'est plus alors l'expression
+adéquate du principe qui l'a produit, et l'avenir n'est plus
+simplement la reproduction mécanique du passé: il y a, dans l'avenir
+et dans le présent même, quelque chose _de plus_ que dans les
+phénomènes extérieurs et mouvements du passé; il y a un fond interne
+qui ne s'est pas épuisé dans les formes antécédentes et qui enveloppe,
+non un passé toujours répété, mais un avenir vraiment à venir,
+conséquemment progressif. Quoi qu'il en soit de la finalité hors de
+nous, il demeure incontestable que, dans notre conscience au moins, le
+désir de la liberté réalise une sorte de _finalité immanente_,
+supérieure au mécanisme brut comme la vie est supérieure à ses propres
+organes[167].
+
+En troisième lieu, la liberté nous a paru un objet d'_amour moral_.
+Ici, le sujet et l'objet ne semblent plus séparés par une aussi grande
+distance qu'aux autres moments de l'évolution intérieure. L'idée
+abstraite de liberté semblait trop éloignée d'une liberté réelle; le
+désir actif de la liberté, quoique plus voisin, semblait encore loin
+de son objet; dans l'amour de la liberté, le sujet et l'objet tendent
+à se confondre. En étudiant la notion morale de l'amour désintéressé
+et universel, nous avons trouvé que l'amour d'autrui ne serait réel
+qu'autant qu'il serait libre. Maintenant, l'amour vrai, le vrai
+désintéressement est-il réel en nous? On ne peut le démontrer. Mais à
+coup sûr, si le déterminisme subsiste encore dans notre amour du bien
+universel, du moins y a-t-il pris tellement la forme de la liberté que
+nous pouvons à peine distinguer cette forme du fond même[168].
+
+ [167] V. p. 252 et suiv.
+
+ [168] Voir p. 281 et suiv.
+
+Considérée dans ce triple rôle, l'idée de liberté nous a fourni une
+_méthode d'approximation_ indéfinie vers la liberté réelle. Et cette
+méthode peut être acceptée même par les partisans de la nécessité.
+Nous y avons trouvé quelque chose d'analogue, en son genre, à la
+_méthode infinitésimale_ de Leibnitz, qui fournit aux mathématiciens
+une approximation indéfinie, parce qu'elle permet de diminuer
+indéfiniment, au-dessous de toute quantité donnée, la différence de
+la variable et de sa limite.
+
+La vraie et complète liberté envelopperait quelque chose d'absolu, et
+l'absolu, étant inexplicable, ne peut être l'objet d'une connaissance
+proprement dite. Donc, la liberté fût-elle certaine, on ne pourrait
+l'expliquer en elle-même, mais seulement dans ses effets. D'autre
+part, si ces effets sont explicables, c'est que, étant déterminés les
+uns par les autres et par leur cause supérieure, ils forment un
+_mécanisme_ ou un _organisme_, dont on peut _déterminer_ les ressorts
+ou les fonctions; ils forment conséquemment un _déterminisme_. C'est à
+ce point de vue que nous avons essayé une explication scientifique des
+formes communes de la liberté et du déterminisme. Cette explication
+remplit une lacune considérable dans les deux systèmes adverses. La
+doctrine de la nécessité, en effet, avait besoin de se compléter en
+montrant comment le déterminisme arrive à prendre l'apparence de la
+liberté; la doctrine de la liberté, à son tour, devait se compléter en
+montrant comment la liberté prend l'apparence du déterminisme: par là
+les deux systèmes devaient aller au-devant l'un de l'autre.
+
+Résumons en un tableau les différents degrés que nous avons parcourus
+dans cette conciliation progressive, opérée sur le domaine de la
+science proprement dite.
+
+
+ I. Point de départ métaphysique (et invérifiable) des doctrines
+ nécessitaires: _Nécessité absolue au fond des choses_.
+
+ II. _Développement scientifique du déterminisme, dans le domaine
+ de la nécessité relative._
+
+ 1º Déterminisme _mécaniste_ et _intellectualiste_, fondé sur
+ l'influence nécessitante des idées et des mouvements qui y
+ correspondent. (Démocrite, Hobbes, Spinoza, Leibnitz, etc.)
+
+ 2º Déterminisme _finaliste_, fondé sur l'influence nécessitante
+ des désirs. (Platon, les stoïciens, Leibnitz, etc.)
+
+ 3º Déterminisme _moral_, fondé sur l'influence nécessitante de
+ l'amour du bien. (Socrate, Platon, les stoïciens, Leibnitz,
+ Spinoza.)
+
+
+ Point culminant atteint jusqu'ici par le déterminisme dans son
+ développement historique: _La nécessité morale_, telle que l'ont
+ admise les platoniciens, les stoïciens, les spinozistes, les
+ théologiens de la grâce.
+
+III.--Progrès nouveaux que nous avons fait faire au déterminisme, et
+nouveaux moyens-termes que nous y avons introduits:
+
+ 1º Rectification du déterminisme mécaniste et intellectualiste
+ par l'introduction de l'_idée de liberté et de son
+ influence_.--_L'idée de liberté est l'équivalent de la liberté
+ dans l'ordre mécanique._
+
+ 2º Rectification du déterminisme finaliste par le _désir de la
+ liberté_.--_Le désir de la liberté est l'équivalent de la
+ liberté dans l'ordre téléologique et esthétique._
+
+ 3º Rectification du déterminisme moral par l'_amour de la
+ liberté_.--_L'amour de la liberté est l'équivalent de la
+ liberté dans l'ordre moral._
+
+
+ Point culminant vers lequel nous avons dirigé le déterminisme:
+
+ _Idéal d'une liberté vraiment morale_, qui serait pour l'individu
+ un pouvoir absolu de se déterminer d'une manière _désintéressée_
+ en vue de l'_universel_. La liberté morale serait ainsi identique
+ à l'amour moral.
+
+
+Cette série, reprise en sens inverse, représente les rectifications
+successives que nous avons introduites dans la doctrine qui admet tout
+d'abord, au fond de l'être, la liberté.
+
+ I. Point de départ métaphysique (et invérifiable) des partisans
+ de la liberté: _Liberté absolue en elle-même et absolument
+ déterminante_.
+
+ II. Développement scientifique du système et transformations que
+ nous lui avons fait subir:
+
+ 1º Liberté se déterminant par l'_amour de la liberté
+ universelle_. Elle prend alors la forme du déterminisme moral,
+ tel que nous l'avons _rectifié_ en introduisant la liberté
+ parmi les objets d'amour.
+
+ 2º Liberté se déterminant par le _désir de la liberté_. Elle
+ produit intérieurement un organisme de moyens en vue d'une fin;
+ c'est l'équivalent de la nécessité téléologique, telle que nous
+ l'avons _rectifiée_ en introduisant la liberté parmi les objets
+ de désir.
+
+ 3º Liberté se déterminant par l'_idée de la liberté_. Elle produit
+ intérieurement un mécanisme d'idées et de mouvements. Ce
+ mécanisme équivaut à la nécessité physique et intellectuelle,
+ telle que nous l'avons _rectifiée_ en introduisant parmi les
+ idées et les forces l'idée-force de liberté.
+
+III. Effets de la liberté:
+
+ 1º Actes d'_amour_, ayant la forme du déterminisme moral non
+ rectifié, tel que l'ont soutenu Socrate, Platon, etc.
+
+ 2º _Désirs_, ayant la forme du déterminisme téléologique
+ ordinaire.
+
+ 3º _Idées_, ayant la forme du déterminisme mécaniste ou
+ intellectualiste ordinaire.
+
+ Terme final auquel doit tendre la doctrine de la liberté pour se
+ réconcilier avec la science:--Déterminisme universel des
+ phénomènes, objet de la science.
+
+
+Grâce à l'intercalation de ces moyens-termes successifs, on voit que
+les deux systèmes adverses coïncident dans toute la partie vraiment
+scientifique qui s'étend entre ces deux extrêmes: nécessité absolue et
+liberté absolue.
+
+
+III.--Si maintenant nous nous élevons au point de vue métaphysique,
+quelles sont les conclusions qui semblent ressortir de la précédente
+analyse? A ce point de vue supérieur, le déterminisme mécanique, le
+déterminisme physiologique et le déterminisme sociologique
+apparaissent comme les simples formes ou les enveloppes d'une
+évolution qui doit avoir un principe plus intime. Ne voir que ces
+formes externes du déterminisme, c'est se mettre dans l'impossibilité
+d'expliquer tout le contenu de l'action mentale et morale, car la
+_conscience_ est, en elle-même, plus que mécanique, plus que
+physiologique, plus que sociologique. Il faut tout au moins, comme
+nous l'avons fait, s'élever à un déterminisme idéaliste ou, si l'on
+préfère, _idéel_: il faut accorder une certaine force efficace aux
+idées, non plus seulement à ces relations changeantes dans le temps et
+dans l'espace que nous appelons mouvements. Dans ce déterminisme
+_idéel_, l'idée du moi passible, en prenant conscience de soi par une
+réflexion progressive, étend de plus en plus profondément son
+influence: elle rend le moi actuel de plus en plus indépendant de ce
+monde dont il fut d'abord une expression particulière et une
+résultante[169]. Nécessaire d'abord sous tous les rapports, la
+détermination humaine paraît alors s'affranchir à l'égard des
+nécessités mécaniques, physiologiques, sociales, pour se rattacher à
+des nécessités supérieures, qui elles-mêmes sont plus voisines d'un
+idéal de liberté et de moralité. Ainsi se réalise un indéterminisme
+relatif, compatible avec le déterminisme: le tissu des choses offre la
+flexibilité de la vie intérieure, non plus la rigidité d'une machine
+où les rouages sont tous extérieurs. Le déterminisme s'assouplit
+indéfiniment; il s'amincit en une relation d'idées à idées, encore
+déterminée sans doute, mais pourtant subtile et fluide: c'est d'abord
+la relation de l'idée du _moi donné_ à l'idée du _moi possible_, puis
+la relation de ces deux idées à celle de l'_universel_. Vue du dehors,
+cette relation tout intellectuelle apparaît comme une solution de
+continuité: elle semble produire une déchirure dans le tissu matériel
+de l'action, en tant que ce tissu est considéré mécaniquement comme
+une énergie qui se conserve (_mv{2}_), ou physiologiquement comme une
+quantité de force nerveuse qui circule, ou sociologiquement comme une
+rencontre particulière de lois générales et sociales. Mais au dedans,
+l'harmonie subsiste entre toutes les formes de l'existence: tout est
+régulier et concordant; seulement, le grand ressort est devenu
+intellectuel au lieu de rester physique.
+
+ [169] Voir plus haut, p. 238.
+
+Ce déterminisme des idées, à son tour, quelque profond qu'il soit,
+n'est pas encore, pour le métaphysicien, adéquat au fond de la
+réalité, parce que l'idée est encore une _forme_ de la conscience.
+Cette forme doit recouvrir quelque chose de plus fondamental
+qu'elle-même; elle suppose une énergie primitive, dont nous avons
+l'obscur sentiment dans le désir et dans le vouloir.
+
+Le fond de la conscience, le _psychique_, voilà ce qui est vraiment
+irréductible au mécanisme physique, physiologique, sociologique.
+L'idée de liberté, c'est précisément la réflexion de la conscience sur
+soi par laquelle elle se conçoit comme dépassant, en son fond, toutes
+ses formes particulières. Dès lors la question métaphysique vient se
+concentrer sur ce point:--Est-ce dans le conscient et le mental qu'il
+faut placer l'action et la réalité, dont les forces mécaniques et
+physiologiques seraient elles-mêmes des dérivés et des manifestations
+inférieures; ou faut-il, au contraire, faire du mental une pure
+fantasmagorie, un «reflet,» une ombre du physique? Tout change
+évidemment selon l'orientation qu'on donne au courant des phénomènes
+et à leur déterminisme: les uns placent l'origine de ce courant dans
+le matériel et le mécanique, les autres la placent dans le mental. En
+ce dernier cas, le pôle prétendu négatif devient le pôle positif. Les
+deux systèmes diversement orientés coïncident par le milieu; mais la
+divergence se produit quand il s'agit de savoir si c'est le mécanique
+qui est positif et le mental négatif, ou si c'est le contraire.
+
+ * * * * *
+
+Selon nous, dans ce dernier problème, l'avantage reste au mental. En
+premier lieu, sans le mental nous ne concevrions même pas le physique,
+dont la représentation est faite d'états de conscience. En second
+lieu, le déterminisme mental lui-même, a sa limite dans la
+_conscience_, dont il ne parvient pas à expliquer le fond et dont il
+explique seulement les formes ou les relations extérieures. En
+troisième lieu, une limite analogue et toute mentale s'impose à la
+science de la nature, qui n'atteint que les phénomènes et leurs
+rapports, non l'_être_ et l'_action_. Cette limite apparaît d'abord
+dans l'ordre de la causalité. Précisément parce que les liens de cause
+à effet établis par la science ont un caractère de nécessité, ils
+expriment non l'absolu, mais des relations, et ils sont eux-mêmes
+relatifs; les lois nécessaires de la science sont les lois nécessaires
+de ce qu'on a justement appelé la relativité de notre connaissance;
+les modernes confondent à tort ce que les anciens avaient soin de
+séparer, le nécessaire et l'absolu: le nécessaire est le déterminisme
+même, l'absolu en est la limite idéale. Si donc nous déclarons tout
+nécessaire et relatif dans notre connaissance, c'est que nous
+concevons par antithèse une réalité qui ne serait plus ni relative, ni
+déterminée, mais absolue et déterminante dans l'ordre de la causalité:
+cette réalité serait la vraie _cause_, qui ne peut se concevoir sans
+une forme physique et qui ne ferait qu'un avec la liberté[170]. De
+même, dans l'ordre de la finalité, les nécessités sont encore
+relatives: nous les subordonnons à l'idée d'une réalité qui suffirait
+au reste et se suffirait à elle-même: ce serait la «_fin_ absolue»,
+identique encore à la liberté[171]. Enfin, dans l'ordre moral, la
+vraie moralité serait _la puissance_ (plus que physique) _de se
+déterminer en vue de l'universel, d'une manière désintéressée, avec la
+conscience de son indépendance par rapport à toute cause étrangère_.
+La pensée aboutit donc par toutes les voies à un même idéal; elle
+impose une même limite à toutes les formes du déterminisme, et l'«au
+delà» qu'elle conçoit, elle ne peut se le représenter que comme
+l'affranchissement de cette activité mentale qui semble faire le fond
+de toute conscience. A ces divers points de vue, le moral est
+supérieur au physique.
+
+ [170] Voir p. 281 et suiv.
+
+ [171] Voir p. 261 et suiv.
+
+Ce n'est pas tout. Puisque l'idéal moral peut être ainsi conçu par la
+réalité, puisque de plus cet idéal, en se concevant lui-même, se
+réalise progressivement et pénètre en nous, le métaphysicien peut en
+induire qu'il n'est pas une pure chimère. La réalité n'est pas en
+contradiction absolue avec une liberté progressive: elle enveloppe une
+puissance de liberté, c'est-à-dire d'union consciente avec le tout et
+d'affranchissement moral. Le vrai vouloir, dès qu'il n'est plus
+empêché, entravé par les fatalités du dehors, se manifeste comme désir
+d'union, d'équilibre, de paix, ou, si l'on veut, d'amour mutuel et de
+mutuel bonheur. Par cela même, c'est un _bon vouloir_, ou tout au
+moins c'en est le germe.
+
+Si un matérialisme brut et un fatalisme absolu au fond des choses
+étaient pour le métaphysicien vérité _démontrée_, la perspective
+ouverte par l'idée de liberté deviendrait illusoire en tant
+qu'indéfinie et illimitée; il ne resterait que la perspective d'un
+déterminisme de plus en plus mobile, automoteur par la conscience de
+soi-même, sorte d'image et de substitut de la liberté. Mais le
+matérialisme absolu n'est pas démontré; la simple possibilité d'une
+liberté supérieure, le simple «peut-être,» suffit déjà à rendre la
+personne humaine sacrée pour soi, sacrée pour autrui, jusqu'au jour
+problématique où le matérialisme aura prouvé qu'il connaît le fond
+absolu des choses, qu'il est la science absolue[172]. Si une telle
+science est impossible, il reste permis de croire que le fond des
+choses est une activité tendant vers la liberté, vers l'amour, vers le
+bonheur. Le métaphysicien ne peut se représenter cette activité sous
+les formes passives de la matière extérieure; il ne peut non plus
+concevoir la liberté à laquelle elle tend comme une _chose_ qu'on
+trouverait toute faite et toute déterminée; il est donc obligé de se
+représenter la volonté comme un principe vivant qui se fait et se
+détermine lui-même par la pensée, par le désir, par l'amour, et qui
+est tout entier dans l'_action_: «Au commencement, dit Goethe, était
+l'action.»
+
+ [172] Voir notre _Idée moderne du droit_, livre IV.
+
+ * * * * *
+
+Nous arrivons au vrai et dernier problème métaphysique. Nous avons
+montré que, par le progrès de la liaison des faits entre eux, puis des
+faits avec les idées, puis des idées entre elles, puis des idées
+particulières avec l'idée de l'univers et de son unité, l'homme
+pouvait réaliser une liberté croissante; mais l'unité de l'univers,
+fin du vouloir, est-elle dès à présent une réalité? est-elle un
+principe transcendant antérieur à l'évolution même du monde et qui la
+règle, qui la détermine d'avance, qui produit par cela même une
+prédétermination, une prédestination universelle, comme la providence
+des théologiens? Ou, au contraire, l'unité de l'univers est-elle
+seulement un idéal, c'est-à-dire le résultat imparfait encore et
+progressivement réalisable des destinées individuelles? En un mot, la
+volonté universelle est-elle déjà faite, ou se fait-elle? et, si elle
+n'est pas faite, est-il certain qu'elle se fera?
+
+Selon nous, l'unité du monde est un idéal, et un idéal problématique.
+Réaliser la liberté absolue hors de la nature, dans une divinité
+transcendante, c'est déplacer le problème sans le résoudre, c'est
+doubler l'être, comme Platon, pour l'expliquer, et c'est aussi doubler
+la difficulté. Bien plus, c'est, semble-t-il, la rendre insoluble par
+les termes mêmes: car, si la liberté absolue était déjà réalisée
+quelque part, elle le serait partout et en tout, elle n'aurait plus
+rien à faire: une liberté absolue, _réelle_ et _parfaite_ à la fois,
+ne pourrait trouver ni en soi ni hors de soi aucune borne à son
+action, à son entier épanouissement[173]. La catégorie de l'existence
+réelle ne semble donc point convenir à l'idée de la _liberté_:
+celle-ci ne peut être conçue par nous, en sa perfection, que sous la
+catégorie de l'_idéal_, en son imperfection, que sous celle du
+_devenir_. Autant est inintelligible une bonne volonté parfaite et
+parfaitement puissante, qui cependant n'arrive pas à réaliser ce
+qu'elle veut, autant il est plausible d'admettre au fond de la nature
+une bonne volonté soumise au temps, et qui ne peut réaliser que
+progressivement ce à quoi elle aspire.
+
+ [173] Voir notre _Critique des systèmes de morale contemporains_,
+ liv. VII.
+
+Puisque l'unité du monde n'est qu'un idéal, il n'est pas certain que
+cet idéal soit jamais réalisé. Il y a, aux yeux de l'homme,
+_possibilité_ de progrès pour les êtres qui composent le monde, parce
+que la réalité actuelle ne lui paraît pas adéquate à toute la réalité
+possible, ni à la réalité que lui-même conçoit; mais il n'y a pas
+_certitude_ de progrès. Le sort du monde est donc incertain pour
+l'homme; celui-ci ne saurait assigner d'avance jusqu'à la fin la
+courbe de la destinée universelle, d'autant que cette courbe est
+réellement sans fin et que l'infinité échappe à ses calculs.--Cette
+incertitude existe-t-elle non seulement pour l'homme, mais
+pour n'importe quelle intelligence, fût-ce l'intelligence
+universelle?--Peut-être, si l'intelligence n'embrasse pas tout,
+n'épuise pas l'infinité et vient, en quelque sorte, se heurter
+à un fond inconnaissable qui la dépassera toujours.--Mais ce
+fond, en admettant qu'il existe, est-il lui-même indéterminé ou
+déterminé?--Comment répondre, puisque l'intelligence ne saisit que la
+détermination et conçoit l'indéterminé par une voie toute négative,
+indirecte, bâtarde, comme une sorte de négation d'elle-même? Un tel
+problème est insoluble en vertu même des lois de l'intelligence, et
+l'intelligence ne le pose que pour se poser une limite à elle-même.
+Cette limite hypothétique est pratiquement utile, parce qu'elle laisse
+concevoir, au delà du _réel_, une _possibilité_ problématique qui peut
+être une possibilité de progrès indéfini. Dans cette incertitude, soit
+relative à nous, soit absolue, nous n'avons que deux partis à prendre:
+nous contenter du réel ou essayer de réaliser l'idéal, à nos risques
+et périls, avec l'espoir que la nature pourra _fournir_ autant et plus
+que notre pensée peut _concevoir_.
+
+Dans cette dernière hypothèse, le monde serait une vaste société, une
+république universelle en voie de formation. Au début, guerre
+universelle des forces, fatalité brutale, mêlée infinie des êtres
+s'entrechoquant sans se connaître, par une sorte de malentendu et
+d'aveuglement; puis organisation progressive, qui permet le dégagement
+des consciences et par cela même des volontés; union progressive des
+êtres se reconnaissant peu à peu pour frères. La mauvaise volonté
+serait transitoire et naîtrait, soit des nécessités mécaniques, soit
+de l'ignorance intellectuelle; la bonne volonté, au contraire, serait
+permanente, radicale, normale, et viendrait du fond même de l'être. La
+dégager en soi, ce serait s'affranchir du passager et de l'individuel
+au profit du permanent et de l'universel. Ce serait devenir vraiment
+libre et par cela même ce serait devenir aimant. La lutte pour la vie
+est la formule de la nature, l'union pour la vie est la formule de
+l'idéal, mais l'une n'est peut-être que le premier moment d'une
+évolution dont l'autre est le dernier. Je suis au milieu de nécessités
+sans nombre: mais enfin, si par quelque côté je _suis_, c'est sans
+doute que, par ce côté, je domine les nécessités extérieures. Je
+ressemble à un homme qui, au milieu des flots qui le ballottent,
+parvient cependant à lever la tête au-dessus des vagues; s'il surnage,
+il vit; s'il est englouti, il est mort. Je surnage par l'idée et le
+désir de l'universelle liberté.
+
+ * * * * *
+
+Le problème relatif à la nature absolue de l'être,--liberté ou
+nécessité,--n'intéresserait que la spéculation métaphysique si la
+science et l'art pouvaient absorber en eux toute la morale. La science
+«positive,» en effet, se réduit à la science relative: si donc elle
+était tout, parler de liberté serait chose absurde. Quant à la
+pratique, «positive,» lorsqu'elle n'a pour objet que l'_utile_, elle
+nous laisse encore en pleine relativité, et la liberté absolue est ici
+ce qu'il y a de plus _inutile_. C'est seulement dans l'ordre moral que
+le doute spéculatif relativement à la nature dernière de l'activité
+devient un objet de trouble et d'inquiétude: car, en vertu même de
+notre théorie sur l'influence des idées, la pratique morale devra
+changer selon l'idée spéculative de la liberté morale. Quand, pour
+constituer la science, l'esprit a lié les choses par une relation
+nécessaire, le monde semble achevé et tout y paraît réduit à l'unité;
+mais, dès que la question morale se pose et que notre intérêt se
+trouve en formelle contradiction avec l'intérêt d'autrui, cette
+apparente unité du monde de la science se divise, se dissout, laisse
+apercevoir un abîme entre les intérêts individuels. L'unité physique
+n'empêche pas la division morale de subsister, la combinaison
+mécanique des molécules est encore une collision de forces, le concert
+organique des êtres vivants est encore une lutte pour la vie. Une
+dernière unité manque au système de l'univers: c'est celle que les
+êtres seuls pourraient produire en s'unissant l'un à l'autre et en
+identifiant leur intérêt personnel avec le bien universel[174]. Dans
+tout problème vraiment _moral_, là où l'utilitarisme cesse de fournir
+la solution de l'antinomie entre notre bonheur et le bonheur de tous,
+nous sommes mis en demeure de prendre parti pour l'unité physique ou
+pour l'unité morale du monde, pour le règne de la force ou pour le
+règne du droit et de la fraternité, qui serait aussi le règne de la
+liberté. Il faut agir alors comme si la liberté était réalisable ou
+comme si elle était irréalisable; il faut faire une affirmation ou une
+négation pratique et symbolique de la liberté.
+
+[174] Voir plus haut, p. 300 et suiv.
+
+Pour que l'affirmation pratique de la liberté fût elle-même conforme à
+ce que son objet exige, il faudrait qu'elle fût libre. L'affirmation
+certaine de la liberté, en effet, supposerait une conscience certaine
+de la liberté; cette conscience, à son tour, n'existerait que dans un
+acte certain de désintéressement ou de vraie «charité,» seule
+réalisation complète de la liberté véritable. La charité ne peut se
+prouver que par ses oeuvres, la liberté ne peut se prouver que par
+l'action, où elle se réalise en se concevant, où elle se conçoit en se
+réalisant. Toute démonstration purement logique irait contre son objet
+en voulant faire dépendre l'indépendance de quelque autre chose, en
+voulant rendre _nécessaire_ la _liberté_. Et de même, si on voulait
+démontrer par quelle nécessité j'aime autrui, on aurait démontré par
+quelle nécessité je n'aime pas. Les clartés de la logique abstraite ou
+de la mécanique, tournées vers le dehors, seraient ici des obscurités.
+L'amour désintéressé, s'il existe, ne pourra se voir et s'affirmer
+lui-même qu'en se voulant et en se créant lui-même. Prends garde, ô
+Psyché trop curieuse! la lampe que tes mains tiennent, alimentée par
+les choses extérieures, n'a qu'une flamme propre à éclairer
+l'extérieur: devant elle l'amour s'évanouit; si tu veux voir l'amour,
+regarde dans ton coeur.
+
+Aussi, tant que notre volonté n'aime pas, tant qu'elle n'existe que
+pour elle-même, elle peut douter d'elle-même, par une sorte de
+faiblesse apparente qui contient peut-être le secret de sa force
+morale; en voulant se poser seule, dans un isolement égoïste, il
+semble que la liberté arrive à se détruire: c'est peut-être qu'elle
+est, par essence, universelle. Mais notre confiance croît dans notre
+liberté quand elle devient nécessaire pour les autres, nécessaire pour
+le dévouement, nécessaire pour l'amour. C'est alors, c'est en se
+donnant à autrui, que la liberté se trouve le mieux elle-même. Par une
+étonnante union des contraires dans la sphère morale, le seul acte où
+je pourrais vraiment prendre possession de ma personnalité, ce serait
+celui où je me rendrais le plus impersonnel; l'acte où je serais le
+plus libre, ce serait celui où je m'attacherais à autrui: c'est
+seulement si je puis renoncer à moi-même que je serai enfin moi-même.
+L'individualité la plus haute serait, ainsi la plus haute
+universalité, et la suprême exaltation des personnes serait la suprême
+union des personnes. Par l'acte moral de dévouement, nous travaillons
+à cette union progressive, à cette pénétration mutuelle des volontés,
+à cette sorte de république où tous seraient libres, égaux et frères.
+Avons-nous la certitude que notre dévouement ne sera pas vain?
+Avons-nous même la certitude que notre désintéressement est réel, ou
+réellement libre? Non; cependant nous agissons, et cette action dans
+l'incertitude est peut-être elle-même une forme supérieure du
+désintéressement. La plus problématique des idées spéculatives, celle
+de liberté, vient se confondre avec l'acte le plus pratique de la
+moralité. Où cesse la science doit commencer la métaphysique, et
+surtout cette métaphysique en action, plus profonde peut-être que la
+métaphysique abstraite, cette poésie de la vie, plus inspirée
+peut-être que la science: vertu, dévouement, amour d'autrui.
+
+ * * * * *
+
+En définitive, plus les écoles positivistes et utilitaires de notre
+époque nous montrent dans toutes les actions la part de l'instinctif
+égoïsme, même sous les formes supérieures de l'«altruisme,» plus
+éclate le contraste de la réalité mieux connue avec l'idéal vraiment
+moral que l'humanité s'obstine à poursuivre. Cet idéal existe tout au
+moins dans l'intelligence, et nous avons maintenant le droit de dire
+que, de là, il peut passer dans les actes. Le philosophe antique qui
+fut le plus épris du monde des idées, Platon, n'avait donc pas tort
+d'opposer à la Nécessité l'Intelligence, et de croire qu'on devient
+peu à peu semblable à l'idéal que l'on contemple.
+
+Prométhée semble fixé pour jamais au dur rocher de la matière: les
+liens de la Nécessité l'enveloppent de toutes parts; il regarde autour
+de lui et ne voit rien qui puisse faire tomber ses chaînes; sa
+première pensée est une pensée de découragement, ses premières paroles
+sont des plaintes: «Éther immense, vents à l'aile rapide, sources des
+fleuves, innombrables ondulations des flots de la mer, voyez comment
+les dieux traitent un dieu!» Il semble que le jour qui doit terminer
+ce supplice ne se lèvera jamais.--Pourtant, dans ce corps captif une
+pensée habite qui ne connaît point de bornes, qui soumet toutes
+choses, même l'avenir, à ses propres lois, qui pénètre les secrets de
+la nécessité même, qui domine le temps, l'espace et le nombre, séjour
+de servitude, et qui entrevoit l'infini, sphère de liberté. L'idée de
+liberté est l'étincelle inextinguible ravie au foyer des dieux. A
+cette idée répond un désir que rien de borné ne peut satisfaire; mais
+ce désir insatiable, qui l'ait le supplice de Prométhée, prépare aussi
+sa délivrance: le dieu esclave porte déjà la liberté dans sa pensée et
+dans son coeur. La nécessité, du jour où elle a été comprise par
+l'intelligence, commence à être vaincue: savoir comment les liens sont
+noués, c'est savoir aussi comment on peut les dénouer. L'un après
+l'autre, en effet, Prométhée les dénoue: par la science, par les arts,
+il semble rendre ses chaînes plus flexibles et recouvrer peu à peu la
+liberté de ses mouvements. Néanmoins, ses liens ont beau devenir de
+plus en plus ténus et presque invisibles, il les retrouve par la
+réflexion, il les retrouve toujours. En même temps qu'il s'y voit
+enveloppé, il y voit aussi tous les autres hommes: il voit s'agiter,
+il voit souffrir ceux qui ont reçu le feu du ciel; il entend autour de
+lui non pas seulement les gémissements de la nature, mais ceux de
+l'humanité, océan dont les plaintes répondent aux siennes; il s'oublie
+en entendant la voix de ses frères; en apercevant les chaînes où ils
+se débattent, il ne voit plus celles dont il est lui-même entouré; sa
+pensée et son coeur volent vers eux: il voudrait les secourir. Un
+dernier et inflexible lien le retient encore; un infranchissable
+obstacle le sépare de ceux qu'il voudrait sauver par son propre
+sacrifice. Pourtant, la merveille que la pensée et le désir
+cherchaient en vain, un suprême élan de l'amour paraît l'avoir
+accomplie: en voulant faire tomber les chaînes de ses frères,
+Prométhée a fait tomber les siennes; il est près d'eux, il est à eux,
+il est en eux: autant qu'il est possible à l'homme, il est _libre_.
+
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+PRÉFACE
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+RECHERCHE D'UNE CONCILIATION PRATIQUE ET DE SES LIMITES
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+L'IDÉE DE LIBERTÉ, MOYEN TERME PRATIQUE ENTRE LES DOCTRINES
+CONTRAIRES.--GENÈSE DE L'IDÉE DE LIBERTÉ
+
+ I. Genèse de l'idée de liberté.
+
+ II. Puissance pratique créée en nous par l'idée de liberté et
+ par la persuasion que nous sommes pratiquement
+ libres.--Evolution à laquelle le déterminisme est ainsi
+ amené dans la pratique. 1
+
+
+CHAPITRE DEUXIÈME
+
+LE DESTIN ABSOLU ET SON IDENTITÉ PRATIQUE AVEC LE HASARD
+ABSOLU.--PREMIÈRE INFLUENCE DE L'IDÉE DE LIBERTÉ
+
+ Le destin absolu, première idée d'une liberté
+ inconditionnelle. Résultats pratiques de cette idée.
+ Critique du sophisme paresseux.--Le hasard
+ absolu.--Résultats moraux du fatalisme absolu. 19
+
+
+CHAPITRE TROISIÈME
+
+JUSQU'OÙ PEUT ALLER LA CONCILIATION DU DÉTERMINISME ET DE LA
+LIBERTÉ DANS L'ORDRE PHYSIQUE ET DANS L'ORDRE SOCIAL
+
+ I. Rapports de l'homme avec la nature extérieure.--Conduite
+ de l'_automate spirituel_ devant la nature.
+
+ II. Rapports de l'homme avec la vérité conçue par son
+ intelligence. L'automate spirituel pourrait-il chercher le
+ vrai et délibérer sur le meilleur?
+
+ III. Rapports de l'homme avec ses semblables. Comment les
+ automates spirituels se conduiraient-ils les uns à l'égard
+ des autres?--Valeur des preuves de la liberté qu'on prétend
+ tirer des menaces et des prières, des conseils et des
+ ordres.--Argument du pari.--Arguments tirés de la confiance
+ que nous avons dans la liberté de nos semblables. Analyse
+ des idées de promesse et de contrat.
+
+ IV. L'ordre social dans le déterminisme et dans la doctrine de
+ la liberté. Le contrat social. Valeur des preuves du libre
+ arbitre tirées de l'existence des lois sociales et de leur
+ sanction. Responsabilité et imputabilité légales.
+
+ V. Le droit social dans le déterminisme. 24
+
+
+CHAPITRE QUATRIÈME
+
+RECHERCHE D'UNE CONCILIATION DU DÉTERMINISME ET DE LA LIBERTÉ DANS
+L'ORDRE MORAL. LIMITES DE CETTE CONCILIATION
+
+ I. Possibilité d'un accord sur les séries de moyens et de
+ fins secondaires par lesquels peut être atteinte la fin
+ morale.
+
+ II. Jusqu'à quel point la conception de la fin suprême ou du
+ bien est-elle modifiée par les différentes manières de
+ concevoir la volonté?
+
+ III. La morale idéale, une fois construite, peut-elle être
+ réalisée par la volonté dans l'hypothèse déterministe? 47
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+RECHERCHE D'UNE CONCILIATION THÉORIQUE ET DE SES LIMITES
+
+
+LIVRE PREMIER
+
+Examen critique de l'indéterminisme et du déterminisme.
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+AVONS-NOUS CONSCIENCE DE L'ACTIVITÉ ET DE LA LIBERTÉ
+
+ I. Avons-nous conscience de l'_action_, dans son contraste
+ avec la passion.
+
+ II. Avons-nous conscience de la _puissance_, dans son
+ contraste avec les actes particuliers.
+
+ III. Avons-nous conscience du _moi_, comme centre commun de
+ l'action et de la puissance. 67
+
+
+CHAPITRE DEUXIÈME
+
+L'INDÉTERMINISME PSYCHOLOGIQUE.--LA LIBERTÉ D'INDIFFÉRENCE
+
+ I. L'indétermination partielle dans la sensibilité et dans
+ l'intelligence. Équilibre artificiel et prévalence
+ artificielle des idées.
+
+ II. L'indétermination dans la volonté. Critique de Reid.
+
+ III. Comment la détermination succède à
+ l'indétermination.--Peut-on choisir avec réflexion entre
+ deux choses indifférentes, et où finit la part de la
+ liberté dans ce choix? Expériences psychologiques. Analyse
+ des faits de caprice et d'obstination. 93
+
+
+CHAPITRE TROISIÈME
+
+LA LIBERTÉ D'INDIFFÉRENCE ET LE LIBRE ARBITRE DANS L'INDÉTERMINISME
+SPIRITUALISTE
+
+ I. Quatre manières différentes de se représenter le rapport
+ des motifs à la volition.
+
+ II. Examen des efforts du spiritualisme pour distinguer le
+ libre arbitre de la liberté d'indifférence.--Avons-nous
+ conscience du libre arbitre, soit comme _fait_, soit comme
+ _condition_ supérieure aux faits.--Artifice du _clinamen_
+ infinitésimal qu'on pourrait imaginer. Son insuffisance. 107
+
+
+CHAPITRE QUATRIÈME
+
+LA LIBERTÉ D'INDIFFÉRENCE ET LE LIBRE ARBITRE DANS L'INDÉTERMINISME
+PHÉNOMÉNISTE
+
+ I. Cercle vicieux de l'indéterminisme phénoméniste.
+
+ II. Synthèse et analyse artificielles dans l'indéterminisme
+ phénoméniste.
+
+ III. Conséquences psychologiques.--L'indéterminisme de la pensée
+ et du jugement dans la délibération.--Prétendue impossibilité
+ de la certitude dans le déterminisme. 117
+
+
+CHAPITRE CINQUIÈME
+
+L'INDÉTERMINISME MÉCANIQUE
+
+ I. Hypothèse d'une _direction_ du mouvement dans l'espace sans
+ création de force.
+
+ II. Hypothèse d'un équilibre et d'une bifurcation d'intégrales.
+
+ III. Hypothèse d'une rupture d'équilibre par une force infiniment
+ petite.
+
+ IV. Hypothèse d'un emploi du _temps_ laissant place à
+ l'indétermination. 138
+
+
+CHAPITRE SIXIÈME
+
+L'INDÉTERMINISME MÉTAPHYSIQUE DANS L'ORDRE DU TEMPS
+
+ I. La contingence des futurs et sa prétendue vérification par
+ les attentes égales dans les jeux de hasard.
+
+ II. La contingence des futurs et sa prétendue vérification par
+ les lois de la statistique.
+
+ III. Critique de l'idée de contingence des possibles. 163
+
+
+CHAPITRE SEPTIÈME
+
+LE PRINCIPE DU DÉTERMINISME ET SA LIMITE DANS L'IDÉE DE LIBERTÉ
+
+ I. Principe du déterminisme intellectualiste et
+ mécaniste.--L'intelligibilité universelle et ses conditions:
+ universalité des _lois_, permanence de la _quantité_ de
+ _matière_ phénoménale, _réciprocité_ universelle des
+ phénomènes.--Réduction de ces trois principes à celui de la
+ _causalité phénoménale_.--Comment un même principe, selon
+ Kant, rend à la fois possible l'intellection dans le sujet
+ pensant, l'intelligibilité dans l'objet pensé.--Insuffisance
+ de ce principe pour expliquer la _réalité_ du sujet et celle
+ de l'objet.
+
+ II. Principe du déterminisme dynamiste.--L'équivalence mécanique
+ n'exclut pas le progrès intérieur et psychique.--Idée de la
+ _causalité efficiente_.--Que la notion de temps n'est plus
+ aussi intimement liée à cette idée.--Comment nous tendons à
+ la dépasser en nous élevant du successif au simultané et du
+ simultané au permanent.
+
+ III. Limite du déterminisme.--Valeur relative et symbolique du
+ déterminisme.--L'idée de «liberté supérieure au
+ temps.»--Définition de cette idée.--Son caractère
+ problématique.--Son identité avec celle d'absolu. 181
+
+
+CHAPITRE HUITIÈME
+
+L'INDÉTERMINISME MÉTAPHYSIQUE DANS LE MONDE INTEMPOREL
+
+ I. La liberté dans le monde intemporel, selon Kant.
+
+ II. Critique de la liberté intemporelle et transcendante
+ admise par Kant et Schopenhauer.
+
+ III. Conclusion. Nécessité d'une synthèse de la liberté et du
+ déterminisme dans l'ordre immanent. 199
+
+
+LIVRE DEUXIÈME
+
+Recherche d'une synthèse théorique.
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+FORCE EFFICACE DE L'IDÉE DE LIBERTÉ SELON LA THÉORIE DES
+IDÉES-FORCES
+
+ I. _Notion synthétique de la liberté
+ psychologique._--Recherche de la notion où pourraient
+ coïncider, dans ce qu'ils ont de positif, le système de la
+ détermination et celui de l'indifférence.
+
+ II. _Idéal métaphysique de l'acte libre._--L'acte libre doit
+ avoir la liberté et pour fin et pour cause.--Mécanisme et
+ organisme de la liberté, que nous cherchons à réaliser.
+
+ III. _L'évolution vers la liberté et ses trois
+ moments._--Evolution nécessaire pour arriver à produire des
+ actes ayant comme fin l'idée de liberté.
+
+ IV. _L'idée-force de liberté comme complément du
+ naturalisme._--Objections et réponses.--L'idée de liberté,
+ équivalent et substitut de la liberté dans l'ordre logique,
+ mathématique et mécanique.
+
+ V. _L'idée-force de liberté comme complément de
+ l'idéalisme._--Introduction d'un nouvel élément dans les
+ théories de Leibnitz et de Kant.
+
+ VI. _L'idée de liberté et l'idée de l'avenir._--Influence des
+ idées du temps et de l'avenir sur le déterminisme. Réaction
+ de l'idée sur le fait et de la prévision sur l'action. 221
+
+
+CHAPITRE DEUXIÈME
+
+PUISSANCE EFFICACE DU DÉSIR DE LA LIBERTÉ.--I. LIBERTÉ ET SÉLECTION
+NATURELLE.--II. LIBERTÉ ET FINALITÉ IMMANENTE
+
+ I. Liberté et sélection naturelle. Application des théories
+ de Lamarck et de Darwin.
+
+ II. Liberté et finalité. Substitution du déterminisme des
+ causes finales au déterminisme des causes efficientes.
+ Organisme produit par le désir de liberté.
+
+ III. Caractère relatif du mécanisme et de la finalité.--Leur
+ impuissance à exprimer le fond de l'activité
+ universelle.--Félicité et liberté. 252
+
+CHAPITRE TROISIÈME
+
+RÔLE DE L'IDÉE ET DU DÉSIR DE LA LIBERTÉ DANS LA FORMATION DE LA
+CONNAISSANCE.--THÉORIE DE LA PROJECTION DU MOI
+
+ I. Les fonctions intellectuelles, au point de vue
+ _subjectif_.--En tendant à l'universalité, elles tendent à
+ satisfaire le désir de liberté. Abstraction,
+ généralisation, affirmation, induction et croyance.
+
+ II. Explication du passage à l'_objectif_, puis du passage à
+ l'_universel_, par un développement du désir et du
+ vouloir.--Théorie de la projection du moi. 265
+
+CHAPITRE QUATRIÈME
+
+RÔLE DE L'IDÉE ET DU DÉSIR DE LA LIBERTÉ DANS LE SENTIMENT DU BEAU
+
+ I. Le sentiment du beau. Caractère désintéressé du jugement
+ et du sentiment esthétiques.
+
+ II. Apparence de la liberté dans la beauté même.--Théories de
+ Plotin et de Kant.
+
+ III. La grâce comme symbole de la liberté.--Insuffisance du
+ point de vue esthétique pour établir la réalité de la
+ liberté. 276
+
+CHAPITRE CINQUIÈME
+
+L'IDÉE ET LE DÉSIR DE LA LIBERTÉ DANS L'AMOUR D'AUTRUI
+
+ I. Idéal de l'amour.--1º Le _sujet aimant_ nous apparaît
+ comme devant être doué de volonté et même de volonté
+ libre. 2º L'_objet aimé_ nous apparaît comme devant être
+ doué de volonté libre. Conclusion: l'amour idéal serait
+ une union de libertés.
+
+ II. Réalité de l'amour.--L'amour réel, en nous, est d'abord un
+ amour nécessaire; mais nous concevons et désirons un amour
+ libre, et nous agissons sous cette idée, dont la
+ réalisation absolue demeure invérifiable. Nécessité de
+ passer au point de vue moral. 281
+
+CHAPITRE SIXIÈME
+
+PART DE L'IDÉE DE LIBERTÉ DANS LA CONCEPTION DE LA MORALITÉ;
+CONSTRUCTION DES IDÉES DIRECTRICES DE LA MORALE
+
+ I. Introduction de l'idée de liberté dans l'idéal moral. La
+ liberté comme _fond_ de l'idéal moral ou fin de la
+ moralité. Identité de la liberté et du désintéressement.
+ Conciliation du platonisme, du christianisme et du
+ kantisme.
+
+ II. La liberté comme _forme_ de la moralité et condition
+ nécessaire pour la réalisation de l'idéal moral.
+
+ III. Construction des idées directrices de la morale.
+ Substitution de l'_idéal persuasif_ à l'_impératif
+ catégorique_. 293
+
+CHAPITRE SEPTIÈME
+
+LES ANTINOMIES DE LA RESPONSABILITÉ.--LA LIBERTÉ EST-ELLE
+CONCILIABLE AVEC LE DÉTERMINISME? 1º DANS LA RÉALISATION DU BIEN
+IDÉAL; 2º DANS LA RÉALISATION DU MAL
+
+ I. _Les antinomies de la responsabilité._--De l'imputabilité
+ ou attribution des actes au _moi_.--Nécessité d'un lien
+ entre le _moi_ et ses actes. Absence de ce lien dans
+ l'indéterminisme.--Nécessité d'un lien entre le _moi_ et
+ la cause universelle.--L'idéal moral doit être supérieur
+ aux idées d'indéterminisme et de déterminisme.
+
+ II. _La liberté est-elle conciliable avec le déterminisme dans
+ la réalisation du bien idéal?_--Pour qu'il y ait liberté
+ dans l'amour du bien, est-il nécessaire qu'il y ait un réel
+ indéterminisme dans la volonté.--Là multiplicité des objets
+ de vouloir contraires augmente-t-elle ou diminue-t-elle par
+ le progrès de la liberté.--Comment la puissance du plus
+ fonde la puissance du moins et en détruit en même temps
+ l'exercice.--Comparaison entre l'impossibilité d'une action
+ par manque de puissance et son impossibilité par excès de
+ puissance.
+
+ Déterminisme moral de Socrate et de Platon.--La _science_
+ du souverain bien, admisepar eux, n'est qu'un idéal.--Part de
+ l'_opinion_ et l'_amour_ dans l'accomplissement du
+ bien.--Conclusion.--La détermination morale et la liberté.
+
+
+ III. _La liberté est-elle conciliable avec le déterminisme
+ dans la réalisation du mal moral._
+
+ Examen de la doctrine qui admet à la fois la liberté dans
+ le bien et l'absence de liberté dans le mal.--Raisons en
+ faveur de cette doctrine.--Ses conséquences: suppression du
+ mal absolu, de la haine, du démérite absolu, de là punition
+ expiatoire, de la damnation.
+
+ Raisons défavorables à la doctrine précédente: excuse qu'elle
+ fournit à l'individu pour ses propres fautes.
+
+ Conclusion: nature relative de nos idées sur l'individualité
+ et l'universel.--Règles pratiques qui en dérivent. 300
+
+
+CONCLUSION
+
+ I. Mouvement de la philosophie moderne en Allemagne, en
+ Angleterre et en France.
+
+ II. Résumé de la méthode suivie pour la recherche d'une
+ conciliation. Moyens-termes scientifiques intercalés entre
+ les doctrines adverses.
+
+ III. Inductions métaphysiques.--Problème final et nécessité
+ de le résoudre moralement par l'action. 338
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's La Liberté et le Déterminisme, by Alfred Fouillée
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA LIBERTÉ ET LE DÉTERMINISME ***
+
+***** This file should be named 38618-8.txt or 38618-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/3/8/6/1/38618/
+
+Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, and the
+Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.